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+Project Gutenberg's Le mystère de la chambre jaune, by Gaston Leroux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.net
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+
+Title: Le mystère de la chambre jaune
+
+Author: Gaston Leroux
+
+Release Date: October 16, 2004 [EBook #13765]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MYSTÈRE DE LA CHAMBRE JAUNE ***
+
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+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
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+
+Gaston Leroux
+
+LE MYSTÈRE DE LA CHAMBRE JAUNE
+
+(1907)
+
+
+Table des matières
+
+I Où l’on commence à ne pas comprendre
+II Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille
+III «Un homme a passé comme une ombre à travers les volets»
+IV «Au sein d’une nature sauvage»
+V Où Joseph Rouletabille adresse à M. Robert Darzac une phrase qui
+produit son petit effet
+VI Au fond de la chênaie
+VII Où Rouletabille part en expédition sous le lit
+VIII Le juge d’instruction interroge Mlle Stangerson
+IX Reporter et policier
+X «Maintenant, il va falloir manger du saignant»
+XI Où Frédéric Larsan explique comment l’assassin a pu sortir de
+la Chambre Jaune.
+XII La canne de Frédéric Larsan
+XIII «Le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de
+son éclat»
+XIV «J’attends l’assassin, ce soir»
+XV Traquenard
+XVI Étrange phénomène de dissociation de la matière
+XVII La galerie inexplicable
+XVIII Rouletabille a dessiné un cercle entre les deux bosses de
+son front
+XIX Rouletabille m’offre à déjeuner à l’auberge du «Donjon»
+XX Un geste de Mlle Stangerson
+XXI À l’affût
+XXII Le cadavre incroyable
+XXIII La double piste
+XXIV Rouletabille connaît les deux moitiés de l’assassin
+XXV Rouletabille part en voyage
+XXVI Où Joseph Rouletabille est impatiemment attendu
+XXVII Où Joseph Rouletabille apparaît dans toute sa gloire
+XXVIII Où il est prouvé qu’on ne pense pas toujours à tout
+XXIX Le mystère de Mlle Stangerson
+
+
+
+I
+Où l’on commence à ne pas comprendre
+
+Ce n’est pas sans une certaine émotion que je commence à raconter
+ici les aventures extraordinaires de Joseph Rouletabille. Celui-
+ci, jusqu’à ce jour, s’y était si formellement opposé que j’avais
+fini par désespérer de ne publier jamais l’histoire policière la
+plus curieuse de ces quinze dernières années.
+
+J’imagine même que le public n’aurait jamais connu toute la vérité
+sur la prodigieuse affaire dite de la «Chambre Jaune», génératrice
+de tant de mystérieux et cruels et sensationnels drames, et à
+laquelle mon ami fut si intimement mêlé, si, à propos de la
+nomination récente de l’illustre Stangerson au grade de grand-
+croix de la Légion d’honneur, un journal du soir, dans un article
+misérable d’ignorance ou d’audacieuse perfidie, n’avait ressuscité
+une terrible aventure que Joseph Rouletabille eût voulu savoir, me
+disait-il, oubliée pour toujours.
+
+La «Chambre Jaune»! Qui donc se souvenait de cette affaire qui fit
+couler tant d’encre, il y a une quinzaine d’années? On oublie si
+vite à Paris.
+
+N’a-t-on pas oublié le nom même du procès de Nayves et la tragique
+histoire de la mort du petit Menaldo? Et cependant l’attention
+publique était à cette époque si tendue vers les débats, qu’une
+crise ministérielle, qui éclata sur ces entrefaites, passa
+complètement inaperçue. Or, le procès de la «Chambre Jaune», qui
+précéda l’affaire de Nayves de quelques années, eut plus de
+retentissement encore. Le monde entier fut penché pendant des mois
+sur ce problème obscur, -- le plus obscur à ma connaissance qui
+ait jamais été proposé à la perspicacité de notre police, qui ait
+jamais été posé à la conscience de nos juges. La solution de ce
+problème affolant, chacun la chercha. Ce fut comme un dramatique
+rébus sur lequel s’acharnèrent la vieille Europe et la jeune
+Amérique.
+C’est qu’en vérité -- il m’est permis de le dire «puisqu’il ne
+saurait y avoir en tout ceci aucun amour-propre d’auteur» et que
+je ne fais que transcrire des faits sur lesquels une documentation
+exceptionnelle me permet d’apporter une lumière nouvelle -- c’est
+qu’en vérité, je ne sache pas que, dans le domaine de la réalité
+ou de l’imagination, même chez l’auteur du _double assassinat, rue
+morgue_, même dans les inventions des sous-Edgar Poe et des
+truculents Conan-Doyle, on puisse retenir quelque chose de
+comparable, QUANT AU MYSTÈRE, «au naturel mystère de la Chambre
+Jaune».
+
+Ce que personne ne put découvrir, le jeune Joseph Rouletabille,
+âgé de dix-huit ans, alors petit reporter dans un grand journal,
+le trouva! Mais, lorsqu’en cour d’assises il apporta la clef de
+toute l’affaire, il ne dit pas toute la vérité. Il n’en laissa
+apparaître que ce qu’il fallait pour expliquer l’inexplicable et
+pour faire acquitter un innocent. Les raisons qu’il avait de se
+taire ont disparu aujourd’hui. Bien mieux, mon ami doit parler.
+Vous allez donc tout savoir; et, sans plus ample préambule, je
+vais poser devant vos yeux le problème de la «Chambre Jaune», tel
+qu’il le fut aux yeux du monde entier, au lendemain du drame du
+château du Glandier.
+
+Le 25 octobre 1892, la note suivante paraissait en dernière heure
+du _Temps_:
+«Un crime affreux vient d’être commis au Glandier, sur la lisière
+de la forêt de Sainte-Geneviève, au-dessus d’Épinay-sur-Orge, chez
+le professeur Stangerson. Cette nuit, pendant que le maître
+travaillait dans son laboratoire, on a tenté d’assassiner Mlle
+Stangerson, qui reposait dans une chambre attenante à ce
+laboratoire. Les médecins ne répondent pas de la vie de Mlle
+Stangerson.»
+Vous imaginez l’émotion qui s’empara de Paris. Déjà, à cette
+époque, le monde savant était extrêmement intéressé par les
+travaux du professeur Stangerson et de sa fille. Ces travaux, les
+premiers qui furent tentés sur la radiographie, devaient conduire
+plus tard M. et MmeCurie à la découverte du radium.
+
+On était, du reste, dans l’attente d’un mémoire sensationnel que
+le professeur Stangerson allait lire, à l’académie des sciences,
+sur sa nouvelle théorie: _La Dissociation__ de la Matière. Théorie
+destinée à ébranler sur sa base toute la science officielle qui
+repose depuis si longtemps sur le principe: rien ne se perd, rien
+ne se crée._
+
+Le lendemain, les journaux du matin étaient pleins de ce drame.
+_Le matin_, entre autres, publiait l’article suivant, intitulé:
+«Un crime surnaturel»:
+
+«Voici les seuls détails -- écrit le rédacteur anonyme du _matin_
+-- que nous ayons pu obtenir sur le crime du château du Glandier.
+L’état de désespoir dans lequel se trouve le professeur
+Stangerson, l’impossibilité où l’on est de recueillir un
+renseignement quelconque de la bouche de la victime ont rendu nos
+investigations et celles de la justice tellement difficiles qu’on
+ne saurait, à cette heure, se faire la moindre idée de ce qui
+s’est passé dans la «Chambre Jaune», où l’on a trouvé Mlle
+Stangerson, en toilette de nuit, râlant sur le plancher. Nous
+avons pu, du moins, interviewer le père Jacques -- comme on
+l’appelle dans le pays -- un vieux serviteur de la famille
+Stangerson. Le père Jacques est entré dans la «Chambre Jaune» en
+même temps que le professeur. Cette chambre est attenante au
+laboratoire. Laboratoire et «Chambre Jaune» se trouvent dans un
+pavillon, au fond du parc, à trois cents mètres environ du
+château.
+
+«-- il était minuit et demi, nous a raconté ce brave homme (?), et
+je me trouvais dans le laboratoire où travaillait encore M.
+Stangerson quand l’affaire est arrivée. J’avais rangé, nettoyé des
+instruments toute la soirée, et j’attendais le départ de M.
+Stangerson pour aller me coucher. Mlle Mathilde avait travaillé
+avec son père jusqu’à minuit; les douze coups de minuit sonnés au
+coucou du laboratoire, elle s’était levée, avait embrassé M.
+Stangerson, lui souhaitant une bonne nuit. Elle m’avait dit:
+«Bonsoir, père Jacques!» et avait poussé la porte de la «Chambre
+Jaune». Nous l’avions entendue qui fermait la porte à clef et
+poussait le verrou, si bien que je n’avais pu m’empêcher d’en rire
+et que j’avais dit à monsieur: «Voilà mademoiselle qui s’enferme
+àdouble tour. Bien sûr qu’elle a peur de la ‘‘Bête du Bon Dieu’’!»
+Monsieur ne m’avait même pas entendu tant il était absorbé. Mais
+un miaulement abominable me répondit au dehors et je reconnus
+justement le cri de la «Bête du Bon Dieu»! ... que ça vous en
+donnait le frisson...«Est-ce qu’elle va encore nous empêcher de
+dormir, cette nuit?» pensai-je, car il faut que je vous dise,
+monsieur, que, jusqu’à fin octobre, j’habite dans le grenier du
+pavillon, au-dessus de la «Chambre Jaune», à seule fin que
+mademoiselle ne reste pas seule toute la nuit au fond du parc.
+C’est une idée de mademoiselle de passer la bonne saison dans le
+pavillon; elle le trouve sans doute plus gai que le château et,
+depuis quatre ans qu’il est construit, elle ne manque jamais de
+s’y installer dès le printemps. Quand revient l’hiver,
+mademoiselle retourne au château, car dans la «Chambre Jaune», il
+n’y a point de cheminée.
+
+«Nous étions donc restés, M. Stangerson et moi, dans le pavillon.
+Nous ne faisions aucun bruit. Il était, lui, à son bureau. Quant à
+moi, assis sur une chaise, ayant terminé ma besogne, je le
+regardais et je me disais: «Quel homme! Quelle intelligence!Quel
+savoir!» J’attache de l’importance à ceci que nous ne faisions
+aucun bruit, car «à cause de cela, l’assassin a cru certainement
+que nous étions partis». Et tout à coup, pendant que le coucou
+faisait entendre la demie passé minuit, une clameur désespérée
+partit de la «Chambre Jaune». C’était la voix de mademoiselle qui
+criait: « À l’assassin! À l’assassin! Au secours!» Aussitôt des
+coups de revolver retentirent et il y eut un grand bruit de
+tables, de meubles renversés, jetés par terre, comme au cours
+d’une lutte, et encore la voix de mademoiselle qui criait: «À
+l’assassin! ... Au secours! ... Papa!Papa!»
+
+«Vous pensez si nous avons bondi et si M. Stangerson et moi nous
+nous sommes rués sur la porte. Mais, hélas! Elle était fermée et
+bien fermée «à l’intérieur» par les soins de mademoiselle, comme
+je vous l’ai dit, à clef et au verrou. Nous essayâmes de
+l’ébranler, mais elle était solide. M. Stangerson était comme fou,
+et vraiment il y avait de quoi le devenir, car on entendait
+mademoiselle qui râlait: «Au secours! ... Au secours!» Et M.
+Stangerson frappait des coups terribles contre la porte, et il
+pleurait de rage et il sanglotait de désespoir et d’impuissance.
+
+«C’est alors que j’ai eu une inspiration.» L’assassin se sera
+introduit par la fenêtre,m’écriai-je, je vais à la fenêtre!» Et je
+suis sorti du pavillon, courant comme un insensé!
+
+«Le malheur était que la fenêtre de la «Chambre Jaune» donne sur
+la campagne, de sorte que le mur du parc qui vient aboutir au
+pavillon m’empêchait de parvenir tout de suite à cette fenêtre.
+Pour y arriver, il fallait d’abord sortir du parc. Je courus du
+côté de la grille et, en route, je rencontrai Bernier et sa femme,
+les concierges, qui venaient, attirés par les détonations et par
+nos cris. Je les mis, en deux mots, au courant de la situation; je
+dis au concierge d’aller rejoindre tout de suite M. Stangerson et
+j’ordonnai à sa femme de venir avec moi pour m’ouvrir la grille du
+parc. Cinq minutes plus tard, nous étions, la concierge et moi,
+devant la fenêtre de la «Chambre Jaune». Il faisait un beau clair
+de lune et je vis bien qu’on n’avait pas touché à la fenêtre. Non
+seulement les barreaux étaient intacts, mais encore les volets,
+derrière les barreaux, étaient fermés, comme je les avais fermés
+moi-même, la veille au soir, comme tous les soirs, bien que
+mademoiselle, qui me savait très fatigué et surchargé de besogne,
+m’eût dit de ne point me déranger, qu’elle les fermerait elle-
+même; et ils étaient restés tels quels, assujettis, comme j’en
+avais pris le soin, par un loquet de fer, «à l’intérieur».
+L’assassin n’avait donc pas passé par là et ne pouvait se sauver
+par là; mais moi non plus, je ne pouvais entrer par là!
+
+«C’était le malheur! On aurait perdu la tête à moins. La porte de
+la chambre fermée à clef «à l’intérieur», les volets de l’unique
+fenêtre fermés, eux aussi, «à l’intérieur», et, par-dessus les
+volets, les barreaux intacts, des barreaux à travers lesquels vous
+n’auriez pas passé le bras... Et mademoiselle qui appelait au
+secours! ... Ou plutôt non, on ne l’entendait plus... Elle était
+peut-être morte... Mais j’entendais encore, au fond du pavillon,
+monsieur qui essayait d’ébranler la porte...
+
+«Nous avons repris notre course, la concierge et moi, et nous
+sommes revenus au pavillon. La porte tenait toujours, malgré les
+coups furieux de M. Stangerson et de Bernier. Enfin elle céda sous
+nos efforts enragés et, alors, qu’est-ce que nous avons vu?«Il
+faut vous dire que, derrière nous, la concierge tenait la lampe du
+laboratoire, une lampe puissante qui illuminait toute la chambre.
+
+«Il faut vous dire encore, monsieur, que la «Chambre Jaune» est
+toute petite. Mademoiselle l’avait meublée d’un lit en fer assez
+large, d’une petite table, d’une table de nuit, d’une toilette et
+de deux chaises. Aussi, à la clarté de la grande lampe que tenait
+la concierge, nous avons tout vu du premier coup d’oeil.
+Mademoiselle, dans sa chemise de nuit, était par terre, au milieu
+d’un désordre incroyable. Tables et chaises avaient été renversées
+montrant qu’il y avait eu là une sérieuse «batterie». On avait
+certainement arraché mademoiselle de son lit; elle était pleine de
+sang avec des marques d’ongles terribles au cou -- la chair du cou
+avait été quasi arrachée par les ongles -- et un trou à la tempe
+droite par lequel coulait un filet de sang qui avait fait une
+petite mare sur le plancher. Quand M. Stangerson aperçut sa fille
+dans un pareil état, il se précipita sur elle en poussant un cri
+de désespoir que ça faisait pitié à entendre. Il constata que la
+malheureuse respirait encore et ne s’occupa que d’elle. Quant à
+nous, nous cherchions l’assassin, le misérable qui avait voulu
+tuer notre maîtresse, et je vous jure, monsieur, que, si nous
+l’avions trouvé, nous lui aurions fait un mauvais parti. Mais
+comment expliquer qu’il n’était pas là, qu’il s’était déjà enfui?
+... Cela dépasse toute imagination. Personne sous le lit, personne
+derrière les meubles, personne! Nous n’avons retrouvé que ses
+traces; les marques ensanglantées d’une large main d’homme sur les
+murs et sur la porte, un grand mouchoir rouge de sang, sans aucune
+initiale, un vieux béret et la marque fraîche, sur le plancher, de
+nombreux pas d’homme. L’homme qui avait marché là avait un grand
+pied et les semelles laissaient derrière elles une espèce de suie
+noirâtre. Par où cet homme était-il passé? Par où s’était-il
+évanoui? N’oubliez pas, monsieur, qu’il n’y a pas de cheminée dans
+la «Chambre Jaune». Il ne pouvait s’être échappé par la porte, qui
+est très étroite et sur le seuil de laquelle la concierge est
+entrée avec sa lampe, tandis que le concierge et moi nous
+cherchions l’assassin dans ce petit carré de chambre où il est
+impossible de se cacher et où, du reste, nous ne trouvions
+personne. La porte défoncée et rabattue sur le mur ne pouvait rien
+dissimuler, et nous nous en sommes assurés. Par la fenêtre restée
+fermée avec ses volets clos et ses barreaux auxquels on n’avait
+pas touché, aucune fuite n’avait été possible. Alors? Alors... je
+commençais à croire au diable.
+
+«Mais voilà que nous avons découvert, par terre, «mon revolver».
+Oui, mon propre revolver... Ça, ça m’a ramené au sentiment de la
+réalité! Le diable n’aurait pas eu besoin de me voler mon revolver
+pour tuer mademoiselle. L’homme qui avait passé là était d’abord
+monté dans mon grenier, m’avait pris mon revolver dans mon tiroir
+et s’en était servi pour ses mauvais desseins. C’est alors que
+nous avons constaté, en examinant les cartouches, que l’assassin
+avait tiré deux coups de revolver. Tout de même, monsieur, j’ai eu
+de la veine, dans un pareil malheur, que M. Stangerson se soit
+trouvé là, dans son laboratoire, quand l’affaire est arrivée et
+qu’il ait constaté de ses propres yeux que je m’y trouvais moi
+aussi, car, avec cette histoire de revolver, je ne sais pas où
+nous serions allés; pour moi, je serais déjà sous les verrous. Il
+n’en faut pas davantage à la justice pour faire monter un homme
+sur l’échafaud!»
+
+Le rédacteur du _matin_ fait suivre cette interview des lignes
+suivantes:
+
+«Nous avons laissé, sans l’interrompre, le père Jacques nous
+raconter grossièrement ce qu’il sait du crime de la «Chambre
+Jaune». Nous avons reproduit les termes mêmes dont il s’est servi;
+nous avons fait seulement grâce au lecteur des lamentations
+continuelles dont il émaillait sa narration. C’est entendu, père
+Jacques! C’est entendu, vous aimez bien vos maîtres! Vous avez
+besoin qu’on le sache, et vous ne cessez de le répéter, surtout
+depuis la découverte du revolver. C’est votre droit et nous n’y
+voyons aucun inconvénient! Nous aurions voulu poser bien des
+questions encore au père Jacques -- Jacques-Louis Moustier -- mais
+on est venu justement le chercher de la part du juge d’instruction
+qui poursuivait son enquête dans la grande salle du château. Il
+nous a été impossible de pénétrer au Glandier, -- et, quant à la
+Chênaie, elle est gardée, dans un large cercle, par quelques
+policiers qui veillent jalousement sur toutes les traces qui
+peuvent conduire au pavillon et peut-être à la découverte de
+l’assassin.
+
+«Nous aurions voulu également interroger les concierges, mais ils
+sont invisibles. Enfin nous avons attendu dans une auberge, non
+loin de la grille du château, la sortie de M. de Marquet, le juge
+d’instruction de Corbeil. À cinq heures et demie, nous l’avons
+aperçu avec son greffier. Avant qu’il ne montât en voiture, nous
+avons pu lui poser la question suivante:
+
+«-- Pouvez-vous, Monsieur De Marquet, nous donner quelque
+renseignement sur cette affaire, sans que cela gêne votre
+instruction?
+
+«-- Il nous est impossible, nous répondit M. de Marquet, de dire
+quoi que ce soit. Du reste, c’est bien l’affaire la plus étrange
+que je connaisse. Plus nous croyons savoir quelque chose, plus
+nous ne savons rien!
+
+«Nous demandâmes à M. de Marquet de bien vouloir nous expliquer
+ces dernières paroles. Et voici ce qu’il nous dit, dont
+l’importance n’échappera à personne:
+
+«-- Si rien ne vient s’ajouter aux constatations matérielles
+faites aujourd’hui par le parquet, je crains bien que le mystère
+qui entoure l’abominable attentat dont Mlle Stangerson a été
+victime ne soit pas près de s’éclaircir; mais il faut espérer,
+pour la raison humaine, que les sondages des murs, du plafond et
+du plancher de la «Chambre Jaune», sondages auxquels je vais me
+livrer dès demain avec l’entrepreneur qui a construit le pavillon
+il y a quatre ans, nous apporteront la preuve qu’il ne faut jamais
+désespérer de la logique des choses. Car le problème est là: nous
+savons par où l’assassin s’est introduit, -- il est entré par la
+porte et s’est caché sous le lit en attendant Mlle Stangerson;
+mais par où est-il sorti? Comment a-t-il pu s’enfuir? Si l’on ne
+trouve ni trappe, ni porte secrète, ni réduit, ni ouverture
+d’aucune sorte, si l’examen des murs et même leur démolition --
+car je suis décidé, et M. Stangerson est décidé à aller jusqu’à la
+démolition du pavillon -- ne viennent révéler aucun passage
+praticable, _non seulement pour un être humain, mais_ _encore pour
+un être quel qu’il soit_, si le plafond n’a pas de trou, si le
+plancher ne cache pas de souterrain, «il faudra bien croire au
+diable», comme dit le père Jacques!»
+
+Et le rédacteur anonyme fait remarquer, dans cet article --article
+que j’ai choisi comme étant le plus intéressant de tous ceux qui
+furent publiés ce jour-là sur la même affaire -- que le juge
+d’instruction semblait mettre une certaine intention dans cette
+dernière phrase: il faudra bien croire au diable, comme dit le
+père Jacques.
+
+L’article se termine sur ces lignes: «nous avons voulu savoir ce
+que le père Jacques entendait par: «le cri de la Bête du Bon
+Dieu». On appelle ainsi le cri particulièrement sinistre, nous a
+expliqué le propriétaire de l’auberge du Donjon, que pousse,
+quelquefois, la nuit, le chat d’une vieille femme, la mère
+«Agenoux», comme on l’appelle dans le pays. La mère «Agenoux «est
+une sorte de sainte qui habite une cabane, au coeur de la forêt,
+non loin de la «grotte de Sainte-Geneviève».
+
+«La «Chambre Jaune», la «Bête du Bon Dieu», la mère Agenoux, le
+diable, sainte Geneviève, le père Jacques, voilà un crime bien
+embrouillé, qu’un coup de pioche dans les murs nous débrouillera
+demain; espérons-le, du moins, pour la raison humaine, comme dit
+le juge d’instruction. En attendant, on croit que Mlle Stangerson,
+qui n’a cessé de délirer et qui ne prononce distinctement que ce
+mot: «Assassin! Assassin! Assassin! ...» ne passera pas la
+nuit...»
+
+Enfin, en dernière heure, le même journal annonçait que le chef de
+la Sûreté avait télégraphié au fameux inspecteur Frédéric Larsan,
+qui avait été envoyé à Londres pour une affaire de titres volés,
+de revenir immédiatement à Paris.
+
+
+
+II
+Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille
+
+
+Je me souviens, comme si la chose s’était passée hier, de l’entrée
+du jeune Rouletabille, dans ma chambre, ce matin-là. Il était
+environ huit heures, et j’étais encore au lit, lisant l’article du
+_matin_, relatif au crime du Glandier.
+
+Mais, avant toute autre chose, le moment est venu de vous
+présenter mon ami.
+
+J’ai connu Joseph Rouletabille quand il était petit reporter. À
+cette époque, je débutais au barreau et j’avais souvent l’occasion
+de le rencontrer dans les couloirs des juges d’instruction, quand
+j’allais demander un «permis de communiquer»pour Mazas ou pour
+Saint-Lazare. Il avait, comme on dit, «une bonne balle». Sa tête
+était ronde comme un boulet, et c’est à cause de cela, pensai-je,
+que ses camarades de la presse lui avaient donné ce surnom qui
+devait lui rester et qu’il devait illustrer.«Rouletabille!» _ As-
+tu vu Rouletabille? -- Tiens! Voilà ce «sacré»Rouletabille!» Il
+était toujours rouge comme une tomate, tantôt gai comme un pinson,
+et tantôt sérieux comme un pape. Comment, si jeune -- il avait,
+quand je le vis pour la première fois, seize ans et demi --
+gagnait-il déjà sa vie dans la presse? Voilà ce qu’on eût pu se
+demander si tous ceux qui l’approchaient n’avaient été au courant
+de ses débuts. Lors de l’affaire de la femme coupée en morceaux de
+la rue Oberkampf -- encore une histoire bien oubliée -- il avait
+apporté au rédacteur en chef de _l’Èpoque_, journal qui était
+alors en rivalité d’informations avec _Le Matin_, le pied gauche
+qui manquait dans le panier où furent découverts les lugubres
+débris. Ce pied gauche, la police le cherchait en vain depuis huit
+jours, et le jeune Rouletabille l’avait trouvé dans un égout où
+personne n’avait eu l’idée de l’y aller chercher. Il lui avait
+fallu, pour cela, s’engager dans une équipe d’égoutiers d’occasion
+que l’administration de la ville de Paris avait réquisitionnée à
+la suite des dégâts causés par une exceptionnelle crue de la
+Seine.
+
+Quand le rédacteur en chef fut en possession du précieux pied et
+qu’il eut compris par quelle suite d’intelligentes déductions un
+enfant avait été amené à le découvrir, il fut partagé entre
+l’admiration que lui causait tant d’astuce policière dans un
+cerveau de seize ans, et l’allégresse de pouvoir exhiber, à la
+«morgue-vitrine»du journal, «le pied gauche de la rue Oberkampf».
+
+«Avec ce pied, s’écria-t-il, je ferai un article de tête.»
+
+Puis, quand il eut confié le sinistre colis au médecin légiste
+attaché à la rédaction de _L’Époque_, il demanda à celui qui
+allait être bientôt Rouletabille ce qu’il voulait gagner pour
+faire partie, en qualité de petit reporter, du service des «faits
+divers».
+
+«Deux cents francs par mois», fit modestement le jeune homme,
+surpris jusqu’à la suffocation d’une pareille proposition.
+
+«Vous en aurez deux cent cinquante, repartit le rédacteur en chef;
+seulement vous déclarerez à tout le monde que vous faites partie
+de la rédaction depuis un mois. Qu’il soit bien entendu que ce
+n’est pas vous qui avez découvert «le pied gauche de la rue
+Oberkampf», mais le journal _L’Époque_. Ici, mon petit ami,
+l’individu n’est rien; le journal est tout!»
+
+Sur quoi il pria le nouveau rédacteur de se retirer. Sur le seuil
+de la porte, il le retint cependant pour lui demander son nom.
+L’autre répondit:
+
+«Joseph Joséphin.
+
+-- Ça n’est pas un nom, ça, fit le rédacteur en chef, mais puisque
+vous ne signez pas, ça n’a pas d’importance...»
+
+Tout de suite, le rédacteur imberbe se fit beaucoup d’amis, car il
+était serviable et doué d’une bonne humeur qui enchantait les plus
+grognons, et désarma les plus jaloux. Au café du Barreau où les
+reporters de faits divers se réunissaient alors avant de monter au
+parquet ou à la préfecture chercher leur crime quotidien, il
+commença de se faire une réputation de débrouillard qui franchit
+bientôt les portes mêmes du cabinet du chef de la Sûreté! Quand
+une affaire en valait la peine et que Rouletabille --il était déjà
+en possession de son surnom -- avait été lancé sur la piste de
+guerre par son rédacteur en chef, il lui arrivait souvent de
+«damer le pion»aux inspecteurs les plus renommés.
+
+C’est au café du Barreau que je fis avec lui plus ample
+connaissance. Avocats, criminels et journalistes ne sont point
+ennemis, les uns ayant besoin de réclame et les autres de
+renseignements. Nous causâmes et j’éprouvai tout de suite une
+grande sympathie pour ce brave petit bonhomme de Rouletabille. Il
+était d’une intelligence si éveillée et si originale! Et il avait
+une qualité de pensée que je n’ai jamais retrouvée ailleurs.
+
+À quelque temps de là, je fus chargé de la chronique judiciaire au
+_Cri du Boulevard_. Mon entrée dans le journalisme ne pouvait que
+resserrer les liens d’amitié qui, déjà, s’étaient noués entre
+Rouletabille et moi. Enfin, mon nouvel ami ayant eu l’idée d’une
+petite correspondance judiciaire qu’on lui faisait signer
+«Business» à son journal _L’Époque_, je fus à même de lui fournir
+souvent les renseignements de droit dont il avait besoin.
+
+Près de deux années se passèrent ainsi, et plus j’apprenais à le
+connaître, plus je l’aimais, car, sous ses dehors de joyeuse
+extravagance, je l’avais découvert extraordinairement sérieux pour
+son âge. Enfin, plusieurs fois, moi qui étais habitué à le voir
+très gai et souvent trop gai, je le trouvai plongé dans une
+tristesse profonde. Je voulus le questionner sur la cause de ce
+changement d’humeur, mais chaque fois il se reprit à rire et ne
+répondit point. Un jour, l’ayant interrogé sur ses parents, dont
+il ne parlait jamais, il me quitta, faisant celui qui ne m’avait
+pas entendu.
+
+Sur ces entrefaites éclata la fameuse affaire de la «Chambre
+Jaune», qui devait non seulement le classer le premier des
+reporters, mais encore en faire le premier policier du monde,
+double qualité qu’on ne saurait s’étonner de trouver chez la même
+personne, attendu que la presse quotidienne commençait déjà à se
+transformer et à devenir ce qu’elle est à peu près aujourd’hui: la
+gazette du crime. Des esprits moroses pourront s’en plaindre; moi
+j’estime qu’il faut s’en féliciter. On n’aura jamais assez
+d’armes, publiques ou privées, contre le criminel. À quoi ces
+esprits moroses répliquent qu’à force de parler de crimes, la
+presse finit par les inspirer. Mais il y a des gens, n’est-ce pas?
+Avec lesquels on n’a jamais raison...
+
+Voici donc Rouletabille dans ma chambre, ce matin-là, 26 octobre
+1892. Il était encore plus rouge que de coutume; les yeux lui
+sortaient de la tête, comme on dit, et il paraissait en proie à
+une sérieuse exaltation. Il agitait _Le Matin_ d’une main fébrile.
+Il me cria:
+
+-- Eh bien, mon cher Sainclair... Vous avez lu? ...
+
+-- Le crime du Glandier?
+
+-- Oui; la «Chambre Jaune!»Qu’est-ce que vous en pensez?
+
+-- Dame, je pense que c’est le «diable» ou la «Bête du Bon Dieu»
+qui a commis le crime.
+
+-- Soyez sérieux.
+
+-- Eh bien, je vous dirai que je ne crois pas beaucoup aux
+assassins qui s’enfuient à travers les murs. Le père Jacques, pour
+moi, a eu tort de laisser derrière lui l’arme du crime et, comme
+il habite au-dessus de la chambre de Mlle Stangerson, l’opération
+architecturale à laquelle le juge d’instruction doit se livrer
+aujourd’hui va nous donner la clef de l’énigme, et nous ne
+tarderons pas à savoir par quelle trappe naturelle ou par quelle
+porte secrète le bonhomme a pu se glisser pour revenir
+immédiatement dans le laboratoire, auprès de M. Stangerson qui ne
+se sera aperçu de rien. Que vous dirais-je? C’est une hypothèse!
+...»
+
+Rouletabille s’assit dans un fauteuil, alluma sa pipe, qui ne le
+quittait jamais, fuma quelques instants en silence, le temps sans
+doute de calmer cette fièvre qui, visiblement, le dominait, et
+puis il me méprisa:
+
+-- Jeune homme! Fit-il, sur un ton dont je n’essaierai point de
+rendre la regrettable ironie, jeune homme... vous êtes avocat, et
+je ne doute pas de votre talent à faire acquitter les coupables;
+mais, si vous êtes un jour magistrat instructeur, combien vous
+sera-t-il facile de faire condamner les innocents!... Vous êtes
+vraiment doué, jeune homme.»
+
+Sur quoi, il fuma avec énergie, et reprit:
+
+«On ne trouvera aucune trappe, et le mystère de la «Chambre Jaune»
+deviendra de plus, plus en plus mystérieux. Voilà pourquoi il
+m’intéresse. Le juge d’instruction a raison: on n’aura jamais vu
+quelque chose de plus étrange que ce crime-là...
+
+-- Avez-vous quelque idée du chemin que l’assassin a pu prendre
+pour s’enfuir? demandai-je.
+
+-- Aucune, me répondit Rouletabille, aucune pour le moment... Mais
+j’ai déjà mon idée faite sur le revolver, par exemple... Le
+revolver n’a pas servi à l’assassin...
+
+-- Et à qui donc a-t-il servi, mon Dieu? ...
+
+-- Eh bien, mais... «à Mlle Stangerson...»
+
+-- Je ne comprends plus, fis-je... Ou mieux je n’ai jamais
+compris...»
+
+Rouletabille haussa les épaules:
+
+«Rien ne vous a particulièrement frappé dans l’article du _Matin_?
+
+-- Ma foi non... j’ai trouvé tout ce qu’il raconte également
+bizarre...
+
+-- Eh bien, mais... et la porte fermée à clef?
+
+-- C’est la seule chose naturelle du récit...
+
+-- Vraiment! ... Et le verrou? ...
+
+-- Le verrou?
+
+-- Le verrou poussé à l’intérieur? ... Voilà bien des précautions
+prises par Mlle Stangerson... «Mlle Stangerson, quant à moi,
+savait qu’elle avait à craindre quelqu’un; elle avait pris ses
+précautions; «elle avait même pris le revolver du père Jacques»,
+sans lui en parler. Sans doute, elle ne voulait effrayer personne;
+elle ne voulait surtout pas effrayer son père... «Ce que Mlle
+Stangerson redoutait est arrivé...» et elle s’est défendue, et il
+y a eu bataille et elle s’est servie assez adroitement de son
+revolver pour blesser l’assassin à la main -- ainsi s’explique
+l’impression de la large main d’homme ensanglantée sur le mur et
+sur la porte, de l’homme qui cherchait presque à tâtons une issue
+pour fuir -- mais elle n’a pas tiré assez vite pour échapper au
+coup terrible qui venait la frapper à la tempe droite.
+
+-- Ce n’est donc point le revolver qui a blessé Mlle Stangerson à
+la tempe?
+
+-- Le journal ne le dit pas, et, quant à moi, je ne le pense pas;
+toujours parce qu’il m’apparaît logique que le revolver a servi à
+Mlle Stangerson contre l’assassin. Maintenant, quelle était l’arme
+de l’assassin? Ce coup à la tempe semblerait attester que
+l’assassin a voulu assommer Mlle Stangerson... Après avoir
+vainement essayé de l’étrangler... L’assassin devait savoir que le
+grenier était habité par le père Jacques, et c’est une des raisons
+pour lesquelles, je pense, il a voulu opérer avec une «arme de
+silence», une matraque peut-être, ou un marteau...
+
+-- Tout cela ne nous explique pas, fis-je, comment notre assassin
+est sorti de la «Chambre Jaune»!
+
+-- Èvidemment, répondit Rouletabille en se levant, et, comme il
+faut l’expliquer, je vais au château du Glandier, et je viens vous
+chercher pour que vous y veniez avec moi...
+
+-- Moi!
+
+-- Oui, cher ami, j’ai besoin de vous. _L’Èpoque_ m’a chargé
+définitivement de cette affaire, et il faut que je l’éclaircisse
+au plus vite.
+
+-- Mais en quoi puis-je vous servir?
+
+-- M. Robert Darzac est au château du Glandier.
+
+-- C’est vrai... son désespoir doit être sans bornes!
+
+-- Il faut que je lui parle...»
+
+Rouletabille prononça cette phrase sur un ton qui me surprit:
+
+«Est-ce que... Est-ce que vous croyez à quelque chose
+d’intéressant de ce côté? ... demandai-je.
+
+-- Oui.»
+
+Et il ne voulut pas en dire davantage. Il passa dans mon salon en
+me priant de hâter ma toilette.
+
+Je connaissais M. Robert Darzac pour lui avoir rendu un très gros
+service judiciaire dans un procès civil, alors que j’étais
+secrétaire de maître Barbet-Delatour. M. Robert Darzac, qui avait,
+à cette époque, une quarantaine d’années, était professeur de
+physique à la Sorbonne. Il était intimement lié avec les
+Stangerson, puisque après sept ans d’une cour assidue, il se
+trouvait enfin sur le point de se marier avec Mlle Stangerson,
+personne d’un certain âge (elle devait avoir dans les trente-cinq
+ans), mais encore remarquablement jolie.
+
+Pendant que je m’habillais, je criai à Rouletabille qui
+s’impatientait dans mon salon:
+
+«Est-ce que vous avez une idée sur la condition de l’assassin?
+
+-- Oui, répondit-il, je le crois sinon un homme du monde, du moins
+d’une classe assez élevée... Ce n’est encore qu’une impression...
+
+-- Et qu’est-ce qui vous la donne, cette impression?
+
+-- Eh bien, mais, répliqua le jeune homme, le béret crasseux, le
+mouchoir vulgaire et les traces de la chaussure grossière sur le
+plancher...
+
+-- Je comprends, fis-je; on ne laisse pas tant de traces derrière
+soi, «quand elles sont l’expression de la vérité!»
+
+-- On fera quelque chose de vous, mon cher Sainclair!» conclut
+Rouletabille.
+
+
+III
+«Un homme a passé comme une ombre à travers les volets»
+
+
+Une demi-heure plus tard, nous étions, Rouletabille et moi, sur le
+quai de la gare d’Orléans, attendant le départ du train qui allait
+nous déposer à Épinay-sur-Orge. Nous vîmes arriver le parquet de
+Corbeil, représenté par M. de Marquet et son greffier. M. de
+Marquet avait passé la nuit à Paris avec son greffier pour
+assister, à la Scala, à la répétition générale d’une revuette dont
+il était l’auteur masqué et qu’il avait signé simplement:«Castigat
+Ridendo.»
+
+M. de Marquet commençait d’être un noble vieillard. Il était, à
+l’ordinaire, plein de politesse et de «galantise», et n’avait eu,
+toute sa vie, qu’une passion: celle de l’art dramatique. Dans sa
+carrière de magistrat, il ne s’était véritablement intéressé
+qu’aux affaires susceptibles de lui fournir au moins la nature
+d’un acte. Bien que, décemment apparenté, il eût pu aspirer aux
+plus hautes situations judiciaires, il n’avait jamais travaillé,
+en réalité, que pour «arriver»à la romantique Porte Saint-Martin
+ou à l’Odéon pensif. Un tel idéal l’avait conduit, sur le tard, à
+être juge d’instruction à Corbeil, et à signer «Castigat Ridendo»
+un petit acte indécent à la Scala.
+
+L’affaire de la «Chambre Jaune», par son côté inexplicable, devait
+séduire un esprit aussi... littéraire. Elle l’intéressa
+prodigieusement; et M. de Marquet s’y jeta moins comme un
+magistrat avide de connaître la vérité que comme un amateur
+d’imbroglios dramatiques dont toutes les facultés sont tendues
+vers le mystère de l’intrigue, et qui ne redoute cependant rien
+tant que d’arriver à la fin du dernier acte, où tout s’explique.
+
+Ainsi, dans le moment que nous le rencontrâmes, j’entendis M. de
+Marquet dire avec un soupir à son greffier:
+
+«Pourvu, mon cher monsieur Maleine, pourvu que cet entrepreneur,
+avec sa pioche, ne nous démolisse pas un aussi beau mystère!
+
+-- N’ayez crainte, répondit M. Maleine, sa pioche démolira peut-
+être le pavillon, mais elle laissera notre affaire intacte. J’ai
+tâté les murs et étudié plafond et plancher, et je m’y connais. On
+ne me trompe pas. Nous pouvons être tranquilles. Nous ne saurons
+rien.
+
+Ayant ainsi rassuré son chef, M. Maleine nous désigna d’un
+mouvement de tête discret à M. de Marquet. La figure de celui-ci
+se renfrogna et, comme il vit venir à lui Rouletabille qui, déjà,
+se découvrait, il se précipita sur une portière et sauta dans le
+train en jetant à mi-voix à son greffier: «surtout, pas de
+journalistes!»
+
+M. Maleine répliqua: «Compris!», arrêta Rouletabille dans sa
+course et eut la prétention de l’empêcher de monter dans le
+compartiment du juge d’instruction.
+
+«Pardon, messieurs! Ce compartiment est réservé...
+
+-- Je suis journaliste, monsieur, rédacteur à _l’Èpoque_, fit mon
+jeune ami avec une grande dépense de salutations et de politesses,
+et j’ai un petit mot à dire à M. de Marquet.
+
+-- M. de Marquet est très occupé par son enquête...
+
+-- Oh! Son enquête m’est absolument indifférente, veuillez le
+croire... Je ne suis pas, moi, un rédacteur de chiens écrasés,
+déclara le jeune Rouletabille dont la lèvre inférieure exprimait
+alors un mépris infini pour la littérature des «faits diversiers»
+; je suis courriériste des théâtres... Et comme je dois faire, ce
+soir, un petit compte rendu de la revue de la Scala...
+
+-- Montez, monsieur, je vous en prie...», fit le greffier
+s’effaçant.
+
+Rouletabille était déjà dans le compartiment. Je l’y suivis. Je
+m’assis à ses côtés; le greffier monta et ferma la portière.
+
+M. de Marquet regardait son greffier.
+
+-- Oh! Monsieur, débuta Rouletabille, n’en veuillez pas «à ce
+brave homme»si j’ai forcé la consigne; ce n’est pas à M. de
+Marquet que je veux avoir l’honneur de parler: c’est à M.
+«Castigat Ridendo»! ... Permettez-moi de vous féliciter, en tant
+que courriériste théâtral à _l’Èpoque_...»
+
+Et Rouletabille, m’ayant présenté d’abord, se présenta ensuite.
+
+M. de Marquet, d’un geste inquiet, caressait sa barbe en pointe.
+Il exprima en quelques mots à Rouletabille qu’il était trop
+modeste auteur pour désirer que le voile de son pseudonyme fût
+publiquement levé, et il espérait bien que l’enthousiasme du
+journaliste pour l’oeuvre du dramaturge n’irait point jusqu’à
+apprendre aux populations que M. «Castigat Ridendo» n’était autre
+que le juge d’instruction de Corbeil.
+
+«L’oeuvre de l’auteur dramatique pourrait nuire, ajouta-t-il,
+après une légère hésitation, à l’oeuvre du magistrat... surtout en
+province où l’on est resté un peu routinier...
+
+-- Oh! Comptez sur ma discrétion!» s’écria Rouletabille en levant
+des mains qui attestaient le Ciel.
+
+Le train s’ébranlait alors...
+
+«Nous partons! fit le juge d’instruction, surpris de nous voir
+faire le voyage avec lui.
+
+-- Oui, monsieur, la vérité se met en marche... dit en souriant
+aimablement le reporter... en marche vers le château du
+Glandier... Belle affaire, monsieur De Marquet, belle affaire! ...
+
+-- Obscure affaire! Incroyable, insondable, inexplicable
+affaire... et je ne crains qu’une chose, monsieur Rouletabille...
+c’est que les journalistes se mêlent de la vouloir expliquer...»
+
+Mon ami sentit le coup droit.
+
+«Oui, fit-il simplement, il faut le craindre... Ils se mêlent de
+tout... Quant à moi, je ne vous parle que parce que le hasard,
+monsieur le juge d’instruction, le pur hasard, m’a mis sur votre
+chemin et presque dans votre compartiment.
+
+-- Où allez-vous donc, demanda M. de Marquet.
+
+-- Au château du Glandier», fit sans broncher Rouletabille.
+
+M. de Marquet sursauta.
+
+«Vous n’y entrerez pas, monsieur Rouletabille! ...
+
+-- Vous vous y opposerez? fit mon ami, déjà prêt à la bataille.
+
+-- Que non pas! J’aime trop la presse et les journalistes pour
+leur être désagréable en quoi que ce soit, mais M. Stangerson a
+consigné sa porte à tout le monde. Et elle est bien gardée. Pas un
+journaliste, hier, n’a pu franchir la grille du Glandier.
+
+-- Tant mieux, répliqua Rouletabille, j’arrive bien.»
+
+M. de Marquet se pinça les lèvres et parut prêt à conserver un
+obstiné silence. Il ne se détendit un peu que lorsque Rouletabille
+ne lui eut pas laissé ignorer plus longtemps que nous nous
+rendions au Glandier pour y serrer la main «d’un vieil ami
+intime», déclara-t-il, en parlant de M. Robert Darzac, qu’il avait
+peut-être vu une fois dans sa vie.
+
+«Ce pauvre Robert! continua le jeune reporter... Ce pauvre Robert!
+il est capable d’en mourir... Il aimait tant Mlle Stangerson...
+
+-- La douleur de M. Robert Darzac fait, il est vrai, peine à voir
+... laissa échapper comme à regret M. de Marquet...
+
+-- Mais il faut espérer que Mlle Stangerson sera sauvée...
+
+-- Espérons-le... son père me disait hier que, si elle devait
+succomber, il ne tarderait point, quant à lui, à l’aller rejoindre
+dans la tombe... Quelle perte incalculable pour la science!
+
+-- La blessure à la tempe est grave, n’est-ce pas? ...
+
+-- Evidemment! Mais c’est une chance inouïe qu’elle n’ait pas été
+mortelle... Le coup a été donné avec une force! ...
+
+-- Ce n’est donc pas le revolver qui a blessé Mlle Stangerson»,
+fit Rouletabille... en me jetant un regard de triomphe...
+
+M. de Marquet parut fort embarrassé.
+
+«Je n’ai rien dit, je ne veux rien dire, et je ne dirai rien!»
+
+Et il se tourna vers son greffier, comme s’il ne nous connaissait
+plus...
+
+Mais on ne se débarrassait pas ainsi de Rouletabille. Celui-ci
+s’approcha du juge d’instruction, et, montrant _le_ _Matin_, qu’il
+tira de sa poche, il lui dit:
+
+«Il y a une chose, monsieur le juge d’instruction, que je puis
+vous demander sans commettre d’indiscrétion. Vous avez lu le récit
+du _Matin_? Il est absurde, n’est-ce pas?
+
+-- Pas le moins du monde, monsieur...
+
+-- Eh quoi! La «Chambre Jaune» n’a qu’une fenêtre grillée «dont
+les barreaux n’ont pas été descellés, et une porte que l’on
+défonce...» et l’on n’y trouve pas l’assassin!
+
+-- C’est ainsi, monsieur! C’est ainsi! ... C’est ainsi que la
+question se pose! ...»
+
+Rouletabille ne dit plus rien et partit pour des pensers
+inconnus... Un quart d’heure ainsi s’écoula.
+
+Quant il revint à nous, il dit, s’adressant encore au juge
+d’instruction:
+
+-- Comment était, ce soir-là, la coiffure de Mlle Stangerson?
+
+-- Je ne saisis pas, fit M. de Marquet.
+
+-- Ceci est de la dernière importance, répliqua Rouletabille. _Les
+cheveux en bandeaux, n’est-ce pas? Je suis sûr qu’elle portait ce
+soir-là, le soir du drame, les cheveux en bandeaux!_
+
+-- Eh bien, monsieur Rouletabille, vous êtes dans l’erreur,
+répondit le juge d’instruction; Mlle Stangerson était coiffée, ce
+soir-là, les cheveux relevés entièrement en torsade sur la tête...
+Ce doit être sa coiffure habituelle... Le front entièrement
+découvert..., je puis vous l’affirmer, car nous avons examiné
+longuement la blessure. Il n’y avait pas de sang aux cheveux... et
+l’on n’avait pas touché à la coiffure depuis l’attentat.
+
+-- Vous êtes sûr! Vous êtes sûr que Mlle Stangerson, la nuit de
+l’attentat, n’avait pas «la coiffure en bandeaux»? ...
+
+-- Tout à fait certain, continua le juge en souriant... car,
+justement, j’entends encore le docteur me dire pendant que
+j’examinais la blessure: «C’est grand dommage que Mlle Stangerson
+ait l’habitude de se coiffer les cheveux relevés sur le front. Si
+elle avait porté la coiffure en bandeaux, le coup qu’elle a reçu à
+la tempe aurait été amorti.» Maintenant, je vous dirai qu’il est
+étrange que vous attachiez de l’importance...
+
+-- Oh! Si elle n’avait pas les cheveux en bandeaux! gémit
+Rouletabille, où allons-nous? où allons-nous? Il faudra que je me
+renseigne.
+
+Et il eut un geste désolé.
+
+«Et la blessure à la tempe est terrible? demanda-t-il encore.
+
+-- Terrible.
+
+-- Enfin, par quelle arme a-t-elle été faite?
+
+-- Ceci, monsieur, est le secret de l’instruction.
+
+-- Avez-vous retrouvé cette arme?»
+
+Le juge d’instruction ne répondit pas.
+
+«Et la blessure à la gorge?»
+
+Ici, le juge d’instruction voulut bien nous confier que la
+blessure à la gorge était telle que l’on pouvait affirmer, de
+l’avis même des médecins, que, «si l’assassin avait serré cette
+gorge quelques secondes de plus, Mlle Stangerson mourait
+étranglée».
+
+«L’affaire, telle que la rapporte _Le Matin_, reprit Rouletabille,
+acharné, me paraît de plus en plus inexplicable. Pouvez-vous me
+dire, monsieur le juge, quelles sont les ouvertures du pavillon,
+portes et fenêtres?
+
+-- Il y en a cinq, répondit M. de Marquet, après avoir toussé deux
+ou trois fois, mais ne résistant plus au désir qu’il avait
+d’étaler tout l’incroyable mystère de l’affaire qu’il instruisait.
+Il y en a cinq, dont la porte du vestibule qui est la seule porte
+d’entrée du pavillon, porte toujours automatiquement fermée, et ne
+pouvant s’ouvrir, soit de l’intérieur, soit de l’extérieur, que
+par deux clefs spéciales qui ne quittent jamais le père Jacques et
+M. Stangerson. Mlle Stangerson n’en a point besoin puisque le père
+Jacques est à demeure dans le pavillon et que, dans la journée,
+elle ne quitte point son père. Quand ils se sont précipités tous
+les quatre dans la «Chambre Jaune» dont ils avaient enfin défoncé
+la porte, la porte d’entrée du vestibule, elle, était restée
+fermée comme toujours, et les deux clefs de cette porte étaient
+l’une dans la poche de M. Stangerson, l’autre dans la poche du
+père Jacques. Quant aux fenêtres du pavillon, elles sont
+quatre:l’unique fenêtre de la «Chambre Jaune», les deux fenêtres
+du laboratoire et la fenêtre du vestibule. La fenêtre de la
+«Chambre Jaune» et celles du laboratoire donnent sur la campagne;
+seule la fenêtre du vestibule donne dans le parc.
+
+-- _C’est par cette fenêtre-là qu’il s’est sauvé du pavillon!_
+s’écria Rouletabille.
+
+-- Comment le savez-vous? fit M. de Marquet en fixant sur mon ami
+un étrange regard.
+
+-- Nous verrons plus tard comment l’assassin s’est enfui de la
+«Chambre Jaune», répliqua Rouletabille, mais il a dû quitter le
+pavillon par la fenêtre du vestibule...
+
+-- Encore une fois, comment le savez-vous?
+
+-- Eh! mon Dieu! c’est bien simple. Du moment qu’«il» ne peut
+s’enfuir par la porte du pavillon, il faut bien qu’il passe par
+une fenêtre, et il faut qu’il y ait au moins, pour qu’il passe,
+une fenêtre qui ne soit pas grillée. La fenêtre de la «Chambre
+Jaune» est grillée, parce qu’elle donne sur la campagne; les deux
+fenêtres du laboratoire doivent l’être certainement pour la même
+raison. «Puisque l’assassin s’est enfui», j’imagine qu’il a trouvé
+une fenêtre sans barreaux, et ce sera celle du vestibule qui donne
+sur le parc, c’est-à-dire à l’intérieur de la propriété. Cela
+n’est pas sorcier! ...
+
+-- Oui, fit M. de Marquet, mais ce que vous ne pourriez deviner,
+c’est que cette fenêtre du vestibule, qui est la seule, en effet,
+à n’avoir point de barreaux, possède de solides volets de fer.
+_Or, ces volets de fer sont restés fermés à l’intérieur par leur
+loquet_ _de fer, et cependant nous avons la preuve que l’assassin
+s’est, en effet,_ _enfui du pavillon par cette même fenêtre!_ Des
+traces de sang sur le mur à l’intérieur et sur les volets et des
+pas sur la terre, des pas entièrement semblables à ceux dont j’ai
+relevé la mesure dans la «Chambre Jaune», attestent bien que
+l’assassin s’est enfui par là! Mais alors! Comment a-t-il fait,
+_puisque les volets sont restés fermés à l’intérieur?_ Il a passé
+comme une ombre à travers les volets. Et, enfin, le plus affolant
+de tout, n’est-ce point la trace retrouvée de l’assassin au moment
+où il fuit du pavillon, quand il est impossible de se faire la
+moindre idée de la façon dont l’assassin est sorti de la «Chambre
+Jaune», _ni comment il a traversé forcément le laboratoire pour_
+_arriver au vestibule!_ Ah! oui, monsieur Rouletabille, cette
+affaire est hallucinante... C’est une belle affaire, allez! Et
+dont on ne trouvera pas la clef d’ici longtemps, je l’espère bien!
+...
+
+-- Vous espérez quoi, monsieur le juge d’instruction? ...»
+
+M. de Marquet rectifia:
+
+-- «... Je ne l’espère pas... Je le crois...
+
+-- On aurait donc refermé la fenêtre, à l’intérieur, après la
+fuite de l’assassin? demanda Rouletabille...
+
+-- Évidemment, voilà ce qui me semble, pour le moment, naturel
+quoique inexplicable... car il faudrait un complice ou des
+complices... et je ne les vois pas...»
+
+Après un silence, il ajouta:
+
+«Ah! Si Mlle Stangerson pouvait aller assez bien aujourd’hui pour
+qu’on l’interrogeât...»
+
+Rouletabille, poursuivant sa pensée, demanda:
+
+«Et le grenier? Il doit y avoir une ouverture au grenier?
+
+-- Oui, je ne l’avais pas comptée, en effet; cela fait six
+ouvertures; il y a là-haut une petite fenêtre, plutôt une lucarne,
+et, comme elle donne sur l’extérieur de la propriété, M.
+Stangerson l’a fait également garnir de barreaux. À cette lucarne,
+comme aux fenêtres du rez-de-chaussée, les barreaux sont restés
+intacts et les volets, qui s’ouvrent naturellement en dedans, sont
+restés fermés en dedans. Du reste, nous n’avons rien découvert qui
+puisse nous faire soupçonner le passage de l’assassin dans le
+grenier.
+
+-- Pour vous, donc, il n’est point douteux, monsieur le juge
+d’instruction, que l’assassin s’est enfui -- sans que l’on sache
+comment -- par la fenêtre du vestibule!
+
+-- Tout le prouve...
+
+Je le crois aussi», obtempéra gravement Rouletabille.
+
+Puis un silence, et il reprit:
+
+-- Si vous n’avez trouvé aucune trace de l’assassin dans le
+grenier, comme par exemple, ces pas noirâtres que l’on relève sur
+le parquet de la «Chambre Jaune», vous devez être amené à croire
+que ce n’est point lui qui a volé le revolver du père Jacques...
+
+-- Il n’y a de traces, au grenier, que celles du père Jacques»,
+fit le juge avec un haussement de tête significatif...
+
+Et il se décida à compléter sa pensée:
+
+«Le père Jacques était avec M. Stangerson... C’est heureux pour
+lui...
+
+-- Alors, _quid_ du rôle du revolver du père Jacques dans le
+drame? Il semble bien démontré que cette arme a moins blessé Mlle
+Stangerson qu’elle n’a blessé l’assassin...»
+
+Sans répondre à cette question, qui sans doute l’embarrassait, M.
+de Marquet nous apprit qu’on avait retrouvé les deux balles dans
+la «Chambre Jaune», l’une dans un mur, le mur où s’étalait la main
+rouge -- une main rouge d’homme -- l’autre dans le plafond.
+
+«Oh! oh! dans le plafond! répéta à mi-voix Rouletabille...
+Vraiment... dans le plafond! Voilà qui est fort curieux... dans le
+plafond! ...
+
+Il se mit à fumer en silence, s’entourant de tabagie. Quand nous
+arrivâmes à Epinay-sur-Orge, je dus lui donner un coup sur
+l’épaule pour le faire descendre de son rêve et sur le quai.
+
+Là, le magistrat et son greffier nous saluèrent, nous faisant
+comprendre qu’ils nous avaient assez vus; puis ils montèrent
+rapidement dans un cabriolet qui les attendait.
+
+ «Combien de temps faut-il pour aller à pied d’ici au château du
+Glandier? demanda Rouletabille à un employé de chemin de fer.
+
+-- Une heure et demie, une heure trois quarts, sans se presser»,
+répondit l’homme.
+
+Rouletabille regarda le ciel, le trouva à sa convenance et, sans
+doute, à la mienne, car il me prit sous le bras et me dit:
+
+«Allons! ... J’ai besoin de marcher.
+
+-- Eh bien! lui demandai-je. Ça se débrouille? ...
+
+-- Oh! fit-il, oh! il n’y a rien de débrouillé du tout! ... _C’est
+encore plus embrouillé qu’avant!_ Il est vrai que j’ai une idée...
+
+-- Dites-la.
+
+-- Oh! Je ne peux rien dire pour le moment... Mon idée est une
+question de vie ou de mort pour deux personnes au moins...
+
+-- Croyez-vous à des complices?
+
+-- Je n’y crois pas...»
+
+Nous gardâmes un instant le silence, puis il reprit:
+
+«C’est une veine d’avoir rencontré ce juge d’instruction et son
+greffier... Hein! que vous avais-je dit pour le revolver? ...
+
+Il avait le front penché vers la route, les mains dans les poches,
+et il sifflotait. Au bout d’un instant, je l’entendis murmurer:
+
+«Pauvre femme! ...
+
+-- C’est Mlle Stangerson que vous plaignez? ...
+
+-- Oui, c’est une très noble femme, et tout à fait digne de pitié!
+... C’est un très grand, un très grand caractère... j’imagine...
+j’imagine...
+
+-- Vous connaissez donc Mlle Stangerson?
+
+-- Moi, pas du tout... Je ne l’ai vue qu’une fois...
+
+-- Pourquoi dites-vous: c’est un très grand caractère? ...
+
+-- Parce qu’elle a su tenir tête à l’assassin, parce qu’elle s’est
+défendue avec courage, _et surtout, surtout, à cause de la balle_
+_dans le plafond.»_
+
+Je regardai Rouletabille, me demandant _in petto_ s’il ne se
+moquait pas tout à fait de moi ou s’il n’était pas devenu
+subitement fou. Mais je vis bien que le jeune homme n’avait jamais
+eu moins envie de rire, et l’éclat intelligent de ses petits yeux
+ronds me rassura sur l’état de sa raison. Et puis, j’étais un peu
+habitué à ses propos rompus... rompus pour moi qui n’y trouvais
+souvent qu’incohérence et mystère jusqu’au moment où, en quelques
+phrases rapides et nettes, il me livrait le fil de sa pensée.
+Alors, tout s’éclairait soudain; les mots qu’il avait dits, et qui
+m’avaient paru vides de sens, se reliaient avec une facilité et
+une logique telles «que je ne pouvais comprendre comment je
+n’avais pas compris plus tôt».
+
+
+
+IV
+«Au sein d’une nature sauvage»
+
+
+Le château du Glandier est un des plus vieux châteaux de ce pays
+d’Île-de-France, où se dressent encore tant d’illustres pierres de
+l’époque féodale. Bâti au coeur des forêts, sous Philippe le Bel,
+il apparaît à quelques centaines de mètres de la route qui conduit
+du village de Sainte-Geneviève-des-Bois à Montlhéry. Amas de
+constructions disparates, il est dominé par un donjon. Quand le
+visiteur a gravi les marches branlantes de cet antique donjon et
+qu’il débouche sur la petite plate-forme où, au XVIIe siècle,
+Georges-Philibert de Séquigny, seigneur du Glandier, Maisons-
+Neuves et autres lieux, a fait édifier la lanterne actuelle, d’un
+abominable style rococo, on aperçoit, à trois lieues de là, au-
+dessus de la vallée et de la plaine, l’orgueilleuse tour de
+Montlhéry. Donjon et tour se regardent encore, après tant de
+siècles, et semblent se raconter, au-dessus des forêts verdoyantes
+ou des bois morts, les plus vieilles légendes de l’histoire de
+France. On dit que le donjon du Glandier veille sur une ombre
+héroïque et sainte, celle de la bonne patronne de Paris, devant
+qui recula Attila. Sainte Geneviève dort là son dernier sommeil
+dans les vieilles douves du château. L’été, les amoureux,
+balançant d’une main distraite le panier des déjeuners sur
+l’herbe, viennent rêver ou échanger des serments devant la tombe
+de la sainte, pieusement fleurie de myosotis. Non loin de cette
+tombe est un puits qui contient, dit-on, une eau miraculeuse. La
+reconnaissance des mères a élevé en cet endroit une statue à
+sainte Geneviève et suspendu sous ses pieds les petits chaussons
+ou les bonnets des enfants sauvés par cette onde sacrée.
+
+C’est dans ce lieu qui semblait devoir appartenir tout entier au
+passé que le professeur Stangerson et sa fille étaient venus
+s’installer pour préparer la science de l’avenir. Sa solitude au
+fond des bois leur avait plu tout de suite. Ils n’auraient là,
+comme témoins de leurs travaux et de leurs espoirs, que de
+vieilles pierres et de grands chênes. Le Glandier, autrefois
+«Glandierum», s’appelait ainsi du grand nombre de glands que, de
+tout temps, on avait recueillis en cet endroit. Cette terre,
+aujourd’hui tristement célèbre, avait reconquis, grâce à la
+négligence ou à l’abandon des propriétaires, l’aspect sauvage
+d’une nature primitive; seuls, les bâtiments qui s’y cachaient
+avaient conservé la trace d’étranges métamorphoses. Chaque siècle
+y avait laissé son empreinte: un morceau d’architecture auquel se
+reliait le souvenir de quelque événement terrible, de quelque
+rouge aventure; et, tel quel, ce château, où allait se réfugier la
+science, semblait tout désigné à servir de théâtre à des mystères
+d’épouvante et de mort.
+
+Ceci dit, je ne puis me défendre d’une réflexion. La voici:
+
+Si je me suis attardé quelque peu à cette triste peinture du
+Glandier, ce n’est point que j’aie trouvé ici l’occasion
+dramatique de «créer» l’atmosphèrenécessaire aux drames qui vont
+se dérouler sous les yeux du lecteur et, en vérité, mon premier
+soin, dans toute cette affaire, sera d’être aussi simple que
+possible. Je n’ai point la prétention d’être un auteur. Qui dit:
+auteur, dit toujours un peu: romancier, et, Dieu merci! Le mystère
+de la «Chambre Jaune» est assez plein de tragique horreur réelle
+pour se passer de littérature. Je ne suis et ne veux être qu’un
+fidèle «rapporteur». Je dois rapporter l’événement; je situe cet
+événement dans son cadre, voilà tout. Il est tout naturel que vous
+sachiez où les choses se passent.
+
+Je reviens à M. Stangerson. Quand il acheta le domaine, une
+quinzaine d’années environ avant le drame qui nous occupe, le
+Glandier n’était plus habité depuis longtemps. Un autre vieux
+château, dans les environs, construit au XIVe siècle par Jean de
+Belmont, était également abandonné, de telle sorte que le pays
+était à peu près inhabité. Quelques maisonnettes au bord de la
+route qui conduit à Corbeil, une auberge, l’auberge du «Donjon»,
+qui offrait une passagère hospitalité aux rouliers; c’était là à
+peu près tout ce qui rappelait la civilisation dans cet endroit
+délaissé qu’on ne s’attendait guère à rencontrer à quelques lieues
+de la capitale. Mais ce parfait délaissement avait été la raison
+déterminante du choix de M. Stangerson et de sa fille. M.
+Stangerson était déjà célèbre; il revenait d’Amérique où ses
+travaux avaient eu un retentissement considérable. Le livre qu’il
+avait publié à Philadelphie sur la «Dissociation de la matière par
+les actions électriques» avait soulevé la protestation de tout le
+monde savant. M. Stangerson était français, mais d’origine
+américaine. De très importantes affaires d’héritage l’avaient fixé
+pendant plusieurs années aux États-Unis. Il avait continué, là-
+bas, une oeuvre commencée en France, et il était revenu en France
+l’y achever, après avoir réalisé une grosse fortune, tous ses
+procès s’étant heureusement terminés soit par des jugements qui
+lui donnaient gain de cause, soit par des transactions. Cette
+fortune fut la bienvenue. M. Stangerson, qui eût pu, s’il l’avait
+voulu, gagner des millions de dollars en exploitant ou en faisant
+exploiter deux ou trois de ses découvertes chimiques relatives à
+de nouveaux procédés de teinture, avait toujours répugné à faire
+servir à son intérêt propre le don merveilleux d’«inventer» qu’il
+avait reçu de la nature; mais il ne pensait point que son génie
+lui appartînt. Il le devait aux hommes, et tout ce que son génie
+mettait au monde tombait, de par cette volonté philanthropique,
+dans le domaine public. S’il n’essaya point de dissimuler la
+satisfaction que lui causait la mise en possession de cette
+fortune inespérée qui allait lui permettre de se livrer jusqu’à sa
+dernière heure à sa passion pour la science pure, le professeur
+dut s’en réjouir également, «semblait-il», pour une autre cause.
+Mlle Stangerson avait, au moment où son père revint d’Amérique et
+acheta le Glandier, vingt ans. Elle était plus jolie qu’on ne
+saurait l’imaginer, tenant à la fois toute la grâce parisienne de
+sa mère, morte en lui donnant le jour, et toute la splendeur,
+toute la richesse du jeune sang américain de son grand-père
+paternel, William Stangerson. Celui-ci, citoyen de Philadelphie,
+avait dû se faire naturaliser français pour obéir à des exigences
+de famille, au moment de son mariage avec une française, celle qui
+devait être la mère de l’illustre Stangerson. Ainsi s’explique la
+nationalité française du professeur Stangerson.
+
+Vingt ans, adorablement blonde, des yeux bleus, un teint de lait,
+rayonnante, d’une santé divine, Mathilde Stangerson était l’une
+des plus belles filles à marier de l’ancien et du nouveau
+continent. Il était du devoir de son père, malgré la douleur
+prévue d’une inévitable séparation, de songer à ce mariage, et il
+ne dut pas être fâché de voir arriver la dot. Quoi qu’il en soit,
+il ne s’en enterra pas moins, avec son enfant, au Glandier, dans
+le moment où ses amis s’attendaient à ce qu’il produisît Mlle
+Mathilde dans le monde. Certains vinrent le voir et manifestèrent
+leur étonnement. Aux questions qui lui furent posées, le
+professeur répondit: «C’est la volonté de ma fille. Je ne sais
+rien lui refuser. C’est elle qui a choisi le Glandier.» Interrogé
+à son tour, la jeune fille répliqua avec sérénité: «Où aurions-
+nous mieux travaillé que dans cette solitude?» Car Mlle Mathilde
+Stangerson collaborait déjà à l’oeuvre de son père, mais on ne
+pouvait imaginer alors que sa passion pour la science irait
+jusqu’à lui faire repousser tous les partis qui se présenteraient
+à elle, pendant plus de quinze ans. Si retirés vivaient-ils, le
+père et la fille durent se montrer dans quelques réceptions
+officielles, et, à certaines époques de l’année, dans deux ou
+trois salons amis où la gloire du professeur et la beauté de
+Mathilde firent sensation. L’extrême froideur de la jeune fille ne
+découragea pas tout d’abord les soupirants; mais, au bout de
+quelques années, ils se lassèrent. Un seul persista avec une douce
+ténacité et mérita ce nom «d’éternel fiancé», qu’il accepta avec
+mélancolie; c’était M. Robert Darzac. Maintenant Mlle Stangerson
+n’était plus jeune, et il semblait bien que, n’ayant point trouvé
+de raisons pour se marier, jusqu’à l’âge de trente-cinq ans, elle
+n’en découvrirait jamais. Un tel argument apparaissait sans
+valeur, évidemment, à M. Robert Darzac, puisque celui-ci ne
+cessait point sa cour, si tant est qu’on peut encore appeler
+«cour»les soins délicats et tendres dont on ne cesse d’entourer
+une femme de trente-cinq ans, restée fille et qui a déclaré
+qu’elle ne se marierait point.
+
+Soudain, quelques semaines avant les événements qui nous occupent,
+un bruit auquel on n’attacha pas d’abord d’importance -- tant on
+le trouvait incroyable -- se répandit dans Paris; Mlle Stangerson
+consentait enfin à «couronnerl’inextinguible flamme de M. Robert
+Darzac!» Il fallut que M. Robert Darzac lui-même ne démentît point
+ces propos matrimoniaux pour qu’on se dît enfin qu’il pouvait y
+avoir un peu de vérité dans une rumeur aussi invraisemblable.
+Enfin M. Stangerson voulut bien annoncer, en sortant un jour de
+l’Académie des sciences, que le mariage de sa fille et de M.
+Robert Darzac serait célébré dans l’intimité, au château du
+Glandier, sitôt que sa fille et lui auraient mis la dernière main
+au rapport qui allait résumer tous leurs travaux sur la
+«Dissociation de la matière», c’est-à-dire sur le retour de la
+matière à l’éther. Le nouveau ménage s’installerait au Glandier et
+le gendre apporterait sa collaboration à l’oeuvre à laquelle le
+père et la fille avaient consacré leur vie.
+
+Le monde scientifique n’avait pas encore eu le temps de se
+remettre de cette nouvelle que l’on apprenait l’assassinat de Mlle
+Stangerson dans les conditions fantastiques que nous avons
+énumérées et que notre visite au château va nous permettre de
+préciser davantage encore.
+
+Je n’ai point hésité à fournir au lecteur tous ces détails
+rétrospectifs que je connaissais par suite de mes rapports
+d’affaires avec M. Robert Darzac, pour qu’en franchissant le seuil
+de la «Chambre Jaune», il fût aussi documenté que moi.
+
+
+
+V
+Où Joseph Rouletabille adresse à M. Robert Darzac une phrase qui
+produit son petit effet
+
+
+Nous marchions depuis quelques minutes, Rouletabille et moi, le
+long d’un mur qui bordait la vaste propriété de M. Stangerson, et
+nous apercevions déjà la grille d’entrée, quand notre attention
+fut attirée par un personnage qui, à demi courbé sur la terre,
+semblait tellement préoccupé qu’il ne nous vit pas venir. Tantôt
+il se penchait, se couchait presque sur le sol, tantôt il se
+redressait et considérait attentivement le mur; tantôt il
+regardait dans le creux de sa main, puis faisait de grands pas,
+puis se mettait à courir et regardait encore dans le creux de sa
+main droite. Rouletabille m’avait arrêté d’un geste:
+
+«Chut! Frédéric Larsan qui travaille! ... Ne le dérangeons pas!
+
+Joseph Rouletabille avait une grande admiration pour le célèbre
+policier. Je n’avais jamais vu, moi, Frédéric Larsan, mais je le
+connaissais beaucoup de réputation.
+
+L’affaire des lingots d’or de l’hôtel de la Monnaie, qu’il
+débrouilla quand tout le monde jetait sa langue aux chiens, et
+l’arrestation des forceurs de coffres-forts du Crédit universel
+avaient rendu son nom presque populaire. Il passait alors, à cette
+époque où Joseph Rouletabille n’avait pas encore donné les preuves
+admirables d’un talent unique, pour l’esprit le plus apte à
+démêler l’écheveau embrouillé des plus mystérieux et plus obscurs
+crimes. Sa réputation s’était étendue dans le monde entier et
+souvent les polices de Londres ou de Berlin, ou même d’Amérique
+l’appelaient à l’aide quand les inspecteurs et les détectives
+nationaux s’avouaient à bout d’imagination et de ressources. On ne
+s’étonnera donc point que, dès le début du mystère de la «Chambre
+Jaune», le chef de la Sûreté ait songé à télégraphier à son
+précieux subordonné, à Londres, où Frédéric Larsan avait été
+envoyé pour une grosse affaire de titres volés: «Revenez vite.»
+Frédéric, que l’on appelait, à la Sûreté, le grand Fred, avait
+fait diligence, sachant sans doute par expérience que, si on le
+dérangeait, c’est qu’on avait bien besoin de ses services, et,
+c’est ainsi que Rouletabille et moi, ce matin-là, nous le
+trouvions déjà à la besogne. Nous comprîmes bientôt en quoi elle
+consistait.
+
+Ce qu’il ne cessait de regarder dans le creux de sa main droite
+n’était autre chose que sa montre et il paraissait fort occupé à
+compter des minutes. Puis il rebroussa chemin, reprit une fois
+encore sa course, ne l’arrêta qu’à la grille du parc, reconsulta
+sa montre, la mit dans sa poche, haussa les épaules d’un geste
+découragé, poussa la grille, pénétra dans le parc, referma la
+grille à clef, leva la tête et, à travers les barreaux, nous
+aperçut. Rouletabille courut et je le suivis. Frédéric Larsan nous
+attendait.
+
+«Monsieur Fred», dit Rouletabille en se découvrant et en montrant
+les marques d’un profond respect basé sur la réelle admiration que
+le jeune reporter avait pour le célèbre policier, «pourriez-vous
+nous dire si M. Robert Darzac est au château en ce moment? Voici
+un de ses amis, du barreau de Paris, qui désirerait lui parler.
+
+-- Je n’en sais rien, monsieur Rouletabille, répliqua Fred en
+serrant la main de mon ami, car il avait eu l’occasion de le
+rencontrer plusieurs fois au cours de ses enquêtes les plus
+difficiles... Je ne l’ai pas vu.
+
+-- Les concierges nous renseigneront sans doute? fit Rouletabille
+en désignant une maisonnette de briques dont porte et fenêtres
+étaient closes et qui devait inévitablement abriter ces fidèles
+gardiens de la propriété.
+
+«Les concierges ne vous renseigneront point, monsieur
+Rouletabille.
+
+-- Et pourquoi donc?
+
+-- Parce que, depuis une demi-heure, ils sont arrêtés! ...
+
+-- Arrêtés! s’écria Rouletabille... Ce sont eux les assassins! ...
+
+Frédéric Larsan haussa les épaules.
+
+«Quand on ne peut pas, dit-il, d’un air de suprême ironie, arrêter
+l’assassin, on peut toujours se payer le luxe de découvrir les
+complices!
+
+-- C’est vous qui les avez fait arrêter, monsieur Fred?
+
+-- Ah! non! par exemple! je ne les ai pas fait arrêter, d’abord
+parce que je suis à peu près sûr qu’ils ne sont pour rien dans
+l’affaire, et puis parce que...
+
+-- Parce que quoi? interrogea anxieusement Rouletabille.
+
+-- Parce que... rien... fit Larsan en secouant la tête.
+
+-- «Parce qu’il n’y a pas de complices!»souffla Rouletabille.
+
+Frédéric Larsan s’arrêta net, regardant le reporter avec intérêt.
+
+«Ah! Ah! Vous avez donc une idée sur l’affaire... Pourtant vous
+n’avez rien vu, jeune homme... vous n’avez pas encore pénétré
+ici...
+
+-- J’y pénétrerai.
+
+-- J’en doute... la consigne est formelle.
+
+-- J’y pénétrerai si vous me faites voir M. Robert Darzac...
+Faites cela pour moi... Vous savez que nous sommes de vieux
+amis... Monsieur Fred... je vous en prie... Rappelez-vous le bel
+article que je vous ai fait à propos des «Lingots d’or». Un petit
+mot à M. Robert Darzac, s’il vous plaît?»
+
+La figure de Rouletabille était vraiment comique à voir en ce
+moment. Elle reflétait un désir si irrésistible de franchir ce
+seuil au-delà duquel il se passait quelque prodigieux mystère;
+elle suppliait avec une telle éloquence non seulement de la bouche
+et des yeux, mais encore de tous les traits, que je ne pus
+m’empêcher d’éclater de rire. Frédéric Larsan, pas plus que moi,
+ne garda son sérieux.
+
+Cependant, derrière la grille, Frédéric Larsan remettait
+tranquillement la clef dans sa poche. Je l’examinai.
+
+C’était un homme qui pouvait avoir une cinquantaine d’années. Sa
+tête était belle, aux cheveux grisonnants, au teint mat, au profil
+dur; le front était proéminent; le menton et les joues étaient
+rasés avec soin; la lèvre, sans moustache, était finement
+dessinée; les yeux, un peu petits et ronds, fixaient les gens bien
+en face d’un regard fouilleur qui étonnait et inquiétait. Il était
+de taille moyenne et bien prise; l’allure générale était élégante
+et sympathique. Rien du policier vulgaire. C’était un grand
+artiste en son genre, et il le savait, et l’on sentait qu’il avait
+une haute idée de lui-même. Le ton de sa conversation était d’un
+sceptique et d’un désabusé. Son étrange profession lui avait fait
+côtoyer tant de crimes et de vilenies qu’il eût été inexplicable
+qu’elle ne lui eût point un peu «durci les sentiments», selon la
+curieuse expression de Rouletabille.
+
+Larsan tourna la tête au bruit d’une voiture qui arrivait derrière
+lui. Nous reconnûmes le cabriolet qui, en gare d’Épinay, avait
+emporté le juge d’instruction et son greffier.
+
+«Tenez! fit Frédéric Larsan, vous vouliez parler à M. Robert
+Darzac; le voilà!»
+
+Le cabriolet était déjà à la grille et Robert Darzac priait
+Frédéric Larsan de lui ouvrir l’entrée du parc, lui disant qu’il
+était très pressé et qu’il n’avait que le temps d’arriver à Épinay
+pour prendre le prochain train pour Paris, quand il me reconnut.
+Pendant que Larsan ouvrait la grille, M. Darzac me demanda ce qui
+pouvait m’amener au Glandier dans un moment aussi tragique. Je
+remarquai alors qu’il était atrocement pâle et qu’une douleur
+infinie était peinte sur son visage.
+
+«Mlle Stangerson va-t-elle mieux? demandai-je immédiatement.
+
+-- Oui, fit-il. On la sauvera peut-être. Il faut qu’on la sauve.»
+
+Il n’ajouta pas «ou j’en mourrai», mais on sentait trembler la fin
+de la phrase au bout de ses lèvres exsangues.
+
+Rouletabille intervint alors:
+
+«Monsieur, vous êtes pressé. Il faut cependant que je vous parle.
+J’ai quelque chose de la dernière importance à vous dire.»
+
+Frédéric Larsan interrompit:
+
+«Je peux vous laisser? demanda-t-il à Robert Darzac. Vous avez une
+clef ou voulez-vous que je vous donne celle-ci?
+
+-- Oui, merci, j’ai une clef. Je fermerai la grille.»
+
+Larsan s’éloigna rapidement dans la direction du château dont on
+apercevait, à quelques centaines de mètres, la masse imposante.
+
+Robert Darzac, le sourcil froncé, montrait déjà de l’impatience.
+Je présentai Rouletabille comme un excellent ami; mais, dès qu’il
+sut que ce jeune homme était journaliste, M. Darzac me regarda
+d’un air de grand reproche, s’excusa sur la nécessité où il était
+d’atteindre Épinay en vingt minutes, salua et fouetta son cheval.
+Mais déjà Rouletabille avait saisi, à ma profonde stupéfaction, la
+bride, arrêté le petit équipage d’un poing vigoureux, cependant
+qu’il prononçait cette phrase dépourvue pour moi du moindre sens:
+
+_«Le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son
+éclat.»_
+
+Ces mots ne furent pas plutôt sortis de la bouche de Rouletabille
+que je vis Robert Darzac chanceler; si pâle qu’il fût, il pâlit
+encore; ses yeux fixèrent le jeune homme avec épouvante et il
+descendit immédiatement de sa voiture dans un désordre d’esprit
+inexprimable.
+
+«Allons! Allons!» dit-il en balbutiant.
+
+Et puis, tout à coup, il reprit avec une sorte de fureur:
+
+«Allons! monsieur! Allons!»
+
+Et il refit le chemin qui conduisait au château, sans plus dire un
+mot, cependant que Rouletabille suivait, tenant toujours le
+cheval. J’adressai quelques paroles à M. Darzac... mais il ne me
+répondit pas. J’interrogeai de l’oeil Rouletabille, qui ne me vit
+pas.
+
+
+
+VI
+Au fond de la chênaie
+
+
+Nous arrivâmes au château. Le vieux donjon se reliait à la partie
+du bâtiment entièrement refaite sous Louis XIV par un autre corps
+de bâtiment moderne, style Viollet-le-Duc, où se trouvait l’entrée
+principale. Je n’avais encore rien vu d’aussi original, ni peut-
+être d’aussi laid, ni surtout d’aussi étrange en architecture que
+cet assemblage bizarre de styles disparates. C’était monstrueux et
+captivant. En approchant, nous vîmes deux gendarmes qui se
+promenaient devant une petite porte ouvrant sur le rez-de-chaussée
+du donjon. Nous apprîmes bientôt que, dans ce rez-de-chaussée, qui
+était autrefois une prison et qui servait maintenant de chambre de
+débarras, on avait enfermé les concierges, M. et MmeBernier.
+
+M. Robert Darzac nous fit entrer dans la partie moderne du château
+par une vaste porte que protégeait une «marquise». Rouletabille,
+qui avait abandonné le cheval et le cabriolet aux soins d’un
+domestique, ne quittait pas des yeux M. Darzac; je suivis son
+regard, et je m’aperçus que celui-ci était uniquement dirigé vers
+les mains gantées du professeur à la Sorbonne. Quand nous fûmes
+dans un petit salonet garni de meubles vieillots, M. Darzac se
+tourna vers Rouletabille et assez brusquement lui demanda:
+
+«Parlez! Que me voulez-vous?»
+
+Le reporter répondit avec la même brusquerie:
+
+«Vous serrer la main!»
+
+Darzac se recula:
+
+«Que signifie?»
+
+Évidemment, il avait compris ce que je comprenais alors: que mon
+ami le soupçonnait de l’abominable attentat. La trace de la main
+ensanglantée sur les murs de la «Chambre Jaune» lui apparut... Je
+regardai cet homme à la physionomie si hautaine, au regard si
+droit d’ordinaire et qui se troublait en ce moment si étrangement.
+Il tendit sa main droite, et, me désignant:
+
+«Vous êtes l’ami de M. Sainclair qui m’a rendu un service inespéré
+dans une juste cause, monsieur, et je ne vois pas pourquoi je vous
+refuserais la main...»
+
+Rouletabille ne prit pas cette main. Il dit, mentant avec une
+audace sans pareille:
+
+«Monsieur, j’ai vécu quelques années en Russie, d’où j’ai rapporté
+cet usage de ne jamais serrer la main à quiconque ne se dégante
+pas.»
+
+Je crus que le professeur en Sorbonne allait donner un libre cours
+à la fureur qui commençait à l’agiter, mais au contraire, d’un
+violent effort visible, il se calma, se déganta et présenta ses
+mains. Elles étaient nettes de toute cicatrice.
+
+«Êtes-vous satisfait?
+
+-- Non! répliqua Rouletabille. Mon cher ami, fit-il en se tournant
+vers moi, je suis obligé de vous demander de nous laisser seuls un
+instant.»
+
+Je saluai et me retirai, stupéfait de ce que je venais de voir et
+d’entendre, et ne comprenant pas que M. Robert Darzac n’eût point
+déjà jeté à la porte mon impertinent, mon injurieux, mon stupide
+ami... Car, à cette minute, j’en voulais à Rouletabille de ses
+soupçons qui avaient abouti à cette scène inouïe des gants...
+
+Je me promenai environ vingt minutes devant le château, essayant
+de relier entre eux les différents événements de cette matinée, et
+n’y parvenant pas. Quelle était l’idée de Rouletabille? Était-il
+possible que M. Robert Darzac lui apparût comme l’assassin?
+Comment penser que cet homme, qui devait se marier dans quelques
+jours avec Mlle Stangerson, s’était introduit dans la «Chambre
+Jaune» pour assassiner sa fiancée? Enfin, rien n’était venu
+m’apprendre comment l’assassin avait pu sortir de la «Chambre
+Jaune»; et, tant que ce mystère qui me paraissait inexplicable ne
+me serait pas expliqué, j’estimais, moi, qu’il était du devoir de
+tous de ne soupçonner personne. Enfin, que signifiait cette phrase
+insensée qui sonnait encore à mes oreilles: _le presbytère n’a
+rien perdu de son charme ni le jardin de son_ _éclat!_J’avais hâte
+de me retrouver seul avec Rouletabille pour le lui demander.
+
+À ce moment, le jeune homme sortit du château avec M. Robert
+Darzac. Chose extraordinaire, je vis au premier coup d’oeil qu’ils
+étaient les meilleurs amis du monde.
+
+«Nous allons à la «Chambre Jaune», me dit Rouletabille, venez avec
+nous. Dites-donc, cher ami, vous savez que je vous garde toute la
+journée. Nous déjeunons ensemble dans le pays...
+
+-- Vous déjeunerez avec moi, ici, messieurs...
+
+-- Non, merci, répliqua le jeune homme. Nous déjeunerons à
+l’auberge du «Donjon»...
+
+-- Vous y serez très mal... Vous n’y trouverez rien.
+
+-- Croyez-vous? ... Moi j’espère y trouver quelque chose, répliqua
+Rouletabille. Après déjeuner, nous retravaillerons, je ferai mon
+article, vous serez assez aimable pour me le porter à la
+rédaction...
+
+-- Et vous? Vous ne revenez pas avec moi?
+
+-- Non; je couche ici...»
+
+Je me retournai vers Rouletabille. Il parlait sérieusement, et M.
+Robert Darzac ne parut nullement étonné...
+
+Nous passions alors devant le donjon et nous entendîmes des
+gémissements. Rouletabille demanda:
+
+«Pourquoi a-t-on arrêté ces gens-là?
+
+-- C’est un peu de ma faute, dit M. Darzac. J’ai fait remarquer
+hier au juge d’instruction qu’il est inexplicable que les
+concierges aient eu le temps d’entendre les coups de revolver, «de
+s’habiller», de parcourir l’espace assez grand qui sépare leur
+loge du pavillon, tout cela en deux minutes; car il ne s’est pas
+écoulé plus de deux minutes entre les coups de revolver et le
+moment où ils ont été rencontrés par le père Jacques.
+
+-- Èvidemment, c’est louche, acquiesça Rouletabille... Et ils
+étaient habillés...?
+
+-- Voilà ce qui est incroyable... ils étaient habillés...
+«entièrement», solidement et chaudement... Il ne manquait aucune
+pièce à leur costume. La femme était en sabots, mais l’homme avait
+«ses souliers lacés». Or, ils ont déclaré s’être couchés comme
+tous les soirs à neuf heures. En arrivant, ce matin, le juge
+d’instruction, qui s’était muni, à Paris, d’un revolver de même
+calibre que celui du crime (car il ne veut pas toucher au
+revolver-pièce à conviction), a fait tirer deux coups de revolver
+par son greffier dans la «Chambre Jaune», fenêtre et porte
+fermées. Nous étions avec lui dans la loge des concierges; nous
+n’avons rien entendu... on ne peut rien entendre. Les concierges
+ont donc menti, cela ne fait point de doute... Ils étaient prêts;
+ils étaient déjà dehors non loin du pavillon; ils attendaient
+quelque chose. Certes, on ne les accuse point d’être les auteurs
+de l’attentat, mais leur complicité n’est pas improbable... M. de
+Marquet les a fait arrêter aussitôt.
+
+-- S’ils avaient été complices, dit Rouletabille, _ils seraient_
+_arrivés débraillés_, ou plutôt ils ne seraient pas arrivés du
+tout. Quand on se précipite dans les bras de la justice, avec sur
+soi tant de preuves de complicité, c’est qu’on n’est pas complice.
+Je ne crois pas aux complices dans cette affaire.
+
+-- Alors, pourquoi étaient-ils dehors à minuit? Qu’ils le disent!
+...
+
+-- Ils ont certainement un intérêt à se taire. Il s’agit de savoir
+lequel... Même s’ils ne sont pas complices, cela peut avoir
+quelque importance. _Tout est important de ce qui se passe dans
+une nuit pareille...»_
+
+Nous venions de traverser un vieux pont jeté sur la Douve et nous
+entrions dans cette partie du parc appelée «la Chênaie». Il y
+avait là des chênes centenaires. L’automne avait déjà
+recroquevillé leurs feuilles jaunies et leurs hautes branches
+noires et serpentines semblaient d’affreuses chevelures, des
+noeuds de reptiles géants entremêlés comme le sculpteur antique en
+a tordu sur sa tête de Méduse. Ce lieu, que Mlle Stangerson
+habitait l’été parce qu’elle le trouvait gai, nous apparut, en
+cette saison, triste et funèbre. Le sol était noir, tout fangeux
+des pluies récentes et de la bourbe des feuilles mortes, les
+troncs des arbres étaient noirs, le ciel lui-même, au-dessus de
+nos têtes, était en deuil, charriait de gros nuages lourds. Et,
+dans cette retraite sombre et désolée, nous aperçûmes les murs
+blancs du pavillon. Étrange bâtisse, sans une fenêtre visible du
+point où elle nous apparaissait. Seule une petite porte en
+marquait l’entrée. On eût dit un tombeau, un vaste mausolée au
+fond d’une forêt abandonnée... À mesure que nous approchions, nous
+en devinions la disposition. Ce bâtiment prenait toute la lumière
+dont il avait besoin, au midi, c’est-à-dire de l’autre côté de la
+propriété, du côté de la campagne. La petite porte refermée sur le
+parc, M. et Mlle Stangerson devaient trouver là une prison idéale
+pour y vivre avec leurs travaux et leur rêve.
+
+Je vais donner tout de suite, du reste, le plan de ce pavillon. Il
+n’avait qu’un rez-de-chaussée, où l’on accédait par quelques
+marches, et un grenier assez élevé qui ne nous occupera en aucune
+façon». C’est donc le plan du rez-de-chaussée dans toute sa
+simplicité que je soumets au lecteur.
+
+Il a été tracé par Rouletabille lui-même, et j’ai constaté qu’il
+n’y manquait pas une ligne, pas une indication susceptible d’aider
+à la solution du problème qui se posait alors devant la justice.
+Avec la légende et le plan, les lecteurs en sauront tout autant,
+pour arriver à la vérité, qu’en savait Rouletabille quand il
+pénétra dans le pavillon pour la première fois et que chacun se
+demandait: «Par où l’assassin a-t-il pu fuir de la Chambre Jaune?»
+
+
+
+_1. __Chambre Jaune, avec son unique fenêtre grillée et son unique
+porte donnant sur le laboratoire._
+_2. __Laboratoire, avec ses deux grandes fenêtres grillées et ses
+portes; donnant l’une sur le vestibule, l’autre sur la Chambre
+Jaune._
+_3. __Vestibule, avec sa fenêtre non grillée et sa porte d’entrée
+donnant sur le parc._
+_4. __Lavatory._
+_5. __Escalier conduisant au grenier._
+_6. __Vaste et unique cheminée du pavillon servant aux expériences
+de laboratoire._
+
+Avant de gravir les trois marches de la porte du pavillon,
+Rouletabille nous arrêta et demanda à brûle-pourpoint à M. Darzac:
+
+«Eh bien! Et le mobile du crime?
+
+-- Pour moi, monsieur, il n’y a aucun doute à avoir à ce sujet,
+fit le fiancé de Mlle Stangerson avec une grande tristesse. Les
+traces de doigts, les profondes écorchures sur la poitrine et au
+cou de Mlle Stangerson attestent que le misérable qui était là
+avait essayé un affreux attentat. Les médecins experts, qui ont
+examiné hier ces traces, affirment qu’elles ont été faites par la
+même main dont l’image ensanglantée est restée sur le mur; une
+main énorme, monsieur, et qui ne tiendrait point dans mon gant,
+ajouta-t-il avec un amer et indéfinissable sourire...
+
+-- Cette main rouge, interrompis-je, ne pourrait donc pas être la
+trace des doigts ensanglantés de Mlle Stangerson, qui, au moment
+de s’abattre, aurait rencontré le mur et y aurait laissé, en
+glissant, une image élargie de sa main pleine de sang?
+
+-- il n’y avait pas une goutte de sang aux mains de Mlle
+Stangerson quand on l’a relevée, répondit M. Darzac.
+
+-- On est donc sûr, maintenant, fis-je, que c’est bien Mlle
+Stangerson qui s’était armée du revolver du père Jacques,
+puisqu’elle a blessé la main de l’assassin. _Elle redoutait donc_
+_quelque chose ou quelqu’un?_
+__
+-- C’est probable...
+
+-- Vous ne soupçonnez personne?
+
+-- Non...», répondit M. Darzac, en regardant Rouletabille.
+
+Rouletabille, alors, me dit:
+
+-- Il faut que vous sachiez, mon ami, que l’instruction est un peu
+plus avancée que n’a voulu nous le confier ce petit cachottier de
+M. de Marquet. Non seulement l’instruction sait maintenant que le
+revolver fut l’arme dont se servit, pour se défendre, Mlle
+Stangerson, mais elle connaît, mais elle a connu tout de suite
+l’arme qui a servi à attaquer, à frapper Mlle Stangerson. C’est,
+m’a dit M. Darzac, un «os de mouton». Pourquoi M. de Marquet
+entoure-t-il cet os de mouton de tant de mystère? Dans le dessein
+de faciliter les recherches des agents de la Sûreté? Sans doute.
+Il imagine peut-être qu’on va retrouver son propriétaire parmi
+ceux qui sont bien connus, dans la basse pègre de Paris, pour se
+servir de cet instrument de crime, le plus terrible que la nature
+ait inventé... Et puis, est-ce qu’on sait jamais ce qui peut se
+passer dans une cervelle de juge d’instruction?» ajouta
+Rouletabille avec une ironie méprisante.
+
+J’interrogeai:
+
+«On a donc trouvé un «os de mouton» dans la «Chambre Jaune»?
+
+-- Oui, monsieur, fit Robert Darzac, au pied du lit; mais je vous
+en prie: n’en parlez point. M. de Marquet nous a demandé le
+secret. (Je fis un geste de protestation.) C’est un énorme os de
+mouton dont la tête, ou, pour mieux dire, dont l’articulation
+était encore toute rouge du sang de l’affreuse blessure qu’il
+avait faite à Mlle Stangerson. C’est un vieil os de mouton _qui a
+dû servir déjà à_ _quelques crimes_, suivant les apparences. Ainsi
+pense M. de Marquet, qui l’a fait porter à Paris, au laboratoire
+municipal, pour qu’il fût analysé. Il croit, en effet, avoir
+relevé sur cet os non seulement le sang frais de la dernière
+victime, mais encore des traces roussâtres qui ne seraient autres
+que des taches de sang séché, témoignages de crimes antérieurs.
+
+
+
+-- un os de mouton, dans la main d’un «assassin exercé», est une
+arme effroyable, dit Rouletabille, une arme «plus utile» et plus
+sûre qu’un lourd marteau.
+
+-- «Le misérable» l’a d’ailleurs prouvé, fit douloureusement M.
+Robert Darzac. L’os de mouton a terriblement frappé Mlle
+Stangerson au front. L’articulation de l’os de mouton s’adapte
+parfaitement à la blessure. Pour moi, cette blessure eût été
+mortelle si l’assassin n’avait été à demi arrêté, dans le coup
+qu’il donnait, par le revolver de Mlle Stangerson. Blessé à la
+main, il lâchait son os de mouton et s’enfuyait. Malheureusement,
+le coup de l’os de mouton _était parti et était déjà arrivé_... et
+Mlle Stangerson était quasi assommée, après avoir failli être
+étranglée. Si Mlle Stangerson avait réussi à blesser l’homme de
+son premier coup de revolver, elle eût, sans doute, échappé à l’os
+de mouton... Mais elle a saisi certainement son revolver trop
+tard; puis, le premier coup, dans la lutte, a dévié, et la balle
+est allée se loger dans le plafond; ce n’est que le second coup
+qui a porté...»
+
+Ayant ainsi parlé, M. Darzac frappa à la porte du pavillon. Vous
+avouerai-je mon impatience de pénétrer dans le lieu même du crime?
+J’en tremblais, et, malgré tout l’immense intérêt que comportait
+l’histoire de l’os de mouton, je bouillais de voir que notre
+conversation se prolongeait et que la porte du pavillon ne
+s’ouvrait pas.
+
+Enfin, elle s’ouvrit.
+
+Un homme, que je reconnus pour être le père Jacques, était sur le
+seuil.
+
+Il me parut avoir la soixantaine bien sonnée. Une longue barbe
+blanche, des cheveux blancs sur lesquels il avait posé un béret
+basque, un complet de velours marron à côtes usé, des sabots;
+l’air bougon, une figure assez rébarbative qui s’éclaira cependant
+dès qu’il eut aperçu M. Robert Darzac.
+
+«Des amis, fit simplement notre guide. Il n’y a personne au
+pavillon, père Jacques?
+
+-- Je ne dois laisser entrer personne, monsieur Robert, mais bien
+sûr la consigne n’est pas pour vous... Et pourquoi? Ils ont vu
+tout ce qu’il y avait à voir, ces messieurs de la justice. Ils en
+ont fait assez des dessins et des procès-verbaux...
+
+-- Pardon, monsieur Jacques, une question avant toute autre chose,
+fit Rouletabille.
+
+-- Dites, jeune homme, et, si je puis y répondre...
+
+-- Votre maîtresse portait-elle, _ce soir-là_, les cheveux en
+bandeaux, vous savez bien, les cheveux en bandeaux sur le front?
+
+-- Non, mon p’tit monsieur. Ma maîtresse n’a jamais porté les
+cheveux en bandeaux comme vous dites, ni ce soir-là, ni les autres
+jours. Elle avait, comme toujours, les cheveux relevés de façon à
+ce qu’on pouvait voir son beau front, pur comme celui de l’enfant
+qui vient de naître! ...»
+
+Rouletabille grogna, et se mit aussitôt à inspecter la porte. Il
+se rendit compte de la fermeture automatique. Il constata que
+cette porte ne pouvait jamais rester ouverte et qu’il fallait une
+clef pour l’ouvrir. Puis nous entrâmes dans le vestibule, petite
+pièce assez claire, pavée de carreaux rouges.
+
+«Ah! voici la fenêtre, dit Rouletabille, par laquelle l’assassin
+s’est sauvé...
+
+-- Qu’ils disent! monsieur, qu’ils disent! Mais, s’il s’était
+sauvé par là, nous l’aurions bien vu, pour sûr! Sommes pas
+aveugles! ni M. Stangerson, ni moi, ni les concierges qui-z-ont
+mis en prison! Pourquoi qui ne m’y mettent pas en prison, moi
+aussi, à cause de mon revolver?»
+
+Rouletabille avait déjà ouvert la fenêtre et examiné les volets.
+
+«Ils étaient fermés, à l’heure du crime?
+
+-- Au loquet de fer, en dedans, fit le père Jacques... et moi
+j’suis bien sûr que l’assassin a passé au travers...
+
+-- Il y a des taches de sang? ...
+
+-- Oui, tenez, là, sur la pierre, en dehors... Mais du sang de
+quoi? ...
+
+-- Ah! fit Rouletabille, on voit les pas... là, sur le chemin...
+la terre était très détrempée... nous examinerons cela tout à
+l’heure...
+
+-- Des bêtises! Interrompit le père Jacques... L’assassin n’a pas
+passé par là! ...
+
+-- Eh bien, par où? ...
+
+-- Est-ce que je sais! ...»
+
+Rouletabille voyait tout, flairait tout. Il se mit à genoux et
+passa rapidement en revue les carreaux maculés du vestibule. Le
+père Jacques continuait:
+
+«Ah! vous ne trouverez rien, mon p’tit monsieur. Y n’ont rien
+trouvé... Et puis maintenant, c’est trop sale... Il est entré trop
+de gens! Ils veulent point que je lave le carreau... mais, le jour
+du crime, j’avais lavé tout ça à grande eau, moi, père Jacques...
+et, si l’assassin avait passé par là avec ses «ripatons», on
+l’aurait bien vu; il a assez laissé la marque de ses godillots
+dans la chambre de mademoiselle! ...»
+
+Rouletabille se releva et demanda:
+
+«Quand avez-vous lavé ces dalles pour la dernière fois?»
+
+Et il fixait le père Jacques d’un oeil auquel rien n’échappe.
+
+«Mais dans la journée même du crime, j’vous dis! Vers les cinq
+heures et demie... pendant que mademoiselle et son père faisaient
+un tour de promenade avant de dîner ici même, car ils ont dîné
+dans le laboratoire. Le lendemain, quand le juge est venu, il a pu
+voir toutes les traces des pas par terre comme qui dirait de
+l’encre sur du papier blanc... Eh bien, ni dans le laboratoire, ni
+dans le vestibule qu’étaient propres comme un sou neuf, on n’a
+retrouvé ses pas... à l’homme! ... Puisqu’on les retrouve auprès
+de la fenêtre, _dehors_, il faudrait donc qu’il ait troué le
+plafond de la «Chambre Jaune», qu’il ait passé par le grenier,
+qu’il ait troué le toit, et qu’il soit redescendu juste à la
+fenêtre du vestibule, en se laissant tomber... Eh bien, mais, y
+n’y a pas de trou au plafond de la «Chambre Jaune»... ni dans mon
+grenier, bien sûr! ... Alors, vous voyez bien qu’on ne sait
+rien... mais rien de rien! ... et qu’on ne saura, ma foi, jamais
+rien! ... C’est un mystère du diable!
+
+Rouletabille se rejeta soudain à genoux, presque en face de la
+porte d’un petit lavatory qui s’ouvrait au fond du vestibule. Il
+resta dans cette position au moins une minute.
+
+«Eh bien? lui demandai-je quand il se releva.
+
+-- Oh! rien de bien important; une goutte de sang.
+
+Le jeune homme se retourna vers le père Jacques.
+
+«Quand vous vous êtes mis à laver le laboratoire et le vestibule,
+la fenêtre du vestibule était ouverte?
+
+-- Je venais de l’ouvrir parce que j’avais allumé du charbon de
+bois pour monsieur, sur le fourneau du laboratoire; et, comme je
+l’avais allumé avec des journaux, il y a eu de la fumée; j’ai
+ouvert les fenêtres du laboratoire et celle du vestibule pour
+faire courant d’air; puis j’ai refermé celles du laboratoire et
+laissé ouverte celle du vestibule, et puis je suis sorti un
+instant pour aller chercher une lavette au château et c’est en
+rentrant, comme je vous ai dit, vers cinq heures et demie que je
+me suis mis à laver les dalles; après avoir lavé, je suis reparti,
+laissant toujours la fenêtre du vestibule ouverte. Enfin pour la
+derniére fois, quand je suis rentré au pavillon, _la fenêtre était
+fermée_ et monsieur et mademoiselle travaillaient déjà dans le
+laboratoire.
+
+-- M. ou Mlle Stangerson avaient sans doute fermé la fenêtre en
+entrant?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Vous ne leur avez pas demandé?
+
+-- Non! ...»
+
+Après un coup d’oeil assidu au petit lavatory et à la cage de
+l’escalier qui conduisait au grenier, Rouletabille, pour qui nous
+semblions ne plus exister, pénétra dans le laboratoire. C’est, je
+l’avoue, avec une forte émotion que je l’y suivis. Robert Darzac
+ne perdait pas un geste de mon ami... Quant à moi, mes yeux
+allèrent tout de suite à la porte de la «Chambre Jaune». Elle
+était refermée, ou plutôt poussée sur le laboratoire, car je
+constatai immédiatement qu’elle était à moitié défoncée et hors
+d’usage... les efforts de ceux qui s’étaient rués sur elle, au
+moment du drame, l’avaient brisée...
+
+Mon jeune ami, qui menait sa besogne avec méthode, considérait,
+sans dire un mot, la pièce dans laquelle nous nous trouvions...
+Elle était vaste et bien éclairée. Deux grandes fenêtres, presque
+des baies, garnies de barreaux, prenaient jour sur l’immense
+campagne. Une trouée dans la forêt; une vue merveilleuse sur toute
+la vallée, sur la plaine, jusqu’à la grande ville qui devait
+apparaître, là-bas, tout au bout, les jours de soleil. Mais,
+aujourd’hui, il n’y a que de la boue sur la terre, de la suie au
+ciel... et du sang dans cette chambre...
+
+Tout un côté du laboratoire était occupé par une vaste cheminée,
+par des creusets, par des fours propres à toutes expériences de
+chimie. Des cornues, des instruments de physique un peu partout;
+des tables surchargées de fioles, de papiers, de dossiers, une
+machine électrique... des piles... un appareil, me dit M. Robert
+Darzac, employé par le professeur Stangerson «pour démontrer la
+dissociation de la matière sous l’action de la lumière solaire»,
+etc.
+
+Et, tout le long des murs, des armoires, armoires pleines ou
+armoires-vitrines, laissant apercevoir des microscopes, des
+appareils photographiques spéciaux, une quantité incroyable de
+cristaux...
+
+Rouletabille avait le nez fourré dans la cheminée. Du bout du
+doigt, il fouillait dans les creusets... Tout d’un coup, il se
+redressa, tenant un petit morceau de papier à moitié consumé... Il
+vint à nous qui causions auprès d’une fenêtre, et il dit:
+
+«Conservez-nous cela, Monsieur Darzac.»
+
+Je me penchai sur le bout de papier roussi que M. Darzac venait de
+prendre des mains de Rouletabille. Et je lus, distinctement, ces
+seuls mots qui restaient lisibles:
+
+_presbytère rien perdu charme, _
+_ ni le jar de son éclat._
+
+Et, au-dessous: «23 octobre.»
+
+Deux fois, depuis ce matin, ces mêmes mots insensés venaient me
+frapper, et, pour la deuxième fois, je vis qu’ils produisaient sur
+le professeur en Sorbonne le même effet foudroyant. Le premier
+soin de M. Darzac fut de regarder du côté du père Jacques. Mais
+celui-ci ne nous avait pas vus, occupé qu’il était à l’autre
+fenêtre... Alors, le fiancé de Mlle Stangerson ouvrit son
+portefeuille en tremblant, y serra le papier, et soupira: «Mon
+Dieu!»
+Pendant ce temps, Rouletabille était monté dans la cheminée;
+c’est-à-dire que, debout sur les briques d’un fourneau, il
+considérait attentivement cette cheminée qui allait se
+rétrécissant, et qui, à cinquante centimètres au-dessus de sa
+tête, se fermait entièrement par des plaques de fer scellées dans
+la brique, laissant passer trois tuyaux d’une quinzaine de
+centimètres de diamètre chacun.
+
+«Impossible de passer par là, énonça le jeune homme en sautant
+dans le laboratoire. Du reste, s’«il» l’avait même tenté, toute
+cette ferraille serait par terre. Non! Non! ce n’est pas de ce
+côté qu’il faut chercher...
+
+Rouletabille examina ensuite les meubles et ouvrit des portes
+d’armoires. Puis, ce fut le tour des fenêtres qu’il déclara
+infranchissables et «infranchies». À la seconde fenêtre, il trouva
+le père Jacques en contemplation.
+
+«Eh bien, père Jacques, qu’est-ce que vous regardez par là?
+
+-- Je r’garde l’homme de la police qui ne cesse point de faire le
+tour de l’étang... Encore un malin qui n’en verra pas plus long
+qu’les autres!
+
+-- Vous ne connaissez pas Frédéric Larsan, père Jacques! dit
+Rouletabille, en secouant la tête avec mélancolie, sans cela vous
+ne parleriez pas comme ça... S’il y en a un ici qui trouve
+l’assassin, ce sera lui, faut croire!»
+
+Et Rouletabille poussa un soupir.
+
+«Avant qu’on le retrouve, faudrait savoir comment on l’a perdu!
+... répliqua le père Jacques, têtu.
+
+Enfin, nous arrivâmes à la porte de la «Chambre Jaune».
+
+«Voilà la porte derrière laquelle il se passait quelque chose!»
+fit Rouletabille avec une solennité qui, en toute autre
+circonstance, eût été comique.
+
+
+
+VII
+Où Rouletabille part en expédition sous le lit
+
+
+Rouletabille ayant poussé la porte de la «Chambre Jaune» s’arrêta
+sur le seuil, disant avec une émotion que je ne devais comprendre
+que plus tard: «Oh! Le parfum de la dame en noir!» La chambre
+était obscure; le père Jacques voulut ouvrir les volets, mais
+Rouletabille l’arrêta:
+
+«Est-ce que, dit-il, le drame s’est passé en pleine obscurité?
+
+-- Non, jeune homme, je ne pense point. Mam’zelle tenait beaucoup
+à avoir une veilleuse sur sa table, et c’est moi qui la lui
+allumais tous les soirs avant qu’elle aille se coucher... J’étais
+quasi sa femme de chambre, quoi! quand v’nait le soir! La vraie
+femme de chambre ne v’nait guère que le matin. Mam’zelle travaille
+si tard... la nuit!
+
+-- Où était cette table qui supportait la veilleuse? Loin du lit?
+
+-- Loin du lit.
+
+-- Pouvez-vous, maintenant, allumer la veilleuse?
+
+-- La veilleuse est brisée, et l’huile s’en est répandue quand la
+table est tombée. Du reste, tout est resté dans le même état. Je
+n’ai qu’à ouvrir les volets et vous allez voir...
+
+-- Attendez!»
+
+Rouletabille rentrant dans le laboratoire, alla fermer les volets
+des deux fenêtres et la porte du vestibule. Quand nous fûmes dans
+la nuit noire, il alluma une allumette-bougie, la donna au père
+Jacques, dit à celui-ci de se diriger avec son allumette vers le
+milieu de la «Chambre Jaune», à l’endroit où brûlait, cette nuit-
+là, la veilleuse. Le père Jacques, qui était en chaussons (il
+laissait à l’ordinaire ses sabots dans le vestibule), entra dans
+la «Chambre Jaune» avec son bout d’allumette, et nous distinguâmes
+vaguement, mal éclairés par la petite flamme mourante, des objets
+renversés sur le carreau, un lit dans le coin, et, en face de
+nous, à gauche, le reflet d’une glace, pendue au mur, près du lit.
+Ce fut rapide.
+
+Rouletabille dit: «C’est assez! Vous pouvez ouvrir les volets.
+
+-- Surtout n’avancez pas, pria le père Jacques; vous pourriez
+faire des marques avec vos souliers... et il ne faut rien
+déranger... C’est une idée du juge, une idée comme ça, bien que
+son affaire soit déjà faite...»
+
+Et il poussa les volets. Le jour livide du dehors entra, éclairant
+un désordre sinistre, entre des murs de safran. Le plancher -- car
+si le vestibule et le laboratoire étaient carrelés, la «Chambre
+Jaune» était planchéiée -- était recouvert d’une natte jaune, d’un
+seul morceau, qui tenait presque toute la pièce, allant sous le
+lit et sous la table-toilette, seuls meubles qui, avec le lit,
+fussent encore sur leurs pieds. La table ronde du milieu, la table
+de nuit et deux chaises étaient renversées. Elles n’empêchaient
+point de voir, sur la natte, une large tache de sang qui
+provenait, nous dit le père Jacques, de la blessure au front de
+Mlle Stangerson. En outre, des gouttelettes de sang étaient
+répandues un peu partout et suivaient, en quelque sorte, la trace
+très visible des pas, des larges pas noirs, de l’assassin. Tout
+faisait présumer que ces gouttes de sang venaient de la blessure
+de l’homme qui avait, un moment, imprimé sa main rouge sur le mur.
+Il y avait d’autres traces de cette main sur le mur, mais beaucoup
+moins distinctes. C’est bien là la trace d’une rude main d’homme
+ensanglantée.
+
+Je ne pus m’empêcher de m’écrier:
+
+«Voyez! ... voyez ce sang sur le mur... L’homme qui a appliqué si
+fermement sa main ici était alors dans l’obscurité et croyait
+certainement tenir une porte. Il croyait la pousser! C’est
+pourquoi il a fortement appuyé, laissant sur le papier jaune un
+dessin terriblement accusateur, car je ne sache point qu’il y ait
+beaucoup de mains au monde de cette sorte-là. Elle est grande et
+forte, et les doigts sont presque aussi longs les uns que les
+autres! Quant au pouce, il manque! Nous n’avons que la marque de
+la paume. Et si nous suivons la «trace» de cette main, continuai-
+je, nous la voyons, qui, après s’être appuyée au mur, le tâte,
+cherche la porte, la trouve, cherche la serrure...
+
+-- Sans doute, interrompit Rouletabille en ricanant, _mais il n’y_
+_a pas de sang à la serrure, ni au verrou! ..._
+
+-- Qu’est-ce que cela prouve? Répliquai-je avec un bon sens dont
+j’étais fier, «il» aura ouvert serrure et verrou de la main
+gauche, ce qui est tout naturel puisque la main droite est
+blessée...
+
+-- Il n’a rien ouvert du tout! s’exclama encore le père Jacques.
+Nous ne sommes pas fous, peut-être! Et nous étions quatre quand
+nous avons fait sauter la porte!»
+
+Je repris:
+
+«Quelle drôle de main! Regardez-moi cette drôle de main!
+
+-- C’est une main fort naturelle, répliqua Rouletabille, dont le
+dessin a été déformé _par le glissement sur le mur_. L’homme _a_
+_essuyé sa main blessée sur le mur! _Cet homme doit mesurer un
+mètre quatre-vingt.
+
+-- À quoi voyez-vous cela?
+
+-- À la hauteur de la main sur le mur...»
+
+Mon ami s’occupa ensuite de la trace de la balle dans le mur.
+Cette trace était un trou rond.
+
+«La balle, dit Rouletabille, est arrivée de face: ni d’en haut,
+par conséquent, ni d’en bas.
+
+Et il nous fit observer encore qu’elle était de quelques
+centimètres plus bas sur le mur que le stigmate laissé par la
+main.
+
+Rouletabille, retournant à la porte, avait le nez, maintenant, sur
+la serrure et le verrou. Il constata «qu’on avait bien fait sauter
+la porte, du dehors, serrure et verrou étant encore, sur cette
+porte défoncée, l’une fermée, l’autre poussé, et, sur le mur, les
+deux gâches étant quasi arrachées, pendantes, retenues encore par
+une vis.
+
+Le jeune rédacteur de _L’Èpoque_ les considéra avec attention,
+reprit la porte, la regarda des deux côtés, s’assura qu’il n’y
+avait aucune possibilité de fermeture ou d’ouverture du verrou «de
+l’extérieur», et s’assura qu’on avait retrouvé la clef dans la
+serrure, «à l’intérieur». Il s’assura encore qu’une fois la clef
+dans la serrure à l’intérieur, on ne pouvait ouvrir cette serrure
+de l’intérieur avec une autre clef. Enfin, ayant constaté qu’il
+n’y avait, à cette porte, «aucune fermeture automatique, bref,
+qu’elle était la plus naturelle de toutes les portes, munie d’une
+serrure et d’un verrou très solides qui étaient restés fermés», il
+laissa tomber ces mots: «ça va mieux!» Puis, s’asseyant par terre,
+il se déchaussa hâtivement.
+
+Et, sur ses chaussettes, il s’avança dans la chambre. La première
+chose qu’il fit fut de se pencher sur les meubles renversés et de
+les examiner avec un soin extrême. Nous le regardions en silence.
+Le père Jacques lui disait, de plus en plus ironique:
+
+«Oh! mon p’tit! Oh! mon p’tit! Vous vous donnez bien du mal! ...»
+ Mais Rouletabille redressa la tête:
+
+«Vous avez dit la pure vérité, père Jacques, votre maîtresse
+n’avait pas, ce soir-là, ses cheveux en bandeaux; c’est moi qui
+étais une vieille bête de croire cela! ...»
+
+Et, souple comme un serpent, il se glissa sous le lit.
+
+Et le père Jacques reprit:
+
+«Et dire, monsieur, et dire que l’assassin était caché là-dessous!
+Il y était quand je suis entré à dix heures, pour fermer les
+volets et allumer la veilleuse, puisque ni M. Stangerson, ni Mlle
+Mathilde, ni moi, n’avons plus quitté le laboratoire jusqu’au
+moment du crime.»
+
+On entendait la voix de Rouletabille, sous le lit:
+
+«À quelle heure, monsieur Jacques, M. et Mlle Stangerson sont-ils
+arrivés dans le laboratoire pour ne plus le quitter?
+
+-- À six heures!»
+
+La voix de Rouletabille continuait:
+
+«Oui, il est venu là-dessous... c’est certain... Du reste, il n’y
+a que là qu’il pouvait se cacher... Quand vous êtes entrés, tous
+les quatre, vous avez regardé sous le lit?
+
+-- Tout de suite... Nous avons même entièrement bousculé le lit
+avant de le remettre à sa place.
+
+-- Et entre les matelas?
+
+-- Il n’y avait, à ce lit, qu’un matelas sur lequel on a posé Mlle
+Mathilde. Et le concierge et M. Stangerson ont transporté ce
+matelas immédiatement dans le laboratoire. Sous le matelas, il n’y
+avait que le sommier métallique qui ne saurait dissimuler rien, ni
+personne. Enfin, monsieur, songez que nous étions quatre, et que
+rien ne pouvait nous échapper, la chambre étant si petite,
+dégarnie de meubles, et tout étant fermé derrière nous, dans le
+pavillon.»
+
+J’osai une hypothèse:
+
+«Il est peut-être sorti avec le matelas! Dans le matelas, peut-
+être... Tout est possible devant un pareil mystère! Dans leur
+trouble, M. Stangerson et le concierge ne se seront pas aperçus
+qu’ils transportaient double poids... _et puis, si le concierge
+est complice! ..._ Je vous donne cette hypothèse pour ce qu’elle
+vaut, mais voilà qui expliquerait bien des choses... et,
+particulièrement, le fait que le laboratoire et le vestibule sont
+restés vierges des traces de pas qui se trouvent dans la chambre.
+Quand on a transporté mademoiselle du laboratoire au château, le
+matelas, arrêté un instant près de la fenêtre, aurait pu permettre
+à l’homme de se sauver...
+
+-- Et puis quoi encore? Et puis quoi encore? Et puis quoi encore?»
+me lança Rouletabille, en riant délibérément, sous le lit...
+
+J’étais un peu vexé:
+
+«Vraiment on ne sait plus... Tout paraît possible...»
+
+Le père Jacques fit:
+
+«C’est une idée qu’a eue le juge d’instruction, monsieur, et il a
+fait examiner sérieusement le matelas. Il a été obligé de rire de
+son idée, monsieur, comme votre ami rit en ce moment, car ça
+n’était bien sûr pas un matelas à double fond! ... Et puis, quoi!
+s’il y avait eu un homme dans le matelas on l’aurait vu! ...»
+
+Je dus rire moi-même, et, en effet, j’eus la preuve, depuis, que
+j’avais dit quelque chose d’absurde. Mais où commençait, où
+finissait l’absurde dans une affaire pareille!
+
+Mon ami, seul, était capable de le dire, et encore! ...
+
+«Dites donc! s’écria le reporter, toujours sous le lit, elle a été
+bien remuée, cette carpette-là?
+
+-- Par nous, monsieur, expliqua le père Jacques. Quand nous
+n’avons pas trouvé l’assassin, nous nous sommes demandé s’il n’y
+avait pas un trou dans le plancher...
+
+-- Il n’y en a pas, répondit Rouletabille. Avez-vous une cave?
+
+-- Non, il n’y a pas de cave... Mais cela n’a pas arrêté nos
+recherches et ça n’a pas empêché M le juge d’instruction, et
+surtout son greffier, d’étudier le plancher planche à planche,
+comme s’il y avait eu une cave dessous...»
+
+Le reporter, alors, réapparut. Ses yeux brillaient, ses narines
+palpitaient; on eût dit un jeune animal au retour d’un heureux
+affût... Il resta à quatre pattes. En vérité, je ne pouvais mieux
+le comparer dans ma pensée qu’à une admirable bête de chasse sur
+la piste de quelque surprenant gibier... Et il flaira les pas de
+l’homme, de l’homme qu’il s’était juré de rapporter à son maître,
+M le directeur de _L’Èpoque_, car il ne faut pas oublier que notre
+Joseph Rouletabille était journaliste!
+
+Ainsi, à quatre pattes, il s’en fut aux quatre coins de la pièce,
+reniflant tout, faisant le tour de tout, de tout ce que nous
+voyions, ce qui était peu de chose, et de tout ce que nous ne
+voyions pas et qui était, paraît-il, immense.
+
+La table-toilette était une simple tablette sur quatre pieds;
+impossible de la transformer en une cachette passagère... Pas une
+armoire... Mlle Stangerson avait sa garde-robe au château.
+
+Le nez, les mains de Rouletabille montaient le long des murs, _qui
+étaient partout de brique épaisse_. Quand il eut fini avec les
+murs et passé ses doigts agiles sur toute la surface du papier
+jaune, atteignant ainsi le plafond auquel il put toucher, en
+montant sur une chaise qu’il avait placée sur la table-toilette,
+et en faisant glisser autour de la pièce cet ingénieux escabeau;
+quand il eut fini avec le plafond où il examina soigneusement la
+trace de l’autre balle, il s’approcha de la fenêtre et ce fut
+encore le tour des barreaux et celui des volets, tous bien solides
+et intacts. Enfin, il poussa un ouf! «de satisfaction» et déclara
+que, «maintenant, il était tranquille!»
+
+«Eh bien, croyez-vous qu’elle était enfermée, la pauvre chère
+mademoiselle quand on nous l’assassinait! Quand elle nous appelait
+à son secours! ... gémit le père Jacques.
+
+-- Oui, fit le jeune reporter, en s’essuyant le front... la
+_Chambre Jaune__ était, ma foi, fermée comme un coffre-fort..._
+
+-- De fait, observai-je, voilà bien pourquoi ce mystère est le
+plus surprenant que je connaisse, _même dans le domaine de
+l’imagination_. Dans le_Double Assassinat de la rue Morgue_, Edgar
+Poe n’a rien inventé de semblable. Le lieu du crime était assez
+fermé pour ne pas laisser échapper un homme, mais il y avait
+encore cette fenêtre par laquelle pouvait se glisser l’auteur des
+assassinats qui était un singe! ... Mais ici, il ne saurait être
+question d’aucune ouverture d’aucune sorte. La porte close et les
+volets fermés comme ils l’étaient, et la fenêtre fermée comme elle
+l’était, _une mouche ne pouvait entrer ni sortir!_
+
+-- En vérité! En vérité! acquiesça Rouletabille, qui s’épongeait
+toujours le front, semblant suer moins de son récent effort
+corporel que de l’agitation de ses pensées. En vérité! C’est un
+très grand et très beau et très curieux mystère! ...
+
+-- La «Bête du Bon Dieu», bougonna le père Jacques, la «Bête du
+Bon Dieu» elle-même, si elle avait commis le crime, n’aurait pas
+pu s’échapper... Écoutez! ... L’entendez-vous? ... Silence! ...»
+
+Le père Jacques nous faisait signe de nous taire et, le bras tendu
+vers le mur, vers la prochaine forêt, écoutait quelque chose que
+nous n’entendions point.
+
+«Elle est partie, finit-il par dire. Il faudra que je la tue...
+Elle est trop sinistre, cette bête-là... mais c’est la «Bête du
+Bon Dieu»; elle va prier toutes les nuits sur la tombe de sainte
+Geneviève, et personne n’ose y toucher de peur que la mère Agenoux
+jette un mauvais sort...
+
+-- Comment est-elle grosse, la «Bête du Bon Dieu»?
+
+-- Quasiment comme un gros chien basset... c’est un monstre que je
+vous dis. Ah! Je me suis demandé plus d’une fois si ça n’était pas
+elle qui avait pris de ses griffes notre pauvre mademoiselle à la
+gorge... Mais «la Bête du Bon Dieu» ne porte pas des godillots, ne
+tire pas des coups de revolver, n’a pas une main pareille! ...
+s’exclama le père Jacques en nous montrant encore la main rouge
+sur le mur. Et puis, on l’aurait vue aussi bien qu’un homme, et
+elle aurait été enfermée dans la chambre et dans le pavillon,
+aussi bien qu’un homme! ...
+
+-- Èvidemment, fis-je. De loin, avant d’avoir vu la «Chambre
+Jaune», je m’étais, moi aussi, demandé si le chat de la mère
+Agenoux...
+
+-- Vous aussi! s’écria Rouletabille.
+
+-- Et vous? demandai-je.
+
+-- Moi non, pas une minute... depuis que j’ai lu l’article du
+_Matin, je sais qu’il ne s’agit pas d’une bête!_ Maintenant, je
+jure qu’il s’est passé là une tragédie effroyable... Mais vous ne
+parlez pas du béret retrouvé, ni du mouchoir, père Jacques?
+
+-- Le magistrat les a pris, bien entendu», fit l’autre avec
+hésitation.
+
+Le reporter lui dit, très grave:
+
+«Je n’ai vu, moi, ni le mouchoir, ni le béret, mais je peux
+cependant vous dire comment ils sont faits.
+
+-- Ah! vous êtes bien malin...», et le père Jacques toussa,
+embarrassé.
+
+«Le mouchoir est un gros mouchoir bleu à raies rouges, et le
+béret, est un vieux béret basque, comme celui-là, ajouta
+Rouletabille en montrant la coiffure de l’homme.
+
+-- C’est pourtant vrai... vous êtes sorcier...»
+
+Et le père Jacques essaya de rire, mais n’y parvint pas.
+
+«Comment qu’vous savez que le mouchoir est bleu à raies rouges?
+
+-- Parce que, s’il n’avait pas été bleu à raies rouges, on
+n’aurait pas trouvé de mouchoir du tout!»
+
+Sans plus s’occuper du père Jacques, mon ami prit dans sa poche un
+morceau de papier blanc, ouvrit une paire de ciseaux, se pencha
+sur les traces de pas, appliqua son papier sur l’une des traces et
+commença à découper. Il eut ainsi une semelle de papier d’un
+contour très net, et me la donna en me priant de ne pas la perdre.
+
+Il se retourna ensuite vers la fenêtre et, montrant au père
+Jacques, Frédéric Larsan qui n’avait pas quitté les bords de
+l’étang, il s’inquiéta de savoir si le policier n’était point
+venu, lui aussi, «travailler dans la Chambre Jaune».
+
+«Non! répondit M. Robert Darzac, qui, depuis que Rouletabille lui
+avait passé le petit bout de papier roussi, n’avait pas prononcé
+un mot. Il prétend qu’il n’a point besoin de voir la «Chambre
+Jaune», que l’assassin est sorti de la «Chambre Jaune» d’une façon
+très naturelle, et qu’il s’en expliquera ce soir!
+
+En entendant M. Robert Darzac parler ainsi, Rouletabille -- chose
+extraordinaire -- pâlit.
+
+«Frédéric Larsan posséderait-il la vérité que je ne fais que
+pressentir! murmura-t-il. Frédéric Larsan est très fort... très
+fort... et je l’admire... Mais aujourd’hui, il s’agit de faire
+mieux qu’une oeuvre de policier... _mieux que ce qu’enseigne
+l’expérience! ... il s’agit d’être logique, _mais logique,
+entendez-moi bien, comme le bon Dieu a été logique quand il a dit:
+2 + 2 = 4...! IL S’AGIT DE PRENDRE LA RAISON PAR LE BON BOUT!»
+
+Et le reporter se précipita dehors, éperdu à cette idée que le
+grand, le fameux Fred pouvait apporter avant lui la solution du
+problème de la «Chambre Jaune!»
+
+Je parvins à le rejoindre sur le seuil du pavillon.
+
+«Allons! lui dis-je, calmez-vous... vous n’êtes donc pas content?
+
+-- Oui, m’avoua-t-il avec un grand soupir_. Je suis très content_.
+J’ai découvert bien des choses...
+
+-- De l’ordre moral ou de l’ordre matériel?
+
+-- Quelques-unes de l’ordre moral et une de l’ordre matériel.
+Tenez, ceci, par exemple.»
+
+Et, rapidement, il sortit de la poche de son gilet une feuille de
+papier qu’il avait dû y serrer pendant son expédition sous le lit,
+et dans le pli de laquelle il avait déposé _un cheveu blond de
+femme_.
+
+
+
+VIII
+Le juge d’instruction interroge Mlle Stangerson
+
+
+Cinq minutes plus tard, Joseph Rouletabille se penchait sur les
+empreintes de pas découvertes dans le parc, sous la fenêtre même
+du vestibule, quand un homme, qui devait être un serviteur du
+château, vint à nous à grandes enjambées, et cria à M. Robert
+Darzac qui descendait du pavillon:
+
+«Vous savez, monsieur Robert, que le juge d’instruction est en
+train d’interroger mademoiselle.»
+
+M. Robert Darzac nous jeta aussitôt une vague excuse et se prit à
+courir dans la direction du château; l’homme courut derrière lui.
+
+«Si le cadavre parle, fis-je, cela va devenir intéressant.
+
+-- Il faut savoir, dit mon ami. Allons au château.»
+
+Et il m’entraîna. Mais, au château, un gendarme placé dans le
+vestibule nous interdit l’accès de l’escalier du premier étage.
+Nous dûmes attendre.
+
+Pendant ce temps-là, voici ce qui se passait dans la chambre de la
+victime. Le médecin de la famille, trouvant que Mlle Stangerson
+allait beaucoup mieux, mais craignant une rechute fatale qui ne
+permettrait plus de l’interroger, avait cru de son devoir
+d’avertir le juge d’instruction... et celui-ci avait résolu de
+procéder immédiatement à un bref interrogatoire. À cet
+interrogatoire assistèrent M. de Marquet, le greffier, M.
+Stangerson, le médecin. Je me suis procuré plus tard, au moment du
+procès, le texte de cet interrogatoire. Le voici, dans toute sa
+sécheresse juridique:
+
+Demande. -- Sans trop vous fatiguer, êtes-vous capable,
+mademoiselle, de nous donner quelques détails nécessaires sur
+l’affreux attentat dont vous avez été victime?
+
+Réponse. -- Je me sens beaucoup mieux, monsieur, et je vais vous
+dire ce que je sais. Quand j’ai pénétré dans ma chambre, je ne me
+suis aperçue de rien d’anormal.
+
+ D. -- Pardon, mademoiselle, si vous me le permettez, je vais vous
+poser des questions et vous y répondrez. Cela vous fatiguera moins
+qu’un long récit.
+
+ R. -- Faites, monsieur.
+
+ D. -- Quel fut ce jour-là l’emploi de votre journée? Je le
+désirerais aussi précis, aussi méticuleux que possible. Je
+voudrais, mademoiselle, suivre tous vos gestes, ce jour-là, si ce
+n’est point trop vous demander.
+
+R. -- Je me suis levée tard, à dix heures, car mon père et moi
+nous étions rentrés tard dans la nuit, ayant assisté au dîner et à
+la réception offerts par le président de la République, en
+l’honneur des délégués de l’académie des sciences de Philadelphie.
+Quand je suis sortie de ma chambre, à dix heures et demie, mon
+père était déjà au travail dans le laboratoire. Nous avons
+travaillé ensemble jusqu’à midi; nous avons fait une promenade
+d’une demi-heure dans le parc; nous avons déjeuné au château. Une
+demi-heure de promenade, jusqu’à une heure et demie, comme tous
+les jours. Puis, mon père et moi, nous retournons au laboratoire.
+Là, nous trouvons ma femme de chambre qui vient de faire ma
+chambre. J’entre dans la «Chambre Jaune» pour donner quelques
+ordres sans importance à cette domestique qui quitte le pavillon
+aussitôt et je me remets au travail avec mon père. À cinq heures,
+nous quittons le pavillon pour une nouvelle promenade et le thé.
+
+D. -- Au moment de sortir, à cinq heures, êtes-vous entrée dans
+votre chambre?
+
+R. -- Non, monsieur, c’est mon père qui est entré dans ma chambre,
+pour y chercher, sur ma prière, mon chapeau.
+
+D. -- Et il n’y a rien vu de suspect?
+
+M. STANGERSON. -- Èvidemment non, monsieur.
+
+D. -- Du reste, il est à peu près sûr que l’assassin n’était pas
+encore sous le lit, à ce moment-là. Quand vous êtes partie, la
+porte de la chambre n’avait pas été fermée à clef?
+
+Mlle STANGERSON. -- Non. Nous n’avions aucune raison pour cela...
+
+D. -- Vous avez été combien de temps partis du pavillon à ce
+moment-là, M. Stangerson et vous?
+
+R. -- Une heure environ.
+
+D. -- C’est pendant cette heure-là, sans doute, que l’assassin
+s’est introduit dans le pavillon. Mais comment? On ne le sait pas.
+On trouve bien, dans le parc, des traces de pas _qui s’en vont_ de
+la fenêtre du vestibule, on n’en trouve point qui _y viennent_.
+Aviez-vous remarqué que la fenêtre du vestibule fût ouverte quand
+vous êtes sortie avec votre père?
+
+R. -- Je ne m’en souviens pas.
+
+M. STANGERSON. -- Elle était fermée.
+
+D. -- Et quand vous êtes rentrés?
+
+Mlle STANGERSON. -- Je n’ai pas fait attention.
+
+M. STANGERSON. -- Elle était encore fermée..., je m’en souviens
+très bien, car, en rentrant, j’ai dit tout haut: «Vraiment,
+pendant notre absence, le père Jacques aurait pu ouvrir! ...»
+
+D. -- Ètrange!Étrange! Rappelez-vous, monsieur Stangerson, que le
+père Jacques, en votre absence, et avant de sortir, l’avait
+ouverte. Vous êtes donc rentrés à six heures dans le laboratoire
+et vous vous êtes remis au travail?
+
+Mlle STANGERSON. -- Oui, monsieur.
+
+D. -- Et vous n’avez plus quitté le laboratoire depuis cette
+heure-là jusqu’au moment où vous êtes entrée dans votre chambre?
+
+M. STANGERSON. -- Ni ma fille, ni moi, monsieur. Nous avions un
+travail tellement pressé que nous ne perdions pas une minute.
+C’est à ce point que nous négligions toute autre chose.
+
+D. -- Vous avez dîné dans le laboratoire?
+
+R. -- Oui, pour la même raison.
+
+D. -- Avez-vous coutume de dîner dans le laboratoire?
+
+R. -- Nous y dînons rarement.
+
+D. -- L’assassin ne pouvait pas savoir que vous dîneriez, ce soir-
+là, dans le laboratoire?
+
+M. STANGERSON. -- Mon Dieu,monsieur, je ne pense pas... C’est dans
+le temps que nous revenions, vers six heures, au pavillon, que je
+pris cette résolution de dîner dans le laboratoire, ma fille et
+moi. À ce moment, je fus abordé par mon garde qui me retint un
+instant pour me demander de l’accompagner dans une tournée urgente
+du côté des bois dont j’avais décidé la coupe. Je ne le pouvais
+point et remis au lendemain cette besogne, et je priai alors le
+garde, puisqu’il passait par le château, d’avertir le maître
+d’hôtel que nous dînerions dans le laboratoire. Le garde me
+quitta, allant faire ma commission, et je rejoignis ma fille à
+laquelle j’avais remis la clef du pavillon et qui l’avait laissée
+sur la porte à l’extérieur. Ma fille était déjà au travail.
+
+D. -- À quelle heure, mademoiselle, avez-vous pénétré dans votre
+chambre pendant que votre père continuait à travailler?
+
+Mlle STANGERSON. -- À minuit.
+
+D. -- Le père Jacques était entré dans le courant de la soirée
+dans la «Chambre Jaune»?
+
+R. -- Pour fermer les volets et allumer la veilleuse, comme chaque
+soir...
+
+D. -- Il n’a rien remarqué de suspect?
+
+R. -- Il nous l’aurait dit. Le père Jacques est un brave homme qui
+m’aime beaucoup.
+
+Demande. -vous affirmez, Monsieur Stangerson, que le père Jacques,
+ensuite, n’a pas quitté le laboratoire?
+
+D. -- Vous affirmez, monsieur Stangerson, que le pére Jacques,
+ensuite, n’a pas quitté le laboratoire? Qu’il est resté tout le
+temps avec vous?
+
+M. STANGERSON. -- J’en suis sûr. Je n’ai aucun soupçon de ce côté.
+
+D. -- Mademoiselle, quand vous avez pénétré dans votre chambre,
+vous avez immédiatement fermé votre porte à clef et au verrou?
+
+Voilà bien des précautions, sachant que votre père et votre
+serviteur sont là. Vous craigniez donc quelque chose?
+
+R. -- Mon père n’allait pas tarder à rentrer au château, et le
+père Jacques, à aller se coucher. Et puis, en effet, je craignais
+quelque chose.
+
+D. -- Vous craigniez si bien quelque chose que vous avez emprunté
+le revolver du père Jacques sans le lui dire?
+
+R. -- C’est vrai, je ne voulais effrayer personne, d’autant plus
+que mes craintes pouvaient être tout à fait puériles.
+
+D. -- Et que craigniez-vous donc?
+
+R. -- Je ne saurais au juste vous le dire; depuis plusieurs nuits,
+il me semblait entendre dans le parc et hors du parc, autour du
+pavillon, des bruits insolites, quelquefois des pas, des
+craquements de branches. La nuit qui a précédé l’attentat, nuit où
+je ne me suis pas couchée avant trois heures du matin, à notre
+retour de l’élysée, je suis restée un instant à ma fenêtre et j’ai
+bien cru voir des ombres...
+
+D. -- Combien d’ombres?
+
+R. -- Deux ombres qui tournaient autour de l’étang... puis la lune
+s’est cachée et je n’ai plus rien vu. À cette époque de la saison,
+tous les ans, j’ai déjà réintégré mon appartement du château où je
+reprends mes habitudes d’hiver; mais, cette année, je m’étais dit
+que je ne quitterais le pavillon que lorsque mon père aurait
+terminé, pour l’académie des sciences, le résumé de ses travaux
+sur«la Dissociation de la matière». Je ne voulais pas que cette
+oeuvre considérable, qui allait être achevée dans quelques jours,
+fût troublée par un changement quelconque dans nos habitudes
+immédiates. Vous comprendrez que je n’aie point voulu parler à mon
+père de mes craintes enfantines et que je les aie tues au père
+Jacques qui n’aurait pu tenir sa langue. Quoi qu’il en soit, comme
+je savais que le père Jacques avait un revolver dans le tiroir de
+sa table de nuit, je profitai d’un moment où le bonhomme s’absenta
+dans la journée pour monter rapidement dans son grenier et
+emporter son arme que je glissai dans le tiroir de ma table de
+nuit, à moi.
+
+D. -- Vous ne vous connaissez pas d’ennemis?
+
+R. -- Aucun.
+
+D. -- Vous comprendrez, mademoiselle, que ces précautions
+exceptionnelles sont faites pour surprendre.
+
+M. STANGERSON. -- Èvidemment, mon enfant, voilà des précautions
+bien surprenantes.
+
+R. -- Non; je vous dis que, depuis deux nuits, je n’étais pas
+tranquille, mais pas tranquille du tout.
+
+M. STANGERSON. -- Tu aurais dû me parler de cela. Tu es
+impardonnable. Nous aurions évité un malheur!
+
+D. -- La porte de la «Chambre Jaune» fermée, mademoiselle, vous
+vous couchez?
+
+R. -- Oui, et, très fatiguée, je dors tout de suite.
+
+D. -- La veilleuse était restée allumée?
+
+R. -- Oui; mais elle répand une très faible clarté...
+
+D. -- Alors, mademoiselle, dites ce qui est arrivé?
+
+R. -- Je ne sais s’il y avait longtemps que je dormais, mais
+soudain je me réveille... Je poussai un grand cri...
+
+M. STANGERSON. -- Oui, un cri horrible... À l’assassin! ... Je
+l’ai encore dans les oreilles...
+
+D. -- Vous poussez un grand cri?
+
+R. -- Un homme était dans ma chambre. Il se précipitait sur moi,
+me mettait la main à la gorge, essayait de m’étrangler.
+J’étouffais déjà; tout à coup, ma main, dans le tiroir entrouvert
+de ma table de nuit, parvint à saisir le revolver que j’y avais
+déposé et qui était prêt à tirer. À ce moment, l’homme me fit
+rouler à bas de mon lit et brandit sur ma tête une espèce de
+masse. Mais j’avais tiré. Aussitôt, je me sentis frappée par un
+grand coup, un coup terrible à la tête. Tout ceci, monsieur le
+juge, fut plus rapide que je ne le pourrais dire, et je ne sais
+plus rien.
+
+D. -- Plus rien! ... Vous n’avez pas une idée de la façon dont
+l’assassin a pu s’échapper de votre chambre?
+
+R. -- Aucune idée... Je ne sais plus rien. On ne sait pas ce qui
+se passe autour de soi quand on est morte!
+
+D. -- Cet homme était-il grand ou petit?
+
+R. -- Je n’ai vu qu’une ombre qui m’a paru formidable...
+
+D. -- Vous ne pouvez nous donner aucune indication?
+
+R. -- Monsieur, je ne sais plus rien; un homme s’est rué sur moi,
+j’ai tiré sur lui... Je ne sais plus rien...
+
+Ici se termine l’interrogatoire de Mlle Stangerson. Joseph
+Rouletabille attendit patiemment M. Robert Darzac. Celui-ci ne
+tarda pas à apparaître.
+
+Dans une pièce voisine de la chambre de Mlle Stangerson, il avait
+écouté l’interrogatoire et venait le rapporter à notre ami avec
+une grande exactitude, une grande mémoire, et une docilité qui me
+surprit encore. Grâce aux notes hâtives qu’il avait prises au
+crayon, il put reproduire presque textuellement les demandes et
+les réponses.
+En vérité, M. Darzac avait l’air d’être le secrétaire de mon jeune
+ami et agissait en tout comme quelqu’un qui n’a rien à lui
+refuser; mieux encore, quelqu’un «qui aurait travaillé pour lui».
+
+Le fait de la «fenêtre fermée» frappa beaucoup le reporter comme
+il avait frappé le juge d’instruction. En outre, Rouletabille
+demanda à M. Darzac de lui répéter encore l’emploi du temps de M.
+et Mlle Stangerson le jour du drame, tel que Mlle Stangerson et M.
+Stangerson l’avaient établi devant le juge. La circonstance du
+dîner dans le laboratoire sembla l’intéresser au plus haut point
+et il se fit redire deux fois, pour en être plus sûr, que, seul,
+le garde savait que le professeur et sa fille dînaient dans le
+laboratoire, et de quelle sorte le garde l’avait su.
+
+Quand M. Darzac se fut tu, je dis:
+
+«Voilà un interrogatoire qui ne fait pas avancer beaucoup le
+problème.
+
+-- Il le recule, obtempéra M. Darzac.
+
+-- Il l’éclaire», fit, pensif, Rouletabille.
+
+
+
+IX
+Reporter et policier
+
+
+Nous retournâmes tous trois du côté du pavillon. À une centaine de
+mètres du bâtiment, le reporter nous arrêta, et, nous montrant un
+petit bosquet sur notre droite, il nous dit:
+
+«Voilà d’où est parti l’assassin pour entrer dans le pavillon.»
+
+Comme il y avait d’autres bosquets de cette sorte entre les grands
+chênes, je demandai pourquoi l’assassin avait choisi celui-ci
+plutôt que les autres; Rouletabille me répondit en me désignant le
+sentier qui passait tout près de ce bosquet et qui conduisait à la
+porte du pavillon.
+
+«Ce sentier est garni de graviers, comme vous voyez, fit-il. _Il
+faut_ que l’homme ait passé par là pour aller au pavillon,
+puisqu’on ne trouve pas la trace de ses pas du_voyage aller_, sur
+la terre molle. Cet homme n’a point d’ailes. Il a marché; mais il
+a marché sur le gravier qui a roulé sous sa chaussure sans en
+conserver l’empreinte: ce gravier, en effet, a été roulé par
+beaucoup d’autres pieds puisque le sentier est le plus direct qui
+aille du pavillon au château. Quant au bosquet, formé de ces
+sortes de plantes qui ne meurent point pendant la mauvaise saison
+-- lauriers et fusains -- il a fourni à l’assassin un abri
+suffisant en attendant que le moment fût venu, pour celui-ci, de
+se diriger vers le pavillon. C’est, caché dans ce bosquet, que
+l’homme a vu sortir M. et Mlle Stangerson, puis le père Jacques.
+On a répandu du gravier jusqu’à la fenêtre -- presque -- du
+vestibule. Une empreinte des pas de l’homme, _parallèle_ au mur,
+empreinte que nous remarquions tout à l’heure, et que j’ai déjà
+vue, prouve qu’«il» n’a eu à faire qu’une enjambée pour se trouver
+en face de la fenêtre du vestibule, laissée ouverte par le père
+Jacques. L’homme se hissa alors sur les poignets, et pénétra dans
+le vestibule.
+
+-- Après tout, c’est bien possible! fis-je...
+
+-- Après tout, quoi? après tout, quoi? ... s’écria Rouletabille,
+soudain pris d’une colère que j’avais bien innocemment
+déchaînée... Pourquoi dites-vous: après tout, c’est bien
+possible!...»
+
+Je le suppliai de ne point se fâcher, mais il l’était déjà
+beaucoup trop pour m’écouter, et il déclara qu’il admirait le
+doute prudent avec lequel certaines gens (moi) abordaient de loin
+les problèmes les plus simples, ne se risquant jamais à dire:
+«ceci est»ou «ceci n’est pas», de telle sorte que leur
+intelligence aboutissait tout juste au même résultat qui aurait
+été obtenu si la nature avait oublié de garnir leur boîte
+crânienne d’un peu de matière grise. Comme je paraissais vexé, mon
+jeune ami me prit par le bras et m’accorda «qu’il n’avait point
+dit cela pour moi, attendu qu’il m’avait en particulière estime».
+
+«Mais enfin! reprit-il, il est quelquefois criminel de ne point,
+_quand on le peut_, raisonner à coup sûr! ... Si je ne raisonne
+point, comme je le fais, avec ce gravier, il me faudra raisonner
+avec un ballon! Mon cher, la science de l’aérostation dirigeable
+n’est point encore assez développée pour que je puisse faire
+entrer, dans le jeu de mes cogitations, l’assassin qui tombe du
+ciel! Ne dites donc point qu’une chose est possible, quand il est
+impossible qu’elle soit autrement. Nous savons, maintenant,
+comment l’homme est entré par la fenêtre, et nous savons aussi à
+quel moment il est entré. Il y est entré pendant la promenade de
+cinq heures. Le fait de la présence de la femme de chambre _qui_
+_vient de faire la Chambre Jaune_, dans le laboratoire, au moment
+du retour du professeur et de sa fille, à une heure et demie, nous
+permet d’affirmer qu’à une heure et demie, l’assassin n’était pas
+dans la chambre, sous le lit, à moins qu’il n’y ait complicité de
+la femme de chambre. Qu’en dites-vous, Monsieur Robert Darzac?»
+
+M. Darzac secoua la tête, déclara qu’il était sûr de la fidélité
+de la femme de chambre de Mlle Stangerson, et que c’était une fort
+honnête et fort dévouée domestique.
+
+«Et puis, à cinq heures, M. Stangerson est entré dans la chambre
+pour chercher le chapeau de sa fille! ajouta-t-il...
+
+-- Il y a encore cela! fit Rouletabille.
+
+-- L’homme est donc entré, dans le moment que vous dites, par
+cette fenêtre, fis-je, je l’admets, mais pourquoi a-t-il refermé
+la fenêtre, ce qui devait, nécessairement, attirer l’attention de
+ceux qui l’avaient ouverte?
+
+-- il se peut que la fenêtre n’ait point été refermée «tout de
+suite», me répondit le jeune reporter. _Mais, s’il a refermé la_
+_fenêtre, il l’a refermée à cause du coude que fait le sentier
+garni de gravier, à vingt-cinq mètres du pavillon, et à cause des
+trois chênes qui s’élèvent à cet endroit._
+
+-- Que voulez-vous dire?» demanda M. Robert Darzac qui nous avait
+suivis, et qui écoutait Rouletabille avec une attention presque
+haletante.
+
+«Je vous l’expliquerai plus tard, monsieur, quand j’en jugerai le
+moment venu; mais je ne crois pas avoir prononcé de paroles plus
+importantes sur cette affaire, _si mon hypothèse se justifie_.
+
+-- Et quelle est votre hypothèse?
+
+-- Vous ne la saurez jamais si elle ne se révèle point être la
+vérité. C’est une hypothèse beaucoup trop grave, voyez-vous, pour
+que je la livre tant qu’elle ne sera qu’hypothèse.
+
+-- Avez-vous, au moins, quelque idée de l’assassin?
+
+-- Non, monsieur, je ne sais pas qui est l’assassin, mais ne
+craignez rien, monsieur Robert Darzac_, je le saurai_.»
+Je dus constater que M. Robert Darzac était très ému; et je
+soupçonnai que l’affirmation de Rouletabille n’était point pour
+lui plaire. Alors, pourquoi, s’il craignait réellement qu’on
+découvrît l’assassin (je questionnais ici ma propre pensée),
+pourquoi aidait-il le reporter à le retrouver? Mon jeune ami
+sembla avoir reçu la même impression que moi, et il dit
+brutalement:
+
+«Cela ne vous déplaît pas, monsieur Robert Darzac, que je découvre
+l’assassin?
+
+-- Ah! je voudrais le tuer de ma main! s’écria le fiancé de Mlle
+Stangerson, avec un élan qui me stupéfia.
+
+-- Je vous crois! fit gravement Rouletabille, mais vous n’avez pas
+répondu à ma question.»
+
+Nous passions près du bosquet, dont le jeune reporter nous avait
+parlé à l’instant; j’y entrai et lui montrai les traces évidentes
+du passage d’un homme qui s’était caché là. Rouletabille, une fois
+de plus, avait raison.
+
+«Mais oui! fit-il, mais oui! ... Nous avons affaire à un individu
+en chair et en os, qui ne dispose pas d’autres moyens que les
+nôtres, et il faudra bien que tout s’arrange!»
+
+Ce disant, il me demanda la semelle de papier qu’il m’avait
+confiée et l’appliqua sur une empreinte très nette, derrière le
+bosquet. Puis il se releva en disant: «Parbleu!»
+
+Je croyais qu’il allait, maintenant, suivre à la piste «les pas de
+la fuite de l’assassin», depuis la fenêtre du vestibule, mais il
+nous entraîna assez loin vers la gauche, en nous déclarant que
+c’était inutile de se mettre le nez sur cette fange, et qu’il
+était sûr, maintenant, de tout le chemin de la fuite de
+l’assassin.
+
+«Il est allé jusqu’au bout du mur, à cinquante mètres de là, et
+puis il a sauté la haie et le fossé; tenez, juste en face ce petit
+sentier qui conduit à l’étang. C’est le chemin le plus rapide pour
+sortir de la propriété et aller à l’étang.
+
+-- Comment savez-vous qu’il est allé à l’étang?
+
+-- Parce que Frédéric Larsan n’en a pas quitté les bords depuis ce
+matin. Il doit y avoir là de fort curieux indices.»
+
+Quelques minutes plus tard, nous étions près de l’étang.
+
+C’était une petite nappe d’eau marécageuse, entourée de roseaux,
+et sur laquelle flottaient encore quelques pauvres feuilles mortes
+de nénuphar. Le grand Fred nous vit peut-être venir, mais il est
+probable que nous l’intéressions peu, car il ne fit guère
+attention à nous et continua de remuer, du bout de sa canne,
+quelque chose que nous ne voyions pas...
+
+«Tenez, fit Rouletabille, voilà à nouveau _les pas de la fuite de
+l’homme_; ils tournent l’étang ici, reviennent et disparaissent
+enfin, près de l’étang, juste devant ce sentier qui conduit à la
+grande route d’Épinay. L’homme a continué sa fuite vers Paris...
+
+-- Qui vous le fait croire, interrompis-je, puisqu’il n’y a plus
+les pas de l’homme sur le sentier? ...
+
+-- Ce qui me le fait croire? Mais ces pas-là, ces pas que
+j’attendais! s’écria-t-il, en désignant l’empreinte très nette
+d’une «chaussure élégante»... Voyez! ...»
+
+Et il interpella Frédéric Larsan.
+
+-- Monsieur Fred, cria-t-il... «ces pas élégants» sur la route
+sont bien là depuis la découverte du crime?
+
+-- Oui, jeune homme; oui, ils ont été relevés soigneusement,
+répondit Fred sans lever la tête. Vous voyez, il y a les pas qui
+viennent, et les pas qui repartent...
+
+-- Et cet homme avait une bicyclette!» s’écria le reporter...
+
+Ici, après avoir regardé les empreintes de la bicyclette qui
+suivaient, aller et retour, les pas élégants, je crus pouvoir
+intervenir.
+
+«La bicyclette explique la disparition des pas grossiers de
+l’assassin, fis-je. L’assassin, aux pas grossiers, est monté à
+bicyclette... Son complice, «l’homme aux pas élégants», était venu
+l’attendre au bord de l’étang, avec la bicyclette. On peut
+supposer que l’assassin agissait pour le compte de l’homme aux pas
+élégants?
+
+-- Non! non! répliqua Rouletabille avec un étrange sourire...
+J’attendais ces pas-là depuis le commencement de l’affaire. Je les
+ai, je ne vous les abandonne pas. Ce sont les pas de l’assassin!
+
+-- Et les autres pas, les pas grossiers, qu’en faites-vous?
+
+-- Ce sont encore les pas de l’assassin.
+
+-- Alors, il y en a deux?
+
+--Non! Il n’y en a qu’un, et il n’a pas eu de complice...
+
+-- Très fort! très fort! cria de sa place Frédéric Larsan.
+
+-- Tenez, continua le jeune reporter, en nous montrant la terre
+remuée par des talons grossiers; l’homme s’est assis là et a
+enlevé les godillots qu’il avait mis pour tromper la justice, et
+puis, les emportant sans doute avec lui, _il s’est relevé avec ses
+pieds à lui_ et, tranquillement, a regagné, au pas, la grande
+route, en tenant sa bicyclette à la main. Il ne pouvait se
+risquer, sur ce très mauvais sentier, à courir à bicyclette. Du
+reste, ce qui le prouve, c’est la marque légère et hésitante de la
+bécane sur le sentier, malgré la mollesse du sol. S’il y avait eu
+un homme sur cette bicyclette, les roues fussent entrées
+profondément dans le sol... Non, non, il n’y avait là qu’un seul
+homme: L’assassin, à pied!
+
+-- Bravo! Bravo!» fit encore le grand Fred...
+
+Et, tout à coup, celui-ci vint à nous, se planta devant M. Robert
+Darzac et lui dit:
+
+«Si nous avions une bicyclette ici... nous pourrions démontrer la
+justesse du raisonnement de ce jeune homme, monsieur Robert
+Darzac... _Vous ne savez pas_ s’il s’en trouve une au château?
+
+-- Non! répondit M. Darzac, il n’y en a pas; j’ai emporté la
+mienne, il y a quatre jours, à Paris, la dernière fois que je suis
+venu au château avant le crime.
+
+-- C’est dommage!» répliqua Fred sur le ton d’une extrême
+froideur.
+
+Et, se retournant vers Rouletabille:
+
+«Si cela continue, dit-il, vous verrez que nous aboutirons tous
+les deux aux mêmes conclusions. Avez-vous une idée sur la façon
+dont l’assassin est sorti de la «Chambre Jaune»?
+
+-- Oui, fit mon ami, une idée...
+
+-- Moi aussi, continua Fred, et ce doit être la même. Il n’y a pas
+deux façons de raisonner dans cette affaire. J’attends, pour
+m’expliquer devant le juge, l’arrivée de mon chef.
+
+-- Ah! Le chef de la Sûreté va venir?
+
+-- Oui, cet après-midi, pour la confrontation dans le laboratoire,
+devant le juge d’instruction, de tous ceux qui ont joué ou pu
+jouer un rôle dans le drame. Ce sera très intéressant. Il est
+malheureux que vous ne puissiez y assister.
+
+-- J’y assisterai, affirma Rouletabille.
+
+-- Vraiment... vous êtes extraordinaire... pour votre âge!
+répliqua le policier sur un ton non dénué d’une certaine ironie...
+Vous feriez un merveilleux policier... si vous aviez un peu plus
+de méthode... Si vous obéissiez moins à votre instinct et aux
+bosses de votre front. C’est une chose que j’ai déjà observée
+plusieurs fois, monsieur Rouletabille: vous raisonnez trop... Vous
+ne vous laissez pas assez conduire par votre observation... Que
+dites-vous du mouchoir plein de sang et de la main rouge sur le
+mur? Vous avez vu, vous, la main rouge sur le mur; moi, je n’ai vu
+que le mouchoir... Dites...
+
+-- Bah! fit Rouletabille, un peu interloqué, _l’assassin a été_
+_blessé à la main_ par le revolver de Mlle Stangerson!
+
+-- Ah! observation brutale, instinctive... Prenez garde, vous êtes
+trop «directement» logique, monsieur Rouletabille; la logique vous
+jouera un mauvais tour si vous la brutalisez ainsi. Il est de
+nombreuses circonstances dans lesquelles il faut la traiter en
+douceur, «la prendre de loin»... Monsieur Rouletabille, vous avez
+raison quand vous parlez du revolver de Mlle Stangerson. Il est
+certain que «la victime» a tiré. Mais vous avez tort quand vous
+dites qu’elle a blessé l’assassin à la main...
+
+-- Je suis sûr!» s’écria Rouletabille...
+
+Fred, imperturbable, l’interrompit:
+
+«Défaut d’observation! ... défaut d’observation! ...
+
+L’examen du mouchoir, les innombrables petites taches rondes,
+écarlates, impressions de gouttes que je retrouve sur la trace des
+pas, _au moment même où le pas pose à terre_, me prouvent que
+l’assassin n’a pas été blessé. _«L’assassin, monsieur
+Rouletabille, a saigné du nez! ...»_
+
+Le grand Fred était sérieux. Je ne pus retenir, cependant, une
+exclamation.
+
+Le reporter regardait Fred qui regardait sérieusement le reporter.
+Et Fred tira aussitôt une conclusion:
+
+«L’homme qui saignait du nez dans sa main et dans son mouchoir, a
+essuyé sa main sur le mur. La chose est fort importante, ajouta-t-
+il, _car l’assassin n’a pas besoin d’être blessé à la main pour
+être l’assassin!»_
+
+Rouletabille sembla réfléchir profondément, et dit:
+
+«Il y a quelque chose, monsieur Frédéric Larsan, qui est beaucoup
+plus grave que le fait de brutaliser la logique, c’est cette
+disposition d’esprit propre à certains policiers qui leur fait, en
+toute bonne foi, «plier en douceur cette logique aux nécessités de
+leurs conceptions». Vous avez votre idée, déjà, sur l’assassin,
+monsieur Fred, ne le niez pas... et il ne faut pas que votre
+assassin ait été blessé à la main, sans quoi votre idée tomberait
+d’elle-même... Et vous avez cherché, et vous avez trouvé autre
+chose. C’est un système bien dangereux, monsieur Fred, bien
+dangereux, que celui qui consiste à partir de l’idée que l’on se
+fait de l’assassin pour arriver aux preuves dont on a besoin! ...
+Cela pourrait vous mener loin... Prenez garde à l’erreur
+judiciaire, Monsieur Fred; elle vous guette! ...»
+
+Et, ricanant un peu, les mains dans les poches, légèrement
+goguenard, Rouletabille, de ses petits yeux malins, fixa le grand
+Fred.
+
+Frédéric Larsan considéra en silence ce gamin qui prétendait être
+plus fort que lui; il haussa les épaules, nous salua, et s’en
+alla, à grandes enjambées, frappant la pierre du chemin _de sa_
+_grande canne._
+
+Rouletabille le regardait s’éloigner; puis le jeune reporter se
+retourna vers nous, la figure joyeuse et déjà triomphante:
+
+«Je le battrai! nous jeta-t-il... Je battrai le grand Fred, si
+fort soit-il; je les battrai tous... Rouletabille est plus fort
+qu’eux tous! ... Et le grand Fred, l’illustre, le fameux,
+l’immense Fred... l’unique Fred raisonne comme une savate! ...
+comme une savate! ... comme une savate!»
+
+Et il esquissa un entrechat; mais il s’arrêta subitement dans sa
+chorégraphie... Mes yeux allèrent où allaient ses yeux; ils
+étaient attachés sur M. Robert Darzac qui, la face décomposée,
+regardait sur le sentier, la marque de ses pas, à côté de la
+marque «du pas élégant». IL N’Y AVAIT PAS DE DIFFÉRENCE!
+
+Nous crûmes qu’il allait défaillir; ses yeux, agrandis par
+l’épouvante, nous fuirent un instant, cependant que sa main droite
+tiraillait d’un mouvement spasmodique le collier de barbe qui
+entourait son honnête et douce et désespérée figure. Enfin, il se
+ressaisit, nous salua, nous dit d’une voix changée, qu’il était
+dans la nécessité de rentrer au château et partit.
+
+«Diable!» fit Rouletabille.
+
+Le reporter, lui aussi, avait l’air consterné. Il tira de son
+portefeuille un morceau de papier blanc, comme je le lui avais vu
+faire précédemment, et découpa avec ses ciseaux les contours de
+«pieds élégants» de l’assassin, dont le modèle était là, sur la
+terre. Et puis il transporta cette nouvelle semelle de papier sur
+les empreintes de la bottine de M. Darzac. L’adaptation était
+parfaite et Rouletabille se releva en répétant: «Diable»!
+
+Je n’osais pas prononcer une parole, tant j’imaginais que ce qui
+se passait, dans ce moment, dans les bosses de Rouletabille était
+grave.
+
+Il dit:
+
+«Je crois pourtant que M. Robert Darzac est un honnête homme...»
+
+Et il m’entraîna vers l’auberge du «Donjon», que nous apercevions
+à un kilomètre de là, sur la route, à côté d’un petit bouquet
+d’arbres.
+
+
+
+X
+«Maintenant, il va falloir manger du saignant»
+
+
+L’auberge du «Donjon» n’avait pas grande apparence; mais j’aime
+ces masures aux poutres noircies par le temps et la fumée de
+l’âtre, ces auberges de l’époque des diligences, bâtisses
+branlantes qui ne seront bientôt plus qu’un souvenir. Elles
+tiennent au passé, elles se rattachent à l’histoire, elles
+continuent quelque chose et elles font penser aux vieux contes de
+la Route, quand il y avait, sur la route, des aventures.
+
+Je vis tout de suite que l’auberge du «Donjon» avait bien ses deux
+siècles et même peut-être davantage. Pierraille et plâtras
+s’étaient détachés çà et là de la forte armature de bois dont les
+X et les V supportaient encore gaillardement le toit vétuste.
+Celui-ci avait glissé légèrement sur ses appuis, comme glisse la
+casquette sur le front d’un ivrogne. Au-dessus de la porte
+d’entrée, une enseigne de fer gémissait sous le vent d’automne. Un
+artiste de l’endroit y avait peint une sorte de tour surmontée
+d’un toit pointu et d’une lanterne comme on en voyait au donjon du
+château du Glandier. Sous cette enseigne, sur le seuil, un homme,
+de mine assez rébarbative, semblait plongé dans des pensées assez
+sombres, s’il fallait en croire les plis de son front et le
+méchant rapprochement de ses sourcils touffus.
+
+Quand nous fûmes tout près de lui, il daigna nous voir et nous
+demanda d’une façon peu engageante si nous avions besoin de
+quelque chose. C’était, à n’en pas douter, l’hôte peu aimable de
+cette charmante demeure. Comme nous manifestions l’espoir qu’il
+voudrait bien nous servir à déjeuner, il nous avoua qu’il n’avait
+aucune provision et qu’il serait fort embarrassé de nous
+satisfaire; et, ce disant, il nous regardait d’un oeil dont je ne
+parvenais pas à m’expliquer la méfiance.
+
+«Vous pouvez nous faire accueil, lui dit Rouletabille, nous ne
+sommes pas de la police.
+
+-- je ne crains pas la police, répondit l’homme; je ne crains
+personne.»
+
+Déjà je faisais comprendre par un signe à mon ami que nous serions
+bien inspirés de ne pas insister, mais mon ami, qui tenait
+évidemment à entrer dans cette auberge, se glissa sous l’épaule de
+l’homme et fut dans la salle.
+
+«Venez, dit-il, il fait très bon ici.»
+
+De fait, un grand feu de bois flambait dans la cheminée. Nous nous
+en approchâmes et tendîmes nos mains à la chaleur du foyer, car,
+ce matin-là, on sentait déjà venir l’hiver. La pièce était assez
+grande; deux épaisses tables de bois, quelques escabeaux, un
+comptoir, où s’alignaient des bouteilles de sirop et d’alcool, la
+garnissaient. Trois fenêtres donnaient sur la route. Une chromo-
+réclame, sur le mur, vantait, sous les traits d’une jeune
+Parisienne levant effrontément son verre, les vertus apéritives
+d’un nouveau vermouth. Sur la tablette de la haute cheminée,
+l’aubergiste avait disposé un grand nombre de pots et de cruches
+en grès et en faïence.
+
+«Voilà une belle cheminée pour faire rôtir un poulet, dit
+Rouletabille.
+
+-- Nous n’avons point de poulet, fit l’hôte; pas même un méchant
+lapin.
+
+Je sais, répliqua mon ami, d’une voix goguenarde qui me surprit,
+_je sais que, maintenant, il va falloir manger du saignant.»_
+
+J’avoue que je ne comprenais rien à la phrase de Rouletabille.
+Pourquoi disait-il à cet homme: «Maintenant, il va falloir manger
+du saignant...?» Et pourquoi l’aubergiste, aussitôt qu’il eut
+entendu cette phrase, laissa-t-il échapper un juron qu’il étouffa
+aussitôt et se mit-il à notre disposition aussi docilement que M.
+Robert Darzac lui-même quand il eut entendu ces mots fatidiques:
+«Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son
+éclat...?» Décidément, mon ami avait le don de se faire comprendre
+des gens avec des phrases tout à fait incompréhensibles. Je lui en
+fis l’observation et il voulut bien sourire. J’eusse préféré qu’il
+daignât me donner quelque explication, mais il avait mis un doigt
+sur sa bouche, ce qui signifiait évidemment que non seulement il
+s’interdisait de parler, mais encore qu’il me recommandait le
+silence. Entre temps, l’homme, poussant une petite porte, avait
+crié qu’on lui apportât une demi-douzaine d’oeufs et «le morceau
+de faux filet». La commission fut bientôt faite par une jeune
+femme fort accorte, aux admirables cheveux blonds et dont les
+beaux grands yeux doux nous regardèrent avec curiosité.
+
+L’aubergiste lui dit d’une voix rude:
+
+«Va-t’en! Et si l’homme vert s’en vient, que je ne te voie pas!»
+
+Et elle disparut, Rouletabille s’empara des oeufs qu’on lui
+apporta dans un bol et de la viande qu’on lui servit sur un plat,
+plaça le tout précautionneusement à côté de lui, dans la cheminée,
+décrocha une poêle et un gril pendus dans l’âtre et commença de
+battre notre omelette en attendant qu’il fît griller notre
+bifteck. Il commanda encore à l’homme deux bonnes bouteilles de
+cidre et semblait s’occuper aussi peu de son hôte que son hôte
+s’occupait de lui. L’homme tantôt le couvait des yeux et tantôt me
+regardait avec un air d’anxiété qu’il essayait en vain de
+dissimuler. Il nous laissa faire notre cuisine et mit notre
+couvert auprès d’une fenêtre.
+
+Tout à coup je l’entendis qui murmurait:
+
+«Ah! le voilà!»
+Et, la figure changée, n’exprimant plus qu’une haine atroce, il
+alla se coller contre la fenêtre, regardant la route. Je n’eus
+point besoin d’avertir Rouletabille. Le jeune homme avait déjà
+lâché son omelette et rejoignait l’hôte à la fenêtre. J’y fus avec
+lui.
+
+Un homme, tout habillé de velours vert, la tête prise dans une
+casquette ronde de même couleur, s’avançait, à pas tranquilles sur
+la route, en fumant sa pipe. Il portait un fusil en bandoulière et
+montrait dans ses mouvements une aisance presque aristocratique.
+Cet homme pouvait avoir quarante-cinq ans. Les cheveux et la
+moustache étaient gris-sel. Il était remarquablement beau. Il
+portait binocle. Quand il passa près de l’auberge, il parut
+hésiter, se demandant s’il entrerait, jeta un regard de notre
+côté, lâcha quelques bouffées de sa pipe et d’un même pas
+nonchalant reprit sa promenade.
+
+Rouletabille et moi nous regardâmes l’hôte. Ses yeux fulgurants,
+ses poings fermés, sa bouche frémissante, nous renseignaient sur
+les sentiments tumultueux qui l’agitaient.
+
+«Il a bien fait de ne pas entrer aujourd’hui! siffla-t-il.
+
+-- Quel est cet homme? demanda Rouletabille, en retournant à son
+omelette.
+
+-- «L’homme vert!» gronda l’aubergiste... Vous ne le connaissez
+pas? Tant mieux pour vous. C’est pas une connaissance à faire...
+Eh ben, c’est l’garde à M. Stangerson.
+
+-- Vous ne paraissez pas l’aimer beaucoup? demanda le reporter en
+versant son omelette dans la poêle.
+
+-- Personne ne l’aime dans le pays, monsieur; et puis c’est un
+fier, qui a dû avoir de la fortune autrefois; et il ne pardonne à
+personne de s’être vu forcé, pour vivre, de devenir domestique.
+Car un garde, c’est un larbin comme un autre! n’est-ce pas? Ma
+parole! on dirait que c’est lui qui est le maître du Glandier, que
+toutes les terres et tous les bois lui appartiennent. Il ne
+permettrait pas à un pauvre de déjeuner d’un morceau de pain sur
+l’herbe, «sur son herbe»!
+
+-- Il vient quelquefois ici?
+
+-- Il vient trop. Mais je lui ferai bien comprendre que sa figure
+ne me revient pas. Il y a seulement un mois, il ne m’embêtait pas!
+L’auberge du «Donjon» n’avait jamais existé pour lui! ... Il
+n’avait pas le temps! Fallait-il pas qu’il fasse sa cour à
+l’hôtesse des «Trois Lys», à Saint-Michel. Maintenant qu’il y a eu
+de la brouille dans les amours, il cherche à passer le temps
+ailleurs... Coureur de filles, trousseur de jupes, mauvais gars...
+Y a pas un honnête homme qui puisse le supporter, cet homme-là...
+Tenez, les concierges du château ne pouvaient pas le voir en
+peinture, «l’homme vert! ...»
+
+-- Les concierges du château sont donc d’honnêtes gens, monsieur
+l’aubergiste?
+
+-- Appelez-moi donc père Mathieu; c’est mon nom... Eh ben, aussi
+vrai que je m’appelle Mathieu, oui m’sieur, j’les crois honnêtes.
+
+-- On les a pourtant arrêtés.
+
+-- Què-que ça prouve? Mais je ne veux pas me mêler des affaires du
+prochain...
+
+-- Et qu’est-ce que vous pensez de l’assassinat?
+
+-- De l’assassinat de cette pauvre mademoiselle? Une brave fille,
+allez, et qu’on aimait bien dans le pays. C’que j’en pense?
+
+-- Oui, ce que vous en pensez.
+
+-- Rien... et bien des choses... Mais ça ne regarde personne.
+
+-- Pas même moi?» insista Rouletabille.
+
+L’aubergiste le regarda de côté, grogna, et dit:
+
+«Pas même vous...»
+
+L’omelette était prête; nous nous mîmes à table et nous mangions
+en silence, quand la porte d’entrée fut poussée et une vieille
+femme, habillée de haillons, appuyée sur un bâton, la tête
+branlante, les cheveux blancs qui pendaient en mèches folles sur
+le front encrassé, se montra sur le seuil.
+
+«Ah! vous v’là, la mère Agenoux! Y a longtemps qu’on ne vous a
+vue, fit notre hôte.
+
+-- J’ai été bien malade, toute prête à mourir, dit la vieille. Si
+quelquefois vous aviez des restes pour la «Bête du Bon Dieu»...?
+
+Et elle pénétra dans l’auberge, suivie d’un chat si énorme que je
+ne soupçonnais pas qu’il pût en exister de cette taille. La bête
+nous regarda et fit entendre un miaulement si désespéré que je me
+sentis frissonner. Je n’avais jamais entendu un cri aussi lugubre.
+
+Comme s’il avait été attiré par ce cri, un homme entra, derrière
+la vieille. C’était «l’homme vert». Il nous salua d’un geste de la
+main à sa casquette et s’assit à la table voisine de la nôtre.
+
+«Donnez-moi un verre de cidre, père Mathieu.»
+
+Quand «l’homme vert» était entré, le père Mathieu avait eu un
+mouvement violent de tout son être vers le nouveau venu; mais,
+visiblement, il se dompta et répondit:
+
+«Y a plus de cidre, j’ai donné les dernières bouteilles à ces
+messieurs.
+
+-- Alors donnez-moi un verre de vin blanc, fit «l’homme vert» sans
+marquer le moindre étonnement.
+
+-- Y a plus de vin blanc, y a plus rien!»
+
+Le père Mathieu répéta, d’une voix sourde:
+
+«Y a plus rien!
+
+-- Comment va Mme Mathieu?»
+
+L’aubergiste, à cette question de «l’homme vert», serra les
+poings, se retourna vers lui, la figure si mauvaise que je crus
+qu’il allait frapper, et puis il dit:
+
+«Elle va bien, merci.»
+
+Ainsi, la jeune femme aux grands yeux doux que nous avions vue
+tout à l’heure était l’épouse de ce rustre répugnant et brutal, et
+dont tous les défauts physiques semblaient dominés par ce défaut
+moral: La jalousie.
+
+Claquant la porte, l’aubergiste quitta la pièce. La mère Agenoux
+était toujours là debout, appuyée sur son bâton et le chat au bas
+de ses jupes.
+
+«L’homme vert» lui demanda:
+
+«Vous avez été malade, mère Agenoux, qu’on ne vous a pas vue
+depuis bientôt huit jours?
+
+-- Oui, m’sieur l’garde. Je ne me suis levée que trois fois pour
+aller prier sainte Geneviève, notre bonne patronne, et l’reste du
+temps, j’ai été étendue sur mon grabat. Il n’y a eu pour me
+soigner que la «Bête du Bon Dieu!»
+
+-- Elle ne vous a pas quittée?
+
+-- Ni jour ni nuit.
+
+-- Vous en êtes sûre?
+
+-- Comme du paradis.
+
+-- Alors, comment ça se fait-il, mère Agenoux, qu’on n’ait entendu
+que le cri de la «Bête du BonDieu» toute la nuit du crime?»
+
+La mère Agenoux alla se planter face au garde, et frappa le
+plancher de son bâton:
+
+«Je n’en sais rien de rien. Mais, voulez-vous que j’vous dise? Il
+n’y a pas deux bêtes au monde qui ont ce cri-là... Eh bien, moi
+aussi, la nuit du crime, j’ai entendu, au dehors, le cri de la
+«Bête du Bon Dieu»; et pourtant elle était sur mes genoux, m’sieur
+le garde, et elle n’a pas miaulé une seule fois, je vous le jure.
+Je m’suis signée, quand j’ai entendu ça, comme si j’entendais
+l’diable!»
+
+Je regardais le garde pendant qu’il posait cette dernière
+question, et je me trompe fort si je n’ai pas surpris sur ses
+lèvres un mauvais sourire goguenard.
+
+À ce moment, le bruit d’une querelle aiguë parvint jusqu’à nous.
+Nous crûmes même percevoir des coups sourds, comme si l’on
+battait, comme si l’on assommait quelqu’un. «L’homme vert» se leva
+et courut résolument à la porte, à côté de l’âtre, mais celle-ci
+s’ouvrit et l’aubergiste, apparaissant, dit au garde:
+
+«Ne vous effrayez pas, m’sieur le garde; c’est ma femme qu’a mal
+aux dents!»
+
+Et il ricana.
+
+«Tenez, mère Agenoux, v’là du mou pour vot’chat.»
+
+Il tendit à la vieille un paquet; la vieille s’en empara avidement
+et sortit, toujours suivie de son chat.
+
+«L’homme vert» demanda:
+
+«Vous ne voulez rien me servir?»
+
+Le père Mathieu ne retint plus l’expression de sa haine:
+
+«Y a rien pour vous! Y a rien pour vous! Allez-vous-en! ...»
+
+«L’homme vert», tranquillement, bourra sa pipe, l’alluma, nous
+salua et sortit. Il n’était pas plutôt sur le seuil que Mathieu
+lui claquait la porte dans le dos et, se retournant vers nous, les
+yeux injectés de sang, la bouche écumante, nous sifflait, le poing
+tendu vers cette porte qui venait de se fermer sur l’homme qu’il
+détestait:
+
+«Je ne sais pas qui vous êtes, vous qui venez me dire: «Maintenant
+va falloir manger du saignant.» Mais si ça vous intéresse:
+l’assassin, le v’là!»
+
+Aussitôt qu’il eût ainsi parlé, le père Mathieu nous quitta.
+Rouletabille retourna vers l’âtre, et dit:
+
+«Maintenant, nous allons griller notre bifteck. Comment trouvez-
+vous le cidre? Un peu dur, comme je l’aime.»
+
+Ce jour-là, nous ne revîmes plus Mathieu et un grand silence
+régnait dans l’auberge quand nous la quittâmes, après avoir laissé
+cinq francs sur notre table, en paiement de notre festin.
+
+Rouletabille me fit aussitôt faire près d’une lieue autour de la
+propriété du professeur Stangerson. Il s’arrêta dix minutes, au
+coin d’un petit chemin tout noir de suie, auprès des cabanes de
+charbonniers qui se trouvent dans la partie de la forêt de Sainte-
+Geneviève, qui touche à la route allant d’Épinay à Corbeil, et me
+confia que l’assassin avait certainement passé par là, «vu l’état
+des chaussures grossières», avant de pénétrer dans la propriété et
+d’aller se cacher dans le bosquet.
+
+«Vous ne croyez donc pas que le garde a été dans l’affaire?
+interrompis-je.
+
+-- Nous verrons cela plus tard, me répondit-il. Pour le moment, ce
+que l’aubergiste a dit de cet homme ne m’occupe pas. Il en a parlé
+avec sa haine. Ce n’est pas pour l’«homme vert» que je vous ai
+emmené déjeuner au «Donjon».
+
+Ayant ainsi parlé, Rouletabille, avec de grandes précautions, se
+glissa -- et je me glissai derrière lui -- jusqu’à la bâtisse,
+qui, près de la grille, servait de logement aux concierges,
+arrêtés le matin même. Il s’introduisit, avec une acrobatie que
+j’admirai, dans la maisonnette, par une lucarne de derrière restée
+ouverte, et en ressortit dix minutes plus tard en disant ce mot
+qui signifiait, dans sa bouche, tant de choses: «Parbleu!»
+
+Dans le moment que nous allions reprendre le chemin du château, il
+y eut un grand mouvement à la grille. Une voiture arrivait, et, du
+château, on venait au-devant d’elle. Rouletabille me montra un
+homme qui en descendait:
+
+«Voici le chef de la Sûreté; nous allons voir ce que Frédéric
+Larsan a dans le ventre, et s’il est plus malin qu’un autre...»
+
+Derrière la voiture du chef de la Sûreté, trois autres voitures
+suivaient, remplies de reporters qui voulurent, eux aussi, entrer
+dans le parc. Mais on mit à la grille deux gendarmes, avec défense
+de laisser passer. Le chef de la Sûreté calma leur impatience en
+prenant l’engagement de donner, le soir même, à la presse, le plus
+de renseignements qu’il pourrait, sans gêner le cours de
+l’instruction.
+
+
+
+XI
+Où Frédéric Larsan explique comment l’assassin a pu sortir de la
+Chambre Jaune.
+
+
+Dans la masse de papiers, documents, mémoires, extraits de
+journaux, pièces de justice dont je dispose relativement au
+«Mystère de la Chambre Jaune», se trouve un morceau des plus
+intéressants. C’est la narration du fameux interrogatoire des
+intéressés qui eut lieu, cet après-midi-là, dans le laboratoire du
+professeur Stangerson, devant le chef de la Sûreté. Cette
+narration est due à la plume de M. Maleine, le greffier, qui, tout
+comme le juge d’instruction, faisait, à ses moments perdus, de la
+littérature. Ce morceau devait faire partie d’un livre qui n’a
+jamais paru et qui devait s’intituler: _Mes interrogatoires_. Il
+m’a été donné par le greffier lui-même, quelque temps après le
+«dénouement inouï» de ce procès unique dans les fastes juridiques.
+
+Le voici. Ce n’est plus une sèche transcription de demandes et de
+réponses. Le greffier y relate souvent ses impressions
+personnelles.
+
+_La narration du greffier:_
+
+Depuis une heure, raconte le greffier, le juge d’instruction et
+moi, nous nous trouvions dans la «Chambre Jaune», avec
+l’entrepreneur qui avait construit, sur les plans du professeur
+Stangerson, le pavillon. L’entrepreneur était venu avec un
+ouvrier. M. de Marquet avait fait nettoyer entièrement les murs,
+c’est-à-dire qu’il avait fait enlever par l’ouvrier tout le papier
+qui les décorait. Des coups de pioches et de pics, çà et là, nous
+avaient démontré l’inexistence d’une ouverture quelconque. Le
+plancher et le plafond avaient été longuement sondés. Nous
+n’avions rien découvert. Il n’y avait rien à découvrir. M. de
+Marquet paraissait enchanté et ne cessait de répéter:
+
+«Quelle affaire! monsieur l’entrepreneur, quelle affaire! Vous
+verrez que nous ne saurons jamais comment l’assassin a pu sortir
+de cette chambre-là!»
+
+Tout à coup, M. de Marquet, la figure rayonnante, parce qu’il ne
+comprenait pas, voulut bien se souvenir que son devoir était de
+chercher à comprendre, et il appela le brigadier de gendarmerie.
+
+«Brigadier, fit-il, allez donc au château et priez M. Stangerson
+et M. Robert Darzac de venir me rejoindre dans le laboratoire,
+ainsi que le père Jacques, et faites-moi amener aussi, par vos
+hommes, les deux concierges.»
+
+Cinq minutes plus tard, tout ce monde fut réuni dans le
+laboratoire. Le chef de la Sûreté, qui venait d’arriver au
+Glandier, nous rejoignit aussi dans ce moment. J’étais assis au
+bureau de M. Stangerson, prêt au travail, quand M. de Marquet nous
+tint ce petit discours, aussi original qu’inattendu:
+
+«Si vous le voulez, messieurs, disait-il, puisque les
+interrogatoires ne donnent rien, nous allons abandonner, pour une
+fois, le vieux système des interrogatoires. Je ne vous ferai point
+venir devant moi à tour de rôle; non. Nous resterons tous ici: M.
+Stangerson, M. Robert Darzac, le père Jacques, les deux
+concierges, M. le chef de la Sûreté, M. le greffier et moi! Et
+nous serons là, tous, «au même titre»; les concierges voudront
+bien oublier un instant qu’ils sont arrêtés. «Nous allons causer!»
+Je vous ai fait venir «pour causer». Nous sommes sur les lieux du
+crime; eh bien, de quoi causerions-nous si nous ne causions pas du
+crime? Parlons-en donc! Parlons-en! Avec abondance, avec
+intelligence, ou avec stupidité. Disons tout ce qui nous passera
+par la tête! Parlons sans méthode, puisque la méthode ne nous
+réussit point. J’adresse une fervente prière au dieu hasard, le
+hasard de nos conceptions! Commençons! ...
+
+Sur quoi, en passant devant moi, il me dit, à voix basse:
+
+«Hein! croyez-vous, quelle scène! Auriez-vous imaginé ça, vous?
+J’en ferai un petit acte pour le Vaudeville.»
+
+Et il se frottait les mains avec jubilation.
+
+Je portai les yeux sur M. Stangerson. L’espoir que devait faire
+naître en lui le dernier bulletin des médecins qui avaient déclaré
+que Mlle Stangerson pourrait survivre à ses blessures, n’avait pas
+effacé de ce noble visage les marques de la plus grande douleur.
+
+Cet homme avait cru sa fille morte, et il en était encore tout
+ravagé. Ses yeux bleus si doux et si clairs étaient alors d’une
+infinie tristesse. J’avais eu l’occasion, plusieurs fois, dans des
+cérémonies publiques, de voir M. Stangerson. J’avais été, dès
+l’abord, frappé par son regard, si pur qu’il semblait celui d’un
+enfant: regard de rêve, regard sublime et immatériel de
+l’inventeur ou du fou.
+
+Dans ces cérémonies, derrière lui ou à ses côtés, on voyait
+toujours sa fille, car ils ne se quittaient jamais, disait-on,
+partageant les mêmes travaux depuis de longues années. Cette
+vierge, qui avait alors trente-cinq ans et qui en paraissait à
+peine trente, consacrée tout entière à la science, soulevait
+encore l’admiration par son impériale beauté, restée intacte, sans
+une ride, victorieuse du temps et de l’amour. Qui m’eût dit alors
+que je me trouverais, un jour prochain, au chevet de son lit, avec
+mes paperasses, et que je la verrais, presque expirante, nous
+raconter, avec effort, le plus monstrueux et le plus mystérieux
+attentat que j’ai ouï de ma carrière? Qui m’eût dit que je me
+trouverais, comme cet après-midi-là, en face d’un père désespéré
+cherchant en vain à s’expliquer comment l’assassin de sa fille
+avait pu lui échapper? À quoi sert donc le travail silencieux, au
+fond de la retraite obscure des bois, s’il ne vous garantit point
+de ces grandes catastrophes de la vie et de la mort, réservées
+d’ordinaire à ceux d’entre les hommes qui fréquentent les passions
+de la ville?
+
+
+«Voyons! monsieur Stangerson, fit M. de Marquet, avec un peu
+d’importance; placez-vous exactement à l’endroit où vous étiez
+quand Mlle Stangerson vous a quitté pour entrer dans sa chambre.»
+
+M. Stangerson se leva et, se plaçant à cinquante centimètres de la
+porte de la «Chambre Jaune», il dit d’une voix sans accent, sans
+couleur, d’une voix que je qualifierai de morte:
+
+«Je me trouvais ici. Vers onze heures, après avoir procédé, sur
+les fourneaux du laboratoire, à une courte expérience de chimie,
+j’avais fait glisser mon bureau jusqu’ici, car le père Jacques,
+qui passa la soirée à nettoyer quelques-uns de mes appareils,
+avait besoin de toute la place qui se trouvait derrière moi. Ma
+fille travaillait au même bureau que moi. Quand elle se leva,
+après m’avoir embrassé et souhaité le bonsoir au père Jacques,
+elle dut, pour entrer dans sa chambre, se glisser assez
+difficilement entre mon bureau et la porte. C’est vous dire que
+j’étais bien près du lieu où le crime allait se commettre.
+
+-- Et ce bureau? interrompis-je, obéissant, en me mêlant à cette
+«conversation», aux désirs exprimés par mon chef, ... et ce
+bureau, aussitôt que vous eûtes, monsieur Stangerson, entendu
+crier: «À l’assassin!» et qu’eurent éclaté les coups de
+revolver... ce bureau, qu’est-il devenu?»
+
+Le père Jacques répondit:
+
+«Nous l’avons rejeté contre le mur, ici, à peu près où il est en
+ce moment, pour pouvoir nous précipiter à l’aise sur la porte,
+m’sieur le greffier...»
+
+Je suivis mon raisonnement, auquel, du reste, je n’attachais
+qu’une importance de faible hypothèse:
+
+«Le bureau était si près de la chambre qu’un homme, sortant,
+courbé, de la chambre et se glissant sous le bureau, aurait pu
+passer inaperçu?
+
+-- Vous oubliez toujours, interrompit M. Stangerson, avec
+lassitude, que ma fille avait fermé sa porte à clef et au verrou,
+_que_ _la porte est restée fermée_, que nous sommes restés à
+lutter contre cette porte dès l’instant où l’assassinat
+commençait, _que nous étions déjà sur la porte alors que la lutte
+de l’assassin et de ma pauvre enfant continuait, que les bruits de
+cette lutte nous parvenaient encore et que nous entendions râler
+ma malheureuse fille sous l’étreinte des doigts dont son cou a
+conservé la marque sanglante_. Si rapide qu’ait été l’attaque,
+nous avons été aussi rapides qu’elle et nous nous sommes trouvés
+immédiatement derrière cette porte qui nous séparait du drame.»
+
+Je me levai et allai à la porte que j’examinai à nouveau avec le
+plus grand soin. Puis je me relevai et fis un geste de
+découragement.
+
+«Imaginez, dis-je, que le panneau inférieur de cette porte ait pu
+être ouvert _sans que la porte ait été dans la nécessité de
+s’ouvrir_, et le problème serait résolu! Mais, malheureusement,
+cette dernière hypothèse est inadmissible, après l’examen de la
+porte. C’est une solide et épaisse porte de chêne constituée de
+telle sorte qu’elle forme un bloc inséparable... C’est très
+visible, malgré les dégâts qui ont été causés par ceux qui l’ont
+enfoncée...
+
+-- Oh! fit le père Jacques... c’est une vieille et solide porte du
+château qu’on a transportée ici... une porte comme on n’en fait
+plus maintenant. Il nous a fallu cette barre de fer pour en avoir
+raison, à quatre... car la concierge s’y était mise aussi, comme
+une brave femme qu’elle est, m’sieur l’juge! C’est tout de même
+malheureux de les voir en prison, à c’t’heure!»
+
+Le père Jacques n’eut pas plutôt prononcé cette phrase de pitié et
+de protestation que les pleurs et les jérémiades des deux
+concierges recommencèrent. Je n’ai jamais vu de prévenus aussi
+larmoyants. J’en étais profondément dégoûté[1]. Même en admettant
+leur innocence, je ne comprenais pas que deux êtres pussent à ce
+point manquer de caractère devant le malheur. Une nette attitude,
+dans de pareils moments, vaut mieux que toutes les larmes et que
+tous les désespoirs, lesquels, le plus souvent, sont feints et
+hypocrites.
+
+«Eh! s’écria M. de Marquet, encore une fois, assez de piailler
+comme ça! et dites-nous, dans votre intérêt, ce que vous faisiez,
+à l’heure où l’on assassinait votre maîtresse, sous les fenêtres
+du pavillon! Car vous étiez tout près du pavillon quand le père
+Jacques vous a rencontrés...
+
+-- Nous venions au secours!» gémirent-ils.
+
+Et la femme, entre deux hoquets, glapit:
+
+«Ah! si nous le tenions, l’assassin, nous lui ferions passer le
+goût du pain! ...»
+
+Et nous ne pûmes, une fois de plus, leur tirer deux phrases
+sensées de suite. Ils continuèrent de nier avec acharnement,
+d’attester le bon Dieu et tous les saints qu’ils étaient dans leur
+lit quand ils avaient entendu un coup de revolver.
+
+«Ce n’est pas un, mais deux coups qui ont été tirés. Vous voyez
+bien que vous mentez. Si vous avez entendu l’un, vous devez avoir
+entendu l’autre!
+
+-- Mon Dieu! m’sieur le juge, nous n’avons entendu que le second.
+Nous dormions encore bien sûr quand on a tiré le premier...
+
+-- Pour ça, on en a tiré deux! fit le père Jacques. Je suis sûr,
+moi, que toutes les cartouches de mon revolver étaient intactes;
+nous avons retrouvé deux cartouches brûlées, deux balles, et nous
+avons entendu deux coups de revolver, derrière la porte. N’est-ce
+pas, monsieur Stangerson?
+
+-- Oui, fit le professeur, deux coups de revolver, un coup sourd
+d’abord, puis un coup éclatant.
+
+-- Pourquoi continuez-vous à mentir? s’écria M. de Marquet, se
+retournant vers les concierges. Croyez-vous la police aussi bête
+que vous! Tout prouve que vous étiez dehors, près du pavillon, au
+moment du drame. Qu’y faisiez-vous? Vous ne voulez pas le dire?
+Votre silence atteste votre complicité! Et, quant à moi, fit-il,
+en se tournant vers M. Stangerson... quant à moi, je ne puis
+m’expliquer la fuite de l’assassin que par l’aide apportée par ces
+deux complices. Aussitôt que la porte a été défoncée, pendant que
+vous, monsieur Stangerson, vous vous occupiez de votre malheureuse
+enfant, le concierge et sa femme facilitaient la fuite du
+misérable qui se glissait derrière eux, parvenait jusqu’à la
+fenêtre du vestibule et sautait dans le parc. Le concierge
+refermait la fenêtre et les volets derrière lui. _Car, enfin, ces
+volets ne se sont_ _pas fermés tout seuls!_ Voilà ce que j’ai
+trouvé... Si quelqu’un a imaginé autre chose, qu’il le dise! ...
+
+M. Stangerson intervint:
+
+«C’est impossible! Je ne crois pas à la culpabilité ni à la
+complicité de mes concierges, bien que je ne comprenne pas ce
+qu’ils faisaient dans le parc à cette heure avancée de la nuit. Je
+dis: c’est impossible! parce que la concierge tenait la lampe et
+n’a pas bougé du seuil de la chambre; parce que, moi, sitôt la
+porte défoncée, je me mis à genoux près du corps de mon enfant,
+_et qu’il était impossible que l’on sortît ou que l’on entrât de
+cette chambre par cette porte sans enjamber le corps de ma fille
+et sans_ _me bousculer, moi!_ C’est impossible, parce que le père
+Jacques et le concierge n’ont eu qu’à jeter un regard dans cette
+chambre et sous le lit, comme je l’ai fait en entrant, pour voir
+qu’il n’y avait plus personne, dans la chambre, que ma fille à
+l’agonie.
+
+-- Que pensez-vous, vous, monsieur Darzac, qui n’avez encore rien
+dit?» demanda le juge.
+
+M. Darzac répondit qu’il ne pensait rien.
+
+«Et vous, monsieur le chef de la Sûreté?»
+
+M. Dax, le chef de la Sûreté, avait jusqu’alors uniquement écouté
+et examiné les lieux. Il daigna enfin desserrer les dents:
+
+«Il faudrait, en attendant que l’on trouve le criminel, découvrir
+le mobile du crime. Cela nous avancerait un peu, fit-il.
+
+-- Monsieur le chef de la Sûreté, le crime apparaît bassement
+passionnel, répliqua M. de Marquet. Les traces laissées par
+l’assassin, le mouchoir grossier et le béret ignoble nous portent
+à croire que l’assassin n’appartenait point à une classe de la
+société très élevée. Les concierges pourraient peut-être nous
+renseigner là dessus...»
+
+Le chef de la Sûreté continua, se tournant vers M. Stangerson et
+sur ce ton froid qui est la marque, selon moi, des solides
+intelligences et des caractères fortement trempés.
+
+«Mlle Stangerson ne devait-elle pas prochainement se marier?»
+
+Le professeur regarda douloureusement M. Robert Darzac.
+
+«Avec mon ami que j’eusse été heureux d’appeler mon fils... avec
+M. Robert Darzac...
+
+-- Mlle Stangerson va beaucoup mieux et se remettra rapidement de
+ses blessures. C’est un mariage simplement retardé, n’est-ce pas,
+monsieur? insista le chef de la Sûreté.
+
+-- Je l’espère.
+
+-- Comment! Vous n’en êtes pas sûr?»
+
+M. Stangerson se tut. M. Robert Darzac parut agité, ce que je vis
+à un tremblement de sa main sur sa chaîne de montre, car rien ne
+m’échappe. M. Dax toussotta comme faisait M. de Marquet quand il
+était embarrassé.
+
+«Vous comprendrez, monsieur Stangerson, dit-il, que, dans une
+affaire aussi embrouillée, nous ne pouvons rien négliger; que nous
+devons tout savoir, même la plus petite, la plus futile chose se
+rapportant à la victime... le renseignement, en apparence, le plus
+insignifiant... Qu’est-ce donc qui vous a fait croire que, dans la
+quasi-certitude, où nous sommes maintenant, que Mlle Stangerson
+vivra, ce mariage pourra ne pas avoir lieu? Vous avez dit:
+«j’espère.» Cette espérance m’apparaît comme un doute. Pourquoi
+doutez-vous?»
+
+M. Stangerson fit un visible effort sur lui-même:
+
+«Oui, monsieur, finit-il par dire. Vous avez raison. Il vaut mieux
+que vous sachiez une chose qui semblerait avoir de l’importance si
+je vous la cachais. M. Robert Darzac sera, du reste, de mon avis.»
+
+M. Darzac, dont la pâleur, à ce moment, me parut tout à fait
+anormale, fit signe qu’il était de l’avis du professeur. Pour moi,
+si M. Darzac ne répondait que par signe, c’est qu’il était
+incapable de prononcer un mot.
+
+«Sachez donc, monsieur le chef de la Sûreté, continua M.
+Stangerson, que ma fille avait juré de ne jamais me quitter et
+tenait son serment malgré toutes mes prières, car j’essayai
+plusieurs fois de la décider au mariage, comme c’était mon devoir.
+Nous connûmes M. Robert Darzac de longues années. M. Robert Darzac
+aime ma fille. Je pus croire, un moment, qu’il en était aimé,
+puisque j’eus la joie récente d’apprendre de la bouche même de ma
+fille qu’elle consentait enfin à un mariage que j’appelais de tous
+mes voeux. Je suis d’un grand âge, monsieur, et ce fut une heure
+bénie que celle où je connus enfin qu’après moi Mlle Stangerson
+aurait à ses côtés, pour l’aimer et continuer nos travaux communs,
+un être que j’aime et que j’estime pour son grand coeur et pour sa
+science. Or, monsieur le chef de la Sûreté, deux jours avant le
+crime, par je ne sais quel retour de sa volonté, ma fille m’a
+déclaré qu’elle n’épouserait pas M. Robert Darzac.»
+
+Il y eut ici un silence pesant. La minute était grave. M Dax
+reprit:
+
+«Et Mlle Stangerson ne vous a donné aucune explication, ne vous a
+point dit pour quel motif? ...
+
+-- Elle m’a dit qu’elle était trop vieille maintenant pour se
+marier... qu’elle avait attendu trop longtemps... qu’elle avait
+bien réfléchi... qu’elle estimait et même qu’elle aimait M. Robert
+Darzac... mais qu’il valait mieux que les choses en restassent
+là... que l’on continuerait le passé... qu’elle serait heureuse
+même de voir les liens de pure amitié qui nous attachaient à M.
+Robert Darzac nous unir d’une façon encore plus étroite, mais
+qu’il fût bien entendu qu’on ne lui parlerait jamais plus de
+mariage.
+
+-- Voilà qui est étrange! murmura M Dax.
+
+-- Étrange»,répéta M. de Marquet.
+
+M. Stangerson, avec un pâle et glacé sourire, dit:
+
+«Ce n’est point de ce côté, monsieur, que vous trouverez le mobile
+du crime.»
+
+M Dax:
+
+«En tout cas, fit-il d’une voix impatiente, le mobile n’est pas le
+vol!
+
+-- Oh! nous en sommes sûrs!», s’écria le juge d’instruction.
+
+À ce moment la porte du laboratoire s’ouvrit et le brigadier de
+gendarmerie apporta une carte au juge d’instruction. M. de Marquet
+lut et poussa une sourde exclamation;puis:
+
+«Ah! voilà qui est trop fort!
+
+-- Qu’est-ce? demanda le chef de la Sûreté.
+
+-- La carte d’un petit reporter de _L’Époque_, M. Joseph
+Rouletabille, et ces mots: «L’un des mobiles du crime a été le
+vol!»
+
+Le chef de la Sûreté sourit:
+
+«Ah! Ah! le jeune Rouletabille... j’en ai déjà entendu parler...
+il passe pour ingénieux... Faites-le donc entrer, monsieur le juge
+d’instruction.»
+
+Et l’on fit entrer M. Joseph Rouletabille. J’avais fait sa
+connaissance dans le train qui nous avait amenés, ce matin-là, à
+Épinay-sur-Orge. Il s’était introduit, presque malgré moi, dans
+notre compartiment et j’aime mieux dire tout de suite que ses
+manières et sa désinvolture, et la prétention qu’il semblait avoir
+de comprendre quelque chose dans une affaire où la justice ne
+comprenait rien, me l’avaient fait prendre en grippe. Je n’aime
+point les journalistes. Ce sont des esprits brouillons et
+entreprenants qu’il faut fuir comme la peste. Cette sorte de gens
+se croit tout permis et ne respecte rien. Quand on a eu le malheur
+de leur accorder quoi que ce soit et de se laisser approcher par
+eux, on est tout de suite débordé et il n’est point d’ennuis que
+l’on ne doive redouter. Celui-ci paraissait une vingtaine d’années
+à peine, et le toupet avec lequel il avait osé nous interroger et
+discuter avec nous me l’avait rendu particulièrement odieux. Du
+reste, il avait une façon de s’exprimer qui attestait qu’il se
+moquait outrageusement de nous. Je sais bien que le journal
+_L’Époque_ est un organe influent avec lequel il faut savoir
+«composer», mais encore ce journal ferait bien de ne point prendre
+ses rédacteurs à la mamelle.
+
+M. Joseph Rouletabille entra donc dans le laboratoire, nous salua
+et attendit que M. de Marquet lui demandât de s’expliquer.
+
+«Vous prétendez, monsieur, dit celui-ci, que vous connaissez le
+mobile du crime, et que ce mobile, contre toute évidence, serait
+le vol?
+
+-- Non, monsieur le juge d’instruction, je n’ai point prétendu
+cela. Je ne dis pas que le mobile du crime a été le vol _et je ne
+le_ _crois pas._
+
+-- Alors, que signifie cette carte?
+
+-- Elle signifie que _l’un des mobiles_ du crime a été le vol.
+
+Qu’est-ce qui vous a renseigné?
+
+-- Ceci! si vous voulez bien m’accompagner.»
+
+Et le jeune homme nous pria de le suivre dans le vestibule, ce que
+nous fîmes. Là, il se dirigea du côté du lavatory et pria M. le
+juge d’instruction de se mettre à genoux à côté de lui. Ce
+lavatory recevait du jour par sa porte vitrée et, quand la porte
+était ouverte, la lumière qui y pénétrait était suffisante pour
+l’éclairer parfaitement. M. de Marquet et M Joseph Rouletabille
+s’agenouillèrent sur le seuil. Le jeune homme montrait un endroit
+de la dalle.
+
+«Les dalles du lavatory n’ont point été lavées par le père
+Jacques, fit-il, depuis un certain temps; cela se voit à la couche
+de poussière qui les recouvre. Or, voyez, à cet endroit, la marque
+de deux larges semelles et de cette cendre noire qui accompagne
+partout les pas de l’assassin. Cette cendre n’est point autre
+chose que la poussière de charbon qui couvre le sentier que l’on
+doit traverser pour venir directement, à travers la forêt,
+d’Épinay au Glandier. Vous savez qu’à cet endroit il y a un petit
+hameau de charbonniers et qu’on y fabrique du charbon de bois en
+grande quantité. Voilà ce qu’a dû faire l’assassin: il a pénétré
+ici l’après-midi quand il n’y eut plus personne au pavillon, et il
+a perpétré son vol.
+
+-- Mais quel vol? Où voyez-vous le vol? Qui vous prouve le vol?
+nous écriâmes nous tous en même temps.
+
+-- Ce qui m’a mis sur la trace du vol, continua le journaliste...
+
+-- C’est ceci! interrompit M. de Marquet, toujours à genoux.
+
+-- Évidemment», fit M. Rouletabille.
+
+Et M. de Marquet expliqua qu’il y avait, en effet, sur la
+poussière des dalles, à côté de la trace des deux semelles,
+l’empreinte fraîche d’un lourd paquet rectangulaire, et qu’il
+était facile de distinguer la marque des ficelles qui
+l’enserraient...
+
+«Mais vous êtes donc venu ici, monsieur Rouletabille; j’avais
+pourtant ordonné au père Jacques de ne laisser entrer personne; il
+avait la garde du pavillon.
+
+-- Ne grondez pas le père Jacques, je suis venu ici avec M. Robert
+Darzac.
+
+-- Ah! vraiment...» s’exclama M. de Marquet mécontent, et jetant
+un regard de côté à M. Darzac, lequel restait toujours silencieux.
+
+«Quand j’ai vu la trace du paquet à côté de l’empreinte des
+semelles, je n’ai plus douté du vol, reprit M. Rouletabille. Le
+voleur n’était pas venu avec un paquet... Il avait fait, ici, ce
+paquet, avec les objets volés sans doute, et il l’avait déposé
+dans ce coin, dans le dessein de l’y reprendre au moment de sa
+fuite; _il_ _avait déposé aussi, à côté de son paquet, ses lourdes
+chaussures;_ car, regardez, aucune trace de pas ne conduit à ces
+chaussures, et les semelles sont à côté l’une de l’autre, _comme
+des semelles au repos et vides de leurs pieds. _Ainsi
+comprendrait-on que l’assassin, quand il s’enfuit de la «Chambre
+Jaune», n’a laissé aucune trace de ses pas dans le laboratoire ni
+dans le vestibule. Après avoir pénétré _avec ses chaussures_ dans
+la «Chambre Jaune», il les y a défaites, sans doute parce qu’elles
+le gênaient ou parce qu’il voulait faire le moins de bruit
+possible. La marque de son passage _aller_ à travers le vestibule
+et le laboratoire a été effacée par le lavage subséquent du père
+Jacques, ce qui nous mène à faire entrer l’assassin dans le
+pavillon par la fenêtre ouverte du vestibule lors de la première
+absence du père Jacques, avant le lavage qui a eu lieu à cinq
+heure et demie!
+
+«L’assassin, après qu’il eut défait ses chaussures, qui,
+certainement le gênaient, les a portées à la main dans le lavatory
+et les y a déposées du seuil, car, sur la poussière du lavatory,
+il n’y a pas trace de pieds nus ou enfermés dans des chaussettes,
+_ou_ _encore dans d’autres chaussures_. Il a donc déposé ses
+chaussures à côté de son paquet. Le vol était déjà, à ce moment,
+accompli. Puis l’homme retourne à la «Chambre Jaune» et s’y glisse
+alors sous le lit où la trace de son corps est parfaitement
+visible sur le plancher et même sur la natte qui a été, à cet
+endroit, légèrement roulée et très froissée. Des brins de paille
+même, fraîchement arrachés, témoignent également du passage de
+l’assassin sous le lit...
+
+-- Oui, oui, cela nous le savons... dit M. de Marquet.
+
+-- Ce retour sous le lit prouve que le vol, continua cet étonnant
+gamin de journaliste, _n’était point le seul mobile de la_ _venue
+de l’homme_. Ne me dites point qu’il s’y serait aussitôt réfugié
+en apercevant, par la fenêtre du vestibule, soit le père Jacques,
+soit M. et Mlle Stangerson s’apprêtant à rentrer dans le pavillon.
+Il était beaucoup plus facile pour lui de grimper au grenier, et,
+caché, d’attendre une occasion de se sauver, _si son_ _dessein
+n’avait été que de fuir._ Non! Non! _Il fallait que l’assassin_
+_fût dans la «Chambre Jaune»..._
+
+Ici, le chef de la Sûreté intervint:
+
+«Ça n’est pas mal du tout, cela, jeune homme! mes félicitations...
+et si nous ne savons pas encore comment l’assassin est parti, nous
+suivons déjà, pas à pas, son entrée ici, et nous voyons ce qu’il y
+a fait: il a volé. Mais qu’a-t-il donc volé?
+
+-- Des choses extrêmement précieuses», répondit le reporter.
+
+À ce moment, nous entendîmes un cri qui partait du laboratoire.
+Nous nous y précipitâmes, et nous y trouvâmes M. Stangerson qui,
+les yeux hagards, les membres agités, nous montrait une sorte de
+meuble-bibliothèque qu’il venait d’ouvrir et qui nous apparut
+vide.
+
+Au même instant, il se laissa aller dans le grand fauteuil qui
+était poussé devant le bureau et gémit:
+
+«Encore une fois, je suis volé...»
+
+Et puis une larme, une lourde larme, coula sur sa joue:
+
+«Surtout, dit-il, qu’on ne dise pas un mot de ceci à ma fille...
+Elle serait encore plus peinée que moi...»
+
+Il poussa un profond soupir, et, sur le ton d’une douleur que je
+n’oublierai jamais:
+
+«Qu’importe, après tout... _pourvu qu’elle vive! ..._
+
+-- Elle vivra! dit, d’une voix étrangement touchante, Robert
+Darzac.
+
+-- Et nous vous retrouverons les objets volés, fit M Dax. Mais
+qu’y avait-il dans ce meuble?
+
+-- Vingt ans de ma vie, répondit sourdement l’illustre professeur,
+ou plutôt de notre vie, à ma fille et à moi. Oui, nos plus
+précieux documents, les relations les plus secrètes sur nos
+expériences et sur nos travaux, depuis vingt ans, étaient enfermés
+là. C’était une véritable sélection parmi tant de documents dont
+cette pièce est pleine. C’est une perte irréparable pour nous, et,
+j’ose dire, pour la science. Toutes les étapes par lesquelles j’ai
+dû passer pour arriver à la preuve décisive de l’anéantissement de
+la matière, avaient été, par nous, soigneusement énoncées,
+étiquetées, annotées, illustrées de photographies et de dessins.
+Tout cela était rangé là. Le plan de trois nouveaux appareils,
+l’un pour étudier la déperdition, sous l’influence de la lumière
+ultra-violette, des corps préalablement électrisés; l’autre qui
+devait rendre visible la déperdition électrique sous l’action des
+particules de matière dissociée contenue dans les gaz des flammes;
+un troisième, très ingénieux, nouvel électroscope condensateur
+différentiel; tout le recueil de nos courbes traduisant les
+propriétés fondamentales de la substance intermédiaire entre la
+matière pondérable et l’éther impondérable; vingt ans
+d’expériences sur la chimie intra-atomique et sur les équilibres
+ignorés de la matière; un manuscrit que je voulais faire paraître
+sous ce titre: _Les Métaux_ _qui souffrent_. Est-ce que je
+sais?est-ce que je sais? L’homme qui est venu là m’aura tout
+pris... Ma fille et mon oeuvre... mon coeur et mon âme...
+
+Et le grand Stangerson se prit à pleurer comme un enfant.
+
+Nous l’entourions en silence, émus par cette immense détresse. M.
+Robert Darzac, accoudé au fauteuil où le professeur était écroulé,
+essayait en vain de dissimuler ses larmes, ce qui faillit un
+instant me le rendre sympathique, malgré l’instinctive répulsion
+que son attitude bizarre et son émoi souvent inexpliqué m’avaient
+inspirée pour son énigmatique personnage.
+
+M Joseph Rouletabille, seul, comme si son précieux temps et sa
+mission sur la terre ne lui permettaient point de s’appesantir sur
+la misère humaine, s’était rapproché, fort calme, du meuble vide
+et, le montrant au chef de la Sûreté, rompait bientôt le religieux
+silence dont nous honorions le désespoir du grand Stangerson. Il
+nous donna quelques explications, dont nous n’avions que faire,
+sur la façon dont il avait été amené à croire à un vol, par la
+découverte simultanée qu’il avait faite des traces dont j’ai parlé
+plus haut dans le lavatory, et de la vacuité de ce meuble précieux
+dans le laboratoire. Il n’avait fait, nous disait-il, que passer
+dans le laboratoire; mais la première chose qui l’avait frappé
+avait été la forme étrange du meuble, sa solidité, sa construction
+en fer qui le mettait à l’abri d’un accident par la flamme, et le
+fait qu’un meuble comme celui-ci, destiné à conserver des objets
+auxquels on devait tenir par-dessus tout, avait, sur sa porte de
+fer, «sa clef». «On n’a point d’ordinaire un coffre-fort pour le
+laisser ouvert...» Enfin, cette petite clef, à tête de cuivre, des
+plus compliquées, avait attiré, paraît-il, l’attention de M.
+Joseph Rouletabille, alors qu’elle avait endormi la nôtre. Pour
+nous autres, qui ne sommes point des enfants, la présence d’une
+clef sur un meuble éveille plutôt une idée de sécurité, mais pour
+M. Joseph Rouletabille, qui est évidemment un génie --comme dit
+José Dupuy dans _Les cinq cents millions de Gladiator_. «Quel
+génie! Quel dentiste!» -- la présence d’une clef sur une serrure
+éveille l’idée du vol. Nous en sûmes bientôt la raison.
+
+Mais, auparavant que de vous la faire connaître, je dois rapporter
+que M. de Marquet me parut fort perplexe, ne sachant s’il devait
+se réjouir du pas nouveau que le petit reporter avait fait faire à
+l’instruction ou s’il devait se désoler de ce que ce pas n’eût pas
+été fait par lui. Notre profession comporte de ces déboires, mais
+nous n’avons point le droit d’être pusillanime et nous devons
+fouler aux pieds notre amour-propre quand il s’agit du bien
+général. Aussi M. de Marquet triompha-t-il de lui-même et trouva-
+t-il bon de mêler enfin ses compliments à ceux de M Dax, qui, lui,
+ne les ménageait pas à M. Rouletabille. Le gamin haussa les
+épaules, disant: «il n’y a pas de quoi!» Je lui aurais flanqué une
+gifle avec satisfaction, surtout dans le moment qu’il ajouta:
+
+«Vous feriez bien, monsieur, de demander à M. Stangerson qui avait
+la garde ordinaire de cette clef?
+
+-- Ma fille, répondit M. Stangerson. Et cette clef ne la quittait
+jamais.
+
+-- Ah! mais voilà qui change l’aspect des choses et qui ne
+correspond plus avec la conception de M. Rouletabille, s’écria M.
+de Marquet. Si cette clef ne quittait jamais Mlle Stangerson,
+l’assassin aurait donc attendu Mlle Stangerson cette nuit-là, dans
+sa chambre, pour lui voler cette clef, et le vol n’aurait eu lieu
+qu’_après l’assassinat!_ Mais, après l’assassinat, il y avait
+quatre personnes dans le laboratoire! ... Décidément, je n’y
+comprends plus rien! ...»
+
+Et M. de Marquet répéta, avec une rage désespérée, qui devait être
+pour lui le comble de l’ivresse, car je ne sais si j’ai déjà dit
+qu’il n’était jamais aussi heureux que lorsqu’il ne comprenait
+pas:
+
+«... plus rien!
+
+-- Le vol, répliqua le reporter, ne peut avoir eu lieu qu’_avant_
+_l’assassinat._ C’est indubitable pour la raison que vous croyez
+_et pour d’autres raisons que je crois. Et, quand l’assassin a
+pénétré_ _dans le pavillon, il était déjà en possession de la clef
+à tête de cuivre._
+
+-- Ça n’est pas possible! fit doucement M. Stangerson.
+
+-- C’est si bien possible, monsieur, qu’en voici la preuve.»
+
+Ce diable de petit bonhomme sortit alors de sa poche un numéro de
+_L’Époque_ daté du 21 octobre (je rappelle que le crime a eu lieu
+dans la nuit du 24 au 25), et, nous montrant une annonce, lut:
+
+«-- Il a été perdu hier un réticule de satin noir dans les grands
+magasins de la Louve. Ce réticule contenait divers objets dont une
+petite clef à tête de cuivre. Il sera donné une forte récompense à
+la personne qui l’aura trouvée. Cette personne devra écrire, poste
+restante, au bureau 40, à cette adresse: M.A. T.H.S.N.» Ces
+lettres ne désignent-elles point, continua le reporter, Mlle
+Stangerson? Cette clef à tête de cuivre n’est-elle point cette
+clef-ci? ... Je lis toujours les annonces. Dans mon métier, comme
+dans le vôtre, monsieur le juge d’instruction, il faut toujours
+lire les petites annonces personnelles... Ce qu’on y découvre
+d’intrigues! ... et de clefs d’intrigues! Qui ne sont pas toujours
+à tête de cuivre, et qui n’en sont pas moins intéressantes. Cette
+annonce, particulièrement, par la sorte de mystère dont la femme
+qui avait perdu une clef, objet peu compromettant, s’entourait,
+m’avait frappé. Comme elle tenait à cette clef! Comme elle
+promettait une forte récompense! Et je songeai à ces six lettres:
+M.A.T.H.S.N. Les quatre premières m’indiquaient tout de suite un
+prénom.«Évidemment, faisais-je, «Math, Mathilde ...» la personne
+qui a perdu la clef à tête de cuivre, dans un réticule, s’appelle
+Mathilde! ...» Mais je ne pus rien faire des deux dernières
+lettres. Aussi, rejetant le journal, je m’occupai d’autre chose...
+Lorsque, quatre jours plus tard, les journaux du soir parurent
+avec d’énormes manchettes annonçant l’assassinat de Mlle MATHILDE
+STANGERSON, ce nom de Mathilde me rappela, sans que je fisse aucun
+effort pour cela, machinalement, les lettres de l’annonce.
+Intrigué un peu, je demandai le numéro de ce jour-là à
+l’administration. J’avais oublié les deux dernières lettres: S N.
+Quand je les revis, je ne pus retenir un cri«Stangerson! ...» Je
+sautai dans un fiacre et me précipitai au bureau 40. Je demandai:
+«Avez-vous une lettre avec cette adresse: M.A.T.H.S.N!» L’employé
+me répondit: «Non!» Et comme j’insistais, le priant, le suppliant
+de chercher encore, il me dit: «Ah! çà, monsieur, c’est une
+plaisanterie! ... Oui, j’ai eu une lettre aux initiales
+M.A.T.H.S.N.; mais je l’ai donnée, il y a trois jours, à une dame
+qui me l’a réclamée. Vous venez aujourd’hui me réclamer cette
+lettre à votre tour. Or, avant-hier, un monsieur, avec la même
+insistance désobligeante, me la demandait encore! ... J’en ai
+assez de cette fumisterie...» Je voulus questionner l’employé sur
+les deux personnages qui avaient déjà réclamé la lettre, mais,
+soit qu’il voulût se retrancher derrière le secret professionnel -
+- il estimait, sans doute, à part lui, en avoir déjà trop dit --
+soit qu’il fût vraiment excédé d’une plaisanterie possible, il ne
+me répondit plus...»
+
+Rouletabille se tut. Nous nous taisions tous. Chacun tirait les
+conclusions qu’il pouvait de cette bizarre histoire de lettre
+poste restante. De fait, il semblait maintenant qu’on tenait un
+fil solide par lequel on allait pouvoir suivre cette affaire
+«insaisissable».
+
+M. Stangerson dit:
+
+«Il est donc à peu près certain que ma fille aura perdu cette
+clef, qu’elle n’a point voulu m’en parler pour m’éviter toute
+inquiétude et qu’elle aura prié celui ou celle qui aurait pu
+l’avoir trouvée d’écrire poste restante. Elle craignait évidemment
+que, donnant notre adresse, ce fait occasionnât des démarches qui
+m’auraient appris la perte de la clef. C’est très logique et très
+naturel. _Car j’ai déjà été volé, monsieur!_
+
+-- Où cela? Et quand? demanda le directeur de la Sûreté.
+
+-- Oh! Il y a de nombreuses années, en Amérique, à Philadelphie.
+On m’a volé dans mon laboratoire le secret de deux inventions qui
+eussent pu faire la fortune d’un peuple... Non seulement je n’ai
+jamais su qui était le voleur, mais je n’ai jamais entendu parler
+de l’objet du «vol» sans doute parce que, pour déjouer les calculs
+de celui qui m’avait ainsi pillé, j’ai lancé moi-même dans le
+domaine public ces deux inventions, rendant inutile le larcin.
+C’est depuis cette époque que je suis très soupçonneux, que je
+m’enferme hermétiquement quand je travaille. Tous les barreaux de
+ces fenêtres, l’isolement de ce pavillon, ce meuble que j’ai fait
+construire moi-même, cette serrure spéciale, cette clef unique,
+tout cela est le résultat de mes craintes inspirées par une triste
+expérience.»
+
+M. Dax déclara: «Très intéressant!» et M. Joseph Rouletabille
+demanda des nouvelles du réticule. Ni M. Stangerson, ni le père
+Jacques n’avaient, depuis quelques jours, vu le réticule de Mlle
+Stangerson. Nous devions apprendre, quelques heures plus tard, de
+la bouche même de Mlle Stangerson, que ce réticule lui avait été
+volé ou qu’elle l’avait perdu, et que les choses s’étaient passées
+de la sorte que nous les avaient expliquées son père; qu’elle
+était allée, le 23 octobre, au bureau de poste 40, et qu’on lui
+avait remis une lettre qui n’était, affirma-t-elle, que celle d’un
+mauvais plaisant. Elle l’avait immédiatement brûlée.
+
+Pour en revenir à notre interrogatoire, ou plutôt à notre
+«conversation», je dois signaler que le chef de la Sûreté, ayant
+demandé à M. Stangerson dans quelles conditions sa fille était
+allée à Paris le 20 octobre, jour de la perte du réticule, nous
+apprîmes ainsi qu’elle s’était rendue dans la capitale,
+«accompagnée de M. Robert Darzac, que l’on n’avait pas revu au
+château depuis cet instant jusqu’au lendemain du crime». Le fait
+que M. Robert Darzac était aux côtés de Mlle Stangerson, dans les
+grands magasins de la Louve quand le réticule avait disparu, ne
+pouvait passer inaperçu et retint, il faut le dire, assez
+fortement notre attention.
+
+Cette conversation entre magistrats, prévenus, victime, témoins et
+journaliste allait prendre fin quand se produisit un véritable
+coup de théâtre; ce qui n’est jamais pour déplaire à M. de
+Marquet. Le brigadier de gendarmerie vint nous annoncer que
+Frédéric Larsan demandait à être introduit, ce qui lui fut
+immédiatement accordé. Il tenait à la main une grossière paire de
+chaussures vaseuses qu’il jeta dans le laboratoire.
+
+«Voilà, dit-il, les souliers que chaussait l’assassin! Les
+reconnaissez-vous, père Jacques?
+
+Le père Jacques se pencha sur ce cuir infect et, tout stupéfait,
+reconnut de vieilles chaussures à lui qu’il avait jetées il y
+avait déjà un certain temps au rebut, dans un coin du grenier; il
+était tellement troublé qu’il dut se moucher pour dissimuler son
+émotion.
+
+Alors, montrant le mouchoir dont se servait le père Jacques,
+Frédéric Larsan dit:
+
+«Voilà un mouchoir qui ressemble étonnamment à celui qu’on a
+trouvé dans la «Chambre Jaune».
+
+-- Ah! je l’sais ben, fit le père Jacques en tremblant; ils sont
+quasiment pareils.
+
+-- Enfin, continua Frédéric Larsan, le vieux béret basque trouvé
+également dans la «Chambre Jaune» aurait pu autrefois coiffer le
+chef du père Jacques. Tout ceci, monsieur le chef de la Sûreté et
+monsieur le juge d’instruction, prouve, selon moi -- remettez-
+vous, bonhomme! fit-il au père Jacques qui défaillait --tout ceci
+prouve, selon moi, que l’assassin a voulu déguiser sa véritable
+personnalité. Il l’a fait d’une façon assez grossière ou du moins
+qui nous apparaît telle_, parce que nous sommes sûrs que
+l’assassin n’est pas le père Jacques, qui n’a pas quitté M.
+Stangerson_. Mais imaginez que M. Stangerson, ce soir-là, n’ait
+pas prolongé sa veille; qu’après avoir quitté sa fille il ait
+regagné le château; que Mlle Stangerson ait été assassinée alors
+qu’il n’y avait plus personne dans le laboratoire et que le père
+Jacques dormait dans son grenier: _il n’aurait fait de doute pour
+personne_ _que le père Jacques était l’assassin!_ Celui-ci ne doit
+son salut qu’à ce que le drame a éclaté trop tôt, l’assassin ayant
+cru, sans doute, à cause du silence qui régnait à côté, que le
+laboratoire était vide et que le moment d’agir était venu. L’homme
+qui a pu s’introduire si mystérieusement ici et prendre de telles
+précautions contre le père Jacques était, à n’en pas douter, un
+familier de la maison. À quelle heure exactement s’est-il
+introduit ici? Dans l’après-midi? Dans la soirée? Je ne saurais
+dire... _Un_ _être aussi familier des choses et des gens de ce
+pavillon a dû pénétrer dans la «Chambre Jaune», à son heure._
+
+-- Il n’a pu cependant y entrer quand il y avait du monde dans le
+laboratoire? s’écria M. de Marquet.
+
+-- Qu’en savons-nous, je vous prie! répliqua Larsan... Il y a eu
+le dîner dans le laboratoire, le va-et-vient du service... il y a
+eu une expérience de chimie qui a pu tenir, entre dix et onze
+heures, M. Stangerson, sa fille et le père Jacques autour des
+fourneaux... dans ce coin de la haute cheminée... Qui me dit que
+l’assassin... un familier! un familier! ... n’a pas profité de ce
+moment pour se glisser dans la «Chambre Jaune», après avoir, dans
+le lavatory, retiré ses souliers?
+
+-- C’est bien improbable! fit M. Stangerson.
+
+-- Sans doute, mais ce n’est pas impossible... Aussi je n’affirme
+rien. Quant à sa sortie, c’est autre chose! Comment a-t-il pu
+s’enfuir? _Le plus naturellement du monde!»_
+
+Un instant, Frédéric Larsan se tut. Cet instant nous parut bien
+long. Nous attendions qu’il parlât avec une fièvre bien
+compréhensible.
+
+«Je ne suis pas entré dans la «Chambre Jaune», reprit Frédéric
+Larsan, mais j’imagine que vous avez acquis la preuve qu’on ne
+pouvait en sortir _que par la porte_. C’est par la porte que
+l’assassin est sorti. Or, puisqu’il est impossible qu’il en soit
+autrement, c’est que cela est! Il a commis le crime et il est
+sorti par la porte! À quel moment! Au moment où cela lui a été le
+plus facile, _au moment où cela devient le plus explicable,_
+tellement explicable qu’il ne saurait y avoir d’autre explication.
+Examinons donc les «moments»qui ont suivi le crime. Il y a le
+premier moment, pendant lequel se trouvent, devant la porte, prêts
+à lui barrer le chemin, M. Stangerson et le père Jacques. Il y a
+le second moment, pendant lequel, le père Jacques étant un instant
+absent, M. Stangerson se trouve tout seul devant la porte. Il y a
+le troisième moment, pendant lequel M. Stangerson est rejoint par
+le concierge. Il y a le quatrième moment, pendant lequel se
+trouvent devant la porte M. Stangerson, le concierge, sa femme et
+le père Jacques. Il y a le cinquième moment, pendant lequel la
+porte est défoncée et la «Chambre Jaune» envahie. _Le moment_ _où
+la fuite est le plus explicable est le moment même où il y a le
+moins de personnes devant la porte. Il y a un moment où il n’y en_
+_a plus qu’une: c’est celui où M. Stangerson reste seul devant la_
+_porte._ À moins d’admettre la complicité de silence du père
+Jacques, et je n’y crois pas, car le père Jacques ne serait pas
+sorti du pavillon pour aller examiner la fenêtre de la «Chambre
+Jaune», s’il avait vu s’ouvrir la porte et sortir l’assassin. _La
+porte_ _ne s’est donc ouverte que devant M. Stangerson seul, et
+l’homme_ _est sorti._ Ici, nous devons admettre que M. Stangerson
+avait de puissantes raisons pour ne pas arrêter ou pour ne pas
+faire arrêter l’assassin, puisqu’il l’a laissé gagner la fenêtre
+du vestibule et qu’il a refermé cette fenêtre derrière lui! ...
+Ceci fait, comme le père Jacques allait rentrer _et qu’il fallait
+qu’il retrouvât les choses_ _en l’état,_ Mlle Stangerson,
+horriblement blessée, a trouvé encore la force, sans doute sur les
+objurgations de son père, de refermer à nouveau la porte de la
+«Chambre Jaune» à clef et au verrou avant de s’écrouler, mourante,
+sur le plancher... Nous ne savons qui a commis le crime; nous ne
+savons de quel misérable M. et Mlle Stangerson sont les victimes;
+mais il n’y a point de doute qu’ils le savent, eux! Ce secret doit
+être terrible pour que le père n’ait pas hésité à laisser sa fille
+agonisante derrière cette porte qu’elle refermait sur elle,
+terrible pour qu’il ait laissé échapper l’assassin... Mais il n’y
+a point d’autre façon au monde d’expliquer la fuite de l’assassin
+de la «Chambre Jaune!»
+
+Le silence qui suivit cette explication dramatique et lumineuse
+avait quelque chose d’affreux. Nous souffrions tous pour
+l’illustre professeur, acculé ainsi par l’impitoyable logique de
+Frédéric Larsan à nous avouer la vérité de son martyre ou à se
+taire, aveu plus terrible encore. Nous le vîmes se lever, cet
+homme, véritable statue de la douleur, et étendre la main d’un
+geste si solennel que nous en courbâmes la tête comme à l’aspect
+d’une chose sacrée. Il prononça alors ces paroles d’une voix
+éclatante qui sembla épuiser toutes ses forces:
+
+«Je jure, sur la tête de ma fille à l’agonie, que je n’ai point
+quitté cette porte, de l’instant où j’ai entendu l’appel désespéré
+de mon enfant, que cette porte ne s’est point ouverte pendant que
+j’étais seul dans mon laboratoire, et qu’enfin, quand nous
+pénétrâmes dans la «Chambre Jaune», mes trois domestiques et moi,
+l’assassin n’y était plus! Je jure que je ne connais pas
+l’assassin!»
+
+Faut-il que je dise que, malgré la solennité d’un pareil serment,
+nous ne crûmes guère à la parole de M. Stangerson? Frédéric Larsan
+venait de nous faire entrevoir la vérité: ce n’était point pour la
+perdre de si tôt.
+
+Comme M. de Marquet nous annonçait que la «conversation» était
+terminée et que nous nous apprêtions à quitter le laboratoire, le
+jeune reporter, ce gamin de Joseph Rouletabille, s’approcha de M.
+Stangerson, lui prit la main avec le plus grand respect et je
+l’entendis qui disait:
+
+«Moi, je vous crois, monsieur!»
+
+J’arrête ici la citation que j’ai cru devoir faire de la narration
+de M. Maleine, greffier au tribunal de Corbeil. Je n’ai point
+besoin de dire au lecteur que tout ce qui venait de se passer dans
+le laboratoire me fut fidèlement et aussitôt rapporté par
+Rouletabille lui-même.
+
+
+
+XII
+La canne de Frédéric Larsan
+
+
+Je ne me disposai à quitter le château que vers six heures du
+soir, emportant l’article que mon ami avait écrit à la hâte dans
+le petit salon que M. Robert Darzac avait fait mettre à notre
+disposition. Le reporter devait coucher au château, usant de cette
+inexplicable hospitalité que lui avait offerte M. Robert Darzac,
+sur qui M. Stangerson, en ces tristes moments, se reposait de tous
+les tracas domestiques. Néanmoins il voulut m’accompagner jusqu’à
+la gare d’Épinay. En traversant le parc, il me dit:
+
+«Frédéric Larsan est réellement très fort et n’a pas volé sa
+réputation. Vous savez comment il est arrivé à retrouver les
+souliers du père Jacques! Près de l’endroit où nous avons remarqué
+les traces des «pas élégants» et la disparition des empreintes des
+gros souliers, un creux rectangulaire dans la terre fraîche
+attestait qu’il y avait eu là, récemment, une pierre. Larsan
+rechercha cette pierre sans la trouver et imagina tout de suite
+qu’elle avait servi à l’assassin à maintenir au fond de l’étang
+les souliers dont l’homme voulait se débarrasser. Le calcul de
+Fred était excellent et le succès de ses recherches l’a prouvé.
+Ceci m’avait échappé; mais il est juste de dire que mon esprit
+était déjà parti par ailleurs, car, _par le trop grand nombre de
+faux_ _témoignages de son passage laissé par l’assassin_ et par la
+mesure des pas noirs correspondant à la mesure des pas du père
+Jacques, que j’ai établie sans qu’il s’en doutât sur le plancher
+de la «Chambre Jaune», la preuve était déjà faite, à mes yeux, que
+l’assassin avait voulu détourner le soupçon du côté de ce vieux
+serviteur. C’est ce qui m’a permis de dire à celui-ci, si vous
+vous le rappelez, que, puisque l’on avait trouvé un béret dans
+cette chambre fatale, il devait ressembler au sien, et de lui
+faire une description du mouchoir en tous points semblable à celui
+dont je l’avais vu se servir. Larsan et moi, nous sommes d’accord
+jusque-là, mais nous ne le sommes plus à partir de là, ET CELA VA
+ÊTRE TERRIBLE, car il marche de bonne foi à une erreur qu’il va me
+falloir combattre avec rien!»
+
+Je fus surpris de l’accent profondément grave dont mon jeune ami
+prononça ces dernières paroles.
+
+Il répéta encore:
+
+«OUI, TERRIBLE, TERRIBLE!... Mais est-ce vraiment ne combattre
+avec rien, que de combattre «avec l’idée»!
+
+À ce moment nous passions derrière le château. La nuit était
+tombée. Une fenêtre au premier étage était entrouverte. Une faible
+lueur en venait, ainsi que quelques bruits qui fixèrent notre
+attention. Nous avançâmes jusqu’à ce que nous ayons atteint
+l’encoignure d’une porte qui se trouvait sous la fenêtre.
+Rouletabille me fit comprendre d’un mot prononcé à voix basse que
+cette fenêtre donnait sur la chambre de Mlle Stangerson. Les
+bruits qui nous avaient arrêtés se turent, puis reprirent un
+instant. C’étaient des gémissements étouffés... nous ne pouvions
+saisir que trois mots qui nous arrivaient distinctement: «Mon
+pauvre Robert!» Rouletabille me mit la main sur l’épaule, se
+pencha à mon oreille:
+
+«Si nous pouvions savoir, me dit-il, ce qui se dit dans cette
+chambre, mon enquête serait vite terminée...»
+
+Il regarda autour de lui; l’ombre du soir nous enveloppait; nous
+ne voyions guère plus loin que l’étroite pelouse bordée d’arbres
+qui s’étendait derrière le château. Les gémissements s’étaient tus
+à nouveau.
+
+«Puisqu’on ne peut pas entendre, continua Rouletabille, on va au
+moins essayer de voir...»
+
+Et il m’entraîna, en me faisant signe d’étouffer le bruit de mes
+pas, au delà de la pelouse jusqu’au tronc pâle d’un fort bouleau
+dont on apercevait la ligne blanche dans les ténèbres. Ce bouleau
+s’élevait juste en face de la fenêtre qui nous intéressait et ses
+premières branches étaient à peu près à hauteur du premier étage
+du château. Du haut de ces branches on pouvait certainement voir
+ce qui se passait dans la chambre de Mlle Stangerson; et telle
+était bien la pensée de Rouletabille, car, m’ayant ordonné de me
+tenir coi, il embrassa le tronc de ses jeunes bras vigoureux et
+grimpa. Il se perdit bientôt dans les branches, puis il y eut un
+grand silence.
+
+Là-bas, en face de moi, la fenêtre entrouverte était toujours
+éclairée. Je ne vis passer sur cette lueur aucune ombre. L’arbre,
+au-dessus de moi, restait silencieux; j’attendais; tout à coup mon
+oreille perçut, dans l’arbre, ces mots:
+
+«Après vous! ...
+
+-- Après vous, je vous en prie!»
+
+On dialoguait, là-haut, au-dessus de ma tête... on se faisait des
+politesses, et quelle ne fut pas ma stupéfaction de voir
+apparaître, sur la colonne lisse de l’arbre, deux formes humaines
+qui bientôt touchèrent le sol! Rouletabille était monté là tout
+seul et redescendait «deux!»
+
+«Bonjour, monsieur Sainclair!»
+
+C’était Frédéric Larsan... Le policier occupait déjà le poste
+d’observation quand mon jeune ami croyait y arriver solitaire...
+Ni l’un ni l’autre, du reste, ne s’occupèrent de mon étonnement.
+Je crus comprendre qu’ils avaient assisté du haut de leur
+observatoire à une scène pleine de tendresse et de désespoir entre
+Mlle Stangerson, étendue dans son lit, et M. Darzac à genoux à son
+chevet. Et déjà chacun semblait en tirer fort prudemment des
+conclusions différentes. Il était facile de deviner que cette
+scène avait produit un gros effet dans l’esprit de Rouletabille,
+«en faveur de M. Robert Darzac», cependant que, dans celui de
+Larsan, elle n’attestait qu’une parfaite hypocrisie servie par un
+art supérieur chez le fiancé de Mlle Stangerson...
+
+Comme nous arrivions à la grille du parc, Larsan nous arrêta:
+
+«Ma canne! s’écria-t-il...
+
+-- Vous avez oublié votre canne? demanda Rouletabille.
+
+-- Oui, répondit le policier... Je l’ai laissée là-bas, auprès de
+l’arbre...»
+
+Et il nous quitta, disant qu’il allait nous rejoindre tout de
+suite...
+
+«Avez-vous remarqué la canne de Frédéric Larsan? me demanda le
+reporter quand nous fûmes seuls. C’est une canne toute neuve...
+que je ne lui ai jamais vue... Il a l’air d’y tenir beaucoup... il
+ne la quitte pas... On dirait qu’il a peur qu’elle ne soit tombée
+dans des mains étrangères... Avant ce jour, _je n’ai_ _jamais vu
+de canne à Frédéric Larsan..._ Où a-t-il trouvé cette canne-là?
+_Ça n’est pas naturel qu’un homme qui ne porte jamais_ _de canne
+ne fasse plus un pas sans canne, au lendemain du crime_ _du
+Glandier..._ Le jour de notre arrivée au château, quand il nous
+eut aperçus, il remit sa montre dans sa poche et ramassa par terre
+sa canne, geste auquel j’eus peut-être tort de n’attacher aucune
+importance!»
+
+Nous étions maintenant hors du parc; Rouletabille ne disait
+rien... Sa pensée, certainement, n’avait pas quitté la canne de
+Frédéric Larsan. J’en eus la preuve quand, en descendant la côte
+d’Épinay, il me dit:
+
+«Frédéric Larsan est arrivé au Glandier avant moi; il a commencé
+son enquête avant moi; il a eu le temps de savoir des choses que
+je ne sais pas et a pu trouver des choses que je ne sais pas... Où
+a-t-il trouvé cette canne-là? ...
+
+Et il ajouta:
+
+«Il est probable que son soupçon -- plus que son soupçon, son
+raisonnement -- qui va aussi directement à Robert Darzac, doit
+être servi par quelque chose de palpable qu’il palpe, «lui», et
+que je ne palpe pas, moi... Serait-ce cette canne? ... Où diable
+a-t-il pu trouver cette canne-là? ...»
+
+À Épinay, il fallut attendre le train vingt minutes; nous entrâmes
+dans un cabaret. Presque aussitôt, derrière nous, la porte se
+rouvrait et Frédéric Larsan faisait son apparition, brandissant la
+fameuse canne...
+
+«Je l’ai retrouvée!» nous fit-il en riant.
+
+Tous trois nous nous assîmes à une table. Rouletabille ne quittait
+pas des yeux la canne; il était si absorbé qu’il ne vit pas un
+signe d’intelligence que Larsan adressait à un employé du chemin
+de fer, un tout jeune homme dont le menton s’ornait d’une petite
+barbiche blonde mal peignée. L’employé se leva, paya sa
+consommation, salua et sortit. Je n’aurais moi-même attaché aucune
+importance à ce signe s’il ne m’était revenu à la mémoire quelques
+mois plus tard, lors de la réapparition de la barbiche blonde à
+l’une des minutes les plus tragiques de ce récit. J’appris alors
+que la barbiche blonde était un agent de Larsan, chargé par lui de
+surveiller les allées et venues des voyageurs en gare d’Épinay-
+sur-Orge, car Larsan ne négligeait rien de ce qu’il croyait
+pouvoir lui être utile.
+
+Je reportai les yeux sur Rouletabille.
+
+«Ah ça! monsieur Fred! disait-il, depuis quand avez-vous donc une
+canne? ... Je vous ai toujours vu vous promener, moi, les mains
+dans les poches! ...
+
+-- C’est un cadeau qu’on m’a fait, répondit le policier...
+
+-- Il n’y a pas longtemps, insista Rouletabille...
+
+-- Non, on me l’a offerte à Londres...
+
+-- C’est vrai, vous revenez de Londres, monsieur Fred... On peut
+la voir, votre canne? ...
+
+-- Mais, comment donc? ...»
+
+Fred passa la canne à Rouletabille. C’était une grande canne
+bambou jaune à bec de corbin, ornée d’une bague d’or.
+
+Rouletabille l’examinait minutieusement.
+
+«Eh bien, fit-il, en relevant une tête gouailleuse, on vous a
+offert à Londres une canne de France!
+
+-- C’est possible, fit Fred, imperturbable...
+
+-- Lisez la marque ici en lettres minuscules: «Cassette, 6 bis,
+opéra...»
+
+-- On fait bien blanchir son linge à Londres, dit Fred... les
+anglais peuvent bien acheter leurs cannes à Paris...»
+
+Rouletabille rendit la canne. Quand il m’eut mis dans mon
+compartiment, il me dit:
+
+«Vous avez retenu l’adresse?
+
+-- Oui, «Cassette, 6 bis, Opéra...» Comptez sur moi, vous recevrez
+un mot demain matin.»
+
+Le soir même, en effet, à Paris, je voyais M. Cassette, marchand
+de cannes et de parapluies, et j’écrivais à mon ami:
+«Un homme répondant à s’y méprendre au signalement de M. Robert
+Darzac, même taille, légèrement voûté, même collier de barbe,
+pardessus mastic, chapeau melon, est venu acheter une canne
+pareille à celle qui nous intéresse le soir même du crime, vers
+huit heures.
+
+M. Cassette n’en a point vendu de semblable depuis deux ans. La
+canne de Fred est neuve. Il s’agit donc bien de celle qu’il a
+entre les mains. Ce n’est pas lui qui l’a achetée puisqu’il se
+trouvait alors à Londres. Comme vous, je pense «qu’il l’a trouvée
+quelque part autour de M. Robert Darzac...» Mais alors, si, comme
+vous le prétendez, l’assassin était dans la «Chambre Jaune» depuis
+cinq heures, ou même six heures, comme le drame n’a eu lieu que
+vers minuit, l’achat de cette canne procure un alibi irréfutable à
+M. Robert Darzac.»
+
+
+XIII
+«Le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son
+éclat»
+
+
+Huit jours après les événements que je viens de raconter,
+exactement le 2 novembre, je recevais à mon domicile, à Paris, un
+télégramme ainsi libellé: «Venez au Glandier, par premier train.
+Apportez revolvers. Amitiés. Rouletabille.»
+Je vous ai déjà dit, je crois, qu’à cette époque, jeune avocat
+stagiaire et à peu près dépourvu de causes, je fréquentais le
+Palais, plutôt pour me familiariser avec mes devoirs
+professionnels, que pour défendre la veuve et l’orphelin. Je ne
+pouvais donc m’étonner que Rouletabille disposât ainsi de mon
+temps; et il savait du reste combien je m’intéressais à ses
+aventures journalistiques en général et surtout à l’affaire du
+Glandier. Je n’avais eu de nouvelles de celle-ci, depuis huit
+jours, que par les innombrables racontars des journaux et par
+quelques notes très brèves, de Rouletabille dans _L’Époque._ Ces
+notes avaient divulgué le coup de «l’os de mouton» et nous avaient
+appris qu’à l’analyse les marques laissées sur l’os de mouton
+s’étaient révélées «de sang humain»; il y avait là les traces
+fraîches «du sang de Mlle Stangerson»; les traces anciennes
+provenaient d’autres crimes pouvant remonter à plusieurs années...
+
+Vous pensez si l’affaire défrayait la presse du monde entier.
+Jamais illustre crime n’avait intrigué davantage les esprits. Il
+me semblait bien cependant que l’instruction n’avançait guère;
+aussi eussé-je été très heureux de l’invitation que me faisait mon
+ami de le venir rejoindre au Glandier, si la dépêche n’avait
+contenu ces mots: «Apportez revolvers.»
+
+Voilà qui m’intriguait fort. Si Rouletabille me télégraphiait
+d’apporter des revolvers, c’est qu’il prévoyait qu’on aurait
+l’occasion de s’en servir. Or, je l’avoue sans honte: je ne suis
+point un héros. Mais quoi! il s’agissait, ce jour-là, d’un ami
+sûrement dans l’embarras qui m’appelait, sans doute, à son aide;
+je n’hésitai guère; et, après avoir constaté que le seul revolver
+que je possédais était bien armé, je me dirigeai vers la gare
+d’Orléans. En route, je pensai qu’un revolver ne faisait qu’une
+arme et que la dépêche de Rouletabille réclamait revolvers au
+pluriel; j’entrai chez un armurier et achetai une petite arme
+excellente, que je me faisais une joie d’offrir à mon ami.
+
+J’espérais trouver Rouletabille à la gare d’Épinay, mais il n’y
+était point. Cependant un cabriolet m’attendait et je fus bientôt
+au Glandier. Personne à la grille. Ce n’est que sur le seuil même
+du château que j’aperçus le jeune homme. Il me saluait d’un geste
+amical et me recevait aussitôt dans ses bras en me demandant, avec
+effusion, des nouvelles de ma santé.
+
+Quand nous fûmes dans le petit vieux salon dont j’ai parlé,
+Rouletabille me fit asseoir et me dit tout de suite:
+
+-- Ça va mal!
+
+-- Qu’est-ce qui va mal?
+
+-- Tout!»
+
+Il se rapprocha de moi, et me confia à l’oreille:
+
+«Frédéric Larsan marche à fond contre M. Robert Darzac.»
+
+Ceci n’était point pour m’étonner, depuis que j’avais vu le fiancé
+de Mlle Stangerson pâlir devant la trace de ses pas.
+
+Cependant, j’observai tout de suite:
+
+«Eh bien! Et la canne?
+
+-- La canne! Elle est toujours entre les mains de Frédéric Larsan
+_qui ne la quitte pas..._
+
+-- Mais... ne fournit-elle pas un alibi à M. Robert Darzac?
+
+-- Pas le moins du monde. M. Darzac, interrogé par moi en douceur,
+nie avoir acheté ce soir-là, ni aucun autre soir, une canne chez
+Cassette... Quoi qu’il en soit, fit Rouletabille, «je ne jurerais
+de rien», car M. Darzac _a de si étranges silences_ qu’on ne sait
+exactement ce qu’il faut penser de ce qu’il dit! ...
+
+-- Dans l’esprit de Frédéric Larsan, cette canne doit être une
+bien précieuse canne, une canne à conviction... Mais de quelle
+façon? Car, toujours à cause de l’heure de l’achat, elle ne
+pouvait se trouver entre les mains de l’assassin...
+
+-- L’heure ne gênera pas Larsan... Il n’est pas forcé d’adopter
+mon système qui commence par introduire l’assassin dans la
+«Chambre Jaune», entre cinq et six; qu’est-ce qui l’empêche, lui,
+de l’y faire pénétrer entre dix heures et onze heures du soir? À
+ce moment, justement, M. et Mlle Stangerson, aidés du père
+Jacques, ont procédé à une intéressante expérience de chimie dans
+cette partie du laboratoire occupée par les fourneaux. Larsan dira
+que l’assassin s’est glissé derrière eux, tout invraisemblable que
+cela paraisse... Il l’a déjà fait entendre au juge
+d’instruction... Quand on le considère de près, ce raisonnement
+est absurde, attendu que le familier -- _si familier il_ _y a_ --
+devait savoir que le professeur allait bientôt quitter le
+pavillon; et il y allait de sa sécurité, à lui familier, de
+remettre ses opérations après ce départ... Pourquoi aurait-il
+risqué de traverser le laboratoire pendant que le professeur s’y
+trouvait? Et puis, quand le familier se serait-il introduit dans
+le pavillon? ... Autant de points à élucider avant d’admettre
+_l’imagination de_ _Larsan._ Je n’y perdrai pas mon temps, quant à
+moi, _car j’ai un_ _système irréfutable_ qui ne me permet point de
+me préoccuper de cette imagination-là! Seulement, comme je suis
+obligé momentanément de me taire et que Larsan, quelquefois,
+parle... il se pourrait que tout finît par s’expliquer contre M.
+Darzac... si je n’étais pas là! ajouta le jeune homme avec
+orgueil. Car il y a contre ce M. Darzac d’autres «signes
+extérieurs» autrement terribles que cette histoire de canne, qui
+reste pour moi incompréhensible, d’autant plus incompréhensible
+que Larsan ne se gêne pas pour se montrer devant M. Darzac avec
+cette canne qui aurait appartenu à M. Darzac lui-même! Je
+comprends beaucoup de choses dans le système de Larsan, mais je ne
+comprends pas encore la canne.
+
+-- Frédéric Larsan est toujours au château?
+
+-- Oui; il ne l’a guère quitté! Il y couche, comme moi, sur la
+prière de M. Stangerson. M. Stangerson a fait pour lui ce que M.
+Robert Darzac a fait pour moi. Accusé par Frédéric Larsan de
+connaître l’assassin et d’avoir permis sa fuite, M. Stangerson a
+tenu à faciliter à son accusateur tous les moyens d’arriver à la
+découverte de la vérité. Ainsi M. Robert Darzac agit-il envers
+moi.
+
+-- Mais vous êtes, vous, persuadé de l’innocence de M. Robert
+Darzac?
+
+-- J’ai cru un instant à la possibilité de sa culpabilité. Ce fut
+à l’heure même où nous arrivions ici pour la première fois. Le
+moment est venu de vous raconter ce qui s’est passé entre M.
+Darzac et moi.»
+
+Ici, Rouletabille s’interrompit et me demanda si j’avais apporté
+les armes. Je lui montrai les deux revolvers. Il les examina, dit:
+«C’est parfait!» et me les rendit.
+
+«En aurons-nous besoin? demandai-je.
+
+-- Sans doute ce soir; nous passons la nuit ici; cela ne vous
+ennuie pas?
+
+-- Au contraire, fis-je avec une grimace qui entraîna le rire de
+Rouletabille.
+
+-- Allons! allons! reprit-il, ce n’est pas le moment de rire.
+Parlons sérieusement. Vous vous rappelez cette phrase qui a été
+le: «Sésame, ouvre-toi!» de ce château plein de mystère?
+
+-- Oui, fis-je, parfaitement: _le presbytère n’a rien perdu de_
+_son charme, ni le jardin de son éclat._ C’est encore cette
+phrase-là, à moitié roussie, que vous avez retrouvée sur un papier
+dans les charbons du laboratoire.
+
+-- Oui, et, en bas de ce papier, la flamme avait respecté cette
+date: «23 octobre.» Souvenez-vous de cette date qui est très
+importante. Je vais vous dire maintenant ce qu’il en est de cette
+phrase saugrenue. Je ne sais si vous savez que, l’avant-veille du
+crime, c’est-à-dire le 23, M. et Mlle Stangerson sont allés à une
+réception à l’Élysée. Ils ont même assisté au dîner, je crois
+bien. Toujours est-il qu’ils sont restés à la réception, «puisque
+je les y ai vus». J’y étais, moi, par devoir professionnel. Je
+devais interviewer un de ces savants de l’Académie de Philadelphie
+que l’on fêtait ce jour-là. Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais vu
+ni M. ni Mlle Stangerson. J’étais assis dans le salon qui précède
+le salon des Ambassadeurs, et, las d’avoir été bousculé par tant
+de nobles personnages, je me laissais aller à une vague rêverie,
+_quand je_ _sentis passer le parfum de la dame en noir._ Vous me
+demanderez: «qu’est-ce que le parfum de la dame en noir?» Qu’il
+vous suffise de savoir que c’est un parfum que j’ai beaucoup aimé,
+parce qu’il était celui d’une dame, toujours habillée de noir, qui
+m’a marqué quelque maternelle bonté dans ma première jeunesse. La
+dame qui, ce jour-là, était discrètement imprégnée du «parfum de
+la dame en noir» était habillée de blanc. Elle était
+merveilleusement belle. Je ne pus m’empêcher de me lever et de la
+suivre, elle et son parfum. Un homme, un vieillard, donnait le
+bras à cette beauté. Chacun se détournait sur leur passage, et
+j’entendis que l’on murmurait: «C’est le professeur Stangerson et
+sa fille!» C’est ainsi que j’appris qui je suivais. Ils
+rencontrèrent M. Robert Darzac que je connaissais de vue. Le
+professeur Stangerson, abordé par l’un des savants américains,
+Arthur-William Rance, s’assit dans un fauteuil de la grande
+galerie, et M. Robert Darzac entraîna Mlle Stangerson dans les
+serres. Je suivais toujours. Il faisait, ce soir-là, un temps très
+doux; les portes sur le jardin étaient ouvertes. Mlle Stangerson
+jeta un fichu léger sur ses épaules et je vis bien que c’était
+elle qui priait M. Darzac de pénétrer avec elle dans la quasi-
+solitude du jardin. Je suivis encore, intéressé par l’agitation
+que marquait alors M. Robert Darzac. Ils se glissaient maintenant,
+à pas lents, le long du mur qui longe l’avenue Marigny. Je pris
+par l’allée centrale. Je marchais parallèlement à mes deux
+personnages. Et puis, je «coupai»à travers la pelouse pour les
+croiser. La nuit était obscure, l’herbe étouffait mes pas. Ils
+étaient arrêtés dans la clarté vacillante d’un bec de gaz et
+semblaient, penchés tous les deux sur un papier que tenait Mlle
+Stangerson, lire quelque chose qui les intéressait fort. Je
+m’arrêtai, moi aussi. J’étais entouré d’ombre et de silence. Ils
+ne m’aperçurent point, et j’entendis distinctement Mlle Stangerson
+qui répétait, en repliant le papier: _«le presbytère n’a rien
+perdu de son charme, ni le jardin de son_ _éclat!_ Et ce fut dit
+sur un ton à la fois si railleur et si désespéré, et fut suivi
+d’un éclat de rire si nerveux, que je crois bien que cette phrase
+me restera toujours dans l’oreille. Mais une autre phrase encore
+fut prononcée, celle-ci par M. Robert Darzac: _Me faudra-t-il
+donc, pour vous avoir, commettre un crime?_M. Robert Darzac était
+dans une agitation extraordinaire; il prit la main de Mlle
+Stangerson, la porta longuement à ses lèvres et je pensai, au
+mouvement de ses épaules, qu’il pleurait. Puis, ils s’éloignèrent.
+
+-- Quand j’arrivai dans la grande galerie, continua Rouletabille,
+je ne vis plus M. Robert Darzac, et je ne devais plus le revoir
+qu’au Glandier, après le crime, mais j’aperçus Mlle Stangerson, M.
+Stangerson et les délégués de Philadelphie. Mlle Stangerson était
+près d’Arthur Rance. Celui-ci lui parlait avec animation et les
+yeux de l’Américain, pendant cette conversation, brillaient d’un
+singulier éclat. Je crois bien que Mlle Stangerson n’écoutait même
+pas ce que lui disait Arthur Rance, et son visage exprimait une
+indifférence parfaite. Arthur-William Rance est un homme sanguin,
+au visage couperosé; il doit aimer le gin. Quand M. et Mlle
+Stangerson furent partis, il se dirigea vers le buffet et ne le
+quitta plus. Je l’y rejoignis et lui rendis quelques services,
+dans cette cohue. Il me remercia et m’apprit qu’il repartait pour
+l’Amérique, trois jours plus tard, c’est-à-dire le 26 (le
+lendemain du crime). Je lui parlai de Philadelphie; il me dit
+qu’il habitait cette ville depuis vingt-cinq ans, et que c’est là
+qu’il avait connu l’illustre professeur Stangerson et sa fille.
+Là-dessus, il reprit du champagne et je crus qu’il ne s’arrêterait
+jamais de boire. Je le quittai quand il fut à peu près ivre.
+
+«Telle a été ma soirée, mon cher ami. Je ne sais par quelle sorte
+de précision la double image de M. Robert Darzac et de Mlle
+Stangerson ne me quitta point de la nuit, et je vous laisse à
+penser l’effet que me produisit la nouvelle de l’assassinat de
+Mlle Stangerson. Comment ne pas me souvenir de ces mots: «Me
+faudra-t-il, pour vous avoir, commettre un crime?» Ce n’est
+cependant point cette phrase que je dis à M. Robert Darzac quand
+nous le rencontrâmes au Glandier. Celle où il est question du
+presbytère et du jardin éclatant, que Mlle Stangerson semblait
+avoir lue sur le papier qu’elle tenait à la main, suffit pour nous
+faire ouvrir toutes grandes les portes du château. Croyais-je, à
+ce moment, que M. Robert Darzac était l’assassin? Non! Je ne pense
+pas l’avoir tout à fait cru. À ce moment-là, je ne pensais
+sérieusement «rien». J’étais si peu documenté. «Mais j’avais
+besoin» qu’il me prouvât tout de suite qu’il n’était pas blessé à
+la main. Quand nous fûmes seuls, tous les deux, je lui contai ce
+que le hasard m’avait fait surprendre de sa conversation dans les
+jardins de l’Élysée avec Mlle Stangerson; et, quand je lui eus dit
+que j’avais entendu ces mots: «Me faudra-t-il, pour vous avoir,
+commettre un crime?» il fut tout à fait troublé, mais beaucoup
+moins, certainement, qu’il ne l’avait été par la phrase du
+«presbytère». Ce qui le jeta dans une véritable consternation, ce
+fut d’apprendre, de ma bouche, que, le jour où il allait se
+rencontrer à l’Élysée avec Mlle Stangerson, celle-ci était allée,
+dans l’après-midi, au bureau de poste 40, chercher une lettre qui
+était peut-être celle qu’ils avaient lue tous les deux dans les
+jardins de l’Élysée et qui se terminait par ces mots: «Le
+presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son
+éclat!» cette hypothèse me fut confirmée du reste, depuis, par la
+découverte que je fis, vous vous en souvenez, dans les charbons du
+laboratoire, d’un morceau de cette lettre qui portait la date du
+23 octobre. La lettre avait été écrite et retirée du bureau le
+même jour. Il ne fait point de doute qu’en rentrant de l’Élysée,
+la nuit même, Mlle Stangerson a voulu brûler ce papier
+compromettant. C’est en vain que M. Robert Darzac nia que cette
+lettre eût un rapport quelconque avec le crime. Je lui dis que,
+dans une affaire aussi mystérieuse, il n’avait pas le droit de
+cacher à la justice l’incident de la lettre; que j’étais persuadé,
+moi, que celle-ci avait une importance considérable; que le ton
+désespéré avec lequel Mlle Stangerson avait prononcé la phrase
+fatidique, que ses pleurs, à lui, Robert Darzac, et que cette
+menace d’un crime qu’il avait proférée à la suite de la lecture de
+la lettre, ne me permettaient pas d’en douter. Robert Darzac était
+de plus en plus agité. Je résolus de profiter de mon avantage.
+
+«-- Vous deviez vous marier, monsieur», fis-je négligemment, sans
+plus regarder mon interlocuteur, et tout d’un coup ce mariage
+_devient impossible à cause de l’auteur de cette lettre_, puisque,
+aussitôt la lecture de la lettre, vous parlez d’un crime
+nécessaire pour avoir Mlle Stangerson. IL Y A DONC QUELQU’UN ENTRE
+VOUS ET MLLE STANGERSON, QUELQU’UN QUI LUI DÈFEND DE SE MARIER,
+QUELQU’UN QUI LA TUE AVANT QU’ELLE NE SE MARIE!»
+
+«Et je terminai ce petit discours par ces mots:
+
+«-- Maintenant, monsieur, vous n’avez plus qu’à me confier le nom
+de l’assassin!»
+
+«J’avais dû, sans m’en douter, dire des choses formidables. Quand
+je relevai les yeux sur Robert Darzac, je vis un visage décomposé,
+un front en sueur, des yeux d’effroi.
+
+«-- Monsieur, me dit-il, je vais vous demander une chose, qui va
+peut-être vous paraître insensée, mais en échange de quoi _je_
+_donnerais ma vie_: il ne faut pas parler devant les magistrats de
+ce que vous avez vu et entendu dans les jardins de l’Élysée, ...
+ni devant les magistrats, ni devant personne au monde. Je vous
+jure que je suis innocent et je sais, et je sens, que vous me
+croyez, mais j’aimerais mieux passer pour coupable que de voir les
+soupçons de la justice s’égarer sur cette phrase: «le presbytère
+n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat.» Il faut
+que la justice ignore cette phrase. Toute cette affaire vous
+appartient, monsieur, je vous la donne, _mais oubliez la soirée de
+l’Élysée._ Il y aura pour vous cent autres chemins que celui-là
+qui vous conduiront à la découverte du criminel; je vous les
+ouvrirai, je vous aiderai. Voulez-vous vous installer ici? Parler
+ici en maître? Manger, dormir ici? Surveiller mes actes et les
+actes de tous? Vous serez au Glandier comme si vous en étiez le
+maître, monsieur, _mais oubliez la soirée de l’Élysée.»_
+
+Rouletabille, ici, s’arrêta pour souffler un peu. Je comprenais
+maintenant l’attitude inexplicable de M. Robert Darzac vis-à-vis
+de mon ami, et la facilité avec laquelle celui-ci avait pu
+s’installer sur les lieux du crime. Tout ce que je venais
+d’apprendre ne pouvait qu’exciter ma curiosité. Je demandai à
+Rouletabille de la satisfaire encore. Que s’était-il passé au
+Glandier depuis huit jours? Mon ami ne m’avait-il pas dit qu’il y
+avait maintenant contre M. Darzac des signes extérieurs autrement
+terribles que celui de la canne trouvée par Larsan?
+
+«Tout semble se tourner contre lui, me répondit mon ami, et la
+situation devient extrêmement grave. M. Robert Darzac semble ne
+point s’en préoccuper outre mesure; il a tort; mais rien ne
+l’intéresse que la santé de Mlle Stangerson qui allait
+s’améliorant tous les jours _quand est survenu un événement plus
+mystérieux encore que le mystère de la «Chambre Jaune»!_
+
+-- Ça n’est pas possible! m’écriai-je, et quel événement peut être
+plus mystérieux que le mystère de la «Chambre Jaune»?
+
+-- Revenons d’abord à M. Robert Darzac, fit Rouletabille en me
+calmant. Je vous disais que tout se tourne contre lui. «Les pas
+élégants» relevés par Frédéric Larsan paraissent bien être «les
+pas du fiancé de Mlle Stangerson». L’empreinte de la bicyclette
+peut être l’empreinte de «sa» bicyclette; la chose a été
+contrôlée. Depuis qu’il avait cette bicyclette, il la laissait
+toujours au château. Pourquoi l’avoir emportée à Paris justement à
+ce moment-là? Est-ce qu’il ne devait plus revenir au château? Est-
+ce que la rupture de son mariage devait entraîner la rupture de
+ses relations avec les Stangerson? Chacun des intéressés affirme
+que ces relations devaient continuer. Alors? Frédéric Larsan, lui,
+croit que «tout était rompu». Depuis le jour où Robert Darzac a
+accompagné Mlle Stangerson aux grands magasins de la Louve,
+jusqu’au lendemain du crime, l’ex-fiancé n’est point revenu au
+Glandier. Se souvenir que Mlle Stangerson a perdu son réticule et
+la clef à tête de cuivre quand elle était en compagnie de M.
+Robert Darzac. Depuis ce jour jusqu’à la soirée de l’Élysée, le
+professeur en Sorbonne et Mlle Stangerson ne se sont point vus.
+Mais ils se sont peut-être écrit. Mlle Stangerson est allée
+chercher une lettre poste restante au bureau 40, lettre que
+Frédéric Larsan croit de Robert Darzac, car Frédéric Larsan, qui
+ne sait rien naturellement de ce qui s’est passé à l’Élysée, est
+amené à penser que c’est Robert Darzac lui-même qui a volé le
+réticule et la clef, dans le dessein de forcer la volonté de Mlle
+Stangerson en s’appropriant les papiers les plus précieux du père,
+papiers qu’il aurait restitués sous condition de mariage. Tout
+cela serait d’une hypothèse bien douteuse et presque absurde,
+comme me le disait le grand Fred lui-même, s’il n’y avait pas
+encore autre chose, et autre chose de beaucoup plus grave.
+D’abord, chose bizarre, et que je ne parviens pas à m’expliquer:
+ce serait M. Darzac en personne qui, le 24, serait allé demander
+la lettre au bureau de poste, lettre qui avait été déjà retirée la
+veille par Mlle Stangerson; _la description de l’homme qui s’est
+présenté au guichet répond point par point au signalement de M.
+Robert Darzac. _Celui-ci, aux questions qui lui furent posées, à
+titre de simple renseignement, par le juge d’instruction, nie
+qu’il soit allé au bureau de poste; et moi, je crois M. Robert
+Darzac, car, en admettant même que la lettre ait été écrite par
+lui -- ce que je ne pense pas -- il savait que Mlle Stangerson
+l’avait retirée, puisqu’il la lui avait vue, cette lettre, entre
+les mains, dans les jardins de l’Élysée. Ce n’est donc pas lui qui
+s’est présenté, le lendemain 24, au bureau 40, pour demander une
+lettre qu’il savait n’être plus là. Pour moi, c’est quelqu’un qui
+lui ressemblait étrangement, et c’est bien le voleur du réticule
+qui dans cette lettre devait demander quelque chose à la
+propriétaire du réticule, à Mlle Stangerson, -- «quelque chose
+qu’il ne vit pas venir». Il dut en être stupéfait, et fut amené à
+se demander si la lettre qu’il avait expédiée avec cette
+inscription sur l’enveloppe: M.A.T.H.S.N. avait été retirée. D’où
+sa démarche au bureau de poste et l’insistance avec laquelle il
+réclame la lettre. Puis il s’en va, furieux. La lettre a été
+retirée, et pourtant ce qu’il demandait ne lui a pas été accordé!
+Que demandait-il? Nul ne le sait que Mlle Stangerson. Toujours
+est-il que, le lendemain, on apprenait que Mlle Stangerson avait
+été quasi assassinée dans la nuit, et que je découvrais, le
+surlendemain, moi, que le professeur avait été volé du même coup,
+grâce à cette clef, objet de la lettre poste restante. Ainsi, il
+semble bien que l’homme qui est venu au bureau de poste doive être
+l’assassin; et tout ce raisonnement, des plus logiques en somme,
+sur les raisons de la démarche de l’homme au bureau de poste,
+Frédéric Larsan se l’est tenu, mais, en l’appliquant à Robert
+Darzac. Vous pensez bien que le juge d’instruction, et que Larsan,
+et que moi-même nous avons tout fait pour avoir, au bureau de
+poste, des détails précis sur le singulier personnage du 24
+octobre. Mais on n’a pu savoir d’où il venait ni où il s’en est
+allé! En dehors de cette description qui le fait ressembler à M.
+Robert Darzac, rien! J’ai fait annoncer dans les plus grands
+journaux: «Une forte récompense est promise au cocher qui a
+conduit un client au bureau de poste 40, dans la matinée du 24
+octobre, vers les dix heures. S’adresser à la rédaction de
+_L’Époque_, et demander M. R.» Ça n’a rien donné._ _En somme, cet
+homme est peut-être venu à pied; mais, puisqu’il était pressé,
+c’était une chance à courir qu’il fût venu en voiture. Je n’ai
+pas, dans ma note aux journaux, donné la description de l’homme
+pour que tous les cochers qui pouvaient avoir, vers cette heure-
+là, conduit un client au bureau 40, vinssent à moi. Il n’en est
+pas venu un seul. Et je me suis demandé nuit et jour: «Quel est
+donc cet homme qui ressemble aussi étrangement à M. Robert Darzac
+et que je retrouve achetant la canne tombée entre les mains de
+Frédéric Larsan? Le plus grave de tout est que M. Darzac, _qui
+avait à faire, à la même heure, à l’heure où son sosie_ _se
+présentait au bureau de poste, un cours à la Sorbonne, ne l’a_
+_pas fait._ Un de ses amis le remplaçait. Et, quand on l’interroge
+sur l’emploi de son temps, il répond qu’il est allé se promener au
+bois de Boulogne._ _Qu’est-ce que vous pensez de ce professeur qui
+se fait remplacer à son cours pour aller se promener au bois de
+Boulogne? Enfin, il faut que vous sachiez que, si M. Robert Darzac
+avoue s’être allé promener au bois de Boulogne dans la matinée du
+24, _il ne peut plus donner du tout l’emploi de son_ _temps dans
+la nuit du 24 au 25! ..._ Il a répondu fort paisiblement à
+Frédéric Larsan qui lui demandait ce renseignement que ce qu’il
+faisait de son temps, à Paris, ne regardait que lui... Sur quoi,
+Frédéric Larsan a juré tout haut qu’il découvrirait bien, lui,
+sans l’aide de personne, l’emploi de ce temps. Tout cela semble
+donner quelque corps aux hypothèses du grand Fred; d’autant plus
+que le fait de Robert Darzac se trouvant dans la «Chambre Jaune»
+pourrait venir corroborer l’explication du policier sur la façon
+dont l’assassin se serait enfui: M. Stangerson l’aurait laissé
+passer pour éviter un effroyable scandale! C’est, du reste, cette
+hypothèse, que je crois fausse, qui égarera Frédéric Larsan, et
+ceci ne serait point pour me déplaire, s’il n’y avait pas un
+innocent en cause!_ Maintenant, cette hypothèse égare-t-elle
+réellement Frédéric Larsan? Voilà! Voilà! Voilà!_
+
+-- Eh! Frédéric Larsan a peut-être raison! m’écriai-je,
+interrompant Rouletabille... Êtes-vous sûr que M. Darzac soit
+innocent? Il me semble que voilà bien des fâcheuses
+coïncidences...
+
+-- Les coïncidences, me répondit mon ami, sont les pires ennemies
+de la vérité.
+
+-- Qu’en pense aujourd’hui le juge d’instruction?
+
+-- M. de Marquet, le juge d’instruction, hésite à découvrir M.
+Robert Darzac sans aucune preuve certaine. Non seulement, il
+aurait contre lui toute l’opinion publique, sans compter la
+Sorbonne, mais encore M. Stangerson et Mlle Stangerson. Celle-ci
+adore M. Robert Darzac. Si peu qu’elle ait vu l’assassin, on
+ferait croire difficilement au public qu’elle n’eût point reconnu
+M. Robert Darzac, si M. Robert Darzac avait été l’agresseur. La
+«Chambre Jaune» était obscure, sans doute, mais une petite
+veilleuse tout de même l’éclairait, ne l’oubliez pas. Voici, mon
+ami, où en étaient les choses quand, il y a trois jours, ou plutôt
+trois nuits, survint cet événement inouï dont je vous parlais tout
+à l’heure.»
+
+
+
+XIV
+«J’attends l’assassin, ce soir»
+
+
+«Il faut, me dit Rouletabille, que je vous conduise sur les lieux
+pour que vous puissiez comprendre ou plutôt pour que vous soyez
+persuadé qu’il est impossible de comprendre. Je crois, quant à
+moi, avoir trouvé ce que tout le monde cherche encore: la façon
+dont l’assassin est sorti de la «Chambre Jaune»... sans complicité
+d’aucune sorte et sans que M. Stangerson y soit pour quelque
+chose. Tant que je ne serai point sûr de la personnalité de
+l’assassin, je ne saurais dire quelle est mon hypothèse, mais je
+crois cette hypothèse juste et, dans tous les cas, elle est tout à
+fait naturelle, je veux dire tout à fait simple. Quant à ce qui
+s’est passé il y a trois nuits, ici, dans le château même, cela
+m’a semblé pendant vingt-quatre heures dépasser toute faculté
+d’imagination. Et encore l’hypothèse qui, maintenant, s’élève du
+fond de mon moi est-elle si absurde, celle-là, que je préfère
+presque les ténèbres de l’inexplicable.
+
+Sur quoi, le jeune reporter m’invita à sortir; il me fit faire le
+tour du château. Sous nos pieds craquaient les feuilles mortes;
+c’est le seul bruit que j’entendais. On eût dit que le château
+était abandonné. Ces vieilles pierres, cette eau stagnante dans
+les fossés qui entouraient le donjon, cette terre désolée
+recouverte de la dépouille du dernier été, le squelette noir des
+arbres, tout concourait à donner à ce triste endroit, hanté par un
+mystère farouche, l’aspect le plus funèbre. Comme nous
+contournions le donjon, nous rencontrâmes «l’homme vert», le
+garde, qui ne nous salua point et qui passa près de nous, comme si
+nous n’existions pas. Il était tel que je l’avais vu pour la
+première fois, à travers les vitres de l’auberge du père Mathieu;
+il avait toujours son fusil en bandoulière, sa pipe à la bouche et
+son binocle sur le nez.
+
+«Drôle d’oiseau! me dit tout bas Rouletabille.
+
+-- Lui avez-vous parlé? demandai-je.
+
+-- Oui, mais il n’y a rien à en tirer... il répond par
+grognements, hausse les épaules et s’en va. Il habite à
+l’ordinaire au premier étage du donjon, une vaste pièce qui
+servait autrefois d’oratoire. Il vit là en ours, ne sort qu’avec
+son fusil. Il n’est aimable qu’avec les filles. Sous prétexte de
+courir après les braconniers, il se relève souvent la nuit; mais
+je le soupçonne d’avoir des rendez-vous galants. La femme de
+chambre de Mlle Stangerson, Sylvie, est sa maîtresse. En ce
+moment, il est très amoureux de la femme du père Mathieu,
+l’aubergiste; mais le père Mathieu surveille de près son épouse,
+et je crois bien que c’est la presque impossibilité où «l’homme
+vert» se trouve d’approcher MmeMathieu qui le rend encore plus
+sombre et taciturne. C’est un beau gars, bien soigné de sa
+personne, presque élégant... les femmes, à quatre lieues à la
+ronde, en raffolent.»
+
+Après avoir dépassé le donjon qui se trouve à l’extrémité de
+l’aile gauche, nous passâmes sur les derrières du château.
+Rouletabille me dit en me montrant une fenêtre que je reconnus
+pour être l’une de celles qui donnent sur les appartements de Mlle
+Stangerson.
+
+«Si vous étiez passé par ici il y a deux nuits, à une heure du
+matin, vous auriez vu votre serviteur au haut d’une échelle
+s’apprêtant à pénétrer dans le château, par cette fenêtre!»
+
+Comme j’exprimais quelque stupéfaction de cette gymnastique
+nocturne, il me pria de montrer beaucoup d’attention à la
+disposition extérieure du château, après quoi nous revînmes dans
+le bâtiment.
+
+«Il faut maintenant, dit mon ami, que je vous fasse visiter le
+premier étage, aile droite. C’est là que j’habite.
+
+Pour bien faire comprendre l’économie des lieux, je mets sous les
+yeux du lecteurs un plan du premier étage de cette aile droite,
+plan dessiné par Rouletabille au lendemain de l’extraordinaire
+phénomène que vous allez connaître dans tous ses détails:
+
+
+_1. __Endroitoù Rouletabille plaça Frédéric Larsan._
+_2. __Endroit où Rouletabille plaça le père Jacques._
+_3. __Endroit où Rouletabille plaça M. Stangerson._
+_4. __Fenêtre par laquelle entra Rouletabille._
+_5. __Fenêtre trouvée ouverte par Rouletabille quand il sort de sa
+chambre. Il la referme. Toutes les autres fenêtres et portes sont
+fermées._
+_6. __Terrasse surmontant une pièce en encorbellement au rez-de-
+chaussée._
+
+Rouletabille me fit signe de monter derrière lui l’escalier
+monumental double qui, à la hauteur du premier étage, formait
+palier. De ce palier on se rendait directement dans l’aile droite
+ou dans l’aile gauche du château par une galerie qui y venait
+aboutir. La galerie, haute et large, s’étendait sur toute la
+longueur du bâtiment et prenait jour sur la façade du château
+exposée au nord. Les chambres dont les fenêtres donnaient sur le
+midi avaient leurs portes sur cette galerie. Le professeur
+Stangerson habitait l’aile gauche du château. Mlle Stangerson
+avait son appartement dans l’aile droite. Nous entrâmes dans la
+galerie, aile droite. Un tapis étroit, jeté sur le parquet ciré,
+qui luisait comme une glace, étouffait le bruit de nos pas.
+Rouletabille me disait à voix basse, de marcher avec précaution
+parce que nous passions devant la chambre de Mlle Stangerson. Il
+m’expliqua que l’appartement de Mlle Stangerson se composait de sa
+chambre, d’une antichambre, d’une petite salle de bain, d’un
+boudoir et d’un salon. On pouvait, naturellement, passer de l’une
+de ces pièces dans l’autre sans qu’il fût nécessaire de passer par
+la galerie. Le salon et l’antichambre étaient les seules pièces de
+l’appartement qui eussent une porte sur la galerie. La galerie se
+continuait, toute droite, jusqu’à l’extrémité est du bâtiment où
+elle avait jour sur l’extérieur par une haute fenêtre (fenêtre 2
+du plan). Vers les deux tiers de sa longueur, cette galerie se
+rencontrait à angle droit avec une autre galerie qui tournait avec
+l’aile droite du château.
+
+Pour la clarté de ce récit, nous appellerons la galerie qui va de
+l’escalier jusqu’à la fenêtre à l’est, «la galerie droite» et le
+bout de galerie qui tourne avec l’aile droite et qui vient aboutir
+à la galerie droite, à angle droit, «la galerie tournante». C’est
+au carrefour de ces deux galeries que se trouvait la chambre de
+Rouletabille, touchant à celle de Frédéric Larsan. Les portes de
+ces deux chambres donnaient sur la galerie tournante, tandis que
+les portes de l’appartement de Mlle Stangerson donnaient sur la
+galerie droite (voir le plan).
+
+Rouletabille poussa la porte de sa chambre, me fit entrer et
+referma la porte sur nous, poussant le verrou. Je n’avais pas
+encore eu le temps de jeter un coup d’oeil sur son installation
+qu’il poussait un cri de surprise en me montrant, sur un guéridon,
+_un binocle._
+
+«Qu’est-ce que c’est que cela? se demandait-il; qu’est-ce que ce
+binocle est venu faire sur mon guéridon?»
+
+J’aurais été bien en peine de lui répondre.
+
+«À moins que, fit-il, à moins que... à moins que... à moins que ce
+binocle ne soit «ce que je cherche»... et que... et que... _et que
+ce soit un binocle de presbyte! ...»_
+
+Il se jetait littéralement sur le binocle; ses doigts caressaient
+la convexité des verres... et alors il me regarda d’une façon
+effrayante.
+
+«Oh! ... oh!»
+
+Et il répétait: Oh! ... oh! comme si sa pensée l’avait tout à coup
+rendu fou...
+
+Il se leva, me mit la main sur l’épaule, ricana comme un insensé
+et me dit:
+
+«Ce binocle me rendra fou! car la chose est possible, voyez-vous,
+«mathématiquement parlant»; mais «humainement parlant» elle est
+impossible... ou alors... ou alors... ou alors...»
+
+On frappa deux petits coups à la porte de la chambre, Rouletabille
+entrouvrit la porte; une figure passa. Je reconnus la concierge
+que j’avais vue passer devant moi quand on l’avait amenée au
+pavillon pour l’interrogatoire et j’en fus étonné, car je croyais
+toujours cette femme sous les verrous. Cette femme dit à voix très
+basse:
+
+«Dans la rainure du parquet!»
+
+Rouletabille répondit: «Merci!» et la figure s’en alla. Il se
+retourna vers moi après avoir soigneusement refermé la porte. Et
+il prononça des mots incompréhensibles avec un air hagard.
+
+«Puisque la chose est «mathématiquement» possible, pourquoi ne la
+serait-elle pas «humainement! ... Mais si la chose est
+«humainement» possible, l’affaire est formidable!»
+
+J’interrompis Rouletabille dans son soliloque:
+
+«Les concierges sont donc en liberté, maintenant? demandai-je.
+
+-- Oui, me répondit Rouletabille, je les ai fait remettre en
+liberté. J’ai besoin de gens sûrs. La femme m’est tout à fait
+dévouée et le concierge se ferait tuer pour moi... Et, puisque le
+binocle a des verres pour presbyte, je vais certainement avoir
+besoin de gens dévoués qui se feraient tuer pour moi!
+
+-- Oh! oh! fis-je, vous ne souriez pas, mon ami... Et quand
+faudra-t-il se faire tuer?
+
+-- Mais, ce soir! car il faut que je vous dise, mon cher,
+_j’attends l’assassin ce soir!_
+
+-- Oh! oh! oh! oh! ... Vous attendez l’assassin ce soir...
+Vraiment, vraiment, vous attendez l’assassin ce soir... mais vous
+connaissez donc l’assassin?
+
+-- Oh! oh! oh! _Maintenant, il se peut que je le connaisse._ Je
+serais un fou d’affirmer catégoriquement que je le connais, car
+l’idée mathématique que j’ai de l’assassin donne des résultats si
+effrayants, si monstrueux, _que j’espère qu’il est encore possible
+que je me trompe! Oh! Je l’espère de toutes mes forces..._
+
+-- Comment, puisque vous ne connaissiez pas, il y a cinq minutes,
+l’assassin, pouvez-vous dire que vous attendez l’assassin ce soir?
+
+-- _Parce que je sais qu’il doit venir.»_
+__
+-- Rouletabille bourra une pipe, lentement, lentement et l’alluma.
+
+Ceci me présageait un récit des plus captivants. À ce moment
+quelqu’un marcha dans le couloir, passant devant notre porte.
+Rouletabille écouta. Les pas s’éloignèrent.
+
+«Est-ce que Frédéric Larsan est dans sa chambre? Fis-je, en
+montrant la cloison.
+
+-- Non, me répondit mon ami, il n’est pas là; il a dû partir ce
+matin pour Paris; il est toujours sur la piste de Darzac! ... M.
+Darzac est parti lui aussi ce matin pour Paris. Tout cela se
+terminera très mal... Je prévois l’arrestation de M. Darzac avant
+huit jours. Le pire est que tout semble se liguer contre le
+malheureux: les événements, les choses, les gens... Il n’est pas
+une heure qui s’écoule qui n’apporte contre M. Darzac une
+accusation nouvelle... Le juge d’instruction en est accablé et
+aveuglé... Du reste, je comprends que l’on soit aveuglé! ... On le
+serait à moins...
+
+-- Frédéric Larsan n’est pourtant pas un novice.
+
+-- J’ai cru, fit Rouletabille avec une moue légèrement méprisante,
+que Fred était beaucoup plus fort que cela... Évidemment, ce n’est
+pas le premier venu... J’ai même eu beaucoup d’admiration pour lui
+quand je ne connaissais pas sa méthode de travail. Elle est
+déplorable... Il doit sa réputation uniquement à son habileté;
+mais il manque de philosophie; la mathématique de ses conceptions
+est bien pauvre...»
+
+Je regardai Rouletabille et ne pus m’empêcher de sourire en
+entendant ce gamin de dix-huit ans traiter d’enfant un garçon
+d’une cinquantaine d’années qui avait fait ses preuves comme le
+plus fin limier de la police d’Europe...
+
+«Vous souriez, me fit Rouletabille... Vous avez tort! ... Je vous
+jure que je le roulerai... et d’une façon retentissante... mais il
+faut que je me presse, car il a une avance colossale sur moi,
+avance que lui a donnée M. Robert Darzac et que M. Robert Darzac
+va augmenter encore ce soir... Songez donc: _chaque fois_ _que
+l’assassin vient au château_, M. Robert Darzac, par une fatalité
+étrange, s’absente et se refuse à donner l’emploi de son temps!
+
+-- Chaque fois que l’assassin vient au château! m’écriai-je... Il
+y est donc revenu...
+
+-- Oui, pendant cette fameuse nuit où s’est produit le
+phénomène...»
+
+J’allais donc connaître ce fameux phénomène auquel Rouletabille
+faisait allusion depuis une demi-heure sans me l’expliquer. Mais
+j’avais appris à ne jamais presser Rouletabille dans ses
+narrations... Il parlait quand la fantaisie lui en prenait ou
+quand il le jugeait utile, et se préoccupait beaucoup moins de ma
+curiosité que de faire un résumé complet pour lui-même d’un
+événement capital qui l’intéressait.
+
+Enfin, par petites phrases rapides, il m’apprit des choses qui me
+plongèrent dans un état voisin de l’abrutissement, car, en vérité,
+les phénomènes de cette science encore inconnue qu’est
+l’hypnotisme, par exemple, ne sont point plus inexplicables que
+_cette disparition de la matière de l’assassin au moment où ils
+étaient quatre à la toucher. _Je parle de l’hypnotisme comme je
+parlerais de l’électricité dont nous ignorons la nature, et dont
+nous connaissons si peu les lois, parce que, dans le moment,
+l’affaire me parut ne pouvoir s’expliquer que par de
+l’inexplicable, c’est-à-dire par un événement en dehors des lois
+naturelles connues. Et cependant, si j’avais eu la cervelle de
+Rouletabille, j’aurais eu, comme lui, «le pressentiment de
+l’explication naturelle»: car le plus curieux dans tous les
+mystères du Glandier a bien été «la façon naturelledont
+Rouletabille les expliqua»._ _Mais qui donc eût pu et pourrait
+encore se vanter d’avoir la cervelle de Rouletabille? Les bosses
+originales et inharmoniques de son front, je ne les ai jamais
+rencontrées sur aucun autre front, si ce n’est -- mais bien moins
+apparentes -- sur le front de Frédéric Larsan, et encore fallait-
+il bien regarder le front du célèbre policier pour en deviner le
+dessin, tandis que les bosses de Rouletabille sautaient -- si
+j’ose me servir de cette expression un peu forte -- sautaient aux
+yeux.
+
+J’ai, parmi les papiers qui me furent remis par le jeune homme
+après l’affaire, un carnet où j’ai trouvé un compte rendu complet
+du «phénomène de la disparition de la matière de l’assassin», et
+des réflexions qu’il inspira à mon ami. Il est préférable, je
+crois, de vous soumettre ce compte rendu que de continuer à
+reproduire ma conversation avec Rouletabille, car j’aurais peur,
+dans une pareille histoire, d’ajouter un mot qui ne fût point
+l’expression de la plus stricte vérité.
+
+
+
+XV
+Traquenard
+
+
+_Extrait du carnet de Joseph Rouletabille_.
+
+La nuit dernière, nuit du 29 au 30 octobre, écrit Joseph
+Rouletabille, je me réveille vers une heure du matin. Insomnie ou
+bruit du dehors? Le cri de la «Bête du Bon Dieu» retentit avec une
+résonance sinistre, au fond du parc. Je me lève; j’ouvre ma
+fenêtre. Vent froid et pluie; ténèbres opaques, silence. Je
+referme ma fenêtre. La nuit est encore déchirée par la bizarre
+clameur. Je passe rapidement un pantalon, un veston. Il fait un
+temps à ne pas mettre un chat dehors; qui donc, cette nuit, imite,
+si près du château, le miaulement du chat de la mère Agenoux? Je
+prends un gros gourdin, la seule arme dont je dispose, et, sans
+faire aucun bruit, j’ouvre ma porte.
+
+Me voici dans la galerie; une lampe à réflecteur l’éclaire
+parfaitement; la flamme de cette lampe vacille comme sous l’action
+d’un courant d’air. Je sens le courant d’air. Je me retourne.
+Derrière moi, une fenêtre est ouverte, celle qui se trouve à
+l’extrémité de ce bout de galerie sur laquelle donnent nos
+chambres, à Frédéric Larsan et à moi, galerie que j’appellerai
+«galerie tournante»pour la distinguer de la «galerie droite», sur
+laquelle donne l’appartement de Mlle Stangerson. Ces deux galeries
+se croisent à angle droit. Qui donc a laissé cette fenêtre
+ouverte, ou qui vient de l’ouvrir? Je vais à la fenêtre; je me
+penche au dehors. À un mètre environ sous cette fenêtre, il y a
+une terrasse qui sert de toit à une petite pièce en encorbellement
+qui se trouve au rez-de-chaussée. On peut, au besoin, sauter de la
+fenêtre sur la terrasse, et de là, se laisser glisser dans la cour
+d’honneur du château. Celui qui aurait suivi ce chemin ne devait
+évidemment pas avoir sur lui la clef de la porte du vestibule.
+Mais pourquoi m’imaginer cette scène de gymnastique nocturne? À
+cause d’une fenêtre ouverte? Il n’y a peut-être là que la
+négligence d’un domestique. Je referme la fenêtre en souriant de
+la facilité avec laquelle je bâtis des drames avec une fenêtre
+ouverte. Nouveau cri de la «Bête du Bon Dieu» dans la nuit. Et
+puis, le silence; la pluie a cessé de frapper les vitres. Tout
+dort dans le château. Je marche avec des précautions infinies sur
+le tapis de la galerie. Arrivé au coin de la galerie droite,
+j’avance la tête et y jette un prudent regard. Dans cette galerie,
+une autre lampe à réflecteur donne une lumière éclairant
+parfaitement les quelques objets qui s’y trouvent, trois fauteuils
+et quelques tableaux pendus aux murs. Qu’est-ce que je fais là?
+Jamais le château n’a été aussi calme. Tout y repose. Quel est cet
+instinct qui me pousse vers la chambre de Mlle Stangerson? Qu’est-
+ce qui me conduit vers la chambre de Mlle Stangerson? Pourquoi
+cette voix qui crie au fond de mon être: «Va jusqu’à la chambre de
+Mlle Stangerson!» Je baisse les yeux sur le tapis que je foule et
+«je vois que mes pas, vers la chambre de Mlle Stangerson, sont
+conduits par des pas qui y sont déjà allés». Oui, sur ce tapis,
+des traces de pas ont apporté la boue du dehors et je suis ces pas
+qui me conduisent à la chambre de Mlle Stangerson. Horreur!
+Horreur! Ce sont «les pas élégants» que je reconnais, «les pas de
+l’assassin!» Il est venu du dehors, par cette nuit abominable. Si
+l’on peut descendre de la galerie par la fenêtre, grâce à la
+terrasse, on peut aussi y entrer.
+
+L’assassin est là, dans le château, car les pas ne sont pas
+revenus». Il s’est introduit dans le château par cette fenêtre
+ouverte à l’extrémité de la galerie tournante; il est passé devant
+la chambre de Frédéric Larsan, devant la mienne, a tourné à
+droite, dans la galerie droite, _et est entré dans la chambre de
+Mlle_ _Stangerson._ Je suis devant la porte de l’appartement de
+Mlle Stangerson, devant la porte de l’antichambre: elle est
+entrouverte, je la pousse sans faire entendre le moindre bruit. Je
+me trouve dans l’antichambre et là, sous la porte de la chambre
+même, je vois une barre de lumière. J’écoute. Rien! Aucun bruit,
+pas même celui d’une respiration. Ah! savoir ce qui se passe dans
+le silence qui est derrière cette porte! Mes yeux sur la serrure
+m’apprennent que cette serrure est fermée à clef, et la clef est
+en dedans. Et dire que l’assassin est peut-être là! Qu’il doit
+être là! S’échappera-t-il encore, cette fois? Tout dépend de moi!
+Du sang-froid et, surtout, pas une fausse manoeuvre! «Il faut voir
+dans cette chambre.» Y entrerai-je par le salon de Mlle
+Stangerson? il me faudrait ensuite traverser le boudoir, et
+l’assassin se sauverait alors par la porte de la galerie, la porte
+devant laquelle je suis en ce moment.
+
+«Pour moi, ce soir, il n’y a pas encore eu crime», car rien
+n’expliquerait le silence du boudoir! Dans le boudoir, deux
+gardes-malades sont installées pour passer la nuit, jusqu’à la
+complète guérison de Mlle Stangerson.
+
+Puisque je suis à peu près sûr que l’assassin est là, pourquoi ne
+pas donner l’éveil tout de suite? L’assassin se sauvera peut-être,
+mais peut-être aurai-je sauvé Mlle Stangerson? Et si, par hasard,
+l’assassin, ce soir, n’était pas un assassin?» La porte a été
+ouverte pour lui livrer passage: par qui? -- et a été refermée:
+par qui? Il est entré, cette nuit, dans cette chambre dont la
+porte était certainement fermée à clef à l’intérieur, «car Mlle
+Stangerson, tous les soirs, s’enferme avec ses gardes dans son
+appartement». Qui a tourné cette clef de la chambre pour laisser
+entrer l’assassin? Les gardes? Deux domestiques fidèles, la
+vieille femme de chambre et sa fille Sylvie? C’est bien
+improbable. Du reste, elles couchent dans le boudoir, et Mlle
+Stangerson, très inquiète, très prudente, m’a dit Robert Darzac,
+veille elle-même à sa Sûreté depuis qu’elle est assez bien
+portante pour faire quelques pas dans son appartement -- dont je
+ne l’ai pas encore vue sortir. Cette inquiétude et cette prudence
+soudaines chez Mlle Stangerson, qui avaient frappé M. Darzac,
+m’avaient également laissé à réfléchir. Lors du crime de la
+«Chambre Jaune», il ne fait point de doute que la malheureuse
+_attendait l’assassin._ L’attendait-elle encore ce soir? Mais qui
+donc a tourné cette clef pour ouvrir «à l’assassin qui est là»? Si
+c’était Mlle Stangerson «elle-même»? Car enfin elle peut redouter,
+elle doit redouter la venue de l’assassin et avoir des raisons
+pour lui ouvrir la porte, «pour être forcée de lui ouvrir la
+porte!» Quel terrible rendez-vous est donc celui-ci? Rendez-vous
+de crime? À coup sûr, pas rendez-vous d’amour, car Mlle Stangerson
+adore M. Darzac, je le sais. Toutes ces réflexions traversent mon
+cerveau comme un éclair qui n’illuminerait que des ténèbres. Ah!
+Savoir...
+
+S’il y a tant de silence, derrière cette porte, c’est sans doute
+qu’on y a besoin de silence! Mon intervention peut être la cause
+de plus de mal que de bien? Est-ce que je sais? Qui me dit que mon
+intervention ne déterminerait pas, dans la minute, un crime? Ah!
+voir et savoir, sans troubler le silence!
+
+Je sors de l’antichambre. Je vais à l’escalier central, je le
+descends; me voici dans le vestibule; je cours le plus
+silencieusement possible vers la petite chambre au rez-de-
+chaussée, où couche, depuis l’attentat du pavillon, le père
+Jacques.
+
+«Je le trouve habillé», les yeux grands ouverts, presque hagards.
+Il ne semble point étonné de me voir; il me dit qu’il s’est levé
+parce qu’il a entendu le cri de «la Bête du Bon Dieu», et qu’il a
+entendu des pas, dans le parc, des pas qui glissaient devant sa
+fenêtre. Alors, il a regardé à la fenêtre «et il a vu passer, tout
+à l’heure, un fantôme noir». Je lui demande s’il a une arme. Non,
+il n’a plus d’arme, depuis que le juge d’instruction lui a pris
+son revolver. Je l’entraîne. Nous sortons dans le parc par une
+petite porte de derrière. Nous glissons le long du château
+jusqu’au point qui est juste au-dessous de la chambre de Mlle
+Stangerson. Là, je colle le père Jacques contre le mur, lui
+défends de bouger, et moi, profitant d’un nuage qui recouvre en ce
+moment la lune, je m’avance en face de la fenêtre, mais en dehors
+du carré de lumière qui en vient; «car la fenêtre est
+entrouverte». Par précaution? Pour pouvoir sortir plus vite par la
+fenêtre, si quelqu’un venait à entrer par une porte? Oh! oh! celui
+qui sautera par cette fenêtre aurait bien des chances de se rompre
+le cou! Qui me dit que l’assassin n’a pas une corde? Il a dû tout
+prévoir... Ah! savoir ce qui se passe dans cette chambre! ...
+connaître le silence de cette chambre! ... Je retourne au père
+Jacques et je prononce un mot, à son oreille: «Échelle». Dès
+l’abord, j’ai bien pensé à l’arbre qui, huit jours auparavant m’a
+déjà servi d’observatoire, mais j’ai aussitôt constaté que la
+fenêtre est entrouverte de telle sorte que je ne puis rien voir,
+cette fois-ci, en montant dans l’arbre, de ce qui se passe dans la
+chambre. Et puis non seulement je veux voir, mais pouvoir entendre
+et... agir...
+
+Le père Jacques, très agité, presque tremblant, disparaît un
+instant et revient, sans échelle, me faisant, de loin, de grands
+signes avec ses bras pour que je le rejoigne au plus tôt. Quand je
+suis près de lui: «Venez!» me souffle-t-il.
+
+Il me fait faire le tour du château par le donjon. Arrivé là, il
+me dit:
+
+«J’étais allé chercher mon échelle dans la salle basse du donjon,
+qui nous sert de débarras, au jardinier et à moi; la porte du
+donjon était ouverte et l’échelle n’y était plus. En sortant, sous
+le clair de lune, voilà où je l’ai aperçue!»
+
+Et il me montrait, à l’autre extrémité du château, une échelle
+appuyée contre les «corbeaux»qui soutenaient la terrasse, au-
+dessous de la fenêtre que j’avais trouvée ouverte. La terrasse
+m’avait empêché de voir l’échelle... grâce à cette échelle, il
+était extrêmement facile de pénétrer dans la galerie tournante du
+premier étage, et je ne doutai plus que ce fût là le chemin pris
+par l’inconnu.
+
+Nous courons à l’échelle; mais, au moment de nous en emparer, le
+père Jacques me montre la porte entrouverte de la petite pièce du
+rez-de-chaussée qui est placée en encorbellement à l’extrémité de
+cette aile droite du château, et qui a pour plafond cette terrasse
+dont j’ai parlé. Le père Jacques pousse un peu la porte, regarde à
+l’intérieur, et me dit, dans un souffle.
+
+«Il n’est pas là!--Qui? --le garde!»
+La bouche encore une fois à mon oreille: «Vous savez bien que le
+garde couche dans cette pièce, depuis qu’on fait des réparations
+au donjon! ...» et, du même geste significatif, il me montre la
+porte entrouverte, l’échelle, la terrasse et la fenêtre, que j’ai
+tout à l’heure refermée, de la galerie tournante.
+
+Quelles furent mes pensées alors? Avais-je le temps d’avoir des
+pensées? Je «sentais», plus que je ne pensais...
+
+Évidemment, sentais-je, «si le garde est là-haut dans la chambre»
+(je dis: «si», car je n’ai, en ce moment, en dehors de cette
+échelle, et de cette chambre du garde déserte, aucun indice qui me
+permette même de soupçonner le garde), s’il y est, il a été obligé
+de passer par cette échelle et par cette fenêtre, car les pièces
+qui se trouvent derrière sa nouvelle chambre, étant occupées par
+le ménage du maître d’hôtel et de la cuisinière, et par les
+cuisines, lui ferment le chemin du vestibule et de l’escalier, à
+l’intérieur du château... «si c’est le garde qui a passé par là»,
+il lui aura été facile, sous quelque prétexte, hier soir, d’aller
+dans la galerie et de veiller à ce que cette fenêtre soit
+simplement poussée à l’intérieur, les panneaux joints, de telle
+sorte qu’il n’ait plus, de l’extérieur, qu’à appuyer dessus pour
+que la fenêtre s’ouvre et qu’il puisse sauter dans la galerie.
+Cette nécessité de la fenêtre non fermée à l’intérieur restreint
+singulièrement le champ des recherches sur la personnalité de
+l’assassin. Il faut que l’assassin «soit de la maison»; à moins
+qu’il n’ait un complice, auquel je ne crois pas...; à moins... à
+moins que Mlle Stangerson «elle-même» ait veillé à ce que cette
+fenêtre ne soit point fermée de l’intérieur...
+«Mais quel serait donc ce secret effroyable qui ferait que Mlle
+Stangerson serait dans la nécessité de supprimer les obstacles qui
+la séparent de son assassin?»
+
+J’empoigne l’échelle et nous voici repartis sur les derrières du
+château. La fenêtre de la chambre est toujours entrouverte; les
+rideaux sont tirés, mais ne se rejoignent point; ils laissent
+passer un grand rai de lumière, qui vient s’allonger sur la
+pelouse à mes pieds. Sous la fenêtre de la chambre j’applique mon
+échelle. Je suis à peu près sûr de n’avoir fait aucun bruit. «Et,
+pendant que le père Jacques reste au pied de l’échelle», je gravis
+l’échelle, moi, tout doucement, tout doucement, avec mon gourdin.
+Je retiens ma respiration; je lève et pose les pieds avec des
+précautions infinies. Soudain, un gros nuage, et une nouvelle
+averse. Chance. Mais, tout à coup, le cri sinistre de la «Bête du
+Bon Dieu» m’arrête au milieu de mon ascension. Il me semble que ce
+cri vient d’être poussé derrière moi, à quelques mètres. Si ce cri
+était un signal! Si quelque complice de l’homme m’avait vu, sur
+mon échelle. Ce cri appelle peut-être l’homme à la fenêtre! Peut-
+être! ... Malheur, «l’homme est à la fenêtre! Je sens sa tête au-
+dessus de moi; j’entends son souffle. Et moi, je ne puis le
+regarder; le plus petit mouvement de ma tête, et je suis perdu!
+Va-t-il me voir? Va-t-il, dans la nuit, baisser la tête? Non! ...
+il s’en va... il n’a rien vu... je le sens, plus que je ne
+l’entends, marcher, à pas de loup, dans la chambre; et je gravis
+encore quelques échelons. Ma tête est à la hauteur de la pierre
+d’appui de la fenêtre; mon front dépasse cette pierre; mes yeux,
+entre les rideaux, voient.
+
+L’homme est là, assis au petit bureau de Mlle Stangerson, _et il_
+_écrit._ Il me tourne le dos. Il a une bougie devant lui; mais,
+comme il est penché sur la flamme de cette bougie, la lumière
+projette des ombres qui me le déforment. Je ne vois qu’un dos
+monstrueux, courbé.
+
+Chose stupéfiante: Mlle Stangerson n’est pas là! Son lit n’est pas
+défait. Où donc couche-t-elle, cette nuit? Sans doute dans la
+chambre à côté, avec ses femmes. Hypothèse. Joie de trouver
+l’homme seul. Tranquillité d’esprit pour préparer le traquenard.
+
+Mais qui est donc cet homme qui écrit là, sous mes yeux, installé
+à ce bureau comme s’il était chez lui? S’il n’y avait point «les
+pas de l’assassin» sur le tapis de la galerie, s’il n’y avait pas
+eu la fenêtre ouverte, s’il n’y avait pas eu, sous cette fenêtre,
+l’échelle, je pourrais être amené à penser que cet homme a le
+droit d’être là et qu’il s’y trouve normalement à la suite de
+causes normales que je ne connais pas encore. Mais il ne fait
+point de doute que cet inconnu mystérieux est l’homme de la
+«Chambre Jaune», celui dont Mlle Stangerson est obligée, sans le
+dénoncer, de subir les coups assassins. Ah! voir sa figure! Le
+surprendre! Le prendre!
+
+Si je saute dans la chambre en ce moment, «il» s’enfuit ou par
+l’antichambre ou par la porte à droite qui donne sur le boudoir.
+Par là, traversant le salon, il arrive à la galerie et je le
+perds. Or, je le tiens; encore cinq minutes, et je le tiens, mieux
+que si je l’avais dans une cage... Qu’est-ce qu’il fait là,
+solitaire, dans la chambre de Mlle Stangerson? Qu’écrit-il? À qui
+écrit-il? ... Descente. L’échelle par terre. Le père Jacques me
+suit. Rentrons au château. J’envoie le père Jacques éveiller M.
+Stangerson. Il doit m’attendre chez M. Stangerson, et ne lui rien
+dire de précis avant mon arrivée. Moi, je vais aller éveiller
+Frédéric Larsan. Gros ennui pour moi. J’aurais voulu travailler
+seul et avoir toute l’aubaine de l’affaire, au nez de Larsan
+endormi. Mais le père Jacques et M. Stangerson sont des vieillards
+et moi, je ne suis peut-être pas assez développé. Je manquerais
+peut-être de force... Larsan, lui, a l’habitude de l’homme que
+l’on terrasse, que l’on jette par terre, que l’on relève, menottes
+aux poignets. Larsan m’ouvre, ahuri, les yeux gonflés de sommeil,
+prêt à m’envoyer promener, ne croyant nullement à mes imaginations
+de petit reporter. Il faut que je lui affirme que «l’homme est
+là!»
+
+«C’est bizarre, dit-il, _je croyais l’avoir quitté cet après-midi,
+à Paris!»_
+
+Il se vêt hâtivement et s’arme d’un revolver. Nous nous glissons
+dans la galerie.
+
+Larsan me demande:
+
+«Où est-il?
+
+-- Dans la chambre de Mlle Stangerson.
+
+-- Et Mlle Stangerson?
+
+-- Elle n’est pas dans sa chambre!
+
+-- Allons-y!
+
+-- N’y allez pas! L’homme, à la première alerte, se sauvera... il
+a trois chemins pour cela... la porte, la fenêtre, le boudoir où
+se trouvent les femmes...
+
+-- Je tirerai dessus...
+
+-- Et si vous le manquez? Si vous ne faites que le blesser? Il
+s’échappera encore... Sans compter que, lui aussi, est
+certainement armé... Non, laissez-moi diriger l’expérience, et je
+réponds de tout...
+
+-- Comme vous voudrez», me dit-il avec assez de bonne grâce.
+
+Alors, après m’être assuré que toutes les fenêtres des deux
+galeries sont hermétiquement closes, je place Frédéric Larsan à
+l’extrémité de la galerie tournante, devant cette fenêtre que j’ai
+trouvée ouverte et que j’ai refermée. Je dis à Fred:
+
+«Pour rien au monde, vous ne devez quitter ce poste, jusqu’au
+moment où je vous appellerai... Il y a cent chances sur cent pour
+que l’homme revienne à cette fenêtre et essaye de se sauver par
+là, quand il sera poursuivi, car c’est par là qu’il est venu et
+par là qu’il a préparé sa fuite. Vous avez un poste dangereux...
+
+-- Quel sera le vôtre? demanda Fred.
+
+-- Moi, je sauterai dans la chambre, et je vous rabattrai l’homme!
+
+-- Prenez mon revolver, dit Fred, je prendrai votre bâton.
+
+-- Merci, fis-je, vous êtes un brave homme»
+
+Et j’ai pris le revolver de Fred. J’allais être seul avec l’homme,
+là-bas, qui écrivait dans la chambre, et vraiment ce revolver me
+faisait plaisir.
+
+Je quittai donc Fred, l’ayant posté à la fenêtre 5 sur le plan, et
+je me dirigeai, toujours avec la plus grande précaution, vers
+l’appartement de M. Stangerson, dans l’aile gauche du château. Je
+trouvai M. Stangerson avec le père Jacques, qui avait observé la
+consigne, se bornant à dire à son maître qu’il lui fallait
+s’habiller au plus vite. Je mis alors M. Stangerson, en quelques
+mots, au courant de ce qui se passait. Il s’arma, lui aussi, d’un
+revolver, me suivit et nous fûmes aussitôt dans la galerie tous
+trois. Tout ce qui vient de se passer, depuis que j’avais vu
+l’assassin assis devant le bureau, avait à peine duré dix minutes.
+M. Stangerson voulait se précipiter immédiatement sur l’assassin
+et le tuer: c’était bien simple. Je lui fis entendre qu’avant tout
+il ne fallait pas risquer, «en voulant le tuer, de le manquer
+vivant».
+
+Quand je lui eus juré que sa fille n’était pas dans la chambre et
+qu’elle ne courait aucun danger, il voulut bien calmer son
+impatience et me laisser la direction de l’événement. Je dis
+encore au père Jacques et à M. Stangerson qu’ils ne devaient venir
+à moi que lorsque je les appellerais ou lorsque je tirerais un
+coup de revolver «et j’envoyai le père Jacques se placer» devant
+la fenêtre située à l’extrémité de la galerie droite. (La fenêtre
+est marquée du chiffre 2 sur mon plan.) J’avais choisi ce poste
+pour le père Jacques parce que j’imaginais que l’assassin, traqué
+à sa sortie de la chambre, se sauvant à travers la galerie pour
+rejoindre la fenêtre qu’il avait laissée ouverte, et voyant, tout
+à coup, en arrivant au carrefour des galeries, devant cette
+dernière fenêtre, Larsan gardant la galerie tournante,
+continuerait son chemin dans la galerie droite. Là, il
+rencontrerait le père Jacques, qui l’empêcherait de sauter dans le
+parc par la fenêtre qui ouvrait à l’extrémité de la galerie
+droite. C’est ainsi, certainement, qu’en une telle occurrence
+devait agir l’assassin s’il connaissait les lieux (et cette
+hypothèse ne faisait point de doute pour moi). Sous cette fenêtre,
+en effet, se trouvait extérieurement une sorte de contrefort.
+Toutes les autres fenêtres des galeries donnaient à une telle
+hauteur sur des fossés qu’il était à peu près impossible de sauter
+par là sans se rompre le cou. Portes et fenêtres étaient bien et
+solidement fermées, y compris la porte de la chambre de débarras,
+à l’extrémité de la galerie droite: Je m’en étais rapidement
+assuré.
+
+Donc, après avoir indiqué comme je l’ai dit, son poste au père
+Jacques «et l’y avoir vu», je plaçai M. Stangerson devant le
+palier de l’escalier, non loin de la porte de l’antichambre de sa
+fille. Tout faisait prévoir que, dès lors que je traquais
+l’assassin dans la chambre, celui-ci se sauverait par
+l’antichambre plutôt que par le boudoir où se trouvaient les
+femmes et dont la porte avait dû être fermée par Mlle Stangerson
+elle-même, si, comme je le pensais, elle s’était réfugiée dans ce
+boudoir «pour ne pas voir l’assassin qui allait venir chez elle!»
+Quoi qu’il en fût, il retombait toujours dans la galerie «Où mon
+monde l’attendait à toutes les issues possibles».
+
+Arrivé là, il voit à sa gauche, presque sur lui, M. Stangerson; il
+se sauve alors à droite, vers la galerie tournante, «ce qui est le
+chemin, du reste, de sa fuite préparée». À l’intersection des deux
+galeries il aperçoit à la fois, comme je l’explique plus haut, à
+sa gauche, Frédéric Larsan au bout de la galerie tournante, et en
+face le père Jacques, au bout de la galerie droite. M. Stangerson
+et moi, nous arrivons par derrière. Il est à nous! Il ne peut plus
+nous échapper! ... Ce plan me paraissait le plus sage, le plus sûr
+«et le plus simple». Si nous avions pu directement placer
+quelqu’un de nous derrière la porte du boudoir de Mlle Stangerson
+qui ouvrait sur la chambre à coucher, peut-être eût-il paru plus
+simple «à certains qui ne réfléchissent pas» d’assiéger
+directement les deux portes de la pièce où se trouvait l’homme,
+celle du boudoir et celle de l’antichambre; mais nous ne pouvions
+pénétrer dans le boudoir que par le salon, dont la porte avait été
+fermée à l’intérieur par les soins inquiets de Mlle Stangerson. Et
+ainsi, ce plan, qui serait venu à l’intellect d’un sergent de
+ville quelconque, se trouvait impraticable. Mais moi, qui suis
+obligé de réfléchir, je dirai que, même si j’avais eu la libre
+disposition du boudoir, j’aurais maintenu mon plan tel que je
+viens de l’exposer; car tout autre plan d’attaque direct par
+chacune des portes de la chambre «nous séparait les uns des autres
+au moment de la lutte avec l’homme», tandis que mon plan
+«réunissait tout le monde pour l’attaque», à un endroit que
+j’avais déterminé avec une précision quasi mathématique. Cet
+endroit était l’intersection des deux galeries.
+
+Ayant ainsi placé mon monde, je ressortis du château, courus à mon
+échelle, la réappliquai contre le mur et, le revolver au poing, je
+grimpai.
+
+Que si quelques-uns sourient de tant de précautions préalables, je
+les renverrai au mystère de la «Chambre Jaune» et à toutes les
+preuves que nous avions de la fantastique astuce de l’assassin; et
+aussi, que si quelques-uns trouvent bien méticuleuses toutes mes
+observations dans un moment où l’on doit être entièrement pris par
+la rapidité du mouvement, de la décision et de l’action, je leur
+répliquerai que j’ai voulu longuement et complètement rapporter
+ici toutes les dispositions d’un plan d’attaque conçu et exécuté
+aussi rapidement qu’il est lent à se dérouler sous ma plume. J’ai
+voulu cette lenteur et cette précision pour être certain de ne
+rien omettre des conditions dans lesquelles se produisit l’étrange
+phénomène qui, jusqu’à nouvel ordre et naturelle explication, me
+semble devoir prouver mieux que toutes les théories du professeur
+Stangerson, «la dissociation de la matière», je dirai même la
+dissociation «instantanée» de la matière.
+
+
+
+XVI
+Étrange phénomène de dissociation de la matière
+
+
+_Extrait du carnet de Joseph Rouletabille (suite)_
+
+Me voici de nouveau à la pierre de la fenêtre, continue
+Rouletabille, et de nouveau ma tête dépasse cette pierre; entre
+les rideaux dont la disposition n’a pas bougé, je m’apprête à
+regarder, anxieux de savoir dans quelle attitude je vais trouver
+l’assassin. S’il pouvait me tourner le dos! S’il pouvait être
+encore à cette table, en train d’écrire... Mais peut-être... peut-
+être n’est-il plus là! ... Et comment se serait-il enfui? ... Est-
+ce que je n’ai pas son échelle»? ... Je fais appel à tout mon
+sang-froid. J’avance encore la tête. Je regarde: il est là; je
+revois son dos monstrueux, déformé par les ombres projetées par la
+bougie. Seulement, «il» n’écrit plus et la bougie n’est plus sur
+le petit bureau. La bougie est sur le parquet devant l’homme
+courbé au-dessus d’elle. Position bizarre, mais qui me sert. Je
+retrouve ma respiration. Je monte encore. Je suis aux derniers
+échelons; ma main gauche saisit l’appui de la fenêtre; au moment
+de réussir je sens mon coeur battre à coups précipités. Je mets
+mon revolver entre mes dents. Ma main droite maintenant tient
+aussi l’appui de la fenêtre. Un mouvement nécessairement un peu
+brusque, un rétablissement sur les poignets et je vais être sur la
+fenêtre... Pourvu que l’échelle!...C’est ce qui arrive... je suis
+dans la nécessité de prendre un point d’appui un peu fort sur
+l’échelle et mon pied n’a point plutôt quitté celle-ci que je sens
+qu’elle bascule. Elle racle le mur et s’abat... Mais déjà mes
+genoux touchent la pierre... Avec une rapidité que je crois sans
+égale, je me dresse debout sur la pierre... Mais plus rapide que
+moi a été l’assassin... Il a entendu le raclement de l’échelle
+contre le mur et j’ai vu tout à coup le dos monstrueux se
+soulever, l’homme se dresser, se retourner... J’ai vu sa tête...
+ai-je bien vu sa tête? ... La bougie était sur le parquet et
+n’éclairait suffisamment que ses jambes. À partir de la hauteur de
+la table, il n’y avait guère dans la chambre que des ombres, que
+de la nuit... J’ai vu une tête chevelue, barbue... Des yeux de
+fou; une face pâle qu’encadraient deux larges favoris; la couleur,
+autant que je pouvais dans cette seconde obscure distinguer, la
+couleur... en était rousse... à ce qu’il m’est apparu... à ce que
+j’ai pensé... Je ne connaissais point cette figure. Ce fut, en
+somme, la sensation principale que je reçus de cette image
+entrevue dans des ténèbres vacillantes... Je ne connaissais pas
+cette figure «ou, tout au moins, je ne la reconnaissais pas»!
+
+Ah! Maintenant, il fallait faire vite! ... il fallait être le
+vent! la tempête! ... la foudre! Mais hélas... hélas! «il y avait
+des mouvements nécessaires...» Pendant que je faisais les
+mouvements nécessaires de rétablissement sur les poignets, du
+genou sur la pierre, de mes pieds sur la pierre... l’homme qui
+m’avait aperçu à la fenêtre avait bondi, s’était précipité comme
+je l’avais prévu sur la porte de l’antichambre, avait eu le temps
+de l’ouvrir et fuyait. Mais déjà j’étais derrière lui revolver au
+poing. Je hurlai: «À moi!»
+
+Comme une flèche j’avais traversé la chambre et cependant j’avais
+pu voir qu’»il y avait une lettre sur la table». Je rattrapai
+presque l’homme dans l’antichambre, car le temps qu’il lui avait
+fallu pour ouvrir la porte lui avait au moins pris une seconde. Je
+le touchai presque; il me colla sur le nez la porte qui donne de
+l’antichambre sur la galerie... Mais j’avais des ailes, je fus
+dans la galerie à trois mètres de lui... M. Stangerson et moi le
+poursuivîmes à la même hauteur. L’homme avait pris, toujours comme
+je l’avais prévu, la galerie à sa droite, c’est-à-dire le chemin
+préparé de sa fuite...«À moi, Jacques! À moi, Larsan!» m’écriai-
+je. Il ne pouvait plus nous échapper! Je poussai une clameur de
+joie, de victoire sauvage... L’homme parvint à l’intersection des
+deux galeries à peine deux secondes avant nous et la rencontre que
+j’avais décidée, le choc fatal qui devait inévitablement se
+produire, eut lieu! Nous nous heurtâmes tous à ce carrefour: M.
+Stangerson et moi venant d’un bout de la galerie droite, le père
+Jacques venant de l’autre bout de cette même galerie et Frédéric
+Larsan venant de la galerie tournante. Nous nous heurtâmes jusqu’à
+tomber...
+
+«Mais l’homme n’était pas là!»
+
+Nous nous regardions avec des yeux stupides, des yeux d’épouvante,
+devant cet «irréel»: «l’homme n’était pas là!»
+
+Où est-il? Où est-il? Où est-il? ... Tout notre être demandait:
+«Où est-il?»
+
+«Il est impossible qu’il se soit enfui! m’écriai-je dans une
+colère plus grande que mon épouvante!
+
+-- Je le touchais, s’exclama Frédéric Larsan.
+
+-- Il était là, j’ai senti son souffle dans la figure! faisait le
+père Jacques.
+
+-- Nous le touchions!» répétâmes-nous, M. Stangerson et moi.
+
+Où est-il? Où est-il? Où est-il? ...
+
+Nous courûmes comme des fous dans les deux galeries; nous
+visitâmes portes et fenêtres; elles étaient closes, hermétiquement
+closes... On n’avait pas pu les ouvrir, puisque nous les trouvions
+fermées... Et puis, est-ce que cette ouverture d’une porte ou
+d’une fenêtre par cet homme, ainsi traqué, sans que nous ayons pu
+apercevoir son geste, n’eût pas été plus inexplicable encore que
+la disparition de l’homme lui-même?
+
+Où est-il? Où est-il? ... Il n’a pu passer par une porte, ni par
+une fenêtre, ni par rien. Il n’a pu passer à travers nos corps!
+...
+
+J’avoue que, dans le moment, je fus anéanti. Car, enfin, il
+faisait clair dans la galerie, et dans cette galerie il n’y avait
+ni trappe, ni porte secrète dans les murs, ni rien où l’on pût se
+cacher. Nous remuâmes les fauteuils et soulevâmes les tableaux.
+Rien! Rien! Nous aurions regardé dans une potiche, s’il y avait eu
+une potiche!
+
+
+
+XVII
+La galerie inexplicable
+
+
+Mlle Mathilde Stangerson apparut sur le seuil de son antichambre,
+continue toujours le carnet de Rouletabille. Nous étions presque à
+sa porte, dans cette galerie où venait de se passer l’incroyable
+phénomène. Il y a des moments où l’on sent sa cervelle fuir de
+toutes parts. Une balle dans la tête, un crâne qui éclate, le
+siège de la logique assassiné, la raison en morceaux... tout cela
+était sans doute comparable à la sensation, qui m’épuisait, «qui
+me vidait», du déséquilibre de tout, de la fin de mon moi pensant,
+pensant avec ma pensée d’homme! La ruine morale d’un édifice
+rationnel, doublé de la ruine réelle de la vision physiologique,
+alors que les yeux voient toujours clair, quel coup affreux sur le
+crâne!
+
+Heureusement, Mlle Mathilde Stangerson apparut sur le seuil de son
+antichambre. Je la vis; et ce fut une diversion à ma pensée en
+chaos... Je la respirai... «je respirai son parfum de la dame en
+noir... Chère dame en noir, chère dame en noir» que je ne reverrai
+jamais plus! Mon Dieu! dix ans de ma vie, la moitié de ma vie pour
+revoir la dame en noir! Mais, hélas! Je ne rencontre plus, de
+temps en temps, et encore! ... et encore! ... que le parfum, à peu
+près le parfum dont je venais respirer la trace, sensible pour moi
+seul, dans le parloir de ma jeunesse! ... c’est cette réminiscence
+aiguë de ton cher parfum, dame en noir, qui me fit aller vers
+celle-ci que voilà tout en blanc, et si pâle, si pâle, et si belle
+sur le seuil de la «galerie inexplicable»! Ses beaux cheveux dorés
+relevés sur la nuque laissent voir l’étoile rouge de sa tempe, la
+blessure dont elle faillit mourir... Quand je commençais seulement
+à prendre ma raison par le bon bout, dans cette affaire,
+j’imaginais que, la nuit du mystère de la «Chambre Jaune», Mlle
+Stangerson portait les cheveux en bandeaux... «Mais, avant mon
+entrée dans la «Chambre Jaune», comment aurais-je raisonné sans la
+chevelure aux bandeaux»?
+
+Et maintenant, je ne raisonne plus du tout, depuis le fait de la
+«galerie inexplicable»; je suis là, stupide, devant l’apparition
+de Mlle Stangerson, pâle et si belle. Elle est vêtue d’un peignoir
+d’une blancheur de rêve. On dirait une apparition, un doux
+fantôme. Son père la prend dans ses bras, l’embrasse avec passion,
+semble la reconquérir une fois de plus, puisqu’une fois de plus
+elle eût pu, pour lui, être perdue! Il n’ose l’interroger... Il
+l’entraîne dans sa chambre où nous les suivons... car, enfin, il
+faut savoir! ... La porte du boudoir est ouverte... Les deux
+visages épouvantés des gardes-malades sont penchés vers nous...
+«Mlle Stangerson demande ce que signifie tout ce bruit.» «Voilà,
+dit-elle, c’est bien simple! ...» -- Comme c’est simple! comme
+c’est simple! -- ... Elle a eu l’idée de ne pas dormir cette nuit
+dans sa chambre, de se coucher dans la même pièce que les gardes-
+malades, dans le boudoir... Et elle a fermé, sur elles trois, la
+porte du boudoir... Elle a, depuis la nuit criminelle, des
+craintes, des peurs soudaines fort compréhensibles, n’est-ce pas?
+... Qui comprendra pourquoi, cette nuit justement «où il devait
+revenir», elle s’est enfermée par un «hasard» très heureux avec
+ses femmes? Qui comprendra pourquoi elle repousse la volonté de M.
+Stangerson de coucher dans le salon de sa fille, puisque sa fille
+a peur? Qui comprendra pourquoi la lettre, qui était tout à
+l’heure sur la table de la chambre, «n’y est plus»! ... Celui qui
+comprendra cela dira: Mlle Stangerson savait que l’assassin devait
+revenir... elle ne pouvait l’empêcher de revenir... elle n’a
+prévenu personne parce qu’il faut que l’assassin reste inconnu...
+inconnu de son père, inconnu de tous... excepté de Robert Darzac.
+Car M. Darzac doit le connaître maintenant... Il le connaissait
+peut-être avant! Se rappeler la phrase du jardin de l’Élysée: «Me
+faudra-t-il, pour vous avoir, commettre un crime?» Contre qui, le
+crime, sinon «contre l’obstacle», contre l’assassin? Se rappeler
+encore cette phrase de M. Darzac en réponse à ma question: «Cela
+ne vous déplairait-il point que je découvre l’assassin?--Ah! Je
+voudrais le tuer de ma main!» Et je lui ai répliqué: «Vous n’avez
+pas répondu à ma question!» Ce qui était vrai. En vérité, en
+vérité, M. Darzac connaît si bien l’assassin qu’il a peur que je
+le découvre, «tout en voulant le tuer». Il n’a facilité mon
+enquête que pour deux raisons: d’abord parce que je l’y ai forcé;
+ensuite, pour mieux veiller sur elle...
+
+Je suis dans la chambre... dans sa chambre... je la regarde,
+elle... et je regarde aussi la place où était la lettre tout à
+l’heure... Mlle Stangerson s’est emparée de la lettre; cette
+lettre était pour elle, évidemment... évidemment... Ah! comme la
+malheureuse tremble... Elle tremble au récit fantastique que son
+père lui fait de la présence de l’assassin dans sa chambre et de
+la poursuite dont il a été l’objet... Mais il est visible... il
+est visible qu’elle n’est tout à fait rassurée que lorsqu’on lui
+affirme que l’assassin, par un sortilège inouï, a pu nous
+échapper.
+
+Et puis il y a un silence... Quel silence! ... Nous sommes tous
+là, à «la» regarder... Son père, Larsan, le père Jacques et moi...
+Quelles pensées roulent dans ce silence autour d’elle? ... Après
+l’événement de ce soir, après le mystère de la «galerie
+inexplicable», après cette réalité prodigieuse de l’installation
+de l’assassin dans sa chambre, à elle, il me semble que toutes les
+pensées, toutes, depuis celles qui se traînent sous le crâne du
+père Jacques, jusqu’à celles qui «naissent» sous le crâne de M.
+Stangerson, toutes pourraient se traduire par ces mots qu’on lui
+adresserait, à elle: «Oh! toi qui connais le mystère, explique-le-
+nous, et nous te sauverons peut-être!» Ah! comme je voudrais la
+sauver... d’elle-même, et de l’autre! ... J’en pleure... Oui, je
+sens mes yeux se remplir de larmes devant tant de misère si
+horriblement cachée.
+
+Elle est là, celle qui a le parfum de «la dame en noir»... je la
+vois enfin, chez elle, dans sa chambre, dans cette chambre où elle
+n’a pas voulu me recevoir... dans cette chambre «où elle se tait»,
+où elle continue de se taire. Depuis l’heure fatale de la «Chambre
+Jaune», nous tournons autour de cette femme invisible et muette
+pour savoir ce qu’elle sait. Notre désir, notre volonté de savoir
+doivent lui être un supplice de plus. Qui nous dit que, si «nous
+apprenons», la connaissance de «son» mystère ne sera pas le signal
+d’un drame plus épouvantable que ceux qui se sont déjà déroulés
+ici? Qui nous dit qu’elle n’en mourra pas? Et cependant, elle a
+failli mourir... et nous ne savons rien... Ou plutôt il y en a qui
+ne savent rien... mais moi... si je savais «qui», je saurais
+tout... Qui? qui? qui? ... et ne sachant pas qui, je dois me
+taire, par pitié pour elle, car il ne fait point de doute qu’elle
+sait, elle, comment «il» s’est enfui, lui, de la «Chambre Jaune»,
+et cependant elle se tait. Pourquoi parlerais-je? Quand je saurai
+qui, «je lui parlerai, à lui!»
+
+Elle nous regarde maintenant... mais de loin... comme si nous
+n’étions pas dans sa chambre... M. Stangerson rompt le silence. M.
+Stangerson déclare que, désormais, il ne quittera plus
+l’appartement de sa fille. C’est en vain que celle-ci veut
+s’opposer à cette volonté formelle, M. Stangerson tient bon. Il
+s’y installera dès cette nuit même, dit-il. Sur quoi, uniquement
+occupé de la santé de sa fille, il lui reproche de s’être levée...
+puis il lui tient soudain de petits discours enfantins... Il lui
+sourit... il ne sait plus beaucoup ni ce qu’il dit, ni ce qu’il
+fait... L’illustre professeur perd la tête... Il répète des mots
+sans suite qui attestent le désarroi de son esprit... celui du
+nôtre n’est guère moindre. Mlle Stangerson dit alors, avec une
+voix si douloureuse, ces simples mots: «Mon père! mon père!» que
+celui-ci éclate en sanglots. Le père Jacques se mouche et Frédéric
+Larsan, lui-même, est obligé de se détourner pour cacher son
+émotion. Moi, je n’en peux plus... je ne pense plus, je ne sens
+plus, je suis au-dessous du végétal. Je me dégoûte.
+
+C’est la première fois que Frédéric Larsan se trouve, comme moi,
+en face de Mlle Stangerson, depuis l’attentat de la «Chambre
+Jaune». Comme moi, il avait insisté pour pouvoir interroger la
+malheureuse; mais, pas plus que moi, il n’avait été reçu. À lui
+comme à moi, on avait toujours fait la même réponse: Mlle
+Stangerson était trop faible pour nous recevoir, les
+interrogatoires du juge d’instruction la fatiguaient suffisamment,
+etc... Il y avait là une mauvaise volonté évidente à nous aider
+dans nos recherches qui, «moi», ne me surprenait pas, mais qui
+étonnait toujours Frédéric Larsan. Il est vrai que Frédéric Larsan
+et moi avons une conception du crime tout à fait différente...
+
+... Ils pleurent... Et je me surprends encore à répéter au fond de
+moi: La sauver! ... la sauver malgré elle! la sauver sans la
+compromettre! La sauver sans qu’«il» parle! Qui: «il?» -- «Il»,
+l’assassin... Le prendre et lui fermer la bouche! ... Mais M.
+Darzac l’a fait entendre: «pour lui fermer la bouche, il faut le
+tuer!» Conclusion logique des phrases échappées à M. Darzac. Ai-je
+le droit de tuer l’assassin de Mlle Stangerson? Non! ... Mais
+qu’il m’en donne seulement l’occasion. Histoire de voir s’il est
+bien, réellement, en chair et en os! Histoire de voir son cadavre,
+puisqu’on ne peut saisir son corps vivant!
+
+Ah! comment faire comprendre à cette femme, qui ne nous regarde
+même pas, qui est toute à son effroi et à la douleur de son père,
+que je suis capable de tout pour la sauver... Oui... oui... je
+recommencerai à prendre ma raison par le bon bout et j’accomplirai
+des prodiges...
+
+Je m’avance vers elle... je veux parler, je veux la supplier
+d’avoir confiance en moi... je voudrais lui faire entendre par
+quelques mots, compris d’elle seule et de moi, que je sais comment
+son assassin est sorti de la «Chambre Jaune», que j’ai deviné la
+moitié de son secret... et que je la plains, elle, de tout mon
+coeur... Mais déjà son geste nous prie de la laisser seule,
+exprime la lassitude, le besoin de repos immédiat... M. Stangerson
+nous demande de regagner nos chambres, nous remercie, nous
+renvoie... Frédéric Larsan et moi saluons, et, suivis du père
+Jacques, nous regagnons la galerie. J’entends Frédéric Larsan qui
+murmure: «Bizarre! bizarre! ...» Il me fait signe d’entrer dans sa
+chambre. Sur le seuil, il se retourne vers le père Jacques. Il lui
+demande:
+
+«Vous l’avez bien vu, vous?
+
+-- Qui?
+
+-- L’homme!
+
+-- Si je l’ai vu! ... Il avait une large barbe rousse, des cheveux
+roux...
+
+-- C’est ainsi qu’il m’est apparu, à moi, fis-je.
+
+-- Et à moi aussi», dit Frédéric Larsan.
+
+Le grand Fred et moi nous sommes seuls, maintenant, à parler de la
+chose, dans sa chambre. Nous en parlons une heure, retournant
+l’affaire dans tous les sens. Il est clair que Fred, aux questions
+qu’il me pose, aux explications qu’il me donne, est persuadé --
+malgré ses yeux, malgré mes yeux, malgré tous les yeux -- que
+l’homme a disparu par quelque passage secret de ce château qu’il
+connaissait.
+
+«Car il connaît le château, me dit-il; il le connaît bien...
+
+-- C’est un homme de taille plutôt grande, bien découplé...
+
+-- Il a la taille qu’il faut... murmure Fred...
+
+-- Je vous comprends, dis-je... mais comment expliquez-vous la
+barbe rousse, les cheveux roux?
+
+-- Trop de barbe, trop de cheveux... Des postiches, indique
+Frédéric Larsan.
+
+-- C’est bientôt dit... Vous êtes toujours occupé par la pensée de
+Robert Darzac... Vous ne pourrez donc vous en débarrasser jamais?
+... Je suis sûr, moi, qu’il est innocent...
+
+-- Tant mieux! Je le souhaite... mais vraiment tout le condamne...
+Vous avez remarqué les pas sur le tapis? ... Venez les voir...
+
+-- Je les ai vus... Ce sont «les pas élégants» du bord de l’étang.
+
+-- Ce sont les pas de Robert Darzac; le nierez-vous?
+
+-- Évidemment, on peut s’y méprendre...
+
+-- Avez-vous remarqué que la trace de ces pas «ne revient pas»?
+Quand l’homme est sorti de la chambre, poursuivi par nous tous,
+ses pas n’ont point laissé de traces...
+
+-- L’homme était peut-être dans la chambre «depuis des heures». La
+boue de ses bottines a séché et il glissait avec une telle
+rapidité sur la pointe de ses bottines... On le voyait fuir,
+l’homme... on ne l’entendait pas...»
+
+Soudain, j’interromps ces propos sans suite, sans logique,
+indignes de nous. Je fais signe à Larsan d’écouter:
+
+«Là, en bas... on ferme une porte...»
+
+Je me lève; Larsan me suit; nous descendons au rez-de-chaussée du
+château; nous sortons du château. Je conduis Larsan à la petite
+pièce en encorbellement dont la terrasse donne sous la fenêtre de
+la galerie tournante. Mon doigt désigne cette porte fermée
+maintenant, ouverte tout à l’heure, sous laquelle filtre de la
+lumière.
+
+«Le garde! dit Fred.
+
+-- Allons-y!» lui soufflai-je...
+
+Et, décidé, mais décidé à quoi, le savais-je? décidé à croire que
+le garde est le coupable? l’affirmerais-je? je m’avance contre la
+porte, et je frappe un coup brusque.
+
+Certains penseront que ce retour à la porte du garde est bien
+tardif... et que notre premier devoir à tous, après avoir constaté
+que l’assassin nous avait échappé dans la galerie, était de le
+rechercher partout ailleurs, autour du château, dans le parc...
+Partout...
+
+Si l’on nous fait une telle objection, nous n’avons pour y
+répondre que ceci: c’est que l’assassin était disparu de telle
+sorte de la galerie «que nous avons réellement pensé qu’il n’était
+plus nulle part»! Il nous avait échappé quand nous avions tous la
+main dessus, quand nous le touchions presque... nous n’avions plus
+aucun ressort pour nous imaginer que nous pourrions maintenant le
+découvrir dans le mystère de la nuit et du parc. Enfin, je vous ai
+dit de quel coup cette disparition m’avait choqué le crâne!
+
+... Aussitôt que j’eus frappé, la porte s’ouvrit; le garde nous
+demanda d’une voix calme ce que nous voulions. Il était en chemise
+«et il allait se mettre au lit»; le lit n’était pas encore
+défait...
+
+Nous entrâmes; je m’étonnai.
+
+«Tiens! vous n’êtes pas encore couché? ...
+
+-- Non! répondit-il d’une voix rude... J’ai été faire une tournée
+dans le parc et dans les bois... J’en reviens... Maintenant, j’ai
+sommeil... bonsoir! ...
+
+-- Écoutez, fis-je... Il y avait tout à l’heure, auprès de votre
+fenêtre, une échelle...
+
+-- Quelle échelle? Je n’ai pas vu d’échelle! ... Bonsoir!»
+
+Et il nous mit à la porte tout simplement.
+
+Dehors, je regardai Larsan. Il était impénétrable.
+
+«Eh bien? fis-je...
+
+-- Eh bien? répéta Larsan...
+
+-- Cela ne vous ouvre-t-il point des horizons?»
+
+Sa mauvaise humeur était certaine. En rentrant au château, je
+l’entendis qui bougonnait:
+
+«Il serait tout à fait, mais tout à fait étrange que je me fusse
+trompé à ce point! ...»
+
+Et, cette phrase, il me semblait qu’il l’avait plutôt prononcée à
+mon adresse qu’il ne se la disait à lui-même.
+
+Il ajouta:
+
+«Dans tous les cas, nous serons bientôt fixés... Ce matin il fera
+jour.»
+
+
+
+XVIII
+Rouletabille a dessiné un cercle entre les deux bosses de son
+front
+
+
+_Extrait du carnet de Joseph Rouletabille (suite)._
+
+Nous nous quittâmes sur le seuil de nos chambres après une
+mélancolique poignée de mains. J’étais heureux d’avoir fait naître
+quelque soupçon de son erreur dans cette cervelle originale,
+extrêmement intelligente, mais antiméthodique. Je ne me couchai
+point. J’attendis le petit jour et je descendis devant le château.
+J’en fis le tour en examinant toutes les traces qui pouvaient en
+venir ou y aboutir. Mais elles étaient si mêlées et si confuses
+que je ne pus rien en tirer. Du reste, je tiens ici à faire
+remarquer que je n’ai point coutume d’attacher une importance
+exagérée aux signes extérieurs que laisse le passage d’un crime.
+Cette méthode, qui consiste à conclure au criminel d’après les
+traces de pas, est tout à fait primitive. Il y a beaucoup de
+traces de pas qui sont identiques, et c’est tout juste s’il faut
+leur demander une première indication qu’on ne saurait, en aucun
+cas, considérer comme une preuve.
+
+Quoi qu’il en soit, dans le grand désarroi de mon esprit, je m’en
+étais donc allé dans la cour d’honneur et m’étais penché sur les
+traces, sur toutes les traces qui étaient là, leur demandant cette
+première indication dont j’avais tant besoin pour m’accrocher à
+quelque chose de «raisonnable», à quelque chose qui me permît de
+«raisonner» sur les événements de la «galerie inexplicable».
+Comment raisonner? ... Comment raisonner?
+
+... Ah! raisonner par le bon bout! Je m’assieds, désespéré, sur
+une pierre de la cour d’honneur déserte... Qu’est-ce que je fais,
+depuis plus d’une heure, sinon la plus basse besogne du plus
+ordinaire policier... Je vais quérir l’erreur comme le premier
+inspecteur venu, sur la trace de quelques pas «qui me feront dire
+ce qu’ils voudront»!
+
+Je me trouve plus abject, plus bas dans l’échelle des
+intelligences que ces agents de la Sûreté imaginés par les
+romanciers modernes, agents qui ont acquis leur méthode dans la
+lecture des romans d’Edgar Poe ou de Conan Doyle. Ah! Agents
+littéraires... qui bâtissez des montagnes de stupidité avec un pas
+sur le sable, avec le dessin d’une main sur le mur! «À toi,
+Frédéric Larsan, à toi, l’agent littéraire! ... Tu as trop lu
+Conan Doyle, mon vieux! ... Sherlock Holmes te fera faire des
+bêtises, des bêtises de raisonnement plus énormes que celles qu’on
+lit dans les livres... Elles te feront arrêter un innocent... Avec
+ta méthode à la Conan Doyle, tu as su convaincre le juge
+d’instruction, le chef de la Sûreté... tout le monde... Tu attends
+une dernière preuve... une dernière! ... Dis donc une première,
+malheureux! ... «Tout ce que vous offrent les sens ne saurait être
+une preuve...» Moi aussi, je me suis penché sur «les traces
+sensibles», mais pour leur demander uniquement _d’entrer dans_ _le
+cercle qu’avait dessiné ma raison._ Ah! bien des fois, le cercle
+fut si étroit, si étroit... Mais si étroit était-il, il était
+immense, «puisqu’il ne contenait que de la vérité»! ... Oui, oui,
+je le jure, les traces sensibles n’ont jamais été que mes
+servantes... elles n’ont point été mes maîtresses... Elles n’ont
+point fait de moi cette chose monstrueuse, plus terrible qu’un
+homme sans yeux: un homme qui voit mal! Et voilà pourquoi je
+triompherai de ton erreur et de ta cogitation animale, ô Frédéric
+Larsan!»
+
+Eh quoi! eh quoi! parce que, pour la première fois, cette nuit,
+dans la galerie inexplicable, il s’est produit un événement qui
+«semble» ne point rentrer dans le cercle tracé par ma raison,
+voilà que je divague, voilà que je me penche, le nez sur la terre,
+comme un porc qui cherche, au hasard, dans la fange, l’ordure qui
+le nourrira... Allons! Rouletabille, mon ami, relève la tête... il
+est impossible que l’événement de la galerie inexplicable soit
+sorti du cercle tracé par ta raison... Tu le sais! Tu le sais!
+Alors, relève la tête... presse de tes deux mains les bosses de
+ton front, et rappelle-toi que, lorsque tu as tracé le cercle, tu
+as pris, pour le dessiner dans ton cerveau comme on trace sur le
+papier une figure géométrique, _tu as pris ta raison par le bon
+bout!_
+
+Eh bien, marche maintenant... et remonte dans la «galerie
+inexplicableen t’appuyant sur le bon bout de ta raison» comme
+Frédéric Larsan s’appuie sur sa canne, et tu auras vite prouvé que
+le grand Fred n’est qu’un sot.
+
+Joseph ROULETABILLE
+30 octobre, midi.
+
+Ainsi ai-je pensé... ainsi ai-je agi... la tête en feu, je suis
+remonté dans la galerie et voilà que, sans y avoir rien trouvé de
+plus que ce que j’y ai vu cette nuit, le bon bout de ma raison m’a
+montré une chose si formidable que j’ai besoin de «me retenir à
+lui» pour ne pas tomber.
+
+Ah! Il va me falloir de la force, cependant, pour découvrir
+maintenant les traces sensibles qui vont entrer, qui doivent
+entrer dans le cercle plus large que j’ai dessiné là, entre les
+deux bosses de mon front!
+
+Joseph ROULETABILLE
+30 octobre, minuit.
+
+
+XIX
+Rouletabille m’offre à déjeuner à l’auberge du «Donjon»
+
+
+Ce n’est que plus tard que Rouletabille me remit ce carnet où
+l’histoire du phénomène de la «galerie inexplicable» avait été
+retracée tout au long, par lui, le matin même qui suivit cette
+nuit énigmatique. Le jour où je le rejoignis au Glandier dans sa
+chambre, il me raconta, par le plus grand détail, tout ce que vous
+connaissez maintenant, y compris l’emploi de son temps pendant les
+quelques heures qu’il était allé passer, cette semaine-là, à
+Paris, où, du reste, il ne devait rien apprendre qui le servît.
+
+L’événement de la «galerie inexplicable» était survenu dans la
+nuit du 29 au 30 octobre, c’est-à-dire trois jours avant mon
+retour au château, puisque nous étions le 2 novembre. «C’est donc
+le 2 novembre» que je reviens au Glandier, appelé par la dépêche
+de mon ami et apportant les revolvers.
+
+Je suis dans la chambre de Rouletabille; il vient de terminer son
+récit.
+
+Pendant qu’il parlait, il n’avait point cessé de caresser la
+convexité des verres du binocle qu’il avait trouvé sur le guéridon
+et je comprenais, à la joie qu’il prenait à manipuler ces verres
+de presbyte, que ceux-ci devaient constituer une de ces «marques
+sensibles destinées à entrer dans le cercle tracé par le bon bout
+de sa raison». Cette façon bizarre, unique, qu’il avait de
+s’exprimer en usant de termes merveilleusement adéquats à sa
+pensée ne me surprenait plus; mais souvent il fallait connaître sa
+pensée pour comprendre les termes et ce n’était point toujours
+facile que de pénétrer la pensée de Joseph Rouletabille. La pensée
+de cet enfant était une des choses les plus curieuses que j’avais
+jamais eu à observer. Rouletabille se promenait dans la vie avec
+cette pensée sans se douter de l’étonnement -- disons le mot -- de
+l’ahurissement qu’il rencontrait sur son chemin. Les gens
+tournaient la tête vers cette pensée, la regardaient passer,
+s’éloigner, comme on s’arrête pour considérer plus longtemps une
+silhouette originale que l’on a croisée sur sa route. Et comme on
+se dit: «D’où vient-il, celui-là! Où va-t-il?» on se disait: «D’où
+vient la pensée de Joseph Rouletabille et où va-t-elle?» J’ai
+avoué qu’il ne se doutait point de la couleur originale de sa
+pensée; aussi ne la gênait-elle nullement pour se promener, comme
+tout le monde, dans la vie. De même, un individu qui ne se doute
+point de sa mise excentrique est-il tout à fait à son aise, quel
+que soit le milieu qu’il traverse. C’est donc avec une simplicité
+naturelle que cet enfant, irresponsable de son cerveau
+supernaturel, exprimait des choses formidables «par leur logique
+raccourcie», tellement raccourcie que nous n’en pouvions, nous
+autres, comprendre la forme qu’autant qu’à nos yeux émerveillés il
+voulait bien la détendre et la présenter de face dans sa position
+normale.
+
+Joseph Rouletabille me demanda ce que je pensais du récit qu’il
+venait de me faire. Je lui répondis que sa question m’embarrassait
+fort, à quoi il me répliqua d’essayer, à mon tour, de prendre ma
+raison par le bon bout.
+
+«Eh bien, fis-je, il me semble que le point de départ de mon
+raisonnement doit être celui-ci: il ne fait point de doute que
+l’assassin que vous poursuiviez a été à un moment de cette
+poursuite dans la galerie.»
+
+Et je m’arrêtai...
+
+«En partant si bien, s’exclama-t-il, vous ne devriez point être
+arrêté si tôt. Voyons, un petit effort.
+
+-- Je vais essayer. Du moment où il était dans la galerie et où il
+en a disparu, alors qu’il n’a pu passer ni par une porte ni par
+une fenêtre, il faut qu’il se soit échappé par une autre
+ouverture.»
+
+Joseph Rouletabille me considéra avec pitié, sourit négligemment
+et n’hésita pas plus longtemps à me confier que je raisonnais
+toujours «comme une savate».
+
+«Que dis-je? comme une savate! Vous raisonnez comme Frédéric
+Larsan!»
+
+Car Joseph Rouletabille passait par des périodes alternatives
+d’admiration et de dédain pour Frédéric Larsan; tantôt il
+s’écriait: «Il est vraiment fort!»; tantôt il gémissait: «Quelle
+brute!», selon que -- et je l’avais bien remarqué -- selon que les
+découvertes de Frédéric Larsan venaient corroborer son
+raisonnement à lui ou qu’elles le contredisaient. C’était un des
+petits côtés du noble caractère de cet enfant étrange.
+
+Nous nous étions levés et il m’entraîna dans le parc. Comme nous
+nous trouvions dans la cour d’honneur, nous dirigeant vers la
+sortie, un bruit de volets rejetés contre le mur nous fit tourner
+la tête, et nous vîmes au premier étage de l’aile gauche du
+château, à la fenêtre, une figure écarlate et entièrement rasée
+que je ne connaissais point.
+
+«Tiens! murmura Rouletabille, Arthur Rance!»
+
+Il baissa la tête, hâta sa marche et je l’entendis qui disait
+entre ses dents:
+
+«Il était donc cette nuit au château? ... Qu’est-il venu y faire?»
+
+Quand nous fûmes assez éloignés du château, je lui demandai qui
+était cet Arthur Rance et comment il l’avait connu. Alors il me
+rappela son récit du matin même, me faisant souvenir que M.
+Arthur-W. Rance était cet américain de Philadelphie avec qui il
+avait si copieusement trinqué à la réception de l’Élysée.
+
+«Mais ne devait-il point quitter la France presque immédiatement?
+demandai-je.
+
+-- Sans doute; aussi vous me voyez tout étonné de le trouver
+encore, non seulement en France, mais encore, mais surtout au
+Glandier. Il n’est point arrivé ce matin; il n’est point arrivé
+cette nuit; il sera donc arrivé avant dîner et je ne l’ai point
+vu. Comment se fait-il que les concierges ne m’aient point
+averti?»
+
+Je fis remarquer à mon ami qu’à propos des concierges, il ne
+m’avait point encore dit comment il s’y était pris pour les faire
+remettre en liberté.
+
+Nous approchions justement de la loge; le père et la mère Bernier
+nous regardaient venir. Un bon sourire éclairait leur face
+prospère. Ils semblaient n’avoir gardé aucun mauvais souvenir de
+leur détention préventive. Mon jeune ami leur demanda à quelle
+heure était arrivé Arthur Rance. Ils lui répondirent qu’ils
+ignoraient que M. Arthur Rance fût au château. Il avait dû s’y
+présenter dans la soirée de la veille, mais ils n’avaient pas eu à
+lui ouvrir la grille, attendu que M. Arthur Rance, qui était,
+paraît-il, un grand marcheur et qui ne voulait point qu’on allât
+le chercher en voiture, avait coutume de descendre à la gare du
+petit bourg de Saint-Michel; de là, il s’acheminait à travers la
+forêt jusqu’au château. Il arrivait au parc par la grotte de
+Sainte-Geneviève, descendait dans cette grotte, enjambait un petit
+grillage et se trouvait dans le parc.
+
+À mesure que les concierges parlaient, je voyais le visage de
+Rouletabille s’assombrir, manifester un certain mécontentement et,
+à n’en point douter, un mécontentement contre lui-même.
+Évidemment, il était un peu vexé que, ayant tant travaillé sur
+place, ayant étudié les êtres et les choses du Glandier avec un
+soin méticuleux, il en fût encore à apprendre «qu’Arthur Rance
+avait coutume de venir au château».
+
+Morose, il demanda des explications.
+
+«Vous dites que M. Arthur Rance a coutume de venir au château...
+Mais, quand y est-il donc venu pour la dernière fois?
+
+-- Nous ne saurions vous dire exactement, répondit M. Bernier --
+c’était le nom du concierge -- attendu que nous ne pouvions rien
+savoir pendant qu’on nous tenait en prison, et puis parce que, si
+ce monsieur, quand il vient au château, ne passe pas par notre
+grille, il n’y passe pas non plus quand il le quitte...
+
+-- Enfin, savez-vous quand il y est venu _pour la première fois?_
+
+-- Oh! oui, monsieur... il y a neuf ans! ...
+
+-- Il est donc venu en France, il y a neuf ans, répondit
+Rouletabille; et, cette fois-ci, à votre connaissance, combien de
+fois est-il venu au Glandier?
+
+-- Trois fois.
+
+-- Quand est-il venu au Glandier pour la dernière fois, à «votre
+connaissance», avant aujourd’hui.
+
+-- Une huitaine de jours avant l’attentat de la «Chambre Jaune».
+
+Rouletabille demanda encore, cette fois-ci, particulièrement à la
+femme:
+
+_«Dans la rainure du parquet?_
+
+-- Dans la rainure du parquet, répondit-elle.
+
+-- Merci, fit Rouletabille, et préparez-vous pour ce soir.»
+
+Il prononça cette dernière phrase, un doigt sur la bouche, pour
+recommander le silence et la discrétion.
+
+Nous sortîmes du parc et nous dirigeâmes vers l’auberge du
+«Donjon».
+
+«Vous allez quelquefois manger à cette auberge?
+
+-- Quelquefois.
+
+-- Mais vous prenez aussi vos repas au château?
+
+-- Oui, Larsan et moi nous nous faisons servir tantôt dans l’une
+de nos chambres, tantôt dans l’autre.
+
+-- M. Stangerson ne vous a jamais invité à sa table?
+
+-- Jamais.
+
+-- Votre présence chez lui ne le lasse pas?
+
+-- Je n’en sais rien, mais en tout cas il fait comme si nous ne le
+gênions pas.
+
+-- Il ne vous interroge jamais?
+
+-- Jamais! Il est resté dans cet état d’esprit du monsieur qui
+était derrière la porte de la «Chambre Jaune», pendant qu’on
+assassinait sa fille, qui a défoncé la porte et qui n’a point
+trouvé l’assassin. Il est persuadé que, du moment qu’il n’a pu,
+«sur le fait», rien découvrir, nous ne pourrons à plus forte
+raison rien découvrir non plus, nous autres... Mais il s’est fait
+un devoir, «depuis l’hypothèse de Larsan», de ne point contrarier
+nos illusions.»
+
+Rouletabille se replongea dans ses réflexions. Il en sortit enfin
+pour m’apprendre comment il avait libéré les deux concierges.
+
+«Je suis allé, dernièrement, trouver M. Stangerson avec une
+feuille de papier. Je lui ai dit d’écrire sur cette feuille ces
+mots: «Je m’engage, quoi qu’ils puissent dire, à garder à mon
+service mes deux fidèles serviteurs, Bernier et sa femme», et de
+signer. Je lui expliquai qu’avec cette phrase je serais en mesure
+de faire parler le concierge et sa femme et je lui affirmai que
+j’étais sûr qu’ils n’étaient pour rien dans le crime. Ce fut,
+d’ailleurs, toujours mon opinion. Le juge d’instruction présenta
+cette feuille signée aux Bernier qui, alors, parlèrent. Ils dirent
+ce que j’étais certain qu’ils diraient, dès qu’on leur enlèverait
+la crainte de perdre leur place. Ils racontèrent qu’ils
+braconnaient sur les propriétés de M. Stangerson et que c’était
+par un soir de braconnage qu’ils se trouvèrent non loin du
+pavillon au moment du drame. Les quelques lapins qu’ils
+acquéraient ainsi, au détriment de M. Stangerson, étaient vendus
+par eux au patron de l’auberge du «Donjon» qui s’en servait pour
+sa clientèle ou qui les écoulait sur Paris. C’était la vérité, je
+l’avais devinée dès le premier jour. Souvenez-vous de cette phrase
+avec laquelle j’entrai dans l’auberge du «Donjon»: «Il va falloir
+manger du saignant maintenant!» Cette phrase, je l’avais entendue
+le matin même, quand nous arrivâmes devant la grille du parc, et
+vous l’aviez entendue, vous aussi, mais vous n’y aviez point
+attaché d’importance. Vous savez qu’au moment où nous allions
+atteindre cette grille, nous nous sommes arrêtés à regarder un
+instant un homme qui, devant le mur du parc, faisait les cent pas
+en consultant, à chaque instant, sa montre. Cet homme, c’était
+Frédéric Larsan qui, déjà, travaillait. Or, derrière nous, le
+patron de l’auberge sur son seuil disait à quelqu’un qui se
+trouvait à l’intérieur de l’auberge: «Maintenant, il va falloir
+manger du saignant!»
+
+«Pourquoi ce «maintenant»? Quand on est comme moi à la recherche
+de la plus mystérieuse vérité, on ne laisse rien échapper, ni de
+ce que l’on voit, ni de ce que l’on entend. Il faut, à toutes
+choses, trouver un sens. Nous arrivions dans un petit pays qui
+venait d’être bouleversé par un crime. La logique me conduisait à
+soupçonner toute phrase prononcée comme pouvant se rapporter à
+l’événement du jour. «Maintenant», pour moi, signifiait: «Depuis
+l’attentat.» Dès le début de mon enquête, je cherchai donc à
+trouver une corrélation entre cette phrase et le drame. Nous
+allâmes déjeuner au «Donjon». Je répétai tout de go la phrase et
+je vis, à la surprise et à l’ennui du père Mathieu, que je n’avais
+pas, quant à lui, exagéré l’importance de cette phrase. J’avais
+appris, à ce moment, l’arrestation des concierges. Le père Mathieu
+nous parla de ces gens comme on parle de vrais amis... Que l’on
+regrette... Liaison fatale des idées... je me dis: «Maintenant que
+les concierges sont arrêtés, «il va falloir manger du saignant.»
+Plus de concierges, plus de gibier! Comment ai-je été conduit à
+cette idée précise de «gibier»! La haine exprimée par le père
+Mathieu pour le garde de M. Stangerson, haine, prétendait-il,
+partagée par les concierges, me mena tout doucement à l’idée de
+braconnage... Or, comme, de toute évidence, les concierges ne
+pouvaient être dans leur lit au moment du drame, pourquoi étaient-
+ils dehors cette nuit-là? Pour le drame? Je n’étais point disposé
+à le croire, car déjà je pensais, pour des raisons que je vous
+dirai plus tard, que l’assassin n’avait pas de complice et que
+tout ce drame cachait un mystère entre Mlle Stangerson et
+l’assassin, mystère dans lequel les concierges n’avaient que
+faire. L’histoire du braconnage expliquait tout, _relativement aux
+concierges._ Je l’admis en principe et je recherchai une preuve
+chez eux, dans leur loge. Je pénétrai dans leur maisonnette, comme
+vous le savez, et découvris sous leur lit des lacets et du fil de
+laiton. «Parbleu! pensai-je, parbleu! voilà bien pourquoi ils
+étaient, la nuit, dans le parc.» Je ne m’étonnai point qu’ils se
+fussent tus devant le juge et que, sous le coup d’une aussi grave
+accusation que celle d’une complicité dans le crime, ils n’aient
+point répondu tout de suite en avouant le braconnage. Le
+braconnage les sauvait de la cour d’assisses, mais les faisait
+mettre à la porte du château, et, comme ils étaient parfaitement
+sûrs de leur innocence sur le fait crime, ils espéraient bien que
+celle-ci serait vite découverte et que l’on continuerait à ignorer
+le fait braconnage. Il leur serait toujours loisible de parler à
+temps! Je leur ai fait hâter leur confession par l’engagement
+signé de M. Stangerson, que je leur apportais. Ils donnèrent
+toutes preuves nécessaires, furent mis en liberté et conçurent
+pour moi une vive reconnaissance. Pourquoi ne les avais-je point
+fait délivrer plus tôt? Parce que je n’étais point sûr alors qu’il
+n’y avait dans leur cas que du braconnage. Je voulais les laisser
+venir, et étudier le terrain. Ma conviction ne devint que plus
+certaine, à mesure que les jours s’écoulaient. Au lendemain de la
+«galerie inexplicable», comme j’avais besoin de gens dévoués ici,
+je résolus de me les attacher immédiatement en faisant cesser leur
+captivité. Et voilà!»
+
+Ainsi s’exprima Joseph Rouletabille, et je ne pus que m’étonner
+encore de la simplicité de raisonnement qui l’avait conduit à la
+vérité dans cette affaire de la complicité des concierges. Certes,
+l’affaire était minime, mais je pensai à part moi que le jeune
+homme, un de ces jours, ne manquerait point de nous expliquer,
+avec la même simplicité, la formidable nuit de la «Chambre Jaune»
+et celle de la «galerie inexplicable».
+
+Nous étions arrivés à l’auberge du «Donjon». Nous entrâmes.
+
+Cette fois, nous ne vîmes point l’hôte, mais ce fut l’hôtesse qui
+nous accueillit avec un bon sourire heureux. J’ai déjà décrit la
+salle où nous nous trouvions, et j’ai donné un aperçu de la
+charmante femme blonde aux yeux doux qui se mit immédiatement à
+notre disposition pour le déjeuner.
+
+«Comment va le père Mathieu? demanda Rouletabille.
+
+-- Guère mieux, monsieur, guère mieux; il est toujours au lit.
+
+-- Ses rhumatismes ne le quittent donc pas?
+
+-- Eh non! J’ai encore été obligée, la nuit dernière, de lui faire
+une piqûre de morphine. Il n’y a que cette drogue-là qui calme ses
+douleurs.»
+
+Elle parlait d’une voix douce; tout, en elle, exprimait la
+douceur. C’était vraiment une belle femme, un peu indolente, aux
+grands yeux cernés, des yeux d’amoureuse. Le père Mathieu, quand
+il n’avait pas de rhumatismes, devait être un heureux gaillard.
+Mais elle, était-elle heureuse avec ce rhumatisant bourru? La
+scène à laquelle nous avions précédemment assisté ne pouvait nous
+le faire croire, et cependant, il y avait, dans toute l’attitude
+de cette femme, quelque chose qui ne dénotait point le désespoir.
+Elle disparut dans sa cuisine pour préparer notre repas, nous
+laissant sur la table une bouteille d’excellent cidre.
+Rouletabille nous en versa dans des bols, bourra sa pipe,
+l’alluma, et, tranquillement, m’expliqua enfin la raison qui
+l’avait déterminé à me faire venir au Glandier avec des revolvers.
+
+«Oui, dit-il, en suivant d’un oeil contemplatif les volutes de la
+fumée qu’il tirait de sa bouffarde, oui, cher ami, _j’attends, ce
+soir, l’assassin.»_
+
+Il y eut un petit silence que je n’eus garde d’interrompre, et il
+reprit:
+
+«Hier soir, au moment où j’allais me mettre au lit, M. Robert
+Darzac frappa à la porte de ma chambre. Je lui ouvris, et il me
+confia qu’il était dans la nécessité de se rendre, le lendemain
+matin, c’est-à-dire ce matin même, à Paris. La raison qui le
+déterminait à ce voyage était à la fois péremptoire et
+mystérieuse, péremptoire puisqu’il lui était impossible de ne pas
+faire ce voyage, et mystérieuse puisqu’il lui était aussi
+impossible de m’en dévoiler le but.«Je pars, et cependant, ajouta-
+t-il, je donnerais la moitié de ma vie pour ne pas quitter en ce
+moment Mlle Stangerson.» Il ne me cacha point qu’il la croyait
+encore une fois en danger.«Il surviendrait quelque chose la nuit
+prochaine que je ne m’en étonnerais guère, avoua-t-il, et
+cependant il faut que je m’absente. Je ne pourrai être de retour
+au Glandier qu’après-demain matin.»
+
+«Je lui demandai des explications, et voici tout ce qu’il
+m’expliqua. Cette idée d’un danger pressant lui venait uniquement
+de la coïncidence qui existait entre ses absences et les attentats
+dont Mlle Stangerson était l’objet. La nuit de la «galerie
+inexplicable», il avait dû quitter le Glandier; la nuit de la
+«Chambre Jaune», il n’aurait pu être au Glandier et, de fait, nous
+savons qu’il n’y était pas. Du moins nous le savons
+officiellement, d’après ses déclarations. Pour que, chargé d’une
+idée pareille, il s’absentât à nouveau aujourd’hui, _il fallait
+qu’il_ _obéît à une volonté plus forte que la sienne._ C’est ce
+que je pensais et c’est ce que je lui dis. Il me répondit: «Peut-
+être!» Je demandai si cette volonté plus forte que la sienne était
+celle de Mlle Stangerson; il me jura que non et que la décision de
+son départ avait été prise par lui, en dehors de toute instruction
+de Mlle Stangerson. Bref, il me répéta qu’il ne croyait à la
+possibilité d’un nouvel attentat qu’à cause de cette
+extraordinaire coïncidence qu’il avait remarquée «et que le juge
+d’instruction, du reste, lui avait fait remarquer». «S’il arrivait
+quelque chose à Mlle Stangerson, dit-il, ce serait terrible et
+pour elle et pour moi; pour elle, qui sera une fois de plus entre
+la vie et la mort; pour moi, qui ne pourrai la défendre en cas
+d’attaque et qui serai ensuite dans la nécessité de ne point dire
+_où j’ai passé la nuit._ Or, je me rends parfaitement compte des
+soupçons qui pèsent sur moi. Le juge d’instruction et M. Frédéric
+Larsan -- ce dernier m’a suivi à la piste, la dernière fois que je
+me suis rendu à Paris, et j’ai eu toutes les peines du monde à
+m’en débarrasser -- ne sont pas loin de me croire coupable.--Que
+ne dites-vous, m’écriai-je tout à coup, le nom de l’assassin,
+puisque vous le connaissez?» M. Darzac parut extrêmement troublé
+de mon exclamation. Il me répliqua, d’une voix hésitante: «Moi! Je
+connais le nom de l’assassin? Qui me l’aurait appris?» Je repartis
+aussitôt: «Mlle Stangerson!» Alors, il devint tellement pâle que
+je crus qu’il allait se trouver mal, et je vis que j’avais frappé
+juste: _Mlle Stangerson_ _et lui savent le nom de l’assassin!_
+Quand il fut un peu remis, il me dit: «Je vais vous quitter,
+monsieur. Depuis que vous êtes ici, j’ai pu apprécier votre
+exceptionnelle intelligence et votre ingéniosité sans égale. Voici
+le service que je réclame de vous. Peut-être ai-je tort de
+craindre un attentat la nuit prochaine; mais, comme il faut tout
+prévoir, je compte sur vous pour rendre cet attentat impossible...
+Prenez toutes dispositions qu’il faudra pour isoler, pour garder
+Mlle Stangerson. Faites qu’on ne puisse entrer dans la chambre de
+Mlle Stangerson. Veillez autour de cette chambre comme un bon
+chien de garde. Ne dormez pas. Ne vous accordez point une seconde
+de repos. L’homme que nous redoutons est d’une astuce prodigieuse,
+qui n’a peut-être encore jamais été égalée au monde. Cette astuce
+même _la sauvera si vous veillez_; car il est impossible qu’il ne
+sache point que vous veillez, à cause de cette astuce même; et,
+s’il sait que vous veillez, il ne tentera rien. --Avez-vous parlé
+de ces choses à M. Stangerson?--Non!--Pourquoi?--Parce que je ne
+veux point, monsieur, que M. Stangerson me dise ce que vous m’avez
+dit tout à l’heure: Vous connaissez le nom de l’assassin!» Si,
+vous, vous êtes étonné de ce que je viens vous dire: «L’assassin
+va peut-être venir demain!», quel serait l’étonnement de M.
+Stangerson, si je lui répétais la même chose! Il n’admettra peut-
+être point que mon sinistre pronostic ne soit basé que sur des
+coïncidences qu’il finirait, sans doute, lui aussi, par trouver
+étranges... Je vous dis tout cela, monsieur Rouletabille, parce
+que j’ai une grande... une grande confiance en vous... Je sais
+que, _vous_, vous ne me soupçonnez pas! ...»
+
+«Le pauvre homme, continua Rouletabille, me répondait comme il
+pouvait, à hue et à dia. Il souffrait. J’eus pitié de lui,
+d’autant plus que je me rendais parfaitement compte qu’il se
+ferait tuer plutôt que de me dire qui était l’assassin comme Mlle
+Stangerson se fera plutôt assassiner que de dénoncer l’homme de la
+«Chambre Jaune» et de la «galerie inexplicable». L’homme doit la
+tenir, ou doit les tenir tous deux, d’une manière terrible, «et
+ils ne doivent rien tant redouter que de voir M. Stangerson
+apprendre que sa fille est «tenue «par son assassin.» Je fis
+comprendre à M. Darzac qu’il s’était suffisamment expliqué et
+qu’il pouvait se taire puisqu’il ne pouvait plus rien m’apprendre.
+Je lui promis de veiller et de ne me point coucher de la nuit. Il
+insista pour que j’organisasse une véritable barrière
+infranchissable autour de la chambre de Mlle Stangerson, autour du
+boudoir où couchaient les deux gardes et autour du salon où
+couchait, depuis la «galerie inexplicable», M. Stangerson; bref,
+autour de tout l’appartement. Non seulement je compris, à cette
+insistance, que M. Darzac me demandait de rendre impossible
+l’arrivée à la chambre de Mlle Stangerson, mais encore de rendre
+cette arrivée si «visiblement» impossible, que l’homme fût rebuté
+tout de suite et disparût sans laisser de trace. C’est ainsi que
+j’expliquai, à part moi, la phrase finale dont il me salua: «Quand
+je serai parti, vous pourrez parler de «vos» soupçons pour cette
+nuit à M. Stangerson, au père Jacques, à Frédéric Larsan, à tout
+le monde au château et organiser ainsi, jusqu’à mon retour, une
+surveillance dont, aux yeux de tous, vous aurez eu seul l’idée.»
+
+«Il s’en alla, le pauvre, le pauvre homme, ne sachant plus guère
+ce qu’il disait, devant mon silence et mes yeux qui lui «criaient»
+que j’avais deviné les trois quarts de son secret. Oui, oui,
+vraiment, il devait être tout à fait désemparé pour être venu à
+moi dans un moment pareil et pour abandonner Mlle Stangerson,
+quand il avait dans la tête cette idée terrible de la
+«coïncidence...»
+
+«Quand il fut parti, je réfléchis. Je réfléchis à ceci, qu’il
+fallait être plus astucieux que l’astuce même, de telle sorte que
+l’homme, s’il devait aller, cette nuit, dans la chambre de Mlle
+Stangerson, ne se doutât point une seconde qu’on pouvait
+soupçonner sa venue. Certes! l’empêcher de pénétrer, même par la
+mort, mais le laisser avancer suffisamment pour que, _mort ou
+vivant, on pût_ _voir nettement sa figure!_ Car il fallait en
+finir, il _fallait libérer Mlle Stangerson de cet assassinat
+latent!_
+
+«Oui, mon ami, déclara Rouletabille, après avoir posé sa pipe sur
+la table et vidé son verre, il faut que je voie, d’une façon bien
+distincte, sa figure, _histoire d’être sûr qu’elle entre dans le
+cercle que j’ai tracé avec le bon bout de ma raison.»_
+
+À ce moment, apportant l’omelette au lard traditionnelle,
+l’hôtesse fit sa réapparition. Rouletabille lutina un peu
+MmeMathieu et celle-ci se montra de l’humeur la plus charmante.
+
+«Elle est beaucoup plus gaie, me dit-il, quand le père Mathieu est
+cloué au lit par ses rhumatismes que lorsque le père Mathieu est
+ingambe!»
+
+Mais je n’étais ni aux jeux de Rouletabille, ni aux sourires de
+l’hôtesse; j’étais tout entier aux dernières paroles de mon jeune
+ami et à l’étrange démarche de M. Robert Darzac.
+
+Quand il eut fini son omelette et que nous fûmes seuls à nouveau,
+Rouletabille reprit le cours de ses confidences:
+
+«Quand je vous ai envoyé ma dépêche ce matin, à la première heure,
+j’en étais resté, me dit-il, à la parole de M. Darzac: «L’assassin
+viendra ‘’peut-être’’ la nuit prochaine.» Maintenant, je peux vous
+dire qu’il viendra «sûrement». Oui, je l’attends.
+
+-- Et qu’est-ce qui vous a donné cette certitude? Ne serait-ce
+point par hasard...
+
+-- Taisez-vous, m’interrompit en souriant Rouletabille, taisez-
+vous, vous allez dire une bêtise. Je suis sûr que l’assassin
+viendra _depuis ce matin, dix heures et demie_, c’est-à-dire avant
+votre arrivée, et par conséquent _avant que nous n’ayons aperçu
+Arthur Rance à la fenêtre de la cour d’honneur..._
+
+-- Ah! ah! fis-je... vraiment... mais encore, pourquoi en étiez-
+vous sûr dès dix heures et demie?
+
+-- Parce que, à dix heures et demie, j’ai eu la preuve que Mlle
+Stangerson faisait autant d’efforts pour permettre à l’assassin de
+pénétrer dans sa chambre, cette nuit, que M. Robert Darzac avait
+pris, en s’adressant à moi, de précautions pour qu’il n’y entrât
+pas...
+-- Oh! oh! m’écriai-je, est-ce bien possible! ...»
+
+Et plus bas:
+
+«Ne m’avez-vous pas dit que Mlle Stangerson adorait M. Robert
+Darzac?
+
+-- Je vous l’ai dit parce que c’est la vérité!
+
+-- Alors, vous ne trouvez pas bizarre...
+
+-- Tout est bizarre, dans cette affaire, mon ami, mais croyez bien
+que le bizarre que vous, vous connaissez n’est rien à côté du
+bizarre qui vous attend! ...
+
+-- Il faudrait admettre, dis-je encore, que Mlle Stangerson «et
+son assassin» aient entre eux des relations au moins épistolaires?
+
+-- Admettez-le! mon ami, admettez-le! ... Vous ne risquez rien!
+... Je vous ai rapporté l’histoire de la lettre sur la table de
+Mlle Stangerson, lettre laissée par l’assassin la nuit de la
+«galerie inexplicable», lettre disparue... dans la poche de Mlle
+Stangerson... Qui pourrait prétendre que, «dans cette lettre,
+l’assassin ne sommait pas Mlle Stangerson de lui donner un
+prochain rendez-vous effectif», et enfin qu’il n’a pas fait savoir
+à Mlle Stangerson, «aussitôt qu’il a été sûr du départ de M.
+Darzac», que ce rendez-vous devait être pour la nuit qui vient?»
+
+Et mon ami ricana silencieusement. Il y avait des moments où je me
+demandais s’il ne se payait point ma tête.
+
+La porte de l’auberge s’ouvrit. Rouletabille fut debout, si
+subitement, qu’on eût pu croire qu’il venait de subir sur son
+siège une décharge électrique.
+
+«Mr Arthur Rance!» s’écria-t-il.
+
+M. Arthur Rance était devant nous, et, flegmatiquement, saluait.
+
+
+
+XX
+Un geste de Mlle Stangerson
+
+
+«Vous me reconnaissez, monsieur? demanda Rouletabille au
+gentleman.
+
+-- Parfaitement, répondit Arthur Rance. J’ai reconnu en vous le
+petit garçon du buffet. (Visage cramoisi de colère de Rouletabille
+à ce titre de petit garçon.) Et je suis descendu de ma chambre
+pour venir vous serrer la main. Vous êtes un joyeux petit garçon.»
+
+Main tendue de l’américain; Rouletabille se déride, serre la main
+en riant, me présente, présente Mr Arthur-William Rance, l’invite
+à partager notre repas.
+
+«Non, merci. Je déjeune avec M. Stangerson.»
+
+Arthur Rance parle parfaitement notre langue, presque sans accent.
+
+«Je croyais, monsieur, ne plus avoir le plaisir de vous revoir; ne
+deviez-vous pas quitter notre pays le lendemain ou le surlendemain
+de la réception à l’Élysée?»
+
+Rouletabille et moi, en apparence indifférents à cette
+conversation de rencontre, prêtons une oreille fort attentive à
+chaque parole de l’Américain.
+
+La face rose violacée de l’homme, ses paupières lourdes, certains
+tics nerveux, tout démontre, tout prouve l’alcoolique. Comment ce
+triste individu est-il le commensal de M. Stangerson? Comment
+peut-il être intime avec l’illustre professeur?
+
+Je devais apprendre, quelques jours plus tard, de Frédéric Larsan
+-- lequel avait, comme nous, été surpris et intrigué par la
+présence de l’Américain au château, et s’était documenté -- que M.
+Rance n’était devenu alcoolique que depuis une quinzaine d’années,
+c’est-à-dire depuis le départ de Philadelphie du professeur et de
+sa fille. À l’époque où les Stangerson habitaient l’Amérique, ils
+avaient connu et beaucoup fréquenté Arthur Rance, qui était un des
+phrénologues les plus distingués du Nouveau Monde. Il avait su,
+grâce à des expériences nouvelles et ingénieuses, faire franchir
+un pas immense à la science de Gall et de Lavater. Enfin, il faut
+retenir à l’actif d’Arthur Rance et pour l’explication de cette
+intimité avec laquelle il était reçu au Glandier, que le savant
+américain avait rendu un jour un grand service à Mlle Stangerson,
+en arrêtant, au péril de sa vie, les chevaux emballés de sa
+voiture. Il était même probable qu’à la suite de cet événement une
+certaine amitié avait lié momentanément Arthur Rance et la fille
+du professeur; mais rien ne faisait supposer, dans tout ceci, la
+moindre histoire d’amour.
+
+Où Frédéric Larsan avait-il puisé ses renseignements? Il ne me le
+dit point; mais il paraissait à peu près sûr de ce qu’il avançait.
+
+Si, au moment où Arthur Rance nous vint rejoindre à l’auberge du
+«Donjon», nous avions connu ces détails, il est probable que sa
+présence au château nous eût moins intrigués, mais ils n’auraient
+fait, en tout cas, «qu’augmenter l’intérêt» que nous portions à ce
+nouveau personnage. L’américain devait avoir dans les quarante-
+cinq ans. Il répondit d’une façon très naturelle à la question de
+Rouletabille:
+
+«Quand j’ai appris l’attentat, j’ai retardé mon retour en
+Amérique; je voulais m’assurer, avant de partir, que Mlle
+Stangerson n’était point mortellement atteinte, et je ne m’en irai
+que lorsqu’elle sera tout à fait rétablie.»
+
+Arthur Rance prit alors la direction de la conversation, évitant
+de répondre à certaines questions de Rouletabille, nous faisant
+part, sans que nous l’y invitions, de ses idées personnelles sur
+le drame, idées qui n’étaient point éloignées, à ce que j’ai pu
+comprendre, des idées de Frédéric Larsan lui-même, c’est-à-dire
+que l’Américain pensait, lui aussi, que M. Robert Darzac «devait
+être pour quelque chose dans l’affaire». Il ne le nomma point,
+mais il ne fallait point être grand clerc pour saisir ce qui était
+au fond de son argumentation. Il nous dit qu’il connaissait les
+efforts faits par le jeune Rouletabille pour arriver à démêler
+l’écheveau embrouillé du drame de la «Chambre Jaune». Il nous
+rapporta que M. Stangerson l’avait mis au courant des événements
+qui s’étaient déroulés dans la «galerie inexplicable». On
+devinait, en écoutant Arthur Rance, qu’il expliquait tout par
+Robert Darzac. À plusieurs reprises, il regretta que M. Darzac fût
+«justement absent du château» quand il s’y passait d’aussi
+mystérieux drames, et nous sûmes ce que parler veut dire. Enfin,
+il émit cette opinion que M. Darzac avait été «très bien inspiré,
+très habile», en installant lui-même sur les lieux M. Joseph
+Rouletabille, qui ne manquerait point -- un jour ou l’autre -- de
+découvrir l’assassin. Il prononça cette dernière phrase avec une
+ironie visible, se leva, nous salua, et sortit.
+
+Rouletabille, à travers la fenêtre, le regarda s’éloigner et dit:
+
+«Drôle de corps!»
+
+Je lui demandai:
+
+«Croyez-vous qu’il passera la nuit au Glandier?»
+
+À ma stupéfaction, le jeune reporter répondit «que cela lui était
+tout à fait indifférent».
+
+Je passerai sur l’emploi de notre après-midi. Qu’il vous suffise
+de savoir que nous allâmes nous promener dans les bois, que
+Rouletabille me conduisit à la grotte de Sainte-Geneviève et que,
+tout ce temps, mon ami affecta de me parler de toute autre chose
+que de ce qui le préoccupait. Ainsi le soir arriva. J’étais tout
+étonné de voir le reporter ne prendre aucune de ces dispositions
+auxquelles je m’attendais. Je lui en fis la remarque, quand, la
+nuit venue, nous nous trouvâmes dans sa chambre. Il me répondit
+que toutes ses dispositions étaient déjà prises et que l’assassin
+ne pouvait, cette fois, lui échapper. Comme j’émettais quelque
+doute, lui rappelant la disparition de l’homme dans la galerie, et
+faisant entendre que le même fait pourrait se renouveler, il
+répliqua: «Qu’il l’espérait bien, et que c’est tout ce qu’il
+désirait cette nuit-là.» Je n’insistai point, sachant par
+expérience combien mon insistance eût été vaine et déplacée. Il me
+confia que, depuis le commencement du jour, par son soin et ceux
+des concierges, le château était surveillé de telle sorte que
+personne ne pût en approcher sans qu’il en fût averti; et que,
+dans le cas où personne ne viendrait du dehors, il était bien
+tranquille sur tout ce qui pouvait concerner «ceux du dedans».
+
+Il était alors six heures et demie, à la montre qu’il tira de son
+gousset; il se leva, me fit signe de le suivre et, sans prendre
+aucune précaution, sans essayer même d’atténuer le bruit de ses
+pas, sans me recommander le silence, il me conduisit à travers la
+galerie; nous atteignîmes la galerie droite, et nous la suivîmes
+jusqu’au palier de l’escalier que nous traversâmes. Nous avons
+alors continué notre marche dans la galerie, «aile gauche»,
+passant devant l’appartement du professeur Stangerson. À
+l’extrémité de cette galerie, avant d’arriver au donjon, se
+trouvait une pièce qui était la chambre occupée par Arthur Rance.
+Nous savions cela parce que nous avions vu, à midi, l’Américain à
+la fenêtre de cette chambre qui donnait sur la cour d’honneur. La
+porte de cette chambre était dans le travers de la galerie,
+puisque la chambre barrait et terminait la galerie de ce côté. En
+somme, la porte de cette chambre était juste en face de la fenêtre
+«est «qui se trouvait à l’extrémité de l’autre galerie droite,
+aile droite, là où, précédemment, Rouletabille avait placé le père
+Jacques. Quand on tournait le dos à cette porte, c’est-à-dire
+quand on sortait de cette chambre, «on voyait toute la galerie» en
+enfilade: aile gauche, palier et aile droite. Il n’y avait,
+naturellement, que la galerie tournante de l’aile droite que l’on
+ne voyait point.
+
+«Cette galerie tournante, dit Rouletabille, je me la réserve.
+Vous, quand je vous en prierai, vous viendrez vous installer ici.»
+
+Et il me fit entrer dans un petit cabinet noir triangulaire, pris
+sur la galerie et situé de biais à gauche de la porte de la
+chambre d’Arthur Rance. De ce recoin, je pouvais voir tout ce qui
+se passait dans la galerie aussi facilement que si j’avais été
+devant la porte d’Arthur Rance et je pouvais également surveiller
+la porte même de l’Américain. La porte de ce cabinet, qui devait
+être mon lieu d’observation, était garnie de carreaux non dépolis.
+Il faisait clair dans la galerie où toutes les lampes étaient
+allumées; il faisait noir dans le cabinet. C’était là un poste de
+choix pour un espion.
+
+Car que faisais-je, là, sinon un métier d’espion? de bas policier?
+J’y répugnais certainement; et, outre mes instincts naturels, n’y
+avait-il pas la dignité de ma profession qui s’opposait à un
+pareil avatar? En vérité, si mon bâtonnier me voyait! si l’on
+apprenait ma conduite, au Palais, que dirait le Conseil de
+l’Ordre? Rouletabille, lui, ne soupçonnait même pas qu’il pouvait
+me venir à l’idée de lui refuser le service qu’il me demandait,
+et, de fait, je ne le lui refusai point: d’abord parce que j’eusse
+craint de passer à ses yeux pour un lâche; ensuite parce que je
+réfléchis que je pouvais toujours prétendre qu’il m’était loisible
+de chercher partout la vérité en amateur; enfin, parce qu’il était
+trop tard pour me tirer de là. Que n’avais-je eu ces scrupules
+plus tôt? Pourquoi ne les avais-je pas eus? Parce que ma curiosité
+était plus forte que tout. Encore, je pouvais dire que j’allais
+contribuer à sauver la vie d’une femme; et il n’est point de
+règlements professionnels qui puissent interdire un aussi généreux
+dessein.
+
+Nous revînmes à travers la galerie. Comme nous arrivions en face
+de l’appartement de Mlle Stangerson, la porte du salon s’ouvrit,
+poussée par le maître d’hôtel qui faisait le service du dîner (M.
+Stangerson dînait avec sa fille dans le salon du premier étage,
+depuis trois jours), et, comme la porte était restée entrouverte,
+nous vîmes parfaitement Mlle Stangerson qui, profitant de
+l’absence du domestique et de ce que son père était baissé,
+ramassant un objet qu’elle venait de faire tomber, «versait
+hâtivement le contenu d’une fiole dans le verre de M. Stangerson».
+
+
+
+XXI
+À l’affût
+
+
+Ce geste, qui me bouleversa, ne parut point émouvoir extrêmement
+Rouletabille. Nous nous retrouvâmes dans sa chambre, et, ne me
+parlant même point de la scène que nous venions de surprendre, il
+me donna ses dernières instructions pour la nuit. Nous allions
+d’abord dîner. Après dîner, je devais entrer dans le cabinet noir
+et, là, j’attendrais tout le temps qu’il faudrait «pour voir
+quelque chose».
+
+«Si vous «voyez» avant moi, m’expliqua mon ami, il faudra
+m’avertir. Vous verrez avant moi si l’homme arrive dans la galerie
+droite par tout autre chemin que la galerie tournante, puisque
+vous découvrez toute la galerie droite et que moi je ne puis voir
+que la galerie tournante. Pour m’avertir, vous n’aurez qu’à
+dénouer l’embrasse du rideau de la fenêtre de la galerie droite
+qui se trouve la plus proche du cabinet noir. Le rideau tombera de
+lui-même, voilant la fenêtre et faisant immédiatement un carré
+d’ombre là où il y avait un carré de lumière, puisque la galerie
+est éclairée. Pour faire ce geste, vous n’avez qu’à allonger la
+main hors du cabinet noir. Moi, dans la galerie tournante qui fait
+angle droit avec la galerie droite, j’aperçois, par les fenêtres
+de la galerie tournante, tous les carrés de lumière que font les
+fenêtres de la galerie droite. Quand le carré lumineux qui nous
+occupe deviendra obscur, je saurai ce que cela veut dire.
+
+-- Et alors?
+
+-- Alors, vous me verrez apparaître au coin de la galerie
+tournante.
+
+-- Et qu’est-ce que je ferai?
+
+-- Vous marcherez aussitôt vers moi, derrière l’homme, mais je
+serai déjà sur _l’homme et j’aurai vu si sa figure entre dans mon
+cercle..._
+
+-- Celui qui est «tracé par le bon bout de la raison», terminai-je
+en esquissant un sourire.
+
+-- Pourquoi souriez-vous? C’est bien inutile... Enfin, profitez,
+pour vous réjouir, des quelques instants qui vous restent, car je
+vous jure que tout à l’heure vous n’en aurez plus l’occasion.
+
+-- Et si l’homme échappe?
+
+-- _Tant mieux!_ fit flegmatiquement Rouletabille. Je ne tiens pas
+à le prendre; il pourra s’échapper en dégringolant l’escalier et
+par le vestibule du rez-de-chaussée... et cela avant que vous
+n’ayez atteint le palier, puisque vous êtes au fond de la galerie.
+Moi, je le laisserai partir _après avoir vu sa figure_. C’est tout
+ce qu’il me faut: voir sa figure. Je saurai bien m’arranger
+ensuite pour qu’il soit mort pour Mlle Stangerson, _même s’il
+reste vivant._ Si je le prends vivant, Mlle Stangerson et M.
+Robert Darzac ne me le pardonneront peut-être jamais! Et je tiens
+à leur estime; ce sont de braves gens. Quand je vois Mlle
+Stangerson verser un narcotique dans le verre de son père, pour
+que son père, cette nuit, ne soit pas réveillé par la conversation
+qu’elle doit _avoir avec_ _son assassin_, vous devez comprendre
+que sa reconnaissance pour moi aurait des limites si j’amenais à
+son père, _les poings liés_ _et la bouche ouverte_, l’homme de la
+«Chambre Jaune» et de la «galerie inexplicable»! C’est peut-être
+un grand bonheur que, la nuit de la «galerie inexplicable»,
+l’homme se soit évanoui comme par enchantement! Je l’ai compris
+cette nuit-là à la physionomie soudain rayonnante de Mlle
+Stangerson quand elle eut appris _qu’il avait échappé_. Et j’ai
+compris que, pour sauver la malheureuse, il fallait moins prendre
+l’homme que le rendre muet, de quelque façon que ce fut. Mais tuer
+un homme! tuer un homme! ce n’est pas une petite affaire. Et puis,
+ça ne me regarde pas... à moins qu’il ne m’en donne l’occasion!
+... D’un autre côté, le rendre muet sans que la dame me fasse de
+confidences... c’est une besogne qui consiste d’abord à deviner
+tout avec rien! ... Heureusement, mon ami, j’ai deviné... ou
+plutôt non, j’ai raisonné... et je ne demande à l’homme de ce soir
+de ne m’apporter que la figure sensible qui doit entrer...
+
+-- Dans le cercle...
+
+-- Parfaitement. et sa figure ne me surprendra pas! ...
+
+-- Mais je croyais que vous aviez déjà vu sa figure, le soir où
+vous avez sauté dans la chambre...
+
+-- Mal... la bougie était par terre... et puis, toute cette
+barbe...
+
+-- Ce soir, il n’en aura donc plus?
+
+-- Je crois pouvoir affirmer qu’il en aura... Mais la galerie est
+claire, et puis, maintenant, je sais... ou du moins mon cerveau
+sait... alors mes yeux verront...
+
+-- S’il ne s’agit que de le voir et de le laisser échapper...
+pourquoi nous être armés?
+
+-- Parce que, mon cher, _si l’homme de la «Chambre Jaune» et de la
+«galerie inexplicable» sait que je sais, il est capable de tout!_
+Alors, il faudra nous défendre.
+
+-- Et vous êtes sûr qu’il viendra ce soir? ...
+
+-- Aussi sûr que vous êtes là! ... Mlle Stangerson, à dix heures
+et demie, ce matin, le plus habilement du monde, s’est arrangée
+pour être sans gardes-malades cette nuit; elle leur a donné congé
+pour vingt-quatre heures, sous des prétextes plausibles, et n’a
+voulu, pour veiller auprès d’elle, pendant leur absence, que son
+cher père, qui couchera dans le boudoir de sa fille et qui accepte
+cette nouvelle fonction avec une joie reconnaissante. La
+coïncidence du départ de M. Darzac (après les paroles qu’il m’a
+dites) et des précautions exceptionnelles de Mlle Stangerson, pour
+faire autour d’elle de la solitude, ne permet aucun doute. La
+venue de l’assassin, que Darzac redoute, _Mlle Stangerson la
+prépare!_
+
+-- C’est effroyable!
+
+-- Oui.
+
+-- Et le geste que nous lui avons vu faire, c’est le geste qui va
+endormir son père?
+
+-- Oui.
+
+-- En somme, pour l’affaire de cette nuit, nous ne sommes que
+deux?
+
+-- Quatre; le concierge et sa femme veillent à tout hasard... Je
+crois leur veille inutile, «avant»... Mais le concierge pourra
+m’être utile «après, si on tue»!
+
+-- Vous croyez donc qu’on va tuer?
+
+-- _On tuera s’il le veut!_
+
+-- Pourquoi n’avoir pas averti le père Jacques? Vous ne vous
+servez plus de lui, aujourd’hui?
+
+-- Non», me répondit Rouletabille d’un ton brusque.
+
+Je gardai quelque temps le silence; puis, désireux de connaître le
+fond de la pensée de Rouletabille, je lui demandai à brûle-
+pourpoint:
+
+«Pourquoi ne pas avertir Arthur Rance? Il pourrait nous être d’un
+grand secours...
+
+-- Ah ça! fit Rouletabille avec méchante humeur... Vous voulez
+donc mettre tout le monde dans les secrets de Mlle Stangerson! ...
+Allons dîner... c’est l’heure... Ce soir nous dînons chez Frédéric
+Larsan... à moins qu’il ne soit encore pendu aux trousses de
+Robert Darzac... Il ne le lâche pas d’une semelle. Mais, bah! s’il
+n’est pas là en ce moment, je suis bien sûr qu’il sera là cette
+nuit! ... En voilà un que je vais rouler!»
+
+À ce moment, nous entendîmes du bruit dans la chambre à côté.
+
+«Ce doit être lui, dit Rouletabille.
+
+-- J’oubliais de vous demander, fis-je: quand nous serons devant
+le policier, pas une allusion à l’expédition de cette nuit, n’est-
+ce pas?
+
+-- Évidemment; nous opérons seuls, _pour notre compte personnel._
+
+-- Et toute la gloire sera pour nous?»
+
+Rouletabille, ricanant, ajouta:
+
+«Tu l’as dit, bouffi!»
+
+Nous dînâmes avec Frédéric Larsan, dans sa chambre. Nous le
+trouvâmes chez lui... Il nous dit qu’il venait d’arriver et nous
+invita à nous mettre à table. Le dîner se passa dans la meilleure
+humeur du monde, et je n’eus point de peine à comprendre qu’il
+fallait l’attribuer à la quasi-certitude où Rouletabille et
+Frédéric Larsan, l’un et l’autre, et chacun de son côté, étaient
+de tenir enfin la vérité. Rouletabille confia au grand Fred que
+j’étais venu le voir de mon propre mouvement et qu’il m’avait
+retenu pour que je l’aidasse dans un grand travail qu’il devait
+livrer, cette nuit même, à _L’Époque_. Je devais repartir, dit-il,
+pour Paris, par le train d’onze heures, emportant sa «copie», qui
+était une sorte de feuilleton où le jeune reporter retraçait les
+principaux épisodes des mystères du Glandier. Larsan sourit à
+cette explication comme un homme qui n’en est point dupe, mais qui
+se garde, par politesse, d’émettre la moindre réflexion sur des
+choses qui ne le regardent pas. Avec mille précautions dans le
+langage et jusque dans les intonations, Larsan et Rouletabille
+s’entretinrent assez longtemps de la présence au château de M.
+Arthur-W. Rance, de son passé en Amérique qu’ils eussent voulu
+connaître mieux, du moins quant aux relations qu’il avait eues
+avec les Stangerson. À un moment, Larsan, qui me parut soudain
+souffrant, dit avec effort:
+
+«Je crois, monsieur Rouletabille, que nous n’avons plus
+grand’chose à faire au Glandier, et m’est avis que nous n’y
+coucherons plus de nombreux soirs.
+
+-- C’est aussi mon avis, monsieur Fred.
+
+-- Vous croyez donc, mon ami, que _l’affaire est finie?_
+
+-- Je crois, en effet, qu’elle est finie et qu’elle n’a plus rien
+à nous apprendre, répliqua Rouletabille.
+
+-- Avez-vous un coupable? demanda Larsan.
+
+-- Et vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Moi aussi, dit Rouletabille.
+
+-- Serait-ce le même?
+
+-- Je ne crois pas, _si vous n’avez pas changé d’idée»_, dit le
+jeune reporter.
+
+Et il ajouta avec force:
+
+«M. Darzac est un honnête homme!
+
+-- Vous en êtes sûr? demanda Larsan. Eh bien, moi, je suis sûr du
+contraire... C’est donc la bataille?
+
+-- Oui, la bataille. Et je vous battrai, monsieur Frédéric Larsan.
+
+-- La jeunesse ne doute de rien», termina le grand Fred en riant
+et en me serrant la main.
+
+Rouletabille répondit comme un écho:
+
+«De rien!»
+
+Mais soudain, Larsan, qui s’était levé pour nous souhaiter le
+bonsoir, porta les deux mains à sa poitrine et trébucha. Il dut
+s’appuyer à Rouletabille pour ne pas tomber. Il était devenu
+extrêmement pâle.
+
+«Oh! oh! fit-il, qu’est-ce que j’ai là? Est-ce que je serais
+empoisonné?»
+
+Et il nous regardait d’un oeil hagard... En vain, nous
+l’interrogions, il ne nous répondait plus... Il s’était affaissé
+dans un fauteuil et nous ne pûmes en tirer un mot. Nous étions
+extrêmement inquiets, et pour lui, et pour nous, car nous avions
+mangé de tous les plats auxquels avait touché Frédéric Larsan.
+Nous nous empressions autour de lui. Maintenant, il ne semblait
+plus souffrir, mais sa tête lourde avait roulé sur son épaule et
+ses paupières appesanties nous cachaient son regard. Rouletabille
+se pencha sur sa poitrine et ausculta son coeur...
+
+Quand il se releva, mon ami avait une figure aussi calme que je la
+lui avais vue tout à l’heure bouleversée. Il me dit:
+
+«Il dort!»
+
+Et il m’entraîna dans sa chambre, après avoir refermé la porte de
+la chambre de Larsan.
+
+«Le narcotique? demandai-je... Mlle Stangerson veut donc endormir
+tout le monde, ce soir? ...
+
+-- Peut-être... me répondit Rouletabille en songeant à autre
+chose.
+
+-- Mais nous! ... nous! exclamai-je. Qui me dit que nous n’avons
+pas avalé un pareil narcotique?
+
+-- Vous sentez-vous indisposé? me demanda Rouletabille avec sang-
+froid.
+
+-- Non, aucunement!
+
+-- Avez-vous envie de dormir?
+
+-- En aucune façon...
+
+-- Eh bien, mon ami, fumez cet excellent cigare.»
+
+Et il me passa un havane de premier choix que M. Darzac lui avait
+offert; quant à lui, il alluma sa bouffarde, son éternelle
+bouffarde.
+
+Nous restâmes ainsi dans cette chambre jusqu’à dix heures, sans
+qu’un mot fût prononcé. Plongé dans un fauteuil, Rouletabille
+fumait sans discontinuer, le front soucieux et le regard lointain.
+À dix heures, il se déchaussa, me fit un signe et je compris que
+je devais, comme lui, retirer mes chaussures. Quand nous fûmes sur
+nos chaussettes, Rouletabille dit, si bas que je devinai plutôt le
+mot que je ne l’entendis:
+
+«Revolver!»
+
+Je sortis mon revolver de la poche de mon veston.
+
+«Armez! fit-il encore.
+
+J’armai.
+
+Alors il se dirigea vers la porte de sa chambre, l’ouvrit avec des
+précautions infinies; la porte ne cria pas. Nous fûmes dans la
+galerie tournante. Rouletabille me fit un nouveau signe. Je
+compris que je devais prendre mon poste dans le cabinet noir.
+Comme je m’éloignais déjà de lui, Rouletabille me rejoignit «et
+m’embrassa», et puis je vis qu’avec les mêmes précautions il
+retournait dans sa chambre. Étonné de ce baiser et un peu inquiet,
+j’arrivai dans la galerie droite que je longeai sans encombre; je
+traversai le palier et continuai mon chemin dans la galerie, aile
+gauche, jusqu’au cabinet noir. Avant d’entrer dans le cabinet
+noir, je regardai de près l’embrasse du rideau de la fenêtre... Je
+n’avais, en effet, qu’à la toucher du doigt pour que le lourd
+rideau retombât d’un seul coup, «cachant à Rouletabille le carré
+de lumière»: signal convenu. Le bruit d’un pas m’arrêta devant la
+porte d’Arthur Rance. «Il n’était donc pas encore couché!» Mais
+comment était-il encore au château, n’ayant pas dîné avec M.
+Stangerson et sa fille? Du moins, je ne l’avais pas vu à table,
+dans le moment que nous avions saisi le geste de Mlle Stangerson.
+
+Je me retirai dans mon cabinet noir. Je m’y trouvais parfaitement.
+Je voyais toute la galerie en enfilade, galerie éclairée comme en
+plein jour. Évidemment, rien de ce qui allait s’y passer ne
+pouvait m’échapper. Mais qu’est-ce qui allait s’y passer? Peut-
+être quelque chose de très grave. Nouveau souvenir inquiétant du
+baiser de Rouletabille. On n’embrasse ainsi ses amis que dans les
+grandes occasions ou quand ils vont courir un danger! Je courais
+donc un danger?
+
+Mon poing se crispa sur la crosse de mon revolver, et j’attendis.
+Je ne suis pas un héros, mais je ne suis pas un lâche.
+
+J’attendis une heure environ; pendant cette heure je ne remarquai
+rien d’anormal. Dehors, la pluie, qui s’était mise à tomber
+violemment vers neuf heures du soir, avait cessé.
+
+Mon ami m’avait dit que rien ne se passerait probablement avant
+minuit ou une heure du matin. Cependant il n’était pas plus d’onze
+heures et demie quand la porte de la chambre d’Arthur Rance
+s’ouvrit. J’en entendis le faible grincement sur ses gonds. On eût
+dit qu’elle était poussée de l’intérieur avec la plus grande
+précaution. La porte resta ouverte un instant qui me parut très
+long. Comme cette porte était ouverte, dans la galerie, c’est-à-
+dire poussée hors la chambre, je ne pus voir, ni ce qui se passait
+dans la chambre, ni ce qui se passait derrière la porte. À ce
+moment, je remarquai un bruit bizarre qui se répétait pour la
+troisième fois, qui venait du parc, et auquel je n’avais pas
+attaché plus d’importance qu’on n’a coutume d’en attacher au
+miaulement des chats qui errent, la nuit, sur les gouttières.
+Mais, cette troisième fois, le miaulement était si pur et si
+«spécial» que je me rappelai ce que j’avais entendu raconter du
+cri de la «Bête du Bon Dieu». Comme ce cri avait accompagné,
+jusqu’à ce jour, tous les drames qui s’étaient déroulés au
+Glandier, je ne pus m’empêcher, à cette réflexion, d’avoir un
+frisson. Aussitôt je vis apparaître, au delà de la porte, et
+refermant la porte, un homme. Je ne pus d’abord le reconnaître,
+car il me tournait le dos et il était penché sur un ballot assez
+volumineux. L’homme, ayant refermé la porte, et portant le ballot,
+se retourna vers le cabinet noir, et alors je vis qui il était.
+Celui qui sortait, à cette heure, de la chambre d’Arthur Rance
+«était le garde». C’était «l’homme vert». Il avait ce costume que
+je lui avais vu sur la route, en face de l’auberge du «Donjon», le
+premier jour où j’étais venu au Glandier, et qu’il portait encore
+le matin même quand, sortant du château, nous l’avions rencontré,
+Rouletabille et moi. Aucun doute, c’était le garde. Je le vis fort
+distinctement. Il avait une figure qui me parut exprimer une
+certaine anxiété. Comme le cri de la «Bête du Bon Dieu»
+retentissait au dehors pour la quatrième fois, il déposa son
+ballot dans la galerie et s’approcha de la seconde fenêtre, en
+comptant les fenêtres à partir du cabinet noir. Je ne risquai
+aucun mouvement, car je craignais de trahir ma présence.
+
+Quand il fut à cette fenêtre, il colla son front contre les
+vitraux dépolis, et regarda la nuit du parc. Il resta là une demi-
+minute. La nuit était claire, par intermittences, illuminée par
+une lune éclatante qui, soudain, disparaissait sous un gros nuage.
+«L’homme vert» leva le bras à deux reprises, fit des signes que je
+ne comprenais point; puis, s’éloignant de la fenêtre, reprit son
+ballot et se dirigea, suivant la galerie, vers le palier.
+
+Rouletabille m’avait dit: «Quand vous verrez quelque chose,
+dénouez l’embrasse.» Je voyais quelque chose. Était-ce cette chose
+que Rouletabille attendait? Ceci n’était point mon affaire et je
+n’avais qu’à exécuter la consigne qui m’avait été donnée. Je
+dénouai l’embrasse. Mon coeur battait à se rompre. L’homme
+atteignit le palier, mais à ma grande stupéfaction, comme je
+m’attendais à le voir continuer son chemin dans la galerie, aile
+droite, je l’aperçus qui descendait l’escalier conduisant au
+vestibule.
+
+Que faire? Stupidement, je regardais le lourd rideau qui était
+retombé sur la fenêtre. Le signal avait été donné, et je ne voyais
+pas apparaître Rouletabille au coin de la galerie tournante. Rien
+ne vint; personne n’apparut. J’étais perplexe. Une demi-heure
+s’écoula qui me parut un siècle. «Que faire maintenant, même si je
+voyais autre chose?» Le signal avait été donné, je ne pouvais le
+donner une seconde fois... D’un autre côté, m’aventurer dans la
+galerie en ce moment pouvait déranger tous les plans de
+Rouletabille. Après tout, je n’avais rien à me reprocher, et, s’il
+s’était passé quelque chose que n’attendait point mon ami, celui-
+ci n’avait qu’à s’en prendre à lui-même. Ne pouvant plus être
+d’aucun réel secours d’avertissement pour lui, je risquai le tout
+pour le tout: je sortis du cabinet, et, toujours sur mes
+chaussettes, mesurant mes pas et écoutant le silence, je m’en fus
+vers la galerie tournante.
+
+Personne dans la galerie tournante. J’allai à la porte de la
+chambre de Rouletabille. J’écoutai. Rien. Je frappai bien
+doucement. Rien. Je tournai le bouton, la porte s’ouvrit. J’étais
+dans la chambre. Rouletabille était étendu, tout de son long, sur
+le parquet.
+
+
+
+XXII
+Le cadavre incroyable
+
+
+Je me penchai, avec une anxiété inexprimable, sur le corps du
+reporter, et j’eus la joie de constater qu’il dormait! Il dormait
+de ce sommeil profond et maladif dont j’avais vu s’endormir
+Frédéric Larsan. Lui aussi était victime du narcotique que l’on
+avait versé dans nos aliments. Comment, moi-même, n’avais-je point
+subi le même sort! Je réfléchis alors que le narcotique avait dû
+être versé dans notre vin ou dans notre eau, car ainsi tout
+s’expliquait: «je ne bois pas en mangeant.» Doué par la nature
+d’une rotondité prématurée, je suis au régime sec, comme on dit.
+Je secouai avec force Rouletabille, mais je ne parvenais point à
+lui faire ouvrir les yeux. Ce sommeil devait être, à n’en point
+douter, le fait de Mlle Stangerson.
+
+Celle-ci avait certainement pensé que, plus que son père encore,
+elle avait à craindre la veille de ce jeune homme qui prévoyait
+tout, qui savait tout! Je me rappelai que le maître d’hôtel nous
+avait recommandé, en nous servant, un excellent Chablis qui, sans
+doute, avait passé sur la table du professeur et de sa fille.
+
+Plus d’un quart d’heure s’écoula ainsi. Je me résolus, en ces
+circonstances extrêmes, où nous avions tant besoin d’être
+éveillés, à des moyens robustes. Je lançai à la tête de
+Rouletabille un broc d’eau. Il ouvrit les yeux, enfin! de pauvres
+yeux mornes, sans vie et ni regard. Mais n’était-ce pas là une
+première victoire? Je voulus la compléter; j’administrai une paire
+de gifles sur les joues de Rouletabille, et le soulevai. Bonheur!
+je sentis qu’il se raidissait entre mes bras, et je l’entendis qui
+murmurait: «Continuez, mais ne faites pas tant de bruit! ...»
+Continuer à lui donner des gifles sans faire de bruit me parut une
+entreprise impossible. Je me repris à le pincer et à le secouer,
+et il put tenir sur ses jambes. Nous étions sauvés! ...
+«On m’a endormi, fit-il... Ah! J’ai passé un quart d’heure
+abominable avant de céder au sommeil... Mais maintenant, c’est
+passé! Ne me quittez pas! ...»
+
+Il n’avait pas plus tôt terminé cette phrase que nous eûmes les
+oreilles déchirées par un cri affreux qui retentissait dans le
+château, un véritable cri de la mort...
+
+«Malheur! hurla Rouletabille... nous arrivons trop tard! ...»
+
+Et il voulut se précipiter vers la porte; mais il était tout
+étourdi et roula contre la muraille. Moi, j’étais déjà dans la
+galerie, le revolver au poing, courant comme un fou du côté de la
+chambre de Mlle Stangerson. Au moment même où j’arrivais à
+l’intersection de la galerie tournante et de la galerie droite, je
+vis un individu qui s’échappait de l’appartement de Mlle
+Stangerson et qui, en quelques bonds, atteignit le palier.
+
+Je ne fus pas maître de mon geste: je tirai... le coup de revolver
+retentit dans la galerie avec un fracas assourdissant; mais
+l’homme, continuant ses bonds insensés, dégringolait déjà
+l’escalier. Je courus derrière lui, en criant: «Arrête! arrête! ou
+je te tue! ...» Comme je me précipitais à mon tour dans
+l’escalier, je vis en face de moi, arrivant du fond de la galerie,
+aile gauche du château, Arthur Rance qui hurlait: «Qu’y a-t-il?
+... Qu’y a-t-il? ...» Nous arrivâmes presque en même temps au bas
+de l’escalier, Arthur Rance et moi; la fenêtre du vestibule était
+ouverte; nous vîmes distinctement la forme de l’homme qui fuyait;
+instinctivement, nous déchargeâmes nos revolvers dans sa
+direction; l’homme n’était pas à plus de dix mètres devant nous;
+il trébucha et nous crûmes qu’il allait tomber; déjà nous sautions
+par la fenêtre; mais l’homme se reprit à courir avec une vigueur
+nouvelle; j’étais en chaussettes, l’Américain était pieds nus;
+nous ne pouvions espérer l’atteindre «si nos revolvers ne
+l’atteignaient pas»! Nous tirâmes nos dernières cartouches sur
+lui; il fuyait toujours... Mais il fuyait du côté droit de la cour
+d’honneur vers l’extrémité de l’aile droite du château, dans ce
+coin entouré de fossés et de hautes grilles d’où il allait lui
+être impossible de s’échapper, dans ce coin qui n’avait d’autre
+issue, «devant nous», que la porte de la petite chambre en
+encorbellement occupée maintenant par le garde.
+
+L’homme, bien qu’il fût inévitablement blessé par nos balles,
+avait maintenant une vingtaine de mètres d’avance. Soudain,
+derrière nous, au-dessus de nos têtes, une fenêtre de la galerie
+s’ouvrit et nous entendîmes la voix de Rouletabille qui clamait,
+désespérée:
+
+«Tirez, Bernier! Tirez!»
+
+Et la nuit claire, en ce moment, la nuit lunaire, fut encore
+striée d’un éclair.
+
+À la lueur de cet éclair, nous vîmes le père Bernier, debout avec
+son fusil, à la porte du donjon.
+
+Il avait bien visé. «L’ombre tomba.» Mais, comme elle était
+arrivée à l’extrémité de l’aile droite du château, elle tomba de
+l’autre côté de l’angle de la bâtisse; c’est-à-dire que nous vîmes
+qu’elle tombait, mais elle ne s’allongea définitivement par terre
+que de cet autre côté du mur que nous ne pouvions pas voir.
+Bernier, Arthur Rance et moi, nous arrivions de cet autre côté du
+mur, vingt secondes plus tard. «L’ombre était morte à nos pieds.»
+
+Réveillé évidemment de son sommeil léthargique par les clameurs et
+les détonations, Larsan venait d’ouvrir la fenêtre de sa chambre
+et nous criait, comme avait crié Arthur Rance: «Qu’y a-t-il? ...
+Qu’y a-t-il? ...»
+
+Et nous, nous étions penchés sur l’ombre, sur la mystérieuse ombre
+morte de l’assassin. Rouletabille, tout à fait réveillé
+maintenant, nous rejoignit dans le moment, et je lui criai:
+
+«Il est mort! Il est mort! ...
+
+-- Tant mieux, fit-il... Apportez-le dans le vestibule du
+château...
+
+Mais il se reprit:
+
+«Non! non! Déposons-le dans la chambre du garde! ...»
+
+Rouletabille frappa à la porte de la chambre du garde... Personne
+ne répondit de l’intérieur... ce qui ne m’étonna point,
+naturellement.
+
+«Évidemment, il n’est pas là, fit le reporter, sans quoi il serait
+déjà sorti! ... Portons donc ce corps dans le vestibule...»
+
+Depuis que nous étions arrivés sur «l’ombre morte», la nuit
+s’était faite si noire, par suite du passage d’un gros nuage sur
+la lune, que nous ne pouvions que toucher cette ombre sans en
+distinguer les lignes. Et cependant, nos yeux avaient hâte de
+savoir! Le père Jacques, qui arrivait, nous aida à transporter le
+cadavre jusque dans le vestibule du château. Là, nous le déposâmes
+sur la première marche de l’escalier. J’avais senti, sur mes
+mains, pendant ce trajet, le sang chaud qui coulait des
+blessures...
+
+Le père Jacques courut aux cuisines et en revint avec une
+lanterne. Il se pencha sur le visage de «l’ombre morte», et nous
+reconnûmes le garde, celui que le patron de l’auberge du «Donjon»
+appelait «l’homme vert» et que, une heure auparavant, j’avais vu
+sortir de la chambre d’Arthur Rance, chargé d’un ballot. Mais, ce
+que j’avais vu, je ne pouvais le rapporter qu’à Rouletabille seul,
+ce que je fis du reste quelques instants plus tard.
+
+..................................................................
+...................................
+
+
+Je ne saurais passer sous silence l’immense stupéfaction -- je
+dirai même le cruel désappointement -- dont firent preuve Joseph
+Rouletabille et Frédéric Larsan, lequel nous avait rejoint dans le
+vestibule. Ils tâtaient le cadavre... ils regardaient cette figure
+morte, ce costume vert du garde... et ils répétaient, l’un et
+l’autre: «Impossible! ... c’est impossible!»
+
+Rouletabille s’écria même:
+
+«C’est à jeter sa tête aux chiens!»
+
+Le père Jacques montrait une douleur stupide accompagnée de
+lamentations ridicules. Il affirmait qu’on s’était trompé et que
+le garde ne pouvait être l’assassin de sa maîtresse. Nous dûmes le
+faire taire. On aurait assassiné son fils qu’il n’eût point gémi
+davantage, et j’expliquai cette exagération de bons sentiments par
+la peur dont il devait être hanté que l’on crût qu’il se
+réjouissait de ce décès dramatique; chacun savait, en effet, que
+le père Jacques détestait le garde. Je constatai que seul, de nous
+tous qui étions fort débraillés ou pieds nus ou en chaussettes, le
+père Jacques était entièrement habillé.
+
+Mais Rouletabille n’avait pas lâché le cadavre; à genoux sur les
+dalles du vestibule, éclairé par la lanterne du père Jacques, il
+déshabillait le corps du garde! ... Il lui mit la poitrine à nu.
+Elle était sanglante.
+
+Et, soudain, prenant, des mains du père Jacques, la lanterne, il
+en projeta les rayons, de tout près, sur la blessure béante.
+Alors, il se releva et dit sur un ton extraordinaire, sur un ton
+d’une ironie sauvage:
+
+«Cet homme que vous croyez avoir tué à coups de revolver et de
+chevrotines est mort d’un coup de couteau au coeur!»
+
+Je crus, une fois de plus, que Rouletabille était devenu fou et je
+me penchai à mon tour sur le cadavre. Alors je pus constater qu’en
+effet le corps du garde ne portait aucune blessure provenant d’un
+projectile, et que, seule, la région cardiaque avait été entaillée
+par une lame aiguë.
+
+
+
+XXIII
+La double piste
+
+
+Je n’étais pas encore revenu de la stupeur que me causait une
+pareille découverte quand mon jeune ami me frappa sur l’épaule et
+me dit:
+
+«Suivez-moi!
+
+-- Où, lui demandai-je?
+
+-- Dans ma chambre.
+
+-- Qu’allons-nous y faire?
+
+-- Réfléchir.»
+
+J’avouai, quant à moi, que j’étais dans l’impossibilité totale,
+non seulement de réfléchir, mais encore de penser; et, dans cette
+nuit tragique, après des événements dont l’horreur n’était égalée
+que par leur incohérence, je m’expliquais difficilement comment,
+entre le cadavre du garde et Mlle Stangerson peut-être à l’agonie,
+Joseph Rouletabille pouvait avoir la prétention de «réfléchir».
+C’est ce qu’il fit cependant, avec le sang-froid des grands
+capitaines au milieu des batailles. Il poussa sur nous la porte de
+sa chambre, m’indiqua un fauteuil, s’assit posément en face de
+moi, et, naturellement, alluma sa pipe. Je le regardais
+réfléchir... et je m’endormis. Quand je me réveillai, il faisait
+jour. Ma montre marquait huit heures. Rouletabille n’était plus
+là. Son fauteuil, en face de moi, était vide. Je me levai et
+commençai de m’étirer les membres quand la porte s’ouvrit et mon
+ami rentra. Je vis tout de suite à sa physionomie que, pendant que
+je dormais, il n’avait point perdu son temps.
+
+«Mlle Stangerson? demandai-je tout de suite.
+
+-- Son état, très alarmant, n’est pas désespéré.
+
+-- Il y a longtemps que vous avez quitté cette chambre?
+
+-- Au premier rayon de l’aube.
+
+-- Vous avez travaillé?
+
+-- Beaucoup.
+
+-- Découvert quoi?
+
+-- Une double empreinte de pas très remarquable «et qui aurait pu
+me gêner...»
+
+-- Elle ne vous gêne plus?
+
+-- Non.
+
+-- Vous explique-t-elle quelque chose?
+
+-- Oui.
+
+-- Relativement au «cadavre incroyable» du garde?
+
+-- Oui; ce cadavre est tout à fait «croyable», maintenant. J’ai
+découvert ce matin, en me promenant autour du château, deux sortes
+de pas distinctes dont les empreintes avaient été faites cette
+nuit en même temps, côte à côte. Je dis: «en même temps»; et, en
+vérité, il ne pouvait guère en être autrement, car, si l’une de
+ces empreintes était venue après l’autre, suivant le même chemin,
+elle eût souvent «empiété sur l’autre», ce qui n’arrivait jamais.
+Les pas de celui-ci ne marchaient point sur les pas de celui-là.
+Non, c’étaient des pas «qui semblaient causer entre eux». Cette
+double empreinte quittait toutes les autres empreintes, vers le
+milieu de la cour d’honneur, pour sortir de cette cour et se
+diriger vers la chênaie. Je quittais la cour d’honneur, les yeux
+fixés vers ma piste, quand je fus rejoint par Frédéric Larsan.
+Immédiatement, il s’intéressa beaucoup à mon travail, car cette
+double empreinte méritait vraiment qu’on s’y attachât. On
+retrouvait là la double empreinte des pas de l’affaire de la
+«Chambre Jaune»: les pas grossiers et les pas élégants; mais,
+tandis que, lors de l’affaire de la «Chambre Jaune», les pas
+grossiers ne faisaient que joindre au bord de l’étang les pas
+élégants, pour disparaître ensuite -- dont nous avions conclu,
+Larsan et moi, que ces deux sortes de pas appartenaient au même
+individu qui n’avait fait que changer de chaussures -- ici, pas
+grossiers et pas élégants voyageaient de compagnie. Une pareille
+constatation était bien faite pour me troubler dans mes certitudes
+antérieures. Larsan semblait penser comme moi; aussi, restions-
+nous penchés sur ces empreintes, reniflant ces pas comme des
+chiens à l’affût.
+
+«Je sortis de mon portefeuille mes semelles de papier. La première
+semelle, qui était celle que j’avais découpée sur l’empreinte des
+souliers du père Jacques retrouvés par Larsan, c’est-à-dire sur
+l’empreinte des pas grossiers, cette première semelle, dis-je,
+s’appliqua parfaitement à l’une des traces que nous avions sous
+les yeux, et la seconde semelle, qui était le dessin des «pas
+élégants», s’appliqua également sur l’empreinte correspondante,
+mais avec une légère différence à la pointe. En somme, cette trace
+nouvelle du pas élégant ne différait de la trace du bord de
+l’étang que par la pointe de la bottine. Nous ne pouvions en tirer
+cette conclusion que cette trace appartenait au même personnage,
+mais nous ne pouvions non plus affirmer qu’elle ne lui appartenait
+pas. L’inconnu pouvait ne plus porter les mêmes bottines.
+
+«Suivant toujours cette double empreinte, Larsan et moi, nous
+fûmes conduits à sortir bientôt de la chênaie et nous nous
+trouvâmes sur les mêmes bords de l’étang qui nous avaient vus lors
+de notre première enquête. Mais, cette fois, aucune des traces ne
+s’y arrêtait et toutes deux, prenant le petit sentier, allaient
+rejoindre la grande route d’Épinay. Là, nous tombâmes sur un
+macadam récent qui ne nous montra plus rien; et nous revînmes au
+château, sans nous dire un mot.
+
+«Arrivés dans la cour d’honneur, nous nous sommes séparés; mais,
+par suite du même chemin qu’avait pris notre pensée, nous nous
+sommes rencontrés à nouveau devant la porte de la chambre du père
+Jacques. Nous avons trouvé le vieux serviteur au lit et constaté
+tout de suite que les effets qu’il avait jetés sur une chaise
+étaient dans un état lamentable, et que ses chaussures, des
+souliers tout à fait pareils à ceux que nous connaissions, étaient
+extraordinairement boueux. Ce n’était certainement point en aidant
+à transporter le cadavre du garde, du bout de cour au vestibule,
+et en allant chercher une lanterne aux cuisines, que le père
+Jacques avait arrangé de la sorte ses chaussures et trempé ses
+habits, puisque alors il ne pleuvait pas. Mais il avait plu avant
+ce moment-là et il avait plu après.
+
+«Quant à la figure du bonhomme, elle n’était pas belle à voir.
+Elle semblait refléter une fatigue extrême, et ses yeux
+clignotants nous regardèrent, dès l’abord, avec effroi.
+
+«Nous l’avons interrogé. Il nous a répondu d’abord qu’il s’était
+couché immédiatement après l’arrivée au château du médecin que le
+maître d’hôtel était allé quérir; mais nous l’avons si bien
+poussé, nous lui avons si bien prouvé qu’il mentait, qu’il a fini
+par nous avouer qu’il était, en effet, sorti du château. Nous lui
+en avons, naturellement, demandé la raison; il nous a répondu
+qu’il s’était senti mal à la tête, et qu’il avait eu besoin de
+prendre l’air, mais qu’il n’était pas allé plus loin que la
+chênaie. Nous lui avons alors décrit tout le chemin qu’il avait
+fait, _aussi bien que si_ _nous l’avions vu marcher._ Le vieillard
+se dressa sur son séant et se prit à trembler.
+
+«--Vous n’étiez pas seul!» s’écria Larsan.
+
+«Alors, le père Jacques:
+
+«--Vous l’avez donc vu?
+
+«--Qui? demandai-je.
+
+«-- Mais le fantôme noir!»
+
+«Sur quoi, le père Jacques nous conta que, depuis quelques nuits,
+il voyait le fantôme noir. Il apparaissait dans le parc sur le
+coup de minuit et glissait contre les arbres avec une souplesse
+incroyable. Il paraissait «traverser» le tronc des arbres; deux
+fois, le père Jacques, qui avait aperçu le fantôme à travers sa
+fenêtre, à la clarté de la lune, s’était levé et, résolument,
+était parti à la chasse de cette étrange apparition. L’avant-
+veille, il avait failli la rejoindre, mais elle s’était évanouie
+au coin du donjon; enfin, cette nuit, étant en effet sorti du
+château, travaillé par l’idée du nouveau crime qui venait de se
+commettre, il avait vu tout à coup, surgir au milieu de la cour
+d’honneur, le fantôme noir. Il l’avait suivi d’abord prudemment,
+puis de plus près... ainsi il avait tourné la chênaie, l’étang, et
+était arrivé au bord de la route d’Épinay. «Là, le fantôme avait
+soudain disparu.»
+
+«--Vous n’avez pas vu sa figure? demanda Larsan.
+
+«--Non! Je n’ai vu que des voiles noirs...
+
+«--Et, après ce qui s’est passé dans la galerie, vous n’avez pas
+sauté dessus?
+
+«--Je ne le pouvais pas! Je me sentais terrifié... C’est à peine
+si j’avais la force de le suivre...
+
+«--Vous ne l’avez pas suivi, fis-je, père Jacques, -- et ma voix
+était menaçante -- vous êtes allé avec le fantôme jusqu’à la route
+d’Épinay «bras dessus, bras dessous»!
+
+«--Non! cria-t-il... il s’est mis à tomber des trombes d’eau... Je
+suis rentré! ... Je ne sais pas ce que le fantôme noir est
+devenu...»
+
+«Mais ses yeux se détournèrent de moi.
+
+«Nous le quittâmes.
+
+«Quand nous fûmes dehors:
+
+«--Complice? interrogeai-je, sur un singulier ton, en regardant
+Larsan bien en face pour surprendre le fond de sa pensée.
+
+«Larsan leva les bras au ciel.
+
+«--Est-ce qu’on sait? ... Est-ce qu’on sait, dans une affaire
+pareille? ... Il y a vingt-quatre heures, j’aurais juré qu’il n’y
+avait pas de complice! ...»
+
+«Et il me laissa en m’annonçant qu’il quittait le château sur-le-
+champ pour se rendre à Épinay.»
+
+Rouletabille avait fini son récit. Je lui demandai:
+
+«Eh bien? Que conclure de tout cela? ... Quant à moi, je ne vois
+pas! ... je ne saisis pas! ... Enfin! Que savez-vous?
+
+-- _Tout! _s’exclama-t-il_... Tout!»_
+
+Et je ne lui avais jamais vu figure plus rayonnante. Il s’était
+levé et me serrait la main avec force...
+
+«Alors, expliquez-moi, priai-je...
+
+-- Allons demander des nouvelles de Mlle Stangerson», me répondit-
+il brusquement.
+
+
+
+XXIV
+Rouletabille connaît les deux moitiés de l’assassin
+
+
+Mlle Stangerson avait failli être assassinée pour la seconde fois.
+Le malheur fut qu’elle s’en porta beaucoup plus mal la seconde que
+la première. Les trois coups de couteau que l’homme lui avait
+portés dans la poitrine, en cette nouvelle nuit tragique, la
+mirent longtemps entre la vie et la mort, et quand, enfin, la vie
+fut plus forte et qu’on pût espérer que la malheureuse femme,
+cette fois encore, échapperait à son sanglant destin, on s’aperçut
+que, si elle reprenait chaque jour l’usage de ses sens, elle ne
+recouvrait point celui de sa raison. La moindre allusion à
+l’horrible tragédie la faisait délirer, et il n’est point non
+plus, je crois bien, exagéré de dire que l’arrestation de M.
+Robert Darzac, qui eut lieu au château du Glandier, le lendemain
+de la découverte du cadavre du garde, creusa encore l’abîme moral
+où nous vîmes disparaître cette belle intelligence.
+
+M. Robert Darzac arriva au château vers neuf heures et demie. Je
+le vis accourir à travers le parc, les cheveux et les habits en
+désordre, crotté, boueux, dans un état lamentable. Son visage
+était d’une pâleur mortelle. Rouletabille et moi, nous étions
+accoudés à une fenêtre de la galerie. Il nous aperçut; il poussa
+vers nous un cri désespéré:
+
+«J’arrive trop tard! ...»
+
+Rouletabille lui cria:
+
+«Elle vit! ...»
+
+Une minute après, M. Darzac entrait dans la chambre de Mlle
+Stangerson, et, à travers la porte, nous entendîmes ses sanglots.
+
+..................................................................
+..................................
+«Fatalité! gémissait à côté de moi, Rouletabille. Quels Dieux
+infernaux veillent donc sur le malheur de cette famille! Si l’on
+ne m’avait pas endormi, j’aurais sauvé Mlle Stangerson de l’homme,
+et je l’aurais rendu muet pour toujours... _et le garde ne serait
+pas mort!»_
+__
+_.................................................................
+................................_
+
+M. Darzac vint nous retrouver. Il était tout en larmes.
+Rouletabille lui raconta tout: et comment il avait tout préparé
+pour leur salut, à Mlle Stangerson et à lui; et comment il y
+serait parvenu en éloignant l’homme pour toujours «après avoir vu
+sa figure»; et comment son plan s’était effondré dans le sang, à
+cause du narcotique.
+
+«Ah! si vous aviez eu réellement confiance en moi, fit tout bas le
+jeune homme, si vous aviez dit à Mlle Stangerson d’avoir confiance
+en moi! ... Mais ici chacun se défie de tous... la fille se défie
+du père... et la fiancée se défie du fiancé... Pendant que vous me
+disiez de tout faire pour empêcher l’arrivée de l’assassin, _elle_
+_préparait tout pour se faire assassiner!_ ... Et je suis arrivé
+trop tard... à demi endormi... me traînant presque, dans cette
+chambre où la vue de la malheureuse, baignant dans son sang, me
+réveilla tout à fait...»
+
+Sur la demande de M. Darzac, Rouletabille raconta la scène.
+S’appuyant aux murs pour ne pas tomber, pendant que, dans le
+vestibule et dans la cour d’honneur, nous poursuivions l’assassin,
+il s’était dirigé vers la chambre de la victime... Les portes de
+l’antichambre sont ouvertes; il entre; Mlle Stangerson gît,
+inanimée, à moitié renversée sur le bureau, les yeux clos; son
+peignoir est rouge du sang qui coule à flots de sa poitrine. Il
+semble à Rouletabille, encore sous l’influence du narcotique,
+qu’il se promène dans quelque affreux cauchemar. Automatiquement,
+il revient dans la galerie, ouvre une fenêtre, nous clame le
+crime, nous ordonne de tuer, et retourne dans la chambre.
+Aussitôt, il traverse le boudoir désert, entre dans le salon dont
+la porte est restée entrouverte, secoue M. Stangerson sur le
+canapé où il s’est étendu et le réveille comme je l’ai réveillé,
+lui, tout à l’heure... M. Stangerson se dresse avec des yeux
+hagards, se laisse traîner par Rouletabille jusque dans la
+chambre, aperçoit sa fille, pousse un cri déchirant... Ah! il est
+réveillé! il est réveillé! ... Tous les deux, maintenant,
+réunissant leurs forces chancelantes, transportent la victime sur
+son lit...
+
+Puis Rouletabille veut nous rejoindre, pour savoir... «pour
+savoir...» mais, avant de quitter la chambre, il s’arrête près du
+bureau... Il y a là, par terre, un paquet... énorme... un
+ballot... Qu’est-ce que ce paquet fait là, auprès du bureau? ...
+L’enveloppe de serge qui l’entoure est dénouée... Rouletabille se
+penche... Des papiers... des papiers... des photographies... Il
+lit: «Nouvel électroscope condensateur différentiel... Propriétés
+fondamentales de la substance intermédiaire entre la matière
+pondérable et l’éther impondérable.»... Vraiment, vraiment, quel
+est ce mystère et cette formidable ironie du sort qui veulent qu’à
+l’heure où «on» lui assassine sa fille, «on» vienne restituer au
+professeur Stangerson toutes ces paperasses inutiles, «qu’il
+jettera au feu! ... au feu! ... au feu! ... le lendemain».
+
+..................................................................
+.................................
+
+Dans la matinée qui suivit cette horrible nuit, nous avons vu
+réapparaître M. de Marquet, son greffier, les gendarmes. Nous
+avons tous été interrogés, excepté naturellement Mlle Stangerson
+qui était dans un état voisin du coma. Rouletabille et moi, après
+nous être concertés, n’avons dit que ce que nous avons bien voulu
+dire. J’eus garde de rien rapporter de ma station dans le cabinet
+noir ni des histoires de narcotique. Bref, nous tûmes tout ce qui
+pouvait faire soupçonner que nous nous attendions à quelque chose,
+et aussi tout ce qui pouvait faire croire que Mlle Stangerson
+«attendait l’assassin». La malheureuse allait peut-être payer de
+sa vie le mystère dont elle entourait son assassin... Il ne nous
+appartenait point de rendre un pareil sacrifice inutile... Arthur
+Rance raconta à tout le monde, fort naturellement -- si
+naturellement que j’en fus stupéfait -- qu’il avait vu le garde
+pour la dernière fois vers onze heures du soir. Celui-ci était
+venu dans sa chambre, dit-il, pour y prendre sa valise qu’il
+devait transporter le lendemain matin à la première heure à la
+gare de Saint-Michel «et s’était attardé à causer longuement
+chasse et braconnage avec lui»! Arthur-William Rance, en effet,
+devait quitter le Glandier dans la matinée et se rendre à pied,
+selon son habitude, à Saint-Michel; aussi avait-il profité d’un
+voyage matinal du garde dans le petit bourg pour se débarrasser de
+son bagage.
+
+Du moins je fus conduit à le penser car M. Stangerson confirma ses
+dires; il ajouta qu’il n’avait pas eu le plaisir, la veille au
+soir, d’avoir à sa table son ami Arthur Rance parce que celui-ci
+avait pris, vers les cinq heures, un congé définitif de sa fille
+et de lui. M. Arthur Rance s’était fait servir simplement un thé
+dans sa chambre, se disant légèrement indisposé.
+
+Bernier, le concierge, sur les indications de Rouletabille,
+rapporta qu’il avait été requis par le garde lui-même, cette nuit-
+là, pour faire la chasse aux braconniers (le garde ne pouvait plus
+le contredire), qu’ils s’étaient donné rendez-vous tous deux non
+loin de la chênaie et que, voyant que le garde ne venait point, il
+était allé, lui, Bernier, au-devant du garde... Il était arrivé à
+hauteur du donjon, ayant passé la petite porte de la cour
+d’honneur, quand il aperçut un individu qui fuyait à toutes jambes
+du côté opposé, vers l’extrémité de l’aile droite du château; des
+coups de revolver retentirent dans le même moment derrière le
+fuyard; Rouletabille était apparu à la fenêtre de la galerie; il
+l’avait aperçu, lui Bernier, l’avait reconnu, l’avait vu avec son
+fusil et lui avait crié de tirer. Alors, Bernier avait lâché son
+coup de fusil qu’il tenait tout prêt... et il était persuadé qu’il
+avait mis à mal le fuyard; il avait cru même qu’il l’avait tué, et
+cette croyance avait duré jusqu’au moment où Rouletabille,
+dépouillant le corps qui était tombé sous le coup de fusil, lui
+avait appris que ce corps «avait été tué d’un coup de couteau»;
+que, du reste, il restait ne rien comprendre à une pareille
+fantasmagorie, attendu que, si le cadavre trouvé n’était point
+celui du fuyard sur lequel nous avions tous tiré, il fallait bien
+que ce fuyard fût quelque part. Or, dans ce petit coin de cour où
+nous nous étions tous rejoints autour du cadavre, «il n’y avait
+pas de place pour un autre mort ou pour un vivant» sans que nous
+le vissions!
+
+Ainsi parla le père Bernier. Mais le juge d’instruction lui
+répondit que, pendant que nous étions dans ce petit bout de cour,
+la nuit était bien noire, puisque nous n’avions pu distinguer le
+visage du garde, et que, pour le reconnaître, il nous avait fallu
+le transporter dans le vestibule... À quoi le père Bernier
+répliqua que, si l’on n’avait pas vu «l’autre corps, mort ou
+vivant», on aurait au moins marché dessus, tant ce bout de cour
+est étroit. Enfin, nous étions, sans compter le cadavre, cinq dans
+ce bout de cour et il eût été vraiment étrange que l’autre corps
+nous échappât... La seule porte qui donnait dans ce bout de cour
+était celle de la chambre du garde, et la porte en était fermée.
+On en avait retrouvé la clef dans la poche du garde...
+
+Tout de même, comme ce raisonnement de Bernier, qui à première vue
+paraissait logique, conduisait à dire qu’on avait tué à coups
+d’armes à feu un homme mort d’un coup de couteau, le juge
+d’instruction ne s’y arrêta pas longtemps. Et il fut évident pour
+tous, dès midi, que ce magistrat était persuadé que nous avions
+raté «le fuyard»et que nous avions trouvé là un cadavre qui
+n’avait rien à voir avec «notre affaire». Pour lui, le cadavre du
+garde était une autre affaire. Il voulut le prouver sans plus
+tarder, et il est probable que «cette nouvelle affaire»
+correspondait avec des idées qu’il avait depuis quelques jours sur
+les moeurs du garde, sur ses fréquentations, sur la récente
+intrigue qu’il entretenait avec la femme du propriétaire de
+l’auberge du «Donjon», et corroborait également les rapports qu’on
+avait dû lui faire relativement aux menaces de mort proférées par
+le père Mathieu à l’adresse du garde, car à une heure après-midi
+le père Mathieu, malgré ses gémissements de rhumatisant et les
+protestations de sa femme, était arrêté et conduit sous bonne
+escorte à Corbeil. On n’avait cependant rien découvert chez lui de
+compromettant; mais des propos tenus, encore la veille, à des
+rouliers qui les répétèrent, le compromirent plus que si l’on
+avait trouvé dans sa paillasse le couteau qui avait tué «l’homme
+vert».
+
+Nous en étions là, ahuris de tant d’événements aussi terribles
+qu’inexplicables, quand, pour mettre le comble à la stupéfaction
+de tous, nous vîmes arriver au château Frédéric Larsan, qui en
+était parti aussitôt après avoir vu le juge d’instruction et qui
+en revenait, accompagné d’un employé du chemin de fer.
+
+Nous étions alors dans le vestibule avec Arthur Rance, discutant
+de la culpabilité et de l’innocence du père Mathieu (du moins
+Arthur Rance et moi étions seuls à discuter, car Rouletabille
+semblait parti pour quelque rêve lointain et ne s’occupait en
+aucune façon de ce que nous disions). Le juge d’instruction et son
+greffier se trouvaient dans le petit salon vert où Robert Darzac
+nous avait introduits quand nous étions arrivés pour la première
+fois au Glandier. Le père Jacques, mandé par le juge, venait
+d’entrer dans le petit salon; M. Robert Darzac était en haut, dans
+la chambre de Mlle Stangerson, avec M. Stangerson et les médecins.
+Frédéric Larsan entra dans le vestibule avec l’employé de chemin
+de fer. Rouletabille et moi reconnûmes aussitôt cet employé à sa
+petite barbiche blonde: «Tiens! L’employé d’Épinay-sur-Orge!»
+m’écriai-je, et je regardai Frédéric Larsan qui répliqua en
+souriant: «Oui, oui, vous avez raison, c’est l’employé d’Épinay-
+sur-Orge.» Sur quoi Fred se fit annoncer au juge d’instruction par
+le gendarme qui était à la porte du salon. Aussitôt, le père
+Jacques sortit, et Frédéric Larsan et l’employé furent introduits.
+Quelques instants s’écoulèrent, dix minutes peut-être.
+Rouletabille était fort impatient. La porte du salon se rouvrit;
+le gendarme, appelé par le juge d’instruction, entra dans le
+salon, en ressortit, gravit l’escalier et le redescendit. Rouvrant
+alors la porte du salon et ne la refermant pas, il dit au juge
+d’instruction:
+
+«Monsieur le juge, M. Robert Darzac ne veut pas descendre!
+
+-- Comment! Il ne veut pas! ... s’écria M. de Marquet.
+
+-- Non! il dit qu’il ne peut quitter Mlle Stangerson dans l’état
+où elle se trouve...
+
+-- C’est bien, fit M. de Marquet; puisqu’il ne vient pas à nous,
+nous irons à lui...»
+
+M. de Marquet et le gendarme montèrent; le juge d’instruction fit
+signe à Frédéric Larsan et à l’employé de chemin de fer de les
+suivre. Rouletabille et moi fermions la marche.
+
+On arriva ainsi, dans la galerie, devant la porte de l’antichambre
+de Mlle Stangerson. M. de Marquet frappa à la porte. Une femme de
+chambre apparut. C’était Sylvie, une petite bonniche dont les
+cheveux d’un blond fadasse retombaient en désordre sur un visage
+consterné.
+
+«M. Stangerson est là? demanda le juge d’instruction.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Dites-lui que je désire lui parler.»
+
+Sylvie alla chercher M. Stangerson.
+
+Le savant vint à nous; il pleurait; il faisait peine à voir.
+
+«Que me voulez-vous encore? demanda celui-ci au juge. Ne pourrait-
+on pas, monsieur, dans un moment pareil, me laisser un peu
+tranquille!
+
+-- Monsieur, fit le juge, il faut absolument que j’aie, sur-le-
+champ, un entretien avec M. Robert Darzac. Ne pourriez-vous le
+décider à quitter la chambre de Mlle Stangerson? Sans quoi, je me
+verrais dans la nécessité d’en franchir le seuil avec tout
+l’appareil de la justice.»
+
+Le professeur ne répondit pas; il regarda le juge, le gendarme et
+tous ceux qui les accompagnaient comme une victime regarde ses
+bourreaux, et il rentra dans la chambre.
+
+Aussitôt M. Robert Darzac en sortit. Il était bien pâle et bien
+défait; mais, quand le malheureux aperçut, derrière Frédéric
+Larsan, l’employé de chemin de fer, son visage se décomposa
+encore; ses yeux devinrent hagards et il ne put retenir un sourd
+gémissement.
+
+Nous avions tous saisi le tragique mouvement de cette physionomie
+douloureuse. Nous ne pûmes nous empêcher de laisser échapper une
+exclamation de pitié. Nous sentîmes qu’il se passait alors quelque
+chose de définitif qui décidait de la perte de M. Robert Darzac.
+Seul, Frédéric Larsan avait une figure rayonnante et montrait la
+joie d’un chien de chasse qui s’est enfin emparé de sa proie.
+
+M. de Marquet dit, montrant à M. Darzac le jeune employé à la
+barbiche blonde:
+
+«Vous reconnaissez monsieur?
+
+-- Je le reconnais, fit Robert Darzac d’une voix qu’il essayait en
+vain de rendre ferme. C’est un employé de l’Orléans à la station
+d’Épinay-sur-Orge.
+
+-- Ce jeune homme, continua M. de Marquet, affirme qu’il vous a vu
+descendre de chemin de fer, à Épinay...
+
+-- Cette nuit, termina M. Darzac, à dix heures et demie... c’est
+vrai! ...»
+
+Il y eut un silence...
+
+«Monsieur Darzac, reprit le juge d’instruction sur un ton qui
+était empreint d’une poignante émotion... Monsieur Darzac, que
+veniez-vous faire cette nuit à Épinay-sur-Orge, à quelques
+kilomètres de l’endroit où l’on assassinait Mlle Stangerson? ...»
+
+M. Darzac se tut. Il ne baissa pas la tête, mais il ferma les
+yeux, soit qu’il voulût dissimuler sa douleur, soit qu’il craignît
+qu’on pût lire dans son regard quelque chose de son secret.
+
+«Monsieur Darzac, insista M. de Marquet... pouvez-vous me donner
+l’emploi de votre temps, cette nuit?»
+
+M. Darzac rouvrit les yeux. Il semblait avoir reconquis toute sa
+puissance sur lui-même.
+
+«Non, monsieur! ...
+
+-- Réfléchissez, monsieur! car je vais être dans la nécessité, si
+vous persistez dans votre étrange refus, de vous garder à ma
+disposition.
+
+-- Je refuse...
+
+-- Monsieur Darzac! Au nom de la loi, je vous arrête! ...»
+
+Le juge n’avait pas plutôt prononcé ces mots que je vis
+Rouletabille faire un mouvement brusque vers M. Darzac. Il allait
+certainement parler, mais celui-ci d’un geste lui ferma la
+bouche... Du reste, le gendarme s’approchait déjà de son
+prisonnier... À ce moment un appel désespéré retentit:
+
+«Robert! ... Robert! ...»
+
+Nous reconnûmes la voix de Mlle Stangerson, et, à cet accent de
+douleur, pas un de nous qui ne frissonnât. Larsan lui-même, cette
+fois, en pâlit. Quant à M. Darzac, répondant à l’appel, il s’était
+déjà précipité dans la chambre...
+
+Le juge, le gendarme, Larsan s’y réunirent derrière lui;
+Rouletabille et moi restâmes sur le pas de la porte. Spectacle
+déchirant: Mlle Stangerson, dont le visage avait la pâleur de la
+mort, s’était soulevée sur sa couche, malgré les deux médecins et
+son père... Elle tendait des bras tremblants vers Robert Darzac
+sur qui Larsan et le gendarme avaient mis la main... Ses yeux
+étaient grands ouverts... elle voyait... elle comprenait... Sa
+bouche sembla murmurer un mot... un mot qui expira sur ses lèvres
+exsangues... un mot que personne n’entendit... et elle se
+renversa, évanouie... On emmena rapidement Darzac hors de la
+chambre... En attendant une voiture que Larsan était allé
+chercher, nous nous arrêtâmes dans le vestibule. Notre émotion à
+tous était extrême. M. de Marquet avait la larme à l’oeil.
+Rouletabille profita de ce moment d’attendrissement général pour
+dire à M. Darzac:
+
+«Vous ne vous défendrez pas?
+
+-- Non! répliqua le prisonnier.
+
+-- Moi, je vous défendrai, monsieur...
+
+-- Vous ne le pouvez pas, affirma le malheureux avec un pauvre
+sourire... Ce que nous n’avons pu faire, Mlle Stangerson et moi,
+vous ne le ferez pas!
+
+-- Si, je le ferai.»
+
+Et la voix de Rouletabille était étrangement calme et confiante.
+Il continua:
+
+«Je le ferai, monsieur Robert Darzac, parce que moi, _j’en sais
+plus long que vous!_
+
+-- Allons donc! murmura Darzac presque avec colère.
+
+-- Oh! soyez tranquille, je ne saurai que ce qu’il sera utile de
+savoir _pour vous sauver!_
+
+-- _Il ne faut rien savoir_, jeune homme... si vous voulez avoir
+droit à ma reconnaissance.»
+
+Rouletabille secoua la tête. Il s’approcha tout près, tout près de
+Darzac:
+
+«Écoutez ce que je vais vous dire, fit-il à voix basse... et que
+cela vous donne confiance! Vous, vous ne savez que le nom de
+l’assassin; Mlle Stangerson, elle, _connaît seulement la moitié de
+l’assassin; mais moi, je connais ses deux moitiés; je connais
+l’assassin tout entier, moi! ...»_
+
+Robert Darzac ouvrit des yeux qui attestaient qu’il ne comprenait
+pas un mot de ce que venait de lui dire Rouletabille. La voiture,
+sur ces entrefaites, arriva, conduite par Frédéric Larsan. On y
+fit monter Darzac et le gendarme. Larsan resta sur le siège. On
+emmenait le prisonnier à Corbeil.
+
+
+
+XXV
+Rouletabille part en voyage
+
+
+Le soir même nous quittions le Glandier, Rouletabille et moi. Nous
+en étions fort heureux: cet endroit n’avait rien qui pût encore
+nous retenir. Je déclarai que je renonçais à percer tant de
+mystères, et Rouletabille, en me donnant une tape amicale sur
+l’épaule, me confia qu’il n’avait plus rien à apprendre au
+Glandier, parce que le Glandier lui avait tout appris. Nous
+arrivâmes à Paris vers huit heures. Nous dînâmes rapidement, puis,
+fatigués, nous nous séparâmes en nous donnant rendez-vous le
+lendemain matin chez moi.
+
+À l’heure dite, Rouletabille entrait dans ma chambre. Il était
+vêtu d’un complet à carreaux en drap anglais, avait un ulster sur
+le bras, une casquette sur la tête et un sac à la main. Il
+m’apprit qu’il partait en voyage.
+
+«Combien de temps serez-vous parti? lui demandai-je.
+
+-- Un mois ou deux, fit-il, cela dépend...»
+
+Je n’osai l’interroger...
+
+«Savez-vous, me dit-il, quel est le mot que Mlle Stangerson a
+prononcé hier avant de s’évanouir... en regardant M. Robert
+Darzac? ...
+
+-- Non, personne ne l’a entendu...
+
+-- Si! répliqua Rouletabille, moi! Elle lui disait: «parle!»
+
+-- Et M. Darzac parlera?
+
+-- Jamais!»
+
+J’aurais voulu prolonger l’entretien, mais il me serra fortement
+la main et me souhaita une bonne santé, je n’eus que le temps de
+lui demander:
+
+«Vous ne craignez point que, pendant votre absence, il se commette
+de nouveaux attentats? ...
+
+-- Je ne crains plus rien de ce genre, dit-il, depuis que M.
+Darzac est en prison.»
+
+Sur cette parole bizarre, il me quitta. Je ne devais plus le
+revoir qu’en cour d’assises, au moment du procès Darzac, lorsqu’il
+vint à la barre «expliquer l’inexplicable».
+
+
+
+XXVI
+Où Joseph Rouletabille est impatiemment attendu
+
+
+Le 15 janvier suivant, c’est-à-dire deux mois et demi après les
+tragiques événements que je viens de rapporter, _L’Époque_
+publiait, en première colonne, première page, le sensationnel
+article suivant:
+
+«Le jury de Seine-et-Oise est appelé aujourd’hui, à juger l’une
+des plus mystérieuses affaires qui soient dans les annales
+judiciaires. Jamais procès n’aura présenté tant de points obscurs,
+incompréhensibles, inexplicables. Et cependant l’accusation n’a
+point hésité à faire asseoir sur le banc des assises un homme
+respecté, estimé, aimé de tous ceux qui le connaissent, un jeune
+savant, espoir de la science française, dont toute l’existence fut
+de travail et de probité. Quand Paris apprit l’arrestation de M.
+Robert Darzac, un cri unanime de protestation s’éleva de toutes
+parts. La Sorbonne tout entière, déshonorée par le geste inouï du
+juge d’instruction, proclama sa foi dans l’innocence du fiancé de
+Mlle Stangerson. M. Stangerson lui-même attesta hautement l’erreur
+où s’était fourvoyée la justice, et il ne fait de doute pour
+personne que, si la victime pouvait parler, elle viendrait
+réclamer aux douze jurés de Seine-et-Oise l’homme dont elle
+voulait faire son époux et que l’accusation veut envoyer à
+l’échafaud. Il faut espérer qu’un jour prochain Mlle Stangerson
+recouvrera sa raison qui a momentanément sombré dans l’horrible
+mystère du Glandier. Voulez-vous qu’elle la reperde lorsqu’elle
+apprendra que l’homme qu’elle aime est mort de la main du
+bourreau? Cette question s’adresse au jury «auquel nous nous
+proposons d’avoir affaire, aujourd’hui même».
+
+«Nous sommes décidés, en effet, à ne point laisser douze braves
+gens commettre une abominable erreur judiciaire. Certes, des
+coïncidences terribles, des traces accusatrices, un silence
+inexplicable de la part de l’accusé, un emploi du temps
+énigmatique, l’absence de tout alibi, ont pu entraîner la
+conviction du parquet qui, «ayant vainement cherché la vérité
+ailleurs», s’est résolu à la trouver là. Les charges sont, en
+apparence, si accablantes pour M. Robert Darzac, qu’il faut même
+excuser un policier aussi averti, aussi intelligent, et
+généralement aussi heureux que M. Frédéric Larsan de s’être laissé
+aveugler par elles. Jusqu’alors, tout est venu accuser M. Robert
+Darzac, devant l’instruction; aujourd’hui, nous allons, nous, le
+défendre devant le jury; et nous apporterons à la barre une
+lumière telle que tout le mystère du Glandier en sera illuminé.
+«Car nous possédons la vérité.»
+
+«Si nous n’avons point parlé plus tôt, c’est que l’intérêt même de
+la cause que nous voulons défendre l’exigeait sans doute. Nos
+lecteurs n’ont pas oublié ces sensationnelles enquêtes anonymes
+que nous avons publiées sur le «Pied gauche de la rue Oberkampf»,
+sur le fameux vol du «Crédit universel» et sur l’affaire des
+«Lingots d’or de la Monnaie». Elles nous faisaient prévoir la
+vérité, avant même que l’admirable ingéniosité d’un Frédéric
+Larsan ne l’eût dévoilée tout entière. Ces enquêtes étaient
+conduites par notre plus jeune rédacteur, un enfant de dix-huit
+ans, Joseph Rouletabille, qui sera illustre demain. Quand
+l’affaire du Glandier éclata, notre petit reporter se rendit sur
+les lieux, força toutes les portes et s’installa dans le château
+d’où tous les représentants de la presse avaient été chassés. À
+côté de Frédéric Larsan, il chercha la vérité; il vit avec
+épouvante l’erreur où s’abîmait tout le génie du célèbre policier;
+en vain essaya-t-il de le rejeter hors de la mauvaise piste où il
+s’était engagé: le grand Fred ne voulut point consentir à recevoir
+des leçons de ce petit journaliste. Nous savons où cela a conduit
+M. Robert Darzac.
+
+«Or, il faut que la France sache, il faut que le monde sache que,
+le soir même de l’arrestation de M. Robert Darzac, le jeune Joseph
+Rouletabille pénétrait dans le bureau de notre directeur et lui
+disait: «Je pars en voyage. Combien de tempsserai-je parti, je ne
+pourrais vous le dire;peut-être un mois, deux mois, trois
+mois...peut-être ne reviendrai-je jamais... Voici unelettre... Si
+je ne suis pas revenu le jour où M.Darzac comparaîtra devant les
+assises, vous ouvrirez cette lettre en cour d’assises, après
+ledéfilé des témoins. Entendez-vous pour cela avecl’avocat de M.
+Robert Darzac. M. Robert Darzacest innocent. _Dans cette lettre il
+y a le_ _nom del’assassin_, et, je ne dirai point: les preuves,
+car, les preuves, je vais les chercher,mais _l’explication
+irréfutable de sa__culpabilité.»_ Et notre rédacteur partit. Nous
+sommes restés longtemps sans nouvelles mais un inconnu est venu
+trouver notre directeur, il y a huit jours, pour lui dire:
+«Agissez suivant les instructions de Joseph Rouletabille, _si la
+chose devient_ _nécessaire._ Il y a la vérité dans cette lettre.»
+Cet homme n’a point voulu nous dire son nom.
+
+«Aujourd’hui, 15 janvier, nous voici au grand jour des assises;
+Joseph Rouletabille n’est pas de retour; peut-être ne le
+reverrons-nous jamais. La presse, elle aussi, compte ses héros,
+victimes du devoir: le devoir professionnel, le premier de tous
+les devoirs. Peut-être, à cette heure, y a-t-il succombé! Nous
+saurons le venger. Notre directeur, cet après-midi, sera à la cour
+d’assises de Versailles, avec la lettre: _la lettre qui contient
+le nom de_ _l’assassin!»_
+
+En tête de l’article, on avait mis le portrait de Rouletabille.
+
+Les parisiens qui se rendirent ce jour-là à Versailles pour le
+procès dit du «Mystère de la Chambre Jaune» n’ont certainement pas
+oublié l’incroyable cohue qui se bousculait à la gare Saint-
+Lazare. On ne trouvait plus de place dans les trains et l’on dut
+improviser des convois supplémentaires. L’article de _L’Époque_
+avait bouleversé tout le monde, excité toutes les curiosités,
+poussé jusqu’à l’exaspération la passion des discussions. Des
+coups de poing furent échangés entre les partisans de Joseph
+Rouletabille et les fanatiques de Frédéric Larsan, car, chose
+bizarre, la fièvre de ces gens venait moins de ce qu’on allait
+peut-être condamner un innocent que de l’intérêt qu’ils portaient
+à leur propre compréhension du «mystère de la Chambre Jaune».
+Chacun avait son explication et la tenait pour bonne. Tous ceux
+qui expliquaient le crime comme Frédéric Larsan n’admettaient
+point qu’on pût mettre en doute la perspicacité de ce policier
+populaire; et tous les autres, qui avaient une explication autre
+que celle de Frédéric Larsan, prétendaient naturellement qu’elle
+devait être celle de Joseph Rouletabille qu’ils ne connaissaient
+pas encore. Le numéro de _L’Époque_ à la main, les «Larsan «et les
+«Rouletabille «se disputèrent, se chamaillèrent, jusque sur les
+marches du palais de justice de Versailles, jusque dans le
+prétoire. Un service d’ordre extraordinaire avait été commandé.
+L’innombrable foule qui ne put pénétrer dans le palais resta
+jusqu’au soir aux alentours du monument, maintenue difficilement
+par la troupe et la police, avide de nouvelles, accueillant les
+rumeurs les plus fantastiques. Un moment, le bruit circula qu’on
+venait d’arrêter, en pleine audience, M. Stangerson lui-même, qui
+s’était avoué l’assassin de sa fille... C’était de la folie.
+L’énervement était à son comble. Et l’on attendait toujours
+Rouletabille. Des gens prétendaient le connaître et le
+reconnaître; et, quand un jeune homme, muni d’un laissez-passer,
+traversait la place libre qui séparait la foule du palais de
+justice, des bousculades se produisaient. On s’écrasait. On
+criait: «Rouletabille! Voici Rouletabille!» Des témoins, qui
+ressemblaient plus ou moins vaguement au portrait publié par
+_L’Époque_, furent aussi acclamés. L’arrivée du directeur de
+_L’Époque_ fut encore le signal de quelques manifestations. Les
+uns applaudirent, les autres sifflèrent. Il y avait beaucoup de
+femmes dans la foule.
+
+Dans la salle des assises, le procès se déroulait sous la
+présidence de M. De Rocoux, un magistrat imbu de tous les préjugés
+des gens de robe, mais foncièrement honnête. On avait fait l’appel
+des témoins. J’en étais, naturellement, ainsi que tous ceux qui,
+de près ou de loin, avaient touché les mystères du Glandier: M.
+Stangerson, vieilli de dix ans, méconnaissable, Larsan, M. Arthur
+W. Rance, la figure toujours enluminée, le père Jacques, le père
+Mathieu, qui fut amené, menottes aux mains, entre deux gendarmes,
+MmeMathieu, toute en larmes, les Bernier, les deux gardes-malades,
+le maître d’hôtel, tous les domestiques du château, l’employé de
+poste du bureau 40, l’employé du chemin de fer d’Épinay, quelques
+amis de M. et de Mlle Stangerson, et tous les témoins à décharge
+de M. Robert Darzac. J’eus la chance d’être entendu parmi les
+premiers témoins, ce qui me permit d’assister à presque tout le
+procès.
+
+Je n’ai point besoin de vous dire que l’on s’écrasait dans le
+prétoire. Des avocats étaient assis jusque sur les marches de «la
+cour»; et, derrière les magistrats en robe rouge, tous les
+parquets des environs étaient représentés. M. Robert Darzac
+apparut au banc des accusés, entre les gendarmes, si calme, si
+grand et si beau, qu’un murmure d’admiration plus que de
+compassion l’accueillit. Il se pencha aussitôt vers son avocat,
+maître Henri-Robert, qui, assisté de son premier secrétaire,
+maître André Hesse, alors débutant, avait déjà commencé à
+feuilleter son dossier.
+
+Beaucoup s’attendaient à ce que M. Stangerson allât serrer la main
+de l’accusé; mais l’appel des témoins eut lieu et ceux-ci
+quittèrent tous la salle sans que cette démonstration
+sensationnelle se fût produite. Au moment où les jurés prirent
+place, on remarqua qu’ils avaient eu l’air de s’intéresser
+beaucoup à un rapide entretien que maître Henri-Robert avait eu
+avec le directeur de _L’Époque_. Celui-ci s’en fut ensuite prendre
+place au premier rang de public. Quelques-uns s’étonnèrent qu’il
+ne suivît point les témoins dans la salle qui leur était réservée.
+
+La lecture de l’acte d’accusation s’accomplit comme presque
+toujours, sans incident. Je ne relaterai pas ici le long
+interrogatoire que subit M. Darzac. Il répondit à la foi de la
+façon la plus naturelle et la plus mystérieuse. «Tout ce qu’il
+pouvait dire» parut naturel, tout ce qu’il tut parut terrible pour
+lui, même aux yeux de ceux qui «sentaient» son innocence. Son
+silence sur les points que nous connaissons se dressa contre lui
+et il semblait bien que ce silence dût fatalement l’écraser. Il
+résista aux objurgations du président des assises et du ministère
+public. On lui dit que se taire, en une pareille circonstance,
+équivalait à la mort.
+
+«C’est bien, dit-il, je la subirai donc; mais je suis innocent!»
+
+Avec cette habileté prodigieuse qui a fait sa renommée, et
+profitant de l’incident, maître Henri-Robert essaya de grandir le
+caractère de son client, par le fait même de son silence, en
+faisant allusion à des devoirs moraux que seules des âmes
+héroïques sont susceptibles de s’imposer. L’éminent avocat ne
+parvint qu’à convaincre tout à fait ceux qui connaissaient M.
+Darzac, mais les autres restèrent hésitants. Il y eut une
+suspension d’audience, puis le défilé des témoins commença et
+Rouletabille n’arrivait toujours point. Chaque fois qu’une porte
+s’ouvrait, tous les yeux allaient à cette porte, puis se
+reportaient sur le directeur de _L’Époque_ qui restait,
+impassible, à sa place. On le vit enfin qui fouillait dans sa
+poche et qui «en tirait une lettre». Une grosse rumeur suivit ce
+geste.
+
+Mon intention n’est point de retracer ici tous les incidents de ce
+procès. J’ai assez longuement rappelé toutes les étapes de
+l’affaire pour ne point imposer aux lecteurs le défilé nouveau des
+événements entourés de leur mystère. J’ai hâte d’arriver au moment
+vraiment dramatique de cette journée inoubliable. Il survint,
+comme maître Henri-Robert posait quelques questions au père
+Mathieu, qui, à la barre des témoins, se défendait, entre ses deux
+gendarmes, d’avoir assassiné «l’homme vert». Sa femme fut appelée
+et confrontée avec lui. Elle avoua, en éclatant en sanglots,
+qu’elle avait été «l’amie» du garde, que son mari s’en était
+douté; mais elle affirma encore que celui-ci n’était pour rien
+dans l’assassinat de son «ami». Maître Henri-Robert demanda alors
+à la cour de bien vouloir entendre immédiatement, sur ce point,
+Frédéric Larsan.
+
+«Dans une courte conversation que je viens d’avoir avec Frédéric
+Larsan, pendant la suspension d’audience, déclara l’avocat, celui-
+ci m’a fait comprendre que l’on pouvait expliquer la mort du garde
+autrement que par l’intervention du père Mathieu. Il serait
+intéressant de connaître l’hypothèse de Frédéric Larsan.»
+
+Frédéric Larsan fut introduit. Il s’expliqua fort nettement.
+
+«Je ne vois point, dit-il, la nécessité de faire intervenir le
+père Mathieu en tout ceci. Je l’ai dit à M. de Marquet, mais les
+propos meurtriers de cet homme lui ont évidemment nui dans
+l’esprit de M. le juge d’instruction. Pour moi, l’assassinat de
+Mlle Stangerson et l’assassinat du garde «sont la même affaire».
+On a tiré sur l’assassin de Mlle Stangerson, fuyant dans la cour
+d’honneur; on a pu croire l’avoir atteint, on a pu croire l’avoir
+tué; à la vérité il n’a fait que trébucher au moment où il
+disparaissait derrière l’aile droite du château. Là, l’assassin a
+rencontré le garde qui voulut sans doute s’opposer à sa fuite.
+L’assassin avait encore à la main le couteau dont il venait de
+frapper Mlle Stangerson, il en frappa le garde au coeur, et le
+garde en est mort.
+
+Cette explication si simple parut d’autant plus plausible que,
+déjà, beaucoup de ceux qui s’intéressaient aux mystères du
+Glandier l’avaient trouvée. Un murmure d’approbation se fit
+entendre.
+
+«Et l’assassin, qu’est-il devenu, dans tout cela? demanda le
+président.
+
+-- Il s’est évidemment caché, monsieur le président, dans un coin
+obscur de ce bout de cour et, après le départ des gens du château
+qui emportaient le corps, il a pu tranquillement s’enfuir.»
+
+À ce moment, du fond du «public debout», une voix juvénile
+s’éleva. Au milieu de la stupeur de tous, elle disait:
+
+«Je suis de l’avis de Frédéric Larsan pour le coup de couteau au
+coeur. Mais je ne suis plus de son avis sur la manière dont
+l’assassin s’est enfui du bout de cour!»
+
+Tout le monde se retourna; les huissiers se précipitèrent,
+ordonnant le silence. Le président demanda avec irritation qui
+avait élevé la voix et ordonna l’expulsion immédiate de l’intrus;
+mais on réentendit la même voix claire qui criait:
+
+«C’est moi, monsieur le président, c’est moi, Joseph
+Rouletabille!»
+
+
+
+XXVII
+Où Joseph Rouletabille apparaît dans toute sa gloire
+
+
+Il y eut un remous terrible. On entendit des cris de femmes qui se
+trouvaient mal. On n’eût plus aucun égard pour «la majesté de la
+justice». Ce fut une bousculade insensée. Tout le monde voulait
+voir Joseph Rouletabille. Le président cria qu’il allait faire
+évacuer la salle, mais personne ne l’entendit. Pendant ce temps,
+Rouletabille sautait par-dessus la balustrade qui le séparait du
+public assis, se faisait un chemin à grands coups de coude,
+arrivait auprès de son directeur qui l’embrassait avec effusion,
+lui prit «sa» lettre d’entre les mains, la glissa dans sa poche,
+pénétra dans la partie réservée du prétoire et parvint ainsi
+jusqu’à la barre des témoins, bousculé, bousculant, le visage
+souriant, heureux, boule écarlate qu’illuminait encore l’éclair
+intelligent de ses deux grands yeux ronds. Il avait ce costume
+anglais que je lui avais vu le matin de son départ -- mais dans
+quel état, mon Dieu! -- l’ulster sur son bras et la casquette de
+voyage à la main. Et il dit:
+
+«Je demande pardon, monsieur le président, le transatlantique a eu
+du retard! J’arrive d’Amérique. Je suis Joseph Rouletabille! ...»
+
+On éclata de rire. Tout le monde était heureux de l’arrivée de ce
+gamin. Il semblait à toutes ces consciences qu’un immense poids
+venait de leur être enlevé. On respirait. On avait la certitude
+qu’il apportait réellement la vérité... qu’il allait faire
+connaître la vérité...
+
+Mais le président était furieux:
+
+«Ah! vous êtes Joseph Rouletabille, reprit le président... eh
+bien, je vous apprendrai, jeune homme, à vous moquer de la
+justice... En attendant que la cour délibère sur votre cas, je
+vous retiens à la disposition de la justice... en vertu de mon
+pouvoir discrétionnaire.
+
+-- Mais, monsieur le président, je ne demande que cela: être à la
+disposition de la justice... je suis venu m’y mettre, à la
+disposition de la justice... Si mon entrée a fait un peu de
+tapage, j’en demande bien pardon à la cour... Croyez bien,
+monsieur le président, que nul, plus que moi, n’a le respect de la
+justice... Mais je suis entré comme j’ai pu...»
+
+Et il se mit à rire. Et tout le monde rit.
+
+«Emmenez-le!» commanda le président.
+
+Mais maître Henri-Robert intervint. Il commença par excuser le
+jeune homme, il le montra animé des meilleurs sentiments, il fit
+comprendre au président qu’on pouvait difficilement se passer de
+la déposition d’un témoin qui avait couché au Glandier pendant
+toute la semaine mystérieuse, d’un témoin surtout qui prétendait
+prouver l’innocence de l’accusé et apporter le nom de l’assassin.
+
+«Vous allez nous dire le nom de l’assassin? demanda le président,
+ébranlé mais sceptique.
+
+-- Mais, mon président, je ne suis venu que pour ça! fit
+Rouletabille.
+
+On faillit applaudir dans le prétoire, mais les chut! énergiques
+des huissiers rétablirent le silence.
+
+«Joseph Rouletabille, dit maître Henri-Robert, n’est pas cité
+régulièrement comme témoin, mais j’espère qu’en vertu de son
+pouvoir discrétionnaire, monsieur le président voudra bien
+l’interroger.
+
+-- C’est bien! fit le président, nous l’interrogerons. Mais
+finissons-en d’abord...»
+
+L’avocat général se leva:
+
+«Il vaudrait peut-être mieux, fit remarquer le représentant du
+ministère public, que ce jeune homme nous dise tout de suite le
+nom de celui qu’il dénonce comme étant l’assassin.»
+
+Le président acquiesça avec une ironique réserve:
+
+«Si monsieur l’avocat général attache quelque importance à la
+déposition de M. Joseph Rouletabille, je ne vois point
+d’inconvénient à ce que le témoin nous dise tout de suite le nom
+de «son» assassin!»
+
+On eût entendu voler une mouche.
+
+Rouletabille se taisait, regardant avec sympathie M. Robert
+Darzac, qui, lui, pour la première fois, depuis le commencement du
+débat, montrait un visage agité et plein d’angoisse.
+
+«Eh bien, répéta le président, on vous écoute, monsieur Joseph
+Rouletabille. Nous attendons le nom de l’assassin.»
+
+Rouletabille fouilla tranquillement dans la poche de son gousset,
+en tira un énorme oignon, y regarda l’heure, et dit:
+
+«Monsieur le président, je ne pourrai vous dire le nom de
+l’assassin qu’à six heures et demie! _Nous avons encore quatre
+bonnes heures devant nous!»_
+
+La salle fit entendre des murmures étonnés et désappointés.
+Quelques avocats dirent à haute voix:
+
+«Il se moque de nous!»
+Le président avait l’air enchanté; maîtres Henri-Robert et André
+Hesse étaient ennuyés.
+
+Le président dit:
+
+«Cette plaisanterie a assez duré. Vous pouvez vous retirer,
+monsieur, dans la salle des témoins. Je vous garde à notre
+disposition.»
+
+Rouletabille protesta:
+
+«Je vous affirme, monsieur le président, s’écria-t-il, de sa voix
+aiguë et claironnante, je vous affirme que, lorsque je vous aurai
+dit le nom de l’assassin, _vous comprendrez que je ne pouvais vous
+le dire qu’à six heures et demie! _Parole d’honnête homme! Foi de
+Rouletabille! ... Mais, en attendant, je peux toujours vous donner
+quelques explications sur l’assassinat du garde... M. Frédéric
+Larsan qui m’a vu «travailler» au Glandier pourrait vous dire avec
+quel soin j’ai étudié toute cette affaire. J’ai beau être d’un
+avis contraire au sien et prétendre qu’en faisant arrêter M.
+Robert Darzac, il a fait arrêter un innocent, il ne doute pas,
+lui, de ma bonne foi, ni de l’importance qu’il faut attacher à mes
+découvertes, qui ont souvent corroboré les siennes!»
+
+Frédéric Larsan dit:
+
+«Monsieur le président, il serait intéressant d’entendre M. Joseph
+Rouletabille; d’autant plus intéressant qu’il n’est pas de mon
+avis.»
+
+Un murmure d’approbation accueillit cette parole du policier. Il
+acceptait le duel en beau joueur. La joute promettait d’être
+curieuse entre ces deux intelligences qui s’étaient acharnées au
+même tragique problème et qui étaient arrivées à deux solutions
+différentes.
+
+Comme le président se taisait, Frédéric Larsan continua:
+
+«Ainsi nous sommes d’accord pour le coup de couteau au coeur qui a
+été donné au garde par l’assassin de Mlle Stangerson; mais,
+puisque nous ne sommes plus d’accord sur la question de la fuite
+de l’assassin, «dans le bout de cour», il serait curieux de savoir
+comment M. Rouletabille explique cette fuite.
+
+-- Évidemment, fit mon ami, ce serait curieux!»
+
+Toute la salle partit encore à rire. Le président déclara aussitôt
+que, si un pareil fait se renouvelait, il n’hésiterait pas à
+mettre à exécution sa menace de faire évacuer la salle.
+
+«Vraiment, termina le président, dans une affaire comme celle-là,
+je ne vois pas ce qui peut prêter à rire.
+
+-- Moi non plus!» dit Rouletabille.
+
+Des gens, devant moi, s’enfoncèrent leur mouchoir dans la bouche
+pour ne pas éclater...
+
+«Allons, fit le président, vous avez entendu, jeune homme, ce que
+vient de dire M. Frédéric Larsan. Comment, selon vous, l’assassin
+s’est-il enfui du «bout de cour»?
+
+Rouletabille regarda MmeMathieu, qui lui sourit tristement.
+
+«Puisque MmeMathieu, dit-il, a bien voulu avouer tout l’intérêt
+qu’elle portait au garde...
+
+-- la coquine! s’écria le père Mathieu.
+
+-- Faites sortir le père Mathieu! «ordonna le président.
+
+On emmena le père Mathieu.
+
+Rouletabille reprit:
+
+«... Puisqu’elle a fait cet aveu, je puis bien vous dire qu’elle
+avait souvent des conversations, la nuit, avec le garde, au
+premier étage du donjon, dans la chambre qui fut, autrefois un
+oratoire. Ces conversations furent surtout fréquentes dans les
+derniers temps, quand le père Mathieu était cloué au lit par ses
+rhumatismes.
+
+«Une piqûre de morphine, administrée à propos, donnait au père
+Mathieu le calme et le repos, et tranquillisait son épouse pour
+les quelques heures pendant lesquelles elle était dans la
+nécessité de s’absenter. MmeMathieu venait au château, la nuit,
+enveloppée dans un grand châle noir qui lui servait autant que
+possible à dissimuler sa personnalité et la faisait ressembler à
+un sombre fantôme qui, parfois, troubla les nuits du père Jacques.
+Pour prévenir son ami de sa présence, MmeMathieu avait emprunté au
+chat de la mère Agenoux, une vieille sorcière de Sainte-Geneviève-
+des-Bois, son miaulement sinistre; aussitôt, le garde descendait
+de son donjon et venait ouvrir la petite poterne à sa maîtresse.
+Quand les réparations du donjon furent récemment entreprises, les
+rendez-vous n’en eurent pas moins lieu dans l’ancienne chambre du
+garde, au donjon même, la nouvelle chambre, qu’on avait
+momentanément abandonnée à ce malheureux serviteur, à l’extrémité
+de l’aile droite du château, n’étant séparée du ménage du maître
+d’hôtel et de la cuisinière que par une trop mince cloison.
+
+«MmeMathieu venait de quitter le garde en parfaite santé, quand le
+drame du «petit bout de cour» survint. MmeMathieu et le garde,
+n’ayant plus rien à se dire, étaient sortis du donjon ensemble...
+Je n’ai appris ces détails, monsieur le président, que par
+l’examen auquel je me livrai des traces de pas dans la cour
+d’honneur, le lendemain matin... Bernier, le concierge, que
+j’avais placé, avec son fusil, en observation derrière le donjon,
+_ainsi que_ _je lui permettrai de vous l’expliquer lui-même_, ne
+pouvait voir ce qui se passait dans la cour d’honneur. Il n’y
+arriva un peu plus tard qu’attiré par les coups de revolver, et
+tira à son tour. Voici donc le garde et MmeMathieu, dans la nuit
+et le silence de la cour d’honneur. Ils se souhaitent le bonsoir;
+MmeMathieu se dirige vers la grille ouverte de cette cour, et lui
+s’en retourne se coucher dans sa petite pièce en encorbellement, à
+l’extrémité de l’aile droite du château.
+
+«Il va atteindre sa porte, quand des coups de revolver
+retentissent; il se retourne; anxieux, il revient sur ses pas; il
+va atteindre l’angle de l’aile droite du château quand une ombre
+bondit sur lui et le frappe. Il meurt. Son cadavre est ramassé
+tout de suite par des gens qui croient tenir l’assassin et qui
+n’emportent que l’assassiné. Pendant ce temps, que fait
+MmeMathieu? Surprise par les détonations et par l’envahissement de
+la cour, elle se fait la plus petite qu’elle peut dans la nuit et
+dans la cour d’honneur. La cour est vaste, et, se trouvant près de
+la grille, MmeMathieu pouvait passer inaperçue. Mais elle ne
+«passa» pas. Elle resta et vit emporter le cadavre. Le coeur serré
+d’une angoisse bien compréhensible et poussée par un tragique
+pressentiment, elle vint jusqu’au vestibule du château, jeta un
+regard sur l’escalier éclairé par le lumignon du père Jacques,
+l’escalier où l’on avait étendu le corps de son ami; elle «vit» et
+s’enfuit. Avait-elle éveillé l’attention du père Jacques? Toujours
+est-il que celui-ci rejoignit le fantôme noir, qui déjà lui avait
+fait passer quelques nuits blanches.
+
+«Cette nuit même, avant le crime, il avait été réveillé par les
+cris de la «Bête du Bon Dieu» et avait aperçu, par sa fenêtre, le
+fantôme noir... Il s’était hâtivement vêtu et c’est ainsi que l’on
+s’explique qu’il arriva dans le vestibule, tout habillé, quand
+nous apportâmes le cadavre du garde. Donc, cette nuit-là, dans la
+cour d’honneur, il a voulu sans doute, une fois pour toutes,
+regarder de tout près la figure du fantôme. Il la reconnut. Le
+père Jacques est un vieil ami de MmeMathieu. Elle dut lui avouer
+ses nocturnes entretiens, et le supplier de la sauver de ce moment
+difficile! L’état de MmeMathieu, qui venait de voir son ami mort,
+devait être pitoyable. Le père Jacques eut pitié et accompagna
+MmeMathieu, à travers la chênaie, et hors du parc, par delà même
+les bords de l’étang, jusqu’à la route d’Épinay. Là, elle n’avait
+plus que quelques mètres à faire pour rentrer chez elle. Le père
+Jacques revint au château, et, se rendant compte de l’importance
+judiciaire qu’il y aurait pour la maîtresse du garde à ce qu’on
+ignorât sa présence au château, cette nuit-là, essaya autant que
+possible de nous cacher cet épisode dramatique d’une nuit qui,
+déjà, en comptait tant! Je n’ai nul besoin, ajouta Rouletabille,
+de demander à MmeMathieu et au père Jacques de corroborer ce
+récit. «Je sais» que les choses se sont passées ainsi! Je ferai
+simplement appel aux souvenirs de M. Larsan qui, lui, comprend
+déjà comment j’ai tout appris, car il m’a vu, le lendemain matin,
+penché sur une double piste où l’on rencontrait voyageant de
+compagnie, l’empreinte des pas du père Jacques et de ceux de
+madame.»
+
+Ici, Rouletabille se tourna vers MmeMathieu qui était restée à la
+barre, et lui fit un salut galant.
+
+«Les empreintes des pieds de madame, expliqua Rouletabille, ont
+une ressemblance étrange avec les traces des «pieds élégants» de
+l’assassin...»
+
+MmeMathieu tressaillit et fixa avec une curiosité farouche le
+jeune reporter. Qu’osait-il dire? Que voulait-il dire?
+
+«Madame a le pied élégant, long et plutôt un peu grand pour une
+femme. C’est, au bout pointu de la bottine près, le pied de
+l’assassin...»
+
+Il y eut quelques mouvements dans l’auditoire. Rouletabille, d’un
+geste, les fit cesser. On eût dit vraiment que c’était lui,
+maintenant, qui commandait la police de l’audience.
+
+«Je m’empresse de dire, fit-il, que ceci ne signifie pas
+grand’chose et qu’un policier qui bâtirait un système sur des
+marques extérieures semblables, _sans mettre une idée générale_
+_autour,_ irait tout de go à l’erreur judiciaire! M. Robert
+Darzac, lui aussi, a les pieds de l’assassin, et cependant, _il
+n’est pas l’assassin!»_
+
+Nouveaux mouvements.
+
+Le président demanda à MmeMathieu:
+
+«C’est bien ainsi que, ce soir-là, les choses se sont passées pour
+vous, madame?
+
+-- Oui, monsieur le président, répondit-elle. C’est à croire que
+M. Rouletabille était derrière nous.
+
+-- Vous avez donc vu fuir l’assassin jusqu’à l’extrémité de l’aile
+droite, madame?
+
+-- Oui, comme j’ai vu emporter, une minute plus tard, le cadavre
+du garde.
+
+-- Et l’assassin, qu’est-il devenu? Vous étiez restée seule dans
+la cour d’honneur, il serait tout naturel que vous l’ayez aperçu
+alors... Il ignorait votre présence et le moment était venu pour
+lui de s’échapper...
+
+-- Je n’ai rien vu, monsieur le président, gémit MmeMathieu. À ce
+moment la nuit était devenue très noire.
+
+-- C’est donc, fit le président, M. Rouletabille qui nous
+expliquera comment l’assassin s’est enfui.
+
+-- Évidemment!» répliqua aussitôt le jeune homme avec une telle
+assurance que le président lui-même ne put s’empêcher de sourire.
+
+Et Rouletabille reprit la parole:
+
+«Il était impossible à l’assassin de s’enfuir normalement du bout
+de cour dans lequel il était entré sans que nous le vissions! Si
+nous ne l’avions pas vu, nous l’eussions touché! C’est un pauvre
+petit bout de cour de rien du tout, un carré entouré de fossés et
+de hautes grilles. L’assassin eût marché sur nous ou nous eussions
+marché sur lui! Ce carré était aussi quasi-matériellement fermé
+par les fossés, les grilles et _par nous-mêmes,_ que la «Chambre
+Jaune!»
+
+-- Alors, dites-nous donc, puisque l’homme est entré dans ce
+carré, dites-nous donc comment il se fait que vous ne l’ayez point
+trouvé! ... Voilà une demi-heure que je ne vous demande que cela!
+...»
+
+Rouletabille ressortit une fois encore l’oignon qui garnissait la
+poche de son gilet; il y jeta un regard calme, et dit:
+
+«Monsieur le président, vous pouvez me demander cela encore
+pendant trois heures trente, je ne pourrai vous répondre sur ce
+point qu’à six heures et demie!»
+
+Cette fois-ci les murmures ne furent ni hostiles, ni désappointés.
+On commençait à avoir confiance en Rouletabille. «On lui faisait
+confiance.» Et l’on s’amusait de cette prétention qu’il avait de
+fixer une heure au président comme il eût fixé un rendez-vous à un
+camarade.
+
+Quant au président, après s’être demandé s’il devait se fâcher, il
+prit son parti de s’amuser de ce gamin comme tout le monde.
+Rouletabille dégageait de la sympathie, et le président en était
+déjà tout imprégné. Enfin, il avait si nettement défini le rôle de
+MmeMathieu dans l’affaire, et si bien expliqué chacun de ses
+gestes, «cette nuit-là», que M. De Rocoux se voyait obligé de le
+prendre presque au sérieux.
+
+«Eh bien, monsieur Rouletabille, fit-il, c’est comme vous voudrez!
+Mais que je ne vous revoie plus avant six heures et demie!»
+
+Rouletabille salua le président, et, dodelinant de sa grosse tête,
+se dirigea vers la porte des témoins.
+
+*
+
+Son regard me cherchait. Il ne me vit point. Alors, je me dégageai
+tout doucement de la foule qui m’enserrait et je sortis de la
+salle d’audience, presque en même temps que Rouletabille. Cet
+excellent ami m’accueillit avec effusion. Il était heureux et
+loquace. Il me secouait les mains avec jubilation. Je lui dis:
+
+«Je ne vous demanderai point, mon cher ami, ce que vous êtes allé
+faire en Amérique. Vous me répliqueriez sans doute, comme au
+président, que vous ne pouvez me répondre qu’à six heures et
+demie...
+
+-- Non, mon cher Sainclair, non, mon cher Sainclair! Je vais vous
+dire tout de suite ce que je suis allé faire en Amérique, parce
+que vous, vous êtes un ami: je suis allé chercher _le nom de la
+seconde moitié de l’assassin!_
+
+-- Vraiment, vraiment, le nom de la seconde moitié...
+
+-- Parfaitement. Quand nous avons quitté le Glandier pour la
+dernière fois, je connaissais les deux moitiés de l’assassin et le
+nom de l’une de ces moitiés. C’est le nom de l’autre moitié que je
+suis allé chercher en Amérique...»
+
+Nous entrions, à ce moment, dans la salle des témoins. Ils vinrent
+tous à Rouletabille avec force démonstrations. Le reporter fut
+très aimable, si ce n’est avec Arthur Rance auquel il montra une
+froideur marquée. Frédéric Larsan entrant alors dans la salle,
+Rouletabille alla à lui, lui administra une de ces poignées de
+main dont il avait le douloureux secret, et dont on revient avec
+les phalanges brisées. Pour lui montrer tant de sympathie,
+Rouletabille devait être bien sûr de l’avoir roulé. Larsan
+souriait, sûr de lui-même et lui demandant, à son tour, ce qu’il
+était allé faire en Amérique. Alors, Rouletabille, très aimable,
+le prit par le bras et lui conta dix anecdotes de son voyage. À un
+moment, ils s’éloignèrent, s’entretenant de choses plus sérieuses,
+et, par discrétion, je les quittai. Du reste, j’étais fort curieux
+de rentrer dans la salle d’audience où l’interrogatoire des
+témoins continuait. Je retournai à ma place et je pus constater
+tout de suite que le public n’attachait qu’une importance relative
+à ce qui se passait alors, et qu’il attendait impatiemment six
+heures et demie.
+
+*
+
+Ces six heures et demie sonnèrent et Joseph Rouletabille fut à
+nouveau introduit. Décrire l’émotion avec laquelle la foule le
+suivit des yeux à la barre serait impossible. On ne respirait
+plus. M. Robert Darzac s’était levé à son banc. Il était «pâle
+comme un mort».
+
+Le président dit avec gravité:
+
+«Je ne vous fais pas prêter serment, monsieur! Vous n’avez pas été
+cité régulièrement. Mais j’espère qu’il n’est pas besoin de vous
+expliquer toute l’importance des paroles que vous allez prononcer
+ici...»
+
+Et il ajouta, menaçant:
+
+«Toute l’importance de ces paroles... _pour vous_, sinon pour les
+autres! ...»
+
+Rouletabille, nullement ému, le regardait. Il dit:
+
+«Oui, m’sieur!
+
+-- Voyons, fit le président. Nous parlions tout à l’heure de ce
+petit bout de cour qui avait servi de refuge à l’assassin, et vous
+nous promettiez de nous dire, à six heures et demie, comment
+l’assassin s’est enfui de ce bout de cour et aussi le nom de
+l’assassin. Il est six heures trente-cinq, monsieur Rouletabille,
+et nous ne savons encore rien!
+
+-- Voilà, m’sieur! commença mon ami au milieu d’un silence si
+solennel que je ne me rappelle pas en avoir «vu» de semblable, je
+vous ai dit que ce bout de cour était fermé et qu’il était
+impossible pour l’assassin de s’échapper de ce carré sans que ceux
+qui étaient à sa recherche s’en aperçussent. C’est l’exacte
+vérité. _Quand nous étions là, dans le carré de bout de cour,
+l’assassin s’y trouvait encore avec nous!_
+
+-- Et vous ne l’avez pas vu! ... c’est bien ce que l’accusation
+prétend...
+
+-- Et nous l’avons tous vu! monsieur le président, s’écria
+Rouletabille.
+
+-- Et vous ne l’avez pas arrêté! ...
+
+-- Il n’y avait que moi qui sût qu’il était l’assassin. Et j’avais
+besoin que l’assassin ne fût pas arrêté tout de suite! Et puis, je
+n’avais d’autre preuve, à ce moment, que «ma raison»! Oui, seule,
+ma raison me prouvait que l’assassin était là et que nous le
+voyions! J’ai pris mon temps pour apporter, aujourd’hui, en cour
+d’assises, _une preuve irréfutable, et qui, je m’y engage,
+contentera tout le monde._
+
+-- Mais parlez! parlez, monsieur! Dites-nous quel est le nom de
+l’assassin, fit le président...
+
+-- Vous le trouverez parmi les noms de ceux qui étaient dans le
+bout de cour», répliqua Rouletabille, qui, lui, ne semblait pas
+pressé...
+
+On commençait à s’impatienter dans la salle...
+
+«Le nom! Le nom! murmurait-on...
+
+Rouletabille, sur un ton qui méritait des gifles, dit:
+
+«Je laisse un peu traîner cette déposition, la mienne, m’sieur le
+président, parce que j’ai des raisons pour cela! ...
+
+-- Le nom! Le nom! répétait la foule.
+
+-- Silence!» glapit l’huissier.
+
+Le président dit:
+
+«Il faut tout de suite nous dire le nom, monsieur! ... Ceux qui se
+trouvaient dans le bout de cour étaient: le garde, mort. Est-ce
+lui, l’assassin?
+
+-- Non, m’sieur.
+
+-- Le père Jacques? ...
+
+-- Non m’sieur.
+
+-- Le concierge, Bernier?
+
+-- Non, m’sieur...
+
+-- M. Sainclair?
+
+-- Non m’sieur...
+
+-- M. Arthur William Rance, alors? Il ne reste que M. Arthur Rance
+et vous! Vous n’êtes pas l’assassin, non?
+
+-- Non, m’sieur!
+
+-- Alors, vous accusez M. Arthur Rance?
+
+--Non, m’sieur!
+
+-- Je ne comprends plus! ... Où voulez-vous en venir? ... il n’y
+avait plus personne dans le bout de cour.
+
+-- Si, m’sieur! ... _il n’y avait personne dans le bout de cour,
+ni au-dessous, mais il y avait quelqu’un au-dessus, quelqu’un
+penché à sa fenêtre, sur le bout de cour..._
+
+-- Frédéric Larsan! s’écria le président.
+
+-- Frédéric Larsan!» répondit d’une voix éclatante Rouletabille.
+
+Et, se retournant vers le public qui faisait entendre déjà des
+protestations, il lui lança ces mots avec une force dont je ne le
+croyais pas capable:
+
+«Frédéric Larsan, l’assassin!»
+
+Une clameur où s’exprimaient l’ahurissement, la consternation,
+l’indignation, l’incrédulité, et, chez certains, l’enthousiasme
+pour le petit bonhomme assez audacieux pour oser une pareille
+accusation, remplit la salle. Le président n’essaya même pas de la
+calmer; quand elle fut tombée d’elle-même, sous les chut!
+énergiques de ceux qui voulaient tout de suite en savoir
+davantage, on entendit distinctement Robert Darzac, qui, se
+laissant retomber sur son banc, disait:
+
+«C’est impossible! Il est fou! ...»
+
+Le président:
+
+«Vous osez, monsieur, accuser Frédéric Larsan! Voyez l’effet d’une
+pareille accusation... M. Robert Darzac lui-même vous traite de
+fou! ... Si vous ne l’êtes pas, vous devez avoir des preuves...
+
+-- Des preuves, m’sieur! Vous voulez des preuves! Ah! je vais vous
+en donner une, de preuve... fit la voix aiguë de Rouletabille...
+Qu’on fasse venir Frédéric Larsan! ...»
+
+Le président:
+
+«Huissier, appelez Frédéric Larsan.»
+
+L’huissier courut à la petite porte, l’ouvrit, disparut... La
+petite porte était restée ouverte... Tous les yeux étaient sur
+cette petite porte. L’huissier réapparut. Il s’avança au milieu du
+prétoire et dit:
+
+«Monsieur le président, Frédéric Larsan n’est pas là. Il est parti
+vers quatre heures et on ne l’a plus revu.»
+
+Rouletabille clama, triomphant:
+
+«Ma preuve, la voilà!
+
+-- Expliquez-vous... Quelle preuve? demanda le président.
+
+-- Ma preuve irréfutable, fit le jeune reporter, ne voyez-vous pas
+que c’est la fuite de Larsan. Je vous jure qu’il ne reviendra pas,
+allez! ... vous ne reverrez plus Frédéric Larsan...»
+
+Rumeurs au fond de la salle.
+
+«Si vous ne vous moquez pas de la justice, pourquoi, monsieur,
+n’avez-vous pas profité de ce que Larsan était avec vous, à cette
+barre, pour l’accuser en face? Au moins, il aurait pu vous
+répondre! ...
+
+-- Quelle réponse eût été plus complète que celle-ci, monsieur le
+président? ... _il ne me répond pas! Il ne me répondra jamais!_
+J’accuse Larsan d’être _l’assassin et il se sauve!_ Vous trouvez
+que ce n’est pas une réponse, ça! ...
+
+-- Nous ne voulons pas croire, nous ne croyons point que Larsan,
+comme vous dites,«se soit sauvé»... Comment se serait-il sauvé? Il
+ne savait pas que vous alliez l’accuser?
+
+-- Si, m’sieur, il le savait, puisque je le lui ai appris moi-
+même, tout à l’heure...
+
+-- Vous avez fait cela! ... Vous croyez que Larsan est l’assassin
+et vous lui donnez les moyens de fuir! ...
+
+-- Oui, m’sieur le président, j’ai fait cela, répliqua
+Rouletabille avec orgueil... Je ne suis pas de la «justice», moi;
+je ne suis pas de la «police», moi; je suis un humble journaliste,
+et mon métier n’est point de faire arrêter les gens! Je sers la
+vérité comme je veux... c’est mon affaire... Préservez, vous
+autres, la société, comme vous pouvez, c’est la vôtre... Mais ce
+n’est pas moi qui apporterai une tête au bourreau! ... Si vous
+êtes juste, monsieur le président -- et vous l’êtes -- vous
+trouverez que j’ai raison! ... Ne vous ai-je pas dit, tout à
+l’heure, «que vous comprendriez que je ne pouvais prononcer le nom
+de l’assassin avant six heures et demie». J’avais calculé que ce
+temps était nécessaire pour avertir Frédéric Larsan, lui permettre
+de prendre le train de 4 heures 17, pour Paris, où il saurait se
+mettre en sûreté... Une heure pour arriver à Paris, une heure et
+quart pour qu’il pût faire disparaître toute trace de son
+passage... Cela nous amenait à six heures et demie... Vous ne
+retrouverez pas Frédéric Larsan, déclara Rouletabille en fixant M.
+Robert Darzac... il est trop malin... _C’est un homme qui vous a
+toujours échappé..._ et que vous avez longtemps et vainement
+poursuivi... S’il est moins fort que moi, ajouta Rouletabille, en
+riant de bon coeur et en riant tout seul, car personne n’avait
+plus envie de rire... il est plus fort que toutes les polices de
+la terre. Cet homme, qui, depuis quatre ans, s’est introduit à la
+Sûreté, et y est devenu célèbre sous le nom de Frédéric Larsan,
+est autrement célèbre sous un autre nom que vous connaissez bien.
+Frédéric Larsan, m’sieur le président, _c’est Ballmeyer!_
+
+-- Ballmeyer! s’écria le président.
+
+-- Ballmeyer! fit Robert Darzac, en se soulevant... Ballmeyer! ...
+C’était donc vrai!
+
+-- Ah! ah! m’sieur Darzac, vous ne croyez plus que je suis fou,
+maintenant! ...»
+
+Ballmeyer! Ballmeyer! Ballmeyer! On n’entendait plus que ce nom
+dans la salle. Le président suspendit l’audience.
+
+*
+
+Vous pensez si cette suspension d’audience fut mouvementée. Le
+public avait de quoi s’occuper. Ballmeyer! On trouvait,
+décidément, le gamin «épatant»! Ballmeyer! Mais le bruit de sa
+mort avait couru, il y avait, de cela, quelques semaines.
+Ballmeyer avait donc échappé à la mort comme, toute sa vie, il
+avait échappé aux gendarmes. Est-il nécessaire que je rappelle ici
+les hauts faits de Ballmeyer? Ils ont, pendant vingt ans, défrayé
+la chronique judiciaire et la rubrique des faits divers; et, si
+quelques-uns de mes lecteurs ont pu oublier l’affaire de la
+«Chambre Jaune», ce nom de Ballmeyer n’est certainement pas sorti
+de leur mémoire. Ballmeyer fut le type même de l’escroc du grand
+monde; il n’était point de gentleman plus gentleman que lui; il
+n’était point de prestidigitateur plus habile de ses doigts que
+lui; il n’était point d’«apache», comme on dit aujourd’hui, plus
+audacieux et plus terrible que lui. Reçu dans la meilleure
+société, inscrit dans les cercles les plus fermés, il avait volé
+l’honneur des familles et l’argent des pontes avec une maestria
+qui ne fut jamais dépassée. Dans certaines occasions difficiles,
+il n’avait pas hésité à faire le coup de couteau ou le coup de
+l’os de mouton. Du reste, il n’hésitait jamais, et aucune
+entreprise n’était au-dessus de ses forces. Étant tombé une fois
+entre les mains de la justice, il s’échappa, le matin de son
+procès, en jetant du poivre dans les yeux des gardes qui le
+conduisaient à la cour d’assises. On sut plus tard que, le jour de
+sa fuite, pendant que les plus fins limiers de la Sûreté étaient à
+ses trousses, il assistait, tranquillement, nullement maquillé, à
+une «première»du Théâtre-Français. Il avait ensuite quitté la
+France pour travailler en Amérique, et la police de l’état d’Ohio
+avait, un beau jour, mis la main sur l’exceptionnel bandit; mais,
+le lendemain, il s’échappait encore... Ballmeyer, il faudrait un
+volume pour parler ici de Ballmeyer, et c’est cet homme qui était
+devenu Frédéric Larsan! ... Et c’est ce petit gamin de
+Rouletabille qui avait découvert cela! ... Et c’est lui aussi, ce
+moutard, qui, connaissant le passé d’un Ballmeyer, lui permettait,
+une fois de plus, de faire la nique à la société, en lui
+fournissant le moyen de s’échapper! À ce dernier point de vue, je
+ne pouvais qu’admirer Rouletabille, car je savais que son dessein
+était de servir jusqu’au bout M. Robert Darzac et Mlle Stangerson
+en les débarrassant du bandit _sans qu’il parlât._
+
+On n’était pas encore remis d’une pareille révélation, et
+j’entendais déjà les plus pressés s’écrier: «En admettant que
+l’assassin soit Frédéric Larsan, cela ne nous explique pas comment
+il est sorti de la Chambre Jaune! ...» quand l’audience fut
+reprise.
+
+*
+
+Rouletabille fut appelé immédiatement à la barre et
+soninterrogatoire, car il s’agissait là plutôt d’un interrogatoire
+que d’unedéposition, reprit.
+
+Le président:
+
+«Vous nous avez dit tout à l’heure, monsieur, qu’il était
+impossible de s’enfuir du bout de cour. J’admets, avec vous, je
+veux bien admettre que, puisque Frédéric Larsan se trouvait penché
+à sa fenêtre, au-dessus de vous, il fût encore dans ce bout de
+cour; mais, pour se trouver à sa fenêtre, il lui avait fallu
+quitter ce bout de cour. Il s’était donc enfui! Et comment?»
+
+Rouletabille:
+
+«J’ai dit qu’il n’avait pu s’enfuir «normalement...» Il s’est donc
+enfui «anormalement»! Car le bout de cour, je l’ai dit aussi,
+n’était que «quasi» fermé tandis que la «Chambre Jaune» l’était
+tout à fait. On pouvait grimper au mur, chose impossible dans la
+«Chambre Jaune», se jeter sur la terrasse et de là, pendant que
+nous étions penchés sur le cadavre du garde, pénétrer de la
+terrasse dans la galerie par la fenêtre qui donne juste au-dessus.
+Larsan n’avait plus qu’un pas à faire pour être dans sa chambre,
+ouvrir sa fenêtre et nous parler. Ceci n’était qu’un jeu d’enfant
+pour un acrobate de la force de Ballmeyer. Et, monsieur le
+président, voici la preuve de ce que j’avance.»
+
+Ici, Rouletabille tira de la poche de son veston, un petit paquet
+qu’il ouvrit, et dont il tira une cheville.
+
+«Tenez, monsieur le président, voici une cheville qui s’adapte
+parfaitement dans un trou que l’on trouve encore dans le«corbeau»
+de droite qui soutient la terrasse en encorbellement. Larsan, qui
+prévoyait tout et qui songeait à tous les moyens de fuite autour
+de sa chambre -- chose nécessaire quand on joue son jeu -- avait
+enfoncé préalablement cette cheville dans ce «corbeau». Un pied
+sur la borne qui est au coin du château, un autre pied sur la
+cheville, une main à la corniche de la porte du garde, l’autre
+main à la terrasse, et Frédéric Larsan disparaît dans les airs...
+d’autant mieux qu’il est fort ingambe et que, ce soir-là, il
+n’était nullement endormi par un narcotique, comme il avait voulu
+nous le faire croire. Nous avions dîné avec lui, monsieur le
+président, et, au dessert, il nous joua le coup du monsieur qui
+tombe de sommeil, car il avait besoin d’être, lui aussi, endormi,
+pour que, le lendemain, on ne s’étonnât point que moi, Joseph
+Rouletabille, j’aie été victime d’un narcotique en dînant avec
+Larsan. Du moment que nous avions subi le même sort, les soupçons
+ne l’atteignaient point et s’égaraient ailleurs. Car, moi,
+monsieur le président, moi, j’ai été bel et bien endormi, et par
+Larsan lui-même, et comment! ... Si je n’avais pas été dans ce
+triste état, jamais Larsan ne se serait introduit dans la chambre
+de Mlle Stangerson ce soir-là, et le malheur ne serait pas arrivé!
+...»
+
+On entendit un gémissement. C’était M. Darzac qui n’avait pu
+retenir sa douloureuse plainte...
+
+«Vous comprenez, ajouta Rouletabille, que, couchant à côté de lui,
+je gênais particulièrement Larsan, cette nuit-là, car il savait ou
+du moins il pouvait se douter «que, cette nuit-là, je veillais»!
+Naturellement il ne pouvait pas croire une seconde que je le
+soupçonnais, lui! Mais je pouvais le découvrir au moment où il
+sortait de sa chambre pour se rendre dans celle de Mlle
+Stangerson. Il attendit, cette nuit-là, pour pénétrer chez Mlle
+Stangerson, que je fusse endormi et que mon ami Sainclair fût
+occupé dans ma propre chambre à me réveiller. Dix minutes plus
+tard Mlle Stangerson criait à la mort!
+
+-- Comment étiez-vous arrivé à soupçonner, alors, Frédéric Larsan?
+demanda le président.
+
+-- «Le bon bout de ma raison» me l’avait indiqué, m’sieur le
+président; aussi j’avais l’oeil sur lui; mais c’est un homme
+terriblement fort, et je n’avais pas prévu le coup du narcotique.
+Oui, oui, le bon bout de ma raison me l’avait montré! Mais il me
+fallait une preuve palpable; comme qui dirait: «Le voir au bout de
+mes yeux après l’avoir vu au bout de ma raison!»
+
+-- Qu’est-ce que vous entendez par «le bon bout de votre raison»?
+
+-- Eh! m’sieur le président, la raison a deux bouts: le bon et le
+mauvais. Il n’y en a qu’un sur lequel vous puissiez vous appuyer
+avec solidité: c’est le bon! On le reconnaît à ce que rien ne peut
+le faire craquer, ce bout-là, quoi que vous fassiez! quoi que vous
+disiez! Au lendemain de la «galerie inexplicable», alors que
+j’étais comme le dernier des derniers des misérables hommes qui ne
+savent point se servir de leur raison parce qu’ils ne savent par
+où la prendre, que j’étais courbé sur la terre et sur les
+fallacieuses traces sensibles, je me suis relevé soudain, en
+m’appuyant sur le bon bout de ma raison et je suis monté dans la
+galerie.
+
+«Là, je me suis rendu compte que l’assassin que nous avions
+poursuivi n’avait pu, cette fois, «ni normalement, ni
+anormalement» quitter la galerie. Alors, avec le bon bout de ma
+raison, j’ai tracé un cercle dans lequel j’ai enfermé le problème,
+et autour du cercle, j’ai déposé mentalement ces lettres
+flamboyantes: «Puisque l’assassin ne peut être en dehors du
+cercle, _il est dedans!»_ Qui vois-je donc, dans ce cercle? Le bon
+bout de ma raison me montre, outre l’assassin qui doit
+nécessairement s’y trouver: le père Jacques, M. Stangerson,
+Frédéric Larsan et moi! Cela devait donc faire, avec l’assassin,
+cinq personnages. Or, quand je cherche dans le cercle, ou si vous
+préférez, dans la galerie, pour parler «matériellement», je ne
+trouve que quatre personnages. Et il est démontré que le cinquième
+n’a pu s’enfuir, n’a pu sortir du cercle! _Donc, j’ai, dans le
+cercle, un personnage qui est deux, c’est-à-dire qui est, outre
+son personnage, le personnage de l’assassin! ... _Pourquoi ne m’en
+étais-je pas aperçu déjà? Tout simplement parce que le phénomène
+du doublement du personnage ne s’était pas passé sous mes yeux.
+Avec qui, des quatre personnes enfermées dans le cercle,
+l’assassin a-t-il pu se doubler sans que je l’aperçoive?
+Certainement pas avec les personnes qui me sont apparues à un
+moment, _dédoublées de l’assassin_. Ainsi ai-je vu, _en même
+temps_, dans la galerie, M. Stangerson et l’assassin, le père
+Jacques et l’assassin, moi et l’assassin._ _L’assassin ne saurait
+donc être ni M. Stangerson, ni le père Jacques, ni moi! Et puis,
+si c’était moi l’assassin, je le saurais bien, n’est-ce pas,
+m’sieur le président? ... Avais-je vu, en même temps, Frédéric
+Larsan et l’assassin? Non! ..._ _Non! Il s’était passé _deux
+secondes_ pendant lesquelles j’avais perdu de vue l’assassin, car
+celui-ci était arrivé, comme je l’ai du reste noté dans mes
+papiers, _deux secondes_ avant M. Stangerson, le père Jacques et
+moi, au carrefour des deux galeries. Cela avait suffi à Larsan
+pour enfiler la galerie tournante, enlever sa fausse barbe d’un
+tour de main, se retourner et se heurter à nous, comme s’il
+poursuivait l’assassin! ..._ _Ballmeyer en a fait bien d’autres!
+et vous pensez bien que ce n’était qu’un jeu pour lui de se grimer
+de telle sorte qu’il apparût tantôt avec sa barbe rouge à Mlle
+Stangerson, tantôt à un employé de poste avec un collier de barbe
+châtain qui le faisait ressembler à M. Darzac, dont il avait juré
+la perte! Oui, le bon bout de ma raison me rapprochait ces deux
+personnages, ou plutôt ces deux moitiés de personnage que je
+n’avais pas vues _en même temps:_ Frédéric Larsan et l’inconnu que
+je poursuivais... pour en faire l’être mystérieux et formidable
+que je cherchais:_ «_l’assassin».
+
+«Cette révélation me bouleversa. J’essayai de me ressaisir en
+m’occupant un peu des traces sensibles, des signes extérieurs qui
+m’avaient, jusqu’alors, égaré, et qu’il fallait, normalement,
+«faire entrer dans le cercle tracé par le bon bout de ma raison!»
+
+«Quels étaient, tout d’abord, les principaux signes extérieurs,
+cette nuit-là, qui m’avaient éloigné de l’idée d’un Frédéric
+Larsan assassin:
+
+«1° J’avais vu l’inconnu dans la chambre de Mlle Stangerson, et,
+courant à la chambre de Frédéric Larsan, j’y avais trouvé Frédéric
+Larsan, bouffi de sommeil.
+
+«2° L’échelle;
+
+«3° J’avais placé Frédéric Larsan au bout de la galerie tournante
+en lui disant que j’allais sauter dans la chambre de Mlle
+Stangerson pour essayer de prendre l’assassin. Or, j’étais
+retourné dans la chambre de Mlle Stangerson où j’avais retrouvé
+mon inconnu.
+
+«Le premier signe extérieur ne m’embarrassa guère. Il est probable
+que, lorsque je descendis de mon échelle, après avoir vu l’inconnu
+dans la chambre de Mlle Stangerson, celui-ci avait déjà fini ce
+qu’il avait à y faire. Alors, pendant que je rentrais dans le
+château, il rentrait, lui, dans la chambre de Frédéric Larsan, se
+déshabillait en deux temps, trois mouvements, et, quand je venais
+frapper à sa porte, montrait un visage de Frédéric Larsan
+ensommeillé à plaisir...
+
+«Le second signe: l’échelle, ne m’embarrassa pas davantage. Il
+était évident que, si l’assassin était Larsan, il n’avait pas
+besoin d’échelle pour s’introduire dans le château, puisque Larsan
+couchait à côté de moi; mais cette échelle devait faire croire à
+la venue de l’assassin, «de l’extérieur», chose nécessaire au
+système de Larsan puisque, cette nuit-là, M. Darzac n’était pas au
+château. Enfin, cette échelle, en tout état de cause, pouvait
+faciliter la fuite de Larsan.
+
+«Mais le troisième signe extérieur me déroutait tout à fait. Ayant
+placé Larsan au bout de la galerie tournante, je ne pouvais
+expliquer qu’il eût profité du moment où j’allais dans l’aile
+gauche du château trouver M. Stangerson et le père Jacques, _pour_
+_retourner dans la chambre de Mlle Stangerson!_ C’était là un
+geste bien dangereux! Il risquait de se faire prendre... Et il le
+savait! ... Et il a failli se faire prendre... n’ayant pas eu le
+temps de regagner son poste, comme il l’avait certainement
+espéré... Il fallait qu’il eût, pour retourner dans la chambre,
+une raison bien nécessairequi lui fût apparue tout à coup, après
+mon départ, car il n’aurait pas sans cela prêté son revolver!
+Quant à moi, quand «j’envoyai» le père Jacques au bout de la
+galerie droite, je croyais naturellement que Larsan était toujours
+à son poste au bout de la galerie tournante et le père Jacques
+lui-même, à qui, du reste, je n’avais point donné de détails, en
+se rendant à son poste, ne regarda pas, lorsqu’il passa à
+l’intersection des deux galeries, si Larsan était au sien. Le père
+Jacques ne songeait alors qu’à exécuter mes ordres rapidement.
+Quelle était donc cette raison imprévue qui avait pu conduire
+Larsan une seconde fois dans la chambre? Quelle était-elle? ... Je
+pensai que ce ne pouvait être qu’une marque sensible de son
+passage qui le dénonçait! Il avait oublié quelque chose de très
+important dans la chambre! Quoi? ... Avait-il retrouvé cette
+chose? ... Je me rappelai la bougie sur le parquet et l’homme
+courbé... Je priai MmeBernier, qui faisait la chambre, de
+chercher... et elle trouva un binocle... Ce binocle, m’sieur le
+président!»
+
+Et Rouletabille sortit de son petit paquet le binocle que nous
+connaissons déjà...
+
+«Quand je vis ce binocle, je fus épouvanté... Je n’avais jamais vu
+de binocle à Larsan... S’il n’en mettait pas, c’est donc qu’il
+n’en avait pas besoin... Il en avait moins besoin encore alors
+dans un moment où la liberté de ses mouvements lui était chose si
+précieuse... Que signifiait ce binocle? ... Il n’entrait point
+dans mon cercle. _À moins qu’il ne fût celui d’un presbyte,_
+m’exclamai-je, tout à coup! ... En effet, je n’avais jamais vu
+écrire Larsan, je ne l’avais jamais vu lire. Il «pouvait» donc
+être presbyte! On savait certainement à la Sûreté qu’il était
+presbyte, «s’il l’était...» on connaissait sans doute son
+binocle... Le binocle du «presbyte Larsan» trouvé dans la chambre
+de Mlle Stangerson, après le mystère de la galerie inexplicable,
+cela devenait terrible pour Larsan! Ainsi s’expliquait le retour
+de Larsan dans la chambre! ... Et, en effet, Larsan-Ballmeyer est
+bien presbyte, et ce binocle, que l’on reconnaîtra «peut-être» à
+la Sûreté, est bien le sien...
+
+«Vous voyez, monsieur, quel est mon système, continua
+Rouletabille; je ne demande pas aux signes extérieurs de
+m’apprendre la vérité; je leur demande simplement de ne pas aller
+contre la vérité que m’a désignée le bon bout de ma raison! ...
+
+«Pour être tout à fait sûr de la vérité sur Larsan, car Larsan
+assassin était une exception qui méritait que l’on s’entourât de
+quelque garantie, j’eus le tort de vouloir voir sa «figure». J’en
+ai été bien puni! Je crois que c’est le bon bout de ma raison qui
+s’est vengé de ce que, depuis la galerie inexplicable, je ne me
+sois pas appuyé solidement, définitivement et en toute confiance,
+sur lui... négligeant magnifiquement de trouver d’autres preuves
+de la culpabilité de Larsan que celle de ma raison! Alors, Mlle
+Stangerson a été frappée...»
+
+Rouletabille s’arrêta... se mouche... vivement ému.
+
+*
+
+«Mais qu’est-ce que Larsan, demanda le président, venait faire
+dans cette chambre? Pourquoi a-t-il tenté d’assassiner à deux
+reprises Mlle Stangerson?
+
+-- Parce qu’il l’adorait, m’sieur le président...
+
+-- Voilà évidemment une raison...
+
+-- Oui, m’sieur, une raison péremptoire. Il était amoureux fou...
+et à cause de cela, et de bien d’autres choses aussi, capable de
+tous les crimes.
+
+-- Mlle Stangerson le savait?
+
+-- Oui, m’sieur, mais elle ignorait, naturellement, que l’individu
+qui la poursuivait ainsi fût Frédéric Larsan... sans quoi Frédéric
+Larsan ne serait pas venu s’installer au château, et n’aurait pas,
+la nuit de la galerie inexplicable, pénétré avec nous auprès de
+Mlle Stangerson, «après l’affaire». J’ai remarqué du reste qu’il
+s’était tenu dans l’ombre et qu’il avait continuellement la face
+baissée... ses yeux devaient chercher le binocle perdu... Mlle
+Stangerson a eu à subir les poursuites et les attaques de Larsan
+sous un nom et sous un déguisement que nous ignorions mais qu’elle
+pouvait connaître déjà.
+
+-- Et vous, monsieur Darzac! demanda le président... vous avez
+peut-être, à ce propos, reçu les confidences de Mlle Stangerson...
+Comment se fait-il que Mlle Stangerson n’ait parlé de cela à
+personne? ... Cela aurait pu mettre la justice sur les traces de
+l’assassin... et si vous êtes innocent, vous aurait épargné la
+douleur d’être accusé!
+
+-- Mlle Stangerson ne m’a rien dit, fit M. Darzac.
+
+-- Ce que dit le jeune homme vous paraît-il possible?» demanda
+encore le président.
+
+Imperturbablement, M. Robert Darzac répondit:
+
+«Mlle Stangerson ne m’a rien dit...
+
+-- Comment expliquez-vous que, la nuit de l’assassinat du garde,
+reprit le président, en se tournant vers Rouletabille, l’assassin
+ait rapporté les papiers volés à M. Stangerson? ... Comment
+expliquez-vous que l’assassin se soit introduit dans la chambre
+fermée de Mlle Stangerson?
+
+-- Oh! quant à cette dernière question, il est facile, je crois,
+d’y répondre. Un homme comme Larsan-Ballmeyer devait se procurer
+ou faire faire facilement les clefs qui lui étaient nécessaires...
+Quant au vol des documents, «je crois» que Larsan n’y avait pas
+d’abord songé. Espionnant partout Mlle Stangerson, bien décidé à
+empêcher son mariage avec M. Robert Darzac, il suit un jour Mlle
+Stangerson et M. Robert Darzac dans les grands magasins de la
+Louve, s’empare du réticule de Mlle Stangerson, que celle-ci perd
+ou se laisse prendre. Dans ce réticule, il y a une clef à tête de
+cuivre. Il ne sait pas l’importance qu’a cette clef. Elle lui est
+révélée par la note que fait paraître Mlle Stangerson dans les
+journaux. Il écrit à Mlle Stangerson poste restante, comme la note
+l’en prie. Il demande sans doute un rendez-vous en faisant savoir
+que celui qui a le réticule et la clef est celui qui la poursuit,
+depuis quelque temps, de son amour. Il ne reçoit pas de réponse.
+Il va constater au bureau 40 que la lettre n’est plus là. Il y va,
+ayant pris déjà l’allure et autant que possible l’habit de M.
+Darzac, car, décidé à tout pour avoir Mlle Stangerson, il a tout
+préparé, pour que, _quoi qu’il arrive, M. Darzac, aimé de Mlle
+Stangerson, M. Darzac qu’il déteste et dont il veut la perte,
+passe pour le coupable._
+
+«Je dis: quoi qu’il arrive, mais je pense que Larsan ne pensait
+pas encore qu’il en serait réduit à l’assassinat. Dans tous les
+cas, ses précautions sont prises pour compromettre Mlle Stangerson
+sous le déguisement Darzac. Larsan a, du reste, à peu près la
+taille de Darzac et quasi le même pied. Il ne lui serait pas
+difficile, s’il est nécessaire, après avoir dessiné l’empreinte du
+pied de M. Darzac, de se faire faire, sur ce dessin, des
+chaussures qu’il chaussera. Ce sont là trucs enfantins pour
+Larsan-Ballmeyer.
+
+«Donc, pas de réponse à sa lettre, pas de rendez-vous, et il a
+toujours la petite clef précieuse dans sa poche. Eh bien, puisque
+Mlle Stangerson ne vient pas à lui, il ira à elle! Depuis
+longtemps son plan est fait. Il s’est documenté sur le Glandier et
+sur le pavillon. Un après-midi, alors que M. et Mlle Stangerson
+viennent de sortir pour la promenade et que le père Jacques lui-
+même est parti, il s’introduit dans le pavillon par la fenêtre du
+vestibule. Il est seul, pour le moment, il a des loisirs... il
+regarde les meubles... l’un d’eux, fort curieux, et ressemblant à
+un coffre-fort, a une toute petite serrure... Tiens! Tiens! Cela
+l’intéresse... Comme il a sur lui la petite clef de cuivre... il y
+pense... liaison d’idées. Il essaye la clef dans la serrure; la
+porte s’ouvre... Des papiers! Il faut que ces papiers soient bien
+précieux pour qu’on les ait enfermés dans un meuble aussi
+particulier... pour qu’on tienne tant à la clef qui ouvre ce
+meuble... Eh! Eh! cela peut toujours servir... à un petit
+chantage... cela l’aidera peut-être dans ses desseins amoureux...
+Vite, il fait un paquet de ces paperasses et va le déposer dans le
+lavatory du vestibule. Entre l’expédition du pavillon et la nuit
+de l’assassinat du garde, Larsan a eu le temps de voir ce
+qu’étaient ces papiers. Qu’en ferait-il? Ils sont plutôt
+compromettants... Cette nuit-là, il les rapporta au château...
+Peut-être a-t-il espéré du retour de ces papiers, qui
+représentaient vingt ans de travaux, une reconnaissance quelconque
+de Mlle Stangerson... Tout est possible, dans un cerveau comme
+celui-là! ... Enfin, quelle qu’en soit la raison, il a rapporté
+les papiers _et il en était bien débarrassé!_
+
+Rouletabille toussa et je compris ce que signifiait cette toux. Il
+était évidemment embarrassé, à ce point de ses explications, par
+la volonté qu’il avait de ne point donner le véritable motif de
+l’attitude effroyable de Larsan vis-à-vis de Mlle Stangerson. Son
+raisonnement était trop incomplet pour satisfaire tout le monde,
+et le président lui en eut certainement fait l’observation, si,
+malin comme un singe, Rouletabille ne s’était écrié: «Maintenant,
+nous arrivons à l’explication du mystère de la Chambre Jaune!»
+
+*
+
+Il y eut, dans la salle, des remuements de chaises, de légères
+bousculades, des «chut!» énergiques. La curiosité était poussée à
+son comble.
+
+«Mais, fit le président, il me semble, d’après votre hypothèse,
+monsieur Rouletabille, que le mystère de la «Chambre Jaune» est
+tout expliqué. Et c’est Frédéric Larsan qui nous l’a expliqué lui-
+même en se contentant de tromper sur le personnage, en mettant M.
+Robert Darzac à sa propre place. Il est évident que la porte de la
+«Chambre Jaune» s’est ouverte quand M. Stangerson était seul, et
+que le professeur a laissé passer l’homme qui sortait de la
+chambre de sa fille, sans l’arrêter, peut-être même _sur la prière
+de_ _sa fille_, pour éviter tout scandale! ...
+
+-- Non, m’sieur le président, protesta avec force le jeune homme.
+Vous oubliez que Mlle Stangerson, assommée, ne pouvait plus faire
+de prière, qu’elle ne pouvait plus refermer sur elle ni le verrou
+ni la serrure... Vous oubliez aussi que M. Stangerson a juré sur
+la tête de sa fille à l’agonie _que la porte ne s’était pas
+ouverte!_
+
+-- C’est pourtant, monsieur, la seule façon d’expliquer les
+choses! _La Chambre Jaune__ était close comme un coffre-fort._
+Pour me servir de vos expressions, il était impossible à
+l’assassin de s’en échapper «normalement ou anormalement». Quand
+on pénètre dans la chambre, on ne le trouve pas! Il faut bien
+pourtant qu’il s’échappe! ...
+
+-- C’est tout à fait inutile, m’sieur le président...
+
+-- Comment cela?
+
+-- Il n’avait pas besoin de s’échapper, _s’il n’y était pas!»_
+
+Rumeurs dans la salle...
+
+«Comment, il n’y était pas?
+
+-- Évidemment non! _Puisqu’il ne pouvait pas y être, c’est qu’il_
+_n’y était pas!_ Il faut toujours, m’sieur l’président, s’appuyer
+sur le bon bout de sa raison!
+
+-- Mais toutes les traces de son passage! protesta le président.
+
+-- Ça, m’sieur le président, c’est le mauvais bout de la raison!
+... Le bon bout nous indique ceci: depuis le moment où Mlle
+Stangerson s’est enfermée dans sa chambre jusqu’au moment où l’on
+a défoncé la porte, il est impossible que l’assassin se soit
+échappé de cette chambre; et, comme on ne l’y trouve pas, c’est
+que, depuis le moment de la fermeture de la porte jusqu’au moment
+où on la défonce, _l’assassin n’était pas dans la chambre!_
+
+-- Mais les traces?
+
+-- Eh! m’sieur le président... Ça, c’est les marques sensibles,
+encore une fois... les marques sensibles avec lesquelles on commet
+tant d’erreurs judiciaires _parce qu’elles vous font dire ce_
+_qu’elles veulent!_ Il ne faut point, je vous le répète, s’en
+servir pour raisonner! Il faut raisonner d’abord! Et voir ensuite
+si les marques sensibles peuvent entrer dans le cercle de votre
+raisonnement... J’ai un tout petit cercle de vérité incontestable:
+_l’assassin n’était point dans la Chambre Jaune!_ Pourquoi a-t-on
+cru qu’il y était? À cause des marques de son passage! Mais il
+peut être passé _avant!_ Que dis-je: il «doit» être passé avant.
+La raison me dit qu’il faut qu’il soit passé là, _avant_!
+Examinons les marques et ce que nous savons de l’affaire, et
+voyons si ces marques vont à l’encontre de ce _passage avant...
+avant que Mlle Stangerson s’enferme dans sa chambre, devant son
+père et le père Jacques!_
+
+«Après la publication de l’article du _Matin_ et une conversation
+que j’eus dans le trajet de Paris à Épinay-sur-Orge avec le juge
+d’instruction, la preuve me parut faite que la «Chambre Jaune»
+était mathématiquement close et que, par conséquent, l’assassin en
+avait disparu avant l’entrée de Mlle Stangerson dans sa chambre, à
+minuit.
+
+«Les marques extérieures se trouvaient alors être terriblement
+«contre ma raison». Mlle Stangerson ne s’était pas assassinée
+toute seule, et ces marques attestaient qu’il n’y avait pas eu
+suicide. L’assassin était donc venu _avant!_ Mais comment Mlle
+Stangerson n’avait-elle été assassinée qu’après? ou plutôt «ne
+paraissait-elle» avoir été assassinée qu’après? Il me fallait
+naturellement reconstituer l’affaire en deux phases, deux phases
+bien distinctes l’une de l’autre de quelques heures: la première
+phase pendant laquelle on avait réellement tenté d’assassiner Mlle
+Stangerson, tentative qu’elle avait dissimulée; la seconde phase
+pendant laquelle, à la suite d’un cauchemar qu’elle avait eu, ceux
+qui étaient dans le laboratoire avaient cru qu’on l’assassinait!
+
+«Je n’avais pas encore, alors, pénétré dans la «Chambre Jaune».
+Quelles étaient les blessures de Mlle Stangerson? Des marques de
+strangulation et un coup formidable à la tempe... Les marques de
+strangulation ne me gênaient pas. Elles pouvaient avoir été faites
+«avant» et Mlle Stangerson les avait dissimulées sous une
+collerette, un boa, n’importe quoi! Car, du moment que je créais,
+que j’étais obligé de diviser l’affaire en deux phases, j’étais
+acculé à la nécessité de me dire que _Mlle Stangerson avait_
+_caché tous les événements de la première phase;_ elle avait des
+raisons, sans doute, assez puissantes pour cela, puisqu’elle
+n’avait rien dit à son père et qu’elle dut raconter naturellement
+au juge d’instruction l’agression de l’assassin _dont elle ne
+pouvait nier le_ _passage,_ comme si cette agression avait eu lieu
+la nuit, pendant la seconde phase! Elle y était forcée, sans quoi
+son père lui eût dit: «Que nous as-tu caché là? Que signifie «ton
+silence après une pareille agression»?»
+
+«Elle avait donc dissimulé les marques de la main de l’homme à son
+cou. Mais il y avait le coup formidable de la tempe! Ça, je ne le
+comprenais pas! Surtout quand j’appris que l’on avait trouvé dans
+la chambre un os de mouton, arme du crime... Elle ne pouvait avoir
+dissimulé qu’on l’avait assommée, et cependant cette blessure
+apparaissait évidemment comme ayant dû être faite pendant la
+première phase puisqu’elle nécessitait la présence de l’assassin!
+J’imaginai que cette blessure était beaucoup moins forte qu’on ne
+le disait -- en quoi j’avais tort -- et je pensai que Mlle
+Stangerson avait caché la blessure de la tempe _sous une coiffure
+en bandeaux!_
+
+«Quant à la marque, sur le mur, de la main de l’assassin blessée
+par le revolver de Mlle Stangerson, cette marque avait été faite
+évidemment «avant» et l’assassin avait été nécessairement blessé
+pendant la première phase, c’est-à-dire _pendant qu’il était_
+_là!_ Toutes les traces du passage de l’assassin avaient été
+naturellement laissées pendant la première phase: L’os de mouton,
+les pas noirs, le béret, le mouchoir, le sang sur le mur, sur la
+porte et par terre... De toute évidence, si ces traces étaient
+encore là, c’est que Mlle Stangerson, qui désirait qu’on ne sût
+rien et qui agissait pour qu’on ne sût rien de cette affaire,
+n’avait pas encore eu le temps de les faire disparaître! Ce qui me
+conduisait à chercher la première phase de l’affaire dans _un
+temps très_ _rapproché de la seconde._ Si, après la première
+phase, c’est-à-dire après que l’assassin se fût échappé, après
+qu’elle-même eût en hâte regagné le laboratoire où son père la
+retrouvait, travaillant, -- si elle avait pu pénétrer à nouveau un
+instant dans la chambre, elle aurait au moins fait disparaître,
+tout de suite, l’os de mouton, le béret et le mouchoir qui
+traînaient par terre. Mais elle ne le tenta pas, son père ne
+l’ayant pas quittée. Après, donc, cette première phase, elle n’est
+entrée dans sa chambre qu’à minuit. Quelqu’un y était entré à dix
+heures: le père Jacques, qui fit sa besogne de tous les soirs,
+ferma les volets et alluma la veilleuse. Dans son anéantissement
+sur le bureau du laboratoire où elle feignait de travailler, Mlle
+Stangerson avait sans doute oublié que le père Jacques allait
+entrer dans sa chambre! Aussi elle a un mouvement: elle prie le
+père Jacques de ne pas se déranger! De ne pas pénétrer dans la
+chambre! Ceci est en toutes lettres dans l’article du _Matin_. Le
+père Jacques entre tout de même et ne s’aperçoit de rien, tant la
+«Chambre Jaune» est obscure! ... Mlle Stangerson a dû vivre là
+deux minutes affreuses! Cependant, je crois qu’elle ignorait qu’il
+y avait tant de marques du passage de l’assassin dans sa chambre!
+Elle n’avait sans doute, après la première phase, eu le temps que
+de dissimuler les traces des doigts de l’homme à son cou et de
+sortir de sa chambre! ... Si elle avait su que l’os, le béret et
+le mouchoir fussent sur le parquet, elle les aurait également
+ramassés quand elle est rentrée à minuit dans sa chambre... Elle
+ne les a pas vus, elle s’est déshabillée à la clarté douteuse de
+la veilleuse... Elle s’est couchée, brisée par tant d’émotions, et
+par la terreur, la terreur qui ne l’avait fait regagner cette
+chambre que le plus tard possible...
+
+«Ainsi étais-je _obligé_ d’arriver de la sorte à la seconde phase
+du drame, _avec Mlle Stangerson seule dans la chambre, du moment
+qu’on n’avait pas trouvé l’assassin dans la chambre..._ Ainsi
+devais-je naturellement faire entrer dans le cercle de mon
+raisonnement les marques extérieures.
+
+«Mais il y avait d’autres marques extérieures à expliquer. Des
+coups de revolver avaient été tirés, pendant la seconde phase. Des
+cris: «Au secours! À l’assassin!» avaient été proférés! ... Que
+pouvait me désigner, en une telle occurrence, le bon bout de ma
+raison? Quant aux cris, d’abord: du moment où il n’y a pas
+d’assassin dans la chambre, _il y avait forcément cauchemar dans
+la chambre!_
+
+«On entend un grand bruit de meubles renversés. J’imagine... je
+suis obligé d’imaginer ceci: Mlle Stangerson s’est endormie,
+hantée par l’abominable scène de l’après-midi... elle rêve... le
+cauchemar précise ses images rouges... elle revoit l’assassin qui
+se précipite sur elle, elle crie: «À l’assassin! Au secours!» et
+son geste désordonné va chercher le revolver qu’elle a posé, avant
+de se coucher, sur sa table de nuit. Mais cette main heurte la
+table de nuit avec une telle force qu’elle la renverse. Le
+revolver roule par terre, un coup part et va se loger dans le
+plafond... Cette balle dans le plafond me parut, dès l’abord,
+devoir être la balle de l’accident... Elle révélait la possibilité
+de l’accident et arrivait si bien avec mon hypothèse de cauchemar
+qu’elle fut une des raisons pour lesquelles je commençai à ne plus
+douter que le crime avait eu lieu _avant,_ et que Mlle Stangerson,
+douée d’un caractère d’une énergie peu commune, l’avait caché...
+Cauchemar, coup de revolver... Mlle Stangerson, dans un état moral
+affreux, est réveillée; elle essaye de se lever; elle roule par
+terre, sans force, renversant les meubles, râlant même...«À
+l’assassin! Au secours!» et s’évanouit...
+
+«Cependant, on parlait de deux coups de revolver, la nuit, lors de
+la seconde phase. À moi aussi, pour ma thèse -- ce n’était plus,
+déjà, une hypothèse -- il en fallait deux; mais «un» dans chacune
+des phases et non pas deux dans la dernière... un coup pour
+blesser l’assassin, _avant_, et un coup lors du cauchemar,
+_après!_ Or, était-il bien sûr que, la nuit, deux coups de
+revolver eussent été tirés? Le revolver s’était fait entendre au
+milieu du fracas de meubles renversés. Dans un interrogatoire, M.
+Stangerson parle d’un coup sourd d’abord, d’un coup éclatant
+ensuite! Si le coup sourd avait été produit par la chute de la
+table de nuit en marbre sur le plancher? Il est _nécessaire_ que
+cette explication soit la bonne. Je fus certain qu’elle était la
+bonne, quand je sus que les concierges, Bernier et sa femme,
+n’avaient entendu, eux qui étaient tout près du pavillon, _qu’un
+seul coup de_ _revolver._ Ils l’ont déclaré au juge d’instruction.
+
+«Ainsi, j’avais presque reconstitué les deux phases du drame quand
+je pénétrai, pour la première fois, dans la «Chambre Jaune».
+Cependant la gravité de la blessure à la tempe n’entrait pas dans
+le cercle de mon raisonnement. Cette blessure n’avait donc pas été
+faite par l’assassin avec l’os de mouton, lors de la première
+phase, parce qu’elle était trop grave, que Mlle Stangerson
+n’aurait pu la dissimuler et qu’elle ne l’avait pas dissimulée
+sous une coiffure en bandeaux! Alors, cette blessure avait été
+«nécessairement» faite lors de la seconde phase, au moment du
+cauchemar? C’est ce que je suis allé demander à la «Chambre Jaune»
+et la «Chambre Jaune» m’a répondu!»
+
+Rouletabille tira, toujours de son petit paquet, un morceau de
+papier blanc plié en quatre, et, de ce morceau de papier blanc,
+sortit un objet invisible, qu’il tint entre le pouce et l’index et
+qu’il porta au président:
+
+«Ceci, monsieur le président, est un cheveu, un cheveu blond
+maculé de sang, un cheveu de Mlle Stangerson... Je l’ai trouvé
+collé à l’un des coins de marbre de la table de nuit renversée...
+Ce coin de marbre était lui-même maculé de sang. Oh! un petit
+carré rouge de rien du tout! mais fort important! car il
+m’apprenait, ce petit carré de sang, qu’en se levant, affolée, de
+son lit, Mlle Stangerson était tombée de tout son haut et fort
+brutalement sur ce coin de marbre qui l’avait blessée à la tempe,
+et qui avait retenu ce cheveu, ce cheveu que Mlle Stangerson
+devait avoir sur le front, bien qu’elle ne portât pas la coiffure
+en bandeaux! Les médecins avaient déclaré que Mlle Stangerson
+avait été assommée avec un objet _contondant_ et, comme l’os de
+mouton était là, le juge d’instruction avait immédiatement accusé
+l’os de mouton _mais le coin d’une table de nuit en marbre est
+aussi un objet contondant auquel ni les médecins ni le juge
+d’instruction n’avaient songé, et que je n’eusse peut-être point
+découvert moi -même si le bon bout de ma raison ne me l’avait
+indiqué, ne me l’avait fait pressentir.»_
+
+La salle faillit partir, une fois de plus, en applaudissements;
+mais, comme Rouletabille reprenait tout de suite sa déposition, le
+silence se rétablit sur-le-champ.
+
+«Il me restait à savoir, en dehors du nom de l’assassin que je ne
+devais connaître que quelques jours plus tard, à quel moment avait
+eu lieu la première phase du drame. L’interrogatoire de Mlle
+Stangerson, bien qu’arrangé pour tromper le juge d’instruction, et
+celui de M. Stangerson, devaient me le révéler. Mlle Stangerson a
+donné exactement l’emploi de son temps, ce jour-là. Nous avons
+établi que l’assassin s’est introduit entre cinq et six dans le
+pavillon; mettons qu’il fût six heures et quart quand le
+professeur et sa fille se sont remis au travail. C’est donc entre
+cinq heures et six heures et quart qu’il faut chercher. Que dis-
+je, cinq heures! mais le professeur est alors avec sa fille... Le
+drame ne pourra s’être passé que loin du professeur! Il me faut
+donc, dans ce court espace de temps, chercher le moment où le
+professeur et sa fille seront séparés! ... Eh bien, ce moment, je
+le trouve dans l’interrogatoire qui eut lieu dans la chambre de
+Mlle Stangerson, en présence de M. Stangerson. Il y est marqué que
+le professeur et sa fille rentrent vers six heures au laboratoire.
+M. Stangerson dit: «À ce moment, je fus abordé par mon garde qui
+_me retint un_ _instant.»_ il y a donc conversation avec le garde.
+Le garde parle à M. Stangerson de coupe de bois ou de braconnage;
+Mlle Stangerson n’est plus là; elle a déjà regagné le laboratoire
+puisque le professeur dit encore: «Je quittai le garde et je
+rejoignis ma fille qui était déjà au travail!»
+
+«C’est donc dans ces courtes minutes que le drame se déroula.
+C’est nécessaire! Je vois très bien Mlle Stangerson rentrer dans
+le pavillon, pénétrer dans sa chambre pour poser son chapeau et se
+trouver en face du bandit qui la poursuit. Le bandit était là,
+dans le pavillon, depuis un certain temps. Il devait avoir arrangé
+son affaire pour que tout se passât la nuit. Il avait alors
+déchaussé les chaussures du père Jacques qui le gênaient, dans les
+conditions que j’ai dites au juge d’instruction, il avait opéré la
+rafle des papiers, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, et il
+s’était ensuite glissé sous le lit quand le père Jacques était
+revenu laver le vestibule et le laboratoire... Le temps lui avait
+paru long... il s’était relevé, après le départ du père Jacques,
+avait à nouveau erré dans le laboratoire, était venu dans le
+vestibule, avait regardé dans le jardin, et avait vu venir, vers
+le pavillon -- car, à ce moment-là, la nuit qui commençait était
+très claire -- _Mlle Stangerson, toute seule! _Jamais il n’eût osé
+l’attaquer à cette heure-là s’il n’avait cru être certain que Mlle
+Stangerson était seule! Et, pour qu’elle lui apparût seule, il
+fallait que la conversation entre M. Stangerson et le garde qui le
+retenait eût lieu à un coin détourné du sentier, _coin où se
+trouve un bouquet d’arbres qui les cachait aux yeux du misérable.
+_Alors, son plan est fait. Il va être plus tranquille, seul avec
+Mlle Stangerson dans ce pavillon, qu’il ne l’aurait été, en pleine
+nuit, avec le père Jacques dormant dans son grenier. _Et il dut
+fermer la fenêtre du_ _vestibule!_ ce qui explique aussi que ni M.
+Stangerson, ni le garde, du reste assez éloignés encore du
+pavillon, n’ont entendu le coup de revolver.
+
+«Puis il regagna la «Chambre Jaune». Mlle Stangerson arrive. Ce
+qui s’est passé a dû être rapide comme l’éclair! ... Mlle
+Stangerson a dû crier... ou plutôt a voulu crier son effroi;
+l’homme l’a saisie à la gorge... Peut-être va-t-il l’étouffer,
+l’étrangler... Mais la main tâtonnante de Mlle Stangerson a saisi,
+dans le tiroir de la table de nuit, le revolver qu’elle y a caché
+depuis qu’elle redoute les menaces de l’homme. L’assassin brandit
+déjà, sur la tête de la malheureuse, cette arme terrible dans les
+mains de Larsan-Ballmeyer, un os de mouton... Mais elle tire... le
+coup part, blesse la main qui abandonne l’arme. L’os de mouton
+roule par terre, _ensanglanté par la blessure de_ _l’assassin..._
+l’assassin chancelle, va s’appuyer à la muraille, y imprime ses
+doigts rouges, craint une autre balle et s’enfuit...
+
+«Elle le voit traverser le laboratoire... Elle écoute... Que fait-
+il dans le vestibule? ... Il est bien long à sauter par cette
+fenêtre... Enfin, il saute! Elle court à la fenêtre et la referme!
+... Et maintenant, est-ce que son père a vu? a entendu? Maintenant
+que le danger a disparu, toute sa pensée va à son père... douée
+d’une énergie surhumaine, elle lui cachera tout, s’il en est temps
+encore! ... Et, quand M. Stangerson reviendra, il trouvera la
+porte de la «Chambre Jaune» fermée, et sa fille, dans le
+laboratoire, penchée sur son bureau, attentive, _au travail,
+déjà!»_
+
+Rouletabille se tourne alors vers M. Darzac:
+
+«Vous savez la vérité, s’écria-t-il, dites-nous donc si la chose
+ne s’est pas passée ainsi?
+
+-- Je ne sais rien, répond M. Darzac.
+
+-- Vous êtes un héros! fait Rouletabille, en se croisant les
+bras... Mais si Mlle Stangerson était, hélas! en état de savoir
+que vous êtes accusé, elle vous relèverait de votre parole... elle
+vous prierait de dire tout ce qu’elle vous a confié... que dis-je,
+elle viendrait vous défendre elle-même! ...»
+
+M. Darzac ne fit pas un mouvement, ne prononça pas un mot. Il
+regarda tristement Rouletabille.
+
+«Enfin, fit celui-ci, puisque Mlle Stangerson n’est pas là, _il_
+_faut bien que j’y sois, moi!_ Mais, croyez-moi, monsieur Darzac,
+le meilleur moyen, le seul, de sauver Mlle Stangerson et de lui
+rendre la raison, c’est encore de vous faire acquitter!»
+
+Un tonnerre d’applaudissements accueillit cette dernière phrase.
+Le président n’essaya même pas de réfréner l’enthousiasme de la
+salle. Robert Darzac était sauvé. Il n’y avait qu’à regarder les
+jurés pour en être certain! Leur attitude manifestait hautement
+leur conviction.
+
+Le président s’écria alors:
+
+«Mais enfin, quel est ce mystère qui fait que Mlle Stangerson, que
+l’on tente d’assassiner, dissimule un pareil crime à son père?
+
+-- Ça, m’sieur, fit Rouletabille, j’sais pas! ... Ça ne me regarde
+pas! ...»
+
+Le président fit un nouvel effort auprès de M. Robert Darzac.
+
+«Vous refusez toujours de nous dire, monsieur, quel a été l’emploi
+de votre temps pendant qu’«on» attentait à la vie de Mlle
+Stangerson?
+
+-- Je ne peux rien vous dire, monsieur...»
+
+Le président implora du regard une explication de Rouletabille:
+
+«On a le droit de penser, m’sieur le président, que les absences
+de M. Robert Darzac étaient étroitement liées au secret de Mlle
+Stangerson... Aussi M. Darzac se croit-il tenu à garder le
+silence! ... Imaginez que Larsan, qui a, lors de ses trois
+tentatives, tout mis en train pour détourner les soupçons sur M.
+Darzac, ait fixé, justement, ces trois fois-là, des rendez-vous à
+M. Darzac dans un endroit compromettant, rendez-vous où il devait
+être traité du mystère... M. Darzac se fera plutôt condamner que
+d’avouer quoi que ce soit, que d’expliquer quoi que ce soit qui
+touche au mystère de Mlle Stangerson. Larsan est assez malin pour
+avoir fait encore cette «combinaise-là! ...»
+
+Le président, ébranlé, mais curieux, répartit encore:
+
+«Mais quel peut bien être ce mystère-là?
+
+-- Ah! m’sieur, j’pourrais pas vous dire! fit Rouletabille en
+saluant le président; seulement, je crois que vous en savez assez
+maintenant pour acquitter M. Robert Darzac! ... À moins que Larsan
+ne revienne! mais j’crois pas!» fit-il en riant d’un gros rire
+heureux.
+
+Tout le monde rit avec lui.
+
+«Encore une question, monsieur, fit le président. Nous comprenons,
+toujours en admettant votre thèse, que Larsan ait voulu détourner
+les soupçons sur M. Robert Darzac, mais quel intérêt avait-il à
+les détourner aussi sur le père Jacques? ...
+
+-- «L’intérêt du policier!» m’sieur! L’intérêt de se montrer
+débrouillard en annihilant lui-même ces preuves qu’il avait
+accumulées. C’est très fort, ça! C’est un truc qui lui a souvent
+servi à détourner les soupçons qui eussent pu s’arrêter sur lui-
+même! Il prouvait l’innocence de l’un, avant d’accuser l’autre.
+Songez, monsieur le président, qu’une affaire comme celle-là
+devait avoir été longuement «mijotée «à l’avance par Larsan. Je
+vous dis qu’il avait tout étudié et qu’il connaissait les êtres et
+tout. Si vous avez la curiosité de savoir comment il s’était
+documenté, vous apprendrez qu’il s’était fait un moment le
+commissionnaire entre «le laboratoire de la Sûreté»et M.
+Stangerson, à qui on demandait des «expériences». Ainsi, il a pu,
+avant le crime, pénétrer deux fois dans le pavillon. Il était
+grimé de telle sorte que le père Jacques, depuis, ne l’a pas
+reconnu; mais il a trouvé, lui, Larsan, l’occasion de chiper au
+père Jacques une vieille paire de godillots et un béret hors
+d’usage, que le vieux serviteur de M. Stangerson avait noués dans
+un mouchoir pour les porter sans doute à un de ses amis,
+charbonnier sur la route d’Épinay! Quand le crime fut découvert,
+le père Jacques, reconnaissant les objets à part lui, n’eut garde
+de les reconnaître immédiatement! Ils étaient trop compromettants,
+et c’est ce qui vous explique son trouble, à cette époque, quand
+nous lui en parlions. Tout cela est simple comme bonjour et j’ai
+acculé Larsan à me l’avouer. Il l’a du reste fait avec plaisir,
+car, si c’est un bandit -- ce qui ne fait plus, j’ose l’espérer,
+de doute pour personne -- c’est aussi un artiste! ... C’est sa
+manière de faire, à cet homme, sa manière à lui... Il a agi de
+même lors de l’affaire du «Crédit universel» et des «Lingots de la
+Monnaie!» Des affaires qu’il faudra réviser, m’sieur le président,
+car il y a quelques innocents dans les prisons depuis que
+Ballmeyer-Larsan appartient à la Sûreté!»
+
+
+
+XXVIII
+Où il est prouvé qu’on ne pense pas toujours à tout
+
+
+Gros émoi, murmures, bravos! Maître Henri-Robert déposa des
+conclusions tendant à ce que l’affaire fût renvoyée à une autre
+session pour supplément d’instruction; le ministère public lui-
+même s’y associa. L’affaire fut renvoyée. Le lendemain, M. Robert
+Darzac était remis en liberté provisoire, et le père Mathieu
+bénéficiait «d’unnon-lieu»immédiat. On chercha vainement Frédéric
+Larsan. La preuve de l’innocence était faite. M. Darzac échappa
+enfin à l’affreuse calamité qui l’avait, un instant, menacé, et il
+put espérer, après une visite à Mlle Stangerson, que celle-ci
+recouvrerait un jour, à force de soins assidus, la raison.
+
+Quant à ce gamin de Rouletabille, il fut, naturellement, «l’homme
+du jour»! À sa sortie du palais de Versailles, la foule l’avait
+porté en triomphe. Les journaux du monde entier publièrent ses
+exploits et sa photographie; et lui, qui avait tant interviewé
+d’illustres personnages, fut illustre et interviewé à son tour! Je
+dois dire qu’il ne s’en montra pas plus fier pour ça!
+
+Nous revînmes de Versailles ensemble, après avoir dîné fort
+gaiement au «Chien qui fume». Dans le train, je commençai à lui
+poser un tas de questions qui, pendant le repas, s’étaient
+pressées déjà sur mes lèvres et que j’avais tues toutefois parce
+que je savais que Rouletabille n’aimait pas travailler en
+mangeant.
+
+«Mon ami, fis-je, cette affaire de Larsan est tout à fait sublime
+et digne de votre cerveau héroïque.»
+
+Ici il m’arrêta, m’invitant à parler plus simplement et prétendant
+qu’il ne se consolerait jamais de voir qu’une aussi belle
+intelligence que la mienne était prête à tomber dans le gouffre
+hideux de la stupidité, et cela simplement à cause de l’admiration
+que j’avais pour lui...
+
+«Je viens au fait, fis-je, un peu vexé. Tout ce qui vient de se
+passer ne m’apprend point du tout ce que vous êtes allé faire en
+Amérique. Si je vous ai bien compris: quand vous êtes parti la
+dernière fois du Glandier, vous aviez tout deviné de Frédéric
+Larsan? ... Vous saviez que Larsan était l’assassin et vous
+n’ignoriez plus rien de la façon dont il avait tenté d’assassiner?
+
+-- Parfaitement. Et vous, fit-il, en détournant la conversation,
+vous ne vous doutiez de rien?
+
+-- De rien!
+
+-- C’est incroyable.
+
+-- Mais, mon ami... vous avez eu bien soin de me dissimuler votre
+pensée et je ne vois point comment je l’aurais pénétrée... Quand
+je suis arrivé au Glandier avec les revolvers, «à ce moment
+précis», vous soupçonniez déjà Larsan?
+
+-- Oui! Je venais de tenir le raisonnement de la «galerie
+inexplicable!» mais le retour de Larsan dans la chambre de Mlle
+Stangerson ne m’avait pas encore été expliqué par la découverte du
+binocle de presbyte... Enfin, mon soupçon n’était que
+mathématique, et l’idée de Larsan assassin m’apparaissait si
+formidable que j’étais résolu à attendre des «traces sensibles»
+avant d’oser m’y arrêter davantage. Tout de même cette idée me
+tracassait, et j’avais parfois une façon de vous parler du
+policier qui eût dû vous mettre en éveil. D’abord je ne mettais
+plus du tout en avant «sa bonne foi» et je ne vous disais plus
+«qu’il se trompait». Je vous entretenais de son système comme d’un
+misérable système, et le mépris que j’en marquais, qui s’adressait
+dans votre esprit au policier, s’adressait en réalité, dans le
+mien, moins au policier qu’au bandit que je le soupçonnais
+d’être!... Rappelez-vous... quand je vous énumérais toutes les
+preuves qui s’accumulaient contre M. Darzac, je vous disais: «Tout
+cela semble donner quelque corps à l’hypothèse du grand Fred.
+C’est, du reste, cette hypothèse, que je crois fausse, qui
+l’égarera...» et j’ajoutais sur un ton qui eût dû vous stupéfier:
+«Maintenant, cette hypothèse égare-t-elle réellement Frédéric
+Larsan? Voilà! Voilà! Voilà! ...»
+
+Ces «voilà!» eussent dû vous donner à réfléchir; il y avait tout
+mon soupçon dans ces «Voilà!» Et que signifiait: «égare-t-elle
+réellement?» sinon qu’elle pouvait ne pas l’égarer, lui, mais
+qu’elle était _destinée à nous égarer, nous!_ Je vous regardais à
+ce moment et vous n’avez pas tressailli, vous n’avez pas
+compris... J’en ai été enchanté, car, jusqu’à la découverte du
+binocle, je ne pouvais considérer le crime de Larsan que comme une
+absurde hypothèse... Mais, après la découverte du binocle qui
+m’expliquait le retour de Larsan dans la chambre de Mlle
+Stangerson... voyez ma joie, mes transports... Oh! Je me souviens
+très bien! Je courais comme un fou dans ma chambre et je vous
+criais: «Je roulerai le grand Fred! je le roulerai d’une façon
+retentissante!» Ces paroles s’adressaient alors au bandit. Et, le
+soir même, quand, chargé par M. Darzac de surveiller la chambre de
+Mlle Stangerson, je me bornai jusqu’à dix heures du soir à dîner
+avec Larsan sans prendre aucune mesure autre, _tranquille parce
+qu’il_ _était là,_ en face de moi! à ce moment encore, cher ami,
+vous auriez pu soupçonner que c’était seulement cet homme-là que
+je redoutais... Et quand je vous disais, au moment où nous
+parlions de l’arrivée prochaine de l’assassin: «Oh! je suis bien
+sûr que Frédéric Larsan sera là cette nuit! ...»
+
+«Mais il y a une chose capitale qui eût pu, qui eût dû nous
+éclairer tout à fait et tout de suite sur le criminel, une chose
+qui nous dénonçait Frédéric Larsan et que nous avons laissée
+échapper, _vous et moi! ..._
+
+«Auriez-vous donc oublié l’histoire de la canne?
+
+«Oui, en dehors du raisonnement qui, pour tout «esprit logique»,
+dénonçait Larsan, il y avait l’«histoire de la canne»qui le
+dénonçait à tout «esprit observateur».
+
+«J’ai été tout à fait étonné -- apprenez-le donc -- qu’à
+l’instruction, Larsan ne se fût pas servi de la canne contre M.
+Darzac. Est-ce que cette canne n’avait pas été achetée le soir du
+crime par un homme dont le signalement répondait à celui de M.
+Darzac? Eh bien, tout à l’heure, j’ai demandé à Larsan lui-même,
+avant qu’il prît le train pour disparaître, je lui ai demandé
+pourquoi il n’avait pas usé de la canne. Il m’a répondu qu’il n’en
+avait jamais eu l’intention; que, dans sa pensée, il n’avait
+jamais rien imaginé contre M. Darzac avec cette canne et que nous
+l’avions fort embarrassé, le soir du cabaret d’Épinay, _en lui_
+_prouvant qu’il nous mentait!_ Vous savez qu’il disait qu’il avait
+eu cette canne à Londres; or, la marque attestait qu’elle était de
+Paris! Pourquoi, à ce moment, au lieu de penser: «Fred ment; il
+était à Londres; il n’a pas pu avoir cette canne de Paris, à
+Londres?»; Pourquoi ne nous sommes-nous pas dit: «Fred ment. Il
+n’était pas à Londres, puisqu’il a acheté cette canne à Paris!»
+Fred menteur, Fred à Paris, au moment du crime! C’est un point de
+départ de soupçon, cela! Et quand, après votre enquête chez
+Cassette, vous nous apprenez que cette canne a été achetée par un
+homme qui est habillé comme M. Darzac, alors que nous sommes sûrs,
+d’après la parole de M. Darzac lui-même, que ce n’est pas lui qui
+a acheté cette canne, alors que nous sommes sûrs, grâce à
+l’histoire du bureau de poste 40, _qu’il y a à_ _Paris un homme
+qui prend la silhouette Darzac,_ alors que nous nous demandons
+quel est donc cet homme qui, déguisé en Darzac, se présente le
+soir du crime chez Cassette pour acheter une canne que nous
+retrouvons entre les mains de Fred, comment? comment? comment ne
+nous sommes-nous pas dit un instant: «Mais... mais... mais... cet
+inconnu déguisé en Darzac qui achète une canne que Fred a entre
+les mains, ... si c’était... si c’était... Fred lui-même? ...»
+Certes, sa qualité d’agent de la Sûreté n’était point propice à
+une pareille hypothèse; mais, quand nous avions constaté
+l’acharnement avec lequel Fred accumulait les preuves contre
+Darzac, la rage avec laquelle il poursuivait le malheureux... nous
+aurions pu être frappés par un mensonge de Fred aussi important
+que celui qui le faisait entrer en possession, à Paris, d’une
+canne _qu’il ne pouvait avoir eue à Londres_. Même, s’il l’avait
+trouvée à Paris, le mensonge de Londres n’en existait pas moins.
+Tout le monde le croyait à Londres, même ses chefs et il achetait
+une canne à Paris! Maintenant, comment se faisait-il que, pas une
+seconde, il n’en usa comme d’une canne trouvée _autour de M.
+Darzac! _C’est bien simple! C’est tellement simple que nous n’y
+avons pas pensé... Larsan l’avait achetée, après avoir été blessé
+légèrement à la main par la balle de Mlle Stangerson, _uniquement
+pour avoir un maintien, pour avoir toujours la main refermée, pour
+n’être point tenté d’ouvrir la main et de montrer sa blessure
+intérieure? _Comprenez-vous? ... Voilà ce qu’il m’a dit, Larsan,
+et je me rappelle vous avoir répété souvent combien je trouvais
+bizarre «que sa main ne quittât pas cette canne». À table, quand
+je dînais avec lui, il n’avait pas plutôt quitté cette canne qu’il
+s’emparait d’un couteau dont sa main droite ne se séparait plus.
+Tous ces détails me sont revenus quand mon idée se fût arrêtée sur
+Larsan, c’est-à-dire trop tard pour qu’ils me fussent d’un
+quelconque secours. C’est ainsi que, le soir où Larsan a simulé
+devant nous le sommeil, je me suis penché sur lui et, très
+habilement, j’ai pu voir, sans qu’il s’en doutât, dans sa main. Il
+ne s’y trouvait plus qu’une bande légère de taffetas qui
+dissimulait ce qui restait d’une blessure légère. Je constatai
+qu’il eût pu prétendre à ce moment que cette blessure lui avait
+été faite par toute autre chose qu’une balle de revolver. Tout de
+même, pour moi, à cette heure-là, c’était un nouveau signe
+extérieur qui entrait dans le cercle de mon raisonnement. La
+balle, m’a dit tout à l’heure Larsan, n’avait fait que lui
+effleurer la paume et avait déterminé une assez abondante
+hémorragie.
+
+«Si nous avions été plus perspicaces, au moment du mensonge de
+Larsan, et plus... dangereux... il est certain que celui-ci eût
+sorti, pour détourner les soupçons, _l’histoire que nous_ _avions
+imaginée pour lui,_ l’histoire de la découverte de la canne autour
+de Darzac; mais les événements se sont tellement précipités que
+nous n’avons plus pensé à la canne! Tout de même nous l’avons fort
+ennuyé, Larsan-Ballmeyer, sans que nous nous en doutions!
+
+-- Mais, interrompis-je, s’il n’avait aucune intention, en
+achetant la canne, contre Darzac, pourquoi avait-il alors la
+silhouette Darzac? Le pardessus mastic? Le melon? Etc.
+
+-- Parce qu’il arrivait du crime et qu’aussitôt le crime commis,
+il avait repris le déguisement Darzac qui l’a toujours accompagné
+dans son oeuvre criminelle dans l’intention que vous savez!
+
+«Mais déjà, vous pensez bien, _sa main blessée l’ennuyait_ et il
+eut, en passant avenue de l’Opéra, l’idée d’acheter une canne,
+idée qu’il réalisa sur-le-champ! ... Il était huit heures! Un
+homme, avec la silhouette Darzac, qui achète une canne que je
+trouve dans les mains de Larsan! ... Et moi, moi qui avais deviné
+que _le drame_ _avait déjà eu lieu_ à cette heure-là, _qu’il
+venait d’avoir lieu,_ qui étais à peu près persuadé de l’innocence
+de Darzac je ne soupçonne pas Larsan! ... il y a des moments...
+
+-- Il y a des moments, fis-je, où les plus vastes
+intelligences...»
+
+Rouletabille me ferma la bouche... Et comme je l’interrogeais
+encore, je m’aperçus qu’il ne m’écoutait plus... Rouletabille
+dormait. J’eus toutes les peines du monde à le tirer de son
+sommeil quand nous arrivâmes à Paris.
+
+
+
+XXIX
+Le mystère de Mlle Stangerson
+
+
+Les jours suivants, j’eus l’occasion de lui demander encore ce
+qu’il était allé faire en Amérique. Il ne me répondit guère d’une
+façon plus précise qu’il ne l’avait fait dans le train de
+Versailles, et il détourna la conversation sur d’autres points de
+l’affaire.
+
+Il finit, un jour, par me dire:
+
+«Mais comprenez donc que j’avais besoin de connaître la véritable
+personnalité de Larsan!
+
+-- Sans doute, fis-je, mais pourquoi alliez-vous la chercher en
+Amérique? ...»
+
+Il fuma sa pipe et me tourna le dos. Évidemment, je touchais au
+«mystère de Mlle Stangerson». Rouletabille avait pensé que ce
+mystère, qui liait d’une façon si terrible Larsan à Mlle
+Stangerson, mystère dont il ne trouvait, lui, Rouletabille, aucune
+explication dans la vie de Mlle Stangerson, «en France», il avait
+pensé, dis-je, que ce mystère «devait avoir son origine dans la
+vie de Mlle Stangerson, en Amérique». Et il avait pris le bateau!
+Là-bas, il apprendrait qui était ce Larsan, il acquerrait les
+matériaux nécessaires à lui fermer la bouche... Et il était parti
+pour Philadelphie!
+
+Et maintenant, quel était ce mystère qui avait «commandé le
+silence» à Mlle Stangerson et à M. Robert Darzac? Au bout de tant
+d’années, après certaines publications de la presse à scandale,
+maintenant que M. Stangerson sait tout et a tout pardonné, on peut
+tout dire. C’est, du reste, très court, et cela remettra les
+choses au point, car il s’est trouvé de tristes esprits pour
+accuser Mlle Stangerson qui, en toute cette sinistre affaire, fut
+toujours victime, «depuis le commencement».
+
+Le commencement remontait à une époque lointaine où, jeune fille,
+elle habitait avec son père à Philadelphie. Là, elle fit la
+connaissance, dans une soirée, chez un ami de son père, d’un
+compatriote, un Français qui sut la séduire par ses manières, son
+esprit, sa douceur et son amour. On le disait riche. Il demanda la
+main de Mlle Stangerson au célèbre professeur. Celui-ci prit des
+renseignements sur M. Jean Roussel, et, dès l’abord, il vit qu’il
+avait affaire à un chevalier d’industrie. Or, M. Jean Roussel,
+vous l’avez deviné, n’était autre qu’une des nombreuses
+transformations du fameux Ballmeyer, poursuivi en France, réfugié
+en Amérique. Mais M. Stangerson n’en savait rien; sa fille non
+plus. Celle-ci ne devait l’apprendre que dans les circonstances
+suivantes: M. Stangerson avait, non seulement refusé la main de sa
+fille à M. Roussel, mais encore il lui avait interdit l’accès de
+sa demeure. La jeune Mathilde, dont le coeur s’ouvrait à l’amour,
+et qui ne voyait rien au monde de plus beau ni de meilleur que son
+Jean, en fut outrée. Elle ne cacha point son mécontentement à son
+père qui l’envoya se calmer sur les bords de l’Ohio, chez une
+vieille tante qui habitait Cincinnati. Jean rejoignit Mathilde là-
+bas et, malgré la grande vénération qu’elle avait pour son père,
+Mlle Stangerson résolut de tromper la surveillance de la vieille
+tante, et de s’enfuir avec Jean Roussel, bien décidés qu’ils
+étaient tous les deux à profiter des facilités des lois
+américaines pour se marier au plus tôt. Ainsi fut fait. Ils
+fuirent donc, pas loin, jusqu’à Louisville. Là, un matin, on vint
+frapper à leur porte. C’était la police qui désirait arrêter M.
+Jean Roussel, ce qu’elle fit, malgré ses protestations et les cris
+de la fille du professeur Stangerson. En même temps, la police
+apprenait à Mathilde que «son mari» n’était autre que le trop
+fameux Ballmeyer! ...
+
+Désespérée, après une vaine tentative de suicide, Mathilde
+rejoignit sa tante à Cincinnati. Celle-ci faillit mourir de joie
+de la revoir. Elle n’avait cessé, depuis huit jours, de faire
+rechercher Mathilde partout, et n’avait pas encore osé avertir le
+père. Mathilde fit jurer à sa tante que M. Stangerson ne saurait
+jamais rien! C’est bien ainsi que l’entendait la tante, qui se
+trouvait coupable de légèreté dans cette si grave circonstance.
+Mlle Mathilde Stangerson, un mois plus tard, revenait auprès de
+son père, repentante, le coeur mort à l’amour, et ne demandant
+qu’une chose: ne plus jamais entendre parler de son mari, le
+terrible Ballmeyer -- arriver à se pardonner sa faute à elle-même,
+et se relever devant sa propre conscience par une vie de travail
+sans borne et de dévouement à son père!
+
+Elle s’est tenue parole. Cependant, dans le moment où, après avoir
+tout avoué à M. Robert Darzac, alors qu’elle croyait Ballmeyer
+défunt, car le bruit de sa mort avait courut, elle s’était
+accordée la joie suprême, après avoir tant expié, de s’unir à un
+ami sûr, le destin lui avait ressuscité Jean Roussel, le Ballmeyer
+de sa jeunesse! Celui-ci lui avait fait savoir qu’il ne
+permettrait jamais son mariage avec M. Robert Darzac et qu’«il
+l’aimait toujours!» ce qui, hélas! était vrai.
+
+Mlle Stangerson n’hésita pas à se confier à M. Robert Darzac; elle
+lui montra cette lettre où Jean Roussel-Frédéric Larsan-Ballmeyer
+lui rappelait les premières heures de leur union dans ce petit et
+charmant presbytère qu’ils avaient loué à Louisville: «... Le
+presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son
+éclat.» Le misérable se disait riche et émettait la prétention «de
+la ramener là-bas»! Mlle Stangerson avait déclaré à M. Darzac que,
+si son père arrivait à soupçonner un pareil déshonneur, «elle se
+tuerait»! M. Darzac s’était juré qu’il ferait taire cet Américain,
+soit par la terreur, soit par la force, dût-il commettre un crime!
+Mais M. Darzac n’était pas de force, et il aurait succombé sans ce
+brave petit bonhomme de Rouletabille.
+
+Quant à Mlle Stangerson, que vouliez-vous qu’elle fît, en face du
+monstre? Une première fois, quand, après des menaces préalables
+qui l’avaient mise sur ses gardes, il se dressa devant elle, dans
+la «Chambre Jaune», elle essaya de le tuer. Pour son malheur, elle
+n’y réussit pas. Dès lors, elle était la victime assurée de cet
+être invisible «qui pouvait la faire chanter jusqu’à la mort», qui
+habitait chez elle, à ses côtés, sans qu’elle le sût, qui exigeait
+des rendez-vous «au nom de leur amour». La première fois, elle lui
+avait «refusé» ce rendez-vous, «réclamé dans la lettre du bureau
+40»; il en était résulté le drame de la «Chambre Jaune». La
+seconde fois, avertie par une nouvelle lettre de lui, lettre
+arrivée par la poste, et qui était venue la trouver normalement
+dans sa chambre de convalescente, «elle avait fui le rendez-vous»,
+en s’enfermant dans son boudoir avec ses femmes. Dans cette
+lettre, le misérable l’avait prévenue, que, puisqu’elle ne pouvait
+se déranger, «vu son état», il irait chez elle, et serait dans sa
+chambre telle nuit, à telle heure... qu’elle eût à prendre toute
+disposition pour éviter le scandale... Mathilde Stangerson,
+sachant qu’elle avait tout à redouter de l’audace de Ballmeyer,
+«lui avait abandonné sa chambre»... Ce fut l’épisode de la
+«galerie inexplicable». La troisième fois, elle avait «préparé le
+rendez-vous». C’est qu’avant de quitter la chambre vide de Mlle
+Stangerson, la nuit de la «galerie inexplicable», Larsan lui avait
+écrit, comme nous devons nous le rappeler, une dernière lettre,
+dans sa chambre même, et l’avait laissée sur le bureau de sa
+victime; cette lettre exigeait un rendez-vous «effectif» dont il
+fixa ensuite la date et l’heure, «lui promettant de lui rapporter
+les papiers de son père, et la menaçant de les brûler si elle se
+dérobait encore». Elle ne doutait point que le misérable n’eût en
+sa possession ces papiers précieux; il ne faisait là sans doute
+que renouveler un célèbre larcin, car elle le soupçonnait depuis
+longtemps d’avoir, «avec sa complicité inconsciente», volé lui-
+même, autrefois, les fameux papiers de Philadelphie, dans les
+tiroirs de son père! ... Et elle le connaissait assez pour
+imaginer que si elle ne se pliait point à sa volonté, tant de
+travaux, tant d’efforts, et tant de scientifiques espoirs ne
+seraient bientôt plus que de la cendre! ... Elle résolut de le
+revoir une fois encore, face à face, cet homme qui avait été son
+époux... et de tenter de le fléchir... puisqu’elle ne pouvait
+l’éviter! ... On devine ce qui s’y passa... Les supplications de
+Mathilde, la brutalité de Larsan... Il exige qu’elle renonce à
+Darzac... Elle proclame son amour... Et il la frappe... «avec la
+pensée arrêtée de faire monter l’autre sur l’échafaud!» car il est
+habile, lui, et le masque Larsan qu’il va se reposer sur la
+figure, le sauvera... pense-t-il... tandis que l’autre... l’autre
+ne pourra pas, cette fois encore, donner l’emploi de son temps...
+De ce côté, les précautions de Ballmeyer sont bien prises... et
+l’inspiration en a été des plus simples, ainsi que l’avait deviné
+le jeune Rouletabille...
+
+Larsan fait chanter Darzac comme il fait chanter Mathilde... avec
+les mêmes armes, avec le même mystère... Dans des lettres,
+pressantes comme des ordres, il se déclare prêt à traiter, à
+livrer toute la correspondance amoureuse d’autrefois et surtout «à
+disparaître...» si on veut y mettre le prix... Darzac doit aller
+aux rendez-vous qu’il lui fixe, sous menace de divulgation dès le
+lendemain, comme Mathilde doit subir les rendez-vous qu’il lui
+donne... Et, dans l’heure même que Ballmeyer agit en assassin
+auprès de Mathilde, Robert débarque à Épinay, où un complice de
+Larsan, un être bizarre, «une créature d’un autre monde», que nous
+retrouverons un jour, le retient de force, et «lui fait perdre son
+temps, en attendant que cette coïncidence, dont l’accusé de demain
+ne pourra se résoudre à donner la raison, lui fasse perdre la
+tête...»
+
+Seulement, Ballmeyer avait compté sans notre Joseph Rouletabille!
+
+*
+
+Ce n’est pas à cette heure que voilà expliqué «le mystère de la
+Chambre Jaune, que nous suivrons pas à pas Rouletabille en
+Amérique. Nous connaissons le jeune reporter, nous savons de quels
+moyens puissants d’information, logés dans les deux bosses de son
+front, il disposait «pour remonter toute l’aventure de Mlle
+Stangerson et de Jean Roussel». À Philadelphie, il fut renseigné
+tout de suite en ce qui concernait Arthur-William Rance; il apprit
+son acte de dévouement, mais aussi le prix dont il avait gardé la
+prétention de se le faire payer. Le bruit de son mariage avec Mlle
+Stangerson avait couru autrefois les salons de Philadelphie... Le
+peu de discrétion du jeune savant, la poursuite inlassable dont il
+n’avait cessé de fatiguer Mlle Stangerson, même en Europe, la vie
+désordonnée qu’il menait sous prétexte de «noyer ses chagrins»,
+tout cela n’était point fait pour rendre Arthur Rance sympathique
+à Rouletabille, et ainsi s’explique la froideur avec laquelle il
+l’accueillit dans la salle des témoins. Tout de suite il avait du
+reste jugé que l’affaire Rance n’entrait point dans l’affaire
+Larsan-Stangerson. Et il avait découvert le flirt formidable
+Roussel-Mlle Stangerson. Qui était ce Jean Roussel? Il alla de
+Philadelphie à Cincinnati, refaisant le voyage de Mathilde. À
+Cincinnati, il trouva la vieille tante et sut la faire parler:
+l’histoire de l’arrestation de Ballmeyer lui fut une lueur qui
+éclaira tout. Il put visiter, à Louisville, le «presbytère»-- une
+modeste et jolie demeure dans le vieux style colonial -- qui
+n’avait en effet «rien perdu de son charme». Puis, abandonnant la
+piste de Mlle Stangerson, il remonta la piste Ballmeyer, de prison
+en prison, de bagne en bagne, de crime en crime; enfin, quand il
+reprenait le bateau pour l’Europe sur les quais de New-York,
+Rouletabille savait que, sur ces quais mêmes, Ballmeyer s’était
+embarqué cinq ans auparavant, ayant en poche les papiers d’un
+certain Larsan, honorable commerçant de la Nouvelle-Orléans, qu’il
+venait d’assassiner...
+
+Et maintenant, connaissez-vous tout le mystère de Mlle Stangerson?
+Non, pas encore. _Mlle Stangerson avait eu de son_ _mari Jean
+Roussel un enfant, un garçon._ Cet enfant était né chez la vieille
+tante qui s’était si bien arrangée que nul n’en sut jamais rien en
+Amérique. Qu’était devenu ce garçon? Ceci est une autre histoire
+que je vous conterai un jour.
+
+*
+
+Deux mois environ après ces événements, je rencontrai Rouletabille
+assis mélancoliquement sur un banc du palais de justice.
+
+«Eh bien! lui dis-je, à quoi songez-vous, mon cher ami? Vous avez
+l’air bien triste. Comment vont vos amis?
+
+-- En dehors de vous, me dit-il, ai-je vraiment des amis?
+
+-- Mais j’espère que M. Darzac...
+
+-- Sans doute...
+
+-- Et que Mlle Stangerson... Comment va-t-elle, Mlle Stangerson?
+...
+
+-- Beaucoup mieux... mieux... beaucoup mieux...
+
+-- Alors il ne faut pas être triste...
+
+-- Je suis triste, fit-il, parce que je songe au _parfum de la
+dame en noir..._
+
+-- _le parfum de la dame en noir!_ Je vous en entends toujours
+parler! M’expliquerez-vous, enfin, pourquoi il vous poursuit avec
+cette assiduité?
+
+-- Peut-être, un jour... un jour, peut-être...» fit Rouletabille.
+
+Et il poussa un gros soupir.
+
+
+ [1] textuel
+
+
+
+
+
+
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+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MYSTÈRE DE LA CHAMBRE JAUNE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+works.
+
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