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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.net + + +Title: Le mystère de la chambre jaune + +Author: Gaston Leroux + +Release Date: October 16, 2004 [EBook #13765] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MYSTÈRE DE LA CHAMBRE JAUNE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +Gaston Leroux + +LE MYSTÈRE DE LA CHAMBRE JAUNE + +(1907) + + +Table des matières + +I Où l’on commence à ne pas comprendre +II Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille +III «Un homme a passé comme une ombre à travers les volets» +IV «Au sein d’une nature sauvage» +V Où Joseph Rouletabille adresse à M. Robert Darzac une phrase qui +produit son petit effet +VI Au fond de la chênaie +VII Où Rouletabille part en expédition sous le lit +VIII Le juge d’instruction interroge Mlle Stangerson +IX Reporter et policier +X «Maintenant, il va falloir manger du saignant» +XI Où Frédéric Larsan explique comment l’assassin a pu sortir de +la Chambre Jaune. +XII La canne de Frédéric Larsan +XIII «Le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de +son éclat» +XIV «J’attends l’assassin, ce soir» +XV Traquenard +XVI Étrange phénomène de dissociation de la matière +XVII La galerie inexplicable +XVIII Rouletabille a dessiné un cercle entre les deux bosses de +son front +XIX Rouletabille m’offre à déjeuner à l’auberge du «Donjon» +XX Un geste de Mlle Stangerson +XXI À l’affût +XXII Le cadavre incroyable +XXIII La double piste +XXIV Rouletabille connaît les deux moitiés de l’assassin +XXV Rouletabille part en voyage +XXVI Où Joseph Rouletabille est impatiemment attendu +XXVII Où Joseph Rouletabille apparaît dans toute sa gloire +XXVIII Où il est prouvé qu’on ne pense pas toujours à tout +XXIX Le mystère de Mlle Stangerson + + + +I +Où l’on commence à ne pas comprendre + +Ce n’est pas sans une certaine émotion que je commence à raconter +ici les aventures extraordinaires de Joseph Rouletabille. Celui- +ci, jusqu’à ce jour, s’y était si formellement opposé que j’avais +fini par désespérer de ne publier jamais l’histoire policière la +plus curieuse de ces quinze dernières années. + +J’imagine même que le public n’aurait jamais connu toute la vérité +sur la prodigieuse affaire dite de la «Chambre Jaune», génératrice +de tant de mystérieux et cruels et sensationnels drames, et à +laquelle mon ami fut si intimement mêlé, si, à propos de la +nomination récente de l’illustre Stangerson au grade de grand- +croix de la Légion d’honneur, un journal du soir, dans un article +misérable d’ignorance ou d’audacieuse perfidie, n’avait ressuscité +une terrible aventure que Joseph Rouletabille eût voulu savoir, me +disait-il, oubliée pour toujours. + +La «Chambre Jaune»! Qui donc se souvenait de cette affaire qui fit +couler tant d’encre, il y a une quinzaine d’années? On oublie si +vite à Paris. + +N’a-t-on pas oublié le nom même du procès de Nayves et la tragique +histoire de la mort du petit Menaldo? Et cependant l’attention +publique était à cette époque si tendue vers les débats, qu’une +crise ministérielle, qui éclata sur ces entrefaites, passa +complètement inaperçue. Or, le procès de la «Chambre Jaune», qui +précéda l’affaire de Nayves de quelques années, eut plus de +retentissement encore. Le monde entier fut penché pendant des mois +sur ce problème obscur, -- le plus obscur à ma connaissance qui +ait jamais été proposé à la perspicacité de notre police, qui ait +jamais été posé à la conscience de nos juges. La solution de ce +problème affolant, chacun la chercha. Ce fut comme un dramatique +rébus sur lequel s’acharnèrent la vieille Europe et la jeune +Amérique. +C’est qu’en vérité -- il m’est permis de le dire «puisqu’il ne +saurait y avoir en tout ceci aucun amour-propre d’auteur» et que +je ne fais que transcrire des faits sur lesquels une documentation +exceptionnelle me permet d’apporter une lumière nouvelle -- c’est +qu’en vérité, je ne sache pas que, dans le domaine de la réalité +ou de l’imagination, même chez l’auteur du _double assassinat, rue +morgue_, même dans les inventions des sous-Edgar Poe et des +truculents Conan-Doyle, on puisse retenir quelque chose de +comparable, QUANT AU MYSTÈRE, «au naturel mystère de la Chambre +Jaune». + +Ce que personne ne put découvrir, le jeune Joseph Rouletabille, +âgé de dix-huit ans, alors petit reporter dans un grand journal, +le trouva! Mais, lorsqu’en cour d’assises il apporta la clef de +toute l’affaire, il ne dit pas toute la vérité. Il n’en laissa +apparaître que ce qu’il fallait pour expliquer l’inexplicable et +pour faire acquitter un innocent. Les raisons qu’il avait de se +taire ont disparu aujourd’hui. Bien mieux, mon ami doit parler. +Vous allez donc tout savoir; et, sans plus ample préambule, je +vais poser devant vos yeux le problème de la «Chambre Jaune», tel +qu’il le fut aux yeux du monde entier, au lendemain du drame du +château du Glandier. + +Le 25 octobre 1892, la note suivante paraissait en dernière heure +du _Temps_: +«Un crime affreux vient d’être commis au Glandier, sur la lisière +de la forêt de Sainte-Geneviève, au-dessus d’Épinay-sur-Orge, chez +le professeur Stangerson. Cette nuit, pendant que le maître +travaillait dans son laboratoire, on a tenté d’assassiner Mlle +Stangerson, qui reposait dans une chambre attenante à ce +laboratoire. Les médecins ne répondent pas de la vie de Mlle +Stangerson.» +Vous imaginez l’émotion qui s’empara de Paris. Déjà, à cette +époque, le monde savant était extrêmement intéressé par les +travaux du professeur Stangerson et de sa fille. Ces travaux, les +premiers qui furent tentés sur la radiographie, devaient conduire +plus tard M. et MmeCurie à la découverte du radium. + +On était, du reste, dans l’attente d’un mémoire sensationnel que +le professeur Stangerson allait lire, à l’académie des sciences, +sur sa nouvelle théorie: _La Dissociation__ de la Matière. Théorie +destinée à ébranler sur sa base toute la science officielle qui +repose depuis si longtemps sur le principe: rien ne se perd, rien +ne se crée._ + +Le lendemain, les journaux du matin étaient pleins de ce drame. +_Le matin_, entre autres, publiait l’article suivant, intitulé: +«Un crime surnaturel»: + +«Voici les seuls détails -- écrit le rédacteur anonyme du _matin_ +-- que nous ayons pu obtenir sur le crime du château du Glandier. +L’état de désespoir dans lequel se trouve le professeur +Stangerson, l’impossibilité où l’on est de recueillir un +renseignement quelconque de la bouche de la victime ont rendu nos +investigations et celles de la justice tellement difficiles qu’on +ne saurait, à cette heure, se faire la moindre idée de ce qui +s’est passé dans la «Chambre Jaune», où l’on a trouvé Mlle +Stangerson, en toilette de nuit, râlant sur le plancher. Nous +avons pu, du moins, interviewer le père Jacques -- comme on +l’appelle dans le pays -- un vieux serviteur de la famille +Stangerson. Le père Jacques est entré dans la «Chambre Jaune» en +même temps que le professeur. Cette chambre est attenante au +laboratoire. Laboratoire et «Chambre Jaune» se trouvent dans un +pavillon, au fond du parc, à trois cents mètres environ du +château. + +«-- il était minuit et demi, nous a raconté ce brave homme (?), et +je me trouvais dans le laboratoire où travaillait encore M. +Stangerson quand l’affaire est arrivée. J’avais rangé, nettoyé des +instruments toute la soirée, et j’attendais le départ de M. +Stangerson pour aller me coucher. Mlle Mathilde avait travaillé +avec son père jusqu’à minuit; les douze coups de minuit sonnés au +coucou du laboratoire, elle s’était levée, avait embrassé M. +Stangerson, lui souhaitant une bonne nuit. Elle m’avait dit: +«Bonsoir, père Jacques!» et avait poussé la porte de la «Chambre +Jaune». Nous l’avions entendue qui fermait la porte à clef et +poussait le verrou, si bien que je n’avais pu m’empêcher d’en rire +et que j’avais dit à monsieur: «Voilà mademoiselle qui s’enferme +àdouble tour. Bien sûr qu’elle a peur de la ‘‘Bête du Bon Dieu’’!» +Monsieur ne m’avait même pas entendu tant il était absorbé. Mais +un miaulement abominable me répondit au dehors et je reconnus +justement le cri de la «Bête du Bon Dieu»! ... que ça vous en +donnait le frisson...«Est-ce qu’elle va encore nous empêcher de +dormir, cette nuit?» pensai-je, car il faut que je vous dise, +monsieur, que, jusqu’à fin octobre, j’habite dans le grenier du +pavillon, au-dessus de la «Chambre Jaune», à seule fin que +mademoiselle ne reste pas seule toute la nuit au fond du parc. +C’est une idée de mademoiselle de passer la bonne saison dans le +pavillon; elle le trouve sans doute plus gai que le château et, +depuis quatre ans qu’il est construit, elle ne manque jamais de +s’y installer dès le printemps. Quand revient l’hiver, +mademoiselle retourne au château, car dans la «Chambre Jaune», il +n’y a point de cheminée. + +«Nous étions donc restés, M. Stangerson et moi, dans le pavillon. +Nous ne faisions aucun bruit. Il était, lui, à son bureau. Quant à +moi, assis sur une chaise, ayant terminé ma besogne, je le +regardais et je me disais: «Quel homme! Quelle intelligence!Quel +savoir!» J’attache de l’importance à ceci que nous ne faisions +aucun bruit, car «à cause de cela, l’assassin a cru certainement +que nous étions partis». Et tout à coup, pendant que le coucou +faisait entendre la demie passé minuit, une clameur désespérée +partit de la «Chambre Jaune». C’était la voix de mademoiselle qui +criait: « À l’assassin! À l’assassin! Au secours!» Aussitôt des +coups de revolver retentirent et il y eut un grand bruit de +tables, de meubles renversés, jetés par terre, comme au cours +d’une lutte, et encore la voix de mademoiselle qui criait: «À +l’assassin! ... Au secours! ... Papa!Papa!» + +«Vous pensez si nous avons bondi et si M. Stangerson et moi nous +nous sommes rués sur la porte. Mais, hélas! Elle était fermée et +bien fermée «à l’intérieur» par les soins de mademoiselle, comme +je vous l’ai dit, à clef et au verrou. Nous essayâmes de +l’ébranler, mais elle était solide. M. Stangerson était comme fou, +et vraiment il y avait de quoi le devenir, car on entendait +mademoiselle qui râlait: «Au secours! ... Au secours!» Et M. +Stangerson frappait des coups terribles contre la porte, et il +pleurait de rage et il sanglotait de désespoir et d’impuissance. + +«C’est alors que j’ai eu une inspiration.» L’assassin se sera +introduit par la fenêtre,m’écriai-je, je vais à la fenêtre!» Et je +suis sorti du pavillon, courant comme un insensé! + +«Le malheur était que la fenêtre de la «Chambre Jaune» donne sur +la campagne, de sorte que le mur du parc qui vient aboutir au +pavillon m’empêchait de parvenir tout de suite à cette fenêtre. +Pour y arriver, il fallait d’abord sortir du parc. Je courus du +côté de la grille et, en route, je rencontrai Bernier et sa femme, +les concierges, qui venaient, attirés par les détonations et par +nos cris. Je les mis, en deux mots, au courant de la situation; je +dis au concierge d’aller rejoindre tout de suite M. Stangerson et +j’ordonnai à sa femme de venir avec moi pour m’ouvrir la grille du +parc. Cinq minutes plus tard, nous étions, la concierge et moi, +devant la fenêtre de la «Chambre Jaune». Il faisait un beau clair +de lune et je vis bien qu’on n’avait pas touché à la fenêtre. Non +seulement les barreaux étaient intacts, mais encore les volets, +derrière les barreaux, étaient fermés, comme je les avais fermés +moi-même, la veille au soir, comme tous les soirs, bien que +mademoiselle, qui me savait très fatigué et surchargé de besogne, +m’eût dit de ne point me déranger, qu’elle les fermerait elle- +même; et ils étaient restés tels quels, assujettis, comme j’en +avais pris le soin, par un loquet de fer, «à l’intérieur». +L’assassin n’avait donc pas passé par là et ne pouvait se sauver +par là; mais moi non plus, je ne pouvais entrer par là! + +«C’était le malheur! On aurait perdu la tête à moins. La porte de +la chambre fermée à clef «à l’intérieur», les volets de l’unique +fenêtre fermés, eux aussi, «à l’intérieur», et, par-dessus les +volets, les barreaux intacts, des barreaux à travers lesquels vous +n’auriez pas passé le bras... Et mademoiselle qui appelait au +secours! ... Ou plutôt non, on ne l’entendait plus... Elle était +peut-être morte... Mais j’entendais encore, au fond du pavillon, +monsieur qui essayait d’ébranler la porte... + +«Nous avons repris notre course, la concierge et moi, et nous +sommes revenus au pavillon. La porte tenait toujours, malgré les +coups furieux de M. Stangerson et de Bernier. Enfin elle céda sous +nos efforts enragés et, alors, qu’est-ce que nous avons vu?«Il +faut vous dire que, derrière nous, la concierge tenait la lampe du +laboratoire, une lampe puissante qui illuminait toute la chambre. + +«Il faut vous dire encore, monsieur, que la «Chambre Jaune» est +toute petite. Mademoiselle l’avait meublée d’un lit en fer assez +large, d’une petite table, d’une table de nuit, d’une toilette et +de deux chaises. Aussi, à la clarté de la grande lampe que tenait +la concierge, nous avons tout vu du premier coup d’oeil. +Mademoiselle, dans sa chemise de nuit, était par terre, au milieu +d’un désordre incroyable. Tables et chaises avaient été renversées +montrant qu’il y avait eu là une sérieuse «batterie». On avait +certainement arraché mademoiselle de son lit; elle était pleine de +sang avec des marques d’ongles terribles au cou -- la chair du cou +avait été quasi arrachée par les ongles -- et un trou à la tempe +droite par lequel coulait un filet de sang qui avait fait une +petite mare sur le plancher. Quand M. Stangerson aperçut sa fille +dans un pareil état, il se précipita sur elle en poussant un cri +de désespoir que ça faisait pitié à entendre. Il constata que la +malheureuse respirait encore et ne s’occupa que d’elle. Quant à +nous, nous cherchions l’assassin, le misérable qui avait voulu +tuer notre maîtresse, et je vous jure, monsieur, que, si nous +l’avions trouvé, nous lui aurions fait un mauvais parti. Mais +comment expliquer qu’il n’était pas là, qu’il s’était déjà enfui? +... Cela dépasse toute imagination. Personne sous le lit, personne +derrière les meubles, personne! Nous n’avons retrouvé que ses +traces; les marques ensanglantées d’une large main d’homme sur les +murs et sur la porte, un grand mouchoir rouge de sang, sans aucune +initiale, un vieux béret et la marque fraîche, sur le plancher, de +nombreux pas d’homme. L’homme qui avait marché là avait un grand +pied et les semelles laissaient derrière elles une espèce de suie +noirâtre. Par où cet homme était-il passé? Par où s’était-il +évanoui? N’oubliez pas, monsieur, qu’il n’y a pas de cheminée dans +la «Chambre Jaune». Il ne pouvait s’être échappé par la porte, qui +est très étroite et sur le seuil de laquelle la concierge est +entrée avec sa lampe, tandis que le concierge et moi nous +cherchions l’assassin dans ce petit carré de chambre où il est +impossible de se cacher et où, du reste, nous ne trouvions +personne. La porte défoncée et rabattue sur le mur ne pouvait rien +dissimuler, et nous nous en sommes assurés. Par la fenêtre restée +fermée avec ses volets clos et ses barreaux auxquels on n’avait +pas touché, aucune fuite n’avait été possible. Alors? Alors... je +commençais à croire au diable. + +«Mais voilà que nous avons découvert, par terre, «mon revolver». +Oui, mon propre revolver... Ça, ça m’a ramené au sentiment de la +réalité! Le diable n’aurait pas eu besoin de me voler mon revolver +pour tuer mademoiselle. L’homme qui avait passé là était d’abord +monté dans mon grenier, m’avait pris mon revolver dans mon tiroir +et s’en était servi pour ses mauvais desseins. C’est alors que +nous avons constaté, en examinant les cartouches, que l’assassin +avait tiré deux coups de revolver. Tout de même, monsieur, j’ai eu +de la veine, dans un pareil malheur, que M. Stangerson se soit +trouvé là, dans son laboratoire, quand l’affaire est arrivée et +qu’il ait constaté de ses propres yeux que je m’y trouvais moi +aussi, car, avec cette histoire de revolver, je ne sais pas où +nous serions allés; pour moi, je serais déjà sous les verrous. Il +n’en faut pas davantage à la justice pour faire monter un homme +sur l’échafaud!» + +Le rédacteur du _matin_ fait suivre cette interview des lignes +suivantes: + +«Nous avons laissé, sans l’interrompre, le père Jacques nous +raconter grossièrement ce qu’il sait du crime de la «Chambre +Jaune». Nous avons reproduit les termes mêmes dont il s’est servi; +nous avons fait seulement grâce au lecteur des lamentations +continuelles dont il émaillait sa narration. C’est entendu, père +Jacques! C’est entendu, vous aimez bien vos maîtres! Vous avez +besoin qu’on le sache, et vous ne cessez de le répéter, surtout +depuis la découverte du revolver. C’est votre droit et nous n’y +voyons aucun inconvénient! Nous aurions voulu poser bien des +questions encore au père Jacques -- Jacques-Louis Moustier -- mais +on est venu justement le chercher de la part du juge d’instruction +qui poursuivait son enquête dans la grande salle du château. Il +nous a été impossible de pénétrer au Glandier, -- et, quant à la +Chênaie, elle est gardée, dans un large cercle, par quelques +policiers qui veillent jalousement sur toutes les traces qui +peuvent conduire au pavillon et peut-être à la découverte de +l’assassin. + +«Nous aurions voulu également interroger les concierges, mais ils +sont invisibles. Enfin nous avons attendu dans une auberge, non +loin de la grille du château, la sortie de M. de Marquet, le juge +d’instruction de Corbeil. À cinq heures et demie, nous l’avons +aperçu avec son greffier. Avant qu’il ne montât en voiture, nous +avons pu lui poser la question suivante: + +«-- Pouvez-vous, Monsieur De Marquet, nous donner quelque +renseignement sur cette affaire, sans que cela gêne votre +instruction? + +«-- Il nous est impossible, nous répondit M. de Marquet, de dire +quoi que ce soit. Du reste, c’est bien l’affaire la plus étrange +que je connaisse. Plus nous croyons savoir quelque chose, plus +nous ne savons rien! + +«Nous demandâmes à M. de Marquet de bien vouloir nous expliquer +ces dernières paroles. Et voici ce qu’il nous dit, dont +l’importance n’échappera à personne: + +«-- Si rien ne vient s’ajouter aux constatations matérielles +faites aujourd’hui par le parquet, je crains bien que le mystère +qui entoure l’abominable attentat dont Mlle Stangerson a été +victime ne soit pas près de s’éclaircir; mais il faut espérer, +pour la raison humaine, que les sondages des murs, du plafond et +du plancher de la «Chambre Jaune», sondages auxquels je vais me +livrer dès demain avec l’entrepreneur qui a construit le pavillon +il y a quatre ans, nous apporteront la preuve qu’il ne faut jamais +désespérer de la logique des choses. Car le problème est là: nous +savons par où l’assassin s’est introduit, -- il est entré par la +porte et s’est caché sous le lit en attendant Mlle Stangerson; +mais par où est-il sorti? Comment a-t-il pu s’enfuir? Si l’on ne +trouve ni trappe, ni porte secrète, ni réduit, ni ouverture +d’aucune sorte, si l’examen des murs et même leur démolition -- +car je suis décidé, et M. Stangerson est décidé à aller jusqu’à la +démolition du pavillon -- ne viennent révéler aucun passage +praticable, _non seulement pour un être humain, mais_ _encore pour +un être quel qu’il soit_, si le plafond n’a pas de trou, si le +plancher ne cache pas de souterrain, «il faudra bien croire au +diable», comme dit le père Jacques!» + +Et le rédacteur anonyme fait remarquer, dans cet article --article +que j’ai choisi comme étant le plus intéressant de tous ceux qui +furent publiés ce jour-là sur la même affaire -- que le juge +d’instruction semblait mettre une certaine intention dans cette +dernière phrase: il faudra bien croire au diable, comme dit le +père Jacques. + +L’article se termine sur ces lignes: «nous avons voulu savoir ce +que le père Jacques entendait par: «le cri de la Bête du Bon +Dieu». On appelle ainsi le cri particulièrement sinistre, nous a +expliqué le propriétaire de l’auberge du Donjon, que pousse, +quelquefois, la nuit, le chat d’une vieille femme, la mère +«Agenoux», comme on l’appelle dans le pays. La mère «Agenoux «est +une sorte de sainte qui habite une cabane, au coeur de la forêt, +non loin de la «grotte de Sainte-Geneviève». + +«La «Chambre Jaune», la «Bête du Bon Dieu», la mère Agenoux, le +diable, sainte Geneviève, le père Jacques, voilà un crime bien +embrouillé, qu’un coup de pioche dans les murs nous débrouillera +demain; espérons-le, du moins, pour la raison humaine, comme dit +le juge d’instruction. En attendant, on croit que Mlle Stangerson, +qui n’a cessé de délirer et qui ne prononce distinctement que ce +mot: «Assassin! Assassin! Assassin! ...» ne passera pas la +nuit...» + +Enfin, en dernière heure, le même journal annonçait que le chef de +la Sûreté avait télégraphié au fameux inspecteur Frédéric Larsan, +qui avait été envoyé à Londres pour une affaire de titres volés, +de revenir immédiatement à Paris. + + + +II +Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille + + +Je me souviens, comme si la chose s’était passée hier, de l’entrée +du jeune Rouletabille, dans ma chambre, ce matin-là. Il était +environ huit heures, et j’étais encore au lit, lisant l’article du +_matin_, relatif au crime du Glandier. + +Mais, avant toute autre chose, le moment est venu de vous +présenter mon ami. + +J’ai connu Joseph Rouletabille quand il était petit reporter. À +cette époque, je débutais au barreau et j’avais souvent l’occasion +de le rencontrer dans les couloirs des juges d’instruction, quand +j’allais demander un «permis de communiquer»pour Mazas ou pour +Saint-Lazare. Il avait, comme on dit, «une bonne balle». Sa tête +était ronde comme un boulet, et c’est à cause de cela, pensai-je, +que ses camarades de la presse lui avaient donné ce surnom qui +devait lui rester et qu’il devait illustrer.«Rouletabille!» _ As- +tu vu Rouletabille? -- Tiens! Voilà ce «sacré»Rouletabille!» Il +était toujours rouge comme une tomate, tantôt gai comme un pinson, +et tantôt sérieux comme un pape. Comment, si jeune -- il avait, +quand je le vis pour la première fois, seize ans et demi -- +gagnait-il déjà sa vie dans la presse? Voilà ce qu’on eût pu se +demander si tous ceux qui l’approchaient n’avaient été au courant +de ses débuts. Lors de l’affaire de la femme coupée en morceaux de +la rue Oberkampf -- encore une histoire bien oubliée -- il avait +apporté au rédacteur en chef de _l’Èpoque_, journal qui était +alors en rivalité d’informations avec _Le Matin_, le pied gauche +qui manquait dans le panier où furent découverts les lugubres +débris. Ce pied gauche, la police le cherchait en vain depuis huit +jours, et le jeune Rouletabille l’avait trouvé dans un égout où +personne n’avait eu l’idée de l’y aller chercher. Il lui avait +fallu, pour cela, s’engager dans une équipe d’égoutiers d’occasion +que l’administration de la ville de Paris avait réquisitionnée à +la suite des dégâts causés par une exceptionnelle crue de la +Seine. + +Quand le rédacteur en chef fut en possession du précieux pied et +qu’il eut compris par quelle suite d’intelligentes déductions un +enfant avait été amené à le découvrir, il fut partagé entre +l’admiration que lui causait tant d’astuce policière dans un +cerveau de seize ans, et l’allégresse de pouvoir exhiber, à la +«morgue-vitrine»du journal, «le pied gauche de la rue Oberkampf». + +«Avec ce pied, s’écria-t-il, je ferai un article de tête.» + +Puis, quand il eut confié le sinistre colis au médecin légiste +attaché à la rédaction de _L’Époque_, il demanda à celui qui +allait être bientôt Rouletabille ce qu’il voulait gagner pour +faire partie, en qualité de petit reporter, du service des «faits +divers». + +«Deux cents francs par mois», fit modestement le jeune homme, +surpris jusqu’à la suffocation d’une pareille proposition. + +«Vous en aurez deux cent cinquante, repartit le rédacteur en chef; +seulement vous déclarerez à tout le monde que vous faites partie +de la rédaction depuis un mois. Qu’il soit bien entendu que ce +n’est pas vous qui avez découvert «le pied gauche de la rue +Oberkampf», mais le journal _L’Époque_. Ici, mon petit ami, +l’individu n’est rien; le journal est tout!» + +Sur quoi il pria le nouveau rédacteur de se retirer. Sur le seuil +de la porte, il le retint cependant pour lui demander son nom. +L’autre répondit: + +«Joseph Joséphin. + +-- Ça n’est pas un nom, ça, fit le rédacteur en chef, mais puisque +vous ne signez pas, ça n’a pas d’importance...» + +Tout de suite, le rédacteur imberbe se fit beaucoup d’amis, car il +était serviable et doué d’une bonne humeur qui enchantait les plus +grognons, et désarma les plus jaloux. Au café du Barreau où les +reporters de faits divers se réunissaient alors avant de monter au +parquet ou à la préfecture chercher leur crime quotidien, il +commença de se faire une réputation de débrouillard qui franchit +bientôt les portes mêmes du cabinet du chef de la Sûreté! Quand +une affaire en valait la peine et que Rouletabille --il était déjà +en possession de son surnom -- avait été lancé sur la piste de +guerre par son rédacteur en chef, il lui arrivait souvent de +«damer le pion»aux inspecteurs les plus renommés. + +C’est au café du Barreau que je fis avec lui plus ample +connaissance. Avocats, criminels et journalistes ne sont point +ennemis, les uns ayant besoin de réclame et les autres de +renseignements. Nous causâmes et j’éprouvai tout de suite une +grande sympathie pour ce brave petit bonhomme de Rouletabille. Il +était d’une intelligence si éveillée et si originale! Et il avait +une qualité de pensée que je n’ai jamais retrouvée ailleurs. + +À quelque temps de là, je fus chargé de la chronique judiciaire au +_Cri du Boulevard_. Mon entrée dans le journalisme ne pouvait que +resserrer les liens d’amitié qui, déjà, s’étaient noués entre +Rouletabille et moi. Enfin, mon nouvel ami ayant eu l’idée d’une +petite correspondance judiciaire qu’on lui faisait signer +«Business» à son journal _L’Époque_, je fus à même de lui fournir +souvent les renseignements de droit dont il avait besoin. + +Près de deux années se passèrent ainsi, et plus j’apprenais à le +connaître, plus je l’aimais, car, sous ses dehors de joyeuse +extravagance, je l’avais découvert extraordinairement sérieux pour +son âge. Enfin, plusieurs fois, moi qui étais habitué à le voir +très gai et souvent trop gai, je le trouvai plongé dans une +tristesse profonde. Je voulus le questionner sur la cause de ce +changement d’humeur, mais chaque fois il se reprit à rire et ne +répondit point. Un jour, l’ayant interrogé sur ses parents, dont +il ne parlait jamais, il me quitta, faisant celui qui ne m’avait +pas entendu. + +Sur ces entrefaites éclata la fameuse affaire de la «Chambre +Jaune», qui devait non seulement le classer le premier des +reporters, mais encore en faire le premier policier du monde, +double qualité qu’on ne saurait s’étonner de trouver chez la même +personne, attendu que la presse quotidienne commençait déjà à se +transformer et à devenir ce qu’elle est à peu près aujourd’hui: la +gazette du crime. Des esprits moroses pourront s’en plaindre; moi +j’estime qu’il faut s’en féliciter. On n’aura jamais assez +d’armes, publiques ou privées, contre le criminel. À quoi ces +esprits moroses répliquent qu’à force de parler de crimes, la +presse finit par les inspirer. Mais il y a des gens, n’est-ce pas? +Avec lesquels on n’a jamais raison... + +Voici donc Rouletabille dans ma chambre, ce matin-là, 26 octobre +1892. Il était encore plus rouge que de coutume; les yeux lui +sortaient de la tête, comme on dit, et il paraissait en proie à +une sérieuse exaltation. Il agitait _Le Matin_ d’une main fébrile. +Il me cria: + +-- Eh bien, mon cher Sainclair... Vous avez lu? ... + +-- Le crime du Glandier? + +-- Oui; la «Chambre Jaune!»Qu’est-ce que vous en pensez? + +-- Dame, je pense que c’est le «diable» ou la «Bête du Bon Dieu» +qui a commis le crime. + +-- Soyez sérieux. + +-- Eh bien, je vous dirai que je ne crois pas beaucoup aux +assassins qui s’enfuient à travers les murs. Le père Jacques, pour +moi, a eu tort de laisser derrière lui l’arme du crime et, comme +il habite au-dessus de la chambre de Mlle Stangerson, l’opération +architecturale à laquelle le juge d’instruction doit se livrer +aujourd’hui va nous donner la clef de l’énigme, et nous ne +tarderons pas à savoir par quelle trappe naturelle ou par quelle +porte secrète le bonhomme a pu se glisser pour revenir +immédiatement dans le laboratoire, auprès de M. Stangerson qui ne +se sera aperçu de rien. Que vous dirais-je? C’est une hypothèse! +...» + +Rouletabille s’assit dans un fauteuil, alluma sa pipe, qui ne le +quittait jamais, fuma quelques instants en silence, le temps sans +doute de calmer cette fièvre qui, visiblement, le dominait, et +puis il me méprisa: + +-- Jeune homme! Fit-il, sur un ton dont je n’essaierai point de +rendre la regrettable ironie, jeune homme... vous êtes avocat, et +je ne doute pas de votre talent à faire acquitter les coupables; +mais, si vous êtes un jour magistrat instructeur, combien vous +sera-t-il facile de faire condamner les innocents!... Vous êtes +vraiment doué, jeune homme.» + +Sur quoi, il fuma avec énergie, et reprit: + +«On ne trouvera aucune trappe, et le mystère de la «Chambre Jaune» +deviendra de plus, plus en plus mystérieux. Voilà pourquoi il +m’intéresse. Le juge d’instruction a raison: on n’aura jamais vu +quelque chose de plus étrange que ce crime-là... + +-- Avez-vous quelque idée du chemin que l’assassin a pu prendre +pour s’enfuir? demandai-je. + +-- Aucune, me répondit Rouletabille, aucune pour le moment... Mais +j’ai déjà mon idée faite sur le revolver, par exemple... Le +revolver n’a pas servi à l’assassin... + +-- Et à qui donc a-t-il servi, mon Dieu? ... + +-- Eh bien, mais... «à Mlle Stangerson...» + +-- Je ne comprends plus, fis-je... Ou mieux je n’ai jamais +compris...» + +Rouletabille haussa les épaules: + +«Rien ne vous a particulièrement frappé dans l’article du _Matin_? + +-- Ma foi non... j’ai trouvé tout ce qu’il raconte également +bizarre... + +-- Eh bien, mais... et la porte fermée à clef? + +-- C’est la seule chose naturelle du récit... + +-- Vraiment! ... Et le verrou? ... + +-- Le verrou? + +-- Le verrou poussé à l’intérieur? ... Voilà bien des précautions +prises par Mlle Stangerson... «Mlle Stangerson, quant à moi, +savait qu’elle avait à craindre quelqu’un; elle avait pris ses +précautions; «elle avait même pris le revolver du père Jacques», +sans lui en parler. Sans doute, elle ne voulait effrayer personne; +elle ne voulait surtout pas effrayer son père... «Ce que Mlle +Stangerson redoutait est arrivé...» et elle s’est défendue, et il +y a eu bataille et elle s’est servie assez adroitement de son +revolver pour blesser l’assassin à la main -- ainsi s’explique +l’impression de la large main d’homme ensanglantée sur le mur et +sur la porte, de l’homme qui cherchait presque à tâtons une issue +pour fuir -- mais elle n’a pas tiré assez vite pour échapper au +coup terrible qui venait la frapper à la tempe droite. + +-- Ce n’est donc point le revolver qui a blessé Mlle Stangerson à +la tempe? + +-- Le journal ne le dit pas, et, quant à moi, je ne le pense pas; +toujours parce qu’il m’apparaît logique que le revolver a servi à +Mlle Stangerson contre l’assassin. Maintenant, quelle était l’arme +de l’assassin? Ce coup à la tempe semblerait attester que +l’assassin a voulu assommer Mlle Stangerson... Après avoir +vainement essayé de l’étrangler... L’assassin devait savoir que le +grenier était habité par le père Jacques, et c’est une des raisons +pour lesquelles, je pense, il a voulu opérer avec une «arme de +silence», une matraque peut-être, ou un marteau... + +-- Tout cela ne nous explique pas, fis-je, comment notre assassin +est sorti de la «Chambre Jaune»! + +-- Èvidemment, répondit Rouletabille en se levant, et, comme il +faut l’expliquer, je vais au château du Glandier, et je viens vous +chercher pour que vous y veniez avec moi... + +-- Moi! + +-- Oui, cher ami, j’ai besoin de vous. _L’Èpoque_ m’a chargé +définitivement de cette affaire, et il faut que je l’éclaircisse +au plus vite. + +-- Mais en quoi puis-je vous servir? + +-- M. Robert Darzac est au château du Glandier. + +-- C’est vrai... son désespoir doit être sans bornes! + +-- Il faut que je lui parle...» + +Rouletabille prononça cette phrase sur un ton qui me surprit: + +«Est-ce que... Est-ce que vous croyez à quelque chose +d’intéressant de ce côté? ... demandai-je. + +-- Oui.» + +Et il ne voulut pas en dire davantage. Il passa dans mon salon en +me priant de hâter ma toilette. + +Je connaissais M. Robert Darzac pour lui avoir rendu un très gros +service judiciaire dans un procès civil, alors que j’étais +secrétaire de maître Barbet-Delatour. M. Robert Darzac, qui avait, +à cette époque, une quarantaine d’années, était professeur de +physique à la Sorbonne. Il était intimement lié avec les +Stangerson, puisque après sept ans d’une cour assidue, il se +trouvait enfin sur le point de se marier avec Mlle Stangerson, +personne d’un certain âge (elle devait avoir dans les trente-cinq +ans), mais encore remarquablement jolie. + +Pendant que je m’habillais, je criai à Rouletabille qui +s’impatientait dans mon salon: + +«Est-ce que vous avez une idée sur la condition de l’assassin? + +-- Oui, répondit-il, je le crois sinon un homme du monde, du moins +d’une classe assez élevée... Ce n’est encore qu’une impression... + +-- Et qu’est-ce qui vous la donne, cette impression? + +-- Eh bien, mais, répliqua le jeune homme, le béret crasseux, le +mouchoir vulgaire et les traces de la chaussure grossière sur le +plancher... + +-- Je comprends, fis-je; on ne laisse pas tant de traces derrière +soi, «quand elles sont l’expression de la vérité!» + +-- On fera quelque chose de vous, mon cher Sainclair!» conclut +Rouletabille. + + +III +«Un homme a passé comme une ombre à travers les volets» + + +Une demi-heure plus tard, nous étions, Rouletabille et moi, sur le +quai de la gare d’Orléans, attendant le départ du train qui allait +nous déposer à Épinay-sur-Orge. Nous vîmes arriver le parquet de +Corbeil, représenté par M. de Marquet et son greffier. M. de +Marquet avait passé la nuit à Paris avec son greffier pour +assister, à la Scala, à la répétition générale d’une revuette dont +il était l’auteur masqué et qu’il avait signé simplement:«Castigat +Ridendo.» + +M. de Marquet commençait d’être un noble vieillard. Il était, à +l’ordinaire, plein de politesse et de «galantise», et n’avait eu, +toute sa vie, qu’une passion: celle de l’art dramatique. Dans sa +carrière de magistrat, il ne s’était véritablement intéressé +qu’aux affaires susceptibles de lui fournir au moins la nature +d’un acte. Bien que, décemment apparenté, il eût pu aspirer aux +plus hautes situations judiciaires, il n’avait jamais travaillé, +en réalité, que pour «arriver»à la romantique Porte Saint-Martin +ou à l’Odéon pensif. Un tel idéal l’avait conduit, sur le tard, à +être juge d’instruction à Corbeil, et à signer «Castigat Ridendo» +un petit acte indécent à la Scala. + +L’affaire de la «Chambre Jaune», par son côté inexplicable, devait +séduire un esprit aussi... littéraire. Elle l’intéressa +prodigieusement; et M. de Marquet s’y jeta moins comme un +magistrat avide de connaître la vérité que comme un amateur +d’imbroglios dramatiques dont toutes les facultés sont tendues +vers le mystère de l’intrigue, et qui ne redoute cependant rien +tant que d’arriver à la fin du dernier acte, où tout s’explique. + +Ainsi, dans le moment que nous le rencontrâmes, j’entendis M. de +Marquet dire avec un soupir à son greffier: + +«Pourvu, mon cher monsieur Maleine, pourvu que cet entrepreneur, +avec sa pioche, ne nous démolisse pas un aussi beau mystère! + +-- N’ayez crainte, répondit M. Maleine, sa pioche démolira peut- +être le pavillon, mais elle laissera notre affaire intacte. J’ai +tâté les murs et étudié plafond et plancher, et je m’y connais. On +ne me trompe pas. Nous pouvons être tranquilles. Nous ne saurons +rien. + +Ayant ainsi rassuré son chef, M. Maleine nous désigna d’un +mouvement de tête discret à M. de Marquet. La figure de celui-ci +se renfrogna et, comme il vit venir à lui Rouletabille qui, déjà, +se découvrait, il se précipita sur une portière et sauta dans le +train en jetant à mi-voix à son greffier: «surtout, pas de +journalistes!» + +M. Maleine répliqua: «Compris!», arrêta Rouletabille dans sa +course et eut la prétention de l’empêcher de monter dans le +compartiment du juge d’instruction. + +«Pardon, messieurs! Ce compartiment est réservé... + +-- Je suis journaliste, monsieur, rédacteur à _l’Èpoque_, fit mon +jeune ami avec une grande dépense de salutations et de politesses, +et j’ai un petit mot à dire à M. de Marquet. + +-- M. de Marquet est très occupé par son enquête... + +-- Oh! Son enquête m’est absolument indifférente, veuillez le +croire... Je ne suis pas, moi, un rédacteur de chiens écrasés, +déclara le jeune Rouletabille dont la lèvre inférieure exprimait +alors un mépris infini pour la littérature des «faits diversiers» +; je suis courriériste des théâtres... Et comme je dois faire, ce +soir, un petit compte rendu de la revue de la Scala... + +-- Montez, monsieur, je vous en prie...», fit le greffier +s’effaçant. + +Rouletabille était déjà dans le compartiment. Je l’y suivis. Je +m’assis à ses côtés; le greffier monta et ferma la portière. + +M. de Marquet regardait son greffier. + +-- Oh! Monsieur, débuta Rouletabille, n’en veuillez pas «à ce +brave homme»si j’ai forcé la consigne; ce n’est pas à M. de +Marquet que je veux avoir l’honneur de parler: c’est à M. +«Castigat Ridendo»! ... Permettez-moi de vous féliciter, en tant +que courriériste théâtral à _l’Èpoque_...» + +Et Rouletabille, m’ayant présenté d’abord, se présenta ensuite. + +M. de Marquet, d’un geste inquiet, caressait sa barbe en pointe. +Il exprima en quelques mots à Rouletabille qu’il était trop +modeste auteur pour désirer que le voile de son pseudonyme fût +publiquement levé, et il espérait bien que l’enthousiasme du +journaliste pour l’oeuvre du dramaturge n’irait point jusqu’à +apprendre aux populations que M. «Castigat Ridendo» n’était autre +que le juge d’instruction de Corbeil. + +«L’oeuvre de l’auteur dramatique pourrait nuire, ajouta-t-il, +après une légère hésitation, à l’oeuvre du magistrat... surtout en +province où l’on est resté un peu routinier... + +-- Oh! Comptez sur ma discrétion!» s’écria Rouletabille en levant +des mains qui attestaient le Ciel. + +Le train s’ébranlait alors... + +«Nous partons! fit le juge d’instruction, surpris de nous voir +faire le voyage avec lui. + +-- Oui, monsieur, la vérité se met en marche... dit en souriant +aimablement le reporter... en marche vers le château du +Glandier... Belle affaire, monsieur De Marquet, belle affaire! ... + +-- Obscure affaire! Incroyable, insondable, inexplicable +affaire... et je ne crains qu’une chose, monsieur Rouletabille... +c’est que les journalistes se mêlent de la vouloir expliquer...» + +Mon ami sentit le coup droit. + +«Oui, fit-il simplement, il faut le craindre... Ils se mêlent de +tout... Quant à moi, je ne vous parle que parce que le hasard, +monsieur le juge d’instruction, le pur hasard, m’a mis sur votre +chemin et presque dans votre compartiment. + +-- Où allez-vous donc, demanda M. de Marquet. + +-- Au château du Glandier», fit sans broncher Rouletabille. + +M. de Marquet sursauta. + +«Vous n’y entrerez pas, monsieur Rouletabille! ... + +-- Vous vous y opposerez? fit mon ami, déjà prêt à la bataille. + +-- Que non pas! J’aime trop la presse et les journalistes pour +leur être désagréable en quoi que ce soit, mais M. Stangerson a +consigné sa porte à tout le monde. Et elle est bien gardée. Pas un +journaliste, hier, n’a pu franchir la grille du Glandier. + +-- Tant mieux, répliqua Rouletabille, j’arrive bien.» + +M. de Marquet se pinça les lèvres et parut prêt à conserver un +obstiné silence. Il ne se détendit un peu que lorsque Rouletabille +ne lui eut pas laissé ignorer plus longtemps que nous nous +rendions au Glandier pour y serrer la main «d’un vieil ami +intime», déclara-t-il, en parlant de M. Robert Darzac, qu’il avait +peut-être vu une fois dans sa vie. + +«Ce pauvre Robert! continua le jeune reporter... Ce pauvre Robert! +il est capable d’en mourir... Il aimait tant Mlle Stangerson... + +-- La douleur de M. Robert Darzac fait, il est vrai, peine à voir +... laissa échapper comme à regret M. de Marquet... + +-- Mais il faut espérer que Mlle Stangerson sera sauvée... + +-- Espérons-le... son père me disait hier que, si elle devait +succomber, il ne tarderait point, quant à lui, à l’aller rejoindre +dans la tombe... Quelle perte incalculable pour la science! + +-- La blessure à la tempe est grave, n’est-ce pas? ... + +-- Evidemment! Mais c’est une chance inouïe qu’elle n’ait pas été +mortelle... Le coup a été donné avec une force! ... + +-- Ce n’est donc pas le revolver qui a blessé Mlle Stangerson», +fit Rouletabille... en me jetant un regard de triomphe... + +M. de Marquet parut fort embarrassé. + +«Je n’ai rien dit, je ne veux rien dire, et je ne dirai rien!» + +Et il se tourna vers son greffier, comme s’il ne nous connaissait +plus... + +Mais on ne se débarrassait pas ainsi de Rouletabille. Celui-ci +s’approcha du juge d’instruction, et, montrant _le_ _Matin_, qu’il +tira de sa poche, il lui dit: + +«Il y a une chose, monsieur le juge d’instruction, que je puis +vous demander sans commettre d’indiscrétion. Vous avez lu le récit +du _Matin_? Il est absurde, n’est-ce pas? + +-- Pas le moins du monde, monsieur... + +-- Eh quoi! La «Chambre Jaune» n’a qu’une fenêtre grillée «dont +les barreaux n’ont pas été descellés, et une porte que l’on +défonce...» et l’on n’y trouve pas l’assassin! + +-- C’est ainsi, monsieur! C’est ainsi! ... C’est ainsi que la +question se pose! ...» + +Rouletabille ne dit plus rien et partit pour des pensers +inconnus... Un quart d’heure ainsi s’écoula. + +Quant il revint à nous, il dit, s’adressant encore au juge +d’instruction: + +-- Comment était, ce soir-là, la coiffure de Mlle Stangerson? + +-- Je ne saisis pas, fit M. de Marquet. + +-- Ceci est de la dernière importance, répliqua Rouletabille. _Les +cheveux en bandeaux, n’est-ce pas? Je suis sûr qu’elle portait ce +soir-là, le soir du drame, les cheveux en bandeaux!_ + +-- Eh bien, monsieur Rouletabille, vous êtes dans l’erreur, +répondit le juge d’instruction; Mlle Stangerson était coiffée, ce +soir-là, les cheveux relevés entièrement en torsade sur la tête... +Ce doit être sa coiffure habituelle... Le front entièrement +découvert..., je puis vous l’affirmer, car nous avons examiné +longuement la blessure. Il n’y avait pas de sang aux cheveux... et +l’on n’avait pas touché à la coiffure depuis l’attentat. + +-- Vous êtes sûr! Vous êtes sûr que Mlle Stangerson, la nuit de +l’attentat, n’avait pas «la coiffure en bandeaux»? ... + +-- Tout à fait certain, continua le juge en souriant... car, +justement, j’entends encore le docteur me dire pendant que +j’examinais la blessure: «C’est grand dommage que Mlle Stangerson +ait l’habitude de se coiffer les cheveux relevés sur le front. Si +elle avait porté la coiffure en bandeaux, le coup qu’elle a reçu à +la tempe aurait été amorti.» Maintenant, je vous dirai qu’il est +étrange que vous attachiez de l’importance... + +-- Oh! Si elle n’avait pas les cheveux en bandeaux! gémit +Rouletabille, où allons-nous? où allons-nous? Il faudra que je me +renseigne. + +Et il eut un geste désolé. + +«Et la blessure à la tempe est terrible? demanda-t-il encore. + +-- Terrible. + +-- Enfin, par quelle arme a-t-elle été faite? + +-- Ceci, monsieur, est le secret de l’instruction. + +-- Avez-vous retrouvé cette arme?» + +Le juge d’instruction ne répondit pas. + +«Et la blessure à la gorge?» + +Ici, le juge d’instruction voulut bien nous confier que la +blessure à la gorge était telle que l’on pouvait affirmer, de +l’avis même des médecins, que, «si l’assassin avait serré cette +gorge quelques secondes de plus, Mlle Stangerson mourait +étranglée». + +«L’affaire, telle que la rapporte _Le Matin_, reprit Rouletabille, +acharné, me paraît de plus en plus inexplicable. Pouvez-vous me +dire, monsieur le juge, quelles sont les ouvertures du pavillon, +portes et fenêtres? + +-- Il y en a cinq, répondit M. de Marquet, après avoir toussé deux +ou trois fois, mais ne résistant plus au désir qu’il avait +d’étaler tout l’incroyable mystère de l’affaire qu’il instruisait. +Il y en a cinq, dont la porte du vestibule qui est la seule porte +d’entrée du pavillon, porte toujours automatiquement fermée, et ne +pouvant s’ouvrir, soit de l’intérieur, soit de l’extérieur, que +par deux clefs spéciales qui ne quittent jamais le père Jacques et +M. Stangerson. Mlle Stangerson n’en a point besoin puisque le père +Jacques est à demeure dans le pavillon et que, dans la journée, +elle ne quitte point son père. Quand ils se sont précipités tous +les quatre dans la «Chambre Jaune» dont ils avaient enfin défoncé +la porte, la porte d’entrée du vestibule, elle, était restée +fermée comme toujours, et les deux clefs de cette porte étaient +l’une dans la poche de M. Stangerson, l’autre dans la poche du +père Jacques. Quant aux fenêtres du pavillon, elles sont +quatre:l’unique fenêtre de la «Chambre Jaune», les deux fenêtres +du laboratoire et la fenêtre du vestibule. La fenêtre de la +«Chambre Jaune» et celles du laboratoire donnent sur la campagne; +seule la fenêtre du vestibule donne dans le parc. + +-- _C’est par cette fenêtre-là qu’il s’est sauvé du pavillon!_ +s’écria Rouletabille. + +-- Comment le savez-vous? fit M. de Marquet en fixant sur mon ami +un étrange regard. + +-- Nous verrons plus tard comment l’assassin s’est enfui de la +«Chambre Jaune», répliqua Rouletabille, mais il a dû quitter le +pavillon par la fenêtre du vestibule... + +-- Encore une fois, comment le savez-vous? + +-- Eh! mon Dieu! c’est bien simple. Du moment qu’«il» ne peut +s’enfuir par la porte du pavillon, il faut bien qu’il passe par +une fenêtre, et il faut qu’il y ait au moins, pour qu’il passe, +une fenêtre qui ne soit pas grillée. La fenêtre de la «Chambre +Jaune» est grillée, parce qu’elle donne sur la campagne; les deux +fenêtres du laboratoire doivent l’être certainement pour la même +raison. «Puisque l’assassin s’est enfui», j’imagine qu’il a trouvé +une fenêtre sans barreaux, et ce sera celle du vestibule qui donne +sur le parc, c’est-à-dire à l’intérieur de la propriété. Cela +n’est pas sorcier! ... + +-- Oui, fit M. de Marquet, mais ce que vous ne pourriez deviner, +c’est que cette fenêtre du vestibule, qui est la seule, en effet, +à n’avoir point de barreaux, possède de solides volets de fer. +_Or, ces volets de fer sont restés fermés à l’intérieur par leur +loquet_ _de fer, et cependant nous avons la preuve que l’assassin +s’est, en effet,_ _enfui du pavillon par cette même fenêtre!_ Des +traces de sang sur le mur à l’intérieur et sur les volets et des +pas sur la terre, des pas entièrement semblables à ceux dont j’ai +relevé la mesure dans la «Chambre Jaune», attestent bien que +l’assassin s’est enfui par là! Mais alors! Comment a-t-il fait, +_puisque les volets sont restés fermés à l’intérieur?_ Il a passé +comme une ombre à travers les volets. Et, enfin, le plus affolant +de tout, n’est-ce point la trace retrouvée de l’assassin au moment +où il fuit du pavillon, quand il est impossible de se faire la +moindre idée de la façon dont l’assassin est sorti de la «Chambre +Jaune», _ni comment il a traversé forcément le laboratoire pour_ +_arriver au vestibule!_ Ah! oui, monsieur Rouletabille, cette +affaire est hallucinante... C’est une belle affaire, allez! Et +dont on ne trouvera pas la clef d’ici longtemps, je l’espère bien! +... + +-- Vous espérez quoi, monsieur le juge d’instruction? ...» + +M. de Marquet rectifia: + +-- «... Je ne l’espère pas... Je le crois... + +-- On aurait donc refermé la fenêtre, à l’intérieur, après la +fuite de l’assassin? demanda Rouletabille... + +-- Évidemment, voilà ce qui me semble, pour le moment, naturel +quoique inexplicable... car il faudrait un complice ou des +complices... et je ne les vois pas...» + +Après un silence, il ajouta: + +«Ah! Si Mlle Stangerson pouvait aller assez bien aujourd’hui pour +qu’on l’interrogeât...» + +Rouletabille, poursuivant sa pensée, demanda: + +«Et le grenier? Il doit y avoir une ouverture au grenier? + +-- Oui, je ne l’avais pas comptée, en effet; cela fait six +ouvertures; il y a là-haut une petite fenêtre, plutôt une lucarne, +et, comme elle donne sur l’extérieur de la propriété, M. +Stangerson l’a fait également garnir de barreaux. À cette lucarne, +comme aux fenêtres du rez-de-chaussée, les barreaux sont restés +intacts et les volets, qui s’ouvrent naturellement en dedans, sont +restés fermés en dedans. Du reste, nous n’avons rien découvert qui +puisse nous faire soupçonner le passage de l’assassin dans le +grenier. + +-- Pour vous, donc, il n’est point douteux, monsieur le juge +d’instruction, que l’assassin s’est enfui -- sans que l’on sache +comment -- par la fenêtre du vestibule! + +-- Tout le prouve... + +Je le crois aussi», obtempéra gravement Rouletabille. + +Puis un silence, et il reprit: + +-- Si vous n’avez trouvé aucune trace de l’assassin dans le +grenier, comme par exemple, ces pas noirâtres que l’on relève sur +le parquet de la «Chambre Jaune», vous devez être amené à croire +que ce n’est point lui qui a volé le revolver du père Jacques... + +-- Il n’y a de traces, au grenier, que celles du père Jacques», +fit le juge avec un haussement de tête significatif... + +Et il se décida à compléter sa pensée: + +«Le père Jacques était avec M. Stangerson... C’est heureux pour +lui... + +-- Alors, _quid_ du rôle du revolver du père Jacques dans le +drame? Il semble bien démontré que cette arme a moins blessé Mlle +Stangerson qu’elle n’a blessé l’assassin...» + +Sans répondre à cette question, qui sans doute l’embarrassait, M. +de Marquet nous apprit qu’on avait retrouvé les deux balles dans +la «Chambre Jaune», l’une dans un mur, le mur où s’étalait la main +rouge -- une main rouge d’homme -- l’autre dans le plafond. + +«Oh! oh! dans le plafond! répéta à mi-voix Rouletabille... +Vraiment... dans le plafond! Voilà qui est fort curieux... dans le +plafond! ... + +Il se mit à fumer en silence, s’entourant de tabagie. Quand nous +arrivâmes à Epinay-sur-Orge, je dus lui donner un coup sur +l’épaule pour le faire descendre de son rêve et sur le quai. + +Là, le magistrat et son greffier nous saluèrent, nous faisant +comprendre qu’ils nous avaient assez vus; puis ils montèrent +rapidement dans un cabriolet qui les attendait. + + «Combien de temps faut-il pour aller à pied d’ici au château du +Glandier? demanda Rouletabille à un employé de chemin de fer. + +-- Une heure et demie, une heure trois quarts, sans se presser», +répondit l’homme. + +Rouletabille regarda le ciel, le trouva à sa convenance et, sans +doute, à la mienne, car il me prit sous le bras et me dit: + +«Allons! ... J’ai besoin de marcher. + +-- Eh bien! lui demandai-je. Ça se débrouille? ... + +-- Oh! fit-il, oh! il n’y a rien de débrouillé du tout! ... _C’est +encore plus embrouillé qu’avant!_ Il est vrai que j’ai une idée... + +-- Dites-la. + +-- Oh! Je ne peux rien dire pour le moment... Mon idée est une +question de vie ou de mort pour deux personnes au moins... + +-- Croyez-vous à des complices? + +-- Je n’y crois pas...» + +Nous gardâmes un instant le silence, puis il reprit: + +«C’est une veine d’avoir rencontré ce juge d’instruction et son +greffier... Hein! que vous avais-je dit pour le revolver? ... + +Il avait le front penché vers la route, les mains dans les poches, +et il sifflotait. Au bout d’un instant, je l’entendis murmurer: + +«Pauvre femme! ... + +-- C’est Mlle Stangerson que vous plaignez? ... + +-- Oui, c’est une très noble femme, et tout à fait digne de pitié! +... C’est un très grand, un très grand caractère... j’imagine... +j’imagine... + +-- Vous connaissez donc Mlle Stangerson? + +-- Moi, pas du tout... Je ne l’ai vue qu’une fois... + +-- Pourquoi dites-vous: c’est un très grand caractère? ... + +-- Parce qu’elle a su tenir tête à l’assassin, parce qu’elle s’est +défendue avec courage, _et surtout, surtout, à cause de la balle_ +_dans le plafond.»_ + +Je regardai Rouletabille, me demandant _in petto_ s’il ne se +moquait pas tout à fait de moi ou s’il n’était pas devenu +subitement fou. Mais je vis bien que le jeune homme n’avait jamais +eu moins envie de rire, et l’éclat intelligent de ses petits yeux +ronds me rassura sur l’état de sa raison. Et puis, j’étais un peu +habitué à ses propos rompus... rompus pour moi qui n’y trouvais +souvent qu’incohérence et mystère jusqu’au moment où, en quelques +phrases rapides et nettes, il me livrait le fil de sa pensée. +Alors, tout s’éclairait soudain; les mots qu’il avait dits, et qui +m’avaient paru vides de sens, se reliaient avec une facilité et +une logique telles «que je ne pouvais comprendre comment je +n’avais pas compris plus tôt». + + + +IV +«Au sein d’une nature sauvage» + + +Le château du Glandier est un des plus vieux châteaux de ce pays +d’Île-de-France, où se dressent encore tant d’illustres pierres de +l’époque féodale. Bâti au coeur des forêts, sous Philippe le Bel, +il apparaît à quelques centaines de mètres de la route qui conduit +du village de Sainte-Geneviève-des-Bois à Montlhéry. Amas de +constructions disparates, il est dominé par un donjon. Quand le +visiteur a gravi les marches branlantes de cet antique donjon et +qu’il débouche sur la petite plate-forme où, au XVIIe siècle, +Georges-Philibert de Séquigny, seigneur du Glandier, Maisons- +Neuves et autres lieux, a fait édifier la lanterne actuelle, d’un +abominable style rococo, on aperçoit, à trois lieues de là, au- +dessus de la vallée et de la plaine, l’orgueilleuse tour de +Montlhéry. Donjon et tour se regardent encore, après tant de +siècles, et semblent se raconter, au-dessus des forêts verdoyantes +ou des bois morts, les plus vieilles légendes de l’histoire de +France. On dit que le donjon du Glandier veille sur une ombre +héroïque et sainte, celle de la bonne patronne de Paris, devant +qui recula Attila. Sainte Geneviève dort là son dernier sommeil +dans les vieilles douves du château. L’été, les amoureux, +balançant d’une main distraite le panier des déjeuners sur +l’herbe, viennent rêver ou échanger des serments devant la tombe +de la sainte, pieusement fleurie de myosotis. Non loin de cette +tombe est un puits qui contient, dit-on, une eau miraculeuse. La +reconnaissance des mères a élevé en cet endroit une statue à +sainte Geneviève et suspendu sous ses pieds les petits chaussons +ou les bonnets des enfants sauvés par cette onde sacrée. + +C’est dans ce lieu qui semblait devoir appartenir tout entier au +passé que le professeur Stangerson et sa fille étaient venus +s’installer pour préparer la science de l’avenir. Sa solitude au +fond des bois leur avait plu tout de suite. Ils n’auraient là, +comme témoins de leurs travaux et de leurs espoirs, que de +vieilles pierres et de grands chênes. Le Glandier, autrefois +«Glandierum», s’appelait ainsi du grand nombre de glands que, de +tout temps, on avait recueillis en cet endroit. Cette terre, +aujourd’hui tristement célèbre, avait reconquis, grâce à la +négligence ou à l’abandon des propriétaires, l’aspect sauvage +d’une nature primitive; seuls, les bâtiments qui s’y cachaient +avaient conservé la trace d’étranges métamorphoses. Chaque siècle +y avait laissé son empreinte: un morceau d’architecture auquel se +reliait le souvenir de quelque événement terrible, de quelque +rouge aventure; et, tel quel, ce château, où allait se réfugier la +science, semblait tout désigné à servir de théâtre à des mystères +d’épouvante et de mort. + +Ceci dit, je ne puis me défendre d’une réflexion. La voici: + +Si je me suis attardé quelque peu à cette triste peinture du +Glandier, ce n’est point que j’aie trouvé ici l’occasion +dramatique de «créer» l’atmosphèrenécessaire aux drames qui vont +se dérouler sous les yeux du lecteur et, en vérité, mon premier +soin, dans toute cette affaire, sera d’être aussi simple que +possible. Je n’ai point la prétention d’être un auteur. Qui dit: +auteur, dit toujours un peu: romancier, et, Dieu merci! Le mystère +de la «Chambre Jaune» est assez plein de tragique horreur réelle +pour se passer de littérature. Je ne suis et ne veux être qu’un +fidèle «rapporteur». Je dois rapporter l’événement; je situe cet +événement dans son cadre, voilà tout. Il est tout naturel que vous +sachiez où les choses se passent. + +Je reviens à M. Stangerson. Quand il acheta le domaine, une +quinzaine d’années environ avant le drame qui nous occupe, le +Glandier n’était plus habité depuis longtemps. Un autre vieux +château, dans les environs, construit au XIVe siècle par Jean de +Belmont, était également abandonné, de telle sorte que le pays +était à peu près inhabité. Quelques maisonnettes au bord de la +route qui conduit à Corbeil, une auberge, l’auberge du «Donjon», +qui offrait une passagère hospitalité aux rouliers; c’était là à +peu près tout ce qui rappelait la civilisation dans cet endroit +délaissé qu’on ne s’attendait guère à rencontrer à quelques lieues +de la capitale. Mais ce parfait délaissement avait été la raison +déterminante du choix de M. Stangerson et de sa fille. M. +Stangerson était déjà célèbre; il revenait d’Amérique où ses +travaux avaient eu un retentissement considérable. Le livre qu’il +avait publié à Philadelphie sur la «Dissociation de la matière par +les actions électriques» avait soulevé la protestation de tout le +monde savant. M. Stangerson était français, mais d’origine +américaine. De très importantes affaires d’héritage l’avaient fixé +pendant plusieurs années aux États-Unis. Il avait continué, là- +bas, une oeuvre commencée en France, et il était revenu en France +l’y achever, après avoir réalisé une grosse fortune, tous ses +procès s’étant heureusement terminés soit par des jugements qui +lui donnaient gain de cause, soit par des transactions. Cette +fortune fut la bienvenue. M. Stangerson, qui eût pu, s’il l’avait +voulu, gagner des millions de dollars en exploitant ou en faisant +exploiter deux ou trois de ses découvertes chimiques relatives à +de nouveaux procédés de teinture, avait toujours répugné à faire +servir à son intérêt propre le don merveilleux d’«inventer» qu’il +avait reçu de la nature; mais il ne pensait point que son génie +lui appartînt. Il le devait aux hommes, et tout ce que son génie +mettait au monde tombait, de par cette volonté philanthropique, +dans le domaine public. S’il n’essaya point de dissimuler la +satisfaction que lui causait la mise en possession de cette +fortune inespérée qui allait lui permettre de se livrer jusqu’à sa +dernière heure à sa passion pour la science pure, le professeur +dut s’en réjouir également, «semblait-il», pour une autre cause. +Mlle Stangerson avait, au moment où son père revint d’Amérique et +acheta le Glandier, vingt ans. Elle était plus jolie qu’on ne +saurait l’imaginer, tenant à la fois toute la grâce parisienne de +sa mère, morte en lui donnant le jour, et toute la splendeur, +toute la richesse du jeune sang américain de son grand-père +paternel, William Stangerson. Celui-ci, citoyen de Philadelphie, +avait dû se faire naturaliser français pour obéir à des exigences +de famille, au moment de son mariage avec une française, celle qui +devait être la mère de l’illustre Stangerson. Ainsi s’explique la +nationalité française du professeur Stangerson. + +Vingt ans, adorablement blonde, des yeux bleus, un teint de lait, +rayonnante, d’une santé divine, Mathilde Stangerson était l’une +des plus belles filles à marier de l’ancien et du nouveau +continent. Il était du devoir de son père, malgré la douleur +prévue d’une inévitable séparation, de songer à ce mariage, et il +ne dut pas être fâché de voir arriver la dot. Quoi qu’il en soit, +il ne s’en enterra pas moins, avec son enfant, au Glandier, dans +le moment où ses amis s’attendaient à ce qu’il produisît Mlle +Mathilde dans le monde. Certains vinrent le voir et manifestèrent +leur étonnement. Aux questions qui lui furent posées, le +professeur répondit: «C’est la volonté de ma fille. Je ne sais +rien lui refuser. C’est elle qui a choisi le Glandier.» Interrogé +à son tour, la jeune fille répliqua avec sérénité: «Où aurions- +nous mieux travaillé que dans cette solitude?» Car Mlle Mathilde +Stangerson collaborait déjà à l’oeuvre de son père, mais on ne +pouvait imaginer alors que sa passion pour la science irait +jusqu’à lui faire repousser tous les partis qui se présenteraient +à elle, pendant plus de quinze ans. Si retirés vivaient-ils, le +père et la fille durent se montrer dans quelques réceptions +officielles, et, à certaines époques de l’année, dans deux ou +trois salons amis où la gloire du professeur et la beauté de +Mathilde firent sensation. L’extrême froideur de la jeune fille ne +découragea pas tout d’abord les soupirants; mais, au bout de +quelques années, ils se lassèrent. Un seul persista avec une douce +ténacité et mérita ce nom «d’éternel fiancé», qu’il accepta avec +mélancolie; c’était M. Robert Darzac. Maintenant Mlle Stangerson +n’était plus jeune, et il semblait bien que, n’ayant point trouvé +de raisons pour se marier, jusqu’à l’âge de trente-cinq ans, elle +n’en découvrirait jamais. Un tel argument apparaissait sans +valeur, évidemment, à M. Robert Darzac, puisque celui-ci ne +cessait point sa cour, si tant est qu’on peut encore appeler +«cour»les soins délicats et tendres dont on ne cesse d’entourer +une femme de trente-cinq ans, restée fille et qui a déclaré +qu’elle ne se marierait point. + +Soudain, quelques semaines avant les événements qui nous occupent, +un bruit auquel on n’attacha pas d’abord d’importance -- tant on +le trouvait incroyable -- se répandit dans Paris; Mlle Stangerson +consentait enfin à «couronnerl’inextinguible flamme de M. Robert +Darzac!» Il fallut que M. Robert Darzac lui-même ne démentît point +ces propos matrimoniaux pour qu’on se dît enfin qu’il pouvait y +avoir un peu de vérité dans une rumeur aussi invraisemblable. +Enfin M. Stangerson voulut bien annoncer, en sortant un jour de +l’Académie des sciences, que le mariage de sa fille et de M. +Robert Darzac serait célébré dans l’intimité, au château du +Glandier, sitôt que sa fille et lui auraient mis la dernière main +au rapport qui allait résumer tous leurs travaux sur la +«Dissociation de la matière», c’est-à-dire sur le retour de la +matière à l’éther. Le nouveau ménage s’installerait au Glandier et +le gendre apporterait sa collaboration à l’oeuvre à laquelle le +père et la fille avaient consacré leur vie. + +Le monde scientifique n’avait pas encore eu le temps de se +remettre de cette nouvelle que l’on apprenait l’assassinat de Mlle +Stangerson dans les conditions fantastiques que nous avons +énumérées et que notre visite au château va nous permettre de +préciser davantage encore. + +Je n’ai point hésité à fournir au lecteur tous ces détails +rétrospectifs que je connaissais par suite de mes rapports +d’affaires avec M. Robert Darzac, pour qu’en franchissant le seuil +de la «Chambre Jaune», il fût aussi documenté que moi. + + + +V +Où Joseph Rouletabille adresse à M. Robert Darzac une phrase qui +produit son petit effet + + +Nous marchions depuis quelques minutes, Rouletabille et moi, le +long d’un mur qui bordait la vaste propriété de M. Stangerson, et +nous apercevions déjà la grille d’entrée, quand notre attention +fut attirée par un personnage qui, à demi courbé sur la terre, +semblait tellement préoccupé qu’il ne nous vit pas venir. Tantôt +il se penchait, se couchait presque sur le sol, tantôt il se +redressait et considérait attentivement le mur; tantôt il +regardait dans le creux de sa main, puis faisait de grands pas, +puis se mettait à courir et regardait encore dans le creux de sa +main droite. Rouletabille m’avait arrêté d’un geste: + +«Chut! Frédéric Larsan qui travaille! ... Ne le dérangeons pas! + +Joseph Rouletabille avait une grande admiration pour le célèbre +policier. Je n’avais jamais vu, moi, Frédéric Larsan, mais je le +connaissais beaucoup de réputation. + +L’affaire des lingots d’or de l’hôtel de la Monnaie, qu’il +débrouilla quand tout le monde jetait sa langue aux chiens, et +l’arrestation des forceurs de coffres-forts du Crédit universel +avaient rendu son nom presque populaire. Il passait alors, à cette +époque où Joseph Rouletabille n’avait pas encore donné les preuves +admirables d’un talent unique, pour l’esprit le plus apte à +démêler l’écheveau embrouillé des plus mystérieux et plus obscurs +crimes. Sa réputation s’était étendue dans le monde entier et +souvent les polices de Londres ou de Berlin, ou même d’Amérique +l’appelaient à l’aide quand les inspecteurs et les détectives +nationaux s’avouaient à bout d’imagination et de ressources. On ne +s’étonnera donc point que, dès le début du mystère de la «Chambre +Jaune», le chef de la Sûreté ait songé à télégraphier à son +précieux subordonné, à Londres, où Frédéric Larsan avait été +envoyé pour une grosse affaire de titres volés: «Revenez vite.» +Frédéric, que l’on appelait, à la Sûreté, le grand Fred, avait +fait diligence, sachant sans doute par expérience que, si on le +dérangeait, c’est qu’on avait bien besoin de ses services, et, +c’est ainsi que Rouletabille et moi, ce matin-là, nous le +trouvions déjà à la besogne. Nous comprîmes bientôt en quoi elle +consistait. + +Ce qu’il ne cessait de regarder dans le creux de sa main droite +n’était autre chose que sa montre et il paraissait fort occupé à +compter des minutes. Puis il rebroussa chemin, reprit une fois +encore sa course, ne l’arrêta qu’à la grille du parc, reconsulta +sa montre, la mit dans sa poche, haussa les épaules d’un geste +découragé, poussa la grille, pénétra dans le parc, referma la +grille à clef, leva la tête et, à travers les barreaux, nous +aperçut. Rouletabille courut et je le suivis. Frédéric Larsan nous +attendait. + +«Monsieur Fred», dit Rouletabille en se découvrant et en montrant +les marques d’un profond respect basé sur la réelle admiration que +le jeune reporter avait pour le célèbre policier, «pourriez-vous +nous dire si M. Robert Darzac est au château en ce moment? Voici +un de ses amis, du barreau de Paris, qui désirerait lui parler. + +-- Je n’en sais rien, monsieur Rouletabille, répliqua Fred en +serrant la main de mon ami, car il avait eu l’occasion de le +rencontrer plusieurs fois au cours de ses enquêtes les plus +difficiles... Je ne l’ai pas vu. + +-- Les concierges nous renseigneront sans doute? fit Rouletabille +en désignant une maisonnette de briques dont porte et fenêtres +étaient closes et qui devait inévitablement abriter ces fidèles +gardiens de la propriété. + +«Les concierges ne vous renseigneront point, monsieur +Rouletabille. + +-- Et pourquoi donc? + +-- Parce que, depuis une demi-heure, ils sont arrêtés! ... + +-- Arrêtés! s’écria Rouletabille... Ce sont eux les assassins! ... + +Frédéric Larsan haussa les épaules. + +«Quand on ne peut pas, dit-il, d’un air de suprême ironie, arrêter +l’assassin, on peut toujours se payer le luxe de découvrir les +complices! + +-- C’est vous qui les avez fait arrêter, monsieur Fred? + +-- Ah! non! par exemple! je ne les ai pas fait arrêter, d’abord +parce que je suis à peu près sûr qu’ils ne sont pour rien dans +l’affaire, et puis parce que... + +-- Parce que quoi? interrogea anxieusement Rouletabille. + +-- Parce que... rien... fit Larsan en secouant la tête. + +-- «Parce qu’il n’y a pas de complices!»souffla Rouletabille. + +Frédéric Larsan s’arrêta net, regardant le reporter avec intérêt. + +«Ah! Ah! Vous avez donc une idée sur l’affaire... Pourtant vous +n’avez rien vu, jeune homme... vous n’avez pas encore pénétré +ici... + +-- J’y pénétrerai. + +-- J’en doute... la consigne est formelle. + +-- J’y pénétrerai si vous me faites voir M. Robert Darzac... +Faites cela pour moi... Vous savez que nous sommes de vieux +amis... Monsieur Fred... je vous en prie... Rappelez-vous le bel +article que je vous ai fait à propos des «Lingots d’or». Un petit +mot à M. Robert Darzac, s’il vous plaît?» + +La figure de Rouletabille était vraiment comique à voir en ce +moment. Elle reflétait un désir si irrésistible de franchir ce +seuil au-delà duquel il se passait quelque prodigieux mystère; +elle suppliait avec une telle éloquence non seulement de la bouche +et des yeux, mais encore de tous les traits, que je ne pus +m’empêcher d’éclater de rire. Frédéric Larsan, pas plus que moi, +ne garda son sérieux. + +Cependant, derrière la grille, Frédéric Larsan remettait +tranquillement la clef dans sa poche. Je l’examinai. + +C’était un homme qui pouvait avoir une cinquantaine d’années. Sa +tête était belle, aux cheveux grisonnants, au teint mat, au profil +dur; le front était proéminent; le menton et les joues étaient +rasés avec soin; la lèvre, sans moustache, était finement +dessinée; les yeux, un peu petits et ronds, fixaient les gens bien +en face d’un regard fouilleur qui étonnait et inquiétait. Il était +de taille moyenne et bien prise; l’allure générale était élégante +et sympathique. Rien du policier vulgaire. C’était un grand +artiste en son genre, et il le savait, et l’on sentait qu’il avait +une haute idée de lui-même. Le ton de sa conversation était d’un +sceptique et d’un désabusé. Son étrange profession lui avait fait +côtoyer tant de crimes et de vilenies qu’il eût été inexplicable +qu’elle ne lui eût point un peu «durci les sentiments», selon la +curieuse expression de Rouletabille. + +Larsan tourna la tête au bruit d’une voiture qui arrivait derrière +lui. Nous reconnûmes le cabriolet qui, en gare d’Épinay, avait +emporté le juge d’instruction et son greffier. + +«Tenez! fit Frédéric Larsan, vous vouliez parler à M. Robert +Darzac; le voilà!» + +Le cabriolet était déjà à la grille et Robert Darzac priait +Frédéric Larsan de lui ouvrir l’entrée du parc, lui disant qu’il +était très pressé et qu’il n’avait que le temps d’arriver à Épinay +pour prendre le prochain train pour Paris, quand il me reconnut. +Pendant que Larsan ouvrait la grille, M. Darzac me demanda ce qui +pouvait m’amener au Glandier dans un moment aussi tragique. Je +remarquai alors qu’il était atrocement pâle et qu’une douleur +infinie était peinte sur son visage. + +«Mlle Stangerson va-t-elle mieux? demandai-je immédiatement. + +-- Oui, fit-il. On la sauvera peut-être. Il faut qu’on la sauve.» + +Il n’ajouta pas «ou j’en mourrai», mais on sentait trembler la fin +de la phrase au bout de ses lèvres exsangues. + +Rouletabille intervint alors: + +«Monsieur, vous êtes pressé. Il faut cependant que je vous parle. +J’ai quelque chose de la dernière importance à vous dire.» + +Frédéric Larsan interrompit: + +«Je peux vous laisser? demanda-t-il à Robert Darzac. Vous avez une +clef ou voulez-vous que je vous donne celle-ci? + +-- Oui, merci, j’ai une clef. Je fermerai la grille.» + +Larsan s’éloigna rapidement dans la direction du château dont on +apercevait, à quelques centaines de mètres, la masse imposante. + +Robert Darzac, le sourcil froncé, montrait déjà de l’impatience. +Je présentai Rouletabille comme un excellent ami; mais, dès qu’il +sut que ce jeune homme était journaliste, M. Darzac me regarda +d’un air de grand reproche, s’excusa sur la nécessité où il était +d’atteindre Épinay en vingt minutes, salua et fouetta son cheval. +Mais déjà Rouletabille avait saisi, à ma profonde stupéfaction, la +bride, arrêté le petit équipage d’un poing vigoureux, cependant +qu’il prononçait cette phrase dépourvue pour moi du moindre sens: + +_«Le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son +éclat.»_ + +Ces mots ne furent pas plutôt sortis de la bouche de Rouletabille +que je vis Robert Darzac chanceler; si pâle qu’il fût, il pâlit +encore; ses yeux fixèrent le jeune homme avec épouvante et il +descendit immédiatement de sa voiture dans un désordre d’esprit +inexprimable. + +«Allons! Allons!» dit-il en balbutiant. + +Et puis, tout à coup, il reprit avec une sorte de fureur: + +«Allons! monsieur! Allons!» + +Et il refit le chemin qui conduisait au château, sans plus dire un +mot, cependant que Rouletabille suivait, tenant toujours le +cheval. J’adressai quelques paroles à M. Darzac... mais il ne me +répondit pas. J’interrogeai de l’oeil Rouletabille, qui ne me vit +pas. + + + +VI +Au fond de la chênaie + + +Nous arrivâmes au château. Le vieux donjon se reliait à la partie +du bâtiment entièrement refaite sous Louis XIV par un autre corps +de bâtiment moderne, style Viollet-le-Duc, où se trouvait l’entrée +principale. Je n’avais encore rien vu d’aussi original, ni peut- +être d’aussi laid, ni surtout d’aussi étrange en architecture que +cet assemblage bizarre de styles disparates. C’était monstrueux et +captivant. En approchant, nous vîmes deux gendarmes qui se +promenaient devant une petite porte ouvrant sur le rez-de-chaussée +du donjon. Nous apprîmes bientôt que, dans ce rez-de-chaussée, qui +était autrefois une prison et qui servait maintenant de chambre de +débarras, on avait enfermé les concierges, M. et MmeBernier. + +M. Robert Darzac nous fit entrer dans la partie moderne du château +par une vaste porte que protégeait une «marquise». Rouletabille, +qui avait abandonné le cheval et le cabriolet aux soins d’un +domestique, ne quittait pas des yeux M. Darzac; je suivis son +regard, et je m’aperçus que celui-ci était uniquement dirigé vers +les mains gantées du professeur à la Sorbonne. Quand nous fûmes +dans un petit salonet garni de meubles vieillots, M. Darzac se +tourna vers Rouletabille et assez brusquement lui demanda: + +«Parlez! Que me voulez-vous?» + +Le reporter répondit avec la même brusquerie: + +«Vous serrer la main!» + +Darzac se recula: + +«Que signifie?» + +Évidemment, il avait compris ce que je comprenais alors: que mon +ami le soupçonnait de l’abominable attentat. La trace de la main +ensanglantée sur les murs de la «Chambre Jaune» lui apparut... Je +regardai cet homme à la physionomie si hautaine, au regard si +droit d’ordinaire et qui se troublait en ce moment si étrangement. +Il tendit sa main droite, et, me désignant: + +«Vous êtes l’ami de M. Sainclair qui m’a rendu un service inespéré +dans une juste cause, monsieur, et je ne vois pas pourquoi je vous +refuserais la main...» + +Rouletabille ne prit pas cette main. Il dit, mentant avec une +audace sans pareille: + +«Monsieur, j’ai vécu quelques années en Russie, d’où j’ai rapporté +cet usage de ne jamais serrer la main à quiconque ne se dégante +pas.» + +Je crus que le professeur en Sorbonne allait donner un libre cours +à la fureur qui commençait à l’agiter, mais au contraire, d’un +violent effort visible, il se calma, se déganta et présenta ses +mains. Elles étaient nettes de toute cicatrice. + +«Êtes-vous satisfait? + +-- Non! répliqua Rouletabille. Mon cher ami, fit-il en se tournant +vers moi, je suis obligé de vous demander de nous laisser seuls un +instant.» + +Je saluai et me retirai, stupéfait de ce que je venais de voir et +d’entendre, et ne comprenant pas que M. Robert Darzac n’eût point +déjà jeté à la porte mon impertinent, mon injurieux, mon stupide +ami... Car, à cette minute, j’en voulais à Rouletabille de ses +soupçons qui avaient abouti à cette scène inouïe des gants... + +Je me promenai environ vingt minutes devant le château, essayant +de relier entre eux les différents événements de cette matinée, et +n’y parvenant pas. Quelle était l’idée de Rouletabille? Était-il +possible que M. Robert Darzac lui apparût comme l’assassin? +Comment penser que cet homme, qui devait se marier dans quelques +jours avec Mlle Stangerson, s’était introduit dans la «Chambre +Jaune» pour assassiner sa fiancée? Enfin, rien n’était venu +m’apprendre comment l’assassin avait pu sortir de la «Chambre +Jaune»; et, tant que ce mystère qui me paraissait inexplicable ne +me serait pas expliqué, j’estimais, moi, qu’il était du devoir de +tous de ne soupçonner personne. Enfin, que signifiait cette phrase +insensée qui sonnait encore à mes oreilles: _le presbytère n’a +rien perdu de son charme ni le jardin de son_ _éclat!_J’avais hâte +de me retrouver seul avec Rouletabille pour le lui demander. + +À ce moment, le jeune homme sortit du château avec M. Robert +Darzac. Chose extraordinaire, je vis au premier coup d’oeil qu’ils +étaient les meilleurs amis du monde. + +«Nous allons à la «Chambre Jaune», me dit Rouletabille, venez avec +nous. Dites-donc, cher ami, vous savez que je vous garde toute la +journée. Nous déjeunons ensemble dans le pays... + +-- Vous déjeunerez avec moi, ici, messieurs... + +-- Non, merci, répliqua le jeune homme. Nous déjeunerons à +l’auberge du «Donjon»... + +-- Vous y serez très mal... Vous n’y trouverez rien. + +-- Croyez-vous? ... Moi j’espère y trouver quelque chose, répliqua +Rouletabille. Après déjeuner, nous retravaillerons, je ferai mon +article, vous serez assez aimable pour me le porter à la +rédaction... + +-- Et vous? Vous ne revenez pas avec moi? + +-- Non; je couche ici...» + +Je me retournai vers Rouletabille. Il parlait sérieusement, et M. +Robert Darzac ne parut nullement étonné... + +Nous passions alors devant le donjon et nous entendîmes des +gémissements. Rouletabille demanda: + +«Pourquoi a-t-on arrêté ces gens-là? + +-- C’est un peu de ma faute, dit M. Darzac. J’ai fait remarquer +hier au juge d’instruction qu’il est inexplicable que les +concierges aient eu le temps d’entendre les coups de revolver, «de +s’habiller», de parcourir l’espace assez grand qui sépare leur +loge du pavillon, tout cela en deux minutes; car il ne s’est pas +écoulé plus de deux minutes entre les coups de revolver et le +moment où ils ont été rencontrés par le père Jacques. + +-- Èvidemment, c’est louche, acquiesça Rouletabille... Et ils +étaient habillés...? + +-- Voilà ce qui est incroyable... ils étaient habillés... +«entièrement», solidement et chaudement... Il ne manquait aucune +pièce à leur costume. La femme était en sabots, mais l’homme avait +«ses souliers lacés». Or, ils ont déclaré s’être couchés comme +tous les soirs à neuf heures. En arrivant, ce matin, le juge +d’instruction, qui s’était muni, à Paris, d’un revolver de même +calibre que celui du crime (car il ne veut pas toucher au +revolver-pièce à conviction), a fait tirer deux coups de revolver +par son greffier dans la «Chambre Jaune», fenêtre et porte +fermées. Nous étions avec lui dans la loge des concierges; nous +n’avons rien entendu... on ne peut rien entendre. Les concierges +ont donc menti, cela ne fait point de doute... Ils étaient prêts; +ils étaient déjà dehors non loin du pavillon; ils attendaient +quelque chose. Certes, on ne les accuse point d’être les auteurs +de l’attentat, mais leur complicité n’est pas improbable... M. de +Marquet les a fait arrêter aussitôt. + +-- S’ils avaient été complices, dit Rouletabille, _ils seraient_ +_arrivés débraillés_, ou plutôt ils ne seraient pas arrivés du +tout. Quand on se précipite dans les bras de la justice, avec sur +soi tant de preuves de complicité, c’est qu’on n’est pas complice. +Je ne crois pas aux complices dans cette affaire. + +-- Alors, pourquoi étaient-ils dehors à minuit? Qu’ils le disent! +... + +-- Ils ont certainement un intérêt à se taire. Il s’agit de savoir +lequel... Même s’ils ne sont pas complices, cela peut avoir +quelque importance. _Tout est important de ce qui se passe dans +une nuit pareille...»_ + +Nous venions de traverser un vieux pont jeté sur la Douve et nous +entrions dans cette partie du parc appelée «la Chênaie». Il y +avait là des chênes centenaires. L’automne avait déjà +recroquevillé leurs feuilles jaunies et leurs hautes branches +noires et serpentines semblaient d’affreuses chevelures, des +noeuds de reptiles géants entremêlés comme le sculpteur antique en +a tordu sur sa tête de Méduse. Ce lieu, que Mlle Stangerson +habitait l’été parce qu’elle le trouvait gai, nous apparut, en +cette saison, triste et funèbre. Le sol était noir, tout fangeux +des pluies récentes et de la bourbe des feuilles mortes, les +troncs des arbres étaient noirs, le ciel lui-même, au-dessus de +nos têtes, était en deuil, charriait de gros nuages lourds. Et, +dans cette retraite sombre et désolée, nous aperçûmes les murs +blancs du pavillon. Étrange bâtisse, sans une fenêtre visible du +point où elle nous apparaissait. Seule une petite porte en +marquait l’entrée. On eût dit un tombeau, un vaste mausolée au +fond d’une forêt abandonnée... À mesure que nous approchions, nous +en devinions la disposition. Ce bâtiment prenait toute la lumière +dont il avait besoin, au midi, c’est-à-dire de l’autre côté de la +propriété, du côté de la campagne. La petite porte refermée sur le +parc, M. et Mlle Stangerson devaient trouver là une prison idéale +pour y vivre avec leurs travaux et leur rêve. + +Je vais donner tout de suite, du reste, le plan de ce pavillon. Il +n’avait qu’un rez-de-chaussée, où l’on accédait par quelques +marches, et un grenier assez élevé qui ne nous occupera en aucune +façon». C’est donc le plan du rez-de-chaussée dans toute sa +simplicité que je soumets au lecteur. + +Il a été tracé par Rouletabille lui-même, et j’ai constaté qu’il +n’y manquait pas une ligne, pas une indication susceptible d’aider +à la solution du problème qui se posait alors devant la justice. +Avec la légende et le plan, les lecteurs en sauront tout autant, +pour arriver à la vérité, qu’en savait Rouletabille quand il +pénétra dans le pavillon pour la première fois et que chacun se +demandait: «Par où l’assassin a-t-il pu fuir de la Chambre Jaune?» + + + +_1. __Chambre Jaune, avec son unique fenêtre grillée et son unique +porte donnant sur le laboratoire._ +_2. __Laboratoire, avec ses deux grandes fenêtres grillées et ses +portes; donnant l’une sur le vestibule, l’autre sur la Chambre +Jaune._ +_3. __Vestibule, avec sa fenêtre non grillée et sa porte d’entrée +donnant sur le parc._ +_4. __Lavatory._ +_5. __Escalier conduisant au grenier._ +_6. __Vaste et unique cheminée du pavillon servant aux expériences +de laboratoire._ + +Avant de gravir les trois marches de la porte du pavillon, +Rouletabille nous arrêta et demanda à brûle-pourpoint à M. Darzac: + +«Eh bien! Et le mobile du crime? + +-- Pour moi, monsieur, il n’y a aucun doute à avoir à ce sujet, +fit le fiancé de Mlle Stangerson avec une grande tristesse. Les +traces de doigts, les profondes écorchures sur la poitrine et au +cou de Mlle Stangerson attestent que le misérable qui était là +avait essayé un affreux attentat. Les médecins experts, qui ont +examiné hier ces traces, affirment qu’elles ont été faites par la +même main dont l’image ensanglantée est restée sur le mur; une +main énorme, monsieur, et qui ne tiendrait point dans mon gant, +ajouta-t-il avec un amer et indéfinissable sourire... + +-- Cette main rouge, interrompis-je, ne pourrait donc pas être la +trace des doigts ensanglantés de Mlle Stangerson, qui, au moment +de s’abattre, aurait rencontré le mur et y aurait laissé, en +glissant, une image élargie de sa main pleine de sang? + +-- il n’y avait pas une goutte de sang aux mains de Mlle +Stangerson quand on l’a relevée, répondit M. Darzac. + +-- On est donc sûr, maintenant, fis-je, que c’est bien Mlle +Stangerson qui s’était armée du revolver du père Jacques, +puisqu’elle a blessé la main de l’assassin. _Elle redoutait donc_ +_quelque chose ou quelqu’un?_ +__ +-- C’est probable... + +-- Vous ne soupçonnez personne? + +-- Non...», répondit M. Darzac, en regardant Rouletabille. + +Rouletabille, alors, me dit: + +-- Il faut que vous sachiez, mon ami, que l’instruction est un peu +plus avancée que n’a voulu nous le confier ce petit cachottier de +M. de Marquet. Non seulement l’instruction sait maintenant que le +revolver fut l’arme dont se servit, pour se défendre, Mlle +Stangerson, mais elle connaît, mais elle a connu tout de suite +l’arme qui a servi à attaquer, à frapper Mlle Stangerson. C’est, +m’a dit M. Darzac, un «os de mouton». Pourquoi M. de Marquet +entoure-t-il cet os de mouton de tant de mystère? Dans le dessein +de faciliter les recherches des agents de la Sûreté? Sans doute. +Il imagine peut-être qu’on va retrouver son propriétaire parmi +ceux qui sont bien connus, dans la basse pègre de Paris, pour se +servir de cet instrument de crime, le plus terrible que la nature +ait inventé... Et puis, est-ce qu’on sait jamais ce qui peut se +passer dans une cervelle de juge d’instruction?» ajouta +Rouletabille avec une ironie méprisante. + +J’interrogeai: + +«On a donc trouvé un «os de mouton» dans la «Chambre Jaune»? + +-- Oui, monsieur, fit Robert Darzac, au pied du lit; mais je vous +en prie: n’en parlez point. M. de Marquet nous a demandé le +secret. (Je fis un geste de protestation.) C’est un énorme os de +mouton dont la tête, ou, pour mieux dire, dont l’articulation +était encore toute rouge du sang de l’affreuse blessure qu’il +avait faite à Mlle Stangerson. C’est un vieil os de mouton _qui a +dû servir déjà à_ _quelques crimes_, suivant les apparences. Ainsi +pense M. de Marquet, qui l’a fait porter à Paris, au laboratoire +municipal, pour qu’il fût analysé. Il croit, en effet, avoir +relevé sur cet os non seulement le sang frais de la dernière +victime, mais encore des traces roussâtres qui ne seraient autres +que des taches de sang séché, témoignages de crimes antérieurs. + + + +-- un os de mouton, dans la main d’un «assassin exercé», est une +arme effroyable, dit Rouletabille, une arme «plus utile» et plus +sûre qu’un lourd marteau. + +-- «Le misérable» l’a d’ailleurs prouvé, fit douloureusement M. +Robert Darzac. L’os de mouton a terriblement frappé Mlle +Stangerson au front. L’articulation de l’os de mouton s’adapte +parfaitement à la blessure. Pour moi, cette blessure eût été +mortelle si l’assassin n’avait été à demi arrêté, dans le coup +qu’il donnait, par le revolver de Mlle Stangerson. Blessé à la +main, il lâchait son os de mouton et s’enfuyait. Malheureusement, +le coup de l’os de mouton _était parti et était déjà arrivé_... et +Mlle Stangerson était quasi assommée, après avoir failli être +étranglée. Si Mlle Stangerson avait réussi à blesser l’homme de +son premier coup de revolver, elle eût, sans doute, échappé à l’os +de mouton... Mais elle a saisi certainement son revolver trop +tard; puis, le premier coup, dans la lutte, a dévié, et la balle +est allée se loger dans le plafond; ce n’est que le second coup +qui a porté...» + +Ayant ainsi parlé, M. Darzac frappa à la porte du pavillon. Vous +avouerai-je mon impatience de pénétrer dans le lieu même du crime? +J’en tremblais, et, malgré tout l’immense intérêt que comportait +l’histoire de l’os de mouton, je bouillais de voir que notre +conversation se prolongeait et que la porte du pavillon ne +s’ouvrait pas. + +Enfin, elle s’ouvrit. + +Un homme, que je reconnus pour être le père Jacques, était sur le +seuil. + +Il me parut avoir la soixantaine bien sonnée. Une longue barbe +blanche, des cheveux blancs sur lesquels il avait posé un béret +basque, un complet de velours marron à côtes usé, des sabots; +l’air bougon, une figure assez rébarbative qui s’éclaira cependant +dès qu’il eut aperçu M. Robert Darzac. + +«Des amis, fit simplement notre guide. Il n’y a personne au +pavillon, père Jacques? + +-- Je ne dois laisser entrer personne, monsieur Robert, mais bien +sûr la consigne n’est pas pour vous... Et pourquoi? Ils ont vu +tout ce qu’il y avait à voir, ces messieurs de la justice. Ils en +ont fait assez des dessins et des procès-verbaux... + +-- Pardon, monsieur Jacques, une question avant toute autre chose, +fit Rouletabille. + +-- Dites, jeune homme, et, si je puis y répondre... + +-- Votre maîtresse portait-elle, _ce soir-là_, les cheveux en +bandeaux, vous savez bien, les cheveux en bandeaux sur le front? + +-- Non, mon p’tit monsieur. Ma maîtresse n’a jamais porté les +cheveux en bandeaux comme vous dites, ni ce soir-là, ni les autres +jours. Elle avait, comme toujours, les cheveux relevés de façon à +ce qu’on pouvait voir son beau front, pur comme celui de l’enfant +qui vient de naître! ...» + +Rouletabille grogna, et se mit aussitôt à inspecter la porte. Il +se rendit compte de la fermeture automatique. Il constata que +cette porte ne pouvait jamais rester ouverte et qu’il fallait une +clef pour l’ouvrir. Puis nous entrâmes dans le vestibule, petite +pièce assez claire, pavée de carreaux rouges. + +«Ah! voici la fenêtre, dit Rouletabille, par laquelle l’assassin +s’est sauvé... + +-- Qu’ils disent! monsieur, qu’ils disent! Mais, s’il s’était +sauvé par là, nous l’aurions bien vu, pour sûr! Sommes pas +aveugles! ni M. Stangerson, ni moi, ni les concierges qui-z-ont +mis en prison! Pourquoi qui ne m’y mettent pas en prison, moi +aussi, à cause de mon revolver?» + +Rouletabille avait déjà ouvert la fenêtre et examiné les volets. + +«Ils étaient fermés, à l’heure du crime? + +-- Au loquet de fer, en dedans, fit le père Jacques... et moi +j’suis bien sûr que l’assassin a passé au travers... + +-- Il y a des taches de sang? ... + +-- Oui, tenez, là, sur la pierre, en dehors... Mais du sang de +quoi? ... + +-- Ah! fit Rouletabille, on voit les pas... là, sur le chemin... +la terre était très détrempée... nous examinerons cela tout à +l’heure... + +-- Des bêtises! Interrompit le père Jacques... L’assassin n’a pas +passé par là! ... + +-- Eh bien, par où? ... + +-- Est-ce que je sais! ...» + +Rouletabille voyait tout, flairait tout. Il se mit à genoux et +passa rapidement en revue les carreaux maculés du vestibule. Le +père Jacques continuait: + +«Ah! vous ne trouverez rien, mon p’tit monsieur. Y n’ont rien +trouvé... Et puis maintenant, c’est trop sale... Il est entré trop +de gens! Ils veulent point que je lave le carreau... mais, le jour +du crime, j’avais lavé tout ça à grande eau, moi, père Jacques... +et, si l’assassin avait passé par là avec ses «ripatons», on +l’aurait bien vu; il a assez laissé la marque de ses godillots +dans la chambre de mademoiselle! ...» + +Rouletabille se releva et demanda: + +«Quand avez-vous lavé ces dalles pour la dernière fois?» + +Et il fixait le père Jacques d’un oeil auquel rien n’échappe. + +«Mais dans la journée même du crime, j’vous dis! Vers les cinq +heures et demie... pendant que mademoiselle et son père faisaient +un tour de promenade avant de dîner ici même, car ils ont dîné +dans le laboratoire. Le lendemain, quand le juge est venu, il a pu +voir toutes les traces des pas par terre comme qui dirait de +l’encre sur du papier blanc... Eh bien, ni dans le laboratoire, ni +dans le vestibule qu’étaient propres comme un sou neuf, on n’a +retrouvé ses pas... à l’homme! ... Puisqu’on les retrouve auprès +de la fenêtre, _dehors_, il faudrait donc qu’il ait troué le +plafond de la «Chambre Jaune», qu’il ait passé par le grenier, +qu’il ait troué le toit, et qu’il soit redescendu juste à la +fenêtre du vestibule, en se laissant tomber... Eh bien, mais, y +n’y a pas de trou au plafond de la «Chambre Jaune»... ni dans mon +grenier, bien sûr! ... Alors, vous voyez bien qu’on ne sait +rien... mais rien de rien! ... et qu’on ne saura, ma foi, jamais +rien! ... C’est un mystère du diable! + +Rouletabille se rejeta soudain à genoux, presque en face de la +porte d’un petit lavatory qui s’ouvrait au fond du vestibule. Il +resta dans cette position au moins une minute. + +«Eh bien? lui demandai-je quand il se releva. + +-- Oh! rien de bien important; une goutte de sang. + +Le jeune homme se retourna vers le père Jacques. + +«Quand vous vous êtes mis à laver le laboratoire et le vestibule, +la fenêtre du vestibule était ouverte? + +-- Je venais de l’ouvrir parce que j’avais allumé du charbon de +bois pour monsieur, sur le fourneau du laboratoire; et, comme je +l’avais allumé avec des journaux, il y a eu de la fumée; j’ai +ouvert les fenêtres du laboratoire et celle du vestibule pour +faire courant d’air; puis j’ai refermé celles du laboratoire et +laissé ouverte celle du vestibule, et puis je suis sorti un +instant pour aller chercher une lavette au château et c’est en +rentrant, comme je vous ai dit, vers cinq heures et demie que je +me suis mis à laver les dalles; après avoir lavé, je suis reparti, +laissant toujours la fenêtre du vestibule ouverte. Enfin pour la +derniére fois, quand je suis rentré au pavillon, _la fenêtre était +fermée_ et monsieur et mademoiselle travaillaient déjà dans le +laboratoire. + +-- M. ou Mlle Stangerson avaient sans doute fermé la fenêtre en +entrant? + +-- Sans doute. + +-- Vous ne leur avez pas demandé? + +-- Non! ...» + +Après un coup d’oeil assidu au petit lavatory et à la cage de +l’escalier qui conduisait au grenier, Rouletabille, pour qui nous +semblions ne plus exister, pénétra dans le laboratoire. C’est, je +l’avoue, avec une forte émotion que je l’y suivis. Robert Darzac +ne perdait pas un geste de mon ami... Quant à moi, mes yeux +allèrent tout de suite à la porte de la «Chambre Jaune». Elle +était refermée, ou plutôt poussée sur le laboratoire, car je +constatai immédiatement qu’elle était à moitié défoncée et hors +d’usage... les efforts de ceux qui s’étaient rués sur elle, au +moment du drame, l’avaient brisée... + +Mon jeune ami, qui menait sa besogne avec méthode, considérait, +sans dire un mot, la pièce dans laquelle nous nous trouvions... +Elle était vaste et bien éclairée. Deux grandes fenêtres, presque +des baies, garnies de barreaux, prenaient jour sur l’immense +campagne. Une trouée dans la forêt; une vue merveilleuse sur toute +la vallée, sur la plaine, jusqu’à la grande ville qui devait +apparaître, là-bas, tout au bout, les jours de soleil. Mais, +aujourd’hui, il n’y a que de la boue sur la terre, de la suie au +ciel... et du sang dans cette chambre... + +Tout un côté du laboratoire était occupé par une vaste cheminée, +par des creusets, par des fours propres à toutes expériences de +chimie. Des cornues, des instruments de physique un peu partout; +des tables surchargées de fioles, de papiers, de dossiers, une +machine électrique... des piles... un appareil, me dit M. Robert +Darzac, employé par le professeur Stangerson «pour démontrer la +dissociation de la matière sous l’action de la lumière solaire», +etc. + +Et, tout le long des murs, des armoires, armoires pleines ou +armoires-vitrines, laissant apercevoir des microscopes, des +appareils photographiques spéciaux, une quantité incroyable de +cristaux... + +Rouletabille avait le nez fourré dans la cheminée. Du bout du +doigt, il fouillait dans les creusets... Tout d’un coup, il se +redressa, tenant un petit morceau de papier à moitié consumé... Il +vint à nous qui causions auprès d’une fenêtre, et il dit: + +«Conservez-nous cela, Monsieur Darzac.» + +Je me penchai sur le bout de papier roussi que M. Darzac venait de +prendre des mains de Rouletabille. Et je lus, distinctement, ces +seuls mots qui restaient lisibles: + +_presbytère rien perdu charme, _ +_ ni le jar de son éclat._ + +Et, au-dessous: «23 octobre.» + +Deux fois, depuis ce matin, ces mêmes mots insensés venaient me +frapper, et, pour la deuxième fois, je vis qu’ils produisaient sur +le professeur en Sorbonne le même effet foudroyant. Le premier +soin de M. Darzac fut de regarder du côté du père Jacques. Mais +celui-ci ne nous avait pas vus, occupé qu’il était à l’autre +fenêtre... Alors, le fiancé de Mlle Stangerson ouvrit son +portefeuille en tremblant, y serra le papier, et soupira: «Mon +Dieu!» +Pendant ce temps, Rouletabille était monté dans la cheminée; +c’est-à-dire que, debout sur les briques d’un fourneau, il +considérait attentivement cette cheminée qui allait se +rétrécissant, et qui, à cinquante centimètres au-dessus de sa +tête, se fermait entièrement par des plaques de fer scellées dans +la brique, laissant passer trois tuyaux d’une quinzaine de +centimètres de diamètre chacun. + +«Impossible de passer par là, énonça le jeune homme en sautant +dans le laboratoire. Du reste, s’«il» l’avait même tenté, toute +cette ferraille serait par terre. Non! Non! ce n’est pas de ce +côté qu’il faut chercher... + +Rouletabille examina ensuite les meubles et ouvrit des portes +d’armoires. Puis, ce fut le tour des fenêtres qu’il déclara +infranchissables et «infranchies». À la seconde fenêtre, il trouva +le père Jacques en contemplation. + +«Eh bien, père Jacques, qu’est-ce que vous regardez par là? + +-- Je r’garde l’homme de la police qui ne cesse point de faire le +tour de l’étang... Encore un malin qui n’en verra pas plus long +qu’les autres! + +-- Vous ne connaissez pas Frédéric Larsan, père Jacques! dit +Rouletabille, en secouant la tête avec mélancolie, sans cela vous +ne parleriez pas comme ça... S’il y en a un ici qui trouve +l’assassin, ce sera lui, faut croire!» + +Et Rouletabille poussa un soupir. + +«Avant qu’on le retrouve, faudrait savoir comment on l’a perdu! +... répliqua le père Jacques, têtu. + +Enfin, nous arrivâmes à la porte de la «Chambre Jaune». + +«Voilà la porte derrière laquelle il se passait quelque chose!» +fit Rouletabille avec une solennité qui, en toute autre +circonstance, eût été comique. + + + +VII +Où Rouletabille part en expédition sous le lit + + +Rouletabille ayant poussé la porte de la «Chambre Jaune» s’arrêta +sur le seuil, disant avec une émotion que je ne devais comprendre +que plus tard: «Oh! Le parfum de la dame en noir!» La chambre +était obscure; le père Jacques voulut ouvrir les volets, mais +Rouletabille l’arrêta: + +«Est-ce que, dit-il, le drame s’est passé en pleine obscurité? + +-- Non, jeune homme, je ne pense point. Mam’zelle tenait beaucoup +à avoir une veilleuse sur sa table, et c’est moi qui la lui +allumais tous les soirs avant qu’elle aille se coucher... J’étais +quasi sa femme de chambre, quoi! quand v’nait le soir! La vraie +femme de chambre ne v’nait guère que le matin. Mam’zelle travaille +si tard... la nuit! + +-- Où était cette table qui supportait la veilleuse? Loin du lit? + +-- Loin du lit. + +-- Pouvez-vous, maintenant, allumer la veilleuse? + +-- La veilleuse est brisée, et l’huile s’en est répandue quand la +table est tombée. Du reste, tout est resté dans le même état. Je +n’ai qu’à ouvrir les volets et vous allez voir... + +-- Attendez!» + +Rouletabille rentrant dans le laboratoire, alla fermer les volets +des deux fenêtres et la porte du vestibule. Quand nous fûmes dans +la nuit noire, il alluma une allumette-bougie, la donna au père +Jacques, dit à celui-ci de se diriger avec son allumette vers le +milieu de la «Chambre Jaune», à l’endroit où brûlait, cette nuit- +là, la veilleuse. Le père Jacques, qui était en chaussons (il +laissait à l’ordinaire ses sabots dans le vestibule), entra dans +la «Chambre Jaune» avec son bout d’allumette, et nous distinguâmes +vaguement, mal éclairés par la petite flamme mourante, des objets +renversés sur le carreau, un lit dans le coin, et, en face de +nous, à gauche, le reflet d’une glace, pendue au mur, près du lit. +Ce fut rapide. + +Rouletabille dit: «C’est assez! Vous pouvez ouvrir les volets. + +-- Surtout n’avancez pas, pria le père Jacques; vous pourriez +faire des marques avec vos souliers... et il ne faut rien +déranger... C’est une idée du juge, une idée comme ça, bien que +son affaire soit déjà faite...» + +Et il poussa les volets. Le jour livide du dehors entra, éclairant +un désordre sinistre, entre des murs de safran. Le plancher -- car +si le vestibule et le laboratoire étaient carrelés, la «Chambre +Jaune» était planchéiée -- était recouvert d’une natte jaune, d’un +seul morceau, qui tenait presque toute la pièce, allant sous le +lit et sous la table-toilette, seuls meubles qui, avec le lit, +fussent encore sur leurs pieds. La table ronde du milieu, la table +de nuit et deux chaises étaient renversées. Elles n’empêchaient +point de voir, sur la natte, une large tache de sang qui +provenait, nous dit le père Jacques, de la blessure au front de +Mlle Stangerson. En outre, des gouttelettes de sang étaient +répandues un peu partout et suivaient, en quelque sorte, la trace +très visible des pas, des larges pas noirs, de l’assassin. Tout +faisait présumer que ces gouttes de sang venaient de la blessure +de l’homme qui avait, un moment, imprimé sa main rouge sur le mur. +Il y avait d’autres traces de cette main sur le mur, mais beaucoup +moins distinctes. C’est bien là la trace d’une rude main d’homme +ensanglantée. + +Je ne pus m’empêcher de m’écrier: + +«Voyez! ... voyez ce sang sur le mur... L’homme qui a appliqué si +fermement sa main ici était alors dans l’obscurité et croyait +certainement tenir une porte. Il croyait la pousser! C’est +pourquoi il a fortement appuyé, laissant sur le papier jaune un +dessin terriblement accusateur, car je ne sache point qu’il y ait +beaucoup de mains au monde de cette sorte-là. Elle est grande et +forte, et les doigts sont presque aussi longs les uns que les +autres! Quant au pouce, il manque! Nous n’avons que la marque de +la paume. Et si nous suivons la «trace» de cette main, continuai- +je, nous la voyons, qui, après s’être appuyée au mur, le tâte, +cherche la porte, la trouve, cherche la serrure... + +-- Sans doute, interrompit Rouletabille en ricanant, _mais il n’y_ +_a pas de sang à la serrure, ni au verrou! ..._ + +-- Qu’est-ce que cela prouve? Répliquai-je avec un bon sens dont +j’étais fier, «il» aura ouvert serrure et verrou de la main +gauche, ce qui est tout naturel puisque la main droite est +blessée... + +-- Il n’a rien ouvert du tout! s’exclama encore le père Jacques. +Nous ne sommes pas fous, peut-être! Et nous étions quatre quand +nous avons fait sauter la porte!» + +Je repris: + +«Quelle drôle de main! Regardez-moi cette drôle de main! + +-- C’est une main fort naturelle, répliqua Rouletabille, dont le +dessin a été déformé _par le glissement sur le mur_. L’homme _a_ +_essuyé sa main blessée sur le mur! _Cet homme doit mesurer un +mètre quatre-vingt. + +-- À quoi voyez-vous cela? + +-- À la hauteur de la main sur le mur...» + +Mon ami s’occupa ensuite de la trace de la balle dans le mur. +Cette trace était un trou rond. + +«La balle, dit Rouletabille, est arrivée de face: ni d’en haut, +par conséquent, ni d’en bas. + +Et il nous fit observer encore qu’elle était de quelques +centimètres plus bas sur le mur que le stigmate laissé par la +main. + +Rouletabille, retournant à la porte, avait le nez, maintenant, sur +la serrure et le verrou. Il constata «qu’on avait bien fait sauter +la porte, du dehors, serrure et verrou étant encore, sur cette +porte défoncée, l’une fermée, l’autre poussé, et, sur le mur, les +deux gâches étant quasi arrachées, pendantes, retenues encore par +une vis. + +Le jeune rédacteur de _L’Èpoque_ les considéra avec attention, +reprit la porte, la regarda des deux côtés, s’assura qu’il n’y +avait aucune possibilité de fermeture ou d’ouverture du verrou «de +l’extérieur», et s’assura qu’on avait retrouvé la clef dans la +serrure, «à l’intérieur». Il s’assura encore qu’une fois la clef +dans la serrure à l’intérieur, on ne pouvait ouvrir cette serrure +de l’intérieur avec une autre clef. Enfin, ayant constaté qu’il +n’y avait, à cette porte, «aucune fermeture automatique, bref, +qu’elle était la plus naturelle de toutes les portes, munie d’une +serrure et d’un verrou très solides qui étaient restés fermés», il +laissa tomber ces mots: «ça va mieux!» Puis, s’asseyant par terre, +il se déchaussa hâtivement. + +Et, sur ses chaussettes, il s’avança dans la chambre. La première +chose qu’il fit fut de se pencher sur les meubles renversés et de +les examiner avec un soin extrême. Nous le regardions en silence. +Le père Jacques lui disait, de plus en plus ironique: + +«Oh! mon p’tit! Oh! mon p’tit! Vous vous donnez bien du mal! ...» + Mais Rouletabille redressa la tête: + +«Vous avez dit la pure vérité, père Jacques, votre maîtresse +n’avait pas, ce soir-là, ses cheveux en bandeaux; c’est moi qui +étais une vieille bête de croire cela! ...» + +Et, souple comme un serpent, il se glissa sous le lit. + +Et le père Jacques reprit: + +«Et dire, monsieur, et dire que l’assassin était caché là-dessous! +Il y était quand je suis entré à dix heures, pour fermer les +volets et allumer la veilleuse, puisque ni M. Stangerson, ni Mlle +Mathilde, ni moi, n’avons plus quitté le laboratoire jusqu’au +moment du crime.» + +On entendait la voix de Rouletabille, sous le lit: + +«À quelle heure, monsieur Jacques, M. et Mlle Stangerson sont-ils +arrivés dans le laboratoire pour ne plus le quitter? + +-- À six heures!» + +La voix de Rouletabille continuait: + +«Oui, il est venu là-dessous... c’est certain... Du reste, il n’y +a que là qu’il pouvait se cacher... Quand vous êtes entrés, tous +les quatre, vous avez regardé sous le lit? + +-- Tout de suite... Nous avons même entièrement bousculé le lit +avant de le remettre à sa place. + +-- Et entre les matelas? + +-- Il n’y avait, à ce lit, qu’un matelas sur lequel on a posé Mlle +Mathilde. Et le concierge et M. Stangerson ont transporté ce +matelas immédiatement dans le laboratoire. Sous le matelas, il n’y +avait que le sommier métallique qui ne saurait dissimuler rien, ni +personne. Enfin, monsieur, songez que nous étions quatre, et que +rien ne pouvait nous échapper, la chambre étant si petite, +dégarnie de meubles, et tout étant fermé derrière nous, dans le +pavillon.» + +J’osai une hypothèse: + +«Il est peut-être sorti avec le matelas! Dans le matelas, peut- +être... Tout est possible devant un pareil mystère! Dans leur +trouble, M. Stangerson et le concierge ne se seront pas aperçus +qu’ils transportaient double poids... _et puis, si le concierge +est complice! ..._ Je vous donne cette hypothèse pour ce qu’elle +vaut, mais voilà qui expliquerait bien des choses... et, +particulièrement, le fait que le laboratoire et le vestibule sont +restés vierges des traces de pas qui se trouvent dans la chambre. +Quand on a transporté mademoiselle du laboratoire au château, le +matelas, arrêté un instant près de la fenêtre, aurait pu permettre +à l’homme de se sauver... + +-- Et puis quoi encore? Et puis quoi encore? Et puis quoi encore?» +me lança Rouletabille, en riant délibérément, sous le lit... + +J’étais un peu vexé: + +«Vraiment on ne sait plus... Tout paraît possible...» + +Le père Jacques fit: + +«C’est une idée qu’a eue le juge d’instruction, monsieur, et il a +fait examiner sérieusement le matelas. Il a été obligé de rire de +son idée, monsieur, comme votre ami rit en ce moment, car ça +n’était bien sûr pas un matelas à double fond! ... Et puis, quoi! +s’il y avait eu un homme dans le matelas on l’aurait vu! ...» + +Je dus rire moi-même, et, en effet, j’eus la preuve, depuis, que +j’avais dit quelque chose d’absurde. Mais où commençait, où +finissait l’absurde dans une affaire pareille! + +Mon ami, seul, était capable de le dire, et encore! ... + +«Dites donc! s’écria le reporter, toujours sous le lit, elle a été +bien remuée, cette carpette-là? + +-- Par nous, monsieur, expliqua le père Jacques. Quand nous +n’avons pas trouvé l’assassin, nous nous sommes demandé s’il n’y +avait pas un trou dans le plancher... + +-- Il n’y en a pas, répondit Rouletabille. Avez-vous une cave? + +-- Non, il n’y a pas de cave... Mais cela n’a pas arrêté nos +recherches et ça n’a pas empêché M le juge d’instruction, et +surtout son greffier, d’étudier le plancher planche à planche, +comme s’il y avait eu une cave dessous...» + +Le reporter, alors, réapparut. Ses yeux brillaient, ses narines +palpitaient; on eût dit un jeune animal au retour d’un heureux +affût... Il resta à quatre pattes. En vérité, je ne pouvais mieux +le comparer dans ma pensée qu’à une admirable bête de chasse sur +la piste de quelque surprenant gibier... Et il flaira les pas de +l’homme, de l’homme qu’il s’était juré de rapporter à son maître, +M le directeur de _L’Èpoque_, car il ne faut pas oublier que notre +Joseph Rouletabille était journaliste! + +Ainsi, à quatre pattes, il s’en fut aux quatre coins de la pièce, +reniflant tout, faisant le tour de tout, de tout ce que nous +voyions, ce qui était peu de chose, et de tout ce que nous ne +voyions pas et qui était, paraît-il, immense. + +La table-toilette était une simple tablette sur quatre pieds; +impossible de la transformer en une cachette passagère... Pas une +armoire... Mlle Stangerson avait sa garde-robe au château. + +Le nez, les mains de Rouletabille montaient le long des murs, _qui +étaient partout de brique épaisse_. Quand il eut fini avec les +murs et passé ses doigts agiles sur toute la surface du papier +jaune, atteignant ainsi le plafond auquel il put toucher, en +montant sur une chaise qu’il avait placée sur la table-toilette, +et en faisant glisser autour de la pièce cet ingénieux escabeau; +quand il eut fini avec le plafond où il examina soigneusement la +trace de l’autre balle, il s’approcha de la fenêtre et ce fut +encore le tour des barreaux et celui des volets, tous bien solides +et intacts. Enfin, il poussa un ouf! «de satisfaction» et déclara +que, «maintenant, il était tranquille!» + +«Eh bien, croyez-vous qu’elle était enfermée, la pauvre chère +mademoiselle quand on nous l’assassinait! Quand elle nous appelait +à son secours! ... gémit le père Jacques. + +-- Oui, fit le jeune reporter, en s’essuyant le front... la +_Chambre Jaune__ était, ma foi, fermée comme un coffre-fort..._ + +-- De fait, observai-je, voilà bien pourquoi ce mystère est le +plus surprenant que je connaisse, _même dans le domaine de +l’imagination_. Dans le_Double Assassinat de la rue Morgue_, Edgar +Poe n’a rien inventé de semblable. Le lieu du crime était assez +fermé pour ne pas laisser échapper un homme, mais il y avait +encore cette fenêtre par laquelle pouvait se glisser l’auteur des +assassinats qui était un singe! ... Mais ici, il ne saurait être +question d’aucune ouverture d’aucune sorte. La porte close et les +volets fermés comme ils l’étaient, et la fenêtre fermée comme elle +l’était, _une mouche ne pouvait entrer ni sortir!_ + +-- En vérité! En vérité! acquiesça Rouletabille, qui s’épongeait +toujours le front, semblant suer moins de son récent effort +corporel que de l’agitation de ses pensées. En vérité! C’est un +très grand et très beau et très curieux mystère! ... + +-- La «Bête du Bon Dieu», bougonna le père Jacques, la «Bête du +Bon Dieu» elle-même, si elle avait commis le crime, n’aurait pas +pu s’échapper... Écoutez! ... L’entendez-vous? ... Silence! ...» + +Le père Jacques nous faisait signe de nous taire et, le bras tendu +vers le mur, vers la prochaine forêt, écoutait quelque chose que +nous n’entendions point. + +«Elle est partie, finit-il par dire. Il faudra que je la tue... +Elle est trop sinistre, cette bête-là... mais c’est la «Bête du +Bon Dieu»; elle va prier toutes les nuits sur la tombe de sainte +Geneviève, et personne n’ose y toucher de peur que la mère Agenoux +jette un mauvais sort... + +-- Comment est-elle grosse, la «Bête du Bon Dieu»? + +-- Quasiment comme un gros chien basset... c’est un monstre que je +vous dis. Ah! Je me suis demandé plus d’une fois si ça n’était pas +elle qui avait pris de ses griffes notre pauvre mademoiselle à la +gorge... Mais «la Bête du Bon Dieu» ne porte pas des godillots, ne +tire pas des coups de revolver, n’a pas une main pareille! ... +s’exclama le père Jacques en nous montrant encore la main rouge +sur le mur. Et puis, on l’aurait vue aussi bien qu’un homme, et +elle aurait été enfermée dans la chambre et dans le pavillon, +aussi bien qu’un homme! ... + +-- Èvidemment, fis-je. De loin, avant d’avoir vu la «Chambre +Jaune», je m’étais, moi aussi, demandé si le chat de la mère +Agenoux... + +-- Vous aussi! s’écria Rouletabille. + +-- Et vous? demandai-je. + +-- Moi non, pas une minute... depuis que j’ai lu l’article du +_Matin, je sais qu’il ne s’agit pas d’une bête!_ Maintenant, je +jure qu’il s’est passé là une tragédie effroyable... Mais vous ne +parlez pas du béret retrouvé, ni du mouchoir, père Jacques? + +-- Le magistrat les a pris, bien entendu», fit l’autre avec +hésitation. + +Le reporter lui dit, très grave: + +«Je n’ai vu, moi, ni le mouchoir, ni le béret, mais je peux +cependant vous dire comment ils sont faits. + +-- Ah! vous êtes bien malin...», et le père Jacques toussa, +embarrassé. + +«Le mouchoir est un gros mouchoir bleu à raies rouges, et le +béret, est un vieux béret basque, comme celui-là, ajouta +Rouletabille en montrant la coiffure de l’homme. + +-- C’est pourtant vrai... vous êtes sorcier...» + +Et le père Jacques essaya de rire, mais n’y parvint pas. + +«Comment qu’vous savez que le mouchoir est bleu à raies rouges? + +-- Parce que, s’il n’avait pas été bleu à raies rouges, on +n’aurait pas trouvé de mouchoir du tout!» + +Sans plus s’occuper du père Jacques, mon ami prit dans sa poche un +morceau de papier blanc, ouvrit une paire de ciseaux, se pencha +sur les traces de pas, appliqua son papier sur l’une des traces et +commença à découper. Il eut ainsi une semelle de papier d’un +contour très net, et me la donna en me priant de ne pas la perdre. + +Il se retourna ensuite vers la fenêtre et, montrant au père +Jacques, Frédéric Larsan qui n’avait pas quitté les bords de +l’étang, il s’inquiéta de savoir si le policier n’était point +venu, lui aussi, «travailler dans la Chambre Jaune». + +«Non! répondit M. Robert Darzac, qui, depuis que Rouletabille lui +avait passé le petit bout de papier roussi, n’avait pas prononcé +un mot. Il prétend qu’il n’a point besoin de voir la «Chambre +Jaune», que l’assassin est sorti de la «Chambre Jaune» d’une façon +très naturelle, et qu’il s’en expliquera ce soir! + +En entendant M. Robert Darzac parler ainsi, Rouletabille -- chose +extraordinaire -- pâlit. + +«Frédéric Larsan posséderait-il la vérité que je ne fais que +pressentir! murmura-t-il. Frédéric Larsan est très fort... très +fort... et je l’admire... Mais aujourd’hui, il s’agit de faire +mieux qu’une oeuvre de policier... _mieux que ce qu’enseigne +l’expérience! ... il s’agit d’être logique, _mais logique, +entendez-moi bien, comme le bon Dieu a été logique quand il a dit: +2 + 2 = 4...! IL S’AGIT DE PRENDRE LA RAISON PAR LE BON BOUT!» + +Et le reporter se précipita dehors, éperdu à cette idée que le +grand, le fameux Fred pouvait apporter avant lui la solution du +problème de la «Chambre Jaune!» + +Je parvins à le rejoindre sur le seuil du pavillon. + +«Allons! lui dis-je, calmez-vous... vous n’êtes donc pas content? + +-- Oui, m’avoua-t-il avec un grand soupir_. Je suis très content_. +J’ai découvert bien des choses... + +-- De l’ordre moral ou de l’ordre matériel? + +-- Quelques-unes de l’ordre moral et une de l’ordre matériel. +Tenez, ceci, par exemple.» + +Et, rapidement, il sortit de la poche de son gilet une feuille de +papier qu’il avait dû y serrer pendant son expédition sous le lit, +et dans le pli de laquelle il avait déposé _un cheveu blond de +femme_. + + + +VIII +Le juge d’instruction interroge Mlle Stangerson + + +Cinq minutes plus tard, Joseph Rouletabille se penchait sur les +empreintes de pas découvertes dans le parc, sous la fenêtre même +du vestibule, quand un homme, qui devait être un serviteur du +château, vint à nous à grandes enjambées, et cria à M. Robert +Darzac qui descendait du pavillon: + +«Vous savez, monsieur Robert, que le juge d’instruction est en +train d’interroger mademoiselle.» + +M. Robert Darzac nous jeta aussitôt une vague excuse et se prit à +courir dans la direction du château; l’homme courut derrière lui. + +«Si le cadavre parle, fis-je, cela va devenir intéressant. + +-- Il faut savoir, dit mon ami. Allons au château.» + +Et il m’entraîna. Mais, au château, un gendarme placé dans le +vestibule nous interdit l’accès de l’escalier du premier étage. +Nous dûmes attendre. + +Pendant ce temps-là, voici ce qui se passait dans la chambre de la +victime. Le médecin de la famille, trouvant que Mlle Stangerson +allait beaucoup mieux, mais craignant une rechute fatale qui ne +permettrait plus de l’interroger, avait cru de son devoir +d’avertir le juge d’instruction... et celui-ci avait résolu de +procéder immédiatement à un bref interrogatoire. À cet +interrogatoire assistèrent M. de Marquet, le greffier, M. +Stangerson, le médecin. Je me suis procuré plus tard, au moment du +procès, le texte de cet interrogatoire. Le voici, dans toute sa +sécheresse juridique: + +Demande. -- Sans trop vous fatiguer, êtes-vous capable, +mademoiselle, de nous donner quelques détails nécessaires sur +l’affreux attentat dont vous avez été victime? + +Réponse. -- Je me sens beaucoup mieux, monsieur, et je vais vous +dire ce que je sais. Quand j’ai pénétré dans ma chambre, je ne me +suis aperçue de rien d’anormal. + + D. -- Pardon, mademoiselle, si vous me le permettez, je vais vous +poser des questions et vous y répondrez. Cela vous fatiguera moins +qu’un long récit. + + R. -- Faites, monsieur. + + D. -- Quel fut ce jour-là l’emploi de votre journée? Je le +désirerais aussi précis, aussi méticuleux que possible. Je +voudrais, mademoiselle, suivre tous vos gestes, ce jour-là, si ce +n’est point trop vous demander. + +R. -- Je me suis levée tard, à dix heures, car mon père et moi +nous étions rentrés tard dans la nuit, ayant assisté au dîner et à +la réception offerts par le président de la République, en +l’honneur des délégués de l’académie des sciences de Philadelphie. +Quand je suis sortie de ma chambre, à dix heures et demie, mon +père était déjà au travail dans le laboratoire. Nous avons +travaillé ensemble jusqu’à midi; nous avons fait une promenade +d’une demi-heure dans le parc; nous avons déjeuné au château. Une +demi-heure de promenade, jusqu’à une heure et demie, comme tous +les jours. Puis, mon père et moi, nous retournons au laboratoire. +Là, nous trouvons ma femme de chambre qui vient de faire ma +chambre. J’entre dans la «Chambre Jaune» pour donner quelques +ordres sans importance à cette domestique qui quitte le pavillon +aussitôt et je me remets au travail avec mon père. À cinq heures, +nous quittons le pavillon pour une nouvelle promenade et le thé. + +D. -- Au moment de sortir, à cinq heures, êtes-vous entrée dans +votre chambre? + +R. -- Non, monsieur, c’est mon père qui est entré dans ma chambre, +pour y chercher, sur ma prière, mon chapeau. + +D. -- Et il n’y a rien vu de suspect? + +M. STANGERSON. -- Èvidemment non, monsieur. + +D. -- Du reste, il est à peu près sûr que l’assassin n’était pas +encore sous le lit, à ce moment-là. Quand vous êtes partie, la +porte de la chambre n’avait pas été fermée à clef? + +Mlle STANGERSON. -- Non. Nous n’avions aucune raison pour cela... + +D. -- Vous avez été combien de temps partis du pavillon à ce +moment-là, M. Stangerson et vous? + +R. -- Une heure environ. + +D. -- C’est pendant cette heure-là, sans doute, que l’assassin +s’est introduit dans le pavillon. Mais comment? On ne le sait pas. +On trouve bien, dans le parc, des traces de pas _qui s’en vont_ de +la fenêtre du vestibule, on n’en trouve point qui _y viennent_. +Aviez-vous remarqué que la fenêtre du vestibule fût ouverte quand +vous êtes sortie avec votre père? + +R. -- Je ne m’en souviens pas. + +M. STANGERSON. -- Elle était fermée. + +D. -- Et quand vous êtes rentrés? + +Mlle STANGERSON. -- Je n’ai pas fait attention. + +M. STANGERSON. -- Elle était encore fermée..., je m’en souviens +très bien, car, en rentrant, j’ai dit tout haut: «Vraiment, +pendant notre absence, le père Jacques aurait pu ouvrir! ...» + +D. -- Ètrange!Étrange! Rappelez-vous, monsieur Stangerson, que le +père Jacques, en votre absence, et avant de sortir, l’avait +ouverte. Vous êtes donc rentrés à six heures dans le laboratoire +et vous vous êtes remis au travail? + +Mlle STANGERSON. -- Oui, monsieur. + +D. -- Et vous n’avez plus quitté le laboratoire depuis cette +heure-là jusqu’au moment où vous êtes entrée dans votre chambre? + +M. STANGERSON. -- Ni ma fille, ni moi, monsieur. Nous avions un +travail tellement pressé que nous ne perdions pas une minute. +C’est à ce point que nous négligions toute autre chose. + +D. -- Vous avez dîné dans le laboratoire? + +R. -- Oui, pour la même raison. + +D. -- Avez-vous coutume de dîner dans le laboratoire? + +R. -- Nous y dînons rarement. + +D. -- L’assassin ne pouvait pas savoir que vous dîneriez, ce soir- +là, dans le laboratoire? + +M. STANGERSON. -- Mon Dieu,monsieur, je ne pense pas... C’est dans +le temps que nous revenions, vers six heures, au pavillon, que je +pris cette résolution de dîner dans le laboratoire, ma fille et +moi. À ce moment, je fus abordé par mon garde qui me retint un +instant pour me demander de l’accompagner dans une tournée urgente +du côté des bois dont j’avais décidé la coupe. Je ne le pouvais +point et remis au lendemain cette besogne, et je priai alors le +garde, puisqu’il passait par le château, d’avertir le maître +d’hôtel que nous dînerions dans le laboratoire. Le garde me +quitta, allant faire ma commission, et je rejoignis ma fille à +laquelle j’avais remis la clef du pavillon et qui l’avait laissée +sur la porte à l’extérieur. Ma fille était déjà au travail. + +D. -- À quelle heure, mademoiselle, avez-vous pénétré dans votre +chambre pendant que votre père continuait à travailler? + +Mlle STANGERSON. -- À minuit. + +D. -- Le père Jacques était entré dans le courant de la soirée +dans la «Chambre Jaune»? + +R. -- Pour fermer les volets et allumer la veilleuse, comme chaque +soir... + +D. -- Il n’a rien remarqué de suspect? + +R. -- Il nous l’aurait dit. Le père Jacques est un brave homme qui +m’aime beaucoup. + +Demande. -vous affirmez, Monsieur Stangerson, que le père Jacques, +ensuite, n’a pas quitté le laboratoire? + +D. -- Vous affirmez, monsieur Stangerson, que le pére Jacques, +ensuite, n’a pas quitté le laboratoire? Qu’il est resté tout le +temps avec vous? + +M. STANGERSON. -- J’en suis sûr. Je n’ai aucun soupçon de ce côté. + +D. -- Mademoiselle, quand vous avez pénétré dans votre chambre, +vous avez immédiatement fermé votre porte à clef et au verrou? + +Voilà bien des précautions, sachant que votre père et votre +serviteur sont là. Vous craigniez donc quelque chose? + +R. -- Mon père n’allait pas tarder à rentrer au château, et le +père Jacques, à aller se coucher. Et puis, en effet, je craignais +quelque chose. + +D. -- Vous craigniez si bien quelque chose que vous avez emprunté +le revolver du père Jacques sans le lui dire? + +R. -- C’est vrai, je ne voulais effrayer personne, d’autant plus +que mes craintes pouvaient être tout à fait puériles. + +D. -- Et que craigniez-vous donc? + +R. -- Je ne saurais au juste vous le dire; depuis plusieurs nuits, +il me semblait entendre dans le parc et hors du parc, autour du +pavillon, des bruits insolites, quelquefois des pas, des +craquements de branches. La nuit qui a précédé l’attentat, nuit où +je ne me suis pas couchée avant trois heures du matin, à notre +retour de l’élysée, je suis restée un instant à ma fenêtre et j’ai +bien cru voir des ombres... + +D. -- Combien d’ombres? + +R. -- Deux ombres qui tournaient autour de l’étang... puis la lune +s’est cachée et je n’ai plus rien vu. À cette époque de la saison, +tous les ans, j’ai déjà réintégré mon appartement du château où je +reprends mes habitudes d’hiver; mais, cette année, je m’étais dit +que je ne quitterais le pavillon que lorsque mon père aurait +terminé, pour l’académie des sciences, le résumé de ses travaux +sur«la Dissociation de la matière». Je ne voulais pas que cette +oeuvre considérable, qui allait être achevée dans quelques jours, +fût troublée par un changement quelconque dans nos habitudes +immédiates. Vous comprendrez que je n’aie point voulu parler à mon +père de mes craintes enfantines et que je les aie tues au père +Jacques qui n’aurait pu tenir sa langue. Quoi qu’il en soit, comme +je savais que le père Jacques avait un revolver dans le tiroir de +sa table de nuit, je profitai d’un moment où le bonhomme s’absenta +dans la journée pour monter rapidement dans son grenier et +emporter son arme que je glissai dans le tiroir de ma table de +nuit, à moi. + +D. -- Vous ne vous connaissez pas d’ennemis? + +R. -- Aucun. + +D. -- Vous comprendrez, mademoiselle, que ces précautions +exceptionnelles sont faites pour surprendre. + +M. STANGERSON. -- Èvidemment, mon enfant, voilà des précautions +bien surprenantes. + +R. -- Non; je vous dis que, depuis deux nuits, je n’étais pas +tranquille, mais pas tranquille du tout. + +M. STANGERSON. -- Tu aurais dû me parler de cela. Tu es +impardonnable. Nous aurions évité un malheur! + +D. -- La porte de la «Chambre Jaune» fermée, mademoiselle, vous +vous couchez? + +R. -- Oui, et, très fatiguée, je dors tout de suite. + +D. -- La veilleuse était restée allumée? + +R. -- Oui; mais elle répand une très faible clarté... + +D. -- Alors, mademoiselle, dites ce qui est arrivé? + +R. -- Je ne sais s’il y avait longtemps que je dormais, mais +soudain je me réveille... Je poussai un grand cri... + +M. STANGERSON. -- Oui, un cri horrible... À l’assassin! ... Je +l’ai encore dans les oreilles... + +D. -- Vous poussez un grand cri? + +R. -- Un homme était dans ma chambre. Il se précipitait sur moi, +me mettait la main à la gorge, essayait de m’étrangler. +J’étouffais déjà; tout à coup, ma main, dans le tiroir entrouvert +de ma table de nuit, parvint à saisir le revolver que j’y avais +déposé et qui était prêt à tirer. À ce moment, l’homme me fit +rouler à bas de mon lit et brandit sur ma tête une espèce de +masse. Mais j’avais tiré. Aussitôt, je me sentis frappée par un +grand coup, un coup terrible à la tête. Tout ceci, monsieur le +juge, fut plus rapide que je ne le pourrais dire, et je ne sais +plus rien. + +D. -- Plus rien! ... Vous n’avez pas une idée de la façon dont +l’assassin a pu s’échapper de votre chambre? + +R. -- Aucune idée... Je ne sais plus rien. On ne sait pas ce qui +se passe autour de soi quand on est morte! + +D. -- Cet homme était-il grand ou petit? + +R. -- Je n’ai vu qu’une ombre qui m’a paru formidable... + +D. -- Vous ne pouvez nous donner aucune indication? + +R. -- Monsieur, je ne sais plus rien; un homme s’est rué sur moi, +j’ai tiré sur lui... Je ne sais plus rien... + +Ici se termine l’interrogatoire de Mlle Stangerson. Joseph +Rouletabille attendit patiemment M. Robert Darzac. Celui-ci ne +tarda pas à apparaître. + +Dans une pièce voisine de la chambre de Mlle Stangerson, il avait +écouté l’interrogatoire et venait le rapporter à notre ami avec +une grande exactitude, une grande mémoire, et une docilité qui me +surprit encore. Grâce aux notes hâtives qu’il avait prises au +crayon, il put reproduire presque textuellement les demandes et +les réponses. +En vérité, M. Darzac avait l’air d’être le secrétaire de mon jeune +ami et agissait en tout comme quelqu’un qui n’a rien à lui +refuser; mieux encore, quelqu’un «qui aurait travaillé pour lui». + +Le fait de la «fenêtre fermée» frappa beaucoup le reporter comme +il avait frappé le juge d’instruction. En outre, Rouletabille +demanda à M. Darzac de lui répéter encore l’emploi du temps de M. +et Mlle Stangerson le jour du drame, tel que Mlle Stangerson et M. +Stangerson l’avaient établi devant le juge. La circonstance du +dîner dans le laboratoire sembla l’intéresser au plus haut point +et il se fit redire deux fois, pour en être plus sûr, que, seul, +le garde savait que le professeur et sa fille dînaient dans le +laboratoire, et de quelle sorte le garde l’avait su. + +Quand M. Darzac se fut tu, je dis: + +«Voilà un interrogatoire qui ne fait pas avancer beaucoup le +problème. + +-- Il le recule, obtempéra M. Darzac. + +-- Il l’éclaire», fit, pensif, Rouletabille. + + + +IX +Reporter et policier + + +Nous retournâmes tous trois du côté du pavillon. À une centaine de +mètres du bâtiment, le reporter nous arrêta, et, nous montrant un +petit bosquet sur notre droite, il nous dit: + +«Voilà d’où est parti l’assassin pour entrer dans le pavillon.» + +Comme il y avait d’autres bosquets de cette sorte entre les grands +chênes, je demandai pourquoi l’assassin avait choisi celui-ci +plutôt que les autres; Rouletabille me répondit en me désignant le +sentier qui passait tout près de ce bosquet et qui conduisait à la +porte du pavillon. + +«Ce sentier est garni de graviers, comme vous voyez, fit-il. _Il +faut_ que l’homme ait passé par là pour aller au pavillon, +puisqu’on ne trouve pas la trace de ses pas du_voyage aller_, sur +la terre molle. Cet homme n’a point d’ailes. Il a marché; mais il +a marché sur le gravier qui a roulé sous sa chaussure sans en +conserver l’empreinte: ce gravier, en effet, a été roulé par +beaucoup d’autres pieds puisque le sentier est le plus direct qui +aille du pavillon au château. Quant au bosquet, formé de ces +sortes de plantes qui ne meurent point pendant la mauvaise saison +-- lauriers et fusains -- il a fourni à l’assassin un abri +suffisant en attendant que le moment fût venu, pour celui-ci, de +se diriger vers le pavillon. C’est, caché dans ce bosquet, que +l’homme a vu sortir M. et Mlle Stangerson, puis le père Jacques. +On a répandu du gravier jusqu’à la fenêtre -- presque -- du +vestibule. Une empreinte des pas de l’homme, _parallèle_ au mur, +empreinte que nous remarquions tout à l’heure, et que j’ai déjà +vue, prouve qu’«il» n’a eu à faire qu’une enjambée pour se trouver +en face de la fenêtre du vestibule, laissée ouverte par le père +Jacques. L’homme se hissa alors sur les poignets, et pénétra dans +le vestibule. + +-- Après tout, c’est bien possible! fis-je... + +-- Après tout, quoi? après tout, quoi? ... s’écria Rouletabille, +soudain pris d’une colère que j’avais bien innocemment +déchaînée... Pourquoi dites-vous: après tout, c’est bien +possible!...» + +Je le suppliai de ne point se fâcher, mais il l’était déjà +beaucoup trop pour m’écouter, et il déclara qu’il admirait le +doute prudent avec lequel certaines gens (moi) abordaient de loin +les problèmes les plus simples, ne se risquant jamais à dire: +«ceci est»ou «ceci n’est pas», de telle sorte que leur +intelligence aboutissait tout juste au même résultat qui aurait +été obtenu si la nature avait oublié de garnir leur boîte +crânienne d’un peu de matière grise. Comme je paraissais vexé, mon +jeune ami me prit par le bras et m’accorda «qu’il n’avait point +dit cela pour moi, attendu qu’il m’avait en particulière estime». + +«Mais enfin! reprit-il, il est quelquefois criminel de ne point, +_quand on le peut_, raisonner à coup sûr! ... Si je ne raisonne +point, comme je le fais, avec ce gravier, il me faudra raisonner +avec un ballon! Mon cher, la science de l’aérostation dirigeable +n’est point encore assez développée pour que je puisse faire +entrer, dans le jeu de mes cogitations, l’assassin qui tombe du +ciel! Ne dites donc point qu’une chose est possible, quand il est +impossible qu’elle soit autrement. Nous savons, maintenant, +comment l’homme est entré par la fenêtre, et nous savons aussi à +quel moment il est entré. Il y est entré pendant la promenade de +cinq heures. Le fait de la présence de la femme de chambre _qui_ +_vient de faire la Chambre Jaune_, dans le laboratoire, au moment +du retour du professeur et de sa fille, à une heure et demie, nous +permet d’affirmer qu’à une heure et demie, l’assassin n’était pas +dans la chambre, sous le lit, à moins qu’il n’y ait complicité de +la femme de chambre. Qu’en dites-vous, Monsieur Robert Darzac?» + +M. Darzac secoua la tête, déclara qu’il était sûr de la fidélité +de la femme de chambre de Mlle Stangerson, et que c’était une fort +honnête et fort dévouée domestique. + +«Et puis, à cinq heures, M. Stangerson est entré dans la chambre +pour chercher le chapeau de sa fille! ajouta-t-il... + +-- Il y a encore cela! fit Rouletabille. + +-- L’homme est donc entré, dans le moment que vous dites, par +cette fenêtre, fis-je, je l’admets, mais pourquoi a-t-il refermé +la fenêtre, ce qui devait, nécessairement, attirer l’attention de +ceux qui l’avaient ouverte? + +-- il se peut que la fenêtre n’ait point été refermée «tout de +suite», me répondit le jeune reporter. _Mais, s’il a refermé la_ +_fenêtre, il l’a refermée à cause du coude que fait le sentier +garni de gravier, à vingt-cinq mètres du pavillon, et à cause des +trois chênes qui s’élèvent à cet endroit._ + +-- Que voulez-vous dire?» demanda M. Robert Darzac qui nous avait +suivis, et qui écoutait Rouletabille avec une attention presque +haletante. + +«Je vous l’expliquerai plus tard, monsieur, quand j’en jugerai le +moment venu; mais je ne crois pas avoir prononcé de paroles plus +importantes sur cette affaire, _si mon hypothèse se justifie_. + +-- Et quelle est votre hypothèse? + +-- Vous ne la saurez jamais si elle ne se révèle point être la +vérité. C’est une hypothèse beaucoup trop grave, voyez-vous, pour +que je la livre tant qu’elle ne sera qu’hypothèse. + +-- Avez-vous, au moins, quelque idée de l’assassin? + +-- Non, monsieur, je ne sais pas qui est l’assassin, mais ne +craignez rien, monsieur Robert Darzac_, je le saurai_.» +Je dus constater que M. Robert Darzac était très ému; et je +soupçonnai que l’affirmation de Rouletabille n’était point pour +lui plaire. Alors, pourquoi, s’il craignait réellement qu’on +découvrît l’assassin (je questionnais ici ma propre pensée), +pourquoi aidait-il le reporter à le retrouver? Mon jeune ami +sembla avoir reçu la même impression que moi, et il dit +brutalement: + +«Cela ne vous déplaît pas, monsieur Robert Darzac, que je découvre +l’assassin? + +-- Ah! je voudrais le tuer de ma main! s’écria le fiancé de Mlle +Stangerson, avec un élan qui me stupéfia. + +-- Je vous crois! fit gravement Rouletabille, mais vous n’avez pas +répondu à ma question.» + +Nous passions près du bosquet, dont le jeune reporter nous avait +parlé à l’instant; j’y entrai et lui montrai les traces évidentes +du passage d’un homme qui s’était caché là. Rouletabille, une fois +de plus, avait raison. + +«Mais oui! fit-il, mais oui! ... Nous avons affaire à un individu +en chair et en os, qui ne dispose pas d’autres moyens que les +nôtres, et il faudra bien que tout s’arrange!» + +Ce disant, il me demanda la semelle de papier qu’il m’avait +confiée et l’appliqua sur une empreinte très nette, derrière le +bosquet. Puis il se releva en disant: «Parbleu!» + +Je croyais qu’il allait, maintenant, suivre à la piste «les pas de +la fuite de l’assassin», depuis la fenêtre du vestibule, mais il +nous entraîna assez loin vers la gauche, en nous déclarant que +c’était inutile de se mettre le nez sur cette fange, et qu’il +était sûr, maintenant, de tout le chemin de la fuite de +l’assassin. + +«Il est allé jusqu’au bout du mur, à cinquante mètres de là, et +puis il a sauté la haie et le fossé; tenez, juste en face ce petit +sentier qui conduit à l’étang. C’est le chemin le plus rapide pour +sortir de la propriété et aller à l’étang. + +-- Comment savez-vous qu’il est allé à l’étang? + +-- Parce que Frédéric Larsan n’en a pas quitté les bords depuis ce +matin. Il doit y avoir là de fort curieux indices.» + +Quelques minutes plus tard, nous étions près de l’étang. + +C’était une petite nappe d’eau marécageuse, entourée de roseaux, +et sur laquelle flottaient encore quelques pauvres feuilles mortes +de nénuphar. Le grand Fred nous vit peut-être venir, mais il est +probable que nous l’intéressions peu, car il ne fit guère +attention à nous et continua de remuer, du bout de sa canne, +quelque chose que nous ne voyions pas... + +«Tenez, fit Rouletabille, voilà à nouveau _les pas de la fuite de +l’homme_; ils tournent l’étang ici, reviennent et disparaissent +enfin, près de l’étang, juste devant ce sentier qui conduit à la +grande route d’Épinay. L’homme a continué sa fuite vers Paris... + +-- Qui vous le fait croire, interrompis-je, puisqu’il n’y a plus +les pas de l’homme sur le sentier? ... + +-- Ce qui me le fait croire? Mais ces pas-là, ces pas que +j’attendais! s’écria-t-il, en désignant l’empreinte très nette +d’une «chaussure élégante»... Voyez! ...» + +Et il interpella Frédéric Larsan. + +-- Monsieur Fred, cria-t-il... «ces pas élégants» sur la route +sont bien là depuis la découverte du crime? + +-- Oui, jeune homme; oui, ils ont été relevés soigneusement, +répondit Fred sans lever la tête. Vous voyez, il y a les pas qui +viennent, et les pas qui repartent... + +-- Et cet homme avait une bicyclette!» s’écria le reporter... + +Ici, après avoir regardé les empreintes de la bicyclette qui +suivaient, aller et retour, les pas élégants, je crus pouvoir +intervenir. + +«La bicyclette explique la disparition des pas grossiers de +l’assassin, fis-je. L’assassin, aux pas grossiers, est monté à +bicyclette... Son complice, «l’homme aux pas élégants», était venu +l’attendre au bord de l’étang, avec la bicyclette. On peut +supposer que l’assassin agissait pour le compte de l’homme aux pas +élégants? + +-- Non! non! répliqua Rouletabille avec un étrange sourire... +J’attendais ces pas-là depuis le commencement de l’affaire. Je les +ai, je ne vous les abandonne pas. Ce sont les pas de l’assassin! + +-- Et les autres pas, les pas grossiers, qu’en faites-vous? + +-- Ce sont encore les pas de l’assassin. + +-- Alors, il y en a deux? + +--Non! Il n’y en a qu’un, et il n’a pas eu de complice... + +-- Très fort! très fort! cria de sa place Frédéric Larsan. + +-- Tenez, continua le jeune reporter, en nous montrant la terre +remuée par des talons grossiers; l’homme s’est assis là et a +enlevé les godillots qu’il avait mis pour tromper la justice, et +puis, les emportant sans doute avec lui, _il s’est relevé avec ses +pieds à lui_ et, tranquillement, a regagné, au pas, la grande +route, en tenant sa bicyclette à la main. Il ne pouvait se +risquer, sur ce très mauvais sentier, à courir à bicyclette. Du +reste, ce qui le prouve, c’est la marque légère et hésitante de la +bécane sur le sentier, malgré la mollesse du sol. S’il y avait eu +un homme sur cette bicyclette, les roues fussent entrées +profondément dans le sol... Non, non, il n’y avait là qu’un seul +homme: L’assassin, à pied! + +-- Bravo! Bravo!» fit encore le grand Fred... + +Et, tout à coup, celui-ci vint à nous, se planta devant M. Robert +Darzac et lui dit: + +«Si nous avions une bicyclette ici... nous pourrions démontrer la +justesse du raisonnement de ce jeune homme, monsieur Robert +Darzac... _Vous ne savez pas_ s’il s’en trouve une au château? + +-- Non! répondit M. Darzac, il n’y en a pas; j’ai emporté la +mienne, il y a quatre jours, à Paris, la dernière fois que je suis +venu au château avant le crime. + +-- C’est dommage!» répliqua Fred sur le ton d’une extrême +froideur. + +Et, se retournant vers Rouletabille: + +«Si cela continue, dit-il, vous verrez que nous aboutirons tous +les deux aux mêmes conclusions. Avez-vous une idée sur la façon +dont l’assassin est sorti de la «Chambre Jaune»? + +-- Oui, fit mon ami, une idée... + +-- Moi aussi, continua Fred, et ce doit être la même. Il n’y a pas +deux façons de raisonner dans cette affaire. J’attends, pour +m’expliquer devant le juge, l’arrivée de mon chef. + +-- Ah! Le chef de la Sûreté va venir? + +-- Oui, cet après-midi, pour la confrontation dans le laboratoire, +devant le juge d’instruction, de tous ceux qui ont joué ou pu +jouer un rôle dans le drame. Ce sera très intéressant. Il est +malheureux que vous ne puissiez y assister. + +-- J’y assisterai, affirma Rouletabille. + +-- Vraiment... vous êtes extraordinaire... pour votre âge! +répliqua le policier sur un ton non dénué d’une certaine ironie... +Vous feriez un merveilleux policier... si vous aviez un peu plus +de méthode... Si vous obéissiez moins à votre instinct et aux +bosses de votre front. C’est une chose que j’ai déjà observée +plusieurs fois, monsieur Rouletabille: vous raisonnez trop... Vous +ne vous laissez pas assez conduire par votre observation... Que +dites-vous du mouchoir plein de sang et de la main rouge sur le +mur? Vous avez vu, vous, la main rouge sur le mur; moi, je n’ai vu +que le mouchoir... Dites... + +-- Bah! fit Rouletabille, un peu interloqué, _l’assassin a été_ +_blessé à la main_ par le revolver de Mlle Stangerson! + +-- Ah! observation brutale, instinctive... Prenez garde, vous êtes +trop «directement» logique, monsieur Rouletabille; la logique vous +jouera un mauvais tour si vous la brutalisez ainsi. Il est de +nombreuses circonstances dans lesquelles il faut la traiter en +douceur, «la prendre de loin»... Monsieur Rouletabille, vous avez +raison quand vous parlez du revolver de Mlle Stangerson. Il est +certain que «la victime» a tiré. Mais vous avez tort quand vous +dites qu’elle a blessé l’assassin à la main... + +-- Je suis sûr!» s’écria Rouletabille... + +Fred, imperturbable, l’interrompit: + +«Défaut d’observation! ... défaut d’observation! ... + +L’examen du mouchoir, les innombrables petites taches rondes, +écarlates, impressions de gouttes que je retrouve sur la trace des +pas, _au moment même où le pas pose à terre_, me prouvent que +l’assassin n’a pas été blessé. _«L’assassin, monsieur +Rouletabille, a saigné du nez! ...»_ + +Le grand Fred était sérieux. Je ne pus retenir, cependant, une +exclamation. + +Le reporter regardait Fred qui regardait sérieusement le reporter. +Et Fred tira aussitôt une conclusion: + +«L’homme qui saignait du nez dans sa main et dans son mouchoir, a +essuyé sa main sur le mur. La chose est fort importante, ajouta-t- +il, _car l’assassin n’a pas besoin d’être blessé à la main pour +être l’assassin!»_ + +Rouletabille sembla réfléchir profondément, et dit: + +«Il y a quelque chose, monsieur Frédéric Larsan, qui est beaucoup +plus grave que le fait de brutaliser la logique, c’est cette +disposition d’esprit propre à certains policiers qui leur fait, en +toute bonne foi, «plier en douceur cette logique aux nécessités de +leurs conceptions». Vous avez votre idée, déjà, sur l’assassin, +monsieur Fred, ne le niez pas... et il ne faut pas que votre +assassin ait été blessé à la main, sans quoi votre idée tomberait +d’elle-même... Et vous avez cherché, et vous avez trouvé autre +chose. C’est un système bien dangereux, monsieur Fred, bien +dangereux, que celui qui consiste à partir de l’idée que l’on se +fait de l’assassin pour arriver aux preuves dont on a besoin! ... +Cela pourrait vous mener loin... Prenez garde à l’erreur +judiciaire, Monsieur Fred; elle vous guette! ...» + +Et, ricanant un peu, les mains dans les poches, légèrement +goguenard, Rouletabille, de ses petits yeux malins, fixa le grand +Fred. + +Frédéric Larsan considéra en silence ce gamin qui prétendait être +plus fort que lui; il haussa les épaules, nous salua, et s’en +alla, à grandes enjambées, frappant la pierre du chemin _de sa_ +_grande canne._ + +Rouletabille le regardait s’éloigner; puis le jeune reporter se +retourna vers nous, la figure joyeuse et déjà triomphante: + +«Je le battrai! nous jeta-t-il... Je battrai le grand Fred, si +fort soit-il; je les battrai tous... Rouletabille est plus fort +qu’eux tous! ... Et le grand Fred, l’illustre, le fameux, +l’immense Fred... l’unique Fred raisonne comme une savate! ... +comme une savate! ... comme une savate!» + +Et il esquissa un entrechat; mais il s’arrêta subitement dans sa +chorégraphie... Mes yeux allèrent où allaient ses yeux; ils +étaient attachés sur M. Robert Darzac qui, la face décomposée, +regardait sur le sentier, la marque de ses pas, à côté de la +marque «du pas élégant». IL N’Y AVAIT PAS DE DIFFÉRENCE! + +Nous crûmes qu’il allait défaillir; ses yeux, agrandis par +l’épouvante, nous fuirent un instant, cependant que sa main droite +tiraillait d’un mouvement spasmodique le collier de barbe qui +entourait son honnête et douce et désespérée figure. Enfin, il se +ressaisit, nous salua, nous dit d’une voix changée, qu’il était +dans la nécessité de rentrer au château et partit. + +«Diable!» fit Rouletabille. + +Le reporter, lui aussi, avait l’air consterné. Il tira de son +portefeuille un morceau de papier blanc, comme je le lui avais vu +faire précédemment, et découpa avec ses ciseaux les contours de +«pieds élégants» de l’assassin, dont le modèle était là, sur la +terre. Et puis il transporta cette nouvelle semelle de papier sur +les empreintes de la bottine de M. Darzac. L’adaptation était +parfaite et Rouletabille se releva en répétant: «Diable»! + +Je n’osais pas prononcer une parole, tant j’imaginais que ce qui +se passait, dans ce moment, dans les bosses de Rouletabille était +grave. + +Il dit: + +«Je crois pourtant que M. Robert Darzac est un honnête homme...» + +Et il m’entraîna vers l’auberge du «Donjon», que nous apercevions +à un kilomètre de là, sur la route, à côté d’un petit bouquet +d’arbres. + + + +X +«Maintenant, il va falloir manger du saignant» + + +L’auberge du «Donjon» n’avait pas grande apparence; mais j’aime +ces masures aux poutres noircies par le temps et la fumée de +l’âtre, ces auberges de l’époque des diligences, bâtisses +branlantes qui ne seront bientôt plus qu’un souvenir. Elles +tiennent au passé, elles se rattachent à l’histoire, elles +continuent quelque chose et elles font penser aux vieux contes de +la Route, quand il y avait, sur la route, des aventures. + +Je vis tout de suite que l’auberge du «Donjon» avait bien ses deux +siècles et même peut-être davantage. Pierraille et plâtras +s’étaient détachés çà et là de la forte armature de bois dont les +X et les V supportaient encore gaillardement le toit vétuste. +Celui-ci avait glissé légèrement sur ses appuis, comme glisse la +casquette sur le front d’un ivrogne. Au-dessus de la porte +d’entrée, une enseigne de fer gémissait sous le vent d’automne. Un +artiste de l’endroit y avait peint une sorte de tour surmontée +d’un toit pointu et d’une lanterne comme on en voyait au donjon du +château du Glandier. Sous cette enseigne, sur le seuil, un homme, +de mine assez rébarbative, semblait plongé dans des pensées assez +sombres, s’il fallait en croire les plis de son front et le +méchant rapprochement de ses sourcils touffus. + +Quand nous fûmes tout près de lui, il daigna nous voir et nous +demanda d’une façon peu engageante si nous avions besoin de +quelque chose. C’était, à n’en pas douter, l’hôte peu aimable de +cette charmante demeure. Comme nous manifestions l’espoir qu’il +voudrait bien nous servir à déjeuner, il nous avoua qu’il n’avait +aucune provision et qu’il serait fort embarrassé de nous +satisfaire; et, ce disant, il nous regardait d’un oeil dont je ne +parvenais pas à m’expliquer la méfiance. + +«Vous pouvez nous faire accueil, lui dit Rouletabille, nous ne +sommes pas de la police. + +-- je ne crains pas la police, répondit l’homme; je ne crains +personne.» + +Déjà je faisais comprendre par un signe à mon ami que nous serions +bien inspirés de ne pas insister, mais mon ami, qui tenait +évidemment à entrer dans cette auberge, se glissa sous l’épaule de +l’homme et fut dans la salle. + +«Venez, dit-il, il fait très bon ici.» + +De fait, un grand feu de bois flambait dans la cheminée. Nous nous +en approchâmes et tendîmes nos mains à la chaleur du foyer, car, +ce matin-là, on sentait déjà venir l’hiver. La pièce était assez +grande; deux épaisses tables de bois, quelques escabeaux, un +comptoir, où s’alignaient des bouteilles de sirop et d’alcool, la +garnissaient. Trois fenêtres donnaient sur la route. Une chromo- +réclame, sur le mur, vantait, sous les traits d’une jeune +Parisienne levant effrontément son verre, les vertus apéritives +d’un nouveau vermouth. Sur la tablette de la haute cheminée, +l’aubergiste avait disposé un grand nombre de pots et de cruches +en grès et en faïence. + +«Voilà une belle cheminée pour faire rôtir un poulet, dit +Rouletabille. + +-- Nous n’avons point de poulet, fit l’hôte; pas même un méchant +lapin. + +Je sais, répliqua mon ami, d’une voix goguenarde qui me surprit, +_je sais que, maintenant, il va falloir manger du saignant.»_ + +J’avoue que je ne comprenais rien à la phrase de Rouletabille. +Pourquoi disait-il à cet homme: «Maintenant, il va falloir manger +du saignant...?» Et pourquoi l’aubergiste, aussitôt qu’il eut +entendu cette phrase, laissa-t-il échapper un juron qu’il étouffa +aussitôt et se mit-il à notre disposition aussi docilement que M. +Robert Darzac lui-même quand il eut entendu ces mots fatidiques: +«Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son +éclat...?» Décidément, mon ami avait le don de se faire comprendre +des gens avec des phrases tout à fait incompréhensibles. Je lui en +fis l’observation et il voulut bien sourire. J’eusse préféré qu’il +daignât me donner quelque explication, mais il avait mis un doigt +sur sa bouche, ce qui signifiait évidemment que non seulement il +s’interdisait de parler, mais encore qu’il me recommandait le +silence. Entre temps, l’homme, poussant une petite porte, avait +crié qu’on lui apportât une demi-douzaine d’oeufs et «le morceau +de faux filet». La commission fut bientôt faite par une jeune +femme fort accorte, aux admirables cheveux blonds et dont les +beaux grands yeux doux nous regardèrent avec curiosité. + +L’aubergiste lui dit d’une voix rude: + +«Va-t’en! Et si l’homme vert s’en vient, que je ne te voie pas!» + +Et elle disparut, Rouletabille s’empara des oeufs qu’on lui +apporta dans un bol et de la viande qu’on lui servit sur un plat, +plaça le tout précautionneusement à côté de lui, dans la cheminée, +décrocha une poêle et un gril pendus dans l’âtre et commença de +battre notre omelette en attendant qu’il fît griller notre +bifteck. Il commanda encore à l’homme deux bonnes bouteilles de +cidre et semblait s’occuper aussi peu de son hôte que son hôte +s’occupait de lui. L’homme tantôt le couvait des yeux et tantôt me +regardait avec un air d’anxiété qu’il essayait en vain de +dissimuler. Il nous laissa faire notre cuisine et mit notre +couvert auprès d’une fenêtre. + +Tout à coup je l’entendis qui murmurait: + +«Ah! le voilà!» +Et, la figure changée, n’exprimant plus qu’une haine atroce, il +alla se coller contre la fenêtre, regardant la route. Je n’eus +point besoin d’avertir Rouletabille. Le jeune homme avait déjà +lâché son omelette et rejoignait l’hôte à la fenêtre. J’y fus avec +lui. + +Un homme, tout habillé de velours vert, la tête prise dans une +casquette ronde de même couleur, s’avançait, à pas tranquilles sur +la route, en fumant sa pipe. Il portait un fusil en bandoulière et +montrait dans ses mouvements une aisance presque aristocratique. +Cet homme pouvait avoir quarante-cinq ans. Les cheveux et la +moustache étaient gris-sel. Il était remarquablement beau. Il +portait binocle. Quand il passa près de l’auberge, il parut +hésiter, se demandant s’il entrerait, jeta un regard de notre +côté, lâcha quelques bouffées de sa pipe et d’un même pas +nonchalant reprit sa promenade. + +Rouletabille et moi nous regardâmes l’hôte. Ses yeux fulgurants, +ses poings fermés, sa bouche frémissante, nous renseignaient sur +les sentiments tumultueux qui l’agitaient. + +«Il a bien fait de ne pas entrer aujourd’hui! siffla-t-il. + +-- Quel est cet homme? demanda Rouletabille, en retournant à son +omelette. + +-- «L’homme vert!» gronda l’aubergiste... Vous ne le connaissez +pas? Tant mieux pour vous. C’est pas une connaissance à faire... +Eh ben, c’est l’garde à M. Stangerson. + +-- Vous ne paraissez pas l’aimer beaucoup? demanda le reporter en +versant son omelette dans la poêle. + +-- Personne ne l’aime dans le pays, monsieur; et puis c’est un +fier, qui a dû avoir de la fortune autrefois; et il ne pardonne à +personne de s’être vu forcé, pour vivre, de devenir domestique. +Car un garde, c’est un larbin comme un autre! n’est-ce pas? Ma +parole! on dirait que c’est lui qui est le maître du Glandier, que +toutes les terres et tous les bois lui appartiennent. Il ne +permettrait pas à un pauvre de déjeuner d’un morceau de pain sur +l’herbe, «sur son herbe»! + +-- Il vient quelquefois ici? + +-- Il vient trop. Mais je lui ferai bien comprendre que sa figure +ne me revient pas. Il y a seulement un mois, il ne m’embêtait pas! +L’auberge du «Donjon» n’avait jamais existé pour lui! ... Il +n’avait pas le temps! Fallait-il pas qu’il fasse sa cour à +l’hôtesse des «Trois Lys», à Saint-Michel. Maintenant qu’il y a eu +de la brouille dans les amours, il cherche à passer le temps +ailleurs... Coureur de filles, trousseur de jupes, mauvais gars... +Y a pas un honnête homme qui puisse le supporter, cet homme-là... +Tenez, les concierges du château ne pouvaient pas le voir en +peinture, «l’homme vert! ...» + +-- Les concierges du château sont donc d’honnêtes gens, monsieur +l’aubergiste? + +-- Appelez-moi donc père Mathieu; c’est mon nom... Eh ben, aussi +vrai que je m’appelle Mathieu, oui m’sieur, j’les crois honnêtes. + +-- On les a pourtant arrêtés. + +-- Què-que ça prouve? Mais je ne veux pas me mêler des affaires du +prochain... + +-- Et qu’est-ce que vous pensez de l’assassinat? + +-- De l’assassinat de cette pauvre mademoiselle? Une brave fille, +allez, et qu’on aimait bien dans le pays. C’que j’en pense? + +-- Oui, ce que vous en pensez. + +-- Rien... et bien des choses... Mais ça ne regarde personne. + +-- Pas même moi?» insista Rouletabille. + +L’aubergiste le regarda de côté, grogna, et dit: + +«Pas même vous...» + +L’omelette était prête; nous nous mîmes à table et nous mangions +en silence, quand la porte d’entrée fut poussée et une vieille +femme, habillée de haillons, appuyée sur un bâton, la tête +branlante, les cheveux blancs qui pendaient en mèches folles sur +le front encrassé, se montra sur le seuil. + +«Ah! vous v’là, la mère Agenoux! Y a longtemps qu’on ne vous a +vue, fit notre hôte. + +-- J’ai été bien malade, toute prête à mourir, dit la vieille. Si +quelquefois vous aviez des restes pour la «Bête du Bon Dieu»...? + +Et elle pénétra dans l’auberge, suivie d’un chat si énorme que je +ne soupçonnais pas qu’il pût en exister de cette taille. La bête +nous regarda et fit entendre un miaulement si désespéré que je me +sentis frissonner. Je n’avais jamais entendu un cri aussi lugubre. + +Comme s’il avait été attiré par ce cri, un homme entra, derrière +la vieille. C’était «l’homme vert». Il nous salua d’un geste de la +main à sa casquette et s’assit à la table voisine de la nôtre. + +«Donnez-moi un verre de cidre, père Mathieu.» + +Quand «l’homme vert» était entré, le père Mathieu avait eu un +mouvement violent de tout son être vers le nouveau venu; mais, +visiblement, il se dompta et répondit: + +«Y a plus de cidre, j’ai donné les dernières bouteilles à ces +messieurs. + +-- Alors donnez-moi un verre de vin blanc, fit «l’homme vert» sans +marquer le moindre étonnement. + +-- Y a plus de vin blanc, y a plus rien!» + +Le père Mathieu répéta, d’une voix sourde: + +«Y a plus rien! + +-- Comment va Mme Mathieu?» + +L’aubergiste, à cette question de «l’homme vert», serra les +poings, se retourna vers lui, la figure si mauvaise que je crus +qu’il allait frapper, et puis il dit: + +«Elle va bien, merci.» + +Ainsi, la jeune femme aux grands yeux doux que nous avions vue +tout à l’heure était l’épouse de ce rustre répugnant et brutal, et +dont tous les défauts physiques semblaient dominés par ce défaut +moral: La jalousie. + +Claquant la porte, l’aubergiste quitta la pièce. La mère Agenoux +était toujours là debout, appuyée sur son bâton et le chat au bas +de ses jupes. + +«L’homme vert» lui demanda: + +«Vous avez été malade, mère Agenoux, qu’on ne vous a pas vue +depuis bientôt huit jours? + +-- Oui, m’sieur l’garde. Je ne me suis levée que trois fois pour +aller prier sainte Geneviève, notre bonne patronne, et l’reste du +temps, j’ai été étendue sur mon grabat. Il n’y a eu pour me +soigner que la «Bête du Bon Dieu!» + +-- Elle ne vous a pas quittée? + +-- Ni jour ni nuit. + +-- Vous en êtes sûre? + +-- Comme du paradis. + +-- Alors, comment ça se fait-il, mère Agenoux, qu’on n’ait entendu +que le cri de la «Bête du BonDieu» toute la nuit du crime?» + +La mère Agenoux alla se planter face au garde, et frappa le +plancher de son bâton: + +«Je n’en sais rien de rien. Mais, voulez-vous que j’vous dise? Il +n’y a pas deux bêtes au monde qui ont ce cri-là... Eh bien, moi +aussi, la nuit du crime, j’ai entendu, au dehors, le cri de la +«Bête du Bon Dieu»; et pourtant elle était sur mes genoux, m’sieur +le garde, et elle n’a pas miaulé une seule fois, je vous le jure. +Je m’suis signée, quand j’ai entendu ça, comme si j’entendais +l’diable!» + +Je regardais le garde pendant qu’il posait cette dernière +question, et je me trompe fort si je n’ai pas surpris sur ses +lèvres un mauvais sourire goguenard. + +À ce moment, le bruit d’une querelle aiguë parvint jusqu’à nous. +Nous crûmes même percevoir des coups sourds, comme si l’on +battait, comme si l’on assommait quelqu’un. «L’homme vert» se leva +et courut résolument à la porte, à côté de l’âtre, mais celle-ci +s’ouvrit et l’aubergiste, apparaissant, dit au garde: + +«Ne vous effrayez pas, m’sieur le garde; c’est ma femme qu’a mal +aux dents!» + +Et il ricana. + +«Tenez, mère Agenoux, v’là du mou pour vot’chat.» + +Il tendit à la vieille un paquet; la vieille s’en empara avidement +et sortit, toujours suivie de son chat. + +«L’homme vert» demanda: + +«Vous ne voulez rien me servir?» + +Le père Mathieu ne retint plus l’expression de sa haine: + +«Y a rien pour vous! Y a rien pour vous! Allez-vous-en! ...» + +«L’homme vert», tranquillement, bourra sa pipe, l’alluma, nous +salua et sortit. Il n’était pas plutôt sur le seuil que Mathieu +lui claquait la porte dans le dos et, se retournant vers nous, les +yeux injectés de sang, la bouche écumante, nous sifflait, le poing +tendu vers cette porte qui venait de se fermer sur l’homme qu’il +détestait: + +«Je ne sais pas qui vous êtes, vous qui venez me dire: «Maintenant +va falloir manger du saignant.» Mais si ça vous intéresse: +l’assassin, le v’là!» + +Aussitôt qu’il eût ainsi parlé, le père Mathieu nous quitta. +Rouletabille retourna vers l’âtre, et dit: + +«Maintenant, nous allons griller notre bifteck. Comment trouvez- +vous le cidre? Un peu dur, comme je l’aime.» + +Ce jour-là, nous ne revîmes plus Mathieu et un grand silence +régnait dans l’auberge quand nous la quittâmes, après avoir laissé +cinq francs sur notre table, en paiement de notre festin. + +Rouletabille me fit aussitôt faire près d’une lieue autour de la +propriété du professeur Stangerson. Il s’arrêta dix minutes, au +coin d’un petit chemin tout noir de suie, auprès des cabanes de +charbonniers qui se trouvent dans la partie de la forêt de Sainte- +Geneviève, qui touche à la route allant d’Épinay à Corbeil, et me +confia que l’assassin avait certainement passé par là, «vu l’état +des chaussures grossières», avant de pénétrer dans la propriété et +d’aller se cacher dans le bosquet. + +«Vous ne croyez donc pas que le garde a été dans l’affaire? +interrompis-je. + +-- Nous verrons cela plus tard, me répondit-il. Pour le moment, ce +que l’aubergiste a dit de cet homme ne m’occupe pas. Il en a parlé +avec sa haine. Ce n’est pas pour l’«homme vert» que je vous ai +emmené déjeuner au «Donjon». + +Ayant ainsi parlé, Rouletabille, avec de grandes précautions, se +glissa -- et je me glissai derrière lui -- jusqu’à la bâtisse, +qui, près de la grille, servait de logement aux concierges, +arrêtés le matin même. Il s’introduisit, avec une acrobatie que +j’admirai, dans la maisonnette, par une lucarne de derrière restée +ouverte, et en ressortit dix minutes plus tard en disant ce mot +qui signifiait, dans sa bouche, tant de choses: «Parbleu!» + +Dans le moment que nous allions reprendre le chemin du château, il +y eut un grand mouvement à la grille. Une voiture arrivait, et, du +château, on venait au-devant d’elle. Rouletabille me montra un +homme qui en descendait: + +«Voici le chef de la Sûreté; nous allons voir ce que Frédéric +Larsan a dans le ventre, et s’il est plus malin qu’un autre...» + +Derrière la voiture du chef de la Sûreté, trois autres voitures +suivaient, remplies de reporters qui voulurent, eux aussi, entrer +dans le parc. Mais on mit à la grille deux gendarmes, avec défense +de laisser passer. Le chef de la Sûreté calma leur impatience en +prenant l’engagement de donner, le soir même, à la presse, le plus +de renseignements qu’il pourrait, sans gêner le cours de +l’instruction. + + + +XI +Où Frédéric Larsan explique comment l’assassin a pu sortir de la +Chambre Jaune. + + +Dans la masse de papiers, documents, mémoires, extraits de +journaux, pièces de justice dont je dispose relativement au +«Mystère de la Chambre Jaune», se trouve un morceau des plus +intéressants. C’est la narration du fameux interrogatoire des +intéressés qui eut lieu, cet après-midi-là, dans le laboratoire du +professeur Stangerson, devant le chef de la Sûreté. Cette +narration est due à la plume de M. Maleine, le greffier, qui, tout +comme le juge d’instruction, faisait, à ses moments perdus, de la +littérature. Ce morceau devait faire partie d’un livre qui n’a +jamais paru et qui devait s’intituler: _Mes interrogatoires_. Il +m’a été donné par le greffier lui-même, quelque temps après le +«dénouement inouï» de ce procès unique dans les fastes juridiques. + +Le voici. Ce n’est plus une sèche transcription de demandes et de +réponses. Le greffier y relate souvent ses impressions +personnelles. + +_La narration du greffier:_ + +Depuis une heure, raconte le greffier, le juge d’instruction et +moi, nous nous trouvions dans la «Chambre Jaune», avec +l’entrepreneur qui avait construit, sur les plans du professeur +Stangerson, le pavillon. L’entrepreneur était venu avec un +ouvrier. M. de Marquet avait fait nettoyer entièrement les murs, +c’est-à-dire qu’il avait fait enlever par l’ouvrier tout le papier +qui les décorait. Des coups de pioches et de pics, çà et là, nous +avaient démontré l’inexistence d’une ouverture quelconque. Le +plancher et le plafond avaient été longuement sondés. Nous +n’avions rien découvert. Il n’y avait rien à découvrir. M. de +Marquet paraissait enchanté et ne cessait de répéter: + +«Quelle affaire! monsieur l’entrepreneur, quelle affaire! Vous +verrez que nous ne saurons jamais comment l’assassin a pu sortir +de cette chambre-là!» + +Tout à coup, M. de Marquet, la figure rayonnante, parce qu’il ne +comprenait pas, voulut bien se souvenir que son devoir était de +chercher à comprendre, et il appela le brigadier de gendarmerie. + +«Brigadier, fit-il, allez donc au château et priez M. Stangerson +et M. Robert Darzac de venir me rejoindre dans le laboratoire, +ainsi que le père Jacques, et faites-moi amener aussi, par vos +hommes, les deux concierges.» + +Cinq minutes plus tard, tout ce monde fut réuni dans le +laboratoire. Le chef de la Sûreté, qui venait d’arriver au +Glandier, nous rejoignit aussi dans ce moment. J’étais assis au +bureau de M. Stangerson, prêt au travail, quand M. de Marquet nous +tint ce petit discours, aussi original qu’inattendu: + +«Si vous le voulez, messieurs, disait-il, puisque les +interrogatoires ne donnent rien, nous allons abandonner, pour une +fois, le vieux système des interrogatoires. Je ne vous ferai point +venir devant moi à tour de rôle; non. Nous resterons tous ici: M. +Stangerson, M. Robert Darzac, le père Jacques, les deux +concierges, M. le chef de la Sûreté, M. le greffier et moi! Et +nous serons là, tous, «au même titre»; les concierges voudront +bien oublier un instant qu’ils sont arrêtés. «Nous allons causer!» +Je vous ai fait venir «pour causer». Nous sommes sur les lieux du +crime; eh bien, de quoi causerions-nous si nous ne causions pas du +crime? Parlons-en donc! Parlons-en! Avec abondance, avec +intelligence, ou avec stupidité. Disons tout ce qui nous passera +par la tête! Parlons sans méthode, puisque la méthode ne nous +réussit point. J’adresse une fervente prière au dieu hasard, le +hasard de nos conceptions! Commençons! ... + +Sur quoi, en passant devant moi, il me dit, à voix basse: + +«Hein! croyez-vous, quelle scène! Auriez-vous imaginé ça, vous? +J’en ferai un petit acte pour le Vaudeville.» + +Et il se frottait les mains avec jubilation. + +Je portai les yeux sur M. Stangerson. L’espoir que devait faire +naître en lui le dernier bulletin des médecins qui avaient déclaré +que Mlle Stangerson pourrait survivre à ses blessures, n’avait pas +effacé de ce noble visage les marques de la plus grande douleur. + +Cet homme avait cru sa fille morte, et il en était encore tout +ravagé. Ses yeux bleus si doux et si clairs étaient alors d’une +infinie tristesse. J’avais eu l’occasion, plusieurs fois, dans des +cérémonies publiques, de voir M. Stangerson. J’avais été, dès +l’abord, frappé par son regard, si pur qu’il semblait celui d’un +enfant: regard de rêve, regard sublime et immatériel de +l’inventeur ou du fou. + +Dans ces cérémonies, derrière lui ou à ses côtés, on voyait +toujours sa fille, car ils ne se quittaient jamais, disait-on, +partageant les mêmes travaux depuis de longues années. Cette +vierge, qui avait alors trente-cinq ans et qui en paraissait à +peine trente, consacrée tout entière à la science, soulevait +encore l’admiration par son impériale beauté, restée intacte, sans +une ride, victorieuse du temps et de l’amour. Qui m’eût dit alors +que je me trouverais, un jour prochain, au chevet de son lit, avec +mes paperasses, et que je la verrais, presque expirante, nous +raconter, avec effort, le plus monstrueux et le plus mystérieux +attentat que j’ai ouï de ma carrière? Qui m’eût dit que je me +trouverais, comme cet après-midi-là, en face d’un père désespéré +cherchant en vain à s’expliquer comment l’assassin de sa fille +avait pu lui échapper? À quoi sert donc le travail silencieux, au +fond de la retraite obscure des bois, s’il ne vous garantit point +de ces grandes catastrophes de la vie et de la mort, réservées +d’ordinaire à ceux d’entre les hommes qui fréquentent les passions +de la ville? + + +«Voyons! monsieur Stangerson, fit M. de Marquet, avec un peu +d’importance; placez-vous exactement à l’endroit où vous étiez +quand Mlle Stangerson vous a quitté pour entrer dans sa chambre.» + +M. Stangerson se leva et, se plaçant à cinquante centimètres de la +porte de la «Chambre Jaune», il dit d’une voix sans accent, sans +couleur, d’une voix que je qualifierai de morte: + +«Je me trouvais ici. Vers onze heures, après avoir procédé, sur +les fourneaux du laboratoire, à une courte expérience de chimie, +j’avais fait glisser mon bureau jusqu’ici, car le père Jacques, +qui passa la soirée à nettoyer quelques-uns de mes appareils, +avait besoin de toute la place qui se trouvait derrière moi. Ma +fille travaillait au même bureau que moi. Quand elle se leva, +après m’avoir embrassé et souhaité le bonsoir au père Jacques, +elle dut, pour entrer dans sa chambre, se glisser assez +difficilement entre mon bureau et la porte. C’est vous dire que +j’étais bien près du lieu où le crime allait se commettre. + +-- Et ce bureau? interrompis-je, obéissant, en me mêlant à cette +«conversation», aux désirs exprimés par mon chef, ... et ce +bureau, aussitôt que vous eûtes, monsieur Stangerson, entendu +crier: «À l’assassin!» et qu’eurent éclaté les coups de +revolver... ce bureau, qu’est-il devenu?» + +Le père Jacques répondit: + +«Nous l’avons rejeté contre le mur, ici, à peu près où il est en +ce moment, pour pouvoir nous précipiter à l’aise sur la porte, +m’sieur le greffier...» + +Je suivis mon raisonnement, auquel, du reste, je n’attachais +qu’une importance de faible hypothèse: + +«Le bureau était si près de la chambre qu’un homme, sortant, +courbé, de la chambre et se glissant sous le bureau, aurait pu +passer inaperçu? + +-- Vous oubliez toujours, interrompit M. Stangerson, avec +lassitude, que ma fille avait fermé sa porte à clef et au verrou, +_que_ _la porte est restée fermée_, que nous sommes restés à +lutter contre cette porte dès l’instant où l’assassinat +commençait, _que nous étions déjà sur la porte alors que la lutte +de l’assassin et de ma pauvre enfant continuait, que les bruits de +cette lutte nous parvenaient encore et que nous entendions râler +ma malheureuse fille sous l’étreinte des doigts dont son cou a +conservé la marque sanglante_. Si rapide qu’ait été l’attaque, +nous avons été aussi rapides qu’elle et nous nous sommes trouvés +immédiatement derrière cette porte qui nous séparait du drame.» + +Je me levai et allai à la porte que j’examinai à nouveau avec le +plus grand soin. Puis je me relevai et fis un geste de +découragement. + +«Imaginez, dis-je, que le panneau inférieur de cette porte ait pu +être ouvert _sans que la porte ait été dans la nécessité de +s’ouvrir_, et le problème serait résolu! Mais, malheureusement, +cette dernière hypothèse est inadmissible, après l’examen de la +porte. C’est une solide et épaisse porte de chêne constituée de +telle sorte qu’elle forme un bloc inséparable... C’est très +visible, malgré les dégâts qui ont été causés par ceux qui l’ont +enfoncée... + +-- Oh! fit le père Jacques... c’est une vieille et solide porte du +château qu’on a transportée ici... une porte comme on n’en fait +plus maintenant. Il nous a fallu cette barre de fer pour en avoir +raison, à quatre... car la concierge s’y était mise aussi, comme +une brave femme qu’elle est, m’sieur l’juge! C’est tout de même +malheureux de les voir en prison, à c’t’heure!» + +Le père Jacques n’eut pas plutôt prononcé cette phrase de pitié et +de protestation que les pleurs et les jérémiades des deux +concierges recommencèrent. Je n’ai jamais vu de prévenus aussi +larmoyants. J’en étais profondément dégoûté[1]. Même en admettant +leur innocence, je ne comprenais pas que deux êtres pussent à ce +point manquer de caractère devant le malheur. Une nette attitude, +dans de pareils moments, vaut mieux que toutes les larmes et que +tous les désespoirs, lesquels, le plus souvent, sont feints et +hypocrites. + +«Eh! s’écria M. de Marquet, encore une fois, assez de piailler +comme ça! et dites-nous, dans votre intérêt, ce que vous faisiez, +à l’heure où l’on assassinait votre maîtresse, sous les fenêtres +du pavillon! Car vous étiez tout près du pavillon quand le père +Jacques vous a rencontrés... + +-- Nous venions au secours!» gémirent-ils. + +Et la femme, entre deux hoquets, glapit: + +«Ah! si nous le tenions, l’assassin, nous lui ferions passer le +goût du pain! ...» + +Et nous ne pûmes, une fois de plus, leur tirer deux phrases +sensées de suite. Ils continuèrent de nier avec acharnement, +d’attester le bon Dieu et tous les saints qu’ils étaient dans leur +lit quand ils avaient entendu un coup de revolver. + +«Ce n’est pas un, mais deux coups qui ont été tirés. Vous voyez +bien que vous mentez. Si vous avez entendu l’un, vous devez avoir +entendu l’autre! + +-- Mon Dieu! m’sieur le juge, nous n’avons entendu que le second. +Nous dormions encore bien sûr quand on a tiré le premier... + +-- Pour ça, on en a tiré deux! fit le père Jacques. Je suis sûr, +moi, que toutes les cartouches de mon revolver étaient intactes; +nous avons retrouvé deux cartouches brûlées, deux balles, et nous +avons entendu deux coups de revolver, derrière la porte. N’est-ce +pas, monsieur Stangerson? + +-- Oui, fit le professeur, deux coups de revolver, un coup sourd +d’abord, puis un coup éclatant. + +-- Pourquoi continuez-vous à mentir? s’écria M. de Marquet, se +retournant vers les concierges. Croyez-vous la police aussi bête +que vous! Tout prouve que vous étiez dehors, près du pavillon, au +moment du drame. Qu’y faisiez-vous? Vous ne voulez pas le dire? +Votre silence atteste votre complicité! Et, quant à moi, fit-il, +en se tournant vers M. Stangerson... quant à moi, je ne puis +m’expliquer la fuite de l’assassin que par l’aide apportée par ces +deux complices. Aussitôt que la porte a été défoncée, pendant que +vous, monsieur Stangerson, vous vous occupiez de votre malheureuse +enfant, le concierge et sa femme facilitaient la fuite du +misérable qui se glissait derrière eux, parvenait jusqu’à la +fenêtre du vestibule et sautait dans le parc. Le concierge +refermait la fenêtre et les volets derrière lui. _Car, enfin, ces +volets ne se sont_ _pas fermés tout seuls!_ Voilà ce que j’ai +trouvé... Si quelqu’un a imaginé autre chose, qu’il le dise! ... + +M. Stangerson intervint: + +«C’est impossible! Je ne crois pas à la culpabilité ni à la +complicité de mes concierges, bien que je ne comprenne pas ce +qu’ils faisaient dans le parc à cette heure avancée de la nuit. Je +dis: c’est impossible! parce que la concierge tenait la lampe et +n’a pas bougé du seuil de la chambre; parce que, moi, sitôt la +porte défoncée, je me mis à genoux près du corps de mon enfant, +_et qu’il était impossible que l’on sortît ou que l’on entrât de +cette chambre par cette porte sans enjamber le corps de ma fille +et sans_ _me bousculer, moi!_ C’est impossible, parce que le père +Jacques et le concierge n’ont eu qu’à jeter un regard dans cette +chambre et sous le lit, comme je l’ai fait en entrant, pour voir +qu’il n’y avait plus personne, dans la chambre, que ma fille à +l’agonie. + +-- Que pensez-vous, vous, monsieur Darzac, qui n’avez encore rien +dit?» demanda le juge. + +M. Darzac répondit qu’il ne pensait rien. + +«Et vous, monsieur le chef de la Sûreté?» + +M. Dax, le chef de la Sûreté, avait jusqu’alors uniquement écouté +et examiné les lieux. Il daigna enfin desserrer les dents: + +«Il faudrait, en attendant que l’on trouve le criminel, découvrir +le mobile du crime. Cela nous avancerait un peu, fit-il. + +-- Monsieur le chef de la Sûreté, le crime apparaît bassement +passionnel, répliqua M. de Marquet. Les traces laissées par +l’assassin, le mouchoir grossier et le béret ignoble nous portent +à croire que l’assassin n’appartenait point à une classe de la +société très élevée. Les concierges pourraient peut-être nous +renseigner là dessus...» + +Le chef de la Sûreté continua, se tournant vers M. Stangerson et +sur ce ton froid qui est la marque, selon moi, des solides +intelligences et des caractères fortement trempés. + +«Mlle Stangerson ne devait-elle pas prochainement se marier?» + +Le professeur regarda douloureusement M. Robert Darzac. + +«Avec mon ami que j’eusse été heureux d’appeler mon fils... avec +M. Robert Darzac... + +-- Mlle Stangerson va beaucoup mieux et se remettra rapidement de +ses blessures. C’est un mariage simplement retardé, n’est-ce pas, +monsieur? insista le chef de la Sûreté. + +-- Je l’espère. + +-- Comment! Vous n’en êtes pas sûr?» + +M. Stangerson se tut. M. Robert Darzac parut agité, ce que je vis +à un tremblement de sa main sur sa chaîne de montre, car rien ne +m’échappe. M. Dax toussotta comme faisait M. de Marquet quand il +était embarrassé. + +«Vous comprendrez, monsieur Stangerson, dit-il, que, dans une +affaire aussi embrouillée, nous ne pouvons rien négliger; que nous +devons tout savoir, même la plus petite, la plus futile chose se +rapportant à la victime... le renseignement, en apparence, le plus +insignifiant... Qu’est-ce donc qui vous a fait croire que, dans la +quasi-certitude, où nous sommes maintenant, que Mlle Stangerson +vivra, ce mariage pourra ne pas avoir lieu? Vous avez dit: +«j’espère.» Cette espérance m’apparaît comme un doute. Pourquoi +doutez-vous?» + +M. Stangerson fit un visible effort sur lui-même: + +«Oui, monsieur, finit-il par dire. Vous avez raison. Il vaut mieux +que vous sachiez une chose qui semblerait avoir de l’importance si +je vous la cachais. M. Robert Darzac sera, du reste, de mon avis.» + +M. Darzac, dont la pâleur, à ce moment, me parut tout à fait +anormale, fit signe qu’il était de l’avis du professeur. Pour moi, +si M. Darzac ne répondait que par signe, c’est qu’il était +incapable de prononcer un mot. + +«Sachez donc, monsieur le chef de la Sûreté, continua M. +Stangerson, que ma fille avait juré de ne jamais me quitter et +tenait son serment malgré toutes mes prières, car j’essayai +plusieurs fois de la décider au mariage, comme c’était mon devoir. +Nous connûmes M. Robert Darzac de longues années. M. Robert Darzac +aime ma fille. Je pus croire, un moment, qu’il en était aimé, +puisque j’eus la joie récente d’apprendre de la bouche même de ma +fille qu’elle consentait enfin à un mariage que j’appelais de tous +mes voeux. Je suis d’un grand âge, monsieur, et ce fut une heure +bénie que celle où je connus enfin qu’après moi Mlle Stangerson +aurait à ses côtés, pour l’aimer et continuer nos travaux communs, +un être que j’aime et que j’estime pour son grand coeur et pour sa +science. Or, monsieur le chef de la Sûreté, deux jours avant le +crime, par je ne sais quel retour de sa volonté, ma fille m’a +déclaré qu’elle n’épouserait pas M. Robert Darzac.» + +Il y eut ici un silence pesant. La minute était grave. M Dax +reprit: + +«Et Mlle Stangerson ne vous a donné aucune explication, ne vous a +point dit pour quel motif? ... + +-- Elle m’a dit qu’elle était trop vieille maintenant pour se +marier... qu’elle avait attendu trop longtemps... qu’elle avait +bien réfléchi... qu’elle estimait et même qu’elle aimait M. Robert +Darzac... mais qu’il valait mieux que les choses en restassent +là... que l’on continuerait le passé... qu’elle serait heureuse +même de voir les liens de pure amitié qui nous attachaient à M. +Robert Darzac nous unir d’une façon encore plus étroite, mais +qu’il fût bien entendu qu’on ne lui parlerait jamais plus de +mariage. + +-- Voilà qui est étrange! murmura M Dax. + +-- Étrange»,répéta M. de Marquet. + +M. Stangerson, avec un pâle et glacé sourire, dit: + +«Ce n’est point de ce côté, monsieur, que vous trouverez le mobile +du crime.» + +M Dax: + +«En tout cas, fit-il d’une voix impatiente, le mobile n’est pas le +vol! + +-- Oh! nous en sommes sûrs!», s’écria le juge d’instruction. + +À ce moment la porte du laboratoire s’ouvrit et le brigadier de +gendarmerie apporta une carte au juge d’instruction. M. de Marquet +lut et poussa une sourde exclamation;puis: + +«Ah! voilà qui est trop fort! + +-- Qu’est-ce? demanda le chef de la Sûreté. + +-- La carte d’un petit reporter de _L’Époque_, M. Joseph +Rouletabille, et ces mots: «L’un des mobiles du crime a été le +vol!» + +Le chef de la Sûreté sourit: + +«Ah! Ah! le jeune Rouletabille... j’en ai déjà entendu parler... +il passe pour ingénieux... Faites-le donc entrer, monsieur le juge +d’instruction.» + +Et l’on fit entrer M. Joseph Rouletabille. J’avais fait sa +connaissance dans le train qui nous avait amenés, ce matin-là, à +Épinay-sur-Orge. Il s’était introduit, presque malgré moi, dans +notre compartiment et j’aime mieux dire tout de suite que ses +manières et sa désinvolture, et la prétention qu’il semblait avoir +de comprendre quelque chose dans une affaire où la justice ne +comprenait rien, me l’avaient fait prendre en grippe. Je n’aime +point les journalistes. Ce sont des esprits brouillons et +entreprenants qu’il faut fuir comme la peste. Cette sorte de gens +se croit tout permis et ne respecte rien. Quand on a eu le malheur +de leur accorder quoi que ce soit et de se laisser approcher par +eux, on est tout de suite débordé et il n’est point d’ennuis que +l’on ne doive redouter. Celui-ci paraissait une vingtaine d’années +à peine, et le toupet avec lequel il avait osé nous interroger et +discuter avec nous me l’avait rendu particulièrement odieux. Du +reste, il avait une façon de s’exprimer qui attestait qu’il se +moquait outrageusement de nous. Je sais bien que le journal +_L’Époque_ est un organe influent avec lequel il faut savoir +«composer», mais encore ce journal ferait bien de ne point prendre +ses rédacteurs à la mamelle. + +M. Joseph Rouletabille entra donc dans le laboratoire, nous salua +et attendit que M. de Marquet lui demandât de s’expliquer. + +«Vous prétendez, monsieur, dit celui-ci, que vous connaissez le +mobile du crime, et que ce mobile, contre toute évidence, serait +le vol? + +-- Non, monsieur le juge d’instruction, je n’ai point prétendu +cela. Je ne dis pas que le mobile du crime a été le vol _et je ne +le_ _crois pas._ + +-- Alors, que signifie cette carte? + +-- Elle signifie que _l’un des mobiles_ du crime a été le vol. + +Qu’est-ce qui vous a renseigné? + +-- Ceci! si vous voulez bien m’accompagner.» + +Et le jeune homme nous pria de le suivre dans le vestibule, ce que +nous fîmes. Là, il se dirigea du côté du lavatory et pria M. le +juge d’instruction de se mettre à genoux à côté de lui. Ce +lavatory recevait du jour par sa porte vitrée et, quand la porte +était ouverte, la lumière qui y pénétrait était suffisante pour +l’éclairer parfaitement. M. de Marquet et M Joseph Rouletabille +s’agenouillèrent sur le seuil. Le jeune homme montrait un endroit +de la dalle. + +«Les dalles du lavatory n’ont point été lavées par le père +Jacques, fit-il, depuis un certain temps; cela se voit à la couche +de poussière qui les recouvre. Or, voyez, à cet endroit, la marque +de deux larges semelles et de cette cendre noire qui accompagne +partout les pas de l’assassin. Cette cendre n’est point autre +chose que la poussière de charbon qui couvre le sentier que l’on +doit traverser pour venir directement, à travers la forêt, +d’Épinay au Glandier. Vous savez qu’à cet endroit il y a un petit +hameau de charbonniers et qu’on y fabrique du charbon de bois en +grande quantité. Voilà ce qu’a dû faire l’assassin: il a pénétré +ici l’après-midi quand il n’y eut plus personne au pavillon, et il +a perpétré son vol. + +-- Mais quel vol? Où voyez-vous le vol? Qui vous prouve le vol? +nous écriâmes nous tous en même temps. + +-- Ce qui m’a mis sur la trace du vol, continua le journaliste... + +-- C’est ceci! interrompit M. de Marquet, toujours à genoux. + +-- Évidemment», fit M. Rouletabille. + +Et M. de Marquet expliqua qu’il y avait, en effet, sur la +poussière des dalles, à côté de la trace des deux semelles, +l’empreinte fraîche d’un lourd paquet rectangulaire, et qu’il +était facile de distinguer la marque des ficelles qui +l’enserraient... + +«Mais vous êtes donc venu ici, monsieur Rouletabille; j’avais +pourtant ordonné au père Jacques de ne laisser entrer personne; il +avait la garde du pavillon. + +-- Ne grondez pas le père Jacques, je suis venu ici avec M. Robert +Darzac. + +-- Ah! vraiment...» s’exclama M. de Marquet mécontent, et jetant +un regard de côté à M. Darzac, lequel restait toujours silencieux. + +«Quand j’ai vu la trace du paquet à côté de l’empreinte des +semelles, je n’ai plus douté du vol, reprit M. Rouletabille. Le +voleur n’était pas venu avec un paquet... Il avait fait, ici, ce +paquet, avec les objets volés sans doute, et il l’avait déposé +dans ce coin, dans le dessein de l’y reprendre au moment de sa +fuite; _il_ _avait déposé aussi, à côté de son paquet, ses lourdes +chaussures;_ car, regardez, aucune trace de pas ne conduit à ces +chaussures, et les semelles sont à côté l’une de l’autre, _comme +des semelles au repos et vides de leurs pieds. _Ainsi +comprendrait-on que l’assassin, quand il s’enfuit de la «Chambre +Jaune», n’a laissé aucune trace de ses pas dans le laboratoire ni +dans le vestibule. Après avoir pénétré _avec ses chaussures_ dans +la «Chambre Jaune», il les y a défaites, sans doute parce qu’elles +le gênaient ou parce qu’il voulait faire le moins de bruit +possible. La marque de son passage _aller_ à travers le vestibule +et le laboratoire a été effacée par le lavage subséquent du père +Jacques, ce qui nous mène à faire entrer l’assassin dans le +pavillon par la fenêtre ouverte du vestibule lors de la première +absence du père Jacques, avant le lavage qui a eu lieu à cinq +heure et demie! + +«L’assassin, après qu’il eut défait ses chaussures, qui, +certainement le gênaient, les a portées à la main dans le lavatory +et les y a déposées du seuil, car, sur la poussière du lavatory, +il n’y a pas trace de pieds nus ou enfermés dans des chaussettes, +_ou_ _encore dans d’autres chaussures_. Il a donc déposé ses +chaussures à côté de son paquet. Le vol était déjà, à ce moment, +accompli. Puis l’homme retourne à la «Chambre Jaune» et s’y glisse +alors sous le lit où la trace de son corps est parfaitement +visible sur le plancher et même sur la natte qui a été, à cet +endroit, légèrement roulée et très froissée. Des brins de paille +même, fraîchement arrachés, témoignent également du passage de +l’assassin sous le lit... + +-- Oui, oui, cela nous le savons... dit M. de Marquet. + +-- Ce retour sous le lit prouve que le vol, continua cet étonnant +gamin de journaliste, _n’était point le seul mobile de la_ _venue +de l’homme_. Ne me dites point qu’il s’y serait aussitôt réfugié +en apercevant, par la fenêtre du vestibule, soit le père Jacques, +soit M. et Mlle Stangerson s’apprêtant à rentrer dans le pavillon. +Il était beaucoup plus facile pour lui de grimper au grenier, et, +caché, d’attendre une occasion de se sauver, _si son_ _dessein +n’avait été que de fuir._ Non! Non! _Il fallait que l’assassin_ +_fût dans la «Chambre Jaune»..._ + +Ici, le chef de la Sûreté intervint: + +«Ça n’est pas mal du tout, cela, jeune homme! mes félicitations... +et si nous ne savons pas encore comment l’assassin est parti, nous +suivons déjà, pas à pas, son entrée ici, et nous voyons ce qu’il y +a fait: il a volé. Mais qu’a-t-il donc volé? + +-- Des choses extrêmement précieuses», répondit le reporter. + +À ce moment, nous entendîmes un cri qui partait du laboratoire. +Nous nous y précipitâmes, et nous y trouvâmes M. Stangerson qui, +les yeux hagards, les membres agités, nous montrait une sorte de +meuble-bibliothèque qu’il venait d’ouvrir et qui nous apparut +vide. + +Au même instant, il se laissa aller dans le grand fauteuil qui +était poussé devant le bureau et gémit: + +«Encore une fois, je suis volé...» + +Et puis une larme, une lourde larme, coula sur sa joue: + +«Surtout, dit-il, qu’on ne dise pas un mot de ceci à ma fille... +Elle serait encore plus peinée que moi...» + +Il poussa un profond soupir, et, sur le ton d’une douleur que je +n’oublierai jamais: + +«Qu’importe, après tout... _pourvu qu’elle vive! ..._ + +-- Elle vivra! dit, d’une voix étrangement touchante, Robert +Darzac. + +-- Et nous vous retrouverons les objets volés, fit M Dax. Mais +qu’y avait-il dans ce meuble? + +-- Vingt ans de ma vie, répondit sourdement l’illustre professeur, +ou plutôt de notre vie, à ma fille et à moi. Oui, nos plus +précieux documents, les relations les plus secrètes sur nos +expériences et sur nos travaux, depuis vingt ans, étaient enfermés +là. C’était une véritable sélection parmi tant de documents dont +cette pièce est pleine. C’est une perte irréparable pour nous, et, +j’ose dire, pour la science. Toutes les étapes par lesquelles j’ai +dû passer pour arriver à la preuve décisive de l’anéantissement de +la matière, avaient été, par nous, soigneusement énoncées, +étiquetées, annotées, illustrées de photographies et de dessins. +Tout cela était rangé là. Le plan de trois nouveaux appareils, +l’un pour étudier la déperdition, sous l’influence de la lumière +ultra-violette, des corps préalablement électrisés; l’autre qui +devait rendre visible la déperdition électrique sous l’action des +particules de matière dissociée contenue dans les gaz des flammes; +un troisième, très ingénieux, nouvel électroscope condensateur +différentiel; tout le recueil de nos courbes traduisant les +propriétés fondamentales de la substance intermédiaire entre la +matière pondérable et l’éther impondérable; vingt ans +d’expériences sur la chimie intra-atomique et sur les équilibres +ignorés de la matière; un manuscrit que je voulais faire paraître +sous ce titre: _Les Métaux_ _qui souffrent_. Est-ce que je +sais?est-ce que je sais? L’homme qui est venu là m’aura tout +pris... Ma fille et mon oeuvre... mon coeur et mon âme... + +Et le grand Stangerson se prit à pleurer comme un enfant. + +Nous l’entourions en silence, émus par cette immense détresse. M. +Robert Darzac, accoudé au fauteuil où le professeur était écroulé, +essayait en vain de dissimuler ses larmes, ce qui faillit un +instant me le rendre sympathique, malgré l’instinctive répulsion +que son attitude bizarre et son émoi souvent inexpliqué m’avaient +inspirée pour son énigmatique personnage. + +M Joseph Rouletabille, seul, comme si son précieux temps et sa +mission sur la terre ne lui permettaient point de s’appesantir sur +la misère humaine, s’était rapproché, fort calme, du meuble vide +et, le montrant au chef de la Sûreté, rompait bientôt le religieux +silence dont nous honorions le désespoir du grand Stangerson. Il +nous donna quelques explications, dont nous n’avions que faire, +sur la façon dont il avait été amené à croire à un vol, par la +découverte simultanée qu’il avait faite des traces dont j’ai parlé +plus haut dans le lavatory, et de la vacuité de ce meuble précieux +dans le laboratoire. Il n’avait fait, nous disait-il, que passer +dans le laboratoire; mais la première chose qui l’avait frappé +avait été la forme étrange du meuble, sa solidité, sa construction +en fer qui le mettait à l’abri d’un accident par la flamme, et le +fait qu’un meuble comme celui-ci, destiné à conserver des objets +auxquels on devait tenir par-dessus tout, avait, sur sa porte de +fer, «sa clef». «On n’a point d’ordinaire un coffre-fort pour le +laisser ouvert...» Enfin, cette petite clef, à tête de cuivre, des +plus compliquées, avait attiré, paraît-il, l’attention de M. +Joseph Rouletabille, alors qu’elle avait endormi la nôtre. Pour +nous autres, qui ne sommes point des enfants, la présence d’une +clef sur un meuble éveille plutôt une idée de sécurité, mais pour +M. Joseph Rouletabille, qui est évidemment un génie --comme dit +José Dupuy dans _Les cinq cents millions de Gladiator_. «Quel +génie! Quel dentiste!» -- la présence d’une clef sur une serrure +éveille l’idée du vol. Nous en sûmes bientôt la raison. + +Mais, auparavant que de vous la faire connaître, je dois rapporter +que M. de Marquet me parut fort perplexe, ne sachant s’il devait +se réjouir du pas nouveau que le petit reporter avait fait faire à +l’instruction ou s’il devait se désoler de ce que ce pas n’eût pas +été fait par lui. Notre profession comporte de ces déboires, mais +nous n’avons point le droit d’être pusillanime et nous devons +fouler aux pieds notre amour-propre quand il s’agit du bien +général. Aussi M. de Marquet triompha-t-il de lui-même et trouva- +t-il bon de mêler enfin ses compliments à ceux de M Dax, qui, lui, +ne les ménageait pas à M. Rouletabille. Le gamin haussa les +épaules, disant: «il n’y a pas de quoi!» Je lui aurais flanqué une +gifle avec satisfaction, surtout dans le moment qu’il ajouta: + +«Vous feriez bien, monsieur, de demander à M. Stangerson qui avait +la garde ordinaire de cette clef? + +-- Ma fille, répondit M. Stangerson. Et cette clef ne la quittait +jamais. + +-- Ah! mais voilà qui change l’aspect des choses et qui ne +correspond plus avec la conception de M. Rouletabille, s’écria M. +de Marquet. Si cette clef ne quittait jamais Mlle Stangerson, +l’assassin aurait donc attendu Mlle Stangerson cette nuit-là, dans +sa chambre, pour lui voler cette clef, et le vol n’aurait eu lieu +qu’_après l’assassinat!_ Mais, après l’assassinat, il y avait +quatre personnes dans le laboratoire! ... Décidément, je n’y +comprends plus rien! ...» + +Et M. de Marquet répéta, avec une rage désespérée, qui devait être +pour lui le comble de l’ivresse, car je ne sais si j’ai déjà dit +qu’il n’était jamais aussi heureux que lorsqu’il ne comprenait +pas: + +«... plus rien! + +-- Le vol, répliqua le reporter, ne peut avoir eu lieu qu’_avant_ +_l’assassinat._ C’est indubitable pour la raison que vous croyez +_et pour d’autres raisons que je crois. Et, quand l’assassin a +pénétré_ _dans le pavillon, il était déjà en possession de la clef +à tête de cuivre._ + +-- Ça n’est pas possible! fit doucement M. Stangerson. + +-- C’est si bien possible, monsieur, qu’en voici la preuve.» + +Ce diable de petit bonhomme sortit alors de sa poche un numéro de +_L’Époque_ daté du 21 octobre (je rappelle que le crime a eu lieu +dans la nuit du 24 au 25), et, nous montrant une annonce, lut: + +«-- Il a été perdu hier un réticule de satin noir dans les grands +magasins de la Louve. Ce réticule contenait divers objets dont une +petite clef à tête de cuivre. Il sera donné une forte récompense à +la personne qui l’aura trouvée. Cette personne devra écrire, poste +restante, au bureau 40, à cette adresse: M.A. T.H.S.N.» Ces +lettres ne désignent-elles point, continua le reporter, Mlle +Stangerson? Cette clef à tête de cuivre n’est-elle point cette +clef-ci? ... Je lis toujours les annonces. Dans mon métier, comme +dans le vôtre, monsieur le juge d’instruction, il faut toujours +lire les petites annonces personnelles... Ce qu’on y découvre +d’intrigues! ... et de clefs d’intrigues! Qui ne sont pas toujours +à tête de cuivre, et qui n’en sont pas moins intéressantes. Cette +annonce, particulièrement, par la sorte de mystère dont la femme +qui avait perdu une clef, objet peu compromettant, s’entourait, +m’avait frappé. Comme elle tenait à cette clef! Comme elle +promettait une forte récompense! Et je songeai à ces six lettres: +M.A.T.H.S.N. Les quatre premières m’indiquaient tout de suite un +prénom.«Évidemment, faisais-je, «Math, Mathilde ...» la personne +qui a perdu la clef à tête de cuivre, dans un réticule, s’appelle +Mathilde! ...» Mais je ne pus rien faire des deux dernières +lettres. Aussi, rejetant le journal, je m’occupai d’autre chose... +Lorsque, quatre jours plus tard, les journaux du soir parurent +avec d’énormes manchettes annonçant l’assassinat de Mlle MATHILDE +STANGERSON, ce nom de Mathilde me rappela, sans que je fisse aucun +effort pour cela, machinalement, les lettres de l’annonce. +Intrigué un peu, je demandai le numéro de ce jour-là à +l’administration. J’avais oublié les deux dernières lettres: S N. +Quand je les revis, je ne pus retenir un cri«Stangerson! ...» Je +sautai dans un fiacre et me précipitai au bureau 40. Je demandai: +«Avez-vous une lettre avec cette adresse: M.A.T.H.S.N!» L’employé +me répondit: «Non!» Et comme j’insistais, le priant, le suppliant +de chercher encore, il me dit: «Ah! çà, monsieur, c’est une +plaisanterie! ... Oui, j’ai eu une lettre aux initiales +M.A.T.H.S.N.; mais je l’ai donnée, il y a trois jours, à une dame +qui me l’a réclamée. Vous venez aujourd’hui me réclamer cette +lettre à votre tour. Or, avant-hier, un monsieur, avec la même +insistance désobligeante, me la demandait encore! ... J’en ai +assez de cette fumisterie...» Je voulus questionner l’employé sur +les deux personnages qui avaient déjà réclamé la lettre, mais, +soit qu’il voulût se retrancher derrière le secret professionnel - +- il estimait, sans doute, à part lui, en avoir déjà trop dit -- +soit qu’il fût vraiment excédé d’une plaisanterie possible, il ne +me répondit plus...» + +Rouletabille se tut. Nous nous taisions tous. Chacun tirait les +conclusions qu’il pouvait de cette bizarre histoire de lettre +poste restante. De fait, il semblait maintenant qu’on tenait un +fil solide par lequel on allait pouvoir suivre cette affaire +«insaisissable». + +M. Stangerson dit: + +«Il est donc à peu près certain que ma fille aura perdu cette +clef, qu’elle n’a point voulu m’en parler pour m’éviter toute +inquiétude et qu’elle aura prié celui ou celle qui aurait pu +l’avoir trouvée d’écrire poste restante. Elle craignait évidemment +que, donnant notre adresse, ce fait occasionnât des démarches qui +m’auraient appris la perte de la clef. C’est très logique et très +naturel. _Car j’ai déjà été volé, monsieur!_ + +-- Où cela? Et quand? demanda le directeur de la Sûreté. + +-- Oh! Il y a de nombreuses années, en Amérique, à Philadelphie. +On m’a volé dans mon laboratoire le secret de deux inventions qui +eussent pu faire la fortune d’un peuple... Non seulement je n’ai +jamais su qui était le voleur, mais je n’ai jamais entendu parler +de l’objet du «vol» sans doute parce que, pour déjouer les calculs +de celui qui m’avait ainsi pillé, j’ai lancé moi-même dans le +domaine public ces deux inventions, rendant inutile le larcin. +C’est depuis cette époque que je suis très soupçonneux, que je +m’enferme hermétiquement quand je travaille. Tous les barreaux de +ces fenêtres, l’isolement de ce pavillon, ce meuble que j’ai fait +construire moi-même, cette serrure spéciale, cette clef unique, +tout cela est le résultat de mes craintes inspirées par une triste +expérience.» + +M. Dax déclara: «Très intéressant!» et M. Joseph Rouletabille +demanda des nouvelles du réticule. Ni M. Stangerson, ni le père +Jacques n’avaient, depuis quelques jours, vu le réticule de Mlle +Stangerson. Nous devions apprendre, quelques heures plus tard, de +la bouche même de Mlle Stangerson, que ce réticule lui avait été +volé ou qu’elle l’avait perdu, et que les choses s’étaient passées +de la sorte que nous les avaient expliquées son père; qu’elle +était allée, le 23 octobre, au bureau de poste 40, et qu’on lui +avait remis une lettre qui n’était, affirma-t-elle, que celle d’un +mauvais plaisant. Elle l’avait immédiatement brûlée. + +Pour en revenir à notre interrogatoire, ou plutôt à notre +«conversation», je dois signaler que le chef de la Sûreté, ayant +demandé à M. Stangerson dans quelles conditions sa fille était +allée à Paris le 20 octobre, jour de la perte du réticule, nous +apprîmes ainsi qu’elle s’était rendue dans la capitale, +«accompagnée de M. Robert Darzac, que l’on n’avait pas revu au +château depuis cet instant jusqu’au lendemain du crime». Le fait +que M. Robert Darzac était aux côtés de Mlle Stangerson, dans les +grands magasins de la Louve quand le réticule avait disparu, ne +pouvait passer inaperçu et retint, il faut le dire, assez +fortement notre attention. + +Cette conversation entre magistrats, prévenus, victime, témoins et +journaliste allait prendre fin quand se produisit un véritable +coup de théâtre; ce qui n’est jamais pour déplaire à M. de +Marquet. Le brigadier de gendarmerie vint nous annoncer que +Frédéric Larsan demandait à être introduit, ce qui lui fut +immédiatement accordé. Il tenait à la main une grossière paire de +chaussures vaseuses qu’il jeta dans le laboratoire. + +«Voilà, dit-il, les souliers que chaussait l’assassin! Les +reconnaissez-vous, père Jacques? + +Le père Jacques se pencha sur ce cuir infect et, tout stupéfait, +reconnut de vieilles chaussures à lui qu’il avait jetées il y +avait déjà un certain temps au rebut, dans un coin du grenier; il +était tellement troublé qu’il dut se moucher pour dissimuler son +émotion. + +Alors, montrant le mouchoir dont se servait le père Jacques, +Frédéric Larsan dit: + +«Voilà un mouchoir qui ressemble étonnamment à celui qu’on a +trouvé dans la «Chambre Jaune». + +-- Ah! je l’sais ben, fit le père Jacques en tremblant; ils sont +quasiment pareils. + +-- Enfin, continua Frédéric Larsan, le vieux béret basque trouvé +également dans la «Chambre Jaune» aurait pu autrefois coiffer le +chef du père Jacques. Tout ceci, monsieur le chef de la Sûreté et +monsieur le juge d’instruction, prouve, selon moi -- remettez- +vous, bonhomme! fit-il au père Jacques qui défaillait --tout ceci +prouve, selon moi, que l’assassin a voulu déguiser sa véritable +personnalité. Il l’a fait d’une façon assez grossière ou du moins +qui nous apparaît telle_, parce que nous sommes sûrs que +l’assassin n’est pas le père Jacques, qui n’a pas quitté M. +Stangerson_. Mais imaginez que M. Stangerson, ce soir-là, n’ait +pas prolongé sa veille; qu’après avoir quitté sa fille il ait +regagné le château; que Mlle Stangerson ait été assassinée alors +qu’il n’y avait plus personne dans le laboratoire et que le père +Jacques dormait dans son grenier: _il n’aurait fait de doute pour +personne_ _que le père Jacques était l’assassin!_ Celui-ci ne doit +son salut qu’à ce que le drame a éclaté trop tôt, l’assassin ayant +cru, sans doute, à cause du silence qui régnait à côté, que le +laboratoire était vide et que le moment d’agir était venu. L’homme +qui a pu s’introduire si mystérieusement ici et prendre de telles +précautions contre le père Jacques était, à n’en pas douter, un +familier de la maison. À quelle heure exactement s’est-il +introduit ici? Dans l’après-midi? Dans la soirée? Je ne saurais +dire... _Un_ _être aussi familier des choses et des gens de ce +pavillon a dû pénétrer dans la «Chambre Jaune», à son heure._ + +-- Il n’a pu cependant y entrer quand il y avait du monde dans le +laboratoire? s’écria M. de Marquet. + +-- Qu’en savons-nous, je vous prie! répliqua Larsan... Il y a eu +le dîner dans le laboratoire, le va-et-vient du service... il y a +eu une expérience de chimie qui a pu tenir, entre dix et onze +heures, M. Stangerson, sa fille et le père Jacques autour des +fourneaux... dans ce coin de la haute cheminée... Qui me dit que +l’assassin... un familier! un familier! ... n’a pas profité de ce +moment pour se glisser dans la «Chambre Jaune», après avoir, dans +le lavatory, retiré ses souliers? + +-- C’est bien improbable! fit M. Stangerson. + +-- Sans doute, mais ce n’est pas impossible... Aussi je n’affirme +rien. Quant à sa sortie, c’est autre chose! Comment a-t-il pu +s’enfuir? _Le plus naturellement du monde!»_ + +Un instant, Frédéric Larsan se tut. Cet instant nous parut bien +long. Nous attendions qu’il parlât avec une fièvre bien +compréhensible. + +«Je ne suis pas entré dans la «Chambre Jaune», reprit Frédéric +Larsan, mais j’imagine que vous avez acquis la preuve qu’on ne +pouvait en sortir _que par la porte_. C’est par la porte que +l’assassin est sorti. Or, puisqu’il est impossible qu’il en soit +autrement, c’est que cela est! Il a commis le crime et il est +sorti par la porte! À quel moment! Au moment où cela lui a été le +plus facile, _au moment où cela devient le plus explicable,_ +tellement explicable qu’il ne saurait y avoir d’autre explication. +Examinons donc les «moments»qui ont suivi le crime. Il y a le +premier moment, pendant lequel se trouvent, devant la porte, prêts +à lui barrer le chemin, M. Stangerson et le père Jacques. Il y a +le second moment, pendant lequel, le père Jacques étant un instant +absent, M. Stangerson se trouve tout seul devant la porte. Il y a +le troisième moment, pendant lequel M. Stangerson est rejoint par +le concierge. Il y a le quatrième moment, pendant lequel se +trouvent devant la porte M. Stangerson, le concierge, sa femme et +le père Jacques. Il y a le cinquième moment, pendant lequel la +porte est défoncée et la «Chambre Jaune» envahie. _Le moment_ _où +la fuite est le plus explicable est le moment même où il y a le +moins de personnes devant la porte. Il y a un moment où il n’y en_ +_a plus qu’une: c’est celui où M. Stangerson reste seul devant la_ +_porte._ À moins d’admettre la complicité de silence du père +Jacques, et je n’y crois pas, car le père Jacques ne serait pas +sorti du pavillon pour aller examiner la fenêtre de la «Chambre +Jaune», s’il avait vu s’ouvrir la porte et sortir l’assassin. _La +porte_ _ne s’est donc ouverte que devant M. Stangerson seul, et +l’homme_ _est sorti._ Ici, nous devons admettre que M. Stangerson +avait de puissantes raisons pour ne pas arrêter ou pour ne pas +faire arrêter l’assassin, puisqu’il l’a laissé gagner la fenêtre +du vestibule et qu’il a refermé cette fenêtre derrière lui! ... +Ceci fait, comme le père Jacques allait rentrer _et qu’il fallait +qu’il retrouvât les choses_ _en l’état,_ Mlle Stangerson, +horriblement blessée, a trouvé encore la force, sans doute sur les +objurgations de son père, de refermer à nouveau la porte de la +«Chambre Jaune» à clef et au verrou avant de s’écrouler, mourante, +sur le plancher... Nous ne savons qui a commis le crime; nous ne +savons de quel misérable M. et Mlle Stangerson sont les victimes; +mais il n’y a point de doute qu’ils le savent, eux! Ce secret doit +être terrible pour que le père n’ait pas hésité à laisser sa fille +agonisante derrière cette porte qu’elle refermait sur elle, +terrible pour qu’il ait laissé échapper l’assassin... Mais il n’y +a point d’autre façon au monde d’expliquer la fuite de l’assassin +de la «Chambre Jaune!» + +Le silence qui suivit cette explication dramatique et lumineuse +avait quelque chose d’affreux. Nous souffrions tous pour +l’illustre professeur, acculé ainsi par l’impitoyable logique de +Frédéric Larsan à nous avouer la vérité de son martyre ou à se +taire, aveu plus terrible encore. Nous le vîmes se lever, cet +homme, véritable statue de la douleur, et étendre la main d’un +geste si solennel que nous en courbâmes la tête comme à l’aspect +d’une chose sacrée. Il prononça alors ces paroles d’une voix +éclatante qui sembla épuiser toutes ses forces: + +«Je jure, sur la tête de ma fille à l’agonie, que je n’ai point +quitté cette porte, de l’instant où j’ai entendu l’appel désespéré +de mon enfant, que cette porte ne s’est point ouverte pendant que +j’étais seul dans mon laboratoire, et qu’enfin, quand nous +pénétrâmes dans la «Chambre Jaune», mes trois domestiques et moi, +l’assassin n’y était plus! Je jure que je ne connais pas +l’assassin!» + +Faut-il que je dise que, malgré la solennité d’un pareil serment, +nous ne crûmes guère à la parole de M. Stangerson? Frédéric Larsan +venait de nous faire entrevoir la vérité: ce n’était point pour la +perdre de si tôt. + +Comme M. de Marquet nous annonçait que la «conversation» était +terminée et que nous nous apprêtions à quitter le laboratoire, le +jeune reporter, ce gamin de Joseph Rouletabille, s’approcha de M. +Stangerson, lui prit la main avec le plus grand respect et je +l’entendis qui disait: + +«Moi, je vous crois, monsieur!» + +J’arrête ici la citation que j’ai cru devoir faire de la narration +de M. Maleine, greffier au tribunal de Corbeil. Je n’ai point +besoin de dire au lecteur que tout ce qui venait de se passer dans +le laboratoire me fut fidèlement et aussitôt rapporté par +Rouletabille lui-même. + + + +XII +La canne de Frédéric Larsan + + +Je ne me disposai à quitter le château que vers six heures du +soir, emportant l’article que mon ami avait écrit à la hâte dans +le petit salon que M. Robert Darzac avait fait mettre à notre +disposition. Le reporter devait coucher au château, usant de cette +inexplicable hospitalité que lui avait offerte M. Robert Darzac, +sur qui M. Stangerson, en ces tristes moments, se reposait de tous +les tracas domestiques. Néanmoins il voulut m’accompagner jusqu’à +la gare d’Épinay. En traversant le parc, il me dit: + +«Frédéric Larsan est réellement très fort et n’a pas volé sa +réputation. Vous savez comment il est arrivé à retrouver les +souliers du père Jacques! Près de l’endroit où nous avons remarqué +les traces des «pas élégants» et la disparition des empreintes des +gros souliers, un creux rectangulaire dans la terre fraîche +attestait qu’il y avait eu là, récemment, une pierre. Larsan +rechercha cette pierre sans la trouver et imagina tout de suite +qu’elle avait servi à l’assassin à maintenir au fond de l’étang +les souliers dont l’homme voulait se débarrasser. Le calcul de +Fred était excellent et le succès de ses recherches l’a prouvé. +Ceci m’avait échappé; mais il est juste de dire que mon esprit +était déjà parti par ailleurs, car, _par le trop grand nombre de +faux_ _témoignages de son passage laissé par l’assassin_ et par la +mesure des pas noirs correspondant à la mesure des pas du père +Jacques, que j’ai établie sans qu’il s’en doutât sur le plancher +de la «Chambre Jaune», la preuve était déjà faite, à mes yeux, que +l’assassin avait voulu détourner le soupçon du côté de ce vieux +serviteur. C’est ce qui m’a permis de dire à celui-ci, si vous +vous le rappelez, que, puisque l’on avait trouvé un béret dans +cette chambre fatale, il devait ressembler au sien, et de lui +faire une description du mouchoir en tous points semblable à celui +dont je l’avais vu se servir. Larsan et moi, nous sommes d’accord +jusque-là, mais nous ne le sommes plus à partir de là, ET CELA VA +ÊTRE TERRIBLE, car il marche de bonne foi à une erreur qu’il va me +falloir combattre avec rien!» + +Je fus surpris de l’accent profondément grave dont mon jeune ami +prononça ces dernières paroles. + +Il répéta encore: + +«OUI, TERRIBLE, TERRIBLE!... Mais est-ce vraiment ne combattre +avec rien, que de combattre «avec l’idée»! + +À ce moment nous passions derrière le château. La nuit était +tombée. Une fenêtre au premier étage était entrouverte. Une faible +lueur en venait, ainsi que quelques bruits qui fixèrent notre +attention. Nous avançâmes jusqu’à ce que nous ayons atteint +l’encoignure d’une porte qui se trouvait sous la fenêtre. +Rouletabille me fit comprendre d’un mot prononcé à voix basse que +cette fenêtre donnait sur la chambre de Mlle Stangerson. Les +bruits qui nous avaient arrêtés se turent, puis reprirent un +instant. C’étaient des gémissements étouffés... nous ne pouvions +saisir que trois mots qui nous arrivaient distinctement: «Mon +pauvre Robert!» Rouletabille me mit la main sur l’épaule, se +pencha à mon oreille: + +«Si nous pouvions savoir, me dit-il, ce qui se dit dans cette +chambre, mon enquête serait vite terminée...» + +Il regarda autour de lui; l’ombre du soir nous enveloppait; nous +ne voyions guère plus loin que l’étroite pelouse bordée d’arbres +qui s’étendait derrière le château. Les gémissements s’étaient tus +à nouveau. + +«Puisqu’on ne peut pas entendre, continua Rouletabille, on va au +moins essayer de voir...» + +Et il m’entraîna, en me faisant signe d’étouffer le bruit de mes +pas, au delà de la pelouse jusqu’au tronc pâle d’un fort bouleau +dont on apercevait la ligne blanche dans les ténèbres. Ce bouleau +s’élevait juste en face de la fenêtre qui nous intéressait et ses +premières branches étaient à peu près à hauteur du premier étage +du château. Du haut de ces branches on pouvait certainement voir +ce qui se passait dans la chambre de Mlle Stangerson; et telle +était bien la pensée de Rouletabille, car, m’ayant ordonné de me +tenir coi, il embrassa le tronc de ses jeunes bras vigoureux et +grimpa. Il se perdit bientôt dans les branches, puis il y eut un +grand silence. + +Là-bas, en face de moi, la fenêtre entrouverte était toujours +éclairée. Je ne vis passer sur cette lueur aucune ombre. L’arbre, +au-dessus de moi, restait silencieux; j’attendais; tout à coup mon +oreille perçut, dans l’arbre, ces mots: + +«Après vous! ... + +-- Après vous, je vous en prie!» + +On dialoguait, là-haut, au-dessus de ma tête... on se faisait des +politesses, et quelle ne fut pas ma stupéfaction de voir +apparaître, sur la colonne lisse de l’arbre, deux formes humaines +qui bientôt touchèrent le sol! Rouletabille était monté là tout +seul et redescendait «deux!» + +«Bonjour, monsieur Sainclair!» + +C’était Frédéric Larsan... Le policier occupait déjà le poste +d’observation quand mon jeune ami croyait y arriver solitaire... +Ni l’un ni l’autre, du reste, ne s’occupèrent de mon étonnement. +Je crus comprendre qu’ils avaient assisté du haut de leur +observatoire à une scène pleine de tendresse et de désespoir entre +Mlle Stangerson, étendue dans son lit, et M. Darzac à genoux à son +chevet. Et déjà chacun semblait en tirer fort prudemment des +conclusions différentes. Il était facile de deviner que cette +scène avait produit un gros effet dans l’esprit de Rouletabille, +«en faveur de M. Robert Darzac», cependant que, dans celui de +Larsan, elle n’attestait qu’une parfaite hypocrisie servie par un +art supérieur chez le fiancé de Mlle Stangerson... + +Comme nous arrivions à la grille du parc, Larsan nous arrêta: + +«Ma canne! s’écria-t-il... + +-- Vous avez oublié votre canne? demanda Rouletabille. + +-- Oui, répondit le policier... Je l’ai laissée là-bas, auprès de +l’arbre...» + +Et il nous quitta, disant qu’il allait nous rejoindre tout de +suite... + +«Avez-vous remarqué la canne de Frédéric Larsan? me demanda le +reporter quand nous fûmes seuls. C’est une canne toute neuve... +que je ne lui ai jamais vue... Il a l’air d’y tenir beaucoup... il +ne la quitte pas... On dirait qu’il a peur qu’elle ne soit tombée +dans des mains étrangères... Avant ce jour, _je n’ai_ _jamais vu +de canne à Frédéric Larsan..._ Où a-t-il trouvé cette canne-là? +_Ça n’est pas naturel qu’un homme qui ne porte jamais_ _de canne +ne fasse plus un pas sans canne, au lendemain du crime_ _du +Glandier..._ Le jour de notre arrivée au château, quand il nous +eut aperçus, il remit sa montre dans sa poche et ramassa par terre +sa canne, geste auquel j’eus peut-être tort de n’attacher aucune +importance!» + +Nous étions maintenant hors du parc; Rouletabille ne disait +rien... Sa pensée, certainement, n’avait pas quitté la canne de +Frédéric Larsan. J’en eus la preuve quand, en descendant la côte +d’Épinay, il me dit: + +«Frédéric Larsan est arrivé au Glandier avant moi; il a commencé +son enquête avant moi; il a eu le temps de savoir des choses que +je ne sais pas et a pu trouver des choses que je ne sais pas... Où +a-t-il trouvé cette canne-là? ... + +Et il ajouta: + +«Il est probable que son soupçon -- plus que son soupçon, son +raisonnement -- qui va aussi directement à Robert Darzac, doit +être servi par quelque chose de palpable qu’il palpe, «lui», et +que je ne palpe pas, moi... Serait-ce cette canne? ... Où diable +a-t-il pu trouver cette canne-là? ...» + +À Épinay, il fallut attendre le train vingt minutes; nous entrâmes +dans un cabaret. Presque aussitôt, derrière nous, la porte se +rouvrait et Frédéric Larsan faisait son apparition, brandissant la +fameuse canne... + +«Je l’ai retrouvée!» nous fit-il en riant. + +Tous trois nous nous assîmes à une table. Rouletabille ne quittait +pas des yeux la canne; il était si absorbé qu’il ne vit pas un +signe d’intelligence que Larsan adressait à un employé du chemin +de fer, un tout jeune homme dont le menton s’ornait d’une petite +barbiche blonde mal peignée. L’employé se leva, paya sa +consommation, salua et sortit. Je n’aurais moi-même attaché aucune +importance à ce signe s’il ne m’était revenu à la mémoire quelques +mois plus tard, lors de la réapparition de la barbiche blonde à +l’une des minutes les plus tragiques de ce récit. J’appris alors +que la barbiche blonde était un agent de Larsan, chargé par lui de +surveiller les allées et venues des voyageurs en gare d’Épinay- +sur-Orge, car Larsan ne négligeait rien de ce qu’il croyait +pouvoir lui être utile. + +Je reportai les yeux sur Rouletabille. + +«Ah ça! monsieur Fred! disait-il, depuis quand avez-vous donc une +canne? ... Je vous ai toujours vu vous promener, moi, les mains +dans les poches! ... + +-- C’est un cadeau qu’on m’a fait, répondit le policier... + +-- Il n’y a pas longtemps, insista Rouletabille... + +-- Non, on me l’a offerte à Londres... + +-- C’est vrai, vous revenez de Londres, monsieur Fred... On peut +la voir, votre canne? ... + +-- Mais, comment donc? ...» + +Fred passa la canne à Rouletabille. C’était une grande canne +bambou jaune à bec de corbin, ornée d’une bague d’or. + +Rouletabille l’examinait minutieusement. + +«Eh bien, fit-il, en relevant une tête gouailleuse, on vous a +offert à Londres une canne de France! + +-- C’est possible, fit Fred, imperturbable... + +-- Lisez la marque ici en lettres minuscules: «Cassette, 6 bis, +opéra...» + +-- On fait bien blanchir son linge à Londres, dit Fred... les +anglais peuvent bien acheter leurs cannes à Paris...» + +Rouletabille rendit la canne. Quand il m’eut mis dans mon +compartiment, il me dit: + +«Vous avez retenu l’adresse? + +-- Oui, «Cassette, 6 bis, Opéra...» Comptez sur moi, vous recevrez +un mot demain matin.» + +Le soir même, en effet, à Paris, je voyais M. Cassette, marchand +de cannes et de parapluies, et j’écrivais à mon ami: +«Un homme répondant à s’y méprendre au signalement de M. Robert +Darzac, même taille, légèrement voûté, même collier de barbe, +pardessus mastic, chapeau melon, est venu acheter une canne +pareille à celle qui nous intéresse le soir même du crime, vers +huit heures. + +M. Cassette n’en a point vendu de semblable depuis deux ans. La +canne de Fred est neuve. Il s’agit donc bien de celle qu’il a +entre les mains. Ce n’est pas lui qui l’a achetée puisqu’il se +trouvait alors à Londres. Comme vous, je pense «qu’il l’a trouvée +quelque part autour de M. Robert Darzac...» Mais alors, si, comme +vous le prétendez, l’assassin était dans la «Chambre Jaune» depuis +cinq heures, ou même six heures, comme le drame n’a eu lieu que +vers minuit, l’achat de cette canne procure un alibi irréfutable à +M. Robert Darzac.» + + +XIII +«Le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son +éclat» + + +Huit jours après les événements que je viens de raconter, +exactement le 2 novembre, je recevais à mon domicile, à Paris, un +télégramme ainsi libellé: «Venez au Glandier, par premier train. +Apportez revolvers. Amitiés. Rouletabille.» +Je vous ai déjà dit, je crois, qu’à cette époque, jeune avocat +stagiaire et à peu près dépourvu de causes, je fréquentais le +Palais, plutôt pour me familiariser avec mes devoirs +professionnels, que pour défendre la veuve et l’orphelin. Je ne +pouvais donc m’étonner que Rouletabille disposât ainsi de mon +temps; et il savait du reste combien je m’intéressais à ses +aventures journalistiques en général et surtout à l’affaire du +Glandier. Je n’avais eu de nouvelles de celle-ci, depuis huit +jours, que par les innombrables racontars des journaux et par +quelques notes très brèves, de Rouletabille dans _L’Époque._ Ces +notes avaient divulgué le coup de «l’os de mouton» et nous avaient +appris qu’à l’analyse les marques laissées sur l’os de mouton +s’étaient révélées «de sang humain»; il y avait là les traces +fraîches «du sang de Mlle Stangerson»; les traces anciennes +provenaient d’autres crimes pouvant remonter à plusieurs années... + +Vous pensez si l’affaire défrayait la presse du monde entier. +Jamais illustre crime n’avait intrigué davantage les esprits. Il +me semblait bien cependant que l’instruction n’avançait guère; +aussi eussé-je été très heureux de l’invitation que me faisait mon +ami de le venir rejoindre au Glandier, si la dépêche n’avait +contenu ces mots: «Apportez revolvers.» + +Voilà qui m’intriguait fort. Si Rouletabille me télégraphiait +d’apporter des revolvers, c’est qu’il prévoyait qu’on aurait +l’occasion de s’en servir. Or, je l’avoue sans honte: je ne suis +point un héros. Mais quoi! il s’agissait, ce jour-là, d’un ami +sûrement dans l’embarras qui m’appelait, sans doute, à son aide; +je n’hésitai guère; et, après avoir constaté que le seul revolver +que je possédais était bien armé, je me dirigeai vers la gare +d’Orléans. En route, je pensai qu’un revolver ne faisait qu’une +arme et que la dépêche de Rouletabille réclamait revolvers au +pluriel; j’entrai chez un armurier et achetai une petite arme +excellente, que je me faisais une joie d’offrir à mon ami. + +J’espérais trouver Rouletabille à la gare d’Épinay, mais il n’y +était point. Cependant un cabriolet m’attendait et je fus bientôt +au Glandier. Personne à la grille. Ce n’est que sur le seuil même +du château que j’aperçus le jeune homme. Il me saluait d’un geste +amical et me recevait aussitôt dans ses bras en me demandant, avec +effusion, des nouvelles de ma santé. + +Quand nous fûmes dans le petit vieux salon dont j’ai parlé, +Rouletabille me fit asseoir et me dit tout de suite: + +-- Ça va mal! + +-- Qu’est-ce qui va mal? + +-- Tout!» + +Il se rapprocha de moi, et me confia à l’oreille: + +«Frédéric Larsan marche à fond contre M. Robert Darzac.» + +Ceci n’était point pour m’étonner, depuis que j’avais vu le fiancé +de Mlle Stangerson pâlir devant la trace de ses pas. + +Cependant, j’observai tout de suite: + +«Eh bien! Et la canne? + +-- La canne! Elle est toujours entre les mains de Frédéric Larsan +_qui ne la quitte pas..._ + +-- Mais... ne fournit-elle pas un alibi à M. Robert Darzac? + +-- Pas le moins du monde. M. Darzac, interrogé par moi en douceur, +nie avoir acheté ce soir-là, ni aucun autre soir, une canne chez +Cassette... Quoi qu’il en soit, fit Rouletabille, «je ne jurerais +de rien», car M. Darzac _a de si étranges silences_ qu’on ne sait +exactement ce qu’il faut penser de ce qu’il dit! ... + +-- Dans l’esprit de Frédéric Larsan, cette canne doit être une +bien précieuse canne, une canne à conviction... Mais de quelle +façon? Car, toujours à cause de l’heure de l’achat, elle ne +pouvait se trouver entre les mains de l’assassin... + +-- L’heure ne gênera pas Larsan... Il n’est pas forcé d’adopter +mon système qui commence par introduire l’assassin dans la +«Chambre Jaune», entre cinq et six; qu’est-ce qui l’empêche, lui, +de l’y faire pénétrer entre dix heures et onze heures du soir? À +ce moment, justement, M. et Mlle Stangerson, aidés du père +Jacques, ont procédé à une intéressante expérience de chimie dans +cette partie du laboratoire occupée par les fourneaux. Larsan dira +que l’assassin s’est glissé derrière eux, tout invraisemblable que +cela paraisse... Il l’a déjà fait entendre au juge +d’instruction... Quand on le considère de près, ce raisonnement +est absurde, attendu que le familier -- _si familier il_ _y a_ -- +devait savoir que le professeur allait bientôt quitter le +pavillon; et il y allait de sa sécurité, à lui familier, de +remettre ses opérations après ce départ... Pourquoi aurait-il +risqué de traverser le laboratoire pendant que le professeur s’y +trouvait? Et puis, quand le familier se serait-il introduit dans +le pavillon? ... Autant de points à élucider avant d’admettre +_l’imagination de_ _Larsan._ Je n’y perdrai pas mon temps, quant à +moi, _car j’ai un_ _système irréfutable_ qui ne me permet point de +me préoccuper de cette imagination-là! Seulement, comme je suis +obligé momentanément de me taire et que Larsan, quelquefois, +parle... il se pourrait que tout finît par s’expliquer contre M. +Darzac... si je n’étais pas là! ajouta le jeune homme avec +orgueil. Car il y a contre ce M. Darzac d’autres «signes +extérieurs» autrement terribles que cette histoire de canne, qui +reste pour moi incompréhensible, d’autant plus incompréhensible +que Larsan ne se gêne pas pour se montrer devant M. Darzac avec +cette canne qui aurait appartenu à M. Darzac lui-même! Je +comprends beaucoup de choses dans le système de Larsan, mais je ne +comprends pas encore la canne. + +-- Frédéric Larsan est toujours au château? + +-- Oui; il ne l’a guère quitté! Il y couche, comme moi, sur la +prière de M. Stangerson. M. Stangerson a fait pour lui ce que M. +Robert Darzac a fait pour moi. Accusé par Frédéric Larsan de +connaître l’assassin et d’avoir permis sa fuite, M. Stangerson a +tenu à faciliter à son accusateur tous les moyens d’arriver à la +découverte de la vérité. Ainsi M. Robert Darzac agit-il envers +moi. + +-- Mais vous êtes, vous, persuadé de l’innocence de M. Robert +Darzac? + +-- J’ai cru un instant à la possibilité de sa culpabilité. Ce fut +à l’heure même où nous arrivions ici pour la première fois. Le +moment est venu de vous raconter ce qui s’est passé entre M. +Darzac et moi.» + +Ici, Rouletabille s’interrompit et me demanda si j’avais apporté +les armes. Je lui montrai les deux revolvers. Il les examina, dit: +«C’est parfait!» et me les rendit. + +«En aurons-nous besoin? demandai-je. + +-- Sans doute ce soir; nous passons la nuit ici; cela ne vous +ennuie pas? + +-- Au contraire, fis-je avec une grimace qui entraîna le rire de +Rouletabille. + +-- Allons! allons! reprit-il, ce n’est pas le moment de rire. +Parlons sérieusement. Vous vous rappelez cette phrase qui a été +le: «Sésame, ouvre-toi!» de ce château plein de mystère? + +-- Oui, fis-je, parfaitement: _le presbytère n’a rien perdu de_ +_son charme, ni le jardin de son éclat._ C’est encore cette +phrase-là, à moitié roussie, que vous avez retrouvée sur un papier +dans les charbons du laboratoire. + +-- Oui, et, en bas de ce papier, la flamme avait respecté cette +date: «23 octobre.» Souvenez-vous de cette date qui est très +importante. Je vais vous dire maintenant ce qu’il en est de cette +phrase saugrenue. Je ne sais si vous savez que, l’avant-veille du +crime, c’est-à-dire le 23, M. et Mlle Stangerson sont allés à une +réception à l’Élysée. Ils ont même assisté au dîner, je crois +bien. Toujours est-il qu’ils sont restés à la réception, «puisque +je les y ai vus». J’y étais, moi, par devoir professionnel. Je +devais interviewer un de ces savants de l’Académie de Philadelphie +que l’on fêtait ce jour-là. Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais vu +ni M. ni Mlle Stangerson. J’étais assis dans le salon qui précède +le salon des Ambassadeurs, et, las d’avoir été bousculé par tant +de nobles personnages, je me laissais aller à une vague rêverie, +_quand je_ _sentis passer le parfum de la dame en noir._ Vous me +demanderez: «qu’est-ce que le parfum de la dame en noir?» Qu’il +vous suffise de savoir que c’est un parfum que j’ai beaucoup aimé, +parce qu’il était celui d’une dame, toujours habillée de noir, qui +m’a marqué quelque maternelle bonté dans ma première jeunesse. La +dame qui, ce jour-là, était discrètement imprégnée du «parfum de +la dame en noir» était habillée de blanc. Elle était +merveilleusement belle. Je ne pus m’empêcher de me lever et de la +suivre, elle et son parfum. Un homme, un vieillard, donnait le +bras à cette beauté. Chacun se détournait sur leur passage, et +j’entendis que l’on murmurait: «C’est le professeur Stangerson et +sa fille!» C’est ainsi que j’appris qui je suivais. Ils +rencontrèrent M. Robert Darzac que je connaissais de vue. Le +professeur Stangerson, abordé par l’un des savants américains, +Arthur-William Rance, s’assit dans un fauteuil de la grande +galerie, et M. Robert Darzac entraîna Mlle Stangerson dans les +serres. Je suivais toujours. Il faisait, ce soir-là, un temps très +doux; les portes sur le jardin étaient ouvertes. Mlle Stangerson +jeta un fichu léger sur ses épaules et je vis bien que c’était +elle qui priait M. Darzac de pénétrer avec elle dans la quasi- +solitude du jardin. Je suivis encore, intéressé par l’agitation +que marquait alors M. Robert Darzac. Ils se glissaient maintenant, +à pas lents, le long du mur qui longe l’avenue Marigny. Je pris +par l’allée centrale. Je marchais parallèlement à mes deux +personnages. Et puis, je «coupai»à travers la pelouse pour les +croiser. La nuit était obscure, l’herbe étouffait mes pas. Ils +étaient arrêtés dans la clarté vacillante d’un bec de gaz et +semblaient, penchés tous les deux sur un papier que tenait Mlle +Stangerson, lire quelque chose qui les intéressait fort. Je +m’arrêtai, moi aussi. J’étais entouré d’ombre et de silence. Ils +ne m’aperçurent point, et j’entendis distinctement Mlle Stangerson +qui répétait, en repliant le papier: _«le presbytère n’a rien +perdu de son charme, ni le jardin de son_ _éclat!_ Et ce fut dit +sur un ton à la fois si railleur et si désespéré, et fut suivi +d’un éclat de rire si nerveux, que je crois bien que cette phrase +me restera toujours dans l’oreille. Mais une autre phrase encore +fut prononcée, celle-ci par M. Robert Darzac: _Me faudra-t-il +donc, pour vous avoir, commettre un crime?_M. Robert Darzac était +dans une agitation extraordinaire; il prit la main de Mlle +Stangerson, la porta longuement à ses lèvres et je pensai, au +mouvement de ses épaules, qu’il pleurait. Puis, ils s’éloignèrent. + +-- Quand j’arrivai dans la grande galerie, continua Rouletabille, +je ne vis plus M. Robert Darzac, et je ne devais plus le revoir +qu’au Glandier, après le crime, mais j’aperçus Mlle Stangerson, M. +Stangerson et les délégués de Philadelphie. Mlle Stangerson était +près d’Arthur Rance. Celui-ci lui parlait avec animation et les +yeux de l’Américain, pendant cette conversation, brillaient d’un +singulier éclat. Je crois bien que Mlle Stangerson n’écoutait même +pas ce que lui disait Arthur Rance, et son visage exprimait une +indifférence parfaite. Arthur-William Rance est un homme sanguin, +au visage couperosé; il doit aimer le gin. Quand M. et Mlle +Stangerson furent partis, il se dirigea vers le buffet et ne le +quitta plus. Je l’y rejoignis et lui rendis quelques services, +dans cette cohue. Il me remercia et m’apprit qu’il repartait pour +l’Amérique, trois jours plus tard, c’est-à-dire le 26 (le +lendemain du crime). Je lui parlai de Philadelphie; il me dit +qu’il habitait cette ville depuis vingt-cinq ans, et que c’est là +qu’il avait connu l’illustre professeur Stangerson et sa fille. +Là-dessus, il reprit du champagne et je crus qu’il ne s’arrêterait +jamais de boire. Je le quittai quand il fut à peu près ivre. + +«Telle a été ma soirée, mon cher ami. Je ne sais par quelle sorte +de précision la double image de M. Robert Darzac et de Mlle +Stangerson ne me quitta point de la nuit, et je vous laisse à +penser l’effet que me produisit la nouvelle de l’assassinat de +Mlle Stangerson. Comment ne pas me souvenir de ces mots: «Me +faudra-t-il, pour vous avoir, commettre un crime?» Ce n’est +cependant point cette phrase que je dis à M. Robert Darzac quand +nous le rencontrâmes au Glandier. Celle où il est question du +presbytère et du jardin éclatant, que Mlle Stangerson semblait +avoir lue sur le papier qu’elle tenait à la main, suffit pour nous +faire ouvrir toutes grandes les portes du château. Croyais-je, à +ce moment, que M. Robert Darzac était l’assassin? Non! Je ne pense +pas l’avoir tout à fait cru. À ce moment-là, je ne pensais +sérieusement «rien». J’étais si peu documenté. «Mais j’avais +besoin» qu’il me prouvât tout de suite qu’il n’était pas blessé à +la main. Quand nous fûmes seuls, tous les deux, je lui contai ce +que le hasard m’avait fait surprendre de sa conversation dans les +jardins de l’Élysée avec Mlle Stangerson; et, quand je lui eus dit +que j’avais entendu ces mots: «Me faudra-t-il, pour vous avoir, +commettre un crime?» il fut tout à fait troublé, mais beaucoup +moins, certainement, qu’il ne l’avait été par la phrase du +«presbytère». Ce qui le jeta dans une véritable consternation, ce +fut d’apprendre, de ma bouche, que, le jour où il allait se +rencontrer à l’Élysée avec Mlle Stangerson, celle-ci était allée, +dans l’après-midi, au bureau de poste 40, chercher une lettre qui +était peut-être celle qu’ils avaient lue tous les deux dans les +jardins de l’Élysée et qui se terminait par ces mots: «Le +presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son +éclat!» cette hypothèse me fut confirmée du reste, depuis, par la +découverte que je fis, vous vous en souvenez, dans les charbons du +laboratoire, d’un morceau de cette lettre qui portait la date du +23 octobre. La lettre avait été écrite et retirée du bureau le +même jour. Il ne fait point de doute qu’en rentrant de l’Élysée, +la nuit même, Mlle Stangerson a voulu brûler ce papier +compromettant. C’est en vain que M. Robert Darzac nia que cette +lettre eût un rapport quelconque avec le crime. Je lui dis que, +dans une affaire aussi mystérieuse, il n’avait pas le droit de +cacher à la justice l’incident de la lettre; que j’étais persuadé, +moi, que celle-ci avait une importance considérable; que le ton +désespéré avec lequel Mlle Stangerson avait prononcé la phrase +fatidique, que ses pleurs, à lui, Robert Darzac, et que cette +menace d’un crime qu’il avait proférée à la suite de la lecture de +la lettre, ne me permettaient pas d’en douter. Robert Darzac était +de plus en plus agité. Je résolus de profiter de mon avantage. + +«-- Vous deviez vous marier, monsieur», fis-je négligemment, sans +plus regarder mon interlocuteur, et tout d’un coup ce mariage +_devient impossible à cause de l’auteur de cette lettre_, puisque, +aussitôt la lecture de la lettre, vous parlez d’un crime +nécessaire pour avoir Mlle Stangerson. IL Y A DONC QUELQU’UN ENTRE +VOUS ET MLLE STANGERSON, QUELQU’UN QUI LUI DÈFEND DE SE MARIER, +QUELQU’UN QUI LA TUE AVANT QU’ELLE NE SE MARIE!» + +«Et je terminai ce petit discours par ces mots: + +«-- Maintenant, monsieur, vous n’avez plus qu’à me confier le nom +de l’assassin!» + +«J’avais dû, sans m’en douter, dire des choses formidables. Quand +je relevai les yeux sur Robert Darzac, je vis un visage décomposé, +un front en sueur, des yeux d’effroi. + +«-- Monsieur, me dit-il, je vais vous demander une chose, qui va +peut-être vous paraître insensée, mais en échange de quoi _je_ +_donnerais ma vie_: il ne faut pas parler devant les magistrats de +ce que vous avez vu et entendu dans les jardins de l’Élysée, ... +ni devant les magistrats, ni devant personne au monde. Je vous +jure que je suis innocent et je sais, et je sens, que vous me +croyez, mais j’aimerais mieux passer pour coupable que de voir les +soupçons de la justice s’égarer sur cette phrase: «le presbytère +n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat.» Il faut +que la justice ignore cette phrase. Toute cette affaire vous +appartient, monsieur, je vous la donne, _mais oubliez la soirée de +l’Élysée._ Il y aura pour vous cent autres chemins que celui-là +qui vous conduiront à la découverte du criminel; je vous les +ouvrirai, je vous aiderai. Voulez-vous vous installer ici? Parler +ici en maître? Manger, dormir ici? Surveiller mes actes et les +actes de tous? Vous serez au Glandier comme si vous en étiez le +maître, monsieur, _mais oubliez la soirée de l’Élysée.»_ + +Rouletabille, ici, s’arrêta pour souffler un peu. Je comprenais +maintenant l’attitude inexplicable de M. Robert Darzac vis-à-vis +de mon ami, et la facilité avec laquelle celui-ci avait pu +s’installer sur les lieux du crime. Tout ce que je venais +d’apprendre ne pouvait qu’exciter ma curiosité. Je demandai à +Rouletabille de la satisfaire encore. Que s’était-il passé au +Glandier depuis huit jours? Mon ami ne m’avait-il pas dit qu’il y +avait maintenant contre M. Darzac des signes extérieurs autrement +terribles que celui de la canne trouvée par Larsan? + +«Tout semble se tourner contre lui, me répondit mon ami, et la +situation devient extrêmement grave. M. Robert Darzac semble ne +point s’en préoccuper outre mesure; il a tort; mais rien ne +l’intéresse que la santé de Mlle Stangerson qui allait +s’améliorant tous les jours _quand est survenu un événement plus +mystérieux encore que le mystère de la «Chambre Jaune»!_ + +-- Ça n’est pas possible! m’écriai-je, et quel événement peut être +plus mystérieux que le mystère de la «Chambre Jaune»? + +-- Revenons d’abord à M. Robert Darzac, fit Rouletabille en me +calmant. Je vous disais que tout se tourne contre lui. «Les pas +élégants» relevés par Frédéric Larsan paraissent bien être «les +pas du fiancé de Mlle Stangerson». L’empreinte de la bicyclette +peut être l’empreinte de «sa» bicyclette; la chose a été +contrôlée. Depuis qu’il avait cette bicyclette, il la laissait +toujours au château. Pourquoi l’avoir emportée à Paris justement à +ce moment-là? Est-ce qu’il ne devait plus revenir au château? Est- +ce que la rupture de son mariage devait entraîner la rupture de +ses relations avec les Stangerson? Chacun des intéressés affirme +que ces relations devaient continuer. Alors? Frédéric Larsan, lui, +croit que «tout était rompu». Depuis le jour où Robert Darzac a +accompagné Mlle Stangerson aux grands magasins de la Louve, +jusqu’au lendemain du crime, l’ex-fiancé n’est point revenu au +Glandier. Se souvenir que Mlle Stangerson a perdu son réticule et +la clef à tête de cuivre quand elle était en compagnie de M. +Robert Darzac. Depuis ce jour jusqu’à la soirée de l’Élysée, le +professeur en Sorbonne et Mlle Stangerson ne se sont point vus. +Mais ils se sont peut-être écrit. Mlle Stangerson est allée +chercher une lettre poste restante au bureau 40, lettre que +Frédéric Larsan croit de Robert Darzac, car Frédéric Larsan, qui +ne sait rien naturellement de ce qui s’est passé à l’Élysée, est +amené à penser que c’est Robert Darzac lui-même qui a volé le +réticule et la clef, dans le dessein de forcer la volonté de Mlle +Stangerson en s’appropriant les papiers les plus précieux du père, +papiers qu’il aurait restitués sous condition de mariage. Tout +cela serait d’une hypothèse bien douteuse et presque absurde, +comme me le disait le grand Fred lui-même, s’il n’y avait pas +encore autre chose, et autre chose de beaucoup plus grave. +D’abord, chose bizarre, et que je ne parviens pas à m’expliquer: +ce serait M. Darzac en personne qui, le 24, serait allé demander +la lettre au bureau de poste, lettre qui avait été déjà retirée la +veille par Mlle Stangerson; _la description de l’homme qui s’est +présenté au guichet répond point par point au signalement de M. +Robert Darzac. _Celui-ci, aux questions qui lui furent posées, à +titre de simple renseignement, par le juge d’instruction, nie +qu’il soit allé au bureau de poste; et moi, je crois M. Robert +Darzac, car, en admettant même que la lettre ait été écrite par +lui -- ce que je ne pense pas -- il savait que Mlle Stangerson +l’avait retirée, puisqu’il la lui avait vue, cette lettre, entre +les mains, dans les jardins de l’Élysée. Ce n’est donc pas lui qui +s’est présenté, le lendemain 24, au bureau 40, pour demander une +lettre qu’il savait n’être plus là. Pour moi, c’est quelqu’un qui +lui ressemblait étrangement, et c’est bien le voleur du réticule +qui dans cette lettre devait demander quelque chose à la +propriétaire du réticule, à Mlle Stangerson, -- «quelque chose +qu’il ne vit pas venir». Il dut en être stupéfait, et fut amené à +se demander si la lettre qu’il avait expédiée avec cette +inscription sur l’enveloppe: M.A.T.H.S.N. avait été retirée. D’où +sa démarche au bureau de poste et l’insistance avec laquelle il +réclame la lettre. Puis il s’en va, furieux. La lettre a été +retirée, et pourtant ce qu’il demandait ne lui a pas été accordé! +Que demandait-il? Nul ne le sait que Mlle Stangerson. Toujours +est-il que, le lendemain, on apprenait que Mlle Stangerson avait +été quasi assassinée dans la nuit, et que je découvrais, le +surlendemain, moi, que le professeur avait été volé du même coup, +grâce à cette clef, objet de la lettre poste restante. Ainsi, il +semble bien que l’homme qui est venu au bureau de poste doive être +l’assassin; et tout ce raisonnement, des plus logiques en somme, +sur les raisons de la démarche de l’homme au bureau de poste, +Frédéric Larsan se l’est tenu, mais, en l’appliquant à Robert +Darzac. Vous pensez bien que le juge d’instruction, et que Larsan, +et que moi-même nous avons tout fait pour avoir, au bureau de +poste, des détails précis sur le singulier personnage du 24 +octobre. Mais on n’a pu savoir d’où il venait ni où il s’en est +allé! En dehors de cette description qui le fait ressembler à M. +Robert Darzac, rien! J’ai fait annoncer dans les plus grands +journaux: «Une forte récompense est promise au cocher qui a +conduit un client au bureau de poste 40, dans la matinée du 24 +octobre, vers les dix heures. S’adresser à la rédaction de +_L’Époque_, et demander M. R.» Ça n’a rien donné._ _En somme, cet +homme est peut-être venu à pied; mais, puisqu’il était pressé, +c’était une chance à courir qu’il fût venu en voiture. Je n’ai +pas, dans ma note aux journaux, donné la description de l’homme +pour que tous les cochers qui pouvaient avoir, vers cette heure- +là, conduit un client au bureau 40, vinssent à moi. Il n’en est +pas venu un seul. Et je me suis demandé nuit et jour: «Quel est +donc cet homme qui ressemble aussi étrangement à M. Robert Darzac +et que je retrouve achetant la canne tombée entre les mains de +Frédéric Larsan? Le plus grave de tout est que M. Darzac, _qui +avait à faire, à la même heure, à l’heure où son sosie_ _se +présentait au bureau de poste, un cours à la Sorbonne, ne l’a_ +_pas fait._ Un de ses amis le remplaçait. Et, quand on l’interroge +sur l’emploi de son temps, il répond qu’il est allé se promener au +bois de Boulogne._ _Qu’est-ce que vous pensez de ce professeur qui +se fait remplacer à son cours pour aller se promener au bois de +Boulogne? Enfin, il faut que vous sachiez que, si M. Robert Darzac +avoue s’être allé promener au bois de Boulogne dans la matinée du +24, _il ne peut plus donner du tout l’emploi de son_ _temps dans +la nuit du 24 au 25! ..._ Il a répondu fort paisiblement à +Frédéric Larsan qui lui demandait ce renseignement que ce qu’il +faisait de son temps, à Paris, ne regardait que lui... Sur quoi, +Frédéric Larsan a juré tout haut qu’il découvrirait bien, lui, +sans l’aide de personne, l’emploi de ce temps. Tout cela semble +donner quelque corps aux hypothèses du grand Fred; d’autant plus +que le fait de Robert Darzac se trouvant dans la «Chambre Jaune» +pourrait venir corroborer l’explication du policier sur la façon +dont l’assassin se serait enfui: M. Stangerson l’aurait laissé +passer pour éviter un effroyable scandale! C’est, du reste, cette +hypothèse, que je crois fausse, qui égarera Frédéric Larsan, et +ceci ne serait point pour me déplaire, s’il n’y avait pas un +innocent en cause!_ Maintenant, cette hypothèse égare-t-elle +réellement Frédéric Larsan? Voilà! Voilà! Voilà!_ + +-- Eh! Frédéric Larsan a peut-être raison! m’écriai-je, +interrompant Rouletabille... Êtes-vous sûr que M. Darzac soit +innocent? Il me semble que voilà bien des fâcheuses +coïncidences... + +-- Les coïncidences, me répondit mon ami, sont les pires ennemies +de la vérité. + +-- Qu’en pense aujourd’hui le juge d’instruction? + +-- M. de Marquet, le juge d’instruction, hésite à découvrir M. +Robert Darzac sans aucune preuve certaine. Non seulement, il +aurait contre lui toute l’opinion publique, sans compter la +Sorbonne, mais encore M. Stangerson et Mlle Stangerson. Celle-ci +adore M. Robert Darzac. Si peu qu’elle ait vu l’assassin, on +ferait croire difficilement au public qu’elle n’eût point reconnu +M. Robert Darzac, si M. Robert Darzac avait été l’agresseur. La +«Chambre Jaune» était obscure, sans doute, mais une petite +veilleuse tout de même l’éclairait, ne l’oubliez pas. Voici, mon +ami, où en étaient les choses quand, il y a trois jours, ou plutôt +trois nuits, survint cet événement inouï dont je vous parlais tout +à l’heure.» + + + +XIV +«J’attends l’assassin, ce soir» + + +«Il faut, me dit Rouletabille, que je vous conduise sur les lieux +pour que vous puissiez comprendre ou plutôt pour que vous soyez +persuadé qu’il est impossible de comprendre. Je crois, quant à +moi, avoir trouvé ce que tout le monde cherche encore: la façon +dont l’assassin est sorti de la «Chambre Jaune»... sans complicité +d’aucune sorte et sans que M. Stangerson y soit pour quelque +chose. Tant que je ne serai point sûr de la personnalité de +l’assassin, je ne saurais dire quelle est mon hypothèse, mais je +crois cette hypothèse juste et, dans tous les cas, elle est tout à +fait naturelle, je veux dire tout à fait simple. Quant à ce qui +s’est passé il y a trois nuits, ici, dans le château même, cela +m’a semblé pendant vingt-quatre heures dépasser toute faculté +d’imagination. Et encore l’hypothèse qui, maintenant, s’élève du +fond de mon moi est-elle si absurde, celle-là, que je préfère +presque les ténèbres de l’inexplicable. + +Sur quoi, le jeune reporter m’invita à sortir; il me fit faire le +tour du château. Sous nos pieds craquaient les feuilles mortes; +c’est le seul bruit que j’entendais. On eût dit que le château +était abandonné. Ces vieilles pierres, cette eau stagnante dans +les fossés qui entouraient le donjon, cette terre désolée +recouverte de la dépouille du dernier été, le squelette noir des +arbres, tout concourait à donner à ce triste endroit, hanté par un +mystère farouche, l’aspect le plus funèbre. Comme nous +contournions le donjon, nous rencontrâmes «l’homme vert», le +garde, qui ne nous salua point et qui passa près de nous, comme si +nous n’existions pas. Il était tel que je l’avais vu pour la +première fois, à travers les vitres de l’auberge du père Mathieu; +il avait toujours son fusil en bandoulière, sa pipe à la bouche et +son binocle sur le nez. + +«Drôle d’oiseau! me dit tout bas Rouletabille. + +-- Lui avez-vous parlé? demandai-je. + +-- Oui, mais il n’y a rien à en tirer... il répond par +grognements, hausse les épaules et s’en va. Il habite à +l’ordinaire au premier étage du donjon, une vaste pièce qui +servait autrefois d’oratoire. Il vit là en ours, ne sort qu’avec +son fusil. Il n’est aimable qu’avec les filles. Sous prétexte de +courir après les braconniers, il se relève souvent la nuit; mais +je le soupçonne d’avoir des rendez-vous galants. La femme de +chambre de Mlle Stangerson, Sylvie, est sa maîtresse. En ce +moment, il est très amoureux de la femme du père Mathieu, +l’aubergiste; mais le père Mathieu surveille de près son épouse, +et je crois bien que c’est la presque impossibilité où «l’homme +vert» se trouve d’approcher MmeMathieu qui le rend encore plus +sombre et taciturne. C’est un beau gars, bien soigné de sa +personne, presque élégant... les femmes, à quatre lieues à la +ronde, en raffolent.» + +Après avoir dépassé le donjon qui se trouve à l’extrémité de +l’aile gauche, nous passâmes sur les derrières du château. +Rouletabille me dit en me montrant une fenêtre que je reconnus +pour être l’une de celles qui donnent sur les appartements de Mlle +Stangerson. + +«Si vous étiez passé par ici il y a deux nuits, à une heure du +matin, vous auriez vu votre serviteur au haut d’une échelle +s’apprêtant à pénétrer dans le château, par cette fenêtre!» + +Comme j’exprimais quelque stupéfaction de cette gymnastique +nocturne, il me pria de montrer beaucoup d’attention à la +disposition extérieure du château, après quoi nous revînmes dans +le bâtiment. + +«Il faut maintenant, dit mon ami, que je vous fasse visiter le +premier étage, aile droite. C’est là que j’habite. + +Pour bien faire comprendre l’économie des lieux, je mets sous les +yeux du lecteurs un plan du premier étage de cette aile droite, +plan dessiné par Rouletabille au lendemain de l’extraordinaire +phénomène que vous allez connaître dans tous ses détails: + + +_1. __Endroitoù Rouletabille plaça Frédéric Larsan._ +_2. __Endroit où Rouletabille plaça le père Jacques._ +_3. __Endroit où Rouletabille plaça M. Stangerson._ +_4. __Fenêtre par laquelle entra Rouletabille._ +_5. __Fenêtre trouvée ouverte par Rouletabille quand il sort de sa +chambre. Il la referme. Toutes les autres fenêtres et portes sont +fermées._ +_6. __Terrasse surmontant une pièce en encorbellement au rez-de- +chaussée._ + +Rouletabille me fit signe de monter derrière lui l’escalier +monumental double qui, à la hauteur du premier étage, formait +palier. De ce palier on se rendait directement dans l’aile droite +ou dans l’aile gauche du château par une galerie qui y venait +aboutir. La galerie, haute et large, s’étendait sur toute la +longueur du bâtiment et prenait jour sur la façade du château +exposée au nord. Les chambres dont les fenêtres donnaient sur le +midi avaient leurs portes sur cette galerie. Le professeur +Stangerson habitait l’aile gauche du château. Mlle Stangerson +avait son appartement dans l’aile droite. Nous entrâmes dans la +galerie, aile droite. Un tapis étroit, jeté sur le parquet ciré, +qui luisait comme une glace, étouffait le bruit de nos pas. +Rouletabille me disait à voix basse, de marcher avec précaution +parce que nous passions devant la chambre de Mlle Stangerson. Il +m’expliqua que l’appartement de Mlle Stangerson se composait de sa +chambre, d’une antichambre, d’une petite salle de bain, d’un +boudoir et d’un salon. On pouvait, naturellement, passer de l’une +de ces pièces dans l’autre sans qu’il fût nécessaire de passer par +la galerie. Le salon et l’antichambre étaient les seules pièces de +l’appartement qui eussent une porte sur la galerie. La galerie se +continuait, toute droite, jusqu’à l’extrémité est du bâtiment où +elle avait jour sur l’extérieur par une haute fenêtre (fenêtre 2 +du plan). Vers les deux tiers de sa longueur, cette galerie se +rencontrait à angle droit avec une autre galerie qui tournait avec +l’aile droite du château. + +Pour la clarté de ce récit, nous appellerons la galerie qui va de +l’escalier jusqu’à la fenêtre à l’est, «la galerie droite» et le +bout de galerie qui tourne avec l’aile droite et qui vient aboutir +à la galerie droite, à angle droit, «la galerie tournante». C’est +au carrefour de ces deux galeries que se trouvait la chambre de +Rouletabille, touchant à celle de Frédéric Larsan. Les portes de +ces deux chambres donnaient sur la galerie tournante, tandis que +les portes de l’appartement de Mlle Stangerson donnaient sur la +galerie droite (voir le plan). + +Rouletabille poussa la porte de sa chambre, me fit entrer et +referma la porte sur nous, poussant le verrou. Je n’avais pas +encore eu le temps de jeter un coup d’oeil sur son installation +qu’il poussait un cri de surprise en me montrant, sur un guéridon, +_un binocle._ + +«Qu’est-ce que c’est que cela? se demandait-il; qu’est-ce que ce +binocle est venu faire sur mon guéridon?» + +J’aurais été bien en peine de lui répondre. + +«À moins que, fit-il, à moins que... à moins que... à moins que ce +binocle ne soit «ce que je cherche»... et que... et que... _et que +ce soit un binocle de presbyte! ...»_ + +Il se jetait littéralement sur le binocle; ses doigts caressaient +la convexité des verres... et alors il me regarda d’une façon +effrayante. + +«Oh! ... oh!» + +Et il répétait: Oh! ... oh! comme si sa pensée l’avait tout à coup +rendu fou... + +Il se leva, me mit la main sur l’épaule, ricana comme un insensé +et me dit: + +«Ce binocle me rendra fou! car la chose est possible, voyez-vous, +«mathématiquement parlant»; mais «humainement parlant» elle est +impossible... ou alors... ou alors... ou alors...» + +On frappa deux petits coups à la porte de la chambre, Rouletabille +entrouvrit la porte; une figure passa. Je reconnus la concierge +que j’avais vue passer devant moi quand on l’avait amenée au +pavillon pour l’interrogatoire et j’en fus étonné, car je croyais +toujours cette femme sous les verrous. Cette femme dit à voix très +basse: + +«Dans la rainure du parquet!» + +Rouletabille répondit: «Merci!» et la figure s’en alla. Il se +retourna vers moi après avoir soigneusement refermé la porte. Et +il prononça des mots incompréhensibles avec un air hagard. + +«Puisque la chose est «mathématiquement» possible, pourquoi ne la +serait-elle pas «humainement! ... Mais si la chose est +«humainement» possible, l’affaire est formidable!» + +J’interrompis Rouletabille dans son soliloque: + +«Les concierges sont donc en liberté, maintenant? demandai-je. + +-- Oui, me répondit Rouletabille, je les ai fait remettre en +liberté. J’ai besoin de gens sûrs. La femme m’est tout à fait +dévouée et le concierge se ferait tuer pour moi... Et, puisque le +binocle a des verres pour presbyte, je vais certainement avoir +besoin de gens dévoués qui se feraient tuer pour moi! + +-- Oh! oh! fis-je, vous ne souriez pas, mon ami... Et quand +faudra-t-il se faire tuer? + +-- Mais, ce soir! car il faut que je vous dise, mon cher, +_j’attends l’assassin ce soir!_ + +-- Oh! oh! oh! oh! ... Vous attendez l’assassin ce soir... +Vraiment, vraiment, vous attendez l’assassin ce soir... mais vous +connaissez donc l’assassin? + +-- Oh! oh! oh! _Maintenant, il se peut que je le connaisse._ Je +serais un fou d’affirmer catégoriquement que je le connais, car +l’idée mathématique que j’ai de l’assassin donne des résultats si +effrayants, si monstrueux, _que j’espère qu’il est encore possible +que je me trompe! Oh! Je l’espère de toutes mes forces..._ + +-- Comment, puisque vous ne connaissiez pas, il y a cinq minutes, +l’assassin, pouvez-vous dire que vous attendez l’assassin ce soir? + +-- _Parce que je sais qu’il doit venir.»_ +__ +-- Rouletabille bourra une pipe, lentement, lentement et l’alluma. + +Ceci me présageait un récit des plus captivants. À ce moment +quelqu’un marcha dans le couloir, passant devant notre porte. +Rouletabille écouta. Les pas s’éloignèrent. + +«Est-ce que Frédéric Larsan est dans sa chambre? Fis-je, en +montrant la cloison. + +-- Non, me répondit mon ami, il n’est pas là; il a dû partir ce +matin pour Paris; il est toujours sur la piste de Darzac! ... M. +Darzac est parti lui aussi ce matin pour Paris. Tout cela se +terminera très mal... Je prévois l’arrestation de M. Darzac avant +huit jours. Le pire est que tout semble se liguer contre le +malheureux: les événements, les choses, les gens... Il n’est pas +une heure qui s’écoule qui n’apporte contre M. Darzac une +accusation nouvelle... Le juge d’instruction en est accablé et +aveuglé... Du reste, je comprends que l’on soit aveuglé! ... On le +serait à moins... + +-- Frédéric Larsan n’est pourtant pas un novice. + +-- J’ai cru, fit Rouletabille avec une moue légèrement méprisante, +que Fred était beaucoup plus fort que cela... Évidemment, ce n’est +pas le premier venu... J’ai même eu beaucoup d’admiration pour lui +quand je ne connaissais pas sa méthode de travail. Elle est +déplorable... Il doit sa réputation uniquement à son habileté; +mais il manque de philosophie; la mathématique de ses conceptions +est bien pauvre...» + +Je regardai Rouletabille et ne pus m’empêcher de sourire en +entendant ce gamin de dix-huit ans traiter d’enfant un garçon +d’une cinquantaine d’années qui avait fait ses preuves comme le +plus fin limier de la police d’Europe... + +«Vous souriez, me fit Rouletabille... Vous avez tort! ... Je vous +jure que je le roulerai... et d’une façon retentissante... mais il +faut que je me presse, car il a une avance colossale sur moi, +avance que lui a donnée M. Robert Darzac et que M. Robert Darzac +va augmenter encore ce soir... Songez donc: _chaque fois_ _que +l’assassin vient au château_, M. Robert Darzac, par une fatalité +étrange, s’absente et se refuse à donner l’emploi de son temps! + +-- Chaque fois que l’assassin vient au château! m’écriai-je... Il +y est donc revenu... + +-- Oui, pendant cette fameuse nuit où s’est produit le +phénomène...» + +J’allais donc connaître ce fameux phénomène auquel Rouletabille +faisait allusion depuis une demi-heure sans me l’expliquer. Mais +j’avais appris à ne jamais presser Rouletabille dans ses +narrations... Il parlait quand la fantaisie lui en prenait ou +quand il le jugeait utile, et se préoccupait beaucoup moins de ma +curiosité que de faire un résumé complet pour lui-même d’un +événement capital qui l’intéressait. + +Enfin, par petites phrases rapides, il m’apprit des choses qui me +plongèrent dans un état voisin de l’abrutissement, car, en vérité, +les phénomènes de cette science encore inconnue qu’est +l’hypnotisme, par exemple, ne sont point plus inexplicables que +_cette disparition de la matière de l’assassin au moment où ils +étaient quatre à la toucher. _Je parle de l’hypnotisme comme je +parlerais de l’électricité dont nous ignorons la nature, et dont +nous connaissons si peu les lois, parce que, dans le moment, +l’affaire me parut ne pouvoir s’expliquer que par de +l’inexplicable, c’est-à-dire par un événement en dehors des lois +naturelles connues. Et cependant, si j’avais eu la cervelle de +Rouletabille, j’aurais eu, comme lui, «le pressentiment de +l’explication naturelle»: car le plus curieux dans tous les +mystères du Glandier a bien été «la façon naturelledont +Rouletabille les expliqua»._ _Mais qui donc eût pu et pourrait +encore se vanter d’avoir la cervelle de Rouletabille? Les bosses +originales et inharmoniques de son front, je ne les ai jamais +rencontrées sur aucun autre front, si ce n’est -- mais bien moins +apparentes -- sur le front de Frédéric Larsan, et encore fallait- +il bien regarder le front du célèbre policier pour en deviner le +dessin, tandis que les bosses de Rouletabille sautaient -- si +j’ose me servir de cette expression un peu forte -- sautaient aux +yeux. + +J’ai, parmi les papiers qui me furent remis par le jeune homme +après l’affaire, un carnet où j’ai trouvé un compte rendu complet +du «phénomène de la disparition de la matière de l’assassin», et +des réflexions qu’il inspira à mon ami. Il est préférable, je +crois, de vous soumettre ce compte rendu que de continuer à +reproduire ma conversation avec Rouletabille, car j’aurais peur, +dans une pareille histoire, d’ajouter un mot qui ne fût point +l’expression de la plus stricte vérité. + + + +XV +Traquenard + + +_Extrait du carnet de Joseph Rouletabille_. + +La nuit dernière, nuit du 29 au 30 octobre, écrit Joseph +Rouletabille, je me réveille vers une heure du matin. Insomnie ou +bruit du dehors? Le cri de la «Bête du Bon Dieu» retentit avec une +résonance sinistre, au fond du parc. Je me lève; j’ouvre ma +fenêtre. Vent froid et pluie; ténèbres opaques, silence. Je +referme ma fenêtre. La nuit est encore déchirée par la bizarre +clameur. Je passe rapidement un pantalon, un veston. Il fait un +temps à ne pas mettre un chat dehors; qui donc, cette nuit, imite, +si près du château, le miaulement du chat de la mère Agenoux? Je +prends un gros gourdin, la seule arme dont je dispose, et, sans +faire aucun bruit, j’ouvre ma porte. + +Me voici dans la galerie; une lampe à réflecteur l’éclaire +parfaitement; la flamme de cette lampe vacille comme sous l’action +d’un courant d’air. Je sens le courant d’air. Je me retourne. +Derrière moi, une fenêtre est ouverte, celle qui se trouve à +l’extrémité de ce bout de galerie sur laquelle donnent nos +chambres, à Frédéric Larsan et à moi, galerie que j’appellerai +«galerie tournante»pour la distinguer de la «galerie droite», sur +laquelle donne l’appartement de Mlle Stangerson. Ces deux galeries +se croisent à angle droit. Qui donc a laissé cette fenêtre +ouverte, ou qui vient de l’ouvrir? Je vais à la fenêtre; je me +penche au dehors. À un mètre environ sous cette fenêtre, il y a +une terrasse qui sert de toit à une petite pièce en encorbellement +qui se trouve au rez-de-chaussée. On peut, au besoin, sauter de la +fenêtre sur la terrasse, et de là, se laisser glisser dans la cour +d’honneur du château. Celui qui aurait suivi ce chemin ne devait +évidemment pas avoir sur lui la clef de la porte du vestibule. +Mais pourquoi m’imaginer cette scène de gymnastique nocturne? À +cause d’une fenêtre ouverte? Il n’y a peut-être là que la +négligence d’un domestique. Je referme la fenêtre en souriant de +la facilité avec laquelle je bâtis des drames avec une fenêtre +ouverte. Nouveau cri de la «Bête du Bon Dieu» dans la nuit. Et +puis, le silence; la pluie a cessé de frapper les vitres. Tout +dort dans le château. Je marche avec des précautions infinies sur +le tapis de la galerie. Arrivé au coin de la galerie droite, +j’avance la tête et y jette un prudent regard. Dans cette galerie, +une autre lampe à réflecteur donne une lumière éclairant +parfaitement les quelques objets qui s’y trouvent, trois fauteuils +et quelques tableaux pendus aux murs. Qu’est-ce que je fais là? +Jamais le château n’a été aussi calme. Tout y repose. Quel est cet +instinct qui me pousse vers la chambre de Mlle Stangerson? Qu’est- +ce qui me conduit vers la chambre de Mlle Stangerson? Pourquoi +cette voix qui crie au fond de mon être: «Va jusqu’à la chambre de +Mlle Stangerson!» Je baisse les yeux sur le tapis que je foule et +«je vois que mes pas, vers la chambre de Mlle Stangerson, sont +conduits par des pas qui y sont déjà allés». Oui, sur ce tapis, +des traces de pas ont apporté la boue du dehors et je suis ces pas +qui me conduisent à la chambre de Mlle Stangerson. Horreur! +Horreur! Ce sont «les pas élégants» que je reconnais, «les pas de +l’assassin!» Il est venu du dehors, par cette nuit abominable. Si +l’on peut descendre de la galerie par la fenêtre, grâce à la +terrasse, on peut aussi y entrer. + +L’assassin est là, dans le château, car les pas ne sont pas +revenus». Il s’est introduit dans le château par cette fenêtre +ouverte à l’extrémité de la galerie tournante; il est passé devant +la chambre de Frédéric Larsan, devant la mienne, a tourné à +droite, dans la galerie droite, _et est entré dans la chambre de +Mlle_ _Stangerson._ Je suis devant la porte de l’appartement de +Mlle Stangerson, devant la porte de l’antichambre: elle est +entrouverte, je la pousse sans faire entendre le moindre bruit. Je +me trouve dans l’antichambre et là, sous la porte de la chambre +même, je vois une barre de lumière. J’écoute. Rien! Aucun bruit, +pas même celui d’une respiration. Ah! savoir ce qui se passe dans +le silence qui est derrière cette porte! Mes yeux sur la serrure +m’apprennent que cette serrure est fermée à clef, et la clef est +en dedans. Et dire que l’assassin est peut-être là! Qu’il doit +être là! S’échappera-t-il encore, cette fois? Tout dépend de moi! +Du sang-froid et, surtout, pas une fausse manoeuvre! «Il faut voir +dans cette chambre.» Y entrerai-je par le salon de Mlle +Stangerson? il me faudrait ensuite traverser le boudoir, et +l’assassin se sauverait alors par la porte de la galerie, la porte +devant laquelle je suis en ce moment. + +«Pour moi, ce soir, il n’y a pas encore eu crime», car rien +n’expliquerait le silence du boudoir! Dans le boudoir, deux +gardes-malades sont installées pour passer la nuit, jusqu’à la +complète guérison de Mlle Stangerson. + +Puisque je suis à peu près sûr que l’assassin est là, pourquoi ne +pas donner l’éveil tout de suite? L’assassin se sauvera peut-être, +mais peut-être aurai-je sauvé Mlle Stangerson? Et si, par hasard, +l’assassin, ce soir, n’était pas un assassin?» La porte a été +ouverte pour lui livrer passage: par qui? -- et a été refermée: +par qui? Il est entré, cette nuit, dans cette chambre dont la +porte était certainement fermée à clef à l’intérieur, «car Mlle +Stangerson, tous les soirs, s’enferme avec ses gardes dans son +appartement». Qui a tourné cette clef de la chambre pour laisser +entrer l’assassin? Les gardes? Deux domestiques fidèles, la +vieille femme de chambre et sa fille Sylvie? C’est bien +improbable. Du reste, elles couchent dans le boudoir, et Mlle +Stangerson, très inquiète, très prudente, m’a dit Robert Darzac, +veille elle-même à sa Sûreté depuis qu’elle est assez bien +portante pour faire quelques pas dans son appartement -- dont je +ne l’ai pas encore vue sortir. Cette inquiétude et cette prudence +soudaines chez Mlle Stangerson, qui avaient frappé M. Darzac, +m’avaient également laissé à réfléchir. Lors du crime de la +«Chambre Jaune», il ne fait point de doute que la malheureuse +_attendait l’assassin._ L’attendait-elle encore ce soir? Mais qui +donc a tourné cette clef pour ouvrir «à l’assassin qui est là»? Si +c’était Mlle Stangerson «elle-même»? Car enfin elle peut redouter, +elle doit redouter la venue de l’assassin et avoir des raisons +pour lui ouvrir la porte, «pour être forcée de lui ouvrir la +porte!» Quel terrible rendez-vous est donc celui-ci? Rendez-vous +de crime? À coup sûr, pas rendez-vous d’amour, car Mlle Stangerson +adore M. Darzac, je le sais. Toutes ces réflexions traversent mon +cerveau comme un éclair qui n’illuminerait que des ténèbres. Ah! +Savoir... + +S’il y a tant de silence, derrière cette porte, c’est sans doute +qu’on y a besoin de silence! Mon intervention peut être la cause +de plus de mal que de bien? Est-ce que je sais? Qui me dit que mon +intervention ne déterminerait pas, dans la minute, un crime? Ah! +voir et savoir, sans troubler le silence! + +Je sors de l’antichambre. Je vais à l’escalier central, je le +descends; me voici dans le vestibule; je cours le plus +silencieusement possible vers la petite chambre au rez-de- +chaussée, où couche, depuis l’attentat du pavillon, le père +Jacques. + +«Je le trouve habillé», les yeux grands ouverts, presque hagards. +Il ne semble point étonné de me voir; il me dit qu’il s’est levé +parce qu’il a entendu le cri de «la Bête du Bon Dieu», et qu’il a +entendu des pas, dans le parc, des pas qui glissaient devant sa +fenêtre. Alors, il a regardé à la fenêtre «et il a vu passer, tout +à l’heure, un fantôme noir». Je lui demande s’il a une arme. Non, +il n’a plus d’arme, depuis que le juge d’instruction lui a pris +son revolver. Je l’entraîne. Nous sortons dans le parc par une +petite porte de derrière. Nous glissons le long du château +jusqu’au point qui est juste au-dessous de la chambre de Mlle +Stangerson. Là, je colle le père Jacques contre le mur, lui +défends de bouger, et moi, profitant d’un nuage qui recouvre en ce +moment la lune, je m’avance en face de la fenêtre, mais en dehors +du carré de lumière qui en vient; «car la fenêtre est +entrouverte». Par précaution? Pour pouvoir sortir plus vite par la +fenêtre, si quelqu’un venait à entrer par une porte? Oh! oh! celui +qui sautera par cette fenêtre aurait bien des chances de se rompre +le cou! Qui me dit que l’assassin n’a pas une corde? Il a dû tout +prévoir... Ah! savoir ce qui se passe dans cette chambre! ... +connaître le silence de cette chambre! ... Je retourne au père +Jacques et je prononce un mot, à son oreille: «Échelle». Dès +l’abord, j’ai bien pensé à l’arbre qui, huit jours auparavant m’a +déjà servi d’observatoire, mais j’ai aussitôt constaté que la +fenêtre est entrouverte de telle sorte que je ne puis rien voir, +cette fois-ci, en montant dans l’arbre, de ce qui se passe dans la +chambre. Et puis non seulement je veux voir, mais pouvoir entendre +et... agir... + +Le père Jacques, très agité, presque tremblant, disparaît un +instant et revient, sans échelle, me faisant, de loin, de grands +signes avec ses bras pour que je le rejoigne au plus tôt. Quand je +suis près de lui: «Venez!» me souffle-t-il. + +Il me fait faire le tour du château par le donjon. Arrivé là, il +me dit: + +«J’étais allé chercher mon échelle dans la salle basse du donjon, +qui nous sert de débarras, au jardinier et à moi; la porte du +donjon était ouverte et l’échelle n’y était plus. En sortant, sous +le clair de lune, voilà où je l’ai aperçue!» + +Et il me montrait, à l’autre extrémité du château, une échelle +appuyée contre les «corbeaux»qui soutenaient la terrasse, au- +dessous de la fenêtre que j’avais trouvée ouverte. La terrasse +m’avait empêché de voir l’échelle... grâce à cette échelle, il +était extrêmement facile de pénétrer dans la galerie tournante du +premier étage, et je ne doutai plus que ce fût là le chemin pris +par l’inconnu. + +Nous courons à l’échelle; mais, au moment de nous en emparer, le +père Jacques me montre la porte entrouverte de la petite pièce du +rez-de-chaussée qui est placée en encorbellement à l’extrémité de +cette aile droite du château, et qui a pour plafond cette terrasse +dont j’ai parlé. Le père Jacques pousse un peu la porte, regarde à +l’intérieur, et me dit, dans un souffle. + +«Il n’est pas là!--Qui? --le garde!» +La bouche encore une fois à mon oreille: «Vous savez bien que le +garde couche dans cette pièce, depuis qu’on fait des réparations +au donjon! ...» et, du même geste significatif, il me montre la +porte entrouverte, l’échelle, la terrasse et la fenêtre, que j’ai +tout à l’heure refermée, de la galerie tournante. + +Quelles furent mes pensées alors? Avais-je le temps d’avoir des +pensées? Je «sentais», plus que je ne pensais... + +Évidemment, sentais-je, «si le garde est là-haut dans la chambre» +(je dis: «si», car je n’ai, en ce moment, en dehors de cette +échelle, et de cette chambre du garde déserte, aucun indice qui me +permette même de soupçonner le garde), s’il y est, il a été obligé +de passer par cette échelle et par cette fenêtre, car les pièces +qui se trouvent derrière sa nouvelle chambre, étant occupées par +le ménage du maître d’hôtel et de la cuisinière, et par les +cuisines, lui ferment le chemin du vestibule et de l’escalier, à +l’intérieur du château... «si c’est le garde qui a passé par là», +il lui aura été facile, sous quelque prétexte, hier soir, d’aller +dans la galerie et de veiller à ce que cette fenêtre soit +simplement poussée à l’intérieur, les panneaux joints, de telle +sorte qu’il n’ait plus, de l’extérieur, qu’à appuyer dessus pour +que la fenêtre s’ouvre et qu’il puisse sauter dans la galerie. +Cette nécessité de la fenêtre non fermée à l’intérieur restreint +singulièrement le champ des recherches sur la personnalité de +l’assassin. Il faut que l’assassin «soit de la maison»; à moins +qu’il n’ait un complice, auquel je ne crois pas...; à moins... à +moins que Mlle Stangerson «elle-même» ait veillé à ce que cette +fenêtre ne soit point fermée de l’intérieur... +«Mais quel serait donc ce secret effroyable qui ferait que Mlle +Stangerson serait dans la nécessité de supprimer les obstacles qui +la séparent de son assassin?» + +J’empoigne l’échelle et nous voici repartis sur les derrières du +château. La fenêtre de la chambre est toujours entrouverte; les +rideaux sont tirés, mais ne se rejoignent point; ils laissent +passer un grand rai de lumière, qui vient s’allonger sur la +pelouse à mes pieds. Sous la fenêtre de la chambre j’applique mon +échelle. Je suis à peu près sûr de n’avoir fait aucun bruit. «Et, +pendant que le père Jacques reste au pied de l’échelle», je gravis +l’échelle, moi, tout doucement, tout doucement, avec mon gourdin. +Je retiens ma respiration; je lève et pose les pieds avec des +précautions infinies. Soudain, un gros nuage, et une nouvelle +averse. Chance. Mais, tout à coup, le cri sinistre de la «Bête du +Bon Dieu» m’arrête au milieu de mon ascension. Il me semble que ce +cri vient d’être poussé derrière moi, à quelques mètres. Si ce cri +était un signal! Si quelque complice de l’homme m’avait vu, sur +mon échelle. Ce cri appelle peut-être l’homme à la fenêtre! Peut- +être! ... Malheur, «l’homme est à la fenêtre! Je sens sa tête au- +dessus de moi; j’entends son souffle. Et moi, je ne puis le +regarder; le plus petit mouvement de ma tête, et je suis perdu! +Va-t-il me voir? Va-t-il, dans la nuit, baisser la tête? Non! ... +il s’en va... il n’a rien vu... je le sens, plus que je ne +l’entends, marcher, à pas de loup, dans la chambre; et je gravis +encore quelques échelons. Ma tête est à la hauteur de la pierre +d’appui de la fenêtre; mon front dépasse cette pierre; mes yeux, +entre les rideaux, voient. + +L’homme est là, assis au petit bureau de Mlle Stangerson, _et il_ +_écrit._ Il me tourne le dos. Il a une bougie devant lui; mais, +comme il est penché sur la flamme de cette bougie, la lumière +projette des ombres qui me le déforment. Je ne vois qu’un dos +monstrueux, courbé. + +Chose stupéfiante: Mlle Stangerson n’est pas là! Son lit n’est pas +défait. Où donc couche-t-elle, cette nuit? Sans doute dans la +chambre à côté, avec ses femmes. Hypothèse. Joie de trouver +l’homme seul. Tranquillité d’esprit pour préparer le traquenard. + +Mais qui est donc cet homme qui écrit là, sous mes yeux, installé +à ce bureau comme s’il était chez lui? S’il n’y avait point «les +pas de l’assassin» sur le tapis de la galerie, s’il n’y avait pas +eu la fenêtre ouverte, s’il n’y avait pas eu, sous cette fenêtre, +l’échelle, je pourrais être amené à penser que cet homme a le +droit d’être là et qu’il s’y trouve normalement à la suite de +causes normales que je ne connais pas encore. Mais il ne fait +point de doute que cet inconnu mystérieux est l’homme de la +«Chambre Jaune», celui dont Mlle Stangerson est obligée, sans le +dénoncer, de subir les coups assassins. Ah! voir sa figure! Le +surprendre! Le prendre! + +Si je saute dans la chambre en ce moment, «il» s’enfuit ou par +l’antichambre ou par la porte à droite qui donne sur le boudoir. +Par là, traversant le salon, il arrive à la galerie et je le +perds. Or, je le tiens; encore cinq minutes, et je le tiens, mieux +que si je l’avais dans une cage... Qu’est-ce qu’il fait là, +solitaire, dans la chambre de Mlle Stangerson? Qu’écrit-il? À qui +écrit-il? ... Descente. L’échelle par terre. Le père Jacques me +suit. Rentrons au château. J’envoie le père Jacques éveiller M. +Stangerson. Il doit m’attendre chez M. Stangerson, et ne lui rien +dire de précis avant mon arrivée. Moi, je vais aller éveiller +Frédéric Larsan. Gros ennui pour moi. J’aurais voulu travailler +seul et avoir toute l’aubaine de l’affaire, au nez de Larsan +endormi. Mais le père Jacques et M. Stangerson sont des vieillards +et moi, je ne suis peut-être pas assez développé. Je manquerais +peut-être de force... Larsan, lui, a l’habitude de l’homme que +l’on terrasse, que l’on jette par terre, que l’on relève, menottes +aux poignets. Larsan m’ouvre, ahuri, les yeux gonflés de sommeil, +prêt à m’envoyer promener, ne croyant nullement à mes imaginations +de petit reporter. Il faut que je lui affirme que «l’homme est +là!» + +«C’est bizarre, dit-il, _je croyais l’avoir quitté cet après-midi, +à Paris!»_ + +Il se vêt hâtivement et s’arme d’un revolver. Nous nous glissons +dans la galerie. + +Larsan me demande: + +«Où est-il? + +-- Dans la chambre de Mlle Stangerson. + +-- Et Mlle Stangerson? + +-- Elle n’est pas dans sa chambre! + +-- Allons-y! + +-- N’y allez pas! L’homme, à la première alerte, se sauvera... il +a trois chemins pour cela... la porte, la fenêtre, le boudoir où +se trouvent les femmes... + +-- Je tirerai dessus... + +-- Et si vous le manquez? Si vous ne faites que le blesser? Il +s’échappera encore... Sans compter que, lui aussi, est +certainement armé... Non, laissez-moi diriger l’expérience, et je +réponds de tout... + +-- Comme vous voudrez», me dit-il avec assez de bonne grâce. + +Alors, après m’être assuré que toutes les fenêtres des deux +galeries sont hermétiquement closes, je place Frédéric Larsan à +l’extrémité de la galerie tournante, devant cette fenêtre que j’ai +trouvée ouverte et que j’ai refermée. Je dis à Fred: + +«Pour rien au monde, vous ne devez quitter ce poste, jusqu’au +moment où je vous appellerai... Il y a cent chances sur cent pour +que l’homme revienne à cette fenêtre et essaye de se sauver par +là, quand il sera poursuivi, car c’est par là qu’il est venu et +par là qu’il a préparé sa fuite. Vous avez un poste dangereux... + +-- Quel sera le vôtre? demanda Fred. + +-- Moi, je sauterai dans la chambre, et je vous rabattrai l’homme! + +-- Prenez mon revolver, dit Fred, je prendrai votre bâton. + +-- Merci, fis-je, vous êtes un brave homme» + +Et j’ai pris le revolver de Fred. J’allais être seul avec l’homme, +là-bas, qui écrivait dans la chambre, et vraiment ce revolver me +faisait plaisir. + +Je quittai donc Fred, l’ayant posté à la fenêtre 5 sur le plan, et +je me dirigeai, toujours avec la plus grande précaution, vers +l’appartement de M. Stangerson, dans l’aile gauche du château. Je +trouvai M. Stangerson avec le père Jacques, qui avait observé la +consigne, se bornant à dire à son maître qu’il lui fallait +s’habiller au plus vite. Je mis alors M. Stangerson, en quelques +mots, au courant de ce qui se passait. Il s’arma, lui aussi, d’un +revolver, me suivit et nous fûmes aussitôt dans la galerie tous +trois. Tout ce qui vient de se passer, depuis que j’avais vu +l’assassin assis devant le bureau, avait à peine duré dix minutes. +M. Stangerson voulait se précipiter immédiatement sur l’assassin +et le tuer: c’était bien simple. Je lui fis entendre qu’avant tout +il ne fallait pas risquer, «en voulant le tuer, de le manquer +vivant». + +Quand je lui eus juré que sa fille n’était pas dans la chambre et +qu’elle ne courait aucun danger, il voulut bien calmer son +impatience et me laisser la direction de l’événement. Je dis +encore au père Jacques et à M. Stangerson qu’ils ne devaient venir +à moi que lorsque je les appellerais ou lorsque je tirerais un +coup de revolver «et j’envoyai le père Jacques se placer» devant +la fenêtre située à l’extrémité de la galerie droite. (La fenêtre +est marquée du chiffre 2 sur mon plan.) J’avais choisi ce poste +pour le père Jacques parce que j’imaginais que l’assassin, traqué +à sa sortie de la chambre, se sauvant à travers la galerie pour +rejoindre la fenêtre qu’il avait laissée ouverte, et voyant, tout +à coup, en arrivant au carrefour des galeries, devant cette +dernière fenêtre, Larsan gardant la galerie tournante, +continuerait son chemin dans la galerie droite. Là, il +rencontrerait le père Jacques, qui l’empêcherait de sauter dans le +parc par la fenêtre qui ouvrait à l’extrémité de la galerie +droite. C’est ainsi, certainement, qu’en une telle occurrence +devait agir l’assassin s’il connaissait les lieux (et cette +hypothèse ne faisait point de doute pour moi). Sous cette fenêtre, +en effet, se trouvait extérieurement une sorte de contrefort. +Toutes les autres fenêtres des galeries donnaient à une telle +hauteur sur des fossés qu’il était à peu près impossible de sauter +par là sans se rompre le cou. Portes et fenêtres étaient bien et +solidement fermées, y compris la porte de la chambre de débarras, +à l’extrémité de la galerie droite: Je m’en étais rapidement +assuré. + +Donc, après avoir indiqué comme je l’ai dit, son poste au père +Jacques «et l’y avoir vu», je plaçai M. Stangerson devant le +palier de l’escalier, non loin de la porte de l’antichambre de sa +fille. Tout faisait prévoir que, dès lors que je traquais +l’assassin dans la chambre, celui-ci se sauverait par +l’antichambre plutôt que par le boudoir où se trouvaient les +femmes et dont la porte avait dû être fermée par Mlle Stangerson +elle-même, si, comme je le pensais, elle s’était réfugiée dans ce +boudoir «pour ne pas voir l’assassin qui allait venir chez elle!» +Quoi qu’il en fût, il retombait toujours dans la galerie «Où mon +monde l’attendait à toutes les issues possibles». + +Arrivé là, il voit à sa gauche, presque sur lui, M. Stangerson; il +se sauve alors à droite, vers la galerie tournante, «ce qui est le +chemin, du reste, de sa fuite préparée». À l’intersection des deux +galeries il aperçoit à la fois, comme je l’explique plus haut, à +sa gauche, Frédéric Larsan au bout de la galerie tournante, et en +face le père Jacques, au bout de la galerie droite. M. Stangerson +et moi, nous arrivons par derrière. Il est à nous! Il ne peut plus +nous échapper! ... Ce plan me paraissait le plus sage, le plus sûr +«et le plus simple». Si nous avions pu directement placer +quelqu’un de nous derrière la porte du boudoir de Mlle Stangerson +qui ouvrait sur la chambre à coucher, peut-être eût-il paru plus +simple «à certains qui ne réfléchissent pas» d’assiéger +directement les deux portes de la pièce où se trouvait l’homme, +celle du boudoir et celle de l’antichambre; mais nous ne pouvions +pénétrer dans le boudoir que par le salon, dont la porte avait été +fermée à l’intérieur par les soins inquiets de Mlle Stangerson. Et +ainsi, ce plan, qui serait venu à l’intellect d’un sergent de +ville quelconque, se trouvait impraticable. Mais moi, qui suis +obligé de réfléchir, je dirai que, même si j’avais eu la libre +disposition du boudoir, j’aurais maintenu mon plan tel que je +viens de l’exposer; car tout autre plan d’attaque direct par +chacune des portes de la chambre «nous séparait les uns des autres +au moment de la lutte avec l’homme», tandis que mon plan +«réunissait tout le monde pour l’attaque», à un endroit que +j’avais déterminé avec une précision quasi mathématique. Cet +endroit était l’intersection des deux galeries. + +Ayant ainsi placé mon monde, je ressortis du château, courus à mon +échelle, la réappliquai contre le mur et, le revolver au poing, je +grimpai. + +Que si quelques-uns sourient de tant de précautions préalables, je +les renverrai au mystère de la «Chambre Jaune» et à toutes les +preuves que nous avions de la fantastique astuce de l’assassin; et +aussi, que si quelques-uns trouvent bien méticuleuses toutes mes +observations dans un moment où l’on doit être entièrement pris par +la rapidité du mouvement, de la décision et de l’action, je leur +répliquerai que j’ai voulu longuement et complètement rapporter +ici toutes les dispositions d’un plan d’attaque conçu et exécuté +aussi rapidement qu’il est lent à se dérouler sous ma plume. J’ai +voulu cette lenteur et cette précision pour être certain de ne +rien omettre des conditions dans lesquelles se produisit l’étrange +phénomène qui, jusqu’à nouvel ordre et naturelle explication, me +semble devoir prouver mieux que toutes les théories du professeur +Stangerson, «la dissociation de la matière», je dirai même la +dissociation «instantanée» de la matière. + + + +XVI +Étrange phénomène de dissociation de la matière + + +_Extrait du carnet de Joseph Rouletabille (suite)_ + +Me voici de nouveau à la pierre de la fenêtre, continue +Rouletabille, et de nouveau ma tête dépasse cette pierre; entre +les rideaux dont la disposition n’a pas bougé, je m’apprête à +regarder, anxieux de savoir dans quelle attitude je vais trouver +l’assassin. S’il pouvait me tourner le dos! S’il pouvait être +encore à cette table, en train d’écrire... Mais peut-être... peut- +être n’est-il plus là! ... Et comment se serait-il enfui? ... Est- +ce que je n’ai pas son échelle»? ... Je fais appel à tout mon +sang-froid. J’avance encore la tête. Je regarde: il est là; je +revois son dos monstrueux, déformé par les ombres projetées par la +bougie. Seulement, «il» n’écrit plus et la bougie n’est plus sur +le petit bureau. La bougie est sur le parquet devant l’homme +courbé au-dessus d’elle. Position bizarre, mais qui me sert. Je +retrouve ma respiration. Je monte encore. Je suis aux derniers +échelons; ma main gauche saisit l’appui de la fenêtre; au moment +de réussir je sens mon coeur battre à coups précipités. Je mets +mon revolver entre mes dents. Ma main droite maintenant tient +aussi l’appui de la fenêtre. Un mouvement nécessairement un peu +brusque, un rétablissement sur les poignets et je vais être sur la +fenêtre... Pourvu que l’échelle!...C’est ce qui arrive... je suis +dans la nécessité de prendre un point d’appui un peu fort sur +l’échelle et mon pied n’a point plutôt quitté celle-ci que je sens +qu’elle bascule. Elle racle le mur et s’abat... Mais déjà mes +genoux touchent la pierre... Avec une rapidité que je crois sans +égale, je me dresse debout sur la pierre... Mais plus rapide que +moi a été l’assassin... Il a entendu le raclement de l’échelle +contre le mur et j’ai vu tout à coup le dos monstrueux se +soulever, l’homme se dresser, se retourner... J’ai vu sa tête... +ai-je bien vu sa tête? ... La bougie était sur le parquet et +n’éclairait suffisamment que ses jambes. À partir de la hauteur de +la table, il n’y avait guère dans la chambre que des ombres, que +de la nuit... J’ai vu une tête chevelue, barbue... Des yeux de +fou; une face pâle qu’encadraient deux larges favoris; la couleur, +autant que je pouvais dans cette seconde obscure distinguer, la +couleur... en était rousse... à ce qu’il m’est apparu... à ce que +j’ai pensé... Je ne connaissais point cette figure. Ce fut, en +somme, la sensation principale que je reçus de cette image +entrevue dans des ténèbres vacillantes... Je ne connaissais pas +cette figure «ou, tout au moins, je ne la reconnaissais pas»! + +Ah! Maintenant, il fallait faire vite! ... il fallait être le +vent! la tempête! ... la foudre! Mais hélas... hélas! «il y avait +des mouvements nécessaires...» Pendant que je faisais les +mouvements nécessaires de rétablissement sur les poignets, du +genou sur la pierre, de mes pieds sur la pierre... l’homme qui +m’avait aperçu à la fenêtre avait bondi, s’était précipité comme +je l’avais prévu sur la porte de l’antichambre, avait eu le temps +de l’ouvrir et fuyait. Mais déjà j’étais derrière lui revolver au +poing. Je hurlai: «À moi!» + +Comme une flèche j’avais traversé la chambre et cependant j’avais +pu voir qu’»il y avait une lettre sur la table». Je rattrapai +presque l’homme dans l’antichambre, car le temps qu’il lui avait +fallu pour ouvrir la porte lui avait au moins pris une seconde. Je +le touchai presque; il me colla sur le nez la porte qui donne de +l’antichambre sur la galerie... Mais j’avais des ailes, je fus +dans la galerie à trois mètres de lui... M. Stangerson et moi le +poursuivîmes à la même hauteur. L’homme avait pris, toujours comme +je l’avais prévu, la galerie à sa droite, c’est-à-dire le chemin +préparé de sa fuite...«À moi, Jacques! À moi, Larsan!» m’écriai- +je. Il ne pouvait plus nous échapper! Je poussai une clameur de +joie, de victoire sauvage... L’homme parvint à l’intersection des +deux galeries à peine deux secondes avant nous et la rencontre que +j’avais décidée, le choc fatal qui devait inévitablement se +produire, eut lieu! Nous nous heurtâmes tous à ce carrefour: M. +Stangerson et moi venant d’un bout de la galerie droite, le père +Jacques venant de l’autre bout de cette même galerie et Frédéric +Larsan venant de la galerie tournante. Nous nous heurtâmes jusqu’à +tomber... + +«Mais l’homme n’était pas là!» + +Nous nous regardions avec des yeux stupides, des yeux d’épouvante, +devant cet «irréel»: «l’homme n’était pas là!» + +Où est-il? Où est-il? Où est-il? ... Tout notre être demandait: +«Où est-il?» + +«Il est impossible qu’il se soit enfui! m’écriai-je dans une +colère plus grande que mon épouvante! + +-- Je le touchais, s’exclama Frédéric Larsan. + +-- Il était là, j’ai senti son souffle dans la figure! faisait le +père Jacques. + +-- Nous le touchions!» répétâmes-nous, M. Stangerson et moi. + +Où est-il? Où est-il? Où est-il? ... + +Nous courûmes comme des fous dans les deux galeries; nous +visitâmes portes et fenêtres; elles étaient closes, hermétiquement +closes... On n’avait pas pu les ouvrir, puisque nous les trouvions +fermées... Et puis, est-ce que cette ouverture d’une porte ou +d’une fenêtre par cet homme, ainsi traqué, sans que nous ayons pu +apercevoir son geste, n’eût pas été plus inexplicable encore que +la disparition de l’homme lui-même? + +Où est-il? Où est-il? ... Il n’a pu passer par une porte, ni par +une fenêtre, ni par rien. Il n’a pu passer à travers nos corps! +... + +J’avoue que, dans le moment, je fus anéanti. Car, enfin, il +faisait clair dans la galerie, et dans cette galerie il n’y avait +ni trappe, ni porte secrète dans les murs, ni rien où l’on pût se +cacher. Nous remuâmes les fauteuils et soulevâmes les tableaux. +Rien! Rien! Nous aurions regardé dans une potiche, s’il y avait eu +une potiche! + + + +XVII +La galerie inexplicable + + +Mlle Mathilde Stangerson apparut sur le seuil de son antichambre, +continue toujours le carnet de Rouletabille. Nous étions presque à +sa porte, dans cette galerie où venait de se passer l’incroyable +phénomène. Il y a des moments où l’on sent sa cervelle fuir de +toutes parts. Une balle dans la tête, un crâne qui éclate, le +siège de la logique assassiné, la raison en morceaux... tout cela +était sans doute comparable à la sensation, qui m’épuisait, «qui +me vidait», du déséquilibre de tout, de la fin de mon moi pensant, +pensant avec ma pensée d’homme! La ruine morale d’un édifice +rationnel, doublé de la ruine réelle de la vision physiologique, +alors que les yeux voient toujours clair, quel coup affreux sur le +crâne! + +Heureusement, Mlle Mathilde Stangerson apparut sur le seuil de son +antichambre. Je la vis; et ce fut une diversion à ma pensée en +chaos... Je la respirai... «je respirai son parfum de la dame en +noir... Chère dame en noir, chère dame en noir» que je ne reverrai +jamais plus! Mon Dieu! dix ans de ma vie, la moitié de ma vie pour +revoir la dame en noir! Mais, hélas! Je ne rencontre plus, de +temps en temps, et encore! ... et encore! ... que le parfum, à peu +près le parfum dont je venais respirer la trace, sensible pour moi +seul, dans le parloir de ma jeunesse! ... c’est cette réminiscence +aiguë de ton cher parfum, dame en noir, qui me fit aller vers +celle-ci que voilà tout en blanc, et si pâle, si pâle, et si belle +sur le seuil de la «galerie inexplicable»! Ses beaux cheveux dorés +relevés sur la nuque laissent voir l’étoile rouge de sa tempe, la +blessure dont elle faillit mourir... Quand je commençais seulement +à prendre ma raison par le bon bout, dans cette affaire, +j’imaginais que, la nuit du mystère de la «Chambre Jaune», Mlle +Stangerson portait les cheveux en bandeaux... «Mais, avant mon +entrée dans la «Chambre Jaune», comment aurais-je raisonné sans la +chevelure aux bandeaux»? + +Et maintenant, je ne raisonne plus du tout, depuis le fait de la +«galerie inexplicable»; je suis là, stupide, devant l’apparition +de Mlle Stangerson, pâle et si belle. Elle est vêtue d’un peignoir +d’une blancheur de rêve. On dirait une apparition, un doux +fantôme. Son père la prend dans ses bras, l’embrasse avec passion, +semble la reconquérir une fois de plus, puisqu’une fois de plus +elle eût pu, pour lui, être perdue! Il n’ose l’interroger... Il +l’entraîne dans sa chambre où nous les suivons... car, enfin, il +faut savoir! ... La porte du boudoir est ouverte... Les deux +visages épouvantés des gardes-malades sont penchés vers nous... +«Mlle Stangerson demande ce que signifie tout ce bruit.» «Voilà, +dit-elle, c’est bien simple! ...» -- Comme c’est simple! comme +c’est simple! -- ... Elle a eu l’idée de ne pas dormir cette nuit +dans sa chambre, de se coucher dans la même pièce que les gardes- +malades, dans le boudoir... Et elle a fermé, sur elles trois, la +porte du boudoir... Elle a, depuis la nuit criminelle, des +craintes, des peurs soudaines fort compréhensibles, n’est-ce pas? +... Qui comprendra pourquoi, cette nuit justement «où il devait +revenir», elle s’est enfermée par un «hasard» très heureux avec +ses femmes? Qui comprendra pourquoi elle repousse la volonté de M. +Stangerson de coucher dans le salon de sa fille, puisque sa fille +a peur? Qui comprendra pourquoi la lettre, qui était tout à +l’heure sur la table de la chambre, «n’y est plus»! ... Celui qui +comprendra cela dira: Mlle Stangerson savait que l’assassin devait +revenir... elle ne pouvait l’empêcher de revenir... elle n’a +prévenu personne parce qu’il faut que l’assassin reste inconnu... +inconnu de son père, inconnu de tous... excepté de Robert Darzac. +Car M. Darzac doit le connaître maintenant... Il le connaissait +peut-être avant! Se rappeler la phrase du jardin de l’Élysée: «Me +faudra-t-il, pour vous avoir, commettre un crime?» Contre qui, le +crime, sinon «contre l’obstacle», contre l’assassin? Se rappeler +encore cette phrase de M. Darzac en réponse à ma question: «Cela +ne vous déplairait-il point que je découvre l’assassin?--Ah! Je +voudrais le tuer de ma main!» Et je lui ai répliqué: «Vous n’avez +pas répondu à ma question!» Ce qui était vrai. En vérité, en +vérité, M. Darzac connaît si bien l’assassin qu’il a peur que je +le découvre, «tout en voulant le tuer». Il n’a facilité mon +enquête que pour deux raisons: d’abord parce que je l’y ai forcé; +ensuite, pour mieux veiller sur elle... + +Je suis dans la chambre... dans sa chambre... je la regarde, +elle... et je regarde aussi la place où était la lettre tout à +l’heure... Mlle Stangerson s’est emparée de la lettre; cette +lettre était pour elle, évidemment... évidemment... Ah! comme la +malheureuse tremble... Elle tremble au récit fantastique que son +père lui fait de la présence de l’assassin dans sa chambre et de +la poursuite dont il a été l’objet... Mais il est visible... il +est visible qu’elle n’est tout à fait rassurée que lorsqu’on lui +affirme que l’assassin, par un sortilège inouï, a pu nous +échapper. + +Et puis il y a un silence... Quel silence! ... Nous sommes tous +là, à «la» regarder... Son père, Larsan, le père Jacques et moi... +Quelles pensées roulent dans ce silence autour d’elle? ... Après +l’événement de ce soir, après le mystère de la «galerie +inexplicable», après cette réalité prodigieuse de l’installation +de l’assassin dans sa chambre, à elle, il me semble que toutes les +pensées, toutes, depuis celles qui se traînent sous le crâne du +père Jacques, jusqu’à celles qui «naissent» sous le crâne de M. +Stangerson, toutes pourraient se traduire par ces mots qu’on lui +adresserait, à elle: «Oh! toi qui connais le mystère, explique-le- +nous, et nous te sauverons peut-être!» Ah! comme je voudrais la +sauver... d’elle-même, et de l’autre! ... J’en pleure... Oui, je +sens mes yeux se remplir de larmes devant tant de misère si +horriblement cachée. + +Elle est là, celle qui a le parfum de «la dame en noir»... je la +vois enfin, chez elle, dans sa chambre, dans cette chambre où elle +n’a pas voulu me recevoir... dans cette chambre «où elle se tait», +où elle continue de se taire. Depuis l’heure fatale de la «Chambre +Jaune», nous tournons autour de cette femme invisible et muette +pour savoir ce qu’elle sait. Notre désir, notre volonté de savoir +doivent lui être un supplice de plus. Qui nous dit que, si «nous +apprenons», la connaissance de «son» mystère ne sera pas le signal +d’un drame plus épouvantable que ceux qui se sont déjà déroulés +ici? Qui nous dit qu’elle n’en mourra pas? Et cependant, elle a +failli mourir... et nous ne savons rien... Ou plutôt il y en a qui +ne savent rien... mais moi... si je savais «qui», je saurais +tout... Qui? qui? qui? ... et ne sachant pas qui, je dois me +taire, par pitié pour elle, car il ne fait point de doute qu’elle +sait, elle, comment «il» s’est enfui, lui, de la «Chambre Jaune», +et cependant elle se tait. Pourquoi parlerais-je? Quand je saurai +qui, «je lui parlerai, à lui!» + +Elle nous regarde maintenant... mais de loin... comme si nous +n’étions pas dans sa chambre... M. Stangerson rompt le silence. M. +Stangerson déclare que, désormais, il ne quittera plus +l’appartement de sa fille. C’est en vain que celle-ci veut +s’opposer à cette volonté formelle, M. Stangerson tient bon. Il +s’y installera dès cette nuit même, dit-il. Sur quoi, uniquement +occupé de la santé de sa fille, il lui reproche de s’être levée... +puis il lui tient soudain de petits discours enfantins... Il lui +sourit... il ne sait plus beaucoup ni ce qu’il dit, ni ce qu’il +fait... L’illustre professeur perd la tête... Il répète des mots +sans suite qui attestent le désarroi de son esprit... celui du +nôtre n’est guère moindre. Mlle Stangerson dit alors, avec une +voix si douloureuse, ces simples mots: «Mon père! mon père!» que +celui-ci éclate en sanglots. Le père Jacques se mouche et Frédéric +Larsan, lui-même, est obligé de se détourner pour cacher son +émotion. Moi, je n’en peux plus... je ne pense plus, je ne sens +plus, je suis au-dessous du végétal. Je me dégoûte. + +C’est la première fois que Frédéric Larsan se trouve, comme moi, +en face de Mlle Stangerson, depuis l’attentat de la «Chambre +Jaune». Comme moi, il avait insisté pour pouvoir interroger la +malheureuse; mais, pas plus que moi, il n’avait été reçu. À lui +comme à moi, on avait toujours fait la même réponse: Mlle +Stangerson était trop faible pour nous recevoir, les +interrogatoires du juge d’instruction la fatiguaient suffisamment, +etc... Il y avait là une mauvaise volonté évidente à nous aider +dans nos recherches qui, «moi», ne me surprenait pas, mais qui +étonnait toujours Frédéric Larsan. Il est vrai que Frédéric Larsan +et moi avons une conception du crime tout à fait différente... + +... Ils pleurent... Et je me surprends encore à répéter au fond de +moi: La sauver! ... la sauver malgré elle! la sauver sans la +compromettre! La sauver sans qu’«il» parle! Qui: «il?» -- «Il», +l’assassin... Le prendre et lui fermer la bouche! ... Mais M. +Darzac l’a fait entendre: «pour lui fermer la bouche, il faut le +tuer!» Conclusion logique des phrases échappées à M. Darzac. Ai-je +le droit de tuer l’assassin de Mlle Stangerson? Non! ... Mais +qu’il m’en donne seulement l’occasion. Histoire de voir s’il est +bien, réellement, en chair et en os! Histoire de voir son cadavre, +puisqu’on ne peut saisir son corps vivant! + +Ah! comment faire comprendre à cette femme, qui ne nous regarde +même pas, qui est toute à son effroi et à la douleur de son père, +que je suis capable de tout pour la sauver... Oui... oui... je +recommencerai à prendre ma raison par le bon bout et j’accomplirai +des prodiges... + +Je m’avance vers elle... je veux parler, je veux la supplier +d’avoir confiance en moi... je voudrais lui faire entendre par +quelques mots, compris d’elle seule et de moi, que je sais comment +son assassin est sorti de la «Chambre Jaune», que j’ai deviné la +moitié de son secret... et que je la plains, elle, de tout mon +coeur... Mais déjà son geste nous prie de la laisser seule, +exprime la lassitude, le besoin de repos immédiat... M. Stangerson +nous demande de regagner nos chambres, nous remercie, nous +renvoie... Frédéric Larsan et moi saluons, et, suivis du père +Jacques, nous regagnons la galerie. J’entends Frédéric Larsan qui +murmure: «Bizarre! bizarre! ...» Il me fait signe d’entrer dans sa +chambre. Sur le seuil, il se retourne vers le père Jacques. Il lui +demande: + +«Vous l’avez bien vu, vous? + +-- Qui? + +-- L’homme! + +-- Si je l’ai vu! ... Il avait une large barbe rousse, des cheveux +roux... + +-- C’est ainsi qu’il m’est apparu, à moi, fis-je. + +-- Et à moi aussi», dit Frédéric Larsan. + +Le grand Fred et moi nous sommes seuls, maintenant, à parler de la +chose, dans sa chambre. Nous en parlons une heure, retournant +l’affaire dans tous les sens. Il est clair que Fred, aux questions +qu’il me pose, aux explications qu’il me donne, est persuadé -- +malgré ses yeux, malgré mes yeux, malgré tous les yeux -- que +l’homme a disparu par quelque passage secret de ce château qu’il +connaissait. + +«Car il connaît le château, me dit-il; il le connaît bien... + +-- C’est un homme de taille plutôt grande, bien découplé... + +-- Il a la taille qu’il faut... murmure Fred... + +-- Je vous comprends, dis-je... mais comment expliquez-vous la +barbe rousse, les cheveux roux? + +-- Trop de barbe, trop de cheveux... Des postiches, indique +Frédéric Larsan. + +-- C’est bientôt dit... Vous êtes toujours occupé par la pensée de +Robert Darzac... Vous ne pourrez donc vous en débarrasser jamais? +... Je suis sûr, moi, qu’il est innocent... + +-- Tant mieux! Je le souhaite... mais vraiment tout le condamne... +Vous avez remarqué les pas sur le tapis? ... Venez les voir... + +-- Je les ai vus... Ce sont «les pas élégants» du bord de l’étang. + +-- Ce sont les pas de Robert Darzac; le nierez-vous? + +-- Évidemment, on peut s’y méprendre... + +-- Avez-vous remarqué que la trace de ces pas «ne revient pas»? +Quand l’homme est sorti de la chambre, poursuivi par nous tous, +ses pas n’ont point laissé de traces... + +-- L’homme était peut-être dans la chambre «depuis des heures». La +boue de ses bottines a séché et il glissait avec une telle +rapidité sur la pointe de ses bottines... On le voyait fuir, +l’homme... on ne l’entendait pas...» + +Soudain, j’interromps ces propos sans suite, sans logique, +indignes de nous. Je fais signe à Larsan d’écouter: + +«Là, en bas... on ferme une porte...» + +Je me lève; Larsan me suit; nous descendons au rez-de-chaussée du +château; nous sortons du château. Je conduis Larsan à la petite +pièce en encorbellement dont la terrasse donne sous la fenêtre de +la galerie tournante. Mon doigt désigne cette porte fermée +maintenant, ouverte tout à l’heure, sous laquelle filtre de la +lumière. + +«Le garde! dit Fred. + +-- Allons-y!» lui soufflai-je... + +Et, décidé, mais décidé à quoi, le savais-je? décidé à croire que +le garde est le coupable? l’affirmerais-je? je m’avance contre la +porte, et je frappe un coup brusque. + +Certains penseront que ce retour à la porte du garde est bien +tardif... et que notre premier devoir à tous, après avoir constaté +que l’assassin nous avait échappé dans la galerie, était de le +rechercher partout ailleurs, autour du château, dans le parc... +Partout... + +Si l’on nous fait une telle objection, nous n’avons pour y +répondre que ceci: c’est que l’assassin était disparu de telle +sorte de la galerie «que nous avons réellement pensé qu’il n’était +plus nulle part»! Il nous avait échappé quand nous avions tous la +main dessus, quand nous le touchions presque... nous n’avions plus +aucun ressort pour nous imaginer que nous pourrions maintenant le +découvrir dans le mystère de la nuit et du parc. Enfin, je vous ai +dit de quel coup cette disparition m’avait choqué le crâne! + +... Aussitôt que j’eus frappé, la porte s’ouvrit; le garde nous +demanda d’une voix calme ce que nous voulions. Il était en chemise +«et il allait se mettre au lit»; le lit n’était pas encore +défait... + +Nous entrâmes; je m’étonnai. + +«Tiens! vous n’êtes pas encore couché? ... + +-- Non! répondit-il d’une voix rude... J’ai été faire une tournée +dans le parc et dans les bois... J’en reviens... Maintenant, j’ai +sommeil... bonsoir! ... + +-- Écoutez, fis-je... Il y avait tout à l’heure, auprès de votre +fenêtre, une échelle... + +-- Quelle échelle? Je n’ai pas vu d’échelle! ... Bonsoir!» + +Et il nous mit à la porte tout simplement. + +Dehors, je regardai Larsan. Il était impénétrable. + +«Eh bien? fis-je... + +-- Eh bien? répéta Larsan... + +-- Cela ne vous ouvre-t-il point des horizons?» + +Sa mauvaise humeur était certaine. En rentrant au château, je +l’entendis qui bougonnait: + +«Il serait tout à fait, mais tout à fait étrange que je me fusse +trompé à ce point! ...» + +Et, cette phrase, il me semblait qu’il l’avait plutôt prononcée à +mon adresse qu’il ne se la disait à lui-même. + +Il ajouta: + +«Dans tous les cas, nous serons bientôt fixés... Ce matin il fera +jour.» + + + +XVIII +Rouletabille a dessiné un cercle entre les deux bosses de son +front + + +_Extrait du carnet de Joseph Rouletabille (suite)._ + +Nous nous quittâmes sur le seuil de nos chambres après une +mélancolique poignée de mains. J’étais heureux d’avoir fait naître +quelque soupçon de son erreur dans cette cervelle originale, +extrêmement intelligente, mais antiméthodique. Je ne me couchai +point. J’attendis le petit jour et je descendis devant le château. +J’en fis le tour en examinant toutes les traces qui pouvaient en +venir ou y aboutir. Mais elles étaient si mêlées et si confuses +que je ne pus rien en tirer. Du reste, je tiens ici à faire +remarquer que je n’ai point coutume d’attacher une importance +exagérée aux signes extérieurs que laisse le passage d’un crime. +Cette méthode, qui consiste à conclure au criminel d’après les +traces de pas, est tout à fait primitive. Il y a beaucoup de +traces de pas qui sont identiques, et c’est tout juste s’il faut +leur demander une première indication qu’on ne saurait, en aucun +cas, considérer comme une preuve. + +Quoi qu’il en soit, dans le grand désarroi de mon esprit, je m’en +étais donc allé dans la cour d’honneur et m’étais penché sur les +traces, sur toutes les traces qui étaient là, leur demandant cette +première indication dont j’avais tant besoin pour m’accrocher à +quelque chose de «raisonnable», à quelque chose qui me permît de +«raisonner» sur les événements de la «galerie inexplicable». +Comment raisonner? ... Comment raisonner? + +... Ah! raisonner par le bon bout! Je m’assieds, désespéré, sur +une pierre de la cour d’honneur déserte... Qu’est-ce que je fais, +depuis plus d’une heure, sinon la plus basse besogne du plus +ordinaire policier... Je vais quérir l’erreur comme le premier +inspecteur venu, sur la trace de quelques pas «qui me feront dire +ce qu’ils voudront»! + +Je me trouve plus abject, plus bas dans l’échelle des +intelligences que ces agents de la Sûreté imaginés par les +romanciers modernes, agents qui ont acquis leur méthode dans la +lecture des romans d’Edgar Poe ou de Conan Doyle. Ah! Agents +littéraires... qui bâtissez des montagnes de stupidité avec un pas +sur le sable, avec le dessin d’une main sur le mur! «À toi, +Frédéric Larsan, à toi, l’agent littéraire! ... Tu as trop lu +Conan Doyle, mon vieux! ... Sherlock Holmes te fera faire des +bêtises, des bêtises de raisonnement plus énormes que celles qu’on +lit dans les livres... Elles te feront arrêter un innocent... Avec +ta méthode à la Conan Doyle, tu as su convaincre le juge +d’instruction, le chef de la Sûreté... tout le monde... Tu attends +une dernière preuve... une dernière! ... Dis donc une première, +malheureux! ... «Tout ce que vous offrent les sens ne saurait être +une preuve...» Moi aussi, je me suis penché sur «les traces +sensibles», mais pour leur demander uniquement _d’entrer dans_ _le +cercle qu’avait dessiné ma raison._ Ah! bien des fois, le cercle +fut si étroit, si étroit... Mais si étroit était-il, il était +immense, «puisqu’il ne contenait que de la vérité»! ... Oui, oui, +je le jure, les traces sensibles n’ont jamais été que mes +servantes... elles n’ont point été mes maîtresses... Elles n’ont +point fait de moi cette chose monstrueuse, plus terrible qu’un +homme sans yeux: un homme qui voit mal! Et voilà pourquoi je +triompherai de ton erreur et de ta cogitation animale, ô Frédéric +Larsan!» + +Eh quoi! eh quoi! parce que, pour la première fois, cette nuit, +dans la galerie inexplicable, il s’est produit un événement qui +«semble» ne point rentrer dans le cercle tracé par ma raison, +voilà que je divague, voilà que je me penche, le nez sur la terre, +comme un porc qui cherche, au hasard, dans la fange, l’ordure qui +le nourrira... Allons! Rouletabille, mon ami, relève la tête... il +est impossible que l’événement de la galerie inexplicable soit +sorti du cercle tracé par ta raison... Tu le sais! Tu le sais! +Alors, relève la tête... presse de tes deux mains les bosses de +ton front, et rappelle-toi que, lorsque tu as tracé le cercle, tu +as pris, pour le dessiner dans ton cerveau comme on trace sur le +papier une figure géométrique, _tu as pris ta raison par le bon +bout!_ + +Eh bien, marche maintenant... et remonte dans la «galerie +inexplicableen t’appuyant sur le bon bout de ta raison» comme +Frédéric Larsan s’appuie sur sa canne, et tu auras vite prouvé que +le grand Fred n’est qu’un sot. + +Joseph ROULETABILLE +30 octobre, midi. + +Ainsi ai-je pensé... ainsi ai-je agi... la tête en feu, je suis +remonté dans la galerie et voilà que, sans y avoir rien trouvé de +plus que ce que j’y ai vu cette nuit, le bon bout de ma raison m’a +montré une chose si formidable que j’ai besoin de «me retenir à +lui» pour ne pas tomber. + +Ah! Il va me falloir de la force, cependant, pour découvrir +maintenant les traces sensibles qui vont entrer, qui doivent +entrer dans le cercle plus large que j’ai dessiné là, entre les +deux bosses de mon front! + +Joseph ROULETABILLE +30 octobre, minuit. + + +XIX +Rouletabille m’offre à déjeuner à l’auberge du «Donjon» + + +Ce n’est que plus tard que Rouletabille me remit ce carnet où +l’histoire du phénomène de la «galerie inexplicable» avait été +retracée tout au long, par lui, le matin même qui suivit cette +nuit énigmatique. Le jour où je le rejoignis au Glandier dans sa +chambre, il me raconta, par le plus grand détail, tout ce que vous +connaissez maintenant, y compris l’emploi de son temps pendant les +quelques heures qu’il était allé passer, cette semaine-là, à +Paris, où, du reste, il ne devait rien apprendre qui le servît. + +L’événement de la «galerie inexplicable» était survenu dans la +nuit du 29 au 30 octobre, c’est-à-dire trois jours avant mon +retour au château, puisque nous étions le 2 novembre. «C’est donc +le 2 novembre» que je reviens au Glandier, appelé par la dépêche +de mon ami et apportant les revolvers. + +Je suis dans la chambre de Rouletabille; il vient de terminer son +récit. + +Pendant qu’il parlait, il n’avait point cessé de caresser la +convexité des verres du binocle qu’il avait trouvé sur le guéridon +et je comprenais, à la joie qu’il prenait à manipuler ces verres +de presbyte, que ceux-ci devaient constituer une de ces «marques +sensibles destinées à entrer dans le cercle tracé par le bon bout +de sa raison». Cette façon bizarre, unique, qu’il avait de +s’exprimer en usant de termes merveilleusement adéquats à sa +pensée ne me surprenait plus; mais souvent il fallait connaître sa +pensée pour comprendre les termes et ce n’était point toujours +facile que de pénétrer la pensée de Joseph Rouletabille. La pensée +de cet enfant était une des choses les plus curieuses que j’avais +jamais eu à observer. Rouletabille se promenait dans la vie avec +cette pensée sans se douter de l’étonnement -- disons le mot -- de +l’ahurissement qu’il rencontrait sur son chemin. Les gens +tournaient la tête vers cette pensée, la regardaient passer, +s’éloigner, comme on s’arrête pour considérer plus longtemps une +silhouette originale que l’on a croisée sur sa route. Et comme on +se dit: «D’où vient-il, celui-là! Où va-t-il?» on se disait: «D’où +vient la pensée de Joseph Rouletabille et où va-t-elle?» J’ai +avoué qu’il ne se doutait point de la couleur originale de sa +pensée; aussi ne la gênait-elle nullement pour se promener, comme +tout le monde, dans la vie. De même, un individu qui ne se doute +point de sa mise excentrique est-il tout à fait à son aise, quel +que soit le milieu qu’il traverse. C’est donc avec une simplicité +naturelle que cet enfant, irresponsable de son cerveau +supernaturel, exprimait des choses formidables «par leur logique +raccourcie», tellement raccourcie que nous n’en pouvions, nous +autres, comprendre la forme qu’autant qu’à nos yeux émerveillés il +voulait bien la détendre et la présenter de face dans sa position +normale. + +Joseph Rouletabille me demanda ce que je pensais du récit qu’il +venait de me faire. Je lui répondis que sa question m’embarrassait +fort, à quoi il me répliqua d’essayer, à mon tour, de prendre ma +raison par le bon bout. + +«Eh bien, fis-je, il me semble que le point de départ de mon +raisonnement doit être celui-ci: il ne fait point de doute que +l’assassin que vous poursuiviez a été à un moment de cette +poursuite dans la galerie.» + +Et je m’arrêtai... + +«En partant si bien, s’exclama-t-il, vous ne devriez point être +arrêté si tôt. Voyons, un petit effort. + +-- Je vais essayer. Du moment où il était dans la galerie et où il +en a disparu, alors qu’il n’a pu passer ni par une porte ni par +une fenêtre, il faut qu’il se soit échappé par une autre +ouverture.» + +Joseph Rouletabille me considéra avec pitié, sourit négligemment +et n’hésita pas plus longtemps à me confier que je raisonnais +toujours «comme une savate». + +«Que dis-je? comme une savate! Vous raisonnez comme Frédéric +Larsan!» + +Car Joseph Rouletabille passait par des périodes alternatives +d’admiration et de dédain pour Frédéric Larsan; tantôt il +s’écriait: «Il est vraiment fort!»; tantôt il gémissait: «Quelle +brute!», selon que -- et je l’avais bien remarqué -- selon que les +découvertes de Frédéric Larsan venaient corroborer son +raisonnement à lui ou qu’elles le contredisaient. C’était un des +petits côtés du noble caractère de cet enfant étrange. + +Nous nous étions levés et il m’entraîna dans le parc. Comme nous +nous trouvions dans la cour d’honneur, nous dirigeant vers la +sortie, un bruit de volets rejetés contre le mur nous fit tourner +la tête, et nous vîmes au premier étage de l’aile gauche du +château, à la fenêtre, une figure écarlate et entièrement rasée +que je ne connaissais point. + +«Tiens! murmura Rouletabille, Arthur Rance!» + +Il baissa la tête, hâta sa marche et je l’entendis qui disait +entre ses dents: + +«Il était donc cette nuit au château? ... Qu’est-il venu y faire?» + +Quand nous fûmes assez éloignés du château, je lui demandai qui +était cet Arthur Rance et comment il l’avait connu. Alors il me +rappela son récit du matin même, me faisant souvenir que M. +Arthur-W. Rance était cet américain de Philadelphie avec qui il +avait si copieusement trinqué à la réception de l’Élysée. + +«Mais ne devait-il point quitter la France presque immédiatement? +demandai-je. + +-- Sans doute; aussi vous me voyez tout étonné de le trouver +encore, non seulement en France, mais encore, mais surtout au +Glandier. Il n’est point arrivé ce matin; il n’est point arrivé +cette nuit; il sera donc arrivé avant dîner et je ne l’ai point +vu. Comment se fait-il que les concierges ne m’aient point +averti?» + +Je fis remarquer à mon ami qu’à propos des concierges, il ne +m’avait point encore dit comment il s’y était pris pour les faire +remettre en liberté. + +Nous approchions justement de la loge; le père et la mère Bernier +nous regardaient venir. Un bon sourire éclairait leur face +prospère. Ils semblaient n’avoir gardé aucun mauvais souvenir de +leur détention préventive. Mon jeune ami leur demanda à quelle +heure était arrivé Arthur Rance. Ils lui répondirent qu’ils +ignoraient que M. Arthur Rance fût au château. Il avait dû s’y +présenter dans la soirée de la veille, mais ils n’avaient pas eu à +lui ouvrir la grille, attendu que M. Arthur Rance, qui était, +paraît-il, un grand marcheur et qui ne voulait point qu’on allât +le chercher en voiture, avait coutume de descendre à la gare du +petit bourg de Saint-Michel; de là, il s’acheminait à travers la +forêt jusqu’au château. Il arrivait au parc par la grotte de +Sainte-Geneviève, descendait dans cette grotte, enjambait un petit +grillage et se trouvait dans le parc. + +À mesure que les concierges parlaient, je voyais le visage de +Rouletabille s’assombrir, manifester un certain mécontentement et, +à n’en point douter, un mécontentement contre lui-même. +Évidemment, il était un peu vexé que, ayant tant travaillé sur +place, ayant étudié les êtres et les choses du Glandier avec un +soin méticuleux, il en fût encore à apprendre «qu’Arthur Rance +avait coutume de venir au château». + +Morose, il demanda des explications. + +«Vous dites que M. Arthur Rance a coutume de venir au château... +Mais, quand y est-il donc venu pour la dernière fois? + +-- Nous ne saurions vous dire exactement, répondit M. Bernier -- +c’était le nom du concierge -- attendu que nous ne pouvions rien +savoir pendant qu’on nous tenait en prison, et puis parce que, si +ce monsieur, quand il vient au château, ne passe pas par notre +grille, il n’y passe pas non plus quand il le quitte... + +-- Enfin, savez-vous quand il y est venu _pour la première fois?_ + +-- Oh! oui, monsieur... il y a neuf ans! ... + +-- Il est donc venu en France, il y a neuf ans, répondit +Rouletabille; et, cette fois-ci, à votre connaissance, combien de +fois est-il venu au Glandier? + +-- Trois fois. + +-- Quand est-il venu au Glandier pour la dernière fois, à «votre +connaissance», avant aujourd’hui. + +-- Une huitaine de jours avant l’attentat de la «Chambre Jaune». + +Rouletabille demanda encore, cette fois-ci, particulièrement à la +femme: + +_«Dans la rainure du parquet?_ + +-- Dans la rainure du parquet, répondit-elle. + +-- Merci, fit Rouletabille, et préparez-vous pour ce soir.» + +Il prononça cette dernière phrase, un doigt sur la bouche, pour +recommander le silence et la discrétion. + +Nous sortîmes du parc et nous dirigeâmes vers l’auberge du +«Donjon». + +«Vous allez quelquefois manger à cette auberge? + +-- Quelquefois. + +-- Mais vous prenez aussi vos repas au château? + +-- Oui, Larsan et moi nous nous faisons servir tantôt dans l’une +de nos chambres, tantôt dans l’autre. + +-- M. Stangerson ne vous a jamais invité à sa table? + +-- Jamais. + +-- Votre présence chez lui ne le lasse pas? + +-- Je n’en sais rien, mais en tout cas il fait comme si nous ne le +gênions pas. + +-- Il ne vous interroge jamais? + +-- Jamais! Il est resté dans cet état d’esprit du monsieur qui +était derrière la porte de la «Chambre Jaune», pendant qu’on +assassinait sa fille, qui a défoncé la porte et qui n’a point +trouvé l’assassin. Il est persuadé que, du moment qu’il n’a pu, +«sur le fait», rien découvrir, nous ne pourrons à plus forte +raison rien découvrir non plus, nous autres... Mais il s’est fait +un devoir, «depuis l’hypothèse de Larsan», de ne point contrarier +nos illusions.» + +Rouletabille se replongea dans ses réflexions. Il en sortit enfin +pour m’apprendre comment il avait libéré les deux concierges. + +«Je suis allé, dernièrement, trouver M. Stangerson avec une +feuille de papier. Je lui ai dit d’écrire sur cette feuille ces +mots: «Je m’engage, quoi qu’ils puissent dire, à garder à mon +service mes deux fidèles serviteurs, Bernier et sa femme», et de +signer. Je lui expliquai qu’avec cette phrase je serais en mesure +de faire parler le concierge et sa femme et je lui affirmai que +j’étais sûr qu’ils n’étaient pour rien dans le crime. Ce fut, +d’ailleurs, toujours mon opinion. Le juge d’instruction présenta +cette feuille signée aux Bernier qui, alors, parlèrent. Ils dirent +ce que j’étais certain qu’ils diraient, dès qu’on leur enlèverait +la crainte de perdre leur place. Ils racontèrent qu’ils +braconnaient sur les propriétés de M. Stangerson et que c’était +par un soir de braconnage qu’ils se trouvèrent non loin du +pavillon au moment du drame. Les quelques lapins qu’ils +acquéraient ainsi, au détriment de M. Stangerson, étaient vendus +par eux au patron de l’auberge du «Donjon» qui s’en servait pour +sa clientèle ou qui les écoulait sur Paris. C’était la vérité, je +l’avais devinée dès le premier jour. Souvenez-vous de cette phrase +avec laquelle j’entrai dans l’auberge du «Donjon»: «Il va falloir +manger du saignant maintenant!» Cette phrase, je l’avais entendue +le matin même, quand nous arrivâmes devant la grille du parc, et +vous l’aviez entendue, vous aussi, mais vous n’y aviez point +attaché d’importance. Vous savez qu’au moment où nous allions +atteindre cette grille, nous nous sommes arrêtés à regarder un +instant un homme qui, devant le mur du parc, faisait les cent pas +en consultant, à chaque instant, sa montre. Cet homme, c’était +Frédéric Larsan qui, déjà, travaillait. Or, derrière nous, le +patron de l’auberge sur son seuil disait à quelqu’un qui se +trouvait à l’intérieur de l’auberge: «Maintenant, il va falloir +manger du saignant!» + +«Pourquoi ce «maintenant»? Quand on est comme moi à la recherche +de la plus mystérieuse vérité, on ne laisse rien échapper, ni de +ce que l’on voit, ni de ce que l’on entend. Il faut, à toutes +choses, trouver un sens. Nous arrivions dans un petit pays qui +venait d’être bouleversé par un crime. La logique me conduisait à +soupçonner toute phrase prononcée comme pouvant se rapporter à +l’événement du jour. «Maintenant», pour moi, signifiait: «Depuis +l’attentat.» Dès le début de mon enquête, je cherchai donc à +trouver une corrélation entre cette phrase et le drame. Nous +allâmes déjeuner au «Donjon». Je répétai tout de go la phrase et +je vis, à la surprise et à l’ennui du père Mathieu, que je n’avais +pas, quant à lui, exagéré l’importance de cette phrase. J’avais +appris, à ce moment, l’arrestation des concierges. Le père Mathieu +nous parla de ces gens comme on parle de vrais amis... Que l’on +regrette... Liaison fatale des idées... je me dis: «Maintenant que +les concierges sont arrêtés, «il va falloir manger du saignant.» +Plus de concierges, plus de gibier! Comment ai-je été conduit à +cette idée précise de «gibier»! La haine exprimée par le père +Mathieu pour le garde de M. Stangerson, haine, prétendait-il, +partagée par les concierges, me mena tout doucement à l’idée de +braconnage... Or, comme, de toute évidence, les concierges ne +pouvaient être dans leur lit au moment du drame, pourquoi étaient- +ils dehors cette nuit-là? Pour le drame? Je n’étais point disposé +à le croire, car déjà je pensais, pour des raisons que je vous +dirai plus tard, que l’assassin n’avait pas de complice et que +tout ce drame cachait un mystère entre Mlle Stangerson et +l’assassin, mystère dans lequel les concierges n’avaient que +faire. L’histoire du braconnage expliquait tout, _relativement aux +concierges._ Je l’admis en principe et je recherchai une preuve +chez eux, dans leur loge. Je pénétrai dans leur maisonnette, comme +vous le savez, et découvris sous leur lit des lacets et du fil de +laiton. «Parbleu! pensai-je, parbleu! voilà bien pourquoi ils +étaient, la nuit, dans le parc.» Je ne m’étonnai point qu’ils se +fussent tus devant le juge et que, sous le coup d’une aussi grave +accusation que celle d’une complicité dans le crime, ils n’aient +point répondu tout de suite en avouant le braconnage. Le +braconnage les sauvait de la cour d’assisses, mais les faisait +mettre à la porte du château, et, comme ils étaient parfaitement +sûrs de leur innocence sur le fait crime, ils espéraient bien que +celle-ci serait vite découverte et que l’on continuerait à ignorer +le fait braconnage. Il leur serait toujours loisible de parler à +temps! Je leur ai fait hâter leur confession par l’engagement +signé de M. Stangerson, que je leur apportais. Ils donnèrent +toutes preuves nécessaires, furent mis en liberté et conçurent +pour moi une vive reconnaissance. Pourquoi ne les avais-je point +fait délivrer plus tôt? Parce que je n’étais point sûr alors qu’il +n’y avait dans leur cas que du braconnage. Je voulais les laisser +venir, et étudier le terrain. Ma conviction ne devint que plus +certaine, à mesure que les jours s’écoulaient. Au lendemain de la +«galerie inexplicable», comme j’avais besoin de gens dévoués ici, +je résolus de me les attacher immédiatement en faisant cesser leur +captivité. Et voilà!» + +Ainsi s’exprima Joseph Rouletabille, et je ne pus que m’étonner +encore de la simplicité de raisonnement qui l’avait conduit à la +vérité dans cette affaire de la complicité des concierges. Certes, +l’affaire était minime, mais je pensai à part moi que le jeune +homme, un de ces jours, ne manquerait point de nous expliquer, +avec la même simplicité, la formidable nuit de la «Chambre Jaune» +et celle de la «galerie inexplicable». + +Nous étions arrivés à l’auberge du «Donjon». Nous entrâmes. + +Cette fois, nous ne vîmes point l’hôte, mais ce fut l’hôtesse qui +nous accueillit avec un bon sourire heureux. J’ai déjà décrit la +salle où nous nous trouvions, et j’ai donné un aperçu de la +charmante femme blonde aux yeux doux qui se mit immédiatement à +notre disposition pour le déjeuner. + +«Comment va le père Mathieu? demanda Rouletabille. + +-- Guère mieux, monsieur, guère mieux; il est toujours au lit. + +-- Ses rhumatismes ne le quittent donc pas? + +-- Eh non! J’ai encore été obligée, la nuit dernière, de lui faire +une piqûre de morphine. Il n’y a que cette drogue-là qui calme ses +douleurs.» + +Elle parlait d’une voix douce; tout, en elle, exprimait la +douceur. C’était vraiment une belle femme, un peu indolente, aux +grands yeux cernés, des yeux d’amoureuse. Le père Mathieu, quand +il n’avait pas de rhumatismes, devait être un heureux gaillard. +Mais elle, était-elle heureuse avec ce rhumatisant bourru? La +scène à laquelle nous avions précédemment assisté ne pouvait nous +le faire croire, et cependant, il y avait, dans toute l’attitude +de cette femme, quelque chose qui ne dénotait point le désespoir. +Elle disparut dans sa cuisine pour préparer notre repas, nous +laissant sur la table une bouteille d’excellent cidre. +Rouletabille nous en versa dans des bols, bourra sa pipe, +l’alluma, et, tranquillement, m’expliqua enfin la raison qui +l’avait déterminé à me faire venir au Glandier avec des revolvers. + +«Oui, dit-il, en suivant d’un oeil contemplatif les volutes de la +fumée qu’il tirait de sa bouffarde, oui, cher ami, _j’attends, ce +soir, l’assassin.»_ + +Il y eut un petit silence que je n’eus garde d’interrompre, et il +reprit: + +«Hier soir, au moment où j’allais me mettre au lit, M. Robert +Darzac frappa à la porte de ma chambre. Je lui ouvris, et il me +confia qu’il était dans la nécessité de se rendre, le lendemain +matin, c’est-à-dire ce matin même, à Paris. La raison qui le +déterminait à ce voyage était à la fois péremptoire et +mystérieuse, péremptoire puisqu’il lui était impossible de ne pas +faire ce voyage, et mystérieuse puisqu’il lui était aussi +impossible de m’en dévoiler le but.«Je pars, et cependant, ajouta- +t-il, je donnerais la moitié de ma vie pour ne pas quitter en ce +moment Mlle Stangerson.» Il ne me cacha point qu’il la croyait +encore une fois en danger.«Il surviendrait quelque chose la nuit +prochaine que je ne m’en étonnerais guère, avoua-t-il, et +cependant il faut que je m’absente. Je ne pourrai être de retour +au Glandier qu’après-demain matin.» + +«Je lui demandai des explications, et voici tout ce qu’il +m’expliqua. Cette idée d’un danger pressant lui venait uniquement +de la coïncidence qui existait entre ses absences et les attentats +dont Mlle Stangerson était l’objet. La nuit de la «galerie +inexplicable», il avait dû quitter le Glandier; la nuit de la +«Chambre Jaune», il n’aurait pu être au Glandier et, de fait, nous +savons qu’il n’y était pas. Du moins nous le savons +officiellement, d’après ses déclarations. Pour que, chargé d’une +idée pareille, il s’absentât à nouveau aujourd’hui, _il fallait +qu’il_ _obéît à une volonté plus forte que la sienne._ C’est ce +que je pensais et c’est ce que je lui dis. Il me répondit: «Peut- +être!» Je demandai si cette volonté plus forte que la sienne était +celle de Mlle Stangerson; il me jura que non et que la décision de +son départ avait été prise par lui, en dehors de toute instruction +de Mlle Stangerson. Bref, il me répéta qu’il ne croyait à la +possibilité d’un nouvel attentat qu’à cause de cette +extraordinaire coïncidence qu’il avait remarquée «et que le juge +d’instruction, du reste, lui avait fait remarquer». «S’il arrivait +quelque chose à Mlle Stangerson, dit-il, ce serait terrible et +pour elle et pour moi; pour elle, qui sera une fois de plus entre +la vie et la mort; pour moi, qui ne pourrai la défendre en cas +d’attaque et qui serai ensuite dans la nécessité de ne point dire +_où j’ai passé la nuit._ Or, je me rends parfaitement compte des +soupçons qui pèsent sur moi. Le juge d’instruction et M. Frédéric +Larsan -- ce dernier m’a suivi à la piste, la dernière fois que je +me suis rendu à Paris, et j’ai eu toutes les peines du monde à +m’en débarrasser -- ne sont pas loin de me croire coupable.--Que +ne dites-vous, m’écriai-je tout à coup, le nom de l’assassin, +puisque vous le connaissez?» M. Darzac parut extrêmement troublé +de mon exclamation. Il me répliqua, d’une voix hésitante: «Moi! Je +connais le nom de l’assassin? Qui me l’aurait appris?» Je repartis +aussitôt: «Mlle Stangerson!» Alors, il devint tellement pâle que +je crus qu’il allait se trouver mal, et je vis que j’avais frappé +juste: _Mlle Stangerson_ _et lui savent le nom de l’assassin!_ +Quand il fut un peu remis, il me dit: «Je vais vous quitter, +monsieur. Depuis que vous êtes ici, j’ai pu apprécier votre +exceptionnelle intelligence et votre ingéniosité sans égale. Voici +le service que je réclame de vous. Peut-être ai-je tort de +craindre un attentat la nuit prochaine; mais, comme il faut tout +prévoir, je compte sur vous pour rendre cet attentat impossible... +Prenez toutes dispositions qu’il faudra pour isoler, pour garder +Mlle Stangerson. Faites qu’on ne puisse entrer dans la chambre de +Mlle Stangerson. Veillez autour de cette chambre comme un bon +chien de garde. Ne dormez pas. Ne vous accordez point une seconde +de repos. L’homme que nous redoutons est d’une astuce prodigieuse, +qui n’a peut-être encore jamais été égalée au monde. Cette astuce +même _la sauvera si vous veillez_; car il est impossible qu’il ne +sache point que vous veillez, à cause de cette astuce même; et, +s’il sait que vous veillez, il ne tentera rien. --Avez-vous parlé +de ces choses à M. Stangerson?--Non!--Pourquoi?--Parce que je ne +veux point, monsieur, que M. Stangerson me dise ce que vous m’avez +dit tout à l’heure: Vous connaissez le nom de l’assassin!» Si, +vous, vous êtes étonné de ce que je viens vous dire: «L’assassin +va peut-être venir demain!», quel serait l’étonnement de M. +Stangerson, si je lui répétais la même chose! Il n’admettra peut- +être point que mon sinistre pronostic ne soit basé que sur des +coïncidences qu’il finirait, sans doute, lui aussi, par trouver +étranges... Je vous dis tout cela, monsieur Rouletabille, parce +que j’ai une grande... une grande confiance en vous... Je sais +que, _vous_, vous ne me soupçonnez pas! ...» + +«Le pauvre homme, continua Rouletabille, me répondait comme il +pouvait, à hue et à dia. Il souffrait. J’eus pitié de lui, +d’autant plus que je me rendais parfaitement compte qu’il se +ferait tuer plutôt que de me dire qui était l’assassin comme Mlle +Stangerson se fera plutôt assassiner que de dénoncer l’homme de la +«Chambre Jaune» et de la «galerie inexplicable». L’homme doit la +tenir, ou doit les tenir tous deux, d’une manière terrible, «et +ils ne doivent rien tant redouter que de voir M. Stangerson +apprendre que sa fille est «tenue «par son assassin.» Je fis +comprendre à M. Darzac qu’il s’était suffisamment expliqué et +qu’il pouvait se taire puisqu’il ne pouvait plus rien m’apprendre. +Je lui promis de veiller et de ne me point coucher de la nuit. Il +insista pour que j’organisasse une véritable barrière +infranchissable autour de la chambre de Mlle Stangerson, autour du +boudoir où couchaient les deux gardes et autour du salon où +couchait, depuis la «galerie inexplicable», M. Stangerson; bref, +autour de tout l’appartement. Non seulement je compris, à cette +insistance, que M. Darzac me demandait de rendre impossible +l’arrivée à la chambre de Mlle Stangerson, mais encore de rendre +cette arrivée si «visiblement» impossible, que l’homme fût rebuté +tout de suite et disparût sans laisser de trace. C’est ainsi que +j’expliquai, à part moi, la phrase finale dont il me salua: «Quand +je serai parti, vous pourrez parler de «vos» soupçons pour cette +nuit à M. Stangerson, au père Jacques, à Frédéric Larsan, à tout +le monde au château et organiser ainsi, jusqu’à mon retour, une +surveillance dont, aux yeux de tous, vous aurez eu seul l’idée.» + +«Il s’en alla, le pauvre, le pauvre homme, ne sachant plus guère +ce qu’il disait, devant mon silence et mes yeux qui lui «criaient» +que j’avais deviné les trois quarts de son secret. Oui, oui, +vraiment, il devait être tout à fait désemparé pour être venu à +moi dans un moment pareil et pour abandonner Mlle Stangerson, +quand il avait dans la tête cette idée terrible de la +«coïncidence...» + +«Quand il fut parti, je réfléchis. Je réfléchis à ceci, qu’il +fallait être plus astucieux que l’astuce même, de telle sorte que +l’homme, s’il devait aller, cette nuit, dans la chambre de Mlle +Stangerson, ne se doutât point une seconde qu’on pouvait +soupçonner sa venue. Certes! l’empêcher de pénétrer, même par la +mort, mais le laisser avancer suffisamment pour que, _mort ou +vivant, on pût_ _voir nettement sa figure!_ Car il fallait en +finir, il _fallait libérer Mlle Stangerson de cet assassinat +latent!_ + +«Oui, mon ami, déclara Rouletabille, après avoir posé sa pipe sur +la table et vidé son verre, il faut que je voie, d’une façon bien +distincte, sa figure, _histoire d’être sûr qu’elle entre dans le +cercle que j’ai tracé avec le bon bout de ma raison.»_ + +À ce moment, apportant l’omelette au lard traditionnelle, +l’hôtesse fit sa réapparition. Rouletabille lutina un peu +MmeMathieu et celle-ci se montra de l’humeur la plus charmante. + +«Elle est beaucoup plus gaie, me dit-il, quand le père Mathieu est +cloué au lit par ses rhumatismes que lorsque le père Mathieu est +ingambe!» + +Mais je n’étais ni aux jeux de Rouletabille, ni aux sourires de +l’hôtesse; j’étais tout entier aux dernières paroles de mon jeune +ami et à l’étrange démarche de M. Robert Darzac. + +Quand il eut fini son omelette et que nous fûmes seuls à nouveau, +Rouletabille reprit le cours de ses confidences: + +«Quand je vous ai envoyé ma dépêche ce matin, à la première heure, +j’en étais resté, me dit-il, à la parole de M. Darzac: «L’assassin +viendra ‘’peut-être’’ la nuit prochaine.» Maintenant, je peux vous +dire qu’il viendra «sûrement». Oui, je l’attends. + +-- Et qu’est-ce qui vous a donné cette certitude? Ne serait-ce +point par hasard... + +-- Taisez-vous, m’interrompit en souriant Rouletabille, taisez- +vous, vous allez dire une bêtise. Je suis sûr que l’assassin +viendra _depuis ce matin, dix heures et demie_, c’est-à-dire avant +votre arrivée, et par conséquent _avant que nous n’ayons aperçu +Arthur Rance à la fenêtre de la cour d’honneur..._ + +-- Ah! ah! fis-je... vraiment... mais encore, pourquoi en étiez- +vous sûr dès dix heures et demie? + +-- Parce que, à dix heures et demie, j’ai eu la preuve que Mlle +Stangerson faisait autant d’efforts pour permettre à l’assassin de +pénétrer dans sa chambre, cette nuit, que M. Robert Darzac avait +pris, en s’adressant à moi, de précautions pour qu’il n’y entrât +pas... +-- Oh! oh! m’écriai-je, est-ce bien possible! ...» + +Et plus bas: + +«Ne m’avez-vous pas dit que Mlle Stangerson adorait M. Robert +Darzac? + +-- Je vous l’ai dit parce que c’est la vérité! + +-- Alors, vous ne trouvez pas bizarre... + +-- Tout est bizarre, dans cette affaire, mon ami, mais croyez bien +que le bizarre que vous, vous connaissez n’est rien à côté du +bizarre qui vous attend! ... + +-- Il faudrait admettre, dis-je encore, que Mlle Stangerson «et +son assassin» aient entre eux des relations au moins épistolaires? + +-- Admettez-le! mon ami, admettez-le! ... Vous ne risquez rien! +... Je vous ai rapporté l’histoire de la lettre sur la table de +Mlle Stangerson, lettre laissée par l’assassin la nuit de la +«galerie inexplicable», lettre disparue... dans la poche de Mlle +Stangerson... Qui pourrait prétendre que, «dans cette lettre, +l’assassin ne sommait pas Mlle Stangerson de lui donner un +prochain rendez-vous effectif», et enfin qu’il n’a pas fait savoir +à Mlle Stangerson, «aussitôt qu’il a été sûr du départ de M. +Darzac», que ce rendez-vous devait être pour la nuit qui vient?» + +Et mon ami ricana silencieusement. Il y avait des moments où je me +demandais s’il ne se payait point ma tête. + +La porte de l’auberge s’ouvrit. Rouletabille fut debout, si +subitement, qu’on eût pu croire qu’il venait de subir sur son +siège une décharge électrique. + +«Mr Arthur Rance!» s’écria-t-il. + +M. Arthur Rance était devant nous, et, flegmatiquement, saluait. + + + +XX +Un geste de Mlle Stangerson + + +«Vous me reconnaissez, monsieur? demanda Rouletabille au +gentleman. + +-- Parfaitement, répondit Arthur Rance. J’ai reconnu en vous le +petit garçon du buffet. (Visage cramoisi de colère de Rouletabille +à ce titre de petit garçon.) Et je suis descendu de ma chambre +pour venir vous serrer la main. Vous êtes un joyeux petit garçon.» + +Main tendue de l’américain; Rouletabille se déride, serre la main +en riant, me présente, présente Mr Arthur-William Rance, l’invite +à partager notre repas. + +«Non, merci. Je déjeune avec M. Stangerson.» + +Arthur Rance parle parfaitement notre langue, presque sans accent. + +«Je croyais, monsieur, ne plus avoir le plaisir de vous revoir; ne +deviez-vous pas quitter notre pays le lendemain ou le surlendemain +de la réception à l’Élysée?» + +Rouletabille et moi, en apparence indifférents à cette +conversation de rencontre, prêtons une oreille fort attentive à +chaque parole de l’Américain. + +La face rose violacée de l’homme, ses paupières lourdes, certains +tics nerveux, tout démontre, tout prouve l’alcoolique. Comment ce +triste individu est-il le commensal de M. Stangerson? Comment +peut-il être intime avec l’illustre professeur? + +Je devais apprendre, quelques jours plus tard, de Frédéric Larsan +-- lequel avait, comme nous, été surpris et intrigué par la +présence de l’Américain au château, et s’était documenté -- que M. +Rance n’était devenu alcoolique que depuis une quinzaine d’années, +c’est-à-dire depuis le départ de Philadelphie du professeur et de +sa fille. À l’époque où les Stangerson habitaient l’Amérique, ils +avaient connu et beaucoup fréquenté Arthur Rance, qui était un des +phrénologues les plus distingués du Nouveau Monde. Il avait su, +grâce à des expériences nouvelles et ingénieuses, faire franchir +un pas immense à la science de Gall et de Lavater. Enfin, il faut +retenir à l’actif d’Arthur Rance et pour l’explication de cette +intimité avec laquelle il était reçu au Glandier, que le savant +américain avait rendu un jour un grand service à Mlle Stangerson, +en arrêtant, au péril de sa vie, les chevaux emballés de sa +voiture. Il était même probable qu’à la suite de cet événement une +certaine amitié avait lié momentanément Arthur Rance et la fille +du professeur; mais rien ne faisait supposer, dans tout ceci, la +moindre histoire d’amour. + +Où Frédéric Larsan avait-il puisé ses renseignements? Il ne me le +dit point; mais il paraissait à peu près sûr de ce qu’il avançait. + +Si, au moment où Arthur Rance nous vint rejoindre à l’auberge du +«Donjon», nous avions connu ces détails, il est probable que sa +présence au château nous eût moins intrigués, mais ils n’auraient +fait, en tout cas, «qu’augmenter l’intérêt» que nous portions à ce +nouveau personnage. L’américain devait avoir dans les quarante- +cinq ans. Il répondit d’une façon très naturelle à la question de +Rouletabille: + +«Quand j’ai appris l’attentat, j’ai retardé mon retour en +Amérique; je voulais m’assurer, avant de partir, que Mlle +Stangerson n’était point mortellement atteinte, et je ne m’en irai +que lorsqu’elle sera tout à fait rétablie.» + +Arthur Rance prit alors la direction de la conversation, évitant +de répondre à certaines questions de Rouletabille, nous faisant +part, sans que nous l’y invitions, de ses idées personnelles sur +le drame, idées qui n’étaient point éloignées, à ce que j’ai pu +comprendre, des idées de Frédéric Larsan lui-même, c’est-à-dire +que l’Américain pensait, lui aussi, que M. Robert Darzac «devait +être pour quelque chose dans l’affaire». Il ne le nomma point, +mais il ne fallait point être grand clerc pour saisir ce qui était +au fond de son argumentation. Il nous dit qu’il connaissait les +efforts faits par le jeune Rouletabille pour arriver à démêler +l’écheveau embrouillé du drame de la «Chambre Jaune». Il nous +rapporta que M. Stangerson l’avait mis au courant des événements +qui s’étaient déroulés dans la «galerie inexplicable». On +devinait, en écoutant Arthur Rance, qu’il expliquait tout par +Robert Darzac. À plusieurs reprises, il regretta que M. Darzac fût +«justement absent du château» quand il s’y passait d’aussi +mystérieux drames, et nous sûmes ce que parler veut dire. Enfin, +il émit cette opinion que M. Darzac avait été «très bien inspiré, +très habile», en installant lui-même sur les lieux M. Joseph +Rouletabille, qui ne manquerait point -- un jour ou l’autre -- de +découvrir l’assassin. Il prononça cette dernière phrase avec une +ironie visible, se leva, nous salua, et sortit. + +Rouletabille, à travers la fenêtre, le regarda s’éloigner et dit: + +«Drôle de corps!» + +Je lui demandai: + +«Croyez-vous qu’il passera la nuit au Glandier?» + +À ma stupéfaction, le jeune reporter répondit «que cela lui était +tout à fait indifférent». + +Je passerai sur l’emploi de notre après-midi. Qu’il vous suffise +de savoir que nous allâmes nous promener dans les bois, que +Rouletabille me conduisit à la grotte de Sainte-Geneviève et que, +tout ce temps, mon ami affecta de me parler de toute autre chose +que de ce qui le préoccupait. Ainsi le soir arriva. J’étais tout +étonné de voir le reporter ne prendre aucune de ces dispositions +auxquelles je m’attendais. Je lui en fis la remarque, quand, la +nuit venue, nous nous trouvâmes dans sa chambre. Il me répondit +que toutes ses dispositions étaient déjà prises et que l’assassin +ne pouvait, cette fois, lui échapper. Comme j’émettais quelque +doute, lui rappelant la disparition de l’homme dans la galerie, et +faisant entendre que le même fait pourrait se renouveler, il +répliqua: «Qu’il l’espérait bien, et que c’est tout ce qu’il +désirait cette nuit-là.» Je n’insistai point, sachant par +expérience combien mon insistance eût été vaine et déplacée. Il me +confia que, depuis le commencement du jour, par son soin et ceux +des concierges, le château était surveillé de telle sorte que +personne ne pût en approcher sans qu’il en fût averti; et que, +dans le cas où personne ne viendrait du dehors, il était bien +tranquille sur tout ce qui pouvait concerner «ceux du dedans». + +Il était alors six heures et demie, à la montre qu’il tira de son +gousset; il se leva, me fit signe de le suivre et, sans prendre +aucune précaution, sans essayer même d’atténuer le bruit de ses +pas, sans me recommander le silence, il me conduisit à travers la +galerie; nous atteignîmes la galerie droite, et nous la suivîmes +jusqu’au palier de l’escalier que nous traversâmes. Nous avons +alors continué notre marche dans la galerie, «aile gauche», +passant devant l’appartement du professeur Stangerson. À +l’extrémité de cette galerie, avant d’arriver au donjon, se +trouvait une pièce qui était la chambre occupée par Arthur Rance. +Nous savions cela parce que nous avions vu, à midi, l’Américain à +la fenêtre de cette chambre qui donnait sur la cour d’honneur. La +porte de cette chambre était dans le travers de la galerie, +puisque la chambre barrait et terminait la galerie de ce côté. En +somme, la porte de cette chambre était juste en face de la fenêtre +«est «qui se trouvait à l’extrémité de l’autre galerie droite, +aile droite, là où, précédemment, Rouletabille avait placé le père +Jacques. Quand on tournait le dos à cette porte, c’est-à-dire +quand on sortait de cette chambre, «on voyait toute la galerie» en +enfilade: aile gauche, palier et aile droite. Il n’y avait, +naturellement, que la galerie tournante de l’aile droite que l’on +ne voyait point. + +«Cette galerie tournante, dit Rouletabille, je me la réserve. +Vous, quand je vous en prierai, vous viendrez vous installer ici.» + +Et il me fit entrer dans un petit cabinet noir triangulaire, pris +sur la galerie et situé de biais à gauche de la porte de la +chambre d’Arthur Rance. De ce recoin, je pouvais voir tout ce qui +se passait dans la galerie aussi facilement que si j’avais été +devant la porte d’Arthur Rance et je pouvais également surveiller +la porte même de l’Américain. La porte de ce cabinet, qui devait +être mon lieu d’observation, était garnie de carreaux non dépolis. +Il faisait clair dans la galerie où toutes les lampes étaient +allumées; il faisait noir dans le cabinet. C’était là un poste de +choix pour un espion. + +Car que faisais-je, là, sinon un métier d’espion? de bas policier? +J’y répugnais certainement; et, outre mes instincts naturels, n’y +avait-il pas la dignité de ma profession qui s’opposait à un +pareil avatar? En vérité, si mon bâtonnier me voyait! si l’on +apprenait ma conduite, au Palais, que dirait le Conseil de +l’Ordre? Rouletabille, lui, ne soupçonnait même pas qu’il pouvait +me venir à l’idée de lui refuser le service qu’il me demandait, +et, de fait, je ne le lui refusai point: d’abord parce que j’eusse +craint de passer à ses yeux pour un lâche; ensuite parce que je +réfléchis que je pouvais toujours prétendre qu’il m’était loisible +de chercher partout la vérité en amateur; enfin, parce qu’il était +trop tard pour me tirer de là. Que n’avais-je eu ces scrupules +plus tôt? Pourquoi ne les avais-je pas eus? Parce que ma curiosité +était plus forte que tout. Encore, je pouvais dire que j’allais +contribuer à sauver la vie d’une femme; et il n’est point de +règlements professionnels qui puissent interdire un aussi généreux +dessein. + +Nous revînmes à travers la galerie. Comme nous arrivions en face +de l’appartement de Mlle Stangerson, la porte du salon s’ouvrit, +poussée par le maître d’hôtel qui faisait le service du dîner (M. +Stangerson dînait avec sa fille dans le salon du premier étage, +depuis trois jours), et, comme la porte était restée entrouverte, +nous vîmes parfaitement Mlle Stangerson qui, profitant de +l’absence du domestique et de ce que son père était baissé, +ramassant un objet qu’elle venait de faire tomber, «versait +hâtivement le contenu d’une fiole dans le verre de M. Stangerson». + + + +XXI +À l’affût + + +Ce geste, qui me bouleversa, ne parut point émouvoir extrêmement +Rouletabille. Nous nous retrouvâmes dans sa chambre, et, ne me +parlant même point de la scène que nous venions de surprendre, il +me donna ses dernières instructions pour la nuit. Nous allions +d’abord dîner. Après dîner, je devais entrer dans le cabinet noir +et, là, j’attendrais tout le temps qu’il faudrait «pour voir +quelque chose». + +«Si vous «voyez» avant moi, m’expliqua mon ami, il faudra +m’avertir. Vous verrez avant moi si l’homme arrive dans la galerie +droite par tout autre chemin que la galerie tournante, puisque +vous découvrez toute la galerie droite et que moi je ne puis voir +que la galerie tournante. Pour m’avertir, vous n’aurez qu’à +dénouer l’embrasse du rideau de la fenêtre de la galerie droite +qui se trouve la plus proche du cabinet noir. Le rideau tombera de +lui-même, voilant la fenêtre et faisant immédiatement un carré +d’ombre là où il y avait un carré de lumière, puisque la galerie +est éclairée. Pour faire ce geste, vous n’avez qu’à allonger la +main hors du cabinet noir. Moi, dans la galerie tournante qui fait +angle droit avec la galerie droite, j’aperçois, par les fenêtres +de la galerie tournante, tous les carrés de lumière que font les +fenêtres de la galerie droite. Quand le carré lumineux qui nous +occupe deviendra obscur, je saurai ce que cela veut dire. + +-- Et alors? + +-- Alors, vous me verrez apparaître au coin de la galerie +tournante. + +-- Et qu’est-ce que je ferai? + +-- Vous marcherez aussitôt vers moi, derrière l’homme, mais je +serai déjà sur _l’homme et j’aurai vu si sa figure entre dans mon +cercle..._ + +-- Celui qui est «tracé par le bon bout de la raison», terminai-je +en esquissant un sourire. + +-- Pourquoi souriez-vous? C’est bien inutile... Enfin, profitez, +pour vous réjouir, des quelques instants qui vous restent, car je +vous jure que tout à l’heure vous n’en aurez plus l’occasion. + +-- Et si l’homme échappe? + +-- _Tant mieux!_ fit flegmatiquement Rouletabille. Je ne tiens pas +à le prendre; il pourra s’échapper en dégringolant l’escalier et +par le vestibule du rez-de-chaussée... et cela avant que vous +n’ayez atteint le palier, puisque vous êtes au fond de la galerie. +Moi, je le laisserai partir _après avoir vu sa figure_. C’est tout +ce qu’il me faut: voir sa figure. Je saurai bien m’arranger +ensuite pour qu’il soit mort pour Mlle Stangerson, _même s’il +reste vivant._ Si je le prends vivant, Mlle Stangerson et M. +Robert Darzac ne me le pardonneront peut-être jamais! Et je tiens +à leur estime; ce sont de braves gens. Quand je vois Mlle +Stangerson verser un narcotique dans le verre de son père, pour +que son père, cette nuit, ne soit pas réveillé par la conversation +qu’elle doit _avoir avec_ _son assassin_, vous devez comprendre +que sa reconnaissance pour moi aurait des limites si j’amenais à +son père, _les poings liés_ _et la bouche ouverte_, l’homme de la +«Chambre Jaune» et de la «galerie inexplicable»! C’est peut-être +un grand bonheur que, la nuit de la «galerie inexplicable», +l’homme se soit évanoui comme par enchantement! Je l’ai compris +cette nuit-là à la physionomie soudain rayonnante de Mlle +Stangerson quand elle eut appris _qu’il avait échappé_. Et j’ai +compris que, pour sauver la malheureuse, il fallait moins prendre +l’homme que le rendre muet, de quelque façon que ce fut. Mais tuer +un homme! tuer un homme! ce n’est pas une petite affaire. Et puis, +ça ne me regarde pas... à moins qu’il ne m’en donne l’occasion! +... D’un autre côté, le rendre muet sans que la dame me fasse de +confidences... c’est une besogne qui consiste d’abord à deviner +tout avec rien! ... Heureusement, mon ami, j’ai deviné... ou +plutôt non, j’ai raisonné... et je ne demande à l’homme de ce soir +de ne m’apporter que la figure sensible qui doit entrer... + +-- Dans le cercle... + +-- Parfaitement. et sa figure ne me surprendra pas! ... + +-- Mais je croyais que vous aviez déjà vu sa figure, le soir où +vous avez sauté dans la chambre... + +-- Mal... la bougie était par terre... et puis, toute cette +barbe... + +-- Ce soir, il n’en aura donc plus? + +-- Je crois pouvoir affirmer qu’il en aura... Mais la galerie est +claire, et puis, maintenant, je sais... ou du moins mon cerveau +sait... alors mes yeux verront... + +-- S’il ne s’agit que de le voir et de le laisser échapper... +pourquoi nous être armés? + +-- Parce que, mon cher, _si l’homme de la «Chambre Jaune» et de la +«galerie inexplicable» sait que je sais, il est capable de tout!_ +Alors, il faudra nous défendre. + +-- Et vous êtes sûr qu’il viendra ce soir? ... + +-- Aussi sûr que vous êtes là! ... Mlle Stangerson, à dix heures +et demie, ce matin, le plus habilement du monde, s’est arrangée +pour être sans gardes-malades cette nuit; elle leur a donné congé +pour vingt-quatre heures, sous des prétextes plausibles, et n’a +voulu, pour veiller auprès d’elle, pendant leur absence, que son +cher père, qui couchera dans le boudoir de sa fille et qui accepte +cette nouvelle fonction avec une joie reconnaissante. La +coïncidence du départ de M. Darzac (après les paroles qu’il m’a +dites) et des précautions exceptionnelles de Mlle Stangerson, pour +faire autour d’elle de la solitude, ne permet aucun doute. La +venue de l’assassin, que Darzac redoute, _Mlle Stangerson la +prépare!_ + +-- C’est effroyable! + +-- Oui. + +-- Et le geste que nous lui avons vu faire, c’est le geste qui va +endormir son père? + +-- Oui. + +-- En somme, pour l’affaire de cette nuit, nous ne sommes que +deux? + +-- Quatre; le concierge et sa femme veillent à tout hasard... Je +crois leur veille inutile, «avant»... Mais le concierge pourra +m’être utile «après, si on tue»! + +-- Vous croyez donc qu’on va tuer? + +-- _On tuera s’il le veut!_ + +-- Pourquoi n’avoir pas averti le père Jacques? Vous ne vous +servez plus de lui, aujourd’hui? + +-- Non», me répondit Rouletabille d’un ton brusque. + +Je gardai quelque temps le silence; puis, désireux de connaître le +fond de la pensée de Rouletabille, je lui demandai à brûle- +pourpoint: + +«Pourquoi ne pas avertir Arthur Rance? Il pourrait nous être d’un +grand secours... + +-- Ah ça! fit Rouletabille avec méchante humeur... Vous voulez +donc mettre tout le monde dans les secrets de Mlle Stangerson! ... +Allons dîner... c’est l’heure... Ce soir nous dînons chez Frédéric +Larsan... à moins qu’il ne soit encore pendu aux trousses de +Robert Darzac... Il ne le lâche pas d’une semelle. Mais, bah! s’il +n’est pas là en ce moment, je suis bien sûr qu’il sera là cette +nuit! ... En voilà un que je vais rouler!» + +À ce moment, nous entendîmes du bruit dans la chambre à côté. + +«Ce doit être lui, dit Rouletabille. + +-- J’oubliais de vous demander, fis-je: quand nous serons devant +le policier, pas une allusion à l’expédition de cette nuit, n’est- +ce pas? + +-- Évidemment; nous opérons seuls, _pour notre compte personnel._ + +-- Et toute la gloire sera pour nous?» + +Rouletabille, ricanant, ajouta: + +«Tu l’as dit, bouffi!» + +Nous dînâmes avec Frédéric Larsan, dans sa chambre. Nous le +trouvâmes chez lui... Il nous dit qu’il venait d’arriver et nous +invita à nous mettre à table. Le dîner se passa dans la meilleure +humeur du monde, et je n’eus point de peine à comprendre qu’il +fallait l’attribuer à la quasi-certitude où Rouletabille et +Frédéric Larsan, l’un et l’autre, et chacun de son côté, étaient +de tenir enfin la vérité. Rouletabille confia au grand Fred que +j’étais venu le voir de mon propre mouvement et qu’il m’avait +retenu pour que je l’aidasse dans un grand travail qu’il devait +livrer, cette nuit même, à _L’Époque_. Je devais repartir, dit-il, +pour Paris, par le train d’onze heures, emportant sa «copie», qui +était une sorte de feuilleton où le jeune reporter retraçait les +principaux épisodes des mystères du Glandier. Larsan sourit à +cette explication comme un homme qui n’en est point dupe, mais qui +se garde, par politesse, d’émettre la moindre réflexion sur des +choses qui ne le regardent pas. Avec mille précautions dans le +langage et jusque dans les intonations, Larsan et Rouletabille +s’entretinrent assez longtemps de la présence au château de M. +Arthur-W. Rance, de son passé en Amérique qu’ils eussent voulu +connaître mieux, du moins quant aux relations qu’il avait eues +avec les Stangerson. À un moment, Larsan, qui me parut soudain +souffrant, dit avec effort: + +«Je crois, monsieur Rouletabille, que nous n’avons plus +grand’chose à faire au Glandier, et m’est avis que nous n’y +coucherons plus de nombreux soirs. + +-- C’est aussi mon avis, monsieur Fred. + +-- Vous croyez donc, mon ami, que _l’affaire est finie?_ + +-- Je crois, en effet, qu’elle est finie et qu’elle n’a plus rien +à nous apprendre, répliqua Rouletabille. + +-- Avez-vous un coupable? demanda Larsan. + +-- Et vous? + +-- Oui. + +-- Moi aussi, dit Rouletabille. + +-- Serait-ce le même? + +-- Je ne crois pas, _si vous n’avez pas changé d’idée»_, dit le +jeune reporter. + +Et il ajouta avec force: + +«M. Darzac est un honnête homme! + +-- Vous en êtes sûr? demanda Larsan. Eh bien, moi, je suis sûr du +contraire... C’est donc la bataille? + +-- Oui, la bataille. Et je vous battrai, monsieur Frédéric Larsan. + +-- La jeunesse ne doute de rien», termina le grand Fred en riant +et en me serrant la main. + +Rouletabille répondit comme un écho: + +«De rien!» + +Mais soudain, Larsan, qui s’était levé pour nous souhaiter le +bonsoir, porta les deux mains à sa poitrine et trébucha. Il dut +s’appuyer à Rouletabille pour ne pas tomber. Il était devenu +extrêmement pâle. + +«Oh! oh! fit-il, qu’est-ce que j’ai là? Est-ce que je serais +empoisonné?» + +Et il nous regardait d’un oeil hagard... En vain, nous +l’interrogions, il ne nous répondait plus... Il s’était affaissé +dans un fauteuil et nous ne pûmes en tirer un mot. Nous étions +extrêmement inquiets, et pour lui, et pour nous, car nous avions +mangé de tous les plats auxquels avait touché Frédéric Larsan. +Nous nous empressions autour de lui. Maintenant, il ne semblait +plus souffrir, mais sa tête lourde avait roulé sur son épaule et +ses paupières appesanties nous cachaient son regard. Rouletabille +se pencha sur sa poitrine et ausculta son coeur... + +Quand il se releva, mon ami avait une figure aussi calme que je la +lui avais vue tout à l’heure bouleversée. Il me dit: + +«Il dort!» + +Et il m’entraîna dans sa chambre, après avoir refermé la porte de +la chambre de Larsan. + +«Le narcotique? demandai-je... Mlle Stangerson veut donc endormir +tout le monde, ce soir? ... + +-- Peut-être... me répondit Rouletabille en songeant à autre +chose. + +-- Mais nous! ... nous! exclamai-je. Qui me dit que nous n’avons +pas avalé un pareil narcotique? + +-- Vous sentez-vous indisposé? me demanda Rouletabille avec sang- +froid. + +-- Non, aucunement! + +-- Avez-vous envie de dormir? + +-- En aucune façon... + +-- Eh bien, mon ami, fumez cet excellent cigare.» + +Et il me passa un havane de premier choix que M. Darzac lui avait +offert; quant à lui, il alluma sa bouffarde, son éternelle +bouffarde. + +Nous restâmes ainsi dans cette chambre jusqu’à dix heures, sans +qu’un mot fût prononcé. Plongé dans un fauteuil, Rouletabille +fumait sans discontinuer, le front soucieux et le regard lointain. +À dix heures, il se déchaussa, me fit un signe et je compris que +je devais, comme lui, retirer mes chaussures. Quand nous fûmes sur +nos chaussettes, Rouletabille dit, si bas que je devinai plutôt le +mot que je ne l’entendis: + +«Revolver!» + +Je sortis mon revolver de la poche de mon veston. + +«Armez! fit-il encore. + +J’armai. + +Alors il se dirigea vers la porte de sa chambre, l’ouvrit avec des +précautions infinies; la porte ne cria pas. Nous fûmes dans la +galerie tournante. Rouletabille me fit un nouveau signe. Je +compris que je devais prendre mon poste dans le cabinet noir. +Comme je m’éloignais déjà de lui, Rouletabille me rejoignit «et +m’embrassa», et puis je vis qu’avec les mêmes précautions il +retournait dans sa chambre. Étonné de ce baiser et un peu inquiet, +j’arrivai dans la galerie droite que je longeai sans encombre; je +traversai le palier et continuai mon chemin dans la galerie, aile +gauche, jusqu’au cabinet noir. Avant d’entrer dans le cabinet +noir, je regardai de près l’embrasse du rideau de la fenêtre... Je +n’avais, en effet, qu’à la toucher du doigt pour que le lourd +rideau retombât d’un seul coup, «cachant à Rouletabille le carré +de lumière»: signal convenu. Le bruit d’un pas m’arrêta devant la +porte d’Arthur Rance. «Il n’était donc pas encore couché!» Mais +comment était-il encore au château, n’ayant pas dîné avec M. +Stangerson et sa fille? Du moins, je ne l’avais pas vu à table, +dans le moment que nous avions saisi le geste de Mlle Stangerson. + +Je me retirai dans mon cabinet noir. Je m’y trouvais parfaitement. +Je voyais toute la galerie en enfilade, galerie éclairée comme en +plein jour. Évidemment, rien de ce qui allait s’y passer ne +pouvait m’échapper. Mais qu’est-ce qui allait s’y passer? Peut- +être quelque chose de très grave. Nouveau souvenir inquiétant du +baiser de Rouletabille. On n’embrasse ainsi ses amis que dans les +grandes occasions ou quand ils vont courir un danger! Je courais +donc un danger? + +Mon poing se crispa sur la crosse de mon revolver, et j’attendis. +Je ne suis pas un héros, mais je ne suis pas un lâche. + +J’attendis une heure environ; pendant cette heure je ne remarquai +rien d’anormal. Dehors, la pluie, qui s’était mise à tomber +violemment vers neuf heures du soir, avait cessé. + +Mon ami m’avait dit que rien ne se passerait probablement avant +minuit ou une heure du matin. Cependant il n’était pas plus d’onze +heures et demie quand la porte de la chambre d’Arthur Rance +s’ouvrit. J’en entendis le faible grincement sur ses gonds. On eût +dit qu’elle était poussée de l’intérieur avec la plus grande +précaution. La porte resta ouverte un instant qui me parut très +long. Comme cette porte était ouverte, dans la galerie, c’est-à- +dire poussée hors la chambre, je ne pus voir, ni ce qui se passait +dans la chambre, ni ce qui se passait derrière la porte. À ce +moment, je remarquai un bruit bizarre qui se répétait pour la +troisième fois, qui venait du parc, et auquel je n’avais pas +attaché plus d’importance qu’on n’a coutume d’en attacher au +miaulement des chats qui errent, la nuit, sur les gouttières. +Mais, cette troisième fois, le miaulement était si pur et si +«spécial» que je me rappelai ce que j’avais entendu raconter du +cri de la «Bête du Bon Dieu». Comme ce cri avait accompagné, +jusqu’à ce jour, tous les drames qui s’étaient déroulés au +Glandier, je ne pus m’empêcher, à cette réflexion, d’avoir un +frisson. Aussitôt je vis apparaître, au delà de la porte, et +refermant la porte, un homme. Je ne pus d’abord le reconnaître, +car il me tournait le dos et il était penché sur un ballot assez +volumineux. L’homme, ayant refermé la porte, et portant le ballot, +se retourna vers le cabinet noir, et alors je vis qui il était. +Celui qui sortait, à cette heure, de la chambre d’Arthur Rance +«était le garde». C’était «l’homme vert». Il avait ce costume que +je lui avais vu sur la route, en face de l’auberge du «Donjon», le +premier jour où j’étais venu au Glandier, et qu’il portait encore +le matin même quand, sortant du château, nous l’avions rencontré, +Rouletabille et moi. Aucun doute, c’était le garde. Je le vis fort +distinctement. Il avait une figure qui me parut exprimer une +certaine anxiété. Comme le cri de la «Bête du Bon Dieu» +retentissait au dehors pour la quatrième fois, il déposa son +ballot dans la galerie et s’approcha de la seconde fenêtre, en +comptant les fenêtres à partir du cabinet noir. Je ne risquai +aucun mouvement, car je craignais de trahir ma présence. + +Quand il fut à cette fenêtre, il colla son front contre les +vitraux dépolis, et regarda la nuit du parc. Il resta là une demi- +minute. La nuit était claire, par intermittences, illuminée par +une lune éclatante qui, soudain, disparaissait sous un gros nuage. +«L’homme vert» leva le bras à deux reprises, fit des signes que je +ne comprenais point; puis, s’éloignant de la fenêtre, reprit son +ballot et se dirigea, suivant la galerie, vers le palier. + +Rouletabille m’avait dit: «Quand vous verrez quelque chose, +dénouez l’embrasse.» Je voyais quelque chose. Était-ce cette chose +que Rouletabille attendait? Ceci n’était point mon affaire et je +n’avais qu’à exécuter la consigne qui m’avait été donnée. Je +dénouai l’embrasse. Mon coeur battait à se rompre. L’homme +atteignit le palier, mais à ma grande stupéfaction, comme je +m’attendais à le voir continuer son chemin dans la galerie, aile +droite, je l’aperçus qui descendait l’escalier conduisant au +vestibule. + +Que faire? Stupidement, je regardais le lourd rideau qui était +retombé sur la fenêtre. Le signal avait été donné, et je ne voyais +pas apparaître Rouletabille au coin de la galerie tournante. Rien +ne vint; personne n’apparut. J’étais perplexe. Une demi-heure +s’écoula qui me parut un siècle. «Que faire maintenant, même si je +voyais autre chose?» Le signal avait été donné, je ne pouvais le +donner une seconde fois... D’un autre côté, m’aventurer dans la +galerie en ce moment pouvait déranger tous les plans de +Rouletabille. Après tout, je n’avais rien à me reprocher, et, s’il +s’était passé quelque chose que n’attendait point mon ami, celui- +ci n’avait qu’à s’en prendre à lui-même. Ne pouvant plus être +d’aucun réel secours d’avertissement pour lui, je risquai le tout +pour le tout: je sortis du cabinet, et, toujours sur mes +chaussettes, mesurant mes pas et écoutant le silence, je m’en fus +vers la galerie tournante. + +Personne dans la galerie tournante. J’allai à la porte de la +chambre de Rouletabille. J’écoutai. Rien. Je frappai bien +doucement. Rien. Je tournai le bouton, la porte s’ouvrit. J’étais +dans la chambre. Rouletabille était étendu, tout de son long, sur +le parquet. + + + +XXII +Le cadavre incroyable + + +Je me penchai, avec une anxiété inexprimable, sur le corps du +reporter, et j’eus la joie de constater qu’il dormait! Il dormait +de ce sommeil profond et maladif dont j’avais vu s’endormir +Frédéric Larsan. Lui aussi était victime du narcotique que l’on +avait versé dans nos aliments. Comment, moi-même, n’avais-je point +subi le même sort! Je réfléchis alors que le narcotique avait dû +être versé dans notre vin ou dans notre eau, car ainsi tout +s’expliquait: «je ne bois pas en mangeant.» Doué par la nature +d’une rotondité prématurée, je suis au régime sec, comme on dit. +Je secouai avec force Rouletabille, mais je ne parvenais point à +lui faire ouvrir les yeux. Ce sommeil devait être, à n’en point +douter, le fait de Mlle Stangerson. + +Celle-ci avait certainement pensé que, plus que son père encore, +elle avait à craindre la veille de ce jeune homme qui prévoyait +tout, qui savait tout! Je me rappelai que le maître d’hôtel nous +avait recommandé, en nous servant, un excellent Chablis qui, sans +doute, avait passé sur la table du professeur et de sa fille. + +Plus d’un quart d’heure s’écoula ainsi. Je me résolus, en ces +circonstances extrêmes, où nous avions tant besoin d’être +éveillés, à des moyens robustes. Je lançai à la tête de +Rouletabille un broc d’eau. Il ouvrit les yeux, enfin! de pauvres +yeux mornes, sans vie et ni regard. Mais n’était-ce pas là une +première victoire? Je voulus la compléter; j’administrai une paire +de gifles sur les joues de Rouletabille, et le soulevai. Bonheur! +je sentis qu’il se raidissait entre mes bras, et je l’entendis qui +murmurait: «Continuez, mais ne faites pas tant de bruit! ...» +Continuer à lui donner des gifles sans faire de bruit me parut une +entreprise impossible. Je me repris à le pincer et à le secouer, +et il put tenir sur ses jambes. Nous étions sauvés! ... +«On m’a endormi, fit-il... Ah! J’ai passé un quart d’heure +abominable avant de céder au sommeil... Mais maintenant, c’est +passé! Ne me quittez pas! ...» + +Il n’avait pas plus tôt terminé cette phrase que nous eûmes les +oreilles déchirées par un cri affreux qui retentissait dans le +château, un véritable cri de la mort... + +«Malheur! hurla Rouletabille... nous arrivons trop tard! ...» + +Et il voulut se précipiter vers la porte; mais il était tout +étourdi et roula contre la muraille. Moi, j’étais déjà dans la +galerie, le revolver au poing, courant comme un fou du côté de la +chambre de Mlle Stangerson. Au moment même où j’arrivais à +l’intersection de la galerie tournante et de la galerie droite, je +vis un individu qui s’échappait de l’appartement de Mlle +Stangerson et qui, en quelques bonds, atteignit le palier. + +Je ne fus pas maître de mon geste: je tirai... le coup de revolver +retentit dans la galerie avec un fracas assourdissant; mais +l’homme, continuant ses bonds insensés, dégringolait déjà +l’escalier. Je courus derrière lui, en criant: «Arrête! arrête! ou +je te tue! ...» Comme je me précipitais à mon tour dans +l’escalier, je vis en face de moi, arrivant du fond de la galerie, +aile gauche du château, Arthur Rance qui hurlait: «Qu’y a-t-il? +... Qu’y a-t-il? ...» Nous arrivâmes presque en même temps au bas +de l’escalier, Arthur Rance et moi; la fenêtre du vestibule était +ouverte; nous vîmes distinctement la forme de l’homme qui fuyait; +instinctivement, nous déchargeâmes nos revolvers dans sa +direction; l’homme n’était pas à plus de dix mètres devant nous; +il trébucha et nous crûmes qu’il allait tomber; déjà nous sautions +par la fenêtre; mais l’homme se reprit à courir avec une vigueur +nouvelle; j’étais en chaussettes, l’Américain était pieds nus; +nous ne pouvions espérer l’atteindre «si nos revolvers ne +l’atteignaient pas»! Nous tirâmes nos dernières cartouches sur +lui; il fuyait toujours... Mais il fuyait du côté droit de la cour +d’honneur vers l’extrémité de l’aile droite du château, dans ce +coin entouré de fossés et de hautes grilles d’où il allait lui +être impossible de s’échapper, dans ce coin qui n’avait d’autre +issue, «devant nous», que la porte de la petite chambre en +encorbellement occupée maintenant par le garde. + +L’homme, bien qu’il fût inévitablement blessé par nos balles, +avait maintenant une vingtaine de mètres d’avance. Soudain, +derrière nous, au-dessus de nos têtes, une fenêtre de la galerie +s’ouvrit et nous entendîmes la voix de Rouletabille qui clamait, +désespérée: + +«Tirez, Bernier! Tirez!» + +Et la nuit claire, en ce moment, la nuit lunaire, fut encore +striée d’un éclair. + +À la lueur de cet éclair, nous vîmes le père Bernier, debout avec +son fusil, à la porte du donjon. + +Il avait bien visé. «L’ombre tomba.» Mais, comme elle était +arrivée à l’extrémité de l’aile droite du château, elle tomba de +l’autre côté de l’angle de la bâtisse; c’est-à-dire que nous vîmes +qu’elle tombait, mais elle ne s’allongea définitivement par terre +que de cet autre côté du mur que nous ne pouvions pas voir. +Bernier, Arthur Rance et moi, nous arrivions de cet autre côté du +mur, vingt secondes plus tard. «L’ombre était morte à nos pieds.» + +Réveillé évidemment de son sommeil léthargique par les clameurs et +les détonations, Larsan venait d’ouvrir la fenêtre de sa chambre +et nous criait, comme avait crié Arthur Rance: «Qu’y a-t-il? ... +Qu’y a-t-il? ...» + +Et nous, nous étions penchés sur l’ombre, sur la mystérieuse ombre +morte de l’assassin. Rouletabille, tout à fait réveillé +maintenant, nous rejoignit dans le moment, et je lui criai: + +«Il est mort! Il est mort! ... + +-- Tant mieux, fit-il... Apportez-le dans le vestibule du +château... + +Mais il se reprit: + +«Non! non! Déposons-le dans la chambre du garde! ...» + +Rouletabille frappa à la porte de la chambre du garde... Personne +ne répondit de l’intérieur... ce qui ne m’étonna point, +naturellement. + +«Évidemment, il n’est pas là, fit le reporter, sans quoi il serait +déjà sorti! ... Portons donc ce corps dans le vestibule...» + +Depuis que nous étions arrivés sur «l’ombre morte», la nuit +s’était faite si noire, par suite du passage d’un gros nuage sur +la lune, que nous ne pouvions que toucher cette ombre sans en +distinguer les lignes. Et cependant, nos yeux avaient hâte de +savoir! Le père Jacques, qui arrivait, nous aida à transporter le +cadavre jusque dans le vestibule du château. Là, nous le déposâmes +sur la première marche de l’escalier. J’avais senti, sur mes +mains, pendant ce trajet, le sang chaud qui coulait des +blessures... + +Le père Jacques courut aux cuisines et en revint avec une +lanterne. Il se pencha sur le visage de «l’ombre morte», et nous +reconnûmes le garde, celui que le patron de l’auberge du «Donjon» +appelait «l’homme vert» et que, une heure auparavant, j’avais vu +sortir de la chambre d’Arthur Rance, chargé d’un ballot. Mais, ce +que j’avais vu, je ne pouvais le rapporter qu’à Rouletabille seul, +ce que je fis du reste quelques instants plus tard. + +.................................................................. +................................... + + +Je ne saurais passer sous silence l’immense stupéfaction -- je +dirai même le cruel désappointement -- dont firent preuve Joseph +Rouletabille et Frédéric Larsan, lequel nous avait rejoint dans le +vestibule. Ils tâtaient le cadavre... ils regardaient cette figure +morte, ce costume vert du garde... et ils répétaient, l’un et +l’autre: «Impossible! ... c’est impossible!» + +Rouletabille s’écria même: + +«C’est à jeter sa tête aux chiens!» + +Le père Jacques montrait une douleur stupide accompagnée de +lamentations ridicules. Il affirmait qu’on s’était trompé et que +le garde ne pouvait être l’assassin de sa maîtresse. Nous dûmes le +faire taire. On aurait assassiné son fils qu’il n’eût point gémi +davantage, et j’expliquai cette exagération de bons sentiments par +la peur dont il devait être hanté que l’on crût qu’il se +réjouissait de ce décès dramatique; chacun savait, en effet, que +le père Jacques détestait le garde. Je constatai que seul, de nous +tous qui étions fort débraillés ou pieds nus ou en chaussettes, le +père Jacques était entièrement habillé. + +Mais Rouletabille n’avait pas lâché le cadavre; à genoux sur les +dalles du vestibule, éclairé par la lanterne du père Jacques, il +déshabillait le corps du garde! ... Il lui mit la poitrine à nu. +Elle était sanglante. + +Et, soudain, prenant, des mains du père Jacques, la lanterne, il +en projeta les rayons, de tout près, sur la blessure béante. +Alors, il se releva et dit sur un ton extraordinaire, sur un ton +d’une ironie sauvage: + +«Cet homme que vous croyez avoir tué à coups de revolver et de +chevrotines est mort d’un coup de couteau au coeur!» + +Je crus, une fois de plus, que Rouletabille était devenu fou et je +me penchai à mon tour sur le cadavre. Alors je pus constater qu’en +effet le corps du garde ne portait aucune blessure provenant d’un +projectile, et que, seule, la région cardiaque avait été entaillée +par une lame aiguë. + + + +XXIII +La double piste + + +Je n’étais pas encore revenu de la stupeur que me causait une +pareille découverte quand mon jeune ami me frappa sur l’épaule et +me dit: + +«Suivez-moi! + +-- Où, lui demandai-je? + +-- Dans ma chambre. + +-- Qu’allons-nous y faire? + +-- Réfléchir.» + +J’avouai, quant à moi, que j’étais dans l’impossibilité totale, +non seulement de réfléchir, mais encore de penser; et, dans cette +nuit tragique, après des événements dont l’horreur n’était égalée +que par leur incohérence, je m’expliquais difficilement comment, +entre le cadavre du garde et Mlle Stangerson peut-être à l’agonie, +Joseph Rouletabille pouvait avoir la prétention de «réfléchir». +C’est ce qu’il fit cependant, avec le sang-froid des grands +capitaines au milieu des batailles. Il poussa sur nous la porte de +sa chambre, m’indiqua un fauteuil, s’assit posément en face de +moi, et, naturellement, alluma sa pipe. Je le regardais +réfléchir... et je m’endormis. Quand je me réveillai, il faisait +jour. Ma montre marquait huit heures. Rouletabille n’était plus +là. Son fauteuil, en face de moi, était vide. Je me levai et +commençai de m’étirer les membres quand la porte s’ouvrit et mon +ami rentra. Je vis tout de suite à sa physionomie que, pendant que +je dormais, il n’avait point perdu son temps. + +«Mlle Stangerson? demandai-je tout de suite. + +-- Son état, très alarmant, n’est pas désespéré. + +-- Il y a longtemps que vous avez quitté cette chambre? + +-- Au premier rayon de l’aube. + +-- Vous avez travaillé? + +-- Beaucoup. + +-- Découvert quoi? + +-- Une double empreinte de pas très remarquable «et qui aurait pu +me gêner...» + +-- Elle ne vous gêne plus? + +-- Non. + +-- Vous explique-t-elle quelque chose? + +-- Oui. + +-- Relativement au «cadavre incroyable» du garde? + +-- Oui; ce cadavre est tout à fait «croyable», maintenant. J’ai +découvert ce matin, en me promenant autour du château, deux sortes +de pas distinctes dont les empreintes avaient été faites cette +nuit en même temps, côte à côte. Je dis: «en même temps»; et, en +vérité, il ne pouvait guère en être autrement, car, si l’une de +ces empreintes était venue après l’autre, suivant le même chemin, +elle eût souvent «empiété sur l’autre», ce qui n’arrivait jamais. +Les pas de celui-ci ne marchaient point sur les pas de celui-là. +Non, c’étaient des pas «qui semblaient causer entre eux». Cette +double empreinte quittait toutes les autres empreintes, vers le +milieu de la cour d’honneur, pour sortir de cette cour et se +diriger vers la chênaie. Je quittais la cour d’honneur, les yeux +fixés vers ma piste, quand je fus rejoint par Frédéric Larsan. +Immédiatement, il s’intéressa beaucoup à mon travail, car cette +double empreinte méritait vraiment qu’on s’y attachât. On +retrouvait là la double empreinte des pas de l’affaire de la +«Chambre Jaune»: les pas grossiers et les pas élégants; mais, +tandis que, lors de l’affaire de la «Chambre Jaune», les pas +grossiers ne faisaient que joindre au bord de l’étang les pas +élégants, pour disparaître ensuite -- dont nous avions conclu, +Larsan et moi, que ces deux sortes de pas appartenaient au même +individu qui n’avait fait que changer de chaussures -- ici, pas +grossiers et pas élégants voyageaient de compagnie. Une pareille +constatation était bien faite pour me troubler dans mes certitudes +antérieures. Larsan semblait penser comme moi; aussi, restions- +nous penchés sur ces empreintes, reniflant ces pas comme des +chiens à l’affût. + +«Je sortis de mon portefeuille mes semelles de papier. La première +semelle, qui était celle que j’avais découpée sur l’empreinte des +souliers du père Jacques retrouvés par Larsan, c’est-à-dire sur +l’empreinte des pas grossiers, cette première semelle, dis-je, +s’appliqua parfaitement à l’une des traces que nous avions sous +les yeux, et la seconde semelle, qui était le dessin des «pas +élégants», s’appliqua également sur l’empreinte correspondante, +mais avec une légère différence à la pointe. En somme, cette trace +nouvelle du pas élégant ne différait de la trace du bord de +l’étang que par la pointe de la bottine. Nous ne pouvions en tirer +cette conclusion que cette trace appartenait au même personnage, +mais nous ne pouvions non plus affirmer qu’elle ne lui appartenait +pas. L’inconnu pouvait ne plus porter les mêmes bottines. + +«Suivant toujours cette double empreinte, Larsan et moi, nous +fûmes conduits à sortir bientôt de la chênaie et nous nous +trouvâmes sur les mêmes bords de l’étang qui nous avaient vus lors +de notre première enquête. Mais, cette fois, aucune des traces ne +s’y arrêtait et toutes deux, prenant le petit sentier, allaient +rejoindre la grande route d’Épinay. Là, nous tombâmes sur un +macadam récent qui ne nous montra plus rien; et nous revînmes au +château, sans nous dire un mot. + +«Arrivés dans la cour d’honneur, nous nous sommes séparés; mais, +par suite du même chemin qu’avait pris notre pensée, nous nous +sommes rencontrés à nouveau devant la porte de la chambre du père +Jacques. Nous avons trouvé le vieux serviteur au lit et constaté +tout de suite que les effets qu’il avait jetés sur une chaise +étaient dans un état lamentable, et que ses chaussures, des +souliers tout à fait pareils à ceux que nous connaissions, étaient +extraordinairement boueux. Ce n’était certainement point en aidant +à transporter le cadavre du garde, du bout de cour au vestibule, +et en allant chercher une lanterne aux cuisines, que le père +Jacques avait arrangé de la sorte ses chaussures et trempé ses +habits, puisque alors il ne pleuvait pas. Mais il avait plu avant +ce moment-là et il avait plu après. + +«Quant à la figure du bonhomme, elle n’était pas belle à voir. +Elle semblait refléter une fatigue extrême, et ses yeux +clignotants nous regardèrent, dès l’abord, avec effroi. + +«Nous l’avons interrogé. Il nous a répondu d’abord qu’il s’était +couché immédiatement après l’arrivée au château du médecin que le +maître d’hôtel était allé quérir; mais nous l’avons si bien +poussé, nous lui avons si bien prouvé qu’il mentait, qu’il a fini +par nous avouer qu’il était, en effet, sorti du château. Nous lui +en avons, naturellement, demandé la raison; il nous a répondu +qu’il s’était senti mal à la tête, et qu’il avait eu besoin de +prendre l’air, mais qu’il n’était pas allé plus loin que la +chênaie. Nous lui avons alors décrit tout le chemin qu’il avait +fait, _aussi bien que si_ _nous l’avions vu marcher._ Le vieillard +se dressa sur son séant et se prit à trembler. + +«--Vous n’étiez pas seul!» s’écria Larsan. + +«Alors, le père Jacques: + +«--Vous l’avez donc vu? + +«--Qui? demandai-je. + +«-- Mais le fantôme noir!» + +«Sur quoi, le père Jacques nous conta que, depuis quelques nuits, +il voyait le fantôme noir. Il apparaissait dans le parc sur le +coup de minuit et glissait contre les arbres avec une souplesse +incroyable. Il paraissait «traverser» le tronc des arbres; deux +fois, le père Jacques, qui avait aperçu le fantôme à travers sa +fenêtre, à la clarté de la lune, s’était levé et, résolument, +était parti à la chasse de cette étrange apparition. L’avant- +veille, il avait failli la rejoindre, mais elle s’était évanouie +au coin du donjon; enfin, cette nuit, étant en effet sorti du +château, travaillé par l’idée du nouveau crime qui venait de se +commettre, il avait vu tout à coup, surgir au milieu de la cour +d’honneur, le fantôme noir. Il l’avait suivi d’abord prudemment, +puis de plus près... ainsi il avait tourné la chênaie, l’étang, et +était arrivé au bord de la route d’Épinay. «Là, le fantôme avait +soudain disparu.» + +«--Vous n’avez pas vu sa figure? demanda Larsan. + +«--Non! Je n’ai vu que des voiles noirs... + +«--Et, après ce qui s’est passé dans la galerie, vous n’avez pas +sauté dessus? + +«--Je ne le pouvais pas! Je me sentais terrifié... C’est à peine +si j’avais la force de le suivre... + +«--Vous ne l’avez pas suivi, fis-je, père Jacques, -- et ma voix +était menaçante -- vous êtes allé avec le fantôme jusqu’à la route +d’Épinay «bras dessus, bras dessous»! + +«--Non! cria-t-il... il s’est mis à tomber des trombes d’eau... Je +suis rentré! ... Je ne sais pas ce que le fantôme noir est +devenu...» + +«Mais ses yeux se détournèrent de moi. + +«Nous le quittâmes. + +«Quand nous fûmes dehors: + +«--Complice? interrogeai-je, sur un singulier ton, en regardant +Larsan bien en face pour surprendre le fond de sa pensée. + +«Larsan leva les bras au ciel. + +«--Est-ce qu’on sait? ... Est-ce qu’on sait, dans une affaire +pareille? ... Il y a vingt-quatre heures, j’aurais juré qu’il n’y +avait pas de complice! ...» + +«Et il me laissa en m’annonçant qu’il quittait le château sur-le- +champ pour se rendre à Épinay.» + +Rouletabille avait fini son récit. Je lui demandai: + +«Eh bien? Que conclure de tout cela? ... Quant à moi, je ne vois +pas! ... je ne saisis pas! ... Enfin! Que savez-vous? + +-- _Tout! _s’exclama-t-il_... Tout!»_ + +Et je ne lui avais jamais vu figure plus rayonnante. Il s’était +levé et me serrait la main avec force... + +«Alors, expliquez-moi, priai-je... + +-- Allons demander des nouvelles de Mlle Stangerson», me répondit- +il brusquement. + + + +XXIV +Rouletabille connaît les deux moitiés de l’assassin + + +Mlle Stangerson avait failli être assassinée pour la seconde fois. +Le malheur fut qu’elle s’en porta beaucoup plus mal la seconde que +la première. Les trois coups de couteau que l’homme lui avait +portés dans la poitrine, en cette nouvelle nuit tragique, la +mirent longtemps entre la vie et la mort, et quand, enfin, la vie +fut plus forte et qu’on pût espérer que la malheureuse femme, +cette fois encore, échapperait à son sanglant destin, on s’aperçut +que, si elle reprenait chaque jour l’usage de ses sens, elle ne +recouvrait point celui de sa raison. La moindre allusion à +l’horrible tragédie la faisait délirer, et il n’est point non +plus, je crois bien, exagéré de dire que l’arrestation de M. +Robert Darzac, qui eut lieu au château du Glandier, le lendemain +de la découverte du cadavre du garde, creusa encore l’abîme moral +où nous vîmes disparaître cette belle intelligence. + +M. Robert Darzac arriva au château vers neuf heures et demie. Je +le vis accourir à travers le parc, les cheveux et les habits en +désordre, crotté, boueux, dans un état lamentable. Son visage +était d’une pâleur mortelle. Rouletabille et moi, nous étions +accoudés à une fenêtre de la galerie. Il nous aperçut; il poussa +vers nous un cri désespéré: + +«J’arrive trop tard! ...» + +Rouletabille lui cria: + +«Elle vit! ...» + +Une minute après, M. Darzac entrait dans la chambre de Mlle +Stangerson, et, à travers la porte, nous entendîmes ses sanglots. + +.................................................................. +.................................. +«Fatalité! gémissait à côté de moi, Rouletabille. Quels Dieux +infernaux veillent donc sur le malheur de cette famille! Si l’on +ne m’avait pas endormi, j’aurais sauvé Mlle Stangerson de l’homme, +et je l’aurais rendu muet pour toujours... _et le garde ne serait +pas mort!»_ +__ +_................................................................. +................................_ + +M. Darzac vint nous retrouver. Il était tout en larmes. +Rouletabille lui raconta tout: et comment il avait tout préparé +pour leur salut, à Mlle Stangerson et à lui; et comment il y +serait parvenu en éloignant l’homme pour toujours «après avoir vu +sa figure»; et comment son plan s’était effondré dans le sang, à +cause du narcotique. + +«Ah! si vous aviez eu réellement confiance en moi, fit tout bas le +jeune homme, si vous aviez dit à Mlle Stangerson d’avoir confiance +en moi! ... Mais ici chacun se défie de tous... la fille se défie +du père... et la fiancée se défie du fiancé... Pendant que vous me +disiez de tout faire pour empêcher l’arrivée de l’assassin, _elle_ +_préparait tout pour se faire assassiner!_ ... Et je suis arrivé +trop tard... à demi endormi... me traînant presque, dans cette +chambre où la vue de la malheureuse, baignant dans son sang, me +réveilla tout à fait...» + +Sur la demande de M. Darzac, Rouletabille raconta la scène. +S’appuyant aux murs pour ne pas tomber, pendant que, dans le +vestibule et dans la cour d’honneur, nous poursuivions l’assassin, +il s’était dirigé vers la chambre de la victime... Les portes de +l’antichambre sont ouvertes; il entre; Mlle Stangerson gît, +inanimée, à moitié renversée sur le bureau, les yeux clos; son +peignoir est rouge du sang qui coule à flots de sa poitrine. Il +semble à Rouletabille, encore sous l’influence du narcotique, +qu’il se promène dans quelque affreux cauchemar. Automatiquement, +il revient dans la galerie, ouvre une fenêtre, nous clame le +crime, nous ordonne de tuer, et retourne dans la chambre. +Aussitôt, il traverse le boudoir désert, entre dans le salon dont +la porte est restée entrouverte, secoue M. Stangerson sur le +canapé où il s’est étendu et le réveille comme je l’ai réveillé, +lui, tout à l’heure... M. Stangerson se dresse avec des yeux +hagards, se laisse traîner par Rouletabille jusque dans la +chambre, aperçoit sa fille, pousse un cri déchirant... Ah! il est +réveillé! il est réveillé! ... Tous les deux, maintenant, +réunissant leurs forces chancelantes, transportent la victime sur +son lit... + +Puis Rouletabille veut nous rejoindre, pour savoir... «pour +savoir...» mais, avant de quitter la chambre, il s’arrête près du +bureau... Il y a là, par terre, un paquet... énorme... un +ballot... Qu’est-ce que ce paquet fait là, auprès du bureau? ... +L’enveloppe de serge qui l’entoure est dénouée... Rouletabille se +penche... Des papiers... des papiers... des photographies... Il +lit: «Nouvel électroscope condensateur différentiel... Propriétés +fondamentales de la substance intermédiaire entre la matière +pondérable et l’éther impondérable.»... Vraiment, vraiment, quel +est ce mystère et cette formidable ironie du sort qui veulent qu’à +l’heure où «on» lui assassine sa fille, «on» vienne restituer au +professeur Stangerson toutes ces paperasses inutiles, «qu’il +jettera au feu! ... au feu! ... au feu! ... le lendemain». + +.................................................................. +................................. + +Dans la matinée qui suivit cette horrible nuit, nous avons vu +réapparaître M. de Marquet, son greffier, les gendarmes. Nous +avons tous été interrogés, excepté naturellement Mlle Stangerson +qui était dans un état voisin du coma. Rouletabille et moi, après +nous être concertés, n’avons dit que ce que nous avons bien voulu +dire. J’eus garde de rien rapporter de ma station dans le cabinet +noir ni des histoires de narcotique. Bref, nous tûmes tout ce qui +pouvait faire soupçonner que nous nous attendions à quelque chose, +et aussi tout ce qui pouvait faire croire que Mlle Stangerson +«attendait l’assassin». La malheureuse allait peut-être payer de +sa vie le mystère dont elle entourait son assassin... Il ne nous +appartenait point de rendre un pareil sacrifice inutile... Arthur +Rance raconta à tout le monde, fort naturellement -- si +naturellement que j’en fus stupéfait -- qu’il avait vu le garde +pour la dernière fois vers onze heures du soir. Celui-ci était +venu dans sa chambre, dit-il, pour y prendre sa valise qu’il +devait transporter le lendemain matin à la première heure à la +gare de Saint-Michel «et s’était attardé à causer longuement +chasse et braconnage avec lui»! Arthur-William Rance, en effet, +devait quitter le Glandier dans la matinée et se rendre à pied, +selon son habitude, à Saint-Michel; aussi avait-il profité d’un +voyage matinal du garde dans le petit bourg pour se débarrasser de +son bagage. + +Du moins je fus conduit à le penser car M. Stangerson confirma ses +dires; il ajouta qu’il n’avait pas eu le plaisir, la veille au +soir, d’avoir à sa table son ami Arthur Rance parce que celui-ci +avait pris, vers les cinq heures, un congé définitif de sa fille +et de lui. M. Arthur Rance s’était fait servir simplement un thé +dans sa chambre, se disant légèrement indisposé. + +Bernier, le concierge, sur les indications de Rouletabille, +rapporta qu’il avait été requis par le garde lui-même, cette nuit- +là, pour faire la chasse aux braconniers (le garde ne pouvait plus +le contredire), qu’ils s’étaient donné rendez-vous tous deux non +loin de la chênaie et que, voyant que le garde ne venait point, il +était allé, lui, Bernier, au-devant du garde... Il était arrivé à +hauteur du donjon, ayant passé la petite porte de la cour +d’honneur, quand il aperçut un individu qui fuyait à toutes jambes +du côté opposé, vers l’extrémité de l’aile droite du château; des +coups de revolver retentirent dans le même moment derrière le +fuyard; Rouletabille était apparu à la fenêtre de la galerie; il +l’avait aperçu, lui Bernier, l’avait reconnu, l’avait vu avec son +fusil et lui avait crié de tirer. Alors, Bernier avait lâché son +coup de fusil qu’il tenait tout prêt... et il était persuadé qu’il +avait mis à mal le fuyard; il avait cru même qu’il l’avait tué, et +cette croyance avait duré jusqu’au moment où Rouletabille, +dépouillant le corps qui était tombé sous le coup de fusil, lui +avait appris que ce corps «avait été tué d’un coup de couteau»; +que, du reste, il restait ne rien comprendre à une pareille +fantasmagorie, attendu que, si le cadavre trouvé n’était point +celui du fuyard sur lequel nous avions tous tiré, il fallait bien +que ce fuyard fût quelque part. Or, dans ce petit coin de cour où +nous nous étions tous rejoints autour du cadavre, «il n’y avait +pas de place pour un autre mort ou pour un vivant» sans que nous +le vissions! + +Ainsi parla le père Bernier. Mais le juge d’instruction lui +répondit que, pendant que nous étions dans ce petit bout de cour, +la nuit était bien noire, puisque nous n’avions pu distinguer le +visage du garde, et que, pour le reconnaître, il nous avait fallu +le transporter dans le vestibule... À quoi le père Bernier +répliqua que, si l’on n’avait pas vu «l’autre corps, mort ou +vivant», on aurait au moins marché dessus, tant ce bout de cour +est étroit. Enfin, nous étions, sans compter le cadavre, cinq dans +ce bout de cour et il eût été vraiment étrange que l’autre corps +nous échappât... La seule porte qui donnait dans ce bout de cour +était celle de la chambre du garde, et la porte en était fermée. +On en avait retrouvé la clef dans la poche du garde... + +Tout de même, comme ce raisonnement de Bernier, qui à première vue +paraissait logique, conduisait à dire qu’on avait tué à coups +d’armes à feu un homme mort d’un coup de couteau, le juge +d’instruction ne s’y arrêta pas longtemps. Et il fut évident pour +tous, dès midi, que ce magistrat était persuadé que nous avions +raté «le fuyard»et que nous avions trouvé là un cadavre qui +n’avait rien à voir avec «notre affaire». Pour lui, le cadavre du +garde était une autre affaire. Il voulut le prouver sans plus +tarder, et il est probable que «cette nouvelle affaire» +correspondait avec des idées qu’il avait depuis quelques jours sur +les moeurs du garde, sur ses fréquentations, sur la récente +intrigue qu’il entretenait avec la femme du propriétaire de +l’auberge du «Donjon», et corroborait également les rapports qu’on +avait dû lui faire relativement aux menaces de mort proférées par +le père Mathieu à l’adresse du garde, car à une heure après-midi +le père Mathieu, malgré ses gémissements de rhumatisant et les +protestations de sa femme, était arrêté et conduit sous bonne +escorte à Corbeil. On n’avait cependant rien découvert chez lui de +compromettant; mais des propos tenus, encore la veille, à des +rouliers qui les répétèrent, le compromirent plus que si l’on +avait trouvé dans sa paillasse le couteau qui avait tué «l’homme +vert». + +Nous en étions là, ahuris de tant d’événements aussi terribles +qu’inexplicables, quand, pour mettre le comble à la stupéfaction +de tous, nous vîmes arriver au château Frédéric Larsan, qui en +était parti aussitôt après avoir vu le juge d’instruction et qui +en revenait, accompagné d’un employé du chemin de fer. + +Nous étions alors dans le vestibule avec Arthur Rance, discutant +de la culpabilité et de l’innocence du père Mathieu (du moins +Arthur Rance et moi étions seuls à discuter, car Rouletabille +semblait parti pour quelque rêve lointain et ne s’occupait en +aucune façon de ce que nous disions). Le juge d’instruction et son +greffier se trouvaient dans le petit salon vert où Robert Darzac +nous avait introduits quand nous étions arrivés pour la première +fois au Glandier. Le père Jacques, mandé par le juge, venait +d’entrer dans le petit salon; M. Robert Darzac était en haut, dans +la chambre de Mlle Stangerson, avec M. Stangerson et les médecins. +Frédéric Larsan entra dans le vestibule avec l’employé de chemin +de fer. Rouletabille et moi reconnûmes aussitôt cet employé à sa +petite barbiche blonde: «Tiens! L’employé d’Épinay-sur-Orge!» +m’écriai-je, et je regardai Frédéric Larsan qui répliqua en +souriant: «Oui, oui, vous avez raison, c’est l’employé d’Épinay- +sur-Orge.» Sur quoi Fred se fit annoncer au juge d’instruction par +le gendarme qui était à la porte du salon. Aussitôt, le père +Jacques sortit, et Frédéric Larsan et l’employé furent introduits. +Quelques instants s’écoulèrent, dix minutes peut-être. +Rouletabille était fort impatient. La porte du salon se rouvrit; +le gendarme, appelé par le juge d’instruction, entra dans le +salon, en ressortit, gravit l’escalier et le redescendit. Rouvrant +alors la porte du salon et ne la refermant pas, il dit au juge +d’instruction: + +«Monsieur le juge, M. Robert Darzac ne veut pas descendre! + +-- Comment! Il ne veut pas! ... s’écria M. de Marquet. + +-- Non! il dit qu’il ne peut quitter Mlle Stangerson dans l’état +où elle se trouve... + +-- C’est bien, fit M. de Marquet; puisqu’il ne vient pas à nous, +nous irons à lui...» + +M. de Marquet et le gendarme montèrent; le juge d’instruction fit +signe à Frédéric Larsan et à l’employé de chemin de fer de les +suivre. Rouletabille et moi fermions la marche. + +On arriva ainsi, dans la galerie, devant la porte de l’antichambre +de Mlle Stangerson. M. de Marquet frappa à la porte. Une femme de +chambre apparut. C’était Sylvie, une petite bonniche dont les +cheveux d’un blond fadasse retombaient en désordre sur un visage +consterné. + +«M. Stangerson est là? demanda le juge d’instruction. + +-- Oui, monsieur. + +-- Dites-lui que je désire lui parler.» + +Sylvie alla chercher M. Stangerson. + +Le savant vint à nous; il pleurait; il faisait peine à voir. + +«Que me voulez-vous encore? demanda celui-ci au juge. Ne pourrait- +on pas, monsieur, dans un moment pareil, me laisser un peu +tranquille! + +-- Monsieur, fit le juge, il faut absolument que j’aie, sur-le- +champ, un entretien avec M. Robert Darzac. Ne pourriez-vous le +décider à quitter la chambre de Mlle Stangerson? Sans quoi, je me +verrais dans la nécessité d’en franchir le seuil avec tout +l’appareil de la justice.» + +Le professeur ne répondit pas; il regarda le juge, le gendarme et +tous ceux qui les accompagnaient comme une victime regarde ses +bourreaux, et il rentra dans la chambre. + +Aussitôt M. Robert Darzac en sortit. Il était bien pâle et bien +défait; mais, quand le malheureux aperçut, derrière Frédéric +Larsan, l’employé de chemin de fer, son visage se décomposa +encore; ses yeux devinrent hagards et il ne put retenir un sourd +gémissement. + +Nous avions tous saisi le tragique mouvement de cette physionomie +douloureuse. Nous ne pûmes nous empêcher de laisser échapper une +exclamation de pitié. Nous sentîmes qu’il se passait alors quelque +chose de définitif qui décidait de la perte de M. Robert Darzac. +Seul, Frédéric Larsan avait une figure rayonnante et montrait la +joie d’un chien de chasse qui s’est enfin emparé de sa proie. + +M. de Marquet dit, montrant à M. Darzac le jeune employé à la +barbiche blonde: + +«Vous reconnaissez monsieur? + +-- Je le reconnais, fit Robert Darzac d’une voix qu’il essayait en +vain de rendre ferme. C’est un employé de l’Orléans à la station +d’Épinay-sur-Orge. + +-- Ce jeune homme, continua M. de Marquet, affirme qu’il vous a vu +descendre de chemin de fer, à Épinay... + +-- Cette nuit, termina M. Darzac, à dix heures et demie... c’est +vrai! ...» + +Il y eut un silence... + +«Monsieur Darzac, reprit le juge d’instruction sur un ton qui +était empreint d’une poignante émotion... Monsieur Darzac, que +veniez-vous faire cette nuit à Épinay-sur-Orge, à quelques +kilomètres de l’endroit où l’on assassinait Mlle Stangerson? ...» + +M. Darzac se tut. Il ne baissa pas la tête, mais il ferma les +yeux, soit qu’il voulût dissimuler sa douleur, soit qu’il craignît +qu’on pût lire dans son regard quelque chose de son secret. + +«Monsieur Darzac, insista M. de Marquet... pouvez-vous me donner +l’emploi de votre temps, cette nuit?» + +M. Darzac rouvrit les yeux. Il semblait avoir reconquis toute sa +puissance sur lui-même. + +«Non, monsieur! ... + +-- Réfléchissez, monsieur! car je vais être dans la nécessité, si +vous persistez dans votre étrange refus, de vous garder à ma +disposition. + +-- Je refuse... + +-- Monsieur Darzac! Au nom de la loi, je vous arrête! ...» + +Le juge n’avait pas plutôt prononcé ces mots que je vis +Rouletabille faire un mouvement brusque vers M. Darzac. Il allait +certainement parler, mais celui-ci d’un geste lui ferma la +bouche... Du reste, le gendarme s’approchait déjà de son +prisonnier... À ce moment un appel désespéré retentit: + +«Robert! ... Robert! ...» + +Nous reconnûmes la voix de Mlle Stangerson, et, à cet accent de +douleur, pas un de nous qui ne frissonnât. Larsan lui-même, cette +fois, en pâlit. Quant à M. Darzac, répondant à l’appel, il s’était +déjà précipité dans la chambre... + +Le juge, le gendarme, Larsan s’y réunirent derrière lui; +Rouletabille et moi restâmes sur le pas de la porte. Spectacle +déchirant: Mlle Stangerson, dont le visage avait la pâleur de la +mort, s’était soulevée sur sa couche, malgré les deux médecins et +son père... Elle tendait des bras tremblants vers Robert Darzac +sur qui Larsan et le gendarme avaient mis la main... Ses yeux +étaient grands ouverts... elle voyait... elle comprenait... Sa +bouche sembla murmurer un mot... un mot qui expira sur ses lèvres +exsangues... un mot que personne n’entendit... et elle se +renversa, évanouie... On emmena rapidement Darzac hors de la +chambre... En attendant une voiture que Larsan était allé +chercher, nous nous arrêtâmes dans le vestibule. Notre émotion à +tous était extrême. M. de Marquet avait la larme à l’oeil. +Rouletabille profita de ce moment d’attendrissement général pour +dire à M. Darzac: + +«Vous ne vous défendrez pas? + +-- Non! répliqua le prisonnier. + +-- Moi, je vous défendrai, monsieur... + +-- Vous ne le pouvez pas, affirma le malheureux avec un pauvre +sourire... Ce que nous n’avons pu faire, Mlle Stangerson et moi, +vous ne le ferez pas! + +-- Si, je le ferai.» + +Et la voix de Rouletabille était étrangement calme et confiante. +Il continua: + +«Je le ferai, monsieur Robert Darzac, parce que moi, _j’en sais +plus long que vous!_ + +-- Allons donc! murmura Darzac presque avec colère. + +-- Oh! soyez tranquille, je ne saurai que ce qu’il sera utile de +savoir _pour vous sauver!_ + +-- _Il ne faut rien savoir_, jeune homme... si vous voulez avoir +droit à ma reconnaissance.» + +Rouletabille secoua la tête. Il s’approcha tout près, tout près de +Darzac: + +«Écoutez ce que je vais vous dire, fit-il à voix basse... et que +cela vous donne confiance! Vous, vous ne savez que le nom de +l’assassin; Mlle Stangerson, elle, _connaît seulement la moitié de +l’assassin; mais moi, je connais ses deux moitiés; je connais +l’assassin tout entier, moi! ...»_ + +Robert Darzac ouvrit des yeux qui attestaient qu’il ne comprenait +pas un mot de ce que venait de lui dire Rouletabille. La voiture, +sur ces entrefaites, arriva, conduite par Frédéric Larsan. On y +fit monter Darzac et le gendarme. Larsan resta sur le siège. On +emmenait le prisonnier à Corbeil. + + + +XXV +Rouletabille part en voyage + + +Le soir même nous quittions le Glandier, Rouletabille et moi. Nous +en étions fort heureux: cet endroit n’avait rien qui pût encore +nous retenir. Je déclarai que je renonçais à percer tant de +mystères, et Rouletabille, en me donnant une tape amicale sur +l’épaule, me confia qu’il n’avait plus rien à apprendre au +Glandier, parce que le Glandier lui avait tout appris. Nous +arrivâmes à Paris vers huit heures. Nous dînâmes rapidement, puis, +fatigués, nous nous séparâmes en nous donnant rendez-vous le +lendemain matin chez moi. + +À l’heure dite, Rouletabille entrait dans ma chambre. Il était +vêtu d’un complet à carreaux en drap anglais, avait un ulster sur +le bras, une casquette sur la tête et un sac à la main. Il +m’apprit qu’il partait en voyage. + +«Combien de temps serez-vous parti? lui demandai-je. + +-- Un mois ou deux, fit-il, cela dépend...» + +Je n’osai l’interroger... + +«Savez-vous, me dit-il, quel est le mot que Mlle Stangerson a +prononcé hier avant de s’évanouir... en regardant M. Robert +Darzac? ... + +-- Non, personne ne l’a entendu... + +-- Si! répliqua Rouletabille, moi! Elle lui disait: «parle!» + +-- Et M. Darzac parlera? + +-- Jamais!» + +J’aurais voulu prolonger l’entretien, mais il me serra fortement +la main et me souhaita une bonne santé, je n’eus que le temps de +lui demander: + +«Vous ne craignez point que, pendant votre absence, il se commette +de nouveaux attentats? ... + +-- Je ne crains plus rien de ce genre, dit-il, depuis que M. +Darzac est en prison.» + +Sur cette parole bizarre, il me quitta. Je ne devais plus le +revoir qu’en cour d’assises, au moment du procès Darzac, lorsqu’il +vint à la barre «expliquer l’inexplicable». + + + +XXVI +Où Joseph Rouletabille est impatiemment attendu + + +Le 15 janvier suivant, c’est-à-dire deux mois et demi après les +tragiques événements que je viens de rapporter, _L’Époque_ +publiait, en première colonne, première page, le sensationnel +article suivant: + +«Le jury de Seine-et-Oise est appelé aujourd’hui, à juger l’une +des plus mystérieuses affaires qui soient dans les annales +judiciaires. Jamais procès n’aura présenté tant de points obscurs, +incompréhensibles, inexplicables. Et cependant l’accusation n’a +point hésité à faire asseoir sur le banc des assises un homme +respecté, estimé, aimé de tous ceux qui le connaissent, un jeune +savant, espoir de la science française, dont toute l’existence fut +de travail et de probité. Quand Paris apprit l’arrestation de M. +Robert Darzac, un cri unanime de protestation s’éleva de toutes +parts. La Sorbonne tout entière, déshonorée par le geste inouï du +juge d’instruction, proclama sa foi dans l’innocence du fiancé de +Mlle Stangerson. M. Stangerson lui-même attesta hautement l’erreur +où s’était fourvoyée la justice, et il ne fait de doute pour +personne que, si la victime pouvait parler, elle viendrait +réclamer aux douze jurés de Seine-et-Oise l’homme dont elle +voulait faire son époux et que l’accusation veut envoyer à +l’échafaud. Il faut espérer qu’un jour prochain Mlle Stangerson +recouvrera sa raison qui a momentanément sombré dans l’horrible +mystère du Glandier. Voulez-vous qu’elle la reperde lorsqu’elle +apprendra que l’homme qu’elle aime est mort de la main du +bourreau? Cette question s’adresse au jury «auquel nous nous +proposons d’avoir affaire, aujourd’hui même». + +«Nous sommes décidés, en effet, à ne point laisser douze braves +gens commettre une abominable erreur judiciaire. Certes, des +coïncidences terribles, des traces accusatrices, un silence +inexplicable de la part de l’accusé, un emploi du temps +énigmatique, l’absence de tout alibi, ont pu entraîner la +conviction du parquet qui, «ayant vainement cherché la vérité +ailleurs», s’est résolu à la trouver là. Les charges sont, en +apparence, si accablantes pour M. Robert Darzac, qu’il faut même +excuser un policier aussi averti, aussi intelligent, et +généralement aussi heureux que M. Frédéric Larsan de s’être laissé +aveugler par elles. Jusqu’alors, tout est venu accuser M. Robert +Darzac, devant l’instruction; aujourd’hui, nous allons, nous, le +défendre devant le jury; et nous apporterons à la barre une +lumière telle que tout le mystère du Glandier en sera illuminé. +«Car nous possédons la vérité.» + +«Si nous n’avons point parlé plus tôt, c’est que l’intérêt même de +la cause que nous voulons défendre l’exigeait sans doute. Nos +lecteurs n’ont pas oublié ces sensationnelles enquêtes anonymes +que nous avons publiées sur le «Pied gauche de la rue Oberkampf», +sur le fameux vol du «Crédit universel» et sur l’affaire des +«Lingots d’or de la Monnaie». Elles nous faisaient prévoir la +vérité, avant même que l’admirable ingéniosité d’un Frédéric +Larsan ne l’eût dévoilée tout entière. Ces enquêtes étaient +conduites par notre plus jeune rédacteur, un enfant de dix-huit +ans, Joseph Rouletabille, qui sera illustre demain. Quand +l’affaire du Glandier éclata, notre petit reporter se rendit sur +les lieux, força toutes les portes et s’installa dans le château +d’où tous les représentants de la presse avaient été chassés. À +côté de Frédéric Larsan, il chercha la vérité; il vit avec +épouvante l’erreur où s’abîmait tout le génie du célèbre policier; +en vain essaya-t-il de le rejeter hors de la mauvaise piste où il +s’était engagé: le grand Fred ne voulut point consentir à recevoir +des leçons de ce petit journaliste. Nous savons où cela a conduit +M. Robert Darzac. + +«Or, il faut que la France sache, il faut que le monde sache que, +le soir même de l’arrestation de M. Robert Darzac, le jeune Joseph +Rouletabille pénétrait dans le bureau de notre directeur et lui +disait: «Je pars en voyage. Combien de tempsserai-je parti, je ne +pourrais vous le dire;peut-être un mois, deux mois, trois +mois...peut-être ne reviendrai-je jamais... Voici unelettre... Si +je ne suis pas revenu le jour où M.Darzac comparaîtra devant les +assises, vous ouvrirez cette lettre en cour d’assises, après +ledéfilé des témoins. Entendez-vous pour cela avecl’avocat de M. +Robert Darzac. M. Robert Darzacest innocent. _Dans cette lettre il +y a le_ _nom del’assassin_, et, je ne dirai point: les preuves, +car, les preuves, je vais les chercher,mais _l’explication +irréfutable de sa__culpabilité.»_ Et notre rédacteur partit. Nous +sommes restés longtemps sans nouvelles mais un inconnu est venu +trouver notre directeur, il y a huit jours, pour lui dire: +«Agissez suivant les instructions de Joseph Rouletabille, _si la +chose devient_ _nécessaire._ Il y a la vérité dans cette lettre.» +Cet homme n’a point voulu nous dire son nom. + +«Aujourd’hui, 15 janvier, nous voici au grand jour des assises; +Joseph Rouletabille n’est pas de retour; peut-être ne le +reverrons-nous jamais. La presse, elle aussi, compte ses héros, +victimes du devoir: le devoir professionnel, le premier de tous +les devoirs. Peut-être, à cette heure, y a-t-il succombé! Nous +saurons le venger. Notre directeur, cet après-midi, sera à la cour +d’assises de Versailles, avec la lettre: _la lettre qui contient +le nom de_ _l’assassin!»_ + +En tête de l’article, on avait mis le portrait de Rouletabille. + +Les parisiens qui se rendirent ce jour-là à Versailles pour le +procès dit du «Mystère de la Chambre Jaune» n’ont certainement pas +oublié l’incroyable cohue qui se bousculait à la gare Saint- +Lazare. On ne trouvait plus de place dans les trains et l’on dut +improviser des convois supplémentaires. L’article de _L’Époque_ +avait bouleversé tout le monde, excité toutes les curiosités, +poussé jusqu’à l’exaspération la passion des discussions. Des +coups de poing furent échangés entre les partisans de Joseph +Rouletabille et les fanatiques de Frédéric Larsan, car, chose +bizarre, la fièvre de ces gens venait moins de ce qu’on allait +peut-être condamner un innocent que de l’intérêt qu’ils portaient +à leur propre compréhension du «mystère de la Chambre Jaune». +Chacun avait son explication et la tenait pour bonne. Tous ceux +qui expliquaient le crime comme Frédéric Larsan n’admettaient +point qu’on pût mettre en doute la perspicacité de ce policier +populaire; et tous les autres, qui avaient une explication autre +que celle de Frédéric Larsan, prétendaient naturellement qu’elle +devait être celle de Joseph Rouletabille qu’ils ne connaissaient +pas encore. Le numéro de _L’Époque_ à la main, les «Larsan «et les +«Rouletabille «se disputèrent, se chamaillèrent, jusque sur les +marches du palais de justice de Versailles, jusque dans le +prétoire. Un service d’ordre extraordinaire avait été commandé. +L’innombrable foule qui ne put pénétrer dans le palais resta +jusqu’au soir aux alentours du monument, maintenue difficilement +par la troupe et la police, avide de nouvelles, accueillant les +rumeurs les plus fantastiques. Un moment, le bruit circula qu’on +venait d’arrêter, en pleine audience, M. Stangerson lui-même, qui +s’était avoué l’assassin de sa fille... C’était de la folie. +L’énervement était à son comble. Et l’on attendait toujours +Rouletabille. Des gens prétendaient le connaître et le +reconnaître; et, quand un jeune homme, muni d’un laissez-passer, +traversait la place libre qui séparait la foule du palais de +justice, des bousculades se produisaient. On s’écrasait. On +criait: «Rouletabille! Voici Rouletabille!» Des témoins, qui +ressemblaient plus ou moins vaguement au portrait publié par +_L’Époque_, furent aussi acclamés. L’arrivée du directeur de +_L’Époque_ fut encore le signal de quelques manifestations. Les +uns applaudirent, les autres sifflèrent. Il y avait beaucoup de +femmes dans la foule. + +Dans la salle des assises, le procès se déroulait sous la +présidence de M. De Rocoux, un magistrat imbu de tous les préjugés +des gens de robe, mais foncièrement honnête. On avait fait l’appel +des témoins. J’en étais, naturellement, ainsi que tous ceux qui, +de près ou de loin, avaient touché les mystères du Glandier: M. +Stangerson, vieilli de dix ans, méconnaissable, Larsan, M. Arthur +W. Rance, la figure toujours enluminée, le père Jacques, le père +Mathieu, qui fut amené, menottes aux mains, entre deux gendarmes, +MmeMathieu, toute en larmes, les Bernier, les deux gardes-malades, +le maître d’hôtel, tous les domestiques du château, l’employé de +poste du bureau 40, l’employé du chemin de fer d’Épinay, quelques +amis de M. et de Mlle Stangerson, et tous les témoins à décharge +de M. Robert Darzac. J’eus la chance d’être entendu parmi les +premiers témoins, ce qui me permit d’assister à presque tout le +procès. + +Je n’ai point besoin de vous dire que l’on s’écrasait dans le +prétoire. Des avocats étaient assis jusque sur les marches de «la +cour»; et, derrière les magistrats en robe rouge, tous les +parquets des environs étaient représentés. M. Robert Darzac +apparut au banc des accusés, entre les gendarmes, si calme, si +grand et si beau, qu’un murmure d’admiration plus que de +compassion l’accueillit. Il se pencha aussitôt vers son avocat, +maître Henri-Robert, qui, assisté de son premier secrétaire, +maître André Hesse, alors débutant, avait déjà commencé à +feuilleter son dossier. + +Beaucoup s’attendaient à ce que M. Stangerson allât serrer la main +de l’accusé; mais l’appel des témoins eut lieu et ceux-ci +quittèrent tous la salle sans que cette démonstration +sensationnelle se fût produite. Au moment où les jurés prirent +place, on remarqua qu’ils avaient eu l’air de s’intéresser +beaucoup à un rapide entretien que maître Henri-Robert avait eu +avec le directeur de _L’Époque_. Celui-ci s’en fut ensuite prendre +place au premier rang de public. Quelques-uns s’étonnèrent qu’il +ne suivît point les témoins dans la salle qui leur était réservée. + +La lecture de l’acte d’accusation s’accomplit comme presque +toujours, sans incident. Je ne relaterai pas ici le long +interrogatoire que subit M. Darzac. Il répondit à la foi de la +façon la plus naturelle et la plus mystérieuse. «Tout ce qu’il +pouvait dire» parut naturel, tout ce qu’il tut parut terrible pour +lui, même aux yeux de ceux qui «sentaient» son innocence. Son +silence sur les points que nous connaissons se dressa contre lui +et il semblait bien que ce silence dût fatalement l’écraser. Il +résista aux objurgations du président des assises et du ministère +public. On lui dit que se taire, en une pareille circonstance, +équivalait à la mort. + +«C’est bien, dit-il, je la subirai donc; mais je suis innocent!» + +Avec cette habileté prodigieuse qui a fait sa renommée, et +profitant de l’incident, maître Henri-Robert essaya de grandir le +caractère de son client, par le fait même de son silence, en +faisant allusion à des devoirs moraux que seules des âmes +héroïques sont susceptibles de s’imposer. L’éminent avocat ne +parvint qu’à convaincre tout à fait ceux qui connaissaient M. +Darzac, mais les autres restèrent hésitants. Il y eut une +suspension d’audience, puis le défilé des témoins commença et +Rouletabille n’arrivait toujours point. Chaque fois qu’une porte +s’ouvrait, tous les yeux allaient à cette porte, puis se +reportaient sur le directeur de _L’Époque_ qui restait, +impassible, à sa place. On le vit enfin qui fouillait dans sa +poche et qui «en tirait une lettre». Une grosse rumeur suivit ce +geste. + +Mon intention n’est point de retracer ici tous les incidents de ce +procès. J’ai assez longuement rappelé toutes les étapes de +l’affaire pour ne point imposer aux lecteurs le défilé nouveau des +événements entourés de leur mystère. J’ai hâte d’arriver au moment +vraiment dramatique de cette journée inoubliable. Il survint, +comme maître Henri-Robert posait quelques questions au père +Mathieu, qui, à la barre des témoins, se défendait, entre ses deux +gendarmes, d’avoir assassiné «l’homme vert». Sa femme fut appelée +et confrontée avec lui. Elle avoua, en éclatant en sanglots, +qu’elle avait été «l’amie» du garde, que son mari s’en était +douté; mais elle affirma encore que celui-ci n’était pour rien +dans l’assassinat de son «ami». Maître Henri-Robert demanda alors +à la cour de bien vouloir entendre immédiatement, sur ce point, +Frédéric Larsan. + +«Dans une courte conversation que je viens d’avoir avec Frédéric +Larsan, pendant la suspension d’audience, déclara l’avocat, celui- +ci m’a fait comprendre que l’on pouvait expliquer la mort du garde +autrement que par l’intervention du père Mathieu. Il serait +intéressant de connaître l’hypothèse de Frédéric Larsan.» + +Frédéric Larsan fut introduit. Il s’expliqua fort nettement. + +«Je ne vois point, dit-il, la nécessité de faire intervenir le +père Mathieu en tout ceci. Je l’ai dit à M. de Marquet, mais les +propos meurtriers de cet homme lui ont évidemment nui dans +l’esprit de M. le juge d’instruction. Pour moi, l’assassinat de +Mlle Stangerson et l’assassinat du garde «sont la même affaire». +On a tiré sur l’assassin de Mlle Stangerson, fuyant dans la cour +d’honneur; on a pu croire l’avoir atteint, on a pu croire l’avoir +tué; à la vérité il n’a fait que trébucher au moment où il +disparaissait derrière l’aile droite du château. Là, l’assassin a +rencontré le garde qui voulut sans doute s’opposer à sa fuite. +L’assassin avait encore à la main le couteau dont il venait de +frapper Mlle Stangerson, il en frappa le garde au coeur, et le +garde en est mort. + +Cette explication si simple parut d’autant plus plausible que, +déjà, beaucoup de ceux qui s’intéressaient aux mystères du +Glandier l’avaient trouvée. Un murmure d’approbation se fit +entendre. + +«Et l’assassin, qu’est-il devenu, dans tout cela? demanda le +président. + +-- Il s’est évidemment caché, monsieur le président, dans un coin +obscur de ce bout de cour et, après le départ des gens du château +qui emportaient le corps, il a pu tranquillement s’enfuir.» + +À ce moment, du fond du «public debout», une voix juvénile +s’éleva. Au milieu de la stupeur de tous, elle disait: + +«Je suis de l’avis de Frédéric Larsan pour le coup de couteau au +coeur. Mais je ne suis plus de son avis sur la manière dont +l’assassin s’est enfui du bout de cour!» + +Tout le monde se retourna; les huissiers se précipitèrent, +ordonnant le silence. Le président demanda avec irritation qui +avait élevé la voix et ordonna l’expulsion immédiate de l’intrus; +mais on réentendit la même voix claire qui criait: + +«C’est moi, monsieur le président, c’est moi, Joseph +Rouletabille!» + + + +XXVII +Où Joseph Rouletabille apparaît dans toute sa gloire + + +Il y eut un remous terrible. On entendit des cris de femmes qui se +trouvaient mal. On n’eût plus aucun égard pour «la majesté de la +justice». Ce fut une bousculade insensée. Tout le monde voulait +voir Joseph Rouletabille. Le président cria qu’il allait faire +évacuer la salle, mais personne ne l’entendit. Pendant ce temps, +Rouletabille sautait par-dessus la balustrade qui le séparait du +public assis, se faisait un chemin à grands coups de coude, +arrivait auprès de son directeur qui l’embrassait avec effusion, +lui prit «sa» lettre d’entre les mains, la glissa dans sa poche, +pénétra dans la partie réservée du prétoire et parvint ainsi +jusqu’à la barre des témoins, bousculé, bousculant, le visage +souriant, heureux, boule écarlate qu’illuminait encore l’éclair +intelligent de ses deux grands yeux ronds. Il avait ce costume +anglais que je lui avais vu le matin de son départ -- mais dans +quel état, mon Dieu! -- l’ulster sur son bras et la casquette de +voyage à la main. Et il dit: + +«Je demande pardon, monsieur le président, le transatlantique a eu +du retard! J’arrive d’Amérique. Je suis Joseph Rouletabille! ...» + +On éclata de rire. Tout le monde était heureux de l’arrivée de ce +gamin. Il semblait à toutes ces consciences qu’un immense poids +venait de leur être enlevé. On respirait. On avait la certitude +qu’il apportait réellement la vérité... qu’il allait faire +connaître la vérité... + +Mais le président était furieux: + +«Ah! vous êtes Joseph Rouletabille, reprit le président... eh +bien, je vous apprendrai, jeune homme, à vous moquer de la +justice... En attendant que la cour délibère sur votre cas, je +vous retiens à la disposition de la justice... en vertu de mon +pouvoir discrétionnaire. + +-- Mais, monsieur le président, je ne demande que cela: être à la +disposition de la justice... je suis venu m’y mettre, à la +disposition de la justice... Si mon entrée a fait un peu de +tapage, j’en demande bien pardon à la cour... Croyez bien, +monsieur le président, que nul, plus que moi, n’a le respect de la +justice... Mais je suis entré comme j’ai pu...» + +Et il se mit à rire. Et tout le monde rit. + +«Emmenez-le!» commanda le président. + +Mais maître Henri-Robert intervint. Il commença par excuser le +jeune homme, il le montra animé des meilleurs sentiments, il fit +comprendre au président qu’on pouvait difficilement se passer de +la déposition d’un témoin qui avait couché au Glandier pendant +toute la semaine mystérieuse, d’un témoin surtout qui prétendait +prouver l’innocence de l’accusé et apporter le nom de l’assassin. + +«Vous allez nous dire le nom de l’assassin? demanda le président, +ébranlé mais sceptique. + +-- Mais, mon président, je ne suis venu que pour ça! fit +Rouletabille. + +On faillit applaudir dans le prétoire, mais les chut! énergiques +des huissiers rétablirent le silence. + +«Joseph Rouletabille, dit maître Henri-Robert, n’est pas cité +régulièrement comme témoin, mais j’espère qu’en vertu de son +pouvoir discrétionnaire, monsieur le président voudra bien +l’interroger. + +-- C’est bien! fit le président, nous l’interrogerons. Mais +finissons-en d’abord...» + +L’avocat général se leva: + +«Il vaudrait peut-être mieux, fit remarquer le représentant du +ministère public, que ce jeune homme nous dise tout de suite le +nom de celui qu’il dénonce comme étant l’assassin.» + +Le président acquiesça avec une ironique réserve: + +«Si monsieur l’avocat général attache quelque importance à la +déposition de M. Joseph Rouletabille, je ne vois point +d’inconvénient à ce que le témoin nous dise tout de suite le nom +de «son» assassin!» + +On eût entendu voler une mouche. + +Rouletabille se taisait, regardant avec sympathie M. Robert +Darzac, qui, lui, pour la première fois, depuis le commencement du +débat, montrait un visage agité et plein d’angoisse. + +«Eh bien, répéta le président, on vous écoute, monsieur Joseph +Rouletabille. Nous attendons le nom de l’assassin.» + +Rouletabille fouilla tranquillement dans la poche de son gousset, +en tira un énorme oignon, y regarda l’heure, et dit: + +«Monsieur le président, je ne pourrai vous dire le nom de +l’assassin qu’à six heures et demie! _Nous avons encore quatre +bonnes heures devant nous!»_ + +La salle fit entendre des murmures étonnés et désappointés. +Quelques avocats dirent à haute voix: + +«Il se moque de nous!» +Le président avait l’air enchanté; maîtres Henri-Robert et André +Hesse étaient ennuyés. + +Le président dit: + +«Cette plaisanterie a assez duré. Vous pouvez vous retirer, +monsieur, dans la salle des témoins. Je vous garde à notre +disposition.» + +Rouletabille protesta: + +«Je vous affirme, monsieur le président, s’écria-t-il, de sa voix +aiguë et claironnante, je vous affirme que, lorsque je vous aurai +dit le nom de l’assassin, _vous comprendrez que je ne pouvais vous +le dire qu’à six heures et demie! _Parole d’honnête homme! Foi de +Rouletabille! ... Mais, en attendant, je peux toujours vous donner +quelques explications sur l’assassinat du garde... M. Frédéric +Larsan qui m’a vu «travailler» au Glandier pourrait vous dire avec +quel soin j’ai étudié toute cette affaire. J’ai beau être d’un +avis contraire au sien et prétendre qu’en faisant arrêter M. +Robert Darzac, il a fait arrêter un innocent, il ne doute pas, +lui, de ma bonne foi, ni de l’importance qu’il faut attacher à mes +découvertes, qui ont souvent corroboré les siennes!» + +Frédéric Larsan dit: + +«Monsieur le président, il serait intéressant d’entendre M. Joseph +Rouletabille; d’autant plus intéressant qu’il n’est pas de mon +avis.» + +Un murmure d’approbation accueillit cette parole du policier. Il +acceptait le duel en beau joueur. La joute promettait d’être +curieuse entre ces deux intelligences qui s’étaient acharnées au +même tragique problème et qui étaient arrivées à deux solutions +différentes. + +Comme le président se taisait, Frédéric Larsan continua: + +«Ainsi nous sommes d’accord pour le coup de couteau au coeur qui a +été donné au garde par l’assassin de Mlle Stangerson; mais, +puisque nous ne sommes plus d’accord sur la question de la fuite +de l’assassin, «dans le bout de cour», il serait curieux de savoir +comment M. Rouletabille explique cette fuite. + +-- Évidemment, fit mon ami, ce serait curieux!» + +Toute la salle partit encore à rire. Le président déclara aussitôt +que, si un pareil fait se renouvelait, il n’hésiterait pas à +mettre à exécution sa menace de faire évacuer la salle. + +«Vraiment, termina le président, dans une affaire comme celle-là, +je ne vois pas ce qui peut prêter à rire. + +-- Moi non plus!» dit Rouletabille. + +Des gens, devant moi, s’enfoncèrent leur mouchoir dans la bouche +pour ne pas éclater... + +«Allons, fit le président, vous avez entendu, jeune homme, ce que +vient de dire M. Frédéric Larsan. Comment, selon vous, l’assassin +s’est-il enfui du «bout de cour»? + +Rouletabille regarda MmeMathieu, qui lui sourit tristement. + +«Puisque MmeMathieu, dit-il, a bien voulu avouer tout l’intérêt +qu’elle portait au garde... + +-- la coquine! s’écria le père Mathieu. + +-- Faites sortir le père Mathieu! «ordonna le président. + +On emmena le père Mathieu. + +Rouletabille reprit: + +«... Puisqu’elle a fait cet aveu, je puis bien vous dire qu’elle +avait souvent des conversations, la nuit, avec le garde, au +premier étage du donjon, dans la chambre qui fut, autrefois un +oratoire. Ces conversations furent surtout fréquentes dans les +derniers temps, quand le père Mathieu était cloué au lit par ses +rhumatismes. + +«Une piqûre de morphine, administrée à propos, donnait au père +Mathieu le calme et le repos, et tranquillisait son épouse pour +les quelques heures pendant lesquelles elle était dans la +nécessité de s’absenter. MmeMathieu venait au château, la nuit, +enveloppée dans un grand châle noir qui lui servait autant que +possible à dissimuler sa personnalité et la faisait ressembler à +un sombre fantôme qui, parfois, troubla les nuits du père Jacques. +Pour prévenir son ami de sa présence, MmeMathieu avait emprunté au +chat de la mère Agenoux, une vieille sorcière de Sainte-Geneviève- +des-Bois, son miaulement sinistre; aussitôt, le garde descendait +de son donjon et venait ouvrir la petite poterne à sa maîtresse. +Quand les réparations du donjon furent récemment entreprises, les +rendez-vous n’en eurent pas moins lieu dans l’ancienne chambre du +garde, au donjon même, la nouvelle chambre, qu’on avait +momentanément abandonnée à ce malheureux serviteur, à l’extrémité +de l’aile droite du château, n’étant séparée du ménage du maître +d’hôtel et de la cuisinière que par une trop mince cloison. + +«MmeMathieu venait de quitter le garde en parfaite santé, quand le +drame du «petit bout de cour» survint. MmeMathieu et le garde, +n’ayant plus rien à se dire, étaient sortis du donjon ensemble... +Je n’ai appris ces détails, monsieur le président, que par +l’examen auquel je me livrai des traces de pas dans la cour +d’honneur, le lendemain matin... Bernier, le concierge, que +j’avais placé, avec son fusil, en observation derrière le donjon, +_ainsi que_ _je lui permettrai de vous l’expliquer lui-même_, ne +pouvait voir ce qui se passait dans la cour d’honneur. Il n’y +arriva un peu plus tard qu’attiré par les coups de revolver, et +tira à son tour. Voici donc le garde et MmeMathieu, dans la nuit +et le silence de la cour d’honneur. Ils se souhaitent le bonsoir; +MmeMathieu se dirige vers la grille ouverte de cette cour, et lui +s’en retourne se coucher dans sa petite pièce en encorbellement, à +l’extrémité de l’aile droite du château. + +«Il va atteindre sa porte, quand des coups de revolver +retentissent; il se retourne; anxieux, il revient sur ses pas; il +va atteindre l’angle de l’aile droite du château quand une ombre +bondit sur lui et le frappe. Il meurt. Son cadavre est ramassé +tout de suite par des gens qui croient tenir l’assassin et qui +n’emportent que l’assassiné. Pendant ce temps, que fait +MmeMathieu? Surprise par les détonations et par l’envahissement de +la cour, elle se fait la plus petite qu’elle peut dans la nuit et +dans la cour d’honneur. La cour est vaste, et, se trouvant près de +la grille, MmeMathieu pouvait passer inaperçue. Mais elle ne +«passa» pas. Elle resta et vit emporter le cadavre. Le coeur serré +d’une angoisse bien compréhensible et poussée par un tragique +pressentiment, elle vint jusqu’au vestibule du château, jeta un +regard sur l’escalier éclairé par le lumignon du père Jacques, +l’escalier où l’on avait étendu le corps de son ami; elle «vit» et +s’enfuit. Avait-elle éveillé l’attention du père Jacques? Toujours +est-il que celui-ci rejoignit le fantôme noir, qui déjà lui avait +fait passer quelques nuits blanches. + +«Cette nuit même, avant le crime, il avait été réveillé par les +cris de la «Bête du Bon Dieu» et avait aperçu, par sa fenêtre, le +fantôme noir... Il s’était hâtivement vêtu et c’est ainsi que l’on +s’explique qu’il arriva dans le vestibule, tout habillé, quand +nous apportâmes le cadavre du garde. Donc, cette nuit-là, dans la +cour d’honneur, il a voulu sans doute, une fois pour toutes, +regarder de tout près la figure du fantôme. Il la reconnut. Le +père Jacques est un vieil ami de MmeMathieu. Elle dut lui avouer +ses nocturnes entretiens, et le supplier de la sauver de ce moment +difficile! L’état de MmeMathieu, qui venait de voir son ami mort, +devait être pitoyable. Le père Jacques eut pitié et accompagna +MmeMathieu, à travers la chênaie, et hors du parc, par delà même +les bords de l’étang, jusqu’à la route d’Épinay. Là, elle n’avait +plus que quelques mètres à faire pour rentrer chez elle. Le père +Jacques revint au château, et, se rendant compte de l’importance +judiciaire qu’il y aurait pour la maîtresse du garde à ce qu’on +ignorât sa présence au château, cette nuit-là, essaya autant que +possible de nous cacher cet épisode dramatique d’une nuit qui, +déjà, en comptait tant! Je n’ai nul besoin, ajouta Rouletabille, +de demander à MmeMathieu et au père Jacques de corroborer ce +récit. «Je sais» que les choses se sont passées ainsi! Je ferai +simplement appel aux souvenirs de M. Larsan qui, lui, comprend +déjà comment j’ai tout appris, car il m’a vu, le lendemain matin, +penché sur une double piste où l’on rencontrait voyageant de +compagnie, l’empreinte des pas du père Jacques et de ceux de +madame.» + +Ici, Rouletabille se tourna vers MmeMathieu qui était restée à la +barre, et lui fit un salut galant. + +«Les empreintes des pieds de madame, expliqua Rouletabille, ont +une ressemblance étrange avec les traces des «pieds élégants» de +l’assassin...» + +MmeMathieu tressaillit et fixa avec une curiosité farouche le +jeune reporter. Qu’osait-il dire? Que voulait-il dire? + +«Madame a le pied élégant, long et plutôt un peu grand pour une +femme. C’est, au bout pointu de la bottine près, le pied de +l’assassin...» + +Il y eut quelques mouvements dans l’auditoire. Rouletabille, d’un +geste, les fit cesser. On eût dit vraiment que c’était lui, +maintenant, qui commandait la police de l’audience. + +«Je m’empresse de dire, fit-il, que ceci ne signifie pas +grand’chose et qu’un policier qui bâtirait un système sur des +marques extérieures semblables, _sans mettre une idée générale_ +_autour,_ irait tout de go à l’erreur judiciaire! M. Robert +Darzac, lui aussi, a les pieds de l’assassin, et cependant, _il +n’est pas l’assassin!»_ + +Nouveaux mouvements. + +Le président demanda à MmeMathieu: + +«C’est bien ainsi que, ce soir-là, les choses se sont passées pour +vous, madame? + +-- Oui, monsieur le président, répondit-elle. C’est à croire que +M. Rouletabille était derrière nous. + +-- Vous avez donc vu fuir l’assassin jusqu’à l’extrémité de l’aile +droite, madame? + +-- Oui, comme j’ai vu emporter, une minute plus tard, le cadavre +du garde. + +-- Et l’assassin, qu’est-il devenu? Vous étiez restée seule dans +la cour d’honneur, il serait tout naturel que vous l’ayez aperçu +alors... Il ignorait votre présence et le moment était venu pour +lui de s’échapper... + +-- Je n’ai rien vu, monsieur le président, gémit MmeMathieu. À ce +moment la nuit était devenue très noire. + +-- C’est donc, fit le président, M. Rouletabille qui nous +expliquera comment l’assassin s’est enfui. + +-- Évidemment!» répliqua aussitôt le jeune homme avec une telle +assurance que le président lui-même ne put s’empêcher de sourire. + +Et Rouletabille reprit la parole: + +«Il était impossible à l’assassin de s’enfuir normalement du bout +de cour dans lequel il était entré sans que nous le vissions! Si +nous ne l’avions pas vu, nous l’eussions touché! C’est un pauvre +petit bout de cour de rien du tout, un carré entouré de fossés et +de hautes grilles. L’assassin eût marché sur nous ou nous eussions +marché sur lui! Ce carré était aussi quasi-matériellement fermé +par les fossés, les grilles et _par nous-mêmes,_ que la «Chambre +Jaune!» + +-- Alors, dites-nous donc, puisque l’homme est entré dans ce +carré, dites-nous donc comment il se fait que vous ne l’ayez point +trouvé! ... Voilà une demi-heure que je ne vous demande que cela! +...» + +Rouletabille ressortit une fois encore l’oignon qui garnissait la +poche de son gilet; il y jeta un regard calme, et dit: + +«Monsieur le président, vous pouvez me demander cela encore +pendant trois heures trente, je ne pourrai vous répondre sur ce +point qu’à six heures et demie!» + +Cette fois-ci les murmures ne furent ni hostiles, ni désappointés. +On commençait à avoir confiance en Rouletabille. «On lui faisait +confiance.» Et l’on s’amusait de cette prétention qu’il avait de +fixer une heure au président comme il eût fixé un rendez-vous à un +camarade. + +Quant au président, après s’être demandé s’il devait se fâcher, il +prit son parti de s’amuser de ce gamin comme tout le monde. +Rouletabille dégageait de la sympathie, et le président en était +déjà tout imprégné. Enfin, il avait si nettement défini le rôle de +MmeMathieu dans l’affaire, et si bien expliqué chacun de ses +gestes, «cette nuit-là», que M. De Rocoux se voyait obligé de le +prendre presque au sérieux. + +«Eh bien, monsieur Rouletabille, fit-il, c’est comme vous voudrez! +Mais que je ne vous revoie plus avant six heures et demie!» + +Rouletabille salua le président, et, dodelinant de sa grosse tête, +se dirigea vers la porte des témoins. + +* + +Son regard me cherchait. Il ne me vit point. Alors, je me dégageai +tout doucement de la foule qui m’enserrait et je sortis de la +salle d’audience, presque en même temps que Rouletabille. Cet +excellent ami m’accueillit avec effusion. Il était heureux et +loquace. Il me secouait les mains avec jubilation. Je lui dis: + +«Je ne vous demanderai point, mon cher ami, ce que vous êtes allé +faire en Amérique. Vous me répliqueriez sans doute, comme au +président, que vous ne pouvez me répondre qu’à six heures et +demie... + +-- Non, mon cher Sainclair, non, mon cher Sainclair! Je vais vous +dire tout de suite ce que je suis allé faire en Amérique, parce +que vous, vous êtes un ami: je suis allé chercher _le nom de la +seconde moitié de l’assassin!_ + +-- Vraiment, vraiment, le nom de la seconde moitié... + +-- Parfaitement. Quand nous avons quitté le Glandier pour la +dernière fois, je connaissais les deux moitiés de l’assassin et le +nom de l’une de ces moitiés. C’est le nom de l’autre moitié que je +suis allé chercher en Amérique...» + +Nous entrions, à ce moment, dans la salle des témoins. Ils vinrent +tous à Rouletabille avec force démonstrations. Le reporter fut +très aimable, si ce n’est avec Arthur Rance auquel il montra une +froideur marquée. Frédéric Larsan entrant alors dans la salle, +Rouletabille alla à lui, lui administra une de ces poignées de +main dont il avait le douloureux secret, et dont on revient avec +les phalanges brisées. Pour lui montrer tant de sympathie, +Rouletabille devait être bien sûr de l’avoir roulé. Larsan +souriait, sûr de lui-même et lui demandant, à son tour, ce qu’il +était allé faire en Amérique. Alors, Rouletabille, très aimable, +le prit par le bras et lui conta dix anecdotes de son voyage. À un +moment, ils s’éloignèrent, s’entretenant de choses plus sérieuses, +et, par discrétion, je les quittai. Du reste, j’étais fort curieux +de rentrer dans la salle d’audience où l’interrogatoire des +témoins continuait. Je retournai à ma place et je pus constater +tout de suite que le public n’attachait qu’une importance relative +à ce qui se passait alors, et qu’il attendait impatiemment six +heures et demie. + +* + +Ces six heures et demie sonnèrent et Joseph Rouletabille fut à +nouveau introduit. Décrire l’émotion avec laquelle la foule le +suivit des yeux à la barre serait impossible. On ne respirait +plus. M. Robert Darzac s’était levé à son banc. Il était «pâle +comme un mort». + +Le président dit avec gravité: + +«Je ne vous fais pas prêter serment, monsieur! Vous n’avez pas été +cité régulièrement. Mais j’espère qu’il n’est pas besoin de vous +expliquer toute l’importance des paroles que vous allez prononcer +ici...» + +Et il ajouta, menaçant: + +«Toute l’importance de ces paroles... _pour vous_, sinon pour les +autres! ...» + +Rouletabille, nullement ému, le regardait. Il dit: + +«Oui, m’sieur! + +-- Voyons, fit le président. Nous parlions tout à l’heure de ce +petit bout de cour qui avait servi de refuge à l’assassin, et vous +nous promettiez de nous dire, à six heures et demie, comment +l’assassin s’est enfui de ce bout de cour et aussi le nom de +l’assassin. Il est six heures trente-cinq, monsieur Rouletabille, +et nous ne savons encore rien! + +-- Voilà, m’sieur! commença mon ami au milieu d’un silence si +solennel que je ne me rappelle pas en avoir «vu» de semblable, je +vous ai dit que ce bout de cour était fermé et qu’il était +impossible pour l’assassin de s’échapper de ce carré sans que ceux +qui étaient à sa recherche s’en aperçussent. C’est l’exacte +vérité. _Quand nous étions là, dans le carré de bout de cour, +l’assassin s’y trouvait encore avec nous!_ + +-- Et vous ne l’avez pas vu! ... c’est bien ce que l’accusation +prétend... + +-- Et nous l’avons tous vu! monsieur le président, s’écria +Rouletabille. + +-- Et vous ne l’avez pas arrêté! ... + +-- Il n’y avait que moi qui sût qu’il était l’assassin. Et j’avais +besoin que l’assassin ne fût pas arrêté tout de suite! Et puis, je +n’avais d’autre preuve, à ce moment, que «ma raison»! Oui, seule, +ma raison me prouvait que l’assassin était là et que nous le +voyions! J’ai pris mon temps pour apporter, aujourd’hui, en cour +d’assises, _une preuve irréfutable, et qui, je m’y engage, +contentera tout le monde._ + +-- Mais parlez! parlez, monsieur! Dites-nous quel est le nom de +l’assassin, fit le président... + +-- Vous le trouverez parmi les noms de ceux qui étaient dans le +bout de cour», répliqua Rouletabille, qui, lui, ne semblait pas +pressé... + +On commençait à s’impatienter dans la salle... + +«Le nom! Le nom! murmurait-on... + +Rouletabille, sur un ton qui méritait des gifles, dit: + +«Je laisse un peu traîner cette déposition, la mienne, m’sieur le +président, parce que j’ai des raisons pour cela! ... + +-- Le nom! Le nom! répétait la foule. + +-- Silence!» glapit l’huissier. + +Le président dit: + +«Il faut tout de suite nous dire le nom, monsieur! ... Ceux qui se +trouvaient dans le bout de cour étaient: le garde, mort. Est-ce +lui, l’assassin? + +-- Non, m’sieur. + +-- Le père Jacques? ... + +-- Non m’sieur. + +-- Le concierge, Bernier? + +-- Non, m’sieur... + +-- M. Sainclair? + +-- Non m’sieur... + +-- M. Arthur William Rance, alors? Il ne reste que M. Arthur Rance +et vous! Vous n’êtes pas l’assassin, non? + +-- Non, m’sieur! + +-- Alors, vous accusez M. Arthur Rance? + +--Non, m’sieur! + +-- Je ne comprends plus! ... Où voulez-vous en venir? ... il n’y +avait plus personne dans le bout de cour. + +-- Si, m’sieur! ... _il n’y avait personne dans le bout de cour, +ni au-dessous, mais il y avait quelqu’un au-dessus, quelqu’un +penché à sa fenêtre, sur le bout de cour..._ + +-- Frédéric Larsan! s’écria le président. + +-- Frédéric Larsan!» répondit d’une voix éclatante Rouletabille. + +Et, se retournant vers le public qui faisait entendre déjà des +protestations, il lui lança ces mots avec une force dont je ne le +croyais pas capable: + +«Frédéric Larsan, l’assassin!» + +Une clameur où s’exprimaient l’ahurissement, la consternation, +l’indignation, l’incrédulité, et, chez certains, l’enthousiasme +pour le petit bonhomme assez audacieux pour oser une pareille +accusation, remplit la salle. Le président n’essaya même pas de la +calmer; quand elle fut tombée d’elle-même, sous les chut! +énergiques de ceux qui voulaient tout de suite en savoir +davantage, on entendit distinctement Robert Darzac, qui, se +laissant retomber sur son banc, disait: + +«C’est impossible! Il est fou! ...» + +Le président: + +«Vous osez, monsieur, accuser Frédéric Larsan! Voyez l’effet d’une +pareille accusation... M. Robert Darzac lui-même vous traite de +fou! ... Si vous ne l’êtes pas, vous devez avoir des preuves... + +-- Des preuves, m’sieur! Vous voulez des preuves! Ah! je vais vous +en donner une, de preuve... fit la voix aiguë de Rouletabille... +Qu’on fasse venir Frédéric Larsan! ...» + +Le président: + +«Huissier, appelez Frédéric Larsan.» + +L’huissier courut à la petite porte, l’ouvrit, disparut... La +petite porte était restée ouverte... Tous les yeux étaient sur +cette petite porte. L’huissier réapparut. Il s’avança au milieu du +prétoire et dit: + +«Monsieur le président, Frédéric Larsan n’est pas là. Il est parti +vers quatre heures et on ne l’a plus revu.» + +Rouletabille clama, triomphant: + +«Ma preuve, la voilà! + +-- Expliquez-vous... Quelle preuve? demanda le président. + +-- Ma preuve irréfutable, fit le jeune reporter, ne voyez-vous pas +que c’est la fuite de Larsan. Je vous jure qu’il ne reviendra pas, +allez! ... vous ne reverrez plus Frédéric Larsan...» + +Rumeurs au fond de la salle. + +«Si vous ne vous moquez pas de la justice, pourquoi, monsieur, +n’avez-vous pas profité de ce que Larsan était avec vous, à cette +barre, pour l’accuser en face? Au moins, il aurait pu vous +répondre! ... + +-- Quelle réponse eût été plus complète que celle-ci, monsieur le +président? ... _il ne me répond pas! Il ne me répondra jamais!_ +J’accuse Larsan d’être _l’assassin et il se sauve!_ Vous trouvez +que ce n’est pas une réponse, ça! ... + +-- Nous ne voulons pas croire, nous ne croyons point que Larsan, +comme vous dites,«se soit sauvé»... Comment se serait-il sauvé? Il +ne savait pas que vous alliez l’accuser? + +-- Si, m’sieur, il le savait, puisque je le lui ai appris moi- +même, tout à l’heure... + +-- Vous avez fait cela! ... Vous croyez que Larsan est l’assassin +et vous lui donnez les moyens de fuir! ... + +-- Oui, m’sieur le président, j’ai fait cela, répliqua +Rouletabille avec orgueil... Je ne suis pas de la «justice», moi; +je ne suis pas de la «police», moi; je suis un humble journaliste, +et mon métier n’est point de faire arrêter les gens! Je sers la +vérité comme je veux... c’est mon affaire... Préservez, vous +autres, la société, comme vous pouvez, c’est la vôtre... Mais ce +n’est pas moi qui apporterai une tête au bourreau! ... Si vous +êtes juste, monsieur le président -- et vous l’êtes -- vous +trouverez que j’ai raison! ... Ne vous ai-je pas dit, tout à +l’heure, «que vous comprendriez que je ne pouvais prononcer le nom +de l’assassin avant six heures et demie». J’avais calculé que ce +temps était nécessaire pour avertir Frédéric Larsan, lui permettre +de prendre le train de 4 heures 17, pour Paris, où il saurait se +mettre en sûreté... Une heure pour arriver à Paris, une heure et +quart pour qu’il pût faire disparaître toute trace de son +passage... Cela nous amenait à six heures et demie... Vous ne +retrouverez pas Frédéric Larsan, déclara Rouletabille en fixant M. +Robert Darzac... il est trop malin... _C’est un homme qui vous a +toujours échappé..._ et que vous avez longtemps et vainement +poursuivi... S’il est moins fort que moi, ajouta Rouletabille, en +riant de bon coeur et en riant tout seul, car personne n’avait +plus envie de rire... il est plus fort que toutes les polices de +la terre. Cet homme, qui, depuis quatre ans, s’est introduit à la +Sûreté, et y est devenu célèbre sous le nom de Frédéric Larsan, +est autrement célèbre sous un autre nom que vous connaissez bien. +Frédéric Larsan, m’sieur le président, _c’est Ballmeyer!_ + +-- Ballmeyer! s’écria le président. + +-- Ballmeyer! fit Robert Darzac, en se soulevant... Ballmeyer! ... +C’était donc vrai! + +-- Ah! ah! m’sieur Darzac, vous ne croyez plus que je suis fou, +maintenant! ...» + +Ballmeyer! Ballmeyer! Ballmeyer! On n’entendait plus que ce nom +dans la salle. Le président suspendit l’audience. + +* + +Vous pensez si cette suspension d’audience fut mouvementée. Le +public avait de quoi s’occuper. Ballmeyer! On trouvait, +décidément, le gamin «épatant»! Ballmeyer! Mais le bruit de sa +mort avait couru, il y avait, de cela, quelques semaines. +Ballmeyer avait donc échappé à la mort comme, toute sa vie, il +avait échappé aux gendarmes. Est-il nécessaire que je rappelle ici +les hauts faits de Ballmeyer? Ils ont, pendant vingt ans, défrayé +la chronique judiciaire et la rubrique des faits divers; et, si +quelques-uns de mes lecteurs ont pu oublier l’affaire de la +«Chambre Jaune», ce nom de Ballmeyer n’est certainement pas sorti +de leur mémoire. Ballmeyer fut le type même de l’escroc du grand +monde; il n’était point de gentleman plus gentleman que lui; il +n’était point de prestidigitateur plus habile de ses doigts que +lui; il n’était point d’«apache», comme on dit aujourd’hui, plus +audacieux et plus terrible que lui. Reçu dans la meilleure +société, inscrit dans les cercles les plus fermés, il avait volé +l’honneur des familles et l’argent des pontes avec une maestria +qui ne fut jamais dépassée. Dans certaines occasions difficiles, +il n’avait pas hésité à faire le coup de couteau ou le coup de +l’os de mouton. Du reste, il n’hésitait jamais, et aucune +entreprise n’était au-dessus de ses forces. Étant tombé une fois +entre les mains de la justice, il s’échappa, le matin de son +procès, en jetant du poivre dans les yeux des gardes qui le +conduisaient à la cour d’assises. On sut plus tard que, le jour de +sa fuite, pendant que les plus fins limiers de la Sûreté étaient à +ses trousses, il assistait, tranquillement, nullement maquillé, à +une «première»du Théâtre-Français. Il avait ensuite quitté la +France pour travailler en Amérique, et la police de l’état d’Ohio +avait, un beau jour, mis la main sur l’exceptionnel bandit; mais, +le lendemain, il s’échappait encore... Ballmeyer, il faudrait un +volume pour parler ici de Ballmeyer, et c’est cet homme qui était +devenu Frédéric Larsan! ... Et c’est ce petit gamin de +Rouletabille qui avait découvert cela! ... Et c’est lui aussi, ce +moutard, qui, connaissant le passé d’un Ballmeyer, lui permettait, +une fois de plus, de faire la nique à la société, en lui +fournissant le moyen de s’échapper! À ce dernier point de vue, je +ne pouvais qu’admirer Rouletabille, car je savais que son dessein +était de servir jusqu’au bout M. Robert Darzac et Mlle Stangerson +en les débarrassant du bandit _sans qu’il parlât._ + +On n’était pas encore remis d’une pareille révélation, et +j’entendais déjà les plus pressés s’écrier: «En admettant que +l’assassin soit Frédéric Larsan, cela ne nous explique pas comment +il est sorti de la Chambre Jaune! ...» quand l’audience fut +reprise. + +* + +Rouletabille fut appelé immédiatement à la barre et +soninterrogatoire, car il s’agissait là plutôt d’un interrogatoire +que d’unedéposition, reprit. + +Le président: + +«Vous nous avez dit tout à l’heure, monsieur, qu’il était +impossible de s’enfuir du bout de cour. J’admets, avec vous, je +veux bien admettre que, puisque Frédéric Larsan se trouvait penché +à sa fenêtre, au-dessus de vous, il fût encore dans ce bout de +cour; mais, pour se trouver à sa fenêtre, il lui avait fallu +quitter ce bout de cour. Il s’était donc enfui! Et comment?» + +Rouletabille: + +«J’ai dit qu’il n’avait pu s’enfuir «normalement...» Il s’est donc +enfui «anormalement»! Car le bout de cour, je l’ai dit aussi, +n’était que «quasi» fermé tandis que la «Chambre Jaune» l’était +tout à fait. On pouvait grimper au mur, chose impossible dans la +«Chambre Jaune», se jeter sur la terrasse et de là, pendant que +nous étions penchés sur le cadavre du garde, pénétrer de la +terrasse dans la galerie par la fenêtre qui donne juste au-dessus. +Larsan n’avait plus qu’un pas à faire pour être dans sa chambre, +ouvrir sa fenêtre et nous parler. Ceci n’était qu’un jeu d’enfant +pour un acrobate de la force de Ballmeyer. Et, monsieur le +président, voici la preuve de ce que j’avance.» + +Ici, Rouletabille tira de la poche de son veston, un petit paquet +qu’il ouvrit, et dont il tira une cheville. + +«Tenez, monsieur le président, voici une cheville qui s’adapte +parfaitement dans un trou que l’on trouve encore dans le«corbeau» +de droite qui soutient la terrasse en encorbellement. Larsan, qui +prévoyait tout et qui songeait à tous les moyens de fuite autour +de sa chambre -- chose nécessaire quand on joue son jeu -- avait +enfoncé préalablement cette cheville dans ce «corbeau». Un pied +sur la borne qui est au coin du château, un autre pied sur la +cheville, une main à la corniche de la porte du garde, l’autre +main à la terrasse, et Frédéric Larsan disparaît dans les airs... +d’autant mieux qu’il est fort ingambe et que, ce soir-là, il +n’était nullement endormi par un narcotique, comme il avait voulu +nous le faire croire. Nous avions dîné avec lui, monsieur le +président, et, au dessert, il nous joua le coup du monsieur qui +tombe de sommeil, car il avait besoin d’être, lui aussi, endormi, +pour que, le lendemain, on ne s’étonnât point que moi, Joseph +Rouletabille, j’aie été victime d’un narcotique en dînant avec +Larsan. Du moment que nous avions subi le même sort, les soupçons +ne l’atteignaient point et s’égaraient ailleurs. Car, moi, +monsieur le président, moi, j’ai été bel et bien endormi, et par +Larsan lui-même, et comment! ... Si je n’avais pas été dans ce +triste état, jamais Larsan ne se serait introduit dans la chambre +de Mlle Stangerson ce soir-là, et le malheur ne serait pas arrivé! +...» + +On entendit un gémissement. C’était M. Darzac qui n’avait pu +retenir sa douloureuse plainte... + +«Vous comprenez, ajouta Rouletabille, que, couchant à côté de lui, +je gênais particulièrement Larsan, cette nuit-là, car il savait ou +du moins il pouvait se douter «que, cette nuit-là, je veillais»! +Naturellement il ne pouvait pas croire une seconde que je le +soupçonnais, lui! Mais je pouvais le découvrir au moment où il +sortait de sa chambre pour se rendre dans celle de Mlle +Stangerson. Il attendit, cette nuit-là, pour pénétrer chez Mlle +Stangerson, que je fusse endormi et que mon ami Sainclair fût +occupé dans ma propre chambre à me réveiller. Dix minutes plus +tard Mlle Stangerson criait à la mort! + +-- Comment étiez-vous arrivé à soupçonner, alors, Frédéric Larsan? +demanda le président. + +-- «Le bon bout de ma raison» me l’avait indiqué, m’sieur le +président; aussi j’avais l’oeil sur lui; mais c’est un homme +terriblement fort, et je n’avais pas prévu le coup du narcotique. +Oui, oui, le bon bout de ma raison me l’avait montré! Mais il me +fallait une preuve palpable; comme qui dirait: «Le voir au bout de +mes yeux après l’avoir vu au bout de ma raison!» + +-- Qu’est-ce que vous entendez par «le bon bout de votre raison»? + +-- Eh! m’sieur le président, la raison a deux bouts: le bon et le +mauvais. Il n’y en a qu’un sur lequel vous puissiez vous appuyer +avec solidité: c’est le bon! On le reconnaît à ce que rien ne peut +le faire craquer, ce bout-là, quoi que vous fassiez! quoi que vous +disiez! Au lendemain de la «galerie inexplicable», alors que +j’étais comme le dernier des derniers des misérables hommes qui ne +savent point se servir de leur raison parce qu’ils ne savent par +où la prendre, que j’étais courbé sur la terre et sur les +fallacieuses traces sensibles, je me suis relevé soudain, en +m’appuyant sur le bon bout de ma raison et je suis monté dans la +galerie. + +«Là, je me suis rendu compte que l’assassin que nous avions +poursuivi n’avait pu, cette fois, «ni normalement, ni +anormalement» quitter la galerie. Alors, avec le bon bout de ma +raison, j’ai tracé un cercle dans lequel j’ai enfermé le problème, +et autour du cercle, j’ai déposé mentalement ces lettres +flamboyantes: «Puisque l’assassin ne peut être en dehors du +cercle, _il est dedans!»_ Qui vois-je donc, dans ce cercle? Le bon +bout de ma raison me montre, outre l’assassin qui doit +nécessairement s’y trouver: le père Jacques, M. Stangerson, +Frédéric Larsan et moi! Cela devait donc faire, avec l’assassin, +cinq personnages. Or, quand je cherche dans le cercle, ou si vous +préférez, dans la galerie, pour parler «matériellement», je ne +trouve que quatre personnages. Et il est démontré que le cinquième +n’a pu s’enfuir, n’a pu sortir du cercle! _Donc, j’ai, dans le +cercle, un personnage qui est deux, c’est-à-dire qui est, outre +son personnage, le personnage de l’assassin! ... _Pourquoi ne m’en +étais-je pas aperçu déjà? Tout simplement parce que le phénomène +du doublement du personnage ne s’était pas passé sous mes yeux. +Avec qui, des quatre personnes enfermées dans le cercle, +l’assassin a-t-il pu se doubler sans que je l’aperçoive? +Certainement pas avec les personnes qui me sont apparues à un +moment, _dédoublées de l’assassin_. Ainsi ai-je vu, _en même +temps_, dans la galerie, M. Stangerson et l’assassin, le père +Jacques et l’assassin, moi et l’assassin._ _L’assassin ne saurait +donc être ni M. Stangerson, ni le père Jacques, ni moi! Et puis, +si c’était moi l’assassin, je le saurais bien, n’est-ce pas, +m’sieur le président? ... Avais-je vu, en même temps, Frédéric +Larsan et l’assassin? Non! ..._ _Non! Il s’était passé _deux +secondes_ pendant lesquelles j’avais perdu de vue l’assassin, car +celui-ci était arrivé, comme je l’ai du reste noté dans mes +papiers, _deux secondes_ avant M. Stangerson, le père Jacques et +moi, au carrefour des deux galeries. Cela avait suffi à Larsan +pour enfiler la galerie tournante, enlever sa fausse barbe d’un +tour de main, se retourner et se heurter à nous, comme s’il +poursuivait l’assassin! ..._ _Ballmeyer en a fait bien d’autres! +et vous pensez bien que ce n’était qu’un jeu pour lui de se grimer +de telle sorte qu’il apparût tantôt avec sa barbe rouge à Mlle +Stangerson, tantôt à un employé de poste avec un collier de barbe +châtain qui le faisait ressembler à M. Darzac, dont il avait juré +la perte! Oui, le bon bout de ma raison me rapprochait ces deux +personnages, ou plutôt ces deux moitiés de personnage que je +n’avais pas vues _en même temps:_ Frédéric Larsan et l’inconnu que +je poursuivais... pour en faire l’être mystérieux et formidable +que je cherchais:_ «_l’assassin». + +«Cette révélation me bouleversa. J’essayai de me ressaisir en +m’occupant un peu des traces sensibles, des signes extérieurs qui +m’avaient, jusqu’alors, égaré, et qu’il fallait, normalement, +«faire entrer dans le cercle tracé par le bon bout de ma raison!» + +«Quels étaient, tout d’abord, les principaux signes extérieurs, +cette nuit-là, qui m’avaient éloigné de l’idée d’un Frédéric +Larsan assassin: + +«1° J’avais vu l’inconnu dans la chambre de Mlle Stangerson, et, +courant à la chambre de Frédéric Larsan, j’y avais trouvé Frédéric +Larsan, bouffi de sommeil. + +«2° L’échelle; + +«3° J’avais placé Frédéric Larsan au bout de la galerie tournante +en lui disant que j’allais sauter dans la chambre de Mlle +Stangerson pour essayer de prendre l’assassin. Or, j’étais +retourné dans la chambre de Mlle Stangerson où j’avais retrouvé +mon inconnu. + +«Le premier signe extérieur ne m’embarrassa guère. Il est probable +que, lorsque je descendis de mon échelle, après avoir vu l’inconnu +dans la chambre de Mlle Stangerson, celui-ci avait déjà fini ce +qu’il avait à y faire. Alors, pendant que je rentrais dans le +château, il rentrait, lui, dans la chambre de Frédéric Larsan, se +déshabillait en deux temps, trois mouvements, et, quand je venais +frapper à sa porte, montrait un visage de Frédéric Larsan +ensommeillé à plaisir... + +«Le second signe: l’échelle, ne m’embarrassa pas davantage. Il +était évident que, si l’assassin était Larsan, il n’avait pas +besoin d’échelle pour s’introduire dans le château, puisque Larsan +couchait à côté de moi; mais cette échelle devait faire croire à +la venue de l’assassin, «de l’extérieur», chose nécessaire au +système de Larsan puisque, cette nuit-là, M. Darzac n’était pas au +château. Enfin, cette échelle, en tout état de cause, pouvait +faciliter la fuite de Larsan. + +«Mais le troisième signe extérieur me déroutait tout à fait. Ayant +placé Larsan au bout de la galerie tournante, je ne pouvais +expliquer qu’il eût profité du moment où j’allais dans l’aile +gauche du château trouver M. Stangerson et le père Jacques, _pour_ +_retourner dans la chambre de Mlle Stangerson!_ C’était là un +geste bien dangereux! Il risquait de se faire prendre... Et il le +savait! ... Et il a failli se faire prendre... n’ayant pas eu le +temps de regagner son poste, comme il l’avait certainement +espéré... Il fallait qu’il eût, pour retourner dans la chambre, +une raison bien nécessairequi lui fût apparue tout à coup, après +mon départ, car il n’aurait pas sans cela prêté son revolver! +Quant à moi, quand «j’envoyai» le père Jacques au bout de la +galerie droite, je croyais naturellement que Larsan était toujours +à son poste au bout de la galerie tournante et le père Jacques +lui-même, à qui, du reste, je n’avais point donné de détails, en +se rendant à son poste, ne regarda pas, lorsqu’il passa à +l’intersection des deux galeries, si Larsan était au sien. Le père +Jacques ne songeait alors qu’à exécuter mes ordres rapidement. +Quelle était donc cette raison imprévue qui avait pu conduire +Larsan une seconde fois dans la chambre? Quelle était-elle? ... Je +pensai que ce ne pouvait être qu’une marque sensible de son +passage qui le dénonçait! Il avait oublié quelque chose de très +important dans la chambre! Quoi? ... Avait-il retrouvé cette +chose? ... Je me rappelai la bougie sur le parquet et l’homme +courbé... Je priai MmeBernier, qui faisait la chambre, de +chercher... et elle trouva un binocle... Ce binocle, m’sieur le +président!» + +Et Rouletabille sortit de son petit paquet le binocle que nous +connaissons déjà... + +«Quand je vis ce binocle, je fus épouvanté... Je n’avais jamais vu +de binocle à Larsan... S’il n’en mettait pas, c’est donc qu’il +n’en avait pas besoin... Il en avait moins besoin encore alors +dans un moment où la liberté de ses mouvements lui était chose si +précieuse... Que signifiait ce binocle? ... Il n’entrait point +dans mon cercle. _À moins qu’il ne fût celui d’un presbyte,_ +m’exclamai-je, tout à coup! ... En effet, je n’avais jamais vu +écrire Larsan, je ne l’avais jamais vu lire. Il «pouvait» donc +être presbyte! On savait certainement à la Sûreté qu’il était +presbyte, «s’il l’était...» on connaissait sans doute son +binocle... Le binocle du «presbyte Larsan» trouvé dans la chambre +de Mlle Stangerson, après le mystère de la galerie inexplicable, +cela devenait terrible pour Larsan! Ainsi s’expliquait le retour +de Larsan dans la chambre! ... Et, en effet, Larsan-Ballmeyer est +bien presbyte, et ce binocle, que l’on reconnaîtra «peut-être» à +la Sûreté, est bien le sien... + +«Vous voyez, monsieur, quel est mon système, continua +Rouletabille; je ne demande pas aux signes extérieurs de +m’apprendre la vérité; je leur demande simplement de ne pas aller +contre la vérité que m’a désignée le bon bout de ma raison! ... + +«Pour être tout à fait sûr de la vérité sur Larsan, car Larsan +assassin était une exception qui méritait que l’on s’entourât de +quelque garantie, j’eus le tort de vouloir voir sa «figure». J’en +ai été bien puni! Je crois que c’est le bon bout de ma raison qui +s’est vengé de ce que, depuis la galerie inexplicable, je ne me +sois pas appuyé solidement, définitivement et en toute confiance, +sur lui... négligeant magnifiquement de trouver d’autres preuves +de la culpabilité de Larsan que celle de ma raison! Alors, Mlle +Stangerson a été frappée...» + +Rouletabille s’arrêta... se mouche... vivement ému. + +* + +«Mais qu’est-ce que Larsan, demanda le président, venait faire +dans cette chambre? Pourquoi a-t-il tenté d’assassiner à deux +reprises Mlle Stangerson? + +-- Parce qu’il l’adorait, m’sieur le président... + +-- Voilà évidemment une raison... + +-- Oui, m’sieur, une raison péremptoire. Il était amoureux fou... +et à cause de cela, et de bien d’autres choses aussi, capable de +tous les crimes. + +-- Mlle Stangerson le savait? + +-- Oui, m’sieur, mais elle ignorait, naturellement, que l’individu +qui la poursuivait ainsi fût Frédéric Larsan... sans quoi Frédéric +Larsan ne serait pas venu s’installer au château, et n’aurait pas, +la nuit de la galerie inexplicable, pénétré avec nous auprès de +Mlle Stangerson, «après l’affaire». J’ai remarqué du reste qu’il +s’était tenu dans l’ombre et qu’il avait continuellement la face +baissée... ses yeux devaient chercher le binocle perdu... Mlle +Stangerson a eu à subir les poursuites et les attaques de Larsan +sous un nom et sous un déguisement que nous ignorions mais qu’elle +pouvait connaître déjà. + +-- Et vous, monsieur Darzac! demanda le président... vous avez +peut-être, à ce propos, reçu les confidences de Mlle Stangerson... +Comment se fait-il que Mlle Stangerson n’ait parlé de cela à +personne? ... Cela aurait pu mettre la justice sur les traces de +l’assassin... et si vous êtes innocent, vous aurait épargné la +douleur d’être accusé! + +-- Mlle Stangerson ne m’a rien dit, fit M. Darzac. + +-- Ce que dit le jeune homme vous paraît-il possible?» demanda +encore le président. + +Imperturbablement, M. Robert Darzac répondit: + +«Mlle Stangerson ne m’a rien dit... + +-- Comment expliquez-vous que, la nuit de l’assassinat du garde, +reprit le président, en se tournant vers Rouletabille, l’assassin +ait rapporté les papiers volés à M. Stangerson? ... Comment +expliquez-vous que l’assassin se soit introduit dans la chambre +fermée de Mlle Stangerson? + +-- Oh! quant à cette dernière question, il est facile, je crois, +d’y répondre. Un homme comme Larsan-Ballmeyer devait se procurer +ou faire faire facilement les clefs qui lui étaient nécessaires... +Quant au vol des documents, «je crois» que Larsan n’y avait pas +d’abord songé. Espionnant partout Mlle Stangerson, bien décidé à +empêcher son mariage avec M. Robert Darzac, il suit un jour Mlle +Stangerson et M. Robert Darzac dans les grands magasins de la +Louve, s’empare du réticule de Mlle Stangerson, que celle-ci perd +ou se laisse prendre. Dans ce réticule, il y a une clef à tête de +cuivre. Il ne sait pas l’importance qu’a cette clef. Elle lui est +révélée par la note que fait paraître Mlle Stangerson dans les +journaux. Il écrit à Mlle Stangerson poste restante, comme la note +l’en prie. Il demande sans doute un rendez-vous en faisant savoir +que celui qui a le réticule et la clef est celui qui la poursuit, +depuis quelque temps, de son amour. Il ne reçoit pas de réponse. +Il va constater au bureau 40 que la lettre n’est plus là. Il y va, +ayant pris déjà l’allure et autant que possible l’habit de M. +Darzac, car, décidé à tout pour avoir Mlle Stangerson, il a tout +préparé, pour que, _quoi qu’il arrive, M. Darzac, aimé de Mlle +Stangerson, M. Darzac qu’il déteste et dont il veut la perte, +passe pour le coupable._ + +«Je dis: quoi qu’il arrive, mais je pense que Larsan ne pensait +pas encore qu’il en serait réduit à l’assassinat. Dans tous les +cas, ses précautions sont prises pour compromettre Mlle Stangerson +sous le déguisement Darzac. Larsan a, du reste, à peu près la +taille de Darzac et quasi le même pied. Il ne lui serait pas +difficile, s’il est nécessaire, après avoir dessiné l’empreinte du +pied de M. Darzac, de se faire faire, sur ce dessin, des +chaussures qu’il chaussera. Ce sont là trucs enfantins pour +Larsan-Ballmeyer. + +«Donc, pas de réponse à sa lettre, pas de rendez-vous, et il a +toujours la petite clef précieuse dans sa poche. Eh bien, puisque +Mlle Stangerson ne vient pas à lui, il ira à elle! Depuis +longtemps son plan est fait. Il s’est documenté sur le Glandier et +sur le pavillon. Un après-midi, alors que M. et Mlle Stangerson +viennent de sortir pour la promenade et que le père Jacques lui- +même est parti, il s’introduit dans le pavillon par la fenêtre du +vestibule. Il est seul, pour le moment, il a des loisirs... il +regarde les meubles... l’un d’eux, fort curieux, et ressemblant à +un coffre-fort, a une toute petite serrure... Tiens! Tiens! Cela +l’intéresse... Comme il a sur lui la petite clef de cuivre... il y +pense... liaison d’idées. Il essaye la clef dans la serrure; la +porte s’ouvre... Des papiers! Il faut que ces papiers soient bien +précieux pour qu’on les ait enfermés dans un meuble aussi +particulier... pour qu’on tienne tant à la clef qui ouvre ce +meuble... Eh! Eh! cela peut toujours servir... à un petit +chantage... cela l’aidera peut-être dans ses desseins amoureux... +Vite, il fait un paquet de ces paperasses et va le déposer dans le +lavatory du vestibule. Entre l’expédition du pavillon et la nuit +de l’assassinat du garde, Larsan a eu le temps de voir ce +qu’étaient ces papiers. Qu’en ferait-il? Ils sont plutôt +compromettants... Cette nuit-là, il les rapporta au château... +Peut-être a-t-il espéré du retour de ces papiers, qui +représentaient vingt ans de travaux, une reconnaissance quelconque +de Mlle Stangerson... Tout est possible, dans un cerveau comme +celui-là! ... Enfin, quelle qu’en soit la raison, il a rapporté +les papiers _et il en était bien débarrassé!_ + +Rouletabille toussa et je compris ce que signifiait cette toux. Il +était évidemment embarrassé, à ce point de ses explications, par +la volonté qu’il avait de ne point donner le véritable motif de +l’attitude effroyable de Larsan vis-à-vis de Mlle Stangerson. Son +raisonnement était trop incomplet pour satisfaire tout le monde, +et le président lui en eut certainement fait l’observation, si, +malin comme un singe, Rouletabille ne s’était écrié: «Maintenant, +nous arrivons à l’explication du mystère de la Chambre Jaune!» + +* + +Il y eut, dans la salle, des remuements de chaises, de légères +bousculades, des «chut!» énergiques. La curiosité était poussée à +son comble. + +«Mais, fit le président, il me semble, d’après votre hypothèse, +monsieur Rouletabille, que le mystère de la «Chambre Jaune» est +tout expliqué. Et c’est Frédéric Larsan qui nous l’a expliqué lui- +même en se contentant de tromper sur le personnage, en mettant M. +Robert Darzac à sa propre place. Il est évident que la porte de la +«Chambre Jaune» s’est ouverte quand M. Stangerson était seul, et +que le professeur a laissé passer l’homme qui sortait de la +chambre de sa fille, sans l’arrêter, peut-être même _sur la prière +de_ _sa fille_, pour éviter tout scandale! ... + +-- Non, m’sieur le président, protesta avec force le jeune homme. +Vous oubliez que Mlle Stangerson, assommée, ne pouvait plus faire +de prière, qu’elle ne pouvait plus refermer sur elle ni le verrou +ni la serrure... Vous oubliez aussi que M. Stangerson a juré sur +la tête de sa fille à l’agonie _que la porte ne s’était pas +ouverte!_ + +-- C’est pourtant, monsieur, la seule façon d’expliquer les +choses! _La Chambre Jaune__ était close comme un coffre-fort._ +Pour me servir de vos expressions, il était impossible à +l’assassin de s’en échapper «normalement ou anormalement». Quand +on pénètre dans la chambre, on ne le trouve pas! Il faut bien +pourtant qu’il s’échappe! ... + +-- C’est tout à fait inutile, m’sieur le président... + +-- Comment cela? + +-- Il n’avait pas besoin de s’échapper, _s’il n’y était pas!»_ + +Rumeurs dans la salle... + +«Comment, il n’y était pas? + +-- Évidemment non! _Puisqu’il ne pouvait pas y être, c’est qu’il_ +_n’y était pas!_ Il faut toujours, m’sieur l’président, s’appuyer +sur le bon bout de sa raison! + +-- Mais toutes les traces de son passage! protesta le président. + +-- Ça, m’sieur le président, c’est le mauvais bout de la raison! +... Le bon bout nous indique ceci: depuis le moment où Mlle +Stangerson s’est enfermée dans sa chambre jusqu’au moment où l’on +a défoncé la porte, il est impossible que l’assassin se soit +échappé de cette chambre; et, comme on ne l’y trouve pas, c’est +que, depuis le moment de la fermeture de la porte jusqu’au moment +où on la défonce, _l’assassin n’était pas dans la chambre!_ + +-- Mais les traces? + +-- Eh! m’sieur le président... Ça, c’est les marques sensibles, +encore une fois... les marques sensibles avec lesquelles on commet +tant d’erreurs judiciaires _parce qu’elles vous font dire ce_ +_qu’elles veulent!_ Il ne faut point, je vous le répète, s’en +servir pour raisonner! Il faut raisonner d’abord! Et voir ensuite +si les marques sensibles peuvent entrer dans le cercle de votre +raisonnement... J’ai un tout petit cercle de vérité incontestable: +_l’assassin n’était point dans la Chambre Jaune!_ Pourquoi a-t-on +cru qu’il y était? À cause des marques de son passage! Mais il +peut être passé _avant!_ Que dis-je: il «doit» être passé avant. +La raison me dit qu’il faut qu’il soit passé là, _avant_! +Examinons les marques et ce que nous savons de l’affaire, et +voyons si ces marques vont à l’encontre de ce _passage avant... +avant que Mlle Stangerson s’enferme dans sa chambre, devant son +père et le père Jacques!_ + +«Après la publication de l’article du _Matin_ et une conversation +que j’eus dans le trajet de Paris à Épinay-sur-Orge avec le juge +d’instruction, la preuve me parut faite que la «Chambre Jaune» +était mathématiquement close et que, par conséquent, l’assassin en +avait disparu avant l’entrée de Mlle Stangerson dans sa chambre, à +minuit. + +«Les marques extérieures se trouvaient alors être terriblement +«contre ma raison». Mlle Stangerson ne s’était pas assassinée +toute seule, et ces marques attestaient qu’il n’y avait pas eu +suicide. L’assassin était donc venu _avant!_ Mais comment Mlle +Stangerson n’avait-elle été assassinée qu’après? ou plutôt «ne +paraissait-elle» avoir été assassinée qu’après? Il me fallait +naturellement reconstituer l’affaire en deux phases, deux phases +bien distinctes l’une de l’autre de quelques heures: la première +phase pendant laquelle on avait réellement tenté d’assassiner Mlle +Stangerson, tentative qu’elle avait dissimulée; la seconde phase +pendant laquelle, à la suite d’un cauchemar qu’elle avait eu, ceux +qui étaient dans le laboratoire avaient cru qu’on l’assassinait! + +«Je n’avais pas encore, alors, pénétré dans la «Chambre Jaune». +Quelles étaient les blessures de Mlle Stangerson? Des marques de +strangulation et un coup formidable à la tempe... Les marques de +strangulation ne me gênaient pas. Elles pouvaient avoir été faites +«avant» et Mlle Stangerson les avait dissimulées sous une +collerette, un boa, n’importe quoi! Car, du moment que je créais, +que j’étais obligé de diviser l’affaire en deux phases, j’étais +acculé à la nécessité de me dire que _Mlle Stangerson avait_ +_caché tous les événements de la première phase;_ elle avait des +raisons, sans doute, assez puissantes pour cela, puisqu’elle +n’avait rien dit à son père et qu’elle dut raconter naturellement +au juge d’instruction l’agression de l’assassin _dont elle ne +pouvait nier le_ _passage,_ comme si cette agression avait eu lieu +la nuit, pendant la seconde phase! Elle y était forcée, sans quoi +son père lui eût dit: «Que nous as-tu caché là? Que signifie «ton +silence après une pareille agression»?» + +«Elle avait donc dissimulé les marques de la main de l’homme à son +cou. Mais il y avait le coup formidable de la tempe! Ça, je ne le +comprenais pas! Surtout quand j’appris que l’on avait trouvé dans +la chambre un os de mouton, arme du crime... Elle ne pouvait avoir +dissimulé qu’on l’avait assommée, et cependant cette blessure +apparaissait évidemment comme ayant dû être faite pendant la +première phase puisqu’elle nécessitait la présence de l’assassin! +J’imaginai que cette blessure était beaucoup moins forte qu’on ne +le disait -- en quoi j’avais tort -- et je pensai que Mlle +Stangerson avait caché la blessure de la tempe _sous une coiffure +en bandeaux!_ + +«Quant à la marque, sur le mur, de la main de l’assassin blessée +par le revolver de Mlle Stangerson, cette marque avait été faite +évidemment «avant» et l’assassin avait été nécessairement blessé +pendant la première phase, c’est-à-dire _pendant qu’il était_ +_là!_ Toutes les traces du passage de l’assassin avaient été +naturellement laissées pendant la première phase: L’os de mouton, +les pas noirs, le béret, le mouchoir, le sang sur le mur, sur la +porte et par terre... De toute évidence, si ces traces étaient +encore là, c’est que Mlle Stangerson, qui désirait qu’on ne sût +rien et qui agissait pour qu’on ne sût rien de cette affaire, +n’avait pas encore eu le temps de les faire disparaître! Ce qui me +conduisait à chercher la première phase de l’affaire dans _un +temps très_ _rapproché de la seconde._ Si, après la première +phase, c’est-à-dire après que l’assassin se fût échappé, après +qu’elle-même eût en hâte regagné le laboratoire où son père la +retrouvait, travaillant, -- si elle avait pu pénétrer à nouveau un +instant dans la chambre, elle aurait au moins fait disparaître, +tout de suite, l’os de mouton, le béret et le mouchoir qui +traînaient par terre. Mais elle ne le tenta pas, son père ne +l’ayant pas quittée. Après, donc, cette première phase, elle n’est +entrée dans sa chambre qu’à minuit. Quelqu’un y était entré à dix +heures: le père Jacques, qui fit sa besogne de tous les soirs, +ferma les volets et alluma la veilleuse. Dans son anéantissement +sur le bureau du laboratoire où elle feignait de travailler, Mlle +Stangerson avait sans doute oublié que le père Jacques allait +entrer dans sa chambre! Aussi elle a un mouvement: elle prie le +père Jacques de ne pas se déranger! De ne pas pénétrer dans la +chambre! Ceci est en toutes lettres dans l’article du _Matin_. Le +père Jacques entre tout de même et ne s’aperçoit de rien, tant la +«Chambre Jaune» est obscure! ... Mlle Stangerson a dû vivre là +deux minutes affreuses! Cependant, je crois qu’elle ignorait qu’il +y avait tant de marques du passage de l’assassin dans sa chambre! +Elle n’avait sans doute, après la première phase, eu le temps que +de dissimuler les traces des doigts de l’homme à son cou et de +sortir de sa chambre! ... Si elle avait su que l’os, le béret et +le mouchoir fussent sur le parquet, elle les aurait également +ramassés quand elle est rentrée à minuit dans sa chambre... Elle +ne les a pas vus, elle s’est déshabillée à la clarté douteuse de +la veilleuse... Elle s’est couchée, brisée par tant d’émotions, et +par la terreur, la terreur qui ne l’avait fait regagner cette +chambre que le plus tard possible... + +«Ainsi étais-je _obligé_ d’arriver de la sorte à la seconde phase +du drame, _avec Mlle Stangerson seule dans la chambre, du moment +qu’on n’avait pas trouvé l’assassin dans la chambre..._ Ainsi +devais-je naturellement faire entrer dans le cercle de mon +raisonnement les marques extérieures. + +«Mais il y avait d’autres marques extérieures à expliquer. Des +coups de revolver avaient été tirés, pendant la seconde phase. Des +cris: «Au secours! À l’assassin!» avaient été proférés! ... Que +pouvait me désigner, en une telle occurrence, le bon bout de ma +raison? Quant aux cris, d’abord: du moment où il n’y a pas +d’assassin dans la chambre, _il y avait forcément cauchemar dans +la chambre!_ + +«On entend un grand bruit de meubles renversés. J’imagine... je +suis obligé d’imaginer ceci: Mlle Stangerson s’est endormie, +hantée par l’abominable scène de l’après-midi... elle rêve... le +cauchemar précise ses images rouges... elle revoit l’assassin qui +se précipite sur elle, elle crie: «À l’assassin! Au secours!» et +son geste désordonné va chercher le revolver qu’elle a posé, avant +de se coucher, sur sa table de nuit. Mais cette main heurte la +table de nuit avec une telle force qu’elle la renverse. Le +revolver roule par terre, un coup part et va se loger dans le +plafond... Cette balle dans le plafond me parut, dès l’abord, +devoir être la balle de l’accident... Elle révélait la possibilité +de l’accident et arrivait si bien avec mon hypothèse de cauchemar +qu’elle fut une des raisons pour lesquelles je commençai à ne plus +douter que le crime avait eu lieu _avant,_ et que Mlle Stangerson, +douée d’un caractère d’une énergie peu commune, l’avait caché... +Cauchemar, coup de revolver... Mlle Stangerson, dans un état moral +affreux, est réveillée; elle essaye de se lever; elle roule par +terre, sans force, renversant les meubles, râlant même...«À +l’assassin! Au secours!» et s’évanouit... + +«Cependant, on parlait de deux coups de revolver, la nuit, lors de +la seconde phase. À moi aussi, pour ma thèse -- ce n’était plus, +déjà, une hypothèse -- il en fallait deux; mais «un» dans chacune +des phases et non pas deux dans la dernière... un coup pour +blesser l’assassin, _avant_, et un coup lors du cauchemar, +_après!_ Or, était-il bien sûr que, la nuit, deux coups de +revolver eussent été tirés? Le revolver s’était fait entendre au +milieu du fracas de meubles renversés. Dans un interrogatoire, M. +Stangerson parle d’un coup sourd d’abord, d’un coup éclatant +ensuite! Si le coup sourd avait été produit par la chute de la +table de nuit en marbre sur le plancher? Il est _nécessaire_ que +cette explication soit la bonne. Je fus certain qu’elle était la +bonne, quand je sus que les concierges, Bernier et sa femme, +n’avaient entendu, eux qui étaient tout près du pavillon, _qu’un +seul coup de_ _revolver._ Ils l’ont déclaré au juge d’instruction. + +«Ainsi, j’avais presque reconstitué les deux phases du drame quand +je pénétrai, pour la première fois, dans la «Chambre Jaune». +Cependant la gravité de la blessure à la tempe n’entrait pas dans +le cercle de mon raisonnement. Cette blessure n’avait donc pas été +faite par l’assassin avec l’os de mouton, lors de la première +phase, parce qu’elle était trop grave, que Mlle Stangerson +n’aurait pu la dissimuler et qu’elle ne l’avait pas dissimulée +sous une coiffure en bandeaux! Alors, cette blessure avait été +«nécessairement» faite lors de la seconde phase, au moment du +cauchemar? C’est ce que je suis allé demander à la «Chambre Jaune» +et la «Chambre Jaune» m’a répondu!» + +Rouletabille tira, toujours de son petit paquet, un morceau de +papier blanc plié en quatre, et, de ce morceau de papier blanc, +sortit un objet invisible, qu’il tint entre le pouce et l’index et +qu’il porta au président: + +«Ceci, monsieur le président, est un cheveu, un cheveu blond +maculé de sang, un cheveu de Mlle Stangerson... Je l’ai trouvé +collé à l’un des coins de marbre de la table de nuit renversée... +Ce coin de marbre était lui-même maculé de sang. Oh! un petit +carré rouge de rien du tout! mais fort important! car il +m’apprenait, ce petit carré de sang, qu’en se levant, affolée, de +son lit, Mlle Stangerson était tombée de tout son haut et fort +brutalement sur ce coin de marbre qui l’avait blessée à la tempe, +et qui avait retenu ce cheveu, ce cheveu que Mlle Stangerson +devait avoir sur le front, bien qu’elle ne portât pas la coiffure +en bandeaux! Les médecins avaient déclaré que Mlle Stangerson +avait été assommée avec un objet _contondant_ et, comme l’os de +mouton était là, le juge d’instruction avait immédiatement accusé +l’os de mouton _mais le coin d’une table de nuit en marbre est +aussi un objet contondant auquel ni les médecins ni le juge +d’instruction n’avaient songé, et que je n’eusse peut-être point +découvert moi -même si le bon bout de ma raison ne me l’avait +indiqué, ne me l’avait fait pressentir.»_ + +La salle faillit partir, une fois de plus, en applaudissements; +mais, comme Rouletabille reprenait tout de suite sa déposition, le +silence se rétablit sur-le-champ. + +«Il me restait à savoir, en dehors du nom de l’assassin que je ne +devais connaître que quelques jours plus tard, à quel moment avait +eu lieu la première phase du drame. L’interrogatoire de Mlle +Stangerson, bien qu’arrangé pour tromper le juge d’instruction, et +celui de M. Stangerson, devaient me le révéler. Mlle Stangerson a +donné exactement l’emploi de son temps, ce jour-là. Nous avons +établi que l’assassin s’est introduit entre cinq et six dans le +pavillon; mettons qu’il fût six heures et quart quand le +professeur et sa fille se sont remis au travail. C’est donc entre +cinq heures et six heures et quart qu’il faut chercher. Que dis- +je, cinq heures! mais le professeur est alors avec sa fille... Le +drame ne pourra s’être passé que loin du professeur! Il me faut +donc, dans ce court espace de temps, chercher le moment où le +professeur et sa fille seront séparés! ... Eh bien, ce moment, je +le trouve dans l’interrogatoire qui eut lieu dans la chambre de +Mlle Stangerson, en présence de M. Stangerson. Il y est marqué que +le professeur et sa fille rentrent vers six heures au laboratoire. +M. Stangerson dit: «À ce moment, je fus abordé par mon garde qui +_me retint un_ _instant.»_ il y a donc conversation avec le garde. +Le garde parle à M. Stangerson de coupe de bois ou de braconnage; +Mlle Stangerson n’est plus là; elle a déjà regagné le laboratoire +puisque le professeur dit encore: «Je quittai le garde et je +rejoignis ma fille qui était déjà au travail!» + +«C’est donc dans ces courtes minutes que le drame se déroula. +C’est nécessaire! Je vois très bien Mlle Stangerson rentrer dans +le pavillon, pénétrer dans sa chambre pour poser son chapeau et se +trouver en face du bandit qui la poursuit. Le bandit était là, +dans le pavillon, depuis un certain temps. Il devait avoir arrangé +son affaire pour que tout se passât la nuit. Il avait alors +déchaussé les chaussures du père Jacques qui le gênaient, dans les +conditions que j’ai dites au juge d’instruction, il avait opéré la +rafle des papiers, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, et il +s’était ensuite glissé sous le lit quand le père Jacques était +revenu laver le vestibule et le laboratoire... Le temps lui avait +paru long... il s’était relevé, après le départ du père Jacques, +avait à nouveau erré dans le laboratoire, était venu dans le +vestibule, avait regardé dans le jardin, et avait vu venir, vers +le pavillon -- car, à ce moment-là, la nuit qui commençait était +très claire -- _Mlle Stangerson, toute seule! _Jamais il n’eût osé +l’attaquer à cette heure-là s’il n’avait cru être certain que Mlle +Stangerson était seule! Et, pour qu’elle lui apparût seule, il +fallait que la conversation entre M. Stangerson et le garde qui le +retenait eût lieu à un coin détourné du sentier, _coin où se +trouve un bouquet d’arbres qui les cachait aux yeux du misérable. +_Alors, son plan est fait. Il va être plus tranquille, seul avec +Mlle Stangerson dans ce pavillon, qu’il ne l’aurait été, en pleine +nuit, avec le père Jacques dormant dans son grenier. _Et il dut +fermer la fenêtre du_ _vestibule!_ ce qui explique aussi que ni M. +Stangerson, ni le garde, du reste assez éloignés encore du +pavillon, n’ont entendu le coup de revolver. + +«Puis il regagna la «Chambre Jaune». Mlle Stangerson arrive. Ce +qui s’est passé a dû être rapide comme l’éclair! ... Mlle +Stangerson a dû crier... ou plutôt a voulu crier son effroi; +l’homme l’a saisie à la gorge... Peut-être va-t-il l’étouffer, +l’étrangler... Mais la main tâtonnante de Mlle Stangerson a saisi, +dans le tiroir de la table de nuit, le revolver qu’elle y a caché +depuis qu’elle redoute les menaces de l’homme. L’assassin brandit +déjà, sur la tête de la malheureuse, cette arme terrible dans les +mains de Larsan-Ballmeyer, un os de mouton... Mais elle tire... le +coup part, blesse la main qui abandonne l’arme. L’os de mouton +roule par terre, _ensanglanté par la blessure de_ _l’assassin..._ +l’assassin chancelle, va s’appuyer à la muraille, y imprime ses +doigts rouges, craint une autre balle et s’enfuit... + +«Elle le voit traverser le laboratoire... Elle écoute... Que fait- +il dans le vestibule? ... Il est bien long à sauter par cette +fenêtre... Enfin, il saute! Elle court à la fenêtre et la referme! +... Et maintenant, est-ce que son père a vu? a entendu? Maintenant +que le danger a disparu, toute sa pensée va à son père... douée +d’une énergie surhumaine, elle lui cachera tout, s’il en est temps +encore! ... Et, quand M. Stangerson reviendra, il trouvera la +porte de la «Chambre Jaune» fermée, et sa fille, dans le +laboratoire, penchée sur son bureau, attentive, _au travail, +déjà!»_ + +Rouletabille se tourne alors vers M. Darzac: + +«Vous savez la vérité, s’écria-t-il, dites-nous donc si la chose +ne s’est pas passée ainsi? + +-- Je ne sais rien, répond M. Darzac. + +-- Vous êtes un héros! fait Rouletabille, en se croisant les +bras... Mais si Mlle Stangerson était, hélas! en état de savoir +que vous êtes accusé, elle vous relèverait de votre parole... elle +vous prierait de dire tout ce qu’elle vous a confié... que dis-je, +elle viendrait vous défendre elle-même! ...» + +M. Darzac ne fit pas un mouvement, ne prononça pas un mot. Il +regarda tristement Rouletabille. + +«Enfin, fit celui-ci, puisque Mlle Stangerson n’est pas là, _il_ +_faut bien que j’y sois, moi!_ Mais, croyez-moi, monsieur Darzac, +le meilleur moyen, le seul, de sauver Mlle Stangerson et de lui +rendre la raison, c’est encore de vous faire acquitter!» + +Un tonnerre d’applaudissements accueillit cette dernière phrase. +Le président n’essaya même pas de réfréner l’enthousiasme de la +salle. Robert Darzac était sauvé. Il n’y avait qu’à regarder les +jurés pour en être certain! Leur attitude manifestait hautement +leur conviction. + +Le président s’écria alors: + +«Mais enfin, quel est ce mystère qui fait que Mlle Stangerson, que +l’on tente d’assassiner, dissimule un pareil crime à son père? + +-- Ça, m’sieur, fit Rouletabille, j’sais pas! ... Ça ne me regarde +pas! ...» + +Le président fit un nouvel effort auprès de M. Robert Darzac. + +«Vous refusez toujours de nous dire, monsieur, quel a été l’emploi +de votre temps pendant qu’«on» attentait à la vie de Mlle +Stangerson? + +-- Je ne peux rien vous dire, monsieur...» + +Le président implora du regard une explication de Rouletabille: + +«On a le droit de penser, m’sieur le président, que les absences +de M. Robert Darzac étaient étroitement liées au secret de Mlle +Stangerson... Aussi M. Darzac se croit-il tenu à garder le +silence! ... Imaginez que Larsan, qui a, lors de ses trois +tentatives, tout mis en train pour détourner les soupçons sur M. +Darzac, ait fixé, justement, ces trois fois-là, des rendez-vous à +M. Darzac dans un endroit compromettant, rendez-vous où il devait +être traité du mystère... M. Darzac se fera plutôt condamner que +d’avouer quoi que ce soit, que d’expliquer quoi que ce soit qui +touche au mystère de Mlle Stangerson. Larsan est assez malin pour +avoir fait encore cette «combinaise-là! ...» + +Le président, ébranlé, mais curieux, répartit encore: + +«Mais quel peut bien être ce mystère-là? + +-- Ah! m’sieur, j’pourrais pas vous dire! fit Rouletabille en +saluant le président; seulement, je crois que vous en savez assez +maintenant pour acquitter M. Robert Darzac! ... À moins que Larsan +ne revienne! mais j’crois pas!» fit-il en riant d’un gros rire +heureux. + +Tout le monde rit avec lui. + +«Encore une question, monsieur, fit le président. Nous comprenons, +toujours en admettant votre thèse, que Larsan ait voulu détourner +les soupçons sur M. Robert Darzac, mais quel intérêt avait-il à +les détourner aussi sur le père Jacques? ... + +-- «L’intérêt du policier!» m’sieur! L’intérêt de se montrer +débrouillard en annihilant lui-même ces preuves qu’il avait +accumulées. C’est très fort, ça! C’est un truc qui lui a souvent +servi à détourner les soupçons qui eussent pu s’arrêter sur lui- +même! Il prouvait l’innocence de l’un, avant d’accuser l’autre. +Songez, monsieur le président, qu’une affaire comme celle-là +devait avoir été longuement «mijotée «à l’avance par Larsan. Je +vous dis qu’il avait tout étudié et qu’il connaissait les êtres et +tout. Si vous avez la curiosité de savoir comment il s’était +documenté, vous apprendrez qu’il s’était fait un moment le +commissionnaire entre «le laboratoire de la Sûreté»et M. +Stangerson, à qui on demandait des «expériences». Ainsi, il a pu, +avant le crime, pénétrer deux fois dans le pavillon. Il était +grimé de telle sorte que le père Jacques, depuis, ne l’a pas +reconnu; mais il a trouvé, lui, Larsan, l’occasion de chiper au +père Jacques une vieille paire de godillots et un béret hors +d’usage, que le vieux serviteur de M. Stangerson avait noués dans +un mouchoir pour les porter sans doute à un de ses amis, +charbonnier sur la route d’Épinay! Quand le crime fut découvert, +le père Jacques, reconnaissant les objets à part lui, n’eut garde +de les reconnaître immédiatement! Ils étaient trop compromettants, +et c’est ce qui vous explique son trouble, à cette époque, quand +nous lui en parlions. Tout cela est simple comme bonjour et j’ai +acculé Larsan à me l’avouer. Il l’a du reste fait avec plaisir, +car, si c’est un bandit -- ce qui ne fait plus, j’ose l’espérer, +de doute pour personne -- c’est aussi un artiste! ... C’est sa +manière de faire, à cet homme, sa manière à lui... Il a agi de +même lors de l’affaire du «Crédit universel» et des «Lingots de la +Monnaie!» Des affaires qu’il faudra réviser, m’sieur le président, +car il y a quelques innocents dans les prisons depuis que +Ballmeyer-Larsan appartient à la Sûreté!» + + + +XXVIII +Où il est prouvé qu’on ne pense pas toujours à tout + + +Gros émoi, murmures, bravos! Maître Henri-Robert déposa des +conclusions tendant à ce que l’affaire fût renvoyée à une autre +session pour supplément d’instruction; le ministère public lui- +même s’y associa. L’affaire fut renvoyée. Le lendemain, M. Robert +Darzac était remis en liberté provisoire, et le père Mathieu +bénéficiait «d’unnon-lieu»immédiat. On chercha vainement Frédéric +Larsan. La preuve de l’innocence était faite. M. Darzac échappa +enfin à l’affreuse calamité qui l’avait, un instant, menacé, et il +put espérer, après une visite à Mlle Stangerson, que celle-ci +recouvrerait un jour, à force de soins assidus, la raison. + +Quant à ce gamin de Rouletabille, il fut, naturellement, «l’homme +du jour»! À sa sortie du palais de Versailles, la foule l’avait +porté en triomphe. Les journaux du monde entier publièrent ses +exploits et sa photographie; et lui, qui avait tant interviewé +d’illustres personnages, fut illustre et interviewé à son tour! Je +dois dire qu’il ne s’en montra pas plus fier pour ça! + +Nous revînmes de Versailles ensemble, après avoir dîné fort +gaiement au «Chien qui fume». Dans le train, je commençai à lui +poser un tas de questions qui, pendant le repas, s’étaient +pressées déjà sur mes lèvres et que j’avais tues toutefois parce +que je savais que Rouletabille n’aimait pas travailler en +mangeant. + +«Mon ami, fis-je, cette affaire de Larsan est tout à fait sublime +et digne de votre cerveau héroïque.» + +Ici il m’arrêta, m’invitant à parler plus simplement et prétendant +qu’il ne se consolerait jamais de voir qu’une aussi belle +intelligence que la mienne était prête à tomber dans le gouffre +hideux de la stupidité, et cela simplement à cause de l’admiration +que j’avais pour lui... + +«Je viens au fait, fis-je, un peu vexé. Tout ce qui vient de se +passer ne m’apprend point du tout ce que vous êtes allé faire en +Amérique. Si je vous ai bien compris: quand vous êtes parti la +dernière fois du Glandier, vous aviez tout deviné de Frédéric +Larsan? ... Vous saviez que Larsan était l’assassin et vous +n’ignoriez plus rien de la façon dont il avait tenté d’assassiner? + +-- Parfaitement. Et vous, fit-il, en détournant la conversation, +vous ne vous doutiez de rien? + +-- De rien! + +-- C’est incroyable. + +-- Mais, mon ami... vous avez eu bien soin de me dissimuler votre +pensée et je ne vois point comment je l’aurais pénétrée... Quand +je suis arrivé au Glandier avec les revolvers, «à ce moment +précis», vous soupçonniez déjà Larsan? + +-- Oui! Je venais de tenir le raisonnement de la «galerie +inexplicable!» mais le retour de Larsan dans la chambre de Mlle +Stangerson ne m’avait pas encore été expliqué par la découverte du +binocle de presbyte... Enfin, mon soupçon n’était que +mathématique, et l’idée de Larsan assassin m’apparaissait si +formidable que j’étais résolu à attendre des «traces sensibles» +avant d’oser m’y arrêter davantage. Tout de même cette idée me +tracassait, et j’avais parfois une façon de vous parler du +policier qui eût dû vous mettre en éveil. D’abord je ne mettais +plus du tout en avant «sa bonne foi» et je ne vous disais plus +«qu’il se trompait». Je vous entretenais de son système comme d’un +misérable système, et le mépris que j’en marquais, qui s’adressait +dans votre esprit au policier, s’adressait en réalité, dans le +mien, moins au policier qu’au bandit que je le soupçonnais +d’être!... Rappelez-vous... quand je vous énumérais toutes les +preuves qui s’accumulaient contre M. Darzac, je vous disais: «Tout +cela semble donner quelque corps à l’hypothèse du grand Fred. +C’est, du reste, cette hypothèse, que je crois fausse, qui +l’égarera...» et j’ajoutais sur un ton qui eût dû vous stupéfier: +«Maintenant, cette hypothèse égare-t-elle réellement Frédéric +Larsan? Voilà! Voilà! Voilà! ...» + +Ces «voilà!» eussent dû vous donner à réfléchir; il y avait tout +mon soupçon dans ces «Voilà!» Et que signifiait: «égare-t-elle +réellement?» sinon qu’elle pouvait ne pas l’égarer, lui, mais +qu’elle était _destinée à nous égarer, nous!_ Je vous regardais à +ce moment et vous n’avez pas tressailli, vous n’avez pas +compris... J’en ai été enchanté, car, jusqu’à la découverte du +binocle, je ne pouvais considérer le crime de Larsan que comme une +absurde hypothèse... Mais, après la découverte du binocle qui +m’expliquait le retour de Larsan dans la chambre de Mlle +Stangerson... voyez ma joie, mes transports... Oh! Je me souviens +très bien! Je courais comme un fou dans ma chambre et je vous +criais: «Je roulerai le grand Fred! je le roulerai d’une façon +retentissante!» Ces paroles s’adressaient alors au bandit. Et, le +soir même, quand, chargé par M. Darzac de surveiller la chambre de +Mlle Stangerson, je me bornai jusqu’à dix heures du soir à dîner +avec Larsan sans prendre aucune mesure autre, _tranquille parce +qu’il_ _était là,_ en face de moi! à ce moment encore, cher ami, +vous auriez pu soupçonner que c’était seulement cet homme-là que +je redoutais... Et quand je vous disais, au moment où nous +parlions de l’arrivée prochaine de l’assassin: «Oh! je suis bien +sûr que Frédéric Larsan sera là cette nuit! ...» + +«Mais il y a une chose capitale qui eût pu, qui eût dû nous +éclairer tout à fait et tout de suite sur le criminel, une chose +qui nous dénonçait Frédéric Larsan et que nous avons laissée +échapper, _vous et moi! ..._ + +«Auriez-vous donc oublié l’histoire de la canne? + +«Oui, en dehors du raisonnement qui, pour tout «esprit logique», +dénonçait Larsan, il y avait l’«histoire de la canne»qui le +dénonçait à tout «esprit observateur». + +«J’ai été tout à fait étonné -- apprenez-le donc -- qu’à +l’instruction, Larsan ne se fût pas servi de la canne contre M. +Darzac. Est-ce que cette canne n’avait pas été achetée le soir du +crime par un homme dont le signalement répondait à celui de M. +Darzac? Eh bien, tout à l’heure, j’ai demandé à Larsan lui-même, +avant qu’il prît le train pour disparaître, je lui ai demandé +pourquoi il n’avait pas usé de la canne. Il m’a répondu qu’il n’en +avait jamais eu l’intention; que, dans sa pensée, il n’avait +jamais rien imaginé contre M. Darzac avec cette canne et que nous +l’avions fort embarrassé, le soir du cabaret d’Épinay, _en lui_ +_prouvant qu’il nous mentait!_ Vous savez qu’il disait qu’il avait +eu cette canne à Londres; or, la marque attestait qu’elle était de +Paris! Pourquoi, à ce moment, au lieu de penser: «Fred ment; il +était à Londres; il n’a pas pu avoir cette canne de Paris, à +Londres?»; Pourquoi ne nous sommes-nous pas dit: «Fred ment. Il +n’était pas à Londres, puisqu’il a acheté cette canne à Paris!» +Fred menteur, Fred à Paris, au moment du crime! C’est un point de +départ de soupçon, cela! Et quand, après votre enquête chez +Cassette, vous nous apprenez que cette canne a été achetée par un +homme qui est habillé comme M. Darzac, alors que nous sommes sûrs, +d’après la parole de M. Darzac lui-même, que ce n’est pas lui qui +a acheté cette canne, alors que nous sommes sûrs, grâce à +l’histoire du bureau de poste 40, _qu’il y a à_ _Paris un homme +qui prend la silhouette Darzac,_ alors que nous nous demandons +quel est donc cet homme qui, déguisé en Darzac, se présente le +soir du crime chez Cassette pour acheter une canne que nous +retrouvons entre les mains de Fred, comment? comment? comment ne +nous sommes-nous pas dit un instant: «Mais... mais... mais... cet +inconnu déguisé en Darzac qui achète une canne que Fred a entre +les mains, ... si c’était... si c’était... Fred lui-même? ...» +Certes, sa qualité d’agent de la Sûreté n’était point propice à +une pareille hypothèse; mais, quand nous avions constaté +l’acharnement avec lequel Fred accumulait les preuves contre +Darzac, la rage avec laquelle il poursuivait le malheureux... nous +aurions pu être frappés par un mensonge de Fred aussi important +que celui qui le faisait entrer en possession, à Paris, d’une +canne _qu’il ne pouvait avoir eue à Londres_. Même, s’il l’avait +trouvée à Paris, le mensonge de Londres n’en existait pas moins. +Tout le monde le croyait à Londres, même ses chefs et il achetait +une canne à Paris! Maintenant, comment se faisait-il que, pas une +seconde, il n’en usa comme d’une canne trouvée _autour de M. +Darzac! _C’est bien simple! C’est tellement simple que nous n’y +avons pas pensé... Larsan l’avait achetée, après avoir été blessé +légèrement à la main par la balle de Mlle Stangerson, _uniquement +pour avoir un maintien, pour avoir toujours la main refermée, pour +n’être point tenté d’ouvrir la main et de montrer sa blessure +intérieure? _Comprenez-vous? ... Voilà ce qu’il m’a dit, Larsan, +et je me rappelle vous avoir répété souvent combien je trouvais +bizarre «que sa main ne quittât pas cette canne». À table, quand +je dînais avec lui, il n’avait pas plutôt quitté cette canne qu’il +s’emparait d’un couteau dont sa main droite ne se séparait plus. +Tous ces détails me sont revenus quand mon idée se fût arrêtée sur +Larsan, c’est-à-dire trop tard pour qu’ils me fussent d’un +quelconque secours. C’est ainsi que, le soir où Larsan a simulé +devant nous le sommeil, je me suis penché sur lui et, très +habilement, j’ai pu voir, sans qu’il s’en doutât, dans sa main. Il +ne s’y trouvait plus qu’une bande légère de taffetas qui +dissimulait ce qui restait d’une blessure légère. Je constatai +qu’il eût pu prétendre à ce moment que cette blessure lui avait +été faite par toute autre chose qu’une balle de revolver. Tout de +même, pour moi, à cette heure-là, c’était un nouveau signe +extérieur qui entrait dans le cercle de mon raisonnement. La +balle, m’a dit tout à l’heure Larsan, n’avait fait que lui +effleurer la paume et avait déterminé une assez abondante +hémorragie. + +«Si nous avions été plus perspicaces, au moment du mensonge de +Larsan, et plus... dangereux... il est certain que celui-ci eût +sorti, pour détourner les soupçons, _l’histoire que nous_ _avions +imaginée pour lui,_ l’histoire de la découverte de la canne autour +de Darzac; mais les événements se sont tellement précipités que +nous n’avons plus pensé à la canne! Tout de même nous l’avons fort +ennuyé, Larsan-Ballmeyer, sans que nous nous en doutions! + +-- Mais, interrompis-je, s’il n’avait aucune intention, en +achetant la canne, contre Darzac, pourquoi avait-il alors la +silhouette Darzac? Le pardessus mastic? Le melon? Etc. + +-- Parce qu’il arrivait du crime et qu’aussitôt le crime commis, +il avait repris le déguisement Darzac qui l’a toujours accompagné +dans son oeuvre criminelle dans l’intention que vous savez! + +«Mais déjà, vous pensez bien, _sa main blessée l’ennuyait_ et il +eut, en passant avenue de l’Opéra, l’idée d’acheter une canne, +idée qu’il réalisa sur-le-champ! ... Il était huit heures! Un +homme, avec la silhouette Darzac, qui achète une canne que je +trouve dans les mains de Larsan! ... Et moi, moi qui avais deviné +que _le drame_ _avait déjà eu lieu_ à cette heure-là, _qu’il +venait d’avoir lieu,_ qui étais à peu près persuadé de l’innocence +de Darzac je ne soupçonne pas Larsan! ... il y a des moments... + +-- Il y a des moments, fis-je, où les plus vastes +intelligences...» + +Rouletabille me ferma la bouche... Et comme je l’interrogeais +encore, je m’aperçus qu’il ne m’écoutait plus... Rouletabille +dormait. J’eus toutes les peines du monde à le tirer de son +sommeil quand nous arrivâmes à Paris. + + + +XXIX +Le mystère de Mlle Stangerson + + +Les jours suivants, j’eus l’occasion de lui demander encore ce +qu’il était allé faire en Amérique. Il ne me répondit guère d’une +façon plus précise qu’il ne l’avait fait dans le train de +Versailles, et il détourna la conversation sur d’autres points de +l’affaire. + +Il finit, un jour, par me dire: + +«Mais comprenez donc que j’avais besoin de connaître la véritable +personnalité de Larsan! + +-- Sans doute, fis-je, mais pourquoi alliez-vous la chercher en +Amérique? ...» + +Il fuma sa pipe et me tourna le dos. Évidemment, je touchais au +«mystère de Mlle Stangerson». Rouletabille avait pensé que ce +mystère, qui liait d’une façon si terrible Larsan à Mlle +Stangerson, mystère dont il ne trouvait, lui, Rouletabille, aucune +explication dans la vie de Mlle Stangerson, «en France», il avait +pensé, dis-je, que ce mystère «devait avoir son origine dans la +vie de Mlle Stangerson, en Amérique». Et il avait pris le bateau! +Là-bas, il apprendrait qui était ce Larsan, il acquerrait les +matériaux nécessaires à lui fermer la bouche... Et il était parti +pour Philadelphie! + +Et maintenant, quel était ce mystère qui avait «commandé le +silence» à Mlle Stangerson et à M. Robert Darzac? Au bout de tant +d’années, après certaines publications de la presse à scandale, +maintenant que M. Stangerson sait tout et a tout pardonné, on peut +tout dire. C’est, du reste, très court, et cela remettra les +choses au point, car il s’est trouvé de tristes esprits pour +accuser Mlle Stangerson qui, en toute cette sinistre affaire, fut +toujours victime, «depuis le commencement». + +Le commencement remontait à une époque lointaine où, jeune fille, +elle habitait avec son père à Philadelphie. Là, elle fit la +connaissance, dans une soirée, chez un ami de son père, d’un +compatriote, un Français qui sut la séduire par ses manières, son +esprit, sa douceur et son amour. On le disait riche. Il demanda la +main de Mlle Stangerson au célèbre professeur. Celui-ci prit des +renseignements sur M. Jean Roussel, et, dès l’abord, il vit qu’il +avait affaire à un chevalier d’industrie. Or, M. Jean Roussel, +vous l’avez deviné, n’était autre qu’une des nombreuses +transformations du fameux Ballmeyer, poursuivi en France, réfugié +en Amérique. Mais M. Stangerson n’en savait rien; sa fille non +plus. Celle-ci ne devait l’apprendre que dans les circonstances +suivantes: M. Stangerson avait, non seulement refusé la main de sa +fille à M. Roussel, mais encore il lui avait interdit l’accès de +sa demeure. La jeune Mathilde, dont le coeur s’ouvrait à l’amour, +et qui ne voyait rien au monde de plus beau ni de meilleur que son +Jean, en fut outrée. Elle ne cacha point son mécontentement à son +père qui l’envoya se calmer sur les bords de l’Ohio, chez une +vieille tante qui habitait Cincinnati. Jean rejoignit Mathilde là- +bas et, malgré la grande vénération qu’elle avait pour son père, +Mlle Stangerson résolut de tromper la surveillance de la vieille +tante, et de s’enfuir avec Jean Roussel, bien décidés qu’ils +étaient tous les deux à profiter des facilités des lois +américaines pour se marier au plus tôt. Ainsi fut fait. Ils +fuirent donc, pas loin, jusqu’à Louisville. Là, un matin, on vint +frapper à leur porte. C’était la police qui désirait arrêter M. +Jean Roussel, ce qu’elle fit, malgré ses protestations et les cris +de la fille du professeur Stangerson. En même temps, la police +apprenait à Mathilde que «son mari» n’était autre que le trop +fameux Ballmeyer! ... + +Désespérée, après une vaine tentative de suicide, Mathilde +rejoignit sa tante à Cincinnati. Celle-ci faillit mourir de joie +de la revoir. Elle n’avait cessé, depuis huit jours, de faire +rechercher Mathilde partout, et n’avait pas encore osé avertir le +père. Mathilde fit jurer à sa tante que M. Stangerson ne saurait +jamais rien! C’est bien ainsi que l’entendait la tante, qui se +trouvait coupable de légèreté dans cette si grave circonstance. +Mlle Mathilde Stangerson, un mois plus tard, revenait auprès de +son père, repentante, le coeur mort à l’amour, et ne demandant +qu’une chose: ne plus jamais entendre parler de son mari, le +terrible Ballmeyer -- arriver à se pardonner sa faute à elle-même, +et se relever devant sa propre conscience par une vie de travail +sans borne et de dévouement à son père! + +Elle s’est tenue parole. Cependant, dans le moment où, après avoir +tout avoué à M. Robert Darzac, alors qu’elle croyait Ballmeyer +défunt, car le bruit de sa mort avait courut, elle s’était +accordée la joie suprême, après avoir tant expié, de s’unir à un +ami sûr, le destin lui avait ressuscité Jean Roussel, le Ballmeyer +de sa jeunesse! Celui-ci lui avait fait savoir qu’il ne +permettrait jamais son mariage avec M. Robert Darzac et qu’«il +l’aimait toujours!» ce qui, hélas! était vrai. + +Mlle Stangerson n’hésita pas à se confier à M. Robert Darzac; elle +lui montra cette lettre où Jean Roussel-Frédéric Larsan-Ballmeyer +lui rappelait les premières heures de leur union dans ce petit et +charmant presbytère qu’ils avaient loué à Louisville: «... Le +presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son +éclat.» Le misérable se disait riche et émettait la prétention «de +la ramener là-bas»! Mlle Stangerson avait déclaré à M. Darzac que, +si son père arrivait à soupçonner un pareil déshonneur, «elle se +tuerait»! M. Darzac s’était juré qu’il ferait taire cet Américain, +soit par la terreur, soit par la force, dût-il commettre un crime! +Mais M. Darzac n’était pas de force, et il aurait succombé sans ce +brave petit bonhomme de Rouletabille. + +Quant à Mlle Stangerson, que vouliez-vous qu’elle fît, en face du +monstre? Une première fois, quand, après des menaces préalables +qui l’avaient mise sur ses gardes, il se dressa devant elle, dans +la «Chambre Jaune», elle essaya de le tuer. Pour son malheur, elle +n’y réussit pas. Dès lors, elle était la victime assurée de cet +être invisible «qui pouvait la faire chanter jusqu’à la mort», qui +habitait chez elle, à ses côtés, sans qu’elle le sût, qui exigeait +des rendez-vous «au nom de leur amour». La première fois, elle lui +avait «refusé» ce rendez-vous, «réclamé dans la lettre du bureau +40»; il en était résulté le drame de la «Chambre Jaune». La +seconde fois, avertie par une nouvelle lettre de lui, lettre +arrivée par la poste, et qui était venue la trouver normalement +dans sa chambre de convalescente, «elle avait fui le rendez-vous», +en s’enfermant dans son boudoir avec ses femmes. Dans cette +lettre, le misérable l’avait prévenue, que, puisqu’elle ne pouvait +se déranger, «vu son état», il irait chez elle, et serait dans sa +chambre telle nuit, à telle heure... qu’elle eût à prendre toute +disposition pour éviter le scandale... Mathilde Stangerson, +sachant qu’elle avait tout à redouter de l’audace de Ballmeyer, +«lui avait abandonné sa chambre»... Ce fut l’épisode de la +«galerie inexplicable». La troisième fois, elle avait «préparé le +rendez-vous». C’est qu’avant de quitter la chambre vide de Mlle +Stangerson, la nuit de la «galerie inexplicable», Larsan lui avait +écrit, comme nous devons nous le rappeler, une dernière lettre, +dans sa chambre même, et l’avait laissée sur le bureau de sa +victime; cette lettre exigeait un rendez-vous «effectif» dont il +fixa ensuite la date et l’heure, «lui promettant de lui rapporter +les papiers de son père, et la menaçant de les brûler si elle se +dérobait encore». Elle ne doutait point que le misérable n’eût en +sa possession ces papiers précieux; il ne faisait là sans doute +que renouveler un célèbre larcin, car elle le soupçonnait depuis +longtemps d’avoir, «avec sa complicité inconsciente», volé lui- +même, autrefois, les fameux papiers de Philadelphie, dans les +tiroirs de son père! ... Et elle le connaissait assez pour +imaginer que si elle ne se pliait point à sa volonté, tant de +travaux, tant d’efforts, et tant de scientifiques espoirs ne +seraient bientôt plus que de la cendre! ... Elle résolut de le +revoir une fois encore, face à face, cet homme qui avait été son +époux... et de tenter de le fléchir... puisqu’elle ne pouvait +l’éviter! ... On devine ce qui s’y passa... Les supplications de +Mathilde, la brutalité de Larsan... Il exige qu’elle renonce à +Darzac... Elle proclame son amour... Et il la frappe... «avec la +pensée arrêtée de faire monter l’autre sur l’échafaud!» car il est +habile, lui, et le masque Larsan qu’il va se reposer sur la +figure, le sauvera... pense-t-il... tandis que l’autre... l’autre +ne pourra pas, cette fois encore, donner l’emploi de son temps... +De ce côté, les précautions de Ballmeyer sont bien prises... et +l’inspiration en a été des plus simples, ainsi que l’avait deviné +le jeune Rouletabille... + +Larsan fait chanter Darzac comme il fait chanter Mathilde... avec +les mêmes armes, avec le même mystère... Dans des lettres, +pressantes comme des ordres, il se déclare prêt à traiter, à +livrer toute la correspondance amoureuse d’autrefois et surtout «à +disparaître...» si on veut y mettre le prix... Darzac doit aller +aux rendez-vous qu’il lui fixe, sous menace de divulgation dès le +lendemain, comme Mathilde doit subir les rendez-vous qu’il lui +donne... Et, dans l’heure même que Ballmeyer agit en assassin +auprès de Mathilde, Robert débarque à Épinay, où un complice de +Larsan, un être bizarre, «une créature d’un autre monde», que nous +retrouverons un jour, le retient de force, et «lui fait perdre son +temps, en attendant que cette coïncidence, dont l’accusé de demain +ne pourra se résoudre à donner la raison, lui fasse perdre la +tête...» + +Seulement, Ballmeyer avait compté sans notre Joseph Rouletabille! + +* + +Ce n’est pas à cette heure que voilà expliqué «le mystère de la +Chambre Jaune, que nous suivrons pas à pas Rouletabille en +Amérique. Nous connaissons le jeune reporter, nous savons de quels +moyens puissants d’information, logés dans les deux bosses de son +front, il disposait «pour remonter toute l’aventure de Mlle +Stangerson et de Jean Roussel». À Philadelphie, il fut renseigné +tout de suite en ce qui concernait Arthur-William Rance; il apprit +son acte de dévouement, mais aussi le prix dont il avait gardé la +prétention de se le faire payer. Le bruit de son mariage avec Mlle +Stangerson avait couru autrefois les salons de Philadelphie... Le +peu de discrétion du jeune savant, la poursuite inlassable dont il +n’avait cessé de fatiguer Mlle Stangerson, même en Europe, la vie +désordonnée qu’il menait sous prétexte de «noyer ses chagrins», +tout cela n’était point fait pour rendre Arthur Rance sympathique +à Rouletabille, et ainsi s’explique la froideur avec laquelle il +l’accueillit dans la salle des témoins. Tout de suite il avait du +reste jugé que l’affaire Rance n’entrait point dans l’affaire +Larsan-Stangerson. Et il avait découvert le flirt formidable +Roussel-Mlle Stangerson. Qui était ce Jean Roussel? Il alla de +Philadelphie à Cincinnati, refaisant le voyage de Mathilde. À +Cincinnati, il trouva la vieille tante et sut la faire parler: +l’histoire de l’arrestation de Ballmeyer lui fut une lueur qui +éclaira tout. Il put visiter, à Louisville, le «presbytère»-- une +modeste et jolie demeure dans le vieux style colonial -- qui +n’avait en effet «rien perdu de son charme». Puis, abandonnant la +piste de Mlle Stangerson, il remonta la piste Ballmeyer, de prison +en prison, de bagne en bagne, de crime en crime; enfin, quand il +reprenait le bateau pour l’Europe sur les quais de New-York, +Rouletabille savait que, sur ces quais mêmes, Ballmeyer s’était +embarqué cinq ans auparavant, ayant en poche les papiers d’un +certain Larsan, honorable commerçant de la Nouvelle-Orléans, qu’il +venait d’assassiner... + +Et maintenant, connaissez-vous tout le mystère de Mlle Stangerson? +Non, pas encore. _Mlle Stangerson avait eu de son_ _mari Jean +Roussel un enfant, un garçon._ Cet enfant était né chez la vieille +tante qui s’était si bien arrangée que nul n’en sut jamais rien en +Amérique. Qu’était devenu ce garçon? Ceci est une autre histoire +que je vous conterai un jour. + +* + +Deux mois environ après ces événements, je rencontrai Rouletabille +assis mélancoliquement sur un banc du palais de justice. + +«Eh bien! lui dis-je, à quoi songez-vous, mon cher ami? Vous avez +l’air bien triste. Comment vont vos amis? + +-- En dehors de vous, me dit-il, ai-je vraiment des amis? + +-- Mais j’espère que M. Darzac... + +-- Sans doute... + +-- Et que Mlle Stangerson... Comment va-t-elle, Mlle Stangerson? +... + +-- Beaucoup mieux... mieux... beaucoup mieux... + +-- Alors il ne faut pas être triste... + +-- Je suis triste, fit-il, parce que je songe au _parfum de la +dame en noir..._ + +-- _le parfum de la dame en noir!_ Je vous en entends toujours +parler! M’expliquerez-vous, enfin, pourquoi il vous poursuit avec +cette assiduité? + +-- Peut-être, un jour... un jour, peut-être...» fit Rouletabille. + +Et il poussa un gros soupir. + + + [1] textuel + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le mystère de la chambre jaune, by Gaston Leroux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MYSTÈRE DE LA CHAMBRE JAUNE *** + +***** This file should be named 13765-8.txt or 13765-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.net/1/3/7/6/13765/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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