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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13744 ***
+
+[Illustration: 00.png]
+
+
+
+ISIDORA
+
+
+
+NOTICE
+
+A Paris, 1845. C'était une très-belle personne, extraordinaire ment
+intelligente, et qui vint plusieurs fois _verser son coeur à mes pieds_,
+disait-elle. Je vis parfaitement qu'elle _posait_ devant moi et ne
+pensait pas un mot de ce qu'elle disait la plupart du temps. Elle eût pu
+être ce qu'elle n'était pas. Aussi n'est-ce pas elle que j'ai dépeinte
+dans _Isidora_.
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, 17 janvier 1853.
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+JOURNAL D'UN SOLITAIRE A PARIS.
+
+Il y a quelques années, un de nos amis partant pour la Suisse nous
+chargea de ranger des papiers qu'il avait laissés à la campagne, chez
+sa mère, bonne femme peu lettrée, qui nous donna le tout, pêle-mêle, à
+débrouiller. Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient déjà
+servi à faire des sacs pour le raisin, et c'était peut-être la première
+fois qu'ils étaient bons à quoique chose. Cependant nous eûmes le
+bonheur de sauver deux cahiers qui nous parurent offrir quelque intérêt.
+Quoiqu'ils n'eussent rien de commun ensemble, en apparence, la même
+ficelle les attachait, et nous prîmes plaisir à mettre en regard les
+interruptions d'un de ces manuscrits avec les dates de l'autre; ce qui
+nous conduisit à en faire un tout que nous livrons à votre discrétion
+bien connue, amis lecteurs. Nous avons désigné ces deux cahiers par les
+numéros 1 et 2, et par les titres de _Travail_ et _Journal_. Le premier
+était un recueil de notes pour un ouvrage philosophique que Jacques
+Laurent n'a pas encore terminé et qu'il ne terminera peut-être jamais.
+Le second était un examen de son coeur et un récit de ses émotions qu'il
+se faisait sans doute à lui-même.
+
+
+
+CAHIER N° 1.--TRAVAIL.
+
+.....................................................
+.....................................................
+.....................................................
+.....................................................
+
+
+TROISIÈME QUESTION.
+
+_La femme est-elle ou n'est elle pas l'égale de l'homme dans les
+desseins, dans la pensée de Dieu?_
+
+La question est mal posée ainsi; il faudrait dire: _L'espèce humaine
+est-elle composée de deux êtres différents, l'homme et la femme?_ Mais
+dans cette rédaction j'omets la pensée divine, et ce n'est pas mon
+intention. _En créant l'espèce humaine, Dieu a-t-il formé deux êtres
+distincts et séparés, l'homme et la femme?_
+
+Revoir cette rédaction dont je ne suis pas encore content.
+
+
+
+CAHIER N°2. JOURNAL.
+
+25 décembre.
+
+J'ai passé toute ma soirée d'hier à poser la première question, et je
+me suis couché sans l'avoir rédigée de manière à me contenter, je me
+sentais lourd et mal disposé au travail, j'ai feuilleté mes livres pour
+me réveiller, j'ai trop réussi, je me suis laissé aller au plaisir de
+comparer, d'analyser. J'ai oublié la formule de mon sujet pour les
+détails. C'est parfois un grand ennemi de la méditation que la lecture.
+
+26 décembre.
+
+Je n'ai pu travailler hier soir, le vent a tourné au nord. Je me suis
+senti paralysé de corps et d'âme. Les nuits sont si froides et le bois
+coûte si cher ici! Quand je devrais mourir à la peine, je ne sortirai
+pas de cette pauvre mansarde, je ne quitterai pas ce sombre et dur Paris
+sans avoir résolu la question qui m'occupe. Elle n'est pas de médiocre
+importance dans mon livre: régler _les rapports de l'homme et de la
+femme dans la société, dans la famille, dans la politique!_ Je n'irai
+pas plus avant dans mon traité de philosophie, que je n'aie trouvé une
+solution aux divers problèmes que cette formule soulève en moi. J'admire
+comme ils l'ont cavalièrement et lestement tranchée tous ces auteurs,
+tous ces utopistes, tous ces métaphysiciens, tous ces poëtes! Ils ont
+toujours placé la femme trop haut ou trop bas. Il semble qu'ils aient
+tous été trop jeunes ou trop vieux.--Mais moi-même, ne suis-je pas trop
+jeune? Vingt-cinq ans, et vingt-cinq ans de chasteté presque absolue,
+c'est-à-dire d'inexpérience presque complète! Il y en a qui penseraient
+que cela m'a rendu trop vieux. Il est des moments où, dans l'horreur de
+mon isolement, je suis épouvanté moi-même de mon peu de lumière sur
+la question. Je crains d'être au-dessous de ma tâche; et si je m'en
+croyais, je sauterais ce chapitre, sauf à le faire, et à l'intercaler en
+son lieu, quand mon ouvrage sera terminé à ma satisfaction sur tous les
+autres points.
+
+26 décembre au soir.
+
+L'idée de ce matin n'était, je crois, pas mauvaise. J'essaierai de
+passer outre, afin de m'éclairer sur ce point par la lumière que je
+porterai dans toutes les parties de mon oeuvre et que j'en ferai
+jaillir. Je me sens un peu ranimé par cette espérance... J'ignore si
+c'est le froid, le ciel noir et le vent, qui siffle sur ces toits,
+qui tiennent mon âme captive; mais il y a des moments où je n'ai plus
+confiance en moi-même, et où je me demande sérieusement si je ne ferais
+pas mieux de planter des choux que de m'égarer ainsi dans les âpres
+sentiers de la métaphysique.
+
+
+
+
+CAHIER N°1. TRAVAIL.
+
+QUATRIÈME QUESTION.
+
+_Quelle sera l'éducation des enfants_ dans ma république idéale?
+
+C'est-à-dire d'abord _à qui sera confiée l'éducation des enfants?_
+
+RÉPONSE.
+
+A l'État. La société est la mère abstraite et réelle de tout citoyen,
+depuis l'heure de sa naissance jusqu'à celle de sa mort. Elle lui
+doit... (Voir pour plus ample exposé, mon cahier numéro 3, où ce
+principe est suffisamment développé.)
+
+INSTITUTION.
+
+_La première enfance de l'homme sera exclusivement confiée à la
+direction de la femme._
+
+QUESTION.
+
+_Jusqu'à quel âge?_
+
+RÉPONSE.
+
+_Jusqu'à l'âge de cinq ans._
+
+C'est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement privé des
+soins maternels.
+
+_Jusqu'à l'âge de dix ans._
+
+C'est trop. L'éducation intellectuelle peut et doit commencer beaucoup
+plus tôt.
+
+RÉPONSE.
+
+_ A partir de l'âge de cinq ans, jusqu'à celui de dix ans, l'éducation
+des mâles sera alternativement confiée à des femmes et à des hommes._
+
+QUESTION.
+
+_Quelle sera la part d'éducation attribuée à la femme?_
+
+Je l'ai trop exclusivement supposée purement hygiénique. J'ai semblé
+admettre, dans le titre précédent, que l'homme seul pouvait donner
+l'enseignement scientifique. La femme ne doit-elle pas préparer, même
+avant l'âge de cinq ans, cette jeune intelligence à recevoir les hauts
+enseignements de la science, de la morale et de l'art?
+
+Cela me fait aussi songer que j'établis _a priori_ une distinction
+arbitraire entre l'éducation des mâles et celle des femelles, presque
+dès le berceau. Il faudrait commencer par définir la différence
+intellectuelle et morale de l'homme et de la femme...
+
+
+
+CAHIER N°2. JOURNAL.
+
+27 décembre.
+
+Cette difficulté m'a arrêté court; je vois que j'étais fou de vouloir
+passer à la quatrième question avant d'avoir résolu la troisième. Jamais
+je ne fus si pauvre logicien. Je gage que le froid me rend malade, et
+que je ne ferai rien qui vaille tant que soufflera ce vent du nord!
+
+Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire! tout ici est
+privation et souffrance pour quiconque n'a pas beaucoup d'argent. Je
+n'avais pas prévu cela, je n'avais pas voulu y croire, ou plutôt je
+ne pouvais pas y songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des
+lumières et le besoin impérieux de _nager_ dans les livres me poussaient
+vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallée champêtre! A Paris, me
+disais-je, je serai à la source de toutes les connaissances; au lieu
+d'aller emprunter péniblement un pauvre ouvrage à un ami érudit par
+hasard, ou à quelque bibliothèque de province, ouvrage qu'il faut rendre
+pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux trois quarts si l'on
+veut ensuite se reporter au texte, j'aurai le puits de la science
+toujours ouvert; que dis-je, le fleuve de la connaissance toujours
+coulant à pleins bords et à flots pressés autour de moi! Ici je suis
+comme l'alouette qui, au temps de la sécheresse, cherche une goutte de
+rosée sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve point. Là-bas, je
+serai comme l'alcyon voguant en pleine mer. Et puis, chez nous, on ne
+pense pas, on ne cherche pas, on ne vit point par l'esprit. On est trop
+heureux quand on a seulement le nécessaire à la campagne! On s'endort
+dans un tranquille bien-être, on jouit de la nature par tous les pores;
+on ne songe pas au malheur d'autrui. Le paysan lui-même, le pauvre qui
+travaille aux champs, au grand air, ne s'inquiète pas de la misère et du
+désespoir qui ronge la population laborieuse des villes. Il n'y croit
+pas; il calcule le salaire, il voit qu'en fait c'est lui qui gagne le
+moins, et il ne tient pas compte du dénûment de celui qui est forcé de
+dépenser davantage pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les
+vois à présent, ces horribles rues noires de boue, où se reflète la
+lanterne rougeâtre de l'échoppe! S'il entendait siffler ce vent qui,
+chez nous, plane harmonieusement sur les bois et sur les bruyères, mais
+qui jure, crie, insulte et menace ici, en se resserrant dans les angles
+d'un labyrinthe maudit, et en se glissant par toutes les fissures de
+ces toits glacés! S'il sentait tomber sur ses épaules, sur son âme, ce
+marteau de plomb que le froid, la solitude et le découragement nous
+collent sur les os!
+
+Le bonheur, dit-on, rend égoïste... Hélas! ce bonheur réservé aux uns au
+détriment des autres doit rendre tel, en effet. O mon Dieu! le bonheur
+partagé, celui qu'on trouverait en travaillant au bonheur de ses
+semblables, rendrait l'homme aussi grand que sa destinée sur la terre,
+aussi bon que vous-même!
+
+Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux que des égoïstes,
+et je venais chercher ici des malheureux intelligents. Il y en a
+sans doute; mais mon indigence ou ma timidité m'ont empêché de les
+rencontrer. J'ai trouvé mes pareils abrutis ou dépravés par le malheur.
+L'effroi m'a saisi et je me suis retiré seul pour ne pas voir le mal et
+pour rêver le bien; mais chercher seul, c'est affreux, c'est peut-être
+insensé.
+
+Je croyais acquérir ici tout au moins l'expérience. Je connaîtrai les
+hommes, me disais-je, et les femmes aussi. Chez nous (en province), il
+n'y a guère qu'un seul type à observer dans les deux sexes: le type de
+la prudence, autrement dit de la poltronnerie. Dans la métropole du
+monde je verrai, je pourrai étudier tous les types. J'oubliais que moi
+aussi, provincial, je suis un poltron, et je n'ai osé aborder personne.
+
+Je puis cependant me faire une idée de l'homme, en m'examinant, en
+interrogeant mes instincts, mes facultés mes aspirations. Si je suis
+classé dans un de ces types qui végètent sans se fondre avec les autres,
+du moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de mon espèce. Mais
+la femme! où en prendrai-je la notion psychologique? Qui me révélera cet
+être mystérieux qui se présente à l'homme comme maître ou comme esclave,
+toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insensé pour demander si
+c'est un être différent de l'homme!...
+
+
+
+CAHIER Nº 1. TRAVAIL.
+
+TROISIÈME QUESTION.
+
+_Quelles sont les facultés et les appétits gui différencient l'homme et
+la femme dans l'ordre de la création?_
+
+On est convenu de dire que, dans les hautes études, dans la métaphysique
+comme dans les sciences exactes, la femme a moins de capacités
+que l'homme. Ce n'est point l'avis de Bayle, et c'est un point
+très-controversable. Qu'en savons-nous? Leur éducation les détourne des
+études sérieuses, nos préjugés les leur interdisent... Ajoutez que nous
+avons des exemples du contraire.
+
+Quelle logique divine aurait donc présidé à la création d'un être si
+nécessaire à l'homme, si capable de le gouverner, et pourtant inférieur
+à lui?
+
+Il y aurait donc des âmes femelles et des âmes mâles? Mais cette
+différence constituerait-elle l'inégalité? On est convenu de les
+regarder comme supérieures dans l'ordre des sentiments, et je croirais
+volontiers qu'elles le sont, ne fût-ce que par le sentiment maternel...
+O ma mère!...
+
+S'il est vrai qu'elles aient moins d'intelligence et plus de coeur, où
+est l'infériorité de leur nature? J'ai démontré cela en traitant de la
+nature de l'homme, deuxième question.
+
+
+
+CAHIER Nº 2. JOURNAL.
+
+27, minuit.
+
+Quel temps à porter la mort dans l'âme!... Encore ce soir, j'ai trop
+lu et trop peu travaillé. Héloïse, sainte Thérèse, divines figures,
+créations sublimes du grand artiste de l'univers!
+
+Des sons lamentables assiègent mon oreille. Ce n'est pas une voix
+humaine, ce grognement sourd. Est-ce le bruit d'un métier?
+
+J'ai ouvert ma fenêtre, malgré le froid, pour essayer de comprendre ce
+bruit désagréable qui m'eût empêché de dormir si je n'en avais découvert
+la cause.
+
+J'ai entendu plus distinctement: c'est le son d'un instrument qu'on
+appelle, je crois, une contre-basse.
+
+La voix plus claire des violons m'a expliqué que cela, faisait partie
+d'un orchestre jouant des contredanses. Il y a des gens qui dansent par
+un temps pareil! quand la, mort semble planer sur cette ville funeste!
+
+Comme elle est triste, entendue ainsi à distance, et par rafales
+interrompues, leur musique de fête!
+
+Cette basse, dont la vibration pénètre seule, par le courant d'air de ma
+cheminée, et qui répète à satiété sa lugubre ritournelle, ressemble au
+gémissement d'une sorcière volant sur mon toit pour rejoindre le sabbat.
+
+Je m'imagine que ce sont des spectres qui dansent ainsi au milieu d'une
+nuit si noire et si effrayante!
+
+30 décembre.
+
+Mon travail n'avance pas; l'isolement me tue. Si j'étais sain de corps
+et d'esprit, la foi reviendrait. La confiance en Dieu, l'amour de Dieu
+qui a fait tant de grands saints et de grands esprits, et que ce siècle
+malheureux ne connaît plus, viendrait jeter la lumière de la synthèse
+sur les diverses parties de mon oeuvre. Oui, je dirais à Dieu: Tu es
+souverainement juste, souverainement bon; tu n'as pas pu asservir, dans
+tes sublimes desseins, l'esclave au maître, le pauvre au riche, le
+faible au fort, la femme à l'homme par conséquent; et je saurais alors
+établir ces différences qui marquent les sexes de signes divins, et qui
+les revêtent de fonctions diverses sans élever l'un au-dessus de l'autre
+dans l'ordre des êtres humains. Mais je ne sais point expliquer ces
+différences, et je ne suis assez lié avec aucune femme pour qu'elle
+puisse m'ouvrir son âme et m'éclairer sur ses véritables aptitudes.
+Étudierai-je la femme seulement dans l'histoire? Mais l'histoire n'a
+enregistré que de puissantes exceptions. Le rôle de la femme du
+peuple, de la masse féminine, n'a pas d'initiative intellectuelle dans
+l'histoire.
+
+Depuis huit jours que la boue et le _froid noir_ me retiennent
+prisonnier, je n'ai pas vu d'autre visage féminin que celui de ma
+vieille portière: serait-ce là une femme? Ce monstre me fait horreur.
+C'est l'emblème de la cupidité, et pourtant elle est d'une probité à
+toute épreuve; mais c'est la probité parcimonieuse des âmes de glace,
+c'est le respect du tien et du mien poussé jusqu'à la frénésie, jusqu'à
+l'extravagance.
+
+Être réduit par la pauvreté à regarder comme un bienfaiteur un être
+semblable, parce qu'il ne vous prend rien de ce qui n'est pas son
+salaire!
+
+Mais quelle âpreté au salaire résulte de ce respect fanatique pour la
+propriété! Elle ne me volerait pas un centime, mais elle ne ferait point
+trois pas pour moi sans me les taxer parcimonieusement. Avec quelle
+cruauté elle retient les nippes des malheureux qui habitent les
+mansardes voisines lorsqu'ils ne peuvent payer leur terme! Je sais
+que cette cruauté lui est commandée; mais quels sont donc alors les
+bourreaux qui font payer le loyer de ces demeures maudites? et n'est-il
+pas honteux qu'on arme ainsi le frère contre le frère, le pauvre contre
+le pauvre! Eh quoi! les riches qui ont tout, qui paient si cher aux
+étages inférieurs, dans ces riches quartiers, ne suffisent pas pour le
+revenu de la maison, et on ne peut faire grâce au prolétaire qui n'a
+rien, de cinquante francs par an! on ne peut pas même le chasser sans le
+dépouiller!
+
+Ce matin on a saisi les haillons d'une pauvre ouvrière qui s'enfuyait:
+un châle qui ne vaut pas cinq francs, une robe qui n'en vaut pas trois!
+Le froid qui règne n'a pas attendri les exécuteurs. J'ai racheté les
+haillons de l'infortunée. Mais de quoi sert que quelques êtres sensés
+aient l'intention de réparer tant de crimes? Ceux-là sont pauvres.
+Demain, si on fait déloger le vieillard qui demeure à côté de ma
+cellule, je ne pourrai pas l'assister. Après-demain, si je n'ai pas
+trouvé de quoi payer mon propre loyer, on me chassera moi-même, et on
+retiendra mon manteau.
+
+Ce matin, la portière qui range ma chambre m'a dit en m'appelant à la
+fenêtre:
+
+«Voici madame qui se promène dans son jardin.»
+
+Ce jardin, vaste et magnifique, est séparé par un mur du petit jardin
+situé au-dessous de moi. Les deux maisons, les deux jardins sont la même
+propriété, et, de la hauteur où je suis logé, je plonge dans l'une comme
+dans l'autre. J'ai regardé machinalement. J'ai vu une femme qui m'a
+paru fort belle, quoique très-pâle et un peu grasse. Elle traversait
+lentement une allée sablée pour se rendre à une serre dont j'aperçois
+les fleurs brillantes, quand un rayon de soleil vient à donner sur le
+vitrage.
+
+Encore irrité de ce qui venait de se passer, j'ai demandé à la sorcière
+si sa maîtresse était aussi méchante qu'elle.
+
+--Ma maîtresse? a-t-elle répondu d'un air hautain, elle ne l'est pas: je
+ne connais que monsieur, je ne sers que _monsieur_.
+
+--Alors, c'est monsieur qui est impitoyable?
+
+--Monsieur ne se mêle de rien; c'est son premier locataire qui commande
+ici, heureusement pour lui; car monsieur n'entend rien à ses affaires et
+achèverait de se _faire dévorer_.
+
+Voilà un homme en grand danger, en effet, si mon voisin lui fait
+banqueroute de vingt francs!
+
+
+
+CAHIER N° 4.--TRAVAIL.
+
+.....Je ne puis nier ces différences, bien que je ne les aperçoive pas
+et qu'il me soit impossible de les constater par ma propre expérience.
+
+L'être moral de la femme diffère du nôtre, à coup sûr, autant que son
+être physique. Dans le seul fait d'avoir accepté si longtemps et si
+aveuglément son état de contrainte et d'infériorité sociale, il y a
+quelque chose de capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidité
+qu'il n'y en a chez l'homme.
+
+Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital, qui certes n'est
+pas généralement faible et pusillanime, accepte depuis le commencement
+des sociétés la domination du riche et du puissant. C'est qu'il n'a pas
+reçu, plus que la femme, par l'éducation, l'initiation à l'égalité...
+
+Il y a de mystérieuses et profondes affinités entre ces deux êtres, le
+pauvre et la femme.
+
+La femme est pauvre sous le régime d'une communauté dont son mari est
+chef; le pauvre est femme, puisque l'enseignement, le développement, est
+refusé à son intelligence, et que le coeur seul vit en lui.
+
+Examinons ces rapports profonds et délicats qui me frappent, et qui
+peuvent me conduire à une solution.
+
+Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons
+d'abord.
+
+
+
+CAHIER N° 2.--JOURNAL.
+
+29.
+
+--J'ai été interrompu ce matin par une scène douloureuse et que j'avais
+trop prévue. Le vieillard, dont une cloison me sépare, a été sommé, pour
+la dernière fois, de payer son terme arriéré de deux mois, et la voix
+discordante de la portière m'a tiré de mes rêveries pour me rejeter dans
+la vie d'émotion. Ce vieux malheureux demandait grâce.
+
+Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le négligeront pas
+toujours. Il leur a écrit. Ils sont en province, bien loin; mais ils
+répondront, et il paiera si on lui et donne le temps.
+
+Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue. Le notaire qui
+touche mon mince revenu de campagne m'oublie et me néglige. Il ne le
+ferait pas si j'étais un meilleur client, si j'avais trente mille livres
+de rente. Heureusement pour moi, mon loyer n'est pas arriéré; mais je
+me trouve dans l'impossibilité maintenant de payer celui de mon vieux
+voisin. J'ai offert d'être sa caution; mais la malheureuse portière,
+cette triste et laide madame Germain, que la nécessité condamne à faire
+de sa servitude une tyrannie, a jeté un regard de pitié sur mes pauvres
+meubles, dont maintes fois elle a dressé l'inventaire dans sa pensée;
+et d'une voix âpre, avec un regard où la défiance semblait chercher
+à étouffer un reste de pitié, elle m'a répondu que je n'avais pas un
+mobilier à répondre pour deux, et qu'il lui était interdit d'accepter
+la caution des locataires du cinquième les uns pour les autres. Alors,
+touché de la situation de mon voisin, j'ai écrit au propriétaire un
+billet dont j'attache ici le brouillon avec une épingle.
+
+«Madame,
+
+«Il y a dans votre maison de la rue de ***, n° 4, un pauvre homme qui
+paie quatre-vingts francs de loyer, et qu'on va mettre dehors parce que
+son paiement est arriéré de deux mois. Vous êtes riche, soyez pitoyable;
+ne permettez pas qu'on jette sur le pavé un homme de soixante-quinze
+ans, presque aveugle, qui ne peut plus travailler, et qui ne peut
+même pas être admis à un hospice de vieillards, faute d'argent et de
+recommandation. Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont
+toujours de l'influence), et faites-le admettre à l'hôpital, ou
+accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez ma caution
+pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais je suis assuré de pouvoir
+acquitter sa dette dans quelque temps. Je suis un honnête homme; ayez un
+peu de confiance, si ce n'est un peu de générosité.»
+
+«JACQUES LAURENT.»
+
+
+
+CAHIER N° 1.--TRAVAIL.
+
+Un être qui ne vivrait que par le sentiment, et chez qui l'intelligence
+serait totalement inculte, totalement inactive, serait, à coup sûr, un
+être incomplet. Beaucoup de femmes sont probablement dans ce cas. Mais
+n'est-il pas beaucoup d'hommes en qui le travail du cerveau a totalement
+atrophié les facultés aimantes? La plupart des savants, ou seulement des
+hommes adonnés à des professions purement lucratives, à la chicane, à
+la politique ambitieuse, beaucoup d'artistes, de gens de lettres, ne
+sont-ils pas dans le même cas? Ce sont des êtres incomplets, et, j'ose
+le dire, le plus fâcheusement, le plus dangereusement incomplets de
+tous! Or donc, l'induction des pédants, qui concluent de l'inaction
+sociale apparente de la femme, qu'elle est d'une nature inférieure, est
+d'un raisonnement...
+
+
+
+CAHIER N° 2.--JOURNAL.
+
+30 décembre.
+
+Absurde! Évidemment je l'ai été. Ces valets m'auront pris pour un galant
+de mauvaise compagnie, qui venait risquer quelque insolente déclaration
+d'amour à la dame du logis. Vraiment, cela me va bien! Mais je n'en ai
+pas moins été d'une simplicité extrême avec mes bonnes intentions. La
+dame m'a paru belle quand je l'ai aperçue dans son jardin. Son mari est
+jaloux, je vois ce que c'est... Ou peut-être ce propriétaire n'est-il
+pas un mari, mais un frère. Le concierge souriait dédaigneusement quand
+je lui demandais à parler à madame la comtesse; et cette soubrette qui
+m'a repoussé de l'antichambre avec de grands airs de prude... Il y avait
+un air de mystère dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j'ai à
+peine eu le temps de contempler le péristyle, quelque chose de noble et
+de triste comme serait l'asile d'une âme souffrante et fière... Je
+ne sais pourquoi je m'imagine que la femme qui demeure là n'est pas
+complice des crimes de la richesse. Illusion peut-être! N'importe, un
+vague instinct me pousse à mettre sous sa protection le malheureux
+vieillard que je ne puis sauver moi-même.
+
+3l janvier.
+
+Je ne sais pas si j'ai fait une nouvelle maladresse, mais j'ai risqué
+hier un grand moyen. Au moment où j'allais fermer ma fenêtre, par
+laquelle entrait un doux rayon de soleil, le seul qui ait paru depuis
+quatre mortels jours, j'ai jeté les yeux sur le jardin voisin et j'y ai
+vu mon _innominata_. Avec son manteau de velours noir doublé d'hermine,
+elle m'a paru encore plus belle que la première fois. Elle marchait
+lentement dans l'allée, abritée du vent d'est par le mur qui sépare les
+deux jardins. Elle était seule avec un charmant lévrier gris de perle.
+Alors j'ai fait un coup de tête! J'ai pris mon billet, je l'ai attaché à
+une bûchette de mon poêle et je l'ai adroitement lancé, ou plutôt laissé
+tomber aux pieds de la dame, car ma fenêtre est la dernière de la
+maison, de ce côté. Elle a relevé la tête sans marquer trop d'effroi ni
+d'étonnement. Heureusement j'avais eu la présence d'esprit de me retirer
+avant que mon projectile fût arrivé è terre, et j'observais, caché
+derrière mon rideau. La dame a tourné le dos sans daigner ramasser le
+billet. Certainement elle a déjà reçu des missives d'amour envoyées
+furtivement par tous les moyens possibles, et elle a cru savoir ce que
+pouvait contenir la mienne. Elle y a donc donné cette marque de mépris
+de la laisser par terre. Mais heureusement son chien a été moins
+collet-monté; il a ramassé mon placet et il l'a porté à sa maîtresse
+en remuant la queue d'un air de triomphe. On eût dit qu'il avait le
+sentiment de faire une bonne action, le pauvre animal! La dame ne s'est
+pas laissé attendrir. «Laissez cela, Fly, lui a-t-elle dit d'une voix
+douce, mais dont je n'ai rien perdu. Laissez-moi tranquille!» Puis elle
+a disparu au bout de l'allée, sous des arbres verts. Mais le chien l'y
+a suivie, tenant toujours mon envoi par un bout du bâton, avec beaucoup
+d'adresse et de propreté. La curiosité aura peut-être décidé la dame à
+examiner mon style, quand elle aura pu se satisfaire sans déroger à la
+prudence. Quand ce ne serait que pour rire d'un sot amoureux, plaisir
+dont les femmes, dit-on, sont friandes! Espérons! Pourtant je ne vois
+rien venir depuis hier. Mon pauvre voisin! je ne te laisserai pas
+chasser, quand même je devrais mettre mon _Origène_ ou mon _Bayle_ en
+gage.
+
+Mais aussi quelle idée saugrenue m'a donc passé par la tête, d'écrire
+à la femme plutôt qu'au mari? Je l'ai fait sans réflexion, sans me
+rappeler que le mari est le chef de la communauté, c'est-à-dire le
+maître, et que la femme n'a ni le droit, ni le pouvoir de faire
+l'aumône. Eh! c'est précisément cela qui m'aura poussé, sans que j'en
+aie eu conscience, à faire appel au bon coeur de la femme!
+
+
+
+CAHIER N° 1.--TRAVAIL.
+
+L'éducation pourrait amener de tels résultats, que les aptitudes de l'un
+et de l'autre sexe fussent complètement modifiées.
+
+
+
+CAHIER N° 2.--JOURNAL.
+
+J'ai été interrompu par l'arrivée d'un joli enfant de douze ou quatorze
+ans, équipé en jockey.
+
+--Monsieur, m'a-t-il dit, je viens de la part de _madame_ pour vous dire
+bien des choses.
+
+--Bien des choses? Assieds-toi là, mon enfant, et parle.
+
+--Oh! je ne me permettrai pas de m'asseoir! Ça ne se doit pas.
+
+--Tu le trompes; tu es ici chez ton égal, car je suis domestique aussi.
+
+--Ah! ah! vous êtes domestique? De qui donc?
+
+--De moi-même.
+
+L'enfant s'est mis à rire, et, s'asseyant près du feu:
+
+--Tenez, Monsieur, m'a-t-il dit en exhibant une lettre cachetée à mon
+adresse, voilà ce que c'est.
+
+J'ai ouvert et j'ai trouvé un billet de banque de mille francs.
+
+--Qu'est-ce que cela, mon ami! et que veut-on que j'en fasse?
+
+--Monsieur, c'est de l'argent pour ces malheureux locataires du
+cinquième, que madame vous charge de secourir quand ils ne pourront pas
+payer.
+
+--Ainsi, madame me prend pour son aumônier? C'est très-beau de sa part;
+mais j'aime beaucoup mieux qu'elle tonne des ordres pour qu'on laisse
+ces malheureux tranquilles.
+
+--Oh! ça ne se fait pas comme vous croyez! Madame ne donne pas d'ordres
+dans la maison. Ça ne la regarde pas du tout. Monsieur le comte lui-même
+n'a rien a voir dans les affaires du régisseur. D'ailleurs, madame
+craint tant d'avoir l'air de se mêler de quelque chose, qu'elle vous
+prie de ne pas parler du tout de ce qu'elle fait pour vos voisins.
+
+--Elle veut que sa main gauche ignore ce que fait sa main droite? Tu lui
+diras de ma part qu'elle est grande et bonne.
+
+--Oh! pour ça, c'est vrai. C'est une bonne maîtresse, celle-là. Elle ne
+se fâche jamais, et elle donne beaucoup. Mais savez-vous, Monsieur, que
+c'est moi qui suis cause que Fly n'a pas mangé votre billet?
+
+--En vérité?
+
+--Vrai, d'honneur! Madame était rentrée pour recevoir une visite. Elle
+n'avait pas fait attention que le chien tenait quelque chose dans sa
+gueule. Moi, en jouant avec lui, j'ai vu qu'il était en colère de ce
+qu'on ne lui faisait pas de compliment; car lorsqu'il rapporte quelque
+chose, il n'aime pas qu'on refuse de le prendre, il commençait donc à
+ronger le bois et à déchirer le papier. Alors je le lui ai ôté; j'ai vu
+ce que c'était, et je l'ai porté à madame aussitôt qu'elle a été seule.
+Elle ne voulait pas le prendre.
+
+--Mets cela au feu, qu'elle disait, c'est quelque sottise.
+
+--Non, non, Madame, _c'est des_ malheureux.
+
+--Tu l'as donc lu?
+
+--Dame, Madame, que j'ai fait, Fly l'avait décacheté, et ça traînait.
+
+--Tu as bien fait, petit, qu'elle m'a dit après qu'elle a eu regardé
+votre lettre, et pour te récompenser, c'est toi que je charge d'aller
+aux informations. Si l'histoire est vraie, c'est toi qui porteras ma
+réponse et qui expliqueras mes intentions; et puis, attends, qu'elle m'a
+dit encore: Tu diras à ce M. Jacques Laurent que je le remercie de sa
+lettre, mais qu'il aurait bien pu l'envoyer plus raisonnablement que par
+sa fenêtre.
+
+Là-dessus, j'ai expliqué au jockey l'inutilité de ma démarche d'hier et
+l'urgence de la position. Il m'a promis d'en rendre compte.
+
+J'ai bien vite porté un raisonnable secours au vieillard. En apprenant
+la générosité de sa bienfaitrice, il a été touché jusqu'aux larmes.
+
+--Est-ce possible, s'est-il écrié, qu'une âme si tendre et si délicate
+soit calomniée par de vils serviteurs!
+
+--Comment cela?
+
+--Il n'y a pas d'infamies que cette ignoble portière n'ait voulu me
+débiter sur son compte; mais je ne veux pas même les répéter. Je ne
+pourrais d'ailleurs plus m'en souvenir.
+
+
+
+CAHIER N° 1,--TRAVAIL.
+
+La bonté des femmes est immense. D'où vient donc que la bonté n'a pas de
+droits à l'action sociale en législation et en politique?
+
+
+
+CAHIER N° 2.--JOURNAL.
+
+1er janvier.
+
+--Il est étrange que je ne puisse plus travailler. Je suis tout ému
+depuis quelques jours, et je rêve au lieu de méditer. Je croyais qu'un
+temps plus doux, un ciel plus clair me rendraient plus laborieux et plus
+lucide. Je ne suis plus abattu comme je l'étais: au contraire, je me
+sens un peu agité; mais la plume me tombe des mains quand je veux
+généraliser les émotions de mon coeur. 0 puissance de la douceur et de
+la bonté, que tu et pénétrante! Oui, c'est toi, et non l'intelligence,
+qui devrais gouverner le monde!
+
+Je ne m'étais jamais aperçu combien ce jardin, qui est sous ma fenêtre,
+est joli. Un jardin clos de grands murs et flétri par l'hiver ne me
+paraissait susceptible d'aucun charme, lorsqu'au milieu de l'automne
+j'ai quitté les vastes horizons bleus de la végétation empourprée de ma
+vallée. Cependant il y a de la poésie dans ces retraites bocagères que
+le riche sait créer au sein du tumulte des villes, je le reconnais
+aujourd'hui. Les plantes ici ont un aspect et des caractères propres au
+terrain chaud et à l'air rare où elles végètent, comme les enfants
+des riches élevés dans cette atmosphère lourde avec une nourriture
+substantielle, ont aussi une physionomie qui leur est particulière.
+J'ai été déjà frappé de ce rapport. Les arbres des jardins de Paris
+acquièrent vite un développement extrême. Ils poussent en hauteur,
+ils ont beaucoup de feuillage, mais la tige est parfois d'une ténuité
+effrayante. Leur santé est plus apparente que réelle. Un coup de vent
+d'est les dessèche au milieu de leur splendeur, et, en tous cas, ils
+arrivent vite à la décrépitude. Il en est de même des hommes nourris et
+enfermés dans cette vaste cité. Je ne parle pas de ceux dont la misère
+étouffe le développement. Hélas! c'est le grand nombre; mais ceux-là
+n'ont de commun avec les plantes que la souffrance de la captivité. Les
+soins leur manquent, et ils arrivent rarement à cette trompeuse beauté
+qui est chez l'enfant du riche, comme dans la plante de son jardin, le
+résultat d'une culture exagérée et d'une éclosion forcée. Ces enfants-là
+sont généralement beaux, leur pâleur est intelligente, leur langueur
+gracieuse. Ils sont, à dix ans, plus grands et plus hardis que nos
+paysans ne le sont à quinze; mais ils sont plus grêles, plus sujets aux
+maladies inflammatoires, et la vieillesse se fait vite pour eux comme la
+nuit sur les dômes élevés et sur les cimes altières des beaux arbres de
+cette Babylone.
+
+Il y a donc ici partout, et dans les jardins particulièrement, une
+apparence de vie qui étonne et dont l'excès effraie l'imagination. Nulle
+part au monda il n'y a, je crois, de plus belles fleurs. Les terrains
+sont si bien engraissés et abrités par tant de murailles, l'air est
+chargé de tant de vapeurs, que la gelée les atteint peu. Les jardiniers
+excellent dans l'art de disposer les massifs. Ce n'est plus la symétrie
+de nos pères, ce n'est pas le désordre et le hasard des accidents
+naturels: c'est quelque chose entre les deux, une propreté extrême
+jointe à un laisser-aller charmant. On sait tirer parti du moindre coin,
+et ménager une promenade facile dans les allées sinueuses sur un espace
+de cinquante pieds carrés.
+
+Celui de la maison que j'habite est fort négligé et comme abandonné
+depuis l'été. On fait de grandes réparations au rez-de-chaussée; on
+change, je crois, la disposition de l'appartement qui commande à ce
+jardin. Les travaux sont interrompus en ce moment-ci, j'ignore pourquoi.
+Mais je n'entends plus le bruit des ouvriers, et le jardin est
+continuellement désert. Je le regarde souvent, et j'y découvre mille
+secrètes beautés que je ne soupçonnais pas, quelque chose de mystérieux,
+une solennité vraiment triste et douce, quand la vapeur blanche du
+soir nage autour de ces troncs noirs et lisses que la mousse n'insulte
+jamais. Les herbes sauvages, l'euphorbe, l'héliotrope d'hiver, et
+jusqu'au chardon rustique, ont déjà envahi les plates-bandes. Le
+feuillage écarlate du sumac lutte contre les frimas; l'arbuste chargé
+de perles blanches et dépouillé de feuilles, ressemble à un bijou de
+joaillerie, et la rose du Bengale s'entr'ouvre gaiement et sans crainte
+au milieu des morsures du verglas.
+
+Ce matin j'ai remarqué qu'on avait enlevé les portes du rez-de-chaussée,
+et qu'on pouvait traverser ce local en décombre pour arriver au jardin.
+Je l'ai fait machinalement, et j'ai pénétré dans cet Éden solitaire où
+les bruits des rues voisines arrivent à peine. Je pensais à ces vers de
+Boileau sur les aises du riche citadin:
+
+ Il peut, dans son jardin tout peuplé d'arbres verts
+ Retrouver les étés au milieu des hivers,
+ Et foulant le parfum de ses plantes chéries,
+ Aller entretenir ses douces rêveries.
+
+Et j'ajoutais en souriant sans jalousie:
+
+ Mais moi, grâce au destin, qui n'ai ni feu ni lieu,
+ Je me loge où je puis comme il plaît à Dieu.
+
+Je venais de faire le tour de cet enclos, non sans effaroucher les
+merles qui pullulent dans les jardins de Paris et qui se levaient en
+foule à mon approche, lorsque j'ai trouvé, le long du mur mitoyen, une
+petite porte ouverte, donnant sur le grand jardin de ma riche voisine.
+Il y avait là une brouette en travers et tout à côté un jardinier
+qui achevait de charger pour venir jeter dans l'enclos abandonné les
+cailloux et les branches mortes de l'autre jardin. Je suis entré en
+conversation avec cet homme sur la taille des gazons, puis sur celle
+des arbres, puis sur l'art de greffer. Leurs procédés ici sont d'une
+hardiesse rare. Ils taillent, plantent et sèment presque en toute
+saison. Ce jardinier aimait à se faire écouter: mon attention lui
+plaisait; il a fait un peu le pédant, et l'entretien s'est prolongé, je
+ne sais comment, jusqu'à ce que mon petit ami le jockey soit venu s'en
+mêler. Le beau lévrier Fly s'est mis aussi de la partie; il est entré
+curieusement dans le jardin de mon côté, et après m'avoir flairé avec
+méfiance, il a consenti à rapporter des branches que je lui jetais. Je
+sentais vaguement que _Madame_ n'était pas loin, et j'avais grande envie
+de la voir. Mais je n'osais dépasser le seuil de mon enclos, bien que
+l'enfant m'invitât à jeter un coup d'oeil sur le beau jardin et à
+m'avancer jusque dans l'allée. Le drôle me faisait les honneurs de ce
+paradis pour me remercier apparemment de lui avoir fait ceux d'une
+chaise dans ma mansarde. Il m'a pris en amitié pour cela, et, après
+tout, c'est un enfant intelligent et bon, que la servitude n'a pas
+encore dépravé; il a été plus sensible, je le vois, à un témoignage de
+fraternité, qu'il ne l'eût été peut-être à une gratification que je ne
+pouvais lui donner.
+
+«Entrez donc, monsieur Jacques, me disait-il, madame ne grondera pas;
+vous verrez comme c'est beau ici, et comme Fly court vile dans la grande
+allée...»
+
+Tout à coup _Madame_ sort d'un sentier ombragé et se présente à dix pas
+devant moi. L'enfant court à elle avec la confiance qu'un fils aurait
+témoignée à sa mère. Cela m'a touché.
+
+«Tenez, Madame, criait-il, c'est M. Jacques Laurent qui n'ose pas entrer
+pour voir le jardin. N'est-ce-pas que voulez bien?»
+
+_Madame_ approche avec une gracieuse lenteur.
+
+«Il paraît que monsieur est un amateur, ajoute le jardinier. Il entend
+fameusement l'horticulture.»
+
+Le brave homme se contentait de peu. Il avait pris ma patience à
+l'écouter pour une grande preuve de savoir.
+
+--Monsieur Laurent, dit la dame, je suis fort aisée de vous rencontrer.
+Entrez, je vous en prie, et promenez-vous tant que vous voudrez.
+
+--Madame, vous êtes mille fois trop bonne; mais je n'ai pas eu
+l'indiscrétion d'en exprimer le désir. C'est cet enfant qui, par bon
+coeur, me l'a proposé.
+
+--Mon Dieu, reprend-elle, un grand jardin à Paris est une chose
+agréable et précieuse. J'ai appris que vous sortiez rarement de votre
+appartement, et que vous passiez une partie des nuits à travailler. Je
+dispose de cet endroit-ci, je serai charmée que vous y trouviez un peu
+d'air et d'espace. Profitez de l'occasion, vous ajouterez à la gratitude
+que je vous dois déjà.
+
+Et, me saluant avec un charme indicible, elle s'est éloignée.
+
+Je me suis alors promené par tout le jardin. Elle n'y était plus. Le
+jockey et le jardinier m'ont conduit dans la serre. C'est un lieu de
+délices, quoique dans un fort petit local. Une fontaine de marbre blanc
+est au milieu, tout ombragée des grandes feuilles de bananier, toute
+tapissée des festons charmants des plantes grimpantes. Une douce chaleur
+y règne, des oiseaux exotiques babillent dans une cage dorée, et de
+mignons rouges-gorges se sont volontairement installés dans ce boudoir
+parfumé, dont ils ne cherchent pas à sortir quand on ouvre les vitraux.
+Quel goût et quelle coquetterie dans l'arrangement de ces purs camélias
+et de ces cactus étincelants! Quels mimosas splendides, quels gardénias
+embaumés! Le jardinier avait raison d'être fier. Ces gradins de plantes
+dont on n'aperçoit que les fleurs, et qui forment des allées, cette
+voûte de guirlandes sous un dôme de cristal, ces jolies corbeilles
+suspendues, d'où pendent des plantes étranges d'une végétation aérienne,
+tout cela est ravissant. Il y avait un coussin de velours bleu céleste
+sur le banc de marbre blanc, à côté de la cuve que traverse un filet
+d'eau murmurante. Un livre était posé sur le bord de cette cuve. Je
+n'ai pas osé y toucher; mais je me suis penché de côté pour regarder le
+titre: c'était le _Contrat social_.
+
+--C'est le livre de madame, a dit l'enfant; elle l'a oublié. C'est là sa
+place, c'est là qu'elle vient lire toute seule, bien longtemps, tous les
+jours.
+
+--C'est peut-être ma présence qui l'en chasse; je vais me retirer.
+
+Et j'allais le faire, lorsque, pour la seconde fois, elle m'est apparue.
+Le jardinier s'est éloigné par respect, le jockey pour courir après Fly,
+et la conversation s'est engagée entre elle et moi, si naturellement, si
+facilement, qu'on eût dit que nous étions d'anciennes connaissances. Les
+manières et le langage de cette femme sont d'une élégance et en même
+temps d'une simplicité incomparables. Elle doit être d'une naissance
+illustre, l'antique majesté patricienne réside sur son front, et la
+noblesse de ses manières atteste les habitudes du plus grand monde. Du
+moins de ce grand monde d'autrefois, où l'on dit que l'extrême bon ton
+était l'aisance, la bienveillance et le don de mettre les autres à
+l'aise. Pourtant je n'y étais pas complètement d'abord; je craignais
+d'avoir bientôt, malgré toute cette grâce, ma dignité à sauver un
+quelque essai de protection. Mais ce reste de rancune contre sa race me
+rendait injuste. Celle femme est au-dessus de toute grandeur fortuite,
+comme de toute faveur d'hérédité. Ce qu'elle inspire d'abord, c'est le
+respect, et bientôt après, c'est la confiance et l'affection, sans que
+le respect diminue.
+
+--Ce lieu-ci vous plaît, m'a-t-elle dit; hélas! je voudrais être libre
+de le donner à quelqu'un qui sût en profiter. Quant à moi, j'y viens en
+vain chercher le ravissement qu'il vous inspire. On me conseille, pour
+ma santé, d'en respirer l'air, et je n'y respire que la tristesse.
+
+--Est-il possible?... Et pourtant c'est vrai! ai-je ajouté en regardant
+son visage pâle et ses beaux yeux fatigués. Vous n'êtes pas bien
+portante, et vous n'avez pas de bonheur.
+
+--Du bonheur, Monsieur! Qui peut être riche ou pauvre et se dire
+heureux! Pauvre on a des privations; riche on a des remords. Voyez ce
+luxe, songez à ce que cela coûte, et sur combien de misères ces délices
+sont prélevées!
+
+--Vrai, Madame, vous songez à cela?
+
+--Je ne pense pas à autre chose, Monsieur. J'ai connu la misère, et je
+n'ai pas oublié qu'elle existe. Ne me faites pas l'injure de croire que
+je jouisse de l'existence que je mène; elle m'est imposée, mais mon
+coeur ne vit pas de ces choses-là...
+
+--Votre coeur est admirable!...
+
+--Ne croyez pas cela non plus, vous me feriez trop d'honneur. J'ai été
+enivrée quand j'étais plus jeune. Ma mollesse et mon goût pour les
+belles choses combattaient mes remords et les étouffaient quelquefois.
+Mais ces jouissances impies portent leur châtiment avec elles. L'ennui,
+la satiété, un dégoût mortel sont venus peu à peu les flétrir;
+maintenant je les déteste et je les subis comme un supplice, comme une
+expiation.
+
+Elle m'a dit encore beaucoup d'autres choses admirables que je ne
+saurais transcrire comme elle les a dites. Je craindrais de les gâter,
+et puis je me suis senti si ému, que les larmes m'ont gagné. Il me
+semblait que je contemplais un fait miraculeux. Une femme opulente et
+belle, reniant les faux biens et parlant comme une sainte! J'étais
+bouleversé. Elle a vu mon émotion; elle m'en a su gré.
+
+«Je vous connais à peine, m'a-t-elle dit, et pourtant je vous parle
+comme je ne pourrais et je ne voudrais parler à aucune autre personne,
+parce que je sens que vous seul comprenez ce que je pense.»
+
+Pour faire diversion à mon attendrissement, qui devenait excessif, elle
+m'a parlé du livre qu'elle tenait à la main.
+
+«Il n'a pas compris les femmes, ce sublime Rousseau, disait-elle. Il n'a
+pas su, malgré sa bonne volonté et ses bonnes intentions, en faire
+autre chose que des êtres secondaires dans la société. Il leur a laissé
+l'ancienne religion dont il affranchissait les hommes; il n'a pas prévu
+qu'elles auraient besoin de la même foi et de la même morale que leurs
+pères, leurs époux et leurs fils, et qu'elles se sentiraient avilies
+d'avoir un autre temple et une autre doctrine. Il a fait des nourrices
+croyant faire des mères. Il a pris le sein maternel pour l'âme
+génératrice. Le plus spiritualiste des philosophes du siècle dernier a
+été matérialiste sur la question des femmes.»
+
+Frappé du rapport de ses idées avec les miennes, je l'ai fait parler
+beaucoup sur ce sujet. Je lui ai confié le plan de mon livre, et elle
+m'a prié de le lui faire lire quand il serait terminé; mais j'ai ajouté
+que je ne le finirais jamais, si ce n'est sous son inspiration: car je
+crois qu'elle en sait beaucoup plus que moi. Nous avons causé plus d'une
+heure, et la nuit nous a séparés. Elle m'a fait promettre de revenir
+souvent. J'aurais voulu y retourner aujourd'hui, je n'ai pas osé; mais
+j'irai demain si la porte de ce malheureux rez-de-chaussée n'est pas
+replacée, et si madame Germain ne me suscite pas quelque persécution
+pour m'interdire l'accès du jardin. Quel malheur pour moi et pour mon
+livre, si, au moment où la Providence me fait rencontrer un interprète
+divin si compétent sur la question qui m'occupe, un type de femme si
+parfait à étudier pour moi qui ne connais pas du tout les femmes!...
+Oh! oui! quel malheur, si le caprice d'une servante m'en faisait perdre
+l'occasion! car cette dame m'oubliera si je ne me montra pas; elle ne
+m'appellera pas ostensiblement chez elle si son mari est jaloux et
+despote, comme je le crois! Et d'ailleurs que suis-je pour qu'elle songe
+à moi?
+
+
+
+CAHIER N° 4.--TRAVAIL.
+
+L'homme est un insensé, un scélérat, un lâche, quand il calomnie l'être
+divin associé à sa destinée. La femme...
+
+
+
+CAHIER N° 5.--JOURNAL.
+
+8 janvier.
+
+Je suis retourné déjà deux fois, et j'ai réussi à n'être pas aperçu de
+madame Germain. C'est plus facile que je ne pensais. Il y a une petite
+porte de dégagement au rez-de-chaussée, donnant sur un palier qui n'est
+point exposé aux regards de la loge. Toute l'affaire est de me glisser
+là sans éveiller l'attention de personne; l'appartement est toujours en
+décombres, le jardin désert. La porte du mur mitoyen ne se trouve jamais
+fermée en dehors à l'heure où je m'y présente; je n'ai qu'à la pousser
+et je me trouve seul dans le jardin de ma voisine. Toujours muni d'un
+livre de botanique, je m'introduis dans la serre. Le jardinier et le
+jockey me prennent pour un lourd savant, et m'accueillent avec toutes
+sortes d'égards. Quand madame n'est pas là elle y arrive bientôt, et
+alors nous causons deux heures au moins, deux heures qui passent
+pour moi comme le vol d'une flèche. Cette femme est un ange! On en
+deviendrait passionnément épris si l'on pouvait éprouver en sa présence
+un autre sentiment que la vénération. Jamais âme plus pure et plus
+généreuse ne sortit des mains du créateur; jamais intelligence plus,
+droite, plus claire, plus ingénieuse et plus logique n'habita un cerveau
+humain. Elle a la véritable instruction: sans aucun pédantisme, elle est
+compétente sur tous les points. Si elle n'a pas tout lu, elle a du moins
+tout compris. Oh! la lumière émane d'elle, et je deviens plus sage, plus
+juste, je deviens véritablement meilleur en l'écoulant. J'ai le coeur
+si rempli, l'âme si occupée de ses enseignements, que je ne puis plus
+travailler; je sens que je n'ai plus rien en moi qui ne me vienne
+d'elle, et qu'avant de transcrire les idées qu'elle me suggère il faut
+que je m'en pénètre en l'écoutant encore, en rêvant à ce que j'ai déjà
+entendu.
+
+[Illustration 01.png: Serait-ce là une femme?...]
+
+Je n'ai songé à m'informer ni de sa position à l'égard du monde, ni des
+circonstances de sa vie privée, ni même du nom qu'elle porte; je sais
+seulement qu'elle s'appelle Julie, comme l'amante de Saint-Preux. Que
+m'importe tout le reste, tout ce qui n'est pas vraiment elle-même? J'en
+sais plus long sur son compte que tous ceux qui la fréquentent; je
+connais son âme, et je vois bien à ses discours et à ses nobles plaintes
+que nul autre que moi ne l'apprécie. Une telle femme n'a pas sa place
+dans la société présente, et il n'y en a pas d'assez élevée pour elle.
+Oh! du moins elle aura dans mon coeur et dans mes pensées celle qui lui
+convient! Depuis huit jours je me suis tellement réconcilié avec ma
+solitude, que je m'y suis retranché comme dans une citadelle; je ne
+regarde même plus la femme ignoble qui me sert, de peur de reposer ma
+vue sur la laideur morale et physique, et de perdre le rayon divin dont
+s'illumine autour de moi le monde idéal. Je voudrais ne plus entendre le
+son de la voix humaine, ne plus aspirer l'air vital hors des heures que
+je ne puis passer auprès d'elle. Oh! Julie! je me croyais philosophe,
+je me croyais juste, je me croyais homme, et je ne vous avais pas
+rencontrée!
+
+
+
+CAHIER N° 1. TRAVAIL.
+
+DE L'AMOUR. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .
+
+
+
+CAHIER N° 2.----JOURNAL.
+
+15 janvier.
+
+Je ne croyais pas qu'un homme aussi simple et aussi retiré que moi dût
+jamais connaître les aventures, et pourtant en voici deux fort étranges
+qui m'arrivent en peu de jours, si toutefois je puis appeler du nom
+léger d'_aventure_ ma rencontre romanesque et providentielle avec
+l'admirable Julie.
+
+[Illustration 02.png: Je viens de la part de _madame_.]
+
+Hier soir, j'avais été appelé pour une affaire à la Chaussée-d'Antin, et
+je revenais assez tard. J'étais entré, chemin faisant, dans un cabinet
+de lecture pour feuilleter un ouvrage nouveau, dont le titre exposé à
+la devanture m'avait frappé. Je m'étais oublié là à parcourir plusieurs
+autres ouvrages assez frivoles, dans lesquels j'étudiais avec une triste
+curiosité les tendances littéraires du moment; si bien que minuit
+sonnait quand je me suis trouvé devant l'Opéra. C'était l'ouverture du
+bal, et, ralentissant ma marche, j'observais avec étonnement cette
+foule de masques noirs, de personnages noirs, hommes et femmes, qui se
+pressaient pour entrer. Il y avait quelque chose de lugubre dans
+cette procession de spectres qui couraient à une fête en vêtements de
+deuil[1]. Heurté et emporté par une rafale tumultueuse de ces êtres
+bizarres, je me sens saisir le bras, et la voix déguisée d'une femme me
+dit à l'oreille: «On me suit. Je crains d'avoir été reconnue. Prêtez-moi
+le bras pour entrer; cela donnera le change à un homme qui me
+persécute.»
+
+[Note 1: Le journal de Jacques Laurent est daté de 183x, époque
+à laquelle les dominos étaient seuls admis au bal de l'Opéra. On n'y
+dansait pas.]
+
+--Je veux bien vous rendre ce service, ai-je répondu, bien que je
+n'entende rien à ces sortes de jeux.
+
+--Ce n'est pas un jeu, reprit le domino noir à noeuds roses, qui
+s'attachait à mon bras et qui m'entraînait rapidement vers l'escalier;
+je cours de grands dangers. Sauvez-moi.
+
+J'étais fort embarrassé; je n'osais refuser, et pourtant je savais qu'il
+fallait payer pour entrer. Je craignais de n'avoir pas de quoi; mais
+nous passâmes si vite devant le bureau, que je n'eus pas même le temps
+de voir comment j'étais admis. Je crois que le domino paya lestement
+pour deux sans me consulter. Il me poussa avec impétuosité au moment
+où j'hésitais, et nous nous trouvâmes à l'entrée de la salle avant que
+j'eusse eu le temps de me reconnaître.
+
+L'aspect de cette salle immense, magnifiquement éclairée, les sons
+bruyants de l'orchestre, cette fourmilière noire qui se répandait comme
+de sombres flots, dans toutes les parties de l'édifice, en bas, en haut,
+autour de moi; les propos incisifs qui se croisaient à mes oreilles,
+tous ces bouquets, tous ces masques semblables, toutes ces voix flûtées
+qui s'imitent tellement les unes les autre, qu'on dirait le même être
+mille fois répété dans des manifestations identiques; enfin, cette cohue
+triste et agitée, tout cela me causa un instant de vertige et d'effroi.
+Je regardai ma compagne. Son oeil noir et brillant à travers les trous
+de son masque, sa taille informe sous cet affreux domino qui fait d'une
+femme un moine, me firent véritablement peur, et je fus saisi d'un
+frisson involontaire. Je croyais être la proie d'un rêve, et j'attendais
+avec terreur quelque transformation plus hideuse encore, quelque
+bacchanale diabolique.
+
+Nous avions apparemment échappé au danger réel ou imaginaire qui
+me procurait l'honneur de l'accompagner, car elle paraissait plus
+tranquille, et elle me dit d un ton railleur: «Tu fais une drôle de
+mine, mon pauvre chevalier. Vraiment, tu es le chevalier de la triste
+figure!
+
+--Vous devez avoir furieusement raison, beau masque, lui répondis-je,
+car, grâce à vous, c'est la première fois que je me trouve à pareille
+fête. Maintenant vous n'avez plus besoin de moi, permettez moi de vous
+souhaiter beaucoup de plaisir et d'aller à mes affaires.
+
+--Non pas, dit-elle, tu ne ne quitteras pas encore, tu m'amuses.
+
+--Grand merci, mais...
+
+--Je dirai plus, tu m'intéresses. Allons, ne fais pas le cruel, et
+crains d'être ridicule. Si tu me connaissais, tu ne serais pas fâché de
+l'aventure.
+
+--Je ne suis pas curieux, permettez que je...
+
+--Mon pauvre Jacques, tu es d'une pruderie révoltante. Cela prouve un
+amour propre insensé. Tu crois donc que je te fais la cour? Commence par
+t'ôter cela de l'esprit, toi qui en as tant! Je ne suis pas éprise de
+toi le moins du monde, quoique tu sois trop joli garçon pour un pédant!
+
+--A ce dernier mot, je vois bien que j'ai l'honneur d'être parfaitement
+connu de vous.
+
+--Voilà de la modestie, à la bonne heure! Certes, je te connais, et
+je sais ton goût pour la botanique. Ne t'ai-je pas vu entrer dans une
+certaine serre où, depuis quinze jours, tu étudies le camélia avec
+passion?
+
+--Qu'y trouvez-vous à redire?
+
+--Rien. La dame du logis encore moins, à ce qu'il paraît?
+
+--Vous êtes sans doute sa femme de chambre?
+
+--Non, mais son amie intime.
+
+--Je n'en crois rien. Vous parlez comme une soubrette et non pas comme
+une amie.
+
+--Tu es grossier, chevalier discourtois! Tu ne connais pas les lois du
+bal masqué, qui permettent de médire des gens qu'on aime le mieux.
+
+--Ce sont de fâcheux et stupides usages.
+
+--Ta colère me divertit. Mais sais-tu ce que j'en conclus?
+
+--Voyons!
+
+--C'est que tu voudrais, en jouant la colère, me faire croire qu'il y a
+quelque chose de plus sérieux entre cette dame et toi que des leçons de
+botanique.
+
+--Sérieux? Oui, sans doute, rien n'est plus sérieux que le respect que
+je lui porte.
+
+--Ah! tu la croîs donc bien vertueuse?
+
+--Tellement, que je ne puis souffrir d'entendre parler d'elle en ce
+lieu, et d'en parler moi-même à une personne que je ne connais pas, et
+qui...
+
+--Achève! «Et dont tu n'as pas très-bonne opinion jusqu'à présent?»
+
+--Que vous importe, puisque vous venez ici pour provoquer et braver la
+liberté des paroles?
+
+--Tu es fort aigre. Je vois bien que tu es amoureux de la dame aux
+camélias. Mais n'en parlons plus. Il n'y a pas de mal à cela, et je ne
+trouverais pas mauvais qu'elle te payât de retour. Tu n'es pas mal, et
+tu ne manques pas d'esprit; tu n'as ni réputation, ni fortune, c'est
+encore mieux. Je pardonnerais à cette femme toutes les folies de sa
+jeunesse, si elle pouvait, sur _ses vieux jours_, aimer un homme
+raisonnable pour lui-même et s'attacher à lui sérieusement.
+
+ Vous, vous êtes ma mie, une fille suivante,
+ Un peu trop forte en gueule et fort impertinente.
+
+Le domino provocateur ne fit que rire de la citation; mais changeant
+bientôt de ton et de tactique:
+
+«Ton courroux me plaît, dit-elle, et me donne une excellente opinion de
+toi. Sache donc que tout ceci était une épreuve; que j'aime trop Julie
+pour l'attaquer sérieusement, et qu'elle saura demain combien tu es
+digne de l'honnête amitié qu'elle a pour ton personnage flegmatique,
+philosophique et botanique. Je veux que nous fassions connaissance chez
+elle à visage découvert, et que la paix soit signée entre nous sous ses
+auspices. Allons, viens t'asseoir avec moi sur un banc. Je suis déjà
+fatiguée de marcher, et mon envie de rire se passe. Julie prétend que tu
+es un grand philosophe, je serais bien aise d'en profiter.»
+
+Soit faiblesse, soit curiosité, soit un vague prestige qui, de Julie, se
+reflétait à mes yeux sur cette femme légère, comme la brillante lueur de
+l'astre sur quelque obscur satellite, je la suivis, et bientôt nous nous
+trouvâmes dans une loge du quatrième rang, assis tellement au-dessus de
+la foule, que sa clameur ne nous arrivait plus que comme une seule voix,
+et que nous étions comme isolés à l'abri de toute surveillance et de
+toute distraction. _Elle_ commença alors des discours étranges où le
+plus énergique enivrement se mêlait à la plus adroite réserve; elle
+paraissait continuer l'entretien piquant que nous avions commencé en
+bas, ou du moins passer naturellement de ce fait particulier à une
+théorie générale sur l'amour. Et comme il me semblait que c'était ou
+une provocation directe, ou le désir de m'arracher par surprise quelque
+secret de coeur relatif à Julie, je me tenais sur mes gardes. Mais elle
+se railla de ma prudence, et après avoir finement fustigé la présomption
+qu'elle m'attribuait dans les deux cas, elle me força à ne voir dans ses
+discours qu'une provocation à des théories sérieuses de ma part sur la
+question brûlante qu'elle agitait. J'étais scandalisé d'abord de cette
+facilité sans retenue et sans fierté à soulever devant moi le voile
+sacré à travers lequel j'ai à peine osé jusqu'ici interroger le coeur
+des femmes; mais son esprit souple et fécond, une sorte d'éloquence
+fiévreuse quelle possède, réussirent peu à peu à me captiver. Après
+tout, me disais-je, voici une excellente occasion d'étudier un nouveau
+type de femme, qui, dans sa fougue audacieuse, m'est tout aussi inconnu
+que me l'était il y a peu de jours le calme divin de Julie. Voyons à
+quelle distance de l'homme peut s'élever ou s'abaisser la puissance de
+ce sexe!
+
+--Allons, me disait-elle, réponds, mon pauvre philosophe! n'as-tu donc
+rien à m'enseigner? Je t'ai attiré ici pour m'instruire. Moralise-moi
+si tu peux. De quoi veux-tu parler au bal masqué avec une femme, si ce
+n'est d'amour? Eh bien, prononce-toi, admets ou réfute mes objections.
+Que feras-tu de la passion dans ta république idéale? Dans quelle série
+de mérites rangeras-tu la pécheresse qui a beaucoup aimé? Sera-ce
+au-dessous, ou au-dessus, ou simplement à côté de la vierge qui n'a
+point aimé encore, ou de la matrone à qui les soins vertueux du ménage
+n'ont pas permis d'être aimable, et, par conséquent, d'être émue et
+enivrée de l'amour d'un homme? Voueras-tu un culte exclusif à ces fleurs
+sans parfum et sans éclat qui végètent à l'ombre, et qui, ne connaissant
+pas le soleil, croient que le soleil est l'ennemi de la vie? Je sais que
+tu adores le camélia; apparemment tu méprises la rose?
+
+--La rose est enivrante, répondis-je, mais elle ne vit qu'un instant. Je
+voudrais lui donner la persistance et la durée du camélia blanc, symbole
+de pureté.
+
+--C'est cela, tu voudrais lui enlever sa couleur et son parfum, et tu
+oserais dire aux jardiniers de ton espèce: «Voyez, chers cuistres, mes
+frères, quel beau monstre vient d'éclore sous mon châssis!» Tiens, froid
+rêveur, regarde toutes ces femmes qui sont ici! Je voudrais te faire
+soulever leurs masques et lire dans leurs âmes. La plupart sont belles,
+belles de corps et d'intelligence. Celles que tu croirais les plus
+dépravées sont souvent celles qui ont le plus tendre coeur, l'esprit le
+plus spontané, les plus nobles intelligences, les entrailles les plus
+maternelles, les dévouements les plus romanesques, les instincts les
+plus héroïques. Songes-y, malheureux, toutes ces femmes de plaisir et
+d'ivresse, c'est l'élite des femmes, ce sont les types les plus rares et
+les plus puissants qui soient sortis des mains de la nature; et c'est
+pourquoi, grâce aux législateurs pudiques de la société, elles sont
+ici, cherchant l'illusion d'un instant d'amour, au milieu d'une foule
+d'hommes qui feignent de les aimer, et qui affectent entre eux de les
+mépriser. Les plus beaux et les meilleurs êtres de la création sont là,
+forcés de tout braver, ou de se masquer et de mentir, pour n'être pas
+outragés à chaque pas. Et c'est là votre ouvrage, hommes clairvoyants,
+qui avez fait de votre amour un droit, et du nôtre un devoir!
+
+Elle me parla longtemps sur ce ton, et me fit entendre de si justes
+plaintes, elle sut donner tant d'attraits et de puissance è ce dieu
+d'Amour dont elle semblait vouloir élever le culte sur les ruines de
+tous les principes, que les heures de la nuit s'envolèrent pour moi
+comme un songe. La parole de celle femme me subjuguait; la laideur de
+son déguisement, l'effroi que m'inspirait son masque, et jusqu'à l'éclat
+lugubre de la fête où elle m'avait entraîné, tout cela disparaissait
+autour de moi. Toute son âme, tout son être semblaient être passés dans
+cette parole ardente, et cette voix feinte, qu'elle maintenait avec
+art pour ne pas se faire reconnaître, cette voix de masque qui m'avait
+blessé le tympan d'abord, prenait pour moi des inflexions étranges,
+quelque chose d'incisif, de pénétrant, qui agissait sur mes nerfs, si
+ce n'est sur mon âme. Je me sentais vaincu, modifié et comme transformé
+dans mes opinions en l'écoutant. Je lui demandai grâce. Je suis trop
+agité pour répondre, lui dis-je, je veux rentrer en moi-même, et savoir
+si à l'abri de votre éloquence je dois vous admirer ou vous plaindre.
+
+--Eh bien, dit-elle en se levant, consulte l'oracle! Demande à Julie
+ce qu'elle doit penser du caquet de sa _femme de chambre_. Je te donne
+rendez-vous ici, à cette place et à cette heure, d'aujourd'hui en huit.
+Si tu n'y viens pas, je te regarderai comme vaincu, et je regretterai le
+temps que j'aurai perdu à provoquer un adversaire si faible.
+
+Elle disparut. J'étais si accablé, que je ne songeai pas à la suivre.
+Puis je le regrettai aussitôt, et me mis à sa recherche, mais
+inutilement. Il y avait dans le bal plus de cent dominos à noeuds
+roses. Une ouvreuse de loges, avec qui je sus engager une conversation,
+m'apprit que les femmes comme il faut ne portaient jamais aucun
+ornement, et que leur costume était uniformément noir comme la nuit.
+
+Cette femme m'a bouleversé le cerveau. 0 Julie! j'ai besoin de vous
+revoir et de vous entendre pour effacer ce mauvais rêve, pour me
+rattacher à l'adoration fervente et inviolable de la clarté sans ombre
+et de la pudeur sans trouble.
+
+8 janvier.
+
+Un mauvais génie a présidé au destin de la semaine. Une fois je suis
+allé au jardin, elle n'a point paru; une autre fois j'ai essayé de
+pénétrer dans l'enclos par le rez-de-chaussée; les portes étaient
+replacées, les serrures posées et fermées. J'ai fait une tentative
+désespérée auprès de madame Germain; j'ai humblement demandé la
+permission de prendre un peu d'air et de mouvement dans ce jardin
+inoccupé. Elle m'a aigrement refusé.
+
+«De l'air et du mouvement, Monsieur n'en manque pas, puisqu'il passe les
+nuits à courir!»
+
+J'ai offert de l'argent; mais je ne suis pas assez riche pour corrompre.
+
+«Monsieur n'en aura pas de trop pour acquitter les dettes des locataires
+insolvables. D'ailleurs, c'est ma consigne: le jardin n'est ouvert à
+personne.»
+
+J'irai au bal de l'Opéra ce soir: je ferai cette folie. J'interrogerai
+ce masque, je saurai si Julie est malade ou si elle a quelque chagrin.
+Je ferai semblant d'être galant pour me rendre favorable cette femme
+étrange qui prétend la connaître... et qui m'a peut-être trompé. Comment
+Julie pourrait-elle se lier d'amitié avec un, caractère si différent du
+sien?
+
+10 janvier
+
+Me voilà brisé, anéanti! Non, je n'aurai pas le courage de me raconter
+à moi-même ce que j'ai découvert, ce que je souffre depuis cette nuit
+maudite!
+
+10 janvier
+
+Essayons d'écrire. Les souvenirs qu'on se retrace en les rédigeant
+échappent au vague de la rêverie dévorante.
+
+A minuit j'étais là, où elle m'avait dit de la rejoindre, et je
+l'attendais. Elle paraît enfin, me serre convulsivement la main, et se
+jette, essoufflée, sur une chaise au fond de la loge, après s'y être
+fait renfermer avec moi par l'ouvreuse. Au bout de quelques moments de
+silence, où elle paraissait véritablement suffoquée par l'émotion:
+
+«J'ai encore été poursuivie aujourd'hui, me dit-elle, par un homme qui
+me hait et que je méprise. Oh! candide et honnête Jacques! vous ne savez
+pas ce que c'est qu'un homme du monde, à quelle lâche fureur, à quels
+ignobles ressentiments peuvent se porter ces gens de bonne compagnie,
+quand le despotisme fanatique de leur amour-propre est blessé!»
+
+Je la plaignais, mais je ne trouvais pas d'expression pour la consoler.
+
+--Vous le voyez, lui dis-je, cette vie d'enivrement et de plaisir égare
+celles qui s'y abandonnent. Ces illusions d'un instant dont vous me
+parliez mettent l'amour d'une femme, peut-être belle et bonne, aux bras
+d'un homme indigne d'elle, et capable de tout pour se venger du retour
+de sa raison.
+
+--Qu'est-ce que cela prouve, Jacques? me dit-elle vivement. C'est
+qu'apparemment il faut s'abstenir de chercher et de rêver l'amour dans
+ce monde-ci. Créez-en donc un meilleur, où l'on puisse estimer ce qu'on
+aime, et, en attendant, croyez-moi, ne prenez pas parti pour le bourreau
+contre la victime.
+
+En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit. Un fort bel homme,
+qui avait un air de grand seigneur et des fleurs à sa boutonnière,
+entra, et, se penchant vers ma compagne par-dessus la cloison basse qui
+le séparait de nous:
+
+«C'est donc vous enfin, _belle Isidora_ lui dit-il d'un ton acerbe.
+Pourquoi fuir et vous cacher? Je ne prétends pas troubler vos plaisirs,
+mais voir seulement la figure de notre heureux successeur à tous, afin
+de le désigner aux remercîments de _mon ami Félix_.»
+
+Quoiqu'il eût parlé à voix basse, je n'avais pas perdu un mot de son
+compliment. Ma compagne m'avait saisi le bras, et je la sentais trembler
+comme une feuille au vent d'orage. Je pris vite mon parti.
+
+«Monsieur, dis-je en me levant, je ne sais point ce que c'est que
+mademoiselle Isidora. Je ne sais pas davantage ce que c'est que votre
+ami Félix, et je ne vois pas trop ce que peut être un homme qui s'en
+vient insulter une femme au bras d'un autre homme. Mais ce que je sais,
+mordieu fort bien, c'est que je reviens de mon village, et que j'en ai
+rapporté des poings qui, pour parler le langage du lieu où nous sommes,
+pourraient bien vous faire piquer une tête dans le parterre, si votre
+goût n'était pas de nous laisser tranquilles.»
+
+Puis, comme je le voyais hésiter, et qu'il me paraissait trop facile
+de me débarrasser de ce beau fils par la force, il me prit envie de le
+persifler par un mensonge.
+
+--Sachez, d'ailleurs, lui dis-je, que madame est... ma femme, et
+tenez-vous pour averti.
+
+--Votre femme! répondit le dandy avec ironie, quoique cependant il ne
+fût pas certain de ne pas s'être grossièrement trompé.--Votre femme!...
+Eh bien! Monsieur, vous défendez peu courtoisement son honneur; mais
+j'ai tort, et je mérite un peu votre mercuriale. Que madame me pardonne,
+ajouta-t-il en saluant ma prétendue femme, c'est une méprise qui n'a
+rien de volontaire.
+
+--Je te remercie, bon Jacques, reprit-elle, aussitôt qu'il se fut
+éloigné, tu m'as rendu un grand service; mais si tu veux que je te le
+dise, il y a dans ta manière de me défendre Quelque chose qui me blesse
+profondément. Tu n'aurais donc pas consenti à défendre le nom et la
+personne d'Isidora, dans la crainte de passer pour, l'amant d'une femme
+qu'on peut outrager ainsi?
+
+--Rien de semblable ne m'est venu à l'esprit; je n'ai songé qu'à vous
+débarrasser d'un fou ou d'un ennemi, qui m'eût, à coup sûr, forcé de
+traverser par quelque scandale le plaisir que j'éprouve à causer avec
+vous.
+
+--Mais si j'avais été cette Isidora fameuse dont on dit tant de mal,
+et dont vous avez sans doute la plus parfaite horreur, et si l'ennemi
+s'était acharné à me prendre pour elle, nonobstant notre mariage
+improvisé?...
+
+--D'abord je ne m'inquiète pas de cette Isidora, et je ne la connais
+pas. Je ne suis pas un homme du monde, je n'ai point de rapports avec
+ce genre de femmes célèbres. Ensuite, Isidora ou non, je vous prie de
+croire que je ne suis pas assez de mon village pour ne pas savoir qu'on
+doit protection à la femme qu'on accompagne.
+
+--Ah! mon cher villageois, avoue que c'est une triste nécessité que le
+devoir d'un honnête homme en pareil cas! Risquer sa vie pour une fille!
+
+--Je n'ai jamais su ce que c'était qu'une fille, je le sais moins que
+jamais, et je suis tenté, depuis huit jours, de croire qu'il n'y a point
+de femmes qui méritent réellement cette épithète infamante. Si Isidora
+est une de ces femmes, et si vous êtes cette Isidora, j'éprouve pour
+vous...
+
+--Eh bien, qu'éprouves-tu pour moi? Dis donc vite!
+
+--Le même sentiment qu'un dévot aurait pour une relique qu'il verrait
+foulée aux pieds dans la fange. Il la relèverait, il s'efforcerait de la
+purifier et de la replacer sous la châsse.
+
+--Tu es meilleur que les autres, pauvre Jacques, mais tu n'es pas plus
+grand! Tu vois toujours dans l'amour l'idée de pardon et de correction,
+tu ne vois pas que ton rôle de purificateur, c'est le préjugé du
+pédagogue qui croit sa main plus pure que celle d'autrui, et que la
+châsse où tu veux replacer la relique, c'est l'éteignoir, c'est la cage,
+c'est le tombeau de ta possession jalouse?
+
+--Femme orgueilleuse! m'écriai-je, tu ne veux pas même de pardon?
+
+--Le pardon est un reproche muet, le mépris subsiste après. Je donnerais
+une vie de pardon pour un instant d'amour.
+
+--Mais le mépris revient aussi après cet instant-là!
+
+--On l'a eu, cet instant! Avec le pardon on ne l'a pas. Mépris pour
+mépris, j'aime mieux celui de la haine que celui de la pitié.
+
+Je ne sais comment il se fit que l'accent dont elle dit ces paroles me
+causa une sorte de vertige. Je fus comme tenté de me jeter à ses pieds
+et de lui demander pardon à elle-même. Mais un reste d'effroi et
+peut-être de dégoût me retint.
+
+«Allons-nous-en, me dit-elle, nous ne nous entendrons pas, mon
+philosophe!»
+
+Je la suivis machinalement. Nous fîmes un tour de foyer. J'y étais
+étourdi et comme étouffé par le feu croisé des agaceries et des
+épigrammes. Tout à coup ma compagne quitta mon bras comme pour
+m'échapper. Je ne la perdis pas de vue, et, voyant qu'elle quittait le
+bal, je décidai de le quitter aussitôt, tout en protégeant sa retraite.
+Je descendais l'escalier sur ses pas, et elle atteignait la dernière
+marche, lorsque le beau jeune homme dont je l'avais débarrassée, et qui
+rentrait, se trouve face à face avec elle. Il s'arrête, sourit avec un
+mépris inexprimable, et, levant les yeux vers moi:
+
+--C'est donc l'habitude dans votre province, me dit-il, de suivre sa
+femme comme un jaloux, et de l'observer à distance? Mon cher monsieur,
+vous vous êtes moqué de moi, mais je vous le pardonne, si bien que je
+veux vous donner un petit avis. La dame que vous escortez est la plus
+belle femme de Paris, vous avez raison d'en être vain; mais, comme c'est
+la plus méprisable et la plus méprisée, vous auriez grand tort d'en être
+fier.
+
+--Et vous, répondis-je, voua devriez être honteux de parler comme vous
+faites. Si vous dites un mot de plus, je vous en rendrai très-repentant.
+
+Un flot de monde qui rentrait nous sépara, et il monta l'escalier assez
+rapidement. Quand il fut en haut du premier palier, il se retourna. Je
+m'étais emparé du bras d'Isidora, et je m'étais arrêté en bas pour le
+regarder aussi. Il haussa légèrement les épaules. Je lui fis un signe
+impératif pour qu'il eût à disparaître ou à redescendre. Il prit
+le premier parti, couvrant d'un air de dédain ironique sa retraite
+prudente.
+
+Je me sentais le sang échauffé plus que de raison; je voulais remonter
+et le forcer à prendre d'autres airs. Ma compagne se cramponna après
+moi.
+
+«Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle. Suivez-moi,
+j'ai à vous parler.»
+
+Elle m'entraîna vers un fiacre, donna son adresse tout bas au cocher, et
+me dit:
+
+«Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est pas une aventure;
+je sais qu'elle ne serait pas de votre goût, et il n'est pas certain
+qu'elle fût du mien.»
+
+Que ce fût la colère dont j'étais à peine remis, ou la pitié pour elle,
+ou quelque intérêt subit plus tendre que je ne voulais me l'avouer, je
+ne me sentais plus sous l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi
+que la crainte de découvrir la vieillesse et la laideur sous son masque
+avait agi à mon insu sur mon imagination. Le dandy, qui croyait me
+dégoûter d'elle en m'apprenant (ce qu'il ne supposait pas que je pusse
+ignorer), qu'elle était la plus belle femme de Paris, avait étrangement
+manqué sa vengeance. Le prestige de la beauté, lors même qu'il n'agit
+pas encore sur les yeux, est tout puissant sur un cerveau aussi
+impressionnable que le mien. J'entourai de mes bras ma tremblante
+conquête, et perdant tout mon orgueil de pédagogue, je la suppliai de ne
+pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour qu'elle m'avait fait
+rêver si doux et si terribles. Elle tressaillit et s'arracha de mes bras
+à plusieurs reprises; enfin elle me dit:
+
+«Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour vous la tête de
+Méduse!... Vous allez me voir, hélas! ne parlez pas d'amour et de joie.
+Je touche au terme de mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein,
+peut-être pour la dernière fois.»
+
+Le fiacre s'arrêta à une petite porte, dans une ruelle sombre. J'en
+franchis le seuil sans savoir dans quel quartier de Paris je pouvais
+être: j'avais fait cette course comme un somnambule. Nous traversâmes
+plusieurs pièces mystérieuses, éclairées seulement par des feux mourants
+de cheminée qui faisaient scintiller dans l'ombre quelques dorures.
+Enfin nous entrâmes dans un boudoir à la fois chaste et délicieux, au
+milieu duquel brûlait une lampe de bronze antique. Ma compagne ferma
+soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies, et, tout à coup
+arrachant son masque avec un mouvement de colère et de désespoir, elle
+me montra... 0 ciel! écrirai-je son nom sans défaillir!... les traits
+purs et divins de Julie!
+
+--Julie! m'écriai-je...
+
+--Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora, _la femme la plus
+méprisée, sinon la plus méprisable de Paris._
+
+Je restai longtemps altéré, et, lorsque j'osai relever les yeux sur
+elle, je vis qu'elle observait mon visage avec une profonde anxiété.
+
+--Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas la force de
+rompre le silence, vous avez aimé _Julie_! Julie n'a pas joué de rôle
+devant vous: vous n'aviez point parlé d'amour ensemble. Vous avez connu
+l'état présent de son âme, ses profonds ennuis et ses plus sérieuses
+préoccupations depuis qu'elle a renoncé au rêve d'être aimée. Mais elle
+vous eût trompé, si elle eût laissé la passion s'allumer en vous dans
+les circonstances pures et charmantes qui avaient présidé à votre
+rencontre. Le hasard d'une autre rencontre à la porte de l'Opéra l'a
+décidée à se faire connaître sous son autre aspect. Celui-là, c'est
+le passé, mais un passé qui n'est pas assez loin pour être oublié des
+hommes qui le connaissent...
+
+--Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de mal!
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je n'en sais rien, je souffre!
+
+--Je vous comprends mieux que vous-même. C'est le moment de nous dire
+adieu, Jacques. Ne souffrez pas à cause de moi. Moi aussi, je souffre,
+et je dois souffrir plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous
+aimais, alors que je me sentais aimée, et les raisons qui me feront
+combattre désormais votre souvenir ne sont terribles et humiliantes que
+pour moi seule.
+
+--Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai toute ma vie.
+Je vous vénérais comme un ange; à présent, je vous aimerai autrement;
+mais ce ne sera pas moins, je vous le jure!
+
+--_Vous le jurez!_ donc vous ne le sentez plus. Je ne veux pas être
+aimée _autrement_, moi, et je sais que mon ambition est insensée. Ainsi,
+adieu, noble et bon Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma
+vie!
+
+--Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil à la place de l'amour. Ne
+repoussez pas cet amour vrai et profond, que je mets encore à vos pieds.
+0 ciel! craindriez-vous de moi de lâches reproches?
+
+---Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche, le plus
+noble, mais le plus implacable de tous!
+
+--Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A Dieu seul le droit de
+pardonner; vous avez raison! Et que suis-je pour m'arroger celui de vous
+absoudre? Ma vie a été pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer
+gloire. A quelles séductions ai-je été exposé? quelles luttes ai-je
+subies! Non, adorable et infortunée créature, je ne te pardonne pas, je
+t'aime trop pour cela!
+
+--Tu as raison, Jacques, s'écria-t-elle, c'est ainsi qu'il faut aimer,
+ou ne pas s'en mêler!
+
+Et, se précipitant dans mes bras, elle m'étreignit contre son coeur avec
+passion.
+
+Mais cette femme avait trop souffert pour être confiante. De sinistres
+prévisions glacèrent ses premiers transports.
+
+--Écoute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis une femme
+entretenue; tu le sais à présent! Je suis la maîtresse du comte Félix
+de ***; sais-tu cela? Nous sommes ici chez lui, il peut arriver et
+nous chasser l'un et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton
+honneur, et moi mon opulence et la dernière planche de salut offerte à
+ma considération, sinon comme femme estimable, du moins comme beauté
+désirable et puissante.
+
+--Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette prison dorée où
+ton âme languit. Tu viendras partager la misère du pauvre rêveur.
+Je travaillerai pour te faire vivre, je suspendrai mes rêveries, je
+donnerai des leçons. Nous fuirons ensemble dans quelque ville de
+province, loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie pure
+et simple à laquelle tu aspires... Tu ne connaîtras plus cet ennui qui
+te ronge, cette oisiveté que tu te reproches; demain, tu seras libre,
+ma belle captive. Et pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis
+l'amant qui t'enlève!
+
+Une secrète terreur se peignit dans les traits de Julie.
+
+--Déjà des conditions! dit-elle; déjà le travail de ma réhabilitation
+qui commence! Jacques, tu vas croire que je t'ai trompé, que je me suis
+trompée moi-même, quand je t'ai dit que je détestais mon luxe et mes
+plaisirs. Je t'ai dit la vérité, je le jure... Et pourtant tes projets
+me font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me trouvais seule,
+sans amour et sans ivresse, replongée dans cette affreuse misère que je
+n'ai pu supporter lorsque j'étais plus jeune, plus belle et plus forte!
+La misère sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me demandes déjà
+des sacrifices? tu n'attends pas que je te les offre! tu acceptes la
+pécheresse à condition que, dès demain, dès aujourd'hui, elle passera à
+l'état de sainte! Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il
+n'y a donc pas un instant d'ivresse où l'on puisse se réfugier contre
+les exigences d'un contrat?
+
+L'amertume de Julie était profondément injuste. Je fus effrayé des
+blessures de cette âme meurtrie. J'espérai la guérir avec le temps et la
+confiance, et je voulus son amour sans condition. Je l'obtins, mais il y
+eut quelque chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait à un
+éternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment. Quand le jour
+pâle et tardif de l'hiver vint nous avertir de nous séparer, je crus
+voir la Juliette de Shakspeare lisant dans le livre sombre du destin; sa
+pâleur et ses cheveux épars la rendaient plus belle, mais les douleurs
+de son âme dévastée la rendaient effrayante. Elle me donna une clef de
+son appartement, et rendez-vous pour le soir même, mais elle ne put
+faire l'effort de sourire en recevant mon dernier baiser.
+
+Deux heures après je recevais le billet suivant:
+
+«Ce que je prévoyais est arrivé: le lâche qui m'a insultée au bal a
+instruit le comte de mon escapade. Je viens d'avoir une scène affreuse
+avec ce dernier. Mais j'ai dominé sa colère par mon audace. Je ne veux
+pas être chassée par cet homme, je veux le quitter au moment où il sera
+le plus courbé à mes pieds. Pour écarter ses soupçons, je pars avec lui
+pour un de ses châteaux. Je serai bientôt de retour, et alors, Jacques,
+je verrai si tu m'aimes.»
+
+O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra!
+
+15 janvier.
+
+Elle pouvait quitter cet homme et fuir le mal à l'instant même. Elle ne
+l'a pas voulu!... Est-ce la crainte de la misère? Non, Julie, tu ne sais
+pas mentir, mais la crainte d'un mépris qui devait t'honorer pour la
+première fois de ta vie, t'a rejetée dans l'abîme. Tu n'as pas compris
+que la raillerie des âmes vicieuses allait cette fois te réhabiliter
+devant Dieu! Et comment n'aurais-tu pas perdu la notion du vrai et du
+juste sur ces choses délicates! Pauvre infortunée, ta vie a été un long
+mensonge à tes propres yeux!
+
+Je l'attends toujours... Je l'aime toujours... Et pourtant elle a compté
+pour rien ma souffrance et ma honte. Elle subit l'amour avilissant de ce
+gentilhomme pour s'épargner le dépit d'être quittée, et pour se réserver
+la gloire de quitter la première! Dieu de bonté, ayez pitié d'elle et de
+moi!
+
+29 janvier.
+
+Elle n'est pas revenue! Elle ne reviendra peut-être pas!
+
+30 janvier.
+
+_Billet de Julie_, du château de***.
+
+«Jacques, je pars pour l'Italie. Ne songez plus à moi. J'ai réfléchi.
+Vous n'auriez jamais pu m'aimer sans vouloir me dominer et m'humilier.
+Je domine et j'humilie Félix. J'ai encore besoin de cette vengeance
+pendant quelque temps. Ne croyez pas que je sois heureuse: vingt fois
+par jour je suis comme prête à me tuer! Mais je veux mourir debout,
+vois-tu, et non pas vivre à genoux. J'ai trop bu dans cette coupe du
+repentir et de la pénitence, je ne veux pas surtout que la main d'un
+amant la porte à mes lèvres.»
+
+
+
+CAHIER N° 4.--TRAVAIL.
+
+1er mai.
+
+Mon ouvrage est fort avancé, et la question des femmes est à peu près
+résolue pour moi. Etres admirables et divins, vous ne pouvez grandir que
+dans la vertu, et vous abjurez votre force en perdant la sainte pudeur.
+C'est un frein d'amour et de confiance qu'il fallait à votre expansion
+puissante, et nous vous avons forgé un joug de crainte et de haine! Nous
+en recueillons les fruits. Oh! qu'ils sont amers à nos lèvres et aux
+vôtres!
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+ALICE.
+
+Dans un joli petit hôtel du faubourg Saint-Germain, plusieurs personnes
+étaient réunies autour de madame de T... Que madame de T... fût comtesse
+ou marquise, c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins.
+Elle avait un nom plus doux à prononcer qu'un titre quelconque: elle
+s'appelait Alice.
+
+Elle était ce jour-là au milieu de ses nobles parents; aucun ne lui
+ressemblait. Ils étaient rogues et fiers. Elle était simple, modeste et
+bonne.
+
+C'était une femme de vingt-cinq ans, d'une beauté pure et touchante,
+d'un esprit mur et sérieux, d'une tournure jeune et pleine d'élégance.
+Au premier abord, cette beauté avait un caractère peut-être trop chaste
+et trop grave pour qu'il y eût moyen de mettre, comme on dit, un roman
+sur cette figure-là. L'extrême douceur du regard, la simplicité des
+manières et des ajustements, le parler un peu lent, l'expression
+plus juste et plus sensée qu'originale et brillante, tous ces dehors
+s'accordaient parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie
+d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage sans essai et sans
+désir de nouvelle union, une absence totale de coquetterie, aucune
+ambition de paraître, une conduite irréprochable, une froideur marquée
+et quelque peu hautaine avec les hommes à succès, une bienveillance
+désintéressée à l'égard des femmes, des amitiés sérieuses sans intimité
+exclusive, c'était là tout ce qu'on en pouvait dire. Lions et lionnes de
+salons la détestaient et la déclaraient impertinente, bien qu'elle fût
+d'une politesse irréprochable, savante même, et calculée comme l'est
+celle d'une personne fière à bon droit, au milieu des sots et des
+sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorité dans le
+monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent voulu plus
+d'abandon et d'élan. Quelques observateurs l'étudiaient, cherchant à
+découvrir un secret de femme sous cette réserve inexplicable; mais ils y
+perdaient leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir si calme
+a des éclairs rapides presque insaisissables; ces lèvres qui parlent si
+peu ont quelquefois un tremblement nerveux, comme si elles refoulaient
+une pensée ardente; cette poitrine si belle et si froide a comme des
+tressaillements mystérieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait pu
+l'étudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration violentée
+par la prudence, ou quelque bâillement de profond ennui étouffé par le
+savoir-vivre.
+
+Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait ses parents
+pour la première fois depuis six mois environ. Ils avaient remarqué
+qu'elle était changée, amincie, pâlie extrêmement, et que sa gravité
+ordinaire avait quelque chose d'une nonchalance chagrine.
+
+--Ma nièce, lui disait sa vieille tante la marquise, la campagne ne vous
+a point profité cette année. Vous y êtes restée trop longtemps, vous y
+avez pris de l'ennui.
+
+--Ma chère, disait une cousine fort laide, vous ne vous soignez pas.
+Vous montez trop à cheval; j'en suis sûre, vous lisez la soir, vous vous
+fatiguez. Vos lèvres sont blêmes et vos yeux cernés.
+
+--Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frère de la précédente, il faut
+vous remarier absolument. Vous vivez trop seule, vous vous dégoûtez de
+la vie.
+
+Alice répondait, avec un sourire un peu forcé, qu'elle ne s'était jamais
+mieux portée, et qu'elle aimait trop la campagne pour s'y ennuyer un
+seul instant.
+
+--Et votre fils, ce cher Félix, arrive-t-il bientôt? dit un un vieil
+oncle.
+
+--Ce soir ou demain, j'espère, dit madame de T...; je l'ai devancé de
+quelques jours, son précepteur me l'amène. Vous le trouverez grandi,
+embelli, et fort comme, un petit paysan.
+
+--J'espère pourtant que vous ne l'élevez point tout à fait à la
+Jean-Jacques? reprit l'oncle. Êtes-vous contente de ce précepteur que
+vous lui avez trouvé là-bas.
+
+--Fort contente, jusqu'à présent.
+
+--C'est un ecclésiastique? demanda la cousine.
+
+--Non, c'est un homme fort instruit.
+
+--Et où l'avez-vous déterré?
+
+--Tout près de moi, dans les environs de ma terre.
+
+--Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un air qui voulait être
+malin.
+
+--C'est un jeune homme, répondit tranquillement Alice; mais il a l'air
+plus grave que vous, Adhémar, et je le crois beaucoup plus raisonnable.
+Mais, ajouta-t-elle en regardant la pendule, le notaire va venir, et je
+crois, mon cher oncle et ma chère tante, que nous ferions mieux de nous
+occuper de l'objet qui nous rassemble.
+
+--Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un profond soupir.
+
+--Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle pour moi surtout
+une douleur à peine surmontée.
+
+--Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine.
+
+--Je ne puis songer à autre chose, reprit Alice, qu'à la perte de mon
+frère.
+
+Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur d'Alice se
+serra et des larmes vinrent au bord de sa paupière; mais elle les
+contint. Sa douleur n'avait pas d'écho dans ces coeurs altiers.
+
+Le notaire, un vieux notaire obséquieux en saluts, mais impassible de
+figure, entra, fut reçu poliment par madame de T..., sèchement par les
+autres, s'assit devant une table, déplia des papiers, lut un testament
+et fut écouté dans un profond silence. Après quoi, il y eut des
+réflexions faites à voix basse, un chuchotement de plus en plus agité
+autour d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante s'élever sur
+un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir se contenir davantage:
+
+--Eh quoi, ma nièce, vous ne dites rien? vous n'êtes pas indignée! je ne
+vous conçois pas! votre excès de bienveillance vous nuira dans le monde,
+je vous en avertis.
+
+--Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne dont nous
+parlons, répondit madame de T...; je ne la connais pas. Mais je sais et
+je vois que mon frère l'a réellement épousée.
+
+--Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien, s'écria l'autre
+dame.
+
+--Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma cousine, reprit Alice.
+Demandez à monsieur le notaire s'il fait aussi bon marché de la question
+civile que vous de la question religieuse.
+
+--Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela est en bonne
+forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait connaître mon mandat et
+mes pouvoirs; je me retire, s'il y a procès, ce que je regarde comme
+impossible...
+
+--Non, non! pas de procès, répondit gravement le vieux oncle: ce serait
+un scandale; et nous n'avons pas envie de proclamer cet étrange mariage,
+en lui donnant le retentissement des journaux de palais et des mémoires
+à consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme nous, la
+question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon neveu était maître de
+sa fortune; qu'il en ait disposé en faveur de son laquais, de son chien
+ou de sa maîtresse, peu nous importe... Mais notre nom a été souillé
+par une alliance inqualifiable; et nous sommes prêts à faire tous les
+sacrifices pour empêcher cette fille de le porter.
+
+--Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille proposition, dit le
+notaire; et mon ministère ici est rempli. La question de savoir si vous
+accueillerez madame la comtesse de S... comme une parente, ou si vous la
+repousserez comme une ennemie, n'est pas de mon ressort. Je vous laisse
+la discuter, d'autant plus que mon rôle de mandataire de cette personne
+semble augmenter l'esprit d'hostilité que je rencontre ici contre elle.
+Madame de T..., j'ai l'honneur de vous présenter mon profond respect;
+Mesdames... Messieurs...
+
+Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes révérences à droite et
+à gauche; des révérences comme les jeunes gens n'en font plus.
+
+--Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches blondes, qui
+n'avait paru, pendant la lecture des papiers, occupé que du vernis de
+ses bottes et de sa canne a tête de rubis. Je crois qu'il eût mieux
+valu se taire devant lui. Il va reporter à sa cliente toutes nos
+réflexions...
+
+--Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'écria la vieille tante. Je
+voudrais qu'elle fût ici, dans un coin, pour les entendre et pour se
+bien pénétrer de notre mépris.
+
+--Vous ne connaissez pas ces femmes-là, maman, reprit le jeune homme
+d'un ton de pédantisme adorable et avec un sourire de judicieuse
+fatuité: elles triomphent du dépit qu'elles causent, et toute leur
+gloire est de faire enrager les gens comme il faut.
+
+--Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine d'une voix sèche
+et mordante, et vous verrez comme je lui fermerai ma porte au nez!
+
+--Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc lui ouvrir la
+vôtre, que vous ne protestiez pas avec nous?
+
+--Je n'en sais rien, répondit madame de T..., cela dépendra tout à fait
+de sa conduite et de sa manière d'être; mais ce que je sais, c'est
+qu'il me serait beaucoup plus difficile qu'à vous de l'humilier et de
+l'outrager. Elle ne se trouve être votre parente qu'à un certain degré,
+au lieu que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon
+frère, d'un homme qu'elle a aimé, que je chérissais, et pour lequel
+aucun de vous n'a eu, dans les dernières années de sa vie, beaucoup
+d'indulgence.
+
+Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti dans tout le
+salon, et la vieille tante s'était vigoureusement frappé la poitrine
+de son éventail; la Cousine abaissa son voile sur sa figure; l'oncle
+soupira; le beau cousin se dandina et fit crier le parquet sous un léger
+trépignement d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient là, et
+qui jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur rôle de
+comparses, chuchotèrent et se promirent les uns aux autres de ne pas
+imiter l'exemple de madame de T...
+
+«Ma chère nièce, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le partisan de
+vos idées philosophiques; je suis un peu trop vieux pour abjurer mes
+principes, quoique je pusse le faire avec vous en bonne compagnie. Je
+connais votre bonté excessive, et ne suis pas étonné de vous voir fermer
+l'oreille à la vérité, quand cette vérité est une condamnation sans
+appel. Vous espérez toujours justifier et sauver ceux qu'on accuse;
+mais ici, vous y perdrez vos bonnes intentions et tous vos généreux
+arguments. Renseignez-vous, informez-vous, et vous reconnaîtrez que la
+clémence vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle créature
+infâme a été appelée par votre frère à l'honneur de porter son nom et
+d'hériter de ses biens, vous ne nous exposerez pas à la remontrer chez
+vous, et vous nous dispenserez du pénible devoir de l'en faire sortir.»
+
+Cet avis fut adopté avec chaleur, et madame de T..., restée seule de son
+avis, se trouva bientôt tête à tête avec son cousin. Les autres parents
+se retirèrent, craignant de la confirmer dans sa résistance par une
+trop forte obsession. Ils la savaient courageuse et ferme, malgré ses
+habitudes de douceur.
+
+--Ah ça, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent tous sortis,
+est-ce sérieusement que vous parlez d'admettre Isidora auprès de vous?
+
+--Je n'ai parlé que d'examiner ma conscience et mon jugement sur le
+parti que j'aie prendre, Adhémar: mais, en attendant, je vous engage,
+par respect pour nous-mêmes, à oublier ce nom d'Isidora, sous lequel
+madame de S... vous est sans doute désavantageusement connue. Il
+me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles, plus vous
+aggraverez la tâche imprimée à notre famille.
+
+--_Désavantageusement_ connue? Non, je ne me servirai pas de ce mot-la,
+repartit le cousin en caressant sa barbe couleur d'ambre. C'était une
+trop belle personne pour que l'_avantage_ de la connaître ne fut pas
+recherché par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans les
+relations qu'une femme comme vous pourrait avoir avec une femme comme
+elle... Alors je présume que...
+
+--Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez à me faire entendre,
+et je vous déclare que je ne trouve pas cela risible. C'est comme un
+affront que vous vous plaisez à imprimer à la mémoire de mon frère, et
+votre gaieté, en pareil cas, me fait mal.
+
+--Ne vous fâchez pas, ma chère Alice, et ne prenez donc pas les choses
+si sérieusement. Eh! bon Dieu, où en serions-nous si tous les ridicules
+de ce genre étaient de sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes
+gens, lequel de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de _ne vas
+voir_ sa maîtresse s'oublier un instant dans les bras d'un ami et même
+d'un cousin? Peccadilles que tout cela! Vous ne pouvez pas vous douter
+de ce que c'est que la vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout,
+qui vous plaisez, avant le temps, à mener la vie d'une vieille femme:
+vous n'avez pas la moindre notion...
+
+---Dieu merci! c'est assez, Adhémar, je ne tiens pas à vos
+enseignements. Je ne vous demande qu'un mot. Cette femme n'a-t-elle pas
+aimé beaucoup mon frère, dites?
+
+--Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-là aiment parfois l'homme
+qu'elles trompent cent fois le jour. Quand je vous dis que vous ne
+pouvez pas les juger!
+
+--Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas les condamner
+sans chercher à les comprendre.
+
+--Parbleu! ma chère, c'est une étude qui vous mènera loin, si vous en
+avez le courage; mais je ne crois point que vous l'ayez.
+
+--Enfin, répondez-moi donc, Adhémar. Je sais que le passé de cette femme
+été plein d'orages...
+
+--Le mot est bénin.
+
+--D'égarements, si vous voulez; mais je sais aussi que, depuis plusieurs
+années, elle s'est conduite avec dignité; et la marque de haute estime
+que mon frère a voulu lui donner en l'épousant à son lit de mort, en
+est une preuve. Parlez donc; pensez-vous, en vôtre âme et conscience,
+qu'elle ait épuré sa conduite et amélioré sa vie par l'envie qu'elle
+avait de le rendre heureux, ou par un calcul intéressé qu'elle aurait
+fait de l'épouser?
+
+--D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc forcé de nier la
+conséquence. Cette femme avait pris l'habitude de l'hypocrisie: elle
+mettait plus d'art dans sa conduite; elle avait éloigné d'elle tous ses
+anciens amants; elle se tenait renfermée, ici à côté, dans le pavillon
+du jardin de votre frère; elle cultivait des fleurs; elle lisait des
+romans et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle faisait
+l'esprit fort, la femme blasée, la compagne mélancolique la pécheresse
+convertie, et ce pauvre Félix se laissait prendre à tout cela. Mais
+quand je vous dirai, moi, que la veille de leur départ pour l'Italie,
+dans le temps où cette fille passait, aux yeux de Félix, pour un ange,
+que je l'ai reconnue, au bal de l'Opéra, en aventure non équivoque avec
+un joli garçon de province, maître d'école ou clerc de procureur, à en
+juger par sa mine!...
+
+--Vous vous serez trompé! sous le masque et le domino!...
+
+--Sous le domino, à moins d'être un écolier, on reconnaît toujours
+la démarche d'une femme qu'on a connue intimement. Ne rougissez pas,
+cousine; je m'exprime en termes convenables, moi, et je vous jure, non
+pas en mon âme et conscience mais plus sérieusement, sur l'honneur! que
+cette aventure est certaine. Si vous voulez des preuves, je vous en
+fournirai, car j'ai été aux informations. Ce villageois demeurait ici,
+sous les combles, dans cette maison, qui est à vous maintenant, et que
+votre frère faisait valoir pour vous, en même temps que la sienne,
+située mur mitoyen. C'était un pauvre hère, qui avait reçu d'elle de
+l'argent pour s'acheter des bottes, je présume. Ils s'étaient vus deux
+ou trois fois dans la série; la porte de votre jardin leur servait de
+communication. Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de
+chambre qui m'a donné ces détails, et le jockey qui porta l'argent. La
+dernière nuit qu'Isidora passa à Paris, elle reçut cet homme dans le
+pavillon, dans l'appartement, dans les meubles de votre frère. Ce fut
+alors qu'averti par moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle
+déploya toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir. Ce fut
+alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont notre pauvre
+Félix n'est pas revenu, et qui s'est terminé pour lui par deux choses
+extrêmement tristes: une maladie mortelle et un mariage avilissant.
+
+--Assez, Adhémar! tout cela me fait mal, et votre manière de raconter me
+navre. Au revoir. Je réfléchirai à ce que je dois faire.
+
+[Illustration 03.png: J'observais avec étonnement cette foule de masques
+noirs...]
+
+--Vous réfléchirez! Vous tenez à vos réflexions, ma cousine! Après cela,
+si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il avec une fatuité amère, cela
+pourra rendre votre maison plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous
+amène ses amis des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans
+vos soirées. Mon père et ma tante vous bouderont peut-être; mais, quant
+à moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous concevez, moi, je suis un
+jeune homme, et je m'amuserai d'autant mieux ici, qu'il me paraîtra plus
+plaisant de voir votre gravité à pareille fête. Bonsoir, ma cousine.
+
+--Bonsoir, mon jeune cousin, répondit Alice; et elle ajouta mentalement
+en haussant les épaules, lorsqu'il se fut éloigné: «Vieillard!»
+
+Elle demeura triste et rêveuse. Il y a de grandes bizarreries dans
+la société, se disait-elle, et il est fort étrange que les lois de
+l'honneur et de la morale aient pour champions et pour professeurs
+gourmés des laides envieuses, des femmes dévotes, d'un passé équivoque,
+des hommes débauchés!
+
+Tout à coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit rentrer
+Adhémar. «Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il d'un air moqueur, vous
+allez voir le héros de l'aventure; c'est lui, j'en suis certain, car
+j'ai une mémoire qui ne pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre
+concierge l'a reconnu et l'a nommé.»
+
+--Quelle aventure, quel héros? Je ne sais plus de quoi vous me parlez,
+Adhémar.
+
+--L'aventure du bal masqué; le dernier amant d'Isidora à Paris, il y a
+trois ans: ah! c'est charmant, ma parole! Et le plus joli de l'affaire,
+c'est que vous réchauffiez ce serpent dans votre sein, cousine... Je
+veux dire dans le sein de votre famille!
+
+--Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous.
+
+--Je n'ai pas à m'expliquer: le voilà qui arrive de province, frais
+comme une pêche, et qui descend dans votre cour.
+
+--Mais qui? au nom du ciel!
+
+--Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le nommer; je veux
+assister à ce coup de théâtre. Je suis revenu sur mes pas bien vite,
+après l'avoir nettement reconnu sous la porte cochère. Ah! le scélérat!
+le Lovelace!
+
+Et Adhémar se prit à rire de si bon coeur qu'Alice en fut impatientée.
+Mais bientôt elle fit un cri de joie en voyant entrer son fils Félix,
+filleul du frère qu'elle avait perdu, et le plus beau garçon de sept ans
+qu'il soit possible D'imaginer.
+
+[Illustration 04.png: Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques
+Laurent.]
+
+--Ah! te voilà, mon enfant, s'écria-t-elle en le pressant sur son coeur.
+Que le temps commençait à me paraître long sans toi! Étais-tu impatient
+de revoir ta mère? N'es-tu pas fatigué du voyage?
+
+--Oh! non, je me suis bien amusé en route à voir courir les chevaux,
+répondit l'enfant; j'étais bien content d'aller si vite du côté de ma
+petite mère.
+
+--Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc, Adhémar? reprit madame
+de T... Est-ce là le héros de votre si plaisante aventure?
+
+--Non pas précisément celui-ci, répondit Adhémar, mais celui-là. Et il
+fit un geste comiquement mystérieux pour désigner le précepteur de Félix
+qui entrait en cet instant.
+
+Alice, se sentant sous le regard méchant de son cousin, ne fit pas comme
+les héroïnes de théâtre, qui ont pour le public des _a parte_, des
+exclamations et des tressaillements si confidentiels que tous les
+personnages de la pièce sont fort complaisants de n'y pas prendre garde.
+Elle se conduisit comme on se conduit dans le monde et dans la vie,
+même sans avoir besoin d'être fort habile. Elle demeura impassible,
+accueillit le précepteur de son fils avec bienveillance, et, après
+quelques mots affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux
+pour le caresser à son aise.
+
+«Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit Adhémar en se
+rapprochant d'elle et en lui parlant bas, pour craindre que vous preniez
+du souci de tout ce que j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici
+à la source des informations, et M. Jacques Laurent vous éclairera, si
+bon lui semble, sur les mérites de celle qu'il vous plaisait tantôt
+d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde à vous, cousine: ce
+provincial-là est un fort beau garçon, et, avec les antécédents que je
+lui connais, il est capable de pervertir...... toutes vos femmes de
+chambre.»
+
+Madame de T... ne répondit rien. Elle avait paru ne pas entendre.
+
+--Saint-Jean, dit-elle à un vieux serviteur qui apportait les paquets de
+Félix, conduisez M. Laurent à son appartement. Bonsoir, Adhémar...
+Toi, dit-elle à son fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te
+délivre de cette poussière.
+
+--Comment! ce don Juan de village va demeurer dans votre maison, Alice?
+reprit le cousin lorsque Jacques fut sorti.
+
+--En quoi cela peut-il vous intéresser, mon cousin?
+
+--Mais je vous déclare qu'il est dangereux.
+
+--Pour mes femmes de chambre, à ce que vous croyez?
+
+--Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera, et on en
+parlera.
+
+--Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T... avec une hauteur
+accablante, et en regardant son cousin en face: votre soeur et vous?
+
+--Vous êtes en colère, Alice, répondit-il avec un sourire impertinent,
+cela se voit malgré tous. Je m'en vais bien vite, pour ne pas vous
+irriter davantage, et je me garderai bien de médire de votre précepteur
+si instruit, si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait
+connaissance avec lui qu'au bal masqué et au bras d'une fille, j'en
+avais pris une autre idée... Je tâcherai de tourner à la vénération sous
+vos auspices.
+
+Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques Laurent, qui séparait
+ses paquets d'avec ceux du jeune Félix, et il lui lança des regards
+ironiques et méprisants, qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas
+garde. Il avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora
+et du dandy qui l'avait insultée au bal masqué, il y avait si longtemps!
+Il tourna à demi la tête vers ce beau jeune homme, dont chaque pas
+semblait fouler avec mépris la terre trop honorée de le porter. Voilà
+une mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conservé cette
+figure dans ma mémoire, et elle ne lui rappela rien dans le passé.
+
+Cependant Adhémar se retirait, frappé de la figure de Jacques Laurent,
+et se demandant avec humeur, lui qui, sans aimer Alice, était blessé de
+ne lui avoir jamais plu, si ce blond jeune homme, à l'oeil doux et fier,
+ne se justifierait pas aisément des préventions suggérées contre lui
+à madame de T...; si, au lieu d'être un timide pédagogue, traité en
+subalterne, comme il eût dû l'être dans les idées d'Adhémar, ce n'était
+pas plutôt un soupirant de rencontre, bon à la campagne pour un roman
+au clair de lune, et commode à Paris pour jouer le rôle d'un sigisbée
+mystérieux.
+
+Une heure après, le jeune Félix, peigné, lavé et parfumé avec amour par
+sa mère, courait et sautillait dans le jardin comme un oiseau; Laurent
+se promenait à distance, passant et repassant d'un air rêveur le long
+du grand mur qui longeait le jardin, et le séparait d'un autre enclos
+ombragé de vieux arbres. Alice descendait lentement le perron du petit
+salon d'été, qui formait une aile vitrée avançant sur le jardin, et où
+elle se tenait ordinairement pendant cette saison: car on était alors
+en plein été. Madame de T... avait passé l'hiver et le printemps à la
+campagne. Elle avait souhaité d'y passer une année entière, elle l'avait
+annoncé; mais des affaires imprévues l'avaient forcée de revenir à
+Paris, elle ignorait pour combien de temps, disait-elle. Il y avait
+eu pourtant dans cette soudaine résolution quelque chose dont Jacques
+Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont elle ne se rendait pas
+peut-être compte à elle-même. Peut-être y avait-il eu dans la solitude
+de la campagne, et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop
+solennel ou de trop émouvant pour une imagination habituée à se craindre
+et à se réprimer.
+
+Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants, comme au hasard, dans
+le jardin, tantôt s'amusant des jeux de son fils, tantôt se rapprochant
+de Jacques, comme par distraction. Enfin ils se trouvèrent marchant
+tous trois dans la même Allée, et, deux minutes après, l'enfant, qui
+voltigeait de fleur eu fleur, laissa son précepteur seul avec sa mère.
+
+Ce précepteur avait dans le caractère une certaine langueur réservée,
+qui imprimait à sa physionomie et à ses manières un charme particulier.
+Naturellement timide, il l'était plus encore auprès d'Alice, et, chose
+étrange, malgré l'aplomb que devait lui donner sa position, malgré
+l'habitude qu'elle avait des plus délicates convenances, malgré l'estime
+bien fondée que le précepteur s'était acquise par son mérite, madame de
+T... était encore plus embarrassée que lui dans ce tête-à-tête. C'était
+un mélange, ou plutôt une alternative de politesse affectueuse et
+de préoccupation glaciale. On eût dit qu'elle voulait accueillir
+gracieusement et généreusement ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait
+au repos de la province et à la nonchalance de ses modestes habitudes,
+en lui rendant agréable le séjour de Paris, mais on eût dit aussi quelle
+se faisait violence pour s'occuper de lui, tant sa conversation était
+brisée, distraite et décousue.
+
+Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda à peine.
+
+--Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle, je ne suis pas
+encore reposée de mon voyage, et je veux, avant de laisser le monde
+envahir mes heures, mettre mon fils au courant de ce changement
+d'habitudes. Et puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que
+huit jours de séparation sont bien longs, monsieur Laurent?
+
+--Oui, Madame, pour une mère, toute absence est trop longue, répondit
+Jacques Laurent, comme s'il eût voulu l'aider à lui ôter à lui-même
+toute velléité de présomption.
+
+--Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon fils et moi nous ne
+nous quittions pas d'un seul instant, et je m'en étais fait une douce
+habitude, que la vie de Paris va rompre forcément. Le monde est un
+affreux esclavage; aussi j'aspire à quitter ce monde... mais il est vrai
+que mon fils aspirera un jour peut-être à s'y lancer, et que ma retraite
+serait alors en pure perte. Ah! monsieur Laurent, vous ne connaissez pas
+le monde, vous! vous ne dépendez pas de lui, vous êtes bien heureux!
+
+--Je suis effectivement très-heureux, répondit Jacques Laurent du ton
+dont il aurait dit: Je suis parfaitement dégoûté de la vie.
+
+Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle tressaillit, le
+regarda, et, tout à coup détournant les yeux:
+
+--Trouvez-vous cette maison agréable? lui dit-elle, n'y regretterez-vous
+pas trop la campagne?
+
+--Cette maison est fort embellie, répondit Laurent, préoccupé; je crois
+pourtant que j'y regretterai beaucoup la campagne.
+
+--Embellie? reprit Alice; vous étiez donc déjà venu ici?
+
+--Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison pour y avoir demeuré
+autrefois.
+
+--Il y a longtemps?
+
+--Il y a trois ans.
+
+--Ah oui! reprit Alice, un peu émue, c'est l'époque du départ de mon
+frère pour l'Italie.
+
+--Je crois effectivement qu'à cette époque, dit Laurent, un peu troublé
+aussi, M. de S... faisait régir cette maison, et qu'il habitait la
+maison voisine.
+
+--Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant appartient à sa
+veuve.
+
+--J'ignorais qu'il fût marié.
+
+--Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un instant, par la
+déclaration d'un homme de loi, et par de vives discussions qui se sont
+élevées dans ma famille à ce sujet. Vous entendrez nécessairement parler
+de tout cela avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que vous
+l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle en observant
+la contenance du jeune homme, qu'il est fort possible que vous ayez
+quelque renseignement, peut-être quelque bon conseil à me donner.
+
+--Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant.
+
+--Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance fort bien jouée;
+vous avez le sentiment des véritables convenances, plus que ceux qui
+s'établissent, dans ce monde, juges du point d'honneur. Vous avez
+dans l'âme le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez les
+difficultés de ma situation, et vous m'aiderez peut-être à en sortir.
+Du moins votre première impression, aura une grande valeur à mes yeux.
+Sachez donc que mon frère a légué son nom et ses biens, en mourant,
+à une femme tout à fait déconsidérée et dont le nom, malheureusement
+célèbre dans un certain monde, est peut-être arrivé jusqu'à vous...
+
+--Il y a si longtemps que j'habite là province, dit Laurent avec le
+désir évident de se récuser, que j'ignore...
+
+--Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous demeuriez dans cette
+maison; il est impossible que vous n'ayez pas entendu prononcer le nom
+d'_Isidora_.
+
+Jacques Laurent devint pâle comme la mort; son émotion l'empêcha de voir
+la pâleur et l'agitation d'Alice.
+
+--Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas inconnu, mais je
+ne sais rien de particulier...
+
+--Pourtant vous avez dû rencontrer cette personne, monsieur Laurent;
+rappelez-vous bien! dans ce jardin, par exemple...
+
+--Oui, oui, en effet, dans ce jardin, répondit tout éperdu le pauvre
+Laurent, qui ne savait pas mentir, et sur qui la douce voix d'Alice
+exerçait un ascendant dominateur.
+
+--Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin voisin, reprit-elle:
+il y avait de si belles fleurs, et vous les aimez tant!
+
+--C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait parler comme dans un
+rêve, les camélias surtout... Oui, j'adore les camélias.
+
+--En ce cas, vous serez bien servi, car madame de S... les aime
+toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait la serre de nouvelles
+fleurs. Comme vous êtes lié avec elle, vous la verrez, je présume... et
+vous pourrez alors servir d'intermédiaire entre elle et moi, quelles que
+soient les explications que nous ayons à échanger ensemble.
+
+--Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une angoisse mêlée de
+fermeté. Je ne me chargerai point de cette négociation.
+
+Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que souffrait Laurent
+était impossible à exprimer.
+
+«La voilà donc, cette passion cachée qui le dévore, pensait Alice; voilà
+la cause de sa tristesse, de son découragement, de son abnégation, de
+son éternelle rêverie? Il a aimé cette femme dangereuse, il l'aime
+encore. Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'idée de la revoir le
+charme et l'épouvante!»
+
+On annonça que le dîner était servi, et Laurent prit son chapeau pour
+s'esquiver. «Non, monsieur Laurent, lui dit Alice en posant sa main sur
+son bras, avec un de ces mouvements de courage désespéré qui ne viennent
+qu'aux émotions craintives, vous dînerez avec nous; j'ai à vous parler.»
+
+Ce ton d'autorité blessa le pauvre Jacques. Sa position subalterne,
+comme on se permet d'appeler dans les familles aristocratiques le rôle
+sacré de l'être qui se consacre à la plus haute de toutes les fonctions
+humaines, en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on a de
+plus cher dans la famille), ce rôle de pédagogue, asservi parfois et
+dominé jusqu'à un certain point par des exigences outrageantes, n'avait
+jamais frappé Laurent; madame de T... l'avait appelé et accueilli dans
+sa maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle l'avait traité
+comme l'ami le plus respecté, comme quelque chose entre le fils et le
+frère. Cependant, depuis quelques semaines, cette confiante intimité, au
+lieu de faire des progrès naturels, s'était insensiblement refroidie.
+La politesse et les égards avaient augmenté à mesure qu'une certaine
+contrainte s'était fait sentir. Laurent en avait beaucoup souffert. Dans
+sa modestie naïve, il n'avait rien deviné, et, maintenant qu'un élan de
+passion jalouse et désolée le retenait brusquement, il s'imaginait être
+le jouet d'un caprice déraisonnable, inouï. Sa fierté n'était pas seule
+en jeu, car lui aussi il aimait, le pauvre Jacques, il était éperdument
+épris d'Alice, et son coeur se brisa au moment où il eût dû s'épanouir.
+
+«Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un peu altier; mais il
+m'est impossible, Madame, de ne rendre maintenant à votre désir.»
+
+En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver Alice cruelle
+lui semblait la plus grande des douleurs qu'il pût supporter.
+
+Alice le comprit; et comme son fils revenait auprès d'elle; «Félix, lui
+dit-elle avec un doux sourire, engage donc notre ami à rester avec nous
+pour dîner. Il me refuse; mais il ne voudra peut-être pas te faire cette
+peine.»
+
+L'enfant, qui chérissait Laurent, le prit par les deux mains avec une
+tendre familiarité, et l'entraîna vers la table. Laurent se laissa
+tomber sur sa chaise, un regard d'Alice et le nom d'ami l'avaient
+vaincu.
+
+Cependant ils furent mornes et contraints durant tout le repas.
+L'expansive gaieté du jeune garçon pouvait à peine leur arracher un
+sourire. Laurent jetait malgré lui un regard distrait sur le jardin et
+sur la petite porte du mur mitoyen qu'on apercevait de sa place.
+Alice examinait et interprétait sa préoccupation dans le sens qu'elle
+redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la droiture et
+la fermeté du penchant de cette femme, que si elle s'était convaincue,
+dès le premier mot de Laurent, qu'il était bien le héros de l'aventure
+racontée par le beau cousin Adhémar, elle avait complètement rejeté de
+son souvenir les imputations outrageantes sur le caractère de Laurent.
+Laurent lui eût-il été moins cher, elle connaissait déjà bien assez son
+désintéressement et sa fierté d'âme pour regarder cette circonstance du
+récit d'Adhémar comme une calomnie gratuite; mais quand on aime, on n'a
+pas besoin d'opposer la raison à des soupçons de cette nature. La pensée
+d'Alice ne s'y arrêta pas un instant.
+
+Mais par quelle bizarre et douloureuse coïncidence ce dernier amant
+qu'Isidora avait eu à Paris, après mille autres, se trouvait-il donc le
+seul homme que la tranquille et sage Alice eût aimé en sa vie?
+
+Alice avait eu besoin d'appeler à son secours tout ce qu'elle avait de
+religion dans l'âme et de courage dans le caractère pour ne pas haïr
+le mari froid et dépravé auquel on l'avait unie à seize ans sans la
+consulter. Victime de l'orgueil et des préjugés de sa famille, elle
+avait pris le mariage en horreur et le monde en mépris. Elle avait tant
+souffert, tant rougi et tant pleuré dans sa première jeunesse, elle
+avait été si peu comprise, elle avait rencontré autour d'elle si peu de
+coeurs disposés à la respecter et à la plaindre, et du contraire tant de
+sots et de fats désireux de la flétrir en la consolant, qu'elle s'était
+repliée sur elle-même dans une habitude de désespoir muet et presque
+sauvage. Une violente réaction contre les idées de sa caste et contre
+les mensonges odieux qui gouvernent la société s'était opérée en elle.
+Elle s'était fait une vie de solitude, de lecture et de méditation, au
+milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait pâle et belle, ornée de fleurs
+et de diamants, elle avait l'air d'une victime allant au sacrifice;
+mais c'était une victime silencieuse et recueillie, qui ne faisait plus
+entendre une plainte, qui ne laissait plus échapper un soupir.
+
+La mort de son mari avait terminé un lent et odieux supplice: mais à
+vingt ans, Alice était déjà si lasse de la vie, qu'elle l'abordait sans
+illusions, et qu'elle ne pouvait plus y faire un pas sans terreur. Les
+théories qu'on agitait autour d'elle soulevaient son âme de dégoût. Les
+hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-être qu'ils étaient
+tous, en effet, des copies plus ou moins effacées du type révoltant de
+l'homme qui l'avait asservie. Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour
+avoir été forcée de haïr et de mépriser, dans l'âge où tout devait être
+confiance, abandon, respect.
+
+Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin un homme pur
+et vraiment noble, et il fallut pour cela que le hasard amenât dans sa
+maison et jetât dans son intimité un plébéien pauvre, sans ambition,
+sans facultés éclatantes, mais fortement et sévèrement épris des idées
+les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait rien de
+miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans le génie de Jacques
+Laurent. Cependant ce fait produisit un miracle dans le coeur d'Alice,
+et ce bon jeune homme fut bientôt à ses yeux le plus grand et le
+meilleur des êtres.
+
+Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur, qu'elle ne
+songea pas à y résister d'abord. Elle s'y livra avec délices, et si
+Jacques eût été tant soit peu roué, vaniteux ou personnel, il se serait
+aperçu qu'au bout de huit jours il était passionnément aimé.
+
+Mais Jacques était particulièrement modeste. Il avait trop
+d'enthousiasme naïf et tendre pour les grandes âmes et les grandes
+choses: il ne lui en restait pas assez pour lui-même. Absorbé dans
+l'étude des plus belles oeuvres de l'esprit humain, plongé dans la
+contemplation du génie des maîtres de l'éternelle doctrine de vérité,
+il se regardait comme un simple écolier, à peine digne d'écouter ces
+maîtres s'il eût pu les faire revivre, trop heureux de pouvoir les lire
+et les comprendre.
+
+Naturellement porté à la vénération, il admira le coeur et l'esprit
+d'Alice, ce coeur et cet esprit que le monde ignorait, et qui se
+révélaient à lui seul. Il l'aima, mais il persista à se croire si peu de
+chose auprès d'elle, que la pensée d'être aimé ne put entrer dans son
+cerveau. Sa position précaire acheva de le rendre craintif, car la
+fierté ne va pas braver les affronts, et il eût rougi jusqu'au fond
+de l'âme si quelqu'un eût pu l'accuser d'être séduit par le titre et
+l'opulence d'une femme. L'homme le plus orgueilleux en pareil cas est
+le plus réservé, et, par la force des choses, il eût fallu, pour être
+devinée, qu'Alice eût le courage de faire les premiers pas. Mais cela
+était impossible à une femme dont toute la vie n'avait été que douleur,
+refoulement et contrainte. Elle aussi doutait d'elle-même, et à force
+d'avoir repoussé les hommages et les flatteries, elle était arrivée à
+oublier qu'elle était capable d'inspirer l'amour. Elle avait tant de
+peur de ressembler à ces galantes effrontées qui l'avaient fait si
+souvent rougir d'être femme!
+
+Ils ne se devinèrent donc pas l'un l'autre, et malheur aux âmes altières
+qui appelleraient niaiserie la sainte naïveté de leur amour! Ces âmes-là
+n'auraient jamais compris la vénération qui accompagne l'amour véritable
+dans les jeunes coeurs, et qui fait qu'on s'annihile soi-même dans
+la contemplation de l'être qu'on adore. Rarement deux âmes également
+éprises se rencontrent dans les romans plus ou moins complets dont
+la vie est traversée. C'est pourquoi celui-ci pourra paraître
+invraisemblable à beaucoup de gens. C'est pourtant une histoire vraie,
+malgré la vérité d'une foule d'histoires qui pourraient en combattre
+victorieusement la probabilité.
+
+Aussitôt qu'Alice put voir clair dans son propre coeur, et cela ne fut
+pas bien long, elle interrogea avec effroi la manière d'être de Jacques
+avec elle. Elle y trouva une timidité qui augmenta la sienne et une
+tristesse qui lui fit craindre de se heurter contre un autre amour. La
+fierté légitime d'une âme complètement vierge la mit dès lors en garde
+contre elle-même; elle veilla si attentivement sur ses paroles et sur sa
+contenance, que tout encouragement fut enlevé au pauvre Jacques. Il fit
+comme Alice, dans la crainte de paraître présomptueux et ridicule. Il
+aima en silence, et au lieu de faire des progrès, leur intimité diminua
+insensiblement à mesure que la passion couvait plus profonde dans leur
+sein.
+
+L'intervention du personnage étrange d'Isidora dans cette situation fit
+porter à faux la lumière dans l'esprit d'Alice. Elle avait pressenti ou
+plutôt elle avait deviné que Jacques avait beaucoup et longtemps aimé
+une autre femme, elle se persuadait qu'il l'aimait encore, et, en
+supposant que cette femme était Isidora, elle ne se trompait que de
+date.
+
+--Je veux tout savoir, se disait-elle; voici enfin l'occasion et le
+moyen de me guérir. N'ai-je pas désiré ardemment et demandé à Dieu avec
+ferveur la force de ne rien espérer, de ne rien attendre de mon fol
+amour? Ne me suis-je pas dit cent fois que le jour où je serais
+certaine que ce n'est pas moi qu'il aime, je retrouverais le calme du
+désintéressement? Pourquoi donc suis-je si épouvantée de la découverte
+qui s'approche? Pourquoi ai-je une montagne sur le coeur?
+
+--Vous trouvez ce lieu-ci très-changé? dit-elle en prenant le café
+avec lui sur la terrasse ornée de fleurs. Vous regrettez sans doute
+l'ancienne disposition?
+
+--Il y a beaucoup de changements en effet, répondit Jacques; les deux
+pavillons vitrés qui forment des ailes au bâtiment n'existaient pas
+autrefois. Le jardin était dans un état complet d'abandon. C'est
+beaucoup plus beau maintenant, à coup sûr.
+
+--Oui, mais cela vous plaît moins, avouez-le.
+
+--Ce jardin désert et dévasté avait son genre de beauté. Celui-ci a
+moins d'ombre et plus d'éclat. Je le crois moins humide désormais, et
+partant beaucoup plus sain pour Félix.
+
+--Le jardin d'à côté est plus vaste et lui conviendrait beaucoup mieux.
+Malheureusement la porte de communication est fermée; et il est à
+craindre qu'elle ne se rouvre jamais entre ma belle-soeur et moi.
+
+--Votre belle-soeur, Madame?...
+
+--Eh oui, mademoiselle Isidora, aujourd'hui comtesse de S... À quoi donc
+pensez-vous, monsieur Laurent? Je vous ai déjà dit...
+
+--Ah! il est vrai; je vous demande pardon, Madame!...
+
+Et Laurent perdit de nouveau contenance.
+
+--Écoutez, mon ami, reprit Alice après l'avoir silencieusement examiné
+à la dérobée, vous avez, j'espère, quelque confiance en moi, et vous
+pouvez compter que vos aveux seront ensevelis dans mon coeur. Eh bien,
+il faut que vous me disiez en conscience ce que vous savez... ou
+du moins ce que vous pensez de cette femme. Ce n'est pas une vaine
+curiosité qui me porte à vous interroger: il s'agit pour moi de savoir
+si, à l'exemple de ma famille, je dois la repousser avec mépris, ou si,
+dirigée par des motifs plus élevés que ceux de l'orgueil et du préjugé,
+je dois l'admettre auprès de moi comme la veuve de mon frère.
+
+--Vous m'embarrassez beaucoup, répondit Jacques après avoir hésité un
+instant; je ne connais pas assez le monde, je ne puis pas assez bien
+juger la personne... dont il est question pour me permettre d'avoir un
+avis.
+
+--Cela est impossible: si on n'a pas un avis formulé, décisif, on a
+toujours, sur quelque chose que ce soit, un sentiment, un instinct,
+un premier mouvement. Si vous refusez de me dire votre impression
+personnelle, j'en conclurai naturellement que vous ne prenez aucun
+intérêt à ce qui me touche, et que vous n'avez pas pour moi l'amitié que
+j'ai pour vous; car, si vous m'adressiez une question relative à votre
+conscience et à votre dignité, je sens que je mettrais une extrême
+sollicitude à vous éclairer.
+
+Il y avait longtemps que madame de T... n'avait repris avec Jacques ce
+ton d'affectueux abandon, qui lui avait été naturel et facile dans les
+commencements, et qui maintenant devenait de plus en plus l'effort d'une
+passion qui veut se donner le change en se retranchant sur l'amitié.
+Jacques était si facile à tromper, qu'il crut l'amitié revenue; et lui
+qui se persuadait être disgracié jusqu'à l'indifférence, accueillit avec
+ivresse ce sentiment dont le calme l'avait cependant fait souffrir. Il
+pâlit et rougit; et ces alternatives d'émotion sur sa figure mobile et
+fraîche comme celle d'un enfant, l'embellissaient singulièrement. Sa
+fine et abondante chevelure blonde, la transparence de son teint, la
+timidité de ses manières, contrastaient avec une taille élevée, des
+membres robustes, un courage physique extraordinaire; sa main énorme,
+faite comme celle d'un athlète, et cependant blanche et modelée comme un
+beau marbre, eût été d'une haute signification pour Lavater ou pour
+le spirituel auteur de la Chirognomonie[2]; son organisation douce et
+puissante, stoïque et tendre, était résumée tout entière dans cet indice
+physiologique.
+
+[Note 2: M. d'Arpentigny a écrit, comme on sait, un livre fort
+ingénieux sur la physionomie des mains. Nous croyons son système
+très-vrai et ses observations très-justes, d'autant plus qu'elles
+se rattachent à des formules de métaphysique très-lucides et
+très-ingénieuses. Mais nous ne croyons pas ce système plus exclusif que
+ceux de Gall et de Spurzheim. Lavater est le grand esprit qui a embrassé
+l'ensemble des indices révélateurs de l'être humain. Il n'a pas
+seulement examiné une portion de l'être mais il a esquissé un vaste
+système, dont chaque portion, étudiée en particulier, est devenue depuis
+un système complet. La phrénologie et la chirognomonie sont traitées
+incidemment, mais avec largeur, dans Lavater. En s'appliquant aux
+particularités de la physionomie générale, chaque système amène au
+progrès, des observations plus précises, des études plus approfondies,
+et de nouvelles recherches métaphysiques. C'est sous ce dernier point de
+vue que nous attachons de l'importance à de tels systèmes. En général,
+le public n'y cherche qu'un..., une sorte d'horoscope. Nous y voyons
+bien autre chose à conclure de la relation de l'esprit avec la matière.
+Mais ce n'est pas dans une note, et au beau milieu d'un roman, que nous
+pouvons développer nos idées à cet égard. L'occasion s'en retrouvera, ou
+d'autres le feront mieux. En attendant, l'ouvrage de M. d'Arpentigny est
+à noter comme important et remarquable.]
+
+Quand il osait lever ses limpides yeux bleus sur Alice, une flamme
+dévorante allait s'insinuer dans le coeur de cette jeune femme; mais
+cet éclair d'audacieux désir s'éteignait aussi rapidement qu'il s'était
+allumé. La défiance de soi-même, la crainte d'offenser, l'effroi d'être
+repoussé, abaissaient bien vite la blonde paupière de Jacques; et son
+sang, allumé jusque sur son front, se glaçait tout à coup jusqu'à la
+blancheur de l'albâtre. Alors sa timidité le rendait si farouche, qu'on
+eût dit qu'il se repentait d'un instant d'enthousiasme, qu'il en avait
+honte, et qu'il fallait bien se garder d'y croire. C'est qu'en se
+donnant sans réserve à toutes les heures de sa vie, il se reprenait
+malgré lui, et forçait les autres à se replier sur eux-mêmes. C'est
+ainsi qu'il repoussait l'amour de la timide et fière Alice, cette âme
+semblable à la sienne pour leur commune souffrance.
+
+Ah! pourquoi, entre deux coeurs qui se cherchent et se craignent, un
+coeur ami, un prêtre de l'amour divin, ou mieux encore une prêtresse,
+car ce rôle délicat et pur irait mieux à la femme; pourquoi, dis-je,
+un ange protecteur ne vient-il pas se placer pour unir des mains qui
+tremblent et s'évitent, et pour prononcer à chacun le mot enseveli dans
+le sein de chacun? Eh quoi! il y a des êtres hideux dont les fonctions
+sans nom consistent à former par l'adultère, par la corruption, ou par
+l'intérêt sordide du mariage, de monstrueuses unions, et la divine
+religion de l'amour n'a pas de ministres pour sonder les coeurs, pour
+deviner les blessures et pour unir ou séparer sans appel ce qui doit
+être lié ou béni dans le coeur de l'homme et de la femme? Mais où est la
+place de l'amour dans notre société, dans notre siècle surtout? Il faut
+que les âmes fortes se fassent à elles-mêmes leur code moralisateur, et
+cherchent l'idéal à travers le sacrifice, qui est une espèce de suicide;
+ou bien il faut que les âmes troublées succombent, privées de guide et
+de secours, à toutes les tentations fatales qui sont un autre genre de
+suicide.
+
+Alice se sentit frémir de la tête aux pieds en rencontrant le regard
+enivré de Jacques; mais la femme est la plus forte des deux dans ce
+genre de combat; elle peut gouverner son sang jusqu'à l'empêcher de
+monter à son visage. Elle peut souffrir aisément sans se trahir, elle
+peut mourir sans parler. Et puis cette souffrance a son charme, et les
+amants la chérissent. Ces palpitations brûlantes, ces désirs et ces
+terreurs, ces élans immenses et ces strangulations soudaines, tout cela
+est autant d'aiguillons sous lesquels on se sent vivre, et l'on aime une
+vie pire que la mort. Il est doux, quand les voeux sont exaucés, de
+se rencontrer, de se retracer l'un à l'autre ce qu'on a souffert, et
+parfois alors on le regrette! mais il est affreux de se le cacher
+éternellement et de s'être aimés en vain. Entre l'ivresse accablante
+et la soif inassouvie il y a toujours un abîme de douleur et de regret
+incommensurable. On y tombe de chaque rive. De quel côté est la chute la
+plus rude?
+
+Ainsi, lorsqu'on cherche à percer le nuage derrière lequel se tiennent
+cachées toutes les vérités morales, on se heurte contre le mystère. La
+société laisse la vérité dans son sanctuaire et tourne autour. Mais
+lorsqu'une main plus hardie cherche à soulever un coin du voile, elle
+aperçoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption de la société,
+mais encore l'impuissance et l'imperfection de la nature humaine, des
+souffrances infinies inhérentes à notre propre coeur, des contradictions
+effrayantes, des faiblesses sans cause, des énigmes sans mot. Le
+chercheur de vérités est le plus faible entre les faibles, parce
+qu'il est à peu près seul. Quand tous chercheront et frapperont, ils
+trouveront et on leur ouvrira. La nature humaine sera modifiée et
+ennoblie par cet élan commun, par cette fusion de toutes les forces et
+de toutes les volontés, que décuplera la force et la volonté de chacun.
+Jusque-là que pouvez-vous faire, vous qui voulez savoir? L'ignorance est
+devant vous comme un mur d'airain, et vous la portez en vous-même. Vous
+demandez aux hommes pourquoi ils sont fous, et vous sentez que vous-même
+vous n'êtes point sage. Hélas! nous accusons la société de langueur, et
+notre propre coeur nous crie: Tu es faible et malade!
+
+Mais je m'aperçois que je traduis au lecteur le griffonnage obscur et
+fragmenté des cahiers que Jacques Laurent entassait à cette époque de sa
+vie, dans un coin, et sans les relire ni les coordonner, comme il avait
+toujours fait. Ses notes et réflexions nous ont paru si confuses et si
+mystérieuses, que nous avons renoncé à en publier la suite.
+
+Vaincu par l'insistance d'Alice, il ouvrit son coeur du moins à
+l'amitié, et lui raconta toute l'histoire que l'on a pu lire dans la
+première partie de ce récit, mais en peu de mots et avec des réticences,
+pour ne pas alarmer la pudeur d'Alice. Elle était bonne et charitable,
+dit-il, cela est certain. Elle m'envoya, sans me connaître, de l'argent
+pour soulager la misère des malheureux qui ne pouvaient pas payer leur
+loyer au régisseur de cette maison. Le hasard me fit entrer dans ce
+jardin, alors abandonné, par cet appartement alors en construction. Un
+autre hasard me fit franchir la petite porte du mur et pénétrer dans la
+serre de l'autre enclos. Un dernier hasard, je suppose, l'y amena; là je
+causai avec elle. Là je retournai deux fois, et je fus attendri, presque
+fasciné par le charme de son esprit, l'élévation de ses idées, la
+grandeur de ses sentiments. C'était la femme la plus belle, la plus
+éloquente et, à ce qu'il me semblait, la meilleure que j'eusse encore
+rencontrée. Ensuite...
+
+--Ensuite, dit Alice avec une impétuosité contenue.
+
+--Je la revis dans un bal..
+
+--Au bal de l'Opéra?
+
+--Il ne tiendrait qu'à moi de croire que j'y suis en cet instant, reprit
+Laurent avec un enjouement forcé, car vous m'intriguez beaucoup, Madame,
+par la révélation que vous me faites de mes propres secrets.
+
+--C'était donc un secret, un rendez-vous? Vous voyez, mon ami, que je ne
+sais pas tout.
+
+--C'était encore un hasard. Je fus raillé par une femme impétueuse,
+hardie, éloquente autant que l'autre, mais d'une éloquence bizarre,
+pleine d'audace et d'effrayantes vérités.
+
+--Comment _l'autre?_ Je ne comprends plus.
+
+--C'était la même.
+
+--Et laquelle triompha?
+
+--Toutes deux triomphèrent de mes sophismes philosophiques, toutes deux
+m'ouvrirent les yeux à certaines portions de la vérité, et firent naître
+en moi l'idée de nouveaux devoirs.
+
+--Expliquez-vous, monsieur Laurent, vous parlez par énigmes.
+
+--L'une, celle que j'avais vue vêtue de blanc au milieu des fleurs,
+représentait le sacrifice et l'abnégation; l'autre, celle qui se cachait
+sous un masque noir et que j'entrevoyais à travers la poussière et le
+bruit, me représentait la révolte de l'esclave qui brise ses fers et
+la rage héroïque du blessé percé de coups qui ne veut pas mourir. Une
+troisième figure m'apparut qui réunissait en elle seule les deux autres
+aspects: c'était la force et l'accablement, le remords et l'audace, la
+tendresse et l'orgueil, la haine du mal avec la persistance dans le mal;
+c'était Madeleine échevelée dans les larmes, et Catherine de Russie
+enfonçant sa couronne sur sa tête avec un terrible sourire. Ces deux
+femmes sont en elle: Dieu a fait la première, la société a fait la
+seconde.
+
+--Vous m'effrayez et vous m'attendrissez en même temps, mon ami, dit
+Alice en détournant son visage altéré et en se penchant pour méditer.
+Cette femme n'est pas une nature vulgaire, puisqu'elle vous a fait une
+impression si profonde.
+
+--La trace en est restée dans mon esprit et je ne voudrais pas
+l'effacer. Le spectacle de cette lutte et de cette douleur m'a beaucoup
+appris.
+
+--Quoi, par exemple?
+
+--Avant tout, qu'il serait impie de mépriser les êtres tombés de haut.
+
+--Et cruel de les briser, n'est-ce pas?
+
+--Oui, si en croyant briser l'orgueil on risque de tuer le repentir.
+
+--Mais elle n'aimait pas mon frère?
+
+--La question n'est pas là.
+
+--Hélas! pensa la triste Alice, c'est la chose qui m'occupe le moins.
+Et, en effet, la question pour elle était de savoir si Jacques aimait
+Isadora. «D'ailleurs, ajouta-t-elle, depuis trois ans que vous ne l'avez
+revue, elle a pu triompher des mauvais penchants; car il y a trois ans
+que vous ne l'avez vue?»
+
+--Oui, Madame.
+
+--Et sans doute elle vous a écrit pendant cet intervalle?
+
+--Jamais, Madame.
+
+--Mais, vous avez pensé à elle, vous avez pu établir un jugement
+définitif?...
+
+--J'y ai pensé souvent d'abord, et puis quelquefois seulement; je ne
+suis pas arrivé à juger son caractère d'une manière absolue; mais sa
+position, je l'ai jugée.
+
+--C'est là ce qui m'intéresse, parlez.
+
+--Sa position a été fausse, impossible; elle trouvait dans sa vie le
+contraste monstrueux qui réagissait sur son coeur et sa pensée: ici
+le faste et les hommages de la royauté, là le mépris et la honte de
+l'esclavage; au dedans les dons et les caresses d'un maître asservi, au
+dehors l'outrage et l'abandon des courtisans furieux. D'où j'ai conclu
+que la société n'avait pas donné d'autre issue aux facultés de la femme
+belle et intelligente, mais née dans la misère, que la corruption et le
+désespoir. La femme richement douée a besoin d'amour, de bonheur et
+de poésie. Elle n'en trouve que le semblant quand elle est forcée de
+conquérir ces biens par des moyens que la société flétrit et désavoue.
+Mais pourquoi la société lui rend-elle la satisfaction légitime
+impossible et les plaisirs illicites si faciles? Pourquoi donne-t-elle
+l'horrible misère aux filles honnêtes et la richesse seulement à celles
+qui s'égarent? Tout cela fournit bien matière à quelques réflexions,
+n'est-ce pas, Madame?
+
+--Vous avez raison, Laurent, dit madame de T... avec une expansion
+douloureuse. Je tâcherai d'approfondir la vérité; et s'il est vrai,
+comme on l'affirme, que, depuis trois ans, cette femme ait eu une
+conduite irréprochable, je l'aiderai à sa réhabiliter. Dans le cas
+contraire, je l'éloignerai sans rudesse et sans porter à son orgueil
+blessé le dernier coup.
+
+--A-t-elle donc essayé de se faire accueillir par vous, Madame? reprit
+Laurent, que cette idée jetait dans une véritable perplexité.
+
+--Il me le semble, répondit Alice. J'ai là un billet d'elle, fièrement
+signé comtesse de S..., qu'elle m'a envoyé ce matin, et où elle me
+demande à remettre entre mes mains, et face à face, une lettre fort
+secrète de mon frère mourant. Je ne puis ni ne dois m'y refuser. Je vais
+donc la voir.
+
+--Vous allez la voir?
+
+--Dans un quart d'heure elle sera ici; je lui ai donné rendez-vous
+pour neuf heures. Vous voyez, monsieur Laurent, que j'avais besoin de
+réfléchir à l'accueil que je dois lui faire, et je vous remercie de
+m'avoir éclairée. Ayez la bonté d'emmener coucher mon fils; il est bon
+qu'il ne voie pas cette femme, si moi-même je ne dois point la revoir.
+Je vous avoue que sa figure et sa contenance vont m'influencer beaucoup
+dans un sens ou dans l'autre.
+
+Laurent s'était levé avec effroi; il avait pris son chapeau. Pour la
+première fois il était impatient de quitter Alice; mais, à sa grande
+consternation, elle ajouta;
+
+--Dans un quart d'heure mon enfant sera endormi; je vous prie alors de
+revenir me trouver, monsieur Laurent.
+
+--Permettez, Madame, que cela ne soit pas, dit Laurent avec plus de
+fermeté qu'il n'en avait encore montré.
+
+--Laurent, reprit madame de T... en se levant et en lui saisissant la
+main avec une sorte de solennité, je sais que cela n'est pas convenable,
+et que cela doit vous embarrasser, vous émouvoir beaucoup. Mais une
+telle circonstance de ma vie me pousse en dehors de toute convenance,
+et je ne m'arrêterais que devant la crainte de vous faire souffrir
+sérieusement. Dites, devez-vous souffrir en revoyant Isadora?
+
+--Je ne souffrirai que pour elle; mais n'est-ce pas assez? répondit
+Laurent avec assurance. Ne serai-je pas auprès de vous en face d'elle,
+comme un accusateur, un délateur ou un juge? N'exigez pas de moi...
+
+--Eh bien?
+
+--N'exigez pas que j'ajoute à l'humiliation de son rôle devant vous. Je
+crois qu'elle ne s'attend pas à vous trouver telle que vous êtes. Je
+crains que votre grandeur ne l'écrase.
+
+--Ah! vous l'aimez encore, Laurent! s'écria madame de T... Puis elle
+ajouta avec un sourire glacé: Je ne vous en fais pas un crime. Moi, je
+vous demande, comme la première et peut-être la dernière preuve d'une
+amitié sérieuse, de revenir quand je vous ferai avertir. Laurent
+s'inclina et sortit. Il eut la tentation de courir bien loin de l'hôtel
+pour se soustraire à cette étrange fantaisie si sérieusement énoncée.
+Mais il ne se sentit pas la force d'offenser celle qu'il aimait quand
+elle invoquait l'amitié, une amitié qu'il croyait à peine reconquise!
+
+«Je les verrai ensemble, se disait Alice, je me convaincrai de ce que
+je sais déjà. Il me sera enfin prouvé qu'il l'aime, et alors je serai
+guérie. Quelle est la femme assez lâche ou assez faible pour aimer
+un homme occupé d'une autre femme, pour songer à engager une lutte
+honteuse, à méditer une conquête incertaine, et qui ne s'achète que par
+la coquetterie, c'est-à-dire par le moyen le plus contraire à la dignité
+et à la droiture du coeur?»
+
+Elle s'étonnait d'avoir eu le courage de provoquer cette crise décisive
+et d'avoir osé vaincre la répugnance de Jacques. Mais elle s'en
+applaudissait, et remerciait Dieu de lui en avoir donné la force. Et
+puis cependant une douleur mortelle envahissait toutes ses facultés, et
+elle s'efforçait de désirer qu'Isidora fût assez indigne de l'amour
+de Jacques pour qu'elle-même pût mépriser un pareil amour et oublier
+l'homme capable de le porter dans son sein. Mais on sait combien sont
+peu solides ces résolutions de hâter la fin d'un mal qu'on aime et d'une
+souffrance que l'on caresse.
+
+Un domestique annonça madame la comtesse de S..., et Alice sentit comme
+le froid de la mort passer dans ses veines. Elle se leva brusquement, se
+rassit pendant que son étrange belle-soeur avançait avec lenteur vers
+la porte du salon, et se releva avec effort lorsque l'apparition de cet
+être problématique se fut tout à fait dessinée sur le seuil.
+
+Au premier coup d'oeil jeté sur cette femme, Alice ne fut frappée que
+de son assurance, de la grâce aisée de sa démarche et de sa miraculeuse
+beauté. Isidora n'était plus jeune: elle avait trente-cinq ans; mais les
+années et les orages de sa vie avaient passé impunément sur ce front de
+marbre et sur ce visage d'une blancheur immaculée. Tout en elle était
+encore triomphant: l'oeil large et pur, la souplesse des mouvements, la
+main sans pli, les formes arrondies sans pesanteur, les plans du visage
+fermes et nets, les dents brillantes comme des perles et les cheveux
+noirs comme la nuit; on eût dit que la sérénité du ciel s'était laissé
+conquérir par la puissance de l'enfer; c'était la Vénus victorieuse,
+chaste et grave en touchant à ses armes, mais enveloppée de ce
+mystérieux sourire qui fait douter si c'est l'arc de Diane ou celui de
+l'amour dont il lui a plu de charger son bras voluptueux et fort.
+
+Elle paraissait d'autant plus blanche et fraîche qu'elle était en
+noir, et ce deuil rigoureux était ajusté avec autant de bon goût et de
+simplicité noble qu'eut pu l'être celui d'une duchesse. Sa beauté avait
+d'ailleurs ce caractère de haute aristocratie que les patriciennes
+croient pouvoir s'attribuer exclusivement, en quoi elles se trompent
+fort.
+
+Alice fit rapidement ces remarques et avança de quelques pas au-devant
+d'Isidora, d'autant plus décidée à être parfaitement calme et polie,
+qu'elle se sentait plus de méfiance et de trouble intérieur. Au fond de
+son âme, Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de cette âme
+était, dans certains cas, un impénétrable abîme, et elle savait rendre
+sa confusion imposante. Elle accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait
+à quelque distance du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour
+voir si elle était bien seule avec madame de T..., elle lui présenta en
+silence une lettre cachetée de noir, en disant: «C'est lui-même qui a
+mis là ce cachet de deuil, quatre heures avant de mourir.»
+
+Alice, qui avait beaucoup aimé son frère, fut tout à coup si émue
+qu'elle ne songea plus à observer la contenance de son interlocutrice.
+Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'était bien l'écriture, du
+comte Félix, quoique pénible et confuse.
+
+«Ma soeur, avait-il écrit, ils ont beau dire, je sens bien que je suis
+perdu, que rien ne me soulage, et que bientôt, peut-être, il faudra que
+je meure sans te revoir. Tu es le seul être que je voudrais avoir auprès
+de moi pour adoucir un moment pareil... peut-être affreux, peut-être
+indifférent comme tant de choses dont on s'effraie et qui ne sont rien,
+J'aurais préféré mourir d'un coup de pistolet, d'une chute de cheval, de
+quelque chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs....
+Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai bien ma tête et un reste
+de forces, te faire connaître mes derniers sentiments, mes derniers
+voeux, je dirais presque mes dernières volontés, si je l'osais. Alice,
+tu es un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde, défendras
+ma mémoire, je le sais. Toi seule comprendras ce que je vais t'annoncer.
+J'aime depuis six ans une femme envers laquelle je n'ai pas toujours été
+juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon estime pour que
+j'aie su cacher les torts que je lui supposais. Depuis trois ans que
+je voyage avec elle, mes soupçons se sont dissipés, sa fidélité, son
+dévouement, ont satisfait à toutes mes exigences et triomphé de tous mes
+préjugés. Depuis un an que je suis malade, elle a été admirable pour
+moi, elle ne m'a pas quitté d'un instant, elle n'a pas eu une pensée, un
+mouvement qu'elle ne m'ait consacrés.... Il faut abréger, car je suis
+faible, et la sueur me coule du front tandis je t'écris... une sueur
+bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai épousé cette femme devant
+l'Église et devant la loi, et par un testament qu'elle ignore et qu'elle
+ne connaîtra qu'après ma mort, je lui lègue tous les biens dont je peux
+disposer. Elle n'a pas songé un instant à assurer son avenir. Généreuse
+jusqu'à la prodigalité, elle m'a montré un désintéressement inouï. Je
+mourrais malheureux et maudit si je la laissais aux prises avec la
+misère, lorsqu'elle m'a sacrifié une partie de sa vie. Ah! si tu savais,
+Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce que ma main raidie par
+un froid terrible m'empêche De....»
+
+«Ma soeur, je suis presque en défaillance, mais mon esprit est encore
+net et ma volonté inébranlable. Je veux que ma femme soit ta soeur; je
+te le demande au nom de Dieu; je te le demande à genoux, près d'expirer
+peut-être! Tous tes autres la maudiront! mais toi, tu lui pardonneras
+tout, parce qu'elle m'a véritablement aimé. Adieu, Alice, je ne vois
+plus ce que j'écris; mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma
+soeur!...»
+
+«Ton frère, FÉLIX, comte de S...»
+
+Alice essuya ses joues inondées de larmes silencieuses et resta quelque
+temps comme absorbée par la vue de ce papier, de cette écriture
+affaiblie, de cet adieu solennel et de ce nom de frère qui semblait
+exercer sur elle une majestueuse autorité d'affection.
+
+Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement. Isidora
+était impassible et la regardait aussi, mais avec plus de curiosité que
+de bienveillance. Alice fut frappée de la clarté de ce regard sec et
+fier. Ah! pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a
+si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait même qu'elle ne l'a pas
+pleuré du tout!
+
+--Madame, dit-elle, est-ce que vous ne connaissez pas le contenu de
+cette lettre?
+
+--Non, Madame, répondit la veuve avec assurance: lorsque mon mari me la
+remit, il eut peine à me faire comprendre que je devais ne la remettre
+qu'à vous, et ce furent ses dernières paroles.» Et Isidora ajouta en
+baissant la voix comme si de tels souvenirs lui causaient une sorte de
+terreur: «Son agonie commença aussitôt, et quatre heures après....» Elle
+se tut, ne pouvant se résoudre à rappeler l'image de la mort.
+
+--Mon frère vous avait-il quelquefois parlé de moi, madame? reprit
+Alice, qui l'observait toujours.
+
+--Oui, Madame, souvent.
+
+--Et ne puis-je savoir ce qu'il vous disait?
+
+--Lorsqu'il était malade d'irritation nerveuse, il avait de grands accès
+de scepticisme et presque de haine contre le genre humain tout entier...
+
+--Et, l'on m'a dit, contre notre sexe particulièrement?
+
+Isidora se troubla légèrement; puis elle reprit aussitôt:
+
+--Dans ces moments-là, il exceptait une seule femme de la réprobation.
+
+--Et c'était vous, sans doute, Madame?
+
+--Non, Madame, répondit Isidora, d'un accent de franchise courageuse!
+c'était vous. Ma soeur est un ange, disait-il: ma soeur n'a jamais eu un
+seul instant, dans toute sa vie, la pensée du mal.
+
+--Mais, Madame... cet éloge exagéré, sans doute, ne renfermait-il pas un
+reproche muet contre quelque autre femme?
+
+--Vous voulez dire contre moi? Écoutez, Madame, reprit Isidora avec une
+audace presque majestueuse, je ne suis pas venue ici pour me confesser
+des reproches justes ou injustes que la passion d'un homme a pu
+m'adresser. Le récit de pareils orages épouvanterait peut-être votre âme
+tranquille. Je me crois assez justifiée par la preuve de haute estime
+que votre frère m'a donnée en m'épousant. Je ne sais pas ce que contient
+cette lettre; j'en ai respecté le secret et j'ai rempli ma mission. Je
+n'ai jamais eu l'intention de me prêter à un interrogatoire, quelque
+gracieux et bienveillant qu'il pût sembler....
+
+En parlant ainsi, Isidora se levait avec lenteur, ramenait son châle sur
+ses épaules, et se disposait à prendre congé.«Pardon, Madame, reprit
+Alice, qui, choquée de sa raideur, voulait absolument tenter une
+dernière épreuve: soyez assez bonne pour prendre connaissance de cette
+lettre que vous m'avez remise.»
+
+Elle présenta la lettre à Isidora, et approcha d'elle un guéridon et une
+bougie, voulant observer quelle impression cette lecture produirait sur
+son impénétrable physionomie.
+
+Isidora parut éprouver une vive répugnance à subir l'épreuve; elle était
+venue armée jusqu'aux dents, elle craignait de s'attendrir en présence
+de témoins. Cependant, comme elle ne pouvait refuser, elle se rassit,
+posa la lettre sur le guéridon, et, baissant la tête sous son voile,
+comme si elle eût été myope, elle déroba entièrement son visage aux
+investigations d'Alice.
+
+L'idée de la mort était si antipathique à cette nature vivace, le
+spectacle de la mort lui avait été si redoutable, cette lettre lui
+rappelait de si affreux souvenirs, qu'elle ne put y jeter les yeux sans,
+frissonner. Des tressaillements involontaires trahirent son angoisse; et
+quand elle eut fini;
+
+«Pardon, Madame, dit-elle à Alice; je suis obligée de de recommencer, je
+n'ai rien compris, je suis trop troublée.»
+
+_Troublée!_ pensait Alice; elle ne peut même pas dire _émue!_ Si son
+âme est aussi froide que ses paroles, quelle âme de bronze est-ce là?
+
+[Illustration 05.png: Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la
+pendule.]
+
+Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement nerveux; puis
+elle abaissa son voile sur son visage, se releva, et fit le geste de
+rendre le papier à sa belle-soeur; mais tout à coup elle chancela,
+retomba sur son fauteuil, et, joignant ses mains crispées, elle laissa
+échapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui révélait une
+angoisse profonde, une mystérieuse douleur.
+
+La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Dès qu'elle la vit
+souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux mains, qu'elle eut
+quelque peine à désunir, et, se penchant vers elle avec un reste
+d'effroi:
+
+--Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle d'une voix
+caressante; mais n'est-ce pas devant moi et avec moi que vous devez
+pleurer?
+
+--Avec vous? s'écria la courtisane effarée.
+
+Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante figure
+qui s'efforçait de lui sourire à travers ses larmes.
+
+Ce fut comme un choc électrique. Il y avait peut-être vingt ans
+qu'Isidora n'avait senti l'étreinte affectueuse, le regard compatissant
+d'une femme pure; il y avait peut-être vingt ans qu'elle raidissait son
+âme orgueilleuse contre tout insultant dédain, contre toute humiliante
+pitié. Malgré ce que Félix lui avait dit de la bonté de sa soeur, et
+peut-être même à cause de ce respect enthousiaste qu'il avait pour
+Alice, Isidora était venue la trouver, le coeur disposé à la haine. On
+ne sait pas ce que c'est que le mépris d'une femme pour une femme.
+Pour la première fois depuis qu'elle était tombée dans l'abîme de la
+corruption, Isidora recevait d'une femme honnête (comme ses pareilles
+disent avec fureur) une marque d'intérêt qui ne l'humiliait pas. Tout
+son orgueil tomba devant une caresse. La glace dont elle s'était
+cuirassée se fondit en un instant. Toutes les facultés aimantes de son
+être se réveillèrent; et, passant d'un excès de réserve à un excès
+d'expansion, ainsi qu'il arrive à ceux qui luttent depuis longtemps,
+elle se laissa tomber aux pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec
+transport, et s'écria à plusieurs reprises, au milieu de sanglots et de
+cris étouffés:
+
+«Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu! que je vous remercie!»
+
+[Illustration 06.png: Je vais attendre Monsieur?]
+
+En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces beaux yeux, dont
+l'audacieuse limpidité l'avait consternée, Alice sentit s'envoler toutes
+ses répugnances. Elle releva la pécheresse et, la pressant sur son sein,
+elle osa baiser ses joues inondées de pleurs.
+
+L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle était comme ivre,
+elle dévorait de baisers les mains de sa jeune soeur, comme elle
+l'appelait déjà intérieurement. «Une femme, disait-elle avec une sorte
+d'égarement, une amie, un ange! ô mon Dieu! j'en mourrai de bonheur,
+mais je serai sauvée!» Son enthousiasme était si violent qu'il effraya
+bientôt Alice. Dans ces âmes sombres, la joie a un caractère fébrile,
+que les âmes tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre. Et
+cependant rien n'était plus chaste que la subite passion de cette
+courtisane pour l'angélique soeur qui lui rouvrait le chemin du
+ciel. Mais ce brusque retour à l'attendrissement et à la confiance,
+bouleversait son âme trop longtemps froissée. Elle ne pouvait passer de
+l'amer désespoir à la foi souriante qu'en traversant un accès de folie.
+Elle en fut tout à coup comme brisée, et se jetant sur un sopha:
+«J'étouffe, dit-elle, je ne suis pas habituée aux larmes, il y a si
+longtemps que je n'ai pleuré! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais
+sentir un instant de joie... Il me semble que je vais mourir.»
+
+En effet, elle devint d'une pâleur livide, et Alice fut effrayée de voir
+ses dents serrées et sa respiration suspendue. Elle craignit une attaque
+de nerfs, et sonna précipitamment sa femme de chambre.
+
+La femme de chambre, au lieu de venir, courut à l'appartement du jeune
+Félix, où se tenait Jacques Laurent dans l'attente de son sort.
+
+L'enfant dormait, Jacques agité s'efforçait de lire. La femme de chambre
+le pria de se rendre auprès de madame. Tel était l'ordre qu'elle avait
+reçu de sa maîtresse un quart d'heure auparavant; et, dans son émotion,
+Alice avait oublié que le coup de sonnette devait être le signal de cet
+avertissement donné à Jacques. Voilà pourquoi au bout de cinq minutes,
+au lieu de voir entrer sa femme de chambre, elle vit entrer Laurent.
+
+Ou plutôt elle ne le vit pas. Il s'avançait timidement, et Alice
+tournait le dos à la porte par où il entra. Agenouillée près de sa
+belle-soeur, elle essayait de ranimer ses mains glacées. Cependant
+Isidora n'était point évanouie. Morne, l'oeil fixe, et le sein oppressé,
+il semblait qu'elle fût retombée dans le désespoir, faute de puissance
+pour la joie. La douce Alice semblait la supplier de faire un nouvel
+effort pour chasser le démon Elle semblait prier pour elle, tout en la
+priant elle-même de se laisser sauver.
+
+Jacques s'attendait si peu à un tel résultat de l'entrevue de ces deux
+femmes, qu'il resta comme pétrifié de surprise devant l'admirable groupe
+qu'elles formaient devant lui. Toutes deux en deuil, toutes deux pâles:
+l'une toute semblable à un ange de miséricorde, l'autre à l'archange
+rebelle qui mesure l'espace entre l'abîme et le firmament.
+
+Cependant l'habitude de s'observer et de se contraindre était si forte
+chez cette dernière qu'elle y obéissait encore machinalement. Elle fut
+la première à s'apercevoir du léger bruit que fit l'entrée de Jacques,
+et, sortant de sa torpeur par un grand effort, elle recouvra la parole.
+«Je suis insensée, dit-elle à voix basse à sa belle-soeur. L'état où je
+suis me rendrait importune si je restais plus longtemps. Permettez-moi
+de m'en aller tout de suite. Il vous arrive du monde, et je ne veux pas,
+qu'on, me voie chez vous. Oh! à présent que je vous connais, je vous
+aime, et je ne veux pas vous exposer à des chagrins pour moi; j'aimerais
+mieux ne vous revoir jamais, Mais je vous reverrai, n'est-ce pas? Oh!
+permettez-moi de revenir en secret! je vous le demanderais à genoux si
+nous étions seules.»
+
+--Je veux que vous reveniez, répondit Alice en l'aidant à se lever, «et
+bientôt j'espère que ce ne sera plus en secret. Pendant quelques jours
+encore permettez-moi de causer seule, librement avec vous.
+
+--Quand ordonnez-vous que je revienne? dit Isidora, soumise comme un
+enfant.
+
+--Si je croyais vous trouver seule chez vous...
+
+--Vous me trouverez toujours seule.
+
+--A certaines heures? lesquelles?
+
+--A toutes les heures. Avec l'espérance de vous voir un instant, je
+fermerai ma porte toute la journée.
+
+--Mais quels jours?
+
+--Tous les jours de ma vie s'il le faut, pour vous voir un seul jour.
+
+--Mon Dieu! que vous me touchez! que vous me paraissez aimante!
+
+--Oh! je l'ai été, et je le deviendrai si vous voulez m'aimer un peu.
+Mais ne dites rien encore; ce serait de la pitié peut-être. Tenez, vous
+ne pouvez pas venir chez moi ostensiblement, cela peut attirer sur vous
+quelque blâme. Je sais qu'on a une détestable opinion de moi dans votre
+famille. Je croirais que je la mérite si vous la partagiez. Mais je ne
+veux pas que mon bon ange souffre pour le bien qu'il veut me faire.
+Venez chez moi par les jardins. Il y a une petite porte de communication
+dans votre mur; près de la porte une serre remplie de fleurs, où vous
+pouvez vous tenir sans que personne vous voie, et où vous me trouverez
+toujours occupée à vous aimer et à vous attendre.
+
+Malgré tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ces paroles, le souvenir
+de cette petite porte, de ce mur mitoyen et de cette serre fut un coup
+de poignard qui réveilla les douleurs personnelles d'Alice. Elle se
+rappela Jacques Laurent, tourna brusquement la tète, et le vit au fond
+de l'appartement où il s'était timidement réfugié, tandis qu'elle
+conduisait lentement Isidora vers l'issue opposée, en parlant bas avec
+elle. Elle promit, mais sans s'apercevoir cette fois de la joie et de
+la reconnaissance d'Isidora. Enfin, voyant que celle-ci sortait et se
+soutenait à peine, tant l'émotion l'avait brisée, elle appela Jacques
+avec un sentiment de grandeur et de jalousie indéfinissable.
+
+--Mon ami, lui dit-elle, donnez donc le bras à ma belle-soeur, qui est
+souffrante, et conduisez-la à sa voiture.
+
+--Sa belle-soeur! pensa la courtisane. Elle ose m'appeler ainsi devant
+un de ses amis! elle n'en rougit pas! et elle revint vers Alice pour la
+remercier du regard et saisir une dernière fois sa main qu'elle porta à
+ses lèvres. Dans son émotion délicieuse, elle vit Jacques confusément,
+sans le regarder, sans le reconnaître, et accepta son bras, sans pouvoir
+détacher ses yeux du visage d'Alice. Et comme Jacques, embarrassé de sa
+préoccupation, lui rappelait qu'il la conduisait à sa voiture.
+
+--Je suis à pied, dit-elle. Quand on demeure porte à porte! Et, tenez,
+si la petite porte du jardin n'est pas condamnée, ce sera beaucoup plus
+court par là.
+
+--Je vais sonner pour qu'on aille ouvrir, dit Alice; et elle sonna en
+effet. Mais son âme se brisa en voyant Isidora, appuyée sur le bras de
+Jacques, descendre le perron du jardin, et se diriger vers le lieu de
+leurs anciens rendez-vous. Elle eut la pensée de les suivre. Rien n'eut
+été plus simple que de reconduire elle-même sa belle-soeur par ce
+chemin; rien ne lui parut plus monstrueux, plus impossible que cet acte
+de surveillance, tant il lui répugna, Elle ne pouvait pas supposer
+qu'Isidora n'eût pas reconnu Jacques. «Comme elle se contient jusqu'au
+milieu de l'attendrissement!» se disait-elle. «Et lui, comme il a paru
+calme! Quelle puissance dans une passion qui se cache ainsi! Ne sais-je
+pas moi-même que plus l'âme est perdue, plus l'apparence est sauvée?
+
+Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la pendule, l'oreille
+tendue au moindre bruit, et comptant les minutes qui allaient s'écouler
+entre le départ et le retour de Jacques.
+
+Isidora et Jacques marchaient sans se parler. Elle était plongée dans un
+attendrissement profond et délicieux, et ne songeait pas plus à regarder
+l'homme qui lui donnait le bras que s'il eût été une machine. Il
+s'applaudissait d'avoir échappé à l'embarras d'une reconnaissance, et,
+pensant à la bonté d'Alice, lui aussi, il se gardait bien de rompre le
+silence; mais un hasard devait déjouer cette heureuse combinaison du
+hasard. Le domestique qui marchait devant eux s'était trompé de clef,
+et lorsqu'il l'eut vainement essayée dans la serrure, il s'accusa d'une
+méprise, posa sur le socle d'un grand vase de terre cuite, destiné à
+contenir des fleurs, la bougie qu'il tenait à la main, et se prit à
+courir à toutes jambes vers la maison pour rapporter la clef nécessaire.
+
+Jacques Laurent resta donc tête à tête avec son ancienne amante sous
+l'ombrage de ces grands arbres qu'il avait tant aimés, devant cette
+porte qui lui rappelait leur première entrevue, et dans une situation
+tout à faite embarrassante pour un homme qui n'aime plus. L'air d'un
+soir chargé d'orage, c'est-à-dire lourd et chaud, ne faisait pas
+vaciller la flamme de la bougie, et son visage se trouvait, si bien
+éclairé qu'au premier moment Isidora devait le reconnaître, à moins que,
+dans la foule de ses souvenirs, le souvenir d'un amour si promptement
+satisfait, si promptement brisé, put ne pas trouver place parmi tant
+d'autres.
+
+Il affectait de détourner la tête, cherchant ce qu'il avait à dire, ou
+plutôt ce qu'il pouvait se dispenser de dire pour ne pas manquer à la
+bienséance. Offrir à sa compagne préoccupée de la conduire à un banc
+en attendant le retour du domestique, lui demander pardon de ce
+contre-temps, rien ne pouvait se dire en assez peu de mots pour que sa
+voix ne risquât pas de frapper l'attention. Il crut sortir d'embarras en
+apercevant une de ces chaises de bois qu'on laisse dans les jardins, et
+il fit un mouvement pour quitter le bras de madame de S... afin d'aller
+lui chercher ce siège. Ce pouvait être une politesse muette. Il se crut
+sauvé. Mais tout à coup il sentit son bras retenu par la main d'Isidora
+qui lui dit avec vivacité:
+
+--Mais, Monsieur, je vous connais, vous êtes... Mon Dieu, n'êtes-vous
+pas...
+
+«Je suis Jacques Laurent», répondit avec résignation le timide jeune
+homme, incapable de soutenir aucune espèce de feinte, et jugeant
+d'ailleurs qu'il était impossible d'éviter plus longtemps cette crise
+délicate. Puis, comme il sentit le bras d'Isidora presser le sien
+impétueusement, un sentiment de méfiance, et peut-être de ressentiment,
+lui rendit le courage de sa fierté naturelle.
+
+--Probablement, Madame, lui dit-il, ce nom est aussi vague dans vos
+souvenirs que les traits de l'homme qui le porte.
+
+--Jacques Laurent, s'écria madame de S..., sans répondre à ce froid
+commentaire, Jacques Laurent ici, chez madame de T....! et dans cet
+endroit!... Ah! cet endroit qui m'a fait vous reconnaître, je ne l'ai
+pas revu sans une émotion terrible, et j'ai été comme forcée de vous
+regarder, quoique... Jacques, vous ici avec moi?... Mais comment cela
+se fait-il?... Que faisiez-vous chez madame de T...? Vous la connaissez
+donc?... Oui: elle vous a appelé son ami.... Vous êtes son ami... Son
+amant peut-être!... Écoutez, Jacques, écoutez, il faut que je vous
+parle, ajouta-t-elle avec précipitation en voyant revenir le serviteur
+avec la clef.
+
+--Non, pas maintenant, dit Jacques troublé et irrité: surtout pas après
+le mot insensé que vous venez de dire...
+
+--Ah! reprit-elle en baissant la voix à mesure que le domestique
+s'approchait, quel accent d'indignation! je crois entendre la voix de
+Jacques au bal masqué lorsque, pour l'éprouver, je le supposais l'amant
+de Julie! Au nom de la pauvre Julie qui est morte dans tes bras,
+Jacques, écoute-moi un instant, suis-moi. Mon avenir, mon salut, ma
+consolation sont dans vos mains, Monsieur... Si vous êtes un homme juste
+et loyal comme vous l'étiez jadis... Si vous êtes un homme d'honneur,
+parlez-moi, suivez-moi... ou je croirai que vous êtes mon ennemi, un
+lâche ennemi comme les autres! Eh bien! n'hésitez donc pas! dit-elle
+encore pendant que le domestique faisait crier la clef dans la serrure
+rouillée; rien de plus simple que vous me donniez le bras jusqu'à mes
+appartements. Rien de plus grossier que de me laisser traverser seule
+l'autre jardin.» Et elle l'entraîna.
+
+--Je vais attendre monsieur? dit le vieux Saint-Jean avec cet admirable
+accent de malicieuse bêtise qu'ont, en pareil cas, ces espions
+inévitables donnés par la civilisation.
+
+--Non, répondit Jacques avec sa douceur et sa bonhomie ordinaires,
+laissez la clef, je vais la rapporter en revenant.
+
+--En ce cas, je vais la mettre en dehors pour que monsieur puisse
+revenir.
+
+Jacques n'écoutait plus. Emporté comme par le vent d'orage, il suivait
+Isidora, qui, parvenue au milieu du jardin, tourna brusquement du côté
+de la serre, et l'y fit entrer avec une sorte de violence.
+
+Elle ne s'arrêta qu'auprès de la cuvette de marbre, et de ce banc garni
+de velours bleu, sur lequel elle s'était assise près de lui pour la
+première fois. «Ne dites rien, Jacques! s'écria-t-elle en le forçant de
+s'asseoir à ses côtés, ne préjugez rien, ne pensez rien, jusqu'à ce que
+vous m'ayez entendue. Je vous connais, je sais que des questions ne vous
+arracheraient rien: je ne vous en ferai point. Je vois que vous avez
+de la répugnance à venir ici, de l'inquiétude et de l'impatience à y
+rester!... Je ne vous retiendrai pas longtemps. Je crois deviner... mais
+peu importe. Ce que je dirai sera vrai ou faux, vous ne répondrez pas,
+mais voilà ce que j'imagine, il faut que vous le sachiez pour comprendre
+ma situation et ma conduite. Vous êtes intimement lié avec madame de
+T..., vous êtes entré chez elle tout à l'heure sans être annoncé, comme
+un habitué de la maison... dans sa chambre... car c'était sa chambre
+ou son boudoir, je n'ai pas bien regardé... Vous l'aimez! car vous
+tremblez; oui, je sens trembler votre main qui repousse en vain la
+mienne. Elle vous aime peut-être! Bah! il est impossible qu'elle ne
+vous aime pas! Que ce soit amour ou amitié, elle vous estime, elle
+vous écoute, elle vous croit! Vous lui avez parlé de moi; elle vous a
+consulté! Vous lui avez dit... Mais non, vous ne lui avez pas dit de mal
+de moi, sa conduite me le prouve. Sa conduite envers moi est admirable,
+c'est dire que la vôtre entre elle et moi l'a été aussi... Jacques, je
+vous remercie... Je parle comme dans un rêve, et je comprends à mesure
+que je parle... Mon premier mouvement, en vous voyant, a été la peur,
+châtiment d'une âme coupable! Mais mon second mouvement est celui de
+ma vraie nature, nature confiante et droite, que l'on a faussée et
+torturée. Aussi mon second mouvement est la confiance, la gratitude...
+une gratitude enthousiaste! Jacques! vous êtes toujours le meilleur des
+hommes, et vous avez pour maîtresses la meilleure des femmes! Ce bonheur
+vous était dû; en homme généreux, vous avez voulu me donner du bonheur
+aussi, et, grâce à vous, cette femme est mon amie! Oh! que vous êtes
+grands tous les deux!»
+
+Et, dans un élan irrésistible, Isidora pencha son visage baigné de
+larmes jusqu'à effleurer de ses lèvres tremblantes les mains du craintif
+jeune homme.
+
+«Laissez, Madame, laissez, répondit-il effrayé de l'émotion qui le
+gagnait et en faisant un effort pour s'éloigner d'elle, autant que le
+permettait la largeur du siège de marbre; vous êtes dangereuse jusque
+dans vos meilleurs mouvements, et je ne peux pas vous écouter sans
+frayeur. Vous êtes hardie et vous aimez à profaner, jusque dans vos
+élans d'amour pour les choses saintes. Otez de votre imagination
+audacieuse l'idée de cette liaison intime avec madame de T... Sachez, en
+un mot, que je suis le précepteur de son fils, et, par conséquent, le
+commensal et l'habitué nécessaire de sa maison. Je venais lui parler de
+son enfant, quand je suis entré étourdiment dans son petit salon. Je
+ne me permets pas d'autres sentiment envers elle qu'un dévouement
+respectueux, et l'estime qu'on doit à une femme éminemment vertueuse:
+et, quant à celui qu'elle peut avoir pour moi, c'est la confiance en
+mes principes et la bonne opinion qu'une personne sensée doit avoir de
+l'homme à qui elle confie l'âme de son enfant. Quel démon vous pousse à
+bâtir un roman extravagant, impossible? Est-ce là le respect et l'amour
+que vous témoigniez tout à l'heure à madame de T... par vos humbles
+caresses? A peine l'émotion que sa bonté vous cause est-elle dissipée,
+que déjà vous l'assimilez à toutes les femmes que vous connaissez;
+apprenez à connaître, Madame, apprenez à respecter, si vous voulez
+apprendre à aimer.»
+
+Sauf l'amour avoué, sauf le bonheur des deux amants, la pauvre Isidora,
+dans sa candeur cynique, avait deviné juste, et c'était en effet un bon
+mouvement qui l'avait poussée à penser tout haut; mais elle ne savait
+pas qu'en s'exprimant ainsi, elle mettait la main sur des plaies vives.
+L'indignation de Jacques lui fit un mal affreux, et la haine de la
+pudeur et de la vertu lui revint au coeur plus amère, plus douloureuse
+que jamais.
+
+--Quel langage! quelle colère et quel mépris! dit-elle en se levant et
+en regardant Jacques avec un sombre dédain. Vous niez l'amour et vous
+exprimez un pareil respect! Le nom de votre idole vous paraît souillé
+dans ma bouche, et son image dans ma pensée! Vous n'êtes pas habile,
+Jacques; vous ne savez pas que les femmes comme moi sont impossibles à
+tromper sur ce point. Le respect, c'est l'amour! En vain vous faites une
+distinction affectée de ces deux mots: quiconque n'aime pas, méprise,
+quiconque aime vénère; il n'y a pas deux poids et deux mesures pour
+connaître le véritable amour. Moi aussi j'ai été aimée une fois dans
+ma vie; est-ce que vous l'avez oublié, Jacques? Et comment l'ai-je su?
+c'est parce qu'on ne le disait pas, c'est parce qu'on n'eût jamais osé
+me l'avouer, c'est enfin parce qu'on me respectait. Et cela se passait
+ici, il y a trois ans; c'est ici que, sur ce banc, osant à peine
+effleurer mon vêtement, et frémissant de crainte quand, en touchant ces
+fleurs, votre main rencontrait la mienne, vous seriez mort plutôt que
+de vous déclarer, vous seriez devenu fou plutôt que de vous avouer à
+vous-même que vous m'aimiez... Mais voilà que vous êtes devenu un homme
+civilisé à mon égard, c'est-à-dire que vous me méprisez, et que vous
+exaltez devant moi une autre femme! C'est tout simple, Jacques, c'est
+tout simple, vous ne m'aimez plus et vous l'aimez.. Je m'en doutais, je
+le sais à présent. En vérité, Jacques, vous êtes bien maladroit, et le
+secret d'une femme _vertueuse_, comme vous dites, est en grand danger
+dans vos mains.
+
+--Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire? reprit Jacques irrité, en
+se levant à son tour. Je croyais bénir le jour où je vous retrouverais
+digne d'une noble et fidèle amitié; mais je vois bien que Julie est
+morte, en effet, comme vous le disiez tout à l'heure, et qu'il ne me
+reste plus qu'à pleurer sur elle.
+
+--Ah! malheureux, ne blasphème pas! s'écria-t-elle en se tordant les
+mains; que ne peux-tu dire la vérité? pourquoi Julie n'est-elle pas
+morte et ensevelie à jamais au fond de ton coeur et du mien? mais
+l'infortunée ne peut pas mourir. Cette âme pure et généreuse s'agite
+toujours dans le sein meurtri et souillé d'Isidora; elle s'y agite en
+vain, personne ne veut lui rendre la vie; elle ne peut ni vivre ni
+mourir. Vraiment je suis un tombeau où l'on a enfermé une personne
+vivante. Ah! philosophe sans intelligence et sans entrailles, tu ne
+comprends rien à un pareil supplice, et cette agonie te fait sourire de
+pitié. Sois maudit, toi que j'ai tant aimé, toi que seul parmi tous les
+hommes, je croyais capable d'un grand amour! puisses-tu être puni du
+même supplice! puisses-tu te survivre à toi-même et conserver le désir
+du bien, après avoir perdu la foi!
+
+Son voile noir était tombé sur ses épaules, et sa longue chevelure,
+déroulée par l'humidité de la nuit, flottait éparse sur sa poitrine
+agitée. La lune, en frappant sur le vitrage de la serre, semait sur elle
+de pâles clartés dont le reflet bleuâtre la faisait paraître plus belle
+et plus effrayante. Elle ressemblait à lady Macbeth évoquant dans ses
+malédictions et dans ses terreurs les esprits malfaisants de la nuit.
+
+Le coeur de Jacques se rouvrit à la pitié et à une sorte d'admiration
+pour ce principe d'amour et de grandeur qu'une vie funeste n'avait pu
+étouffer en elle; une âme vulgaire ne pouvait pas souffrir ainsi.
+
+«Julie, lui dit-il, en lui prenant le bras avec énergie, reviens donc à
+toi-même; s'il ne faut pour cela que rencontrer un coeur ami, ne l'as-tu
+pas trouvé aujourd'hui? N'étais-tu pas tout à l'heure affectueusement
+pressée dans les bras d'un être généreux, excellent entre tous? Cette
+femme qui, en dépit des préjugés du monde, t'a nommée sa soeur et t'a
+promis de venir ici pour te consoler et te bénir, n'est-ce donc pas
+un secours que le ciel t'envoie? n'est-ce donc pas un messager de
+consolation qui doit briser la pierre de ton cercueil? Ta fierté
+implacable, qui repoussait jadis le pardon de l'amour, refusera-t-elle
+la nouvelle alliance de l'amitié? Ne m'attribuez pas les généreux
+mouvements de cette noble femme. Son coeur n'a pas besoin
+d'enseignement; mais sachez bien que si elle en avait besoin, et
+si j'avais sur elle l'influence qu'il vous a plu tout à l'heure de
+m'attribuer, je voudrais que vous dussiez le repos de votre conscience
+et la guérison de vos blessures à cette main de femme, plutôt qu'à celle
+d'aucun homme.»
+
+L'exaspération d'Isidora était déjà tombée, comme le vent capricieux
+de l'orage lorsqu'il s'abat sur les plantes et semble s'endormir en
+touchant la terre. Mobile comme l'atmosphère, en effet, elle écoutait
+Jacques d'un air moitié soumis, moitié incrédule.
+
+--Tu as peut-être raison, dit-elle, peut-être! Je n'en sais rien encore,
+j'ai besoin de me recueillir, de m'interroger. Je suis partagée entre
+deux élans contraires: l'un, qui me pousse aux genoux de cette femme au
+front d'ange, l'autre, qui me fait haïr et craindre la protection de
+cette dame à la voix de sirène. Une dévote, peut-être! qui veut me mener
+à l'église et me présenter au monde des sacristies, comme un trophée
+de sa béate victoire. Ah! que sais-je? En Italie aussi, des femmes de
+qualité ont voulu me convertir. Elles m'appelaient dans leur oratoire,
+et m'eussent chassée de leur salon. Faudrait-il passer par le
+confessionnal et la communion pour entrer chez ma belle-soeur? Ah!
+jamais! jamais de bassesse! de l'insolence, de la haine, des outrages,
+je le veux bien, mais de l'hypocrisie et de la honte, jamais!
+
+--Et vous avez raison, reprit Jacques; à ces craintes, je vois que vous
+êtes toujours injuste; mais, à ces résistances, je vois que vous avez
+la vraie fierté. Mais me croyez-vous donc enrôlé parmi les jésuites de
+salons, que vous me supposez capable de vous engager dans de si lâches
+intrigues? sachez que madame de T... n'est pas dévote.
+
+«Pardonnez-moi tout ce que je dis, Jacques, vous voyez bien que je n'ai
+pas ma tête. Ma pauvre tête que, ce matin, je croyais si forte et si
+froide, elle a été brisée, ce soir, par trop d'émotions. Cette femme
+m'a enivrée avec sa bonté et ses caresses, et toi, tu m'as tuée avec ta
+figure douce et tes blonds cheveux, m'apparaissant tout à coup comme le
+spectre du passé devant cette porte, dans ce lieu fatal où je t'ai vu
+pour ne jamais t'oublier. Ah! que je t'ai aimé, Jacques! Tu ne l'as
+jamais su, et tu as pu ne pas le croire. Ma conduite avec toi t'a paru
+odieuse. Elle était sage, elle était dévouée; je sentais que je n'étais
+pas digne de toi, que tu ne pourrais jamais oublier ma vie, qu'en
+devenant passionné tu allais devenir le plus malheureux des hommes. Je
+n'ai pas voulu changer en une vie de larmes ce souvenir d'une nuit de
+délices. Et, qu'est-ce que je dis? ce n'est pas cette nuit-là que je me
+suis rappelée avec le plus de bonheur et de regrets. C'est ce premier
+amour enthousiaste et timide que tu avais pour moi lorsque tu ne me
+connaissais que sous le nom de Julie, lorsque tu me croyais une femme
+pure, lorsque tu venais ici tout tremblant, et que, n'osant me parler de
+ton amour, tu me parlais de mes camélias. Ah! ne m'ôte pas ce souvenir,
+Jacques, et quelque coupable que tu m'aies jugée depuis, quelque
+insensée que je te paraisse encore, ne me reprends pas le passé, ne me
+dis pas que tu n'as pas senti pour moi un véritable amour; c'est le
+seul amour de ma vie, vois-tu, c'est mon rêve, c'est mon roman de jeune
+fille, commencé à trente ans, fini en moins de deux semaines...! fini!
+oh non! ce rêve ne m'a jamais quittée. Il ne finira qu'avec ma vie; je
+n'ai aimé qu'une fois, je n'ai aimé qu'un seul homme, et cet homme c'est
+toi, Jacques: ne le savais-tu point, ne le vois-tu pas? Je t'ai emporté
+dans le secret de mon coeur, et je t'y ai gardé comme mon unique trésor.
+Depuis trois ans, il ne s'est pas passé un jour, une heure, où je n'aie
+été plongée dans le ravissement de mon souvenir. C'est là ce qui m'a
+fait vivre, c'est là ce qui m'a donné la force d'être irréprochable
+dans mes actions depuis trois ans, comme j'étais irréprochable dans mes
+pensées. Je voulais me purifier par une vie régulière, par des habitudes
+de fidélité. J'ai essayé d'aimer Félix de S... comme on aime un mari
+quand on n'a pas d'amour pour lui et qu'on respecte son honneur. Et lui,
+le crédule jeune homme, s'est cru aimé du jour où j'ai eu une véritable
+passion dans l'âme pour un autre. Mais il a eu raison de m'estimer et de
+me respecter au point de vouloir me donner son nom. Ne lui avais-je pas
+sacrifié la satisfaction du seul amour que j'aie véritablement senti?
+Aussi, quand j'ai accepté ce nom et cette formalité significative du
+mariage, j'ai songé à toi, Jacques, je me suis dit: Si Félix revient à
+la vie, du moins Jacques saura que j'ai mérité d'être réhabilitée; s'il
+succombe, Jacques me reverra purifiée, ce ne sera plus une courtisane
+qu'il pressera en frissonnant contre sa poitrine, ce sera la comtesse de
+S..., la veuve d'un honnête homme, une femme indépendante de tout lien
+honteux, une maîtresse fidèle, éprouvée par trois ans d'absence et libre
+de se donner après un combat de trois ans contre les hommes et contre
+lui-même... Oh! Jacques, c'est ainsi que je t'ai aimé, et je reviens
+ici, je me berce depuis vingt-quatre heures des plus doux rêves. Je
+caresse mille projets, je m'endors dans les délices de mon imagination
+en attendant que je fasse des démarches pour te chercher et te
+retrouver; et tout à coup le roman infernal de ma destinée s'accomplit:
+tu parais devant moi, tu sembles sortir de terre, juste à l'endroit où
+je t'ai vu pour la première fois! Je t'enlève, je t'entraîne ici, parmi
+ces fleurs, où pour la première fois tu m'as parlé... Nous sommes
+seuls... je suis encore belle... je t'aime avec passion... et toi tu ne
+m'aimes plus! oh! c'est horrible, et voilà toute ma vie expiée dans ce
+seul instant.»
+
+La pâle traduction que nous venons de donner des paroles d'Isidora ne
+saurait donner une idée de son éloquence naturelle. Ce don de la parole,
+quelques femmes, même les femmes vulgaires en apparence, le possèdent à
+un degré remarquable et l'exercent jusque sur des sujets frivoles. La
+profession d'avocat conviendrait merveilleusement à certaines femmes du
+peuple que vous avez dû rencontrer aussi bien que moi, et sur les lèvres
+desquelles le discours venait de lui-même s'arranger à propos du moindre
+objet de négoce ou du moindre récit de l'événement du quartier.
+Les Parisiennes ont particulièrement cette faculté oratoire, cette
+propension à énoncer leur pensée sous des formes pittoresques ou
+littéraires et avec une pantomime animée, gracieuse ou plaisante,
+minaudière ou passionnée, emphatique ou naïve. Isidora était une de
+ces enfants du peuple de Paris, une de ces mobiles et saisissantes
+imaginations qui se répandent en expressions aussi vite qu'elles
+s'impressionnent. Elle avait donné à son propre esprit, par la lecture
+et le spectacle des arts, une éducation recherchée, brillante et presque
+solide, dans les loisirs de la richesse; et l'élocution facile qu'elle
+avait eue pour la répartie mutine et l'apostrophe mordante, elle l'avait
+conservée, pour l'analyse de ses sentiments et le récit de ses émotions
+passionnées. Jacques avait déjà été frappé de cette éloquence féminine,
+déjà il en avait subi diversement l'influence, lorsqu'elle avait été
+tour à tour la divine Julie et l'audacieux domino de l'Opéra. Il se
+sentit de nouveau sous le charme, et ce ne fut pas sans une terreur
+mêlée de plaisir. Il ne se piquait pas d'être un stoïque, et son amour
+pour Alice n'ayant jamais reçu d'encouragement, n'ayant pu nourrir
+aucune espérance, n'était pas un préservatif à l'épreuve du feu d'une
+passion expansive et provocante comme l'était celle d'Isidora. Nous
+essaierions en vain de faire deviner l'expression de sa physionomie
+si calme et si hautaine à l'habitude, si puissante de persuasion
+lorsqu'elle révélait tout à coup des orages cachés; ni les accents de
+sa voix éteinte dans les discours sans intérêt, flexible, saccadée,
+pénétrante, déchirante dans l'abandon du désespoir et de l'amour.
+Jacques sentit qu'il tremblait, qu'il avait alternativement chaud et
+froid, qu'il retombait sous l'empire de la fascination, et Isidora qui,
+par instants, jetait ses bras autour de lui avec ivresse et les retirait
+avec crainte, sentit, elle aussi, que Jacques perdait la tête.
+
+Et pourtant, hélas! tout ce qu'elle venait de lui dire était-il bien
+vrai? Sincère, oui; mais véridique, non. Qu'elle crût, dans cet instant,
+ne rien raconter que d'historique dans sa vie, et que dans sa vie il y
+eût, depuis trois ans, beaucoup de rêveries, de regrets et d'élans vers
+ce pur amour de Jacques, unique, en effet, dans ses souvenirs, par sa
+nature confiante et naïve, rien de plus certain; qu'elle eût été fidèle
+au comte de S..., quelle eût désiré se réhabiliter par le mariage, par
+besoin d'honneur plus que par désir d'une fortune assurée, cela était
+encore vrai; mais qu'elle ne se fût pas laissé distraire un seul instant
+de la passion de Jacques par les jouissances du faste, qu'elle l'eût
+quitté dans le seul dessein de ne pas le rendre malheureux, plutôt que
+pour n'être pas honteusement délaissée par Félix; qu'enfin, elle n'eût
+songé qu'à Jacques en se faisant épouser, et que l'amour des richesses
+certaines n'eût pas été mêlé, à l'insu d'elle-même, au désir ambitieux
+d'un titre et d'une vaine considération; voilà ce qui n'était qu'à
+moitié vrai. Il ne faut pas oublier qu'il y avait une bonne et une
+mauvaise puissance, agissant, à forces égales, sur l'âme naturellement
+grande mais fatalement corrompue de cette femme. En revoyant Jacques,
+elle retrouva toute la poétique et brûlante énergie du roman qu'elle
+avait caressé en secret dans sa pensée depuis trois ans; secret tour
+à tour douloureux et charmant, selon la disposition de son âme
+impressionnable et changeante, et qui l'avait aidée, en effet, à vivre
+sagement, mais qui n'eût pas été suffisant pour une telle réforme de
+conduite, sans l'espérance et la volonté de dominer et de soumettre le
+comte de S... Alors elle se plut à s'expliquer à elle-même sa propre vie
+par ce miracle de l'amour, qui lui plaisait davantage, parce qu'en effet
+il était davantage dans ses bons instincts; et l'imagination, cette
+maîtresse toute-puissante de son cerveau, qui lui tenait lieu du coeur
+éteint et des sens blasés, déploya ses ailes pour l'emporter loin du
+domaine de la réalité. Jacques, entraîné dans son tourbillon, perdait
+pied et se sentait comme soulevé par l'ouragan dans ce monde rempli de
+fantômes et d'abîmes.
+
+Cette Isidora si séduisante, si belle et si violemment éprise de lui,
+n'était elle pas la même femme qu'il avait aimée avec enthousiasme,
+puis avec délire, puis enfin avec de profonds déchirements de coeur,
+longtemps encore après avoir été brusquement séparé d'elle? Nous
+n'oserions pas dire que six mois encore avant cette nouvelle rencontre,
+Jacques, au moment d'aimer Alice, qu'il connaissait à peine, n'eût pas
+éprouvé d'énergiques retours de l'ancienne et unique passion. C'était
+bien plutôt lui qui eût pu, s'il eût été disposé à se vanter de sa
+fidélité, raconter à Isidora qu'il avait langui et souffert pour elle
+durant presque toute cette absence, et ce roman de son coeur eut été
+beaucoup plus authentique que celui qu'elle venait de faire sortir de
+son propre cerveau.
+
+Pourtant je ne sais quel doute obstiné se mêlait à l'ivresse croissante
+de Jacques. Tout était vrai dans l'expression d'Isidora; sa voix sonore,
+son regard humide, son sein agité; mais son exaltation, pour
+être sentie, n'en était pas moins appliquée à une assertion peu
+vraisemblable, et la sagesse, la modestie du jeune homme, se débattaient
+encore contre les séductions d'un genre de flatterie où les femmes sont
+toutes-puissantes. son humble fortune, son nom ignoré, son extérieur
+timide, rien en lui ne pouvait tenter la cupidité ou la vanité d'une
+telle femme. Et puis, s'il est vrai que les femmes sont crédules aux
+doux mensonges de l'amour, il faut bien avouer que, par nature et par
+position, les hommes le sont bien davantage.
+
+La lutte était engagée. Isidora voulait ardemment la victoire, non
+qu'elle eut conservé les moeurs de la galanterie. Il n'est rien de plus
+froid à cet égard que la femme qui a abusé de la liberté, rien de plus
+chaste, peut-être, que celle qui rougit d'avoir mal vécu. Mais il y
+a dans ces âmes-là, et il y avait dans la sienne en particulier, un
+insatiable orgueil. Elle ne pouvait se résoudre à perdre Jacques malgré
+elle, elle qui avait eu la force de le quitter. Le danger d'échouer,
+l'étonnement de sa résistance, étaient des stimulants à cette passion
+moitié sentie, moitié factice. Dans l'excitation nerveuse qu'elle
+éprouvait, elle pouvait, sans efforts et sans fausseté, parcourir tous
+les tons, et s'identifier, à la manière des grands artistes, avec toutes
+les nuances de son improvisation brûlante. Elle frappa le dernier coup
+en s'humiliant devant Jacques: «Ne me hais pas; oh! je t'en prie, ne me
+hais pas! lui dit-elle en courbant presque sur son sein les flots de sa
+noire chevelure. Ne crois pas que je sois indigne de ta pitié. Vois où
+l'amour m'a réduite! moi qui la repoussais si fièrement autrefois, quand
+tu me l'offrais, cette pitié sainte, je te la demande aujourd'hui. Je te
+la demande au nom de cette femme que j'ai calomniée tout à l'heure, si
+c'est calomnier le plus pur des anges de supposer qu'il t'aime. Mais si
+ta modestie farouche repousse cette idée comme un crime, je la rétracte
+et je désavoue les paroles que la jalousie m'a arrachées. Oui, la
+jalousie, je le confesse. Cette femme que j'adorais, que j'adore
+toujours dans sa bonté simple et courageuse, j'étais au moment de la
+haïr en songeant... Mais je ne veux même pas répéter les mots qui
+t'offensent. Sois sûr que le bon principe est assez fort en moi pour
+triompher, et qu'il triomphe déjà. J'étoufferai, s'il le faut, l'amour
+qui me dévore, pour rester digne de l'amitié qu'elle m'offre. Eussé-je
+encore d'insolents soupçons, je les refoulerai dans mon sein, je la
+respecterai comme tu la respectes. Seras-tu content, Jacques, et
+croiras-tu que je t'aime?»
+
+Jacques vit à ses pieds l'orgueilleuse Isidora, et soit que l'homme
+devienne plus faible que la femme quand il s'agit de donner le change à
+un véritable amour, soit qu'à bout de souffrance dans ses désirs ignorés
+pour Alice, il espérât guérir un mal inutile et funeste en s'enivrant
+de voluptés puissantes, il chercha l'oubli du présent dans le délire du
+passé.
+
+Isidora eût souhaité des émotions plus douces et plus profondes. Ce
+ne ne fut pas sans douleur et sans effroi qu'elle accepta son facile
+triomphe. Elle fut sur le point de le repousser en échange d'un mot et
+d'un regard adressés à la Julie d'autrefois. Elle arracha bien a son
+amant ce doux nom qui, pour elle, résumait tout son rêve de bonheur;
+mais la familiarité d'un amour accepté lui ôta tout son prestige. Elle
+se livra sans confiance et sans transport, à travers des larmes amères
+qu'elle interpréta comme des larmes de joie; mais elle sentit avec un
+affreux désespoir qu'elle mentait et qu'elle n'avait pas de plus noble
+plaisir que celui de rendre Jacques infidèle à une femme austère et plus
+désirable qu'elle.
+
+Car elle devina tout en sentant battre contre son coeur ce coeur rempli
+d'une autre affection, et bientôt elle éprouva l'invincible besoin de
+pleurer seule et de constater que sa victoire était la plus horrible
+défaite de sa vie, «Va-t'en, dit-elle à Jacques lorsque minuit sonna
+dans le lointain. Tu ne m'aimes plus, ou tu ne m'aimes pas encore. Un
+abîme s'est creusé entre nous. Mais je le comblerai peut-être, Jacques,
+à force de repentir et de dévouement.»
+
+Elle s'était montrée douce et résignée malgré son angoisse. Jacques ne
+sentait encore que de l'attendrissement et de la reconnaissance. Il
+essaya de ramener la paix dans son âme en lui parlant de l'avenir et
+des affections durables. Mais, lui aussi, il sentit tout à coup qu'il
+mentait. La peur et les remords le saisirent, et la parole expira sur
+ses lèvres. Isidora avait été vingt fois sur le point de lui dire:
+«Tais-toi, ceci est un sermon!» Mais elle se contint, soit par
+stoïcisme, soit par découragement, et elle trouva des prétextes pour
+se séparer de lui sans lui dévoiler, comme autrefois, la profonde et
+altière douleur de son âme impuissante et inassouvie.
+
+Jacques, confus et tremblant, rentra dans le jardin de l'hôtel de T..,
+comme un larron qui voudrait se cacher de lui-même. Il referma, sans
+bruit, la petite porte et jeta un regard craintif sur l'allée déserte et
+les massifs silencieux.
+
+Les volets du rez-de-chaussée, habité par Alice, étaient fermés, nulle
+trace de lumière, aucun bruit à l'extérieur. Sans doute elle était
+couchée.
+
+«Ah! repose en paix, âme tranquille et sainte, pensa-t-il en approchant
+de ces fenêtres sans reflets et de cette façade morne d'une maison
+endormie sous le froid et fixe regard de la lune. Dors la nuit, et que
+tes jours s'envolent en sereines rêveries. Que l'orage, que la honte,
+que les luttes vaines et coupables, que les inutiles désirs et les
+remèdes empoisonnés, que la douleur et le mal soient pour moi seul!
+Maintenant me voilà condamné par ma conscience à me taire éternellement,
+et je ne pourrai plus même maudire ma timidité!»
+
+Il fallait traverser l'antichambre de madame de T... pour rentrer dans
+la maison. Et qu'allait devenir Jacques si cette porte était fermée!
+Mais à peine l'eut-il touchée, que Saint-Jean vint la lui ouvrir.
+
+«Ne faites pas de bruit, monsieur Laurent, madame est _retirée_,» lui
+dit le bonhomme qui l'avait attendu sur ce banc classique en velours
+d'Utrecht, où les serviteurs du riche, victimes de ses caprices ou de
+ses habitudes, perdent de si longues heures entre un mauvais sommeil
+ou une oisiveté d'esprit plus mauvaise encore. Jacques lui exprima ses
+regrets de l'avoir fait veiller. «Pardi, Monsieur, dit le bonhomme avec
+un sourire moitié bienveillant, moitié goguenard, il le fallait bien,
+à moins de vous faire coucher à la belle étoile, ou à l'hôtel de S...!
+Rendez-moi ma clef? Eh! eh! vous l'emportez par mégarde!»
+
+Jacques avait été mis, dans l'après-dînée, en possession de la chambre
+qu'il devait occuper désormais à l'hôtel de T... Ce n'était pas
+son ancienne mansarde; c'était un petit appartement beaucoup plus
+confortable, situé au second, mais ayant vue aussi sur le jardin. En
+examinant ce local, Jacques fut frappé du goût et de la grâce aimable
+avec lesquels il avait été décoré. Tout était simple; mais, par un
+étrange hasard, il semblait que la personne chargée de ce soin eût
+deviné ses goûts, ses paisibles habitudes de travail, le choix des
+livres qui pouvaient le charmer, et jusqu'aux couleurs de teinture qu'il
+aimait. La pensée ne lui vint pourtant pas que madame de T... eût daigné
+s'occuper elle-même de ces détails. Dans les commencements de son séjour
+à la campagne il avait été l'objet des attentions les plus délicates
+et les plus affectueuses dans ce qui concernait les douceurs de son
+installation. Mais depuis qu'Alice, préoccupée d'une pensée grave qu'il
+ne devinait pas, semblait s'être refroidie pour lui, il ne se flattait
+plus de lui inspirer ces prévenantes bontés. Agité et craignant de
+réfléchir, il se jeta sur son lit, espérant trouver dans le sommeil
+l'oubli momentané de la tristesse invincible qui le gagnait.
+
+Mais il n'eut qu'un sommeil entrecoupé et des rêves insensés. Il
+pressait Alice dans ses bras, et tout à coup, son visage divin devenant
+le visage désolé d'Isidora, ses caresses se changeaient en malédictions,
+et la courtisane étranglait sous ses yeux la femme adorée.
+
+Obsédé de ces folles visions, il se leva et s'approcha de sa fenêtre.
+Les menaces d'orage s'étaient dissipées: il n'y avait plus au firmament
+qu'une vague blancheur, des nuées transparentes, floconneuses, et
+l'argent mat du clair de la lune sur un fond de moire. Laurent jeta les
+yeux sur ce jardin funeste qui ne lui rappelait que des regrets ou des
+remords. Mais bientôt son attention fut fixée sur un objet inexplicable.
+Tout au fond du jardin, sur une espèce de terrasse relevée de trois
+gradins de pierre blanche, et fermée de grands murs, marchait lentement
+une forme noire qu'il lui était impossible de distinguer, mais dont
+le mouvement régulier et impassible pouvait être comparé à celui d'un
+pendule. Qui donc pouvait ainsi veiller dans la solitude et le silence
+de la nuit? D'abord un soupçon terrible, une âcre jalousie, s'empara du
+cerveau affaibli de Jacques. Comme s'il avait eu, lui, le droit d'être
+jaloux! Alice attendait-elle quelqu'un à cette heure solennelle et
+mystérieuse? Mais était-ce bien Alice? Isidora aussi portait un vêtement
+de deuil. Aurait-elle eu la fantaisie de venir rêver dans ce jardin
+plutôt que dans le sien? elle pouvait en avoir conservé une clef. Mais
+comment expliquer le choix de cette promenade? D'ailleurs Alice était
+mince, et il lui semblait voir une forme élancée.
+
+Une demi-heure s'écoula ainsi. L'ombre paraissait infatigable, et elle
+était bien seule. Elle disparaissait derrière de grands vases de fleurs
+et quelques touffes de rosiers disposés sur le rebord de la terrasse.
+Puis elle se montrait toujours aux mêmes endroits découverts, suivant la
+même ligne, et avec tant d'uniformité, qu'on eût pu compter par minutes
+et secondes les ailées et venues de son invariable exercice. Elle
+marchait lentement, ne s'arrêtait jamais, et paraissait bien plutôt
+plongée dans le recueillement d'une longue méditation qu'agitée par
+l'attente d'un rendez-vous quelconque.
+
+Jacques fatigua son esprit et ses yeux à la suivre, jusqu'à ce que,
+cédant à la lassitude, et voulant se persuader que ce pouvait être la
+femme de chambre de madame de T..., attendant quelque amant pour son
+propre compte, il alla se recoucher. Après deux heures de cauchemar
+et de malaise, il retourna à la fenêtre. L'ombre marchait toujours.
+Était-ce une hallucination? Cela faisait croire à quelque chose de
+surnaturel. Un spectre ou un automate pouvaient seuls errer ainsi
+pendant de si longues heures sans se lasser. Où un être humain eût-il
+pris tant de persévérance et d'insensibilité physique? L'horizon
+blanchissait, l'air devenait froid, et les feuilles se dilataient à
+l'approche de la rosée. «Je resterai là, se dit Jacques, jusqu'à ce que
+la vision s'évanouisse ou jusqu'à ce que cette femme quitte le théâtre
+de sa promenade obstinée. A moins de passer par-dessus le mur, il faudra
+bien qu'elle se rapproche, que je la voie ou que je la devine.»
+
+Cette curiosité, mêlée d'angoisse, fit diversion à ses maux réels. Caché
+derrière la mousseline du rideau collé à ses vitres, il s'obstina à son
+tour à regarder, jusqu'à ce que le jour, s'épurant peu à peu, lui permit
+de reconnaître Alice. A n'en pouvoir douter, c'était elle qui, depuis
+une heure du matin jusqu'à quatre, avait ainsi marché sans relâche, sans
+distraction, et sans qu'aucune impression extérieure eût pu la déranger
+du problème intérieur qu'elle semblait occupée à résoudre. A mesure que
+le jour net et transparent qui précède le lever du soleil lui permettait
+de discerner les objets, Jacques voyait son attitude, sa démarche, les
+détails de son vêtement. Rien en elle n'annonçait le désordre de l'âme.
+Elle avait la même toilette de deuil qu'il lui avait vue la veille; elle
+n'avait pas songé à mettre un châle: elle avait la tête nue. Ses cheveux
+bruns, séparés sur son beau front, ne paraissaient pas avoir été
+déroulés pour une tentative de sommeil. Son pas était encore ferme
+quoique un peu ralenti, ses bras croisés sur sa poitrine sans raideur
+et sans contraction violente. Enfin, lorsque le premier rayon du soleil
+vint dorer les plus hautes branches, elle s'arrêta au milieu de la
+terrasse et parut regarder attentivement la façade de la maison. Puis
+elle descendit les trois degrés et se dirigea vers la porte du petit
+salon d'été, sans avoir aperçu Jacques qui se cachait soigneusement.
+Lorsqu'elle fut assez près de la maison pour qu'il pût distinguer sa
+physionomie, il remarqua avec étonnement qu'elle était calme, pâle, il
+est vrai, comme l'aube, mais aussi sereine, et à peine altérée par la
+fatigue d'une si solennelle et si étrange veillée. Et, cependant, que
+n'avait-il pas fallu souffrir pour remporter une telle victoire
+sur soi-même «Oh! quelle femme êtes-vous donc? s'écria Jacques
+intérieurement, quand il lui eut entendu doucement refermer la porte
+vitrée de son boudoir; quelle énigme vivante, quelle âme céleste nourrie
+des plus hautes contemplations, ou quel coeur à jamais brisé par un
+morne désespoir? Vous n'aimez pas, non, vous n'aimez pas, car vous
+semblez ne pouvoir pas souffrir; mais vous avez aimé, et vous vivez
+peut-être d'un souvenir du mort!» Et Jacques ne se doutait pas que ce
+mort c'était lui.
+
+«J'ai aimé!» pensait Alice en se déshabillant avec lenteur et en
+s'étendant sur sa couche chaste et sombre.
+
+Jacques fut bien abattu et bien préoccupé durant la leçon du matin qu'il
+donnait ordinairement avec tant de zèle et d'amour au fils d'Alice.
+Il s'en fit, des reproches. Nos fautes ont ainsi toutes sortes de
+retentissements imprévus, petits ou grands, mais qui en raniment
+l'amertume par mille endroits.
+
+A la campagne, Alice avait l'habitude de venir toujours, vers la fin de
+la leçon, écouter le résumé du précepteur ou de l'enfant. Jacques se
+dit que toute cette vie allait changer à Paris, et qu'il ne verrait
+peut-être pas Alice de la journée. On lui monta son déjeuner dans sa
+chambre, et le vieux serviteur lui dit que madame avait commandé que son
+couvert fût mis tous les jours à sa table à l'heure du dîner. Jacques
+attendit cette heure avec anxiété. Mais il dîna tête-à-tête avec son
+élève.
+
+«Madame a la migraine, dit le bonhomme Saint-Jean, une forte migraine, à
+ce qui parait; elle n'a rien pris de la journée.»
+
+Et il secoua la tête d'un air chagrin.
+
+Nous laisserons Jacques Laurent à ses anxiétés, et nous rendrons compte
+au lecteur de la journée d'Alice.
+
+Après quelques heures d'un sommeil calme, elle s'habilla avec le même
+soin qu'à l'ordinaire, et se fit apporter la clef de la petite porte du
+jardin. «Je la laisserai dans la serrure, dit-elle à Saint-Jean, et vous
+ne l'ôterez jamais.» Puis elle se dirigea avec une lenteur tranquille
+vers le jardin d'Isidora, et elle alla s'asseoir dans la serre, où elle
+voulut rester seule quelques instants avant de la faire avertir. Il y
+avait là quelque désordre, un coussin de velours tombé dans le sable,
+quelques belles fleurs brisées autour de la fontaine. Alice eut un
+frisson glacé; mais aucun soupir ne trahit, même dans la solitude,
+l'émotion de son âme profonde.
+
+Elle allait sa diriger enfin vers le pavillon, lorsque Isidora parut
+devant elle, en robe blanche sous une légère mante noire. Isidora était
+fière de porter en public ce deuil qui la faisait épouse et veuve; mais
+elle haïssait cette sombre couleur et ce souvenir de mort. N'attendant
+pas si tôt la visite de sa belle-soeur, elle cachait à peine sous sa
+mante cette toilette du matin, molle et fraîche, dans laquelle elle se
+sentait renaître. Pourtant le visage de la superbe fille était fort
+altéré. Sa beauté n'en souffrait pas; elle y gagnait peut-être en
+expression; mais il était facile de voir à son oeil plombé et à sa riche
+chevelure à peine nouée, qu'elle avait peu dormi et qu'elle avait eu
+hâte de se retremper dans l'air du matin. Il était à peine neuf heures.
+
+Elle fit un léger cri de surprise, puis, comme charmée, elle s'élança
+vers Alice; mais, dans son rapide regard, je ne sais quelle farouche
+inquiétude se trahit en chemin.
+
+Alice, clairvoyante et forte, lui sourit sans effort et lui lendit
+une main qu'Isidora porta à ses lèvres avec un mouvement convulsif de
+reconnaissance, mais sans pouvoir détacher son oeil, noir et craintif
+comme celui d'une gazelle, du placide regard d'Alice. Alice était bien
+pâle aussi; mais si paisible et si souriante, qu'on eût dit qu'elle
+était l'amante victorieuse en face de l'amante trahie.
+
+«Elle ne se doute de rien!» pensa l'autre; et elle reprit son aplomb,
+d'autant plus qu'Alice ne parut pas faire la moindre attention à son
+joli peignoir de mousseline blanche.
+
+--Vous ne m'attendiez pas si matin, lui dit madame de T...; mais vous
+m'aviez dit que vous défendriez votre porte et que vous ne sortiriez pas
+tant que je ne serais pas venue; je n'ai pas voulu vous condamner à une
+longue réclusion, et, en attendant voire réveil, je prenais plaisir à
+faire connaissance avec vos belles fleurs.
+
+--Mes plus belles fleurs sont sans parfum et sans pureté auprès de vous,
+répondit Isidora, et ne prenez pas ceci pour une métaphore apportée de
+l'Italie, la terre classique des rébus. Je pense naïvement ce que
+je vous dis d'une façon ridicule; c'est assez le caractère de
+l'enthousiasme italien. Il paraît exagéré à force d'être sincère. Ah!
+Madame, que vous êtes belle au jour, que votre air de bonté me pénètre,
+et que votre manière d'être avec moi me rend heureuse! Vous ne partagez
+donc pas l'animosité de votre famille contre moi? Vous n'avez donc pas
+le sot et féroce orgueil des femmes du grand monde?
+
+--Ne parlons ni de ma famille, ni des femmes du monde: vous ne les
+connaissez pas encore, et peut-être n'aurez-vous pas tant à vous en
+plaindre que vous le croyez. Que vous importe, d'ailleurs, l'opinion
+de ceux qui, de leur côté, vous jugeraient ainsi sans vous connaître?
+Oubliez un peu tout ce qui se meut eu dehors de votre véritable vie,
+comme je l'oublie, moi aussi; même quand je suis forcée de le traverser.
+Pensez un peu à moi, et laissez-moi ne penser qu'à vous. Dites-moi,
+croyez-vous que vous pourrez m'aimer?
+
+Cette question était faite avec une sorte de sévérité où la franchise
+impérieuse se mêlait à la cordiale bienveillance. Isidora essaya de
+se récrier sur la cruauté d'un tel doute; mais le regard ferme et bon
+d'Alice semblait lui dire: _Pas de phrase je mérite mieux de vous._ Et
+Isidora, sentant tout à coup le poids de cette âme supérieure tomber sur
+la sienne, fut saisie d'un malaise qui ressemblait à la peur.
+
+Cette peur devint de l'épouvante lorsque Alice ajouta, en retenant
+fortement sa main dans la sienne: «Répondez-moi, répondez-moi donc
+hardiment, Julie!»
+
+--Julie? s'écria la courtisane hors d'elle-même. Quel nom me donnez-vous
+là?
+
+--Permettez-moi de vous le donner toujours, reprit Alice avec une grande
+douceur; un de nos amis communs vous a connue sous ce nom, qui est sans
+doute le véritable, et qui m'est plus doux à prononcer.
+
+--C'est mon nom de baptême, en effet, dit Isidora avec un triste
+sourire; mais je n'ai pas voulu le porter après que j'ai eu quitté ma
+famille et mon humble condition. C'est mon nom d'ouvrière, car vous
+savez que j'étais une pauvre enfant du peuple.
+
+--C'est votre titre de noblesse à mes yeux.
+
+--Vraiment?
+
+--Vraiment oui! Ne croyez donc pas que les idées ne pénètrent pas jusque
+dans les têtes coiffées en naissant d'un hochet blasonné. Ne soyez pas
+plus fière que moi; nommez-moi Alice, et reprenez pour moi votre nom de
+Julie.
+
+--Ah! il me rappelle tant de choses douces et cruelles! ma jeunesse, mon
+ignorance, mes illusions, tout ce que j'ai perdu! Oui, donnez-le-moi,
+ce cher nom, pour que j'oublie tout ce qui s'est passé pendant que je
+m'appelais Isidora... Car celui-là vous fait mal aussi à prononcer,
+n'est-ce pas? Et en disant ces derniers mots, Isidora regarda à son tour
+Alice avec une sincérité impérative.
+
+[Illustration 07.png: Isidora.]
+
+Alice éleva sa belle main délicate, et la posant sur le front de la
+courtisane: «Je vous jure, par votre rare intelligence, lui dit-elle,
+que si votre coeur est aussi bon que votre beauté est puissante, quoi
+qu'il y ait eu dans votre vie, je ne veux ni le savoir, ni le juger. Que
+de vous à moi, ce qui peut vous faire souffrir dans le passé soit comme
+s'il n'avait jamais existé. Si vous êtes grande, généreuse et sincère,
+Dieu a dû vous absoudre, et aucune de ses créatures n'a le droit de
+trouver Dieu trop indulgent. Répondez-moi donc, car je ne vous demande
+pas autre chose. Votre coeur est-il bien vivant? Êtes-vous bien capable
+d'aimer? Car si cela est, vous valez tout autant devant Dieu que moi qui
+vous interroge.»
+
+Isidora, entièrement vaincue par l'ascendant de la justice et de la
+bonté, mit ses deux mains sur son visage et garda le silence. Son
+enthousiasme d'habitude avait fait place à un attendrissement profond,
+mais douloureux il lui fallait bien aimer Alice, et elle sentait qu'elle
+l'aimait plus encore que durant l'accès d'exaltation qu'elle avait
+éprouvé la veille en recevant les premières ouvertures de son amitié.
+
+Mais le fantôme de Jacques Laurent avait passé entre elles deux, et il
+y avait eu de la haine mêlée à ce premier élan de son coeur vers une
+rivale. Maintenant le respect brisait la jalousie. L'orgueil abattu ne
+trouvait plus d'ivresse dans la reconnaissance. Alice n'était plus là
+comme une fée qui l'enlevait à la terre, mais comme une soeur de la
+Charité qui sondait ses plaies. La fière malade ne pouvait repousser
+cette main généreuse; mais elle avait honte d'avouer qu'elle avait plus
+besoin de secours et de pardon que de justice.
+
+Alice écarta avec une sorte d'autorité les mains de la courtisane et vit
+la confusion sur ce front que les outrages réunis de tous les hommes
+n'eussent pas pu faire rougir.
+
+«Eh bien, lui dit-elle, si vous n'êtes pas sûre de vous-même, attendez
+pour me répondre. J'aurai du courage et je ne me rebuterai pas.»
+
+--Je ne venais pas pour vous imposer la confiance et l'amitié. Je venais
+vous les offrir et vous les demander.
+
+--Et moi, je vous donne toute mon âme, lui répondit enfin Isidora en
+dévorant des larmes brûlantes.
+
+--Ne sentez-vous pas que vous me dominez et que ma foi vous appartient?
+
+--Mais ne voyez-vous pas aussi que je ne suis pas aussi bien avec Dieu
+et avec moi-même que vous l'espériez? Ne voyez-vous pas que j'ai honte
+de faire un pareil aveu? Ne soyez pas cruelle, et n'abusez pas de votre
+ascendant, car je ne sais pas si je pourrai le subir longtemps sans me
+révolter. Ah! je suis une âme malheureuse, j'ai besoin de pitié à
+cause de ce que je souffre; mais la pitié m'humilie, et je ne peux pas
+l'accepter!
+
+[Illustration 08.png: Écoutez, écoutez, s'écria Julie...]
+
+--De la pitié! Dieu seul a le droit de l'exercer; mais les hommes! Oh!
+Vous avez raison de repousser la pitié de ces êtres qui en ont tous
+besoin pour eux-mêmes. J'en serais bien digne, chère Julie, si je vous
+offrais la mienne.
+
+--Que m'offres-tu donc, noble femme? suis-je digne de ton affection?
+
+--Oui, Julie, si vous la partagez.
+
+--Eh! ne vois-tu pas que je l'implorerais à genoux s'il le fallait! Oh!
+belle et bonne créature de Dieu que vous êtes, prenez garde à ce que
+vous allez faire en m'ouvrant le trésor de votre affection; car si vous
+vous rétirez de moi quand vous aurez vu le fond de mon coeur, vous aurez
+frappé le dernier coup, et je serai forcée de vous maudire.
+
+--Pourquoi mêlez-vous toujours quelque chose de sinistre à votre
+expansion? On vous a donc fait bien du mal? Et cependant un homme vous a
+rendu justice, un homme vous a aimée.
+
+--De quel homme parlez-vous?
+
+--De mon frère.
+
+--Ah! ne parlons pas de lui, Alice, car c'est là que notre lien, à peine
+formé, va peut-être se rompre, à moins que ma franchise ne me fasse
+absoudre!...
+
+--Pas de confession, ma chère Julie. Je sais de vous certaines choses
+que je comprends sans les approuver. Mais trois années de dévouement et
+de fidélité les ont expiées.
+
+--Écoutez, écoutez, s'écria Julie en se pliant sur le coussin de velours
+resté à terre aux pieds d'Alice, dans une attitude à demi familière, à
+demi prosternée: je ne veux pas que vous me croyiez meilleure que je
+ne le suis. J'aimerais mieux que vous me crussiez pire, afin d'avoir à
+conquérir votre estime, que je ne veux ni surprendre ni extorquer. Je
+veux vous dire toute ma vie.
+
+Et comme Alice fit involontairement un geste d'effroi, elle ajouta avec
+abattement:
+
+--Non, je ne vous raconterai rien; je ne le pourrais pas non plus; mais
+je tâcherai de me faire connaître, en parlant au hasard, car mon coeur
+est plein de trouble, et je ne puis recevoir en silence un bienfait que
+je crains de ne pas mériter.
+
+--Oh! Madame, on n'est pas belle et pauvre impunément dans notre
+abominable société de pauvres et de riches, et ce don de Dieu, le plus
+magique de tous, la beauté de la femme, la femme du peuple doit trembler
+de le transmettre à sa fille.
+
+--Je me rappelle un dicton populaire que j'entendais répéter autour
+de moi dans mon enfance: _Elle a des yeux à la perdition de son âme_,
+disaient, les commères du voisinage, en me prenant des mains de ma mère
+pour m'embrasser. Ah! que j'ai bien compris, depuis, cette naïve et
+sinistre prédiction!
+
+«C'est que la beauté et la misère forment un assemblage si monstrueux!
+La misère laide, sale, cruelle, le travail implacable, dévorant, les
+privations obstinées, le froid, la faim, l'isolement, la honte, les
+haillons, tout cela est si sûrement mortel pour la beauté! Et la beauté
+est ambitieuse; elle sent qu'elle est une puissance; qu'un règne lui
+serait dévolu si nous vivions selon les desseins de Dieu; elle sent
+qu'elle attire et commande l'amour, qu'elle peut élever une mendiante
+au-dessus d'une reine dans le coeur des hommes; elle souffre et
+s'indigne du néant et des fers de la pauvreté.
+
+«Elle ne veut pas servir, mais commander; elle veut monter, et non
+disparaître; elle veut connaître et posséder; mais, hélas! à quel prix
+la société lui accorde-t-elle ce règne funeste et cette ivresse d'un
+jour!
+
+«Et moi aussi, j'ai voulu régner, et j'ai trouvé l'esclavage et la
+honte. Vous pensez peut-être qu'il y a des âmes faites pour le vice,
+et condamnées d'avance; d'autres âmes faites pour la vertu et
+incorruptibles. Vous êtes peut-être fataliste comme les gens heureux qui
+croient à leur étoile. Ah! sachez qu'il n'y a de fatal pour nous en
+ce monde que le mal qui nous environne, et que nous ne pouvons pas le
+conjurer. S'il nous était donné de le juger et de le connaître, la peur
+tiendrait lieu de force aux plus faibles. Mais que sait-on du mal quand
+on ne le porte pas en soi? Nos bons instincts ne sont-ils pas légitimes,
+et, par cela même, invincibles? A qui la faute si nous sommes condamnées
+à périr ou à les étouffer?
+
+«Ton ambition t'a perdue, me disait ma pauvre mère en courroux, après
+mes premières fautes. Cela était vrai; mais quelle était donc cette
+ambition si coupable? Hélas! je n'en connaissais pas d'autre que celle
+d'être aimée! Suis-je donc criminelle pour n'avoir pas trouvé l'amour,
+pour moins encore, pour n'avoir pas su qu'il n'existait pas?
+
+«Et, ne trouvant pas la réalité de l'amour, il a fallu me contenter du
+semblant. Des hommages et des dons, ce n'est pas l'amour, et pourtant la
+plupart des femmes qui portent le même nom que moi dans la société n'en
+demandent pas davantage. Mais le plus grand malheur qui puisse échoir
+à une femme comme moi, c'est de n'être pas stupide. Une courtisane
+intelligente, douée d'un esprit sérieux et d'un coeur aimant! mais c'est
+une monstruosité! Et pourtant je ne suis pas la seule. Quelques unes
+d'entre nous meurent de douleur, de dégoût et de regrets, au milieu de
+cette vie de plaisir, d'opulence et de frivolité qu'elles ont acceptée.
+
+«Ce n'est pas la cupidité, ce n'est pas le libertinage, qui les ont
+conduites à ce que la société considère comme un état de dégradation.
+
+«Il est vrai qu'elles ont commis, comme moi, des fautes, et qu'elles ont
+caressé aussi de dangereuses, de coupables erreurs. Elles ont
+accepté leur opulence de mains indignes, et lâchement reçu comme un
+dédommagement de leur esclavage ou de leur abandon, des richesses
+qu'elles auraient dû haïr et repousser.
+
+«Il y a beaucoup d'intrigantes, qui, pour s'assurer ces richesses,
+jouent avec la passion, menacent d'une rupture, feignent la jalousie,
+poursuivent de leurs transports étudiée un amant qui les quitte, enfin
+trafiquent de l'amour d'une manière honteuse. A celles-là rien de sacré,
+rien de vrai. Elles n'aiment jamais; elles quittent un amant par la
+seule raison qu'un amant plus riche se présente. Ces femmes-là me
+font horreur, et je me surprends à les mépriser, comme si j'étais
+irréprochable. Mais quelques-unes d'entre nous valent mieux, sans qu'on
+s'en aperçoive, sans qu'on leur en sache aucun gré. Elles ne calculent
+pas, elles ne comptent pas avec la richesse.
+
+«Le hasard seul a voulu que le premier objet de leur passion fût riche,
+et elles n'ont pas prévu qu'en se laissant combler, elles seraient
+regardées bientôt comme vendues.
+
+«Puis, dans l'habitude de luxe où elles vivent, avec les besoins
+factices qu'on leur crée, avec l'entourage de riches admirateurs qui
+fait leurs relations, leur âme s'amollit, leur constitution s'énerve, le
+travail et la misère leur deviennent des pensées de terreur. Si elles
+changent d'amant, c'est un riche qui se présente, c'est un riche qui est
+accepté.
+
+«Devenues futiles et aveugles, un homme simple et modeste n'est plus un
+homme à leurs yeux; il n'exerce pas de séduction sur elles; un habit mal
+fait le rend ridicule, le défaut d'usage, la simplicité des manières
+le font paraître déplaisant, et nous serions humiliées d'avoir un tel
+protecteur, et de paraître avec lui en public. Nous devenons plus
+aristocratiques, plus patriciennes que les duchesses de l'ancienne cour
+et les reines modernes de la finance.
+
+«Et puis, l'oisiveté est une autre cause de démoralisation, et c'est
+encore par là que nous en venons à ressembler aux grandes dames. Nous
+avons pris l'habitude de donner tant d'heures à la toilette, à la
+promenade, à de frivoles entretiens, nous trônons avec tant de
+nonchalance sur nos ottomanes ou dans nos avant-scènes, qu'il nous
+devient bientôt impossible de nous occuper avec suite à rien de sérieux.
+
+«Nos sots plaisirs nous excèdent, mais la solitude nous effraie, et nous
+ne pouvons plus nous passer de cette vie de représentation stupide, qui
+est à la fois un fardeau et un besoin pour nous.
+
+«Et puis encore l'orgueil! cette sorte d'orgueil particulier aux êtres
+qu'on s'est efforcé d'avilir, qui ont donné des armes contre eux, et
+qui, ne pouvant retrouver le vrai chemin de l'honneur, se font gloire
+de leur contenance intrépide. Oh! cet orgueil-là, pour être illégitime,
+n'en est pas moins jaloux, ombrageux et despotique à l'excès. On
+pourrait le comparer à celui de certains hommes politiques qui se
+drapent dans leur impopularité.
+
+«Jugez donc de ce que doit souffrir une tête douée d'intelligence et de
+raison, quand, poussée par la fatalité dans cette voie sans issue, elle
+arrive à perdre la puissance de se réhabiliter sans en voir perdu le
+besoin.
+
+«Ah! Madame, vous n'êtes pas, vous, une femme vulgaire, vous avez un
+grand coeur, une grande intelligence. Il est impossible que vous ne me
+compreniez pas. Vous ne voudriez pas m'insulter en me mettant sous les
+yeux les prétendus éléments de mon bonheur, le nom et le titre que
+je porte, la sécurité de ma fortune, de ma liberté, ma beauté encore
+florissante; et mon esprit généralement vanté et apprécié par de
+prétendus amis.
+
+«Mon nom de patricienne et mon titre de comtesse, je les dois à l'amour
+aveugle et obstiné d'un homme que je ne pouvais pas aimer, et que j'ai
+souvent trompé, avide et insatiable que j'étais d'un instant d'amour et
+de bonheur impossibles à trouver!
+
+«Cet homme excellent, mais homme du monde, malgré tout, jaloux sans
+passion et généreux sans miséricorde, n'eût jamais osé faire de moi sa
+femme, s'il eût dû survivre à la maladie qui l'a emporté.
+
+«À son lit de mort, il a voulu, par un étrange caprice, me laisser dans
+le monde un rang auquel je ne songeais pas, et que j'ai eu la faiblesse
+d'accepter sans comprendre que ce serait là encore une fausse dignité,
+une puissance illusoire, une comédie de réhabilitation, un masque sur
+l'infamie de mon nom de fille.
+
+«La famille du comte de S... n'a pas voulu me disputer le legs
+considérable dont je jouis, et cette crainte du scandale est la marque
+de dédain la plus incisive qu'elle m'ait donnée. Je sais bien que, dans
+le temps où nous vivons, je pourrais braver ce dédain, me pousser par
+l'intrigue dans les salons, y réussir, y tourner la tête d'un lord
+excentrique ou d'un Français sceptique, faire encore un riche, peut-être
+un illustre mariage, qui sait! aller à la cour citoyenne comme certaines
+filles publiques, bien autrement avilies que moi, s'y sont poussées
+et installées à force d'impudence ou d'habileté. Mais je n'ai pas la
+ressource d'être vile, et ce genre d'ambition m'est impossible.
+
+«Mon orgueil est trop éclairé pour aller affronter des mépris qui me
+font souffrir par la seule pensée qu'ils existent au fond des coeurs,
+quelque part, chez des gens que je ne connais même pas. Je ne pourrais
+pas, je n'ai jamais pu m'entourer de ces femmes équivoques, qui ont
+fait justement comme moi, par les mêmes hasards, mais avec d'autres
+intentions et d'autres moyens. J'abhorre l'intrigue, et j'éprouve
+une sorte de consolation à écraser ces femmes-là du mépris qu'elles
+m'inspirent.
+
+«Mais, hélas! pour valoir mieux qu'elles, je n'en suis que plus
+malheureuse.
+
+«Ne pouvant m'amuser à la possession des bijoux et des voitures, à la
+conquête des révérences et à l'exhibition d'une couronne de comtesse sur
+mes cartes de visite, j'ai l'âme remplie d'un idéal que je n'ai jamais
+pu, et que, moins que jamais, je puis atteindre.
+
+«Le manque d'amour me tue, et le besoin d'être aimée me torture... Et
+pourtant je ne suis pas sûre de n'avoir pas perdu moi-même, au milieu de
+tant de souffrances, la puissance d'aimer.
+
+«Ah! la voilà, cette révélation gui vous effraie et à laquelle vous
+n'osiez pas vous attendre! Je vous ai devinée, Alice, et je sais bien ce
+qui a disposé votre grand coeur à m'absoudre de toute ma vie. Dans votre
+vie de réserve et de pudeur, à vous, vous vous êtes dit avec l'humilité
+d'un ange, que les femmes comme moi avaient une sorte de grandeur
+incomprise, qu'elles se rachetaient devant Dieu par la puissance de
+leurs affections, et que, comme à Madeleine, il leur serait beaucoup
+pardonné, parce qu'elles ont beaucoup aimé. Hélas! vous n'avez pas
+compris que Dieu serait trop indulgent, s'il permettait aux âmes qui
+abusent de ses dons de ne pas arriver à la satiété et à l'impuissance.
+
+«Le châtiment est là pour le coeur de la femme, comme pour les sens du
+débauché.
+
+«Et ce malheur incommensurable n'est pas l'expiation des âmes vulgaires,
+sachez-le bien. J'ai été frappée, en Italie, de la différence qui
+existait entre moi et presque toutes ces femmes d'une organisation à la
+fois riche et grossière.
+
+«Elles avaient bien aussi des alternatives d'illusion et de déception,
+mais leurs sens sont si actifs, que leur illusion n'est pas tuée par ses
+nombreuses défaites. J'ai connu à Rome une jeune fille de vingt ans, qui
+me disait tranquillement, en comptant sur ses doigts:
+
+«J'ai aimé trois fois, et j'ai toujours été trompée; mais, cette
+fois-ci, je suis bien sûre d'être aimée, et de l'être pour toujours.»
+
+«Huit jours après, elle était trahie; elle fut d'abord folle, puis
+malade à mourir; puis, quand elle fut guérie, il se trouva qu'elle était
+passionnément éprise du médecin qui l'avait soignée, et qu'elle disait
+encore:
+
+«Cette fois-ci, c'est pour toujours.»
+
+«J'ignore la suite de ses aventures; mais je gagerais qu'elle est
+aujourd'hui à son dixième amour, et qu'elle ne désespère de rien.
+Pourtant cette fille était honnête, sincère, elle donnait toute son âme,
+elle se dévouait sans mesure, elle était admirable de confiance, de
+miséricorde et de folie. C'était une mobile et puissante organisation.
+
+«Nous ne sommes point ainsi, nous autres Françaises, nous autres
+Parisiennes surtout. Nous n'avons peut-être pas moins de coeur qu'elles;
+mais nous avons beaucoup plus d'intelligence, et cette intelligence nous
+empêche d'oublier. Notre fierté est moins audacieuse; elle est plus
+délicate, elle ne se relève pas aussi aisément d'un affront; elle
+raisonne; elle voit le nouveau coup qui la menace dans la récente
+blessure dont elle saigne. Ce n'est pas une force égarée qui cherche
+aveuglément le remède dans l'oubli du mal et dans de nouveaux biens.
+C'est une force brisée, qui ne peut se consoler de sa chute, et qui se
+regrette amèrement elle-même.
+
+«En bien, Alice, voilà longtemps que je parle, et je ne vous ai encore
+rien dit, rien fait comprendre, peut-être. C'est que je suis une énigme
+pour moi-même. Malade d'amour, Je n'aime pas. Une fois, dans ma vie,
+j'ai cru aimer... j'ai longtemps caressé ce rêve comme une réalité dont
+le souvenir faisait toute ma richesse, et, à présent?... Eh bien, à
+présent, hélas! je ne suis pas même sûre de n'avoir pas rêvé. Ah! si je
+pouvais, si j'osais raconter! Tenez, c'est comme pour aimer: _Vorrei e
+non vorrei_.»
+
+--Eh bien, Julie, répondit Alice en étouffant un profond soupir; car les
+paroles d'Isidora l'avaient remplie d'effroi et navrée de tristesse:
+parlez et racontez. Vous en avez trop dit, et j'en ai trop entendu pour
+en rester là. Oubliez que vous parlez à la soeur de votre mari. Et
+pourquoi, d'ailleurs, ne serait-elle pas votre confidente? Lui vivant,
+vous eussiez pu chercher en elle un soutien contre votre propre
+faiblesse, un refuge dans vos courageux repentirs.
+
+A présent que je ne peux plus lui conserver ou lui rendre les bienfaits
+de votre affection, je peux, du moins, accomplir son dernier voeu, en
+remplissant, auprès de vous, le rôle d'une soeur.
+
+--Appelez-moi votre soeur! dites ce mot adorable, _ma soeur_, s'écria
+Isidora en embrassant avec énergie les genoux d'Alice. Oh! s'il est
+possible que vous m'aimiez ainsi, oui, je jure à Dieu que, moi, je
+pourrai encore aimer et croire!
+
+En cet instant Isidora parlait avec l'élan de la conviction, et tout ce
+qu'elle avait encore de pur et de bon dans l'âme rayonnait dans son beau
+regard.
+
+Alice l'embrassa et lui donna le nom de soeur, en appelant sur elle la
+bénédiction de la grâce divine.
+
+--Et maintenant, dit Julie tout en pleurs, je raconterai le fait le plus
+caché et le plus important de ma vie, mon seul amour!... C'est un homme
+que vous connaissez... qui demeure chez vous... qui vous a sans doute
+parlé de moi...
+
+--Oui, c'est Jacques Laurent, répondit Alice avec un calme héroïque.
+
+Ce nom, dans la bouche de madame de T..., fit frissonner Isidora.
+
+Elle redevint farouche un instant et plongea son regard dans celui
+d'Alice; mais elle ne put pénétrer dans cette âme invincible, et la
+courtisane jalouse et soupçonneuse fut trompée par la femme sans
+expérience et sans ruse. C'est peut-être la plus grande victoire que la
+pudeur ait jamais remportée.
+
+«Elle ne l'aime pas, je peux tout dire, pensa Isidora, et elle dit tout,
+en effet.
+
+Elle raconta son histoire et celle de Jacques, dans les plus chauds
+détails. Elle n'omit des événements de la nuit que les soupçons qu'elle
+avait eus sur sa rivale; elle les oublia plutôt qu'elle ne les voulut
+celer. Ne les ressentant plus, heureuse d'aimer Alice sans avoir à
+lutter contre de mauvais sentiments, elle dévoila, avec son éloquence
+animée, ce triste roman qu'elle voyait enfin se dessiner nettement dans
+ses souvenirs. Elle confessa même que, sans le vouloir, sans le savoir,
+entraînée par un prestige de l'imagination, elle avait exagéré à Jacques
+la passion qu'elle avait conservée pour lui; et, quand elle eut fait
+cette confession courageuse, elle ajouta:
+
+«C'est là le dernier trait de ce malheureux caractère que je ne peux
+plus gouverner, le plus évident symptôme de cette maladie incurable à
+laquelle je succombe.
+
+«Le besoin d'être aimée m'a fait croire à moi-même que j'aimais
+éperdument, et je l'ai affirmé de bonne foi; j'en ai protesté avec
+ardeur.
+
+«Il l'a cru, lui: comment ne l'eût-il pas fait, quand je le croyais
+moi-même?
+
+«Eh bien, j'ai gâté mon roman en voulant le reprendre et le dénouer. Le
+premier dénouement, brusqué dans la souffrance, l'avait laissé complet
+dans ma pensée. A présent, il me semble qu'il ne vaut guère mieux que
+tous les autres, et que le héros ne m'est plus aussi cher.
+
+«Il me semble que j'ai fait une mauvaise action en voulant prendre
+possession de son âme malgré lui.
+
+«À coup sûr, j'ai manqué à ma fierté habituelle, à mon rôle de femme, en
+n'ayant pas la patience d'attendre qu'il se renflammât de lui-même.
+
+«Quel doux triomphe c'eût été pour moi de voir peu à peu revenir à mes
+pieds, en suppliant, cet homme que j'avais si rudement abandonné au plus
+fort de sa passion, et qui a dû me maudire tant de fois! Et ne croyez
+pas que ce regret soit un pur orgueil de coquette: oh! non. Je ne
+demande à inspirer l'amour que pour réussir à y croire ou à le partager.
+
+«J'ai donc empêché cet amour de renaître en voulant le rallumer
+précipitamment. Là encore ma soif maladive m'a fait renverser la coupe
+avant de boire, ou, pour employer une comparaison plus vraie, le froid
+mortel qui me gagne et m'épouvante m'a forcée à me jeter dans le feu, où
+je me suis brûlée sans me réchauffer.
+
+«Ah! condamnez-moi, noble Alice, et reprochez-moi sans pitié ce désordre
+et cette fièvre d'abuser, qui, de mon ancienne vie de courtisane, a
+passé jusque dans mes plus purs sentiments; ou plutôt plaignez moi, car
+je suis bien cruellement punie! punie par ma raison, que je ne puis
+ni reprendre ni détruire; par la délicatesse de mon intelligence, qui
+condamne ses propres égarements; par mon orgueil de femme, qui frémit
+d'être si souvent compromis par ma vanité de fille.
+
+«J'étais jalouse, cette nuit.....jalouse, sans savoir de qui!...
+
+«J'aurais accusé Dieu même de s'être mis contre moi pour m'enlever
+l'amour de cet homme! et j'ai cru qu'en le rendant infidèle à sa
+nouvelle amante, je le reprendrais; mais je crains de l'avoir perdu
+davantage, car c'est bien par là que Dieu devait me châtier. Jacques
+ne m'aime plus..., cela est trop évident. Il me plaint encore; il est
+capable de me sermonner, de me protéger au besoin, de mettre toute sa
+science et toute sa vertu à me sauver. Il est si bon et si généreux!
+Mais qu'ai-je besoin d'un prêtre? c'est un amant que je voulais. J'en
+retrouve un distrait et sombre... Je ne suis pas aimée.
+
+«Pour la centième et dernière fois de ma vie, je ne suis pas aimée!... O
+mon Dieu! et, alors, comment faire pour que j'aime?
+
+«Voilà mon coeur, hélas! chère Alice, ce coeur qui agonise et qui ne
+peut vous répondre de lui-même.
+
+--Vous croyez que Jacques ne vous aime pas? dit Alice, plongée tout à
+coup dans une méditation étrange; serait-ce possible?...
+
+Puis elle ajouta, en secouant la tête, comme pour en chasser une idée
+importune:
+
+«Non, ce n'est pas possible, Julie, Jacques est absorbé par une grande
+passion, j'en ai la certitude, et, vous seule, pouvez en être l'objet.
+Il a trop souffert pour que son premier transport ne soit pas
+douloureux.
+
+«Mais aimez-le, ma pauvre soeur, au nom du ciel, aimez-le, et vous le
+sauverez, en vous sauvant vous-même.
+
+«Oh! ne laissez pas tomber dans la poussière ce poème, ce roman de votre
+vie, comme vous l'appelez. Si vous avez jamais rencontré une âme capable
+de connaître et d'inspirer de l'amour véritable, c'est celle de Jacques;
+je le connais peut-être plus que vous-même, continua-t-elle avec un
+calme et mélancolique sourire. Depuis plusieurs mois que je le vois tous
+les jours, et que je l'entends expliquer à mon fils les éléments du beau
+et du bon, je me suis assurée que c'était un noble caractère et une
+noble intelligence. Et puis, ce n'est pas un homme du monde; sa vie est
+pure: la solitude, la pauvreté l'ont formé au courage et au renoncement.
+
+«Il a sur la religion et la morale des idées plus élevées que celles
+d'aucun homme que j'aie connu. Ne le craignez pas, acceptez de lui la
+lumière de la sagesse, et rendez-lui le feu sacré de l'amour.
+
+«Vous pouvez encore être heureuse par lui, et lui par vous, Julie; que
+votre enthousiasme mutuel ne soit pas une faute et un égarement dans
+votre double existence. Vous vous êtes plu, maintenant aimez-vous; et
+si cet amour ne peut devenir éternel et partait, faites-le durer assez,
+ennoblissez-le assez pour qu'il vous soit salutaire à tous deux et vous
+dispose à mieux comprendre l'idéal de l'amour.
+
+--Et pourquoi donc, Alice, reprit Isidora avec une sorte d'anxiété, ne
+garderiez-vous pas ce trésor pour vous-même? Oh! pardonnez moi si mon
+langage est trop hardi; mais qui doit connaître l'idéal de l'amour, si
+ce n'est une âme comme la vôtre? qui doit mépriser les différences de
+rang et de fortune, si ce n'est vous.
+
+--Il ne s'agit pas de moi, Julie, répondit Alice d'un ton de douceur
+sous lequel perçait une solennelle fierté; si je souffrais, je vous
+consulterais à mon tour; mais je ne souffre pas de mon repos, et l'heure
+d'aimer n'est apparemment pas venue pour moi, puisque je vous supplie
+d'aimer noblement le noble Jacques.
+
+--Vous ne l'aimez pas, je le vois bien, Alice, car il n'est pas d'amour
+sans exclusivisme et sans un peu de jalousie. Et pourtant, voyez combien
+je vous préfère à toute la terre! J'ai regret maintenant que vous n'ayez
+pas envie d'aimer Jacques, tant je serais heureuse de vous faire ce
+sacrifice.
+
+--Qui ne vous coûterait pas beaucoup, hélas! dans ce moment-ci, dit
+tristement Alice, puisque vous n'êtes pas sûre de l'aimer!
+
+--Ah! quand même je l'aimerais comme le premier jour où je le vis, comme
+je me figurais l'aimer hier soir! Mais, si vous ordonnez que je l'aime,
+Dieu fera ce miracle pour moi. Si mon salut est là, selon vous, je vous
+promets, je vous jure de ne point le chercher ailleurs.
+
+--Oui, jurez-le-moi, Julie!
+
+--Par quoi jurerai-je? par le nom de ma soeur Alice? Je n'en connais pas
+qui me soit plus sacré.
+
+--Oui, jurez par mon nom de soeur, répondit madame de T... en se levant
+pour se retirer et en lui serrant fortement la main. Jurez aussi par
+le nom de Félix, à la mémoire duquel vous devez d'aimer un homme qui
+respectera dans votre passé la trace de l'affection de mon frère.
+
+Julie promit, et elles se quittèrent en faisant le projet de se revoir
+le lendemain. Alice rentra aussi calme en apparence qu'elle était
+sortie, et elle s'enferma chez elle. Au bout d'une heure, elle sonna sa
+femme de chambre.
+
+«Laurette, dit-elle à cette jeune Allemande, je me sens très malade. Je
+suis comme prise de fièvre, et je ne comprends pas bien ce que je vois
+autour de moi. Ecoute, ma fille, tu m'aimes, et tu sais que je ferais
+pour toi ce que tu vas faire pour moi-même. Tu es pieuse, jure-moi sur
+ta Bible protestante que si j'ai le délire, tu n'entendras rien, tu ne
+retiendras rien. Tu ne rediras à personne, pas même à moi... (et surtout
+à moi) les paroles qui pourront m'échapper...
+
+«N'aie pas peur, ce ne sera peut-être rien; mais enfin il faut tout
+prévoir; arme-toi de courage et de dévouement: jure!»
+
+Laurette jura.
+
+«Ce n'est pas tout. Jure-moi aussi que tu m'enfermeras si bien, que
+personne ne me soupçonnera malade d'autre chose que d'une migraine. Jure
+que tu n'appelleras pas le médecin tant que je serai dans le délire, si
+j'ai le délire. Jure que tu me laisseras mourir plutôt que de me laisser
+trahir un secret que j'ai sur le coeur et que Dieu seul doit connaître.»
+
+La simple fille jura malgré son épouvante.
+
+Pâle et consternée, elle déshabilla sa maîtresse qu'un frisson glacial
+venait de saisir et dont les dents contractées claquaient déjà avec un
+bruit sinistre.
+
+Alice resta étendue sur son lit, sans mouvement, pendant vingt-quatre
+heures. Ses appréhensions ne se réalisèrent pas. Elle n'eut pas de
+délire.
+
+Les âmes habituées à se dompter et à se contenir portent le silence et
+le mystère jusque dans le tombeau.
+
+Alice fut plus en danger de mourir durant cette effroyable crise
+nerveuse que Laurette ne put le comprendre. Elle ne faisait pas entendre
+une plainte.
+
+Froide, raide et pâle comme une statue de marbre blanc, les yeux ouverts
+et fixes, elle n'avait aucune connaissance, aucun sentiment de sa
+situation; si Laurette ne l'eût sentie respirer faiblement, elle
+l'eût crue morte: mais comme elle respirait et ne pouvait exprimer sa
+souffrance, la bonne Allemande s'imagina parfois qu'elle dormait les
+yeux ouverts.
+
+Heureusement l'affection fait parfois deviner aux êtres les plus simples
+ce qui peut nous sauver. Laurette sentant le corps d'Alice si froid et
+si contracté, ne songea qu'à la réchauffer, el elle finit par amener une
+légère transpiration. Peu à peu Alice revint à elle-même, et le premier
+mot qu'elle put articuler, fut pour demander à son humble amie si elle
+avait parlé.
+
+«Hélas! Madame, répondit Laurette, vous en étiez bien empêchée. Voyons
+si vous n'avez point la langue coupée ou les dents cassées; car je n'ai
+jamais pu vous faire avaler une seule goutte d'eau.
+
+«Dieu soit loué! votre belle bouche n'a rien de moins, et maintenant que
+vous voilà mieux, il vous faut le médecin et du bouillon.
+
+--Tout ce que tu voudras, Laurette. A présent, j'ai ma tête, je vois
+clairement. Je souffre beaucoup, mais je suis en possession de ma
+volonté.
+
+--Embrasse-moi, ma bonne créature, et va te reposer. Envoie-moi mon
+fils el les autres femmes. Si je me sens redevenir folle, je le ferai
+rappeler bien vite.
+
+--Eh! Madame, vous n'avez été que trop sage, dit Laurette naïvement.
+
+Le médecin s'étonna de trouver Alice si faible, et s'émerveilla des
+terribles effets de la migraine chez les femmes.
+
+Vingt-quatre heures après, Alice était levée et prenait du chocolat au
+lait d'amandes dans son petit salon, avec son fils, qui la réjouissait
+de ses caresses, et qui la regardait de temps en temps en lui disant:
+
+«Petite mère, pourquoi donc vous êtes toute blanche, toute blanche?»
+
+Alice avait la pâleur d'un spectre.
+
+Vingt-quatre heures encore s'écoulèrent avant qu'Alice voulût se montrer
+à Jacques Laurent. Les ravages de la douleur et de la volonté étaient
+encore visibles sur son visage, mais déjà ils étaient moins effrayants,
+et le calme profond qui suit de telles victoires résidait sur son large
+front encadré de bandeaux soigneusement lissés par Laurette.
+
+Ce jour-là à six heures, Jacques, averti que le dîner était servi, entra
+dans la salle à manger avec la même préoccupation inquiète que les jours
+précédents. Mais en voyant Alice assise sur son fauteuil où l'avait
+apportée le vieux Saint-Jean, un cri de joie lui échappa, cri si
+profond, si expressif, qu'Alice en tressaillit légèrement.
+
+«J'ai été assez souffrante, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la
+main. Mais ce n'était rien de grave, et me voilà guérie. Je sais que
+vous avez veillé sur mon enfant comme l'eût fait sa propre mère. Je ne
+vous en remercie pas, Laurent, mais je vous en aime davantage.»
+
+Pour la première fois, Jacques porta la main d'Alice à ses lèvres; il ne
+pouvait parler, il craignait de s'évanouir.
+
+Pour la première fois aussi, Alice devina qu'elle était aimée. Mais il
+était trop tard, et une pareille découverte ne pouvait qu'augmenter sa
+souffrance.
+
+Qu'était-ce donc qu'un amour si différent du sien, un amour compliqué,
+flottant, partagé déjà dans le présent et dans le passé, dans l'avenir
+peut-être? Toute sa puissance sur le coeur de Jacques s'était donc
+réduite, et devait probablement se réduire encore à le rendre infidèle
+parfois à un souvenir adoré, à une passion toute puissante dans ses
+accès et ses retours!
+
+Peut-être qu'Alice eût pardonné si elle eût compris qu'elle n'était
+point la rivale d'Isidora, mais qu'au contraire Isidora était la sienne
+dans le coeur de Jacques; qu'elle n'avait pas causé l'infidélité, mais
+que l'infidélité avait été commise contre elle. Mais elle en jugea
+autrement, et elle s'était d'ailleurs trop engagée avec Julie pour ne
+pas prendre en horreur l'idée de lui disputer son amant. Elle frissonna
+comme quelqu'un qui se réveille au bord d'un abîme, et elle fit un
+immense effort de courage et de dignité pour s'éloigner à jamais du
+danger d'y tomber. Pourtant, chose étrange, mais que toute femme
+comprendra, à partir de cet instant ce courage lui parut plus facile.
+
+Jacques avait ignoré, ainsi que tout le monde, la gravité du mal qu'elle
+qualifiait d'indisposition. Il fut effrayé de sa pâleur. Cependant,
+comme il n'y avait pas d'autre altération profonde dans ses traits,
+comme l'expression en était sereine, plus sereine même qu'à l'ordinaire,
+il ne soupçonna pas qu'elle eût été vingt-quatre heures aux prises avec
+la mort. Il osa à peine la questionner sur ses souffrances, et quoiqu'il
+eût résolu de lui reprocher, au nom de son fils et de ses amis,
+l'imprudence qu'elle avait commise en passant toute une nuit à se
+promener nu-tête dans le jardin, il ne put jamais avoir cette hardiesse.
+
+Le souvenir de cette promenade étrange le frappait de respect et
+d'une sorte de terreur. Il avait cru découvrir là qu'un grand secret
+remplissait la vie de cette femme silencieuse et contenue.
+
+Mais quelle pouvait être la nature d'un tel secret? Était-ce une douleur
+de l'âme ou une souffrance physique soigneusement cachée? Peut-être,
+hélas! l'accès d'un mal mortel étouffé avec stoïcisme depuis longtemps.
+
+Depuis six mois, il remarquait bien qu'Alice pâlissait et maigrissait
+d'une manière sensible; mais comme elle ne se plaignait jamais et
+paraissait d'une constitution robuste, il n'en avait pas encore pris de
+l'inquiétude. Que croire maintenant? Sa veillée solitaire dans une si
+profonde absorption était-elle le résultat ou la cause du mal? Quoi que
+ce fût, il y avait là dedans quelque chose de solennel et de mystérieux
+que Jacques n'osait pas dire avoir surpris. A peine put-il se hasarder à
+demander si madame de T.... n'avait pas pris un rhume.
+
+«Non pas, que je sache, répondit-elle simplement. Ce n'est pas la saison
+des rhumes.» Et tout fut dit.
+
+Jacques ne devait pas savoir qu'il avait assisté au suicide d'une
+passion profonde, el qu'il était la cause de ce suicide, l'objet de
+cette passion.
+
+Le repas fini, Alice voulut se lever pour retourner au salon. Mais il y
+avait un reste de paralysie dans ses jambes, et il lui fut impossible de
+faire un pas.
+
+Elle pria Jacques d'aller lui chercher un livre dans la chambre de son
+fils, et l'enfant ayant suivi son précepteur, elle se fit reporter sur
+son fauteuil: elle ne voulait pas que ces deux êtres se doutassent de ce
+qu'elle avait souffert.
+
+«Mon ami, dit-elle à Jacques lorsqu'il fut de retour, nous sommes encore
+seuls ce soir. Je ne rouvrirai ma porte que demain. Je veux utiliser
+celle soirée en la consacrant à ma belle-soeur, à laquelle j'avais
+donné, pour avant-hier, un rendez-vous dans son jardin.
+
+«J'ai été forcée d'y manquer, et elle doit être inquiète de moi; car
+elle a de l'affection pour moi, j'en suis certaine, et, moi, j'en
+ai pour elle, beaucoup...mais beaucoup! Vous aviez raison, Jacques,
+condamner sans appel est odieux, juger sans connaître est absurde.
+
+«Madame de S... n'est une femme ordinaire en rien. Je serais heureuse de
+la voir maintenant; mais je suis encore un peu faible pour marcher.
+
+«Voulez-vous avoir l'obligeance d'aller chez elle, de vous informer si
+elle est seule, si elle est maîtresse de sa soirée, et, dans ce cas, de
+me l'amener?
+
+«Vous pouvez passer par les jardins. La petite porte est et sera
+désormais toujours ouverte.»
+
+Jacques obéit. Isidora se préparait à monter en voiture pour aller se
+promener au bois avec quelques personnes.
+
+A peine sut-elle l'objet de la mission de Jacques, par un billet écrit
+au crayon dans l'antichambre, qu'elle congédia son monde, fit dételer sa
+voiture, et jetant son voile sur sa tête, elle s'élança vers lui et prit
+son bras avec une vivacité touchante. «Ah! que je vous remercie! lui
+dit-elle en courant avec lui, comme une jeune fille, à travers les
+jardins. Quelle bonne mission vous remplissez là! Je croyais qu'elle
+m'avait déjà oubliée, et je ne vivais plus.
+
+--Elle a été malade, dit Jacques.
+
+--Sérieusement; mon Dieu?
+
+--Je ne pense pas; cependant elle est fort changée.
+
+Le pressentiment de la vérité traversa l'esprit pénétrant d'Isidora.
+
+Lorsqu'elle songeait à la conduite d'Alice, elle était près de tout
+deviner; mais, lorsqu'elle la voyait, ses soupçons s'évanouissaient.
+C'est ce qui lui arriva encore, lorsque Alice la reçut avec un rayon
+de bonheur dans les yeux et les bras loyalement ouverts à ses tendres
+caresses. L'impétueuse et indomptée Isidora ne pouvait élever sa pensée
+jusqu'à comprendre la fermeté patiente d'un tel martyre, la sublime
+générosité d'un tel effort.
+
+Et cependant Isidora n'était pas incapable d'un aussi grand sacrifice;
+mais elle l'eût accompli autrement, et l'orage de sa passion vaincue eût
+fait trembler la terre sous ses pieds.
+
+Quel orage pourtant, que celui qui avait passé sur la tête d'Alice!
+quelle tempête avait bouleversé tous les éléments de son être durant
+cette longue nuit dont le calme avait tant effrayé Jacques! et il n'en
+avait pourtant pas coûté la vie à un brin d'herbe.
+
+Les sanglots d'Alice n'étaient pas sortis de sa poitrine; ses soupirs
+n'avaient fait tomber aucune feuille de rose autour d'elle.
+
+Je ne me suis pas promis d'écrire des événements, mais une histoire
+intime. Je ne finirai par aucun coup de théâtre, par aucun fait imprévu.
+Alice, Isidora, Jacques, réunis ce soir-là, et souvent depuis, tantôt
+dans le petit salon, tantôt sur la terrasse du jardin, tantôt dans la
+belle serre aux camélias, se guérirent peu à peu de leurs secrètes
+blessures. Isidora fut, chaque jour, plus belle, plus éloquente, plus
+vraie, plus rajeunie par un amour senti et partagé. Jacques fut, chaque
+jour, plus frappé et plus pénétré de cet amour qu'il avait tant pleuré,
+et qui lui revenait, suave et doux comme dans les premiers jours, auprès
+de Julie, ardent et fort comme il l'avait été aux heures de l'ivresse
+et de la douleur. Elle aima, par reconnaissance d'abord, puis par
+entraînement, et, enfin, par enthousiasme; car Julie retrouvait, avec la
+confiance, la jeunesse et la puissance de son âme.
+
+Alice fut le lien entre eus. Elle fut la confidente des dernières
+souffrances et des dernières luttes d'Isidora.
+
+Elle s'attacha à la rendre digne de Jacques, et, sans jamais parler avec
+lui de leur amour, elle sut lui faire voir et comprendre quel trésor
+était encore intact au fond de cette âme déchirée. Quant á lui, le noble
+jeune homme, il le savait bien déjà, puisqu'il avait pu l'aimer alors
+qu'elle le méritait moins. Mais il avait conçu un idéal plus parfait de
+l'amour et de la femme en voyant Alice. Par quelle fatalité, étant aimé
+d'elle, ne put-il jamais le savoir? Et elle, par quel excès de modestie
+et de fierté fut-elle trop longtemps aveuglée sur les véritables
+sentiments qu'elle lui avait inspirés? Ces deux âmes étaient trop
+pudiques et trop naïves, et, disons-le encore une fois, trop éprises
+l'une de l'autre, pour se deviner et se posséder. Leur amour n'était,
+pas de ce monde; il n'y put trouver place. Une nature toute d'expansion,
+d'audace et de flamme s'empara de Jacques: et, ne le plaignez pas, il
+n'est point trop malheureux.
+
+Mais qu'il ignore à jamais le secret d'Alice, car Isidora serait perdue!
+Rassurez-vous, il l'ignorera.
+
+Fiez-vous à la dignité d'une âme comme celle d'Alice. Elle a trop
+souffert pour perdre le fruit d'une victoire si chèrement achetée. Et ce
+serait bien en vain qu'elle apprendrait maintenant toute la vérité. Le
+soir où elle compta, en regardant la pendule, les minutes et les heures
+que son amant passait aux pieds d'une rivale, elle s'était fait
+ce raisonnement: S'il ne m'aime pas, je ne puis vivre de honte et
+d'humiliation: S'il m'aime et qu'il se laisse distraire seulement une
+heure, je ne pourrai jamais le lui pardonner. Dans tous les cas, il faut
+que je guérisse.
+
+Ne la trouvez pas trop orgueilleuse.
+
+A vingt-cinq ans, elle n'avait jamais aimé, et elle s'était fait de
+l'amour un idéal divin. Elle ne pouvait pas comprendre les faiblesses,
+les entraînements, les défaillances des amours de ce monde. A la voir si
+indulgente, si généreuse, si étrangère par conséquent aux passions des
+autres, on jurerait qu'elle n'essaiera plus d'aimer.
+
+Vous me direz que c'est invraisemblable, et qu'on ne peut pas finir si
+follement un roman si sérieux. Et si je vous disais qu'Alice est si bien
+guérie qu'elle en meurt? vous ne le croiriez pas; personne ne s'en doute
+autour d'elle, son médecin moins que personne.
+
+Cependant elle n'est pas condamnée à mort comme malade, dans ma pensée.
+
+Isidora a-t-elle donc embrassé dans Jacques son dernier amour?
+
+Un jour ne peut-il pas venir où celui d'Alice renaîtra de ses cendres?
+celui de Jacques est-il éteint ou assoupi? n'y aura-t-il jamais entre
+eux une heure d'éloquente explication?
+
+Qui sait? ces romans-là ne sont jamais absolument terminés.
+
+
+En effet, ce roman ne devait pas finir là, et lorsque nous racontions
+ce qu'on vient de lire, nous ne connaissions pas bien les pensées de
+Jacques Laurent. Un an plus tard, nous reçûmes de nouvelles confidences,
+et les papiers qui tombèrent entre nos mains nous forcent de donner une
+troisième partie à son histoire.
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE.
+
+Ce manuscrit serait un peu obscur si le lecteur n'était au courant du
+double amour qui s'agitait dans le coeur de notre héros. Nous avons
+pourtant cru devoir conserver les lettres initiales qu'il avait tracées
+en tête de chaque paragraphe, selon que ses pensées le ramenaient à
+Isidora, ou l'emportaient vers Alice.
+
+
+
+CAHIER Nº 1.
+
+Je me croyais jadis un grand philosophe, et je n'étais encore qu'un
+enfant. Aujourd'hui je voudrais être un homme, et je crains de n'être
+qu'un mince philosophe, un _philosopheur_, comme dit Isidora. Et
+pourquoi cet invincible besoin de soumettre toutes les émotions de ma
+vie à la froide et implacable logique de la vertu? La vertu! ce mot fait
+bondir d'indignation la rebelle créature que je ne puis ni croire, ni
+convaincre. Monstrueux hyménée que nos âmes n'ont pu et ne pourront
+jamais ratifier! Ce sont les fiançailles du plaisir: rien de plus!
+
+--La vertu! oui, le mot est pédantesque, j'en conviens, quand il n'est
+pas naïf. Mon Dieu, vous seul savez pourtant que pour moi c'est un mot
+sacré. Non, je n'y attache pas ce risible orgueil qu'elle me suppose
+si durement; non, pour aimer et désirer la vertu, je ne me crois pas
+supérieur aux autres hommes, puisque, plus j'étudie les lois de la
+vérité, plus je me trouve égaré loin de ses chemins, et comme perdu
+dans une vie d'illusion et d'erreur. Funeste erreur que celle qui nous
+entraîne sans nous aveugler! Illusions déplorables que celles qui nous
+laissent entrevoir la réalité derrière un voile trop facile à soulever!
+
+Et j'écrivais sur la philosophie! et je prétendais composer un traité,
+formuler le code d'une société idéale, et proposer aux hommes un nouveau
+contrat social!... Eh bien, oui, je prétendais, comme tant d'autres,
+instruire et corriger mes semblables, et je n'ai pu ni m'instruire ni me
+corriger moi-même. Heureusement mon livre n'a pas été fini; heureusement
+il n'a point paru; heureusement je me suis aperçu à temps que je n'avais
+pas reçu d'en haut la mission d'enseigner, et que j'avais tout à
+apprendre. Je n'ai pas grossi le nombre de ces écoliers superbes, qui,
+tout gonflés des leçons de leurs maîtres s'en vont endoctrinant le
+siècle, sans porter en eux-mêmes la lumière et la force qu'ils aspirent
+à répandre! Cela m'a sauvé d'un ridicule aux yeux d'autrui. Mais, à mes
+propres yeux, en suis-je purgé?
+
+Triste coeur, tu es mécontent de toi-même dans le passé, parce que tu
+es honteux de toi-même dans le présent. Et pourtant tu valais mieux, en
+effet, alors que tu te croyais meilleur. Tu étais sincère, tu n'avais
+rien à combattre; tu aimais le beau avec passion; tu te nourrissais de
+contemplations idéales; tu le croyais de la race des fanatiques... Tu ne
+te savais pas faible; tu ne savais pas que tu ne savais pas souffrir!...
+
+
+
+CAHIER I.
+
+Et pourquoi n'ai-je pas su souffrir? pourquoi ai-je voulu être heureux
+en étant juste? Mon Dieu, suprême sagesse, suprême bonté! vous qui
+pardonnez à nos faibles aspirations et qui ne condamnez pas sans retour
+vous savez pourtant que je demandais peu de chose sur la terre. Je ne
+voulais ni richesses, ni gloire, ni plaisirs, ni puissance: oh! vous le
+savez, je ne soupirais pas après les vanités humaines; j'acceptais la
+plus humble condition, la plus obscure influence, les privations les
+plus austères.
+
+Quand la misère ployait mon pauvre corps, je ne sentais d'amertume dans
+mon coeur que pour la souffrance de mes frères... Tout ce que je me
+permettais d'espérer, c'était de trouver dans mon abnégation sa propre
+récompense, une âme calme, des pensées toujours pures, une douce joie
+dans la pratique du bien...
+
+Et quand l'amour est venu s'emparer de ma jeunesse, quand une femme
+m'est apparue comme le résumé des bienfaits de votre providence, quand
+j'ai cru qu'il suffisait d'aimer de toute la puissance de mon être pour
+être aimé avec droiture et abandon, il s'est trouvé que cet être si fier
+et si beau était maudit, que cette fleur si suave avait un ver rongeur
+dans le sein, et que je ne serais aimé d'elle qu'à la condition de
+souffrir mortellement.
+
+Eh bien, mon Dieu, j'ai accepté cela encore! Elle s'est arrachée de mes
+bras, et je l'ai perdue sans amertume, sans ressentiment; j'ai consenti
+à l'attendre, à la retrouver, et, pendant des années, je l'ai aimée dans
+la douleur et dans la pitié, sans certitude... que dis-je? sans espoir
+d'être aimé? Et pendant ces sombres et lentes années, abattu, mais non
+brisé, triste, mais non irrité, j'élevais mon âme selon mes forces, à
+la contemplation des vérités éternelles. Je vivais dans la pureté,
+j'essayais de répandre autour de moi l'amour du bien, je ne cherchais la
+récompense de mes humbles travaux que dans les charmes enthousiastes
+de l'étude. Et puis, lorsque de secrètes douleurs, ignorées de tous, à
+peine avouées par moi-même, sont venues me troubler, j'ai refoulé mon
+mal bien avant dans ma poitrine, je ne me suis pas plaint, j'ai respecté
+le calme sublime d'un autre coeur dont la possession m'eût fait
+oublier toute ma pâle et morne existence, en vain immolée à une femme
+orgueilleuse et coupable... Cette fois encore j'ai aimé en silence, et
+l'indifférence ne m'a pas trouvé plus audacieux et plus vain que n'avait
+fait le parjure et l'ingratitude...
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Mais je ne veux pas me rappeler cela... cela doit être comme n'existant
+pas, et mes yeux ne liront point ici ce nom que ma main n'a jamais osé
+tracer... Je goûtais, d'ailleurs, dans ce mystère de mes pensées, une
+sorte de volupté navrante. Je sacrifiais mes agitations au repos d'une
+âme sublime.
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Toujours ce souvenir secret, toujours ce voeu étouffé!... Écartons-le à
+jamais! mon âme n'est plus un sanctuaire digne de le contenir; elle est
+trop troublée, trop endolorie. Il faut un lac aussi pur que le ciel pour
+refléter la figure d'un ange.
+
+
+
+CAHIER IV.
+
+Quand j'ai retrouvé cette femme terrible et funeste, qui avait eu mes
+premiers transports, je ne l'aimais plus. Hélas! non. Je chercherais
+vainement à vous tromper, ô vérité incréée! Je ne l'aimais plus, je
+ne la désirais plus; son apparition a été pour moi comme un châtiment
+céleste pour des fautes que je n'ai pourtant pas conscience d'avoir
+commises. Elle a cru m'aimer encore, elle croit m'avoir toujours aimé,
+elle veut que je l'aime; elle le dit, du moins, elle se le persuade
+peut-être, et elle me le persuade à moi-même. Ma destinée bizarre la
+jette dans ma vie comme un devoir, et je l'accepte. Ne dit-elle pas que
+si je l'abandonne elle est perdue, rendue à l'égarement du vice, au mal
+du désespoir? Et à voir comme cette belle âme est agitée, je ne saurais
+douter des périls qui la menacent si je ne lui sers pas d'égide!... Eh
+bien, mon Dieu, faites donc que dans l'accomplissement d'un devoir il y
+ait une joie, un repos, du moins, quelque chose qui nous donne la force
+de persévérer et qui nous avertisse que vous êtes content de nous!
+_Malheureux humains que nous sommes!_[3] si nous sentions cela, du
+moins! si nos pensées pouvaient s'élever assez par l'exaltation de la
+prière, pour arracher à la vérité éternelle un reflet de sa clarté, un
+rayon de sa chaleur, une étincelle de sa vie! Mais nous ne savons rien!
+nous nous traînons dans les ténèbres, incertains si c'est le mal ou le
+bien qui s'accomplit en nous et par nous. Nous n'avons pas plus tôt
+renoncé à un objet de nos désirs, que l'objet du sacrifice nous semble
+celui qu'il aurait fallu sacrifier. Nous nous dépouillons pour donner,
+et la main qui nous implorait se ferme et nous repousse. Nous arrosons
+de nos pleurs une terre qui promettait des fleurs et des fruits; elle se
+sèche et produit des ronces! Épouvantés, nous nous laissons déchirer par
+ses épines, et nous nous demandons s'il faut la maudire ou l'arroser de
+notre sang jusqu'à ce qu'il n'en reste plus! Sombre image de la parabole
+du bon grain! 0 semeurs opiniâtres et inutiles que nous sommes! Les
+rochers se dressent dans le désert, et nous tombons épuisés avant la fin
+du jour!
+
+[Note 3: On sait que c'est le premier vers du fameux quatrain de
+J.J. Rousseau,]
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Pourquoi donc sa vie semble-t-elle s'épuiser comme une coupe que le
+soleil pompe et dessèche, sans qu'il s'en soit répandu une seule goutte
+au dehors? Mais silence, ô mon coeur! ce n'est pas pour elle que tu
+dois souffrir; ton martyre lui est étranger, inutile... Il lui serait
+indifférent, sans doute... C'est pour une autre que tu dois saigner sans
+relâche. Oh! qu'il serait doux de souffrir pour sauver ce qu'on aime!
+
+
+
+CAHIER I.
+
+Souffrir pour sauver ce qu'on n'aime plus... oh! c'est un martyre que
+les victimes des religions d'autrefois n'ont pas connu, et qu'elles
+n'auraient pas compris. Leur immolation avait un but, un résultat clair
+et vivifiant comme le soleil; et moi je souffre dans la nuit lugubre,
+seul avec moi-même, auprès d'un être qui ne me comprend pas, ou qui
+peut-être me comprend trop. Pourquoi, mon Dieu, n'avez-vous pas fait
+notre coeur assez généreux ou assez soumis pour qu'il pût s'attacher
+avec passion aux objets de notre dévouement? Vous avez fait le coeur de
+la mère inépuisable et sublime en ce genre; et j'ai cru que je pourrais
+aimer une femme comme la mère aime son enfant, sans s'inquiéter de
+donner mille fois plus qu'elle ne reçoit; sans chercher d'autre
+récompense que le bien qu'il doit retirer de son amour?
+
+L'amour! c'est un mot générique, et qui embrasse tant de sentiments
+divers! L'amour divin, l'amour maternel, l'amour conjugal, l'amour de
+soi-même, tout cela n'est point l'amour de l'amant pour sa maîtresse.
+Hélas! si j'osais encore me croire philosophe, je tâcherais de me
+définir à moi-même ce sentiment que je porte en moi pour mon supplice et
+qui n'a jamais été satisfait. O éternelle aspiration, désir de l'âme et
+de l'esprit, que la volupté ne fait qu'exciter en vain! Tous les hommes
+sont-ils donc maudits comme moi? sont-ils donc condamnés à posséder une
+femme qu'ils voudraient voir transformée en une autre femme? Est-ce la
+femme qu'on ne possède pas, qui, seule, peut revêtir à nos yeux ces
+attraits qui dévorent l'imagination! Est-ce la jouissance d'un bien réel
+qui nous rassassie et nous rend ingrats?
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Comme _elle_ est pâle! comme sa démarche est lente et affaissée! Quel
+mal inconnu ronge donc ainsi cette fleur sans tache? Oh! du moins c'est
+une noble passion, c'est un chaste souvenir ou un désir céleste; c'est
+le besoin inassouvi de l'idéal et non le dégoût impie et insolent des
+joies de la terre. Tu n'as abusé de rien, _toi_! tu mériterais le
+bonheur. Quel est donc l'insensé qui ne l'a pas compris, ou l'infâme
+qui te le refuse? Si je le connaissais, j'irais le chercher au bout du
+monde, pour l'amener à tes pieds ou pour le tuer!... Je suis fou!... Et
+toi, tu es si calme!
+
+
+
+CAHIER I.
+
+I.--Non, je ne suis pas de ces êtres stupides et orgueilleux qui se
+lassent du bonheur. Si j'avais le bonheur, je le savourerais comme
+jamais homme ne l'a savouré. Je ne me défends pas d'aimer. Je livre mon
+être et ma vie à quelqu'un qui ne veut pas ou ne peut pas s'en emparer:
+voilà tout. L'amour est un échange d'abandon et de délices; c'est
+quelque chose de si surnaturel et de si divin, qu'il faut une
+réciprocité complète, une fusion intime des deux âmes; c'est une trinité
+entre Dieu, l'homme et la femme. Que Dieu en soit absent, il ne reste
+plus que deux mortels aveugles et misérables, qui luttent en vain
+pour entretenir le feu sacré, et qui l'éteignent en se le disputant,
+influence divine, ce n'est, pas moi qui t'ai chassée du sanctuaire!
+c'est _elle_, c'est son orgueil insatiable; c'est son inquiétude
+jalouse, qui t'éloignent sans cesse.
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Oh! si tu pouvais me donner un jour, une heure, du calme divin que ton
+âme renferme, et que reflète ton front pâle, je serais dédommagé de
+toute ma vie de rêves dévorants et de tourments ignorés.
+
+Le calme! sans doute, tu ne peux ou ne veux pas donner autre chose.
+
+D'où vient que ton amitié ne me l'a pas donné? Il est des pensées
+terribles dont l'ivresse n'oserait s'élever jusqu'à toi. Mais, si l'on
+pouvait s'asseoir à tes pieds, plonger, sans frémir, dans ton regard,
+respirer une heure, sans témoins opportuns et sans crainte de
+t'offenser, l'air qui t'environne... serait-ce trop demander à Dieu? et
+n'ai-je pas assez souffert pour qu'il me soit permis de me représenter
+une si respectueuse et si enivrante volupté?
+
+
+
+CAHIER I.
+
+Non, l'amour ne peut pas être l'infatigable exercice de l'indulgence
+et de la compassion. Dieu n'a pas voulu que la plus chère espérance de
+l'homme vint aboutir à l'abjuration de toute espérance. Philosophes
+austères moralistes sans pitié, vous mentez si vous prétendez que
+l'amour n'a que des devoirs à remplir et point de joies pures à exiger.
+Et vous autres, sceptiques matérialistes qui prétendez que le plaisir
+est tout, et qu'on peut adorer ce qu'on n'admire pas, vous mentez encore
+plus. Vous mentez tous, aucun de vous n'aima jamais. Je ne peux pas
+aimer sans bonheur, et je ne veux pas de plaisirs sans amour. Elle a
+raison, elle qui devine ma soif et les tourments de mon âme! elle sent,
+elle sait que je ne l'aime pas comme elle veut être aimée, comme elle ne
+peut pas aimer elle-même. Ambitieuse effrénée, qui veut qu'on lui donne
+ce qu'elle n'a plus, et qu'on l'adore comme une divinité quand elle ne
+croit plus elle-même!... O malheureuse, malheureuse entre toutes les
+femmes, pourquoi faut-il que tu sois à jamais punie des erreurs qui
+t'ont brisée et du mal que tu détestes!
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Et vous, qui n'aimez pas, qui n'avez peut-être jamais aimé, qui semblez
+vouloir n'aimer jamais, quelle pensée d'ineffable mélancolie peut
+donc vous tenir lieu de ce qui n'est pas, et vous préserver de ce qui
+pourrait être? Mais qui donc saura jamais...
+
+
+Ici le journal de Jacques Laurent paraît avoir été brusquement
+abandonné; nous en avons vainement cherché la suite. Une lettre
+d'Isidora, datée de trois mois plus tard, nous explique cette
+interruption.
+
+
+
+LETTRE PREMIÈRE.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+«Alice, revenez à Paris, ou rappelez auprès de vous le précepteur de
+votre fils. Ses vacances ont duré assez longtemps, et Félix ne peut se
+passer des leçons de son ami. Quant à vous, ma soeur, cette solitude
+vous tuera. Je ne crois pas à ce que vous m'écrivez de votre santé et de
+votre tranquillité d'esprit. Moi, je pars, ma belle et chère Alice; je
+quitte la France, je quitte à jamais Jacques Laurent. Lisez ces papiers
+que je vous envoie et que je lui ai dérobés à son insu. Sachez donc
+enfin que c'est vous qu'il aime; efforcez-vous de le guérir ou de
+le payer de retour. Je sais que son coeur généreux va s'effrayer et
+s'affliger pour moi de mon sacrifice. Je sais qu'il va me regretter, car
+s'il n'a pas d'amour pour moi, il me porte du moins une amitié tendre,
+un intérêt immense. Mais que vous l'aimiez ou non, pourvu qu'il vous
+voie, pourvu qu'il vive près de vous, je crois qu'il sera bientôt
+consolé.
+
+Et puis il faut vous avouer que je l'ai rendu cruellement malheureux.
+Vous vous étiez trompée, noble Alice! nous ne pouvions pas associer des
+caractères et des existences si opposées. Voilà près d'une année que
+nous luttons en vain pour accepter ces différences. L'union d'un esprit
+austère avec une âme bouleversée par les tempêtes était un essai
+impossible. C'est une femme comme vous que Jacques devait aimer, et moi
+j'aurais dû le comprendre dès le premier jour où je vous ai vue.
+
+Je vous ferai ma confession entière. Depuis trois mois que j'ai surpris
+et comme volé le secret de Jacques, j'ai mis tout en oeuvre pour le
+détacher de vous. Excepté de lui dire du mal de vous, ce qui m'eût été
+impossible, j'ai tout tenté pour vaincre l'obstacle, pour triompher
+de la passion que vous lui inspirez, et qui me causait une jalousie
+effrénée. Cette ambition avait réveillé mon amour, qui commençait à
+périr de fatigue et de souffrance; je suis redevenue coquette, habile,
+tour à tour humble et emportée, boudeuse et soumise, ardente et
+dédaigneuse. Rien ne m'a réussi; votre absence lui avait ôté, je crois,
+jusqu'au sentiment de la vie. Il n'était plus auprès de moi qu'une
+victime du dévouement qu'il s'était imposée, et je suis presque certaine
+que, sans la crainte de vous sembler coupable et d'être blâmé par vous,
+son courage ne se serait pas soutenu. Mais je suis sûre aussi que, pour
+conquérir votre estime, il eût fait le sacrifice de sa vie entière, et
+qu'en souffrant mille tortures, il ne se serait jamais détaché de moi.
+
+[Illustration 09.png: Petite mère, pourquoi vous êtes toute blanche?]
+
+«Eh bien, ne soyez pas effrayée de ma résolution, Alice! je la prends
+enfin avec calme. Hier encore, Jacques, plus pâle qu'un spectre, plus
+beau qu'un saint, me jurait qu'il ne me quitterait jamais, qu'il ne me
+manquerait jamais de parole. En voyant tant d'abnégation et de vertu,
+j'ai été prise tout à coup d'un accès de courage et de désintéressement,
+et je lui ai dit à jamais adieu dans mon coeur. Je vous écris de ma
+première station, station sur la route d'Italie, et probablement il
+ignore encore, à l'heure qu'il est, que j'ai quitté Paris et brisé sa
+chaîne! Voyez combien je suis guérie! Je désire qu'il l'apprenne avec
+joie, et la seule tristesse que j'éprouve, c'est la crainte de lui
+laisser quelque regret.
+
+«Pourquoi donc tardons-nous tant à faire ce qui est juste et bon? Quelle
+fausse idée nous attachons à l'importance de nos sacrifices et à la
+difficulté de notre courage! Il y a plus d'un an que je regarde comme
+une angoisse mortelle le détachement que je porte aujourd'hui dans mon
+coeur avec une sorte de volupté. Je ne savais pas que la conscience d'un
+devoir accompli pouvait offrir tant de consolation. Ma naïveté à cet
+égard doit vous faire sourire. Hélas! c'est apparemment la première fois
+que je cède à un bon mouvement sans arrière-pensée. Puissé-je tirer de
+cette première et grande expérience la force d'abjurer dans l'avenir mon
+aveugle et impérieuse personnalité!
+
+«Pourquoi ne m'avez-vous pas aidée, chère Alice, à entrer dans cette
+voie? Ah! si vous aviez aimé Jacques, avec quel enthousiasme je l'aurais
+rendu à la liberté!... Et pourtant, hier encore, je luttais contre
+vous... mais c'est que vous ne l'aimez pas... Pourtant, que sais-je?
+votre langueur, votre mélancolie, cachent peut-être le même secret....
+Pardonnez-moi, je n'en dirai pas davantage, je vous respecte désormais
+au point de vous craindre. Voyez à quel point vous m'êtes sacrée! La
+passion de Jacques pour vous était, pour moi, comme un reflet de votre
+image dans son âme, et, quoique je fusse en possession de son secret,
+jamais je n'ai osé le lui dire, jamais je n'ai osé vous combattre
+ouvertement et vous nommer à lui.
+
+«Revoyez-le sans crainte et sans confusion. Il croit que le vieux
+Saint-Jean a brûlé son journal par mégarde. Il ne se doutera jamais que
+sa confession est entre vos mains. Ah! c'est la confession d'un ange.
+Quel noble sentiment, Alice! quelle ferveur mystérieuse, quel pieux
+respect! n'en serez-vous pas touchée quelque jour? J'aurais donné, moi,
+dix ans de jeunesse et de beauté pour être aimée ainsi, eussé-je dû ne
+l'apprendre jamais de sa bouche, et n'en recevoir même jamais un baiser
+furtif sur le bord de mon vêtement!
+
+«C'en est fait! je n'inspirerai jamais cette flamme sainte que j'ai
+follement rêvée. Autrefois je m'indignais contre mon sort, j'accusais le
+coeur de l'homme d'injustice, d'orgueil et de cruauté; mais j'ai bien
+changé depuis un an! Si quelque jour vous parlez de moi librement avec
+Jacques, dites-lui de ne pas se reprocher mes souffrances; elles m'ont
+été salutaires, elles ont porté leurs fruits amers et fortifiants. J'ai
+reconnu enfin qu'il n'était pas au pouvoir du coeur le plus généreux et
+le plus sublime de donner toute sa flamme à un être troublé et malade
+comme moi.....J'ai reconnu le sceau de la justice divine et le prix
+de la vertu... la vertu que j'ai tant haïe et blasphémée dans mes
+désespoirs! Où seraient donc le bien et le mal ici-bas, si les coeurs
+coupables pouvaient être récompensés dès cette vie, et s'il n'y avait
+pas d'inévitables expiations! Ah! cette parole est vraie: _Tu seras puni
+par où tu as péché!_ Cela est vrai pour toutes les erreurs, pour toutes
+les folles passions de l'humanité. Ceux qui ont abusé des bienfaits de
+Dieu ne le trouveront plus et seront condamnés à le chercher sans cesse!
+La femme sans frein et sans retenue mourra consumée par le rêve d'une
+passion qu'elle n'inspirera jamais.
+
+«Et pourtant l'Evangile nous montre les ouvriers de la dernière heure du
+jour récompensés comme ceux de la première...; mais le maître qui paie
+ainsi, c'est Dieu. Il n'est pas au pouvoir de l'homme de tout donner en
+échange de peu. Si l'ouvrier tardif et lâche avait le droit d'exiger
+une part complète, celui qui rétribue serait frustré, et c'est en amour
+surtout que l'égalité a besoin d'être respectée comme l'amour même; car
+l'amour est aussi beau que la vertu, ou plutôt la vertu, c'est l'amour.
+Il impose les plus grands devoirs, et ces devoirs-là, partagés
+également, sont les plus vives jouissances. Celui qui croit pouvoir
+mériter seul, présume trop de lui-même; celui qui se croit dispensé de
+mériter, ne recueille rien.
+
+«C'est en Dieu seul que je me réfugie, ses trésors à lui sont
+inépuisables. Si le catholicisme n'était pas une fausse doctrine
+pour les hommes d'aujourd'hui, je sens que je me ferais carmélite ou
+trappiste à l'heure qu'il est; mais le Dieu des nonnes est encore un
+homme, une sorte d'égal, un jaloux, un amant; le Dieu qui peut me
+sauver, c'est celui qui ne punit pas sans retour. Il me semble que
+j'ai assez expié, et que je mérite d'entrer dans le repos des justes,
+c'est-à-dire de ne plus connaître les passions.
+
+«Mais vous, Alice, vous avez droit à la coupe de la vie, vous vous en
+êtes trop abstenue; pourquoi donc craindriez-vous d'y porter vos lèvres
+pures? il est impossible qu'il y ait une goutte de fiel pour vous...
+Je n'ose nommer Jacques, et pourtant, ma belle sainte, je ne puis
+m'empêcher de rêver que quelque jour... un beau soir d'été plutôt,
+Jacques vous surprendra à la campagne, lisant ce paragraphe écrit de sa
+main: «Si l'on pouvait s'asseoir à tes pieds!...»
+
+«Quand vous m'écrirez que ce moment est venu, je reviendrai près de
+vous, j'y reviendrai calme et purifiée; et, à mon tour, Alice, je
+goûterai ce bonheur d'avoir fait des heureux, que vous vouliez garder
+pour vous seule!
+
+«ISIDORA.»
+
+La lettre qui suit est de dix ans postérieurs à celle qu'on vient de
+lire.
+
+
+
+LETTRE DEUXIÈME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Non, je ne suis pas malheureuse. J'ai accompli pour vous, Alice, un
+sacrifice que je croyais bien grand alors...
+
+Pardonnez-moi si je vous dis aujourd'hui que, dans mes souvenirs, ce
+grand acte de courage me paraît chaque jour moins sublime, et qu'enfin
+j'arrive à me trouver assez peu héroïque... Que Jacques me pardonne de
+parler ainsi! Et vous surtout, ma soeur chérie, pardonnez-moi de ne pas
+le pleurer... Il n'y a rien d'injurieux pour lui dans le calme avec
+lequel je puis parler à présent d'un sujet jadis si brûlant, et naguère
+encore si délicat. Ce n'est pas de Jacques que je suis guérie, c'est
+de l'amour! Oui, vraiment, j'en suis guérie à jamais, Alice, et, pour
+m'avoir fait cette grâce, Dieu a été trop bon pour moi, il m'a trop
+largement récompensée d'un moment de force.
+
+Je vous dis cela ce soir, au bord du plus beau lac de la terre, par
+un coucher de soleil splendide, sous le ciel de la paisible et riante
+Lombardie, et je parle ainsi dans la sincérité de mon coeur.
+
+Il me semble, tant je suis tranquille, que je ne puis plus souffrir....
+Peut-être si le ciel était orageux, l'air âcre, et que le paysage, au
+lieu de l'églogue des prairies bordant de fleurs des flots placides,
+m'offrît le drame d'un volcan qui gronde et d'une nature qui
+menace... peut-être mon âme serait-elle moins sereine, peut-être vous
+exprimerais-je le vide délicieux de mon âme en des termes plus résignés
+que triomphants.... Je ne sais, je n'ose chanter victoire, dans la
+crainte de tomber dans le péché d'orgueil et d'en être punie; mais il
+est certain que, depuis quelques mois, depuis ma dernière lettre, je
+ressens une joie intérieure qui me semble durable et profonde.
+
+A quoi l'attribuerai-je? Sera-ce simplement à cet inappréciable bienfait
+du repos dont je ne me souvenais plus d'avoir joui? peut-être! O bonheur
+des âmes blessées et fatiguées, que tu es humble et modeste! tu te
+contentes de ne pas souffrir, tu ne demandes rien que l'absence d'un
+excès de souffrance; tu te replies sur toi-même, comme une pauvre plante
+qui, après l'orage, n'a besoin que d'un grain de sable et d'une goutte
+d'eau; bien juste de quoi ne pas mourir et se sentir faiblement
+vivre.... le plus faiblement possible!
+
+Pas de funestes présages, Alice! ne croyez pas me consoler et m'égayer
+en me disant que je suis encore jeune et que j'aimerai encore! Non, je
+ne suis plus jeune! si mes traits disent le contraire, ils mentent.
+C'est dans l'âme que les années marquent leur passage et laissent leur
+empreinte; c'est notre coeur, c'est notre imagination qui vieillissent
+promptement ou résistent avec vaillance.
+
+--... Je relis ce que je vous écrivais tout à l'heure, aux dernières
+clartés d'un soleil mourant; on m'apporte une lampe, je m'éloigne de la
+fenêtre...
+
+Mes idées prennent un autre cours.
+
+Pourquoi confondais-je le coeur avec l'imagination? Dans la jeunesse,
+c'est peut-être une seule et même chose; mais, en vieillissant, les
+éléments de notre être deviennent plus distincts. Les sens s'éteignent
+d'un côté, le cerveau de l'autre; mais le coeur est-il donc condamné à
+mourir avec eux? Oh non! grâce à la divine bonté de la Providence, la
+meilleure partie de nous-même survit à la plus fragile, et il arrive
+qu'on se trouve heureux de vieillir. 0 mystère sublime! Vraiment la vie
+est meilleure qu'on ne croit! L'injuste et superbe jeunesse recule avec
+effroi devant la pensée d'une transformation qui lui semble pire que la
+mort, mais qui est peut-être l'heure la plus pure et la plus sereine de
+notre pénible carrière.
+
+Avec quelle terreur j'avais toujours pensé à la vieillesse! Dans la
+fleur de ma jeunesse, je n'y croyais pas. «Moi, vieillir! me disais-je
+en me contemplant: devenir grasse, lourde, désagréable à voir! Non,
+c'est impossible, cela n'arrivera pas. Je mourrai auparavant; ou bien,
+quand je me sentirai décliner, quand une femme me regardera sans envie,
+et un homme sans désir, je me tuerai!»
+
+Il n'y a pas longtemps encore qu'en consultant mon miroir, ce conseiller
+sévère, sur lequel les hommes ont dit et écrit tant de lieux communs
+satiriques, je m'effrayais d'une ride naissante et de quelques cheveux
+qui blanchissaient; nais, tout d'un coup, j'en ai pris mon parti, je
+n'ai même plus songé à m'assurer des ravages du temps, et, le jour où
+je me suis dit que j'étais vieille, je me suis trouvée jeune pour une
+vieille. Et puis, je crois que, précisément, toutes ces railleries de
+l'autre sexe, à propos des beautés qui s'en vont et qui se pleurent,
+m'ont donné un accès de fierté victorieuse. J'ai compris profondément
+cette ingratitude des hommes qui, après avoir adulé notre puissance,
+l'insulte et la raille dès qu'elle nous échappe. Et j'ai trouvé qu'il
+fallait être bien avilie pour regretter ce vain hommage dont la fumée
+dure si peu. Enfin, raison ou lassitude, je me sens réconciliée avec la
+_vieille femme_.
+
+La vieille femme! Eh bien, oui, c'est une autre femme, un autre _moi_
+qui commence, et dont je n'ai pas encore à me plaindre. Celle-là est
+innocente de mes erreurs passées; elles les ignore parce qu'elle ne les
+comprend plus, et qu'elle se sent incapable de les imiter. Elle est
+douce, patiente et juste, autant que l'autre était irritable, exigeante
+et rude. Elle est redevenue simple et quasi naïve, comme un enfant,
+depuis qu'elle n'a plus souci de vaincre et de dominer.
+
+Elle répare tout le mal que l'autre a fait, et, par-dessus le marché,
+elle lui pardonne ce que l'autre, agitée de remords, ne pouvait plus se
+pardonner à elle-même. La jeune tremblait toujours de retomber dans le
+mal, elle le sentait sous ses pieds et n'osait faire un pas. La vieille
+marche en liberté et sans craindre les chutes, car rien ne l'attire plus
+vers les précipices.
+
+Ne croyez pourtant pas, mes amis, que je vais me composer un rôle,
+une figure, un costume, un esprit de circonstance. Il y a un genre de
+coquetterie que je déteste plus que la pire coquetterie des jeunes
+femmes, c'est celle des vieilles, Je veux parler de ces ex-beautés qui
+se réfugient dans la grâce, dans l'esprit, dans l'aménité caressante. Je
+connais ici une marquise de soixante ans dont l'éternel sourire et la
+banale bienveillance me font l'effet d'une prostitution de l'âme.
+
+Certes c'est là une grande comédienne et qui dissimule bien ses regrets.
+Elle affecte d'aimer les jeunes gens des deux sexes d'une tendre
+affection, d'être là maman à tout le monde, de faire tous les frais de
+gaieté des réunions, d'amener des rencontres, de nouer des mariages, de
+se rendre indispensable en recevant toutes les confidences, en rendant
+mille petits services: et, au fond du coeur, cette excellente femme est
+plus sèche et plus égoïste qu'on ne pense. Elle fait toutes choses en
+vue d'elle-même et du rôle qu'elle s'est imposé. Elle n'a pas pu rompre
+avec le succès, et elle poursuit sa carrière de reine des coeurs sous
+une forme nouvelle. Elle est jalouse de quiconque fait quelque bien,
+et j'ai failli être brouillée avec elle pour avoir adopté Agathe. Elle
+voulait l'accaparer, en faire l'ornement de son salon, frapper les
+esprits par la production au grand jour de cette modeste fille, pour
+arriver à la marier sottement à quelque vieux patricien, ex-comparse
+dans son cortège d'adorateurs. Elle eût trouvé moyen de faire grana
+bruit avec cela, et d'abandonner la pauvrette, comme elle a fait de tant
+d'autres, quand elles ont eu assez brillé près d'elle, à son profit.
+
+Non, non, jamais je n'imiterai cette marquise, et quand, d'un air
+doucereusement cruel, elle m'honore de ses avis et me cite son propre
+exemple pour m'engager à vieillir agréablement, je me détourne pour
+ne pas respirer son souffle glacé. Oh! je ne prendrai pas votre petit
+sentier parfumé de roses fanées, ma charmante vieille! Je suis vieille
+tout de bon, je le sens, je m'en réjouis, J'en triomphe tranquillement
+au fond de l'âme. Je n'ai pas besoin déjouer votre comédie. Je n'aime
+plus les hommes, moi! Je n'ai plus besoin de leurs louanges, j'en ai eu
+assez, et je sais ce qu'elles valent. Je trouve la vieillesse bonne et
+acceptable, mais elle m'arrive sérieuse et recueillie, non folâtre et
+remuante. J'ai encore du coeur, et je veux conserver ce bon reste en ne
+le gaspillant pas dans de feintes amitiés.
+
+Pardonnez-moi une métaphore qui me vient. Je me figure la jeunesse comme
+un admirable paysage des Alpes. Tout y est puissant, grandiose, heurté.
+À côté d'une verdure étincelante, un bloc de pâles neiges et de glaces
+aiguës a coulé dans le vallon, et les fleurs qui viennent d'éclore là,
+meurent au sein de l'été, frappées au coeur par une gelée soudaine et
+intempestive. Des roches formidables pendent sur de ravissantes oasis et
+les menacent incessamment. De limpides ruisseaux coulent silencieusement
+sur la mousse; puis, tout à coup, le torrent furieux qu'ils rencontrent,
+les emporte avec lui et les précipite avec fracas dans de mystérieux
+abîmes. La clochette des troupeaux et le chant du pâtre sont interrompus
+par le tonnerre de la cascade ou celui de l'avalanche: partout le
+précipice est au bord du sentier fleuri, le vertige et le danger
+accompagnent tous les pas du voyageur, que les beautés incomparables du
+site enivrent et entraînent. Une nature si sublime est sans cesse
+aux prises avec d'effroyables cataclysmes; ici le glacier ouvre ses
+terribles flancs de saphir et engloutit l'homme qui passe; là les
+montagnes s'écroulent, comblent le lac et la plaine, et, de tout ce qui
+souriait ou respirait hier à leurs pieds, il ne reste plus ni trace ni
+souvenir aujourd'hui... Oui, c'est là l'image de la jeunesse, de ses
+forces déréglées, de ses bonheurs enivrants, de ses impétueux orages,
+de ses désespoirs mortels, de ses combats, et de toute cette violente
+destruction d'elle-même qu'enfante l'excès de sa vie.
+
+Mais la vieillesse! je me la figure comme un vaste et beau jardin bien
+planté, bien uni, bien noble à l'ancienne mode... un peu froid d'aspect,
+quoique situé à l'abri des coups de vent. C'est encore assez grand pour
+qu'on y essaie une longue promenade, mais on aperçoit les limites au
+bout des belles allées droites, et il n'y a point là de sentiers sinueux
+pour s'égarer.
+
+On y voit encore des fleurs; mais elles sont cultivées et soignées, car
+le sol ne les produit point sans les secours de la science et du goût.
+
+Tout y est d'un style simple et sévère, point de statues immodestes,
+point de groupes lascifs. On ne s'y poursuit plus les uns les autres
+pour s'étreindre et pour lutter: on s'y rencontre, on s'y salue, on s'y
+serre la main sans rancune et sans regret. On n'y rougit point, car on
+a tout expié en passant le seuil de cette noble prison dont on ne doit
+plus sortir; et l'on s'y promène ou l'on s'y repose, consolé et purifié,
+jouissant des tièdes bienfaits d'un soleil d'automne. Si, du haut de la
+terrasse abritée, le regard plonge dans la région terrible et magnifique
+où s'agite la jeunesse, on se souvient d'y avoir été, et on comprend
+ce qui se passe là d'admirable et d'insensé; mais malheur à qui veut
+y redescendre et y courir: car les railleries ou les malédictions l'y
+attendent! Il n'est permis aux hôtes du jardin que d'étendre les mains
+vers ceux qui dansent sur les abîmes, pour tâcher de les avertir; et
+encore, cela ne sert-il pas à grand'chose, car on ne s'entend pas de si
+loin.
+
+Voilà mon apologue. Passez-m'en la fantaisie, je me sens plus à l'aise
+depuis que je me suis planté ce jardin.
+
+Mais c'est bien assez philosopher et rêver, Il faut que je vous parle
+d'Agathe, de cette pauvre orpheline que j'ai adoptée, qui entrait chez
+moi comme femme de chambre, et dont j'ai fait ma fille, ni plus ni
+moins.
+
+Je vous ai déjà dit qu'elle était fille d'un pauvre artiste qui l'avait
+fort bien élevée, mais qui, en mourant, l'avait laissée dans le plus
+complet abandon, dans la plus profonde misère.
+
+Je n'avais jamais songé à adopter un enfant, je n'avais jamais regretté
+de n'en point avoir.
+
+Il ne me semblait point que j'eusse le coeur maternel, et peut-être
+eusse-je manqué de tendresse ou de patience pour soigner un petit
+enfant; Lorsque cette Agathe est entrée chez moi, j'étais à cent lieues
+de prévoir que je me prendrais pour elle d'une incroyable affection.
+Je fus frappée de sa jolie figure, de son air modeste, de son accent
+distingué, et je me promis d'en faire une heureuse soubrette, libre
+autant que possible, et traitée avec bienveillance.
+
+Puis, au bout de quelque temps, en courant avec elle, je découvris un
+trésor de raison, de droiture et de bonté; et bientôt, je la retirai de
+l'office pour la faire asseoir à mes cotés, non comme une demoiselle de
+compagnie, mais comme la fille de mon coeur et de mon choix.
+
+Pourtant si vous nous voyiez ensemble, vous seriez surprise, chère
+Alice, de l'apparente froideur de notre affection; du moins, vous
+nous trouveriez bien graves, et vous vous demanderiez si nous sommes
+heureuses l'une par l'autre.
+
+Il faut donc que je vous explique ce qui se passe entre nous.
+
+Dès le principe, j'ai examiné attentivement Agathe, je l'ai
+même beaucoup interrogée. J'ai retiré de cet examen et de ces
+interrogatoires, la certitude que c'était là un ange de pureté, et en
+même temps une âme assez forte: un caractère absolument différent du
+mien, à la fois plus humble et plus fier, étranger par nature aux
+passions qui m'ont bouleversée, difficile, impossible peut-être à
+égarer, prudente et réfléchie, non par sécheresse et calcul personnel,
+mais par instinct de dignité et par amour du vrai.
+
+La docilité semblait être sa qualité dominante, lorsque je lui
+commandais en qualité de maîtresse. Mais en l'observant, je vis bientôt
+que cette docilité n'était qu'une muette adhésion à la règle qu'elle
+acceptait: l'amour de l'ordre, et surtout une noble fierté qui
+voulait se soustraire par l'exactitude rigoureuse à l'humiliation du
+commandement. C'était cela bien plutôt qu'une soumission aveugle et
+servile pour ma personne. Le silence profond qui protégeait ce caractère
+grave et recueilli m'empêchait de savoir si les passions généreuses
+pourraient y fermenter, si la haine de l'injustice et le mépris de la
+stupidité seraient capables d'en troubler la paix.
+
+A présent encore, quoique j'aie lu aussi avant dans son coeur
+qu'elle-même, quoique je sache bien qu'elle adore la bonté, j'ignore si
+elle peut haïr la méchanceté Peut-être qu'il y a là trop de force pour
+que l'indignation s'y soulève, pour que le dédain y pénètre. Étonnement
+et pitié, voilà, ce me semble, toute l'altération que cette sérénité
+pourrait subir.
+
+Agathe a vécu dans le travail et la retraite, sans rien savoir, sans
+rien deviner du monde, sans rien désirer de lui, sans songer qu'elle pût
+jamais sortir de l'obscurité qu'elle aime, non-seulement par habitude,
+mais par instinct. Elle ne connaît pas l'amour, elle en pressent encore
+si peu les approches, que je me demande avec terreur si elle est
+capable d'aimer, et si elle n'est pas trop parfaite pour ne pas rester
+insensible.
+
+Et pourtant, je ne puis concevoir la jeunesse d'une femme sans amour,
+et je suis épouvantée du mystère de son avenir. Aimera-t-elle, d'amitié
+seulement, un compagnon de toute la vie, un mari? Élèvera-t-elle des
+enfants, sans passion, sans faiblesse, avec la rigide pensée d'en faire
+des êtres sages et honnêtes? Quelle rectitude admirable et effrayante!
+Sera-t-elle heureuse sans souffrir? est-ce possible!
+
+Et pourtant, qu'ai-je retiré, moi, de mes angoisses et de mes tourments?
+
+Quand j'avais seize ans, l'âge d'Agathe, je n'avais déjà plus de
+sommeil, ma beauté me brûlait le front, de vagues désirs d'un bonheur
+inconnu me dévoraient le sein. Rien dans cette enfant ne me rappelle mon
+passé. Je l'admire, je m'étonne, et je n'ose pas juger.
+
+Quand j'ai changé la condition d'Agathe si soudainement, si
+complètement, elle a été fort peu surprise, nullement étourdie
+ou enivrée, et j'ai aimé cette noble fierté qui acceptait tout
+naturellement sa place. L'expression de sa reconnaissance a été vraie,
+mais toujours digne. Elle me promettait de mériter ma tendresse, mais
+elle n'a pas plié le genou, elle n'a pas courbé la tête, et c'est bien.
+En voyant ce noble maintien, moi, j'ai été saisie d'un respect étrange,
+et une seule crainte m'a tourmentée, c'est de n'être pas digne d'être
+la bienfaitrice et la providence d'Agathe. Son air imposant ma fait
+comprendre la grandeur du rôle que je m'imposais, et, depuis ce moment,
+je m'observe avec elle, comme si je craignais de manquer au devoir que
+j'ai contracté.
+
+Cela fait une amitié qui m'est plus salutaire que délicieuse. Il ne
+s'agit point d'adopter une telle orpheline pour s'en faire une société,
+une distraction, un appui. Agathe prend le contrat au sérieux. Elle
+semble me dire dans chaque regard:
+
+«Vous avez voulu avoir l'honneur d'être mère, songez que ce n'est pas
+peu de chose, et qu'une mère doit être l'image de la perfection.»
+
+Moi, je ne sais pas me contraindre, et, si quelque folle passion
+pouvait encore me traverser le cerveau, je ne jouerais pas la comédie.
+J'éloignerais Agathe plutôt que de la tromper. Mais est-ce donc la
+pensée que le moindre égarement de ma part troublerait notre intimité,
+qui fait que je me sens si bien fortifiée dans mon _jardin de
+vieillesse_?
+
+Peut-être! peut-être Agathe m'a-t-elle été envoyée par la bonté divine
+pour me faire aimer l'ordre, le calme, la dignité, et la convenance. Il
+est certain que tout cela est personnifié en elle, et que rompre avec
+ces choses là, ce serait rompre avec Agathe. Il était donc dans ma
+destinée que les hommes me perdraient et que je ne pourrais être sauvée
+que par les femmes? Vous avez commencé ma conversion, chère Alice; vous
+l'avez voulue, vous y avez mis tout votre coeur, toute votre force.
+Agathe, qui vous ressemble à tant d'égards, l'achève sans se donner la
+moindre peine, sans se douter même de ce qu'elle fait; car la douce
+enfant ignore ma via, et ne la comprendrait pas si elle lui était
+racontée.
+
+Minuit.
+
+Agathe m'a forcée de m'interrompre, mais je veux vous dire bonsoir, à
+présent qu'elle me quitte. J'ai passé solennellement la soirée auprès
+d'elle, et je me sens comme exaltée par mes propres pensées.
+
+Quelle nuit magnifique! la terre altérée ouvrait tous ses pores à la
+rosée, les fleurs la recevaient dans leurs coupes immaculées. Enivrés
+d'amour, de parfum et de liberté, les rossignols chantaient, et, du fond
+humide de la vallée, leurs intarissables mélodies montaient comme un
+hymne vers les étoiles brillantes. Appuyée sur l'épaule d'Agathe, que je
+dépasse de toute la tête, je marchais d'un pas égal et lent, m'arrêtant
+quelquefois quand nous atteignions ta limite de la balustrade. La
+terrasse de cette _villa_ est magnifiquement située; absorbées dans la
+contemplation du paysage vague et profond, et plus encore de l'infini
+déroulé sur nos têtes, nous ne songions point à nous parler. Peu à peu
+ce silence amené naturellement par la rêverie, nous devint impossible
+à rompre. Du moins, pour ma part, je n'eusse rien trouvé à dire qui ne
+m'eût semblé oiseux ou coupable au milieu d'une telle nuit, solennelle
+et mystérieuse comme la beauté parfaite. Agathe respectait-elle ma
+méditation, ou bien éprouvait-elle le même besoin de recueillement?
+Agathe aussi est mystérieuse comme la perfection. Son âme sans tache
+me semblait si naturellement à la hauteur de la beauté des choses
+extérieures, que j'eusse, craint d'affaiblir, par mes réflexions, le
+charme qu'elle y trouvait Avait-elle besoin de moi pour admirer la voûte
+céleste, pour aspirer l'infini, pour se prosterner en esprit devant la
+main qui sema ces innombrables soleils comme une pluie de diamants dans
+l'Océan de l'Éther? Et quelles expressions eussent pu rendre ce qu'elle
+éprouvait sans doute mieux que moi? De quel autre sujet eussé-je
+pu l'entretenir qui ne fût un outrage à la beauté des cieux, une
+profanation de ces grandes heures et de ces lieux sublimes?
+
+Quand l'échange de la parole n'est pas nécessaire il est rarement utile.
+J'en suis venue à croire que tous les discours humains ne sont que
+vanité, temps perdu, corruption du sentiment et de la pensée. Notre
+langage est si pauvre que quand il veut s'élever, il s'égare le plus
+souvent, et que quand il veut trop bien peindre, il dénature. Toujours
+la parole procède par comparaison, et les poètes sont forcés, pour
+décrire la nature, d'assimiler les grandes choses aux petites. Par
+exemple ils font du ciel une coupole; de la lune une lampe; des fleuves
+sinueux, les anneaux d'un serpent; des grandes lignes de l'horizon et
+des grandes masses de la végétation, les plis et les couleurs d'un
+vêtement.
+
+Les poëtes ont peut-être raison: interprètes et confidents de la nature,
+chargés de l'expliquer au vulgaire, de communiquer aux aveugles un peu
+de cette vue immense que Dieu leur a donnée, ils se servent de figures
+pour se faire entendre, à la manière des oracles. Ils mettent les
+soleils dans le creux de ces mains d'enfants sous la figure d'un rubis
+ou d'une fleur, parce que le vulgaire ne peut concevoir que ce qu'il
+peut mesurer. Et tous tant que nous sommes, nous avons pris une telle
+habitude de ce procédé de comparaison, que nous ne savons pas nous
+expliquer autrement quand nous voulons parler. Mais quand l'âme poétique
+est seule, elle ne compare plus: elle voit et elle sent.
+
+L'intelligence n'explique pas au coeur pourquoi et comment l'univers est
+beau; dans aucune langue humaine le véritable poëte ne saurait rendre la
+véritable impression qu'il reçoit du spectacle de l'infini.
+
+Qu'il se taise donc et qu'il jouisse, celui qui n'a rien à démêler avec
+le monde, rien a lui enseigner ou à recevoir de lui: l'amour d'une vaine
+gloire dicte trop souvent ces prétendus épanchements. Celui qui parle
+veut produire de l'effet sur celui qui écoute, et s'il ne cherche point
+à l'éblouir par l'éclat des mots, du moins il travaille à s'emparer de
+ses émotions, à lui imposer les siennes, à se poser comme un prisme
+entre lui et la beauté des choses. Alors, sous l'oeil de Dieu, au lieu
+de deux âmes prosternées, il n'y a plus qu'un cerveau agissant sur
+un autre cerveau, triste échange de facultés bornées et de misère
+orgueilleuse!
+
+Mais ce n'est pas cela seulement qui me fermait la bouche auprès d
+Agathe: quelle parole de ma bouche flétrie si longtemps par la plainte
+et l'imprécation, ne fût tombée comme une goutte de limon impur dans
+cette source limpide, où l'image de Dieu se reflète dans toute sa
+beauté? Entre elle et moi, hélas! il y a un abîme infranchissable: c'est
+mon passé. Mes doutes, mes vains désirs, mes angoisses furieuses, mes
+amertumes, mon impiété, ma vaine science de la vie, mes ennuis, tout
+ce que j'ai souffert! Cette âme vierge de toute souillure et de toute
+tristesse doit à jamais l'ignorer. Il y a en elle une infinie mansuétude
+qui l'empêcherait de me retirer son affection. Peut-être même
+m'aimerait-elle davantage; si elle avait à me plaindre! Peut-être
+trouverais-je dans sa piété filiale des consolations puissantes. Mais de
+même que la mère, forcée de traverser un champ de bataille, cache dans
+son sein la tête de son enfant pour l'empêcher de voir la laideur des
+cadavres et de respirer l'odeur delà corruption, de même ma tendresse
+pour Agathe m'empêchera de lever jamais ce voile virginal qui lui cache
+les misères et les tortures de cette vie déréglée.
+
+Cette ligne invisible tracée entre elle et moi est un lien, bien plus
+qu'un obstacle. C'est là que se manifeste, à son insu, ma tendresse pour
+elle; c'est là que gît sa confiance en moi. Je lui sacrifie le plaisir
+que j'aurais parfois à épancher mes pensées: elle s'appuie sur moi comme
+sur une force dont elle croit avoir besoin et qui ne réside qu'en elle.
+Si je me sens triste et agitée, ce qui arrive bien rarement désormais,
+je l'éloigne de moi quelques instants, pour ne la rappeler que lorsque
+mon âme a repris son calme et sa joie silencieuse.
+
+Agathe est blanche comme un beau marbre de Carrare au sortir de
+l'atelier. L'incarnat de la jeunesse ne colorera jamais vivement ce lis
+éclos dans l'ombre du travail el de la pauvreté; et cependant un léger
+embonpoint annonce cette santé particulière aux recluses, santé plus
+paisible que brillante, plus égale que vigoureuse, apte aux privations,
+impropre à la douleur et à la fatigue. Trois jours de mon ancienne vie
+briseraient cette plante frêle et suave, qui, dans la paix d'un cloître,
+résisterait longtemps à la vieillesse et à la mort.
+
+Auprès de cette fleur sans tache, auprès de ce diamant sans défaut, je
+sens mon âme s'élever et se fortifier. D'autres jeunes filles ont plus
+de beauté, une intelligence plus vive et plus brillante, un sentiment
+des arts plus chaud et plus prononcé. Agathe ne ressemble pas à une
+statue grecque. C'est la vierge italienne dans toute sa douceur, vierge
+sans extase et sans transport, accueillant le monde extérieur sans
+l'embrasser, attentive, douce et un peu froide à force de candeur,
+telle enfin que Raphaël l'eût placée sur l'autel, le regard fixé sur le
+pécheur, et semblant ne pas comprendre la confession qu'elle écoute.
+
+Il y a, certes, dans toutes les créatures humaines, un fluide
+magnétique, impénétrable aux organisations épaisses, mais vivement
+perceptible aux organisations exquises par elles-mêmes, ou à celles qui
+sont développées par la souffrance. La présence d'Agathe agit sur moi
+d'une manière magique. L'atmosphère se rafraîchit ou s'attiédit autour
+d'elle. Quelquefois, quand le spectre du passé m'apparaît, une sueur
+glacée m'inonde, et je crois entrer dans mon agonie. Mais si Agathe
+vient s'asseoir près de moi, l'oeil noir et grave et la bouche à demi
+souriante, elle me communique immédiatement sa force et son bien-être.
+
+Il y a donc en elle quelque chose de mystérieux pour moi, comme je vous
+le disais; quelque chose que je n'eusse pas su demander, si l'on m'eût
+offert de choisir une compagne et une fille selon mes prédilections
+instinctives. Probablement, j'aurais fait la folie de désirer une fille
+semblable à moi sous plusieurs rapports. J'aurais voulu qu'elle fût
+ardente et spontanée, qu'elle connût ces agitations de l'attente, ces
+bouleversements subits, ces enthousiasmes et ces illusions où j'ai
+trouvé quelques heures d'ivresse au milieu d'un éternel supplice.
+Et probablement aussi, au lieu de la préserver du malheur par mon
+expérience, j'eusse augmenté son irascibilité par la mienne et développé
+sa faculté de souffrir. Mais un caprice du hasard que je ne puis
+m'empêcher de bénir superstitieusement comme une faveur providentielle,
+a jeté dans mes bras un être qui ne me comprend pas du tout et que je
+comprends à peine. Ce contraste nous a sauvées l'une et l'autre. J'eusse
+voulu être adorée de ma fille, et c'eût été là un souhait égoïste, un
+voeu contraire à la nature. Agathe m'aime, et c'est tout; et moi, l'âme
+la plus exigeante et la plus jalouse qui fut jamais, je m'habitue à
+l'idée qu'il est bon d'être celle des deux qui aime le plus. C'est là un
+miracle, n'est-ce pas? un miracle que j'eusse en vain demandé à l'amour
+d'un homme et qu'a su opérer l'amitié d'une enfant.
+
+Vous me demandez si j'aime toujours le luxe, et, me cherchant des
+consolations où vous supposez que j'en puis trouver, vous vous imaginez
+que j'ai du me créer, dans ma villa italienne, une existence toute d'or
+et de marbre, toute d'art et de splendeur. Il n'en est rien; tout ce qui
+me rappelle la courtisane m'est devenu odieux. Je suis dégoûtée, non de
+la beauté des oeuvres de goût, mais de la possession et de l'usage de
+ces choses là. J'ai fait cadeau, à divers musées de cette province, des
+statues et des tableaux que je possédais. Je trouve qu'un chef-d'oeuvre
+doit être à tous ceux qui peuvent le comprendre et l'apprécier, et
+que c'est une profanation que de l'enfermer dans la demeure d'un
+particulier, lorsque ce particulier s'est voué à la retraite, et a fermé
+sa porte aux amateurs et aux curieux, comme je l'ai fait définitivement.
+J'ai vendu tous mes diamants, et j'ai fait bâtir presque un village
+autour de moi, où je loge gratis de pauvres familles. Je ne m'occupe
+plus de ma parure, et je n'ai même pas osé m'occuper de celle d'Agathe,
+quoique j'eusse trouvé du plaisir à embellir mon idole; mais la voyant
+si simple et si étrangère à celle longue et coûteuse préoccupation, j'ai
+respecté son instinct, et je l'ai subi pour moi-même peu à peu, sans
+m'en apercevoir. Agathe aime et cultive avec distinction la peinture et
+la la musique. Son père l'avait destinée à donner des leçons. Mais ce
+pauvre artiste, imprévoyant et déréglé comme la plupart de ceux de
+ce pays-ci, l'avait laissée sans clientèle et sans protections. Ses
+talents, du moins, lui servent à charmer les loisirs que sa nouvelle
+position lui procure, et je suis sortie, grâce à elle, de ma longue et
+accablante oisiveté. Je me suis remise au piano pour raccompagner quand
+elle chante, et nous lisons ensemble tous ces chefs-d'oeuvre que je
+savais par coeur à force de les entendre, mais sans les avoir jamais
+véritablement compris. Quand elle dessine, je lui fais la lecture, et
+quand elle lit, je brode au métier. Moi, broder! je vois d'ici votre
+surprise! Eh bien, je suis revenue à ces choses-là que j'ai tant
+méprisées et raillées, et je reconnais qu'elles sont bonnes. Il y a
+tant de moments où l'âme est affaissée sur elle-même, où le travail de
+l'esprit nous écrase, où la rêverie nous torture ou nous égare, qu'il
+est excellent de pouvoir se réfugier dans une occupation manuelle. C'est
+affaire d'hygiène morale, et je comprends maintenant comment, vous, qui
+avez une si haute intelligence, vous pouvez remplir un meuble au petit
+point.
+
+Agathe a les goûts d'une campagnarde, quoiqu'elle ait toujours vécu
+enfermée dans la mansarde d'une petite ville. Sa plus grande joie d'être
+riche consiste à voir et à soigner des animaux domestiques. Et ne croyez
+pas que la pauvrette se soit prise d'admiration et d'affection pour
+les plus nobles: elle a peu compris la grâce et la noblesse du cheval,
+l'élégance du chevreuil, la fierté du cygne. Tout cela lui est trop
+nouveau, trop étranger; à elle qui n'avait jamais nourri que des
+moineaux sur sa fenêtre, un pigeon blanc est un objet d'admiration. Le
+mouton fait ses délices, et l'autre jour j'ai cru qu'elle sortirait de
+son caractère, et ferait des extravagances pour une perdrix qu'on lui a
+apportée avec ses petits. J'avais un peu envie d'abord de dédaigner des
+goûts aussi puérils. Et puis, je me suis laissé faire, je me suis sentie
+faible comme un enfant, comme une mère; je me suis attendrie sur les
+poules et sur les agneaux, non pas à cause d'eux, je l'avoue, mais à
+cause de la tendresse qu'Agathe leur porte, et des soins assidus qu'elle
+leur rend sans se lasser du silence et de la stupidité de ses élèves.
+Agathe comprend le Dante, Mozart et le Titien. Et pourtant elle comprend
+sa poule et son chevreau! Il faut bien que le chevreau et la poule en
+vaillent la peine. Je me dis cela, et je la suis à la bergerie et au
+poulailler avec une complaisance qui arrive à me faire du bien, à me
+distraire, à me charmer... sans que véritablement je puisse m'en rendre
+compte! Je me sens devenir naïve avec un enfant naïf, et je ne saurais
+dire où est le beau et le bon de cette naïveté, à mon âge. Cela
+m'arrive: je me transforme, un enfant me gouverne, et j'ai du bonheur à
+me laisser aller!
+
+Nous avons eu moins de peine à nous mettre à l'unisson, à propos des
+fleurs. Il me semble que les fleurs nous permettent de devenir puérils
+envers elles, sang qu'elles cessent d'être sublimes pour nous. Voua
+savez comme je les ai toujours aimées, ces incomparables emblèmes de
+l'innocence et de la pureté. Agathe voit le ciel dans une fleur, et
+quand je la vois au milieu des jasmins et des myrtes, il me semble
+qu'elle est là dans son élément, et que les fleurs sont seules dignes de
+mêler leur parfum à son haleine.
+
+Et alors il me vient une pensée déchirante: Quoi! cette enfant, cette
+Agathe de mon âme, cette fleur plus pure que toutes celles de la terre,
+cette perle fine, celle beauté virginale, sera infailliblement la proie
+d'un homme! et de quel homme? L'amant de cent autres femmes, qui ne
+verra sans doute en elle qu'une femme de plus, trop froide à son gré,
+et bientôt dédaignée, si elle reste telle qu'elle est aujourd'hui; trop
+précieuse, si elle se transforme, pour ne pas être jalousement asservie
+et torturée.--Oh! mon Dieu! je conserve cette candeur sacrée avec une
+sollicitude passionnée, je veille sur elle, je la couve d'un regard
+maternel; je la respecte comme une relique, jusqu'à ne pas oser lui
+parler de moi, jusqu'à ne pas oser penser quand je suis auprès d'elle;
+et un étranger viendra la flétrir sous ses aveugles caresses! un
+homme, un de ces êtres dont je sais si bien les vices et l'orgueil, et
+l'ingratitude, et le mépris, viendra l'arracher de mon sein pour la
+dominer ou la corrompre!... Cette idée trouble tout mon présent et
+rembrunit tout mon avenir!
+
+
+
+LETTRE TROISIÈME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Dimanche, 15 juin 1845.
+
+Je ne me croyais pas destinée à de nouvelles aventures, et pourtant, mes
+amis, en voici une bien conditionnée que j'ai à vous raconter.
+
+Il y a quinze jours, j'étais allée à Bergame pour quelque affaire, et je
+revenais seule dans ma voiture, impatiente de revoir Agathe, que j'avais
+laissée un peu souffrante à la villa, je n'étais plus qu'à cinq ou six
+lieues de mon gîte, et le soleil brillait encore sur l'horizon. Un
+cavalier me suivait ou suivait le même chemin que moi: il est certain
+que, soit qu'il me laissât en arrière en prenant le galop, et se mit
+au pas lorsque mes postillons le rejoignaient, soit qu'il se laissât
+dépasser et se hâtât bientôt pour regagner le terrain, pendant assez
+longtemps je ne le perdis pas de vue. Enfin il me parut clair que
+c'était à moi qu'il en voulait, car il renonça à toutes ces petites
+feintes, et se mit à suivre tranquillement l'allure de mes chevaux.
+Tony était sur le siège de ma voiture, toujours le même Tony, ce fidèle
+jockey que Jacques connaît bien, et qui est devenu un excellent valet de
+chambre. Il a conservé sa naïveté d'autrefois et ne se gêne point pour
+adresser la parole aux passants, quand il est ennuyé du silence et de la
+solitude. Nous montions au pas une forte côte, et j'étais absorbée dans
+quelque rêverie, lorsque je m'aperçus que Tony avait lié conversation
+avec le jeune cavalier, qui paraissait ne pas demander mieux, quoiqu'il
+appartînt évidemment à une classe beaucoup plus relevée que celle de mon
+domestique.
+
+J'ai dit le jeune cavalier, et, effectivement, celui-là était dans la
+première Heur de la jeunesse: dix-huit ans au plus, une taille élancée
+des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction
+incomparable, des cheveux noirs, abondants, fins et bouclés
+naturellement, un duvet de pêche sur les joues, et des yeux... des yeux
+qui me rappelèrent tout à coup les vôtres, Alice, tant ils étaient
+grands et beaux, des yeux de ce gros noir de velours, qui devraient être
+durs en raison de leur teinte sombre, et qui ne sont qu'imposants, parce
+que de longues paupières et un regard lent leur donnent un fonds de
+douceur et de tendresse extrême.
+
+Ce bel enfant me fut tout sympathique à la première vue, car ce fut
+alors seulement que je songeai à regarder ses traits, sa tournure et la
+grâce parfaite avec laquelle il gouvernait son cheval, J'écoutai aussi
+le son de sa voix, qui était doux et plein comme son regard; son accent,
+qui était pur et frais comme sa bouche. De plus, c'était un accent
+français, ce qui fait toujours plaisir à des oreilles françaises, fût-ce
+dans la contrée _où résonne le si_.
+
+Dans celles-ci, c'est l'_u_ lombard qui résonne; et Tony, qui est très
+fier de parler couramment un affreux mélange de dialecte et d'italien,
+s'imaginait que son interlocuteur pouvait s'y tromper. Mais, au bout
+d'un instant, e jeune homme, voyant bien qu'il avait affaire à un
+compatriote, se mit tout simplement à lui parler français, et Tony lui
+répondit bientôt dans la même langue, sans s'en apercevoir.
+
+Leur conversation, que j'entendais par lambeaux, roulait sur les
+chevaux, les voitures, les chemins et les distances du pays. Certes un
+jeune homme aussi distingué que ce cavalier ne pouvait pas trouver un
+grand plaisir à échanger des paroles oiseuses avec un jeune valet assez
+simple et passablement familier. Pourtant il y mettait une bonne grâce
+qui me parut cacher d'autres desseins; car, bien qu'il n'osât pas se
+tenir précisément à ma portière, il se retournait souvent et cherchait à
+plonger ses regards dans ma voiture, et jusque sous le voile que j'avais
+baissé pour me préserver de la poussière.
+
+Je m'amusai quelques instants de sa curiosité: puis j'en eus bientôt des
+remords. «A quoi bon, me dis-je, laisser prendre un torticolis à ce bel
+adolescent? quand il verra les traits d'une femme qui pourrait fort bien
+être la mère de son frère aîné, il sera tout honteux et tout mortifié
+d'avoir pris tant de peine.» Nous touchions au faite de la montée; je
+résolus de ne pas le condamner à descendre le versant au trot, et,
+certaine qu'après avoir vu ma figure, il allait décidément renoncer à me
+servir d'escorte, je laissai tomber, comme par hasard, mon voile sur mes
+épaules, et fis un petit mouvement vers la portière, comme pour regarder
+le pays. Mais quelle surprise, dirai-je agréable ou pénible, fut la
+mienne, lorsque cet enfant, au lieu de reculer comme à l'aspect de
+la Gorgone, me lança un regard où se peignait naïvement la plus vive
+admiration? Non, jamais, lorsque j'avais moi-même dix-huit ans, je ne
+vis un oeil d'homme me dire plus éloquemment: «Vous êtes belle comme le
+jour.»
+
+Soyons franche, car, aussi bien, vous ne pouvez pas me prendre pour une
+sainte; le plaisir l'emporta sur le dépit, et ma vertu de matrone ne
+put tenir contre ce regard de limpide extase et ce demi-sourire où
+se peignait, au lieu de l'ironie dédaigneuse sur laquelle j'avais
+malicieusement compté, une effusion de sympathie soudaine et de
+confiance affectueuse. L'enfant avait faiblement rougi en me voyant le
+regarder, de mon côté, avec quelque bienveillance maternelle, mais ce
+léger embarras ne pouvait vaincre le plaisir évident qu'il avait à
+attacher ses yeux sur les miens. Il retenait la bride de son cheval
+pour ne pas s'écarter de la portière, et son trouble mêlé de hardiesse,
+semblait attendre une parole, un geste, un léger signe qui l'autorisât à
+m'adresser la parole. Enfin, voyant que je commençais à l'examiner
+avec un peu de sévérité feinte, il se décida à me saluer fort
+respectueusement.
+
+On salue beaucoup et à tout propos dans ce pays-ci, surtout les dames,
+lors même qu'on ne les connaît pas. Je rendis légèrement le salut, et me
+retirai dans le fond de ma voiture, un peu émue, je le confesse: car, au
+premier moment de la surprise, toute femme sent que le plaisir de plaire
+est invincible en dépit du serment... qui sait? peut-être à cause du
+serment qu'ella a fait d'y renoncer; mais cette bouffée de jeunesse et
+de vanité ne dura point. Je pensai tout de suite à ma fille Agathe, je
+me dis que je la volais, et que le pur regard d'un si beau jeune homme
+lui fut revenu de droit, si elle s'était trouvée à mes côtés. Je remis
+mon voile, je levai la glace et j'arrivai au relais où je devais quitter
+la poste, sans avoir voulu m'assurer de la suite de l'aventure. Le
+cavalier me suivait-il encore? je n'en savais vraiment rien.
+
+Mon cocher et mes chevaux m'attendaient là pour me conduire jusque chez
+moi. En payant les postillons, je vis Tony à quelque distance, parlant
+bas et avec beaucoup de vivacité au jeune cavalier, qui avait mis pied
+à terre. Tony riait, frappait dans ses mains, et l'autre paraissait
+chercher à contenir cette pétulance. Je crus même voir qu'il lui donnait
+de l'argent, et cela me parut fort suspect, d'autant plus que, lorsque
+je rappelai Tony pour partir, je le vis tenir l'étrier de son nouveau
+protecteur, et prendre congé de lui en lui faisant des signes
+d'intelligence. Nous nous remîmes en route pour cette dernière étape, et
+l'étranger nous suivit à quelque distance.
+
+Je m'avançai sur la banquette de devant, et, frappant sur le bras de
+Tony, placé sur le siège: «Quel est ce jeune homme à qui vous avez
+parlé, et d'où le connaissez-vous?» lui demandai-je d'un ton sévère.
+La tête de Tony dépassant l'impériale, je ne pus voir si sa figure se
+troublait; mais je l'entendis me répondre avec assez d'assurance:--Je ne
+les connais point, Madame, mais ça a l'air d'un brave jeune homme; il
+a des lettres de recommandation pour madame: mais il a dit qu'il ne se
+permettrait point de les lui remettre sur le chemin. Il vient avec nous,
+il descendra à l'auberge du village, et il viendra voir ensuite au
+château si madame veut bien recevoir sa visite.
+
+--C'était donc là ce qu'il te disait?
+
+--Oui, et il me demandait si je pensais que madame serait visible en
+rentrant, ou seulement demain matin. J'ai dit que je n'en savais rien,
+mais qu'il pouvait bien essayer, que nous n'avions pas fait une longue
+route, et que madame ne se couchait pas ordinairement de bonne heure.
+
+--Et c'est pour donner de si utiles renseignements, que vous recevez de
+l'argent, Tony?
+
+--Oh! non, Madame, je venais d'entrer dans un bureau de tabac pour lui
+acheter des cigares, et il m'en remettait l'argent.
+
+Ces explications me parurent assez plausibles, et je me tranquillisai
+tout à fait. Néanmoins, un reste de curiosité me décida à recevoir cette
+visite aussitôt que je fus rentrée, et après avoir pris seulement le
+temps d'embrasser Agathe.
+
+Le jeune homme fut introduit, et, dès que j'eus jeté les yeux sur
+l'adresse de la lettre qu'il me présenta, je lui fis amicalement signe
+de s'asseoir. Quelles méfiances et quels scrupules eussent pu tenir
+contre votre écriture, ma chère Alice? Et comment celui qui m'apporte un
+mot de vous ne serait-il pas reçu à bras ouverts?
+
+Mais quel singulier petit billet que le vôtre, et pourquoi avez-vous
+semblé favoriser l'espèce de mystère dont il plaît à votre protégé de
+s'entourer? Qu'est-ce qu'un _jeune homme qui va avoir le bonheur de
+me voir en Italie, et qui tâchera de se recommander de lui-même? Vous
+désirez_ que je sois _bonne pour lui_, et vous ne me dites pas son nom?
+Il faut qu'il me le déclare lui-même, qu'il m'apprenne qu'il est _l'ami
+de votre fils, un peu votre parent_, qu'il ne _vous connaît pourtant pas
+beaucoup_, qu'il avait un grand désir de m'être présenté, et qu'il me
+supplie de ne pas le juger trop défavorablement d'après son embarras
+et sa gaucherie? J'ai d'abord accepté tout cela sans examen, mais
+maintenant que j'y songe, et que je vois votre protégé si peu au courant
+de ce qui vous concerne, je commence à m'inquiéter un peu et à me
+demander si la personne à laquelle vous avez donné ou envoyé une lettre
+pour moi (car ceci même n'est pas bien clair) est réellement celle qui
+me l'a remise. Voyons, m'avez-vous adressé un M. Charles de Verrières,
+brun, joli, âgé de dix-huit ou dix-neuf ans, parfaitement élevé, quoique
+un peu bizarre parfois, peu fortuné et encore sans état, à ce qu'il dit;
+voyageant, au sortir du collège, pour se former l'esprit et le coeur,
+apparemment? Répondez-moi, ma très-chère, car je suis intriguée.
+
+Pour que vous en jugiez, ou que vous connaissiez un peu mieux ce protégé
+qui vous connaît si peu, je reprends ma narration.
+
+Gagnée et vaincue par votre recommandation, et apprenant qu'il était
+venu de Milan exprès pour me voir, j'ai envoyé chercher son cheval et
+ses effets à l'auberge, j'ai installé chez moi mon jeune hôte, et nous
+avons passé ensemble dans la salle a manger, où Agathe nous attendait
+pour souper. Jusque là, nous avions été entre _chien et loup_; lorsque
+nous nous retrouvâmes en face, les bougies allumées, je retrouvai
+l'étrange et profond regard de l'enfant toujours attaché sur moi, avec
+un mélange de crainte, d'admiration, de curiosité, et parfois aussi de
+doute et de tristesse. Jamais physionomie d'amoureux, enflammé à la
+première vue, n'exprima mieux les angoisses et l'entraînement d'une
+passion soudaine. Pourtant ma raison rejetait et rejettera toujours une
+si absurde hypothèse. Le premier étonnement était passé, et, avec lui,
+la sotte satisfaction dont je n'avais pu me défendre. Ce jeune homme
+m'avait servi de miroir pour me dire que j'étais belle encore; mais quel
+rapport pouvait s'établir entre son âge et le mien? La présence d'Agathe
+me communiquait d'ailleurs ce calme souverain qui émane d'elle et qui
+réagit sur moi. Quand Agathe est là, il n'y a point de folle pensée qui
+puisse approcher du cercle magique qu'elle trace autour de nous deux. Je
+me disais donc que ce jeune homme avait quelque grâce importante à me
+demander, qu'il attendait de moi son bonheur ou son salut; et la pensée
+qu'il connaissait Agathe, qu'il était épris d'elle, et chastement
+favorisé en secret, commençait à me venir.
+
+[Illustration 10.png: Appuyée sur l'épaule d'Agathe...]
+
+Mais la tranquillité d'Agathe me détrompa bientôt. Elle ne le
+connaissait pas, elle ne l'avait jamais vu; et lui, cet enfant si
+impressionnable, si avide d'admirer la beauté, si soudain dans
+l'expression muette de son penchant secret, il ne regardait point
+Agathe, il ne la voyait pas. Il ne voyait que moi. Celle luxuriante
+jeunesse de ma fille, ces yeux purs, cette bouche fraîche, cet air
+angélique, tout cela ne lui disait rien. Il semblait qu'il n'eût pas le
+loisir de s'apercevoir de sa présence.
+
+Je ne savais que penser de ce jeune homme: son excessive: politesse, ce
+raffinement d'égards et de menues attentions pour les femmes, qui, en
+France, appartient aux patriciens exclusivement, me donnait la certitude
+qu'il était ce qu'autour de vous, Alice, on appelle _bien né_: mais,
+en même temps, il montrait une instruction solide, et complète, une
+maturité de jugement et une absence de prétentions, qui, vous le savez
+bien, et vous me permettez bien de vous le dire, sont extrêmement rares
+chez les enfants de votre caste. L'instruction des classés moyennes est
+plus précoce, à cet égard, plus spéciale, et j'ai toujours remarqué,
+entre les bacheliers de la bourgeoisie et ceux de la noblesse, la
+différence qu'il y a entre une éducation imposée comme nécessaire et
+celle qui n'est réputée que d'agrément. Notre Charles (ou plutôt votre
+Charles), avait donc l'esprit d'un roturier et les manières d'un
+gentilhomme, et cela en fait un personnage original et frappant, à cet
+âge où les adolescents de l'une ou de l'autre classe portent tous le
+même cachet, ou de gaucherie sauvage, ou de confiance ridicule. Celui-ci
+n'a rien de lourd et rien de frivole, rien de pédant et rien d'éventé.
+Il parle quelquefois comme un homme mûr qui parle bien, et, en le
+faisant, il ne perd rien de la grâce et de l'ingénuité de son âge. Il
+est réfléchi à l'habitude, étourdi par éclairs, sérieux d'esprit, gai de
+caractère, retenu avec bon goût, expansif avec entraînement. Enfin, il
+faut le dire, Alice, et voilà ce qui me désole, il est charmant, il est
+accompli, et si j'avais seize ou dix sept ans, j'en serais folle.
+
+Et pourquoi et comment ne l'est-_elle_ pas? Est-ce parce qu'elle est
+vivement frappée au coeur, qu'elle cache si bien sa folie? Ou, si elle
+ne sent rien pour lui, est-ce qu'elle serait égoïste et insensible? Je
+m'y perds!
+
+[Illustration 11.png: Je vis Tony à quelque distance, parlant bas...]
+
+Voilà encore mon récit interrompu par des réflexions et des exclamations
+auxquelles vous ne comprenez rien.
+
+Je renonce à raconter avec détail et, en trois mots, vous allez
+m'entendre. Le lendemain, il a enfin très-bien remarqué Agathe. Au grand
+soleil du matin, grâce à Dieu, j'ai apparemment repris mon aspect de
+matrone romaine. Le regard de mon hôte n'était plus si brillant; il
+était plus doux, et le respect semblait tempérer la sympathie. Au grand
+soleil du matin aussi, ces pâles jasmins qui éclosent sur les joues
+suaves et fines d'Agathe exhalaient un irrésistible parfum d'innocence.
+Charles a senti cette fleur passer entre lui et moi dans l'atmosphère.
+Il a relevé la, tête, et ce qui était logique et légitime est arrivé; il
+a été frappé, charmé, doucement et délicieusement pénétré. J'ai vu
+ce retour vers le cours naturel des choses, la jeunesse attirant la
+jeunesse, et je ne m'en suis pas alarmée. Qu'est-ce qu'un souffle
+qui passe? Qu'est-ce qu'un voyageur qui arrive la veille et part le
+lendemain?
+
+Mais il ne partit pas le lendemain. Je ne sais comment la chose se fit,
+il se rendit nécessaire pour le jour suivant. Nous devions entreprendre
+une grande promenade sur le lac. J'ignore si le rusé connaissait le lac,
+mais il eut l'air de ne pas le connaître, de nous demander l'itinéraire
+de la tournée pittoresque qu'il projetait de faire en nous quittant;
+et moi, avec cette candeur qui porte les habitants d'un beau pays à en
+faire les honneurs aux étrangers, je lui appris que nous serions par là,
+je lui donnai rendez-vous vers certains rochers, et, peu à peu, on se
+fit si bien à l'idée de passer la journée ensemble, qu'on trouva plus
+sûr, pour se rencontrer à point, de partir et d'arriver dans la même
+barque.
+
+Cette journée fut charmante, un temps magnifique, des sites délicieux,
+un enjouement expansif qui alla presque jusqu'à l'intimité, et ces mille
+petits incidents champêtres qui rapprochent et lient plus qu'on ne
+l'avait prévu. Tony était notre gondolier et nous égayait comme à
+dessein, par sa bonne humeur et ses lazzis naïfs.
+
+Le soir, quand nous rentrâmes, nous étions tous trop fatigués pour que
+Charles se remît en route, et il prit congé de nous, pour le lendemain
+matin. Il devait partir avec le jour; mais, à midi, il était encore à
+l'auberge. Le maréchal avait encloué son cheval; il en cherchait un
+autre, et n'en trouvait pas. Il fallut bien songer à lui en offrir un,
+et l'inviter à venir déjeuner en attendant; mais, le lendemain, nous
+allions à quelque distance sur la route de Milan, et nous pouvions le
+conduire jusque là. Agathe fit cette réflexion avec un naturel parfait:
+je n'y vis pas d'objection. Une affaire survint et retarda notre
+voyage......Que vous dirai-je?
+
+Charles passa huit jours avec nous, sans que le hasard nous amenât
+aucune visite, et, durant toute cette semaine, voyant Agathe à toute
+heure, écoutant sa voix charmante, faisant de la musique et de la
+peinture avec elle, il en devint amoureux, du moins je le crois, et il
+m'est impossible d'expliquer autrement la douleur visible et profonde
+avec laquelle il nous quitta, la joie enthousiaste qu'il éprouva
+lorsqu'il se fut fait autoriser à revenir au bout d'un mois, époque à
+laquelle il devait repasser pour aller à Venise.
+
+Et, au lieu de repasser au bout d'un mois, il vient de repasser, comme
+il dit, au bout de huit jours. De prétendues affaires l'ont obligé
+d'abréger son séjour à Milan, il n'a pas pu traverser la vallée sans
+s'arrêter pour nous saluer, et voilà encore huit jours qu'il nous salue
+et nous fait ses adieux.
+
+De tout cela il résulte, Alice, que ma fille a un amoureux terriblement
+amoureux, je vous jure, et qui s'est tellement donné à nous, coeur
+et âme que je ne sais pas du tout comment je vais le décider à nous
+quitter. Il faut pourtant s'y résoudre, car les prétextes vont manquer
+mutuellement, et la vie est si bizarrement arrangée, qu'il ne suffit
+pas de se plaire et de se convenir parfaitement les uns aux autres pour
+rester ensemble indéfiniment: il faut des prétextes; les convenances,
+qui sont un admirable système de prudence destiné à nous faire toujours
+sacrifier le présent à l'avenir, le certain à l'incertain, la joie à
+l'ennui, et la sympathie à la défiance, les convenances exigent que nous
+éloignions celui que nous voudrions garder, de peur qu'un jour ne
+vienne où nous regretterions de l'avoir retenu. Et pourtant alors,
+ces prétextes ne manqueraient pas; car l'usage autorise les prétextes
+menteurs et désobligeants. Il ne demande d'art et de vraisemblance
+qu'à ceux qui donneraient du bonheur. Et pourtant aussi, ce jour où on
+voudrait l'éloigner n'arrivera peut-être jamais... Peut-être que sa
+présence nous serait à jamais douce et bienfaisante... Alors, raison de
+plus pour qu'il s'en aille; car, si on l'aime, il ne faut pas qu'il s'en
+doute; et, s'il s'en doute déjà, il ne faut à aucun prix le lui dire
+sincèrement. La loyauté gâterait tout, elle inspirerait bien vite la
+méfiance à celui qui, de son côté, est au désespoir d'en inspirer... Et
+voilà les cercles vicieux qui se déroulent à l'infini, lorsqu'on met
+aux prises, dans la première circonstance venue, les lois d'un noble
+instinct et celles d'un monde hypocrite et froid.
+
+Et, après tout, il se trouve qu'en fait, le monde a raison
+quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, et que les cas où on lui sacrifie
+quelque chose de vraiment regrettable sont des cas exceptionnels. Ce
+n'est pas la froide méfiance du monde qui a fait la corruption et la
+perversité: c'est la perversité et la corruption des moeurs qui ont
+rendu nécessaires les lois glacées de la convenance.
+
+Au fait, pourquoi, dans cette occasion-ci, serait-il prouvé qu'on doit
+écouter sa sympathie et se révolter contre l'usage? ce jeune homme nous
+plait énormément, cela est certain. Il est d'un commerce exquis, sa
+figure et ses manières ont un charme qui tournerait la tète d'une jeune
+fille un peu romanesque et qui ferait battre d'amour et d'orgueil le
+coeur d'une mère. Si je consulte mon instinct, je dois m'imaginer que
+c'est là le fils de mon choix et désirer ardemment qu'il plaise à ma
+fille, qu'ils se voient, qu'ils s'entendent, et qu'un jour arrive, où,
+un peu moins enfants l'un et l'autre, ils s'engagent l'un à l'autre.
+
+Il me semble bien que nous nous convenons tous les trois, qu'il est et
+serait à jamais heureux avec nous, et que, lui, compléterait notre vie.
+C'est pour le coup que je serais calme et guérie de tout le passé, en
+voyant naître et en surveillant maternellement ces innocentes amours;
+j'aurais une famille, et chaque année, ajoutée à ma vieillesse, au lieu
+de m'apporter l'effroi de l'abandon et de l'isolement, me donnerait
+l'espoir et la certitude de voir s'agrandir le cercle de mes saintes
+affections.
+
+Mais tout cela peut n'être qu'un rêve et une dangereuse illusion. Cet
+enfant, quand il nous reviendra dans quelques années, sera peut-être
+corrompu; et peut-être alors rougirais-je d'avoir songé à lui faire
+espérer le coeur et la main d'Agathe.
+
+Et, dès à présent, quel est-il, après tout? Il me semble que je le
+connais, que je l'ai toujours connu, que je lis dans son âme, que je n'y
+vois rien que de pur et de beau; mais ne me trompé-je point? Ne suis-je
+pas prévenue par quelque attrait romanesque, par cette séduction de la
+beauté à laquelle je suis encore trop sensible, par l'isolement où
+je vis, et un certain besoin d'illusions qui se reporte sur l'avenir
+d'Agathe, faute de pouvoir s'exercer sur moi-même? Et d'ailleurs,
+quoi de plus fragile que cette beauté d'une âme à peine ouverte aux
+impressions de la vie?
+
+Il est certain, d'ailleurs, qu'il y a en lui quelque chose de
+mystérieux, et qu'il a de puissants motifs pour ne nous parler ni de sa
+famille, ni de ses amis, ni de sa position dans le monde, ni d'aucune
+de ses relations. Quand je cherche à l'interroger, ses réponses sont
+laconiques, évasives. Quelquefois même elles ne sont pas d'accord avec
+ses précédentes réponses, et il se trouble quand j'en fais la remarque,
+comme s'il y avait à son nom quelque malheur on quelque honte attachés
+fatalement. Mais l'instant d'après il rit de son embarras, et alors son
+regard et ses manières ont une franchise, une confiance, une spontanéité
+d'affection, qui semblent protester contre la réserve de ses paroles et
+attester que son âme est à l'abri de tout reproche et de tout soupçon.
+On dirait alors qu'il se moque tendrement de mes inquiétudes, et qu'il
+se sent le maître de les faire cesser.
+
+Moi, j'ai dans l'idée que c'est un enfant de l'amour, le fils ignoré de
+quelque noble et pieuse dame dont il a deviné et veut garder fidèlement
+le secret. S'il en est ainsi, et que par-dessus le marché il soit
+pauvre, raison de plus pour qu'il m'intéresse et que je caresse le rêve
+de devenir sa mère. On dirait qu'il devine cela, qu'il y compte, et
+c'est peut-être pour cette confiance que je l'aime tant.
+
+Au milieu de toutes mes perplexités, Agathe reste calme comme Dieu même.
+Elle l'aime pourtant, je le crois; car elle paraît plus heureuse quand
+il est là: elle pense, voit et parle comme lui sur tous les points.
+Elle l'apprécie et l'admire même avec une naïveté incroyable; mais
+la tranquillité de ce bonheur et l'incurie de cette affection me
+surpassent. Il semble qu'elle ne se doute point qu'ils vont se quitter
+pour longtemps, peut-être pour toujours, ou bien qu'elle s'imagine que
+le regret et l'absence ne font point de mal. Cette fille si sage et
+si sensée aurait-elle l'imprévoyance d'un enfant? ou bien son courage
+est-il si bien trempé, son enthousiasme si caché et si profond, qu'elle
+soit invulnérable au doute et à la souffrance? Moi, qui aime ce jeune
+homme pour elle, et à cause d'elle, je suis mille fois plus agitée.
+
+Et ne doit-il pas en être ainsi? Agathe est un enfant gâté, à qui
+le bien est venu en dormant, et qui se repose sur ma prudence et ma
+tendresse. Elle s'imagine peut-être sérieusement que c'est là le fiancé
+que je lui destine, et sa superbe indolence de petite fille adorée
+accepte ce bonheur comme elle a accepté la fortune, la liberté et
+mon amour, sans surprise et sans transport. Oui, c'est à moi d'être
+vigilante et soucieuse; c'est à moi, qui ai foulé aux pieds l'opinion
+pour mon propre compte, de faire bonne garde pour que la _fille de
+César_ ne soit pas même soupçonnée; c'est à moi d'étudier en tremblant
+les jeunes gens qui passent le seuil de notre sanctuaire, et d'empêcher
+qu'un souffle malfaisant n'y pénètre. Étrange fille qui m'impose des
+devoirs si étrangers à mes habitudes et à mon caractère, qui ne se doute
+point que cela soit si difficile et si grave pour moi!
+
+Il faut pourtant sortir de cette position. Il ne m'arrive pas de lettre
+de vous; Charles ne paraît pas disposé à partir si je ne l'y force, et
+je vous en demande bien pardon, ma soeur, mais je vais mettre votre
+protégé tout doucement dehors, car je ne veux pas qu'il croie si aisé
+d'être l'amant et le fiancé de ma fille.
+
+
+
+LETTRE QUATRIÈME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Lundi 16.
+
+--Je relis tout ce que je vous écrivais hier, et je pense que mon
+cerveau avait un peu de fièvre, car je trouve, aujourd'hui, qu'il n'y
+avait pas du tout lieu à m'inquiéter si fort. Je vois les choses tout
+autrement ce matin. Il ne me semble plus que Charles soit amoureux
+d'Agathe, ni qu'Agathe ait encore pensé à la possibilité d'avoir une
+inclination. Ils sont, il est vrai, plus gais, plus intimes, plus
+camarades, si l'on peut ainsi dire, qu'ils ne l'ont encore été. On
+croirait voir le frère et la soeur; mais cette amitié enjouée, à la
+veille de se quitter, ne ressemble pas à l'amour. Non, ils sont trop
+jeunes, et c'est ma vieille tête, remplie de souvenirs brûlants et
+flétrie par l'expérience, qui a construit tout ce roman, auquel, dans
+leur candeur, ces enfants ne songent point. Hier soir, Agathe a eu
+envie de dormir à neuf heures; elle a été tranquillement se coucher en
+folâtrant avec nonchalance, On n'a pas envie de dormir quand on aime et
+qu'on peut rester jusqu'à minuit auprès de son amant.
+
+Et lui, au lieu d'être triste, ou de ressentir quelque dépit, lui a
+souhaité un bon somme avec d'innocentes plaisanteries. Il n'a pas paru
+s'ennuyer le moins du monde de rester tête à tête avec moi tandis que je
+faisais de la tapisserie; et comme je l'engageais à aller dormir aussi,
+il m'a suppliée d'un ton caressant de ne pas l'envoyer coucher de si
+bonne heure. «Je serai bien sage, me disait-il, je ne vous fatiguerai
+pas de mon babil; si vous voulez rêver ou réfléchir en travaillant, je
+ne ferai pas le moindre bruit. Je me tiendrai là dans un coin comme
+votre chat. Pourvu que je sois avec vous, c'est tout ce qu'il me faut
+pour passer une bonne et chère soirée.»
+
+C'est par de semblables câlineries d'une délicatesse incroyable que
+cet enfant-là trouve le moyen de se faire chérir. Elles sont si vives
+parfois que si Agathe n'était pas ici, je m'imaginerais peut-être qu'il
+est épris de mes quarante-cinq ans. «Charles, lui ai-je dit, vous avez
+une mère, n'est-ce pas?--Certainement, tout le monde a une mère.--Eh
+bien, si j'étais votre mère, je serais jalouse.--On voit bien que vous
+n'êtes pas mère, les mères ne sont pas jalouses.--La vôtre ne l'est pas?
+Elle est donc bien calme ou bien préoccupée?--Une mère est l'image de
+Dieu, et Dieu n'est pas jaloux de ses enfants.»
+
+Et après cette réponse, pour détourner mes questions, il s'est mis à me
+parler de vous, et à me questionner sur votre compte, disant qu'il avait
+eu peu d'occasions de vous voir, et qu'il savait seulement que vous
+étiez une personne des plus respectables.
+
+--Respectable est peu dire; ai-je répondu: vous pourriez dire adorable
+et ne rien dire de trop. Je lui appliquerais ce que vous disiez tout
+à l'heure des mères en général. Les femmes comme madame de T... sont
+l'image de Dieu sur la terre.
+
+--En vérité? En ce cas, son fils doit bien l'aimer!
+
+--Comment ne savez-vous pas à quel point, si vous êtes son ami?
+
+--Oh! son camarade plus peut-être que son ami. Cet enfant-là d'ailleurs
+est un étourdi qui ne vaut probable ment pas sa mère.
+
+--Ce n'est pas ce que sa mère m'écrit de lui. Elle dit que c'est un
+ange, et je le crois.
+
+--Vraiment, elle dit cela de Félix, cette bonne madame de T...? Vous
+voyez bien que les mères sont des êtres divins!
+
+--Mais je ne suis pas contente de votre manière de parler du fils
+d'Alice...
+
+--Alice? madame de T...? Dites-moi, je vous en prie si vous la trouvez
+belle autant qu'on le dit?
+
+--Comment, vous ne l'avez donc jamais vue?
+
+--Oui, elle m'a semblé belle! autant que je puis m'en souvenir.
+
+--Tenez, lui ai-je dit, en tirant de mon sein votre portrait que je ne
+quitte jamais, la voilà, mais cent fois moins belle, moins angélique,
+moins parfaite qu'elle n'est en réalité.
+
+Il a pris votre portrait, et l'a tenu dans ses mains, le regardant sans
+cesse en m'écoutant parler. Il éprouvait une sorte d'émotion étrange, et
+je crois vraiment, Alice, qu'il devenait amoureux de vous. Cet enfant
+est impressionnable à un point extraordinaire. Ou c'est quelque génie de
+peintre qui va prendre son essor et que la beauté tourmente et subjugue,
+ou c'est une organisation d'artiste, mobile, enthousiaste, prête à
+s'enflammer à toutes les étincelles qui courent dans l'atmosphère. Il me
+questionnait toujours: affectant une légèreté badine, et, pourtant,
+je voyais une ardente curiosité percer sous cette petite feinte. Il
+souriait, rougissait, et, à mesure que je m'animais en parlant de vous
+avec passion, il devenait si tremblant que je craignais d'avoir été trop
+loin, et je m'arrêtai tout d'un coup, pour lui retirer votre portrait
+qu'il serrait convulsivement contre sa poitrine... Pardonnez-moi, Alice,
+mais j'ai cru un instant que cet enfant me faisait un mystère de sa
+passion pour vous, et qu'il avait menti en disant vous connaître à
+peine, de peur qu'à sa manière de parler de vous je ne vinsse à le
+deviner. Vous êtes encore assez jeune pour inspirer un violent amour;
+vous avez éloigné le jeune Charles en voyant les ravages que vous
+causiez involontairement; et, en me le recommandant, vous n'avez pas
+trop osé vous expliquer sur son compte... Voilà, du moins, le nouveau
+roman que, pendant quelques minutes, j'ai improvisé sur vous et sur lui!
+
+Mais la scène a changé, et j'ai failli encore une fois me croire l'objet
+de cette flamme que je rêve en lui, et qui n'y est, en réalité, qu'à
+l'état de vague aspiration pour toutes les femmes. En me rendant votre
+portrait, il a pris impétueusement mes mains, et y a porté ses lèvres,
+baisant à la fois et mes mains et votre image; et alors, se pliant sur
+ses genoux d'une manière enfantine et gracieuse, moitié fils, moitié
+amant: «Vous êtes la plus admirable des femmes! s'est-il écrié: oui!
+après une autre femme, que je sais, il n'y a rien, de plus vrai, de plus
+aimant et de plus parfait que vous sur la terre. On me l'avait bien dit
+que vous étiez d'une beauté divine et d'une éloquence irrésistible! mais
+il y avait des gens qui prétendaient que vous n'étiez pas bonne et qu'il
+fallait se méfier de votre puissance; moi, dès le premier regard que
+j'ai jeté sur votre figure divine, j'ai senti que ces gens-là en avaient
+menti; et depuis, chaque parole que vous avez dite m'a pénétré au fond
+du coeur. Aussi, je le répète, après une autre femme à laquelle j'ai
+donné mon coeur et mon âme, il n'en est point que j'aime et que je
+vénère plus que vous.
+
+--Et cette femme, mon cher enfant, ne serait-ce point Agathe? lui ai-je
+dit, entraînée à cette imprudence par l'émotion puissante qu'il me
+communiquait.
+
+--Agathe! s'est-il écrié avec une surprise évidente. Agathe?... Pourquoi
+donc Agathe?... Ah! oui, il est certain que mademoiselle Agathe est
+charmante. Elle est belle, elle est bonne, elle a de l'intelligence et
+du coeur. Oui, oui, je l'aime bien tendrement, permettez-moi de vous
+dire cela. Je voudrais être son frère! Si j'avais âge d'homme, je
+voudrais être son mari. Mais à l'heure qu'il est, ce n'est pas elle que
+je vous préfère, c'est une autre... c'est ma mère!
+
+Il a dit cela avec tant d'effusion, et il y avait quelque chose de si
+angélique en lui, que j'ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je l'ai
+embrassé au front, et je lui ai demandé de me parler de sa mère; mais
+voilà où je me confirme dans l'idée qu'il n'est pas fils légitime: c'est
+qu'après cet élan passionné pour la femme qui lui a donné le jour, il
+n'a plus voulu ajouter un mot, remettant à une autre fois une confidence
+qu'il prétend avoir à me faire.
+
+
+
+LETTRE CINQUIÈME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Mardi 17.
+
+Oh! Alice, quel dénouement à notre aventure! et que mon roman me plaît
+mieux ainsi! Comme vous avez dû rire, malicieuse amie, depuis le
+commencement de cette longue et absurde lettre! Mais je ne la déchirerai
+pas: car, au milieu de mes extravagances, je vous ai dit tout ce que je
+pense de lui, tout ce que je sens pour lui, et vous verrez bien que mon
+coeur avait deviné ce que mon esprit, incroyablement obtus en cette
+circonstance, ne pouvait pas pénétrer. Je suis sûre qu'il vous a écrit
+en même temps que moi tout ce qui se passait entre nous, et que vous
+allez recevoir nos deux versions à la fois. Je veux continuer la mienne
+afin que vous compariez; et, si ce petit démon vous fait quelque
+mensonge, soyez sûre que c'est moi qui dis la vérité.
+
+Ce matin, Charles devait décidément partir. Il nous avait dit adieu;
+mais un adieu si tranquille et si enjoué même, que j'en étais blessée,
+et j'en revenais à penser que cet enfant, admirablement doué sous le
+rapport de la figure et de l'esprit, avait le coeur volage et personnel
+des futurs grands artistes.
+
+Il part en effet, il monte à cheval, il disparaît; je me sentais mal.
+Je n'osais regarder Agathe, je craignais de la voir tout à coup pâle et
+consternée, et de deviner son amour trop tard pour y porter remède. Je
+la regarde enfin. Elle était tranquille, belle, reposée; elle avait bien
+dormi, elle n'avait pas versé une larme, elle souriait à sa perdrix!
+
+Cela me fit plus de mal encore. Les enfants d'aujourd'hui sont bien
+forts, me disais, et bien froids! L'amour n'est plus de ce siècle; je
+l'ai cherché toute ma vie sans le trouver, et cette jeune génération ne
+se donnera même pas la peine de le chercher. C'est mieux, à coup sûr,
+c'est plus sage et plus heureux; mais je ne comprends plus rien à la
+vie!
+
+Tony arrive là-dessus; il avait une figure inouïe. Il riait, rougissait,
+balbutiait et tournait une lettre dans ses mains «Qu'as-tu donc? Est-ce
+que M. de Verrières a oublié quelque chose?
+
+--Non, non, Madame, ce n'est pas lui, c'est un autre, à présent!
+
+--Comment? quel autre? Donne donc!
+
+--C'est M. Félix qui arrive, M. Félix de T..., le neveu à feu M. le
+comte!
+
+J'ouvre la lettre. «Ma chère tante, voulez-vous permettre à un neveu,
+dont vous vous souvenez sans doute à peine, mais qui ne vous a jamais
+oubliée, de venir vous embrasser de la part de sa mère? Il est à votre
+porte.
+
+FÉLIX DE T...»
+
+Eh bien! Alice, je ne sais où j'ai l'esprit; mais il parait que, hors
+les cas, aujourd'hui oubliés, d'amour et de jalousie, je ne possède
+aucune pénétration. Me voilà éperdue de joie, courant au-devant de ce
+neveu, dont je n'ai jamais reçu un signe de souvenir et d'affection, ce
+qui me blessait un peu, quoique je ne vous en aie jamais parlé, mais que
+j'adore déjà, parce qu'il est votre fils et parce qu'il m'écrit un si
+aimable billet.
+
+Je m'élance. Agathe me suit, Tony rit et saute comme un fou. Un
+tourbillon de poussière vient à nous. Un homme descend de cheval au
+milieu de ce nuage et se précipite dans mes bras... C'est Charles de
+Verrières, c'est-à dire, c'est Félix de T...!
+
+Oh! quel être que votre fils, Alice! Quel adorable enfant cela fait
+aujourd'hui, et quel homme irrésistible ça sera un jour! Vous seule
+pouviez mettre au monde et développer un pareil naturel! Comment n'ai-je
+pas compris, dès la première vue, qu'il n'y avait pas d'enfant comme
+lui, à moins que ce ne fût l'enfant d'Alice!
+
+Alors, me prenant un peu à part, après les premières effusions, il m'a
+confessé la cause de toute cette petite comédie. Il avait, malgré vous,
+malgré lui-même, quelques préventions contre moi. Il avait entendu
+parler de moi si diversement! Dans votre famille, il y a encore de vieux
+parents si acharnés contre la pauvre Isidora, et on vous fait un crime
+si grave, ma divine amie, de me traiter comme votre soeur! L'enfant
+croyait à vous plus qu'aux autres; mais, quand on lui disait que je vous
+trompais, que je ne vous aimais pas, que j'étais un génie infernal, un
+esprit de ténèbres et de perdition, il était effrayé et n'osait vous le
+dire. Enfin, envoyé par vous à Milan, avec un parent qui voulait lui
+montrer une partie de l'Italie, il a résolu de me voir sans se faire
+connaître, et il m'a répété aujourd'hui ce qu'il me disait l'autre jour.
+D'abord, la voix publique lui apprenait sur son chemin que je n'étais
+pas une mauvaise femme; il a vu que je n'employais pas ma fortune à de
+méchantes actions. Sans doute, on lui aura dit aussi ce dont il a la
+délicatesse de ne point parler, le cher enfant! à savoir qu'à l'endroit
+des moeurs j'étais désormais _irréprochable!_ Enfin, il m'a vue, il m'a
+trouvée belle, et d'une beauté qui lui a plu. Il m'a dit cela comme
+il vous le disait, et maintenant je l'écoute comme vous l'écouteriez
+vous-même. Et le reste, vous le savez: il s'est trouvé si heureux, si à
+l'aise, si bien selon son coeur auprès de moi, que, si ce n'était pour
+aller vous rejoindre, il ne voudrait jamais me quitter. Mais il peut
+rester encore quelques jours. Son parent est retenu à Milan par une
+affaire, et, d'après vos intentions, il l'a autorisé à passer ce temps
+près de moi.
+
+Tony qui, enfant, a beaucoup joué avec lui, l'avait reconnu au relais où
+il mit pied à terre la première fois à une petite cicatrice particulière
+qu'il a à la main, et qui provient d'une blessure prise en jouant avec
+lui, précisément. Tony, sachant qu'on voulait me faire une agréable
+surprise, a gardé le secret. Quant à Agathe, elle ne savait rien, sinon
+que Charles ne s'en allait pas pour tout de bon ce matin.
+
+S'aiment-ils? Ils s'aiment comme Félix me l'a dit, fraternellement; et
+un jour ils s'aimeront autrement, si nous le voulons toutes les deux,
+Alice. Vous le voudrez quand vous connaîtrez Agathe, et ce sera une
+manière, peut-être, de faire accepter à votre fils la fortune de son
+oncle, qui lui serait revenue en grande partie un peu plus tard. Mais
+laissons au temps à régler le cours des choses; j'étais une folle de le
+devancer par mon inquiétude; je ne comprenais pas que Charles pût rester
+et se plaire autant ici à cause de moi, et j'étais forcée de supposer
+que c'était à cause d'Agathe. A présent, je sais que Félix était chez sa
+tante pour l'amour d'elle, et si Agathe a aidé à lui faire trouver le
+temps agréable, c'est par rencontre et par bonne chance. Oh! ma chère
+Alice, quelles belles fleurs croissent dans le jardin de la vieillesse
+quand on a de tels enfants! et qu'il est doux de vivre en eux quand on
+est dégoûté de vivre pour soi-même! Que vous êtes heureuse d'être mère,
+et que je suis bien dédommagée de l'être devenue de coeur et d'esprit!
+
+
+
+FIN D'ISIDORA.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Isidora, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13744 ***