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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13744 ***
+
+[Illustration: 00.png]
+
+
+
+ISIDORA
+
+
+
+NOTICE
+
+A Paris, 1845. C'était une très-belle personne, extraordinaire ment
+intelligente, et qui vint plusieurs fois _verser son coeur à mes pieds_,
+disait-elle. Je vis parfaitement qu'elle _posait_ devant moi et ne
+pensait pas un mot de ce qu'elle disait la plupart du temps. Elle eût pu
+être ce qu'elle n'était pas. Aussi n'est-ce pas elle que j'ai dépeinte
+dans _Isidora_.
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, 17 janvier 1853.
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+JOURNAL D'UN SOLITAIRE A PARIS.
+
+Il y a quelques années, un de nos amis partant pour la Suisse nous
+chargea de ranger des papiers qu'il avait laissés à la campagne, chez
+sa mère, bonne femme peu lettrée, qui nous donna le tout, pêle-mêle, à
+débrouiller. Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient déjà
+servi à faire des sacs pour le raisin, et c'était peut-être la première
+fois qu'ils étaient bons à quoique chose. Cependant nous eûmes le
+bonheur de sauver deux cahiers qui nous parurent offrir quelque intérêt.
+Quoiqu'ils n'eussent rien de commun ensemble, en apparence, la même
+ficelle les attachait, et nous prîmes plaisir à mettre en regard les
+interruptions d'un de ces manuscrits avec les dates de l'autre; ce qui
+nous conduisit à en faire un tout que nous livrons à votre discrétion
+bien connue, amis lecteurs. Nous avons désigné ces deux cahiers par les
+numéros 1 et 2, et par les titres de _Travail_ et _Journal_. Le premier
+était un recueil de notes pour un ouvrage philosophique que Jacques
+Laurent n'a pas encore terminé et qu'il ne terminera peut-être jamais.
+Le second était un examen de son coeur et un récit de ses émotions qu'il
+se faisait sans doute à lui-même.
+
+
+
+CAHIER N° 1.--TRAVAIL.
+
+.....................................................
+.....................................................
+.....................................................
+.....................................................
+
+
+TROISIÈME QUESTION.
+
+_La femme est-elle ou n'est elle pas l'égale de l'homme dans les
+desseins, dans la pensée de Dieu?_
+
+La question est mal posée ainsi; il faudrait dire: _L'espèce humaine
+est-elle composée de deux êtres différents, l'homme et la femme?_ Mais
+dans cette rédaction j'omets la pensée divine, et ce n'est pas mon
+intention. _En créant l'espèce humaine, Dieu a-t-il formé deux êtres
+distincts et séparés, l'homme et la femme?_
+
+Revoir cette rédaction dont je ne suis pas encore content.
+
+
+
+CAHIER N°2. JOURNAL.
+
+25 décembre.
+
+J'ai passé toute ma soirée d'hier à poser la première question, et je
+me suis couché sans l'avoir rédigée de manière à me contenter, je me
+sentais lourd et mal disposé au travail, j'ai feuilleté mes livres pour
+me réveiller, j'ai trop réussi, je me suis laissé aller au plaisir de
+comparer, d'analyser. J'ai oublié la formule de mon sujet pour les
+détails. C'est parfois un grand ennemi de la méditation que la lecture.
+
+26 décembre.
+
+Je n'ai pu travailler hier soir, le vent a tourné au nord. Je me suis
+senti paralysé de corps et d'âme. Les nuits sont si froides et le bois
+coûte si cher ici! Quand je devrais mourir à la peine, je ne sortirai
+pas de cette pauvre mansarde, je ne quitterai pas ce sombre et dur Paris
+sans avoir résolu la question qui m'occupe. Elle n'est pas de médiocre
+importance dans mon livre: régler _les rapports de l'homme et de la
+femme dans la société, dans la famille, dans la politique!_ Je n'irai
+pas plus avant dans mon traité de philosophie, que je n'aie trouvé une
+solution aux divers problèmes que cette formule soulève en moi. J'admire
+comme ils l'ont cavalièrement et lestement tranchée tous ces auteurs,
+tous ces utopistes, tous ces métaphysiciens, tous ces poëtes! Ils ont
+toujours placé la femme trop haut ou trop bas. Il semble qu'ils aient
+tous été trop jeunes ou trop vieux.--Mais moi-même, ne suis-je pas trop
+jeune? Vingt-cinq ans, et vingt-cinq ans de chasteté presque absolue,
+c'est-à-dire d'inexpérience presque complète! Il y en a qui penseraient
+que cela m'a rendu trop vieux. Il est des moments où, dans l'horreur de
+mon isolement, je suis épouvanté moi-même de mon peu de lumière sur
+la question. Je crains d'être au-dessous de ma tâche; et si je m'en
+croyais, je sauterais ce chapitre, sauf à le faire, et à l'intercaler en
+son lieu, quand mon ouvrage sera terminé à ma satisfaction sur tous les
+autres points.
+
+26 décembre au soir.
+
+L'idée de ce matin n'était, je crois, pas mauvaise. J'essaierai de
+passer outre, afin de m'éclairer sur ce point par la lumière que je
+porterai dans toutes les parties de mon oeuvre et que j'en ferai
+jaillir. Je me sens un peu ranimé par cette espérance... J'ignore si
+c'est le froid, le ciel noir et le vent, qui siffle sur ces toits,
+qui tiennent mon âme captive; mais il y a des moments où je n'ai plus
+confiance en moi-même, et où je me demande sérieusement si je ne ferais
+pas mieux de planter des choux que de m'égarer ainsi dans les âpres
+sentiers de la métaphysique.
+
+
+
+
+CAHIER N°1. TRAVAIL.
+
+QUATRIÈME QUESTION.
+
+_Quelle sera l'éducation des enfants_ dans ma république idéale?
+
+C'est-à-dire d'abord _à qui sera confiée l'éducation des enfants?_
+
+RÉPONSE.
+
+A l'État. La société est la mère abstraite et réelle de tout citoyen,
+depuis l'heure de sa naissance jusqu'à celle de sa mort. Elle lui
+doit... (Voir pour plus ample exposé, mon cahier numéro 3, où ce
+principe est suffisamment développé.)
+
+INSTITUTION.
+
+_La première enfance de l'homme sera exclusivement confiée à la
+direction de la femme._
+
+QUESTION.
+
+_Jusqu'à quel âge?_
+
+RÉPONSE.
+
+_Jusqu'à l'âge de cinq ans._
+
+C'est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement privé des
+soins maternels.
+
+_Jusqu'à l'âge de dix ans._
+
+C'est trop. L'éducation intellectuelle peut et doit commencer beaucoup
+plus tôt.
+
+RÉPONSE.
+
+_ A partir de l'âge de cinq ans, jusqu'à celui de dix ans, l'éducation
+des mâles sera alternativement confiée à des femmes et à des hommes._
+
+QUESTION.
+
+_Quelle sera la part d'éducation attribuée à la femme?_
+
+Je l'ai trop exclusivement supposée purement hygiénique. J'ai semblé
+admettre, dans le titre précédent, que l'homme seul pouvait donner
+l'enseignement scientifique. La femme ne doit-elle pas préparer, même
+avant l'âge de cinq ans, cette jeune intelligence à recevoir les hauts
+enseignements de la science, de la morale et de l'art?
+
+Cela me fait aussi songer que j'établis _a priori_ une distinction
+arbitraire entre l'éducation des mâles et celle des femelles, presque
+dès le berceau. Il faudrait commencer par définir la différence
+intellectuelle et morale de l'homme et de la femme...
+
+
+
+CAHIER N°2. JOURNAL.
+
+27 décembre.
+
+Cette difficulté m'a arrêté court; je vois que j'étais fou de vouloir
+passer à la quatrième question avant d'avoir résolu la troisième. Jamais
+je ne fus si pauvre logicien. Je gage que le froid me rend malade, et
+que je ne ferai rien qui vaille tant que soufflera ce vent du nord!
+
+Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire! tout ici est
+privation et souffrance pour quiconque n'a pas beaucoup d'argent. Je
+n'avais pas prévu cela, je n'avais pas voulu y croire, ou plutôt je
+ne pouvais pas y songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des
+lumières et le besoin impérieux de _nager_ dans les livres me poussaient
+vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallée champêtre! A Paris, me
+disais-je, je serai à la source de toutes les connaissances; au lieu
+d'aller emprunter péniblement un pauvre ouvrage à un ami érudit par
+hasard, ou à quelque bibliothèque de province, ouvrage qu'il faut rendre
+pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux trois quarts si l'on
+veut ensuite se reporter au texte, j'aurai le puits de la science
+toujours ouvert; que dis-je, le fleuve de la connaissance toujours
+coulant à pleins bords et à flots pressés autour de moi! Ici je suis
+comme l'alouette qui, au temps de la sécheresse, cherche une goutte de
+rosée sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve point. Là-bas, je
+serai comme l'alcyon voguant en pleine mer. Et puis, chez nous, on ne
+pense pas, on ne cherche pas, on ne vit point par l'esprit. On est trop
+heureux quand on a seulement le nécessaire à la campagne! On s'endort
+dans un tranquille bien-être, on jouit de la nature par tous les pores;
+on ne songe pas au malheur d'autrui. Le paysan lui-même, le pauvre qui
+travaille aux champs, au grand air, ne s'inquiète pas de la misère et du
+désespoir qui ronge la population laborieuse des villes. Il n'y croit
+pas; il calcule le salaire, il voit qu'en fait c'est lui qui gagne le
+moins, et il ne tient pas compte du dénûment de celui qui est forcé de
+dépenser davantage pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les
+vois à présent, ces horribles rues noires de boue, où se reflète la
+lanterne rougeâtre de l'échoppe! S'il entendait siffler ce vent qui,
+chez nous, plane harmonieusement sur les bois et sur les bruyères, mais
+qui jure, crie, insulte et menace ici, en se resserrant dans les angles
+d'un labyrinthe maudit, et en se glissant par toutes les fissures de
+ces toits glacés! S'il sentait tomber sur ses épaules, sur son âme, ce
+marteau de plomb que le froid, la solitude et le découragement nous
+collent sur les os!
+
+Le bonheur, dit-on, rend égoïste... Hélas! ce bonheur réservé aux uns au
+détriment des autres doit rendre tel, en effet. O mon Dieu! le bonheur
+partagé, celui qu'on trouverait en travaillant au bonheur de ses
+semblables, rendrait l'homme aussi grand que sa destinée sur la terre,
+aussi bon que vous-même!
+
+Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux que des égoïstes,
+et je venais chercher ici des malheureux intelligents. Il y en a
+sans doute; mais mon indigence ou ma timidité m'ont empêché de les
+rencontrer. J'ai trouvé mes pareils abrutis ou dépravés par le malheur.
+L'effroi m'a saisi et je me suis retiré seul pour ne pas voir le mal et
+pour rêver le bien; mais chercher seul, c'est affreux, c'est peut-être
+insensé.
+
+Je croyais acquérir ici tout au moins l'expérience. Je connaîtrai les
+hommes, me disais-je, et les femmes aussi. Chez nous (en province), il
+n'y a guère qu'un seul type à observer dans les deux sexes: le type de
+la prudence, autrement dit de la poltronnerie. Dans la métropole du
+monde je verrai, je pourrai étudier tous les types. J'oubliais que moi
+aussi, provincial, je suis un poltron, et je n'ai osé aborder personne.
+
+Je puis cependant me faire une idée de l'homme, en m'examinant, en
+interrogeant mes instincts, mes facultés mes aspirations. Si je suis
+classé dans un de ces types qui végètent sans se fondre avec les autres,
+du moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de mon espèce. Mais
+la femme! où en prendrai-je la notion psychologique? Qui me révélera cet
+être mystérieux qui se présente à l'homme comme maître ou comme esclave,
+toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insensé pour demander si
+c'est un être différent de l'homme!...
+
+
+
+CAHIER Nº 1. TRAVAIL.
+
+TROISIÈME QUESTION.
+
+_Quelles sont les facultés et les appétits gui différencient l'homme et
+la femme dans l'ordre de la création?_
+
+On est convenu de dire que, dans les hautes études, dans la métaphysique
+comme dans les sciences exactes, la femme a moins de capacités
+que l'homme. Ce n'est point l'avis de Bayle, et c'est un point
+très-controversable. Qu'en savons-nous? Leur éducation les détourne des
+études sérieuses, nos préjugés les leur interdisent... Ajoutez que nous
+avons des exemples du contraire.
+
+Quelle logique divine aurait donc présidé à la création d'un être si
+nécessaire à l'homme, si capable de le gouverner, et pourtant inférieur
+à lui?
+
+Il y aurait donc des âmes femelles et des âmes mâles? Mais cette
+différence constituerait-elle l'inégalité? On est convenu de les
+regarder comme supérieures dans l'ordre des sentiments, et je croirais
+volontiers qu'elles le sont, ne fût-ce que par le sentiment maternel...
+O ma mère!...
+
+S'il est vrai qu'elles aient moins d'intelligence et plus de coeur, où
+est l'infériorité de leur nature? J'ai démontré cela en traitant de la
+nature de l'homme, deuxième question.
+
+
+
+CAHIER Nº 2. JOURNAL.
+
+27, minuit.
+
+Quel temps à porter la mort dans l'âme!... Encore ce soir, j'ai trop
+lu et trop peu travaillé. Héloïse, sainte Thérèse, divines figures,
+créations sublimes du grand artiste de l'univers!
+
+Des sons lamentables assiègent mon oreille. Ce n'est pas une voix
+humaine, ce grognement sourd. Est-ce le bruit d'un métier?
+
+J'ai ouvert ma fenêtre, malgré le froid, pour essayer de comprendre ce
+bruit désagréable qui m'eût empêché de dormir si je n'en avais découvert
+la cause.
+
+J'ai entendu plus distinctement: c'est le son d'un instrument qu'on
+appelle, je crois, une contre-basse.
+
+La voix plus claire des violons m'a expliqué que cela, faisait partie
+d'un orchestre jouant des contredanses. Il y a des gens qui dansent par
+un temps pareil! quand la, mort semble planer sur cette ville funeste!
+
+Comme elle est triste, entendue ainsi à distance, et par rafales
+interrompues, leur musique de fête!
+
+Cette basse, dont la vibration pénètre seule, par le courant d'air de ma
+cheminée, et qui répète à satiété sa lugubre ritournelle, ressemble au
+gémissement d'une sorcière volant sur mon toit pour rejoindre le sabbat.
+
+Je m'imagine que ce sont des spectres qui dansent ainsi au milieu d'une
+nuit si noire et si effrayante!
+
+30 décembre.
+
+Mon travail n'avance pas; l'isolement me tue. Si j'étais sain de corps
+et d'esprit, la foi reviendrait. La confiance en Dieu, l'amour de Dieu
+qui a fait tant de grands saints et de grands esprits, et que ce siècle
+malheureux ne connaît plus, viendrait jeter la lumière de la synthèse
+sur les diverses parties de mon oeuvre. Oui, je dirais à Dieu: Tu es
+souverainement juste, souverainement bon; tu n'as pas pu asservir, dans
+tes sublimes desseins, l'esclave au maître, le pauvre au riche, le
+faible au fort, la femme à l'homme par conséquent; et je saurais alors
+établir ces différences qui marquent les sexes de signes divins, et qui
+les revêtent de fonctions diverses sans élever l'un au-dessus de l'autre
+dans l'ordre des êtres humains. Mais je ne sais point expliquer ces
+différences, et je ne suis assez lié avec aucune femme pour qu'elle
+puisse m'ouvrir son âme et m'éclairer sur ses véritables aptitudes.
+Étudierai-je la femme seulement dans l'histoire? Mais l'histoire n'a
+enregistré que de puissantes exceptions. Le rôle de la femme du
+peuple, de la masse féminine, n'a pas d'initiative intellectuelle dans
+l'histoire.
+
+Depuis huit jours que la boue et le _froid noir_ me retiennent
+prisonnier, je n'ai pas vu d'autre visage féminin que celui de ma
+vieille portière: serait-ce là une femme? Ce monstre me fait horreur.
+C'est l'emblème de la cupidité, et pourtant elle est d'une probité à
+toute épreuve; mais c'est la probité parcimonieuse des âmes de glace,
+c'est le respect du tien et du mien poussé jusqu'à la frénésie, jusqu'à
+l'extravagance.
+
+Être réduit par la pauvreté à regarder comme un bienfaiteur un être
+semblable, parce qu'il ne vous prend rien de ce qui n'est pas son
+salaire!
+
+Mais quelle âpreté au salaire résulte de ce respect fanatique pour la
+propriété! Elle ne me volerait pas un centime, mais elle ne ferait point
+trois pas pour moi sans me les taxer parcimonieusement. Avec quelle
+cruauté elle retient les nippes des malheureux qui habitent les
+mansardes voisines lorsqu'ils ne peuvent payer leur terme! Je sais
+que cette cruauté lui est commandée; mais quels sont donc alors les
+bourreaux qui font payer le loyer de ces demeures maudites? et n'est-il
+pas honteux qu'on arme ainsi le frère contre le frère, le pauvre contre
+le pauvre! Eh quoi! les riches qui ont tout, qui paient si cher aux
+étages inférieurs, dans ces riches quartiers, ne suffisent pas pour le
+revenu de la maison, et on ne peut faire grâce au prolétaire qui n'a
+rien, de cinquante francs par an! on ne peut pas même le chasser sans le
+dépouiller!
+
+Ce matin on a saisi les haillons d'une pauvre ouvrière qui s'enfuyait:
+un châle qui ne vaut pas cinq francs, une robe qui n'en vaut pas trois!
+Le froid qui règne n'a pas attendri les exécuteurs. J'ai racheté les
+haillons de l'infortunée. Mais de quoi sert que quelques êtres sensés
+aient l'intention de réparer tant de crimes? Ceux-là sont pauvres.
+Demain, si on fait déloger le vieillard qui demeure à côté de ma
+cellule, je ne pourrai pas l'assister. Après-demain, si je n'ai pas
+trouvé de quoi payer mon propre loyer, on me chassera moi-même, et on
+retiendra mon manteau.
+
+Ce matin, la portière qui range ma chambre m'a dit en m'appelant à la
+fenêtre:
+
+«Voici madame qui se promène dans son jardin.»
+
+Ce jardin, vaste et magnifique, est séparé par un mur du petit jardin
+situé au-dessous de moi. Les deux maisons, les deux jardins sont la même
+propriété, et, de la hauteur où je suis logé, je plonge dans l'une comme
+dans l'autre. J'ai regardé machinalement. J'ai vu une femme qui m'a
+paru fort belle, quoique très-pâle et un peu grasse. Elle traversait
+lentement une allée sablée pour se rendre à une serre dont j'aperçois
+les fleurs brillantes, quand un rayon de soleil vient à donner sur le
+vitrage.
+
+Encore irrité de ce qui venait de se passer, j'ai demandé à la sorcière
+si sa maîtresse était aussi méchante qu'elle.
+
+--Ma maîtresse? a-t-elle répondu d'un air hautain, elle ne l'est pas: je
+ne connais que monsieur, je ne sers que _monsieur_.
+
+--Alors, c'est monsieur qui est impitoyable?
+
+--Monsieur ne se mêle de rien; c'est son premier locataire qui commande
+ici, heureusement pour lui; car monsieur n'entend rien à ses affaires et
+achèverait de se _faire dévorer_.
+
+Voilà un homme en grand danger, en effet, si mon voisin lui fait
+banqueroute de vingt francs!
+
+
+
+CAHIER N° 4.--TRAVAIL.
+
+.....Je ne puis nier ces différences, bien que je ne les aperçoive pas
+et qu'il me soit impossible de les constater par ma propre expérience.
+
+L'être moral de la femme diffère du nôtre, à coup sûr, autant que son
+être physique. Dans le seul fait d'avoir accepté si longtemps et si
+aveuglément son état de contrainte et d'infériorité sociale, il y a
+quelque chose de capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidité
+qu'il n'y en a chez l'homme.
+
+Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital, qui certes n'est
+pas généralement faible et pusillanime, accepte depuis le commencement
+des sociétés la domination du riche et du puissant. C'est qu'il n'a pas
+reçu, plus que la femme, par l'éducation, l'initiation à l'égalité...
+
+Il y a de mystérieuses et profondes affinités entre ces deux êtres, le
+pauvre et la femme.
+
+La femme est pauvre sous le régime d'une communauté dont son mari est
+chef; le pauvre est femme, puisque l'enseignement, le développement, est
+refusé à son intelligence, et que le coeur seul vit en lui.
+
+Examinons ces rapports profonds et délicats qui me frappent, et qui
+peuvent me conduire à une solution.
+
+Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons
+d'abord.
+
+
+
+CAHIER N° 2.--JOURNAL.
+
+29.
+
+--J'ai été interrompu ce matin par une scène douloureuse et que j'avais
+trop prévue. Le vieillard, dont une cloison me sépare, a été sommé, pour
+la dernière fois, de payer son terme arriéré de deux mois, et la voix
+discordante de la portière m'a tiré de mes rêveries pour me rejeter dans
+la vie d'émotion. Ce vieux malheureux demandait grâce.
+
+Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le négligeront pas
+toujours. Il leur a écrit. Ils sont en province, bien loin; mais ils
+répondront, et il paiera si on lui et donne le temps.
+
+Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue. Le notaire qui
+touche mon mince revenu de campagne m'oublie et me néglige. Il ne le
+ferait pas si j'étais un meilleur client, si j'avais trente mille livres
+de rente. Heureusement pour moi, mon loyer n'est pas arriéré; mais je
+me trouve dans l'impossibilité maintenant de payer celui de mon vieux
+voisin. J'ai offert d'être sa caution; mais la malheureuse portière,
+cette triste et laide madame Germain, que la nécessité condamne à faire
+de sa servitude une tyrannie, a jeté un regard de pitié sur mes pauvres
+meubles, dont maintes fois elle a dressé l'inventaire dans sa pensée;
+et d'une voix âpre, avec un regard où la défiance semblait chercher
+à étouffer un reste de pitié, elle m'a répondu que je n'avais pas un
+mobilier à répondre pour deux, et qu'il lui était interdit d'accepter
+la caution des locataires du cinquième les uns pour les autres. Alors,
+touché de la situation de mon voisin, j'ai écrit au propriétaire un
+billet dont j'attache ici le brouillon avec une épingle.
+
+«Madame,
+
+«Il y a dans votre maison de la rue de ***, n° 4, un pauvre homme qui
+paie quatre-vingts francs de loyer, et qu'on va mettre dehors parce que
+son paiement est arriéré de deux mois. Vous êtes riche, soyez pitoyable;
+ne permettez pas qu'on jette sur le pavé un homme de soixante-quinze
+ans, presque aveugle, qui ne peut plus travailler, et qui ne peut
+même pas être admis à un hospice de vieillards, faute d'argent et de
+recommandation. Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont
+toujours de l'influence), et faites-le admettre à l'hôpital, ou
+accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez ma caution
+pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais je suis assuré de pouvoir
+acquitter sa dette dans quelque temps. Je suis un honnête homme; ayez un
+peu de confiance, si ce n'est un peu de générosité.»
+
+«JACQUES LAURENT.»
+
+
+
+CAHIER N° 1.--TRAVAIL.
+
+Un être qui ne vivrait que par le sentiment, et chez qui l'intelligence
+serait totalement inculte, totalement inactive, serait, à coup sûr, un
+être incomplet. Beaucoup de femmes sont probablement dans ce cas. Mais
+n'est-il pas beaucoup d'hommes en qui le travail du cerveau a totalement
+atrophié les facultés aimantes? La plupart des savants, ou seulement des
+hommes adonnés à des professions purement lucratives, à la chicane, à
+la politique ambitieuse, beaucoup d'artistes, de gens de lettres, ne
+sont-ils pas dans le même cas? Ce sont des êtres incomplets, et, j'ose
+le dire, le plus fâcheusement, le plus dangereusement incomplets de
+tous! Or donc, l'induction des pédants, qui concluent de l'inaction
+sociale apparente de la femme, qu'elle est d'une nature inférieure, est
+d'un raisonnement...
+
+
+
+CAHIER N° 2.--JOURNAL.
+
+30 décembre.
+
+Absurde! Évidemment je l'ai été. Ces valets m'auront pris pour un galant
+de mauvaise compagnie, qui venait risquer quelque insolente déclaration
+d'amour à la dame du logis. Vraiment, cela me va bien! Mais je n'en ai
+pas moins été d'une simplicité extrême avec mes bonnes intentions. La
+dame m'a paru belle quand je l'ai aperçue dans son jardin. Son mari est
+jaloux, je vois ce que c'est... Ou peut-être ce propriétaire n'est-il
+pas un mari, mais un frère. Le concierge souriait dédaigneusement quand
+je lui demandais à parler à madame la comtesse; et cette soubrette qui
+m'a repoussé de l'antichambre avec de grands airs de prude... Il y avait
+un air de mystère dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j'ai à
+peine eu le temps de contempler le péristyle, quelque chose de noble et
+de triste comme serait l'asile d'une âme souffrante et fière... Je
+ne sais pourquoi je m'imagine que la femme qui demeure là n'est pas
+complice des crimes de la richesse. Illusion peut-être! N'importe, un
+vague instinct me pousse à mettre sous sa protection le malheureux
+vieillard que je ne puis sauver moi-même.
+
+3l janvier.
+
+Je ne sais pas si j'ai fait une nouvelle maladresse, mais j'ai risqué
+hier un grand moyen. Au moment où j'allais fermer ma fenêtre, par
+laquelle entrait un doux rayon de soleil, le seul qui ait paru depuis
+quatre mortels jours, j'ai jeté les yeux sur le jardin voisin et j'y ai
+vu mon _innominata_. Avec son manteau de velours noir doublé d'hermine,
+elle m'a paru encore plus belle que la première fois. Elle marchait
+lentement dans l'allée, abritée du vent d'est par le mur qui sépare les
+deux jardins. Elle était seule avec un charmant lévrier gris de perle.
+Alors j'ai fait un coup de tête! J'ai pris mon billet, je l'ai attaché à
+une bûchette de mon poêle et je l'ai adroitement lancé, ou plutôt laissé
+tomber aux pieds de la dame, car ma fenêtre est la dernière de la
+maison, de ce côté. Elle a relevé la tête sans marquer trop d'effroi ni
+d'étonnement. Heureusement j'avais eu la présence d'esprit de me retirer
+avant que mon projectile fût arrivé è terre, et j'observais, caché
+derrière mon rideau. La dame a tourné le dos sans daigner ramasser le
+billet. Certainement elle a déjà reçu des missives d'amour envoyées
+furtivement par tous les moyens possibles, et elle a cru savoir ce que
+pouvait contenir la mienne. Elle y a donc donné cette marque de mépris
+de la laisser par terre. Mais heureusement son chien a été moins
+collet-monté; il a ramassé mon placet et il l'a porté à sa maîtresse
+en remuant la queue d'un air de triomphe. On eût dit qu'il avait le
+sentiment de faire une bonne action, le pauvre animal! La dame ne s'est
+pas laissé attendrir. «Laissez cela, Fly, lui a-t-elle dit d'une voix
+douce, mais dont je n'ai rien perdu. Laissez-moi tranquille!» Puis elle
+a disparu au bout de l'allée, sous des arbres verts. Mais le chien l'y
+a suivie, tenant toujours mon envoi par un bout du bâton, avec beaucoup
+d'adresse et de propreté. La curiosité aura peut-être décidé la dame à
+examiner mon style, quand elle aura pu se satisfaire sans déroger à la
+prudence. Quand ce ne serait que pour rire d'un sot amoureux, plaisir
+dont les femmes, dit-on, sont friandes! Espérons! Pourtant je ne vois
+rien venir depuis hier. Mon pauvre voisin! je ne te laisserai pas
+chasser, quand même je devrais mettre mon _Origène_ ou mon _Bayle_ en
+gage.
+
+Mais aussi quelle idée saugrenue m'a donc passé par la tête, d'écrire
+à la femme plutôt qu'au mari? Je l'ai fait sans réflexion, sans me
+rappeler que le mari est le chef de la communauté, c'est-à-dire le
+maître, et que la femme n'a ni le droit, ni le pouvoir de faire
+l'aumône. Eh! c'est précisément cela qui m'aura poussé, sans que j'en
+aie eu conscience, à faire appel au bon coeur de la femme!
+
+
+
+CAHIER N° 1.--TRAVAIL.
+
+L'éducation pourrait amener de tels résultats, que les aptitudes de l'un
+et de l'autre sexe fussent complètement modifiées.
+
+
+
+CAHIER N° 2.--JOURNAL.
+
+J'ai été interrompu par l'arrivée d'un joli enfant de douze ou quatorze
+ans, équipé en jockey.
+
+--Monsieur, m'a-t-il dit, je viens de la part de _madame_ pour vous dire
+bien des choses.
+
+--Bien des choses? Assieds-toi là, mon enfant, et parle.
+
+--Oh! je ne me permettrai pas de m'asseoir! Ça ne se doit pas.
+
+--Tu le trompes; tu es ici chez ton égal, car je suis domestique aussi.
+
+--Ah! ah! vous êtes domestique? De qui donc?
+
+--De moi-même.
+
+L'enfant s'est mis à rire, et, s'asseyant près du feu:
+
+--Tenez, Monsieur, m'a-t-il dit en exhibant une lettre cachetée à mon
+adresse, voilà ce que c'est.
+
+J'ai ouvert et j'ai trouvé un billet de banque de mille francs.
+
+--Qu'est-ce que cela, mon ami! et que veut-on que j'en fasse?
+
+--Monsieur, c'est de l'argent pour ces malheureux locataires du
+cinquième, que madame vous charge de secourir quand ils ne pourront pas
+payer.
+
+--Ainsi, madame me prend pour son aumônier? C'est très-beau de sa part;
+mais j'aime beaucoup mieux qu'elle tonne des ordres pour qu'on laisse
+ces malheureux tranquilles.
+
+--Oh! ça ne se fait pas comme vous croyez! Madame ne donne pas d'ordres
+dans la maison. Ça ne la regarde pas du tout. Monsieur le comte lui-même
+n'a rien a voir dans les affaires du régisseur. D'ailleurs, madame
+craint tant d'avoir l'air de se mêler de quelque chose, qu'elle vous
+prie de ne pas parler du tout de ce qu'elle fait pour vos voisins.
+
+--Elle veut que sa main gauche ignore ce que fait sa main droite? Tu lui
+diras de ma part qu'elle est grande et bonne.
+
+--Oh! pour ça, c'est vrai. C'est une bonne maîtresse, celle-là. Elle ne
+se fâche jamais, et elle donne beaucoup. Mais savez-vous, Monsieur, que
+c'est moi qui suis cause que Fly n'a pas mangé votre billet?
+
+--En vérité?
+
+--Vrai, d'honneur! Madame était rentrée pour recevoir une visite. Elle
+n'avait pas fait attention que le chien tenait quelque chose dans sa
+gueule. Moi, en jouant avec lui, j'ai vu qu'il était en colère de ce
+qu'on ne lui faisait pas de compliment; car lorsqu'il rapporte quelque
+chose, il n'aime pas qu'on refuse de le prendre, il commençait donc à
+ronger le bois et à déchirer le papier. Alors je le lui ai ôté; j'ai vu
+ce que c'était, et je l'ai porté à madame aussitôt qu'elle a été seule.
+Elle ne voulait pas le prendre.
+
+--Mets cela au feu, qu'elle disait, c'est quelque sottise.
+
+--Non, non, Madame, _c'est des_ malheureux.
+
+--Tu l'as donc lu?
+
+--Dame, Madame, que j'ai fait, Fly l'avait décacheté, et ça traînait.
+
+--Tu as bien fait, petit, qu'elle m'a dit après qu'elle a eu regardé
+votre lettre, et pour te récompenser, c'est toi que je charge d'aller
+aux informations. Si l'histoire est vraie, c'est toi qui porteras ma
+réponse et qui expliqueras mes intentions; et puis, attends, qu'elle m'a
+dit encore: Tu diras à ce M. Jacques Laurent que je le remercie de sa
+lettre, mais qu'il aurait bien pu l'envoyer plus raisonnablement que par
+sa fenêtre.
+
+Là-dessus, j'ai expliqué au jockey l'inutilité de ma démarche d'hier et
+l'urgence de la position. Il m'a promis d'en rendre compte.
+
+J'ai bien vite porté un raisonnable secours au vieillard. En apprenant
+la générosité de sa bienfaitrice, il a été touché jusqu'aux larmes.
+
+--Est-ce possible, s'est-il écrié, qu'une âme si tendre et si délicate
+soit calomniée par de vils serviteurs!
+
+--Comment cela?
+
+--Il n'y a pas d'infamies que cette ignoble portière n'ait voulu me
+débiter sur son compte; mais je ne veux pas même les répéter. Je ne
+pourrais d'ailleurs plus m'en souvenir.
+
+
+
+CAHIER N° 1,--TRAVAIL.
+
+La bonté des femmes est immense. D'où vient donc que la bonté n'a pas de
+droits à l'action sociale en législation et en politique?
+
+
+
+CAHIER N° 2.--JOURNAL.
+
+1er janvier.
+
+--Il est étrange que je ne puisse plus travailler. Je suis tout ému
+depuis quelques jours, et je rêve au lieu de méditer. Je croyais qu'un
+temps plus doux, un ciel plus clair me rendraient plus laborieux et plus
+lucide. Je ne suis plus abattu comme je l'étais: au contraire, je me
+sens un peu agité; mais la plume me tombe des mains quand je veux
+généraliser les émotions de mon coeur. 0 puissance de la douceur et de
+la bonté, que tu et pénétrante! Oui, c'est toi, et non l'intelligence,
+qui devrais gouverner le monde!
+
+Je ne m'étais jamais aperçu combien ce jardin, qui est sous ma fenêtre,
+est joli. Un jardin clos de grands murs et flétri par l'hiver ne me
+paraissait susceptible d'aucun charme, lorsqu'au milieu de l'automne
+j'ai quitté les vastes horizons bleus de la végétation empourprée de ma
+vallée. Cependant il y a de la poésie dans ces retraites bocagères que
+le riche sait créer au sein du tumulte des villes, je le reconnais
+aujourd'hui. Les plantes ici ont un aspect et des caractères propres au
+terrain chaud et à l'air rare où elles végètent, comme les enfants
+des riches élevés dans cette atmosphère lourde avec une nourriture
+substantielle, ont aussi une physionomie qui leur est particulière.
+J'ai été déjà frappé de ce rapport. Les arbres des jardins de Paris
+acquièrent vite un développement extrême. Ils poussent en hauteur,
+ils ont beaucoup de feuillage, mais la tige est parfois d'une ténuité
+effrayante. Leur santé est plus apparente que réelle. Un coup de vent
+d'est les dessèche au milieu de leur splendeur, et, en tous cas, ils
+arrivent vite à la décrépitude. Il en est de même des hommes nourris et
+enfermés dans cette vaste cité. Je ne parle pas de ceux dont la misère
+étouffe le développement. Hélas! c'est le grand nombre; mais ceux-là
+n'ont de commun avec les plantes que la souffrance de la captivité. Les
+soins leur manquent, et ils arrivent rarement à cette trompeuse beauté
+qui est chez l'enfant du riche, comme dans la plante de son jardin, le
+résultat d'une culture exagérée et d'une éclosion forcée. Ces enfants-là
+sont généralement beaux, leur pâleur est intelligente, leur langueur
+gracieuse. Ils sont, à dix ans, plus grands et plus hardis que nos
+paysans ne le sont à quinze; mais ils sont plus grêles, plus sujets aux
+maladies inflammatoires, et la vieillesse se fait vite pour eux comme la
+nuit sur les dômes élevés et sur les cimes altières des beaux arbres de
+cette Babylone.
+
+Il y a donc ici partout, et dans les jardins particulièrement, une
+apparence de vie qui étonne et dont l'excès effraie l'imagination. Nulle
+part au monda il n'y a, je crois, de plus belles fleurs. Les terrains
+sont si bien engraissés et abrités par tant de murailles, l'air est
+chargé de tant de vapeurs, que la gelée les atteint peu. Les jardiniers
+excellent dans l'art de disposer les massifs. Ce n'est plus la symétrie
+de nos pères, ce n'est pas le désordre et le hasard des accidents
+naturels: c'est quelque chose entre les deux, une propreté extrême
+jointe à un laisser-aller charmant. On sait tirer parti du moindre coin,
+et ménager une promenade facile dans les allées sinueuses sur un espace
+de cinquante pieds carrés.
+
+Celui de la maison que j'habite est fort négligé et comme abandonné
+depuis l'été. On fait de grandes réparations au rez-de-chaussée; on
+change, je crois, la disposition de l'appartement qui commande à ce
+jardin. Les travaux sont interrompus en ce moment-ci, j'ignore pourquoi.
+Mais je n'entends plus le bruit des ouvriers, et le jardin est
+continuellement désert. Je le regarde souvent, et j'y découvre mille
+secrètes beautés que je ne soupçonnais pas, quelque chose de mystérieux,
+une solennité vraiment triste et douce, quand la vapeur blanche du
+soir nage autour de ces troncs noirs et lisses que la mousse n'insulte
+jamais. Les herbes sauvages, l'euphorbe, l'héliotrope d'hiver, et
+jusqu'au chardon rustique, ont déjà envahi les plates-bandes. Le
+feuillage écarlate du sumac lutte contre les frimas; l'arbuste chargé
+de perles blanches et dépouillé de feuilles, ressemble à un bijou de
+joaillerie, et la rose du Bengale s'entr'ouvre gaiement et sans crainte
+au milieu des morsures du verglas.
+
+Ce matin j'ai remarqué qu'on avait enlevé les portes du rez-de-chaussée,
+et qu'on pouvait traverser ce local en décombre pour arriver au jardin.
+Je l'ai fait machinalement, et j'ai pénétré dans cet Éden solitaire où
+les bruits des rues voisines arrivent à peine. Je pensais à ces vers de
+Boileau sur les aises du riche citadin:
+
+ Il peut, dans son jardin tout peuplé d'arbres verts
+ Retrouver les étés au milieu des hivers,
+ Et foulant le parfum de ses plantes chéries,
+ Aller entretenir ses douces rêveries.
+
+Et j'ajoutais en souriant sans jalousie:
+
+ Mais moi, grâce au destin, qui n'ai ni feu ni lieu,
+ Je me loge où je puis comme il plaît à Dieu.
+
+Je venais de faire le tour de cet enclos, non sans effaroucher les
+merles qui pullulent dans les jardins de Paris et qui se levaient en
+foule à mon approche, lorsque j'ai trouvé, le long du mur mitoyen, une
+petite porte ouverte, donnant sur le grand jardin de ma riche voisine.
+Il y avait là une brouette en travers et tout à côté un jardinier
+qui achevait de charger pour venir jeter dans l'enclos abandonné les
+cailloux et les branches mortes de l'autre jardin. Je suis entré en
+conversation avec cet homme sur la taille des gazons, puis sur celle
+des arbres, puis sur l'art de greffer. Leurs procédés ici sont d'une
+hardiesse rare. Ils taillent, plantent et sèment presque en toute
+saison. Ce jardinier aimait à se faire écouter: mon attention lui
+plaisait; il a fait un peu le pédant, et l'entretien s'est prolongé, je
+ne sais comment, jusqu'à ce que mon petit ami le jockey soit venu s'en
+mêler. Le beau lévrier Fly s'est mis aussi de la partie; il est entré
+curieusement dans le jardin de mon côté, et après m'avoir flairé avec
+méfiance, il a consenti à rapporter des branches que je lui jetais. Je
+sentais vaguement que _Madame_ n'était pas loin, et j'avais grande envie
+de la voir. Mais je n'osais dépasser le seuil de mon enclos, bien que
+l'enfant m'invitât à jeter un coup d'oeil sur le beau jardin et à
+m'avancer jusque dans l'allée. Le drôle me faisait les honneurs de ce
+paradis pour me remercier apparemment de lui avoir fait ceux d'une
+chaise dans ma mansarde. Il m'a pris en amitié pour cela, et, après
+tout, c'est un enfant intelligent et bon, que la servitude n'a pas
+encore dépravé; il a été plus sensible, je le vois, à un témoignage de
+fraternité, qu'il ne l'eût été peut-être à une gratification que je ne
+pouvais lui donner.
+
+«Entrez donc, monsieur Jacques, me disait-il, madame ne grondera pas;
+vous verrez comme c'est beau ici, et comme Fly court vile dans la grande
+allée...»
+
+Tout à coup _Madame_ sort d'un sentier ombragé et se présente à dix pas
+devant moi. L'enfant court à elle avec la confiance qu'un fils aurait
+témoignée à sa mère. Cela m'a touché.
+
+«Tenez, Madame, criait-il, c'est M. Jacques Laurent qui n'ose pas entrer
+pour voir le jardin. N'est-ce-pas que voulez bien?»
+
+_Madame_ approche avec une gracieuse lenteur.
+
+«Il paraît que monsieur est un amateur, ajoute le jardinier. Il entend
+fameusement l'horticulture.»
+
+Le brave homme se contentait de peu. Il avait pris ma patience à
+l'écouter pour une grande preuve de savoir.
+
+--Monsieur Laurent, dit la dame, je suis fort aisée de vous rencontrer.
+Entrez, je vous en prie, et promenez-vous tant que vous voudrez.
+
+--Madame, vous êtes mille fois trop bonne; mais je n'ai pas eu
+l'indiscrétion d'en exprimer le désir. C'est cet enfant qui, par bon
+coeur, me l'a proposé.
+
+--Mon Dieu, reprend-elle, un grand jardin à Paris est une chose
+agréable et précieuse. J'ai appris que vous sortiez rarement de votre
+appartement, et que vous passiez une partie des nuits à travailler. Je
+dispose de cet endroit-ci, je serai charmée que vous y trouviez un peu
+d'air et d'espace. Profitez de l'occasion, vous ajouterez à la gratitude
+que je vous dois déjà.
+
+Et, me saluant avec un charme indicible, elle s'est éloignée.
+
+Je me suis alors promené par tout le jardin. Elle n'y était plus. Le
+jockey et le jardinier m'ont conduit dans la serre. C'est un lieu de
+délices, quoique dans un fort petit local. Une fontaine de marbre blanc
+est au milieu, tout ombragée des grandes feuilles de bananier, toute
+tapissée des festons charmants des plantes grimpantes. Une douce chaleur
+y règne, des oiseaux exotiques babillent dans une cage dorée, et de
+mignons rouges-gorges se sont volontairement installés dans ce boudoir
+parfumé, dont ils ne cherchent pas à sortir quand on ouvre les vitraux.
+Quel goût et quelle coquetterie dans l'arrangement de ces purs camélias
+et de ces cactus étincelants! Quels mimosas splendides, quels gardénias
+embaumés! Le jardinier avait raison d'être fier. Ces gradins de plantes
+dont on n'aperçoit que les fleurs, et qui forment des allées, cette
+voûte de guirlandes sous un dôme de cristal, ces jolies corbeilles
+suspendues, d'où pendent des plantes étranges d'une végétation aérienne,
+tout cela est ravissant. Il y avait un coussin de velours bleu céleste
+sur le banc de marbre blanc, à côté de la cuve que traverse un filet
+d'eau murmurante. Un livre était posé sur le bord de cette cuve. Je
+n'ai pas osé y toucher; mais je me suis penché de côté pour regarder le
+titre: c'était le _Contrat social_.
+
+--C'est le livre de madame, a dit l'enfant; elle l'a oublié. C'est là sa
+place, c'est là qu'elle vient lire toute seule, bien longtemps, tous les
+jours.
+
+--C'est peut-être ma présence qui l'en chasse; je vais me retirer.
+
+Et j'allais le faire, lorsque, pour la seconde fois, elle m'est apparue.
+Le jardinier s'est éloigné par respect, le jockey pour courir après Fly,
+et la conversation s'est engagée entre elle et moi, si naturellement, si
+facilement, qu'on eût dit que nous étions d'anciennes connaissances. Les
+manières et le langage de cette femme sont d'une élégance et en même
+temps d'une simplicité incomparables. Elle doit être d'une naissance
+illustre, l'antique majesté patricienne réside sur son front, et la
+noblesse de ses manières atteste les habitudes du plus grand monde. Du
+moins de ce grand monde d'autrefois, où l'on dit que l'extrême bon ton
+était l'aisance, la bienveillance et le don de mettre les autres à
+l'aise. Pourtant je n'y étais pas complètement d'abord; je craignais
+d'avoir bientôt, malgré toute cette grâce, ma dignité à sauver un
+quelque essai de protection. Mais ce reste de rancune contre sa race me
+rendait injuste. Celle femme est au-dessus de toute grandeur fortuite,
+comme de toute faveur d'hérédité. Ce qu'elle inspire d'abord, c'est le
+respect, et bientôt après, c'est la confiance et l'affection, sans que
+le respect diminue.
+
+--Ce lieu-ci vous plaît, m'a-t-elle dit; hélas! je voudrais être libre
+de le donner à quelqu'un qui sût en profiter. Quant à moi, j'y viens en
+vain chercher le ravissement qu'il vous inspire. On me conseille, pour
+ma santé, d'en respirer l'air, et je n'y respire que la tristesse.
+
+--Est-il possible?... Et pourtant c'est vrai! ai-je ajouté en regardant
+son visage pâle et ses beaux yeux fatigués. Vous n'êtes pas bien
+portante, et vous n'avez pas de bonheur.
+
+--Du bonheur, Monsieur! Qui peut être riche ou pauvre et se dire
+heureux! Pauvre on a des privations; riche on a des remords. Voyez ce
+luxe, songez à ce que cela coûte, et sur combien de misères ces délices
+sont prélevées!
+
+--Vrai, Madame, vous songez à cela?
+
+--Je ne pense pas à autre chose, Monsieur. J'ai connu la misère, et je
+n'ai pas oublié qu'elle existe. Ne me faites pas l'injure de croire que
+je jouisse de l'existence que je mène; elle m'est imposée, mais mon
+coeur ne vit pas de ces choses-là...
+
+--Votre coeur est admirable!...
+
+--Ne croyez pas cela non plus, vous me feriez trop d'honneur. J'ai été
+enivrée quand j'étais plus jeune. Ma mollesse et mon goût pour les
+belles choses combattaient mes remords et les étouffaient quelquefois.
+Mais ces jouissances impies portent leur châtiment avec elles. L'ennui,
+la satiété, un dégoût mortel sont venus peu à peu les flétrir;
+maintenant je les déteste et je les subis comme un supplice, comme une
+expiation.
+
+Elle m'a dit encore beaucoup d'autres choses admirables que je ne
+saurais transcrire comme elle les a dites. Je craindrais de les gâter,
+et puis je me suis senti si ému, que les larmes m'ont gagné. Il me
+semblait que je contemplais un fait miraculeux. Une femme opulente et
+belle, reniant les faux biens et parlant comme une sainte! J'étais
+bouleversé. Elle a vu mon émotion; elle m'en a su gré.
+
+«Je vous connais à peine, m'a-t-elle dit, et pourtant je vous parle
+comme je ne pourrais et je ne voudrais parler à aucune autre personne,
+parce que je sens que vous seul comprenez ce que je pense.»
+
+Pour faire diversion à mon attendrissement, qui devenait excessif, elle
+m'a parlé du livre qu'elle tenait à la main.
+
+«Il n'a pas compris les femmes, ce sublime Rousseau, disait-elle. Il n'a
+pas su, malgré sa bonne volonté et ses bonnes intentions, en faire
+autre chose que des êtres secondaires dans la société. Il leur a laissé
+l'ancienne religion dont il affranchissait les hommes; il n'a pas prévu
+qu'elles auraient besoin de la même foi et de la même morale que leurs
+pères, leurs époux et leurs fils, et qu'elles se sentiraient avilies
+d'avoir un autre temple et une autre doctrine. Il a fait des nourrices
+croyant faire des mères. Il a pris le sein maternel pour l'âme
+génératrice. Le plus spiritualiste des philosophes du siècle dernier a
+été matérialiste sur la question des femmes.»
+
+Frappé du rapport de ses idées avec les miennes, je l'ai fait parler
+beaucoup sur ce sujet. Je lui ai confié le plan de mon livre, et elle
+m'a prié de le lui faire lire quand il serait terminé; mais j'ai ajouté
+que je ne le finirais jamais, si ce n'est sous son inspiration: car je
+crois qu'elle en sait beaucoup plus que moi. Nous avons causé plus d'une
+heure, et la nuit nous a séparés. Elle m'a fait promettre de revenir
+souvent. J'aurais voulu y retourner aujourd'hui, je n'ai pas osé; mais
+j'irai demain si la porte de ce malheureux rez-de-chaussée n'est pas
+replacée, et si madame Germain ne me suscite pas quelque persécution
+pour m'interdire l'accès du jardin. Quel malheur pour moi et pour mon
+livre, si, au moment où la Providence me fait rencontrer un interprète
+divin si compétent sur la question qui m'occupe, un type de femme si
+parfait à étudier pour moi qui ne connais pas du tout les femmes!...
+Oh! oui! quel malheur, si le caprice d'une servante m'en faisait perdre
+l'occasion! car cette dame m'oubliera si je ne me montra pas; elle ne
+m'appellera pas ostensiblement chez elle si son mari est jaloux et
+despote, comme je le crois! Et d'ailleurs que suis-je pour qu'elle songe
+à moi?
+
+
+
+CAHIER N° 4.--TRAVAIL.
+
+L'homme est un insensé, un scélérat, un lâche, quand il calomnie l'être
+divin associé à sa destinée. La femme...
+
+
+
+CAHIER N° 5.--JOURNAL.
+
+8 janvier.
+
+Je suis retourné déjà deux fois, et j'ai réussi à n'être pas aperçu de
+madame Germain. C'est plus facile que je ne pensais. Il y a une petite
+porte de dégagement au rez-de-chaussée, donnant sur un palier qui n'est
+point exposé aux regards de la loge. Toute l'affaire est de me glisser
+là sans éveiller l'attention de personne; l'appartement est toujours en
+décombres, le jardin désert. La porte du mur mitoyen ne se trouve jamais
+fermée en dehors à l'heure où je m'y présente; je n'ai qu'à la pousser
+et je me trouve seul dans le jardin de ma voisine. Toujours muni d'un
+livre de botanique, je m'introduis dans la serre. Le jardinier et le
+jockey me prennent pour un lourd savant, et m'accueillent avec toutes
+sortes d'égards. Quand madame n'est pas là elle y arrive bientôt, et
+alors nous causons deux heures au moins, deux heures qui passent
+pour moi comme le vol d'une flèche. Cette femme est un ange! On en
+deviendrait passionnément épris si l'on pouvait éprouver en sa présence
+un autre sentiment que la vénération. Jamais âme plus pure et plus
+généreuse ne sortit des mains du créateur; jamais intelligence plus,
+droite, plus claire, plus ingénieuse et plus logique n'habita un cerveau
+humain. Elle a la véritable instruction: sans aucun pédantisme, elle est
+compétente sur tous les points. Si elle n'a pas tout lu, elle a du moins
+tout compris. Oh! la lumière émane d'elle, et je deviens plus sage, plus
+juste, je deviens véritablement meilleur en l'écoulant. J'ai le coeur
+si rempli, l'âme si occupée de ses enseignements, que je ne puis plus
+travailler; je sens que je n'ai plus rien en moi qui ne me vienne
+d'elle, et qu'avant de transcrire les idées qu'elle me suggère il faut
+que je m'en pénètre en l'écoutant encore, en rêvant à ce que j'ai déjà
+entendu.
+
+[Illustration 01.png: Serait-ce là une femme?...]
+
+Je n'ai songé à m'informer ni de sa position à l'égard du monde, ni des
+circonstances de sa vie privée, ni même du nom qu'elle porte; je sais
+seulement qu'elle s'appelle Julie, comme l'amante de Saint-Preux. Que
+m'importe tout le reste, tout ce qui n'est pas vraiment elle-même? J'en
+sais plus long sur son compte que tous ceux qui la fréquentent; je
+connais son âme, et je vois bien à ses discours et à ses nobles plaintes
+que nul autre que moi ne l'apprécie. Une telle femme n'a pas sa place
+dans la société présente, et il n'y en a pas d'assez élevée pour elle.
+Oh! du moins elle aura dans mon coeur et dans mes pensées celle qui lui
+convient! Depuis huit jours je me suis tellement réconcilié avec ma
+solitude, que je m'y suis retranché comme dans une citadelle; je ne
+regarde même plus la femme ignoble qui me sert, de peur de reposer ma
+vue sur la laideur morale et physique, et de perdre le rayon divin dont
+s'illumine autour de moi le monde idéal. Je voudrais ne plus entendre le
+son de la voix humaine, ne plus aspirer l'air vital hors des heures que
+je ne puis passer auprès d'elle. Oh! Julie! je me croyais philosophe,
+je me croyais juste, je me croyais homme, et je ne vous avais pas
+rencontrée!
+
+
+
+CAHIER N° 1. TRAVAIL.
+
+DE L'AMOUR. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .
+
+
+
+CAHIER N° 2.----JOURNAL.
+
+15 janvier.
+
+Je ne croyais pas qu'un homme aussi simple et aussi retiré que moi dût
+jamais connaître les aventures, et pourtant en voici deux fort étranges
+qui m'arrivent en peu de jours, si toutefois je puis appeler du nom
+léger d'_aventure_ ma rencontre romanesque et providentielle avec
+l'admirable Julie.
+
+[Illustration 02.png: Je viens de la part de _madame_.]
+
+Hier soir, j'avais été appelé pour une affaire à la Chaussée-d'Antin, et
+je revenais assez tard. J'étais entré, chemin faisant, dans un cabinet
+de lecture pour feuilleter un ouvrage nouveau, dont le titre exposé à
+la devanture m'avait frappé. Je m'étais oublié là à parcourir plusieurs
+autres ouvrages assez frivoles, dans lesquels j'étudiais avec une triste
+curiosité les tendances littéraires du moment; si bien que minuit
+sonnait quand je me suis trouvé devant l'Opéra. C'était l'ouverture du
+bal, et, ralentissant ma marche, j'observais avec étonnement cette
+foule de masques noirs, de personnages noirs, hommes et femmes, qui se
+pressaient pour entrer. Il y avait quelque chose de lugubre dans
+cette procession de spectres qui couraient à une fête en vêtements de
+deuil[1]. Heurté et emporté par une rafale tumultueuse de ces êtres
+bizarres, je me sens saisir le bras, et la voix déguisée d'une femme me
+dit à l'oreille: «On me suit. Je crains d'avoir été reconnue. Prêtez-moi
+le bras pour entrer; cela donnera le change à un homme qui me
+persécute.»
+
+[Note 1: Le journal de Jacques Laurent est daté de 183x, époque
+à laquelle les dominos étaient seuls admis au bal de l'Opéra. On n'y
+dansait pas.]
+
+--Je veux bien vous rendre ce service, ai-je répondu, bien que je
+n'entende rien à ces sortes de jeux.
+
+--Ce n'est pas un jeu, reprit le domino noir à noeuds roses, qui
+s'attachait à mon bras et qui m'entraînait rapidement vers l'escalier;
+je cours de grands dangers. Sauvez-moi.
+
+J'étais fort embarrassé; je n'osais refuser, et pourtant je savais qu'il
+fallait payer pour entrer. Je craignais de n'avoir pas de quoi; mais
+nous passâmes si vite devant le bureau, que je n'eus pas même le temps
+de voir comment j'étais admis. Je crois que le domino paya lestement
+pour deux sans me consulter. Il me poussa avec impétuosité au moment
+où j'hésitais, et nous nous trouvâmes à l'entrée de la salle avant que
+j'eusse eu le temps de me reconnaître.
+
+L'aspect de cette salle immense, magnifiquement éclairée, les sons
+bruyants de l'orchestre, cette fourmilière noire qui se répandait comme
+de sombres flots, dans toutes les parties de l'édifice, en bas, en haut,
+autour de moi; les propos incisifs qui se croisaient à mes oreilles,
+tous ces bouquets, tous ces masques semblables, toutes ces voix flûtées
+qui s'imitent tellement les unes les autre, qu'on dirait le même être
+mille fois répété dans des manifestations identiques; enfin, cette cohue
+triste et agitée, tout cela me causa un instant de vertige et d'effroi.
+Je regardai ma compagne. Son oeil noir et brillant à travers les trous
+de son masque, sa taille informe sous cet affreux domino qui fait d'une
+femme un moine, me firent véritablement peur, et je fus saisi d'un
+frisson involontaire. Je croyais être la proie d'un rêve, et j'attendais
+avec terreur quelque transformation plus hideuse encore, quelque
+bacchanale diabolique.
+
+Nous avions apparemment échappé au danger réel ou imaginaire qui
+me procurait l'honneur de l'accompagner, car elle paraissait plus
+tranquille, et elle me dit d un ton railleur: «Tu fais une drôle de
+mine, mon pauvre chevalier. Vraiment, tu es le chevalier de la triste
+figure!
+
+--Vous devez avoir furieusement raison, beau masque, lui répondis-je,
+car, grâce à vous, c'est la première fois que je me trouve à pareille
+fête. Maintenant vous n'avez plus besoin de moi, permettez moi de vous
+souhaiter beaucoup de plaisir et d'aller à mes affaires.
+
+--Non pas, dit-elle, tu ne ne quitteras pas encore, tu m'amuses.
+
+--Grand merci, mais...
+
+--Je dirai plus, tu m'intéresses. Allons, ne fais pas le cruel, et
+crains d'être ridicule. Si tu me connaissais, tu ne serais pas fâché de
+l'aventure.
+
+--Je ne suis pas curieux, permettez que je...
+
+--Mon pauvre Jacques, tu es d'une pruderie révoltante. Cela prouve un
+amour propre insensé. Tu crois donc que je te fais la cour? Commence par
+t'ôter cela de l'esprit, toi qui en as tant! Je ne suis pas éprise de
+toi le moins du monde, quoique tu sois trop joli garçon pour un pédant!
+
+--A ce dernier mot, je vois bien que j'ai l'honneur d'être parfaitement
+connu de vous.
+
+--Voilà de la modestie, à la bonne heure! Certes, je te connais, et
+je sais ton goût pour la botanique. Ne t'ai-je pas vu entrer dans une
+certaine serre où, depuis quinze jours, tu étudies le camélia avec
+passion?
+
+--Qu'y trouvez-vous à redire?
+
+--Rien. La dame du logis encore moins, à ce qu'il paraît?
+
+--Vous êtes sans doute sa femme de chambre?
+
+--Non, mais son amie intime.
+
+--Je n'en crois rien. Vous parlez comme une soubrette et non pas comme
+une amie.
+
+--Tu es grossier, chevalier discourtois! Tu ne connais pas les lois du
+bal masqué, qui permettent de médire des gens qu'on aime le mieux.
+
+--Ce sont de fâcheux et stupides usages.
+
+--Ta colère me divertit. Mais sais-tu ce que j'en conclus?
+
+--Voyons!
+
+--C'est que tu voudrais, en jouant la colère, me faire croire qu'il y a
+quelque chose de plus sérieux entre cette dame et toi que des leçons de
+botanique.
+
+--Sérieux? Oui, sans doute, rien n'est plus sérieux que le respect que
+je lui porte.
+
+--Ah! tu la croîs donc bien vertueuse?
+
+--Tellement, que je ne puis souffrir d'entendre parler d'elle en ce
+lieu, et d'en parler moi-même à une personne que je ne connais pas, et
+qui...
+
+--Achève! «Et dont tu n'as pas très-bonne opinion jusqu'à présent?»
+
+--Que vous importe, puisque vous venez ici pour provoquer et braver la
+liberté des paroles?
+
+--Tu es fort aigre. Je vois bien que tu es amoureux de la dame aux
+camélias. Mais n'en parlons plus. Il n'y a pas de mal à cela, et je ne
+trouverais pas mauvais qu'elle te payât de retour. Tu n'es pas mal, et
+tu ne manques pas d'esprit; tu n'as ni réputation, ni fortune, c'est
+encore mieux. Je pardonnerais à cette femme toutes les folies de sa
+jeunesse, si elle pouvait, sur _ses vieux jours_, aimer un homme
+raisonnable pour lui-même et s'attacher à lui sérieusement.
+
+ Vous, vous êtes ma mie, une fille suivante,
+ Un peu trop forte en gueule et fort impertinente.
+
+Le domino provocateur ne fit que rire de la citation; mais changeant
+bientôt de ton et de tactique:
+
+«Ton courroux me plaît, dit-elle, et me donne une excellente opinion de
+toi. Sache donc que tout ceci était une épreuve; que j'aime trop Julie
+pour l'attaquer sérieusement, et qu'elle saura demain combien tu es
+digne de l'honnête amitié qu'elle a pour ton personnage flegmatique,
+philosophique et botanique. Je veux que nous fassions connaissance chez
+elle à visage découvert, et que la paix soit signée entre nous sous ses
+auspices. Allons, viens t'asseoir avec moi sur un banc. Je suis déjà
+fatiguée de marcher, et mon envie de rire se passe. Julie prétend que tu
+es un grand philosophe, je serais bien aise d'en profiter.»
+
+Soit faiblesse, soit curiosité, soit un vague prestige qui, de Julie, se
+reflétait à mes yeux sur cette femme légère, comme la brillante lueur de
+l'astre sur quelque obscur satellite, je la suivis, et bientôt nous nous
+trouvâmes dans une loge du quatrième rang, assis tellement au-dessus de
+la foule, que sa clameur ne nous arrivait plus que comme une seule voix,
+et que nous étions comme isolés à l'abri de toute surveillance et de
+toute distraction. _Elle_ commença alors des discours étranges où le
+plus énergique enivrement se mêlait à la plus adroite réserve; elle
+paraissait continuer l'entretien piquant que nous avions commencé en
+bas, ou du moins passer naturellement de ce fait particulier à une
+théorie générale sur l'amour. Et comme il me semblait que c'était ou
+une provocation directe, ou le désir de m'arracher par surprise quelque
+secret de coeur relatif à Julie, je me tenais sur mes gardes. Mais elle
+se railla de ma prudence, et après avoir finement fustigé la présomption
+qu'elle m'attribuait dans les deux cas, elle me força à ne voir dans ses
+discours qu'une provocation à des théories sérieuses de ma part sur la
+question brûlante qu'elle agitait. J'étais scandalisé d'abord de cette
+facilité sans retenue et sans fierté à soulever devant moi le voile
+sacré à travers lequel j'ai à peine osé jusqu'ici interroger le coeur
+des femmes; mais son esprit souple et fécond, une sorte d'éloquence
+fiévreuse quelle possède, réussirent peu à peu à me captiver. Après
+tout, me disais-je, voici une excellente occasion d'étudier un nouveau
+type de femme, qui, dans sa fougue audacieuse, m'est tout aussi inconnu
+que me l'était il y a peu de jours le calme divin de Julie. Voyons à
+quelle distance de l'homme peut s'élever ou s'abaisser la puissance de
+ce sexe!
+
+--Allons, me disait-elle, réponds, mon pauvre philosophe! n'as-tu donc
+rien à m'enseigner? Je t'ai attiré ici pour m'instruire. Moralise-moi
+si tu peux. De quoi veux-tu parler au bal masqué avec une femme, si ce
+n'est d'amour? Eh bien, prononce-toi, admets ou réfute mes objections.
+Que feras-tu de la passion dans ta république idéale? Dans quelle série
+de mérites rangeras-tu la pécheresse qui a beaucoup aimé? Sera-ce
+au-dessous, ou au-dessus, ou simplement à côté de la vierge qui n'a
+point aimé encore, ou de la matrone à qui les soins vertueux du ménage
+n'ont pas permis d'être aimable, et, par conséquent, d'être émue et
+enivrée de l'amour d'un homme? Voueras-tu un culte exclusif à ces fleurs
+sans parfum et sans éclat qui végètent à l'ombre, et qui, ne connaissant
+pas le soleil, croient que le soleil est l'ennemi de la vie? Je sais que
+tu adores le camélia; apparemment tu méprises la rose?
+
+--La rose est enivrante, répondis-je, mais elle ne vit qu'un instant. Je
+voudrais lui donner la persistance et la durée du camélia blanc, symbole
+de pureté.
+
+--C'est cela, tu voudrais lui enlever sa couleur et son parfum, et tu
+oserais dire aux jardiniers de ton espèce: «Voyez, chers cuistres, mes
+frères, quel beau monstre vient d'éclore sous mon châssis!» Tiens, froid
+rêveur, regarde toutes ces femmes qui sont ici! Je voudrais te faire
+soulever leurs masques et lire dans leurs âmes. La plupart sont belles,
+belles de corps et d'intelligence. Celles que tu croirais les plus
+dépravées sont souvent celles qui ont le plus tendre coeur, l'esprit le
+plus spontané, les plus nobles intelligences, les entrailles les plus
+maternelles, les dévouements les plus romanesques, les instincts les
+plus héroïques. Songes-y, malheureux, toutes ces femmes de plaisir et
+d'ivresse, c'est l'élite des femmes, ce sont les types les plus rares et
+les plus puissants qui soient sortis des mains de la nature; et c'est
+pourquoi, grâce aux législateurs pudiques de la société, elles sont
+ici, cherchant l'illusion d'un instant d'amour, au milieu d'une foule
+d'hommes qui feignent de les aimer, et qui affectent entre eux de les
+mépriser. Les plus beaux et les meilleurs êtres de la création sont là,
+forcés de tout braver, ou de se masquer et de mentir, pour n'être pas
+outragés à chaque pas. Et c'est là votre ouvrage, hommes clairvoyants,
+qui avez fait de votre amour un droit, et du nôtre un devoir!
+
+Elle me parla longtemps sur ce ton, et me fit entendre de si justes
+plaintes, elle sut donner tant d'attraits et de puissance è ce dieu
+d'Amour dont elle semblait vouloir élever le culte sur les ruines de
+tous les principes, que les heures de la nuit s'envolèrent pour moi
+comme un songe. La parole de celle femme me subjuguait; la laideur de
+son déguisement, l'effroi que m'inspirait son masque, et jusqu'à l'éclat
+lugubre de la fête où elle m'avait entraîné, tout cela disparaissait
+autour de moi. Toute son âme, tout son être semblaient être passés dans
+cette parole ardente, et cette voix feinte, qu'elle maintenait avec
+art pour ne pas se faire reconnaître, cette voix de masque qui m'avait
+blessé le tympan d'abord, prenait pour moi des inflexions étranges,
+quelque chose d'incisif, de pénétrant, qui agissait sur mes nerfs, si
+ce n'est sur mon âme. Je me sentais vaincu, modifié et comme transformé
+dans mes opinions en l'écoutant. Je lui demandai grâce. Je suis trop
+agité pour répondre, lui dis-je, je veux rentrer en moi-même, et savoir
+si à l'abri de votre éloquence je dois vous admirer ou vous plaindre.
+
+--Eh bien, dit-elle en se levant, consulte l'oracle! Demande à Julie
+ce qu'elle doit penser du caquet de sa _femme de chambre_. Je te donne
+rendez-vous ici, à cette place et à cette heure, d'aujourd'hui en huit.
+Si tu n'y viens pas, je te regarderai comme vaincu, et je regretterai le
+temps que j'aurai perdu à provoquer un adversaire si faible.
+
+Elle disparut. J'étais si accablé, que je ne songeai pas à la suivre.
+Puis je le regrettai aussitôt, et me mis à sa recherche, mais
+inutilement. Il y avait dans le bal plus de cent dominos à noeuds
+roses. Une ouvreuse de loges, avec qui je sus engager une conversation,
+m'apprit que les femmes comme il faut ne portaient jamais aucun
+ornement, et que leur costume était uniformément noir comme la nuit.
+
+Cette femme m'a bouleversé le cerveau. 0 Julie! j'ai besoin de vous
+revoir et de vous entendre pour effacer ce mauvais rêve, pour me
+rattacher à l'adoration fervente et inviolable de la clarté sans ombre
+et de la pudeur sans trouble.
+
+8 janvier.
+
+Un mauvais génie a présidé au destin de la semaine. Une fois je suis
+allé au jardin, elle n'a point paru; une autre fois j'ai essayé de
+pénétrer dans l'enclos par le rez-de-chaussée; les portes étaient
+replacées, les serrures posées et fermées. J'ai fait une tentative
+désespérée auprès de madame Germain; j'ai humblement demandé la
+permission de prendre un peu d'air et de mouvement dans ce jardin
+inoccupé. Elle m'a aigrement refusé.
+
+«De l'air et du mouvement, Monsieur n'en manque pas, puisqu'il passe les
+nuits à courir!»
+
+J'ai offert de l'argent; mais je ne suis pas assez riche pour corrompre.
+
+«Monsieur n'en aura pas de trop pour acquitter les dettes des locataires
+insolvables. D'ailleurs, c'est ma consigne: le jardin n'est ouvert à
+personne.»
+
+J'irai au bal de l'Opéra ce soir: je ferai cette folie. J'interrogerai
+ce masque, je saurai si Julie est malade ou si elle a quelque chagrin.
+Je ferai semblant d'être galant pour me rendre favorable cette femme
+étrange qui prétend la connaître... et qui m'a peut-être trompé. Comment
+Julie pourrait-elle se lier d'amitié avec un, caractère si différent du
+sien?
+
+10 janvier
+
+Me voilà brisé, anéanti! Non, je n'aurai pas le courage de me raconter
+à moi-même ce que j'ai découvert, ce que je souffre depuis cette nuit
+maudite!
+
+10 janvier
+
+Essayons d'écrire. Les souvenirs qu'on se retrace en les rédigeant
+échappent au vague de la rêverie dévorante.
+
+A minuit j'étais là, où elle m'avait dit de la rejoindre, et je
+l'attendais. Elle paraît enfin, me serre convulsivement la main, et se
+jette, essoufflée, sur une chaise au fond de la loge, après s'y être
+fait renfermer avec moi par l'ouvreuse. Au bout de quelques moments de
+silence, où elle paraissait véritablement suffoquée par l'émotion:
+
+«J'ai encore été poursuivie aujourd'hui, me dit-elle, par un homme qui
+me hait et que je méprise. Oh! candide et honnête Jacques! vous ne savez
+pas ce que c'est qu'un homme du monde, à quelle lâche fureur, à quels
+ignobles ressentiments peuvent se porter ces gens de bonne compagnie,
+quand le despotisme fanatique de leur amour-propre est blessé!»
+
+Je la plaignais, mais je ne trouvais pas d'expression pour la consoler.
+
+--Vous le voyez, lui dis-je, cette vie d'enivrement et de plaisir égare
+celles qui s'y abandonnent. Ces illusions d'un instant dont vous me
+parliez mettent l'amour d'une femme, peut-être belle et bonne, aux bras
+d'un homme indigne d'elle, et capable de tout pour se venger du retour
+de sa raison.
+
+--Qu'est-ce que cela prouve, Jacques? me dit-elle vivement. C'est
+qu'apparemment il faut s'abstenir de chercher et de rêver l'amour dans
+ce monde-ci. Créez-en donc un meilleur, où l'on puisse estimer ce qu'on
+aime, et, en attendant, croyez-moi, ne prenez pas parti pour le bourreau
+contre la victime.
+
+En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit. Un fort bel homme,
+qui avait un air de grand seigneur et des fleurs à sa boutonnière,
+entra, et, se penchant vers ma compagne par-dessus la cloison basse qui
+le séparait de nous:
+
+«C'est donc vous enfin, _belle Isidora_ lui dit-il d'un ton acerbe.
+Pourquoi fuir et vous cacher? Je ne prétends pas troubler vos plaisirs,
+mais voir seulement la figure de notre heureux successeur à tous, afin
+de le désigner aux remercîments de _mon ami Félix_.»
+
+Quoiqu'il eût parlé à voix basse, je n'avais pas perdu un mot de son
+compliment. Ma compagne m'avait saisi le bras, et je la sentais trembler
+comme une feuille au vent d'orage. Je pris vite mon parti.
+
+«Monsieur, dis-je en me levant, je ne sais point ce que c'est que
+mademoiselle Isidora. Je ne sais pas davantage ce que c'est que votre
+ami Félix, et je ne vois pas trop ce que peut être un homme qui s'en
+vient insulter une femme au bras d'un autre homme. Mais ce que je sais,
+mordieu fort bien, c'est que je reviens de mon village, et que j'en ai
+rapporté des poings qui, pour parler le langage du lieu où nous sommes,
+pourraient bien vous faire piquer une tête dans le parterre, si votre
+goût n'était pas de nous laisser tranquilles.»
+
+Puis, comme je le voyais hésiter, et qu'il me paraissait trop facile
+de me débarrasser de ce beau fils par la force, il me prit envie de le
+persifler par un mensonge.
+
+--Sachez, d'ailleurs, lui dis-je, que madame est... ma femme, et
+tenez-vous pour averti.
+
+--Votre femme! répondit le dandy avec ironie, quoique cependant il ne
+fût pas certain de ne pas s'être grossièrement trompé.--Votre femme!...
+Eh bien! Monsieur, vous défendez peu courtoisement son honneur; mais
+j'ai tort, et je mérite un peu votre mercuriale. Que madame me pardonne,
+ajouta-t-il en saluant ma prétendue femme, c'est une méprise qui n'a
+rien de volontaire.
+
+--Je te remercie, bon Jacques, reprit-elle, aussitôt qu'il se fut
+éloigné, tu m'as rendu un grand service; mais si tu veux que je te le
+dise, il y a dans ta manière de me défendre Quelque chose qui me blesse
+profondément. Tu n'aurais donc pas consenti à défendre le nom et la
+personne d'Isidora, dans la crainte de passer pour, l'amant d'une femme
+qu'on peut outrager ainsi?
+
+--Rien de semblable ne m'est venu à l'esprit; je n'ai songé qu'à vous
+débarrasser d'un fou ou d'un ennemi, qui m'eût, à coup sûr, forcé de
+traverser par quelque scandale le plaisir que j'éprouve à causer avec
+vous.
+
+--Mais si j'avais été cette Isidora fameuse dont on dit tant de mal,
+et dont vous avez sans doute la plus parfaite horreur, et si l'ennemi
+s'était acharné à me prendre pour elle, nonobstant notre mariage
+improvisé?...
+
+--D'abord je ne m'inquiète pas de cette Isidora, et je ne la connais
+pas. Je ne suis pas un homme du monde, je n'ai point de rapports avec
+ce genre de femmes célèbres. Ensuite, Isidora ou non, je vous prie de
+croire que je ne suis pas assez de mon village pour ne pas savoir qu'on
+doit protection à la femme qu'on accompagne.
+
+--Ah! mon cher villageois, avoue que c'est une triste nécessité que le
+devoir d'un honnête homme en pareil cas! Risquer sa vie pour une fille!
+
+--Je n'ai jamais su ce que c'était qu'une fille, je le sais moins que
+jamais, et je suis tenté, depuis huit jours, de croire qu'il n'y a point
+de femmes qui méritent réellement cette épithète infamante. Si Isidora
+est une de ces femmes, et si vous êtes cette Isidora, j'éprouve pour
+vous...
+
+--Eh bien, qu'éprouves-tu pour moi? Dis donc vite!
+
+--Le même sentiment qu'un dévot aurait pour une relique qu'il verrait
+foulée aux pieds dans la fange. Il la relèverait, il s'efforcerait de la
+purifier et de la replacer sous la châsse.
+
+--Tu es meilleur que les autres, pauvre Jacques, mais tu n'es pas plus
+grand! Tu vois toujours dans l'amour l'idée de pardon et de correction,
+tu ne vois pas que ton rôle de purificateur, c'est le préjugé du
+pédagogue qui croit sa main plus pure que celle d'autrui, et que la
+châsse où tu veux replacer la relique, c'est l'éteignoir, c'est la cage,
+c'est le tombeau de ta possession jalouse?
+
+--Femme orgueilleuse! m'écriai-je, tu ne veux pas même de pardon?
+
+--Le pardon est un reproche muet, le mépris subsiste après. Je donnerais
+une vie de pardon pour un instant d'amour.
+
+--Mais le mépris revient aussi après cet instant-là!
+
+--On l'a eu, cet instant! Avec le pardon on ne l'a pas. Mépris pour
+mépris, j'aime mieux celui de la haine que celui de la pitié.
+
+Je ne sais comment il se fit que l'accent dont elle dit ces paroles me
+causa une sorte de vertige. Je fus comme tenté de me jeter à ses pieds
+et de lui demander pardon à elle-même. Mais un reste d'effroi et
+peut-être de dégoût me retint.
+
+«Allons-nous-en, me dit-elle, nous ne nous entendrons pas, mon
+philosophe!»
+
+Je la suivis machinalement. Nous fîmes un tour de foyer. J'y étais
+étourdi et comme étouffé par le feu croisé des agaceries et des
+épigrammes. Tout à coup ma compagne quitta mon bras comme pour
+m'échapper. Je ne la perdis pas de vue, et, voyant qu'elle quittait le
+bal, je décidai de le quitter aussitôt, tout en protégeant sa retraite.
+Je descendais l'escalier sur ses pas, et elle atteignait la dernière
+marche, lorsque le beau jeune homme dont je l'avais débarrassée, et qui
+rentrait, se trouve face à face avec elle. Il s'arrête, sourit avec un
+mépris inexprimable, et, levant les yeux vers moi:
+
+--C'est donc l'habitude dans votre province, me dit-il, de suivre sa
+femme comme un jaloux, et de l'observer à distance? Mon cher monsieur,
+vous vous êtes moqué de moi, mais je vous le pardonne, si bien que je
+veux vous donner un petit avis. La dame que vous escortez est la plus
+belle femme de Paris, vous avez raison d'en être vain; mais, comme c'est
+la plus méprisable et la plus méprisée, vous auriez grand tort d'en être
+fier.
+
+--Et vous, répondis-je, voua devriez être honteux de parler comme vous
+faites. Si vous dites un mot de plus, je vous en rendrai très-repentant.
+
+Un flot de monde qui rentrait nous sépara, et il monta l'escalier assez
+rapidement. Quand il fut en haut du premier palier, il se retourna. Je
+m'étais emparé du bras d'Isidora, et je m'étais arrêté en bas pour le
+regarder aussi. Il haussa légèrement les épaules. Je lui fis un signe
+impératif pour qu'il eût à disparaître ou à redescendre. Il prit
+le premier parti, couvrant d'un air de dédain ironique sa retraite
+prudente.
+
+Je me sentais le sang échauffé plus que de raison; je voulais remonter
+et le forcer à prendre d'autres airs. Ma compagne se cramponna après
+moi.
+
+«Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle. Suivez-moi,
+j'ai à vous parler.»
+
+Elle m'entraîna vers un fiacre, donna son adresse tout bas au cocher, et
+me dit:
+
+«Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est pas une aventure;
+je sais qu'elle ne serait pas de votre goût, et il n'est pas certain
+qu'elle fût du mien.»
+
+Que ce fût la colère dont j'étais à peine remis, ou la pitié pour elle,
+ou quelque intérêt subit plus tendre que je ne voulais me l'avouer, je
+ne me sentais plus sous l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi
+que la crainte de découvrir la vieillesse et la laideur sous son masque
+avait agi à mon insu sur mon imagination. Le dandy, qui croyait me
+dégoûter d'elle en m'apprenant (ce qu'il ne supposait pas que je pusse
+ignorer), qu'elle était la plus belle femme de Paris, avait étrangement
+manqué sa vengeance. Le prestige de la beauté, lors même qu'il n'agit
+pas encore sur les yeux, est tout puissant sur un cerveau aussi
+impressionnable que le mien. J'entourai de mes bras ma tremblante
+conquête, et perdant tout mon orgueil de pédagogue, je la suppliai de ne
+pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour qu'elle m'avait fait
+rêver si doux et si terribles. Elle tressaillit et s'arracha de mes bras
+à plusieurs reprises; enfin elle me dit:
+
+«Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour vous la tête de
+Méduse!... Vous allez me voir, hélas! ne parlez pas d'amour et de joie.
+Je touche au terme de mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein,
+peut-être pour la dernière fois.»
+
+Le fiacre s'arrêta à une petite porte, dans une ruelle sombre. J'en
+franchis le seuil sans savoir dans quel quartier de Paris je pouvais
+être: j'avais fait cette course comme un somnambule. Nous traversâmes
+plusieurs pièces mystérieuses, éclairées seulement par des feux mourants
+de cheminée qui faisaient scintiller dans l'ombre quelques dorures.
+Enfin nous entrâmes dans un boudoir à la fois chaste et délicieux, au
+milieu duquel brûlait une lampe de bronze antique. Ma compagne ferma
+soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies, et, tout à coup
+arrachant son masque avec un mouvement de colère et de désespoir, elle
+me montra... 0 ciel! écrirai-je son nom sans défaillir!... les traits
+purs et divins de Julie!
+
+--Julie! m'écriai-je...
+
+--Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora, _la femme la plus
+méprisée, sinon la plus méprisable de Paris._
+
+Je restai longtemps altéré, et, lorsque j'osai relever les yeux sur
+elle, je vis qu'elle observait mon visage avec une profonde anxiété.
+
+--Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas la force de
+rompre le silence, vous avez aimé _Julie_! Julie n'a pas joué de rôle
+devant vous: vous n'aviez point parlé d'amour ensemble. Vous avez connu
+l'état présent de son âme, ses profonds ennuis et ses plus sérieuses
+préoccupations depuis qu'elle a renoncé au rêve d'être aimée. Mais elle
+vous eût trompé, si elle eût laissé la passion s'allumer en vous dans
+les circonstances pures et charmantes qui avaient présidé à votre
+rencontre. Le hasard d'une autre rencontre à la porte de l'Opéra l'a
+décidée à se faire connaître sous son autre aspect. Celui-là, c'est
+le passé, mais un passé qui n'est pas assez loin pour être oublié des
+hommes qui le connaissent...
+
+--Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de mal!
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je n'en sais rien, je souffre!
+
+--Je vous comprends mieux que vous-même. C'est le moment de nous dire
+adieu, Jacques. Ne souffrez pas à cause de moi. Moi aussi, je souffre,
+et je dois souffrir plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous
+aimais, alors que je me sentais aimée, et les raisons qui me feront
+combattre désormais votre souvenir ne sont terribles et humiliantes que
+pour moi seule.
+
+--Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai toute ma vie.
+Je vous vénérais comme un ange; à présent, je vous aimerai autrement;
+mais ce ne sera pas moins, je vous le jure!
+
+--_Vous le jurez!_ donc vous ne le sentez plus. Je ne veux pas être
+aimée _autrement_, moi, et je sais que mon ambition est insensée. Ainsi,
+adieu, noble et bon Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma
+vie!
+
+--Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil à la place de l'amour. Ne
+repoussez pas cet amour vrai et profond, que je mets encore à vos pieds.
+0 ciel! craindriez-vous de moi de lâches reproches?
+
+---Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche, le plus
+noble, mais le plus implacable de tous!
+
+--Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A Dieu seul le droit de
+pardonner; vous avez raison! Et que suis-je pour m'arroger celui de vous
+absoudre? Ma vie a été pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer
+gloire. A quelles séductions ai-je été exposé? quelles luttes ai-je
+subies! Non, adorable et infortunée créature, je ne te pardonne pas, je
+t'aime trop pour cela!
+
+--Tu as raison, Jacques, s'écria-t-elle, c'est ainsi qu'il faut aimer,
+ou ne pas s'en mêler!
+
+Et, se précipitant dans mes bras, elle m'étreignit contre son coeur avec
+passion.
+
+Mais cette femme avait trop souffert pour être confiante. De sinistres
+prévisions glacèrent ses premiers transports.
+
+--Écoute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis une femme
+entretenue; tu le sais à présent! Je suis la maîtresse du comte Félix
+de ***; sais-tu cela? Nous sommes ici chez lui, il peut arriver et
+nous chasser l'un et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton
+honneur, et moi mon opulence et la dernière planche de salut offerte à
+ma considération, sinon comme femme estimable, du moins comme beauté
+désirable et puissante.
+
+--Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette prison dorée où
+ton âme languit. Tu viendras partager la misère du pauvre rêveur.
+Je travaillerai pour te faire vivre, je suspendrai mes rêveries, je
+donnerai des leçons. Nous fuirons ensemble dans quelque ville de
+province, loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie pure
+et simple à laquelle tu aspires... Tu ne connaîtras plus cet ennui qui
+te ronge, cette oisiveté que tu te reproches; demain, tu seras libre,
+ma belle captive. Et pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis
+l'amant qui t'enlève!
+
+Une secrète terreur se peignit dans les traits de Julie.
+
+--Déjà des conditions! dit-elle; déjà le travail de ma réhabilitation
+qui commence! Jacques, tu vas croire que je t'ai trompé, que je me suis
+trompée moi-même, quand je t'ai dit que je détestais mon luxe et mes
+plaisirs. Je t'ai dit la vérité, je le jure... Et pourtant tes projets
+me font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me trouvais seule,
+sans amour et sans ivresse, replongée dans cette affreuse misère que je
+n'ai pu supporter lorsque j'étais plus jeune, plus belle et plus forte!
+La misère sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me demandes déjà
+des sacrifices? tu n'attends pas que je te les offre! tu acceptes la
+pécheresse à condition que, dès demain, dès aujourd'hui, elle passera à
+l'état de sainte! Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il
+n'y a donc pas un instant d'ivresse où l'on puisse se réfugier contre
+les exigences d'un contrat?
+
+L'amertume de Julie était profondément injuste. Je fus effrayé des
+blessures de cette âme meurtrie. J'espérai la guérir avec le temps et la
+confiance, et je voulus son amour sans condition. Je l'obtins, mais il y
+eut quelque chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait à un
+éternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment. Quand le jour
+pâle et tardif de l'hiver vint nous avertir de nous séparer, je crus
+voir la Juliette de Shakspeare lisant dans le livre sombre du destin; sa
+pâleur et ses cheveux épars la rendaient plus belle, mais les douleurs
+de son âme dévastée la rendaient effrayante. Elle me donna une clef de
+son appartement, et rendez-vous pour le soir même, mais elle ne put
+faire l'effort de sourire en recevant mon dernier baiser.
+
+Deux heures après je recevais le billet suivant:
+
+«Ce que je prévoyais est arrivé: le lâche qui m'a insultée au bal a
+instruit le comte de mon escapade. Je viens d'avoir une scène affreuse
+avec ce dernier. Mais j'ai dominé sa colère par mon audace. Je ne veux
+pas être chassée par cet homme, je veux le quitter au moment où il sera
+le plus courbé à mes pieds. Pour écarter ses soupçons, je pars avec lui
+pour un de ses châteaux. Je serai bientôt de retour, et alors, Jacques,
+je verrai si tu m'aimes.»
+
+O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra!
+
+15 janvier.
+
+Elle pouvait quitter cet homme et fuir le mal à l'instant même. Elle ne
+l'a pas voulu!... Est-ce la crainte de la misère? Non, Julie, tu ne sais
+pas mentir, mais la crainte d'un mépris qui devait t'honorer pour la
+première fois de ta vie, t'a rejetée dans l'abîme. Tu n'as pas compris
+que la raillerie des âmes vicieuses allait cette fois te réhabiliter
+devant Dieu! Et comment n'aurais-tu pas perdu la notion du vrai et du
+juste sur ces choses délicates! Pauvre infortunée, ta vie a été un long
+mensonge à tes propres yeux!
+
+Je l'attends toujours... Je l'aime toujours... Et pourtant elle a compté
+pour rien ma souffrance et ma honte. Elle subit l'amour avilissant de ce
+gentilhomme pour s'épargner le dépit d'être quittée, et pour se réserver
+la gloire de quitter la première! Dieu de bonté, ayez pitié d'elle et de
+moi!
+
+29 janvier.
+
+Elle n'est pas revenue! Elle ne reviendra peut-être pas!
+
+30 janvier.
+
+_Billet de Julie_, du château de***.
+
+«Jacques, je pars pour l'Italie. Ne songez plus à moi. J'ai réfléchi.
+Vous n'auriez jamais pu m'aimer sans vouloir me dominer et m'humilier.
+Je domine et j'humilie Félix. J'ai encore besoin de cette vengeance
+pendant quelque temps. Ne croyez pas que je sois heureuse: vingt fois
+par jour je suis comme prête à me tuer! Mais je veux mourir debout,
+vois-tu, et non pas vivre à genoux. J'ai trop bu dans cette coupe du
+repentir et de la pénitence, je ne veux pas surtout que la main d'un
+amant la porte à mes lèvres.»
+
+
+
+CAHIER N° 4.--TRAVAIL.
+
+1er mai.
+
+Mon ouvrage est fort avancé, et la question des femmes est à peu près
+résolue pour moi. Etres admirables et divins, vous ne pouvez grandir que
+dans la vertu, et vous abjurez votre force en perdant la sainte pudeur.
+C'est un frein d'amour et de confiance qu'il fallait à votre expansion
+puissante, et nous vous avons forgé un joug de crainte et de haine! Nous
+en recueillons les fruits. Oh! qu'ils sont amers à nos lèvres et aux
+vôtres!
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+ALICE.
+
+Dans un joli petit hôtel du faubourg Saint-Germain, plusieurs personnes
+étaient réunies autour de madame de T... Que madame de T... fût comtesse
+ou marquise, c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins.
+Elle avait un nom plus doux à prononcer qu'un titre quelconque: elle
+s'appelait Alice.
+
+Elle était ce jour-là au milieu de ses nobles parents; aucun ne lui
+ressemblait. Ils étaient rogues et fiers. Elle était simple, modeste et
+bonne.
+
+C'était une femme de vingt-cinq ans, d'une beauté pure et touchante,
+d'un esprit mur et sérieux, d'une tournure jeune et pleine d'élégance.
+Au premier abord, cette beauté avait un caractère peut-être trop chaste
+et trop grave pour qu'il y eût moyen de mettre, comme on dit, un roman
+sur cette figure-là. L'extrême douceur du regard, la simplicité des
+manières et des ajustements, le parler un peu lent, l'expression
+plus juste et plus sensée qu'originale et brillante, tous ces dehors
+s'accordaient parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie
+d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage sans essai et sans
+désir de nouvelle union, une absence totale de coquetterie, aucune
+ambition de paraître, une conduite irréprochable, une froideur marquée
+et quelque peu hautaine avec les hommes à succès, une bienveillance
+désintéressée à l'égard des femmes, des amitiés sérieuses sans intimité
+exclusive, c'était là tout ce qu'on en pouvait dire. Lions et lionnes de
+salons la détestaient et la déclaraient impertinente, bien qu'elle fût
+d'une politesse irréprochable, savante même, et calculée comme l'est
+celle d'une personne fière à bon droit, au milieu des sots et des
+sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorité dans le
+monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent voulu plus
+d'abandon et d'élan. Quelques observateurs l'étudiaient, cherchant à
+découvrir un secret de femme sous cette réserve inexplicable; mais ils y
+perdaient leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir si calme
+a des éclairs rapides presque insaisissables; ces lèvres qui parlent si
+peu ont quelquefois un tremblement nerveux, comme si elles refoulaient
+une pensée ardente; cette poitrine si belle et si froide a comme des
+tressaillements mystérieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait pu
+l'étudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration violentée
+par la prudence, ou quelque bâillement de profond ennui étouffé par le
+savoir-vivre.
+
+Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait ses parents
+pour la première fois depuis six mois environ. Ils avaient remarqué
+qu'elle était changée, amincie, pâlie extrêmement, et que sa gravité
+ordinaire avait quelque chose d'une nonchalance chagrine.
+
+--Ma nièce, lui disait sa vieille tante la marquise, la campagne ne vous
+a point profité cette année. Vous y êtes restée trop longtemps, vous y
+avez pris de l'ennui.
+
+--Ma chère, disait une cousine fort laide, vous ne vous soignez pas.
+Vous montez trop à cheval; j'en suis sûre, vous lisez la soir, vous vous
+fatiguez. Vos lèvres sont blêmes et vos yeux cernés.
+
+--Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frère de la précédente, il faut
+vous remarier absolument. Vous vivez trop seule, vous vous dégoûtez de
+la vie.
+
+Alice répondait, avec un sourire un peu forcé, qu'elle ne s'était jamais
+mieux portée, et qu'elle aimait trop la campagne pour s'y ennuyer un
+seul instant.
+
+--Et votre fils, ce cher Félix, arrive-t-il bientôt? dit un un vieil
+oncle.
+
+--Ce soir ou demain, j'espère, dit madame de T...; je l'ai devancé de
+quelques jours, son précepteur me l'amène. Vous le trouverez grandi,
+embelli, et fort comme, un petit paysan.
+
+--J'espère pourtant que vous ne l'élevez point tout à fait à la
+Jean-Jacques? reprit l'oncle. Êtes-vous contente de ce précepteur que
+vous lui avez trouvé là-bas.
+
+--Fort contente, jusqu'à présent.
+
+--C'est un ecclésiastique? demanda la cousine.
+
+--Non, c'est un homme fort instruit.
+
+--Et où l'avez-vous déterré?
+
+--Tout près de moi, dans les environs de ma terre.
+
+--Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un air qui voulait être
+malin.
+
+--C'est un jeune homme, répondit tranquillement Alice; mais il a l'air
+plus grave que vous, Adhémar, et je le crois beaucoup plus raisonnable.
+Mais, ajouta-t-elle en regardant la pendule, le notaire va venir, et je
+crois, mon cher oncle et ma chère tante, que nous ferions mieux de nous
+occuper de l'objet qui nous rassemble.
+
+--Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un profond soupir.
+
+--Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle pour moi surtout
+une douleur à peine surmontée.
+
+--Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine.
+
+--Je ne puis songer à autre chose, reprit Alice, qu'à la perte de mon
+frère.
+
+Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur d'Alice se
+serra et des larmes vinrent au bord de sa paupière; mais elle les
+contint. Sa douleur n'avait pas d'écho dans ces coeurs altiers.
+
+Le notaire, un vieux notaire obséquieux en saluts, mais impassible de
+figure, entra, fut reçu poliment par madame de T..., sèchement par les
+autres, s'assit devant une table, déplia des papiers, lut un testament
+et fut écouté dans un profond silence. Après quoi, il y eut des
+réflexions faites à voix basse, un chuchotement de plus en plus agité
+autour d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante s'élever sur
+un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir se contenir davantage:
+
+--Eh quoi, ma nièce, vous ne dites rien? vous n'êtes pas indignée! je ne
+vous conçois pas! votre excès de bienveillance vous nuira dans le monde,
+je vous en avertis.
+
+--Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne dont nous
+parlons, répondit madame de T...; je ne la connais pas. Mais je sais et
+je vois que mon frère l'a réellement épousée.
+
+--Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien, s'écria l'autre
+dame.
+
+--Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma cousine, reprit Alice.
+Demandez à monsieur le notaire s'il fait aussi bon marché de la question
+civile que vous de la question religieuse.
+
+--Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela est en bonne
+forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait connaître mon mandat et
+mes pouvoirs; je me retire, s'il y a procès, ce que je regarde comme
+impossible...
+
+--Non, non! pas de procès, répondit gravement le vieux oncle: ce serait
+un scandale; et nous n'avons pas envie de proclamer cet étrange mariage,
+en lui donnant le retentissement des journaux de palais et des mémoires
+à consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme nous, la
+question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon neveu était maître de
+sa fortune; qu'il en ait disposé en faveur de son laquais, de son chien
+ou de sa maîtresse, peu nous importe... Mais notre nom a été souillé
+par une alliance inqualifiable; et nous sommes prêts à faire tous les
+sacrifices pour empêcher cette fille de le porter.
+
+--Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille proposition, dit le
+notaire; et mon ministère ici est rempli. La question de savoir si vous
+accueillerez madame la comtesse de S... comme une parente, ou si vous la
+repousserez comme une ennemie, n'est pas de mon ressort. Je vous laisse
+la discuter, d'autant plus que mon rôle de mandataire de cette personne
+semble augmenter l'esprit d'hostilité que je rencontre ici contre elle.
+Madame de T..., j'ai l'honneur de vous présenter mon profond respect;
+Mesdames... Messieurs...
+
+Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes révérences à droite et
+à gauche; des révérences comme les jeunes gens n'en font plus.
+
+--Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches blondes, qui
+n'avait paru, pendant la lecture des papiers, occupé que du vernis de
+ses bottes et de sa canne a tête de rubis. Je crois qu'il eût mieux
+valu se taire devant lui. Il va reporter à sa cliente toutes nos
+réflexions...
+
+--Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'écria la vieille tante. Je
+voudrais qu'elle fût ici, dans un coin, pour les entendre et pour se
+bien pénétrer de notre mépris.
+
+--Vous ne connaissez pas ces femmes-là, maman, reprit le jeune homme
+d'un ton de pédantisme adorable et avec un sourire de judicieuse
+fatuité: elles triomphent du dépit qu'elles causent, et toute leur
+gloire est de faire enrager les gens comme il faut.
+
+--Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine d'une voix sèche
+et mordante, et vous verrez comme je lui fermerai ma porte au nez!
+
+--Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc lui ouvrir la
+vôtre, que vous ne protestiez pas avec nous?
+
+--Je n'en sais rien, répondit madame de T..., cela dépendra tout à fait
+de sa conduite et de sa manière d'être; mais ce que je sais, c'est
+qu'il me serait beaucoup plus difficile qu'à vous de l'humilier et de
+l'outrager. Elle ne se trouve être votre parente qu'à un certain degré,
+au lieu que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon
+frère, d'un homme qu'elle a aimé, que je chérissais, et pour lequel
+aucun de vous n'a eu, dans les dernières années de sa vie, beaucoup
+d'indulgence.
+
+Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti dans tout le
+salon, et la vieille tante s'était vigoureusement frappé la poitrine
+de son éventail; la Cousine abaissa son voile sur sa figure; l'oncle
+soupira; le beau cousin se dandina et fit crier le parquet sous un léger
+trépignement d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient là, et
+qui jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur rôle de
+comparses, chuchotèrent et se promirent les uns aux autres de ne pas
+imiter l'exemple de madame de T...
+
+«Ma chère nièce, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le partisan de
+vos idées philosophiques; je suis un peu trop vieux pour abjurer mes
+principes, quoique je pusse le faire avec vous en bonne compagnie. Je
+connais votre bonté excessive, et ne suis pas étonné de vous voir fermer
+l'oreille à la vérité, quand cette vérité est une condamnation sans
+appel. Vous espérez toujours justifier et sauver ceux qu'on accuse;
+mais ici, vous y perdrez vos bonnes intentions et tous vos généreux
+arguments. Renseignez-vous, informez-vous, et vous reconnaîtrez que la
+clémence vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle créature
+infâme a été appelée par votre frère à l'honneur de porter son nom et
+d'hériter de ses biens, vous ne nous exposerez pas à la remontrer chez
+vous, et vous nous dispenserez du pénible devoir de l'en faire sortir.»
+
+Cet avis fut adopté avec chaleur, et madame de T..., restée seule de son
+avis, se trouva bientôt tête à tête avec son cousin. Les autres parents
+se retirèrent, craignant de la confirmer dans sa résistance par une
+trop forte obsession. Ils la savaient courageuse et ferme, malgré ses
+habitudes de douceur.
+
+--Ah ça, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent tous sortis,
+est-ce sérieusement que vous parlez d'admettre Isidora auprès de vous?
+
+--Je n'ai parlé que d'examiner ma conscience et mon jugement sur le
+parti que j'aie prendre, Adhémar: mais, en attendant, je vous engage,
+par respect pour nous-mêmes, à oublier ce nom d'Isidora, sous lequel
+madame de S... vous est sans doute désavantageusement connue. Il
+me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles, plus vous
+aggraverez la tâche imprimée à notre famille.
+
+--_Désavantageusement_ connue? Non, je ne me servirai pas de ce mot-la,
+repartit le cousin en caressant sa barbe couleur d'ambre. C'était une
+trop belle personne pour que l'_avantage_ de la connaître ne fut pas
+recherché par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans les
+relations qu'une femme comme vous pourrait avoir avec une femme comme
+elle... Alors je présume que...
+
+--Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez à me faire entendre,
+et je vous déclare que je ne trouve pas cela risible. C'est comme un
+affront que vous vous plaisez à imprimer à la mémoire de mon frère, et
+votre gaieté, en pareil cas, me fait mal.
+
+--Ne vous fâchez pas, ma chère Alice, et ne prenez donc pas les choses
+si sérieusement. Eh! bon Dieu, où en serions-nous si tous les ridicules
+de ce genre étaient de sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes
+gens, lequel de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de _ne vas
+voir_ sa maîtresse s'oublier un instant dans les bras d'un ami et même
+d'un cousin? Peccadilles que tout cela! Vous ne pouvez pas vous douter
+de ce que c'est que la vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout,
+qui vous plaisez, avant le temps, à mener la vie d'une vieille femme:
+vous n'avez pas la moindre notion...
+
+---Dieu merci! c'est assez, Adhémar, je ne tiens pas à vos
+enseignements. Je ne vous demande qu'un mot. Cette femme n'a-t-elle pas
+aimé beaucoup mon frère, dites?
+
+--Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-là aiment parfois l'homme
+qu'elles trompent cent fois le jour. Quand je vous dis que vous ne
+pouvez pas les juger!
+
+--Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas les condamner
+sans chercher à les comprendre.
+
+--Parbleu! ma chère, c'est une étude qui vous mènera loin, si vous en
+avez le courage; mais je ne crois point que vous l'ayez.
+
+--Enfin, répondez-moi donc, Adhémar. Je sais que le passé de cette femme
+été plein d'orages...
+
+--Le mot est bénin.
+
+--D'égarements, si vous voulez; mais je sais aussi que, depuis plusieurs
+années, elle s'est conduite avec dignité; et la marque de haute estime
+que mon frère a voulu lui donner en l'épousant à son lit de mort, en
+est une preuve. Parlez donc; pensez-vous, en vôtre âme et conscience,
+qu'elle ait épuré sa conduite et amélioré sa vie par l'envie qu'elle
+avait de le rendre heureux, ou par un calcul intéressé qu'elle aurait
+fait de l'épouser?
+
+--D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc forcé de nier la
+conséquence. Cette femme avait pris l'habitude de l'hypocrisie: elle
+mettait plus d'art dans sa conduite; elle avait éloigné d'elle tous ses
+anciens amants; elle se tenait renfermée, ici à côté, dans le pavillon
+du jardin de votre frère; elle cultivait des fleurs; elle lisait des
+romans et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle faisait
+l'esprit fort, la femme blasée, la compagne mélancolique la pécheresse
+convertie, et ce pauvre Félix se laissait prendre à tout cela. Mais
+quand je vous dirai, moi, que la veille de leur départ pour l'Italie,
+dans le temps où cette fille passait, aux yeux de Félix, pour un ange,
+que je l'ai reconnue, au bal de l'Opéra, en aventure non équivoque avec
+un joli garçon de province, maître d'école ou clerc de procureur, à en
+juger par sa mine!...
+
+--Vous vous serez trompé! sous le masque et le domino!...
+
+--Sous le domino, à moins d'être un écolier, on reconnaît toujours
+la démarche d'une femme qu'on a connue intimement. Ne rougissez pas,
+cousine; je m'exprime en termes convenables, moi, et je vous jure, non
+pas en mon âme et conscience mais plus sérieusement, sur l'honneur! que
+cette aventure est certaine. Si vous voulez des preuves, je vous en
+fournirai, car j'ai été aux informations. Ce villageois demeurait ici,
+sous les combles, dans cette maison, qui est à vous maintenant, et que
+votre frère faisait valoir pour vous, en même temps que la sienne,
+située mur mitoyen. C'était un pauvre hère, qui avait reçu d'elle de
+l'argent pour s'acheter des bottes, je présume. Ils s'étaient vus deux
+ou trois fois dans la série; la porte de votre jardin leur servait de
+communication. Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de
+chambre qui m'a donné ces détails, et le jockey qui porta l'argent. La
+dernière nuit qu'Isidora passa à Paris, elle reçut cet homme dans le
+pavillon, dans l'appartement, dans les meubles de votre frère. Ce fut
+alors qu'averti par moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle
+déploya toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir. Ce fut
+alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont notre pauvre
+Félix n'est pas revenu, et qui s'est terminé pour lui par deux choses
+extrêmement tristes: une maladie mortelle et un mariage avilissant.
+
+--Assez, Adhémar! tout cela me fait mal, et votre manière de raconter me
+navre. Au revoir. Je réfléchirai à ce que je dois faire.
+
+[Illustration 03.png: J'observais avec étonnement cette foule de masques
+noirs...]
+
+--Vous réfléchirez! Vous tenez à vos réflexions, ma cousine! Après cela,
+si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il avec une fatuité amère, cela
+pourra rendre votre maison plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous
+amène ses amis des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans
+vos soirées. Mon père et ma tante vous bouderont peut-être; mais, quant
+à moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous concevez, moi, je suis un
+jeune homme, et je m'amuserai d'autant mieux ici, qu'il me paraîtra plus
+plaisant de voir votre gravité à pareille fête. Bonsoir, ma cousine.
+
+--Bonsoir, mon jeune cousin, répondit Alice; et elle ajouta mentalement
+en haussant les épaules, lorsqu'il se fut éloigné: «Vieillard!»
+
+Elle demeura triste et rêveuse. Il y a de grandes bizarreries dans
+la société, se disait-elle, et il est fort étrange que les lois de
+l'honneur et de la morale aient pour champions et pour professeurs
+gourmés des laides envieuses, des femmes dévotes, d'un passé équivoque,
+des hommes débauchés!
+
+Tout à coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit rentrer
+Adhémar. «Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il d'un air moqueur, vous
+allez voir le héros de l'aventure; c'est lui, j'en suis certain, car
+j'ai une mémoire qui ne pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre
+concierge l'a reconnu et l'a nommé.»
+
+--Quelle aventure, quel héros? Je ne sais plus de quoi vous me parlez,
+Adhémar.
+
+--L'aventure du bal masqué; le dernier amant d'Isidora à Paris, il y a
+trois ans: ah! c'est charmant, ma parole! Et le plus joli de l'affaire,
+c'est que vous réchauffiez ce serpent dans votre sein, cousine... Je
+veux dire dans le sein de votre famille!
+
+--Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous.
+
+--Je n'ai pas à m'expliquer: le voilà qui arrive de province, frais
+comme une pêche, et qui descend dans votre cour.
+
+--Mais qui? au nom du ciel!
+
+--Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le nommer; je veux
+assister à ce coup de théâtre. Je suis revenu sur mes pas bien vite,
+après l'avoir nettement reconnu sous la porte cochère. Ah! le scélérat!
+le Lovelace!
+
+Et Adhémar se prit à rire de si bon coeur qu'Alice en fut impatientée.
+Mais bientôt elle fit un cri de joie en voyant entrer son fils Félix,
+filleul du frère qu'elle avait perdu, et le plus beau garçon de sept ans
+qu'il soit possible D'imaginer.
+
+[Illustration 04.png: Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques
+Laurent.]
+
+--Ah! te voilà, mon enfant, s'écria-t-elle en le pressant sur son coeur.
+Que le temps commençait à me paraître long sans toi! Étais-tu impatient
+de revoir ta mère? N'es-tu pas fatigué du voyage?
+
+--Oh! non, je me suis bien amusé en route à voir courir les chevaux,
+répondit l'enfant; j'étais bien content d'aller si vite du côté de ma
+petite mère.
+
+--Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc, Adhémar? reprit madame
+de T... Est-ce là le héros de votre si plaisante aventure?
+
+--Non pas précisément celui-ci, répondit Adhémar, mais celui-là. Et il
+fit un geste comiquement mystérieux pour désigner le précepteur de Félix
+qui entrait en cet instant.
+
+Alice, se sentant sous le regard méchant de son cousin, ne fit pas comme
+les héroïnes de théâtre, qui ont pour le public des _a parte_, des
+exclamations et des tressaillements si confidentiels que tous les
+personnages de la pièce sont fort complaisants de n'y pas prendre garde.
+Elle se conduisit comme on se conduit dans le monde et dans la vie,
+même sans avoir besoin d'être fort habile. Elle demeura impassible,
+accueillit le précepteur de son fils avec bienveillance, et, après
+quelques mots affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux
+pour le caresser à son aise.
+
+«Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit Adhémar en se
+rapprochant d'elle et en lui parlant bas, pour craindre que vous preniez
+du souci de tout ce que j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici
+à la source des informations, et M. Jacques Laurent vous éclairera, si
+bon lui semble, sur les mérites de celle qu'il vous plaisait tantôt
+d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde à vous, cousine: ce
+provincial-là est un fort beau garçon, et, avec les antécédents que je
+lui connais, il est capable de pervertir...... toutes vos femmes de
+chambre.»
+
+Madame de T... ne répondit rien. Elle avait paru ne pas entendre.
+
+--Saint-Jean, dit-elle à un vieux serviteur qui apportait les paquets de
+Félix, conduisez M. Laurent à son appartement. Bonsoir, Adhémar...
+Toi, dit-elle à son fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te
+délivre de cette poussière.
+
+--Comment! ce don Juan de village va demeurer dans votre maison, Alice?
+reprit le cousin lorsque Jacques fut sorti.
+
+--En quoi cela peut-il vous intéresser, mon cousin?
+
+--Mais je vous déclare qu'il est dangereux.
+
+--Pour mes femmes de chambre, à ce que vous croyez?
+
+--Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera, et on en
+parlera.
+
+--Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T... avec une hauteur
+accablante, et en regardant son cousin en face: votre soeur et vous?
+
+--Vous êtes en colère, Alice, répondit-il avec un sourire impertinent,
+cela se voit malgré tous. Je m'en vais bien vite, pour ne pas vous
+irriter davantage, et je me garderai bien de médire de votre précepteur
+si instruit, si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait
+connaissance avec lui qu'au bal masqué et au bras d'une fille, j'en
+avais pris une autre idée... Je tâcherai de tourner à la vénération sous
+vos auspices.
+
+Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques Laurent, qui séparait
+ses paquets d'avec ceux du jeune Félix, et il lui lança des regards
+ironiques et méprisants, qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas
+garde. Il avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora
+et du dandy qui l'avait insultée au bal masqué, il y avait si longtemps!
+Il tourna à demi la tête vers ce beau jeune homme, dont chaque pas
+semblait fouler avec mépris la terre trop honorée de le porter. Voilà
+une mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conservé cette
+figure dans ma mémoire, et elle ne lui rappela rien dans le passé.
+
+Cependant Adhémar se retirait, frappé de la figure de Jacques Laurent,
+et se demandant avec humeur, lui qui, sans aimer Alice, était blessé de
+ne lui avoir jamais plu, si ce blond jeune homme, à l'oeil doux et fier,
+ne se justifierait pas aisément des préventions suggérées contre lui
+à madame de T...; si, au lieu d'être un timide pédagogue, traité en
+subalterne, comme il eût dû l'être dans les idées d'Adhémar, ce n'était
+pas plutôt un soupirant de rencontre, bon à la campagne pour un roman
+au clair de lune, et commode à Paris pour jouer le rôle d'un sigisbée
+mystérieux.
+
+Une heure après, le jeune Félix, peigné, lavé et parfumé avec amour par
+sa mère, courait et sautillait dans le jardin comme un oiseau; Laurent
+se promenait à distance, passant et repassant d'un air rêveur le long
+du grand mur qui longeait le jardin, et le séparait d'un autre enclos
+ombragé de vieux arbres. Alice descendait lentement le perron du petit
+salon d'été, qui formait une aile vitrée avançant sur le jardin, et où
+elle se tenait ordinairement pendant cette saison: car on était alors
+en plein été. Madame de T... avait passé l'hiver et le printemps à la
+campagne. Elle avait souhaité d'y passer une année entière, elle l'avait
+annoncé; mais des affaires imprévues l'avaient forcée de revenir à
+Paris, elle ignorait pour combien de temps, disait-elle. Il y avait
+eu pourtant dans cette soudaine résolution quelque chose dont Jacques
+Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont elle ne se rendait pas
+peut-être compte à elle-même. Peut-être y avait-il eu dans la solitude
+de la campagne, et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop
+solennel ou de trop émouvant pour une imagination habituée à se craindre
+et à se réprimer.
+
+Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants, comme au hasard, dans
+le jardin, tantôt s'amusant des jeux de son fils, tantôt se rapprochant
+de Jacques, comme par distraction. Enfin ils se trouvèrent marchant
+tous trois dans la même Allée, et, deux minutes après, l'enfant, qui
+voltigeait de fleur eu fleur, laissa son précepteur seul avec sa mère.
+
+Ce précepteur avait dans le caractère une certaine langueur réservée,
+qui imprimait à sa physionomie et à ses manières un charme particulier.
+Naturellement timide, il l'était plus encore auprès d'Alice, et, chose
+étrange, malgré l'aplomb que devait lui donner sa position, malgré
+l'habitude qu'elle avait des plus délicates convenances, malgré l'estime
+bien fondée que le précepteur s'était acquise par son mérite, madame de
+T... était encore plus embarrassée que lui dans ce tête-à-tête. C'était
+un mélange, ou plutôt une alternative de politesse affectueuse et
+de préoccupation glaciale. On eût dit qu'elle voulait accueillir
+gracieusement et généreusement ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait
+au repos de la province et à la nonchalance de ses modestes habitudes,
+en lui rendant agréable le séjour de Paris, mais on eût dit aussi quelle
+se faisait violence pour s'occuper de lui, tant sa conversation était
+brisée, distraite et décousue.
+
+Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda à peine.
+
+--Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle, je ne suis pas
+encore reposée de mon voyage, et je veux, avant de laisser le monde
+envahir mes heures, mettre mon fils au courant de ce changement
+d'habitudes. Et puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que
+huit jours de séparation sont bien longs, monsieur Laurent?
+
+--Oui, Madame, pour une mère, toute absence est trop longue, répondit
+Jacques Laurent, comme s'il eût voulu l'aider à lui ôter à lui-même
+toute velléité de présomption.
+
+--Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon fils et moi nous ne
+nous quittions pas d'un seul instant, et je m'en étais fait une douce
+habitude, que la vie de Paris va rompre forcément. Le monde est un
+affreux esclavage; aussi j'aspire à quitter ce monde... mais il est vrai
+que mon fils aspirera un jour peut-être à s'y lancer, et que ma retraite
+serait alors en pure perte. Ah! monsieur Laurent, vous ne connaissez pas
+le monde, vous! vous ne dépendez pas de lui, vous êtes bien heureux!
+
+--Je suis effectivement très-heureux, répondit Jacques Laurent du ton
+dont il aurait dit: Je suis parfaitement dégoûté de la vie.
+
+Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle tressaillit, le
+regarda, et, tout à coup détournant les yeux:
+
+--Trouvez-vous cette maison agréable? lui dit-elle, n'y regretterez-vous
+pas trop la campagne?
+
+--Cette maison est fort embellie, répondit Laurent, préoccupé; je crois
+pourtant que j'y regretterai beaucoup la campagne.
+
+--Embellie? reprit Alice; vous étiez donc déjà venu ici?
+
+--Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison pour y avoir demeuré
+autrefois.
+
+--Il y a longtemps?
+
+--Il y a trois ans.
+
+--Ah oui! reprit Alice, un peu émue, c'est l'époque du départ de mon
+frère pour l'Italie.
+
+--Je crois effectivement qu'à cette époque, dit Laurent, un peu troublé
+aussi, M. de S... faisait régir cette maison, et qu'il habitait la
+maison voisine.
+
+--Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant appartient à sa
+veuve.
+
+--J'ignorais qu'il fût marié.
+
+--Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un instant, par la
+déclaration d'un homme de loi, et par de vives discussions qui se sont
+élevées dans ma famille à ce sujet. Vous entendrez nécessairement parler
+de tout cela avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que vous
+l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle en observant
+la contenance du jeune homme, qu'il est fort possible que vous ayez
+quelque renseignement, peut-être quelque bon conseil à me donner.
+
+--Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant.
+
+--Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance fort bien jouée;
+vous avez le sentiment des véritables convenances, plus que ceux qui
+s'établissent, dans ce monde, juges du point d'honneur. Vous avez
+dans l'âme le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez les
+difficultés de ma situation, et vous m'aiderez peut-être à en sortir.
+Du moins votre première impression, aura une grande valeur à mes yeux.
+Sachez donc que mon frère a légué son nom et ses biens, en mourant,
+à une femme tout à fait déconsidérée et dont le nom, malheureusement
+célèbre dans un certain monde, est peut-être arrivé jusqu'à vous...
+
+--Il y a si longtemps que j'habite là province, dit Laurent avec le
+désir évident de se récuser, que j'ignore...
+
+--Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous demeuriez dans cette
+maison; il est impossible que vous n'ayez pas entendu prononcer le nom
+d'_Isidora_.
+
+Jacques Laurent devint pâle comme la mort; son émotion l'empêcha de voir
+la pâleur et l'agitation d'Alice.
+
+--Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas inconnu, mais je
+ne sais rien de particulier...
+
+--Pourtant vous avez dû rencontrer cette personne, monsieur Laurent;
+rappelez-vous bien! dans ce jardin, par exemple...
+
+--Oui, oui, en effet, dans ce jardin, répondit tout éperdu le pauvre
+Laurent, qui ne savait pas mentir, et sur qui la douce voix d'Alice
+exerçait un ascendant dominateur.
+
+--Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin voisin, reprit-elle:
+il y avait de si belles fleurs, et vous les aimez tant!
+
+--C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait parler comme dans un
+rêve, les camélias surtout... Oui, j'adore les camélias.
+
+--En ce cas, vous serez bien servi, car madame de S... les aime
+toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait la serre de nouvelles
+fleurs. Comme vous êtes lié avec elle, vous la verrez, je présume... et
+vous pourrez alors servir d'intermédiaire entre elle et moi, quelles que
+soient les explications que nous ayons à échanger ensemble.
+
+--Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une angoisse mêlée de
+fermeté. Je ne me chargerai point de cette négociation.
+
+Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que souffrait Laurent
+était impossible à exprimer.
+
+«La voilà donc, cette passion cachée qui le dévore, pensait Alice; voilà
+la cause de sa tristesse, de son découragement, de son abnégation, de
+son éternelle rêverie? Il a aimé cette femme dangereuse, il l'aime
+encore. Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'idée de la revoir le
+charme et l'épouvante!»
+
+On annonça que le dîner était servi, et Laurent prit son chapeau pour
+s'esquiver. «Non, monsieur Laurent, lui dit Alice en posant sa main sur
+son bras, avec un de ces mouvements de courage désespéré qui ne viennent
+qu'aux émotions craintives, vous dînerez avec nous; j'ai à vous parler.»
+
+Ce ton d'autorité blessa le pauvre Jacques. Sa position subalterne,
+comme on se permet d'appeler dans les familles aristocratiques le rôle
+sacré de l'être qui se consacre à la plus haute de toutes les fonctions
+humaines, en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on a de
+plus cher dans la famille), ce rôle de pédagogue, asservi parfois et
+dominé jusqu'à un certain point par des exigences outrageantes, n'avait
+jamais frappé Laurent; madame de T... l'avait appelé et accueilli dans
+sa maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle l'avait traité
+comme l'ami le plus respecté, comme quelque chose entre le fils et le
+frère. Cependant, depuis quelques semaines, cette confiante intimité, au
+lieu de faire des progrès naturels, s'était insensiblement refroidie.
+La politesse et les égards avaient augmenté à mesure qu'une certaine
+contrainte s'était fait sentir. Laurent en avait beaucoup souffert. Dans
+sa modestie naïve, il n'avait rien deviné, et, maintenant qu'un élan de
+passion jalouse et désolée le retenait brusquement, il s'imaginait être
+le jouet d'un caprice déraisonnable, inouï. Sa fierté n'était pas seule
+en jeu, car lui aussi il aimait, le pauvre Jacques, il était éperdument
+épris d'Alice, et son coeur se brisa au moment où il eût dû s'épanouir.
+
+«Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un peu altier; mais il
+m'est impossible, Madame, de ne rendre maintenant à votre désir.»
+
+En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver Alice cruelle
+lui semblait la plus grande des douleurs qu'il pût supporter.
+
+Alice le comprit; et comme son fils revenait auprès d'elle; «Félix, lui
+dit-elle avec un doux sourire, engage donc notre ami à rester avec nous
+pour dîner. Il me refuse; mais il ne voudra peut-être pas te faire cette
+peine.»
+
+L'enfant, qui chérissait Laurent, le prit par les deux mains avec une
+tendre familiarité, et l'entraîna vers la table. Laurent se laissa
+tomber sur sa chaise, un regard d'Alice et le nom d'ami l'avaient
+vaincu.
+
+Cependant ils furent mornes et contraints durant tout le repas.
+L'expansive gaieté du jeune garçon pouvait à peine leur arracher un
+sourire. Laurent jetait malgré lui un regard distrait sur le jardin et
+sur la petite porte du mur mitoyen qu'on apercevait de sa place.
+Alice examinait et interprétait sa préoccupation dans le sens qu'elle
+redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la droiture et
+la fermeté du penchant de cette femme, que si elle s'était convaincue,
+dès le premier mot de Laurent, qu'il était bien le héros de l'aventure
+racontée par le beau cousin Adhémar, elle avait complètement rejeté de
+son souvenir les imputations outrageantes sur le caractère de Laurent.
+Laurent lui eût-il été moins cher, elle connaissait déjà bien assez son
+désintéressement et sa fierté d'âme pour regarder cette circonstance du
+récit d'Adhémar comme une calomnie gratuite; mais quand on aime, on n'a
+pas besoin d'opposer la raison à des soupçons de cette nature. La pensée
+d'Alice ne s'y arrêta pas un instant.
+
+Mais par quelle bizarre et douloureuse coïncidence ce dernier amant
+qu'Isidora avait eu à Paris, après mille autres, se trouvait-il donc le
+seul homme que la tranquille et sage Alice eût aimé en sa vie?
+
+Alice avait eu besoin d'appeler à son secours tout ce qu'elle avait de
+religion dans l'âme et de courage dans le caractère pour ne pas haïr
+le mari froid et dépravé auquel on l'avait unie à seize ans sans la
+consulter. Victime de l'orgueil et des préjugés de sa famille, elle
+avait pris le mariage en horreur et le monde en mépris. Elle avait tant
+souffert, tant rougi et tant pleuré dans sa première jeunesse, elle
+avait été si peu comprise, elle avait rencontré autour d'elle si peu de
+coeurs disposés à la respecter et à la plaindre, et du contraire tant de
+sots et de fats désireux de la flétrir en la consolant, qu'elle s'était
+repliée sur elle-même dans une habitude de désespoir muet et presque
+sauvage. Une violente réaction contre les idées de sa caste et contre
+les mensonges odieux qui gouvernent la société s'était opérée en elle.
+Elle s'était fait une vie de solitude, de lecture et de méditation, au
+milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait pâle et belle, ornée de fleurs
+et de diamants, elle avait l'air d'une victime allant au sacrifice;
+mais c'était une victime silencieuse et recueillie, qui ne faisait plus
+entendre une plainte, qui ne laissait plus échapper un soupir.
+
+La mort de son mari avait terminé un lent et odieux supplice: mais à
+vingt ans, Alice était déjà si lasse de la vie, qu'elle l'abordait sans
+illusions, et qu'elle ne pouvait plus y faire un pas sans terreur. Les
+théories qu'on agitait autour d'elle soulevaient son âme de dégoût. Les
+hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-être qu'ils étaient
+tous, en effet, des copies plus ou moins effacées du type révoltant de
+l'homme qui l'avait asservie. Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour
+avoir été forcée de haïr et de mépriser, dans l'âge où tout devait être
+confiance, abandon, respect.
+
+Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin un homme pur
+et vraiment noble, et il fallut pour cela que le hasard amenât dans sa
+maison et jetât dans son intimité un plébéien pauvre, sans ambition,
+sans facultés éclatantes, mais fortement et sévèrement épris des idées
+les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait rien de
+miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans le génie de Jacques
+Laurent. Cependant ce fait produisit un miracle dans le coeur d'Alice,
+et ce bon jeune homme fut bientôt à ses yeux le plus grand et le
+meilleur des êtres.
+
+Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur, qu'elle ne
+songea pas à y résister d'abord. Elle s'y livra avec délices, et si
+Jacques eût été tant soit peu roué, vaniteux ou personnel, il se serait
+aperçu qu'au bout de huit jours il était passionnément aimé.
+
+Mais Jacques était particulièrement modeste. Il avait trop
+d'enthousiasme naïf et tendre pour les grandes âmes et les grandes
+choses: il ne lui en restait pas assez pour lui-même. Absorbé dans
+l'étude des plus belles oeuvres de l'esprit humain, plongé dans la
+contemplation du génie des maîtres de l'éternelle doctrine de vérité,
+il se regardait comme un simple écolier, à peine digne d'écouter ces
+maîtres s'il eût pu les faire revivre, trop heureux de pouvoir les lire
+et les comprendre.
+
+Naturellement porté à la vénération, il admira le coeur et l'esprit
+d'Alice, ce coeur et cet esprit que le monde ignorait, et qui se
+révélaient à lui seul. Il l'aima, mais il persista à se croire si peu de
+chose auprès d'elle, que la pensée d'être aimé ne put entrer dans son
+cerveau. Sa position précaire acheva de le rendre craintif, car la
+fierté ne va pas braver les affronts, et il eût rougi jusqu'au fond
+de l'âme si quelqu'un eût pu l'accuser d'être séduit par le titre et
+l'opulence d'une femme. L'homme le plus orgueilleux en pareil cas est
+le plus réservé, et, par la force des choses, il eût fallu, pour être
+devinée, qu'Alice eût le courage de faire les premiers pas. Mais cela
+était impossible à une femme dont toute la vie n'avait été que douleur,
+refoulement et contrainte. Elle aussi doutait d'elle-même, et à force
+d'avoir repoussé les hommages et les flatteries, elle était arrivée à
+oublier qu'elle était capable d'inspirer l'amour. Elle avait tant de
+peur de ressembler à ces galantes effrontées qui l'avaient fait si
+souvent rougir d'être femme!
+
+Ils ne se devinèrent donc pas l'un l'autre, et malheur aux âmes altières
+qui appelleraient niaiserie la sainte naïveté de leur amour! Ces âmes-là
+n'auraient jamais compris la vénération qui accompagne l'amour véritable
+dans les jeunes coeurs, et qui fait qu'on s'annihile soi-même dans
+la contemplation de l'être qu'on adore. Rarement deux âmes également
+éprises se rencontrent dans les romans plus ou moins complets dont
+la vie est traversée. C'est pourquoi celui-ci pourra paraître
+invraisemblable à beaucoup de gens. C'est pourtant une histoire vraie,
+malgré la vérité d'une foule d'histoires qui pourraient en combattre
+victorieusement la probabilité.
+
+Aussitôt qu'Alice put voir clair dans son propre coeur, et cela ne fut
+pas bien long, elle interrogea avec effroi la manière d'être de Jacques
+avec elle. Elle y trouva une timidité qui augmenta la sienne et une
+tristesse qui lui fit craindre de se heurter contre un autre amour. La
+fierté légitime d'une âme complètement vierge la mit dès lors en garde
+contre elle-même; elle veilla si attentivement sur ses paroles et sur sa
+contenance, que tout encouragement fut enlevé au pauvre Jacques. Il fit
+comme Alice, dans la crainte de paraître présomptueux et ridicule. Il
+aima en silence, et au lieu de faire des progrès, leur intimité diminua
+insensiblement à mesure que la passion couvait plus profonde dans leur
+sein.
+
+L'intervention du personnage étrange d'Isidora dans cette situation fit
+porter à faux la lumière dans l'esprit d'Alice. Elle avait pressenti ou
+plutôt elle avait deviné que Jacques avait beaucoup et longtemps aimé
+une autre femme, elle se persuadait qu'il l'aimait encore, et, en
+supposant que cette femme était Isidora, elle ne se trompait que de
+date.
+
+--Je veux tout savoir, se disait-elle; voici enfin l'occasion et le
+moyen de me guérir. N'ai-je pas désiré ardemment et demandé à Dieu avec
+ferveur la force de ne rien espérer, de ne rien attendre de mon fol
+amour? Ne me suis-je pas dit cent fois que le jour où je serais
+certaine que ce n'est pas moi qu'il aime, je retrouverais le calme du
+désintéressement? Pourquoi donc suis-je si épouvantée de la découverte
+qui s'approche? Pourquoi ai-je une montagne sur le coeur?
+
+--Vous trouvez ce lieu-ci très-changé? dit-elle en prenant le café
+avec lui sur la terrasse ornée de fleurs. Vous regrettez sans doute
+l'ancienne disposition?
+
+--Il y a beaucoup de changements en effet, répondit Jacques; les deux
+pavillons vitrés qui forment des ailes au bâtiment n'existaient pas
+autrefois. Le jardin était dans un état complet d'abandon. C'est
+beaucoup plus beau maintenant, à coup sûr.
+
+--Oui, mais cela vous plaît moins, avouez-le.
+
+--Ce jardin désert et dévasté avait son genre de beauté. Celui-ci a
+moins d'ombre et plus d'éclat. Je le crois moins humide désormais, et
+partant beaucoup plus sain pour Félix.
+
+--Le jardin d'à côté est plus vaste et lui conviendrait beaucoup mieux.
+Malheureusement la porte de communication est fermée; et il est à
+craindre qu'elle ne se rouvre jamais entre ma belle-soeur et moi.
+
+--Votre belle-soeur, Madame?...
+
+--Eh oui, mademoiselle Isidora, aujourd'hui comtesse de S... À quoi donc
+pensez-vous, monsieur Laurent? Je vous ai déjà dit...
+
+--Ah! il est vrai; je vous demande pardon, Madame!...
+
+Et Laurent perdit de nouveau contenance.
+
+--Écoutez, mon ami, reprit Alice après l'avoir silencieusement examiné
+à la dérobée, vous avez, j'espère, quelque confiance en moi, et vous
+pouvez compter que vos aveux seront ensevelis dans mon coeur. Eh bien,
+il faut que vous me disiez en conscience ce que vous savez... ou
+du moins ce que vous pensez de cette femme. Ce n'est pas une vaine
+curiosité qui me porte à vous interroger: il s'agit pour moi de savoir
+si, à l'exemple de ma famille, je dois la repousser avec mépris, ou si,
+dirigée par des motifs plus élevés que ceux de l'orgueil et du préjugé,
+je dois l'admettre auprès de moi comme la veuve de mon frère.
+
+--Vous m'embarrassez beaucoup, répondit Jacques après avoir hésité un
+instant; je ne connais pas assez le monde, je ne puis pas assez bien
+juger la personne... dont il est question pour me permettre d'avoir un
+avis.
+
+--Cela est impossible: si on n'a pas un avis formulé, décisif, on a
+toujours, sur quelque chose que ce soit, un sentiment, un instinct,
+un premier mouvement. Si vous refusez de me dire votre impression
+personnelle, j'en conclurai naturellement que vous ne prenez aucun
+intérêt à ce qui me touche, et que vous n'avez pas pour moi l'amitié que
+j'ai pour vous; car, si vous m'adressiez une question relative à votre
+conscience et à votre dignité, je sens que je mettrais une extrême
+sollicitude à vous éclairer.
+
+Il y avait longtemps que madame de T... n'avait repris avec Jacques ce
+ton d'affectueux abandon, qui lui avait été naturel et facile dans les
+commencements, et qui maintenant devenait de plus en plus l'effort d'une
+passion qui veut se donner le change en se retranchant sur l'amitié.
+Jacques était si facile à tromper, qu'il crut l'amitié revenue; et lui
+qui se persuadait être disgracié jusqu'à l'indifférence, accueillit avec
+ivresse ce sentiment dont le calme l'avait cependant fait souffrir. Il
+pâlit et rougit; et ces alternatives d'émotion sur sa figure mobile et
+fraîche comme celle d'un enfant, l'embellissaient singulièrement. Sa
+fine et abondante chevelure blonde, la transparence de son teint, la
+timidité de ses manières, contrastaient avec une taille élevée, des
+membres robustes, un courage physique extraordinaire; sa main énorme,
+faite comme celle d'un athlète, et cependant blanche et modelée comme un
+beau marbre, eût été d'une haute signification pour Lavater ou pour
+le spirituel auteur de la Chirognomonie[2]; son organisation douce et
+puissante, stoïque et tendre, était résumée tout entière dans cet indice
+physiologique.
+
+[Note 2: M. d'Arpentigny a écrit, comme on sait, un livre fort
+ingénieux sur la physionomie des mains. Nous croyons son système
+très-vrai et ses observations très-justes, d'autant plus qu'elles
+se rattachent à des formules de métaphysique très-lucides et
+très-ingénieuses. Mais nous ne croyons pas ce système plus exclusif que
+ceux de Gall et de Spurzheim. Lavater est le grand esprit qui a embrassé
+l'ensemble des indices révélateurs de l'être humain. Il n'a pas
+seulement examiné une portion de l'être mais il a esquissé un vaste
+système, dont chaque portion, étudiée en particulier, est devenue depuis
+un système complet. La phrénologie et la chirognomonie sont traitées
+incidemment, mais avec largeur, dans Lavater. En s'appliquant aux
+particularités de la physionomie générale, chaque système amène au
+progrès, des observations plus précises, des études plus approfondies,
+et de nouvelles recherches métaphysiques. C'est sous ce dernier point de
+vue que nous attachons de l'importance à de tels systèmes. En général,
+le public n'y cherche qu'un..., une sorte d'horoscope. Nous y voyons
+bien autre chose à conclure de la relation de l'esprit avec la matière.
+Mais ce n'est pas dans une note, et au beau milieu d'un roman, que nous
+pouvons développer nos idées à cet égard. L'occasion s'en retrouvera, ou
+d'autres le feront mieux. En attendant, l'ouvrage de M. d'Arpentigny est
+à noter comme important et remarquable.]
+
+Quand il osait lever ses limpides yeux bleus sur Alice, une flamme
+dévorante allait s'insinuer dans le coeur de cette jeune femme; mais
+cet éclair d'audacieux désir s'éteignait aussi rapidement qu'il s'était
+allumé. La défiance de soi-même, la crainte d'offenser, l'effroi d'être
+repoussé, abaissaient bien vite la blonde paupière de Jacques; et son
+sang, allumé jusque sur son front, se glaçait tout à coup jusqu'à la
+blancheur de l'albâtre. Alors sa timidité le rendait si farouche, qu'on
+eût dit qu'il se repentait d'un instant d'enthousiasme, qu'il en avait
+honte, et qu'il fallait bien se garder d'y croire. C'est qu'en se
+donnant sans réserve à toutes les heures de sa vie, il se reprenait
+malgré lui, et forçait les autres à se replier sur eux-mêmes. C'est
+ainsi qu'il repoussait l'amour de la timide et fière Alice, cette âme
+semblable à la sienne pour leur commune souffrance.
+
+Ah! pourquoi, entre deux coeurs qui se cherchent et se craignent, un
+coeur ami, un prêtre de l'amour divin, ou mieux encore une prêtresse,
+car ce rôle délicat et pur irait mieux à la femme; pourquoi, dis-je,
+un ange protecteur ne vient-il pas se placer pour unir des mains qui
+tremblent et s'évitent, et pour prononcer à chacun le mot enseveli dans
+le sein de chacun? Eh quoi! il y a des êtres hideux dont les fonctions
+sans nom consistent à former par l'adultère, par la corruption, ou par
+l'intérêt sordide du mariage, de monstrueuses unions, et la divine
+religion de l'amour n'a pas de ministres pour sonder les coeurs, pour
+deviner les blessures et pour unir ou séparer sans appel ce qui doit
+être lié ou béni dans le coeur de l'homme et de la femme? Mais où est la
+place de l'amour dans notre société, dans notre siècle surtout? Il faut
+que les âmes fortes se fassent à elles-mêmes leur code moralisateur, et
+cherchent l'idéal à travers le sacrifice, qui est une espèce de suicide;
+ou bien il faut que les âmes troublées succombent, privées de guide et
+de secours, à toutes les tentations fatales qui sont un autre genre de
+suicide.
+
+Alice se sentit frémir de la tête aux pieds en rencontrant le regard
+enivré de Jacques; mais la femme est la plus forte des deux dans ce
+genre de combat; elle peut gouverner son sang jusqu'à l'empêcher de
+monter à son visage. Elle peut souffrir aisément sans se trahir, elle
+peut mourir sans parler. Et puis cette souffrance a son charme, et les
+amants la chérissent. Ces palpitations brûlantes, ces désirs et ces
+terreurs, ces élans immenses et ces strangulations soudaines, tout cela
+est autant d'aiguillons sous lesquels on se sent vivre, et l'on aime une
+vie pire que la mort. Il est doux, quand les voeux sont exaucés, de
+se rencontrer, de se retracer l'un à l'autre ce qu'on a souffert, et
+parfois alors on le regrette! mais il est affreux de se le cacher
+éternellement et de s'être aimés en vain. Entre l'ivresse accablante
+et la soif inassouvie il y a toujours un abîme de douleur et de regret
+incommensurable. On y tombe de chaque rive. De quel côté est la chute la
+plus rude?
+
+Ainsi, lorsqu'on cherche à percer le nuage derrière lequel se tiennent
+cachées toutes les vérités morales, on se heurte contre le mystère. La
+société laisse la vérité dans son sanctuaire et tourne autour. Mais
+lorsqu'une main plus hardie cherche à soulever un coin du voile, elle
+aperçoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption de la société,
+mais encore l'impuissance et l'imperfection de la nature humaine, des
+souffrances infinies inhérentes à notre propre coeur, des contradictions
+effrayantes, des faiblesses sans cause, des énigmes sans mot. Le
+chercheur de vérités est le plus faible entre les faibles, parce
+qu'il est à peu près seul. Quand tous chercheront et frapperont, ils
+trouveront et on leur ouvrira. La nature humaine sera modifiée et
+ennoblie par cet élan commun, par cette fusion de toutes les forces et
+de toutes les volontés, que décuplera la force et la volonté de chacun.
+Jusque-là que pouvez-vous faire, vous qui voulez savoir? L'ignorance est
+devant vous comme un mur d'airain, et vous la portez en vous-même. Vous
+demandez aux hommes pourquoi ils sont fous, et vous sentez que vous-même
+vous n'êtes point sage. Hélas! nous accusons la société de langueur, et
+notre propre coeur nous crie: Tu es faible et malade!
+
+Mais je m'aperçois que je traduis au lecteur le griffonnage obscur et
+fragmenté des cahiers que Jacques Laurent entassait à cette époque de sa
+vie, dans un coin, et sans les relire ni les coordonner, comme il avait
+toujours fait. Ses notes et réflexions nous ont paru si confuses et si
+mystérieuses, que nous avons renoncé à en publier la suite.
+
+Vaincu par l'insistance d'Alice, il ouvrit son coeur du moins à
+l'amitié, et lui raconta toute l'histoire que l'on a pu lire dans la
+première partie de ce récit, mais en peu de mots et avec des réticences,
+pour ne pas alarmer la pudeur d'Alice. Elle était bonne et charitable,
+dit-il, cela est certain. Elle m'envoya, sans me connaître, de l'argent
+pour soulager la misère des malheureux qui ne pouvaient pas payer leur
+loyer au régisseur de cette maison. Le hasard me fit entrer dans ce
+jardin, alors abandonné, par cet appartement alors en construction. Un
+autre hasard me fit franchir la petite porte du mur et pénétrer dans la
+serre de l'autre enclos. Un dernier hasard, je suppose, l'y amena; là je
+causai avec elle. Là je retournai deux fois, et je fus attendri, presque
+fasciné par le charme de son esprit, l'élévation de ses idées, la
+grandeur de ses sentiments. C'était la femme la plus belle, la plus
+éloquente et, à ce qu'il me semblait, la meilleure que j'eusse encore
+rencontrée. Ensuite...
+
+--Ensuite, dit Alice avec une impétuosité contenue.
+
+--Je la revis dans un bal..
+
+--Au bal de l'Opéra?
+
+--Il ne tiendrait qu'à moi de croire que j'y suis en cet instant, reprit
+Laurent avec un enjouement forcé, car vous m'intriguez beaucoup, Madame,
+par la révélation que vous me faites de mes propres secrets.
+
+--C'était donc un secret, un rendez-vous? Vous voyez, mon ami, que je ne
+sais pas tout.
+
+--C'était encore un hasard. Je fus raillé par une femme impétueuse,
+hardie, éloquente autant que l'autre, mais d'une éloquence bizarre,
+pleine d'audace et d'effrayantes vérités.
+
+--Comment _l'autre?_ Je ne comprends plus.
+
+--C'était la même.
+
+--Et laquelle triompha?
+
+--Toutes deux triomphèrent de mes sophismes philosophiques, toutes deux
+m'ouvrirent les yeux à certaines portions de la vérité, et firent naître
+en moi l'idée de nouveaux devoirs.
+
+--Expliquez-vous, monsieur Laurent, vous parlez par énigmes.
+
+--L'une, celle que j'avais vue vêtue de blanc au milieu des fleurs,
+représentait le sacrifice et l'abnégation; l'autre, celle qui se cachait
+sous un masque noir et que j'entrevoyais à travers la poussière et le
+bruit, me représentait la révolte de l'esclave qui brise ses fers et
+la rage héroïque du blessé percé de coups qui ne veut pas mourir. Une
+troisième figure m'apparut qui réunissait en elle seule les deux autres
+aspects: c'était la force et l'accablement, le remords et l'audace, la
+tendresse et l'orgueil, la haine du mal avec la persistance dans le mal;
+c'était Madeleine échevelée dans les larmes, et Catherine de Russie
+enfonçant sa couronne sur sa tête avec un terrible sourire. Ces deux
+femmes sont en elle: Dieu a fait la première, la société a fait la
+seconde.
+
+--Vous m'effrayez et vous m'attendrissez en même temps, mon ami, dit
+Alice en détournant son visage altéré et en se penchant pour méditer.
+Cette femme n'est pas une nature vulgaire, puisqu'elle vous a fait une
+impression si profonde.
+
+--La trace en est restée dans mon esprit et je ne voudrais pas
+l'effacer. Le spectacle de cette lutte et de cette douleur m'a beaucoup
+appris.
+
+--Quoi, par exemple?
+
+--Avant tout, qu'il serait impie de mépriser les êtres tombés de haut.
+
+--Et cruel de les briser, n'est-ce pas?
+
+--Oui, si en croyant briser l'orgueil on risque de tuer le repentir.
+
+--Mais elle n'aimait pas mon frère?
+
+--La question n'est pas là.
+
+--Hélas! pensa la triste Alice, c'est la chose qui m'occupe le moins.
+Et, en effet, la question pour elle était de savoir si Jacques aimait
+Isadora. «D'ailleurs, ajouta-t-elle, depuis trois ans que vous ne l'avez
+revue, elle a pu triompher des mauvais penchants; car il y a trois ans
+que vous ne l'avez vue?»
+
+--Oui, Madame.
+
+--Et sans doute elle vous a écrit pendant cet intervalle?
+
+--Jamais, Madame.
+
+--Mais, vous avez pensé à elle, vous avez pu établir un jugement
+définitif?...
+
+--J'y ai pensé souvent d'abord, et puis quelquefois seulement; je ne
+suis pas arrivé à juger son caractère d'une manière absolue; mais sa
+position, je l'ai jugée.
+
+--C'est là ce qui m'intéresse, parlez.
+
+--Sa position a été fausse, impossible; elle trouvait dans sa vie le
+contraste monstrueux qui réagissait sur son coeur et sa pensée: ici
+le faste et les hommages de la royauté, là le mépris et la honte de
+l'esclavage; au dedans les dons et les caresses d'un maître asservi, au
+dehors l'outrage et l'abandon des courtisans furieux. D'où j'ai conclu
+que la société n'avait pas donné d'autre issue aux facultés de la femme
+belle et intelligente, mais née dans la misère, que la corruption et le
+désespoir. La femme richement douée a besoin d'amour, de bonheur et
+de poésie. Elle n'en trouve que le semblant quand elle est forcée de
+conquérir ces biens par des moyens que la société flétrit et désavoue.
+Mais pourquoi la société lui rend-elle la satisfaction légitime
+impossible et les plaisirs illicites si faciles? Pourquoi donne-t-elle
+l'horrible misère aux filles honnêtes et la richesse seulement à celles
+qui s'égarent? Tout cela fournit bien matière à quelques réflexions,
+n'est-ce pas, Madame?
+
+--Vous avez raison, Laurent, dit madame de T... avec une expansion
+douloureuse. Je tâcherai d'approfondir la vérité; et s'il est vrai,
+comme on l'affirme, que, depuis trois ans, cette femme ait eu une
+conduite irréprochable, je l'aiderai à sa réhabiliter. Dans le cas
+contraire, je l'éloignerai sans rudesse et sans porter à son orgueil
+blessé le dernier coup.
+
+--A-t-elle donc essayé de se faire accueillir par vous, Madame? reprit
+Laurent, que cette idée jetait dans une véritable perplexité.
+
+--Il me le semble, répondit Alice. J'ai là un billet d'elle, fièrement
+signé comtesse de S..., qu'elle m'a envoyé ce matin, et où elle me
+demande à remettre entre mes mains, et face à face, une lettre fort
+secrète de mon frère mourant. Je ne puis ni ne dois m'y refuser. Je vais
+donc la voir.
+
+--Vous allez la voir?
+
+--Dans un quart d'heure elle sera ici; je lui ai donné rendez-vous
+pour neuf heures. Vous voyez, monsieur Laurent, que j'avais besoin de
+réfléchir à l'accueil que je dois lui faire, et je vous remercie de
+m'avoir éclairée. Ayez la bonté d'emmener coucher mon fils; il est bon
+qu'il ne voie pas cette femme, si moi-même je ne dois point la revoir.
+Je vous avoue que sa figure et sa contenance vont m'influencer beaucoup
+dans un sens ou dans l'autre.
+
+Laurent s'était levé avec effroi; il avait pris son chapeau. Pour la
+première fois il était impatient de quitter Alice; mais, à sa grande
+consternation, elle ajouta;
+
+--Dans un quart d'heure mon enfant sera endormi; je vous prie alors de
+revenir me trouver, monsieur Laurent.
+
+--Permettez, Madame, que cela ne soit pas, dit Laurent avec plus de
+fermeté qu'il n'en avait encore montré.
+
+--Laurent, reprit madame de T... en se levant et en lui saisissant la
+main avec une sorte de solennité, je sais que cela n'est pas convenable,
+et que cela doit vous embarrasser, vous émouvoir beaucoup. Mais une
+telle circonstance de ma vie me pousse en dehors de toute convenance,
+et je ne m'arrêterais que devant la crainte de vous faire souffrir
+sérieusement. Dites, devez-vous souffrir en revoyant Isadora?
+
+--Je ne souffrirai que pour elle; mais n'est-ce pas assez? répondit
+Laurent avec assurance. Ne serai-je pas auprès de vous en face d'elle,
+comme un accusateur, un délateur ou un juge? N'exigez pas de moi...
+
+--Eh bien?
+
+--N'exigez pas que j'ajoute à l'humiliation de son rôle devant vous. Je
+crois qu'elle ne s'attend pas à vous trouver telle que vous êtes. Je
+crains que votre grandeur ne l'écrase.
+
+--Ah! vous l'aimez encore, Laurent! s'écria madame de T... Puis elle
+ajouta avec un sourire glacé: Je ne vous en fais pas un crime. Moi, je
+vous demande, comme la première et peut-être la dernière preuve d'une
+amitié sérieuse, de revenir quand je vous ferai avertir. Laurent
+s'inclina et sortit. Il eut la tentation de courir bien loin de l'hôtel
+pour se soustraire à cette étrange fantaisie si sérieusement énoncée.
+Mais il ne se sentit pas la force d'offenser celle qu'il aimait quand
+elle invoquait l'amitié, une amitié qu'il croyait à peine reconquise!
+
+«Je les verrai ensemble, se disait Alice, je me convaincrai de ce que
+je sais déjà. Il me sera enfin prouvé qu'il l'aime, et alors je serai
+guérie. Quelle est la femme assez lâche ou assez faible pour aimer
+un homme occupé d'une autre femme, pour songer à engager une lutte
+honteuse, à méditer une conquête incertaine, et qui ne s'achète que par
+la coquetterie, c'est-à-dire par le moyen le plus contraire à la dignité
+et à la droiture du coeur?»
+
+Elle s'étonnait d'avoir eu le courage de provoquer cette crise décisive
+et d'avoir osé vaincre la répugnance de Jacques. Mais elle s'en
+applaudissait, et remerciait Dieu de lui en avoir donné la force. Et
+puis cependant une douleur mortelle envahissait toutes ses facultés, et
+elle s'efforçait de désirer qu'Isidora fût assez indigne de l'amour
+de Jacques pour qu'elle-même pût mépriser un pareil amour et oublier
+l'homme capable de le porter dans son sein. Mais on sait combien sont
+peu solides ces résolutions de hâter la fin d'un mal qu'on aime et d'une
+souffrance que l'on caresse.
+
+Un domestique annonça madame la comtesse de S..., et Alice sentit comme
+le froid de la mort passer dans ses veines. Elle se leva brusquement, se
+rassit pendant que son étrange belle-soeur avançait avec lenteur vers
+la porte du salon, et se releva avec effort lorsque l'apparition de cet
+être problématique se fut tout à fait dessinée sur le seuil.
+
+Au premier coup d'oeil jeté sur cette femme, Alice ne fut frappée que
+de son assurance, de la grâce aisée de sa démarche et de sa miraculeuse
+beauté. Isidora n'était plus jeune: elle avait trente-cinq ans; mais les
+années et les orages de sa vie avaient passé impunément sur ce front de
+marbre et sur ce visage d'une blancheur immaculée. Tout en elle était
+encore triomphant: l'oeil large et pur, la souplesse des mouvements, la
+main sans pli, les formes arrondies sans pesanteur, les plans du visage
+fermes et nets, les dents brillantes comme des perles et les cheveux
+noirs comme la nuit; on eût dit que la sérénité du ciel s'était laissé
+conquérir par la puissance de l'enfer; c'était la Vénus victorieuse,
+chaste et grave en touchant à ses armes, mais enveloppée de ce
+mystérieux sourire qui fait douter si c'est l'arc de Diane ou celui de
+l'amour dont il lui a plu de charger son bras voluptueux et fort.
+
+Elle paraissait d'autant plus blanche et fraîche qu'elle était en
+noir, et ce deuil rigoureux était ajusté avec autant de bon goût et de
+simplicité noble qu'eut pu l'être celui d'une duchesse. Sa beauté avait
+d'ailleurs ce caractère de haute aristocratie que les patriciennes
+croient pouvoir s'attribuer exclusivement, en quoi elles se trompent
+fort.
+
+Alice fit rapidement ces remarques et avança de quelques pas au-devant
+d'Isidora, d'autant plus décidée à être parfaitement calme et polie,
+qu'elle se sentait plus de méfiance et de trouble intérieur. Au fond de
+son âme, Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de cette âme
+était, dans certains cas, un impénétrable abîme, et elle savait rendre
+sa confusion imposante. Elle accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait
+à quelque distance du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour
+voir si elle était bien seule avec madame de T..., elle lui présenta en
+silence une lettre cachetée de noir, en disant: «C'est lui-même qui a
+mis là ce cachet de deuil, quatre heures avant de mourir.»
+
+Alice, qui avait beaucoup aimé son frère, fut tout à coup si émue
+qu'elle ne songea plus à observer la contenance de son interlocutrice.
+Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'était bien l'écriture, du
+comte Félix, quoique pénible et confuse.
+
+«Ma soeur, avait-il écrit, ils ont beau dire, je sens bien que je suis
+perdu, que rien ne me soulage, et que bientôt, peut-être, il faudra que
+je meure sans te revoir. Tu es le seul être que je voudrais avoir auprès
+de moi pour adoucir un moment pareil... peut-être affreux, peut-être
+indifférent comme tant de choses dont on s'effraie et qui ne sont rien,
+J'aurais préféré mourir d'un coup de pistolet, d'une chute de cheval, de
+quelque chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs....
+Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai bien ma tête et un reste
+de forces, te faire connaître mes derniers sentiments, mes derniers
+voeux, je dirais presque mes dernières volontés, si je l'osais. Alice,
+tu es un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde, défendras
+ma mémoire, je le sais. Toi seule comprendras ce que je vais t'annoncer.
+J'aime depuis six ans une femme envers laquelle je n'ai pas toujours été
+juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon estime pour que
+j'aie su cacher les torts que je lui supposais. Depuis trois ans que
+je voyage avec elle, mes soupçons se sont dissipés, sa fidélité, son
+dévouement, ont satisfait à toutes mes exigences et triomphé de tous mes
+préjugés. Depuis un an que je suis malade, elle a été admirable pour
+moi, elle ne m'a pas quitté d'un instant, elle n'a pas eu une pensée, un
+mouvement qu'elle ne m'ait consacrés.... Il faut abréger, car je suis
+faible, et la sueur me coule du front tandis je t'écris... une sueur
+bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai épousé cette femme devant
+l'Église et devant la loi, et par un testament qu'elle ignore et qu'elle
+ne connaîtra qu'après ma mort, je lui lègue tous les biens dont je peux
+disposer. Elle n'a pas songé un instant à assurer son avenir. Généreuse
+jusqu'à la prodigalité, elle m'a montré un désintéressement inouï. Je
+mourrais malheureux et maudit si je la laissais aux prises avec la
+misère, lorsqu'elle m'a sacrifié une partie de sa vie. Ah! si tu savais,
+Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce que ma main raidie par
+un froid terrible m'empêche De....»
+
+«Ma soeur, je suis presque en défaillance, mais mon esprit est encore
+net et ma volonté inébranlable. Je veux que ma femme soit ta soeur; je
+te le demande au nom de Dieu; je te le demande à genoux, près d'expirer
+peut-être! Tous tes autres la maudiront! mais toi, tu lui pardonneras
+tout, parce qu'elle m'a véritablement aimé. Adieu, Alice, je ne vois
+plus ce que j'écris; mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma
+soeur!...»
+
+«Ton frère, FÉLIX, comte de S...»
+
+Alice essuya ses joues inondées de larmes silencieuses et resta quelque
+temps comme absorbée par la vue de ce papier, de cette écriture
+affaiblie, de cet adieu solennel et de ce nom de frère qui semblait
+exercer sur elle une majestueuse autorité d'affection.
+
+Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement. Isidora
+était impassible et la regardait aussi, mais avec plus de curiosité que
+de bienveillance. Alice fut frappée de la clarté de ce regard sec et
+fier. Ah! pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a
+si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait même qu'elle ne l'a pas
+pleuré du tout!
+
+--Madame, dit-elle, est-ce que vous ne connaissez pas le contenu de
+cette lettre?
+
+--Non, Madame, répondit la veuve avec assurance: lorsque mon mari me la
+remit, il eut peine à me faire comprendre que je devais ne la remettre
+qu'à vous, et ce furent ses dernières paroles.» Et Isidora ajouta en
+baissant la voix comme si de tels souvenirs lui causaient une sorte de
+terreur: «Son agonie commença aussitôt, et quatre heures après....» Elle
+se tut, ne pouvant se résoudre à rappeler l'image de la mort.
+
+--Mon frère vous avait-il quelquefois parlé de moi, madame? reprit
+Alice, qui l'observait toujours.
+
+--Oui, Madame, souvent.
+
+--Et ne puis-je savoir ce qu'il vous disait?
+
+--Lorsqu'il était malade d'irritation nerveuse, il avait de grands accès
+de scepticisme et presque de haine contre le genre humain tout entier...
+
+--Et, l'on m'a dit, contre notre sexe particulièrement?
+
+Isidora se troubla légèrement; puis elle reprit aussitôt:
+
+--Dans ces moments-là, il exceptait une seule femme de la réprobation.
+
+--Et c'était vous, sans doute, Madame?
+
+--Non, Madame, répondit Isidora, d'un accent de franchise courageuse!
+c'était vous. Ma soeur est un ange, disait-il: ma soeur n'a jamais eu un
+seul instant, dans toute sa vie, la pensée du mal.
+
+--Mais, Madame... cet éloge exagéré, sans doute, ne renfermait-il pas un
+reproche muet contre quelque autre femme?
+
+--Vous voulez dire contre moi? Écoutez, Madame, reprit Isidora avec une
+audace presque majestueuse, je ne suis pas venue ici pour me confesser
+des reproches justes ou injustes que la passion d'un homme a pu
+m'adresser. Le récit de pareils orages épouvanterait peut-être votre âme
+tranquille. Je me crois assez justifiée par la preuve de haute estime
+que votre frère m'a donnée en m'épousant. Je ne sais pas ce que contient
+cette lettre; j'en ai respecté le secret et j'ai rempli ma mission. Je
+n'ai jamais eu l'intention de me prêter à un interrogatoire, quelque
+gracieux et bienveillant qu'il pût sembler....
+
+En parlant ainsi, Isidora se levait avec lenteur, ramenait son châle sur
+ses épaules, et se disposait à prendre congé.«Pardon, Madame, reprit
+Alice, qui, choquée de sa raideur, voulait absolument tenter une
+dernière épreuve: soyez assez bonne pour prendre connaissance de cette
+lettre que vous m'avez remise.»
+
+Elle présenta la lettre à Isidora, et approcha d'elle un guéridon et une
+bougie, voulant observer quelle impression cette lecture produirait sur
+son impénétrable physionomie.
+
+Isidora parut éprouver une vive répugnance à subir l'épreuve; elle était
+venue armée jusqu'aux dents, elle craignait de s'attendrir en présence
+de témoins. Cependant, comme elle ne pouvait refuser, elle se rassit,
+posa la lettre sur le guéridon, et, baissant la tête sous son voile,
+comme si elle eût été myope, elle déroba entièrement son visage aux
+investigations d'Alice.
+
+L'idée de la mort était si antipathique à cette nature vivace, le
+spectacle de la mort lui avait été si redoutable, cette lettre lui
+rappelait de si affreux souvenirs, qu'elle ne put y jeter les yeux sans,
+frissonner. Des tressaillements involontaires trahirent son angoisse; et
+quand elle eut fini;
+
+«Pardon, Madame, dit-elle à Alice; je suis obligée de de recommencer, je
+n'ai rien compris, je suis trop troublée.»
+
+_Troublée!_ pensait Alice; elle ne peut même pas dire _émue!_ Si son
+âme est aussi froide que ses paroles, quelle âme de bronze est-ce là?
+
+[Illustration 05.png: Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la
+pendule.]
+
+Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement nerveux; puis
+elle abaissa son voile sur son visage, se releva, et fit le geste de
+rendre le papier à sa belle-soeur; mais tout à coup elle chancela,
+retomba sur son fauteuil, et, joignant ses mains crispées, elle laissa
+échapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui révélait une
+angoisse profonde, une mystérieuse douleur.
+
+La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Dès qu'elle la vit
+souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux mains, qu'elle eut
+quelque peine à désunir, et, se penchant vers elle avec un reste
+d'effroi:
+
+--Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle d'une voix
+caressante; mais n'est-ce pas devant moi et avec moi que vous devez
+pleurer?
+
+--Avec vous? s'écria la courtisane effarée.
+
+Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante figure
+qui s'efforçait de lui sourire à travers ses larmes.
+
+Ce fut comme un choc électrique. Il y avait peut-être vingt ans
+qu'Isidora n'avait senti l'étreinte affectueuse, le regard compatissant
+d'une femme pure; il y avait peut-être vingt ans qu'elle raidissait son
+âme orgueilleuse contre tout insultant dédain, contre toute humiliante
+pitié. Malgré ce que Félix lui avait dit de la bonté de sa soeur, et
+peut-être même à cause de ce respect enthousiaste qu'il avait pour
+Alice, Isidora était venue la trouver, le coeur disposé à la haine. On
+ne sait pas ce que c'est que le mépris d'une femme pour une femme.
+Pour la première fois depuis qu'elle était tombée dans l'abîme de la
+corruption, Isidora recevait d'une femme honnête (comme ses pareilles
+disent avec fureur) une marque d'intérêt qui ne l'humiliait pas. Tout
+son orgueil tomba devant une caresse. La glace dont elle s'était
+cuirassée se fondit en un instant. Toutes les facultés aimantes de son
+être se réveillèrent; et, passant d'un excès de réserve à un excès
+d'expansion, ainsi qu'il arrive à ceux qui luttent depuis longtemps,
+elle se laissa tomber aux pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec
+transport, et s'écria à plusieurs reprises, au milieu de sanglots et de
+cris étouffés:
+
+«Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu! que je vous remercie!»
+
+[Illustration 06.png: Je vais attendre Monsieur?]
+
+En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces beaux yeux, dont
+l'audacieuse limpidité l'avait consternée, Alice sentit s'envoler toutes
+ses répugnances. Elle releva la pécheresse et, la pressant sur son sein,
+elle osa baiser ses joues inondées de pleurs.
+
+L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle était comme ivre,
+elle dévorait de baisers les mains de sa jeune soeur, comme elle
+l'appelait déjà intérieurement. «Une femme, disait-elle avec une sorte
+d'égarement, une amie, un ange! ô mon Dieu! j'en mourrai de bonheur,
+mais je serai sauvée!» Son enthousiasme était si violent qu'il effraya
+bientôt Alice. Dans ces âmes sombres, la joie a un caractère fébrile,
+que les âmes tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre. Et
+cependant rien n'était plus chaste que la subite passion de cette
+courtisane pour l'angélique soeur qui lui rouvrait le chemin du
+ciel. Mais ce brusque retour à l'attendrissement et à la confiance,
+bouleversait son âme trop longtemps froissée. Elle ne pouvait passer de
+l'amer désespoir à la foi souriante qu'en traversant un accès de folie.
+Elle en fut tout à coup comme brisée, et se jetant sur un sopha:
+«J'étouffe, dit-elle, je ne suis pas habituée aux larmes, il y a si
+longtemps que je n'ai pleuré! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais
+sentir un instant de joie... Il me semble que je vais mourir.»
+
+En effet, elle devint d'une pâleur livide, et Alice fut effrayée de voir
+ses dents serrées et sa respiration suspendue. Elle craignit une attaque
+de nerfs, et sonna précipitamment sa femme de chambre.
+
+La femme de chambre, au lieu de venir, courut à l'appartement du jeune
+Félix, où se tenait Jacques Laurent dans l'attente de son sort.
+
+L'enfant dormait, Jacques agité s'efforçait de lire. La femme de chambre
+le pria de se rendre auprès de madame. Tel était l'ordre qu'elle avait
+reçu de sa maîtresse un quart d'heure auparavant; et, dans son émotion,
+Alice avait oublié que le coup de sonnette devait être le signal de cet
+avertissement donné à Jacques. Voilà pourquoi au bout de cinq minutes,
+au lieu de voir entrer sa femme de chambre, elle vit entrer Laurent.
+
+Ou plutôt elle ne le vit pas. Il s'avançait timidement, et Alice
+tournait le dos à la porte par où il entra. Agenouillée près de sa
+belle-soeur, elle essayait de ranimer ses mains glacées. Cependant
+Isidora n'était point évanouie. Morne, l'oeil fixe, et le sein oppressé,
+il semblait qu'elle fût retombée dans le désespoir, faute de puissance
+pour la joie. La douce Alice semblait la supplier de faire un nouvel
+effort pour chasser le démon Elle semblait prier pour elle, tout en la
+priant elle-même de se laisser sauver.
+
+Jacques s'attendait si peu à un tel résultat de l'entrevue de ces deux
+femmes, qu'il resta comme pétrifié de surprise devant l'admirable groupe
+qu'elles formaient devant lui. Toutes deux en deuil, toutes deux pâles:
+l'une toute semblable à un ange de miséricorde, l'autre à l'archange
+rebelle qui mesure l'espace entre l'abîme et le firmament.
+
+Cependant l'habitude de s'observer et de se contraindre était si forte
+chez cette dernière qu'elle y obéissait encore machinalement. Elle fut
+la première à s'apercevoir du léger bruit que fit l'entrée de Jacques,
+et, sortant de sa torpeur par un grand effort, elle recouvra la parole.
+«Je suis insensée, dit-elle à voix basse à sa belle-soeur. L'état où je
+suis me rendrait importune si je restais plus longtemps. Permettez-moi
+de m'en aller tout de suite. Il vous arrive du monde, et je ne veux pas,
+qu'on, me voie chez vous. Oh! à présent que je vous connais, je vous
+aime, et je ne veux pas vous exposer à des chagrins pour moi; j'aimerais
+mieux ne vous revoir jamais, Mais je vous reverrai, n'est-ce pas? Oh!
+permettez-moi de revenir en secret! je vous le demanderais à genoux si
+nous étions seules.»
+
+--Je veux que vous reveniez, répondit Alice en l'aidant à se lever, «et
+bientôt j'espère que ce ne sera plus en secret. Pendant quelques jours
+encore permettez-moi de causer seule, librement avec vous.
+
+--Quand ordonnez-vous que je revienne? dit Isidora, soumise comme un
+enfant.
+
+--Si je croyais vous trouver seule chez vous...
+
+--Vous me trouverez toujours seule.
+
+--A certaines heures? lesquelles?
+
+--A toutes les heures. Avec l'espérance de vous voir un instant, je
+fermerai ma porte toute la journée.
+
+--Mais quels jours?
+
+--Tous les jours de ma vie s'il le faut, pour vous voir un seul jour.
+
+--Mon Dieu! que vous me touchez! que vous me paraissez aimante!
+
+--Oh! je l'ai été, et je le deviendrai si vous voulez m'aimer un peu.
+Mais ne dites rien encore; ce serait de la pitié peut-être. Tenez, vous
+ne pouvez pas venir chez moi ostensiblement, cela peut attirer sur vous
+quelque blâme. Je sais qu'on a une détestable opinion de moi dans votre
+famille. Je croirais que je la mérite si vous la partagiez. Mais je ne
+veux pas que mon bon ange souffre pour le bien qu'il veut me faire.
+Venez chez moi par les jardins. Il y a une petite porte de communication
+dans votre mur; près de la porte une serre remplie de fleurs, où vous
+pouvez vous tenir sans que personne vous voie, et où vous me trouverez
+toujours occupée à vous aimer et à vous attendre.
+
+Malgré tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ces paroles, le souvenir
+de cette petite porte, de ce mur mitoyen et de cette serre fut un coup
+de poignard qui réveilla les douleurs personnelles d'Alice. Elle se
+rappela Jacques Laurent, tourna brusquement la tète, et le vit au fond
+de l'appartement où il s'était timidement réfugié, tandis qu'elle
+conduisait lentement Isidora vers l'issue opposée, en parlant bas avec
+elle. Elle promit, mais sans s'apercevoir cette fois de la joie et de
+la reconnaissance d'Isidora. Enfin, voyant que celle-ci sortait et se
+soutenait à peine, tant l'émotion l'avait brisée, elle appela Jacques
+avec un sentiment de grandeur et de jalousie indéfinissable.
+
+--Mon ami, lui dit-elle, donnez donc le bras à ma belle-soeur, qui est
+souffrante, et conduisez-la à sa voiture.
+
+--Sa belle-soeur! pensa la courtisane. Elle ose m'appeler ainsi devant
+un de ses amis! elle n'en rougit pas! et elle revint vers Alice pour la
+remercier du regard et saisir une dernière fois sa main qu'elle porta à
+ses lèvres. Dans son émotion délicieuse, elle vit Jacques confusément,
+sans le regarder, sans le reconnaître, et accepta son bras, sans pouvoir
+détacher ses yeux du visage d'Alice. Et comme Jacques, embarrassé de sa
+préoccupation, lui rappelait qu'il la conduisait à sa voiture.
+
+--Je suis à pied, dit-elle. Quand on demeure porte à porte! Et, tenez,
+si la petite porte du jardin n'est pas condamnée, ce sera beaucoup plus
+court par là.
+
+--Je vais sonner pour qu'on aille ouvrir, dit Alice; et elle sonna en
+effet. Mais son âme se brisa en voyant Isidora, appuyée sur le bras de
+Jacques, descendre le perron du jardin, et se diriger vers le lieu de
+leurs anciens rendez-vous. Elle eut la pensée de les suivre. Rien n'eut
+été plus simple que de reconduire elle-même sa belle-soeur par ce
+chemin; rien ne lui parut plus monstrueux, plus impossible que cet acte
+de surveillance, tant il lui répugna, Elle ne pouvait pas supposer
+qu'Isidora n'eût pas reconnu Jacques. «Comme elle se contient jusqu'au
+milieu de l'attendrissement!» se disait-elle. «Et lui, comme il a paru
+calme! Quelle puissance dans une passion qui se cache ainsi! Ne sais-je
+pas moi-même que plus l'âme est perdue, plus l'apparence est sauvée?
+
+Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la pendule, l'oreille
+tendue au moindre bruit, et comptant les minutes qui allaient s'écouler
+entre le départ et le retour de Jacques.
+
+Isidora et Jacques marchaient sans se parler. Elle était plongée dans un
+attendrissement profond et délicieux, et ne songeait pas plus à regarder
+l'homme qui lui donnait le bras que s'il eût été une machine. Il
+s'applaudissait d'avoir échappé à l'embarras d'une reconnaissance, et,
+pensant à la bonté d'Alice, lui aussi, il se gardait bien de rompre le
+silence; mais un hasard devait déjouer cette heureuse combinaison du
+hasard. Le domestique qui marchait devant eux s'était trompé de clef,
+et lorsqu'il l'eut vainement essayée dans la serrure, il s'accusa d'une
+méprise, posa sur le socle d'un grand vase de terre cuite, destiné à
+contenir des fleurs, la bougie qu'il tenait à la main, et se prit à
+courir à toutes jambes vers la maison pour rapporter la clef nécessaire.
+
+Jacques Laurent resta donc tête à tête avec son ancienne amante sous
+l'ombrage de ces grands arbres qu'il avait tant aimés, devant cette
+porte qui lui rappelait leur première entrevue, et dans une situation
+tout à faite embarrassante pour un homme qui n'aime plus. L'air d'un
+soir chargé d'orage, c'est-à-dire lourd et chaud, ne faisait pas
+vaciller la flamme de la bougie, et son visage se trouvait, si bien
+éclairé qu'au premier moment Isidora devait le reconnaître, à moins que,
+dans la foule de ses souvenirs, le souvenir d'un amour si promptement
+satisfait, si promptement brisé, put ne pas trouver place parmi tant
+d'autres.
+
+Il affectait de détourner la tête, cherchant ce qu'il avait à dire, ou
+plutôt ce qu'il pouvait se dispenser de dire pour ne pas manquer à la
+bienséance. Offrir à sa compagne préoccupée de la conduire à un banc
+en attendant le retour du domestique, lui demander pardon de ce
+contre-temps, rien ne pouvait se dire en assez peu de mots pour que sa
+voix ne risquât pas de frapper l'attention. Il crut sortir d'embarras en
+apercevant une de ces chaises de bois qu'on laisse dans les jardins, et
+il fit un mouvement pour quitter le bras de madame de S... afin d'aller
+lui chercher ce siège. Ce pouvait être une politesse muette. Il se crut
+sauvé. Mais tout à coup il sentit son bras retenu par la main d'Isidora
+qui lui dit avec vivacité:
+
+--Mais, Monsieur, je vous connais, vous êtes... Mon Dieu, n'êtes-vous
+pas...
+
+«Je suis Jacques Laurent», répondit avec résignation le timide jeune
+homme, incapable de soutenir aucune espèce de feinte, et jugeant
+d'ailleurs qu'il était impossible d'éviter plus longtemps cette crise
+délicate. Puis, comme il sentit le bras d'Isidora presser le sien
+impétueusement, un sentiment de méfiance, et peut-être de ressentiment,
+lui rendit le courage de sa fierté naturelle.
+
+--Probablement, Madame, lui dit-il, ce nom est aussi vague dans vos
+souvenirs que les traits de l'homme qui le porte.
+
+--Jacques Laurent, s'écria madame de S..., sans répondre à ce froid
+commentaire, Jacques Laurent ici, chez madame de T....! et dans cet
+endroit!... Ah! cet endroit qui m'a fait vous reconnaître, je ne l'ai
+pas revu sans une émotion terrible, et j'ai été comme forcée de vous
+regarder, quoique... Jacques, vous ici avec moi?... Mais comment cela
+se fait-il?... Que faisiez-vous chez madame de T...? Vous la connaissez
+donc?... Oui: elle vous a appelé son ami.... Vous êtes son ami... Son
+amant peut-être!... Écoutez, Jacques, écoutez, il faut que je vous
+parle, ajouta-t-elle avec précipitation en voyant revenir le serviteur
+avec la clef.
+
+--Non, pas maintenant, dit Jacques troublé et irrité: surtout pas après
+le mot insensé que vous venez de dire...
+
+--Ah! reprit-elle en baissant la voix à mesure que le domestique
+s'approchait, quel accent d'indignation! je crois entendre la voix de
+Jacques au bal masqué lorsque, pour l'éprouver, je le supposais l'amant
+de Julie! Au nom de la pauvre Julie qui est morte dans tes bras,
+Jacques, écoute-moi un instant, suis-moi. Mon avenir, mon salut, ma
+consolation sont dans vos mains, Monsieur... Si vous êtes un homme juste
+et loyal comme vous l'étiez jadis... Si vous êtes un homme d'honneur,
+parlez-moi, suivez-moi... ou je croirai que vous êtes mon ennemi, un
+lâche ennemi comme les autres! Eh bien! n'hésitez donc pas! dit-elle
+encore pendant que le domestique faisait crier la clef dans la serrure
+rouillée; rien de plus simple que vous me donniez le bras jusqu'à mes
+appartements. Rien de plus grossier que de me laisser traverser seule
+l'autre jardin.» Et elle l'entraîna.
+
+--Je vais attendre monsieur? dit le vieux Saint-Jean avec cet admirable
+accent de malicieuse bêtise qu'ont, en pareil cas, ces espions
+inévitables donnés par la civilisation.
+
+--Non, répondit Jacques avec sa douceur et sa bonhomie ordinaires,
+laissez la clef, je vais la rapporter en revenant.
+
+--En ce cas, je vais la mettre en dehors pour que monsieur puisse
+revenir.
+
+Jacques n'écoutait plus. Emporté comme par le vent d'orage, il suivait
+Isidora, qui, parvenue au milieu du jardin, tourna brusquement du côté
+de la serre, et l'y fit entrer avec une sorte de violence.
+
+Elle ne s'arrêta qu'auprès de la cuvette de marbre, et de ce banc garni
+de velours bleu, sur lequel elle s'était assise près de lui pour la
+première fois. «Ne dites rien, Jacques! s'écria-t-elle en le forçant de
+s'asseoir à ses côtés, ne préjugez rien, ne pensez rien, jusqu'à ce que
+vous m'ayez entendue. Je vous connais, je sais que des questions ne vous
+arracheraient rien: je ne vous en ferai point. Je vois que vous avez
+de la répugnance à venir ici, de l'inquiétude et de l'impatience à y
+rester!... Je ne vous retiendrai pas longtemps. Je crois deviner... mais
+peu importe. Ce que je dirai sera vrai ou faux, vous ne répondrez pas,
+mais voilà ce que j'imagine, il faut que vous le sachiez pour comprendre
+ma situation et ma conduite. Vous êtes intimement lié avec madame de
+T..., vous êtes entré chez elle tout à l'heure sans être annoncé, comme
+un habitué de la maison... dans sa chambre... car c'était sa chambre
+ou son boudoir, je n'ai pas bien regardé... Vous l'aimez! car vous
+tremblez; oui, je sens trembler votre main qui repousse en vain la
+mienne. Elle vous aime peut-être! Bah! il est impossible qu'elle ne
+vous aime pas! Que ce soit amour ou amitié, elle vous estime, elle
+vous écoute, elle vous croit! Vous lui avez parlé de moi; elle vous a
+consulté! Vous lui avez dit... Mais non, vous ne lui avez pas dit de mal
+de moi, sa conduite me le prouve. Sa conduite envers moi est admirable,
+c'est dire que la vôtre entre elle et moi l'a été aussi... Jacques, je
+vous remercie... Je parle comme dans un rêve, et je comprends à mesure
+que je parle... Mon premier mouvement, en vous voyant, a été la peur,
+châtiment d'une âme coupable! Mais mon second mouvement est celui de
+ma vraie nature, nature confiante et droite, que l'on a faussée et
+torturée. Aussi mon second mouvement est la confiance, la gratitude...
+une gratitude enthousiaste! Jacques! vous êtes toujours le meilleur des
+hommes, et vous avez pour maîtresses la meilleure des femmes! Ce bonheur
+vous était dû; en homme généreux, vous avez voulu me donner du bonheur
+aussi, et, grâce à vous, cette femme est mon amie! Oh! que vous êtes
+grands tous les deux!»
+
+Et, dans un élan irrésistible, Isidora pencha son visage baigné de
+larmes jusqu'à effleurer de ses lèvres tremblantes les mains du craintif
+jeune homme.
+
+«Laissez, Madame, laissez, répondit-il effrayé de l'émotion qui le
+gagnait et en faisant un effort pour s'éloigner d'elle, autant que le
+permettait la largeur du siège de marbre; vous êtes dangereuse jusque
+dans vos meilleurs mouvements, et je ne peux pas vous écouter sans
+frayeur. Vous êtes hardie et vous aimez à profaner, jusque dans vos
+élans d'amour pour les choses saintes. Otez de votre imagination
+audacieuse l'idée de cette liaison intime avec madame de T... Sachez, en
+un mot, que je suis le précepteur de son fils, et, par conséquent, le
+commensal et l'habitué nécessaire de sa maison. Je venais lui parler de
+son enfant, quand je suis entré étourdiment dans son petit salon. Je
+ne me permets pas d'autres sentiment envers elle qu'un dévouement
+respectueux, et l'estime qu'on doit à une femme éminemment vertueuse:
+et, quant à celui qu'elle peut avoir pour moi, c'est la confiance en
+mes principes et la bonne opinion qu'une personne sensée doit avoir de
+l'homme à qui elle confie l'âme de son enfant. Quel démon vous pousse à
+bâtir un roman extravagant, impossible? Est-ce là le respect et l'amour
+que vous témoigniez tout à l'heure à madame de T... par vos humbles
+caresses? A peine l'émotion que sa bonté vous cause est-elle dissipée,
+que déjà vous l'assimilez à toutes les femmes que vous connaissez;
+apprenez à connaître, Madame, apprenez à respecter, si vous voulez
+apprendre à aimer.»
+
+Sauf l'amour avoué, sauf le bonheur des deux amants, la pauvre Isidora,
+dans sa candeur cynique, avait deviné juste, et c'était en effet un bon
+mouvement qui l'avait poussée à penser tout haut; mais elle ne savait
+pas qu'en s'exprimant ainsi, elle mettait la main sur des plaies vives.
+L'indignation de Jacques lui fit un mal affreux, et la haine de la
+pudeur et de la vertu lui revint au coeur plus amère, plus douloureuse
+que jamais.
+
+--Quel langage! quelle colère et quel mépris! dit-elle en se levant et
+en regardant Jacques avec un sombre dédain. Vous niez l'amour et vous
+exprimez un pareil respect! Le nom de votre idole vous paraît souillé
+dans ma bouche, et son image dans ma pensée! Vous n'êtes pas habile,
+Jacques; vous ne savez pas que les femmes comme moi sont impossibles à
+tromper sur ce point. Le respect, c'est l'amour! En vain vous faites une
+distinction affectée de ces deux mots: quiconque n'aime pas, méprise,
+quiconque aime vénère; il n'y a pas deux poids et deux mesures pour
+connaître le véritable amour. Moi aussi j'ai été aimée une fois dans
+ma vie; est-ce que vous l'avez oublié, Jacques? Et comment l'ai-je su?
+c'est parce qu'on ne le disait pas, c'est parce qu'on n'eût jamais osé
+me l'avouer, c'est enfin parce qu'on me respectait. Et cela se passait
+ici, il y a trois ans; c'est ici que, sur ce banc, osant à peine
+effleurer mon vêtement, et frémissant de crainte quand, en touchant ces
+fleurs, votre main rencontrait la mienne, vous seriez mort plutôt que
+de vous déclarer, vous seriez devenu fou plutôt que de vous avouer à
+vous-même que vous m'aimiez... Mais voilà que vous êtes devenu un homme
+civilisé à mon égard, c'est-à-dire que vous me méprisez, et que vous
+exaltez devant moi une autre femme! C'est tout simple, Jacques, c'est
+tout simple, vous ne m'aimez plus et vous l'aimez.. Je m'en doutais, je
+le sais à présent. En vérité, Jacques, vous êtes bien maladroit, et le
+secret d'une femme _vertueuse_, comme vous dites, est en grand danger
+dans vos mains.
+
+--Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire? reprit Jacques irrité, en
+se levant à son tour. Je croyais bénir le jour où je vous retrouverais
+digne d'une noble et fidèle amitié; mais je vois bien que Julie est
+morte, en effet, comme vous le disiez tout à l'heure, et qu'il ne me
+reste plus qu'à pleurer sur elle.
+
+--Ah! malheureux, ne blasphème pas! s'écria-t-elle en se tordant les
+mains; que ne peux-tu dire la vérité? pourquoi Julie n'est-elle pas
+morte et ensevelie à jamais au fond de ton coeur et du mien? mais
+l'infortunée ne peut pas mourir. Cette âme pure et généreuse s'agite
+toujours dans le sein meurtri et souillé d'Isidora; elle s'y agite en
+vain, personne ne veut lui rendre la vie; elle ne peut ni vivre ni
+mourir. Vraiment je suis un tombeau où l'on a enfermé une personne
+vivante. Ah! philosophe sans intelligence et sans entrailles, tu ne
+comprends rien à un pareil supplice, et cette agonie te fait sourire de
+pitié. Sois maudit, toi que j'ai tant aimé, toi que seul parmi tous les
+hommes, je croyais capable d'un grand amour! puisses-tu être puni du
+même supplice! puisses-tu te survivre à toi-même et conserver le désir
+du bien, après avoir perdu la foi!
+
+Son voile noir était tombé sur ses épaules, et sa longue chevelure,
+déroulée par l'humidité de la nuit, flottait éparse sur sa poitrine
+agitée. La lune, en frappant sur le vitrage de la serre, semait sur elle
+de pâles clartés dont le reflet bleuâtre la faisait paraître plus belle
+et plus effrayante. Elle ressemblait à lady Macbeth évoquant dans ses
+malédictions et dans ses terreurs les esprits malfaisants de la nuit.
+
+Le coeur de Jacques se rouvrit à la pitié et à une sorte d'admiration
+pour ce principe d'amour et de grandeur qu'une vie funeste n'avait pu
+étouffer en elle; une âme vulgaire ne pouvait pas souffrir ainsi.
+
+«Julie, lui dit-il, en lui prenant le bras avec énergie, reviens donc à
+toi-même; s'il ne faut pour cela que rencontrer un coeur ami, ne l'as-tu
+pas trouvé aujourd'hui? N'étais-tu pas tout à l'heure affectueusement
+pressée dans les bras d'un être généreux, excellent entre tous? Cette
+femme qui, en dépit des préjugés du monde, t'a nommée sa soeur et t'a
+promis de venir ici pour te consoler et te bénir, n'est-ce donc pas
+un secours que le ciel t'envoie? n'est-ce donc pas un messager de
+consolation qui doit briser la pierre de ton cercueil? Ta fierté
+implacable, qui repoussait jadis le pardon de l'amour, refusera-t-elle
+la nouvelle alliance de l'amitié? Ne m'attribuez pas les généreux
+mouvements de cette noble femme. Son coeur n'a pas besoin
+d'enseignement; mais sachez bien que si elle en avait besoin, et
+si j'avais sur elle l'influence qu'il vous a plu tout à l'heure de
+m'attribuer, je voudrais que vous dussiez le repos de votre conscience
+et la guérison de vos blessures à cette main de femme, plutôt qu'à celle
+d'aucun homme.»
+
+L'exaspération d'Isidora était déjà tombée, comme le vent capricieux
+de l'orage lorsqu'il s'abat sur les plantes et semble s'endormir en
+touchant la terre. Mobile comme l'atmosphère, en effet, elle écoutait
+Jacques d'un air moitié soumis, moitié incrédule.
+
+--Tu as peut-être raison, dit-elle, peut-être! Je n'en sais rien encore,
+j'ai besoin de me recueillir, de m'interroger. Je suis partagée entre
+deux élans contraires: l'un, qui me pousse aux genoux de cette femme au
+front d'ange, l'autre, qui me fait haïr et craindre la protection de
+cette dame à la voix de sirène. Une dévote, peut-être! qui veut me mener
+à l'église et me présenter au monde des sacristies, comme un trophée
+de sa béate victoire. Ah! que sais-je? En Italie aussi, des femmes de
+qualité ont voulu me convertir. Elles m'appelaient dans leur oratoire,
+et m'eussent chassée de leur salon. Faudrait-il passer par le
+confessionnal et la communion pour entrer chez ma belle-soeur? Ah!
+jamais! jamais de bassesse! de l'insolence, de la haine, des outrages,
+je le veux bien, mais de l'hypocrisie et de la honte, jamais!
+
+--Et vous avez raison, reprit Jacques; à ces craintes, je vois que vous
+êtes toujours injuste; mais, à ces résistances, je vois que vous avez
+la vraie fierté. Mais me croyez-vous donc enrôlé parmi les jésuites de
+salons, que vous me supposez capable de vous engager dans de si lâches
+intrigues? sachez que madame de T... n'est pas dévote.
+
+«Pardonnez-moi tout ce que je dis, Jacques, vous voyez bien que je n'ai
+pas ma tête. Ma pauvre tête que, ce matin, je croyais si forte et si
+froide, elle a été brisée, ce soir, par trop d'émotions. Cette femme
+m'a enivrée avec sa bonté et ses caresses, et toi, tu m'as tuée avec ta
+figure douce et tes blonds cheveux, m'apparaissant tout à coup comme le
+spectre du passé devant cette porte, dans ce lieu fatal où je t'ai vu
+pour ne jamais t'oublier. Ah! que je t'ai aimé, Jacques! Tu ne l'as
+jamais su, et tu as pu ne pas le croire. Ma conduite avec toi t'a paru
+odieuse. Elle était sage, elle était dévouée; je sentais que je n'étais
+pas digne de toi, que tu ne pourrais jamais oublier ma vie, qu'en
+devenant passionné tu allais devenir le plus malheureux des hommes. Je
+n'ai pas voulu changer en une vie de larmes ce souvenir d'une nuit de
+délices. Et, qu'est-ce que je dis? ce n'est pas cette nuit-là que je me
+suis rappelée avec le plus de bonheur et de regrets. C'est ce premier
+amour enthousiaste et timide que tu avais pour moi lorsque tu ne me
+connaissais que sous le nom de Julie, lorsque tu me croyais une femme
+pure, lorsque tu venais ici tout tremblant, et que, n'osant me parler de
+ton amour, tu me parlais de mes camélias. Ah! ne m'ôte pas ce souvenir,
+Jacques, et quelque coupable que tu m'aies jugée depuis, quelque
+insensée que je te paraisse encore, ne me reprends pas le passé, ne me
+dis pas que tu n'as pas senti pour moi un véritable amour; c'est le
+seul amour de ma vie, vois-tu, c'est mon rêve, c'est mon roman de jeune
+fille, commencé à trente ans, fini en moins de deux semaines...! fini!
+oh non! ce rêve ne m'a jamais quittée. Il ne finira qu'avec ma vie; je
+n'ai aimé qu'une fois, je n'ai aimé qu'un seul homme, et cet homme c'est
+toi, Jacques: ne le savais-tu point, ne le vois-tu pas? Je t'ai emporté
+dans le secret de mon coeur, et je t'y ai gardé comme mon unique trésor.
+Depuis trois ans, il ne s'est pas passé un jour, une heure, où je n'aie
+été plongée dans le ravissement de mon souvenir. C'est là ce qui m'a
+fait vivre, c'est là ce qui m'a donné la force d'être irréprochable
+dans mes actions depuis trois ans, comme j'étais irréprochable dans mes
+pensées. Je voulais me purifier par une vie régulière, par des habitudes
+de fidélité. J'ai essayé d'aimer Félix de S... comme on aime un mari
+quand on n'a pas d'amour pour lui et qu'on respecte son honneur. Et lui,
+le crédule jeune homme, s'est cru aimé du jour où j'ai eu une véritable
+passion dans l'âme pour un autre. Mais il a eu raison de m'estimer et de
+me respecter au point de vouloir me donner son nom. Ne lui avais-je pas
+sacrifié la satisfaction du seul amour que j'aie véritablement senti?
+Aussi, quand j'ai accepté ce nom et cette formalité significative du
+mariage, j'ai songé à toi, Jacques, je me suis dit: Si Félix revient à
+la vie, du moins Jacques saura que j'ai mérité d'être réhabilitée; s'il
+succombe, Jacques me reverra purifiée, ce ne sera plus une courtisane
+qu'il pressera en frissonnant contre sa poitrine, ce sera la comtesse de
+S..., la veuve d'un honnête homme, une femme indépendante de tout lien
+honteux, une maîtresse fidèle, éprouvée par trois ans d'absence et libre
+de se donner après un combat de trois ans contre les hommes et contre
+lui-même... Oh! Jacques, c'est ainsi que je t'ai aimé, et je reviens
+ici, je me berce depuis vingt-quatre heures des plus doux rêves. Je
+caresse mille projets, je m'endors dans les délices de mon imagination
+en attendant que je fasse des démarches pour te chercher et te
+retrouver; et tout à coup le roman infernal de ma destinée s'accomplit:
+tu parais devant moi, tu sembles sortir de terre, juste à l'endroit où
+je t'ai vu pour la première fois! Je t'enlève, je t'entraîne ici, parmi
+ces fleurs, où pour la première fois tu m'as parlé... Nous sommes
+seuls... je suis encore belle... je t'aime avec passion... et toi tu ne
+m'aimes plus! oh! c'est horrible, et voilà toute ma vie expiée dans ce
+seul instant.»
+
+La pâle traduction que nous venons de donner des paroles d'Isidora ne
+saurait donner une idée de son éloquence naturelle. Ce don de la parole,
+quelques femmes, même les femmes vulgaires en apparence, le possèdent à
+un degré remarquable et l'exercent jusque sur des sujets frivoles. La
+profession d'avocat conviendrait merveilleusement à certaines femmes du
+peuple que vous avez dû rencontrer aussi bien que moi, et sur les lèvres
+desquelles le discours venait de lui-même s'arranger à propos du moindre
+objet de négoce ou du moindre récit de l'événement du quartier.
+Les Parisiennes ont particulièrement cette faculté oratoire, cette
+propension à énoncer leur pensée sous des formes pittoresques ou
+littéraires et avec une pantomime animée, gracieuse ou plaisante,
+minaudière ou passionnée, emphatique ou naïve. Isidora était une de
+ces enfants du peuple de Paris, une de ces mobiles et saisissantes
+imaginations qui se répandent en expressions aussi vite qu'elles
+s'impressionnent. Elle avait donné à son propre esprit, par la lecture
+et le spectacle des arts, une éducation recherchée, brillante et presque
+solide, dans les loisirs de la richesse; et l'élocution facile qu'elle
+avait eue pour la répartie mutine et l'apostrophe mordante, elle l'avait
+conservée, pour l'analyse de ses sentiments et le récit de ses émotions
+passionnées. Jacques avait déjà été frappé de cette éloquence féminine,
+déjà il en avait subi diversement l'influence, lorsqu'elle avait été
+tour à tour la divine Julie et l'audacieux domino de l'Opéra. Il se
+sentit de nouveau sous le charme, et ce ne fut pas sans une terreur
+mêlée de plaisir. Il ne se piquait pas d'être un stoïque, et son amour
+pour Alice n'ayant jamais reçu d'encouragement, n'ayant pu nourrir
+aucune espérance, n'était pas un préservatif à l'épreuve du feu d'une
+passion expansive et provocante comme l'était celle d'Isidora. Nous
+essaierions en vain de faire deviner l'expression de sa physionomie
+si calme et si hautaine à l'habitude, si puissante de persuasion
+lorsqu'elle révélait tout à coup des orages cachés; ni les accents de
+sa voix éteinte dans les discours sans intérêt, flexible, saccadée,
+pénétrante, déchirante dans l'abandon du désespoir et de l'amour.
+Jacques sentit qu'il tremblait, qu'il avait alternativement chaud et
+froid, qu'il retombait sous l'empire de la fascination, et Isidora qui,
+par instants, jetait ses bras autour de lui avec ivresse et les retirait
+avec crainte, sentit, elle aussi, que Jacques perdait la tête.
+
+Et pourtant, hélas! tout ce qu'elle venait de lui dire était-il bien
+vrai? Sincère, oui; mais véridique, non. Qu'elle crût, dans cet instant,
+ne rien raconter que d'historique dans sa vie, et que dans sa vie il y
+eût, depuis trois ans, beaucoup de rêveries, de regrets et d'élans vers
+ce pur amour de Jacques, unique, en effet, dans ses souvenirs, par sa
+nature confiante et naïve, rien de plus certain; qu'elle eût été fidèle
+au comte de S..., quelle eût désiré se réhabiliter par le mariage, par
+besoin d'honneur plus que par désir d'une fortune assurée, cela était
+encore vrai; mais qu'elle ne se fût pas laissé distraire un seul instant
+de la passion de Jacques par les jouissances du faste, qu'elle l'eût
+quitté dans le seul dessein de ne pas le rendre malheureux, plutôt que
+pour n'être pas honteusement délaissée par Félix; qu'enfin, elle n'eût
+songé qu'à Jacques en se faisant épouser, et que l'amour des richesses
+certaines n'eût pas été mêlé, à l'insu d'elle-même, au désir ambitieux
+d'un titre et d'une vaine considération; voilà ce qui n'était qu'à
+moitié vrai. Il ne faut pas oublier qu'il y avait une bonne et une
+mauvaise puissance, agissant, à forces égales, sur l'âme naturellement
+grande mais fatalement corrompue de cette femme. En revoyant Jacques,
+elle retrouva toute la poétique et brûlante énergie du roman qu'elle
+avait caressé en secret dans sa pensée depuis trois ans; secret tour
+à tour douloureux et charmant, selon la disposition de son âme
+impressionnable et changeante, et qui l'avait aidée, en effet, à vivre
+sagement, mais qui n'eût pas été suffisant pour une telle réforme de
+conduite, sans l'espérance et la volonté de dominer et de soumettre le
+comte de S... Alors elle se plut à s'expliquer à elle-même sa propre vie
+par ce miracle de l'amour, qui lui plaisait davantage, parce qu'en effet
+il était davantage dans ses bons instincts; et l'imagination, cette
+maîtresse toute-puissante de son cerveau, qui lui tenait lieu du coeur
+éteint et des sens blasés, déploya ses ailes pour l'emporter loin du
+domaine de la réalité. Jacques, entraîné dans son tourbillon, perdait
+pied et se sentait comme soulevé par l'ouragan dans ce monde rempli de
+fantômes et d'abîmes.
+
+Cette Isidora si séduisante, si belle et si violemment éprise de lui,
+n'était elle pas la même femme qu'il avait aimée avec enthousiasme,
+puis avec délire, puis enfin avec de profonds déchirements de coeur,
+longtemps encore après avoir été brusquement séparé d'elle? Nous
+n'oserions pas dire que six mois encore avant cette nouvelle rencontre,
+Jacques, au moment d'aimer Alice, qu'il connaissait à peine, n'eût pas
+éprouvé d'énergiques retours de l'ancienne et unique passion. C'était
+bien plutôt lui qui eût pu, s'il eût été disposé à se vanter de sa
+fidélité, raconter à Isidora qu'il avait langui et souffert pour elle
+durant presque toute cette absence, et ce roman de son coeur eut été
+beaucoup plus authentique que celui qu'elle venait de faire sortir de
+son propre cerveau.
+
+Pourtant je ne sais quel doute obstiné se mêlait à l'ivresse croissante
+de Jacques. Tout était vrai dans l'expression d'Isidora; sa voix sonore,
+son regard humide, son sein agité; mais son exaltation, pour
+être sentie, n'en était pas moins appliquée à une assertion peu
+vraisemblable, et la sagesse, la modestie du jeune homme, se débattaient
+encore contre les séductions d'un genre de flatterie où les femmes sont
+toutes-puissantes. son humble fortune, son nom ignoré, son extérieur
+timide, rien en lui ne pouvait tenter la cupidité ou la vanité d'une
+telle femme. Et puis, s'il est vrai que les femmes sont crédules aux
+doux mensonges de l'amour, il faut bien avouer que, par nature et par
+position, les hommes le sont bien davantage.
+
+La lutte était engagée. Isidora voulait ardemment la victoire, non
+qu'elle eut conservé les moeurs de la galanterie. Il n'est rien de plus
+froid à cet égard que la femme qui a abusé de la liberté, rien de plus
+chaste, peut-être, que celle qui rougit d'avoir mal vécu. Mais il y
+a dans ces âmes-là, et il y avait dans la sienne en particulier, un
+insatiable orgueil. Elle ne pouvait se résoudre à perdre Jacques malgré
+elle, elle qui avait eu la force de le quitter. Le danger d'échouer,
+l'étonnement de sa résistance, étaient des stimulants à cette passion
+moitié sentie, moitié factice. Dans l'excitation nerveuse qu'elle
+éprouvait, elle pouvait, sans efforts et sans fausseté, parcourir tous
+les tons, et s'identifier, à la manière des grands artistes, avec toutes
+les nuances de son improvisation brûlante. Elle frappa le dernier coup
+en s'humiliant devant Jacques: «Ne me hais pas; oh! je t'en prie, ne me
+hais pas! lui dit-elle en courbant presque sur son sein les flots de sa
+noire chevelure. Ne crois pas que je sois indigne de ta pitié. Vois où
+l'amour m'a réduite! moi qui la repoussais si fièrement autrefois, quand
+tu me l'offrais, cette pitié sainte, je te la demande aujourd'hui. Je te
+la demande au nom de cette femme que j'ai calomniée tout à l'heure, si
+c'est calomnier le plus pur des anges de supposer qu'il t'aime. Mais si
+ta modestie farouche repousse cette idée comme un crime, je la rétracte
+et je désavoue les paroles que la jalousie m'a arrachées. Oui, la
+jalousie, je le confesse. Cette femme que j'adorais, que j'adore
+toujours dans sa bonté simple et courageuse, j'étais au moment de la
+haïr en songeant... Mais je ne veux même pas répéter les mots qui
+t'offensent. Sois sûr que le bon principe est assez fort en moi pour
+triompher, et qu'il triomphe déjà. J'étoufferai, s'il le faut, l'amour
+qui me dévore, pour rester digne de l'amitié qu'elle m'offre. Eussé-je
+encore d'insolents soupçons, je les refoulerai dans mon sein, je la
+respecterai comme tu la respectes. Seras-tu content, Jacques, et
+croiras-tu que je t'aime?»
+
+Jacques vit à ses pieds l'orgueilleuse Isidora, et soit que l'homme
+devienne plus faible que la femme quand il s'agit de donner le change à
+un véritable amour, soit qu'à bout de souffrance dans ses désirs ignorés
+pour Alice, il espérât guérir un mal inutile et funeste en s'enivrant
+de voluptés puissantes, il chercha l'oubli du présent dans le délire du
+passé.
+
+Isidora eût souhaité des émotions plus douces et plus profondes. Ce
+ne ne fut pas sans douleur et sans effroi qu'elle accepta son facile
+triomphe. Elle fut sur le point de le repousser en échange d'un mot et
+d'un regard adressés à la Julie d'autrefois. Elle arracha bien a son
+amant ce doux nom qui, pour elle, résumait tout son rêve de bonheur;
+mais la familiarité d'un amour accepté lui ôta tout son prestige. Elle
+se livra sans confiance et sans transport, à travers des larmes amères
+qu'elle interpréta comme des larmes de joie; mais elle sentit avec un
+affreux désespoir qu'elle mentait et qu'elle n'avait pas de plus noble
+plaisir que celui de rendre Jacques infidèle à une femme austère et plus
+désirable qu'elle.
+
+Car elle devina tout en sentant battre contre son coeur ce coeur rempli
+d'une autre affection, et bientôt elle éprouva l'invincible besoin de
+pleurer seule et de constater que sa victoire était la plus horrible
+défaite de sa vie, «Va-t'en, dit-elle à Jacques lorsque minuit sonna
+dans le lointain. Tu ne m'aimes plus, ou tu ne m'aimes pas encore. Un
+abîme s'est creusé entre nous. Mais je le comblerai peut-être, Jacques,
+à force de repentir et de dévouement.»
+
+Elle s'était montrée douce et résignée malgré son angoisse. Jacques ne
+sentait encore que de l'attendrissement et de la reconnaissance. Il
+essaya de ramener la paix dans son âme en lui parlant de l'avenir et
+des affections durables. Mais, lui aussi, il sentit tout à coup qu'il
+mentait. La peur et les remords le saisirent, et la parole expira sur
+ses lèvres. Isidora avait été vingt fois sur le point de lui dire:
+«Tais-toi, ceci est un sermon!» Mais elle se contint, soit par
+stoïcisme, soit par découragement, et elle trouva des prétextes pour
+se séparer de lui sans lui dévoiler, comme autrefois, la profonde et
+altière douleur de son âme impuissante et inassouvie.
+
+Jacques, confus et tremblant, rentra dans le jardin de l'hôtel de T..,
+comme un larron qui voudrait se cacher de lui-même. Il referma, sans
+bruit, la petite porte et jeta un regard craintif sur l'allée déserte et
+les massifs silencieux.
+
+Les volets du rez-de-chaussée, habité par Alice, étaient fermés, nulle
+trace de lumière, aucun bruit à l'extérieur. Sans doute elle était
+couchée.
+
+«Ah! repose en paix, âme tranquille et sainte, pensa-t-il en approchant
+de ces fenêtres sans reflets et de cette façade morne d'une maison
+endormie sous le froid et fixe regard de la lune. Dors la nuit, et que
+tes jours s'envolent en sereines rêveries. Que l'orage, que la honte,
+que les luttes vaines et coupables, que les inutiles désirs et les
+remèdes empoisonnés, que la douleur et le mal soient pour moi seul!
+Maintenant me voilà condamné par ma conscience à me taire éternellement,
+et je ne pourrai plus même maudire ma timidité!»
+
+Il fallait traverser l'antichambre de madame de T... pour rentrer dans
+la maison. Et qu'allait devenir Jacques si cette porte était fermée!
+Mais à peine l'eut-il touchée, que Saint-Jean vint la lui ouvrir.
+
+«Ne faites pas de bruit, monsieur Laurent, madame est _retirée_,» lui
+dit le bonhomme qui l'avait attendu sur ce banc classique en velours
+d'Utrecht, où les serviteurs du riche, victimes de ses caprices ou de
+ses habitudes, perdent de si longues heures entre un mauvais sommeil
+ou une oisiveté d'esprit plus mauvaise encore. Jacques lui exprima ses
+regrets de l'avoir fait veiller. «Pardi, Monsieur, dit le bonhomme avec
+un sourire moitié bienveillant, moitié goguenard, il le fallait bien,
+à moins de vous faire coucher à la belle étoile, ou à l'hôtel de S...!
+Rendez-moi ma clef? Eh! eh! vous l'emportez par mégarde!»
+
+Jacques avait été mis, dans l'après-dînée, en possession de la chambre
+qu'il devait occuper désormais à l'hôtel de T... Ce n'était pas
+son ancienne mansarde; c'était un petit appartement beaucoup plus
+confortable, situé au second, mais ayant vue aussi sur le jardin. En
+examinant ce local, Jacques fut frappé du goût et de la grâce aimable
+avec lesquels il avait été décoré. Tout était simple; mais, par un
+étrange hasard, il semblait que la personne chargée de ce soin eût
+deviné ses goûts, ses paisibles habitudes de travail, le choix des
+livres qui pouvaient le charmer, et jusqu'aux couleurs de teinture qu'il
+aimait. La pensée ne lui vint pourtant pas que madame de T... eût daigné
+s'occuper elle-même de ces détails. Dans les commencements de son séjour
+à la campagne il avait été l'objet des attentions les plus délicates
+et les plus affectueuses dans ce qui concernait les douceurs de son
+installation. Mais depuis qu'Alice, préoccupée d'une pensée grave qu'il
+ne devinait pas, semblait s'être refroidie pour lui, il ne se flattait
+plus de lui inspirer ces prévenantes bontés. Agité et craignant de
+réfléchir, il se jeta sur son lit, espérant trouver dans le sommeil
+l'oubli momentané de la tristesse invincible qui le gagnait.
+
+Mais il n'eut qu'un sommeil entrecoupé et des rêves insensés. Il
+pressait Alice dans ses bras, et tout à coup, son visage divin devenant
+le visage désolé d'Isidora, ses caresses se changeaient en malédictions,
+et la courtisane étranglait sous ses yeux la femme adorée.
+
+Obsédé de ces folles visions, il se leva et s'approcha de sa fenêtre.
+Les menaces d'orage s'étaient dissipées: il n'y avait plus au firmament
+qu'une vague blancheur, des nuées transparentes, floconneuses, et
+l'argent mat du clair de la lune sur un fond de moire. Laurent jeta les
+yeux sur ce jardin funeste qui ne lui rappelait que des regrets ou des
+remords. Mais bientôt son attention fut fixée sur un objet inexplicable.
+Tout au fond du jardin, sur une espèce de terrasse relevée de trois
+gradins de pierre blanche, et fermée de grands murs, marchait lentement
+une forme noire qu'il lui était impossible de distinguer, mais dont
+le mouvement régulier et impassible pouvait être comparé à celui d'un
+pendule. Qui donc pouvait ainsi veiller dans la solitude et le silence
+de la nuit? D'abord un soupçon terrible, une âcre jalousie, s'empara du
+cerveau affaibli de Jacques. Comme s'il avait eu, lui, le droit d'être
+jaloux! Alice attendait-elle quelqu'un à cette heure solennelle et
+mystérieuse? Mais était-ce bien Alice? Isidora aussi portait un vêtement
+de deuil. Aurait-elle eu la fantaisie de venir rêver dans ce jardin
+plutôt que dans le sien? elle pouvait en avoir conservé une clef. Mais
+comment expliquer le choix de cette promenade? D'ailleurs Alice était
+mince, et il lui semblait voir une forme élancée.
+
+Une demi-heure s'écoula ainsi. L'ombre paraissait infatigable, et elle
+était bien seule. Elle disparaissait derrière de grands vases de fleurs
+et quelques touffes de rosiers disposés sur le rebord de la terrasse.
+Puis elle se montrait toujours aux mêmes endroits découverts, suivant la
+même ligne, et avec tant d'uniformité, qu'on eût pu compter par minutes
+et secondes les ailées et venues de son invariable exercice. Elle
+marchait lentement, ne s'arrêtait jamais, et paraissait bien plutôt
+plongée dans le recueillement d'une longue méditation qu'agitée par
+l'attente d'un rendez-vous quelconque.
+
+Jacques fatigua son esprit et ses yeux à la suivre, jusqu'à ce que,
+cédant à la lassitude, et voulant se persuader que ce pouvait être la
+femme de chambre de madame de T..., attendant quelque amant pour son
+propre compte, il alla se recoucher. Après deux heures de cauchemar
+et de malaise, il retourna à la fenêtre. L'ombre marchait toujours.
+Était-ce une hallucination? Cela faisait croire à quelque chose de
+surnaturel. Un spectre ou un automate pouvaient seuls errer ainsi
+pendant de si longues heures sans se lasser. Où un être humain eût-il
+pris tant de persévérance et d'insensibilité physique? L'horizon
+blanchissait, l'air devenait froid, et les feuilles se dilataient à
+l'approche de la rosée. «Je resterai là, se dit Jacques, jusqu'à ce que
+la vision s'évanouisse ou jusqu'à ce que cette femme quitte le théâtre
+de sa promenade obstinée. A moins de passer par-dessus le mur, il faudra
+bien qu'elle se rapproche, que je la voie ou que je la devine.»
+
+Cette curiosité, mêlée d'angoisse, fit diversion à ses maux réels. Caché
+derrière la mousseline du rideau collé à ses vitres, il s'obstina à son
+tour à regarder, jusqu'à ce que le jour, s'épurant peu à peu, lui permit
+de reconnaître Alice. A n'en pouvoir douter, c'était elle qui, depuis
+une heure du matin jusqu'à quatre, avait ainsi marché sans relâche, sans
+distraction, et sans qu'aucune impression extérieure eût pu la déranger
+du problème intérieur qu'elle semblait occupée à résoudre. A mesure que
+le jour net et transparent qui précède le lever du soleil lui permettait
+de discerner les objets, Jacques voyait son attitude, sa démarche, les
+détails de son vêtement. Rien en elle n'annonçait le désordre de l'âme.
+Elle avait la même toilette de deuil qu'il lui avait vue la veille; elle
+n'avait pas songé à mettre un châle: elle avait la tête nue. Ses cheveux
+bruns, séparés sur son beau front, ne paraissaient pas avoir été
+déroulés pour une tentative de sommeil. Son pas était encore ferme
+quoique un peu ralenti, ses bras croisés sur sa poitrine sans raideur
+et sans contraction violente. Enfin, lorsque le premier rayon du soleil
+vint dorer les plus hautes branches, elle s'arrêta au milieu de la
+terrasse et parut regarder attentivement la façade de la maison. Puis
+elle descendit les trois degrés et se dirigea vers la porte du petit
+salon d'été, sans avoir aperçu Jacques qui se cachait soigneusement.
+Lorsqu'elle fut assez près de la maison pour qu'il pût distinguer sa
+physionomie, il remarqua avec étonnement qu'elle était calme, pâle, il
+est vrai, comme l'aube, mais aussi sereine, et à peine altérée par la
+fatigue d'une si solennelle et si étrange veillée. Et, cependant, que
+n'avait-il pas fallu souffrir pour remporter une telle victoire
+sur soi-même «Oh! quelle femme êtes-vous donc? s'écria Jacques
+intérieurement, quand il lui eut entendu doucement refermer la porte
+vitrée de son boudoir; quelle énigme vivante, quelle âme céleste nourrie
+des plus hautes contemplations, ou quel coeur à jamais brisé par un
+morne désespoir? Vous n'aimez pas, non, vous n'aimez pas, car vous
+semblez ne pouvoir pas souffrir; mais vous avez aimé, et vous vivez
+peut-être d'un souvenir du mort!» Et Jacques ne se doutait pas que ce
+mort c'était lui.
+
+«J'ai aimé!» pensait Alice en se déshabillant avec lenteur et en
+s'étendant sur sa couche chaste et sombre.
+
+Jacques fut bien abattu et bien préoccupé durant la leçon du matin qu'il
+donnait ordinairement avec tant de zèle et d'amour au fils d'Alice.
+Il s'en fit, des reproches. Nos fautes ont ainsi toutes sortes de
+retentissements imprévus, petits ou grands, mais qui en raniment
+l'amertume par mille endroits.
+
+A la campagne, Alice avait l'habitude de venir toujours, vers la fin de
+la leçon, écouter le résumé du précepteur ou de l'enfant. Jacques se
+dit que toute cette vie allait changer à Paris, et qu'il ne verrait
+peut-être pas Alice de la journée. On lui monta son déjeuner dans sa
+chambre, et le vieux serviteur lui dit que madame avait commandé que son
+couvert fût mis tous les jours à sa table à l'heure du dîner. Jacques
+attendit cette heure avec anxiété. Mais il dîna tête-à-tête avec son
+élève.
+
+«Madame a la migraine, dit le bonhomme Saint-Jean, une forte migraine, à
+ce qui parait; elle n'a rien pris de la journée.»
+
+Et il secoua la tête d'un air chagrin.
+
+Nous laisserons Jacques Laurent à ses anxiétés, et nous rendrons compte
+au lecteur de la journée d'Alice.
+
+Après quelques heures d'un sommeil calme, elle s'habilla avec le même
+soin qu'à l'ordinaire, et se fit apporter la clef de la petite porte du
+jardin. «Je la laisserai dans la serrure, dit-elle à Saint-Jean, et vous
+ne l'ôterez jamais.» Puis elle se dirigea avec une lenteur tranquille
+vers le jardin d'Isidora, et elle alla s'asseoir dans la serre, où elle
+voulut rester seule quelques instants avant de la faire avertir. Il y
+avait là quelque désordre, un coussin de velours tombé dans le sable,
+quelques belles fleurs brisées autour de la fontaine. Alice eut un
+frisson glacé; mais aucun soupir ne trahit, même dans la solitude,
+l'émotion de son âme profonde.
+
+Elle allait sa diriger enfin vers le pavillon, lorsque Isidora parut
+devant elle, en robe blanche sous une légère mante noire. Isidora était
+fière de porter en public ce deuil qui la faisait épouse et veuve; mais
+elle haïssait cette sombre couleur et ce souvenir de mort. N'attendant
+pas si tôt la visite de sa belle-soeur, elle cachait à peine sous sa
+mante cette toilette du matin, molle et fraîche, dans laquelle elle se
+sentait renaître. Pourtant le visage de la superbe fille était fort
+altéré. Sa beauté n'en souffrait pas; elle y gagnait peut-être en
+expression; mais il était facile de voir à son oeil plombé et à sa riche
+chevelure à peine nouée, qu'elle avait peu dormi et qu'elle avait eu
+hâte de se retremper dans l'air du matin. Il était à peine neuf heures.
+
+Elle fit un léger cri de surprise, puis, comme charmée, elle s'élança
+vers Alice; mais, dans son rapide regard, je ne sais quelle farouche
+inquiétude se trahit en chemin.
+
+Alice, clairvoyante et forte, lui sourit sans effort et lui lendit
+une main qu'Isidora porta à ses lèvres avec un mouvement convulsif de
+reconnaissance, mais sans pouvoir détacher son oeil, noir et craintif
+comme celui d'une gazelle, du placide regard d'Alice. Alice était bien
+pâle aussi; mais si paisible et si souriante, qu'on eût dit qu'elle
+était l'amante victorieuse en face de l'amante trahie.
+
+«Elle ne se doute de rien!» pensa l'autre; et elle reprit son aplomb,
+d'autant plus qu'Alice ne parut pas faire la moindre attention à son
+joli peignoir de mousseline blanche.
+
+--Vous ne m'attendiez pas si matin, lui dit madame de T...; mais vous
+m'aviez dit que vous défendriez votre porte et que vous ne sortiriez pas
+tant que je ne serais pas venue; je n'ai pas voulu vous condamner à une
+longue réclusion, et, en attendant voire réveil, je prenais plaisir à
+faire connaissance avec vos belles fleurs.
+
+--Mes plus belles fleurs sont sans parfum et sans pureté auprès de vous,
+répondit Isidora, et ne prenez pas ceci pour une métaphore apportée de
+l'Italie, la terre classique des rébus. Je pense naïvement ce que
+je vous dis d'une façon ridicule; c'est assez le caractère de
+l'enthousiasme italien. Il paraît exagéré à force d'être sincère. Ah!
+Madame, que vous êtes belle au jour, que votre air de bonté me pénètre,
+et que votre manière d'être avec moi me rend heureuse! Vous ne partagez
+donc pas l'animosité de votre famille contre moi? Vous n'avez donc pas
+le sot et féroce orgueil des femmes du grand monde?
+
+--Ne parlons ni de ma famille, ni des femmes du monde: vous ne les
+connaissez pas encore, et peut-être n'aurez-vous pas tant à vous en
+plaindre que vous le croyez. Que vous importe, d'ailleurs, l'opinion
+de ceux qui, de leur côté, vous jugeraient ainsi sans vous connaître?
+Oubliez un peu tout ce qui se meut eu dehors de votre véritable vie,
+comme je l'oublie, moi aussi; même quand je suis forcée de le traverser.
+Pensez un peu à moi, et laissez-moi ne penser qu'à vous. Dites-moi,
+croyez-vous que vous pourrez m'aimer?
+
+Cette question était faite avec une sorte de sévérité où la franchise
+impérieuse se mêlait à la cordiale bienveillance. Isidora essaya de
+se récrier sur la cruauté d'un tel doute; mais le regard ferme et bon
+d'Alice semblait lui dire: _Pas de phrase je mérite mieux de vous._ Et
+Isidora, sentant tout à coup le poids de cette âme supérieure tomber sur
+la sienne, fut saisie d'un malaise qui ressemblait à la peur.
+
+Cette peur devint de l'épouvante lorsque Alice ajouta, en retenant
+fortement sa main dans la sienne: «Répondez-moi, répondez-moi donc
+hardiment, Julie!»
+
+--Julie? s'écria la courtisane hors d'elle-même. Quel nom me donnez-vous
+là?
+
+--Permettez-moi de vous le donner toujours, reprit Alice avec une grande
+douceur; un de nos amis communs vous a connue sous ce nom, qui est sans
+doute le véritable, et qui m'est plus doux à prononcer.
+
+--C'est mon nom de baptême, en effet, dit Isidora avec un triste
+sourire; mais je n'ai pas voulu le porter après que j'ai eu quitté ma
+famille et mon humble condition. C'est mon nom d'ouvrière, car vous
+savez que j'étais une pauvre enfant du peuple.
+
+--C'est votre titre de noblesse à mes yeux.
+
+--Vraiment?
+
+--Vraiment oui! Ne croyez donc pas que les idées ne pénètrent pas jusque
+dans les têtes coiffées en naissant d'un hochet blasonné. Ne soyez pas
+plus fière que moi; nommez-moi Alice, et reprenez pour moi votre nom de
+Julie.
+
+--Ah! il me rappelle tant de choses douces et cruelles! ma jeunesse, mon
+ignorance, mes illusions, tout ce que j'ai perdu! Oui, donnez-le-moi,
+ce cher nom, pour que j'oublie tout ce qui s'est passé pendant que je
+m'appelais Isidora... Car celui-là vous fait mal aussi à prononcer,
+n'est-ce pas? Et en disant ces derniers mots, Isidora regarda à son tour
+Alice avec une sincérité impérative.
+
+[Illustration 07.png: Isidora.]
+
+Alice éleva sa belle main délicate, et la posant sur le front de la
+courtisane: «Je vous jure, par votre rare intelligence, lui dit-elle,
+que si votre coeur est aussi bon que votre beauté est puissante, quoi
+qu'il y ait eu dans votre vie, je ne veux ni le savoir, ni le juger. Que
+de vous à moi, ce qui peut vous faire souffrir dans le passé soit comme
+s'il n'avait jamais existé. Si vous êtes grande, généreuse et sincère,
+Dieu a dû vous absoudre, et aucune de ses créatures n'a le droit de
+trouver Dieu trop indulgent. Répondez-moi donc, car je ne vous demande
+pas autre chose. Votre coeur est-il bien vivant? Êtes-vous bien capable
+d'aimer? Car si cela est, vous valez tout autant devant Dieu que moi qui
+vous interroge.»
+
+Isidora, entièrement vaincue par l'ascendant de la justice et de la
+bonté, mit ses deux mains sur son visage et garda le silence. Son
+enthousiasme d'habitude avait fait place à un attendrissement profond,
+mais douloureux il lui fallait bien aimer Alice, et elle sentait qu'elle
+l'aimait plus encore que durant l'accès d'exaltation qu'elle avait
+éprouvé la veille en recevant les premières ouvertures de son amitié.
+
+Mais le fantôme de Jacques Laurent avait passé entre elles deux, et il
+y avait eu de la haine mêlée à ce premier élan de son coeur vers une
+rivale. Maintenant le respect brisait la jalousie. L'orgueil abattu ne
+trouvait plus d'ivresse dans la reconnaissance. Alice n'était plus là
+comme une fée qui l'enlevait à la terre, mais comme une soeur de la
+Charité qui sondait ses plaies. La fière malade ne pouvait repousser
+cette main généreuse; mais elle avait honte d'avouer qu'elle avait plus
+besoin de secours et de pardon que de justice.
+
+Alice écarta avec une sorte d'autorité les mains de la courtisane et vit
+la confusion sur ce front que les outrages réunis de tous les hommes
+n'eussent pas pu faire rougir.
+
+«Eh bien, lui dit-elle, si vous n'êtes pas sûre de vous-même, attendez
+pour me répondre. J'aurai du courage et je ne me rebuterai pas.»
+
+--Je ne venais pas pour vous imposer la confiance et l'amitié. Je venais
+vous les offrir et vous les demander.
+
+--Et moi, je vous donne toute mon âme, lui répondit enfin Isidora en
+dévorant des larmes brûlantes.
+
+--Ne sentez-vous pas que vous me dominez et que ma foi vous appartient?
+
+--Mais ne voyez-vous pas aussi que je ne suis pas aussi bien avec Dieu
+et avec moi-même que vous l'espériez? Ne voyez-vous pas que j'ai honte
+de faire un pareil aveu? Ne soyez pas cruelle, et n'abusez pas de votre
+ascendant, car je ne sais pas si je pourrai le subir longtemps sans me
+révolter. Ah! je suis une âme malheureuse, j'ai besoin de pitié à
+cause de ce que je souffre; mais la pitié m'humilie, et je ne peux pas
+l'accepter!
+
+[Illustration 08.png: Écoutez, écoutez, s'écria Julie...]
+
+--De la pitié! Dieu seul a le droit de l'exercer; mais les hommes! Oh!
+Vous avez raison de repousser la pitié de ces êtres qui en ont tous
+besoin pour eux-mêmes. J'en serais bien digne, chère Julie, si je vous
+offrais la mienne.
+
+--Que m'offres-tu donc, noble femme? suis-je digne de ton affection?
+
+--Oui, Julie, si vous la partagez.
+
+--Eh! ne vois-tu pas que je l'implorerais à genoux s'il le fallait! Oh!
+belle et bonne créature de Dieu que vous êtes, prenez garde à ce que
+vous allez faire en m'ouvrant le trésor de votre affection; car si vous
+vous rétirez de moi quand vous aurez vu le fond de mon coeur, vous aurez
+frappé le dernier coup, et je serai forcée de vous maudire.
+
+--Pourquoi mêlez-vous toujours quelque chose de sinistre à votre
+expansion? On vous a donc fait bien du mal? Et cependant un homme vous a
+rendu justice, un homme vous a aimée.
+
+--De quel homme parlez-vous?
+
+--De mon frère.
+
+--Ah! ne parlons pas de lui, Alice, car c'est là que notre lien, à peine
+formé, va peut-être se rompre, à moins que ma franchise ne me fasse
+absoudre!...
+
+--Pas de confession, ma chère Julie. Je sais de vous certaines choses
+que je comprends sans les approuver. Mais trois années de dévouement et
+de fidélité les ont expiées.
+
+--Écoutez, écoutez, s'écria Julie en se pliant sur le coussin de velours
+resté à terre aux pieds d'Alice, dans une attitude à demi familière, à
+demi prosternée: je ne veux pas que vous me croyiez meilleure que je
+ne le suis. J'aimerais mieux que vous me crussiez pire, afin d'avoir à
+conquérir votre estime, que je ne veux ni surprendre ni extorquer. Je
+veux vous dire toute ma vie.
+
+Et comme Alice fit involontairement un geste d'effroi, elle ajouta avec
+abattement:
+
+--Non, je ne vous raconterai rien; je ne le pourrais pas non plus; mais
+je tâcherai de me faire connaître, en parlant au hasard, car mon coeur
+est plein de trouble, et je ne puis recevoir en silence un bienfait que
+je crains de ne pas mériter.
+
+--Oh! Madame, on n'est pas belle et pauvre impunément dans notre
+abominable société de pauvres et de riches, et ce don de Dieu, le plus
+magique de tous, la beauté de la femme, la femme du peuple doit trembler
+de le transmettre à sa fille.
+
+--Je me rappelle un dicton populaire que j'entendais répéter autour
+de moi dans mon enfance: _Elle a des yeux à la perdition de son âme_,
+disaient, les commères du voisinage, en me prenant des mains de ma mère
+pour m'embrasser. Ah! que j'ai bien compris, depuis, cette naïve et
+sinistre prédiction!
+
+«C'est que la beauté et la misère forment un assemblage si monstrueux!
+La misère laide, sale, cruelle, le travail implacable, dévorant, les
+privations obstinées, le froid, la faim, l'isolement, la honte, les
+haillons, tout cela est si sûrement mortel pour la beauté! Et la beauté
+est ambitieuse; elle sent qu'elle est une puissance; qu'un règne lui
+serait dévolu si nous vivions selon les desseins de Dieu; elle sent
+qu'elle attire et commande l'amour, qu'elle peut élever une mendiante
+au-dessus d'une reine dans le coeur des hommes; elle souffre et
+s'indigne du néant et des fers de la pauvreté.
+
+«Elle ne veut pas servir, mais commander; elle veut monter, et non
+disparaître; elle veut connaître et posséder; mais, hélas! à quel prix
+la société lui accorde-t-elle ce règne funeste et cette ivresse d'un
+jour!
+
+«Et moi aussi, j'ai voulu régner, et j'ai trouvé l'esclavage et la
+honte. Vous pensez peut-être qu'il y a des âmes faites pour le vice,
+et condamnées d'avance; d'autres âmes faites pour la vertu et
+incorruptibles. Vous êtes peut-être fataliste comme les gens heureux qui
+croient à leur étoile. Ah! sachez qu'il n'y a de fatal pour nous en
+ce monde que le mal qui nous environne, et que nous ne pouvons pas le
+conjurer. S'il nous était donné de le juger et de le connaître, la peur
+tiendrait lieu de force aux plus faibles. Mais que sait-on du mal quand
+on ne le porte pas en soi? Nos bons instincts ne sont-ils pas légitimes,
+et, par cela même, invincibles? A qui la faute si nous sommes condamnées
+à périr ou à les étouffer?
+
+«Ton ambition t'a perdue, me disait ma pauvre mère en courroux, après
+mes premières fautes. Cela était vrai; mais quelle était donc cette
+ambition si coupable? Hélas! je n'en connaissais pas d'autre que celle
+d'être aimée! Suis-je donc criminelle pour n'avoir pas trouvé l'amour,
+pour moins encore, pour n'avoir pas su qu'il n'existait pas?
+
+«Et, ne trouvant pas la réalité de l'amour, il a fallu me contenter du
+semblant. Des hommages et des dons, ce n'est pas l'amour, et pourtant la
+plupart des femmes qui portent le même nom que moi dans la société n'en
+demandent pas davantage. Mais le plus grand malheur qui puisse échoir
+à une femme comme moi, c'est de n'être pas stupide. Une courtisane
+intelligente, douée d'un esprit sérieux et d'un coeur aimant! mais c'est
+une monstruosité! Et pourtant je ne suis pas la seule. Quelques unes
+d'entre nous meurent de douleur, de dégoût et de regrets, au milieu de
+cette vie de plaisir, d'opulence et de frivolité qu'elles ont acceptée.
+
+«Ce n'est pas la cupidité, ce n'est pas le libertinage, qui les ont
+conduites à ce que la société considère comme un état de dégradation.
+
+«Il est vrai qu'elles ont commis, comme moi, des fautes, et qu'elles ont
+caressé aussi de dangereuses, de coupables erreurs. Elles ont
+accepté leur opulence de mains indignes, et lâchement reçu comme un
+dédommagement de leur esclavage ou de leur abandon, des richesses
+qu'elles auraient dû haïr et repousser.
+
+«Il y a beaucoup d'intrigantes, qui, pour s'assurer ces richesses,
+jouent avec la passion, menacent d'une rupture, feignent la jalousie,
+poursuivent de leurs transports étudiée un amant qui les quitte, enfin
+trafiquent de l'amour d'une manière honteuse. A celles-là rien de sacré,
+rien de vrai. Elles n'aiment jamais; elles quittent un amant par la
+seule raison qu'un amant plus riche se présente. Ces femmes-là me
+font horreur, et je me surprends à les mépriser, comme si j'étais
+irréprochable. Mais quelques-unes d'entre nous valent mieux, sans qu'on
+s'en aperçoive, sans qu'on leur en sache aucun gré. Elles ne calculent
+pas, elles ne comptent pas avec la richesse.
+
+«Le hasard seul a voulu que le premier objet de leur passion fût riche,
+et elles n'ont pas prévu qu'en se laissant combler, elles seraient
+regardées bientôt comme vendues.
+
+«Puis, dans l'habitude de luxe où elles vivent, avec les besoins
+factices qu'on leur crée, avec l'entourage de riches admirateurs qui
+fait leurs relations, leur âme s'amollit, leur constitution s'énerve, le
+travail et la misère leur deviennent des pensées de terreur. Si elles
+changent d'amant, c'est un riche qui se présente, c'est un riche qui est
+accepté.
+
+«Devenues futiles et aveugles, un homme simple et modeste n'est plus un
+homme à leurs yeux; il n'exerce pas de séduction sur elles; un habit mal
+fait le rend ridicule, le défaut d'usage, la simplicité des manières
+le font paraître déplaisant, et nous serions humiliées d'avoir un tel
+protecteur, et de paraître avec lui en public. Nous devenons plus
+aristocratiques, plus patriciennes que les duchesses de l'ancienne cour
+et les reines modernes de la finance.
+
+«Et puis, l'oisiveté est une autre cause de démoralisation, et c'est
+encore par là que nous en venons à ressembler aux grandes dames. Nous
+avons pris l'habitude de donner tant d'heures à la toilette, à la
+promenade, à de frivoles entretiens, nous trônons avec tant de
+nonchalance sur nos ottomanes ou dans nos avant-scènes, qu'il nous
+devient bientôt impossible de nous occuper avec suite à rien de sérieux.
+
+«Nos sots plaisirs nous excèdent, mais la solitude nous effraie, et nous
+ne pouvons plus nous passer de cette vie de représentation stupide, qui
+est à la fois un fardeau et un besoin pour nous.
+
+«Et puis encore l'orgueil! cette sorte d'orgueil particulier aux êtres
+qu'on s'est efforcé d'avilir, qui ont donné des armes contre eux, et
+qui, ne pouvant retrouver le vrai chemin de l'honneur, se font gloire
+de leur contenance intrépide. Oh! cet orgueil-là, pour être illégitime,
+n'en est pas moins jaloux, ombrageux et despotique à l'excès. On
+pourrait le comparer à celui de certains hommes politiques qui se
+drapent dans leur impopularité.
+
+«Jugez donc de ce que doit souffrir une tête douée d'intelligence et de
+raison, quand, poussée par la fatalité dans cette voie sans issue, elle
+arrive à perdre la puissance de se réhabiliter sans en voir perdu le
+besoin.
+
+«Ah! Madame, vous n'êtes pas, vous, une femme vulgaire, vous avez un
+grand coeur, une grande intelligence. Il est impossible que vous ne me
+compreniez pas. Vous ne voudriez pas m'insulter en me mettant sous les
+yeux les prétendus éléments de mon bonheur, le nom et le titre que
+je porte, la sécurité de ma fortune, de ma liberté, ma beauté encore
+florissante; et mon esprit généralement vanté et apprécié par de
+prétendus amis.
+
+«Mon nom de patricienne et mon titre de comtesse, je les dois à l'amour
+aveugle et obstiné d'un homme que je ne pouvais pas aimer, et que j'ai
+souvent trompé, avide et insatiable que j'étais d'un instant d'amour et
+de bonheur impossibles à trouver!
+
+«Cet homme excellent, mais homme du monde, malgré tout, jaloux sans
+passion et généreux sans miséricorde, n'eût jamais osé faire de moi sa
+femme, s'il eût dû survivre à la maladie qui l'a emporté.
+
+«À son lit de mort, il a voulu, par un étrange caprice, me laisser dans
+le monde un rang auquel je ne songeais pas, et que j'ai eu la faiblesse
+d'accepter sans comprendre que ce serait là encore une fausse dignité,
+une puissance illusoire, une comédie de réhabilitation, un masque sur
+l'infamie de mon nom de fille.
+
+«La famille du comte de S... n'a pas voulu me disputer le legs
+considérable dont je jouis, et cette crainte du scandale est la marque
+de dédain la plus incisive qu'elle m'ait donnée. Je sais bien que, dans
+le temps où nous vivons, je pourrais braver ce dédain, me pousser par
+l'intrigue dans les salons, y réussir, y tourner la tête d'un lord
+excentrique ou d'un Français sceptique, faire encore un riche, peut-être
+un illustre mariage, qui sait! aller à la cour citoyenne comme certaines
+filles publiques, bien autrement avilies que moi, s'y sont poussées
+et installées à force d'impudence ou d'habileté. Mais je n'ai pas la
+ressource d'être vile, et ce genre d'ambition m'est impossible.
+
+«Mon orgueil est trop éclairé pour aller affronter des mépris qui me
+font souffrir par la seule pensée qu'ils existent au fond des coeurs,
+quelque part, chez des gens que je ne connais même pas. Je ne pourrais
+pas, je n'ai jamais pu m'entourer de ces femmes équivoques, qui ont
+fait justement comme moi, par les mêmes hasards, mais avec d'autres
+intentions et d'autres moyens. J'abhorre l'intrigue, et j'éprouve
+une sorte de consolation à écraser ces femmes-là du mépris qu'elles
+m'inspirent.
+
+«Mais, hélas! pour valoir mieux qu'elles, je n'en suis que plus
+malheureuse.
+
+«Ne pouvant m'amuser à la possession des bijoux et des voitures, à la
+conquête des révérences et à l'exhibition d'une couronne de comtesse sur
+mes cartes de visite, j'ai l'âme remplie d'un idéal que je n'ai jamais
+pu, et que, moins que jamais, je puis atteindre.
+
+«Le manque d'amour me tue, et le besoin d'être aimée me torture... Et
+pourtant je ne suis pas sûre de n'avoir pas perdu moi-même, au milieu de
+tant de souffrances, la puissance d'aimer.
+
+«Ah! la voilà, cette révélation gui vous effraie et à laquelle vous
+n'osiez pas vous attendre! Je vous ai devinée, Alice, et je sais bien ce
+qui a disposé votre grand coeur à m'absoudre de toute ma vie. Dans votre
+vie de réserve et de pudeur, à vous, vous vous êtes dit avec l'humilité
+d'un ange, que les femmes comme moi avaient une sorte de grandeur
+incomprise, qu'elles se rachetaient devant Dieu par la puissance de
+leurs affections, et que, comme à Madeleine, il leur serait beaucoup
+pardonné, parce qu'elles ont beaucoup aimé. Hélas! vous n'avez pas
+compris que Dieu serait trop indulgent, s'il permettait aux âmes qui
+abusent de ses dons de ne pas arriver à la satiété et à l'impuissance.
+
+«Le châtiment est là pour le coeur de la femme, comme pour les sens du
+débauché.
+
+«Et ce malheur incommensurable n'est pas l'expiation des âmes vulgaires,
+sachez-le bien. J'ai été frappée, en Italie, de la différence qui
+existait entre moi et presque toutes ces femmes d'une organisation à la
+fois riche et grossière.
+
+«Elles avaient bien aussi des alternatives d'illusion et de déception,
+mais leurs sens sont si actifs, que leur illusion n'est pas tuée par ses
+nombreuses défaites. J'ai connu à Rome une jeune fille de vingt ans, qui
+me disait tranquillement, en comptant sur ses doigts:
+
+«J'ai aimé trois fois, et j'ai toujours été trompée; mais, cette
+fois-ci, je suis bien sûre d'être aimée, et de l'être pour toujours.»
+
+«Huit jours après, elle était trahie; elle fut d'abord folle, puis
+malade à mourir; puis, quand elle fut guérie, il se trouva qu'elle était
+passionnément éprise du médecin qui l'avait soignée, et qu'elle disait
+encore:
+
+«Cette fois-ci, c'est pour toujours.»
+
+«J'ignore la suite de ses aventures; mais je gagerais qu'elle est
+aujourd'hui à son dixième amour, et qu'elle ne désespère de rien.
+Pourtant cette fille était honnête, sincère, elle donnait toute son âme,
+elle se dévouait sans mesure, elle était admirable de confiance, de
+miséricorde et de folie. C'était une mobile et puissante organisation.
+
+«Nous ne sommes point ainsi, nous autres Françaises, nous autres
+Parisiennes surtout. Nous n'avons peut-être pas moins de coeur qu'elles;
+mais nous avons beaucoup plus d'intelligence, et cette intelligence nous
+empêche d'oublier. Notre fierté est moins audacieuse; elle est plus
+délicate, elle ne se relève pas aussi aisément d'un affront; elle
+raisonne; elle voit le nouveau coup qui la menace dans la récente
+blessure dont elle saigne. Ce n'est pas une force égarée qui cherche
+aveuglément le remède dans l'oubli du mal et dans de nouveaux biens.
+C'est une force brisée, qui ne peut se consoler de sa chute, et qui se
+regrette amèrement elle-même.
+
+«En bien, Alice, voilà longtemps que je parle, et je ne vous ai encore
+rien dit, rien fait comprendre, peut-être. C'est que je suis une énigme
+pour moi-même. Malade d'amour, Je n'aime pas. Une fois, dans ma vie,
+j'ai cru aimer... j'ai longtemps caressé ce rêve comme une réalité dont
+le souvenir faisait toute ma richesse, et, à présent?... Eh bien, à
+présent, hélas! je ne suis pas même sûre de n'avoir pas rêvé. Ah! si je
+pouvais, si j'osais raconter! Tenez, c'est comme pour aimer: _Vorrei e
+non vorrei_.»
+
+--Eh bien, Julie, répondit Alice en étouffant un profond soupir; car les
+paroles d'Isidora l'avaient remplie d'effroi et navrée de tristesse:
+parlez et racontez. Vous en avez trop dit, et j'en ai trop entendu pour
+en rester là. Oubliez que vous parlez à la soeur de votre mari. Et
+pourquoi, d'ailleurs, ne serait-elle pas votre confidente? Lui vivant,
+vous eussiez pu chercher en elle un soutien contre votre propre
+faiblesse, un refuge dans vos courageux repentirs.
+
+A présent que je ne peux plus lui conserver ou lui rendre les bienfaits
+de votre affection, je peux, du moins, accomplir son dernier voeu, en
+remplissant, auprès de vous, le rôle d'une soeur.
+
+--Appelez-moi votre soeur! dites ce mot adorable, _ma soeur_, s'écria
+Isidora en embrassant avec énergie les genoux d'Alice. Oh! s'il est
+possible que vous m'aimiez ainsi, oui, je jure à Dieu que, moi, je
+pourrai encore aimer et croire!
+
+En cet instant Isidora parlait avec l'élan de la conviction, et tout ce
+qu'elle avait encore de pur et de bon dans l'âme rayonnait dans son beau
+regard.
+
+Alice l'embrassa et lui donna le nom de soeur, en appelant sur elle la
+bénédiction de la grâce divine.
+
+--Et maintenant, dit Julie tout en pleurs, je raconterai le fait le plus
+caché et le plus important de ma vie, mon seul amour!... C'est un homme
+que vous connaissez... qui demeure chez vous... qui vous a sans doute
+parlé de moi...
+
+--Oui, c'est Jacques Laurent, répondit Alice avec un calme héroïque.
+
+Ce nom, dans la bouche de madame de T..., fit frissonner Isidora.
+
+Elle redevint farouche un instant et plongea son regard dans celui
+d'Alice; mais elle ne put pénétrer dans cette âme invincible, et la
+courtisane jalouse et soupçonneuse fut trompée par la femme sans
+expérience et sans ruse. C'est peut-être la plus grande victoire que la
+pudeur ait jamais remportée.
+
+«Elle ne l'aime pas, je peux tout dire, pensa Isidora, et elle dit tout,
+en effet.
+
+Elle raconta son histoire et celle de Jacques, dans les plus chauds
+détails. Elle n'omit des événements de la nuit que les soupçons qu'elle
+avait eus sur sa rivale; elle les oublia plutôt qu'elle ne les voulut
+celer. Ne les ressentant plus, heureuse d'aimer Alice sans avoir à
+lutter contre de mauvais sentiments, elle dévoila, avec son éloquence
+animée, ce triste roman qu'elle voyait enfin se dessiner nettement dans
+ses souvenirs. Elle confessa même que, sans le vouloir, sans le savoir,
+entraînée par un prestige de l'imagination, elle avait exagéré à Jacques
+la passion qu'elle avait conservée pour lui; et, quand elle eut fait
+cette confession courageuse, elle ajouta:
+
+«C'est là le dernier trait de ce malheureux caractère que je ne peux
+plus gouverner, le plus évident symptôme de cette maladie incurable à
+laquelle je succombe.
+
+«Le besoin d'être aimée m'a fait croire à moi-même que j'aimais
+éperdument, et je l'ai affirmé de bonne foi; j'en ai protesté avec
+ardeur.
+
+«Il l'a cru, lui: comment ne l'eût-il pas fait, quand je le croyais
+moi-même?
+
+«Eh bien, j'ai gâté mon roman en voulant le reprendre et le dénouer. Le
+premier dénouement, brusqué dans la souffrance, l'avait laissé complet
+dans ma pensée. A présent, il me semble qu'il ne vaut guère mieux que
+tous les autres, et que le héros ne m'est plus aussi cher.
+
+«Il me semble que j'ai fait une mauvaise action en voulant prendre
+possession de son âme malgré lui.
+
+«À coup sûr, j'ai manqué à ma fierté habituelle, à mon rôle de femme, en
+n'ayant pas la patience d'attendre qu'il se renflammât de lui-même.
+
+«Quel doux triomphe c'eût été pour moi de voir peu à peu revenir à mes
+pieds, en suppliant, cet homme que j'avais si rudement abandonné au plus
+fort de sa passion, et qui a dû me maudire tant de fois! Et ne croyez
+pas que ce regret soit un pur orgueil de coquette: oh! non. Je ne
+demande à inspirer l'amour que pour réussir à y croire ou à le partager.
+
+«J'ai donc empêché cet amour de renaître en voulant le rallumer
+précipitamment. Là encore ma soif maladive m'a fait renverser la coupe
+avant de boire, ou, pour employer une comparaison plus vraie, le froid
+mortel qui me gagne et m'épouvante m'a forcée à me jeter dans le feu, où
+je me suis brûlée sans me réchauffer.
+
+«Ah! condamnez-moi, noble Alice, et reprochez-moi sans pitié ce désordre
+et cette fièvre d'abuser, qui, de mon ancienne vie de courtisane, a
+passé jusque dans mes plus purs sentiments; ou plutôt plaignez moi, car
+je suis bien cruellement punie! punie par ma raison, que je ne puis
+ni reprendre ni détruire; par la délicatesse de mon intelligence, qui
+condamne ses propres égarements; par mon orgueil de femme, qui frémit
+d'être si souvent compromis par ma vanité de fille.
+
+«J'étais jalouse, cette nuit.....jalouse, sans savoir de qui!...
+
+«J'aurais accusé Dieu même de s'être mis contre moi pour m'enlever
+l'amour de cet homme! et j'ai cru qu'en le rendant infidèle à sa
+nouvelle amante, je le reprendrais; mais je crains de l'avoir perdu
+davantage, car c'est bien par là que Dieu devait me châtier. Jacques
+ne m'aime plus..., cela est trop évident. Il me plaint encore; il est
+capable de me sermonner, de me protéger au besoin, de mettre toute sa
+science et toute sa vertu à me sauver. Il est si bon et si généreux!
+Mais qu'ai-je besoin d'un prêtre? c'est un amant que je voulais. J'en
+retrouve un distrait et sombre... Je ne suis pas aimée.
+
+«Pour la centième et dernière fois de ma vie, je ne suis pas aimée!... O
+mon Dieu! et, alors, comment faire pour que j'aime?
+
+«Voilà mon coeur, hélas! chère Alice, ce coeur qui agonise et qui ne
+peut vous répondre de lui-même.
+
+--Vous croyez que Jacques ne vous aime pas? dit Alice, plongée tout à
+coup dans une méditation étrange; serait-ce possible?...
+
+Puis elle ajouta, en secouant la tête, comme pour en chasser une idée
+importune:
+
+«Non, ce n'est pas possible, Julie, Jacques est absorbé par une grande
+passion, j'en ai la certitude, et, vous seule, pouvez en être l'objet.
+Il a trop souffert pour que son premier transport ne soit pas
+douloureux.
+
+«Mais aimez-le, ma pauvre soeur, au nom du ciel, aimez-le, et vous le
+sauverez, en vous sauvant vous-même.
+
+«Oh! ne laissez pas tomber dans la poussière ce poème, ce roman de votre
+vie, comme vous l'appelez. Si vous avez jamais rencontré une âme capable
+de connaître et d'inspirer de l'amour véritable, c'est celle de Jacques;
+je le connais peut-être plus que vous-même, continua-t-elle avec un
+calme et mélancolique sourire. Depuis plusieurs mois que je le vois tous
+les jours, et que je l'entends expliquer à mon fils les éléments du beau
+et du bon, je me suis assurée que c'était un noble caractère et une
+noble intelligence. Et puis, ce n'est pas un homme du monde; sa vie est
+pure: la solitude, la pauvreté l'ont formé au courage et au renoncement.
+
+«Il a sur la religion et la morale des idées plus élevées que celles
+d'aucun homme que j'aie connu. Ne le craignez pas, acceptez de lui la
+lumière de la sagesse, et rendez-lui le feu sacré de l'amour.
+
+«Vous pouvez encore être heureuse par lui, et lui par vous, Julie; que
+votre enthousiasme mutuel ne soit pas une faute et un égarement dans
+votre double existence. Vous vous êtes plu, maintenant aimez-vous; et
+si cet amour ne peut devenir éternel et partait, faites-le durer assez,
+ennoblissez-le assez pour qu'il vous soit salutaire à tous deux et vous
+dispose à mieux comprendre l'idéal de l'amour.
+
+--Et pourquoi donc, Alice, reprit Isidora avec une sorte d'anxiété, ne
+garderiez-vous pas ce trésor pour vous-même? Oh! pardonnez moi si mon
+langage est trop hardi; mais qui doit connaître l'idéal de l'amour, si
+ce n'est une âme comme la vôtre? qui doit mépriser les différences de
+rang et de fortune, si ce n'est vous.
+
+--Il ne s'agit pas de moi, Julie, répondit Alice d'un ton de douceur
+sous lequel perçait une solennelle fierté; si je souffrais, je vous
+consulterais à mon tour; mais je ne souffre pas de mon repos, et l'heure
+d'aimer n'est apparemment pas venue pour moi, puisque je vous supplie
+d'aimer noblement le noble Jacques.
+
+--Vous ne l'aimez pas, je le vois bien, Alice, car il n'est pas d'amour
+sans exclusivisme et sans un peu de jalousie. Et pourtant, voyez combien
+je vous préfère à toute la terre! J'ai regret maintenant que vous n'ayez
+pas envie d'aimer Jacques, tant je serais heureuse de vous faire ce
+sacrifice.
+
+--Qui ne vous coûterait pas beaucoup, hélas! dans ce moment-ci, dit
+tristement Alice, puisque vous n'êtes pas sûre de l'aimer!
+
+--Ah! quand même je l'aimerais comme le premier jour où je le vis, comme
+je me figurais l'aimer hier soir! Mais, si vous ordonnez que je l'aime,
+Dieu fera ce miracle pour moi. Si mon salut est là, selon vous, je vous
+promets, je vous jure de ne point le chercher ailleurs.
+
+--Oui, jurez-le-moi, Julie!
+
+--Par quoi jurerai-je? par le nom de ma soeur Alice? Je n'en connais pas
+qui me soit plus sacré.
+
+--Oui, jurez par mon nom de soeur, répondit madame de T... en se levant
+pour se retirer et en lui serrant fortement la main. Jurez aussi par
+le nom de Félix, à la mémoire duquel vous devez d'aimer un homme qui
+respectera dans votre passé la trace de l'affection de mon frère.
+
+Julie promit, et elles se quittèrent en faisant le projet de se revoir
+le lendemain. Alice rentra aussi calme en apparence qu'elle était
+sortie, et elle s'enferma chez elle. Au bout d'une heure, elle sonna sa
+femme de chambre.
+
+«Laurette, dit-elle à cette jeune Allemande, je me sens très malade. Je
+suis comme prise de fièvre, et je ne comprends pas bien ce que je vois
+autour de moi. Ecoute, ma fille, tu m'aimes, et tu sais que je ferais
+pour toi ce que tu vas faire pour moi-même. Tu es pieuse, jure-moi sur
+ta Bible protestante que si j'ai le délire, tu n'entendras rien, tu ne
+retiendras rien. Tu ne rediras à personne, pas même à moi... (et surtout
+à moi) les paroles qui pourront m'échapper...
+
+«N'aie pas peur, ce ne sera peut-être rien; mais enfin il faut tout
+prévoir; arme-toi de courage et de dévouement: jure!»
+
+Laurette jura.
+
+«Ce n'est pas tout. Jure-moi aussi que tu m'enfermeras si bien, que
+personne ne me soupçonnera malade d'autre chose que d'une migraine. Jure
+que tu n'appelleras pas le médecin tant que je serai dans le délire, si
+j'ai le délire. Jure que tu me laisseras mourir plutôt que de me laisser
+trahir un secret que j'ai sur le coeur et que Dieu seul doit connaître.»
+
+La simple fille jura malgré son épouvante.
+
+Pâle et consternée, elle déshabilla sa maîtresse qu'un frisson glacial
+venait de saisir et dont les dents contractées claquaient déjà avec un
+bruit sinistre.
+
+Alice resta étendue sur son lit, sans mouvement, pendant vingt-quatre
+heures. Ses appréhensions ne se réalisèrent pas. Elle n'eut pas de
+délire.
+
+Les âmes habituées à se dompter et à se contenir portent le silence et
+le mystère jusque dans le tombeau.
+
+Alice fut plus en danger de mourir durant cette effroyable crise
+nerveuse que Laurette ne put le comprendre. Elle ne faisait pas entendre
+une plainte.
+
+Froide, raide et pâle comme une statue de marbre blanc, les yeux ouverts
+et fixes, elle n'avait aucune connaissance, aucun sentiment de sa
+situation; si Laurette ne l'eût sentie respirer faiblement, elle
+l'eût crue morte: mais comme elle respirait et ne pouvait exprimer sa
+souffrance, la bonne Allemande s'imagina parfois qu'elle dormait les
+yeux ouverts.
+
+Heureusement l'affection fait parfois deviner aux êtres les plus simples
+ce qui peut nous sauver. Laurette sentant le corps d'Alice si froid et
+si contracté, ne songea qu'à la réchauffer, el elle finit par amener une
+légère transpiration. Peu à peu Alice revint à elle-même, et le premier
+mot qu'elle put articuler, fut pour demander à son humble amie si elle
+avait parlé.
+
+«Hélas! Madame, répondit Laurette, vous en étiez bien empêchée. Voyons
+si vous n'avez point la langue coupée ou les dents cassées; car je n'ai
+jamais pu vous faire avaler une seule goutte d'eau.
+
+«Dieu soit loué! votre belle bouche n'a rien de moins, et maintenant que
+vous voilà mieux, il vous faut le médecin et du bouillon.
+
+--Tout ce que tu voudras, Laurette. A présent, j'ai ma tête, je vois
+clairement. Je souffre beaucoup, mais je suis en possession de ma
+volonté.
+
+--Embrasse-moi, ma bonne créature, et va te reposer. Envoie-moi mon
+fils el les autres femmes. Si je me sens redevenir folle, je le ferai
+rappeler bien vite.
+
+--Eh! Madame, vous n'avez été que trop sage, dit Laurette naïvement.
+
+Le médecin s'étonna de trouver Alice si faible, et s'émerveilla des
+terribles effets de la migraine chez les femmes.
+
+Vingt-quatre heures après, Alice était levée et prenait du chocolat au
+lait d'amandes dans son petit salon, avec son fils, qui la réjouissait
+de ses caresses, et qui la regardait de temps en temps en lui disant:
+
+«Petite mère, pourquoi donc vous êtes toute blanche, toute blanche?»
+
+Alice avait la pâleur d'un spectre.
+
+Vingt-quatre heures encore s'écoulèrent avant qu'Alice voulût se montrer
+à Jacques Laurent. Les ravages de la douleur et de la volonté étaient
+encore visibles sur son visage, mais déjà ils étaient moins effrayants,
+et le calme profond qui suit de telles victoires résidait sur son large
+front encadré de bandeaux soigneusement lissés par Laurette.
+
+Ce jour-là à six heures, Jacques, averti que le dîner était servi, entra
+dans la salle à manger avec la même préoccupation inquiète que les jours
+précédents. Mais en voyant Alice assise sur son fauteuil où l'avait
+apportée le vieux Saint-Jean, un cri de joie lui échappa, cri si
+profond, si expressif, qu'Alice en tressaillit légèrement.
+
+«J'ai été assez souffrante, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la
+main. Mais ce n'était rien de grave, et me voilà guérie. Je sais que
+vous avez veillé sur mon enfant comme l'eût fait sa propre mère. Je ne
+vous en remercie pas, Laurent, mais je vous en aime davantage.»
+
+Pour la première fois, Jacques porta la main d'Alice à ses lèvres; il ne
+pouvait parler, il craignait de s'évanouir.
+
+Pour la première fois aussi, Alice devina qu'elle était aimée. Mais il
+était trop tard, et une pareille découverte ne pouvait qu'augmenter sa
+souffrance.
+
+Qu'était-ce donc qu'un amour si différent du sien, un amour compliqué,
+flottant, partagé déjà dans le présent et dans le passé, dans l'avenir
+peut-être? Toute sa puissance sur le coeur de Jacques s'était donc
+réduite, et devait probablement se réduire encore à le rendre infidèle
+parfois à un souvenir adoré, à une passion toute puissante dans ses
+accès et ses retours!
+
+Peut-être qu'Alice eût pardonné si elle eût compris qu'elle n'était
+point la rivale d'Isidora, mais qu'au contraire Isidora était la sienne
+dans le coeur de Jacques; qu'elle n'avait pas causé l'infidélité, mais
+que l'infidélité avait été commise contre elle. Mais elle en jugea
+autrement, et elle s'était d'ailleurs trop engagée avec Julie pour ne
+pas prendre en horreur l'idée de lui disputer son amant. Elle frissonna
+comme quelqu'un qui se réveille au bord d'un abîme, et elle fit un
+immense effort de courage et de dignité pour s'éloigner à jamais du
+danger d'y tomber. Pourtant, chose étrange, mais que toute femme
+comprendra, à partir de cet instant ce courage lui parut plus facile.
+
+Jacques avait ignoré, ainsi que tout le monde, la gravité du mal qu'elle
+qualifiait d'indisposition. Il fut effrayé de sa pâleur. Cependant,
+comme il n'y avait pas d'autre altération profonde dans ses traits,
+comme l'expression en était sereine, plus sereine même qu'à l'ordinaire,
+il ne soupçonna pas qu'elle eût été vingt-quatre heures aux prises avec
+la mort. Il osa à peine la questionner sur ses souffrances, et quoiqu'il
+eût résolu de lui reprocher, au nom de son fils et de ses amis,
+l'imprudence qu'elle avait commise en passant toute une nuit à se
+promener nu-tête dans le jardin, il ne put jamais avoir cette hardiesse.
+
+Le souvenir de cette promenade étrange le frappait de respect et
+d'une sorte de terreur. Il avait cru découvrir là qu'un grand secret
+remplissait la vie de cette femme silencieuse et contenue.
+
+Mais quelle pouvait être la nature d'un tel secret? Était-ce une douleur
+de l'âme ou une souffrance physique soigneusement cachée? Peut-être,
+hélas! l'accès d'un mal mortel étouffé avec stoïcisme depuis longtemps.
+
+Depuis six mois, il remarquait bien qu'Alice pâlissait et maigrissait
+d'une manière sensible; mais comme elle ne se plaignait jamais et
+paraissait d'une constitution robuste, il n'en avait pas encore pris de
+l'inquiétude. Que croire maintenant? Sa veillée solitaire dans une si
+profonde absorption était-elle le résultat ou la cause du mal? Quoi que
+ce fût, il y avait là dedans quelque chose de solennel et de mystérieux
+que Jacques n'osait pas dire avoir surpris. A peine put-il se hasarder à
+demander si madame de T.... n'avait pas pris un rhume.
+
+«Non pas, que je sache, répondit-elle simplement. Ce n'est pas la saison
+des rhumes.» Et tout fut dit.
+
+Jacques ne devait pas savoir qu'il avait assisté au suicide d'une
+passion profonde, el qu'il était la cause de ce suicide, l'objet de
+cette passion.
+
+Le repas fini, Alice voulut se lever pour retourner au salon. Mais il y
+avait un reste de paralysie dans ses jambes, et il lui fut impossible de
+faire un pas.
+
+Elle pria Jacques d'aller lui chercher un livre dans la chambre de son
+fils, et l'enfant ayant suivi son précepteur, elle se fit reporter sur
+son fauteuil: elle ne voulait pas que ces deux êtres se doutassent de ce
+qu'elle avait souffert.
+
+«Mon ami, dit-elle à Jacques lorsqu'il fut de retour, nous sommes encore
+seuls ce soir. Je ne rouvrirai ma porte que demain. Je veux utiliser
+celle soirée en la consacrant à ma belle-soeur, à laquelle j'avais
+donné, pour avant-hier, un rendez-vous dans son jardin.
+
+«J'ai été forcée d'y manquer, et elle doit être inquiète de moi; car
+elle a de l'affection pour moi, j'en suis certaine, et, moi, j'en
+ai pour elle, beaucoup...mais beaucoup! Vous aviez raison, Jacques,
+condamner sans appel est odieux, juger sans connaître est absurde.
+
+«Madame de S... n'est une femme ordinaire en rien. Je serais heureuse de
+la voir maintenant; mais je suis encore un peu faible pour marcher.
+
+«Voulez-vous avoir l'obligeance d'aller chez elle, de vous informer si
+elle est seule, si elle est maîtresse de sa soirée, et, dans ce cas, de
+me l'amener?
+
+«Vous pouvez passer par les jardins. La petite porte est et sera
+désormais toujours ouverte.»
+
+Jacques obéit. Isidora se préparait à monter en voiture pour aller se
+promener au bois avec quelques personnes.
+
+A peine sut-elle l'objet de la mission de Jacques, par un billet écrit
+au crayon dans l'antichambre, qu'elle congédia son monde, fit dételer sa
+voiture, et jetant son voile sur sa tête, elle s'élança vers lui et prit
+son bras avec une vivacité touchante. «Ah! que je vous remercie! lui
+dit-elle en courant avec lui, comme une jeune fille, à travers les
+jardins. Quelle bonne mission vous remplissez là! Je croyais qu'elle
+m'avait déjà oubliée, et je ne vivais plus.
+
+--Elle a été malade, dit Jacques.
+
+--Sérieusement; mon Dieu?
+
+--Je ne pense pas; cependant elle est fort changée.
+
+Le pressentiment de la vérité traversa l'esprit pénétrant d'Isidora.
+
+Lorsqu'elle songeait à la conduite d'Alice, elle était près de tout
+deviner; mais, lorsqu'elle la voyait, ses soupçons s'évanouissaient.
+C'est ce qui lui arriva encore, lorsque Alice la reçut avec un rayon
+de bonheur dans les yeux et les bras loyalement ouverts à ses tendres
+caresses. L'impétueuse et indomptée Isidora ne pouvait élever sa pensée
+jusqu'à comprendre la fermeté patiente d'un tel martyre, la sublime
+générosité d'un tel effort.
+
+Et cependant Isidora n'était pas incapable d'un aussi grand sacrifice;
+mais elle l'eût accompli autrement, et l'orage de sa passion vaincue eût
+fait trembler la terre sous ses pieds.
+
+Quel orage pourtant, que celui qui avait passé sur la tête d'Alice!
+quelle tempête avait bouleversé tous les éléments de son être durant
+cette longue nuit dont le calme avait tant effrayé Jacques! et il n'en
+avait pourtant pas coûté la vie à un brin d'herbe.
+
+Les sanglots d'Alice n'étaient pas sortis de sa poitrine; ses soupirs
+n'avaient fait tomber aucune feuille de rose autour d'elle.
+
+Je ne me suis pas promis d'écrire des événements, mais une histoire
+intime. Je ne finirai par aucun coup de théâtre, par aucun fait imprévu.
+Alice, Isidora, Jacques, réunis ce soir-là, et souvent depuis, tantôt
+dans le petit salon, tantôt sur la terrasse du jardin, tantôt dans la
+belle serre aux camélias, se guérirent peu à peu de leurs secrètes
+blessures. Isidora fut, chaque jour, plus belle, plus éloquente, plus
+vraie, plus rajeunie par un amour senti et partagé. Jacques fut, chaque
+jour, plus frappé et plus pénétré de cet amour qu'il avait tant pleuré,
+et qui lui revenait, suave et doux comme dans les premiers jours, auprès
+de Julie, ardent et fort comme il l'avait été aux heures de l'ivresse
+et de la douleur. Elle aima, par reconnaissance d'abord, puis par
+entraînement, et, enfin, par enthousiasme; car Julie retrouvait, avec la
+confiance, la jeunesse et la puissance de son âme.
+
+Alice fut le lien entre eus. Elle fut la confidente des dernières
+souffrances et des dernières luttes d'Isidora.
+
+Elle s'attacha à la rendre digne de Jacques, et, sans jamais parler avec
+lui de leur amour, elle sut lui faire voir et comprendre quel trésor
+était encore intact au fond de cette âme déchirée. Quant á lui, le noble
+jeune homme, il le savait bien déjà, puisqu'il avait pu l'aimer alors
+qu'elle le méritait moins. Mais il avait conçu un idéal plus parfait de
+l'amour et de la femme en voyant Alice. Par quelle fatalité, étant aimé
+d'elle, ne put-il jamais le savoir? Et elle, par quel excès de modestie
+et de fierté fut-elle trop longtemps aveuglée sur les véritables
+sentiments qu'elle lui avait inspirés? Ces deux âmes étaient trop
+pudiques et trop naïves, et, disons-le encore une fois, trop éprises
+l'une de l'autre, pour se deviner et se posséder. Leur amour n'était,
+pas de ce monde; il n'y put trouver place. Une nature toute d'expansion,
+d'audace et de flamme s'empara de Jacques: et, ne le plaignez pas, il
+n'est point trop malheureux.
+
+Mais qu'il ignore à jamais le secret d'Alice, car Isidora serait perdue!
+Rassurez-vous, il l'ignorera.
+
+Fiez-vous à la dignité d'une âme comme celle d'Alice. Elle a trop
+souffert pour perdre le fruit d'une victoire si chèrement achetée. Et ce
+serait bien en vain qu'elle apprendrait maintenant toute la vérité. Le
+soir où elle compta, en regardant la pendule, les minutes et les heures
+que son amant passait aux pieds d'une rivale, elle s'était fait
+ce raisonnement: S'il ne m'aime pas, je ne puis vivre de honte et
+d'humiliation: S'il m'aime et qu'il se laisse distraire seulement une
+heure, je ne pourrai jamais le lui pardonner. Dans tous les cas, il faut
+que je guérisse.
+
+Ne la trouvez pas trop orgueilleuse.
+
+A vingt-cinq ans, elle n'avait jamais aimé, et elle s'était fait de
+l'amour un idéal divin. Elle ne pouvait pas comprendre les faiblesses,
+les entraînements, les défaillances des amours de ce monde. A la voir si
+indulgente, si généreuse, si étrangère par conséquent aux passions des
+autres, on jurerait qu'elle n'essaiera plus d'aimer.
+
+Vous me direz que c'est invraisemblable, et qu'on ne peut pas finir si
+follement un roman si sérieux. Et si je vous disais qu'Alice est si bien
+guérie qu'elle en meurt? vous ne le croiriez pas; personne ne s'en doute
+autour d'elle, son médecin moins que personne.
+
+Cependant elle n'est pas condamnée à mort comme malade, dans ma pensée.
+
+Isidora a-t-elle donc embrassé dans Jacques son dernier amour?
+
+Un jour ne peut-il pas venir où celui d'Alice renaîtra de ses cendres?
+celui de Jacques est-il éteint ou assoupi? n'y aura-t-il jamais entre
+eux une heure d'éloquente explication?
+
+Qui sait? ces romans-là ne sont jamais absolument terminés.
+
+
+En effet, ce roman ne devait pas finir là, et lorsque nous racontions
+ce qu'on vient de lire, nous ne connaissions pas bien les pensées de
+Jacques Laurent. Un an plus tard, nous reçûmes de nouvelles confidences,
+et les papiers qui tombèrent entre nos mains nous forcent de donner une
+troisième partie à son histoire.
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+Ce manuscrit serait un peu obscur si le lecteur n'était au courant du
+double amour qui s'agitait dans le coeur de notre héros. Nous avons
+pourtant cru devoir conserver les lettres initiales qu'il avait tracées
+en tête de chaque paragraphe, selon que ses pensées le ramenaient à
+Isidora, ou l'emportaient vers Alice.
+
+
+
+CAHIER Nº 1.
+
+Je me croyais jadis un grand philosophe, et je n'étais encore qu'un
+enfant. Aujourd'hui je voudrais être un homme, et je crains de n'être
+qu'un mince philosophe, un _philosopheur_, comme dit Isidora. Et
+pourquoi cet invincible besoin de soumettre toutes les émotions de ma
+vie à la froide et implacable logique de la vertu? La vertu! ce mot fait
+bondir d'indignation la rebelle créature que je ne puis ni croire, ni
+convaincre. Monstrueux hyménée que nos âmes n'ont pu et ne pourront
+jamais ratifier! Ce sont les fiançailles du plaisir: rien de plus!
+
+--La vertu! oui, le mot est pédantesque, j'en conviens, quand il n'est
+pas naïf. Mon Dieu, vous seul savez pourtant que pour moi c'est un mot
+sacré. Non, je n'y attache pas ce risible orgueil qu'elle me suppose
+si durement; non, pour aimer et désirer la vertu, je ne me crois pas
+supérieur aux autres hommes, puisque, plus j'étudie les lois de la
+vérité, plus je me trouve égaré loin de ses chemins, et comme perdu
+dans une vie d'illusion et d'erreur. Funeste erreur que celle qui nous
+entraîne sans nous aveugler! Illusions déplorables que celles qui nous
+laissent entrevoir la réalité derrière un voile trop facile à soulever!
+
+Et j'écrivais sur la philosophie! et je prétendais composer un traité,
+formuler le code d'une société idéale, et proposer aux hommes un nouveau
+contrat social!... Eh bien, oui, je prétendais, comme tant d'autres,
+instruire et corriger mes semblables, et je n'ai pu ni m'instruire ni me
+corriger moi-même. Heureusement mon livre n'a pas été fini; heureusement
+il n'a point paru; heureusement je me suis aperçu à temps que je n'avais
+pas reçu d'en haut la mission d'enseigner, et que j'avais tout à
+apprendre. Je n'ai pas grossi le nombre de ces écoliers superbes, qui,
+tout gonflés des leçons de leurs maîtres s'en vont endoctrinant le
+siècle, sans porter en eux-mêmes la lumière et la force qu'ils aspirent
+à répandre! Cela m'a sauvé d'un ridicule aux yeux d'autrui. Mais, à mes
+propres yeux, en suis-je purgé?
+
+Triste coeur, tu es mécontent de toi-même dans le passé, parce que tu
+es honteux de toi-même dans le présent. Et pourtant tu valais mieux, en
+effet, alors que tu te croyais meilleur. Tu étais sincère, tu n'avais
+rien à combattre; tu aimais le beau avec passion; tu te nourrissais de
+contemplations idéales; tu le croyais de la race des fanatiques... Tu ne
+te savais pas faible; tu ne savais pas que tu ne savais pas souffrir!...
+
+
+
+CAHIER I.
+
+Et pourquoi n'ai-je pas su souffrir? pourquoi ai-je voulu être heureux
+en étant juste? Mon Dieu, suprême sagesse, suprême bonté! vous qui
+pardonnez à nos faibles aspirations et qui ne condamnez pas sans retour
+vous savez pourtant que je demandais peu de chose sur la terre. Je ne
+voulais ni richesses, ni gloire, ni plaisirs, ni puissance: oh! vous le
+savez, je ne soupirais pas après les vanités humaines; j'acceptais la
+plus humble condition, la plus obscure influence, les privations les
+plus austères.
+
+Quand la misère ployait mon pauvre corps, je ne sentais d'amertume dans
+mon coeur que pour la souffrance de mes frères... Tout ce que je me
+permettais d'espérer, c'était de trouver dans mon abnégation sa propre
+récompense, une âme calme, des pensées toujours pures, une douce joie
+dans la pratique du bien...
+
+Et quand l'amour est venu s'emparer de ma jeunesse, quand une femme
+m'est apparue comme le résumé des bienfaits de votre providence, quand
+j'ai cru qu'il suffisait d'aimer de toute la puissance de mon être pour
+être aimé avec droiture et abandon, il s'est trouvé que cet être si fier
+et si beau était maudit, que cette fleur si suave avait un ver rongeur
+dans le sein, et que je ne serais aimé d'elle qu'à la condition de
+souffrir mortellement.
+
+Eh bien, mon Dieu, j'ai accepté cela encore! Elle s'est arrachée de mes
+bras, et je l'ai perdue sans amertume, sans ressentiment; j'ai consenti
+à l'attendre, à la retrouver, et, pendant des années, je l'ai aimée dans
+la douleur et dans la pitié, sans certitude... que dis-je? sans espoir
+d'être aimé? Et pendant ces sombres et lentes années, abattu, mais non
+brisé, triste, mais non irrité, j'élevais mon âme selon mes forces, à
+la contemplation des vérités éternelles. Je vivais dans la pureté,
+j'essayais de répandre autour de moi l'amour du bien, je ne cherchais la
+récompense de mes humbles travaux que dans les charmes enthousiastes
+de l'étude. Et puis, lorsque de secrètes douleurs, ignorées de tous, à
+peine avouées par moi-même, sont venues me troubler, j'ai refoulé mon
+mal bien avant dans ma poitrine, je ne me suis pas plaint, j'ai respecté
+le calme sublime d'un autre coeur dont la possession m'eût fait
+oublier toute ma pâle et morne existence, en vain immolée à une femme
+orgueilleuse et coupable... Cette fois encore j'ai aimé en silence, et
+l'indifférence ne m'a pas trouvé plus audacieux et plus vain que n'avait
+fait le parjure et l'ingratitude...
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Mais je ne veux pas me rappeler cela... cela doit être comme n'existant
+pas, et mes yeux ne liront point ici ce nom que ma main n'a jamais osé
+tracer... Je goûtais, d'ailleurs, dans ce mystère de mes pensées, une
+sorte de volupté navrante. Je sacrifiais mes agitations au repos d'une
+âme sublime.
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Toujours ce souvenir secret, toujours ce voeu étouffé!... Écartons-le à
+jamais! mon âme n'est plus un sanctuaire digne de le contenir; elle est
+trop troublée, trop endolorie. Il faut un lac aussi pur que le ciel pour
+refléter la figure d'un ange.
+
+
+
+CAHIER IV.
+
+Quand j'ai retrouvé cette femme terrible et funeste, qui avait eu mes
+premiers transports, je ne l'aimais plus. Hélas! non. Je chercherais
+vainement à vous tromper, ô vérité incréée! Je ne l'aimais plus, je
+ne la désirais plus; son apparition a été pour moi comme un châtiment
+céleste pour des fautes que je n'ai pourtant pas conscience d'avoir
+commises. Elle a cru m'aimer encore, elle croit m'avoir toujours aimé,
+elle veut que je l'aime; elle le dit, du moins, elle se le persuade
+peut-être, et elle me le persuade à moi-même. Ma destinée bizarre la
+jette dans ma vie comme un devoir, et je l'accepte. Ne dit-elle pas que
+si je l'abandonne elle est perdue, rendue à l'égarement du vice, au mal
+du désespoir? Et à voir comme cette belle âme est agitée, je ne saurais
+douter des périls qui la menacent si je ne lui sers pas d'égide!... Eh
+bien, mon Dieu, faites donc que dans l'accomplissement d'un devoir il y
+ait une joie, un repos, du moins, quelque chose qui nous donne la force
+de persévérer et qui nous avertisse que vous êtes content de nous!
+_Malheureux humains que nous sommes!_[3] si nous sentions cela, du
+moins! si nos pensées pouvaient s'élever assez par l'exaltation de la
+prière, pour arracher à la vérité éternelle un reflet de sa clarté, un
+rayon de sa chaleur, une étincelle de sa vie! Mais nous ne savons rien!
+nous nous traînons dans les ténèbres, incertains si c'est le mal ou le
+bien qui s'accomplit en nous et par nous. Nous n'avons pas plus tôt
+renoncé à un objet de nos désirs, que l'objet du sacrifice nous semble
+celui qu'il aurait fallu sacrifier. Nous nous dépouillons pour donner,
+et la main qui nous implorait se ferme et nous repousse. Nous arrosons
+de nos pleurs une terre qui promettait des fleurs et des fruits; elle se
+sèche et produit des ronces! Épouvantés, nous nous laissons déchirer par
+ses épines, et nous nous demandons s'il faut la maudire ou l'arroser de
+notre sang jusqu'à ce qu'il n'en reste plus! Sombre image de la parabole
+du bon grain! 0 semeurs opiniâtres et inutiles que nous sommes! Les
+rochers se dressent dans le désert, et nous tombons épuisés avant la fin
+du jour!
+
+[Note 3: On sait que c'est le premier vers du fameux quatrain de
+J.J. Rousseau,]
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Pourquoi donc sa vie semble-t-elle s'épuiser comme une coupe que le
+soleil pompe et dessèche, sans qu'il s'en soit répandu une seule goutte
+au dehors? Mais silence, ô mon coeur! ce n'est pas pour elle que tu
+dois souffrir; ton martyre lui est étranger, inutile... Il lui serait
+indifférent, sans doute... C'est pour une autre que tu dois saigner sans
+relâche. Oh! qu'il serait doux de souffrir pour sauver ce qu'on aime!
+
+
+
+CAHIER I.
+
+Souffrir pour sauver ce qu'on n'aime plus... oh! c'est un martyre que
+les victimes des religions d'autrefois n'ont pas connu, et qu'elles
+n'auraient pas compris. Leur immolation avait un but, un résultat clair
+et vivifiant comme le soleil; et moi je souffre dans la nuit lugubre,
+seul avec moi-même, auprès d'un être qui ne me comprend pas, ou qui
+peut-être me comprend trop. Pourquoi, mon Dieu, n'avez-vous pas fait
+notre coeur assez généreux ou assez soumis pour qu'il pût s'attacher
+avec passion aux objets de notre dévouement? Vous avez fait le coeur de
+la mère inépuisable et sublime en ce genre; et j'ai cru que je pourrais
+aimer une femme comme la mère aime son enfant, sans s'inquiéter de
+donner mille fois plus qu'elle ne reçoit; sans chercher d'autre
+récompense que le bien qu'il doit retirer de son amour?
+
+L'amour! c'est un mot générique, et qui embrasse tant de sentiments
+divers! L'amour divin, l'amour maternel, l'amour conjugal, l'amour de
+soi-même, tout cela n'est point l'amour de l'amant pour sa maîtresse.
+Hélas! si j'osais encore me croire philosophe, je tâcherais de me
+définir à moi-même ce sentiment que je porte en moi pour mon supplice et
+qui n'a jamais été satisfait. O éternelle aspiration, désir de l'âme et
+de l'esprit, que la volupté ne fait qu'exciter en vain! Tous les hommes
+sont-ils donc maudits comme moi? sont-ils donc condamnés à posséder une
+femme qu'ils voudraient voir transformée en une autre femme? Est-ce la
+femme qu'on ne possède pas, qui, seule, peut revêtir à nos yeux ces
+attraits qui dévorent l'imagination! Est-ce la jouissance d'un bien réel
+qui nous rassassie et nous rend ingrats?
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Comme _elle_ est pâle! comme sa démarche est lente et affaissée! Quel
+mal inconnu ronge donc ainsi cette fleur sans tache? Oh! du moins c'est
+une noble passion, c'est un chaste souvenir ou un désir céleste; c'est
+le besoin inassouvi de l'idéal et non le dégoût impie et insolent des
+joies de la terre. Tu n'as abusé de rien, _toi_! tu mériterais le
+bonheur. Quel est donc l'insensé qui ne l'a pas compris, ou l'infâme
+qui te le refuse? Si je le connaissais, j'irais le chercher au bout du
+monde, pour l'amener à tes pieds ou pour le tuer!... Je suis fou!... Et
+toi, tu es si calme!
+
+
+
+CAHIER I.
+
+I.--Non, je ne suis pas de ces êtres stupides et orgueilleux qui se
+lassent du bonheur. Si j'avais le bonheur, je le savourerais comme
+jamais homme ne l'a savouré. Je ne me défends pas d'aimer. Je livre mon
+être et ma vie à quelqu'un qui ne veut pas ou ne peut pas s'en emparer:
+voilà tout. L'amour est un échange d'abandon et de délices; c'est
+quelque chose de si surnaturel et de si divin, qu'il faut une
+réciprocité complète, une fusion intime des deux âmes; c'est une trinité
+entre Dieu, l'homme et la femme. Que Dieu en soit absent, il ne reste
+plus que deux mortels aveugles et misérables, qui luttent en vain
+pour entretenir le feu sacré, et qui l'éteignent en se le disputant,
+influence divine, ce n'est, pas moi qui t'ai chassée du sanctuaire!
+c'est _elle_, c'est son orgueil insatiable; c'est son inquiétude
+jalouse, qui t'éloignent sans cesse.
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Oh! si tu pouvais me donner un jour, une heure, du calme divin que ton
+âme renferme, et que reflète ton front pâle, je serais dédommagé de
+toute ma vie de rêves dévorants et de tourments ignorés.
+
+Le calme! sans doute, tu ne peux ou ne veux pas donner autre chose.
+
+D'où vient que ton amitié ne me l'a pas donné? Il est des pensées
+terribles dont l'ivresse n'oserait s'élever jusqu'à toi. Mais, si l'on
+pouvait s'asseoir à tes pieds, plonger, sans frémir, dans ton regard,
+respirer une heure, sans témoins opportuns et sans crainte de
+t'offenser, l'air qui t'environne... serait-ce trop demander à Dieu? et
+n'ai-je pas assez souffert pour qu'il me soit permis de me représenter
+une si respectueuse et si enivrante volupté?
+
+
+
+CAHIER I.
+
+Non, l'amour ne peut pas être l'infatigable exercice de l'indulgence
+et de la compassion. Dieu n'a pas voulu que la plus chère espérance de
+l'homme vint aboutir à l'abjuration de toute espérance. Philosophes
+austères moralistes sans pitié, vous mentez si vous prétendez que
+l'amour n'a que des devoirs à remplir et point de joies pures à exiger.
+Et vous autres, sceptiques matérialistes qui prétendez que le plaisir
+est tout, et qu'on peut adorer ce qu'on n'admire pas, vous mentez encore
+plus. Vous mentez tous, aucun de vous n'aima jamais. Je ne peux pas
+aimer sans bonheur, et je ne veux pas de plaisirs sans amour. Elle a
+raison, elle qui devine ma soif et les tourments de mon âme! elle sent,
+elle sait que je ne l'aime pas comme elle veut être aimée, comme elle ne
+peut pas aimer elle-même. Ambitieuse effrénée, qui veut qu'on lui donne
+ce qu'elle n'a plus, et qu'on l'adore comme une divinité quand elle ne
+croit plus elle-même!... O malheureuse, malheureuse entre toutes les
+femmes, pourquoi faut-il que tu sois à jamais punie des erreurs qui
+t'ont brisée et du mal que tu détestes!
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Et vous, qui n'aimez pas, qui n'avez peut-être jamais aimé, qui semblez
+vouloir n'aimer jamais, quelle pensée d'ineffable mélancolie peut
+donc vous tenir lieu de ce qui n'est pas, et vous préserver de ce qui
+pourrait être? Mais qui donc saura jamais...
+
+
+Ici le journal de Jacques Laurent paraît avoir été brusquement
+abandonné; nous en avons vainement cherché la suite. Une lettre
+d'Isidora, datée de trois mois plus tard, nous explique cette
+interruption.
+
+
+
+LETTRE PREMIÈRE.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+«Alice, revenez à Paris, ou rappelez auprès de vous le précepteur de
+votre fils. Ses vacances ont duré assez longtemps, et Félix ne peut se
+passer des leçons de son ami. Quant à vous, ma soeur, cette solitude
+vous tuera. Je ne crois pas à ce que vous m'écrivez de votre santé et de
+votre tranquillité d'esprit. Moi, je pars, ma belle et chère Alice; je
+quitte la France, je quitte à jamais Jacques Laurent. Lisez ces papiers
+que je vous envoie et que je lui ai dérobés à son insu. Sachez donc
+enfin que c'est vous qu'il aime; efforcez-vous de le guérir ou de
+le payer de retour. Je sais que son coeur généreux va s'effrayer et
+s'affliger pour moi de mon sacrifice. Je sais qu'il va me regretter, car
+s'il n'a pas d'amour pour moi, il me porte du moins une amitié tendre,
+un intérêt immense. Mais que vous l'aimiez ou non, pourvu qu'il vous
+voie, pourvu qu'il vive près de vous, je crois qu'il sera bientôt
+consolé.
+
+Et puis il faut vous avouer que je l'ai rendu cruellement malheureux.
+Vous vous étiez trompée, noble Alice! nous ne pouvions pas associer des
+caractères et des existences si opposées. Voilà près d'une année que
+nous luttons en vain pour accepter ces différences. L'union d'un esprit
+austère avec une âme bouleversée par les tempêtes était un essai
+impossible. C'est une femme comme vous que Jacques devait aimer, et moi
+j'aurais dû le comprendre dès le premier jour où je vous ai vue.
+
+Je vous ferai ma confession entière. Depuis trois mois que j'ai surpris
+et comme volé le secret de Jacques, j'ai mis tout en oeuvre pour le
+détacher de vous. Excepté de lui dire du mal de vous, ce qui m'eût été
+impossible, j'ai tout tenté pour vaincre l'obstacle, pour triompher
+de la passion que vous lui inspirez, et qui me causait une jalousie
+effrénée. Cette ambition avait réveillé mon amour, qui commençait à
+périr de fatigue et de souffrance; je suis redevenue coquette, habile,
+tour à tour humble et emportée, boudeuse et soumise, ardente et
+dédaigneuse. Rien ne m'a réussi; votre absence lui avait ôté, je crois,
+jusqu'au sentiment de la vie. Il n'était plus auprès de moi qu'une
+victime du dévouement qu'il s'était imposée, et je suis presque certaine
+que, sans la crainte de vous sembler coupable et d'être blâmé par vous,
+son courage ne se serait pas soutenu. Mais je suis sûre aussi que, pour
+conquérir votre estime, il eût fait le sacrifice de sa vie entière, et
+qu'en souffrant mille tortures, il ne se serait jamais détaché de moi.
+
+[Illustration 09.png: Petite mère, pourquoi vous êtes toute blanche?]
+
+«Eh bien, ne soyez pas effrayée de ma résolution, Alice! je la prends
+enfin avec calme. Hier encore, Jacques, plus pâle qu'un spectre, plus
+beau qu'un saint, me jurait qu'il ne me quitterait jamais, qu'il ne me
+manquerait jamais de parole. En voyant tant d'abnégation et de vertu,
+j'ai été prise tout à coup d'un accès de courage et de désintéressement,
+et je lui ai dit à jamais adieu dans mon coeur. Je vous écris de ma
+première station, station sur la route d'Italie, et probablement il
+ignore encore, à l'heure qu'il est, que j'ai quitté Paris et brisé sa
+chaîne! Voyez combien je suis guérie! Je désire qu'il l'apprenne avec
+joie, et la seule tristesse que j'éprouve, c'est la crainte de lui
+laisser quelque regret.
+
+«Pourquoi donc tardons-nous tant à faire ce qui est juste et bon? Quelle
+fausse idée nous attachons à l'importance de nos sacrifices et à la
+difficulté de notre courage! Il y a plus d'un an que je regarde comme
+une angoisse mortelle le détachement que je porte aujourd'hui dans mon
+coeur avec une sorte de volupté. Je ne savais pas que la conscience d'un
+devoir accompli pouvait offrir tant de consolation. Ma naïveté à cet
+égard doit vous faire sourire. Hélas! c'est apparemment la première fois
+que je cède à un bon mouvement sans arrière-pensée. Puissé-je tirer de
+cette première et grande expérience la force d'abjurer dans l'avenir mon
+aveugle et impérieuse personnalité!
+
+«Pourquoi ne m'avez-vous pas aidée, chère Alice, à entrer dans cette
+voie? Ah! si vous aviez aimé Jacques, avec quel enthousiasme je l'aurais
+rendu à la liberté!... Et pourtant, hier encore, je luttais contre
+vous... mais c'est que vous ne l'aimez pas... Pourtant, que sais-je?
+votre langueur, votre mélancolie, cachent peut-être le même secret....
+Pardonnez-moi, je n'en dirai pas davantage, je vous respecte désormais
+au point de vous craindre. Voyez à quel point vous m'êtes sacrée! La
+passion de Jacques pour vous était, pour moi, comme un reflet de votre
+image dans son âme, et, quoique je fusse en possession de son secret,
+jamais je n'ai osé le lui dire, jamais je n'ai osé vous combattre
+ouvertement et vous nommer à lui.
+
+«Revoyez-le sans crainte et sans confusion. Il croit que le vieux
+Saint-Jean a brûlé son journal par mégarde. Il ne se doutera jamais que
+sa confession est entre vos mains. Ah! c'est la confession d'un ange.
+Quel noble sentiment, Alice! quelle ferveur mystérieuse, quel pieux
+respect! n'en serez-vous pas touchée quelque jour? J'aurais donné, moi,
+dix ans de jeunesse et de beauté pour être aimée ainsi, eussé-je dû ne
+l'apprendre jamais de sa bouche, et n'en recevoir même jamais un baiser
+furtif sur le bord de mon vêtement!
+
+«C'en est fait! je n'inspirerai jamais cette flamme sainte que j'ai
+follement rêvée. Autrefois je m'indignais contre mon sort, j'accusais le
+coeur de l'homme d'injustice, d'orgueil et de cruauté; mais j'ai bien
+changé depuis un an! Si quelque jour vous parlez de moi librement avec
+Jacques, dites-lui de ne pas se reprocher mes souffrances; elles m'ont
+été salutaires, elles ont porté leurs fruits amers et fortifiants. J'ai
+reconnu enfin qu'il n'était pas au pouvoir du coeur le plus généreux et
+le plus sublime de donner toute sa flamme à un être troublé et malade
+comme moi.....J'ai reconnu le sceau de la justice divine et le prix
+de la vertu... la vertu que j'ai tant haïe et blasphémée dans mes
+désespoirs! Où seraient donc le bien et le mal ici-bas, si les coeurs
+coupables pouvaient être récompensés dès cette vie, et s'il n'y avait
+pas d'inévitables expiations! Ah! cette parole est vraie: _Tu seras puni
+par où tu as péché!_ Cela est vrai pour toutes les erreurs, pour toutes
+les folles passions de l'humanité. Ceux qui ont abusé des bienfaits de
+Dieu ne le trouveront plus et seront condamnés à le chercher sans cesse!
+La femme sans frein et sans retenue mourra consumée par le rêve d'une
+passion qu'elle n'inspirera jamais.
+
+«Et pourtant l'Evangile nous montre les ouvriers de la dernière heure du
+jour récompensés comme ceux de la première...; mais le maître qui paie
+ainsi, c'est Dieu. Il n'est pas au pouvoir de l'homme de tout donner en
+échange de peu. Si l'ouvrier tardif et lâche avait le droit d'exiger
+une part complète, celui qui rétribue serait frustré, et c'est en amour
+surtout que l'égalité a besoin d'être respectée comme l'amour même; car
+l'amour est aussi beau que la vertu, ou plutôt la vertu, c'est l'amour.
+Il impose les plus grands devoirs, et ces devoirs-là, partagés
+également, sont les plus vives jouissances. Celui qui croit pouvoir
+mériter seul, présume trop de lui-même; celui qui se croit dispensé de
+mériter, ne recueille rien.
+
+«C'est en Dieu seul que je me réfugie, ses trésors à lui sont
+inépuisables. Si le catholicisme n'était pas une fausse doctrine
+pour les hommes d'aujourd'hui, je sens que je me ferais carmélite ou
+trappiste à l'heure qu'il est; mais le Dieu des nonnes est encore un
+homme, une sorte d'égal, un jaloux, un amant; le Dieu qui peut me
+sauver, c'est celui qui ne punit pas sans retour. Il me semble que
+j'ai assez expié, et que je mérite d'entrer dans le repos des justes,
+c'est-à-dire de ne plus connaître les passions.
+
+«Mais vous, Alice, vous avez droit à la coupe de la vie, vous vous en
+êtes trop abstenue; pourquoi donc craindriez-vous d'y porter vos lèvres
+pures? il est impossible qu'il y ait une goutte de fiel pour vous...
+Je n'ose nommer Jacques, et pourtant, ma belle sainte, je ne puis
+m'empêcher de rêver que quelque jour... un beau soir d'été plutôt,
+Jacques vous surprendra à la campagne, lisant ce paragraphe écrit de sa
+main: «Si l'on pouvait s'asseoir à tes pieds!...»
+
+«Quand vous m'écrirez que ce moment est venu, je reviendrai près de
+vous, j'y reviendrai calme et purifiée; et, à mon tour, Alice, je
+goûterai ce bonheur d'avoir fait des heureux, que vous vouliez garder
+pour vous seule!
+
+«ISIDORA.»
+
+La lettre qui suit est de dix ans postérieurs à celle qu'on vient de
+lire.
+
+
+
+LETTRE DEUXIÈME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Non, je ne suis pas malheureuse. J'ai accompli pour vous, Alice, un
+sacrifice que je croyais bien grand alors...
+
+Pardonnez-moi si je vous dis aujourd'hui que, dans mes souvenirs, ce
+grand acte de courage me paraît chaque jour moins sublime, et qu'enfin
+j'arrive à me trouver assez peu héroïque... Que Jacques me pardonne de
+parler ainsi! Et vous surtout, ma soeur chérie, pardonnez-moi de ne pas
+le pleurer... Il n'y a rien d'injurieux pour lui dans le calme avec
+lequel je puis parler à présent d'un sujet jadis si brûlant, et naguère
+encore si délicat. Ce n'est pas de Jacques que je suis guérie, c'est
+de l'amour! Oui, vraiment, j'en suis guérie à jamais, Alice, et, pour
+m'avoir fait cette grâce, Dieu a été trop bon pour moi, il m'a trop
+largement récompensée d'un moment de force.
+
+Je vous dis cela ce soir, au bord du plus beau lac de la terre, par
+un coucher de soleil splendide, sous le ciel de la paisible et riante
+Lombardie, et je parle ainsi dans la sincérité de mon coeur.
+
+Il me semble, tant je suis tranquille, que je ne puis plus souffrir....
+Peut-être si le ciel était orageux, l'air âcre, et que le paysage, au
+lieu de l'églogue des prairies bordant de fleurs des flots placides,
+m'offrît le drame d'un volcan qui gronde et d'une nature qui
+menace... peut-être mon âme serait-elle moins sereine, peut-être vous
+exprimerais-je le vide délicieux de mon âme en des termes plus résignés
+que triomphants.... Je ne sais, je n'ose chanter victoire, dans la
+crainte de tomber dans le péché d'orgueil et d'en être punie; mais il
+est certain que, depuis quelques mois, depuis ma dernière lettre, je
+ressens une joie intérieure qui me semble durable et profonde.
+
+A quoi l'attribuerai-je? Sera-ce simplement à cet inappréciable bienfait
+du repos dont je ne me souvenais plus d'avoir joui? peut-être! O bonheur
+des âmes blessées et fatiguées, que tu es humble et modeste! tu te
+contentes de ne pas souffrir, tu ne demandes rien que l'absence d'un
+excès de souffrance; tu te replies sur toi-même, comme une pauvre plante
+qui, après l'orage, n'a besoin que d'un grain de sable et d'une goutte
+d'eau; bien juste de quoi ne pas mourir et se sentir faiblement
+vivre.... le plus faiblement possible!
+
+Pas de funestes présages, Alice! ne croyez pas me consoler et m'égayer
+en me disant que je suis encore jeune et que j'aimerai encore! Non, je
+ne suis plus jeune! si mes traits disent le contraire, ils mentent.
+C'est dans l'âme que les années marquent leur passage et laissent leur
+empreinte; c'est notre coeur, c'est notre imagination qui vieillissent
+promptement ou résistent avec vaillance.
+
+--... Je relis ce que je vous écrivais tout à l'heure, aux dernières
+clartés d'un soleil mourant; on m'apporte une lampe, je m'éloigne de la
+fenêtre...
+
+Mes idées prennent un autre cours.
+
+Pourquoi confondais-je le coeur avec l'imagination? Dans la jeunesse,
+c'est peut-être une seule et même chose; mais, en vieillissant, les
+éléments de notre être deviennent plus distincts. Les sens s'éteignent
+d'un côté, le cerveau de l'autre; mais le coeur est-il donc condamné à
+mourir avec eux? Oh non! grâce à la divine bonté de la Providence, la
+meilleure partie de nous-même survit à la plus fragile, et il arrive
+qu'on se trouve heureux de vieillir. 0 mystère sublime! Vraiment la vie
+est meilleure qu'on ne croit! L'injuste et superbe jeunesse recule avec
+effroi devant la pensée d'une transformation qui lui semble pire que la
+mort, mais qui est peut-être l'heure la plus pure et la plus sereine de
+notre pénible carrière.
+
+Avec quelle terreur j'avais toujours pensé à la vieillesse! Dans la
+fleur de ma jeunesse, je n'y croyais pas. «Moi, vieillir! me disais-je
+en me contemplant: devenir grasse, lourde, désagréable à voir! Non,
+c'est impossible, cela n'arrivera pas. Je mourrai auparavant; ou bien,
+quand je me sentirai décliner, quand une femme me regardera sans envie,
+et un homme sans désir, je me tuerai!»
+
+Il n'y a pas longtemps encore qu'en consultant mon miroir, ce conseiller
+sévère, sur lequel les hommes ont dit et écrit tant de lieux communs
+satiriques, je m'effrayais d'une ride naissante et de quelques cheveux
+qui blanchissaient; nais, tout d'un coup, j'en ai pris mon parti, je
+n'ai même plus songé à m'assurer des ravages du temps, et, le jour où
+je me suis dit que j'étais vieille, je me suis trouvée jeune pour une
+vieille. Et puis, je crois que, précisément, toutes ces railleries de
+l'autre sexe, à propos des beautés qui s'en vont et qui se pleurent,
+m'ont donné un accès de fierté victorieuse. J'ai compris profondément
+cette ingratitude des hommes qui, après avoir adulé notre puissance,
+l'insulte et la raille dès qu'elle nous échappe. Et j'ai trouvé qu'il
+fallait être bien avilie pour regretter ce vain hommage dont la fumée
+dure si peu. Enfin, raison ou lassitude, je me sens réconciliée avec la
+_vieille femme_.
+
+La vieille femme! Eh bien, oui, c'est une autre femme, un autre _moi_
+qui commence, et dont je n'ai pas encore à me plaindre. Celle-là est
+innocente de mes erreurs passées; elles les ignore parce qu'elle ne les
+comprend plus, et qu'elle se sent incapable de les imiter. Elle est
+douce, patiente et juste, autant que l'autre était irritable, exigeante
+et rude. Elle est redevenue simple et quasi naïve, comme un enfant,
+depuis qu'elle n'a plus souci de vaincre et de dominer.
+
+Elle répare tout le mal que l'autre a fait, et, par-dessus le marché,
+elle lui pardonne ce que l'autre, agitée de remords, ne pouvait plus se
+pardonner à elle-même. La jeune tremblait toujours de retomber dans le
+mal, elle le sentait sous ses pieds et n'osait faire un pas. La vieille
+marche en liberté et sans craindre les chutes, car rien ne l'attire plus
+vers les précipices.
+
+Ne croyez pourtant pas, mes amis, que je vais me composer un rôle,
+une figure, un costume, un esprit de circonstance. Il y a un genre de
+coquetterie que je déteste plus que la pire coquetterie des jeunes
+femmes, c'est celle des vieilles, Je veux parler de ces ex-beautés qui
+se réfugient dans la grâce, dans l'esprit, dans l'aménité caressante. Je
+connais ici une marquise de soixante ans dont l'éternel sourire et la
+banale bienveillance me font l'effet d'une prostitution de l'âme.
+
+Certes c'est là une grande comédienne et qui dissimule bien ses regrets.
+Elle affecte d'aimer les jeunes gens des deux sexes d'une tendre
+affection, d'être là maman à tout le monde, de faire tous les frais de
+gaieté des réunions, d'amener des rencontres, de nouer des mariages, de
+se rendre indispensable en recevant toutes les confidences, en rendant
+mille petits services: et, au fond du coeur, cette excellente femme est
+plus sèche et plus égoïste qu'on ne pense. Elle fait toutes choses en
+vue d'elle-même et du rôle qu'elle s'est imposé. Elle n'a pas pu rompre
+avec le succès, et elle poursuit sa carrière de reine des coeurs sous
+une forme nouvelle. Elle est jalouse de quiconque fait quelque bien,
+et j'ai failli être brouillée avec elle pour avoir adopté Agathe. Elle
+voulait l'accaparer, en faire l'ornement de son salon, frapper les
+esprits par la production au grand jour de cette modeste fille, pour
+arriver à la marier sottement à quelque vieux patricien, ex-comparse
+dans son cortège d'adorateurs. Elle eût trouvé moyen de faire grana
+bruit avec cela, et d'abandonner la pauvrette, comme elle a fait de tant
+d'autres, quand elles ont eu assez brillé près d'elle, à son profit.
+
+Non, non, jamais je n'imiterai cette marquise, et quand, d'un air
+doucereusement cruel, elle m'honore de ses avis et me cite son propre
+exemple pour m'engager à vieillir agréablement, je me détourne pour
+ne pas respirer son souffle glacé. Oh! je ne prendrai pas votre petit
+sentier parfumé de roses fanées, ma charmante vieille! Je suis vieille
+tout de bon, je le sens, je m'en réjouis, J'en triomphe tranquillement
+au fond de l'âme. Je n'ai pas besoin déjouer votre comédie. Je n'aime
+plus les hommes, moi! Je n'ai plus besoin de leurs louanges, j'en ai eu
+assez, et je sais ce qu'elles valent. Je trouve la vieillesse bonne et
+acceptable, mais elle m'arrive sérieuse et recueillie, non folâtre et
+remuante. J'ai encore du coeur, et je veux conserver ce bon reste en ne
+le gaspillant pas dans de feintes amitiés.
+
+Pardonnez-moi une métaphore qui me vient. Je me figure la jeunesse comme
+un admirable paysage des Alpes. Tout y est puissant, grandiose, heurté.
+À côté d'une verdure étincelante, un bloc de pâles neiges et de glaces
+aiguës a coulé dans le vallon, et les fleurs qui viennent d'éclore là,
+meurent au sein de l'été, frappées au coeur par une gelée soudaine et
+intempestive. Des roches formidables pendent sur de ravissantes oasis et
+les menacent incessamment. De limpides ruisseaux coulent silencieusement
+sur la mousse; puis, tout à coup, le torrent furieux qu'ils rencontrent,
+les emporte avec lui et les précipite avec fracas dans de mystérieux
+abîmes. La clochette des troupeaux et le chant du pâtre sont interrompus
+par le tonnerre de la cascade ou celui de l'avalanche: partout le
+précipice est au bord du sentier fleuri, le vertige et le danger
+accompagnent tous les pas du voyageur, que les beautés incomparables du
+site enivrent et entraînent. Une nature si sublime est sans cesse
+aux prises avec d'effroyables cataclysmes; ici le glacier ouvre ses
+terribles flancs de saphir et engloutit l'homme qui passe; là les
+montagnes s'écroulent, comblent le lac et la plaine, et, de tout ce qui
+souriait ou respirait hier à leurs pieds, il ne reste plus ni trace ni
+souvenir aujourd'hui... Oui, c'est là l'image de la jeunesse, de ses
+forces déréglées, de ses bonheurs enivrants, de ses impétueux orages,
+de ses désespoirs mortels, de ses combats, et de toute cette violente
+destruction d'elle-même qu'enfante l'excès de sa vie.
+
+Mais la vieillesse! je me la figure comme un vaste et beau jardin bien
+planté, bien uni, bien noble à l'ancienne mode... un peu froid d'aspect,
+quoique situé à l'abri des coups de vent. C'est encore assez grand pour
+qu'on y essaie une longue promenade, mais on aperçoit les limites au
+bout des belles allées droites, et il n'y a point là de sentiers sinueux
+pour s'égarer.
+
+On y voit encore des fleurs; mais elles sont cultivées et soignées, car
+le sol ne les produit point sans les secours de la science et du goût.
+
+Tout y est d'un style simple et sévère, point de statues immodestes,
+point de groupes lascifs. On ne s'y poursuit plus les uns les autres
+pour s'étreindre et pour lutter: on s'y rencontre, on s'y salue, on s'y
+serre la main sans rancune et sans regret. On n'y rougit point, car on
+a tout expié en passant le seuil de cette noble prison dont on ne doit
+plus sortir; et l'on s'y promène ou l'on s'y repose, consolé et purifié,
+jouissant des tièdes bienfaits d'un soleil d'automne. Si, du haut de la
+terrasse abritée, le regard plonge dans la région terrible et magnifique
+où s'agite la jeunesse, on se souvient d'y avoir été, et on comprend
+ce qui se passe là d'admirable et d'insensé; mais malheur à qui veut
+y redescendre et y courir: car les railleries ou les malédictions l'y
+attendent! Il n'est permis aux hôtes du jardin que d'étendre les mains
+vers ceux qui dansent sur les abîmes, pour tâcher de les avertir; et
+encore, cela ne sert-il pas à grand'chose, car on ne s'entend pas de si
+loin.
+
+Voilà mon apologue. Passez-m'en la fantaisie, je me sens plus à l'aise
+depuis que je me suis planté ce jardin.
+
+Mais c'est bien assez philosopher et rêver, Il faut que je vous parle
+d'Agathe, de cette pauvre orpheline que j'ai adoptée, qui entrait chez
+moi comme femme de chambre, et dont j'ai fait ma fille, ni plus ni
+moins.
+
+Je vous ai déjà dit qu'elle était fille d'un pauvre artiste qui l'avait
+fort bien élevée, mais qui, en mourant, l'avait laissée dans le plus
+complet abandon, dans la plus profonde misère.
+
+Je n'avais jamais songé à adopter un enfant, je n'avais jamais regretté
+de n'en point avoir.
+
+Il ne me semblait point que j'eusse le coeur maternel, et peut-être
+eusse-je manqué de tendresse ou de patience pour soigner un petit
+enfant; Lorsque cette Agathe est entrée chez moi, j'étais à cent lieues
+de prévoir que je me prendrais pour elle d'une incroyable affection.
+Je fus frappée de sa jolie figure, de son air modeste, de son accent
+distingué, et je me promis d'en faire une heureuse soubrette, libre
+autant que possible, et traitée avec bienveillance.
+
+Puis, au bout de quelque temps, en courant avec elle, je découvris un
+trésor de raison, de droiture et de bonté; et bientôt, je la retirai de
+l'office pour la faire asseoir à mes cotés, non comme une demoiselle de
+compagnie, mais comme la fille de mon coeur et de mon choix.
+
+Pourtant si vous nous voyiez ensemble, vous seriez surprise, chère
+Alice, de l'apparente froideur de notre affection; du moins, vous
+nous trouveriez bien graves, et vous vous demanderiez si nous sommes
+heureuses l'une par l'autre.
+
+Il faut donc que je vous explique ce qui se passe entre nous.
+
+Dès le principe, j'ai examiné attentivement Agathe, je l'ai
+même beaucoup interrogée. J'ai retiré de cet examen et de ces
+interrogatoires, la certitude que c'était là un ange de pureté, et en
+même temps une âme assez forte: un caractère absolument différent du
+mien, à la fois plus humble et plus fier, étranger par nature aux
+passions qui m'ont bouleversée, difficile, impossible peut-être à
+égarer, prudente et réfléchie, non par sécheresse et calcul personnel,
+mais par instinct de dignité et par amour du vrai.
+
+La docilité semblait être sa qualité dominante, lorsque je lui
+commandais en qualité de maîtresse. Mais en l'observant, je vis bientôt
+que cette docilité n'était qu'une muette adhésion à la règle qu'elle
+acceptait: l'amour de l'ordre, et surtout une noble fierté qui
+voulait se soustraire par l'exactitude rigoureuse à l'humiliation du
+commandement. C'était cela bien plutôt qu'une soumission aveugle et
+servile pour ma personne. Le silence profond qui protégeait ce caractère
+grave et recueilli m'empêchait de savoir si les passions généreuses
+pourraient y fermenter, si la haine de l'injustice et le mépris de la
+stupidité seraient capables d'en troubler la paix.
+
+A présent encore, quoique j'aie lu aussi avant dans son coeur
+qu'elle-même, quoique je sache bien qu'elle adore la bonté, j'ignore si
+elle peut haïr la méchanceté Peut-être qu'il y a là trop de force pour
+que l'indignation s'y soulève, pour que le dédain y pénètre. Étonnement
+et pitié, voilà, ce me semble, toute l'altération que cette sérénité
+pourrait subir.
+
+Agathe a vécu dans le travail et la retraite, sans rien savoir, sans
+rien deviner du monde, sans rien désirer de lui, sans songer qu'elle pût
+jamais sortir de l'obscurité qu'elle aime, non-seulement par habitude,
+mais par instinct. Elle ne connaît pas l'amour, elle en pressent encore
+si peu les approches, que je me demande avec terreur si elle est
+capable d'aimer, et si elle n'est pas trop parfaite pour ne pas rester
+insensible.
+
+Et pourtant, je ne puis concevoir la jeunesse d'une femme sans amour,
+et je suis épouvantée du mystère de son avenir. Aimera-t-elle, d'amitié
+seulement, un compagnon de toute la vie, un mari? Élèvera-t-elle des
+enfants, sans passion, sans faiblesse, avec la rigide pensée d'en faire
+des êtres sages et honnêtes? Quelle rectitude admirable et effrayante!
+Sera-t-elle heureuse sans souffrir? est-ce possible!
+
+Et pourtant, qu'ai-je retiré, moi, de mes angoisses et de mes tourments?
+
+Quand j'avais seize ans, l'âge d'Agathe, je n'avais déjà plus de
+sommeil, ma beauté me brûlait le front, de vagues désirs d'un bonheur
+inconnu me dévoraient le sein. Rien dans cette enfant ne me rappelle mon
+passé. Je l'admire, je m'étonne, et je n'ose pas juger.
+
+Quand j'ai changé la condition d'Agathe si soudainement, si
+complètement, elle a été fort peu surprise, nullement étourdie
+ou enivrée, et j'ai aimé cette noble fierté qui acceptait tout
+naturellement sa place. L'expression de sa reconnaissance a été vraie,
+mais toujours digne. Elle me promettait de mériter ma tendresse, mais
+elle n'a pas plié le genou, elle n'a pas courbé la tête, et c'est bien.
+En voyant ce noble maintien, moi, j'ai été saisie d'un respect étrange,
+et une seule crainte m'a tourmentée, c'est de n'être pas digne d'être
+la bienfaitrice et la providence d'Agathe. Son air imposant ma fait
+comprendre la grandeur du rôle que je m'imposais, et, depuis ce moment,
+je m'observe avec elle, comme si je craignais de manquer au devoir que
+j'ai contracté.
+
+Cela fait une amitié qui m'est plus salutaire que délicieuse. Il ne
+s'agit point d'adopter une telle orpheline pour s'en faire une société,
+une distraction, un appui. Agathe prend le contrat au sérieux. Elle
+semble me dire dans chaque regard:
+
+«Vous avez voulu avoir l'honneur d'être mère, songez que ce n'est pas
+peu de chose, et qu'une mère doit être l'image de la perfection.»
+
+Moi, je ne sais pas me contraindre, et, si quelque folle passion
+pouvait encore me traverser le cerveau, je ne jouerais pas la comédie.
+J'éloignerais Agathe plutôt que de la tromper. Mais est-ce donc la
+pensée que le moindre égarement de ma part troublerait notre intimité,
+qui fait que je me sens si bien fortifiée dans mon _jardin de
+vieillesse_?
+
+Peut-être! peut-être Agathe m'a-t-elle été envoyée par la bonté divine
+pour me faire aimer l'ordre, le calme, la dignité, et la convenance. Il
+est certain que tout cela est personnifié en elle, et que rompre avec
+ces choses là, ce serait rompre avec Agathe. Il était donc dans ma
+destinée que les hommes me perdraient et que je ne pourrais être sauvée
+que par les femmes? Vous avez commencé ma conversion, chère Alice; vous
+l'avez voulue, vous y avez mis tout votre coeur, toute votre force.
+Agathe, qui vous ressemble à tant d'égards, l'achève sans se donner la
+moindre peine, sans se douter même de ce qu'elle fait; car la douce
+enfant ignore ma via, et ne la comprendrait pas si elle lui était
+racontée.
+
+Minuit.
+
+Agathe m'a forcée de m'interrompre, mais je veux vous dire bonsoir, à
+présent qu'elle me quitte. J'ai passé solennellement la soirée auprès
+d'elle, et je me sens comme exaltée par mes propres pensées.
+
+Quelle nuit magnifique! la terre altérée ouvrait tous ses pores à la
+rosée, les fleurs la recevaient dans leurs coupes immaculées. Enivrés
+d'amour, de parfum et de liberté, les rossignols chantaient, et, du fond
+humide de la vallée, leurs intarissables mélodies montaient comme un
+hymne vers les étoiles brillantes. Appuyée sur l'épaule d'Agathe, que je
+dépasse de toute la tête, je marchais d'un pas égal et lent, m'arrêtant
+quelquefois quand nous atteignions ta limite de la balustrade. La
+terrasse de cette _villa_ est magnifiquement située; absorbées dans la
+contemplation du paysage vague et profond, et plus encore de l'infini
+déroulé sur nos têtes, nous ne songions point à nous parler. Peu à peu
+ce silence amené naturellement par la rêverie, nous devint impossible
+à rompre. Du moins, pour ma part, je n'eusse rien trouvé à dire qui ne
+m'eût semblé oiseux ou coupable au milieu d'une telle nuit, solennelle
+et mystérieuse comme la beauté parfaite. Agathe respectait-elle ma
+méditation, ou bien éprouvait-elle le même besoin de recueillement?
+Agathe aussi est mystérieuse comme la perfection. Son âme sans tache
+me semblait si naturellement à la hauteur de la beauté des choses
+extérieures, que j'eusse, craint d'affaiblir, par mes réflexions, le
+charme qu'elle y trouvait Avait-elle besoin de moi pour admirer la voûte
+céleste, pour aspirer l'infini, pour se prosterner en esprit devant la
+main qui sema ces innombrables soleils comme une pluie de diamants dans
+l'Océan de l'Éther? Et quelles expressions eussent pu rendre ce qu'elle
+éprouvait sans doute mieux que moi? De quel autre sujet eussé-je
+pu l'entretenir qui ne fût un outrage à la beauté des cieux, une
+profanation de ces grandes heures et de ces lieux sublimes?
+
+Quand l'échange de la parole n'est pas nécessaire il est rarement utile.
+J'en suis venue à croire que tous les discours humains ne sont que
+vanité, temps perdu, corruption du sentiment et de la pensée. Notre
+langage est si pauvre que quand il veut s'élever, il s'égare le plus
+souvent, et que quand il veut trop bien peindre, il dénature. Toujours
+la parole procède par comparaison, et les poètes sont forcés, pour
+décrire la nature, d'assimiler les grandes choses aux petites. Par
+exemple ils font du ciel une coupole; de la lune une lampe; des fleuves
+sinueux, les anneaux d'un serpent; des grandes lignes de l'horizon et
+des grandes masses de la végétation, les plis et les couleurs d'un
+vêtement.
+
+Les poëtes ont peut-être raison: interprètes et confidents de la nature,
+chargés de l'expliquer au vulgaire, de communiquer aux aveugles un peu
+de cette vue immense que Dieu leur a donnée, ils se servent de figures
+pour se faire entendre, à la manière des oracles. Ils mettent les
+soleils dans le creux de ces mains d'enfants sous la figure d'un rubis
+ou d'une fleur, parce que le vulgaire ne peut concevoir que ce qu'il
+peut mesurer. Et tous tant que nous sommes, nous avons pris une telle
+habitude de ce procédé de comparaison, que nous ne savons pas nous
+expliquer autrement quand nous voulons parler. Mais quand l'âme poétique
+est seule, elle ne compare plus: elle voit et elle sent.
+
+L'intelligence n'explique pas au coeur pourquoi et comment l'univers est
+beau; dans aucune langue humaine le véritable poëte ne saurait rendre la
+véritable impression qu'il reçoit du spectacle de l'infini.
+
+Qu'il se taise donc et qu'il jouisse, celui qui n'a rien à démêler avec
+le monde, rien a lui enseigner ou à recevoir de lui: l'amour d'une vaine
+gloire dicte trop souvent ces prétendus épanchements. Celui qui parle
+veut produire de l'effet sur celui qui écoute, et s'il ne cherche point
+à l'éblouir par l'éclat des mots, du moins il travaille à s'emparer de
+ses émotions, à lui imposer les siennes, à se poser comme un prisme
+entre lui et la beauté des choses. Alors, sous l'oeil de Dieu, au lieu
+de deux âmes prosternées, il n'y a plus qu'un cerveau agissant sur
+un autre cerveau, triste échange de facultés bornées et de misère
+orgueilleuse!
+
+Mais ce n'est pas cela seulement qui me fermait la bouche auprès d
+Agathe: quelle parole de ma bouche flétrie si longtemps par la plainte
+et l'imprécation, ne fût tombée comme une goutte de limon impur dans
+cette source limpide, où l'image de Dieu se reflète dans toute sa
+beauté? Entre elle et moi, hélas! il y a un abîme infranchissable: c'est
+mon passé. Mes doutes, mes vains désirs, mes angoisses furieuses, mes
+amertumes, mon impiété, ma vaine science de la vie, mes ennuis, tout
+ce que j'ai souffert! Cette âme vierge de toute souillure et de toute
+tristesse doit à jamais l'ignorer. Il y a en elle une infinie mansuétude
+qui l'empêcherait de me retirer son affection. Peut-être même
+m'aimerait-elle davantage; si elle avait à me plaindre! Peut-être
+trouverais-je dans sa piété filiale des consolations puissantes. Mais de
+même que la mère, forcée de traverser un champ de bataille, cache dans
+son sein la tête de son enfant pour l'empêcher de voir la laideur des
+cadavres et de respirer l'odeur delà corruption, de même ma tendresse
+pour Agathe m'empêchera de lever jamais ce voile virginal qui lui cache
+les misères et les tortures de cette vie déréglée.
+
+Cette ligne invisible tracée entre elle et moi est un lien, bien plus
+qu'un obstacle. C'est là que se manifeste, à son insu, ma tendresse pour
+elle; c'est là que gît sa confiance en moi. Je lui sacrifie le plaisir
+que j'aurais parfois à épancher mes pensées: elle s'appuie sur moi comme
+sur une force dont elle croit avoir besoin et qui ne réside qu'en elle.
+Si je me sens triste et agitée, ce qui arrive bien rarement désormais,
+je l'éloigne de moi quelques instants, pour ne la rappeler que lorsque
+mon âme a repris son calme et sa joie silencieuse.
+
+Agathe est blanche comme un beau marbre de Carrare au sortir de
+l'atelier. L'incarnat de la jeunesse ne colorera jamais vivement ce lis
+éclos dans l'ombre du travail el de la pauvreté; et cependant un léger
+embonpoint annonce cette santé particulière aux recluses, santé plus
+paisible que brillante, plus égale que vigoureuse, apte aux privations,
+impropre à la douleur et à la fatigue. Trois jours de mon ancienne vie
+briseraient cette plante frêle et suave, qui, dans la paix d'un cloître,
+résisterait longtemps à la vieillesse et à la mort.
+
+Auprès de cette fleur sans tache, auprès de ce diamant sans défaut, je
+sens mon âme s'élever et se fortifier. D'autres jeunes filles ont plus
+de beauté, une intelligence plus vive et plus brillante, un sentiment
+des arts plus chaud et plus prononcé. Agathe ne ressemble pas à une
+statue grecque. C'est la vierge italienne dans toute sa douceur, vierge
+sans extase et sans transport, accueillant le monde extérieur sans
+l'embrasser, attentive, douce et un peu froide à force de candeur,
+telle enfin que Raphaël l'eût placée sur l'autel, le regard fixé sur le
+pécheur, et semblant ne pas comprendre la confession qu'elle écoute.
+
+Il y a, certes, dans toutes les créatures humaines, un fluide
+magnétique, impénétrable aux organisations épaisses, mais vivement
+perceptible aux organisations exquises par elles-mêmes, ou à celles qui
+sont développées par la souffrance. La présence d'Agathe agit sur moi
+d'une manière magique. L'atmosphère se rafraîchit ou s'attiédit autour
+d'elle. Quelquefois, quand le spectre du passé m'apparaît, une sueur
+glacée m'inonde, et je crois entrer dans mon agonie. Mais si Agathe
+vient s'asseoir près de moi, l'oeil noir et grave et la bouche à demi
+souriante, elle me communique immédiatement sa force et son bien-être.
+
+Il y a donc en elle quelque chose de mystérieux pour moi, comme je vous
+le disais; quelque chose que je n'eusse pas su demander, si l'on m'eût
+offert de choisir une compagne et une fille selon mes prédilections
+instinctives. Probablement, j'aurais fait la folie de désirer une fille
+semblable à moi sous plusieurs rapports. J'aurais voulu qu'elle fût
+ardente et spontanée, qu'elle connût ces agitations de l'attente, ces
+bouleversements subits, ces enthousiasmes et ces illusions où j'ai
+trouvé quelques heures d'ivresse au milieu d'un éternel supplice.
+Et probablement aussi, au lieu de la préserver du malheur par mon
+expérience, j'eusse augmenté son irascibilité par la mienne et développé
+sa faculté de souffrir. Mais un caprice du hasard que je ne puis
+m'empêcher de bénir superstitieusement comme une faveur providentielle,
+a jeté dans mes bras un être qui ne me comprend pas du tout et que je
+comprends à peine. Ce contraste nous a sauvées l'une et l'autre. J'eusse
+voulu être adorée de ma fille, et c'eût été là un souhait égoïste, un
+voeu contraire à la nature. Agathe m'aime, et c'est tout; et moi, l'âme
+la plus exigeante et la plus jalouse qui fut jamais, je m'habitue à
+l'idée qu'il est bon d'être celle des deux qui aime le plus. C'est là un
+miracle, n'est-ce pas? un miracle que j'eusse en vain demandé à l'amour
+d'un homme et qu'a su opérer l'amitié d'une enfant.
+
+Vous me demandez si j'aime toujours le luxe, et, me cherchant des
+consolations où vous supposez que j'en puis trouver, vous vous imaginez
+que j'ai du me créer, dans ma villa italienne, une existence toute d'or
+et de marbre, toute d'art et de splendeur. Il n'en est rien; tout ce qui
+me rappelle la courtisane m'est devenu odieux. Je suis dégoûtée, non de
+la beauté des oeuvres de goût, mais de la possession et de l'usage de
+ces choses là. J'ai fait cadeau, à divers musées de cette province, des
+statues et des tableaux que je possédais. Je trouve qu'un chef-d'oeuvre
+doit être à tous ceux qui peuvent le comprendre et l'apprécier, et
+que c'est une profanation que de l'enfermer dans la demeure d'un
+particulier, lorsque ce particulier s'est voué à la retraite, et a fermé
+sa porte aux amateurs et aux curieux, comme je l'ai fait définitivement.
+J'ai vendu tous mes diamants, et j'ai fait bâtir presque un village
+autour de moi, où je loge gratis de pauvres familles. Je ne m'occupe
+plus de ma parure, et je n'ai même pas osé m'occuper de celle d'Agathe,
+quoique j'eusse trouvé du plaisir à embellir mon idole; mais la voyant
+si simple et si étrangère à celle longue et coûteuse préoccupation, j'ai
+respecté son instinct, et je l'ai subi pour moi-même peu à peu, sans
+m'en apercevoir. Agathe aime et cultive avec distinction la peinture et
+la la musique. Son père l'avait destinée à donner des leçons. Mais ce
+pauvre artiste, imprévoyant et déréglé comme la plupart de ceux de
+ce pays-ci, l'avait laissée sans clientèle et sans protections. Ses
+talents, du moins, lui servent à charmer les loisirs que sa nouvelle
+position lui procure, et je suis sortie, grâce à elle, de ma longue et
+accablante oisiveté. Je me suis remise au piano pour raccompagner quand
+elle chante, et nous lisons ensemble tous ces chefs-d'oeuvre que je
+savais par coeur à force de les entendre, mais sans les avoir jamais
+véritablement compris. Quand elle dessine, je lui fais la lecture, et
+quand elle lit, je brode au métier. Moi, broder! je vois d'ici votre
+surprise! Eh bien, je suis revenue à ces choses-là que j'ai tant
+méprisées et raillées, et je reconnais qu'elles sont bonnes. Il y a
+tant de moments où l'âme est affaissée sur elle-même, où le travail de
+l'esprit nous écrase, où la rêverie nous torture ou nous égare, qu'il
+est excellent de pouvoir se réfugier dans une occupation manuelle. C'est
+affaire d'hygiène morale, et je comprends maintenant comment, vous, qui
+avez une si haute intelligence, vous pouvez remplir un meuble au petit
+point.
+
+Agathe a les goûts d'une campagnarde, quoiqu'elle ait toujours vécu
+enfermée dans la mansarde d'une petite ville. Sa plus grande joie d'être
+riche consiste à voir et à soigner des animaux domestiques. Et ne croyez
+pas que la pauvrette se soit prise d'admiration et d'affection pour
+les plus nobles: elle a peu compris la grâce et la noblesse du cheval,
+l'élégance du chevreuil, la fierté du cygne. Tout cela lui est trop
+nouveau, trop étranger; à elle qui n'avait jamais nourri que des
+moineaux sur sa fenêtre, un pigeon blanc est un objet d'admiration. Le
+mouton fait ses délices, et l'autre jour j'ai cru qu'elle sortirait de
+son caractère, et ferait des extravagances pour une perdrix qu'on lui a
+apportée avec ses petits. J'avais un peu envie d'abord de dédaigner des
+goûts aussi puérils. Et puis, je me suis laissé faire, je me suis sentie
+faible comme un enfant, comme une mère; je me suis attendrie sur les
+poules et sur les agneaux, non pas à cause d'eux, je l'avoue, mais à
+cause de la tendresse qu'Agathe leur porte, et des soins assidus qu'elle
+leur rend sans se lasser du silence et de la stupidité de ses élèves.
+Agathe comprend le Dante, Mozart et le Titien. Et pourtant elle comprend
+sa poule et son chevreau! Il faut bien que le chevreau et la poule en
+vaillent la peine. Je me dis cela, et je la suis à la bergerie et au
+poulailler avec une complaisance qui arrive à me faire du bien, à me
+distraire, à me charmer... sans que véritablement je puisse m'en rendre
+compte! Je me sens devenir naïve avec un enfant naïf, et je ne saurais
+dire où est le beau et le bon de cette naïveté, à mon âge. Cela
+m'arrive: je me transforme, un enfant me gouverne, et j'ai du bonheur à
+me laisser aller!
+
+Nous avons eu moins de peine à nous mettre à l'unisson, à propos des
+fleurs. Il me semble que les fleurs nous permettent de devenir puérils
+envers elles, sang qu'elles cessent d'être sublimes pour nous. Voua
+savez comme je les ai toujours aimées, ces incomparables emblèmes de
+l'innocence et de la pureté. Agathe voit le ciel dans une fleur, et
+quand je la vois au milieu des jasmins et des myrtes, il me semble
+qu'elle est là dans son élément, et que les fleurs sont seules dignes de
+mêler leur parfum à son haleine.
+
+Et alors il me vient une pensée déchirante: Quoi! cette enfant, cette
+Agathe de mon âme, cette fleur plus pure que toutes celles de la terre,
+cette perle fine, celle beauté virginale, sera infailliblement la proie
+d'un homme! et de quel homme? L'amant de cent autres femmes, qui ne
+verra sans doute en elle qu'une femme de plus, trop froide à son gré,
+et bientôt dédaignée, si elle reste telle qu'elle est aujourd'hui; trop
+précieuse, si elle se transforme, pour ne pas être jalousement asservie
+et torturée.--Oh! mon Dieu! je conserve cette candeur sacrée avec une
+sollicitude passionnée, je veille sur elle, je la couve d'un regard
+maternel; je la respecte comme une relique, jusqu'à ne pas oser lui
+parler de moi, jusqu'à ne pas oser penser quand je suis auprès d'elle;
+et un étranger viendra la flétrir sous ses aveugles caresses! un
+homme, un de ces êtres dont je sais si bien les vices et l'orgueil, et
+l'ingratitude, et le mépris, viendra l'arracher de mon sein pour la
+dominer ou la corrompre!... Cette idée trouble tout mon présent et
+rembrunit tout mon avenir!
+
+
+
+LETTRE TROISIÈME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Dimanche, 15 juin 1845.
+
+Je ne me croyais pas destinée à de nouvelles aventures, et pourtant, mes
+amis, en voici une bien conditionnée que j'ai à vous raconter.
+
+Il y a quinze jours, j'étais allée à Bergame pour quelque affaire, et je
+revenais seule dans ma voiture, impatiente de revoir Agathe, que j'avais
+laissée un peu souffrante à la villa, je n'étais plus qu'à cinq ou six
+lieues de mon gîte, et le soleil brillait encore sur l'horizon. Un
+cavalier me suivait ou suivait le même chemin que moi: il est certain
+que, soit qu'il me laissât en arrière en prenant le galop, et se mit
+au pas lorsque mes postillons le rejoignaient, soit qu'il se laissât
+dépasser et se hâtât bientôt pour regagner le terrain, pendant assez
+longtemps je ne le perdis pas de vue. Enfin il me parut clair que
+c'était à moi qu'il en voulait, car il renonça à toutes ces petites
+feintes, et se mit à suivre tranquillement l'allure de mes chevaux.
+Tony était sur le siège de ma voiture, toujours le même Tony, ce fidèle
+jockey que Jacques connaît bien, et qui est devenu un excellent valet de
+chambre. Il a conservé sa naïveté d'autrefois et ne se gêne point pour
+adresser la parole aux passants, quand il est ennuyé du silence et de la
+solitude. Nous montions au pas une forte côte, et j'étais absorbée dans
+quelque rêverie, lorsque je m'aperçus que Tony avait lié conversation
+avec le jeune cavalier, qui paraissait ne pas demander mieux, quoiqu'il
+appartînt évidemment à une classe beaucoup plus relevée que celle de mon
+domestique.
+
+J'ai dit le jeune cavalier, et, effectivement, celui-là était dans la
+première Heur de la jeunesse: dix-huit ans au plus, une taille élancée
+des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction
+incomparable, des cheveux noirs, abondants, fins et bouclés
+naturellement, un duvet de pêche sur les joues, et des yeux... des yeux
+qui me rappelèrent tout à coup les vôtres, Alice, tant ils étaient
+grands et beaux, des yeux de ce gros noir de velours, qui devraient être
+durs en raison de leur teinte sombre, et qui ne sont qu'imposants, parce
+que de longues paupières et un regard lent leur donnent un fonds de
+douceur et de tendresse extrême.
+
+Ce bel enfant me fut tout sympathique à la première vue, car ce fut
+alors seulement que je songeai à regarder ses traits, sa tournure et la
+grâce parfaite avec laquelle il gouvernait son cheval, J'écoutai aussi
+le son de sa voix, qui était doux et plein comme son regard; son accent,
+qui était pur et frais comme sa bouche. De plus, c'était un accent
+français, ce qui fait toujours plaisir à des oreilles françaises, fût-ce
+dans la contrée _où résonne le si_.
+
+Dans celles-ci, c'est l'_u_ lombard qui résonne; et Tony, qui est très
+fier de parler couramment un affreux mélange de dialecte et d'italien,
+s'imaginait que son interlocuteur pouvait s'y tromper. Mais, au bout
+d'un instant, e jeune homme, voyant bien qu'il avait affaire à un
+compatriote, se mit tout simplement à lui parler français, et Tony lui
+répondit bientôt dans la même langue, sans s'en apercevoir.
+
+Leur conversation, que j'entendais par lambeaux, roulait sur les
+chevaux, les voitures, les chemins et les distances du pays. Certes un
+jeune homme aussi distingué que ce cavalier ne pouvait pas trouver un
+grand plaisir à échanger des paroles oiseuses avec un jeune valet assez
+simple et passablement familier. Pourtant il y mettait une bonne grâce
+qui me parut cacher d'autres desseins; car, bien qu'il n'osât pas se
+tenir précisément à ma portière, il se retournait souvent et cherchait à
+plonger ses regards dans ma voiture, et jusque sous le voile que j'avais
+baissé pour me préserver de la poussière.
+
+Je m'amusai quelques instants de sa curiosité: puis j'en eus bientôt des
+remords. «A quoi bon, me dis-je, laisser prendre un torticolis à ce bel
+adolescent? quand il verra les traits d'une femme qui pourrait fort bien
+être la mère de son frère aîné, il sera tout honteux et tout mortifié
+d'avoir pris tant de peine.» Nous touchions au faite de la montée; je
+résolus de ne pas le condamner à descendre le versant au trot, et,
+certaine qu'après avoir vu ma figure, il allait décidément renoncer à me
+servir d'escorte, je laissai tomber, comme par hasard, mon voile sur mes
+épaules, et fis un petit mouvement vers la portière, comme pour regarder
+le pays. Mais quelle surprise, dirai-je agréable ou pénible, fut la
+mienne, lorsque cet enfant, au lieu de reculer comme à l'aspect de
+la Gorgone, me lança un regard où se peignait naïvement la plus vive
+admiration? Non, jamais, lorsque j'avais moi-même dix-huit ans, je ne
+vis un oeil d'homme me dire plus éloquemment: «Vous êtes belle comme le
+jour.»
+
+Soyons franche, car, aussi bien, vous ne pouvez pas me prendre pour une
+sainte; le plaisir l'emporta sur le dépit, et ma vertu de matrone ne
+put tenir contre ce regard de limpide extase et ce demi-sourire où
+se peignait, au lieu de l'ironie dédaigneuse sur laquelle j'avais
+malicieusement compté, une effusion de sympathie soudaine et de
+confiance affectueuse. L'enfant avait faiblement rougi en me voyant le
+regarder, de mon côté, avec quelque bienveillance maternelle, mais ce
+léger embarras ne pouvait vaincre le plaisir évident qu'il avait à
+attacher ses yeux sur les miens. Il retenait la bride de son cheval
+pour ne pas s'écarter de la portière, et son trouble mêlé de hardiesse,
+semblait attendre une parole, un geste, un léger signe qui l'autorisât à
+m'adresser la parole. Enfin, voyant que je commençais à l'examiner
+avec un peu de sévérité feinte, il se décida à me saluer fort
+respectueusement.
+
+On salue beaucoup et à tout propos dans ce pays-ci, surtout les dames,
+lors même qu'on ne les connaît pas. Je rendis légèrement le salut, et me
+retirai dans le fond de ma voiture, un peu émue, je le confesse: car, au
+premier moment de la surprise, toute femme sent que le plaisir de plaire
+est invincible en dépit du serment... qui sait? peut-être à cause du
+serment qu'ella a fait d'y renoncer; mais cette bouffée de jeunesse et
+de vanité ne dura point. Je pensai tout de suite à ma fille Agathe, je
+me dis que je la volais, et que le pur regard d'un si beau jeune homme
+lui fut revenu de droit, si elle s'était trouvée à mes côtés. Je remis
+mon voile, je levai la glace et j'arrivai au relais où je devais quitter
+la poste, sans avoir voulu m'assurer de la suite de l'aventure. Le
+cavalier me suivait-il encore? je n'en savais vraiment rien.
+
+Mon cocher et mes chevaux m'attendaient là pour me conduire jusque chez
+moi. En payant les postillons, je vis Tony à quelque distance, parlant
+bas et avec beaucoup de vivacité au jeune cavalier, qui avait mis pied
+à terre. Tony riait, frappait dans ses mains, et l'autre paraissait
+chercher à contenir cette pétulance. Je crus même voir qu'il lui donnait
+de l'argent, et cela me parut fort suspect, d'autant plus que, lorsque
+je rappelai Tony pour partir, je le vis tenir l'étrier de son nouveau
+protecteur, et prendre congé de lui en lui faisant des signes
+d'intelligence. Nous nous remîmes en route pour cette dernière étape, et
+l'étranger nous suivit à quelque distance.
+
+Je m'avançai sur la banquette de devant, et, frappant sur le bras de
+Tony, placé sur le siège: «Quel est ce jeune homme à qui vous avez
+parlé, et d'où le connaissez-vous?» lui demandai-je d'un ton sévère.
+La tête de Tony dépassant l'impériale, je ne pus voir si sa figure se
+troublait; mais je l'entendis me répondre avec assez d'assurance:--Je ne
+les connais point, Madame, mais ça a l'air d'un brave jeune homme; il
+a des lettres de recommandation pour madame: mais il a dit qu'il ne se
+permettrait point de les lui remettre sur le chemin. Il vient avec nous,
+il descendra à l'auberge du village, et il viendra voir ensuite au
+château si madame veut bien recevoir sa visite.
+
+--C'était donc là ce qu'il te disait?
+
+--Oui, et il me demandait si je pensais que madame serait visible en
+rentrant, ou seulement demain matin. J'ai dit que je n'en savais rien,
+mais qu'il pouvait bien essayer, que nous n'avions pas fait une longue
+route, et que madame ne se couchait pas ordinairement de bonne heure.
+
+--Et c'est pour donner de si utiles renseignements, que vous recevez de
+l'argent, Tony?
+
+--Oh! non, Madame, je venais d'entrer dans un bureau de tabac pour lui
+acheter des cigares, et il m'en remettait l'argent.
+
+Ces explications me parurent assez plausibles, et je me tranquillisai
+tout à fait. Néanmoins, un reste de curiosité me décida à recevoir cette
+visite aussitôt que je fus rentrée, et après avoir pris seulement le
+temps d'embrasser Agathe.
+
+Le jeune homme fut introduit, et, dès que j'eus jeté les yeux sur
+l'adresse de la lettre qu'il me présenta, je lui fis amicalement signe
+de s'asseoir. Quelles méfiances et quels scrupules eussent pu tenir
+contre votre écriture, ma chère Alice? Et comment celui qui m'apporte un
+mot de vous ne serait-il pas reçu à bras ouverts?
+
+Mais quel singulier petit billet que le vôtre, et pourquoi avez-vous
+semblé favoriser l'espèce de mystère dont il plaît à votre protégé de
+s'entourer? Qu'est-ce qu'un _jeune homme qui va avoir le bonheur de
+me voir en Italie, et qui tâchera de se recommander de lui-même? Vous
+désirez_ que je sois _bonne pour lui_, et vous ne me dites pas son nom?
+Il faut qu'il me le déclare lui-même, qu'il m'apprenne qu'il est _l'ami
+de votre fils, un peu votre parent_, qu'il ne _vous connaît pourtant pas
+beaucoup_, qu'il avait un grand désir de m'être présenté, et qu'il me
+supplie de ne pas le juger trop défavorablement d'après son embarras
+et sa gaucherie? J'ai d'abord accepté tout cela sans examen, mais
+maintenant que j'y songe, et que je vois votre protégé si peu au courant
+de ce qui vous concerne, je commence à m'inquiéter un peu et à me
+demander si la personne à laquelle vous avez donné ou envoyé une lettre
+pour moi (car ceci même n'est pas bien clair) est réellement celle qui
+me l'a remise. Voyons, m'avez-vous adressé un M. Charles de Verrières,
+brun, joli, âgé de dix-huit ou dix-neuf ans, parfaitement élevé, quoique
+un peu bizarre parfois, peu fortuné et encore sans état, à ce qu'il dit;
+voyageant, au sortir du collège, pour se former l'esprit et le coeur,
+apparemment? Répondez-moi, ma très-chère, car je suis intriguée.
+
+Pour que vous en jugiez, ou que vous connaissiez un peu mieux ce protégé
+qui vous connaît si peu, je reprends ma narration.
+
+Gagnée et vaincue par votre recommandation, et apprenant qu'il était
+venu de Milan exprès pour me voir, j'ai envoyé chercher son cheval et
+ses effets à l'auberge, j'ai installé chez moi mon jeune hôte, et nous
+avons passé ensemble dans la salle a manger, où Agathe nous attendait
+pour souper. Jusque là, nous avions été entre _chien et loup_; lorsque
+nous nous retrouvâmes en face, les bougies allumées, je retrouvai
+l'étrange et profond regard de l'enfant toujours attaché sur moi, avec
+un mélange de crainte, d'admiration, de curiosité, et parfois aussi de
+doute et de tristesse. Jamais physionomie d'amoureux, enflammé à la
+première vue, n'exprima mieux les angoisses et l'entraînement d'une
+passion soudaine. Pourtant ma raison rejetait et rejettera toujours une
+si absurde hypothèse. Le premier étonnement était passé, et, avec lui,
+la sotte satisfaction dont je n'avais pu me défendre. Ce jeune homme
+m'avait servi de miroir pour me dire que j'étais belle encore; mais quel
+rapport pouvait s'établir entre son âge et le mien? La présence d'Agathe
+me communiquait d'ailleurs ce calme souverain qui émane d'elle et qui
+réagit sur moi. Quand Agathe est là, il n'y a point de folle pensée qui
+puisse approcher du cercle magique qu'elle trace autour de nous deux. Je
+me disais donc que ce jeune homme avait quelque grâce importante à me
+demander, qu'il attendait de moi son bonheur ou son salut; et la pensée
+qu'il connaissait Agathe, qu'il était épris d'elle, et chastement
+favorisé en secret, commençait à me venir.
+
+[Illustration 10.png: Appuyée sur l'épaule d'Agathe...]
+
+Mais la tranquillité d'Agathe me détrompa bientôt. Elle ne le
+connaissait pas, elle ne l'avait jamais vu; et lui, cet enfant si
+impressionnable, si avide d'admirer la beauté, si soudain dans
+l'expression muette de son penchant secret, il ne regardait point
+Agathe, il ne la voyait pas. Il ne voyait que moi. Celle luxuriante
+jeunesse de ma fille, ces yeux purs, cette bouche fraîche, cet air
+angélique, tout cela ne lui disait rien. Il semblait qu'il n'eût pas le
+loisir de s'apercevoir de sa présence.
+
+Je ne savais que penser de ce jeune homme: son excessive: politesse, ce
+raffinement d'égards et de menues attentions pour les femmes, qui, en
+France, appartient aux patriciens exclusivement, me donnait la certitude
+qu'il était ce qu'autour de vous, Alice, on appelle _bien né_: mais,
+en même temps, il montrait une instruction solide, et complète, une
+maturité de jugement et une absence de prétentions, qui, vous le savez
+bien, et vous me permettez bien de vous le dire, sont extrêmement rares
+chez les enfants de votre caste. L'instruction des classés moyennes est
+plus précoce, à cet égard, plus spéciale, et j'ai toujours remarqué,
+entre les bacheliers de la bourgeoisie et ceux de la noblesse, la
+différence qu'il y a entre une éducation imposée comme nécessaire et
+celle qui n'est réputée que d'agrément. Notre Charles (ou plutôt votre
+Charles), avait donc l'esprit d'un roturier et les manières d'un
+gentilhomme, et cela en fait un personnage original et frappant, à cet
+âge où les adolescents de l'une ou de l'autre classe portent tous le
+même cachet, ou de gaucherie sauvage, ou de confiance ridicule. Celui-ci
+n'a rien de lourd et rien de frivole, rien de pédant et rien d'éventé.
+Il parle quelquefois comme un homme mûr qui parle bien, et, en le
+faisant, il ne perd rien de la grâce et de l'ingénuité de son âge. Il
+est réfléchi à l'habitude, étourdi par éclairs, sérieux d'esprit, gai de
+caractère, retenu avec bon goût, expansif avec entraînement. Enfin, il
+faut le dire, Alice, et voilà ce qui me désole, il est charmant, il est
+accompli, et si j'avais seize ou dix sept ans, j'en serais folle.
+
+Et pourquoi et comment ne l'est-_elle_ pas? Est-ce parce qu'elle est
+vivement frappée au coeur, qu'elle cache si bien sa folie? Ou, si elle
+ne sent rien pour lui, est-ce qu'elle serait égoïste et insensible? Je
+m'y perds!
+
+[Illustration 11.png: Je vis Tony à quelque distance, parlant bas...]
+
+Voilà encore mon récit interrompu par des réflexions et des exclamations
+auxquelles vous ne comprenez rien.
+
+Je renonce à raconter avec détail et, en trois mots, vous allez
+m'entendre. Le lendemain, il a enfin très-bien remarqué Agathe. Au grand
+soleil du matin, grâce à Dieu, j'ai apparemment repris mon aspect de
+matrone romaine. Le regard de mon hôte n'était plus si brillant; il
+était plus doux, et le respect semblait tempérer la sympathie. Au grand
+soleil du matin aussi, ces pâles jasmins qui éclosent sur les joues
+suaves et fines d'Agathe exhalaient un irrésistible parfum d'innocence.
+Charles a senti cette fleur passer entre lui et moi dans l'atmosphère.
+Il a relevé la, tête, et ce qui était logique et légitime est arrivé; il
+a été frappé, charmé, doucement et délicieusement pénétré. J'ai vu
+ce retour vers le cours naturel des choses, la jeunesse attirant la
+jeunesse, et je ne m'en suis pas alarmée. Qu'est-ce qu'un souffle
+qui passe? Qu'est-ce qu'un voyageur qui arrive la veille et part le
+lendemain?
+
+Mais il ne partit pas le lendemain. Je ne sais comment la chose se fit,
+il se rendit nécessaire pour le jour suivant. Nous devions entreprendre
+une grande promenade sur le lac. J'ignore si le rusé connaissait le lac,
+mais il eut l'air de ne pas le connaître, de nous demander l'itinéraire
+de la tournée pittoresque qu'il projetait de faire en nous quittant;
+et moi, avec cette candeur qui porte les habitants d'un beau pays à en
+faire les honneurs aux étrangers, je lui appris que nous serions par là,
+je lui donnai rendez-vous vers certains rochers, et, peu à peu, on se
+fit si bien à l'idée de passer la journée ensemble, qu'on trouva plus
+sûr, pour se rencontrer à point, de partir et d'arriver dans la même
+barque.
+
+Cette journée fut charmante, un temps magnifique, des sites délicieux,
+un enjouement expansif qui alla presque jusqu'à l'intimité, et ces mille
+petits incidents champêtres qui rapprochent et lient plus qu'on ne
+l'avait prévu. Tony était notre gondolier et nous égayait comme à
+dessein, par sa bonne humeur et ses lazzis naïfs.
+
+Le soir, quand nous rentrâmes, nous étions tous trop fatigués pour que
+Charles se remît en route, et il prit congé de nous, pour le lendemain
+matin. Il devait partir avec le jour; mais, à midi, il était encore à
+l'auberge. Le maréchal avait encloué son cheval; il en cherchait un
+autre, et n'en trouvait pas. Il fallut bien songer à lui en offrir un,
+et l'inviter à venir déjeuner en attendant; mais, le lendemain, nous
+allions à quelque distance sur la route de Milan, et nous pouvions le
+conduire jusque là. Agathe fit cette réflexion avec un naturel parfait:
+je n'y vis pas d'objection. Une affaire survint et retarda notre
+voyage......Que vous dirai-je?
+
+Charles passa huit jours avec nous, sans que le hasard nous amenât
+aucune visite, et, durant toute cette semaine, voyant Agathe à toute
+heure, écoutant sa voix charmante, faisant de la musique et de la
+peinture avec elle, il en devint amoureux, du moins je le crois, et il
+m'est impossible d'expliquer autrement la douleur visible et profonde
+avec laquelle il nous quitta, la joie enthousiaste qu'il éprouva
+lorsqu'il se fut fait autoriser à revenir au bout d'un mois, époque à
+laquelle il devait repasser pour aller à Venise.
+
+Et, au lieu de repasser au bout d'un mois, il vient de repasser, comme
+il dit, au bout de huit jours. De prétendues affaires l'ont obligé
+d'abréger son séjour à Milan, il n'a pas pu traverser la vallée sans
+s'arrêter pour nous saluer, et voilà encore huit jours qu'il nous salue
+et nous fait ses adieux.
+
+De tout cela il résulte, Alice, que ma fille a un amoureux terriblement
+amoureux, je vous jure, et qui s'est tellement donné à nous, coeur
+et âme que je ne sais pas du tout comment je vais le décider à nous
+quitter. Il faut pourtant s'y résoudre, car les prétextes vont manquer
+mutuellement, et la vie est si bizarrement arrangée, qu'il ne suffit
+pas de se plaire et de se convenir parfaitement les uns aux autres pour
+rester ensemble indéfiniment: il faut des prétextes; les convenances,
+qui sont un admirable système de prudence destiné à nous faire toujours
+sacrifier le présent à l'avenir, le certain à l'incertain, la joie à
+l'ennui, et la sympathie à la défiance, les convenances exigent que nous
+éloignions celui que nous voudrions garder, de peur qu'un jour ne
+vienne où nous regretterions de l'avoir retenu. Et pourtant alors,
+ces prétextes ne manqueraient pas; car l'usage autorise les prétextes
+menteurs et désobligeants. Il ne demande d'art et de vraisemblance
+qu'à ceux qui donneraient du bonheur. Et pourtant aussi, ce jour où on
+voudrait l'éloigner n'arrivera peut-être jamais... Peut-être que sa
+présence nous serait à jamais douce et bienfaisante... Alors, raison de
+plus pour qu'il s'en aille; car, si on l'aime, il ne faut pas qu'il s'en
+doute; et, s'il s'en doute déjà, il ne faut à aucun prix le lui dire
+sincèrement. La loyauté gâterait tout, elle inspirerait bien vite la
+méfiance à celui qui, de son côté, est au désespoir d'en inspirer... Et
+voilà les cercles vicieux qui se déroulent à l'infini, lorsqu'on met
+aux prises, dans la première circonstance venue, les lois d'un noble
+instinct et celles d'un monde hypocrite et froid.
+
+Et, après tout, il se trouve qu'en fait, le monde a raison
+quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, et que les cas où on lui sacrifie
+quelque chose de vraiment regrettable sont des cas exceptionnels. Ce
+n'est pas la froide méfiance du monde qui a fait la corruption et la
+perversité: c'est la perversité et la corruption des moeurs qui ont
+rendu nécessaires les lois glacées de la convenance.
+
+Au fait, pourquoi, dans cette occasion-ci, serait-il prouvé qu'on doit
+écouter sa sympathie et se révolter contre l'usage? ce jeune homme nous
+plait énormément, cela est certain. Il est d'un commerce exquis, sa
+figure et ses manières ont un charme qui tournerait la tète d'une jeune
+fille un peu romanesque et qui ferait battre d'amour et d'orgueil le
+coeur d'une mère. Si je consulte mon instinct, je dois m'imaginer que
+c'est là le fils de mon choix et désirer ardemment qu'il plaise à ma
+fille, qu'ils se voient, qu'ils s'entendent, et qu'un jour arrive, où,
+un peu moins enfants l'un et l'autre, ils s'engagent l'un à l'autre.
+
+Il me semble bien que nous nous convenons tous les trois, qu'il est et
+serait à jamais heureux avec nous, et que, lui, compléterait notre vie.
+C'est pour le coup que je serais calme et guérie de tout le passé, en
+voyant naître et en surveillant maternellement ces innocentes amours;
+j'aurais une famille, et chaque année, ajoutée à ma vieillesse, au lieu
+de m'apporter l'effroi de l'abandon et de l'isolement, me donnerait
+l'espoir et la certitude de voir s'agrandir le cercle de mes saintes
+affections.
+
+Mais tout cela peut n'être qu'un rêve et une dangereuse illusion. Cet
+enfant, quand il nous reviendra dans quelques années, sera peut-être
+corrompu; et peut-être alors rougirais-je d'avoir songé à lui faire
+espérer le coeur et la main d'Agathe.
+
+Et, dès à présent, quel est-il, après tout? Il me semble que je le
+connais, que je l'ai toujours connu, que je lis dans son âme, que je n'y
+vois rien que de pur et de beau; mais ne me trompé-je point? Ne suis-je
+pas prévenue par quelque attrait romanesque, par cette séduction de la
+beauté à laquelle je suis encore trop sensible, par l'isolement où
+je vis, et un certain besoin d'illusions qui se reporte sur l'avenir
+d'Agathe, faute de pouvoir s'exercer sur moi-même? Et d'ailleurs,
+quoi de plus fragile que cette beauté d'une âme à peine ouverte aux
+impressions de la vie?
+
+Il est certain, d'ailleurs, qu'il y a en lui quelque chose de
+mystérieux, et qu'il a de puissants motifs pour ne nous parler ni de sa
+famille, ni de ses amis, ni de sa position dans le monde, ni d'aucune
+de ses relations. Quand je cherche à l'interroger, ses réponses sont
+laconiques, évasives. Quelquefois même elles ne sont pas d'accord avec
+ses précédentes réponses, et il se trouble quand j'en fais la remarque,
+comme s'il y avait à son nom quelque malheur on quelque honte attachés
+fatalement. Mais l'instant d'après il rit de son embarras, et alors son
+regard et ses manières ont une franchise, une confiance, une spontanéité
+d'affection, qui semblent protester contre la réserve de ses paroles et
+attester que son âme est à l'abri de tout reproche et de tout soupçon.
+On dirait alors qu'il se moque tendrement de mes inquiétudes, et qu'il
+se sent le maître de les faire cesser.
+
+Moi, j'ai dans l'idée que c'est un enfant de l'amour, le fils ignoré de
+quelque noble et pieuse dame dont il a deviné et veut garder fidèlement
+le secret. S'il en est ainsi, et que par-dessus le marché il soit
+pauvre, raison de plus pour qu'il m'intéresse et que je caresse le rêve
+de devenir sa mère. On dirait qu'il devine cela, qu'il y compte, et
+c'est peut-être pour cette confiance que je l'aime tant.
+
+Au milieu de toutes mes perplexités, Agathe reste calme comme Dieu même.
+Elle l'aime pourtant, je le crois; car elle paraît plus heureuse quand
+il est là: elle pense, voit et parle comme lui sur tous les points.
+Elle l'apprécie et l'admire même avec une naïveté incroyable; mais
+la tranquillité de ce bonheur et l'incurie de cette affection me
+surpassent. Il semble qu'elle ne se doute point qu'ils vont se quitter
+pour longtemps, peut-être pour toujours, ou bien qu'elle s'imagine que
+le regret et l'absence ne font point de mal. Cette fille si sage et
+si sensée aurait-elle l'imprévoyance d'un enfant? ou bien son courage
+est-il si bien trempé, son enthousiasme si caché et si profond, qu'elle
+soit invulnérable au doute et à la souffrance? Moi, qui aime ce jeune
+homme pour elle, et à cause d'elle, je suis mille fois plus agitée.
+
+Et ne doit-il pas en être ainsi? Agathe est un enfant gâté, à qui
+le bien est venu en dormant, et qui se repose sur ma prudence et ma
+tendresse. Elle s'imagine peut-être sérieusement que c'est là le fiancé
+que je lui destine, et sa superbe indolence de petite fille adorée
+accepte ce bonheur comme elle a accepté la fortune, la liberté et
+mon amour, sans surprise et sans transport. Oui, c'est à moi d'être
+vigilante et soucieuse; c'est à moi, qui ai foulé aux pieds l'opinion
+pour mon propre compte, de faire bonne garde pour que la _fille de
+César_ ne soit pas même soupçonnée; c'est à moi d'étudier en tremblant
+les jeunes gens qui passent le seuil de notre sanctuaire, et d'empêcher
+qu'un souffle malfaisant n'y pénètre. Étrange fille qui m'impose des
+devoirs si étrangers à mes habitudes et à mon caractère, qui ne se doute
+point que cela soit si difficile et si grave pour moi!
+
+Il faut pourtant sortir de cette position. Il ne m'arrive pas de lettre
+de vous; Charles ne paraît pas disposé à partir si je ne l'y force, et
+je vous en demande bien pardon, ma soeur, mais je vais mettre votre
+protégé tout doucement dehors, car je ne veux pas qu'il croie si aisé
+d'être l'amant et le fiancé de ma fille.
+
+
+
+LETTRE QUATRIÈME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Lundi 16.
+
+--Je relis tout ce que je vous écrivais hier, et je pense que mon
+cerveau avait un peu de fièvre, car je trouve, aujourd'hui, qu'il n'y
+avait pas du tout lieu à m'inquiéter si fort. Je vois les choses tout
+autrement ce matin. Il ne me semble plus que Charles soit amoureux
+d'Agathe, ni qu'Agathe ait encore pensé à la possibilité d'avoir une
+inclination. Ils sont, il est vrai, plus gais, plus intimes, plus
+camarades, si l'on peut ainsi dire, qu'ils ne l'ont encore été. On
+croirait voir le frère et la soeur; mais cette amitié enjouée, à la
+veille de se quitter, ne ressemble pas à l'amour. Non, ils sont trop
+jeunes, et c'est ma vieille tête, remplie de souvenirs brûlants et
+flétrie par l'expérience, qui a construit tout ce roman, auquel, dans
+leur candeur, ces enfants ne songent point. Hier soir, Agathe a eu
+envie de dormir à neuf heures; elle a été tranquillement se coucher en
+folâtrant avec nonchalance, On n'a pas envie de dormir quand on aime et
+qu'on peut rester jusqu'à minuit auprès de son amant.
+
+Et lui, au lieu d'être triste, ou de ressentir quelque dépit, lui a
+souhaité un bon somme avec d'innocentes plaisanteries. Il n'a pas paru
+s'ennuyer le moins du monde de rester tête à tête avec moi tandis que je
+faisais de la tapisserie; et comme je l'engageais à aller dormir aussi,
+il m'a suppliée d'un ton caressant de ne pas l'envoyer coucher de si
+bonne heure. «Je serai bien sage, me disait-il, je ne vous fatiguerai
+pas de mon babil; si vous voulez rêver ou réfléchir en travaillant, je
+ne ferai pas le moindre bruit. Je me tiendrai là dans un coin comme
+votre chat. Pourvu que je sois avec vous, c'est tout ce qu'il me faut
+pour passer une bonne et chère soirée.»
+
+C'est par de semblables câlineries d'une délicatesse incroyable que
+cet enfant-là trouve le moyen de se faire chérir. Elles sont si vives
+parfois que si Agathe n'était pas ici, je m'imaginerais peut-être qu'il
+est épris de mes quarante-cinq ans. «Charles, lui ai-je dit, vous avez
+une mère, n'est-ce pas?--Certainement, tout le monde a une mère.--Eh
+bien, si j'étais votre mère, je serais jalouse.--On voit bien que vous
+n'êtes pas mère, les mères ne sont pas jalouses.--La vôtre ne l'est pas?
+Elle est donc bien calme ou bien préoccupée?--Une mère est l'image de
+Dieu, et Dieu n'est pas jaloux de ses enfants.»
+
+Et après cette réponse, pour détourner mes questions, il s'est mis à me
+parler de vous, et à me questionner sur votre compte, disant qu'il avait
+eu peu d'occasions de vous voir, et qu'il savait seulement que vous
+étiez une personne des plus respectables.
+
+--Respectable est peu dire; ai-je répondu: vous pourriez dire adorable
+et ne rien dire de trop. Je lui appliquerais ce que vous disiez tout
+à l'heure des mères en général. Les femmes comme madame de T... sont
+l'image de Dieu sur la terre.
+
+--En vérité? En ce cas, son fils doit bien l'aimer!
+
+--Comment ne savez-vous pas à quel point, si vous êtes son ami?
+
+--Oh! son camarade plus peut-être que son ami. Cet enfant-là d'ailleurs
+est un étourdi qui ne vaut probable ment pas sa mère.
+
+--Ce n'est pas ce que sa mère m'écrit de lui. Elle dit que c'est un
+ange, et je le crois.
+
+--Vraiment, elle dit cela de Félix, cette bonne madame de T...? Vous
+voyez bien que les mères sont des êtres divins!
+
+--Mais je ne suis pas contente de votre manière de parler du fils
+d'Alice...
+
+--Alice? madame de T...? Dites-moi, je vous en prie si vous la trouvez
+belle autant qu'on le dit?
+
+--Comment, vous ne l'avez donc jamais vue?
+
+--Oui, elle m'a semblé belle! autant que je puis m'en souvenir.
+
+--Tenez, lui ai-je dit, en tirant de mon sein votre portrait que je ne
+quitte jamais, la voilà, mais cent fois moins belle, moins angélique,
+moins parfaite qu'elle n'est en réalité.
+
+Il a pris votre portrait, et l'a tenu dans ses mains, le regardant sans
+cesse en m'écoutant parler. Il éprouvait une sorte d'émotion étrange, et
+je crois vraiment, Alice, qu'il devenait amoureux de vous. Cet enfant
+est impressionnable à un point extraordinaire. Ou c'est quelque génie de
+peintre qui va prendre son essor et que la beauté tourmente et subjugue,
+ou c'est une organisation d'artiste, mobile, enthousiaste, prête à
+s'enflammer à toutes les étincelles qui courent dans l'atmosphère. Il me
+questionnait toujours: affectant une légèreté badine, et, pourtant,
+je voyais une ardente curiosité percer sous cette petite feinte. Il
+souriait, rougissait, et, à mesure que je m'animais en parlant de vous
+avec passion, il devenait si tremblant que je craignais d'avoir été trop
+loin, et je m'arrêtai tout d'un coup, pour lui retirer votre portrait
+qu'il serrait convulsivement contre sa poitrine... Pardonnez-moi, Alice,
+mais j'ai cru un instant que cet enfant me faisait un mystère de sa
+passion pour vous, et qu'il avait menti en disant vous connaître à
+peine, de peur qu'à sa manière de parler de vous je ne vinsse à le
+deviner. Vous êtes encore assez jeune pour inspirer un violent amour;
+vous avez éloigné le jeune Charles en voyant les ravages que vous
+causiez involontairement; et, en me le recommandant, vous n'avez pas
+trop osé vous expliquer sur son compte... Voilà, du moins, le nouveau
+roman que, pendant quelques minutes, j'ai improvisé sur vous et sur lui!
+
+Mais la scène a changé, et j'ai failli encore une fois me croire l'objet
+de cette flamme que je rêve en lui, et qui n'y est, en réalité, qu'à
+l'état de vague aspiration pour toutes les femmes. En me rendant votre
+portrait, il a pris impétueusement mes mains, et y a porté ses lèvres,
+baisant à la fois et mes mains et votre image; et alors, se pliant sur
+ses genoux d'une manière enfantine et gracieuse, moitié fils, moitié
+amant: «Vous êtes la plus admirable des femmes! s'est-il écrié: oui!
+après une autre femme, que je sais, il n'y a rien, de plus vrai, de plus
+aimant et de plus parfait que vous sur la terre. On me l'avait bien dit
+que vous étiez d'une beauté divine et d'une éloquence irrésistible! mais
+il y avait des gens qui prétendaient que vous n'étiez pas bonne et qu'il
+fallait se méfier de votre puissance; moi, dès le premier regard que
+j'ai jeté sur votre figure divine, j'ai senti que ces gens-là en avaient
+menti; et depuis, chaque parole que vous avez dite m'a pénétré au fond
+du coeur. Aussi, je le répète, après une autre femme à laquelle j'ai
+donné mon coeur et mon âme, il n'en est point que j'aime et que je
+vénère plus que vous.
+
+--Et cette femme, mon cher enfant, ne serait-ce point Agathe? lui ai-je
+dit, entraînée à cette imprudence par l'émotion puissante qu'il me
+communiquait.
+
+--Agathe! s'est-il écrié avec une surprise évidente. Agathe?... Pourquoi
+donc Agathe?... Ah! oui, il est certain que mademoiselle Agathe est
+charmante. Elle est belle, elle est bonne, elle a de l'intelligence et
+du coeur. Oui, oui, je l'aime bien tendrement, permettez-moi de vous
+dire cela. Je voudrais être son frère! Si j'avais âge d'homme, je
+voudrais être son mari. Mais à l'heure qu'il est, ce n'est pas elle que
+je vous préfère, c'est une autre... c'est ma mère!
+
+Il a dit cela avec tant d'effusion, et il y avait quelque chose de si
+angélique en lui, que j'ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je l'ai
+embrassé au front, et je lui ai demandé de me parler de sa mère; mais
+voilà où je me confirme dans l'idée qu'il n'est pas fils légitime: c'est
+qu'après cet élan passionné pour la femme qui lui a donné le jour, il
+n'a plus voulu ajouter un mot, remettant à une autre fois une confidence
+qu'il prétend avoir à me faire.
+
+
+
+LETTRE CINQUIÈME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Mardi 17.
+
+Oh! Alice, quel dénouement à notre aventure! et que mon roman me plaît
+mieux ainsi! Comme vous avez dû rire, malicieuse amie, depuis le
+commencement de cette longue et absurde lettre! Mais je ne la déchirerai
+pas: car, au milieu de mes extravagances, je vous ai dit tout ce que je
+pense de lui, tout ce que je sens pour lui, et vous verrez bien que mon
+coeur avait deviné ce que mon esprit, incroyablement obtus en cette
+circonstance, ne pouvait pas pénétrer. Je suis sûre qu'il vous a écrit
+en même temps que moi tout ce qui se passait entre nous, et que vous
+allez recevoir nos deux versions à la fois. Je veux continuer la mienne
+afin que vous compariez; et, si ce petit démon vous fait quelque
+mensonge, soyez sûre que c'est moi qui dis la vérité.
+
+Ce matin, Charles devait décidément partir. Il nous avait dit adieu;
+mais un adieu si tranquille et si enjoué même, que j'en étais blessée,
+et j'en revenais à penser que cet enfant, admirablement doué sous le
+rapport de la figure et de l'esprit, avait le coeur volage et personnel
+des futurs grands artistes.
+
+Il part en effet, il monte à cheval, il disparaît; je me sentais mal.
+Je n'osais regarder Agathe, je craignais de la voir tout à coup pâle et
+consternée, et de deviner son amour trop tard pour y porter remède. Je
+la regarde enfin. Elle était tranquille, belle, reposée; elle avait bien
+dormi, elle n'avait pas versé une larme, elle souriait à sa perdrix!
+
+Cela me fit plus de mal encore. Les enfants d'aujourd'hui sont bien
+forts, me disais, et bien froids! L'amour n'est plus de ce siècle; je
+l'ai cherché toute ma vie sans le trouver, et cette jeune génération ne
+se donnera même pas la peine de le chercher. C'est mieux, à coup sûr,
+c'est plus sage et plus heureux; mais je ne comprends plus rien à la
+vie!
+
+Tony arrive là-dessus; il avait une figure inouïe. Il riait, rougissait,
+balbutiait et tournait une lettre dans ses mains «Qu'as-tu donc? Est-ce
+que M. de Verrières a oublié quelque chose?
+
+--Non, non, Madame, ce n'est pas lui, c'est un autre, à présent!
+
+--Comment? quel autre? Donne donc!
+
+--C'est M. Félix qui arrive, M. Félix de T..., le neveu à feu M. le
+comte!
+
+J'ouvre la lettre. «Ma chère tante, voulez-vous permettre à un neveu,
+dont vous vous souvenez sans doute à peine, mais qui ne vous a jamais
+oubliée, de venir vous embrasser de la part de sa mère? Il est à votre
+porte.
+
+FÉLIX DE T...»
+
+Eh bien! Alice, je ne sais où j'ai l'esprit; mais il parait que, hors
+les cas, aujourd'hui oubliés, d'amour et de jalousie, je ne possède
+aucune pénétration. Me voilà éperdue de joie, courant au-devant de ce
+neveu, dont je n'ai jamais reçu un signe de souvenir et d'affection, ce
+qui me blessait un peu, quoique je ne vous en aie jamais parlé, mais que
+j'adore déjà, parce qu'il est votre fils et parce qu'il m'écrit un si
+aimable billet.
+
+Je m'élance. Agathe me suit, Tony rit et saute comme un fou. Un
+tourbillon de poussière vient à nous. Un homme descend de cheval au
+milieu de ce nuage et se précipite dans mes bras... C'est Charles de
+Verrières, c'est-à dire, c'est Félix de T...!
+
+Oh! quel être que votre fils, Alice! Quel adorable enfant cela fait
+aujourd'hui, et quel homme irrésistible ça sera un jour! Vous seule
+pouviez mettre au monde et développer un pareil naturel! Comment n'ai-je
+pas compris, dès la première vue, qu'il n'y avait pas d'enfant comme
+lui, à moins que ce ne fût l'enfant d'Alice!
+
+Alors, me prenant un peu à part, après les premières effusions, il m'a
+confessé la cause de toute cette petite comédie. Il avait, malgré vous,
+malgré lui-même, quelques préventions contre moi. Il avait entendu
+parler de moi si diversement! Dans votre famille, il y a encore de vieux
+parents si acharnés contre la pauvre Isidora, et on vous fait un crime
+si grave, ma divine amie, de me traiter comme votre soeur! L'enfant
+croyait à vous plus qu'aux autres; mais, quand on lui disait que je vous
+trompais, que je ne vous aimais pas, que j'étais un génie infernal, un
+esprit de ténèbres et de perdition, il était effrayé et n'osait vous le
+dire. Enfin, envoyé par vous à Milan, avec un parent qui voulait lui
+montrer une partie de l'Italie, il a résolu de me voir sans se faire
+connaître, et il m'a répété aujourd'hui ce qu'il me disait l'autre jour.
+D'abord, la voix publique lui apprenait sur son chemin que je n'étais
+pas une mauvaise femme; il a vu que je n'employais pas ma fortune à de
+méchantes actions. Sans doute, on lui aura dit aussi ce dont il a la
+délicatesse de ne point parler, le cher enfant! à savoir qu'à l'endroit
+des moeurs j'étais désormais _irréprochable!_ Enfin, il m'a vue, il m'a
+trouvée belle, et d'une beauté qui lui a plu. Il m'a dit cela comme
+il vous le disait, et maintenant je l'écoute comme vous l'écouteriez
+vous-même. Et le reste, vous le savez: il s'est trouvé si heureux, si à
+l'aise, si bien selon son coeur auprès de moi, que, si ce n'était pour
+aller vous rejoindre, il ne voudrait jamais me quitter. Mais il peut
+rester encore quelques jours. Son parent est retenu à Milan par une
+affaire, et, d'après vos intentions, il l'a autorisé à passer ce temps
+près de moi.
+
+Tony qui, enfant, a beaucoup joué avec lui, l'avait reconnu au relais où
+il mit pied à terre la première fois à une petite cicatrice particulière
+qu'il a à la main, et qui provient d'une blessure prise en jouant avec
+lui, précisément. Tony, sachant qu'on voulait me faire une agréable
+surprise, a gardé le secret. Quant à Agathe, elle ne savait rien, sinon
+que Charles ne s'en allait pas pour tout de bon ce matin.
+
+S'aiment-ils? Ils s'aiment comme Félix me l'a dit, fraternellement; et
+un jour ils s'aimeront autrement, si nous le voulons toutes les deux,
+Alice. Vous le voudrez quand vous connaîtrez Agathe, et ce sera une
+manière, peut-être, de faire accepter à votre fils la fortune de son
+oncle, qui lui serait revenue en grande partie un peu plus tard. Mais
+laissons au temps à régler le cours des choses; j'étais une folle de le
+devancer par mon inquiétude; je ne comprenais pas que Charles pût rester
+et se plaire autant ici à cause de moi, et j'étais forcée de supposer
+que c'était à cause d'Agathe. A présent, je sais que Félix était chez sa
+tante pour l'amour d'elle, et si Agathe a aidé à lui faire trouver le
+temps agréable, c'est par rencontre et par bonne chance. Oh! ma chère
+Alice, quelles belles fleurs croissent dans le jardin de la vieillesse
+quand on a de tels enfants! et qu'il est doux de vivre en eux quand on
+est dégoûté de vivre pour soi-même! Que vous êtes heureuse d'être mère,
+et que je suis bien dédommagée de l'être devenue de coeur et d'esprit!
+
+
+
+FIN D'ISIDORA.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Isidora, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13744 ***
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+
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+
+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13744 ***</div>
+
+<h3>George Sand</h3>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/00.png"></p>
+
+
+
+
+
+<h1>ISIDORA</h1>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>NOTICE</b></p>
+
+<p>A Paris, 1845. C'était une très-belle personne, extraordinaire
+ment intelligente, et qui vint plusieurs fois <i>verser
+son coeur à mes pieds</i>, disait-elle. Je vis parfaitement
+qu'elle <i>posait</i> devant moi et ne pensait pas un mot
+de ce qu'elle disait la plupart du temps. Elle eût pu être
+ce qu'elle n'était pas. Aussi n'est-ce pas elle que j'ai dépeinte
+dans <i>Isidora</i>.</p>
+
+<p>GEORGE SAND.<br>
+
+Nohant, 17 janvier 1853.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>JOURNAL D'UN SOLITAIRE A PARIS.</h3>
+<br><br><br>
+
+<p>Il y a quelques années, un de nos amis partant pour
+la Suisse nous chargea de ranger des papiers qu'il avait
+laissés à la campagne, chez sa mère, bonne femme peu
+lettrée, qui nous donna le tout, pêle-mêle, à débrouiller.
+Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient déjà
+servi à faire des sacs pour le raisin, et c'était peut-être
+la première fois qu'ils étaient bons à quoique chose. Cependant
+nous eûmes le bonheur de sauver deux cahiers
+qui nous parurent offrir quelque intérêt. Quoiqu'ils n'eussent
+rien de commun ensemble, en apparence, la même
+ficelle les attachait, et nous prîmes plaisir à mettre en
+regard les interruptions d'un de ces manuscrits avec les
+dates de l'autre; ce qui nous conduisit à en faire un tout
+que nous livrons à votre discrétion bien connue, amis
+lecteurs. Nous avons désigné ces deux cahiers par les
+numéros 1 et 2, et par les titres de <i>Travail</i> et <i>Journal</i>.
+Le premier était un recueil de notes pour un ouvrage
+philosophique que Jacques Laurent n'a pas encore terminé
+et qu'il ne terminera peut-être jamais. Le second
+était un examen de son coeur et un récit de ses émotions
+qu'il se faisait sans doute à lui-même.</p>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 1. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>.....................................................<br>
+.....................................................<br>
+.....................................................<br>
+.....................................................</p>
+
+
+<p>TROISIÈME QUESTION.</p>
+
+<p><i>La femme est-elle ou n'est elle pas l'égale de
+l'homme dans les desseins, dans la pensée de Dieu?</i></p>
+
+<p>La question est mal posée ainsi; il faudrait dire: <i>L'espèce
+humaine est-elle composée de deux êtres différents,
+l'homme et la femme?</i> Mais dans cette rédaction
+j'omets la pensée divine, et ce n'est pas mon intention.
+<i>En créant l'espèce humaine, Dieu a-t-il formé deux
+êtres distincts et séparés, l'homme et la femme?</i></p>
+
+<p>Revoir cette rédaction dont je ne suis pas encore content.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER N°2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>25 décembre.</p>
+
+<p>J'ai passé toute ma soirée d'hier à poser la première
+question, et je me suis couché sans l'avoir rédigée de
+manière à me contenter, je me sentais lourd et mal disposé
+au travail, j'ai feuilleté mes livres pour me réveiller,
+j'ai trop réussi, je me suis laissé aller au plaisir de comparer,
+d'analyser. J'ai oublié la formule de mon sujet
+pour les détails. C'est parfois un grand ennemi de la méditation
+que la lecture.</p>
+
+<p>26 décembre.</p>
+
+<p>Je n'ai pu travailler hier soir, le vent a tourné au nord.
+Je me suis senti paralysé de corps et d'âme. Les nuits
+sont si froides et le bois coûte si cher ici! Quand je devrais
+mourir à la peine, je ne sortirai pas de cette pauvre
+mansarde, je ne quitterai pas ce sombre et dur Paris sans
+avoir résolu la question qui m'occupe. Elle n'est pas de
+médiocre importance dans mon livre: régler <i>les rapports
+de l'homme et de la femme dans la société, dans
+la famille, dans la politique!</i> Je n'irai pas plus avant
+dans mon traité de philosophie, que je n'aie trouvé une
+solution aux divers problèmes que cette formule soulève
+en moi. J'admire comme ils l'ont cavalièrement et lestement
+tranchée tous ces auteurs, tous ces utopistes, tous
+ces métaphysiciens, tous ces poëtes! Ils ont toujours
+placé la femme trop haut ou trop bas. Il semble qu'ils
+aient tous été trop jeunes ou trop vieux.&mdash;Mais moi-même,
+ne suis-je pas trop jeune? Vingt-cinq ans, et vingt-cinq
+ans de chasteté presque absolue, c'est-à-dire d'inexpérience
+presque complète! Il y en a qui penseraient
+que cela m'a rendu trop vieux. Il est des moments où,
+dans l'horreur de mon isolement, je suis épouvanté moi-même
+de mon peu de lumière sur la question. Je crains
+d'être au-dessous de ma tâche; et si je m'en croyais, je
+sauterais ce chapitre, sauf à le faire, et à l'intercaler en
+son lieu, quand mon ouvrage sera terminé à ma satisfaction
+sur tous les autres points.</p>
+
+<p>26 décembre au soir.</p>
+
+<p>L'idée de ce matin n'était, je crois, pas mauvaise. J'essaierai
+de passer outre, afin de m'éclairer sur ce point
+par la lumière que je porterai dans toutes les parties de
+mon oeuvre et que j'en ferai jaillir. Je me sens un peu ranimé
+par cette espérance... J'ignore si c'est le froid, le
+ciel noir et le vent, qui siffle sur ces toits, qui tiennent
+mon âme captive; mais il y a des moments où je n'ai plus
+confiance en moi-même, et où je me demande sérieusement
+si je ne ferais pas mieux de planter des choux que
+de m'égarer ainsi dans les âpres sentiers de la
+métaphysique.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 1. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>QUATRIÈME QUESTION.</p>
+
+<p><i>Quelle sera l'éducation des enfants</i> dans ma république
+idéale?</p>
+
+<p>C'est-à-dire d'abord <i>à qui sera confiée l'éducation
+des enfants?</i></p>
+
+<p>RÉPONSE.</p>
+
+<p>A l'État. La société est la mère abstraite et réelle
+de tout citoyen, depuis l'heure de sa naissance jusqu'à
+celle de sa mort. Elle lui doit... (Voir pour plus ample
+exposé, mon cahier numéro 3, où ce principe est suffisamment
+développé.)</p>
+
+<p>INSTITUTION.</p>
+
+<p><i>La première enfance de l'homme sera exclusivement
+confiée à la direction de la femme.</i></p>
+
+<p>QUESTION.</p>
+
+<p><i>Jusqu'à quel âge?</i></p>
+
+<p>RÉPONSE.</p>
+
+<p><i>Jusqu'à l'âge de cinq ans.</i></p>
+
+<p>C'est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement
+privé des soins maternels.</p>
+
+<p><i>Jusqu'à l'âge de dix ans.</i></p>
+
+<p>C'est trop. L'éducation intellectuelle peut et doit
+commencer beaucoup plus tôt.</p>
+
+<p>RÉPONSE.</p>
+
+<p><i> A partir de l'âge de cinq ans, jusqu'à celui de dix
+ans, l'éducation des mâles sera alternativement confiée
+à des femmes et à des hommes.</i></p>
+
+<p>QUESTION.</p>
+
+<p><i>Quelle sera la part d'éducation attribuée à la
+femme?</i></p>
+
+<p>Je l'ai trop exclusivement supposée purement hygiénique.
+J'ai semblé admettre, dans le titre précédent, que
+l'homme seul pouvait donner l'enseignement scientifique.
+La femme ne doit-elle pas préparer, même avant l'âge de
+cinq ans, cette jeune intelligence à recevoir les hauts enseignements
+de la science, de la morale et de l'art?</p>
+
+<p>Cela me fait aussi songer que j'établis <i>a priori</i> une
+distinction arbitraire entre l'éducation des mâles et celle
+des femelles, presque dès le berceau. Il faudrait commencer
+par définir la différence intellectuelle et morale
+de l'homme et de la femme...</p>
+<br><br><br>
+
+<p><b>CAHIER N°2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>27 décembre.</p>
+
+<p>Cette difficulté m'a arrêté court; je vois que j'étais fou
+de vouloir passer à la quatrième question avant d'avoir
+résolu la troisième. Jamais je ne fus si pauvre logicien. Je
+gage que le froid me rend malade, et que je ne ferai rien
+qui vaille tant que soufflera ce vent du nord!</p>
+
+<p>Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire!
+tout ici est privation et souffrance pour quiconque
+n'a pas beaucoup d'argent. Je n'avais pas prévu cela, je
+n'avais pas voulu y croire, ou plutôt je ne pouvais pas y
+songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des lumières
+et le besoin impérieux de <i>nager</i> dans les livres me poussaient
+vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallée champêtre!
+A Paris, me disais-je, je serai à la source de toutes
+les connaissances; au lieu d'aller emprunter péniblement
+un pauvre ouvrage à un ami érudit par hasard, ou à
+quelque bibliothèque de province, ouvrage qu'il faut
+rendre pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux
+trois quarts si l'on veut ensuite se reporter au texte,
+j'aurai le puits de la science toujours ouvert; que dis-je,
+le fleuve de la connaissance toujours coulant à pleins
+bords et à flots pressés autour de moi! Ici je suis comme
+l'alouette qui, au temps de la sécheresse, cherche une
+goutte de rosée sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve
+point. Là-bas, je serai comme l'alcyon voguant en pleine
+mer. Et puis, chez nous, on ne pense pas, on ne cherche
+pas, on ne vit point par l'esprit. On est trop heureux
+quand on a seulement le nécessaire à la campagne! On
+s'endort dans un tranquille bien-être, on jouit de la nature
+par tous les pores; on ne songe pas au malheur d'autrui.
+Le paysan lui-même, le pauvre qui travaille aux
+champs, au grand air, ne s'inquiète pas de la misère et
+du désespoir qui ronge la population laborieuse des villes.
+Il n'y croit pas; il calcule le salaire, il voit qu'en fait c'est
+lui qui gagne le moins, et il ne tient pas compte du dénûment
+de celui qui est forcé de dépenser davantage
+pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les vois
+à présent, ces horribles rues noires de boue, où se reflète
+la lanterne rougeâtre de l'échoppe! S'il entendait
+siffler ce vent qui, chez nous, plane harmonieusement
+sur les bois et sur les bruyères, mais qui jure, crie, insulte
+et menace ici, en se resserrant dans les angles d'un labyrinthe
+maudit, et en se glissant par toutes les fissures de
+ces toits glacés! S'il sentait tomber sur ses épaules, sur
+son âme, ce marteau de plomb que le froid, la solitude
+et le découragement nous collent sur les os!</p>
+
+<p>Le bonheur, dit-on, rend égoïste... Hélas! ce bonheur
+réservé aux uns au détriment des autres doit rendre tel,
+en effet. O mon Dieu! le bonheur partagé, celui qu'on
+trouverait en travaillant au bonheur de ses semblables,
+rendrait l'homme aussi grand que sa destinée sur la
+terre, aussi bon que vous-même!</p>
+
+<p>Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux
+que des égoïstes, et je venais chercher ici des malheureux
+intelligents. Il y en a sans doute; mais mon indigence ou
+ma timidité m'ont empêché de les rencontrer. J'ai trouvé
+mes pareils abrutis ou dépravés par le malheur. L'effroi
+m'a saisi et je me suis retiré seul pour ne pas voir le mal
+et pour rêver le bien; mais chercher seul, c'est affreux,
+c'est peut-être insensé.</p>
+
+<p>Je croyais acquérir ici tout au moins l'expérience. Je
+connaîtrai les hommes, me disais-je, et les femmes aussi.
+Chez nous (en province), il n'y a guère qu'un seul type
+à observer dans les deux sexes: le type de la prudence,
+autrement dit de la poltronnerie. Dans la métropole du
+monde je verrai, je pourrai étudier tous les types. J'oubliais
+que moi aussi, provincial, je suis un poltron, et je
+n'ai osé aborder personne.</p>
+
+<p>Je puis cependant me faire une idée de l'homme, en
+m'examinant, en interrogeant mes instincts, mes facultés
+mes aspirations. Si je suis classé dans un de ces
+types qui végètent sans se fondre avec les autres, du
+moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de
+mon espèce. Mais la femme! où en prendrai-je la notion
+psychologique? Qui me révélera cet être mystérieux qui
+se présente à l'homme comme maître ou comme esclave,
+toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insensé pour
+demander si c'est un être différent de l'homme!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER Nº 1. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>TROISIÈME QUESTION.</p>
+
+<p><i>Quelles sont les facultés et les appétits gui différencient
+l'homme et la femme dans l'ordre de la
+création?</i></p>
+
+<p>On est convenu de dire que, dans les hautes études,
+dans la métaphysique comme dans les sciences exactes,
+la femme a moins de capacités que l'homme. Ce n'est
+point l'avis de Bayle, et c'est un point très-controversable.
+Qu'en savons-nous? Leur éducation les détourne
+des études sérieuses, nos préjugés les leur interdisent...
+Ajoutez que nous avons des exemples du contraire.</p>
+
+<p>Quelle logique divine aurait donc présidé à la création
+d'un être si nécessaire à l'homme, si capable de le gouverner,
+et pourtant inférieur à lui?</p>
+
+<p>Il y aurait donc des âmes femelles et des âmes mâles?
+Mais cette différence constituerait-elle l'inégalité? On est
+convenu de les regarder comme supérieures dans l'ordre
+des sentiments, et je croirais volontiers qu'elles le sont,
+ne fût-ce que par le sentiment maternel... O ma mère!...</p>
+
+<p>S'il est vrai qu'elles aient moins d'intelligence et plus
+de coeur, où est l'infériorité de leur nature? J'ai démontré
+cela en traitant de la nature de l'homme, deuxième
+question.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER Nº 2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>27, minuit.</p>
+
+<p>Quel temps à porter la mort dans l'âme!... Encore ce
+soir, j'ai trop lu et trop peu travaillé. Héloïse, sainte Thérèse,
+divines figures, créations sublimes du grand artiste
+de l'univers!</p>
+
+<p>Des sons lamentables assiègent mon oreille. Ce n'est
+pas une voix humaine, ce grognement sourd. Est-ce le
+bruit d'un métier?</p>
+
+<p>J'ai ouvert ma fenêtre, malgré le froid, pour essayer
+de comprendre ce bruit désagréable qui m'eût empêché
+de dormir si je n'en avais découvert la cause.</p>
+
+<p>J'ai entendu plus distinctement: c'est le son d'un instrument
+qu'on appelle, je crois, une contre-basse.</p>
+
+<p>La voix plus claire des violons m'a expliqué que cela,
+faisait partie d'un orchestre jouant des contredanses. Il y
+a des gens qui dansent par un temps pareil! quand la,
+mort semble planer sur cette ville funeste!</p>
+
+<p>Comme elle est triste, entendue ainsi à distance, et par
+rafales interrompues, leur musique de fête!</p>
+
+<p>Cette basse, dont la vibration pénètre seule, par le courant
+d'air de ma cheminée, et qui répète à satiété sa lugubre
+ritournelle, ressemble au gémissement d'une sorcière
+volant sur mon toit pour rejoindre le sabbat.</p>
+
+<p>Je m'imagine que ce sont des spectres qui dansent
+ainsi au milieu d'une nuit si noire et si effrayante!</p>
+
+<p>30 décembre.</p>
+
+<p>Mon travail n'avance pas; l'isolement me tue. Si j'étais
+sain de corps et d'esprit, la foi reviendrait. La confiance
+en Dieu, l'amour de Dieu qui a fait tant de grands saints
+et de grands esprits, et que ce siècle malheureux ne connaît
+plus, viendrait jeter la lumière de la synthèse sur les
+diverses parties de mon oeuvre. Oui, je dirais à Dieu: Tu
+es souverainement juste, souverainement bon; tu n'as
+pas pu asservir, dans tes sublimes desseins, l'esclave au
+maître, le pauvre au riche, le faible au fort, la femme à
+l'homme par conséquent; et je saurais alors établir ces
+différences qui marquent les sexes de signes divins, et qui
+les revêtent de fonctions diverses sans élever l'un au-dessus
+de l'autre dans l'ordre des êtres humains. Mais je
+ne sais point expliquer ces différences, et je ne suis assez
+lié avec aucune femme pour qu'elle puisse m'ouvrir son
+âme et m'éclairer sur ses véritables aptitudes. Étudierai-je
+la femme seulement dans l'histoire? Mais l'histoire n'a
+enregistré que de puissantes exceptions. Le rôle de la
+femme du peuple, de la masse féminine, n'a pas d'initiative
+intellectuelle dans l'histoire.</p>
+
+<p>Depuis huit jours que la boue et le <i>froid noir</i> me retiennent
+prisonnier, je n'ai pas vu d'autre visage féminin
+que celui de ma vieille portière: serait-ce là une femme?
+Ce monstre me fait horreur. C'est l'emblème de la cupidité,
+et pourtant elle est d'une probité à toute épreuve;
+mais c'est la probité parcimonieuse des âmes de glace,
+c'est le respect du tien et du mien poussé jusqu'à la frénésie,
+jusqu'à l'extravagance.</p>
+
+<p>Être réduit par la pauvreté à regarder comme un bienfaiteur
+un être semblable, parce qu'il ne vous prend rien
+de ce qui n'est pas son salaire!</p>
+
+<p>Mais quelle âpreté au salaire résulte de ce respect fanatique
+pour la propriété! Elle ne me volerait pas un centime,
+mais elle ne ferait point trois pas pour moi sans me
+les taxer parcimonieusement. Avec quelle cruauté elle retient
+les nippes des malheureux qui habitent les mansardes
+voisines lorsqu'ils ne peuvent payer leur terme!
+Je sais que cette cruauté lui est commandée; mais quels
+sont donc alors les bourreaux qui font payer le loyer de
+ces demeures maudites? et n'est-il pas honteux qu'on
+arme ainsi le frère contre le frère, le pauvre contre le
+pauvre! Eh quoi! les riches qui ont tout, qui paient si
+cher aux étages inférieurs, dans ces riches quartiers, ne
+suffisent pas pour le revenu de la maison, et on ne peut
+faire grâce au prolétaire qui n'a rien, de cinquante francs
+par an! on ne peut pas même le chasser sans le dépouiller!</p>
+
+<p>Ce matin on a saisi les haillons d'une pauvre ouvrière
+qui s'enfuyait: un châle qui ne vaut pas cinq francs, une
+robe qui n'en vaut pas trois! Le froid qui règne n'a pas
+attendri les exécuteurs. J'ai racheté les haillons de l'infortunée.
+Mais de quoi sert que quelques êtres sensés
+aient l'intention de réparer tant de crimes? Ceux-là sont
+pauvres. Demain, si on fait déloger le vieillard qui demeure
+à côté de ma cellule, je ne pourrai pas l'assister.
+Après-demain, si je n'ai pas trouvé de quoi payer mon
+propre loyer, on me chassera moi-même, et on retiendra
+mon manteau.</p>
+
+<p>Ce matin, la portière qui range ma chambre m'a dit
+en m'appelant à la fenêtre:</p>
+
+<p>«Voici madame qui se promène dans son jardin.»</p>
+
+<p>Ce jardin, vaste et magnifique, est séparé par un mur
+du petit jardin situé au-dessous de moi. Les deux maisons,
+les deux jardins sont la même propriété, et, de la
+hauteur où je suis logé, je plonge dans l'une comme dans
+l'autre. J'ai regardé machinalement. J'ai vu une femme
+qui m'a paru fort belle, quoique très-pâle et un peu
+grasse. Elle traversait lentement une allée sablée pour se
+rendre à une serre dont j'aperçois les fleurs brillantes,
+quand un rayon de soleil vient à donner sur le vitrage.</p>
+
+<p>Encore irrité de ce qui venait de se passer, j'ai demandé
+à la sorcière si sa maîtresse était aussi méchante
+qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ma maîtresse? a-t-elle répondu d'un air hautain, elle
+ne l'est pas: je ne connais que monsieur, je ne sers que
+<i>monsieur</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est monsieur qui est impitoyable?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur ne se mêle de rien; c'est son premier locataire
+qui commande ici, heureusement pour lui; car
+monsieur n'entend rien à ses affaires et achèverait de se
+<i>faire dévorer</i>.</p>
+
+<p>Voilà un homme en grand danger, en effet, si mon
+voisin lui fait banqueroute de vingt francs!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 4. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>.....Je ne puis nier ces différences, bien que je ne les
+aperçoive pas et qu'il me soit impossible de les constater
+par ma propre expérience.</p>
+
+<p>L'être moral de la femme diffère du nôtre, à coup sûr,
+autant que son être physique. Dans le seul fait d'avoir
+accepté si longtemps et si aveuglément son état de contrainte
+et d'infériorité sociale, il y a quelque chose de
+capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidité
+qu'il n'y en a chez l'homme.</p>
+
+<p>Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital,
+qui certes n'est pas généralement faible et pusillanime,
+accepte depuis le commencement des sociétés la domination
+du riche et du puissant. C'est qu'il n'a pas reçu,
+plus que la femme, par l'éducation, l'initiation à l'égalité...</p>
+
+<p>Il y a de mystérieuses et profondes affinités entre ces
+deux êtres, le pauvre et la femme.</p>
+
+<p>La femme est pauvre sous le régime d'une communauté
+dont son mari est chef; le pauvre est femme, puisque
+l'enseignement, le développement, est refusé à son intelligence,
+et que le coeur seul vit en lui.</p>
+
+<p>Examinons ces rapports profonds et délicats qui me
+frappent, et qui peuvent me conduire à une solution.</p>
+
+<p>Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons
+d'abord.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>29.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été interrompu ce matin par une scène douloureuse
+et que j'avais trop prévue. Le vieillard, dont une
+cloison me sépare, a été sommé, pour la dernière fois, de
+payer son terme arriéré de deux mois, et la voix discordante
+de la portière m'a tiré de mes rêveries pour me rejeter
+dans la vie d'émotion. Ce vieux malheureux demandait
+grâce.</p>
+
+<p>Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le négligeront
+pas toujours. Il leur a écrit. Ils sont en province,
+bien loin; mais ils répondront, et il paiera si on lui et
+donne le temps.</p>
+
+<p>Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue.
+Le notaire qui touche mon mince revenu de campagne
+m'oublie et me néglige. Il ne le ferait pas si j'étais
+un meilleur client, si j'avais trente mille livres de rente.
+Heureusement pour moi, mon loyer n'est pas arriéré;
+mais je me trouve dans l'impossibilité maintenant de
+payer celui de mon vieux voisin. J'ai offert d'être sa caution;
+mais la malheureuse portière, cette triste et laide
+madame Germain, que la nécessité condamne à faire de
+sa servitude une tyrannie, a jeté un regard de pitié sur
+mes pauvres meubles, dont maintes fois elle a dressé
+l'inventaire dans sa pensée; et d'une voix âpre, avec un
+regard où la défiance semblait chercher à étouffer un
+reste de pitié, elle m'a répondu que je n'avais pas un
+mobilier à répondre pour deux, et qu'il lui était interdit
+d'accepter la caution des locataires du cinquième les uns
+pour les autres. Alors, touché de la situation de mon voisin,
+j'ai écrit au propriétaire un billet dont j'attache ici le
+brouillon avec une épingle.</p>
+
+<blockquote>
+<p>«Madame,</p>
+
+<p>«Il y a dans votre maison de la rue de ***, n° 4, un
+pauvre homme qui paie quatre-vingts francs de loyer, et
+qu'on va mettre dehors parce que son paiement est arriéré
+de deux mois. Vous êtes riche, soyez pitoyable; ne
+permettez pas qu'on jette sur le pavé un homme de
+soixante-quinze ans, presque aveugle, qui ne peut plus
+travailler, et qui ne peut même pas être admis à un hospice
+de vieillards, faute d'argent et de recommandation.
+Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont toujours
+de l'influence), et faites-le admettre à l'hôpital, ou
+accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez
+ma caution pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais
+je suis assuré de pouvoir acquitter sa dette dans quelque
+temps. Je suis un honnête homme; ayez un peu de confiance,
+si ce n'est un peu de générosité.»</p>
+
+<p>«JACQUES LAURENT.»</p>
+</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER N° 1. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>Un être qui ne vivrait que par le sentiment, et chez
+qui l'intelligence serait totalement inculte, totalement inactive,
+serait, à coup sûr, un être incomplet. Beaucoup
+de femmes sont probablement dans ce cas. Mais n'est-il
+pas beaucoup d'hommes en qui le travail du cerveau a
+totalement atrophié les facultés aimantes? La plupart des
+savants, ou seulement des hommes adonnés à des professions
+purement lucratives, à la chicane, à la politique
+ambitieuse, beaucoup d'artistes, de gens de lettres, ne
+sont-ils pas dans le même cas? Ce sont des êtres incomplets,
+et, j'ose le dire, le plus fâcheusement, le plus dangereusement
+incomplets de tous! Or donc, l'induction
+des pédants, qui concluent de l'inaction sociale apparente
+de la femme, qu'elle est d'une nature inférieure, est d'un
+raisonnement...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>30 décembre.</p>
+
+<p>Absurde! Évidemment je l'ai été. Ces valets m'auront
+pris pour un galant de mauvaise compagnie, qui venait
+risquer quelque insolente déclaration d'amour à la dame
+du logis. Vraiment, cela me va bien! Mais je n'en ai pas
+moins été d'une simplicité extrême avec mes bonnes intentions.
+La dame m'a paru belle quand je l'ai aperçue
+dans son jardin. Son mari est jaloux, je vois ce que
+c'est... Ou peut-être ce propriétaire n'est-il pas un mari,
+mais un frère. Le concierge souriait dédaigneusement
+quand je lui demandais à parler à madame la comtesse;
+et cette soubrette qui m'a repoussé de l'antichambre
+avec de grands airs de prude... Il y avait un air de mystère
+dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j'ai à
+peine eu le temps de contempler le péristyle, quelque
+chose de noble et de triste comme serait l'asile d'une
+âme souffrante et fière... Je ne sais pourquoi je m'imagine
+que la femme qui demeure là n'est pas complice des
+crimes de la richesse. Illusion peut-être! N'importe, un
+vague instinct me pousse à mettre sous sa protection le
+malheureux vieillard que je ne puis sauver moi-même.</p>
+
+<p>3l janvier.</p>
+
+<p>Je ne sais pas si j'ai fait une nouvelle maladresse, mais
+j'ai risqué hier un grand moyen. Au moment où j'allais
+fermer ma fenêtre, par laquelle entrait un doux rayon
+de soleil, le seul qui ait paru depuis quatre mortels jours,
+j'ai jeté les yeux sur le jardin voisin et j'y ai vu mon <i>innominata</i>.
+Avec son manteau de velours noir doublé
+d'hermine, elle m'a paru encore plus belle que la première
+fois. Elle marchait lentement dans l'allée, abritée
+du vent d'est par le mur qui sépare les deux jardins. Elle
+était seule avec un charmant lévrier gris de perle. Alors
+j'ai fait un coup de tête! J'ai pris mon billet, je l'ai attaché
+à une bûchette de mon poêle et je l'ai adroitement lancé,
+ou plutôt laissé tomber aux pieds de la dame, car ma fenêtre
+est la dernière de la maison, de ce côté. Elle a relevé
+la tête sans marquer trop d'effroi ni d'étonnement. Heureusement
+j'avais eu la présence d'esprit de me retirer
+avant que mon projectile fût arrivé è terre, et j'observais,
+caché derrière mon rideau. La dame a tourné le dos sans
+daigner ramasser le billet. Certainement elle a déjà reçu
+des missives d'amour envoyées furtivement par tous les
+moyens possibles, et elle a cru savoir ce que pouvait contenir
+la mienne. Elle y a donc donné cette marque de
+mépris de la laisser par terre. Mais heureusement son
+chien a été moins collet-monté; il a ramassé mon
+placet et il l'a porté à sa maîtresse en remuant la queue
+d'un air de triomphe. On eût dit qu'il avait le sentiment
+de faire une bonne action, le pauvre animal! La dame
+ne s'est pas laissé attendrir. «Laissez cela, Fly, lui
+a-t-elle dit d'une voix douce, mais dont je n'ai rien perdu.
+Laissez-moi tranquille!» Puis elle a disparu au bout de
+l'allée, sous des arbres verts. Mais le chien l'y a suivie,
+tenant toujours mon envoi par un bout du bâton, avec
+beaucoup d'adresse et de propreté. La curiosité aura peut-être
+décidé la dame à examiner mon style, quand elle
+aura pu se satisfaire sans déroger à la prudence. Quand
+ce ne serait que pour rire d'un sot amoureux, plaisir
+dont les femmes, dit-on, sont friandes! Espérons! Pourtant
+je ne vois rien venir depuis hier. Mon pauvre voisin!
+je ne te laisserai pas chasser, quand même je devrais
+mettre mon <i>Origène</i> ou mon <i>Bayle</i> en gage.</p>
+
+<p>Mais aussi quelle idée saugrenue m'a donc passé par
+la tête, d'écrire à la femme plutôt qu'au mari? Je l'ai fait
+sans réflexion, sans me rappeler que le mari est le chef
+de la communauté, c'est-à-dire le maître, et que la femme
+n'a ni le droit, ni le pouvoir de faire l'aumône. Eh! c'est
+précisément cela qui m'aura poussé, sans que j'en aie eu
+conscience, à faire appel au bon coeur de la femme!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 1. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>L'éducation pourrait amener de tels résultats, que les
+aptitudes de l'un et de l'autre sexe fussent complètement
+modifiées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>J'ai été interrompu par l'arrivée d'un joli enfant de
+douze ou quatorze ans, équipé en jockey.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, m'a-t-il dit, je viens de la part de <i>madame</i>
+pour vous dire bien des choses.</p>
+
+<p>&mdash;Bien des choses? Assieds-toi là, mon enfant, et
+parle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne me permettrai pas de m'asseoir! Ça ne
+se doit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le trompes; tu es ici chez ton égal, car je suis
+domestique aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! vous êtes domestique? De qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;De moi-même.</p>
+
+<p>L'enfant s'est mis à rire, et, s'asseyant près du feu:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Monsieur, m'a-t-il dit en exhibant une lettre
+cachetée à mon adresse, voilà ce que c'est.</p>
+
+<p>J'ai ouvert et j'ai trouvé un billet de banque de mille
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela, mon ami! et que veut-on que
+j'en fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, c'est de l'argent pour ces malheureux locataires
+du cinquième, que madame vous charge de secourir
+quand ils ne pourront pas payer.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, madame me prend pour son aumônier? C'est
+très-beau de sa part; mais j'aime beaucoup mieux qu'elle
+tonne des ordres pour qu'on laisse ces malheureux tranquilles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça ne se fait pas comme vous croyez! Madame
+ne donne pas d'ordres dans la maison. Ça ne la regarde
+pas du tout. Monsieur le comte lui-même n'a rien a voir
+dans les affaires du régisseur. D'ailleurs, madame craint
+tant d'avoir l'air de se mêler de quelque chose, qu'elle
+vous prie de ne pas parler du tout de ce qu'elle fait pour
+vos voisins.</p>
+
+<p>&mdash;Elle veut que sa main gauche ignore ce que fait sa
+main droite? Tu lui diras de ma part qu'elle est grande
+et bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour ça, c'est vrai. C'est une bonne maîtresse,
+celle-là. Elle ne se fâche jamais, et elle donne beaucoup.
+Mais savez-vous, Monsieur, que c'est moi qui suis cause
+que Fly n'a pas mangé votre billet?</p>
+
+<p>&mdash;En vérité?</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, d'honneur! Madame était rentrée pour recevoir
+une visite. Elle n'avait pas fait attention que le chien
+tenait quelque chose dans sa gueule. Moi, en jouant avec
+lui, j'ai vu qu'il était en colère de ce qu'on ne lui faisait
+pas de compliment; car lorsqu'il rapporte quelque chose,
+il n'aime pas qu'on refuse de le prendre, il commençait
+donc à ronger le bois et à déchirer le papier. Alors je le lui
+ai ôté; j'ai vu ce que c'était, et je l'ai porté à madame
+aussitôt qu'elle a été seule. Elle ne voulait pas le prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mets cela au feu, qu'elle disait, c'est quelque sottise.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Madame, <i>c'est des</i> malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as donc lu?</p>
+
+<p>&mdash;Dame, Madame, que j'ai fait, Fly l'avait décacheté,
+et ça traînait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien fait, petit, qu'elle m'a dit après qu'elle
+a eu regardé votre lettre, et pour te récompenser, c'est
+toi que je charge d'aller aux informations. Si l'histoire
+est vraie, c'est toi qui porteras ma réponse et qui expliqueras
+mes intentions; et puis, attends, qu'elle m'a dit
+encore: Tu diras à ce M. Jacques Laurent que je le remercie
+de sa lettre, mais qu'il aurait bien pu l'envoyer
+plus raisonnablement que par sa fenêtre.</p>
+
+<p>Là-dessus, j'ai expliqué au jockey l'inutilité de ma démarche
+d'hier et l'urgence de la position. Il m'a promis
+d'en rendre compte.</p>
+
+<p>J'ai bien vite porté un raisonnable secours au vieillard.
+En apprenant la générosité de sa bienfaitrice, il a été
+touché jusqu'aux larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible, s'est-il écrié, qu'une âme si tendre
+et si délicate soit calomniée par de vils serviteurs!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'infamies que cette ignoble portière
+n'ait voulu me débiter sur son compte; mais je ne veux
+pas même les répéter. Je ne pourrais d'ailleurs plus m'en
+souvenir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER N° 1, TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>La bonté des femmes est immense. D'où vient donc
+que la bonté n'a pas de droits à l'action sociale en législation
+et en politique?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>1er janvier.</p>
+
+<p>&mdash;Il est étrange que je ne puisse plus travailler. Je
+suis tout ému depuis quelques jours, et je rêve au lieu
+de méditer. Je croyais qu'un temps plus doux, un ciel
+plus clair me rendraient plus laborieux et plus lucide.
+Je ne suis plus abattu comme je l'étais: au contraire,
+je me sens un peu agité; mais la plume me tombe des
+mains quand je veux généraliser les émotions de mon
+coeur. 0 puissance de la douceur et de la bonté, que tu
+et pénétrante! Oui, c'est toi, et non l'intelligence, qui
+devrais gouverner le monde!</p>
+
+<p>Je ne m'étais jamais aperçu combien ce jardin, qui est
+sous ma fenêtre, est joli. Un jardin clos de grands murs
+et flétri par l'hiver ne me paraissait susceptible d'aucun
+charme, lorsqu'au milieu de l'automne j'ai quitté les
+vastes horizons bleus de la végétation empourprée de
+ma vallée. Cependant il y a de la poésie dans ces retraites
+bocagères que le riche sait créer au sein du tumulte des
+villes, je le reconnais aujourd'hui. Les plantes ici ont un
+aspect et des caractères propres au terrain chaud et à l'air
+rare où elles végètent, comme les enfants des riches élevés
+dans cette atmosphère lourde avec une nourriture substantielle,
+ont aussi une physionomie qui leur est particulière.
+J'ai été déjà frappé de ce rapport. Les arbres des jardins
+de Paris acquièrent vite un développement extrême.
+Ils poussent en hauteur, ils ont beaucoup de feuillage,
+mais la tige est parfois d'une ténuité effrayante. Leur
+santé est plus apparente que réelle. Un coup de vent d'est
+les dessèche au milieu de leur splendeur, et, en tous cas,
+ils arrivent vite à la décrépitude. Il en est de même des
+hommes nourris et enfermés dans cette vaste cité. Je ne
+parle pas de ceux dont la misère étouffe le développement.
+Hélas! c'est le grand nombre; mais ceux-là n'ont
+de commun avec les plantes que la souffrance de la captivité.
+Les soins leur manquent, et ils arrivent rarement
+à cette trompeuse beauté qui est chez l'enfant du riche,
+comme dans la plante de son jardin, le résultat d'une
+culture exagérée et d'une éclosion forcée. Ces enfants-là
+sont généralement beaux, leur pâleur est intelligente,
+leur langueur gracieuse. Ils sont, à dix ans, plus grands et
+plus hardis que nos paysans ne le sont à quinze; mais ils
+sont plus grêles, plus sujets aux maladies inflammatoires,
+et la vieillesse se fait vite pour eux comme la nuit sur
+les dômes élevés et sur les cimes altières des beaux arbres
+de cette Babylone.</p>
+
+<p>Il y a donc ici partout, et dans les jardins particulièrement,
+une apparence de vie qui étonne et dont l'excès
+effraie l'imagination. Nulle part au monda il n'y a, je
+crois, de plus belles fleurs. Les terrains sont si bien engraissés
+et abrités par tant de murailles, l'air est chargé
+de tant de vapeurs, que la gelée les atteint peu. Les jardiniers
+excellent dans l'art de disposer les massifs. Ce
+n'est plus la symétrie de nos pères, ce n'est pas le désordre
+et le hasard des accidents naturels: c'est quelque
+chose entre les deux, une propreté extrême jointe à un
+laisser-aller charmant. On sait tirer parti du moindre coin,
+et ménager une promenade facile dans les allées sinueuses
+sur un espace de cinquante pieds carrés.</p>
+
+<p>Celui de la maison que j'habite est fort négligé et
+comme abandonné depuis l'été. On fait de grandes réparations
+au rez-de-chaussée; on change, je crois, la disposition
+de l'appartement qui commande à ce jardin. Les
+travaux sont interrompus en ce moment-ci, j'ignore pourquoi.
+Mais je n'entends plus le bruit des ouvriers, et le
+jardin est continuellement désert. Je le regarde souvent,
+et j'y découvre mille secrètes beautés que je ne soupçonnais
+pas, quelque chose de mystérieux, une solennité
+vraiment triste et douce, quand la vapeur blanche du soir
+nage autour de ces troncs noirs et lisses que la mousse
+n'insulte jamais. Les herbes sauvages, l'euphorbe, l'héliotrope
+d'hiver, et jusqu'au chardon rustique, ont déjà
+envahi les plates-bandes. Le feuillage écarlate du sumac
+lutte contre les frimas; l'arbuste chargé de perles blanches
+et dépouillé de feuilles, ressemble à un bijou de
+joaillerie, et la rose du Bengale s'entr'ouvre gaiement et
+sans crainte au milieu des morsures du verglas.</p>
+
+<p>Ce matin j'ai remarqué qu'on avait enlevé les portes
+du rez-de-chaussée, et qu'on pouvait traverser ce local
+en décombre pour arriver au jardin. Je l'ai fait machinalement,
+et j'ai pénétré dans cet Éden solitaire où les bruits
+des rues voisines arrivent à peine. Je pensais à ces vers
+de Boileau sur les aises du riche citadin:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il peut, dans son jardin tout peuplé d'arbres verts</p>
+<p>Retrouver les étés au milieu des hivers,</p>
+<p>Et foulant le parfum de ses plantes chéries,</p>
+<p>Aller entretenir ses douces rêveries.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et j'ajoutais en souriant sans jalousie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mais moi, grâce au destin, qui n'ai ni feu ni lieu,</p>
+<p>Je me loge où je puis comme il plaît à Dieu.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Je venais de faire le tour de cet enclos, non sans effaroucher
+les merles qui pullulent dans les jardins de Paris
+et qui se levaient en foule à mon approche, lorsque j'ai
+trouvé, le long du mur mitoyen, une petite porte ouverte,
+donnant sur le grand jardin de ma riche voisine. Il y avait
+là une brouette en travers et tout à côté un jardinier qui
+achevait de charger pour venir jeter dans l'enclos abandonné
+les cailloux et les branches mortes de l'autre jardin.
+Je suis entré en conversation avec cet homme sur la
+taille des gazons, puis sur celle des arbres, puis sur l'art
+de greffer. Leurs procédés ici sont d'une hardiesse rare.
+Ils taillent, plantent et sèment presque en toute saison.
+Ce jardinier aimait à se faire écouter: mon attention lui
+plaisait; il a fait un peu le pédant, et l'entretien s'est
+prolongé, je ne sais comment, jusqu'à ce que mon petit
+ami le jockey soit venu s'en mêler. Le beau lévrier Fly
+s'est mis aussi de la partie; il est entré curieusement
+dans le jardin de mon côté, et après m'avoir flairé avec
+méfiance, il a consenti à rapporter des branches que je
+lui jetais. Je sentais vaguement que <i>Madame</i> n'était pas
+loin, et j'avais grande envie de la voir. Mais je n'osais
+dépasser le seuil de mon enclos, bien que l'enfant m'invitât
+à jeter un coup d'oeil sur le beau jardin et à m'avancer
+jusque dans l'allée. Le drôle me faisait les honneurs
+de ce paradis pour me remercier apparemment de lui
+avoir fait ceux d'une chaise dans ma mansarde. Il m'a
+pris en amitié pour cela, et, après tout, c'est un enfant
+intelligent et bon, que la servitude n'a pas encore dépravé;
+il a été plus sensible, je le vois, à un témoignage
+de fraternité, qu'il ne l'eût été peut-être à une gratification
+que je ne pouvais lui donner.</p>
+
+<p>«Entrez donc, monsieur Jacques, me disait-il, madame
+ne grondera pas; vous verrez comme c'est beau ici, et
+comme Fly court vile dans la grande allée...»</p>
+
+<p>Tout à coup <i>Madame</i> sort d'un sentier ombragé et se
+présente à dix pas devant moi. L'enfant court à elle avec
+la confiance qu'un fils aurait témoignée à sa mère. Cela
+m'a touché.</p>
+
+<p>«Tenez, Madame, criait-il, c'est M. Jacques Laurent
+qui n'ose pas entrer pour voir le jardin. N'est-ce-pas que
+voulez bien?»</p>
+
+<p><i>Madame</i> approche avec une gracieuse lenteur.</p>
+
+<p>«Il paraît que monsieur est un amateur, ajoute le jardinier.
+Il entend fameusement l'horticulture.»</p>
+
+<p>Le brave homme se contentait de peu. Il avait pris ma
+patience à l'écouter pour une grande preuve de savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Laurent, dit la dame, je suis fort aisée de
+vous rencontrer. Entrez, je vous en prie, et promenez-vous
+tant que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous êtes mille fois trop bonne; mais je
+n'ai pas eu l'indiscrétion d'en exprimer le désir. C'est cet
+enfant qui, par bon coeur, me l'a proposé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, reprend-elle, un grand jardin à Paris est
+une chose agréable et précieuse. J'ai appris que vous
+sortiez rarement de votre appartement, et que vous passiez
+une partie des nuits à travailler. Je dispose de cet
+endroit-ci, je serai charmée que vous y trouviez un peu
+d'air et d'espace. Profitez de l'occasion, vous ajouterez à
+la gratitude que je vous dois déjà.</p>
+
+<p>Et, me saluant avec un charme indicible, elle s'est
+éloignée.</p>
+
+<p>Je me suis alors promené par tout le jardin. Elle n'y
+était plus. Le jockey et le jardinier m'ont conduit dans
+la serre. C'est un lieu de délices, quoique dans un fort
+petit local. Une fontaine de marbre blanc est au milieu,
+tout ombragée des grandes feuilles de bananier, toute
+tapissée des festons charmants des plantes grimpantes.
+Une douce chaleur y règne, des oiseaux exotiques babillent
+dans une cage dorée, et de mignons rouges-gorges
+se sont volontairement installés dans ce boudoir parfumé,
+dont ils ne cherchent pas à sortir quand on ouvre les vitraux.
+Quel goût et quelle coquetterie dans l'arrangement
+de ces purs camélias et de ces cactus étincelants! Quels
+mimosas splendides, quels gardénias embaumés! Le jardinier
+avait raison d'être fier. Ces gradins de plantes dont
+on n'aperçoit que les fleurs, et qui forment des allées,
+cette voûte de guirlandes sous un dôme de cristal, ces
+jolies corbeilles suspendues, d'où pendent des plantes
+étranges d'une végétation aérienne, tout cela est ravissant.
+Il y avait un coussin de velours bleu céleste sur le
+banc de marbre blanc, à côté de la cuve que traverse un
+filet d'eau murmurante. Un livre était posé sur le bord
+de cette cuve. Je n'ai pas osé y toucher; mais je me suis
+penché de côté pour regarder le titre: c'était le <i>Contrat
+social</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le livre de madame, a dit l'enfant; elle l'a oublié.
+C'est là sa place, c'est là qu'elle vient lire toute
+seule, bien longtemps, tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être ma présence qui l'en chasse; je vais
+me retirer.</p>
+
+<p>Et j'allais le faire, lorsque, pour la seconde fois, elle
+m'est apparue. Le jardinier s'est éloigné par respect, le
+jockey pour courir après Fly, et la conversation s'est engagée
+entre elle et moi, si naturellement, si facilement,
+qu'on eût dit que nous étions d'anciennes connaissances.
+Les manières et le langage de cette femme sont d'une
+élégance et en même temps d'une simplicité incomparables.
+Elle doit être d'une naissance illustre, l'antique
+majesté patricienne réside sur son front, et la noblesse
+de ses manières atteste les habitudes du plus grand
+monde. Du moins de ce grand monde d'autrefois, où l'on
+dit que l'extrême bon ton était l'aisance, la bienveillance
+et le don de mettre les autres à l'aise. Pourtant je n'y
+étais pas complètement d'abord; je craignais d'avoir bientôt,
+malgré toute cette grâce, ma dignité à sauver un
+quelque essai de protection. Mais ce reste de rancune
+contre sa race me rendait injuste. Celle femme est au-dessus
+de toute grandeur fortuite, comme de toute faveur
+d'hérédité. Ce qu'elle inspire d'abord, c'est le respect, et
+bientôt après, c'est la confiance et l'affection, sans que
+le respect diminue.</p>
+
+<p>&mdash;Ce lieu-ci vous plaît, m'a-t-elle dit; hélas! je voudrais
+être libre de le donner à quelqu'un qui sût en profiter.
+Quant à moi, j'y viens en vain chercher le ravissement
+qu'il vous inspire. On me conseille, pour ma santé,
+d'en respirer l'air, et je n'y respire que la tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible?... Et pourtant c'est vrai! ai-je
+ajouté en regardant son visage pâle et ses beaux yeux
+fatigués. Vous n'êtes pas bien portante, et vous n'avez
+pas de bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Du bonheur, Monsieur! Qui peut être riche ou pauvre
+et se dire heureux! Pauvre on a des privations; riche
+on a des remords. Voyez ce luxe, songez à ce que cela
+coûte, et sur combien de misères ces délices sont prélevées!</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, Madame, vous songez à cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas à autre chose, Monsieur. J'ai connu
+la misère, et je n'ai pas oublié qu'elle existe. Ne me faites
+pas l'injure de croire que je jouisse de l'existence que je
+mène; elle m'est imposée, mais mon coeur ne vit pas de
+ces choses-là...</p>
+
+<p>&mdash;Votre coeur est admirable!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas cela non plus, vous me feriez trop
+d'honneur. J'ai été enivrée quand j'étais plus jeune. Ma
+mollesse et mon goût pour les belles choses combattaient
+mes remords et les étouffaient quelquefois. Mais ces
+jouissances impies portent leur châtiment avec elles.
+L'ennui, la satiété, un dégoût mortel sont venus peu à
+peu les flétrir; maintenant je les déteste et je les subis
+comme un supplice, comme une expiation.</p>
+
+<p>Elle m'a dit encore beaucoup d'autres choses admirables
+que je ne saurais transcrire comme elle les a dites.
+Je craindrais de les gâter, et puis je me suis senti si ému,
+que les larmes m'ont gagné. Il me semblait que je contemplais
+un fait miraculeux. Une femme opulente et belle,
+reniant les faux biens et parlant comme une sainte! J'étais
+bouleversé. Elle a vu mon émotion; elle m'en a su
+gré.</p>
+
+<p>«Je vous connais à peine, m'a-t-elle dit, et pourtant je
+vous parle comme je ne pourrais et je ne voudrais parler
+à aucune autre personne, parce que je sens que vous
+seul comprenez ce que je pense.»</p>
+
+<p>Pour faire diversion à mon attendrissement, qui devenait
+excessif, elle m'a parlé du livre qu'elle tenait à la
+main.</p>
+
+<p>«Il n'a pas compris les femmes, ce sublime Rousseau,
+disait-elle. Il n'a pas su, malgré sa bonne volonté et ses
+bonnes intentions, en faire autre chose que des êtres secondaires
+dans la société. Il leur a laissé l'ancienne religion
+dont il affranchissait les hommes; il n'a pas prévu
+qu'elles auraient besoin de la même foi et de la même
+morale que leurs pères, leurs époux et leurs fils, et
+qu'elles se sentiraient avilies d'avoir un autre temple et
+une autre doctrine. Il a fait des nourrices croyant faire
+des mères. Il a pris le sein maternel pour l'âme génératrice.
+Le plus spiritualiste des philosophes du siècle dernier
+a été matérialiste sur la question des femmes.»</p>
+
+<p>Frappé du rapport de ses idées avec les miennes, je
+l'ai fait parler beaucoup sur ce sujet. Je lui ai confié le
+plan de mon livre, et elle m'a prié de le lui faire lire quand
+il serait terminé; mais j'ai ajouté que je ne le finirais jamais,
+si ce n'est sous son inspiration: car je crois qu'elle
+en sait beaucoup plus que moi. Nous avons causé plus
+d'une heure, et la nuit nous a séparés. Elle m'a fait promettre
+de revenir souvent. J'aurais voulu y retourner
+aujourd'hui, je n'ai pas osé; mais j'irai demain si la porte
+de ce malheureux rez-de-chaussée n'est pas replacée, et
+si madame Germain ne me suscite pas quelque persécution
+pour m'interdire l'accès du jardin. Quel malheur
+pour moi et pour mon livre, si, au moment où la Providence
+me fait rencontrer un interprète divin si compétent
+sur la question qui m'occupe, un type de femme si parfait
+à étudier pour moi qui ne connais pas du tout les
+femmes!... Oh! oui! quel malheur, si le caprice d'une
+servante m'en faisait perdre l'occasion! car cette dame
+m'oubliera si je ne me montra pas; elle ne m'appellera
+pas ostensiblement chez elle si son mari est jaloux et despote,
+comme je le crois! Et d'ailleurs que suis-je pour
+qu'elle songe à moi?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER N° 4. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>L'homme est un insensé, un scélérat, un lâche, quand
+il calomnie l'être divin associé à sa destinée. La femme...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER N° 5. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>8 janvier.</p>
+
+<p>Je suis retourné déjà deux fois, et j'ai réussi à n'être
+pas aperçu de madame Germain. C'est plus facile que je
+ne pensais. Il y a une petite porte de dégagement au
+rez-de-chaussée, donnant sur un palier qui n'est point
+exposé aux regards de la loge. Toute l'affaire est de me
+glisser là sans éveiller l'attention de personne; l'appartement
+est toujours en décombres, le jardin désert. La
+porte du mur mitoyen ne se trouve jamais fermée en dehors
+à l'heure où je m'y présente; je n'ai qu'à la pousser
+et je me trouve seul dans le jardin de ma voisine.
+Toujours muni d'un livre de botanique, je m'introduis
+dans la serre. Le jardinier et le jockey me prennent pour
+un lourd savant, et m'accueillent avec toutes sortes d'égards.
+Quand madame n'est pas là elle y arrive bientôt, et
+alors nous causons deux heures au moins, deux heures
+qui passent pour moi comme le vol d'une flèche. Cette
+femme est un ange! On en deviendrait passionnément
+épris si l'on pouvait éprouver en sa présence un autre
+sentiment que la vénération. Jamais âme plus pure et
+plus généreuse ne sortit des mains du créateur; jamais
+intelligence plus, droite, plus claire, plus ingénieuse et
+plus logique n'habita un cerveau humain. Elle a la véritable
+instruction: sans aucun pédantisme, elle est compétente
+sur tous les points. Si elle n'a pas tout lu, elle a
+du moins tout compris. Oh! la lumière émane d'elle, et
+je deviens plus sage, plus juste, je deviens véritablement
+meilleur en l'écoulant. J'ai le coeur si rempli, l'âme si
+occupée de ses enseignements, que je ne puis plus travailler;
+je sens que je n'ai plus rien en moi qui ne me
+vienne d'elle, et qu'avant de transcrire les idées qu'elle
+me suggère il faut que je m'en pénètre en l'écoutant encore,
+en rêvant à ce que j'ai déjà entendu.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+
+<p>Je n'ai songé à m'informer ni de sa position à l'égard
+du monde, ni des circonstances de sa vie privée, ni même
+du nom qu'elle porte; je sais seulement qu'elle s'appelle
+Julie, comme l'amante de Saint-Preux. Que m'importe
+tout le reste, tout ce qui n'est pas vraiment elle-même?
+J'en sais plus long sur son compte que tous ceux qui la
+fréquentent; je connais son âme, et je vois bien à ses
+discours et à ses nobles plaintes que nul autre que moi ne
+l'apprécie. Une telle femme n'a pas sa place dans la société
+présente, et il n'y en a pas d'assez élevée pour elle.
+Oh! du moins elle aura dans mon coeur et dans mes pensées
+celle qui lui convient! Depuis huit jours je me suis
+tellement réconcilié avec ma solitude, que je m'y suis
+retranché comme dans une citadelle; je ne regarde même
+plus la femme ignoble qui me sert, de peur de reposer
+ma vue sur la laideur morale et physique, et de perdre
+le rayon divin dont s'illumine autour de moi le monde
+idéal. Je voudrais ne plus entendre le son de la voix humaine,
+ne plus aspirer l'air vital hors des heures que je
+ne puis passer auprès d'elle. Oh! Julie! je me croyais
+philosophe, je me croyais juste, je me croyais homme, et
+je ne vous avais pas rencontrée!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 1. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>DE L'AMOUR.<br>
+. . . . . . . . . . . .<br>
+. . . . . . . . . . . .<br>
+. . . . . . . . . . . .</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>15 janvier.</p>
+
+<p>Je ne croyais pas qu'un homme aussi simple et aussi
+retiré que moi dût jamais connaître les aventures, et
+pourtant en voici deux fort étranges qui m'arrivent en
+peu de jours, si toutefois je puis appeler du nom léger
+d'<i>aventure</i> ma rencontre romanesque et providentielle
+avec l'admirable Julie.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+
+<p>Hier soir, j'avais été appelé pour une affaire à la
+Chaussée-d'Antin, et je revenais assez tard. J'étais entré,
+chemin faisant, dans un cabinet de lecture pour
+feuilleter un ouvrage nouveau, dont le titre exposé à la
+devanture m'avait frappé. Je m'étais oublié là à parcourir
+plusieurs autres ouvrages assez frivoles, dans lesquels
+j'étudiais avec une triste curiosité les tendances littéraires
+du moment; si bien que minuit sonnait quand je
+me suis trouvé devant l'Opéra. C'était l'ouverture du bal,
+et, ralentissant ma marche, j'observais avec étonnement
+cette foule de masques noirs, de personnages noirs,
+hommes et femmes, qui se pressaient pour entrer. Il y
+avait quelque chose de lugubre dans cette procession de
+spectres qui couraient à une fête en vêtements de deuil<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.
+Heurté et emporté par une rafale tumultueuse de ces
+êtres bizarres, je me sens saisir le bras, et la voix déguisée
+d'une femme me dit à l'oreille: «On me suit. Je
+crains d'avoir été reconnue. Prêtez-moi le bras pour entrer;
+cela donnera le change à un homme qui me persécute.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Le journal de Jacques Laurent est daté de 183x, époque à laquelle
+les dominos étaient seuls admis au bal de l'Opéra. On n'y dansait pas.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Je veux bien vous rendre ce service, ai-je répondu,
+bien que je n'entende rien à ces sortes de jeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un jeu, reprit le domino noir à noeuds
+roses, qui s'attachait à mon bras et qui m'entraînait rapidement
+vers l'escalier; je cours de grands dangers.
+Sauvez-moi.</p>
+
+<p>J'étais fort embarrassé; je n'osais refuser, et pourtant
+je savais qu'il fallait payer pour entrer. Je craignais de
+n'avoir pas de quoi; mais nous passâmes si vite devant
+le bureau, que je n'eus pas même le temps de voir comment
+j'étais admis. Je crois que le domino paya lestement
+pour deux sans me consulter. Il me poussa avec impétuosité
+au moment où j'hésitais, et nous nous trouvâmes
+à l'entrée de la salle avant que j'eusse eu le temps de me
+reconnaître.</p>
+
+<p>L'aspect de cette salle immense, magnifiquement
+éclairée, les sons bruyants de l'orchestre, cette fourmilière
+noire qui se répandait comme de sombres flots, dans
+toutes les parties de l'édifice, en bas, en haut, autour de
+moi; les propos incisifs qui se croisaient à mes oreilles,
+tous ces bouquets, tous ces masques semblables, toutes
+ces voix flûtées qui s'imitent tellement les unes les autre,
+qu'on dirait le même être mille fois répété dans des
+manifestations identiques; enfin, cette cohue triste et
+agitée, tout cela me causa un instant de vertige et d'effroi.
+Je regardai ma compagne. Son oeil noir et brillant
+à travers les trous de son masque, sa taille informe sous
+cet affreux domino qui fait d'une femme un moine, me
+firent véritablement peur, et je fus saisi d'un frisson involontaire.
+Je croyais être la proie d'un rêve, et j'attendais
+avec terreur quelque transformation plus hideuse
+encore, quelque bacchanale diabolique.</p>
+
+<p>Nous avions apparemment échappé au danger réel ou
+imaginaire qui me procurait l'honneur de l'accompagner,
+car elle paraissait plus tranquille, et elle me dit d un ton
+railleur: «Tu fais une drôle de mine, mon pauvre chevalier.
+Vraiment, tu es le chevalier de la triste figure!</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez avoir furieusement raison, beau masque,
+lui répondis-je, car, grâce à vous, c'est la première fois
+que je me trouve à pareille fête. Maintenant vous n'avez
+plus besoin de moi, permettez moi de vous souhaiter
+beaucoup de plaisir et d'aller à mes affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit-elle, tu ne ne quitteras pas encore,
+tu m'amuses.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai plus, tu m'intéresses. Allons, ne fais pas le
+cruel, et crains d'être ridicule. Si tu me connaissais, tu
+ne serais pas fâché de l'aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas curieux, permettez que je...</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Jacques, tu es d'une pruderie révoltante.
+Cela prouve un amour propre insensé. Tu crois
+donc que je te fais la cour? Commence par t'ôter cela
+de l'esprit, toi qui en as tant! Je ne suis pas éprise de
+toi le moins du monde, quoique tu sois trop joli garçon
+pour un pédant!</p>
+
+<p>&mdash;A ce dernier mot, je vois bien que j'ai l'honneur
+d'être parfaitement connu de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà de la modestie, à la bonne heure! Certes, je
+te connais, et je sais ton goût pour la botanique. Ne t'ai-je
+pas vu entrer dans une certaine serre où, depuis quinze
+jours, tu étudies le camélia avec passion?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y trouvez-vous à redire?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. La dame du logis encore moins, à ce qu'il
+paraît?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sans doute sa femme de chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais son amie intime.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en crois rien. Vous parlez comme une soubrette
+et non pas comme une amie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es grossier, chevalier discourtois! Tu ne connais
+pas les lois du bal masqué, qui permettent de médire des
+gens qu'on aime le mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de fâcheux et stupides usages.</p>
+
+<p>&mdash;Ta colère me divertit. Mais sais-tu ce que j'en conclus?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que tu voudrais, en jouant la colère, me faire
+croire qu'il y a quelque chose de plus sérieux entre cette
+dame et toi que des leçons de botanique.</p>
+
+<p>&mdash;Sérieux? Oui, sans doute, rien n'est plus sérieux
+que le respect que je lui porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu la croîs donc bien vertueuse?</p>
+
+<p>&mdash;Tellement, que je ne puis souffrir d'entendre parler
+d'elle en ce lieu, et d'en parler moi-même à une personne
+que je ne connais pas, et qui...</p>
+
+<p>&mdash;Achève! «Et dont tu n'as pas très-bonne opinion
+jusqu'à présent?»</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe, puisque vous venez ici pour provoquer
+et braver la liberté des paroles?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fort aigre. Je vois bien que tu es amoureux
+de la dame aux camélias. Mais n'en parlons plus. Il n'y
+a pas de mal à cela, et je ne trouverais pas mauvais
+qu'elle te payât de retour. Tu n'es pas mal, et tu ne
+manques pas d'esprit; tu n'as ni réputation, ni fortune,
+c'est encore mieux. Je pardonnerais à cette femme toutes
+les folies de sa jeunesse, si elle pouvait, sur <i>ses vieux
+jours</i>, aimer un homme raisonnable pour lui-même et
+s'attacher à lui sérieusement.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Vous, vous êtes ma mie, une fille suivante,</p>
+<p>Un peu trop forte en gueule et fort impertinente.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le domino provocateur ne fit que rire de la citation;
+mais changeant bientôt de ton et de tactique:</p>
+
+<p>«Ton courroux me plaît, dit-elle, et me donne une
+excellente opinion de toi. Sache donc que tout ceci était
+une épreuve; que j'aime trop Julie pour l'attaquer sérieusement,
+et qu'elle saura demain combien tu es digne
+de l'honnête amitié qu'elle a pour ton personnage flegmatique,
+philosophique et botanique. Je veux que nous
+fassions connaissance chez elle à visage découvert, et que
+la paix soit signée entre nous sous ses auspices. Allons,
+viens t'asseoir avec moi sur un banc. Je suis déjà fatiguée
+de marcher, et mon envie de rire se passe. Julie
+prétend que tu es un grand philosophe, je serais bien
+aise d'en profiter.»</p>
+
+<p>Soit faiblesse, soit curiosité, soit un vague prestige
+qui, de Julie, se reflétait à mes yeux sur cette femme
+légère, comme la brillante lueur de l'astre sur quelque
+obscur satellite, je la suivis, et bientôt nous nous trouvâmes
+dans une loge du quatrième rang, assis tellement
+au-dessus de la foule, que sa clameur ne nous arrivait
+plus que comme une seule voix, et que nous étions
+comme isolés à l'abri de toute surveillance et de toute
+distraction. <i>Elle</i> commença alors des discours étranges
+où le plus énergique enivrement se mêlait à la plus
+adroite réserve; elle paraissait continuer l'entretien piquant
+que nous avions commencé en bas, ou du moins
+passer naturellement de ce fait particulier à une théorie
+générale sur l'amour. Et comme il me semblait que c'était
+ou une provocation directe, ou le désir de m'arracher par
+surprise quelque secret de coeur relatif à Julie, je me
+tenais sur mes gardes. Mais elle se railla de ma prudence,
+et après avoir finement fustigé la présomption
+qu'elle m'attribuait dans les deux cas, elle me força à ne
+voir dans ses discours qu'une provocation à des théories
+sérieuses de ma part sur la question brûlante qu'elle
+agitait. J'étais scandalisé d'abord de cette facilité sans
+retenue et sans fierté à soulever devant moi le voile sacré
+à travers lequel j'ai à peine osé jusqu'ici interroger le
+coeur des femmes; mais son esprit souple et fécond, une
+sorte d'éloquence fiévreuse quelle possède, réussirent
+peu à peu à me captiver. Après tout, me disais-je, voici
+une excellente occasion d'étudier un nouveau type de
+femme, qui, dans sa fougue audacieuse, m'est tout aussi
+inconnu que me l'était il y a peu de jours le calme divin
+de Julie. Voyons à quelle distance de l'homme peut s'élever
+ou s'abaisser la puissance de ce sexe!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, me disait-elle, réponds, mon pauvre philosophe!
+n'as-tu donc rien à m'enseigner? Je t'ai attiré ici
+pour m'instruire. Moralise-moi si tu peux. De quoi veux-tu
+parler au bal masqué avec une femme, si ce n'est
+d'amour? Eh bien, prononce-toi, admets ou réfute mes
+objections. Que feras-tu de la passion dans ta république
+idéale? Dans quelle série de mérites rangeras-tu la pécheresse
+qui a beaucoup aimé? Sera-ce au-dessous, ou
+au-dessus, ou simplement à côté de la vierge qui n'a
+point aimé encore, ou de la matrone à qui les soins
+vertueux du ménage n'ont pas permis d'être aimable, et,
+par conséquent, d'être émue et enivrée de l'amour d'un
+homme? Voueras-tu un culte exclusif à ces fleurs sans
+parfum et sans éclat qui végètent à l'ombre, et qui, ne
+connaissant pas le soleil, croient que le soleil est l'ennemi
+de la vie? Je sais que tu adores le camélia; apparemment
+tu méprises la rose?</p>
+
+<p>&mdash;La rose est enivrante, répondis-je, mais elle ne vit
+qu'un instant. Je voudrais lui donner la persistance et la
+durée du camélia blanc, symbole de pureté.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, tu voudrais lui enlever sa couleur et son
+parfum, et tu oserais dire aux jardiniers de ton espèce:
+«Voyez, chers cuistres, mes frères, quel beau monstre
+vient d'éclore sous mon châssis!» Tiens, froid rêveur,
+regarde toutes ces femmes qui sont ici! Je voudrais te
+faire soulever leurs masques et lire dans leurs âmes. La
+plupart sont belles, belles de corps et d'intelligence.
+Celles que tu croirais les plus dépravées sont souvent
+celles qui ont le plus tendre coeur, l'esprit le plus spontané,
+les plus nobles intelligences, les entrailles les plus
+maternelles, les dévouements les plus romanesques, les
+instincts les plus héroïques. Songes-y, malheureux,
+toutes ces femmes de plaisir et d'ivresse, c'est l'élite des
+femmes, ce sont les types les plus rares et les plus puissants
+qui soient sortis des mains de la nature; et c'est
+pourquoi, grâce aux législateurs pudiques de la société,
+elles sont ici, cherchant l'illusion d'un instant d'amour,
+au milieu d'une foule d'hommes qui feignent de les aimer,
+et qui affectent entre eux de les mépriser. Les plus
+beaux et les meilleurs êtres de la création sont là, forcés
+de tout braver, ou de se masquer et de mentir, pour
+n'être pas outragés à chaque pas. Et c'est là votre ouvrage,
+hommes clairvoyants, qui avez fait de votre amour un
+droit, et du nôtre un devoir!</p>
+
+<p>Elle me parla longtemps sur ce ton, et me fit entendre
+de si justes plaintes, elle sut donner tant d'attraits et de
+puissance è ce dieu d'Amour dont elle semblait vouloir
+élever le culte sur les ruines de tous les principes, que
+les heures de la nuit s'envolèrent pour moi comme un
+songe. La parole de celle femme me subjuguait; la laideur
+de son déguisement, l'effroi que m'inspirait son
+masque, et jusqu'à l'éclat lugubre de la fête où elle m'avait
+entraîné, tout cela disparaissait autour de moi. Toute
+son âme, tout son être semblaient être passés dans cette
+parole ardente, et cette voix feinte, qu'elle maintenait
+avec art pour ne pas se faire reconnaître, cette voix de
+masque qui m'avait blessé le tympan d'abord, prenait
+pour moi des inflexions étranges, quelque chose d'incisif,
+de pénétrant, qui agissait sur mes nerfs, si ce n'est sur
+mon âme. Je me sentais vaincu, modifié et comme transformé
+dans mes opinions en l'écoutant. Je lui demandai
+grâce. Je suis trop agité pour répondre, lui dis-je, je
+veux rentrer en moi-même, et savoir si à l'abri de votre
+éloquence je dois vous admirer ou vous plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-elle en se levant, consulte l'oracle!
+Demande à Julie ce qu'elle doit penser du caquet de sa
+<i>femme de chambre</i>. Je te donne rendez-vous ici, à cette
+place et à cette heure, d'aujourd'hui en huit. Si tu n'y
+viens pas, je te regarderai comme vaincu, et je regretterai
+le temps que j'aurai perdu à provoquer un adversaire
+si faible.</p>
+
+<p>Elle disparut. J'étais si accablé, que je ne songeai pas
+à la suivre. Puis je le regrettai aussitôt, et me mis à sa
+recherche, mais inutilement. Il y avait dans le bal plus
+de cent dominos à noeuds roses. Une ouvreuse de loges,
+avec qui je sus engager une conversation, m'apprit que
+les femmes comme il faut ne portaient jamais aucun ornement,
+et que leur costume était uniformément noir
+comme la nuit.</p>
+
+<p>Cette femme m'a bouleversé le cerveau. 0 Julie! j'ai
+besoin de vous revoir et de vous entendre pour effacer ce
+mauvais rêve, pour me rattacher à l'adoration fervente
+et inviolable de la clarté sans ombre et de la pudeur sans
+trouble.</p>
+
+<p>8 janvier.</p>
+
+<p>Un mauvais génie a présidé au destin de la semaine.
+Une fois je suis allé au jardin, elle n'a point paru; une
+autre fois j'ai essayé de pénétrer dans l'enclos par le rez-de-chaussée;
+les portes étaient replacées, les serrures
+posées et fermées. J'ai fait une tentative désespérée auprès
+de madame Germain; j'ai humblement demandé la
+permission de prendre un peu d'air et de mouvement
+dans ce jardin inoccupé. Elle m'a aigrement refusé.</p>
+
+<p>«De l'air et du mouvement, Monsieur n'en manque
+pas, puisqu'il passe les nuits à courir!»</p>
+
+<p>J'ai offert de l'argent; mais je ne suis pas assez riche
+pour corrompre.</p>
+
+<p>«Monsieur n'en aura pas de trop pour acquitter les
+dettes des locataires insolvables. D'ailleurs, c'est ma
+consigne: le jardin n'est ouvert à personne.»</p>
+
+<p>J'irai au bal de l'Opéra ce soir: je ferai cette folie.
+J'interrogerai ce masque, je saurai si Julie est malade ou
+si elle a quelque chagrin. Je ferai semblant d'être galant
+pour me rendre favorable cette femme étrange qui prétend
+la connaître... et qui m'a peut-être trompé. Comment
+Julie pourrait-elle se lier d'amitié avec un, caractère
+si différent du sien?</p>
+
+
+<p>10 janvier</p>
+
+<p>Me voilà brisé, anéanti! Non, je n'aurai pas le courage
+de me raconter à moi-même ce que j'ai découvert,
+ce que je souffre depuis cette nuit maudite!</p>
+
+
+<p>10 janvier</p>
+
+<p>Essayons d'écrire. Les souvenirs qu'on se retrace en
+les rédigeant échappent au vague de la rêverie dévorante.</p>
+
+<p>A minuit j'étais là, où elle m'avait dit de la rejoindre,
+et je l'attendais. Elle paraît enfin, me serre convulsivement
+la main, et se jette, essoufflée, sur une chaise au
+fond de la loge, après s'y être fait renfermer avec moi
+par l'ouvreuse. Au bout de quelques moments de silence,
+où elle paraissait véritablement suffoquée par l'émotion:</p>
+
+<p>«J'ai encore été poursuivie aujourd'hui, me dit-elle,
+par un homme qui me hait et que je méprise. Oh! candide
+et honnête Jacques! vous ne savez pas ce que c'est
+qu'un homme du monde, à quelle lâche fureur, à quels
+ignobles ressentiments peuvent se porter ces gens de
+bonne compagnie, quand le despotisme fanatique de leur
+amour-propre est blessé!»</p>
+
+<p>Je la plaignais, mais je ne trouvais pas d'expression
+pour la consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, lui dis-je, cette vie d'enivrement
+et de plaisir égare celles qui s'y abandonnent. Ces illusions
+d'un instant dont vous me parliez mettent l'amour
+d'une femme, peut-être belle et bonne, aux bras d'un
+homme indigne d'elle, et capable de tout pour se venger
+du retour de sa raison.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela prouve, Jacques? me dit-elle
+vivement. C'est qu'apparemment il faut s'abstenir de
+chercher et de rêver l'amour dans ce monde-ci. Créez-en
+donc un meilleur, où l'on puisse estimer ce qu'on
+aime, et, en attendant, croyez-moi, ne prenez pas parti
+pour le bourreau contre la victime.</p>
+
+<p>En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit. Un
+fort bel homme, qui avait un air de grand seigneur et
+des fleurs à sa boutonnière, entra, et, se penchant vers
+ma compagne par-dessus la cloison basse qui le séparait
+de nous:</p>
+
+<p>«C'est donc vous enfin, <i>belle Isidora</i> lui dit-il d'un
+ton acerbe. Pourquoi fuir et vous cacher? Je ne prétends
+pas troubler vos plaisirs, mais voir seulement la figure
+de notre heureux successeur à tous, afin de le désigner
+aux remercîments de <i>mon ami Félix</i>.»</p>
+
+<p>Quoiqu'il eût parlé à voix basse, je n'avais pas perdu
+un mot de son compliment. Ma compagne m'avait saisi
+le bras, et je la sentais trembler comme une feuille au
+vent d'orage. Je pris vite mon parti.</p>
+
+<p>«Monsieur, dis-je en me levant, je ne sais point ce
+que c'est que mademoiselle Isidora. Je ne sais pas davantage
+ce que c'est que votre ami Félix, et je ne vois
+pas trop ce que peut être un homme qui s'en vient insulter
+une femme au bras d'un autre homme. Mais ce
+que je sais, mordieu fort bien, c'est que je reviens de
+mon village, et que j'en ai rapporté des poings qui, pour
+parler le langage du lieu où nous sommes, pourraient
+bien vous faire piquer une tête dans le parterre, si votre
+goût n'était pas de nous laisser tranquilles.»</p>
+
+<p>Puis, comme je le voyais hésiter, et qu'il me paraissait
+trop facile de me débarrasser de ce beau fils par la
+force, il me prit envie de le persifler par un mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Sachez, d'ailleurs, lui dis-je, que madame est... ma
+femme, et tenez-vous pour averti.</p>
+
+<p>&mdash;Votre femme! répondit le dandy avec ironie, quoique
+cependant il ne fût pas certain de ne pas s'être grossièrement
+trompé.&mdash;Votre femme!... Eh bien! Monsieur,
+vous défendez peu courtoisement son honneur;
+mais j'ai tort, et je mérite un peu votre mercuriale. Que
+madame me pardonne, ajouta-t-il en saluant ma prétendue
+femme, c'est une méprise qui n'a rien de volontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je te remercie, bon Jacques, reprit-elle, aussitôt
+qu'il se fut éloigné, tu m'as rendu un grand service;
+mais si tu veux que je te le dise, il y a dans ta manière
+de me défendre Quelque chose qui me blesse profondément.
+Tu n'aurais donc pas consenti à défendre le nom
+et la personne d'Isidora, dans la crainte de passer pour,
+l'amant d'une femme qu'on peut outrager ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de semblable ne m'est venu à l'esprit; je n'ai
+songé qu'à vous débarrasser d'un fou ou d'un ennemi,
+qui m'eût, à coup sûr, forcé de traverser par quelque
+scandale le plaisir que j'éprouve à causer avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si j'avais été cette Isidora fameuse dont on dit
+tant de mal, et dont vous avez sans doute la plus parfaite
+horreur, et si l'ennemi s'était acharné à me prendre
+pour elle, nonobstant notre mariage improvisé?...</p>
+
+<p>&mdash;D'abord je ne m'inquiète pas de cette Isidora, et je
+ne la connais pas. Je ne suis pas un homme du monde,
+je n'ai point de rapports avec ce genre de femmes célèbres.
+Ensuite, Isidora ou non, je vous prie de croire
+que je ne suis pas assez de mon village pour ne pas savoir
+qu'on doit protection à la femme qu'on accompagne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher villageois, avoue que c'est une triste
+nécessité que le devoir d'un honnête homme en pareil
+cas! Risquer sa vie pour une fille!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais su ce que c'était qu'une fille, je le
+sais moins que jamais, et je suis tenté, depuis huit jours,
+de croire qu'il n'y a point de femmes qui méritent réellement
+cette épithète infamante. Si Isidora est une de
+ces femmes, et si vous êtes cette Isidora, j'éprouve
+pour vous...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'éprouves-tu pour moi? Dis donc vite!</p>
+
+<p>&mdash;Le même sentiment qu'un dévot aurait pour une
+relique qu'il verrait foulée aux pieds dans la fange. Il la
+relèverait, il s'efforcerait de la purifier et de la replacer
+sous la châsse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es meilleur que les autres, pauvre Jacques, mais
+tu n'es pas plus grand! Tu vois toujours dans l'amour
+l'idée de pardon et de correction, tu ne vois pas que ton
+rôle de purificateur, c'est le préjugé du pédagogue qui
+croit sa main plus pure que celle d'autrui, et que la
+châsse où tu veux replacer la relique, c'est l'éteignoir,
+c'est la cage, c'est le tombeau de ta possession jalouse?</p>
+
+<p>&mdash;Femme orgueilleuse! m'écriai-je, tu ne veux pas
+même de pardon?</p>
+
+<p>&mdash;Le pardon est un reproche muet, le mépris subsiste
+après. Je donnerais une vie de pardon pour un instant
+d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le mépris revient aussi après cet instant-là!</p>
+
+<p>&mdash;On l'a eu, cet instant! Avec le pardon on ne l'a
+pas. Mépris pour mépris, j'aime mieux celui de la haine
+que celui de la pitié.</p>
+
+<p>Je ne sais comment il se fit que l'accent dont elle dit
+ces paroles me causa une sorte de vertige. Je fus comme
+tenté de me jeter à ses pieds et de lui demander pardon
+à elle-même. Mais un reste d'effroi et peut-être de dégoût
+me retint.</p>
+
+<p>«Allons-nous-en, me dit-elle, nous ne nous entendrons
+pas, mon philosophe!»</p>
+
+<p>Je la suivis machinalement. Nous fîmes un tour de
+foyer. J'y étais étourdi et comme étouffé par le feu croisé
+des agaceries et des épigrammes. Tout à coup ma compagne
+quitta mon bras comme pour m'échapper. Je ne la
+perdis pas de vue, et, voyant qu'elle quittait le bal, je
+décidai de le quitter aussitôt, tout en protégeant sa retraite.
+Je descendais l'escalier sur ses pas, et elle atteignait
+la dernière marche, lorsque le beau jeune homme
+dont je l'avais débarrassée, et qui rentrait, se trouve
+face à face avec elle. Il s'arrête, sourit avec un mépris
+inexprimable, et, levant les yeux vers moi:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc l'habitude dans votre province, me dit-il,
+de suivre sa femme comme un jaloux, et de l'observer à
+distance? Mon cher monsieur, vous vous êtes moqué de
+moi, mais je vous le pardonne, si bien que je veux vous
+donner un petit avis. La dame que vous escortez est la
+plus belle femme de Paris, vous avez raison d'en être
+vain; mais, comme c'est la plus méprisable et la plus
+méprisée, vous auriez grand tort d'en être fier.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, répondis-je, voua devriez être honteux de
+parler comme vous faites. Si vous dites un mot de plus,
+je vous en rendrai très-repentant.</p>
+
+<p>Un flot de monde qui rentrait nous sépara, et il monta
+l'escalier assez rapidement. Quand il fut en haut du premier
+palier, il se retourna. Je m'étais emparé du bras
+d'Isidora, et je m'étais arrêté en bas pour le regarder
+aussi. Il haussa légèrement les épaules. Je lui fis un signe
+impératif pour qu'il eût à disparaître ou à redescendre.
+Il prit le premier parti, couvrant d'un air de dédain
+ironique sa retraite prudente.</p>
+
+<p>Je me sentais le sang échauffé plus que de raison; je
+voulais remonter et le forcer à prendre d'autres airs. Ma
+compagne se cramponna après moi.</p>
+
+<p>«Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle.
+Suivez-moi, j'ai à vous parler.»</p>
+
+<p>Elle m'entraîna vers un fiacre, donna son adresse tout
+bas au cocher, et me dit:</p>
+
+<p>«Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est
+pas une aventure; je sais qu'elle ne serait pas de votre
+goût, et il n'est pas certain qu'elle fût du mien.»</p>
+
+<p>Que ce fût la colère dont j'étais à peine remis, ou la
+pitié pour elle, ou quelque intérêt subit plus tendre que
+je ne voulais me l'avouer, je ne me sentais plus sous
+l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi que la
+crainte de découvrir la vieillesse et la laideur sous son
+masque avait agi à mon insu sur mon imagination. Le
+dandy, qui croyait me dégoûter d'elle en m'apprenant
+(ce qu'il ne supposait pas que je pusse ignorer), qu'elle
+était la plus belle femme de Paris, avait étrangement
+manqué sa vengeance. Le prestige de la beauté, lors
+même qu'il n'agit pas encore sur les yeux, est tout puissant
+sur un cerveau aussi impressionnable que le mien.
+J'entourai de mes bras ma tremblante conquête, et perdant
+tout mon orgueil de pédagogue, je la suppliai de ne
+pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour
+qu'elle m'avait fait rêver si doux et si terribles. Elle
+tressaillit et s'arracha de mes bras à plusieurs reprises;
+enfin elle me dit:</p>
+
+<p>«Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour
+vous la tête de Méduse!... Vous allez me voir, hélas! ne
+parlez pas d'amour et de joie. Je touche au terme de
+mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein, peut-être
+pour la dernière fois.»</p>
+
+<p>Le fiacre s'arrêta à une petite porte, dans une ruelle
+sombre. J'en franchis le seuil sans savoir dans quel
+quartier de Paris je pouvais être: j'avais fait cette course
+comme un somnambule. Nous traversâmes plusieurs
+pièces mystérieuses, éclairées seulement par des feux
+mourants de cheminée qui faisaient scintiller dans l'ombre
+quelques dorures. Enfin nous entrâmes dans un
+boudoir à la fois chaste et délicieux, au milieu duquel
+brûlait une lampe de bronze antique. Ma compagne
+ferma soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies,
+et, tout à coup arrachant son masque avec un mouvement
+de colère et de désespoir, elle me montra... 0
+ciel! écrirai-je son nom sans défaillir!... les traits purs
+et divins de Julie!</p>
+
+<p>&mdash;Julie! m'écriai-je...</p>
+
+<p>&mdash;Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora,
+<i>la femme la plus méprisée, sinon la plus méprisable
+de Paris.</i></p>
+
+<p>Je restai longtemps altéré, et, lorsque j'osai relever
+les yeux sur elle, je vis qu'elle observait mon visage
+avec une profonde anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas
+la force de rompre le silence, vous avez aimé <i>Julie</i>!
+Julie n'a pas joué de rôle devant vous: vous n'aviez point
+parlé d'amour ensemble. Vous avez connu l'état présent
+de son âme, ses profonds ennuis et ses plus sérieuses
+préoccupations depuis qu'elle a renoncé au rêve d'être
+aimée. Mais elle vous eût trompé, si elle eût laissé la
+passion s'allumer en vous dans les circonstances pures et
+charmantes qui avaient présidé à votre rencontre. Le hasard
+d'une autre rencontre à la porte de l'Opéra l'a décidée
+à se faire connaître sous son autre aspect. Celui-là,
+c'est le passé, mais un passé qui n'est pas assez loin
+pour être oublié des hommes qui le connaissent...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de
+mal!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, je souffre!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends mieux que vous-même. C'est le
+moment de nous dire adieu, Jacques. Ne souffrez pas à
+cause de moi. Moi aussi, je souffre, et je dois souffrir
+plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous aimais,
+alors que je me sentais aimée, et les raisons qui me
+feront combattre désormais votre souvenir ne sont terribles
+et humiliantes que pour moi seule.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai
+toute ma vie. Je vous vénérais comme un ange; à
+présent, je vous aimerai autrement; mais ce ne sera pas
+moins, je vous le jure!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Vous le jurez!</i> donc vous ne le sentez plus. Je ne
+veux pas être aimée <i>autrement</i>, moi, et je sais que
+mon ambition est insensée. Ainsi, adieu, noble et bon
+Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma
+vie!</p>
+
+<p>&mdash;Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil à la place
+de l'amour. Ne repoussez pas cet amour vrai et profond,
+que je mets encore à vos pieds. 0 ciel! craindriez-vous
+de moi de lâches reproches?</p>
+
+<p>&mdash;-Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche,
+le plus noble, mais le plus implacable de tous!</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A
+Dieu seul le droit de pardonner; vous avez raison! Et
+que suis-je pour m'arroger celui de vous absoudre? Ma
+vie a été pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer
+gloire. A quelles séductions ai-je été exposé? quelles
+luttes ai-je subies! Non, adorable et infortunée créature,
+je ne te pardonne pas, je t'aime trop pour cela!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Jacques, s'écria-t-elle, c'est ainsi
+qu'il faut aimer, ou ne pas s'en mêler!</p>
+
+<p>Et, se précipitant dans mes bras, elle m'étreignit
+contre son coeur avec passion.</p>
+
+<p>Mais cette femme avait trop souffert pour être confiante.
+De sinistres prévisions glacèrent ses premiers
+transports.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis
+une femme entretenue; tu le sais à présent! Je suis la
+maîtresse du comte Félix de ***; sais-tu cela? Nous
+sommes ici chez lui, il peut arriver et nous chasser l'un
+et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton
+honneur, et moi mon opulence et la dernière planche de
+salut offerte à ma considération, sinon comme femme
+estimable, du moins comme beauté désirable et puissante.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette
+prison dorée où ton âme languit. Tu viendras partager la
+misère du pauvre rêveur. Je travaillerai pour te faire vivre,
+je suspendrai mes rêveries, je donnerai des leçons.
+Nous fuirons ensemble dans quelque ville de province,
+loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie
+pure et simple à laquelle tu aspires... Tu ne connaîtras
+plus cet ennui qui te ronge, cette oisiveté que tu te reproches;
+demain, tu seras libre, ma belle captive. Et
+pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis l'amant
+qui t'enlève!</p>
+
+<p>Une secrète terreur se peignit dans les traits de Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà des conditions! dit-elle; déjà le travail de ma
+réhabilitation qui commence! Jacques, tu vas croire que
+je t'ai trompé, que je me suis trompée moi-même, quand
+je t'ai dit que je détestais mon luxe et mes plaisirs. Je
+t'ai dit la vérité, je le jure... Et pourtant tes projets me
+font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me
+trouvais seule, sans amour et sans ivresse, replongée
+dans cette affreuse misère que je n'ai pu supporter lorsque
+j'étais plus jeune, plus belle et plus forte! La misère
+sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me
+demandes déjà des sacrifices? tu n'attends pas que je te
+les offre! tu acceptes la pécheresse à condition que, dès
+demain, dès aujourd'hui, elle passera à l'état de sainte!
+Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il
+n'y a donc pas un instant d'ivresse où l'on puisse se réfugier
+contre les exigences d'un contrat?</p>
+
+<p>L'amertume de Julie était profondément injuste. Je fus
+effrayé des blessures de cette âme meurtrie. J'espérai la
+guérir avec le temps et la confiance, et je voulus son
+amour sans condition. Je l'obtins, mais il y eut quelque
+chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait à
+un éternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment.
+Quand le jour pâle et tardif de l'hiver vint nous
+avertir de nous séparer, je crus voir la Juliette de Shakspeare
+lisant dans le livre sombre du destin; sa pâleur et
+ses cheveux épars la rendaient plus belle, mais les douleurs
+de son âme dévastée la rendaient effrayante. Elle
+me donna une clef de son appartement, et rendez-vous
+pour le soir même, mais elle ne put faire l'effort de sourire
+en recevant mon dernier baiser.</p>
+
+<p>Deux heures après je recevais le billet suivant:</p>
+
+<p>«Ce que je prévoyais est arrivé: le lâche qui m'a insultée
+au bal a instruit le comte de mon escapade. Je viens
+d'avoir une scène affreuse avec ce dernier. Mais j'ai dominé
+sa colère par mon audace. Je ne veux pas être chassée
+par cet homme, je veux le quitter au moment où il sera
+le plus courbé à mes pieds. Pour écarter ses soupçons, je
+pars avec lui pour un de ses châteaux. Je serai bientôt
+de retour, et alors, Jacques, je verrai si tu m'aimes.»</p>
+
+<p>O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra!</p>
+
+
+<p>15 janvier.</p>
+
+<p>Elle pouvait quitter cet homme et fuir le mal à l'instant
+même. Elle ne l'a pas voulu!... Est-ce la crainte de la
+misère? Non, Julie, tu ne sais pas mentir, mais la crainte
+d'un mépris qui devait t'honorer pour la première fois de
+ta vie, t'a rejetée dans l'abîme. Tu n'as pas compris que
+la raillerie des âmes vicieuses allait cette fois te réhabiliter
+devant Dieu! Et comment n'aurais-tu pas perdu la
+notion du vrai et du juste sur ces choses délicates! Pauvre
+infortunée, ta vie a été un long mensonge à tes propres
+yeux!</p>
+
+<p>Je l'attends toujours... Je l'aime toujours... Et pourtant
+elle a compté pour rien ma souffrance et ma honte. Elle
+subit l'amour avilissant de ce gentilhomme pour s'épargner
+le dépit d'être quittée, et pour se réserver la gloire
+de quitter la première! Dieu de bonté, ayez pitié d'elle
+et de moi!</p>
+
+
+<p>29 janvier.</p>
+
+<p>Elle n'est pas revenue! Elle ne reviendra peut-être
+pas!</p>
+
+
+<p>30 janvier.</p>
+<blockquote>
+<p><i>Billet de Julie</i>, du château de***.</p>
+
+<p>«Jacques, je pars pour l'Italie. Ne songez plus à moi.
+J'ai réfléchi. Vous n'auriez jamais pu m'aimer sans vouloir
+me dominer et m'humilier. Je domine et j'humilie
+Félix. J'ai encore besoin de cette vengeance pendant
+quelque temps. Ne croyez pas que je sois heureuse: vingt
+fois par jour je suis comme prête à me tuer! Mais je veux
+mourir debout, vois-tu, et non pas vivre à genoux. J'ai
+trop bu dans cette coupe du repentir et de la pénitence,
+je ne veux pas surtout que la main d'un amant la porte à
+mes lèvres.»</p>
+</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER N° 4. TRAVAIL.</b></p>
+
+
+<p>1er mai.</p>
+
+<p>Mon ouvrage est fort avancé, et la question des femmes
+est à peu près résolue pour moi. Etres admirables et
+divins, vous ne pouvez grandir que dans la vertu, et vous
+abjurez votre force en perdant la sainte pudeur. C'est un
+frein d'amour et de confiance qu'il fallait à votre expansion
+puissante, et nous vous avons forgé un joug de
+crainte et de haine! Nous en recueillons les fruits. Oh!
+qu'ils sont amers à nos lèvres et aux vôtres!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>DEUXIÈME PARTIE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>ALICE.</h3>
+<br><br><br>
+<p>Dans un joli petit hôtel du faubourg Saint-Germain,
+plusieurs personnes étaient réunies autour de madame
+de T... Que madame de T... fût comtesse ou marquise,
+c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins.
+Elle avait un nom plus doux à prononcer qu'un titre quelconque:
+elle s'appelait Alice.</p>
+
+<p>Elle était ce jour-là au milieu de ses nobles parents;
+aucun ne lui ressemblait. Ils étaient rogues et fiers. Elle
+était simple, modeste et bonne.</p>
+
+<p>C'était une femme de vingt-cinq ans, d'une beauté pure
+et touchante, d'un esprit mur et sérieux, d'une tournure
+jeune et pleine d'élégance. Au premier abord, cette
+beauté avait un caractère peut-être trop chaste et trop
+grave pour qu'il y eût moyen de mettre, comme on dit,
+un roman sur cette figure-là. L'extrême douceur du regard,
+la simplicité des manières et des ajustements, le
+parler un peu lent, l'expression plus juste et plus sensée
+qu'originale et brillante, tous ces dehors s'accordaient
+parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie
+d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage
+sans essai et sans désir de nouvelle union, une absence
+totale de coquetterie, aucune ambition de paraître, une
+conduite irréprochable, une froideur marquée et quelque
+peu hautaine avec les hommes à succès, une bienveillance
+désintéressée à l'égard des femmes, des amitiés sérieuses
+sans intimité exclusive, c'était là tout ce qu'on en pouvait
+dire. Lions et lionnes de salons la détestaient et la déclaraient
+impertinente, bien qu'elle fût d'une politesse irréprochable,
+savante même, et calculée comme l'est celle
+d'une personne fière à bon droit, au milieu des sots et des
+sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorité
+dans le monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent
+voulu plus d'abandon et d'élan. Quelques observateurs
+l'étudiaient, cherchant à découvrir un secret de
+femme sous cette réserve inexplicable; mais ils y perdaient
+leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir
+si calme a des éclairs rapides presque insaisissables; ces
+lèvres qui parlent si peu ont quelquefois un tremblement
+nerveux, comme si elles refoulaient une pensée ardente;
+cette poitrine si belle et si froide a comme des tressaillements
+mystérieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait
+pu l'étudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration
+violentée par la prudence, ou quelque bâillement de profond
+ennui étouffé par le savoir-vivre.</p>
+
+<p>Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait
+ses parents pour la première fois depuis six mois
+environ. Ils avaient remarqué qu'elle était changée,
+amincie, pâlie extrêmement, et que sa gravité ordinaire
+avait quelque chose d'une nonchalance chagrine.</p>
+
+<p>&mdash;Ma nièce, lui disait sa vieille tante la marquise, la
+campagne ne vous a point profité cette année. Vous y êtes
+restée trop longtemps, vous y avez pris de l'ennui.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, disait une cousine fort laide, vous ne
+vous soignez pas. Vous montez trop à cheval; j'en suis
+sûre, vous lisez la soir, vous vous fatiguez. Vos lèvres
+sont blêmes et vos yeux cernés.</p>
+
+<p>&mdash;Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frère de la précédente,
+il faut vous remarier absolument. Vous vivez trop
+seule, vous vous dégoûtez de la vie.</p>
+
+<p>Alice répondait, avec un sourire un peu forcé, qu'elle
+ne s'était jamais mieux portée, et qu'elle aimait trop la
+campagne pour s'y ennuyer un seul instant.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre fils, ce cher Félix, arrive-t-il bientôt? dit un
+un vieil oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir ou demain, j'espère, dit madame de T...; je
+l'ai devancé de quelques jours, son précepteur me l'amène.
+Vous le trouverez grandi, embelli, et fort comme, un petit
+paysan.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère pourtant que vous ne l'élevez point tout
+à fait à la Jean-Jacques? reprit l'oncle. Êtes-vous contente
+de ce précepteur que vous lui avez trouvé là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Fort contente, jusqu'à présent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ecclésiastique? demanda la cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est un homme fort instruit.</p>
+
+<p>&mdash;Et où l'avez-vous déterré?</p>
+
+<p>&mdash;Tout près de moi, dans les environs de ma terre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un
+air qui voulait être malin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un jeune homme, répondit tranquillement
+Alice; mais il a l'air plus grave que vous, Adhémar, et
+je le crois beaucoup plus raisonnable. Mais, ajouta-t-elle
+en regardant la pendule, le notaire va venir, et je crois,
+mon cher oncle et ma chère tante, que nous ferions mieux
+de nous occuper de l'objet qui nous rassemble.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un
+profond soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle
+pour moi surtout une douleur à peine surmontée.</p>
+
+<p>&mdash;Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis songer à autre chose, reprit Alice, qu'à
+la perte de mon frère.</p>
+
+<p>Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur
+d'Alice se serra et des larmes vinrent au bord de sa paupière;
+mais elle les contint. Sa douleur n'avait pas d'écho
+dans ces coeurs altiers.</p>
+
+<p>Le notaire, un vieux notaire obséquieux en saluts, mais
+impassible de figure, entra, fut reçu poliment par madame
+de T..., sèchement par les autres, s'assit devant une table,
+déplia des papiers, lut un testament et fut écouté dans un
+profond silence. Après quoi, il y eut des réflexions faites
+à voix basse, un chuchotement de plus en plus agité autour
+d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante
+s'élever sur un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir
+se contenir davantage:</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi, ma nièce, vous ne dites rien? vous n'êtes
+pas indignée! je ne vous conçois pas! votre excès de bienveillance
+vous nuira dans le monde, je vous en avertis.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne
+dont nous parlons, répondit madame de T...; je ne
+la connais pas. Mais je sais et je vois que mon frère l'a
+réellement épousée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien,
+s'écria l'autre dame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma
+cousine, reprit Alice. Demandez à monsieur le notaire s'il
+fait aussi bon marché de la question civile que vous de
+la question religieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela
+est en bonne forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait
+connaître mon mandat et mes pouvoirs; je me retire, s'il
+y a procès, ce que je regarde comme impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! pas de procès, répondit gravement le
+vieux oncle: ce serait un scandale; et nous n'avons pas
+envie de proclamer cet étrange mariage, en lui donnant
+le retentissement des journaux de palais et des mémoires
+à consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme
+nous, la question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon
+neveu était maître de sa fortune; qu'il en ait disposé en
+faveur de son laquais, de son chien ou de sa maîtresse,
+peu nous importe... Mais notre nom a été souillé par une
+alliance inqualifiable; et nous sommes prêts à faire tous
+les sacrifices pour empêcher cette fille de le porter.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille
+proposition, dit le notaire; et mon ministère ici est rempli.
+La question de savoir si vous accueillerez madame la
+comtesse de S... comme une parente, ou si vous la repousserez
+comme une ennemie, n'est pas de mon ressort.
+Je vous laisse la discuter, d'autant plus que mon rôle de
+mandataire de cette personne semble augmenter l'esprit
+d'hostilité que je rencontre ici contre elle. Madame de
+T..., j'ai l'honneur de vous présenter mon profond respect;
+Mesdames... Messieurs...</p>
+
+<p>Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes révérences
+à droite et à gauche; des révérences comme les
+jeunes gens n'en font plus.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches
+blondes, qui n'avait paru, pendant la lecture des
+papiers, occupé que du vernis de ses bottes et de sa canne
+a tête de rubis. Je crois qu'il eût mieux valu se taire devant
+lui. Il va reporter à sa cliente toutes nos réflexions...</p>
+
+<p>&mdash;Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'écria la vieille
+tante. Je voudrais qu'elle fût ici, dans un coin, pour les
+entendre et pour se bien pénétrer de notre mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas ces femmes-là, maman, reprit
+le jeune homme d'un ton de pédantisme adorable et
+avec un sourire de judicieuse fatuité: elles triomphent du
+dépit qu'elles causent, et toute leur gloire est de faire
+enrager les gens comme il faut.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine
+d'une voix sèche et mordante, et vous verrez comme
+je lui fermerai ma porte au nez!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc
+lui ouvrir la vôtre, que vous ne protestiez pas avec nous?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit madame de T..., cela
+dépendra tout à fait de sa conduite et de sa manière d'être;
+mais ce que je sais, c'est qu'il me serait beaucoup plus
+difficile qu'à vous de l'humilier et de l'outrager. Elle ne
+se trouve être votre parente qu'à un certain degré, au lieu
+que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon
+frère, d'un homme qu'elle a aimé, que je chérissais, et
+pour lequel aucun de vous n'a eu, dans les dernières années
+de sa vie, beaucoup d'indulgence.</p>
+
+<p>Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti
+dans tout le salon, et la vieille tante s'était vigoureusement
+frappé la poitrine de son éventail; la Cousine abaissa
+son voile sur sa figure; l'oncle soupira; le beau cousin se
+dandina et fit crier le parquet sous un léger trépignement
+d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient là, et qui
+jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur rôle
+de comparses, chuchotèrent et se promirent les uns aux
+autres de ne pas imiter l'exemple de madame de T...</p>
+
+<p>«Ma chère nièce, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le
+partisan de vos idées philosophiques; je suis un peu trop
+vieux pour abjurer mes principes, quoique je pusse le
+faire avec vous en bonne compagnie. Je connais votre
+bonté excessive, et ne suis pas étonné de vous voir fermer
+l'oreille à la vérité, quand cette vérité est une condamnation
+sans appel. Vous espérez toujours justifier et sauver
+ceux qu'on accuse; mais ici, vous y perdrez vos bonnes
+intentions et tous vos généreux arguments. Renseignez-vous,
+informez-vous, et vous reconnaîtrez que la clémence
+vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle créature
+infâme a été appelée par votre frère à l'honneur de
+porter son nom et d'hériter de ses biens, vous ne nous
+exposerez pas à la remontrer chez vous, et vous nous
+dispenserez du pénible devoir de l'en faire sortir.»</p>
+
+<p>Cet avis fut adopté avec chaleur, et madame de T...,
+restée seule de son avis, se trouva bientôt tête à tête avec
+son cousin. Les autres parents se retirèrent, craignant
+de la confirmer dans sa résistance par une trop forte obsession.
+Ils la savaient courageuse et ferme, malgré ses
+habitudes de douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent
+tous sortis, est-ce sérieusement que vous parlez d'admettre
+Isidora auprès de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai parlé que d'examiner ma conscience et mon
+jugement sur le parti que j'aie prendre, Adhémar: mais,
+en attendant, je vous engage, par respect pour nous-mêmes,
+à oublier ce nom d'Isidora, sous lequel madame
+de S... vous est sans doute désavantageusement connue.
+Il me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles,
+plus vous aggraverez la tâche imprimée à notre famille.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Désavantageusement</i> connue? Non, je ne me servirai
+pas de ce mot-la, repartit le cousin en caressant sa
+barbe couleur d'ambre. C'était une trop belle personne
+pour que l'<i>avantage</i> de la connaître ne fut pas recherché
+par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans
+les relations qu'une femme comme vous pourrait avoir
+avec une femme comme elle... Alors je présume que...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez
+à me faire entendre, et je vous déclare que je ne trouve
+pas cela risible. C'est comme un affront que vous vous
+plaisez à imprimer à la mémoire de mon frère, et votre
+gaieté, en pareil cas, me fait mal.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous fâchez pas, ma chère Alice, et ne prenez
+donc pas les choses si sérieusement. Eh! bon Dieu, où en
+serions-nous si tous les ridicules de ce genre étaient de
+sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes gens, lequel
+de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de <i>ne
+vas voir</i> sa maîtresse s'oublier un instant dans les bras
+d'un ami et même d'un cousin? Peccadilles que tout cela!
+Vous ne pouvez pas vous douter de ce que c'est que la
+vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout, qui vous
+plaisez, avant le temps, à mener la vie d'une vieille
+femme: vous n'avez pas la moindre notion...</p>
+
+<p>&mdash;-Dieu merci! c'est assez, Adhémar, je ne tiens pas
+à vos enseignements. Je ne vous demande qu'un mot.
+Cette femme n'a-t-elle pas aimé beaucoup mon frère,
+dites?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-là aiment
+parfois l'homme qu'elles trompent cent fois le jour. Quand
+je vous dis que vous ne pouvez pas les juger!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas
+les condamner sans chercher à les comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! ma chère, c'est une étude qui vous mènera
+loin, si vous en avez le courage; mais je ne crois
+point que vous l'ayez.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, répondez-moi donc, Adhémar. Je sais que le
+passé de cette femme été plein d'orages...</p>
+
+<p>&mdash;Le mot est bénin.</p>
+
+<p>&mdash;D'égarements, si vous voulez; mais je sais aussi que,
+depuis plusieurs années, elle s'est conduite avec dignité;
+et la marque de haute estime que mon frère a voulu lui
+donner en l'épousant à son lit de mort, en est une preuve.
+Parlez donc; pensez-vous, en vôtre âme et conscience,
+qu'elle ait épuré sa conduite et amélioré sa vie par l'envie
+qu'elle avait de le rendre heureux, ou par un calcul
+intéressé qu'elle aurait fait de l'épouser?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc forcé
+de nier la conséquence. Cette femme avait pris l'habitude
+de l'hypocrisie: elle mettait plus d'art dans sa conduite;
+elle avait éloigné d'elle tous ses anciens amants; elle
+se tenait renfermée, ici à côté, dans le pavillon du jardin
+de votre frère; elle cultivait des fleurs; elle lisait des romans
+et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle
+faisait l'esprit fort, la femme blasée, la compagne mélancolique
+la pécheresse convertie, et ce pauvre Félix se
+laissait prendre à tout cela. Mais quand je vous dirai, moi,
+que la veille de leur départ pour l'Italie, dans le temps
+où cette fille passait, aux yeux de Félix, pour un ange, que
+je l'ai reconnue, au bal de l'Opéra, en aventure non équivoque
+avec un joli garçon de province, maître d'école ou
+clerc de procureur, à en juger par sa mine!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous serez trompé! sous le masque et le domino!...</p>
+
+<p>&mdash;Sous le domino, à moins d'être un écolier, on reconnaît
+toujours la démarche d'une femme qu'on a connue
+intimement. Ne rougissez pas, cousine; je m'exprime en
+termes convenables, moi, et je vous jure, non pas en
+mon âme et conscience mais plus sérieusement, sur l'honneur!
+que cette aventure est certaine. Si vous voulez des
+preuves, je vous en fournirai, car j'ai été aux informations.
+Ce villageois demeurait ici, sous les combles, dans
+cette maison, qui est à vous maintenant, et que votre
+frère faisait valoir pour vous, en même temps que la
+sienne, située mur mitoyen. C'était un pauvre hère, qui
+avait reçu d'elle de l'argent pour s'acheter des bottes, je
+présume. Ils s'étaient vus deux ou trois fois dans la série;
+la porte de votre jardin leur servait de communication.
+Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de
+chambre qui m'a donné ces détails, et le jockey qui porta
+l'argent. La dernière nuit qu'Isidora passa à Paris, elle
+reçut cet homme dans le pavillon, dans l'appartement,
+dans les meubles de votre frère. Ce fut alors qu'averti par
+moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle déploya
+toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir.
+Ce fut alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont
+notre pauvre Félix n'est pas revenu, et qui s'est terminé
+pour lui par deux choses extrêmement tristes: une maladie
+mortelle et un mariage avilissant.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, Adhémar! tout cela me fait mal, et votre
+manière de raconter me navre. Au revoir. Je réfléchirai à
+ce que je dois faire.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;Vous réfléchirez! Vous tenez à vos réflexions, ma
+cousine! Après cela, si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il
+avec une fatuité amère, cela pourra rendre votre maison
+plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous amène ses amis
+des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans
+vos soirées. Mon père et ma tante vous bouderont peut-être;
+mais, quant à moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous
+concevez, moi, je suis un jeune homme, et je m'amuserai
+d'autant mieux ici, qu'il me paraîtra plus plaisant
+de voir votre gravité à pareille fête. Bonsoir, ma cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, mon jeune cousin, répondit Alice; et
+elle ajouta mentalement en haussant les épaules, lorsqu'il
+se fut éloigné: «Vieillard!»</p>
+
+<p>Elle demeura triste et rêveuse. Il y a de grandes bizarreries
+dans la société, se disait-elle, et il est fort étrange
+que les lois de l'honneur et de la morale aient pour champions
+et pour professeurs gourmés des laides envieuses,
+des femmes dévotes, d'un passé équivoque, des hommes
+débauchés!</p>
+
+<p>Tout à coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit
+rentrer Adhémar. «Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il
+d'un air moqueur, vous allez voir le héros de l'aventure;
+c'est lui, j'en suis certain, car j'ai une mémoire qui ne
+pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre concierge
+l'a reconnu et l'a nommé.»</p>
+
+<p>&mdash;Quelle aventure, quel héros? Je ne sais plus de
+quoi vous me parlez, Adhémar.</p>
+
+<p>&mdash;L'aventure du bal masqué; le dernier amant d'Isidora
+à Paris, il y a trois ans: ah! c'est charmant, ma
+parole! Et le plus joli de l'affaire, c'est que vous réchauffiez
+ce serpent dans votre sein, cousine... Je veux dire
+dans le sein de votre famille!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas à m'expliquer: le voilà qui arrive de
+province, frais comme une pêche, et qui descend dans
+votre cour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui? au nom du ciel!</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le
+nommer; je veux assister à ce coup de théâtre. Je suis
+revenu sur mes pas bien vite, après l'avoir nettement
+reconnu sous la porte cochère. Ah! le scélérat! le Lovelace!</p>
+
+<p>Et Adhémar se prit à rire de si bon coeur qu'Alice
+en fut impatientée. Mais bientôt elle fit un cri de joie en
+voyant entrer son fils Félix, filleul du frère qu'elle avait
+perdu, et le plus beau garçon de sept ans qu'il soit possible
+D'imaginer.</p>
+
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Ah! te voilà, mon enfant, s'écria-t-elle en le pressant
+sur son coeur. Que le temps commençait à me paraître
+long sans toi! Étais-tu impatient de revoir ta
+mère? N'es-tu pas fatigué du voyage?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, je me suis bien amusé en route à voir
+courir les chevaux, répondit l'enfant; j'étais bien content
+d'aller si vite du côté de ma petite mère.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc,
+Adhémar? reprit madame de T... Est-ce là le héros de
+votre si plaisante aventure?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas précisément celui-ci, répondit Adhémar,
+mais celui-là. Et il fit un geste comiquement mystérieux
+pour désigner le précepteur de Félix qui entrait en
+cet instant.</p>
+
+<p>Alice, se sentant sous le regard méchant de son cousin,
+ne fit pas comme les héroïnes de théâtre, qui ont
+pour le public des <i>a parte</i>, des exclamations et des
+tressaillements si confidentiels que tous les personnages
+de la pièce sont fort complaisants de n'y pas prendre
+garde. Elle se conduisit comme on se conduit dans le
+monde et dans la vie, même sans avoir besoin d'être fort
+habile. Elle demeura impassible, accueillit le précepteur
+de son fils avec bienveillance, et, après quelques mots
+affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux
+pour le caresser à son aise.</p>
+
+<p>«Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit
+Adhémar en se rapprochant d'elle et en lui parlant bas,
+pour craindre que vous preniez du souci de tout ce que
+j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici à la source
+des informations, et M. Jacques Laurent vous éclairera,
+si bon lui semble, sur les mérites de celle qu'il vous plaisait
+tantôt d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde
+à vous, cousine: ce provincial-là est un fort beau garçon,
+et, avec les antécédents que je lui connais, il est
+capable de pervertir...... toutes vos femmes de chambre.»</p>
+
+<p>Madame de T... ne répondit rien. Elle avait paru ne
+pas entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Jean, dit-elle à un vieux serviteur qui apportait
+les paquets de Félix, conduisez M. Laurent à son
+appartement. Bonsoir, Adhémar... Toi, dit-elle à son
+fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te délivre de
+cette poussière.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ce don Juan de village va demeurer
+dans votre maison, Alice? reprit le cousin lorsque Jacques
+fut sorti.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi cela peut-il vous intéresser, mon cousin?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous déclare qu'il est dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Pour mes femmes de chambre, à ce que vous
+croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera,
+et on en parlera.</p>
+
+<p>&mdash;Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T...
+avec une hauteur accablante, et en regardant son cousin
+en face: votre soeur et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes en colère, Alice, répondit-il avec un sourire
+impertinent, cela se voit malgré tous. Je m'en vais
+bien vite, pour ne pas vous irriter davantage, et je me
+garderai bien de médire de votre précepteur si instruit,
+si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait
+connaissance avec lui qu'au bal masqué et au bras d'une
+fille, j'en avais pris une autre idée... Je tâcherai de
+tourner à la vénération sous vos auspices.</p>
+
+<p>Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques Laurent,
+qui séparait ses paquets d'avec ceux du jeune Félix,
+et il lui lança des regards ironiques et méprisants,
+qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas garde. Il
+avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora
+et du dandy qui l'avait insultée au bal masqué, il
+y avait si longtemps! Il tourna à demi la tête vers ce
+beau jeune homme, dont chaque pas semblait fouler
+avec mépris la terre trop honorée de le porter. Voilà une
+mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conservé
+cette figure dans ma mémoire, et elle ne lui rappela
+rien dans le passé.</p>
+
+<p>Cependant Adhémar se retirait, frappé de la figure de
+Jacques Laurent, et se demandant avec humeur, lui qui,
+sans aimer Alice, était blessé de ne lui avoir jamais plu,
+si ce blond jeune homme, à l'oeil doux et fier, ne se
+justifierait pas aisément des préventions suggérées contre
+lui à madame de T...; si, au lieu d'être un timide
+pédagogue, traité en subalterne, comme il eût dû l'être
+dans les idées d'Adhémar, ce n'était pas plutôt un soupirant
+de rencontre, bon à la campagne pour un roman
+au clair de lune, et commode à Paris pour jouer le rôle
+d'un sigisbée mystérieux.</p>
+
+<p>Une heure après, le jeune Félix, peigné, lavé et parfumé
+avec amour par sa mère, courait et sautillait dans
+le jardin comme un oiseau; Laurent se promenait à distance,
+passant et repassant d'un air rêveur le long du
+grand mur qui longeait le jardin, et le séparait d'un
+autre enclos ombragé de vieux arbres. Alice descendait
+lentement le perron du petit salon d'été, qui formait
+une aile vitrée avançant sur le jardin, et où elle se tenait
+ordinairement pendant cette saison: car on était alors en
+plein été. Madame de T... avait passé l'hiver et le printemps
+à la campagne. Elle avait souhaité d'y passer une
+année entière, elle l'avait annoncé; mais des affaires imprévues
+l'avaient forcée de revenir à Paris, elle ignorait
+pour combien de temps, disait-elle. Il y avait eu pourtant
+dans cette soudaine résolution quelque chose dont
+Jacques Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont
+elle ne se rendait pas peut-être compte à elle-même.
+Peut-être y avait-il eu dans la solitude de la campagne,
+et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop
+solennel ou de trop émouvant pour une imagination habituée
+à se craindre et à se réprimer.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants,
+comme au hasard, dans le jardin, tantôt s'amusant des
+jeux de son fils, tantôt se rapprochant de Jacques,
+comme par distraction. Enfin ils se trouvèrent marchant
+tous trois dans la même Allée, et, deux minutes après,
+l'enfant, qui voltigeait de fleur eu fleur, laissa son précepteur
+seul avec sa mère.</p>
+
+<p>Ce précepteur avait dans le caractère une certaine
+langueur réservée, qui imprimait à sa physionomie et à
+ses manières un charme particulier. Naturellement timide,
+il l'était plus encore auprès d'Alice, et, chose
+étrange, malgré l'aplomb que devait lui donner sa position,
+malgré l'habitude qu'elle avait des plus délicates
+convenances, malgré l'estime bien fondée que le précepteur
+s'était acquise par son mérite, madame de T...
+était encore plus embarrassée que lui dans ce tête-à-tête.
+C'était un mélange, ou plutôt une alternative de politesse
+affectueuse et de préoccupation glaciale. On eût dit
+qu'elle voulait accueillir gracieusement et généreusement
+ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait au repos de la
+province et à la nonchalance de ses modestes habitudes,
+en lui rendant agréable le séjour de Paris, mais on eût
+dit aussi quelle se faisait violence pour s'occuper de
+lui, tant sa conversation était brisée, distraite et décousue.</p>
+
+<p>Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda
+à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle,
+je ne suis pas encore reposée de mon voyage, et je veux,
+avant de laisser le monde envahir mes heures, mettre
+mon fils au courant de ce changement d'habitudes. Et
+puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que
+huit jours de séparation sont bien longs, monsieur Laurent?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, pour une mère, toute absence est
+trop longue, répondit Jacques Laurent, comme s'il eût
+voulu l'aider à lui ôter à lui-même toute velléité de présomption.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon
+fils et moi nous ne nous quittions pas d'un seul instant,
+et je m'en étais fait une douce habitude, que la vie de
+Paris va rompre forcément. Le monde est un affreux esclavage;
+aussi j'aspire à quitter ce monde... mais il est
+vrai que mon fils aspirera un jour peut-être à s'y lancer,
+et que ma retraite serait alors en pure perte. Ah! monsieur
+Laurent, vous ne connaissez pas le monde, vous!
+vous ne dépendez pas de lui, vous êtes bien heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis effectivement très-heureux, répondit Jacques
+Laurent du ton dont il aurait dit: Je suis parfaitement
+dégoûté de la vie.</p>
+
+<p>Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle
+tressaillit, le regarda, et, tout à coup détournant les
+yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez-vous cette maison agréable? lui dit-elle, n'y
+regretterez-vous pas trop la campagne?</p>
+
+<p>&mdash;Cette maison est fort embellie, répondit Laurent,
+préoccupé; je crois pourtant que j'y regretterai beaucoup
+la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Embellie? reprit Alice; vous étiez donc déjà venu
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison
+pour y avoir demeuré autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trois ans.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! reprit Alice, un peu émue, c'est l'époque
+du départ de mon frère pour l'Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois effectivement qu'à cette époque, dit Laurent,
+un peu troublé aussi, M. de S... faisait régir cette
+maison, et qu'il habitait la maison voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant
+appartient à sa veuve.</p>
+
+<p>&mdash;J'ignorais qu'il fût marié.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un
+instant, par la déclaration d'un homme de loi, et par de
+vives discussions qui se sont élevées dans ma famille à ce
+sujet. Vous entendrez nécessairement parler de tout cela
+avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que
+vous l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle
+en observant la contenance du jeune homme,
+qu'il est fort possible que vous ayez quelque renseignement,
+peut-être quelque bon conseil à me donner.</p>
+
+<p>&mdash;Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance
+fort bien jouée; vous avez le sentiment des véritables
+convenances, plus que ceux qui s'établissent, dans ce
+monde, juges du point d'honneur. Vous avez dans l'âme
+le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez
+les difficultés de ma situation, et vous m'aiderez peut-être
+à en sortir. Du moins votre première impression,
+aura une grande valeur à mes yeux. Sachez donc que
+mon frère a légué son nom et ses biens, en mourant,
+à une femme tout à fait déconsidérée et dont le nom,
+malheureusement célèbre dans un certain monde, est
+peut-être arrivé jusqu'à vous...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a si longtemps que j'habite là province, dit Laurent
+avec le désir évident de se récuser, que j'ignore...</p>
+
+<p>&mdash;Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous
+demeuriez dans cette maison; il est impossible que vous
+n'ayez pas entendu prononcer le nom d'<i>Isidora</i>.</p>
+
+<p>Jacques Laurent devint pâle comme la mort; son émotion
+l'empêcha de voir la pâleur et l'agitation d'Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas
+inconnu, mais je ne sais rien de particulier...</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant vous avez dû rencontrer cette personne,
+monsieur Laurent; rappelez-vous bien! dans ce jardin,
+par exemple...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, en effet, dans ce jardin, répondit tout
+éperdu le pauvre Laurent, qui ne savait pas mentir, et
+sur qui la douce voix d'Alice exerçait un ascendant dominateur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin
+voisin, reprit-elle: il y avait de si belles fleurs, et vous
+les aimez tant!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait
+parler comme dans un rêve, les camélias surtout... Oui,
+j'adore les camélias.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous serez bien servi, car madame de
+S... les aime toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait
+la serre de nouvelles fleurs. Comme vous êtes
+lié avec elle, vous la verrez, je présume... et vous pourrez
+alors servir d'intermédiaire entre elle et moi, quelles
+que soient les explications que nous ayons à échanger
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une
+angoisse mêlée de fermeté. Je ne me chargerai point de
+cette négociation.</p>
+
+<p>Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que
+souffrait Laurent était impossible à exprimer.</p>
+
+<p>«La voilà donc, cette passion cachée qui le dévore,
+pensait Alice; voilà la cause de sa tristesse, de son découragement,
+de son abnégation, de son éternelle rêverie?
+Il a aimé cette femme dangereuse, il l'aime encore.
+Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'idée
+de la revoir le charme et l'épouvante!»</p>
+
+<p>On annonça que le dîner était servi, et Laurent prit
+son chapeau pour s'esquiver. «Non, monsieur Laurent,
+lui dit Alice en posant sa main sur son bras, avec un de
+ces mouvements de courage désespéré qui ne viennent
+qu'aux émotions craintives, vous dînerez avec nous; j'ai
+à vous parler.»</p>
+
+<p>Ce ton d'autorité blessa le pauvre Jacques. Sa position
+subalterne, comme on se permet d'appeler dans les familles
+aristocratiques le rôle sacré de l'être qui se consacre
+à la plus haute de toutes les fonctions humaines,
+en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on
+a de plus cher dans la famille), ce rôle de pédagogue,
+asservi parfois et dominé jusqu'à un certain point par
+des exigences outrageantes, n'avait jamais frappé Laurent;
+madame de T... l'avait appelé et accueilli dans sa
+maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle
+l'avait traité comme l'ami le plus respecté, comme quelque
+chose entre le fils et le frère. Cependant, depuis
+quelques semaines, cette confiante intimité, au lieu de
+faire des progrès naturels, s'était insensiblement refroidie.
+La politesse et les égards avaient augmenté à mesure
+qu'une certaine contrainte s'était fait sentir. Laurent
+en avait beaucoup souffert. Dans sa modestie naïve,
+il n'avait rien deviné, et, maintenant qu'un élan de passion
+jalouse et désolée le retenait brusquement, il s'imaginait
+être le jouet d'un caprice déraisonnable, inouï.
+Sa fierté n'était pas seule en jeu, car lui aussi il aimait,
+le pauvre Jacques, il était éperdument épris d'Alice, et
+son coeur se brisa au moment où il eût dû s'épanouir.</p>
+
+<p>«Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un
+peu altier; mais il m'est impossible, Madame, de ne
+rendre maintenant à votre désir.»</p>
+
+<p>En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver
+Alice cruelle lui semblait la plus grande des douleurs
+qu'il pût supporter.</p>
+
+<p>Alice le comprit; et comme son fils revenait auprès
+d'elle; «Félix, lui dit-elle avec un doux sourire, engage
+donc notre ami à rester avec nous pour dîner. Il me refuse;
+mais il ne voudra peut-être pas te faire cette
+peine.»</p>
+
+<p>L'enfant, qui chérissait Laurent, le prit par les deux
+mains avec une tendre familiarité, et l'entraîna vers la
+table. Laurent se laissa tomber sur sa chaise, un regard
+d'Alice et le nom d'ami l'avaient vaincu.</p>
+
+<p>Cependant ils furent mornes et contraints durant tout
+le repas. L'expansive gaieté du jeune garçon pouvait à
+peine leur arracher un sourire. Laurent jetait malgré lui
+un regard distrait sur le jardin et sur la petite porte du
+mur mitoyen qu'on apercevait de sa place. Alice examinait
+et interprétait sa préoccupation dans le sens qu'elle
+redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la
+droiture et la fermeté du penchant de cette femme, que
+si elle s'était convaincue, dès le premier mot de Laurent,
+qu'il était bien le héros de l'aventure racontée par le
+beau cousin Adhémar, elle avait complètement rejeté de
+son souvenir les imputations outrageantes sur le caractère
+de Laurent. Laurent lui eût-il été moins cher, elle
+connaissait déjà bien assez son désintéressement et sa
+fierté d'âme pour regarder cette circonstance du récit
+d'Adhémar comme une calomnie gratuite; mais quand on
+aime, on n'a pas besoin d'opposer la raison à des soupçons
+de cette nature. La pensée d'Alice ne s'y arrêta pas
+un instant.</p>
+
+<p>Mais par quelle bizarre et douloureuse coïncidence ce
+dernier amant qu'Isidora avait eu à Paris, après mille
+autres, se trouvait-il donc le seul homme que la tranquille
+et sage Alice eût aimé en sa vie?</p>
+
+<p>Alice avait eu besoin d'appeler à son secours tout ce
+qu'elle avait de religion dans l'âme et de courage dans le
+caractère pour ne pas haïr le mari froid et dépravé auquel
+on l'avait unie à seize ans sans la consulter. Victime
+de l'orgueil et des préjugés de sa famille, elle avait pris
+le mariage en horreur et le monde en mépris. Elle avait
+tant souffert, tant rougi et tant pleuré dans sa première
+jeunesse, elle avait été si peu comprise, elle avait rencontré
+autour d'elle si peu de coeurs disposés à la respecter
+et à la plaindre, et du contraire tant de sots et de
+fats désireux de la flétrir en la consolant, qu'elle s'était
+repliée sur elle-même dans une habitude de désespoir
+muet et presque sauvage. Une violente réaction contre
+les idées de sa caste et contre les mensonges odieux qui
+gouvernent la société s'était opérée en elle. Elle s'était
+fait une vie de solitude, de lecture et de méditation, au
+milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait pâle et belle,
+ornée de fleurs et de diamants, elle avait l'air d'une victime
+allant au sacrifice; mais c'était une victime silencieuse
+et recueillie, qui ne faisait plus entendre une
+plainte, qui ne laissait plus échapper un soupir.</p>
+
+<p>La mort de son mari avait terminé un lent et odieux
+supplice: mais à vingt ans, Alice était déjà si lasse de la
+vie, qu'elle l'abordait sans illusions, et qu'elle ne pouvait
+plus y faire un pas sans terreur. Les théories qu'on
+agitait autour d'elle soulevaient son âme de dégoût. Les
+hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-être
+qu'ils étaient tous, en effet, des copies plus ou moins
+effacées du type révoltant de l'homme qui l'avait asservie.
+Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour avoir été
+forcée de haïr et de mépriser, dans l'âge où tout devait
+être confiance, abandon, respect.</p>
+
+<p>Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin
+un homme pur et vraiment noble, et il fallut pour cela
+que le hasard amenât dans sa maison et jetât dans son
+intimité un plébéien pauvre, sans ambition, sans facultés
+éclatantes, mais fortement et sévèrement épris des idées
+les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait
+rien de miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans
+le génie de Jacques Laurent. Cependant ce fait produisit un
+miracle dans le coeur d'Alice, et ce bon jeune homme fut
+bientôt à ses yeux le plus grand et le meilleur des êtres.</p>
+
+<p>Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur,
+qu'elle ne songea pas à y résister d'abord. Elle s'y
+livra avec délices, et si Jacques eût été tant soit peu
+roué, vaniteux ou personnel, il se serait aperçu qu'au
+bout de huit jours il était passionnément aimé.</p>
+
+<p>Mais Jacques était particulièrement modeste. Il avait
+trop d'enthousiasme naïf et tendre pour les grandes
+âmes et les grandes choses: il ne lui en restait pas assez
+pour lui-même. Absorbé dans l'étude des plus belles
+oeuvres de l'esprit humain, plongé dans la contemplation
+du génie des maîtres de l'éternelle doctrine de vérité, il
+se regardait comme un simple écolier, à peine digne
+d'écouter ces maîtres s'il eût pu les faire revivre, trop
+heureux de pouvoir les lire et les comprendre.</p>
+
+<p>Naturellement porté à la vénération, il admira le coeur
+et l'esprit d'Alice, ce coeur et cet esprit que le monde
+ignorait, et qui se révélaient à lui seul. Il l'aima, mais il
+persista à se croire si peu de chose auprès d'elle, que la
+pensée d'être aimé ne put entrer dans son cerveau. Sa
+position précaire acheva de le rendre craintif, car la fierté
+ne va pas braver les affronts, et il eût rougi jusqu'au fond
+de l'âme si quelqu'un eût pu l'accuser d'être séduit par
+le titre et l'opulence d'une femme. L'homme le plus orgueilleux
+en pareil cas est le plus réservé, et, par la force
+des choses, il eût fallu, pour être devinée, qu'Alice eût
+le courage de faire les premiers pas. Mais cela était impossible
+à une femme dont toute la vie n'avait été que
+douleur, refoulement et contrainte. Elle aussi doutait
+d'elle-même, et à force d'avoir repoussé les hommages
+et les flatteries, elle était arrivée à oublier qu'elle était
+capable d'inspirer l'amour. Elle avait tant de peur de
+ressembler à ces galantes effrontées qui l'avaient fait si
+souvent rougir d'être femme!</p>
+
+<p>Ils ne se devinèrent donc pas l'un l'autre, et malheur
+aux âmes altières qui appelleraient niaiserie la sainte
+naïveté de leur amour! Ces âmes-là n'auraient jamais
+compris la vénération qui accompagne l'amour véritable
+dans les jeunes coeurs, et qui fait qu'on s'annihile soi-même
+dans la contemplation de l'être qu'on adore. Rarement
+deux âmes également éprises se rencontrent dans
+les romans plus ou moins complets dont la vie est traversée.
+C'est pourquoi celui-ci pourra paraître invraisemblable
+à beaucoup de gens. C'est pourtant une histoire
+vraie, malgré la vérité d'une foule d'histoires qui pourraient
+en combattre victorieusement la probabilité.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'Alice put voir clair dans son propre coeur,
+et cela ne fut pas bien long, elle interrogea avec effroi la
+manière d'être de Jacques avec elle. Elle y trouva une
+timidité qui augmenta la sienne et une tristesse qui lui fit
+craindre de se heurter contre un autre amour. La fierté
+légitime d'une âme complètement vierge la mit dès lors
+en garde contre elle-même; elle veilla si attentivement
+sur ses paroles et sur sa contenance, que tout encouragement
+fut enlevé au pauvre Jacques. Il fit comme Alice,
+dans la crainte de paraître présomptueux et ridicule. Il
+aima en silence, et au lieu de faire des progrès, leur intimité
+diminua insensiblement à mesure que la passion
+couvait plus profonde dans leur sein.</p>
+
+<p>L'intervention du personnage étrange d'Isidora dans
+cette situation fit porter à faux la lumière dans l'esprit
+d'Alice. Elle avait pressenti ou plutôt elle avait deviné
+que Jacques avait beaucoup et longtemps aimé une autre
+femme, elle se persuadait qu'il l'aimait encore, et, en
+supposant que cette femme était Isidora, elle ne se trompait
+que de date.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux tout savoir, se disait-elle; voici enfin l'occasion
+et le moyen de me guérir. N'ai-je pas désiré ardemment
+et demandé à Dieu avec ferveur la force de ne rien
+espérer, de ne rien attendre de mon fol amour? Ne me
+suis-je pas dit cent fois que le jour où je serais certaine
+que ce n'est pas moi qu'il aime, je retrouverais le calme
+du désintéressement? Pourquoi donc suis-je si épouvantée
+de la découverte qui s'approche? Pourquoi ai-je une
+montagne sur le coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez ce lieu-ci très-changé? dit-elle en prenant
+le café avec lui sur la terrasse ornée de fleurs. Vous
+regrettez sans doute l'ancienne disposition?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a beaucoup de changements en effet, répondit
+Jacques; les deux pavillons vitrés qui forment des ailes
+au bâtiment n'existaient pas autrefois. Le jardin était
+dans un état complet d'abandon. C'est beaucoup plus
+beau maintenant, à coup sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais cela vous plaît moins, avouez-le.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jardin désert et dévasté avait son genre de
+beauté. Celui-ci a moins d'ombre et plus d'éclat. Je le
+crois moins humide désormais, et partant beaucoup plus
+sain pour Félix.</p>
+
+<p>&mdash;Le jardin d'à côté est plus vaste et lui conviendrait
+beaucoup mieux. Malheureusement la porte de communication
+est fermée; et il est à craindre qu'elle ne se
+rouvre jamais entre ma belle-soeur et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre belle-soeur, Madame?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui, mademoiselle Isidora, aujourd'hui comtesse
+de S... À quoi donc pensez-vous, monsieur Laurent? Je
+vous ai déjà dit...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il est vrai; je vous demande pardon, Madame!...</p>
+
+<p>Et Laurent perdit de nouveau contenance.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, mon ami, reprit Alice après l'avoir silencieusement
+examiné à la dérobée, vous avez, j'espère,
+quelque confiance en moi, et vous pouvez compter que
+vos aveux seront ensevelis dans mon coeur. Eh bien, il
+faut que vous me disiez en conscience ce que vous savez...
+ou du moins ce que vous pensez de cette femme. Ce n'est
+pas une vaine curiosité qui me porte à vous interroger:
+il s'agit pour moi de savoir si, à l'exemple de ma famille,
+je dois la repousser avec mépris, ou si, dirigée par des
+motifs plus élevés que ceux de l'orgueil et du préjugé, je
+dois l'admettre auprès de moi comme la veuve de mon
+frère.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'embarrassez beaucoup, répondit Jacques
+après avoir hésité un instant; je ne connais pas assez le
+monde, je ne puis pas assez bien juger la personne...
+dont il est question pour me permettre d'avoir un avis.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est impossible: si on n'a pas un avis formulé,
+décisif, on a toujours, sur quelque chose que ce soit, un
+sentiment, un instinct, un premier mouvement. Si vous
+refusez de me dire votre impression personnelle, j'en
+conclurai naturellement que vous ne prenez aucun intérêt
+à ce qui me touche, et que vous n'avez pas pour moi
+l'amitié que j'ai pour vous; car, si vous m'adressiez une
+question relative à votre conscience et à votre dignité, je
+sens que je mettrais une extrême sollicitude à vous
+éclairer.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que madame de T... n'avait repris
+avec Jacques ce ton d'affectueux abandon, qui lui avait
+été naturel et facile dans les commencements, et qui
+maintenant devenait de plus en plus l'effort d'une passion
+qui veut se donner le change en se retranchant sur l'amitié.
+Jacques était si facile à tromper, qu'il crut l'amitié
+revenue; et lui qui se persuadait être disgracié jusqu'à
+l'indifférence, accueillit avec ivresse ce sentiment dont le
+calme l'avait cependant fait souffrir. Il pâlit et rougit; et
+ces alternatives d'émotion sur sa figure mobile et fraîche
+comme celle d'un enfant, l'embellissaient singulièrement.
+Sa fine et abondante chevelure blonde, la transparence
+de son teint, la timidité de ses manières, contrastaient
+avec une taille élevée, des membres robustes, un courage
+physique extraordinaire; sa main énorme, faite comme
+celle d'un athlète, et cependant blanche et modelée
+comme un beau marbre, eût été d'une haute signification
+pour Lavater ou pour le spirituel auteur de la Chirognomonie<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>;
+son organisation douce et puissante, stoïque
+et tendre, était résumée tout entière dans cet indice
+physiologique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> M. d'Arpentigny a écrit, comme on sait, un livre fort ingénieux sur
+la physionomie des mains. Nous croyons son système très-vrai et ses observations
+très-justes, d'autant plus qu'elles se rattachent à des formules
+de métaphysique très-lucides et très-ingénieuses. Mais nous ne croyons
+pas ce système plus exclusif que ceux de Gall et de Spurzheim. Lavater est
+le grand esprit qui a embrassé l'ensemble des indices révélateurs de
+l'être humain. Il n'a pas seulement examiné une portion de l'être mais il
+a esquissé un vaste système, dont chaque portion, étudiée en particulier,
+est devenue depuis un système complet. La phrénologie et la chirognomonie
+sont traitées incidemment, mais avec largeur, dans Lavater. En
+s'appliquant aux particularités de la physionomie générale, chaque système
+amène au progrès, des observations plus précises, des études plus
+approfondies, et de nouvelles recherches métaphysiques. C'est sous ce
+dernier point de vue que nous attachons de l'importance à de tels systèmes.
+En général, le public n'y cherche qu'un..., une sorte
+d'horoscope. Nous y voyons bien autre chose à conclure de la relation de
+l'esprit avec la matière. Mais ce n'est pas dans une note, et au beau milieu
+d'un roman, que nous pouvons développer nos idées à cet égard. L'occasion
+s'en retrouvera, ou d'autres le feront mieux. En attendant, l'ouvrage
+de M. d'Arpentigny est à noter comme important et remarquable.</blockquote>
+
+<p>Quand il osait lever ses limpides yeux bleus sur Alice,
+une flamme dévorante allait s'insinuer dans le coeur de
+cette jeune femme; mais cet éclair d'audacieux désir s'éteignait
+aussi rapidement qu'il s'était allumé. La défiance
+de soi-même, la crainte d'offenser, l'effroi d'être repoussé,
+abaissaient bien vite la blonde paupière de Jacques;
+et son sang, allumé jusque sur son front, se glaçait
+tout à coup jusqu'à la blancheur de l'albâtre. Alors
+sa timidité le rendait si farouche, qu'on eût dit qu'il se
+repentait d'un instant d'enthousiasme, qu'il en avait
+honte, et qu'il fallait bien se garder d'y croire. C'est
+qu'en se donnant sans réserve à toutes les heures de sa
+vie, il se reprenait malgré lui, et forçait les autres à se
+replier sur eux-mêmes. C'est ainsi qu'il repoussait l'amour
+de la timide et fière Alice, cette âme semblable à la sienne
+pour leur commune souffrance.</p>
+
+<p>Ah! pourquoi, entre deux coeurs qui se cherchent et
+se craignent, un coeur ami, un prêtre de l'amour divin,
+ou mieux encore une prêtresse, car ce rôle délicat et pur
+irait mieux à la femme; pourquoi, dis-je, un ange protecteur
+ne vient-il pas se placer pour unir des mains qui
+tremblent et s'évitent, et pour prononcer à chacun le
+mot enseveli dans le sein de chacun? Eh quoi! il y a des
+êtres hideux dont les fonctions sans nom consistent à
+former par l'adultère, par la corruption, ou par l'intérêt
+sordide du mariage, de monstrueuses unions, et la divine
+religion de l'amour n'a pas de ministres pour sonder
+les coeurs, pour deviner les blessures et pour unir ou
+séparer sans appel ce qui doit être lié ou béni dans le
+coeur de l'homme et de la femme? Mais où est la place de
+l'amour dans notre société, dans notre siècle surtout? Il
+faut que les âmes fortes se fassent à elles-mêmes leur
+code moralisateur, et cherchent l'idéal à travers le sacrifice,
+qui est une espèce de suicide; ou bien il faut que
+les âmes troublées succombent, privées de guide et de
+secours, à toutes les tentations fatales qui sont un autre
+genre de suicide.</p>
+
+<p>Alice se sentit frémir de la tête aux pieds en rencontrant
+le regard enivré de Jacques; mais la femme est la
+plus forte des deux dans ce genre de combat; elle peut
+gouverner son sang jusqu'à l'empêcher de monter à son
+visage. Elle peut souffrir aisément sans se trahir, elle
+peut mourir sans parler. Et puis cette souffrance a son
+charme, et les amants la chérissent. Ces palpitations
+brûlantes, ces désirs et ces terreurs, ces élans immenses
+et ces strangulations soudaines, tout cela est autant d'aiguillons
+sous lesquels on se sent vivre, et l'on aime une
+vie pire que la mort. Il est doux, quand les voeux sont
+exaucés, de se rencontrer, de se retracer l'un à l'autre
+ce qu'on a souffert, et parfois alors on le regrette! mais
+il est affreux de se le cacher éternellement et de s'être
+aimés en vain. Entre l'ivresse accablante et la soif inassouvie
+il y a toujours un abîme de douleur et de regret
+incommensurable. On y tombe de chaque rive. De quel
+côté est la chute la plus rude?</p>
+
+<p>Ainsi, lorsqu'on cherche à percer le nuage derrière
+lequel se tiennent cachées toutes les vérités morales, on
+se heurte contre le mystère. La société laisse la vérité
+dans son sanctuaire et tourne autour. Mais lorsqu'une
+main plus hardie cherche à soulever un coin du voile,
+elle aperçoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption
+de la société, mais encore l'impuissance et l'imperfection
+de la nature humaine, des souffrances infinies
+inhérentes à notre propre coeur, des contradictions effrayantes,
+des faiblesses sans cause, des énigmes sans
+mot. Le chercheur de vérités est le plus faible entre les
+faibles, parce qu'il est à peu près seul. Quand tous chercheront
+et frapperont, ils trouveront et on leur ouvrira.
+La nature humaine sera modifiée et ennoblie par cet
+élan commun, par cette fusion de toutes les forces et de
+toutes les volontés, que décuplera la force et la volonté
+de chacun. Jusque-là que pouvez-vous faire, vous qui
+voulez savoir? L'ignorance est devant vous comme un
+mur d'airain, et vous la portez en vous-même. Vous demandez
+aux hommes pourquoi ils sont fous, et vous sentez
+que vous-même vous n'êtes point sage. Hélas! nous
+accusons la société de langueur, et notre propre coeur
+nous crie: Tu es faible et malade!</p>
+
+<p>Mais je m'aperçois que je traduis au lecteur le griffonnage
+obscur et fragmenté des cahiers que Jacques Laurent
+entassait à cette époque de sa vie, dans un coin, et
+sans les relire ni les coordonner, comme il avait toujours
+fait. Ses notes et réflexions nous ont paru si confuses et
+si mystérieuses, que nous avons renoncé à en publier la
+suite.</p>
+
+<p>Vaincu par l'insistance d'Alice, il ouvrit son coeur du
+moins à l'amitié, et lui raconta toute l'histoire que l'on a
+pu lire dans la première partie de ce récit, mais en peu
+de mots et avec des réticences, pour ne pas alarmer la
+pudeur d'Alice. Elle était bonne et charitable, dit-il,
+cela est certain. Elle m'envoya, sans me connaître, de
+l'argent pour soulager la misère des malheureux qui ne
+pouvaient pas payer leur loyer au régisseur de cette
+maison. Le hasard me fit entrer dans ce jardin, alors
+abandonné, par cet appartement alors en construction.
+Un autre hasard me fit franchir la petite porte du mur et
+pénétrer dans la serre de l'autre enclos. Un dernier hasard,
+je suppose, l'y amena; là je causai avec elle. Là je
+retournai deux fois, et je fus attendri, presque fasciné
+par le charme de son esprit, l'élévation de ses idées,
+la grandeur de ses sentiments. C'était la femme la plus
+belle, la plus éloquente et, à ce qu'il me semblait, la
+meilleure que j'eusse encore rencontrée. Ensuite...</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, dit Alice avec une impétuosité contenue.</p>
+
+<p>&mdash;Je la revis dans un bal..</p>
+
+<p>&mdash;Au bal de l'Opéra?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne tiendrait qu'à moi de croire que j'y suis en
+cet instant, reprit Laurent avec un enjouement forcé,
+car vous m'intriguez beaucoup, Madame, par la révélation
+que vous me faites de mes propres secrets.</p>
+
+<p>&mdash;C'était donc un secret, un rendez-vous? Vous voyez,
+mon ami, que je ne sais pas tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'était encore un hasard. Je fus raillé par une femme
+impétueuse, hardie, éloquente autant que l'autre, mais
+d'une éloquence bizarre, pleine d'audace et d'effrayantes
+vérités.</p>
+
+<p>&mdash;Comment <i>l'autre?</i> Je ne comprends plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'était la même.</p>
+
+<p>&mdash;Et laquelle triompha?</p>
+
+<p>&mdash;Toutes deux triomphèrent de mes sophismes philosophiques,
+toutes deux m'ouvrirent les yeux à certaines
+portions de la vérité, et firent naître en moi l'idée de
+nouveaux devoirs.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, monsieur Laurent, vous parlez par
+énigmes.</p>
+
+<p>&mdash;L'une, celle que j'avais vue vêtue de blanc au milieu
+des fleurs, représentait le sacrifice et l'abnégation;
+l'autre, celle qui se cachait sous un masque noir et que
+j'entrevoyais à travers la poussière et le bruit, me représentait
+la révolte de l'esclave qui brise ses fers et la rage
+héroïque du blessé percé de coups qui ne veut pas mourir.
+Une troisième figure m'apparut qui réunissait en elle
+seule les deux autres aspects: c'était la force et l'accablement,
+le remords et l'audace, la tendresse et l'orgueil,
+la haine du mal avec la persistance dans le mal; c'était
+Madeleine échevelée dans les larmes, et Catherine de
+Russie enfonçant sa couronne sur sa tête avec un terrible
+sourire. Ces deux femmes sont en elle: Dieu a fait la première,
+la société a fait la seconde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'effrayez et vous m'attendrissez en même
+temps, mon ami, dit Alice en détournant son visage altéré
+et en se penchant pour méditer. Cette femme n'est pas
+une nature vulgaire, puisqu'elle vous a fait une impression
+si profonde.</p>
+
+<p>&mdash;La trace en est restée dans mon esprit et je ne voudrais
+pas l'effacer. Le spectacle de cette lutte et de cette
+douleur m'a beaucoup appris.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, par exemple?</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, qu'il serait impie de mépriser les êtres
+tombés de haut.</p>
+
+<p>&mdash;Et cruel de les briser, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si en croyant briser l'orgueil on risque de tuer
+le repentir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle n'aimait pas mon frère?</p>
+
+<p>&mdash;La question n'est pas là.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! pensa la triste Alice, c'est la chose qui m'occupe
+le moins. Et, en effet, la question pour elle était
+de savoir si Jacques aimait Isadora. «D'ailleurs, ajouta-t-elle,
+depuis trois ans que vous ne l'avez revue, elle a
+pu triompher des mauvais penchants; car il y a trois
+ans que vous ne l'avez vue?»</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans doute elle vous a écrit pendant cet intervalle?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous avez pensé à elle, vous avez pu établir
+un jugement définitif?...</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai pensé souvent d'abord, et puis quelquefois
+seulement; je ne suis pas arrivé à juger son caractère
+d'une manière absolue; mais sa position, je l'ai jugée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là ce qui m'intéresse, parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Sa position a été fausse, impossible; elle trouvait
+dans sa vie le contraste monstrueux qui réagissait sur
+son coeur et sa pensée: ici le faste et les hommages de
+la royauté, là le mépris et la honte de l'esclavage; au
+dedans les dons et les caresses d'un maître asservi, au
+dehors l'outrage et l'abandon des courtisans furieux.
+D'où j'ai conclu que la société n'avait pas donné d'autre
+issue aux facultés de la femme belle et intelligente, mais
+née dans la misère, que la corruption et le désespoir. La
+femme richement douée a besoin d'amour, de bonheur
+et de poésie. Elle n'en trouve que le semblant quand elle
+est forcée de conquérir ces biens par des moyens que la
+société flétrit et désavoue. Mais pourquoi la société lui
+rend-elle la satisfaction légitime impossible et les plaisirs
+illicites si faciles? Pourquoi donne-t-elle l'horrible misère
+aux filles honnêtes et la richesse seulement à celles qui
+s'égarent? Tout cela fournit bien matière à quelques réflexions,
+n'est-ce pas, Madame?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Laurent, dit madame de T... avec
+une expansion douloureuse. Je tâcherai d'approfondir la
+vérité; et s'il est vrai, comme on l'affirme, que, depuis
+trois ans, cette femme ait eu une conduite irréprochable,
+je l'aiderai à sa réhabiliter. Dans le cas contraire, je
+l'éloignerai sans rudesse et sans porter à son orgueil
+blessé le dernier coup.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-elle donc essayé de se faire accueillir par vous,
+Madame? reprit Laurent, que cette idée jetait dans une
+véritable perplexité.</p>
+
+<p>&mdash;Il me le semble, répondit Alice. J'ai là un billet
+d'elle, fièrement signé comtesse de S..., qu'elle m'a envoyé
+ce matin, et où elle me demande à remettre entre
+mes mains, et face à face, une lettre fort secrète de mon
+frère mourant. Je ne puis ni ne dois m'y refuser. Je vais
+donc la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez la voir?</p>
+
+<p>&mdash;Dans un quart d'heure elle sera ici; je lui ai donné
+rendez-vous pour neuf heures. Vous voyez, monsieur
+Laurent, que j'avais besoin de réfléchir à l'accueil que je
+dois lui faire, et je vous remercie de m'avoir éclairée.
+Ayez la bonté d'emmener coucher mon fils; il est bon
+qu'il ne voie pas cette femme, si moi-même je ne dois
+point la revoir. Je vous avoue que sa figure et sa contenance
+vont m'influencer beaucoup dans un sens ou dans
+l'autre.</p>
+
+<p>Laurent s'était levé avec effroi; il avait pris son chapeau.
+Pour la première fois il était impatient de quitter
+Alice; mais, à sa grande consternation, elle ajouta;</p>
+
+<p>&mdash;Dans un quart d'heure mon enfant sera endormi; je
+vous prie alors de revenir me trouver, monsieur Laurent.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, Madame, que cela ne soit pas, dit Laurent
+avec plus de fermeté qu'il n'en avait encore montré.</p>
+
+<p>&mdash;Laurent, reprit madame de T... en se levant et en
+lui saisissant la main avec une sorte de solennité, je sais
+que cela n'est pas convenable, et que cela doit vous embarrasser,
+vous émouvoir beaucoup. Mais une telle circonstance
+de ma vie me pousse en dehors de toute convenance,
+et je ne m'arrêterais que devant la crainte de
+vous faire souffrir sérieusement. Dites, devez-vous souffrir
+en revoyant Isadora?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne souffrirai que pour elle; mais n'est-ce pas
+assez? répondit Laurent avec assurance. Ne serai-je pas
+auprès de vous en face d'elle, comme un accusateur, un
+délateur ou un juge? N'exigez pas de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;N'exigez pas que j'ajoute à l'humiliation de son rôle
+devant vous. Je crois qu'elle ne s'attend pas à vous trouver
+telle que vous êtes. Je crains que votre grandeur ne
+l'écrase.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous l'aimez encore, Laurent! s'écria madame
+de T... Puis elle ajouta avec un sourire glacé: Je ne vous
+en fais pas un crime. Moi, je vous demande, comme la
+première et peut-être la dernière preuve d'une amitié sérieuse,
+de revenir quand je vous ferai avertir. Laurent
+s'inclina et sortit. Il eut la tentation de courir bien loin
+de l'hôtel pour se soustraire à cette étrange fantaisie si
+sérieusement énoncée. Mais il ne se sentit pas la force
+d'offenser celle qu'il aimait quand elle invoquait l'amitié,
+une amitié qu'il croyait à peine reconquise!</p>
+
+<p>«Je les verrai ensemble, se disait Alice, je me convaincrai
+de ce que je sais déjà. Il me sera enfin prouvé
+qu'il l'aime, et alors je serai guérie. Quelle est la femme
+assez lâche ou assez faible pour aimer un homme occupé
+d'une autre femme, pour songer à engager une lutte
+honteuse, à méditer une conquête incertaine, et qui ne
+s'achète que par la coquetterie, c'est-à-dire par le moyen
+le plus contraire à la dignité et à la droiture du coeur?»</p>
+
+<p>Elle s'étonnait d'avoir eu le courage de provoquer cette
+crise décisive et d'avoir osé vaincre la répugnance de
+Jacques. Mais elle s'en applaudissait, et remerciait Dieu
+de lui en avoir donné la force. Et puis cependant une
+douleur mortelle envahissait toutes ses facultés, et elle
+s'efforçait de désirer qu'Isidora fût assez indigne de l'amour
+de Jacques pour qu'elle-même pût mépriser un
+pareil amour et oublier l'homme capable de le porter
+dans son sein. Mais on sait combien sont peu solides ces
+résolutions de hâter la fin d'un mal qu'on aime et d'une
+souffrance que l'on caresse.</p>
+
+<p>Un domestique annonça madame la comtesse de S...,
+et Alice sentit comme le froid de la mort passer dans ses
+veines. Elle se leva brusquement, se rassit pendant que
+son étrange belle-soeur avançait avec lenteur vers la
+porte du salon, et se releva avec effort lorsque l'apparition
+de cet être problématique se fut tout à fait dessinée
+sur le seuil.</p>
+
+<p>Au premier coup d'oeil jeté sur cette femme, Alice ne
+fut frappée que de son assurance, de la grâce aisée de sa
+démarche et de sa miraculeuse beauté. Isidora n'était
+plus jeune: elle avait trente-cinq ans; mais les années
+et les orages de sa vie avaient passé impunément sur ce
+front de marbre et sur ce visage d'une blancheur immaculée.
+Tout en elle était encore triomphant: l'oeil large
+et pur, la souplesse des mouvements, la main sans pli,
+les formes arrondies sans pesanteur, les plans du visage
+fermes et nets, les dents brillantes comme des perles et
+les cheveux noirs comme la nuit; on eût dit que la sérénité
+du ciel s'était laissé conquérir par la puissance de
+l'enfer; c'était la Vénus victorieuse, chaste et grave en
+touchant à ses armes, mais enveloppée de ce mystérieux
+sourire qui fait douter si c'est l'arc de Diane ou celui de
+l'amour dont il lui a plu de charger son bras voluptueux
+et fort.</p>
+
+<p>Elle paraissait d'autant plus blanche et fraîche qu'elle
+était en noir, et ce deuil rigoureux était ajusté avec autant
+de bon goût et de simplicité noble qu'eut pu l'être
+celui d'une duchesse. Sa beauté avait d'ailleurs ce caractère
+de haute aristocratie que les patriciennes croient
+pouvoir s'attribuer exclusivement, en quoi elles se trompent
+fort.</p>
+
+<p>Alice fit rapidement ces remarques et avança de quelques
+pas au-devant d'Isidora, d'autant plus décidée à être
+parfaitement calme et polie, qu'elle se sentait plus de
+méfiance et de trouble intérieur. Au fond de son âme,
+Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de
+cette âme était, dans certains cas, un impénétrable
+abîme, et elle savait rendre sa confusion imposante. Elle
+accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait à quelque distance
+du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour
+voir si elle était bien seule avec madame de T..., elle lui
+présenta en silence une lettre cachetée de noir, en disant:
+«C'est lui-même qui a mis là ce cachet de deuil, quatre
+heures avant de mourir.»</p>
+
+<p>Alice, qui avait beaucoup aimé son frère, fut tout à coup
+si émue qu'elle ne songea plus à observer la contenance
+de son interlocutrice. Elle ouvrit la lettre d'une main
+tremblante. C'était bien l'écriture, du comte Félix, quoique
+pénible et confuse.</p>
+
+<p>«Ma soeur, avait-il écrit, ils ont beau dire, je sens bien
+que je suis perdu, que rien ne me soulage, et que bientôt,
+peut-être, il faudra que je meure sans te revoir.
+Tu es le seul être que je voudrais avoir auprès de moi
+pour adoucir un moment pareil... peut-être affreux,
+peut-être indifférent comme tant de choses dont on s'effraie
+et qui ne sont rien, J'aurais préféré mourir d'un
+coup de pistolet, d'une chute de cheval, de quelque
+chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs....
+Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai
+bien ma tête et un reste de forces, te faire connaître
+mes derniers sentiments, mes derniers voeux, je dirais
+presque mes dernières volontés, si je l'osais. Alice, tu es
+un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde,
+défendras ma mémoire, je le sais. Toi seule comprendras
+ce que je vais t'annoncer. J'aime depuis six ans
+une femme envers laquelle je n'ai pas toujours été
+juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon
+estime pour que j'aie su cacher les torts que je lui supposais.
+Depuis trois ans que je voyage avec elle, mes
+soupçons se sont dissipés, sa fidélité, son dévouement,
+ont satisfait à toutes mes exigences et triomphé de tous
+mes préjugés. Depuis un an que je suis malade, elle a
+été admirable pour moi, elle ne m'a pas quitté d'un instant,
+elle n'a pas eu une pensée, un mouvement qu'elle
+ne m'ait consacrés.... Il faut abréger, car je suis faible,
+et la sueur me coule du front tandis je t'écris... une
+sueur bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai épousé
+cette femme devant l'Église et devant la loi, et par un
+testament qu'elle ignore et qu'elle ne connaîtra qu'après
+ma mort, je lui lègue tous les biens dont je peux
+disposer. Elle n'a pas songé un instant à assurer son
+avenir. Généreuse jusqu'à la prodigalité, elle m'a montré
+un désintéressement inouï. Je mourrais malheureux
+et maudit si je la laissais aux prises avec la misère,
+lorsqu'elle m'a sacrifié une partie de sa vie. Ah! si tu
+savais, Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce
+que ma main raidie par un froid terrible m'empêche
+De....»</p>
+
+<p>«Ma soeur, je suis presque en défaillance, mais mon
+esprit est encore net et ma volonté inébranlable. Je
+veux que ma femme soit ta soeur; je te le demande au
+nom de Dieu; je te le demande à genoux, près d'expirer
+peut-être! Tous tes autres la maudiront! mais toi,
+tu lui pardonneras tout, parce qu'elle m'a véritablement
+aimé. Adieu, Alice, je ne vois plus ce que j'écris;
+mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma soeur!...»</p>
+
+<p>«Ton frère, FÉLIX, comte de S...»</p>
+
+<p>Alice essuya ses joues inondées de larmes silencieuses
+et resta quelque temps comme absorbée par la vue de
+ce papier, de cette écriture affaiblie, de cet adieu solennel
+et de ce nom de frère qui semblait exercer sur elle
+une majestueuse autorité d'affection.</p>
+
+<p>Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement.
+Isidora était impassible et la regardait aussi,
+mais avec plus de curiosité que de bienveillance. Alice
+fut frappée de la clarté de ce regard sec et fier. Ah!
+pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a
+si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait même
+qu'elle ne l'a pas pleuré du tout!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-elle, est-ce que vous ne connaissez
+pas le contenu de cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame, répondit la veuve avec assurance:
+lorsque mon mari me la remit, il eut peine à me faire
+comprendre que je devais ne la remettre qu'à vous, et
+ce furent ses dernières paroles.» Et Isidora ajouta en
+baissant la voix comme si de tels souvenirs lui causaient
+une sorte de terreur: «Son agonie commença aussitôt,
+et quatre heures après....» Elle se tut, ne pouvant se
+résoudre à rappeler l'image de la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère vous avait-il quelquefois parlé de moi,
+madame? reprit Alice, qui l'observait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Et ne puis-je savoir ce qu'il vous disait?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'il était malade d'irritation nerveuse, il avait
+de grands accès de scepticisme et presque de haine contre
+le genre humain tout entier...</p>
+
+<p>&mdash;Et, l'on m'a dit, contre notre sexe particulièrement?</p>
+
+<p>Isidora se troubla légèrement; puis elle reprit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Dans ces moments-là, il exceptait une seule femme
+de la réprobation.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'était vous, sans doute, Madame?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame, répondit Isidora, d'un accent de
+franchise courageuse! c'était vous. Ma soeur est un ange,
+disait-il: ma soeur n'a jamais eu un seul instant, dans
+toute sa vie, la pensée du mal.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Madame... cet éloge exagéré, sans doute, ne
+renfermait-il pas un reproche muet contre quelque autre
+femme?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire contre moi? Écoutez, Madame,
+reprit Isidora avec une audace presque majestueuse, je
+ne suis pas venue ici pour me confesser des reproches
+justes ou injustes que la passion d'un homme a pu
+m'adresser. Le récit de pareils orages épouvanterait peut-être
+votre âme tranquille. Je me crois assez justifiée par
+la preuve de haute estime que votre frère m'a donnée
+en m'épousant. Je ne sais pas ce que contient cette lettre;
+j'en ai respecté le secret et j'ai rempli ma mission. Je n'ai
+jamais eu l'intention de me prêter à un interrogatoire,
+quelque gracieux et bienveillant qu'il pût sembler....</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Isidora se levait avec lenteur, ramenait
+son châle sur ses épaules, et se disposait à prendre
+congé.«Pardon, Madame, reprit Alice, qui, choquée
+de sa raideur, voulait absolument tenter une dernière
+épreuve: soyez assez bonne pour prendre connaissance
+de cette lettre que vous m'avez remise.»</p>
+
+<p>Elle présenta la lettre à Isidora, et approcha d'elle un
+guéridon et une bougie, voulant observer quelle impression
+cette lecture produirait sur son impénétrable physionomie.</p>
+
+<p>Isidora parut éprouver une vive répugnance à subir
+l'épreuve; elle était venue armée jusqu'aux dents, elle
+craignait de s'attendrir en présence de témoins. Cependant,
+comme elle ne pouvait refuser, elle se rassit, posa
+la lettre sur le guéridon, et, baissant la tête sous son
+voile, comme si elle eût été myope, elle déroba entièrement
+son visage aux investigations d'Alice.</p>
+
+<p>L'idée de la mort était si antipathique à cette nature
+vivace, le spectacle de la mort lui avait été si redoutable,
+cette lettre lui rappelait de si affreux souvenirs, qu'elle
+ne put y jeter les yeux sans, frissonner. Des tressaillements
+involontaires trahirent son angoisse; et quand
+elle eut fini;</p>
+
+<p>«Pardon, Madame, dit-elle à Alice; je suis obligée de
+de recommencer, je n'ai rien compris, je suis trop troublée.»</p>
+
+<p><i>Troublée!</i> pensait Alice; elle ne peut même pas dire
+<i>émue!</i> Si son âme est aussi froide que ses paroles, quelle
+âme de bronze est-ce là?</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+
+<p>Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement
+nerveux; puis elle abaissa son voile sur son visage,
+se releva, et fit le geste de rendre le papier à sa belle-soeur;
+mais tout à coup elle chancela, retomba sur son
+fauteuil, et, joignant ses mains crispées, elle laissa
+échapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui
+révélait une angoisse profonde, une mystérieuse douleur.</p>
+
+<p>La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Dès
+qu'elle la vit souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux
+mains, qu'elle eut quelque peine à désunir, et, se penchant
+vers elle avec un reste d'effroi:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle
+d'une voix caressante; mais n'est-ce pas devant moi
+et avec moi que vous devez pleurer?</p>
+
+<p>&mdash;Avec vous? s'écria la courtisane effarée.</p>
+
+<p>Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante
+figure qui s'efforçait de lui sourire à travers ses
+larmes.</p>
+
+<p>Ce fut comme un choc électrique. Il y avait peut-être
+vingt ans qu'Isidora n'avait senti l'étreinte affectueuse,
+le regard compatissant d'une femme pure; il y avait
+peut-être vingt ans qu'elle raidissait son âme orgueilleuse
+contre tout insultant dédain, contre toute humiliante
+pitié. Malgré ce que Félix lui avait dit de la bonté
+de sa soeur, et peut-être même à cause de ce respect enthousiaste
+qu'il avait pour Alice, Isidora était venue la
+trouver, le coeur disposé à la haine. On ne sait pas ce
+que c'est que le mépris d'une femme pour une femme.
+Pour la première fois depuis qu'elle était tombée dans
+l'abîme de la corruption, Isidora recevait d'une femme
+honnête (comme ses pareilles disent avec fureur) une
+marque d'intérêt qui ne l'humiliait pas. Tout son orgueil
+tomba devant une caresse. La glace dont elle s'était cuirassée
+se fondit en un instant. Toutes les facultés aimantes
+de son être se réveillèrent; et, passant d'un excès de
+réserve à un excès d'expansion, ainsi qu'il arrive à ceux
+qui luttent depuis longtemps, elle se laissa tomber aux
+pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec transport,
+et s'écria à plusieurs reprises, au milieu de sanglots et
+de cris étouffés:</p>
+
+<p>«Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu!
+que je vous remercie!»</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+
+
+
+<p>En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces
+beaux yeux, dont l'audacieuse limpidité l'avait consternée,
+Alice sentit s'envoler toutes ses répugnances. Elle
+releva la pécheresse et, la pressant sur son sein, elle osa
+baiser ses joues inondées de pleurs.</p>
+
+<p>L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle
+était comme ivre, elle dévorait de baisers les mains de
+sa jeune soeur, comme elle l'appelait déjà intérieurement.
+«Une femme, disait-elle avec une sorte d'égarement,
+une amie, un ange! ô mon Dieu! j'en mourrai
+de bonheur, mais je serai sauvée!» Son enthousiasme
+était si violent qu'il effraya bientôt Alice. Dans ces
+âmes sombres, la joie a un caractère fébrile, que les
+âmes tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre.
+Et cependant rien n'était plus chaste que la subite
+passion de cette courtisane pour l'angélique soeur
+qui lui rouvrait le chemin du ciel. Mais ce brusque retour
+à l'attendrissement et à la confiance, bouleversait
+son âme trop longtemps froissée. Elle ne pouvait passer
+de l'amer désespoir à la foi souriante qu'en traversant
+un accès de folie. Elle en fut tout à coup comme brisée,
+et se jetant sur un sopha: «J'étouffe, dit-elle, je ne suis
+pas habituée aux larmes, il y a si longtemps que je n'ai
+pleuré! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais sentir
+un instant de joie... Il me semble que je vais mourir.»</p>
+
+<p>En effet, elle devint d'une pâleur livide, et Alice fut
+effrayée de voir ses dents serrées et sa respiration suspendue.
+Elle craignit une attaque de nerfs, et sonna précipitamment
+sa femme de chambre.</p>
+
+<p>La femme de chambre, au lieu de venir, courut à l'appartement
+du jeune Félix, où se tenait Jacques Laurent
+dans l'attente de son sort.</p>
+
+<p>L'enfant dormait, Jacques agité s'efforçait de lire. La
+femme de chambre le pria de se rendre auprès de madame.
+Tel était l'ordre qu'elle avait reçu de sa maîtresse
+un quart d'heure auparavant; et, dans son émotion,
+Alice avait oublié que le coup de sonnette devait être le
+signal de cet avertissement donné à Jacques. Voilà pourquoi
+au bout de cinq minutes, au lieu de voir entrer sa
+femme de chambre, elle vit entrer Laurent.</p>
+
+<p>Ou plutôt elle ne le vit pas. Il s'avançait timidement,
+et Alice tournait le dos à la porte par où il entra. Agenouillée
+près de sa belle-soeur, elle essayait de ranimer
+ses mains glacées. Cependant Isidora n'était point évanouie.
+Morne, l'oeil fixe, et le sein oppressé, il semblait
+qu'elle fût retombée dans le désespoir, faute de puissance
+pour la joie. La douce Alice semblait la supplier
+de faire un nouvel effort pour chasser le démon Elle
+semblait prier pour elle, tout en la priant elle-même de
+se laisser sauver.</p>
+
+<p>Jacques s'attendait si peu à un tel résultat de l'entrevue
+de ces deux femmes, qu'il resta comme pétrifié de
+surprise devant l'admirable groupe qu'elles formaient devant
+lui. Toutes deux en deuil, toutes deux pâles:
+l'une toute semblable à un ange de miséricorde, l'autre
+à l'archange rebelle qui mesure l'espace entre l'abîme et
+le firmament.</p>
+
+<p>Cependant l'habitude de s'observer et de se contraindre
+était si forte chez cette dernière qu'elle y obéissait encore
+machinalement. Elle fut la première à s'apercevoir du
+léger bruit que fit l'entrée de Jacques, et, sortant de
+sa torpeur par un grand effort, elle recouvra la parole.
+«Je suis insensée, dit-elle à voix basse à sa belle-soeur.
+L'état où je suis me rendrait importune si je restais plus
+longtemps. Permettez-moi de m'en aller tout de suite. Il
+vous arrive du monde, et je ne veux pas, qu'on, me voie
+chez vous. Oh! à présent que je vous connais, je vous
+aime, et je ne veux pas vous exposer à des chagrins pour
+moi; j'aimerais mieux ne vous revoir jamais, Mais je vous
+reverrai, n'est-ce pas? Oh! permettez-moi de revenir
+en secret! je vous le demanderais à genoux si nous
+étions seules.»</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que vous reveniez, répondit Alice en l'aidant
+à se lever, «et bientôt j'espère que ce ne sera plus en
+secret. Pendant quelques jours encore permettez-moi de
+causer seule, librement avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Quand ordonnez-vous que je revienne? dit Isidora,
+soumise comme un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Si je croyais vous trouver seule chez vous...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me trouverez toujours seule.</p>
+
+<p>&mdash;A certaines heures? lesquelles?</p>
+
+<p>&mdash;A toutes les heures. Avec l'espérance de vous voir
+un instant, je fermerai ma porte toute la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quels jours?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours de ma vie s'il le faut, pour vous voir
+un seul jour.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que vous me touchez! que vous me paraissez
+aimante!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je l'ai été, et je le deviendrai si vous voulez
+m'aimer un peu. Mais ne dites rien encore; ce serait de
+la pitié peut-être. Tenez, vous ne pouvez pas venir chez
+moi ostensiblement, cela peut attirer sur vous quelque
+blâme. Je sais qu'on a une détestable opinion de moi
+dans votre famille. Je croirais que je la mérite si vous la
+partagiez. Mais je ne veux pas que mon bon ange souffre
+pour le bien qu'il veut me faire. Venez chez moi par les
+jardins. Il y a une petite porte de communication dans
+votre mur; près de la porte une serre remplie de fleurs,
+où vous pouvez vous tenir sans que personne vous voie,
+et où vous me trouverez toujours occupée à vous aimer
+et à vous attendre.</p>
+
+<p>Malgré tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ces paroles,
+le souvenir de cette petite porte, de ce mur mitoyen
+et de cette serre fut un coup de poignard qui réveilla les
+douleurs personnelles d'Alice. Elle se rappela Jacques
+Laurent, tourna brusquement la tète, et le vit au fond
+de l'appartement où il s'était timidement réfugié, tandis
+qu'elle conduisait lentement Isidora vers l'issue opposée,
+en parlant bas avec elle. Elle promit, mais sans s'apercevoir
+cette fois de la joie et de la reconnaissance d'Isidora.
+Enfin, voyant que celle-ci sortait et se soutenait à
+peine, tant l'émotion l'avait brisée, elle appela Jacques
+avec un sentiment de grandeur et de jalousie indéfinissable.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit-elle, donnez donc le bras à ma belle-soeur,
+qui est souffrante, et conduisez-la à sa voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Sa belle-soeur! pensa la courtisane. Elle ose m'appeler
+ainsi devant un de ses amis! elle n'en rougit pas!
+et elle revint vers Alice pour la remercier du regard et
+saisir une dernière fois sa main qu'elle porta à ses lèvres.
+Dans son émotion délicieuse, elle vit Jacques confusément,
+sans le regarder, sans le reconnaître, et accepta
+son bras, sans pouvoir détacher ses yeux du visage
+d'Alice. Et comme Jacques, embarrassé de sa préoccupation,
+lui rappelait qu'il la conduisait à sa voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à pied, dit-elle. Quand on demeure porte à
+porte! Et, tenez, si la petite porte du jardin n'est pas condamnée,
+ce sera beaucoup plus court par là.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais sonner pour qu'on aille ouvrir, dit Alice; et
+elle sonna en effet. Mais son âme se brisa en voyant
+Isidora, appuyée sur le bras de Jacques, descendre le
+perron du jardin, et se diriger vers le lieu de leurs anciens
+rendez-vous. Elle eut la pensée de les suivre. Rien
+n'eut été plus simple que de reconduire elle-même sa
+belle-soeur par ce chemin; rien ne lui parut plus monstrueux,
+plus impossible que cet acte de surveillance,
+tant il lui répugna, Elle ne pouvait pas supposer qu'Isidora
+n'eût pas reconnu Jacques. «Comme elle se contient
+jusqu'au milieu de l'attendrissement!» se disait-elle.
+«Et lui, comme il a paru calme! Quelle puissance dans
+une passion qui se cache ainsi! Ne sais-je pas moi-même
+que plus l'âme est perdue, plus l'apparence est sauvée?</p>
+
+<p>Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la pendule,
+l'oreille tendue au moindre bruit, et comptant les
+minutes qui allaient s'écouler entre le départ et le retour
+de Jacques.</p>
+
+<p>Isidora et Jacques marchaient sans se parler. Elle était
+plongée dans un attendrissement profond et délicieux,
+et ne songeait pas plus à regarder l'homme qui lui
+donnait le bras que s'il eût été une machine. Il s'applaudissait
+d'avoir échappé à l'embarras d'une reconnaissance,
+et, pensant à la bonté d'Alice, lui aussi, il se gardait
+bien de rompre le silence; mais un hasard devait
+déjouer cette heureuse combinaison du hasard. Le domestique
+qui marchait devant eux s'était trompé de clef, et
+lorsqu'il l'eut vainement essayée dans la serrure, il s'accusa
+d'une méprise, posa sur le socle d'un grand vase
+de terre cuite, destiné à contenir des fleurs, la bougie
+qu'il tenait à la main, et se prit à courir à toutes jambes
+vers la maison pour rapporter la clef nécessaire.</p>
+
+<p>Jacques Laurent resta donc tête à tête avec son ancienne
+amante sous l'ombrage de ces grands arbres qu'il
+avait tant aimés, devant cette porte qui lui rappelait leur
+première entrevue, et dans une situation tout à faite embarrassante
+pour un homme qui n'aime plus. L'air d'un
+soir chargé d'orage, c'est-à-dire lourd et chaud, ne faisait
+pas vaciller la flamme de la bougie, et son visage se
+trouvait, si bien éclairé qu'au premier moment Isidora
+devait le reconnaître, à moins que, dans la foule de ses
+souvenirs, le souvenir d'un amour si promptement satisfait,
+si promptement brisé, put ne pas trouver place
+parmi tant d'autres.</p>
+
+<p>Il affectait de détourner la tête, cherchant ce qu'il
+avait à dire, ou plutôt ce qu'il pouvait se dispenser de
+dire pour ne pas manquer à la bienséance. Offrir à sa
+compagne préoccupée de la conduire à un banc en attendant
+le retour du domestique, lui demander pardon de
+ce contre-temps, rien ne pouvait se dire en assez peu
+de mots pour que sa voix ne risquât pas de frapper
+l'attention. Il crut sortir d'embarras en apercevant une
+de ces chaises de bois qu'on laisse dans les jardins, et il
+fit un mouvement pour quitter le bras de madame de S...
+afin d'aller lui chercher ce siège. Ce pouvait être une
+politesse muette. Il se crut sauvé. Mais tout à coup il sentit
+son bras retenu par la main d'Isidora qui lui dit avec
+vivacité:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur, je vous connais, vous êtes... Mon
+Dieu, n'êtes-vous pas...</p>
+
+<p>«Je suis Jacques Laurent», répondit avec résignation
+le timide jeune homme, incapable de soutenir aucune
+espèce de feinte, et jugeant d'ailleurs qu'il était impossible
+d'éviter plus longtemps cette crise délicate. Puis,
+comme il sentit le bras d'Isidora presser le sien impétueusement,
+un sentiment de méfiance, et peut-être de
+ressentiment, lui rendit le courage de sa fierté naturelle.</p>
+
+<p>&mdash;Probablement, Madame, lui dit-il, ce nom est aussi vague
+dans vos souvenirs que les traits de l'homme qui le porte.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques Laurent, s'écria madame de S..., sans répondre
+à ce froid commentaire, Jacques Laurent ici, chez
+madame de T....! et dans cet endroit!... Ah! cet endroit
+qui m'a fait vous reconnaître, je ne l'ai pas revu
+sans une émotion terrible, et j'ai été comme forcée de
+vous regarder, quoique... Jacques, vous ici avec moi?...
+Mais comment cela se fait-il?... Que faisiez-vous chez
+madame de T...? Vous la connaissez donc?... Oui: elle
+vous a appelé son ami.... Vous êtes son ami... Son
+amant peut-être!... Écoutez, Jacques, écoutez, il faut
+que je vous parle, ajouta-t-elle avec précipitation en
+voyant revenir le serviteur avec la clef.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas maintenant, dit Jacques troublé et irrité:
+surtout pas après le mot insensé que vous venez de dire...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit-elle en baissant la voix à mesure que
+le domestique s'approchait, quel accent d'indignation!
+je crois entendre la voix de Jacques au bal masqué lorsque,
+pour l'éprouver, je le supposais l'amant de Julie! Au
+nom de la pauvre Julie qui est morte dans tes bras, Jacques,
+écoute-moi un instant, suis-moi. Mon avenir, mon
+salut, ma consolation sont dans vos mains, Monsieur...
+Si vous êtes un homme juste et loyal comme vous l'étiez
+jadis... Si vous êtes un homme d'honneur, parlez-moi,
+suivez-moi... ou je croirai que vous êtes mon ennemi, un
+lâche ennemi comme les autres! Eh bien! n'hésitez donc
+pas! dit-elle encore pendant que le domestique faisait
+crier la clef dans la serrure rouillée; rien de plus simple
+que vous me donniez le bras jusqu'à mes appartements.
+Rien de plus grossier que de me laisser traverser seule
+l'autre jardin.» Et elle l'entraîna.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais attendre monsieur? dit le vieux Saint-Jean
+avec cet admirable accent de malicieuse bêtise qu'ont,
+en pareil cas, ces espions inévitables donnés par la civilisation.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Jacques avec sa douceur et sa bonhomie
+ordinaires, laissez la clef, je vais la rapporter en
+revenant.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je vais la mettre en dehors pour que
+monsieur puisse revenir.</p>
+
+<p>Jacques n'écoutait plus. Emporté comme par le vent
+d'orage, il suivait Isidora, qui, parvenue au milieu du
+jardin, tourna brusquement du côté de la serre, et l'y fit
+entrer avec une sorte de violence.</p>
+
+<p>Elle ne s'arrêta qu'auprès de la cuvette de marbre, et
+de ce banc garni de velours bleu, sur lequel elle s'était
+assise près de lui pour la première fois. «Ne dites rien,
+Jacques! s'écria-t-elle en le forçant de s'asseoir à ses
+côtés, ne préjugez rien, ne pensez rien, jusqu'à ce que
+vous m'ayez entendue. Je vous connais, je sais que des
+questions ne vous arracheraient rien: je ne vous en ferai
+point. Je vois que vous avez de la répugnance à venir
+ici, de l'inquiétude et de l'impatience à y rester!... Je ne
+vous retiendrai pas longtemps. Je crois deviner... mais
+peu importe. Ce que je dirai sera vrai ou faux, vous ne
+répondrez pas, mais voilà ce que j'imagine, il faut que
+vous le sachiez pour comprendre ma situation et ma conduite.
+Vous êtes intimement lié avec madame de T..., vous
+êtes entré chez elle tout à l'heure sans être annoncé,
+comme un habitué de la maison... dans sa chambre...
+car c'était sa chambre ou son boudoir, je n'ai pas bien
+regardé... Vous l'aimez! car vous tremblez; oui, je sens
+trembler votre main qui repousse en vain la mienne. Elle
+vous aime peut-être! Bah! il est impossible qu'elle ne
+vous aime pas! Que ce soit amour ou amitié, elle vous
+estime, elle vous écoute, elle vous croit! Vous lui avez
+parlé de moi; elle vous a consulté! Vous lui avez
+dit... Mais non, vous ne lui avez pas dit de mal de moi,
+sa conduite me le prouve. Sa conduite envers moi est
+admirable, c'est dire que la vôtre entre elle et moi l'a été
+aussi... Jacques, je vous remercie... Je parle comme dans
+un rêve, et je comprends à mesure que je parle... Mon
+premier mouvement, en vous voyant, a été la peur, châtiment
+d'une âme coupable! Mais mon second mouvement
+est celui de ma vraie nature, nature confiante et
+droite, que l'on a faussée et torturée. Aussi mon second
+mouvement est la confiance, la gratitude... une gratitude
+enthousiaste! Jacques! vous êtes toujours le meilleur
+des hommes, et vous avez pour maîtresses la meilleure des
+femmes! Ce bonheur vous était dû; en homme généreux,
+vous avez voulu me donner du bonheur aussi, et, grâce
+à vous, cette femme est mon amie! Oh! que vous êtes
+grands tous les deux!»</p>
+
+<p>Et, dans un élan irrésistible, Isidora pencha son visage
+baigné de larmes jusqu'à effleurer de ses lèvres tremblantes
+les mains du craintif jeune homme.</p>
+
+<p>«Laissez, Madame, laissez, répondit-il effrayé de
+l'émotion qui le gagnait et en faisant un effort pour s'éloigner
+d'elle, autant que le permettait la largeur du
+siège de marbre; vous êtes dangereuse jusque dans vos
+meilleurs mouvements, et je ne peux pas vous écouter
+sans frayeur. Vous êtes hardie et vous aimez à profaner,
+jusque dans vos élans d'amour pour les choses saintes.
+Otez de votre imagination audacieuse l'idée de cette liaison
+intime avec madame de T... Sachez, en un mot,
+que je suis le précepteur de son fils, et, par conséquent,
+le commensal et l'habitué nécessaire de sa maison. Je
+venais lui parler de son enfant, quand je suis entré
+étourdiment dans son petit salon. Je ne me permets
+pas d'autres sentiment envers elle qu'un dévouement
+respectueux, et l'estime qu'on doit à une femme éminemment
+vertueuse: et, quant à celui qu'elle peut avoir
+pour moi, c'est la confiance en mes principes et la
+bonne opinion qu'une personne sensée doit avoir de
+l'homme à qui elle confie l'âme de son enfant. Quel démon
+vous pousse à bâtir un roman extravagant, impossible?
+Est-ce là le respect et l'amour que vous témoigniez
+tout à l'heure à madame de T... par vos humbles
+caresses? A peine l'émotion que sa bonté vous cause est-elle
+dissipée, que déjà vous l'assimilez à toutes les femmes
+que vous connaissez; apprenez à connaître, Madame, apprenez
+à respecter, si vous voulez apprendre à aimer.»</p>
+
+<p>Sauf l'amour avoué, sauf le bonheur des deux amants,
+la pauvre Isidora, dans sa candeur cynique, avait deviné
+juste, et c'était en effet un bon mouvement qui
+l'avait poussée à penser tout haut; mais elle ne savait
+pas qu'en s'exprimant ainsi, elle mettait la main sur des
+plaies vives. L'indignation de Jacques lui fit un mal affreux,
+et la haine de la pudeur et de la vertu lui revint
+au coeur plus amère, plus douloureuse que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Quel langage! quelle colère et quel mépris! dit-elle
+en se levant et en regardant Jacques avec un sombre
+dédain. Vous niez l'amour et vous exprimez un pareil
+respect! Le nom de votre idole vous paraît souillé dans
+ma bouche, et son image dans ma pensée! Vous n'êtes
+pas habile, Jacques; vous ne savez pas que les femmes
+comme moi sont impossibles à tromper sur ce point. Le
+respect, c'est l'amour! En vain vous faites une distinction
+affectée de ces deux mots: quiconque n'aime pas, méprise,
+quiconque aime vénère; il n'y a pas deux poids et deux
+mesures pour connaître le véritable amour. Moi aussi
+j'ai été aimée une fois dans ma vie; est-ce que vous l'avez
+oublié, Jacques? Et comment l'ai-je su? c'est parce
+qu'on ne le disait pas, c'est parce qu'on n'eût jamais osé
+me l'avouer, c'est enfin parce qu'on me respectait. Et
+cela se passait ici, il y a trois ans; c'est ici que, sur ce
+banc, osant à peine effleurer mon vêtement, et frémissant
+de crainte quand, en touchant ces fleurs, votre
+main rencontrait la mienne, vous seriez mort plutôt que
+de vous déclarer, vous seriez devenu fou plutôt que
+de vous avouer à vous-même que vous m'aimiez... Mais
+voilà que vous êtes devenu un homme civilisé à mon
+égard, c'est-à-dire que vous me méprisez, et que vous
+exaltez devant moi une autre femme! C'est tout simple,
+Jacques, c'est tout simple, vous ne m'aimez plus et vous
+l'aimez.. Je m'en doutais, je le sais à présent. En vérité,
+Jacques, vous êtes bien maladroit, et le secret d'une
+femme <i>vertueuse</i>, comme vous dites, est en grand danger
+dans vos mains.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire? reprit
+Jacques irrité, en se levant à son tour. Je croyais bénir
+le jour où je vous retrouverais digne d'une noble et fidèle
+amitié; mais je vois bien que Julie est morte, en
+effet, comme vous le disiez tout à l'heure, et qu'il ne me
+reste plus qu'à pleurer sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! malheureux, ne blasphème pas! s'écria-t-elle
+en se tordant les mains; que ne peux-tu dire la vérité?
+pourquoi Julie n'est-elle pas morte et ensevelie à jamais
+au fond de ton coeur et du mien? mais l'infortunée ne
+peut pas mourir. Cette âme pure et généreuse s'agite
+toujours dans le sein meurtri et souillé d'Isidora; elle s'y
+agite en vain, personne ne veut lui rendre la vie; elle
+ne peut ni vivre ni mourir. Vraiment je suis un tombeau
+où l'on a enfermé une personne vivante. Ah! philosophe
+sans intelligence et sans entrailles, tu ne comprends
+rien à un pareil supplice, et cette agonie te fait sourire
+de pitié. Sois maudit, toi que j'ai tant aimé, toi que seul
+parmi tous les hommes, je croyais capable d'un grand
+amour! puisses-tu être puni du même supplice! puisses-tu
+te survivre à toi-même et conserver le désir du
+bien, après avoir perdu la foi!</p>
+
+<p>Son voile noir était tombé sur ses épaules, et sa longue
+chevelure, déroulée par l'humidité de la nuit, flottait
+éparse sur sa poitrine agitée. La lune, en frappant
+sur le vitrage de la serre, semait sur elle de pâles clartés
+dont le reflet bleuâtre la faisait paraître plus belle et
+plus effrayante. Elle ressemblait à lady Macbeth évoquant
+dans ses malédictions et dans ses terreurs les esprits
+malfaisants de la nuit.</p>
+
+<p>Le coeur de Jacques se rouvrit à la pitié et à une sorte
+d'admiration pour ce principe d'amour et de grandeur
+qu'une vie funeste n'avait pu étouffer en elle; une âme
+vulgaire ne pouvait pas souffrir ainsi.</p>
+
+<p>«Julie, lui dit-il, en lui prenant le bras avec énergie,
+reviens donc à toi-même; s'il ne faut pour cela que rencontrer
+un coeur ami, ne l'as-tu pas trouvé aujourd'hui?
+N'étais-tu pas tout à l'heure affectueusement pressée
+dans les bras d'un être généreux, excellent entre tous?
+Cette femme qui, en dépit des préjugés du monde, t'a
+nommée sa soeur et t'a promis de venir ici pour te consoler
+et te bénir, n'est-ce donc pas un secours que le
+ciel t'envoie? n'est-ce donc pas un messager de consolation
+qui doit briser la pierre de ton cercueil? Ta fierté
+implacable, qui repoussait jadis le pardon de l'amour, refusera-t-elle
+la nouvelle alliance de l'amitié? Ne m'attribuez
+pas les généreux mouvements de cette noble femme.
+Son coeur n'a pas besoin d'enseignement; mais sachez
+bien que si elle en avait besoin, et si j'avais sur elle l'influence
+qu'il vous a plu tout à l'heure de m'attribuer, je
+voudrais que vous dussiez le repos de votre conscience
+et la guérison de vos blessures à cette main de femme,
+plutôt qu'à celle d'aucun homme.»</p>
+
+<p>L'exaspération d'Isidora était déjà tombée, comme le
+vent capricieux de l'orage lorsqu'il s'abat sur les plantes
+et semble s'endormir en touchant la terre. Mobile comme
+l'atmosphère, en effet, elle écoutait Jacques d'un air
+moitié soumis, moitié incrédule.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as peut-être raison, dit-elle, peut-être! Je n'en
+sais rien encore, j'ai besoin de me recueillir, de m'interroger.
+Je suis partagée entre deux élans contraires:
+l'un, qui me pousse aux genoux de cette femme au front
+d'ange, l'autre, qui me fait haïr et craindre la protection
+de cette dame à la voix de sirène. Une dévote, peut-être!
+qui veut me mener à l'église et me présenter au monde
+des sacristies, comme un trophée de sa béate victoire.
+Ah! que sais-je? En Italie aussi, des femmes de qualité
+ont voulu me convertir. Elles m'appelaient dans leur
+oratoire, et m'eussent chassée de leur salon. Faudrait-il
+passer par le confessionnal et la communion pour entrer
+chez ma belle-soeur? Ah! jamais! jamais de bassesse!
+de l'insolence, de la haine, des outrages, je le veux
+bien, mais de l'hypocrisie et de la honte, jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez raison, reprit Jacques; à ces craintes,
+je vois que vous êtes toujours injuste; mais, à ces résistances,
+je vois que vous avez la vraie fierté. Mais me
+croyez-vous donc enrôlé parmi les jésuites de salons,
+que vous me supposez capable de vous engager dans de
+si lâches intrigues? sachez que madame de T... n'est
+pas dévote.</p>
+
+<p>«Pardonnez-moi tout ce que je dis, Jacques, vous
+voyez bien que je n'ai pas ma tête. Ma pauvre tête que,
+ce matin, je croyais si forte et si froide, elle a été brisée,
+ce soir, par trop d'émotions. Cette femme m'a enivrée
+avec sa bonté et ses caresses, et toi, tu m'as tuée
+avec ta figure douce et tes blonds cheveux, m'apparaissant
+tout à coup comme le spectre du passé devant cette
+porte, dans ce lieu fatal où je t'ai vu pour ne jamais
+t'oublier. Ah! que je t'ai aimé, Jacques! Tu ne l'as jamais
+su, et tu as pu ne pas le croire. Ma conduite avec
+toi t'a paru odieuse. Elle était sage, elle était dévouée;
+je sentais que je n'étais pas digne de toi, que tu ne
+pourrais jamais oublier ma vie, qu'en devenant passionné
+tu allais devenir le plus malheureux des hommes. Je n'ai
+pas voulu changer en une vie de larmes ce souvenir d'une
+nuit de délices. Et, qu'est-ce que je dis? ce n'est pas
+cette nuit-là que je me suis rappelée avec le plus de bonheur
+et de regrets. C'est ce premier amour enthousiaste
+et timide que tu avais pour moi lorsque tu ne me connaissais
+que sous le nom de Julie, lorsque tu me croyais
+une femme pure, lorsque tu venais ici tout tremblant, et
+que, n'osant me parler de ton amour, tu me parlais de
+mes camélias. Ah! ne m'ôte pas ce souvenir, Jacques,
+et quelque coupable que tu m'aies jugée depuis, quelque
+insensée que je te paraisse encore, ne me reprends pas
+le passé, ne me dis pas que tu n'as pas senti pour moi un
+véritable amour; c'est le seul amour de ma vie, vois-tu,
+c'est mon rêve, c'est mon roman de jeune fille, commencé
+à trente ans, fini en moins de deux semaines...! fini! oh
+non! ce rêve ne m'a jamais quittée. Il ne finira qu'avec
+ma vie; je n'ai aimé qu'une fois, je n'ai aimé qu'un seul
+homme, et cet homme c'est toi, Jacques: ne le savais-tu
+point, ne le vois-tu pas? Je t'ai emporté dans le secret de
+mon coeur, et je t'y ai gardé comme mon unique trésor.
+Depuis trois ans, il ne s'est pas passé un jour, une heure, où
+je n'aie été plongée dans le ravissement de mon souvenir.
+C'est là ce qui m'a fait vivre, c'est là ce qui m'a donné la
+force d'être irréprochable dans mes actions depuis trois
+ans, comme j'étais irréprochable dans mes pensées. Je voulais
+me purifier par une vie régulière, par des habitudes
+de fidélité. J'ai essayé d'aimer Félix de S... comme on aime
+un mari quand on n'a pas d'amour pour lui et qu'on respecte
+son honneur. Et lui, le crédule jeune homme, s'est
+cru aimé du jour où j'ai eu une véritable passion dans
+l'âme pour un autre. Mais il a eu raison de m'estimer et
+de me respecter au point de vouloir me donner son nom.
+Ne lui avais-je pas sacrifié la satisfaction du seul amour
+que j'aie véritablement senti? Aussi, quand j'ai accepté
+ce nom et cette formalité significative du mariage, j'ai
+songé à toi, Jacques, je me suis dit: Si Félix revient à la
+vie, du moins Jacques saura que j'ai mérité d'être réhabilitée;
+s'il succombe, Jacques me reverra purifiée, ce
+ne sera plus une courtisane qu'il pressera en frissonnant
+contre sa poitrine, ce sera la comtesse de S..., la veuve
+d'un honnête homme, une femme indépendante de tout
+lien honteux, une maîtresse fidèle, éprouvée par trois
+ans d'absence et libre de se donner après un combat de
+trois ans contre les hommes et contre lui-même... Oh!
+Jacques, c'est ainsi que je t'ai aimé, et je reviens ici,
+je me berce depuis vingt-quatre heures des plus doux
+rêves. Je caresse mille projets, je m'endors dans les délices
+de mon imagination en attendant que je fasse des
+démarches pour te chercher et te retrouver; et tout à
+coup le roman infernal de ma destinée s'accomplit: tu
+parais devant moi, tu sembles sortir de terre, juste à
+l'endroit où je t'ai vu pour la première fois! Je t'enlève,
+je t'entraîne ici, parmi ces fleurs, où pour la première
+fois tu m'as parlé... Nous sommes seuls... je suis encore
+belle... je t'aime avec passion... et toi tu ne m'aimes
+plus! oh! c'est horrible, et voilà toute ma vie expiée
+dans ce seul instant.»</p>
+
+<p>La pâle traduction que nous venons de donner des paroles
+d'Isidora ne saurait donner une idée de son éloquence
+naturelle. Ce don de la parole, quelques femmes,
+même les femmes vulgaires en apparence, le possèdent à
+un degré remarquable et l'exercent jusque sur des sujets
+frivoles. La profession d'avocat conviendrait merveilleusement
+à certaines femmes du peuple que vous avez dû
+rencontrer aussi bien que moi, et sur les lèvres desquelles
+le discours venait de lui-même s'arranger à propos
+du moindre objet de négoce ou du moindre récit de
+l'événement du quartier. Les Parisiennes ont particulièrement
+cette faculté oratoire, cette propension à énoncer
+leur pensée sous des formes pittoresques ou littéraires
+et avec une pantomime animée, gracieuse ou plaisante,
+minaudière ou passionnée, emphatique ou naïve. Isidora
+était une de ces enfants du peuple de Paris, une de ces
+mobiles et saisissantes imaginations qui se répandent en
+expressions aussi vite qu'elles s'impressionnent. Elle
+avait donné à son propre esprit, par la lecture et le spectacle
+des arts, une éducation recherchée, brillante et
+presque solide, dans les loisirs de la richesse; et l'élocution
+facile qu'elle avait eue pour la répartie mutine et
+l'apostrophe mordante, elle l'avait conservée, pour l'analyse
+de ses sentiments et le récit de ses émotions passionnées.
+Jacques avait déjà été frappé de cette éloquence
+féminine, déjà il en avait subi diversement l'influence,
+lorsqu'elle avait été tour à tour la divine Julie et l'audacieux
+domino de l'Opéra. Il se sentit de nouveau sous le
+charme, et ce ne fut pas sans une terreur mêlée de plaisir.
+Il ne se piquait pas d'être un stoïque, et son amour
+pour Alice n'ayant jamais reçu d'encouragement, n'ayant
+pu nourrir aucune espérance, n'était pas un préservatif
+à l'épreuve du feu d'une passion expansive et provocante
+comme l'était celle d'Isidora. Nous essaierions en vain de
+faire deviner l'expression de sa physionomie si calme et
+si hautaine à l'habitude, si puissante de persuasion lorsqu'elle
+révélait tout à coup des orages cachés; ni les accents
+de sa voix éteinte dans les discours sans intérêt,
+flexible, saccadée, pénétrante, déchirante dans l'abandon
+du désespoir et de l'amour. Jacques sentit qu'il tremblait,
+qu'il avait alternativement chaud et froid, qu'il retombait
+sous l'empire de la fascination, et Isidora qui, par instants,
+jetait ses bras autour de lui avec ivresse et les
+retirait avec crainte, sentit, elle aussi, que Jacques perdait
+la tête.</p>
+
+<p>Et pourtant, hélas! tout ce qu'elle venait de lui dire
+était-il bien vrai? Sincère, oui; mais véridique, non.
+Qu'elle crût, dans cet instant, ne rien raconter que d'historique
+dans sa vie, et que dans sa vie il y eût, depuis
+trois ans, beaucoup de rêveries, de regrets et d'élans
+vers ce pur amour de Jacques, unique, en effet, dans ses
+souvenirs, par sa nature confiante et naïve, rien de plus
+certain; qu'elle eût été fidèle au comte de S..., quelle
+eût désiré se réhabiliter par le mariage, par besoin d'honneur
+plus que par désir d'une fortune assurée, cela était
+encore vrai; mais qu'elle ne se fût pas laissé distraire un
+seul instant de la passion de Jacques par les jouissances
+du faste, qu'elle l'eût quitté dans le seul dessein de ne
+pas le rendre malheureux, plutôt que pour n'être pas
+honteusement délaissée par Félix; qu'enfin, elle n'eût
+songé qu'à Jacques en se faisant épouser, et que l'amour
+des richesses certaines n'eût pas été mêlé, à l'insu d'elle-même,
+au désir ambitieux d'un titre et d'une vaine considération;
+voilà ce qui n'était qu'à moitié vrai. Il ne faut
+pas oublier qu'il y avait une bonne et une mauvaise
+puissance, agissant, à forces égales, sur l'âme naturellement
+grande mais fatalement corrompue de cette femme.
+En revoyant Jacques, elle retrouva toute la poétique et
+brûlante énergie du roman qu'elle avait caressé en secret
+dans sa pensée depuis trois ans; secret tour à tour douloureux
+et charmant, selon la disposition de son âme impressionnable
+et changeante, et qui l'avait aidée, en effet, à
+vivre sagement, mais qui n'eût pas été suffisant pour une
+telle réforme de conduite, sans l'espérance et la volonté
+de dominer et de soumettre le comte de S... Alors elle se
+plut à s'expliquer à elle-même sa propre vie par ce miracle
+de l'amour, qui lui plaisait davantage, parce qu'en
+effet il était davantage dans ses bons instincts; et l'imagination,
+cette maîtresse toute-puissante de son cerveau,
+qui lui tenait lieu du coeur éteint et des sens blasés, déploya
+ses ailes pour l'emporter loin du domaine de la réalité.
+Jacques, entraîné dans son tourbillon, perdait pied
+et se sentait comme soulevé par l'ouragan dans ce monde
+rempli de fantômes et d'abîmes.</p>
+
+<p>Cette Isidora si séduisante, si belle et si violemment
+éprise de lui, n'était elle pas la même femme qu'il avait
+aimée avec enthousiasme, puis avec délire, puis enfin avec
+de profonds déchirements de coeur, longtemps encore
+après avoir été brusquement séparé d'elle? Nous n'oserions
+pas dire que six mois encore avant cette nouvelle
+rencontre, Jacques, au moment d'aimer Alice, qu'il connaissait
+à peine, n'eût pas éprouvé d'énergiques retours
+de l'ancienne et unique passion. C'était bien plutôt lui
+qui eût pu, s'il eût été disposé à se vanter de sa fidélité,
+raconter à Isidora qu'il avait langui et souffert pour elle
+durant presque toute cette absence, et ce roman de son
+coeur eut été beaucoup plus authentique que celui qu'elle
+venait de faire sortir de son propre cerveau.</p>
+
+<p>Pourtant je ne sais quel doute obstiné se mêlait à
+l'ivresse croissante de Jacques. Tout était vrai dans
+l'expression d'Isidora; sa voix sonore, son regard humide,
+son sein agité; mais son exaltation, pour être
+sentie, n'en était pas moins appliquée à une assertion
+peu vraisemblable, et la sagesse, la modestie du jeune
+homme, se débattaient encore contre les séductions d'un
+genre de flatterie où les femmes sont toutes-puissantes.
+son humble fortune, son nom ignoré, son extérieur timide,
+rien en lui ne pouvait tenter la cupidité ou la vanité
+d'une telle femme. Et puis, s'il est vrai que les
+femmes sont crédules aux doux mensonges de l'amour,
+il faut bien avouer que, par nature et par position, les
+hommes le sont bien davantage.</p>
+
+<p>La lutte était engagée. Isidora voulait ardemment la
+victoire, non qu'elle eut conservé les moeurs de la galanterie.
+Il n'est rien de plus froid à cet égard que la femme
+qui a abusé de la liberté, rien de plus chaste, peut-être,
+que celle qui rougit d'avoir mal vécu. Mais il y a dans
+ces âmes-là, et il y avait dans la sienne en particulier,
+un insatiable orgueil. Elle ne pouvait se résoudre à perdre
+Jacques malgré elle, elle qui avait eu la force de le
+quitter. Le danger d'échouer, l'étonnement de sa résistance,
+étaient des stimulants à cette passion moitié sentie,
+moitié factice. Dans l'excitation nerveuse qu'elle
+éprouvait, elle pouvait, sans efforts et sans fausseté,
+parcourir tous les tons, et s'identifier, à la manière des
+grands artistes, avec toutes les nuances de son improvisation
+brûlante. Elle frappa le dernier coup en s'humiliant
+devant Jacques: «Ne me hais pas; oh! je t'en prie,
+ne me hais pas! lui dit-elle en courbant presque sur son
+sein les flots de sa noire chevelure. Ne crois pas que je
+sois indigne de ta pitié. Vois où l'amour m'a réduite! moi
+qui la repoussais si fièrement autrefois, quand tu me
+l'offrais, cette pitié sainte, je te la demande aujourd'hui.
+Je te la demande au nom de cette femme que j'ai calomniée
+tout à l'heure, si c'est calomnier le plus pur des
+anges de supposer qu'il t'aime. Mais si ta modestie farouche
+repousse cette idée comme un crime, je la rétracte
+et je désavoue les paroles que la jalousie m'a arrachées.
+Oui, la jalousie, je le confesse. Cette femme que
+j'adorais, que j'adore toujours dans sa bonté simple et
+courageuse, j'étais au moment de la haïr en songeant...
+Mais je ne veux même pas répéter les mots qui t'offensent.
+Sois sûr que le bon principe est assez fort en moi
+pour triompher, et qu'il triomphe déjà. J'étoufferai, s'il
+le faut, l'amour qui me dévore, pour rester digne de
+l'amitié qu'elle m'offre. Eussé-je encore d'insolents soupçons,
+je les refoulerai dans mon sein, je la respecterai
+comme tu la respectes. Seras-tu content, Jacques, et
+croiras-tu que je t'aime?»</p>
+
+<p>Jacques vit à ses pieds l'orgueilleuse Isidora, et soit
+que l'homme devienne plus faible que la femme quand
+il s'agit de donner le change à un véritable amour, soit
+qu'à bout de souffrance dans ses désirs ignorés pour
+Alice, il espérât guérir un mal inutile et funeste en s'enivrant
+de voluptés puissantes, il chercha l'oubli du présent
+dans le délire du passé.</p>
+
+<p>Isidora eût souhaité des émotions plus douces et plus
+profondes. Ce ne ne fut pas sans douleur et sans effroi
+qu'elle accepta son facile triomphe. Elle fut sur le point
+de le repousser en échange d'un mot et d'un regard
+adressés à la Julie d'autrefois. Elle arracha bien a son
+amant ce doux nom qui, pour elle, résumait tout son rêve
+de bonheur; mais la familiarité d'un amour accepté lui
+ôta tout son prestige. Elle se livra sans confiance et sans
+transport, à travers des larmes amères qu'elle interpréta
+comme des larmes de joie; mais elle sentit avec
+un affreux désespoir qu'elle mentait et qu'elle n'avait
+pas de plus noble plaisir que celui de rendre Jacques
+infidèle à une femme austère et plus désirable qu'elle.</p>
+
+<p>Car elle devina tout en sentant battre contre son coeur
+ce coeur rempli d'une autre affection, et bientôt elle
+éprouva l'invincible besoin de pleurer seule et de constater
+que sa victoire était la plus horrible défaite de sa vie,
+«Va-t'en, dit-elle à Jacques lorsque minuit sonna dans
+le lointain. Tu ne m'aimes plus, ou tu ne m'aimes pas
+encore. Un abîme s'est creusé entre nous. Mais je le
+comblerai peut-être, Jacques, à force de repentir et de
+dévouement.»</p>
+
+<p>Elle s'était montrée douce et résignée malgré son angoisse.
+Jacques ne sentait encore que de l'attendrissement
+et de la reconnaissance. Il essaya de ramener la
+paix dans son âme en lui parlant de l'avenir et des affections
+durables. Mais, lui aussi, il sentit tout à coup qu'il
+mentait. La peur et les remords le saisirent, et la parole
+expira sur ses lèvres. Isidora avait été vingt fois sur le
+point de lui dire: «Tais-toi, ceci est un sermon!» Mais
+elle se contint, soit par stoïcisme, soit par découragement,
+et elle trouva des prétextes pour se séparer de lui
+sans lui dévoiler, comme autrefois, la profonde et altière
+douleur de son âme impuissante et inassouvie.</p>
+
+<p>Jacques, confus et tremblant, rentra dans le jardin de
+l'hôtel de T.., comme un larron qui voudrait se cacher
+de lui-même. Il referma, sans bruit, la petite porte et
+jeta un regard craintif sur l'allée déserte et les massifs
+silencieux.</p>
+
+<p>Les volets du rez-de-chaussée, habité par Alice, étaient
+fermés, nulle trace de lumière, aucun bruit à l'extérieur.
+Sans doute elle était couchée.</p>
+
+<p>«Ah! repose en paix, âme tranquille et sainte, pensa-t-il
+en approchant de ces fenêtres sans reflets et de cette
+façade morne d'une maison endormie sous le froid et
+fixe regard de la lune. Dors la nuit, et que tes jours s'envolent
+en sereines rêveries. Que l'orage, que la honte,
+que les luttes vaines et coupables, que les inutiles désirs
+et les remèdes empoisonnés, que la douleur et le mal
+soient pour moi seul! Maintenant me voilà condamné
+par ma conscience à me taire éternellement, et je ne
+pourrai plus même maudire ma timidité!»</p>
+
+<p>Il fallait traverser l'antichambre de madame de T...
+pour rentrer dans la maison. Et qu'allait devenir Jacques
+si cette porte était fermée! Mais à peine l'eut-il
+touchée, que Saint-Jean vint la lui ouvrir.</p>
+
+<p>«Ne faites pas de bruit, monsieur Laurent, madame
+est <i>retirée</i>,» lui dit le bonhomme qui l'avait attendu
+sur ce banc classique en velours d'Utrecht, où les serviteurs
+du riche, victimes de ses caprices ou de ses habitudes,
+perdent de si longues heures entre un mauvais
+sommeil ou une oisiveté d'esprit plus mauvaise encore.
+Jacques lui exprima ses regrets de l'avoir fait veiller.
+«Pardi, Monsieur, dit le bonhomme avec un sourire
+moitié bienveillant, moitié goguenard, il le fallait bien,
+à moins de vous faire coucher à la belle étoile, ou à
+l'hôtel de S...! Rendez-moi ma clef? Eh! eh! vous l'emportez
+par mégarde!»</p>
+
+<p>Jacques avait été mis, dans l'après-dînée, en possession
+de la chambre qu'il devait occuper désormais à
+l'hôtel de T... Ce n'était pas son ancienne mansarde;
+c'était un petit appartement beaucoup plus confortable,
+situé au second, mais ayant vue aussi sur le jardin. En
+examinant ce local, Jacques fut frappé du goût et de la
+grâce aimable avec lesquels il avait été décoré. Tout
+était simple; mais, par un étrange hasard, il semblait
+que la personne chargée de ce soin eût deviné ses goûts,
+ses paisibles habitudes de travail, le choix des livres qui
+pouvaient le charmer, et jusqu'aux couleurs de teinture
+qu'il aimait. La pensée ne lui vint pourtant pas que madame
+de T... eût daigné s'occuper elle-même de ces détails.
+Dans les commencements de son séjour à la campagne
+il avait été l'objet des attentions les plus délicates
+et les plus affectueuses dans ce qui concernait les douceurs
+de son installation. Mais depuis qu'Alice, préoccupée
+d'une pensée grave qu'il ne devinait pas, semblait
+s'être refroidie pour lui, il ne se flattait plus de lui inspirer
+ces prévenantes bontés. Agité et craignant de réfléchir,
+il se jeta sur son lit, espérant trouver dans le sommeil
+l'oubli momentané de la tristesse invincible qui le
+gagnait.</p>
+
+<p>Mais il n'eut qu'un sommeil entrecoupé et des rêves
+insensés. Il pressait Alice dans ses bras, et tout à coup,
+son visage divin devenant le visage désolé d'Isidora, ses
+caresses se changeaient en malédictions, et la courtisane
+étranglait sous ses yeux la femme adorée.</p>
+
+<p>Obsédé de ces folles visions, il se leva et s'approcha
+de sa fenêtre. Les menaces d'orage s'étaient dissipées:
+il n'y avait plus au firmament qu'une vague blancheur,
+des nuées transparentes, floconneuses, et l'argent mat
+du clair de la lune sur un fond de moire. Laurent jeta
+les yeux sur ce jardin funeste qui ne lui rappelait que
+des regrets ou des remords. Mais bientôt son attention
+fut fixée sur un objet inexplicable. Tout au fond du jardin,
+sur une espèce de terrasse relevée de trois gradins
+de pierre blanche, et fermée de grands murs, marchait
+lentement une forme noire qu'il lui était impossible de
+distinguer, mais dont le mouvement régulier et impassible
+pouvait être comparé à celui d'un pendule. Qui
+donc pouvait ainsi veiller dans la solitude et le silence
+de la nuit? D'abord un soupçon terrible, une âcre jalousie,
+s'empara du cerveau affaibli de Jacques. Comme
+s'il avait eu, lui, le droit d'être jaloux! Alice attendait-elle
+quelqu'un à cette heure solennelle et mystérieuse?
+Mais était-ce bien Alice? Isidora aussi portait un vêtement
+de deuil. Aurait-elle eu la fantaisie de venir rêver
+dans ce jardin plutôt que dans le sien? elle pouvait en
+avoir conservé une clef. Mais comment expliquer le choix
+de cette promenade? D'ailleurs Alice était mince, et il
+lui semblait voir une forme élancée.</p>
+
+<p>Une demi-heure s'écoula ainsi. L'ombre paraissait infatigable,
+et elle était bien seule. Elle disparaissait derrière
+de grands vases de fleurs et quelques touffes de
+rosiers disposés sur le rebord de la terrasse. Puis elle se
+montrait toujours aux mêmes endroits découverts, suivant
+la même ligne, et avec tant d'uniformité, qu'on eût
+pu compter par minutes et secondes les ailées et venues
+de son invariable exercice. Elle marchait lentement, ne
+s'arrêtait jamais, et paraissait bien plutôt plongée dans
+le recueillement d'une longue méditation qu'agitée par
+l'attente d'un rendez-vous quelconque.</p>
+
+<p>Jacques fatigua son esprit et ses yeux à la suivre,
+jusqu'à ce que, cédant à la lassitude, et voulant se persuader
+que ce pouvait être la femme de chambre de
+madame de T..., attendant quelque amant pour son propre
+compte, il alla se recoucher. Après deux heures de
+cauchemar et de malaise, il retourna à la fenêtre. L'ombre
+marchait toujours. Était-ce une hallucination? Cela
+faisait croire à quelque chose de surnaturel. Un spectre
+ou un automate pouvaient seuls errer ainsi pendant de
+si longues heures sans se lasser. Où un être humain
+eût-il pris tant de persévérance et d'insensibilité physique?
+L'horizon blanchissait, l'air devenait froid, et les
+feuilles se dilataient à l'approche de la rosée. «Je resterai
+là, se dit Jacques, jusqu'à ce que la vision s'évanouisse
+ou jusqu'à ce que cette femme quitte le théâtre de sa promenade
+obstinée. A moins de passer par-dessus le mur,
+il faudra bien qu'elle se rapproche, que je la voie ou que
+je la devine.»</p>
+
+<p>Cette curiosité, mêlée d'angoisse, fit diversion à ses
+maux réels. Caché derrière la mousseline du rideau collé
+à ses vitres, il s'obstina à son tour à regarder, jusqu'à
+ce que le jour, s'épurant peu à peu, lui permit de reconnaître
+Alice. A n'en pouvoir douter, c'était elle qui, depuis
+une heure du matin jusqu'à quatre, avait ainsi
+marché sans relâche, sans distraction, et sans qu'aucune
+impression extérieure eût pu la déranger du problème
+intérieur qu'elle semblait occupée à résoudre. A mesure
+que le jour net et transparent qui précède le lever du
+soleil lui permettait de discerner les objets, Jacques
+voyait son attitude, sa démarche, les détails de son vêtement.
+Rien en elle n'annonçait le désordre de l'âme.
+Elle avait la même toilette de deuil qu'il lui avait vue la
+veille; elle n'avait pas songé à mettre un châle: elle
+avait la tête nue. Ses cheveux bruns, séparés sur son
+beau front, ne paraissaient pas avoir été déroulés pour
+une tentative de sommeil. Son pas était encore ferme
+quoique un peu ralenti, ses bras croisés sur sa poitrine
+sans raideur et sans contraction violente. Enfin, lorsque
+le premier rayon du soleil vint dorer les plus hautes
+branches, elle s'arrêta au milieu de la terrasse et parut
+regarder attentivement la façade de la maison. Puis elle
+descendit les trois degrés et se dirigea vers la porte du
+petit salon d'été, sans avoir aperçu Jacques qui se cachait
+soigneusement. Lorsqu'elle fut assez près de la
+maison pour qu'il pût distinguer sa physionomie, il remarqua
+avec étonnement qu'elle était calme, pâle, il est
+vrai, comme l'aube, mais aussi sereine, et à peine altérée
+par la fatigue d'une si solennelle et si étrange veillée.
+Et, cependant, que n'avait-il pas fallu souffrir pour remporter
+une telle victoire sur soi-même «Oh! quelle
+femme êtes-vous donc? s'écria Jacques intérieurement,
+quand il lui eut entendu doucement refermer la porte
+vitrée de son boudoir; quelle énigme vivante, quelle
+âme céleste nourrie des plus hautes contemplations, ou
+quel coeur à jamais brisé par un morne désespoir? Vous
+n'aimez pas, non, vous n'aimez pas, car vous semblez ne
+pouvoir pas souffrir; mais vous avez aimé, et vous vivez
+peut-être d'un souvenir du mort!» Et Jacques ne se
+doutait pas que ce mort c'était lui.</p>
+
+<p>«J'ai aimé!» pensait Alice en se déshabillant avec lenteur
+et en s'étendant sur sa couche chaste et sombre.</p>
+
+<p>Jacques fut bien abattu et bien préoccupé durant la
+leçon du matin qu'il donnait ordinairement avec tant de
+zèle et d'amour au fils d'Alice. Il s'en fit, des reproches.
+Nos fautes ont ainsi toutes sortes de retentissements imprévus,
+petits ou grands, mais qui en raniment l'amertume
+par mille endroits.</p>
+
+<p>A la campagne, Alice avait l'habitude de venir toujours,
+vers la fin de la leçon, écouter le résumé du précepteur
+ou de l'enfant. Jacques se dit que toute cette vie
+allait changer à Paris, et qu'il ne verrait peut-être pas
+Alice de la journée. On lui monta son déjeuner dans sa
+chambre, et le vieux serviteur lui dit que madame avait
+commandé que son couvert fût mis tous les jours à sa
+table à l'heure du dîner. Jacques attendit cette heure
+avec anxiété. Mais il dîna tête-à-tête avec son élève.</p>
+
+<p>«Madame a la migraine, dit le bonhomme Saint-Jean,
+une forte migraine, à ce qui parait; elle n'a rien pris de
+la journée.»</p>
+
+<p>Et il secoua la tête d'un air chagrin.</p>
+
+<p>Nous laisserons Jacques Laurent à ses anxiétés, et
+nous rendrons compte au lecteur de la journée d'Alice.</p>
+
+<p>Après quelques heures d'un sommeil calme, elle s'habilla
+avec le même soin qu'à l'ordinaire, et se fit apporter
+la clef de la petite porte du jardin. «Je la laisserai
+dans la serrure, dit-elle à Saint-Jean, et vous ne l'ôterez
+jamais.» Puis elle se dirigea avec une lenteur tranquille
+vers le jardin d'Isidora, et elle alla s'asseoir dans la serre,
+où elle voulut rester seule quelques instants avant de la
+faire avertir. Il y avait là quelque désordre, un coussin
+de velours tombé dans le sable, quelques belles fleurs
+brisées autour de la fontaine. Alice eut un frisson glacé;
+mais aucun soupir ne trahit, même dans la solitude,
+l'émotion de son âme profonde.</p>
+
+<p>Elle allait sa diriger enfin vers le pavillon, lorsque
+Isidora parut devant elle, en robe blanche sous une légère
+mante noire. Isidora était fière de porter en public
+ce deuil qui la faisait épouse et veuve; mais elle haïssait
+cette sombre couleur et ce souvenir de mort. N'attendant
+pas si tôt la visite de sa belle-soeur, elle cachait
+à peine sous sa mante cette toilette du matin, molle et
+fraîche, dans laquelle elle se sentait renaître. Pourtant
+le visage de la superbe fille était fort altéré. Sa beauté
+n'en souffrait pas; elle y gagnait peut-être en expression;
+mais il était facile de voir à son oeil plombé et à sa
+riche chevelure à peine nouée, qu'elle avait peu dormi
+et qu'elle avait eu hâte de se retremper dans l'air du
+matin. Il était à peine neuf heures.</p>
+
+<p>Elle fit un léger cri de surprise, puis, comme charmée,
+elle s'élança vers Alice; mais, dans son rapide regard,
+je ne sais quelle farouche inquiétude se trahit en chemin.</p>
+
+<p>Alice, clairvoyante et forte, lui sourit sans effort et
+lui lendit une main qu'Isidora porta à ses lèvres avec un
+mouvement convulsif de reconnaissance, mais sans pouvoir
+détacher son oeil, noir et craintif comme celui d'une
+gazelle, du placide regard d'Alice. Alice était bien pâle
+aussi; mais si paisible et si souriante, qu'on eût dit
+qu'elle était l'amante victorieuse en face de l'amante
+trahie.</p>
+
+<p>«Elle ne se doute de rien!» pensa l'autre; et elle
+reprit son aplomb, d'autant plus qu'Alice ne parut pas
+faire la moindre attention à son joli peignoir de mousseline
+blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'attendiez pas si matin, lui dit madame
+de T...; mais vous m'aviez dit que vous défendriez votre
+porte et que vous ne sortiriez pas tant que je ne serais
+pas venue; je n'ai pas voulu vous condamner à une
+longue réclusion, et, en attendant voire réveil, je prenais
+plaisir à faire connaissance avec vos belles fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mes plus belles fleurs sont sans parfum et sans pureté
+auprès de vous, répondit Isidora, et ne prenez pas
+ceci pour une métaphore apportée de l'Italie, la terre
+classique des rébus. Je pense naïvement ce que je vous
+dis d'une façon ridicule; c'est assez le caractère de l'enthousiasme
+italien. Il paraît exagéré à force d'être sincère.
+Ah! Madame, que vous êtes belle au jour, que
+votre air de bonté me pénètre, et que votre manière
+d'être avec moi me rend heureuse! Vous ne partagez
+donc pas l'animosité de votre famille contre moi? Vous
+n'avez donc pas le sot et féroce orgueil des femmes du
+grand monde?</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons ni de ma famille, ni des femmes du
+monde: vous ne les connaissez pas encore, et peut-être
+n'aurez-vous pas tant à vous en plaindre que vous le
+croyez. Que vous importe, d'ailleurs, l'opinion de ceux
+qui, de leur côté, vous jugeraient ainsi sans vous connaître?
+Oubliez un peu tout ce qui se meut eu dehors de
+votre véritable vie, comme je l'oublie, moi aussi; même
+quand je suis forcée de le traverser. Pensez un peu à
+moi, et laissez-moi ne penser qu'à vous. Dites-moi,
+croyez-vous que vous pourrez m'aimer?</p>
+
+<p>Cette question était faite avec une sorte de sévérité
+où la franchise impérieuse se mêlait à la cordiale bienveillance.
+Isidora essaya de se récrier sur la cruauté
+d'un tel doute; mais le regard ferme et bon d'Alice semblait
+lui dire: <i>Pas de phrase je mérite mieux de
+vous.</i> Et Isidora, sentant tout à coup le poids de cette
+âme supérieure tomber sur la sienne, fut saisie d'un
+malaise qui ressemblait à la peur.</p>
+
+<p>Cette peur devint de l'épouvante lorsque Alice ajouta,
+en retenant fortement sa main dans la sienne: «Répondez-moi,
+répondez-moi donc hardiment, Julie!»</p>
+
+<p>&mdash;Julie? s'écria la courtisane hors d'elle-même. Quel
+nom me donnez-vous là?</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous le donner toujours, reprit
+Alice avec une grande douceur; un de nos amis communs
+vous a connue sous ce nom, qui est sans doute le
+véritable, et qui m'est plus doux à prononcer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon nom de baptême, en effet, dit Isidora
+avec un triste sourire; mais je n'ai pas voulu le porter
+après que j'ai eu quitté ma famille et mon humble condition.
+C'est mon nom d'ouvrière, car vous savez que
+j'étais une pauvre enfant du peuple.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre titre de noblesse à mes yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment oui! Ne croyez donc pas que les idées ne
+pénètrent pas jusque dans les têtes coiffées en naissant
+d'un hochet blasonné. Ne soyez pas plus fière que moi;
+nommez-moi Alice, et reprenez pour moi votre nom de
+Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il me rappelle tant de choses douces et cruelles!
+ma jeunesse, mon ignorance, mes illusions, tout ce que
+j'ai perdu! Oui, donnez-le-moi, ce cher nom, pour que
+j'oublie tout ce qui s'est passé pendant que je m'appelais
+Isidora... Car celui-là vous fait mal aussi à prononcer,
+n'est-ce pas? Et en disant ces derniers mots, Isidora
+regarda à son tour Alice avec une sincérité impérative.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+
+
+<p>Alice éleva sa belle main délicate, et la posant sur le
+front de la courtisane: «Je vous jure, par votre rare
+intelligence, lui dit-elle, que si votre coeur est aussi bon
+que votre beauté est puissante, quoi qu'il y ait eu dans
+votre vie, je ne veux ni le savoir, ni le juger. Que de
+vous à moi, ce qui peut vous faire souffrir dans le passé
+soit comme s'il n'avait jamais existé. Si vous êtes grande,
+généreuse et sincère, Dieu a dû vous absoudre, et aucune
+de ses créatures n'a le droit de trouver Dieu trop indulgent.
+Répondez-moi donc, car je ne vous demande pas
+autre chose. Votre coeur est-il bien vivant? Êtes-vous bien
+capable d'aimer? Car si cela est, vous valez tout autant
+devant Dieu que moi qui vous interroge.»</p>
+
+<p>Isidora, entièrement vaincue par l'ascendant de la
+justice et de la bonté, mit ses deux mains sur son visage
+et garda le silence. Son enthousiasme d'habitude avait
+fait place à un attendrissement profond, mais douloureux
+il lui fallait bien aimer Alice, et elle sentait qu'elle
+l'aimait plus encore que durant l'accès d'exaltation
+qu'elle avait éprouvé la veille en recevant les premières
+ouvertures de son amitié.</p>
+
+<p>Mais le fantôme de Jacques Laurent avait passé entre
+elles deux, et il y avait eu de la haine mêlée à ce premier
+élan de son coeur vers une rivale. Maintenant le
+respect brisait la jalousie. L'orgueil abattu ne trouvait
+plus d'ivresse dans la reconnaissance. Alice n'était plus
+là comme une fée qui l'enlevait à la terre, mais comme
+une soeur de la Charité qui sondait ses plaies. La fière
+malade ne pouvait repousser cette main généreuse; mais
+elle avait honte d'avouer qu'elle avait plus besoin de
+secours et de pardon que de justice.</p>
+
+<p>Alice écarta avec une sorte d'autorité les mains de la
+courtisane et vit la confusion sur ce front que les outrages
+réunis de tous les hommes n'eussent pas pu faire
+rougir.</p>
+
+<p>«Eh bien, lui dit-elle, si vous n'êtes pas sûre de vous-même,
+attendez pour me répondre. J'aurai du courage
+et je ne me rebuterai pas.»</p>
+
+<p>&mdash;Je ne venais pas pour vous imposer la confiance et
+l'amitié. Je venais vous les offrir et vous les demander.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je vous donne toute mon âme, lui répondit
+enfin Isidora en dévorant des larmes brûlantes.</p>
+
+<p>&mdash;Ne sentez-vous pas que vous me dominez et que ma
+foi vous appartient?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne voyez-vous pas aussi que je ne suis pas aussi
+bien avec Dieu et avec moi-même que vous l'espériez?
+Ne voyez-vous pas que j'ai honte de faire un pareil aveu?
+Ne soyez pas cruelle, et n'abusez pas de votre ascendant,
+car je ne sais pas si je pourrai le subir longtemps sans
+me révolter. Ah! je suis une âme malheureuse, j'ai besoin
+de pitié à cause de ce que je souffre; mais la pitié
+m'humilie, et je ne peux pas l'accepter!</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+
+<p>&mdash;De la pitié! Dieu seul a le droit de l'exercer; mais
+les hommes! Oh! Vous avez raison de repousser la pitié
+de ces êtres qui en ont tous besoin pour eux-mêmes. J'en
+serais bien digne, chère Julie, si je vous offrais la
+mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'offres-tu donc, noble femme? suis-je digne
+de ton affection?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Julie, si vous la partagez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ne vois-tu pas que je l'implorerais à genoux s'il
+le fallait! Oh! belle et bonne créature de Dieu que vous
+êtes, prenez garde à ce que vous allez faire en m'ouvrant
+le trésor de votre affection; car si vous vous rétirez de
+moi quand vous aurez vu le fond de mon coeur, vous aurez
+frappé le dernier coup, et je serai forcée de vous
+maudire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi mêlez-vous toujours quelque chose de
+sinistre à votre expansion? On vous a donc fait bien du
+mal? Et cependant un homme vous a rendu justice, un
+homme vous a aimée.</p>
+
+<p>&mdash;De quel homme parlez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne parlons pas de lui, Alice, car c'est là que
+notre lien, à peine formé, va peut-être se rompre, à
+moins que ma franchise ne me fasse absoudre!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas de confession, ma chère Julie. Je sais de vous
+certaines choses que je comprends sans les approuver.
+Mais trois années de dévouement et de fidélité les ont
+expiées.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, écoutez, s'écria Julie en se pliant sur le
+coussin de velours resté à terre aux pieds d'Alice, dans
+une attitude à demi familière, à demi prosternée: je ne
+veux pas que vous me croyiez meilleure que je ne le
+suis. J'aimerais mieux que vous me crussiez pire, afin
+d'avoir à conquérir votre estime, que je ne veux ni surprendre
+ni extorquer. Je veux vous dire toute ma vie.</p>
+
+<p>Et comme Alice fit involontairement un geste d'effroi,
+elle ajouta avec abattement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne vous raconterai rien; je ne le pourrais
+pas non plus; mais je tâcherai de me faire connaître, en
+parlant au hasard, car mon coeur est plein de trouble, et
+je ne puis recevoir en silence un bienfait que je crains
+de ne pas mériter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, on n'est pas belle et pauvre impunément
+dans notre abominable société de pauvres et de
+riches, et ce don de Dieu, le plus magique de tous, la
+beauté de la femme, la femme du peuple doit trembler
+de le transmettre à sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je me rappelle un dicton populaire que j'entendais répéter
+autour de moi dans mon enfance: <i>Elle a des yeux
+à la perdition de son âme</i>, disaient, les commères du
+voisinage, en me prenant des mains de ma mère pour
+m'embrasser. Ah! que j'ai bien compris, depuis, cette
+naïve et sinistre prédiction!</p>
+
+<p>«C'est que la beauté et la misère forment un assemblage
+si monstrueux! La misère laide, sale, cruelle, le
+travail implacable, dévorant, les privations obstinées,
+le froid, la faim, l'isolement, la honte, les haillons, tout
+cela est si sûrement mortel pour la beauté! Et la beauté
+est ambitieuse; elle sent qu'elle est une puissance;
+qu'un règne lui serait dévolu si nous vivions selon les
+desseins de Dieu; elle sent qu'elle attire et commande
+l'amour, qu'elle peut élever une mendiante au-dessus
+d'une reine dans le coeur des hommes; elle souffre et
+s'indigne du néant et des fers de la pauvreté.</p>
+
+<p>«Elle ne veut pas servir, mais commander; elle veut
+monter, et non disparaître; elle veut connaître et posséder;
+mais, hélas! à quel prix la société lui accorde-t-elle
+ce règne funeste et cette ivresse d'un jour!</p>
+
+<p>«Et moi aussi, j'ai voulu régner, et j'ai trouvé l'esclavage
+et la honte. Vous pensez peut-être qu'il y a des
+âmes faites pour le vice, et condamnées d'avance; d'autres
+âmes faites pour la vertu et incorruptibles. Vous
+êtes peut-être fataliste comme les gens heureux qui
+croient à leur étoile. Ah! sachez qu'il n'y a de fatal pour
+nous en ce monde que le mal qui nous environne, et
+que nous ne pouvons pas le conjurer. S'il nous était
+donné de le juger et de le connaître, la peur tiendrait
+lieu de force aux plus faibles. Mais que sait-on du mal
+quand on ne le porte pas en soi? Nos bons instincts ne
+sont-ils pas légitimes, et, par cela même, invincibles?
+A qui la faute si nous sommes condamnées à périr ou à
+les étouffer?</p>
+
+<p>«Ton ambition t'a perdue, me disait ma pauvre mère
+en courroux, après mes premières fautes. Cela était vrai;
+mais quelle était donc cette ambition si coupable? Hélas!
+je n'en connaissais pas d'autre que celle d'être aimée!
+Suis-je donc criminelle pour n'avoir pas trouvé l'amour,
+pour moins encore, pour n'avoir pas su qu'il n'existait pas?</p>
+
+<p>«Et, ne trouvant pas la réalité de l'amour, il a fallu
+me contenter du semblant. Des hommages et des dons,
+ce n'est pas l'amour, et pourtant la plupart des femmes
+qui portent le même nom que moi dans la société n'en demandent
+pas davantage. Mais le plus grand malheur qui
+puisse échoir à une femme comme moi, c'est de n'être
+pas stupide. Une courtisane intelligente, douée d'un esprit
+sérieux et d'un coeur aimant! mais c'est une monstruosité!
+Et pourtant je ne suis pas la seule. Quelques
+unes d'entre nous meurent de douleur, de dégoût et de
+regrets, au milieu de cette vie de plaisir, d'opulence et
+de frivolité qu'elles ont acceptée.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas la cupidité, ce n'est pas le libertinage,
+qui les ont conduites à ce que la société considère comme
+un état de dégradation.</p>
+
+<p>«Il est vrai qu'elles ont commis, comme moi, des
+fautes, et qu'elles ont caressé aussi de dangereuses, de
+coupables erreurs. Elles ont accepté leur opulence de
+mains indignes, et lâchement reçu comme un dédommagement
+de leur esclavage ou de leur abandon, des richesses
+qu'elles auraient dû haïr et repousser.</p>
+
+<p>«Il y a beaucoup d'intrigantes, qui, pour s'assurer ces
+richesses, jouent avec la passion, menacent d'une rupture,
+feignent la jalousie, poursuivent de leurs transports
+étudiée un amant qui les quitte, enfin trafiquent
+de l'amour d'une manière honteuse. A celles-là rien de
+sacré, rien de vrai. Elles n'aiment jamais; elles quittent
+un amant par la seule raison qu'un amant plus riche se
+présente. Ces femmes-là me font horreur, et je me surprends
+à les mépriser, comme si j'étais irréprochable.
+Mais quelques-unes d'entre nous valent mieux, sans qu'on
+s'en aperçoive, sans qu'on leur en sache aucun gré. Elles
+ne calculent pas, elles ne comptent pas avec la richesse.</p>
+
+<p>«Le hasard seul a voulu que le premier objet de leur
+passion fût riche, et elles n'ont pas prévu qu'en se laissant
+combler, elles seraient regardées bientôt comme
+vendues.</p>
+
+<p>«Puis, dans l'habitude de luxe où elles vivent, avec
+les besoins factices qu'on leur crée, avec l'entourage de
+riches admirateurs qui fait leurs relations, leur âme
+s'amollit, leur constitution s'énerve, le travail et la misère
+leur deviennent des pensées de terreur. Si elles
+changent d'amant, c'est un riche qui se présente, c'est
+un riche qui est accepté.</p>
+
+<p>«Devenues futiles et aveugles, un homme simple et
+modeste n'est plus un homme à leurs yeux; il n'exerce
+pas de séduction sur elles; un habit mal fait le rend ridicule,
+le défaut d'usage, la simplicité des manières le
+font paraître déplaisant, et nous serions humiliées d'avoir
+un tel protecteur, et de paraître avec lui en public.
+Nous devenons plus aristocratiques, plus patriciennes
+que les duchesses de l'ancienne cour et les reines modernes
+de la finance.</p>
+
+<p>«Et puis, l'oisiveté est une autre cause de démoralisation,
+et c'est encore par là que nous en venons à ressembler
+aux grandes dames. Nous avons pris l'habitude
+de donner tant d'heures à la toilette, à la promenade, à
+de frivoles entretiens, nous trônons avec tant de nonchalance
+sur nos ottomanes ou dans nos avant-scènes, qu'il
+nous devient bientôt impossible de nous occuper avec
+suite à rien de sérieux.</p>
+
+<p>«Nos sots plaisirs nous excèdent, mais la solitude
+nous effraie, et nous ne pouvons plus nous passer de cette
+vie de représentation stupide, qui est à la fois un fardeau
+et un besoin pour nous.</p>
+
+<p>«Et puis encore l'orgueil! cette sorte d'orgueil particulier
+aux êtres qu'on s'est efforcé d'avilir, qui ont
+donné des armes contre eux, et qui, ne pouvant retrouver
+le vrai chemin de l'honneur, se font gloire de leur
+contenance intrépide. Oh! cet orgueil-là, pour être illégitime,
+n'en est pas moins jaloux, ombrageux et despotique
+à l'excès. On pourrait le comparer à celui de certains
+hommes politiques qui se drapent dans leur impopularité.</p>
+
+<p>«Jugez donc de ce que doit souffrir une tête douée
+d'intelligence et de raison, quand, poussée par la fatalité
+dans cette voie sans issue, elle arrive à perdre la
+puissance de se réhabiliter sans en voir perdu le besoin.</p>
+
+<p>«Ah! Madame, vous n'êtes pas, vous, une femme
+vulgaire, vous avez un grand coeur, une grande intelligence.
+Il est impossible que vous ne me compreniez pas.
+Vous ne voudriez pas m'insulter en me mettant sous les
+yeux les prétendus éléments de mon bonheur, le nom et
+le titre que je porte, la sécurité de ma fortune, de ma
+liberté, ma beauté encore florissante; et mon esprit généralement
+vanté et apprécié par de prétendus amis.</p>
+
+<p>«Mon nom de patricienne et mon titre de comtesse,
+je les dois à l'amour aveugle et obstiné d'un homme
+que je ne pouvais pas aimer, et que j'ai souvent trompé,
+avide et insatiable que j'étais d'un instant d'amour et de
+bonheur impossibles à trouver!</p>
+
+<p>«Cet homme excellent, mais homme du monde, malgré
+tout, jaloux sans passion et généreux sans miséricorde,
+n'eût jamais osé faire de moi sa femme, s'il eût
+dû survivre à la maladie qui l'a emporté.</p>
+
+<p>«À son lit de mort, il a voulu, par un étrange caprice,
+me laisser dans le monde un rang auquel je ne
+songeais pas, et que j'ai eu la faiblesse d'accepter sans
+comprendre que ce serait là encore une fausse dignité,
+une puissance illusoire, une comédie de réhabilitation,
+un masque sur l'infamie de mon nom de fille.</p>
+
+<p>«La famille du comte de S... n'a pas voulu me disputer
+le legs considérable dont je jouis, et cette crainte du
+scandale est la marque de dédain la plus incisive qu'elle
+m'ait donnée. Je sais bien que, dans le temps où nous
+vivons, je pourrais braver ce dédain, me pousser par
+l'intrigue dans les salons, y réussir, y tourner la tête
+d'un lord excentrique ou d'un Français sceptique, faire
+encore un riche, peut-être un illustre mariage, qui sait!
+aller à la cour citoyenne comme certaines filles publiques,
+bien autrement avilies que moi, s'y sont poussées
+et installées à force d'impudence ou d'habileté. Mais je
+n'ai pas la ressource d'être vile, et ce genre d'ambition
+m'est impossible.</p>
+
+<p>«Mon orgueil est trop éclairé pour aller affronter des mépris
+qui me font souffrir par la seule pensée qu'ils existent
+au fond des coeurs, quelque part, chez des gens que je ne
+connais même pas. Je ne pourrais pas, je n'ai jamais pu
+m'entourer de ces femmes équivoques, qui ont fait justement
+comme moi, par les mêmes hasards, mais avec
+d'autres intentions et d'autres moyens. J'abhorre l'intrigue,
+et j'éprouve une sorte de consolation à écraser
+ces femmes-là du mépris qu'elles m'inspirent.</p>
+
+<p>«Mais, hélas! pour valoir mieux qu'elles, je n'en
+suis que plus malheureuse.</p>
+
+<p>«Ne pouvant m'amuser à la possession des bijoux et
+des voitures, à la conquête des révérences et à l'exhibition
+d'une couronne de comtesse sur mes cartes de visite,
+j'ai l'âme remplie d'un idéal que je n'ai jamais pu,
+et que, moins que jamais, je puis atteindre.</p>
+
+<p>«Le manque d'amour me tue, et le besoin d'être aimée
+me torture... Et pourtant je ne suis pas sûre de n'avoir
+pas perdu moi-même, au milieu de tant de souffrances,
+la puissance d'aimer.</p>
+
+<p>«Ah! la voilà, cette révélation gui vous effraie et à
+laquelle vous n'osiez pas vous attendre! Je vous ai devinée,
+Alice, et je sais bien ce qui a disposé votre grand
+coeur à m'absoudre de toute ma vie. Dans votre vie de réserve
+et de pudeur, à vous, vous vous êtes dit avec l'humilité
+d'un ange, que les femmes comme moi avaient
+une sorte de grandeur incomprise, qu'elles se rachetaient
+devant Dieu par la puissance de leurs affections,
+et que, comme à Madeleine, il leur serait beaucoup
+pardonné, parce qu'elles ont beaucoup aimé. Hélas!
+vous n'avez pas compris que Dieu serait trop indulgent,
+s'il permettait aux âmes qui abusent de ses dons de ne
+pas arriver à la satiété et à l'impuissance.</p>
+
+<p>«Le châtiment est là pour le coeur de la femme,
+comme pour les sens du débauché.</p>
+
+<p>«Et ce malheur incommensurable n'est pas l'expiation
+des âmes vulgaires, sachez-le bien. J'ai été frappée,
+en Italie, de la différence qui existait entre moi et presque
+toutes ces femmes d'une organisation à la fois riche
+et grossière.</p>
+
+<p>«Elles avaient bien aussi des alternatives d'illusion et
+de déception, mais leurs sens sont si actifs, que leur illusion
+n'est pas tuée par ses nombreuses défaites. J'ai
+connu à Rome une jeune fille de vingt ans, qui me disait
+tranquillement, en comptant sur ses doigts:</p>
+
+<p>«J'ai aimé trois fois, et j'ai toujours été trompée;
+mais, cette fois-ci, je suis bien sûre d'être aimée, et de
+l'être pour toujours.»</p>
+
+<p>«Huit jours après, elle était trahie; elle fut d'abord
+folle, puis malade à mourir; puis, quand elle fut guérie,
+il se trouva qu'elle était passionnément éprise du médecin
+qui l'avait soignée, et qu'elle disait encore:</p>
+
+<p>«Cette fois-ci, c'est pour toujours.»</p>
+
+<p>«J'ignore la suite de ses aventures; mais je gagerais
+qu'elle est aujourd'hui à son dixième amour, et qu'elle ne
+désespère de rien. Pourtant cette fille était honnête, sincère,
+elle donnait toute son âme, elle se dévouait sans
+mesure, elle était admirable de confiance, de miséricorde
+et de folie. C'était une mobile et puissante organisation.</p>
+
+<p>«Nous ne sommes point ainsi, nous autres Françaises,
+nous autres Parisiennes surtout. Nous n'avons peut-être
+pas moins de coeur qu'elles; mais nous avons beaucoup
+plus d'intelligence, et cette intelligence nous empêche
+d'oublier. Notre fierté est moins audacieuse; elle est plus
+délicate, elle ne se relève pas aussi aisément d'un affront;
+elle raisonne; elle voit le nouveau coup qui la menace
+dans la récente blessure dont elle saigne. Ce n'est
+pas une force égarée qui cherche aveuglément le remède
+dans l'oubli du mal et dans de nouveaux biens. C'est une
+force brisée, qui ne peut se consoler de sa chute, et qui
+se regrette amèrement elle-même.</p>
+
+<p>«En bien, Alice, voilà longtemps que je parle, et je
+ne vous ai encore rien dit, rien fait comprendre, peut-être.
+C'est que je suis une énigme pour moi-même. Malade
+d'amour, Je n'aime pas. Une fois, dans ma vie, j'ai
+cru aimer... j'ai longtemps caressé ce rêve comme une
+réalité dont le souvenir faisait toute ma richesse, et, à
+présent?... Eh bien, à présent, hélas! je ne suis pas
+même sûre de n'avoir pas rêvé. Ah! si je pouvais, si
+j'osais raconter! Tenez, c'est comme pour aimer: <i>Vorrei
+e non vorrei</i>.»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Julie, répondit Alice en étouffant un profond
+soupir; car les paroles d'Isidora l'avaient remplie
+d'effroi et navrée de tristesse: parlez et racontez. Vous
+en avez trop dit, et j'en ai trop entendu pour en rester
+là. Oubliez que vous parlez à la soeur de votre mari. Et
+pourquoi, d'ailleurs, ne serait-elle pas votre confidente?
+Lui vivant, vous eussiez pu chercher en elle un soutien
+contre votre propre faiblesse, un refuge dans vos courageux
+repentirs.</p>
+
+<p>A présent que je ne peux plus lui conserver ou lui
+rendre les bienfaits de votre affection, je peux, du moins,
+accomplir son dernier voeu, en remplissant, auprès de
+vous, le rôle d'une soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez-moi votre soeur! dites ce mot adorable,
+<i>ma soeur</i>, s'écria Isidora en embrassant avec énergie les
+genoux d'Alice. Oh! s'il est possible que vous m'aimiez
+ainsi, oui, je jure à Dieu que, moi, je pourrai encore
+aimer et croire!</p>
+
+<p>En cet instant Isidora parlait avec l'élan de la conviction,
+et tout ce qu'elle avait encore de pur et de bon
+dans l'âme rayonnait dans son beau regard.</p>
+
+<p>Alice l'embrassa et lui donna le nom de soeur, en appelant
+sur elle la bénédiction de la grâce divine.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit Julie tout en pleurs, je raconterai
+le fait le plus caché et le plus important de ma vie,
+mon seul amour!... C'est un homme que vous connaissez...
+qui demeure chez vous... qui vous a sans doute
+parlé de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est Jacques Laurent, répondit Alice avec
+un calme héroïque.</p>
+
+<p>Ce nom, dans la bouche de madame de T..., fit frissonner
+Isidora.</p>
+
+<p>Elle redevint farouche un instant et plongea son regard
+dans celui d'Alice; mais elle ne put pénétrer dans
+cette âme invincible, et la courtisane jalouse et soupçonneuse
+fut trompée par la femme sans expérience et
+sans ruse. C'est peut-être la plus grande victoire que la
+pudeur ait jamais remportée.</p>
+
+<p>«Elle ne l'aime pas, je peux tout dire, pensa Isidora,
+et elle dit tout, en effet.</p>
+
+<p>Elle raconta son histoire et celle de Jacques, dans les
+plus chauds détails. Elle n'omit des événements de la
+nuit que les soupçons qu'elle avait eus sur sa rivale;
+elle les oublia plutôt qu'elle ne les voulut celer. Ne les
+ressentant plus, heureuse d'aimer Alice sans avoir à lutter
+contre de mauvais sentiments, elle dévoila, avec son éloquence
+animée, ce triste roman qu'elle voyait enfin se
+dessiner nettement dans ses souvenirs. Elle confessa
+même que, sans le vouloir, sans le savoir, entraînée
+par un prestige de l'imagination, elle avait exagéré à
+Jacques la passion qu'elle avait conservée pour lui; et,
+quand elle eut fait cette confession courageuse, elle
+ajouta:</p>
+
+<p>«C'est là le dernier trait de ce malheureux caractère
+que je ne peux plus gouverner, le plus évident symptôme
+de cette maladie incurable à laquelle je succombe.</p>
+
+<p>«Le besoin d'être aimée m'a fait croire à moi-même
+que j'aimais éperdument, et je l'ai affirmé de bonne foi;
+j'en ai protesté avec ardeur.</p>
+
+<p>«Il l'a cru, lui: comment ne l'eût-il pas fait, quand
+je le croyais moi-même?</p>
+
+<p>«Eh bien, j'ai gâté mon roman en voulant le reprendre
+et le dénouer. Le premier dénouement, brusqué
+dans la souffrance, l'avait laissé complet dans ma pensée.
+A présent, il me semble qu'il ne vaut guère mieux
+que tous les autres, et que le héros ne m'est plus aussi
+cher.</p>
+
+<p>«Il me semble que j'ai fait une mauvaise action en
+voulant prendre possession de son âme malgré lui.</p>
+
+<p>«À coup sûr, j'ai manqué à ma fierté habituelle, à
+mon rôle de femme, en n'ayant pas la patience d'attendre
+qu'il se renflammât de lui-même.</p>
+
+<p>«Quel doux triomphe c'eût été pour moi de voir peu
+à peu revenir à mes pieds, en suppliant, cet homme que
+j'avais si rudement abandonné au plus fort de sa passion,
+et qui a dû me maudire tant de fois! Et ne croyez
+pas que ce regret soit un pur orgueil de coquette: oh!
+non. Je ne demande à inspirer l'amour que pour réussir
+à y croire ou à le partager.</p>
+
+<p>«J'ai donc empêché cet amour de renaître en voulant
+le rallumer précipitamment. Là encore ma soif maladive
+m'a fait renverser la coupe avant de boire, ou, pour
+employer une comparaison plus vraie, le froid mortel
+qui me gagne et m'épouvante m'a forcée à me jeter dans
+le feu, où je me suis brûlée sans me réchauffer.</p>
+
+<p>«Ah! condamnez-moi, noble Alice, et reprochez-moi
+sans pitié ce désordre et cette fièvre d'abuser, qui, de
+mon ancienne vie de courtisane, a passé jusque dans
+mes plus purs sentiments; ou plutôt plaignez moi, car je
+suis bien cruellement punie! punie par ma raison, que je
+ne puis ni reprendre ni détruire; par la délicatesse de
+mon intelligence, qui condamne ses propres égarements;
+par mon orgueil de femme, qui frémit d'être si souvent
+compromis par ma vanité de fille.</p>
+
+<p>«J'étais jalouse, cette nuit.....jalouse, sans savoir de
+qui!...</p>
+
+<p>«J'aurais accusé Dieu même de s'être mis contre moi
+pour m'enlever l'amour de cet homme! et j'ai cru qu'en
+le rendant infidèle à sa nouvelle amante, je le reprendrais;
+mais je crains de l'avoir perdu davantage, car
+c'est bien par là que Dieu devait me châtier. Jacques ne
+m'aime plus..., cela est trop évident. Il me plaint encore;
+il est capable de me sermonner, de me protéger
+au besoin, de mettre toute sa science et toute sa vertu
+à me sauver. Il est si bon et si généreux! Mais qu'ai-je
+besoin d'un prêtre? c'est un amant que je voulais. J'en
+retrouve un distrait et sombre... Je ne suis pas aimée.</p>
+
+<p>«Pour la centième et dernière fois de ma vie, je ne
+suis pas aimée!... O mon Dieu! et, alors, comment
+faire pour que j'aime?</p>
+
+<p>«Voilà mon coeur, hélas! chère Alice, ce coeur qui
+agonise et qui ne peut vous répondre de lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez que Jacques ne vous aime pas? dit
+Alice, plongée tout à coup dans une méditation étrange;
+serait-ce possible?...</p>
+
+<p>Puis elle ajouta, en secouant la tête, comme pour en
+chasser une idée importune:</p>
+
+<p>«Non, ce n'est pas possible, Julie, Jacques est absorbé
+par une grande passion, j'en ai la certitude, et,
+vous seule, pouvez en être l'objet. Il a trop souffert pour
+que son premier transport ne soit pas douloureux.</p>
+
+<p>«Mais aimez-le, ma pauvre soeur, au nom du ciel, aimez-le,
+et vous le sauverez, en vous sauvant vous-même.</p>
+
+<p>«Oh! ne laissez pas tomber dans la poussière ce
+poème, ce roman de votre vie, comme vous l'appelez. Si
+vous avez jamais rencontré une âme capable de connaître
+et d'inspirer de l'amour véritable, c'est celle de Jacques;
+je le connais peut-être plus que vous-même, continua-t-elle
+avec un calme et mélancolique sourire. Depuis
+plusieurs mois que je le vois tous les jours, et que
+je l'entends expliquer à mon fils les éléments du beau et
+du bon, je me suis assurée que c'était un noble caractère
+et une noble intelligence. Et puis, ce n'est pas un homme
+du monde; sa vie est pure: la solitude, la pauvreté l'ont
+formé au courage et au renoncement.</p>
+
+<p>«Il a sur la religion et la morale des idées plus élevées
+que celles d'aucun homme que j'aie connu. Ne le
+craignez pas, acceptez de lui la lumière de la sagesse,
+et rendez-lui le feu sacré de l'amour.</p>
+
+<p>«Vous pouvez encore être heureuse par lui, et lui par
+vous, Julie; que votre enthousiasme mutuel ne soit pas
+une faute et un égarement dans votre double existence.
+Vous vous êtes plu, maintenant aimez-vous; et si cet
+amour ne peut devenir éternel et partait, faites-le durer
+assez, ennoblissez-le assez pour qu'il vous soit salutaire
+à tous deux et vous dispose à mieux comprendre l'idéal
+de l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc, Alice, reprit Isidora avec une
+sorte d'anxiété, ne garderiez-vous pas ce trésor pour
+vous-même? Oh! pardonnez moi si mon langage est trop
+hardi; mais qui doit connaître l'idéal de l'amour, si ce
+n'est une âme comme la vôtre? qui doit mépriser les différences
+de rang et de fortune, si ce n'est vous.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de moi, Julie, répondit Alice d'un
+ton de douceur sous lequel perçait une solennelle fierté;
+si je souffrais, je vous consulterais à mon tour; mais je
+ne souffre pas de mon repos, et l'heure d'aimer n'est apparemment
+pas venue pour moi, puisque je vous supplie
+d'aimer noblement le noble Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'aimez pas, je le vois bien, Alice, car il
+n'est pas d'amour sans exclusivisme et sans un peu de
+jalousie. Et pourtant, voyez combien je vous préfère à
+toute la terre! J'ai regret maintenant que vous n'ayez
+pas envie d'aimer Jacques, tant je serais heureuse de
+vous faire ce sacrifice.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne vous coûterait pas beaucoup, hélas! dans
+ce moment-ci, dit tristement Alice, puisque vous n'êtes
+pas sûre de l'aimer!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quand même je l'aimerais comme le premier
+jour où je le vis, comme je me figurais l'aimer hier soir!
+Mais, si vous ordonnez que je l'aime, Dieu fera ce miracle
+pour moi. Si mon salut est là, selon vous, je vous
+promets, je vous jure de ne point le chercher ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, jurez-le-moi, Julie!</p>
+
+<p>&mdash;Par quoi jurerai-je? par le nom de ma soeur Alice?
+Je n'en connais pas qui me soit plus sacré.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, jurez par mon nom de soeur, répondit madame
+de T... en se levant pour se retirer et en lui serrant
+fortement la main. Jurez aussi par le nom de Félix,
+à la mémoire duquel vous devez d'aimer un homme qui
+respectera dans votre passé la trace de l'affection de mon
+frère.</p>
+
+<p>Julie promit, et elles se quittèrent en faisant le projet
+de se revoir le lendemain. Alice rentra aussi calme en
+apparence qu'elle était sortie, et elle s'enferma chez elle.
+Au bout d'une heure, elle sonna sa femme de chambre.</p>
+
+<p>«Laurette, dit-elle à cette jeune Allemande, je me
+sens très malade. Je suis comme prise de fièvre, et je ne
+comprends pas bien ce que je vois autour de moi. Ecoute,
+ma fille, tu m'aimes, et tu sais que je ferais pour toi ce
+que tu vas faire pour moi-même. Tu es pieuse, jure-moi
+sur ta Bible protestante que si j'ai le délire, tu n'entendras rien,
+tu ne retiendras rien. Tu ne rediras à personne,
+pas même à moi... (et surtout à moi) les paroles
+qui pourront m'échapper...</p>
+
+<p>«N'aie pas peur, ce ne sera peut-être rien; mais
+enfin il faut tout prévoir; arme-toi de courage et de dévouement:
+jure!»</p>
+
+<p>Laurette jura.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas tout. Jure-moi aussi que tu m'enfermeras
+si bien, que personne ne me soupçonnera malade
+d'autre chose que d'une migraine. Jure que tu n'appelleras
+pas le médecin tant que je serai dans le délire, si
+j'ai le délire. Jure que tu me laisseras mourir plutôt que
+de me laisser trahir un secret que j'ai sur le coeur et
+que Dieu seul doit connaître.»</p>
+
+<p>La simple fille jura malgré son épouvante.</p>
+
+<p>Pâle et consternée, elle déshabilla sa maîtresse qu'un
+frisson glacial venait de saisir et dont les dents contractées
+claquaient déjà avec un bruit sinistre.</p>
+
+<p>Alice resta étendue sur son lit, sans mouvement,
+pendant vingt-quatre heures. Ses appréhensions ne se
+réalisèrent pas. Elle n'eut pas de délire.</p>
+
+<p>Les âmes habituées à se dompter et à se contenir
+portent le silence et le mystère jusque dans le tombeau.</p>
+
+<p>Alice fut plus en danger de mourir durant cette
+effroyable crise nerveuse que Laurette ne put le comprendre.
+Elle ne faisait pas entendre une plainte.</p>
+
+<p>Froide, raide et pâle comme une statue de marbre
+blanc, les yeux ouverts et fixes, elle n'avait aucune connaissance,
+aucun sentiment de sa situation; si Laurette
+ne l'eût sentie respirer faiblement, elle l'eût crue morte:
+mais comme elle respirait et ne pouvait exprimer sa
+souffrance, la bonne Allemande s'imagina parfois qu'elle
+dormait les yeux ouverts.</p>
+
+<p>Heureusement l'affection fait parfois deviner aux êtres
+les plus simples ce qui peut nous sauver. Laurette sentant
+le corps d'Alice si froid et si contracté, ne songea
+qu'à la réchauffer, el elle finit par amener une légère
+transpiration. Peu à peu Alice revint à elle-même, et le
+premier mot qu'elle put articuler, fut pour demander à
+son humble amie si elle avait parlé.</p>
+
+<p>«Hélas! Madame, répondit Laurette, vous en étiez
+bien empêchée. Voyons si vous n'avez point la langue coupée
+ou les dents cassées; car je n'ai jamais pu vous faire
+avaler une seule goutte d'eau.</p>
+
+<p>«Dieu soit loué! votre belle bouche n'a rien de moins,
+et maintenant que vous voilà mieux, il vous faut le médecin
+et du bouillon.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que tu voudras, Laurette. A présent, j'ai
+ma tête, je vois clairement. Je souffre beaucoup, mais
+je suis en possession de ma volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse-moi, ma bonne créature, et va te reposer.
+Envoie-moi mon fils el les autres femmes. Si je me
+sens redevenir folle, je le ferai rappeler bien vite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Madame, vous n'avez été que trop sage, dit
+Laurette naïvement.</p>
+
+<p>Le médecin s'étonna de trouver Alice si faible, et
+s'émerveilla des terribles effets de la migraine chez les
+femmes.</p>
+
+<p>Vingt-quatre heures après, Alice était levée et prenait
+du chocolat au lait d'amandes dans son petit salon, avec
+son fils, qui la réjouissait de ses caresses, et qui la regardait
+de temps en temps en lui disant:</p>
+
+<p>«Petite mère, pourquoi donc vous êtes toute blanche,
+toute blanche?»</p>
+
+<p>Alice avait la pâleur d'un spectre.</p>
+
+<p>Vingt-quatre heures encore s'écoulèrent avant qu'Alice
+voulût se montrer à Jacques Laurent. Les ravages de la
+douleur et de la volonté étaient encore visibles sur son
+visage, mais déjà ils étaient moins effrayants, et le
+calme profond qui suit de telles victoires résidait sur son
+large front encadré de bandeaux soigneusement lissés
+par Laurette.</p>
+
+<p>Ce jour-là à six heures, Jacques, averti que le dîner
+était servi, entra dans la salle à manger avec la même
+préoccupation inquiète que les jours précédents. Mais en
+voyant Alice assise sur son fauteuil où l'avait apportée
+le vieux Saint-Jean, un cri de joie lui échappa, cri si
+profond, si expressif, qu'Alice en tressaillit légèrement.</p>
+
+<p>«J'ai été assez souffrante, mon ami, lui dit-elle en
+lui tendant la main. Mais ce n'était rien de grave, et me
+voilà guérie. Je sais que vous avez veillé sur mon enfant
+comme l'eût fait sa propre mère. Je ne vous en remercie
+pas, Laurent, mais je vous en aime davantage.»</p>
+
+<p>Pour la première fois, Jacques porta la main d'Alice à
+ses lèvres; il ne pouvait parler, il craignait de s'évanouir.</p>
+
+<p>Pour la première fois aussi, Alice devina qu'elle était
+aimée. Mais il était trop tard, et une pareille découverte
+ne pouvait qu'augmenter sa souffrance.</p>
+
+<p>Qu'était-ce donc qu'un amour si différent du sien, un
+amour compliqué, flottant, partagé déjà dans le présent
+et dans le passé, dans l'avenir peut-être? Toute sa puissance
+sur le coeur de Jacques s'était donc réduite, et
+devait probablement se réduire encore à le rendre infidèle
+parfois à un souvenir adoré, à une passion toute
+puissante dans ses accès et ses retours!</p>
+
+<p>Peut-être qu'Alice eût pardonné si elle eût compris
+qu'elle n'était point la rivale d'Isidora, mais qu'au contraire
+Isidora était la sienne dans le coeur de Jacques;
+qu'elle n'avait pas causé l'infidélité, mais que l'infidélité
+avait été commise contre elle. Mais elle en jugea
+autrement, et elle s'était d'ailleurs trop engagée avec
+Julie pour ne pas prendre en horreur l'idée de lui disputer
+son amant. Elle frissonna comme quelqu'un qui se
+réveille au bord d'un abîme, et elle fit un immense effort
+de courage et de dignité pour s'éloigner à jamais du
+danger d'y tomber. Pourtant, chose étrange, mais que
+toute femme comprendra, à partir de cet instant ce
+courage lui parut plus facile.</p>
+
+<p>Jacques avait ignoré, ainsi que tout le monde, la gravité
+du mal qu'elle qualifiait d'indisposition. Il fut effrayé
+de sa pâleur. Cependant, comme il n'y avait pas d'autre
+altération profonde dans ses traits, comme l'expression
+en était sereine, plus sereine même qu'à l'ordinaire,
+il ne soupçonna pas qu'elle eût été vingt-quatre
+heures aux prises avec la mort. Il osa à peine la questionner
+sur ses souffrances, et quoiqu'il eût résolu de lui
+reprocher, au nom de son fils et de ses amis, l'imprudence
+qu'elle avait commise en passant toute une nuit
+à se promener nu-tête dans le jardin, il ne put jamais
+avoir cette hardiesse.</p>
+
+<p>Le souvenir de cette promenade étrange le frappait de
+respect et d'une sorte de terreur. Il avait cru découvrir
+là qu'un grand secret remplissait la vie de cette femme
+silencieuse et contenue.</p>
+
+<p>Mais quelle pouvait être la nature d'un tel secret? Était-ce
+une douleur de l'âme ou une souffrance physique soigneusement
+cachée? Peut-être, hélas! l'accès d'un mal
+mortel étouffé avec stoïcisme depuis longtemps.</p>
+
+<p>Depuis six mois, il remarquait bien qu'Alice pâlissait
+et maigrissait d'une manière sensible; mais comme elle
+ne se plaignait jamais et paraissait d'une constitution robuste,
+il n'en avait pas encore pris de l'inquiétude. Que
+croire maintenant? Sa veillée solitaire dans une si profonde
+absorption était-elle le résultat ou la cause du mal?
+Quoi que ce fût, il y avait là dedans quelque chose de
+solennel et de mystérieux que Jacques n'osait pas dire
+avoir surpris. A peine put-il se hasarder à demander si
+madame de T.... n'avait pas pris un rhume.</p>
+
+<p>«Non pas, que je sache, répondit-elle simplement.
+Ce n'est pas la saison des rhumes.» Et tout fut dit.</p>
+
+<p>Jacques ne devait pas savoir qu'il avait assisté au suicide
+d'une passion profonde, el qu'il était la cause de ce
+suicide, l'objet de cette passion.</p>
+
+<p>Le repas fini, Alice voulut se lever pour retourner au
+salon. Mais il y avait un reste de paralysie dans ses
+jambes, et il lui fut impossible de faire un pas.</p>
+
+<p>Elle pria Jacques d'aller lui chercher un livre dans
+la chambre de son fils, et l'enfant ayant suivi son précepteur,
+elle se fit reporter sur son fauteuil: elle ne voulait
+pas que ces deux êtres se doutassent de ce qu'elle avait
+souffert.</p>
+
+<p>«Mon ami, dit-elle à Jacques lorsqu'il fut de retour,
+nous sommes encore seuls ce soir. Je ne rouvrirai ma
+porte que demain. Je veux utiliser celle soirée en la
+consacrant à ma belle-soeur, à laquelle j'avais donné,
+pour avant-hier, un rendez-vous dans son jardin.</p>
+
+<p>«J'ai été forcée d'y manquer, et elle doit être inquiète
+de moi; car elle a de l'affection pour moi, j'en suis certaine,
+et, moi, j'en ai pour elle, beaucoup...mais beaucoup!
+Vous aviez raison, Jacques, condamner sans appel
+est odieux, juger sans connaître est absurde.</p>
+
+<p>«Madame de S... n'est une femme ordinaire en rien.
+Je serais heureuse de la voir maintenant; mais je suis
+encore un peu faible pour marcher.</p>
+
+<p>«Voulez-vous avoir l'obligeance d'aller chez elle, de
+vous informer si elle est seule, si elle est maîtresse de
+sa soirée, et, dans ce cas, de me l'amener?</p>
+
+<p>«Vous pouvez passer par les jardins. La petite porte
+est et sera désormais toujours ouverte.»</p>
+
+<p>Jacques obéit. Isidora se préparait à monter en voiture
+pour aller se promener au bois avec quelques personnes.</p>
+
+<p>A peine sut-elle l'objet de la mission de Jacques, par
+un billet écrit au crayon dans l'antichambre, qu'elle
+congédia son monde, fit dételer sa voiture, et jetant son
+voile sur sa tête, elle s'élança vers lui et prit son bras
+avec une vivacité touchante. «Ah! que je vous remercie!
+lui dit-elle en courant avec lui, comme une jeune fille,
+à travers les jardins. Quelle bonne mission vous remplissez
+là! Je croyais qu'elle m'avait déjà oubliée, et je
+ne vivais plus.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a été malade, dit Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Sérieusement; mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas; cependant elle est fort changée.</p>
+
+<p>Le pressentiment de la vérité traversa l'esprit pénétrant
+d'Isidora.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle songeait à la conduite d'Alice, elle était
+près de tout deviner; mais, lorsqu'elle la voyait, ses
+soupçons s'évanouissaient. C'est ce qui lui arriva encore,
+lorsque Alice la reçut avec un rayon de bonheur dans
+les yeux et les bras loyalement ouverts à ses tendres
+caresses. L'impétueuse et indomptée Isidora ne pouvait
+élever sa pensée jusqu'à comprendre la fermeté patiente
+d'un tel martyre, la sublime générosité d'un tel effort.</p>
+
+<p>Et cependant Isidora n'était pas incapable d'un aussi
+grand sacrifice; mais elle l'eût accompli autrement, et
+l'orage de sa passion vaincue eût fait trembler la terre
+sous ses pieds.</p>
+
+<p>Quel orage pourtant, que celui qui avait passé sur la
+tête d'Alice! quelle tempête avait bouleversé tous les
+éléments de son être durant cette longue nuit dont le
+calme avait tant effrayé Jacques! et il n'en avait pourtant
+pas coûté la vie à un brin d'herbe.</p>
+
+<p>Les sanglots d'Alice n'étaient pas sortis de sa poitrine;
+ses soupirs n'avaient fait tomber aucune feuille de rose
+autour d'elle.</p>
+
+<p>Je ne me suis pas promis d'écrire des événements,
+mais une histoire intime. Je ne finirai par aucun coup
+de théâtre, par aucun fait imprévu. Alice, Isidora, Jacques,
+réunis ce soir-là, et souvent depuis, tantôt dans
+le petit salon, tantôt sur la terrasse du jardin, tantôt
+dans la belle serre aux camélias, se guérirent peu à peu
+de leurs secrètes blessures. Isidora fut, chaque jour, plus
+belle, plus éloquente, plus vraie, plus rajeunie par un
+amour senti et partagé. Jacques fut, chaque jour, plus
+frappé et plus pénétré de cet amour qu'il avait tant
+pleuré, et qui lui revenait, suave et doux comme dans
+les premiers jours, auprès de Julie, ardent et fort comme
+il l'avait été aux heures de l'ivresse et de la douleur.
+Elle aima, par reconnaissance d'abord, puis par entraînement,
+et, enfin, par enthousiasme; car Julie retrouvait,
+avec la confiance, la jeunesse et la puissance de son âme.</p>
+
+<p>Alice fut le lien entre eus. Elle fut la confidente des
+dernières souffrances et des dernières luttes d'Isidora.</p>
+
+<p>Elle s'attacha à la rendre digne de Jacques, et, sans
+jamais parler avec lui de leur amour, elle sut lui faire
+voir et comprendre quel trésor était encore intact au
+fond de cette âme déchirée. Quant á lui, le noble jeune
+homme, il le savait bien déjà, puisqu'il avait pu l'aimer
+alors qu'elle le méritait moins. Mais il avait conçu un idéal
+plus parfait de l'amour et de la femme en voyant Alice.
+Par quelle fatalité, étant aimé d'elle, ne put-il jamais le
+savoir? Et elle, par quel excès de modestie et de fierté
+fut-elle trop longtemps aveuglée sur les véritables sentiments
+qu'elle lui avait inspirés? Ces deux âmes étaient
+trop pudiques et trop naïves, et, disons-le encore une
+fois, trop éprises l'une de l'autre, pour se deviner et se
+posséder. Leur amour n'était, pas de ce monde; il n'y put
+trouver place. Une nature toute d'expansion, d'audace
+et de flamme s'empara de Jacques: et, ne le plaignez
+pas, il n'est point trop malheureux.</p>
+
+<p>Mais qu'il ignore à jamais le secret d'Alice, car Isidora
+serait perdue! Rassurez-vous, il l'ignorera.</p>
+
+<p>Fiez-vous à la dignité d'une âme comme celle d'Alice.
+Elle a trop souffert pour perdre le fruit d'une victoire si
+chèrement achetée. Et ce serait bien en vain qu'elle
+apprendrait maintenant toute la vérité. Le soir où elle
+compta, en regardant la pendule, les minutes et les
+heures que son amant passait aux pieds d'une rivale,
+elle s'était fait ce raisonnement: S'il ne m'aime pas, je
+ne puis vivre de honte et d'humiliation: S'il m'aime et
+qu'il se laisse distraire seulement une heure, je ne pourrai
+jamais le lui pardonner. Dans tous les cas, il faut
+que je guérisse.</p>
+
+<p>Ne la trouvez pas trop orgueilleuse.</p>
+
+<p>A vingt-cinq ans, elle n'avait jamais aimé, et elle s'était
+fait de l'amour un idéal divin. Elle ne pouvait pas comprendre
+les faiblesses, les entraînements, les défaillances
+des amours de ce monde. A la voir si indulgente, si généreuse,
+si étrangère par conséquent aux passions des
+autres, on jurerait qu'elle n'essaiera plus d'aimer.</p>
+
+<p>Vous me direz que c'est invraisemblable, et qu'on ne
+peut pas finir si follement un roman si sérieux. Et si je
+vous disais qu'Alice est si bien guérie qu'elle en meurt?
+vous ne le croiriez pas; personne ne s'en doute autour
+d'elle, son médecin moins que personne.</p>
+
+<p>Cependant elle n'est pas condamnée à mort comme
+malade, dans ma pensée.</p>
+
+<p>Isidora a-t-elle donc embrassé dans Jacques son dernier
+amour?</p>
+
+<p>Un jour ne peut-il pas venir où celui d'Alice renaîtra
+de ses cendres? celui de Jacques est-il éteint ou assoupi?
+n'y aura-t-il jamais entre eux une heure d'éloquente
+explication?</p>
+
+<p>Qui sait? ces romans-là ne sont jamais absolument
+terminés.</p>
+
+<br>
+
+<p>En effet, ce roman ne devait pas finir là, et lorsque
+nous racontions ce qu'on vient de lire, nous ne connaissions
+pas bien les pensées de Jacques Laurent. Un an
+plus tard, nous reçûmes de nouvelles confidences, et les
+papiers qui tombèrent entre nos mains nous forcent de
+donner une troisième partie à son histoire.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Ce manuscrit serait un peu obscur si le lecteur n'était
+au courant du double amour qui s'agitait dans le coeur
+de notre héros. Nous avons pourtant cru devoir conserver
+les lettres initiales qu'il avait tracées en tête de chaque
+paragraphe, selon que ses pensées le ramenaient à Isidora,
+ou l'emportaient vers Alice.</p>
+<br><br><br>
+
+<p><b>CAHIER Nº 1.</b></p>
+
+<p>Je me croyais jadis un grand philosophe, et je n'étais encore
+qu'un enfant. Aujourd'hui je voudrais être un homme,
+et je crains de n'être qu'un mince philosophe, un <i>philosopheur</i>,
+comme dit Isidora. Et pourquoi cet invincible
+besoin de soumettre toutes les émotions de ma vie à la
+froide et implacable logique de la vertu? La vertu! ce
+mot fait bondir d'indignation la rebelle créature que je
+ne puis ni croire, ni convaincre. Monstrueux hyménée
+que nos âmes n'ont pu et ne pourront jamais ratifier! Ce
+sont les fiançailles du plaisir: rien de plus!</p>
+
+<p>&mdash;La vertu! oui, le mot est pédantesque, j'en conviens,
+quand il n'est pas naïf. Mon Dieu, vous seul
+savez pourtant que pour moi c'est un mot sacré. Non,
+je n'y attache pas ce risible orgueil qu'elle me suppose
+si durement; non, pour aimer et désirer la vertu, je ne
+me crois pas supérieur aux autres hommes, puisque,
+plus j'étudie les lois de la vérité, plus je me trouve égaré
+loin de ses chemins, et comme perdu dans une vie d'illusion
+et d'erreur. Funeste erreur que celle qui nous entraîne
+sans nous aveugler! Illusions déplorables que celles
+qui nous laissent entrevoir la réalité derrière un voile
+trop facile à soulever!</p>
+
+<p>Et j'écrivais sur la philosophie! et je prétendais composer
+un traité, formuler le code d'une société idéale,
+et proposer aux hommes un nouveau contrat social!...
+Eh bien, oui, je prétendais, comme tant d'autres, instruire
+et corriger mes semblables, et je n'ai pu ni m'instruire
+ni me corriger moi-même. Heureusement mon livre n'a
+pas été fini; heureusement il n'a point paru; heureusement
+je me suis aperçu à temps que je n'avais pas reçu
+d'en haut la mission d'enseigner, et que j'avais tout à
+apprendre. Je n'ai pas grossi le nombre de ces écoliers
+superbes, qui, tout gonflés des leçons de leurs maîtres
+s'en vont endoctrinant le siècle, sans porter en eux-mêmes
+la lumière et la force qu'ils aspirent à répandre!
+Cela m'a sauvé d'un ridicule aux yeux d'autrui. Mais, à
+mes propres yeux, en suis-je purgé?</p>
+
+<p>Triste coeur, tu es mécontent de toi-même dans le
+passé, parce que tu es honteux de toi-même dans le présent.
+Et pourtant tu valais mieux, en effet, alors que tu
+te croyais meilleur. Tu étais sincère, tu n'avais rien à
+combattre; tu aimais le beau avec passion; tu te nourrissais
+de contemplations idéales; tu le croyais de la
+race des fanatiques... Tu ne te savais pas faible; tu ne
+savais pas que tu ne savais pas souffrir!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER I.</b></p>
+
+<p>Et pourquoi n'ai-je pas su souffrir? pourquoi ai-je
+voulu être heureux en étant juste? Mon Dieu, suprême
+sagesse, suprême bonté! vous qui pardonnez à nos faibles
+aspirations et qui ne condamnez pas sans retour
+vous savez pourtant que je demandais peu de chose sur
+la terre. Je ne voulais ni richesses, ni gloire, ni plaisirs,
+ni puissance: oh! vous le savez, je ne soupirais pas après
+les vanités humaines; j'acceptais la plus humble condition,
+la plus obscure influence, les privations les plus
+austères.</p>
+
+<p>Quand la misère ployait mon pauvre corps, je ne sentais
+d'amertume dans mon coeur que pour la souffrance
+de mes frères... Tout ce que je me permettais d'espérer,
+c'était de trouver dans mon abnégation sa propre récompense,
+une âme calme, des pensées toujours pures, une
+douce joie dans la pratique du bien...</p>
+
+<p>Et quand l'amour est venu s'emparer de ma jeunesse,
+quand une femme m'est apparue comme le résumé des
+bienfaits de votre providence, quand j'ai cru qu'il suffisait
+d'aimer de toute la puissance de mon être pour
+être aimé avec droiture et abandon, il s'est trouvé que
+cet être si fier et si beau était maudit, que cette fleur si
+suave avait un ver rongeur dans le sein, et que je ne
+serais aimé d'elle qu'à la condition de souffrir mortellement.</p>
+
+<p>Eh bien, mon Dieu, j'ai accepté cela encore! Elle
+s'est arrachée de mes bras, et je l'ai perdue sans amertume,
+sans ressentiment; j'ai consenti à l'attendre, à la
+retrouver, et, pendant des années, je l'ai aimée dans la
+douleur et dans la pitié, sans certitude... que dis-je?
+sans espoir d'être aimé? Et pendant ces sombres et
+lentes années, abattu, mais non brisé, triste, mais non
+irrité, j'élevais mon âme selon mes forces, à la contemplation
+des vérités éternelles. Je vivais dans la pureté,
+j'essayais de répandre autour de moi l'amour du bien,
+je ne cherchais la récompense de mes humbles travaux
+que dans les charmes enthousiastes de l'étude. Et puis,
+lorsque de secrètes douleurs, ignorées de tous, à peine
+avouées par moi-même, sont venues me troubler, j'ai
+refoulé mon mal bien avant dans ma poitrine, je ne me
+suis pas plaint, j'ai respecté le calme sublime d'un autre
+coeur dont la possession m'eût fait oublier toute ma pâle
+et morne existence, en vain immolée à une femme orgueilleuse
+et coupable... Cette fois encore j'ai aimé en
+silence, et l'indifférence ne m'a pas trouvé plus audacieux
+et plus vain que n'avait fait le parjure et l'ingratitude...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER A.</b></p>
+
+<p>Mais je ne veux pas me rappeler cela... cela doit être
+comme n'existant pas, et mes yeux ne liront point ici ce
+nom que ma main n'a jamais osé tracer... Je goûtais,
+d'ailleurs, dans ce mystère de mes pensées, une sorte de
+volupté navrante. Je sacrifiais mes agitations au repos
+d'une âme sublime.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER A.</b></p>
+
+<p>Toujours ce souvenir secret, toujours ce voeu étouffé!...
+Écartons-le à jamais! mon âme n'est plus un sanctuaire
+digne de le contenir; elle est trop troublée, trop
+endolorie. Il faut un lac aussi pur que le ciel pour refléter
+la figure d'un ange.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER IV.</b></p>
+
+<p>Quand j'ai retrouvé cette femme terrible et funeste,
+qui avait eu mes premiers transports, je ne l'aimais plus.
+Hélas! non. Je chercherais vainement à vous tromper,
+ô vérité incréée! Je ne l'aimais plus, je ne la désirais
+plus; son apparition a été pour moi comme un châtiment
+céleste pour des fautes que je n'ai pourtant pas conscience
+d'avoir commises. Elle a cru m'aimer encore,
+elle croit m'avoir toujours aimé, elle veut que je l'aime;
+elle le dit, du moins, elle se le persuade peut-être, et
+elle me le persuade à moi-même. Ma destinée bizarre la
+jette dans ma vie comme un devoir, et je l'accepte. Ne
+dit-elle pas que si je l'abandonne elle est perdue, rendue
+à l'égarement du vice, au mal du désespoir? Et à voir
+comme cette belle âme est agitée, je ne saurais douter
+des périls qui la menacent si je ne lui sers pas d'égide!...
+Eh bien, mon Dieu, faites donc que dans l'accomplissement
+d'un devoir il y ait une joie, un repos, du moins,
+quelque chose qui nous donne la force de persévérer et
+qui nous avertisse que vous êtes content de nous! <i>Malheureux
+humains que nous sommes!</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> si nous sentions
+cela, du moins! si nos pensées pouvaient s'élever assez
+par l'exaltation de la prière, pour arracher à la vérité
+éternelle un reflet de sa clarté, un rayon de sa chaleur,
+une étincelle de sa vie! Mais nous ne savons rien! nous
+nous traînons dans les ténèbres, incertains si c'est le mal
+ou le bien qui s'accomplit en nous et par nous. Nous
+n'avons pas plus tôt renoncé à un objet de nos désirs,
+que l'objet du sacrifice nous semble celui qu'il aurait
+fallu sacrifier. Nous nous dépouillons pour donner, et la
+main qui nous implorait se ferme et nous repousse. Nous
+arrosons de nos pleurs une terre qui promettait des fleurs
+et des fruits; elle se sèche et produit des ronces! Épouvantés,
+nous nous laissons déchirer par ses épines, et
+nous nous demandons s'il faut la maudire ou l'arroser
+de notre sang jusqu'à ce qu'il n'en reste plus! Sombre
+image de la parabole du bon grain! 0 semeurs opiniâtres
+et inutiles que nous sommes! Les rochers se
+dressent dans le désert, et nous tombons épuisés avant
+la fin du jour!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> On sait que c'est le premier vers du fameux quatrain de J.J. Rousseau,*</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER A.</b></p>
+
+<p>Pourquoi donc sa vie semble-t-elle s'épuiser comme
+une coupe que le soleil pompe et dessèche, sans qu'il
+s'en soit répandu une seule goutte au dehors? Mais silence,
+ô mon coeur! ce n'est pas pour elle que tu dois
+souffrir; ton martyre lui est étranger, inutile... Il lui
+serait indifférent, sans doute... C'est pour une autre que
+tu dois saigner sans relâche. Oh! qu'il serait doux de
+souffrir pour sauver ce qu'on aime!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER I.</b></p>
+
+<p>Souffrir pour sauver ce qu'on n'aime plus... oh! c'est
+un martyre que les victimes des religions d'autrefois
+n'ont pas connu, et qu'elles n'auraient pas compris. Leur
+immolation avait un but, un résultat clair et vivifiant
+comme le soleil; et moi je souffre dans la nuit lugubre,
+seul avec moi-même, auprès d'un être qui ne me comprend
+pas, ou qui peut-être me comprend trop. Pourquoi,
+mon Dieu, n'avez-vous pas fait notre coeur assez généreux
+ou assez soumis pour qu'il pût s'attacher avec passion
+aux objets de notre dévouement? Vous avez fait le
+coeur de la mère inépuisable et sublime en ce genre; et
+j'ai cru que je pourrais aimer une femme comme la mère
+aime son enfant, sans s'inquiéter de donner mille fois
+plus qu'elle ne reçoit; sans chercher d'autre récompense
+que le bien qu'il doit retirer de son amour?</p>
+
+<p>L'amour! c'est un mot générique, et qui embrasse
+tant de sentiments divers! L'amour divin, l'amour maternel,
+l'amour conjugal, l'amour de soi-même, tout cela
+n'est point l'amour de l'amant pour sa maîtresse. Hélas!
+si j'osais encore me croire philosophe, je tâcherais de
+me définir à moi-même ce sentiment que je porte en moi
+pour mon supplice et qui n'a jamais été satisfait. O éternelle
+aspiration, désir de l'âme et de l'esprit, que la volupté
+ne fait qu'exciter en vain! Tous les hommes sont-ils
+donc maudits comme moi? sont-ils donc condamnés
+à posséder une femme qu'ils voudraient voir transformée
+en une autre femme? Est-ce la femme qu'on ne possède
+pas, qui, seule, peut revêtir à nos yeux ces attraits qui
+dévorent l'imagination! Est-ce la jouissance d'un bien
+réel qui nous rassassie et nous rend ingrats?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER A.</b></p>
+
+<p>Comme <i>elle</i> est pâle! comme sa démarche est lente et
+affaissée! Quel mal inconnu ronge donc ainsi cette fleur
+sans tache? Oh! du moins c'est une noble passion, c'est un
+chaste souvenir ou un désir céleste; c'est le besoin inassouvi
+de l'idéal et non le dégoût impie et insolent des
+joies de la terre. Tu n'as abusé de rien, <i>toi</i>! tu mériterais
+le bonheur. Quel est donc l'insensé qui ne l'a pas
+compris, ou l'infâme qui te le refuse? Si je le connaissais,
+j'irais le chercher au bout du monde, pour l'amener
+à tes pieds ou pour le tuer!... Je suis fou!... Et
+toi, tu es si calme!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER I.</b></p>
+
+<p>I.&mdash;Non, je ne suis pas de ces êtres stupides et orgueilleux
+qui se lassent du bonheur. Si j'avais le bonheur,
+je le savourerais comme jamais homme ne l'a savouré.
+Je ne me défends pas d'aimer. Je livre mon être
+et ma vie à quelqu'un qui ne veut pas ou ne peut pas
+s'en emparer: voilà tout. L'amour est un échange d'abandon
+et de délices; c'est quelque chose de si surnaturel
+et de si divin, qu'il faut une réciprocité complète,
+une fusion intime des deux âmes; c'est une trinité entre
+Dieu, l'homme et la femme. Que Dieu en soit absent, il
+ne reste plus que deux mortels aveugles et misérables,
+qui luttent en vain pour entretenir le feu sacré, et qui
+l'éteignent en se le disputant, influence divine, ce n'est,
+pas moi qui t'ai chassée du sanctuaire! c'est <i>elle</i>, c'est
+son orgueil insatiable; c'est son inquiétude jalouse, qui
+t'éloignent sans cesse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER A.</b></p>
+
+<p>Oh! si tu pouvais me donner un jour, une heure, du
+calme divin que ton âme renferme, et que reflète ton
+front pâle, je serais dédommagé de toute ma vie de rêves
+dévorants et de tourments ignorés.</p>
+
+<p>Le calme! sans doute, tu ne peux ou ne veux pas
+donner autre chose.</p>
+
+<p>D'où vient que ton amitié ne me l'a pas donné? Il est
+des pensées terribles dont l'ivresse n'oserait s'élever jusqu'à
+toi. Mais, si l'on pouvait s'asseoir à tes pieds, plonger,
+sans frémir, dans ton regard, respirer une heure,
+sans témoins opportuns et sans crainte de t'offenser, l'air
+qui t'environne... serait-ce trop demander à Dieu? et
+n'ai-je pas assez souffert pour qu'il me soit permis de
+me représenter une si respectueuse et si enivrante volupté?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER I.</b></p>
+
+<p>Non, l'amour ne peut pas être l'infatigable exercice
+de l'indulgence et de la compassion. Dieu n'a pas voulu
+que la plus chère espérance de l'homme vint aboutir à
+l'abjuration de toute espérance. Philosophes austères
+moralistes sans pitié, vous mentez si vous prétendez que
+l'amour n'a que des devoirs à remplir et point de joies
+pures à exiger. Et vous autres, sceptiques matérialistes
+qui prétendez que le plaisir est tout, et qu'on peut adorer
+ce qu'on n'admire pas, vous mentez encore plus.
+Vous mentez tous, aucun de vous n'aima jamais. Je ne
+peux pas aimer sans bonheur, et je ne veux pas de plaisirs
+sans amour. Elle a raison, elle qui devine ma soif et
+les tourments de mon âme! elle sent, elle sait que je ne
+l'aime pas comme elle veut être aimée, comme elle ne
+peut pas aimer elle-même. Ambitieuse effrénée, qui veut
+qu'on lui donne ce qu'elle n'a plus, et qu'on l'adore
+comme une divinité quand elle ne croit plus elle-même!...
+O malheureuse, malheureuse entre toutes les femmes,
+pourquoi faut-il que tu sois à jamais punie des erreurs
+qui t'ont brisée et du mal que tu détestes!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER A.</b></p>
+
+<p>Et vous, qui n'aimez pas, qui n'avez peut-être jamais
+aimé, qui semblez vouloir n'aimer jamais, quelle pensée
+d'ineffable mélancolie peut donc vous tenir lieu de ce qui
+n'est pas, et vous préserver de ce qui pourrait être? Mais
+qui donc saura jamais...</p>
+
+<br><br>
+
+<p>Ici le journal de Jacques Laurent paraît avoir été brusquement
+abandonné; nous en avons vainement cherché
+la suite. Une lettre d'Isidora, datée de trois mois plus
+tard, nous explique cette interruption.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>LETTRE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p>ISIDORA A MADAME DE T...</p>
+
+<p>«Alice, revenez à Paris, ou rappelez auprès de vous
+le précepteur de votre fils. Ses vacances ont duré assez
+longtemps, et Félix ne peut se passer des leçons de son
+ami. Quant à vous, ma soeur, cette solitude vous tuera.
+Je ne crois pas à ce que vous m'écrivez de votre santé et
+de votre tranquillité d'esprit. Moi, je pars, ma belle et
+chère Alice; je quitte la France, je quitte à jamais Jacques
+Laurent. Lisez ces papiers que je vous envoie et que je
+lui ai dérobés à son insu. Sachez donc enfin que c'est
+vous qu'il aime; efforcez-vous de le guérir ou de le payer
+de retour. Je sais que son coeur généreux va s'effrayer et
+s'affliger pour moi de mon sacrifice. Je sais qu'il va me
+regretter, car s'il n'a pas d'amour pour moi, il me porte
+du moins une amitié tendre, un intérêt immense. Mais
+que vous l'aimiez ou non, pourvu qu'il vous voie, pourvu
+qu'il vive près de vous, je crois qu'il sera bientôt consolé.</p>
+
+<p>Et puis il faut vous avouer que je l'ai rendu cruellement
+malheureux. Vous vous étiez trompée, noble Alice!
+nous ne pouvions pas associer des caractères et des existences
+si opposées. Voilà près d'une année que nous
+luttons en vain pour accepter ces différences. L'union
+d'un esprit austère avec une âme bouleversée par les
+tempêtes était un essai impossible. C'est une femme
+comme vous que Jacques devait aimer, et moi j'aurais
+dû le comprendre dès le premier jour où je vous ai vue.</p>
+
+<p>Je vous ferai ma confession entière. Depuis trois
+mois que j'ai surpris et comme volé le secret de Jacques,
+j'ai mis tout en oeuvre pour le détacher de vous. Excepté
+de lui dire du mal de vous, ce qui m'eût été impossible,
+j'ai tout tenté pour vaincre l'obstacle, pour triompher
+de la passion que vous lui inspirez, et qui me causait
+une jalousie effrénée. Cette ambition avait réveillé mon
+amour, qui commençait à périr de fatigue et de souffrance;
+je suis redevenue coquette, habile, tour à tour
+humble et emportée, boudeuse et soumise, ardente et
+dédaigneuse. Rien ne m'a réussi; votre absence lui avait
+ôté, je crois, jusqu'au sentiment de la vie. Il n'était plus
+auprès de moi qu'une victime du dévouement qu'il s'était
+imposée, et je suis presque certaine que, sans la
+crainte de vous sembler coupable et d'être blâmé par
+vous, son courage ne se serait pas soutenu. Mais je suis
+sûre aussi que, pour conquérir votre estime, il eût fait
+le sacrifice de sa vie entière, et qu'en souffrant mille tortures,
+il ne se serait jamais détaché de moi.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+
+
+
+<p>«Eh bien, ne soyez pas effrayée de ma résolution,
+Alice! je la prends enfin avec calme. Hier encore, Jacques,
+plus pâle qu'un spectre, plus beau qu'un saint, me jurait
+qu'il ne me quitterait jamais, qu'il ne me manquerait
+jamais de parole. En voyant tant d'abnégation et de
+vertu, j'ai été prise tout à coup d'un accès de courage
+et de désintéressement, et je lui ai dit à jamais adieu
+dans mon coeur. Je vous écris de ma première station,
+station sur la route d'Italie, et probablement il ignore encore,
+à l'heure qu'il est, que j'ai quitté Paris et brisé sa
+chaîne! Voyez combien je suis guérie! Je désire qu'il
+l'apprenne avec joie, et la seule tristesse que j'éprouve,
+c'est la crainte de lui laisser quelque regret.</p>
+
+<p>«Pourquoi donc tardons-nous tant à faire ce qui est
+juste et bon? Quelle fausse idée nous attachons à l'importance
+de nos sacrifices et à la difficulté de notre courage!
+Il y a plus d'un an que je regarde comme une angoisse
+mortelle le détachement que je porte aujourd'hui
+dans mon coeur avec une sorte de volupté. Je ne savais
+pas que la conscience d'un devoir accompli pouvait offrir
+tant de consolation. Ma naïveté à cet égard doit vous
+faire sourire. Hélas! c'est apparemment la première fois
+que je cède à un bon mouvement sans arrière-pensée.
+Puissé-je tirer de cette première et grande expérience
+la force d'abjurer dans l'avenir mon aveugle et impérieuse
+personnalité!</p>
+
+<p>«Pourquoi ne m'avez-vous pas aidée, chère Alice, à
+entrer dans cette voie? Ah! si vous aviez aimé Jacques,
+avec quel enthousiasme je l'aurais rendu à la liberté!...
+Et pourtant, hier encore, je luttais contre vous... mais
+c'est que vous ne l'aimez pas... Pourtant, que sais-je?
+votre langueur, votre mélancolie, cachent peut-être le
+même secret.... Pardonnez-moi, je n'en dirai pas davantage,
+je vous respecte désormais au point de vous craindre.
+Voyez à quel point vous m'êtes sacrée! La passion
+de Jacques pour vous était, pour moi, comme un reflet
+de votre image dans son âme, et, quoique je fusse en
+possession de son secret, jamais je n'ai osé le lui dire,
+jamais je n'ai osé vous combattre ouvertement et vous
+nommer à lui.</p>
+
+<p>«Revoyez-le sans crainte et sans confusion. Il croit
+que le vieux Saint-Jean a brûlé son journal par mégarde.
+Il ne se doutera jamais que sa confession est entre vos
+mains. Ah! c'est la confession d'un ange. Quel noble
+sentiment, Alice! quelle ferveur mystérieuse, quel pieux
+respect! n'en serez-vous pas touchée quelque jour? J'aurais
+donné, moi, dix ans de jeunesse et de beauté pour
+être aimée ainsi, eussé-je dû ne l'apprendre jamais de
+sa bouche, et n'en recevoir même jamais un baiser furtif
+sur le bord de mon vêtement!</p>
+
+<p>«C'en est fait! je n'inspirerai jamais cette flamme
+sainte que j'ai follement rêvée. Autrefois je m'indignais
+contre mon sort, j'accusais le coeur de l'homme d'injustice,
+d'orgueil et de cruauté; mais j'ai bien changé depuis
+un an! Si quelque jour vous parlez de moi librement
+avec Jacques, dites-lui de ne pas se reprocher mes
+souffrances; elles m'ont été salutaires, elles ont porté
+leurs fruits amers et fortifiants. J'ai reconnu enfin qu'il
+n'était pas au pouvoir du coeur le plus généreux et le
+plus sublime de donner toute sa flamme à un être troublé
+et malade comme moi.....J'ai reconnu le sceau de
+la justice divine et le prix de la vertu... la vertu que j'ai
+tant haïe et blasphémée dans mes désespoirs! Où seraient
+donc le bien et le mal ici-bas, si les coeurs coupables
+pouvaient être récompensés dès cette vie, et s'il
+n'y avait pas d'inévitables expiations! Ah! cette parole
+est vraie: <i>Tu seras puni par où tu as péché!</i> Cela est
+vrai pour toutes les erreurs, pour toutes les folles passions
+de l'humanité. Ceux qui ont abusé des bienfaits de
+Dieu ne le trouveront plus et seront condamnés à le
+chercher sans cesse! La femme sans frein et sans retenue
+mourra consumée par le rêve d'une passion qu'elle
+n'inspirera jamais.</p>
+
+<p>«Et pourtant l'Evangile nous montre les ouvriers de la
+dernière heure du jour récompensés comme ceux de la
+première...; mais le maître qui paie ainsi, c'est Dieu. Il
+n'est pas au pouvoir de l'homme de tout donner en
+échange de peu. Si l'ouvrier tardif et lâche avait le droit
+d'exiger une part complète, celui qui rétribue serait
+frustré, et c'est en amour surtout que l'égalité a besoin
+d'être respectée comme l'amour même; car l'amour est
+aussi beau que la vertu, ou plutôt la vertu, c'est l'amour.
+Il impose les plus grands devoirs, et ces devoirs-là,
+partagés également, sont les plus vives jouissances.
+Celui qui croit pouvoir mériter seul, présume trop de
+lui-même; celui qui se croit dispensé de mériter, ne recueille
+rien.</p>
+
+<p>«C'est en Dieu seul que je me réfugie, ses trésors à lui
+sont inépuisables. Si le catholicisme n'était pas une
+fausse doctrine pour les hommes d'aujourd'hui, je sens
+que je me ferais carmélite ou trappiste à l'heure qu'il
+est; mais le Dieu des nonnes est encore un homme,
+une sorte d'égal, un jaloux, un amant; le Dieu qui peut
+me sauver, c'est celui qui ne punit pas sans retour. Il
+me semble que j'ai assez expié, et que je mérite d'entrer
+dans le repos des justes, c'est-à-dire de ne plus connaître
+les passions.</p>
+
+<p>«Mais vous, Alice, vous avez droit à la coupe de la
+vie, vous vous en êtes trop abstenue; pourquoi donc craindriez-vous
+d'y porter vos lèvres pures? il est impossible
+qu'il y ait une goutte de fiel pour vous... Je n'ose nommer
+Jacques, et pourtant, ma belle sainte, je ne puis
+m'empêcher de rêver que quelque jour... un beau soir
+d'été plutôt, Jacques vous surprendra à la campagne,
+lisant ce paragraphe écrit de sa main: «Si l'on pouvait
+s'asseoir à tes pieds!...»</p>
+
+<p>«Quand vous m'écrirez que ce moment est venu, je
+reviendrai près de vous, j'y reviendrai calme et purifiée;
+et, à mon tour, Alice, je goûterai ce bonheur d'avoir fait
+des heureux, que vous vouliez garder pour vous seule!</p>
+
+<p>«ISIDORA.»</p>
+
+<p>La lettre qui suit est de dix ans postérieurs à celle
+qu'on vient de lire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LETTRE DEUXIÈME.</h3>
+
+<p>ISIDORA A MADAME DE T...</p>
+
+<p>Non, je ne suis pas malheureuse. J'ai accompli pour
+vous, Alice, un sacrifice que je croyais bien grand
+alors...</p>
+
+<p>Pardonnez-moi si je vous dis aujourd'hui que, dans
+mes souvenirs, ce grand acte de courage me paraît
+chaque jour moins sublime, et qu'enfin j'arrive à me
+trouver assez peu héroïque... Que Jacques me pardonne
+de parler ainsi! Et vous surtout, ma soeur chérie, pardonnez-moi
+de ne pas le pleurer... Il n'y a rien d'injurieux
+pour lui dans le calme avec lequel je puis parler à
+présent d'un sujet jadis si brûlant, et naguère encore si
+délicat. Ce n'est pas de Jacques que je suis guérie, c'est
+de l'amour! Oui, vraiment, j'en suis guérie à jamais,
+Alice, et, pour m'avoir fait cette grâce, Dieu a été trop
+bon pour moi, il m'a trop largement récompensée d'un
+moment de force.</p>
+
+<p>Je vous dis cela ce soir, au bord du plus beau lac de
+la terre, par un coucher de soleil splendide, sous le ciel
+de la paisible et riante Lombardie, et je parle ainsi dans
+la sincérité de mon coeur.</p>
+
+<p>Il me semble, tant je suis tranquille, que je ne
+puis plus souffrir.... Peut-être si le ciel était orageux,
+l'air âcre, et que le paysage, au lieu de l'églogue
+des prairies bordant de fleurs des flots placides, m'offrît
+le drame d'un volcan qui gronde et d'une nature qui
+menace... peut-être mon âme serait-elle moins sereine,
+peut-être vous exprimerais-je le vide délicieux de mon
+âme en des termes plus résignés que triomphants.... Je
+ne sais, je n'ose chanter victoire, dans la crainte de
+tomber dans le péché d'orgueil et d'en être punie; mais
+il est certain que, depuis quelques mois, depuis ma dernière
+lettre, je ressens une joie intérieure qui me semble
+durable et profonde.</p>
+
+<p>A quoi l'attribuerai-je? Sera-ce simplement à cet inappréciable
+bienfait du repos dont je ne me souvenais plus
+d'avoir joui? peut-être! O bonheur des âmes blessées et
+fatiguées, que tu es humble et modeste! tu te contentes
+de ne pas souffrir, tu ne demandes rien que l'absence
+d'un excès de souffrance; tu te replies sur toi-même,
+comme une pauvre plante qui, après l'orage, n'a besoin
+que d'un grain de sable et d'une goutte d'eau; bien juste
+de quoi ne pas mourir et se sentir faiblement vivre.... le
+plus faiblement possible!</p>
+
+<p>Pas de funestes présages, Alice! ne croyez pas me
+consoler et m'égayer en me disant que je suis encore jeune
+et que j'aimerai encore! Non, je ne suis plus jeune! si
+mes traits disent le contraire, ils mentent. C'est dans
+l'âme que les années marquent leur passage et laissent
+leur empreinte; c'est notre coeur, c'est notre imagination
+qui vieillissent promptement ou résistent avec vaillance.</p>
+
+<p>&mdash;... Je relis ce que je vous écrivais tout à l'heure,
+aux dernières clartés d'un soleil mourant; on m'apporte
+une lampe, je m'éloigne de la fenêtre...</p>
+
+<p>Mes idées prennent un autre cours.</p>
+
+<p>Pourquoi confondais-je le coeur avec l'imagination?
+Dans la jeunesse, c'est peut-être une seule et même
+chose; mais, en vieillissant, les éléments de notre être
+deviennent plus distincts. Les sens s'éteignent d'un côté,
+le cerveau de l'autre; mais le coeur est-il donc condamné
+à mourir avec eux? Oh non! grâce à la divine bonté de
+la Providence, la meilleure partie de nous-même survit
+à la plus fragile, et il arrive qu'on se trouve heureux
+de vieillir. 0 mystère sublime! Vraiment la vie est meilleure
+qu'on ne croit! L'injuste et superbe jeunesse recule
+avec effroi devant la pensée d'une transformation
+qui lui semble pire que la mort, mais qui est peut-être
+l'heure la plus pure et la plus sereine de notre pénible
+carrière.</p>
+
+<p>Avec quelle terreur j'avais toujours pensé à la vieillesse!
+Dans la fleur de ma jeunesse, je n'y croyais pas.
+«Moi, vieillir! me disais-je en me contemplant: devenir
+grasse, lourde, désagréable à voir! Non, c'est impossible,
+cela n'arrivera pas. Je mourrai auparavant; ou
+bien, quand je me sentirai décliner, quand une femme
+me regardera sans envie, et un homme sans désir, je
+me tuerai!»</p>
+
+<p>Il n'y a pas longtemps encore qu'en consultant mon
+miroir, ce conseiller sévère, sur lequel les hommes ont
+dit et écrit tant de lieux communs satiriques, je m'effrayais
+d'une ride naissante et de quelques cheveux
+qui blanchissaient; nais, tout d'un coup, j'en ai pris
+mon parti, je n'ai même plus songé à m'assurer des ravages
+du temps, et, le jour où je me suis dit que j'étais
+vieille, je me suis trouvée jeune pour une vieille. Et
+puis, je crois que, précisément, toutes ces railleries de
+l'autre sexe, à propos des beautés qui s'en vont et qui
+se pleurent, m'ont donné un accès de fierté victorieuse.
+J'ai compris profondément cette ingratitude des hommes
+qui, après avoir adulé notre puissance, l'insulte et la
+raille dès qu'elle nous échappe. Et j'ai trouvé qu'il fallait
+être bien avilie pour regretter ce vain hommage dont la
+fumée dure si peu. Enfin, raison ou lassitude, je me
+sens réconciliée avec la <i>vieille femme</i>.</p>
+
+<p>La vieille femme! Eh bien, oui, c'est une autre
+femme, un autre <i>moi</i> qui commence, et dont je n'ai pas
+encore à me plaindre. Celle-là est innocente de mes erreurs
+passées; elles les ignore parce qu'elle ne les comprend
+plus, et qu'elle se sent incapable de les imiter.
+Elle est douce, patiente et juste, autant que l'autre était
+irritable, exigeante et rude. Elle est redevenue simple
+et quasi naïve, comme un enfant, depuis qu'elle n'a
+plus souci de vaincre et de dominer.</p>
+
+<p>Elle répare tout le mal que l'autre a fait, et, par-dessus
+le marché, elle lui pardonne ce que l'autre, agitée
+de remords, ne pouvait plus se pardonner à elle-même.
+La jeune tremblait toujours de retomber dans le mal,
+elle le sentait sous ses pieds et n'osait faire un pas. La
+vieille marche en liberté et sans craindre les chutes, car
+rien ne l'attire plus vers les précipices.</p>
+
+<p>Ne croyez pourtant pas, mes amis, que je vais me
+composer un rôle, une figure, un costume, un esprit
+de circonstance. Il y a un genre de coquetterie que
+je déteste plus que la pire coquetterie des jeunes
+femmes, c'est celle des vieilles, Je veux parler de ces
+ex-beautés qui se réfugient dans la grâce, dans l'esprit,
+dans l'aménité caressante. Je connais ici une
+marquise de soixante ans dont l'éternel sourire et la
+banale bienveillance me font l'effet d'une prostitution de
+l'âme.</p>
+
+<p>Certes c'est là une grande comédienne et qui dissimule
+bien ses regrets. Elle affecte d'aimer les jeunes gens des
+deux sexes d'une tendre affection, d'être là maman à
+tout le monde, de faire tous les frais de gaieté des réunions,
+d'amener des rencontres, de nouer des mariages,
+de se rendre indispensable en recevant toutes les confidences,
+en rendant mille petits services: et, au fond du
+coeur, cette excellente femme est plus sèche et plus
+égoïste qu'on ne pense. Elle fait toutes choses en vue
+d'elle-même et du rôle qu'elle s'est imposé. Elle n'a pas
+pu rompre avec le succès, et elle poursuit sa carrière de
+reine des coeurs sous une forme nouvelle. Elle est jalouse
+de quiconque fait quelque bien, et j'ai failli être
+brouillée avec elle pour avoir adopté Agathe. Elle voulait
+l'accaparer, en faire l'ornement de son salon, frapper
+les esprits par la production au grand jour de cette
+modeste fille, pour arriver à la marier sottement à quelque
+vieux patricien, ex-comparse dans son cortège d'adorateurs.
+Elle eût trouvé moyen de faire grana bruit
+avec cela, et d'abandonner la pauvrette, comme elle a
+fait de tant d'autres, quand elles ont eu assez brillé près
+d'elle, à son profit.</p>
+
+<p>Non, non, jamais je n'imiterai cette marquise, et
+quand, d'un air doucereusement cruel, elle m'honore
+de ses avis et me cite son propre exemple pour m'engager
+à vieillir agréablement, je me détourne pour ne pas
+respirer son souffle glacé. Oh! je ne prendrai pas votre
+petit sentier parfumé de roses fanées, ma charmante
+vieille! Je suis vieille tout de bon, je le sens, je m'en
+réjouis, J'en triomphe tranquillement au fond de l'âme.
+Je n'ai pas besoin déjouer votre comédie. Je n'aime plus
+les hommes, moi! Je n'ai plus besoin de leurs louanges,
+j'en ai eu assez, et je sais ce qu'elles valent. Je trouve
+la vieillesse bonne et acceptable, mais elle m'arrive sérieuse
+et recueillie, non folâtre et remuante. J'ai encore
+du coeur, et je veux conserver ce bon reste en ne le gaspillant
+pas dans de feintes amitiés.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi une métaphore qui me vient. Je me
+figure la jeunesse comme un admirable paysage des
+Alpes. Tout y est puissant, grandiose, heurté. À côté
+d'une verdure étincelante, un bloc de pâles neiges et de
+glaces aiguës a coulé dans le vallon, et les fleurs qui
+viennent d'éclore là, meurent au sein de l'été, frappées
+au coeur par une gelée soudaine et intempestive. Des
+roches formidables pendent sur de ravissantes oasis et
+les menacent incessamment. De limpides ruisseaux coulent
+silencieusement sur la mousse; puis, tout à coup,
+le torrent furieux qu'ils rencontrent, les emporte avec
+lui et les précipite avec fracas dans de mystérieux
+abîmes. La clochette des troupeaux et le chant du pâtre
+sont interrompus par le tonnerre de la cascade ou celui
+de l'avalanche: partout le précipice est au bord du sentier
+fleuri, le vertige et le danger accompagnent tous les
+pas du voyageur, que les beautés incomparables du site
+enivrent et entraînent. Une nature si sublime est sans
+cesse aux prises avec d'effroyables cataclysmes; ici le
+glacier ouvre ses terribles flancs de saphir et engloutit
+l'homme qui passe; là les montagnes s'écroulent, comblent
+le lac et la plaine, et, de tout ce qui souriait ou
+respirait hier à leurs pieds, il ne reste plus ni trace ni
+souvenir aujourd'hui... Oui, c'est là l'image de la jeunesse,
+de ses forces déréglées, de ses bonheurs enivrants,
+de ses impétueux orages, de ses désespoirs mortels, de
+ses combats, et de toute cette violente destruction d'elle-même
+qu'enfante l'excès de sa vie.</p>
+
+<p>Mais la vieillesse! je me la figure comme un vaste et
+beau jardin bien planté, bien uni, bien noble à l'ancienne
+mode... un peu froid d'aspect, quoique situé à l'abri des
+coups de vent. C'est encore assez grand pour qu'on y
+essaie une longue promenade, mais on aperçoit les
+limites au bout des belles allées droites, et il n'y a point
+là de sentiers sinueux pour s'égarer.</p>
+
+<p>On y voit encore des fleurs; mais elles sont cultivées
+et soignées, car le sol ne les produit point sans les secours
+de la science et du goût.</p>
+
+<p>Tout y est d'un style simple et sévère, point de statues
+immodestes, point de groupes lascifs. On ne s'y
+poursuit plus les uns les autres pour s'étreindre et pour
+lutter: on s'y rencontre, on s'y salue, on s'y serre la
+main sans rancune et sans regret. On n'y rougit point,
+car on a tout expié en passant le seuil de cette noble
+prison dont on ne doit plus sortir; et l'on s'y promène
+ou l'on s'y repose, consolé et purifié, jouissant des tièdes
+bienfaits d'un soleil d'automne. Si, du haut de la terrasse
+abritée, le regard plonge dans la région terrible et magnifique
+où s'agite la jeunesse, on se souvient d'y avoir
+été, et on comprend ce qui se passe là d'admirable et
+d'insensé; mais malheur à qui veut y redescendre et y
+courir: car les railleries ou les malédictions l'y attendent!
+Il n'est permis aux hôtes du jardin que d'étendre
+les mains vers ceux qui dansent sur les abîmes, pour
+tâcher de les avertir; et encore, cela ne sert-il pas à
+grand'chose, car on ne s'entend pas de si loin.</p>
+
+<p>Voilà mon apologue. Passez-m'en la fantaisie, je me
+sens plus à l'aise depuis que je me suis planté ce jardin.</p>
+
+<p>Mais c'est bien assez philosopher et rêver, Il faut
+que je vous parle d'Agathe, de cette pauvre orpheline
+que j'ai adoptée, qui entrait chez moi comme femme de
+chambre, et dont j'ai fait ma fille, ni plus ni moins.</p>
+
+<p>Je vous ai déjà dit qu'elle était fille d'un pauvre artiste
+qui l'avait fort bien élevée, mais qui, en mourant, l'avait
+laissée dans le plus complet abandon, dans la plus profonde
+misère.</p>
+
+<p>Je n'avais jamais songé à adopter un enfant, je n'avais
+jamais regretté de n'en point avoir.</p>
+
+<p>Il ne me semblait point que j'eusse le coeur maternel,
+et peut-être eusse-je manqué de tendresse ou de patience
+pour soigner un petit enfant; Lorsque cette Agathe est
+entrée chez moi, j'étais à cent lieues de prévoir que je
+me prendrais pour elle d'une incroyable affection. Je fus
+frappée de sa jolie figure, de son air modeste, de son
+accent distingué, et je me promis d'en faire une heureuse
+soubrette, libre autant que possible, et traitée avec
+bienveillance.</p>
+
+<p>Puis, au bout de quelque temps, en courant avec elle,
+je découvris un trésor de raison, de droiture et de bonté;
+et bientôt, je la retirai de l'office pour la faire asseoir à
+mes cotés, non comme une demoiselle de compagnie,
+mais comme la fille de mon coeur et de mon choix.</p>
+
+<p>Pourtant si vous nous voyiez ensemble, vous seriez
+surprise, chère Alice, de l'apparente froideur de notre
+affection; du moins, vous nous trouveriez bien graves,
+et vous vous demanderiez si nous sommes heureuses
+l'une par l'autre.</p>
+
+<p>Il faut donc que je vous explique ce qui se passe entre
+nous.</p>
+
+<p>Dès le principe, j'ai examiné attentivement Agathe,
+je l'ai même beaucoup interrogée. J'ai retiré de cet examen
+et de ces interrogatoires, la certitude que c'était là
+un ange de pureté, et en même temps une âme assez
+forte: un caractère absolument différent du mien, à la
+fois plus humble et plus fier, étranger par nature aux
+passions qui m'ont bouleversée, difficile, impossible
+peut-être à égarer, prudente et réfléchie, non par sécheresse
+et calcul personnel, mais par instinct de dignité et
+par amour du vrai.</p>
+
+<p>La docilité semblait être sa qualité dominante, lorsque
+je lui commandais en qualité de maîtresse. Mais en
+l'observant, je vis bientôt que cette docilité n'était
+qu'une muette adhésion à la règle qu'elle acceptait:
+l'amour de l'ordre, et surtout une noble fierté qui voulait
+se soustraire par l'exactitude rigoureuse à l'humiliation
+du commandement. C'était cela bien plutôt qu'une soumission
+aveugle et servile pour ma personne. Le silence
+profond qui protégeait ce caractère grave et recueilli
+m'empêchait de savoir si les passions généreuses pourraient
+y fermenter, si la haine de l'injustice et le mépris
+de la stupidité seraient capables d'en troubler la paix.</p>
+
+<p>A présent encore, quoique j'aie lu aussi avant dans
+son coeur qu'elle-même, quoique je sache bien qu'elle
+adore la bonté, j'ignore si elle peut haïr la méchanceté
+Peut-être qu'il y a là trop de force pour que l'indignation
+s'y soulève, pour que le dédain y pénètre.
+Étonnement et pitié, voilà, ce me semble, toute l'altération
+que cette sérénité pourrait subir.</p>
+
+<p>Agathe a vécu dans le travail et la retraite, sans rien
+savoir, sans rien deviner du monde, sans rien désirer de
+lui, sans songer qu'elle pût jamais sortir de l'obscurité
+qu'elle aime, non-seulement par habitude, mais par
+instinct. Elle ne connaît pas l'amour, elle en pressent
+encore si peu les approches, que je me demande avec
+terreur si elle est capable d'aimer, et si elle n'est pas
+trop parfaite pour ne pas rester insensible.</p>
+
+<p>Et pourtant, je ne puis concevoir la jeunesse d'une
+femme sans amour, et je suis épouvantée du mystère de
+son avenir. Aimera-t-elle, d'amitié seulement, un compagnon
+de toute la vie, un mari? Élèvera-t-elle des
+enfants, sans passion, sans faiblesse, avec la rigide
+pensée d'en faire des êtres sages et honnêtes? Quelle
+rectitude admirable et effrayante! Sera-t-elle heureuse
+sans souffrir? est-ce possible!</p>
+
+<p>Et pourtant, qu'ai-je retiré, moi, de mes angoisses et
+de mes tourments?</p>
+
+<p>Quand j'avais seize ans, l'âge d'Agathe, je n'avais déjà
+plus de sommeil, ma beauté me brûlait le front, de
+vagues désirs d'un bonheur inconnu me dévoraient le
+sein. Rien dans cette enfant ne me rappelle mon passé. Je
+l'admire, je m'étonne, et je n'ose pas juger.</p>
+
+<p>Quand j'ai changé la condition d'Agathe si soudainement,
+si complètement, elle a été fort peu surprise,
+nullement étourdie ou enivrée, et j'ai aimé cette noble
+fierté qui acceptait tout naturellement sa place. L'expression
+de sa reconnaissance a été vraie, mais toujours
+digne. Elle me promettait de mériter ma tendresse, mais
+elle n'a pas plié le genou, elle n'a pas courbé la tête, et
+c'est bien. En voyant ce noble maintien, moi, j'ai été
+saisie d'un respect étrange, et une seule crainte m'a tourmentée,
+c'est de n'être pas digne d'être la bienfaitrice et
+la providence d'Agathe. Son air imposant ma fait comprendre
+la grandeur du rôle que je m'imposais, et,
+depuis ce moment, je m'observe avec elle, comme si je
+craignais de manquer au devoir que j'ai contracté.</p>
+
+<p>Cela fait une amitié qui m'est plus salutaire que délicieuse.
+Il ne s'agit point d'adopter une telle orpheline
+pour s'en faire une société, une distraction, un appui.
+Agathe prend le contrat au sérieux. Elle semble me dire
+dans chaque regard:</p>
+
+<p>«Vous avez voulu avoir l'honneur d'être mère, songez
+que ce n'est pas peu de chose, et qu'une mère doit
+être l'image de la perfection.»</p>
+
+<p>Moi, je ne sais pas me contraindre, et, si quelque folle
+passion pouvait encore me traverser le cerveau, je ne
+jouerais pas la comédie. J'éloignerais Agathe plutôt que
+de la tromper. Mais est-ce donc la pensée que le moindre
+égarement de ma part troublerait notre intimité, qui fait
+que je me sens si bien fortifiée dans mon <i>jardin de vieillesse</i>?</p>
+
+<p>Peut-être! peut-être Agathe m'a-t-elle été envoyée
+par la bonté divine pour me faire aimer l'ordre, le calme,
+la dignité, et la convenance. Il est certain que tout cela
+est personnifié en elle, et que rompre avec ces choses là,
+ce serait rompre avec Agathe. Il était donc dans ma destinée
+que les hommes me perdraient et que je ne pourrais
+être sauvée que par les femmes? Vous avez commencé
+ma conversion, chère Alice; vous l'avez voulue,
+vous y avez mis tout votre coeur, toute votre force. Agathe,
+qui vous ressemble à tant d'égards, l'achève sans se donner
+la moindre peine, sans se douter même de ce qu'elle
+fait; car la douce enfant ignore ma via, et ne la comprendrait
+pas si elle lui était racontée.</p>
+
+<p>Minuit.</p>
+
+<p>Agathe m'a forcée de m'interrompre, mais je veux
+vous dire bonsoir, à présent qu'elle me quitte. J'ai passé
+solennellement la soirée auprès d'elle, et je me sens
+comme exaltée par mes propres pensées.</p>
+
+<p>Quelle nuit magnifique! la terre altérée ouvrait tous
+ses pores à la rosée, les fleurs la recevaient dans leurs
+coupes immaculées. Enivrés d'amour, de parfum et de
+liberté, les rossignols chantaient, et, du fond humide de
+la vallée, leurs intarissables mélodies montaient comme
+un hymne vers les étoiles brillantes. Appuyée sur l'épaule
+d'Agathe, que je dépasse de toute la tête, je marchais
+d'un pas égal et lent, m'arrêtant quelquefois quand nous
+atteignions ta limite de la balustrade. La terrasse de
+cette <i>villa</i> est magnifiquement située; absorbées dans la
+contemplation du paysage vague et profond, et plus encore
+de l'infini déroulé sur nos têtes, nous ne songions
+point à nous parler. Peu à peu ce silence amené naturellement
+par la rêverie, nous devint impossible à
+rompre. Du moins, pour ma part, je n'eusse rien trouvé
+à dire qui ne m'eût semblé oiseux ou coupable au milieu
+d'une telle nuit, solennelle et mystérieuse comme la
+beauté parfaite. Agathe respectait-elle ma méditation,
+ou bien éprouvait-elle le même besoin de recueillement?
+Agathe aussi est mystérieuse comme la perfection. Son
+âme sans tache me semblait si naturellement à la hauteur
+de la beauté des choses extérieures, que j'eusse,
+craint d'affaiblir, par mes réflexions, le charme qu'elle y
+trouvait Avait-elle besoin de moi pour admirer la voûte
+céleste, pour aspirer l'infini, pour se prosterner en esprit
+devant la main qui sema ces innombrables soleils comme
+une pluie de diamants dans l'Océan de l'Éther? Et
+quelles expressions eussent pu rendre ce qu'elle éprouvait
+sans doute mieux que moi? De quel autre sujet
+eussé-je pu l'entretenir qui ne fût un outrage à la beauté
+des cieux, une profanation de ces grandes heures et de
+ces lieux sublimes?</p>
+
+<p>Quand l'échange de la parole n'est pas nécessaire il
+est rarement utile. J'en suis venue à croire que tous les
+discours humains ne sont que vanité, temps perdu, corruption
+du sentiment et de la pensée. Notre langage est
+si pauvre que quand il veut s'élever, il s'égare le plus
+souvent, et que quand il veut trop bien peindre, il dénature.
+Toujours la parole procède par comparaison, et les
+poètes sont forcés, pour décrire la nature, d'assimiler
+les grandes choses aux petites. Par exemple ils font du
+ciel une coupole; de la lune une lampe; des fleuves
+sinueux, les anneaux d'un serpent; des grandes lignes
+de l'horizon et des grandes masses de la végétation, les
+plis et les couleurs d'un vêtement.</p>
+
+<p>Les poëtes ont peut-être raison: interprètes et confidents
+de la nature, chargés de l'expliquer au vulgaire,
+de communiquer aux aveugles un peu de cette vue immense
+que Dieu leur a donnée, ils se servent de figures
+pour se faire entendre, à la manière des oracles. Ils mettent
+les soleils dans le creux de ces mains d'enfants sous
+la figure d'un rubis ou d'une fleur, parce que le vulgaire
+ne peut concevoir que ce qu'il peut mesurer. Et tous
+tant que nous sommes, nous avons pris une telle habitude
+de ce procédé de comparaison, que nous ne savons
+pas nous expliquer autrement quand nous voulons parler.
+Mais quand l'âme poétique est seule, elle ne compare
+plus: elle voit et elle sent.</p>
+
+<p>L'intelligence n'explique pas au coeur pourquoi et
+comment l'univers est beau; dans aucune langue humaine
+le véritable poëte ne saurait rendre la véritable
+impression qu'il reçoit du spectacle de l'infini.</p>
+
+<p>Qu'il se taise donc et qu'il jouisse, celui qui n'a rien à
+démêler avec le monde, rien a lui enseigner ou à recevoir
+de lui: l'amour d'une vaine gloire dicte trop souvent
+ces prétendus épanchements. Celui qui parle veut
+produire de l'effet sur celui qui écoute, et s'il ne cherche
+point à l'éblouir par l'éclat des mots, du moins il travaille
+à s'emparer de ses émotions, à lui imposer les
+siennes, à se poser comme un prisme entre lui et la
+beauté des choses. Alors, sous l'oeil de Dieu, au lieu de
+deux âmes prosternées, il n'y a plus qu'un cerveau agissant
+sur un autre cerveau, triste échange de facultés
+bornées et de misère orgueilleuse!</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas cela seulement qui me fermait la
+bouche auprès d Agathe: quelle parole de ma bouche
+flétrie si longtemps par la plainte et l'imprécation, ne
+fût tombée comme une goutte de limon impur dans cette
+source limpide, où l'image de Dieu se reflète dans toute
+sa beauté? Entre elle et moi, hélas! il y a un abîme
+infranchissable: c'est mon passé. Mes doutes, mes vains
+désirs, mes angoisses furieuses, mes amertumes, mon
+impiété, ma vaine science de la vie, mes ennuis, tout ce
+que j'ai souffert! Cette âme vierge de toute souillure et
+de toute tristesse doit à jamais l'ignorer. Il y a en elle
+une infinie mansuétude qui l'empêcherait de me retirer
+son affection. Peut-être même m'aimerait-elle davantage;
+si elle avait à me plaindre! Peut-être trouverais-je dans
+sa piété filiale des consolations puissantes. Mais de même
+que la mère, forcée de traverser un champ de bataille,
+cache dans son sein la tête de son enfant pour l'empêcher
+de voir la laideur des cadavres et de respirer
+l'odeur delà corruption, de même ma tendresse pour
+Agathe m'empêchera de lever jamais ce voile virginal
+qui lui cache les misères et les tortures de cette vie déréglée.</p>
+
+<p>Cette ligne invisible tracée entre elle et moi est un
+lien, bien plus qu'un obstacle. C'est là que se manifeste, à
+son insu, ma tendresse pour elle; c'est là que gît sa confiance
+en moi. Je lui sacrifie le plaisir que j'aurais parfois
+à épancher mes pensées: elle s'appuie sur moi
+comme sur une force dont elle croit avoir besoin et qui
+ne réside qu'en elle. Si je me sens triste et agitée, ce
+qui arrive bien rarement désormais, je l'éloigne de moi
+quelques instants, pour ne la rappeler que lorsque mon
+âme a repris son calme et sa joie silencieuse.</p>
+
+<p>Agathe est blanche comme un beau marbre de Carrare
+au sortir de l'atelier. L'incarnat de la jeunesse ne
+colorera jamais vivement ce lis éclos dans l'ombre du
+travail el de la pauvreté; et cependant un léger embonpoint
+annonce cette santé particulière aux recluses,
+santé plus paisible que brillante, plus égale que vigoureuse,
+apte aux privations, impropre à la douleur et à
+la fatigue. Trois jours de mon ancienne vie briseraient
+cette plante frêle et suave, qui, dans la paix d'un cloître,
+résisterait longtemps à la vieillesse et à la mort.</p>
+
+<p>Auprès de cette fleur sans tache, auprès de ce diamant
+sans défaut, je sens mon âme s'élever et se fortifier.
+D'autres jeunes filles ont plus de beauté, une intelligence
+plus vive et plus brillante, un sentiment des arts
+plus chaud et plus prononcé. Agathe ne ressemble pas
+à une statue grecque. C'est la vierge italienne dans toute
+sa douceur, vierge sans extase et sans transport, accueillant
+le monde extérieur sans l'embrasser, attentive,
+douce et un peu froide à force de candeur, telle enfin
+que Raphaël l'eût placée sur l'autel, le regard fixé sur le
+pécheur, et semblant ne pas comprendre la confession
+qu'elle écoute.</p>
+
+<p>Il y a, certes, dans toutes les créatures humaines, un
+fluide magnétique, impénétrable aux organisations
+épaisses, mais vivement perceptible aux organisations
+exquises par elles-mêmes, ou à celles qui sont développées
+par la souffrance. La présence d'Agathe agit sur moi
+d'une manière magique. L'atmosphère se rafraîchit ou
+s'attiédit autour d'elle. Quelquefois, quand le spectre du
+passé m'apparaît, une sueur glacée m'inonde, et je crois
+entrer dans mon agonie. Mais si Agathe vient s'asseoir
+près de moi, l'oeil noir et grave et la bouche à demi
+souriante, elle me communique immédiatement sa force
+et son bien-être.</p>
+
+<p>Il y a donc en elle quelque chose de mystérieux pour
+moi, comme je vous le disais; quelque chose que je
+n'eusse pas su demander, si l'on m'eût offert de choisir
+une compagne et une fille selon mes prédilections instinctives.
+Probablement, j'aurais fait la folie de désirer une
+fille semblable à moi sous plusieurs rapports. J'aurais
+voulu qu'elle fût ardente et spontanée, qu'elle connût ces
+agitations de l'attente, ces bouleversements subits, ces
+enthousiasmes et ces illusions où j'ai trouvé quelques
+heures d'ivresse au milieu d'un éternel supplice. Et probablement
+aussi, au lieu de la préserver du malheur par
+mon expérience, j'eusse augmenté son irascibilité par la
+mienne et développé sa faculté de souffrir. Mais un
+caprice du hasard que je ne puis m'empêcher de bénir
+superstitieusement comme une faveur providentielle, a
+jeté dans mes bras un être qui ne me comprend pas du
+tout et que je comprends à peine. Ce contraste nous a
+sauvées l'une et l'autre. J'eusse voulu être adorée de ma
+fille, et c'eût été là un souhait égoïste, un voeu contraire
+à la nature. Agathe m'aime, et c'est tout; et moi, l'âme
+la plus exigeante et la plus jalouse qui fut jamais, je
+m'habitue à l'idée qu'il est bon d'être celle des deux qui
+aime le plus. C'est là un miracle, n'est-ce pas? un miracle
+que j'eusse en vain demandé à l'amour d'un homme
+et qu'a su opérer l'amitié d'une enfant.</p>
+
+<p>Vous me demandez si j'aime toujours le luxe, et, me
+cherchant des consolations où vous supposez que j'en
+puis trouver, vous vous imaginez que j'ai du me créer,
+dans ma villa italienne, une existence toute d'or et de
+marbre, toute d'art et de splendeur. Il n'en est rien;
+tout ce qui me rappelle la courtisane m'est devenu odieux.
+Je suis dégoûtée, non de la beauté des oeuvres de goût,
+mais de la possession et de l'usage de ces choses là. J'ai
+fait cadeau, à divers musées de cette province, des statues
+et des tableaux que je possédais. Je trouve qu'un
+chef-d'oeuvre doit être à tous ceux qui peuvent le comprendre
+et l'apprécier, et que c'est une profanation que
+de l'enfermer dans la demeure d'un particulier, lorsque
+ce particulier s'est voué à la retraite, et a fermé sa porte
+aux amateurs et aux curieux, comme je l'ai fait définitivement.
+J'ai vendu tous mes diamants, et j'ai fait bâtir
+presque un village autour de moi, où je loge gratis de
+pauvres familles. Je ne m'occupe plus de ma parure, et
+je n'ai même pas osé m'occuper de celle d'Agathe, quoique
+j'eusse trouvé du plaisir à embellir mon idole; mais
+la voyant si simple et si étrangère à celle longue et coûteuse
+préoccupation, j'ai respecté son instinct, et je l'ai
+subi pour moi-même peu à peu, sans m'en apercevoir.
+Agathe aime et cultive avec distinction la peinture et la
+la musique. Son père l'avait destinée à donner des leçons.
+Mais ce pauvre artiste, imprévoyant et déréglé comme
+la plupart de ceux de ce pays-ci, l'avait laissée sans
+clientèle et sans protections. Ses talents, du moins, lui
+servent à charmer les loisirs que sa nouvelle position lui
+procure, et je suis sortie, grâce à elle, de ma longue et
+accablante oisiveté. Je me suis remise au piano pour
+raccompagner quand elle chante, et nous lisons ensemble
+tous ces chefs-d'oeuvre que je savais par coeur à force de
+les entendre, mais sans les avoir jamais véritablement
+compris. Quand elle dessine, je lui fais la lecture, et
+quand elle lit, je brode au métier. Moi, broder! je vois
+d'ici votre surprise! Eh bien, je suis revenue à ces
+choses-là que j'ai tant méprisées et raillées, et je reconnais
+qu'elles sont bonnes. Il y a tant de moments où
+l'âme est affaissée sur elle-même, où le travail de l'esprit
+nous écrase, où la rêverie nous torture ou nous
+égare, qu'il est excellent de pouvoir se réfugier dans une
+occupation manuelle. C'est affaire d'hygiène morale, et
+je comprends maintenant comment, vous, qui avez une
+si haute intelligence, vous pouvez remplir un meuble au
+petit point.</p>
+
+<p>Agathe a les goûts d'une campagnarde, quoiqu'elle ait
+toujours vécu enfermée dans la mansarde d'une petite
+ville. Sa plus grande joie d'être riche consiste à voir et
+à soigner des animaux domestiques. Et ne croyez pas
+que la pauvrette se soit prise d'admiration et d'affection
+pour les plus nobles: elle a peu compris la grâce et la
+noblesse du cheval, l'élégance du chevreuil, la fierté du
+cygne. Tout cela lui est trop nouveau, trop étranger; à
+elle qui n'avait jamais nourri que des moineaux sur sa
+fenêtre, un pigeon blanc est un objet d'admiration. Le
+mouton fait ses délices, et l'autre jour j'ai cru qu'elle
+sortirait de son caractère, et ferait des extravagances
+pour une perdrix qu'on lui a apportée avec ses petits.
+J'avais un peu envie d'abord de dédaigner des goûts
+aussi puérils. Et puis, je me suis laissé faire, je me suis
+sentie faible comme un enfant, comme une mère; je me
+suis attendrie sur les poules et sur les agneaux, non pas
+à cause d'eux, je l'avoue, mais à cause de la tendresse
+qu'Agathe leur porte, et des soins assidus qu'elle leur
+rend sans se lasser du silence et de la stupidité de ses
+élèves. Agathe comprend le Dante, Mozart et le Titien.
+Et pourtant elle comprend sa poule et son chevreau! Il
+faut bien que le chevreau et la poule en vaillent la peine.
+Je me dis cela, et je la suis à la bergerie et au poulailler
+avec une complaisance qui arrive à me faire du bien,
+à me distraire, à me charmer... sans que véritablement
+je puisse m'en rendre compte! Je me sens devenir
+naïve avec un enfant naïf, et je ne saurais dire où est
+le beau et le bon de cette naïveté, à mon âge. Cela
+m'arrive: je me transforme, un enfant me gouverne, et
+j'ai du bonheur à me laisser aller!</p>
+
+<p>Nous avons eu moins de peine à nous mettre à l'unisson,
+à propos des fleurs. Il me semble que les fleurs nous
+permettent de devenir puérils envers elles, sang qu'elles
+cessent d'être sublimes pour nous. Voua savez comme
+je les ai toujours aimées, ces incomparables emblèmes
+de l'innocence et de la pureté. Agathe voit le ciel dans
+une fleur, et quand je la vois au milieu des jasmins et
+des myrtes, il me semble qu'elle est là dans son élément,
+et que les fleurs sont seules dignes de mêler leur
+parfum à son haleine.</p>
+
+<p>Et alors il me vient une pensée déchirante: Quoi!
+cette enfant, cette Agathe de mon âme, cette fleur plus
+pure que toutes celles de la terre, cette perle fine, celle
+beauté virginale, sera infailliblement la proie d'un
+homme! et de quel homme? L'amant de cent autres
+femmes, qui ne verra sans doute en elle qu'une femme
+de plus, trop froide à son gré, et bientôt dédaignée, si
+elle reste telle qu'elle est aujourd'hui; trop précieuse,
+si elle se transforme, pour ne pas être jalousement asservie
+et torturée.&mdash;Oh! mon Dieu! je conserve cette candeur
+sacrée avec une sollicitude passionnée, je veille sur
+elle, je la couve d'un regard maternel; je la respecte
+comme une relique, jusqu'à ne pas oser lui parler de
+moi, jusqu'à ne pas oser penser quand je suis auprès
+d'elle; et un étranger viendra la flétrir sous ses aveugles
+caresses! un homme, un de ces êtres dont je sais
+si bien les vices et l'orgueil, et l'ingratitude, et le mépris,
+viendra l'arracher de mon sein pour la dominer ou la
+corrompre!... Cette idée trouble tout mon présent et
+rembrunit tout mon avenir!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LETTRE TROISIÈME.</h3>
+
+<p>ISIDORA A MADAME DE T...</p>
+
+<p>Dimanche, 15 juin 1845.</p>
+
+<p>Je ne me croyais pas destinée à de nouvelles aventures,
+et pourtant, mes amis, en voici une bien conditionnée
+que j'ai à vous raconter.</p>
+
+<p>Il y a quinze jours, j'étais allée à Bergame pour quelque
+affaire, et je revenais seule dans ma voiture, impatiente
+de revoir Agathe, que j'avais laissée un peu souffrante
+à la villa, je n'étais plus qu'à cinq ou six lieues
+de mon gîte, et le soleil brillait encore sur l'horizon. Un
+cavalier me suivait ou suivait le même chemin que moi:
+il est certain que, soit qu'il me laissât en arrière en
+prenant le galop, et se mit au pas lorsque mes postillons
+le rejoignaient, soit qu'il se laissât dépasser et se hâtât
+bientôt pour regagner le terrain, pendant assez longtemps
+je ne le perdis pas de vue. Enfin il me parut
+clair que c'était à moi qu'il en voulait, car il renonça à
+toutes ces petites feintes, et se mit à suivre tranquillement
+l'allure de mes chevaux. Tony était sur le siège de
+ma voiture, toujours le même Tony, ce fidèle jockey
+que Jacques connaît bien, et qui est devenu un excellent
+valet de chambre. Il a conservé sa naïveté d'autrefois
+et ne se gêne point pour adresser la parole aux passants,
+quand il est ennuyé du silence et de la solitude.
+Nous montions au pas une forte côte, et j'étais absorbée
+dans quelque rêverie, lorsque je m'aperçus que Tony
+avait lié conversation avec le jeune cavalier, qui paraissait
+ne pas demander mieux, quoiqu'il appartînt évidemment
+à une classe beaucoup plus relevée que celle de
+mon domestique.</p>
+
+<p>J'ai dit le jeune cavalier, et, effectivement, celui-là
+était dans la première Heur de la jeunesse: dix-huit ans
+au plus, une taille élancée des plus gracieuses, une figure
+charmante, un air de distinction incomparable, des
+cheveux noirs, abondants, fins et bouclés naturellement,
+un duvet de pêche sur les joues, et des yeux... des yeux
+qui me rappelèrent tout à coup les vôtres, Alice, tant
+ils étaient grands et beaux, des yeux de ce gros noir de
+velours, qui devraient être durs en raison de leur teinte
+sombre, et qui ne sont qu'imposants, parce que de longues
+paupières et un regard lent leur donnent un fonds
+de douceur et de tendresse extrême.</p>
+
+<p>Ce bel enfant me fut tout sympathique à la première
+vue, car ce fut alors seulement que je songeai à regarder
+ses traits, sa tournure et la grâce parfaite avec laquelle
+il gouvernait son cheval, J'écoutai aussi le son de
+sa voix, qui était doux et plein comme son regard; son
+accent, qui était pur et frais comme sa bouche. De plus,
+c'était un accent français, ce qui fait toujours plaisir à
+des oreilles françaises, fût-ce dans la contrée <i>où résonne
+le si</i>.</p>
+
+<p>Dans celles-ci, c'est l'<i>u</i> lombard qui résonne; et Tony,
+qui est très fier de parler couramment un affreux mélange
+de dialecte et d'italien, s'imaginait que son interlocuteur
+pouvait s'y tromper. Mais, au bout d'un instant,
+e jeune homme, voyant bien qu'il avait affaire à un compatriote,
+se mit tout simplement à lui parler français, et
+Tony lui répondit bientôt dans la même langue, sans
+s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Leur conversation, que j'entendais par lambeaux, roulait
+sur les chevaux, les voitures, les chemins et les distances
+du pays. Certes un jeune homme aussi distingué
+que ce cavalier ne pouvait pas trouver un grand plaisir
+à échanger des paroles oiseuses avec un jeune valet assez
+simple et passablement familier. Pourtant il y mettait
+une bonne grâce qui me parut cacher d'autres desseins;
+car, bien qu'il n'osât pas se tenir précisément à
+ma portière, il se retournait souvent et cherchait à plonger
+ses regards dans ma voiture, et jusque sous le voile
+que j'avais baissé pour me préserver de la poussière.</p>
+
+<p>Je m'amusai quelques instants de sa curiosité: puis
+j'en eus bientôt des remords. «A quoi bon, me dis-je,
+laisser prendre un torticolis à ce bel adolescent? quand
+il verra les traits d'une femme qui pourrait fort bien être
+la mère de son frère aîné, il sera tout honteux et tout
+mortifié d'avoir pris tant de peine.» Nous touchions au
+faite de la montée; je résolus de ne pas le condamner à
+descendre le versant au trot, et, certaine qu'après avoir
+vu ma figure, il allait décidément renoncer à me servir
+d'escorte, je laissai tomber, comme par hasard, mon
+voile sur mes épaules, et fis un petit mouvement vers la
+portière, comme pour regarder le pays. Mais quelle surprise,
+dirai-je agréable ou pénible, fut la mienne, lorsque
+cet enfant, au lieu de reculer comme à l'aspect de
+la Gorgone, me lança un regard où se peignait naïvement
+la plus vive admiration? Non, jamais, lorsque j'avais
+moi-même dix-huit ans, je ne vis un oeil d'homme me
+dire plus éloquemment: «Vous êtes belle comme le jour.»</p>
+
+<p>Soyons franche, car, aussi bien, vous ne pouvez pas
+me prendre pour une sainte; le plaisir l'emporta sur le
+dépit, et ma vertu de matrone ne put tenir contre ce regard
+de limpide extase et ce demi-sourire où se peignait,
+au lieu de l'ironie dédaigneuse sur laquelle j'avais malicieusement
+compté, une effusion de sympathie soudaine
+et de confiance affectueuse. L'enfant avait faiblement
+rougi en me voyant le regarder, de mon côté, avec
+quelque bienveillance maternelle, mais ce léger embarras
+ne pouvait vaincre le plaisir évident qu'il avait à attacher
+ses yeux sur les miens. Il retenait la bride de son
+cheval pour ne pas s'écarter de la portière, et son trouble
+mêlé de hardiesse, semblait attendre une parole, un
+geste, un léger signe qui l'autorisât à m'adresser la parole.
+Enfin, voyant que je commençais à l'examiner avec
+un peu de sévérité feinte, il se décida à me saluer fort
+respectueusement.</p>
+
+<p>On salue beaucoup et à tout propos dans ce pays-ci,
+surtout les dames, lors même qu'on ne les connaît pas. Je
+rendis légèrement le salut, et me retirai dans le fond de
+ma voiture, un peu émue, je le confesse: car, au premier
+moment de la surprise, toute femme sent que le plaisir
+de plaire est invincible en dépit du serment... qui sait?
+peut-être à cause du serment qu'ella a fait d'y renoncer;
+mais cette bouffée de jeunesse et de vanité ne dura point.
+Je pensai tout de suite à ma fille Agathe, je me dis que
+je la volais, et que le pur regard d'un si beau jeune
+homme lui fut revenu de droit, si elle s'était trouvée à
+mes côtés. Je remis mon voile, je levai la glace et j'arrivai
+au relais où je devais quitter la poste, sans avoir
+voulu m'assurer de la suite de l'aventure. Le cavalier me
+suivait-il encore? je n'en savais vraiment rien.</p>
+
+<p>Mon cocher et mes chevaux m'attendaient là pour me
+conduire jusque chez moi. En payant les postillons, je
+vis Tony à quelque distance, parlant bas et avec beaucoup
+de vivacité au jeune cavalier, qui avait mis pied à
+terre. Tony riait, frappait dans ses mains, et l'autre paraissait
+chercher à contenir cette pétulance. Je crus
+même voir qu'il lui donnait de l'argent, et cela me parut
+fort suspect, d'autant plus que, lorsque je rappelai
+Tony pour partir, je le vis tenir l'étrier de son nouveau
+protecteur, et prendre congé de lui en lui faisant des signes
+d'intelligence. Nous nous remîmes en route pour
+cette dernière étape, et l'étranger nous suivit à quelque
+distance.</p>
+
+<p>Je m'avançai sur la banquette de devant, et, frappant
+sur le bras de Tony, placé sur le siège: «Quel est ce
+jeune homme à qui vous avez parlé, et d'où le connaissez-vous?»
+lui demandai-je d'un ton sévère. La tête de
+Tony dépassant l'impériale, je ne pus voir si sa figure se
+troublait; mais je l'entendis me répondre avec assez d'assurance:&mdash;Je
+ne les connais point, Madame, mais ça a
+l'air d'un brave jeune homme; il a des lettres de recommandation
+pour madame: mais il a dit qu'il ne se permettrait
+point de les lui remettre sur le chemin. Il vient avec
+nous, il descendra à l'auberge du village, et il viendra
+voir ensuite au château si madame veut bien recevoir
+sa visite.</p>
+
+<p>&mdash;C'était donc là ce qu'il te disait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et il me demandait si je pensais que madame
+serait visible en rentrant, ou seulement demain matin.
+J'ai dit que je n'en savais rien, mais qu'il pouvait bien
+essayer, que nous n'avions pas fait une longue route, et
+que madame ne se couchait pas ordinairement de bonne
+heure.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pour donner de si utiles renseignements,
+que vous recevez de l'argent, Tony?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, Madame, je venais d'entrer dans un bureau
+de tabac pour lui acheter des cigares, et il m'en
+remettait l'argent.</p>
+
+<p>Ces explications me parurent assez plausibles, et je
+me tranquillisai tout à fait. Néanmoins, un reste de curiosité
+me décida à recevoir cette visite aussitôt que je
+fus rentrée, et après avoir pris seulement le temps d'embrasser
+Agathe.</p>
+
+<p>Le jeune homme fut introduit, et, dès que j'eus jeté
+les yeux sur l'adresse de la lettre qu'il me présenta,
+je lui fis amicalement signe de s'asseoir. Quelles méfiances
+et quels scrupules eussent pu tenir contre votre
+écriture, ma chère Alice? Et comment celui qui m'apporte
+un mot de vous ne serait-il pas reçu à bras ouverts?</p>
+
+<p>Mais quel singulier petit billet que le vôtre, et pourquoi
+avez-vous semblé favoriser l'espèce de mystère dont
+il plaît à votre protégé de s'entourer? Qu'est-ce qu'un
+<i>jeune homme qui va avoir le bonheur de me voir en
+Italie, et qui tâchera de se recommander de lui-même?
+Vous désirez</i> que je sois <i>bonne pour lui</i>, et
+vous ne me dites pas son nom? Il faut qu'il me le déclare
+lui-même, qu'il m'apprenne qu'il est <i>l'ami de votre
+fils, un peu votre parent</i>, qu'il ne <i>vous connaît pourtant
+pas beaucoup</i>, qu'il avait un grand désir de m'être
+présenté, et qu'il me supplie de ne pas le juger trop défavorablement
+d'après son embarras et sa gaucherie?
+J'ai d'abord accepté tout cela sans examen, mais maintenant
+que j'y songe, et que je vois votre protégé si peu
+au courant de ce qui vous concerne, je commence à
+m'inquiéter un peu et à me demander si la personne à
+laquelle vous avez donné ou envoyé une lettre pour moi
+(car ceci même n'est pas bien clair) est réellement celle
+qui me l'a remise. Voyons, m'avez-vous adressé un
+M. Charles de Verrières, brun, joli, âgé de dix-huit ou
+dix-neuf ans, parfaitement élevé, quoique un peu bizarre
+parfois, peu fortuné et encore sans état, à ce qu'il
+dit; voyageant, au sortir du collège, pour se former
+l'esprit et le coeur, apparemment? Répondez-moi, ma
+très-chère, car je suis intriguée.</p>
+
+<p>Pour que vous en jugiez, ou que vous connaissiez un
+peu mieux ce protégé qui vous connaît si peu, je reprends
+ma narration.</p>
+
+<p>Gagnée et vaincue par votre recommandation, et apprenant
+qu'il était venu de Milan exprès pour me voir,
+j'ai envoyé chercher son cheval et ses effets à l'auberge,
+j'ai installé chez moi mon jeune hôte, et nous avons
+passé ensemble dans la salle a manger, où Agathe nous
+attendait pour souper. Jusque là, nous avions été entre
+<i>chien et loup</i>; lorsque nous nous retrouvâmes en face,
+les bougies allumées, je retrouvai l'étrange et profond
+regard de l'enfant toujours attaché sur moi, avec un mélange
+de crainte, d'admiration, de curiosité, et parfois
+aussi de doute et de tristesse. Jamais physionomie d'amoureux,
+enflammé à la première vue, n'exprima mieux
+les angoisses et l'entraînement d'une passion soudaine.
+Pourtant ma raison rejetait et rejettera toujours une si
+absurde hypothèse. Le premier étonnement était passé,
+et, avec lui, la sotte satisfaction dont je n'avais pu me
+défendre. Ce jeune homme m'avait servi de miroir pour
+me dire que j'étais belle encore; mais quel rapport pouvait
+s'établir entre son âge et le mien? La présence d'Agathe
+me communiquait d'ailleurs ce calme souverain
+qui émane d'elle et qui réagit sur moi. Quand Agathe
+est là, il n'y a point de folle pensée qui puisse approcher
+du cercle magique qu'elle trace autour de nous deux.
+Je me disais donc que ce jeune homme avait quelque
+grâce importante à me demander, qu'il attendait de moi
+son bonheur ou son salut; et la pensée qu'il connaissait
+Agathe, qu'il était épris d'elle, et chastement favorisé
+en secret, commençait à me venir.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+
+
+<p>Mais la tranquillité d'Agathe me détrompa bientôt.
+Elle ne le connaissait pas, elle ne l'avait jamais vu; et
+lui, cet enfant si impressionnable, si avide d'admirer la
+beauté, si soudain dans l'expression muette de son penchant
+secret, il ne regardait point Agathe, il ne la voyait
+pas. Il ne voyait que moi. Celle luxuriante jeunesse de
+ma fille, ces yeux purs, cette bouche fraîche, cet air
+angélique, tout cela ne lui disait rien. Il semblait qu'il
+n'eût pas le loisir de s'apercevoir de sa présence.</p>
+
+<p>Je ne savais que penser de ce jeune homme: son excessive:
+politesse, ce raffinement d'égards et de menues
+attentions pour les femmes, qui, en France, appartient
+aux patriciens exclusivement, me donnait la certitude
+qu'il était ce qu'autour de vous, Alice, on appelle <i>bien
+né</i>: mais, en même temps, il montrait une instruction
+solide, et complète, une maturité de jugement et une
+absence de prétentions, qui, vous le savez bien, et vous
+me permettez bien de vous le dire, sont extrêmement
+rares chez les enfants de votre caste. L'instruction des
+classés moyennes est plus précoce, à cet égard, plus
+spéciale, et j'ai toujours remarqué, entre les bacheliers
+de la bourgeoisie et ceux de la noblesse, la différence
+qu'il y a entre une éducation imposée comme nécessaire
+et celle qui n'est réputée que d'agrément. Notre Charles
+(ou plutôt votre Charles), avait donc l'esprit d'un roturier
+et les manières d'un gentilhomme, et cela en fait un
+personnage original et frappant, à cet âge où les adolescents
+de l'une ou de l'autre classe portent tous le
+même cachet, ou de gaucherie sauvage, ou de confiance
+ridicule. Celui-ci n'a rien de lourd et rien de frivole,
+rien de pédant et rien d'éventé. Il parle quelquefois
+comme un homme mûr qui parle bien, et, en le faisant,
+il ne perd rien de la grâce et de l'ingénuité de son âge.
+Il est réfléchi à l'habitude, étourdi par éclairs, sérieux
+d'esprit, gai de caractère, retenu avec bon goût, expansif
+avec entraînement. Enfin, il faut le dire, Alice, et
+voilà ce qui me désole, il est charmant, il est accompli,
+et si j'avais seize ou dix sept ans, j'en serais folle.</p>
+
+<p>Et pourquoi et comment ne l'est-<i>elle</i> pas? Est-ce parce
+qu'elle est vivement frappée au coeur, qu'elle cache si
+bien sa folie? Ou, si elle ne sent rien pour lui, est-ce
+qu'elle serait égoïste et insensible? Je m'y perds!</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+
+<p>Voilà encore mon récit interrompu par des réflexions
+et des exclamations auxquelles vous ne comprenez rien.</p>
+
+<p>Je renonce à raconter avec détail et, en trois mots, vous
+allez m'entendre. Le lendemain, il a enfin très-bien remarqué
+Agathe. Au grand soleil du matin, grâce à Dieu,
+j'ai apparemment repris mon aspect de matrone romaine.
+Le regard de mon hôte n'était plus si brillant; il
+était plus doux, et le respect semblait tempérer la sympathie.
+Au grand soleil du matin aussi, ces pâles jasmins
+qui éclosent sur les joues suaves et fines d'Agathe
+exhalaient un irrésistible parfum d'innocence. Charles a
+senti cette fleur passer entre lui et moi dans l'atmosphère.
+Il a relevé la, tête, et ce qui était logique et légitime
+est arrivé; il a été frappé, charmé, doucement et
+délicieusement pénétré. J'ai vu ce retour vers le cours
+naturel des choses, la jeunesse attirant la jeunesse, et
+je ne m'en suis pas alarmée. Qu'est-ce qu'un souffle qui
+passe? Qu'est-ce qu'un voyageur qui arrive la veille et
+part le lendemain?</p>
+
+<p>Mais il ne partit pas le lendemain. Je ne sais comment
+la chose se fit, il se rendit nécessaire pour le jour suivant.
+Nous devions entreprendre une grande promenade
+sur le lac. J'ignore si le rusé connaissait le lac, mais il
+eut l'air de ne pas le connaître, de nous demander
+l'itinéraire de la tournée pittoresque qu'il projetait de
+faire en nous quittant; et moi, avec cette candeur qui
+porte les habitants d'un beau pays à en faire les honneurs
+aux étrangers, je lui appris que nous serions par
+là, je lui donnai rendez-vous vers certains rochers, et, peu
+à peu, on se fit si bien à l'idée de passer la journée ensemble,
+qu'on trouva plus sûr, pour se rencontrer à
+point, de partir et d'arriver dans la même barque.</p>
+
+<p>Cette journée fut charmante, un temps magnifique,
+des sites délicieux, un enjouement expansif qui alla presque
+jusqu'à l'intimité, et ces mille petits incidents
+champêtres qui rapprochent et lient plus qu'on ne
+l'avait prévu. Tony était notre gondolier et nous égayait
+comme à dessein, par sa bonne humeur et ses lazzis
+naïfs.</p>
+
+<p>Le soir, quand nous rentrâmes, nous étions tous trop
+fatigués pour que Charles se remît en route, et il prit
+congé de nous, pour le lendemain matin. Il devait partir
+avec le jour; mais, à midi, il était encore à l'auberge.
+Le maréchal avait encloué son cheval; il en cherchait
+un autre, et n'en trouvait pas. Il fallut bien songer
+à lui en offrir un, et l'inviter à venir déjeuner en attendant;
+mais, le lendemain, nous allions à quelque distance
+sur la route de Milan, et nous pouvions le conduire
+jusque là. Agathe fit cette réflexion avec un naturel
+parfait: je n'y vis pas d'objection. Une affaire survint
+et retarda notre voyage......Que vous dirai-je?</p>
+
+<p>Charles passa huit jours avec nous, sans que le hasard
+nous amenât aucune visite, et, durant toute cette semaine,
+voyant Agathe à toute heure, écoutant sa voix
+charmante, faisant de la musique et de la peinture avec
+elle, il en devint amoureux, du moins je le crois, et il
+m'est impossible d'expliquer autrement la douleur visible
+et profonde avec laquelle il nous quitta, la joie enthousiaste
+qu'il éprouva lorsqu'il se fut fait autoriser à
+revenir au bout d'un mois, époque à laquelle il devait
+repasser pour aller à Venise.</p>
+
+<p>Et, au lieu de repasser au bout d'un mois, il vient de
+repasser, comme il dit, au bout de huit jours. De
+prétendues affaires l'ont obligé d'abréger son séjour à
+Milan, il n'a pas pu traverser la vallée sans s'arrêter
+pour nous saluer, et voilà encore huit jours qu'il nous
+salue et nous fait ses adieux.</p>
+
+<p>De tout cela il résulte, Alice, que ma fille a un amoureux
+terriblement amoureux, je vous jure, et qui s'est
+tellement donné à nous, coeur et âme que je ne sais
+pas du tout comment je vais le décider à nous quitter.
+Il faut pourtant s'y résoudre, car les prétextes vont manquer
+mutuellement, et la vie est si bizarrement arrangée,
+qu'il ne suffit pas de se plaire et de se convenir
+parfaitement les uns aux autres pour rester ensemble
+indéfiniment: il faut des prétextes; les convenances,
+qui sont un admirable système de prudence destiné à
+nous faire toujours sacrifier le présent à l'avenir, le certain
+à l'incertain, la joie à l'ennui, et la sympathie à la
+défiance, les convenances exigent que nous éloignions
+celui que nous voudrions garder, de peur qu'un jour ne
+vienne où nous regretterions de l'avoir retenu. Et pourtant
+alors, ces prétextes ne manqueraient pas; car l'usage
+autorise les prétextes menteurs et désobligeants. Il ne
+demande d'art et de vraisemblance qu'à ceux qui donneraient
+du bonheur. Et pourtant aussi, ce jour où on
+voudrait l'éloigner n'arrivera peut-être jamais... Peut-être
+que sa présence nous serait à jamais douce et bienfaisante...
+Alors, raison de plus pour qu'il s'en aille;
+car, si on l'aime, il ne faut pas qu'il s'en doute; et, s'il
+s'en doute déjà, il ne faut à aucun prix le lui dire sincèrement.
+La loyauté gâterait tout, elle inspirerait bien
+vite la méfiance à celui qui, de son côté, est au désespoir
+d'en inspirer... Et voilà les cercles vicieux qui se
+déroulent à l'infini, lorsqu'on met aux prises, dans la
+première circonstance venue, les lois d'un noble instinct
+et celles d'un monde hypocrite et froid.</p>
+
+<p>Et, après tout, il se trouve qu'en fait, le monde a
+raison quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, et que les cas
+où on lui sacrifie quelque chose de vraiment regrettable
+sont des cas exceptionnels. Ce n'est pas la froide méfiance
+du monde qui a fait la corruption et la perversité:
+c'est la perversité et la corruption des moeurs qui
+ont rendu nécessaires les lois glacées de la convenance.</p>
+
+<p>Au fait, pourquoi, dans cette occasion-ci, serait-il
+prouvé qu'on doit écouter sa sympathie et se révolter
+contre l'usage? ce jeune homme nous plait énormément,
+cela est certain. Il est d'un commerce exquis, sa figure
+et ses manières ont un charme qui tournerait la tète
+d'une jeune fille un peu romanesque et qui ferait battre
+d'amour et d'orgueil le coeur d'une mère. Si je consulte
+mon instinct, je dois m'imaginer que c'est là le fils de
+mon choix et désirer ardemment qu'il plaise à ma fille,
+qu'ils se voient, qu'ils s'entendent, et qu'un jour arrive,
+où, un peu moins enfants l'un et l'autre, ils s'engagent
+l'un à l'autre.</p>
+
+<p>Il me semble bien que nous nous convenons tous les
+trois, qu'il est et serait à jamais heureux avec nous, et
+que, lui, compléterait notre vie. C'est pour le coup que
+je serais calme et guérie de tout le passé, en voyant
+naître et en surveillant maternellement ces innocentes
+amours; j'aurais une famille, et chaque année, ajoutée
+à ma vieillesse, au lieu de m'apporter l'effroi de l'abandon
+et de l'isolement, me donnerait l'espoir et la certitude
+de voir s'agrandir le cercle de mes saintes affections.</p>
+
+<p>Mais tout cela peut n'être qu'un rêve et une dangereuse
+illusion. Cet enfant, quand il nous reviendra dans
+quelques années, sera peut-être corrompu; et peut-être
+alors rougirais-je d'avoir songé à lui faire espérer le
+coeur et la main d'Agathe.</p>
+
+<p>Et, dès à présent, quel est-il, après tout? Il me semble
+que je le connais, que je l'ai toujours connu, que je
+lis dans son âme, que je n'y vois rien que de pur et de
+beau; mais ne me trompé-je point? Ne suis-je pas prévenue
+par quelque attrait romanesque, par cette séduction
+de la beauté à laquelle je suis encore trop sensible,
+par l'isolement où je vis, et un certain besoin
+d'illusions qui se reporte sur l'avenir d'Agathe, faute de
+pouvoir s'exercer sur moi-même? Et d'ailleurs, quoi de
+plus fragile que cette beauté d'une âme à peine ouverte
+aux impressions de la vie?</p>
+
+<p>Il est certain, d'ailleurs, qu'il y a en lui quelque chose
+de mystérieux, et qu'il a de puissants motifs pour ne
+nous parler ni de sa famille, ni de ses amis, ni de sa position
+dans le monde, ni d'aucune de ses relations. Quand
+je cherche à l'interroger, ses réponses sont laconiques,
+évasives. Quelquefois même elles ne sont pas d'accord
+avec ses précédentes réponses, et il se trouble quand
+j'en fais la remarque, comme s'il y avait à son nom quelque
+malheur on quelque honte attachés fatalement. Mais
+l'instant d'après il rit de son embarras, et alors son regard
+et ses manières ont une franchise, une confiance,
+une spontanéité d'affection, qui semblent protester contre
+la réserve de ses paroles et attester que son âme est à
+l'abri de tout reproche et de tout soupçon. On dirait alors
+qu'il se moque tendrement de mes inquiétudes, et qu'il
+se sent le maître de les faire cesser.</p>
+
+<p>Moi, j'ai dans l'idée que c'est un enfant de l'amour, le
+fils ignoré de quelque noble et pieuse dame dont il a
+deviné et veut garder fidèlement le secret. S'il en est
+ainsi, et que par-dessus le marché il soit pauvre, raison
+de plus pour qu'il m'intéresse et que je caresse le rêve
+de devenir sa mère. On dirait qu'il devine cela, qu'il y
+compte, et c'est peut-être pour cette confiance que je
+l'aime tant.</p>
+
+<p>Au milieu de toutes mes perplexités, Agathe reste
+calme comme Dieu même. Elle l'aime pourtant, je le
+crois; car elle paraît plus heureuse quand il est là: elle
+pense, voit et parle comme lui sur tous les points. Elle
+l'apprécie et l'admire même avec une naïveté incroyable;
+mais la tranquillité de ce bonheur et l'incurie de cette
+affection me surpassent. Il semble qu'elle ne se doute
+point qu'ils vont se quitter pour longtemps, peut-être
+pour toujours, ou bien qu'elle s'imagine que le regret et
+l'absence ne font point de mal. Cette fille si sage et si
+sensée aurait-elle l'imprévoyance d'un enfant? ou bien
+son courage est-il si bien trempé, son enthousiasme si
+caché et si profond, qu'elle soit invulnérable au doute et
+à la souffrance? Moi, qui aime ce jeune homme pour
+elle, et à cause d'elle, je suis mille fois plus agitée.</p>
+
+<p>Et ne doit-il pas en être ainsi? Agathe est un enfant
+gâté, à qui le bien est venu en dormant, et qui se repose
+sur ma prudence et ma tendresse. Elle s'imagine peut-être
+sérieusement que c'est là le fiancé que je lui destine,
+et sa superbe indolence de petite fille adorée accepte ce
+bonheur comme elle a accepté la fortune, la liberté et
+mon amour, sans surprise et sans transport. Oui, c'est à
+moi d'être vigilante et soucieuse; c'est à moi, qui ai foulé
+aux pieds l'opinion pour mon propre compte, de faire
+bonne garde pour que la <i>fille de César</i> ne soit pas même
+soupçonnée; c'est à moi d'étudier en tremblant les jeunes
+gens qui passent le seuil de notre sanctuaire, et d'empêcher
+qu'un souffle malfaisant n'y pénètre. Étrange fille
+qui m'impose des devoirs si étrangers à mes habitudes et
+à mon caractère, qui ne se doute point que cela soit si
+difficile et si grave pour moi!</p>
+
+<p>Il faut pourtant sortir de cette position. Il ne m'arrive
+pas de lettre de vous; Charles ne paraît pas disposé à
+partir si je ne l'y force, et je vous en demande bien pardon,
+ma soeur, mais je vais mettre votre protégé tout
+doucement dehors, car je ne veux pas qu'il croie si aisé
+d'être l'amant et le fiancé de ma fille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LETTRE QUATRIÈME.</h3>
+
+<p>ISIDORA A MADAME DE T...</p>
+
+<p>Lundi 16.</p>
+
+<p>&mdash;Je relis tout ce que je vous écrivais hier, et je pense
+que mon cerveau avait un peu de fièvre, car je trouve,
+aujourd'hui, qu'il n'y avait pas du tout lieu à m'inquiéter
+si fort. Je vois les choses tout autrement ce matin. Il
+ne me semble plus que Charles soit amoureux d'Agathe,
+ni qu'Agathe ait encore pensé à la possibilité d'avoir une
+inclination. Ils sont, il est vrai, plus gais, plus intimes,
+plus camarades, si l'on peut ainsi dire, qu'ils ne l'ont
+encore été. On croirait voir le frère et la soeur; mais
+cette amitié enjouée, à la veille de se quitter, ne ressemble
+pas à l'amour. Non, ils sont trop jeunes, et c'est
+ma vieille tête, remplie de souvenirs brûlants et flétrie
+par l'expérience, qui a construit tout ce roman, auquel,
+dans leur candeur, ces enfants ne songent point. Hier soir,
+Agathe a eu envie de dormir à neuf heures; elle a été
+tranquillement se coucher en folâtrant avec nonchalance,
+On n'a pas envie de dormir quand on aime et qu'on peut
+rester jusqu'à minuit auprès de son amant.</p>
+
+<p>Et lui, au lieu d'être triste, ou de ressentir quelque
+dépit, lui a souhaité un bon somme avec d'innocentes
+plaisanteries. Il n'a pas paru s'ennuyer le moins du
+monde de rester tête à tête avec moi tandis que je faisais
+de la tapisserie; et comme je l'engageais à aller
+dormir aussi, il m'a suppliée d'un ton caressant de ne
+pas l'envoyer coucher de si bonne heure. «Je serai bien
+sage, me disait-il, je ne vous fatiguerai pas de mon
+babil; si vous voulez rêver ou réfléchir en travaillant, je
+ne ferai pas le moindre bruit. Je me tiendrai là dans un
+coin comme votre chat. Pourvu que je sois avec vous,
+c'est tout ce qu'il me faut pour passer une bonne et chère
+soirée.»</p>
+
+<p>C'est par de semblables câlineries d'une délicatesse
+incroyable que cet enfant-là trouve le moyen de se faire
+chérir. Elles sont si vives parfois que si Agathe n'était
+pas ici, je m'imaginerais peut-être qu'il est épris de mes
+quarante-cinq ans. «Charles, lui ai-je dit, vous avez
+une mère, n'est-ce pas?&mdash;Certainement, tout le monde
+a une mère.&mdash;Eh bien, si j'étais votre mère, je serais
+jalouse.&mdash;On voit bien que vous n'êtes pas mère, les
+mères ne sont pas jalouses.&mdash;La vôtre ne l'est pas? Elle
+est donc bien calme ou bien préoccupée?&mdash;Une mère
+est l'image de Dieu, et Dieu n'est pas jaloux de ses enfants.»</p>
+
+<p>Et après cette réponse, pour détourner mes questions,
+il s'est mis à me parler de vous, et à me questionner
+sur votre compte, disant qu'il avait eu peu d'occasions
+de vous voir, et qu'il savait seulement que vous étiez une
+personne des plus respectables.</p>
+
+<p>&mdash;Respectable est peu dire; ai-je répondu: vous
+pourriez dire adorable et ne rien dire de trop. Je lui appliquerais
+ce que vous disiez tout à l'heure des mères en
+général. Les femmes comme madame de T... sont l'image
+de Dieu sur la terre.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? En ce cas, son fils doit bien l'aimer!</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne savez-vous pas à quel point, si vous
+êtes son ami?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! son camarade plus peut-être que son ami. Cet
+enfant-là d'ailleurs est un étourdi qui ne vaut probable
+ment pas sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce que sa mère m'écrit de lui. Elle dit
+que c'est un ange, et je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, elle dit cela de Félix, cette bonne
+madame de T...? Vous voyez bien que les mères sont
+des êtres divins!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne suis pas contente de votre manière de
+parler du fils d'Alice...</p>
+
+<p>&mdash;Alice? madame de T...? Dites-moi, je vous en prie
+si vous la trouvez belle autant qu'on le dit?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous ne l'avez donc jamais vue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle m'a semblé belle! autant que je puis m'en
+souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, lui ai-je dit, en tirant de mon sein votre
+portrait que je ne quitte jamais, la voilà, mais cent fois
+moins belle, moins angélique, moins parfaite qu'elle
+n'est en réalité.</p>
+
+<p>Il a pris votre portrait, et l'a tenu dans ses mains, le
+regardant sans cesse en m'écoutant parler. Il éprouvait
+une sorte d'émotion étrange, et je crois vraiment, Alice,
+qu'il devenait amoureux de vous. Cet enfant est impressionnable
+à un point extraordinaire. Ou c'est quelque
+génie de peintre qui va prendre son essor et que la beauté
+tourmente et subjugue, ou c'est une organisation d'artiste,
+mobile, enthousiaste, prête à s'enflammer à toutes
+les étincelles qui courent dans l'atmosphère. Il me questionnait
+toujours: affectant une légèreté badine, et,
+pourtant, je voyais une ardente curiosité percer sous
+cette petite feinte. Il souriait, rougissait, et, à mesure
+que je m'animais en parlant de vous avec passion, il
+devenait si tremblant que je craignais d'avoir été trop
+loin, et je m'arrêtai tout d'un coup, pour lui retirer votre
+portrait qu'il serrait convulsivement contre sa poitrine...
+Pardonnez-moi, Alice, mais j'ai cru un instant que cet
+enfant me faisait un mystère de sa passion pour vous, et
+qu'il avait menti en disant vous connaître à peine, de
+peur qu'à sa manière de parler de vous je ne vinsse à le
+deviner. Vous êtes encore assez jeune pour inspirer un
+violent amour; vous avez éloigné le jeune Charles en
+voyant les ravages que vous causiez involontairement;
+et, en me le recommandant, vous n'avez pas trop osé
+vous expliquer sur son compte... Voilà, du moins, le
+nouveau roman que, pendant quelques minutes, j'ai improvisé
+sur vous et sur lui!</p>
+
+<p>Mais la scène a changé, et j'ai failli encore une fois
+me croire l'objet de cette flamme que je rêve en lui, et
+qui n'y est, en réalité, qu'à l'état de vague aspiration
+pour toutes les femmes. En me rendant votre portrait,
+il a pris impétueusement mes mains, et y a porté ses
+lèvres, baisant à la fois et mes mains et votre image;
+et alors, se pliant sur ses genoux d'une manière enfantine
+et gracieuse, moitié fils, moitié amant: «Vous êtes
+la plus admirable des femmes! s'est-il écrié: oui! après
+une autre femme, que je sais, il n'y a rien, de plus vrai,
+de plus aimant et de plus parfait que vous sur la terre.
+On me l'avait bien dit que vous étiez d'une beauté divine
+et d'une éloquence irrésistible! mais il y avait des
+gens qui prétendaient que vous n'étiez pas bonne et qu'il
+fallait se méfier de votre puissance; moi, dès le premier
+regard que j'ai jeté sur votre figure divine, j'ai senti que
+ces gens-là en avaient menti; et depuis, chaque parole
+que vous avez dite m'a pénétré au fond du coeur. Aussi,
+je le répète, après une autre femme à laquelle j'ai donné
+mon coeur et mon âme, il n'en est point que j'aime et
+que je vénère plus que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette femme, mon cher enfant, ne serait-ce point
+Agathe? lui ai-je dit, entraînée à cette imprudence par
+l'émotion puissante qu'il me communiquait.</p>
+
+<p>&mdash;Agathe! s'est-il écrié avec une surprise évidente.
+Agathe?... Pourquoi donc Agathe?... Ah! oui, il est
+certain que mademoiselle Agathe est charmante. Elle est
+belle, elle est bonne, elle a de l'intelligence et du coeur.
+Oui, oui, je l'aime bien tendrement, permettez-moi de
+vous dire cela. Je voudrais être son frère! Si j'avais âge
+d'homme, je voudrais être son mari. Mais à l'heure qu'il
+est, ce n'est pas elle que je vous préfère, c'est une autre...
+c'est ma mère!</p>
+
+<p>Il a dit cela avec tant d'effusion, et il y avait quelque
+chose de si angélique en lui, que j'ai senti mes yeux se
+remplir de larmes. Je l'ai embrassé au front, et je lui ai
+demandé de me parler de sa mère; mais voilà où je me
+confirme dans l'idée qu'il n'est pas fils légitime: c'est
+qu'après cet élan passionné pour la femme qui lui a
+donné le jour, il n'a plus voulu ajouter un mot, remettant
+à une autre fois une confidence qu'il prétend avoir à me
+faire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LETTRE CINQUIÈME.</h3>
+
+
+<p>ISIDORA A MADAME DE T...</p>
+
+<p>Mardi 17.</p>
+
+<p>Oh! Alice, quel dénouement à notre aventure! et que
+mon roman me plaît mieux ainsi! Comme vous avez dû
+rire, malicieuse amie, depuis le commencement de cette
+longue et absurde lettre! Mais je ne la déchirerai pas:
+car, au milieu de mes extravagances, je vous ai dit tout
+ce que je pense de lui, tout ce que je sens pour lui, et
+vous verrez bien que mon coeur avait deviné ce que mon
+esprit, incroyablement obtus en cette circonstance, ne
+pouvait pas pénétrer. Je suis sûre qu'il vous a écrit en
+même temps que moi tout ce qui se passait entre nous,
+et que vous allez recevoir nos deux versions à la fois. Je
+veux continuer la mienne afin que vous compariez; et,
+si ce petit démon vous fait quelque mensonge, soyez
+sûre que c'est moi qui dis la vérité.</p>
+
+<p>Ce matin, Charles devait décidément partir. Il nous
+avait dit adieu; mais un adieu si tranquille et si enjoué
+même, que j'en étais blessée, et j'en revenais à penser
+que cet enfant, admirablement doué sous le rapport de
+la figure et de l'esprit, avait le coeur volage et personnel
+des futurs grands artistes.</p>
+
+<p>Il part en effet, il monte à cheval, il disparaît; je me
+sentais mal. Je n'osais regarder Agathe, je craignais de
+la voir tout à coup pâle et consternée, et de deviner son
+amour trop tard pour y porter remède. Je la regarde
+enfin. Elle était tranquille, belle, reposée; elle avait bien
+dormi, elle n'avait pas versé une larme, elle souriait à
+sa perdrix!</p>
+
+<p>Cela me fit plus de mal encore. Les enfants d'aujourd'hui
+sont bien forts, me disais, et bien froids! L'amour
+n'est plus de ce siècle; je l'ai cherché toute ma vie sans
+le trouver, et cette jeune génération ne se donnera même
+pas la peine de le chercher. C'est mieux, à coup sûr,
+c'est plus sage et plus heureux; mais je ne comprends
+plus rien à la vie!</p>
+
+<p>Tony arrive là-dessus; il avait une figure inouïe. Il
+riait, rougissait, balbutiait et tournait une lettre dans ses
+mains «Qu'as-tu donc? Est-ce que M. de Verrières a
+oublié quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Madame, ce n'est pas lui, c'est un autre,
+à présent!</p>
+
+<p>&mdash;Comment? quel autre? Donne donc!</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. Félix qui arrive, M. Félix de T..., le neveu
+à feu M. le comte!</p>
+
+<p>J'ouvre la lettre. «Ma chère tante, voulez-vous permettre
+à un neveu, dont vous vous souvenez sans doute à
+peine, mais qui ne vous a jamais oubliée, de venir vous
+embrasser de la part de sa mère? Il est à votre porte.</p>
+
+<p>FÉLIX DE T...»</p>
+
+<p>Eh bien! Alice, je ne sais où j'ai l'esprit; mais il parait
+que, hors les cas, aujourd'hui oubliés, d'amour et
+de jalousie, je ne possède aucune pénétration. Me voilà
+éperdue de joie, courant au-devant de ce neveu, dont je
+n'ai jamais reçu un signe de souvenir et d'affection, ce
+qui me blessait un peu, quoique je ne vous en aie jamais
+parlé, mais que j'adore déjà, parce qu'il est votre fils et
+parce qu'il m'écrit un si aimable billet.</p>
+
+<p>Je m'élance. Agathe me suit, Tony rit et saute comme
+un fou. Un tourbillon de poussière vient à nous. Un
+homme descend de cheval au milieu de ce nuage et se
+précipite dans mes bras... C'est Charles de Verrières,
+c'est-à dire, c'est Félix de T...!</p>
+
+<p>Oh! quel être que votre fils, Alice! Quel adorable enfant
+cela fait aujourd'hui, et quel homme irrésistible ça
+sera un jour! Vous seule pouviez mettre au monde et
+développer un pareil naturel! Comment n'ai-je pas compris,
+dès la première vue, qu'il n'y avait pas d'enfant
+comme lui, à moins que ce ne fût l'enfant d'Alice!</p>
+
+<p>Alors, me prenant un peu à part, après les premières
+effusions, il m'a confessé la cause de toute cette petite
+comédie. Il avait, malgré vous, malgré lui-même, quelques
+préventions contre moi. Il avait entendu parler de
+moi si diversement! Dans votre famille, il y a encore de
+vieux parents si acharnés contre la pauvre Isidora, et on
+vous fait un crime si grave, ma divine amie, de me traiter
+comme votre soeur! L'enfant croyait à vous plus
+qu'aux autres; mais, quand on lui disait que je vous
+trompais, que je ne vous aimais pas, que j'étais un génie
+infernal, un esprit de ténèbres et de perdition, il était
+effrayé et n'osait vous le dire. Enfin, envoyé par vous à
+Milan, avec un parent qui voulait lui montrer une partie
+de l'Italie, il a résolu de me voir sans se faire connaître,
+et il m'a répété aujourd'hui ce qu'il me disait l'autre
+jour. D'abord, la voix publique lui apprenait sur son
+chemin que je n'étais pas une mauvaise femme; il a vu
+que je n'employais pas ma fortune à de méchantes actions.
+Sans doute, on lui aura dit aussi ce dont il a la
+délicatesse de ne point parler, le cher enfant! à savoir
+qu'à l'endroit des moeurs j'étais désormais <i>irréprochable!</i>
+Enfin, il m'a vue, il m'a trouvée belle, et d'une
+beauté qui lui a plu. Il m'a dit cela comme il vous le disait,
+et maintenant je l'écoute comme vous l'écouteriez
+vous-même. Et le reste, vous le savez: il s'est trouvé si
+heureux, si à l'aise, si bien selon son coeur auprès de
+moi, que, si ce n'était pour aller vous rejoindre, il ne
+voudrait jamais me quitter. Mais il peut rester encore
+quelques jours. Son parent est retenu à Milan par une
+affaire, et, d'après vos intentions, il l'a autorisé à passer
+ce temps près de moi.</p>
+
+<p>Tony qui, enfant, a beaucoup joué avec lui, l'avait
+reconnu au relais où il mit pied à terre la première fois
+à une petite cicatrice particulière qu'il a à la main, et
+qui provient d'une blessure prise en jouant avec lui,
+précisément. Tony, sachant qu'on voulait me faire une
+agréable surprise, a gardé le secret. Quant à Agathe,
+elle ne savait rien, sinon que Charles ne s'en allait pas
+pour tout de bon ce matin.</p>
+
+<p>S'aiment-ils? Ils s'aiment comme Félix me l'a dit,
+fraternellement; et un jour ils s'aimeront autrement, si
+nous le voulons toutes les deux, Alice. Vous le voudrez
+quand vous connaîtrez Agathe, et ce sera une manière,
+peut-être, de faire accepter à votre fils la fortune de son
+oncle, qui lui serait revenue en grande partie un peu
+plus tard. Mais laissons au temps à régler le cours des
+choses; j'étais une folle de le devancer par mon inquiétude;
+je ne comprenais pas que Charles pût rester et se
+plaire autant ici à cause de moi, et j'étais forcée de supposer
+que c'était à cause d'Agathe. A présent, je sais
+que Félix était chez sa tante pour l'amour d'elle, et si
+Agathe a aidé à lui faire trouver le temps agréable, c'est
+par rencontre et par bonne chance. Oh! ma chère Alice,
+quelles belles fleurs croissent dans le jardin de la vieillesse
+quand on a de tels enfants! et qu'il est doux de
+vivre en eux quand on est dégoûté de vivre pour soi-même!
+Que vous êtes heureuse d'être mère, et que je
+suis bien dédommagée de l'être devenue de coeur et
+d'esprit!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h4>FIN D'ISIDORA.</h4>
+<br><br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13744 ***</div>
+</body>
+</html>
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+The Project Gutenberg EBook of Isidora, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Isidora
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 14, 2004 [EBook #13744]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIDORA ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+[Illustration: 00.png]
+
+
+
+ISIDORA
+
+
+
+NOTICE
+
+A Paris, 1845. C'était une très-belle personne, extraordinaire ment
+intelligente, et qui vint plusieurs fois _verser son coeur à mes pieds_,
+disait-elle. Je vis parfaitement qu'elle _posait_ devant moi et ne
+pensait pas un mot de ce qu'elle disait la plupart du temps. Elle eût pu
+être ce qu'elle n'était pas. Aussi n'est-ce pas elle que j'ai dépeinte
+dans _Isidora_.
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, 17 janvier 1853.
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+JOURNAL D'UN SOLITAIRE A PARIS.
+
+Il y a quelques années, un de nos amis partant pour la Suisse nous
+chargea de ranger des papiers qu'il avait laissés à la campagne, chez
+sa mère, bonne femme peu lettrée, qui nous donna le tout, pêle-mêle, à
+débrouiller. Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient déjà
+servi à faire des sacs pour le raisin, et c'était peut-être la première
+fois qu'ils étaient bons à quoique chose. Cependant nous eûmes le
+bonheur de sauver deux cahiers qui nous parurent offrir quelque intérêt.
+Quoiqu'ils n'eussent rien de commun ensemble, en apparence, la même
+ficelle les attachait, et nous prîmes plaisir à mettre en regard les
+interruptions d'un de ces manuscrits avec les dates de l'autre; ce qui
+nous conduisit à en faire un tout que nous livrons à votre discrétion
+bien connue, amis lecteurs. Nous avons désigné ces deux cahiers par les
+numéros 1 et 2, et par les titres de _Travail_ et _Journal_. Le premier
+était un recueil de notes pour un ouvrage philosophique que Jacques
+Laurent n'a pas encore terminé et qu'il ne terminera peut-être jamais.
+Le second était un examen de son coeur et un récit de ses émotions qu'il
+se faisait sans doute à lui-même.
+
+
+
+CAHIER N° 1.--TRAVAIL.
+
+.....................................................
+.....................................................
+.....................................................
+.....................................................
+
+
+TROISIÈME QUESTION.
+
+_La femme est-elle ou n'est elle pas l'égale de l'homme dans les
+desseins, dans la pensée de Dieu?_
+
+La question est mal posée ainsi; il faudrait dire: _L'espèce humaine
+est-elle composée de deux êtres différents, l'homme et la femme?_ Mais
+dans cette rédaction j'omets la pensée divine, et ce n'est pas mon
+intention. _En créant l'espèce humaine, Dieu a-t-il formé deux êtres
+distincts et séparés, l'homme et la femme?_
+
+Revoir cette rédaction dont je ne suis pas encore content.
+
+
+
+CAHIER N°2. JOURNAL.
+
+25 décembre.
+
+J'ai passé toute ma soirée d'hier à poser la première question, et je
+me suis couché sans l'avoir rédigée de manière à me contenter, je me
+sentais lourd et mal disposé au travail, j'ai feuilleté mes livres pour
+me réveiller, j'ai trop réussi, je me suis laissé aller au plaisir de
+comparer, d'analyser. J'ai oublié la formule de mon sujet pour les
+détails. C'est parfois un grand ennemi de la méditation que la lecture.
+
+26 décembre.
+
+Je n'ai pu travailler hier soir, le vent a tourné au nord. Je me suis
+senti paralysé de corps et d'âme. Les nuits sont si froides et le bois
+coûte si cher ici! Quand je devrais mourir à la peine, je ne sortirai
+pas de cette pauvre mansarde, je ne quitterai pas ce sombre et dur Paris
+sans avoir résolu la question qui m'occupe. Elle n'est pas de médiocre
+importance dans mon livre: régler _les rapports de l'homme et de la
+femme dans la société, dans la famille, dans la politique!_ Je n'irai
+pas plus avant dans mon traité de philosophie, que je n'aie trouvé une
+solution aux divers problèmes que cette formule soulève en moi. J'admire
+comme ils l'ont cavalièrement et lestement tranchée tous ces auteurs,
+tous ces utopistes, tous ces métaphysiciens, tous ces poëtes! Ils ont
+toujours placé la femme trop haut ou trop bas. Il semble qu'ils aient
+tous été trop jeunes ou trop vieux.--Mais moi-même, ne suis-je pas trop
+jeune? Vingt-cinq ans, et vingt-cinq ans de chasteté presque absolue,
+c'est-à-dire d'inexpérience presque complète! Il y en a qui penseraient
+que cela m'a rendu trop vieux. Il est des moments où, dans l'horreur de
+mon isolement, je suis épouvanté moi-même de mon peu de lumière sur
+la question. Je crains d'être au-dessous de ma tâche; et si je m'en
+croyais, je sauterais ce chapitre, sauf à le faire, et à l'intercaler en
+son lieu, quand mon ouvrage sera terminé à ma satisfaction sur tous les
+autres points.
+
+26 décembre au soir.
+
+L'idée de ce matin n'était, je crois, pas mauvaise. J'essaierai de
+passer outre, afin de m'éclairer sur ce point par la lumière que je
+porterai dans toutes les parties de mon oeuvre et que j'en ferai
+jaillir. Je me sens un peu ranimé par cette espérance... J'ignore si
+c'est le froid, le ciel noir et le vent, qui siffle sur ces toits,
+qui tiennent mon âme captive; mais il y a des moments où je n'ai plus
+confiance en moi-même, et où je me demande sérieusement si je ne ferais
+pas mieux de planter des choux que de m'égarer ainsi dans les âpres
+sentiers de la métaphysique.
+
+
+
+
+CAHIER N°1. TRAVAIL.
+
+QUATRIÈME QUESTION.
+
+_Quelle sera l'éducation des enfants_ dans ma république idéale?
+
+C'est-à-dire d'abord _à qui sera confiée l'éducation des enfants?_
+
+RÉPONSE.
+
+A l'État. La société est la mère abstraite et réelle de tout citoyen,
+depuis l'heure de sa naissance jusqu'à celle de sa mort. Elle lui
+doit... (Voir pour plus ample exposé, mon cahier numéro 3, où ce
+principe est suffisamment développé.)
+
+INSTITUTION.
+
+_La première enfance de l'homme sera exclusivement confiée à la
+direction de la femme._
+
+QUESTION.
+
+_Jusqu'à quel âge?_
+
+RÉPONSE.
+
+_Jusqu'à l'âge de cinq ans._
+
+C'est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement privé des
+soins maternels.
+
+_Jusqu'à l'âge de dix ans._
+
+C'est trop. L'éducation intellectuelle peut et doit commencer beaucoup
+plus tôt.
+
+RÉPONSE.
+
+_ A partir de l'âge de cinq ans, jusqu'à celui de dix ans, l'éducation
+des mâles sera alternativement confiée à des femmes et à des hommes._
+
+QUESTION.
+
+_Quelle sera la part d'éducation attribuée à la femme?_
+
+Je l'ai trop exclusivement supposée purement hygiénique. J'ai semblé
+admettre, dans le titre précédent, que l'homme seul pouvait donner
+l'enseignement scientifique. La femme ne doit-elle pas préparer, même
+avant l'âge de cinq ans, cette jeune intelligence à recevoir les hauts
+enseignements de la science, de la morale et de l'art?
+
+Cela me fait aussi songer que j'établis _a priori_ une distinction
+arbitraire entre l'éducation des mâles et celle des femelles, presque
+dès le berceau. Il faudrait commencer par définir la différence
+intellectuelle et morale de l'homme et de la femme...
+
+
+
+CAHIER N°2. JOURNAL.
+
+27 décembre.
+
+Cette difficulté m'a arrêté court; je vois que j'étais fou de vouloir
+passer à la quatrième question avant d'avoir résolu la troisième. Jamais
+je ne fus si pauvre logicien. Je gage que le froid me rend malade, et
+que je ne ferai rien qui vaille tant que soufflera ce vent du nord!
+
+Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire! tout ici est
+privation et souffrance pour quiconque n'a pas beaucoup d'argent. Je
+n'avais pas prévu cela, je n'avais pas voulu y croire, ou plutôt je
+ne pouvais pas y songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des
+lumières et le besoin impérieux de _nager_ dans les livres me poussaient
+vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallée champêtre! A Paris, me
+disais-je, je serai à la source de toutes les connaissances; au lieu
+d'aller emprunter péniblement un pauvre ouvrage à un ami érudit par
+hasard, ou à quelque bibliothèque de province, ouvrage qu'il faut rendre
+pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux trois quarts si l'on
+veut ensuite se reporter au texte, j'aurai le puits de la science
+toujours ouvert; que dis-je, le fleuve de la connaissance toujours
+coulant à pleins bords et à flots pressés autour de moi! Ici je suis
+comme l'alouette qui, au temps de la sécheresse, cherche une goutte de
+rosée sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve point. Là-bas, je
+serai comme l'alcyon voguant en pleine mer. Et puis, chez nous, on ne
+pense pas, on ne cherche pas, on ne vit point par l'esprit. On est trop
+heureux quand on a seulement le nécessaire à la campagne! On s'endort
+dans un tranquille bien-être, on jouit de la nature par tous les pores;
+on ne songe pas au malheur d'autrui. Le paysan lui-même, le pauvre qui
+travaille aux champs, au grand air, ne s'inquiète pas de la misère et du
+désespoir qui ronge la population laborieuse des villes. Il n'y croit
+pas; il calcule le salaire, il voit qu'en fait c'est lui qui gagne le
+moins, et il ne tient pas compte du dénûment de celui qui est forcé de
+dépenser davantage pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les
+vois à présent, ces horribles rues noires de boue, où se reflète la
+lanterne rougeâtre de l'échoppe! S'il entendait siffler ce vent qui,
+chez nous, plane harmonieusement sur les bois et sur les bruyères, mais
+qui jure, crie, insulte et menace ici, en se resserrant dans les angles
+d'un labyrinthe maudit, et en se glissant par toutes les fissures de
+ces toits glacés! S'il sentait tomber sur ses épaules, sur son âme, ce
+marteau de plomb que le froid, la solitude et le découragement nous
+collent sur les os!
+
+Le bonheur, dit-on, rend égoïste... Hélas! ce bonheur réservé aux uns au
+détriment des autres doit rendre tel, en effet. O mon Dieu! le bonheur
+partagé, celui qu'on trouverait en travaillant au bonheur de ses
+semblables, rendrait l'homme aussi grand que sa destinée sur la terre,
+aussi bon que vous-même!
+
+Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux que des égoïstes,
+et je venais chercher ici des malheureux intelligents. Il y en a
+sans doute; mais mon indigence ou ma timidité m'ont empêché de les
+rencontrer. J'ai trouvé mes pareils abrutis ou dépravés par le malheur.
+L'effroi m'a saisi et je me suis retiré seul pour ne pas voir le mal et
+pour rêver le bien; mais chercher seul, c'est affreux, c'est peut-être
+insensé.
+
+Je croyais acquérir ici tout au moins l'expérience. Je connaîtrai les
+hommes, me disais-je, et les femmes aussi. Chez nous (en province), il
+n'y a guère qu'un seul type à observer dans les deux sexes: le type de
+la prudence, autrement dit de la poltronnerie. Dans la métropole du
+monde je verrai, je pourrai étudier tous les types. J'oubliais que moi
+aussi, provincial, je suis un poltron, et je n'ai osé aborder personne.
+
+Je puis cependant me faire une idée de l'homme, en m'examinant, en
+interrogeant mes instincts, mes facultés mes aspirations. Si je suis
+classé dans un de ces types qui végètent sans se fondre avec les autres,
+du moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de mon espèce. Mais
+la femme! où en prendrai-je la notion psychologique? Qui me révélera cet
+être mystérieux qui se présente à l'homme comme maître ou comme esclave,
+toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insensé pour demander si
+c'est un être différent de l'homme!...
+
+
+
+CAHIER Nº 1. TRAVAIL.
+
+TROISIÈME QUESTION.
+
+_Quelles sont les facultés et les appétits gui différencient l'homme et
+la femme dans l'ordre de la création?_
+
+On est convenu de dire que, dans les hautes études, dans la métaphysique
+comme dans les sciences exactes, la femme a moins de capacités
+que l'homme. Ce n'est point l'avis de Bayle, et c'est un point
+très-controversable. Qu'en savons-nous? Leur éducation les détourne des
+études sérieuses, nos préjugés les leur interdisent... Ajoutez que nous
+avons des exemples du contraire.
+
+Quelle logique divine aurait donc présidé à la création d'un être si
+nécessaire à l'homme, si capable de le gouverner, et pourtant inférieur
+à lui?
+
+Il y aurait donc des âmes femelles et des âmes mâles? Mais cette
+différence constituerait-elle l'inégalité? On est convenu de les
+regarder comme supérieures dans l'ordre des sentiments, et je croirais
+volontiers qu'elles le sont, ne fût-ce que par le sentiment maternel...
+O ma mère!...
+
+S'il est vrai qu'elles aient moins d'intelligence et plus de coeur, où
+est l'infériorité de leur nature? J'ai démontré cela en traitant de la
+nature de l'homme, deuxième question.
+
+
+
+CAHIER Nº 2. JOURNAL.
+
+27, minuit.
+
+Quel temps à porter la mort dans l'âme!... Encore ce soir, j'ai trop
+lu et trop peu travaillé. Héloïse, sainte Thérèse, divines figures,
+créations sublimes du grand artiste de l'univers!
+
+Des sons lamentables assiègent mon oreille. Ce n'est pas une voix
+humaine, ce grognement sourd. Est-ce le bruit d'un métier?
+
+J'ai ouvert ma fenêtre, malgré le froid, pour essayer de comprendre ce
+bruit désagréable qui m'eût empêché de dormir si je n'en avais découvert
+la cause.
+
+J'ai entendu plus distinctement: c'est le son d'un instrument qu'on
+appelle, je crois, une contre-basse.
+
+La voix plus claire des violons m'a expliqué que cela, faisait partie
+d'un orchestre jouant des contredanses. Il y a des gens qui dansent par
+un temps pareil! quand la, mort semble planer sur cette ville funeste!
+
+Comme elle est triste, entendue ainsi à distance, et par rafales
+interrompues, leur musique de fête!
+
+Cette basse, dont la vibration pénètre seule, par le courant d'air de ma
+cheminée, et qui répète à satiété sa lugubre ritournelle, ressemble au
+gémissement d'une sorcière volant sur mon toit pour rejoindre le sabbat.
+
+Je m'imagine que ce sont des spectres qui dansent ainsi au milieu d'une
+nuit si noire et si effrayante!
+
+30 décembre.
+
+Mon travail n'avance pas; l'isolement me tue. Si j'étais sain de corps
+et d'esprit, la foi reviendrait. La confiance en Dieu, l'amour de Dieu
+qui a fait tant de grands saints et de grands esprits, et que ce siècle
+malheureux ne connaît plus, viendrait jeter la lumière de la synthèse
+sur les diverses parties de mon oeuvre. Oui, je dirais à Dieu: Tu es
+souverainement juste, souverainement bon; tu n'as pas pu asservir, dans
+tes sublimes desseins, l'esclave au maître, le pauvre au riche, le
+faible au fort, la femme à l'homme par conséquent; et je saurais alors
+établir ces différences qui marquent les sexes de signes divins, et qui
+les revêtent de fonctions diverses sans élever l'un au-dessus de l'autre
+dans l'ordre des êtres humains. Mais je ne sais point expliquer ces
+différences, et je ne suis assez lié avec aucune femme pour qu'elle
+puisse m'ouvrir son âme et m'éclairer sur ses véritables aptitudes.
+Étudierai-je la femme seulement dans l'histoire? Mais l'histoire n'a
+enregistré que de puissantes exceptions. Le rôle de la femme du
+peuple, de la masse féminine, n'a pas d'initiative intellectuelle dans
+l'histoire.
+
+Depuis huit jours que la boue et le _froid noir_ me retiennent
+prisonnier, je n'ai pas vu d'autre visage féminin que celui de ma
+vieille portière: serait-ce là une femme? Ce monstre me fait horreur.
+C'est l'emblème de la cupidité, et pourtant elle est d'une probité à
+toute épreuve; mais c'est la probité parcimonieuse des âmes de glace,
+c'est le respect du tien et du mien poussé jusqu'à la frénésie, jusqu'à
+l'extravagance.
+
+Être réduit par la pauvreté à regarder comme un bienfaiteur un être
+semblable, parce qu'il ne vous prend rien de ce qui n'est pas son
+salaire!
+
+Mais quelle âpreté au salaire résulte de ce respect fanatique pour la
+propriété! Elle ne me volerait pas un centime, mais elle ne ferait point
+trois pas pour moi sans me les taxer parcimonieusement. Avec quelle
+cruauté elle retient les nippes des malheureux qui habitent les
+mansardes voisines lorsqu'ils ne peuvent payer leur terme! Je sais
+que cette cruauté lui est commandée; mais quels sont donc alors les
+bourreaux qui font payer le loyer de ces demeures maudites? et n'est-il
+pas honteux qu'on arme ainsi le frère contre le frère, le pauvre contre
+le pauvre! Eh quoi! les riches qui ont tout, qui paient si cher aux
+étages inférieurs, dans ces riches quartiers, ne suffisent pas pour le
+revenu de la maison, et on ne peut faire grâce au prolétaire qui n'a
+rien, de cinquante francs par an! on ne peut pas même le chasser sans le
+dépouiller!
+
+Ce matin on a saisi les haillons d'une pauvre ouvrière qui s'enfuyait:
+un châle qui ne vaut pas cinq francs, une robe qui n'en vaut pas trois!
+Le froid qui règne n'a pas attendri les exécuteurs. J'ai racheté les
+haillons de l'infortunée. Mais de quoi sert que quelques êtres sensés
+aient l'intention de réparer tant de crimes? Ceux-là sont pauvres.
+Demain, si on fait déloger le vieillard qui demeure à côté de ma
+cellule, je ne pourrai pas l'assister. Après-demain, si je n'ai pas
+trouvé de quoi payer mon propre loyer, on me chassera moi-même, et on
+retiendra mon manteau.
+
+Ce matin, la portière qui range ma chambre m'a dit en m'appelant à la
+fenêtre:
+
+«Voici madame qui se promène dans son jardin.»
+
+Ce jardin, vaste et magnifique, est séparé par un mur du petit jardin
+situé au-dessous de moi. Les deux maisons, les deux jardins sont la même
+propriété, et, de la hauteur où je suis logé, je plonge dans l'une comme
+dans l'autre. J'ai regardé machinalement. J'ai vu une femme qui m'a
+paru fort belle, quoique très-pâle et un peu grasse. Elle traversait
+lentement une allée sablée pour se rendre à une serre dont j'aperçois
+les fleurs brillantes, quand un rayon de soleil vient à donner sur le
+vitrage.
+
+Encore irrité de ce qui venait de se passer, j'ai demandé à la sorcière
+si sa maîtresse était aussi méchante qu'elle.
+
+--Ma maîtresse? a-t-elle répondu d'un air hautain, elle ne l'est pas: je
+ne connais que monsieur, je ne sers que _monsieur_.
+
+--Alors, c'est monsieur qui est impitoyable?
+
+--Monsieur ne se mêle de rien; c'est son premier locataire qui commande
+ici, heureusement pour lui; car monsieur n'entend rien à ses affaires et
+achèverait de se _faire dévorer_.
+
+Voilà un homme en grand danger, en effet, si mon voisin lui fait
+banqueroute de vingt francs!
+
+
+
+CAHIER N° 4.--TRAVAIL.
+
+.....Je ne puis nier ces différences, bien que je ne les aperçoive pas
+et qu'il me soit impossible de les constater par ma propre expérience.
+
+L'être moral de la femme diffère du nôtre, à coup sûr, autant que son
+être physique. Dans le seul fait d'avoir accepté si longtemps et si
+aveuglément son état de contrainte et d'infériorité sociale, il y a
+quelque chose de capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidité
+qu'il n'y en a chez l'homme.
+
+Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital, qui certes n'est
+pas généralement faible et pusillanime, accepte depuis le commencement
+des sociétés la domination du riche et du puissant. C'est qu'il n'a pas
+reçu, plus que la femme, par l'éducation, l'initiation à l'égalité...
+
+Il y a de mystérieuses et profondes affinités entre ces deux êtres, le
+pauvre et la femme.
+
+La femme est pauvre sous le régime d'une communauté dont son mari est
+chef; le pauvre est femme, puisque l'enseignement, le développement, est
+refusé à son intelligence, et que le coeur seul vit en lui.
+
+Examinons ces rapports profonds et délicats qui me frappent, et qui
+peuvent me conduire à une solution.
+
+Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons
+d'abord.
+
+
+
+CAHIER N° 2.--JOURNAL.
+
+29.
+
+--J'ai été interrompu ce matin par une scène douloureuse et que j'avais
+trop prévue. Le vieillard, dont une cloison me sépare, a été sommé, pour
+la dernière fois, de payer son terme arriéré de deux mois, et la voix
+discordante de la portière m'a tiré de mes rêveries pour me rejeter dans
+la vie d'émotion. Ce vieux malheureux demandait grâce.
+
+Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le négligeront pas
+toujours. Il leur a écrit. Ils sont en province, bien loin; mais ils
+répondront, et il paiera si on lui et donne le temps.
+
+Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue. Le notaire qui
+touche mon mince revenu de campagne m'oublie et me néglige. Il ne le
+ferait pas si j'étais un meilleur client, si j'avais trente mille livres
+de rente. Heureusement pour moi, mon loyer n'est pas arriéré; mais je
+me trouve dans l'impossibilité maintenant de payer celui de mon vieux
+voisin. J'ai offert d'être sa caution; mais la malheureuse portière,
+cette triste et laide madame Germain, que la nécessité condamne à faire
+de sa servitude une tyrannie, a jeté un regard de pitié sur mes pauvres
+meubles, dont maintes fois elle a dressé l'inventaire dans sa pensée;
+et d'une voix âpre, avec un regard où la défiance semblait chercher
+à étouffer un reste de pitié, elle m'a répondu que je n'avais pas un
+mobilier à répondre pour deux, et qu'il lui était interdit d'accepter
+la caution des locataires du cinquième les uns pour les autres. Alors,
+touché de la situation de mon voisin, j'ai écrit au propriétaire un
+billet dont j'attache ici le brouillon avec une épingle.
+
+«Madame,
+
+«Il y a dans votre maison de la rue de ***, n° 4, un pauvre homme qui
+paie quatre-vingts francs de loyer, et qu'on va mettre dehors parce que
+son paiement est arriéré de deux mois. Vous êtes riche, soyez pitoyable;
+ne permettez pas qu'on jette sur le pavé un homme de soixante-quinze
+ans, presque aveugle, qui ne peut plus travailler, et qui ne peut
+même pas être admis à un hospice de vieillards, faute d'argent et de
+recommandation. Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont
+toujours de l'influence), et faites-le admettre à l'hôpital, ou
+accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez ma caution
+pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais je suis assuré de pouvoir
+acquitter sa dette dans quelque temps. Je suis un honnête homme; ayez un
+peu de confiance, si ce n'est un peu de générosité.»
+
+«JACQUES LAURENT.»
+
+
+
+CAHIER N° 1.--TRAVAIL.
+
+Un être qui ne vivrait que par le sentiment, et chez qui l'intelligence
+serait totalement inculte, totalement inactive, serait, à coup sûr, un
+être incomplet. Beaucoup de femmes sont probablement dans ce cas. Mais
+n'est-il pas beaucoup d'hommes en qui le travail du cerveau a totalement
+atrophié les facultés aimantes? La plupart des savants, ou seulement des
+hommes adonnés à des professions purement lucratives, à la chicane, à
+la politique ambitieuse, beaucoup d'artistes, de gens de lettres, ne
+sont-ils pas dans le même cas? Ce sont des êtres incomplets, et, j'ose
+le dire, le plus fâcheusement, le plus dangereusement incomplets de
+tous! Or donc, l'induction des pédants, qui concluent de l'inaction
+sociale apparente de la femme, qu'elle est d'une nature inférieure, est
+d'un raisonnement...
+
+
+
+CAHIER N° 2.--JOURNAL.
+
+30 décembre.
+
+Absurde! Évidemment je l'ai été. Ces valets m'auront pris pour un galant
+de mauvaise compagnie, qui venait risquer quelque insolente déclaration
+d'amour à la dame du logis. Vraiment, cela me va bien! Mais je n'en ai
+pas moins été d'une simplicité extrême avec mes bonnes intentions. La
+dame m'a paru belle quand je l'ai aperçue dans son jardin. Son mari est
+jaloux, je vois ce que c'est... Ou peut-être ce propriétaire n'est-il
+pas un mari, mais un frère. Le concierge souriait dédaigneusement quand
+je lui demandais à parler à madame la comtesse; et cette soubrette qui
+m'a repoussé de l'antichambre avec de grands airs de prude... Il y avait
+un air de mystère dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j'ai à
+peine eu le temps de contempler le péristyle, quelque chose de noble et
+de triste comme serait l'asile d'une âme souffrante et fière... Je
+ne sais pourquoi je m'imagine que la femme qui demeure là n'est pas
+complice des crimes de la richesse. Illusion peut-être! N'importe, un
+vague instinct me pousse à mettre sous sa protection le malheureux
+vieillard que je ne puis sauver moi-même.
+
+3l janvier.
+
+Je ne sais pas si j'ai fait une nouvelle maladresse, mais j'ai risqué
+hier un grand moyen. Au moment où j'allais fermer ma fenêtre, par
+laquelle entrait un doux rayon de soleil, le seul qui ait paru depuis
+quatre mortels jours, j'ai jeté les yeux sur le jardin voisin et j'y ai
+vu mon _innominata_. Avec son manteau de velours noir doublé d'hermine,
+elle m'a paru encore plus belle que la première fois. Elle marchait
+lentement dans l'allée, abritée du vent d'est par le mur qui sépare les
+deux jardins. Elle était seule avec un charmant lévrier gris de perle.
+Alors j'ai fait un coup de tête! J'ai pris mon billet, je l'ai attaché à
+une bûchette de mon poêle et je l'ai adroitement lancé, ou plutôt laissé
+tomber aux pieds de la dame, car ma fenêtre est la dernière de la
+maison, de ce côté. Elle a relevé la tête sans marquer trop d'effroi ni
+d'étonnement. Heureusement j'avais eu la présence d'esprit de me retirer
+avant que mon projectile fût arrivé è terre, et j'observais, caché
+derrière mon rideau. La dame a tourné le dos sans daigner ramasser le
+billet. Certainement elle a déjà reçu des missives d'amour envoyées
+furtivement par tous les moyens possibles, et elle a cru savoir ce que
+pouvait contenir la mienne. Elle y a donc donné cette marque de mépris
+de la laisser par terre. Mais heureusement son chien a été moins
+collet-monté; il a ramassé mon placet et il l'a porté à sa maîtresse
+en remuant la queue d'un air de triomphe. On eût dit qu'il avait le
+sentiment de faire une bonne action, le pauvre animal! La dame ne s'est
+pas laissé attendrir. «Laissez cela, Fly, lui a-t-elle dit d'une voix
+douce, mais dont je n'ai rien perdu. Laissez-moi tranquille!» Puis elle
+a disparu au bout de l'allée, sous des arbres verts. Mais le chien l'y
+a suivie, tenant toujours mon envoi par un bout du bâton, avec beaucoup
+d'adresse et de propreté. La curiosité aura peut-être décidé la dame à
+examiner mon style, quand elle aura pu se satisfaire sans déroger à la
+prudence. Quand ce ne serait que pour rire d'un sot amoureux, plaisir
+dont les femmes, dit-on, sont friandes! Espérons! Pourtant je ne vois
+rien venir depuis hier. Mon pauvre voisin! je ne te laisserai pas
+chasser, quand même je devrais mettre mon _Origène_ ou mon _Bayle_ en
+gage.
+
+Mais aussi quelle idée saugrenue m'a donc passé par la tête, d'écrire
+à la femme plutôt qu'au mari? Je l'ai fait sans réflexion, sans me
+rappeler que le mari est le chef de la communauté, c'est-à-dire le
+maître, et que la femme n'a ni le droit, ni le pouvoir de faire
+l'aumône. Eh! c'est précisément cela qui m'aura poussé, sans que j'en
+aie eu conscience, à faire appel au bon coeur de la femme!
+
+
+
+CAHIER N° 1.--TRAVAIL.
+
+L'éducation pourrait amener de tels résultats, que les aptitudes de l'un
+et de l'autre sexe fussent complètement modifiées.
+
+
+
+CAHIER N° 2.--JOURNAL.
+
+J'ai été interrompu par l'arrivée d'un joli enfant de douze ou quatorze
+ans, équipé en jockey.
+
+--Monsieur, m'a-t-il dit, je viens de la part de _madame_ pour vous dire
+bien des choses.
+
+--Bien des choses? Assieds-toi là, mon enfant, et parle.
+
+--Oh! je ne me permettrai pas de m'asseoir! Ça ne se doit pas.
+
+--Tu le trompes; tu es ici chez ton égal, car je suis domestique aussi.
+
+--Ah! ah! vous êtes domestique? De qui donc?
+
+--De moi-même.
+
+L'enfant s'est mis à rire, et, s'asseyant près du feu:
+
+--Tenez, Monsieur, m'a-t-il dit en exhibant une lettre cachetée à mon
+adresse, voilà ce que c'est.
+
+J'ai ouvert et j'ai trouvé un billet de banque de mille francs.
+
+--Qu'est-ce que cela, mon ami! et que veut-on que j'en fasse?
+
+--Monsieur, c'est de l'argent pour ces malheureux locataires du
+cinquième, que madame vous charge de secourir quand ils ne pourront pas
+payer.
+
+--Ainsi, madame me prend pour son aumônier? C'est très-beau de sa part;
+mais j'aime beaucoup mieux qu'elle tonne des ordres pour qu'on laisse
+ces malheureux tranquilles.
+
+--Oh! ça ne se fait pas comme vous croyez! Madame ne donne pas d'ordres
+dans la maison. Ça ne la regarde pas du tout. Monsieur le comte lui-même
+n'a rien a voir dans les affaires du régisseur. D'ailleurs, madame
+craint tant d'avoir l'air de se mêler de quelque chose, qu'elle vous
+prie de ne pas parler du tout de ce qu'elle fait pour vos voisins.
+
+--Elle veut que sa main gauche ignore ce que fait sa main droite? Tu lui
+diras de ma part qu'elle est grande et bonne.
+
+--Oh! pour ça, c'est vrai. C'est une bonne maîtresse, celle-là. Elle ne
+se fâche jamais, et elle donne beaucoup. Mais savez-vous, Monsieur, que
+c'est moi qui suis cause que Fly n'a pas mangé votre billet?
+
+--En vérité?
+
+--Vrai, d'honneur! Madame était rentrée pour recevoir une visite. Elle
+n'avait pas fait attention que le chien tenait quelque chose dans sa
+gueule. Moi, en jouant avec lui, j'ai vu qu'il était en colère de ce
+qu'on ne lui faisait pas de compliment; car lorsqu'il rapporte quelque
+chose, il n'aime pas qu'on refuse de le prendre, il commençait donc à
+ronger le bois et à déchirer le papier. Alors je le lui ai ôté; j'ai vu
+ce que c'était, et je l'ai porté à madame aussitôt qu'elle a été seule.
+Elle ne voulait pas le prendre.
+
+--Mets cela au feu, qu'elle disait, c'est quelque sottise.
+
+--Non, non, Madame, _c'est des_ malheureux.
+
+--Tu l'as donc lu?
+
+--Dame, Madame, que j'ai fait, Fly l'avait décacheté, et ça traînait.
+
+--Tu as bien fait, petit, qu'elle m'a dit après qu'elle a eu regardé
+votre lettre, et pour te récompenser, c'est toi que je charge d'aller
+aux informations. Si l'histoire est vraie, c'est toi qui porteras ma
+réponse et qui expliqueras mes intentions; et puis, attends, qu'elle m'a
+dit encore: Tu diras à ce M. Jacques Laurent que je le remercie de sa
+lettre, mais qu'il aurait bien pu l'envoyer plus raisonnablement que par
+sa fenêtre.
+
+Là-dessus, j'ai expliqué au jockey l'inutilité de ma démarche d'hier et
+l'urgence de la position. Il m'a promis d'en rendre compte.
+
+J'ai bien vite porté un raisonnable secours au vieillard. En apprenant
+la générosité de sa bienfaitrice, il a été touché jusqu'aux larmes.
+
+--Est-ce possible, s'est-il écrié, qu'une âme si tendre et si délicate
+soit calomniée par de vils serviteurs!
+
+--Comment cela?
+
+--Il n'y a pas d'infamies que cette ignoble portière n'ait voulu me
+débiter sur son compte; mais je ne veux pas même les répéter. Je ne
+pourrais d'ailleurs plus m'en souvenir.
+
+
+
+CAHIER N° 1,--TRAVAIL.
+
+La bonté des femmes est immense. D'où vient donc que la bonté n'a pas de
+droits à l'action sociale en législation et en politique?
+
+
+
+CAHIER N° 2.--JOURNAL.
+
+1er janvier.
+
+--Il est étrange que je ne puisse plus travailler. Je suis tout ému
+depuis quelques jours, et je rêve au lieu de méditer. Je croyais qu'un
+temps plus doux, un ciel plus clair me rendraient plus laborieux et plus
+lucide. Je ne suis plus abattu comme je l'étais: au contraire, je me
+sens un peu agité; mais la plume me tombe des mains quand je veux
+généraliser les émotions de mon coeur. 0 puissance de la douceur et de
+la bonté, que tu et pénétrante! Oui, c'est toi, et non l'intelligence,
+qui devrais gouverner le monde!
+
+Je ne m'étais jamais aperçu combien ce jardin, qui est sous ma fenêtre,
+est joli. Un jardin clos de grands murs et flétri par l'hiver ne me
+paraissait susceptible d'aucun charme, lorsqu'au milieu de l'automne
+j'ai quitté les vastes horizons bleus de la végétation empourprée de ma
+vallée. Cependant il y a de la poésie dans ces retraites bocagères que
+le riche sait créer au sein du tumulte des villes, je le reconnais
+aujourd'hui. Les plantes ici ont un aspect et des caractères propres au
+terrain chaud et à l'air rare où elles végètent, comme les enfants
+des riches élevés dans cette atmosphère lourde avec une nourriture
+substantielle, ont aussi une physionomie qui leur est particulière.
+J'ai été déjà frappé de ce rapport. Les arbres des jardins de Paris
+acquièrent vite un développement extrême. Ils poussent en hauteur,
+ils ont beaucoup de feuillage, mais la tige est parfois d'une ténuité
+effrayante. Leur santé est plus apparente que réelle. Un coup de vent
+d'est les dessèche au milieu de leur splendeur, et, en tous cas, ils
+arrivent vite à la décrépitude. Il en est de même des hommes nourris et
+enfermés dans cette vaste cité. Je ne parle pas de ceux dont la misère
+étouffe le développement. Hélas! c'est le grand nombre; mais ceux-là
+n'ont de commun avec les plantes que la souffrance de la captivité. Les
+soins leur manquent, et ils arrivent rarement à cette trompeuse beauté
+qui est chez l'enfant du riche, comme dans la plante de son jardin, le
+résultat d'une culture exagérée et d'une éclosion forcée. Ces enfants-là
+sont généralement beaux, leur pâleur est intelligente, leur langueur
+gracieuse. Ils sont, à dix ans, plus grands et plus hardis que nos
+paysans ne le sont à quinze; mais ils sont plus grêles, plus sujets aux
+maladies inflammatoires, et la vieillesse se fait vite pour eux comme la
+nuit sur les dômes élevés et sur les cimes altières des beaux arbres de
+cette Babylone.
+
+Il y a donc ici partout, et dans les jardins particulièrement, une
+apparence de vie qui étonne et dont l'excès effraie l'imagination. Nulle
+part au monda il n'y a, je crois, de plus belles fleurs. Les terrains
+sont si bien engraissés et abrités par tant de murailles, l'air est
+chargé de tant de vapeurs, que la gelée les atteint peu. Les jardiniers
+excellent dans l'art de disposer les massifs. Ce n'est plus la symétrie
+de nos pères, ce n'est pas le désordre et le hasard des accidents
+naturels: c'est quelque chose entre les deux, une propreté extrême
+jointe à un laisser-aller charmant. On sait tirer parti du moindre coin,
+et ménager une promenade facile dans les allées sinueuses sur un espace
+de cinquante pieds carrés.
+
+Celui de la maison que j'habite est fort négligé et comme abandonné
+depuis l'été. On fait de grandes réparations au rez-de-chaussée; on
+change, je crois, la disposition de l'appartement qui commande à ce
+jardin. Les travaux sont interrompus en ce moment-ci, j'ignore pourquoi.
+Mais je n'entends plus le bruit des ouvriers, et le jardin est
+continuellement désert. Je le regarde souvent, et j'y découvre mille
+secrètes beautés que je ne soupçonnais pas, quelque chose de mystérieux,
+une solennité vraiment triste et douce, quand la vapeur blanche du
+soir nage autour de ces troncs noirs et lisses que la mousse n'insulte
+jamais. Les herbes sauvages, l'euphorbe, l'héliotrope d'hiver, et
+jusqu'au chardon rustique, ont déjà envahi les plates-bandes. Le
+feuillage écarlate du sumac lutte contre les frimas; l'arbuste chargé
+de perles blanches et dépouillé de feuilles, ressemble à un bijou de
+joaillerie, et la rose du Bengale s'entr'ouvre gaiement et sans crainte
+au milieu des morsures du verglas.
+
+Ce matin j'ai remarqué qu'on avait enlevé les portes du rez-de-chaussée,
+et qu'on pouvait traverser ce local en décombre pour arriver au jardin.
+Je l'ai fait machinalement, et j'ai pénétré dans cet Éden solitaire où
+les bruits des rues voisines arrivent à peine. Je pensais à ces vers de
+Boileau sur les aises du riche citadin:
+
+ Il peut, dans son jardin tout peuplé d'arbres verts
+ Retrouver les étés au milieu des hivers,
+ Et foulant le parfum de ses plantes chéries,
+ Aller entretenir ses douces rêveries.
+
+Et j'ajoutais en souriant sans jalousie:
+
+ Mais moi, grâce au destin, qui n'ai ni feu ni lieu,
+ Je me loge où je puis comme il plaît à Dieu.
+
+Je venais de faire le tour de cet enclos, non sans effaroucher les
+merles qui pullulent dans les jardins de Paris et qui se levaient en
+foule à mon approche, lorsque j'ai trouvé, le long du mur mitoyen, une
+petite porte ouverte, donnant sur le grand jardin de ma riche voisine.
+Il y avait là une brouette en travers et tout à côté un jardinier
+qui achevait de charger pour venir jeter dans l'enclos abandonné les
+cailloux et les branches mortes de l'autre jardin. Je suis entré en
+conversation avec cet homme sur la taille des gazons, puis sur celle
+des arbres, puis sur l'art de greffer. Leurs procédés ici sont d'une
+hardiesse rare. Ils taillent, plantent et sèment presque en toute
+saison. Ce jardinier aimait à se faire écouter: mon attention lui
+plaisait; il a fait un peu le pédant, et l'entretien s'est prolongé, je
+ne sais comment, jusqu'à ce que mon petit ami le jockey soit venu s'en
+mêler. Le beau lévrier Fly s'est mis aussi de la partie; il est entré
+curieusement dans le jardin de mon côté, et après m'avoir flairé avec
+méfiance, il a consenti à rapporter des branches que je lui jetais. Je
+sentais vaguement que _Madame_ n'était pas loin, et j'avais grande envie
+de la voir. Mais je n'osais dépasser le seuil de mon enclos, bien que
+l'enfant m'invitât à jeter un coup d'oeil sur le beau jardin et à
+m'avancer jusque dans l'allée. Le drôle me faisait les honneurs de ce
+paradis pour me remercier apparemment de lui avoir fait ceux d'une
+chaise dans ma mansarde. Il m'a pris en amitié pour cela, et, après
+tout, c'est un enfant intelligent et bon, que la servitude n'a pas
+encore dépravé; il a été plus sensible, je le vois, à un témoignage de
+fraternité, qu'il ne l'eût été peut-être à une gratification que je ne
+pouvais lui donner.
+
+«Entrez donc, monsieur Jacques, me disait-il, madame ne grondera pas;
+vous verrez comme c'est beau ici, et comme Fly court vile dans la grande
+allée...»
+
+Tout à coup _Madame_ sort d'un sentier ombragé et se présente à dix pas
+devant moi. L'enfant court à elle avec la confiance qu'un fils aurait
+témoignée à sa mère. Cela m'a touché.
+
+«Tenez, Madame, criait-il, c'est M. Jacques Laurent qui n'ose pas entrer
+pour voir le jardin. N'est-ce-pas que voulez bien?»
+
+_Madame_ approche avec une gracieuse lenteur.
+
+«Il paraît que monsieur est un amateur, ajoute le jardinier. Il entend
+fameusement l'horticulture.»
+
+Le brave homme se contentait de peu. Il avait pris ma patience à
+l'écouter pour une grande preuve de savoir.
+
+--Monsieur Laurent, dit la dame, je suis fort aisée de vous rencontrer.
+Entrez, je vous en prie, et promenez-vous tant que vous voudrez.
+
+--Madame, vous êtes mille fois trop bonne; mais je n'ai pas eu
+l'indiscrétion d'en exprimer le désir. C'est cet enfant qui, par bon
+coeur, me l'a proposé.
+
+--Mon Dieu, reprend-elle, un grand jardin à Paris est une chose
+agréable et précieuse. J'ai appris que vous sortiez rarement de votre
+appartement, et que vous passiez une partie des nuits à travailler. Je
+dispose de cet endroit-ci, je serai charmée que vous y trouviez un peu
+d'air et d'espace. Profitez de l'occasion, vous ajouterez à la gratitude
+que je vous dois déjà.
+
+Et, me saluant avec un charme indicible, elle s'est éloignée.
+
+Je me suis alors promené par tout le jardin. Elle n'y était plus. Le
+jockey et le jardinier m'ont conduit dans la serre. C'est un lieu de
+délices, quoique dans un fort petit local. Une fontaine de marbre blanc
+est au milieu, tout ombragée des grandes feuilles de bananier, toute
+tapissée des festons charmants des plantes grimpantes. Une douce chaleur
+y règne, des oiseaux exotiques babillent dans une cage dorée, et de
+mignons rouges-gorges se sont volontairement installés dans ce boudoir
+parfumé, dont ils ne cherchent pas à sortir quand on ouvre les vitraux.
+Quel goût et quelle coquetterie dans l'arrangement de ces purs camélias
+et de ces cactus étincelants! Quels mimosas splendides, quels gardénias
+embaumés! Le jardinier avait raison d'être fier. Ces gradins de plantes
+dont on n'aperçoit que les fleurs, et qui forment des allées, cette
+voûte de guirlandes sous un dôme de cristal, ces jolies corbeilles
+suspendues, d'où pendent des plantes étranges d'une végétation aérienne,
+tout cela est ravissant. Il y avait un coussin de velours bleu céleste
+sur le banc de marbre blanc, à côté de la cuve que traverse un filet
+d'eau murmurante. Un livre était posé sur le bord de cette cuve. Je
+n'ai pas osé y toucher; mais je me suis penché de côté pour regarder le
+titre: c'était le _Contrat social_.
+
+--C'est le livre de madame, a dit l'enfant; elle l'a oublié. C'est là sa
+place, c'est là qu'elle vient lire toute seule, bien longtemps, tous les
+jours.
+
+--C'est peut-être ma présence qui l'en chasse; je vais me retirer.
+
+Et j'allais le faire, lorsque, pour la seconde fois, elle m'est apparue.
+Le jardinier s'est éloigné par respect, le jockey pour courir après Fly,
+et la conversation s'est engagée entre elle et moi, si naturellement, si
+facilement, qu'on eût dit que nous étions d'anciennes connaissances. Les
+manières et le langage de cette femme sont d'une élégance et en même
+temps d'une simplicité incomparables. Elle doit être d'une naissance
+illustre, l'antique majesté patricienne réside sur son front, et la
+noblesse de ses manières atteste les habitudes du plus grand monde. Du
+moins de ce grand monde d'autrefois, où l'on dit que l'extrême bon ton
+était l'aisance, la bienveillance et le don de mettre les autres à
+l'aise. Pourtant je n'y étais pas complètement d'abord; je craignais
+d'avoir bientôt, malgré toute cette grâce, ma dignité à sauver un
+quelque essai de protection. Mais ce reste de rancune contre sa race me
+rendait injuste. Celle femme est au-dessus de toute grandeur fortuite,
+comme de toute faveur d'hérédité. Ce qu'elle inspire d'abord, c'est le
+respect, et bientôt après, c'est la confiance et l'affection, sans que
+le respect diminue.
+
+--Ce lieu-ci vous plaît, m'a-t-elle dit; hélas! je voudrais être libre
+de le donner à quelqu'un qui sût en profiter. Quant à moi, j'y viens en
+vain chercher le ravissement qu'il vous inspire. On me conseille, pour
+ma santé, d'en respirer l'air, et je n'y respire que la tristesse.
+
+--Est-il possible?... Et pourtant c'est vrai! ai-je ajouté en regardant
+son visage pâle et ses beaux yeux fatigués. Vous n'êtes pas bien
+portante, et vous n'avez pas de bonheur.
+
+--Du bonheur, Monsieur! Qui peut être riche ou pauvre et se dire
+heureux! Pauvre on a des privations; riche on a des remords. Voyez ce
+luxe, songez à ce que cela coûte, et sur combien de misères ces délices
+sont prélevées!
+
+--Vrai, Madame, vous songez à cela?
+
+--Je ne pense pas à autre chose, Monsieur. J'ai connu la misère, et je
+n'ai pas oublié qu'elle existe. Ne me faites pas l'injure de croire que
+je jouisse de l'existence que je mène; elle m'est imposée, mais mon
+coeur ne vit pas de ces choses-là...
+
+--Votre coeur est admirable!...
+
+--Ne croyez pas cela non plus, vous me feriez trop d'honneur. J'ai été
+enivrée quand j'étais plus jeune. Ma mollesse et mon goût pour les
+belles choses combattaient mes remords et les étouffaient quelquefois.
+Mais ces jouissances impies portent leur châtiment avec elles. L'ennui,
+la satiété, un dégoût mortel sont venus peu à peu les flétrir;
+maintenant je les déteste et je les subis comme un supplice, comme une
+expiation.
+
+Elle m'a dit encore beaucoup d'autres choses admirables que je ne
+saurais transcrire comme elle les a dites. Je craindrais de les gâter,
+et puis je me suis senti si ému, que les larmes m'ont gagné. Il me
+semblait que je contemplais un fait miraculeux. Une femme opulente et
+belle, reniant les faux biens et parlant comme une sainte! J'étais
+bouleversé. Elle a vu mon émotion; elle m'en a su gré.
+
+«Je vous connais à peine, m'a-t-elle dit, et pourtant je vous parle
+comme je ne pourrais et je ne voudrais parler à aucune autre personne,
+parce que je sens que vous seul comprenez ce que je pense.»
+
+Pour faire diversion à mon attendrissement, qui devenait excessif, elle
+m'a parlé du livre qu'elle tenait à la main.
+
+«Il n'a pas compris les femmes, ce sublime Rousseau, disait-elle. Il n'a
+pas su, malgré sa bonne volonté et ses bonnes intentions, en faire
+autre chose que des êtres secondaires dans la société. Il leur a laissé
+l'ancienne religion dont il affranchissait les hommes; il n'a pas prévu
+qu'elles auraient besoin de la même foi et de la même morale que leurs
+pères, leurs époux et leurs fils, et qu'elles se sentiraient avilies
+d'avoir un autre temple et une autre doctrine. Il a fait des nourrices
+croyant faire des mères. Il a pris le sein maternel pour l'âme
+génératrice. Le plus spiritualiste des philosophes du siècle dernier a
+été matérialiste sur la question des femmes.»
+
+Frappé du rapport de ses idées avec les miennes, je l'ai fait parler
+beaucoup sur ce sujet. Je lui ai confié le plan de mon livre, et elle
+m'a prié de le lui faire lire quand il serait terminé; mais j'ai ajouté
+que je ne le finirais jamais, si ce n'est sous son inspiration: car je
+crois qu'elle en sait beaucoup plus que moi. Nous avons causé plus d'une
+heure, et la nuit nous a séparés. Elle m'a fait promettre de revenir
+souvent. J'aurais voulu y retourner aujourd'hui, je n'ai pas osé; mais
+j'irai demain si la porte de ce malheureux rez-de-chaussée n'est pas
+replacée, et si madame Germain ne me suscite pas quelque persécution
+pour m'interdire l'accès du jardin. Quel malheur pour moi et pour mon
+livre, si, au moment où la Providence me fait rencontrer un interprète
+divin si compétent sur la question qui m'occupe, un type de femme si
+parfait à étudier pour moi qui ne connais pas du tout les femmes!...
+Oh! oui! quel malheur, si le caprice d'une servante m'en faisait perdre
+l'occasion! car cette dame m'oubliera si je ne me montra pas; elle ne
+m'appellera pas ostensiblement chez elle si son mari est jaloux et
+despote, comme je le crois! Et d'ailleurs que suis-je pour qu'elle songe
+à moi?
+
+
+
+CAHIER N° 4.--TRAVAIL.
+
+L'homme est un insensé, un scélérat, un lâche, quand il calomnie l'être
+divin associé à sa destinée. La femme...
+
+
+
+CAHIER N° 5.--JOURNAL.
+
+8 janvier.
+
+Je suis retourné déjà deux fois, et j'ai réussi à n'être pas aperçu de
+madame Germain. C'est plus facile que je ne pensais. Il y a une petite
+porte de dégagement au rez-de-chaussée, donnant sur un palier qui n'est
+point exposé aux regards de la loge. Toute l'affaire est de me glisser
+là sans éveiller l'attention de personne; l'appartement est toujours en
+décombres, le jardin désert. La porte du mur mitoyen ne se trouve jamais
+fermée en dehors à l'heure où je m'y présente; je n'ai qu'à la pousser
+et je me trouve seul dans le jardin de ma voisine. Toujours muni d'un
+livre de botanique, je m'introduis dans la serre. Le jardinier et le
+jockey me prennent pour un lourd savant, et m'accueillent avec toutes
+sortes d'égards. Quand madame n'est pas là elle y arrive bientôt, et
+alors nous causons deux heures au moins, deux heures qui passent
+pour moi comme le vol d'une flèche. Cette femme est un ange! On en
+deviendrait passionnément épris si l'on pouvait éprouver en sa présence
+un autre sentiment que la vénération. Jamais âme plus pure et plus
+généreuse ne sortit des mains du créateur; jamais intelligence plus,
+droite, plus claire, plus ingénieuse et plus logique n'habita un cerveau
+humain. Elle a la véritable instruction: sans aucun pédantisme, elle est
+compétente sur tous les points. Si elle n'a pas tout lu, elle a du moins
+tout compris. Oh! la lumière émane d'elle, et je deviens plus sage, plus
+juste, je deviens véritablement meilleur en l'écoulant. J'ai le coeur
+si rempli, l'âme si occupée de ses enseignements, que je ne puis plus
+travailler; je sens que je n'ai plus rien en moi qui ne me vienne
+d'elle, et qu'avant de transcrire les idées qu'elle me suggère il faut
+que je m'en pénètre en l'écoutant encore, en rêvant à ce que j'ai déjà
+entendu.
+
+[Illustration 01.png: Serait-ce là une femme?...]
+
+Je n'ai songé à m'informer ni de sa position à l'égard du monde, ni des
+circonstances de sa vie privée, ni même du nom qu'elle porte; je sais
+seulement qu'elle s'appelle Julie, comme l'amante de Saint-Preux. Que
+m'importe tout le reste, tout ce qui n'est pas vraiment elle-même? J'en
+sais plus long sur son compte que tous ceux qui la fréquentent; je
+connais son âme, et je vois bien à ses discours et à ses nobles plaintes
+que nul autre que moi ne l'apprécie. Une telle femme n'a pas sa place
+dans la société présente, et il n'y en a pas d'assez élevée pour elle.
+Oh! du moins elle aura dans mon coeur et dans mes pensées celle qui lui
+convient! Depuis huit jours je me suis tellement réconcilié avec ma
+solitude, que je m'y suis retranché comme dans une citadelle; je ne
+regarde même plus la femme ignoble qui me sert, de peur de reposer ma
+vue sur la laideur morale et physique, et de perdre le rayon divin dont
+s'illumine autour de moi le monde idéal. Je voudrais ne plus entendre le
+son de la voix humaine, ne plus aspirer l'air vital hors des heures que
+je ne puis passer auprès d'elle. Oh! Julie! je me croyais philosophe,
+je me croyais juste, je me croyais homme, et je ne vous avais pas
+rencontrée!
+
+
+
+CAHIER N° 1. TRAVAIL.
+
+DE L'AMOUR. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .
+
+
+
+CAHIER N° 2.----JOURNAL.
+
+15 janvier.
+
+Je ne croyais pas qu'un homme aussi simple et aussi retiré que moi dût
+jamais connaître les aventures, et pourtant en voici deux fort étranges
+qui m'arrivent en peu de jours, si toutefois je puis appeler du nom
+léger d'_aventure_ ma rencontre romanesque et providentielle avec
+l'admirable Julie.
+
+[Illustration 02.png: Je viens de la part de _madame_.]
+
+Hier soir, j'avais été appelé pour une affaire à la Chaussée-d'Antin, et
+je revenais assez tard. J'étais entré, chemin faisant, dans un cabinet
+de lecture pour feuilleter un ouvrage nouveau, dont le titre exposé à
+la devanture m'avait frappé. Je m'étais oublié là à parcourir plusieurs
+autres ouvrages assez frivoles, dans lesquels j'étudiais avec une triste
+curiosité les tendances littéraires du moment; si bien que minuit
+sonnait quand je me suis trouvé devant l'Opéra. C'était l'ouverture du
+bal, et, ralentissant ma marche, j'observais avec étonnement cette
+foule de masques noirs, de personnages noirs, hommes et femmes, qui se
+pressaient pour entrer. Il y avait quelque chose de lugubre dans
+cette procession de spectres qui couraient à une fête en vêtements de
+deuil[1]. Heurté et emporté par une rafale tumultueuse de ces êtres
+bizarres, je me sens saisir le bras, et la voix déguisée d'une femme me
+dit à l'oreille: «On me suit. Je crains d'avoir été reconnue. Prêtez-moi
+le bras pour entrer; cela donnera le change à un homme qui me
+persécute.»
+
+[Note 1: Le journal de Jacques Laurent est daté de 183x, époque
+à laquelle les dominos étaient seuls admis au bal de l'Opéra. On n'y
+dansait pas.]
+
+--Je veux bien vous rendre ce service, ai-je répondu, bien que je
+n'entende rien à ces sortes de jeux.
+
+--Ce n'est pas un jeu, reprit le domino noir à noeuds roses, qui
+s'attachait à mon bras et qui m'entraînait rapidement vers l'escalier;
+je cours de grands dangers. Sauvez-moi.
+
+J'étais fort embarrassé; je n'osais refuser, et pourtant je savais qu'il
+fallait payer pour entrer. Je craignais de n'avoir pas de quoi; mais
+nous passâmes si vite devant le bureau, que je n'eus pas même le temps
+de voir comment j'étais admis. Je crois que le domino paya lestement
+pour deux sans me consulter. Il me poussa avec impétuosité au moment
+où j'hésitais, et nous nous trouvâmes à l'entrée de la salle avant que
+j'eusse eu le temps de me reconnaître.
+
+L'aspect de cette salle immense, magnifiquement éclairée, les sons
+bruyants de l'orchestre, cette fourmilière noire qui se répandait comme
+de sombres flots, dans toutes les parties de l'édifice, en bas, en haut,
+autour de moi; les propos incisifs qui se croisaient à mes oreilles,
+tous ces bouquets, tous ces masques semblables, toutes ces voix flûtées
+qui s'imitent tellement les unes les autre, qu'on dirait le même être
+mille fois répété dans des manifestations identiques; enfin, cette cohue
+triste et agitée, tout cela me causa un instant de vertige et d'effroi.
+Je regardai ma compagne. Son oeil noir et brillant à travers les trous
+de son masque, sa taille informe sous cet affreux domino qui fait d'une
+femme un moine, me firent véritablement peur, et je fus saisi d'un
+frisson involontaire. Je croyais être la proie d'un rêve, et j'attendais
+avec terreur quelque transformation plus hideuse encore, quelque
+bacchanale diabolique.
+
+Nous avions apparemment échappé au danger réel ou imaginaire qui
+me procurait l'honneur de l'accompagner, car elle paraissait plus
+tranquille, et elle me dit d un ton railleur: «Tu fais une drôle de
+mine, mon pauvre chevalier. Vraiment, tu es le chevalier de la triste
+figure!
+
+--Vous devez avoir furieusement raison, beau masque, lui répondis-je,
+car, grâce à vous, c'est la première fois que je me trouve à pareille
+fête. Maintenant vous n'avez plus besoin de moi, permettez moi de vous
+souhaiter beaucoup de plaisir et d'aller à mes affaires.
+
+--Non pas, dit-elle, tu ne ne quitteras pas encore, tu m'amuses.
+
+--Grand merci, mais...
+
+--Je dirai plus, tu m'intéresses. Allons, ne fais pas le cruel, et
+crains d'être ridicule. Si tu me connaissais, tu ne serais pas fâché de
+l'aventure.
+
+--Je ne suis pas curieux, permettez que je...
+
+--Mon pauvre Jacques, tu es d'une pruderie révoltante. Cela prouve un
+amour propre insensé. Tu crois donc que je te fais la cour? Commence par
+t'ôter cela de l'esprit, toi qui en as tant! Je ne suis pas éprise de
+toi le moins du monde, quoique tu sois trop joli garçon pour un pédant!
+
+--A ce dernier mot, je vois bien que j'ai l'honneur d'être parfaitement
+connu de vous.
+
+--Voilà de la modestie, à la bonne heure! Certes, je te connais, et
+je sais ton goût pour la botanique. Ne t'ai-je pas vu entrer dans une
+certaine serre où, depuis quinze jours, tu étudies le camélia avec
+passion?
+
+--Qu'y trouvez-vous à redire?
+
+--Rien. La dame du logis encore moins, à ce qu'il paraît?
+
+--Vous êtes sans doute sa femme de chambre?
+
+--Non, mais son amie intime.
+
+--Je n'en crois rien. Vous parlez comme une soubrette et non pas comme
+une amie.
+
+--Tu es grossier, chevalier discourtois! Tu ne connais pas les lois du
+bal masqué, qui permettent de médire des gens qu'on aime le mieux.
+
+--Ce sont de fâcheux et stupides usages.
+
+--Ta colère me divertit. Mais sais-tu ce que j'en conclus?
+
+--Voyons!
+
+--C'est que tu voudrais, en jouant la colère, me faire croire qu'il y a
+quelque chose de plus sérieux entre cette dame et toi que des leçons de
+botanique.
+
+--Sérieux? Oui, sans doute, rien n'est plus sérieux que le respect que
+je lui porte.
+
+--Ah! tu la croîs donc bien vertueuse?
+
+--Tellement, que je ne puis souffrir d'entendre parler d'elle en ce
+lieu, et d'en parler moi-même à une personne que je ne connais pas, et
+qui...
+
+--Achève! «Et dont tu n'as pas très-bonne opinion jusqu'à présent?»
+
+--Que vous importe, puisque vous venez ici pour provoquer et braver la
+liberté des paroles?
+
+--Tu es fort aigre. Je vois bien que tu es amoureux de la dame aux
+camélias. Mais n'en parlons plus. Il n'y a pas de mal à cela, et je ne
+trouverais pas mauvais qu'elle te payât de retour. Tu n'es pas mal, et
+tu ne manques pas d'esprit; tu n'as ni réputation, ni fortune, c'est
+encore mieux. Je pardonnerais à cette femme toutes les folies de sa
+jeunesse, si elle pouvait, sur _ses vieux jours_, aimer un homme
+raisonnable pour lui-même et s'attacher à lui sérieusement.
+
+ Vous, vous êtes ma mie, une fille suivante,
+ Un peu trop forte en gueule et fort impertinente.
+
+Le domino provocateur ne fit que rire de la citation; mais changeant
+bientôt de ton et de tactique:
+
+«Ton courroux me plaît, dit-elle, et me donne une excellente opinion de
+toi. Sache donc que tout ceci était une épreuve; que j'aime trop Julie
+pour l'attaquer sérieusement, et qu'elle saura demain combien tu es
+digne de l'honnête amitié qu'elle a pour ton personnage flegmatique,
+philosophique et botanique. Je veux que nous fassions connaissance chez
+elle à visage découvert, et que la paix soit signée entre nous sous ses
+auspices. Allons, viens t'asseoir avec moi sur un banc. Je suis déjà
+fatiguée de marcher, et mon envie de rire se passe. Julie prétend que tu
+es un grand philosophe, je serais bien aise d'en profiter.»
+
+Soit faiblesse, soit curiosité, soit un vague prestige qui, de Julie, se
+reflétait à mes yeux sur cette femme légère, comme la brillante lueur de
+l'astre sur quelque obscur satellite, je la suivis, et bientôt nous nous
+trouvâmes dans une loge du quatrième rang, assis tellement au-dessus de
+la foule, que sa clameur ne nous arrivait plus que comme une seule voix,
+et que nous étions comme isolés à l'abri de toute surveillance et de
+toute distraction. _Elle_ commença alors des discours étranges où le
+plus énergique enivrement se mêlait à la plus adroite réserve; elle
+paraissait continuer l'entretien piquant que nous avions commencé en
+bas, ou du moins passer naturellement de ce fait particulier à une
+théorie générale sur l'amour. Et comme il me semblait que c'était ou
+une provocation directe, ou le désir de m'arracher par surprise quelque
+secret de coeur relatif à Julie, je me tenais sur mes gardes. Mais elle
+se railla de ma prudence, et après avoir finement fustigé la présomption
+qu'elle m'attribuait dans les deux cas, elle me força à ne voir dans ses
+discours qu'une provocation à des théories sérieuses de ma part sur la
+question brûlante qu'elle agitait. J'étais scandalisé d'abord de cette
+facilité sans retenue et sans fierté à soulever devant moi le voile
+sacré à travers lequel j'ai à peine osé jusqu'ici interroger le coeur
+des femmes; mais son esprit souple et fécond, une sorte d'éloquence
+fiévreuse quelle possède, réussirent peu à peu à me captiver. Après
+tout, me disais-je, voici une excellente occasion d'étudier un nouveau
+type de femme, qui, dans sa fougue audacieuse, m'est tout aussi inconnu
+que me l'était il y a peu de jours le calme divin de Julie. Voyons à
+quelle distance de l'homme peut s'élever ou s'abaisser la puissance de
+ce sexe!
+
+--Allons, me disait-elle, réponds, mon pauvre philosophe! n'as-tu donc
+rien à m'enseigner? Je t'ai attiré ici pour m'instruire. Moralise-moi
+si tu peux. De quoi veux-tu parler au bal masqué avec une femme, si ce
+n'est d'amour? Eh bien, prononce-toi, admets ou réfute mes objections.
+Que feras-tu de la passion dans ta république idéale? Dans quelle série
+de mérites rangeras-tu la pécheresse qui a beaucoup aimé? Sera-ce
+au-dessous, ou au-dessus, ou simplement à côté de la vierge qui n'a
+point aimé encore, ou de la matrone à qui les soins vertueux du ménage
+n'ont pas permis d'être aimable, et, par conséquent, d'être émue et
+enivrée de l'amour d'un homme? Voueras-tu un culte exclusif à ces fleurs
+sans parfum et sans éclat qui végètent à l'ombre, et qui, ne connaissant
+pas le soleil, croient que le soleil est l'ennemi de la vie? Je sais que
+tu adores le camélia; apparemment tu méprises la rose?
+
+--La rose est enivrante, répondis-je, mais elle ne vit qu'un instant. Je
+voudrais lui donner la persistance et la durée du camélia blanc, symbole
+de pureté.
+
+--C'est cela, tu voudrais lui enlever sa couleur et son parfum, et tu
+oserais dire aux jardiniers de ton espèce: «Voyez, chers cuistres, mes
+frères, quel beau monstre vient d'éclore sous mon châssis!» Tiens, froid
+rêveur, regarde toutes ces femmes qui sont ici! Je voudrais te faire
+soulever leurs masques et lire dans leurs âmes. La plupart sont belles,
+belles de corps et d'intelligence. Celles que tu croirais les plus
+dépravées sont souvent celles qui ont le plus tendre coeur, l'esprit le
+plus spontané, les plus nobles intelligences, les entrailles les plus
+maternelles, les dévouements les plus romanesques, les instincts les
+plus héroïques. Songes-y, malheureux, toutes ces femmes de plaisir et
+d'ivresse, c'est l'élite des femmes, ce sont les types les plus rares et
+les plus puissants qui soient sortis des mains de la nature; et c'est
+pourquoi, grâce aux législateurs pudiques de la société, elles sont
+ici, cherchant l'illusion d'un instant d'amour, au milieu d'une foule
+d'hommes qui feignent de les aimer, et qui affectent entre eux de les
+mépriser. Les plus beaux et les meilleurs êtres de la création sont là,
+forcés de tout braver, ou de se masquer et de mentir, pour n'être pas
+outragés à chaque pas. Et c'est là votre ouvrage, hommes clairvoyants,
+qui avez fait de votre amour un droit, et du nôtre un devoir!
+
+Elle me parla longtemps sur ce ton, et me fit entendre de si justes
+plaintes, elle sut donner tant d'attraits et de puissance è ce dieu
+d'Amour dont elle semblait vouloir élever le culte sur les ruines de
+tous les principes, que les heures de la nuit s'envolèrent pour moi
+comme un songe. La parole de celle femme me subjuguait; la laideur de
+son déguisement, l'effroi que m'inspirait son masque, et jusqu'à l'éclat
+lugubre de la fête où elle m'avait entraîné, tout cela disparaissait
+autour de moi. Toute son âme, tout son être semblaient être passés dans
+cette parole ardente, et cette voix feinte, qu'elle maintenait avec
+art pour ne pas se faire reconnaître, cette voix de masque qui m'avait
+blessé le tympan d'abord, prenait pour moi des inflexions étranges,
+quelque chose d'incisif, de pénétrant, qui agissait sur mes nerfs, si
+ce n'est sur mon âme. Je me sentais vaincu, modifié et comme transformé
+dans mes opinions en l'écoutant. Je lui demandai grâce. Je suis trop
+agité pour répondre, lui dis-je, je veux rentrer en moi-même, et savoir
+si à l'abri de votre éloquence je dois vous admirer ou vous plaindre.
+
+--Eh bien, dit-elle en se levant, consulte l'oracle! Demande à Julie
+ce qu'elle doit penser du caquet de sa _femme de chambre_. Je te donne
+rendez-vous ici, à cette place et à cette heure, d'aujourd'hui en huit.
+Si tu n'y viens pas, je te regarderai comme vaincu, et je regretterai le
+temps que j'aurai perdu à provoquer un adversaire si faible.
+
+Elle disparut. J'étais si accablé, que je ne songeai pas à la suivre.
+Puis je le regrettai aussitôt, et me mis à sa recherche, mais
+inutilement. Il y avait dans le bal plus de cent dominos à noeuds
+roses. Une ouvreuse de loges, avec qui je sus engager une conversation,
+m'apprit que les femmes comme il faut ne portaient jamais aucun
+ornement, et que leur costume était uniformément noir comme la nuit.
+
+Cette femme m'a bouleversé le cerveau. 0 Julie! j'ai besoin de vous
+revoir et de vous entendre pour effacer ce mauvais rêve, pour me
+rattacher à l'adoration fervente et inviolable de la clarté sans ombre
+et de la pudeur sans trouble.
+
+8 janvier.
+
+Un mauvais génie a présidé au destin de la semaine. Une fois je suis
+allé au jardin, elle n'a point paru; une autre fois j'ai essayé de
+pénétrer dans l'enclos par le rez-de-chaussée; les portes étaient
+replacées, les serrures posées et fermées. J'ai fait une tentative
+désespérée auprès de madame Germain; j'ai humblement demandé la
+permission de prendre un peu d'air et de mouvement dans ce jardin
+inoccupé. Elle m'a aigrement refusé.
+
+«De l'air et du mouvement, Monsieur n'en manque pas, puisqu'il passe les
+nuits à courir!»
+
+J'ai offert de l'argent; mais je ne suis pas assez riche pour corrompre.
+
+«Monsieur n'en aura pas de trop pour acquitter les dettes des locataires
+insolvables. D'ailleurs, c'est ma consigne: le jardin n'est ouvert à
+personne.»
+
+J'irai au bal de l'Opéra ce soir: je ferai cette folie. J'interrogerai
+ce masque, je saurai si Julie est malade ou si elle a quelque chagrin.
+Je ferai semblant d'être galant pour me rendre favorable cette femme
+étrange qui prétend la connaître... et qui m'a peut-être trompé. Comment
+Julie pourrait-elle se lier d'amitié avec un, caractère si différent du
+sien?
+
+10 janvier
+
+Me voilà brisé, anéanti! Non, je n'aurai pas le courage de me raconter
+à moi-même ce que j'ai découvert, ce que je souffre depuis cette nuit
+maudite!
+
+10 janvier
+
+Essayons d'écrire. Les souvenirs qu'on se retrace en les rédigeant
+échappent au vague de la rêverie dévorante.
+
+A minuit j'étais là, où elle m'avait dit de la rejoindre, et je
+l'attendais. Elle paraît enfin, me serre convulsivement la main, et se
+jette, essoufflée, sur une chaise au fond de la loge, après s'y être
+fait renfermer avec moi par l'ouvreuse. Au bout de quelques moments de
+silence, où elle paraissait véritablement suffoquée par l'émotion:
+
+«J'ai encore été poursuivie aujourd'hui, me dit-elle, par un homme qui
+me hait et que je méprise. Oh! candide et honnête Jacques! vous ne savez
+pas ce que c'est qu'un homme du monde, à quelle lâche fureur, à quels
+ignobles ressentiments peuvent se porter ces gens de bonne compagnie,
+quand le despotisme fanatique de leur amour-propre est blessé!»
+
+Je la plaignais, mais je ne trouvais pas d'expression pour la consoler.
+
+--Vous le voyez, lui dis-je, cette vie d'enivrement et de plaisir égare
+celles qui s'y abandonnent. Ces illusions d'un instant dont vous me
+parliez mettent l'amour d'une femme, peut-être belle et bonne, aux bras
+d'un homme indigne d'elle, et capable de tout pour se venger du retour
+de sa raison.
+
+--Qu'est-ce que cela prouve, Jacques? me dit-elle vivement. C'est
+qu'apparemment il faut s'abstenir de chercher et de rêver l'amour dans
+ce monde-ci. Créez-en donc un meilleur, où l'on puisse estimer ce qu'on
+aime, et, en attendant, croyez-moi, ne prenez pas parti pour le bourreau
+contre la victime.
+
+En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit. Un fort bel homme,
+qui avait un air de grand seigneur et des fleurs à sa boutonnière,
+entra, et, se penchant vers ma compagne par-dessus la cloison basse qui
+le séparait de nous:
+
+«C'est donc vous enfin, _belle Isidora_ lui dit-il d'un ton acerbe.
+Pourquoi fuir et vous cacher? Je ne prétends pas troubler vos plaisirs,
+mais voir seulement la figure de notre heureux successeur à tous, afin
+de le désigner aux remercîments de _mon ami Félix_.»
+
+Quoiqu'il eût parlé à voix basse, je n'avais pas perdu un mot de son
+compliment. Ma compagne m'avait saisi le bras, et je la sentais trembler
+comme une feuille au vent d'orage. Je pris vite mon parti.
+
+«Monsieur, dis-je en me levant, je ne sais point ce que c'est que
+mademoiselle Isidora. Je ne sais pas davantage ce que c'est que votre
+ami Félix, et je ne vois pas trop ce que peut être un homme qui s'en
+vient insulter une femme au bras d'un autre homme. Mais ce que je sais,
+mordieu fort bien, c'est que je reviens de mon village, et que j'en ai
+rapporté des poings qui, pour parler le langage du lieu où nous sommes,
+pourraient bien vous faire piquer une tête dans le parterre, si votre
+goût n'était pas de nous laisser tranquilles.»
+
+Puis, comme je le voyais hésiter, et qu'il me paraissait trop facile
+de me débarrasser de ce beau fils par la force, il me prit envie de le
+persifler par un mensonge.
+
+--Sachez, d'ailleurs, lui dis-je, que madame est... ma femme, et
+tenez-vous pour averti.
+
+--Votre femme! répondit le dandy avec ironie, quoique cependant il ne
+fût pas certain de ne pas s'être grossièrement trompé.--Votre femme!...
+Eh bien! Monsieur, vous défendez peu courtoisement son honneur; mais
+j'ai tort, et je mérite un peu votre mercuriale. Que madame me pardonne,
+ajouta-t-il en saluant ma prétendue femme, c'est une méprise qui n'a
+rien de volontaire.
+
+--Je te remercie, bon Jacques, reprit-elle, aussitôt qu'il se fut
+éloigné, tu m'as rendu un grand service; mais si tu veux que je te le
+dise, il y a dans ta manière de me défendre Quelque chose qui me blesse
+profondément. Tu n'aurais donc pas consenti à défendre le nom et la
+personne d'Isidora, dans la crainte de passer pour, l'amant d'une femme
+qu'on peut outrager ainsi?
+
+--Rien de semblable ne m'est venu à l'esprit; je n'ai songé qu'à vous
+débarrasser d'un fou ou d'un ennemi, qui m'eût, à coup sûr, forcé de
+traverser par quelque scandale le plaisir que j'éprouve à causer avec
+vous.
+
+--Mais si j'avais été cette Isidora fameuse dont on dit tant de mal,
+et dont vous avez sans doute la plus parfaite horreur, et si l'ennemi
+s'était acharné à me prendre pour elle, nonobstant notre mariage
+improvisé?...
+
+--D'abord je ne m'inquiète pas de cette Isidora, et je ne la connais
+pas. Je ne suis pas un homme du monde, je n'ai point de rapports avec
+ce genre de femmes célèbres. Ensuite, Isidora ou non, je vous prie de
+croire que je ne suis pas assez de mon village pour ne pas savoir qu'on
+doit protection à la femme qu'on accompagne.
+
+--Ah! mon cher villageois, avoue que c'est une triste nécessité que le
+devoir d'un honnête homme en pareil cas! Risquer sa vie pour une fille!
+
+--Je n'ai jamais su ce que c'était qu'une fille, je le sais moins que
+jamais, et je suis tenté, depuis huit jours, de croire qu'il n'y a point
+de femmes qui méritent réellement cette épithète infamante. Si Isidora
+est une de ces femmes, et si vous êtes cette Isidora, j'éprouve pour
+vous...
+
+--Eh bien, qu'éprouves-tu pour moi? Dis donc vite!
+
+--Le même sentiment qu'un dévot aurait pour une relique qu'il verrait
+foulée aux pieds dans la fange. Il la relèverait, il s'efforcerait de la
+purifier et de la replacer sous la châsse.
+
+--Tu es meilleur que les autres, pauvre Jacques, mais tu n'es pas plus
+grand! Tu vois toujours dans l'amour l'idée de pardon et de correction,
+tu ne vois pas que ton rôle de purificateur, c'est le préjugé du
+pédagogue qui croit sa main plus pure que celle d'autrui, et que la
+châsse où tu veux replacer la relique, c'est l'éteignoir, c'est la cage,
+c'est le tombeau de ta possession jalouse?
+
+--Femme orgueilleuse! m'écriai-je, tu ne veux pas même de pardon?
+
+--Le pardon est un reproche muet, le mépris subsiste après. Je donnerais
+une vie de pardon pour un instant d'amour.
+
+--Mais le mépris revient aussi après cet instant-là!
+
+--On l'a eu, cet instant! Avec le pardon on ne l'a pas. Mépris pour
+mépris, j'aime mieux celui de la haine que celui de la pitié.
+
+Je ne sais comment il se fit que l'accent dont elle dit ces paroles me
+causa une sorte de vertige. Je fus comme tenté de me jeter à ses pieds
+et de lui demander pardon à elle-même. Mais un reste d'effroi et
+peut-être de dégoût me retint.
+
+«Allons-nous-en, me dit-elle, nous ne nous entendrons pas, mon
+philosophe!»
+
+Je la suivis machinalement. Nous fîmes un tour de foyer. J'y étais
+étourdi et comme étouffé par le feu croisé des agaceries et des
+épigrammes. Tout à coup ma compagne quitta mon bras comme pour
+m'échapper. Je ne la perdis pas de vue, et, voyant qu'elle quittait le
+bal, je décidai de le quitter aussitôt, tout en protégeant sa retraite.
+Je descendais l'escalier sur ses pas, et elle atteignait la dernière
+marche, lorsque le beau jeune homme dont je l'avais débarrassée, et qui
+rentrait, se trouve face à face avec elle. Il s'arrête, sourit avec un
+mépris inexprimable, et, levant les yeux vers moi:
+
+--C'est donc l'habitude dans votre province, me dit-il, de suivre sa
+femme comme un jaloux, et de l'observer à distance? Mon cher monsieur,
+vous vous êtes moqué de moi, mais je vous le pardonne, si bien que je
+veux vous donner un petit avis. La dame que vous escortez est la plus
+belle femme de Paris, vous avez raison d'en être vain; mais, comme c'est
+la plus méprisable et la plus méprisée, vous auriez grand tort d'en être
+fier.
+
+--Et vous, répondis-je, voua devriez être honteux de parler comme vous
+faites. Si vous dites un mot de plus, je vous en rendrai très-repentant.
+
+Un flot de monde qui rentrait nous sépara, et il monta l'escalier assez
+rapidement. Quand il fut en haut du premier palier, il se retourna. Je
+m'étais emparé du bras d'Isidora, et je m'étais arrêté en bas pour le
+regarder aussi. Il haussa légèrement les épaules. Je lui fis un signe
+impératif pour qu'il eût à disparaître ou à redescendre. Il prit
+le premier parti, couvrant d'un air de dédain ironique sa retraite
+prudente.
+
+Je me sentais le sang échauffé plus que de raison; je voulais remonter
+et le forcer à prendre d'autres airs. Ma compagne se cramponna après
+moi.
+
+«Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle. Suivez-moi,
+j'ai à vous parler.»
+
+Elle m'entraîna vers un fiacre, donna son adresse tout bas au cocher, et
+me dit:
+
+«Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est pas une aventure;
+je sais qu'elle ne serait pas de votre goût, et il n'est pas certain
+qu'elle fût du mien.»
+
+Que ce fût la colère dont j'étais à peine remis, ou la pitié pour elle,
+ou quelque intérêt subit plus tendre que je ne voulais me l'avouer, je
+ne me sentais plus sous l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi
+que la crainte de découvrir la vieillesse et la laideur sous son masque
+avait agi à mon insu sur mon imagination. Le dandy, qui croyait me
+dégoûter d'elle en m'apprenant (ce qu'il ne supposait pas que je pusse
+ignorer), qu'elle était la plus belle femme de Paris, avait étrangement
+manqué sa vengeance. Le prestige de la beauté, lors même qu'il n'agit
+pas encore sur les yeux, est tout puissant sur un cerveau aussi
+impressionnable que le mien. J'entourai de mes bras ma tremblante
+conquête, et perdant tout mon orgueil de pédagogue, je la suppliai de ne
+pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour qu'elle m'avait fait
+rêver si doux et si terribles. Elle tressaillit et s'arracha de mes bras
+à plusieurs reprises; enfin elle me dit:
+
+«Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour vous la tête de
+Méduse!... Vous allez me voir, hélas! ne parlez pas d'amour et de joie.
+Je touche au terme de mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein,
+peut-être pour la dernière fois.»
+
+Le fiacre s'arrêta à une petite porte, dans une ruelle sombre. J'en
+franchis le seuil sans savoir dans quel quartier de Paris je pouvais
+être: j'avais fait cette course comme un somnambule. Nous traversâmes
+plusieurs pièces mystérieuses, éclairées seulement par des feux mourants
+de cheminée qui faisaient scintiller dans l'ombre quelques dorures.
+Enfin nous entrâmes dans un boudoir à la fois chaste et délicieux, au
+milieu duquel brûlait une lampe de bronze antique. Ma compagne ferma
+soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies, et, tout à coup
+arrachant son masque avec un mouvement de colère et de désespoir, elle
+me montra... 0 ciel! écrirai-je son nom sans défaillir!... les traits
+purs et divins de Julie!
+
+--Julie! m'écriai-je...
+
+--Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora, _la femme la plus
+méprisée, sinon la plus méprisable de Paris._
+
+Je restai longtemps altéré, et, lorsque j'osai relever les yeux sur
+elle, je vis qu'elle observait mon visage avec une profonde anxiété.
+
+--Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas la force de
+rompre le silence, vous avez aimé _Julie_! Julie n'a pas joué de rôle
+devant vous: vous n'aviez point parlé d'amour ensemble. Vous avez connu
+l'état présent de son âme, ses profonds ennuis et ses plus sérieuses
+préoccupations depuis qu'elle a renoncé au rêve d'être aimée. Mais elle
+vous eût trompé, si elle eût laissé la passion s'allumer en vous dans
+les circonstances pures et charmantes qui avaient présidé à votre
+rencontre. Le hasard d'une autre rencontre à la porte de l'Opéra l'a
+décidée à se faire connaître sous son autre aspect. Celui-là, c'est
+le passé, mais un passé qui n'est pas assez loin pour être oublié des
+hommes qui le connaissent...
+
+--Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de mal!
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je n'en sais rien, je souffre!
+
+--Je vous comprends mieux que vous-même. C'est le moment de nous dire
+adieu, Jacques. Ne souffrez pas à cause de moi. Moi aussi, je souffre,
+et je dois souffrir plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous
+aimais, alors que je me sentais aimée, et les raisons qui me feront
+combattre désormais votre souvenir ne sont terribles et humiliantes que
+pour moi seule.
+
+--Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai toute ma vie.
+Je vous vénérais comme un ange; à présent, je vous aimerai autrement;
+mais ce ne sera pas moins, je vous le jure!
+
+--_Vous le jurez!_ donc vous ne le sentez plus. Je ne veux pas être
+aimée _autrement_, moi, et je sais que mon ambition est insensée. Ainsi,
+adieu, noble et bon Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma
+vie!
+
+--Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil à la place de l'amour. Ne
+repoussez pas cet amour vrai et profond, que je mets encore à vos pieds.
+0 ciel! craindriez-vous de moi de lâches reproches?
+
+---Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche, le plus
+noble, mais le plus implacable de tous!
+
+--Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A Dieu seul le droit de
+pardonner; vous avez raison! Et que suis-je pour m'arroger celui de vous
+absoudre? Ma vie a été pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer
+gloire. A quelles séductions ai-je été exposé? quelles luttes ai-je
+subies! Non, adorable et infortunée créature, je ne te pardonne pas, je
+t'aime trop pour cela!
+
+--Tu as raison, Jacques, s'écria-t-elle, c'est ainsi qu'il faut aimer,
+ou ne pas s'en mêler!
+
+Et, se précipitant dans mes bras, elle m'étreignit contre son coeur avec
+passion.
+
+Mais cette femme avait trop souffert pour être confiante. De sinistres
+prévisions glacèrent ses premiers transports.
+
+--Écoute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis une femme
+entretenue; tu le sais à présent! Je suis la maîtresse du comte Félix
+de ***; sais-tu cela? Nous sommes ici chez lui, il peut arriver et
+nous chasser l'un et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton
+honneur, et moi mon opulence et la dernière planche de salut offerte à
+ma considération, sinon comme femme estimable, du moins comme beauté
+désirable et puissante.
+
+--Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette prison dorée où
+ton âme languit. Tu viendras partager la misère du pauvre rêveur.
+Je travaillerai pour te faire vivre, je suspendrai mes rêveries, je
+donnerai des leçons. Nous fuirons ensemble dans quelque ville de
+province, loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie pure
+et simple à laquelle tu aspires... Tu ne connaîtras plus cet ennui qui
+te ronge, cette oisiveté que tu te reproches; demain, tu seras libre,
+ma belle captive. Et pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis
+l'amant qui t'enlève!
+
+Une secrète terreur se peignit dans les traits de Julie.
+
+--Déjà des conditions! dit-elle; déjà le travail de ma réhabilitation
+qui commence! Jacques, tu vas croire que je t'ai trompé, que je me suis
+trompée moi-même, quand je t'ai dit que je détestais mon luxe et mes
+plaisirs. Je t'ai dit la vérité, je le jure... Et pourtant tes projets
+me font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me trouvais seule,
+sans amour et sans ivresse, replongée dans cette affreuse misère que je
+n'ai pu supporter lorsque j'étais plus jeune, plus belle et plus forte!
+La misère sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me demandes déjà
+des sacrifices? tu n'attends pas que je te les offre! tu acceptes la
+pécheresse à condition que, dès demain, dès aujourd'hui, elle passera à
+l'état de sainte! Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il
+n'y a donc pas un instant d'ivresse où l'on puisse se réfugier contre
+les exigences d'un contrat?
+
+L'amertume de Julie était profondément injuste. Je fus effrayé des
+blessures de cette âme meurtrie. J'espérai la guérir avec le temps et la
+confiance, et je voulus son amour sans condition. Je l'obtins, mais il y
+eut quelque chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait à un
+éternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment. Quand le jour
+pâle et tardif de l'hiver vint nous avertir de nous séparer, je crus
+voir la Juliette de Shakspeare lisant dans le livre sombre du destin; sa
+pâleur et ses cheveux épars la rendaient plus belle, mais les douleurs
+de son âme dévastée la rendaient effrayante. Elle me donna une clef de
+son appartement, et rendez-vous pour le soir même, mais elle ne put
+faire l'effort de sourire en recevant mon dernier baiser.
+
+Deux heures après je recevais le billet suivant:
+
+«Ce que je prévoyais est arrivé: le lâche qui m'a insultée au bal a
+instruit le comte de mon escapade. Je viens d'avoir une scène affreuse
+avec ce dernier. Mais j'ai dominé sa colère par mon audace. Je ne veux
+pas être chassée par cet homme, je veux le quitter au moment où il sera
+le plus courbé à mes pieds. Pour écarter ses soupçons, je pars avec lui
+pour un de ses châteaux. Je serai bientôt de retour, et alors, Jacques,
+je verrai si tu m'aimes.»
+
+O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra!
+
+15 janvier.
+
+Elle pouvait quitter cet homme et fuir le mal à l'instant même. Elle ne
+l'a pas voulu!... Est-ce la crainte de la misère? Non, Julie, tu ne sais
+pas mentir, mais la crainte d'un mépris qui devait t'honorer pour la
+première fois de ta vie, t'a rejetée dans l'abîme. Tu n'as pas compris
+que la raillerie des âmes vicieuses allait cette fois te réhabiliter
+devant Dieu! Et comment n'aurais-tu pas perdu la notion du vrai et du
+juste sur ces choses délicates! Pauvre infortunée, ta vie a été un long
+mensonge à tes propres yeux!
+
+Je l'attends toujours... Je l'aime toujours... Et pourtant elle a compté
+pour rien ma souffrance et ma honte. Elle subit l'amour avilissant de ce
+gentilhomme pour s'épargner le dépit d'être quittée, et pour se réserver
+la gloire de quitter la première! Dieu de bonté, ayez pitié d'elle et de
+moi!
+
+29 janvier.
+
+Elle n'est pas revenue! Elle ne reviendra peut-être pas!
+
+30 janvier.
+
+_Billet de Julie_, du château de***.
+
+«Jacques, je pars pour l'Italie. Ne songez plus à moi. J'ai réfléchi.
+Vous n'auriez jamais pu m'aimer sans vouloir me dominer et m'humilier.
+Je domine et j'humilie Félix. J'ai encore besoin de cette vengeance
+pendant quelque temps. Ne croyez pas que je sois heureuse: vingt fois
+par jour je suis comme prête à me tuer! Mais je veux mourir debout,
+vois-tu, et non pas vivre à genoux. J'ai trop bu dans cette coupe du
+repentir et de la pénitence, je ne veux pas surtout que la main d'un
+amant la porte à mes lèvres.»
+
+
+
+CAHIER N° 4.--TRAVAIL.
+
+1er mai.
+
+Mon ouvrage est fort avancé, et la question des femmes est à peu près
+résolue pour moi. Etres admirables et divins, vous ne pouvez grandir que
+dans la vertu, et vous abjurez votre force en perdant la sainte pudeur.
+C'est un frein d'amour et de confiance qu'il fallait à votre expansion
+puissante, et nous vous avons forgé un joug de crainte et de haine! Nous
+en recueillons les fruits. Oh! qu'ils sont amers à nos lèvres et aux
+vôtres!
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+ALICE.
+
+Dans un joli petit hôtel du faubourg Saint-Germain, plusieurs personnes
+étaient réunies autour de madame de T... Que madame de T... fût comtesse
+ou marquise, c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins.
+Elle avait un nom plus doux à prononcer qu'un titre quelconque: elle
+s'appelait Alice.
+
+Elle était ce jour-là au milieu de ses nobles parents; aucun ne lui
+ressemblait. Ils étaient rogues et fiers. Elle était simple, modeste et
+bonne.
+
+C'était une femme de vingt-cinq ans, d'une beauté pure et touchante,
+d'un esprit mur et sérieux, d'une tournure jeune et pleine d'élégance.
+Au premier abord, cette beauté avait un caractère peut-être trop chaste
+et trop grave pour qu'il y eût moyen de mettre, comme on dit, un roman
+sur cette figure-là. L'extrême douceur du regard, la simplicité des
+manières et des ajustements, le parler un peu lent, l'expression
+plus juste et plus sensée qu'originale et brillante, tous ces dehors
+s'accordaient parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie
+d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage sans essai et sans
+désir de nouvelle union, une absence totale de coquetterie, aucune
+ambition de paraître, une conduite irréprochable, une froideur marquée
+et quelque peu hautaine avec les hommes à succès, une bienveillance
+désintéressée à l'égard des femmes, des amitiés sérieuses sans intimité
+exclusive, c'était là tout ce qu'on en pouvait dire. Lions et lionnes de
+salons la détestaient et la déclaraient impertinente, bien qu'elle fût
+d'une politesse irréprochable, savante même, et calculée comme l'est
+celle d'une personne fière à bon droit, au milieu des sots et des
+sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorité dans le
+monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent voulu plus
+d'abandon et d'élan. Quelques observateurs l'étudiaient, cherchant à
+découvrir un secret de femme sous cette réserve inexplicable; mais ils y
+perdaient leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir si calme
+a des éclairs rapides presque insaisissables; ces lèvres qui parlent si
+peu ont quelquefois un tremblement nerveux, comme si elles refoulaient
+une pensée ardente; cette poitrine si belle et si froide a comme des
+tressaillements mystérieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait pu
+l'étudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration violentée
+par la prudence, ou quelque bâillement de profond ennui étouffé par le
+savoir-vivre.
+
+Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait ses parents
+pour la première fois depuis six mois environ. Ils avaient remarqué
+qu'elle était changée, amincie, pâlie extrêmement, et que sa gravité
+ordinaire avait quelque chose d'une nonchalance chagrine.
+
+--Ma nièce, lui disait sa vieille tante la marquise, la campagne ne vous
+a point profité cette année. Vous y êtes restée trop longtemps, vous y
+avez pris de l'ennui.
+
+--Ma chère, disait une cousine fort laide, vous ne vous soignez pas.
+Vous montez trop à cheval; j'en suis sûre, vous lisez la soir, vous vous
+fatiguez. Vos lèvres sont blêmes et vos yeux cernés.
+
+--Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frère de la précédente, il faut
+vous remarier absolument. Vous vivez trop seule, vous vous dégoûtez de
+la vie.
+
+Alice répondait, avec un sourire un peu forcé, qu'elle ne s'était jamais
+mieux portée, et qu'elle aimait trop la campagne pour s'y ennuyer un
+seul instant.
+
+--Et votre fils, ce cher Félix, arrive-t-il bientôt? dit un un vieil
+oncle.
+
+--Ce soir ou demain, j'espère, dit madame de T...; je l'ai devancé de
+quelques jours, son précepteur me l'amène. Vous le trouverez grandi,
+embelli, et fort comme, un petit paysan.
+
+--J'espère pourtant que vous ne l'élevez point tout à fait à la
+Jean-Jacques? reprit l'oncle. Êtes-vous contente de ce précepteur que
+vous lui avez trouvé là-bas.
+
+--Fort contente, jusqu'à présent.
+
+--C'est un ecclésiastique? demanda la cousine.
+
+--Non, c'est un homme fort instruit.
+
+--Et où l'avez-vous déterré?
+
+--Tout près de moi, dans les environs de ma terre.
+
+--Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un air qui voulait être
+malin.
+
+--C'est un jeune homme, répondit tranquillement Alice; mais il a l'air
+plus grave que vous, Adhémar, et je le crois beaucoup plus raisonnable.
+Mais, ajouta-t-elle en regardant la pendule, le notaire va venir, et je
+crois, mon cher oncle et ma chère tante, que nous ferions mieux de nous
+occuper de l'objet qui nous rassemble.
+
+--Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un profond soupir.
+
+--Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle pour moi surtout
+une douleur à peine surmontée.
+
+--Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine.
+
+--Je ne puis songer à autre chose, reprit Alice, qu'à la perte de mon
+frère.
+
+Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur d'Alice se
+serra et des larmes vinrent au bord de sa paupière; mais elle les
+contint. Sa douleur n'avait pas d'écho dans ces coeurs altiers.
+
+Le notaire, un vieux notaire obséquieux en saluts, mais impassible de
+figure, entra, fut reçu poliment par madame de T..., sèchement par les
+autres, s'assit devant une table, déplia des papiers, lut un testament
+et fut écouté dans un profond silence. Après quoi, il y eut des
+réflexions faites à voix basse, un chuchotement de plus en plus agité
+autour d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante s'élever sur
+un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir se contenir davantage:
+
+--Eh quoi, ma nièce, vous ne dites rien? vous n'êtes pas indignée! je ne
+vous conçois pas! votre excès de bienveillance vous nuira dans le monde,
+je vous en avertis.
+
+--Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne dont nous
+parlons, répondit madame de T...; je ne la connais pas. Mais je sais et
+je vois que mon frère l'a réellement épousée.
+
+--Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien, s'écria l'autre
+dame.
+
+--Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma cousine, reprit Alice.
+Demandez à monsieur le notaire s'il fait aussi bon marché de la question
+civile que vous de la question religieuse.
+
+--Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela est en bonne
+forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait connaître mon mandat et
+mes pouvoirs; je me retire, s'il y a procès, ce que je regarde comme
+impossible...
+
+--Non, non! pas de procès, répondit gravement le vieux oncle: ce serait
+un scandale; et nous n'avons pas envie de proclamer cet étrange mariage,
+en lui donnant le retentissement des journaux de palais et des mémoires
+à consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme nous, la
+question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon neveu était maître de
+sa fortune; qu'il en ait disposé en faveur de son laquais, de son chien
+ou de sa maîtresse, peu nous importe... Mais notre nom a été souillé
+par une alliance inqualifiable; et nous sommes prêts à faire tous les
+sacrifices pour empêcher cette fille de le porter.
+
+--Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille proposition, dit le
+notaire; et mon ministère ici est rempli. La question de savoir si vous
+accueillerez madame la comtesse de S... comme une parente, ou si vous la
+repousserez comme une ennemie, n'est pas de mon ressort. Je vous laisse
+la discuter, d'autant plus que mon rôle de mandataire de cette personne
+semble augmenter l'esprit d'hostilité que je rencontre ici contre elle.
+Madame de T..., j'ai l'honneur de vous présenter mon profond respect;
+Mesdames... Messieurs...
+
+Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes révérences à droite et
+à gauche; des révérences comme les jeunes gens n'en font plus.
+
+--Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches blondes, qui
+n'avait paru, pendant la lecture des papiers, occupé que du vernis de
+ses bottes et de sa canne a tête de rubis. Je crois qu'il eût mieux
+valu se taire devant lui. Il va reporter à sa cliente toutes nos
+réflexions...
+
+--Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'écria la vieille tante. Je
+voudrais qu'elle fût ici, dans un coin, pour les entendre et pour se
+bien pénétrer de notre mépris.
+
+--Vous ne connaissez pas ces femmes-là, maman, reprit le jeune homme
+d'un ton de pédantisme adorable et avec un sourire de judicieuse
+fatuité: elles triomphent du dépit qu'elles causent, et toute leur
+gloire est de faire enrager les gens comme il faut.
+
+--Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine d'une voix sèche
+et mordante, et vous verrez comme je lui fermerai ma porte au nez!
+
+--Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc lui ouvrir la
+vôtre, que vous ne protestiez pas avec nous?
+
+--Je n'en sais rien, répondit madame de T..., cela dépendra tout à fait
+de sa conduite et de sa manière d'être; mais ce que je sais, c'est
+qu'il me serait beaucoup plus difficile qu'à vous de l'humilier et de
+l'outrager. Elle ne se trouve être votre parente qu'à un certain degré,
+au lieu que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon
+frère, d'un homme qu'elle a aimé, que je chérissais, et pour lequel
+aucun de vous n'a eu, dans les dernières années de sa vie, beaucoup
+d'indulgence.
+
+Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti dans tout le
+salon, et la vieille tante s'était vigoureusement frappé la poitrine
+de son éventail; la Cousine abaissa son voile sur sa figure; l'oncle
+soupira; le beau cousin se dandina et fit crier le parquet sous un léger
+trépignement d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient là, et
+qui jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur rôle de
+comparses, chuchotèrent et se promirent les uns aux autres de ne pas
+imiter l'exemple de madame de T...
+
+«Ma chère nièce, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le partisan de
+vos idées philosophiques; je suis un peu trop vieux pour abjurer mes
+principes, quoique je pusse le faire avec vous en bonne compagnie. Je
+connais votre bonté excessive, et ne suis pas étonné de vous voir fermer
+l'oreille à la vérité, quand cette vérité est une condamnation sans
+appel. Vous espérez toujours justifier et sauver ceux qu'on accuse;
+mais ici, vous y perdrez vos bonnes intentions et tous vos généreux
+arguments. Renseignez-vous, informez-vous, et vous reconnaîtrez que la
+clémence vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle créature
+infâme a été appelée par votre frère à l'honneur de porter son nom et
+d'hériter de ses biens, vous ne nous exposerez pas à la remontrer chez
+vous, et vous nous dispenserez du pénible devoir de l'en faire sortir.»
+
+Cet avis fut adopté avec chaleur, et madame de T..., restée seule de son
+avis, se trouva bientôt tête à tête avec son cousin. Les autres parents
+se retirèrent, craignant de la confirmer dans sa résistance par une
+trop forte obsession. Ils la savaient courageuse et ferme, malgré ses
+habitudes de douceur.
+
+--Ah ça, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent tous sortis,
+est-ce sérieusement que vous parlez d'admettre Isidora auprès de vous?
+
+--Je n'ai parlé que d'examiner ma conscience et mon jugement sur le
+parti que j'aie prendre, Adhémar: mais, en attendant, je vous engage,
+par respect pour nous-mêmes, à oublier ce nom d'Isidora, sous lequel
+madame de S... vous est sans doute désavantageusement connue. Il
+me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles, plus vous
+aggraverez la tâche imprimée à notre famille.
+
+--_Désavantageusement_ connue? Non, je ne me servirai pas de ce mot-la,
+repartit le cousin en caressant sa barbe couleur d'ambre. C'était une
+trop belle personne pour que l'_avantage_ de la connaître ne fut pas
+recherché par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans les
+relations qu'une femme comme vous pourrait avoir avec une femme comme
+elle... Alors je présume que...
+
+--Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez à me faire entendre,
+et je vous déclare que je ne trouve pas cela risible. C'est comme un
+affront que vous vous plaisez à imprimer à la mémoire de mon frère, et
+votre gaieté, en pareil cas, me fait mal.
+
+--Ne vous fâchez pas, ma chère Alice, et ne prenez donc pas les choses
+si sérieusement. Eh! bon Dieu, où en serions-nous si tous les ridicules
+de ce genre étaient de sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes
+gens, lequel de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de _ne vas
+voir_ sa maîtresse s'oublier un instant dans les bras d'un ami et même
+d'un cousin? Peccadilles que tout cela! Vous ne pouvez pas vous douter
+de ce que c'est que la vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout,
+qui vous plaisez, avant le temps, à mener la vie d'une vieille femme:
+vous n'avez pas la moindre notion...
+
+---Dieu merci! c'est assez, Adhémar, je ne tiens pas à vos
+enseignements. Je ne vous demande qu'un mot. Cette femme n'a-t-elle pas
+aimé beaucoup mon frère, dites?
+
+--Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-là aiment parfois l'homme
+qu'elles trompent cent fois le jour. Quand je vous dis que vous ne
+pouvez pas les juger!
+
+--Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas les condamner
+sans chercher à les comprendre.
+
+--Parbleu! ma chère, c'est une étude qui vous mènera loin, si vous en
+avez le courage; mais je ne crois point que vous l'ayez.
+
+--Enfin, répondez-moi donc, Adhémar. Je sais que le passé de cette femme
+été plein d'orages...
+
+--Le mot est bénin.
+
+--D'égarements, si vous voulez; mais je sais aussi que, depuis plusieurs
+années, elle s'est conduite avec dignité; et la marque de haute estime
+que mon frère a voulu lui donner en l'épousant à son lit de mort, en
+est une preuve. Parlez donc; pensez-vous, en vôtre âme et conscience,
+qu'elle ait épuré sa conduite et amélioré sa vie par l'envie qu'elle
+avait de le rendre heureux, ou par un calcul intéressé qu'elle aurait
+fait de l'épouser?
+
+--D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc forcé de nier la
+conséquence. Cette femme avait pris l'habitude de l'hypocrisie: elle
+mettait plus d'art dans sa conduite; elle avait éloigné d'elle tous ses
+anciens amants; elle se tenait renfermée, ici à côté, dans le pavillon
+du jardin de votre frère; elle cultivait des fleurs; elle lisait des
+romans et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle faisait
+l'esprit fort, la femme blasée, la compagne mélancolique la pécheresse
+convertie, et ce pauvre Félix se laissait prendre à tout cela. Mais
+quand je vous dirai, moi, que la veille de leur départ pour l'Italie,
+dans le temps où cette fille passait, aux yeux de Félix, pour un ange,
+que je l'ai reconnue, au bal de l'Opéra, en aventure non équivoque avec
+un joli garçon de province, maître d'école ou clerc de procureur, à en
+juger par sa mine!...
+
+--Vous vous serez trompé! sous le masque et le domino!...
+
+--Sous le domino, à moins d'être un écolier, on reconnaît toujours
+la démarche d'une femme qu'on a connue intimement. Ne rougissez pas,
+cousine; je m'exprime en termes convenables, moi, et je vous jure, non
+pas en mon âme et conscience mais plus sérieusement, sur l'honneur! que
+cette aventure est certaine. Si vous voulez des preuves, je vous en
+fournirai, car j'ai été aux informations. Ce villageois demeurait ici,
+sous les combles, dans cette maison, qui est à vous maintenant, et que
+votre frère faisait valoir pour vous, en même temps que la sienne,
+située mur mitoyen. C'était un pauvre hère, qui avait reçu d'elle de
+l'argent pour s'acheter des bottes, je présume. Ils s'étaient vus deux
+ou trois fois dans la série; la porte de votre jardin leur servait de
+communication. Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de
+chambre qui m'a donné ces détails, et le jockey qui porta l'argent. La
+dernière nuit qu'Isidora passa à Paris, elle reçut cet homme dans le
+pavillon, dans l'appartement, dans les meubles de votre frère. Ce fut
+alors qu'averti par moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle
+déploya toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir. Ce fut
+alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont notre pauvre
+Félix n'est pas revenu, et qui s'est terminé pour lui par deux choses
+extrêmement tristes: une maladie mortelle et un mariage avilissant.
+
+--Assez, Adhémar! tout cela me fait mal, et votre manière de raconter me
+navre. Au revoir. Je réfléchirai à ce que je dois faire.
+
+[Illustration 03.png: J'observais avec étonnement cette foule de masques
+noirs...]
+
+--Vous réfléchirez! Vous tenez à vos réflexions, ma cousine! Après cela,
+si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il avec une fatuité amère, cela
+pourra rendre votre maison plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous
+amène ses amis des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans
+vos soirées. Mon père et ma tante vous bouderont peut-être; mais, quant
+à moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous concevez, moi, je suis un
+jeune homme, et je m'amuserai d'autant mieux ici, qu'il me paraîtra plus
+plaisant de voir votre gravité à pareille fête. Bonsoir, ma cousine.
+
+--Bonsoir, mon jeune cousin, répondit Alice; et elle ajouta mentalement
+en haussant les épaules, lorsqu'il se fut éloigné: «Vieillard!»
+
+Elle demeura triste et rêveuse. Il y a de grandes bizarreries dans
+la société, se disait-elle, et il est fort étrange que les lois de
+l'honneur et de la morale aient pour champions et pour professeurs
+gourmés des laides envieuses, des femmes dévotes, d'un passé équivoque,
+des hommes débauchés!
+
+Tout à coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit rentrer
+Adhémar. «Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il d'un air moqueur, vous
+allez voir le héros de l'aventure; c'est lui, j'en suis certain, car
+j'ai une mémoire qui ne pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre
+concierge l'a reconnu et l'a nommé.»
+
+--Quelle aventure, quel héros? Je ne sais plus de quoi vous me parlez,
+Adhémar.
+
+--L'aventure du bal masqué; le dernier amant d'Isidora à Paris, il y a
+trois ans: ah! c'est charmant, ma parole! Et le plus joli de l'affaire,
+c'est que vous réchauffiez ce serpent dans votre sein, cousine... Je
+veux dire dans le sein de votre famille!
+
+--Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous.
+
+--Je n'ai pas à m'expliquer: le voilà qui arrive de province, frais
+comme une pêche, et qui descend dans votre cour.
+
+--Mais qui? au nom du ciel!
+
+--Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le nommer; je veux
+assister à ce coup de théâtre. Je suis revenu sur mes pas bien vite,
+après l'avoir nettement reconnu sous la porte cochère. Ah! le scélérat!
+le Lovelace!
+
+Et Adhémar se prit à rire de si bon coeur qu'Alice en fut impatientée.
+Mais bientôt elle fit un cri de joie en voyant entrer son fils Félix,
+filleul du frère qu'elle avait perdu, et le plus beau garçon de sept ans
+qu'il soit possible D'imaginer.
+
+[Illustration 04.png: Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques
+Laurent.]
+
+--Ah! te voilà, mon enfant, s'écria-t-elle en le pressant sur son coeur.
+Que le temps commençait à me paraître long sans toi! Étais-tu impatient
+de revoir ta mère? N'es-tu pas fatigué du voyage?
+
+--Oh! non, je me suis bien amusé en route à voir courir les chevaux,
+répondit l'enfant; j'étais bien content d'aller si vite du côté de ma
+petite mère.
+
+--Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc, Adhémar? reprit madame
+de T... Est-ce là le héros de votre si plaisante aventure?
+
+--Non pas précisément celui-ci, répondit Adhémar, mais celui-là. Et il
+fit un geste comiquement mystérieux pour désigner le précepteur de Félix
+qui entrait en cet instant.
+
+Alice, se sentant sous le regard méchant de son cousin, ne fit pas comme
+les héroïnes de théâtre, qui ont pour le public des _a parte_, des
+exclamations et des tressaillements si confidentiels que tous les
+personnages de la pièce sont fort complaisants de n'y pas prendre garde.
+Elle se conduisit comme on se conduit dans le monde et dans la vie,
+même sans avoir besoin d'être fort habile. Elle demeura impassible,
+accueillit le précepteur de son fils avec bienveillance, et, après
+quelques mots affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux
+pour le caresser à son aise.
+
+«Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit Adhémar en se
+rapprochant d'elle et en lui parlant bas, pour craindre que vous preniez
+du souci de tout ce que j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici
+à la source des informations, et M. Jacques Laurent vous éclairera, si
+bon lui semble, sur les mérites de celle qu'il vous plaisait tantôt
+d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde à vous, cousine: ce
+provincial-là est un fort beau garçon, et, avec les antécédents que je
+lui connais, il est capable de pervertir...... toutes vos femmes de
+chambre.»
+
+Madame de T... ne répondit rien. Elle avait paru ne pas entendre.
+
+--Saint-Jean, dit-elle à un vieux serviteur qui apportait les paquets de
+Félix, conduisez M. Laurent à son appartement. Bonsoir, Adhémar...
+Toi, dit-elle à son fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te
+délivre de cette poussière.
+
+--Comment! ce don Juan de village va demeurer dans votre maison, Alice?
+reprit le cousin lorsque Jacques fut sorti.
+
+--En quoi cela peut-il vous intéresser, mon cousin?
+
+--Mais je vous déclare qu'il est dangereux.
+
+--Pour mes femmes de chambre, à ce que vous croyez?
+
+--Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera, et on en
+parlera.
+
+--Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T... avec une hauteur
+accablante, et en regardant son cousin en face: votre soeur et vous?
+
+--Vous êtes en colère, Alice, répondit-il avec un sourire impertinent,
+cela se voit malgré tous. Je m'en vais bien vite, pour ne pas vous
+irriter davantage, et je me garderai bien de médire de votre précepteur
+si instruit, si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait
+connaissance avec lui qu'au bal masqué et au bras d'une fille, j'en
+avais pris une autre idée... Je tâcherai de tourner à la vénération sous
+vos auspices.
+
+Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques Laurent, qui séparait
+ses paquets d'avec ceux du jeune Félix, et il lui lança des regards
+ironiques et méprisants, qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas
+garde. Il avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora
+et du dandy qui l'avait insultée au bal masqué, il y avait si longtemps!
+Il tourna à demi la tête vers ce beau jeune homme, dont chaque pas
+semblait fouler avec mépris la terre trop honorée de le porter. Voilà
+une mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conservé cette
+figure dans ma mémoire, et elle ne lui rappela rien dans le passé.
+
+Cependant Adhémar se retirait, frappé de la figure de Jacques Laurent,
+et se demandant avec humeur, lui qui, sans aimer Alice, était blessé de
+ne lui avoir jamais plu, si ce blond jeune homme, à l'oeil doux et fier,
+ne se justifierait pas aisément des préventions suggérées contre lui
+à madame de T...; si, au lieu d'être un timide pédagogue, traité en
+subalterne, comme il eût dû l'être dans les idées d'Adhémar, ce n'était
+pas plutôt un soupirant de rencontre, bon à la campagne pour un roman
+au clair de lune, et commode à Paris pour jouer le rôle d'un sigisbée
+mystérieux.
+
+Une heure après, le jeune Félix, peigné, lavé et parfumé avec amour par
+sa mère, courait et sautillait dans le jardin comme un oiseau; Laurent
+se promenait à distance, passant et repassant d'un air rêveur le long
+du grand mur qui longeait le jardin, et le séparait d'un autre enclos
+ombragé de vieux arbres. Alice descendait lentement le perron du petit
+salon d'été, qui formait une aile vitrée avançant sur le jardin, et où
+elle se tenait ordinairement pendant cette saison: car on était alors
+en plein été. Madame de T... avait passé l'hiver et le printemps à la
+campagne. Elle avait souhaité d'y passer une année entière, elle l'avait
+annoncé; mais des affaires imprévues l'avaient forcée de revenir à
+Paris, elle ignorait pour combien de temps, disait-elle. Il y avait
+eu pourtant dans cette soudaine résolution quelque chose dont Jacques
+Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont elle ne se rendait pas
+peut-être compte à elle-même. Peut-être y avait-il eu dans la solitude
+de la campagne, et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop
+solennel ou de trop émouvant pour une imagination habituée à se craindre
+et à se réprimer.
+
+Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants, comme au hasard, dans
+le jardin, tantôt s'amusant des jeux de son fils, tantôt se rapprochant
+de Jacques, comme par distraction. Enfin ils se trouvèrent marchant
+tous trois dans la même Allée, et, deux minutes après, l'enfant, qui
+voltigeait de fleur eu fleur, laissa son précepteur seul avec sa mère.
+
+Ce précepteur avait dans le caractère une certaine langueur réservée,
+qui imprimait à sa physionomie et à ses manières un charme particulier.
+Naturellement timide, il l'était plus encore auprès d'Alice, et, chose
+étrange, malgré l'aplomb que devait lui donner sa position, malgré
+l'habitude qu'elle avait des plus délicates convenances, malgré l'estime
+bien fondée que le précepteur s'était acquise par son mérite, madame de
+T... était encore plus embarrassée que lui dans ce tête-à-tête. C'était
+un mélange, ou plutôt une alternative de politesse affectueuse et
+de préoccupation glaciale. On eût dit qu'elle voulait accueillir
+gracieusement et généreusement ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait
+au repos de la province et à la nonchalance de ses modestes habitudes,
+en lui rendant agréable le séjour de Paris, mais on eût dit aussi quelle
+se faisait violence pour s'occuper de lui, tant sa conversation était
+brisée, distraite et décousue.
+
+Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda à peine.
+
+--Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle, je ne suis pas
+encore reposée de mon voyage, et je veux, avant de laisser le monde
+envahir mes heures, mettre mon fils au courant de ce changement
+d'habitudes. Et puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que
+huit jours de séparation sont bien longs, monsieur Laurent?
+
+--Oui, Madame, pour une mère, toute absence est trop longue, répondit
+Jacques Laurent, comme s'il eût voulu l'aider à lui ôter à lui-même
+toute velléité de présomption.
+
+--Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon fils et moi nous ne
+nous quittions pas d'un seul instant, et je m'en étais fait une douce
+habitude, que la vie de Paris va rompre forcément. Le monde est un
+affreux esclavage; aussi j'aspire à quitter ce monde... mais il est vrai
+que mon fils aspirera un jour peut-être à s'y lancer, et que ma retraite
+serait alors en pure perte. Ah! monsieur Laurent, vous ne connaissez pas
+le monde, vous! vous ne dépendez pas de lui, vous êtes bien heureux!
+
+--Je suis effectivement très-heureux, répondit Jacques Laurent du ton
+dont il aurait dit: Je suis parfaitement dégoûté de la vie.
+
+Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle tressaillit, le
+regarda, et, tout à coup détournant les yeux:
+
+--Trouvez-vous cette maison agréable? lui dit-elle, n'y regretterez-vous
+pas trop la campagne?
+
+--Cette maison est fort embellie, répondit Laurent, préoccupé; je crois
+pourtant que j'y regretterai beaucoup la campagne.
+
+--Embellie? reprit Alice; vous étiez donc déjà venu ici?
+
+--Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison pour y avoir demeuré
+autrefois.
+
+--Il y a longtemps?
+
+--Il y a trois ans.
+
+--Ah oui! reprit Alice, un peu émue, c'est l'époque du départ de mon
+frère pour l'Italie.
+
+--Je crois effectivement qu'à cette époque, dit Laurent, un peu troublé
+aussi, M. de S... faisait régir cette maison, et qu'il habitait la
+maison voisine.
+
+--Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant appartient à sa
+veuve.
+
+--J'ignorais qu'il fût marié.
+
+--Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un instant, par la
+déclaration d'un homme de loi, et par de vives discussions qui se sont
+élevées dans ma famille à ce sujet. Vous entendrez nécessairement parler
+de tout cela avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que vous
+l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle en observant
+la contenance du jeune homme, qu'il est fort possible que vous ayez
+quelque renseignement, peut-être quelque bon conseil à me donner.
+
+--Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant.
+
+--Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance fort bien jouée;
+vous avez le sentiment des véritables convenances, plus que ceux qui
+s'établissent, dans ce monde, juges du point d'honneur. Vous avez
+dans l'âme le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez les
+difficultés de ma situation, et vous m'aiderez peut-être à en sortir.
+Du moins votre première impression, aura une grande valeur à mes yeux.
+Sachez donc que mon frère a légué son nom et ses biens, en mourant,
+à une femme tout à fait déconsidérée et dont le nom, malheureusement
+célèbre dans un certain monde, est peut-être arrivé jusqu'à vous...
+
+--Il y a si longtemps que j'habite là province, dit Laurent avec le
+désir évident de se récuser, que j'ignore...
+
+--Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous demeuriez dans cette
+maison; il est impossible que vous n'ayez pas entendu prononcer le nom
+d'_Isidora_.
+
+Jacques Laurent devint pâle comme la mort; son émotion l'empêcha de voir
+la pâleur et l'agitation d'Alice.
+
+--Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas inconnu, mais je
+ne sais rien de particulier...
+
+--Pourtant vous avez dû rencontrer cette personne, monsieur Laurent;
+rappelez-vous bien! dans ce jardin, par exemple...
+
+--Oui, oui, en effet, dans ce jardin, répondit tout éperdu le pauvre
+Laurent, qui ne savait pas mentir, et sur qui la douce voix d'Alice
+exerçait un ascendant dominateur.
+
+--Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin voisin, reprit-elle:
+il y avait de si belles fleurs, et vous les aimez tant!
+
+--C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait parler comme dans un
+rêve, les camélias surtout... Oui, j'adore les camélias.
+
+--En ce cas, vous serez bien servi, car madame de S... les aime
+toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait la serre de nouvelles
+fleurs. Comme vous êtes lié avec elle, vous la verrez, je présume... et
+vous pourrez alors servir d'intermédiaire entre elle et moi, quelles que
+soient les explications que nous ayons à échanger ensemble.
+
+--Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une angoisse mêlée de
+fermeté. Je ne me chargerai point de cette négociation.
+
+Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que souffrait Laurent
+était impossible à exprimer.
+
+«La voilà donc, cette passion cachée qui le dévore, pensait Alice; voilà
+la cause de sa tristesse, de son découragement, de son abnégation, de
+son éternelle rêverie? Il a aimé cette femme dangereuse, il l'aime
+encore. Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'idée de la revoir le
+charme et l'épouvante!»
+
+On annonça que le dîner était servi, et Laurent prit son chapeau pour
+s'esquiver. «Non, monsieur Laurent, lui dit Alice en posant sa main sur
+son bras, avec un de ces mouvements de courage désespéré qui ne viennent
+qu'aux émotions craintives, vous dînerez avec nous; j'ai à vous parler.»
+
+Ce ton d'autorité blessa le pauvre Jacques. Sa position subalterne,
+comme on se permet d'appeler dans les familles aristocratiques le rôle
+sacré de l'être qui se consacre à la plus haute de toutes les fonctions
+humaines, en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on a de
+plus cher dans la famille), ce rôle de pédagogue, asservi parfois et
+dominé jusqu'à un certain point par des exigences outrageantes, n'avait
+jamais frappé Laurent; madame de T... l'avait appelé et accueilli dans
+sa maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle l'avait traité
+comme l'ami le plus respecté, comme quelque chose entre le fils et le
+frère. Cependant, depuis quelques semaines, cette confiante intimité, au
+lieu de faire des progrès naturels, s'était insensiblement refroidie.
+La politesse et les égards avaient augmenté à mesure qu'une certaine
+contrainte s'était fait sentir. Laurent en avait beaucoup souffert. Dans
+sa modestie naïve, il n'avait rien deviné, et, maintenant qu'un élan de
+passion jalouse et désolée le retenait brusquement, il s'imaginait être
+le jouet d'un caprice déraisonnable, inouï. Sa fierté n'était pas seule
+en jeu, car lui aussi il aimait, le pauvre Jacques, il était éperdument
+épris d'Alice, et son coeur se brisa au moment où il eût dû s'épanouir.
+
+«Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un peu altier; mais il
+m'est impossible, Madame, de ne rendre maintenant à votre désir.»
+
+En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver Alice cruelle
+lui semblait la plus grande des douleurs qu'il pût supporter.
+
+Alice le comprit; et comme son fils revenait auprès d'elle; «Félix, lui
+dit-elle avec un doux sourire, engage donc notre ami à rester avec nous
+pour dîner. Il me refuse; mais il ne voudra peut-être pas te faire cette
+peine.»
+
+L'enfant, qui chérissait Laurent, le prit par les deux mains avec une
+tendre familiarité, et l'entraîna vers la table. Laurent se laissa
+tomber sur sa chaise, un regard d'Alice et le nom d'ami l'avaient
+vaincu.
+
+Cependant ils furent mornes et contraints durant tout le repas.
+L'expansive gaieté du jeune garçon pouvait à peine leur arracher un
+sourire. Laurent jetait malgré lui un regard distrait sur le jardin et
+sur la petite porte du mur mitoyen qu'on apercevait de sa place.
+Alice examinait et interprétait sa préoccupation dans le sens qu'elle
+redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la droiture et
+la fermeté du penchant de cette femme, que si elle s'était convaincue,
+dès le premier mot de Laurent, qu'il était bien le héros de l'aventure
+racontée par le beau cousin Adhémar, elle avait complètement rejeté de
+son souvenir les imputations outrageantes sur le caractère de Laurent.
+Laurent lui eût-il été moins cher, elle connaissait déjà bien assez son
+désintéressement et sa fierté d'âme pour regarder cette circonstance du
+récit d'Adhémar comme une calomnie gratuite; mais quand on aime, on n'a
+pas besoin d'opposer la raison à des soupçons de cette nature. La pensée
+d'Alice ne s'y arrêta pas un instant.
+
+Mais par quelle bizarre et douloureuse coïncidence ce dernier amant
+qu'Isidora avait eu à Paris, après mille autres, se trouvait-il donc le
+seul homme que la tranquille et sage Alice eût aimé en sa vie?
+
+Alice avait eu besoin d'appeler à son secours tout ce qu'elle avait de
+religion dans l'âme et de courage dans le caractère pour ne pas haïr
+le mari froid et dépravé auquel on l'avait unie à seize ans sans la
+consulter. Victime de l'orgueil et des préjugés de sa famille, elle
+avait pris le mariage en horreur et le monde en mépris. Elle avait tant
+souffert, tant rougi et tant pleuré dans sa première jeunesse, elle
+avait été si peu comprise, elle avait rencontré autour d'elle si peu de
+coeurs disposés à la respecter et à la plaindre, et du contraire tant de
+sots et de fats désireux de la flétrir en la consolant, qu'elle s'était
+repliée sur elle-même dans une habitude de désespoir muet et presque
+sauvage. Une violente réaction contre les idées de sa caste et contre
+les mensonges odieux qui gouvernent la société s'était opérée en elle.
+Elle s'était fait une vie de solitude, de lecture et de méditation, au
+milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait pâle et belle, ornée de fleurs
+et de diamants, elle avait l'air d'une victime allant au sacrifice;
+mais c'était une victime silencieuse et recueillie, qui ne faisait plus
+entendre une plainte, qui ne laissait plus échapper un soupir.
+
+La mort de son mari avait terminé un lent et odieux supplice: mais à
+vingt ans, Alice était déjà si lasse de la vie, qu'elle l'abordait sans
+illusions, et qu'elle ne pouvait plus y faire un pas sans terreur. Les
+théories qu'on agitait autour d'elle soulevaient son âme de dégoût. Les
+hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-être qu'ils étaient
+tous, en effet, des copies plus ou moins effacées du type révoltant de
+l'homme qui l'avait asservie. Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour
+avoir été forcée de haïr et de mépriser, dans l'âge où tout devait être
+confiance, abandon, respect.
+
+Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin un homme pur
+et vraiment noble, et il fallut pour cela que le hasard amenât dans sa
+maison et jetât dans son intimité un plébéien pauvre, sans ambition,
+sans facultés éclatantes, mais fortement et sévèrement épris des idées
+les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait rien de
+miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans le génie de Jacques
+Laurent. Cependant ce fait produisit un miracle dans le coeur d'Alice,
+et ce bon jeune homme fut bientôt à ses yeux le plus grand et le
+meilleur des êtres.
+
+Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur, qu'elle ne
+songea pas à y résister d'abord. Elle s'y livra avec délices, et si
+Jacques eût été tant soit peu roué, vaniteux ou personnel, il se serait
+aperçu qu'au bout de huit jours il était passionnément aimé.
+
+Mais Jacques était particulièrement modeste. Il avait trop
+d'enthousiasme naïf et tendre pour les grandes âmes et les grandes
+choses: il ne lui en restait pas assez pour lui-même. Absorbé dans
+l'étude des plus belles oeuvres de l'esprit humain, plongé dans la
+contemplation du génie des maîtres de l'éternelle doctrine de vérité,
+il se regardait comme un simple écolier, à peine digne d'écouter ces
+maîtres s'il eût pu les faire revivre, trop heureux de pouvoir les lire
+et les comprendre.
+
+Naturellement porté à la vénération, il admira le coeur et l'esprit
+d'Alice, ce coeur et cet esprit que le monde ignorait, et qui se
+révélaient à lui seul. Il l'aima, mais il persista à se croire si peu de
+chose auprès d'elle, que la pensée d'être aimé ne put entrer dans son
+cerveau. Sa position précaire acheva de le rendre craintif, car la
+fierté ne va pas braver les affronts, et il eût rougi jusqu'au fond
+de l'âme si quelqu'un eût pu l'accuser d'être séduit par le titre et
+l'opulence d'une femme. L'homme le plus orgueilleux en pareil cas est
+le plus réservé, et, par la force des choses, il eût fallu, pour être
+devinée, qu'Alice eût le courage de faire les premiers pas. Mais cela
+était impossible à une femme dont toute la vie n'avait été que douleur,
+refoulement et contrainte. Elle aussi doutait d'elle-même, et à force
+d'avoir repoussé les hommages et les flatteries, elle était arrivée à
+oublier qu'elle était capable d'inspirer l'amour. Elle avait tant de
+peur de ressembler à ces galantes effrontées qui l'avaient fait si
+souvent rougir d'être femme!
+
+Ils ne se devinèrent donc pas l'un l'autre, et malheur aux âmes altières
+qui appelleraient niaiserie la sainte naïveté de leur amour! Ces âmes-là
+n'auraient jamais compris la vénération qui accompagne l'amour véritable
+dans les jeunes coeurs, et qui fait qu'on s'annihile soi-même dans
+la contemplation de l'être qu'on adore. Rarement deux âmes également
+éprises se rencontrent dans les romans plus ou moins complets dont
+la vie est traversée. C'est pourquoi celui-ci pourra paraître
+invraisemblable à beaucoup de gens. C'est pourtant une histoire vraie,
+malgré la vérité d'une foule d'histoires qui pourraient en combattre
+victorieusement la probabilité.
+
+Aussitôt qu'Alice put voir clair dans son propre coeur, et cela ne fut
+pas bien long, elle interrogea avec effroi la manière d'être de Jacques
+avec elle. Elle y trouva une timidité qui augmenta la sienne et une
+tristesse qui lui fit craindre de se heurter contre un autre amour. La
+fierté légitime d'une âme complètement vierge la mit dès lors en garde
+contre elle-même; elle veilla si attentivement sur ses paroles et sur sa
+contenance, que tout encouragement fut enlevé au pauvre Jacques. Il fit
+comme Alice, dans la crainte de paraître présomptueux et ridicule. Il
+aima en silence, et au lieu de faire des progrès, leur intimité diminua
+insensiblement à mesure que la passion couvait plus profonde dans leur
+sein.
+
+L'intervention du personnage étrange d'Isidora dans cette situation fit
+porter à faux la lumière dans l'esprit d'Alice. Elle avait pressenti ou
+plutôt elle avait deviné que Jacques avait beaucoup et longtemps aimé
+une autre femme, elle se persuadait qu'il l'aimait encore, et, en
+supposant que cette femme était Isidora, elle ne se trompait que de
+date.
+
+--Je veux tout savoir, se disait-elle; voici enfin l'occasion et le
+moyen de me guérir. N'ai-je pas désiré ardemment et demandé à Dieu avec
+ferveur la force de ne rien espérer, de ne rien attendre de mon fol
+amour? Ne me suis-je pas dit cent fois que le jour où je serais
+certaine que ce n'est pas moi qu'il aime, je retrouverais le calme du
+désintéressement? Pourquoi donc suis-je si épouvantée de la découverte
+qui s'approche? Pourquoi ai-je une montagne sur le coeur?
+
+--Vous trouvez ce lieu-ci très-changé? dit-elle en prenant le café
+avec lui sur la terrasse ornée de fleurs. Vous regrettez sans doute
+l'ancienne disposition?
+
+--Il y a beaucoup de changements en effet, répondit Jacques; les deux
+pavillons vitrés qui forment des ailes au bâtiment n'existaient pas
+autrefois. Le jardin était dans un état complet d'abandon. C'est
+beaucoup plus beau maintenant, à coup sûr.
+
+--Oui, mais cela vous plaît moins, avouez-le.
+
+--Ce jardin désert et dévasté avait son genre de beauté. Celui-ci a
+moins d'ombre et plus d'éclat. Je le crois moins humide désormais, et
+partant beaucoup plus sain pour Félix.
+
+--Le jardin d'à côté est plus vaste et lui conviendrait beaucoup mieux.
+Malheureusement la porte de communication est fermée; et il est à
+craindre qu'elle ne se rouvre jamais entre ma belle-soeur et moi.
+
+--Votre belle-soeur, Madame?...
+
+--Eh oui, mademoiselle Isidora, aujourd'hui comtesse de S... À quoi donc
+pensez-vous, monsieur Laurent? Je vous ai déjà dit...
+
+--Ah! il est vrai; je vous demande pardon, Madame!...
+
+Et Laurent perdit de nouveau contenance.
+
+--Écoutez, mon ami, reprit Alice après l'avoir silencieusement examiné
+à la dérobée, vous avez, j'espère, quelque confiance en moi, et vous
+pouvez compter que vos aveux seront ensevelis dans mon coeur. Eh bien,
+il faut que vous me disiez en conscience ce que vous savez... ou
+du moins ce que vous pensez de cette femme. Ce n'est pas une vaine
+curiosité qui me porte à vous interroger: il s'agit pour moi de savoir
+si, à l'exemple de ma famille, je dois la repousser avec mépris, ou si,
+dirigée par des motifs plus élevés que ceux de l'orgueil et du préjugé,
+je dois l'admettre auprès de moi comme la veuve de mon frère.
+
+--Vous m'embarrassez beaucoup, répondit Jacques après avoir hésité un
+instant; je ne connais pas assez le monde, je ne puis pas assez bien
+juger la personne... dont il est question pour me permettre d'avoir un
+avis.
+
+--Cela est impossible: si on n'a pas un avis formulé, décisif, on a
+toujours, sur quelque chose que ce soit, un sentiment, un instinct,
+un premier mouvement. Si vous refusez de me dire votre impression
+personnelle, j'en conclurai naturellement que vous ne prenez aucun
+intérêt à ce qui me touche, et que vous n'avez pas pour moi l'amitié que
+j'ai pour vous; car, si vous m'adressiez une question relative à votre
+conscience et à votre dignité, je sens que je mettrais une extrême
+sollicitude à vous éclairer.
+
+Il y avait longtemps que madame de T... n'avait repris avec Jacques ce
+ton d'affectueux abandon, qui lui avait été naturel et facile dans les
+commencements, et qui maintenant devenait de plus en plus l'effort d'une
+passion qui veut se donner le change en se retranchant sur l'amitié.
+Jacques était si facile à tromper, qu'il crut l'amitié revenue; et lui
+qui se persuadait être disgracié jusqu'à l'indifférence, accueillit avec
+ivresse ce sentiment dont le calme l'avait cependant fait souffrir. Il
+pâlit et rougit; et ces alternatives d'émotion sur sa figure mobile et
+fraîche comme celle d'un enfant, l'embellissaient singulièrement. Sa
+fine et abondante chevelure blonde, la transparence de son teint, la
+timidité de ses manières, contrastaient avec une taille élevée, des
+membres robustes, un courage physique extraordinaire; sa main énorme,
+faite comme celle d'un athlète, et cependant blanche et modelée comme un
+beau marbre, eût été d'une haute signification pour Lavater ou pour
+le spirituel auteur de la Chirognomonie[2]; son organisation douce et
+puissante, stoïque et tendre, était résumée tout entière dans cet indice
+physiologique.
+
+[Note 2: M. d'Arpentigny a écrit, comme on sait, un livre fort
+ingénieux sur la physionomie des mains. Nous croyons son système
+très-vrai et ses observations très-justes, d'autant plus qu'elles
+se rattachent à des formules de métaphysique très-lucides et
+très-ingénieuses. Mais nous ne croyons pas ce système plus exclusif que
+ceux de Gall et de Spurzheim. Lavater est le grand esprit qui a embrassé
+l'ensemble des indices révélateurs de l'être humain. Il n'a pas
+seulement examiné une portion de l'être mais il a esquissé un vaste
+système, dont chaque portion, étudiée en particulier, est devenue depuis
+un système complet. La phrénologie et la chirognomonie sont traitées
+incidemment, mais avec largeur, dans Lavater. En s'appliquant aux
+particularités de la physionomie générale, chaque système amène au
+progrès, des observations plus précises, des études plus approfondies,
+et de nouvelles recherches métaphysiques. C'est sous ce dernier point de
+vue que nous attachons de l'importance à de tels systèmes. En général,
+le public n'y cherche qu'un..., une sorte d'horoscope. Nous y voyons
+bien autre chose à conclure de la relation de l'esprit avec la matière.
+Mais ce n'est pas dans une note, et au beau milieu d'un roman, que nous
+pouvons développer nos idées à cet égard. L'occasion s'en retrouvera, ou
+d'autres le feront mieux. En attendant, l'ouvrage de M. d'Arpentigny est
+à noter comme important et remarquable.]
+
+Quand il osait lever ses limpides yeux bleus sur Alice, une flamme
+dévorante allait s'insinuer dans le coeur de cette jeune femme; mais
+cet éclair d'audacieux désir s'éteignait aussi rapidement qu'il s'était
+allumé. La défiance de soi-même, la crainte d'offenser, l'effroi d'être
+repoussé, abaissaient bien vite la blonde paupière de Jacques; et son
+sang, allumé jusque sur son front, se glaçait tout à coup jusqu'à la
+blancheur de l'albâtre. Alors sa timidité le rendait si farouche, qu'on
+eût dit qu'il se repentait d'un instant d'enthousiasme, qu'il en avait
+honte, et qu'il fallait bien se garder d'y croire. C'est qu'en se
+donnant sans réserve à toutes les heures de sa vie, il se reprenait
+malgré lui, et forçait les autres à se replier sur eux-mêmes. C'est
+ainsi qu'il repoussait l'amour de la timide et fière Alice, cette âme
+semblable à la sienne pour leur commune souffrance.
+
+Ah! pourquoi, entre deux coeurs qui se cherchent et se craignent, un
+coeur ami, un prêtre de l'amour divin, ou mieux encore une prêtresse,
+car ce rôle délicat et pur irait mieux à la femme; pourquoi, dis-je,
+un ange protecteur ne vient-il pas se placer pour unir des mains qui
+tremblent et s'évitent, et pour prononcer à chacun le mot enseveli dans
+le sein de chacun? Eh quoi! il y a des êtres hideux dont les fonctions
+sans nom consistent à former par l'adultère, par la corruption, ou par
+l'intérêt sordide du mariage, de monstrueuses unions, et la divine
+religion de l'amour n'a pas de ministres pour sonder les coeurs, pour
+deviner les blessures et pour unir ou séparer sans appel ce qui doit
+être lié ou béni dans le coeur de l'homme et de la femme? Mais où est la
+place de l'amour dans notre société, dans notre siècle surtout? Il faut
+que les âmes fortes se fassent à elles-mêmes leur code moralisateur, et
+cherchent l'idéal à travers le sacrifice, qui est une espèce de suicide;
+ou bien il faut que les âmes troublées succombent, privées de guide et
+de secours, à toutes les tentations fatales qui sont un autre genre de
+suicide.
+
+Alice se sentit frémir de la tête aux pieds en rencontrant le regard
+enivré de Jacques; mais la femme est la plus forte des deux dans ce
+genre de combat; elle peut gouverner son sang jusqu'à l'empêcher de
+monter à son visage. Elle peut souffrir aisément sans se trahir, elle
+peut mourir sans parler. Et puis cette souffrance a son charme, et les
+amants la chérissent. Ces palpitations brûlantes, ces désirs et ces
+terreurs, ces élans immenses et ces strangulations soudaines, tout cela
+est autant d'aiguillons sous lesquels on se sent vivre, et l'on aime une
+vie pire que la mort. Il est doux, quand les voeux sont exaucés, de
+se rencontrer, de se retracer l'un à l'autre ce qu'on a souffert, et
+parfois alors on le regrette! mais il est affreux de se le cacher
+éternellement et de s'être aimés en vain. Entre l'ivresse accablante
+et la soif inassouvie il y a toujours un abîme de douleur et de regret
+incommensurable. On y tombe de chaque rive. De quel côté est la chute la
+plus rude?
+
+Ainsi, lorsqu'on cherche à percer le nuage derrière lequel se tiennent
+cachées toutes les vérités morales, on se heurte contre le mystère. La
+société laisse la vérité dans son sanctuaire et tourne autour. Mais
+lorsqu'une main plus hardie cherche à soulever un coin du voile, elle
+aperçoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption de la société,
+mais encore l'impuissance et l'imperfection de la nature humaine, des
+souffrances infinies inhérentes à notre propre coeur, des contradictions
+effrayantes, des faiblesses sans cause, des énigmes sans mot. Le
+chercheur de vérités est le plus faible entre les faibles, parce
+qu'il est à peu près seul. Quand tous chercheront et frapperont, ils
+trouveront et on leur ouvrira. La nature humaine sera modifiée et
+ennoblie par cet élan commun, par cette fusion de toutes les forces et
+de toutes les volontés, que décuplera la force et la volonté de chacun.
+Jusque-là que pouvez-vous faire, vous qui voulez savoir? L'ignorance est
+devant vous comme un mur d'airain, et vous la portez en vous-même. Vous
+demandez aux hommes pourquoi ils sont fous, et vous sentez que vous-même
+vous n'êtes point sage. Hélas! nous accusons la société de langueur, et
+notre propre coeur nous crie: Tu es faible et malade!
+
+Mais je m'aperçois que je traduis au lecteur le griffonnage obscur et
+fragmenté des cahiers que Jacques Laurent entassait à cette époque de sa
+vie, dans un coin, et sans les relire ni les coordonner, comme il avait
+toujours fait. Ses notes et réflexions nous ont paru si confuses et si
+mystérieuses, que nous avons renoncé à en publier la suite.
+
+Vaincu par l'insistance d'Alice, il ouvrit son coeur du moins à
+l'amitié, et lui raconta toute l'histoire que l'on a pu lire dans la
+première partie de ce récit, mais en peu de mots et avec des réticences,
+pour ne pas alarmer la pudeur d'Alice. Elle était bonne et charitable,
+dit-il, cela est certain. Elle m'envoya, sans me connaître, de l'argent
+pour soulager la misère des malheureux qui ne pouvaient pas payer leur
+loyer au régisseur de cette maison. Le hasard me fit entrer dans ce
+jardin, alors abandonné, par cet appartement alors en construction. Un
+autre hasard me fit franchir la petite porte du mur et pénétrer dans la
+serre de l'autre enclos. Un dernier hasard, je suppose, l'y amena; là je
+causai avec elle. Là je retournai deux fois, et je fus attendri, presque
+fasciné par le charme de son esprit, l'élévation de ses idées, la
+grandeur de ses sentiments. C'était la femme la plus belle, la plus
+éloquente et, à ce qu'il me semblait, la meilleure que j'eusse encore
+rencontrée. Ensuite...
+
+--Ensuite, dit Alice avec une impétuosité contenue.
+
+--Je la revis dans un bal..
+
+--Au bal de l'Opéra?
+
+--Il ne tiendrait qu'à moi de croire que j'y suis en cet instant, reprit
+Laurent avec un enjouement forcé, car vous m'intriguez beaucoup, Madame,
+par la révélation que vous me faites de mes propres secrets.
+
+--C'était donc un secret, un rendez-vous? Vous voyez, mon ami, que je ne
+sais pas tout.
+
+--C'était encore un hasard. Je fus raillé par une femme impétueuse,
+hardie, éloquente autant que l'autre, mais d'une éloquence bizarre,
+pleine d'audace et d'effrayantes vérités.
+
+--Comment _l'autre?_ Je ne comprends plus.
+
+--C'était la même.
+
+--Et laquelle triompha?
+
+--Toutes deux triomphèrent de mes sophismes philosophiques, toutes deux
+m'ouvrirent les yeux à certaines portions de la vérité, et firent naître
+en moi l'idée de nouveaux devoirs.
+
+--Expliquez-vous, monsieur Laurent, vous parlez par énigmes.
+
+--L'une, celle que j'avais vue vêtue de blanc au milieu des fleurs,
+représentait le sacrifice et l'abnégation; l'autre, celle qui se cachait
+sous un masque noir et que j'entrevoyais à travers la poussière et le
+bruit, me représentait la révolte de l'esclave qui brise ses fers et
+la rage héroïque du blessé percé de coups qui ne veut pas mourir. Une
+troisième figure m'apparut qui réunissait en elle seule les deux autres
+aspects: c'était la force et l'accablement, le remords et l'audace, la
+tendresse et l'orgueil, la haine du mal avec la persistance dans le mal;
+c'était Madeleine échevelée dans les larmes, et Catherine de Russie
+enfonçant sa couronne sur sa tête avec un terrible sourire. Ces deux
+femmes sont en elle: Dieu a fait la première, la société a fait la
+seconde.
+
+--Vous m'effrayez et vous m'attendrissez en même temps, mon ami, dit
+Alice en détournant son visage altéré et en se penchant pour méditer.
+Cette femme n'est pas une nature vulgaire, puisqu'elle vous a fait une
+impression si profonde.
+
+--La trace en est restée dans mon esprit et je ne voudrais pas
+l'effacer. Le spectacle de cette lutte et de cette douleur m'a beaucoup
+appris.
+
+--Quoi, par exemple?
+
+--Avant tout, qu'il serait impie de mépriser les êtres tombés de haut.
+
+--Et cruel de les briser, n'est-ce pas?
+
+--Oui, si en croyant briser l'orgueil on risque de tuer le repentir.
+
+--Mais elle n'aimait pas mon frère?
+
+--La question n'est pas là.
+
+--Hélas! pensa la triste Alice, c'est la chose qui m'occupe le moins.
+Et, en effet, la question pour elle était de savoir si Jacques aimait
+Isadora. «D'ailleurs, ajouta-t-elle, depuis trois ans que vous ne l'avez
+revue, elle a pu triompher des mauvais penchants; car il y a trois ans
+que vous ne l'avez vue?»
+
+--Oui, Madame.
+
+--Et sans doute elle vous a écrit pendant cet intervalle?
+
+--Jamais, Madame.
+
+--Mais, vous avez pensé à elle, vous avez pu établir un jugement
+définitif?...
+
+--J'y ai pensé souvent d'abord, et puis quelquefois seulement; je ne
+suis pas arrivé à juger son caractère d'une manière absolue; mais sa
+position, je l'ai jugée.
+
+--C'est là ce qui m'intéresse, parlez.
+
+--Sa position a été fausse, impossible; elle trouvait dans sa vie le
+contraste monstrueux qui réagissait sur son coeur et sa pensée: ici
+le faste et les hommages de la royauté, là le mépris et la honte de
+l'esclavage; au dedans les dons et les caresses d'un maître asservi, au
+dehors l'outrage et l'abandon des courtisans furieux. D'où j'ai conclu
+que la société n'avait pas donné d'autre issue aux facultés de la femme
+belle et intelligente, mais née dans la misère, que la corruption et le
+désespoir. La femme richement douée a besoin d'amour, de bonheur et
+de poésie. Elle n'en trouve que le semblant quand elle est forcée de
+conquérir ces biens par des moyens que la société flétrit et désavoue.
+Mais pourquoi la société lui rend-elle la satisfaction légitime
+impossible et les plaisirs illicites si faciles? Pourquoi donne-t-elle
+l'horrible misère aux filles honnêtes et la richesse seulement à celles
+qui s'égarent? Tout cela fournit bien matière à quelques réflexions,
+n'est-ce pas, Madame?
+
+--Vous avez raison, Laurent, dit madame de T... avec une expansion
+douloureuse. Je tâcherai d'approfondir la vérité; et s'il est vrai,
+comme on l'affirme, que, depuis trois ans, cette femme ait eu une
+conduite irréprochable, je l'aiderai à sa réhabiliter. Dans le cas
+contraire, je l'éloignerai sans rudesse et sans porter à son orgueil
+blessé le dernier coup.
+
+--A-t-elle donc essayé de se faire accueillir par vous, Madame? reprit
+Laurent, que cette idée jetait dans une véritable perplexité.
+
+--Il me le semble, répondit Alice. J'ai là un billet d'elle, fièrement
+signé comtesse de S..., qu'elle m'a envoyé ce matin, et où elle me
+demande à remettre entre mes mains, et face à face, une lettre fort
+secrète de mon frère mourant. Je ne puis ni ne dois m'y refuser. Je vais
+donc la voir.
+
+--Vous allez la voir?
+
+--Dans un quart d'heure elle sera ici; je lui ai donné rendez-vous
+pour neuf heures. Vous voyez, monsieur Laurent, que j'avais besoin de
+réfléchir à l'accueil que je dois lui faire, et je vous remercie de
+m'avoir éclairée. Ayez la bonté d'emmener coucher mon fils; il est bon
+qu'il ne voie pas cette femme, si moi-même je ne dois point la revoir.
+Je vous avoue que sa figure et sa contenance vont m'influencer beaucoup
+dans un sens ou dans l'autre.
+
+Laurent s'était levé avec effroi; il avait pris son chapeau. Pour la
+première fois il était impatient de quitter Alice; mais, à sa grande
+consternation, elle ajouta;
+
+--Dans un quart d'heure mon enfant sera endormi; je vous prie alors de
+revenir me trouver, monsieur Laurent.
+
+--Permettez, Madame, que cela ne soit pas, dit Laurent avec plus de
+fermeté qu'il n'en avait encore montré.
+
+--Laurent, reprit madame de T... en se levant et en lui saisissant la
+main avec une sorte de solennité, je sais que cela n'est pas convenable,
+et que cela doit vous embarrasser, vous émouvoir beaucoup. Mais une
+telle circonstance de ma vie me pousse en dehors de toute convenance,
+et je ne m'arrêterais que devant la crainte de vous faire souffrir
+sérieusement. Dites, devez-vous souffrir en revoyant Isadora?
+
+--Je ne souffrirai que pour elle; mais n'est-ce pas assez? répondit
+Laurent avec assurance. Ne serai-je pas auprès de vous en face d'elle,
+comme un accusateur, un délateur ou un juge? N'exigez pas de moi...
+
+--Eh bien?
+
+--N'exigez pas que j'ajoute à l'humiliation de son rôle devant vous. Je
+crois qu'elle ne s'attend pas à vous trouver telle que vous êtes. Je
+crains que votre grandeur ne l'écrase.
+
+--Ah! vous l'aimez encore, Laurent! s'écria madame de T... Puis elle
+ajouta avec un sourire glacé: Je ne vous en fais pas un crime. Moi, je
+vous demande, comme la première et peut-être la dernière preuve d'une
+amitié sérieuse, de revenir quand je vous ferai avertir. Laurent
+s'inclina et sortit. Il eut la tentation de courir bien loin de l'hôtel
+pour se soustraire à cette étrange fantaisie si sérieusement énoncée.
+Mais il ne se sentit pas la force d'offenser celle qu'il aimait quand
+elle invoquait l'amitié, une amitié qu'il croyait à peine reconquise!
+
+«Je les verrai ensemble, se disait Alice, je me convaincrai de ce que
+je sais déjà. Il me sera enfin prouvé qu'il l'aime, et alors je serai
+guérie. Quelle est la femme assez lâche ou assez faible pour aimer
+un homme occupé d'une autre femme, pour songer à engager une lutte
+honteuse, à méditer une conquête incertaine, et qui ne s'achète que par
+la coquetterie, c'est-à-dire par le moyen le plus contraire à la dignité
+et à la droiture du coeur?»
+
+Elle s'étonnait d'avoir eu le courage de provoquer cette crise décisive
+et d'avoir osé vaincre la répugnance de Jacques. Mais elle s'en
+applaudissait, et remerciait Dieu de lui en avoir donné la force. Et
+puis cependant une douleur mortelle envahissait toutes ses facultés, et
+elle s'efforçait de désirer qu'Isidora fût assez indigne de l'amour
+de Jacques pour qu'elle-même pût mépriser un pareil amour et oublier
+l'homme capable de le porter dans son sein. Mais on sait combien sont
+peu solides ces résolutions de hâter la fin d'un mal qu'on aime et d'une
+souffrance que l'on caresse.
+
+Un domestique annonça madame la comtesse de S..., et Alice sentit comme
+le froid de la mort passer dans ses veines. Elle se leva brusquement, se
+rassit pendant que son étrange belle-soeur avançait avec lenteur vers
+la porte du salon, et se releva avec effort lorsque l'apparition de cet
+être problématique se fut tout à fait dessinée sur le seuil.
+
+Au premier coup d'oeil jeté sur cette femme, Alice ne fut frappée que
+de son assurance, de la grâce aisée de sa démarche et de sa miraculeuse
+beauté. Isidora n'était plus jeune: elle avait trente-cinq ans; mais les
+années et les orages de sa vie avaient passé impunément sur ce front de
+marbre et sur ce visage d'une blancheur immaculée. Tout en elle était
+encore triomphant: l'oeil large et pur, la souplesse des mouvements, la
+main sans pli, les formes arrondies sans pesanteur, les plans du visage
+fermes et nets, les dents brillantes comme des perles et les cheveux
+noirs comme la nuit; on eût dit que la sérénité du ciel s'était laissé
+conquérir par la puissance de l'enfer; c'était la Vénus victorieuse,
+chaste et grave en touchant à ses armes, mais enveloppée de ce
+mystérieux sourire qui fait douter si c'est l'arc de Diane ou celui de
+l'amour dont il lui a plu de charger son bras voluptueux et fort.
+
+Elle paraissait d'autant plus blanche et fraîche qu'elle était en
+noir, et ce deuil rigoureux était ajusté avec autant de bon goût et de
+simplicité noble qu'eut pu l'être celui d'une duchesse. Sa beauté avait
+d'ailleurs ce caractère de haute aristocratie que les patriciennes
+croient pouvoir s'attribuer exclusivement, en quoi elles se trompent
+fort.
+
+Alice fit rapidement ces remarques et avança de quelques pas au-devant
+d'Isidora, d'autant plus décidée à être parfaitement calme et polie,
+qu'elle se sentait plus de méfiance et de trouble intérieur. Au fond de
+son âme, Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de cette âme
+était, dans certains cas, un impénétrable abîme, et elle savait rendre
+sa confusion imposante. Elle accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait
+à quelque distance du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour
+voir si elle était bien seule avec madame de T..., elle lui présenta en
+silence une lettre cachetée de noir, en disant: «C'est lui-même qui a
+mis là ce cachet de deuil, quatre heures avant de mourir.»
+
+Alice, qui avait beaucoup aimé son frère, fut tout à coup si émue
+qu'elle ne songea plus à observer la contenance de son interlocutrice.
+Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'était bien l'écriture, du
+comte Félix, quoique pénible et confuse.
+
+«Ma soeur, avait-il écrit, ils ont beau dire, je sens bien que je suis
+perdu, que rien ne me soulage, et que bientôt, peut-être, il faudra que
+je meure sans te revoir. Tu es le seul être que je voudrais avoir auprès
+de moi pour adoucir un moment pareil... peut-être affreux, peut-être
+indifférent comme tant de choses dont on s'effraie et qui ne sont rien,
+J'aurais préféré mourir d'un coup de pistolet, d'une chute de cheval, de
+quelque chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs....
+Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai bien ma tête et un reste
+de forces, te faire connaître mes derniers sentiments, mes derniers
+voeux, je dirais presque mes dernières volontés, si je l'osais. Alice,
+tu es un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde, défendras
+ma mémoire, je le sais. Toi seule comprendras ce que je vais t'annoncer.
+J'aime depuis six ans une femme envers laquelle je n'ai pas toujours été
+juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon estime pour que
+j'aie su cacher les torts que je lui supposais. Depuis trois ans que
+je voyage avec elle, mes soupçons se sont dissipés, sa fidélité, son
+dévouement, ont satisfait à toutes mes exigences et triomphé de tous mes
+préjugés. Depuis un an que je suis malade, elle a été admirable pour
+moi, elle ne m'a pas quitté d'un instant, elle n'a pas eu une pensée, un
+mouvement qu'elle ne m'ait consacrés.... Il faut abréger, car je suis
+faible, et la sueur me coule du front tandis je t'écris... une sueur
+bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai épousé cette femme devant
+l'Église et devant la loi, et par un testament qu'elle ignore et qu'elle
+ne connaîtra qu'après ma mort, je lui lègue tous les biens dont je peux
+disposer. Elle n'a pas songé un instant à assurer son avenir. Généreuse
+jusqu'à la prodigalité, elle m'a montré un désintéressement inouï. Je
+mourrais malheureux et maudit si je la laissais aux prises avec la
+misère, lorsqu'elle m'a sacrifié une partie de sa vie. Ah! si tu savais,
+Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce que ma main raidie par
+un froid terrible m'empêche De....»
+
+«Ma soeur, je suis presque en défaillance, mais mon esprit est encore
+net et ma volonté inébranlable. Je veux que ma femme soit ta soeur; je
+te le demande au nom de Dieu; je te le demande à genoux, près d'expirer
+peut-être! Tous tes autres la maudiront! mais toi, tu lui pardonneras
+tout, parce qu'elle m'a véritablement aimé. Adieu, Alice, je ne vois
+plus ce que j'écris; mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma
+soeur!...»
+
+«Ton frère, FÉLIX, comte de S...»
+
+Alice essuya ses joues inondées de larmes silencieuses et resta quelque
+temps comme absorbée par la vue de ce papier, de cette écriture
+affaiblie, de cet adieu solennel et de ce nom de frère qui semblait
+exercer sur elle une majestueuse autorité d'affection.
+
+Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement. Isidora
+était impassible et la regardait aussi, mais avec plus de curiosité que
+de bienveillance. Alice fut frappée de la clarté de ce regard sec et
+fier. Ah! pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a
+si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait même qu'elle ne l'a pas
+pleuré du tout!
+
+--Madame, dit-elle, est-ce que vous ne connaissez pas le contenu de
+cette lettre?
+
+--Non, Madame, répondit la veuve avec assurance: lorsque mon mari me la
+remit, il eut peine à me faire comprendre que je devais ne la remettre
+qu'à vous, et ce furent ses dernières paroles.» Et Isidora ajouta en
+baissant la voix comme si de tels souvenirs lui causaient une sorte de
+terreur: «Son agonie commença aussitôt, et quatre heures après....» Elle
+se tut, ne pouvant se résoudre à rappeler l'image de la mort.
+
+--Mon frère vous avait-il quelquefois parlé de moi, madame? reprit
+Alice, qui l'observait toujours.
+
+--Oui, Madame, souvent.
+
+--Et ne puis-je savoir ce qu'il vous disait?
+
+--Lorsqu'il était malade d'irritation nerveuse, il avait de grands accès
+de scepticisme et presque de haine contre le genre humain tout entier...
+
+--Et, l'on m'a dit, contre notre sexe particulièrement?
+
+Isidora se troubla légèrement; puis elle reprit aussitôt:
+
+--Dans ces moments-là, il exceptait une seule femme de la réprobation.
+
+--Et c'était vous, sans doute, Madame?
+
+--Non, Madame, répondit Isidora, d'un accent de franchise courageuse!
+c'était vous. Ma soeur est un ange, disait-il: ma soeur n'a jamais eu un
+seul instant, dans toute sa vie, la pensée du mal.
+
+--Mais, Madame... cet éloge exagéré, sans doute, ne renfermait-il pas un
+reproche muet contre quelque autre femme?
+
+--Vous voulez dire contre moi? Écoutez, Madame, reprit Isidora avec une
+audace presque majestueuse, je ne suis pas venue ici pour me confesser
+des reproches justes ou injustes que la passion d'un homme a pu
+m'adresser. Le récit de pareils orages épouvanterait peut-être votre âme
+tranquille. Je me crois assez justifiée par la preuve de haute estime
+que votre frère m'a donnée en m'épousant. Je ne sais pas ce que contient
+cette lettre; j'en ai respecté le secret et j'ai rempli ma mission. Je
+n'ai jamais eu l'intention de me prêter à un interrogatoire, quelque
+gracieux et bienveillant qu'il pût sembler....
+
+En parlant ainsi, Isidora se levait avec lenteur, ramenait son châle sur
+ses épaules, et se disposait à prendre congé.«Pardon, Madame, reprit
+Alice, qui, choquée de sa raideur, voulait absolument tenter une
+dernière épreuve: soyez assez bonne pour prendre connaissance de cette
+lettre que vous m'avez remise.»
+
+Elle présenta la lettre à Isidora, et approcha d'elle un guéridon et une
+bougie, voulant observer quelle impression cette lecture produirait sur
+son impénétrable physionomie.
+
+Isidora parut éprouver une vive répugnance à subir l'épreuve; elle était
+venue armée jusqu'aux dents, elle craignait de s'attendrir en présence
+de témoins. Cependant, comme elle ne pouvait refuser, elle se rassit,
+posa la lettre sur le guéridon, et, baissant la tête sous son voile,
+comme si elle eût été myope, elle déroba entièrement son visage aux
+investigations d'Alice.
+
+L'idée de la mort était si antipathique à cette nature vivace, le
+spectacle de la mort lui avait été si redoutable, cette lettre lui
+rappelait de si affreux souvenirs, qu'elle ne put y jeter les yeux sans,
+frissonner. Des tressaillements involontaires trahirent son angoisse; et
+quand elle eut fini;
+
+«Pardon, Madame, dit-elle à Alice; je suis obligée de de recommencer, je
+n'ai rien compris, je suis trop troublée.»
+
+_Troublée!_ pensait Alice; elle ne peut même pas dire _émue!_ Si son
+âme est aussi froide que ses paroles, quelle âme de bronze est-ce là?
+
+[Illustration 05.png: Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la
+pendule.]
+
+Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement nerveux; puis
+elle abaissa son voile sur son visage, se releva, et fit le geste de
+rendre le papier à sa belle-soeur; mais tout à coup elle chancela,
+retomba sur son fauteuil, et, joignant ses mains crispées, elle laissa
+échapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui révélait une
+angoisse profonde, une mystérieuse douleur.
+
+La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Dès qu'elle la vit
+souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux mains, qu'elle eut
+quelque peine à désunir, et, se penchant vers elle avec un reste
+d'effroi:
+
+--Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle d'une voix
+caressante; mais n'est-ce pas devant moi et avec moi que vous devez
+pleurer?
+
+--Avec vous? s'écria la courtisane effarée.
+
+Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante figure
+qui s'efforçait de lui sourire à travers ses larmes.
+
+Ce fut comme un choc électrique. Il y avait peut-être vingt ans
+qu'Isidora n'avait senti l'étreinte affectueuse, le regard compatissant
+d'une femme pure; il y avait peut-être vingt ans qu'elle raidissait son
+âme orgueilleuse contre tout insultant dédain, contre toute humiliante
+pitié. Malgré ce que Félix lui avait dit de la bonté de sa soeur, et
+peut-être même à cause de ce respect enthousiaste qu'il avait pour
+Alice, Isidora était venue la trouver, le coeur disposé à la haine. On
+ne sait pas ce que c'est que le mépris d'une femme pour une femme.
+Pour la première fois depuis qu'elle était tombée dans l'abîme de la
+corruption, Isidora recevait d'une femme honnête (comme ses pareilles
+disent avec fureur) une marque d'intérêt qui ne l'humiliait pas. Tout
+son orgueil tomba devant une caresse. La glace dont elle s'était
+cuirassée se fondit en un instant. Toutes les facultés aimantes de son
+être se réveillèrent; et, passant d'un excès de réserve à un excès
+d'expansion, ainsi qu'il arrive à ceux qui luttent depuis longtemps,
+elle se laissa tomber aux pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec
+transport, et s'écria à plusieurs reprises, au milieu de sanglots et de
+cris étouffés:
+
+«Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu! que je vous remercie!»
+
+[Illustration 06.png: Je vais attendre Monsieur?]
+
+En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces beaux yeux, dont
+l'audacieuse limpidité l'avait consternée, Alice sentit s'envoler toutes
+ses répugnances. Elle releva la pécheresse et, la pressant sur son sein,
+elle osa baiser ses joues inondées de pleurs.
+
+L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle était comme ivre,
+elle dévorait de baisers les mains de sa jeune soeur, comme elle
+l'appelait déjà intérieurement. «Une femme, disait-elle avec une sorte
+d'égarement, une amie, un ange! ô mon Dieu! j'en mourrai de bonheur,
+mais je serai sauvée!» Son enthousiasme était si violent qu'il effraya
+bientôt Alice. Dans ces âmes sombres, la joie a un caractère fébrile,
+que les âmes tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre. Et
+cependant rien n'était plus chaste que la subite passion de cette
+courtisane pour l'angélique soeur qui lui rouvrait le chemin du
+ciel. Mais ce brusque retour à l'attendrissement et à la confiance,
+bouleversait son âme trop longtemps froissée. Elle ne pouvait passer de
+l'amer désespoir à la foi souriante qu'en traversant un accès de folie.
+Elle en fut tout à coup comme brisée, et se jetant sur un sopha:
+«J'étouffe, dit-elle, je ne suis pas habituée aux larmes, il y a si
+longtemps que je n'ai pleuré! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais
+sentir un instant de joie... Il me semble que je vais mourir.»
+
+En effet, elle devint d'une pâleur livide, et Alice fut effrayée de voir
+ses dents serrées et sa respiration suspendue. Elle craignit une attaque
+de nerfs, et sonna précipitamment sa femme de chambre.
+
+La femme de chambre, au lieu de venir, courut à l'appartement du jeune
+Félix, où se tenait Jacques Laurent dans l'attente de son sort.
+
+L'enfant dormait, Jacques agité s'efforçait de lire. La femme de chambre
+le pria de se rendre auprès de madame. Tel était l'ordre qu'elle avait
+reçu de sa maîtresse un quart d'heure auparavant; et, dans son émotion,
+Alice avait oublié que le coup de sonnette devait être le signal de cet
+avertissement donné à Jacques. Voilà pourquoi au bout de cinq minutes,
+au lieu de voir entrer sa femme de chambre, elle vit entrer Laurent.
+
+Ou plutôt elle ne le vit pas. Il s'avançait timidement, et Alice
+tournait le dos à la porte par où il entra. Agenouillée près de sa
+belle-soeur, elle essayait de ranimer ses mains glacées. Cependant
+Isidora n'était point évanouie. Morne, l'oeil fixe, et le sein oppressé,
+il semblait qu'elle fût retombée dans le désespoir, faute de puissance
+pour la joie. La douce Alice semblait la supplier de faire un nouvel
+effort pour chasser le démon Elle semblait prier pour elle, tout en la
+priant elle-même de se laisser sauver.
+
+Jacques s'attendait si peu à un tel résultat de l'entrevue de ces deux
+femmes, qu'il resta comme pétrifié de surprise devant l'admirable groupe
+qu'elles formaient devant lui. Toutes deux en deuil, toutes deux pâles:
+l'une toute semblable à un ange de miséricorde, l'autre à l'archange
+rebelle qui mesure l'espace entre l'abîme et le firmament.
+
+Cependant l'habitude de s'observer et de se contraindre était si forte
+chez cette dernière qu'elle y obéissait encore machinalement. Elle fut
+la première à s'apercevoir du léger bruit que fit l'entrée de Jacques,
+et, sortant de sa torpeur par un grand effort, elle recouvra la parole.
+«Je suis insensée, dit-elle à voix basse à sa belle-soeur. L'état où je
+suis me rendrait importune si je restais plus longtemps. Permettez-moi
+de m'en aller tout de suite. Il vous arrive du monde, et je ne veux pas,
+qu'on, me voie chez vous. Oh! à présent que je vous connais, je vous
+aime, et je ne veux pas vous exposer à des chagrins pour moi; j'aimerais
+mieux ne vous revoir jamais, Mais je vous reverrai, n'est-ce pas? Oh!
+permettez-moi de revenir en secret! je vous le demanderais à genoux si
+nous étions seules.»
+
+--Je veux que vous reveniez, répondit Alice en l'aidant à se lever, «et
+bientôt j'espère que ce ne sera plus en secret. Pendant quelques jours
+encore permettez-moi de causer seule, librement avec vous.
+
+--Quand ordonnez-vous que je revienne? dit Isidora, soumise comme un
+enfant.
+
+--Si je croyais vous trouver seule chez vous...
+
+--Vous me trouverez toujours seule.
+
+--A certaines heures? lesquelles?
+
+--A toutes les heures. Avec l'espérance de vous voir un instant, je
+fermerai ma porte toute la journée.
+
+--Mais quels jours?
+
+--Tous les jours de ma vie s'il le faut, pour vous voir un seul jour.
+
+--Mon Dieu! que vous me touchez! que vous me paraissez aimante!
+
+--Oh! je l'ai été, et je le deviendrai si vous voulez m'aimer un peu.
+Mais ne dites rien encore; ce serait de la pitié peut-être. Tenez, vous
+ne pouvez pas venir chez moi ostensiblement, cela peut attirer sur vous
+quelque blâme. Je sais qu'on a une détestable opinion de moi dans votre
+famille. Je croirais que je la mérite si vous la partagiez. Mais je ne
+veux pas que mon bon ange souffre pour le bien qu'il veut me faire.
+Venez chez moi par les jardins. Il y a une petite porte de communication
+dans votre mur; près de la porte une serre remplie de fleurs, où vous
+pouvez vous tenir sans que personne vous voie, et où vous me trouverez
+toujours occupée à vous aimer et à vous attendre.
+
+Malgré tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ces paroles, le souvenir
+de cette petite porte, de ce mur mitoyen et de cette serre fut un coup
+de poignard qui réveilla les douleurs personnelles d'Alice. Elle se
+rappela Jacques Laurent, tourna brusquement la tète, et le vit au fond
+de l'appartement où il s'était timidement réfugié, tandis qu'elle
+conduisait lentement Isidora vers l'issue opposée, en parlant bas avec
+elle. Elle promit, mais sans s'apercevoir cette fois de la joie et de
+la reconnaissance d'Isidora. Enfin, voyant que celle-ci sortait et se
+soutenait à peine, tant l'émotion l'avait brisée, elle appela Jacques
+avec un sentiment de grandeur et de jalousie indéfinissable.
+
+--Mon ami, lui dit-elle, donnez donc le bras à ma belle-soeur, qui est
+souffrante, et conduisez-la à sa voiture.
+
+--Sa belle-soeur! pensa la courtisane. Elle ose m'appeler ainsi devant
+un de ses amis! elle n'en rougit pas! et elle revint vers Alice pour la
+remercier du regard et saisir une dernière fois sa main qu'elle porta à
+ses lèvres. Dans son émotion délicieuse, elle vit Jacques confusément,
+sans le regarder, sans le reconnaître, et accepta son bras, sans pouvoir
+détacher ses yeux du visage d'Alice. Et comme Jacques, embarrassé de sa
+préoccupation, lui rappelait qu'il la conduisait à sa voiture.
+
+--Je suis à pied, dit-elle. Quand on demeure porte à porte! Et, tenez,
+si la petite porte du jardin n'est pas condamnée, ce sera beaucoup plus
+court par là.
+
+--Je vais sonner pour qu'on aille ouvrir, dit Alice; et elle sonna en
+effet. Mais son âme se brisa en voyant Isidora, appuyée sur le bras de
+Jacques, descendre le perron du jardin, et se diriger vers le lieu de
+leurs anciens rendez-vous. Elle eut la pensée de les suivre. Rien n'eut
+été plus simple que de reconduire elle-même sa belle-soeur par ce
+chemin; rien ne lui parut plus monstrueux, plus impossible que cet acte
+de surveillance, tant il lui répugna, Elle ne pouvait pas supposer
+qu'Isidora n'eût pas reconnu Jacques. «Comme elle se contient jusqu'au
+milieu de l'attendrissement!» se disait-elle. «Et lui, comme il a paru
+calme! Quelle puissance dans une passion qui se cache ainsi! Ne sais-je
+pas moi-même que plus l'âme est perdue, plus l'apparence est sauvée?
+
+Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la pendule, l'oreille
+tendue au moindre bruit, et comptant les minutes qui allaient s'écouler
+entre le départ et le retour de Jacques.
+
+Isidora et Jacques marchaient sans se parler. Elle était plongée dans un
+attendrissement profond et délicieux, et ne songeait pas plus à regarder
+l'homme qui lui donnait le bras que s'il eût été une machine. Il
+s'applaudissait d'avoir échappé à l'embarras d'une reconnaissance, et,
+pensant à la bonté d'Alice, lui aussi, il se gardait bien de rompre le
+silence; mais un hasard devait déjouer cette heureuse combinaison du
+hasard. Le domestique qui marchait devant eux s'était trompé de clef,
+et lorsqu'il l'eut vainement essayée dans la serrure, il s'accusa d'une
+méprise, posa sur le socle d'un grand vase de terre cuite, destiné à
+contenir des fleurs, la bougie qu'il tenait à la main, et se prit à
+courir à toutes jambes vers la maison pour rapporter la clef nécessaire.
+
+Jacques Laurent resta donc tête à tête avec son ancienne amante sous
+l'ombrage de ces grands arbres qu'il avait tant aimés, devant cette
+porte qui lui rappelait leur première entrevue, et dans une situation
+tout à faite embarrassante pour un homme qui n'aime plus. L'air d'un
+soir chargé d'orage, c'est-à-dire lourd et chaud, ne faisait pas
+vaciller la flamme de la bougie, et son visage se trouvait, si bien
+éclairé qu'au premier moment Isidora devait le reconnaître, à moins que,
+dans la foule de ses souvenirs, le souvenir d'un amour si promptement
+satisfait, si promptement brisé, put ne pas trouver place parmi tant
+d'autres.
+
+Il affectait de détourner la tête, cherchant ce qu'il avait à dire, ou
+plutôt ce qu'il pouvait se dispenser de dire pour ne pas manquer à la
+bienséance. Offrir à sa compagne préoccupée de la conduire à un banc
+en attendant le retour du domestique, lui demander pardon de ce
+contre-temps, rien ne pouvait se dire en assez peu de mots pour que sa
+voix ne risquât pas de frapper l'attention. Il crut sortir d'embarras en
+apercevant une de ces chaises de bois qu'on laisse dans les jardins, et
+il fit un mouvement pour quitter le bras de madame de S... afin d'aller
+lui chercher ce siège. Ce pouvait être une politesse muette. Il se crut
+sauvé. Mais tout à coup il sentit son bras retenu par la main d'Isidora
+qui lui dit avec vivacité:
+
+--Mais, Monsieur, je vous connais, vous êtes... Mon Dieu, n'êtes-vous
+pas...
+
+«Je suis Jacques Laurent», répondit avec résignation le timide jeune
+homme, incapable de soutenir aucune espèce de feinte, et jugeant
+d'ailleurs qu'il était impossible d'éviter plus longtemps cette crise
+délicate. Puis, comme il sentit le bras d'Isidora presser le sien
+impétueusement, un sentiment de méfiance, et peut-être de ressentiment,
+lui rendit le courage de sa fierté naturelle.
+
+--Probablement, Madame, lui dit-il, ce nom est aussi vague dans vos
+souvenirs que les traits de l'homme qui le porte.
+
+--Jacques Laurent, s'écria madame de S..., sans répondre à ce froid
+commentaire, Jacques Laurent ici, chez madame de T....! et dans cet
+endroit!... Ah! cet endroit qui m'a fait vous reconnaître, je ne l'ai
+pas revu sans une émotion terrible, et j'ai été comme forcée de vous
+regarder, quoique... Jacques, vous ici avec moi?... Mais comment cela
+se fait-il?... Que faisiez-vous chez madame de T...? Vous la connaissez
+donc?... Oui: elle vous a appelé son ami.... Vous êtes son ami... Son
+amant peut-être!... Écoutez, Jacques, écoutez, il faut que je vous
+parle, ajouta-t-elle avec précipitation en voyant revenir le serviteur
+avec la clef.
+
+--Non, pas maintenant, dit Jacques troublé et irrité: surtout pas après
+le mot insensé que vous venez de dire...
+
+--Ah! reprit-elle en baissant la voix à mesure que le domestique
+s'approchait, quel accent d'indignation! je crois entendre la voix de
+Jacques au bal masqué lorsque, pour l'éprouver, je le supposais l'amant
+de Julie! Au nom de la pauvre Julie qui est morte dans tes bras,
+Jacques, écoute-moi un instant, suis-moi. Mon avenir, mon salut, ma
+consolation sont dans vos mains, Monsieur... Si vous êtes un homme juste
+et loyal comme vous l'étiez jadis... Si vous êtes un homme d'honneur,
+parlez-moi, suivez-moi... ou je croirai que vous êtes mon ennemi, un
+lâche ennemi comme les autres! Eh bien! n'hésitez donc pas! dit-elle
+encore pendant que le domestique faisait crier la clef dans la serrure
+rouillée; rien de plus simple que vous me donniez le bras jusqu'à mes
+appartements. Rien de plus grossier que de me laisser traverser seule
+l'autre jardin.» Et elle l'entraîna.
+
+--Je vais attendre monsieur? dit le vieux Saint-Jean avec cet admirable
+accent de malicieuse bêtise qu'ont, en pareil cas, ces espions
+inévitables donnés par la civilisation.
+
+--Non, répondit Jacques avec sa douceur et sa bonhomie ordinaires,
+laissez la clef, je vais la rapporter en revenant.
+
+--En ce cas, je vais la mettre en dehors pour que monsieur puisse
+revenir.
+
+Jacques n'écoutait plus. Emporté comme par le vent d'orage, il suivait
+Isidora, qui, parvenue au milieu du jardin, tourna brusquement du côté
+de la serre, et l'y fit entrer avec une sorte de violence.
+
+Elle ne s'arrêta qu'auprès de la cuvette de marbre, et de ce banc garni
+de velours bleu, sur lequel elle s'était assise près de lui pour la
+première fois. «Ne dites rien, Jacques! s'écria-t-elle en le forçant de
+s'asseoir à ses côtés, ne préjugez rien, ne pensez rien, jusqu'à ce que
+vous m'ayez entendue. Je vous connais, je sais que des questions ne vous
+arracheraient rien: je ne vous en ferai point. Je vois que vous avez
+de la répugnance à venir ici, de l'inquiétude et de l'impatience à y
+rester!... Je ne vous retiendrai pas longtemps. Je crois deviner... mais
+peu importe. Ce que je dirai sera vrai ou faux, vous ne répondrez pas,
+mais voilà ce que j'imagine, il faut que vous le sachiez pour comprendre
+ma situation et ma conduite. Vous êtes intimement lié avec madame de
+T..., vous êtes entré chez elle tout à l'heure sans être annoncé, comme
+un habitué de la maison... dans sa chambre... car c'était sa chambre
+ou son boudoir, je n'ai pas bien regardé... Vous l'aimez! car vous
+tremblez; oui, je sens trembler votre main qui repousse en vain la
+mienne. Elle vous aime peut-être! Bah! il est impossible qu'elle ne
+vous aime pas! Que ce soit amour ou amitié, elle vous estime, elle
+vous écoute, elle vous croit! Vous lui avez parlé de moi; elle vous a
+consulté! Vous lui avez dit... Mais non, vous ne lui avez pas dit de mal
+de moi, sa conduite me le prouve. Sa conduite envers moi est admirable,
+c'est dire que la vôtre entre elle et moi l'a été aussi... Jacques, je
+vous remercie... Je parle comme dans un rêve, et je comprends à mesure
+que je parle... Mon premier mouvement, en vous voyant, a été la peur,
+châtiment d'une âme coupable! Mais mon second mouvement est celui de
+ma vraie nature, nature confiante et droite, que l'on a faussée et
+torturée. Aussi mon second mouvement est la confiance, la gratitude...
+une gratitude enthousiaste! Jacques! vous êtes toujours le meilleur des
+hommes, et vous avez pour maîtresses la meilleure des femmes! Ce bonheur
+vous était dû; en homme généreux, vous avez voulu me donner du bonheur
+aussi, et, grâce à vous, cette femme est mon amie! Oh! que vous êtes
+grands tous les deux!»
+
+Et, dans un élan irrésistible, Isidora pencha son visage baigné de
+larmes jusqu'à effleurer de ses lèvres tremblantes les mains du craintif
+jeune homme.
+
+«Laissez, Madame, laissez, répondit-il effrayé de l'émotion qui le
+gagnait et en faisant un effort pour s'éloigner d'elle, autant que le
+permettait la largeur du siège de marbre; vous êtes dangereuse jusque
+dans vos meilleurs mouvements, et je ne peux pas vous écouter sans
+frayeur. Vous êtes hardie et vous aimez à profaner, jusque dans vos
+élans d'amour pour les choses saintes. Otez de votre imagination
+audacieuse l'idée de cette liaison intime avec madame de T... Sachez, en
+un mot, que je suis le précepteur de son fils, et, par conséquent, le
+commensal et l'habitué nécessaire de sa maison. Je venais lui parler de
+son enfant, quand je suis entré étourdiment dans son petit salon. Je
+ne me permets pas d'autres sentiment envers elle qu'un dévouement
+respectueux, et l'estime qu'on doit à une femme éminemment vertueuse:
+et, quant à celui qu'elle peut avoir pour moi, c'est la confiance en
+mes principes et la bonne opinion qu'une personne sensée doit avoir de
+l'homme à qui elle confie l'âme de son enfant. Quel démon vous pousse à
+bâtir un roman extravagant, impossible? Est-ce là le respect et l'amour
+que vous témoigniez tout à l'heure à madame de T... par vos humbles
+caresses? A peine l'émotion que sa bonté vous cause est-elle dissipée,
+que déjà vous l'assimilez à toutes les femmes que vous connaissez;
+apprenez à connaître, Madame, apprenez à respecter, si vous voulez
+apprendre à aimer.»
+
+Sauf l'amour avoué, sauf le bonheur des deux amants, la pauvre Isidora,
+dans sa candeur cynique, avait deviné juste, et c'était en effet un bon
+mouvement qui l'avait poussée à penser tout haut; mais elle ne savait
+pas qu'en s'exprimant ainsi, elle mettait la main sur des plaies vives.
+L'indignation de Jacques lui fit un mal affreux, et la haine de la
+pudeur et de la vertu lui revint au coeur plus amère, plus douloureuse
+que jamais.
+
+--Quel langage! quelle colère et quel mépris! dit-elle en se levant et
+en regardant Jacques avec un sombre dédain. Vous niez l'amour et vous
+exprimez un pareil respect! Le nom de votre idole vous paraît souillé
+dans ma bouche, et son image dans ma pensée! Vous n'êtes pas habile,
+Jacques; vous ne savez pas que les femmes comme moi sont impossibles à
+tromper sur ce point. Le respect, c'est l'amour! En vain vous faites une
+distinction affectée de ces deux mots: quiconque n'aime pas, méprise,
+quiconque aime vénère; il n'y a pas deux poids et deux mesures pour
+connaître le véritable amour. Moi aussi j'ai été aimée une fois dans
+ma vie; est-ce que vous l'avez oublié, Jacques? Et comment l'ai-je su?
+c'est parce qu'on ne le disait pas, c'est parce qu'on n'eût jamais osé
+me l'avouer, c'est enfin parce qu'on me respectait. Et cela se passait
+ici, il y a trois ans; c'est ici que, sur ce banc, osant à peine
+effleurer mon vêtement, et frémissant de crainte quand, en touchant ces
+fleurs, votre main rencontrait la mienne, vous seriez mort plutôt que
+de vous déclarer, vous seriez devenu fou plutôt que de vous avouer à
+vous-même que vous m'aimiez... Mais voilà que vous êtes devenu un homme
+civilisé à mon égard, c'est-à-dire que vous me méprisez, et que vous
+exaltez devant moi une autre femme! C'est tout simple, Jacques, c'est
+tout simple, vous ne m'aimez plus et vous l'aimez.. Je m'en doutais, je
+le sais à présent. En vérité, Jacques, vous êtes bien maladroit, et le
+secret d'une femme _vertueuse_, comme vous dites, est en grand danger
+dans vos mains.
+
+--Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire? reprit Jacques irrité, en
+se levant à son tour. Je croyais bénir le jour où je vous retrouverais
+digne d'une noble et fidèle amitié; mais je vois bien que Julie est
+morte, en effet, comme vous le disiez tout à l'heure, et qu'il ne me
+reste plus qu'à pleurer sur elle.
+
+--Ah! malheureux, ne blasphème pas! s'écria-t-elle en se tordant les
+mains; que ne peux-tu dire la vérité? pourquoi Julie n'est-elle pas
+morte et ensevelie à jamais au fond de ton coeur et du mien? mais
+l'infortunée ne peut pas mourir. Cette âme pure et généreuse s'agite
+toujours dans le sein meurtri et souillé d'Isidora; elle s'y agite en
+vain, personne ne veut lui rendre la vie; elle ne peut ni vivre ni
+mourir. Vraiment je suis un tombeau où l'on a enfermé une personne
+vivante. Ah! philosophe sans intelligence et sans entrailles, tu ne
+comprends rien à un pareil supplice, et cette agonie te fait sourire de
+pitié. Sois maudit, toi que j'ai tant aimé, toi que seul parmi tous les
+hommes, je croyais capable d'un grand amour! puisses-tu être puni du
+même supplice! puisses-tu te survivre à toi-même et conserver le désir
+du bien, après avoir perdu la foi!
+
+Son voile noir était tombé sur ses épaules, et sa longue chevelure,
+déroulée par l'humidité de la nuit, flottait éparse sur sa poitrine
+agitée. La lune, en frappant sur le vitrage de la serre, semait sur elle
+de pâles clartés dont le reflet bleuâtre la faisait paraître plus belle
+et plus effrayante. Elle ressemblait à lady Macbeth évoquant dans ses
+malédictions et dans ses terreurs les esprits malfaisants de la nuit.
+
+Le coeur de Jacques se rouvrit à la pitié et à une sorte d'admiration
+pour ce principe d'amour et de grandeur qu'une vie funeste n'avait pu
+étouffer en elle; une âme vulgaire ne pouvait pas souffrir ainsi.
+
+«Julie, lui dit-il, en lui prenant le bras avec énergie, reviens donc à
+toi-même; s'il ne faut pour cela que rencontrer un coeur ami, ne l'as-tu
+pas trouvé aujourd'hui? N'étais-tu pas tout à l'heure affectueusement
+pressée dans les bras d'un être généreux, excellent entre tous? Cette
+femme qui, en dépit des préjugés du monde, t'a nommée sa soeur et t'a
+promis de venir ici pour te consoler et te bénir, n'est-ce donc pas
+un secours que le ciel t'envoie? n'est-ce donc pas un messager de
+consolation qui doit briser la pierre de ton cercueil? Ta fierté
+implacable, qui repoussait jadis le pardon de l'amour, refusera-t-elle
+la nouvelle alliance de l'amitié? Ne m'attribuez pas les généreux
+mouvements de cette noble femme. Son coeur n'a pas besoin
+d'enseignement; mais sachez bien que si elle en avait besoin, et
+si j'avais sur elle l'influence qu'il vous a plu tout à l'heure de
+m'attribuer, je voudrais que vous dussiez le repos de votre conscience
+et la guérison de vos blessures à cette main de femme, plutôt qu'à celle
+d'aucun homme.»
+
+L'exaspération d'Isidora était déjà tombée, comme le vent capricieux
+de l'orage lorsqu'il s'abat sur les plantes et semble s'endormir en
+touchant la terre. Mobile comme l'atmosphère, en effet, elle écoutait
+Jacques d'un air moitié soumis, moitié incrédule.
+
+--Tu as peut-être raison, dit-elle, peut-être! Je n'en sais rien encore,
+j'ai besoin de me recueillir, de m'interroger. Je suis partagée entre
+deux élans contraires: l'un, qui me pousse aux genoux de cette femme au
+front d'ange, l'autre, qui me fait haïr et craindre la protection de
+cette dame à la voix de sirène. Une dévote, peut-être! qui veut me mener
+à l'église et me présenter au monde des sacristies, comme un trophée
+de sa béate victoire. Ah! que sais-je? En Italie aussi, des femmes de
+qualité ont voulu me convertir. Elles m'appelaient dans leur oratoire,
+et m'eussent chassée de leur salon. Faudrait-il passer par le
+confessionnal et la communion pour entrer chez ma belle-soeur? Ah!
+jamais! jamais de bassesse! de l'insolence, de la haine, des outrages,
+je le veux bien, mais de l'hypocrisie et de la honte, jamais!
+
+--Et vous avez raison, reprit Jacques; à ces craintes, je vois que vous
+êtes toujours injuste; mais, à ces résistances, je vois que vous avez
+la vraie fierté. Mais me croyez-vous donc enrôlé parmi les jésuites de
+salons, que vous me supposez capable de vous engager dans de si lâches
+intrigues? sachez que madame de T... n'est pas dévote.
+
+«Pardonnez-moi tout ce que je dis, Jacques, vous voyez bien que je n'ai
+pas ma tête. Ma pauvre tête que, ce matin, je croyais si forte et si
+froide, elle a été brisée, ce soir, par trop d'émotions. Cette femme
+m'a enivrée avec sa bonté et ses caresses, et toi, tu m'as tuée avec ta
+figure douce et tes blonds cheveux, m'apparaissant tout à coup comme le
+spectre du passé devant cette porte, dans ce lieu fatal où je t'ai vu
+pour ne jamais t'oublier. Ah! que je t'ai aimé, Jacques! Tu ne l'as
+jamais su, et tu as pu ne pas le croire. Ma conduite avec toi t'a paru
+odieuse. Elle était sage, elle était dévouée; je sentais que je n'étais
+pas digne de toi, que tu ne pourrais jamais oublier ma vie, qu'en
+devenant passionné tu allais devenir le plus malheureux des hommes. Je
+n'ai pas voulu changer en une vie de larmes ce souvenir d'une nuit de
+délices. Et, qu'est-ce que je dis? ce n'est pas cette nuit-là que je me
+suis rappelée avec le plus de bonheur et de regrets. C'est ce premier
+amour enthousiaste et timide que tu avais pour moi lorsque tu ne me
+connaissais que sous le nom de Julie, lorsque tu me croyais une femme
+pure, lorsque tu venais ici tout tremblant, et que, n'osant me parler de
+ton amour, tu me parlais de mes camélias. Ah! ne m'ôte pas ce souvenir,
+Jacques, et quelque coupable que tu m'aies jugée depuis, quelque
+insensée que je te paraisse encore, ne me reprends pas le passé, ne me
+dis pas que tu n'as pas senti pour moi un véritable amour; c'est le
+seul amour de ma vie, vois-tu, c'est mon rêve, c'est mon roman de jeune
+fille, commencé à trente ans, fini en moins de deux semaines...! fini!
+oh non! ce rêve ne m'a jamais quittée. Il ne finira qu'avec ma vie; je
+n'ai aimé qu'une fois, je n'ai aimé qu'un seul homme, et cet homme c'est
+toi, Jacques: ne le savais-tu point, ne le vois-tu pas? Je t'ai emporté
+dans le secret de mon coeur, et je t'y ai gardé comme mon unique trésor.
+Depuis trois ans, il ne s'est pas passé un jour, une heure, où je n'aie
+été plongée dans le ravissement de mon souvenir. C'est là ce qui m'a
+fait vivre, c'est là ce qui m'a donné la force d'être irréprochable
+dans mes actions depuis trois ans, comme j'étais irréprochable dans mes
+pensées. Je voulais me purifier par une vie régulière, par des habitudes
+de fidélité. J'ai essayé d'aimer Félix de S... comme on aime un mari
+quand on n'a pas d'amour pour lui et qu'on respecte son honneur. Et lui,
+le crédule jeune homme, s'est cru aimé du jour où j'ai eu une véritable
+passion dans l'âme pour un autre. Mais il a eu raison de m'estimer et de
+me respecter au point de vouloir me donner son nom. Ne lui avais-je pas
+sacrifié la satisfaction du seul amour que j'aie véritablement senti?
+Aussi, quand j'ai accepté ce nom et cette formalité significative du
+mariage, j'ai songé à toi, Jacques, je me suis dit: Si Félix revient à
+la vie, du moins Jacques saura que j'ai mérité d'être réhabilitée; s'il
+succombe, Jacques me reverra purifiée, ce ne sera plus une courtisane
+qu'il pressera en frissonnant contre sa poitrine, ce sera la comtesse de
+S..., la veuve d'un honnête homme, une femme indépendante de tout lien
+honteux, une maîtresse fidèle, éprouvée par trois ans d'absence et libre
+de se donner après un combat de trois ans contre les hommes et contre
+lui-même... Oh! Jacques, c'est ainsi que je t'ai aimé, et je reviens
+ici, je me berce depuis vingt-quatre heures des plus doux rêves. Je
+caresse mille projets, je m'endors dans les délices de mon imagination
+en attendant que je fasse des démarches pour te chercher et te
+retrouver; et tout à coup le roman infernal de ma destinée s'accomplit:
+tu parais devant moi, tu sembles sortir de terre, juste à l'endroit où
+je t'ai vu pour la première fois! Je t'enlève, je t'entraîne ici, parmi
+ces fleurs, où pour la première fois tu m'as parlé... Nous sommes
+seuls... je suis encore belle... je t'aime avec passion... et toi tu ne
+m'aimes plus! oh! c'est horrible, et voilà toute ma vie expiée dans ce
+seul instant.»
+
+La pâle traduction que nous venons de donner des paroles d'Isidora ne
+saurait donner une idée de son éloquence naturelle. Ce don de la parole,
+quelques femmes, même les femmes vulgaires en apparence, le possèdent à
+un degré remarquable et l'exercent jusque sur des sujets frivoles. La
+profession d'avocat conviendrait merveilleusement à certaines femmes du
+peuple que vous avez dû rencontrer aussi bien que moi, et sur les lèvres
+desquelles le discours venait de lui-même s'arranger à propos du moindre
+objet de négoce ou du moindre récit de l'événement du quartier.
+Les Parisiennes ont particulièrement cette faculté oratoire, cette
+propension à énoncer leur pensée sous des formes pittoresques ou
+littéraires et avec une pantomime animée, gracieuse ou plaisante,
+minaudière ou passionnée, emphatique ou naïve. Isidora était une de
+ces enfants du peuple de Paris, une de ces mobiles et saisissantes
+imaginations qui se répandent en expressions aussi vite qu'elles
+s'impressionnent. Elle avait donné à son propre esprit, par la lecture
+et le spectacle des arts, une éducation recherchée, brillante et presque
+solide, dans les loisirs de la richesse; et l'élocution facile qu'elle
+avait eue pour la répartie mutine et l'apostrophe mordante, elle l'avait
+conservée, pour l'analyse de ses sentiments et le récit de ses émotions
+passionnées. Jacques avait déjà été frappé de cette éloquence féminine,
+déjà il en avait subi diversement l'influence, lorsqu'elle avait été
+tour à tour la divine Julie et l'audacieux domino de l'Opéra. Il se
+sentit de nouveau sous le charme, et ce ne fut pas sans une terreur
+mêlée de plaisir. Il ne se piquait pas d'être un stoïque, et son amour
+pour Alice n'ayant jamais reçu d'encouragement, n'ayant pu nourrir
+aucune espérance, n'était pas un préservatif à l'épreuve du feu d'une
+passion expansive et provocante comme l'était celle d'Isidora. Nous
+essaierions en vain de faire deviner l'expression de sa physionomie
+si calme et si hautaine à l'habitude, si puissante de persuasion
+lorsqu'elle révélait tout à coup des orages cachés; ni les accents de
+sa voix éteinte dans les discours sans intérêt, flexible, saccadée,
+pénétrante, déchirante dans l'abandon du désespoir et de l'amour.
+Jacques sentit qu'il tremblait, qu'il avait alternativement chaud et
+froid, qu'il retombait sous l'empire de la fascination, et Isidora qui,
+par instants, jetait ses bras autour de lui avec ivresse et les retirait
+avec crainte, sentit, elle aussi, que Jacques perdait la tête.
+
+Et pourtant, hélas! tout ce qu'elle venait de lui dire était-il bien
+vrai? Sincère, oui; mais véridique, non. Qu'elle crût, dans cet instant,
+ne rien raconter que d'historique dans sa vie, et que dans sa vie il y
+eût, depuis trois ans, beaucoup de rêveries, de regrets et d'élans vers
+ce pur amour de Jacques, unique, en effet, dans ses souvenirs, par sa
+nature confiante et naïve, rien de plus certain; qu'elle eût été fidèle
+au comte de S..., quelle eût désiré se réhabiliter par le mariage, par
+besoin d'honneur plus que par désir d'une fortune assurée, cela était
+encore vrai; mais qu'elle ne se fût pas laissé distraire un seul instant
+de la passion de Jacques par les jouissances du faste, qu'elle l'eût
+quitté dans le seul dessein de ne pas le rendre malheureux, plutôt que
+pour n'être pas honteusement délaissée par Félix; qu'enfin, elle n'eût
+songé qu'à Jacques en se faisant épouser, et que l'amour des richesses
+certaines n'eût pas été mêlé, à l'insu d'elle-même, au désir ambitieux
+d'un titre et d'une vaine considération; voilà ce qui n'était qu'à
+moitié vrai. Il ne faut pas oublier qu'il y avait une bonne et une
+mauvaise puissance, agissant, à forces égales, sur l'âme naturellement
+grande mais fatalement corrompue de cette femme. En revoyant Jacques,
+elle retrouva toute la poétique et brûlante énergie du roman qu'elle
+avait caressé en secret dans sa pensée depuis trois ans; secret tour
+à tour douloureux et charmant, selon la disposition de son âme
+impressionnable et changeante, et qui l'avait aidée, en effet, à vivre
+sagement, mais qui n'eût pas été suffisant pour une telle réforme de
+conduite, sans l'espérance et la volonté de dominer et de soumettre le
+comte de S... Alors elle se plut à s'expliquer à elle-même sa propre vie
+par ce miracle de l'amour, qui lui plaisait davantage, parce qu'en effet
+il était davantage dans ses bons instincts; et l'imagination, cette
+maîtresse toute-puissante de son cerveau, qui lui tenait lieu du coeur
+éteint et des sens blasés, déploya ses ailes pour l'emporter loin du
+domaine de la réalité. Jacques, entraîné dans son tourbillon, perdait
+pied et se sentait comme soulevé par l'ouragan dans ce monde rempli de
+fantômes et d'abîmes.
+
+Cette Isidora si séduisante, si belle et si violemment éprise de lui,
+n'était elle pas la même femme qu'il avait aimée avec enthousiasme,
+puis avec délire, puis enfin avec de profonds déchirements de coeur,
+longtemps encore après avoir été brusquement séparé d'elle? Nous
+n'oserions pas dire que six mois encore avant cette nouvelle rencontre,
+Jacques, au moment d'aimer Alice, qu'il connaissait à peine, n'eût pas
+éprouvé d'énergiques retours de l'ancienne et unique passion. C'était
+bien plutôt lui qui eût pu, s'il eût été disposé à se vanter de sa
+fidélité, raconter à Isidora qu'il avait langui et souffert pour elle
+durant presque toute cette absence, et ce roman de son coeur eut été
+beaucoup plus authentique que celui qu'elle venait de faire sortir de
+son propre cerveau.
+
+Pourtant je ne sais quel doute obstiné se mêlait à l'ivresse croissante
+de Jacques. Tout était vrai dans l'expression d'Isidora; sa voix sonore,
+son regard humide, son sein agité; mais son exaltation, pour
+être sentie, n'en était pas moins appliquée à une assertion peu
+vraisemblable, et la sagesse, la modestie du jeune homme, se débattaient
+encore contre les séductions d'un genre de flatterie où les femmes sont
+toutes-puissantes. son humble fortune, son nom ignoré, son extérieur
+timide, rien en lui ne pouvait tenter la cupidité ou la vanité d'une
+telle femme. Et puis, s'il est vrai que les femmes sont crédules aux
+doux mensonges de l'amour, il faut bien avouer que, par nature et par
+position, les hommes le sont bien davantage.
+
+La lutte était engagée. Isidora voulait ardemment la victoire, non
+qu'elle eut conservé les moeurs de la galanterie. Il n'est rien de plus
+froid à cet égard que la femme qui a abusé de la liberté, rien de plus
+chaste, peut-être, que celle qui rougit d'avoir mal vécu. Mais il y
+a dans ces âmes-là, et il y avait dans la sienne en particulier, un
+insatiable orgueil. Elle ne pouvait se résoudre à perdre Jacques malgré
+elle, elle qui avait eu la force de le quitter. Le danger d'échouer,
+l'étonnement de sa résistance, étaient des stimulants à cette passion
+moitié sentie, moitié factice. Dans l'excitation nerveuse qu'elle
+éprouvait, elle pouvait, sans efforts et sans fausseté, parcourir tous
+les tons, et s'identifier, à la manière des grands artistes, avec toutes
+les nuances de son improvisation brûlante. Elle frappa le dernier coup
+en s'humiliant devant Jacques: «Ne me hais pas; oh! je t'en prie, ne me
+hais pas! lui dit-elle en courbant presque sur son sein les flots de sa
+noire chevelure. Ne crois pas que je sois indigne de ta pitié. Vois où
+l'amour m'a réduite! moi qui la repoussais si fièrement autrefois, quand
+tu me l'offrais, cette pitié sainte, je te la demande aujourd'hui. Je te
+la demande au nom de cette femme que j'ai calomniée tout à l'heure, si
+c'est calomnier le plus pur des anges de supposer qu'il t'aime. Mais si
+ta modestie farouche repousse cette idée comme un crime, je la rétracte
+et je désavoue les paroles que la jalousie m'a arrachées. Oui, la
+jalousie, je le confesse. Cette femme que j'adorais, que j'adore
+toujours dans sa bonté simple et courageuse, j'étais au moment de la
+haïr en songeant... Mais je ne veux même pas répéter les mots qui
+t'offensent. Sois sûr que le bon principe est assez fort en moi pour
+triompher, et qu'il triomphe déjà. J'étoufferai, s'il le faut, l'amour
+qui me dévore, pour rester digne de l'amitié qu'elle m'offre. Eussé-je
+encore d'insolents soupçons, je les refoulerai dans mon sein, je la
+respecterai comme tu la respectes. Seras-tu content, Jacques, et
+croiras-tu que je t'aime?»
+
+Jacques vit à ses pieds l'orgueilleuse Isidora, et soit que l'homme
+devienne plus faible que la femme quand il s'agit de donner le change à
+un véritable amour, soit qu'à bout de souffrance dans ses désirs ignorés
+pour Alice, il espérât guérir un mal inutile et funeste en s'enivrant
+de voluptés puissantes, il chercha l'oubli du présent dans le délire du
+passé.
+
+Isidora eût souhaité des émotions plus douces et plus profondes. Ce
+ne ne fut pas sans douleur et sans effroi qu'elle accepta son facile
+triomphe. Elle fut sur le point de le repousser en échange d'un mot et
+d'un regard adressés à la Julie d'autrefois. Elle arracha bien a son
+amant ce doux nom qui, pour elle, résumait tout son rêve de bonheur;
+mais la familiarité d'un amour accepté lui ôta tout son prestige. Elle
+se livra sans confiance et sans transport, à travers des larmes amères
+qu'elle interpréta comme des larmes de joie; mais elle sentit avec un
+affreux désespoir qu'elle mentait et qu'elle n'avait pas de plus noble
+plaisir que celui de rendre Jacques infidèle à une femme austère et plus
+désirable qu'elle.
+
+Car elle devina tout en sentant battre contre son coeur ce coeur rempli
+d'une autre affection, et bientôt elle éprouva l'invincible besoin de
+pleurer seule et de constater que sa victoire était la plus horrible
+défaite de sa vie, «Va-t'en, dit-elle à Jacques lorsque minuit sonna
+dans le lointain. Tu ne m'aimes plus, ou tu ne m'aimes pas encore. Un
+abîme s'est creusé entre nous. Mais je le comblerai peut-être, Jacques,
+à force de repentir et de dévouement.»
+
+Elle s'était montrée douce et résignée malgré son angoisse. Jacques ne
+sentait encore que de l'attendrissement et de la reconnaissance. Il
+essaya de ramener la paix dans son âme en lui parlant de l'avenir et
+des affections durables. Mais, lui aussi, il sentit tout à coup qu'il
+mentait. La peur et les remords le saisirent, et la parole expira sur
+ses lèvres. Isidora avait été vingt fois sur le point de lui dire:
+«Tais-toi, ceci est un sermon!» Mais elle se contint, soit par
+stoïcisme, soit par découragement, et elle trouva des prétextes pour
+se séparer de lui sans lui dévoiler, comme autrefois, la profonde et
+altière douleur de son âme impuissante et inassouvie.
+
+Jacques, confus et tremblant, rentra dans le jardin de l'hôtel de T..,
+comme un larron qui voudrait se cacher de lui-même. Il referma, sans
+bruit, la petite porte et jeta un regard craintif sur l'allée déserte et
+les massifs silencieux.
+
+Les volets du rez-de-chaussée, habité par Alice, étaient fermés, nulle
+trace de lumière, aucun bruit à l'extérieur. Sans doute elle était
+couchée.
+
+«Ah! repose en paix, âme tranquille et sainte, pensa-t-il en approchant
+de ces fenêtres sans reflets et de cette façade morne d'une maison
+endormie sous le froid et fixe regard de la lune. Dors la nuit, et que
+tes jours s'envolent en sereines rêveries. Que l'orage, que la honte,
+que les luttes vaines et coupables, que les inutiles désirs et les
+remèdes empoisonnés, que la douleur et le mal soient pour moi seul!
+Maintenant me voilà condamné par ma conscience à me taire éternellement,
+et je ne pourrai plus même maudire ma timidité!»
+
+Il fallait traverser l'antichambre de madame de T... pour rentrer dans
+la maison. Et qu'allait devenir Jacques si cette porte était fermée!
+Mais à peine l'eut-il touchée, que Saint-Jean vint la lui ouvrir.
+
+«Ne faites pas de bruit, monsieur Laurent, madame est _retirée_,» lui
+dit le bonhomme qui l'avait attendu sur ce banc classique en velours
+d'Utrecht, où les serviteurs du riche, victimes de ses caprices ou de
+ses habitudes, perdent de si longues heures entre un mauvais sommeil
+ou une oisiveté d'esprit plus mauvaise encore. Jacques lui exprima ses
+regrets de l'avoir fait veiller. «Pardi, Monsieur, dit le bonhomme avec
+un sourire moitié bienveillant, moitié goguenard, il le fallait bien,
+à moins de vous faire coucher à la belle étoile, ou à l'hôtel de S...!
+Rendez-moi ma clef? Eh! eh! vous l'emportez par mégarde!»
+
+Jacques avait été mis, dans l'après-dînée, en possession de la chambre
+qu'il devait occuper désormais à l'hôtel de T... Ce n'était pas
+son ancienne mansarde; c'était un petit appartement beaucoup plus
+confortable, situé au second, mais ayant vue aussi sur le jardin. En
+examinant ce local, Jacques fut frappé du goût et de la grâce aimable
+avec lesquels il avait été décoré. Tout était simple; mais, par un
+étrange hasard, il semblait que la personne chargée de ce soin eût
+deviné ses goûts, ses paisibles habitudes de travail, le choix des
+livres qui pouvaient le charmer, et jusqu'aux couleurs de teinture qu'il
+aimait. La pensée ne lui vint pourtant pas que madame de T... eût daigné
+s'occuper elle-même de ces détails. Dans les commencements de son séjour
+à la campagne il avait été l'objet des attentions les plus délicates
+et les plus affectueuses dans ce qui concernait les douceurs de son
+installation. Mais depuis qu'Alice, préoccupée d'une pensée grave qu'il
+ne devinait pas, semblait s'être refroidie pour lui, il ne se flattait
+plus de lui inspirer ces prévenantes bontés. Agité et craignant de
+réfléchir, il se jeta sur son lit, espérant trouver dans le sommeil
+l'oubli momentané de la tristesse invincible qui le gagnait.
+
+Mais il n'eut qu'un sommeil entrecoupé et des rêves insensés. Il
+pressait Alice dans ses bras, et tout à coup, son visage divin devenant
+le visage désolé d'Isidora, ses caresses se changeaient en malédictions,
+et la courtisane étranglait sous ses yeux la femme adorée.
+
+Obsédé de ces folles visions, il se leva et s'approcha de sa fenêtre.
+Les menaces d'orage s'étaient dissipées: il n'y avait plus au firmament
+qu'une vague blancheur, des nuées transparentes, floconneuses, et
+l'argent mat du clair de la lune sur un fond de moire. Laurent jeta les
+yeux sur ce jardin funeste qui ne lui rappelait que des regrets ou des
+remords. Mais bientôt son attention fut fixée sur un objet inexplicable.
+Tout au fond du jardin, sur une espèce de terrasse relevée de trois
+gradins de pierre blanche, et fermée de grands murs, marchait lentement
+une forme noire qu'il lui était impossible de distinguer, mais dont
+le mouvement régulier et impassible pouvait être comparé à celui d'un
+pendule. Qui donc pouvait ainsi veiller dans la solitude et le silence
+de la nuit? D'abord un soupçon terrible, une âcre jalousie, s'empara du
+cerveau affaibli de Jacques. Comme s'il avait eu, lui, le droit d'être
+jaloux! Alice attendait-elle quelqu'un à cette heure solennelle et
+mystérieuse? Mais était-ce bien Alice? Isidora aussi portait un vêtement
+de deuil. Aurait-elle eu la fantaisie de venir rêver dans ce jardin
+plutôt que dans le sien? elle pouvait en avoir conservé une clef. Mais
+comment expliquer le choix de cette promenade? D'ailleurs Alice était
+mince, et il lui semblait voir une forme élancée.
+
+Une demi-heure s'écoula ainsi. L'ombre paraissait infatigable, et elle
+était bien seule. Elle disparaissait derrière de grands vases de fleurs
+et quelques touffes de rosiers disposés sur le rebord de la terrasse.
+Puis elle se montrait toujours aux mêmes endroits découverts, suivant la
+même ligne, et avec tant d'uniformité, qu'on eût pu compter par minutes
+et secondes les ailées et venues de son invariable exercice. Elle
+marchait lentement, ne s'arrêtait jamais, et paraissait bien plutôt
+plongée dans le recueillement d'une longue méditation qu'agitée par
+l'attente d'un rendez-vous quelconque.
+
+Jacques fatigua son esprit et ses yeux à la suivre, jusqu'à ce que,
+cédant à la lassitude, et voulant se persuader que ce pouvait être la
+femme de chambre de madame de T..., attendant quelque amant pour son
+propre compte, il alla se recoucher. Après deux heures de cauchemar
+et de malaise, il retourna à la fenêtre. L'ombre marchait toujours.
+Était-ce une hallucination? Cela faisait croire à quelque chose de
+surnaturel. Un spectre ou un automate pouvaient seuls errer ainsi
+pendant de si longues heures sans se lasser. Où un être humain eût-il
+pris tant de persévérance et d'insensibilité physique? L'horizon
+blanchissait, l'air devenait froid, et les feuilles se dilataient à
+l'approche de la rosée. «Je resterai là, se dit Jacques, jusqu'à ce que
+la vision s'évanouisse ou jusqu'à ce que cette femme quitte le théâtre
+de sa promenade obstinée. A moins de passer par-dessus le mur, il faudra
+bien qu'elle se rapproche, que je la voie ou que je la devine.»
+
+Cette curiosité, mêlée d'angoisse, fit diversion à ses maux réels. Caché
+derrière la mousseline du rideau collé à ses vitres, il s'obstina à son
+tour à regarder, jusqu'à ce que le jour, s'épurant peu à peu, lui permit
+de reconnaître Alice. A n'en pouvoir douter, c'était elle qui, depuis
+une heure du matin jusqu'à quatre, avait ainsi marché sans relâche, sans
+distraction, et sans qu'aucune impression extérieure eût pu la déranger
+du problème intérieur qu'elle semblait occupée à résoudre. A mesure que
+le jour net et transparent qui précède le lever du soleil lui permettait
+de discerner les objets, Jacques voyait son attitude, sa démarche, les
+détails de son vêtement. Rien en elle n'annonçait le désordre de l'âme.
+Elle avait la même toilette de deuil qu'il lui avait vue la veille; elle
+n'avait pas songé à mettre un châle: elle avait la tête nue. Ses cheveux
+bruns, séparés sur son beau front, ne paraissaient pas avoir été
+déroulés pour une tentative de sommeil. Son pas était encore ferme
+quoique un peu ralenti, ses bras croisés sur sa poitrine sans raideur
+et sans contraction violente. Enfin, lorsque le premier rayon du soleil
+vint dorer les plus hautes branches, elle s'arrêta au milieu de la
+terrasse et parut regarder attentivement la façade de la maison. Puis
+elle descendit les trois degrés et se dirigea vers la porte du petit
+salon d'été, sans avoir aperçu Jacques qui se cachait soigneusement.
+Lorsqu'elle fut assez près de la maison pour qu'il pût distinguer sa
+physionomie, il remarqua avec étonnement qu'elle était calme, pâle, il
+est vrai, comme l'aube, mais aussi sereine, et à peine altérée par la
+fatigue d'une si solennelle et si étrange veillée. Et, cependant, que
+n'avait-il pas fallu souffrir pour remporter une telle victoire
+sur soi-même «Oh! quelle femme êtes-vous donc? s'écria Jacques
+intérieurement, quand il lui eut entendu doucement refermer la porte
+vitrée de son boudoir; quelle énigme vivante, quelle âme céleste nourrie
+des plus hautes contemplations, ou quel coeur à jamais brisé par un
+morne désespoir? Vous n'aimez pas, non, vous n'aimez pas, car vous
+semblez ne pouvoir pas souffrir; mais vous avez aimé, et vous vivez
+peut-être d'un souvenir du mort!» Et Jacques ne se doutait pas que ce
+mort c'était lui.
+
+«J'ai aimé!» pensait Alice en se déshabillant avec lenteur et en
+s'étendant sur sa couche chaste et sombre.
+
+Jacques fut bien abattu et bien préoccupé durant la leçon du matin qu'il
+donnait ordinairement avec tant de zèle et d'amour au fils d'Alice.
+Il s'en fit, des reproches. Nos fautes ont ainsi toutes sortes de
+retentissements imprévus, petits ou grands, mais qui en raniment
+l'amertume par mille endroits.
+
+A la campagne, Alice avait l'habitude de venir toujours, vers la fin de
+la leçon, écouter le résumé du précepteur ou de l'enfant. Jacques se
+dit que toute cette vie allait changer à Paris, et qu'il ne verrait
+peut-être pas Alice de la journée. On lui monta son déjeuner dans sa
+chambre, et le vieux serviteur lui dit que madame avait commandé que son
+couvert fût mis tous les jours à sa table à l'heure du dîner. Jacques
+attendit cette heure avec anxiété. Mais il dîna tête-à-tête avec son
+élève.
+
+«Madame a la migraine, dit le bonhomme Saint-Jean, une forte migraine, à
+ce qui parait; elle n'a rien pris de la journée.»
+
+Et il secoua la tête d'un air chagrin.
+
+Nous laisserons Jacques Laurent à ses anxiétés, et nous rendrons compte
+au lecteur de la journée d'Alice.
+
+Après quelques heures d'un sommeil calme, elle s'habilla avec le même
+soin qu'à l'ordinaire, et se fit apporter la clef de la petite porte du
+jardin. «Je la laisserai dans la serrure, dit-elle à Saint-Jean, et vous
+ne l'ôterez jamais.» Puis elle se dirigea avec une lenteur tranquille
+vers le jardin d'Isidora, et elle alla s'asseoir dans la serre, où elle
+voulut rester seule quelques instants avant de la faire avertir. Il y
+avait là quelque désordre, un coussin de velours tombé dans le sable,
+quelques belles fleurs brisées autour de la fontaine. Alice eut un
+frisson glacé; mais aucun soupir ne trahit, même dans la solitude,
+l'émotion de son âme profonde.
+
+Elle allait sa diriger enfin vers le pavillon, lorsque Isidora parut
+devant elle, en robe blanche sous une légère mante noire. Isidora était
+fière de porter en public ce deuil qui la faisait épouse et veuve; mais
+elle haïssait cette sombre couleur et ce souvenir de mort. N'attendant
+pas si tôt la visite de sa belle-soeur, elle cachait à peine sous sa
+mante cette toilette du matin, molle et fraîche, dans laquelle elle se
+sentait renaître. Pourtant le visage de la superbe fille était fort
+altéré. Sa beauté n'en souffrait pas; elle y gagnait peut-être en
+expression; mais il était facile de voir à son oeil plombé et à sa riche
+chevelure à peine nouée, qu'elle avait peu dormi et qu'elle avait eu
+hâte de se retremper dans l'air du matin. Il était à peine neuf heures.
+
+Elle fit un léger cri de surprise, puis, comme charmée, elle s'élança
+vers Alice; mais, dans son rapide regard, je ne sais quelle farouche
+inquiétude se trahit en chemin.
+
+Alice, clairvoyante et forte, lui sourit sans effort et lui lendit
+une main qu'Isidora porta à ses lèvres avec un mouvement convulsif de
+reconnaissance, mais sans pouvoir détacher son oeil, noir et craintif
+comme celui d'une gazelle, du placide regard d'Alice. Alice était bien
+pâle aussi; mais si paisible et si souriante, qu'on eût dit qu'elle
+était l'amante victorieuse en face de l'amante trahie.
+
+«Elle ne se doute de rien!» pensa l'autre; et elle reprit son aplomb,
+d'autant plus qu'Alice ne parut pas faire la moindre attention à son
+joli peignoir de mousseline blanche.
+
+--Vous ne m'attendiez pas si matin, lui dit madame de T...; mais vous
+m'aviez dit que vous défendriez votre porte et que vous ne sortiriez pas
+tant que je ne serais pas venue; je n'ai pas voulu vous condamner à une
+longue réclusion, et, en attendant voire réveil, je prenais plaisir à
+faire connaissance avec vos belles fleurs.
+
+--Mes plus belles fleurs sont sans parfum et sans pureté auprès de vous,
+répondit Isidora, et ne prenez pas ceci pour une métaphore apportée de
+l'Italie, la terre classique des rébus. Je pense naïvement ce que
+je vous dis d'une façon ridicule; c'est assez le caractère de
+l'enthousiasme italien. Il paraît exagéré à force d'être sincère. Ah!
+Madame, que vous êtes belle au jour, que votre air de bonté me pénètre,
+et que votre manière d'être avec moi me rend heureuse! Vous ne partagez
+donc pas l'animosité de votre famille contre moi? Vous n'avez donc pas
+le sot et féroce orgueil des femmes du grand monde?
+
+--Ne parlons ni de ma famille, ni des femmes du monde: vous ne les
+connaissez pas encore, et peut-être n'aurez-vous pas tant à vous en
+plaindre que vous le croyez. Que vous importe, d'ailleurs, l'opinion
+de ceux qui, de leur côté, vous jugeraient ainsi sans vous connaître?
+Oubliez un peu tout ce qui se meut eu dehors de votre véritable vie,
+comme je l'oublie, moi aussi; même quand je suis forcée de le traverser.
+Pensez un peu à moi, et laissez-moi ne penser qu'à vous. Dites-moi,
+croyez-vous que vous pourrez m'aimer?
+
+Cette question était faite avec une sorte de sévérité où la franchise
+impérieuse se mêlait à la cordiale bienveillance. Isidora essaya de
+se récrier sur la cruauté d'un tel doute; mais le regard ferme et bon
+d'Alice semblait lui dire: _Pas de phrase je mérite mieux de vous._ Et
+Isidora, sentant tout à coup le poids de cette âme supérieure tomber sur
+la sienne, fut saisie d'un malaise qui ressemblait à la peur.
+
+Cette peur devint de l'épouvante lorsque Alice ajouta, en retenant
+fortement sa main dans la sienne: «Répondez-moi, répondez-moi donc
+hardiment, Julie!»
+
+--Julie? s'écria la courtisane hors d'elle-même. Quel nom me donnez-vous
+là?
+
+--Permettez-moi de vous le donner toujours, reprit Alice avec une grande
+douceur; un de nos amis communs vous a connue sous ce nom, qui est sans
+doute le véritable, et qui m'est plus doux à prononcer.
+
+--C'est mon nom de baptême, en effet, dit Isidora avec un triste
+sourire; mais je n'ai pas voulu le porter après que j'ai eu quitté ma
+famille et mon humble condition. C'est mon nom d'ouvrière, car vous
+savez que j'étais une pauvre enfant du peuple.
+
+--C'est votre titre de noblesse à mes yeux.
+
+--Vraiment?
+
+--Vraiment oui! Ne croyez donc pas que les idées ne pénètrent pas jusque
+dans les têtes coiffées en naissant d'un hochet blasonné. Ne soyez pas
+plus fière que moi; nommez-moi Alice, et reprenez pour moi votre nom de
+Julie.
+
+--Ah! il me rappelle tant de choses douces et cruelles! ma jeunesse, mon
+ignorance, mes illusions, tout ce que j'ai perdu! Oui, donnez-le-moi,
+ce cher nom, pour que j'oublie tout ce qui s'est passé pendant que je
+m'appelais Isidora... Car celui-là vous fait mal aussi à prononcer,
+n'est-ce pas? Et en disant ces derniers mots, Isidora regarda à son tour
+Alice avec une sincérité impérative.
+
+[Illustration 07.png: Isidora.]
+
+Alice éleva sa belle main délicate, et la posant sur le front de la
+courtisane: «Je vous jure, par votre rare intelligence, lui dit-elle,
+que si votre coeur est aussi bon que votre beauté est puissante, quoi
+qu'il y ait eu dans votre vie, je ne veux ni le savoir, ni le juger. Que
+de vous à moi, ce qui peut vous faire souffrir dans le passé soit comme
+s'il n'avait jamais existé. Si vous êtes grande, généreuse et sincère,
+Dieu a dû vous absoudre, et aucune de ses créatures n'a le droit de
+trouver Dieu trop indulgent. Répondez-moi donc, car je ne vous demande
+pas autre chose. Votre coeur est-il bien vivant? Êtes-vous bien capable
+d'aimer? Car si cela est, vous valez tout autant devant Dieu que moi qui
+vous interroge.»
+
+Isidora, entièrement vaincue par l'ascendant de la justice et de la
+bonté, mit ses deux mains sur son visage et garda le silence. Son
+enthousiasme d'habitude avait fait place à un attendrissement profond,
+mais douloureux il lui fallait bien aimer Alice, et elle sentait qu'elle
+l'aimait plus encore que durant l'accès d'exaltation qu'elle avait
+éprouvé la veille en recevant les premières ouvertures de son amitié.
+
+Mais le fantôme de Jacques Laurent avait passé entre elles deux, et il
+y avait eu de la haine mêlée à ce premier élan de son coeur vers une
+rivale. Maintenant le respect brisait la jalousie. L'orgueil abattu ne
+trouvait plus d'ivresse dans la reconnaissance. Alice n'était plus là
+comme une fée qui l'enlevait à la terre, mais comme une soeur de la
+Charité qui sondait ses plaies. La fière malade ne pouvait repousser
+cette main généreuse; mais elle avait honte d'avouer qu'elle avait plus
+besoin de secours et de pardon que de justice.
+
+Alice écarta avec une sorte d'autorité les mains de la courtisane et vit
+la confusion sur ce front que les outrages réunis de tous les hommes
+n'eussent pas pu faire rougir.
+
+«Eh bien, lui dit-elle, si vous n'êtes pas sûre de vous-même, attendez
+pour me répondre. J'aurai du courage et je ne me rebuterai pas.»
+
+--Je ne venais pas pour vous imposer la confiance et l'amitié. Je venais
+vous les offrir et vous les demander.
+
+--Et moi, je vous donne toute mon âme, lui répondit enfin Isidora en
+dévorant des larmes brûlantes.
+
+--Ne sentez-vous pas que vous me dominez et que ma foi vous appartient?
+
+--Mais ne voyez-vous pas aussi que je ne suis pas aussi bien avec Dieu
+et avec moi-même que vous l'espériez? Ne voyez-vous pas que j'ai honte
+de faire un pareil aveu? Ne soyez pas cruelle, et n'abusez pas de votre
+ascendant, car je ne sais pas si je pourrai le subir longtemps sans me
+révolter. Ah! je suis une âme malheureuse, j'ai besoin de pitié à
+cause de ce que je souffre; mais la pitié m'humilie, et je ne peux pas
+l'accepter!
+
+[Illustration 08.png: Écoutez, écoutez, s'écria Julie...]
+
+--De la pitié! Dieu seul a le droit de l'exercer; mais les hommes! Oh!
+Vous avez raison de repousser la pitié de ces êtres qui en ont tous
+besoin pour eux-mêmes. J'en serais bien digne, chère Julie, si je vous
+offrais la mienne.
+
+--Que m'offres-tu donc, noble femme? suis-je digne de ton affection?
+
+--Oui, Julie, si vous la partagez.
+
+--Eh! ne vois-tu pas que je l'implorerais à genoux s'il le fallait! Oh!
+belle et bonne créature de Dieu que vous êtes, prenez garde à ce que
+vous allez faire en m'ouvrant le trésor de votre affection; car si vous
+vous rétirez de moi quand vous aurez vu le fond de mon coeur, vous aurez
+frappé le dernier coup, et je serai forcée de vous maudire.
+
+--Pourquoi mêlez-vous toujours quelque chose de sinistre à votre
+expansion? On vous a donc fait bien du mal? Et cependant un homme vous a
+rendu justice, un homme vous a aimée.
+
+--De quel homme parlez-vous?
+
+--De mon frère.
+
+--Ah! ne parlons pas de lui, Alice, car c'est là que notre lien, à peine
+formé, va peut-être se rompre, à moins que ma franchise ne me fasse
+absoudre!...
+
+--Pas de confession, ma chère Julie. Je sais de vous certaines choses
+que je comprends sans les approuver. Mais trois années de dévouement et
+de fidélité les ont expiées.
+
+--Écoutez, écoutez, s'écria Julie en se pliant sur le coussin de velours
+resté à terre aux pieds d'Alice, dans une attitude à demi familière, à
+demi prosternée: je ne veux pas que vous me croyiez meilleure que je
+ne le suis. J'aimerais mieux que vous me crussiez pire, afin d'avoir à
+conquérir votre estime, que je ne veux ni surprendre ni extorquer. Je
+veux vous dire toute ma vie.
+
+Et comme Alice fit involontairement un geste d'effroi, elle ajouta avec
+abattement:
+
+--Non, je ne vous raconterai rien; je ne le pourrais pas non plus; mais
+je tâcherai de me faire connaître, en parlant au hasard, car mon coeur
+est plein de trouble, et je ne puis recevoir en silence un bienfait que
+je crains de ne pas mériter.
+
+--Oh! Madame, on n'est pas belle et pauvre impunément dans notre
+abominable société de pauvres et de riches, et ce don de Dieu, le plus
+magique de tous, la beauté de la femme, la femme du peuple doit trembler
+de le transmettre à sa fille.
+
+--Je me rappelle un dicton populaire que j'entendais répéter autour
+de moi dans mon enfance: _Elle a des yeux à la perdition de son âme_,
+disaient, les commères du voisinage, en me prenant des mains de ma mère
+pour m'embrasser. Ah! que j'ai bien compris, depuis, cette naïve et
+sinistre prédiction!
+
+«C'est que la beauté et la misère forment un assemblage si monstrueux!
+La misère laide, sale, cruelle, le travail implacable, dévorant, les
+privations obstinées, le froid, la faim, l'isolement, la honte, les
+haillons, tout cela est si sûrement mortel pour la beauté! Et la beauté
+est ambitieuse; elle sent qu'elle est une puissance; qu'un règne lui
+serait dévolu si nous vivions selon les desseins de Dieu; elle sent
+qu'elle attire et commande l'amour, qu'elle peut élever une mendiante
+au-dessus d'une reine dans le coeur des hommes; elle souffre et
+s'indigne du néant et des fers de la pauvreté.
+
+«Elle ne veut pas servir, mais commander; elle veut monter, et non
+disparaître; elle veut connaître et posséder; mais, hélas! à quel prix
+la société lui accorde-t-elle ce règne funeste et cette ivresse d'un
+jour!
+
+«Et moi aussi, j'ai voulu régner, et j'ai trouvé l'esclavage et la
+honte. Vous pensez peut-être qu'il y a des âmes faites pour le vice,
+et condamnées d'avance; d'autres âmes faites pour la vertu et
+incorruptibles. Vous êtes peut-être fataliste comme les gens heureux qui
+croient à leur étoile. Ah! sachez qu'il n'y a de fatal pour nous en
+ce monde que le mal qui nous environne, et que nous ne pouvons pas le
+conjurer. S'il nous était donné de le juger et de le connaître, la peur
+tiendrait lieu de force aux plus faibles. Mais que sait-on du mal quand
+on ne le porte pas en soi? Nos bons instincts ne sont-ils pas légitimes,
+et, par cela même, invincibles? A qui la faute si nous sommes condamnées
+à périr ou à les étouffer?
+
+«Ton ambition t'a perdue, me disait ma pauvre mère en courroux, après
+mes premières fautes. Cela était vrai; mais quelle était donc cette
+ambition si coupable? Hélas! je n'en connaissais pas d'autre que celle
+d'être aimée! Suis-je donc criminelle pour n'avoir pas trouvé l'amour,
+pour moins encore, pour n'avoir pas su qu'il n'existait pas?
+
+«Et, ne trouvant pas la réalité de l'amour, il a fallu me contenter du
+semblant. Des hommages et des dons, ce n'est pas l'amour, et pourtant la
+plupart des femmes qui portent le même nom que moi dans la société n'en
+demandent pas davantage. Mais le plus grand malheur qui puisse échoir
+à une femme comme moi, c'est de n'être pas stupide. Une courtisane
+intelligente, douée d'un esprit sérieux et d'un coeur aimant! mais c'est
+une monstruosité! Et pourtant je ne suis pas la seule. Quelques unes
+d'entre nous meurent de douleur, de dégoût et de regrets, au milieu de
+cette vie de plaisir, d'opulence et de frivolité qu'elles ont acceptée.
+
+«Ce n'est pas la cupidité, ce n'est pas le libertinage, qui les ont
+conduites à ce que la société considère comme un état de dégradation.
+
+«Il est vrai qu'elles ont commis, comme moi, des fautes, et qu'elles ont
+caressé aussi de dangereuses, de coupables erreurs. Elles ont
+accepté leur opulence de mains indignes, et lâchement reçu comme un
+dédommagement de leur esclavage ou de leur abandon, des richesses
+qu'elles auraient dû haïr et repousser.
+
+«Il y a beaucoup d'intrigantes, qui, pour s'assurer ces richesses,
+jouent avec la passion, menacent d'une rupture, feignent la jalousie,
+poursuivent de leurs transports étudiée un amant qui les quitte, enfin
+trafiquent de l'amour d'une manière honteuse. A celles-là rien de sacré,
+rien de vrai. Elles n'aiment jamais; elles quittent un amant par la
+seule raison qu'un amant plus riche se présente. Ces femmes-là me
+font horreur, et je me surprends à les mépriser, comme si j'étais
+irréprochable. Mais quelques-unes d'entre nous valent mieux, sans qu'on
+s'en aperçoive, sans qu'on leur en sache aucun gré. Elles ne calculent
+pas, elles ne comptent pas avec la richesse.
+
+«Le hasard seul a voulu que le premier objet de leur passion fût riche,
+et elles n'ont pas prévu qu'en se laissant combler, elles seraient
+regardées bientôt comme vendues.
+
+«Puis, dans l'habitude de luxe où elles vivent, avec les besoins
+factices qu'on leur crée, avec l'entourage de riches admirateurs qui
+fait leurs relations, leur âme s'amollit, leur constitution s'énerve, le
+travail et la misère leur deviennent des pensées de terreur. Si elles
+changent d'amant, c'est un riche qui se présente, c'est un riche qui est
+accepté.
+
+«Devenues futiles et aveugles, un homme simple et modeste n'est plus un
+homme à leurs yeux; il n'exerce pas de séduction sur elles; un habit mal
+fait le rend ridicule, le défaut d'usage, la simplicité des manières
+le font paraître déplaisant, et nous serions humiliées d'avoir un tel
+protecteur, et de paraître avec lui en public. Nous devenons plus
+aristocratiques, plus patriciennes que les duchesses de l'ancienne cour
+et les reines modernes de la finance.
+
+«Et puis, l'oisiveté est une autre cause de démoralisation, et c'est
+encore par là que nous en venons à ressembler aux grandes dames. Nous
+avons pris l'habitude de donner tant d'heures à la toilette, à la
+promenade, à de frivoles entretiens, nous trônons avec tant de
+nonchalance sur nos ottomanes ou dans nos avant-scènes, qu'il nous
+devient bientôt impossible de nous occuper avec suite à rien de sérieux.
+
+«Nos sots plaisirs nous excèdent, mais la solitude nous effraie, et nous
+ne pouvons plus nous passer de cette vie de représentation stupide, qui
+est à la fois un fardeau et un besoin pour nous.
+
+«Et puis encore l'orgueil! cette sorte d'orgueil particulier aux êtres
+qu'on s'est efforcé d'avilir, qui ont donné des armes contre eux, et
+qui, ne pouvant retrouver le vrai chemin de l'honneur, se font gloire
+de leur contenance intrépide. Oh! cet orgueil-là, pour être illégitime,
+n'en est pas moins jaloux, ombrageux et despotique à l'excès. On
+pourrait le comparer à celui de certains hommes politiques qui se
+drapent dans leur impopularité.
+
+«Jugez donc de ce que doit souffrir une tête douée d'intelligence et de
+raison, quand, poussée par la fatalité dans cette voie sans issue, elle
+arrive à perdre la puissance de se réhabiliter sans en voir perdu le
+besoin.
+
+«Ah! Madame, vous n'êtes pas, vous, une femme vulgaire, vous avez un
+grand coeur, une grande intelligence. Il est impossible que vous ne me
+compreniez pas. Vous ne voudriez pas m'insulter en me mettant sous les
+yeux les prétendus éléments de mon bonheur, le nom et le titre que
+je porte, la sécurité de ma fortune, de ma liberté, ma beauté encore
+florissante; et mon esprit généralement vanté et apprécié par de
+prétendus amis.
+
+«Mon nom de patricienne et mon titre de comtesse, je les dois à l'amour
+aveugle et obstiné d'un homme que je ne pouvais pas aimer, et que j'ai
+souvent trompé, avide et insatiable que j'étais d'un instant d'amour et
+de bonheur impossibles à trouver!
+
+«Cet homme excellent, mais homme du monde, malgré tout, jaloux sans
+passion et généreux sans miséricorde, n'eût jamais osé faire de moi sa
+femme, s'il eût dû survivre à la maladie qui l'a emporté.
+
+«À son lit de mort, il a voulu, par un étrange caprice, me laisser dans
+le monde un rang auquel je ne songeais pas, et que j'ai eu la faiblesse
+d'accepter sans comprendre que ce serait là encore une fausse dignité,
+une puissance illusoire, une comédie de réhabilitation, un masque sur
+l'infamie de mon nom de fille.
+
+«La famille du comte de S... n'a pas voulu me disputer le legs
+considérable dont je jouis, et cette crainte du scandale est la marque
+de dédain la plus incisive qu'elle m'ait donnée. Je sais bien que, dans
+le temps où nous vivons, je pourrais braver ce dédain, me pousser par
+l'intrigue dans les salons, y réussir, y tourner la tête d'un lord
+excentrique ou d'un Français sceptique, faire encore un riche, peut-être
+un illustre mariage, qui sait! aller à la cour citoyenne comme certaines
+filles publiques, bien autrement avilies que moi, s'y sont poussées
+et installées à force d'impudence ou d'habileté. Mais je n'ai pas la
+ressource d'être vile, et ce genre d'ambition m'est impossible.
+
+«Mon orgueil est trop éclairé pour aller affronter des mépris qui me
+font souffrir par la seule pensée qu'ils existent au fond des coeurs,
+quelque part, chez des gens que je ne connais même pas. Je ne pourrais
+pas, je n'ai jamais pu m'entourer de ces femmes équivoques, qui ont
+fait justement comme moi, par les mêmes hasards, mais avec d'autres
+intentions et d'autres moyens. J'abhorre l'intrigue, et j'éprouve
+une sorte de consolation à écraser ces femmes-là du mépris qu'elles
+m'inspirent.
+
+«Mais, hélas! pour valoir mieux qu'elles, je n'en suis que plus
+malheureuse.
+
+«Ne pouvant m'amuser à la possession des bijoux et des voitures, à la
+conquête des révérences et à l'exhibition d'une couronne de comtesse sur
+mes cartes de visite, j'ai l'âme remplie d'un idéal que je n'ai jamais
+pu, et que, moins que jamais, je puis atteindre.
+
+«Le manque d'amour me tue, et le besoin d'être aimée me torture... Et
+pourtant je ne suis pas sûre de n'avoir pas perdu moi-même, au milieu de
+tant de souffrances, la puissance d'aimer.
+
+«Ah! la voilà, cette révélation gui vous effraie et à laquelle vous
+n'osiez pas vous attendre! Je vous ai devinée, Alice, et je sais bien ce
+qui a disposé votre grand coeur à m'absoudre de toute ma vie. Dans votre
+vie de réserve et de pudeur, à vous, vous vous êtes dit avec l'humilité
+d'un ange, que les femmes comme moi avaient une sorte de grandeur
+incomprise, qu'elles se rachetaient devant Dieu par la puissance de
+leurs affections, et que, comme à Madeleine, il leur serait beaucoup
+pardonné, parce qu'elles ont beaucoup aimé. Hélas! vous n'avez pas
+compris que Dieu serait trop indulgent, s'il permettait aux âmes qui
+abusent de ses dons de ne pas arriver à la satiété et à l'impuissance.
+
+«Le châtiment est là pour le coeur de la femme, comme pour les sens du
+débauché.
+
+«Et ce malheur incommensurable n'est pas l'expiation des âmes vulgaires,
+sachez-le bien. J'ai été frappée, en Italie, de la différence qui
+existait entre moi et presque toutes ces femmes d'une organisation à la
+fois riche et grossière.
+
+«Elles avaient bien aussi des alternatives d'illusion et de déception,
+mais leurs sens sont si actifs, que leur illusion n'est pas tuée par ses
+nombreuses défaites. J'ai connu à Rome une jeune fille de vingt ans, qui
+me disait tranquillement, en comptant sur ses doigts:
+
+«J'ai aimé trois fois, et j'ai toujours été trompée; mais, cette
+fois-ci, je suis bien sûre d'être aimée, et de l'être pour toujours.»
+
+«Huit jours après, elle était trahie; elle fut d'abord folle, puis
+malade à mourir; puis, quand elle fut guérie, il se trouva qu'elle était
+passionnément éprise du médecin qui l'avait soignée, et qu'elle disait
+encore:
+
+«Cette fois-ci, c'est pour toujours.»
+
+«J'ignore la suite de ses aventures; mais je gagerais qu'elle est
+aujourd'hui à son dixième amour, et qu'elle ne désespère de rien.
+Pourtant cette fille était honnête, sincère, elle donnait toute son âme,
+elle se dévouait sans mesure, elle était admirable de confiance, de
+miséricorde et de folie. C'était une mobile et puissante organisation.
+
+«Nous ne sommes point ainsi, nous autres Françaises, nous autres
+Parisiennes surtout. Nous n'avons peut-être pas moins de coeur qu'elles;
+mais nous avons beaucoup plus d'intelligence, et cette intelligence nous
+empêche d'oublier. Notre fierté est moins audacieuse; elle est plus
+délicate, elle ne se relève pas aussi aisément d'un affront; elle
+raisonne; elle voit le nouveau coup qui la menace dans la récente
+blessure dont elle saigne. Ce n'est pas une force égarée qui cherche
+aveuglément le remède dans l'oubli du mal et dans de nouveaux biens.
+C'est une force brisée, qui ne peut se consoler de sa chute, et qui se
+regrette amèrement elle-même.
+
+«En bien, Alice, voilà longtemps que je parle, et je ne vous ai encore
+rien dit, rien fait comprendre, peut-être. C'est que je suis une énigme
+pour moi-même. Malade d'amour, Je n'aime pas. Une fois, dans ma vie,
+j'ai cru aimer... j'ai longtemps caressé ce rêve comme une réalité dont
+le souvenir faisait toute ma richesse, et, à présent?... Eh bien, à
+présent, hélas! je ne suis pas même sûre de n'avoir pas rêvé. Ah! si je
+pouvais, si j'osais raconter! Tenez, c'est comme pour aimer: _Vorrei e
+non vorrei_.»
+
+--Eh bien, Julie, répondit Alice en étouffant un profond soupir; car les
+paroles d'Isidora l'avaient remplie d'effroi et navrée de tristesse:
+parlez et racontez. Vous en avez trop dit, et j'en ai trop entendu pour
+en rester là. Oubliez que vous parlez à la soeur de votre mari. Et
+pourquoi, d'ailleurs, ne serait-elle pas votre confidente? Lui vivant,
+vous eussiez pu chercher en elle un soutien contre votre propre
+faiblesse, un refuge dans vos courageux repentirs.
+
+A présent que je ne peux plus lui conserver ou lui rendre les bienfaits
+de votre affection, je peux, du moins, accomplir son dernier voeu, en
+remplissant, auprès de vous, le rôle d'une soeur.
+
+--Appelez-moi votre soeur! dites ce mot adorable, _ma soeur_, s'écria
+Isidora en embrassant avec énergie les genoux d'Alice. Oh! s'il est
+possible que vous m'aimiez ainsi, oui, je jure à Dieu que, moi, je
+pourrai encore aimer et croire!
+
+En cet instant Isidora parlait avec l'élan de la conviction, et tout ce
+qu'elle avait encore de pur et de bon dans l'âme rayonnait dans son beau
+regard.
+
+Alice l'embrassa et lui donna le nom de soeur, en appelant sur elle la
+bénédiction de la grâce divine.
+
+--Et maintenant, dit Julie tout en pleurs, je raconterai le fait le plus
+caché et le plus important de ma vie, mon seul amour!... C'est un homme
+que vous connaissez... qui demeure chez vous... qui vous a sans doute
+parlé de moi...
+
+--Oui, c'est Jacques Laurent, répondit Alice avec un calme héroïque.
+
+Ce nom, dans la bouche de madame de T..., fit frissonner Isidora.
+
+Elle redevint farouche un instant et plongea son regard dans celui
+d'Alice; mais elle ne put pénétrer dans cette âme invincible, et la
+courtisane jalouse et soupçonneuse fut trompée par la femme sans
+expérience et sans ruse. C'est peut-être la plus grande victoire que la
+pudeur ait jamais remportée.
+
+«Elle ne l'aime pas, je peux tout dire, pensa Isidora, et elle dit tout,
+en effet.
+
+Elle raconta son histoire et celle de Jacques, dans les plus chauds
+détails. Elle n'omit des événements de la nuit que les soupçons qu'elle
+avait eus sur sa rivale; elle les oublia plutôt qu'elle ne les voulut
+celer. Ne les ressentant plus, heureuse d'aimer Alice sans avoir à
+lutter contre de mauvais sentiments, elle dévoila, avec son éloquence
+animée, ce triste roman qu'elle voyait enfin se dessiner nettement dans
+ses souvenirs. Elle confessa même que, sans le vouloir, sans le savoir,
+entraînée par un prestige de l'imagination, elle avait exagéré à Jacques
+la passion qu'elle avait conservée pour lui; et, quand elle eut fait
+cette confession courageuse, elle ajouta:
+
+«C'est là le dernier trait de ce malheureux caractère que je ne peux
+plus gouverner, le plus évident symptôme de cette maladie incurable à
+laquelle je succombe.
+
+«Le besoin d'être aimée m'a fait croire à moi-même que j'aimais
+éperdument, et je l'ai affirmé de bonne foi; j'en ai protesté avec
+ardeur.
+
+«Il l'a cru, lui: comment ne l'eût-il pas fait, quand je le croyais
+moi-même?
+
+«Eh bien, j'ai gâté mon roman en voulant le reprendre et le dénouer. Le
+premier dénouement, brusqué dans la souffrance, l'avait laissé complet
+dans ma pensée. A présent, il me semble qu'il ne vaut guère mieux que
+tous les autres, et que le héros ne m'est plus aussi cher.
+
+«Il me semble que j'ai fait une mauvaise action en voulant prendre
+possession de son âme malgré lui.
+
+«À coup sûr, j'ai manqué à ma fierté habituelle, à mon rôle de femme, en
+n'ayant pas la patience d'attendre qu'il se renflammât de lui-même.
+
+«Quel doux triomphe c'eût été pour moi de voir peu à peu revenir à mes
+pieds, en suppliant, cet homme que j'avais si rudement abandonné au plus
+fort de sa passion, et qui a dû me maudire tant de fois! Et ne croyez
+pas que ce regret soit un pur orgueil de coquette: oh! non. Je ne
+demande à inspirer l'amour que pour réussir à y croire ou à le partager.
+
+«J'ai donc empêché cet amour de renaître en voulant le rallumer
+précipitamment. Là encore ma soif maladive m'a fait renverser la coupe
+avant de boire, ou, pour employer une comparaison plus vraie, le froid
+mortel qui me gagne et m'épouvante m'a forcée à me jeter dans le feu, où
+je me suis brûlée sans me réchauffer.
+
+«Ah! condamnez-moi, noble Alice, et reprochez-moi sans pitié ce désordre
+et cette fièvre d'abuser, qui, de mon ancienne vie de courtisane, a
+passé jusque dans mes plus purs sentiments; ou plutôt plaignez moi, car
+je suis bien cruellement punie! punie par ma raison, que je ne puis
+ni reprendre ni détruire; par la délicatesse de mon intelligence, qui
+condamne ses propres égarements; par mon orgueil de femme, qui frémit
+d'être si souvent compromis par ma vanité de fille.
+
+«J'étais jalouse, cette nuit.....jalouse, sans savoir de qui!...
+
+«J'aurais accusé Dieu même de s'être mis contre moi pour m'enlever
+l'amour de cet homme! et j'ai cru qu'en le rendant infidèle à sa
+nouvelle amante, je le reprendrais; mais je crains de l'avoir perdu
+davantage, car c'est bien par là que Dieu devait me châtier. Jacques
+ne m'aime plus..., cela est trop évident. Il me plaint encore; il est
+capable de me sermonner, de me protéger au besoin, de mettre toute sa
+science et toute sa vertu à me sauver. Il est si bon et si généreux!
+Mais qu'ai-je besoin d'un prêtre? c'est un amant que je voulais. J'en
+retrouve un distrait et sombre... Je ne suis pas aimée.
+
+«Pour la centième et dernière fois de ma vie, je ne suis pas aimée!... O
+mon Dieu! et, alors, comment faire pour que j'aime?
+
+«Voilà mon coeur, hélas! chère Alice, ce coeur qui agonise et qui ne
+peut vous répondre de lui-même.
+
+--Vous croyez que Jacques ne vous aime pas? dit Alice, plongée tout à
+coup dans une méditation étrange; serait-ce possible?...
+
+Puis elle ajouta, en secouant la tête, comme pour en chasser une idée
+importune:
+
+«Non, ce n'est pas possible, Julie, Jacques est absorbé par une grande
+passion, j'en ai la certitude, et, vous seule, pouvez en être l'objet.
+Il a trop souffert pour que son premier transport ne soit pas
+douloureux.
+
+«Mais aimez-le, ma pauvre soeur, au nom du ciel, aimez-le, et vous le
+sauverez, en vous sauvant vous-même.
+
+«Oh! ne laissez pas tomber dans la poussière ce poème, ce roman de votre
+vie, comme vous l'appelez. Si vous avez jamais rencontré une âme capable
+de connaître et d'inspirer de l'amour véritable, c'est celle de Jacques;
+je le connais peut-être plus que vous-même, continua-t-elle avec un
+calme et mélancolique sourire. Depuis plusieurs mois que je le vois tous
+les jours, et que je l'entends expliquer à mon fils les éléments du beau
+et du bon, je me suis assurée que c'était un noble caractère et une
+noble intelligence. Et puis, ce n'est pas un homme du monde; sa vie est
+pure: la solitude, la pauvreté l'ont formé au courage et au renoncement.
+
+«Il a sur la religion et la morale des idées plus élevées que celles
+d'aucun homme que j'aie connu. Ne le craignez pas, acceptez de lui la
+lumière de la sagesse, et rendez-lui le feu sacré de l'amour.
+
+«Vous pouvez encore être heureuse par lui, et lui par vous, Julie; que
+votre enthousiasme mutuel ne soit pas une faute et un égarement dans
+votre double existence. Vous vous êtes plu, maintenant aimez-vous; et
+si cet amour ne peut devenir éternel et partait, faites-le durer assez,
+ennoblissez-le assez pour qu'il vous soit salutaire à tous deux et vous
+dispose à mieux comprendre l'idéal de l'amour.
+
+--Et pourquoi donc, Alice, reprit Isidora avec une sorte d'anxiété, ne
+garderiez-vous pas ce trésor pour vous-même? Oh! pardonnez moi si mon
+langage est trop hardi; mais qui doit connaître l'idéal de l'amour, si
+ce n'est une âme comme la vôtre? qui doit mépriser les différences de
+rang et de fortune, si ce n'est vous.
+
+--Il ne s'agit pas de moi, Julie, répondit Alice d'un ton de douceur
+sous lequel perçait une solennelle fierté; si je souffrais, je vous
+consulterais à mon tour; mais je ne souffre pas de mon repos, et l'heure
+d'aimer n'est apparemment pas venue pour moi, puisque je vous supplie
+d'aimer noblement le noble Jacques.
+
+--Vous ne l'aimez pas, je le vois bien, Alice, car il n'est pas d'amour
+sans exclusivisme et sans un peu de jalousie. Et pourtant, voyez combien
+je vous préfère à toute la terre! J'ai regret maintenant que vous n'ayez
+pas envie d'aimer Jacques, tant je serais heureuse de vous faire ce
+sacrifice.
+
+--Qui ne vous coûterait pas beaucoup, hélas! dans ce moment-ci, dit
+tristement Alice, puisque vous n'êtes pas sûre de l'aimer!
+
+--Ah! quand même je l'aimerais comme le premier jour où je le vis, comme
+je me figurais l'aimer hier soir! Mais, si vous ordonnez que je l'aime,
+Dieu fera ce miracle pour moi. Si mon salut est là, selon vous, je vous
+promets, je vous jure de ne point le chercher ailleurs.
+
+--Oui, jurez-le-moi, Julie!
+
+--Par quoi jurerai-je? par le nom de ma soeur Alice? Je n'en connais pas
+qui me soit plus sacré.
+
+--Oui, jurez par mon nom de soeur, répondit madame de T... en se levant
+pour se retirer et en lui serrant fortement la main. Jurez aussi par
+le nom de Félix, à la mémoire duquel vous devez d'aimer un homme qui
+respectera dans votre passé la trace de l'affection de mon frère.
+
+Julie promit, et elles se quittèrent en faisant le projet de se revoir
+le lendemain. Alice rentra aussi calme en apparence qu'elle était
+sortie, et elle s'enferma chez elle. Au bout d'une heure, elle sonna sa
+femme de chambre.
+
+«Laurette, dit-elle à cette jeune Allemande, je me sens très malade. Je
+suis comme prise de fièvre, et je ne comprends pas bien ce que je vois
+autour de moi. Ecoute, ma fille, tu m'aimes, et tu sais que je ferais
+pour toi ce que tu vas faire pour moi-même. Tu es pieuse, jure-moi sur
+ta Bible protestante que si j'ai le délire, tu n'entendras rien, tu ne
+retiendras rien. Tu ne rediras à personne, pas même à moi... (et surtout
+à moi) les paroles qui pourront m'échapper...
+
+«N'aie pas peur, ce ne sera peut-être rien; mais enfin il faut tout
+prévoir; arme-toi de courage et de dévouement: jure!»
+
+Laurette jura.
+
+«Ce n'est pas tout. Jure-moi aussi que tu m'enfermeras si bien, que
+personne ne me soupçonnera malade d'autre chose que d'une migraine. Jure
+que tu n'appelleras pas le médecin tant que je serai dans le délire, si
+j'ai le délire. Jure que tu me laisseras mourir plutôt que de me laisser
+trahir un secret que j'ai sur le coeur et que Dieu seul doit connaître.»
+
+La simple fille jura malgré son épouvante.
+
+Pâle et consternée, elle déshabilla sa maîtresse qu'un frisson glacial
+venait de saisir et dont les dents contractées claquaient déjà avec un
+bruit sinistre.
+
+Alice resta étendue sur son lit, sans mouvement, pendant vingt-quatre
+heures. Ses appréhensions ne se réalisèrent pas. Elle n'eut pas de
+délire.
+
+Les âmes habituées à se dompter et à se contenir portent le silence et
+le mystère jusque dans le tombeau.
+
+Alice fut plus en danger de mourir durant cette effroyable crise
+nerveuse que Laurette ne put le comprendre. Elle ne faisait pas entendre
+une plainte.
+
+Froide, raide et pâle comme une statue de marbre blanc, les yeux ouverts
+et fixes, elle n'avait aucune connaissance, aucun sentiment de sa
+situation; si Laurette ne l'eût sentie respirer faiblement, elle
+l'eût crue morte: mais comme elle respirait et ne pouvait exprimer sa
+souffrance, la bonne Allemande s'imagina parfois qu'elle dormait les
+yeux ouverts.
+
+Heureusement l'affection fait parfois deviner aux êtres les plus simples
+ce qui peut nous sauver. Laurette sentant le corps d'Alice si froid et
+si contracté, ne songea qu'à la réchauffer, el elle finit par amener une
+légère transpiration. Peu à peu Alice revint à elle-même, et le premier
+mot qu'elle put articuler, fut pour demander à son humble amie si elle
+avait parlé.
+
+«Hélas! Madame, répondit Laurette, vous en étiez bien empêchée. Voyons
+si vous n'avez point la langue coupée ou les dents cassées; car je n'ai
+jamais pu vous faire avaler une seule goutte d'eau.
+
+«Dieu soit loué! votre belle bouche n'a rien de moins, et maintenant que
+vous voilà mieux, il vous faut le médecin et du bouillon.
+
+--Tout ce que tu voudras, Laurette. A présent, j'ai ma tête, je vois
+clairement. Je souffre beaucoup, mais je suis en possession de ma
+volonté.
+
+--Embrasse-moi, ma bonne créature, et va te reposer. Envoie-moi mon
+fils el les autres femmes. Si je me sens redevenir folle, je le ferai
+rappeler bien vite.
+
+--Eh! Madame, vous n'avez été que trop sage, dit Laurette naïvement.
+
+Le médecin s'étonna de trouver Alice si faible, et s'émerveilla des
+terribles effets de la migraine chez les femmes.
+
+Vingt-quatre heures après, Alice était levée et prenait du chocolat au
+lait d'amandes dans son petit salon, avec son fils, qui la réjouissait
+de ses caresses, et qui la regardait de temps en temps en lui disant:
+
+«Petite mère, pourquoi donc vous êtes toute blanche, toute blanche?»
+
+Alice avait la pâleur d'un spectre.
+
+Vingt-quatre heures encore s'écoulèrent avant qu'Alice voulût se montrer
+à Jacques Laurent. Les ravages de la douleur et de la volonté étaient
+encore visibles sur son visage, mais déjà ils étaient moins effrayants,
+et le calme profond qui suit de telles victoires résidait sur son large
+front encadré de bandeaux soigneusement lissés par Laurette.
+
+Ce jour-là à six heures, Jacques, averti que le dîner était servi, entra
+dans la salle à manger avec la même préoccupation inquiète que les jours
+précédents. Mais en voyant Alice assise sur son fauteuil où l'avait
+apportée le vieux Saint-Jean, un cri de joie lui échappa, cri si
+profond, si expressif, qu'Alice en tressaillit légèrement.
+
+«J'ai été assez souffrante, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la
+main. Mais ce n'était rien de grave, et me voilà guérie. Je sais que
+vous avez veillé sur mon enfant comme l'eût fait sa propre mère. Je ne
+vous en remercie pas, Laurent, mais je vous en aime davantage.»
+
+Pour la première fois, Jacques porta la main d'Alice à ses lèvres; il ne
+pouvait parler, il craignait de s'évanouir.
+
+Pour la première fois aussi, Alice devina qu'elle était aimée. Mais il
+était trop tard, et une pareille découverte ne pouvait qu'augmenter sa
+souffrance.
+
+Qu'était-ce donc qu'un amour si différent du sien, un amour compliqué,
+flottant, partagé déjà dans le présent et dans le passé, dans l'avenir
+peut-être? Toute sa puissance sur le coeur de Jacques s'était donc
+réduite, et devait probablement se réduire encore à le rendre infidèle
+parfois à un souvenir adoré, à une passion toute puissante dans ses
+accès et ses retours!
+
+Peut-être qu'Alice eût pardonné si elle eût compris qu'elle n'était
+point la rivale d'Isidora, mais qu'au contraire Isidora était la sienne
+dans le coeur de Jacques; qu'elle n'avait pas causé l'infidélité, mais
+que l'infidélité avait été commise contre elle. Mais elle en jugea
+autrement, et elle s'était d'ailleurs trop engagée avec Julie pour ne
+pas prendre en horreur l'idée de lui disputer son amant. Elle frissonna
+comme quelqu'un qui se réveille au bord d'un abîme, et elle fit un
+immense effort de courage et de dignité pour s'éloigner à jamais du
+danger d'y tomber. Pourtant, chose étrange, mais que toute femme
+comprendra, à partir de cet instant ce courage lui parut plus facile.
+
+Jacques avait ignoré, ainsi que tout le monde, la gravité du mal qu'elle
+qualifiait d'indisposition. Il fut effrayé de sa pâleur. Cependant,
+comme il n'y avait pas d'autre altération profonde dans ses traits,
+comme l'expression en était sereine, plus sereine même qu'à l'ordinaire,
+il ne soupçonna pas qu'elle eût été vingt-quatre heures aux prises avec
+la mort. Il osa à peine la questionner sur ses souffrances, et quoiqu'il
+eût résolu de lui reprocher, au nom de son fils et de ses amis,
+l'imprudence qu'elle avait commise en passant toute une nuit à se
+promener nu-tête dans le jardin, il ne put jamais avoir cette hardiesse.
+
+Le souvenir de cette promenade étrange le frappait de respect et
+d'une sorte de terreur. Il avait cru découvrir là qu'un grand secret
+remplissait la vie de cette femme silencieuse et contenue.
+
+Mais quelle pouvait être la nature d'un tel secret? Était-ce une douleur
+de l'âme ou une souffrance physique soigneusement cachée? Peut-être,
+hélas! l'accès d'un mal mortel étouffé avec stoïcisme depuis longtemps.
+
+Depuis six mois, il remarquait bien qu'Alice pâlissait et maigrissait
+d'une manière sensible; mais comme elle ne se plaignait jamais et
+paraissait d'une constitution robuste, il n'en avait pas encore pris de
+l'inquiétude. Que croire maintenant? Sa veillée solitaire dans une si
+profonde absorption était-elle le résultat ou la cause du mal? Quoi que
+ce fût, il y avait là dedans quelque chose de solennel et de mystérieux
+que Jacques n'osait pas dire avoir surpris. A peine put-il se hasarder à
+demander si madame de T.... n'avait pas pris un rhume.
+
+«Non pas, que je sache, répondit-elle simplement. Ce n'est pas la saison
+des rhumes.» Et tout fut dit.
+
+Jacques ne devait pas savoir qu'il avait assisté au suicide d'une
+passion profonde, el qu'il était la cause de ce suicide, l'objet de
+cette passion.
+
+Le repas fini, Alice voulut se lever pour retourner au salon. Mais il y
+avait un reste de paralysie dans ses jambes, et il lui fut impossible de
+faire un pas.
+
+Elle pria Jacques d'aller lui chercher un livre dans la chambre de son
+fils, et l'enfant ayant suivi son précepteur, elle se fit reporter sur
+son fauteuil: elle ne voulait pas que ces deux êtres se doutassent de ce
+qu'elle avait souffert.
+
+«Mon ami, dit-elle à Jacques lorsqu'il fut de retour, nous sommes encore
+seuls ce soir. Je ne rouvrirai ma porte que demain. Je veux utiliser
+celle soirée en la consacrant à ma belle-soeur, à laquelle j'avais
+donné, pour avant-hier, un rendez-vous dans son jardin.
+
+«J'ai été forcée d'y manquer, et elle doit être inquiète de moi; car
+elle a de l'affection pour moi, j'en suis certaine, et, moi, j'en
+ai pour elle, beaucoup...mais beaucoup! Vous aviez raison, Jacques,
+condamner sans appel est odieux, juger sans connaître est absurde.
+
+«Madame de S... n'est une femme ordinaire en rien. Je serais heureuse de
+la voir maintenant; mais je suis encore un peu faible pour marcher.
+
+«Voulez-vous avoir l'obligeance d'aller chez elle, de vous informer si
+elle est seule, si elle est maîtresse de sa soirée, et, dans ce cas, de
+me l'amener?
+
+«Vous pouvez passer par les jardins. La petite porte est et sera
+désormais toujours ouverte.»
+
+Jacques obéit. Isidora se préparait à monter en voiture pour aller se
+promener au bois avec quelques personnes.
+
+A peine sut-elle l'objet de la mission de Jacques, par un billet écrit
+au crayon dans l'antichambre, qu'elle congédia son monde, fit dételer sa
+voiture, et jetant son voile sur sa tête, elle s'élança vers lui et prit
+son bras avec une vivacité touchante. «Ah! que je vous remercie! lui
+dit-elle en courant avec lui, comme une jeune fille, à travers les
+jardins. Quelle bonne mission vous remplissez là! Je croyais qu'elle
+m'avait déjà oubliée, et je ne vivais plus.
+
+--Elle a été malade, dit Jacques.
+
+--Sérieusement; mon Dieu?
+
+--Je ne pense pas; cependant elle est fort changée.
+
+Le pressentiment de la vérité traversa l'esprit pénétrant d'Isidora.
+
+Lorsqu'elle songeait à la conduite d'Alice, elle était près de tout
+deviner; mais, lorsqu'elle la voyait, ses soupçons s'évanouissaient.
+C'est ce qui lui arriva encore, lorsque Alice la reçut avec un rayon
+de bonheur dans les yeux et les bras loyalement ouverts à ses tendres
+caresses. L'impétueuse et indomptée Isidora ne pouvait élever sa pensée
+jusqu'à comprendre la fermeté patiente d'un tel martyre, la sublime
+générosité d'un tel effort.
+
+Et cependant Isidora n'était pas incapable d'un aussi grand sacrifice;
+mais elle l'eût accompli autrement, et l'orage de sa passion vaincue eût
+fait trembler la terre sous ses pieds.
+
+Quel orage pourtant, que celui qui avait passé sur la tête d'Alice!
+quelle tempête avait bouleversé tous les éléments de son être durant
+cette longue nuit dont le calme avait tant effrayé Jacques! et il n'en
+avait pourtant pas coûté la vie à un brin d'herbe.
+
+Les sanglots d'Alice n'étaient pas sortis de sa poitrine; ses soupirs
+n'avaient fait tomber aucune feuille de rose autour d'elle.
+
+Je ne me suis pas promis d'écrire des événements, mais une histoire
+intime. Je ne finirai par aucun coup de théâtre, par aucun fait imprévu.
+Alice, Isidora, Jacques, réunis ce soir-là, et souvent depuis, tantôt
+dans le petit salon, tantôt sur la terrasse du jardin, tantôt dans la
+belle serre aux camélias, se guérirent peu à peu de leurs secrètes
+blessures. Isidora fut, chaque jour, plus belle, plus éloquente, plus
+vraie, plus rajeunie par un amour senti et partagé. Jacques fut, chaque
+jour, plus frappé et plus pénétré de cet amour qu'il avait tant pleuré,
+et qui lui revenait, suave et doux comme dans les premiers jours, auprès
+de Julie, ardent et fort comme il l'avait été aux heures de l'ivresse
+et de la douleur. Elle aima, par reconnaissance d'abord, puis par
+entraînement, et, enfin, par enthousiasme; car Julie retrouvait, avec la
+confiance, la jeunesse et la puissance de son âme.
+
+Alice fut le lien entre eus. Elle fut la confidente des dernières
+souffrances et des dernières luttes d'Isidora.
+
+Elle s'attacha à la rendre digne de Jacques, et, sans jamais parler avec
+lui de leur amour, elle sut lui faire voir et comprendre quel trésor
+était encore intact au fond de cette âme déchirée. Quant á lui, le noble
+jeune homme, il le savait bien déjà, puisqu'il avait pu l'aimer alors
+qu'elle le méritait moins. Mais il avait conçu un idéal plus parfait de
+l'amour et de la femme en voyant Alice. Par quelle fatalité, étant aimé
+d'elle, ne put-il jamais le savoir? Et elle, par quel excès de modestie
+et de fierté fut-elle trop longtemps aveuglée sur les véritables
+sentiments qu'elle lui avait inspirés? Ces deux âmes étaient trop
+pudiques et trop naïves, et, disons-le encore une fois, trop éprises
+l'une de l'autre, pour se deviner et se posséder. Leur amour n'était,
+pas de ce monde; il n'y put trouver place. Une nature toute d'expansion,
+d'audace et de flamme s'empara de Jacques: et, ne le plaignez pas, il
+n'est point trop malheureux.
+
+Mais qu'il ignore à jamais le secret d'Alice, car Isidora serait perdue!
+Rassurez-vous, il l'ignorera.
+
+Fiez-vous à la dignité d'une âme comme celle d'Alice. Elle a trop
+souffert pour perdre le fruit d'une victoire si chèrement achetée. Et ce
+serait bien en vain qu'elle apprendrait maintenant toute la vérité. Le
+soir où elle compta, en regardant la pendule, les minutes et les heures
+que son amant passait aux pieds d'une rivale, elle s'était fait
+ce raisonnement: S'il ne m'aime pas, je ne puis vivre de honte et
+d'humiliation: S'il m'aime et qu'il se laisse distraire seulement une
+heure, je ne pourrai jamais le lui pardonner. Dans tous les cas, il faut
+que je guérisse.
+
+Ne la trouvez pas trop orgueilleuse.
+
+A vingt-cinq ans, elle n'avait jamais aimé, et elle s'était fait de
+l'amour un idéal divin. Elle ne pouvait pas comprendre les faiblesses,
+les entraînements, les défaillances des amours de ce monde. A la voir si
+indulgente, si généreuse, si étrangère par conséquent aux passions des
+autres, on jurerait qu'elle n'essaiera plus d'aimer.
+
+Vous me direz que c'est invraisemblable, et qu'on ne peut pas finir si
+follement un roman si sérieux. Et si je vous disais qu'Alice est si bien
+guérie qu'elle en meurt? vous ne le croiriez pas; personne ne s'en doute
+autour d'elle, son médecin moins que personne.
+
+Cependant elle n'est pas condamnée à mort comme malade, dans ma pensée.
+
+Isidora a-t-elle donc embrassé dans Jacques son dernier amour?
+
+Un jour ne peut-il pas venir où celui d'Alice renaîtra de ses cendres?
+celui de Jacques est-il éteint ou assoupi? n'y aura-t-il jamais entre
+eux une heure d'éloquente explication?
+
+Qui sait? ces romans-là ne sont jamais absolument terminés.
+
+
+En effet, ce roman ne devait pas finir là, et lorsque nous racontions
+ce qu'on vient de lire, nous ne connaissions pas bien les pensées de
+Jacques Laurent. Un an plus tard, nous reçûmes de nouvelles confidences,
+et les papiers qui tombèrent entre nos mains nous forcent de donner une
+troisième partie à son histoire.
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+Ce manuscrit serait un peu obscur si le lecteur n'était au courant du
+double amour qui s'agitait dans le coeur de notre héros. Nous avons
+pourtant cru devoir conserver les lettres initiales qu'il avait tracées
+en tête de chaque paragraphe, selon que ses pensées le ramenaient à
+Isidora, ou l'emportaient vers Alice.
+
+
+
+CAHIER Nº 1.
+
+Je me croyais jadis un grand philosophe, et je n'étais encore qu'un
+enfant. Aujourd'hui je voudrais être un homme, et je crains de n'être
+qu'un mince philosophe, un _philosopheur_, comme dit Isidora. Et
+pourquoi cet invincible besoin de soumettre toutes les émotions de ma
+vie à la froide et implacable logique de la vertu? La vertu! ce mot fait
+bondir d'indignation la rebelle créature que je ne puis ni croire, ni
+convaincre. Monstrueux hyménée que nos âmes n'ont pu et ne pourront
+jamais ratifier! Ce sont les fiançailles du plaisir: rien de plus!
+
+--La vertu! oui, le mot est pédantesque, j'en conviens, quand il n'est
+pas naïf. Mon Dieu, vous seul savez pourtant que pour moi c'est un mot
+sacré. Non, je n'y attache pas ce risible orgueil qu'elle me suppose
+si durement; non, pour aimer et désirer la vertu, je ne me crois pas
+supérieur aux autres hommes, puisque, plus j'étudie les lois de la
+vérité, plus je me trouve égaré loin de ses chemins, et comme perdu
+dans une vie d'illusion et d'erreur. Funeste erreur que celle qui nous
+entraîne sans nous aveugler! Illusions déplorables que celles qui nous
+laissent entrevoir la réalité derrière un voile trop facile à soulever!
+
+Et j'écrivais sur la philosophie! et je prétendais composer un traité,
+formuler le code d'une société idéale, et proposer aux hommes un nouveau
+contrat social!... Eh bien, oui, je prétendais, comme tant d'autres,
+instruire et corriger mes semblables, et je n'ai pu ni m'instruire ni me
+corriger moi-même. Heureusement mon livre n'a pas été fini; heureusement
+il n'a point paru; heureusement je me suis aperçu à temps que je n'avais
+pas reçu d'en haut la mission d'enseigner, et que j'avais tout à
+apprendre. Je n'ai pas grossi le nombre de ces écoliers superbes, qui,
+tout gonflés des leçons de leurs maîtres s'en vont endoctrinant le
+siècle, sans porter en eux-mêmes la lumière et la force qu'ils aspirent
+à répandre! Cela m'a sauvé d'un ridicule aux yeux d'autrui. Mais, à mes
+propres yeux, en suis-je purgé?
+
+Triste coeur, tu es mécontent de toi-même dans le passé, parce que tu
+es honteux de toi-même dans le présent. Et pourtant tu valais mieux, en
+effet, alors que tu te croyais meilleur. Tu étais sincère, tu n'avais
+rien à combattre; tu aimais le beau avec passion; tu te nourrissais de
+contemplations idéales; tu le croyais de la race des fanatiques... Tu ne
+te savais pas faible; tu ne savais pas que tu ne savais pas souffrir!...
+
+
+
+CAHIER I.
+
+Et pourquoi n'ai-je pas su souffrir? pourquoi ai-je voulu être heureux
+en étant juste? Mon Dieu, suprême sagesse, suprême bonté! vous qui
+pardonnez à nos faibles aspirations et qui ne condamnez pas sans retour
+vous savez pourtant que je demandais peu de chose sur la terre. Je ne
+voulais ni richesses, ni gloire, ni plaisirs, ni puissance: oh! vous le
+savez, je ne soupirais pas après les vanités humaines; j'acceptais la
+plus humble condition, la plus obscure influence, les privations les
+plus austères.
+
+Quand la misère ployait mon pauvre corps, je ne sentais d'amertume dans
+mon coeur que pour la souffrance de mes frères... Tout ce que je me
+permettais d'espérer, c'était de trouver dans mon abnégation sa propre
+récompense, une âme calme, des pensées toujours pures, une douce joie
+dans la pratique du bien...
+
+Et quand l'amour est venu s'emparer de ma jeunesse, quand une femme
+m'est apparue comme le résumé des bienfaits de votre providence, quand
+j'ai cru qu'il suffisait d'aimer de toute la puissance de mon être pour
+être aimé avec droiture et abandon, il s'est trouvé que cet être si fier
+et si beau était maudit, que cette fleur si suave avait un ver rongeur
+dans le sein, et que je ne serais aimé d'elle qu'à la condition de
+souffrir mortellement.
+
+Eh bien, mon Dieu, j'ai accepté cela encore! Elle s'est arrachée de mes
+bras, et je l'ai perdue sans amertume, sans ressentiment; j'ai consenti
+à l'attendre, à la retrouver, et, pendant des années, je l'ai aimée dans
+la douleur et dans la pitié, sans certitude... que dis-je? sans espoir
+d'être aimé? Et pendant ces sombres et lentes années, abattu, mais non
+brisé, triste, mais non irrité, j'élevais mon âme selon mes forces, à
+la contemplation des vérités éternelles. Je vivais dans la pureté,
+j'essayais de répandre autour de moi l'amour du bien, je ne cherchais la
+récompense de mes humbles travaux que dans les charmes enthousiastes
+de l'étude. Et puis, lorsque de secrètes douleurs, ignorées de tous, à
+peine avouées par moi-même, sont venues me troubler, j'ai refoulé mon
+mal bien avant dans ma poitrine, je ne me suis pas plaint, j'ai respecté
+le calme sublime d'un autre coeur dont la possession m'eût fait
+oublier toute ma pâle et morne existence, en vain immolée à une femme
+orgueilleuse et coupable... Cette fois encore j'ai aimé en silence, et
+l'indifférence ne m'a pas trouvé plus audacieux et plus vain que n'avait
+fait le parjure et l'ingratitude...
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Mais je ne veux pas me rappeler cela... cela doit être comme n'existant
+pas, et mes yeux ne liront point ici ce nom que ma main n'a jamais osé
+tracer... Je goûtais, d'ailleurs, dans ce mystère de mes pensées, une
+sorte de volupté navrante. Je sacrifiais mes agitations au repos d'une
+âme sublime.
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Toujours ce souvenir secret, toujours ce voeu étouffé!... Écartons-le à
+jamais! mon âme n'est plus un sanctuaire digne de le contenir; elle est
+trop troublée, trop endolorie. Il faut un lac aussi pur que le ciel pour
+refléter la figure d'un ange.
+
+
+
+CAHIER IV.
+
+Quand j'ai retrouvé cette femme terrible et funeste, qui avait eu mes
+premiers transports, je ne l'aimais plus. Hélas! non. Je chercherais
+vainement à vous tromper, ô vérité incréée! Je ne l'aimais plus, je
+ne la désirais plus; son apparition a été pour moi comme un châtiment
+céleste pour des fautes que je n'ai pourtant pas conscience d'avoir
+commises. Elle a cru m'aimer encore, elle croit m'avoir toujours aimé,
+elle veut que je l'aime; elle le dit, du moins, elle se le persuade
+peut-être, et elle me le persuade à moi-même. Ma destinée bizarre la
+jette dans ma vie comme un devoir, et je l'accepte. Ne dit-elle pas que
+si je l'abandonne elle est perdue, rendue à l'égarement du vice, au mal
+du désespoir? Et à voir comme cette belle âme est agitée, je ne saurais
+douter des périls qui la menacent si je ne lui sers pas d'égide!... Eh
+bien, mon Dieu, faites donc que dans l'accomplissement d'un devoir il y
+ait une joie, un repos, du moins, quelque chose qui nous donne la force
+de persévérer et qui nous avertisse que vous êtes content de nous!
+_Malheureux humains que nous sommes!_[3] si nous sentions cela, du
+moins! si nos pensées pouvaient s'élever assez par l'exaltation de la
+prière, pour arracher à la vérité éternelle un reflet de sa clarté, un
+rayon de sa chaleur, une étincelle de sa vie! Mais nous ne savons rien!
+nous nous traînons dans les ténèbres, incertains si c'est le mal ou le
+bien qui s'accomplit en nous et par nous. Nous n'avons pas plus tôt
+renoncé à un objet de nos désirs, que l'objet du sacrifice nous semble
+celui qu'il aurait fallu sacrifier. Nous nous dépouillons pour donner,
+et la main qui nous implorait se ferme et nous repousse. Nous arrosons
+de nos pleurs une terre qui promettait des fleurs et des fruits; elle se
+sèche et produit des ronces! Épouvantés, nous nous laissons déchirer par
+ses épines, et nous nous demandons s'il faut la maudire ou l'arroser de
+notre sang jusqu'à ce qu'il n'en reste plus! Sombre image de la parabole
+du bon grain! 0 semeurs opiniâtres et inutiles que nous sommes! Les
+rochers se dressent dans le désert, et nous tombons épuisés avant la fin
+du jour!
+
+[Note 3: On sait que c'est le premier vers du fameux quatrain de
+J.J. Rousseau,]
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Pourquoi donc sa vie semble-t-elle s'épuiser comme une coupe que le
+soleil pompe et dessèche, sans qu'il s'en soit répandu une seule goutte
+au dehors? Mais silence, ô mon coeur! ce n'est pas pour elle que tu
+dois souffrir; ton martyre lui est étranger, inutile... Il lui serait
+indifférent, sans doute... C'est pour une autre que tu dois saigner sans
+relâche. Oh! qu'il serait doux de souffrir pour sauver ce qu'on aime!
+
+
+
+CAHIER I.
+
+Souffrir pour sauver ce qu'on n'aime plus... oh! c'est un martyre que
+les victimes des religions d'autrefois n'ont pas connu, et qu'elles
+n'auraient pas compris. Leur immolation avait un but, un résultat clair
+et vivifiant comme le soleil; et moi je souffre dans la nuit lugubre,
+seul avec moi-même, auprès d'un être qui ne me comprend pas, ou qui
+peut-être me comprend trop. Pourquoi, mon Dieu, n'avez-vous pas fait
+notre coeur assez généreux ou assez soumis pour qu'il pût s'attacher
+avec passion aux objets de notre dévouement? Vous avez fait le coeur de
+la mère inépuisable et sublime en ce genre; et j'ai cru que je pourrais
+aimer une femme comme la mère aime son enfant, sans s'inquiéter de
+donner mille fois plus qu'elle ne reçoit; sans chercher d'autre
+récompense que le bien qu'il doit retirer de son amour?
+
+L'amour! c'est un mot générique, et qui embrasse tant de sentiments
+divers! L'amour divin, l'amour maternel, l'amour conjugal, l'amour de
+soi-même, tout cela n'est point l'amour de l'amant pour sa maîtresse.
+Hélas! si j'osais encore me croire philosophe, je tâcherais de me
+définir à moi-même ce sentiment que je porte en moi pour mon supplice et
+qui n'a jamais été satisfait. O éternelle aspiration, désir de l'âme et
+de l'esprit, que la volupté ne fait qu'exciter en vain! Tous les hommes
+sont-ils donc maudits comme moi? sont-ils donc condamnés à posséder une
+femme qu'ils voudraient voir transformée en une autre femme? Est-ce la
+femme qu'on ne possède pas, qui, seule, peut revêtir à nos yeux ces
+attraits qui dévorent l'imagination! Est-ce la jouissance d'un bien réel
+qui nous rassassie et nous rend ingrats?
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Comme _elle_ est pâle! comme sa démarche est lente et affaissée! Quel
+mal inconnu ronge donc ainsi cette fleur sans tache? Oh! du moins c'est
+une noble passion, c'est un chaste souvenir ou un désir céleste; c'est
+le besoin inassouvi de l'idéal et non le dégoût impie et insolent des
+joies de la terre. Tu n'as abusé de rien, _toi_! tu mériterais le
+bonheur. Quel est donc l'insensé qui ne l'a pas compris, ou l'infâme
+qui te le refuse? Si je le connaissais, j'irais le chercher au bout du
+monde, pour l'amener à tes pieds ou pour le tuer!... Je suis fou!... Et
+toi, tu es si calme!
+
+
+
+CAHIER I.
+
+I.--Non, je ne suis pas de ces êtres stupides et orgueilleux qui se
+lassent du bonheur. Si j'avais le bonheur, je le savourerais comme
+jamais homme ne l'a savouré. Je ne me défends pas d'aimer. Je livre mon
+être et ma vie à quelqu'un qui ne veut pas ou ne peut pas s'en emparer:
+voilà tout. L'amour est un échange d'abandon et de délices; c'est
+quelque chose de si surnaturel et de si divin, qu'il faut une
+réciprocité complète, une fusion intime des deux âmes; c'est une trinité
+entre Dieu, l'homme et la femme. Que Dieu en soit absent, il ne reste
+plus que deux mortels aveugles et misérables, qui luttent en vain
+pour entretenir le feu sacré, et qui l'éteignent en se le disputant,
+influence divine, ce n'est, pas moi qui t'ai chassée du sanctuaire!
+c'est _elle_, c'est son orgueil insatiable; c'est son inquiétude
+jalouse, qui t'éloignent sans cesse.
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Oh! si tu pouvais me donner un jour, une heure, du calme divin que ton
+âme renferme, et que reflète ton front pâle, je serais dédommagé de
+toute ma vie de rêves dévorants et de tourments ignorés.
+
+Le calme! sans doute, tu ne peux ou ne veux pas donner autre chose.
+
+D'où vient que ton amitié ne me l'a pas donné? Il est des pensées
+terribles dont l'ivresse n'oserait s'élever jusqu'à toi. Mais, si l'on
+pouvait s'asseoir à tes pieds, plonger, sans frémir, dans ton regard,
+respirer une heure, sans témoins opportuns et sans crainte de
+t'offenser, l'air qui t'environne... serait-ce trop demander à Dieu? et
+n'ai-je pas assez souffert pour qu'il me soit permis de me représenter
+une si respectueuse et si enivrante volupté?
+
+
+
+CAHIER I.
+
+Non, l'amour ne peut pas être l'infatigable exercice de l'indulgence
+et de la compassion. Dieu n'a pas voulu que la plus chère espérance de
+l'homme vint aboutir à l'abjuration de toute espérance. Philosophes
+austères moralistes sans pitié, vous mentez si vous prétendez que
+l'amour n'a que des devoirs à remplir et point de joies pures à exiger.
+Et vous autres, sceptiques matérialistes qui prétendez que le plaisir
+est tout, et qu'on peut adorer ce qu'on n'admire pas, vous mentez encore
+plus. Vous mentez tous, aucun de vous n'aima jamais. Je ne peux pas
+aimer sans bonheur, et je ne veux pas de plaisirs sans amour. Elle a
+raison, elle qui devine ma soif et les tourments de mon âme! elle sent,
+elle sait que je ne l'aime pas comme elle veut être aimée, comme elle ne
+peut pas aimer elle-même. Ambitieuse effrénée, qui veut qu'on lui donne
+ce qu'elle n'a plus, et qu'on l'adore comme une divinité quand elle ne
+croit plus elle-même!... O malheureuse, malheureuse entre toutes les
+femmes, pourquoi faut-il que tu sois à jamais punie des erreurs qui
+t'ont brisée et du mal que tu détestes!
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Et vous, qui n'aimez pas, qui n'avez peut-être jamais aimé, qui semblez
+vouloir n'aimer jamais, quelle pensée d'ineffable mélancolie peut
+donc vous tenir lieu de ce qui n'est pas, et vous préserver de ce qui
+pourrait être? Mais qui donc saura jamais...
+
+
+Ici le journal de Jacques Laurent paraît avoir été brusquement
+abandonné; nous en avons vainement cherché la suite. Une lettre
+d'Isidora, datée de trois mois plus tard, nous explique cette
+interruption.
+
+
+
+LETTRE PREMIÈRE.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+«Alice, revenez à Paris, ou rappelez auprès de vous le précepteur de
+votre fils. Ses vacances ont duré assez longtemps, et Félix ne peut se
+passer des leçons de son ami. Quant à vous, ma soeur, cette solitude
+vous tuera. Je ne crois pas à ce que vous m'écrivez de votre santé et de
+votre tranquillité d'esprit. Moi, je pars, ma belle et chère Alice; je
+quitte la France, je quitte à jamais Jacques Laurent. Lisez ces papiers
+que je vous envoie et que je lui ai dérobés à son insu. Sachez donc
+enfin que c'est vous qu'il aime; efforcez-vous de le guérir ou de
+le payer de retour. Je sais que son coeur généreux va s'effrayer et
+s'affliger pour moi de mon sacrifice. Je sais qu'il va me regretter, car
+s'il n'a pas d'amour pour moi, il me porte du moins une amitié tendre,
+un intérêt immense. Mais que vous l'aimiez ou non, pourvu qu'il vous
+voie, pourvu qu'il vive près de vous, je crois qu'il sera bientôt
+consolé.
+
+Et puis il faut vous avouer que je l'ai rendu cruellement malheureux.
+Vous vous étiez trompée, noble Alice! nous ne pouvions pas associer des
+caractères et des existences si opposées. Voilà près d'une année que
+nous luttons en vain pour accepter ces différences. L'union d'un esprit
+austère avec une âme bouleversée par les tempêtes était un essai
+impossible. C'est une femme comme vous que Jacques devait aimer, et moi
+j'aurais dû le comprendre dès le premier jour où je vous ai vue.
+
+Je vous ferai ma confession entière. Depuis trois mois que j'ai surpris
+et comme volé le secret de Jacques, j'ai mis tout en oeuvre pour le
+détacher de vous. Excepté de lui dire du mal de vous, ce qui m'eût été
+impossible, j'ai tout tenté pour vaincre l'obstacle, pour triompher
+de la passion que vous lui inspirez, et qui me causait une jalousie
+effrénée. Cette ambition avait réveillé mon amour, qui commençait à
+périr de fatigue et de souffrance; je suis redevenue coquette, habile,
+tour à tour humble et emportée, boudeuse et soumise, ardente et
+dédaigneuse. Rien ne m'a réussi; votre absence lui avait ôté, je crois,
+jusqu'au sentiment de la vie. Il n'était plus auprès de moi qu'une
+victime du dévouement qu'il s'était imposée, et je suis presque certaine
+que, sans la crainte de vous sembler coupable et d'être blâmé par vous,
+son courage ne se serait pas soutenu. Mais je suis sûre aussi que, pour
+conquérir votre estime, il eût fait le sacrifice de sa vie entière, et
+qu'en souffrant mille tortures, il ne se serait jamais détaché de moi.
+
+[Illustration 09.png: Petite mère, pourquoi vous êtes toute blanche?]
+
+«Eh bien, ne soyez pas effrayée de ma résolution, Alice! je la prends
+enfin avec calme. Hier encore, Jacques, plus pâle qu'un spectre, plus
+beau qu'un saint, me jurait qu'il ne me quitterait jamais, qu'il ne me
+manquerait jamais de parole. En voyant tant d'abnégation et de vertu,
+j'ai été prise tout à coup d'un accès de courage et de désintéressement,
+et je lui ai dit à jamais adieu dans mon coeur. Je vous écris de ma
+première station, station sur la route d'Italie, et probablement il
+ignore encore, à l'heure qu'il est, que j'ai quitté Paris et brisé sa
+chaîne! Voyez combien je suis guérie! Je désire qu'il l'apprenne avec
+joie, et la seule tristesse que j'éprouve, c'est la crainte de lui
+laisser quelque regret.
+
+«Pourquoi donc tardons-nous tant à faire ce qui est juste et bon? Quelle
+fausse idée nous attachons à l'importance de nos sacrifices et à la
+difficulté de notre courage! Il y a plus d'un an que je regarde comme
+une angoisse mortelle le détachement que je porte aujourd'hui dans mon
+coeur avec une sorte de volupté. Je ne savais pas que la conscience d'un
+devoir accompli pouvait offrir tant de consolation. Ma naïveté à cet
+égard doit vous faire sourire. Hélas! c'est apparemment la première fois
+que je cède à un bon mouvement sans arrière-pensée. Puissé-je tirer de
+cette première et grande expérience la force d'abjurer dans l'avenir mon
+aveugle et impérieuse personnalité!
+
+«Pourquoi ne m'avez-vous pas aidée, chère Alice, à entrer dans cette
+voie? Ah! si vous aviez aimé Jacques, avec quel enthousiasme je l'aurais
+rendu à la liberté!... Et pourtant, hier encore, je luttais contre
+vous... mais c'est que vous ne l'aimez pas... Pourtant, que sais-je?
+votre langueur, votre mélancolie, cachent peut-être le même secret....
+Pardonnez-moi, je n'en dirai pas davantage, je vous respecte désormais
+au point de vous craindre. Voyez à quel point vous m'êtes sacrée! La
+passion de Jacques pour vous était, pour moi, comme un reflet de votre
+image dans son âme, et, quoique je fusse en possession de son secret,
+jamais je n'ai osé le lui dire, jamais je n'ai osé vous combattre
+ouvertement et vous nommer à lui.
+
+«Revoyez-le sans crainte et sans confusion. Il croit que le vieux
+Saint-Jean a brûlé son journal par mégarde. Il ne se doutera jamais que
+sa confession est entre vos mains. Ah! c'est la confession d'un ange.
+Quel noble sentiment, Alice! quelle ferveur mystérieuse, quel pieux
+respect! n'en serez-vous pas touchée quelque jour? J'aurais donné, moi,
+dix ans de jeunesse et de beauté pour être aimée ainsi, eussé-je dû ne
+l'apprendre jamais de sa bouche, et n'en recevoir même jamais un baiser
+furtif sur le bord de mon vêtement!
+
+«C'en est fait! je n'inspirerai jamais cette flamme sainte que j'ai
+follement rêvée. Autrefois je m'indignais contre mon sort, j'accusais le
+coeur de l'homme d'injustice, d'orgueil et de cruauté; mais j'ai bien
+changé depuis un an! Si quelque jour vous parlez de moi librement avec
+Jacques, dites-lui de ne pas se reprocher mes souffrances; elles m'ont
+été salutaires, elles ont porté leurs fruits amers et fortifiants. J'ai
+reconnu enfin qu'il n'était pas au pouvoir du coeur le plus généreux et
+le plus sublime de donner toute sa flamme à un être troublé et malade
+comme moi.....J'ai reconnu le sceau de la justice divine et le prix
+de la vertu... la vertu que j'ai tant haïe et blasphémée dans mes
+désespoirs! Où seraient donc le bien et le mal ici-bas, si les coeurs
+coupables pouvaient être récompensés dès cette vie, et s'il n'y avait
+pas d'inévitables expiations! Ah! cette parole est vraie: _Tu seras puni
+par où tu as péché!_ Cela est vrai pour toutes les erreurs, pour toutes
+les folles passions de l'humanité. Ceux qui ont abusé des bienfaits de
+Dieu ne le trouveront plus et seront condamnés à le chercher sans cesse!
+La femme sans frein et sans retenue mourra consumée par le rêve d'une
+passion qu'elle n'inspirera jamais.
+
+«Et pourtant l'Evangile nous montre les ouvriers de la dernière heure du
+jour récompensés comme ceux de la première...; mais le maître qui paie
+ainsi, c'est Dieu. Il n'est pas au pouvoir de l'homme de tout donner en
+échange de peu. Si l'ouvrier tardif et lâche avait le droit d'exiger
+une part complète, celui qui rétribue serait frustré, et c'est en amour
+surtout que l'égalité a besoin d'être respectée comme l'amour même; car
+l'amour est aussi beau que la vertu, ou plutôt la vertu, c'est l'amour.
+Il impose les plus grands devoirs, et ces devoirs-là, partagés
+également, sont les plus vives jouissances. Celui qui croit pouvoir
+mériter seul, présume trop de lui-même; celui qui se croit dispensé de
+mériter, ne recueille rien.
+
+«C'est en Dieu seul que je me réfugie, ses trésors à lui sont
+inépuisables. Si le catholicisme n'était pas une fausse doctrine
+pour les hommes d'aujourd'hui, je sens que je me ferais carmélite ou
+trappiste à l'heure qu'il est; mais le Dieu des nonnes est encore un
+homme, une sorte d'égal, un jaloux, un amant; le Dieu qui peut me
+sauver, c'est celui qui ne punit pas sans retour. Il me semble que
+j'ai assez expié, et que je mérite d'entrer dans le repos des justes,
+c'est-à-dire de ne plus connaître les passions.
+
+«Mais vous, Alice, vous avez droit à la coupe de la vie, vous vous en
+êtes trop abstenue; pourquoi donc craindriez-vous d'y porter vos lèvres
+pures? il est impossible qu'il y ait une goutte de fiel pour vous...
+Je n'ose nommer Jacques, et pourtant, ma belle sainte, je ne puis
+m'empêcher de rêver que quelque jour... un beau soir d'été plutôt,
+Jacques vous surprendra à la campagne, lisant ce paragraphe écrit de sa
+main: «Si l'on pouvait s'asseoir à tes pieds!...»
+
+«Quand vous m'écrirez que ce moment est venu, je reviendrai près de
+vous, j'y reviendrai calme et purifiée; et, à mon tour, Alice, je
+goûterai ce bonheur d'avoir fait des heureux, que vous vouliez garder
+pour vous seule!
+
+«ISIDORA.»
+
+La lettre qui suit est de dix ans postérieurs à celle qu'on vient de
+lire.
+
+
+
+LETTRE DEUXIÈME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Non, je ne suis pas malheureuse. J'ai accompli pour vous, Alice, un
+sacrifice que je croyais bien grand alors...
+
+Pardonnez-moi si je vous dis aujourd'hui que, dans mes souvenirs, ce
+grand acte de courage me paraît chaque jour moins sublime, et qu'enfin
+j'arrive à me trouver assez peu héroïque... Que Jacques me pardonne de
+parler ainsi! Et vous surtout, ma soeur chérie, pardonnez-moi de ne pas
+le pleurer... Il n'y a rien d'injurieux pour lui dans le calme avec
+lequel je puis parler à présent d'un sujet jadis si brûlant, et naguère
+encore si délicat. Ce n'est pas de Jacques que je suis guérie, c'est
+de l'amour! Oui, vraiment, j'en suis guérie à jamais, Alice, et, pour
+m'avoir fait cette grâce, Dieu a été trop bon pour moi, il m'a trop
+largement récompensée d'un moment de force.
+
+Je vous dis cela ce soir, au bord du plus beau lac de la terre, par
+un coucher de soleil splendide, sous le ciel de la paisible et riante
+Lombardie, et je parle ainsi dans la sincérité de mon coeur.
+
+Il me semble, tant je suis tranquille, que je ne puis plus souffrir....
+Peut-être si le ciel était orageux, l'air âcre, et que le paysage, au
+lieu de l'églogue des prairies bordant de fleurs des flots placides,
+m'offrît le drame d'un volcan qui gronde et d'une nature qui
+menace... peut-être mon âme serait-elle moins sereine, peut-être vous
+exprimerais-je le vide délicieux de mon âme en des termes plus résignés
+que triomphants.... Je ne sais, je n'ose chanter victoire, dans la
+crainte de tomber dans le péché d'orgueil et d'en être punie; mais il
+est certain que, depuis quelques mois, depuis ma dernière lettre, je
+ressens une joie intérieure qui me semble durable et profonde.
+
+A quoi l'attribuerai-je? Sera-ce simplement à cet inappréciable bienfait
+du repos dont je ne me souvenais plus d'avoir joui? peut-être! O bonheur
+des âmes blessées et fatiguées, que tu es humble et modeste! tu te
+contentes de ne pas souffrir, tu ne demandes rien que l'absence d'un
+excès de souffrance; tu te replies sur toi-même, comme une pauvre plante
+qui, après l'orage, n'a besoin que d'un grain de sable et d'une goutte
+d'eau; bien juste de quoi ne pas mourir et se sentir faiblement
+vivre.... le plus faiblement possible!
+
+Pas de funestes présages, Alice! ne croyez pas me consoler et m'égayer
+en me disant que je suis encore jeune et que j'aimerai encore! Non, je
+ne suis plus jeune! si mes traits disent le contraire, ils mentent.
+C'est dans l'âme que les années marquent leur passage et laissent leur
+empreinte; c'est notre coeur, c'est notre imagination qui vieillissent
+promptement ou résistent avec vaillance.
+
+--... Je relis ce que je vous écrivais tout à l'heure, aux dernières
+clartés d'un soleil mourant; on m'apporte une lampe, je m'éloigne de la
+fenêtre...
+
+Mes idées prennent un autre cours.
+
+Pourquoi confondais-je le coeur avec l'imagination? Dans la jeunesse,
+c'est peut-être une seule et même chose; mais, en vieillissant, les
+éléments de notre être deviennent plus distincts. Les sens s'éteignent
+d'un côté, le cerveau de l'autre; mais le coeur est-il donc condamné à
+mourir avec eux? Oh non! grâce à la divine bonté de la Providence, la
+meilleure partie de nous-même survit à la plus fragile, et il arrive
+qu'on se trouve heureux de vieillir. 0 mystère sublime! Vraiment la vie
+est meilleure qu'on ne croit! L'injuste et superbe jeunesse recule avec
+effroi devant la pensée d'une transformation qui lui semble pire que la
+mort, mais qui est peut-être l'heure la plus pure et la plus sereine de
+notre pénible carrière.
+
+Avec quelle terreur j'avais toujours pensé à la vieillesse! Dans la
+fleur de ma jeunesse, je n'y croyais pas. «Moi, vieillir! me disais-je
+en me contemplant: devenir grasse, lourde, désagréable à voir! Non,
+c'est impossible, cela n'arrivera pas. Je mourrai auparavant; ou bien,
+quand je me sentirai décliner, quand une femme me regardera sans envie,
+et un homme sans désir, je me tuerai!»
+
+Il n'y a pas longtemps encore qu'en consultant mon miroir, ce conseiller
+sévère, sur lequel les hommes ont dit et écrit tant de lieux communs
+satiriques, je m'effrayais d'une ride naissante et de quelques cheveux
+qui blanchissaient; nais, tout d'un coup, j'en ai pris mon parti, je
+n'ai même plus songé à m'assurer des ravages du temps, et, le jour où
+je me suis dit que j'étais vieille, je me suis trouvée jeune pour une
+vieille. Et puis, je crois que, précisément, toutes ces railleries de
+l'autre sexe, à propos des beautés qui s'en vont et qui se pleurent,
+m'ont donné un accès de fierté victorieuse. J'ai compris profondément
+cette ingratitude des hommes qui, après avoir adulé notre puissance,
+l'insulte et la raille dès qu'elle nous échappe. Et j'ai trouvé qu'il
+fallait être bien avilie pour regretter ce vain hommage dont la fumée
+dure si peu. Enfin, raison ou lassitude, je me sens réconciliée avec la
+_vieille femme_.
+
+La vieille femme! Eh bien, oui, c'est une autre femme, un autre _moi_
+qui commence, et dont je n'ai pas encore à me plaindre. Celle-là est
+innocente de mes erreurs passées; elles les ignore parce qu'elle ne les
+comprend plus, et qu'elle se sent incapable de les imiter. Elle est
+douce, patiente et juste, autant que l'autre était irritable, exigeante
+et rude. Elle est redevenue simple et quasi naïve, comme un enfant,
+depuis qu'elle n'a plus souci de vaincre et de dominer.
+
+Elle répare tout le mal que l'autre a fait, et, par-dessus le marché,
+elle lui pardonne ce que l'autre, agitée de remords, ne pouvait plus se
+pardonner à elle-même. La jeune tremblait toujours de retomber dans le
+mal, elle le sentait sous ses pieds et n'osait faire un pas. La vieille
+marche en liberté et sans craindre les chutes, car rien ne l'attire plus
+vers les précipices.
+
+Ne croyez pourtant pas, mes amis, que je vais me composer un rôle,
+une figure, un costume, un esprit de circonstance. Il y a un genre de
+coquetterie que je déteste plus que la pire coquetterie des jeunes
+femmes, c'est celle des vieilles, Je veux parler de ces ex-beautés qui
+se réfugient dans la grâce, dans l'esprit, dans l'aménité caressante. Je
+connais ici une marquise de soixante ans dont l'éternel sourire et la
+banale bienveillance me font l'effet d'une prostitution de l'âme.
+
+Certes c'est là une grande comédienne et qui dissimule bien ses regrets.
+Elle affecte d'aimer les jeunes gens des deux sexes d'une tendre
+affection, d'être là maman à tout le monde, de faire tous les frais de
+gaieté des réunions, d'amener des rencontres, de nouer des mariages, de
+se rendre indispensable en recevant toutes les confidences, en rendant
+mille petits services: et, au fond du coeur, cette excellente femme est
+plus sèche et plus égoïste qu'on ne pense. Elle fait toutes choses en
+vue d'elle-même et du rôle qu'elle s'est imposé. Elle n'a pas pu rompre
+avec le succès, et elle poursuit sa carrière de reine des coeurs sous
+une forme nouvelle. Elle est jalouse de quiconque fait quelque bien,
+et j'ai failli être brouillée avec elle pour avoir adopté Agathe. Elle
+voulait l'accaparer, en faire l'ornement de son salon, frapper les
+esprits par la production au grand jour de cette modeste fille, pour
+arriver à la marier sottement à quelque vieux patricien, ex-comparse
+dans son cortège d'adorateurs. Elle eût trouvé moyen de faire grana
+bruit avec cela, et d'abandonner la pauvrette, comme elle a fait de tant
+d'autres, quand elles ont eu assez brillé près d'elle, à son profit.
+
+Non, non, jamais je n'imiterai cette marquise, et quand, d'un air
+doucereusement cruel, elle m'honore de ses avis et me cite son propre
+exemple pour m'engager à vieillir agréablement, je me détourne pour
+ne pas respirer son souffle glacé. Oh! je ne prendrai pas votre petit
+sentier parfumé de roses fanées, ma charmante vieille! Je suis vieille
+tout de bon, je le sens, je m'en réjouis, J'en triomphe tranquillement
+au fond de l'âme. Je n'ai pas besoin déjouer votre comédie. Je n'aime
+plus les hommes, moi! Je n'ai plus besoin de leurs louanges, j'en ai eu
+assez, et je sais ce qu'elles valent. Je trouve la vieillesse bonne et
+acceptable, mais elle m'arrive sérieuse et recueillie, non folâtre et
+remuante. J'ai encore du coeur, et je veux conserver ce bon reste en ne
+le gaspillant pas dans de feintes amitiés.
+
+Pardonnez-moi une métaphore qui me vient. Je me figure la jeunesse comme
+un admirable paysage des Alpes. Tout y est puissant, grandiose, heurté.
+À côté d'une verdure étincelante, un bloc de pâles neiges et de glaces
+aiguës a coulé dans le vallon, et les fleurs qui viennent d'éclore là,
+meurent au sein de l'été, frappées au coeur par une gelée soudaine et
+intempestive. Des roches formidables pendent sur de ravissantes oasis et
+les menacent incessamment. De limpides ruisseaux coulent silencieusement
+sur la mousse; puis, tout à coup, le torrent furieux qu'ils rencontrent,
+les emporte avec lui et les précipite avec fracas dans de mystérieux
+abîmes. La clochette des troupeaux et le chant du pâtre sont interrompus
+par le tonnerre de la cascade ou celui de l'avalanche: partout le
+précipice est au bord du sentier fleuri, le vertige et le danger
+accompagnent tous les pas du voyageur, que les beautés incomparables du
+site enivrent et entraînent. Une nature si sublime est sans cesse
+aux prises avec d'effroyables cataclysmes; ici le glacier ouvre ses
+terribles flancs de saphir et engloutit l'homme qui passe; là les
+montagnes s'écroulent, comblent le lac et la plaine, et, de tout ce qui
+souriait ou respirait hier à leurs pieds, il ne reste plus ni trace ni
+souvenir aujourd'hui... Oui, c'est là l'image de la jeunesse, de ses
+forces déréglées, de ses bonheurs enivrants, de ses impétueux orages,
+de ses désespoirs mortels, de ses combats, et de toute cette violente
+destruction d'elle-même qu'enfante l'excès de sa vie.
+
+Mais la vieillesse! je me la figure comme un vaste et beau jardin bien
+planté, bien uni, bien noble à l'ancienne mode... un peu froid d'aspect,
+quoique situé à l'abri des coups de vent. C'est encore assez grand pour
+qu'on y essaie une longue promenade, mais on aperçoit les limites au
+bout des belles allées droites, et il n'y a point là de sentiers sinueux
+pour s'égarer.
+
+On y voit encore des fleurs; mais elles sont cultivées et soignées, car
+le sol ne les produit point sans les secours de la science et du goût.
+
+Tout y est d'un style simple et sévère, point de statues immodestes,
+point de groupes lascifs. On ne s'y poursuit plus les uns les autres
+pour s'étreindre et pour lutter: on s'y rencontre, on s'y salue, on s'y
+serre la main sans rancune et sans regret. On n'y rougit point, car on
+a tout expié en passant le seuil de cette noble prison dont on ne doit
+plus sortir; et l'on s'y promène ou l'on s'y repose, consolé et purifié,
+jouissant des tièdes bienfaits d'un soleil d'automne. Si, du haut de la
+terrasse abritée, le regard plonge dans la région terrible et magnifique
+où s'agite la jeunesse, on se souvient d'y avoir été, et on comprend
+ce qui se passe là d'admirable et d'insensé; mais malheur à qui veut
+y redescendre et y courir: car les railleries ou les malédictions l'y
+attendent! Il n'est permis aux hôtes du jardin que d'étendre les mains
+vers ceux qui dansent sur les abîmes, pour tâcher de les avertir; et
+encore, cela ne sert-il pas à grand'chose, car on ne s'entend pas de si
+loin.
+
+Voilà mon apologue. Passez-m'en la fantaisie, je me sens plus à l'aise
+depuis que je me suis planté ce jardin.
+
+Mais c'est bien assez philosopher et rêver, Il faut que je vous parle
+d'Agathe, de cette pauvre orpheline que j'ai adoptée, qui entrait chez
+moi comme femme de chambre, et dont j'ai fait ma fille, ni plus ni
+moins.
+
+Je vous ai déjà dit qu'elle était fille d'un pauvre artiste qui l'avait
+fort bien élevée, mais qui, en mourant, l'avait laissée dans le plus
+complet abandon, dans la plus profonde misère.
+
+Je n'avais jamais songé à adopter un enfant, je n'avais jamais regretté
+de n'en point avoir.
+
+Il ne me semblait point que j'eusse le coeur maternel, et peut-être
+eusse-je manqué de tendresse ou de patience pour soigner un petit
+enfant; Lorsque cette Agathe est entrée chez moi, j'étais à cent lieues
+de prévoir que je me prendrais pour elle d'une incroyable affection.
+Je fus frappée de sa jolie figure, de son air modeste, de son accent
+distingué, et je me promis d'en faire une heureuse soubrette, libre
+autant que possible, et traitée avec bienveillance.
+
+Puis, au bout de quelque temps, en courant avec elle, je découvris un
+trésor de raison, de droiture et de bonté; et bientôt, je la retirai de
+l'office pour la faire asseoir à mes cotés, non comme une demoiselle de
+compagnie, mais comme la fille de mon coeur et de mon choix.
+
+Pourtant si vous nous voyiez ensemble, vous seriez surprise, chère
+Alice, de l'apparente froideur de notre affection; du moins, vous
+nous trouveriez bien graves, et vous vous demanderiez si nous sommes
+heureuses l'une par l'autre.
+
+Il faut donc que je vous explique ce qui se passe entre nous.
+
+Dès le principe, j'ai examiné attentivement Agathe, je l'ai
+même beaucoup interrogée. J'ai retiré de cet examen et de ces
+interrogatoires, la certitude que c'était là un ange de pureté, et en
+même temps une âme assez forte: un caractère absolument différent du
+mien, à la fois plus humble et plus fier, étranger par nature aux
+passions qui m'ont bouleversée, difficile, impossible peut-être à
+égarer, prudente et réfléchie, non par sécheresse et calcul personnel,
+mais par instinct de dignité et par amour du vrai.
+
+La docilité semblait être sa qualité dominante, lorsque je lui
+commandais en qualité de maîtresse. Mais en l'observant, je vis bientôt
+que cette docilité n'était qu'une muette adhésion à la règle qu'elle
+acceptait: l'amour de l'ordre, et surtout une noble fierté qui
+voulait se soustraire par l'exactitude rigoureuse à l'humiliation du
+commandement. C'était cela bien plutôt qu'une soumission aveugle et
+servile pour ma personne. Le silence profond qui protégeait ce caractère
+grave et recueilli m'empêchait de savoir si les passions généreuses
+pourraient y fermenter, si la haine de l'injustice et le mépris de la
+stupidité seraient capables d'en troubler la paix.
+
+A présent encore, quoique j'aie lu aussi avant dans son coeur
+qu'elle-même, quoique je sache bien qu'elle adore la bonté, j'ignore si
+elle peut haïr la méchanceté Peut-être qu'il y a là trop de force pour
+que l'indignation s'y soulève, pour que le dédain y pénètre. Étonnement
+et pitié, voilà, ce me semble, toute l'altération que cette sérénité
+pourrait subir.
+
+Agathe a vécu dans le travail et la retraite, sans rien savoir, sans
+rien deviner du monde, sans rien désirer de lui, sans songer qu'elle pût
+jamais sortir de l'obscurité qu'elle aime, non-seulement par habitude,
+mais par instinct. Elle ne connaît pas l'amour, elle en pressent encore
+si peu les approches, que je me demande avec terreur si elle est
+capable d'aimer, et si elle n'est pas trop parfaite pour ne pas rester
+insensible.
+
+Et pourtant, je ne puis concevoir la jeunesse d'une femme sans amour,
+et je suis épouvantée du mystère de son avenir. Aimera-t-elle, d'amitié
+seulement, un compagnon de toute la vie, un mari? Élèvera-t-elle des
+enfants, sans passion, sans faiblesse, avec la rigide pensée d'en faire
+des êtres sages et honnêtes? Quelle rectitude admirable et effrayante!
+Sera-t-elle heureuse sans souffrir? est-ce possible!
+
+Et pourtant, qu'ai-je retiré, moi, de mes angoisses et de mes tourments?
+
+Quand j'avais seize ans, l'âge d'Agathe, je n'avais déjà plus de
+sommeil, ma beauté me brûlait le front, de vagues désirs d'un bonheur
+inconnu me dévoraient le sein. Rien dans cette enfant ne me rappelle mon
+passé. Je l'admire, je m'étonne, et je n'ose pas juger.
+
+Quand j'ai changé la condition d'Agathe si soudainement, si
+complètement, elle a été fort peu surprise, nullement étourdie
+ou enivrée, et j'ai aimé cette noble fierté qui acceptait tout
+naturellement sa place. L'expression de sa reconnaissance a été vraie,
+mais toujours digne. Elle me promettait de mériter ma tendresse, mais
+elle n'a pas plié le genou, elle n'a pas courbé la tête, et c'est bien.
+En voyant ce noble maintien, moi, j'ai été saisie d'un respect étrange,
+et une seule crainte m'a tourmentée, c'est de n'être pas digne d'être
+la bienfaitrice et la providence d'Agathe. Son air imposant ma fait
+comprendre la grandeur du rôle que je m'imposais, et, depuis ce moment,
+je m'observe avec elle, comme si je craignais de manquer au devoir que
+j'ai contracté.
+
+Cela fait une amitié qui m'est plus salutaire que délicieuse. Il ne
+s'agit point d'adopter une telle orpheline pour s'en faire une société,
+une distraction, un appui. Agathe prend le contrat au sérieux. Elle
+semble me dire dans chaque regard:
+
+«Vous avez voulu avoir l'honneur d'être mère, songez que ce n'est pas
+peu de chose, et qu'une mère doit être l'image de la perfection.»
+
+Moi, je ne sais pas me contraindre, et, si quelque folle passion
+pouvait encore me traverser le cerveau, je ne jouerais pas la comédie.
+J'éloignerais Agathe plutôt que de la tromper. Mais est-ce donc la
+pensée que le moindre égarement de ma part troublerait notre intimité,
+qui fait que je me sens si bien fortifiée dans mon _jardin de
+vieillesse_?
+
+Peut-être! peut-être Agathe m'a-t-elle été envoyée par la bonté divine
+pour me faire aimer l'ordre, le calme, la dignité, et la convenance. Il
+est certain que tout cela est personnifié en elle, et que rompre avec
+ces choses là, ce serait rompre avec Agathe. Il était donc dans ma
+destinée que les hommes me perdraient et que je ne pourrais être sauvée
+que par les femmes? Vous avez commencé ma conversion, chère Alice; vous
+l'avez voulue, vous y avez mis tout votre coeur, toute votre force.
+Agathe, qui vous ressemble à tant d'égards, l'achève sans se donner la
+moindre peine, sans se douter même de ce qu'elle fait; car la douce
+enfant ignore ma via, et ne la comprendrait pas si elle lui était
+racontée.
+
+Minuit.
+
+Agathe m'a forcée de m'interrompre, mais je veux vous dire bonsoir, à
+présent qu'elle me quitte. J'ai passé solennellement la soirée auprès
+d'elle, et je me sens comme exaltée par mes propres pensées.
+
+Quelle nuit magnifique! la terre altérée ouvrait tous ses pores à la
+rosée, les fleurs la recevaient dans leurs coupes immaculées. Enivrés
+d'amour, de parfum et de liberté, les rossignols chantaient, et, du fond
+humide de la vallée, leurs intarissables mélodies montaient comme un
+hymne vers les étoiles brillantes. Appuyée sur l'épaule d'Agathe, que je
+dépasse de toute la tête, je marchais d'un pas égal et lent, m'arrêtant
+quelquefois quand nous atteignions ta limite de la balustrade. La
+terrasse de cette _villa_ est magnifiquement située; absorbées dans la
+contemplation du paysage vague et profond, et plus encore de l'infini
+déroulé sur nos têtes, nous ne songions point à nous parler. Peu à peu
+ce silence amené naturellement par la rêverie, nous devint impossible
+à rompre. Du moins, pour ma part, je n'eusse rien trouvé à dire qui ne
+m'eût semblé oiseux ou coupable au milieu d'une telle nuit, solennelle
+et mystérieuse comme la beauté parfaite. Agathe respectait-elle ma
+méditation, ou bien éprouvait-elle le même besoin de recueillement?
+Agathe aussi est mystérieuse comme la perfection. Son âme sans tache
+me semblait si naturellement à la hauteur de la beauté des choses
+extérieures, que j'eusse, craint d'affaiblir, par mes réflexions, le
+charme qu'elle y trouvait Avait-elle besoin de moi pour admirer la voûte
+céleste, pour aspirer l'infini, pour se prosterner en esprit devant la
+main qui sema ces innombrables soleils comme une pluie de diamants dans
+l'Océan de l'Éther? Et quelles expressions eussent pu rendre ce qu'elle
+éprouvait sans doute mieux que moi? De quel autre sujet eussé-je
+pu l'entretenir qui ne fût un outrage à la beauté des cieux, une
+profanation de ces grandes heures et de ces lieux sublimes?
+
+Quand l'échange de la parole n'est pas nécessaire il est rarement utile.
+J'en suis venue à croire que tous les discours humains ne sont que
+vanité, temps perdu, corruption du sentiment et de la pensée. Notre
+langage est si pauvre que quand il veut s'élever, il s'égare le plus
+souvent, et que quand il veut trop bien peindre, il dénature. Toujours
+la parole procède par comparaison, et les poètes sont forcés, pour
+décrire la nature, d'assimiler les grandes choses aux petites. Par
+exemple ils font du ciel une coupole; de la lune une lampe; des fleuves
+sinueux, les anneaux d'un serpent; des grandes lignes de l'horizon et
+des grandes masses de la végétation, les plis et les couleurs d'un
+vêtement.
+
+Les poëtes ont peut-être raison: interprètes et confidents de la nature,
+chargés de l'expliquer au vulgaire, de communiquer aux aveugles un peu
+de cette vue immense que Dieu leur a donnée, ils se servent de figures
+pour se faire entendre, à la manière des oracles. Ils mettent les
+soleils dans le creux de ces mains d'enfants sous la figure d'un rubis
+ou d'une fleur, parce que le vulgaire ne peut concevoir que ce qu'il
+peut mesurer. Et tous tant que nous sommes, nous avons pris une telle
+habitude de ce procédé de comparaison, que nous ne savons pas nous
+expliquer autrement quand nous voulons parler. Mais quand l'âme poétique
+est seule, elle ne compare plus: elle voit et elle sent.
+
+L'intelligence n'explique pas au coeur pourquoi et comment l'univers est
+beau; dans aucune langue humaine le véritable poëte ne saurait rendre la
+véritable impression qu'il reçoit du spectacle de l'infini.
+
+Qu'il se taise donc et qu'il jouisse, celui qui n'a rien à démêler avec
+le monde, rien a lui enseigner ou à recevoir de lui: l'amour d'une vaine
+gloire dicte trop souvent ces prétendus épanchements. Celui qui parle
+veut produire de l'effet sur celui qui écoute, et s'il ne cherche point
+à l'éblouir par l'éclat des mots, du moins il travaille à s'emparer de
+ses émotions, à lui imposer les siennes, à se poser comme un prisme
+entre lui et la beauté des choses. Alors, sous l'oeil de Dieu, au lieu
+de deux âmes prosternées, il n'y a plus qu'un cerveau agissant sur
+un autre cerveau, triste échange de facultés bornées et de misère
+orgueilleuse!
+
+Mais ce n'est pas cela seulement qui me fermait la bouche auprès d
+Agathe: quelle parole de ma bouche flétrie si longtemps par la plainte
+et l'imprécation, ne fût tombée comme une goutte de limon impur dans
+cette source limpide, où l'image de Dieu se reflète dans toute sa
+beauté? Entre elle et moi, hélas! il y a un abîme infranchissable: c'est
+mon passé. Mes doutes, mes vains désirs, mes angoisses furieuses, mes
+amertumes, mon impiété, ma vaine science de la vie, mes ennuis, tout
+ce que j'ai souffert! Cette âme vierge de toute souillure et de toute
+tristesse doit à jamais l'ignorer. Il y a en elle une infinie mansuétude
+qui l'empêcherait de me retirer son affection. Peut-être même
+m'aimerait-elle davantage; si elle avait à me plaindre! Peut-être
+trouverais-je dans sa piété filiale des consolations puissantes. Mais de
+même que la mère, forcée de traverser un champ de bataille, cache dans
+son sein la tête de son enfant pour l'empêcher de voir la laideur des
+cadavres et de respirer l'odeur delà corruption, de même ma tendresse
+pour Agathe m'empêchera de lever jamais ce voile virginal qui lui cache
+les misères et les tortures de cette vie déréglée.
+
+Cette ligne invisible tracée entre elle et moi est un lien, bien plus
+qu'un obstacle. C'est là que se manifeste, à son insu, ma tendresse pour
+elle; c'est là que gît sa confiance en moi. Je lui sacrifie le plaisir
+que j'aurais parfois à épancher mes pensées: elle s'appuie sur moi comme
+sur une force dont elle croit avoir besoin et qui ne réside qu'en elle.
+Si je me sens triste et agitée, ce qui arrive bien rarement désormais,
+je l'éloigne de moi quelques instants, pour ne la rappeler que lorsque
+mon âme a repris son calme et sa joie silencieuse.
+
+Agathe est blanche comme un beau marbre de Carrare au sortir de
+l'atelier. L'incarnat de la jeunesse ne colorera jamais vivement ce lis
+éclos dans l'ombre du travail el de la pauvreté; et cependant un léger
+embonpoint annonce cette santé particulière aux recluses, santé plus
+paisible que brillante, plus égale que vigoureuse, apte aux privations,
+impropre à la douleur et à la fatigue. Trois jours de mon ancienne vie
+briseraient cette plante frêle et suave, qui, dans la paix d'un cloître,
+résisterait longtemps à la vieillesse et à la mort.
+
+Auprès de cette fleur sans tache, auprès de ce diamant sans défaut, je
+sens mon âme s'élever et se fortifier. D'autres jeunes filles ont plus
+de beauté, une intelligence plus vive et plus brillante, un sentiment
+des arts plus chaud et plus prononcé. Agathe ne ressemble pas à une
+statue grecque. C'est la vierge italienne dans toute sa douceur, vierge
+sans extase et sans transport, accueillant le monde extérieur sans
+l'embrasser, attentive, douce et un peu froide à force de candeur,
+telle enfin que Raphaël l'eût placée sur l'autel, le regard fixé sur le
+pécheur, et semblant ne pas comprendre la confession qu'elle écoute.
+
+Il y a, certes, dans toutes les créatures humaines, un fluide
+magnétique, impénétrable aux organisations épaisses, mais vivement
+perceptible aux organisations exquises par elles-mêmes, ou à celles qui
+sont développées par la souffrance. La présence d'Agathe agit sur moi
+d'une manière magique. L'atmosphère se rafraîchit ou s'attiédit autour
+d'elle. Quelquefois, quand le spectre du passé m'apparaît, une sueur
+glacée m'inonde, et je crois entrer dans mon agonie. Mais si Agathe
+vient s'asseoir près de moi, l'oeil noir et grave et la bouche à demi
+souriante, elle me communique immédiatement sa force et son bien-être.
+
+Il y a donc en elle quelque chose de mystérieux pour moi, comme je vous
+le disais; quelque chose que je n'eusse pas su demander, si l'on m'eût
+offert de choisir une compagne et une fille selon mes prédilections
+instinctives. Probablement, j'aurais fait la folie de désirer une fille
+semblable à moi sous plusieurs rapports. J'aurais voulu qu'elle fût
+ardente et spontanée, qu'elle connût ces agitations de l'attente, ces
+bouleversements subits, ces enthousiasmes et ces illusions où j'ai
+trouvé quelques heures d'ivresse au milieu d'un éternel supplice.
+Et probablement aussi, au lieu de la préserver du malheur par mon
+expérience, j'eusse augmenté son irascibilité par la mienne et développé
+sa faculté de souffrir. Mais un caprice du hasard que je ne puis
+m'empêcher de bénir superstitieusement comme une faveur providentielle,
+a jeté dans mes bras un être qui ne me comprend pas du tout et que je
+comprends à peine. Ce contraste nous a sauvées l'une et l'autre. J'eusse
+voulu être adorée de ma fille, et c'eût été là un souhait égoïste, un
+voeu contraire à la nature. Agathe m'aime, et c'est tout; et moi, l'âme
+la plus exigeante et la plus jalouse qui fut jamais, je m'habitue à
+l'idée qu'il est bon d'être celle des deux qui aime le plus. C'est là un
+miracle, n'est-ce pas? un miracle que j'eusse en vain demandé à l'amour
+d'un homme et qu'a su opérer l'amitié d'une enfant.
+
+Vous me demandez si j'aime toujours le luxe, et, me cherchant des
+consolations où vous supposez que j'en puis trouver, vous vous imaginez
+que j'ai du me créer, dans ma villa italienne, une existence toute d'or
+et de marbre, toute d'art et de splendeur. Il n'en est rien; tout ce qui
+me rappelle la courtisane m'est devenu odieux. Je suis dégoûtée, non de
+la beauté des oeuvres de goût, mais de la possession et de l'usage de
+ces choses là. J'ai fait cadeau, à divers musées de cette province, des
+statues et des tableaux que je possédais. Je trouve qu'un chef-d'oeuvre
+doit être à tous ceux qui peuvent le comprendre et l'apprécier, et
+que c'est une profanation que de l'enfermer dans la demeure d'un
+particulier, lorsque ce particulier s'est voué à la retraite, et a fermé
+sa porte aux amateurs et aux curieux, comme je l'ai fait définitivement.
+J'ai vendu tous mes diamants, et j'ai fait bâtir presque un village
+autour de moi, où je loge gratis de pauvres familles. Je ne m'occupe
+plus de ma parure, et je n'ai même pas osé m'occuper de celle d'Agathe,
+quoique j'eusse trouvé du plaisir à embellir mon idole; mais la voyant
+si simple et si étrangère à celle longue et coûteuse préoccupation, j'ai
+respecté son instinct, et je l'ai subi pour moi-même peu à peu, sans
+m'en apercevoir. Agathe aime et cultive avec distinction la peinture et
+la la musique. Son père l'avait destinée à donner des leçons. Mais ce
+pauvre artiste, imprévoyant et déréglé comme la plupart de ceux de
+ce pays-ci, l'avait laissée sans clientèle et sans protections. Ses
+talents, du moins, lui servent à charmer les loisirs que sa nouvelle
+position lui procure, et je suis sortie, grâce à elle, de ma longue et
+accablante oisiveté. Je me suis remise au piano pour raccompagner quand
+elle chante, et nous lisons ensemble tous ces chefs-d'oeuvre que je
+savais par coeur à force de les entendre, mais sans les avoir jamais
+véritablement compris. Quand elle dessine, je lui fais la lecture, et
+quand elle lit, je brode au métier. Moi, broder! je vois d'ici votre
+surprise! Eh bien, je suis revenue à ces choses-là que j'ai tant
+méprisées et raillées, et je reconnais qu'elles sont bonnes. Il y a
+tant de moments où l'âme est affaissée sur elle-même, où le travail de
+l'esprit nous écrase, où la rêverie nous torture ou nous égare, qu'il
+est excellent de pouvoir se réfugier dans une occupation manuelle. C'est
+affaire d'hygiène morale, et je comprends maintenant comment, vous, qui
+avez une si haute intelligence, vous pouvez remplir un meuble au petit
+point.
+
+Agathe a les goûts d'une campagnarde, quoiqu'elle ait toujours vécu
+enfermée dans la mansarde d'une petite ville. Sa plus grande joie d'être
+riche consiste à voir et à soigner des animaux domestiques. Et ne croyez
+pas que la pauvrette se soit prise d'admiration et d'affection pour
+les plus nobles: elle a peu compris la grâce et la noblesse du cheval,
+l'élégance du chevreuil, la fierté du cygne. Tout cela lui est trop
+nouveau, trop étranger; à elle qui n'avait jamais nourri que des
+moineaux sur sa fenêtre, un pigeon blanc est un objet d'admiration. Le
+mouton fait ses délices, et l'autre jour j'ai cru qu'elle sortirait de
+son caractère, et ferait des extravagances pour une perdrix qu'on lui a
+apportée avec ses petits. J'avais un peu envie d'abord de dédaigner des
+goûts aussi puérils. Et puis, je me suis laissé faire, je me suis sentie
+faible comme un enfant, comme une mère; je me suis attendrie sur les
+poules et sur les agneaux, non pas à cause d'eux, je l'avoue, mais à
+cause de la tendresse qu'Agathe leur porte, et des soins assidus qu'elle
+leur rend sans se lasser du silence et de la stupidité de ses élèves.
+Agathe comprend le Dante, Mozart et le Titien. Et pourtant elle comprend
+sa poule et son chevreau! Il faut bien que le chevreau et la poule en
+vaillent la peine. Je me dis cela, et je la suis à la bergerie et au
+poulailler avec une complaisance qui arrive à me faire du bien, à me
+distraire, à me charmer... sans que véritablement je puisse m'en rendre
+compte! Je me sens devenir naïve avec un enfant naïf, et je ne saurais
+dire où est le beau et le bon de cette naïveté, à mon âge. Cela
+m'arrive: je me transforme, un enfant me gouverne, et j'ai du bonheur à
+me laisser aller!
+
+Nous avons eu moins de peine à nous mettre à l'unisson, à propos des
+fleurs. Il me semble que les fleurs nous permettent de devenir puérils
+envers elles, sang qu'elles cessent d'être sublimes pour nous. Voua
+savez comme je les ai toujours aimées, ces incomparables emblèmes de
+l'innocence et de la pureté. Agathe voit le ciel dans une fleur, et
+quand je la vois au milieu des jasmins et des myrtes, il me semble
+qu'elle est là dans son élément, et que les fleurs sont seules dignes de
+mêler leur parfum à son haleine.
+
+Et alors il me vient une pensée déchirante: Quoi! cette enfant, cette
+Agathe de mon âme, cette fleur plus pure que toutes celles de la terre,
+cette perle fine, celle beauté virginale, sera infailliblement la proie
+d'un homme! et de quel homme? L'amant de cent autres femmes, qui ne
+verra sans doute en elle qu'une femme de plus, trop froide à son gré,
+et bientôt dédaignée, si elle reste telle qu'elle est aujourd'hui; trop
+précieuse, si elle se transforme, pour ne pas être jalousement asservie
+et torturée.--Oh! mon Dieu! je conserve cette candeur sacrée avec une
+sollicitude passionnée, je veille sur elle, je la couve d'un regard
+maternel; je la respecte comme une relique, jusqu'à ne pas oser lui
+parler de moi, jusqu'à ne pas oser penser quand je suis auprès d'elle;
+et un étranger viendra la flétrir sous ses aveugles caresses! un
+homme, un de ces êtres dont je sais si bien les vices et l'orgueil, et
+l'ingratitude, et le mépris, viendra l'arracher de mon sein pour la
+dominer ou la corrompre!... Cette idée trouble tout mon présent et
+rembrunit tout mon avenir!
+
+
+
+LETTRE TROISIÈME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Dimanche, 15 juin 1845.
+
+Je ne me croyais pas destinée à de nouvelles aventures, et pourtant, mes
+amis, en voici une bien conditionnée que j'ai à vous raconter.
+
+Il y a quinze jours, j'étais allée à Bergame pour quelque affaire, et je
+revenais seule dans ma voiture, impatiente de revoir Agathe, que j'avais
+laissée un peu souffrante à la villa, je n'étais plus qu'à cinq ou six
+lieues de mon gîte, et le soleil brillait encore sur l'horizon. Un
+cavalier me suivait ou suivait le même chemin que moi: il est certain
+que, soit qu'il me laissât en arrière en prenant le galop, et se mit
+au pas lorsque mes postillons le rejoignaient, soit qu'il se laissât
+dépasser et se hâtât bientôt pour regagner le terrain, pendant assez
+longtemps je ne le perdis pas de vue. Enfin il me parut clair que
+c'était à moi qu'il en voulait, car il renonça à toutes ces petites
+feintes, et se mit à suivre tranquillement l'allure de mes chevaux.
+Tony était sur le siège de ma voiture, toujours le même Tony, ce fidèle
+jockey que Jacques connaît bien, et qui est devenu un excellent valet de
+chambre. Il a conservé sa naïveté d'autrefois et ne se gêne point pour
+adresser la parole aux passants, quand il est ennuyé du silence et de la
+solitude. Nous montions au pas une forte côte, et j'étais absorbée dans
+quelque rêverie, lorsque je m'aperçus que Tony avait lié conversation
+avec le jeune cavalier, qui paraissait ne pas demander mieux, quoiqu'il
+appartînt évidemment à une classe beaucoup plus relevée que celle de mon
+domestique.
+
+J'ai dit le jeune cavalier, et, effectivement, celui-là était dans la
+première Heur de la jeunesse: dix-huit ans au plus, une taille élancée
+des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction
+incomparable, des cheveux noirs, abondants, fins et bouclés
+naturellement, un duvet de pêche sur les joues, et des yeux... des yeux
+qui me rappelèrent tout à coup les vôtres, Alice, tant ils étaient
+grands et beaux, des yeux de ce gros noir de velours, qui devraient être
+durs en raison de leur teinte sombre, et qui ne sont qu'imposants, parce
+que de longues paupières et un regard lent leur donnent un fonds de
+douceur et de tendresse extrême.
+
+Ce bel enfant me fut tout sympathique à la première vue, car ce fut
+alors seulement que je songeai à regarder ses traits, sa tournure et la
+grâce parfaite avec laquelle il gouvernait son cheval, J'écoutai aussi
+le son de sa voix, qui était doux et plein comme son regard; son accent,
+qui était pur et frais comme sa bouche. De plus, c'était un accent
+français, ce qui fait toujours plaisir à des oreilles françaises, fût-ce
+dans la contrée _où résonne le si_.
+
+Dans celles-ci, c'est l'_u_ lombard qui résonne; et Tony, qui est très
+fier de parler couramment un affreux mélange de dialecte et d'italien,
+s'imaginait que son interlocuteur pouvait s'y tromper. Mais, au bout
+d'un instant, e jeune homme, voyant bien qu'il avait affaire à un
+compatriote, se mit tout simplement à lui parler français, et Tony lui
+répondit bientôt dans la même langue, sans s'en apercevoir.
+
+Leur conversation, que j'entendais par lambeaux, roulait sur les
+chevaux, les voitures, les chemins et les distances du pays. Certes un
+jeune homme aussi distingué que ce cavalier ne pouvait pas trouver un
+grand plaisir à échanger des paroles oiseuses avec un jeune valet assez
+simple et passablement familier. Pourtant il y mettait une bonne grâce
+qui me parut cacher d'autres desseins; car, bien qu'il n'osât pas se
+tenir précisément à ma portière, il se retournait souvent et cherchait à
+plonger ses regards dans ma voiture, et jusque sous le voile que j'avais
+baissé pour me préserver de la poussière.
+
+Je m'amusai quelques instants de sa curiosité: puis j'en eus bientôt des
+remords. «A quoi bon, me dis-je, laisser prendre un torticolis à ce bel
+adolescent? quand il verra les traits d'une femme qui pourrait fort bien
+être la mère de son frère aîné, il sera tout honteux et tout mortifié
+d'avoir pris tant de peine.» Nous touchions au faite de la montée; je
+résolus de ne pas le condamner à descendre le versant au trot, et,
+certaine qu'après avoir vu ma figure, il allait décidément renoncer à me
+servir d'escorte, je laissai tomber, comme par hasard, mon voile sur mes
+épaules, et fis un petit mouvement vers la portière, comme pour regarder
+le pays. Mais quelle surprise, dirai-je agréable ou pénible, fut la
+mienne, lorsque cet enfant, au lieu de reculer comme à l'aspect de
+la Gorgone, me lança un regard où se peignait naïvement la plus vive
+admiration? Non, jamais, lorsque j'avais moi-même dix-huit ans, je ne
+vis un oeil d'homme me dire plus éloquemment: «Vous êtes belle comme le
+jour.»
+
+Soyons franche, car, aussi bien, vous ne pouvez pas me prendre pour une
+sainte; le plaisir l'emporta sur le dépit, et ma vertu de matrone ne
+put tenir contre ce regard de limpide extase et ce demi-sourire où
+se peignait, au lieu de l'ironie dédaigneuse sur laquelle j'avais
+malicieusement compté, une effusion de sympathie soudaine et de
+confiance affectueuse. L'enfant avait faiblement rougi en me voyant le
+regarder, de mon côté, avec quelque bienveillance maternelle, mais ce
+léger embarras ne pouvait vaincre le plaisir évident qu'il avait à
+attacher ses yeux sur les miens. Il retenait la bride de son cheval
+pour ne pas s'écarter de la portière, et son trouble mêlé de hardiesse,
+semblait attendre une parole, un geste, un léger signe qui l'autorisât à
+m'adresser la parole. Enfin, voyant que je commençais à l'examiner
+avec un peu de sévérité feinte, il se décida à me saluer fort
+respectueusement.
+
+On salue beaucoup et à tout propos dans ce pays-ci, surtout les dames,
+lors même qu'on ne les connaît pas. Je rendis légèrement le salut, et me
+retirai dans le fond de ma voiture, un peu émue, je le confesse: car, au
+premier moment de la surprise, toute femme sent que le plaisir de plaire
+est invincible en dépit du serment... qui sait? peut-être à cause du
+serment qu'ella a fait d'y renoncer; mais cette bouffée de jeunesse et
+de vanité ne dura point. Je pensai tout de suite à ma fille Agathe, je
+me dis que je la volais, et que le pur regard d'un si beau jeune homme
+lui fut revenu de droit, si elle s'était trouvée à mes côtés. Je remis
+mon voile, je levai la glace et j'arrivai au relais où je devais quitter
+la poste, sans avoir voulu m'assurer de la suite de l'aventure. Le
+cavalier me suivait-il encore? je n'en savais vraiment rien.
+
+Mon cocher et mes chevaux m'attendaient là pour me conduire jusque chez
+moi. En payant les postillons, je vis Tony à quelque distance, parlant
+bas et avec beaucoup de vivacité au jeune cavalier, qui avait mis pied
+à terre. Tony riait, frappait dans ses mains, et l'autre paraissait
+chercher à contenir cette pétulance. Je crus même voir qu'il lui donnait
+de l'argent, et cela me parut fort suspect, d'autant plus que, lorsque
+je rappelai Tony pour partir, je le vis tenir l'étrier de son nouveau
+protecteur, et prendre congé de lui en lui faisant des signes
+d'intelligence. Nous nous remîmes en route pour cette dernière étape, et
+l'étranger nous suivit à quelque distance.
+
+Je m'avançai sur la banquette de devant, et, frappant sur le bras de
+Tony, placé sur le siège: «Quel est ce jeune homme à qui vous avez
+parlé, et d'où le connaissez-vous?» lui demandai-je d'un ton sévère.
+La tête de Tony dépassant l'impériale, je ne pus voir si sa figure se
+troublait; mais je l'entendis me répondre avec assez d'assurance:--Je ne
+les connais point, Madame, mais ça a l'air d'un brave jeune homme; il
+a des lettres de recommandation pour madame: mais il a dit qu'il ne se
+permettrait point de les lui remettre sur le chemin. Il vient avec nous,
+il descendra à l'auberge du village, et il viendra voir ensuite au
+château si madame veut bien recevoir sa visite.
+
+--C'était donc là ce qu'il te disait?
+
+--Oui, et il me demandait si je pensais que madame serait visible en
+rentrant, ou seulement demain matin. J'ai dit que je n'en savais rien,
+mais qu'il pouvait bien essayer, que nous n'avions pas fait une longue
+route, et que madame ne se couchait pas ordinairement de bonne heure.
+
+--Et c'est pour donner de si utiles renseignements, que vous recevez de
+l'argent, Tony?
+
+--Oh! non, Madame, je venais d'entrer dans un bureau de tabac pour lui
+acheter des cigares, et il m'en remettait l'argent.
+
+Ces explications me parurent assez plausibles, et je me tranquillisai
+tout à fait. Néanmoins, un reste de curiosité me décida à recevoir cette
+visite aussitôt que je fus rentrée, et après avoir pris seulement le
+temps d'embrasser Agathe.
+
+Le jeune homme fut introduit, et, dès que j'eus jeté les yeux sur
+l'adresse de la lettre qu'il me présenta, je lui fis amicalement signe
+de s'asseoir. Quelles méfiances et quels scrupules eussent pu tenir
+contre votre écriture, ma chère Alice? Et comment celui qui m'apporte un
+mot de vous ne serait-il pas reçu à bras ouverts?
+
+Mais quel singulier petit billet que le vôtre, et pourquoi avez-vous
+semblé favoriser l'espèce de mystère dont il plaît à votre protégé de
+s'entourer? Qu'est-ce qu'un _jeune homme qui va avoir le bonheur de
+me voir en Italie, et qui tâchera de se recommander de lui-même? Vous
+désirez_ que je sois _bonne pour lui_, et vous ne me dites pas son nom?
+Il faut qu'il me le déclare lui-même, qu'il m'apprenne qu'il est _l'ami
+de votre fils, un peu votre parent_, qu'il ne _vous connaît pourtant pas
+beaucoup_, qu'il avait un grand désir de m'être présenté, et qu'il me
+supplie de ne pas le juger trop défavorablement d'après son embarras
+et sa gaucherie? J'ai d'abord accepté tout cela sans examen, mais
+maintenant que j'y songe, et que je vois votre protégé si peu au courant
+de ce qui vous concerne, je commence à m'inquiéter un peu et à me
+demander si la personne à laquelle vous avez donné ou envoyé une lettre
+pour moi (car ceci même n'est pas bien clair) est réellement celle qui
+me l'a remise. Voyons, m'avez-vous adressé un M. Charles de Verrières,
+brun, joli, âgé de dix-huit ou dix-neuf ans, parfaitement élevé, quoique
+un peu bizarre parfois, peu fortuné et encore sans état, à ce qu'il dit;
+voyageant, au sortir du collège, pour se former l'esprit et le coeur,
+apparemment? Répondez-moi, ma très-chère, car je suis intriguée.
+
+Pour que vous en jugiez, ou que vous connaissiez un peu mieux ce protégé
+qui vous connaît si peu, je reprends ma narration.
+
+Gagnée et vaincue par votre recommandation, et apprenant qu'il était
+venu de Milan exprès pour me voir, j'ai envoyé chercher son cheval et
+ses effets à l'auberge, j'ai installé chez moi mon jeune hôte, et nous
+avons passé ensemble dans la salle a manger, où Agathe nous attendait
+pour souper. Jusque là, nous avions été entre _chien et loup_; lorsque
+nous nous retrouvâmes en face, les bougies allumées, je retrouvai
+l'étrange et profond regard de l'enfant toujours attaché sur moi, avec
+un mélange de crainte, d'admiration, de curiosité, et parfois aussi de
+doute et de tristesse. Jamais physionomie d'amoureux, enflammé à la
+première vue, n'exprima mieux les angoisses et l'entraînement d'une
+passion soudaine. Pourtant ma raison rejetait et rejettera toujours une
+si absurde hypothèse. Le premier étonnement était passé, et, avec lui,
+la sotte satisfaction dont je n'avais pu me défendre. Ce jeune homme
+m'avait servi de miroir pour me dire que j'étais belle encore; mais quel
+rapport pouvait s'établir entre son âge et le mien? La présence d'Agathe
+me communiquait d'ailleurs ce calme souverain qui émane d'elle et qui
+réagit sur moi. Quand Agathe est là, il n'y a point de folle pensée qui
+puisse approcher du cercle magique qu'elle trace autour de nous deux. Je
+me disais donc que ce jeune homme avait quelque grâce importante à me
+demander, qu'il attendait de moi son bonheur ou son salut; et la pensée
+qu'il connaissait Agathe, qu'il était épris d'elle, et chastement
+favorisé en secret, commençait à me venir.
+
+[Illustration 10.png: Appuyée sur l'épaule d'Agathe...]
+
+Mais la tranquillité d'Agathe me détrompa bientôt. Elle ne le
+connaissait pas, elle ne l'avait jamais vu; et lui, cet enfant si
+impressionnable, si avide d'admirer la beauté, si soudain dans
+l'expression muette de son penchant secret, il ne regardait point
+Agathe, il ne la voyait pas. Il ne voyait que moi. Celle luxuriante
+jeunesse de ma fille, ces yeux purs, cette bouche fraîche, cet air
+angélique, tout cela ne lui disait rien. Il semblait qu'il n'eût pas le
+loisir de s'apercevoir de sa présence.
+
+Je ne savais que penser de ce jeune homme: son excessive: politesse, ce
+raffinement d'égards et de menues attentions pour les femmes, qui, en
+France, appartient aux patriciens exclusivement, me donnait la certitude
+qu'il était ce qu'autour de vous, Alice, on appelle _bien né_: mais,
+en même temps, il montrait une instruction solide, et complète, une
+maturité de jugement et une absence de prétentions, qui, vous le savez
+bien, et vous me permettez bien de vous le dire, sont extrêmement rares
+chez les enfants de votre caste. L'instruction des classés moyennes est
+plus précoce, à cet égard, plus spéciale, et j'ai toujours remarqué,
+entre les bacheliers de la bourgeoisie et ceux de la noblesse, la
+différence qu'il y a entre une éducation imposée comme nécessaire et
+celle qui n'est réputée que d'agrément. Notre Charles (ou plutôt votre
+Charles), avait donc l'esprit d'un roturier et les manières d'un
+gentilhomme, et cela en fait un personnage original et frappant, à cet
+âge où les adolescents de l'une ou de l'autre classe portent tous le
+même cachet, ou de gaucherie sauvage, ou de confiance ridicule. Celui-ci
+n'a rien de lourd et rien de frivole, rien de pédant et rien d'éventé.
+Il parle quelquefois comme un homme mûr qui parle bien, et, en le
+faisant, il ne perd rien de la grâce et de l'ingénuité de son âge. Il
+est réfléchi à l'habitude, étourdi par éclairs, sérieux d'esprit, gai de
+caractère, retenu avec bon goût, expansif avec entraînement. Enfin, il
+faut le dire, Alice, et voilà ce qui me désole, il est charmant, il est
+accompli, et si j'avais seize ou dix sept ans, j'en serais folle.
+
+Et pourquoi et comment ne l'est-_elle_ pas? Est-ce parce qu'elle est
+vivement frappée au coeur, qu'elle cache si bien sa folie? Ou, si elle
+ne sent rien pour lui, est-ce qu'elle serait égoïste et insensible? Je
+m'y perds!
+
+[Illustration 11.png: Je vis Tony à quelque distance, parlant bas...]
+
+Voilà encore mon récit interrompu par des réflexions et des exclamations
+auxquelles vous ne comprenez rien.
+
+Je renonce à raconter avec détail et, en trois mots, vous allez
+m'entendre. Le lendemain, il a enfin très-bien remarqué Agathe. Au grand
+soleil du matin, grâce à Dieu, j'ai apparemment repris mon aspect de
+matrone romaine. Le regard de mon hôte n'était plus si brillant; il
+était plus doux, et le respect semblait tempérer la sympathie. Au grand
+soleil du matin aussi, ces pâles jasmins qui éclosent sur les joues
+suaves et fines d'Agathe exhalaient un irrésistible parfum d'innocence.
+Charles a senti cette fleur passer entre lui et moi dans l'atmosphère.
+Il a relevé la, tête, et ce qui était logique et légitime est arrivé; il
+a été frappé, charmé, doucement et délicieusement pénétré. J'ai vu
+ce retour vers le cours naturel des choses, la jeunesse attirant la
+jeunesse, et je ne m'en suis pas alarmée. Qu'est-ce qu'un souffle
+qui passe? Qu'est-ce qu'un voyageur qui arrive la veille et part le
+lendemain?
+
+Mais il ne partit pas le lendemain. Je ne sais comment la chose se fit,
+il se rendit nécessaire pour le jour suivant. Nous devions entreprendre
+une grande promenade sur le lac. J'ignore si le rusé connaissait le lac,
+mais il eut l'air de ne pas le connaître, de nous demander l'itinéraire
+de la tournée pittoresque qu'il projetait de faire en nous quittant;
+et moi, avec cette candeur qui porte les habitants d'un beau pays à en
+faire les honneurs aux étrangers, je lui appris que nous serions par là,
+je lui donnai rendez-vous vers certains rochers, et, peu à peu, on se
+fit si bien à l'idée de passer la journée ensemble, qu'on trouva plus
+sûr, pour se rencontrer à point, de partir et d'arriver dans la même
+barque.
+
+Cette journée fut charmante, un temps magnifique, des sites délicieux,
+un enjouement expansif qui alla presque jusqu'à l'intimité, et ces mille
+petits incidents champêtres qui rapprochent et lient plus qu'on ne
+l'avait prévu. Tony était notre gondolier et nous égayait comme à
+dessein, par sa bonne humeur et ses lazzis naïfs.
+
+Le soir, quand nous rentrâmes, nous étions tous trop fatigués pour que
+Charles se remît en route, et il prit congé de nous, pour le lendemain
+matin. Il devait partir avec le jour; mais, à midi, il était encore à
+l'auberge. Le maréchal avait encloué son cheval; il en cherchait un
+autre, et n'en trouvait pas. Il fallut bien songer à lui en offrir un,
+et l'inviter à venir déjeuner en attendant; mais, le lendemain, nous
+allions à quelque distance sur la route de Milan, et nous pouvions le
+conduire jusque là. Agathe fit cette réflexion avec un naturel parfait:
+je n'y vis pas d'objection. Une affaire survint et retarda notre
+voyage......Que vous dirai-je?
+
+Charles passa huit jours avec nous, sans que le hasard nous amenât
+aucune visite, et, durant toute cette semaine, voyant Agathe à toute
+heure, écoutant sa voix charmante, faisant de la musique et de la
+peinture avec elle, il en devint amoureux, du moins je le crois, et il
+m'est impossible d'expliquer autrement la douleur visible et profonde
+avec laquelle il nous quitta, la joie enthousiaste qu'il éprouva
+lorsqu'il se fut fait autoriser à revenir au bout d'un mois, époque à
+laquelle il devait repasser pour aller à Venise.
+
+Et, au lieu de repasser au bout d'un mois, il vient de repasser, comme
+il dit, au bout de huit jours. De prétendues affaires l'ont obligé
+d'abréger son séjour à Milan, il n'a pas pu traverser la vallée sans
+s'arrêter pour nous saluer, et voilà encore huit jours qu'il nous salue
+et nous fait ses adieux.
+
+De tout cela il résulte, Alice, que ma fille a un amoureux terriblement
+amoureux, je vous jure, et qui s'est tellement donné à nous, coeur
+et âme que je ne sais pas du tout comment je vais le décider à nous
+quitter. Il faut pourtant s'y résoudre, car les prétextes vont manquer
+mutuellement, et la vie est si bizarrement arrangée, qu'il ne suffit
+pas de se plaire et de se convenir parfaitement les uns aux autres pour
+rester ensemble indéfiniment: il faut des prétextes; les convenances,
+qui sont un admirable système de prudence destiné à nous faire toujours
+sacrifier le présent à l'avenir, le certain à l'incertain, la joie à
+l'ennui, et la sympathie à la défiance, les convenances exigent que nous
+éloignions celui que nous voudrions garder, de peur qu'un jour ne
+vienne où nous regretterions de l'avoir retenu. Et pourtant alors,
+ces prétextes ne manqueraient pas; car l'usage autorise les prétextes
+menteurs et désobligeants. Il ne demande d'art et de vraisemblance
+qu'à ceux qui donneraient du bonheur. Et pourtant aussi, ce jour où on
+voudrait l'éloigner n'arrivera peut-être jamais... Peut-être que sa
+présence nous serait à jamais douce et bienfaisante... Alors, raison de
+plus pour qu'il s'en aille; car, si on l'aime, il ne faut pas qu'il s'en
+doute; et, s'il s'en doute déjà, il ne faut à aucun prix le lui dire
+sincèrement. La loyauté gâterait tout, elle inspirerait bien vite la
+méfiance à celui qui, de son côté, est au désespoir d'en inspirer... Et
+voilà les cercles vicieux qui se déroulent à l'infini, lorsqu'on met
+aux prises, dans la première circonstance venue, les lois d'un noble
+instinct et celles d'un monde hypocrite et froid.
+
+Et, après tout, il se trouve qu'en fait, le monde a raison
+quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, et que les cas où on lui sacrifie
+quelque chose de vraiment regrettable sont des cas exceptionnels. Ce
+n'est pas la froide méfiance du monde qui a fait la corruption et la
+perversité: c'est la perversité et la corruption des moeurs qui ont
+rendu nécessaires les lois glacées de la convenance.
+
+Au fait, pourquoi, dans cette occasion-ci, serait-il prouvé qu'on doit
+écouter sa sympathie et se révolter contre l'usage? ce jeune homme nous
+plait énormément, cela est certain. Il est d'un commerce exquis, sa
+figure et ses manières ont un charme qui tournerait la tète d'une jeune
+fille un peu romanesque et qui ferait battre d'amour et d'orgueil le
+coeur d'une mère. Si je consulte mon instinct, je dois m'imaginer que
+c'est là le fils de mon choix et désirer ardemment qu'il plaise à ma
+fille, qu'ils se voient, qu'ils s'entendent, et qu'un jour arrive, où,
+un peu moins enfants l'un et l'autre, ils s'engagent l'un à l'autre.
+
+Il me semble bien que nous nous convenons tous les trois, qu'il est et
+serait à jamais heureux avec nous, et que, lui, compléterait notre vie.
+C'est pour le coup que je serais calme et guérie de tout le passé, en
+voyant naître et en surveillant maternellement ces innocentes amours;
+j'aurais une famille, et chaque année, ajoutée à ma vieillesse, au lieu
+de m'apporter l'effroi de l'abandon et de l'isolement, me donnerait
+l'espoir et la certitude de voir s'agrandir le cercle de mes saintes
+affections.
+
+Mais tout cela peut n'être qu'un rêve et une dangereuse illusion. Cet
+enfant, quand il nous reviendra dans quelques années, sera peut-être
+corrompu; et peut-être alors rougirais-je d'avoir songé à lui faire
+espérer le coeur et la main d'Agathe.
+
+Et, dès à présent, quel est-il, après tout? Il me semble que je le
+connais, que je l'ai toujours connu, que je lis dans son âme, que je n'y
+vois rien que de pur et de beau; mais ne me trompé-je point? Ne suis-je
+pas prévenue par quelque attrait romanesque, par cette séduction de la
+beauté à laquelle je suis encore trop sensible, par l'isolement où
+je vis, et un certain besoin d'illusions qui se reporte sur l'avenir
+d'Agathe, faute de pouvoir s'exercer sur moi-même? Et d'ailleurs,
+quoi de plus fragile que cette beauté d'une âme à peine ouverte aux
+impressions de la vie?
+
+Il est certain, d'ailleurs, qu'il y a en lui quelque chose de
+mystérieux, et qu'il a de puissants motifs pour ne nous parler ni de sa
+famille, ni de ses amis, ni de sa position dans le monde, ni d'aucune
+de ses relations. Quand je cherche à l'interroger, ses réponses sont
+laconiques, évasives. Quelquefois même elles ne sont pas d'accord avec
+ses précédentes réponses, et il se trouble quand j'en fais la remarque,
+comme s'il y avait à son nom quelque malheur on quelque honte attachés
+fatalement. Mais l'instant d'après il rit de son embarras, et alors son
+regard et ses manières ont une franchise, une confiance, une spontanéité
+d'affection, qui semblent protester contre la réserve de ses paroles et
+attester que son âme est à l'abri de tout reproche et de tout soupçon.
+On dirait alors qu'il se moque tendrement de mes inquiétudes, et qu'il
+se sent le maître de les faire cesser.
+
+Moi, j'ai dans l'idée que c'est un enfant de l'amour, le fils ignoré de
+quelque noble et pieuse dame dont il a deviné et veut garder fidèlement
+le secret. S'il en est ainsi, et que par-dessus le marché il soit
+pauvre, raison de plus pour qu'il m'intéresse et que je caresse le rêve
+de devenir sa mère. On dirait qu'il devine cela, qu'il y compte, et
+c'est peut-être pour cette confiance que je l'aime tant.
+
+Au milieu de toutes mes perplexités, Agathe reste calme comme Dieu même.
+Elle l'aime pourtant, je le crois; car elle paraît plus heureuse quand
+il est là: elle pense, voit et parle comme lui sur tous les points.
+Elle l'apprécie et l'admire même avec une naïveté incroyable; mais
+la tranquillité de ce bonheur et l'incurie de cette affection me
+surpassent. Il semble qu'elle ne se doute point qu'ils vont se quitter
+pour longtemps, peut-être pour toujours, ou bien qu'elle s'imagine que
+le regret et l'absence ne font point de mal. Cette fille si sage et
+si sensée aurait-elle l'imprévoyance d'un enfant? ou bien son courage
+est-il si bien trempé, son enthousiasme si caché et si profond, qu'elle
+soit invulnérable au doute et à la souffrance? Moi, qui aime ce jeune
+homme pour elle, et à cause d'elle, je suis mille fois plus agitée.
+
+Et ne doit-il pas en être ainsi? Agathe est un enfant gâté, à qui
+le bien est venu en dormant, et qui se repose sur ma prudence et ma
+tendresse. Elle s'imagine peut-être sérieusement que c'est là le fiancé
+que je lui destine, et sa superbe indolence de petite fille adorée
+accepte ce bonheur comme elle a accepté la fortune, la liberté et
+mon amour, sans surprise et sans transport. Oui, c'est à moi d'être
+vigilante et soucieuse; c'est à moi, qui ai foulé aux pieds l'opinion
+pour mon propre compte, de faire bonne garde pour que la _fille de
+César_ ne soit pas même soupçonnée; c'est à moi d'étudier en tremblant
+les jeunes gens qui passent le seuil de notre sanctuaire, et d'empêcher
+qu'un souffle malfaisant n'y pénètre. Étrange fille qui m'impose des
+devoirs si étrangers à mes habitudes et à mon caractère, qui ne se doute
+point que cela soit si difficile et si grave pour moi!
+
+Il faut pourtant sortir de cette position. Il ne m'arrive pas de lettre
+de vous; Charles ne paraît pas disposé à partir si je ne l'y force, et
+je vous en demande bien pardon, ma soeur, mais je vais mettre votre
+protégé tout doucement dehors, car je ne veux pas qu'il croie si aisé
+d'être l'amant et le fiancé de ma fille.
+
+
+
+LETTRE QUATRIÈME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Lundi 16.
+
+--Je relis tout ce que je vous écrivais hier, et je pense que mon
+cerveau avait un peu de fièvre, car je trouve, aujourd'hui, qu'il n'y
+avait pas du tout lieu à m'inquiéter si fort. Je vois les choses tout
+autrement ce matin. Il ne me semble plus que Charles soit amoureux
+d'Agathe, ni qu'Agathe ait encore pensé à la possibilité d'avoir une
+inclination. Ils sont, il est vrai, plus gais, plus intimes, plus
+camarades, si l'on peut ainsi dire, qu'ils ne l'ont encore été. On
+croirait voir le frère et la soeur; mais cette amitié enjouée, à la
+veille de se quitter, ne ressemble pas à l'amour. Non, ils sont trop
+jeunes, et c'est ma vieille tête, remplie de souvenirs brûlants et
+flétrie par l'expérience, qui a construit tout ce roman, auquel, dans
+leur candeur, ces enfants ne songent point. Hier soir, Agathe a eu
+envie de dormir à neuf heures; elle a été tranquillement se coucher en
+folâtrant avec nonchalance, On n'a pas envie de dormir quand on aime et
+qu'on peut rester jusqu'à minuit auprès de son amant.
+
+Et lui, au lieu d'être triste, ou de ressentir quelque dépit, lui a
+souhaité un bon somme avec d'innocentes plaisanteries. Il n'a pas paru
+s'ennuyer le moins du monde de rester tête à tête avec moi tandis que je
+faisais de la tapisserie; et comme je l'engageais à aller dormir aussi,
+il m'a suppliée d'un ton caressant de ne pas l'envoyer coucher de si
+bonne heure. «Je serai bien sage, me disait-il, je ne vous fatiguerai
+pas de mon babil; si vous voulez rêver ou réfléchir en travaillant, je
+ne ferai pas le moindre bruit. Je me tiendrai là dans un coin comme
+votre chat. Pourvu que je sois avec vous, c'est tout ce qu'il me faut
+pour passer une bonne et chère soirée.»
+
+C'est par de semblables câlineries d'une délicatesse incroyable que
+cet enfant-là trouve le moyen de se faire chérir. Elles sont si vives
+parfois que si Agathe n'était pas ici, je m'imaginerais peut-être qu'il
+est épris de mes quarante-cinq ans. «Charles, lui ai-je dit, vous avez
+une mère, n'est-ce pas?--Certainement, tout le monde a une mère.--Eh
+bien, si j'étais votre mère, je serais jalouse.--On voit bien que vous
+n'êtes pas mère, les mères ne sont pas jalouses.--La vôtre ne l'est pas?
+Elle est donc bien calme ou bien préoccupée?--Une mère est l'image de
+Dieu, et Dieu n'est pas jaloux de ses enfants.»
+
+Et après cette réponse, pour détourner mes questions, il s'est mis à me
+parler de vous, et à me questionner sur votre compte, disant qu'il avait
+eu peu d'occasions de vous voir, et qu'il savait seulement que vous
+étiez une personne des plus respectables.
+
+--Respectable est peu dire; ai-je répondu: vous pourriez dire adorable
+et ne rien dire de trop. Je lui appliquerais ce que vous disiez tout
+à l'heure des mères en général. Les femmes comme madame de T... sont
+l'image de Dieu sur la terre.
+
+--En vérité? En ce cas, son fils doit bien l'aimer!
+
+--Comment ne savez-vous pas à quel point, si vous êtes son ami?
+
+--Oh! son camarade plus peut-être que son ami. Cet enfant-là d'ailleurs
+est un étourdi qui ne vaut probable ment pas sa mère.
+
+--Ce n'est pas ce que sa mère m'écrit de lui. Elle dit que c'est un
+ange, et je le crois.
+
+--Vraiment, elle dit cela de Félix, cette bonne madame de T...? Vous
+voyez bien que les mères sont des êtres divins!
+
+--Mais je ne suis pas contente de votre manière de parler du fils
+d'Alice...
+
+--Alice? madame de T...? Dites-moi, je vous en prie si vous la trouvez
+belle autant qu'on le dit?
+
+--Comment, vous ne l'avez donc jamais vue?
+
+--Oui, elle m'a semblé belle! autant que je puis m'en souvenir.
+
+--Tenez, lui ai-je dit, en tirant de mon sein votre portrait que je ne
+quitte jamais, la voilà, mais cent fois moins belle, moins angélique,
+moins parfaite qu'elle n'est en réalité.
+
+Il a pris votre portrait, et l'a tenu dans ses mains, le regardant sans
+cesse en m'écoutant parler. Il éprouvait une sorte d'émotion étrange, et
+je crois vraiment, Alice, qu'il devenait amoureux de vous. Cet enfant
+est impressionnable à un point extraordinaire. Ou c'est quelque génie de
+peintre qui va prendre son essor et que la beauté tourmente et subjugue,
+ou c'est une organisation d'artiste, mobile, enthousiaste, prête à
+s'enflammer à toutes les étincelles qui courent dans l'atmosphère. Il me
+questionnait toujours: affectant une légèreté badine, et, pourtant,
+je voyais une ardente curiosité percer sous cette petite feinte. Il
+souriait, rougissait, et, à mesure que je m'animais en parlant de vous
+avec passion, il devenait si tremblant que je craignais d'avoir été trop
+loin, et je m'arrêtai tout d'un coup, pour lui retirer votre portrait
+qu'il serrait convulsivement contre sa poitrine... Pardonnez-moi, Alice,
+mais j'ai cru un instant que cet enfant me faisait un mystère de sa
+passion pour vous, et qu'il avait menti en disant vous connaître à
+peine, de peur qu'à sa manière de parler de vous je ne vinsse à le
+deviner. Vous êtes encore assez jeune pour inspirer un violent amour;
+vous avez éloigné le jeune Charles en voyant les ravages que vous
+causiez involontairement; et, en me le recommandant, vous n'avez pas
+trop osé vous expliquer sur son compte... Voilà, du moins, le nouveau
+roman que, pendant quelques minutes, j'ai improvisé sur vous et sur lui!
+
+Mais la scène a changé, et j'ai failli encore une fois me croire l'objet
+de cette flamme que je rêve en lui, et qui n'y est, en réalité, qu'à
+l'état de vague aspiration pour toutes les femmes. En me rendant votre
+portrait, il a pris impétueusement mes mains, et y a porté ses lèvres,
+baisant à la fois et mes mains et votre image; et alors, se pliant sur
+ses genoux d'une manière enfantine et gracieuse, moitié fils, moitié
+amant: «Vous êtes la plus admirable des femmes! s'est-il écrié: oui!
+après une autre femme, que je sais, il n'y a rien, de plus vrai, de plus
+aimant et de plus parfait que vous sur la terre. On me l'avait bien dit
+que vous étiez d'une beauté divine et d'une éloquence irrésistible! mais
+il y avait des gens qui prétendaient que vous n'étiez pas bonne et qu'il
+fallait se méfier de votre puissance; moi, dès le premier regard que
+j'ai jeté sur votre figure divine, j'ai senti que ces gens-là en avaient
+menti; et depuis, chaque parole que vous avez dite m'a pénétré au fond
+du coeur. Aussi, je le répète, après une autre femme à laquelle j'ai
+donné mon coeur et mon âme, il n'en est point que j'aime et que je
+vénère plus que vous.
+
+--Et cette femme, mon cher enfant, ne serait-ce point Agathe? lui ai-je
+dit, entraînée à cette imprudence par l'émotion puissante qu'il me
+communiquait.
+
+--Agathe! s'est-il écrié avec une surprise évidente. Agathe?... Pourquoi
+donc Agathe?... Ah! oui, il est certain que mademoiselle Agathe est
+charmante. Elle est belle, elle est bonne, elle a de l'intelligence et
+du coeur. Oui, oui, je l'aime bien tendrement, permettez-moi de vous
+dire cela. Je voudrais être son frère! Si j'avais âge d'homme, je
+voudrais être son mari. Mais à l'heure qu'il est, ce n'est pas elle que
+je vous préfère, c'est une autre... c'est ma mère!
+
+Il a dit cela avec tant d'effusion, et il y avait quelque chose de si
+angélique en lui, que j'ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je l'ai
+embrassé au front, et je lui ai demandé de me parler de sa mère; mais
+voilà où je me confirme dans l'idée qu'il n'est pas fils légitime: c'est
+qu'après cet élan passionné pour la femme qui lui a donné le jour, il
+n'a plus voulu ajouter un mot, remettant à une autre fois une confidence
+qu'il prétend avoir à me faire.
+
+
+
+LETTRE CINQUIÈME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Mardi 17.
+
+Oh! Alice, quel dénouement à notre aventure! et que mon roman me plaît
+mieux ainsi! Comme vous avez dû rire, malicieuse amie, depuis le
+commencement de cette longue et absurde lettre! Mais je ne la déchirerai
+pas: car, au milieu de mes extravagances, je vous ai dit tout ce que je
+pense de lui, tout ce que je sens pour lui, et vous verrez bien que mon
+coeur avait deviné ce que mon esprit, incroyablement obtus en cette
+circonstance, ne pouvait pas pénétrer. Je suis sûre qu'il vous a écrit
+en même temps que moi tout ce qui se passait entre nous, et que vous
+allez recevoir nos deux versions à la fois. Je veux continuer la mienne
+afin que vous compariez; et, si ce petit démon vous fait quelque
+mensonge, soyez sûre que c'est moi qui dis la vérité.
+
+Ce matin, Charles devait décidément partir. Il nous avait dit adieu;
+mais un adieu si tranquille et si enjoué même, que j'en étais blessée,
+et j'en revenais à penser que cet enfant, admirablement doué sous le
+rapport de la figure et de l'esprit, avait le coeur volage et personnel
+des futurs grands artistes.
+
+Il part en effet, il monte à cheval, il disparaît; je me sentais mal.
+Je n'osais regarder Agathe, je craignais de la voir tout à coup pâle et
+consternée, et de deviner son amour trop tard pour y porter remède. Je
+la regarde enfin. Elle était tranquille, belle, reposée; elle avait bien
+dormi, elle n'avait pas versé une larme, elle souriait à sa perdrix!
+
+Cela me fit plus de mal encore. Les enfants d'aujourd'hui sont bien
+forts, me disais, et bien froids! L'amour n'est plus de ce siècle; je
+l'ai cherché toute ma vie sans le trouver, et cette jeune génération ne
+se donnera même pas la peine de le chercher. C'est mieux, à coup sûr,
+c'est plus sage et plus heureux; mais je ne comprends plus rien à la
+vie!
+
+Tony arrive là-dessus; il avait une figure inouïe. Il riait, rougissait,
+balbutiait et tournait une lettre dans ses mains «Qu'as-tu donc? Est-ce
+que M. de Verrières a oublié quelque chose?
+
+--Non, non, Madame, ce n'est pas lui, c'est un autre, à présent!
+
+--Comment? quel autre? Donne donc!
+
+--C'est M. Félix qui arrive, M. Félix de T..., le neveu à feu M. le
+comte!
+
+J'ouvre la lettre. «Ma chère tante, voulez-vous permettre à un neveu,
+dont vous vous souvenez sans doute à peine, mais qui ne vous a jamais
+oubliée, de venir vous embrasser de la part de sa mère? Il est à votre
+porte.
+
+FÉLIX DE T...»
+
+Eh bien! Alice, je ne sais où j'ai l'esprit; mais il parait que, hors
+les cas, aujourd'hui oubliés, d'amour et de jalousie, je ne possède
+aucune pénétration. Me voilà éperdue de joie, courant au-devant de ce
+neveu, dont je n'ai jamais reçu un signe de souvenir et d'affection, ce
+qui me blessait un peu, quoique je ne vous en aie jamais parlé, mais que
+j'adore déjà, parce qu'il est votre fils et parce qu'il m'écrit un si
+aimable billet.
+
+Je m'élance. Agathe me suit, Tony rit et saute comme un fou. Un
+tourbillon de poussière vient à nous. Un homme descend de cheval au
+milieu de ce nuage et se précipite dans mes bras... C'est Charles de
+Verrières, c'est-à dire, c'est Félix de T...!
+
+Oh! quel être que votre fils, Alice! Quel adorable enfant cela fait
+aujourd'hui, et quel homme irrésistible ça sera un jour! Vous seule
+pouviez mettre au monde et développer un pareil naturel! Comment n'ai-je
+pas compris, dès la première vue, qu'il n'y avait pas d'enfant comme
+lui, à moins que ce ne fût l'enfant d'Alice!
+
+Alors, me prenant un peu à part, après les premières effusions, il m'a
+confessé la cause de toute cette petite comédie. Il avait, malgré vous,
+malgré lui-même, quelques préventions contre moi. Il avait entendu
+parler de moi si diversement! Dans votre famille, il y a encore de vieux
+parents si acharnés contre la pauvre Isidora, et on vous fait un crime
+si grave, ma divine amie, de me traiter comme votre soeur! L'enfant
+croyait à vous plus qu'aux autres; mais, quand on lui disait que je vous
+trompais, que je ne vous aimais pas, que j'étais un génie infernal, un
+esprit de ténèbres et de perdition, il était effrayé et n'osait vous le
+dire. Enfin, envoyé par vous à Milan, avec un parent qui voulait lui
+montrer une partie de l'Italie, il a résolu de me voir sans se faire
+connaître, et il m'a répété aujourd'hui ce qu'il me disait l'autre jour.
+D'abord, la voix publique lui apprenait sur son chemin que je n'étais
+pas une mauvaise femme; il a vu que je n'employais pas ma fortune à de
+méchantes actions. Sans doute, on lui aura dit aussi ce dont il a la
+délicatesse de ne point parler, le cher enfant! à savoir qu'à l'endroit
+des moeurs j'étais désormais _irréprochable!_ Enfin, il m'a vue, il m'a
+trouvée belle, et d'une beauté qui lui a plu. Il m'a dit cela comme
+il vous le disait, et maintenant je l'écoute comme vous l'écouteriez
+vous-même. Et le reste, vous le savez: il s'est trouvé si heureux, si à
+l'aise, si bien selon son coeur auprès de moi, que, si ce n'était pour
+aller vous rejoindre, il ne voudrait jamais me quitter. Mais il peut
+rester encore quelques jours. Son parent est retenu à Milan par une
+affaire, et, d'après vos intentions, il l'a autorisé à passer ce temps
+près de moi.
+
+Tony qui, enfant, a beaucoup joué avec lui, l'avait reconnu au relais où
+il mit pied à terre la première fois à une petite cicatrice particulière
+qu'il a à la main, et qui provient d'une blessure prise en jouant avec
+lui, précisément. Tony, sachant qu'on voulait me faire une agréable
+surprise, a gardé le secret. Quant à Agathe, elle ne savait rien, sinon
+que Charles ne s'en allait pas pour tout de bon ce matin.
+
+S'aiment-ils? Ils s'aiment comme Félix me l'a dit, fraternellement; et
+un jour ils s'aimeront autrement, si nous le voulons toutes les deux,
+Alice. Vous le voudrez quand vous connaîtrez Agathe, et ce sera une
+manière, peut-être, de faire accepter à votre fils la fortune de son
+oncle, qui lui serait revenue en grande partie un peu plus tard. Mais
+laissons au temps à régler le cours des choses; j'étais une folle de le
+devancer par mon inquiétude; je ne comprenais pas que Charles pût rester
+et se plaire autant ici à cause de moi, et j'étais forcée de supposer
+que c'était à cause d'Agathe. A présent, je sais que Félix était chez sa
+tante pour l'amour d'elle, et si Agathe a aidé à lui faire trouver le
+temps agréable, c'est par rencontre et par bonne chance. Oh! ma chère
+Alice, quelles belles fleurs croissent dans le jardin de la vieillesse
+quand on a de tels enfants! et qu'il est doux de vivre en eux quand on
+est dégoûté de vivre pour soi-même! Que vous êtes heureuse d'être mère,
+et que je suis bien dédommagée de l'être devenue de coeur et d'esprit!
+
+
+
+FIN D'ISIDORA.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Isidora, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIDORA ***
+
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+The Project Gutenberg EBook of Isidora, by George Sand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Isidora
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+Author: George Sand
+
+Release Date: October 14, 2004 [EBook #13744]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIDORA ***
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+
+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+
+
+
+
+
+<h1>ISIDORA</h1>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>NOTICE</b></p>
+
+<p>A Paris, 1845. C'était une très-belle personne, extraordinaire
+ment intelligente, et qui vint plusieurs fois <i>verser
+son coeur à mes pieds</i>, disait-elle. Je vis parfaitement
+qu'elle <i>posait</i> devant moi et ne pensait pas un mot
+de ce qu'elle disait la plupart du temps. Elle eût pu être
+ce qu'elle n'était pas. Aussi n'est-ce pas elle que j'ai dépeinte
+dans <i>Isidora</i>.</p>
+
+<p>GEORGE SAND.<br>
+
+Nohant, 17 janvier 1853.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>JOURNAL D'UN SOLITAIRE A PARIS.</h3>
+<br><br><br>
+
+<p>Il y a quelques années, un de nos amis partant pour
+la Suisse nous chargea de ranger des papiers qu'il avait
+laissés à la campagne, chez sa mère, bonne femme peu
+lettrée, qui nous donna le tout, pêle-mêle, à débrouiller.
+Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient déjà
+servi à faire des sacs pour le raisin, et c'était peut-être
+la première fois qu'ils étaient bons à quoique chose. Cependant
+nous eûmes le bonheur de sauver deux cahiers
+qui nous parurent offrir quelque intérêt. Quoiqu'ils n'eussent
+rien de commun ensemble, en apparence, la même
+ficelle les attachait, et nous prîmes plaisir à mettre en
+regard les interruptions d'un de ces manuscrits avec les
+dates de l'autre; ce qui nous conduisit à en faire un tout
+que nous livrons à votre discrétion bien connue, amis
+lecteurs. Nous avons désigné ces deux cahiers par les
+numéros 1 et 2, et par les titres de <i>Travail</i> et <i>Journal</i>.
+Le premier était un recueil de notes pour un ouvrage
+philosophique que Jacques Laurent n'a pas encore terminé
+et qu'il ne terminera peut-être jamais. Le second
+était un examen de son coeur et un récit de ses émotions
+qu'il se faisait sans doute à lui-même.</p>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 1. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>.....................................................<br>
+.....................................................<br>
+.....................................................<br>
+.....................................................</p>
+
+
+<p>TROISIÈME QUESTION.</p>
+
+<p><i>La femme est-elle ou n'est elle pas l'égale de
+l'homme dans les desseins, dans la pensée de Dieu?</i></p>
+
+<p>La question est mal posée ainsi; il faudrait dire: <i>L'espèce
+humaine est-elle composée de deux êtres différents,
+l'homme et la femme?</i> Mais dans cette rédaction
+j'omets la pensée divine, et ce n'est pas mon intention.
+<i>En créant l'espèce humaine, Dieu a-t-il formé deux
+êtres distincts et séparés, l'homme et la femme?</i></p>
+
+<p>Revoir cette rédaction dont je ne suis pas encore content.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER N°2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>25 décembre.</p>
+
+<p>J'ai passé toute ma soirée d'hier à poser la première
+question, et je me suis couché sans l'avoir rédigée de
+manière à me contenter, je me sentais lourd et mal disposé
+au travail, j'ai feuilleté mes livres pour me réveiller,
+j'ai trop réussi, je me suis laissé aller au plaisir de comparer,
+d'analyser. J'ai oublié la formule de mon sujet
+pour les détails. C'est parfois un grand ennemi de la méditation
+que la lecture.</p>
+
+<p>26 décembre.</p>
+
+<p>Je n'ai pu travailler hier soir, le vent a tourné au nord.
+Je me suis senti paralysé de corps et d'âme. Les nuits
+sont si froides et le bois coûte si cher ici! Quand je devrais
+mourir à la peine, je ne sortirai pas de cette pauvre
+mansarde, je ne quitterai pas ce sombre et dur Paris sans
+avoir résolu la question qui m'occupe. Elle n'est pas de
+médiocre importance dans mon livre: régler <i>les rapports
+de l'homme et de la femme dans la société, dans
+la famille, dans la politique!</i> Je n'irai pas plus avant
+dans mon traité de philosophie, que je n'aie trouvé une
+solution aux divers problèmes que cette formule soulève
+en moi. J'admire comme ils l'ont cavalièrement et lestement
+tranchée tous ces auteurs, tous ces utopistes, tous
+ces métaphysiciens, tous ces poëtes! Ils ont toujours
+placé la femme trop haut ou trop bas. Il semble qu'ils
+aient tous été trop jeunes ou trop vieux.&mdash;Mais moi-même,
+ne suis-je pas trop jeune? Vingt-cinq ans, et vingt-cinq
+ans de chasteté presque absolue, c'est-à-dire d'inexpérience
+presque complète! Il y en a qui penseraient
+que cela m'a rendu trop vieux. Il est des moments où,
+dans l'horreur de mon isolement, je suis épouvanté moi-même
+de mon peu de lumière sur la question. Je crains
+d'être au-dessous de ma tâche; et si je m'en croyais, je
+sauterais ce chapitre, sauf à le faire, et à l'intercaler en
+son lieu, quand mon ouvrage sera terminé à ma satisfaction
+sur tous les autres points.</p>
+
+<p>26 décembre au soir.</p>
+
+<p>L'idée de ce matin n'était, je crois, pas mauvaise. J'essaierai
+de passer outre, afin de m'éclairer sur ce point
+par la lumière que je porterai dans toutes les parties de
+mon oeuvre et que j'en ferai jaillir. Je me sens un peu ranimé
+par cette espérance... J'ignore si c'est le froid, le
+ciel noir et le vent, qui siffle sur ces toits, qui tiennent
+mon âme captive; mais il y a des moments où je n'ai plus
+confiance en moi-même, et où je me demande sérieusement
+si je ne ferais pas mieux de planter des choux que
+de m'égarer ainsi dans les âpres sentiers de la
+métaphysique.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 1. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>QUATRIÈME QUESTION.</p>
+
+<p><i>Quelle sera l'éducation des enfants</i> dans ma république
+idéale?</p>
+
+<p>C'est-à-dire d'abord <i>à qui sera confiée l'éducation
+des enfants?</i></p>
+
+<p>RÉPONSE.</p>
+
+<p>A l'État. La société est la mère abstraite et réelle
+de tout citoyen, depuis l'heure de sa naissance jusqu'à
+celle de sa mort. Elle lui doit... (Voir pour plus ample
+exposé, mon cahier numéro 3, où ce principe est suffisamment
+développé.)</p>
+
+<p>INSTITUTION.</p>
+
+<p><i>La première enfance de l'homme sera exclusivement
+confiée à la direction de la femme.</i></p>
+
+<p>QUESTION.</p>
+
+<p><i>Jusqu'à quel âge?</i></p>
+
+<p>RÉPONSE.</p>
+
+<p><i>Jusqu'à l'âge de cinq ans.</i></p>
+
+<p>C'est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement
+privé des soins maternels.</p>
+
+<p><i>Jusqu'à l'âge de dix ans.</i></p>
+
+<p>C'est trop. L'éducation intellectuelle peut et doit
+commencer beaucoup plus tôt.</p>
+
+<p>RÉPONSE.</p>
+
+<p><i> A partir de l'âge de cinq ans, jusqu'à celui de dix
+ans, l'éducation des mâles sera alternativement confiée
+à des femmes et à des hommes.</i></p>
+
+<p>QUESTION.</p>
+
+<p><i>Quelle sera la part d'éducation attribuée à la
+femme?</i></p>
+
+<p>Je l'ai trop exclusivement supposée purement hygiénique.
+J'ai semblé admettre, dans le titre précédent, que
+l'homme seul pouvait donner l'enseignement scientifique.
+La femme ne doit-elle pas préparer, même avant l'âge de
+cinq ans, cette jeune intelligence à recevoir les hauts enseignements
+de la science, de la morale et de l'art?</p>
+
+<p>Cela me fait aussi songer que j'établis <i>a priori</i> une
+distinction arbitraire entre l'éducation des mâles et celle
+des femelles, presque dès le berceau. Il faudrait commencer
+par définir la différence intellectuelle et morale
+de l'homme et de la femme...</p>
+<br><br><br>
+
+<p><b>CAHIER N°2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>27 décembre.</p>
+
+<p>Cette difficulté m'a arrêté court; je vois que j'étais fou
+de vouloir passer à la quatrième question avant d'avoir
+résolu la troisième. Jamais je ne fus si pauvre logicien. Je
+gage que le froid me rend malade, et que je ne ferai rien
+qui vaille tant que soufflera ce vent du nord!</p>
+
+<p>Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire!
+tout ici est privation et souffrance pour quiconque
+n'a pas beaucoup d'argent. Je n'avais pas prévu cela, je
+n'avais pas voulu y croire, ou plutôt je ne pouvais pas y
+songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des lumières
+et le besoin impérieux de <i>nager</i> dans les livres me poussaient
+vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallée champêtre!
+A Paris, me disais-je, je serai à la source de toutes
+les connaissances; au lieu d'aller emprunter péniblement
+un pauvre ouvrage à un ami érudit par hasard, ou à
+quelque bibliothèque de province, ouvrage qu'il faut
+rendre pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux
+trois quarts si l'on veut ensuite se reporter au texte,
+j'aurai le puits de la science toujours ouvert; que dis-je,
+le fleuve de la connaissance toujours coulant à pleins
+bords et à flots pressés autour de moi! Ici je suis comme
+l'alouette qui, au temps de la sécheresse, cherche une
+goutte de rosée sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve
+point. Là-bas, je serai comme l'alcyon voguant en pleine
+mer. Et puis, chez nous, on ne pense pas, on ne cherche
+pas, on ne vit point par l'esprit. On est trop heureux
+quand on a seulement le nécessaire à la campagne! On
+s'endort dans un tranquille bien-être, on jouit de la nature
+par tous les pores; on ne songe pas au malheur d'autrui.
+Le paysan lui-même, le pauvre qui travaille aux
+champs, au grand air, ne s'inquiète pas de la misère et
+du désespoir qui ronge la population laborieuse des villes.
+Il n'y croit pas; il calcule le salaire, il voit qu'en fait c'est
+lui qui gagne le moins, et il ne tient pas compte du dénûment
+de celui qui est forcé de dépenser davantage
+pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les vois
+à présent, ces horribles rues noires de boue, où se reflète
+la lanterne rougeâtre de l'échoppe! S'il entendait
+siffler ce vent qui, chez nous, plane harmonieusement
+sur les bois et sur les bruyères, mais qui jure, crie, insulte
+et menace ici, en se resserrant dans les angles d'un labyrinthe
+maudit, et en se glissant par toutes les fissures de
+ces toits glacés! S'il sentait tomber sur ses épaules, sur
+son âme, ce marteau de plomb que le froid, la solitude
+et le découragement nous collent sur les os!</p>
+
+<p>Le bonheur, dit-on, rend égoïste... Hélas! ce bonheur
+réservé aux uns au détriment des autres doit rendre tel,
+en effet. O mon Dieu! le bonheur partagé, celui qu'on
+trouverait en travaillant au bonheur de ses semblables,
+rendrait l'homme aussi grand que sa destinée sur la
+terre, aussi bon que vous-même!</p>
+
+<p>Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux
+que des égoïstes, et je venais chercher ici des malheureux
+intelligents. Il y en a sans doute; mais mon indigence ou
+ma timidité m'ont empêché de les rencontrer. J'ai trouvé
+mes pareils abrutis ou dépravés par le malheur. L'effroi
+m'a saisi et je me suis retiré seul pour ne pas voir le mal
+et pour rêver le bien; mais chercher seul, c'est affreux,
+c'est peut-être insensé.</p>
+
+<p>Je croyais acquérir ici tout au moins l'expérience. Je
+connaîtrai les hommes, me disais-je, et les femmes aussi.
+Chez nous (en province), il n'y a guère qu'un seul type
+à observer dans les deux sexes: le type de la prudence,
+autrement dit de la poltronnerie. Dans la métropole du
+monde je verrai, je pourrai étudier tous les types. J'oubliais
+que moi aussi, provincial, je suis un poltron, et je
+n'ai osé aborder personne.</p>
+
+<p>Je puis cependant me faire une idée de l'homme, en
+m'examinant, en interrogeant mes instincts, mes facultés
+mes aspirations. Si je suis classé dans un de ces
+types qui végètent sans se fondre avec les autres, du
+moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de
+mon espèce. Mais la femme! où en prendrai-je la notion
+psychologique? Qui me révélera cet être mystérieux qui
+se présente à l'homme comme maître ou comme esclave,
+toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insensé pour
+demander si c'est un être différent de l'homme!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER Nº 1. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>TROISIÈME QUESTION.</p>
+
+<p><i>Quelles sont les facultés et les appétits gui différencient
+l'homme et la femme dans l'ordre de la
+création?</i></p>
+
+<p>On est convenu de dire que, dans les hautes études,
+dans la métaphysique comme dans les sciences exactes,
+la femme a moins de capacités que l'homme. Ce n'est
+point l'avis de Bayle, et c'est un point très-controversable.
+Qu'en savons-nous? Leur éducation les détourne
+des études sérieuses, nos préjugés les leur interdisent...
+Ajoutez que nous avons des exemples du contraire.</p>
+
+<p>Quelle logique divine aurait donc présidé à la création
+d'un être si nécessaire à l'homme, si capable de le gouverner,
+et pourtant inférieur à lui?</p>
+
+<p>Il y aurait donc des âmes femelles et des âmes mâles?
+Mais cette différence constituerait-elle l'inégalité? On est
+convenu de les regarder comme supérieures dans l'ordre
+des sentiments, et je croirais volontiers qu'elles le sont,
+ne fût-ce que par le sentiment maternel... O ma mère!...</p>
+
+<p>S'il est vrai qu'elles aient moins d'intelligence et plus
+de coeur, où est l'infériorité de leur nature? J'ai démontré
+cela en traitant de la nature de l'homme, deuxième
+question.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER Nº 2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>27, minuit.</p>
+
+<p>Quel temps à porter la mort dans l'âme!... Encore ce
+soir, j'ai trop lu et trop peu travaillé. Héloïse, sainte Thérèse,
+divines figures, créations sublimes du grand artiste
+de l'univers!</p>
+
+<p>Des sons lamentables assiègent mon oreille. Ce n'est
+pas une voix humaine, ce grognement sourd. Est-ce le
+bruit d'un métier?</p>
+
+<p>J'ai ouvert ma fenêtre, malgré le froid, pour essayer
+de comprendre ce bruit désagréable qui m'eût empêché
+de dormir si je n'en avais découvert la cause.</p>
+
+<p>J'ai entendu plus distinctement: c'est le son d'un instrument
+qu'on appelle, je crois, une contre-basse.</p>
+
+<p>La voix plus claire des violons m'a expliqué que cela,
+faisait partie d'un orchestre jouant des contredanses. Il y
+a des gens qui dansent par un temps pareil! quand la,
+mort semble planer sur cette ville funeste!</p>
+
+<p>Comme elle est triste, entendue ainsi à distance, et par
+rafales interrompues, leur musique de fête!</p>
+
+<p>Cette basse, dont la vibration pénètre seule, par le courant
+d'air de ma cheminée, et qui répète à satiété sa lugubre
+ritournelle, ressemble au gémissement d'une sorcière
+volant sur mon toit pour rejoindre le sabbat.</p>
+
+<p>Je m'imagine que ce sont des spectres qui dansent
+ainsi au milieu d'une nuit si noire et si effrayante!</p>
+
+<p>30 décembre.</p>
+
+<p>Mon travail n'avance pas; l'isolement me tue. Si j'étais
+sain de corps et d'esprit, la foi reviendrait. La confiance
+en Dieu, l'amour de Dieu qui a fait tant de grands saints
+et de grands esprits, et que ce siècle malheureux ne connaît
+plus, viendrait jeter la lumière de la synthèse sur les
+diverses parties de mon oeuvre. Oui, je dirais à Dieu: Tu
+es souverainement juste, souverainement bon; tu n'as
+pas pu asservir, dans tes sublimes desseins, l'esclave au
+maître, le pauvre au riche, le faible au fort, la femme à
+l'homme par conséquent; et je saurais alors établir ces
+différences qui marquent les sexes de signes divins, et qui
+les revêtent de fonctions diverses sans élever l'un au-dessus
+de l'autre dans l'ordre des êtres humains. Mais je
+ne sais point expliquer ces différences, et je ne suis assez
+lié avec aucune femme pour qu'elle puisse m'ouvrir son
+âme et m'éclairer sur ses véritables aptitudes. Étudierai-je
+la femme seulement dans l'histoire? Mais l'histoire n'a
+enregistré que de puissantes exceptions. Le rôle de la
+femme du peuple, de la masse féminine, n'a pas d'initiative
+intellectuelle dans l'histoire.</p>
+
+<p>Depuis huit jours que la boue et le <i>froid noir</i> me retiennent
+prisonnier, je n'ai pas vu d'autre visage féminin
+que celui de ma vieille portière: serait-ce là une femme?
+Ce monstre me fait horreur. C'est l'emblème de la cupidité,
+et pourtant elle est d'une probité à toute épreuve;
+mais c'est la probité parcimonieuse des âmes de glace,
+c'est le respect du tien et du mien poussé jusqu'à la frénésie,
+jusqu'à l'extravagance.</p>
+
+<p>Être réduit par la pauvreté à regarder comme un bienfaiteur
+un être semblable, parce qu'il ne vous prend rien
+de ce qui n'est pas son salaire!</p>
+
+<p>Mais quelle âpreté au salaire résulte de ce respect fanatique
+pour la propriété! Elle ne me volerait pas un centime,
+mais elle ne ferait point trois pas pour moi sans me
+les taxer parcimonieusement. Avec quelle cruauté elle retient
+les nippes des malheureux qui habitent les mansardes
+voisines lorsqu'ils ne peuvent payer leur terme!
+Je sais que cette cruauté lui est commandée; mais quels
+sont donc alors les bourreaux qui font payer le loyer de
+ces demeures maudites? et n'est-il pas honteux qu'on
+arme ainsi le frère contre le frère, le pauvre contre le
+pauvre! Eh quoi! les riches qui ont tout, qui paient si
+cher aux étages inférieurs, dans ces riches quartiers, ne
+suffisent pas pour le revenu de la maison, et on ne peut
+faire grâce au prolétaire qui n'a rien, de cinquante francs
+par an! on ne peut pas même le chasser sans le dépouiller!</p>
+
+<p>Ce matin on a saisi les haillons d'une pauvre ouvrière
+qui s'enfuyait: un châle qui ne vaut pas cinq francs, une
+robe qui n'en vaut pas trois! Le froid qui règne n'a pas
+attendri les exécuteurs. J'ai racheté les haillons de l'infortunée.
+Mais de quoi sert que quelques êtres sensés
+aient l'intention de réparer tant de crimes? Ceux-là sont
+pauvres. Demain, si on fait déloger le vieillard qui demeure
+à côté de ma cellule, je ne pourrai pas l'assister.
+Après-demain, si je n'ai pas trouvé de quoi payer mon
+propre loyer, on me chassera moi-même, et on retiendra
+mon manteau.</p>
+
+<p>Ce matin, la portière qui range ma chambre m'a dit
+en m'appelant à la fenêtre:</p>
+
+<p>«Voici madame qui se promène dans son jardin.»</p>
+
+<p>Ce jardin, vaste et magnifique, est séparé par un mur
+du petit jardin situé au-dessous de moi. Les deux maisons,
+les deux jardins sont la même propriété, et, de la
+hauteur où je suis logé, je plonge dans l'une comme dans
+l'autre. J'ai regardé machinalement. J'ai vu une femme
+qui m'a paru fort belle, quoique très-pâle et un peu
+grasse. Elle traversait lentement une allée sablée pour se
+rendre à une serre dont j'aperçois les fleurs brillantes,
+quand un rayon de soleil vient à donner sur le vitrage.</p>
+
+<p>Encore irrité de ce qui venait de se passer, j'ai demandé
+à la sorcière si sa maîtresse était aussi méchante
+qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ma maîtresse? a-t-elle répondu d'un air hautain, elle
+ne l'est pas: je ne connais que monsieur, je ne sers que
+<i>monsieur</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est monsieur qui est impitoyable?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur ne se mêle de rien; c'est son premier locataire
+qui commande ici, heureusement pour lui; car
+monsieur n'entend rien à ses affaires et achèverait de se
+<i>faire dévorer</i>.</p>
+
+<p>Voilà un homme en grand danger, en effet, si mon
+voisin lui fait banqueroute de vingt francs!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 4. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>.....Je ne puis nier ces différences, bien que je ne les
+aperçoive pas et qu'il me soit impossible de les constater
+par ma propre expérience.</p>
+
+<p>L'être moral de la femme diffère du nôtre, à coup sûr,
+autant que son être physique. Dans le seul fait d'avoir
+accepté si longtemps et si aveuglément son état de contrainte
+et d'infériorité sociale, il y a quelque chose de
+capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidité
+qu'il n'y en a chez l'homme.</p>
+
+<p>Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital,
+qui certes n'est pas généralement faible et pusillanime,
+accepte depuis le commencement des sociétés la domination
+du riche et du puissant. C'est qu'il n'a pas reçu,
+plus que la femme, par l'éducation, l'initiation à l'égalité...</p>
+
+<p>Il y a de mystérieuses et profondes affinités entre ces
+deux êtres, le pauvre et la femme.</p>
+
+<p>La femme est pauvre sous le régime d'une communauté
+dont son mari est chef; le pauvre est femme, puisque
+l'enseignement, le développement, est refusé à son intelligence,
+et que le coeur seul vit en lui.</p>
+
+<p>Examinons ces rapports profonds et délicats qui me
+frappent, et qui peuvent me conduire à une solution.</p>
+
+<p>Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons
+d'abord.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>29.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été interrompu ce matin par une scène douloureuse
+et que j'avais trop prévue. Le vieillard, dont une
+cloison me sépare, a été sommé, pour la dernière fois, de
+payer son terme arriéré de deux mois, et la voix discordante
+de la portière m'a tiré de mes rêveries pour me rejeter
+dans la vie d'émotion. Ce vieux malheureux demandait
+grâce.</p>
+
+<p>Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le négligeront
+pas toujours. Il leur a écrit. Ils sont en province,
+bien loin; mais ils répondront, et il paiera si on lui et
+donne le temps.</p>
+
+<p>Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue.
+Le notaire qui touche mon mince revenu de campagne
+m'oublie et me néglige. Il ne le ferait pas si j'étais
+un meilleur client, si j'avais trente mille livres de rente.
+Heureusement pour moi, mon loyer n'est pas arriéré;
+mais je me trouve dans l'impossibilité maintenant de
+payer celui de mon vieux voisin. J'ai offert d'être sa caution;
+mais la malheureuse portière, cette triste et laide
+madame Germain, que la nécessité condamne à faire de
+sa servitude une tyrannie, a jeté un regard de pitié sur
+mes pauvres meubles, dont maintes fois elle a dressé
+l'inventaire dans sa pensée; et d'une voix âpre, avec un
+regard où la défiance semblait chercher à étouffer un
+reste de pitié, elle m'a répondu que je n'avais pas un
+mobilier à répondre pour deux, et qu'il lui était interdit
+d'accepter la caution des locataires du cinquième les uns
+pour les autres. Alors, touché de la situation de mon voisin,
+j'ai écrit au propriétaire un billet dont j'attache ici le
+brouillon avec une épingle.</p>
+
+<blockquote>
+<p>«Madame,</p>
+
+<p>«Il y a dans votre maison de la rue de ***, n° 4, un
+pauvre homme qui paie quatre-vingts francs de loyer, et
+qu'on va mettre dehors parce que son paiement est arriéré
+de deux mois. Vous êtes riche, soyez pitoyable; ne
+permettez pas qu'on jette sur le pavé un homme de
+soixante-quinze ans, presque aveugle, qui ne peut plus
+travailler, et qui ne peut même pas être admis à un hospice
+de vieillards, faute d'argent et de recommandation.
+Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont toujours
+de l'influence), et faites-le admettre à l'hôpital, ou
+accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez
+ma caution pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais
+je suis assuré de pouvoir acquitter sa dette dans quelque
+temps. Je suis un honnête homme; ayez un peu de confiance,
+si ce n'est un peu de générosité.»</p>
+
+<p>«JACQUES LAURENT.»</p>
+</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER N° 1. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>Un être qui ne vivrait que par le sentiment, et chez
+qui l'intelligence serait totalement inculte, totalement inactive,
+serait, à coup sûr, un être incomplet. Beaucoup
+de femmes sont probablement dans ce cas. Mais n'est-il
+pas beaucoup d'hommes en qui le travail du cerveau a
+totalement atrophié les facultés aimantes? La plupart des
+savants, ou seulement des hommes adonnés à des professions
+purement lucratives, à la chicane, à la politique
+ambitieuse, beaucoup d'artistes, de gens de lettres, ne
+sont-ils pas dans le même cas? Ce sont des êtres incomplets,
+et, j'ose le dire, le plus fâcheusement, le plus dangereusement
+incomplets de tous! Or donc, l'induction
+des pédants, qui concluent de l'inaction sociale apparente
+de la femme, qu'elle est d'une nature inférieure, est d'un
+raisonnement...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>30 décembre.</p>
+
+<p>Absurde! Évidemment je l'ai été. Ces valets m'auront
+pris pour un galant de mauvaise compagnie, qui venait
+risquer quelque insolente déclaration d'amour à la dame
+du logis. Vraiment, cela me va bien! Mais je n'en ai pas
+moins été d'une simplicité extrême avec mes bonnes intentions.
+La dame m'a paru belle quand je l'ai aperçue
+dans son jardin. Son mari est jaloux, je vois ce que
+c'est... Ou peut-être ce propriétaire n'est-il pas un mari,
+mais un frère. Le concierge souriait dédaigneusement
+quand je lui demandais à parler à madame la comtesse;
+et cette soubrette qui m'a repoussé de l'antichambre
+avec de grands airs de prude... Il y avait un air de mystère
+dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j'ai à
+peine eu le temps de contempler le péristyle, quelque
+chose de noble et de triste comme serait l'asile d'une
+âme souffrante et fière... Je ne sais pourquoi je m'imagine
+que la femme qui demeure là n'est pas complice des
+crimes de la richesse. Illusion peut-être! N'importe, un
+vague instinct me pousse à mettre sous sa protection le
+malheureux vieillard que je ne puis sauver moi-même.</p>
+
+<p>3l janvier.</p>
+
+<p>Je ne sais pas si j'ai fait une nouvelle maladresse, mais
+j'ai risqué hier un grand moyen. Au moment où j'allais
+fermer ma fenêtre, par laquelle entrait un doux rayon
+de soleil, le seul qui ait paru depuis quatre mortels jours,
+j'ai jeté les yeux sur le jardin voisin et j'y ai vu mon <i>innominata</i>.
+Avec son manteau de velours noir doublé
+d'hermine, elle m'a paru encore plus belle que la première
+fois. Elle marchait lentement dans l'allée, abritée
+du vent d'est par le mur qui sépare les deux jardins. Elle
+était seule avec un charmant lévrier gris de perle. Alors
+j'ai fait un coup de tête! J'ai pris mon billet, je l'ai attaché
+à une bûchette de mon poêle et je l'ai adroitement lancé,
+ou plutôt laissé tomber aux pieds de la dame, car ma fenêtre
+est la dernière de la maison, de ce côté. Elle a relevé
+la tête sans marquer trop d'effroi ni d'étonnement. Heureusement
+j'avais eu la présence d'esprit de me retirer
+avant que mon projectile fût arrivé è terre, et j'observais,
+caché derrière mon rideau. La dame a tourné le dos sans
+daigner ramasser le billet. Certainement elle a déjà reçu
+des missives d'amour envoyées furtivement par tous les
+moyens possibles, et elle a cru savoir ce que pouvait contenir
+la mienne. Elle y a donc donné cette marque de
+mépris de la laisser par terre. Mais heureusement son
+chien a été moins collet-monté; il a ramassé mon
+placet et il l'a porté à sa maîtresse en remuant la queue
+d'un air de triomphe. On eût dit qu'il avait le sentiment
+de faire une bonne action, le pauvre animal! La dame
+ne s'est pas laissé attendrir. «Laissez cela, Fly, lui
+a-t-elle dit d'une voix douce, mais dont je n'ai rien perdu.
+Laissez-moi tranquille!» Puis elle a disparu au bout de
+l'allée, sous des arbres verts. Mais le chien l'y a suivie,
+tenant toujours mon envoi par un bout du bâton, avec
+beaucoup d'adresse et de propreté. La curiosité aura peut-être
+décidé la dame à examiner mon style, quand elle
+aura pu se satisfaire sans déroger à la prudence. Quand
+ce ne serait que pour rire d'un sot amoureux, plaisir
+dont les femmes, dit-on, sont friandes! Espérons! Pourtant
+je ne vois rien venir depuis hier. Mon pauvre voisin!
+je ne te laisserai pas chasser, quand même je devrais
+mettre mon <i>Origène</i> ou mon <i>Bayle</i> en gage.</p>
+
+<p>Mais aussi quelle idée saugrenue m'a donc passé par
+la tête, d'écrire à la femme plutôt qu'au mari? Je l'ai fait
+sans réflexion, sans me rappeler que le mari est le chef
+de la communauté, c'est-à-dire le maître, et que la femme
+n'a ni le droit, ni le pouvoir de faire l'aumône. Eh! c'est
+précisément cela qui m'aura poussé, sans que j'en aie eu
+conscience, à faire appel au bon coeur de la femme!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 1. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>L'éducation pourrait amener de tels résultats, que les
+aptitudes de l'un et de l'autre sexe fussent complètement
+modifiées.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>J'ai été interrompu par l'arrivée d'un joli enfant de
+douze ou quatorze ans, équipé en jockey.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, m'a-t-il dit, je viens de la part de <i>madame</i>
+pour vous dire bien des choses.</p>
+
+<p>&mdash;Bien des choses? Assieds-toi là, mon enfant, et
+parle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne me permettrai pas de m'asseoir! Ça ne
+se doit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le trompes; tu es ici chez ton égal, car je suis
+domestique aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! vous êtes domestique? De qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;De moi-même.</p>
+
+<p>L'enfant s'est mis à rire, et, s'asseyant près du feu:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Monsieur, m'a-t-il dit en exhibant une lettre
+cachetée à mon adresse, voilà ce que c'est.</p>
+
+<p>J'ai ouvert et j'ai trouvé un billet de banque de mille
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela, mon ami! et que veut-on que
+j'en fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, c'est de l'argent pour ces malheureux locataires
+du cinquième, que madame vous charge de secourir
+quand ils ne pourront pas payer.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, madame me prend pour son aumônier? C'est
+très-beau de sa part; mais j'aime beaucoup mieux qu'elle
+tonne des ordres pour qu'on laisse ces malheureux tranquilles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça ne se fait pas comme vous croyez! Madame
+ne donne pas d'ordres dans la maison. Ça ne la regarde
+pas du tout. Monsieur le comte lui-même n'a rien a voir
+dans les affaires du régisseur. D'ailleurs, madame craint
+tant d'avoir l'air de se mêler de quelque chose, qu'elle
+vous prie de ne pas parler du tout de ce qu'elle fait pour
+vos voisins.</p>
+
+<p>&mdash;Elle veut que sa main gauche ignore ce que fait sa
+main droite? Tu lui diras de ma part qu'elle est grande
+et bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour ça, c'est vrai. C'est une bonne maîtresse,
+celle-là. Elle ne se fâche jamais, et elle donne beaucoup.
+Mais savez-vous, Monsieur, que c'est moi qui suis cause
+que Fly n'a pas mangé votre billet?</p>
+
+<p>&mdash;En vérité?</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, d'honneur! Madame était rentrée pour recevoir
+une visite. Elle n'avait pas fait attention que le chien
+tenait quelque chose dans sa gueule. Moi, en jouant avec
+lui, j'ai vu qu'il était en colère de ce qu'on ne lui faisait
+pas de compliment; car lorsqu'il rapporte quelque chose,
+il n'aime pas qu'on refuse de le prendre, il commençait
+donc à ronger le bois et à déchirer le papier. Alors je le lui
+ai ôté; j'ai vu ce que c'était, et je l'ai porté à madame
+aussitôt qu'elle a été seule. Elle ne voulait pas le prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mets cela au feu, qu'elle disait, c'est quelque sottise.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Madame, <i>c'est des</i> malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as donc lu?</p>
+
+<p>&mdash;Dame, Madame, que j'ai fait, Fly l'avait décacheté,
+et ça traînait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien fait, petit, qu'elle m'a dit après qu'elle
+a eu regardé votre lettre, et pour te récompenser, c'est
+toi que je charge d'aller aux informations. Si l'histoire
+est vraie, c'est toi qui porteras ma réponse et qui expliqueras
+mes intentions; et puis, attends, qu'elle m'a dit
+encore: Tu diras à ce M. Jacques Laurent que je le remercie
+de sa lettre, mais qu'il aurait bien pu l'envoyer
+plus raisonnablement que par sa fenêtre.</p>
+
+<p>Là-dessus, j'ai expliqué au jockey l'inutilité de ma démarche
+d'hier et l'urgence de la position. Il m'a promis
+d'en rendre compte.</p>
+
+<p>J'ai bien vite porté un raisonnable secours au vieillard.
+En apprenant la générosité de sa bienfaitrice, il a été
+touché jusqu'aux larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible, s'est-il écrié, qu'une âme si tendre
+et si délicate soit calomniée par de vils serviteurs!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'infamies que cette ignoble portière
+n'ait voulu me débiter sur son compte; mais je ne veux
+pas même les répéter. Je ne pourrais d'ailleurs plus m'en
+souvenir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER N° 1, TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>La bonté des femmes est immense. D'où vient donc
+que la bonté n'a pas de droits à l'action sociale en législation
+et en politique?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>1er janvier.</p>
+
+<p>&mdash;Il est étrange que je ne puisse plus travailler. Je
+suis tout ému depuis quelques jours, et je rêve au lieu
+de méditer. Je croyais qu'un temps plus doux, un ciel
+plus clair me rendraient plus laborieux et plus lucide.
+Je ne suis plus abattu comme je l'étais: au contraire,
+je me sens un peu agité; mais la plume me tombe des
+mains quand je veux généraliser les émotions de mon
+coeur. 0 puissance de la douceur et de la bonté, que tu
+et pénétrante! Oui, c'est toi, et non l'intelligence, qui
+devrais gouverner le monde!</p>
+
+<p>Je ne m'étais jamais aperçu combien ce jardin, qui est
+sous ma fenêtre, est joli. Un jardin clos de grands murs
+et flétri par l'hiver ne me paraissait susceptible d'aucun
+charme, lorsqu'au milieu de l'automne j'ai quitté les
+vastes horizons bleus de la végétation empourprée de
+ma vallée. Cependant il y a de la poésie dans ces retraites
+bocagères que le riche sait créer au sein du tumulte des
+villes, je le reconnais aujourd'hui. Les plantes ici ont un
+aspect et des caractères propres au terrain chaud et à l'air
+rare où elles végètent, comme les enfants des riches élevés
+dans cette atmosphère lourde avec une nourriture substantielle,
+ont aussi une physionomie qui leur est particulière.
+J'ai été déjà frappé de ce rapport. Les arbres des jardins
+de Paris acquièrent vite un développement extrême.
+Ils poussent en hauteur, ils ont beaucoup de feuillage,
+mais la tige est parfois d'une ténuité effrayante. Leur
+santé est plus apparente que réelle. Un coup de vent d'est
+les dessèche au milieu de leur splendeur, et, en tous cas,
+ils arrivent vite à la décrépitude. Il en est de même des
+hommes nourris et enfermés dans cette vaste cité. Je ne
+parle pas de ceux dont la misère étouffe le développement.
+Hélas! c'est le grand nombre; mais ceux-là n'ont
+de commun avec les plantes que la souffrance de la captivité.
+Les soins leur manquent, et ils arrivent rarement
+à cette trompeuse beauté qui est chez l'enfant du riche,
+comme dans la plante de son jardin, le résultat d'une
+culture exagérée et d'une éclosion forcée. Ces enfants-là
+sont généralement beaux, leur pâleur est intelligente,
+leur langueur gracieuse. Ils sont, à dix ans, plus grands et
+plus hardis que nos paysans ne le sont à quinze; mais ils
+sont plus grêles, plus sujets aux maladies inflammatoires,
+et la vieillesse se fait vite pour eux comme la nuit sur
+les dômes élevés et sur les cimes altières des beaux arbres
+de cette Babylone.</p>
+
+<p>Il y a donc ici partout, et dans les jardins particulièrement,
+une apparence de vie qui étonne et dont l'excès
+effraie l'imagination. Nulle part au monda il n'y a, je
+crois, de plus belles fleurs. Les terrains sont si bien engraissés
+et abrités par tant de murailles, l'air est chargé
+de tant de vapeurs, que la gelée les atteint peu. Les jardiniers
+excellent dans l'art de disposer les massifs. Ce
+n'est plus la symétrie de nos pères, ce n'est pas le désordre
+et le hasard des accidents naturels: c'est quelque
+chose entre les deux, une propreté extrême jointe à un
+laisser-aller charmant. On sait tirer parti du moindre coin,
+et ménager une promenade facile dans les allées sinueuses
+sur un espace de cinquante pieds carrés.</p>
+
+<p>Celui de la maison que j'habite est fort négligé et
+comme abandonné depuis l'été. On fait de grandes réparations
+au rez-de-chaussée; on change, je crois, la disposition
+de l'appartement qui commande à ce jardin. Les
+travaux sont interrompus en ce moment-ci, j'ignore pourquoi.
+Mais je n'entends plus le bruit des ouvriers, et le
+jardin est continuellement désert. Je le regarde souvent,
+et j'y découvre mille secrètes beautés que je ne soupçonnais
+pas, quelque chose de mystérieux, une solennité
+vraiment triste et douce, quand la vapeur blanche du soir
+nage autour de ces troncs noirs et lisses que la mousse
+n'insulte jamais. Les herbes sauvages, l'euphorbe, l'héliotrope
+d'hiver, et jusqu'au chardon rustique, ont déjà
+envahi les plates-bandes. Le feuillage écarlate du sumac
+lutte contre les frimas; l'arbuste chargé de perles blanches
+et dépouillé de feuilles, ressemble à un bijou de
+joaillerie, et la rose du Bengale s'entr'ouvre gaiement et
+sans crainte au milieu des morsures du verglas.</p>
+
+<p>Ce matin j'ai remarqué qu'on avait enlevé les portes
+du rez-de-chaussée, et qu'on pouvait traverser ce local
+en décombre pour arriver au jardin. Je l'ai fait machinalement,
+et j'ai pénétré dans cet Éden solitaire où les bruits
+des rues voisines arrivent à peine. Je pensais à ces vers
+de Boileau sur les aises du riche citadin:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il peut, dans son jardin tout peuplé d'arbres verts</p>
+<p>Retrouver les étés au milieu des hivers,</p>
+<p>Et foulant le parfum de ses plantes chéries,</p>
+<p>Aller entretenir ses douces rêveries.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et j'ajoutais en souriant sans jalousie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mais moi, grâce au destin, qui n'ai ni feu ni lieu,</p>
+<p>Je me loge où je puis comme il plaît à Dieu.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Je venais de faire le tour de cet enclos, non sans effaroucher
+les merles qui pullulent dans les jardins de Paris
+et qui se levaient en foule à mon approche, lorsque j'ai
+trouvé, le long du mur mitoyen, une petite porte ouverte,
+donnant sur le grand jardin de ma riche voisine. Il y avait
+là une brouette en travers et tout à côté un jardinier qui
+achevait de charger pour venir jeter dans l'enclos abandonné
+les cailloux et les branches mortes de l'autre jardin.
+Je suis entré en conversation avec cet homme sur la
+taille des gazons, puis sur celle des arbres, puis sur l'art
+de greffer. Leurs procédés ici sont d'une hardiesse rare.
+Ils taillent, plantent et sèment presque en toute saison.
+Ce jardinier aimait à se faire écouter: mon attention lui
+plaisait; il a fait un peu le pédant, et l'entretien s'est
+prolongé, je ne sais comment, jusqu'à ce que mon petit
+ami le jockey soit venu s'en mêler. Le beau lévrier Fly
+s'est mis aussi de la partie; il est entré curieusement
+dans le jardin de mon côté, et après m'avoir flairé avec
+méfiance, il a consenti à rapporter des branches que je
+lui jetais. Je sentais vaguement que <i>Madame</i> n'était pas
+loin, et j'avais grande envie de la voir. Mais je n'osais
+dépasser le seuil de mon enclos, bien que l'enfant m'invitât
+à jeter un coup d'oeil sur le beau jardin et à m'avancer
+jusque dans l'allée. Le drôle me faisait les honneurs
+de ce paradis pour me remercier apparemment de lui
+avoir fait ceux d'une chaise dans ma mansarde. Il m'a
+pris en amitié pour cela, et, après tout, c'est un enfant
+intelligent et bon, que la servitude n'a pas encore dépravé;
+il a été plus sensible, je le vois, à un témoignage
+de fraternité, qu'il ne l'eût été peut-être à une gratification
+que je ne pouvais lui donner.</p>
+
+<p>«Entrez donc, monsieur Jacques, me disait-il, madame
+ne grondera pas; vous verrez comme c'est beau ici, et
+comme Fly court vile dans la grande allée...»</p>
+
+<p>Tout à coup <i>Madame</i> sort d'un sentier ombragé et se
+présente à dix pas devant moi. L'enfant court à elle avec
+la confiance qu'un fils aurait témoignée à sa mère. Cela
+m'a touché.</p>
+
+<p>«Tenez, Madame, criait-il, c'est M. Jacques Laurent
+qui n'ose pas entrer pour voir le jardin. N'est-ce-pas que
+voulez bien?»</p>
+
+<p><i>Madame</i> approche avec une gracieuse lenteur.</p>
+
+<p>«Il paraît que monsieur est un amateur, ajoute le jardinier.
+Il entend fameusement l'horticulture.»</p>
+
+<p>Le brave homme se contentait de peu. Il avait pris ma
+patience à l'écouter pour une grande preuve de savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Laurent, dit la dame, je suis fort aisée de
+vous rencontrer. Entrez, je vous en prie, et promenez-vous
+tant que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous êtes mille fois trop bonne; mais je
+n'ai pas eu l'indiscrétion d'en exprimer le désir. C'est cet
+enfant qui, par bon coeur, me l'a proposé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, reprend-elle, un grand jardin à Paris est
+une chose agréable et précieuse. J'ai appris que vous
+sortiez rarement de votre appartement, et que vous passiez
+une partie des nuits à travailler. Je dispose de cet
+endroit-ci, je serai charmée que vous y trouviez un peu
+d'air et d'espace. Profitez de l'occasion, vous ajouterez à
+la gratitude que je vous dois déjà.</p>
+
+<p>Et, me saluant avec un charme indicible, elle s'est
+éloignée.</p>
+
+<p>Je me suis alors promené par tout le jardin. Elle n'y
+était plus. Le jockey et le jardinier m'ont conduit dans
+la serre. C'est un lieu de délices, quoique dans un fort
+petit local. Une fontaine de marbre blanc est au milieu,
+tout ombragée des grandes feuilles de bananier, toute
+tapissée des festons charmants des plantes grimpantes.
+Une douce chaleur y règne, des oiseaux exotiques babillent
+dans une cage dorée, et de mignons rouges-gorges
+se sont volontairement installés dans ce boudoir parfumé,
+dont ils ne cherchent pas à sortir quand on ouvre les vitraux.
+Quel goût et quelle coquetterie dans l'arrangement
+de ces purs camélias et de ces cactus étincelants! Quels
+mimosas splendides, quels gardénias embaumés! Le jardinier
+avait raison d'être fier. Ces gradins de plantes dont
+on n'aperçoit que les fleurs, et qui forment des allées,
+cette voûte de guirlandes sous un dôme de cristal, ces
+jolies corbeilles suspendues, d'où pendent des plantes
+étranges d'une végétation aérienne, tout cela est ravissant.
+Il y avait un coussin de velours bleu céleste sur le
+banc de marbre blanc, à côté de la cuve que traverse un
+filet d'eau murmurante. Un livre était posé sur le bord
+de cette cuve. Je n'ai pas osé y toucher; mais je me suis
+penché de côté pour regarder le titre: c'était le <i>Contrat
+social</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le livre de madame, a dit l'enfant; elle l'a oublié.
+C'est là sa place, c'est là qu'elle vient lire toute
+seule, bien longtemps, tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être ma présence qui l'en chasse; je vais
+me retirer.</p>
+
+<p>Et j'allais le faire, lorsque, pour la seconde fois, elle
+m'est apparue. Le jardinier s'est éloigné par respect, le
+jockey pour courir après Fly, et la conversation s'est engagée
+entre elle et moi, si naturellement, si facilement,
+qu'on eût dit que nous étions d'anciennes connaissances.
+Les manières et le langage de cette femme sont d'une
+élégance et en même temps d'une simplicité incomparables.
+Elle doit être d'une naissance illustre, l'antique
+majesté patricienne réside sur son front, et la noblesse
+de ses manières atteste les habitudes du plus grand
+monde. Du moins de ce grand monde d'autrefois, où l'on
+dit que l'extrême bon ton était l'aisance, la bienveillance
+et le don de mettre les autres à l'aise. Pourtant je n'y
+étais pas complètement d'abord; je craignais d'avoir bientôt,
+malgré toute cette grâce, ma dignité à sauver un
+quelque essai de protection. Mais ce reste de rancune
+contre sa race me rendait injuste. Celle femme est au-dessus
+de toute grandeur fortuite, comme de toute faveur
+d'hérédité. Ce qu'elle inspire d'abord, c'est le respect, et
+bientôt après, c'est la confiance et l'affection, sans que
+le respect diminue.</p>
+
+<p>&mdash;Ce lieu-ci vous plaît, m'a-t-elle dit; hélas! je voudrais
+être libre de le donner à quelqu'un qui sût en profiter.
+Quant à moi, j'y viens en vain chercher le ravissement
+qu'il vous inspire. On me conseille, pour ma santé,
+d'en respirer l'air, et je n'y respire que la tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible?... Et pourtant c'est vrai! ai-je
+ajouté en regardant son visage pâle et ses beaux yeux
+fatigués. Vous n'êtes pas bien portante, et vous n'avez
+pas de bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Du bonheur, Monsieur! Qui peut être riche ou pauvre
+et se dire heureux! Pauvre on a des privations; riche
+on a des remords. Voyez ce luxe, songez à ce que cela
+coûte, et sur combien de misères ces délices sont prélevées!</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, Madame, vous songez à cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas à autre chose, Monsieur. J'ai connu
+la misère, et je n'ai pas oublié qu'elle existe. Ne me faites
+pas l'injure de croire que je jouisse de l'existence que je
+mène; elle m'est imposée, mais mon coeur ne vit pas de
+ces choses-là...</p>
+
+<p>&mdash;Votre coeur est admirable!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas cela non plus, vous me feriez trop
+d'honneur. J'ai été enivrée quand j'étais plus jeune. Ma
+mollesse et mon goût pour les belles choses combattaient
+mes remords et les étouffaient quelquefois. Mais ces
+jouissances impies portent leur châtiment avec elles.
+L'ennui, la satiété, un dégoût mortel sont venus peu à
+peu les flétrir; maintenant je les déteste et je les subis
+comme un supplice, comme une expiation.</p>
+
+<p>Elle m'a dit encore beaucoup d'autres choses admirables
+que je ne saurais transcrire comme elle les a dites.
+Je craindrais de les gâter, et puis je me suis senti si ému,
+que les larmes m'ont gagné. Il me semblait que je contemplais
+un fait miraculeux. Une femme opulente et belle,
+reniant les faux biens et parlant comme une sainte! J'étais
+bouleversé. Elle a vu mon émotion; elle m'en a su
+gré.</p>
+
+<p>«Je vous connais à peine, m'a-t-elle dit, et pourtant je
+vous parle comme je ne pourrais et je ne voudrais parler
+à aucune autre personne, parce que je sens que vous
+seul comprenez ce que je pense.»</p>
+
+<p>Pour faire diversion à mon attendrissement, qui devenait
+excessif, elle m'a parlé du livre qu'elle tenait à la
+main.</p>
+
+<p>«Il n'a pas compris les femmes, ce sublime Rousseau,
+disait-elle. Il n'a pas su, malgré sa bonne volonté et ses
+bonnes intentions, en faire autre chose que des êtres secondaires
+dans la société. Il leur a laissé l'ancienne religion
+dont il affranchissait les hommes; il n'a pas prévu
+qu'elles auraient besoin de la même foi et de la même
+morale que leurs pères, leurs époux et leurs fils, et
+qu'elles se sentiraient avilies d'avoir un autre temple et
+une autre doctrine. Il a fait des nourrices croyant faire
+des mères. Il a pris le sein maternel pour l'âme génératrice.
+Le plus spiritualiste des philosophes du siècle dernier
+a été matérialiste sur la question des femmes.»</p>
+
+<p>Frappé du rapport de ses idées avec les miennes, je
+l'ai fait parler beaucoup sur ce sujet. Je lui ai confié le
+plan de mon livre, et elle m'a prié de le lui faire lire quand
+il serait terminé; mais j'ai ajouté que je ne le finirais jamais,
+si ce n'est sous son inspiration: car je crois qu'elle
+en sait beaucoup plus que moi. Nous avons causé plus
+d'une heure, et la nuit nous a séparés. Elle m'a fait promettre
+de revenir souvent. J'aurais voulu y retourner
+aujourd'hui, je n'ai pas osé; mais j'irai demain si la porte
+de ce malheureux rez-de-chaussée n'est pas replacée, et
+si madame Germain ne me suscite pas quelque persécution
+pour m'interdire l'accès du jardin. Quel malheur
+pour moi et pour mon livre, si, au moment où la Providence
+me fait rencontrer un interprète divin si compétent
+sur la question qui m'occupe, un type de femme si parfait
+à étudier pour moi qui ne connais pas du tout les
+femmes!... Oh! oui! quel malheur, si le caprice d'une
+servante m'en faisait perdre l'occasion! car cette dame
+m'oubliera si je ne me montra pas; elle ne m'appellera
+pas ostensiblement chez elle si son mari est jaloux et despote,
+comme je le crois! Et d'ailleurs que suis-je pour
+qu'elle songe à moi?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER N° 4. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>L'homme est un insensé, un scélérat, un lâche, quand
+il calomnie l'être divin associé à sa destinée. La femme...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER N° 5. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>8 janvier.</p>
+
+<p>Je suis retourné déjà deux fois, et j'ai réussi à n'être
+pas aperçu de madame Germain. C'est plus facile que je
+ne pensais. Il y a une petite porte de dégagement au
+rez-de-chaussée, donnant sur un palier qui n'est point
+exposé aux regards de la loge. Toute l'affaire est de me
+glisser là sans éveiller l'attention de personne; l'appartement
+est toujours en décombres, le jardin désert. La
+porte du mur mitoyen ne se trouve jamais fermée en dehors
+à l'heure où je m'y présente; je n'ai qu'à la pousser
+et je me trouve seul dans le jardin de ma voisine.
+Toujours muni d'un livre de botanique, je m'introduis
+dans la serre. Le jardinier et le jockey me prennent pour
+un lourd savant, et m'accueillent avec toutes sortes d'égards.
+Quand madame n'est pas là elle y arrive bientôt, et
+alors nous causons deux heures au moins, deux heures
+qui passent pour moi comme le vol d'une flèche. Cette
+femme est un ange! On en deviendrait passionnément
+épris si l'on pouvait éprouver en sa présence un autre
+sentiment que la vénération. Jamais âme plus pure et
+plus généreuse ne sortit des mains du créateur; jamais
+intelligence plus, droite, plus claire, plus ingénieuse et
+plus logique n'habita un cerveau humain. Elle a la véritable
+instruction: sans aucun pédantisme, elle est compétente
+sur tous les points. Si elle n'a pas tout lu, elle a
+du moins tout compris. Oh! la lumière émane d'elle, et
+je deviens plus sage, plus juste, je deviens véritablement
+meilleur en l'écoulant. J'ai le coeur si rempli, l'âme si
+occupée de ses enseignements, que je ne puis plus travailler;
+je sens que je n'ai plus rien en moi qui ne me
+vienne d'elle, et qu'avant de transcrire les idées qu'elle
+me suggère il faut que je m'en pénètre en l'écoutant encore,
+en rêvant à ce que j'ai déjà entendu.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+
+<p>Je n'ai songé à m'informer ni de sa position à l'égard
+du monde, ni des circonstances de sa vie privée, ni même
+du nom qu'elle porte; je sais seulement qu'elle s'appelle
+Julie, comme l'amante de Saint-Preux. Que m'importe
+tout le reste, tout ce qui n'est pas vraiment elle-même?
+J'en sais plus long sur son compte que tous ceux qui la
+fréquentent; je connais son âme, et je vois bien à ses
+discours et à ses nobles plaintes que nul autre que moi ne
+l'apprécie. Une telle femme n'a pas sa place dans la société
+présente, et il n'y en a pas d'assez élevée pour elle.
+Oh! du moins elle aura dans mon coeur et dans mes pensées
+celle qui lui convient! Depuis huit jours je me suis
+tellement réconcilié avec ma solitude, que je m'y suis
+retranché comme dans une citadelle; je ne regarde même
+plus la femme ignoble qui me sert, de peur de reposer
+ma vue sur la laideur morale et physique, et de perdre
+le rayon divin dont s'illumine autour de moi le monde
+idéal. Je voudrais ne plus entendre le son de la voix humaine,
+ne plus aspirer l'air vital hors des heures que je
+ne puis passer auprès d'elle. Oh! Julie! je me croyais
+philosophe, je me croyais juste, je me croyais homme, et
+je ne vous avais pas rencontrée!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 1. TRAVAIL.</b></p>
+
+<p>DE L'AMOUR.<br>
+. . . . . . . . . . . .<br>
+. . . . . . . . . . . .<br>
+. . . . . . . . . . . .</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER N° 2. JOURNAL.</b></p>
+
+<p>15 janvier.</p>
+
+<p>Je ne croyais pas qu'un homme aussi simple et aussi
+retiré que moi dût jamais connaître les aventures, et
+pourtant en voici deux fort étranges qui m'arrivent en
+peu de jours, si toutefois je puis appeler du nom léger
+d'<i>aventure</i> ma rencontre romanesque et providentielle
+avec l'admirable Julie.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+
+<p>Hier soir, j'avais été appelé pour une affaire à la
+Chaussée-d'Antin, et je revenais assez tard. J'étais entré,
+chemin faisant, dans un cabinet de lecture pour
+feuilleter un ouvrage nouveau, dont le titre exposé à la
+devanture m'avait frappé. Je m'étais oublié là à parcourir
+plusieurs autres ouvrages assez frivoles, dans lesquels
+j'étudiais avec une triste curiosité les tendances littéraires
+du moment; si bien que minuit sonnait quand je
+me suis trouvé devant l'Opéra. C'était l'ouverture du bal,
+et, ralentissant ma marche, j'observais avec étonnement
+cette foule de masques noirs, de personnages noirs,
+hommes et femmes, qui se pressaient pour entrer. Il y
+avait quelque chose de lugubre dans cette procession de
+spectres qui couraient à une fête en vêtements de deuil<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.
+Heurté et emporté par une rafale tumultueuse de ces
+êtres bizarres, je me sens saisir le bras, et la voix déguisée
+d'une femme me dit à l'oreille: «On me suit. Je
+crains d'avoir été reconnue. Prêtez-moi le bras pour entrer;
+cela donnera le change à un homme qui me persécute.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Le journal de Jacques Laurent est daté de 183x, époque à laquelle
+les dominos étaient seuls admis au bal de l'Opéra. On n'y dansait pas.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Je veux bien vous rendre ce service, ai-je répondu,
+bien que je n'entende rien à ces sortes de jeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un jeu, reprit le domino noir à noeuds
+roses, qui s'attachait à mon bras et qui m'entraînait rapidement
+vers l'escalier; je cours de grands dangers.
+Sauvez-moi.</p>
+
+<p>J'étais fort embarrassé; je n'osais refuser, et pourtant
+je savais qu'il fallait payer pour entrer. Je craignais de
+n'avoir pas de quoi; mais nous passâmes si vite devant
+le bureau, que je n'eus pas même le temps de voir comment
+j'étais admis. Je crois que le domino paya lestement
+pour deux sans me consulter. Il me poussa avec impétuosité
+au moment où j'hésitais, et nous nous trouvâmes
+à l'entrée de la salle avant que j'eusse eu le temps de me
+reconnaître.</p>
+
+<p>L'aspect de cette salle immense, magnifiquement
+éclairée, les sons bruyants de l'orchestre, cette fourmilière
+noire qui se répandait comme de sombres flots, dans
+toutes les parties de l'édifice, en bas, en haut, autour de
+moi; les propos incisifs qui se croisaient à mes oreilles,
+tous ces bouquets, tous ces masques semblables, toutes
+ces voix flûtées qui s'imitent tellement les unes les autre,
+qu'on dirait le même être mille fois répété dans des
+manifestations identiques; enfin, cette cohue triste et
+agitée, tout cela me causa un instant de vertige et d'effroi.
+Je regardai ma compagne. Son oeil noir et brillant
+à travers les trous de son masque, sa taille informe sous
+cet affreux domino qui fait d'une femme un moine, me
+firent véritablement peur, et je fus saisi d'un frisson involontaire.
+Je croyais être la proie d'un rêve, et j'attendais
+avec terreur quelque transformation plus hideuse
+encore, quelque bacchanale diabolique.</p>
+
+<p>Nous avions apparemment échappé au danger réel ou
+imaginaire qui me procurait l'honneur de l'accompagner,
+car elle paraissait plus tranquille, et elle me dit d un ton
+railleur: «Tu fais une drôle de mine, mon pauvre chevalier.
+Vraiment, tu es le chevalier de la triste figure!</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez avoir furieusement raison, beau masque,
+lui répondis-je, car, grâce à vous, c'est la première fois
+que je me trouve à pareille fête. Maintenant vous n'avez
+plus besoin de moi, permettez moi de vous souhaiter
+beaucoup de plaisir et d'aller à mes affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit-elle, tu ne ne quitteras pas encore,
+tu m'amuses.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai plus, tu m'intéresses. Allons, ne fais pas le
+cruel, et crains d'être ridicule. Si tu me connaissais, tu
+ne serais pas fâché de l'aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas curieux, permettez que je...</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Jacques, tu es d'une pruderie révoltante.
+Cela prouve un amour propre insensé. Tu crois
+donc que je te fais la cour? Commence par t'ôter cela
+de l'esprit, toi qui en as tant! Je ne suis pas éprise de
+toi le moins du monde, quoique tu sois trop joli garçon
+pour un pédant!</p>
+
+<p>&mdash;A ce dernier mot, je vois bien que j'ai l'honneur
+d'être parfaitement connu de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà de la modestie, à la bonne heure! Certes, je
+te connais, et je sais ton goût pour la botanique. Ne t'ai-je
+pas vu entrer dans une certaine serre où, depuis quinze
+jours, tu étudies le camélia avec passion?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y trouvez-vous à redire?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. La dame du logis encore moins, à ce qu'il
+paraît?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sans doute sa femme de chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais son amie intime.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en crois rien. Vous parlez comme une soubrette
+et non pas comme une amie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es grossier, chevalier discourtois! Tu ne connais
+pas les lois du bal masqué, qui permettent de médire des
+gens qu'on aime le mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de fâcheux et stupides usages.</p>
+
+<p>&mdash;Ta colère me divertit. Mais sais-tu ce que j'en conclus?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que tu voudrais, en jouant la colère, me faire
+croire qu'il y a quelque chose de plus sérieux entre cette
+dame et toi que des leçons de botanique.</p>
+
+<p>&mdash;Sérieux? Oui, sans doute, rien n'est plus sérieux
+que le respect que je lui porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu la croîs donc bien vertueuse?</p>
+
+<p>&mdash;Tellement, que je ne puis souffrir d'entendre parler
+d'elle en ce lieu, et d'en parler moi-même à une personne
+que je ne connais pas, et qui...</p>
+
+<p>&mdash;Achève! «Et dont tu n'as pas très-bonne opinion
+jusqu'à présent?»</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe, puisque vous venez ici pour provoquer
+et braver la liberté des paroles?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fort aigre. Je vois bien que tu es amoureux
+de la dame aux camélias. Mais n'en parlons plus. Il n'y
+a pas de mal à cela, et je ne trouverais pas mauvais
+qu'elle te payât de retour. Tu n'es pas mal, et tu ne
+manques pas d'esprit; tu n'as ni réputation, ni fortune,
+c'est encore mieux. Je pardonnerais à cette femme toutes
+les folies de sa jeunesse, si elle pouvait, sur <i>ses vieux
+jours</i>, aimer un homme raisonnable pour lui-même et
+s'attacher à lui sérieusement.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Vous, vous êtes ma mie, une fille suivante,</p>
+<p>Un peu trop forte en gueule et fort impertinente.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le domino provocateur ne fit que rire de la citation;
+mais changeant bientôt de ton et de tactique:</p>
+
+<p>«Ton courroux me plaît, dit-elle, et me donne une
+excellente opinion de toi. Sache donc que tout ceci était
+une épreuve; que j'aime trop Julie pour l'attaquer sérieusement,
+et qu'elle saura demain combien tu es digne
+de l'honnête amitié qu'elle a pour ton personnage flegmatique,
+philosophique et botanique. Je veux que nous
+fassions connaissance chez elle à visage découvert, et que
+la paix soit signée entre nous sous ses auspices. Allons,
+viens t'asseoir avec moi sur un banc. Je suis déjà fatiguée
+de marcher, et mon envie de rire se passe. Julie
+prétend que tu es un grand philosophe, je serais bien
+aise d'en profiter.»</p>
+
+<p>Soit faiblesse, soit curiosité, soit un vague prestige
+qui, de Julie, se reflétait à mes yeux sur cette femme
+légère, comme la brillante lueur de l'astre sur quelque
+obscur satellite, je la suivis, et bientôt nous nous trouvâmes
+dans une loge du quatrième rang, assis tellement
+au-dessus de la foule, que sa clameur ne nous arrivait
+plus que comme une seule voix, et que nous étions
+comme isolés à l'abri de toute surveillance et de toute
+distraction. <i>Elle</i> commença alors des discours étranges
+où le plus énergique enivrement se mêlait à la plus
+adroite réserve; elle paraissait continuer l'entretien piquant
+que nous avions commencé en bas, ou du moins
+passer naturellement de ce fait particulier à une théorie
+générale sur l'amour. Et comme il me semblait que c'était
+ou une provocation directe, ou le désir de m'arracher par
+surprise quelque secret de coeur relatif à Julie, je me
+tenais sur mes gardes. Mais elle se railla de ma prudence,
+et après avoir finement fustigé la présomption
+qu'elle m'attribuait dans les deux cas, elle me força à ne
+voir dans ses discours qu'une provocation à des théories
+sérieuses de ma part sur la question brûlante qu'elle
+agitait. J'étais scandalisé d'abord de cette facilité sans
+retenue et sans fierté à soulever devant moi le voile sacré
+à travers lequel j'ai à peine osé jusqu'ici interroger le
+coeur des femmes; mais son esprit souple et fécond, une
+sorte d'éloquence fiévreuse quelle possède, réussirent
+peu à peu à me captiver. Après tout, me disais-je, voici
+une excellente occasion d'étudier un nouveau type de
+femme, qui, dans sa fougue audacieuse, m'est tout aussi
+inconnu que me l'était il y a peu de jours le calme divin
+de Julie. Voyons à quelle distance de l'homme peut s'élever
+ou s'abaisser la puissance de ce sexe!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, me disait-elle, réponds, mon pauvre philosophe!
+n'as-tu donc rien à m'enseigner? Je t'ai attiré ici
+pour m'instruire. Moralise-moi si tu peux. De quoi veux-tu
+parler au bal masqué avec une femme, si ce n'est
+d'amour? Eh bien, prononce-toi, admets ou réfute mes
+objections. Que feras-tu de la passion dans ta république
+idéale? Dans quelle série de mérites rangeras-tu la pécheresse
+qui a beaucoup aimé? Sera-ce au-dessous, ou
+au-dessus, ou simplement à côté de la vierge qui n'a
+point aimé encore, ou de la matrone à qui les soins
+vertueux du ménage n'ont pas permis d'être aimable, et,
+par conséquent, d'être émue et enivrée de l'amour d'un
+homme? Voueras-tu un culte exclusif à ces fleurs sans
+parfum et sans éclat qui végètent à l'ombre, et qui, ne
+connaissant pas le soleil, croient que le soleil est l'ennemi
+de la vie? Je sais que tu adores le camélia; apparemment
+tu méprises la rose?</p>
+
+<p>&mdash;La rose est enivrante, répondis-je, mais elle ne vit
+qu'un instant. Je voudrais lui donner la persistance et la
+durée du camélia blanc, symbole de pureté.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, tu voudrais lui enlever sa couleur et son
+parfum, et tu oserais dire aux jardiniers de ton espèce:
+«Voyez, chers cuistres, mes frères, quel beau monstre
+vient d'éclore sous mon châssis!» Tiens, froid rêveur,
+regarde toutes ces femmes qui sont ici! Je voudrais te
+faire soulever leurs masques et lire dans leurs âmes. La
+plupart sont belles, belles de corps et d'intelligence.
+Celles que tu croirais les plus dépravées sont souvent
+celles qui ont le plus tendre coeur, l'esprit le plus spontané,
+les plus nobles intelligences, les entrailles les plus
+maternelles, les dévouements les plus romanesques, les
+instincts les plus héroïques. Songes-y, malheureux,
+toutes ces femmes de plaisir et d'ivresse, c'est l'élite des
+femmes, ce sont les types les plus rares et les plus puissants
+qui soient sortis des mains de la nature; et c'est
+pourquoi, grâce aux législateurs pudiques de la société,
+elles sont ici, cherchant l'illusion d'un instant d'amour,
+au milieu d'une foule d'hommes qui feignent de les aimer,
+et qui affectent entre eux de les mépriser. Les plus
+beaux et les meilleurs êtres de la création sont là, forcés
+de tout braver, ou de se masquer et de mentir, pour
+n'être pas outragés à chaque pas. Et c'est là votre ouvrage,
+hommes clairvoyants, qui avez fait de votre amour un
+droit, et du nôtre un devoir!</p>
+
+<p>Elle me parla longtemps sur ce ton, et me fit entendre
+de si justes plaintes, elle sut donner tant d'attraits et de
+puissance è ce dieu d'Amour dont elle semblait vouloir
+élever le culte sur les ruines de tous les principes, que
+les heures de la nuit s'envolèrent pour moi comme un
+songe. La parole de celle femme me subjuguait; la laideur
+de son déguisement, l'effroi que m'inspirait son
+masque, et jusqu'à l'éclat lugubre de la fête où elle m'avait
+entraîné, tout cela disparaissait autour de moi. Toute
+son âme, tout son être semblaient être passés dans cette
+parole ardente, et cette voix feinte, qu'elle maintenait
+avec art pour ne pas se faire reconnaître, cette voix de
+masque qui m'avait blessé le tympan d'abord, prenait
+pour moi des inflexions étranges, quelque chose d'incisif,
+de pénétrant, qui agissait sur mes nerfs, si ce n'est sur
+mon âme. Je me sentais vaincu, modifié et comme transformé
+dans mes opinions en l'écoutant. Je lui demandai
+grâce. Je suis trop agité pour répondre, lui dis-je, je
+veux rentrer en moi-même, et savoir si à l'abri de votre
+éloquence je dois vous admirer ou vous plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-elle en se levant, consulte l'oracle!
+Demande à Julie ce qu'elle doit penser du caquet de sa
+<i>femme de chambre</i>. Je te donne rendez-vous ici, à cette
+place et à cette heure, d'aujourd'hui en huit. Si tu n'y
+viens pas, je te regarderai comme vaincu, et je regretterai
+le temps que j'aurai perdu à provoquer un adversaire
+si faible.</p>
+
+<p>Elle disparut. J'étais si accablé, que je ne songeai pas
+à la suivre. Puis je le regrettai aussitôt, et me mis à sa
+recherche, mais inutilement. Il y avait dans le bal plus
+de cent dominos à noeuds roses. Une ouvreuse de loges,
+avec qui je sus engager une conversation, m'apprit que
+les femmes comme il faut ne portaient jamais aucun ornement,
+et que leur costume était uniformément noir
+comme la nuit.</p>
+
+<p>Cette femme m'a bouleversé le cerveau. 0 Julie! j'ai
+besoin de vous revoir et de vous entendre pour effacer ce
+mauvais rêve, pour me rattacher à l'adoration fervente
+et inviolable de la clarté sans ombre et de la pudeur sans
+trouble.</p>
+
+<p>8 janvier.</p>
+
+<p>Un mauvais génie a présidé au destin de la semaine.
+Une fois je suis allé au jardin, elle n'a point paru; une
+autre fois j'ai essayé de pénétrer dans l'enclos par le rez-de-chaussée;
+les portes étaient replacées, les serrures
+posées et fermées. J'ai fait une tentative désespérée auprès
+de madame Germain; j'ai humblement demandé la
+permission de prendre un peu d'air et de mouvement
+dans ce jardin inoccupé. Elle m'a aigrement refusé.</p>
+
+<p>«De l'air et du mouvement, Monsieur n'en manque
+pas, puisqu'il passe les nuits à courir!»</p>
+
+<p>J'ai offert de l'argent; mais je ne suis pas assez riche
+pour corrompre.</p>
+
+<p>«Monsieur n'en aura pas de trop pour acquitter les
+dettes des locataires insolvables. D'ailleurs, c'est ma
+consigne: le jardin n'est ouvert à personne.»</p>
+
+<p>J'irai au bal de l'Opéra ce soir: je ferai cette folie.
+J'interrogerai ce masque, je saurai si Julie est malade ou
+si elle a quelque chagrin. Je ferai semblant d'être galant
+pour me rendre favorable cette femme étrange qui prétend
+la connaître... et qui m'a peut-être trompé. Comment
+Julie pourrait-elle se lier d'amitié avec un, caractère
+si différent du sien?</p>
+
+
+<p>10 janvier</p>
+
+<p>Me voilà brisé, anéanti! Non, je n'aurai pas le courage
+de me raconter à moi-même ce que j'ai découvert,
+ce que je souffre depuis cette nuit maudite!</p>
+
+
+<p>10 janvier</p>
+
+<p>Essayons d'écrire. Les souvenirs qu'on se retrace en
+les rédigeant échappent au vague de la rêverie dévorante.</p>
+
+<p>A minuit j'étais là, où elle m'avait dit de la rejoindre,
+et je l'attendais. Elle paraît enfin, me serre convulsivement
+la main, et se jette, essoufflée, sur une chaise au
+fond de la loge, après s'y être fait renfermer avec moi
+par l'ouvreuse. Au bout de quelques moments de silence,
+où elle paraissait véritablement suffoquée par l'émotion:</p>
+
+<p>«J'ai encore été poursuivie aujourd'hui, me dit-elle,
+par un homme qui me hait et que je méprise. Oh! candide
+et honnête Jacques! vous ne savez pas ce que c'est
+qu'un homme du monde, à quelle lâche fureur, à quels
+ignobles ressentiments peuvent se porter ces gens de
+bonne compagnie, quand le despotisme fanatique de leur
+amour-propre est blessé!»</p>
+
+<p>Je la plaignais, mais je ne trouvais pas d'expression
+pour la consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, lui dis-je, cette vie d'enivrement
+et de plaisir égare celles qui s'y abandonnent. Ces illusions
+d'un instant dont vous me parliez mettent l'amour
+d'une femme, peut-être belle et bonne, aux bras d'un
+homme indigne d'elle, et capable de tout pour se venger
+du retour de sa raison.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela prouve, Jacques? me dit-elle
+vivement. C'est qu'apparemment il faut s'abstenir de
+chercher et de rêver l'amour dans ce monde-ci. Créez-en
+donc un meilleur, où l'on puisse estimer ce qu'on
+aime, et, en attendant, croyez-moi, ne prenez pas parti
+pour le bourreau contre la victime.</p>
+
+<p>En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit. Un
+fort bel homme, qui avait un air de grand seigneur et
+des fleurs à sa boutonnière, entra, et, se penchant vers
+ma compagne par-dessus la cloison basse qui le séparait
+de nous:</p>
+
+<p>«C'est donc vous enfin, <i>belle Isidora</i> lui dit-il d'un
+ton acerbe. Pourquoi fuir et vous cacher? Je ne prétends
+pas troubler vos plaisirs, mais voir seulement la figure
+de notre heureux successeur à tous, afin de le désigner
+aux remercîments de <i>mon ami Félix</i>.»</p>
+
+<p>Quoiqu'il eût parlé à voix basse, je n'avais pas perdu
+un mot de son compliment. Ma compagne m'avait saisi
+le bras, et je la sentais trembler comme une feuille au
+vent d'orage. Je pris vite mon parti.</p>
+
+<p>«Monsieur, dis-je en me levant, je ne sais point ce
+que c'est que mademoiselle Isidora. Je ne sais pas davantage
+ce que c'est que votre ami Félix, et je ne vois
+pas trop ce que peut être un homme qui s'en vient insulter
+une femme au bras d'un autre homme. Mais ce
+que je sais, mordieu fort bien, c'est que je reviens de
+mon village, et que j'en ai rapporté des poings qui, pour
+parler le langage du lieu où nous sommes, pourraient
+bien vous faire piquer une tête dans le parterre, si votre
+goût n'était pas de nous laisser tranquilles.»</p>
+
+<p>Puis, comme je le voyais hésiter, et qu'il me paraissait
+trop facile de me débarrasser de ce beau fils par la
+force, il me prit envie de le persifler par un mensonge.</p>
+
+<p>&mdash;Sachez, d'ailleurs, lui dis-je, que madame est... ma
+femme, et tenez-vous pour averti.</p>
+
+<p>&mdash;Votre femme! répondit le dandy avec ironie, quoique
+cependant il ne fût pas certain de ne pas s'être grossièrement
+trompé.&mdash;Votre femme!... Eh bien! Monsieur,
+vous défendez peu courtoisement son honneur;
+mais j'ai tort, et je mérite un peu votre mercuriale. Que
+madame me pardonne, ajouta-t-il en saluant ma prétendue
+femme, c'est une méprise qui n'a rien de volontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je te remercie, bon Jacques, reprit-elle, aussitôt
+qu'il se fut éloigné, tu m'as rendu un grand service;
+mais si tu veux que je te le dise, il y a dans ta manière
+de me défendre Quelque chose qui me blesse profondément.
+Tu n'aurais donc pas consenti à défendre le nom
+et la personne d'Isidora, dans la crainte de passer pour,
+l'amant d'une femme qu'on peut outrager ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de semblable ne m'est venu à l'esprit; je n'ai
+songé qu'à vous débarrasser d'un fou ou d'un ennemi,
+qui m'eût, à coup sûr, forcé de traverser par quelque
+scandale le plaisir que j'éprouve à causer avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si j'avais été cette Isidora fameuse dont on dit
+tant de mal, et dont vous avez sans doute la plus parfaite
+horreur, et si l'ennemi s'était acharné à me prendre
+pour elle, nonobstant notre mariage improvisé?...</p>
+
+<p>&mdash;D'abord je ne m'inquiète pas de cette Isidora, et je
+ne la connais pas. Je ne suis pas un homme du monde,
+je n'ai point de rapports avec ce genre de femmes célèbres.
+Ensuite, Isidora ou non, je vous prie de croire
+que je ne suis pas assez de mon village pour ne pas savoir
+qu'on doit protection à la femme qu'on accompagne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher villageois, avoue que c'est une triste
+nécessité que le devoir d'un honnête homme en pareil
+cas! Risquer sa vie pour une fille!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais su ce que c'était qu'une fille, je le
+sais moins que jamais, et je suis tenté, depuis huit jours,
+de croire qu'il n'y a point de femmes qui méritent réellement
+cette épithète infamante. Si Isidora est une de
+ces femmes, et si vous êtes cette Isidora, j'éprouve
+pour vous...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'éprouves-tu pour moi? Dis donc vite!</p>
+
+<p>&mdash;Le même sentiment qu'un dévot aurait pour une
+relique qu'il verrait foulée aux pieds dans la fange. Il la
+relèverait, il s'efforcerait de la purifier et de la replacer
+sous la châsse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es meilleur que les autres, pauvre Jacques, mais
+tu n'es pas plus grand! Tu vois toujours dans l'amour
+l'idée de pardon et de correction, tu ne vois pas que ton
+rôle de purificateur, c'est le préjugé du pédagogue qui
+croit sa main plus pure que celle d'autrui, et que la
+châsse où tu veux replacer la relique, c'est l'éteignoir,
+c'est la cage, c'est le tombeau de ta possession jalouse?</p>
+
+<p>&mdash;Femme orgueilleuse! m'écriai-je, tu ne veux pas
+même de pardon?</p>
+
+<p>&mdash;Le pardon est un reproche muet, le mépris subsiste
+après. Je donnerais une vie de pardon pour un instant
+d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le mépris revient aussi après cet instant-là!</p>
+
+<p>&mdash;On l'a eu, cet instant! Avec le pardon on ne l'a
+pas. Mépris pour mépris, j'aime mieux celui de la haine
+que celui de la pitié.</p>
+
+<p>Je ne sais comment il se fit que l'accent dont elle dit
+ces paroles me causa une sorte de vertige. Je fus comme
+tenté de me jeter à ses pieds et de lui demander pardon
+à elle-même. Mais un reste d'effroi et peut-être de dégoût
+me retint.</p>
+
+<p>«Allons-nous-en, me dit-elle, nous ne nous entendrons
+pas, mon philosophe!»</p>
+
+<p>Je la suivis machinalement. Nous fîmes un tour de
+foyer. J'y étais étourdi et comme étouffé par le feu croisé
+des agaceries et des épigrammes. Tout à coup ma compagne
+quitta mon bras comme pour m'échapper. Je ne la
+perdis pas de vue, et, voyant qu'elle quittait le bal, je
+décidai de le quitter aussitôt, tout en protégeant sa retraite.
+Je descendais l'escalier sur ses pas, et elle atteignait
+la dernière marche, lorsque le beau jeune homme
+dont je l'avais débarrassée, et qui rentrait, se trouve
+face à face avec elle. Il s'arrête, sourit avec un mépris
+inexprimable, et, levant les yeux vers moi:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc l'habitude dans votre province, me dit-il,
+de suivre sa femme comme un jaloux, et de l'observer à
+distance? Mon cher monsieur, vous vous êtes moqué de
+moi, mais je vous le pardonne, si bien que je veux vous
+donner un petit avis. La dame que vous escortez est la
+plus belle femme de Paris, vous avez raison d'en être
+vain; mais, comme c'est la plus méprisable et la plus
+méprisée, vous auriez grand tort d'en être fier.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, répondis-je, voua devriez être honteux de
+parler comme vous faites. Si vous dites un mot de plus,
+je vous en rendrai très-repentant.</p>
+
+<p>Un flot de monde qui rentrait nous sépara, et il monta
+l'escalier assez rapidement. Quand il fut en haut du premier
+palier, il se retourna. Je m'étais emparé du bras
+d'Isidora, et je m'étais arrêté en bas pour le regarder
+aussi. Il haussa légèrement les épaules. Je lui fis un signe
+impératif pour qu'il eût à disparaître ou à redescendre.
+Il prit le premier parti, couvrant d'un air de dédain
+ironique sa retraite prudente.</p>
+
+<p>Je me sentais le sang échauffé plus que de raison; je
+voulais remonter et le forcer à prendre d'autres airs. Ma
+compagne se cramponna après moi.</p>
+
+<p>«Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle.
+Suivez-moi, j'ai à vous parler.»</p>
+
+<p>Elle m'entraîna vers un fiacre, donna son adresse tout
+bas au cocher, et me dit:</p>
+
+<p>«Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est
+pas une aventure; je sais qu'elle ne serait pas de votre
+goût, et il n'est pas certain qu'elle fût du mien.»</p>
+
+<p>Que ce fût la colère dont j'étais à peine remis, ou la
+pitié pour elle, ou quelque intérêt subit plus tendre que
+je ne voulais me l'avouer, je ne me sentais plus sous
+l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi que la
+crainte de découvrir la vieillesse et la laideur sous son
+masque avait agi à mon insu sur mon imagination. Le
+dandy, qui croyait me dégoûter d'elle en m'apprenant
+(ce qu'il ne supposait pas que je pusse ignorer), qu'elle
+était la plus belle femme de Paris, avait étrangement
+manqué sa vengeance. Le prestige de la beauté, lors
+même qu'il n'agit pas encore sur les yeux, est tout puissant
+sur un cerveau aussi impressionnable que le mien.
+J'entourai de mes bras ma tremblante conquête, et perdant
+tout mon orgueil de pédagogue, je la suppliai de ne
+pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour
+qu'elle m'avait fait rêver si doux et si terribles. Elle
+tressaillit et s'arracha de mes bras à plusieurs reprises;
+enfin elle me dit:</p>
+
+<p>«Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour
+vous la tête de Méduse!... Vous allez me voir, hélas! ne
+parlez pas d'amour et de joie. Je touche au terme de
+mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein, peut-être
+pour la dernière fois.»</p>
+
+<p>Le fiacre s'arrêta à une petite porte, dans une ruelle
+sombre. J'en franchis le seuil sans savoir dans quel
+quartier de Paris je pouvais être: j'avais fait cette course
+comme un somnambule. Nous traversâmes plusieurs
+pièces mystérieuses, éclairées seulement par des feux
+mourants de cheminée qui faisaient scintiller dans l'ombre
+quelques dorures. Enfin nous entrâmes dans un
+boudoir à la fois chaste et délicieux, au milieu duquel
+brûlait une lampe de bronze antique. Ma compagne
+ferma soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies,
+et, tout à coup arrachant son masque avec un mouvement
+de colère et de désespoir, elle me montra... 0
+ciel! écrirai-je son nom sans défaillir!... les traits purs
+et divins de Julie!</p>
+
+<p>&mdash;Julie! m'écriai-je...</p>
+
+<p>&mdash;Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora,
+<i>la femme la plus méprisée, sinon la plus méprisable
+de Paris.</i></p>
+
+<p>Je restai longtemps altéré, et, lorsque j'osai relever
+les yeux sur elle, je vis qu'elle observait mon visage
+avec une profonde anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas
+la force de rompre le silence, vous avez aimé <i>Julie</i>!
+Julie n'a pas joué de rôle devant vous: vous n'aviez point
+parlé d'amour ensemble. Vous avez connu l'état présent
+de son âme, ses profonds ennuis et ses plus sérieuses
+préoccupations depuis qu'elle a renoncé au rêve d'être
+aimée. Mais elle vous eût trompé, si elle eût laissé la
+passion s'allumer en vous dans les circonstances pures et
+charmantes qui avaient présidé à votre rencontre. Le hasard
+d'une autre rencontre à la porte de l'Opéra l'a décidée
+à se faire connaître sous son autre aspect. Celui-là,
+c'est le passé, mais un passé qui n'est pas assez loin
+pour être oublié des hommes qui le connaissent...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de
+mal!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, je souffre!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends mieux que vous-même. C'est le
+moment de nous dire adieu, Jacques. Ne souffrez pas à
+cause de moi. Moi aussi, je souffre, et je dois souffrir
+plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous aimais,
+alors que je me sentais aimée, et les raisons qui me
+feront combattre désormais votre souvenir ne sont terribles
+et humiliantes que pour moi seule.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai
+toute ma vie. Je vous vénérais comme un ange; à
+présent, je vous aimerai autrement; mais ce ne sera pas
+moins, je vous le jure!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Vous le jurez!</i> donc vous ne le sentez plus. Je ne
+veux pas être aimée <i>autrement</i>, moi, et je sais que
+mon ambition est insensée. Ainsi, adieu, noble et bon
+Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma
+vie!</p>
+
+<p>&mdash;Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil à la place
+de l'amour. Ne repoussez pas cet amour vrai et profond,
+que je mets encore à vos pieds. 0 ciel! craindriez-vous
+de moi de lâches reproches?</p>
+
+<p>&mdash;-Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche,
+le plus noble, mais le plus implacable de tous!</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A
+Dieu seul le droit de pardonner; vous avez raison! Et
+que suis-je pour m'arroger celui de vous absoudre? Ma
+vie a été pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer
+gloire. A quelles séductions ai-je été exposé? quelles
+luttes ai-je subies! Non, adorable et infortunée créature,
+je ne te pardonne pas, je t'aime trop pour cela!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Jacques, s'écria-t-elle, c'est ainsi
+qu'il faut aimer, ou ne pas s'en mêler!</p>
+
+<p>Et, se précipitant dans mes bras, elle m'étreignit
+contre son coeur avec passion.</p>
+
+<p>Mais cette femme avait trop souffert pour être confiante.
+De sinistres prévisions glacèrent ses premiers
+transports.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis
+une femme entretenue; tu le sais à présent! Je suis la
+maîtresse du comte Félix de ***; sais-tu cela? Nous
+sommes ici chez lui, il peut arriver et nous chasser l'un
+et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton
+honneur, et moi mon opulence et la dernière planche de
+salut offerte à ma considération, sinon comme femme
+estimable, du moins comme beauté désirable et puissante.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette
+prison dorée où ton âme languit. Tu viendras partager la
+misère du pauvre rêveur. Je travaillerai pour te faire vivre,
+je suspendrai mes rêveries, je donnerai des leçons.
+Nous fuirons ensemble dans quelque ville de province,
+loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie
+pure et simple à laquelle tu aspires... Tu ne connaîtras
+plus cet ennui qui te ronge, cette oisiveté que tu te reproches;
+demain, tu seras libre, ma belle captive. Et
+pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis l'amant
+qui t'enlève!</p>
+
+<p>Une secrète terreur se peignit dans les traits de Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà des conditions! dit-elle; déjà le travail de ma
+réhabilitation qui commence! Jacques, tu vas croire que
+je t'ai trompé, que je me suis trompée moi-même, quand
+je t'ai dit que je détestais mon luxe et mes plaisirs. Je
+t'ai dit la vérité, je le jure... Et pourtant tes projets me
+font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me
+trouvais seule, sans amour et sans ivresse, replongée
+dans cette affreuse misère que je n'ai pu supporter lorsque
+j'étais plus jeune, plus belle et plus forte! La misère
+sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me
+demandes déjà des sacrifices? tu n'attends pas que je te
+les offre! tu acceptes la pécheresse à condition que, dès
+demain, dès aujourd'hui, elle passera à l'état de sainte!
+Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il
+n'y a donc pas un instant d'ivresse où l'on puisse se réfugier
+contre les exigences d'un contrat?</p>
+
+<p>L'amertume de Julie était profondément injuste. Je fus
+effrayé des blessures de cette âme meurtrie. J'espérai la
+guérir avec le temps et la confiance, et je voulus son
+amour sans condition. Je l'obtins, mais il y eut quelque
+chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait à
+un éternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment.
+Quand le jour pâle et tardif de l'hiver vint nous
+avertir de nous séparer, je crus voir la Juliette de Shakspeare
+lisant dans le livre sombre du destin; sa pâleur et
+ses cheveux épars la rendaient plus belle, mais les douleurs
+de son âme dévastée la rendaient effrayante. Elle
+me donna une clef de son appartement, et rendez-vous
+pour le soir même, mais elle ne put faire l'effort de sourire
+en recevant mon dernier baiser.</p>
+
+<p>Deux heures après je recevais le billet suivant:</p>
+
+<p>«Ce que je prévoyais est arrivé: le lâche qui m'a insultée
+au bal a instruit le comte de mon escapade. Je viens
+d'avoir une scène affreuse avec ce dernier. Mais j'ai dominé
+sa colère par mon audace. Je ne veux pas être chassée
+par cet homme, je veux le quitter au moment où il sera
+le plus courbé à mes pieds. Pour écarter ses soupçons, je
+pars avec lui pour un de ses châteaux. Je serai bientôt
+de retour, et alors, Jacques, je verrai si tu m'aimes.»</p>
+
+<p>O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra!</p>
+
+
+<p>15 janvier.</p>
+
+<p>Elle pouvait quitter cet homme et fuir le mal à l'instant
+même. Elle ne l'a pas voulu!... Est-ce la crainte de la
+misère? Non, Julie, tu ne sais pas mentir, mais la crainte
+d'un mépris qui devait t'honorer pour la première fois de
+ta vie, t'a rejetée dans l'abîme. Tu n'as pas compris que
+la raillerie des âmes vicieuses allait cette fois te réhabiliter
+devant Dieu! Et comment n'aurais-tu pas perdu la
+notion du vrai et du juste sur ces choses délicates! Pauvre
+infortunée, ta vie a été un long mensonge à tes propres
+yeux!</p>
+
+<p>Je l'attends toujours... Je l'aime toujours... Et pourtant
+elle a compté pour rien ma souffrance et ma honte. Elle
+subit l'amour avilissant de ce gentilhomme pour s'épargner
+le dépit d'être quittée, et pour se réserver la gloire
+de quitter la première! Dieu de bonté, ayez pitié d'elle
+et de moi!</p>
+
+
+<p>29 janvier.</p>
+
+<p>Elle n'est pas revenue! Elle ne reviendra peut-être
+pas!</p>
+
+
+<p>30 janvier.</p>
+<blockquote>
+<p><i>Billet de Julie</i>, du château de***.</p>
+
+<p>«Jacques, je pars pour l'Italie. Ne songez plus à moi.
+J'ai réfléchi. Vous n'auriez jamais pu m'aimer sans vouloir
+me dominer et m'humilier. Je domine et j'humilie
+Félix. J'ai encore besoin de cette vengeance pendant
+quelque temps. Ne croyez pas que je sois heureuse: vingt
+fois par jour je suis comme prête à me tuer! Mais je veux
+mourir debout, vois-tu, et non pas vivre à genoux. J'ai
+trop bu dans cette coupe du repentir et de la pénitence,
+je ne veux pas surtout que la main d'un amant la porte à
+mes lèvres.»</p>
+</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER N° 4. TRAVAIL.</b></p>
+
+
+<p>1er mai.</p>
+
+<p>Mon ouvrage est fort avancé, et la question des femmes
+est à peu près résolue pour moi. Etres admirables et
+divins, vous ne pouvez grandir que dans la vertu, et vous
+abjurez votre force en perdant la sainte pudeur. C'est un
+frein d'amour et de confiance qu'il fallait à votre expansion
+puissante, et nous vous avons forgé un joug de
+crainte et de haine! Nous en recueillons les fruits. Oh!
+qu'ils sont amers à nos lèvres et aux vôtres!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>DEUXIÈME PARTIE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>ALICE.</h3>
+<br><br><br>
+<p>Dans un joli petit hôtel du faubourg Saint-Germain,
+plusieurs personnes étaient réunies autour de madame
+de T... Que madame de T... fût comtesse ou marquise,
+c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins.
+Elle avait un nom plus doux à prononcer qu'un titre quelconque:
+elle s'appelait Alice.</p>
+
+<p>Elle était ce jour-là au milieu de ses nobles parents;
+aucun ne lui ressemblait. Ils étaient rogues et fiers. Elle
+était simple, modeste et bonne.</p>
+
+<p>C'était une femme de vingt-cinq ans, d'une beauté pure
+et touchante, d'un esprit mur et sérieux, d'une tournure
+jeune et pleine d'élégance. Au premier abord, cette
+beauté avait un caractère peut-être trop chaste et trop
+grave pour qu'il y eût moyen de mettre, comme on dit,
+un roman sur cette figure-là. L'extrême douceur du regard,
+la simplicité des manières et des ajustements, le
+parler un peu lent, l'expression plus juste et plus sensée
+qu'originale et brillante, tous ces dehors s'accordaient
+parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie
+d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage
+sans essai et sans désir de nouvelle union, une absence
+totale de coquetterie, aucune ambition de paraître, une
+conduite irréprochable, une froideur marquée et quelque
+peu hautaine avec les hommes à succès, une bienveillance
+désintéressée à l'égard des femmes, des amitiés sérieuses
+sans intimité exclusive, c'était là tout ce qu'on en pouvait
+dire. Lions et lionnes de salons la détestaient et la déclaraient
+impertinente, bien qu'elle fût d'une politesse irréprochable,
+savante même, et calculée comme l'est celle
+d'une personne fière à bon droit, au milieu des sots et des
+sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorité
+dans le monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent
+voulu plus d'abandon et d'élan. Quelques observateurs
+l'étudiaient, cherchant à découvrir un secret de
+femme sous cette réserve inexplicable; mais ils y perdaient
+leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir
+si calme a des éclairs rapides presque insaisissables; ces
+lèvres qui parlent si peu ont quelquefois un tremblement
+nerveux, comme si elles refoulaient une pensée ardente;
+cette poitrine si belle et si froide a comme des tressaillements
+mystérieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait
+pu l'étudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration
+violentée par la prudence, ou quelque bâillement de profond
+ennui étouffé par le savoir-vivre.</p>
+
+<p>Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait
+ses parents pour la première fois depuis six mois
+environ. Ils avaient remarqué qu'elle était changée,
+amincie, pâlie extrêmement, et que sa gravité ordinaire
+avait quelque chose d'une nonchalance chagrine.</p>
+
+<p>&mdash;Ma nièce, lui disait sa vieille tante la marquise, la
+campagne ne vous a point profité cette année. Vous y êtes
+restée trop longtemps, vous y avez pris de l'ennui.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, disait une cousine fort laide, vous ne
+vous soignez pas. Vous montez trop à cheval; j'en suis
+sûre, vous lisez la soir, vous vous fatiguez. Vos lèvres
+sont blêmes et vos yeux cernés.</p>
+
+<p>&mdash;Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frère de la précédente,
+il faut vous remarier absolument. Vous vivez trop
+seule, vous vous dégoûtez de la vie.</p>
+
+<p>Alice répondait, avec un sourire un peu forcé, qu'elle
+ne s'était jamais mieux portée, et qu'elle aimait trop la
+campagne pour s'y ennuyer un seul instant.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre fils, ce cher Félix, arrive-t-il bientôt? dit un
+un vieil oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir ou demain, j'espère, dit madame de T...; je
+l'ai devancé de quelques jours, son précepteur me l'amène.
+Vous le trouverez grandi, embelli, et fort comme, un petit
+paysan.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère pourtant que vous ne l'élevez point tout
+à fait à la Jean-Jacques? reprit l'oncle. Êtes-vous contente
+de ce précepteur que vous lui avez trouvé là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Fort contente, jusqu'à présent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ecclésiastique? demanda la cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est un homme fort instruit.</p>
+
+<p>&mdash;Et où l'avez-vous déterré?</p>
+
+<p>&mdash;Tout près de moi, dans les environs de ma terre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un
+air qui voulait être malin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un jeune homme, répondit tranquillement
+Alice; mais il a l'air plus grave que vous, Adhémar, et
+je le crois beaucoup plus raisonnable. Mais, ajouta-t-elle
+en regardant la pendule, le notaire va venir, et je crois,
+mon cher oncle et ma chère tante, que nous ferions mieux
+de nous occuper de l'objet qui nous rassemble.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un
+profond soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle
+pour moi surtout une douleur à peine surmontée.</p>
+
+<p>&mdash;Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis songer à autre chose, reprit Alice, qu'à
+la perte de mon frère.</p>
+
+<p>Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur
+d'Alice se serra et des larmes vinrent au bord de sa paupière;
+mais elle les contint. Sa douleur n'avait pas d'écho
+dans ces coeurs altiers.</p>
+
+<p>Le notaire, un vieux notaire obséquieux en saluts, mais
+impassible de figure, entra, fut reçu poliment par madame
+de T..., sèchement par les autres, s'assit devant une table,
+déplia des papiers, lut un testament et fut écouté dans un
+profond silence. Après quoi, il y eut des réflexions faites
+à voix basse, un chuchotement de plus en plus agité autour
+d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante
+s'élever sur un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir
+se contenir davantage:</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi, ma nièce, vous ne dites rien? vous n'êtes
+pas indignée! je ne vous conçois pas! votre excès de bienveillance
+vous nuira dans le monde, je vous en avertis.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne
+dont nous parlons, répondit madame de T...; je ne
+la connais pas. Mais je sais et je vois que mon frère l'a
+réellement épousée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien,
+s'écria l'autre dame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma
+cousine, reprit Alice. Demandez à monsieur le notaire s'il
+fait aussi bon marché de la question civile que vous de
+la question religieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela
+est en bonne forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait
+connaître mon mandat et mes pouvoirs; je me retire, s'il
+y a procès, ce que je regarde comme impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! pas de procès, répondit gravement le
+vieux oncle: ce serait un scandale; et nous n'avons pas
+envie de proclamer cet étrange mariage, en lui donnant
+le retentissement des journaux de palais et des mémoires
+à consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme
+nous, la question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon
+neveu était maître de sa fortune; qu'il en ait disposé en
+faveur de son laquais, de son chien ou de sa maîtresse,
+peu nous importe... Mais notre nom a été souillé par une
+alliance inqualifiable; et nous sommes prêts à faire tous
+les sacrifices pour empêcher cette fille de le porter.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille
+proposition, dit le notaire; et mon ministère ici est rempli.
+La question de savoir si vous accueillerez madame la
+comtesse de S... comme une parente, ou si vous la repousserez
+comme une ennemie, n'est pas de mon ressort.
+Je vous laisse la discuter, d'autant plus que mon rôle de
+mandataire de cette personne semble augmenter l'esprit
+d'hostilité que je rencontre ici contre elle. Madame de
+T..., j'ai l'honneur de vous présenter mon profond respect;
+Mesdames... Messieurs...</p>
+
+<p>Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes révérences
+à droite et à gauche; des révérences comme les
+jeunes gens n'en font plus.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches
+blondes, qui n'avait paru, pendant la lecture des
+papiers, occupé que du vernis de ses bottes et de sa canne
+a tête de rubis. Je crois qu'il eût mieux valu se taire devant
+lui. Il va reporter à sa cliente toutes nos réflexions...</p>
+
+<p>&mdash;Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'écria la vieille
+tante. Je voudrais qu'elle fût ici, dans un coin, pour les
+entendre et pour se bien pénétrer de notre mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas ces femmes-là, maman, reprit
+le jeune homme d'un ton de pédantisme adorable et
+avec un sourire de judicieuse fatuité: elles triomphent du
+dépit qu'elles causent, et toute leur gloire est de faire
+enrager les gens comme il faut.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine
+d'une voix sèche et mordante, et vous verrez comme
+je lui fermerai ma porte au nez!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc
+lui ouvrir la vôtre, que vous ne protestiez pas avec nous?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit madame de T..., cela
+dépendra tout à fait de sa conduite et de sa manière d'être;
+mais ce que je sais, c'est qu'il me serait beaucoup plus
+difficile qu'à vous de l'humilier et de l'outrager. Elle ne
+se trouve être votre parente qu'à un certain degré, au lieu
+que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon
+frère, d'un homme qu'elle a aimé, que je chérissais, et
+pour lequel aucun de vous n'a eu, dans les dernières années
+de sa vie, beaucoup d'indulgence.</p>
+
+<p>Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti
+dans tout le salon, et la vieille tante s'était vigoureusement
+frappé la poitrine de son éventail; la Cousine abaissa
+son voile sur sa figure; l'oncle soupira; le beau cousin se
+dandina et fit crier le parquet sous un léger trépignement
+d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient là, et qui
+jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur rôle
+de comparses, chuchotèrent et se promirent les uns aux
+autres de ne pas imiter l'exemple de madame de T...</p>
+
+<p>«Ma chère nièce, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le
+partisan de vos idées philosophiques; je suis un peu trop
+vieux pour abjurer mes principes, quoique je pusse le
+faire avec vous en bonne compagnie. Je connais votre
+bonté excessive, et ne suis pas étonné de vous voir fermer
+l'oreille à la vérité, quand cette vérité est une condamnation
+sans appel. Vous espérez toujours justifier et sauver
+ceux qu'on accuse; mais ici, vous y perdrez vos bonnes
+intentions et tous vos généreux arguments. Renseignez-vous,
+informez-vous, et vous reconnaîtrez que la clémence
+vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle créature
+infâme a été appelée par votre frère à l'honneur de
+porter son nom et d'hériter de ses biens, vous ne nous
+exposerez pas à la remontrer chez vous, et vous nous
+dispenserez du pénible devoir de l'en faire sortir.»</p>
+
+<p>Cet avis fut adopté avec chaleur, et madame de T...,
+restée seule de son avis, se trouva bientôt tête à tête avec
+son cousin. Les autres parents se retirèrent, craignant
+de la confirmer dans sa résistance par une trop forte obsession.
+Ils la savaient courageuse et ferme, malgré ses
+habitudes de douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent
+tous sortis, est-ce sérieusement que vous parlez d'admettre
+Isidora auprès de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai parlé que d'examiner ma conscience et mon
+jugement sur le parti que j'aie prendre, Adhémar: mais,
+en attendant, je vous engage, par respect pour nous-mêmes,
+à oublier ce nom d'Isidora, sous lequel madame
+de S... vous est sans doute désavantageusement connue.
+Il me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles,
+plus vous aggraverez la tâche imprimée à notre famille.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Désavantageusement</i> connue? Non, je ne me servirai
+pas de ce mot-la, repartit le cousin en caressant sa
+barbe couleur d'ambre. C'était une trop belle personne
+pour que l'<i>avantage</i> de la connaître ne fut pas recherché
+par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans
+les relations qu'une femme comme vous pourrait avoir
+avec une femme comme elle... Alors je présume que...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez
+à me faire entendre, et je vous déclare que je ne trouve
+pas cela risible. C'est comme un affront que vous vous
+plaisez à imprimer à la mémoire de mon frère, et votre
+gaieté, en pareil cas, me fait mal.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous fâchez pas, ma chère Alice, et ne prenez
+donc pas les choses si sérieusement. Eh! bon Dieu, où en
+serions-nous si tous les ridicules de ce genre étaient de
+sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes gens, lequel
+de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de <i>ne
+vas voir</i> sa maîtresse s'oublier un instant dans les bras
+d'un ami et même d'un cousin? Peccadilles que tout cela!
+Vous ne pouvez pas vous douter de ce que c'est que la
+vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout, qui vous
+plaisez, avant le temps, à mener la vie d'une vieille
+femme: vous n'avez pas la moindre notion...</p>
+
+<p>&mdash;-Dieu merci! c'est assez, Adhémar, je ne tiens pas
+à vos enseignements. Je ne vous demande qu'un mot.
+Cette femme n'a-t-elle pas aimé beaucoup mon frère,
+dites?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-là aiment
+parfois l'homme qu'elles trompent cent fois le jour. Quand
+je vous dis que vous ne pouvez pas les juger!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas
+les condamner sans chercher à les comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! ma chère, c'est une étude qui vous mènera
+loin, si vous en avez le courage; mais je ne crois
+point que vous l'ayez.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, répondez-moi donc, Adhémar. Je sais que le
+passé de cette femme été plein d'orages...</p>
+
+<p>&mdash;Le mot est bénin.</p>
+
+<p>&mdash;D'égarements, si vous voulez; mais je sais aussi que,
+depuis plusieurs années, elle s'est conduite avec dignité;
+et la marque de haute estime que mon frère a voulu lui
+donner en l'épousant à son lit de mort, en est une preuve.
+Parlez donc; pensez-vous, en vôtre âme et conscience,
+qu'elle ait épuré sa conduite et amélioré sa vie par l'envie
+qu'elle avait de le rendre heureux, ou par un calcul
+intéressé qu'elle aurait fait de l'épouser?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc forcé
+de nier la conséquence. Cette femme avait pris l'habitude
+de l'hypocrisie: elle mettait plus d'art dans sa conduite;
+elle avait éloigné d'elle tous ses anciens amants; elle
+se tenait renfermée, ici à côté, dans le pavillon du jardin
+de votre frère; elle cultivait des fleurs; elle lisait des romans
+et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle
+faisait l'esprit fort, la femme blasée, la compagne mélancolique
+la pécheresse convertie, et ce pauvre Félix se
+laissait prendre à tout cela. Mais quand je vous dirai, moi,
+que la veille de leur départ pour l'Italie, dans le temps
+où cette fille passait, aux yeux de Félix, pour un ange, que
+je l'ai reconnue, au bal de l'Opéra, en aventure non équivoque
+avec un joli garçon de province, maître d'école ou
+clerc de procureur, à en juger par sa mine!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous serez trompé! sous le masque et le domino!...</p>
+
+<p>&mdash;Sous le domino, à moins d'être un écolier, on reconnaît
+toujours la démarche d'une femme qu'on a connue
+intimement. Ne rougissez pas, cousine; je m'exprime en
+termes convenables, moi, et je vous jure, non pas en
+mon âme et conscience mais plus sérieusement, sur l'honneur!
+que cette aventure est certaine. Si vous voulez des
+preuves, je vous en fournirai, car j'ai été aux informations.
+Ce villageois demeurait ici, sous les combles, dans
+cette maison, qui est à vous maintenant, et que votre
+frère faisait valoir pour vous, en même temps que la
+sienne, située mur mitoyen. C'était un pauvre hère, qui
+avait reçu d'elle de l'argent pour s'acheter des bottes, je
+présume. Ils s'étaient vus deux ou trois fois dans la série;
+la porte de votre jardin leur servait de communication.
+Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de
+chambre qui m'a donné ces détails, et le jockey qui porta
+l'argent. La dernière nuit qu'Isidora passa à Paris, elle
+reçut cet homme dans le pavillon, dans l'appartement,
+dans les meubles de votre frère. Ce fut alors qu'averti par
+moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle déploya
+toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir.
+Ce fut alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont
+notre pauvre Félix n'est pas revenu, et qui s'est terminé
+pour lui par deux choses extrêmement tristes: une maladie
+mortelle et un mariage avilissant.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, Adhémar! tout cela me fait mal, et votre
+manière de raconter me navre. Au revoir. Je réfléchirai à
+ce que je dois faire.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;Vous réfléchirez! Vous tenez à vos réflexions, ma
+cousine! Après cela, si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il
+avec une fatuité amère, cela pourra rendre votre maison
+plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous amène ses amis
+des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans
+vos soirées. Mon père et ma tante vous bouderont peut-être;
+mais, quant à moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous
+concevez, moi, je suis un jeune homme, et je m'amuserai
+d'autant mieux ici, qu'il me paraîtra plus plaisant
+de voir votre gravité à pareille fête. Bonsoir, ma cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, mon jeune cousin, répondit Alice; et
+elle ajouta mentalement en haussant les épaules, lorsqu'il
+se fut éloigné: «Vieillard!»</p>
+
+<p>Elle demeura triste et rêveuse. Il y a de grandes bizarreries
+dans la société, se disait-elle, et il est fort étrange
+que les lois de l'honneur et de la morale aient pour champions
+et pour professeurs gourmés des laides envieuses,
+des femmes dévotes, d'un passé équivoque, des hommes
+débauchés!</p>
+
+<p>Tout à coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit
+rentrer Adhémar. «Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il
+d'un air moqueur, vous allez voir le héros de l'aventure;
+c'est lui, j'en suis certain, car j'ai une mémoire qui ne
+pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre concierge
+l'a reconnu et l'a nommé.»</p>
+
+<p>&mdash;Quelle aventure, quel héros? Je ne sais plus de
+quoi vous me parlez, Adhémar.</p>
+
+<p>&mdash;L'aventure du bal masqué; le dernier amant d'Isidora
+à Paris, il y a trois ans: ah! c'est charmant, ma
+parole! Et le plus joli de l'affaire, c'est que vous réchauffiez
+ce serpent dans votre sein, cousine... Je veux dire
+dans le sein de votre famille!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas à m'expliquer: le voilà qui arrive de
+province, frais comme une pêche, et qui descend dans
+votre cour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui? au nom du ciel!</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le
+nommer; je veux assister à ce coup de théâtre. Je suis
+revenu sur mes pas bien vite, après l'avoir nettement
+reconnu sous la porte cochère. Ah! le scélérat! le Lovelace!</p>
+
+<p>Et Adhémar se prit à rire de si bon coeur qu'Alice
+en fut impatientée. Mais bientôt elle fit un cri de joie en
+voyant entrer son fils Félix, filleul du frère qu'elle avait
+perdu, et le plus beau garçon de sept ans qu'il soit possible
+D'imaginer.</p>
+
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Ah! te voilà, mon enfant, s'écria-t-elle en le pressant
+sur son coeur. Que le temps commençait à me paraître
+long sans toi! Étais-tu impatient de revoir ta
+mère? N'es-tu pas fatigué du voyage?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, je me suis bien amusé en route à voir
+courir les chevaux, répondit l'enfant; j'étais bien content
+d'aller si vite du côté de ma petite mère.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc,
+Adhémar? reprit madame de T... Est-ce là le héros de
+votre si plaisante aventure?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas précisément celui-ci, répondit Adhémar,
+mais celui-là. Et il fit un geste comiquement mystérieux
+pour désigner le précepteur de Félix qui entrait en
+cet instant.</p>
+
+<p>Alice, se sentant sous le regard méchant de son cousin,
+ne fit pas comme les héroïnes de théâtre, qui ont
+pour le public des <i>a parte</i>, des exclamations et des
+tressaillements si confidentiels que tous les personnages
+de la pièce sont fort complaisants de n'y pas prendre
+garde. Elle se conduisit comme on se conduit dans le
+monde et dans la vie, même sans avoir besoin d'être fort
+habile. Elle demeura impassible, accueillit le précepteur
+de son fils avec bienveillance, et, après quelques mots
+affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux
+pour le caresser à son aise.</p>
+
+<p>«Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit
+Adhémar en se rapprochant d'elle et en lui parlant bas,
+pour craindre que vous preniez du souci de tout ce que
+j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici à la source
+des informations, et M. Jacques Laurent vous éclairera,
+si bon lui semble, sur les mérites de celle qu'il vous plaisait
+tantôt d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde
+à vous, cousine: ce provincial-là est un fort beau garçon,
+et, avec les antécédents que je lui connais, il est
+capable de pervertir...... toutes vos femmes de chambre.»</p>
+
+<p>Madame de T... ne répondit rien. Elle avait paru ne
+pas entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Saint-Jean, dit-elle à un vieux serviteur qui apportait
+les paquets de Félix, conduisez M. Laurent à son
+appartement. Bonsoir, Adhémar... Toi, dit-elle à son
+fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te délivre de
+cette poussière.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ce don Juan de village va demeurer
+dans votre maison, Alice? reprit le cousin lorsque Jacques
+fut sorti.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi cela peut-il vous intéresser, mon cousin?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous déclare qu'il est dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Pour mes femmes de chambre, à ce que vous
+croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera,
+et on en parlera.</p>
+
+<p>&mdash;Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T...
+avec une hauteur accablante, et en regardant son cousin
+en face: votre soeur et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes en colère, Alice, répondit-il avec un sourire
+impertinent, cela se voit malgré tous. Je m'en vais
+bien vite, pour ne pas vous irriter davantage, et je me
+garderai bien de médire de votre précepteur si instruit,
+si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait
+connaissance avec lui qu'au bal masqué et au bras d'une
+fille, j'en avais pris une autre idée... Je tâcherai de
+tourner à la vénération sous vos auspices.</p>
+
+<p>Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques Laurent,
+qui séparait ses paquets d'avec ceux du jeune Félix,
+et il lui lança des regards ironiques et méprisants,
+qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas garde. Il
+avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora
+et du dandy qui l'avait insultée au bal masqué, il
+y avait si longtemps! Il tourna à demi la tête vers ce
+beau jeune homme, dont chaque pas semblait fouler
+avec mépris la terre trop honorée de le porter. Voilà une
+mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conservé
+cette figure dans ma mémoire, et elle ne lui rappela
+rien dans le passé.</p>
+
+<p>Cependant Adhémar se retirait, frappé de la figure de
+Jacques Laurent, et se demandant avec humeur, lui qui,
+sans aimer Alice, était blessé de ne lui avoir jamais plu,
+si ce blond jeune homme, à l'oeil doux et fier, ne se
+justifierait pas aisément des préventions suggérées contre
+lui à madame de T...; si, au lieu d'être un timide
+pédagogue, traité en subalterne, comme il eût dû l'être
+dans les idées d'Adhémar, ce n'était pas plutôt un soupirant
+de rencontre, bon à la campagne pour un roman
+au clair de lune, et commode à Paris pour jouer le rôle
+d'un sigisbée mystérieux.</p>
+
+<p>Une heure après, le jeune Félix, peigné, lavé et parfumé
+avec amour par sa mère, courait et sautillait dans
+le jardin comme un oiseau; Laurent se promenait à distance,
+passant et repassant d'un air rêveur le long du
+grand mur qui longeait le jardin, et le séparait d'un
+autre enclos ombragé de vieux arbres. Alice descendait
+lentement le perron du petit salon d'été, qui formait
+une aile vitrée avançant sur le jardin, et où elle se tenait
+ordinairement pendant cette saison: car on était alors en
+plein été. Madame de T... avait passé l'hiver et le printemps
+à la campagne. Elle avait souhaité d'y passer une
+année entière, elle l'avait annoncé; mais des affaires imprévues
+l'avaient forcée de revenir à Paris, elle ignorait
+pour combien de temps, disait-elle. Il y avait eu pourtant
+dans cette soudaine résolution quelque chose dont
+Jacques Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont
+elle ne se rendait pas peut-être compte à elle-même.
+Peut-être y avait-il eu dans la solitude de la campagne,
+et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop
+solennel ou de trop émouvant pour une imagination habituée
+à se craindre et à se réprimer.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants,
+comme au hasard, dans le jardin, tantôt s'amusant des
+jeux de son fils, tantôt se rapprochant de Jacques,
+comme par distraction. Enfin ils se trouvèrent marchant
+tous trois dans la même Allée, et, deux minutes après,
+l'enfant, qui voltigeait de fleur eu fleur, laissa son précepteur
+seul avec sa mère.</p>
+
+<p>Ce précepteur avait dans le caractère une certaine
+langueur réservée, qui imprimait à sa physionomie et à
+ses manières un charme particulier. Naturellement timide,
+il l'était plus encore auprès d'Alice, et, chose
+étrange, malgré l'aplomb que devait lui donner sa position,
+malgré l'habitude qu'elle avait des plus délicates
+convenances, malgré l'estime bien fondée que le précepteur
+s'était acquise par son mérite, madame de T...
+était encore plus embarrassée que lui dans ce tête-à-tête.
+C'était un mélange, ou plutôt une alternative de politesse
+affectueuse et de préoccupation glaciale. On eût dit
+qu'elle voulait accueillir gracieusement et généreusement
+ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait au repos de la
+province et à la nonchalance de ses modestes habitudes,
+en lui rendant agréable le séjour de Paris, mais on eût
+dit aussi quelle se faisait violence pour s'occuper de
+lui, tant sa conversation était brisée, distraite et décousue.</p>
+
+<p>Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda
+à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle,
+je ne suis pas encore reposée de mon voyage, et je veux,
+avant de laisser le monde envahir mes heures, mettre
+mon fils au courant de ce changement d'habitudes. Et
+puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que
+huit jours de séparation sont bien longs, monsieur Laurent?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, pour une mère, toute absence est
+trop longue, répondit Jacques Laurent, comme s'il eût
+voulu l'aider à lui ôter à lui-même toute velléité de présomption.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon
+fils et moi nous ne nous quittions pas d'un seul instant,
+et je m'en étais fait une douce habitude, que la vie de
+Paris va rompre forcément. Le monde est un affreux esclavage;
+aussi j'aspire à quitter ce monde... mais il est
+vrai que mon fils aspirera un jour peut-être à s'y lancer,
+et que ma retraite serait alors en pure perte. Ah! monsieur
+Laurent, vous ne connaissez pas le monde, vous!
+vous ne dépendez pas de lui, vous êtes bien heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis effectivement très-heureux, répondit Jacques
+Laurent du ton dont il aurait dit: Je suis parfaitement
+dégoûté de la vie.</p>
+
+<p>Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle
+tressaillit, le regarda, et, tout à coup détournant les
+yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez-vous cette maison agréable? lui dit-elle, n'y
+regretterez-vous pas trop la campagne?</p>
+
+<p>&mdash;Cette maison est fort embellie, répondit Laurent,
+préoccupé; je crois pourtant que j'y regretterai beaucoup
+la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Embellie? reprit Alice; vous étiez donc déjà venu
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison
+pour y avoir demeuré autrefois.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trois ans.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! reprit Alice, un peu émue, c'est l'époque
+du départ de mon frère pour l'Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois effectivement qu'à cette époque, dit Laurent,
+un peu troublé aussi, M. de S... faisait régir cette
+maison, et qu'il habitait la maison voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant
+appartient à sa veuve.</p>
+
+<p>&mdash;J'ignorais qu'il fût marié.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un
+instant, par la déclaration d'un homme de loi, et par de
+vives discussions qui se sont élevées dans ma famille à ce
+sujet. Vous entendrez nécessairement parler de tout cela
+avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que
+vous l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle
+en observant la contenance du jeune homme,
+qu'il est fort possible que vous ayez quelque renseignement,
+peut-être quelque bon conseil à me donner.</p>
+
+<p>&mdash;Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance
+fort bien jouée; vous avez le sentiment des véritables
+convenances, plus que ceux qui s'établissent, dans ce
+monde, juges du point d'honneur. Vous avez dans l'âme
+le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez
+les difficultés de ma situation, et vous m'aiderez peut-être
+à en sortir. Du moins votre première impression,
+aura une grande valeur à mes yeux. Sachez donc que
+mon frère a légué son nom et ses biens, en mourant,
+à une femme tout à fait déconsidérée et dont le nom,
+malheureusement célèbre dans un certain monde, est
+peut-être arrivé jusqu'à vous...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a si longtemps que j'habite là province, dit Laurent
+avec le désir évident de se récuser, que j'ignore...</p>
+
+<p>&mdash;Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous
+demeuriez dans cette maison; il est impossible que vous
+n'ayez pas entendu prononcer le nom d'<i>Isidora</i>.</p>
+
+<p>Jacques Laurent devint pâle comme la mort; son émotion
+l'empêcha de voir la pâleur et l'agitation d'Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas
+inconnu, mais je ne sais rien de particulier...</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant vous avez dû rencontrer cette personne,
+monsieur Laurent; rappelez-vous bien! dans ce jardin,
+par exemple...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, en effet, dans ce jardin, répondit tout
+éperdu le pauvre Laurent, qui ne savait pas mentir, et
+sur qui la douce voix d'Alice exerçait un ascendant dominateur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin
+voisin, reprit-elle: il y avait de si belles fleurs, et vous
+les aimez tant!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait
+parler comme dans un rêve, les camélias surtout... Oui,
+j'adore les camélias.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous serez bien servi, car madame de
+S... les aime toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait
+la serre de nouvelles fleurs. Comme vous êtes
+lié avec elle, vous la verrez, je présume... et vous pourrez
+alors servir d'intermédiaire entre elle et moi, quelles
+que soient les explications que nous ayons à échanger
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une
+angoisse mêlée de fermeté. Je ne me chargerai point de
+cette négociation.</p>
+
+<p>Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que
+souffrait Laurent était impossible à exprimer.</p>
+
+<p>«La voilà donc, cette passion cachée qui le dévore,
+pensait Alice; voilà la cause de sa tristesse, de son découragement,
+de son abnégation, de son éternelle rêverie?
+Il a aimé cette femme dangereuse, il l'aime encore.
+Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'idée
+de la revoir le charme et l'épouvante!»</p>
+
+<p>On annonça que le dîner était servi, et Laurent prit
+son chapeau pour s'esquiver. «Non, monsieur Laurent,
+lui dit Alice en posant sa main sur son bras, avec un de
+ces mouvements de courage désespéré qui ne viennent
+qu'aux émotions craintives, vous dînerez avec nous; j'ai
+à vous parler.»</p>
+
+<p>Ce ton d'autorité blessa le pauvre Jacques. Sa position
+subalterne, comme on se permet d'appeler dans les familles
+aristocratiques le rôle sacré de l'être qui se consacre
+à la plus haute de toutes les fonctions humaines,
+en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on
+a de plus cher dans la famille), ce rôle de pédagogue,
+asservi parfois et dominé jusqu'à un certain point par
+des exigences outrageantes, n'avait jamais frappé Laurent;
+madame de T... l'avait appelé et accueilli dans sa
+maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle
+l'avait traité comme l'ami le plus respecté, comme quelque
+chose entre le fils et le frère. Cependant, depuis
+quelques semaines, cette confiante intimité, au lieu de
+faire des progrès naturels, s'était insensiblement refroidie.
+La politesse et les égards avaient augmenté à mesure
+qu'une certaine contrainte s'était fait sentir. Laurent
+en avait beaucoup souffert. Dans sa modestie naïve,
+il n'avait rien deviné, et, maintenant qu'un élan de passion
+jalouse et désolée le retenait brusquement, il s'imaginait
+être le jouet d'un caprice déraisonnable, inouï.
+Sa fierté n'était pas seule en jeu, car lui aussi il aimait,
+le pauvre Jacques, il était éperdument épris d'Alice, et
+son coeur se brisa au moment où il eût dû s'épanouir.</p>
+
+<p>«Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un
+peu altier; mais il m'est impossible, Madame, de ne
+rendre maintenant à votre désir.»</p>
+
+<p>En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver
+Alice cruelle lui semblait la plus grande des douleurs
+qu'il pût supporter.</p>
+
+<p>Alice le comprit; et comme son fils revenait auprès
+d'elle; «Félix, lui dit-elle avec un doux sourire, engage
+donc notre ami à rester avec nous pour dîner. Il me refuse;
+mais il ne voudra peut-être pas te faire cette
+peine.»</p>
+
+<p>L'enfant, qui chérissait Laurent, le prit par les deux
+mains avec une tendre familiarité, et l'entraîna vers la
+table. Laurent se laissa tomber sur sa chaise, un regard
+d'Alice et le nom d'ami l'avaient vaincu.</p>
+
+<p>Cependant ils furent mornes et contraints durant tout
+le repas. L'expansive gaieté du jeune garçon pouvait à
+peine leur arracher un sourire. Laurent jetait malgré lui
+un regard distrait sur le jardin et sur la petite porte du
+mur mitoyen qu'on apercevait de sa place. Alice examinait
+et interprétait sa préoccupation dans le sens qu'elle
+redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la
+droiture et la fermeté du penchant de cette femme, que
+si elle s'était convaincue, dès le premier mot de Laurent,
+qu'il était bien le héros de l'aventure racontée par le
+beau cousin Adhémar, elle avait complètement rejeté de
+son souvenir les imputations outrageantes sur le caractère
+de Laurent. Laurent lui eût-il été moins cher, elle
+connaissait déjà bien assez son désintéressement et sa
+fierté d'âme pour regarder cette circonstance du récit
+d'Adhémar comme une calomnie gratuite; mais quand on
+aime, on n'a pas besoin d'opposer la raison à des soupçons
+de cette nature. La pensée d'Alice ne s'y arrêta pas
+un instant.</p>
+
+<p>Mais par quelle bizarre et douloureuse coïncidence ce
+dernier amant qu'Isidora avait eu à Paris, après mille
+autres, se trouvait-il donc le seul homme que la tranquille
+et sage Alice eût aimé en sa vie?</p>
+
+<p>Alice avait eu besoin d'appeler à son secours tout ce
+qu'elle avait de religion dans l'âme et de courage dans le
+caractère pour ne pas haïr le mari froid et dépravé auquel
+on l'avait unie à seize ans sans la consulter. Victime
+de l'orgueil et des préjugés de sa famille, elle avait pris
+le mariage en horreur et le monde en mépris. Elle avait
+tant souffert, tant rougi et tant pleuré dans sa première
+jeunesse, elle avait été si peu comprise, elle avait rencontré
+autour d'elle si peu de coeurs disposés à la respecter
+et à la plaindre, et du contraire tant de sots et de
+fats désireux de la flétrir en la consolant, qu'elle s'était
+repliée sur elle-même dans une habitude de désespoir
+muet et presque sauvage. Une violente réaction contre
+les idées de sa caste et contre les mensonges odieux qui
+gouvernent la société s'était opérée en elle. Elle s'était
+fait une vie de solitude, de lecture et de méditation, au
+milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait pâle et belle,
+ornée de fleurs et de diamants, elle avait l'air d'une victime
+allant au sacrifice; mais c'était une victime silencieuse
+et recueillie, qui ne faisait plus entendre une
+plainte, qui ne laissait plus échapper un soupir.</p>
+
+<p>La mort de son mari avait terminé un lent et odieux
+supplice: mais à vingt ans, Alice était déjà si lasse de la
+vie, qu'elle l'abordait sans illusions, et qu'elle ne pouvait
+plus y faire un pas sans terreur. Les théories qu'on
+agitait autour d'elle soulevaient son âme de dégoût. Les
+hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-être
+qu'ils étaient tous, en effet, des copies plus ou moins
+effacées du type révoltant de l'homme qui l'avait asservie.
+Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour avoir été
+forcée de haïr et de mépriser, dans l'âge où tout devait
+être confiance, abandon, respect.</p>
+
+<p>Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin
+un homme pur et vraiment noble, et il fallut pour cela
+que le hasard amenât dans sa maison et jetât dans son
+intimité un plébéien pauvre, sans ambition, sans facultés
+éclatantes, mais fortement et sévèrement épris des idées
+les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait
+rien de miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans
+le génie de Jacques Laurent. Cependant ce fait produisit un
+miracle dans le coeur d'Alice, et ce bon jeune homme fut
+bientôt à ses yeux le plus grand et le meilleur des êtres.</p>
+
+<p>Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur,
+qu'elle ne songea pas à y résister d'abord. Elle s'y
+livra avec délices, et si Jacques eût été tant soit peu
+roué, vaniteux ou personnel, il se serait aperçu qu'au
+bout de huit jours il était passionnément aimé.</p>
+
+<p>Mais Jacques était particulièrement modeste. Il avait
+trop d'enthousiasme naïf et tendre pour les grandes
+âmes et les grandes choses: il ne lui en restait pas assez
+pour lui-même. Absorbé dans l'étude des plus belles
+oeuvres de l'esprit humain, plongé dans la contemplation
+du génie des maîtres de l'éternelle doctrine de vérité, il
+se regardait comme un simple écolier, à peine digne
+d'écouter ces maîtres s'il eût pu les faire revivre, trop
+heureux de pouvoir les lire et les comprendre.</p>
+
+<p>Naturellement porté à la vénération, il admira le coeur
+et l'esprit d'Alice, ce coeur et cet esprit que le monde
+ignorait, et qui se révélaient à lui seul. Il l'aima, mais il
+persista à se croire si peu de chose auprès d'elle, que la
+pensée d'être aimé ne put entrer dans son cerveau. Sa
+position précaire acheva de le rendre craintif, car la fierté
+ne va pas braver les affronts, et il eût rougi jusqu'au fond
+de l'âme si quelqu'un eût pu l'accuser d'être séduit par
+le titre et l'opulence d'une femme. L'homme le plus orgueilleux
+en pareil cas est le plus réservé, et, par la force
+des choses, il eût fallu, pour être devinée, qu'Alice eût
+le courage de faire les premiers pas. Mais cela était impossible
+à une femme dont toute la vie n'avait été que
+douleur, refoulement et contrainte. Elle aussi doutait
+d'elle-même, et à force d'avoir repoussé les hommages
+et les flatteries, elle était arrivée à oublier qu'elle était
+capable d'inspirer l'amour. Elle avait tant de peur de
+ressembler à ces galantes effrontées qui l'avaient fait si
+souvent rougir d'être femme!</p>
+
+<p>Ils ne se devinèrent donc pas l'un l'autre, et malheur
+aux âmes altières qui appelleraient niaiserie la sainte
+naïveté de leur amour! Ces âmes-là n'auraient jamais
+compris la vénération qui accompagne l'amour véritable
+dans les jeunes coeurs, et qui fait qu'on s'annihile soi-même
+dans la contemplation de l'être qu'on adore. Rarement
+deux âmes également éprises se rencontrent dans
+les romans plus ou moins complets dont la vie est traversée.
+C'est pourquoi celui-ci pourra paraître invraisemblable
+à beaucoup de gens. C'est pourtant une histoire
+vraie, malgré la vérité d'une foule d'histoires qui pourraient
+en combattre victorieusement la probabilité.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'Alice put voir clair dans son propre coeur,
+et cela ne fut pas bien long, elle interrogea avec effroi la
+manière d'être de Jacques avec elle. Elle y trouva une
+timidité qui augmenta la sienne et une tristesse qui lui fit
+craindre de se heurter contre un autre amour. La fierté
+légitime d'une âme complètement vierge la mit dès lors
+en garde contre elle-même; elle veilla si attentivement
+sur ses paroles et sur sa contenance, que tout encouragement
+fut enlevé au pauvre Jacques. Il fit comme Alice,
+dans la crainte de paraître présomptueux et ridicule. Il
+aima en silence, et au lieu de faire des progrès, leur intimité
+diminua insensiblement à mesure que la passion
+couvait plus profonde dans leur sein.</p>
+
+<p>L'intervention du personnage étrange d'Isidora dans
+cette situation fit porter à faux la lumière dans l'esprit
+d'Alice. Elle avait pressenti ou plutôt elle avait deviné
+que Jacques avait beaucoup et longtemps aimé une autre
+femme, elle se persuadait qu'il l'aimait encore, et, en
+supposant que cette femme était Isidora, elle ne se trompait
+que de date.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux tout savoir, se disait-elle; voici enfin l'occasion
+et le moyen de me guérir. N'ai-je pas désiré ardemment
+et demandé à Dieu avec ferveur la force de ne rien
+espérer, de ne rien attendre de mon fol amour? Ne me
+suis-je pas dit cent fois que le jour où je serais certaine
+que ce n'est pas moi qu'il aime, je retrouverais le calme
+du désintéressement? Pourquoi donc suis-je si épouvantée
+de la découverte qui s'approche? Pourquoi ai-je une
+montagne sur le coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez ce lieu-ci très-changé? dit-elle en prenant
+le café avec lui sur la terrasse ornée de fleurs. Vous
+regrettez sans doute l'ancienne disposition?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a beaucoup de changements en effet, répondit
+Jacques; les deux pavillons vitrés qui forment des ailes
+au bâtiment n'existaient pas autrefois. Le jardin était
+dans un état complet d'abandon. C'est beaucoup plus
+beau maintenant, à coup sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais cela vous plaît moins, avouez-le.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jardin désert et dévasté avait son genre de
+beauté. Celui-ci a moins d'ombre et plus d'éclat. Je le
+crois moins humide désormais, et partant beaucoup plus
+sain pour Félix.</p>
+
+<p>&mdash;Le jardin d'à côté est plus vaste et lui conviendrait
+beaucoup mieux. Malheureusement la porte de communication
+est fermée; et il est à craindre qu'elle ne se
+rouvre jamais entre ma belle-soeur et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Votre belle-soeur, Madame?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui, mademoiselle Isidora, aujourd'hui comtesse
+de S... À quoi donc pensez-vous, monsieur Laurent? Je
+vous ai déjà dit...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il est vrai; je vous demande pardon, Madame!...</p>
+
+<p>Et Laurent perdit de nouveau contenance.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, mon ami, reprit Alice après l'avoir silencieusement
+examiné à la dérobée, vous avez, j'espère,
+quelque confiance en moi, et vous pouvez compter que
+vos aveux seront ensevelis dans mon coeur. Eh bien, il
+faut que vous me disiez en conscience ce que vous savez...
+ou du moins ce que vous pensez de cette femme. Ce n'est
+pas une vaine curiosité qui me porte à vous interroger:
+il s'agit pour moi de savoir si, à l'exemple de ma famille,
+je dois la repousser avec mépris, ou si, dirigée par des
+motifs plus élevés que ceux de l'orgueil et du préjugé, je
+dois l'admettre auprès de moi comme la veuve de mon
+frère.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'embarrassez beaucoup, répondit Jacques
+après avoir hésité un instant; je ne connais pas assez le
+monde, je ne puis pas assez bien juger la personne...
+dont il est question pour me permettre d'avoir un avis.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est impossible: si on n'a pas un avis formulé,
+décisif, on a toujours, sur quelque chose que ce soit, un
+sentiment, un instinct, un premier mouvement. Si vous
+refusez de me dire votre impression personnelle, j'en
+conclurai naturellement que vous ne prenez aucun intérêt
+à ce qui me touche, et que vous n'avez pas pour moi
+l'amitié que j'ai pour vous; car, si vous m'adressiez une
+question relative à votre conscience et à votre dignité, je
+sens que je mettrais une extrême sollicitude à vous
+éclairer.</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que madame de T... n'avait repris
+avec Jacques ce ton d'affectueux abandon, qui lui avait
+été naturel et facile dans les commencements, et qui
+maintenant devenait de plus en plus l'effort d'une passion
+qui veut se donner le change en se retranchant sur l'amitié.
+Jacques était si facile à tromper, qu'il crut l'amitié
+revenue; et lui qui se persuadait être disgracié jusqu'à
+l'indifférence, accueillit avec ivresse ce sentiment dont le
+calme l'avait cependant fait souffrir. Il pâlit et rougit; et
+ces alternatives d'émotion sur sa figure mobile et fraîche
+comme celle d'un enfant, l'embellissaient singulièrement.
+Sa fine et abondante chevelure blonde, la transparence
+de son teint, la timidité de ses manières, contrastaient
+avec une taille élevée, des membres robustes, un courage
+physique extraordinaire; sa main énorme, faite comme
+celle d'un athlète, et cependant blanche et modelée
+comme un beau marbre, eût été d'une haute signification
+pour Lavater ou pour le spirituel auteur de la Chirognomonie<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>;
+son organisation douce et puissante, stoïque
+et tendre, était résumée tout entière dans cet indice
+physiologique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> M. d'Arpentigny a écrit, comme on sait, un livre fort ingénieux sur
+la physionomie des mains. Nous croyons son système très-vrai et ses observations
+très-justes, d'autant plus qu'elles se rattachent à des formules
+de métaphysique très-lucides et très-ingénieuses. Mais nous ne croyons
+pas ce système plus exclusif que ceux de Gall et de Spurzheim. Lavater est
+le grand esprit qui a embrassé l'ensemble des indices révélateurs de
+l'être humain. Il n'a pas seulement examiné une portion de l'être mais il
+a esquissé un vaste système, dont chaque portion, étudiée en particulier,
+est devenue depuis un système complet. La phrénologie et la chirognomonie
+sont traitées incidemment, mais avec largeur, dans Lavater. En
+s'appliquant aux particularités de la physionomie générale, chaque système
+amène au progrès, des observations plus précises, des études plus
+approfondies, et de nouvelles recherches métaphysiques. C'est sous ce
+dernier point de vue que nous attachons de l'importance à de tels systèmes.
+En général, le public n'y cherche qu'un..., une sorte
+d'horoscope. Nous y voyons bien autre chose à conclure de la relation de
+l'esprit avec la matière. Mais ce n'est pas dans une note, et au beau milieu
+d'un roman, que nous pouvons développer nos idées à cet égard. L'occasion
+s'en retrouvera, ou d'autres le feront mieux. En attendant, l'ouvrage
+de M. d'Arpentigny est à noter comme important et remarquable.</blockquote>
+
+<p>Quand il osait lever ses limpides yeux bleus sur Alice,
+une flamme dévorante allait s'insinuer dans le coeur de
+cette jeune femme; mais cet éclair d'audacieux désir s'éteignait
+aussi rapidement qu'il s'était allumé. La défiance
+de soi-même, la crainte d'offenser, l'effroi d'être repoussé,
+abaissaient bien vite la blonde paupière de Jacques;
+et son sang, allumé jusque sur son front, se glaçait
+tout à coup jusqu'à la blancheur de l'albâtre. Alors
+sa timidité le rendait si farouche, qu'on eût dit qu'il se
+repentait d'un instant d'enthousiasme, qu'il en avait
+honte, et qu'il fallait bien se garder d'y croire. C'est
+qu'en se donnant sans réserve à toutes les heures de sa
+vie, il se reprenait malgré lui, et forçait les autres à se
+replier sur eux-mêmes. C'est ainsi qu'il repoussait l'amour
+de la timide et fière Alice, cette âme semblable à la sienne
+pour leur commune souffrance.</p>
+
+<p>Ah! pourquoi, entre deux coeurs qui se cherchent et
+se craignent, un coeur ami, un prêtre de l'amour divin,
+ou mieux encore une prêtresse, car ce rôle délicat et pur
+irait mieux à la femme; pourquoi, dis-je, un ange protecteur
+ne vient-il pas se placer pour unir des mains qui
+tremblent et s'évitent, et pour prononcer à chacun le
+mot enseveli dans le sein de chacun? Eh quoi! il y a des
+êtres hideux dont les fonctions sans nom consistent à
+former par l'adultère, par la corruption, ou par l'intérêt
+sordide du mariage, de monstrueuses unions, et la divine
+religion de l'amour n'a pas de ministres pour sonder
+les coeurs, pour deviner les blessures et pour unir ou
+séparer sans appel ce qui doit être lié ou béni dans le
+coeur de l'homme et de la femme? Mais où est la place de
+l'amour dans notre société, dans notre siècle surtout? Il
+faut que les âmes fortes se fassent à elles-mêmes leur
+code moralisateur, et cherchent l'idéal à travers le sacrifice,
+qui est une espèce de suicide; ou bien il faut que
+les âmes troublées succombent, privées de guide et de
+secours, à toutes les tentations fatales qui sont un autre
+genre de suicide.</p>
+
+<p>Alice se sentit frémir de la tête aux pieds en rencontrant
+le regard enivré de Jacques; mais la femme est la
+plus forte des deux dans ce genre de combat; elle peut
+gouverner son sang jusqu'à l'empêcher de monter à son
+visage. Elle peut souffrir aisément sans se trahir, elle
+peut mourir sans parler. Et puis cette souffrance a son
+charme, et les amants la chérissent. Ces palpitations
+brûlantes, ces désirs et ces terreurs, ces élans immenses
+et ces strangulations soudaines, tout cela est autant d'aiguillons
+sous lesquels on se sent vivre, et l'on aime une
+vie pire que la mort. Il est doux, quand les voeux sont
+exaucés, de se rencontrer, de se retracer l'un à l'autre
+ce qu'on a souffert, et parfois alors on le regrette! mais
+il est affreux de se le cacher éternellement et de s'être
+aimés en vain. Entre l'ivresse accablante et la soif inassouvie
+il y a toujours un abîme de douleur et de regret
+incommensurable. On y tombe de chaque rive. De quel
+côté est la chute la plus rude?</p>
+
+<p>Ainsi, lorsqu'on cherche à percer le nuage derrière
+lequel se tiennent cachées toutes les vérités morales, on
+se heurte contre le mystère. La société laisse la vérité
+dans son sanctuaire et tourne autour. Mais lorsqu'une
+main plus hardie cherche à soulever un coin du voile,
+elle aperçoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption
+de la société, mais encore l'impuissance et l'imperfection
+de la nature humaine, des souffrances infinies
+inhérentes à notre propre coeur, des contradictions effrayantes,
+des faiblesses sans cause, des énigmes sans
+mot. Le chercheur de vérités est le plus faible entre les
+faibles, parce qu'il est à peu près seul. Quand tous chercheront
+et frapperont, ils trouveront et on leur ouvrira.
+La nature humaine sera modifiée et ennoblie par cet
+élan commun, par cette fusion de toutes les forces et de
+toutes les volontés, que décuplera la force et la volonté
+de chacun. Jusque-là que pouvez-vous faire, vous qui
+voulez savoir? L'ignorance est devant vous comme un
+mur d'airain, et vous la portez en vous-même. Vous demandez
+aux hommes pourquoi ils sont fous, et vous sentez
+que vous-même vous n'êtes point sage. Hélas! nous
+accusons la société de langueur, et notre propre coeur
+nous crie: Tu es faible et malade!</p>
+
+<p>Mais je m'aperçois que je traduis au lecteur le griffonnage
+obscur et fragmenté des cahiers que Jacques Laurent
+entassait à cette époque de sa vie, dans un coin, et
+sans les relire ni les coordonner, comme il avait toujours
+fait. Ses notes et réflexions nous ont paru si confuses et
+si mystérieuses, que nous avons renoncé à en publier la
+suite.</p>
+
+<p>Vaincu par l'insistance d'Alice, il ouvrit son coeur du
+moins à l'amitié, et lui raconta toute l'histoire que l'on a
+pu lire dans la première partie de ce récit, mais en peu
+de mots et avec des réticences, pour ne pas alarmer la
+pudeur d'Alice. Elle était bonne et charitable, dit-il,
+cela est certain. Elle m'envoya, sans me connaître, de
+l'argent pour soulager la misère des malheureux qui ne
+pouvaient pas payer leur loyer au régisseur de cette
+maison. Le hasard me fit entrer dans ce jardin, alors
+abandonné, par cet appartement alors en construction.
+Un autre hasard me fit franchir la petite porte du mur et
+pénétrer dans la serre de l'autre enclos. Un dernier hasard,
+je suppose, l'y amena; là je causai avec elle. Là je
+retournai deux fois, et je fus attendri, presque fasciné
+par le charme de son esprit, l'élévation de ses idées,
+la grandeur de ses sentiments. C'était la femme la plus
+belle, la plus éloquente et, à ce qu'il me semblait, la
+meilleure que j'eusse encore rencontrée. Ensuite...</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, dit Alice avec une impétuosité contenue.</p>
+
+<p>&mdash;Je la revis dans un bal..</p>
+
+<p>&mdash;Au bal de l'Opéra?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne tiendrait qu'à moi de croire que j'y suis en
+cet instant, reprit Laurent avec un enjouement forcé,
+car vous m'intriguez beaucoup, Madame, par la révélation
+que vous me faites de mes propres secrets.</p>
+
+<p>&mdash;C'était donc un secret, un rendez-vous? Vous voyez,
+mon ami, que je ne sais pas tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'était encore un hasard. Je fus raillé par une femme
+impétueuse, hardie, éloquente autant que l'autre, mais
+d'une éloquence bizarre, pleine d'audace et d'effrayantes
+vérités.</p>
+
+<p>&mdash;Comment <i>l'autre?</i> Je ne comprends plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'était la même.</p>
+
+<p>&mdash;Et laquelle triompha?</p>
+
+<p>&mdash;Toutes deux triomphèrent de mes sophismes philosophiques,
+toutes deux m'ouvrirent les yeux à certaines
+portions de la vérité, et firent naître en moi l'idée de
+nouveaux devoirs.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, monsieur Laurent, vous parlez par
+énigmes.</p>
+
+<p>&mdash;L'une, celle que j'avais vue vêtue de blanc au milieu
+des fleurs, représentait le sacrifice et l'abnégation;
+l'autre, celle qui se cachait sous un masque noir et que
+j'entrevoyais à travers la poussière et le bruit, me représentait
+la révolte de l'esclave qui brise ses fers et la rage
+héroïque du blessé percé de coups qui ne veut pas mourir.
+Une troisième figure m'apparut qui réunissait en elle
+seule les deux autres aspects: c'était la force et l'accablement,
+le remords et l'audace, la tendresse et l'orgueil,
+la haine du mal avec la persistance dans le mal; c'était
+Madeleine échevelée dans les larmes, et Catherine de
+Russie enfonçant sa couronne sur sa tête avec un terrible
+sourire. Ces deux femmes sont en elle: Dieu a fait la première,
+la société a fait la seconde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'effrayez et vous m'attendrissez en même
+temps, mon ami, dit Alice en détournant son visage altéré
+et en se penchant pour méditer. Cette femme n'est pas
+une nature vulgaire, puisqu'elle vous a fait une impression
+si profonde.</p>
+
+<p>&mdash;La trace en est restée dans mon esprit et je ne voudrais
+pas l'effacer. Le spectacle de cette lutte et de cette
+douleur m'a beaucoup appris.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, par exemple?</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, qu'il serait impie de mépriser les êtres
+tombés de haut.</p>
+
+<p>&mdash;Et cruel de les briser, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si en croyant briser l'orgueil on risque de tuer
+le repentir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle n'aimait pas mon frère?</p>
+
+<p>&mdash;La question n'est pas là.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! pensa la triste Alice, c'est la chose qui m'occupe
+le moins. Et, en effet, la question pour elle était
+de savoir si Jacques aimait Isadora. «D'ailleurs, ajouta-t-elle,
+depuis trois ans que vous ne l'avez revue, elle a
+pu triompher des mauvais penchants; car il y a trois
+ans que vous ne l'avez vue?»</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans doute elle vous a écrit pendant cet intervalle?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous avez pensé à elle, vous avez pu établir
+un jugement définitif?...</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai pensé souvent d'abord, et puis quelquefois
+seulement; je ne suis pas arrivé à juger son caractère
+d'une manière absolue; mais sa position, je l'ai jugée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là ce qui m'intéresse, parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Sa position a été fausse, impossible; elle trouvait
+dans sa vie le contraste monstrueux qui réagissait sur
+son coeur et sa pensée: ici le faste et les hommages de
+la royauté, là le mépris et la honte de l'esclavage; au
+dedans les dons et les caresses d'un maître asservi, au
+dehors l'outrage et l'abandon des courtisans furieux.
+D'où j'ai conclu que la société n'avait pas donné d'autre
+issue aux facultés de la femme belle et intelligente, mais
+née dans la misère, que la corruption et le désespoir. La
+femme richement douée a besoin d'amour, de bonheur
+et de poésie. Elle n'en trouve que le semblant quand elle
+est forcée de conquérir ces biens par des moyens que la
+société flétrit et désavoue. Mais pourquoi la société lui
+rend-elle la satisfaction légitime impossible et les plaisirs
+illicites si faciles? Pourquoi donne-t-elle l'horrible misère
+aux filles honnêtes et la richesse seulement à celles qui
+s'égarent? Tout cela fournit bien matière à quelques réflexions,
+n'est-ce pas, Madame?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Laurent, dit madame de T... avec
+une expansion douloureuse. Je tâcherai d'approfondir la
+vérité; et s'il est vrai, comme on l'affirme, que, depuis
+trois ans, cette femme ait eu une conduite irréprochable,
+je l'aiderai à sa réhabiliter. Dans le cas contraire, je
+l'éloignerai sans rudesse et sans porter à son orgueil
+blessé le dernier coup.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-elle donc essayé de se faire accueillir par vous,
+Madame? reprit Laurent, que cette idée jetait dans une
+véritable perplexité.</p>
+
+<p>&mdash;Il me le semble, répondit Alice. J'ai là un billet
+d'elle, fièrement signé comtesse de S..., qu'elle m'a envoyé
+ce matin, et où elle me demande à remettre entre
+mes mains, et face à face, une lettre fort secrète de mon
+frère mourant. Je ne puis ni ne dois m'y refuser. Je vais
+donc la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez la voir?</p>
+
+<p>&mdash;Dans un quart d'heure elle sera ici; je lui ai donné
+rendez-vous pour neuf heures. Vous voyez, monsieur
+Laurent, que j'avais besoin de réfléchir à l'accueil que je
+dois lui faire, et je vous remercie de m'avoir éclairée.
+Ayez la bonté d'emmener coucher mon fils; il est bon
+qu'il ne voie pas cette femme, si moi-même je ne dois
+point la revoir. Je vous avoue que sa figure et sa contenance
+vont m'influencer beaucoup dans un sens ou dans
+l'autre.</p>
+
+<p>Laurent s'était levé avec effroi; il avait pris son chapeau.
+Pour la première fois il était impatient de quitter
+Alice; mais, à sa grande consternation, elle ajouta;</p>
+
+<p>&mdash;Dans un quart d'heure mon enfant sera endormi; je
+vous prie alors de revenir me trouver, monsieur Laurent.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, Madame, que cela ne soit pas, dit Laurent
+avec plus de fermeté qu'il n'en avait encore montré.</p>
+
+<p>&mdash;Laurent, reprit madame de T... en se levant et en
+lui saisissant la main avec une sorte de solennité, je sais
+que cela n'est pas convenable, et que cela doit vous embarrasser,
+vous émouvoir beaucoup. Mais une telle circonstance
+de ma vie me pousse en dehors de toute convenance,
+et je ne m'arrêterais que devant la crainte de
+vous faire souffrir sérieusement. Dites, devez-vous souffrir
+en revoyant Isadora?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne souffrirai que pour elle; mais n'est-ce pas
+assez? répondit Laurent avec assurance. Ne serai-je pas
+auprès de vous en face d'elle, comme un accusateur, un
+délateur ou un juge? N'exigez pas de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;N'exigez pas que j'ajoute à l'humiliation de son rôle
+devant vous. Je crois qu'elle ne s'attend pas à vous trouver
+telle que vous êtes. Je crains que votre grandeur ne
+l'écrase.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous l'aimez encore, Laurent! s'écria madame
+de T... Puis elle ajouta avec un sourire glacé: Je ne vous
+en fais pas un crime. Moi, je vous demande, comme la
+première et peut-être la dernière preuve d'une amitié sérieuse,
+de revenir quand je vous ferai avertir. Laurent
+s'inclina et sortit. Il eut la tentation de courir bien loin
+de l'hôtel pour se soustraire à cette étrange fantaisie si
+sérieusement énoncée. Mais il ne se sentit pas la force
+d'offenser celle qu'il aimait quand elle invoquait l'amitié,
+une amitié qu'il croyait à peine reconquise!</p>
+
+<p>«Je les verrai ensemble, se disait Alice, je me convaincrai
+de ce que je sais déjà. Il me sera enfin prouvé
+qu'il l'aime, et alors je serai guérie. Quelle est la femme
+assez lâche ou assez faible pour aimer un homme occupé
+d'une autre femme, pour songer à engager une lutte
+honteuse, à méditer une conquête incertaine, et qui ne
+s'achète que par la coquetterie, c'est-à-dire par le moyen
+le plus contraire à la dignité et à la droiture du coeur?»</p>
+
+<p>Elle s'étonnait d'avoir eu le courage de provoquer cette
+crise décisive et d'avoir osé vaincre la répugnance de
+Jacques. Mais elle s'en applaudissait, et remerciait Dieu
+de lui en avoir donné la force. Et puis cependant une
+douleur mortelle envahissait toutes ses facultés, et elle
+s'efforçait de désirer qu'Isidora fût assez indigne de l'amour
+de Jacques pour qu'elle-même pût mépriser un
+pareil amour et oublier l'homme capable de le porter
+dans son sein. Mais on sait combien sont peu solides ces
+résolutions de hâter la fin d'un mal qu'on aime et d'une
+souffrance que l'on caresse.</p>
+
+<p>Un domestique annonça madame la comtesse de S...,
+et Alice sentit comme le froid de la mort passer dans ses
+veines. Elle se leva brusquement, se rassit pendant que
+son étrange belle-soeur avançait avec lenteur vers la
+porte du salon, et se releva avec effort lorsque l'apparition
+de cet être problématique se fut tout à fait dessinée
+sur le seuil.</p>
+
+<p>Au premier coup d'oeil jeté sur cette femme, Alice ne
+fut frappée que de son assurance, de la grâce aisée de sa
+démarche et de sa miraculeuse beauté. Isidora n'était
+plus jeune: elle avait trente-cinq ans; mais les années
+et les orages de sa vie avaient passé impunément sur ce
+front de marbre et sur ce visage d'une blancheur immaculée.
+Tout en elle était encore triomphant: l'oeil large
+et pur, la souplesse des mouvements, la main sans pli,
+les formes arrondies sans pesanteur, les plans du visage
+fermes et nets, les dents brillantes comme des perles et
+les cheveux noirs comme la nuit; on eût dit que la sérénité
+du ciel s'était laissé conquérir par la puissance de
+l'enfer; c'était la Vénus victorieuse, chaste et grave en
+touchant à ses armes, mais enveloppée de ce mystérieux
+sourire qui fait douter si c'est l'arc de Diane ou celui de
+l'amour dont il lui a plu de charger son bras voluptueux
+et fort.</p>
+
+<p>Elle paraissait d'autant plus blanche et fraîche qu'elle
+était en noir, et ce deuil rigoureux était ajusté avec autant
+de bon goût et de simplicité noble qu'eut pu l'être
+celui d'une duchesse. Sa beauté avait d'ailleurs ce caractère
+de haute aristocratie que les patriciennes croient
+pouvoir s'attribuer exclusivement, en quoi elles se trompent
+fort.</p>
+
+<p>Alice fit rapidement ces remarques et avança de quelques
+pas au-devant d'Isidora, d'autant plus décidée à être
+parfaitement calme et polie, qu'elle se sentait plus de
+méfiance et de trouble intérieur. Au fond de son âme,
+Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de
+cette âme était, dans certains cas, un impénétrable
+abîme, et elle savait rendre sa confusion imposante. Elle
+accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait à quelque distance
+du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour
+voir si elle était bien seule avec madame de T..., elle lui
+présenta en silence une lettre cachetée de noir, en disant:
+«C'est lui-même qui a mis là ce cachet de deuil, quatre
+heures avant de mourir.»</p>
+
+<p>Alice, qui avait beaucoup aimé son frère, fut tout à coup
+si émue qu'elle ne songea plus à observer la contenance
+de son interlocutrice. Elle ouvrit la lettre d'une main
+tremblante. C'était bien l'écriture, du comte Félix, quoique
+pénible et confuse.</p>
+
+<p>«Ma soeur, avait-il écrit, ils ont beau dire, je sens bien
+que je suis perdu, que rien ne me soulage, et que bientôt,
+peut-être, il faudra que je meure sans te revoir.
+Tu es le seul être que je voudrais avoir auprès de moi
+pour adoucir un moment pareil... peut-être affreux,
+peut-être indifférent comme tant de choses dont on s'effraie
+et qui ne sont rien, J'aurais préféré mourir d'un
+coup de pistolet, d'une chute de cheval, de quelque
+chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs....
+Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai
+bien ma tête et un reste de forces, te faire connaître
+mes derniers sentiments, mes derniers voeux, je dirais
+presque mes dernières volontés, si je l'osais. Alice, tu es
+un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde,
+défendras ma mémoire, je le sais. Toi seule comprendras
+ce que je vais t'annoncer. J'aime depuis six ans
+une femme envers laquelle je n'ai pas toujours été
+juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon
+estime pour que j'aie su cacher les torts que je lui supposais.
+Depuis trois ans que je voyage avec elle, mes
+soupçons se sont dissipés, sa fidélité, son dévouement,
+ont satisfait à toutes mes exigences et triomphé de tous
+mes préjugés. Depuis un an que je suis malade, elle a
+été admirable pour moi, elle ne m'a pas quitté d'un instant,
+elle n'a pas eu une pensée, un mouvement qu'elle
+ne m'ait consacrés.... Il faut abréger, car je suis faible,
+et la sueur me coule du front tandis je t'écris... une
+sueur bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai épousé
+cette femme devant l'Église et devant la loi, et par un
+testament qu'elle ignore et qu'elle ne connaîtra qu'après
+ma mort, je lui lègue tous les biens dont je peux
+disposer. Elle n'a pas songé un instant à assurer son
+avenir. Généreuse jusqu'à la prodigalité, elle m'a montré
+un désintéressement inouï. Je mourrais malheureux
+et maudit si je la laissais aux prises avec la misère,
+lorsqu'elle m'a sacrifié une partie de sa vie. Ah! si tu
+savais, Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce
+que ma main raidie par un froid terrible m'empêche
+De....»</p>
+
+<p>«Ma soeur, je suis presque en défaillance, mais mon
+esprit est encore net et ma volonté inébranlable. Je
+veux que ma femme soit ta soeur; je te le demande au
+nom de Dieu; je te le demande à genoux, près d'expirer
+peut-être! Tous tes autres la maudiront! mais toi,
+tu lui pardonneras tout, parce qu'elle m'a véritablement
+aimé. Adieu, Alice, je ne vois plus ce que j'écris;
+mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma soeur!...»</p>
+
+<p>«Ton frère, FÉLIX, comte de S...»</p>
+
+<p>Alice essuya ses joues inondées de larmes silencieuses
+et resta quelque temps comme absorbée par la vue de
+ce papier, de cette écriture affaiblie, de cet adieu solennel
+et de ce nom de frère qui semblait exercer sur elle
+une majestueuse autorité d'affection.</p>
+
+<p>Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement.
+Isidora était impassible et la regardait aussi,
+mais avec plus de curiosité que de bienveillance. Alice
+fut frappée de la clarté de ce regard sec et fier. Ah!
+pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a
+si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait même
+qu'elle ne l'a pas pleuré du tout!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-elle, est-ce que vous ne connaissez
+pas le contenu de cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame, répondit la veuve avec assurance:
+lorsque mon mari me la remit, il eut peine à me faire
+comprendre que je devais ne la remettre qu'à vous, et
+ce furent ses dernières paroles.» Et Isidora ajouta en
+baissant la voix comme si de tels souvenirs lui causaient
+une sorte de terreur: «Son agonie commença aussitôt,
+et quatre heures après....» Elle se tut, ne pouvant se
+résoudre à rappeler l'image de la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère vous avait-il quelquefois parlé de moi,
+madame? reprit Alice, qui l'observait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Et ne puis-je savoir ce qu'il vous disait?</p>
+
+<p>&mdash;Lorsqu'il était malade d'irritation nerveuse, il avait
+de grands accès de scepticisme et presque de haine contre
+le genre humain tout entier...</p>
+
+<p>&mdash;Et, l'on m'a dit, contre notre sexe particulièrement?</p>
+
+<p>Isidora se troubla légèrement; puis elle reprit aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Dans ces moments-là, il exceptait une seule femme
+de la réprobation.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'était vous, sans doute, Madame?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Madame, répondit Isidora, d'un accent de
+franchise courageuse! c'était vous. Ma soeur est un ange,
+disait-il: ma soeur n'a jamais eu un seul instant, dans
+toute sa vie, la pensée du mal.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Madame... cet éloge exagéré, sans doute, ne
+renfermait-il pas un reproche muet contre quelque autre
+femme?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire contre moi? Écoutez, Madame,
+reprit Isidora avec une audace presque majestueuse, je
+ne suis pas venue ici pour me confesser des reproches
+justes ou injustes que la passion d'un homme a pu
+m'adresser. Le récit de pareils orages épouvanterait peut-être
+votre âme tranquille. Je me crois assez justifiée par
+la preuve de haute estime que votre frère m'a donnée
+en m'épousant. Je ne sais pas ce que contient cette lettre;
+j'en ai respecté le secret et j'ai rempli ma mission. Je n'ai
+jamais eu l'intention de me prêter à un interrogatoire,
+quelque gracieux et bienveillant qu'il pût sembler....</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Isidora se levait avec lenteur, ramenait
+son châle sur ses épaules, et se disposait à prendre
+congé.«Pardon, Madame, reprit Alice, qui, choquée
+de sa raideur, voulait absolument tenter une dernière
+épreuve: soyez assez bonne pour prendre connaissance
+de cette lettre que vous m'avez remise.»</p>
+
+<p>Elle présenta la lettre à Isidora, et approcha d'elle un
+guéridon et une bougie, voulant observer quelle impression
+cette lecture produirait sur son impénétrable physionomie.</p>
+
+<p>Isidora parut éprouver une vive répugnance à subir
+l'épreuve; elle était venue armée jusqu'aux dents, elle
+craignait de s'attendrir en présence de témoins. Cependant,
+comme elle ne pouvait refuser, elle se rassit, posa
+la lettre sur le guéridon, et, baissant la tête sous son
+voile, comme si elle eût été myope, elle déroba entièrement
+son visage aux investigations d'Alice.</p>
+
+<p>L'idée de la mort était si antipathique à cette nature
+vivace, le spectacle de la mort lui avait été si redoutable,
+cette lettre lui rappelait de si affreux souvenirs, qu'elle
+ne put y jeter les yeux sans, frissonner. Des tressaillements
+involontaires trahirent son angoisse; et quand
+elle eut fini;</p>
+
+<p>«Pardon, Madame, dit-elle à Alice; je suis obligée de
+de recommencer, je n'ai rien compris, je suis trop troublée.»</p>
+
+<p><i>Troublée!</i> pensait Alice; elle ne peut même pas dire
+<i>émue!</i> Si son âme est aussi froide que ses paroles, quelle
+âme de bronze est-ce là?</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+
+<p>Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement
+nerveux; puis elle abaissa son voile sur son visage,
+se releva, et fit le geste de rendre le papier à sa belle-soeur;
+mais tout à coup elle chancela, retomba sur son
+fauteuil, et, joignant ses mains crispées, elle laissa
+échapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui
+révélait une angoisse profonde, une mystérieuse douleur.</p>
+
+<p>La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Dès
+qu'elle la vit souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux
+mains, qu'elle eut quelque peine à désunir, et, se penchant
+vers elle avec un reste d'effroi:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle
+d'une voix caressante; mais n'est-ce pas devant moi
+et avec moi que vous devez pleurer?</p>
+
+<p>&mdash;Avec vous? s'écria la courtisane effarée.</p>
+
+<p>Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante
+figure qui s'efforçait de lui sourire à travers ses
+larmes.</p>
+
+<p>Ce fut comme un choc électrique. Il y avait peut-être
+vingt ans qu'Isidora n'avait senti l'étreinte affectueuse,
+le regard compatissant d'une femme pure; il y avait
+peut-être vingt ans qu'elle raidissait son âme orgueilleuse
+contre tout insultant dédain, contre toute humiliante
+pitié. Malgré ce que Félix lui avait dit de la bonté
+de sa soeur, et peut-être même à cause de ce respect enthousiaste
+qu'il avait pour Alice, Isidora était venue la
+trouver, le coeur disposé à la haine. On ne sait pas ce
+que c'est que le mépris d'une femme pour une femme.
+Pour la première fois depuis qu'elle était tombée dans
+l'abîme de la corruption, Isidora recevait d'une femme
+honnête (comme ses pareilles disent avec fureur) une
+marque d'intérêt qui ne l'humiliait pas. Tout son orgueil
+tomba devant une caresse. La glace dont elle s'était cuirassée
+se fondit en un instant. Toutes les facultés aimantes
+de son être se réveillèrent; et, passant d'un excès de
+réserve à un excès d'expansion, ainsi qu'il arrive à ceux
+qui luttent depuis longtemps, elle se laissa tomber aux
+pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec transport,
+et s'écria à plusieurs reprises, au milieu de sanglots et
+de cris étouffés:</p>
+
+<p>«Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu!
+que je vous remercie!»</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+
+
+
+<p>En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces
+beaux yeux, dont l'audacieuse limpidité l'avait consternée,
+Alice sentit s'envoler toutes ses répugnances. Elle
+releva la pécheresse et, la pressant sur son sein, elle osa
+baiser ses joues inondées de pleurs.</p>
+
+<p>L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle
+était comme ivre, elle dévorait de baisers les mains de
+sa jeune soeur, comme elle l'appelait déjà intérieurement.
+«Une femme, disait-elle avec une sorte d'égarement,
+une amie, un ange! ô mon Dieu! j'en mourrai
+de bonheur, mais je serai sauvée!» Son enthousiasme
+était si violent qu'il effraya bientôt Alice. Dans ces
+âmes sombres, la joie a un caractère fébrile, que les
+âmes tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre.
+Et cependant rien n'était plus chaste que la subite
+passion de cette courtisane pour l'angélique soeur
+qui lui rouvrait le chemin du ciel. Mais ce brusque retour
+à l'attendrissement et à la confiance, bouleversait
+son âme trop longtemps froissée. Elle ne pouvait passer
+de l'amer désespoir à la foi souriante qu'en traversant
+un accès de folie. Elle en fut tout à coup comme brisée,
+et se jetant sur un sopha: «J'étouffe, dit-elle, je ne suis
+pas habituée aux larmes, il y a si longtemps que je n'ai
+pleuré! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais sentir
+un instant de joie... Il me semble que je vais mourir.»</p>
+
+<p>En effet, elle devint d'une pâleur livide, et Alice fut
+effrayée de voir ses dents serrées et sa respiration suspendue.
+Elle craignit une attaque de nerfs, et sonna précipitamment
+sa femme de chambre.</p>
+
+<p>La femme de chambre, au lieu de venir, courut à l'appartement
+du jeune Félix, où se tenait Jacques Laurent
+dans l'attente de son sort.</p>
+
+<p>L'enfant dormait, Jacques agité s'efforçait de lire. La
+femme de chambre le pria de se rendre auprès de madame.
+Tel était l'ordre qu'elle avait reçu de sa maîtresse
+un quart d'heure auparavant; et, dans son émotion,
+Alice avait oublié que le coup de sonnette devait être le
+signal de cet avertissement donné à Jacques. Voilà pourquoi
+au bout de cinq minutes, au lieu de voir entrer sa
+femme de chambre, elle vit entrer Laurent.</p>
+
+<p>Ou plutôt elle ne le vit pas. Il s'avançait timidement,
+et Alice tournait le dos à la porte par où il entra. Agenouillée
+près de sa belle-soeur, elle essayait de ranimer
+ses mains glacées. Cependant Isidora n'était point évanouie.
+Morne, l'oeil fixe, et le sein oppressé, il semblait
+qu'elle fût retombée dans le désespoir, faute de puissance
+pour la joie. La douce Alice semblait la supplier
+de faire un nouvel effort pour chasser le démon Elle
+semblait prier pour elle, tout en la priant elle-même de
+se laisser sauver.</p>
+
+<p>Jacques s'attendait si peu à un tel résultat de l'entrevue
+de ces deux femmes, qu'il resta comme pétrifié de
+surprise devant l'admirable groupe qu'elles formaient devant
+lui. Toutes deux en deuil, toutes deux pâles:
+l'une toute semblable à un ange de miséricorde, l'autre
+à l'archange rebelle qui mesure l'espace entre l'abîme et
+le firmament.</p>
+
+<p>Cependant l'habitude de s'observer et de se contraindre
+était si forte chez cette dernière qu'elle y obéissait encore
+machinalement. Elle fut la première à s'apercevoir du
+léger bruit que fit l'entrée de Jacques, et, sortant de
+sa torpeur par un grand effort, elle recouvra la parole.
+«Je suis insensée, dit-elle à voix basse à sa belle-soeur.
+L'état où je suis me rendrait importune si je restais plus
+longtemps. Permettez-moi de m'en aller tout de suite. Il
+vous arrive du monde, et je ne veux pas, qu'on, me voie
+chez vous. Oh! à présent que je vous connais, je vous
+aime, et je ne veux pas vous exposer à des chagrins pour
+moi; j'aimerais mieux ne vous revoir jamais, Mais je vous
+reverrai, n'est-ce pas? Oh! permettez-moi de revenir
+en secret! je vous le demanderais à genoux si nous
+étions seules.»</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que vous reveniez, répondit Alice en l'aidant
+à se lever, «et bientôt j'espère que ce ne sera plus en
+secret. Pendant quelques jours encore permettez-moi de
+causer seule, librement avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Quand ordonnez-vous que je revienne? dit Isidora,
+soumise comme un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Si je croyais vous trouver seule chez vous...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me trouverez toujours seule.</p>
+
+<p>&mdash;A certaines heures? lesquelles?</p>
+
+<p>&mdash;A toutes les heures. Avec l'espérance de vous voir
+un instant, je fermerai ma porte toute la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quels jours?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours de ma vie s'il le faut, pour vous voir
+un seul jour.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que vous me touchez! que vous me paraissez
+aimante!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je l'ai été, et je le deviendrai si vous voulez
+m'aimer un peu. Mais ne dites rien encore; ce serait de
+la pitié peut-être. Tenez, vous ne pouvez pas venir chez
+moi ostensiblement, cela peut attirer sur vous quelque
+blâme. Je sais qu'on a une détestable opinion de moi
+dans votre famille. Je croirais que je la mérite si vous la
+partagiez. Mais je ne veux pas que mon bon ange souffre
+pour le bien qu'il veut me faire. Venez chez moi par les
+jardins. Il y a une petite porte de communication dans
+votre mur; près de la porte une serre remplie de fleurs,
+où vous pouvez vous tenir sans que personne vous voie,
+et où vous me trouverez toujours occupée à vous aimer
+et à vous attendre.</p>
+
+<p>Malgré tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ces paroles,
+le souvenir de cette petite porte, de ce mur mitoyen
+et de cette serre fut un coup de poignard qui réveilla les
+douleurs personnelles d'Alice. Elle se rappela Jacques
+Laurent, tourna brusquement la tète, et le vit au fond
+de l'appartement où il s'était timidement réfugié, tandis
+qu'elle conduisait lentement Isidora vers l'issue opposée,
+en parlant bas avec elle. Elle promit, mais sans s'apercevoir
+cette fois de la joie et de la reconnaissance d'Isidora.
+Enfin, voyant que celle-ci sortait et se soutenait à
+peine, tant l'émotion l'avait brisée, elle appela Jacques
+avec un sentiment de grandeur et de jalousie indéfinissable.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit-elle, donnez donc le bras à ma belle-soeur,
+qui est souffrante, et conduisez-la à sa voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Sa belle-soeur! pensa la courtisane. Elle ose m'appeler
+ainsi devant un de ses amis! elle n'en rougit pas!
+et elle revint vers Alice pour la remercier du regard et
+saisir une dernière fois sa main qu'elle porta à ses lèvres.
+Dans son émotion délicieuse, elle vit Jacques confusément,
+sans le regarder, sans le reconnaître, et accepta
+son bras, sans pouvoir détacher ses yeux du visage
+d'Alice. Et comme Jacques, embarrassé de sa préoccupation,
+lui rappelait qu'il la conduisait à sa voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à pied, dit-elle. Quand on demeure porte à
+porte! Et, tenez, si la petite porte du jardin n'est pas condamnée,
+ce sera beaucoup plus court par là.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais sonner pour qu'on aille ouvrir, dit Alice; et
+elle sonna en effet. Mais son âme se brisa en voyant
+Isidora, appuyée sur le bras de Jacques, descendre le
+perron du jardin, et se diriger vers le lieu de leurs anciens
+rendez-vous. Elle eut la pensée de les suivre. Rien
+n'eut été plus simple que de reconduire elle-même sa
+belle-soeur par ce chemin; rien ne lui parut plus monstrueux,
+plus impossible que cet acte de surveillance,
+tant il lui répugna, Elle ne pouvait pas supposer qu'Isidora
+n'eût pas reconnu Jacques. «Comme elle se contient
+jusqu'au milieu de l'attendrissement!» se disait-elle.
+«Et lui, comme il a paru calme! Quelle puissance dans
+une passion qui se cache ainsi! Ne sais-je pas moi-même
+que plus l'âme est perdue, plus l'apparence est sauvée?</p>
+
+<p>Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la pendule,
+l'oreille tendue au moindre bruit, et comptant les
+minutes qui allaient s'écouler entre le départ et le retour
+de Jacques.</p>
+
+<p>Isidora et Jacques marchaient sans se parler. Elle était
+plongée dans un attendrissement profond et délicieux,
+et ne songeait pas plus à regarder l'homme qui lui
+donnait le bras que s'il eût été une machine. Il s'applaudissait
+d'avoir échappé à l'embarras d'une reconnaissance,
+et, pensant à la bonté d'Alice, lui aussi, il se gardait
+bien de rompre le silence; mais un hasard devait
+déjouer cette heureuse combinaison du hasard. Le domestique
+qui marchait devant eux s'était trompé de clef, et
+lorsqu'il l'eut vainement essayée dans la serrure, il s'accusa
+d'une méprise, posa sur le socle d'un grand vase
+de terre cuite, destiné à contenir des fleurs, la bougie
+qu'il tenait à la main, et se prit à courir à toutes jambes
+vers la maison pour rapporter la clef nécessaire.</p>
+
+<p>Jacques Laurent resta donc tête à tête avec son ancienne
+amante sous l'ombrage de ces grands arbres qu'il
+avait tant aimés, devant cette porte qui lui rappelait leur
+première entrevue, et dans une situation tout à faite embarrassante
+pour un homme qui n'aime plus. L'air d'un
+soir chargé d'orage, c'est-à-dire lourd et chaud, ne faisait
+pas vaciller la flamme de la bougie, et son visage se
+trouvait, si bien éclairé qu'au premier moment Isidora
+devait le reconnaître, à moins que, dans la foule de ses
+souvenirs, le souvenir d'un amour si promptement satisfait,
+si promptement brisé, put ne pas trouver place
+parmi tant d'autres.</p>
+
+<p>Il affectait de détourner la tête, cherchant ce qu'il
+avait à dire, ou plutôt ce qu'il pouvait se dispenser de
+dire pour ne pas manquer à la bienséance. Offrir à sa
+compagne préoccupée de la conduire à un banc en attendant
+le retour du domestique, lui demander pardon de
+ce contre-temps, rien ne pouvait se dire en assez peu
+de mots pour que sa voix ne risquât pas de frapper
+l'attention. Il crut sortir d'embarras en apercevant une
+de ces chaises de bois qu'on laisse dans les jardins, et il
+fit un mouvement pour quitter le bras de madame de S...
+afin d'aller lui chercher ce siège. Ce pouvait être une
+politesse muette. Il se crut sauvé. Mais tout à coup il sentit
+son bras retenu par la main d'Isidora qui lui dit avec
+vivacité:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur, je vous connais, vous êtes... Mon
+Dieu, n'êtes-vous pas...</p>
+
+<p>«Je suis Jacques Laurent», répondit avec résignation
+le timide jeune homme, incapable de soutenir aucune
+espèce de feinte, et jugeant d'ailleurs qu'il était impossible
+d'éviter plus longtemps cette crise délicate. Puis,
+comme il sentit le bras d'Isidora presser le sien impétueusement,
+un sentiment de méfiance, et peut-être de
+ressentiment, lui rendit le courage de sa fierté naturelle.</p>
+
+<p>&mdash;Probablement, Madame, lui dit-il, ce nom est aussi vague
+dans vos souvenirs que les traits de l'homme qui le porte.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques Laurent, s'écria madame de S..., sans répondre
+à ce froid commentaire, Jacques Laurent ici, chez
+madame de T....! et dans cet endroit!... Ah! cet endroit
+qui m'a fait vous reconnaître, je ne l'ai pas revu
+sans une émotion terrible, et j'ai été comme forcée de
+vous regarder, quoique... Jacques, vous ici avec moi?...
+Mais comment cela se fait-il?... Que faisiez-vous chez
+madame de T...? Vous la connaissez donc?... Oui: elle
+vous a appelé son ami.... Vous êtes son ami... Son
+amant peut-être!... Écoutez, Jacques, écoutez, il faut
+que je vous parle, ajouta-t-elle avec précipitation en
+voyant revenir le serviteur avec la clef.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas maintenant, dit Jacques troublé et irrité:
+surtout pas après le mot insensé que vous venez de dire...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit-elle en baissant la voix à mesure que
+le domestique s'approchait, quel accent d'indignation!
+je crois entendre la voix de Jacques au bal masqué lorsque,
+pour l'éprouver, je le supposais l'amant de Julie! Au
+nom de la pauvre Julie qui est morte dans tes bras, Jacques,
+écoute-moi un instant, suis-moi. Mon avenir, mon
+salut, ma consolation sont dans vos mains, Monsieur...
+Si vous êtes un homme juste et loyal comme vous l'étiez
+jadis... Si vous êtes un homme d'honneur, parlez-moi,
+suivez-moi... ou je croirai que vous êtes mon ennemi, un
+lâche ennemi comme les autres! Eh bien! n'hésitez donc
+pas! dit-elle encore pendant que le domestique faisait
+crier la clef dans la serrure rouillée; rien de plus simple
+que vous me donniez le bras jusqu'à mes appartements.
+Rien de plus grossier que de me laisser traverser seule
+l'autre jardin.» Et elle l'entraîna.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais attendre monsieur? dit le vieux Saint-Jean
+avec cet admirable accent de malicieuse bêtise qu'ont,
+en pareil cas, ces espions inévitables donnés par la civilisation.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Jacques avec sa douceur et sa bonhomie
+ordinaires, laissez la clef, je vais la rapporter en
+revenant.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je vais la mettre en dehors pour que
+monsieur puisse revenir.</p>
+
+<p>Jacques n'écoutait plus. Emporté comme par le vent
+d'orage, il suivait Isidora, qui, parvenue au milieu du
+jardin, tourna brusquement du côté de la serre, et l'y fit
+entrer avec une sorte de violence.</p>
+
+<p>Elle ne s'arrêta qu'auprès de la cuvette de marbre, et
+de ce banc garni de velours bleu, sur lequel elle s'était
+assise près de lui pour la première fois. «Ne dites rien,
+Jacques! s'écria-t-elle en le forçant de s'asseoir à ses
+côtés, ne préjugez rien, ne pensez rien, jusqu'à ce que
+vous m'ayez entendue. Je vous connais, je sais que des
+questions ne vous arracheraient rien: je ne vous en ferai
+point. Je vois que vous avez de la répugnance à venir
+ici, de l'inquiétude et de l'impatience à y rester!... Je ne
+vous retiendrai pas longtemps. Je crois deviner... mais
+peu importe. Ce que je dirai sera vrai ou faux, vous ne
+répondrez pas, mais voilà ce que j'imagine, il faut que
+vous le sachiez pour comprendre ma situation et ma conduite.
+Vous êtes intimement lié avec madame de T..., vous
+êtes entré chez elle tout à l'heure sans être annoncé,
+comme un habitué de la maison... dans sa chambre...
+car c'était sa chambre ou son boudoir, je n'ai pas bien
+regardé... Vous l'aimez! car vous tremblez; oui, je sens
+trembler votre main qui repousse en vain la mienne. Elle
+vous aime peut-être! Bah! il est impossible qu'elle ne
+vous aime pas! Que ce soit amour ou amitié, elle vous
+estime, elle vous écoute, elle vous croit! Vous lui avez
+parlé de moi; elle vous a consulté! Vous lui avez
+dit... Mais non, vous ne lui avez pas dit de mal de moi,
+sa conduite me le prouve. Sa conduite envers moi est
+admirable, c'est dire que la vôtre entre elle et moi l'a été
+aussi... Jacques, je vous remercie... Je parle comme dans
+un rêve, et je comprends à mesure que je parle... Mon
+premier mouvement, en vous voyant, a été la peur, châtiment
+d'une âme coupable! Mais mon second mouvement
+est celui de ma vraie nature, nature confiante et
+droite, que l'on a faussée et torturée. Aussi mon second
+mouvement est la confiance, la gratitude... une gratitude
+enthousiaste! Jacques! vous êtes toujours le meilleur
+des hommes, et vous avez pour maîtresses la meilleure des
+femmes! Ce bonheur vous était dû; en homme généreux,
+vous avez voulu me donner du bonheur aussi, et, grâce
+à vous, cette femme est mon amie! Oh! que vous êtes
+grands tous les deux!»</p>
+
+<p>Et, dans un élan irrésistible, Isidora pencha son visage
+baigné de larmes jusqu'à effleurer de ses lèvres tremblantes
+les mains du craintif jeune homme.</p>
+
+<p>«Laissez, Madame, laissez, répondit-il effrayé de
+l'émotion qui le gagnait et en faisant un effort pour s'éloigner
+d'elle, autant que le permettait la largeur du
+siège de marbre; vous êtes dangereuse jusque dans vos
+meilleurs mouvements, et je ne peux pas vous écouter
+sans frayeur. Vous êtes hardie et vous aimez à profaner,
+jusque dans vos élans d'amour pour les choses saintes.
+Otez de votre imagination audacieuse l'idée de cette liaison
+intime avec madame de T... Sachez, en un mot,
+que je suis le précepteur de son fils, et, par conséquent,
+le commensal et l'habitué nécessaire de sa maison. Je
+venais lui parler de son enfant, quand je suis entré
+étourdiment dans son petit salon. Je ne me permets
+pas d'autres sentiment envers elle qu'un dévouement
+respectueux, et l'estime qu'on doit à une femme éminemment
+vertueuse: et, quant à celui qu'elle peut avoir
+pour moi, c'est la confiance en mes principes et la
+bonne opinion qu'une personne sensée doit avoir de
+l'homme à qui elle confie l'âme de son enfant. Quel démon
+vous pousse à bâtir un roman extravagant, impossible?
+Est-ce là le respect et l'amour que vous témoigniez
+tout à l'heure à madame de T... par vos humbles
+caresses? A peine l'émotion que sa bonté vous cause est-elle
+dissipée, que déjà vous l'assimilez à toutes les femmes
+que vous connaissez; apprenez à connaître, Madame, apprenez
+à respecter, si vous voulez apprendre à aimer.»</p>
+
+<p>Sauf l'amour avoué, sauf le bonheur des deux amants,
+la pauvre Isidora, dans sa candeur cynique, avait deviné
+juste, et c'était en effet un bon mouvement qui
+l'avait poussée à penser tout haut; mais elle ne savait
+pas qu'en s'exprimant ainsi, elle mettait la main sur des
+plaies vives. L'indignation de Jacques lui fit un mal affreux,
+et la haine de la pudeur et de la vertu lui revint
+au coeur plus amère, plus douloureuse que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Quel langage! quelle colère et quel mépris! dit-elle
+en se levant et en regardant Jacques avec un sombre
+dédain. Vous niez l'amour et vous exprimez un pareil
+respect! Le nom de votre idole vous paraît souillé dans
+ma bouche, et son image dans ma pensée! Vous n'êtes
+pas habile, Jacques; vous ne savez pas que les femmes
+comme moi sont impossibles à tromper sur ce point. Le
+respect, c'est l'amour! En vain vous faites une distinction
+affectée de ces deux mots: quiconque n'aime pas, méprise,
+quiconque aime vénère; il n'y a pas deux poids et deux
+mesures pour connaître le véritable amour. Moi aussi
+j'ai été aimée une fois dans ma vie; est-ce que vous l'avez
+oublié, Jacques? Et comment l'ai-je su? c'est parce
+qu'on ne le disait pas, c'est parce qu'on n'eût jamais osé
+me l'avouer, c'est enfin parce qu'on me respectait. Et
+cela se passait ici, il y a trois ans; c'est ici que, sur ce
+banc, osant à peine effleurer mon vêtement, et frémissant
+de crainte quand, en touchant ces fleurs, votre
+main rencontrait la mienne, vous seriez mort plutôt que
+de vous déclarer, vous seriez devenu fou plutôt que
+de vous avouer à vous-même que vous m'aimiez... Mais
+voilà que vous êtes devenu un homme civilisé à mon
+égard, c'est-à-dire que vous me méprisez, et que vous
+exaltez devant moi une autre femme! C'est tout simple,
+Jacques, c'est tout simple, vous ne m'aimez plus et vous
+l'aimez.. Je m'en doutais, je le sais à présent. En vérité,
+Jacques, vous êtes bien maladroit, et le secret d'une
+femme <i>vertueuse</i>, comme vous dites, est en grand danger
+dans vos mains.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire? reprit
+Jacques irrité, en se levant à son tour. Je croyais bénir
+le jour où je vous retrouverais digne d'une noble et fidèle
+amitié; mais je vois bien que Julie est morte, en
+effet, comme vous le disiez tout à l'heure, et qu'il ne me
+reste plus qu'à pleurer sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! malheureux, ne blasphème pas! s'écria-t-elle
+en se tordant les mains; que ne peux-tu dire la vérité?
+pourquoi Julie n'est-elle pas morte et ensevelie à jamais
+au fond de ton coeur et du mien? mais l'infortunée ne
+peut pas mourir. Cette âme pure et généreuse s'agite
+toujours dans le sein meurtri et souillé d'Isidora; elle s'y
+agite en vain, personne ne veut lui rendre la vie; elle
+ne peut ni vivre ni mourir. Vraiment je suis un tombeau
+où l'on a enfermé une personne vivante. Ah! philosophe
+sans intelligence et sans entrailles, tu ne comprends
+rien à un pareil supplice, et cette agonie te fait sourire
+de pitié. Sois maudit, toi que j'ai tant aimé, toi que seul
+parmi tous les hommes, je croyais capable d'un grand
+amour! puisses-tu être puni du même supplice! puisses-tu
+te survivre à toi-même et conserver le désir du
+bien, après avoir perdu la foi!</p>
+
+<p>Son voile noir était tombé sur ses épaules, et sa longue
+chevelure, déroulée par l'humidité de la nuit, flottait
+éparse sur sa poitrine agitée. La lune, en frappant
+sur le vitrage de la serre, semait sur elle de pâles clartés
+dont le reflet bleuâtre la faisait paraître plus belle et
+plus effrayante. Elle ressemblait à lady Macbeth évoquant
+dans ses malédictions et dans ses terreurs les esprits
+malfaisants de la nuit.</p>
+
+<p>Le coeur de Jacques se rouvrit à la pitié et à une sorte
+d'admiration pour ce principe d'amour et de grandeur
+qu'une vie funeste n'avait pu étouffer en elle; une âme
+vulgaire ne pouvait pas souffrir ainsi.</p>
+
+<p>«Julie, lui dit-il, en lui prenant le bras avec énergie,
+reviens donc à toi-même; s'il ne faut pour cela que rencontrer
+un coeur ami, ne l'as-tu pas trouvé aujourd'hui?
+N'étais-tu pas tout à l'heure affectueusement pressée
+dans les bras d'un être généreux, excellent entre tous?
+Cette femme qui, en dépit des préjugés du monde, t'a
+nommée sa soeur et t'a promis de venir ici pour te consoler
+et te bénir, n'est-ce donc pas un secours que le
+ciel t'envoie? n'est-ce donc pas un messager de consolation
+qui doit briser la pierre de ton cercueil? Ta fierté
+implacable, qui repoussait jadis le pardon de l'amour, refusera-t-elle
+la nouvelle alliance de l'amitié? Ne m'attribuez
+pas les généreux mouvements de cette noble femme.
+Son coeur n'a pas besoin d'enseignement; mais sachez
+bien que si elle en avait besoin, et si j'avais sur elle l'influence
+qu'il vous a plu tout à l'heure de m'attribuer, je
+voudrais que vous dussiez le repos de votre conscience
+et la guérison de vos blessures à cette main de femme,
+plutôt qu'à celle d'aucun homme.»</p>
+
+<p>L'exaspération d'Isidora était déjà tombée, comme le
+vent capricieux de l'orage lorsqu'il s'abat sur les plantes
+et semble s'endormir en touchant la terre. Mobile comme
+l'atmosphère, en effet, elle écoutait Jacques d'un air
+moitié soumis, moitié incrédule.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as peut-être raison, dit-elle, peut-être! Je n'en
+sais rien encore, j'ai besoin de me recueillir, de m'interroger.
+Je suis partagée entre deux élans contraires:
+l'un, qui me pousse aux genoux de cette femme au front
+d'ange, l'autre, qui me fait haïr et craindre la protection
+de cette dame à la voix de sirène. Une dévote, peut-être!
+qui veut me mener à l'église et me présenter au monde
+des sacristies, comme un trophée de sa béate victoire.
+Ah! que sais-je? En Italie aussi, des femmes de qualité
+ont voulu me convertir. Elles m'appelaient dans leur
+oratoire, et m'eussent chassée de leur salon. Faudrait-il
+passer par le confessionnal et la communion pour entrer
+chez ma belle-soeur? Ah! jamais! jamais de bassesse!
+de l'insolence, de la haine, des outrages, je le veux
+bien, mais de l'hypocrisie et de la honte, jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez raison, reprit Jacques; à ces craintes,
+je vois que vous êtes toujours injuste; mais, à ces résistances,
+je vois que vous avez la vraie fierté. Mais me
+croyez-vous donc enrôlé parmi les jésuites de salons,
+que vous me supposez capable de vous engager dans de
+si lâches intrigues? sachez que madame de T... n'est
+pas dévote.</p>
+
+<p>«Pardonnez-moi tout ce que je dis, Jacques, vous
+voyez bien que je n'ai pas ma tête. Ma pauvre tête que,
+ce matin, je croyais si forte et si froide, elle a été brisée,
+ce soir, par trop d'émotions. Cette femme m'a enivrée
+avec sa bonté et ses caresses, et toi, tu m'as tuée
+avec ta figure douce et tes blonds cheveux, m'apparaissant
+tout à coup comme le spectre du passé devant cette
+porte, dans ce lieu fatal où je t'ai vu pour ne jamais
+t'oublier. Ah! que je t'ai aimé, Jacques! Tu ne l'as jamais
+su, et tu as pu ne pas le croire. Ma conduite avec
+toi t'a paru odieuse. Elle était sage, elle était dévouée;
+je sentais que je n'étais pas digne de toi, que tu ne
+pourrais jamais oublier ma vie, qu'en devenant passionné
+tu allais devenir le plus malheureux des hommes. Je n'ai
+pas voulu changer en une vie de larmes ce souvenir d'une
+nuit de délices. Et, qu'est-ce que je dis? ce n'est pas
+cette nuit-là que je me suis rappelée avec le plus de bonheur
+et de regrets. C'est ce premier amour enthousiaste
+et timide que tu avais pour moi lorsque tu ne me connaissais
+que sous le nom de Julie, lorsque tu me croyais
+une femme pure, lorsque tu venais ici tout tremblant, et
+que, n'osant me parler de ton amour, tu me parlais de
+mes camélias. Ah! ne m'ôte pas ce souvenir, Jacques,
+et quelque coupable que tu m'aies jugée depuis, quelque
+insensée que je te paraisse encore, ne me reprends pas
+le passé, ne me dis pas que tu n'as pas senti pour moi un
+véritable amour; c'est le seul amour de ma vie, vois-tu,
+c'est mon rêve, c'est mon roman de jeune fille, commencé
+à trente ans, fini en moins de deux semaines...! fini! oh
+non! ce rêve ne m'a jamais quittée. Il ne finira qu'avec
+ma vie; je n'ai aimé qu'une fois, je n'ai aimé qu'un seul
+homme, et cet homme c'est toi, Jacques: ne le savais-tu
+point, ne le vois-tu pas? Je t'ai emporté dans le secret de
+mon coeur, et je t'y ai gardé comme mon unique trésor.
+Depuis trois ans, il ne s'est pas passé un jour, une heure, où
+je n'aie été plongée dans le ravissement de mon souvenir.
+C'est là ce qui m'a fait vivre, c'est là ce qui m'a donné la
+force d'être irréprochable dans mes actions depuis trois
+ans, comme j'étais irréprochable dans mes pensées. Je voulais
+me purifier par une vie régulière, par des habitudes
+de fidélité. J'ai essayé d'aimer Félix de S... comme on aime
+un mari quand on n'a pas d'amour pour lui et qu'on respecte
+son honneur. Et lui, le crédule jeune homme, s'est
+cru aimé du jour où j'ai eu une véritable passion dans
+l'âme pour un autre. Mais il a eu raison de m'estimer et
+de me respecter au point de vouloir me donner son nom.
+Ne lui avais-je pas sacrifié la satisfaction du seul amour
+que j'aie véritablement senti? Aussi, quand j'ai accepté
+ce nom et cette formalité significative du mariage, j'ai
+songé à toi, Jacques, je me suis dit: Si Félix revient à la
+vie, du moins Jacques saura que j'ai mérité d'être réhabilitée;
+s'il succombe, Jacques me reverra purifiée, ce
+ne sera plus une courtisane qu'il pressera en frissonnant
+contre sa poitrine, ce sera la comtesse de S..., la veuve
+d'un honnête homme, une femme indépendante de tout
+lien honteux, une maîtresse fidèle, éprouvée par trois
+ans d'absence et libre de se donner après un combat de
+trois ans contre les hommes et contre lui-même... Oh!
+Jacques, c'est ainsi que je t'ai aimé, et je reviens ici,
+je me berce depuis vingt-quatre heures des plus doux
+rêves. Je caresse mille projets, je m'endors dans les délices
+de mon imagination en attendant que je fasse des
+démarches pour te chercher et te retrouver; et tout à
+coup le roman infernal de ma destinée s'accomplit: tu
+parais devant moi, tu sembles sortir de terre, juste à
+l'endroit où je t'ai vu pour la première fois! Je t'enlève,
+je t'entraîne ici, parmi ces fleurs, où pour la première
+fois tu m'as parlé... Nous sommes seuls... je suis encore
+belle... je t'aime avec passion... et toi tu ne m'aimes
+plus! oh! c'est horrible, et voilà toute ma vie expiée
+dans ce seul instant.»</p>
+
+<p>La pâle traduction que nous venons de donner des paroles
+d'Isidora ne saurait donner une idée de son éloquence
+naturelle. Ce don de la parole, quelques femmes,
+même les femmes vulgaires en apparence, le possèdent à
+un degré remarquable et l'exercent jusque sur des sujets
+frivoles. La profession d'avocat conviendrait merveilleusement
+à certaines femmes du peuple que vous avez dû
+rencontrer aussi bien que moi, et sur les lèvres desquelles
+le discours venait de lui-même s'arranger à propos
+du moindre objet de négoce ou du moindre récit de
+l'événement du quartier. Les Parisiennes ont particulièrement
+cette faculté oratoire, cette propension à énoncer
+leur pensée sous des formes pittoresques ou littéraires
+et avec une pantomime animée, gracieuse ou plaisante,
+minaudière ou passionnée, emphatique ou naïve. Isidora
+était une de ces enfants du peuple de Paris, une de ces
+mobiles et saisissantes imaginations qui se répandent en
+expressions aussi vite qu'elles s'impressionnent. Elle
+avait donné à son propre esprit, par la lecture et le spectacle
+des arts, une éducation recherchée, brillante et
+presque solide, dans les loisirs de la richesse; et l'élocution
+facile qu'elle avait eue pour la répartie mutine et
+l'apostrophe mordante, elle l'avait conservée, pour l'analyse
+de ses sentiments et le récit de ses émotions passionnées.
+Jacques avait déjà été frappé de cette éloquence
+féminine, déjà il en avait subi diversement l'influence,
+lorsqu'elle avait été tour à tour la divine Julie et l'audacieux
+domino de l'Opéra. Il se sentit de nouveau sous le
+charme, et ce ne fut pas sans une terreur mêlée de plaisir.
+Il ne se piquait pas d'être un stoïque, et son amour
+pour Alice n'ayant jamais reçu d'encouragement, n'ayant
+pu nourrir aucune espérance, n'était pas un préservatif
+à l'épreuve du feu d'une passion expansive et provocante
+comme l'était celle d'Isidora. Nous essaierions en vain de
+faire deviner l'expression de sa physionomie si calme et
+si hautaine à l'habitude, si puissante de persuasion lorsqu'elle
+révélait tout à coup des orages cachés; ni les accents
+de sa voix éteinte dans les discours sans intérêt,
+flexible, saccadée, pénétrante, déchirante dans l'abandon
+du désespoir et de l'amour. Jacques sentit qu'il tremblait,
+qu'il avait alternativement chaud et froid, qu'il retombait
+sous l'empire de la fascination, et Isidora qui, par instants,
+jetait ses bras autour de lui avec ivresse et les
+retirait avec crainte, sentit, elle aussi, que Jacques perdait
+la tête.</p>
+
+<p>Et pourtant, hélas! tout ce qu'elle venait de lui dire
+était-il bien vrai? Sincère, oui; mais véridique, non.
+Qu'elle crût, dans cet instant, ne rien raconter que d'historique
+dans sa vie, et que dans sa vie il y eût, depuis
+trois ans, beaucoup de rêveries, de regrets et d'élans
+vers ce pur amour de Jacques, unique, en effet, dans ses
+souvenirs, par sa nature confiante et naïve, rien de plus
+certain; qu'elle eût été fidèle au comte de S..., quelle
+eût désiré se réhabiliter par le mariage, par besoin d'honneur
+plus que par désir d'une fortune assurée, cela était
+encore vrai; mais qu'elle ne se fût pas laissé distraire un
+seul instant de la passion de Jacques par les jouissances
+du faste, qu'elle l'eût quitté dans le seul dessein de ne
+pas le rendre malheureux, plutôt que pour n'être pas
+honteusement délaissée par Félix; qu'enfin, elle n'eût
+songé qu'à Jacques en se faisant épouser, et que l'amour
+des richesses certaines n'eût pas été mêlé, à l'insu d'elle-même,
+au désir ambitieux d'un titre et d'une vaine considération;
+voilà ce qui n'était qu'à moitié vrai. Il ne faut
+pas oublier qu'il y avait une bonne et une mauvaise
+puissance, agissant, à forces égales, sur l'âme naturellement
+grande mais fatalement corrompue de cette femme.
+En revoyant Jacques, elle retrouva toute la poétique et
+brûlante énergie du roman qu'elle avait caressé en secret
+dans sa pensée depuis trois ans; secret tour à tour douloureux
+et charmant, selon la disposition de son âme impressionnable
+et changeante, et qui l'avait aidée, en effet, à
+vivre sagement, mais qui n'eût pas été suffisant pour une
+telle réforme de conduite, sans l'espérance et la volonté
+de dominer et de soumettre le comte de S... Alors elle se
+plut à s'expliquer à elle-même sa propre vie par ce miracle
+de l'amour, qui lui plaisait davantage, parce qu'en
+effet il était davantage dans ses bons instincts; et l'imagination,
+cette maîtresse toute-puissante de son cerveau,
+qui lui tenait lieu du coeur éteint et des sens blasés, déploya
+ses ailes pour l'emporter loin du domaine de la réalité.
+Jacques, entraîné dans son tourbillon, perdait pied
+et se sentait comme soulevé par l'ouragan dans ce monde
+rempli de fantômes et d'abîmes.</p>
+
+<p>Cette Isidora si séduisante, si belle et si violemment
+éprise de lui, n'était elle pas la même femme qu'il avait
+aimée avec enthousiasme, puis avec délire, puis enfin avec
+de profonds déchirements de coeur, longtemps encore
+après avoir été brusquement séparé d'elle? Nous n'oserions
+pas dire que six mois encore avant cette nouvelle
+rencontre, Jacques, au moment d'aimer Alice, qu'il connaissait
+à peine, n'eût pas éprouvé d'énergiques retours
+de l'ancienne et unique passion. C'était bien plutôt lui
+qui eût pu, s'il eût été disposé à se vanter de sa fidélité,
+raconter à Isidora qu'il avait langui et souffert pour elle
+durant presque toute cette absence, et ce roman de son
+coeur eut été beaucoup plus authentique que celui qu'elle
+venait de faire sortir de son propre cerveau.</p>
+
+<p>Pourtant je ne sais quel doute obstiné se mêlait à
+l'ivresse croissante de Jacques. Tout était vrai dans
+l'expression d'Isidora; sa voix sonore, son regard humide,
+son sein agité; mais son exaltation, pour être
+sentie, n'en était pas moins appliquée à une assertion
+peu vraisemblable, et la sagesse, la modestie du jeune
+homme, se débattaient encore contre les séductions d'un
+genre de flatterie où les femmes sont toutes-puissantes.
+son humble fortune, son nom ignoré, son extérieur timide,
+rien en lui ne pouvait tenter la cupidité ou la vanité
+d'une telle femme. Et puis, s'il est vrai que les
+femmes sont crédules aux doux mensonges de l'amour,
+il faut bien avouer que, par nature et par position, les
+hommes le sont bien davantage.</p>
+
+<p>La lutte était engagée. Isidora voulait ardemment la
+victoire, non qu'elle eut conservé les moeurs de la galanterie.
+Il n'est rien de plus froid à cet égard que la femme
+qui a abusé de la liberté, rien de plus chaste, peut-être,
+que celle qui rougit d'avoir mal vécu. Mais il y a dans
+ces âmes-là, et il y avait dans la sienne en particulier,
+un insatiable orgueil. Elle ne pouvait se résoudre à perdre
+Jacques malgré elle, elle qui avait eu la force de le
+quitter. Le danger d'échouer, l'étonnement de sa résistance,
+étaient des stimulants à cette passion moitié sentie,
+moitié factice. Dans l'excitation nerveuse qu'elle
+éprouvait, elle pouvait, sans efforts et sans fausseté,
+parcourir tous les tons, et s'identifier, à la manière des
+grands artistes, avec toutes les nuances de son improvisation
+brûlante. Elle frappa le dernier coup en s'humiliant
+devant Jacques: «Ne me hais pas; oh! je t'en prie,
+ne me hais pas! lui dit-elle en courbant presque sur son
+sein les flots de sa noire chevelure. Ne crois pas que je
+sois indigne de ta pitié. Vois où l'amour m'a réduite! moi
+qui la repoussais si fièrement autrefois, quand tu me
+l'offrais, cette pitié sainte, je te la demande aujourd'hui.
+Je te la demande au nom de cette femme que j'ai calomniée
+tout à l'heure, si c'est calomnier le plus pur des
+anges de supposer qu'il t'aime. Mais si ta modestie farouche
+repousse cette idée comme un crime, je la rétracte
+et je désavoue les paroles que la jalousie m'a arrachées.
+Oui, la jalousie, je le confesse. Cette femme que
+j'adorais, que j'adore toujours dans sa bonté simple et
+courageuse, j'étais au moment de la haïr en songeant...
+Mais je ne veux même pas répéter les mots qui t'offensent.
+Sois sûr que le bon principe est assez fort en moi
+pour triompher, et qu'il triomphe déjà. J'étoufferai, s'il
+le faut, l'amour qui me dévore, pour rester digne de
+l'amitié qu'elle m'offre. Eussé-je encore d'insolents soupçons,
+je les refoulerai dans mon sein, je la respecterai
+comme tu la respectes. Seras-tu content, Jacques, et
+croiras-tu que je t'aime?»</p>
+
+<p>Jacques vit à ses pieds l'orgueilleuse Isidora, et soit
+que l'homme devienne plus faible que la femme quand
+il s'agit de donner le change à un véritable amour, soit
+qu'à bout de souffrance dans ses désirs ignorés pour
+Alice, il espérât guérir un mal inutile et funeste en s'enivrant
+de voluptés puissantes, il chercha l'oubli du présent
+dans le délire du passé.</p>
+
+<p>Isidora eût souhaité des émotions plus douces et plus
+profondes. Ce ne ne fut pas sans douleur et sans effroi
+qu'elle accepta son facile triomphe. Elle fut sur le point
+de le repousser en échange d'un mot et d'un regard
+adressés à la Julie d'autrefois. Elle arracha bien a son
+amant ce doux nom qui, pour elle, résumait tout son rêve
+de bonheur; mais la familiarité d'un amour accepté lui
+ôta tout son prestige. Elle se livra sans confiance et sans
+transport, à travers des larmes amères qu'elle interpréta
+comme des larmes de joie; mais elle sentit avec
+un affreux désespoir qu'elle mentait et qu'elle n'avait
+pas de plus noble plaisir que celui de rendre Jacques
+infidèle à une femme austère et plus désirable qu'elle.</p>
+
+<p>Car elle devina tout en sentant battre contre son coeur
+ce coeur rempli d'une autre affection, et bientôt elle
+éprouva l'invincible besoin de pleurer seule et de constater
+que sa victoire était la plus horrible défaite de sa vie,
+«Va-t'en, dit-elle à Jacques lorsque minuit sonna dans
+le lointain. Tu ne m'aimes plus, ou tu ne m'aimes pas
+encore. Un abîme s'est creusé entre nous. Mais je le
+comblerai peut-être, Jacques, à force de repentir et de
+dévouement.»</p>
+
+<p>Elle s'était montrée douce et résignée malgré son angoisse.
+Jacques ne sentait encore que de l'attendrissement
+et de la reconnaissance. Il essaya de ramener la
+paix dans son âme en lui parlant de l'avenir et des affections
+durables. Mais, lui aussi, il sentit tout à coup qu'il
+mentait. La peur et les remords le saisirent, et la parole
+expira sur ses lèvres. Isidora avait été vingt fois sur le
+point de lui dire: «Tais-toi, ceci est un sermon!» Mais
+elle se contint, soit par stoïcisme, soit par découragement,
+et elle trouva des prétextes pour se séparer de lui
+sans lui dévoiler, comme autrefois, la profonde et altière
+douleur de son âme impuissante et inassouvie.</p>
+
+<p>Jacques, confus et tremblant, rentra dans le jardin de
+l'hôtel de T.., comme un larron qui voudrait se cacher
+de lui-même. Il referma, sans bruit, la petite porte et
+jeta un regard craintif sur l'allée déserte et les massifs
+silencieux.</p>
+
+<p>Les volets du rez-de-chaussée, habité par Alice, étaient
+fermés, nulle trace de lumière, aucun bruit à l'extérieur.
+Sans doute elle était couchée.</p>
+
+<p>«Ah! repose en paix, âme tranquille et sainte, pensa-t-il
+en approchant de ces fenêtres sans reflets et de cette
+façade morne d'une maison endormie sous le froid et
+fixe regard de la lune. Dors la nuit, et que tes jours s'envolent
+en sereines rêveries. Que l'orage, que la honte,
+que les luttes vaines et coupables, que les inutiles désirs
+et les remèdes empoisonnés, que la douleur et le mal
+soient pour moi seul! Maintenant me voilà condamné
+par ma conscience à me taire éternellement, et je ne
+pourrai plus même maudire ma timidité!»</p>
+
+<p>Il fallait traverser l'antichambre de madame de T...
+pour rentrer dans la maison. Et qu'allait devenir Jacques
+si cette porte était fermée! Mais à peine l'eut-il
+touchée, que Saint-Jean vint la lui ouvrir.</p>
+
+<p>«Ne faites pas de bruit, monsieur Laurent, madame
+est <i>retirée</i>,» lui dit le bonhomme qui l'avait attendu
+sur ce banc classique en velours d'Utrecht, où les serviteurs
+du riche, victimes de ses caprices ou de ses habitudes,
+perdent de si longues heures entre un mauvais
+sommeil ou une oisiveté d'esprit plus mauvaise encore.
+Jacques lui exprima ses regrets de l'avoir fait veiller.
+«Pardi, Monsieur, dit le bonhomme avec un sourire
+moitié bienveillant, moitié goguenard, il le fallait bien,
+à moins de vous faire coucher à la belle étoile, ou à
+l'hôtel de S...! Rendez-moi ma clef? Eh! eh! vous l'emportez
+par mégarde!»</p>
+
+<p>Jacques avait été mis, dans l'après-dînée, en possession
+de la chambre qu'il devait occuper désormais à
+l'hôtel de T... Ce n'était pas son ancienne mansarde;
+c'était un petit appartement beaucoup plus confortable,
+situé au second, mais ayant vue aussi sur le jardin. En
+examinant ce local, Jacques fut frappé du goût et de la
+grâce aimable avec lesquels il avait été décoré. Tout
+était simple; mais, par un étrange hasard, il semblait
+que la personne chargée de ce soin eût deviné ses goûts,
+ses paisibles habitudes de travail, le choix des livres qui
+pouvaient le charmer, et jusqu'aux couleurs de teinture
+qu'il aimait. La pensée ne lui vint pourtant pas que madame
+de T... eût daigné s'occuper elle-même de ces détails.
+Dans les commencements de son séjour à la campagne
+il avait été l'objet des attentions les plus délicates
+et les plus affectueuses dans ce qui concernait les douceurs
+de son installation. Mais depuis qu'Alice, préoccupée
+d'une pensée grave qu'il ne devinait pas, semblait
+s'être refroidie pour lui, il ne se flattait plus de lui inspirer
+ces prévenantes bontés. Agité et craignant de réfléchir,
+il se jeta sur son lit, espérant trouver dans le sommeil
+l'oubli momentané de la tristesse invincible qui le
+gagnait.</p>
+
+<p>Mais il n'eut qu'un sommeil entrecoupé et des rêves
+insensés. Il pressait Alice dans ses bras, et tout à coup,
+son visage divin devenant le visage désolé d'Isidora, ses
+caresses se changeaient en malédictions, et la courtisane
+étranglait sous ses yeux la femme adorée.</p>
+
+<p>Obsédé de ces folles visions, il se leva et s'approcha
+de sa fenêtre. Les menaces d'orage s'étaient dissipées:
+il n'y avait plus au firmament qu'une vague blancheur,
+des nuées transparentes, floconneuses, et l'argent mat
+du clair de la lune sur un fond de moire. Laurent jeta
+les yeux sur ce jardin funeste qui ne lui rappelait que
+des regrets ou des remords. Mais bientôt son attention
+fut fixée sur un objet inexplicable. Tout au fond du jardin,
+sur une espèce de terrasse relevée de trois gradins
+de pierre blanche, et fermée de grands murs, marchait
+lentement une forme noire qu'il lui était impossible de
+distinguer, mais dont le mouvement régulier et impassible
+pouvait être comparé à celui d'un pendule. Qui
+donc pouvait ainsi veiller dans la solitude et le silence
+de la nuit? D'abord un soupçon terrible, une âcre jalousie,
+s'empara du cerveau affaibli de Jacques. Comme
+s'il avait eu, lui, le droit d'être jaloux! Alice attendait-elle
+quelqu'un à cette heure solennelle et mystérieuse?
+Mais était-ce bien Alice? Isidora aussi portait un vêtement
+de deuil. Aurait-elle eu la fantaisie de venir rêver
+dans ce jardin plutôt que dans le sien? elle pouvait en
+avoir conservé une clef. Mais comment expliquer le choix
+de cette promenade? D'ailleurs Alice était mince, et il
+lui semblait voir une forme élancée.</p>
+
+<p>Une demi-heure s'écoula ainsi. L'ombre paraissait infatigable,
+et elle était bien seule. Elle disparaissait derrière
+de grands vases de fleurs et quelques touffes de
+rosiers disposés sur le rebord de la terrasse. Puis elle se
+montrait toujours aux mêmes endroits découverts, suivant
+la même ligne, et avec tant d'uniformité, qu'on eût
+pu compter par minutes et secondes les ailées et venues
+de son invariable exercice. Elle marchait lentement, ne
+s'arrêtait jamais, et paraissait bien plutôt plongée dans
+le recueillement d'une longue méditation qu'agitée par
+l'attente d'un rendez-vous quelconque.</p>
+
+<p>Jacques fatigua son esprit et ses yeux à la suivre,
+jusqu'à ce que, cédant à la lassitude, et voulant se persuader
+que ce pouvait être la femme de chambre de
+madame de T..., attendant quelque amant pour son propre
+compte, il alla se recoucher. Après deux heures de
+cauchemar et de malaise, il retourna à la fenêtre. L'ombre
+marchait toujours. Était-ce une hallucination? Cela
+faisait croire à quelque chose de surnaturel. Un spectre
+ou un automate pouvaient seuls errer ainsi pendant de
+si longues heures sans se lasser. Où un être humain
+eût-il pris tant de persévérance et d'insensibilité physique?
+L'horizon blanchissait, l'air devenait froid, et les
+feuilles se dilataient à l'approche de la rosée. «Je resterai
+là, se dit Jacques, jusqu'à ce que la vision s'évanouisse
+ou jusqu'à ce que cette femme quitte le théâtre de sa promenade
+obstinée. A moins de passer par-dessus le mur,
+il faudra bien qu'elle se rapproche, que je la voie ou que
+je la devine.»</p>
+
+<p>Cette curiosité, mêlée d'angoisse, fit diversion à ses
+maux réels. Caché derrière la mousseline du rideau collé
+à ses vitres, il s'obstina à son tour à regarder, jusqu'à
+ce que le jour, s'épurant peu à peu, lui permit de reconnaître
+Alice. A n'en pouvoir douter, c'était elle qui, depuis
+une heure du matin jusqu'à quatre, avait ainsi
+marché sans relâche, sans distraction, et sans qu'aucune
+impression extérieure eût pu la déranger du problème
+intérieur qu'elle semblait occupée à résoudre. A mesure
+que le jour net et transparent qui précède le lever du
+soleil lui permettait de discerner les objets, Jacques
+voyait son attitude, sa démarche, les détails de son vêtement.
+Rien en elle n'annonçait le désordre de l'âme.
+Elle avait la même toilette de deuil qu'il lui avait vue la
+veille; elle n'avait pas songé à mettre un châle: elle
+avait la tête nue. Ses cheveux bruns, séparés sur son
+beau front, ne paraissaient pas avoir été déroulés pour
+une tentative de sommeil. Son pas était encore ferme
+quoique un peu ralenti, ses bras croisés sur sa poitrine
+sans raideur et sans contraction violente. Enfin, lorsque
+le premier rayon du soleil vint dorer les plus hautes
+branches, elle s'arrêta au milieu de la terrasse et parut
+regarder attentivement la façade de la maison. Puis elle
+descendit les trois degrés et se dirigea vers la porte du
+petit salon d'été, sans avoir aperçu Jacques qui se cachait
+soigneusement. Lorsqu'elle fut assez près de la
+maison pour qu'il pût distinguer sa physionomie, il remarqua
+avec étonnement qu'elle était calme, pâle, il est
+vrai, comme l'aube, mais aussi sereine, et à peine altérée
+par la fatigue d'une si solennelle et si étrange veillée.
+Et, cependant, que n'avait-il pas fallu souffrir pour remporter
+une telle victoire sur soi-même «Oh! quelle
+femme êtes-vous donc? s'écria Jacques intérieurement,
+quand il lui eut entendu doucement refermer la porte
+vitrée de son boudoir; quelle énigme vivante, quelle
+âme céleste nourrie des plus hautes contemplations, ou
+quel coeur à jamais brisé par un morne désespoir? Vous
+n'aimez pas, non, vous n'aimez pas, car vous semblez ne
+pouvoir pas souffrir; mais vous avez aimé, et vous vivez
+peut-être d'un souvenir du mort!» Et Jacques ne se
+doutait pas que ce mort c'était lui.</p>
+
+<p>«J'ai aimé!» pensait Alice en se déshabillant avec lenteur
+et en s'étendant sur sa couche chaste et sombre.</p>
+
+<p>Jacques fut bien abattu et bien préoccupé durant la
+leçon du matin qu'il donnait ordinairement avec tant de
+zèle et d'amour au fils d'Alice. Il s'en fit, des reproches.
+Nos fautes ont ainsi toutes sortes de retentissements imprévus,
+petits ou grands, mais qui en raniment l'amertume
+par mille endroits.</p>
+
+<p>A la campagne, Alice avait l'habitude de venir toujours,
+vers la fin de la leçon, écouter le résumé du précepteur
+ou de l'enfant. Jacques se dit que toute cette vie
+allait changer à Paris, et qu'il ne verrait peut-être pas
+Alice de la journée. On lui monta son déjeuner dans sa
+chambre, et le vieux serviteur lui dit que madame avait
+commandé que son couvert fût mis tous les jours à sa
+table à l'heure du dîner. Jacques attendit cette heure
+avec anxiété. Mais il dîna tête-à-tête avec son élève.</p>
+
+<p>«Madame a la migraine, dit le bonhomme Saint-Jean,
+une forte migraine, à ce qui parait; elle n'a rien pris de
+la journée.»</p>
+
+<p>Et il secoua la tête d'un air chagrin.</p>
+
+<p>Nous laisserons Jacques Laurent à ses anxiétés, et
+nous rendrons compte au lecteur de la journée d'Alice.</p>
+
+<p>Après quelques heures d'un sommeil calme, elle s'habilla
+avec le même soin qu'à l'ordinaire, et se fit apporter
+la clef de la petite porte du jardin. «Je la laisserai
+dans la serrure, dit-elle à Saint-Jean, et vous ne l'ôterez
+jamais.» Puis elle se dirigea avec une lenteur tranquille
+vers le jardin d'Isidora, et elle alla s'asseoir dans la serre,
+où elle voulut rester seule quelques instants avant de la
+faire avertir. Il y avait là quelque désordre, un coussin
+de velours tombé dans le sable, quelques belles fleurs
+brisées autour de la fontaine. Alice eut un frisson glacé;
+mais aucun soupir ne trahit, même dans la solitude,
+l'émotion de son âme profonde.</p>
+
+<p>Elle allait sa diriger enfin vers le pavillon, lorsque
+Isidora parut devant elle, en robe blanche sous une légère
+mante noire. Isidora était fière de porter en public
+ce deuil qui la faisait épouse et veuve; mais elle haïssait
+cette sombre couleur et ce souvenir de mort. N'attendant
+pas si tôt la visite de sa belle-soeur, elle cachait
+à peine sous sa mante cette toilette du matin, molle et
+fraîche, dans laquelle elle se sentait renaître. Pourtant
+le visage de la superbe fille était fort altéré. Sa beauté
+n'en souffrait pas; elle y gagnait peut-être en expression;
+mais il était facile de voir à son oeil plombé et à sa
+riche chevelure à peine nouée, qu'elle avait peu dormi
+et qu'elle avait eu hâte de se retremper dans l'air du
+matin. Il était à peine neuf heures.</p>
+
+<p>Elle fit un léger cri de surprise, puis, comme charmée,
+elle s'élança vers Alice; mais, dans son rapide regard,
+je ne sais quelle farouche inquiétude se trahit en chemin.</p>
+
+<p>Alice, clairvoyante et forte, lui sourit sans effort et
+lui lendit une main qu'Isidora porta à ses lèvres avec un
+mouvement convulsif de reconnaissance, mais sans pouvoir
+détacher son oeil, noir et craintif comme celui d'une
+gazelle, du placide regard d'Alice. Alice était bien pâle
+aussi; mais si paisible et si souriante, qu'on eût dit
+qu'elle était l'amante victorieuse en face de l'amante
+trahie.</p>
+
+<p>«Elle ne se doute de rien!» pensa l'autre; et elle
+reprit son aplomb, d'autant plus qu'Alice ne parut pas
+faire la moindre attention à son joli peignoir de mousseline
+blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'attendiez pas si matin, lui dit madame
+de T...; mais vous m'aviez dit que vous défendriez votre
+porte et que vous ne sortiriez pas tant que je ne serais
+pas venue; je n'ai pas voulu vous condamner à une
+longue réclusion, et, en attendant voire réveil, je prenais
+plaisir à faire connaissance avec vos belles fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mes plus belles fleurs sont sans parfum et sans pureté
+auprès de vous, répondit Isidora, et ne prenez pas
+ceci pour une métaphore apportée de l'Italie, la terre
+classique des rébus. Je pense naïvement ce que je vous
+dis d'une façon ridicule; c'est assez le caractère de l'enthousiasme
+italien. Il paraît exagéré à force d'être sincère.
+Ah! Madame, que vous êtes belle au jour, que
+votre air de bonté me pénètre, et que votre manière
+d'être avec moi me rend heureuse! Vous ne partagez
+donc pas l'animosité de votre famille contre moi? Vous
+n'avez donc pas le sot et féroce orgueil des femmes du
+grand monde?</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons ni de ma famille, ni des femmes du
+monde: vous ne les connaissez pas encore, et peut-être
+n'aurez-vous pas tant à vous en plaindre que vous le
+croyez. Que vous importe, d'ailleurs, l'opinion de ceux
+qui, de leur côté, vous jugeraient ainsi sans vous connaître?
+Oubliez un peu tout ce qui se meut eu dehors de
+votre véritable vie, comme je l'oublie, moi aussi; même
+quand je suis forcée de le traverser. Pensez un peu à
+moi, et laissez-moi ne penser qu'à vous. Dites-moi,
+croyez-vous que vous pourrez m'aimer?</p>
+
+<p>Cette question était faite avec une sorte de sévérité
+où la franchise impérieuse se mêlait à la cordiale bienveillance.
+Isidora essaya de se récrier sur la cruauté
+d'un tel doute; mais le regard ferme et bon d'Alice semblait
+lui dire: <i>Pas de phrase je mérite mieux de
+vous.</i> Et Isidora, sentant tout à coup le poids de cette
+âme supérieure tomber sur la sienne, fut saisie d'un
+malaise qui ressemblait à la peur.</p>
+
+<p>Cette peur devint de l'épouvante lorsque Alice ajouta,
+en retenant fortement sa main dans la sienne: «Répondez-moi,
+répondez-moi donc hardiment, Julie!»</p>
+
+<p>&mdash;Julie? s'écria la courtisane hors d'elle-même. Quel
+nom me donnez-vous là?</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous le donner toujours, reprit
+Alice avec une grande douceur; un de nos amis communs
+vous a connue sous ce nom, qui est sans doute le
+véritable, et qui m'est plus doux à prononcer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon nom de baptême, en effet, dit Isidora
+avec un triste sourire; mais je n'ai pas voulu le porter
+après que j'ai eu quitté ma famille et mon humble condition.
+C'est mon nom d'ouvrière, car vous savez que
+j'étais une pauvre enfant du peuple.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre titre de noblesse à mes yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment oui! Ne croyez donc pas que les idées ne
+pénètrent pas jusque dans les têtes coiffées en naissant
+d'un hochet blasonné. Ne soyez pas plus fière que moi;
+nommez-moi Alice, et reprenez pour moi votre nom de
+Julie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il me rappelle tant de choses douces et cruelles!
+ma jeunesse, mon ignorance, mes illusions, tout ce que
+j'ai perdu! Oui, donnez-le-moi, ce cher nom, pour que
+j'oublie tout ce qui s'est passé pendant que je m'appelais
+Isidora... Car celui-là vous fait mal aussi à prononcer,
+n'est-ce pas? Et en disant ces derniers mots, Isidora
+regarda à son tour Alice avec une sincérité impérative.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+
+
+<p>Alice éleva sa belle main délicate, et la posant sur le
+front de la courtisane: «Je vous jure, par votre rare
+intelligence, lui dit-elle, que si votre coeur est aussi bon
+que votre beauté est puissante, quoi qu'il y ait eu dans
+votre vie, je ne veux ni le savoir, ni le juger. Que de
+vous à moi, ce qui peut vous faire souffrir dans le passé
+soit comme s'il n'avait jamais existé. Si vous êtes grande,
+généreuse et sincère, Dieu a dû vous absoudre, et aucune
+de ses créatures n'a le droit de trouver Dieu trop indulgent.
+Répondez-moi donc, car je ne vous demande pas
+autre chose. Votre coeur est-il bien vivant? Êtes-vous bien
+capable d'aimer? Car si cela est, vous valez tout autant
+devant Dieu que moi qui vous interroge.»</p>
+
+<p>Isidora, entièrement vaincue par l'ascendant de la
+justice et de la bonté, mit ses deux mains sur son visage
+et garda le silence. Son enthousiasme d'habitude avait
+fait place à un attendrissement profond, mais douloureux
+il lui fallait bien aimer Alice, et elle sentait qu'elle
+l'aimait plus encore que durant l'accès d'exaltation
+qu'elle avait éprouvé la veille en recevant les premières
+ouvertures de son amitié.</p>
+
+<p>Mais le fantôme de Jacques Laurent avait passé entre
+elles deux, et il y avait eu de la haine mêlée à ce premier
+élan de son coeur vers une rivale. Maintenant le
+respect brisait la jalousie. L'orgueil abattu ne trouvait
+plus d'ivresse dans la reconnaissance. Alice n'était plus
+là comme une fée qui l'enlevait à la terre, mais comme
+une soeur de la Charité qui sondait ses plaies. La fière
+malade ne pouvait repousser cette main généreuse; mais
+elle avait honte d'avouer qu'elle avait plus besoin de
+secours et de pardon que de justice.</p>
+
+<p>Alice écarta avec une sorte d'autorité les mains de la
+courtisane et vit la confusion sur ce front que les outrages
+réunis de tous les hommes n'eussent pas pu faire
+rougir.</p>
+
+<p>«Eh bien, lui dit-elle, si vous n'êtes pas sûre de vous-même,
+attendez pour me répondre. J'aurai du courage
+et je ne me rebuterai pas.»</p>
+
+<p>&mdash;Je ne venais pas pour vous imposer la confiance et
+l'amitié. Je venais vous les offrir et vous les demander.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je vous donne toute mon âme, lui répondit
+enfin Isidora en dévorant des larmes brûlantes.</p>
+
+<p>&mdash;Ne sentez-vous pas que vous me dominez et que ma
+foi vous appartient?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne voyez-vous pas aussi que je ne suis pas aussi
+bien avec Dieu et avec moi-même que vous l'espériez?
+Ne voyez-vous pas que j'ai honte de faire un pareil aveu?
+Ne soyez pas cruelle, et n'abusez pas de votre ascendant,
+car je ne sais pas si je pourrai le subir longtemps sans
+me révolter. Ah! je suis une âme malheureuse, j'ai besoin
+de pitié à cause de ce que je souffre; mais la pitié
+m'humilie, et je ne peux pas l'accepter!</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+
+<p>&mdash;De la pitié! Dieu seul a le droit de l'exercer; mais
+les hommes! Oh! Vous avez raison de repousser la pitié
+de ces êtres qui en ont tous besoin pour eux-mêmes. J'en
+serais bien digne, chère Julie, si je vous offrais la
+mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'offres-tu donc, noble femme? suis-je digne
+de ton affection?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Julie, si vous la partagez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ne vois-tu pas que je l'implorerais à genoux s'il
+le fallait! Oh! belle et bonne créature de Dieu que vous
+êtes, prenez garde à ce que vous allez faire en m'ouvrant
+le trésor de votre affection; car si vous vous rétirez de
+moi quand vous aurez vu le fond de mon coeur, vous aurez
+frappé le dernier coup, et je serai forcée de vous
+maudire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi mêlez-vous toujours quelque chose de
+sinistre à votre expansion? On vous a donc fait bien du
+mal? Et cependant un homme vous a rendu justice, un
+homme vous a aimée.</p>
+
+<p>&mdash;De quel homme parlez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne parlons pas de lui, Alice, car c'est là que
+notre lien, à peine formé, va peut-être se rompre, à
+moins que ma franchise ne me fasse absoudre!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas de confession, ma chère Julie. Je sais de vous
+certaines choses que je comprends sans les approuver.
+Mais trois années de dévouement et de fidélité les ont
+expiées.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, écoutez, s'écria Julie en se pliant sur le
+coussin de velours resté à terre aux pieds d'Alice, dans
+une attitude à demi familière, à demi prosternée: je ne
+veux pas que vous me croyiez meilleure que je ne le
+suis. J'aimerais mieux que vous me crussiez pire, afin
+d'avoir à conquérir votre estime, que je ne veux ni surprendre
+ni extorquer. Je veux vous dire toute ma vie.</p>
+
+<p>Et comme Alice fit involontairement un geste d'effroi,
+elle ajouta avec abattement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne vous raconterai rien; je ne le pourrais
+pas non plus; mais je tâcherai de me faire connaître, en
+parlant au hasard, car mon coeur est plein de trouble, et
+je ne puis recevoir en silence un bienfait que je crains
+de ne pas mériter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, on n'est pas belle et pauvre impunément
+dans notre abominable société de pauvres et de
+riches, et ce don de Dieu, le plus magique de tous, la
+beauté de la femme, la femme du peuple doit trembler
+de le transmettre à sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je me rappelle un dicton populaire que j'entendais répéter
+autour de moi dans mon enfance: <i>Elle a des yeux
+à la perdition de son âme</i>, disaient, les commères du
+voisinage, en me prenant des mains de ma mère pour
+m'embrasser. Ah! que j'ai bien compris, depuis, cette
+naïve et sinistre prédiction!</p>
+
+<p>«C'est que la beauté et la misère forment un assemblage
+si monstrueux! La misère laide, sale, cruelle, le
+travail implacable, dévorant, les privations obstinées,
+le froid, la faim, l'isolement, la honte, les haillons, tout
+cela est si sûrement mortel pour la beauté! Et la beauté
+est ambitieuse; elle sent qu'elle est une puissance;
+qu'un règne lui serait dévolu si nous vivions selon les
+desseins de Dieu; elle sent qu'elle attire et commande
+l'amour, qu'elle peut élever une mendiante au-dessus
+d'une reine dans le coeur des hommes; elle souffre et
+s'indigne du néant et des fers de la pauvreté.</p>
+
+<p>«Elle ne veut pas servir, mais commander; elle veut
+monter, et non disparaître; elle veut connaître et posséder;
+mais, hélas! à quel prix la société lui accorde-t-elle
+ce règne funeste et cette ivresse d'un jour!</p>
+
+<p>«Et moi aussi, j'ai voulu régner, et j'ai trouvé l'esclavage
+et la honte. Vous pensez peut-être qu'il y a des
+âmes faites pour le vice, et condamnées d'avance; d'autres
+âmes faites pour la vertu et incorruptibles. Vous
+êtes peut-être fataliste comme les gens heureux qui
+croient à leur étoile. Ah! sachez qu'il n'y a de fatal pour
+nous en ce monde que le mal qui nous environne, et
+que nous ne pouvons pas le conjurer. S'il nous était
+donné de le juger et de le connaître, la peur tiendrait
+lieu de force aux plus faibles. Mais que sait-on du mal
+quand on ne le porte pas en soi? Nos bons instincts ne
+sont-ils pas légitimes, et, par cela même, invincibles?
+A qui la faute si nous sommes condamnées à périr ou à
+les étouffer?</p>
+
+<p>«Ton ambition t'a perdue, me disait ma pauvre mère
+en courroux, après mes premières fautes. Cela était vrai;
+mais quelle était donc cette ambition si coupable? Hélas!
+je n'en connaissais pas d'autre que celle d'être aimée!
+Suis-je donc criminelle pour n'avoir pas trouvé l'amour,
+pour moins encore, pour n'avoir pas su qu'il n'existait pas?</p>
+
+<p>«Et, ne trouvant pas la réalité de l'amour, il a fallu
+me contenter du semblant. Des hommages et des dons,
+ce n'est pas l'amour, et pourtant la plupart des femmes
+qui portent le même nom que moi dans la société n'en demandent
+pas davantage. Mais le plus grand malheur qui
+puisse échoir à une femme comme moi, c'est de n'être
+pas stupide. Une courtisane intelligente, douée d'un esprit
+sérieux et d'un coeur aimant! mais c'est une monstruosité!
+Et pourtant je ne suis pas la seule. Quelques
+unes d'entre nous meurent de douleur, de dégoût et de
+regrets, au milieu de cette vie de plaisir, d'opulence et
+de frivolité qu'elles ont acceptée.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas la cupidité, ce n'est pas le libertinage,
+qui les ont conduites à ce que la société considère comme
+un état de dégradation.</p>
+
+<p>«Il est vrai qu'elles ont commis, comme moi, des
+fautes, et qu'elles ont caressé aussi de dangereuses, de
+coupables erreurs. Elles ont accepté leur opulence de
+mains indignes, et lâchement reçu comme un dédommagement
+de leur esclavage ou de leur abandon, des richesses
+qu'elles auraient dû haïr et repousser.</p>
+
+<p>«Il y a beaucoup d'intrigantes, qui, pour s'assurer ces
+richesses, jouent avec la passion, menacent d'une rupture,
+feignent la jalousie, poursuivent de leurs transports
+étudiée un amant qui les quitte, enfin trafiquent
+de l'amour d'une manière honteuse. A celles-là rien de
+sacré, rien de vrai. Elles n'aiment jamais; elles quittent
+un amant par la seule raison qu'un amant plus riche se
+présente. Ces femmes-là me font horreur, et je me surprends
+à les mépriser, comme si j'étais irréprochable.
+Mais quelques-unes d'entre nous valent mieux, sans qu'on
+s'en aperçoive, sans qu'on leur en sache aucun gré. Elles
+ne calculent pas, elles ne comptent pas avec la richesse.</p>
+
+<p>«Le hasard seul a voulu que le premier objet de leur
+passion fût riche, et elles n'ont pas prévu qu'en se laissant
+combler, elles seraient regardées bientôt comme
+vendues.</p>
+
+<p>«Puis, dans l'habitude de luxe où elles vivent, avec
+les besoins factices qu'on leur crée, avec l'entourage de
+riches admirateurs qui fait leurs relations, leur âme
+s'amollit, leur constitution s'énerve, le travail et la misère
+leur deviennent des pensées de terreur. Si elles
+changent d'amant, c'est un riche qui se présente, c'est
+un riche qui est accepté.</p>
+
+<p>«Devenues futiles et aveugles, un homme simple et
+modeste n'est plus un homme à leurs yeux; il n'exerce
+pas de séduction sur elles; un habit mal fait le rend ridicule,
+le défaut d'usage, la simplicité des manières le
+font paraître déplaisant, et nous serions humiliées d'avoir
+un tel protecteur, et de paraître avec lui en public.
+Nous devenons plus aristocratiques, plus patriciennes
+que les duchesses de l'ancienne cour et les reines modernes
+de la finance.</p>
+
+<p>«Et puis, l'oisiveté est une autre cause de démoralisation,
+et c'est encore par là que nous en venons à ressembler
+aux grandes dames. Nous avons pris l'habitude
+de donner tant d'heures à la toilette, à la promenade, à
+de frivoles entretiens, nous trônons avec tant de nonchalance
+sur nos ottomanes ou dans nos avant-scènes, qu'il
+nous devient bientôt impossible de nous occuper avec
+suite à rien de sérieux.</p>
+
+<p>«Nos sots plaisirs nous excèdent, mais la solitude
+nous effraie, et nous ne pouvons plus nous passer de cette
+vie de représentation stupide, qui est à la fois un fardeau
+et un besoin pour nous.</p>
+
+<p>«Et puis encore l'orgueil! cette sorte d'orgueil particulier
+aux êtres qu'on s'est efforcé d'avilir, qui ont
+donné des armes contre eux, et qui, ne pouvant retrouver
+le vrai chemin de l'honneur, se font gloire de leur
+contenance intrépide. Oh! cet orgueil-là, pour être illégitime,
+n'en est pas moins jaloux, ombrageux et despotique
+à l'excès. On pourrait le comparer à celui de certains
+hommes politiques qui se drapent dans leur impopularité.</p>
+
+<p>«Jugez donc de ce que doit souffrir une tête douée
+d'intelligence et de raison, quand, poussée par la fatalité
+dans cette voie sans issue, elle arrive à perdre la
+puissance de se réhabiliter sans en voir perdu le besoin.</p>
+
+<p>«Ah! Madame, vous n'êtes pas, vous, une femme
+vulgaire, vous avez un grand coeur, une grande intelligence.
+Il est impossible que vous ne me compreniez pas.
+Vous ne voudriez pas m'insulter en me mettant sous les
+yeux les prétendus éléments de mon bonheur, le nom et
+le titre que je porte, la sécurité de ma fortune, de ma
+liberté, ma beauté encore florissante; et mon esprit généralement
+vanté et apprécié par de prétendus amis.</p>
+
+<p>«Mon nom de patricienne et mon titre de comtesse,
+je les dois à l'amour aveugle et obstiné d'un homme
+que je ne pouvais pas aimer, et que j'ai souvent trompé,
+avide et insatiable que j'étais d'un instant d'amour et de
+bonheur impossibles à trouver!</p>
+
+<p>«Cet homme excellent, mais homme du monde, malgré
+tout, jaloux sans passion et généreux sans miséricorde,
+n'eût jamais osé faire de moi sa femme, s'il eût
+dû survivre à la maladie qui l'a emporté.</p>
+
+<p>«À son lit de mort, il a voulu, par un étrange caprice,
+me laisser dans le monde un rang auquel je ne
+songeais pas, et que j'ai eu la faiblesse d'accepter sans
+comprendre que ce serait là encore une fausse dignité,
+une puissance illusoire, une comédie de réhabilitation,
+un masque sur l'infamie de mon nom de fille.</p>
+
+<p>«La famille du comte de S... n'a pas voulu me disputer
+le legs considérable dont je jouis, et cette crainte du
+scandale est la marque de dédain la plus incisive qu'elle
+m'ait donnée. Je sais bien que, dans le temps où nous
+vivons, je pourrais braver ce dédain, me pousser par
+l'intrigue dans les salons, y réussir, y tourner la tête
+d'un lord excentrique ou d'un Français sceptique, faire
+encore un riche, peut-être un illustre mariage, qui sait!
+aller à la cour citoyenne comme certaines filles publiques,
+bien autrement avilies que moi, s'y sont poussées
+et installées à force d'impudence ou d'habileté. Mais je
+n'ai pas la ressource d'être vile, et ce genre d'ambition
+m'est impossible.</p>
+
+<p>«Mon orgueil est trop éclairé pour aller affronter des mépris
+qui me font souffrir par la seule pensée qu'ils existent
+au fond des coeurs, quelque part, chez des gens que je ne
+connais même pas. Je ne pourrais pas, je n'ai jamais pu
+m'entourer de ces femmes équivoques, qui ont fait justement
+comme moi, par les mêmes hasards, mais avec
+d'autres intentions et d'autres moyens. J'abhorre l'intrigue,
+et j'éprouve une sorte de consolation à écraser
+ces femmes-là du mépris qu'elles m'inspirent.</p>
+
+<p>«Mais, hélas! pour valoir mieux qu'elles, je n'en
+suis que plus malheureuse.</p>
+
+<p>«Ne pouvant m'amuser à la possession des bijoux et
+des voitures, à la conquête des révérences et à l'exhibition
+d'une couronne de comtesse sur mes cartes de visite,
+j'ai l'âme remplie d'un idéal que je n'ai jamais pu,
+et que, moins que jamais, je puis atteindre.</p>
+
+<p>«Le manque d'amour me tue, et le besoin d'être aimée
+me torture... Et pourtant je ne suis pas sûre de n'avoir
+pas perdu moi-même, au milieu de tant de souffrances,
+la puissance d'aimer.</p>
+
+<p>«Ah! la voilà, cette révélation gui vous effraie et à
+laquelle vous n'osiez pas vous attendre! Je vous ai devinée,
+Alice, et je sais bien ce qui a disposé votre grand
+coeur à m'absoudre de toute ma vie. Dans votre vie de réserve
+et de pudeur, à vous, vous vous êtes dit avec l'humilité
+d'un ange, que les femmes comme moi avaient
+une sorte de grandeur incomprise, qu'elles se rachetaient
+devant Dieu par la puissance de leurs affections,
+et que, comme à Madeleine, il leur serait beaucoup
+pardonné, parce qu'elles ont beaucoup aimé. Hélas!
+vous n'avez pas compris que Dieu serait trop indulgent,
+s'il permettait aux âmes qui abusent de ses dons de ne
+pas arriver à la satiété et à l'impuissance.</p>
+
+<p>«Le châtiment est là pour le coeur de la femme,
+comme pour les sens du débauché.</p>
+
+<p>«Et ce malheur incommensurable n'est pas l'expiation
+des âmes vulgaires, sachez-le bien. J'ai été frappée,
+en Italie, de la différence qui existait entre moi et presque
+toutes ces femmes d'une organisation à la fois riche
+et grossière.</p>
+
+<p>«Elles avaient bien aussi des alternatives d'illusion et
+de déception, mais leurs sens sont si actifs, que leur illusion
+n'est pas tuée par ses nombreuses défaites. J'ai
+connu à Rome une jeune fille de vingt ans, qui me disait
+tranquillement, en comptant sur ses doigts:</p>
+
+<p>«J'ai aimé trois fois, et j'ai toujours été trompée;
+mais, cette fois-ci, je suis bien sûre d'être aimée, et de
+l'être pour toujours.»</p>
+
+<p>«Huit jours après, elle était trahie; elle fut d'abord
+folle, puis malade à mourir; puis, quand elle fut guérie,
+il se trouva qu'elle était passionnément éprise du médecin
+qui l'avait soignée, et qu'elle disait encore:</p>
+
+<p>«Cette fois-ci, c'est pour toujours.»</p>
+
+<p>«J'ignore la suite de ses aventures; mais je gagerais
+qu'elle est aujourd'hui à son dixième amour, et qu'elle ne
+désespère de rien. Pourtant cette fille était honnête, sincère,
+elle donnait toute son âme, elle se dévouait sans
+mesure, elle était admirable de confiance, de miséricorde
+et de folie. C'était une mobile et puissante organisation.</p>
+
+<p>«Nous ne sommes point ainsi, nous autres Françaises,
+nous autres Parisiennes surtout. Nous n'avons peut-être
+pas moins de coeur qu'elles; mais nous avons beaucoup
+plus d'intelligence, et cette intelligence nous empêche
+d'oublier. Notre fierté est moins audacieuse; elle est plus
+délicate, elle ne se relève pas aussi aisément d'un affront;
+elle raisonne; elle voit le nouveau coup qui la menace
+dans la récente blessure dont elle saigne. Ce n'est
+pas une force égarée qui cherche aveuglément le remède
+dans l'oubli du mal et dans de nouveaux biens. C'est une
+force brisée, qui ne peut se consoler de sa chute, et qui
+se regrette amèrement elle-même.</p>
+
+<p>«En bien, Alice, voilà longtemps que je parle, et je
+ne vous ai encore rien dit, rien fait comprendre, peut-être.
+C'est que je suis une énigme pour moi-même. Malade
+d'amour, Je n'aime pas. Une fois, dans ma vie, j'ai
+cru aimer... j'ai longtemps caressé ce rêve comme une
+réalité dont le souvenir faisait toute ma richesse, et, à
+présent?... Eh bien, à présent, hélas! je ne suis pas
+même sûre de n'avoir pas rêvé. Ah! si je pouvais, si
+j'osais raconter! Tenez, c'est comme pour aimer: <i>Vorrei
+e non vorrei</i>.»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Julie, répondit Alice en étouffant un profond
+soupir; car les paroles d'Isidora l'avaient remplie
+d'effroi et navrée de tristesse: parlez et racontez. Vous
+en avez trop dit, et j'en ai trop entendu pour en rester
+là. Oubliez que vous parlez à la soeur de votre mari. Et
+pourquoi, d'ailleurs, ne serait-elle pas votre confidente?
+Lui vivant, vous eussiez pu chercher en elle un soutien
+contre votre propre faiblesse, un refuge dans vos courageux
+repentirs.</p>
+
+<p>A présent que je ne peux plus lui conserver ou lui
+rendre les bienfaits de votre affection, je peux, du moins,
+accomplir son dernier voeu, en remplissant, auprès de
+vous, le rôle d'une soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez-moi votre soeur! dites ce mot adorable,
+<i>ma soeur</i>, s'écria Isidora en embrassant avec énergie les
+genoux d'Alice. Oh! s'il est possible que vous m'aimiez
+ainsi, oui, je jure à Dieu que, moi, je pourrai encore
+aimer et croire!</p>
+
+<p>En cet instant Isidora parlait avec l'élan de la conviction,
+et tout ce qu'elle avait encore de pur et de bon
+dans l'âme rayonnait dans son beau regard.</p>
+
+<p>Alice l'embrassa et lui donna le nom de soeur, en appelant
+sur elle la bénédiction de la grâce divine.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit Julie tout en pleurs, je raconterai
+le fait le plus caché et le plus important de ma vie,
+mon seul amour!... C'est un homme que vous connaissez...
+qui demeure chez vous... qui vous a sans doute
+parlé de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est Jacques Laurent, répondit Alice avec
+un calme héroïque.</p>
+
+<p>Ce nom, dans la bouche de madame de T..., fit frissonner
+Isidora.</p>
+
+<p>Elle redevint farouche un instant et plongea son regard
+dans celui d'Alice; mais elle ne put pénétrer dans
+cette âme invincible, et la courtisane jalouse et soupçonneuse
+fut trompée par la femme sans expérience et
+sans ruse. C'est peut-être la plus grande victoire que la
+pudeur ait jamais remportée.</p>
+
+<p>«Elle ne l'aime pas, je peux tout dire, pensa Isidora,
+et elle dit tout, en effet.</p>
+
+<p>Elle raconta son histoire et celle de Jacques, dans les
+plus chauds détails. Elle n'omit des événements de la
+nuit que les soupçons qu'elle avait eus sur sa rivale;
+elle les oublia plutôt qu'elle ne les voulut celer. Ne les
+ressentant plus, heureuse d'aimer Alice sans avoir à lutter
+contre de mauvais sentiments, elle dévoila, avec son éloquence
+animée, ce triste roman qu'elle voyait enfin se
+dessiner nettement dans ses souvenirs. Elle confessa
+même que, sans le vouloir, sans le savoir, entraînée
+par un prestige de l'imagination, elle avait exagéré à
+Jacques la passion qu'elle avait conservée pour lui; et,
+quand elle eut fait cette confession courageuse, elle
+ajouta:</p>
+
+<p>«C'est là le dernier trait de ce malheureux caractère
+que je ne peux plus gouverner, le plus évident symptôme
+de cette maladie incurable à laquelle je succombe.</p>
+
+<p>«Le besoin d'être aimée m'a fait croire à moi-même
+que j'aimais éperdument, et je l'ai affirmé de bonne foi;
+j'en ai protesté avec ardeur.</p>
+
+<p>«Il l'a cru, lui: comment ne l'eût-il pas fait, quand
+je le croyais moi-même?</p>
+
+<p>«Eh bien, j'ai gâté mon roman en voulant le reprendre
+et le dénouer. Le premier dénouement, brusqué
+dans la souffrance, l'avait laissé complet dans ma pensée.
+A présent, il me semble qu'il ne vaut guère mieux
+que tous les autres, et que le héros ne m'est plus aussi
+cher.</p>
+
+<p>«Il me semble que j'ai fait une mauvaise action en
+voulant prendre possession de son âme malgré lui.</p>
+
+<p>«À coup sûr, j'ai manqué à ma fierté habituelle, à
+mon rôle de femme, en n'ayant pas la patience d'attendre
+qu'il se renflammât de lui-même.</p>
+
+<p>«Quel doux triomphe c'eût été pour moi de voir peu
+à peu revenir à mes pieds, en suppliant, cet homme que
+j'avais si rudement abandonné au plus fort de sa passion,
+et qui a dû me maudire tant de fois! Et ne croyez
+pas que ce regret soit un pur orgueil de coquette: oh!
+non. Je ne demande à inspirer l'amour que pour réussir
+à y croire ou à le partager.</p>
+
+<p>«J'ai donc empêché cet amour de renaître en voulant
+le rallumer précipitamment. Là encore ma soif maladive
+m'a fait renverser la coupe avant de boire, ou, pour
+employer une comparaison plus vraie, le froid mortel
+qui me gagne et m'épouvante m'a forcée à me jeter dans
+le feu, où je me suis brûlée sans me réchauffer.</p>
+
+<p>«Ah! condamnez-moi, noble Alice, et reprochez-moi
+sans pitié ce désordre et cette fièvre d'abuser, qui, de
+mon ancienne vie de courtisane, a passé jusque dans
+mes plus purs sentiments; ou plutôt plaignez moi, car je
+suis bien cruellement punie! punie par ma raison, que je
+ne puis ni reprendre ni détruire; par la délicatesse de
+mon intelligence, qui condamne ses propres égarements;
+par mon orgueil de femme, qui frémit d'être si souvent
+compromis par ma vanité de fille.</p>
+
+<p>«J'étais jalouse, cette nuit.....jalouse, sans savoir de
+qui!...</p>
+
+<p>«J'aurais accusé Dieu même de s'être mis contre moi
+pour m'enlever l'amour de cet homme! et j'ai cru qu'en
+le rendant infidèle à sa nouvelle amante, je le reprendrais;
+mais je crains de l'avoir perdu davantage, car
+c'est bien par là que Dieu devait me châtier. Jacques ne
+m'aime plus..., cela est trop évident. Il me plaint encore;
+il est capable de me sermonner, de me protéger
+au besoin, de mettre toute sa science et toute sa vertu
+à me sauver. Il est si bon et si généreux! Mais qu'ai-je
+besoin d'un prêtre? c'est un amant que je voulais. J'en
+retrouve un distrait et sombre... Je ne suis pas aimée.</p>
+
+<p>«Pour la centième et dernière fois de ma vie, je ne
+suis pas aimée!... O mon Dieu! et, alors, comment
+faire pour que j'aime?</p>
+
+<p>«Voilà mon coeur, hélas! chère Alice, ce coeur qui
+agonise et qui ne peut vous répondre de lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez que Jacques ne vous aime pas? dit
+Alice, plongée tout à coup dans une méditation étrange;
+serait-ce possible?...</p>
+
+<p>Puis elle ajouta, en secouant la tête, comme pour en
+chasser une idée importune:</p>
+
+<p>«Non, ce n'est pas possible, Julie, Jacques est absorbé
+par une grande passion, j'en ai la certitude, et,
+vous seule, pouvez en être l'objet. Il a trop souffert pour
+que son premier transport ne soit pas douloureux.</p>
+
+<p>«Mais aimez-le, ma pauvre soeur, au nom du ciel, aimez-le,
+et vous le sauverez, en vous sauvant vous-même.</p>
+
+<p>«Oh! ne laissez pas tomber dans la poussière ce
+poème, ce roman de votre vie, comme vous l'appelez. Si
+vous avez jamais rencontré une âme capable de connaître
+et d'inspirer de l'amour véritable, c'est celle de Jacques;
+je le connais peut-être plus que vous-même, continua-t-elle
+avec un calme et mélancolique sourire. Depuis
+plusieurs mois que je le vois tous les jours, et que
+je l'entends expliquer à mon fils les éléments du beau et
+du bon, je me suis assurée que c'était un noble caractère
+et une noble intelligence. Et puis, ce n'est pas un homme
+du monde; sa vie est pure: la solitude, la pauvreté l'ont
+formé au courage et au renoncement.</p>
+
+<p>«Il a sur la religion et la morale des idées plus élevées
+que celles d'aucun homme que j'aie connu. Ne le
+craignez pas, acceptez de lui la lumière de la sagesse,
+et rendez-lui le feu sacré de l'amour.</p>
+
+<p>«Vous pouvez encore être heureuse par lui, et lui par
+vous, Julie; que votre enthousiasme mutuel ne soit pas
+une faute et un égarement dans votre double existence.
+Vous vous êtes plu, maintenant aimez-vous; et si cet
+amour ne peut devenir éternel et partait, faites-le durer
+assez, ennoblissez-le assez pour qu'il vous soit salutaire
+à tous deux et vous dispose à mieux comprendre l'idéal
+de l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc, Alice, reprit Isidora avec une
+sorte d'anxiété, ne garderiez-vous pas ce trésor pour
+vous-même? Oh! pardonnez moi si mon langage est trop
+hardi; mais qui doit connaître l'idéal de l'amour, si ce
+n'est une âme comme la vôtre? qui doit mépriser les différences
+de rang et de fortune, si ce n'est vous.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de moi, Julie, répondit Alice d'un
+ton de douceur sous lequel perçait une solennelle fierté;
+si je souffrais, je vous consulterais à mon tour; mais je
+ne souffre pas de mon repos, et l'heure d'aimer n'est apparemment
+pas venue pour moi, puisque je vous supplie
+d'aimer noblement le noble Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'aimez pas, je le vois bien, Alice, car il
+n'est pas d'amour sans exclusivisme et sans un peu de
+jalousie. Et pourtant, voyez combien je vous préfère à
+toute la terre! J'ai regret maintenant que vous n'ayez
+pas envie d'aimer Jacques, tant je serais heureuse de
+vous faire ce sacrifice.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne vous coûterait pas beaucoup, hélas! dans
+ce moment-ci, dit tristement Alice, puisque vous n'êtes
+pas sûre de l'aimer!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quand même je l'aimerais comme le premier
+jour où je le vis, comme je me figurais l'aimer hier soir!
+Mais, si vous ordonnez que je l'aime, Dieu fera ce miracle
+pour moi. Si mon salut est là, selon vous, je vous
+promets, je vous jure de ne point le chercher ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, jurez-le-moi, Julie!</p>
+
+<p>&mdash;Par quoi jurerai-je? par le nom de ma soeur Alice?
+Je n'en connais pas qui me soit plus sacré.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, jurez par mon nom de soeur, répondit madame
+de T... en se levant pour se retirer et en lui serrant
+fortement la main. Jurez aussi par le nom de Félix,
+à la mémoire duquel vous devez d'aimer un homme qui
+respectera dans votre passé la trace de l'affection de mon
+frère.</p>
+
+<p>Julie promit, et elles se quittèrent en faisant le projet
+de se revoir le lendemain. Alice rentra aussi calme en
+apparence qu'elle était sortie, et elle s'enferma chez elle.
+Au bout d'une heure, elle sonna sa femme de chambre.</p>
+
+<p>«Laurette, dit-elle à cette jeune Allemande, je me
+sens très malade. Je suis comme prise de fièvre, et je ne
+comprends pas bien ce que je vois autour de moi. Ecoute,
+ma fille, tu m'aimes, et tu sais que je ferais pour toi ce
+que tu vas faire pour moi-même. Tu es pieuse, jure-moi
+sur ta Bible protestante que si j'ai le délire, tu n'entendras rien,
+tu ne retiendras rien. Tu ne rediras à personne,
+pas même à moi... (et surtout à moi) les paroles
+qui pourront m'échapper...</p>
+
+<p>«N'aie pas peur, ce ne sera peut-être rien; mais
+enfin il faut tout prévoir; arme-toi de courage et de dévouement:
+jure!»</p>
+
+<p>Laurette jura.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas tout. Jure-moi aussi que tu m'enfermeras
+si bien, que personne ne me soupçonnera malade
+d'autre chose que d'une migraine. Jure que tu n'appelleras
+pas le médecin tant que je serai dans le délire, si
+j'ai le délire. Jure que tu me laisseras mourir plutôt que
+de me laisser trahir un secret que j'ai sur le coeur et
+que Dieu seul doit connaître.»</p>
+
+<p>La simple fille jura malgré son épouvante.</p>
+
+<p>Pâle et consternée, elle déshabilla sa maîtresse qu'un
+frisson glacial venait de saisir et dont les dents contractées
+claquaient déjà avec un bruit sinistre.</p>
+
+<p>Alice resta étendue sur son lit, sans mouvement,
+pendant vingt-quatre heures. Ses appréhensions ne se
+réalisèrent pas. Elle n'eut pas de délire.</p>
+
+<p>Les âmes habituées à se dompter et à se contenir
+portent le silence et le mystère jusque dans le tombeau.</p>
+
+<p>Alice fut plus en danger de mourir durant cette
+effroyable crise nerveuse que Laurette ne put le comprendre.
+Elle ne faisait pas entendre une plainte.</p>
+
+<p>Froide, raide et pâle comme une statue de marbre
+blanc, les yeux ouverts et fixes, elle n'avait aucune connaissance,
+aucun sentiment de sa situation; si Laurette
+ne l'eût sentie respirer faiblement, elle l'eût crue morte:
+mais comme elle respirait et ne pouvait exprimer sa
+souffrance, la bonne Allemande s'imagina parfois qu'elle
+dormait les yeux ouverts.</p>
+
+<p>Heureusement l'affection fait parfois deviner aux êtres
+les plus simples ce qui peut nous sauver. Laurette sentant
+le corps d'Alice si froid et si contracté, ne songea
+qu'à la réchauffer, el elle finit par amener une légère
+transpiration. Peu à peu Alice revint à elle-même, et le
+premier mot qu'elle put articuler, fut pour demander à
+son humble amie si elle avait parlé.</p>
+
+<p>«Hélas! Madame, répondit Laurette, vous en étiez
+bien empêchée. Voyons si vous n'avez point la langue coupée
+ou les dents cassées; car je n'ai jamais pu vous faire
+avaler une seule goutte d'eau.</p>
+
+<p>«Dieu soit loué! votre belle bouche n'a rien de moins,
+et maintenant que vous voilà mieux, il vous faut le médecin
+et du bouillon.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que tu voudras, Laurette. A présent, j'ai
+ma tête, je vois clairement. Je souffre beaucoup, mais
+je suis en possession de ma volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse-moi, ma bonne créature, et va te reposer.
+Envoie-moi mon fils el les autres femmes. Si je me
+sens redevenir folle, je le ferai rappeler bien vite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Madame, vous n'avez été que trop sage, dit
+Laurette naïvement.</p>
+
+<p>Le médecin s'étonna de trouver Alice si faible, et
+s'émerveilla des terribles effets de la migraine chez les
+femmes.</p>
+
+<p>Vingt-quatre heures après, Alice était levée et prenait
+du chocolat au lait d'amandes dans son petit salon, avec
+son fils, qui la réjouissait de ses caresses, et qui la regardait
+de temps en temps en lui disant:</p>
+
+<p>«Petite mère, pourquoi donc vous êtes toute blanche,
+toute blanche?»</p>
+
+<p>Alice avait la pâleur d'un spectre.</p>
+
+<p>Vingt-quatre heures encore s'écoulèrent avant qu'Alice
+voulût se montrer à Jacques Laurent. Les ravages de la
+douleur et de la volonté étaient encore visibles sur son
+visage, mais déjà ils étaient moins effrayants, et le
+calme profond qui suit de telles victoires résidait sur son
+large front encadré de bandeaux soigneusement lissés
+par Laurette.</p>
+
+<p>Ce jour-là à six heures, Jacques, averti que le dîner
+était servi, entra dans la salle à manger avec la même
+préoccupation inquiète que les jours précédents. Mais en
+voyant Alice assise sur son fauteuil où l'avait apportée
+le vieux Saint-Jean, un cri de joie lui échappa, cri si
+profond, si expressif, qu'Alice en tressaillit légèrement.</p>
+
+<p>«J'ai été assez souffrante, mon ami, lui dit-elle en
+lui tendant la main. Mais ce n'était rien de grave, et me
+voilà guérie. Je sais que vous avez veillé sur mon enfant
+comme l'eût fait sa propre mère. Je ne vous en remercie
+pas, Laurent, mais je vous en aime davantage.»</p>
+
+<p>Pour la première fois, Jacques porta la main d'Alice à
+ses lèvres; il ne pouvait parler, il craignait de s'évanouir.</p>
+
+<p>Pour la première fois aussi, Alice devina qu'elle était
+aimée. Mais il était trop tard, et une pareille découverte
+ne pouvait qu'augmenter sa souffrance.</p>
+
+<p>Qu'était-ce donc qu'un amour si différent du sien, un
+amour compliqué, flottant, partagé déjà dans le présent
+et dans le passé, dans l'avenir peut-être? Toute sa puissance
+sur le coeur de Jacques s'était donc réduite, et
+devait probablement se réduire encore à le rendre infidèle
+parfois à un souvenir adoré, à une passion toute
+puissante dans ses accès et ses retours!</p>
+
+<p>Peut-être qu'Alice eût pardonné si elle eût compris
+qu'elle n'était point la rivale d'Isidora, mais qu'au contraire
+Isidora était la sienne dans le coeur de Jacques;
+qu'elle n'avait pas causé l'infidélité, mais que l'infidélité
+avait été commise contre elle. Mais elle en jugea
+autrement, et elle s'était d'ailleurs trop engagée avec
+Julie pour ne pas prendre en horreur l'idée de lui disputer
+son amant. Elle frissonna comme quelqu'un qui se
+réveille au bord d'un abîme, et elle fit un immense effort
+de courage et de dignité pour s'éloigner à jamais du
+danger d'y tomber. Pourtant, chose étrange, mais que
+toute femme comprendra, à partir de cet instant ce
+courage lui parut plus facile.</p>
+
+<p>Jacques avait ignoré, ainsi que tout le monde, la gravité
+du mal qu'elle qualifiait d'indisposition. Il fut effrayé
+de sa pâleur. Cependant, comme il n'y avait pas d'autre
+altération profonde dans ses traits, comme l'expression
+en était sereine, plus sereine même qu'à l'ordinaire,
+il ne soupçonna pas qu'elle eût été vingt-quatre
+heures aux prises avec la mort. Il osa à peine la questionner
+sur ses souffrances, et quoiqu'il eût résolu de lui
+reprocher, au nom de son fils et de ses amis, l'imprudence
+qu'elle avait commise en passant toute une nuit
+à se promener nu-tête dans le jardin, il ne put jamais
+avoir cette hardiesse.</p>
+
+<p>Le souvenir de cette promenade étrange le frappait de
+respect et d'une sorte de terreur. Il avait cru découvrir
+là qu'un grand secret remplissait la vie de cette femme
+silencieuse et contenue.</p>
+
+<p>Mais quelle pouvait être la nature d'un tel secret? Était-ce
+une douleur de l'âme ou une souffrance physique soigneusement
+cachée? Peut-être, hélas! l'accès d'un mal
+mortel étouffé avec stoïcisme depuis longtemps.</p>
+
+<p>Depuis six mois, il remarquait bien qu'Alice pâlissait
+et maigrissait d'une manière sensible; mais comme elle
+ne se plaignait jamais et paraissait d'une constitution robuste,
+il n'en avait pas encore pris de l'inquiétude. Que
+croire maintenant? Sa veillée solitaire dans une si profonde
+absorption était-elle le résultat ou la cause du mal?
+Quoi que ce fût, il y avait là dedans quelque chose de
+solennel et de mystérieux que Jacques n'osait pas dire
+avoir surpris. A peine put-il se hasarder à demander si
+madame de T.... n'avait pas pris un rhume.</p>
+
+<p>«Non pas, que je sache, répondit-elle simplement.
+Ce n'est pas la saison des rhumes.» Et tout fut dit.</p>
+
+<p>Jacques ne devait pas savoir qu'il avait assisté au suicide
+d'une passion profonde, el qu'il était la cause de ce
+suicide, l'objet de cette passion.</p>
+
+<p>Le repas fini, Alice voulut se lever pour retourner au
+salon. Mais il y avait un reste de paralysie dans ses
+jambes, et il lui fut impossible de faire un pas.</p>
+
+<p>Elle pria Jacques d'aller lui chercher un livre dans
+la chambre de son fils, et l'enfant ayant suivi son précepteur,
+elle se fit reporter sur son fauteuil: elle ne voulait
+pas que ces deux êtres se doutassent de ce qu'elle avait
+souffert.</p>
+
+<p>«Mon ami, dit-elle à Jacques lorsqu'il fut de retour,
+nous sommes encore seuls ce soir. Je ne rouvrirai ma
+porte que demain. Je veux utiliser celle soirée en la
+consacrant à ma belle-soeur, à laquelle j'avais donné,
+pour avant-hier, un rendez-vous dans son jardin.</p>
+
+<p>«J'ai été forcée d'y manquer, et elle doit être inquiète
+de moi; car elle a de l'affection pour moi, j'en suis certaine,
+et, moi, j'en ai pour elle, beaucoup...mais beaucoup!
+Vous aviez raison, Jacques, condamner sans appel
+est odieux, juger sans connaître est absurde.</p>
+
+<p>«Madame de S... n'est une femme ordinaire en rien.
+Je serais heureuse de la voir maintenant; mais je suis
+encore un peu faible pour marcher.</p>
+
+<p>«Voulez-vous avoir l'obligeance d'aller chez elle, de
+vous informer si elle est seule, si elle est maîtresse de
+sa soirée, et, dans ce cas, de me l'amener?</p>
+
+<p>«Vous pouvez passer par les jardins. La petite porte
+est et sera désormais toujours ouverte.»</p>
+
+<p>Jacques obéit. Isidora se préparait à monter en voiture
+pour aller se promener au bois avec quelques personnes.</p>
+
+<p>A peine sut-elle l'objet de la mission de Jacques, par
+un billet écrit au crayon dans l'antichambre, qu'elle
+congédia son monde, fit dételer sa voiture, et jetant son
+voile sur sa tête, elle s'élança vers lui et prit son bras
+avec une vivacité touchante. «Ah! que je vous remercie!
+lui dit-elle en courant avec lui, comme une jeune fille,
+à travers les jardins. Quelle bonne mission vous remplissez
+là! Je croyais qu'elle m'avait déjà oubliée, et je
+ne vivais plus.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a été malade, dit Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Sérieusement; mon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas; cependant elle est fort changée.</p>
+
+<p>Le pressentiment de la vérité traversa l'esprit pénétrant
+d'Isidora.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle songeait à la conduite d'Alice, elle était
+près de tout deviner; mais, lorsqu'elle la voyait, ses
+soupçons s'évanouissaient. C'est ce qui lui arriva encore,
+lorsque Alice la reçut avec un rayon de bonheur dans
+les yeux et les bras loyalement ouverts à ses tendres
+caresses. L'impétueuse et indomptée Isidora ne pouvait
+élever sa pensée jusqu'à comprendre la fermeté patiente
+d'un tel martyre, la sublime générosité d'un tel effort.</p>
+
+<p>Et cependant Isidora n'était pas incapable d'un aussi
+grand sacrifice; mais elle l'eût accompli autrement, et
+l'orage de sa passion vaincue eût fait trembler la terre
+sous ses pieds.</p>
+
+<p>Quel orage pourtant, que celui qui avait passé sur la
+tête d'Alice! quelle tempête avait bouleversé tous les
+éléments de son être durant cette longue nuit dont le
+calme avait tant effrayé Jacques! et il n'en avait pourtant
+pas coûté la vie à un brin d'herbe.</p>
+
+<p>Les sanglots d'Alice n'étaient pas sortis de sa poitrine;
+ses soupirs n'avaient fait tomber aucune feuille de rose
+autour d'elle.</p>
+
+<p>Je ne me suis pas promis d'écrire des événements,
+mais une histoire intime. Je ne finirai par aucun coup
+de théâtre, par aucun fait imprévu. Alice, Isidora, Jacques,
+réunis ce soir-là, et souvent depuis, tantôt dans
+le petit salon, tantôt sur la terrasse du jardin, tantôt
+dans la belle serre aux camélias, se guérirent peu à peu
+de leurs secrètes blessures. Isidora fut, chaque jour, plus
+belle, plus éloquente, plus vraie, plus rajeunie par un
+amour senti et partagé. Jacques fut, chaque jour, plus
+frappé et plus pénétré de cet amour qu'il avait tant
+pleuré, et qui lui revenait, suave et doux comme dans
+les premiers jours, auprès de Julie, ardent et fort comme
+il l'avait été aux heures de l'ivresse et de la douleur.
+Elle aima, par reconnaissance d'abord, puis par entraînement,
+et, enfin, par enthousiasme; car Julie retrouvait,
+avec la confiance, la jeunesse et la puissance de son âme.</p>
+
+<p>Alice fut le lien entre eus. Elle fut la confidente des
+dernières souffrances et des dernières luttes d'Isidora.</p>
+
+<p>Elle s'attacha à la rendre digne de Jacques, et, sans
+jamais parler avec lui de leur amour, elle sut lui faire
+voir et comprendre quel trésor était encore intact au
+fond de cette âme déchirée. Quant á lui, le noble jeune
+homme, il le savait bien déjà, puisqu'il avait pu l'aimer
+alors qu'elle le méritait moins. Mais il avait conçu un idéal
+plus parfait de l'amour et de la femme en voyant Alice.
+Par quelle fatalité, étant aimé d'elle, ne put-il jamais le
+savoir? Et elle, par quel excès de modestie et de fierté
+fut-elle trop longtemps aveuglée sur les véritables sentiments
+qu'elle lui avait inspirés? Ces deux âmes étaient
+trop pudiques et trop naïves, et, disons-le encore une
+fois, trop éprises l'une de l'autre, pour se deviner et se
+posséder. Leur amour n'était, pas de ce monde; il n'y put
+trouver place. Une nature toute d'expansion, d'audace
+et de flamme s'empara de Jacques: et, ne le plaignez
+pas, il n'est point trop malheureux.</p>
+
+<p>Mais qu'il ignore à jamais le secret d'Alice, car Isidora
+serait perdue! Rassurez-vous, il l'ignorera.</p>
+
+<p>Fiez-vous à la dignité d'une âme comme celle d'Alice.
+Elle a trop souffert pour perdre le fruit d'une victoire si
+chèrement achetée. Et ce serait bien en vain qu'elle
+apprendrait maintenant toute la vérité. Le soir où elle
+compta, en regardant la pendule, les minutes et les
+heures que son amant passait aux pieds d'une rivale,
+elle s'était fait ce raisonnement: S'il ne m'aime pas, je
+ne puis vivre de honte et d'humiliation: S'il m'aime et
+qu'il se laisse distraire seulement une heure, je ne pourrai
+jamais le lui pardonner. Dans tous les cas, il faut
+que je guérisse.</p>
+
+<p>Ne la trouvez pas trop orgueilleuse.</p>
+
+<p>A vingt-cinq ans, elle n'avait jamais aimé, et elle s'était
+fait de l'amour un idéal divin. Elle ne pouvait pas comprendre
+les faiblesses, les entraînements, les défaillances
+des amours de ce monde. A la voir si indulgente, si généreuse,
+si étrangère par conséquent aux passions des
+autres, on jurerait qu'elle n'essaiera plus d'aimer.</p>
+
+<p>Vous me direz que c'est invraisemblable, et qu'on ne
+peut pas finir si follement un roman si sérieux. Et si je
+vous disais qu'Alice est si bien guérie qu'elle en meurt?
+vous ne le croiriez pas; personne ne s'en doute autour
+d'elle, son médecin moins que personne.</p>
+
+<p>Cependant elle n'est pas condamnée à mort comme
+malade, dans ma pensée.</p>
+
+<p>Isidora a-t-elle donc embrassé dans Jacques son dernier
+amour?</p>
+
+<p>Un jour ne peut-il pas venir où celui d'Alice renaîtra
+de ses cendres? celui de Jacques est-il éteint ou assoupi?
+n'y aura-t-il jamais entre eux une heure d'éloquente
+explication?</p>
+
+<p>Qui sait? ces romans-là ne sont jamais absolument
+terminés.</p>
+
+<br>
+
+<p>En effet, ce roman ne devait pas finir là, et lorsque
+nous racontions ce qu'on vient de lire, nous ne connaissions
+pas bien les pensées de Jacques Laurent. Un an
+plus tard, nous reçûmes de nouvelles confidences, et les
+papiers qui tombèrent entre nos mains nous forcent de
+donner une troisième partie à son histoire.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<p>Ce manuscrit serait un peu obscur si le lecteur n'était
+au courant du double amour qui s'agitait dans le coeur
+de notre héros. Nous avons pourtant cru devoir conserver
+les lettres initiales qu'il avait tracées en tête de chaque
+paragraphe, selon que ses pensées le ramenaient à Isidora,
+ou l'emportaient vers Alice.</p>
+<br><br><br>
+
+<p><b>CAHIER Nº 1.</b></p>
+
+<p>Je me croyais jadis un grand philosophe, et je n'étais encore
+qu'un enfant. Aujourd'hui je voudrais être un homme,
+et je crains de n'être qu'un mince philosophe, un <i>philosopheur</i>,
+comme dit Isidora. Et pourquoi cet invincible
+besoin de soumettre toutes les émotions de ma vie à la
+froide et implacable logique de la vertu? La vertu! ce
+mot fait bondir d'indignation la rebelle créature que je
+ne puis ni croire, ni convaincre. Monstrueux hyménée
+que nos âmes n'ont pu et ne pourront jamais ratifier! Ce
+sont les fiançailles du plaisir: rien de plus!</p>
+
+<p>&mdash;La vertu! oui, le mot est pédantesque, j'en conviens,
+quand il n'est pas naïf. Mon Dieu, vous seul
+savez pourtant que pour moi c'est un mot sacré. Non,
+je n'y attache pas ce risible orgueil qu'elle me suppose
+si durement; non, pour aimer et désirer la vertu, je ne
+me crois pas supérieur aux autres hommes, puisque,
+plus j'étudie les lois de la vérité, plus je me trouve égaré
+loin de ses chemins, et comme perdu dans une vie d'illusion
+et d'erreur. Funeste erreur que celle qui nous entraîne
+sans nous aveugler! Illusions déplorables que celles
+qui nous laissent entrevoir la réalité derrière un voile
+trop facile à soulever!</p>
+
+<p>Et j'écrivais sur la philosophie! et je prétendais composer
+un traité, formuler le code d'une société idéale,
+et proposer aux hommes un nouveau contrat social!...
+Eh bien, oui, je prétendais, comme tant d'autres, instruire
+et corriger mes semblables, et je n'ai pu ni m'instruire
+ni me corriger moi-même. Heureusement mon livre n'a
+pas été fini; heureusement il n'a point paru; heureusement
+je me suis aperçu à temps que je n'avais pas reçu
+d'en haut la mission d'enseigner, et que j'avais tout à
+apprendre. Je n'ai pas grossi le nombre de ces écoliers
+superbes, qui, tout gonflés des leçons de leurs maîtres
+s'en vont endoctrinant le siècle, sans porter en eux-mêmes
+la lumière et la force qu'ils aspirent à répandre!
+Cela m'a sauvé d'un ridicule aux yeux d'autrui. Mais, à
+mes propres yeux, en suis-je purgé?</p>
+
+<p>Triste coeur, tu es mécontent de toi-même dans le
+passé, parce que tu es honteux de toi-même dans le présent.
+Et pourtant tu valais mieux, en effet, alors que tu
+te croyais meilleur. Tu étais sincère, tu n'avais rien à
+combattre; tu aimais le beau avec passion; tu te nourrissais
+de contemplations idéales; tu le croyais de la
+race des fanatiques... Tu ne te savais pas faible; tu ne
+savais pas que tu ne savais pas souffrir!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER I.</b></p>
+
+<p>Et pourquoi n'ai-je pas su souffrir? pourquoi ai-je
+voulu être heureux en étant juste? Mon Dieu, suprême
+sagesse, suprême bonté! vous qui pardonnez à nos faibles
+aspirations et qui ne condamnez pas sans retour
+vous savez pourtant que je demandais peu de chose sur
+la terre. Je ne voulais ni richesses, ni gloire, ni plaisirs,
+ni puissance: oh! vous le savez, je ne soupirais pas après
+les vanités humaines; j'acceptais la plus humble condition,
+la plus obscure influence, les privations les plus
+austères.</p>
+
+<p>Quand la misère ployait mon pauvre corps, je ne sentais
+d'amertume dans mon coeur que pour la souffrance
+de mes frères... Tout ce que je me permettais d'espérer,
+c'était de trouver dans mon abnégation sa propre récompense,
+une âme calme, des pensées toujours pures, une
+douce joie dans la pratique du bien...</p>
+
+<p>Et quand l'amour est venu s'emparer de ma jeunesse,
+quand une femme m'est apparue comme le résumé des
+bienfaits de votre providence, quand j'ai cru qu'il suffisait
+d'aimer de toute la puissance de mon être pour
+être aimé avec droiture et abandon, il s'est trouvé que
+cet être si fier et si beau était maudit, que cette fleur si
+suave avait un ver rongeur dans le sein, et que je ne
+serais aimé d'elle qu'à la condition de souffrir mortellement.</p>
+
+<p>Eh bien, mon Dieu, j'ai accepté cela encore! Elle
+s'est arrachée de mes bras, et je l'ai perdue sans amertume,
+sans ressentiment; j'ai consenti à l'attendre, à la
+retrouver, et, pendant des années, je l'ai aimée dans la
+douleur et dans la pitié, sans certitude... que dis-je?
+sans espoir d'être aimé? Et pendant ces sombres et
+lentes années, abattu, mais non brisé, triste, mais non
+irrité, j'élevais mon âme selon mes forces, à la contemplation
+des vérités éternelles. Je vivais dans la pureté,
+j'essayais de répandre autour de moi l'amour du bien,
+je ne cherchais la récompense de mes humbles travaux
+que dans les charmes enthousiastes de l'étude. Et puis,
+lorsque de secrètes douleurs, ignorées de tous, à peine
+avouées par moi-même, sont venues me troubler, j'ai
+refoulé mon mal bien avant dans ma poitrine, je ne me
+suis pas plaint, j'ai respecté le calme sublime d'un autre
+coeur dont la possession m'eût fait oublier toute ma pâle
+et morne existence, en vain immolée à une femme orgueilleuse
+et coupable... Cette fois encore j'ai aimé en
+silence, et l'indifférence ne m'a pas trouvé plus audacieux
+et plus vain que n'avait fait le parjure et l'ingratitude...</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER A.</b></p>
+
+<p>Mais je ne veux pas me rappeler cela... cela doit être
+comme n'existant pas, et mes yeux ne liront point ici ce
+nom que ma main n'a jamais osé tracer... Je goûtais,
+d'ailleurs, dans ce mystère de mes pensées, une sorte de
+volupté navrante. Je sacrifiais mes agitations au repos
+d'une âme sublime.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>CAHIER A.</b></p>
+
+<p>Toujours ce souvenir secret, toujours ce voeu étouffé!...
+Écartons-le à jamais! mon âme n'est plus un sanctuaire
+digne de le contenir; elle est trop troublée, trop
+endolorie. Il faut un lac aussi pur que le ciel pour refléter
+la figure d'un ange.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER IV.</b></p>
+
+<p>Quand j'ai retrouvé cette femme terrible et funeste,
+qui avait eu mes premiers transports, je ne l'aimais plus.
+Hélas! non. Je chercherais vainement à vous tromper,
+ô vérité incréée! Je ne l'aimais plus, je ne la désirais
+plus; son apparition a été pour moi comme un châtiment
+céleste pour des fautes que je n'ai pourtant pas conscience
+d'avoir commises. Elle a cru m'aimer encore,
+elle croit m'avoir toujours aimé, elle veut que je l'aime;
+elle le dit, du moins, elle se le persuade peut-être, et
+elle me le persuade à moi-même. Ma destinée bizarre la
+jette dans ma vie comme un devoir, et je l'accepte. Ne
+dit-elle pas que si je l'abandonne elle est perdue, rendue
+à l'égarement du vice, au mal du désespoir? Et à voir
+comme cette belle âme est agitée, je ne saurais douter
+des périls qui la menacent si je ne lui sers pas d'égide!...
+Eh bien, mon Dieu, faites donc que dans l'accomplissement
+d'un devoir il y ait une joie, un repos, du moins,
+quelque chose qui nous donne la force de persévérer et
+qui nous avertisse que vous êtes content de nous! <i>Malheureux
+humains que nous sommes!</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> si nous sentions
+cela, du moins! si nos pensées pouvaient s'élever assez
+par l'exaltation de la prière, pour arracher à la vérité
+éternelle un reflet de sa clarté, un rayon de sa chaleur,
+une étincelle de sa vie! Mais nous ne savons rien! nous
+nous traînons dans les ténèbres, incertains si c'est le mal
+ou le bien qui s'accomplit en nous et par nous. Nous
+n'avons pas plus tôt renoncé à un objet de nos désirs,
+que l'objet du sacrifice nous semble celui qu'il aurait
+fallu sacrifier. Nous nous dépouillons pour donner, et la
+main qui nous implorait se ferme et nous repousse. Nous
+arrosons de nos pleurs une terre qui promettait des fleurs
+et des fruits; elle se sèche et produit des ronces! Épouvantés,
+nous nous laissons déchirer par ses épines, et
+nous nous demandons s'il faut la maudire ou l'arroser
+de notre sang jusqu'à ce qu'il n'en reste plus! Sombre
+image de la parabole du bon grain! 0 semeurs opiniâtres
+et inutiles que nous sommes! Les rochers se
+dressent dans le désert, et nous tombons épuisés avant
+la fin du jour!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> On sait que c'est le premier vers du fameux quatrain de J.J. Rousseau,*</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER A.</b></p>
+
+<p>Pourquoi donc sa vie semble-t-elle s'épuiser comme
+une coupe que le soleil pompe et dessèche, sans qu'il
+s'en soit répandu une seule goutte au dehors? Mais silence,
+ô mon coeur! ce n'est pas pour elle que tu dois
+souffrir; ton martyre lui est étranger, inutile... Il lui
+serait indifférent, sans doute... C'est pour une autre que
+tu dois saigner sans relâche. Oh! qu'il serait doux de
+souffrir pour sauver ce qu'on aime!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER I.</b></p>
+
+<p>Souffrir pour sauver ce qu'on n'aime plus... oh! c'est
+un martyre que les victimes des religions d'autrefois
+n'ont pas connu, et qu'elles n'auraient pas compris. Leur
+immolation avait un but, un résultat clair et vivifiant
+comme le soleil; et moi je souffre dans la nuit lugubre,
+seul avec moi-même, auprès d'un être qui ne me comprend
+pas, ou qui peut-être me comprend trop. Pourquoi,
+mon Dieu, n'avez-vous pas fait notre coeur assez généreux
+ou assez soumis pour qu'il pût s'attacher avec passion
+aux objets de notre dévouement? Vous avez fait le
+coeur de la mère inépuisable et sublime en ce genre; et
+j'ai cru que je pourrais aimer une femme comme la mère
+aime son enfant, sans s'inquiéter de donner mille fois
+plus qu'elle ne reçoit; sans chercher d'autre récompense
+que le bien qu'il doit retirer de son amour?</p>
+
+<p>L'amour! c'est un mot générique, et qui embrasse
+tant de sentiments divers! L'amour divin, l'amour maternel,
+l'amour conjugal, l'amour de soi-même, tout cela
+n'est point l'amour de l'amant pour sa maîtresse. Hélas!
+si j'osais encore me croire philosophe, je tâcherais de
+me définir à moi-même ce sentiment que je porte en moi
+pour mon supplice et qui n'a jamais été satisfait. O éternelle
+aspiration, désir de l'âme et de l'esprit, que la volupté
+ne fait qu'exciter en vain! Tous les hommes sont-ils
+donc maudits comme moi? sont-ils donc condamnés
+à posséder une femme qu'ils voudraient voir transformée
+en une autre femme? Est-ce la femme qu'on ne possède
+pas, qui, seule, peut revêtir à nos yeux ces attraits qui
+dévorent l'imagination! Est-ce la jouissance d'un bien
+réel qui nous rassassie et nous rend ingrats?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER A.</b></p>
+
+<p>Comme <i>elle</i> est pâle! comme sa démarche est lente et
+affaissée! Quel mal inconnu ronge donc ainsi cette fleur
+sans tache? Oh! du moins c'est une noble passion, c'est un
+chaste souvenir ou un désir céleste; c'est le besoin inassouvi
+de l'idéal et non le dégoût impie et insolent des
+joies de la terre. Tu n'as abusé de rien, <i>toi</i>! tu mériterais
+le bonheur. Quel est donc l'insensé qui ne l'a pas
+compris, ou l'infâme qui te le refuse? Si je le connaissais,
+j'irais le chercher au bout du monde, pour l'amener
+à tes pieds ou pour le tuer!... Je suis fou!... Et
+toi, tu es si calme!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER I.</b></p>
+
+<p>I.&mdash;Non, je ne suis pas de ces êtres stupides et orgueilleux
+qui se lassent du bonheur. Si j'avais le bonheur,
+je le savourerais comme jamais homme ne l'a savouré.
+Je ne me défends pas d'aimer. Je livre mon être
+et ma vie à quelqu'un qui ne veut pas ou ne peut pas
+s'en emparer: voilà tout. L'amour est un échange d'abandon
+et de délices; c'est quelque chose de si surnaturel
+et de si divin, qu'il faut une réciprocité complète,
+une fusion intime des deux âmes; c'est une trinité entre
+Dieu, l'homme et la femme. Que Dieu en soit absent, il
+ne reste plus que deux mortels aveugles et misérables,
+qui luttent en vain pour entretenir le feu sacré, et qui
+l'éteignent en se le disputant, influence divine, ce n'est,
+pas moi qui t'ai chassée du sanctuaire! c'est <i>elle</i>, c'est
+son orgueil insatiable; c'est son inquiétude jalouse, qui
+t'éloignent sans cesse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER A.</b></p>
+
+<p>Oh! si tu pouvais me donner un jour, une heure, du
+calme divin que ton âme renferme, et que reflète ton
+front pâle, je serais dédommagé de toute ma vie de rêves
+dévorants et de tourments ignorés.</p>
+
+<p>Le calme! sans doute, tu ne peux ou ne veux pas
+donner autre chose.</p>
+
+<p>D'où vient que ton amitié ne me l'a pas donné? Il est
+des pensées terribles dont l'ivresse n'oserait s'élever jusqu'à
+toi. Mais, si l'on pouvait s'asseoir à tes pieds, plonger,
+sans frémir, dans ton regard, respirer une heure,
+sans témoins opportuns et sans crainte de t'offenser, l'air
+qui t'environne... serait-ce trop demander à Dieu? et
+n'ai-je pas assez souffert pour qu'il me soit permis de
+me représenter une si respectueuse et si enivrante volupté?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER I.</b></p>
+
+<p>Non, l'amour ne peut pas être l'infatigable exercice
+de l'indulgence et de la compassion. Dieu n'a pas voulu
+que la plus chère espérance de l'homme vint aboutir à
+l'abjuration de toute espérance. Philosophes austères
+moralistes sans pitié, vous mentez si vous prétendez que
+l'amour n'a que des devoirs à remplir et point de joies
+pures à exiger. Et vous autres, sceptiques matérialistes
+qui prétendez que le plaisir est tout, et qu'on peut adorer
+ce qu'on n'admire pas, vous mentez encore plus.
+Vous mentez tous, aucun de vous n'aima jamais. Je ne
+peux pas aimer sans bonheur, et je ne veux pas de plaisirs
+sans amour. Elle a raison, elle qui devine ma soif et
+les tourments de mon âme! elle sent, elle sait que je ne
+l'aime pas comme elle veut être aimée, comme elle ne
+peut pas aimer elle-même. Ambitieuse effrénée, qui veut
+qu'on lui donne ce qu'elle n'a plus, et qu'on l'adore
+comme une divinité quand elle ne croit plus elle-même!...
+O malheureuse, malheureuse entre toutes les femmes,
+pourquoi faut-il que tu sois à jamais punie des erreurs
+qui t'ont brisée et du mal que tu détestes!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<p><b>CAHIER A.</b></p>
+
+<p>Et vous, qui n'aimez pas, qui n'avez peut-être jamais
+aimé, qui semblez vouloir n'aimer jamais, quelle pensée
+d'ineffable mélancolie peut donc vous tenir lieu de ce qui
+n'est pas, et vous préserver de ce qui pourrait être? Mais
+qui donc saura jamais...</p>
+
+<br><br>
+
+<p>Ici le journal de Jacques Laurent paraît avoir été brusquement
+abandonné; nous en avons vainement cherché
+la suite. Une lettre d'Isidora, datée de trois mois plus
+tard, nous explique cette interruption.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>LETTRE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p>ISIDORA A MADAME DE T...</p>
+
+<p>«Alice, revenez à Paris, ou rappelez auprès de vous
+le précepteur de votre fils. Ses vacances ont duré assez
+longtemps, et Félix ne peut se passer des leçons de son
+ami. Quant à vous, ma soeur, cette solitude vous tuera.
+Je ne crois pas à ce que vous m'écrivez de votre santé et
+de votre tranquillité d'esprit. Moi, je pars, ma belle et
+chère Alice; je quitte la France, je quitte à jamais Jacques
+Laurent. Lisez ces papiers que je vous envoie et que je
+lui ai dérobés à son insu. Sachez donc enfin que c'est
+vous qu'il aime; efforcez-vous de le guérir ou de le payer
+de retour. Je sais que son coeur généreux va s'effrayer et
+s'affliger pour moi de mon sacrifice. Je sais qu'il va me
+regretter, car s'il n'a pas d'amour pour moi, il me porte
+du moins une amitié tendre, un intérêt immense. Mais
+que vous l'aimiez ou non, pourvu qu'il vous voie, pourvu
+qu'il vive près de vous, je crois qu'il sera bientôt consolé.</p>
+
+<p>Et puis il faut vous avouer que je l'ai rendu cruellement
+malheureux. Vous vous étiez trompée, noble Alice!
+nous ne pouvions pas associer des caractères et des existences
+si opposées. Voilà près d'une année que nous
+luttons en vain pour accepter ces différences. L'union
+d'un esprit austère avec une âme bouleversée par les
+tempêtes était un essai impossible. C'est une femme
+comme vous que Jacques devait aimer, et moi j'aurais
+dû le comprendre dès le premier jour où je vous ai vue.</p>
+
+<p>Je vous ferai ma confession entière. Depuis trois
+mois que j'ai surpris et comme volé le secret de Jacques,
+j'ai mis tout en oeuvre pour le détacher de vous. Excepté
+de lui dire du mal de vous, ce qui m'eût été impossible,
+j'ai tout tenté pour vaincre l'obstacle, pour triompher
+de la passion que vous lui inspirez, et qui me causait
+une jalousie effrénée. Cette ambition avait réveillé mon
+amour, qui commençait à périr de fatigue et de souffrance;
+je suis redevenue coquette, habile, tour à tour
+humble et emportée, boudeuse et soumise, ardente et
+dédaigneuse. Rien ne m'a réussi; votre absence lui avait
+ôté, je crois, jusqu'au sentiment de la vie. Il n'était plus
+auprès de moi qu'une victime du dévouement qu'il s'était
+imposée, et je suis presque certaine que, sans la
+crainte de vous sembler coupable et d'être blâmé par
+vous, son courage ne se serait pas soutenu. Mais je suis
+sûre aussi que, pour conquérir votre estime, il eût fait
+le sacrifice de sa vie entière, et qu'en souffrant mille tortures,
+il ne se serait jamais détaché de moi.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+
+
+
+<p>«Eh bien, ne soyez pas effrayée de ma résolution,
+Alice! je la prends enfin avec calme. Hier encore, Jacques,
+plus pâle qu'un spectre, plus beau qu'un saint, me jurait
+qu'il ne me quitterait jamais, qu'il ne me manquerait
+jamais de parole. En voyant tant d'abnégation et de
+vertu, j'ai été prise tout à coup d'un accès de courage
+et de désintéressement, et je lui ai dit à jamais adieu
+dans mon coeur. Je vous écris de ma première station,
+station sur la route d'Italie, et probablement il ignore encore,
+à l'heure qu'il est, que j'ai quitté Paris et brisé sa
+chaîne! Voyez combien je suis guérie! Je désire qu'il
+l'apprenne avec joie, et la seule tristesse que j'éprouve,
+c'est la crainte de lui laisser quelque regret.</p>
+
+<p>«Pourquoi donc tardons-nous tant à faire ce qui est
+juste et bon? Quelle fausse idée nous attachons à l'importance
+de nos sacrifices et à la difficulté de notre courage!
+Il y a plus d'un an que je regarde comme une angoisse
+mortelle le détachement que je porte aujourd'hui
+dans mon coeur avec une sorte de volupté. Je ne savais
+pas que la conscience d'un devoir accompli pouvait offrir
+tant de consolation. Ma naïveté à cet égard doit vous
+faire sourire. Hélas! c'est apparemment la première fois
+que je cède à un bon mouvement sans arrière-pensée.
+Puissé-je tirer de cette première et grande expérience
+la force d'abjurer dans l'avenir mon aveugle et impérieuse
+personnalité!</p>
+
+<p>«Pourquoi ne m'avez-vous pas aidée, chère Alice, à
+entrer dans cette voie? Ah! si vous aviez aimé Jacques,
+avec quel enthousiasme je l'aurais rendu à la liberté!...
+Et pourtant, hier encore, je luttais contre vous... mais
+c'est que vous ne l'aimez pas... Pourtant, que sais-je?
+votre langueur, votre mélancolie, cachent peut-être le
+même secret.... Pardonnez-moi, je n'en dirai pas davantage,
+je vous respecte désormais au point de vous craindre.
+Voyez à quel point vous m'êtes sacrée! La passion
+de Jacques pour vous était, pour moi, comme un reflet
+de votre image dans son âme, et, quoique je fusse en
+possession de son secret, jamais je n'ai osé le lui dire,
+jamais je n'ai osé vous combattre ouvertement et vous
+nommer à lui.</p>
+
+<p>«Revoyez-le sans crainte et sans confusion. Il croit
+que le vieux Saint-Jean a brûlé son journal par mégarde.
+Il ne se doutera jamais que sa confession est entre vos
+mains. Ah! c'est la confession d'un ange. Quel noble
+sentiment, Alice! quelle ferveur mystérieuse, quel pieux
+respect! n'en serez-vous pas touchée quelque jour? J'aurais
+donné, moi, dix ans de jeunesse et de beauté pour
+être aimée ainsi, eussé-je dû ne l'apprendre jamais de
+sa bouche, et n'en recevoir même jamais un baiser furtif
+sur le bord de mon vêtement!</p>
+
+<p>«C'en est fait! je n'inspirerai jamais cette flamme
+sainte que j'ai follement rêvée. Autrefois je m'indignais
+contre mon sort, j'accusais le coeur de l'homme d'injustice,
+d'orgueil et de cruauté; mais j'ai bien changé depuis
+un an! Si quelque jour vous parlez de moi librement
+avec Jacques, dites-lui de ne pas se reprocher mes
+souffrances; elles m'ont été salutaires, elles ont porté
+leurs fruits amers et fortifiants. J'ai reconnu enfin qu'il
+n'était pas au pouvoir du coeur le plus généreux et le
+plus sublime de donner toute sa flamme à un être troublé
+et malade comme moi.....J'ai reconnu le sceau de
+la justice divine et le prix de la vertu... la vertu que j'ai
+tant haïe et blasphémée dans mes désespoirs! Où seraient
+donc le bien et le mal ici-bas, si les coeurs coupables
+pouvaient être récompensés dès cette vie, et s'il
+n'y avait pas d'inévitables expiations! Ah! cette parole
+est vraie: <i>Tu seras puni par où tu as péché!</i> Cela est
+vrai pour toutes les erreurs, pour toutes les folles passions
+de l'humanité. Ceux qui ont abusé des bienfaits de
+Dieu ne le trouveront plus et seront condamnés à le
+chercher sans cesse! La femme sans frein et sans retenue
+mourra consumée par le rêve d'une passion qu'elle
+n'inspirera jamais.</p>
+
+<p>«Et pourtant l'Evangile nous montre les ouvriers de la
+dernière heure du jour récompensés comme ceux de la
+première...; mais le maître qui paie ainsi, c'est Dieu. Il
+n'est pas au pouvoir de l'homme de tout donner en
+échange de peu. Si l'ouvrier tardif et lâche avait le droit
+d'exiger une part complète, celui qui rétribue serait
+frustré, et c'est en amour surtout que l'égalité a besoin
+d'être respectée comme l'amour même; car l'amour est
+aussi beau que la vertu, ou plutôt la vertu, c'est l'amour.
+Il impose les plus grands devoirs, et ces devoirs-là,
+partagés également, sont les plus vives jouissances.
+Celui qui croit pouvoir mériter seul, présume trop de
+lui-même; celui qui se croit dispensé de mériter, ne recueille
+rien.</p>
+
+<p>«C'est en Dieu seul que je me réfugie, ses trésors à lui
+sont inépuisables. Si le catholicisme n'était pas une
+fausse doctrine pour les hommes d'aujourd'hui, je sens
+que je me ferais carmélite ou trappiste à l'heure qu'il
+est; mais le Dieu des nonnes est encore un homme,
+une sorte d'égal, un jaloux, un amant; le Dieu qui peut
+me sauver, c'est celui qui ne punit pas sans retour. Il
+me semble que j'ai assez expié, et que je mérite d'entrer
+dans le repos des justes, c'est-à-dire de ne plus connaître
+les passions.</p>
+
+<p>«Mais vous, Alice, vous avez droit à la coupe de la
+vie, vous vous en êtes trop abstenue; pourquoi donc craindriez-vous
+d'y porter vos lèvres pures? il est impossible
+qu'il y ait une goutte de fiel pour vous... Je n'ose nommer
+Jacques, et pourtant, ma belle sainte, je ne puis
+m'empêcher de rêver que quelque jour... un beau soir
+d'été plutôt, Jacques vous surprendra à la campagne,
+lisant ce paragraphe écrit de sa main: «Si l'on pouvait
+s'asseoir à tes pieds!...»</p>
+
+<p>«Quand vous m'écrirez que ce moment est venu, je
+reviendrai près de vous, j'y reviendrai calme et purifiée;
+et, à mon tour, Alice, je goûterai ce bonheur d'avoir fait
+des heureux, que vous vouliez garder pour vous seule!</p>
+
+<p>«ISIDORA.»</p>
+
+<p>La lettre qui suit est de dix ans postérieurs à celle
+qu'on vient de lire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LETTRE DEUXIÈME.</h3>
+
+<p>ISIDORA A MADAME DE T...</p>
+
+<p>Non, je ne suis pas malheureuse. J'ai accompli pour
+vous, Alice, un sacrifice que je croyais bien grand
+alors...</p>
+
+<p>Pardonnez-moi si je vous dis aujourd'hui que, dans
+mes souvenirs, ce grand acte de courage me paraît
+chaque jour moins sublime, et qu'enfin j'arrive à me
+trouver assez peu héroïque... Que Jacques me pardonne
+de parler ainsi! Et vous surtout, ma soeur chérie, pardonnez-moi
+de ne pas le pleurer... Il n'y a rien d'injurieux
+pour lui dans le calme avec lequel je puis parler à
+présent d'un sujet jadis si brûlant, et naguère encore si
+délicat. Ce n'est pas de Jacques que je suis guérie, c'est
+de l'amour! Oui, vraiment, j'en suis guérie à jamais,
+Alice, et, pour m'avoir fait cette grâce, Dieu a été trop
+bon pour moi, il m'a trop largement récompensée d'un
+moment de force.</p>
+
+<p>Je vous dis cela ce soir, au bord du plus beau lac de
+la terre, par un coucher de soleil splendide, sous le ciel
+de la paisible et riante Lombardie, et je parle ainsi dans
+la sincérité de mon coeur.</p>
+
+<p>Il me semble, tant je suis tranquille, que je ne
+puis plus souffrir.... Peut-être si le ciel était orageux,
+l'air âcre, et que le paysage, au lieu de l'églogue
+des prairies bordant de fleurs des flots placides, m'offrît
+le drame d'un volcan qui gronde et d'une nature qui
+menace... peut-être mon âme serait-elle moins sereine,
+peut-être vous exprimerais-je le vide délicieux de mon
+âme en des termes plus résignés que triomphants.... Je
+ne sais, je n'ose chanter victoire, dans la crainte de
+tomber dans le péché d'orgueil et d'en être punie; mais
+il est certain que, depuis quelques mois, depuis ma dernière
+lettre, je ressens une joie intérieure qui me semble
+durable et profonde.</p>
+
+<p>A quoi l'attribuerai-je? Sera-ce simplement à cet inappréciable
+bienfait du repos dont je ne me souvenais plus
+d'avoir joui? peut-être! O bonheur des âmes blessées et
+fatiguées, que tu es humble et modeste! tu te contentes
+de ne pas souffrir, tu ne demandes rien que l'absence
+d'un excès de souffrance; tu te replies sur toi-même,
+comme une pauvre plante qui, après l'orage, n'a besoin
+que d'un grain de sable et d'une goutte d'eau; bien juste
+de quoi ne pas mourir et se sentir faiblement vivre.... le
+plus faiblement possible!</p>
+
+<p>Pas de funestes présages, Alice! ne croyez pas me
+consoler et m'égayer en me disant que je suis encore jeune
+et que j'aimerai encore! Non, je ne suis plus jeune! si
+mes traits disent le contraire, ils mentent. C'est dans
+l'âme que les années marquent leur passage et laissent
+leur empreinte; c'est notre coeur, c'est notre imagination
+qui vieillissent promptement ou résistent avec vaillance.</p>
+
+<p>&mdash;... Je relis ce que je vous écrivais tout à l'heure,
+aux dernières clartés d'un soleil mourant; on m'apporte
+une lampe, je m'éloigne de la fenêtre...</p>
+
+<p>Mes idées prennent un autre cours.</p>
+
+<p>Pourquoi confondais-je le coeur avec l'imagination?
+Dans la jeunesse, c'est peut-être une seule et même
+chose; mais, en vieillissant, les éléments de notre être
+deviennent plus distincts. Les sens s'éteignent d'un côté,
+le cerveau de l'autre; mais le coeur est-il donc condamné
+à mourir avec eux? Oh non! grâce à la divine bonté de
+la Providence, la meilleure partie de nous-même survit
+à la plus fragile, et il arrive qu'on se trouve heureux
+de vieillir. 0 mystère sublime! Vraiment la vie est meilleure
+qu'on ne croit! L'injuste et superbe jeunesse recule
+avec effroi devant la pensée d'une transformation
+qui lui semble pire que la mort, mais qui est peut-être
+l'heure la plus pure et la plus sereine de notre pénible
+carrière.</p>
+
+<p>Avec quelle terreur j'avais toujours pensé à la vieillesse!
+Dans la fleur de ma jeunesse, je n'y croyais pas.
+«Moi, vieillir! me disais-je en me contemplant: devenir
+grasse, lourde, désagréable à voir! Non, c'est impossible,
+cela n'arrivera pas. Je mourrai auparavant; ou
+bien, quand je me sentirai décliner, quand une femme
+me regardera sans envie, et un homme sans désir, je
+me tuerai!»</p>
+
+<p>Il n'y a pas longtemps encore qu'en consultant mon
+miroir, ce conseiller sévère, sur lequel les hommes ont
+dit et écrit tant de lieux communs satiriques, je m'effrayais
+d'une ride naissante et de quelques cheveux
+qui blanchissaient; nais, tout d'un coup, j'en ai pris
+mon parti, je n'ai même plus songé à m'assurer des ravages
+du temps, et, le jour où je me suis dit que j'étais
+vieille, je me suis trouvée jeune pour une vieille. Et
+puis, je crois que, précisément, toutes ces railleries de
+l'autre sexe, à propos des beautés qui s'en vont et qui
+se pleurent, m'ont donné un accès de fierté victorieuse.
+J'ai compris profondément cette ingratitude des hommes
+qui, après avoir adulé notre puissance, l'insulte et la
+raille dès qu'elle nous échappe. Et j'ai trouvé qu'il fallait
+être bien avilie pour regretter ce vain hommage dont la
+fumée dure si peu. Enfin, raison ou lassitude, je me
+sens réconciliée avec la <i>vieille femme</i>.</p>
+
+<p>La vieille femme! Eh bien, oui, c'est une autre
+femme, un autre <i>moi</i> qui commence, et dont je n'ai pas
+encore à me plaindre. Celle-là est innocente de mes erreurs
+passées; elles les ignore parce qu'elle ne les comprend
+plus, et qu'elle se sent incapable de les imiter.
+Elle est douce, patiente et juste, autant que l'autre était
+irritable, exigeante et rude. Elle est redevenue simple
+et quasi naïve, comme un enfant, depuis qu'elle n'a
+plus souci de vaincre et de dominer.</p>
+
+<p>Elle répare tout le mal que l'autre a fait, et, par-dessus
+le marché, elle lui pardonne ce que l'autre, agitée
+de remords, ne pouvait plus se pardonner à elle-même.
+La jeune tremblait toujours de retomber dans le mal,
+elle le sentait sous ses pieds et n'osait faire un pas. La
+vieille marche en liberté et sans craindre les chutes, car
+rien ne l'attire plus vers les précipices.</p>
+
+<p>Ne croyez pourtant pas, mes amis, que je vais me
+composer un rôle, une figure, un costume, un esprit
+de circonstance. Il y a un genre de coquetterie que
+je déteste plus que la pire coquetterie des jeunes
+femmes, c'est celle des vieilles, Je veux parler de ces
+ex-beautés qui se réfugient dans la grâce, dans l'esprit,
+dans l'aménité caressante. Je connais ici une
+marquise de soixante ans dont l'éternel sourire et la
+banale bienveillance me font l'effet d'une prostitution de
+l'âme.</p>
+
+<p>Certes c'est là une grande comédienne et qui dissimule
+bien ses regrets. Elle affecte d'aimer les jeunes gens des
+deux sexes d'une tendre affection, d'être là maman à
+tout le monde, de faire tous les frais de gaieté des réunions,
+d'amener des rencontres, de nouer des mariages,
+de se rendre indispensable en recevant toutes les confidences,
+en rendant mille petits services: et, au fond du
+coeur, cette excellente femme est plus sèche et plus
+égoïste qu'on ne pense. Elle fait toutes choses en vue
+d'elle-même et du rôle qu'elle s'est imposé. Elle n'a pas
+pu rompre avec le succès, et elle poursuit sa carrière de
+reine des coeurs sous une forme nouvelle. Elle est jalouse
+de quiconque fait quelque bien, et j'ai failli être
+brouillée avec elle pour avoir adopté Agathe. Elle voulait
+l'accaparer, en faire l'ornement de son salon, frapper
+les esprits par la production au grand jour de cette
+modeste fille, pour arriver à la marier sottement à quelque
+vieux patricien, ex-comparse dans son cortège d'adorateurs.
+Elle eût trouvé moyen de faire grana bruit
+avec cela, et d'abandonner la pauvrette, comme elle a
+fait de tant d'autres, quand elles ont eu assez brillé près
+d'elle, à son profit.</p>
+
+<p>Non, non, jamais je n'imiterai cette marquise, et
+quand, d'un air doucereusement cruel, elle m'honore
+de ses avis et me cite son propre exemple pour m'engager
+à vieillir agréablement, je me détourne pour ne pas
+respirer son souffle glacé. Oh! je ne prendrai pas votre
+petit sentier parfumé de roses fanées, ma charmante
+vieille! Je suis vieille tout de bon, je le sens, je m'en
+réjouis, J'en triomphe tranquillement au fond de l'âme.
+Je n'ai pas besoin déjouer votre comédie. Je n'aime plus
+les hommes, moi! Je n'ai plus besoin de leurs louanges,
+j'en ai eu assez, et je sais ce qu'elles valent. Je trouve
+la vieillesse bonne et acceptable, mais elle m'arrive sérieuse
+et recueillie, non folâtre et remuante. J'ai encore
+du coeur, et je veux conserver ce bon reste en ne le gaspillant
+pas dans de feintes amitiés.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi une métaphore qui me vient. Je me
+figure la jeunesse comme un admirable paysage des
+Alpes. Tout y est puissant, grandiose, heurté. À côté
+d'une verdure étincelante, un bloc de pâles neiges et de
+glaces aiguës a coulé dans le vallon, et les fleurs qui
+viennent d'éclore là, meurent au sein de l'été, frappées
+au coeur par une gelée soudaine et intempestive. Des
+roches formidables pendent sur de ravissantes oasis et
+les menacent incessamment. De limpides ruisseaux coulent
+silencieusement sur la mousse; puis, tout à coup,
+le torrent furieux qu'ils rencontrent, les emporte avec
+lui et les précipite avec fracas dans de mystérieux
+abîmes. La clochette des troupeaux et le chant du pâtre
+sont interrompus par le tonnerre de la cascade ou celui
+de l'avalanche: partout le précipice est au bord du sentier
+fleuri, le vertige et le danger accompagnent tous les
+pas du voyageur, que les beautés incomparables du site
+enivrent et entraînent. Une nature si sublime est sans
+cesse aux prises avec d'effroyables cataclysmes; ici le
+glacier ouvre ses terribles flancs de saphir et engloutit
+l'homme qui passe; là les montagnes s'écroulent, comblent
+le lac et la plaine, et, de tout ce qui souriait ou
+respirait hier à leurs pieds, il ne reste plus ni trace ni
+souvenir aujourd'hui... Oui, c'est là l'image de la jeunesse,
+de ses forces déréglées, de ses bonheurs enivrants,
+de ses impétueux orages, de ses désespoirs mortels, de
+ses combats, et de toute cette violente destruction d'elle-même
+qu'enfante l'excès de sa vie.</p>
+
+<p>Mais la vieillesse! je me la figure comme un vaste et
+beau jardin bien planté, bien uni, bien noble à l'ancienne
+mode... un peu froid d'aspect, quoique situé à l'abri des
+coups de vent. C'est encore assez grand pour qu'on y
+essaie une longue promenade, mais on aperçoit les
+limites au bout des belles allées droites, et il n'y a point
+là de sentiers sinueux pour s'égarer.</p>
+
+<p>On y voit encore des fleurs; mais elles sont cultivées
+et soignées, car le sol ne les produit point sans les secours
+de la science et du goût.</p>
+
+<p>Tout y est d'un style simple et sévère, point de statues
+immodestes, point de groupes lascifs. On ne s'y
+poursuit plus les uns les autres pour s'étreindre et pour
+lutter: on s'y rencontre, on s'y salue, on s'y serre la
+main sans rancune et sans regret. On n'y rougit point,
+car on a tout expié en passant le seuil de cette noble
+prison dont on ne doit plus sortir; et l'on s'y promène
+ou l'on s'y repose, consolé et purifié, jouissant des tièdes
+bienfaits d'un soleil d'automne. Si, du haut de la terrasse
+abritée, le regard plonge dans la région terrible et magnifique
+où s'agite la jeunesse, on se souvient d'y avoir
+été, et on comprend ce qui se passe là d'admirable et
+d'insensé; mais malheur à qui veut y redescendre et y
+courir: car les railleries ou les malédictions l'y attendent!
+Il n'est permis aux hôtes du jardin que d'étendre
+les mains vers ceux qui dansent sur les abîmes, pour
+tâcher de les avertir; et encore, cela ne sert-il pas à
+grand'chose, car on ne s'entend pas de si loin.</p>
+
+<p>Voilà mon apologue. Passez-m'en la fantaisie, je me
+sens plus à l'aise depuis que je me suis planté ce jardin.</p>
+
+<p>Mais c'est bien assez philosopher et rêver, Il faut
+que je vous parle d'Agathe, de cette pauvre orpheline
+que j'ai adoptée, qui entrait chez moi comme femme de
+chambre, et dont j'ai fait ma fille, ni plus ni moins.</p>
+
+<p>Je vous ai déjà dit qu'elle était fille d'un pauvre artiste
+qui l'avait fort bien élevée, mais qui, en mourant, l'avait
+laissée dans le plus complet abandon, dans la plus profonde
+misère.</p>
+
+<p>Je n'avais jamais songé à adopter un enfant, je n'avais
+jamais regretté de n'en point avoir.</p>
+
+<p>Il ne me semblait point que j'eusse le coeur maternel,
+et peut-être eusse-je manqué de tendresse ou de patience
+pour soigner un petit enfant; Lorsque cette Agathe est
+entrée chez moi, j'étais à cent lieues de prévoir que je
+me prendrais pour elle d'une incroyable affection. Je fus
+frappée de sa jolie figure, de son air modeste, de son
+accent distingué, et je me promis d'en faire une heureuse
+soubrette, libre autant que possible, et traitée avec
+bienveillance.</p>
+
+<p>Puis, au bout de quelque temps, en courant avec elle,
+je découvris un trésor de raison, de droiture et de bonté;
+et bientôt, je la retirai de l'office pour la faire asseoir à
+mes cotés, non comme une demoiselle de compagnie,
+mais comme la fille de mon coeur et de mon choix.</p>
+
+<p>Pourtant si vous nous voyiez ensemble, vous seriez
+surprise, chère Alice, de l'apparente froideur de notre
+affection; du moins, vous nous trouveriez bien graves,
+et vous vous demanderiez si nous sommes heureuses
+l'une par l'autre.</p>
+
+<p>Il faut donc que je vous explique ce qui se passe entre
+nous.</p>
+
+<p>Dès le principe, j'ai examiné attentivement Agathe,
+je l'ai même beaucoup interrogée. J'ai retiré de cet examen
+et de ces interrogatoires, la certitude que c'était là
+un ange de pureté, et en même temps une âme assez
+forte: un caractère absolument différent du mien, à la
+fois plus humble et plus fier, étranger par nature aux
+passions qui m'ont bouleversée, difficile, impossible
+peut-être à égarer, prudente et réfléchie, non par sécheresse
+et calcul personnel, mais par instinct de dignité et
+par amour du vrai.</p>
+
+<p>La docilité semblait être sa qualité dominante, lorsque
+je lui commandais en qualité de maîtresse. Mais en
+l'observant, je vis bientôt que cette docilité n'était
+qu'une muette adhésion à la règle qu'elle acceptait:
+l'amour de l'ordre, et surtout une noble fierté qui voulait
+se soustraire par l'exactitude rigoureuse à l'humiliation
+du commandement. C'était cela bien plutôt qu'une soumission
+aveugle et servile pour ma personne. Le silence
+profond qui protégeait ce caractère grave et recueilli
+m'empêchait de savoir si les passions généreuses pourraient
+y fermenter, si la haine de l'injustice et le mépris
+de la stupidité seraient capables d'en troubler la paix.</p>
+
+<p>A présent encore, quoique j'aie lu aussi avant dans
+son coeur qu'elle-même, quoique je sache bien qu'elle
+adore la bonté, j'ignore si elle peut haïr la méchanceté
+Peut-être qu'il y a là trop de force pour que l'indignation
+s'y soulève, pour que le dédain y pénètre.
+Étonnement et pitié, voilà, ce me semble, toute l'altération
+que cette sérénité pourrait subir.</p>
+
+<p>Agathe a vécu dans le travail et la retraite, sans rien
+savoir, sans rien deviner du monde, sans rien désirer de
+lui, sans songer qu'elle pût jamais sortir de l'obscurité
+qu'elle aime, non-seulement par habitude, mais par
+instinct. Elle ne connaît pas l'amour, elle en pressent
+encore si peu les approches, que je me demande avec
+terreur si elle est capable d'aimer, et si elle n'est pas
+trop parfaite pour ne pas rester insensible.</p>
+
+<p>Et pourtant, je ne puis concevoir la jeunesse d'une
+femme sans amour, et je suis épouvantée du mystère de
+son avenir. Aimera-t-elle, d'amitié seulement, un compagnon
+de toute la vie, un mari? Élèvera-t-elle des
+enfants, sans passion, sans faiblesse, avec la rigide
+pensée d'en faire des êtres sages et honnêtes? Quelle
+rectitude admirable et effrayante! Sera-t-elle heureuse
+sans souffrir? est-ce possible!</p>
+
+<p>Et pourtant, qu'ai-je retiré, moi, de mes angoisses et
+de mes tourments?</p>
+
+<p>Quand j'avais seize ans, l'âge d'Agathe, je n'avais déjà
+plus de sommeil, ma beauté me brûlait le front, de
+vagues désirs d'un bonheur inconnu me dévoraient le
+sein. Rien dans cette enfant ne me rappelle mon passé. Je
+l'admire, je m'étonne, et je n'ose pas juger.</p>
+
+<p>Quand j'ai changé la condition d'Agathe si soudainement,
+si complètement, elle a été fort peu surprise,
+nullement étourdie ou enivrée, et j'ai aimé cette noble
+fierté qui acceptait tout naturellement sa place. L'expression
+de sa reconnaissance a été vraie, mais toujours
+digne. Elle me promettait de mériter ma tendresse, mais
+elle n'a pas plié le genou, elle n'a pas courbé la tête, et
+c'est bien. En voyant ce noble maintien, moi, j'ai été
+saisie d'un respect étrange, et une seule crainte m'a tourmentée,
+c'est de n'être pas digne d'être la bienfaitrice et
+la providence d'Agathe. Son air imposant ma fait comprendre
+la grandeur du rôle que je m'imposais, et,
+depuis ce moment, je m'observe avec elle, comme si je
+craignais de manquer au devoir que j'ai contracté.</p>
+
+<p>Cela fait une amitié qui m'est plus salutaire que délicieuse.
+Il ne s'agit point d'adopter une telle orpheline
+pour s'en faire une société, une distraction, un appui.
+Agathe prend le contrat au sérieux. Elle semble me dire
+dans chaque regard:</p>
+
+<p>«Vous avez voulu avoir l'honneur d'être mère, songez
+que ce n'est pas peu de chose, et qu'une mère doit
+être l'image de la perfection.»</p>
+
+<p>Moi, je ne sais pas me contraindre, et, si quelque folle
+passion pouvait encore me traverser le cerveau, je ne
+jouerais pas la comédie. J'éloignerais Agathe plutôt que
+de la tromper. Mais est-ce donc la pensée que le moindre
+égarement de ma part troublerait notre intimité, qui fait
+que je me sens si bien fortifiée dans mon <i>jardin de vieillesse</i>?</p>
+
+<p>Peut-être! peut-être Agathe m'a-t-elle été envoyée
+par la bonté divine pour me faire aimer l'ordre, le calme,
+la dignité, et la convenance. Il est certain que tout cela
+est personnifié en elle, et que rompre avec ces choses là,
+ce serait rompre avec Agathe. Il était donc dans ma destinée
+que les hommes me perdraient et que je ne pourrais
+être sauvée que par les femmes? Vous avez commencé
+ma conversion, chère Alice; vous l'avez voulue,
+vous y avez mis tout votre coeur, toute votre force. Agathe,
+qui vous ressemble à tant d'égards, l'achève sans se donner
+la moindre peine, sans se douter même de ce qu'elle
+fait; car la douce enfant ignore ma via, et ne la comprendrait
+pas si elle lui était racontée.</p>
+
+<p>Minuit.</p>
+
+<p>Agathe m'a forcée de m'interrompre, mais je veux
+vous dire bonsoir, à présent qu'elle me quitte. J'ai passé
+solennellement la soirée auprès d'elle, et je me sens
+comme exaltée par mes propres pensées.</p>
+
+<p>Quelle nuit magnifique! la terre altérée ouvrait tous
+ses pores à la rosée, les fleurs la recevaient dans leurs
+coupes immaculées. Enivrés d'amour, de parfum et de
+liberté, les rossignols chantaient, et, du fond humide de
+la vallée, leurs intarissables mélodies montaient comme
+un hymne vers les étoiles brillantes. Appuyée sur l'épaule
+d'Agathe, que je dépasse de toute la tête, je marchais
+d'un pas égal et lent, m'arrêtant quelquefois quand nous
+atteignions ta limite de la balustrade. La terrasse de
+cette <i>villa</i> est magnifiquement située; absorbées dans la
+contemplation du paysage vague et profond, et plus encore
+de l'infini déroulé sur nos têtes, nous ne songions
+point à nous parler. Peu à peu ce silence amené naturellement
+par la rêverie, nous devint impossible à
+rompre. Du moins, pour ma part, je n'eusse rien trouvé
+à dire qui ne m'eût semblé oiseux ou coupable au milieu
+d'une telle nuit, solennelle et mystérieuse comme la
+beauté parfaite. Agathe respectait-elle ma méditation,
+ou bien éprouvait-elle le même besoin de recueillement?
+Agathe aussi est mystérieuse comme la perfection. Son
+âme sans tache me semblait si naturellement à la hauteur
+de la beauté des choses extérieures, que j'eusse,
+craint d'affaiblir, par mes réflexions, le charme qu'elle y
+trouvait Avait-elle besoin de moi pour admirer la voûte
+céleste, pour aspirer l'infini, pour se prosterner en esprit
+devant la main qui sema ces innombrables soleils comme
+une pluie de diamants dans l'Océan de l'Éther? Et
+quelles expressions eussent pu rendre ce qu'elle éprouvait
+sans doute mieux que moi? De quel autre sujet
+eussé-je pu l'entretenir qui ne fût un outrage à la beauté
+des cieux, une profanation de ces grandes heures et de
+ces lieux sublimes?</p>
+
+<p>Quand l'échange de la parole n'est pas nécessaire il
+est rarement utile. J'en suis venue à croire que tous les
+discours humains ne sont que vanité, temps perdu, corruption
+du sentiment et de la pensée. Notre langage est
+si pauvre que quand il veut s'élever, il s'égare le plus
+souvent, et que quand il veut trop bien peindre, il dénature.
+Toujours la parole procède par comparaison, et les
+poètes sont forcés, pour décrire la nature, d'assimiler
+les grandes choses aux petites. Par exemple ils font du
+ciel une coupole; de la lune une lampe; des fleuves
+sinueux, les anneaux d'un serpent; des grandes lignes
+de l'horizon et des grandes masses de la végétation, les
+plis et les couleurs d'un vêtement.</p>
+
+<p>Les poëtes ont peut-être raison: interprètes et confidents
+de la nature, chargés de l'expliquer au vulgaire,
+de communiquer aux aveugles un peu de cette vue immense
+que Dieu leur a donnée, ils se servent de figures
+pour se faire entendre, à la manière des oracles. Ils mettent
+les soleils dans le creux de ces mains d'enfants sous
+la figure d'un rubis ou d'une fleur, parce que le vulgaire
+ne peut concevoir que ce qu'il peut mesurer. Et tous
+tant que nous sommes, nous avons pris une telle habitude
+de ce procédé de comparaison, que nous ne savons
+pas nous expliquer autrement quand nous voulons parler.
+Mais quand l'âme poétique est seule, elle ne compare
+plus: elle voit et elle sent.</p>
+
+<p>L'intelligence n'explique pas au coeur pourquoi et
+comment l'univers est beau; dans aucune langue humaine
+le véritable poëte ne saurait rendre la véritable
+impression qu'il reçoit du spectacle de l'infini.</p>
+
+<p>Qu'il se taise donc et qu'il jouisse, celui qui n'a rien à
+démêler avec le monde, rien a lui enseigner ou à recevoir
+de lui: l'amour d'une vaine gloire dicte trop souvent
+ces prétendus épanchements. Celui qui parle veut
+produire de l'effet sur celui qui écoute, et s'il ne cherche
+point à l'éblouir par l'éclat des mots, du moins il travaille
+à s'emparer de ses émotions, à lui imposer les
+siennes, à se poser comme un prisme entre lui et la
+beauté des choses. Alors, sous l'oeil de Dieu, au lieu de
+deux âmes prosternées, il n'y a plus qu'un cerveau agissant
+sur un autre cerveau, triste échange de facultés
+bornées et de misère orgueilleuse!</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas cela seulement qui me fermait la
+bouche auprès d Agathe: quelle parole de ma bouche
+flétrie si longtemps par la plainte et l'imprécation, ne
+fût tombée comme une goutte de limon impur dans cette
+source limpide, où l'image de Dieu se reflète dans toute
+sa beauté? Entre elle et moi, hélas! il y a un abîme
+infranchissable: c'est mon passé. Mes doutes, mes vains
+désirs, mes angoisses furieuses, mes amertumes, mon
+impiété, ma vaine science de la vie, mes ennuis, tout ce
+que j'ai souffert! Cette âme vierge de toute souillure et
+de toute tristesse doit à jamais l'ignorer. Il y a en elle
+une infinie mansuétude qui l'empêcherait de me retirer
+son affection. Peut-être même m'aimerait-elle davantage;
+si elle avait à me plaindre! Peut-être trouverais-je dans
+sa piété filiale des consolations puissantes. Mais de même
+que la mère, forcée de traverser un champ de bataille,
+cache dans son sein la tête de son enfant pour l'empêcher
+de voir la laideur des cadavres et de respirer
+l'odeur delà corruption, de même ma tendresse pour
+Agathe m'empêchera de lever jamais ce voile virginal
+qui lui cache les misères et les tortures de cette vie déréglée.</p>
+
+<p>Cette ligne invisible tracée entre elle et moi est un
+lien, bien plus qu'un obstacle. C'est là que se manifeste, à
+son insu, ma tendresse pour elle; c'est là que gît sa confiance
+en moi. Je lui sacrifie le plaisir que j'aurais parfois
+à épancher mes pensées: elle s'appuie sur moi
+comme sur une force dont elle croit avoir besoin et qui
+ne réside qu'en elle. Si je me sens triste et agitée, ce
+qui arrive bien rarement désormais, je l'éloigne de moi
+quelques instants, pour ne la rappeler que lorsque mon
+âme a repris son calme et sa joie silencieuse.</p>
+
+<p>Agathe est blanche comme un beau marbre de Carrare
+au sortir de l'atelier. L'incarnat de la jeunesse ne
+colorera jamais vivement ce lis éclos dans l'ombre du
+travail el de la pauvreté; et cependant un léger embonpoint
+annonce cette santé particulière aux recluses,
+santé plus paisible que brillante, plus égale que vigoureuse,
+apte aux privations, impropre à la douleur et à
+la fatigue. Trois jours de mon ancienne vie briseraient
+cette plante frêle et suave, qui, dans la paix d'un cloître,
+résisterait longtemps à la vieillesse et à la mort.</p>
+
+<p>Auprès de cette fleur sans tache, auprès de ce diamant
+sans défaut, je sens mon âme s'élever et se fortifier.
+D'autres jeunes filles ont plus de beauté, une intelligence
+plus vive et plus brillante, un sentiment des arts
+plus chaud et plus prononcé. Agathe ne ressemble pas
+à une statue grecque. C'est la vierge italienne dans toute
+sa douceur, vierge sans extase et sans transport, accueillant
+le monde extérieur sans l'embrasser, attentive,
+douce et un peu froide à force de candeur, telle enfin
+que Raphaël l'eût placée sur l'autel, le regard fixé sur le
+pécheur, et semblant ne pas comprendre la confession
+qu'elle écoute.</p>
+
+<p>Il y a, certes, dans toutes les créatures humaines, un
+fluide magnétique, impénétrable aux organisations
+épaisses, mais vivement perceptible aux organisations
+exquises par elles-mêmes, ou à celles qui sont développées
+par la souffrance. La présence d'Agathe agit sur moi
+d'une manière magique. L'atmosphère se rafraîchit ou
+s'attiédit autour d'elle. Quelquefois, quand le spectre du
+passé m'apparaît, une sueur glacée m'inonde, et je crois
+entrer dans mon agonie. Mais si Agathe vient s'asseoir
+près de moi, l'oeil noir et grave et la bouche à demi
+souriante, elle me communique immédiatement sa force
+et son bien-être.</p>
+
+<p>Il y a donc en elle quelque chose de mystérieux pour
+moi, comme je vous le disais; quelque chose que je
+n'eusse pas su demander, si l'on m'eût offert de choisir
+une compagne et une fille selon mes prédilections instinctives.
+Probablement, j'aurais fait la folie de désirer une
+fille semblable à moi sous plusieurs rapports. J'aurais
+voulu qu'elle fût ardente et spontanée, qu'elle connût ces
+agitations de l'attente, ces bouleversements subits, ces
+enthousiasmes et ces illusions où j'ai trouvé quelques
+heures d'ivresse au milieu d'un éternel supplice. Et probablement
+aussi, au lieu de la préserver du malheur par
+mon expérience, j'eusse augmenté son irascibilité par la
+mienne et développé sa faculté de souffrir. Mais un
+caprice du hasard que je ne puis m'empêcher de bénir
+superstitieusement comme une faveur providentielle, a
+jeté dans mes bras un être qui ne me comprend pas du
+tout et que je comprends à peine. Ce contraste nous a
+sauvées l'une et l'autre. J'eusse voulu être adorée de ma
+fille, et c'eût été là un souhait égoïste, un voeu contraire
+à la nature. Agathe m'aime, et c'est tout; et moi, l'âme
+la plus exigeante et la plus jalouse qui fut jamais, je
+m'habitue à l'idée qu'il est bon d'être celle des deux qui
+aime le plus. C'est là un miracle, n'est-ce pas? un miracle
+que j'eusse en vain demandé à l'amour d'un homme
+et qu'a su opérer l'amitié d'une enfant.</p>
+
+<p>Vous me demandez si j'aime toujours le luxe, et, me
+cherchant des consolations où vous supposez que j'en
+puis trouver, vous vous imaginez que j'ai du me créer,
+dans ma villa italienne, une existence toute d'or et de
+marbre, toute d'art et de splendeur. Il n'en est rien;
+tout ce qui me rappelle la courtisane m'est devenu odieux.
+Je suis dégoûtée, non de la beauté des oeuvres de goût,
+mais de la possession et de l'usage de ces choses là. J'ai
+fait cadeau, à divers musées de cette province, des statues
+et des tableaux que je possédais. Je trouve qu'un
+chef-d'oeuvre doit être à tous ceux qui peuvent le comprendre
+et l'apprécier, et que c'est une profanation que
+de l'enfermer dans la demeure d'un particulier, lorsque
+ce particulier s'est voué à la retraite, et a fermé sa porte
+aux amateurs et aux curieux, comme je l'ai fait définitivement.
+J'ai vendu tous mes diamants, et j'ai fait bâtir
+presque un village autour de moi, où je loge gratis de
+pauvres familles. Je ne m'occupe plus de ma parure, et
+je n'ai même pas osé m'occuper de celle d'Agathe, quoique
+j'eusse trouvé du plaisir à embellir mon idole; mais
+la voyant si simple et si étrangère à celle longue et coûteuse
+préoccupation, j'ai respecté son instinct, et je l'ai
+subi pour moi-même peu à peu, sans m'en apercevoir.
+Agathe aime et cultive avec distinction la peinture et la
+la musique. Son père l'avait destinée à donner des leçons.
+Mais ce pauvre artiste, imprévoyant et déréglé comme
+la plupart de ceux de ce pays-ci, l'avait laissée sans
+clientèle et sans protections. Ses talents, du moins, lui
+servent à charmer les loisirs que sa nouvelle position lui
+procure, et je suis sortie, grâce à elle, de ma longue et
+accablante oisiveté. Je me suis remise au piano pour
+raccompagner quand elle chante, et nous lisons ensemble
+tous ces chefs-d'oeuvre que je savais par coeur à force de
+les entendre, mais sans les avoir jamais véritablement
+compris. Quand elle dessine, je lui fais la lecture, et
+quand elle lit, je brode au métier. Moi, broder! je vois
+d'ici votre surprise! Eh bien, je suis revenue à ces
+choses-là que j'ai tant méprisées et raillées, et je reconnais
+qu'elles sont bonnes. Il y a tant de moments où
+l'âme est affaissée sur elle-même, où le travail de l'esprit
+nous écrase, où la rêverie nous torture ou nous
+égare, qu'il est excellent de pouvoir se réfugier dans une
+occupation manuelle. C'est affaire d'hygiène morale, et
+je comprends maintenant comment, vous, qui avez une
+si haute intelligence, vous pouvez remplir un meuble au
+petit point.</p>
+
+<p>Agathe a les goûts d'une campagnarde, quoiqu'elle ait
+toujours vécu enfermée dans la mansarde d'une petite
+ville. Sa plus grande joie d'être riche consiste à voir et
+à soigner des animaux domestiques. Et ne croyez pas
+que la pauvrette se soit prise d'admiration et d'affection
+pour les plus nobles: elle a peu compris la grâce et la
+noblesse du cheval, l'élégance du chevreuil, la fierté du
+cygne. Tout cela lui est trop nouveau, trop étranger; à
+elle qui n'avait jamais nourri que des moineaux sur sa
+fenêtre, un pigeon blanc est un objet d'admiration. Le
+mouton fait ses délices, et l'autre jour j'ai cru qu'elle
+sortirait de son caractère, et ferait des extravagances
+pour une perdrix qu'on lui a apportée avec ses petits.
+J'avais un peu envie d'abord de dédaigner des goûts
+aussi puérils. Et puis, je me suis laissé faire, je me suis
+sentie faible comme un enfant, comme une mère; je me
+suis attendrie sur les poules et sur les agneaux, non pas
+à cause d'eux, je l'avoue, mais à cause de la tendresse
+qu'Agathe leur porte, et des soins assidus qu'elle leur
+rend sans se lasser du silence et de la stupidité de ses
+élèves. Agathe comprend le Dante, Mozart et le Titien.
+Et pourtant elle comprend sa poule et son chevreau! Il
+faut bien que le chevreau et la poule en vaillent la peine.
+Je me dis cela, et je la suis à la bergerie et au poulailler
+avec une complaisance qui arrive à me faire du bien,
+à me distraire, à me charmer... sans que véritablement
+je puisse m'en rendre compte! Je me sens devenir
+naïve avec un enfant naïf, et je ne saurais dire où est
+le beau et le bon de cette naïveté, à mon âge. Cela
+m'arrive: je me transforme, un enfant me gouverne, et
+j'ai du bonheur à me laisser aller!</p>
+
+<p>Nous avons eu moins de peine à nous mettre à l'unisson,
+à propos des fleurs. Il me semble que les fleurs nous
+permettent de devenir puérils envers elles, sang qu'elles
+cessent d'être sublimes pour nous. Voua savez comme
+je les ai toujours aimées, ces incomparables emblèmes
+de l'innocence et de la pureté. Agathe voit le ciel dans
+une fleur, et quand je la vois au milieu des jasmins et
+des myrtes, il me semble qu'elle est là dans son élément,
+et que les fleurs sont seules dignes de mêler leur
+parfum à son haleine.</p>
+
+<p>Et alors il me vient une pensée déchirante: Quoi!
+cette enfant, cette Agathe de mon âme, cette fleur plus
+pure que toutes celles de la terre, cette perle fine, celle
+beauté virginale, sera infailliblement la proie d'un
+homme! et de quel homme? L'amant de cent autres
+femmes, qui ne verra sans doute en elle qu'une femme
+de plus, trop froide à son gré, et bientôt dédaignée, si
+elle reste telle qu'elle est aujourd'hui; trop précieuse,
+si elle se transforme, pour ne pas être jalousement asservie
+et torturée.&mdash;Oh! mon Dieu! je conserve cette candeur
+sacrée avec une sollicitude passionnée, je veille sur
+elle, je la couve d'un regard maternel; je la respecte
+comme une relique, jusqu'à ne pas oser lui parler de
+moi, jusqu'à ne pas oser penser quand je suis auprès
+d'elle; et un étranger viendra la flétrir sous ses aveugles
+caresses! un homme, un de ces êtres dont je sais
+si bien les vices et l'orgueil, et l'ingratitude, et le mépris,
+viendra l'arracher de mon sein pour la dominer ou la
+corrompre!... Cette idée trouble tout mon présent et
+rembrunit tout mon avenir!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LETTRE TROISIÈME.</h3>
+
+<p>ISIDORA A MADAME DE T...</p>
+
+<p>Dimanche, 15 juin 1845.</p>
+
+<p>Je ne me croyais pas destinée à de nouvelles aventures,
+et pourtant, mes amis, en voici une bien conditionnée
+que j'ai à vous raconter.</p>
+
+<p>Il y a quinze jours, j'étais allée à Bergame pour quelque
+affaire, et je revenais seule dans ma voiture, impatiente
+de revoir Agathe, que j'avais laissée un peu souffrante
+à la villa, je n'étais plus qu'à cinq ou six lieues
+de mon gîte, et le soleil brillait encore sur l'horizon. Un
+cavalier me suivait ou suivait le même chemin que moi:
+il est certain que, soit qu'il me laissât en arrière en
+prenant le galop, et se mit au pas lorsque mes postillons
+le rejoignaient, soit qu'il se laissât dépasser et se hâtât
+bientôt pour regagner le terrain, pendant assez longtemps
+je ne le perdis pas de vue. Enfin il me parut
+clair que c'était à moi qu'il en voulait, car il renonça à
+toutes ces petites feintes, et se mit à suivre tranquillement
+l'allure de mes chevaux. Tony était sur le siège de
+ma voiture, toujours le même Tony, ce fidèle jockey
+que Jacques connaît bien, et qui est devenu un excellent
+valet de chambre. Il a conservé sa naïveté d'autrefois
+et ne se gêne point pour adresser la parole aux passants,
+quand il est ennuyé du silence et de la solitude.
+Nous montions au pas une forte côte, et j'étais absorbée
+dans quelque rêverie, lorsque je m'aperçus que Tony
+avait lié conversation avec le jeune cavalier, qui paraissait
+ne pas demander mieux, quoiqu'il appartînt évidemment
+à une classe beaucoup plus relevée que celle de
+mon domestique.</p>
+
+<p>J'ai dit le jeune cavalier, et, effectivement, celui-là
+était dans la première Heur de la jeunesse: dix-huit ans
+au plus, une taille élancée des plus gracieuses, une figure
+charmante, un air de distinction incomparable, des
+cheveux noirs, abondants, fins et bouclés naturellement,
+un duvet de pêche sur les joues, et des yeux... des yeux
+qui me rappelèrent tout à coup les vôtres, Alice, tant
+ils étaient grands et beaux, des yeux de ce gros noir de
+velours, qui devraient être durs en raison de leur teinte
+sombre, et qui ne sont qu'imposants, parce que de longues
+paupières et un regard lent leur donnent un fonds
+de douceur et de tendresse extrême.</p>
+
+<p>Ce bel enfant me fut tout sympathique à la première
+vue, car ce fut alors seulement que je songeai à regarder
+ses traits, sa tournure et la grâce parfaite avec laquelle
+il gouvernait son cheval, J'écoutai aussi le son de
+sa voix, qui était doux et plein comme son regard; son
+accent, qui était pur et frais comme sa bouche. De plus,
+c'était un accent français, ce qui fait toujours plaisir à
+des oreilles françaises, fût-ce dans la contrée <i>où résonne
+le si</i>.</p>
+
+<p>Dans celles-ci, c'est l'<i>u</i> lombard qui résonne; et Tony,
+qui est très fier de parler couramment un affreux mélange
+de dialecte et d'italien, s'imaginait que son interlocuteur
+pouvait s'y tromper. Mais, au bout d'un instant,
+e jeune homme, voyant bien qu'il avait affaire à un compatriote,
+se mit tout simplement à lui parler français, et
+Tony lui répondit bientôt dans la même langue, sans
+s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Leur conversation, que j'entendais par lambeaux, roulait
+sur les chevaux, les voitures, les chemins et les distances
+du pays. Certes un jeune homme aussi distingué
+que ce cavalier ne pouvait pas trouver un grand plaisir
+à échanger des paroles oiseuses avec un jeune valet assez
+simple et passablement familier. Pourtant il y mettait
+une bonne grâce qui me parut cacher d'autres desseins;
+car, bien qu'il n'osât pas se tenir précisément à
+ma portière, il se retournait souvent et cherchait à plonger
+ses regards dans ma voiture, et jusque sous le voile
+que j'avais baissé pour me préserver de la poussière.</p>
+
+<p>Je m'amusai quelques instants de sa curiosité: puis
+j'en eus bientôt des remords. «A quoi bon, me dis-je,
+laisser prendre un torticolis à ce bel adolescent? quand
+il verra les traits d'une femme qui pourrait fort bien être
+la mère de son frère aîné, il sera tout honteux et tout
+mortifié d'avoir pris tant de peine.» Nous touchions au
+faite de la montée; je résolus de ne pas le condamner à
+descendre le versant au trot, et, certaine qu'après avoir
+vu ma figure, il allait décidément renoncer à me servir
+d'escorte, je laissai tomber, comme par hasard, mon
+voile sur mes épaules, et fis un petit mouvement vers la
+portière, comme pour regarder le pays. Mais quelle surprise,
+dirai-je agréable ou pénible, fut la mienne, lorsque
+cet enfant, au lieu de reculer comme à l'aspect de
+la Gorgone, me lança un regard où se peignait naïvement
+la plus vive admiration? Non, jamais, lorsque j'avais
+moi-même dix-huit ans, je ne vis un oeil d'homme me
+dire plus éloquemment: «Vous êtes belle comme le jour.»</p>
+
+<p>Soyons franche, car, aussi bien, vous ne pouvez pas
+me prendre pour une sainte; le plaisir l'emporta sur le
+dépit, et ma vertu de matrone ne put tenir contre ce regard
+de limpide extase et ce demi-sourire où se peignait,
+au lieu de l'ironie dédaigneuse sur laquelle j'avais malicieusement
+compté, une effusion de sympathie soudaine
+et de confiance affectueuse. L'enfant avait faiblement
+rougi en me voyant le regarder, de mon côté, avec
+quelque bienveillance maternelle, mais ce léger embarras
+ne pouvait vaincre le plaisir évident qu'il avait à attacher
+ses yeux sur les miens. Il retenait la bride de son
+cheval pour ne pas s'écarter de la portière, et son trouble
+mêlé de hardiesse, semblait attendre une parole, un
+geste, un léger signe qui l'autorisât à m'adresser la parole.
+Enfin, voyant que je commençais à l'examiner avec
+un peu de sévérité feinte, il se décida à me saluer fort
+respectueusement.</p>
+
+<p>On salue beaucoup et à tout propos dans ce pays-ci,
+surtout les dames, lors même qu'on ne les connaît pas. Je
+rendis légèrement le salut, et me retirai dans le fond de
+ma voiture, un peu émue, je le confesse: car, au premier
+moment de la surprise, toute femme sent que le plaisir
+de plaire est invincible en dépit du serment... qui sait?
+peut-être à cause du serment qu'ella a fait d'y renoncer;
+mais cette bouffée de jeunesse et de vanité ne dura point.
+Je pensai tout de suite à ma fille Agathe, je me dis que
+je la volais, et que le pur regard d'un si beau jeune
+homme lui fut revenu de droit, si elle s'était trouvée à
+mes côtés. Je remis mon voile, je levai la glace et j'arrivai
+au relais où je devais quitter la poste, sans avoir
+voulu m'assurer de la suite de l'aventure. Le cavalier me
+suivait-il encore? je n'en savais vraiment rien.</p>
+
+<p>Mon cocher et mes chevaux m'attendaient là pour me
+conduire jusque chez moi. En payant les postillons, je
+vis Tony à quelque distance, parlant bas et avec beaucoup
+de vivacité au jeune cavalier, qui avait mis pied à
+terre. Tony riait, frappait dans ses mains, et l'autre paraissait
+chercher à contenir cette pétulance. Je crus
+même voir qu'il lui donnait de l'argent, et cela me parut
+fort suspect, d'autant plus que, lorsque je rappelai
+Tony pour partir, je le vis tenir l'étrier de son nouveau
+protecteur, et prendre congé de lui en lui faisant des signes
+d'intelligence. Nous nous remîmes en route pour
+cette dernière étape, et l'étranger nous suivit à quelque
+distance.</p>
+
+<p>Je m'avançai sur la banquette de devant, et, frappant
+sur le bras de Tony, placé sur le siège: «Quel est ce
+jeune homme à qui vous avez parlé, et d'où le connaissez-vous?»
+lui demandai-je d'un ton sévère. La tête de
+Tony dépassant l'impériale, je ne pus voir si sa figure se
+troublait; mais je l'entendis me répondre avec assez d'assurance:&mdash;Je
+ne les connais point, Madame, mais ça a
+l'air d'un brave jeune homme; il a des lettres de recommandation
+pour madame: mais il a dit qu'il ne se permettrait
+point de les lui remettre sur le chemin. Il vient avec
+nous, il descendra à l'auberge du village, et il viendra
+voir ensuite au château si madame veut bien recevoir
+sa visite.</p>
+
+<p>&mdash;C'était donc là ce qu'il te disait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et il me demandait si je pensais que madame
+serait visible en rentrant, ou seulement demain matin.
+J'ai dit que je n'en savais rien, mais qu'il pouvait bien
+essayer, que nous n'avions pas fait une longue route, et
+que madame ne se couchait pas ordinairement de bonne
+heure.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pour donner de si utiles renseignements,
+que vous recevez de l'argent, Tony?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, Madame, je venais d'entrer dans un bureau
+de tabac pour lui acheter des cigares, et il m'en
+remettait l'argent.</p>
+
+<p>Ces explications me parurent assez plausibles, et je
+me tranquillisai tout à fait. Néanmoins, un reste de curiosité
+me décida à recevoir cette visite aussitôt que je
+fus rentrée, et après avoir pris seulement le temps d'embrasser
+Agathe.</p>
+
+<p>Le jeune homme fut introduit, et, dès que j'eus jeté
+les yeux sur l'adresse de la lettre qu'il me présenta,
+je lui fis amicalement signe de s'asseoir. Quelles méfiances
+et quels scrupules eussent pu tenir contre votre
+écriture, ma chère Alice? Et comment celui qui m'apporte
+un mot de vous ne serait-il pas reçu à bras ouverts?</p>
+
+<p>Mais quel singulier petit billet que le vôtre, et pourquoi
+avez-vous semblé favoriser l'espèce de mystère dont
+il plaît à votre protégé de s'entourer? Qu'est-ce qu'un
+<i>jeune homme qui va avoir le bonheur de me voir en
+Italie, et qui tâchera de se recommander de lui-même?
+Vous désirez</i> que je sois <i>bonne pour lui</i>, et
+vous ne me dites pas son nom? Il faut qu'il me le déclare
+lui-même, qu'il m'apprenne qu'il est <i>l'ami de votre
+fils, un peu votre parent</i>, qu'il ne <i>vous connaît pourtant
+pas beaucoup</i>, qu'il avait un grand désir de m'être
+présenté, et qu'il me supplie de ne pas le juger trop défavorablement
+d'après son embarras et sa gaucherie?
+J'ai d'abord accepté tout cela sans examen, mais maintenant
+que j'y songe, et que je vois votre protégé si peu
+au courant de ce qui vous concerne, je commence à
+m'inquiéter un peu et à me demander si la personne à
+laquelle vous avez donné ou envoyé une lettre pour moi
+(car ceci même n'est pas bien clair) est réellement celle
+qui me l'a remise. Voyons, m'avez-vous adressé un
+M. Charles de Verrières, brun, joli, âgé de dix-huit ou
+dix-neuf ans, parfaitement élevé, quoique un peu bizarre
+parfois, peu fortuné et encore sans état, à ce qu'il
+dit; voyageant, au sortir du collège, pour se former
+l'esprit et le coeur, apparemment? Répondez-moi, ma
+très-chère, car je suis intriguée.</p>
+
+<p>Pour que vous en jugiez, ou que vous connaissiez un
+peu mieux ce protégé qui vous connaît si peu, je reprends
+ma narration.</p>
+
+<p>Gagnée et vaincue par votre recommandation, et apprenant
+qu'il était venu de Milan exprès pour me voir,
+j'ai envoyé chercher son cheval et ses effets à l'auberge,
+j'ai installé chez moi mon jeune hôte, et nous avons
+passé ensemble dans la salle a manger, où Agathe nous
+attendait pour souper. Jusque là, nous avions été entre
+<i>chien et loup</i>; lorsque nous nous retrouvâmes en face,
+les bougies allumées, je retrouvai l'étrange et profond
+regard de l'enfant toujours attaché sur moi, avec un mélange
+de crainte, d'admiration, de curiosité, et parfois
+aussi de doute et de tristesse. Jamais physionomie d'amoureux,
+enflammé à la première vue, n'exprima mieux
+les angoisses et l'entraînement d'une passion soudaine.
+Pourtant ma raison rejetait et rejettera toujours une si
+absurde hypothèse. Le premier étonnement était passé,
+et, avec lui, la sotte satisfaction dont je n'avais pu me
+défendre. Ce jeune homme m'avait servi de miroir pour
+me dire que j'étais belle encore; mais quel rapport pouvait
+s'établir entre son âge et le mien? La présence d'Agathe
+me communiquait d'ailleurs ce calme souverain
+qui émane d'elle et qui réagit sur moi. Quand Agathe
+est là, il n'y a point de folle pensée qui puisse approcher
+du cercle magique qu'elle trace autour de nous deux.
+Je me disais donc que ce jeune homme avait quelque
+grâce importante à me demander, qu'il attendait de moi
+son bonheur ou son salut; et la pensée qu'il connaissait
+Agathe, qu'il était épris d'elle, et chastement favorisé
+en secret, commençait à me venir.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+
+
+<p>Mais la tranquillité d'Agathe me détrompa bientôt.
+Elle ne le connaissait pas, elle ne l'avait jamais vu; et
+lui, cet enfant si impressionnable, si avide d'admirer la
+beauté, si soudain dans l'expression muette de son penchant
+secret, il ne regardait point Agathe, il ne la voyait
+pas. Il ne voyait que moi. Celle luxuriante jeunesse de
+ma fille, ces yeux purs, cette bouche fraîche, cet air
+angélique, tout cela ne lui disait rien. Il semblait qu'il
+n'eût pas le loisir de s'apercevoir de sa présence.</p>
+
+<p>Je ne savais que penser de ce jeune homme: son excessive:
+politesse, ce raffinement d'égards et de menues
+attentions pour les femmes, qui, en France, appartient
+aux patriciens exclusivement, me donnait la certitude
+qu'il était ce qu'autour de vous, Alice, on appelle <i>bien
+né</i>: mais, en même temps, il montrait une instruction
+solide, et complète, une maturité de jugement et une
+absence de prétentions, qui, vous le savez bien, et vous
+me permettez bien de vous le dire, sont extrêmement
+rares chez les enfants de votre caste. L'instruction des
+classés moyennes est plus précoce, à cet égard, plus
+spéciale, et j'ai toujours remarqué, entre les bacheliers
+de la bourgeoisie et ceux de la noblesse, la différence
+qu'il y a entre une éducation imposée comme nécessaire
+et celle qui n'est réputée que d'agrément. Notre Charles
+(ou plutôt votre Charles), avait donc l'esprit d'un roturier
+et les manières d'un gentilhomme, et cela en fait un
+personnage original et frappant, à cet âge où les adolescents
+de l'une ou de l'autre classe portent tous le
+même cachet, ou de gaucherie sauvage, ou de confiance
+ridicule. Celui-ci n'a rien de lourd et rien de frivole,
+rien de pédant et rien d'éventé. Il parle quelquefois
+comme un homme mûr qui parle bien, et, en le faisant,
+il ne perd rien de la grâce et de l'ingénuité de son âge.
+Il est réfléchi à l'habitude, étourdi par éclairs, sérieux
+d'esprit, gai de caractère, retenu avec bon goût, expansif
+avec entraînement. Enfin, il faut le dire, Alice, et
+voilà ce qui me désole, il est charmant, il est accompli,
+et si j'avais seize ou dix sept ans, j'en serais folle.</p>
+
+<p>Et pourquoi et comment ne l'est-<i>elle</i> pas? Est-ce parce
+qu'elle est vivement frappée au coeur, qu'elle cache si
+bien sa folie? Ou, si elle ne sent rien pour lui, est-ce
+qu'elle serait égoïste et insensible? Je m'y perds!</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+
+<p>Voilà encore mon récit interrompu par des réflexions
+et des exclamations auxquelles vous ne comprenez rien.</p>
+
+<p>Je renonce à raconter avec détail et, en trois mots, vous
+allez m'entendre. Le lendemain, il a enfin très-bien remarqué
+Agathe. Au grand soleil du matin, grâce à Dieu,
+j'ai apparemment repris mon aspect de matrone romaine.
+Le regard de mon hôte n'était plus si brillant; il
+était plus doux, et le respect semblait tempérer la sympathie.
+Au grand soleil du matin aussi, ces pâles jasmins
+qui éclosent sur les joues suaves et fines d'Agathe
+exhalaient un irrésistible parfum d'innocence. Charles a
+senti cette fleur passer entre lui et moi dans l'atmosphère.
+Il a relevé la, tête, et ce qui était logique et légitime
+est arrivé; il a été frappé, charmé, doucement et
+délicieusement pénétré. J'ai vu ce retour vers le cours
+naturel des choses, la jeunesse attirant la jeunesse, et
+je ne m'en suis pas alarmée. Qu'est-ce qu'un souffle qui
+passe? Qu'est-ce qu'un voyageur qui arrive la veille et
+part le lendemain?</p>
+
+<p>Mais il ne partit pas le lendemain. Je ne sais comment
+la chose se fit, il se rendit nécessaire pour le jour suivant.
+Nous devions entreprendre une grande promenade
+sur le lac. J'ignore si le rusé connaissait le lac, mais il
+eut l'air de ne pas le connaître, de nous demander
+l'itinéraire de la tournée pittoresque qu'il projetait de
+faire en nous quittant; et moi, avec cette candeur qui
+porte les habitants d'un beau pays à en faire les honneurs
+aux étrangers, je lui appris que nous serions par
+là, je lui donnai rendez-vous vers certains rochers, et, peu
+à peu, on se fit si bien à l'idée de passer la journée ensemble,
+qu'on trouva plus sûr, pour se rencontrer à
+point, de partir et d'arriver dans la même barque.</p>
+
+<p>Cette journée fut charmante, un temps magnifique,
+des sites délicieux, un enjouement expansif qui alla presque
+jusqu'à l'intimité, et ces mille petits incidents
+champêtres qui rapprochent et lient plus qu'on ne
+l'avait prévu. Tony était notre gondolier et nous égayait
+comme à dessein, par sa bonne humeur et ses lazzis
+naïfs.</p>
+
+<p>Le soir, quand nous rentrâmes, nous étions tous trop
+fatigués pour que Charles se remît en route, et il prit
+congé de nous, pour le lendemain matin. Il devait partir
+avec le jour; mais, à midi, il était encore à l'auberge.
+Le maréchal avait encloué son cheval; il en cherchait
+un autre, et n'en trouvait pas. Il fallut bien songer
+à lui en offrir un, et l'inviter à venir déjeuner en attendant;
+mais, le lendemain, nous allions à quelque distance
+sur la route de Milan, et nous pouvions le conduire
+jusque là. Agathe fit cette réflexion avec un naturel
+parfait: je n'y vis pas d'objection. Une affaire survint
+et retarda notre voyage......Que vous dirai-je?</p>
+
+<p>Charles passa huit jours avec nous, sans que le hasard
+nous amenât aucune visite, et, durant toute cette semaine,
+voyant Agathe à toute heure, écoutant sa voix
+charmante, faisant de la musique et de la peinture avec
+elle, il en devint amoureux, du moins je le crois, et il
+m'est impossible d'expliquer autrement la douleur visible
+et profonde avec laquelle il nous quitta, la joie enthousiaste
+qu'il éprouva lorsqu'il se fut fait autoriser à
+revenir au bout d'un mois, époque à laquelle il devait
+repasser pour aller à Venise.</p>
+
+<p>Et, au lieu de repasser au bout d'un mois, il vient de
+repasser, comme il dit, au bout de huit jours. De
+prétendues affaires l'ont obligé d'abréger son séjour à
+Milan, il n'a pas pu traverser la vallée sans s'arrêter
+pour nous saluer, et voilà encore huit jours qu'il nous
+salue et nous fait ses adieux.</p>
+
+<p>De tout cela il résulte, Alice, que ma fille a un amoureux
+terriblement amoureux, je vous jure, et qui s'est
+tellement donné à nous, coeur et âme que je ne sais
+pas du tout comment je vais le décider à nous quitter.
+Il faut pourtant s'y résoudre, car les prétextes vont manquer
+mutuellement, et la vie est si bizarrement arrangée,
+qu'il ne suffit pas de se plaire et de se convenir
+parfaitement les uns aux autres pour rester ensemble
+indéfiniment: il faut des prétextes; les convenances,
+qui sont un admirable système de prudence destiné à
+nous faire toujours sacrifier le présent à l'avenir, le certain
+à l'incertain, la joie à l'ennui, et la sympathie à la
+défiance, les convenances exigent que nous éloignions
+celui que nous voudrions garder, de peur qu'un jour ne
+vienne où nous regretterions de l'avoir retenu. Et pourtant
+alors, ces prétextes ne manqueraient pas; car l'usage
+autorise les prétextes menteurs et désobligeants. Il ne
+demande d'art et de vraisemblance qu'à ceux qui donneraient
+du bonheur. Et pourtant aussi, ce jour où on
+voudrait l'éloigner n'arrivera peut-être jamais... Peut-être
+que sa présence nous serait à jamais douce et bienfaisante...
+Alors, raison de plus pour qu'il s'en aille;
+car, si on l'aime, il ne faut pas qu'il s'en doute; et, s'il
+s'en doute déjà, il ne faut à aucun prix le lui dire sincèrement.
+La loyauté gâterait tout, elle inspirerait bien
+vite la méfiance à celui qui, de son côté, est au désespoir
+d'en inspirer... Et voilà les cercles vicieux qui se
+déroulent à l'infini, lorsqu'on met aux prises, dans la
+première circonstance venue, les lois d'un noble instinct
+et celles d'un monde hypocrite et froid.</p>
+
+<p>Et, après tout, il se trouve qu'en fait, le monde a
+raison quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, et que les cas
+où on lui sacrifie quelque chose de vraiment regrettable
+sont des cas exceptionnels. Ce n'est pas la froide méfiance
+du monde qui a fait la corruption et la perversité:
+c'est la perversité et la corruption des moeurs qui
+ont rendu nécessaires les lois glacées de la convenance.</p>
+
+<p>Au fait, pourquoi, dans cette occasion-ci, serait-il
+prouvé qu'on doit écouter sa sympathie et se révolter
+contre l'usage? ce jeune homme nous plait énormément,
+cela est certain. Il est d'un commerce exquis, sa figure
+et ses manières ont un charme qui tournerait la tète
+d'une jeune fille un peu romanesque et qui ferait battre
+d'amour et d'orgueil le coeur d'une mère. Si je consulte
+mon instinct, je dois m'imaginer que c'est là le fils de
+mon choix et désirer ardemment qu'il plaise à ma fille,
+qu'ils se voient, qu'ils s'entendent, et qu'un jour arrive,
+où, un peu moins enfants l'un et l'autre, ils s'engagent
+l'un à l'autre.</p>
+
+<p>Il me semble bien que nous nous convenons tous les
+trois, qu'il est et serait à jamais heureux avec nous, et
+que, lui, compléterait notre vie. C'est pour le coup que
+je serais calme et guérie de tout le passé, en voyant
+naître et en surveillant maternellement ces innocentes
+amours; j'aurais une famille, et chaque année, ajoutée
+à ma vieillesse, au lieu de m'apporter l'effroi de l'abandon
+et de l'isolement, me donnerait l'espoir et la certitude
+de voir s'agrandir le cercle de mes saintes affections.</p>
+
+<p>Mais tout cela peut n'être qu'un rêve et une dangereuse
+illusion. Cet enfant, quand il nous reviendra dans
+quelques années, sera peut-être corrompu; et peut-être
+alors rougirais-je d'avoir songé à lui faire espérer le
+coeur et la main d'Agathe.</p>
+
+<p>Et, dès à présent, quel est-il, après tout? Il me semble
+que je le connais, que je l'ai toujours connu, que je
+lis dans son âme, que je n'y vois rien que de pur et de
+beau; mais ne me trompé-je point? Ne suis-je pas prévenue
+par quelque attrait romanesque, par cette séduction
+de la beauté à laquelle je suis encore trop sensible,
+par l'isolement où je vis, et un certain besoin
+d'illusions qui se reporte sur l'avenir d'Agathe, faute de
+pouvoir s'exercer sur moi-même? Et d'ailleurs, quoi de
+plus fragile que cette beauté d'une âme à peine ouverte
+aux impressions de la vie?</p>
+
+<p>Il est certain, d'ailleurs, qu'il y a en lui quelque chose
+de mystérieux, et qu'il a de puissants motifs pour ne
+nous parler ni de sa famille, ni de ses amis, ni de sa position
+dans le monde, ni d'aucune de ses relations. Quand
+je cherche à l'interroger, ses réponses sont laconiques,
+évasives. Quelquefois même elles ne sont pas d'accord
+avec ses précédentes réponses, et il se trouble quand
+j'en fais la remarque, comme s'il y avait à son nom quelque
+malheur on quelque honte attachés fatalement. Mais
+l'instant d'après il rit de son embarras, et alors son regard
+et ses manières ont une franchise, une confiance,
+une spontanéité d'affection, qui semblent protester contre
+la réserve de ses paroles et attester que son âme est à
+l'abri de tout reproche et de tout soupçon. On dirait alors
+qu'il se moque tendrement de mes inquiétudes, et qu'il
+se sent le maître de les faire cesser.</p>
+
+<p>Moi, j'ai dans l'idée que c'est un enfant de l'amour, le
+fils ignoré de quelque noble et pieuse dame dont il a
+deviné et veut garder fidèlement le secret. S'il en est
+ainsi, et que par-dessus le marché il soit pauvre, raison
+de plus pour qu'il m'intéresse et que je caresse le rêve
+de devenir sa mère. On dirait qu'il devine cela, qu'il y
+compte, et c'est peut-être pour cette confiance que je
+l'aime tant.</p>
+
+<p>Au milieu de toutes mes perplexités, Agathe reste
+calme comme Dieu même. Elle l'aime pourtant, je le
+crois; car elle paraît plus heureuse quand il est là: elle
+pense, voit et parle comme lui sur tous les points. Elle
+l'apprécie et l'admire même avec une naïveté incroyable;
+mais la tranquillité de ce bonheur et l'incurie de cette
+affection me surpassent. Il semble qu'elle ne se doute
+point qu'ils vont se quitter pour longtemps, peut-être
+pour toujours, ou bien qu'elle s'imagine que le regret et
+l'absence ne font point de mal. Cette fille si sage et si
+sensée aurait-elle l'imprévoyance d'un enfant? ou bien
+son courage est-il si bien trempé, son enthousiasme si
+caché et si profond, qu'elle soit invulnérable au doute et
+à la souffrance? Moi, qui aime ce jeune homme pour
+elle, et à cause d'elle, je suis mille fois plus agitée.</p>
+
+<p>Et ne doit-il pas en être ainsi? Agathe est un enfant
+gâté, à qui le bien est venu en dormant, et qui se repose
+sur ma prudence et ma tendresse. Elle s'imagine peut-être
+sérieusement que c'est là le fiancé que je lui destine,
+et sa superbe indolence de petite fille adorée accepte ce
+bonheur comme elle a accepté la fortune, la liberté et
+mon amour, sans surprise et sans transport. Oui, c'est à
+moi d'être vigilante et soucieuse; c'est à moi, qui ai foulé
+aux pieds l'opinion pour mon propre compte, de faire
+bonne garde pour que la <i>fille de César</i> ne soit pas même
+soupçonnée; c'est à moi d'étudier en tremblant les jeunes
+gens qui passent le seuil de notre sanctuaire, et d'empêcher
+qu'un souffle malfaisant n'y pénètre. Étrange fille
+qui m'impose des devoirs si étrangers à mes habitudes et
+à mon caractère, qui ne se doute point que cela soit si
+difficile et si grave pour moi!</p>
+
+<p>Il faut pourtant sortir de cette position. Il ne m'arrive
+pas de lettre de vous; Charles ne paraît pas disposé à
+partir si je ne l'y force, et je vous en demande bien pardon,
+ma soeur, mais je vais mettre votre protégé tout
+doucement dehors, car je ne veux pas qu'il croie si aisé
+d'être l'amant et le fiancé de ma fille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>LETTRE QUATRIÈME.</h3>
+
+<p>ISIDORA A MADAME DE T...</p>
+
+<p>Lundi 16.</p>
+
+<p>&mdash;Je relis tout ce que je vous écrivais hier, et je pense
+que mon cerveau avait un peu de fièvre, car je trouve,
+aujourd'hui, qu'il n'y avait pas du tout lieu à m'inquiéter
+si fort. Je vois les choses tout autrement ce matin. Il
+ne me semble plus que Charles soit amoureux d'Agathe,
+ni qu'Agathe ait encore pensé à la possibilité d'avoir une
+inclination. Ils sont, il est vrai, plus gais, plus intimes,
+plus camarades, si l'on peut ainsi dire, qu'ils ne l'ont
+encore été. On croirait voir le frère et la soeur; mais
+cette amitié enjouée, à la veille de se quitter, ne ressemble
+pas à l'amour. Non, ils sont trop jeunes, et c'est
+ma vieille tête, remplie de souvenirs brûlants et flétrie
+par l'expérience, qui a construit tout ce roman, auquel,
+dans leur candeur, ces enfants ne songent point. Hier soir,
+Agathe a eu envie de dormir à neuf heures; elle a été
+tranquillement se coucher en folâtrant avec nonchalance,
+On n'a pas envie de dormir quand on aime et qu'on peut
+rester jusqu'à minuit auprès de son amant.</p>
+
+<p>Et lui, au lieu d'être triste, ou de ressentir quelque
+dépit, lui a souhaité un bon somme avec d'innocentes
+plaisanteries. Il n'a pas paru s'ennuyer le moins du
+monde de rester tête à tête avec moi tandis que je faisais
+de la tapisserie; et comme je l'engageais à aller
+dormir aussi, il m'a suppliée d'un ton caressant de ne
+pas l'envoyer coucher de si bonne heure. «Je serai bien
+sage, me disait-il, je ne vous fatiguerai pas de mon
+babil; si vous voulez rêver ou réfléchir en travaillant, je
+ne ferai pas le moindre bruit. Je me tiendrai là dans un
+coin comme votre chat. Pourvu que je sois avec vous,
+c'est tout ce qu'il me faut pour passer une bonne et chère
+soirée.»</p>
+
+<p>C'est par de semblables câlineries d'une délicatesse
+incroyable que cet enfant-là trouve le moyen de se faire
+chérir. Elles sont si vives parfois que si Agathe n'était
+pas ici, je m'imaginerais peut-être qu'il est épris de mes
+quarante-cinq ans. «Charles, lui ai-je dit, vous avez
+une mère, n'est-ce pas?&mdash;Certainement, tout le monde
+a une mère.&mdash;Eh bien, si j'étais votre mère, je serais
+jalouse.&mdash;On voit bien que vous n'êtes pas mère, les
+mères ne sont pas jalouses.&mdash;La vôtre ne l'est pas? Elle
+est donc bien calme ou bien préoccupée?&mdash;Une mère
+est l'image de Dieu, et Dieu n'est pas jaloux de ses enfants.»</p>
+
+<p>Et après cette réponse, pour détourner mes questions,
+il s'est mis à me parler de vous, et à me questionner
+sur votre compte, disant qu'il avait eu peu d'occasions
+de vous voir, et qu'il savait seulement que vous étiez une
+personne des plus respectables.</p>
+
+<p>&mdash;Respectable est peu dire; ai-je répondu: vous
+pourriez dire adorable et ne rien dire de trop. Je lui appliquerais
+ce que vous disiez tout à l'heure des mères en
+général. Les femmes comme madame de T... sont l'image
+de Dieu sur la terre.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? En ce cas, son fils doit bien l'aimer!</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne savez-vous pas à quel point, si vous
+êtes son ami?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! son camarade plus peut-être que son ami. Cet
+enfant-là d'ailleurs est un étourdi qui ne vaut probable
+ment pas sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce que sa mère m'écrit de lui. Elle dit
+que c'est un ange, et je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, elle dit cela de Félix, cette bonne
+madame de T...? Vous voyez bien que les mères sont
+des êtres divins!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne suis pas contente de votre manière de
+parler du fils d'Alice...</p>
+
+<p>&mdash;Alice? madame de T...? Dites-moi, je vous en prie
+si vous la trouvez belle autant qu'on le dit?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous ne l'avez donc jamais vue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle m'a semblé belle! autant que je puis m'en
+souvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, lui ai-je dit, en tirant de mon sein votre
+portrait que je ne quitte jamais, la voilà, mais cent fois
+moins belle, moins angélique, moins parfaite qu'elle
+n'est en réalité.</p>
+
+<p>Il a pris votre portrait, et l'a tenu dans ses mains, le
+regardant sans cesse en m'écoutant parler. Il éprouvait
+une sorte d'émotion étrange, et je crois vraiment, Alice,
+qu'il devenait amoureux de vous. Cet enfant est impressionnable
+à un point extraordinaire. Ou c'est quelque
+génie de peintre qui va prendre son essor et que la beauté
+tourmente et subjugue, ou c'est une organisation d'artiste,
+mobile, enthousiaste, prête à s'enflammer à toutes
+les étincelles qui courent dans l'atmosphère. Il me questionnait
+toujours: affectant une légèreté badine, et,
+pourtant, je voyais une ardente curiosité percer sous
+cette petite feinte. Il souriait, rougissait, et, à mesure
+que je m'animais en parlant de vous avec passion, il
+devenait si tremblant que je craignais d'avoir été trop
+loin, et je m'arrêtai tout d'un coup, pour lui retirer votre
+portrait qu'il serrait convulsivement contre sa poitrine...
+Pardonnez-moi, Alice, mais j'ai cru un instant que cet
+enfant me faisait un mystère de sa passion pour vous, et
+qu'il avait menti en disant vous connaître à peine, de
+peur qu'à sa manière de parler de vous je ne vinsse à le
+deviner. Vous êtes encore assez jeune pour inspirer un
+violent amour; vous avez éloigné le jeune Charles en
+voyant les ravages que vous causiez involontairement;
+et, en me le recommandant, vous n'avez pas trop osé
+vous expliquer sur son compte... Voilà, du moins, le
+nouveau roman que, pendant quelques minutes, j'ai improvisé
+sur vous et sur lui!</p>
+
+<p>Mais la scène a changé, et j'ai failli encore une fois
+me croire l'objet de cette flamme que je rêve en lui, et
+qui n'y est, en réalité, qu'à l'état de vague aspiration
+pour toutes les femmes. En me rendant votre portrait,
+il a pris impétueusement mes mains, et y a porté ses
+lèvres, baisant à la fois et mes mains et votre image;
+et alors, se pliant sur ses genoux d'une manière enfantine
+et gracieuse, moitié fils, moitié amant: «Vous êtes
+la plus admirable des femmes! s'est-il écrié: oui! après
+une autre femme, que je sais, il n'y a rien, de plus vrai,
+de plus aimant et de plus parfait que vous sur la terre.
+On me l'avait bien dit que vous étiez d'une beauté divine
+et d'une éloquence irrésistible! mais il y avait des
+gens qui prétendaient que vous n'étiez pas bonne et qu'il
+fallait se méfier de votre puissance; moi, dès le premier
+regard que j'ai jeté sur votre figure divine, j'ai senti que
+ces gens-là en avaient menti; et depuis, chaque parole
+que vous avez dite m'a pénétré au fond du coeur. Aussi,
+je le répète, après une autre femme à laquelle j'ai donné
+mon coeur et mon âme, il n'en est point que j'aime et
+que je vénère plus que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette femme, mon cher enfant, ne serait-ce point
+Agathe? lui ai-je dit, entraînée à cette imprudence par
+l'émotion puissante qu'il me communiquait.</p>
+
+<p>&mdash;Agathe! s'est-il écrié avec une surprise évidente.
+Agathe?... Pourquoi donc Agathe?... Ah! oui, il est
+certain que mademoiselle Agathe est charmante. Elle est
+belle, elle est bonne, elle a de l'intelligence et du coeur.
+Oui, oui, je l'aime bien tendrement, permettez-moi de
+vous dire cela. Je voudrais être son frère! Si j'avais âge
+d'homme, je voudrais être son mari. Mais à l'heure qu'il
+est, ce n'est pas elle que je vous préfère, c'est une autre...
+c'est ma mère!</p>
+
+<p>Il a dit cela avec tant d'effusion, et il y avait quelque
+chose de si angélique en lui, que j'ai senti mes yeux se
+remplir de larmes. Je l'ai embrassé au front, et je lui ai
+demandé de me parler de sa mère; mais voilà où je me
+confirme dans l'idée qu'il n'est pas fils légitime: c'est
+qu'après cet élan passionné pour la femme qui lui a
+donné le jour, il n'a plus voulu ajouter un mot, remettant
+à une autre fois une confidence qu'il prétend avoir à me
+faire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>LETTRE CINQUIÈME.</h3>
+
+
+<p>ISIDORA A MADAME DE T...</p>
+
+<p>Mardi 17.</p>
+
+<p>Oh! Alice, quel dénouement à notre aventure! et que
+mon roman me plaît mieux ainsi! Comme vous avez dû
+rire, malicieuse amie, depuis le commencement de cette
+longue et absurde lettre! Mais je ne la déchirerai pas:
+car, au milieu de mes extravagances, je vous ai dit tout
+ce que je pense de lui, tout ce que je sens pour lui, et
+vous verrez bien que mon coeur avait deviné ce que mon
+esprit, incroyablement obtus en cette circonstance, ne
+pouvait pas pénétrer. Je suis sûre qu'il vous a écrit en
+même temps que moi tout ce qui se passait entre nous,
+et que vous allez recevoir nos deux versions à la fois. Je
+veux continuer la mienne afin que vous compariez; et,
+si ce petit démon vous fait quelque mensonge, soyez
+sûre que c'est moi qui dis la vérité.</p>
+
+<p>Ce matin, Charles devait décidément partir. Il nous
+avait dit adieu; mais un adieu si tranquille et si enjoué
+même, que j'en étais blessée, et j'en revenais à penser
+que cet enfant, admirablement doué sous le rapport de
+la figure et de l'esprit, avait le coeur volage et personnel
+des futurs grands artistes.</p>
+
+<p>Il part en effet, il monte à cheval, il disparaît; je me
+sentais mal. Je n'osais regarder Agathe, je craignais de
+la voir tout à coup pâle et consternée, et de deviner son
+amour trop tard pour y porter remède. Je la regarde
+enfin. Elle était tranquille, belle, reposée; elle avait bien
+dormi, elle n'avait pas versé une larme, elle souriait à
+sa perdrix!</p>
+
+<p>Cela me fit plus de mal encore. Les enfants d'aujourd'hui
+sont bien forts, me disais, et bien froids! L'amour
+n'est plus de ce siècle; je l'ai cherché toute ma vie sans
+le trouver, et cette jeune génération ne se donnera même
+pas la peine de le chercher. C'est mieux, à coup sûr,
+c'est plus sage et plus heureux; mais je ne comprends
+plus rien à la vie!</p>
+
+<p>Tony arrive là-dessus; il avait une figure inouïe. Il
+riait, rougissait, balbutiait et tournait une lettre dans ses
+mains «Qu'as-tu donc? Est-ce que M. de Verrières a
+oublié quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Madame, ce n'est pas lui, c'est un autre,
+à présent!</p>
+
+<p>&mdash;Comment? quel autre? Donne donc!</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. Félix qui arrive, M. Félix de T..., le neveu
+à feu M. le comte!</p>
+
+<p>J'ouvre la lettre. «Ma chère tante, voulez-vous permettre
+à un neveu, dont vous vous souvenez sans doute à
+peine, mais qui ne vous a jamais oubliée, de venir vous
+embrasser de la part de sa mère? Il est à votre porte.</p>
+
+<p>FÉLIX DE T...»</p>
+
+<p>Eh bien! Alice, je ne sais où j'ai l'esprit; mais il parait
+que, hors les cas, aujourd'hui oubliés, d'amour et
+de jalousie, je ne possède aucune pénétration. Me voilà
+éperdue de joie, courant au-devant de ce neveu, dont je
+n'ai jamais reçu un signe de souvenir et d'affection, ce
+qui me blessait un peu, quoique je ne vous en aie jamais
+parlé, mais que j'adore déjà, parce qu'il est votre fils et
+parce qu'il m'écrit un si aimable billet.</p>
+
+<p>Je m'élance. Agathe me suit, Tony rit et saute comme
+un fou. Un tourbillon de poussière vient à nous. Un
+homme descend de cheval au milieu de ce nuage et se
+précipite dans mes bras... C'est Charles de Verrières,
+c'est-à dire, c'est Félix de T...!</p>
+
+<p>Oh! quel être que votre fils, Alice! Quel adorable enfant
+cela fait aujourd'hui, et quel homme irrésistible ça
+sera un jour! Vous seule pouviez mettre au monde et
+développer un pareil naturel! Comment n'ai-je pas compris,
+dès la première vue, qu'il n'y avait pas d'enfant
+comme lui, à moins que ce ne fût l'enfant d'Alice!</p>
+
+<p>Alors, me prenant un peu à part, après les premières
+effusions, il m'a confessé la cause de toute cette petite
+comédie. Il avait, malgré vous, malgré lui-même, quelques
+préventions contre moi. Il avait entendu parler de
+moi si diversement! Dans votre famille, il y a encore de
+vieux parents si acharnés contre la pauvre Isidora, et on
+vous fait un crime si grave, ma divine amie, de me traiter
+comme votre soeur! L'enfant croyait à vous plus
+qu'aux autres; mais, quand on lui disait que je vous
+trompais, que je ne vous aimais pas, que j'étais un génie
+infernal, un esprit de ténèbres et de perdition, il était
+effrayé et n'osait vous le dire. Enfin, envoyé par vous à
+Milan, avec un parent qui voulait lui montrer une partie
+de l'Italie, il a résolu de me voir sans se faire connaître,
+et il m'a répété aujourd'hui ce qu'il me disait l'autre
+jour. D'abord, la voix publique lui apprenait sur son
+chemin que je n'étais pas une mauvaise femme; il a vu
+que je n'employais pas ma fortune à de méchantes actions.
+Sans doute, on lui aura dit aussi ce dont il a la
+délicatesse de ne point parler, le cher enfant! à savoir
+qu'à l'endroit des moeurs j'étais désormais <i>irréprochable!</i>
+Enfin, il m'a vue, il m'a trouvée belle, et d'une
+beauté qui lui a plu. Il m'a dit cela comme il vous le disait,
+et maintenant je l'écoute comme vous l'écouteriez
+vous-même. Et le reste, vous le savez: il s'est trouvé si
+heureux, si à l'aise, si bien selon son coeur auprès de
+moi, que, si ce n'était pour aller vous rejoindre, il ne
+voudrait jamais me quitter. Mais il peut rester encore
+quelques jours. Son parent est retenu à Milan par une
+affaire, et, d'après vos intentions, il l'a autorisé à passer
+ce temps près de moi.</p>
+
+<p>Tony qui, enfant, a beaucoup joué avec lui, l'avait
+reconnu au relais où il mit pied à terre la première fois
+à une petite cicatrice particulière qu'il a à la main, et
+qui provient d'une blessure prise en jouant avec lui,
+précisément. Tony, sachant qu'on voulait me faire une
+agréable surprise, a gardé le secret. Quant à Agathe,
+elle ne savait rien, sinon que Charles ne s'en allait pas
+pour tout de bon ce matin.</p>
+
+<p>S'aiment-ils? Ils s'aiment comme Félix me l'a dit,
+fraternellement; et un jour ils s'aimeront autrement, si
+nous le voulons toutes les deux, Alice. Vous le voudrez
+quand vous connaîtrez Agathe, et ce sera une manière,
+peut-être, de faire accepter à votre fils la fortune de son
+oncle, qui lui serait revenue en grande partie un peu
+plus tard. Mais laissons au temps à régler le cours des
+choses; j'étais une folle de le devancer par mon inquiétude;
+je ne comprenais pas que Charles pût rester et se
+plaire autant ici à cause de moi, et j'étais forcée de supposer
+que c'était à cause d'Agathe. A présent, je sais
+que Félix était chez sa tante pour l'amour d'elle, et si
+Agathe a aidé à lui faire trouver le temps agréable, c'est
+par rencontre et par bonne chance. Oh! ma chère Alice,
+quelles belles fleurs croissent dans le jardin de la vieillesse
+quand on a de tels enfants! et qu'il est doux de
+vivre en eux quand on est dégoûté de vivre pour soi-même!
+Que vous êtes heureuse d'être mère, et que je
+suis bien dédommagée de l'être devenue de coeur et
+d'esprit!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h4>FIN D'ISIDORA.</h4>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Isidora, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIDORA ***
+
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
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+++ b/old/13744.txt
@@ -0,0 +1,6825 @@
+The Project Gutenberg EBook of Isidora, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Isidora
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 14, 2004 [EBook #13744]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIDORA ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+[Illustration: 00.png]
+
+
+
+ISIDORA
+
+
+
+NOTICE
+
+A Paris, 1845. C'etait une tres-belle personne, extraordinaire ment
+intelligente, et qui vint plusieurs fois _verser son coeur a mes pieds_,
+disait-elle. Je vis parfaitement qu'elle _posait_ devant moi et ne
+pensait pas un mot de ce qu'elle disait la plupart du temps. Elle eut pu
+etre ce qu'elle n'etait pas. Aussi n'est-ce pas elle que j'ai depeinte
+dans _Isidora_.
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, 17 janvier 1853.
+
+
+
+PREMIERE PARTIE.
+
+
+
+JOURNAL D'UN SOLITAIRE A PARIS.
+
+Il y a quelques annees, un de nos amis partant pour la Suisse nous
+chargea de ranger des papiers qu'il avait laisses a la campagne, chez
+sa mere, bonne femme peu lettree, qui nous donna le tout, pele-mele, a
+debrouiller. Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient deja
+servi a faire des sacs pour le raisin, et c'etait peut-etre la premiere
+fois qu'ils etaient bons a quoique chose. Cependant nous eumes le
+bonheur de sauver deux cahiers qui nous parurent offrir quelque interet.
+Quoiqu'ils n'eussent rien de commun ensemble, en apparence, la meme
+ficelle les attachait, et nous primes plaisir a mettre en regard les
+interruptions d'un de ces manuscrits avec les dates de l'autre; ce qui
+nous conduisit a en faire un tout que nous livrons a votre discretion
+bien connue, amis lecteurs. Nous avons designe ces deux cahiers par les
+numeros 1 et 2, et par les titres de _Travail_ et _Journal_. Le premier
+etait un recueil de notes pour un ouvrage philosophique que Jacques
+Laurent n'a pas encore termine et qu'il ne terminera peut-etre jamais.
+Le second etait un examen de son coeur et un recit de ses emotions qu'il
+se faisait sans doute a lui-meme.
+
+
+
+CAHIER N deg. 1.--TRAVAIL.
+
+.....................................................
+.....................................................
+.....................................................
+.....................................................
+
+
+TROISIEME QUESTION.
+
+_La femme est-elle ou n'est elle pas l'egale de l'homme dans les
+desseins, dans la pensee de Dieu?_
+
+La question est mal posee ainsi; il faudrait dire: _L'espece humaine
+est-elle composee de deux etres differents, l'homme et la femme?_ Mais
+dans cette redaction j'omets la pensee divine, et ce n'est pas mon
+intention. _En creant l'espece humaine, Dieu a-t-il forme deux etres
+distincts et separes, l'homme et la femme?_
+
+Revoir cette redaction dont je ne suis pas encore content.
+
+
+
+CAHIER N deg.2. JOURNAL.
+
+25 decembre.
+
+J'ai passe toute ma soiree d'hier a poser la premiere question, et je
+me suis couche sans l'avoir redigee de maniere a me contenter, je me
+sentais lourd et mal dispose au travail, j'ai feuillete mes livres pour
+me reveiller, j'ai trop reussi, je me suis laisse aller au plaisir de
+comparer, d'analyser. J'ai oublie la formule de mon sujet pour les
+details. C'est parfois un grand ennemi de la meditation que la lecture.
+
+26 decembre.
+
+Je n'ai pu travailler hier soir, le vent a tourne au nord. Je me suis
+senti paralyse de corps et d'ame. Les nuits sont si froides et le bois
+coute si cher ici! Quand je devrais mourir a la peine, je ne sortirai
+pas de cette pauvre mansarde, je ne quitterai pas ce sombre et dur Paris
+sans avoir resolu la question qui m'occupe. Elle n'est pas de mediocre
+importance dans mon livre: regler _les rapports de l'homme et de la
+femme dans la societe, dans la famille, dans la politique!_ Je n'irai
+pas plus avant dans mon traite de philosophie, que je n'aie trouve une
+solution aux divers problemes que cette formule souleve en moi. J'admire
+comme ils l'ont cavalierement et lestement tranchee tous ces auteurs,
+tous ces utopistes, tous ces metaphysiciens, tous ces poetes! Ils ont
+toujours place la femme trop haut ou trop bas. Il semble qu'ils aient
+tous ete trop jeunes ou trop vieux.--Mais moi-meme, ne suis-je pas trop
+jeune? Vingt-cinq ans, et vingt-cinq ans de chastete presque absolue,
+c'est-a-dire d'inexperience presque complete! Il y en a qui penseraient
+que cela m'a rendu trop vieux. Il est des moments ou, dans l'horreur de
+mon isolement, je suis epouvante moi-meme de mon peu de lumiere sur
+la question. Je crains d'etre au-dessous de ma tache; et si je m'en
+croyais, je sauterais ce chapitre, sauf a le faire, et a l'intercaler en
+son lieu, quand mon ouvrage sera termine a ma satisfaction sur tous les
+autres points.
+
+26 decembre au soir.
+
+L'idee de ce matin n'etait, je crois, pas mauvaise. J'essaierai de
+passer outre, afin de m'eclairer sur ce point par la lumiere que je
+porterai dans toutes les parties de mon oeuvre et que j'en ferai
+jaillir. Je me sens un peu ranime par cette esperance... J'ignore si
+c'est le froid, le ciel noir et le vent, qui siffle sur ces toits,
+qui tiennent mon ame captive; mais il y a des moments ou je n'ai plus
+confiance en moi-meme, et ou je me demande serieusement si je ne ferais
+pas mieux de planter des choux que de m'egarer ainsi dans les apres
+sentiers de la metaphysique.
+
+
+
+
+CAHIER N deg.1. TRAVAIL.
+
+QUATRIEME QUESTION.
+
+_Quelle sera l'education des enfants_ dans ma republique ideale?
+
+C'est-a-dire d'abord _a qui sera confiee l'education des enfants?_
+
+REPONSE.
+
+A l'Etat. La societe est la mere abstraite et reelle de tout citoyen,
+depuis l'heure de sa naissance jusqu'a celle de sa mort. Elle lui
+doit... (Voir pour plus ample expose, mon cahier numero 3, ou ce
+principe est suffisamment developpe.)
+
+INSTITUTION.
+
+_La premiere enfance de l'homme sera exclusivement confiee a la
+direction de la femme._
+
+QUESTION.
+
+_Jusqu'a quel age?_
+
+REPONSE.
+
+_Jusqu'a l'age de cinq ans._
+
+C'est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement prive des
+soins maternels.
+
+_Jusqu'a l'age de dix ans._
+
+C'est trop. L'education intellectuelle peut et doit commencer beaucoup
+plus tot.
+
+REPONSE.
+
+_ A partir de l'age de cinq ans, jusqu'a celui de dix ans, l'education
+des males sera alternativement confiee a des femmes et a des hommes._
+
+QUESTION.
+
+_Quelle sera la part d'education attribuee a la femme?_
+
+Je l'ai trop exclusivement supposee purement hygienique. J'ai semble
+admettre, dans le titre precedent, que l'homme seul pouvait donner
+l'enseignement scientifique. La femme ne doit-elle pas preparer, meme
+avant l'age de cinq ans, cette jeune intelligence a recevoir les hauts
+enseignements de la science, de la morale et de l'art?
+
+Cela me fait aussi songer que j'etablis _a priori_ une distinction
+arbitraire entre l'education des males et celle des femelles, presque
+des le berceau. Il faudrait commencer par definir la difference
+intellectuelle et morale de l'homme et de la femme...
+
+
+
+CAHIER N deg.2. JOURNAL.
+
+27 decembre.
+
+Cette difficulte m'a arrete court; je vois que j'etais fou de vouloir
+passer a la quatrieme question avant d'avoir resolu la troisieme. Jamais
+je ne fus si pauvre logicien. Je gage que le froid me rend malade, et
+que je ne ferai rien qui vaille tant que soufflera ce vent du nord!
+
+Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire! tout ici est
+privation et souffrance pour quiconque n'a pas beaucoup d'argent. Je
+n'avais pas prevu cela, je n'avais pas voulu y croire, ou plutot je
+ne pouvais pas y songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des
+lumieres et le besoin imperieux de _nager_ dans les livres me poussaient
+vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallee champetre! A Paris, me
+disais-je, je serai a la source de toutes les connaissances; au lieu
+d'aller emprunter peniblement un pauvre ouvrage a un ami erudit par
+hasard, ou a quelque bibliotheque de province, ouvrage qu'il faut rendre
+pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux trois quarts si l'on
+veut ensuite se reporter au texte, j'aurai le puits de la science
+toujours ouvert; que dis-je, le fleuve de la connaissance toujours
+coulant a pleins bords et a flots presses autour de moi! Ici je suis
+comme l'alouette qui, au temps de la secheresse, cherche une goutte de
+rosee sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve point. La-bas, je
+serai comme l'alcyon voguant en pleine mer. Et puis, chez nous, on ne
+pense pas, on ne cherche pas, on ne vit point par l'esprit. On est trop
+heureux quand on a seulement le necessaire a la campagne! On s'endort
+dans un tranquille bien-etre, on jouit de la nature par tous les pores;
+on ne songe pas au malheur d'autrui. Le paysan lui-meme, le pauvre qui
+travaille aux champs, au grand air, ne s'inquiete pas de la misere et du
+desespoir qui ronge la population laborieuse des villes. Il n'y croit
+pas; il calcule le salaire, il voit qu'en fait c'est lui qui gagne le
+moins, et il ne tient pas compte du denument de celui qui est force de
+depenser davantage pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les
+vois a present, ces horribles rues noires de boue, ou se reflete la
+lanterne rougeatre de l'echoppe! S'il entendait siffler ce vent qui,
+chez nous, plane harmonieusement sur les bois et sur les bruyeres, mais
+qui jure, crie, insulte et menace ici, en se resserrant dans les angles
+d'un labyrinthe maudit, et en se glissant par toutes les fissures de
+ces toits glaces! S'il sentait tomber sur ses epaules, sur son ame, ce
+marteau de plomb que le froid, la solitude et le decouragement nous
+collent sur les os!
+
+Le bonheur, dit-on, rend egoiste... Helas! ce bonheur reserve aux uns au
+detriment des autres doit rendre tel, en effet. O mon Dieu! le bonheur
+partage, celui qu'on trouverait en travaillant au bonheur de ses
+semblables, rendrait l'homme aussi grand que sa destinee sur la terre,
+aussi bon que vous-meme!
+
+Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux que des egoistes,
+et je venais chercher ici des malheureux intelligents. Il y en a
+sans doute; mais mon indigence ou ma timidite m'ont empeche de les
+rencontrer. J'ai trouve mes pareils abrutis ou depraves par le malheur.
+L'effroi m'a saisi et je me suis retire seul pour ne pas voir le mal et
+pour rever le bien; mais chercher seul, c'est affreux, c'est peut-etre
+insense.
+
+Je croyais acquerir ici tout au moins l'experience. Je connaitrai les
+hommes, me disais-je, et les femmes aussi. Chez nous (en province), il
+n'y a guere qu'un seul type a observer dans les deux sexes: le type de
+la prudence, autrement dit de la poltronnerie. Dans la metropole du
+monde je verrai, je pourrai etudier tous les types. J'oubliais que moi
+aussi, provincial, je suis un poltron, et je n'ai ose aborder personne.
+
+Je puis cependant me faire une idee de l'homme, en m'examinant, en
+interrogeant mes instincts, mes facultes mes aspirations. Si je suis
+classe dans un de ces types qui vegetent sans se fondre avec les autres,
+du moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de mon espece. Mais
+la femme! ou en prendrai-je la notion psychologique? Qui me revelera cet
+etre mysterieux qui se presente a l'homme comme maitre ou comme esclave,
+toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insense pour demander si
+c'est un etre different de l'homme!...
+
+
+
+CAHIER Nº 1. TRAVAIL.
+
+TROISIEME QUESTION.
+
+_Quelles sont les facultes et les appetits gui differencient l'homme et
+la femme dans l'ordre de la creation?_
+
+On est convenu de dire que, dans les hautes etudes, dans la metaphysique
+comme dans les sciences exactes, la femme a moins de capacites
+que l'homme. Ce n'est point l'avis de Bayle, et c'est un point
+tres-controversable. Qu'en savons-nous? Leur education les detourne des
+etudes serieuses, nos prejuges les leur interdisent... Ajoutez que nous
+avons des exemples du contraire.
+
+Quelle logique divine aurait donc preside a la creation d'un etre si
+necessaire a l'homme, si capable de le gouverner, et pourtant inferieur
+a lui?
+
+Il y aurait donc des ames femelles et des ames males? Mais cette
+difference constituerait-elle l'inegalite? On est convenu de les
+regarder comme superieures dans l'ordre des sentiments, et je croirais
+volontiers qu'elles le sont, ne fut-ce que par le sentiment maternel...
+O ma mere!...
+
+S'il est vrai qu'elles aient moins d'intelligence et plus de coeur, ou
+est l'inferiorite de leur nature? J'ai demontre cela en traitant de la
+nature de l'homme, deuxieme question.
+
+
+
+CAHIER Nº 2. JOURNAL.
+
+27, minuit.
+
+Quel temps a porter la mort dans l'ame!... Encore ce soir, j'ai trop
+lu et trop peu travaille. Heloise, sainte Therese, divines figures,
+creations sublimes du grand artiste de l'univers!
+
+Des sons lamentables assiegent mon oreille. Ce n'est pas une voix
+humaine, ce grognement sourd. Est-ce le bruit d'un metier?
+
+J'ai ouvert ma fenetre, malgre le froid, pour essayer de comprendre ce
+bruit desagreable qui m'eut empeche de dormir si je n'en avais decouvert
+la cause.
+
+J'ai entendu plus distinctement: c'est le son d'un instrument qu'on
+appelle, je crois, une contre-basse.
+
+La voix plus claire des violons m'a explique que cela, faisait partie
+d'un orchestre jouant des contredanses. Il y a des gens qui dansent par
+un temps pareil! quand la, mort semble planer sur cette ville funeste!
+
+Comme elle est triste, entendue ainsi a distance, et par rafales
+interrompues, leur musique de fete!
+
+Cette basse, dont la vibration penetre seule, par le courant d'air de ma
+cheminee, et qui repete a satiete sa lugubre ritournelle, ressemble au
+gemissement d'une sorciere volant sur mon toit pour rejoindre le sabbat.
+
+Je m'imagine que ce sont des spectres qui dansent ainsi au milieu d'une
+nuit si noire et si effrayante!
+
+30 decembre.
+
+Mon travail n'avance pas; l'isolement me tue. Si j'etais sain de corps
+et d'esprit, la foi reviendrait. La confiance en Dieu, l'amour de Dieu
+qui a fait tant de grands saints et de grands esprits, et que ce siecle
+malheureux ne connait plus, viendrait jeter la lumiere de la synthese
+sur les diverses parties de mon oeuvre. Oui, je dirais a Dieu: Tu es
+souverainement juste, souverainement bon; tu n'as pas pu asservir, dans
+tes sublimes desseins, l'esclave au maitre, le pauvre au riche, le
+faible au fort, la femme a l'homme par consequent; et je saurais alors
+etablir ces differences qui marquent les sexes de signes divins, et qui
+les revetent de fonctions diverses sans elever l'un au-dessus de l'autre
+dans l'ordre des etres humains. Mais je ne sais point expliquer ces
+differences, et je ne suis assez lie avec aucune femme pour qu'elle
+puisse m'ouvrir son ame et m'eclairer sur ses veritables aptitudes.
+Etudierai-je la femme seulement dans l'histoire? Mais l'histoire n'a
+enregistre que de puissantes exceptions. Le role de la femme du
+peuple, de la masse feminine, n'a pas d'initiative intellectuelle dans
+l'histoire.
+
+Depuis huit jours que la boue et le _froid noir_ me retiennent
+prisonnier, je n'ai pas vu d'autre visage feminin que celui de ma
+vieille portiere: serait-ce la une femme? Ce monstre me fait horreur.
+C'est l'embleme de la cupidite, et pourtant elle est d'une probite a
+toute epreuve; mais c'est la probite parcimonieuse des ames de glace,
+c'est le respect du tien et du mien pousse jusqu'a la frenesie, jusqu'a
+l'extravagance.
+
+Etre reduit par la pauvrete a regarder comme un bienfaiteur un etre
+semblable, parce qu'il ne vous prend rien de ce qui n'est pas son
+salaire!
+
+Mais quelle aprete au salaire resulte de ce respect fanatique pour la
+propriete! Elle ne me volerait pas un centime, mais elle ne ferait point
+trois pas pour moi sans me les taxer parcimonieusement. Avec quelle
+cruaute elle retient les nippes des malheureux qui habitent les
+mansardes voisines lorsqu'ils ne peuvent payer leur terme! Je sais
+que cette cruaute lui est commandee; mais quels sont donc alors les
+bourreaux qui font payer le loyer de ces demeures maudites? et n'est-il
+pas honteux qu'on arme ainsi le frere contre le frere, le pauvre contre
+le pauvre! Eh quoi! les riches qui ont tout, qui paient si cher aux
+etages inferieurs, dans ces riches quartiers, ne suffisent pas pour le
+revenu de la maison, et on ne peut faire grace au proletaire qui n'a
+rien, de cinquante francs par an! on ne peut pas meme le chasser sans le
+depouiller!
+
+Ce matin on a saisi les haillons d'une pauvre ouvriere qui s'enfuyait:
+un chale qui ne vaut pas cinq francs, une robe qui n'en vaut pas trois!
+Le froid qui regne n'a pas attendri les executeurs. J'ai rachete les
+haillons de l'infortunee. Mais de quoi sert que quelques etres senses
+aient l'intention de reparer tant de crimes? Ceux-la sont pauvres.
+Demain, si on fait deloger le vieillard qui demeure a cote de ma
+cellule, je ne pourrai pas l'assister. Apres-demain, si je n'ai pas
+trouve de quoi payer mon propre loyer, on me chassera moi-meme, et on
+retiendra mon manteau.
+
+Ce matin, la portiere qui range ma chambre m'a dit en m'appelant a la
+fenetre:
+
+"Voici madame qui se promene dans son jardin."
+
+Ce jardin, vaste et magnifique, est separe par un mur du petit jardin
+situe au-dessous de moi. Les deux maisons, les deux jardins sont la meme
+propriete, et, de la hauteur ou je suis loge, je plonge dans l'une comme
+dans l'autre. J'ai regarde machinalement. J'ai vu une femme qui m'a
+paru fort belle, quoique tres-pale et un peu grasse. Elle traversait
+lentement une allee sablee pour se rendre a une serre dont j'apercois
+les fleurs brillantes, quand un rayon de soleil vient a donner sur le
+vitrage.
+
+Encore irrite de ce qui venait de se passer, j'ai demande a la sorciere
+si sa maitresse etait aussi mechante qu'elle.
+
+--Ma maitresse? a-t-elle repondu d'un air hautain, elle ne l'est pas: je
+ne connais que monsieur, je ne sers que _monsieur_.
+
+--Alors, c'est monsieur qui est impitoyable?
+
+--Monsieur ne se mele de rien; c'est son premier locataire qui commande
+ici, heureusement pour lui; car monsieur n'entend rien a ses affaires et
+acheverait de se _faire devorer_.
+
+Voila un homme en grand danger, en effet, si mon voisin lui fait
+banqueroute de vingt francs!
+
+
+
+CAHIER N deg. 4.--TRAVAIL.
+
+.....Je ne puis nier ces differences, bien que je ne les apercoive pas
+et qu'il me soit impossible de les constater par ma propre experience.
+
+L'etre moral de la femme differe du notre, a coup sur, autant que son
+etre physique. Dans le seul fait d'avoir accepte si longtemps et si
+aveuglement son etat de contrainte et d'inferiorite sociale, il y a
+quelque chose de capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidite
+qu'il n'y en a chez l'homme.
+
+Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital, qui certes n'est
+pas generalement faible et pusillanime, accepte depuis le commencement
+des societes la domination du riche et du puissant. C'est qu'il n'a pas
+recu, plus que la femme, par l'education, l'initiation a l'egalite...
+
+Il y a de mysterieuses et profondes affinites entre ces deux etres, le
+pauvre et la femme.
+
+La femme est pauvre sous le regime d'une communaute dont son mari est
+chef; le pauvre est femme, puisque l'enseignement, le developpement, est
+refuse a son intelligence, et que le coeur seul vit en lui.
+
+Examinons ces rapports profonds et delicats qui me frappent, et qui
+peuvent me conduire a une solution.
+
+Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons
+d'abord.
+
+
+
+CAHIER N deg. 2.--JOURNAL.
+
+29.
+
+--J'ai ete interrompu ce matin par une scene douloureuse et que j'avais
+trop prevue. Le vieillard, dont une cloison me separe, a ete somme, pour
+la derniere fois, de payer son terme arriere de deux mois, et la voix
+discordante de la portiere m'a tire de mes reveries pour me rejeter dans
+la vie d'emotion. Ce vieux malheureux demandait grace.
+
+Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le negligeront pas
+toujours. Il leur a ecrit. Ils sont en province, bien loin; mais ils
+repondront, et il paiera si on lui et donne le temps.
+
+Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue. Le notaire qui
+touche mon mince revenu de campagne m'oublie et me neglige. Il ne le
+ferait pas si j'etais un meilleur client, si j'avais trente mille livres
+de rente. Heureusement pour moi, mon loyer n'est pas arriere; mais je
+me trouve dans l'impossibilite maintenant de payer celui de mon vieux
+voisin. J'ai offert d'etre sa caution; mais la malheureuse portiere,
+cette triste et laide madame Germain, que la necessite condamne a faire
+de sa servitude une tyrannie, a jete un regard de pitie sur mes pauvres
+meubles, dont maintes fois elle a dresse l'inventaire dans sa pensee;
+et d'une voix apre, avec un regard ou la defiance semblait chercher
+a etouffer un reste de pitie, elle m'a repondu que je n'avais pas un
+mobilier a repondre pour deux, et qu'il lui etait interdit d'accepter
+la caution des locataires du cinquieme les uns pour les autres. Alors,
+touche de la situation de mon voisin, j'ai ecrit au proprietaire un
+billet dont j'attache ici le brouillon avec une epingle.
+
+"Madame,
+
+"Il y a dans votre maison de la rue de ***, n deg. 4, un pauvre homme qui
+paie quatre-vingts francs de loyer, et qu'on va mettre dehors parce que
+son paiement est arriere de deux mois. Vous etes riche, soyez pitoyable;
+ne permettez pas qu'on jette sur le pave un homme de soixante-quinze
+ans, presque aveugle, qui ne peut plus travailler, et qui ne peut
+meme pas etre admis a un hospice de vieillards, faute d'argent et de
+recommandation. Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont
+toujours de l'influence), et faites-le admettre a l'hopital, ou
+accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez ma caution
+pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais je suis assure de pouvoir
+acquitter sa dette dans quelque temps. Je suis un honnete homme; ayez un
+peu de confiance, si ce n'est un peu de generosite."
+
+"JACQUES LAURENT."
+
+
+
+CAHIER N deg. 1.--TRAVAIL.
+
+Un etre qui ne vivrait que par le sentiment, et chez qui l'intelligence
+serait totalement inculte, totalement inactive, serait, a coup sur, un
+etre incomplet. Beaucoup de femmes sont probablement dans ce cas. Mais
+n'est-il pas beaucoup d'hommes en qui le travail du cerveau a totalement
+atrophie les facultes aimantes? La plupart des savants, ou seulement des
+hommes adonnes a des professions purement lucratives, a la chicane, a
+la politique ambitieuse, beaucoup d'artistes, de gens de lettres, ne
+sont-ils pas dans le meme cas? Ce sont des etres incomplets, et, j'ose
+le dire, le plus facheusement, le plus dangereusement incomplets de
+tous! Or donc, l'induction des pedants, qui concluent de l'inaction
+sociale apparente de la femme, qu'elle est d'une nature inferieure, est
+d'un raisonnement...
+
+
+
+CAHIER N deg. 2.--JOURNAL.
+
+30 decembre.
+
+Absurde! Evidemment je l'ai ete. Ces valets m'auront pris pour un galant
+de mauvaise compagnie, qui venait risquer quelque insolente declaration
+d'amour a la dame du logis. Vraiment, cela me va bien! Mais je n'en ai
+pas moins ete d'une simplicite extreme avec mes bonnes intentions. La
+dame m'a paru belle quand je l'ai apercue dans son jardin. Son mari est
+jaloux, je vois ce que c'est... Ou peut-etre ce proprietaire n'est-il
+pas un mari, mais un frere. Le concierge souriait dedaigneusement quand
+je lui demandais a parler a madame la comtesse; et cette soubrette qui
+m'a repousse de l'antichambre avec de grands airs de prude... Il y avait
+un air de mystere dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j'ai a
+peine eu le temps de contempler le peristyle, quelque chose de noble et
+de triste comme serait l'asile d'une ame souffrante et fiere... Je
+ne sais pourquoi je m'imagine que la femme qui demeure la n'est pas
+complice des crimes de la richesse. Illusion peut-etre! N'importe, un
+vague instinct me pousse a mettre sous sa protection le malheureux
+vieillard que je ne puis sauver moi-meme.
+
+3l janvier.
+
+Je ne sais pas si j'ai fait une nouvelle maladresse, mais j'ai risque
+hier un grand moyen. Au moment ou j'allais fermer ma fenetre, par
+laquelle entrait un doux rayon de soleil, le seul qui ait paru depuis
+quatre mortels jours, j'ai jete les yeux sur le jardin voisin et j'y ai
+vu mon _innominata_. Avec son manteau de velours noir double d'hermine,
+elle m'a paru encore plus belle que la premiere fois. Elle marchait
+lentement dans l'allee, abritee du vent d'est par le mur qui separe les
+deux jardins. Elle etait seule avec un charmant levrier gris de perle.
+Alors j'ai fait un coup de tete! J'ai pris mon billet, je l'ai attache a
+une buchette de mon poele et je l'ai adroitement lance, ou plutot laisse
+tomber aux pieds de la dame, car ma fenetre est la derniere de la
+maison, de ce cote. Elle a releve la tete sans marquer trop d'effroi ni
+d'etonnement. Heureusement j'avais eu la presence d'esprit de me retirer
+avant que mon projectile fut arrive e terre, et j'observais, cache
+derriere mon rideau. La dame a tourne le dos sans daigner ramasser le
+billet. Certainement elle a deja recu des missives d'amour envoyees
+furtivement par tous les moyens possibles, et elle a cru savoir ce que
+pouvait contenir la mienne. Elle y a donc donne cette marque de mepris
+de la laisser par terre. Mais heureusement son chien a ete moins
+collet-monte; il a ramasse mon placet et il l'a porte a sa maitresse
+en remuant la queue d'un air de triomphe. On eut dit qu'il avait le
+sentiment de faire une bonne action, le pauvre animal! La dame ne s'est
+pas laisse attendrir. "Laissez cela, Fly, lui a-t-elle dit d'une voix
+douce, mais dont je n'ai rien perdu. Laissez-moi tranquille!" Puis elle
+a disparu au bout de l'allee, sous des arbres verts. Mais le chien l'y
+a suivie, tenant toujours mon envoi par un bout du baton, avec beaucoup
+d'adresse et de proprete. La curiosite aura peut-etre decide la dame a
+examiner mon style, quand elle aura pu se satisfaire sans deroger a la
+prudence. Quand ce ne serait que pour rire d'un sot amoureux, plaisir
+dont les femmes, dit-on, sont friandes! Esperons! Pourtant je ne vois
+rien venir depuis hier. Mon pauvre voisin! je ne te laisserai pas
+chasser, quand meme je devrais mettre mon _Origene_ ou mon _Bayle_ en
+gage.
+
+Mais aussi quelle idee saugrenue m'a donc passe par la tete, d'ecrire
+a la femme plutot qu'au mari? Je l'ai fait sans reflexion, sans me
+rappeler que le mari est le chef de la communaute, c'est-a-dire le
+maitre, et que la femme n'a ni le droit, ni le pouvoir de faire
+l'aumone. Eh! c'est precisement cela qui m'aura pousse, sans que j'en
+aie eu conscience, a faire appel au bon coeur de la femme!
+
+
+
+CAHIER N deg. 1.--TRAVAIL.
+
+L'education pourrait amener de tels resultats, que les aptitudes de l'un
+et de l'autre sexe fussent completement modifiees.
+
+
+
+CAHIER N deg. 2.--JOURNAL.
+
+J'ai ete interrompu par l'arrivee d'un joli enfant de douze ou quatorze
+ans, equipe en jockey.
+
+--Monsieur, m'a-t-il dit, je viens de la part de _madame_ pour vous dire
+bien des choses.
+
+--Bien des choses? Assieds-toi la, mon enfant, et parle.
+
+--Oh! je ne me permettrai pas de m'asseoir! Ca ne se doit pas.
+
+--Tu le trompes; tu es ici chez ton egal, car je suis domestique aussi.
+
+--Ah! ah! vous etes domestique? De qui donc?
+
+--De moi-meme.
+
+L'enfant s'est mis a rire, et, s'asseyant pres du feu:
+
+--Tenez, Monsieur, m'a-t-il dit en exhibant une lettre cachetee a mon
+adresse, voila ce que c'est.
+
+J'ai ouvert et j'ai trouve un billet de banque de mille francs.
+
+--Qu'est-ce que cela, mon ami! et que veut-on que j'en fasse?
+
+--Monsieur, c'est de l'argent pour ces malheureux locataires du
+cinquieme, que madame vous charge de secourir quand ils ne pourront pas
+payer.
+
+--Ainsi, madame me prend pour son aumonier? C'est tres-beau de sa part;
+mais j'aime beaucoup mieux qu'elle tonne des ordres pour qu'on laisse
+ces malheureux tranquilles.
+
+--Oh! ca ne se fait pas comme vous croyez! Madame ne donne pas d'ordres
+dans la maison. Ca ne la regarde pas du tout. Monsieur le comte lui-meme
+n'a rien a voir dans les affaires du regisseur. D'ailleurs, madame
+craint tant d'avoir l'air de se meler de quelque chose, qu'elle vous
+prie de ne pas parler du tout de ce qu'elle fait pour vos voisins.
+
+--Elle veut que sa main gauche ignore ce que fait sa main droite? Tu lui
+diras de ma part qu'elle est grande et bonne.
+
+--Oh! pour ca, c'est vrai. C'est une bonne maitresse, celle-la. Elle ne
+se fache jamais, et elle donne beaucoup. Mais savez-vous, Monsieur, que
+c'est moi qui suis cause que Fly n'a pas mange votre billet?
+
+--En verite?
+
+--Vrai, d'honneur! Madame etait rentree pour recevoir une visite. Elle
+n'avait pas fait attention que le chien tenait quelque chose dans sa
+gueule. Moi, en jouant avec lui, j'ai vu qu'il etait en colere de ce
+qu'on ne lui faisait pas de compliment; car lorsqu'il rapporte quelque
+chose, il n'aime pas qu'on refuse de le prendre, il commencait donc a
+ronger le bois et a dechirer le papier. Alors je le lui ai ote; j'ai vu
+ce que c'etait, et je l'ai porte a madame aussitot qu'elle a ete seule.
+Elle ne voulait pas le prendre.
+
+--Mets cela au feu, qu'elle disait, c'est quelque sottise.
+
+--Non, non, Madame, _c'est des_ malheureux.
+
+--Tu l'as donc lu?
+
+--Dame, Madame, que j'ai fait, Fly l'avait decachete, et ca trainait.
+
+--Tu as bien fait, petit, qu'elle m'a dit apres qu'elle a eu regarde
+votre lettre, et pour te recompenser, c'est toi que je charge d'aller
+aux informations. Si l'histoire est vraie, c'est toi qui porteras ma
+reponse et qui expliqueras mes intentions; et puis, attends, qu'elle m'a
+dit encore: Tu diras a ce M. Jacques Laurent que je le remercie de sa
+lettre, mais qu'il aurait bien pu l'envoyer plus raisonnablement que par
+sa fenetre.
+
+La-dessus, j'ai explique au jockey l'inutilite de ma demarche d'hier et
+l'urgence de la position. Il m'a promis d'en rendre compte.
+
+J'ai bien vite porte un raisonnable secours au vieillard. En apprenant
+la generosite de sa bienfaitrice, il a ete touche jusqu'aux larmes.
+
+--Est-ce possible, s'est-il ecrie, qu'une ame si tendre et si delicate
+soit calomniee par de vils serviteurs!
+
+--Comment cela?
+
+--Il n'y a pas d'infamies que cette ignoble portiere n'ait voulu me
+debiter sur son compte; mais je ne veux pas meme les repeter. Je ne
+pourrais d'ailleurs plus m'en souvenir.
+
+
+
+CAHIER N deg. 1,--TRAVAIL.
+
+La bonte des femmes est immense. D'ou vient donc que la bonte n'a pas de
+droits a l'action sociale en legislation et en politique?
+
+
+
+CAHIER N deg. 2.--JOURNAL.
+
+1er janvier.
+
+--Il est etrange que je ne puisse plus travailler. Je suis tout emu
+depuis quelques jours, et je reve au lieu de mediter. Je croyais qu'un
+temps plus doux, un ciel plus clair me rendraient plus laborieux et plus
+lucide. Je ne suis plus abattu comme je l'etais: au contraire, je me
+sens un peu agite; mais la plume me tombe des mains quand je veux
+generaliser les emotions de mon coeur. 0 puissance de la douceur et de
+la bonte, que tu et penetrante! Oui, c'est toi, et non l'intelligence,
+qui devrais gouverner le monde!
+
+Je ne m'etais jamais apercu combien ce jardin, qui est sous ma fenetre,
+est joli. Un jardin clos de grands murs et fletri par l'hiver ne me
+paraissait susceptible d'aucun charme, lorsqu'au milieu de l'automne
+j'ai quitte les vastes horizons bleus de la vegetation empourpree de ma
+vallee. Cependant il y a de la poesie dans ces retraites bocageres que
+le riche sait creer au sein du tumulte des villes, je le reconnais
+aujourd'hui. Les plantes ici ont un aspect et des caracteres propres au
+terrain chaud et a l'air rare ou elles vegetent, comme les enfants
+des riches eleves dans cette atmosphere lourde avec une nourriture
+substantielle, ont aussi une physionomie qui leur est particuliere.
+J'ai ete deja frappe de ce rapport. Les arbres des jardins de Paris
+acquierent vite un developpement extreme. Ils poussent en hauteur,
+ils ont beaucoup de feuillage, mais la tige est parfois d'une tenuite
+effrayante. Leur sante est plus apparente que reelle. Un coup de vent
+d'est les desseche au milieu de leur splendeur, et, en tous cas, ils
+arrivent vite a la decrepitude. Il en est de meme des hommes nourris et
+enfermes dans cette vaste cite. Je ne parle pas de ceux dont la misere
+etouffe le developpement. Helas! c'est le grand nombre; mais ceux-la
+n'ont de commun avec les plantes que la souffrance de la captivite. Les
+soins leur manquent, et ils arrivent rarement a cette trompeuse beaute
+qui est chez l'enfant du riche, comme dans la plante de son jardin, le
+resultat d'une culture exageree et d'une eclosion forcee. Ces enfants-la
+sont generalement beaux, leur paleur est intelligente, leur langueur
+gracieuse. Ils sont, a dix ans, plus grands et plus hardis que nos
+paysans ne le sont a quinze; mais ils sont plus greles, plus sujets aux
+maladies inflammatoires, et la vieillesse se fait vite pour eux comme la
+nuit sur les domes eleves et sur les cimes altieres des beaux arbres de
+cette Babylone.
+
+Il y a donc ici partout, et dans les jardins particulierement, une
+apparence de vie qui etonne et dont l'exces effraie l'imagination. Nulle
+part au monda il n'y a, je crois, de plus belles fleurs. Les terrains
+sont si bien engraisses et abrites par tant de murailles, l'air est
+charge de tant de vapeurs, que la gelee les atteint peu. Les jardiniers
+excellent dans l'art de disposer les massifs. Ce n'est plus la symetrie
+de nos peres, ce n'est pas le desordre et le hasard des accidents
+naturels: c'est quelque chose entre les deux, une proprete extreme
+jointe a un laisser-aller charmant. On sait tirer parti du moindre coin,
+et menager une promenade facile dans les allees sinueuses sur un espace
+de cinquante pieds carres.
+
+Celui de la maison que j'habite est fort neglige et comme abandonne
+depuis l'ete. On fait de grandes reparations au rez-de-chaussee; on
+change, je crois, la disposition de l'appartement qui commande a ce
+jardin. Les travaux sont interrompus en ce moment-ci, j'ignore pourquoi.
+Mais je n'entends plus le bruit des ouvriers, et le jardin est
+continuellement desert. Je le regarde souvent, et j'y decouvre mille
+secretes beautes que je ne soupconnais pas, quelque chose de mysterieux,
+une solennite vraiment triste et douce, quand la vapeur blanche du
+soir nage autour de ces troncs noirs et lisses que la mousse n'insulte
+jamais. Les herbes sauvages, l'euphorbe, l'heliotrope d'hiver, et
+jusqu'au chardon rustique, ont deja envahi les plates-bandes. Le
+feuillage ecarlate du sumac lutte contre les frimas; l'arbuste charge
+de perles blanches et depouille de feuilles, ressemble a un bijou de
+joaillerie, et la rose du Bengale s'entr'ouvre gaiement et sans crainte
+au milieu des morsures du verglas.
+
+Ce matin j'ai remarque qu'on avait enleve les portes du rez-de-chaussee,
+et qu'on pouvait traverser ce local en decombre pour arriver au jardin.
+Je l'ai fait machinalement, et j'ai penetre dans cet Eden solitaire ou
+les bruits des rues voisines arrivent a peine. Je pensais a ces vers de
+Boileau sur les aises du riche citadin:
+
+ Il peut, dans son jardin tout peuple d'arbres verts
+ Retrouver les etes au milieu des hivers,
+ Et foulant le parfum de ses plantes cheries,
+ Aller entretenir ses douces reveries.
+
+Et j'ajoutais en souriant sans jalousie:
+
+ Mais moi, grace au destin, qui n'ai ni feu ni lieu,
+ Je me loge ou je puis comme il plait a Dieu.
+
+Je venais de faire le tour de cet enclos, non sans effaroucher les
+merles qui pullulent dans les jardins de Paris et qui se levaient en
+foule a mon approche, lorsque j'ai trouve, le long du mur mitoyen, une
+petite porte ouverte, donnant sur le grand jardin de ma riche voisine.
+Il y avait la une brouette en travers et tout a cote un jardinier
+qui achevait de charger pour venir jeter dans l'enclos abandonne les
+cailloux et les branches mortes de l'autre jardin. Je suis entre en
+conversation avec cet homme sur la taille des gazons, puis sur celle
+des arbres, puis sur l'art de greffer. Leurs procedes ici sont d'une
+hardiesse rare. Ils taillent, plantent et sement presque en toute
+saison. Ce jardinier aimait a se faire ecouter: mon attention lui
+plaisait; il a fait un peu le pedant, et l'entretien s'est prolonge, je
+ne sais comment, jusqu'a ce que mon petit ami le jockey soit venu s'en
+meler. Le beau levrier Fly s'est mis aussi de la partie; il est entre
+curieusement dans le jardin de mon cote, et apres m'avoir flaire avec
+mefiance, il a consenti a rapporter des branches que je lui jetais. Je
+sentais vaguement que _Madame_ n'etait pas loin, et j'avais grande envie
+de la voir. Mais je n'osais depasser le seuil de mon enclos, bien que
+l'enfant m'invitat a jeter un coup d'oeil sur le beau jardin et a
+m'avancer jusque dans l'allee. Le drole me faisait les honneurs de ce
+paradis pour me remercier apparemment de lui avoir fait ceux d'une
+chaise dans ma mansarde. Il m'a pris en amitie pour cela, et, apres
+tout, c'est un enfant intelligent et bon, que la servitude n'a pas
+encore deprave; il a ete plus sensible, je le vois, a un temoignage de
+fraternite, qu'il ne l'eut ete peut-etre a une gratification que je ne
+pouvais lui donner.
+
+"Entrez donc, monsieur Jacques, me disait-il, madame ne grondera pas;
+vous verrez comme c'est beau ici, et comme Fly court vile dans la grande
+allee..."
+
+Tout a coup _Madame_ sort d'un sentier ombrage et se presente a dix pas
+devant moi. L'enfant court a elle avec la confiance qu'un fils aurait
+temoignee a sa mere. Cela m'a touche.
+
+"Tenez, Madame, criait-il, c'est M. Jacques Laurent qui n'ose pas entrer
+pour voir le jardin. N'est-ce-pas que voulez bien?"
+
+_Madame_ approche avec une gracieuse lenteur.
+
+"Il parait que monsieur est un amateur, ajoute le jardinier. Il entend
+fameusement l'horticulture."
+
+Le brave homme se contentait de peu. Il avait pris ma patience a
+l'ecouter pour une grande preuve de savoir.
+
+--Monsieur Laurent, dit la dame, je suis fort aisee de vous rencontrer.
+Entrez, je vous en prie, et promenez-vous tant que vous voudrez.
+
+--Madame, vous etes mille fois trop bonne; mais je n'ai pas eu
+l'indiscretion d'en exprimer le desir. C'est cet enfant qui, par bon
+coeur, me l'a propose.
+
+--Mon Dieu, reprend-elle, un grand jardin a Paris est une chose
+agreable et precieuse. J'ai appris que vous sortiez rarement de votre
+appartement, et que vous passiez une partie des nuits a travailler. Je
+dispose de cet endroit-ci, je serai charmee que vous y trouviez un peu
+d'air et d'espace. Profitez de l'occasion, vous ajouterez a la gratitude
+que je vous dois deja.
+
+Et, me saluant avec un charme indicible, elle s'est eloignee.
+
+Je me suis alors promene par tout le jardin. Elle n'y etait plus. Le
+jockey et le jardinier m'ont conduit dans la serre. C'est un lieu de
+delices, quoique dans un fort petit local. Une fontaine de marbre blanc
+est au milieu, tout ombragee des grandes feuilles de bananier, toute
+tapissee des festons charmants des plantes grimpantes. Une douce chaleur
+y regne, des oiseaux exotiques babillent dans une cage doree, et de
+mignons rouges-gorges se sont volontairement installes dans ce boudoir
+parfume, dont ils ne cherchent pas a sortir quand on ouvre les vitraux.
+Quel gout et quelle coquetterie dans l'arrangement de ces purs camelias
+et de ces cactus etincelants! Quels mimosas splendides, quels gardenias
+embaumes! Le jardinier avait raison d'etre fier. Ces gradins de plantes
+dont on n'apercoit que les fleurs, et qui forment des allees, cette
+voute de guirlandes sous un dome de cristal, ces jolies corbeilles
+suspendues, d'ou pendent des plantes etranges d'une vegetation aerienne,
+tout cela est ravissant. Il y avait un coussin de velours bleu celeste
+sur le banc de marbre blanc, a cote de la cuve que traverse un filet
+d'eau murmurante. Un livre etait pose sur le bord de cette cuve. Je
+n'ai pas ose y toucher; mais je me suis penche de cote pour regarder le
+titre: c'etait le _Contrat social_.
+
+--C'est le livre de madame, a dit l'enfant; elle l'a oublie. C'est la sa
+place, c'est la qu'elle vient lire toute seule, bien longtemps, tous les
+jours.
+
+--C'est peut-etre ma presence qui l'en chasse; je vais me retirer.
+
+Et j'allais le faire, lorsque, pour la seconde fois, elle m'est apparue.
+Le jardinier s'est eloigne par respect, le jockey pour courir apres Fly,
+et la conversation s'est engagee entre elle et moi, si naturellement, si
+facilement, qu'on eut dit que nous etions d'anciennes connaissances. Les
+manieres et le langage de cette femme sont d'une elegance et en meme
+temps d'une simplicite incomparables. Elle doit etre d'une naissance
+illustre, l'antique majeste patricienne reside sur son front, et la
+noblesse de ses manieres atteste les habitudes du plus grand monde. Du
+moins de ce grand monde d'autrefois, ou l'on dit que l'extreme bon ton
+etait l'aisance, la bienveillance et le don de mettre les autres a
+l'aise. Pourtant je n'y etais pas completement d'abord; je craignais
+d'avoir bientot, malgre toute cette grace, ma dignite a sauver un
+quelque essai de protection. Mais ce reste de rancune contre sa race me
+rendait injuste. Celle femme est au-dessus de toute grandeur fortuite,
+comme de toute faveur d'heredite. Ce qu'elle inspire d'abord, c'est le
+respect, et bientot apres, c'est la confiance et l'affection, sans que
+le respect diminue.
+
+--Ce lieu-ci vous plait, m'a-t-elle dit; helas! je voudrais etre libre
+de le donner a quelqu'un qui sut en profiter. Quant a moi, j'y viens en
+vain chercher le ravissement qu'il vous inspire. On me conseille, pour
+ma sante, d'en respirer l'air, et je n'y respire que la tristesse.
+
+--Est-il possible?... Et pourtant c'est vrai! ai-je ajoute en regardant
+son visage pale et ses beaux yeux fatigues. Vous n'etes pas bien
+portante, et vous n'avez pas de bonheur.
+
+--Du bonheur, Monsieur! Qui peut etre riche ou pauvre et se dire
+heureux! Pauvre on a des privations; riche on a des remords. Voyez ce
+luxe, songez a ce que cela coute, et sur combien de miseres ces delices
+sont prelevees!
+
+--Vrai, Madame, vous songez a cela?
+
+--Je ne pense pas a autre chose, Monsieur. J'ai connu la misere, et je
+n'ai pas oublie qu'elle existe. Ne me faites pas l'injure de croire que
+je jouisse de l'existence que je mene; elle m'est imposee, mais mon
+coeur ne vit pas de ces choses-la...
+
+--Votre coeur est admirable!...
+
+--Ne croyez pas cela non plus, vous me feriez trop d'honneur. J'ai ete
+enivree quand j'etais plus jeune. Ma mollesse et mon gout pour les
+belles choses combattaient mes remords et les etouffaient quelquefois.
+Mais ces jouissances impies portent leur chatiment avec elles. L'ennui,
+la satiete, un degout mortel sont venus peu a peu les fletrir;
+maintenant je les deteste et je les subis comme un supplice, comme une
+expiation.
+
+Elle m'a dit encore beaucoup d'autres choses admirables que je ne
+saurais transcrire comme elle les a dites. Je craindrais de les gater,
+et puis je me suis senti si emu, que les larmes m'ont gagne. Il me
+semblait que je contemplais un fait miraculeux. Une femme opulente et
+belle, reniant les faux biens et parlant comme une sainte! J'etais
+bouleverse. Elle a vu mon emotion; elle m'en a su gre.
+
+"Je vous connais a peine, m'a-t-elle dit, et pourtant je vous parle
+comme je ne pourrais et je ne voudrais parler a aucune autre personne,
+parce que je sens que vous seul comprenez ce que je pense."
+
+Pour faire diversion a mon attendrissement, qui devenait excessif, elle
+m'a parle du livre qu'elle tenait a la main.
+
+"Il n'a pas compris les femmes, ce sublime Rousseau, disait-elle. Il n'a
+pas su, malgre sa bonne volonte et ses bonnes intentions, en faire
+autre chose que des etres secondaires dans la societe. Il leur a laisse
+l'ancienne religion dont il affranchissait les hommes; il n'a pas prevu
+qu'elles auraient besoin de la meme foi et de la meme morale que leurs
+peres, leurs epoux et leurs fils, et qu'elles se sentiraient avilies
+d'avoir un autre temple et une autre doctrine. Il a fait des nourrices
+croyant faire des meres. Il a pris le sein maternel pour l'ame
+generatrice. Le plus spiritualiste des philosophes du siecle dernier a
+ete materialiste sur la question des femmes."
+
+Frappe du rapport de ses idees avec les miennes, je l'ai fait parler
+beaucoup sur ce sujet. Je lui ai confie le plan de mon livre, et elle
+m'a prie de le lui faire lire quand il serait termine; mais j'ai ajoute
+que je ne le finirais jamais, si ce n'est sous son inspiration: car je
+crois qu'elle en sait beaucoup plus que moi. Nous avons cause plus d'une
+heure, et la nuit nous a separes. Elle m'a fait promettre de revenir
+souvent. J'aurais voulu y retourner aujourd'hui, je n'ai pas ose; mais
+j'irai demain si la porte de ce malheureux rez-de-chaussee n'est pas
+replacee, et si madame Germain ne me suscite pas quelque persecution
+pour m'interdire l'acces du jardin. Quel malheur pour moi et pour mon
+livre, si, au moment ou la Providence me fait rencontrer un interprete
+divin si competent sur la question qui m'occupe, un type de femme si
+parfait a etudier pour moi qui ne connais pas du tout les femmes!...
+Oh! oui! quel malheur, si le caprice d'une servante m'en faisait perdre
+l'occasion! car cette dame m'oubliera si je ne me montra pas; elle ne
+m'appellera pas ostensiblement chez elle si son mari est jaloux et
+despote, comme je le crois! Et d'ailleurs que suis-je pour qu'elle songe
+a moi?
+
+
+
+CAHIER N deg. 4.--TRAVAIL.
+
+L'homme est un insense, un scelerat, un lache, quand il calomnie l'etre
+divin associe a sa destinee. La femme...
+
+
+
+CAHIER N deg. 5.--JOURNAL.
+
+8 janvier.
+
+Je suis retourne deja deux fois, et j'ai reussi a n'etre pas apercu de
+madame Germain. C'est plus facile que je ne pensais. Il y a une petite
+porte de degagement au rez-de-chaussee, donnant sur un palier qui n'est
+point expose aux regards de la loge. Toute l'affaire est de me glisser
+la sans eveiller l'attention de personne; l'appartement est toujours en
+decombres, le jardin desert. La porte du mur mitoyen ne se trouve jamais
+fermee en dehors a l'heure ou je m'y presente; je n'ai qu'a la pousser
+et je me trouve seul dans le jardin de ma voisine. Toujours muni d'un
+livre de botanique, je m'introduis dans la serre. Le jardinier et le
+jockey me prennent pour un lourd savant, et m'accueillent avec toutes
+sortes d'egards. Quand madame n'est pas la elle y arrive bientot, et
+alors nous causons deux heures au moins, deux heures qui passent
+pour moi comme le vol d'une fleche. Cette femme est un ange! On en
+deviendrait passionnement epris si l'on pouvait eprouver en sa presence
+un autre sentiment que la veneration. Jamais ame plus pure et plus
+genereuse ne sortit des mains du createur; jamais intelligence plus,
+droite, plus claire, plus ingenieuse et plus logique n'habita un cerveau
+humain. Elle a la veritable instruction: sans aucun pedantisme, elle est
+competente sur tous les points. Si elle n'a pas tout lu, elle a du moins
+tout compris. Oh! la lumiere emane d'elle, et je deviens plus sage, plus
+juste, je deviens veritablement meilleur en l'ecoulant. J'ai le coeur
+si rempli, l'ame si occupee de ses enseignements, que je ne puis plus
+travailler; je sens que je n'ai plus rien en moi qui ne me vienne
+d'elle, et qu'avant de transcrire les idees qu'elle me suggere il faut
+que je m'en penetre en l'ecoutant encore, en revant a ce que j'ai deja
+entendu.
+
+[Illustration 01.png: Serait-ce la une femme?...]
+
+Je n'ai songe a m'informer ni de sa position a l'egard du monde, ni des
+circonstances de sa vie privee, ni meme du nom qu'elle porte; je sais
+seulement qu'elle s'appelle Julie, comme l'amante de Saint-Preux. Que
+m'importe tout le reste, tout ce qui n'est pas vraiment elle-meme? J'en
+sais plus long sur son compte que tous ceux qui la frequentent; je
+connais son ame, et je vois bien a ses discours et a ses nobles plaintes
+que nul autre que moi ne l'apprecie. Une telle femme n'a pas sa place
+dans la societe presente, et il n'y en a pas d'assez elevee pour elle.
+Oh! du moins elle aura dans mon coeur et dans mes pensees celle qui lui
+convient! Depuis huit jours je me suis tellement reconcilie avec ma
+solitude, que je m'y suis retranche comme dans une citadelle; je ne
+regarde meme plus la femme ignoble qui me sert, de peur de reposer ma
+vue sur la laideur morale et physique, et de perdre le rayon divin dont
+s'illumine autour de moi le monde ideal. Je voudrais ne plus entendre le
+son de la voix humaine, ne plus aspirer l'air vital hors des heures que
+je ne puis passer aupres d'elle. Oh! Julie! je me croyais philosophe,
+je me croyais juste, je me croyais homme, et je ne vous avais pas
+rencontree!
+
+
+
+CAHIER N deg. 1. TRAVAIL.
+
+DE L'AMOUR. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .
+
+
+
+CAHIER N deg. 2.----JOURNAL.
+
+15 janvier.
+
+Je ne croyais pas qu'un homme aussi simple et aussi retire que moi dut
+jamais connaitre les aventures, et pourtant en voici deux fort etranges
+qui m'arrivent en peu de jours, si toutefois je puis appeler du nom
+leger d'_aventure_ ma rencontre romanesque et providentielle avec
+l'admirable Julie.
+
+[Illustration 02.png: Je viens de la part de _madame_.]
+
+Hier soir, j'avais ete appele pour une affaire a la Chaussee-d'Antin, et
+je revenais assez tard. J'etais entre, chemin faisant, dans un cabinet
+de lecture pour feuilleter un ouvrage nouveau, dont le titre expose a
+la devanture m'avait frappe. Je m'etais oublie la a parcourir plusieurs
+autres ouvrages assez frivoles, dans lesquels j'etudiais avec une triste
+curiosite les tendances litteraires du moment; si bien que minuit
+sonnait quand je me suis trouve devant l'Opera. C'etait l'ouverture du
+bal, et, ralentissant ma marche, j'observais avec etonnement cette
+foule de masques noirs, de personnages noirs, hommes et femmes, qui se
+pressaient pour entrer. Il y avait quelque chose de lugubre dans
+cette procession de spectres qui couraient a une fete en vetements de
+deuil[1]. Heurte et emporte par une rafale tumultueuse de ces etres
+bizarres, je me sens saisir le bras, et la voix deguisee d'une femme me
+dit a l'oreille: "On me suit. Je crains d'avoir ete reconnue. Pretez-moi
+le bras pour entrer; cela donnera le change a un homme qui me
+persecute."
+
+[Note 1: Le journal de Jacques Laurent est date de 183x, epoque
+a laquelle les dominos etaient seuls admis au bal de l'Opera. On n'y
+dansait pas.]
+
+--Je veux bien vous rendre ce service, ai-je repondu, bien que je
+n'entende rien a ces sortes de jeux.
+
+--Ce n'est pas un jeu, reprit le domino noir a noeuds roses, qui
+s'attachait a mon bras et qui m'entrainait rapidement vers l'escalier;
+je cours de grands dangers. Sauvez-moi.
+
+J'etais fort embarrasse; je n'osais refuser, et pourtant je savais qu'il
+fallait payer pour entrer. Je craignais de n'avoir pas de quoi; mais
+nous passames si vite devant le bureau, que je n'eus pas meme le temps
+de voir comment j'etais admis. Je crois que le domino paya lestement
+pour deux sans me consulter. Il me poussa avec impetuosite au moment
+ou j'hesitais, et nous nous trouvames a l'entree de la salle avant que
+j'eusse eu le temps de me reconnaitre.
+
+L'aspect de cette salle immense, magnifiquement eclairee, les sons
+bruyants de l'orchestre, cette fourmiliere noire qui se repandait comme
+de sombres flots, dans toutes les parties de l'edifice, en bas, en haut,
+autour de moi; les propos incisifs qui se croisaient a mes oreilles,
+tous ces bouquets, tous ces masques semblables, toutes ces voix flutees
+qui s'imitent tellement les unes les autre, qu'on dirait le meme etre
+mille fois repete dans des manifestations identiques; enfin, cette cohue
+triste et agitee, tout cela me causa un instant de vertige et d'effroi.
+Je regardai ma compagne. Son oeil noir et brillant a travers les trous
+de son masque, sa taille informe sous cet affreux domino qui fait d'une
+femme un moine, me firent veritablement peur, et je fus saisi d'un
+frisson involontaire. Je croyais etre la proie d'un reve, et j'attendais
+avec terreur quelque transformation plus hideuse encore, quelque
+bacchanale diabolique.
+
+Nous avions apparemment echappe au danger reel ou imaginaire qui
+me procurait l'honneur de l'accompagner, car elle paraissait plus
+tranquille, et elle me dit d un ton railleur: "Tu fais une drole de
+mine, mon pauvre chevalier. Vraiment, tu es le chevalier de la triste
+figure!
+
+--Vous devez avoir furieusement raison, beau masque, lui repondis-je,
+car, grace a vous, c'est la premiere fois que je me trouve a pareille
+fete. Maintenant vous n'avez plus besoin de moi, permettez moi de vous
+souhaiter beaucoup de plaisir et d'aller a mes affaires.
+
+--Non pas, dit-elle, tu ne ne quitteras pas encore, tu m'amuses.
+
+--Grand merci, mais...
+
+--Je dirai plus, tu m'interesses. Allons, ne fais pas le cruel, et
+crains d'etre ridicule. Si tu me connaissais, tu ne serais pas fache de
+l'aventure.
+
+--Je ne suis pas curieux, permettez que je...
+
+--Mon pauvre Jacques, tu es d'une pruderie revoltante. Cela prouve un
+amour propre insense. Tu crois donc que je te fais la cour? Commence par
+t'oter cela de l'esprit, toi qui en as tant! Je ne suis pas eprise de
+toi le moins du monde, quoique tu sois trop joli garcon pour un pedant!
+
+--A ce dernier mot, je vois bien que j'ai l'honneur d'etre parfaitement
+connu de vous.
+
+--Voila de la modestie, a la bonne heure! Certes, je te connais, et
+je sais ton gout pour la botanique. Ne t'ai-je pas vu entrer dans une
+certaine serre ou, depuis quinze jours, tu etudies le camelia avec
+passion?
+
+--Qu'y trouvez-vous a redire?
+
+--Rien. La dame du logis encore moins, a ce qu'il parait?
+
+--Vous etes sans doute sa femme de chambre?
+
+--Non, mais son amie intime.
+
+--Je n'en crois rien. Vous parlez comme une soubrette et non pas comme
+une amie.
+
+--Tu es grossier, chevalier discourtois! Tu ne connais pas les lois du
+bal masque, qui permettent de medire des gens qu'on aime le mieux.
+
+--Ce sont de facheux et stupides usages.
+
+--Ta colere me divertit. Mais sais-tu ce que j'en conclus?
+
+--Voyons!
+
+--C'est que tu voudrais, en jouant la colere, me faire croire qu'il y a
+quelque chose de plus serieux entre cette dame et toi que des lecons de
+botanique.
+
+--Serieux? Oui, sans doute, rien n'est plus serieux que le respect que
+je lui porte.
+
+--Ah! tu la crois donc bien vertueuse?
+
+--Tellement, que je ne puis souffrir d'entendre parler d'elle en ce
+lieu, et d'en parler moi-meme a une personne que je ne connais pas, et
+qui...
+
+--Acheve! "Et dont tu n'as pas tres-bonne opinion jusqu'a present?"
+
+--Que vous importe, puisque vous venez ici pour provoquer et braver la
+liberte des paroles?
+
+--Tu es fort aigre. Je vois bien que tu es amoureux de la dame aux
+camelias. Mais n'en parlons plus. Il n'y a pas de mal a cela, et je ne
+trouverais pas mauvais qu'elle te payat de retour. Tu n'es pas mal, et
+tu ne manques pas d'esprit; tu n'as ni reputation, ni fortune, c'est
+encore mieux. Je pardonnerais a cette femme toutes les folies de sa
+jeunesse, si elle pouvait, sur _ses vieux jours_, aimer un homme
+raisonnable pour lui-meme et s'attacher a lui serieusement.
+
+ Vous, vous etes ma mie, une fille suivante,
+ Un peu trop forte en gueule et fort impertinente.
+
+Le domino provocateur ne fit que rire de la citation; mais changeant
+bientot de ton et de tactique:
+
+"Ton courroux me plait, dit-elle, et me donne une excellente opinion de
+toi. Sache donc que tout ceci etait une epreuve; que j'aime trop Julie
+pour l'attaquer serieusement, et qu'elle saura demain combien tu es
+digne de l'honnete amitie qu'elle a pour ton personnage flegmatique,
+philosophique et botanique. Je veux que nous fassions connaissance chez
+elle a visage decouvert, et que la paix soit signee entre nous sous ses
+auspices. Allons, viens t'asseoir avec moi sur un banc. Je suis deja
+fatiguee de marcher, et mon envie de rire se passe. Julie pretend que tu
+es un grand philosophe, je serais bien aise d'en profiter."
+
+Soit faiblesse, soit curiosite, soit un vague prestige qui, de Julie, se
+refletait a mes yeux sur cette femme legere, comme la brillante lueur de
+l'astre sur quelque obscur satellite, je la suivis, et bientot nous nous
+trouvames dans une loge du quatrieme rang, assis tellement au-dessus de
+la foule, que sa clameur ne nous arrivait plus que comme une seule voix,
+et que nous etions comme isoles a l'abri de toute surveillance et de
+toute distraction. _Elle_ commenca alors des discours etranges ou le
+plus energique enivrement se melait a la plus adroite reserve; elle
+paraissait continuer l'entretien piquant que nous avions commence en
+bas, ou du moins passer naturellement de ce fait particulier a une
+theorie generale sur l'amour. Et comme il me semblait que c'etait ou
+une provocation directe, ou le desir de m'arracher par surprise quelque
+secret de coeur relatif a Julie, je me tenais sur mes gardes. Mais elle
+se railla de ma prudence, et apres avoir finement fustige la presomption
+qu'elle m'attribuait dans les deux cas, elle me forca a ne voir dans ses
+discours qu'une provocation a des theories serieuses de ma part sur la
+question brulante qu'elle agitait. J'etais scandalise d'abord de cette
+facilite sans retenue et sans fierte a soulever devant moi le voile
+sacre a travers lequel j'ai a peine ose jusqu'ici interroger le coeur
+des femmes; mais son esprit souple et fecond, une sorte d'eloquence
+fievreuse quelle possede, reussirent peu a peu a me captiver. Apres
+tout, me disais-je, voici une excellente occasion d'etudier un nouveau
+type de femme, qui, dans sa fougue audacieuse, m'est tout aussi inconnu
+que me l'etait il y a peu de jours le calme divin de Julie. Voyons a
+quelle distance de l'homme peut s'elever ou s'abaisser la puissance de
+ce sexe!
+
+--Allons, me disait-elle, reponds, mon pauvre philosophe! n'as-tu donc
+rien a m'enseigner? Je t'ai attire ici pour m'instruire. Moralise-moi
+si tu peux. De quoi veux-tu parler au bal masque avec une femme, si ce
+n'est d'amour? Eh bien, prononce-toi, admets ou refute mes objections.
+Que feras-tu de la passion dans ta republique ideale? Dans quelle serie
+de merites rangeras-tu la pecheresse qui a beaucoup aime? Sera-ce
+au-dessous, ou au-dessus, ou simplement a cote de la vierge qui n'a
+point aime encore, ou de la matrone a qui les soins vertueux du menage
+n'ont pas permis d'etre aimable, et, par consequent, d'etre emue et
+enivree de l'amour d'un homme? Voueras-tu un culte exclusif a ces fleurs
+sans parfum et sans eclat qui vegetent a l'ombre, et qui, ne connaissant
+pas le soleil, croient que le soleil est l'ennemi de la vie? Je sais que
+tu adores le camelia; apparemment tu meprises la rose?
+
+--La rose est enivrante, repondis-je, mais elle ne vit qu'un instant. Je
+voudrais lui donner la persistance et la duree du camelia blanc, symbole
+de purete.
+
+--C'est cela, tu voudrais lui enlever sa couleur et son parfum, et tu
+oserais dire aux jardiniers de ton espece: "Voyez, chers cuistres, mes
+freres, quel beau monstre vient d'eclore sous mon chassis!" Tiens, froid
+reveur, regarde toutes ces femmes qui sont ici! Je voudrais te faire
+soulever leurs masques et lire dans leurs ames. La plupart sont belles,
+belles de corps et d'intelligence. Celles que tu croirais les plus
+depravees sont souvent celles qui ont le plus tendre coeur, l'esprit le
+plus spontane, les plus nobles intelligences, les entrailles les plus
+maternelles, les devouements les plus romanesques, les instincts les
+plus heroiques. Songes-y, malheureux, toutes ces femmes de plaisir et
+d'ivresse, c'est l'elite des femmes, ce sont les types les plus rares et
+les plus puissants qui soient sortis des mains de la nature; et c'est
+pourquoi, grace aux legislateurs pudiques de la societe, elles sont
+ici, cherchant l'illusion d'un instant d'amour, au milieu d'une foule
+d'hommes qui feignent de les aimer, et qui affectent entre eux de les
+mepriser. Les plus beaux et les meilleurs etres de la creation sont la,
+forces de tout braver, ou de se masquer et de mentir, pour n'etre pas
+outrages a chaque pas. Et c'est la votre ouvrage, hommes clairvoyants,
+qui avez fait de votre amour un droit, et du notre un devoir!
+
+Elle me parla longtemps sur ce ton, et me fit entendre de si justes
+plaintes, elle sut donner tant d'attraits et de puissance e ce dieu
+d'Amour dont elle semblait vouloir elever le culte sur les ruines de
+tous les principes, que les heures de la nuit s'envolerent pour moi
+comme un songe. La parole de celle femme me subjuguait; la laideur de
+son deguisement, l'effroi que m'inspirait son masque, et jusqu'a l'eclat
+lugubre de la fete ou elle m'avait entraine, tout cela disparaissait
+autour de moi. Toute son ame, tout son etre semblaient etre passes dans
+cette parole ardente, et cette voix feinte, qu'elle maintenait avec
+art pour ne pas se faire reconnaitre, cette voix de masque qui m'avait
+blesse le tympan d'abord, prenait pour moi des inflexions etranges,
+quelque chose d'incisif, de penetrant, qui agissait sur mes nerfs, si
+ce n'est sur mon ame. Je me sentais vaincu, modifie et comme transforme
+dans mes opinions en l'ecoutant. Je lui demandai grace. Je suis trop
+agite pour repondre, lui dis-je, je veux rentrer en moi-meme, et savoir
+si a l'abri de votre eloquence je dois vous admirer ou vous plaindre.
+
+--Eh bien, dit-elle en se levant, consulte l'oracle! Demande a Julie
+ce qu'elle doit penser du caquet de sa _femme de chambre_. Je te donne
+rendez-vous ici, a cette place et a cette heure, d'aujourd'hui en huit.
+Si tu n'y viens pas, je te regarderai comme vaincu, et je regretterai le
+temps que j'aurai perdu a provoquer un adversaire si faible.
+
+Elle disparut. J'etais si accable, que je ne songeai pas a la suivre.
+Puis je le regrettai aussitot, et me mis a sa recherche, mais
+inutilement. Il y avait dans le bal plus de cent dominos a noeuds
+roses. Une ouvreuse de loges, avec qui je sus engager une conversation,
+m'apprit que les femmes comme il faut ne portaient jamais aucun
+ornement, et que leur costume etait uniformement noir comme la nuit.
+
+Cette femme m'a bouleverse le cerveau. 0 Julie! j'ai besoin de vous
+revoir et de vous entendre pour effacer ce mauvais reve, pour me
+rattacher a l'adoration fervente et inviolable de la clarte sans ombre
+et de la pudeur sans trouble.
+
+8 janvier.
+
+Un mauvais genie a preside au destin de la semaine. Une fois je suis
+alle au jardin, elle n'a point paru; une autre fois j'ai essaye de
+penetrer dans l'enclos par le rez-de-chaussee; les portes etaient
+replacees, les serrures posees et fermees. J'ai fait une tentative
+desesperee aupres de madame Germain; j'ai humblement demande la
+permission de prendre un peu d'air et de mouvement dans ce jardin
+inoccupe. Elle m'a aigrement refuse.
+
+"De l'air et du mouvement, Monsieur n'en manque pas, puisqu'il passe les
+nuits a courir!"
+
+J'ai offert de l'argent; mais je ne suis pas assez riche pour corrompre.
+
+"Monsieur n'en aura pas de trop pour acquitter les dettes des locataires
+insolvables. D'ailleurs, c'est ma consigne: le jardin n'est ouvert a
+personne."
+
+J'irai au bal de l'Opera ce soir: je ferai cette folie. J'interrogerai
+ce masque, je saurai si Julie est malade ou si elle a quelque chagrin.
+Je ferai semblant d'etre galant pour me rendre favorable cette femme
+etrange qui pretend la connaitre... et qui m'a peut-etre trompe. Comment
+Julie pourrait-elle se lier d'amitie avec un, caractere si different du
+sien?
+
+10 janvier
+
+Me voila brise, aneanti! Non, je n'aurai pas le courage de me raconter
+a moi-meme ce que j'ai decouvert, ce que je souffre depuis cette nuit
+maudite!
+
+10 janvier
+
+Essayons d'ecrire. Les souvenirs qu'on se retrace en les redigeant
+echappent au vague de la reverie devorante.
+
+A minuit j'etais la, ou elle m'avait dit de la rejoindre, et je
+l'attendais. Elle parait enfin, me serre convulsivement la main, et se
+jette, essoufflee, sur une chaise au fond de la loge, apres s'y etre
+fait renfermer avec moi par l'ouvreuse. Au bout de quelques moments de
+silence, ou elle paraissait veritablement suffoquee par l'emotion:
+
+"J'ai encore ete poursuivie aujourd'hui, me dit-elle, par un homme qui
+me hait et que je meprise. Oh! candide et honnete Jacques! vous ne savez
+pas ce que c'est qu'un homme du monde, a quelle lache fureur, a quels
+ignobles ressentiments peuvent se porter ces gens de bonne compagnie,
+quand le despotisme fanatique de leur amour-propre est blesse!"
+
+Je la plaignais, mais je ne trouvais pas d'expression pour la consoler.
+
+--Vous le voyez, lui dis-je, cette vie d'enivrement et de plaisir egare
+celles qui s'y abandonnent. Ces illusions d'un instant dont vous me
+parliez mettent l'amour d'une femme, peut-etre belle et bonne, aux bras
+d'un homme indigne d'elle, et capable de tout pour se venger du retour
+de sa raison.
+
+--Qu'est-ce que cela prouve, Jacques? me dit-elle vivement. C'est
+qu'apparemment il faut s'abstenir de chercher et de rever l'amour dans
+ce monde-ci. Creez-en donc un meilleur, ou l'on puisse estimer ce qu'on
+aime, et, en attendant, croyez-moi, ne prenez pas parti pour le bourreau
+contre la victime.
+
+En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit. Un fort bel homme,
+qui avait un air de grand seigneur et des fleurs a sa boutonniere,
+entra, et, se penchant vers ma compagne par-dessus la cloison basse qui
+le separait de nous:
+
+"C'est donc vous enfin, _belle Isidora_ lui dit-il d'un ton acerbe.
+Pourquoi fuir et vous cacher? Je ne pretends pas troubler vos plaisirs,
+mais voir seulement la figure de notre heureux successeur a tous, afin
+de le designer aux remerciments de _mon ami Felix_."
+
+Quoiqu'il eut parle a voix basse, je n'avais pas perdu un mot de son
+compliment. Ma compagne m'avait saisi le bras, et je la sentais trembler
+comme une feuille au vent d'orage. Je pris vite mon parti.
+
+"Monsieur, dis-je en me levant, je ne sais point ce que c'est que
+mademoiselle Isidora. Je ne sais pas davantage ce que c'est que votre
+ami Felix, et je ne vois pas trop ce que peut etre un homme qui s'en
+vient insulter une femme au bras d'un autre homme. Mais ce que je sais,
+mordieu fort bien, c'est que je reviens de mon village, et que j'en ai
+rapporte des poings qui, pour parler le langage du lieu ou nous sommes,
+pourraient bien vous faire piquer une tete dans le parterre, si votre
+gout n'etait pas de nous laisser tranquilles."
+
+Puis, comme je le voyais hesiter, et qu'il me paraissait trop facile
+de me debarrasser de ce beau fils par la force, il me prit envie de le
+persifler par un mensonge.
+
+--Sachez, d'ailleurs, lui dis-je, que madame est... ma femme, et
+tenez-vous pour averti.
+
+--Votre femme! repondit le dandy avec ironie, quoique cependant il ne
+fut pas certain de ne pas s'etre grossierement trompe.--Votre femme!...
+Eh bien! Monsieur, vous defendez peu courtoisement son honneur; mais
+j'ai tort, et je merite un peu votre mercuriale. Que madame me pardonne,
+ajouta-t-il en saluant ma pretendue femme, c'est une meprise qui n'a
+rien de volontaire.
+
+--Je te remercie, bon Jacques, reprit-elle, aussitot qu'il se fut
+eloigne, tu m'as rendu un grand service; mais si tu veux que je te le
+dise, il y a dans ta maniere de me defendre Quelque chose qui me blesse
+profondement. Tu n'aurais donc pas consenti a defendre le nom et la
+personne d'Isidora, dans la crainte de passer pour, l'amant d'une femme
+qu'on peut outrager ainsi?
+
+--Rien de semblable ne m'est venu a l'esprit; je n'ai songe qu'a vous
+debarrasser d'un fou ou d'un ennemi, qui m'eut, a coup sur, force de
+traverser par quelque scandale le plaisir que j'eprouve a causer avec
+vous.
+
+--Mais si j'avais ete cette Isidora fameuse dont on dit tant de mal,
+et dont vous avez sans doute la plus parfaite horreur, et si l'ennemi
+s'etait acharne a me prendre pour elle, nonobstant notre mariage
+improvise?...
+
+--D'abord je ne m'inquiete pas de cette Isidora, et je ne la connais
+pas. Je ne suis pas un homme du monde, je n'ai point de rapports avec
+ce genre de femmes celebres. Ensuite, Isidora ou non, je vous prie de
+croire que je ne suis pas assez de mon village pour ne pas savoir qu'on
+doit protection a la femme qu'on accompagne.
+
+--Ah! mon cher villageois, avoue que c'est une triste necessite que le
+devoir d'un honnete homme en pareil cas! Risquer sa vie pour une fille!
+
+--Je n'ai jamais su ce que c'etait qu'une fille, je le sais moins que
+jamais, et je suis tente, depuis huit jours, de croire qu'il n'y a point
+de femmes qui meritent reellement cette epithete infamante. Si Isidora
+est une de ces femmes, et si vous etes cette Isidora, j'eprouve pour
+vous...
+
+--Eh bien, qu'eprouves-tu pour moi? Dis donc vite!
+
+--Le meme sentiment qu'un devot aurait pour une relique qu'il verrait
+foulee aux pieds dans la fange. Il la releverait, il s'efforcerait de la
+purifier et de la replacer sous la chasse.
+
+--Tu es meilleur que les autres, pauvre Jacques, mais tu n'es pas plus
+grand! Tu vois toujours dans l'amour l'idee de pardon et de correction,
+tu ne vois pas que ton role de purificateur, c'est le prejuge du
+pedagogue qui croit sa main plus pure que celle d'autrui, et que la
+chasse ou tu veux replacer la relique, c'est l'eteignoir, c'est la cage,
+c'est le tombeau de ta possession jalouse?
+
+--Femme orgueilleuse! m'ecriai-je, tu ne veux pas meme de pardon?
+
+--Le pardon est un reproche muet, le mepris subsiste apres. Je donnerais
+une vie de pardon pour un instant d'amour.
+
+--Mais le mepris revient aussi apres cet instant-la!
+
+--On l'a eu, cet instant! Avec le pardon on ne l'a pas. Mepris pour
+mepris, j'aime mieux celui de la haine que celui de la pitie.
+
+Je ne sais comment il se fit que l'accent dont elle dit ces paroles me
+causa une sorte de vertige. Je fus comme tente de me jeter a ses pieds
+et de lui demander pardon a elle-meme. Mais un reste d'effroi et
+peut-etre de degout me retint.
+
+"Allons-nous-en, me dit-elle, nous ne nous entendrons pas, mon
+philosophe!"
+
+Je la suivis machinalement. Nous fimes un tour de foyer. J'y etais
+etourdi et comme etouffe par le feu croise des agaceries et des
+epigrammes. Tout a coup ma compagne quitta mon bras comme pour
+m'echapper. Je ne la perdis pas de vue, et, voyant qu'elle quittait le
+bal, je decidai de le quitter aussitot, tout en protegeant sa retraite.
+Je descendais l'escalier sur ses pas, et elle atteignait la derniere
+marche, lorsque le beau jeune homme dont je l'avais debarrassee, et qui
+rentrait, se trouve face a face avec elle. Il s'arrete, sourit avec un
+mepris inexprimable, et, levant les yeux vers moi:
+
+--C'est donc l'habitude dans votre province, me dit-il, de suivre sa
+femme comme un jaloux, et de l'observer a distance? Mon cher monsieur,
+vous vous etes moque de moi, mais je vous le pardonne, si bien que je
+veux vous donner un petit avis. La dame que vous escortez est la plus
+belle femme de Paris, vous avez raison d'en etre vain; mais, comme c'est
+la plus meprisable et la plus meprisee, vous auriez grand tort d'en etre
+fier.
+
+--Et vous, repondis-je, voua devriez etre honteux de parler comme vous
+faites. Si vous dites un mot de plus, je vous en rendrai tres-repentant.
+
+Un flot de monde qui rentrait nous separa, et il monta l'escalier assez
+rapidement. Quand il fut en haut du premier palier, il se retourna. Je
+m'etais empare du bras d'Isidora, et je m'etais arrete en bas pour le
+regarder aussi. Il haussa legerement les epaules. Je lui fis un signe
+imperatif pour qu'il eut a disparaitre ou a redescendre. Il prit
+le premier parti, couvrant d'un air de dedain ironique sa retraite
+prudente.
+
+Je me sentais le sang echauffe plus que de raison; je voulais remonter
+et le forcer a prendre d'autres airs. Ma compagne se cramponna apres
+moi.
+
+"Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle. Suivez-moi,
+j'ai a vous parler."
+
+Elle m'entraina vers un fiacre, donna son adresse tout bas au cocher, et
+me dit:
+
+"Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est pas une aventure;
+je sais qu'elle ne serait pas de votre gout, et il n'est pas certain
+qu'elle fut du mien."
+
+Que ce fut la colere dont j'etais a peine remis, ou la pitie pour elle,
+ou quelque interet subit plus tendre que je ne voulais me l'avouer, je
+ne me sentais plus sous l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi
+que la crainte de decouvrir la vieillesse et la laideur sous son masque
+avait agi a mon insu sur mon imagination. Le dandy, qui croyait me
+degouter d'elle en m'apprenant (ce qu'il ne supposait pas que je pusse
+ignorer), qu'elle etait la plus belle femme de Paris, avait etrangement
+manque sa vengeance. Le prestige de la beaute, lors meme qu'il n'agit
+pas encore sur les yeux, est tout puissant sur un cerveau aussi
+impressionnable que le mien. J'entourai de mes bras ma tremblante
+conquete, et perdant tout mon orgueil de pedagogue, je la suppliai de ne
+pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour qu'elle m'avait fait
+rever si doux et si terribles. Elle tressaillit et s'arracha de mes bras
+a plusieurs reprises; enfin elle me dit:
+
+"Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour vous la tete de
+Meduse!... Vous allez me voir, helas! ne parlez pas d'amour et de joie.
+Je touche au terme de mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein,
+peut-etre pour la derniere fois."
+
+Le fiacre s'arreta a une petite porte, dans une ruelle sombre. J'en
+franchis le seuil sans savoir dans quel quartier de Paris je pouvais
+etre: j'avais fait cette course comme un somnambule. Nous traversames
+plusieurs pieces mysterieuses, eclairees seulement par des feux mourants
+de cheminee qui faisaient scintiller dans l'ombre quelques dorures.
+Enfin nous entrames dans un boudoir a la fois chaste et delicieux, au
+milieu duquel brulait une lampe de bronze antique. Ma compagne ferma
+soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies, et, tout a coup
+arrachant son masque avec un mouvement de colere et de desespoir, elle
+me montra... 0 ciel! ecrirai-je son nom sans defaillir!... les traits
+purs et divins de Julie!
+
+--Julie! m'ecriai-je...
+
+--Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora, _la femme la plus
+meprisee, sinon la plus meprisable de Paris._
+
+Je restai longtemps altere, et, lorsque j'osai relever les yeux sur
+elle, je vis qu'elle observait mon visage avec une profonde anxiete.
+
+--Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas la force de
+rompre le silence, vous avez aime _Julie_! Julie n'a pas joue de role
+devant vous: vous n'aviez point parle d'amour ensemble. Vous avez connu
+l'etat present de son ame, ses profonds ennuis et ses plus serieuses
+preoccupations depuis qu'elle a renonce au reve d'etre aimee. Mais elle
+vous eut trompe, si elle eut laisse la passion s'allumer en vous dans
+les circonstances pures et charmantes qui avaient preside a votre
+rencontre. Le hasard d'une autre rencontre a la porte de l'Opera l'a
+decidee a se faire connaitre sous son autre aspect. Celui-la, c'est
+le passe, mais un passe qui n'est pas assez loin pour etre oublie des
+hommes qui le connaissent...
+
+--Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de mal!
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je n'en sais rien, je souffre!
+
+--Je vous comprends mieux que vous-meme. C'est le moment de nous dire
+adieu, Jacques. Ne souffrez pas a cause de moi. Moi aussi, je souffre,
+et je dois souffrir plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous
+aimais, alors que je me sentais aimee, et les raisons qui me feront
+combattre desormais votre souvenir ne sont terribles et humiliantes que
+pour moi seule.
+
+--Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai toute ma vie.
+Je vous venerais comme un ange; a present, je vous aimerai autrement;
+mais ce ne sera pas moins, je vous le jure!
+
+--_Vous le jurez!_ donc vous ne le sentez plus. Je ne veux pas etre
+aimee _autrement_, moi, et je sais que mon ambition est insensee. Ainsi,
+adieu, noble et bon Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma
+vie!
+
+--Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil a la place de l'amour. Ne
+repoussez pas cet amour vrai et profond, que je mets encore a vos pieds.
+0 ciel! craindriez-vous de moi de laches reproches?
+
+---Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche, le plus
+noble, mais le plus implacable de tous!
+
+--Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A Dieu seul le droit de
+pardonner; vous avez raison! Et que suis-je pour m'arroger celui de vous
+absoudre? Ma vie a ete pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer
+gloire. A quelles seductions ai-je ete expose? quelles luttes ai-je
+subies! Non, adorable et infortunee creature, je ne te pardonne pas, je
+t'aime trop pour cela!
+
+--Tu as raison, Jacques, s'ecria-t-elle, c'est ainsi qu'il faut aimer,
+ou ne pas s'en meler!
+
+Et, se precipitant dans mes bras, elle m'etreignit contre son coeur avec
+passion.
+
+Mais cette femme avait trop souffert pour etre confiante. De sinistres
+previsions glacerent ses premiers transports.
+
+--Ecoute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis une femme
+entretenue; tu le sais a present! Je suis la maitresse du comte Felix
+de ***; sais-tu cela? Nous sommes ici chez lui, il peut arriver et
+nous chasser l'un et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton
+honneur, et moi mon opulence et la derniere planche de salut offerte a
+ma consideration, sinon comme femme estimable, du moins comme beaute
+desirable et puissante.
+
+--Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette prison doree ou
+ton ame languit. Tu viendras partager la misere du pauvre reveur.
+Je travaillerai pour te faire vivre, je suspendrai mes reveries, je
+donnerai des lecons. Nous fuirons ensemble dans quelque ville de
+province, loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie pure
+et simple a laquelle tu aspires... Tu ne connaitras plus cet ennui qui
+te ronge, cette oisivete que tu te reproches; demain, tu seras libre,
+ma belle captive. Et pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis
+l'amant qui t'enleve!
+
+Une secrete terreur se peignit dans les traits de Julie.
+
+--Deja des conditions! dit-elle; deja le travail de ma rehabilitation
+qui commence! Jacques, tu vas croire que je t'ai trompe, que je me suis
+trompee moi-meme, quand je t'ai dit que je detestais mon luxe et mes
+plaisirs. Je t'ai dit la verite, je le jure... Et pourtant tes projets
+me font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me trouvais seule,
+sans amour et sans ivresse, replongee dans cette affreuse misere que je
+n'ai pu supporter lorsque j'etais plus jeune, plus belle et plus forte!
+La misere sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me demandes deja
+des sacrifices? tu n'attends pas que je te les offre! tu acceptes la
+pecheresse a condition que, des demain, des aujourd'hui, elle passera a
+l'etat de sainte! Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il
+n'y a donc pas un instant d'ivresse ou l'on puisse se refugier contre
+les exigences d'un contrat?
+
+L'amertume de Julie etait profondement injuste. Je fus effraye des
+blessures de cette ame meurtrie. J'esperai la guerir avec le temps et la
+confiance, et je voulus son amour sans condition. Je l'obtins, mais il y
+eut quelque chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait a un
+eternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment. Quand le jour
+pale et tardif de l'hiver vint nous avertir de nous separer, je crus
+voir la Juliette de Shakspeare lisant dans le livre sombre du destin; sa
+paleur et ses cheveux epars la rendaient plus belle, mais les douleurs
+de son ame devastee la rendaient effrayante. Elle me donna une clef de
+son appartement, et rendez-vous pour le soir meme, mais elle ne put
+faire l'effort de sourire en recevant mon dernier baiser.
+
+Deux heures apres je recevais le billet suivant:
+
+"Ce que je prevoyais est arrive: le lache qui m'a insultee au bal a
+instruit le comte de mon escapade. Je viens d'avoir une scene affreuse
+avec ce dernier. Mais j'ai domine sa colere par mon audace. Je ne veux
+pas etre chassee par cet homme, je veux le quitter au moment ou il sera
+le plus courbe a mes pieds. Pour ecarter ses soupcons, je pars avec lui
+pour un de ses chateaux. Je serai bientot de retour, et alors, Jacques,
+je verrai si tu m'aimes."
+
+O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra!
+
+15 janvier.
+
+Elle pouvait quitter cet homme et fuir le mal a l'instant meme. Elle ne
+l'a pas voulu!... Est-ce la crainte de la misere? Non, Julie, tu ne sais
+pas mentir, mais la crainte d'un mepris qui devait t'honorer pour la
+premiere fois de ta vie, t'a rejetee dans l'abime. Tu n'as pas compris
+que la raillerie des ames vicieuses allait cette fois te rehabiliter
+devant Dieu! Et comment n'aurais-tu pas perdu la notion du vrai et du
+juste sur ces choses delicates! Pauvre infortunee, ta vie a ete un long
+mensonge a tes propres yeux!
+
+Je l'attends toujours... Je l'aime toujours... Et pourtant elle a compte
+pour rien ma souffrance et ma honte. Elle subit l'amour avilissant de ce
+gentilhomme pour s'epargner le depit d'etre quittee, et pour se reserver
+la gloire de quitter la premiere! Dieu de bonte, ayez pitie d'elle et de
+moi!
+
+29 janvier.
+
+Elle n'est pas revenue! Elle ne reviendra peut-etre pas!
+
+30 janvier.
+
+_Billet de Julie_, du chateau de***.
+
+"Jacques, je pars pour l'Italie. Ne songez plus a moi. J'ai reflechi.
+Vous n'auriez jamais pu m'aimer sans vouloir me dominer et m'humilier.
+Je domine et j'humilie Felix. J'ai encore besoin de cette vengeance
+pendant quelque temps. Ne croyez pas que je sois heureuse: vingt fois
+par jour je suis comme prete a me tuer! Mais je veux mourir debout,
+vois-tu, et non pas vivre a genoux. J'ai trop bu dans cette coupe du
+repentir et de la penitence, je ne veux pas surtout que la main d'un
+amant la porte a mes levres."
+
+
+
+CAHIER N deg. 4.--TRAVAIL.
+
+1er mai.
+
+Mon ouvrage est fort avance, et la question des femmes est a peu pres
+resolue pour moi. Etres admirables et divins, vous ne pouvez grandir que
+dans la vertu, et vous abjurez votre force en perdant la sainte pudeur.
+C'est un frein d'amour et de confiance qu'il fallait a votre expansion
+puissante, et nous vous avons forge un joug de crainte et de haine! Nous
+en recueillons les fruits. Oh! qu'ils sont amers a nos levres et aux
+votres!
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE.
+
+
+
+ALICE.
+
+Dans un joli petit hotel du faubourg Saint-Germain, plusieurs personnes
+etaient reunies autour de madame de T... Que madame de T... fut comtesse
+ou marquise, c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins.
+Elle avait un nom plus doux a prononcer qu'un titre quelconque: elle
+s'appelait Alice.
+
+Elle etait ce jour-la au milieu de ses nobles parents; aucun ne lui
+ressemblait. Ils etaient rogues et fiers. Elle etait simple, modeste et
+bonne.
+
+C'etait une femme de vingt-cinq ans, d'une beaute pure et touchante,
+d'un esprit mur et serieux, d'une tournure jeune et pleine d'elegance.
+Au premier abord, cette beaute avait un caractere peut-etre trop chaste
+et trop grave pour qu'il y eut moyen de mettre, comme on dit, un roman
+sur cette figure-la. L'extreme douceur du regard, la simplicite des
+manieres et des ajustements, le parler un peu lent, l'expression
+plus juste et plus sensee qu'originale et brillante, tous ces dehors
+s'accordaient parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie
+d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage sans essai et sans
+desir de nouvelle union, une absence totale de coquetterie, aucune
+ambition de paraitre, une conduite irreprochable, une froideur marquee
+et quelque peu hautaine avec les hommes a succes, une bienveillance
+desinteressee a l'egard des femmes, des amities serieuses sans intimite
+exclusive, c'etait la tout ce qu'on en pouvait dire. Lions et lionnes de
+salons la detestaient et la declaraient impertinente, bien qu'elle fut
+d'une politesse irreprochable, savante meme, et calculee comme l'est
+celle d'une personne fiere a bon droit, au milieu des sots et des
+sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorite dans le
+monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent voulu plus
+d'abandon et d'elan. Quelques observateurs l'etudiaient, cherchant a
+decouvrir un secret de femme sous cette reserve inexplicable; mais ils y
+perdaient leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir si calme
+a des eclairs rapides presque insaisissables; ces levres qui parlent si
+peu ont quelquefois un tremblement nerveux, comme si elles refoulaient
+une pensee ardente; cette poitrine si belle et si froide a comme des
+tressaillements mysterieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait pu
+l'etudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration violentee
+par la prudence, ou quelque baillement de profond ennui etouffe par le
+savoir-vivre.
+
+Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait ses parents
+pour la premiere fois depuis six mois environ. Ils avaient remarque
+qu'elle etait changee, amincie, palie extremement, et que sa gravite
+ordinaire avait quelque chose d'une nonchalance chagrine.
+
+--Ma niece, lui disait sa vieille tante la marquise, la campagne ne vous
+a point profite cette annee. Vous y etes restee trop longtemps, vous y
+avez pris de l'ennui.
+
+--Ma chere, disait une cousine fort laide, vous ne vous soignez pas.
+Vous montez trop a cheval; j'en suis sure, vous lisez la soir, vous vous
+fatiguez. Vos levres sont blemes et vos yeux cernes.
+
+--Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frere de la precedente, il faut
+vous remarier absolument. Vous vivez trop seule, vous vous degoutez de
+la vie.
+
+Alice repondait, avec un sourire un peu force, qu'elle ne s'etait jamais
+mieux portee, et qu'elle aimait trop la campagne pour s'y ennuyer un
+seul instant.
+
+--Et votre fils, ce cher Felix, arrive-t-il bientot? dit un un vieil
+oncle.
+
+--Ce soir ou demain, j'espere, dit madame de T...; je l'ai devance de
+quelques jours, son precepteur me l'amene. Vous le trouverez grandi,
+embelli, et fort comme, un petit paysan.
+
+--J'espere pourtant que vous ne l'elevez point tout a fait a la
+Jean-Jacques? reprit l'oncle. Etes-vous contente de ce precepteur que
+vous lui avez trouve la-bas.
+
+--Fort contente, jusqu'a present.
+
+--C'est un ecclesiastique? demanda la cousine.
+
+--Non, c'est un homme fort instruit.
+
+--Et ou l'avez-vous deterre?
+
+--Tout pres de moi, dans les environs de ma terre.
+
+--Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un air qui voulait etre
+malin.
+
+--C'est un jeune homme, repondit tranquillement Alice; mais il a l'air
+plus grave que vous, Adhemar, et je le crois beaucoup plus raisonnable.
+Mais, ajouta-t-elle en regardant la pendule, le notaire va venir, et je
+crois, mon cher oncle et ma chere tante, que nous ferions mieux de nous
+occuper de l'objet qui nous rassemble.
+
+--Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un profond soupir.
+
+--Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle pour moi surtout
+une douleur a peine surmontee.
+
+--Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine.
+
+--Je ne puis songer a autre chose, reprit Alice, qu'a la perte de mon
+frere.
+
+Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur d'Alice se
+serra et des larmes vinrent au bord de sa paupiere; mais elle les
+contint. Sa douleur n'avait pas d'echo dans ces coeurs altiers.
+
+Le notaire, un vieux notaire obsequieux en saluts, mais impassible de
+figure, entra, fut recu poliment par madame de T..., sechement par les
+autres, s'assit devant une table, deplia des papiers, lut un testament
+et fut ecoute dans un profond silence. Apres quoi, il y eut des
+reflexions faites a voix basse, un chuchotement de plus en plus agite
+autour d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante s'elever sur
+un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir se contenir davantage:
+
+--Eh quoi, ma niece, vous ne dites rien? vous n'etes pas indignee! je ne
+vous concois pas! votre exces de bienveillance vous nuira dans le monde,
+je vous en avertis.
+
+--Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne dont nous
+parlons, repondit madame de T...; je ne la connais pas. Mais je sais et
+je vois que mon frere l'a reellement epousee.
+
+--Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien, s'ecria l'autre
+dame.
+
+--Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma cousine, reprit Alice.
+Demandez a monsieur le notaire s'il fait aussi bon marche de la question
+civile que vous de la question religieuse.
+
+--Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela est en bonne
+forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait connaitre mon mandat et
+mes pouvoirs; je me retire, s'il y a proces, ce que je regarde comme
+impossible...
+
+--Non, non! pas de proces, repondit gravement le vieux oncle: ce serait
+un scandale; et nous n'avons pas envie de proclamer cet etrange mariage,
+en lui donnant le retentissement des journaux de palais et des memoires
+a consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme nous, la
+question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon neveu etait maitre de
+sa fortune; qu'il en ait dispose en faveur de son laquais, de son chien
+ou de sa maitresse, peu nous importe... Mais notre nom a ete souille
+par une alliance inqualifiable; et nous sommes prets a faire tous les
+sacrifices pour empecher cette fille de le porter.
+
+--Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille proposition, dit le
+notaire; et mon ministere ici est rempli. La question de savoir si vous
+accueillerez madame la comtesse de S... comme une parente, ou si vous la
+repousserez comme une ennemie, n'est pas de mon ressort. Je vous laisse
+la discuter, d'autant plus que mon role de mandataire de cette personne
+semble augmenter l'esprit d'hostilite que je rencontre ici contre elle.
+Madame de T..., j'ai l'honneur de vous presenter mon profond respect;
+Mesdames... Messieurs...
+
+Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes reverences a droite et
+a gauche; des reverences comme les jeunes gens n'en font plus.
+
+--Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches blondes, qui
+n'avait paru, pendant la lecture des papiers, occupe que du vernis de
+ses bottes et de sa canne a tete de rubis. Je crois qu'il eut mieux
+valu se taire devant lui. Il va reporter a sa cliente toutes nos
+reflexions...
+
+--Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'ecria la vieille tante. Je
+voudrais qu'elle fut ici, dans un coin, pour les entendre et pour se
+bien penetrer de notre mepris.
+
+--Vous ne connaissez pas ces femmes-la, maman, reprit le jeune homme
+d'un ton de pedantisme adorable et avec un sourire de judicieuse
+fatuite: elles triomphent du depit qu'elles causent, et toute leur
+gloire est de faire enrager les gens comme il faut.
+
+--Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine d'une voix seche
+et mordante, et vous verrez comme je lui fermerai ma porte au nez!
+
+--Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc lui ouvrir la
+votre, que vous ne protestiez pas avec nous?
+
+--Je n'en sais rien, repondit madame de T..., cela dependra tout a fait
+de sa conduite et de sa maniere d'etre; mais ce que je sais, c'est
+qu'il me serait beaucoup plus difficile qu'a vous de l'humilier et de
+l'outrager. Elle ne se trouve etre votre parente qu'a un certain degre,
+au lieu que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon
+frere, d'un homme qu'elle a aime, que je cherissais, et pour lequel
+aucun de vous n'a eu, dans les dernieres annees de sa vie, beaucoup
+d'indulgence.
+
+Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti dans tout le
+salon, et la vieille tante s'etait vigoureusement frappe la poitrine
+de son eventail; la Cousine abaissa son voile sur sa figure; l'oncle
+soupira; le beau cousin se dandina et fit crier le parquet sous un leger
+trepignement d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient la, et
+qui jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur role de
+comparses, chuchoterent et se promirent les uns aux autres de ne pas
+imiter l'exemple de madame de T...
+
+"Ma chere niece, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le partisan de
+vos idees philosophiques; je suis un peu trop vieux pour abjurer mes
+principes, quoique je pusse le faire avec vous en bonne compagnie. Je
+connais votre bonte excessive, et ne suis pas etonne de vous voir fermer
+l'oreille a la verite, quand cette verite est une condamnation sans
+appel. Vous esperez toujours justifier et sauver ceux qu'on accuse;
+mais ici, vous y perdrez vos bonnes intentions et tous vos genereux
+arguments. Renseignez-vous, informez-vous, et vous reconnaitrez que la
+clemence vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle creature
+infame a ete appelee par votre frere a l'honneur de porter son nom et
+d'heriter de ses biens, vous ne nous exposerez pas a la remontrer chez
+vous, et vous nous dispenserez du penible devoir de l'en faire sortir."
+
+Cet avis fut adopte avec chaleur, et madame de T..., restee seule de son
+avis, se trouva bientot tete a tete avec son cousin. Les autres parents
+se retirerent, craignant de la confirmer dans sa resistance par une
+trop forte obsession. Ils la savaient courageuse et ferme, malgre ses
+habitudes de douceur.
+
+--Ah ca, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent tous sortis,
+est-ce serieusement que vous parlez d'admettre Isidora aupres de vous?
+
+--Je n'ai parle que d'examiner ma conscience et mon jugement sur le
+parti que j'aie prendre, Adhemar: mais, en attendant, je vous engage,
+par respect pour nous-memes, a oublier ce nom d'Isidora, sous lequel
+madame de S... vous est sans doute desavantageusement connue. Il
+me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles, plus vous
+aggraverez la tache imprimee a notre famille.
+
+--_Desavantageusement_ connue? Non, je ne me servirai pas de ce mot-la,
+repartit le cousin en caressant sa barbe couleur d'ambre. C'etait une
+trop belle personne pour que l'_avantage_ de la connaitre ne fut pas
+recherche par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans les
+relations qu'une femme comme vous pourrait avoir avec une femme comme
+elle... Alors je presume que...
+
+--Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez a me faire entendre,
+et je vous declare que je ne trouve pas cela risible. C'est comme un
+affront que vous vous plaisez a imprimer a la memoire de mon frere, et
+votre gaiete, en pareil cas, me fait mal.
+
+--Ne vous fachez pas, ma chere Alice, et ne prenez donc pas les choses
+si serieusement. Eh! bon Dieu, ou en serions-nous si tous les ridicules
+de ce genre etaient de sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes
+gens, lequel de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de _ne vas
+voir_ sa maitresse s'oublier un instant dans les bras d'un ami et meme
+d'un cousin? Peccadilles que tout cela! Vous ne pouvez pas vous douter
+de ce que c'est que la vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout,
+qui vous plaisez, avant le temps, a mener la vie d'une vieille femme:
+vous n'avez pas la moindre notion...
+
+---Dieu merci! c'est assez, Adhemar, je ne tiens pas a vos
+enseignements. Je ne vous demande qu'un mot. Cette femme n'a-t-elle pas
+aime beaucoup mon frere, dites?
+
+--Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-la aiment parfois l'homme
+qu'elles trompent cent fois le jour. Quand je vous dis que vous ne
+pouvez pas les juger!
+
+--Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas les condamner
+sans chercher a les comprendre.
+
+--Parbleu! ma chere, c'est une etude qui vous menera loin, si vous en
+avez le courage; mais je ne crois point que vous l'ayez.
+
+--Enfin, repondez-moi donc, Adhemar. Je sais que le passe de cette femme
+ete plein d'orages...
+
+--Le mot est benin.
+
+--D'egarements, si vous voulez; mais je sais aussi que, depuis plusieurs
+annees, elle s'est conduite avec dignite; et la marque de haute estime
+que mon frere a voulu lui donner en l'epousant a son lit de mort, en
+est une preuve. Parlez donc; pensez-vous, en votre ame et conscience,
+qu'elle ait epure sa conduite et ameliore sa vie par l'envie qu'elle
+avait de le rendre heureux, ou par un calcul interesse qu'elle aurait
+fait de l'epouser?
+
+--D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc force de nier la
+consequence. Cette femme avait pris l'habitude de l'hypocrisie: elle
+mettait plus d'art dans sa conduite; elle avait eloigne d'elle tous ses
+anciens amants; elle se tenait renfermee, ici a cote, dans le pavillon
+du jardin de votre frere; elle cultivait des fleurs; elle lisait des
+romans et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle faisait
+l'esprit fort, la femme blasee, la compagne melancolique la pecheresse
+convertie, et ce pauvre Felix se laissait prendre a tout cela. Mais
+quand je vous dirai, moi, que la veille de leur depart pour l'Italie,
+dans le temps ou cette fille passait, aux yeux de Felix, pour un ange,
+que je l'ai reconnue, au bal de l'Opera, en aventure non equivoque avec
+un joli garcon de province, maitre d'ecole ou clerc de procureur, a en
+juger par sa mine!...
+
+--Vous vous serez trompe! sous le masque et le domino!...
+
+--Sous le domino, a moins d'etre un ecolier, on reconnait toujours
+la demarche d'une femme qu'on a connue intimement. Ne rougissez pas,
+cousine; je m'exprime en termes convenables, moi, et je vous jure, non
+pas en mon ame et conscience mais plus serieusement, sur l'honneur! que
+cette aventure est certaine. Si vous voulez des preuves, je vous en
+fournirai, car j'ai ete aux informations. Ce villageois demeurait ici,
+sous les combles, dans cette maison, qui est a vous maintenant, et que
+votre frere faisait valoir pour vous, en meme temps que la sienne,
+situee mur mitoyen. C'etait un pauvre here, qui avait recu d'elle de
+l'argent pour s'acheter des bottes, je presume. Ils s'etaient vus deux
+ou trois fois dans la serie; la porte de votre jardin leur servait de
+communication. Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de
+chambre qui m'a donne ces details, et le jockey qui porta l'argent. La
+derniere nuit qu'Isidora passa a Paris, elle recut cet homme dans le
+pavillon, dans l'appartement, dans les meubles de votre frere. Ce fut
+alors qu'averti par moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle
+deploya toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir. Ce fut
+alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont notre pauvre
+Felix n'est pas revenu, et qui s'est termine pour lui par deux choses
+extremement tristes: une maladie mortelle et un mariage avilissant.
+
+--Assez, Adhemar! tout cela me fait mal, et votre maniere de raconter me
+navre. Au revoir. Je reflechirai a ce que je dois faire.
+
+[Illustration 03.png: J'observais avec etonnement cette foule de masques
+noirs...]
+
+--Vous reflechirez! Vous tenez a vos reflexions, ma cousine! Apres cela,
+si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il avec une fatuite amere, cela
+pourra rendre votre maison plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous
+amene ses amis des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans
+vos soirees. Mon pere et ma tante vous bouderont peut-etre; mais, quant
+a moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous concevez, moi, je suis un
+jeune homme, et je m'amuserai d'autant mieux ici, qu'il me paraitra plus
+plaisant de voir votre gravite a pareille fete. Bonsoir, ma cousine.
+
+--Bonsoir, mon jeune cousin, repondit Alice; et elle ajouta mentalement
+en haussant les epaules, lorsqu'il se fut eloigne: "Vieillard!"
+
+Elle demeura triste et reveuse. Il y a de grandes bizarreries dans
+la societe, se disait-elle, et il est fort etrange que les lois de
+l'honneur et de la morale aient pour champions et pour professeurs
+gourmes des laides envieuses, des femmes devotes, d'un passe equivoque,
+des hommes debauches!
+
+Tout a coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit rentrer
+Adhemar. "Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il d'un air moqueur, vous
+allez voir le heros de l'aventure; c'est lui, j'en suis certain, car
+j'ai une memoire qui ne pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre
+concierge l'a reconnu et l'a nomme."
+
+--Quelle aventure, quel heros? Je ne sais plus de quoi vous me parlez,
+Adhemar.
+
+--L'aventure du bal masque; le dernier amant d'Isidora a Paris, il y a
+trois ans: ah! c'est charmant, ma parole! Et le plus joli de l'affaire,
+c'est que vous rechauffiez ce serpent dans votre sein, cousine... Je
+veux dire dans le sein de votre famille!
+
+--Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous.
+
+--Je n'ai pas a m'expliquer: le voila qui arrive de province, frais
+comme une peche, et qui descend dans votre cour.
+
+--Mais qui? au nom du ciel!
+
+--Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le nommer; je veux
+assister a ce coup de theatre. Je suis revenu sur mes pas bien vite,
+apres l'avoir nettement reconnu sous la porte cochere. Ah! le scelerat!
+le Lovelace!
+
+Et Adhemar se prit a rire de si bon coeur qu'Alice en fut impatientee.
+Mais bientot elle fit un cri de joie en voyant entrer son fils Felix,
+filleul du frere qu'elle avait perdu, et le plus beau garcon de sept ans
+qu'il soit possible D'imaginer.
+
+[Illustration 04.png: Il passa, dans l'antichambre, aupres de Jacques
+Laurent.]
+
+--Ah! te voila, mon enfant, s'ecria-t-elle en le pressant sur son coeur.
+Que le temps commencait a me paraitre long sans toi! Etais-tu impatient
+de revoir ta mere? N'es-tu pas fatigue du voyage?
+
+--Oh! non, je me suis bien amuse en route a voir courir les chevaux,
+repondit l'enfant; j'etais bien content d'aller si vite du cote de ma
+petite mere.
+
+--Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc, Adhemar? reprit madame
+de T... Est-ce la le heros de votre si plaisante aventure?
+
+--Non pas precisement celui-ci, repondit Adhemar, mais celui-la. Et il
+fit un geste comiquement mysterieux pour designer le precepteur de Felix
+qui entrait en cet instant.
+
+Alice, se sentant sous le regard mechant de son cousin, ne fit pas comme
+les heroines de theatre, qui ont pour le public des _a parte_, des
+exclamations et des tressaillements si confidentiels que tous les
+personnages de la piece sont fort complaisants de n'y pas prendre garde.
+Elle se conduisit comme on se conduit dans le monde et dans la vie,
+meme sans avoir besoin d'etre fort habile. Elle demeura impassible,
+accueillit le precepteur de son fils avec bienveillance, et, apres
+quelques mots affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux
+pour le caresser a son aise.
+
+"Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit Adhemar en se
+rapprochant d'elle et en lui parlant bas, pour craindre que vous preniez
+du souci de tout ce que j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici
+a la source des informations, et M. Jacques Laurent vous eclairera, si
+bon lui semble, sur les merites de celle qu'il vous plaisait tantot
+d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde a vous, cousine: ce
+provincial-la est un fort beau garcon, et, avec les antecedents que je
+lui connais, il est capable de pervertir...... toutes vos femmes de
+chambre."
+
+Madame de T... ne repondit rien. Elle avait paru ne pas entendre.
+
+--Saint-Jean, dit-elle a un vieux serviteur qui apportait les paquets de
+Felix, conduisez M. Laurent a son appartement. Bonsoir, Adhemar...
+Toi, dit-elle a son fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te
+delivre de cette poussiere.
+
+--Comment! ce don Juan de village va demeurer dans votre maison, Alice?
+reprit le cousin lorsque Jacques fut sorti.
+
+--En quoi cela peut-il vous interesser, mon cousin?
+
+--Mais je vous declare qu'il est dangereux.
+
+--Pour mes femmes de chambre, a ce que vous croyez?
+
+--Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera, et on en
+parlera.
+
+--Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T... avec une hauteur
+accablante, et en regardant son cousin en face: votre soeur et vous?
+
+--Vous etes en colere, Alice, repondit-il avec un sourire impertinent,
+cela se voit malgre tous. Je m'en vais bien vite, pour ne pas vous
+irriter davantage, et je me garderai bien de medire de votre precepteur
+si instruit, si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait
+connaissance avec lui qu'au bal masque et au bras d'une fille, j'en
+avais pris une autre idee... Je tacherai de tourner a la veneration sous
+vos auspices.
+
+Il passa, dans l'antichambre, aupres de Jacques Laurent, qui separait
+ses paquets d'avec ceux du jeune Felix, et il lui lanca des regards
+ironiques et meprisants, qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas
+garde. Il avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora
+et du dandy qui l'avait insultee au bal masque, il y avait si longtemps!
+Il tourna a demi la tete vers ce beau jeune homme, dont chaque pas
+semblait fouler avec mepris la terre trop honoree de le porter. Voila
+une mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conserve cette
+figure dans ma memoire, et elle ne lui rappela rien dans le passe.
+
+Cependant Adhemar se retirait, frappe de la figure de Jacques Laurent,
+et se demandant avec humeur, lui qui, sans aimer Alice, etait blesse de
+ne lui avoir jamais plu, si ce blond jeune homme, a l'oeil doux et fier,
+ne se justifierait pas aisement des preventions suggerees contre lui
+a madame de T...; si, au lieu d'etre un timide pedagogue, traite en
+subalterne, comme il eut du l'etre dans les idees d'Adhemar, ce n'etait
+pas plutot un soupirant de rencontre, bon a la campagne pour un roman
+au clair de lune, et commode a Paris pour jouer le role d'un sigisbee
+mysterieux.
+
+Une heure apres, le jeune Felix, peigne, lave et parfume avec amour par
+sa mere, courait et sautillait dans le jardin comme un oiseau; Laurent
+se promenait a distance, passant et repassant d'un air reveur le long
+du grand mur qui longeait le jardin, et le separait d'un autre enclos
+ombrage de vieux arbres. Alice descendait lentement le perron du petit
+salon d'ete, qui formait une aile vitree avancant sur le jardin, et ou
+elle se tenait ordinairement pendant cette saison: car on etait alors
+en plein ete. Madame de T... avait passe l'hiver et le printemps a la
+campagne. Elle avait souhaite d'y passer une annee entiere, elle l'avait
+annonce; mais des affaires imprevues l'avaient forcee de revenir a
+Paris, elle ignorait pour combien de temps, disait-elle. Il y avait
+eu pourtant dans cette soudaine resolution quelque chose dont Jacques
+Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont elle ne se rendait pas
+peut-etre compte a elle-meme. Peut-etre y avait-il eu dans la solitude
+de la campagne, et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop
+solennel ou de trop emouvant pour une imagination habituee a se craindre
+et a se reprimer.
+
+Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants, comme au hasard, dans
+le jardin, tantot s'amusant des jeux de son fils, tantot se rapprochant
+de Jacques, comme par distraction. Enfin ils se trouverent marchant
+tous trois dans la meme Allee, et, deux minutes apres, l'enfant, qui
+voltigeait de fleur eu fleur, laissa son precepteur seul avec sa mere.
+
+Ce precepteur avait dans le caractere une certaine langueur reservee,
+qui imprimait a sa physionomie et a ses manieres un charme particulier.
+Naturellement timide, il l'etait plus encore aupres d'Alice, et, chose
+etrange, malgre l'aplomb que devait lui donner sa position, malgre
+l'habitude qu'elle avait des plus delicates convenances, malgre l'estime
+bien fondee que le precepteur s'etait acquise par son merite, madame de
+T... etait encore plus embarrassee que lui dans ce tete-a-tete. C'etait
+un melange, ou plutot une alternative de politesse affectueuse et
+de preoccupation glaciale. On eut dit qu'elle voulait accueillir
+gracieusement et genereusement ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait
+au repos de la province et a la nonchalance de ses modestes habitudes,
+en lui rendant agreable le sejour de Paris, mais on eut dit aussi quelle
+se faisait violence pour s'occuper de lui, tant sa conversation etait
+brisee, distraite et decousue.
+
+Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda a peine.
+
+--Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle, je ne suis pas
+encore reposee de mon voyage, et je veux, avant de laisser le monde
+envahir mes heures, mettre mon fils au courant de ce changement
+d'habitudes. Et puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que
+huit jours de separation sont bien longs, monsieur Laurent?
+
+--Oui, Madame, pour une mere, toute absence est trop longue, repondit
+Jacques Laurent, comme s'il eut voulu l'aider a lui oter a lui-meme
+toute velleite de presomption.
+
+--Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon fils et moi nous ne
+nous quittions pas d'un seul instant, et je m'en etais fait une douce
+habitude, que la vie de Paris va rompre forcement. Le monde est un
+affreux esclavage; aussi j'aspire a quitter ce monde... mais il est vrai
+que mon fils aspirera un jour peut-etre a s'y lancer, et que ma retraite
+serait alors en pure perte. Ah! monsieur Laurent, vous ne connaissez pas
+le monde, vous! vous ne dependez pas de lui, vous etes bien heureux!
+
+--Je suis effectivement tres-heureux, repondit Jacques Laurent du ton
+dont il aurait dit: Je suis parfaitement degoute de la vie.
+
+Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle tressaillit, le
+regarda, et, tout a coup detournant les yeux:
+
+--Trouvez-vous cette maison agreable? lui dit-elle, n'y regretterez-vous
+pas trop la campagne?
+
+--Cette maison est fort embellie, repondit Laurent, preoccupe; je crois
+pourtant que j'y regretterai beaucoup la campagne.
+
+--Embellie? reprit Alice; vous etiez donc deja venu ici?
+
+--Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison pour y avoir demeure
+autrefois.
+
+--Il y a longtemps?
+
+--Il y a trois ans.
+
+--Ah oui! reprit Alice, un peu emue, c'est l'epoque du depart de mon
+frere pour l'Italie.
+
+--Je crois effectivement qu'a cette epoque, dit Laurent, un peu trouble
+aussi, M. de S... faisait regir cette maison, et qu'il habitait la
+maison voisine.
+
+--Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant appartient a sa
+veuve.
+
+--J'ignorais qu'il fut marie.
+
+--Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un instant, par la
+declaration d'un homme de loi, et par de vives discussions qui se sont
+elevees dans ma famille a ce sujet. Vous entendrez necessairement parler
+de tout cela avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que vous
+l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle en observant
+la contenance du jeune homme, qu'il est fort possible que vous ayez
+quelque renseignement, peut-etre quelque bon conseil a me donner.
+
+--Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant.
+
+--Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance fort bien jouee;
+vous avez le sentiment des veritables convenances, plus que ceux qui
+s'etablissent, dans ce monde, juges du point d'honneur. Vous avez
+dans l'ame le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez les
+difficultes de ma situation, et vous m'aiderez peut-etre a en sortir.
+Du moins votre premiere impression, aura une grande valeur a mes yeux.
+Sachez donc que mon frere a legue son nom et ses biens, en mourant,
+a une femme tout a fait deconsideree et dont le nom, malheureusement
+celebre dans un certain monde, est peut-etre arrive jusqu'a vous...
+
+--Il y a si longtemps que j'habite la province, dit Laurent avec le
+desir evident de se recuser, que j'ignore...
+
+--Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous demeuriez dans cette
+maison; il est impossible que vous n'ayez pas entendu prononcer le nom
+d'_Isidora_.
+
+Jacques Laurent devint pale comme la mort; son emotion l'empecha de voir
+la paleur et l'agitation d'Alice.
+
+--Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas inconnu, mais je
+ne sais rien de particulier...
+
+--Pourtant vous avez du rencontrer cette personne, monsieur Laurent;
+rappelez-vous bien! dans ce jardin, par exemple...
+
+--Oui, oui, en effet, dans ce jardin, repondit tout eperdu le pauvre
+Laurent, qui ne savait pas mentir, et sur qui la douce voix d'Alice
+exercait un ascendant dominateur.
+
+--Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin voisin, reprit-elle:
+il y avait de si belles fleurs, et vous les aimez tant!
+
+--C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait parler comme dans un
+reve, les camelias surtout... Oui, j'adore les camelias.
+
+--En ce cas, vous serez bien servi, car madame de S... les aime
+toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait la serre de nouvelles
+fleurs. Comme vous etes lie avec elle, vous la verrez, je presume... et
+vous pourrez alors servir d'intermediaire entre elle et moi, quelles que
+soient les explications que nous ayons a echanger ensemble.
+
+--Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une angoisse melee de
+fermete. Je ne me chargerai point de cette negociation.
+
+Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que souffrait Laurent
+etait impossible a exprimer.
+
+"La voila donc, cette passion cachee qui le devore, pensait Alice; voila
+la cause de sa tristesse, de son decouragement, de son abnegation, de
+son eternelle reverie? Il a aime cette femme dangereuse, il l'aime
+encore. Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'idee de la revoir le
+charme et l'epouvante!"
+
+On annonca que le diner etait servi, et Laurent prit son chapeau pour
+s'esquiver. "Non, monsieur Laurent, lui dit Alice en posant sa main sur
+son bras, avec un de ces mouvements de courage desespere qui ne viennent
+qu'aux emotions craintives, vous dinerez avec nous; j'ai a vous parler."
+
+Ce ton d'autorite blessa le pauvre Jacques. Sa position subalterne,
+comme on se permet d'appeler dans les familles aristocratiques le role
+sacre de l'etre qui se consacre a la plus haute de toutes les fonctions
+humaines, en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on a de
+plus cher dans la famille), ce role de pedagogue, asservi parfois et
+domine jusqu'a un certain point par des exigences outrageantes, n'avait
+jamais frappe Laurent; madame de T... l'avait appele et accueilli dans
+sa maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle l'avait traite
+comme l'ami le plus respecte, comme quelque chose entre le fils et le
+frere. Cependant, depuis quelques semaines, cette confiante intimite, au
+lieu de faire des progres naturels, s'etait insensiblement refroidie.
+La politesse et les egards avaient augmente a mesure qu'une certaine
+contrainte s'etait fait sentir. Laurent en avait beaucoup souffert. Dans
+sa modestie naive, il n'avait rien devine, et, maintenant qu'un elan de
+passion jalouse et desolee le retenait brusquement, il s'imaginait etre
+le jouet d'un caprice deraisonnable, inoui. Sa fierte n'etait pas seule
+en jeu, car lui aussi il aimait, le pauvre Jacques, il etait eperdument
+epris d'Alice, et son coeur se brisa au moment ou il eut du s'epanouir.
+
+"Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un peu altier; mais il
+m'est impossible, Madame, de ne rendre maintenant a votre desir."
+
+En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver Alice cruelle
+lui semblait la plus grande des douleurs qu'il put supporter.
+
+Alice le comprit; et comme son fils revenait aupres d'elle; "Felix, lui
+dit-elle avec un doux sourire, engage donc notre ami a rester avec nous
+pour diner. Il me refuse; mais il ne voudra peut-etre pas te faire cette
+peine."
+
+L'enfant, qui cherissait Laurent, le prit par les deux mains avec une
+tendre familiarite, et l'entraina vers la table. Laurent se laissa
+tomber sur sa chaise, un regard d'Alice et le nom d'ami l'avaient
+vaincu.
+
+Cependant ils furent mornes et contraints durant tout le repas.
+L'expansive gaiete du jeune garcon pouvait a peine leur arracher un
+sourire. Laurent jetait malgre lui un regard distrait sur le jardin et
+sur la petite porte du mur mitoyen qu'on apercevait de sa place.
+Alice examinait et interpretait sa preoccupation dans le sens qu'elle
+redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la droiture et
+la fermete du penchant de cette femme, que si elle s'etait convaincue,
+des le premier mot de Laurent, qu'il etait bien le heros de l'aventure
+racontee par le beau cousin Adhemar, elle avait completement rejete de
+son souvenir les imputations outrageantes sur le caractere de Laurent.
+Laurent lui eut-il ete moins cher, elle connaissait deja bien assez son
+desinteressement et sa fierte d'ame pour regarder cette circonstance du
+recit d'Adhemar comme une calomnie gratuite; mais quand on aime, on n'a
+pas besoin d'opposer la raison a des soupcons de cette nature. La pensee
+d'Alice ne s'y arreta pas un instant.
+
+Mais par quelle bizarre et douloureuse coincidence ce dernier amant
+qu'Isidora avait eu a Paris, apres mille autres, se trouvait-il donc le
+seul homme que la tranquille et sage Alice eut aime en sa vie?
+
+Alice avait eu besoin d'appeler a son secours tout ce qu'elle avait de
+religion dans l'ame et de courage dans le caractere pour ne pas hair
+le mari froid et deprave auquel on l'avait unie a seize ans sans la
+consulter. Victime de l'orgueil et des prejuges de sa famille, elle
+avait pris le mariage en horreur et le monde en mepris. Elle avait tant
+souffert, tant rougi et tant pleure dans sa premiere jeunesse, elle
+avait ete si peu comprise, elle avait rencontre autour d'elle si peu de
+coeurs disposes a la respecter et a la plaindre, et du contraire tant de
+sots et de fats desireux de la fletrir en la consolant, qu'elle s'etait
+repliee sur elle-meme dans une habitude de desespoir muet et presque
+sauvage. Une violente reaction contre les idees de sa caste et contre
+les mensonges odieux qui gouvernent la societe s'etait operee en elle.
+Elle s'etait fait une vie de solitude, de lecture et de meditation, au
+milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait pale et belle, ornee de fleurs
+et de diamants, elle avait l'air d'une victime allant au sacrifice;
+mais c'etait une victime silencieuse et recueillie, qui ne faisait plus
+entendre une plainte, qui ne laissait plus echapper un soupir.
+
+La mort de son mari avait termine un lent et odieux supplice: mais a
+vingt ans, Alice etait deja si lasse de la vie, qu'elle l'abordait sans
+illusions, et qu'elle ne pouvait plus y faire un pas sans terreur. Les
+theories qu'on agitait autour d'elle soulevaient son ame de degout. Les
+hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-etre qu'ils etaient
+tous, en effet, des copies plus ou moins effacees du type revoltant de
+l'homme qui l'avait asservie. Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour
+avoir ete forcee de hair et de mepriser, dans l'age ou tout devait etre
+confiance, abandon, respect.
+
+Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin un homme pur
+et vraiment noble, et il fallut pour cela que le hasard amenat dans sa
+maison et jetat dans son intimite un plebeien pauvre, sans ambition,
+sans facultes eclatantes, mais fortement et severement epris des idees
+les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait rien de
+miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans le genie de Jacques
+Laurent. Cependant ce fait produisit un miracle dans le coeur d'Alice,
+et ce bon jeune homme fut bientot a ses yeux le plus grand et le
+meilleur des etres.
+
+Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur, qu'elle ne
+songea pas a y resister d'abord. Elle s'y livra avec delices, et si
+Jacques eut ete tant soit peu roue, vaniteux ou personnel, il se serait
+apercu qu'au bout de huit jours il etait passionnement aime.
+
+Mais Jacques etait particulierement modeste. Il avait trop
+d'enthousiasme naif et tendre pour les grandes ames et les grandes
+choses: il ne lui en restait pas assez pour lui-meme. Absorbe dans
+l'etude des plus belles oeuvres de l'esprit humain, plonge dans la
+contemplation du genie des maitres de l'eternelle doctrine de verite,
+il se regardait comme un simple ecolier, a peine digne d'ecouter ces
+maitres s'il eut pu les faire revivre, trop heureux de pouvoir les lire
+et les comprendre.
+
+Naturellement porte a la veneration, il admira le coeur et l'esprit
+d'Alice, ce coeur et cet esprit que le monde ignorait, et qui se
+revelaient a lui seul. Il l'aima, mais il persista a se croire si peu de
+chose aupres d'elle, que la pensee d'etre aime ne put entrer dans son
+cerveau. Sa position precaire acheva de le rendre craintif, car la
+fierte ne va pas braver les affronts, et il eut rougi jusqu'au fond
+de l'ame si quelqu'un eut pu l'accuser d'etre seduit par le titre et
+l'opulence d'une femme. L'homme le plus orgueilleux en pareil cas est
+le plus reserve, et, par la force des choses, il eut fallu, pour etre
+devinee, qu'Alice eut le courage de faire les premiers pas. Mais cela
+etait impossible a une femme dont toute la vie n'avait ete que douleur,
+refoulement et contrainte. Elle aussi doutait d'elle-meme, et a force
+d'avoir repousse les hommages et les flatteries, elle etait arrivee a
+oublier qu'elle etait capable d'inspirer l'amour. Elle avait tant de
+peur de ressembler a ces galantes effrontees qui l'avaient fait si
+souvent rougir d'etre femme!
+
+Ils ne se devinerent donc pas l'un l'autre, et malheur aux ames altieres
+qui appelleraient niaiserie la sainte naivete de leur amour! Ces ames-la
+n'auraient jamais compris la veneration qui accompagne l'amour veritable
+dans les jeunes coeurs, et qui fait qu'on s'annihile soi-meme dans
+la contemplation de l'etre qu'on adore. Rarement deux ames egalement
+eprises se rencontrent dans les romans plus ou moins complets dont
+la vie est traversee. C'est pourquoi celui-ci pourra paraitre
+invraisemblable a beaucoup de gens. C'est pourtant une histoire vraie,
+malgre la verite d'une foule d'histoires qui pourraient en combattre
+victorieusement la probabilite.
+
+Aussitot qu'Alice put voir clair dans son propre coeur, et cela ne fut
+pas bien long, elle interrogea avec effroi la maniere d'etre de Jacques
+avec elle. Elle y trouva une timidite qui augmenta la sienne et une
+tristesse qui lui fit craindre de se heurter contre un autre amour. La
+fierte legitime d'une ame completement vierge la mit des lors en garde
+contre elle-meme; elle veilla si attentivement sur ses paroles et sur sa
+contenance, que tout encouragement fut enleve au pauvre Jacques. Il fit
+comme Alice, dans la crainte de paraitre presomptueux et ridicule. Il
+aima en silence, et au lieu de faire des progres, leur intimite diminua
+insensiblement a mesure que la passion couvait plus profonde dans leur
+sein.
+
+L'intervention du personnage etrange d'Isidora dans cette situation fit
+porter a faux la lumiere dans l'esprit d'Alice. Elle avait pressenti ou
+plutot elle avait devine que Jacques avait beaucoup et longtemps aime
+une autre femme, elle se persuadait qu'il l'aimait encore, et, en
+supposant que cette femme etait Isidora, elle ne se trompait que de
+date.
+
+--Je veux tout savoir, se disait-elle; voici enfin l'occasion et le
+moyen de me guerir. N'ai-je pas desire ardemment et demande a Dieu avec
+ferveur la force de ne rien esperer, de ne rien attendre de mon fol
+amour? Ne me suis-je pas dit cent fois que le jour ou je serais
+certaine que ce n'est pas moi qu'il aime, je retrouverais le calme du
+desinteressement? Pourquoi donc suis-je si epouvantee de la decouverte
+qui s'approche? Pourquoi ai-je une montagne sur le coeur?
+
+--Vous trouvez ce lieu-ci tres-change? dit-elle en prenant le cafe
+avec lui sur la terrasse ornee de fleurs. Vous regrettez sans doute
+l'ancienne disposition?
+
+--Il y a beaucoup de changements en effet, repondit Jacques; les deux
+pavillons vitres qui forment des ailes au batiment n'existaient pas
+autrefois. Le jardin etait dans un etat complet d'abandon. C'est
+beaucoup plus beau maintenant, a coup sur.
+
+--Oui, mais cela vous plait moins, avouez-le.
+
+--Ce jardin desert et devaste avait son genre de beaute. Celui-ci a
+moins d'ombre et plus d'eclat. Je le crois moins humide desormais, et
+partant beaucoup plus sain pour Felix.
+
+--Le jardin d'a cote est plus vaste et lui conviendrait beaucoup mieux.
+Malheureusement la porte de communication est fermee; et il est a
+craindre qu'elle ne se rouvre jamais entre ma belle-soeur et moi.
+
+--Votre belle-soeur, Madame?...
+
+--Eh oui, mademoiselle Isidora, aujourd'hui comtesse de S... A quoi donc
+pensez-vous, monsieur Laurent? Je vous ai deja dit...
+
+--Ah! il est vrai; je vous demande pardon, Madame!...
+
+Et Laurent perdit de nouveau contenance.
+
+--Ecoutez, mon ami, reprit Alice apres l'avoir silencieusement examine
+a la derobee, vous avez, j'espere, quelque confiance en moi, et vous
+pouvez compter que vos aveux seront ensevelis dans mon coeur. Eh bien,
+il faut que vous me disiez en conscience ce que vous savez... ou
+du moins ce que vous pensez de cette femme. Ce n'est pas une vaine
+curiosite qui me porte a vous interroger: il s'agit pour moi de savoir
+si, a l'exemple de ma famille, je dois la repousser avec mepris, ou si,
+dirigee par des motifs plus eleves que ceux de l'orgueil et du prejuge,
+je dois l'admettre aupres de moi comme la veuve de mon frere.
+
+--Vous m'embarrassez beaucoup, repondit Jacques apres avoir hesite un
+instant; je ne connais pas assez le monde, je ne puis pas assez bien
+juger la personne... dont il est question pour me permettre d'avoir un
+avis.
+
+--Cela est impossible: si on n'a pas un avis formule, decisif, on a
+toujours, sur quelque chose que ce soit, un sentiment, un instinct,
+un premier mouvement. Si vous refusez de me dire votre impression
+personnelle, j'en conclurai naturellement que vous ne prenez aucun
+interet a ce qui me touche, et que vous n'avez pas pour moi l'amitie que
+j'ai pour vous; car, si vous m'adressiez une question relative a votre
+conscience et a votre dignite, je sens que je mettrais une extreme
+sollicitude a vous eclairer.
+
+Il y avait longtemps que madame de T... n'avait repris avec Jacques ce
+ton d'affectueux abandon, qui lui avait ete naturel et facile dans les
+commencements, et qui maintenant devenait de plus en plus l'effort d'une
+passion qui veut se donner le change en se retranchant sur l'amitie.
+Jacques etait si facile a tromper, qu'il crut l'amitie revenue; et lui
+qui se persuadait etre disgracie jusqu'a l'indifference, accueillit avec
+ivresse ce sentiment dont le calme l'avait cependant fait souffrir. Il
+palit et rougit; et ces alternatives d'emotion sur sa figure mobile et
+fraiche comme celle d'un enfant, l'embellissaient singulierement. Sa
+fine et abondante chevelure blonde, la transparence de son teint, la
+timidite de ses manieres, contrastaient avec une taille elevee, des
+membres robustes, un courage physique extraordinaire; sa main enorme,
+faite comme celle d'un athlete, et cependant blanche et modelee comme un
+beau marbre, eut ete d'une haute signification pour Lavater ou pour
+le spirituel auteur de la Chirognomonie[2]; son organisation douce et
+puissante, stoique et tendre, etait resumee tout entiere dans cet indice
+physiologique.
+
+[Note 2: M. d'Arpentigny a ecrit, comme on sait, un livre fort
+ingenieux sur la physionomie des mains. Nous croyons son systeme
+tres-vrai et ses observations tres-justes, d'autant plus qu'elles
+se rattachent a des formules de metaphysique tres-lucides et
+tres-ingenieuses. Mais nous ne croyons pas ce systeme plus exclusif que
+ceux de Gall et de Spurzheim. Lavater est le grand esprit qui a embrasse
+l'ensemble des indices revelateurs de l'etre humain. Il n'a pas
+seulement examine une portion de l'etre mais il a esquisse un vaste
+systeme, dont chaque portion, etudiee en particulier, est devenue depuis
+un systeme complet. La phrenologie et la chirognomonie sont traitees
+incidemment, mais avec largeur, dans Lavater. En s'appliquant aux
+particularites de la physionomie generale, chaque systeme amene au
+progres, des observations plus precises, des etudes plus approfondies,
+et de nouvelles recherches metaphysiques. C'est sous ce dernier point de
+vue que nous attachons de l'importance a de tels systemes. En general,
+le public n'y cherche qu'un..., une sorte d'horoscope. Nous y voyons
+bien autre chose a conclure de la relation de l'esprit avec la matiere.
+Mais ce n'est pas dans une note, et au beau milieu d'un roman, que nous
+pouvons developper nos idees a cet egard. L'occasion s'en retrouvera, ou
+d'autres le feront mieux. En attendant, l'ouvrage de M. d'Arpentigny est
+a noter comme important et remarquable.]
+
+Quand il osait lever ses limpides yeux bleus sur Alice, une flamme
+devorante allait s'insinuer dans le coeur de cette jeune femme; mais
+cet eclair d'audacieux desir s'eteignait aussi rapidement qu'il s'etait
+allume. La defiance de soi-meme, la crainte d'offenser, l'effroi d'etre
+repousse, abaissaient bien vite la blonde paupiere de Jacques; et son
+sang, allume jusque sur son front, se glacait tout a coup jusqu'a la
+blancheur de l'albatre. Alors sa timidite le rendait si farouche, qu'on
+eut dit qu'il se repentait d'un instant d'enthousiasme, qu'il en avait
+honte, et qu'il fallait bien se garder d'y croire. C'est qu'en se
+donnant sans reserve a toutes les heures de sa vie, il se reprenait
+malgre lui, et forcait les autres a se replier sur eux-memes. C'est
+ainsi qu'il repoussait l'amour de la timide et fiere Alice, cette ame
+semblable a la sienne pour leur commune souffrance.
+
+Ah! pourquoi, entre deux coeurs qui se cherchent et se craignent, un
+coeur ami, un pretre de l'amour divin, ou mieux encore une pretresse,
+car ce role delicat et pur irait mieux a la femme; pourquoi, dis-je,
+un ange protecteur ne vient-il pas se placer pour unir des mains qui
+tremblent et s'evitent, et pour prononcer a chacun le mot enseveli dans
+le sein de chacun? Eh quoi! il y a des etres hideux dont les fonctions
+sans nom consistent a former par l'adultere, par la corruption, ou par
+l'interet sordide du mariage, de monstrueuses unions, et la divine
+religion de l'amour n'a pas de ministres pour sonder les coeurs, pour
+deviner les blessures et pour unir ou separer sans appel ce qui doit
+etre lie ou beni dans le coeur de l'homme et de la femme? Mais ou est la
+place de l'amour dans notre societe, dans notre siecle surtout? Il faut
+que les ames fortes se fassent a elles-memes leur code moralisateur, et
+cherchent l'ideal a travers le sacrifice, qui est une espece de suicide;
+ou bien il faut que les ames troublees succombent, privees de guide et
+de secours, a toutes les tentations fatales qui sont un autre genre de
+suicide.
+
+Alice se sentit fremir de la tete aux pieds en rencontrant le regard
+enivre de Jacques; mais la femme est la plus forte des deux dans ce
+genre de combat; elle peut gouverner son sang jusqu'a l'empecher de
+monter a son visage. Elle peut souffrir aisement sans se trahir, elle
+peut mourir sans parler. Et puis cette souffrance a son charme, et les
+amants la cherissent. Ces palpitations brulantes, ces desirs et ces
+terreurs, ces elans immenses et ces strangulations soudaines, tout cela
+est autant d'aiguillons sous lesquels on se sent vivre, et l'on aime une
+vie pire que la mort. Il est doux, quand les voeux sont exauces, de
+se rencontrer, de se retracer l'un a l'autre ce qu'on a souffert, et
+parfois alors on le regrette! mais il est affreux de se le cacher
+eternellement et de s'etre aimes en vain. Entre l'ivresse accablante
+et la soif inassouvie il y a toujours un abime de douleur et de regret
+incommensurable. On y tombe de chaque rive. De quel cote est la chute la
+plus rude?
+
+Ainsi, lorsqu'on cherche a percer le nuage derriere lequel se tiennent
+cachees toutes les verites morales, on se heurte contre le mystere. La
+societe laisse la verite dans son sanctuaire et tourne autour. Mais
+lorsqu'une main plus hardie cherche a soulever un coin du voile, elle
+apercoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption de la societe,
+mais encore l'impuissance et l'imperfection de la nature humaine, des
+souffrances infinies inherentes a notre propre coeur, des contradictions
+effrayantes, des faiblesses sans cause, des enigmes sans mot. Le
+chercheur de verites est le plus faible entre les faibles, parce
+qu'il est a peu pres seul. Quand tous chercheront et frapperont, ils
+trouveront et on leur ouvrira. La nature humaine sera modifiee et
+ennoblie par cet elan commun, par cette fusion de toutes les forces et
+de toutes les volontes, que decuplera la force et la volonte de chacun.
+Jusque-la que pouvez-vous faire, vous qui voulez savoir? L'ignorance est
+devant vous comme un mur d'airain, et vous la portez en vous-meme. Vous
+demandez aux hommes pourquoi ils sont fous, et vous sentez que vous-meme
+vous n'etes point sage. Helas! nous accusons la societe de langueur, et
+notre propre coeur nous crie: Tu es faible et malade!
+
+Mais je m'apercois que je traduis au lecteur le griffonnage obscur et
+fragmente des cahiers que Jacques Laurent entassait a cette epoque de sa
+vie, dans un coin, et sans les relire ni les coordonner, comme il avait
+toujours fait. Ses notes et reflexions nous ont paru si confuses et si
+mysterieuses, que nous avons renonce a en publier la suite.
+
+Vaincu par l'insistance d'Alice, il ouvrit son coeur du moins a
+l'amitie, et lui raconta toute l'histoire que l'on a pu lire dans la
+premiere partie de ce recit, mais en peu de mots et avec des reticences,
+pour ne pas alarmer la pudeur d'Alice. Elle etait bonne et charitable,
+dit-il, cela est certain. Elle m'envoya, sans me connaitre, de l'argent
+pour soulager la misere des malheureux qui ne pouvaient pas payer leur
+loyer au regisseur de cette maison. Le hasard me fit entrer dans ce
+jardin, alors abandonne, par cet appartement alors en construction. Un
+autre hasard me fit franchir la petite porte du mur et penetrer dans la
+serre de l'autre enclos. Un dernier hasard, je suppose, l'y amena; la je
+causai avec elle. La je retournai deux fois, et je fus attendri, presque
+fascine par le charme de son esprit, l'elevation de ses idees, la
+grandeur de ses sentiments. C'etait la femme la plus belle, la plus
+eloquente et, a ce qu'il me semblait, la meilleure que j'eusse encore
+rencontree. Ensuite...
+
+--Ensuite, dit Alice avec une impetuosite contenue.
+
+--Je la revis dans un bal..
+
+--Au bal de l'Opera?
+
+--Il ne tiendrait qu'a moi de croire que j'y suis en cet instant, reprit
+Laurent avec un enjouement force, car vous m'intriguez beaucoup, Madame,
+par la revelation que vous me faites de mes propres secrets.
+
+--C'etait donc un secret, un rendez-vous? Vous voyez, mon ami, que je ne
+sais pas tout.
+
+--C'etait encore un hasard. Je fus raille par une femme impetueuse,
+hardie, eloquente autant que l'autre, mais d'une eloquence bizarre,
+pleine d'audace et d'effrayantes verites.
+
+--Comment _l'autre?_ Je ne comprends plus.
+
+--C'etait la meme.
+
+--Et laquelle triompha?
+
+--Toutes deux triompherent de mes sophismes philosophiques, toutes deux
+m'ouvrirent les yeux a certaines portions de la verite, et firent naitre
+en moi l'idee de nouveaux devoirs.
+
+--Expliquez-vous, monsieur Laurent, vous parlez par enigmes.
+
+--L'une, celle que j'avais vue vetue de blanc au milieu des fleurs,
+representait le sacrifice et l'abnegation; l'autre, celle qui se cachait
+sous un masque noir et que j'entrevoyais a travers la poussiere et le
+bruit, me representait la revolte de l'esclave qui brise ses fers et
+la rage heroique du blesse perce de coups qui ne veut pas mourir. Une
+troisieme figure m'apparut qui reunissait en elle seule les deux autres
+aspects: c'etait la force et l'accablement, le remords et l'audace, la
+tendresse et l'orgueil, la haine du mal avec la persistance dans le mal;
+c'etait Madeleine echevelee dans les larmes, et Catherine de Russie
+enfoncant sa couronne sur sa tete avec un terrible sourire. Ces deux
+femmes sont en elle: Dieu a fait la premiere, la societe a fait la
+seconde.
+
+--Vous m'effrayez et vous m'attendrissez en meme temps, mon ami, dit
+Alice en detournant son visage altere et en se penchant pour mediter.
+Cette femme n'est pas une nature vulgaire, puisqu'elle vous a fait une
+impression si profonde.
+
+--La trace en est restee dans mon esprit et je ne voudrais pas
+l'effacer. Le spectacle de cette lutte et de cette douleur m'a beaucoup
+appris.
+
+--Quoi, par exemple?
+
+--Avant tout, qu'il serait impie de mepriser les etres tombes de haut.
+
+--Et cruel de les briser, n'est-ce pas?
+
+--Oui, si en croyant briser l'orgueil on risque de tuer le repentir.
+
+--Mais elle n'aimait pas mon frere?
+
+--La question n'est pas la.
+
+--Helas! pensa la triste Alice, c'est la chose qui m'occupe le moins.
+Et, en effet, la question pour elle etait de savoir si Jacques aimait
+Isadora. "D'ailleurs, ajouta-t-elle, depuis trois ans que vous ne l'avez
+revue, elle a pu triompher des mauvais penchants; car il y a trois ans
+que vous ne l'avez vue?"
+
+--Oui, Madame.
+
+--Et sans doute elle vous a ecrit pendant cet intervalle?
+
+--Jamais, Madame.
+
+--Mais, vous avez pense a elle, vous avez pu etablir un jugement
+definitif?...
+
+--J'y ai pense souvent d'abord, et puis quelquefois seulement; je ne
+suis pas arrive a juger son caractere d'une maniere absolue; mais sa
+position, je l'ai jugee.
+
+--C'est la ce qui m'interesse, parlez.
+
+--Sa position a ete fausse, impossible; elle trouvait dans sa vie le
+contraste monstrueux qui reagissait sur son coeur et sa pensee: ici
+le faste et les hommages de la royaute, la le mepris et la honte de
+l'esclavage; au dedans les dons et les caresses d'un maitre asservi, au
+dehors l'outrage et l'abandon des courtisans furieux. D'ou j'ai conclu
+que la societe n'avait pas donne d'autre issue aux facultes de la femme
+belle et intelligente, mais nee dans la misere, que la corruption et le
+desespoir. La femme richement douee a besoin d'amour, de bonheur et
+de poesie. Elle n'en trouve que le semblant quand elle est forcee de
+conquerir ces biens par des moyens que la societe fletrit et desavoue.
+Mais pourquoi la societe lui rend-elle la satisfaction legitime
+impossible et les plaisirs illicites si faciles? Pourquoi donne-t-elle
+l'horrible misere aux filles honnetes et la richesse seulement a celles
+qui s'egarent? Tout cela fournit bien matiere a quelques reflexions,
+n'est-ce pas, Madame?
+
+--Vous avez raison, Laurent, dit madame de T... avec une expansion
+douloureuse. Je tacherai d'approfondir la verite; et s'il est vrai,
+comme on l'affirme, que, depuis trois ans, cette femme ait eu une
+conduite irreprochable, je l'aiderai a sa rehabiliter. Dans le cas
+contraire, je l'eloignerai sans rudesse et sans porter a son orgueil
+blesse le dernier coup.
+
+--A-t-elle donc essaye de se faire accueillir par vous, Madame? reprit
+Laurent, que cette idee jetait dans une veritable perplexite.
+
+--Il me le semble, repondit Alice. J'ai la un billet d'elle, fierement
+signe comtesse de S..., qu'elle m'a envoye ce matin, et ou elle me
+demande a remettre entre mes mains, et face a face, une lettre fort
+secrete de mon frere mourant. Je ne puis ni ne dois m'y refuser. Je vais
+donc la voir.
+
+--Vous allez la voir?
+
+--Dans un quart d'heure elle sera ici; je lui ai donne rendez-vous
+pour neuf heures. Vous voyez, monsieur Laurent, que j'avais besoin de
+reflechir a l'accueil que je dois lui faire, et je vous remercie de
+m'avoir eclairee. Ayez la bonte d'emmener coucher mon fils; il est bon
+qu'il ne voie pas cette femme, si moi-meme je ne dois point la revoir.
+Je vous avoue que sa figure et sa contenance vont m'influencer beaucoup
+dans un sens ou dans l'autre.
+
+Laurent s'etait leve avec effroi; il avait pris son chapeau. Pour la
+premiere fois il etait impatient de quitter Alice; mais, a sa grande
+consternation, elle ajouta;
+
+--Dans un quart d'heure mon enfant sera endormi; je vous prie alors de
+revenir me trouver, monsieur Laurent.
+
+--Permettez, Madame, que cela ne soit pas, dit Laurent avec plus de
+fermete qu'il n'en avait encore montre.
+
+--Laurent, reprit madame de T... en se levant et en lui saisissant la
+main avec une sorte de solennite, je sais que cela n'est pas convenable,
+et que cela doit vous embarrasser, vous emouvoir beaucoup. Mais une
+telle circonstance de ma vie me pousse en dehors de toute convenance,
+et je ne m'arreterais que devant la crainte de vous faire souffrir
+serieusement. Dites, devez-vous souffrir en revoyant Isadora?
+
+--Je ne souffrirai que pour elle; mais n'est-ce pas assez? repondit
+Laurent avec assurance. Ne serai-je pas aupres de vous en face d'elle,
+comme un accusateur, un delateur ou un juge? N'exigez pas de moi...
+
+--Eh bien?
+
+--N'exigez pas que j'ajoute a l'humiliation de son role devant vous. Je
+crois qu'elle ne s'attend pas a vous trouver telle que vous etes. Je
+crains que votre grandeur ne l'ecrase.
+
+--Ah! vous l'aimez encore, Laurent! s'ecria madame de T... Puis elle
+ajouta avec un sourire glace: Je ne vous en fais pas un crime. Moi, je
+vous demande, comme la premiere et peut-etre la derniere preuve d'une
+amitie serieuse, de revenir quand je vous ferai avertir. Laurent
+s'inclina et sortit. Il eut la tentation de courir bien loin de l'hotel
+pour se soustraire a cette etrange fantaisie si serieusement enoncee.
+Mais il ne se sentit pas la force d'offenser celle qu'il aimait quand
+elle invoquait l'amitie, une amitie qu'il croyait a peine reconquise!
+
+"Je les verrai ensemble, se disait Alice, je me convaincrai de ce que
+je sais deja. Il me sera enfin prouve qu'il l'aime, et alors je serai
+guerie. Quelle est la femme assez lache ou assez faible pour aimer
+un homme occupe d'une autre femme, pour songer a engager une lutte
+honteuse, a mediter une conquete incertaine, et qui ne s'achete que par
+la coquetterie, c'est-a-dire par le moyen le plus contraire a la dignite
+et a la droiture du coeur?"
+
+Elle s'etonnait d'avoir eu le courage de provoquer cette crise decisive
+et d'avoir ose vaincre la repugnance de Jacques. Mais elle s'en
+applaudissait, et remerciait Dieu de lui en avoir donne la force. Et
+puis cependant une douleur mortelle envahissait toutes ses facultes, et
+elle s'efforcait de desirer qu'Isidora fut assez indigne de l'amour
+de Jacques pour qu'elle-meme put mepriser un pareil amour et oublier
+l'homme capable de le porter dans son sein. Mais on sait combien sont
+peu solides ces resolutions de hater la fin d'un mal qu'on aime et d'une
+souffrance que l'on caresse.
+
+Un domestique annonca madame la comtesse de S..., et Alice sentit comme
+le froid de la mort passer dans ses veines. Elle se leva brusquement, se
+rassit pendant que son etrange belle-soeur avancait avec lenteur vers
+la porte du salon, et se releva avec effort lorsque l'apparition de cet
+etre problematique se fut tout a fait dessinee sur le seuil.
+
+Au premier coup d'oeil jete sur cette femme, Alice ne fut frappee que
+de son assurance, de la grace aisee de sa demarche et de sa miraculeuse
+beaute. Isidora n'etait plus jeune: elle avait trente-cinq ans; mais les
+annees et les orages de sa vie avaient passe impunement sur ce front de
+marbre et sur ce visage d'une blancheur immaculee. Tout en elle etait
+encore triomphant: l'oeil large et pur, la souplesse des mouvements, la
+main sans pli, les formes arrondies sans pesanteur, les plans du visage
+fermes et nets, les dents brillantes comme des perles et les cheveux
+noirs comme la nuit; on eut dit que la serenite du ciel s'etait laisse
+conquerir par la puissance de l'enfer; c'etait la Venus victorieuse,
+chaste et grave en touchant a ses armes, mais enveloppee de ce
+mysterieux sourire qui fait douter si c'est l'arc de Diane ou celui de
+l'amour dont il lui a plu de charger son bras voluptueux et fort.
+
+Elle paraissait d'autant plus blanche et fraiche qu'elle etait en
+noir, et ce deuil rigoureux etait ajuste avec autant de bon gout et de
+simplicite noble qu'eut pu l'etre celui d'une duchesse. Sa beaute avait
+d'ailleurs ce caractere de haute aristocratie que les patriciennes
+croient pouvoir s'attribuer exclusivement, en quoi elles se trompent
+fort.
+
+Alice fit rapidement ces remarques et avanca de quelques pas au-devant
+d'Isidora, d'autant plus decidee a etre parfaitement calme et polie,
+qu'elle se sentait plus de mefiance et de trouble interieur. Au fond de
+son ame, Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de cette ame
+etait, dans certains cas, un impenetrable abime, et elle savait rendre
+sa confusion imposante. Elle accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait
+a quelque distance du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour
+voir si elle etait bien seule avec madame de T..., elle lui presenta en
+silence une lettre cachetee de noir, en disant: "C'est lui-meme qui a
+mis la ce cachet de deuil, quatre heures avant de mourir."
+
+Alice, qui avait beaucoup aime son frere, fut tout a coup si emue
+qu'elle ne songea plus a observer la contenance de son interlocutrice.
+Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'etait bien l'ecriture, du
+comte Felix, quoique penible et confuse.
+
+"Ma soeur, avait-il ecrit, ils ont beau dire, je sens bien que je suis
+perdu, que rien ne me soulage, et que bientot, peut-etre, il faudra que
+je meure sans te revoir. Tu es le seul etre que je voudrais avoir aupres
+de moi pour adoucir un moment pareil... peut-etre affreux, peut-etre
+indifferent comme tant de choses dont on s'effraie et qui ne sont rien,
+J'aurais prefere mourir d'un coup de pistolet, d'une chute de cheval, de
+quelque chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs....
+Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai bien ma tete et un reste
+de forces, te faire connaitre mes derniers sentiments, mes derniers
+voeux, je dirais presque mes dernieres volontes, si je l'osais. Alice,
+tu es un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde, defendras
+ma memoire, je le sais. Toi seule comprendras ce que je vais t'annoncer.
+J'aime depuis six ans une femme envers laquelle je n'ai pas toujours ete
+juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon estime pour que
+j'aie su cacher les torts que je lui supposais. Depuis trois ans que
+je voyage avec elle, mes soupcons se sont dissipes, sa fidelite, son
+devouement, ont satisfait a toutes mes exigences et triomphe de tous mes
+prejuges. Depuis un an que je suis malade, elle a ete admirable pour
+moi, elle ne m'a pas quitte d'un instant, elle n'a pas eu une pensee, un
+mouvement qu'elle ne m'ait consacres.... Il faut abreger, car je suis
+faible, et la sueur me coule du front tandis je t'ecris... une sueur
+bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai epouse cette femme devant
+l'Eglise et devant la loi, et par un testament qu'elle ignore et qu'elle
+ne connaitra qu'apres ma mort, je lui legue tous les biens dont je peux
+disposer. Elle n'a pas songe un instant a assurer son avenir. Genereuse
+jusqu'a la prodigalite, elle m'a montre un desinteressement inoui. Je
+mourrais malheureux et maudit si je la laissais aux prises avec la
+misere, lorsqu'elle m'a sacrifie une partie de sa vie. Ah! si tu savais,
+Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce que ma main raidie par
+un froid terrible m'empeche De...."
+
+"Ma soeur, je suis presque en defaillance, mais mon esprit est encore
+net et ma volonte inebranlable. Je veux que ma femme soit ta soeur; je
+te le demande au nom de Dieu; je te le demande a genoux, pres d'expirer
+peut-etre! Tous tes autres la maudiront! mais toi, tu lui pardonneras
+tout, parce qu'elle m'a veritablement aime. Adieu, Alice, je ne vois
+plus ce que j'ecris; mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma
+soeur!..."
+
+"Ton frere, FELIX, comte de S..."
+
+Alice essuya ses joues inondees de larmes silencieuses et resta quelque
+temps comme absorbee par la vue de ce papier, de cette ecriture
+affaiblie, de cet adieu solennel et de ce nom de frere qui semblait
+exercer sur elle une majestueuse autorite d'affection.
+
+Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement. Isidora
+etait impassible et la regardait aussi, mais avec plus de curiosite que
+de bienveillance. Alice fut frappee de la clarte de ce regard sec et
+fier. Ah! pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a
+si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait meme qu'elle ne l'a pas
+pleure du tout!
+
+--Madame, dit-elle, est-ce que vous ne connaissez pas le contenu de
+cette lettre?
+
+--Non, Madame, repondit la veuve avec assurance: lorsque mon mari me la
+remit, il eut peine a me faire comprendre que je devais ne la remettre
+qu'a vous, et ce furent ses dernieres paroles." Et Isidora ajouta en
+baissant la voix comme si de tels souvenirs lui causaient une sorte de
+terreur: "Son agonie commenca aussitot, et quatre heures apres...." Elle
+se tut, ne pouvant se resoudre a rappeler l'image de la mort.
+
+--Mon frere vous avait-il quelquefois parle de moi, madame? reprit
+Alice, qui l'observait toujours.
+
+--Oui, Madame, souvent.
+
+--Et ne puis-je savoir ce qu'il vous disait?
+
+--Lorsqu'il etait malade d'irritation nerveuse, il avait de grands acces
+de scepticisme et presque de haine contre le genre humain tout entier...
+
+--Et, l'on m'a dit, contre notre sexe particulierement?
+
+Isidora se troubla legerement; puis elle reprit aussitot:
+
+--Dans ces moments-la, il exceptait une seule femme de la reprobation.
+
+--Et c'etait vous, sans doute, Madame?
+
+--Non, Madame, repondit Isidora, d'un accent de franchise courageuse!
+c'etait vous. Ma soeur est un ange, disait-il: ma soeur n'a jamais eu un
+seul instant, dans toute sa vie, la pensee du mal.
+
+--Mais, Madame... cet eloge exagere, sans doute, ne renfermait-il pas un
+reproche muet contre quelque autre femme?
+
+--Vous voulez dire contre moi? Ecoutez, Madame, reprit Isidora avec une
+audace presque majestueuse, je ne suis pas venue ici pour me confesser
+des reproches justes ou injustes que la passion d'un homme a pu
+m'adresser. Le recit de pareils orages epouvanterait peut-etre votre ame
+tranquille. Je me crois assez justifiee par la preuve de haute estime
+que votre frere m'a donnee en m'epousant. Je ne sais pas ce que contient
+cette lettre; j'en ai respecte le secret et j'ai rempli ma mission. Je
+n'ai jamais eu l'intention de me preter a un interrogatoire, quelque
+gracieux et bienveillant qu'il put sembler....
+
+En parlant ainsi, Isidora se levait avec lenteur, ramenait son chale sur
+ses epaules, et se disposait a prendre conge."Pardon, Madame, reprit
+Alice, qui, choquee de sa raideur, voulait absolument tenter une
+derniere epreuve: soyez assez bonne pour prendre connaissance de cette
+lettre que vous m'avez remise."
+
+Elle presenta la lettre a Isidora, et approcha d'elle un gueridon et une
+bougie, voulant observer quelle impression cette lecture produirait sur
+son impenetrable physionomie.
+
+Isidora parut eprouver une vive repugnance a subir l'epreuve; elle etait
+venue armee jusqu'aux dents, elle craignait de s'attendrir en presence
+de temoins. Cependant, comme elle ne pouvait refuser, elle se rassit,
+posa la lettre sur le gueridon, et, baissant la tete sous son voile,
+comme si elle eut ete myope, elle deroba entierement son visage aux
+investigations d'Alice.
+
+L'idee de la mort etait si antipathique a cette nature vivace, le
+spectacle de la mort lui avait ete si redoutable, cette lettre lui
+rappelait de si affreux souvenirs, qu'elle ne put y jeter les yeux sans,
+frissonner. Des tressaillements involontaires trahirent son angoisse; et
+quand elle eut fini;
+
+"Pardon, Madame, dit-elle a Alice; je suis obligee de de recommencer, je
+n'ai rien compris, je suis trop troublee."
+
+_Troublee!_ pensait Alice; elle ne peut meme pas dire _emue!_ Si son
+ame est aussi froide que ses paroles, quelle ame de bronze est-ce la?
+
+[Illustration 05.png: Elle s'accouda sur la cheminee, l'oeil fixe sur la
+pendule.]
+
+Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement nerveux; puis
+elle abaissa son voile sur son visage, se releva, et fit le geste de
+rendre le papier a sa belle-soeur; mais tout a coup elle chancela,
+retomba sur son fauteuil, et, joignant ses mains crispees, elle laissa
+echapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui revelait une
+angoisse profonde, une mysterieuse douleur.
+
+La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Des qu'elle la vit
+souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux mains, qu'elle eut
+quelque peine a desunir, et, se penchant vers elle avec un reste
+d'effroi:
+
+--Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle d'une voix
+caressante; mais n'est-ce pas devant moi et avec moi que vous devez
+pleurer?
+
+--Avec vous? s'ecria la courtisane effaree.
+
+Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante figure
+qui s'efforcait de lui sourire a travers ses larmes.
+
+Ce fut comme un choc electrique. Il y avait peut-etre vingt ans
+qu'Isidora n'avait senti l'etreinte affectueuse, le regard compatissant
+d'une femme pure; il y avait peut-etre vingt ans qu'elle raidissait son
+ame orgueilleuse contre tout insultant dedain, contre toute humiliante
+pitie. Malgre ce que Felix lui avait dit de la bonte de sa soeur, et
+peut-etre meme a cause de ce respect enthousiaste qu'il avait pour
+Alice, Isidora etait venue la trouver, le coeur dispose a la haine. On
+ne sait pas ce que c'est que le mepris d'une femme pour une femme.
+Pour la premiere fois depuis qu'elle etait tombee dans l'abime de la
+corruption, Isidora recevait d'une femme honnete (comme ses pareilles
+disent avec fureur) une marque d'interet qui ne l'humiliait pas. Tout
+son orgueil tomba devant une caresse. La glace dont elle s'etait
+cuirassee se fondit en un instant. Toutes les facultes aimantes de son
+etre se reveillerent; et, passant d'un exces de reserve a un exces
+d'expansion, ainsi qu'il arrive a ceux qui luttent depuis longtemps,
+elle se laissa tomber aux pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec
+transport, et s'ecria a plusieurs reprises, au milieu de sanglots et de
+cris etouffes:
+
+"Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu! que je vous remercie!"
+
+[Illustration 06.png: Je vais attendre Monsieur?]
+
+En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces beaux yeux, dont
+l'audacieuse limpidite l'avait consternee, Alice sentit s'envoler toutes
+ses repugnances. Elle releva la pecheresse et, la pressant sur son sein,
+elle osa baiser ses joues inondees de pleurs.
+
+L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle etait comme ivre,
+elle devorait de baisers les mains de sa jeune soeur, comme elle
+l'appelait deja interieurement. "Une femme, disait-elle avec une sorte
+d'egarement, une amie, un ange! o mon Dieu! j'en mourrai de bonheur,
+mais je serai sauvee!" Son enthousiasme etait si violent qu'il effraya
+bientot Alice. Dans ces ames sombres, la joie a un caractere febrile,
+que les ames tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre. Et
+cependant rien n'etait plus chaste que la subite passion de cette
+courtisane pour l'angelique soeur qui lui rouvrait le chemin du
+ciel. Mais ce brusque retour a l'attendrissement et a la confiance,
+bouleversait son ame trop longtemps froissee. Elle ne pouvait passer de
+l'amer desespoir a la foi souriante qu'en traversant un acces de folie.
+Elle en fut tout a coup comme brisee, et se jetant sur un sopha:
+"J'etouffe, dit-elle, je ne suis pas habituee aux larmes, il y a si
+longtemps que je n'ai pleure! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais
+sentir un instant de joie... Il me semble que je vais mourir."
+
+En effet, elle devint d'une paleur livide, et Alice fut effrayee de voir
+ses dents serrees et sa respiration suspendue. Elle craignit une attaque
+de nerfs, et sonna precipitamment sa femme de chambre.
+
+La femme de chambre, au lieu de venir, courut a l'appartement du jeune
+Felix, ou se tenait Jacques Laurent dans l'attente de son sort.
+
+L'enfant dormait, Jacques agite s'efforcait de lire. La femme de chambre
+le pria de se rendre aupres de madame. Tel etait l'ordre qu'elle avait
+recu de sa maitresse un quart d'heure auparavant; et, dans son emotion,
+Alice avait oublie que le coup de sonnette devait etre le signal de cet
+avertissement donne a Jacques. Voila pourquoi au bout de cinq minutes,
+au lieu de voir entrer sa femme de chambre, elle vit entrer Laurent.
+
+Ou plutot elle ne le vit pas. Il s'avancait timidement, et Alice
+tournait le dos a la porte par ou il entra. Agenouillee pres de sa
+belle-soeur, elle essayait de ranimer ses mains glacees. Cependant
+Isidora n'etait point evanouie. Morne, l'oeil fixe, et le sein oppresse,
+il semblait qu'elle fut retombee dans le desespoir, faute de puissance
+pour la joie. La douce Alice semblait la supplier de faire un nouvel
+effort pour chasser le demon Elle semblait prier pour elle, tout en la
+priant elle-meme de se laisser sauver.
+
+Jacques s'attendait si peu a un tel resultat de l'entrevue de ces deux
+femmes, qu'il resta comme petrifie de surprise devant l'admirable groupe
+qu'elles formaient devant lui. Toutes deux en deuil, toutes deux pales:
+l'une toute semblable a un ange de misericorde, l'autre a l'archange
+rebelle qui mesure l'espace entre l'abime et le firmament.
+
+Cependant l'habitude de s'observer et de se contraindre etait si forte
+chez cette derniere qu'elle y obeissait encore machinalement. Elle fut
+la premiere a s'apercevoir du leger bruit que fit l'entree de Jacques,
+et, sortant de sa torpeur par un grand effort, elle recouvra la parole.
+"Je suis insensee, dit-elle a voix basse a sa belle-soeur. L'etat ou je
+suis me rendrait importune si je restais plus longtemps. Permettez-moi
+de m'en aller tout de suite. Il vous arrive du monde, et je ne veux pas,
+qu'on, me voie chez vous. Oh! a present que je vous connais, je vous
+aime, et je ne veux pas vous exposer a des chagrins pour moi; j'aimerais
+mieux ne vous revoir jamais, Mais je vous reverrai, n'est-ce pas? Oh!
+permettez-moi de revenir en secret! je vous le demanderais a genoux si
+nous etions seules."
+
+--Je veux que vous reveniez, repondit Alice en l'aidant a se lever, "et
+bientot j'espere que ce ne sera plus en secret. Pendant quelques jours
+encore permettez-moi de causer seule, librement avec vous.
+
+--Quand ordonnez-vous que je revienne? dit Isidora, soumise comme un
+enfant.
+
+--Si je croyais vous trouver seule chez vous...
+
+--Vous me trouverez toujours seule.
+
+--A certaines heures? lesquelles?
+
+--A toutes les heures. Avec l'esperance de vous voir un instant, je
+fermerai ma porte toute la journee.
+
+--Mais quels jours?
+
+--Tous les jours de ma vie s'il le faut, pour vous voir un seul jour.
+
+--Mon Dieu! que vous me touchez! que vous me paraissez aimante!
+
+--Oh! je l'ai ete, et je le deviendrai si vous voulez m'aimer un peu.
+Mais ne dites rien encore; ce serait de la pitie peut-etre. Tenez, vous
+ne pouvez pas venir chez moi ostensiblement, cela peut attirer sur vous
+quelque blame. Je sais qu'on a une detestable opinion de moi dans votre
+famille. Je croirais que je la merite si vous la partagiez. Mais je ne
+veux pas que mon bon ange souffre pour le bien qu'il veut me faire.
+Venez chez moi par les jardins. Il y a une petite porte de communication
+dans votre mur; pres de la porte une serre remplie de fleurs, ou vous
+pouvez vous tenir sans que personne vous voie, et ou vous me trouverez
+toujours occupee a vous aimer et a vous attendre.
+
+Malgre tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ces paroles, le souvenir
+de cette petite porte, de ce mur mitoyen et de cette serre fut un coup
+de poignard qui reveilla les douleurs personnelles d'Alice. Elle se
+rappela Jacques Laurent, tourna brusquement la tete, et le vit au fond
+de l'appartement ou il s'etait timidement refugie, tandis qu'elle
+conduisait lentement Isidora vers l'issue opposee, en parlant bas avec
+elle. Elle promit, mais sans s'apercevoir cette fois de la joie et de
+la reconnaissance d'Isidora. Enfin, voyant que celle-ci sortait et se
+soutenait a peine, tant l'emotion l'avait brisee, elle appela Jacques
+avec un sentiment de grandeur et de jalousie indefinissable.
+
+--Mon ami, lui dit-elle, donnez donc le bras a ma belle-soeur, qui est
+souffrante, et conduisez-la a sa voiture.
+
+--Sa belle-soeur! pensa la courtisane. Elle ose m'appeler ainsi devant
+un de ses amis! elle n'en rougit pas! et elle revint vers Alice pour la
+remercier du regard et saisir une derniere fois sa main qu'elle porta a
+ses levres. Dans son emotion delicieuse, elle vit Jacques confusement,
+sans le regarder, sans le reconnaitre, et accepta son bras, sans pouvoir
+detacher ses yeux du visage d'Alice. Et comme Jacques, embarrasse de sa
+preoccupation, lui rappelait qu'il la conduisait a sa voiture.
+
+--Je suis a pied, dit-elle. Quand on demeure porte a porte! Et, tenez,
+si la petite porte du jardin n'est pas condamnee, ce sera beaucoup plus
+court par la.
+
+--Je vais sonner pour qu'on aille ouvrir, dit Alice; et elle sonna en
+effet. Mais son ame se brisa en voyant Isidora, appuyee sur le bras de
+Jacques, descendre le perron du jardin, et se diriger vers le lieu de
+leurs anciens rendez-vous. Elle eut la pensee de les suivre. Rien n'eut
+ete plus simple que de reconduire elle-meme sa belle-soeur par ce
+chemin; rien ne lui parut plus monstrueux, plus impossible que cet acte
+de surveillance, tant il lui repugna, Elle ne pouvait pas supposer
+qu'Isidora n'eut pas reconnu Jacques. "Comme elle se contient jusqu'au
+milieu de l'attendrissement!" se disait-elle. "Et lui, comme il a paru
+calme! Quelle puissance dans une passion qui se cache ainsi! Ne sais-je
+pas moi-meme que plus l'ame est perdue, plus l'apparence est sauvee?
+
+Elle s'accouda sur la cheminee, l'oeil fixe sur la pendule, l'oreille
+tendue au moindre bruit, et comptant les minutes qui allaient s'ecouler
+entre le depart et le retour de Jacques.
+
+Isidora et Jacques marchaient sans se parler. Elle etait plongee dans un
+attendrissement profond et delicieux, et ne songeait pas plus a regarder
+l'homme qui lui donnait le bras que s'il eut ete une machine. Il
+s'applaudissait d'avoir echappe a l'embarras d'une reconnaissance, et,
+pensant a la bonte d'Alice, lui aussi, il se gardait bien de rompre le
+silence; mais un hasard devait dejouer cette heureuse combinaison du
+hasard. Le domestique qui marchait devant eux s'etait trompe de clef,
+et lorsqu'il l'eut vainement essayee dans la serrure, il s'accusa d'une
+meprise, posa sur le socle d'un grand vase de terre cuite, destine a
+contenir des fleurs, la bougie qu'il tenait a la main, et se prit a
+courir a toutes jambes vers la maison pour rapporter la clef necessaire.
+
+Jacques Laurent resta donc tete a tete avec son ancienne amante sous
+l'ombrage de ces grands arbres qu'il avait tant aimes, devant cette
+porte qui lui rappelait leur premiere entrevue, et dans une situation
+tout a faite embarrassante pour un homme qui n'aime plus. L'air d'un
+soir charge d'orage, c'est-a-dire lourd et chaud, ne faisait pas
+vaciller la flamme de la bougie, et son visage se trouvait, si bien
+eclaire qu'au premier moment Isidora devait le reconnaitre, a moins que,
+dans la foule de ses souvenirs, le souvenir d'un amour si promptement
+satisfait, si promptement brise, put ne pas trouver place parmi tant
+d'autres.
+
+Il affectait de detourner la tete, cherchant ce qu'il avait a dire, ou
+plutot ce qu'il pouvait se dispenser de dire pour ne pas manquer a la
+bienseance. Offrir a sa compagne preoccupee de la conduire a un banc
+en attendant le retour du domestique, lui demander pardon de ce
+contre-temps, rien ne pouvait se dire en assez peu de mots pour que sa
+voix ne risquat pas de frapper l'attention. Il crut sortir d'embarras en
+apercevant une de ces chaises de bois qu'on laisse dans les jardins, et
+il fit un mouvement pour quitter le bras de madame de S... afin d'aller
+lui chercher ce siege. Ce pouvait etre une politesse muette. Il se crut
+sauve. Mais tout a coup il sentit son bras retenu par la main d'Isidora
+qui lui dit avec vivacite:
+
+--Mais, Monsieur, je vous connais, vous etes... Mon Dieu, n'etes-vous
+pas...
+
+"Je suis Jacques Laurent", repondit avec resignation le timide jeune
+homme, incapable de soutenir aucune espece de feinte, et jugeant
+d'ailleurs qu'il etait impossible d'eviter plus longtemps cette crise
+delicate. Puis, comme il sentit le bras d'Isidora presser le sien
+impetueusement, un sentiment de mefiance, et peut-etre de ressentiment,
+lui rendit le courage de sa fierte naturelle.
+
+--Probablement, Madame, lui dit-il, ce nom est aussi vague dans vos
+souvenirs que les traits de l'homme qui le porte.
+
+--Jacques Laurent, s'ecria madame de S..., sans repondre a ce froid
+commentaire, Jacques Laurent ici, chez madame de T....! et dans cet
+endroit!... Ah! cet endroit qui m'a fait vous reconnaitre, je ne l'ai
+pas revu sans une emotion terrible, et j'ai ete comme forcee de vous
+regarder, quoique... Jacques, vous ici avec moi?... Mais comment cela
+se fait-il?... Que faisiez-vous chez madame de T...? Vous la connaissez
+donc?... Oui: elle vous a appele son ami.... Vous etes son ami... Son
+amant peut-etre!... Ecoutez, Jacques, ecoutez, il faut que je vous
+parle, ajouta-t-elle avec precipitation en voyant revenir le serviteur
+avec la clef.
+
+--Non, pas maintenant, dit Jacques trouble et irrite: surtout pas apres
+le mot insense que vous venez de dire...
+
+--Ah! reprit-elle en baissant la voix a mesure que le domestique
+s'approchait, quel accent d'indignation! je crois entendre la voix de
+Jacques au bal masque lorsque, pour l'eprouver, je le supposais l'amant
+de Julie! Au nom de la pauvre Julie qui est morte dans tes bras,
+Jacques, ecoute-moi un instant, suis-moi. Mon avenir, mon salut, ma
+consolation sont dans vos mains, Monsieur... Si vous etes un homme juste
+et loyal comme vous l'etiez jadis... Si vous etes un homme d'honneur,
+parlez-moi, suivez-moi... ou je croirai que vous etes mon ennemi, un
+lache ennemi comme les autres! Eh bien! n'hesitez donc pas! dit-elle
+encore pendant que le domestique faisait crier la clef dans la serrure
+rouillee; rien de plus simple que vous me donniez le bras jusqu'a mes
+appartements. Rien de plus grossier que de me laisser traverser seule
+l'autre jardin." Et elle l'entraina.
+
+--Je vais attendre monsieur? dit le vieux Saint-Jean avec cet admirable
+accent de malicieuse betise qu'ont, en pareil cas, ces espions
+inevitables donnes par la civilisation.
+
+--Non, repondit Jacques avec sa douceur et sa bonhomie ordinaires,
+laissez la clef, je vais la rapporter en revenant.
+
+--En ce cas, je vais la mettre en dehors pour que monsieur puisse
+revenir.
+
+Jacques n'ecoutait plus. Emporte comme par le vent d'orage, il suivait
+Isidora, qui, parvenue au milieu du jardin, tourna brusquement du cote
+de la serre, et l'y fit entrer avec une sorte de violence.
+
+Elle ne s'arreta qu'aupres de la cuvette de marbre, et de ce banc garni
+de velours bleu, sur lequel elle s'etait assise pres de lui pour la
+premiere fois. "Ne dites rien, Jacques! s'ecria-t-elle en le forcant de
+s'asseoir a ses cotes, ne prejugez rien, ne pensez rien, jusqu'a ce que
+vous m'ayez entendue. Je vous connais, je sais que des questions ne vous
+arracheraient rien: je ne vous en ferai point. Je vois que vous avez
+de la repugnance a venir ici, de l'inquietude et de l'impatience a y
+rester!... Je ne vous retiendrai pas longtemps. Je crois deviner... mais
+peu importe. Ce que je dirai sera vrai ou faux, vous ne repondrez pas,
+mais voila ce que j'imagine, il faut que vous le sachiez pour comprendre
+ma situation et ma conduite. Vous etes intimement lie avec madame de
+T..., vous etes entre chez elle tout a l'heure sans etre annonce, comme
+un habitue de la maison... dans sa chambre... car c'etait sa chambre
+ou son boudoir, je n'ai pas bien regarde... Vous l'aimez! car vous
+tremblez; oui, je sens trembler votre main qui repousse en vain la
+mienne. Elle vous aime peut-etre! Bah! il est impossible qu'elle ne
+vous aime pas! Que ce soit amour ou amitie, elle vous estime, elle
+vous ecoute, elle vous croit! Vous lui avez parle de moi; elle vous a
+consulte! Vous lui avez dit... Mais non, vous ne lui avez pas dit de mal
+de moi, sa conduite me le prouve. Sa conduite envers moi est admirable,
+c'est dire que la votre entre elle et moi l'a ete aussi... Jacques, je
+vous remercie... Je parle comme dans un reve, et je comprends a mesure
+que je parle... Mon premier mouvement, en vous voyant, a ete la peur,
+chatiment d'une ame coupable! Mais mon second mouvement est celui de
+ma vraie nature, nature confiante et droite, que l'on a faussee et
+torturee. Aussi mon second mouvement est la confiance, la gratitude...
+une gratitude enthousiaste! Jacques! vous etes toujours le meilleur des
+hommes, et vous avez pour maitresses la meilleure des femmes! Ce bonheur
+vous etait du; en homme genereux, vous avez voulu me donner du bonheur
+aussi, et, grace a vous, cette femme est mon amie! Oh! que vous etes
+grands tous les deux!"
+
+Et, dans un elan irresistible, Isidora pencha son visage baigne de
+larmes jusqu'a effleurer de ses levres tremblantes les mains du craintif
+jeune homme.
+
+"Laissez, Madame, laissez, repondit-il effraye de l'emotion qui le
+gagnait et en faisant un effort pour s'eloigner d'elle, autant que le
+permettait la largeur du siege de marbre; vous etes dangereuse jusque
+dans vos meilleurs mouvements, et je ne peux pas vous ecouter sans
+frayeur. Vous etes hardie et vous aimez a profaner, jusque dans vos
+elans d'amour pour les choses saintes. Otez de votre imagination
+audacieuse l'idee de cette liaison intime avec madame de T... Sachez, en
+un mot, que je suis le precepteur de son fils, et, par consequent, le
+commensal et l'habitue necessaire de sa maison. Je venais lui parler de
+son enfant, quand je suis entre etourdiment dans son petit salon. Je
+ne me permets pas d'autres sentiment envers elle qu'un devouement
+respectueux, et l'estime qu'on doit a une femme eminemment vertueuse:
+et, quant a celui qu'elle peut avoir pour moi, c'est la confiance en
+mes principes et la bonne opinion qu'une personne sensee doit avoir de
+l'homme a qui elle confie l'ame de son enfant. Quel demon vous pousse a
+batir un roman extravagant, impossible? Est-ce la le respect et l'amour
+que vous temoigniez tout a l'heure a madame de T... par vos humbles
+caresses? A peine l'emotion que sa bonte vous cause est-elle dissipee,
+que deja vous l'assimilez a toutes les femmes que vous connaissez;
+apprenez a connaitre, Madame, apprenez a respecter, si vous voulez
+apprendre a aimer."
+
+Sauf l'amour avoue, sauf le bonheur des deux amants, la pauvre Isidora,
+dans sa candeur cynique, avait devine juste, et c'etait en effet un bon
+mouvement qui l'avait poussee a penser tout haut; mais elle ne savait
+pas qu'en s'exprimant ainsi, elle mettait la main sur des plaies vives.
+L'indignation de Jacques lui fit un mal affreux, et la haine de la
+pudeur et de la vertu lui revint au coeur plus amere, plus douloureuse
+que jamais.
+
+--Quel langage! quelle colere et quel mepris! dit-elle en se levant et
+en regardant Jacques avec un sombre dedain. Vous niez l'amour et vous
+exprimez un pareil respect! Le nom de votre idole vous parait souille
+dans ma bouche, et son image dans ma pensee! Vous n'etes pas habile,
+Jacques; vous ne savez pas que les femmes comme moi sont impossibles a
+tromper sur ce point. Le respect, c'est l'amour! En vain vous faites une
+distinction affectee de ces deux mots: quiconque n'aime pas, meprise,
+quiconque aime venere; il n'y a pas deux poids et deux mesures pour
+connaitre le veritable amour. Moi aussi j'ai ete aimee une fois dans
+ma vie; est-ce que vous l'avez oublie, Jacques? Et comment l'ai-je su?
+c'est parce qu'on ne le disait pas, c'est parce qu'on n'eut jamais ose
+me l'avouer, c'est enfin parce qu'on me respectait. Et cela se passait
+ici, il y a trois ans; c'est ici que, sur ce banc, osant a peine
+effleurer mon vetement, et fremissant de crainte quand, en touchant ces
+fleurs, votre main rencontrait la mienne, vous seriez mort plutot que
+de vous declarer, vous seriez devenu fou plutot que de vous avouer a
+vous-meme que vous m'aimiez... Mais voila que vous etes devenu un homme
+civilise a mon egard, c'est-a-dire que vous me meprisez, et que vous
+exaltez devant moi une autre femme! C'est tout simple, Jacques, c'est
+tout simple, vous ne m'aimez plus et vous l'aimez.. Je m'en doutais, je
+le sais a present. En verite, Jacques, vous etes bien maladroit, et le
+secret d'une femme _vertueuse_, comme vous dites, est en grand danger
+dans vos mains.
+
+--Est-ce la tout ce que vous aviez a me dire? reprit Jacques irrite, en
+se levant a son tour. Je croyais benir le jour ou je vous retrouverais
+digne d'une noble et fidele amitie; mais je vois bien que Julie est
+morte, en effet, comme vous le disiez tout a l'heure, et qu'il ne me
+reste plus qu'a pleurer sur elle.
+
+--Ah! malheureux, ne blaspheme pas! s'ecria-t-elle en se tordant les
+mains; que ne peux-tu dire la verite? pourquoi Julie n'est-elle pas
+morte et ensevelie a jamais au fond de ton coeur et du mien? mais
+l'infortunee ne peut pas mourir. Cette ame pure et genereuse s'agite
+toujours dans le sein meurtri et souille d'Isidora; elle s'y agite en
+vain, personne ne veut lui rendre la vie; elle ne peut ni vivre ni
+mourir. Vraiment je suis un tombeau ou l'on a enferme une personne
+vivante. Ah! philosophe sans intelligence et sans entrailles, tu ne
+comprends rien a un pareil supplice, et cette agonie te fait sourire de
+pitie. Sois maudit, toi que j'ai tant aime, toi que seul parmi tous les
+hommes, je croyais capable d'un grand amour! puisses-tu etre puni du
+meme supplice! puisses-tu te survivre a toi-meme et conserver le desir
+du bien, apres avoir perdu la foi!
+
+Son voile noir etait tombe sur ses epaules, et sa longue chevelure,
+deroulee par l'humidite de la nuit, flottait eparse sur sa poitrine
+agitee. La lune, en frappant sur le vitrage de la serre, semait sur elle
+de pales clartes dont le reflet bleuatre la faisait paraitre plus belle
+et plus effrayante. Elle ressemblait a lady Macbeth evoquant dans ses
+maledictions et dans ses terreurs les esprits malfaisants de la nuit.
+
+Le coeur de Jacques se rouvrit a la pitie et a une sorte d'admiration
+pour ce principe d'amour et de grandeur qu'une vie funeste n'avait pu
+etouffer en elle; une ame vulgaire ne pouvait pas souffrir ainsi.
+
+"Julie, lui dit-il, en lui prenant le bras avec energie, reviens donc a
+toi-meme; s'il ne faut pour cela que rencontrer un coeur ami, ne l'as-tu
+pas trouve aujourd'hui? N'etais-tu pas tout a l'heure affectueusement
+pressee dans les bras d'un etre genereux, excellent entre tous? Cette
+femme qui, en depit des prejuges du monde, t'a nommee sa soeur et t'a
+promis de venir ici pour te consoler et te benir, n'est-ce donc pas
+un secours que le ciel t'envoie? n'est-ce donc pas un messager de
+consolation qui doit briser la pierre de ton cercueil? Ta fierte
+implacable, qui repoussait jadis le pardon de l'amour, refusera-t-elle
+la nouvelle alliance de l'amitie? Ne m'attribuez pas les genereux
+mouvements de cette noble femme. Son coeur n'a pas besoin
+d'enseignement; mais sachez bien que si elle en avait besoin, et
+si j'avais sur elle l'influence qu'il vous a plu tout a l'heure de
+m'attribuer, je voudrais que vous dussiez le repos de votre conscience
+et la guerison de vos blessures a cette main de femme, plutot qu'a celle
+d'aucun homme."
+
+L'exasperation d'Isidora etait deja tombee, comme le vent capricieux
+de l'orage lorsqu'il s'abat sur les plantes et semble s'endormir en
+touchant la terre. Mobile comme l'atmosphere, en effet, elle ecoutait
+Jacques d'un air moitie soumis, moitie incredule.
+
+--Tu as peut-etre raison, dit-elle, peut-etre! Je n'en sais rien encore,
+j'ai besoin de me recueillir, de m'interroger. Je suis partagee entre
+deux elans contraires: l'un, qui me pousse aux genoux de cette femme au
+front d'ange, l'autre, qui me fait hair et craindre la protection de
+cette dame a la voix de sirene. Une devote, peut-etre! qui veut me mener
+a l'eglise et me presenter au monde des sacristies, comme un trophee
+de sa beate victoire. Ah! que sais-je? En Italie aussi, des femmes de
+qualite ont voulu me convertir. Elles m'appelaient dans leur oratoire,
+et m'eussent chassee de leur salon. Faudrait-il passer par le
+confessionnal et la communion pour entrer chez ma belle-soeur? Ah!
+jamais! jamais de bassesse! de l'insolence, de la haine, des outrages,
+je le veux bien, mais de l'hypocrisie et de la honte, jamais!
+
+--Et vous avez raison, reprit Jacques; a ces craintes, je vois que vous
+etes toujours injuste; mais, a ces resistances, je vois que vous avez
+la vraie fierte. Mais me croyez-vous donc enrole parmi les jesuites de
+salons, que vous me supposez capable de vous engager dans de si laches
+intrigues? sachez que madame de T... n'est pas devote.
+
+"Pardonnez-moi tout ce que je dis, Jacques, vous voyez bien que je n'ai
+pas ma tete. Ma pauvre tete que, ce matin, je croyais si forte et si
+froide, elle a ete brisee, ce soir, par trop d'emotions. Cette femme
+m'a enivree avec sa bonte et ses caresses, et toi, tu m'as tuee avec ta
+figure douce et tes blonds cheveux, m'apparaissant tout a coup comme le
+spectre du passe devant cette porte, dans ce lieu fatal ou je t'ai vu
+pour ne jamais t'oublier. Ah! que je t'ai aime, Jacques! Tu ne l'as
+jamais su, et tu as pu ne pas le croire. Ma conduite avec toi t'a paru
+odieuse. Elle etait sage, elle etait devouee; je sentais que je n'etais
+pas digne de toi, que tu ne pourrais jamais oublier ma vie, qu'en
+devenant passionne tu allais devenir le plus malheureux des hommes. Je
+n'ai pas voulu changer en une vie de larmes ce souvenir d'une nuit de
+delices. Et, qu'est-ce que je dis? ce n'est pas cette nuit-la que je me
+suis rappelee avec le plus de bonheur et de regrets. C'est ce premier
+amour enthousiaste et timide que tu avais pour moi lorsque tu ne me
+connaissais que sous le nom de Julie, lorsque tu me croyais une femme
+pure, lorsque tu venais ici tout tremblant, et que, n'osant me parler de
+ton amour, tu me parlais de mes camelias. Ah! ne m'ote pas ce souvenir,
+Jacques, et quelque coupable que tu m'aies jugee depuis, quelque
+insensee que je te paraisse encore, ne me reprends pas le passe, ne me
+dis pas que tu n'as pas senti pour moi un veritable amour; c'est le
+seul amour de ma vie, vois-tu, c'est mon reve, c'est mon roman de jeune
+fille, commence a trente ans, fini en moins de deux semaines...! fini!
+oh non! ce reve ne m'a jamais quittee. Il ne finira qu'avec ma vie; je
+n'ai aime qu'une fois, je n'ai aime qu'un seul homme, et cet homme c'est
+toi, Jacques: ne le savais-tu point, ne le vois-tu pas? Je t'ai emporte
+dans le secret de mon coeur, et je t'y ai garde comme mon unique tresor.
+Depuis trois ans, il ne s'est pas passe un jour, une heure, ou je n'aie
+ete plongee dans le ravissement de mon souvenir. C'est la ce qui m'a
+fait vivre, c'est la ce qui m'a donne la force d'etre irreprochable
+dans mes actions depuis trois ans, comme j'etais irreprochable dans mes
+pensees. Je voulais me purifier par une vie reguliere, par des habitudes
+de fidelite. J'ai essaye d'aimer Felix de S... comme on aime un mari
+quand on n'a pas d'amour pour lui et qu'on respecte son honneur. Et lui,
+le credule jeune homme, s'est cru aime du jour ou j'ai eu une veritable
+passion dans l'ame pour un autre. Mais il a eu raison de m'estimer et de
+me respecter au point de vouloir me donner son nom. Ne lui avais-je pas
+sacrifie la satisfaction du seul amour que j'aie veritablement senti?
+Aussi, quand j'ai accepte ce nom et cette formalite significative du
+mariage, j'ai songe a toi, Jacques, je me suis dit: Si Felix revient a
+la vie, du moins Jacques saura que j'ai merite d'etre rehabilitee; s'il
+succombe, Jacques me reverra purifiee, ce ne sera plus une courtisane
+qu'il pressera en frissonnant contre sa poitrine, ce sera la comtesse de
+S..., la veuve d'un honnete homme, une femme independante de tout lien
+honteux, une maitresse fidele, eprouvee par trois ans d'absence et libre
+de se donner apres un combat de trois ans contre les hommes et contre
+lui-meme... Oh! Jacques, c'est ainsi que je t'ai aime, et je reviens
+ici, je me berce depuis vingt-quatre heures des plus doux reves. Je
+caresse mille projets, je m'endors dans les delices de mon imagination
+en attendant que je fasse des demarches pour te chercher et te
+retrouver; et tout a coup le roman infernal de ma destinee s'accomplit:
+tu parais devant moi, tu sembles sortir de terre, juste a l'endroit ou
+je t'ai vu pour la premiere fois! Je t'enleve, je t'entraine ici, parmi
+ces fleurs, ou pour la premiere fois tu m'as parle... Nous sommes
+seuls... je suis encore belle... je t'aime avec passion... et toi tu ne
+m'aimes plus! oh! c'est horrible, et voila toute ma vie expiee dans ce
+seul instant."
+
+La pale traduction que nous venons de donner des paroles d'Isidora ne
+saurait donner une idee de son eloquence naturelle. Ce don de la parole,
+quelques femmes, meme les femmes vulgaires en apparence, le possedent a
+un degre remarquable et l'exercent jusque sur des sujets frivoles. La
+profession d'avocat conviendrait merveilleusement a certaines femmes du
+peuple que vous avez du rencontrer aussi bien que moi, et sur les levres
+desquelles le discours venait de lui-meme s'arranger a propos du moindre
+objet de negoce ou du moindre recit de l'evenement du quartier.
+Les Parisiennes ont particulierement cette faculte oratoire, cette
+propension a enoncer leur pensee sous des formes pittoresques ou
+litteraires et avec une pantomime animee, gracieuse ou plaisante,
+minaudiere ou passionnee, emphatique ou naive. Isidora etait une de
+ces enfants du peuple de Paris, une de ces mobiles et saisissantes
+imaginations qui se repandent en expressions aussi vite qu'elles
+s'impressionnent. Elle avait donne a son propre esprit, par la lecture
+et le spectacle des arts, une education recherchee, brillante et presque
+solide, dans les loisirs de la richesse; et l'elocution facile qu'elle
+avait eue pour la repartie mutine et l'apostrophe mordante, elle l'avait
+conservee, pour l'analyse de ses sentiments et le recit de ses emotions
+passionnees. Jacques avait deja ete frappe de cette eloquence feminine,
+deja il en avait subi diversement l'influence, lorsqu'elle avait ete
+tour a tour la divine Julie et l'audacieux domino de l'Opera. Il se
+sentit de nouveau sous le charme, et ce ne fut pas sans une terreur
+melee de plaisir. Il ne se piquait pas d'etre un stoique, et son amour
+pour Alice n'ayant jamais recu d'encouragement, n'ayant pu nourrir
+aucune esperance, n'etait pas un preservatif a l'epreuve du feu d'une
+passion expansive et provocante comme l'etait celle d'Isidora. Nous
+essaierions en vain de faire deviner l'expression de sa physionomie
+si calme et si hautaine a l'habitude, si puissante de persuasion
+lorsqu'elle revelait tout a coup des orages caches; ni les accents de
+sa voix eteinte dans les discours sans interet, flexible, saccadee,
+penetrante, dechirante dans l'abandon du desespoir et de l'amour.
+Jacques sentit qu'il tremblait, qu'il avait alternativement chaud et
+froid, qu'il retombait sous l'empire de la fascination, et Isidora qui,
+par instants, jetait ses bras autour de lui avec ivresse et les retirait
+avec crainte, sentit, elle aussi, que Jacques perdait la tete.
+
+Et pourtant, helas! tout ce qu'elle venait de lui dire etait-il bien
+vrai? Sincere, oui; mais veridique, non. Qu'elle crut, dans cet instant,
+ne rien raconter que d'historique dans sa vie, et que dans sa vie il y
+eut, depuis trois ans, beaucoup de reveries, de regrets et d'elans vers
+ce pur amour de Jacques, unique, en effet, dans ses souvenirs, par sa
+nature confiante et naive, rien de plus certain; qu'elle eut ete fidele
+au comte de S..., quelle eut desire se rehabiliter par le mariage, par
+besoin d'honneur plus que par desir d'une fortune assuree, cela etait
+encore vrai; mais qu'elle ne se fut pas laisse distraire un seul instant
+de la passion de Jacques par les jouissances du faste, qu'elle l'eut
+quitte dans le seul dessein de ne pas le rendre malheureux, plutot que
+pour n'etre pas honteusement delaissee par Felix; qu'enfin, elle n'eut
+songe qu'a Jacques en se faisant epouser, et que l'amour des richesses
+certaines n'eut pas ete mele, a l'insu d'elle-meme, au desir ambitieux
+d'un titre et d'une vaine consideration; voila ce qui n'etait qu'a
+moitie vrai. Il ne faut pas oublier qu'il y avait une bonne et une
+mauvaise puissance, agissant, a forces egales, sur l'ame naturellement
+grande mais fatalement corrompue de cette femme. En revoyant Jacques,
+elle retrouva toute la poetique et brulante energie du roman qu'elle
+avait caresse en secret dans sa pensee depuis trois ans; secret tour
+a tour douloureux et charmant, selon la disposition de son ame
+impressionnable et changeante, et qui l'avait aidee, en effet, a vivre
+sagement, mais qui n'eut pas ete suffisant pour une telle reforme de
+conduite, sans l'esperance et la volonte de dominer et de soumettre le
+comte de S... Alors elle se plut a s'expliquer a elle-meme sa propre vie
+par ce miracle de l'amour, qui lui plaisait davantage, parce qu'en effet
+il etait davantage dans ses bons instincts; et l'imagination, cette
+maitresse toute-puissante de son cerveau, qui lui tenait lieu du coeur
+eteint et des sens blases, deploya ses ailes pour l'emporter loin du
+domaine de la realite. Jacques, entraine dans son tourbillon, perdait
+pied et se sentait comme souleve par l'ouragan dans ce monde rempli de
+fantomes et d'abimes.
+
+Cette Isidora si seduisante, si belle et si violemment eprise de lui,
+n'etait elle pas la meme femme qu'il avait aimee avec enthousiasme,
+puis avec delire, puis enfin avec de profonds dechirements de coeur,
+longtemps encore apres avoir ete brusquement separe d'elle? Nous
+n'oserions pas dire que six mois encore avant cette nouvelle rencontre,
+Jacques, au moment d'aimer Alice, qu'il connaissait a peine, n'eut pas
+eprouve d'energiques retours de l'ancienne et unique passion. C'etait
+bien plutot lui qui eut pu, s'il eut ete dispose a se vanter de sa
+fidelite, raconter a Isidora qu'il avait langui et souffert pour elle
+durant presque toute cette absence, et ce roman de son coeur eut ete
+beaucoup plus authentique que celui qu'elle venait de faire sortir de
+son propre cerveau.
+
+Pourtant je ne sais quel doute obstine se melait a l'ivresse croissante
+de Jacques. Tout etait vrai dans l'expression d'Isidora; sa voix sonore,
+son regard humide, son sein agite; mais son exaltation, pour
+etre sentie, n'en etait pas moins appliquee a une assertion peu
+vraisemblable, et la sagesse, la modestie du jeune homme, se debattaient
+encore contre les seductions d'un genre de flatterie ou les femmes sont
+toutes-puissantes. son humble fortune, son nom ignore, son exterieur
+timide, rien en lui ne pouvait tenter la cupidite ou la vanite d'une
+telle femme. Et puis, s'il est vrai que les femmes sont credules aux
+doux mensonges de l'amour, il faut bien avouer que, par nature et par
+position, les hommes le sont bien davantage.
+
+La lutte etait engagee. Isidora voulait ardemment la victoire, non
+qu'elle eut conserve les moeurs de la galanterie. Il n'est rien de plus
+froid a cet egard que la femme qui a abuse de la liberte, rien de plus
+chaste, peut-etre, que celle qui rougit d'avoir mal vecu. Mais il y
+a dans ces ames-la, et il y avait dans la sienne en particulier, un
+insatiable orgueil. Elle ne pouvait se resoudre a perdre Jacques malgre
+elle, elle qui avait eu la force de le quitter. Le danger d'echouer,
+l'etonnement de sa resistance, etaient des stimulants a cette passion
+moitie sentie, moitie factice. Dans l'excitation nerveuse qu'elle
+eprouvait, elle pouvait, sans efforts et sans faussete, parcourir tous
+les tons, et s'identifier, a la maniere des grands artistes, avec toutes
+les nuances de son improvisation brulante. Elle frappa le dernier coup
+en s'humiliant devant Jacques: "Ne me hais pas; oh! je t'en prie, ne me
+hais pas! lui dit-elle en courbant presque sur son sein les flots de sa
+noire chevelure. Ne crois pas que je sois indigne de ta pitie. Vois ou
+l'amour m'a reduite! moi qui la repoussais si fierement autrefois, quand
+tu me l'offrais, cette pitie sainte, je te la demande aujourd'hui. Je te
+la demande au nom de cette femme que j'ai calomniee tout a l'heure, si
+c'est calomnier le plus pur des anges de supposer qu'il t'aime. Mais si
+ta modestie farouche repousse cette idee comme un crime, je la retracte
+et je desavoue les paroles que la jalousie m'a arrachees. Oui, la
+jalousie, je le confesse. Cette femme que j'adorais, que j'adore
+toujours dans sa bonte simple et courageuse, j'etais au moment de la
+hair en songeant... Mais je ne veux meme pas repeter les mots qui
+t'offensent. Sois sur que le bon principe est assez fort en moi pour
+triompher, et qu'il triomphe deja. J'etoufferai, s'il le faut, l'amour
+qui me devore, pour rester digne de l'amitie qu'elle m'offre. Eusse-je
+encore d'insolents soupcons, je les refoulerai dans mon sein, je la
+respecterai comme tu la respectes. Seras-tu content, Jacques, et
+croiras-tu que je t'aime?"
+
+Jacques vit a ses pieds l'orgueilleuse Isidora, et soit que l'homme
+devienne plus faible que la femme quand il s'agit de donner le change a
+un veritable amour, soit qu'a bout de souffrance dans ses desirs ignores
+pour Alice, il esperat guerir un mal inutile et funeste en s'enivrant
+de voluptes puissantes, il chercha l'oubli du present dans le delire du
+passe.
+
+Isidora eut souhaite des emotions plus douces et plus profondes. Ce
+ne ne fut pas sans douleur et sans effroi qu'elle accepta son facile
+triomphe. Elle fut sur le point de le repousser en echange d'un mot et
+d'un regard adresses a la Julie d'autrefois. Elle arracha bien a son
+amant ce doux nom qui, pour elle, resumait tout son reve de bonheur;
+mais la familiarite d'un amour accepte lui ota tout son prestige. Elle
+se livra sans confiance et sans transport, a travers des larmes ameres
+qu'elle interpreta comme des larmes de joie; mais elle sentit avec un
+affreux desespoir qu'elle mentait et qu'elle n'avait pas de plus noble
+plaisir que celui de rendre Jacques infidele a une femme austere et plus
+desirable qu'elle.
+
+Car elle devina tout en sentant battre contre son coeur ce coeur rempli
+d'une autre affection, et bientot elle eprouva l'invincible besoin de
+pleurer seule et de constater que sa victoire etait la plus horrible
+defaite de sa vie, "Va-t'en, dit-elle a Jacques lorsque minuit sonna
+dans le lointain. Tu ne m'aimes plus, ou tu ne m'aimes pas encore. Un
+abime s'est creuse entre nous. Mais je le comblerai peut-etre, Jacques,
+a force de repentir et de devouement."
+
+Elle s'etait montree douce et resignee malgre son angoisse. Jacques ne
+sentait encore que de l'attendrissement et de la reconnaissance. Il
+essaya de ramener la paix dans son ame en lui parlant de l'avenir et
+des affections durables. Mais, lui aussi, il sentit tout a coup qu'il
+mentait. La peur et les remords le saisirent, et la parole expira sur
+ses levres. Isidora avait ete vingt fois sur le point de lui dire:
+"Tais-toi, ceci est un sermon!" Mais elle se contint, soit par
+stoicisme, soit par decouragement, et elle trouva des pretextes pour
+se separer de lui sans lui devoiler, comme autrefois, la profonde et
+altiere douleur de son ame impuissante et inassouvie.
+
+Jacques, confus et tremblant, rentra dans le jardin de l'hotel de T..,
+comme un larron qui voudrait se cacher de lui-meme. Il referma, sans
+bruit, la petite porte et jeta un regard craintif sur l'allee deserte et
+les massifs silencieux.
+
+Les volets du rez-de-chaussee, habite par Alice, etaient fermes, nulle
+trace de lumiere, aucun bruit a l'exterieur. Sans doute elle etait
+couchee.
+
+"Ah! repose en paix, ame tranquille et sainte, pensa-t-il en approchant
+de ces fenetres sans reflets et de cette facade morne d'une maison
+endormie sous le froid et fixe regard de la lune. Dors la nuit, et que
+tes jours s'envolent en sereines reveries. Que l'orage, que la honte,
+que les luttes vaines et coupables, que les inutiles desirs et les
+remedes empoisonnes, que la douleur et le mal soient pour moi seul!
+Maintenant me voila condamne par ma conscience a me taire eternellement,
+et je ne pourrai plus meme maudire ma timidite!"
+
+Il fallait traverser l'antichambre de madame de T... pour rentrer dans
+la maison. Et qu'allait devenir Jacques si cette porte etait fermee!
+Mais a peine l'eut-il touchee, que Saint-Jean vint la lui ouvrir.
+
+"Ne faites pas de bruit, monsieur Laurent, madame est _retiree_," lui
+dit le bonhomme qui l'avait attendu sur ce banc classique en velours
+d'Utrecht, ou les serviteurs du riche, victimes de ses caprices ou de
+ses habitudes, perdent de si longues heures entre un mauvais sommeil
+ou une oisivete d'esprit plus mauvaise encore. Jacques lui exprima ses
+regrets de l'avoir fait veiller. "Pardi, Monsieur, dit le bonhomme avec
+un sourire moitie bienveillant, moitie goguenard, il le fallait bien,
+a moins de vous faire coucher a la belle etoile, ou a l'hotel de S...!
+Rendez-moi ma clef? Eh! eh! vous l'emportez par megarde!"
+
+Jacques avait ete mis, dans l'apres-dinee, en possession de la chambre
+qu'il devait occuper desormais a l'hotel de T... Ce n'etait pas
+son ancienne mansarde; c'etait un petit appartement beaucoup plus
+confortable, situe au second, mais ayant vue aussi sur le jardin. En
+examinant ce local, Jacques fut frappe du gout et de la grace aimable
+avec lesquels il avait ete decore. Tout etait simple; mais, par un
+etrange hasard, il semblait que la personne chargee de ce soin eut
+devine ses gouts, ses paisibles habitudes de travail, le choix des
+livres qui pouvaient le charmer, et jusqu'aux couleurs de teinture qu'il
+aimait. La pensee ne lui vint pourtant pas que madame de T... eut daigne
+s'occuper elle-meme de ces details. Dans les commencements de son sejour
+a la campagne il avait ete l'objet des attentions les plus delicates
+et les plus affectueuses dans ce qui concernait les douceurs de son
+installation. Mais depuis qu'Alice, preoccupee d'une pensee grave qu'il
+ne devinait pas, semblait s'etre refroidie pour lui, il ne se flattait
+plus de lui inspirer ces prevenantes bontes. Agite et craignant de
+reflechir, il se jeta sur son lit, esperant trouver dans le sommeil
+l'oubli momentane de la tristesse invincible qui le gagnait.
+
+Mais il n'eut qu'un sommeil entrecoupe et des reves insenses. Il
+pressait Alice dans ses bras, et tout a coup, son visage divin devenant
+le visage desole d'Isidora, ses caresses se changeaient en maledictions,
+et la courtisane etranglait sous ses yeux la femme adoree.
+
+Obsede de ces folles visions, il se leva et s'approcha de sa fenetre.
+Les menaces d'orage s'etaient dissipees: il n'y avait plus au firmament
+qu'une vague blancheur, des nuees transparentes, floconneuses, et
+l'argent mat du clair de la lune sur un fond de moire. Laurent jeta les
+yeux sur ce jardin funeste qui ne lui rappelait que des regrets ou des
+remords. Mais bientot son attention fut fixee sur un objet inexplicable.
+Tout au fond du jardin, sur une espece de terrasse relevee de trois
+gradins de pierre blanche, et fermee de grands murs, marchait lentement
+une forme noire qu'il lui etait impossible de distinguer, mais dont
+le mouvement regulier et impassible pouvait etre compare a celui d'un
+pendule. Qui donc pouvait ainsi veiller dans la solitude et le silence
+de la nuit? D'abord un soupcon terrible, une acre jalousie, s'empara du
+cerveau affaibli de Jacques. Comme s'il avait eu, lui, le droit d'etre
+jaloux! Alice attendait-elle quelqu'un a cette heure solennelle et
+mysterieuse? Mais etait-ce bien Alice? Isidora aussi portait un vetement
+de deuil. Aurait-elle eu la fantaisie de venir rever dans ce jardin
+plutot que dans le sien? elle pouvait en avoir conserve une clef. Mais
+comment expliquer le choix de cette promenade? D'ailleurs Alice etait
+mince, et il lui semblait voir une forme elancee.
+
+Une demi-heure s'ecoula ainsi. L'ombre paraissait infatigable, et elle
+etait bien seule. Elle disparaissait derriere de grands vases de fleurs
+et quelques touffes de rosiers disposes sur le rebord de la terrasse.
+Puis elle se montrait toujours aux memes endroits decouverts, suivant la
+meme ligne, et avec tant d'uniformite, qu'on eut pu compter par minutes
+et secondes les ailees et venues de son invariable exercice. Elle
+marchait lentement, ne s'arretait jamais, et paraissait bien plutot
+plongee dans le recueillement d'une longue meditation qu'agitee par
+l'attente d'un rendez-vous quelconque.
+
+Jacques fatigua son esprit et ses yeux a la suivre, jusqu'a ce que,
+cedant a la lassitude, et voulant se persuader que ce pouvait etre la
+femme de chambre de madame de T..., attendant quelque amant pour son
+propre compte, il alla se recoucher. Apres deux heures de cauchemar
+et de malaise, il retourna a la fenetre. L'ombre marchait toujours.
+Etait-ce une hallucination? Cela faisait croire a quelque chose de
+surnaturel. Un spectre ou un automate pouvaient seuls errer ainsi
+pendant de si longues heures sans se lasser. Ou un etre humain eut-il
+pris tant de perseverance et d'insensibilite physique? L'horizon
+blanchissait, l'air devenait froid, et les feuilles se dilataient a
+l'approche de la rosee. "Je resterai la, se dit Jacques, jusqu'a ce que
+la vision s'evanouisse ou jusqu'a ce que cette femme quitte le theatre
+de sa promenade obstinee. A moins de passer par-dessus le mur, il faudra
+bien qu'elle se rapproche, que je la voie ou que je la devine."
+
+Cette curiosite, melee d'angoisse, fit diversion a ses maux reels. Cache
+derriere la mousseline du rideau colle a ses vitres, il s'obstina a son
+tour a regarder, jusqu'a ce que le jour, s'epurant peu a peu, lui permit
+de reconnaitre Alice. A n'en pouvoir douter, c'etait elle qui, depuis
+une heure du matin jusqu'a quatre, avait ainsi marche sans relache, sans
+distraction, et sans qu'aucune impression exterieure eut pu la deranger
+du probleme interieur qu'elle semblait occupee a resoudre. A mesure que
+le jour net et transparent qui precede le lever du soleil lui permettait
+de discerner les objets, Jacques voyait son attitude, sa demarche, les
+details de son vetement. Rien en elle n'annoncait le desordre de l'ame.
+Elle avait la meme toilette de deuil qu'il lui avait vue la veille; elle
+n'avait pas songe a mettre un chale: elle avait la tete nue. Ses cheveux
+bruns, separes sur son beau front, ne paraissaient pas avoir ete
+deroules pour une tentative de sommeil. Son pas etait encore ferme
+quoique un peu ralenti, ses bras croises sur sa poitrine sans raideur
+et sans contraction violente. Enfin, lorsque le premier rayon du soleil
+vint dorer les plus hautes branches, elle s'arreta au milieu de la
+terrasse et parut regarder attentivement la facade de la maison. Puis
+elle descendit les trois degres et se dirigea vers la porte du petit
+salon d'ete, sans avoir apercu Jacques qui se cachait soigneusement.
+Lorsqu'elle fut assez pres de la maison pour qu'il put distinguer sa
+physionomie, il remarqua avec etonnement qu'elle etait calme, pale, il
+est vrai, comme l'aube, mais aussi sereine, et a peine alteree par la
+fatigue d'une si solennelle et si etrange veillee. Et, cependant, que
+n'avait-il pas fallu souffrir pour remporter une telle victoire
+sur soi-meme "Oh! quelle femme etes-vous donc? s'ecria Jacques
+interieurement, quand il lui eut entendu doucement refermer la porte
+vitree de son boudoir; quelle enigme vivante, quelle ame celeste nourrie
+des plus hautes contemplations, ou quel coeur a jamais brise par un
+morne desespoir? Vous n'aimez pas, non, vous n'aimez pas, car vous
+semblez ne pouvoir pas souffrir; mais vous avez aime, et vous vivez
+peut-etre d'un souvenir du mort!" Et Jacques ne se doutait pas que ce
+mort c'etait lui.
+
+"J'ai aime!" pensait Alice en se deshabillant avec lenteur et en
+s'etendant sur sa couche chaste et sombre.
+
+Jacques fut bien abattu et bien preoccupe durant la lecon du matin qu'il
+donnait ordinairement avec tant de zele et d'amour au fils d'Alice.
+Il s'en fit, des reproches. Nos fautes ont ainsi toutes sortes de
+retentissements imprevus, petits ou grands, mais qui en raniment
+l'amertume par mille endroits.
+
+A la campagne, Alice avait l'habitude de venir toujours, vers la fin de
+la lecon, ecouter le resume du precepteur ou de l'enfant. Jacques se
+dit que toute cette vie allait changer a Paris, et qu'il ne verrait
+peut-etre pas Alice de la journee. On lui monta son dejeuner dans sa
+chambre, et le vieux serviteur lui dit que madame avait commande que son
+couvert fut mis tous les jours a sa table a l'heure du diner. Jacques
+attendit cette heure avec anxiete. Mais il dina tete-a-tete avec son
+eleve.
+
+"Madame a la migraine, dit le bonhomme Saint-Jean, une forte migraine, a
+ce qui parait; elle n'a rien pris de la journee."
+
+Et il secoua la tete d'un air chagrin.
+
+Nous laisserons Jacques Laurent a ses anxietes, et nous rendrons compte
+au lecteur de la journee d'Alice.
+
+Apres quelques heures d'un sommeil calme, elle s'habilla avec le meme
+soin qu'a l'ordinaire, et se fit apporter la clef de la petite porte du
+jardin. "Je la laisserai dans la serrure, dit-elle a Saint-Jean, et vous
+ne l'oterez jamais." Puis elle se dirigea avec une lenteur tranquille
+vers le jardin d'Isidora, et elle alla s'asseoir dans la serre, ou elle
+voulut rester seule quelques instants avant de la faire avertir. Il y
+avait la quelque desordre, un coussin de velours tombe dans le sable,
+quelques belles fleurs brisees autour de la fontaine. Alice eut un
+frisson glace; mais aucun soupir ne trahit, meme dans la solitude,
+l'emotion de son ame profonde.
+
+Elle allait sa diriger enfin vers le pavillon, lorsque Isidora parut
+devant elle, en robe blanche sous une legere mante noire. Isidora etait
+fiere de porter en public ce deuil qui la faisait epouse et veuve; mais
+elle haissait cette sombre couleur et ce souvenir de mort. N'attendant
+pas si tot la visite de sa belle-soeur, elle cachait a peine sous sa
+mante cette toilette du matin, molle et fraiche, dans laquelle elle se
+sentait renaitre. Pourtant le visage de la superbe fille etait fort
+altere. Sa beaute n'en souffrait pas; elle y gagnait peut-etre en
+expression; mais il etait facile de voir a son oeil plombe et a sa riche
+chevelure a peine nouee, qu'elle avait peu dormi et qu'elle avait eu
+hate de se retremper dans l'air du matin. Il etait a peine neuf heures.
+
+Elle fit un leger cri de surprise, puis, comme charmee, elle s'elanca
+vers Alice; mais, dans son rapide regard, je ne sais quelle farouche
+inquietude se trahit en chemin.
+
+Alice, clairvoyante et forte, lui sourit sans effort et lui lendit
+une main qu'Isidora porta a ses levres avec un mouvement convulsif de
+reconnaissance, mais sans pouvoir detacher son oeil, noir et craintif
+comme celui d'une gazelle, du placide regard d'Alice. Alice etait bien
+pale aussi; mais si paisible et si souriante, qu'on eut dit qu'elle
+etait l'amante victorieuse en face de l'amante trahie.
+
+"Elle ne se doute de rien!" pensa l'autre; et elle reprit son aplomb,
+d'autant plus qu'Alice ne parut pas faire la moindre attention a son
+joli peignoir de mousseline blanche.
+
+--Vous ne m'attendiez pas si matin, lui dit madame de T...; mais vous
+m'aviez dit que vous defendriez votre porte et que vous ne sortiriez pas
+tant que je ne serais pas venue; je n'ai pas voulu vous condamner a une
+longue reclusion, et, en attendant voire reveil, je prenais plaisir a
+faire connaissance avec vos belles fleurs.
+
+--Mes plus belles fleurs sont sans parfum et sans purete aupres de vous,
+repondit Isidora, et ne prenez pas ceci pour une metaphore apportee de
+l'Italie, la terre classique des rebus. Je pense naivement ce que
+je vous dis d'une facon ridicule; c'est assez le caractere de
+l'enthousiasme italien. Il parait exagere a force d'etre sincere. Ah!
+Madame, que vous etes belle au jour, que votre air de bonte me penetre,
+et que votre maniere d'etre avec moi me rend heureuse! Vous ne partagez
+donc pas l'animosite de votre famille contre moi? Vous n'avez donc pas
+le sot et feroce orgueil des femmes du grand monde?
+
+--Ne parlons ni de ma famille, ni des femmes du monde: vous ne les
+connaissez pas encore, et peut-etre n'aurez-vous pas tant a vous en
+plaindre que vous le croyez. Que vous importe, d'ailleurs, l'opinion
+de ceux qui, de leur cote, vous jugeraient ainsi sans vous connaitre?
+Oubliez un peu tout ce qui se meut eu dehors de votre veritable vie,
+comme je l'oublie, moi aussi; meme quand je suis forcee de le traverser.
+Pensez un peu a moi, et laissez-moi ne penser qu'a vous. Dites-moi,
+croyez-vous que vous pourrez m'aimer?
+
+Cette question etait faite avec une sorte de severite ou la franchise
+imperieuse se melait a la cordiale bienveillance. Isidora essaya de
+se recrier sur la cruaute d'un tel doute; mais le regard ferme et bon
+d'Alice semblait lui dire: _Pas de phrase je merite mieux de vous._ Et
+Isidora, sentant tout a coup le poids de cette ame superieure tomber sur
+la sienne, fut saisie d'un malaise qui ressemblait a la peur.
+
+Cette peur devint de l'epouvante lorsque Alice ajouta, en retenant
+fortement sa main dans la sienne: "Repondez-moi, repondez-moi donc
+hardiment, Julie!"
+
+--Julie? s'ecria la courtisane hors d'elle-meme. Quel nom me donnez-vous
+la?
+
+--Permettez-moi de vous le donner toujours, reprit Alice avec une grande
+douceur; un de nos amis communs vous a connue sous ce nom, qui est sans
+doute le veritable, et qui m'est plus doux a prononcer.
+
+--C'est mon nom de bapteme, en effet, dit Isidora avec un triste
+sourire; mais je n'ai pas voulu le porter apres que j'ai eu quitte ma
+famille et mon humble condition. C'est mon nom d'ouvriere, car vous
+savez que j'etais une pauvre enfant du peuple.
+
+--C'est votre titre de noblesse a mes yeux.
+
+--Vraiment?
+
+--Vraiment oui! Ne croyez donc pas que les idees ne penetrent pas jusque
+dans les tetes coiffees en naissant d'un hochet blasonne. Ne soyez pas
+plus fiere que moi; nommez-moi Alice, et reprenez pour moi votre nom de
+Julie.
+
+--Ah! il me rappelle tant de choses douces et cruelles! ma jeunesse, mon
+ignorance, mes illusions, tout ce que j'ai perdu! Oui, donnez-le-moi,
+ce cher nom, pour que j'oublie tout ce qui s'est passe pendant que je
+m'appelais Isidora... Car celui-la vous fait mal aussi a prononcer,
+n'est-ce pas? Et en disant ces derniers mots, Isidora regarda a son tour
+Alice avec une sincerite imperative.
+
+[Illustration 07.png: Isidora.]
+
+Alice eleva sa belle main delicate, et la posant sur le front de la
+courtisane: "Je vous jure, par votre rare intelligence, lui dit-elle,
+que si votre coeur est aussi bon que votre beaute est puissante, quoi
+qu'il y ait eu dans votre vie, je ne veux ni le savoir, ni le juger. Que
+de vous a moi, ce qui peut vous faire souffrir dans le passe soit comme
+s'il n'avait jamais existe. Si vous etes grande, genereuse et sincere,
+Dieu a du vous absoudre, et aucune de ses creatures n'a le droit de
+trouver Dieu trop indulgent. Repondez-moi donc, car je ne vous demande
+pas autre chose. Votre coeur est-il bien vivant? Etes-vous bien capable
+d'aimer? Car si cela est, vous valez tout autant devant Dieu que moi qui
+vous interroge."
+
+Isidora, entierement vaincue par l'ascendant de la justice et de la
+bonte, mit ses deux mains sur son visage et garda le silence. Son
+enthousiasme d'habitude avait fait place a un attendrissement profond,
+mais douloureux il lui fallait bien aimer Alice, et elle sentait qu'elle
+l'aimait plus encore que durant l'acces d'exaltation qu'elle avait
+eprouve la veille en recevant les premieres ouvertures de son amitie.
+
+Mais le fantome de Jacques Laurent avait passe entre elles deux, et il
+y avait eu de la haine melee a ce premier elan de son coeur vers une
+rivale. Maintenant le respect brisait la jalousie. L'orgueil abattu ne
+trouvait plus d'ivresse dans la reconnaissance. Alice n'etait plus la
+comme une fee qui l'enlevait a la terre, mais comme une soeur de la
+Charite qui sondait ses plaies. La fiere malade ne pouvait repousser
+cette main genereuse; mais elle avait honte d'avouer qu'elle avait plus
+besoin de secours et de pardon que de justice.
+
+Alice ecarta avec une sorte d'autorite les mains de la courtisane et vit
+la confusion sur ce front que les outrages reunis de tous les hommes
+n'eussent pas pu faire rougir.
+
+"Eh bien, lui dit-elle, si vous n'etes pas sure de vous-meme, attendez
+pour me repondre. J'aurai du courage et je ne me rebuterai pas."
+
+--Je ne venais pas pour vous imposer la confiance et l'amitie. Je venais
+vous les offrir et vous les demander.
+
+--Et moi, je vous donne toute mon ame, lui repondit enfin Isidora en
+devorant des larmes brulantes.
+
+--Ne sentez-vous pas que vous me dominez et que ma foi vous appartient?
+
+--Mais ne voyez-vous pas aussi que je ne suis pas aussi bien avec Dieu
+et avec moi-meme que vous l'esperiez? Ne voyez-vous pas que j'ai honte
+de faire un pareil aveu? Ne soyez pas cruelle, et n'abusez pas de votre
+ascendant, car je ne sais pas si je pourrai le subir longtemps sans me
+revolter. Ah! je suis une ame malheureuse, j'ai besoin de pitie a
+cause de ce que je souffre; mais la pitie m'humilie, et je ne peux pas
+l'accepter!
+
+[Illustration 08.png: Ecoutez, ecoutez, s'ecria Julie...]
+
+--De la pitie! Dieu seul a le droit de l'exercer; mais les hommes! Oh!
+Vous avez raison de repousser la pitie de ces etres qui en ont tous
+besoin pour eux-memes. J'en serais bien digne, chere Julie, si je vous
+offrais la mienne.
+
+--Que m'offres-tu donc, noble femme? suis-je digne de ton affection?
+
+--Oui, Julie, si vous la partagez.
+
+--Eh! ne vois-tu pas que je l'implorerais a genoux s'il le fallait! Oh!
+belle et bonne creature de Dieu que vous etes, prenez garde a ce que
+vous allez faire en m'ouvrant le tresor de votre affection; car si vous
+vous retirez de moi quand vous aurez vu le fond de mon coeur, vous aurez
+frappe le dernier coup, et je serai forcee de vous maudire.
+
+--Pourquoi melez-vous toujours quelque chose de sinistre a votre
+expansion? On vous a donc fait bien du mal? Et cependant un homme vous a
+rendu justice, un homme vous a aimee.
+
+--De quel homme parlez-vous?
+
+--De mon frere.
+
+--Ah! ne parlons pas de lui, Alice, car c'est la que notre lien, a peine
+forme, va peut-etre se rompre, a moins que ma franchise ne me fasse
+absoudre!...
+
+--Pas de confession, ma chere Julie. Je sais de vous certaines choses
+que je comprends sans les approuver. Mais trois annees de devouement et
+de fidelite les ont expiees.
+
+--Ecoutez, ecoutez, s'ecria Julie en se pliant sur le coussin de velours
+reste a terre aux pieds d'Alice, dans une attitude a demi familiere, a
+demi prosternee: je ne veux pas que vous me croyiez meilleure que je
+ne le suis. J'aimerais mieux que vous me crussiez pire, afin d'avoir a
+conquerir votre estime, que je ne veux ni surprendre ni extorquer. Je
+veux vous dire toute ma vie.
+
+Et comme Alice fit involontairement un geste d'effroi, elle ajouta avec
+abattement:
+
+--Non, je ne vous raconterai rien; je ne le pourrais pas non plus; mais
+je tacherai de me faire connaitre, en parlant au hasard, car mon coeur
+est plein de trouble, et je ne puis recevoir en silence un bienfait que
+je crains de ne pas meriter.
+
+--Oh! Madame, on n'est pas belle et pauvre impunement dans notre
+abominable societe de pauvres et de riches, et ce don de Dieu, le plus
+magique de tous, la beaute de la femme, la femme du peuple doit trembler
+de le transmettre a sa fille.
+
+--Je me rappelle un dicton populaire que j'entendais repeter autour
+de moi dans mon enfance: _Elle a des yeux a la perdition de son ame_,
+disaient, les commeres du voisinage, en me prenant des mains de ma mere
+pour m'embrasser. Ah! que j'ai bien compris, depuis, cette naive et
+sinistre prediction!
+
+"C'est que la beaute et la misere forment un assemblage si monstrueux!
+La misere laide, sale, cruelle, le travail implacable, devorant, les
+privations obstinees, le froid, la faim, l'isolement, la honte, les
+haillons, tout cela est si surement mortel pour la beaute! Et la beaute
+est ambitieuse; elle sent qu'elle est une puissance; qu'un regne lui
+serait devolu si nous vivions selon les desseins de Dieu; elle sent
+qu'elle attire et commande l'amour, qu'elle peut elever une mendiante
+au-dessus d'une reine dans le coeur des hommes; elle souffre et
+s'indigne du neant et des fers de la pauvrete.
+
+"Elle ne veut pas servir, mais commander; elle veut monter, et non
+disparaitre; elle veut connaitre et posseder; mais, helas! a quel prix
+la societe lui accorde-t-elle ce regne funeste et cette ivresse d'un
+jour!
+
+"Et moi aussi, j'ai voulu regner, et j'ai trouve l'esclavage et la
+honte. Vous pensez peut-etre qu'il y a des ames faites pour le vice,
+et condamnees d'avance; d'autres ames faites pour la vertu et
+incorruptibles. Vous etes peut-etre fataliste comme les gens heureux qui
+croient a leur etoile. Ah! sachez qu'il n'y a de fatal pour nous en
+ce monde que le mal qui nous environne, et que nous ne pouvons pas le
+conjurer. S'il nous etait donne de le juger et de le connaitre, la peur
+tiendrait lieu de force aux plus faibles. Mais que sait-on du mal quand
+on ne le porte pas en soi? Nos bons instincts ne sont-ils pas legitimes,
+et, par cela meme, invincibles? A qui la faute si nous sommes condamnees
+a perir ou a les etouffer?
+
+"Ton ambition t'a perdue, me disait ma pauvre mere en courroux, apres
+mes premieres fautes. Cela etait vrai; mais quelle etait donc cette
+ambition si coupable? Helas! je n'en connaissais pas d'autre que celle
+d'etre aimee! Suis-je donc criminelle pour n'avoir pas trouve l'amour,
+pour moins encore, pour n'avoir pas su qu'il n'existait pas?
+
+"Et, ne trouvant pas la realite de l'amour, il a fallu me contenter du
+semblant. Des hommages et des dons, ce n'est pas l'amour, et pourtant la
+plupart des femmes qui portent le meme nom que moi dans la societe n'en
+demandent pas davantage. Mais le plus grand malheur qui puisse echoir
+a une femme comme moi, c'est de n'etre pas stupide. Une courtisane
+intelligente, douee d'un esprit serieux et d'un coeur aimant! mais c'est
+une monstruosite! Et pourtant je ne suis pas la seule. Quelques unes
+d'entre nous meurent de douleur, de degout et de regrets, au milieu de
+cette vie de plaisir, d'opulence et de frivolite qu'elles ont acceptee.
+
+"Ce n'est pas la cupidite, ce n'est pas le libertinage, qui les ont
+conduites a ce que la societe considere comme un etat de degradation.
+
+"Il est vrai qu'elles ont commis, comme moi, des fautes, et qu'elles ont
+caresse aussi de dangereuses, de coupables erreurs. Elles ont
+accepte leur opulence de mains indignes, et lachement recu comme un
+dedommagement de leur esclavage ou de leur abandon, des richesses
+qu'elles auraient du hair et repousser.
+
+"Il y a beaucoup d'intrigantes, qui, pour s'assurer ces richesses,
+jouent avec la passion, menacent d'une rupture, feignent la jalousie,
+poursuivent de leurs transports etudiee un amant qui les quitte, enfin
+trafiquent de l'amour d'une maniere honteuse. A celles-la rien de sacre,
+rien de vrai. Elles n'aiment jamais; elles quittent un amant par la
+seule raison qu'un amant plus riche se presente. Ces femmes-la me
+font horreur, et je me surprends a les mepriser, comme si j'etais
+irreprochable. Mais quelques-unes d'entre nous valent mieux, sans qu'on
+s'en apercoive, sans qu'on leur en sache aucun gre. Elles ne calculent
+pas, elles ne comptent pas avec la richesse.
+
+"Le hasard seul a voulu que le premier objet de leur passion fut riche,
+et elles n'ont pas prevu qu'en se laissant combler, elles seraient
+regardees bientot comme vendues.
+
+"Puis, dans l'habitude de luxe ou elles vivent, avec les besoins
+factices qu'on leur cree, avec l'entourage de riches admirateurs qui
+fait leurs relations, leur ame s'amollit, leur constitution s'enerve, le
+travail et la misere leur deviennent des pensees de terreur. Si elles
+changent d'amant, c'est un riche qui se presente, c'est un riche qui est
+accepte.
+
+"Devenues futiles et aveugles, un homme simple et modeste n'est plus un
+homme a leurs yeux; il n'exerce pas de seduction sur elles; un habit mal
+fait le rend ridicule, le defaut d'usage, la simplicite des manieres
+le font paraitre deplaisant, et nous serions humiliees d'avoir un tel
+protecteur, et de paraitre avec lui en public. Nous devenons plus
+aristocratiques, plus patriciennes que les duchesses de l'ancienne cour
+et les reines modernes de la finance.
+
+"Et puis, l'oisivete est une autre cause de demoralisation, et c'est
+encore par la que nous en venons a ressembler aux grandes dames. Nous
+avons pris l'habitude de donner tant d'heures a la toilette, a la
+promenade, a de frivoles entretiens, nous tronons avec tant de
+nonchalance sur nos ottomanes ou dans nos avant-scenes, qu'il nous
+devient bientot impossible de nous occuper avec suite a rien de serieux.
+
+"Nos sots plaisirs nous excedent, mais la solitude nous effraie, et nous
+ne pouvons plus nous passer de cette vie de representation stupide, qui
+est a la fois un fardeau et un besoin pour nous.
+
+"Et puis encore l'orgueil! cette sorte d'orgueil particulier aux etres
+qu'on s'est efforce d'avilir, qui ont donne des armes contre eux, et
+qui, ne pouvant retrouver le vrai chemin de l'honneur, se font gloire
+de leur contenance intrepide. Oh! cet orgueil-la, pour etre illegitime,
+n'en est pas moins jaloux, ombrageux et despotique a l'exces. On
+pourrait le comparer a celui de certains hommes politiques qui se
+drapent dans leur impopularite.
+
+"Jugez donc de ce que doit souffrir une tete douee d'intelligence et de
+raison, quand, poussee par la fatalite dans cette voie sans issue, elle
+arrive a perdre la puissance de se rehabiliter sans en voir perdu le
+besoin.
+
+"Ah! Madame, vous n'etes pas, vous, une femme vulgaire, vous avez un
+grand coeur, une grande intelligence. Il est impossible que vous ne me
+compreniez pas. Vous ne voudriez pas m'insulter en me mettant sous les
+yeux les pretendus elements de mon bonheur, le nom et le titre que
+je porte, la securite de ma fortune, de ma liberte, ma beaute encore
+florissante; et mon esprit generalement vante et apprecie par de
+pretendus amis.
+
+"Mon nom de patricienne et mon titre de comtesse, je les dois a l'amour
+aveugle et obstine d'un homme que je ne pouvais pas aimer, et que j'ai
+souvent trompe, avide et insatiable que j'etais d'un instant d'amour et
+de bonheur impossibles a trouver!
+
+"Cet homme excellent, mais homme du monde, malgre tout, jaloux sans
+passion et genereux sans misericorde, n'eut jamais ose faire de moi sa
+femme, s'il eut du survivre a la maladie qui l'a emporte.
+
+"A son lit de mort, il a voulu, par un etrange caprice, me laisser dans
+le monde un rang auquel je ne songeais pas, et que j'ai eu la faiblesse
+d'accepter sans comprendre que ce serait la encore une fausse dignite,
+une puissance illusoire, une comedie de rehabilitation, un masque sur
+l'infamie de mon nom de fille.
+
+"La famille du comte de S... n'a pas voulu me disputer le legs
+considerable dont je jouis, et cette crainte du scandale est la marque
+de dedain la plus incisive qu'elle m'ait donnee. Je sais bien que, dans
+le temps ou nous vivons, je pourrais braver ce dedain, me pousser par
+l'intrigue dans les salons, y reussir, y tourner la tete d'un lord
+excentrique ou d'un Francais sceptique, faire encore un riche, peut-etre
+un illustre mariage, qui sait! aller a la cour citoyenne comme certaines
+filles publiques, bien autrement avilies que moi, s'y sont poussees
+et installees a force d'impudence ou d'habilete. Mais je n'ai pas la
+ressource d'etre vile, et ce genre d'ambition m'est impossible.
+
+"Mon orgueil est trop eclaire pour aller affronter des mepris qui me
+font souffrir par la seule pensee qu'ils existent au fond des coeurs,
+quelque part, chez des gens que je ne connais meme pas. Je ne pourrais
+pas, je n'ai jamais pu m'entourer de ces femmes equivoques, qui ont
+fait justement comme moi, par les memes hasards, mais avec d'autres
+intentions et d'autres moyens. J'abhorre l'intrigue, et j'eprouve
+une sorte de consolation a ecraser ces femmes-la du mepris qu'elles
+m'inspirent.
+
+"Mais, helas! pour valoir mieux qu'elles, je n'en suis que plus
+malheureuse.
+
+"Ne pouvant m'amuser a la possession des bijoux et des voitures, a la
+conquete des reverences et a l'exhibition d'une couronne de comtesse sur
+mes cartes de visite, j'ai l'ame remplie d'un ideal que je n'ai jamais
+pu, et que, moins que jamais, je puis atteindre.
+
+"Le manque d'amour me tue, et le besoin d'etre aimee me torture... Et
+pourtant je ne suis pas sure de n'avoir pas perdu moi-meme, au milieu de
+tant de souffrances, la puissance d'aimer.
+
+"Ah! la voila, cette revelation gui vous effraie et a laquelle vous
+n'osiez pas vous attendre! Je vous ai devinee, Alice, et je sais bien ce
+qui a dispose votre grand coeur a m'absoudre de toute ma vie. Dans votre
+vie de reserve et de pudeur, a vous, vous vous etes dit avec l'humilite
+d'un ange, que les femmes comme moi avaient une sorte de grandeur
+incomprise, qu'elles se rachetaient devant Dieu par la puissance de
+leurs affections, et que, comme a Madeleine, il leur serait beaucoup
+pardonne, parce qu'elles ont beaucoup aime. Helas! vous n'avez pas
+compris que Dieu serait trop indulgent, s'il permettait aux ames qui
+abusent de ses dons de ne pas arriver a la satiete et a l'impuissance.
+
+"Le chatiment est la pour le coeur de la femme, comme pour les sens du
+debauche.
+
+"Et ce malheur incommensurable n'est pas l'expiation des ames vulgaires,
+sachez-le bien. J'ai ete frappee, en Italie, de la difference qui
+existait entre moi et presque toutes ces femmes d'une organisation a la
+fois riche et grossiere.
+
+"Elles avaient bien aussi des alternatives d'illusion et de deception,
+mais leurs sens sont si actifs, que leur illusion n'est pas tuee par ses
+nombreuses defaites. J'ai connu a Rome une jeune fille de vingt ans, qui
+me disait tranquillement, en comptant sur ses doigts:
+
+"J'ai aime trois fois, et j'ai toujours ete trompee; mais, cette
+fois-ci, je suis bien sure d'etre aimee, et de l'etre pour toujours."
+
+"Huit jours apres, elle etait trahie; elle fut d'abord folle, puis
+malade a mourir; puis, quand elle fut guerie, il se trouva qu'elle etait
+passionnement eprise du medecin qui l'avait soignee, et qu'elle disait
+encore:
+
+"Cette fois-ci, c'est pour toujours."
+
+"J'ignore la suite de ses aventures; mais je gagerais qu'elle est
+aujourd'hui a son dixieme amour, et qu'elle ne desespere de rien.
+Pourtant cette fille etait honnete, sincere, elle donnait toute son ame,
+elle se devouait sans mesure, elle etait admirable de confiance, de
+misericorde et de folie. C'etait une mobile et puissante organisation.
+
+"Nous ne sommes point ainsi, nous autres Francaises, nous autres
+Parisiennes surtout. Nous n'avons peut-etre pas moins de coeur qu'elles;
+mais nous avons beaucoup plus d'intelligence, et cette intelligence nous
+empeche d'oublier. Notre fierte est moins audacieuse; elle est plus
+delicate, elle ne se releve pas aussi aisement d'un affront; elle
+raisonne; elle voit le nouveau coup qui la menace dans la recente
+blessure dont elle saigne. Ce n'est pas une force egaree qui cherche
+aveuglement le remede dans l'oubli du mal et dans de nouveaux biens.
+C'est une force brisee, qui ne peut se consoler de sa chute, et qui se
+regrette amerement elle-meme.
+
+"En bien, Alice, voila longtemps que je parle, et je ne vous ai encore
+rien dit, rien fait comprendre, peut-etre. C'est que je suis une enigme
+pour moi-meme. Malade d'amour, Je n'aime pas. Une fois, dans ma vie,
+j'ai cru aimer... j'ai longtemps caresse ce reve comme une realite dont
+le souvenir faisait toute ma richesse, et, a present?... Eh bien, a
+present, helas! je ne suis pas meme sure de n'avoir pas reve. Ah! si je
+pouvais, si j'osais raconter! Tenez, c'est comme pour aimer: _Vorrei e
+non vorrei_."
+
+--Eh bien, Julie, repondit Alice en etouffant un profond soupir; car les
+paroles d'Isidora l'avaient remplie d'effroi et navree de tristesse:
+parlez et racontez. Vous en avez trop dit, et j'en ai trop entendu pour
+en rester la. Oubliez que vous parlez a la soeur de votre mari. Et
+pourquoi, d'ailleurs, ne serait-elle pas votre confidente? Lui vivant,
+vous eussiez pu chercher en elle un soutien contre votre propre
+faiblesse, un refuge dans vos courageux repentirs.
+
+A present que je ne peux plus lui conserver ou lui rendre les bienfaits
+de votre affection, je peux, du moins, accomplir son dernier voeu, en
+remplissant, aupres de vous, le role d'une soeur.
+
+--Appelez-moi votre soeur! dites ce mot adorable, _ma soeur_, s'ecria
+Isidora en embrassant avec energie les genoux d'Alice. Oh! s'il est
+possible que vous m'aimiez ainsi, oui, je jure a Dieu que, moi, je
+pourrai encore aimer et croire!
+
+En cet instant Isidora parlait avec l'elan de la conviction, et tout ce
+qu'elle avait encore de pur et de bon dans l'ame rayonnait dans son beau
+regard.
+
+Alice l'embrassa et lui donna le nom de soeur, en appelant sur elle la
+benediction de la grace divine.
+
+--Et maintenant, dit Julie tout en pleurs, je raconterai le fait le plus
+cache et le plus important de ma vie, mon seul amour!... C'est un homme
+que vous connaissez... qui demeure chez vous... qui vous a sans doute
+parle de moi...
+
+--Oui, c'est Jacques Laurent, repondit Alice avec un calme heroique.
+
+Ce nom, dans la bouche de madame de T..., fit frissonner Isidora.
+
+Elle redevint farouche un instant et plongea son regard dans celui
+d'Alice; mais elle ne put penetrer dans cette ame invincible, et la
+courtisane jalouse et soupconneuse fut trompee par la femme sans
+experience et sans ruse. C'est peut-etre la plus grande victoire que la
+pudeur ait jamais remportee.
+
+"Elle ne l'aime pas, je peux tout dire, pensa Isidora, et elle dit tout,
+en effet.
+
+Elle raconta son histoire et celle de Jacques, dans les plus chauds
+details. Elle n'omit des evenements de la nuit que les soupcons qu'elle
+avait eus sur sa rivale; elle les oublia plutot qu'elle ne les voulut
+celer. Ne les ressentant plus, heureuse d'aimer Alice sans avoir a
+lutter contre de mauvais sentiments, elle devoila, avec son eloquence
+animee, ce triste roman qu'elle voyait enfin se dessiner nettement dans
+ses souvenirs. Elle confessa meme que, sans le vouloir, sans le savoir,
+entrainee par un prestige de l'imagination, elle avait exagere a Jacques
+la passion qu'elle avait conservee pour lui; et, quand elle eut fait
+cette confession courageuse, elle ajouta:
+
+"C'est la le dernier trait de ce malheureux caractere que je ne peux
+plus gouverner, le plus evident symptome de cette maladie incurable a
+laquelle je succombe.
+
+"Le besoin d'etre aimee m'a fait croire a moi-meme que j'aimais
+eperdument, et je l'ai affirme de bonne foi; j'en ai proteste avec
+ardeur.
+
+"Il l'a cru, lui: comment ne l'eut-il pas fait, quand je le croyais
+moi-meme?
+
+"Eh bien, j'ai gate mon roman en voulant le reprendre et le denouer. Le
+premier denouement, brusque dans la souffrance, l'avait laisse complet
+dans ma pensee. A present, il me semble qu'il ne vaut guere mieux que
+tous les autres, et que le heros ne m'est plus aussi cher.
+
+"Il me semble que j'ai fait une mauvaise action en voulant prendre
+possession de son ame malgre lui.
+
+"A coup sur, j'ai manque a ma fierte habituelle, a mon role de femme, en
+n'ayant pas la patience d'attendre qu'il se renflammat de lui-meme.
+
+"Quel doux triomphe c'eut ete pour moi de voir peu a peu revenir a mes
+pieds, en suppliant, cet homme que j'avais si rudement abandonne au plus
+fort de sa passion, et qui a du me maudire tant de fois! Et ne croyez
+pas que ce regret soit un pur orgueil de coquette: oh! non. Je ne
+demande a inspirer l'amour que pour reussir a y croire ou a le partager.
+
+"J'ai donc empeche cet amour de renaitre en voulant le rallumer
+precipitamment. La encore ma soif maladive m'a fait renverser la coupe
+avant de boire, ou, pour employer une comparaison plus vraie, le froid
+mortel qui me gagne et m'epouvante m'a forcee a me jeter dans le feu, ou
+je me suis brulee sans me rechauffer.
+
+"Ah! condamnez-moi, noble Alice, et reprochez-moi sans pitie ce desordre
+et cette fievre d'abuser, qui, de mon ancienne vie de courtisane, a
+passe jusque dans mes plus purs sentiments; ou plutot plaignez moi, car
+je suis bien cruellement punie! punie par ma raison, que je ne puis
+ni reprendre ni detruire; par la delicatesse de mon intelligence, qui
+condamne ses propres egarements; par mon orgueil de femme, qui fremit
+d'etre si souvent compromis par ma vanite de fille.
+
+"J'etais jalouse, cette nuit.....jalouse, sans savoir de qui!...
+
+"J'aurais accuse Dieu meme de s'etre mis contre moi pour m'enlever
+l'amour de cet homme! et j'ai cru qu'en le rendant infidele a sa
+nouvelle amante, je le reprendrais; mais je crains de l'avoir perdu
+davantage, car c'est bien par la que Dieu devait me chatier. Jacques
+ne m'aime plus..., cela est trop evident. Il me plaint encore; il est
+capable de me sermonner, de me proteger au besoin, de mettre toute sa
+science et toute sa vertu a me sauver. Il est si bon et si genereux!
+Mais qu'ai-je besoin d'un pretre? c'est un amant que je voulais. J'en
+retrouve un distrait et sombre... Je ne suis pas aimee.
+
+"Pour la centieme et derniere fois de ma vie, je ne suis pas aimee!... O
+mon Dieu! et, alors, comment faire pour que j'aime?
+
+"Voila mon coeur, helas! chere Alice, ce coeur qui agonise et qui ne
+peut vous repondre de lui-meme.
+
+--Vous croyez que Jacques ne vous aime pas? dit Alice, plongee tout a
+coup dans une meditation etrange; serait-ce possible?...
+
+Puis elle ajouta, en secouant la tete, comme pour en chasser une idee
+importune:
+
+"Non, ce n'est pas possible, Julie, Jacques est absorbe par une grande
+passion, j'en ai la certitude, et, vous seule, pouvez en etre l'objet.
+Il a trop souffert pour que son premier transport ne soit pas
+douloureux.
+
+"Mais aimez-le, ma pauvre soeur, au nom du ciel, aimez-le, et vous le
+sauverez, en vous sauvant vous-meme.
+
+"Oh! ne laissez pas tomber dans la poussiere ce poeme, ce roman de votre
+vie, comme vous l'appelez. Si vous avez jamais rencontre une ame capable
+de connaitre et d'inspirer de l'amour veritable, c'est celle de Jacques;
+je le connais peut-etre plus que vous-meme, continua-t-elle avec un
+calme et melancolique sourire. Depuis plusieurs mois que je le vois tous
+les jours, et que je l'entends expliquer a mon fils les elements du beau
+et du bon, je me suis assuree que c'etait un noble caractere et une
+noble intelligence. Et puis, ce n'est pas un homme du monde; sa vie est
+pure: la solitude, la pauvrete l'ont forme au courage et au renoncement.
+
+"Il a sur la religion et la morale des idees plus elevees que celles
+d'aucun homme que j'aie connu. Ne le craignez pas, acceptez de lui la
+lumiere de la sagesse, et rendez-lui le feu sacre de l'amour.
+
+"Vous pouvez encore etre heureuse par lui, et lui par vous, Julie; que
+votre enthousiasme mutuel ne soit pas une faute et un egarement dans
+votre double existence. Vous vous etes plu, maintenant aimez-vous; et
+si cet amour ne peut devenir eternel et partait, faites-le durer assez,
+ennoblissez-le assez pour qu'il vous soit salutaire a tous deux et vous
+dispose a mieux comprendre l'ideal de l'amour.
+
+--Et pourquoi donc, Alice, reprit Isidora avec une sorte d'anxiete, ne
+garderiez-vous pas ce tresor pour vous-meme? Oh! pardonnez moi si mon
+langage est trop hardi; mais qui doit connaitre l'ideal de l'amour, si
+ce n'est une ame comme la votre? qui doit mepriser les differences de
+rang et de fortune, si ce n'est vous.
+
+--Il ne s'agit pas de moi, Julie, repondit Alice d'un ton de douceur
+sous lequel percait une solennelle fierte; si je souffrais, je vous
+consulterais a mon tour; mais je ne souffre pas de mon repos, et l'heure
+d'aimer n'est apparemment pas venue pour moi, puisque je vous supplie
+d'aimer noblement le noble Jacques.
+
+--Vous ne l'aimez pas, je le vois bien, Alice, car il n'est pas d'amour
+sans exclusivisme et sans un peu de jalousie. Et pourtant, voyez combien
+je vous prefere a toute la terre! J'ai regret maintenant que vous n'ayez
+pas envie d'aimer Jacques, tant je serais heureuse de vous faire ce
+sacrifice.
+
+--Qui ne vous couterait pas beaucoup, helas! dans ce moment-ci, dit
+tristement Alice, puisque vous n'etes pas sure de l'aimer!
+
+--Ah! quand meme je l'aimerais comme le premier jour ou je le vis, comme
+je me figurais l'aimer hier soir! Mais, si vous ordonnez que je l'aime,
+Dieu fera ce miracle pour moi. Si mon salut est la, selon vous, je vous
+promets, je vous jure de ne point le chercher ailleurs.
+
+--Oui, jurez-le-moi, Julie!
+
+--Par quoi jurerai-je? par le nom de ma soeur Alice? Je n'en connais pas
+qui me soit plus sacre.
+
+--Oui, jurez par mon nom de soeur, repondit madame de T... en se levant
+pour se retirer et en lui serrant fortement la main. Jurez aussi par
+le nom de Felix, a la memoire duquel vous devez d'aimer un homme qui
+respectera dans votre passe la trace de l'affection de mon frere.
+
+Julie promit, et elles se quitterent en faisant le projet de se revoir
+le lendemain. Alice rentra aussi calme en apparence qu'elle etait
+sortie, et elle s'enferma chez elle. Au bout d'une heure, elle sonna sa
+femme de chambre.
+
+"Laurette, dit-elle a cette jeune Allemande, je me sens tres malade. Je
+suis comme prise de fievre, et je ne comprends pas bien ce que je vois
+autour de moi. Ecoute, ma fille, tu m'aimes, et tu sais que je ferais
+pour toi ce que tu vas faire pour moi-meme. Tu es pieuse, jure-moi sur
+ta Bible protestante que si j'ai le delire, tu n'entendras rien, tu ne
+retiendras rien. Tu ne rediras a personne, pas meme a moi... (et surtout
+a moi) les paroles qui pourront m'echapper...
+
+"N'aie pas peur, ce ne sera peut-etre rien; mais enfin il faut tout
+prevoir; arme-toi de courage et de devouement: jure!"
+
+Laurette jura.
+
+"Ce n'est pas tout. Jure-moi aussi que tu m'enfermeras si bien, que
+personne ne me soupconnera malade d'autre chose que d'une migraine. Jure
+que tu n'appelleras pas le medecin tant que je serai dans le delire, si
+j'ai le delire. Jure que tu me laisseras mourir plutot que de me laisser
+trahir un secret que j'ai sur le coeur et que Dieu seul doit connaitre."
+
+La simple fille jura malgre son epouvante.
+
+Pale et consternee, elle deshabilla sa maitresse qu'un frisson glacial
+venait de saisir et dont les dents contractees claquaient deja avec un
+bruit sinistre.
+
+Alice resta etendue sur son lit, sans mouvement, pendant vingt-quatre
+heures. Ses apprehensions ne se realiserent pas. Elle n'eut pas de
+delire.
+
+Les ames habituees a se dompter et a se contenir portent le silence et
+le mystere jusque dans le tombeau.
+
+Alice fut plus en danger de mourir durant cette effroyable crise
+nerveuse que Laurette ne put le comprendre. Elle ne faisait pas entendre
+une plainte.
+
+Froide, raide et pale comme une statue de marbre blanc, les yeux ouverts
+et fixes, elle n'avait aucune connaissance, aucun sentiment de sa
+situation; si Laurette ne l'eut sentie respirer faiblement, elle
+l'eut crue morte: mais comme elle respirait et ne pouvait exprimer sa
+souffrance, la bonne Allemande s'imagina parfois qu'elle dormait les
+yeux ouverts.
+
+Heureusement l'affection fait parfois deviner aux etres les plus simples
+ce qui peut nous sauver. Laurette sentant le corps d'Alice si froid et
+si contracte, ne songea qu'a la rechauffer, el elle finit par amener une
+legere transpiration. Peu a peu Alice revint a elle-meme, et le premier
+mot qu'elle put articuler, fut pour demander a son humble amie si elle
+avait parle.
+
+"Helas! Madame, repondit Laurette, vous en etiez bien empechee. Voyons
+si vous n'avez point la langue coupee ou les dents cassees; car je n'ai
+jamais pu vous faire avaler une seule goutte d'eau.
+
+"Dieu soit loue! votre belle bouche n'a rien de moins, et maintenant que
+vous voila mieux, il vous faut le medecin et du bouillon.
+
+--Tout ce que tu voudras, Laurette. A present, j'ai ma tete, je vois
+clairement. Je souffre beaucoup, mais je suis en possession de ma
+volonte.
+
+--Embrasse-moi, ma bonne creature, et va te reposer. Envoie-moi mon
+fils el les autres femmes. Si je me sens redevenir folle, je le ferai
+rappeler bien vite.
+
+--Eh! Madame, vous n'avez ete que trop sage, dit Laurette naivement.
+
+Le medecin s'etonna de trouver Alice si faible, et s'emerveilla des
+terribles effets de la migraine chez les femmes.
+
+Vingt-quatre heures apres, Alice etait levee et prenait du chocolat au
+lait d'amandes dans son petit salon, avec son fils, qui la rejouissait
+de ses caresses, et qui la regardait de temps en temps en lui disant:
+
+"Petite mere, pourquoi donc vous etes toute blanche, toute blanche?"
+
+Alice avait la paleur d'un spectre.
+
+Vingt-quatre heures encore s'ecoulerent avant qu'Alice voulut se montrer
+a Jacques Laurent. Les ravages de la douleur et de la volonte etaient
+encore visibles sur son visage, mais deja ils etaient moins effrayants,
+et le calme profond qui suit de telles victoires residait sur son large
+front encadre de bandeaux soigneusement lisses par Laurette.
+
+Ce jour-la a six heures, Jacques, averti que le diner etait servi, entra
+dans la salle a manger avec la meme preoccupation inquiete que les jours
+precedents. Mais en voyant Alice assise sur son fauteuil ou l'avait
+apportee le vieux Saint-Jean, un cri de joie lui echappa, cri si
+profond, si expressif, qu'Alice en tressaillit legerement.
+
+"J'ai ete assez souffrante, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la
+main. Mais ce n'etait rien de grave, et me voila guerie. Je sais que
+vous avez veille sur mon enfant comme l'eut fait sa propre mere. Je ne
+vous en remercie pas, Laurent, mais je vous en aime davantage."
+
+Pour la premiere fois, Jacques porta la main d'Alice a ses levres; il ne
+pouvait parler, il craignait de s'evanouir.
+
+Pour la premiere fois aussi, Alice devina qu'elle etait aimee. Mais il
+etait trop tard, et une pareille decouverte ne pouvait qu'augmenter sa
+souffrance.
+
+Qu'etait-ce donc qu'un amour si different du sien, un amour complique,
+flottant, partage deja dans le present et dans le passe, dans l'avenir
+peut-etre? Toute sa puissance sur le coeur de Jacques s'etait donc
+reduite, et devait probablement se reduire encore a le rendre infidele
+parfois a un souvenir adore, a une passion toute puissante dans ses
+acces et ses retours!
+
+Peut-etre qu'Alice eut pardonne si elle eut compris qu'elle n'etait
+point la rivale d'Isidora, mais qu'au contraire Isidora etait la sienne
+dans le coeur de Jacques; qu'elle n'avait pas cause l'infidelite, mais
+que l'infidelite avait ete commise contre elle. Mais elle en jugea
+autrement, et elle s'etait d'ailleurs trop engagee avec Julie pour ne
+pas prendre en horreur l'idee de lui disputer son amant. Elle frissonna
+comme quelqu'un qui se reveille au bord d'un abime, et elle fit un
+immense effort de courage et de dignite pour s'eloigner a jamais du
+danger d'y tomber. Pourtant, chose etrange, mais que toute femme
+comprendra, a partir de cet instant ce courage lui parut plus facile.
+
+Jacques avait ignore, ainsi que tout le monde, la gravite du mal qu'elle
+qualifiait d'indisposition. Il fut effraye de sa paleur. Cependant,
+comme il n'y avait pas d'autre alteration profonde dans ses traits,
+comme l'expression en etait sereine, plus sereine meme qu'a l'ordinaire,
+il ne soupconna pas qu'elle eut ete vingt-quatre heures aux prises avec
+la mort. Il osa a peine la questionner sur ses souffrances, et quoiqu'il
+eut resolu de lui reprocher, au nom de son fils et de ses amis,
+l'imprudence qu'elle avait commise en passant toute une nuit a se
+promener nu-tete dans le jardin, il ne put jamais avoir cette hardiesse.
+
+Le souvenir de cette promenade etrange le frappait de respect et
+d'une sorte de terreur. Il avait cru decouvrir la qu'un grand secret
+remplissait la vie de cette femme silencieuse et contenue.
+
+Mais quelle pouvait etre la nature d'un tel secret? Etait-ce une douleur
+de l'ame ou une souffrance physique soigneusement cachee? Peut-etre,
+helas! l'acces d'un mal mortel etouffe avec stoicisme depuis longtemps.
+
+Depuis six mois, il remarquait bien qu'Alice palissait et maigrissait
+d'une maniere sensible; mais comme elle ne se plaignait jamais et
+paraissait d'une constitution robuste, il n'en avait pas encore pris de
+l'inquietude. Que croire maintenant? Sa veillee solitaire dans une si
+profonde absorption etait-elle le resultat ou la cause du mal? Quoi que
+ce fut, il y avait la dedans quelque chose de solennel et de mysterieux
+que Jacques n'osait pas dire avoir surpris. A peine put-il se hasarder a
+demander si madame de T.... n'avait pas pris un rhume.
+
+"Non pas, que je sache, repondit-elle simplement. Ce n'est pas la saison
+des rhumes." Et tout fut dit.
+
+Jacques ne devait pas savoir qu'il avait assiste au suicide d'une
+passion profonde, el qu'il etait la cause de ce suicide, l'objet de
+cette passion.
+
+Le repas fini, Alice voulut se lever pour retourner au salon. Mais il y
+avait un reste de paralysie dans ses jambes, et il lui fut impossible de
+faire un pas.
+
+Elle pria Jacques d'aller lui chercher un livre dans la chambre de son
+fils, et l'enfant ayant suivi son precepteur, elle se fit reporter sur
+son fauteuil: elle ne voulait pas que ces deux etres se doutassent de ce
+qu'elle avait souffert.
+
+"Mon ami, dit-elle a Jacques lorsqu'il fut de retour, nous sommes encore
+seuls ce soir. Je ne rouvrirai ma porte que demain. Je veux utiliser
+celle soiree en la consacrant a ma belle-soeur, a laquelle j'avais
+donne, pour avant-hier, un rendez-vous dans son jardin.
+
+"J'ai ete forcee d'y manquer, et elle doit etre inquiete de moi; car
+elle a de l'affection pour moi, j'en suis certaine, et, moi, j'en
+ai pour elle, beaucoup...mais beaucoup! Vous aviez raison, Jacques,
+condamner sans appel est odieux, juger sans connaitre est absurde.
+
+"Madame de S... n'est une femme ordinaire en rien. Je serais heureuse de
+la voir maintenant; mais je suis encore un peu faible pour marcher.
+
+"Voulez-vous avoir l'obligeance d'aller chez elle, de vous informer si
+elle est seule, si elle est maitresse de sa soiree, et, dans ce cas, de
+me l'amener?
+
+"Vous pouvez passer par les jardins. La petite porte est et sera
+desormais toujours ouverte."
+
+Jacques obeit. Isidora se preparait a monter en voiture pour aller se
+promener au bois avec quelques personnes.
+
+A peine sut-elle l'objet de la mission de Jacques, par un billet ecrit
+au crayon dans l'antichambre, qu'elle congedia son monde, fit deteler sa
+voiture, et jetant son voile sur sa tete, elle s'elanca vers lui et prit
+son bras avec une vivacite touchante. "Ah! que je vous remercie! lui
+dit-elle en courant avec lui, comme une jeune fille, a travers les
+jardins. Quelle bonne mission vous remplissez la! Je croyais qu'elle
+m'avait deja oubliee, et je ne vivais plus.
+
+--Elle a ete malade, dit Jacques.
+
+--Serieusement; mon Dieu?
+
+--Je ne pense pas; cependant elle est fort changee.
+
+Le pressentiment de la verite traversa l'esprit penetrant d'Isidora.
+
+Lorsqu'elle songeait a la conduite d'Alice, elle etait pres de tout
+deviner; mais, lorsqu'elle la voyait, ses soupcons s'evanouissaient.
+C'est ce qui lui arriva encore, lorsque Alice la recut avec un rayon
+de bonheur dans les yeux et les bras loyalement ouverts a ses tendres
+caresses. L'impetueuse et indomptee Isidora ne pouvait elever sa pensee
+jusqu'a comprendre la fermete patiente d'un tel martyre, la sublime
+generosite d'un tel effort.
+
+Et cependant Isidora n'etait pas incapable d'un aussi grand sacrifice;
+mais elle l'eut accompli autrement, et l'orage de sa passion vaincue eut
+fait trembler la terre sous ses pieds.
+
+Quel orage pourtant, que celui qui avait passe sur la tete d'Alice!
+quelle tempete avait bouleverse tous les elements de son etre durant
+cette longue nuit dont le calme avait tant effraye Jacques! et il n'en
+avait pourtant pas coute la vie a un brin d'herbe.
+
+Les sanglots d'Alice n'etaient pas sortis de sa poitrine; ses soupirs
+n'avaient fait tomber aucune feuille de rose autour d'elle.
+
+Je ne me suis pas promis d'ecrire des evenements, mais une histoire
+intime. Je ne finirai par aucun coup de theatre, par aucun fait imprevu.
+Alice, Isidora, Jacques, reunis ce soir-la, et souvent depuis, tantot
+dans le petit salon, tantot sur la terrasse du jardin, tantot dans la
+belle serre aux camelias, se guerirent peu a peu de leurs secretes
+blessures. Isidora fut, chaque jour, plus belle, plus eloquente, plus
+vraie, plus rajeunie par un amour senti et partage. Jacques fut, chaque
+jour, plus frappe et plus penetre de cet amour qu'il avait tant pleure,
+et qui lui revenait, suave et doux comme dans les premiers jours, aupres
+de Julie, ardent et fort comme il l'avait ete aux heures de l'ivresse
+et de la douleur. Elle aima, par reconnaissance d'abord, puis par
+entrainement, et, enfin, par enthousiasme; car Julie retrouvait, avec la
+confiance, la jeunesse et la puissance de son ame.
+
+Alice fut le lien entre eus. Elle fut la confidente des dernieres
+souffrances et des dernieres luttes d'Isidora.
+
+Elle s'attacha a la rendre digne de Jacques, et, sans jamais parler avec
+lui de leur amour, elle sut lui faire voir et comprendre quel tresor
+etait encore intact au fond de cette ame dechiree. Quant a lui, le noble
+jeune homme, il le savait bien deja, puisqu'il avait pu l'aimer alors
+qu'elle le meritait moins. Mais il avait concu un ideal plus parfait de
+l'amour et de la femme en voyant Alice. Par quelle fatalite, etant aime
+d'elle, ne put-il jamais le savoir? Et elle, par quel exces de modestie
+et de fierte fut-elle trop longtemps aveuglee sur les veritables
+sentiments qu'elle lui avait inspires? Ces deux ames etaient trop
+pudiques et trop naives, et, disons-le encore une fois, trop eprises
+l'une de l'autre, pour se deviner et se posseder. Leur amour n'etait,
+pas de ce monde; il n'y put trouver place. Une nature toute d'expansion,
+d'audace et de flamme s'empara de Jacques: et, ne le plaignez pas, il
+n'est point trop malheureux.
+
+Mais qu'il ignore a jamais le secret d'Alice, car Isidora serait perdue!
+Rassurez-vous, il l'ignorera.
+
+Fiez-vous a la dignite d'une ame comme celle d'Alice. Elle a trop
+souffert pour perdre le fruit d'une victoire si cherement achetee. Et ce
+serait bien en vain qu'elle apprendrait maintenant toute la verite. Le
+soir ou elle compta, en regardant la pendule, les minutes et les heures
+que son amant passait aux pieds d'une rivale, elle s'etait fait
+ce raisonnement: S'il ne m'aime pas, je ne puis vivre de honte et
+d'humiliation: S'il m'aime et qu'il se laisse distraire seulement une
+heure, je ne pourrai jamais le lui pardonner. Dans tous les cas, il faut
+que je guerisse.
+
+Ne la trouvez pas trop orgueilleuse.
+
+A vingt-cinq ans, elle n'avait jamais aime, et elle s'etait fait de
+l'amour un ideal divin. Elle ne pouvait pas comprendre les faiblesses,
+les entrainements, les defaillances des amours de ce monde. A la voir si
+indulgente, si genereuse, si etrangere par consequent aux passions des
+autres, on jurerait qu'elle n'essaiera plus d'aimer.
+
+Vous me direz que c'est invraisemblable, et qu'on ne peut pas finir si
+follement un roman si serieux. Et si je vous disais qu'Alice est si bien
+guerie qu'elle en meurt? vous ne le croiriez pas; personne ne s'en doute
+autour d'elle, son medecin moins que personne.
+
+Cependant elle n'est pas condamnee a mort comme malade, dans ma pensee.
+
+Isidora a-t-elle donc embrasse dans Jacques son dernier amour?
+
+Un jour ne peut-il pas venir ou celui d'Alice renaitra de ses cendres?
+celui de Jacques est-il eteint ou assoupi? n'y aura-t-il jamais entre
+eux une heure d'eloquente explication?
+
+Qui sait? ces romans-la ne sont jamais absolument termines.
+
+
+En effet, ce roman ne devait pas finir la, et lorsque nous racontions
+ce qu'on vient de lire, nous ne connaissions pas bien les pensees de
+Jacques Laurent. Un an plus tard, nous recumes de nouvelles confidences,
+et les papiers qui tomberent entre nos mains nous forcent de donner une
+troisieme partie a son histoire.
+
+
+
+TROISIEME PARTIE.
+
+Ce manuscrit serait un peu obscur si le lecteur n'etait au courant du
+double amour qui s'agitait dans le coeur de notre heros. Nous avons
+pourtant cru devoir conserver les lettres initiales qu'il avait tracees
+en tete de chaque paragraphe, selon que ses pensees le ramenaient a
+Isidora, ou l'emportaient vers Alice.
+
+
+
+CAHIER Nº 1.
+
+Je me croyais jadis un grand philosophe, et je n'etais encore qu'un
+enfant. Aujourd'hui je voudrais etre un homme, et je crains de n'etre
+qu'un mince philosophe, un _philosopheur_, comme dit Isidora. Et
+pourquoi cet invincible besoin de soumettre toutes les emotions de ma
+vie a la froide et implacable logique de la vertu? La vertu! ce mot fait
+bondir d'indignation la rebelle creature que je ne puis ni croire, ni
+convaincre. Monstrueux hymenee que nos ames n'ont pu et ne pourront
+jamais ratifier! Ce sont les fiancailles du plaisir: rien de plus!
+
+--La vertu! oui, le mot est pedantesque, j'en conviens, quand il n'est
+pas naif. Mon Dieu, vous seul savez pourtant que pour moi c'est un mot
+sacre. Non, je n'y attache pas ce risible orgueil qu'elle me suppose
+si durement; non, pour aimer et desirer la vertu, je ne me crois pas
+superieur aux autres hommes, puisque, plus j'etudie les lois de la
+verite, plus je me trouve egare loin de ses chemins, et comme perdu
+dans une vie d'illusion et d'erreur. Funeste erreur que celle qui nous
+entraine sans nous aveugler! Illusions deplorables que celles qui nous
+laissent entrevoir la realite derriere un voile trop facile a soulever!
+
+Et j'ecrivais sur la philosophie! et je pretendais composer un traite,
+formuler le code d'une societe ideale, et proposer aux hommes un nouveau
+contrat social!... Eh bien, oui, je pretendais, comme tant d'autres,
+instruire et corriger mes semblables, et je n'ai pu ni m'instruire ni me
+corriger moi-meme. Heureusement mon livre n'a pas ete fini; heureusement
+il n'a point paru; heureusement je me suis apercu a temps que je n'avais
+pas recu d'en haut la mission d'enseigner, et que j'avais tout a
+apprendre. Je n'ai pas grossi le nombre de ces ecoliers superbes, qui,
+tout gonfles des lecons de leurs maitres s'en vont endoctrinant le
+siecle, sans porter en eux-memes la lumiere et la force qu'ils aspirent
+a repandre! Cela m'a sauve d'un ridicule aux yeux d'autrui. Mais, a mes
+propres yeux, en suis-je purge?
+
+Triste coeur, tu es mecontent de toi-meme dans le passe, parce que tu
+es honteux de toi-meme dans le present. Et pourtant tu valais mieux, en
+effet, alors que tu te croyais meilleur. Tu etais sincere, tu n'avais
+rien a combattre; tu aimais le beau avec passion; tu te nourrissais de
+contemplations ideales; tu le croyais de la race des fanatiques... Tu ne
+te savais pas faible; tu ne savais pas que tu ne savais pas souffrir!...
+
+
+
+CAHIER I.
+
+Et pourquoi n'ai-je pas su souffrir? pourquoi ai-je voulu etre heureux
+en etant juste? Mon Dieu, supreme sagesse, supreme bonte! vous qui
+pardonnez a nos faibles aspirations et qui ne condamnez pas sans retour
+vous savez pourtant que je demandais peu de chose sur la terre. Je ne
+voulais ni richesses, ni gloire, ni plaisirs, ni puissance: oh! vous le
+savez, je ne soupirais pas apres les vanites humaines; j'acceptais la
+plus humble condition, la plus obscure influence, les privations les
+plus austeres.
+
+Quand la misere ployait mon pauvre corps, je ne sentais d'amertume dans
+mon coeur que pour la souffrance de mes freres... Tout ce que je me
+permettais d'esperer, c'etait de trouver dans mon abnegation sa propre
+recompense, une ame calme, des pensees toujours pures, une douce joie
+dans la pratique du bien...
+
+Et quand l'amour est venu s'emparer de ma jeunesse, quand une femme
+m'est apparue comme le resume des bienfaits de votre providence, quand
+j'ai cru qu'il suffisait d'aimer de toute la puissance de mon etre pour
+etre aime avec droiture et abandon, il s'est trouve que cet etre si fier
+et si beau etait maudit, que cette fleur si suave avait un ver rongeur
+dans le sein, et que je ne serais aime d'elle qu'a la condition de
+souffrir mortellement.
+
+Eh bien, mon Dieu, j'ai accepte cela encore! Elle s'est arrachee de mes
+bras, et je l'ai perdue sans amertume, sans ressentiment; j'ai consenti
+a l'attendre, a la retrouver, et, pendant des annees, je l'ai aimee dans
+la douleur et dans la pitie, sans certitude... que dis-je? sans espoir
+d'etre aime? Et pendant ces sombres et lentes annees, abattu, mais non
+brise, triste, mais non irrite, j'elevais mon ame selon mes forces, a
+la contemplation des verites eternelles. Je vivais dans la purete,
+j'essayais de repandre autour de moi l'amour du bien, je ne cherchais la
+recompense de mes humbles travaux que dans les charmes enthousiastes
+de l'etude. Et puis, lorsque de secretes douleurs, ignorees de tous, a
+peine avouees par moi-meme, sont venues me troubler, j'ai refoule mon
+mal bien avant dans ma poitrine, je ne me suis pas plaint, j'ai respecte
+le calme sublime d'un autre coeur dont la possession m'eut fait
+oublier toute ma pale et morne existence, en vain immolee a une femme
+orgueilleuse et coupable... Cette fois encore j'ai aime en silence, et
+l'indifference ne m'a pas trouve plus audacieux et plus vain que n'avait
+fait le parjure et l'ingratitude...
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Mais je ne veux pas me rappeler cela... cela doit etre comme n'existant
+pas, et mes yeux ne liront point ici ce nom que ma main n'a jamais ose
+tracer... Je goutais, d'ailleurs, dans ce mystere de mes pensees, une
+sorte de volupte navrante. Je sacrifiais mes agitations au repos d'une
+ame sublime.
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Toujours ce souvenir secret, toujours ce voeu etouffe!... Ecartons-le a
+jamais! mon ame n'est plus un sanctuaire digne de le contenir; elle est
+trop troublee, trop endolorie. Il faut un lac aussi pur que le ciel pour
+refleter la figure d'un ange.
+
+
+
+CAHIER IV.
+
+Quand j'ai retrouve cette femme terrible et funeste, qui avait eu mes
+premiers transports, je ne l'aimais plus. Helas! non. Je chercherais
+vainement a vous tromper, o verite increee! Je ne l'aimais plus, je
+ne la desirais plus; son apparition a ete pour moi comme un chatiment
+celeste pour des fautes que je n'ai pourtant pas conscience d'avoir
+commises. Elle a cru m'aimer encore, elle croit m'avoir toujours aime,
+elle veut que je l'aime; elle le dit, du moins, elle se le persuade
+peut-etre, et elle me le persuade a moi-meme. Ma destinee bizarre la
+jette dans ma vie comme un devoir, et je l'accepte. Ne dit-elle pas que
+si je l'abandonne elle est perdue, rendue a l'egarement du vice, au mal
+du desespoir? Et a voir comme cette belle ame est agitee, je ne saurais
+douter des perils qui la menacent si je ne lui sers pas d'egide!... Eh
+bien, mon Dieu, faites donc que dans l'accomplissement d'un devoir il y
+ait une joie, un repos, du moins, quelque chose qui nous donne la force
+de perseverer et qui nous avertisse que vous etes content de nous!
+_Malheureux humains que nous sommes!_[3] si nous sentions cela, du
+moins! si nos pensees pouvaient s'elever assez par l'exaltation de la
+priere, pour arracher a la verite eternelle un reflet de sa clarte, un
+rayon de sa chaleur, une etincelle de sa vie! Mais nous ne savons rien!
+nous nous trainons dans les tenebres, incertains si c'est le mal ou le
+bien qui s'accomplit en nous et par nous. Nous n'avons pas plus tot
+renonce a un objet de nos desirs, que l'objet du sacrifice nous semble
+celui qu'il aurait fallu sacrifier. Nous nous depouillons pour donner,
+et la main qui nous implorait se ferme et nous repousse. Nous arrosons
+de nos pleurs une terre qui promettait des fleurs et des fruits; elle se
+seche et produit des ronces! Epouvantes, nous nous laissons dechirer par
+ses epines, et nous nous demandons s'il faut la maudire ou l'arroser de
+notre sang jusqu'a ce qu'il n'en reste plus! Sombre image de la parabole
+du bon grain! 0 semeurs opiniatres et inutiles que nous sommes! Les
+rochers se dressent dans le desert, et nous tombons epuises avant la fin
+du jour!
+
+[Note 3: On sait que c'est le premier vers du fameux quatrain de
+J.J. Rousseau,]
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Pourquoi donc sa vie semble-t-elle s'epuiser comme une coupe que le
+soleil pompe et desseche, sans qu'il s'en soit repandu une seule goutte
+au dehors? Mais silence, o mon coeur! ce n'est pas pour elle que tu
+dois souffrir; ton martyre lui est etranger, inutile... Il lui serait
+indifferent, sans doute... C'est pour une autre que tu dois saigner sans
+relache. Oh! qu'il serait doux de souffrir pour sauver ce qu'on aime!
+
+
+
+CAHIER I.
+
+Souffrir pour sauver ce qu'on n'aime plus... oh! c'est un martyre que
+les victimes des religions d'autrefois n'ont pas connu, et qu'elles
+n'auraient pas compris. Leur immolation avait un but, un resultat clair
+et vivifiant comme le soleil; et moi je souffre dans la nuit lugubre,
+seul avec moi-meme, aupres d'un etre qui ne me comprend pas, ou qui
+peut-etre me comprend trop. Pourquoi, mon Dieu, n'avez-vous pas fait
+notre coeur assez genereux ou assez soumis pour qu'il put s'attacher
+avec passion aux objets de notre devouement? Vous avez fait le coeur de
+la mere inepuisable et sublime en ce genre; et j'ai cru que je pourrais
+aimer une femme comme la mere aime son enfant, sans s'inquieter de
+donner mille fois plus qu'elle ne recoit; sans chercher d'autre
+recompense que le bien qu'il doit retirer de son amour?
+
+L'amour! c'est un mot generique, et qui embrasse tant de sentiments
+divers! L'amour divin, l'amour maternel, l'amour conjugal, l'amour de
+soi-meme, tout cela n'est point l'amour de l'amant pour sa maitresse.
+Helas! si j'osais encore me croire philosophe, je tacherais de me
+definir a moi-meme ce sentiment que je porte en moi pour mon supplice et
+qui n'a jamais ete satisfait. O eternelle aspiration, desir de l'ame et
+de l'esprit, que la volupte ne fait qu'exciter en vain! Tous les hommes
+sont-ils donc maudits comme moi? sont-ils donc condamnes a posseder une
+femme qu'ils voudraient voir transformee en une autre femme? Est-ce la
+femme qu'on ne possede pas, qui, seule, peut revetir a nos yeux ces
+attraits qui devorent l'imagination! Est-ce la jouissance d'un bien reel
+qui nous rassassie et nous rend ingrats?
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Comme _elle_ est pale! comme sa demarche est lente et affaissee! Quel
+mal inconnu ronge donc ainsi cette fleur sans tache? Oh! du moins c'est
+une noble passion, c'est un chaste souvenir ou un desir celeste; c'est
+le besoin inassouvi de l'ideal et non le degout impie et insolent des
+joies de la terre. Tu n'as abuse de rien, _toi_! tu meriterais le
+bonheur. Quel est donc l'insense qui ne l'a pas compris, ou l'infame
+qui te le refuse? Si je le connaissais, j'irais le chercher au bout du
+monde, pour l'amener a tes pieds ou pour le tuer!... Je suis fou!... Et
+toi, tu es si calme!
+
+
+
+CAHIER I.
+
+I.--Non, je ne suis pas de ces etres stupides et orgueilleux qui se
+lassent du bonheur. Si j'avais le bonheur, je le savourerais comme
+jamais homme ne l'a savoure. Je ne me defends pas d'aimer. Je livre mon
+etre et ma vie a quelqu'un qui ne veut pas ou ne peut pas s'en emparer:
+voila tout. L'amour est un echange d'abandon et de delices; c'est
+quelque chose de si surnaturel et de si divin, qu'il faut une
+reciprocite complete, une fusion intime des deux ames; c'est une trinite
+entre Dieu, l'homme et la femme. Que Dieu en soit absent, il ne reste
+plus que deux mortels aveugles et miserables, qui luttent en vain
+pour entretenir le feu sacre, et qui l'eteignent en se le disputant,
+influence divine, ce n'est, pas moi qui t'ai chassee du sanctuaire!
+c'est _elle_, c'est son orgueil insatiable; c'est son inquietude
+jalouse, qui t'eloignent sans cesse.
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Oh! si tu pouvais me donner un jour, une heure, du calme divin que ton
+ame renferme, et que reflete ton front pale, je serais dedommage de
+toute ma vie de reves devorants et de tourments ignores.
+
+Le calme! sans doute, tu ne peux ou ne veux pas donner autre chose.
+
+D'ou vient que ton amitie ne me l'a pas donne? Il est des pensees
+terribles dont l'ivresse n'oserait s'elever jusqu'a toi. Mais, si l'on
+pouvait s'asseoir a tes pieds, plonger, sans fremir, dans ton regard,
+respirer une heure, sans temoins opportuns et sans crainte de
+t'offenser, l'air qui t'environne... serait-ce trop demander a Dieu? et
+n'ai-je pas assez souffert pour qu'il me soit permis de me representer
+une si respectueuse et si enivrante volupte?
+
+
+
+CAHIER I.
+
+Non, l'amour ne peut pas etre l'infatigable exercice de l'indulgence
+et de la compassion. Dieu n'a pas voulu que la plus chere esperance de
+l'homme vint aboutir a l'abjuration de toute esperance. Philosophes
+austeres moralistes sans pitie, vous mentez si vous pretendez que
+l'amour n'a que des devoirs a remplir et point de joies pures a exiger.
+Et vous autres, sceptiques materialistes qui pretendez que le plaisir
+est tout, et qu'on peut adorer ce qu'on n'admire pas, vous mentez encore
+plus. Vous mentez tous, aucun de vous n'aima jamais. Je ne peux pas
+aimer sans bonheur, et je ne veux pas de plaisirs sans amour. Elle a
+raison, elle qui devine ma soif et les tourments de mon ame! elle sent,
+elle sait que je ne l'aime pas comme elle veut etre aimee, comme elle ne
+peut pas aimer elle-meme. Ambitieuse effrenee, qui veut qu'on lui donne
+ce qu'elle n'a plus, et qu'on l'adore comme une divinite quand elle ne
+croit plus elle-meme!... O malheureuse, malheureuse entre toutes les
+femmes, pourquoi faut-il que tu sois a jamais punie des erreurs qui
+t'ont brisee et du mal que tu detestes!
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Et vous, qui n'aimez pas, qui n'avez peut-etre jamais aime, qui semblez
+vouloir n'aimer jamais, quelle pensee d'ineffable melancolie peut
+donc vous tenir lieu de ce qui n'est pas, et vous preserver de ce qui
+pourrait etre? Mais qui donc saura jamais...
+
+
+Ici le journal de Jacques Laurent parait avoir ete brusquement
+abandonne; nous en avons vainement cherche la suite. Une lettre
+d'Isidora, datee de trois mois plus tard, nous explique cette
+interruption.
+
+
+
+LETTRE PREMIERE.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+"Alice, revenez a Paris, ou rappelez aupres de vous le precepteur de
+votre fils. Ses vacances ont dure assez longtemps, et Felix ne peut se
+passer des lecons de son ami. Quant a vous, ma soeur, cette solitude
+vous tuera. Je ne crois pas a ce que vous m'ecrivez de votre sante et de
+votre tranquillite d'esprit. Moi, je pars, ma belle et chere Alice; je
+quitte la France, je quitte a jamais Jacques Laurent. Lisez ces papiers
+que je vous envoie et que je lui ai derobes a son insu. Sachez donc
+enfin que c'est vous qu'il aime; efforcez-vous de le guerir ou de
+le payer de retour. Je sais que son coeur genereux va s'effrayer et
+s'affliger pour moi de mon sacrifice. Je sais qu'il va me regretter, car
+s'il n'a pas d'amour pour moi, il me porte du moins une amitie tendre,
+un interet immense. Mais que vous l'aimiez ou non, pourvu qu'il vous
+voie, pourvu qu'il vive pres de vous, je crois qu'il sera bientot
+console.
+
+Et puis il faut vous avouer que je l'ai rendu cruellement malheureux.
+Vous vous etiez trompee, noble Alice! nous ne pouvions pas associer des
+caracteres et des existences si opposees. Voila pres d'une annee que
+nous luttons en vain pour accepter ces differences. L'union d'un esprit
+austere avec une ame bouleversee par les tempetes etait un essai
+impossible. C'est une femme comme vous que Jacques devait aimer, et moi
+j'aurais du le comprendre des le premier jour ou je vous ai vue.
+
+Je vous ferai ma confession entiere. Depuis trois mois que j'ai surpris
+et comme vole le secret de Jacques, j'ai mis tout en oeuvre pour le
+detacher de vous. Excepte de lui dire du mal de vous, ce qui m'eut ete
+impossible, j'ai tout tente pour vaincre l'obstacle, pour triompher
+de la passion que vous lui inspirez, et qui me causait une jalousie
+effrenee. Cette ambition avait reveille mon amour, qui commencait a
+perir de fatigue et de souffrance; je suis redevenue coquette, habile,
+tour a tour humble et emportee, boudeuse et soumise, ardente et
+dedaigneuse. Rien ne m'a reussi; votre absence lui avait ote, je crois,
+jusqu'au sentiment de la vie. Il n'etait plus aupres de moi qu'une
+victime du devouement qu'il s'etait imposee, et je suis presque certaine
+que, sans la crainte de vous sembler coupable et d'etre blame par vous,
+son courage ne se serait pas soutenu. Mais je suis sure aussi que, pour
+conquerir votre estime, il eut fait le sacrifice de sa vie entiere, et
+qu'en souffrant mille tortures, il ne se serait jamais detache de moi.
+
+[Illustration 09.png: Petite mere, pourquoi vous etes toute blanche?]
+
+"Eh bien, ne soyez pas effrayee de ma resolution, Alice! je la prends
+enfin avec calme. Hier encore, Jacques, plus pale qu'un spectre, plus
+beau qu'un saint, me jurait qu'il ne me quitterait jamais, qu'il ne me
+manquerait jamais de parole. En voyant tant d'abnegation et de vertu,
+j'ai ete prise tout a coup d'un acces de courage et de desinteressement,
+et je lui ai dit a jamais adieu dans mon coeur. Je vous ecris de ma
+premiere station, station sur la route d'Italie, et probablement il
+ignore encore, a l'heure qu'il est, que j'ai quitte Paris et brise sa
+chaine! Voyez combien je suis guerie! Je desire qu'il l'apprenne avec
+joie, et la seule tristesse que j'eprouve, c'est la crainte de lui
+laisser quelque regret.
+
+"Pourquoi donc tardons-nous tant a faire ce qui est juste et bon? Quelle
+fausse idee nous attachons a l'importance de nos sacrifices et a la
+difficulte de notre courage! Il y a plus d'un an que je regarde comme
+une angoisse mortelle le detachement que je porte aujourd'hui dans mon
+coeur avec une sorte de volupte. Je ne savais pas que la conscience d'un
+devoir accompli pouvait offrir tant de consolation. Ma naivete a cet
+egard doit vous faire sourire. Helas! c'est apparemment la premiere fois
+que je cede a un bon mouvement sans arriere-pensee. Puisse-je tirer de
+cette premiere et grande experience la force d'abjurer dans l'avenir mon
+aveugle et imperieuse personnalite!
+
+"Pourquoi ne m'avez-vous pas aidee, chere Alice, a entrer dans cette
+voie? Ah! si vous aviez aime Jacques, avec quel enthousiasme je l'aurais
+rendu a la liberte!... Et pourtant, hier encore, je luttais contre
+vous... mais c'est que vous ne l'aimez pas... Pourtant, que sais-je?
+votre langueur, votre melancolie, cachent peut-etre le meme secret....
+Pardonnez-moi, je n'en dirai pas davantage, je vous respecte desormais
+au point de vous craindre. Voyez a quel point vous m'etes sacree! La
+passion de Jacques pour vous etait, pour moi, comme un reflet de votre
+image dans son ame, et, quoique je fusse en possession de son secret,
+jamais je n'ai ose le lui dire, jamais je n'ai ose vous combattre
+ouvertement et vous nommer a lui.
+
+"Revoyez-le sans crainte et sans confusion. Il croit que le vieux
+Saint-Jean a brule son journal par megarde. Il ne se doutera jamais que
+sa confession est entre vos mains. Ah! c'est la confession d'un ange.
+Quel noble sentiment, Alice! quelle ferveur mysterieuse, quel pieux
+respect! n'en serez-vous pas touchee quelque jour? J'aurais donne, moi,
+dix ans de jeunesse et de beaute pour etre aimee ainsi, eusse-je du ne
+l'apprendre jamais de sa bouche, et n'en recevoir meme jamais un baiser
+furtif sur le bord de mon vetement!
+
+"C'en est fait! je n'inspirerai jamais cette flamme sainte que j'ai
+follement revee. Autrefois je m'indignais contre mon sort, j'accusais le
+coeur de l'homme d'injustice, d'orgueil et de cruaute; mais j'ai bien
+change depuis un an! Si quelque jour vous parlez de moi librement avec
+Jacques, dites-lui de ne pas se reprocher mes souffrances; elles m'ont
+ete salutaires, elles ont porte leurs fruits amers et fortifiants. J'ai
+reconnu enfin qu'il n'etait pas au pouvoir du coeur le plus genereux et
+le plus sublime de donner toute sa flamme a un etre trouble et malade
+comme moi.....J'ai reconnu le sceau de la justice divine et le prix
+de la vertu... la vertu que j'ai tant haie et blasphemee dans mes
+desespoirs! Ou seraient donc le bien et le mal ici-bas, si les coeurs
+coupables pouvaient etre recompenses des cette vie, et s'il n'y avait
+pas d'inevitables expiations! Ah! cette parole est vraie: _Tu seras puni
+par ou tu as peche!_ Cela est vrai pour toutes les erreurs, pour toutes
+les folles passions de l'humanite. Ceux qui ont abuse des bienfaits de
+Dieu ne le trouveront plus et seront condamnes a le chercher sans cesse!
+La femme sans frein et sans retenue mourra consumee par le reve d'une
+passion qu'elle n'inspirera jamais.
+
+"Et pourtant l'Evangile nous montre les ouvriers de la derniere heure du
+jour recompenses comme ceux de la premiere...; mais le maitre qui paie
+ainsi, c'est Dieu. Il n'est pas au pouvoir de l'homme de tout donner en
+echange de peu. Si l'ouvrier tardif et lache avait le droit d'exiger
+une part complete, celui qui retribue serait frustre, et c'est en amour
+surtout que l'egalite a besoin d'etre respectee comme l'amour meme; car
+l'amour est aussi beau que la vertu, ou plutot la vertu, c'est l'amour.
+Il impose les plus grands devoirs, et ces devoirs-la, partages
+egalement, sont les plus vives jouissances. Celui qui croit pouvoir
+meriter seul, presume trop de lui-meme; celui qui se croit dispense de
+meriter, ne recueille rien.
+
+"C'est en Dieu seul que je me refugie, ses tresors a lui sont
+inepuisables. Si le catholicisme n'etait pas une fausse doctrine
+pour les hommes d'aujourd'hui, je sens que je me ferais carmelite ou
+trappiste a l'heure qu'il est; mais le Dieu des nonnes est encore un
+homme, une sorte d'egal, un jaloux, un amant; le Dieu qui peut me
+sauver, c'est celui qui ne punit pas sans retour. Il me semble que
+j'ai assez expie, et que je merite d'entrer dans le repos des justes,
+c'est-a-dire de ne plus connaitre les passions.
+
+"Mais vous, Alice, vous avez droit a la coupe de la vie, vous vous en
+etes trop abstenue; pourquoi donc craindriez-vous d'y porter vos levres
+pures? il est impossible qu'il y ait une goutte de fiel pour vous...
+Je n'ose nommer Jacques, et pourtant, ma belle sainte, je ne puis
+m'empecher de rever que quelque jour... un beau soir d'ete plutot,
+Jacques vous surprendra a la campagne, lisant ce paragraphe ecrit de sa
+main: "Si l'on pouvait s'asseoir a tes pieds!..."
+
+"Quand vous m'ecrirez que ce moment est venu, je reviendrai pres de
+vous, j'y reviendrai calme et purifiee; et, a mon tour, Alice, je
+gouterai ce bonheur d'avoir fait des heureux, que vous vouliez garder
+pour vous seule!
+
+"ISIDORA."
+
+La lettre qui suit est de dix ans posterieurs a celle qu'on vient de
+lire.
+
+
+
+LETTRE DEUXIEME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Non, je ne suis pas malheureuse. J'ai accompli pour vous, Alice, un
+sacrifice que je croyais bien grand alors...
+
+Pardonnez-moi si je vous dis aujourd'hui que, dans mes souvenirs, ce
+grand acte de courage me parait chaque jour moins sublime, et qu'enfin
+j'arrive a me trouver assez peu heroique... Que Jacques me pardonne de
+parler ainsi! Et vous surtout, ma soeur cherie, pardonnez-moi de ne pas
+le pleurer... Il n'y a rien d'injurieux pour lui dans le calme avec
+lequel je puis parler a present d'un sujet jadis si brulant, et naguere
+encore si delicat. Ce n'est pas de Jacques que je suis guerie, c'est
+de l'amour! Oui, vraiment, j'en suis guerie a jamais, Alice, et, pour
+m'avoir fait cette grace, Dieu a ete trop bon pour moi, il m'a trop
+largement recompensee d'un moment de force.
+
+Je vous dis cela ce soir, au bord du plus beau lac de la terre, par
+un coucher de soleil splendide, sous le ciel de la paisible et riante
+Lombardie, et je parle ainsi dans la sincerite de mon coeur.
+
+Il me semble, tant je suis tranquille, que je ne puis plus souffrir....
+Peut-etre si le ciel etait orageux, l'air acre, et que le paysage, au
+lieu de l'eglogue des prairies bordant de fleurs des flots placides,
+m'offrit le drame d'un volcan qui gronde et d'une nature qui
+menace... peut-etre mon ame serait-elle moins sereine, peut-etre vous
+exprimerais-je le vide delicieux de mon ame en des termes plus resignes
+que triomphants.... Je ne sais, je n'ose chanter victoire, dans la
+crainte de tomber dans le peche d'orgueil et d'en etre punie; mais il
+est certain que, depuis quelques mois, depuis ma derniere lettre, je
+ressens une joie interieure qui me semble durable et profonde.
+
+A quoi l'attribuerai-je? Sera-ce simplement a cet inappreciable bienfait
+du repos dont je ne me souvenais plus d'avoir joui? peut-etre! O bonheur
+des ames blessees et fatiguees, que tu es humble et modeste! tu te
+contentes de ne pas souffrir, tu ne demandes rien que l'absence d'un
+exces de souffrance; tu te replies sur toi-meme, comme une pauvre plante
+qui, apres l'orage, n'a besoin que d'un grain de sable et d'une goutte
+d'eau; bien juste de quoi ne pas mourir et se sentir faiblement
+vivre.... le plus faiblement possible!
+
+Pas de funestes presages, Alice! ne croyez pas me consoler et m'egayer
+en me disant que je suis encore jeune et que j'aimerai encore! Non, je
+ne suis plus jeune! si mes traits disent le contraire, ils mentent.
+C'est dans l'ame que les annees marquent leur passage et laissent leur
+empreinte; c'est notre coeur, c'est notre imagination qui vieillissent
+promptement ou resistent avec vaillance.
+
+--... Je relis ce que je vous ecrivais tout a l'heure, aux dernieres
+clartes d'un soleil mourant; on m'apporte une lampe, je m'eloigne de la
+fenetre...
+
+Mes idees prennent un autre cours.
+
+Pourquoi confondais-je le coeur avec l'imagination? Dans la jeunesse,
+c'est peut-etre une seule et meme chose; mais, en vieillissant, les
+elements de notre etre deviennent plus distincts. Les sens s'eteignent
+d'un cote, le cerveau de l'autre; mais le coeur est-il donc condamne a
+mourir avec eux? Oh non! grace a la divine bonte de la Providence, la
+meilleure partie de nous-meme survit a la plus fragile, et il arrive
+qu'on se trouve heureux de vieillir. 0 mystere sublime! Vraiment la vie
+est meilleure qu'on ne croit! L'injuste et superbe jeunesse recule avec
+effroi devant la pensee d'une transformation qui lui semble pire que la
+mort, mais qui est peut-etre l'heure la plus pure et la plus sereine de
+notre penible carriere.
+
+Avec quelle terreur j'avais toujours pense a la vieillesse! Dans la
+fleur de ma jeunesse, je n'y croyais pas. "Moi, vieillir! me disais-je
+en me contemplant: devenir grasse, lourde, desagreable a voir! Non,
+c'est impossible, cela n'arrivera pas. Je mourrai auparavant; ou bien,
+quand je me sentirai decliner, quand une femme me regardera sans envie,
+et un homme sans desir, je me tuerai!"
+
+Il n'y a pas longtemps encore qu'en consultant mon miroir, ce conseiller
+severe, sur lequel les hommes ont dit et ecrit tant de lieux communs
+satiriques, je m'effrayais d'une ride naissante et de quelques cheveux
+qui blanchissaient; nais, tout d'un coup, j'en ai pris mon parti, je
+n'ai meme plus songe a m'assurer des ravages du temps, et, le jour ou
+je me suis dit que j'etais vieille, je me suis trouvee jeune pour une
+vieille. Et puis, je crois que, precisement, toutes ces railleries de
+l'autre sexe, a propos des beautes qui s'en vont et qui se pleurent,
+m'ont donne un acces de fierte victorieuse. J'ai compris profondement
+cette ingratitude des hommes qui, apres avoir adule notre puissance,
+l'insulte et la raille des qu'elle nous echappe. Et j'ai trouve qu'il
+fallait etre bien avilie pour regretter ce vain hommage dont la fumee
+dure si peu. Enfin, raison ou lassitude, je me sens reconciliee avec la
+_vieille femme_.
+
+La vieille femme! Eh bien, oui, c'est une autre femme, un autre _moi_
+qui commence, et dont je n'ai pas encore a me plaindre. Celle-la est
+innocente de mes erreurs passees; elles les ignore parce qu'elle ne les
+comprend plus, et qu'elle se sent incapable de les imiter. Elle est
+douce, patiente et juste, autant que l'autre etait irritable, exigeante
+et rude. Elle est redevenue simple et quasi naive, comme un enfant,
+depuis qu'elle n'a plus souci de vaincre et de dominer.
+
+Elle repare tout le mal que l'autre a fait, et, par-dessus le marche,
+elle lui pardonne ce que l'autre, agitee de remords, ne pouvait plus se
+pardonner a elle-meme. La jeune tremblait toujours de retomber dans le
+mal, elle le sentait sous ses pieds et n'osait faire un pas. La vieille
+marche en liberte et sans craindre les chutes, car rien ne l'attire plus
+vers les precipices.
+
+Ne croyez pourtant pas, mes amis, que je vais me composer un role,
+une figure, un costume, un esprit de circonstance. Il y a un genre de
+coquetterie que je deteste plus que la pire coquetterie des jeunes
+femmes, c'est celle des vieilles, Je veux parler de ces ex-beautes qui
+se refugient dans la grace, dans l'esprit, dans l'amenite caressante. Je
+connais ici une marquise de soixante ans dont l'eternel sourire et la
+banale bienveillance me font l'effet d'une prostitution de l'ame.
+
+Certes c'est la une grande comedienne et qui dissimule bien ses regrets.
+Elle affecte d'aimer les jeunes gens des deux sexes d'une tendre
+affection, d'etre la maman a tout le monde, de faire tous les frais de
+gaiete des reunions, d'amener des rencontres, de nouer des mariages, de
+se rendre indispensable en recevant toutes les confidences, en rendant
+mille petits services: et, au fond du coeur, cette excellente femme est
+plus seche et plus egoiste qu'on ne pense. Elle fait toutes choses en
+vue d'elle-meme et du role qu'elle s'est impose. Elle n'a pas pu rompre
+avec le succes, et elle poursuit sa carriere de reine des coeurs sous
+une forme nouvelle. Elle est jalouse de quiconque fait quelque bien,
+et j'ai failli etre brouillee avec elle pour avoir adopte Agathe. Elle
+voulait l'accaparer, en faire l'ornement de son salon, frapper les
+esprits par la production au grand jour de cette modeste fille, pour
+arriver a la marier sottement a quelque vieux patricien, ex-comparse
+dans son cortege d'adorateurs. Elle eut trouve moyen de faire grana
+bruit avec cela, et d'abandonner la pauvrette, comme elle a fait de tant
+d'autres, quand elles ont eu assez brille pres d'elle, a son profit.
+
+Non, non, jamais je n'imiterai cette marquise, et quand, d'un air
+doucereusement cruel, elle m'honore de ses avis et me cite son propre
+exemple pour m'engager a vieillir agreablement, je me detourne pour
+ne pas respirer son souffle glace. Oh! je ne prendrai pas votre petit
+sentier parfume de roses fanees, ma charmante vieille! Je suis vieille
+tout de bon, je le sens, je m'en rejouis, J'en triomphe tranquillement
+au fond de l'ame. Je n'ai pas besoin dejouer votre comedie. Je n'aime
+plus les hommes, moi! Je n'ai plus besoin de leurs louanges, j'en ai eu
+assez, et je sais ce qu'elles valent. Je trouve la vieillesse bonne et
+acceptable, mais elle m'arrive serieuse et recueillie, non folatre et
+remuante. J'ai encore du coeur, et je veux conserver ce bon reste en ne
+le gaspillant pas dans de feintes amities.
+
+Pardonnez-moi une metaphore qui me vient. Je me figure la jeunesse comme
+un admirable paysage des Alpes. Tout y est puissant, grandiose, heurte.
+A cote d'une verdure etincelante, un bloc de pales neiges et de glaces
+aigues a coule dans le vallon, et les fleurs qui viennent d'eclore la,
+meurent au sein de l'ete, frappees au coeur par une gelee soudaine et
+intempestive. Des roches formidables pendent sur de ravissantes oasis et
+les menacent incessamment. De limpides ruisseaux coulent silencieusement
+sur la mousse; puis, tout a coup, le torrent furieux qu'ils rencontrent,
+les emporte avec lui et les precipite avec fracas dans de mysterieux
+abimes. La clochette des troupeaux et le chant du patre sont interrompus
+par le tonnerre de la cascade ou celui de l'avalanche: partout le
+precipice est au bord du sentier fleuri, le vertige et le danger
+accompagnent tous les pas du voyageur, que les beautes incomparables du
+site enivrent et entrainent. Une nature si sublime est sans cesse
+aux prises avec d'effroyables cataclysmes; ici le glacier ouvre ses
+terribles flancs de saphir et engloutit l'homme qui passe; la les
+montagnes s'ecroulent, comblent le lac et la plaine, et, de tout ce qui
+souriait ou respirait hier a leurs pieds, il ne reste plus ni trace ni
+souvenir aujourd'hui... Oui, c'est la l'image de la jeunesse, de ses
+forces dereglees, de ses bonheurs enivrants, de ses impetueux orages,
+de ses desespoirs mortels, de ses combats, et de toute cette violente
+destruction d'elle-meme qu'enfante l'exces de sa vie.
+
+Mais la vieillesse! je me la figure comme un vaste et beau jardin bien
+plante, bien uni, bien noble a l'ancienne mode... un peu froid d'aspect,
+quoique situe a l'abri des coups de vent. C'est encore assez grand pour
+qu'on y essaie une longue promenade, mais on apercoit les limites au
+bout des belles allees droites, et il n'y a point la de sentiers sinueux
+pour s'egarer.
+
+On y voit encore des fleurs; mais elles sont cultivees et soignees, car
+le sol ne les produit point sans les secours de la science et du gout.
+
+Tout y est d'un style simple et severe, point de statues immodestes,
+point de groupes lascifs. On ne s'y poursuit plus les uns les autres
+pour s'etreindre et pour lutter: on s'y rencontre, on s'y salue, on s'y
+serre la main sans rancune et sans regret. On n'y rougit point, car on
+a tout expie en passant le seuil de cette noble prison dont on ne doit
+plus sortir; et l'on s'y promene ou l'on s'y repose, console et purifie,
+jouissant des tiedes bienfaits d'un soleil d'automne. Si, du haut de la
+terrasse abritee, le regard plonge dans la region terrible et magnifique
+ou s'agite la jeunesse, on se souvient d'y avoir ete, et on comprend
+ce qui se passe la d'admirable et d'insense; mais malheur a qui veut
+y redescendre et y courir: car les railleries ou les maledictions l'y
+attendent! Il n'est permis aux hotes du jardin que d'etendre les mains
+vers ceux qui dansent sur les abimes, pour tacher de les avertir; et
+encore, cela ne sert-il pas a grand'chose, car on ne s'entend pas de si
+loin.
+
+Voila mon apologue. Passez-m'en la fantaisie, je me sens plus a l'aise
+depuis que je me suis plante ce jardin.
+
+Mais c'est bien assez philosopher et rever, Il faut que je vous parle
+d'Agathe, de cette pauvre orpheline que j'ai adoptee, qui entrait chez
+moi comme femme de chambre, et dont j'ai fait ma fille, ni plus ni
+moins.
+
+Je vous ai deja dit qu'elle etait fille d'un pauvre artiste qui l'avait
+fort bien elevee, mais qui, en mourant, l'avait laissee dans le plus
+complet abandon, dans la plus profonde misere.
+
+Je n'avais jamais songe a adopter un enfant, je n'avais jamais regrette
+de n'en point avoir.
+
+Il ne me semblait point que j'eusse le coeur maternel, et peut-etre
+eusse-je manque de tendresse ou de patience pour soigner un petit
+enfant; Lorsque cette Agathe est entree chez moi, j'etais a cent lieues
+de prevoir que je me prendrais pour elle d'une incroyable affection.
+Je fus frappee de sa jolie figure, de son air modeste, de son accent
+distingue, et je me promis d'en faire une heureuse soubrette, libre
+autant que possible, et traitee avec bienveillance.
+
+Puis, au bout de quelque temps, en courant avec elle, je decouvris un
+tresor de raison, de droiture et de bonte; et bientot, je la retirai de
+l'office pour la faire asseoir a mes cotes, non comme une demoiselle de
+compagnie, mais comme la fille de mon coeur et de mon choix.
+
+Pourtant si vous nous voyiez ensemble, vous seriez surprise, chere
+Alice, de l'apparente froideur de notre affection; du moins, vous
+nous trouveriez bien graves, et vous vous demanderiez si nous sommes
+heureuses l'une par l'autre.
+
+Il faut donc que je vous explique ce qui se passe entre nous.
+
+Des le principe, j'ai examine attentivement Agathe, je l'ai
+meme beaucoup interrogee. J'ai retire de cet examen et de ces
+interrogatoires, la certitude que c'etait la un ange de purete, et en
+meme temps une ame assez forte: un caractere absolument different du
+mien, a la fois plus humble et plus fier, etranger par nature aux
+passions qui m'ont bouleversee, difficile, impossible peut-etre a
+egarer, prudente et reflechie, non par secheresse et calcul personnel,
+mais par instinct de dignite et par amour du vrai.
+
+La docilite semblait etre sa qualite dominante, lorsque je lui
+commandais en qualite de maitresse. Mais en l'observant, je vis bientot
+que cette docilite n'etait qu'une muette adhesion a la regle qu'elle
+acceptait: l'amour de l'ordre, et surtout une noble fierte qui
+voulait se soustraire par l'exactitude rigoureuse a l'humiliation du
+commandement. C'etait cela bien plutot qu'une soumission aveugle et
+servile pour ma personne. Le silence profond qui protegeait ce caractere
+grave et recueilli m'empechait de savoir si les passions genereuses
+pourraient y fermenter, si la haine de l'injustice et le mepris de la
+stupidite seraient capables d'en troubler la paix.
+
+A present encore, quoique j'aie lu aussi avant dans son coeur
+qu'elle-meme, quoique je sache bien qu'elle adore la bonte, j'ignore si
+elle peut hair la mechancete Peut-etre qu'il y a la trop de force pour
+que l'indignation s'y souleve, pour que le dedain y penetre. Etonnement
+et pitie, voila, ce me semble, toute l'alteration que cette serenite
+pourrait subir.
+
+Agathe a vecu dans le travail et la retraite, sans rien savoir, sans
+rien deviner du monde, sans rien desirer de lui, sans songer qu'elle put
+jamais sortir de l'obscurite qu'elle aime, non-seulement par habitude,
+mais par instinct. Elle ne connait pas l'amour, elle en pressent encore
+si peu les approches, que je me demande avec terreur si elle est
+capable d'aimer, et si elle n'est pas trop parfaite pour ne pas rester
+insensible.
+
+Et pourtant, je ne puis concevoir la jeunesse d'une femme sans amour,
+et je suis epouvantee du mystere de son avenir. Aimera-t-elle, d'amitie
+seulement, un compagnon de toute la vie, un mari? Elevera-t-elle des
+enfants, sans passion, sans faiblesse, avec la rigide pensee d'en faire
+des etres sages et honnetes? Quelle rectitude admirable et effrayante!
+Sera-t-elle heureuse sans souffrir? est-ce possible!
+
+Et pourtant, qu'ai-je retire, moi, de mes angoisses et de mes tourments?
+
+Quand j'avais seize ans, l'age d'Agathe, je n'avais deja plus de
+sommeil, ma beaute me brulait le front, de vagues desirs d'un bonheur
+inconnu me devoraient le sein. Rien dans cette enfant ne me rappelle mon
+passe. Je l'admire, je m'etonne, et je n'ose pas juger.
+
+Quand j'ai change la condition d'Agathe si soudainement, si
+completement, elle a ete fort peu surprise, nullement etourdie
+ou enivree, et j'ai aime cette noble fierte qui acceptait tout
+naturellement sa place. L'expression de sa reconnaissance a ete vraie,
+mais toujours digne. Elle me promettait de meriter ma tendresse, mais
+elle n'a pas plie le genou, elle n'a pas courbe la tete, et c'est bien.
+En voyant ce noble maintien, moi, j'ai ete saisie d'un respect etrange,
+et une seule crainte m'a tourmentee, c'est de n'etre pas digne d'etre
+la bienfaitrice et la providence d'Agathe. Son air imposant ma fait
+comprendre la grandeur du role que je m'imposais, et, depuis ce moment,
+je m'observe avec elle, comme si je craignais de manquer au devoir que
+j'ai contracte.
+
+Cela fait une amitie qui m'est plus salutaire que delicieuse. Il ne
+s'agit point d'adopter une telle orpheline pour s'en faire une societe,
+une distraction, un appui. Agathe prend le contrat au serieux. Elle
+semble me dire dans chaque regard:
+
+"Vous avez voulu avoir l'honneur d'etre mere, songez que ce n'est pas
+peu de chose, et qu'une mere doit etre l'image de la perfection."
+
+Moi, je ne sais pas me contraindre, et, si quelque folle passion
+pouvait encore me traverser le cerveau, je ne jouerais pas la comedie.
+J'eloignerais Agathe plutot que de la tromper. Mais est-ce donc la
+pensee que le moindre egarement de ma part troublerait notre intimite,
+qui fait que je me sens si bien fortifiee dans mon _jardin de
+vieillesse_?
+
+Peut-etre! peut-etre Agathe m'a-t-elle ete envoyee par la bonte divine
+pour me faire aimer l'ordre, le calme, la dignite, et la convenance. Il
+est certain que tout cela est personnifie en elle, et que rompre avec
+ces choses la, ce serait rompre avec Agathe. Il etait donc dans ma
+destinee que les hommes me perdraient et que je ne pourrais etre sauvee
+que par les femmes? Vous avez commence ma conversion, chere Alice; vous
+l'avez voulue, vous y avez mis tout votre coeur, toute votre force.
+Agathe, qui vous ressemble a tant d'egards, l'acheve sans se donner la
+moindre peine, sans se douter meme de ce qu'elle fait; car la douce
+enfant ignore ma via, et ne la comprendrait pas si elle lui etait
+racontee.
+
+Minuit.
+
+Agathe m'a forcee de m'interrompre, mais je veux vous dire bonsoir, a
+present qu'elle me quitte. J'ai passe solennellement la soiree aupres
+d'elle, et je me sens comme exaltee par mes propres pensees.
+
+Quelle nuit magnifique! la terre alteree ouvrait tous ses pores a la
+rosee, les fleurs la recevaient dans leurs coupes immaculees. Enivres
+d'amour, de parfum et de liberte, les rossignols chantaient, et, du fond
+humide de la vallee, leurs intarissables melodies montaient comme un
+hymne vers les etoiles brillantes. Appuyee sur l'epaule d'Agathe, que je
+depasse de toute la tete, je marchais d'un pas egal et lent, m'arretant
+quelquefois quand nous atteignions ta limite de la balustrade. La
+terrasse de cette _villa_ est magnifiquement situee; absorbees dans la
+contemplation du paysage vague et profond, et plus encore de l'infini
+deroule sur nos tetes, nous ne songions point a nous parler. Peu a peu
+ce silence amene naturellement par la reverie, nous devint impossible
+a rompre. Du moins, pour ma part, je n'eusse rien trouve a dire qui ne
+m'eut semble oiseux ou coupable au milieu d'une telle nuit, solennelle
+et mysterieuse comme la beaute parfaite. Agathe respectait-elle ma
+meditation, ou bien eprouvait-elle le meme besoin de recueillement?
+Agathe aussi est mysterieuse comme la perfection. Son ame sans tache
+me semblait si naturellement a la hauteur de la beaute des choses
+exterieures, que j'eusse, craint d'affaiblir, par mes reflexions, le
+charme qu'elle y trouvait Avait-elle besoin de moi pour admirer la voute
+celeste, pour aspirer l'infini, pour se prosterner en esprit devant la
+main qui sema ces innombrables soleils comme une pluie de diamants dans
+l'Ocean de l'Ether? Et quelles expressions eussent pu rendre ce qu'elle
+eprouvait sans doute mieux que moi? De quel autre sujet eusse-je
+pu l'entretenir qui ne fut un outrage a la beaute des cieux, une
+profanation de ces grandes heures et de ces lieux sublimes?
+
+Quand l'echange de la parole n'est pas necessaire il est rarement utile.
+J'en suis venue a croire que tous les discours humains ne sont que
+vanite, temps perdu, corruption du sentiment et de la pensee. Notre
+langage est si pauvre que quand il veut s'elever, il s'egare le plus
+souvent, et que quand il veut trop bien peindre, il denature. Toujours
+la parole procede par comparaison, et les poetes sont forces, pour
+decrire la nature, d'assimiler les grandes choses aux petites. Par
+exemple ils font du ciel une coupole; de la lune une lampe; des fleuves
+sinueux, les anneaux d'un serpent; des grandes lignes de l'horizon et
+des grandes masses de la vegetation, les plis et les couleurs d'un
+vetement.
+
+Les poetes ont peut-etre raison: interpretes et confidents de la nature,
+charges de l'expliquer au vulgaire, de communiquer aux aveugles un peu
+de cette vue immense que Dieu leur a donnee, ils se servent de figures
+pour se faire entendre, a la maniere des oracles. Ils mettent les
+soleils dans le creux de ces mains d'enfants sous la figure d'un rubis
+ou d'une fleur, parce que le vulgaire ne peut concevoir que ce qu'il
+peut mesurer. Et tous tant que nous sommes, nous avons pris une telle
+habitude de ce procede de comparaison, que nous ne savons pas nous
+expliquer autrement quand nous voulons parler. Mais quand l'ame poetique
+est seule, elle ne compare plus: elle voit et elle sent.
+
+L'intelligence n'explique pas au coeur pourquoi et comment l'univers est
+beau; dans aucune langue humaine le veritable poete ne saurait rendre la
+veritable impression qu'il recoit du spectacle de l'infini.
+
+Qu'il se taise donc et qu'il jouisse, celui qui n'a rien a demeler avec
+le monde, rien a lui enseigner ou a recevoir de lui: l'amour d'une vaine
+gloire dicte trop souvent ces pretendus epanchements. Celui qui parle
+veut produire de l'effet sur celui qui ecoute, et s'il ne cherche point
+a l'eblouir par l'eclat des mots, du moins il travaille a s'emparer de
+ses emotions, a lui imposer les siennes, a se poser comme un prisme
+entre lui et la beaute des choses. Alors, sous l'oeil de Dieu, au lieu
+de deux ames prosternees, il n'y a plus qu'un cerveau agissant sur
+un autre cerveau, triste echange de facultes bornees et de misere
+orgueilleuse!
+
+Mais ce n'est pas cela seulement qui me fermait la bouche aupres d
+Agathe: quelle parole de ma bouche fletrie si longtemps par la plainte
+et l'imprecation, ne fut tombee comme une goutte de limon impur dans
+cette source limpide, ou l'image de Dieu se reflete dans toute sa
+beaute? Entre elle et moi, helas! il y a un abime infranchissable: c'est
+mon passe. Mes doutes, mes vains desirs, mes angoisses furieuses, mes
+amertumes, mon impiete, ma vaine science de la vie, mes ennuis, tout
+ce que j'ai souffert! Cette ame vierge de toute souillure et de toute
+tristesse doit a jamais l'ignorer. Il y a en elle une infinie mansuetude
+qui l'empecherait de me retirer son affection. Peut-etre meme
+m'aimerait-elle davantage; si elle avait a me plaindre! Peut-etre
+trouverais-je dans sa piete filiale des consolations puissantes. Mais de
+meme que la mere, forcee de traverser un champ de bataille, cache dans
+son sein la tete de son enfant pour l'empecher de voir la laideur des
+cadavres et de respirer l'odeur dela corruption, de meme ma tendresse
+pour Agathe m'empechera de lever jamais ce voile virginal qui lui cache
+les miseres et les tortures de cette vie dereglee.
+
+Cette ligne invisible tracee entre elle et moi est un lien, bien plus
+qu'un obstacle. C'est la que se manifeste, a son insu, ma tendresse pour
+elle; c'est la que git sa confiance en moi. Je lui sacrifie le plaisir
+que j'aurais parfois a epancher mes pensees: elle s'appuie sur moi comme
+sur une force dont elle croit avoir besoin et qui ne reside qu'en elle.
+Si je me sens triste et agitee, ce qui arrive bien rarement desormais,
+je l'eloigne de moi quelques instants, pour ne la rappeler que lorsque
+mon ame a repris son calme et sa joie silencieuse.
+
+Agathe est blanche comme un beau marbre de Carrare au sortir de
+l'atelier. L'incarnat de la jeunesse ne colorera jamais vivement ce lis
+eclos dans l'ombre du travail el de la pauvrete; et cependant un leger
+embonpoint annonce cette sante particuliere aux recluses, sante plus
+paisible que brillante, plus egale que vigoureuse, apte aux privations,
+impropre a la douleur et a la fatigue. Trois jours de mon ancienne vie
+briseraient cette plante frele et suave, qui, dans la paix d'un cloitre,
+resisterait longtemps a la vieillesse et a la mort.
+
+Aupres de cette fleur sans tache, aupres de ce diamant sans defaut, je
+sens mon ame s'elever et se fortifier. D'autres jeunes filles ont plus
+de beaute, une intelligence plus vive et plus brillante, un sentiment
+des arts plus chaud et plus prononce. Agathe ne ressemble pas a une
+statue grecque. C'est la vierge italienne dans toute sa douceur, vierge
+sans extase et sans transport, accueillant le monde exterieur sans
+l'embrasser, attentive, douce et un peu froide a force de candeur,
+telle enfin que Raphael l'eut placee sur l'autel, le regard fixe sur le
+pecheur, et semblant ne pas comprendre la confession qu'elle ecoute.
+
+Il y a, certes, dans toutes les creatures humaines, un fluide
+magnetique, impenetrable aux organisations epaisses, mais vivement
+perceptible aux organisations exquises par elles-memes, ou a celles qui
+sont developpees par la souffrance. La presence d'Agathe agit sur moi
+d'une maniere magique. L'atmosphere se rafraichit ou s'attiedit autour
+d'elle. Quelquefois, quand le spectre du passe m'apparait, une sueur
+glacee m'inonde, et je crois entrer dans mon agonie. Mais si Agathe
+vient s'asseoir pres de moi, l'oeil noir et grave et la bouche a demi
+souriante, elle me communique immediatement sa force et son bien-etre.
+
+Il y a donc en elle quelque chose de mysterieux pour moi, comme je vous
+le disais; quelque chose que je n'eusse pas su demander, si l'on m'eut
+offert de choisir une compagne et une fille selon mes predilections
+instinctives. Probablement, j'aurais fait la folie de desirer une fille
+semblable a moi sous plusieurs rapports. J'aurais voulu qu'elle fut
+ardente et spontanee, qu'elle connut ces agitations de l'attente, ces
+bouleversements subits, ces enthousiasmes et ces illusions ou j'ai
+trouve quelques heures d'ivresse au milieu d'un eternel supplice.
+Et probablement aussi, au lieu de la preserver du malheur par mon
+experience, j'eusse augmente son irascibilite par la mienne et developpe
+sa faculte de souffrir. Mais un caprice du hasard que je ne puis
+m'empecher de benir superstitieusement comme une faveur providentielle,
+a jete dans mes bras un etre qui ne me comprend pas du tout et que je
+comprends a peine. Ce contraste nous a sauvees l'une et l'autre. J'eusse
+voulu etre adoree de ma fille, et c'eut ete la un souhait egoiste, un
+voeu contraire a la nature. Agathe m'aime, et c'est tout; et moi, l'ame
+la plus exigeante et la plus jalouse qui fut jamais, je m'habitue a
+l'idee qu'il est bon d'etre celle des deux qui aime le plus. C'est la un
+miracle, n'est-ce pas? un miracle que j'eusse en vain demande a l'amour
+d'un homme et qu'a su operer l'amitie d'une enfant.
+
+Vous me demandez si j'aime toujours le luxe, et, me cherchant des
+consolations ou vous supposez que j'en puis trouver, vous vous imaginez
+que j'ai du me creer, dans ma villa italienne, une existence toute d'or
+et de marbre, toute d'art et de splendeur. Il n'en est rien; tout ce qui
+me rappelle la courtisane m'est devenu odieux. Je suis degoutee, non de
+la beaute des oeuvres de gout, mais de la possession et de l'usage de
+ces choses la. J'ai fait cadeau, a divers musees de cette province, des
+statues et des tableaux que je possedais. Je trouve qu'un chef-d'oeuvre
+doit etre a tous ceux qui peuvent le comprendre et l'apprecier, et
+que c'est une profanation que de l'enfermer dans la demeure d'un
+particulier, lorsque ce particulier s'est voue a la retraite, et a ferme
+sa porte aux amateurs et aux curieux, comme je l'ai fait definitivement.
+J'ai vendu tous mes diamants, et j'ai fait batir presque un village
+autour de moi, ou je loge gratis de pauvres familles. Je ne m'occupe
+plus de ma parure, et je n'ai meme pas ose m'occuper de celle d'Agathe,
+quoique j'eusse trouve du plaisir a embellir mon idole; mais la voyant
+si simple et si etrangere a celle longue et couteuse preoccupation, j'ai
+respecte son instinct, et je l'ai subi pour moi-meme peu a peu, sans
+m'en apercevoir. Agathe aime et cultive avec distinction la peinture et
+la la musique. Son pere l'avait destinee a donner des lecons. Mais ce
+pauvre artiste, imprevoyant et deregle comme la plupart de ceux de
+ce pays-ci, l'avait laissee sans clientele et sans protections. Ses
+talents, du moins, lui servent a charmer les loisirs que sa nouvelle
+position lui procure, et je suis sortie, grace a elle, de ma longue et
+accablante oisivete. Je me suis remise au piano pour raccompagner quand
+elle chante, et nous lisons ensemble tous ces chefs-d'oeuvre que je
+savais par coeur a force de les entendre, mais sans les avoir jamais
+veritablement compris. Quand elle dessine, je lui fais la lecture, et
+quand elle lit, je brode au metier. Moi, broder! je vois d'ici votre
+surprise! Eh bien, je suis revenue a ces choses-la que j'ai tant
+meprisees et raillees, et je reconnais qu'elles sont bonnes. Il y a
+tant de moments ou l'ame est affaissee sur elle-meme, ou le travail de
+l'esprit nous ecrase, ou la reverie nous torture ou nous egare, qu'il
+est excellent de pouvoir se refugier dans une occupation manuelle. C'est
+affaire d'hygiene morale, et je comprends maintenant comment, vous, qui
+avez une si haute intelligence, vous pouvez remplir un meuble au petit
+point.
+
+Agathe a les gouts d'une campagnarde, quoiqu'elle ait toujours vecu
+enfermee dans la mansarde d'une petite ville. Sa plus grande joie d'etre
+riche consiste a voir et a soigner des animaux domestiques. Et ne croyez
+pas que la pauvrette se soit prise d'admiration et d'affection pour
+les plus nobles: elle a peu compris la grace et la noblesse du cheval,
+l'elegance du chevreuil, la fierte du cygne. Tout cela lui est trop
+nouveau, trop etranger; a elle qui n'avait jamais nourri que des
+moineaux sur sa fenetre, un pigeon blanc est un objet d'admiration. Le
+mouton fait ses delices, et l'autre jour j'ai cru qu'elle sortirait de
+son caractere, et ferait des extravagances pour une perdrix qu'on lui a
+apportee avec ses petits. J'avais un peu envie d'abord de dedaigner des
+gouts aussi puerils. Et puis, je me suis laisse faire, je me suis sentie
+faible comme un enfant, comme une mere; je me suis attendrie sur les
+poules et sur les agneaux, non pas a cause d'eux, je l'avoue, mais a
+cause de la tendresse qu'Agathe leur porte, et des soins assidus qu'elle
+leur rend sans se lasser du silence et de la stupidite de ses eleves.
+Agathe comprend le Dante, Mozart et le Titien. Et pourtant elle comprend
+sa poule et son chevreau! Il faut bien que le chevreau et la poule en
+vaillent la peine. Je me dis cela, et je la suis a la bergerie et au
+poulailler avec une complaisance qui arrive a me faire du bien, a me
+distraire, a me charmer... sans que veritablement je puisse m'en rendre
+compte! Je me sens devenir naive avec un enfant naif, et je ne saurais
+dire ou est le beau et le bon de cette naivete, a mon age. Cela
+m'arrive: je me transforme, un enfant me gouverne, et j'ai du bonheur a
+me laisser aller!
+
+Nous avons eu moins de peine a nous mettre a l'unisson, a propos des
+fleurs. Il me semble que les fleurs nous permettent de devenir puerils
+envers elles, sang qu'elles cessent d'etre sublimes pour nous. Voua
+savez comme je les ai toujours aimees, ces incomparables emblemes de
+l'innocence et de la purete. Agathe voit le ciel dans une fleur, et
+quand je la vois au milieu des jasmins et des myrtes, il me semble
+qu'elle est la dans son element, et que les fleurs sont seules dignes de
+meler leur parfum a son haleine.
+
+Et alors il me vient une pensee dechirante: Quoi! cette enfant, cette
+Agathe de mon ame, cette fleur plus pure que toutes celles de la terre,
+cette perle fine, celle beaute virginale, sera infailliblement la proie
+d'un homme! et de quel homme? L'amant de cent autres femmes, qui ne
+verra sans doute en elle qu'une femme de plus, trop froide a son gre,
+et bientot dedaignee, si elle reste telle qu'elle est aujourd'hui; trop
+precieuse, si elle se transforme, pour ne pas etre jalousement asservie
+et torturee.--Oh! mon Dieu! je conserve cette candeur sacree avec une
+sollicitude passionnee, je veille sur elle, je la couve d'un regard
+maternel; je la respecte comme une relique, jusqu'a ne pas oser lui
+parler de moi, jusqu'a ne pas oser penser quand je suis aupres d'elle;
+et un etranger viendra la fletrir sous ses aveugles caresses! un
+homme, un de ces etres dont je sais si bien les vices et l'orgueil, et
+l'ingratitude, et le mepris, viendra l'arracher de mon sein pour la
+dominer ou la corrompre!... Cette idee trouble tout mon present et
+rembrunit tout mon avenir!
+
+
+
+LETTRE TROISIEME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Dimanche, 15 juin 1845.
+
+Je ne me croyais pas destinee a de nouvelles aventures, et pourtant, mes
+amis, en voici une bien conditionnee que j'ai a vous raconter.
+
+Il y a quinze jours, j'etais allee a Bergame pour quelque affaire, et je
+revenais seule dans ma voiture, impatiente de revoir Agathe, que j'avais
+laissee un peu souffrante a la villa, je n'etais plus qu'a cinq ou six
+lieues de mon gite, et le soleil brillait encore sur l'horizon. Un
+cavalier me suivait ou suivait le meme chemin que moi: il est certain
+que, soit qu'il me laissat en arriere en prenant le galop, et se mit
+au pas lorsque mes postillons le rejoignaient, soit qu'il se laissat
+depasser et se hatat bientot pour regagner le terrain, pendant assez
+longtemps je ne le perdis pas de vue. Enfin il me parut clair que
+c'etait a moi qu'il en voulait, car il renonca a toutes ces petites
+feintes, et se mit a suivre tranquillement l'allure de mes chevaux.
+Tony etait sur le siege de ma voiture, toujours le meme Tony, ce fidele
+jockey que Jacques connait bien, et qui est devenu un excellent valet de
+chambre. Il a conserve sa naivete d'autrefois et ne se gene point pour
+adresser la parole aux passants, quand il est ennuye du silence et de la
+solitude. Nous montions au pas une forte cote, et j'etais absorbee dans
+quelque reverie, lorsque je m'apercus que Tony avait lie conversation
+avec le jeune cavalier, qui paraissait ne pas demander mieux, quoiqu'il
+appartint evidemment a une classe beaucoup plus relevee que celle de mon
+domestique.
+
+J'ai dit le jeune cavalier, et, effectivement, celui-la etait dans la
+premiere Heur de la jeunesse: dix-huit ans au plus, une taille elancee
+des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction
+incomparable, des cheveux noirs, abondants, fins et boucles
+naturellement, un duvet de peche sur les joues, et des yeux... des yeux
+qui me rappelerent tout a coup les votres, Alice, tant ils etaient
+grands et beaux, des yeux de ce gros noir de velours, qui devraient etre
+durs en raison de leur teinte sombre, et qui ne sont qu'imposants, parce
+que de longues paupieres et un regard lent leur donnent un fonds de
+douceur et de tendresse extreme.
+
+Ce bel enfant me fut tout sympathique a la premiere vue, car ce fut
+alors seulement que je songeai a regarder ses traits, sa tournure et la
+grace parfaite avec laquelle il gouvernait son cheval, J'ecoutai aussi
+le son de sa voix, qui etait doux et plein comme son regard; son accent,
+qui etait pur et frais comme sa bouche. De plus, c'etait un accent
+francais, ce qui fait toujours plaisir a des oreilles francaises, fut-ce
+dans la contree _ou resonne le si_.
+
+Dans celles-ci, c'est l'_u_ lombard qui resonne; et Tony, qui est tres
+fier de parler couramment un affreux melange de dialecte et d'italien,
+s'imaginait que son interlocuteur pouvait s'y tromper. Mais, au bout
+d'un instant, e jeune homme, voyant bien qu'il avait affaire a un
+compatriote, se mit tout simplement a lui parler francais, et Tony lui
+repondit bientot dans la meme langue, sans s'en apercevoir.
+
+Leur conversation, que j'entendais par lambeaux, roulait sur les
+chevaux, les voitures, les chemins et les distances du pays. Certes un
+jeune homme aussi distingue que ce cavalier ne pouvait pas trouver un
+grand plaisir a echanger des paroles oiseuses avec un jeune valet assez
+simple et passablement familier. Pourtant il y mettait une bonne grace
+qui me parut cacher d'autres desseins; car, bien qu'il n'osat pas se
+tenir precisement a ma portiere, il se retournait souvent et cherchait a
+plonger ses regards dans ma voiture, et jusque sous le voile que j'avais
+baisse pour me preserver de la poussiere.
+
+Je m'amusai quelques instants de sa curiosite: puis j'en eus bientot des
+remords. "A quoi bon, me dis-je, laisser prendre un torticolis a ce bel
+adolescent? quand il verra les traits d'une femme qui pourrait fort bien
+etre la mere de son frere aine, il sera tout honteux et tout mortifie
+d'avoir pris tant de peine." Nous touchions au faite de la montee; je
+resolus de ne pas le condamner a descendre le versant au trot, et,
+certaine qu'apres avoir vu ma figure, il allait decidement renoncer a me
+servir d'escorte, je laissai tomber, comme par hasard, mon voile sur mes
+epaules, et fis un petit mouvement vers la portiere, comme pour regarder
+le pays. Mais quelle surprise, dirai-je agreable ou penible, fut la
+mienne, lorsque cet enfant, au lieu de reculer comme a l'aspect de
+la Gorgone, me lanca un regard ou se peignait naivement la plus vive
+admiration? Non, jamais, lorsque j'avais moi-meme dix-huit ans, je ne
+vis un oeil d'homme me dire plus eloquemment: "Vous etes belle comme le
+jour."
+
+Soyons franche, car, aussi bien, vous ne pouvez pas me prendre pour une
+sainte; le plaisir l'emporta sur le depit, et ma vertu de matrone ne
+put tenir contre ce regard de limpide extase et ce demi-sourire ou
+se peignait, au lieu de l'ironie dedaigneuse sur laquelle j'avais
+malicieusement compte, une effusion de sympathie soudaine et de
+confiance affectueuse. L'enfant avait faiblement rougi en me voyant le
+regarder, de mon cote, avec quelque bienveillance maternelle, mais ce
+leger embarras ne pouvait vaincre le plaisir evident qu'il avait a
+attacher ses yeux sur les miens. Il retenait la bride de son cheval
+pour ne pas s'ecarter de la portiere, et son trouble mele de hardiesse,
+semblait attendre une parole, un geste, un leger signe qui l'autorisat a
+m'adresser la parole. Enfin, voyant que je commencais a l'examiner
+avec un peu de severite feinte, il se decida a me saluer fort
+respectueusement.
+
+On salue beaucoup et a tout propos dans ce pays-ci, surtout les dames,
+lors meme qu'on ne les connait pas. Je rendis legerement le salut, et me
+retirai dans le fond de ma voiture, un peu emue, je le confesse: car, au
+premier moment de la surprise, toute femme sent que le plaisir de plaire
+est invincible en depit du serment... qui sait? peut-etre a cause du
+serment qu'ella a fait d'y renoncer; mais cette bouffee de jeunesse et
+de vanite ne dura point. Je pensai tout de suite a ma fille Agathe, je
+me dis que je la volais, et que le pur regard d'un si beau jeune homme
+lui fut revenu de droit, si elle s'etait trouvee a mes cotes. Je remis
+mon voile, je levai la glace et j'arrivai au relais ou je devais quitter
+la poste, sans avoir voulu m'assurer de la suite de l'aventure. Le
+cavalier me suivait-il encore? je n'en savais vraiment rien.
+
+Mon cocher et mes chevaux m'attendaient la pour me conduire jusque chez
+moi. En payant les postillons, je vis Tony a quelque distance, parlant
+bas et avec beaucoup de vivacite au jeune cavalier, qui avait mis pied
+a terre. Tony riait, frappait dans ses mains, et l'autre paraissait
+chercher a contenir cette petulance. Je crus meme voir qu'il lui donnait
+de l'argent, et cela me parut fort suspect, d'autant plus que, lorsque
+je rappelai Tony pour partir, je le vis tenir l'etrier de son nouveau
+protecteur, et prendre conge de lui en lui faisant des signes
+d'intelligence. Nous nous remimes en route pour cette derniere etape, et
+l'etranger nous suivit a quelque distance.
+
+Je m'avancai sur la banquette de devant, et, frappant sur le bras de
+Tony, place sur le siege: "Quel est ce jeune homme a qui vous avez
+parle, et d'ou le connaissez-vous?" lui demandai-je d'un ton severe.
+La tete de Tony depassant l'imperiale, je ne pus voir si sa figure se
+troublait; mais je l'entendis me repondre avec assez d'assurance:--Je ne
+les connais point, Madame, mais ca a l'air d'un brave jeune homme; il
+a des lettres de recommandation pour madame: mais il a dit qu'il ne se
+permettrait point de les lui remettre sur le chemin. Il vient avec nous,
+il descendra a l'auberge du village, et il viendra voir ensuite au
+chateau si madame veut bien recevoir sa visite.
+
+--C'etait donc la ce qu'il te disait?
+
+--Oui, et il me demandait si je pensais que madame serait visible en
+rentrant, ou seulement demain matin. J'ai dit que je n'en savais rien,
+mais qu'il pouvait bien essayer, que nous n'avions pas fait une longue
+route, et que madame ne se couchait pas ordinairement de bonne heure.
+
+--Et c'est pour donner de si utiles renseignements, que vous recevez de
+l'argent, Tony?
+
+--Oh! non, Madame, je venais d'entrer dans un bureau de tabac pour lui
+acheter des cigares, et il m'en remettait l'argent.
+
+Ces explications me parurent assez plausibles, et je me tranquillisai
+tout a fait. Neanmoins, un reste de curiosite me decida a recevoir cette
+visite aussitot que je fus rentree, et apres avoir pris seulement le
+temps d'embrasser Agathe.
+
+Le jeune homme fut introduit, et, des que j'eus jete les yeux sur
+l'adresse de la lettre qu'il me presenta, je lui fis amicalement signe
+de s'asseoir. Quelles mefiances et quels scrupules eussent pu tenir
+contre votre ecriture, ma chere Alice? Et comment celui qui m'apporte un
+mot de vous ne serait-il pas recu a bras ouverts?
+
+Mais quel singulier petit billet que le votre, et pourquoi avez-vous
+semble favoriser l'espece de mystere dont il plait a votre protege de
+s'entourer? Qu'est-ce qu'un _jeune homme qui va avoir le bonheur de
+me voir en Italie, et qui tachera de se recommander de lui-meme? Vous
+desirez_ que je sois _bonne pour lui_, et vous ne me dites pas son nom?
+Il faut qu'il me le declare lui-meme, qu'il m'apprenne qu'il est _l'ami
+de votre fils, un peu votre parent_, qu'il ne _vous connait pourtant pas
+beaucoup_, qu'il avait un grand desir de m'etre presente, et qu'il me
+supplie de ne pas le juger trop defavorablement d'apres son embarras
+et sa gaucherie? J'ai d'abord accepte tout cela sans examen, mais
+maintenant que j'y songe, et que je vois votre protege si peu au courant
+de ce qui vous concerne, je commence a m'inquieter un peu et a me
+demander si la personne a laquelle vous avez donne ou envoye une lettre
+pour moi (car ceci meme n'est pas bien clair) est reellement celle qui
+me l'a remise. Voyons, m'avez-vous adresse un M. Charles de Verrieres,
+brun, joli, age de dix-huit ou dix-neuf ans, parfaitement eleve, quoique
+un peu bizarre parfois, peu fortune et encore sans etat, a ce qu'il dit;
+voyageant, au sortir du college, pour se former l'esprit et le coeur,
+apparemment? Repondez-moi, ma tres-chere, car je suis intriguee.
+
+Pour que vous en jugiez, ou que vous connaissiez un peu mieux ce protege
+qui vous connait si peu, je reprends ma narration.
+
+Gagnee et vaincue par votre recommandation, et apprenant qu'il etait
+venu de Milan expres pour me voir, j'ai envoye chercher son cheval et
+ses effets a l'auberge, j'ai installe chez moi mon jeune hote, et nous
+avons passe ensemble dans la salle a manger, ou Agathe nous attendait
+pour souper. Jusque la, nous avions ete entre _chien et loup_; lorsque
+nous nous retrouvames en face, les bougies allumees, je retrouvai
+l'etrange et profond regard de l'enfant toujours attache sur moi, avec
+un melange de crainte, d'admiration, de curiosite, et parfois aussi de
+doute et de tristesse. Jamais physionomie d'amoureux, enflamme a la
+premiere vue, n'exprima mieux les angoisses et l'entrainement d'une
+passion soudaine. Pourtant ma raison rejetait et rejettera toujours une
+si absurde hypothese. Le premier etonnement etait passe, et, avec lui,
+la sotte satisfaction dont je n'avais pu me defendre. Ce jeune homme
+m'avait servi de miroir pour me dire que j'etais belle encore; mais quel
+rapport pouvait s'etablir entre son age et le mien? La presence d'Agathe
+me communiquait d'ailleurs ce calme souverain qui emane d'elle et qui
+reagit sur moi. Quand Agathe est la, il n'y a point de folle pensee qui
+puisse approcher du cercle magique qu'elle trace autour de nous deux. Je
+me disais donc que ce jeune homme avait quelque grace importante a me
+demander, qu'il attendait de moi son bonheur ou son salut; et la pensee
+qu'il connaissait Agathe, qu'il etait epris d'elle, et chastement
+favorise en secret, commencait a me venir.
+
+[Illustration 10.png: Appuyee sur l'epaule d'Agathe...]
+
+Mais la tranquillite d'Agathe me detrompa bientot. Elle ne le
+connaissait pas, elle ne l'avait jamais vu; et lui, cet enfant si
+impressionnable, si avide d'admirer la beaute, si soudain dans
+l'expression muette de son penchant secret, il ne regardait point
+Agathe, il ne la voyait pas. Il ne voyait que moi. Celle luxuriante
+jeunesse de ma fille, ces yeux purs, cette bouche fraiche, cet air
+angelique, tout cela ne lui disait rien. Il semblait qu'il n'eut pas le
+loisir de s'apercevoir de sa presence.
+
+Je ne savais que penser de ce jeune homme: son excessive: politesse, ce
+raffinement d'egards et de menues attentions pour les femmes, qui, en
+France, appartient aux patriciens exclusivement, me donnait la certitude
+qu'il etait ce qu'autour de vous, Alice, on appelle _bien ne_: mais,
+en meme temps, il montrait une instruction solide, et complete, une
+maturite de jugement et une absence de pretentions, qui, vous le savez
+bien, et vous me permettez bien de vous le dire, sont extremement rares
+chez les enfants de votre caste. L'instruction des classes moyennes est
+plus precoce, a cet egard, plus speciale, et j'ai toujours remarque,
+entre les bacheliers de la bourgeoisie et ceux de la noblesse, la
+difference qu'il y a entre une education imposee comme necessaire et
+celle qui n'est reputee que d'agrement. Notre Charles (ou plutot votre
+Charles), avait donc l'esprit d'un roturier et les manieres d'un
+gentilhomme, et cela en fait un personnage original et frappant, a cet
+age ou les adolescents de l'une ou de l'autre classe portent tous le
+meme cachet, ou de gaucherie sauvage, ou de confiance ridicule. Celui-ci
+n'a rien de lourd et rien de frivole, rien de pedant et rien d'evente.
+Il parle quelquefois comme un homme mur qui parle bien, et, en le
+faisant, il ne perd rien de la grace et de l'ingenuite de son age. Il
+est reflechi a l'habitude, etourdi par eclairs, serieux d'esprit, gai de
+caractere, retenu avec bon gout, expansif avec entrainement. Enfin, il
+faut le dire, Alice, et voila ce qui me desole, il est charmant, il est
+accompli, et si j'avais seize ou dix sept ans, j'en serais folle.
+
+Et pourquoi et comment ne l'est-_elle_ pas? Est-ce parce qu'elle est
+vivement frappee au coeur, qu'elle cache si bien sa folie? Ou, si elle
+ne sent rien pour lui, est-ce qu'elle serait egoiste et insensible? Je
+m'y perds!
+
+[Illustration 11.png: Je vis Tony a quelque distance, parlant bas...]
+
+Voila encore mon recit interrompu par des reflexions et des exclamations
+auxquelles vous ne comprenez rien.
+
+Je renonce a raconter avec detail et, en trois mots, vous allez
+m'entendre. Le lendemain, il a enfin tres-bien remarque Agathe. Au grand
+soleil du matin, grace a Dieu, j'ai apparemment repris mon aspect de
+matrone romaine. Le regard de mon hote n'etait plus si brillant; il
+etait plus doux, et le respect semblait temperer la sympathie. Au grand
+soleil du matin aussi, ces pales jasmins qui eclosent sur les joues
+suaves et fines d'Agathe exhalaient un irresistible parfum d'innocence.
+Charles a senti cette fleur passer entre lui et moi dans l'atmosphere.
+Il a releve la, tete, et ce qui etait logique et legitime est arrive; il
+a ete frappe, charme, doucement et delicieusement penetre. J'ai vu
+ce retour vers le cours naturel des choses, la jeunesse attirant la
+jeunesse, et je ne m'en suis pas alarmee. Qu'est-ce qu'un souffle
+qui passe? Qu'est-ce qu'un voyageur qui arrive la veille et part le
+lendemain?
+
+Mais il ne partit pas le lendemain. Je ne sais comment la chose se fit,
+il se rendit necessaire pour le jour suivant. Nous devions entreprendre
+une grande promenade sur le lac. J'ignore si le ruse connaissait le lac,
+mais il eut l'air de ne pas le connaitre, de nous demander l'itineraire
+de la tournee pittoresque qu'il projetait de faire en nous quittant;
+et moi, avec cette candeur qui porte les habitants d'un beau pays a en
+faire les honneurs aux etrangers, je lui appris que nous serions par la,
+je lui donnai rendez-vous vers certains rochers, et, peu a peu, on se
+fit si bien a l'idee de passer la journee ensemble, qu'on trouva plus
+sur, pour se rencontrer a point, de partir et d'arriver dans la meme
+barque.
+
+Cette journee fut charmante, un temps magnifique, des sites delicieux,
+un enjouement expansif qui alla presque jusqu'a l'intimite, et ces mille
+petits incidents champetres qui rapprochent et lient plus qu'on ne
+l'avait prevu. Tony etait notre gondolier et nous egayait comme a
+dessein, par sa bonne humeur et ses lazzis naifs.
+
+Le soir, quand nous rentrames, nous etions tous trop fatigues pour que
+Charles se remit en route, et il prit conge de nous, pour le lendemain
+matin. Il devait partir avec le jour; mais, a midi, il etait encore a
+l'auberge. Le marechal avait encloue son cheval; il en cherchait un
+autre, et n'en trouvait pas. Il fallut bien songer a lui en offrir un,
+et l'inviter a venir dejeuner en attendant; mais, le lendemain, nous
+allions a quelque distance sur la route de Milan, et nous pouvions le
+conduire jusque la. Agathe fit cette reflexion avec un naturel parfait:
+je n'y vis pas d'objection. Une affaire survint et retarda notre
+voyage......Que vous dirai-je?
+
+Charles passa huit jours avec nous, sans que le hasard nous amenat
+aucune visite, et, durant toute cette semaine, voyant Agathe a toute
+heure, ecoutant sa voix charmante, faisant de la musique et de la
+peinture avec elle, il en devint amoureux, du moins je le crois, et il
+m'est impossible d'expliquer autrement la douleur visible et profonde
+avec laquelle il nous quitta, la joie enthousiaste qu'il eprouva
+lorsqu'il se fut fait autoriser a revenir au bout d'un mois, epoque a
+laquelle il devait repasser pour aller a Venise.
+
+Et, au lieu de repasser au bout d'un mois, il vient de repasser, comme
+il dit, au bout de huit jours. De pretendues affaires l'ont oblige
+d'abreger son sejour a Milan, il n'a pas pu traverser la vallee sans
+s'arreter pour nous saluer, et voila encore huit jours qu'il nous salue
+et nous fait ses adieux.
+
+De tout cela il resulte, Alice, que ma fille a un amoureux terriblement
+amoureux, je vous jure, et qui s'est tellement donne a nous, coeur
+et ame que je ne sais pas du tout comment je vais le decider a nous
+quitter. Il faut pourtant s'y resoudre, car les pretextes vont manquer
+mutuellement, et la vie est si bizarrement arrangee, qu'il ne suffit
+pas de se plaire et de se convenir parfaitement les uns aux autres pour
+rester ensemble indefiniment: il faut des pretextes; les convenances,
+qui sont un admirable systeme de prudence destine a nous faire toujours
+sacrifier le present a l'avenir, le certain a l'incertain, la joie a
+l'ennui, et la sympathie a la defiance, les convenances exigent que nous
+eloignions celui que nous voudrions garder, de peur qu'un jour ne
+vienne ou nous regretterions de l'avoir retenu. Et pourtant alors,
+ces pretextes ne manqueraient pas; car l'usage autorise les pretextes
+menteurs et desobligeants. Il ne demande d'art et de vraisemblance
+qu'a ceux qui donneraient du bonheur. Et pourtant aussi, ce jour ou on
+voudrait l'eloigner n'arrivera peut-etre jamais... Peut-etre que sa
+presence nous serait a jamais douce et bienfaisante... Alors, raison de
+plus pour qu'il s'en aille; car, si on l'aime, il ne faut pas qu'il s'en
+doute; et, s'il s'en doute deja, il ne faut a aucun prix le lui dire
+sincerement. La loyaute gaterait tout, elle inspirerait bien vite la
+mefiance a celui qui, de son cote, est au desespoir d'en inspirer... Et
+voila les cercles vicieux qui se deroulent a l'infini, lorsqu'on met
+aux prises, dans la premiere circonstance venue, les lois d'un noble
+instinct et celles d'un monde hypocrite et froid.
+
+Et, apres tout, il se trouve qu'en fait, le monde a raison
+quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, et que les cas ou on lui sacrifie
+quelque chose de vraiment regrettable sont des cas exceptionnels. Ce
+n'est pas la froide mefiance du monde qui a fait la corruption et la
+perversite: c'est la perversite et la corruption des moeurs qui ont
+rendu necessaires les lois glacees de la convenance.
+
+Au fait, pourquoi, dans cette occasion-ci, serait-il prouve qu'on doit
+ecouter sa sympathie et se revolter contre l'usage? ce jeune homme nous
+plait enormement, cela est certain. Il est d'un commerce exquis, sa
+figure et ses manieres ont un charme qui tournerait la tete d'une jeune
+fille un peu romanesque et qui ferait battre d'amour et d'orgueil le
+coeur d'une mere. Si je consulte mon instinct, je dois m'imaginer que
+c'est la le fils de mon choix et desirer ardemment qu'il plaise a ma
+fille, qu'ils se voient, qu'ils s'entendent, et qu'un jour arrive, ou,
+un peu moins enfants l'un et l'autre, ils s'engagent l'un a l'autre.
+
+Il me semble bien que nous nous convenons tous les trois, qu'il est et
+serait a jamais heureux avec nous, et que, lui, completerait notre vie.
+C'est pour le coup que je serais calme et guerie de tout le passe, en
+voyant naitre et en surveillant maternellement ces innocentes amours;
+j'aurais une famille, et chaque annee, ajoutee a ma vieillesse, au lieu
+de m'apporter l'effroi de l'abandon et de l'isolement, me donnerait
+l'espoir et la certitude de voir s'agrandir le cercle de mes saintes
+affections.
+
+Mais tout cela peut n'etre qu'un reve et une dangereuse illusion. Cet
+enfant, quand il nous reviendra dans quelques annees, sera peut-etre
+corrompu; et peut-etre alors rougirais-je d'avoir songe a lui faire
+esperer le coeur et la main d'Agathe.
+
+Et, des a present, quel est-il, apres tout? Il me semble que je le
+connais, que je l'ai toujours connu, que je lis dans son ame, que je n'y
+vois rien que de pur et de beau; mais ne me trompe-je point? Ne suis-je
+pas prevenue par quelque attrait romanesque, par cette seduction de la
+beaute a laquelle je suis encore trop sensible, par l'isolement ou
+je vis, et un certain besoin d'illusions qui se reporte sur l'avenir
+d'Agathe, faute de pouvoir s'exercer sur moi-meme? Et d'ailleurs,
+quoi de plus fragile que cette beaute d'une ame a peine ouverte aux
+impressions de la vie?
+
+Il est certain, d'ailleurs, qu'il y a en lui quelque chose de
+mysterieux, et qu'il a de puissants motifs pour ne nous parler ni de sa
+famille, ni de ses amis, ni de sa position dans le monde, ni d'aucune
+de ses relations. Quand je cherche a l'interroger, ses reponses sont
+laconiques, evasives. Quelquefois meme elles ne sont pas d'accord avec
+ses precedentes reponses, et il se trouble quand j'en fais la remarque,
+comme s'il y avait a son nom quelque malheur on quelque honte attaches
+fatalement. Mais l'instant d'apres il rit de son embarras, et alors son
+regard et ses manieres ont une franchise, une confiance, une spontaneite
+d'affection, qui semblent protester contre la reserve de ses paroles et
+attester que son ame est a l'abri de tout reproche et de tout soupcon.
+On dirait alors qu'il se moque tendrement de mes inquietudes, et qu'il
+se sent le maitre de les faire cesser.
+
+Moi, j'ai dans l'idee que c'est un enfant de l'amour, le fils ignore de
+quelque noble et pieuse dame dont il a devine et veut garder fidelement
+le secret. S'il en est ainsi, et que par-dessus le marche il soit
+pauvre, raison de plus pour qu'il m'interesse et que je caresse le reve
+de devenir sa mere. On dirait qu'il devine cela, qu'il y compte, et
+c'est peut-etre pour cette confiance que je l'aime tant.
+
+Au milieu de toutes mes perplexites, Agathe reste calme comme Dieu meme.
+Elle l'aime pourtant, je le crois; car elle parait plus heureuse quand
+il est la: elle pense, voit et parle comme lui sur tous les points.
+Elle l'apprecie et l'admire meme avec une naivete incroyable; mais
+la tranquillite de ce bonheur et l'incurie de cette affection me
+surpassent. Il semble qu'elle ne se doute point qu'ils vont se quitter
+pour longtemps, peut-etre pour toujours, ou bien qu'elle s'imagine que
+le regret et l'absence ne font point de mal. Cette fille si sage et
+si sensee aurait-elle l'imprevoyance d'un enfant? ou bien son courage
+est-il si bien trempe, son enthousiasme si cache et si profond, qu'elle
+soit invulnerable au doute et a la souffrance? Moi, qui aime ce jeune
+homme pour elle, et a cause d'elle, je suis mille fois plus agitee.
+
+Et ne doit-il pas en etre ainsi? Agathe est un enfant gate, a qui
+le bien est venu en dormant, et qui se repose sur ma prudence et ma
+tendresse. Elle s'imagine peut-etre serieusement que c'est la le fiance
+que je lui destine, et sa superbe indolence de petite fille adoree
+accepte ce bonheur comme elle a accepte la fortune, la liberte et
+mon amour, sans surprise et sans transport. Oui, c'est a moi d'etre
+vigilante et soucieuse; c'est a moi, qui ai foule aux pieds l'opinion
+pour mon propre compte, de faire bonne garde pour que la _fille de
+Cesar_ ne soit pas meme soupconnee; c'est a moi d'etudier en tremblant
+les jeunes gens qui passent le seuil de notre sanctuaire, et d'empecher
+qu'un souffle malfaisant n'y penetre. Etrange fille qui m'impose des
+devoirs si etrangers a mes habitudes et a mon caractere, qui ne se doute
+point que cela soit si difficile et si grave pour moi!
+
+Il faut pourtant sortir de cette position. Il ne m'arrive pas de lettre
+de vous; Charles ne parait pas dispose a partir si je ne l'y force, et
+je vous en demande bien pardon, ma soeur, mais je vais mettre votre
+protege tout doucement dehors, car je ne veux pas qu'il croie si aise
+d'etre l'amant et le fiance de ma fille.
+
+
+
+LETTRE QUATRIEME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Lundi 16.
+
+--Je relis tout ce que je vous ecrivais hier, et je pense que mon
+cerveau avait un peu de fievre, car je trouve, aujourd'hui, qu'il n'y
+avait pas du tout lieu a m'inquieter si fort. Je vois les choses tout
+autrement ce matin. Il ne me semble plus que Charles soit amoureux
+d'Agathe, ni qu'Agathe ait encore pense a la possibilite d'avoir une
+inclination. Ils sont, il est vrai, plus gais, plus intimes, plus
+camarades, si l'on peut ainsi dire, qu'ils ne l'ont encore ete. On
+croirait voir le frere et la soeur; mais cette amitie enjouee, a la
+veille de se quitter, ne ressemble pas a l'amour. Non, ils sont trop
+jeunes, et c'est ma vieille tete, remplie de souvenirs brulants et
+fletrie par l'experience, qui a construit tout ce roman, auquel, dans
+leur candeur, ces enfants ne songent point. Hier soir, Agathe a eu
+envie de dormir a neuf heures; elle a ete tranquillement se coucher en
+folatrant avec nonchalance, On n'a pas envie de dormir quand on aime et
+qu'on peut rester jusqu'a minuit aupres de son amant.
+
+Et lui, au lieu d'etre triste, ou de ressentir quelque depit, lui a
+souhaite un bon somme avec d'innocentes plaisanteries. Il n'a pas paru
+s'ennuyer le moins du monde de rester tete a tete avec moi tandis que je
+faisais de la tapisserie; et comme je l'engageais a aller dormir aussi,
+il m'a suppliee d'un ton caressant de ne pas l'envoyer coucher de si
+bonne heure. "Je serai bien sage, me disait-il, je ne vous fatiguerai
+pas de mon babil; si vous voulez rever ou reflechir en travaillant, je
+ne ferai pas le moindre bruit. Je me tiendrai la dans un coin comme
+votre chat. Pourvu que je sois avec vous, c'est tout ce qu'il me faut
+pour passer une bonne et chere soiree."
+
+C'est par de semblables calineries d'une delicatesse incroyable que
+cet enfant-la trouve le moyen de se faire cherir. Elles sont si vives
+parfois que si Agathe n'etait pas ici, je m'imaginerais peut-etre qu'il
+est epris de mes quarante-cinq ans. "Charles, lui ai-je dit, vous avez
+une mere, n'est-ce pas?--Certainement, tout le monde a une mere.--Eh
+bien, si j'etais votre mere, je serais jalouse.--On voit bien que vous
+n'etes pas mere, les meres ne sont pas jalouses.--La votre ne l'est pas?
+Elle est donc bien calme ou bien preoccupee?--Une mere est l'image de
+Dieu, et Dieu n'est pas jaloux de ses enfants."
+
+Et apres cette reponse, pour detourner mes questions, il s'est mis a me
+parler de vous, et a me questionner sur votre compte, disant qu'il avait
+eu peu d'occasions de vous voir, et qu'il savait seulement que vous
+etiez une personne des plus respectables.
+
+--Respectable est peu dire; ai-je repondu: vous pourriez dire adorable
+et ne rien dire de trop. Je lui appliquerais ce que vous disiez tout
+a l'heure des meres en general. Les femmes comme madame de T... sont
+l'image de Dieu sur la terre.
+
+--En verite? En ce cas, son fils doit bien l'aimer!
+
+--Comment ne savez-vous pas a quel point, si vous etes son ami?
+
+--Oh! son camarade plus peut-etre que son ami. Cet enfant-la d'ailleurs
+est un etourdi qui ne vaut probable ment pas sa mere.
+
+--Ce n'est pas ce que sa mere m'ecrit de lui. Elle dit que c'est un
+ange, et je le crois.
+
+--Vraiment, elle dit cela de Felix, cette bonne madame de T...? Vous
+voyez bien que les meres sont des etres divins!
+
+--Mais je ne suis pas contente de votre maniere de parler du fils
+d'Alice...
+
+--Alice? madame de T...? Dites-moi, je vous en prie si vous la trouvez
+belle autant qu'on le dit?
+
+--Comment, vous ne l'avez donc jamais vue?
+
+--Oui, elle m'a semble belle! autant que je puis m'en souvenir.
+
+--Tenez, lui ai-je dit, en tirant de mon sein votre portrait que je ne
+quitte jamais, la voila, mais cent fois moins belle, moins angelique,
+moins parfaite qu'elle n'est en realite.
+
+Il a pris votre portrait, et l'a tenu dans ses mains, le regardant sans
+cesse en m'ecoutant parler. Il eprouvait une sorte d'emotion etrange, et
+je crois vraiment, Alice, qu'il devenait amoureux de vous. Cet enfant
+est impressionnable a un point extraordinaire. Ou c'est quelque genie de
+peintre qui va prendre son essor et que la beaute tourmente et subjugue,
+ou c'est une organisation d'artiste, mobile, enthousiaste, prete a
+s'enflammer a toutes les etincelles qui courent dans l'atmosphere. Il me
+questionnait toujours: affectant une legerete badine, et, pourtant,
+je voyais une ardente curiosite percer sous cette petite feinte. Il
+souriait, rougissait, et, a mesure que je m'animais en parlant de vous
+avec passion, il devenait si tremblant que je craignais d'avoir ete trop
+loin, et je m'arretai tout d'un coup, pour lui retirer votre portrait
+qu'il serrait convulsivement contre sa poitrine... Pardonnez-moi, Alice,
+mais j'ai cru un instant que cet enfant me faisait un mystere de sa
+passion pour vous, et qu'il avait menti en disant vous connaitre a
+peine, de peur qu'a sa maniere de parler de vous je ne vinsse a le
+deviner. Vous etes encore assez jeune pour inspirer un violent amour;
+vous avez eloigne le jeune Charles en voyant les ravages que vous
+causiez involontairement; et, en me le recommandant, vous n'avez pas
+trop ose vous expliquer sur son compte... Voila, du moins, le nouveau
+roman que, pendant quelques minutes, j'ai improvise sur vous et sur lui!
+
+Mais la scene a change, et j'ai failli encore une fois me croire l'objet
+de cette flamme que je reve en lui, et qui n'y est, en realite, qu'a
+l'etat de vague aspiration pour toutes les femmes. En me rendant votre
+portrait, il a pris impetueusement mes mains, et y a porte ses levres,
+baisant a la fois et mes mains et votre image; et alors, se pliant sur
+ses genoux d'une maniere enfantine et gracieuse, moitie fils, moitie
+amant: "Vous etes la plus admirable des femmes! s'est-il ecrie: oui!
+apres une autre femme, que je sais, il n'y a rien, de plus vrai, de plus
+aimant et de plus parfait que vous sur la terre. On me l'avait bien dit
+que vous etiez d'une beaute divine et d'une eloquence irresistible! mais
+il y avait des gens qui pretendaient que vous n'etiez pas bonne et qu'il
+fallait se mefier de votre puissance; moi, des le premier regard que
+j'ai jete sur votre figure divine, j'ai senti que ces gens-la en avaient
+menti; et depuis, chaque parole que vous avez dite m'a penetre au fond
+du coeur. Aussi, je le repete, apres une autre femme a laquelle j'ai
+donne mon coeur et mon ame, il n'en est point que j'aime et que je
+venere plus que vous.
+
+--Et cette femme, mon cher enfant, ne serait-ce point Agathe? lui ai-je
+dit, entrainee a cette imprudence par l'emotion puissante qu'il me
+communiquait.
+
+--Agathe! s'est-il ecrie avec une surprise evidente. Agathe?... Pourquoi
+donc Agathe?... Ah! oui, il est certain que mademoiselle Agathe est
+charmante. Elle est belle, elle est bonne, elle a de l'intelligence et
+du coeur. Oui, oui, je l'aime bien tendrement, permettez-moi de vous
+dire cela. Je voudrais etre son frere! Si j'avais age d'homme, je
+voudrais etre son mari. Mais a l'heure qu'il est, ce n'est pas elle que
+je vous prefere, c'est une autre... c'est ma mere!
+
+Il a dit cela avec tant d'effusion, et il y avait quelque chose de si
+angelique en lui, que j'ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je l'ai
+embrasse au front, et je lui ai demande de me parler de sa mere; mais
+voila ou je me confirme dans l'idee qu'il n'est pas fils legitime: c'est
+qu'apres cet elan passionne pour la femme qui lui a donne le jour, il
+n'a plus voulu ajouter un mot, remettant a une autre fois une confidence
+qu'il pretend avoir a me faire.
+
+
+
+LETTRE CINQUIEME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Mardi 17.
+
+Oh! Alice, quel denouement a notre aventure! et que mon roman me plait
+mieux ainsi! Comme vous avez du rire, malicieuse amie, depuis le
+commencement de cette longue et absurde lettre! Mais je ne la dechirerai
+pas: car, au milieu de mes extravagances, je vous ai dit tout ce que je
+pense de lui, tout ce que je sens pour lui, et vous verrez bien que mon
+coeur avait devine ce que mon esprit, incroyablement obtus en cette
+circonstance, ne pouvait pas penetrer. Je suis sure qu'il vous a ecrit
+en meme temps que moi tout ce qui se passait entre nous, et que vous
+allez recevoir nos deux versions a la fois. Je veux continuer la mienne
+afin que vous compariez; et, si ce petit demon vous fait quelque
+mensonge, soyez sure que c'est moi qui dis la verite.
+
+Ce matin, Charles devait decidement partir. Il nous avait dit adieu;
+mais un adieu si tranquille et si enjoue meme, que j'en etais blessee,
+et j'en revenais a penser que cet enfant, admirablement doue sous le
+rapport de la figure et de l'esprit, avait le coeur volage et personnel
+des futurs grands artistes.
+
+Il part en effet, il monte a cheval, il disparait; je me sentais mal.
+Je n'osais regarder Agathe, je craignais de la voir tout a coup pale et
+consternee, et de deviner son amour trop tard pour y porter remede. Je
+la regarde enfin. Elle etait tranquille, belle, reposee; elle avait bien
+dormi, elle n'avait pas verse une larme, elle souriait a sa perdrix!
+
+Cela me fit plus de mal encore. Les enfants d'aujourd'hui sont bien
+forts, me disais, et bien froids! L'amour n'est plus de ce siecle; je
+l'ai cherche toute ma vie sans le trouver, et cette jeune generation ne
+se donnera meme pas la peine de le chercher. C'est mieux, a coup sur,
+c'est plus sage et plus heureux; mais je ne comprends plus rien a la
+vie!
+
+Tony arrive la-dessus; il avait une figure inouie. Il riait, rougissait,
+balbutiait et tournait une lettre dans ses mains "Qu'as-tu donc? Est-ce
+que M. de Verrieres a oublie quelque chose?
+
+--Non, non, Madame, ce n'est pas lui, c'est un autre, a present!
+
+--Comment? quel autre? Donne donc!
+
+--C'est M. Felix qui arrive, M. Felix de T..., le neveu a feu M. le
+comte!
+
+J'ouvre la lettre. "Ma chere tante, voulez-vous permettre a un neveu,
+dont vous vous souvenez sans doute a peine, mais qui ne vous a jamais
+oubliee, de venir vous embrasser de la part de sa mere? Il est a votre
+porte.
+
+FELIX DE T..."
+
+Eh bien! Alice, je ne sais ou j'ai l'esprit; mais il parait que, hors
+les cas, aujourd'hui oublies, d'amour et de jalousie, je ne possede
+aucune penetration. Me voila eperdue de joie, courant au-devant de ce
+neveu, dont je n'ai jamais recu un signe de souvenir et d'affection, ce
+qui me blessait un peu, quoique je ne vous en aie jamais parle, mais que
+j'adore deja, parce qu'il est votre fils et parce qu'il m'ecrit un si
+aimable billet.
+
+Je m'elance. Agathe me suit, Tony rit et saute comme un fou. Un
+tourbillon de poussiere vient a nous. Un homme descend de cheval au
+milieu de ce nuage et se precipite dans mes bras... C'est Charles de
+Verrieres, c'est-a dire, c'est Felix de T...!
+
+Oh! quel etre que votre fils, Alice! Quel adorable enfant cela fait
+aujourd'hui, et quel homme irresistible ca sera un jour! Vous seule
+pouviez mettre au monde et developper un pareil naturel! Comment n'ai-je
+pas compris, des la premiere vue, qu'il n'y avait pas d'enfant comme
+lui, a moins que ce ne fut l'enfant d'Alice!
+
+Alors, me prenant un peu a part, apres les premieres effusions, il m'a
+confesse la cause de toute cette petite comedie. Il avait, malgre vous,
+malgre lui-meme, quelques preventions contre moi. Il avait entendu
+parler de moi si diversement! Dans votre famille, il y a encore de vieux
+parents si acharnes contre la pauvre Isidora, et on vous fait un crime
+si grave, ma divine amie, de me traiter comme votre soeur! L'enfant
+croyait a vous plus qu'aux autres; mais, quand on lui disait que je vous
+trompais, que je ne vous aimais pas, que j'etais un genie infernal, un
+esprit de tenebres et de perdition, il etait effraye et n'osait vous le
+dire. Enfin, envoye par vous a Milan, avec un parent qui voulait lui
+montrer une partie de l'Italie, il a resolu de me voir sans se faire
+connaitre, et il m'a repete aujourd'hui ce qu'il me disait l'autre jour.
+D'abord, la voix publique lui apprenait sur son chemin que je n'etais
+pas une mauvaise femme; il a vu que je n'employais pas ma fortune a de
+mechantes actions. Sans doute, on lui aura dit aussi ce dont il a la
+delicatesse de ne point parler, le cher enfant! a savoir qu'a l'endroit
+des moeurs j'etais desormais _irreprochable!_ Enfin, il m'a vue, il m'a
+trouvee belle, et d'une beaute qui lui a plu. Il m'a dit cela comme
+il vous le disait, et maintenant je l'ecoute comme vous l'ecouteriez
+vous-meme. Et le reste, vous le savez: il s'est trouve si heureux, si a
+l'aise, si bien selon son coeur aupres de moi, que, si ce n'etait pour
+aller vous rejoindre, il ne voudrait jamais me quitter. Mais il peut
+rester encore quelques jours. Son parent est retenu a Milan par une
+affaire, et, d'apres vos intentions, il l'a autorise a passer ce temps
+pres de moi.
+
+Tony qui, enfant, a beaucoup joue avec lui, l'avait reconnu au relais ou
+il mit pied a terre la premiere fois a une petite cicatrice particuliere
+qu'il a a la main, et qui provient d'une blessure prise en jouant avec
+lui, precisement. Tony, sachant qu'on voulait me faire une agreable
+surprise, a garde le secret. Quant a Agathe, elle ne savait rien, sinon
+que Charles ne s'en allait pas pour tout de bon ce matin.
+
+S'aiment-ils? Ils s'aiment comme Felix me l'a dit, fraternellement; et
+un jour ils s'aimeront autrement, si nous le voulons toutes les deux,
+Alice. Vous le voudrez quand vous connaitrez Agathe, et ce sera une
+maniere, peut-etre, de faire accepter a votre fils la fortune de son
+oncle, qui lui serait revenue en grande partie un peu plus tard. Mais
+laissons au temps a regler le cours des choses; j'etais une folle de le
+devancer par mon inquietude; je ne comprenais pas que Charles put rester
+et se plaire autant ici a cause de moi, et j'etais forcee de supposer
+que c'etait a cause d'Agathe. A present, je sais que Felix etait chez sa
+tante pour l'amour d'elle, et si Agathe a aide a lui faire trouver le
+temps agreable, c'est par rencontre et par bonne chance. Oh! ma chere
+Alice, quelles belles fleurs croissent dans le jardin de la vieillesse
+quand on a de tels enfants! et qu'il est doux de vivre en eux quand on
+est degoute de vivre pour soi-meme! Que vous etes heureuse d'etre mere,
+et que je suis bien dedommagee de l'etre devenue de coeur et d'esprit!
+
+
+
+FIN D'ISIDORA.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Isidora, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIDORA ***
+
+***** This file should be named 13744.txt or 13744.zip *****
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+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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