diff options
Diffstat (limited to '13744-0.txt')
| -rw-r--r-- | 13744-0.txt | 6431 |
1 files changed, 6431 insertions, 0 deletions
diff --git a/13744-0.txt b/13744-0.txt new file mode 100644 index 0000000..1967e45 --- /dev/null +++ b/13744-0.txt @@ -0,0 +1,6431 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13744 *** + +[Illustration: 00.png] + + + +ISIDORA + + + +NOTICE + +A Paris, 1845. C'était une très-belle personne, extraordinaire ment +intelligente, et qui vint plusieurs fois _verser son coeur à mes pieds_, +disait-elle. Je vis parfaitement qu'elle _posait_ devant moi et ne +pensait pas un mot de ce qu'elle disait la plupart du temps. Elle eût pu +être ce qu'elle n'était pas. Aussi n'est-ce pas elle que j'ai dépeinte +dans _Isidora_. + +GEORGE SAND. + +Nohant, 17 janvier 1853. + + + +PREMIÈRE PARTIE. + + + +JOURNAL D'UN SOLITAIRE A PARIS. + +Il y a quelques années, un de nos amis partant pour la Suisse nous +chargea de ranger des papiers qu'il avait laissés à la campagne, chez +sa mère, bonne femme peu lettrée, qui nous donna le tout, pêle-mêle, à +débrouiller. Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient déjà +servi à faire des sacs pour le raisin, et c'était peut-être la première +fois qu'ils étaient bons à quoique chose. Cependant nous eûmes le +bonheur de sauver deux cahiers qui nous parurent offrir quelque intérêt. +Quoiqu'ils n'eussent rien de commun ensemble, en apparence, la même +ficelle les attachait, et nous prîmes plaisir à mettre en regard les +interruptions d'un de ces manuscrits avec les dates de l'autre; ce qui +nous conduisit à en faire un tout que nous livrons à votre discrétion +bien connue, amis lecteurs. Nous avons désigné ces deux cahiers par les +numéros 1 et 2, et par les titres de _Travail_ et _Journal_. Le premier +était un recueil de notes pour un ouvrage philosophique que Jacques +Laurent n'a pas encore terminé et qu'il ne terminera peut-être jamais. +Le second était un examen de son coeur et un récit de ses émotions qu'il +se faisait sans doute à lui-même. + + + +CAHIER N° 1.--TRAVAIL. + +..................................................... +..................................................... +..................................................... +..................................................... + + +TROISIÈME QUESTION. + +_La femme est-elle ou n'est elle pas l'égale de l'homme dans les +desseins, dans la pensée de Dieu?_ + +La question est mal posée ainsi; il faudrait dire: _L'espèce humaine +est-elle composée de deux êtres différents, l'homme et la femme?_ Mais +dans cette rédaction j'omets la pensée divine, et ce n'est pas mon +intention. _En créant l'espèce humaine, Dieu a-t-il formé deux êtres +distincts et séparés, l'homme et la femme?_ + +Revoir cette rédaction dont je ne suis pas encore content. + + + +CAHIER N°2. JOURNAL. + +25 décembre. + +J'ai passé toute ma soirée d'hier à poser la première question, et je +me suis couché sans l'avoir rédigée de manière à me contenter, je me +sentais lourd et mal disposé au travail, j'ai feuilleté mes livres pour +me réveiller, j'ai trop réussi, je me suis laissé aller au plaisir de +comparer, d'analyser. J'ai oublié la formule de mon sujet pour les +détails. C'est parfois un grand ennemi de la méditation que la lecture. + +26 décembre. + +Je n'ai pu travailler hier soir, le vent a tourné au nord. Je me suis +senti paralysé de corps et d'âme. Les nuits sont si froides et le bois +coûte si cher ici! Quand je devrais mourir à la peine, je ne sortirai +pas de cette pauvre mansarde, je ne quitterai pas ce sombre et dur Paris +sans avoir résolu la question qui m'occupe. Elle n'est pas de médiocre +importance dans mon livre: régler _les rapports de l'homme et de la +femme dans la société, dans la famille, dans la politique!_ Je n'irai +pas plus avant dans mon traité de philosophie, que je n'aie trouvé une +solution aux divers problèmes que cette formule soulève en moi. J'admire +comme ils l'ont cavalièrement et lestement tranchée tous ces auteurs, +tous ces utopistes, tous ces métaphysiciens, tous ces poëtes! Ils ont +toujours placé la femme trop haut ou trop bas. Il semble qu'ils aient +tous été trop jeunes ou trop vieux.--Mais moi-même, ne suis-je pas trop +jeune? Vingt-cinq ans, et vingt-cinq ans de chasteté presque absolue, +c'est-à-dire d'inexpérience presque complète! Il y en a qui penseraient +que cela m'a rendu trop vieux. Il est des moments où, dans l'horreur de +mon isolement, je suis épouvanté moi-même de mon peu de lumière sur +la question. Je crains d'être au-dessous de ma tâche; et si je m'en +croyais, je sauterais ce chapitre, sauf à le faire, et à l'intercaler en +son lieu, quand mon ouvrage sera terminé à ma satisfaction sur tous les +autres points. + +26 décembre au soir. + +L'idée de ce matin n'était, je crois, pas mauvaise. J'essaierai de +passer outre, afin de m'éclairer sur ce point par la lumière que je +porterai dans toutes les parties de mon oeuvre et que j'en ferai +jaillir. Je me sens un peu ranimé par cette espérance... J'ignore si +c'est le froid, le ciel noir et le vent, qui siffle sur ces toits, +qui tiennent mon âme captive; mais il y a des moments où je n'ai plus +confiance en moi-même, et où je me demande sérieusement si je ne ferais +pas mieux de planter des choux que de m'égarer ainsi dans les âpres +sentiers de la métaphysique. + + + + +CAHIER N°1. TRAVAIL. + +QUATRIÈME QUESTION. + +_Quelle sera l'éducation des enfants_ dans ma république idéale? + +C'est-à-dire d'abord _à qui sera confiée l'éducation des enfants?_ + +RÉPONSE. + +A l'État. La société est la mère abstraite et réelle de tout citoyen, +depuis l'heure de sa naissance jusqu'à celle de sa mort. Elle lui +doit... (Voir pour plus ample exposé, mon cahier numéro 3, où ce +principe est suffisamment développé.) + +INSTITUTION. + +_La première enfance de l'homme sera exclusivement confiée à la +direction de la femme._ + +QUESTION. + +_Jusqu'à quel âge?_ + +RÉPONSE. + +_Jusqu'à l'âge de cinq ans._ + +C'est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement privé des +soins maternels. + +_Jusqu'à l'âge de dix ans._ + +C'est trop. L'éducation intellectuelle peut et doit commencer beaucoup +plus tôt. + +RÉPONSE. + +_ A partir de l'âge de cinq ans, jusqu'à celui de dix ans, l'éducation +des mâles sera alternativement confiée à des femmes et à des hommes._ + +QUESTION. + +_Quelle sera la part d'éducation attribuée à la femme?_ + +Je l'ai trop exclusivement supposée purement hygiénique. J'ai semblé +admettre, dans le titre précédent, que l'homme seul pouvait donner +l'enseignement scientifique. La femme ne doit-elle pas préparer, même +avant l'âge de cinq ans, cette jeune intelligence à recevoir les hauts +enseignements de la science, de la morale et de l'art? + +Cela me fait aussi songer que j'établis _a priori_ une distinction +arbitraire entre l'éducation des mâles et celle des femelles, presque +dès le berceau. Il faudrait commencer par définir la différence +intellectuelle et morale de l'homme et de la femme... + + + +CAHIER N°2. JOURNAL. + +27 décembre. + +Cette difficulté m'a arrêté court; je vois que j'étais fou de vouloir +passer à la quatrième question avant d'avoir résolu la troisième. Jamais +je ne fus si pauvre logicien. Je gage que le froid me rend malade, et +que je ne ferai rien qui vaille tant que soufflera ce vent du nord! + +Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire! tout ici est +privation et souffrance pour quiconque n'a pas beaucoup d'argent. Je +n'avais pas prévu cela, je n'avais pas voulu y croire, ou plutôt je +ne pouvais pas y songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des +lumières et le besoin impérieux de _nager_ dans les livres me poussaient +vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallée champêtre! A Paris, me +disais-je, je serai à la source de toutes les connaissances; au lieu +d'aller emprunter péniblement un pauvre ouvrage à un ami érudit par +hasard, ou à quelque bibliothèque de province, ouvrage qu'il faut rendre +pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux trois quarts si l'on +veut ensuite se reporter au texte, j'aurai le puits de la science +toujours ouvert; que dis-je, le fleuve de la connaissance toujours +coulant à pleins bords et à flots pressés autour de moi! Ici je suis +comme l'alouette qui, au temps de la sécheresse, cherche une goutte de +rosée sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve point. Là-bas, je +serai comme l'alcyon voguant en pleine mer. Et puis, chez nous, on ne +pense pas, on ne cherche pas, on ne vit point par l'esprit. On est trop +heureux quand on a seulement le nécessaire à la campagne! On s'endort +dans un tranquille bien-être, on jouit de la nature par tous les pores; +on ne songe pas au malheur d'autrui. Le paysan lui-même, le pauvre qui +travaille aux champs, au grand air, ne s'inquiète pas de la misère et du +désespoir qui ronge la population laborieuse des villes. Il n'y croit +pas; il calcule le salaire, il voit qu'en fait c'est lui qui gagne le +moins, et il ne tient pas compte du dénûment de celui qui est forcé de +dépenser davantage pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les +vois à présent, ces horribles rues noires de boue, où se reflète la +lanterne rougeâtre de l'échoppe! S'il entendait siffler ce vent qui, +chez nous, plane harmonieusement sur les bois et sur les bruyères, mais +qui jure, crie, insulte et menace ici, en se resserrant dans les angles +d'un labyrinthe maudit, et en se glissant par toutes les fissures de +ces toits glacés! S'il sentait tomber sur ses épaules, sur son âme, ce +marteau de plomb que le froid, la solitude et le découragement nous +collent sur les os! + +Le bonheur, dit-on, rend égoïste... Hélas! ce bonheur réservé aux uns au +détriment des autres doit rendre tel, en effet. O mon Dieu! le bonheur +partagé, celui qu'on trouverait en travaillant au bonheur de ses +semblables, rendrait l'homme aussi grand que sa destinée sur la terre, +aussi bon que vous-même! + +Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux que des égoïstes, +et je venais chercher ici des malheureux intelligents. Il y en a +sans doute; mais mon indigence ou ma timidité m'ont empêché de les +rencontrer. J'ai trouvé mes pareils abrutis ou dépravés par le malheur. +L'effroi m'a saisi et je me suis retiré seul pour ne pas voir le mal et +pour rêver le bien; mais chercher seul, c'est affreux, c'est peut-être +insensé. + +Je croyais acquérir ici tout au moins l'expérience. Je connaîtrai les +hommes, me disais-je, et les femmes aussi. Chez nous (en province), il +n'y a guère qu'un seul type à observer dans les deux sexes: le type de +la prudence, autrement dit de la poltronnerie. Dans la métropole du +monde je verrai, je pourrai étudier tous les types. J'oubliais que moi +aussi, provincial, je suis un poltron, et je n'ai osé aborder personne. + +Je puis cependant me faire une idée de l'homme, en m'examinant, en +interrogeant mes instincts, mes facultés mes aspirations. Si je suis +classé dans un de ces types qui végètent sans se fondre avec les autres, +du moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de mon espèce. Mais +la femme! où en prendrai-je la notion psychologique? Qui me révélera cet +être mystérieux qui se présente à l'homme comme maître ou comme esclave, +toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insensé pour demander si +c'est un être différent de l'homme!... + + + +CAHIER Nº 1. TRAVAIL. + +TROISIÈME QUESTION. + +_Quelles sont les facultés et les appétits gui différencient l'homme et +la femme dans l'ordre de la création?_ + +On est convenu de dire que, dans les hautes études, dans la métaphysique +comme dans les sciences exactes, la femme a moins de capacités +que l'homme. Ce n'est point l'avis de Bayle, et c'est un point +très-controversable. Qu'en savons-nous? Leur éducation les détourne des +études sérieuses, nos préjugés les leur interdisent... Ajoutez que nous +avons des exemples du contraire. + +Quelle logique divine aurait donc présidé à la création d'un être si +nécessaire à l'homme, si capable de le gouverner, et pourtant inférieur +à lui? + +Il y aurait donc des âmes femelles et des âmes mâles? Mais cette +différence constituerait-elle l'inégalité? On est convenu de les +regarder comme supérieures dans l'ordre des sentiments, et je croirais +volontiers qu'elles le sont, ne fût-ce que par le sentiment maternel... +O ma mère!... + +S'il est vrai qu'elles aient moins d'intelligence et plus de coeur, où +est l'infériorité de leur nature? J'ai démontré cela en traitant de la +nature de l'homme, deuxième question. + + + +CAHIER Nº 2. JOURNAL. + +27, minuit. + +Quel temps à porter la mort dans l'âme!... Encore ce soir, j'ai trop +lu et trop peu travaillé. Héloïse, sainte Thérèse, divines figures, +créations sublimes du grand artiste de l'univers! + +Des sons lamentables assiègent mon oreille. Ce n'est pas une voix +humaine, ce grognement sourd. Est-ce le bruit d'un métier? + +J'ai ouvert ma fenêtre, malgré le froid, pour essayer de comprendre ce +bruit désagréable qui m'eût empêché de dormir si je n'en avais découvert +la cause. + +J'ai entendu plus distinctement: c'est le son d'un instrument qu'on +appelle, je crois, une contre-basse. + +La voix plus claire des violons m'a expliqué que cela, faisait partie +d'un orchestre jouant des contredanses. Il y a des gens qui dansent par +un temps pareil! quand la, mort semble planer sur cette ville funeste! + +Comme elle est triste, entendue ainsi à distance, et par rafales +interrompues, leur musique de fête! + +Cette basse, dont la vibration pénètre seule, par le courant d'air de ma +cheminée, et qui répète à satiété sa lugubre ritournelle, ressemble au +gémissement d'une sorcière volant sur mon toit pour rejoindre le sabbat. + +Je m'imagine que ce sont des spectres qui dansent ainsi au milieu d'une +nuit si noire et si effrayante! + +30 décembre. + +Mon travail n'avance pas; l'isolement me tue. Si j'étais sain de corps +et d'esprit, la foi reviendrait. La confiance en Dieu, l'amour de Dieu +qui a fait tant de grands saints et de grands esprits, et que ce siècle +malheureux ne connaît plus, viendrait jeter la lumière de la synthèse +sur les diverses parties de mon oeuvre. Oui, je dirais à Dieu: Tu es +souverainement juste, souverainement bon; tu n'as pas pu asservir, dans +tes sublimes desseins, l'esclave au maître, le pauvre au riche, le +faible au fort, la femme à l'homme par conséquent; et je saurais alors +établir ces différences qui marquent les sexes de signes divins, et qui +les revêtent de fonctions diverses sans élever l'un au-dessus de l'autre +dans l'ordre des êtres humains. Mais je ne sais point expliquer ces +différences, et je ne suis assez lié avec aucune femme pour qu'elle +puisse m'ouvrir son âme et m'éclairer sur ses véritables aptitudes. +Étudierai-je la femme seulement dans l'histoire? Mais l'histoire n'a +enregistré que de puissantes exceptions. Le rôle de la femme du +peuple, de la masse féminine, n'a pas d'initiative intellectuelle dans +l'histoire. + +Depuis huit jours que la boue et le _froid noir_ me retiennent +prisonnier, je n'ai pas vu d'autre visage féminin que celui de ma +vieille portière: serait-ce là une femme? Ce monstre me fait horreur. +C'est l'emblème de la cupidité, et pourtant elle est d'une probité à +toute épreuve; mais c'est la probité parcimonieuse des âmes de glace, +c'est le respect du tien et du mien poussé jusqu'à la frénésie, jusqu'à +l'extravagance. + +Être réduit par la pauvreté à regarder comme un bienfaiteur un être +semblable, parce qu'il ne vous prend rien de ce qui n'est pas son +salaire! + +Mais quelle âpreté au salaire résulte de ce respect fanatique pour la +propriété! Elle ne me volerait pas un centime, mais elle ne ferait point +trois pas pour moi sans me les taxer parcimonieusement. Avec quelle +cruauté elle retient les nippes des malheureux qui habitent les +mansardes voisines lorsqu'ils ne peuvent payer leur terme! Je sais +que cette cruauté lui est commandée; mais quels sont donc alors les +bourreaux qui font payer le loyer de ces demeures maudites? et n'est-il +pas honteux qu'on arme ainsi le frère contre le frère, le pauvre contre +le pauvre! Eh quoi! les riches qui ont tout, qui paient si cher aux +étages inférieurs, dans ces riches quartiers, ne suffisent pas pour le +revenu de la maison, et on ne peut faire grâce au prolétaire qui n'a +rien, de cinquante francs par an! on ne peut pas même le chasser sans le +dépouiller! + +Ce matin on a saisi les haillons d'une pauvre ouvrière qui s'enfuyait: +un châle qui ne vaut pas cinq francs, une robe qui n'en vaut pas trois! +Le froid qui règne n'a pas attendri les exécuteurs. J'ai racheté les +haillons de l'infortunée. Mais de quoi sert que quelques êtres sensés +aient l'intention de réparer tant de crimes? Ceux-là sont pauvres. +Demain, si on fait déloger le vieillard qui demeure à côté de ma +cellule, je ne pourrai pas l'assister. Après-demain, si je n'ai pas +trouvé de quoi payer mon propre loyer, on me chassera moi-même, et on +retiendra mon manteau. + +Ce matin, la portière qui range ma chambre m'a dit en m'appelant à la +fenêtre: + +«Voici madame qui se promène dans son jardin.» + +Ce jardin, vaste et magnifique, est séparé par un mur du petit jardin +situé au-dessous de moi. Les deux maisons, les deux jardins sont la même +propriété, et, de la hauteur où je suis logé, je plonge dans l'une comme +dans l'autre. J'ai regardé machinalement. J'ai vu une femme qui m'a +paru fort belle, quoique très-pâle et un peu grasse. Elle traversait +lentement une allée sablée pour se rendre à une serre dont j'aperçois +les fleurs brillantes, quand un rayon de soleil vient à donner sur le +vitrage. + +Encore irrité de ce qui venait de se passer, j'ai demandé à la sorcière +si sa maîtresse était aussi méchante qu'elle. + +--Ma maîtresse? a-t-elle répondu d'un air hautain, elle ne l'est pas: je +ne connais que monsieur, je ne sers que _monsieur_. + +--Alors, c'est monsieur qui est impitoyable? + +--Monsieur ne se mêle de rien; c'est son premier locataire qui commande +ici, heureusement pour lui; car monsieur n'entend rien à ses affaires et +achèverait de se _faire dévorer_. + +Voilà un homme en grand danger, en effet, si mon voisin lui fait +banqueroute de vingt francs! + + + +CAHIER N° 4.--TRAVAIL. + +.....Je ne puis nier ces différences, bien que je ne les aperçoive pas +et qu'il me soit impossible de les constater par ma propre expérience. + +L'être moral de la femme diffère du nôtre, à coup sûr, autant que son +être physique. Dans le seul fait d'avoir accepté si longtemps et si +aveuglément son état de contrainte et d'infériorité sociale, il y a +quelque chose de capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidité +qu'il n'y en a chez l'homme. + +Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital, qui certes n'est +pas généralement faible et pusillanime, accepte depuis le commencement +des sociétés la domination du riche et du puissant. C'est qu'il n'a pas +reçu, plus que la femme, par l'éducation, l'initiation à l'égalité... + +Il y a de mystérieuses et profondes affinités entre ces deux êtres, le +pauvre et la femme. + +La femme est pauvre sous le régime d'une communauté dont son mari est +chef; le pauvre est femme, puisque l'enseignement, le développement, est +refusé à son intelligence, et que le coeur seul vit en lui. + +Examinons ces rapports profonds et délicats qui me frappent, et qui +peuvent me conduire à une solution. + +Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons +d'abord. + + + +CAHIER N° 2.--JOURNAL. + +29. + +--J'ai été interrompu ce matin par une scène douloureuse et que j'avais +trop prévue. Le vieillard, dont une cloison me sépare, a été sommé, pour +la dernière fois, de payer son terme arriéré de deux mois, et la voix +discordante de la portière m'a tiré de mes rêveries pour me rejeter dans +la vie d'émotion. Ce vieux malheureux demandait grâce. + +Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le négligeront pas +toujours. Il leur a écrit. Ils sont en province, bien loin; mais ils +répondront, et il paiera si on lui et donne le temps. + +Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue. Le notaire qui +touche mon mince revenu de campagne m'oublie et me néglige. Il ne le +ferait pas si j'étais un meilleur client, si j'avais trente mille livres +de rente. Heureusement pour moi, mon loyer n'est pas arriéré; mais je +me trouve dans l'impossibilité maintenant de payer celui de mon vieux +voisin. J'ai offert d'être sa caution; mais la malheureuse portière, +cette triste et laide madame Germain, que la nécessité condamne à faire +de sa servitude une tyrannie, a jeté un regard de pitié sur mes pauvres +meubles, dont maintes fois elle a dressé l'inventaire dans sa pensée; +et d'une voix âpre, avec un regard où la défiance semblait chercher +à étouffer un reste de pitié, elle m'a répondu que je n'avais pas un +mobilier à répondre pour deux, et qu'il lui était interdit d'accepter +la caution des locataires du cinquième les uns pour les autres. Alors, +touché de la situation de mon voisin, j'ai écrit au propriétaire un +billet dont j'attache ici le brouillon avec une épingle. + +«Madame, + +«Il y a dans votre maison de la rue de ***, n° 4, un pauvre homme qui +paie quatre-vingts francs de loyer, et qu'on va mettre dehors parce que +son paiement est arriéré de deux mois. Vous êtes riche, soyez pitoyable; +ne permettez pas qu'on jette sur le pavé un homme de soixante-quinze +ans, presque aveugle, qui ne peut plus travailler, et qui ne peut +même pas être admis à un hospice de vieillards, faute d'argent et de +recommandation. Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont +toujours de l'influence), et faites-le admettre à l'hôpital, ou +accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez ma caution +pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais je suis assuré de pouvoir +acquitter sa dette dans quelque temps. Je suis un honnête homme; ayez un +peu de confiance, si ce n'est un peu de générosité.» + +«JACQUES LAURENT.» + + + +CAHIER N° 1.--TRAVAIL. + +Un être qui ne vivrait que par le sentiment, et chez qui l'intelligence +serait totalement inculte, totalement inactive, serait, à coup sûr, un +être incomplet. Beaucoup de femmes sont probablement dans ce cas. Mais +n'est-il pas beaucoup d'hommes en qui le travail du cerveau a totalement +atrophié les facultés aimantes? La plupart des savants, ou seulement des +hommes adonnés à des professions purement lucratives, à la chicane, à +la politique ambitieuse, beaucoup d'artistes, de gens de lettres, ne +sont-ils pas dans le même cas? Ce sont des êtres incomplets, et, j'ose +le dire, le plus fâcheusement, le plus dangereusement incomplets de +tous! Or donc, l'induction des pédants, qui concluent de l'inaction +sociale apparente de la femme, qu'elle est d'une nature inférieure, est +d'un raisonnement... + + + +CAHIER N° 2.--JOURNAL. + +30 décembre. + +Absurde! Évidemment je l'ai été. Ces valets m'auront pris pour un galant +de mauvaise compagnie, qui venait risquer quelque insolente déclaration +d'amour à la dame du logis. Vraiment, cela me va bien! Mais je n'en ai +pas moins été d'une simplicité extrême avec mes bonnes intentions. La +dame m'a paru belle quand je l'ai aperçue dans son jardin. Son mari est +jaloux, je vois ce que c'est... Ou peut-être ce propriétaire n'est-il +pas un mari, mais un frère. Le concierge souriait dédaigneusement quand +je lui demandais à parler à madame la comtesse; et cette soubrette qui +m'a repoussé de l'antichambre avec de grands airs de prude... Il y avait +un air de mystère dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j'ai à +peine eu le temps de contempler le péristyle, quelque chose de noble et +de triste comme serait l'asile d'une âme souffrante et fière... Je +ne sais pourquoi je m'imagine que la femme qui demeure là n'est pas +complice des crimes de la richesse. Illusion peut-être! N'importe, un +vague instinct me pousse à mettre sous sa protection le malheureux +vieillard que je ne puis sauver moi-même. + +3l janvier. + +Je ne sais pas si j'ai fait une nouvelle maladresse, mais j'ai risqué +hier un grand moyen. Au moment où j'allais fermer ma fenêtre, par +laquelle entrait un doux rayon de soleil, le seul qui ait paru depuis +quatre mortels jours, j'ai jeté les yeux sur le jardin voisin et j'y ai +vu mon _innominata_. Avec son manteau de velours noir doublé d'hermine, +elle m'a paru encore plus belle que la première fois. Elle marchait +lentement dans l'allée, abritée du vent d'est par le mur qui sépare les +deux jardins. Elle était seule avec un charmant lévrier gris de perle. +Alors j'ai fait un coup de tête! J'ai pris mon billet, je l'ai attaché à +une bûchette de mon poêle et je l'ai adroitement lancé, ou plutôt laissé +tomber aux pieds de la dame, car ma fenêtre est la dernière de la +maison, de ce côté. Elle a relevé la tête sans marquer trop d'effroi ni +d'étonnement. Heureusement j'avais eu la présence d'esprit de me retirer +avant que mon projectile fût arrivé è terre, et j'observais, caché +derrière mon rideau. La dame a tourné le dos sans daigner ramasser le +billet. Certainement elle a déjà reçu des missives d'amour envoyées +furtivement par tous les moyens possibles, et elle a cru savoir ce que +pouvait contenir la mienne. Elle y a donc donné cette marque de mépris +de la laisser par terre. Mais heureusement son chien a été moins +collet-monté; il a ramassé mon placet et il l'a porté à sa maîtresse +en remuant la queue d'un air de triomphe. On eût dit qu'il avait le +sentiment de faire une bonne action, le pauvre animal! La dame ne s'est +pas laissé attendrir. «Laissez cela, Fly, lui a-t-elle dit d'une voix +douce, mais dont je n'ai rien perdu. Laissez-moi tranquille!» Puis elle +a disparu au bout de l'allée, sous des arbres verts. Mais le chien l'y +a suivie, tenant toujours mon envoi par un bout du bâton, avec beaucoup +d'adresse et de propreté. La curiosité aura peut-être décidé la dame à +examiner mon style, quand elle aura pu se satisfaire sans déroger à la +prudence. Quand ce ne serait que pour rire d'un sot amoureux, plaisir +dont les femmes, dit-on, sont friandes! Espérons! Pourtant je ne vois +rien venir depuis hier. Mon pauvre voisin! je ne te laisserai pas +chasser, quand même je devrais mettre mon _Origène_ ou mon _Bayle_ en +gage. + +Mais aussi quelle idée saugrenue m'a donc passé par la tête, d'écrire +à la femme plutôt qu'au mari? Je l'ai fait sans réflexion, sans me +rappeler que le mari est le chef de la communauté, c'est-à-dire le +maître, et que la femme n'a ni le droit, ni le pouvoir de faire +l'aumône. Eh! c'est précisément cela qui m'aura poussé, sans que j'en +aie eu conscience, à faire appel au bon coeur de la femme! + + + +CAHIER N° 1.--TRAVAIL. + +L'éducation pourrait amener de tels résultats, que les aptitudes de l'un +et de l'autre sexe fussent complètement modifiées. + + + +CAHIER N° 2.--JOURNAL. + +J'ai été interrompu par l'arrivée d'un joli enfant de douze ou quatorze +ans, équipé en jockey. + +--Monsieur, m'a-t-il dit, je viens de la part de _madame_ pour vous dire +bien des choses. + +--Bien des choses? Assieds-toi là, mon enfant, et parle. + +--Oh! je ne me permettrai pas de m'asseoir! Ça ne se doit pas. + +--Tu le trompes; tu es ici chez ton égal, car je suis domestique aussi. + +--Ah! ah! vous êtes domestique? De qui donc? + +--De moi-même. + +L'enfant s'est mis à rire, et, s'asseyant près du feu: + +--Tenez, Monsieur, m'a-t-il dit en exhibant une lettre cachetée à mon +adresse, voilà ce que c'est. + +J'ai ouvert et j'ai trouvé un billet de banque de mille francs. + +--Qu'est-ce que cela, mon ami! et que veut-on que j'en fasse? + +--Monsieur, c'est de l'argent pour ces malheureux locataires du +cinquième, que madame vous charge de secourir quand ils ne pourront pas +payer. + +--Ainsi, madame me prend pour son aumônier? C'est très-beau de sa part; +mais j'aime beaucoup mieux qu'elle tonne des ordres pour qu'on laisse +ces malheureux tranquilles. + +--Oh! ça ne se fait pas comme vous croyez! Madame ne donne pas d'ordres +dans la maison. Ça ne la regarde pas du tout. Monsieur le comte lui-même +n'a rien a voir dans les affaires du régisseur. D'ailleurs, madame +craint tant d'avoir l'air de se mêler de quelque chose, qu'elle vous +prie de ne pas parler du tout de ce qu'elle fait pour vos voisins. + +--Elle veut que sa main gauche ignore ce que fait sa main droite? Tu lui +diras de ma part qu'elle est grande et bonne. + +--Oh! pour ça, c'est vrai. C'est une bonne maîtresse, celle-là. Elle ne +se fâche jamais, et elle donne beaucoup. Mais savez-vous, Monsieur, que +c'est moi qui suis cause que Fly n'a pas mangé votre billet? + +--En vérité? + +--Vrai, d'honneur! Madame était rentrée pour recevoir une visite. Elle +n'avait pas fait attention que le chien tenait quelque chose dans sa +gueule. Moi, en jouant avec lui, j'ai vu qu'il était en colère de ce +qu'on ne lui faisait pas de compliment; car lorsqu'il rapporte quelque +chose, il n'aime pas qu'on refuse de le prendre, il commençait donc à +ronger le bois et à déchirer le papier. Alors je le lui ai ôté; j'ai vu +ce que c'était, et je l'ai porté à madame aussitôt qu'elle a été seule. +Elle ne voulait pas le prendre. + +--Mets cela au feu, qu'elle disait, c'est quelque sottise. + +--Non, non, Madame, _c'est des_ malheureux. + +--Tu l'as donc lu? + +--Dame, Madame, que j'ai fait, Fly l'avait décacheté, et ça traînait. + +--Tu as bien fait, petit, qu'elle m'a dit après qu'elle a eu regardé +votre lettre, et pour te récompenser, c'est toi que je charge d'aller +aux informations. Si l'histoire est vraie, c'est toi qui porteras ma +réponse et qui expliqueras mes intentions; et puis, attends, qu'elle m'a +dit encore: Tu diras à ce M. Jacques Laurent que je le remercie de sa +lettre, mais qu'il aurait bien pu l'envoyer plus raisonnablement que par +sa fenêtre. + +Là-dessus, j'ai expliqué au jockey l'inutilité de ma démarche d'hier et +l'urgence de la position. Il m'a promis d'en rendre compte. + +J'ai bien vite porté un raisonnable secours au vieillard. En apprenant +la générosité de sa bienfaitrice, il a été touché jusqu'aux larmes. + +--Est-ce possible, s'est-il écrié, qu'une âme si tendre et si délicate +soit calomniée par de vils serviteurs! + +--Comment cela? + +--Il n'y a pas d'infamies que cette ignoble portière n'ait voulu me +débiter sur son compte; mais je ne veux pas même les répéter. Je ne +pourrais d'ailleurs plus m'en souvenir. + + + +CAHIER N° 1,--TRAVAIL. + +La bonté des femmes est immense. D'où vient donc que la bonté n'a pas de +droits à l'action sociale en législation et en politique? + + + +CAHIER N° 2.--JOURNAL. + +1er janvier. + +--Il est étrange que je ne puisse plus travailler. Je suis tout ému +depuis quelques jours, et je rêve au lieu de méditer. Je croyais qu'un +temps plus doux, un ciel plus clair me rendraient plus laborieux et plus +lucide. Je ne suis plus abattu comme je l'étais: au contraire, je me +sens un peu agité; mais la plume me tombe des mains quand je veux +généraliser les émotions de mon coeur. 0 puissance de la douceur et de +la bonté, que tu et pénétrante! Oui, c'est toi, et non l'intelligence, +qui devrais gouverner le monde! + +Je ne m'étais jamais aperçu combien ce jardin, qui est sous ma fenêtre, +est joli. Un jardin clos de grands murs et flétri par l'hiver ne me +paraissait susceptible d'aucun charme, lorsqu'au milieu de l'automne +j'ai quitté les vastes horizons bleus de la végétation empourprée de ma +vallée. Cependant il y a de la poésie dans ces retraites bocagères que +le riche sait créer au sein du tumulte des villes, je le reconnais +aujourd'hui. Les plantes ici ont un aspect et des caractères propres au +terrain chaud et à l'air rare où elles végètent, comme les enfants +des riches élevés dans cette atmosphère lourde avec une nourriture +substantielle, ont aussi une physionomie qui leur est particulière. +J'ai été déjà frappé de ce rapport. Les arbres des jardins de Paris +acquièrent vite un développement extrême. Ils poussent en hauteur, +ils ont beaucoup de feuillage, mais la tige est parfois d'une ténuité +effrayante. Leur santé est plus apparente que réelle. Un coup de vent +d'est les dessèche au milieu de leur splendeur, et, en tous cas, ils +arrivent vite à la décrépitude. Il en est de même des hommes nourris et +enfermés dans cette vaste cité. Je ne parle pas de ceux dont la misère +étouffe le développement. Hélas! c'est le grand nombre; mais ceux-là +n'ont de commun avec les plantes que la souffrance de la captivité. Les +soins leur manquent, et ils arrivent rarement à cette trompeuse beauté +qui est chez l'enfant du riche, comme dans la plante de son jardin, le +résultat d'une culture exagérée et d'une éclosion forcée. Ces enfants-là +sont généralement beaux, leur pâleur est intelligente, leur langueur +gracieuse. Ils sont, à dix ans, plus grands et plus hardis que nos +paysans ne le sont à quinze; mais ils sont plus grêles, plus sujets aux +maladies inflammatoires, et la vieillesse se fait vite pour eux comme la +nuit sur les dômes élevés et sur les cimes altières des beaux arbres de +cette Babylone. + +Il y a donc ici partout, et dans les jardins particulièrement, une +apparence de vie qui étonne et dont l'excès effraie l'imagination. Nulle +part au monda il n'y a, je crois, de plus belles fleurs. Les terrains +sont si bien engraissés et abrités par tant de murailles, l'air est +chargé de tant de vapeurs, que la gelée les atteint peu. Les jardiniers +excellent dans l'art de disposer les massifs. Ce n'est plus la symétrie +de nos pères, ce n'est pas le désordre et le hasard des accidents +naturels: c'est quelque chose entre les deux, une propreté extrême +jointe à un laisser-aller charmant. On sait tirer parti du moindre coin, +et ménager une promenade facile dans les allées sinueuses sur un espace +de cinquante pieds carrés. + +Celui de la maison que j'habite est fort négligé et comme abandonné +depuis l'été. On fait de grandes réparations au rez-de-chaussée; on +change, je crois, la disposition de l'appartement qui commande à ce +jardin. Les travaux sont interrompus en ce moment-ci, j'ignore pourquoi. +Mais je n'entends plus le bruit des ouvriers, et le jardin est +continuellement désert. Je le regarde souvent, et j'y découvre mille +secrètes beautés que je ne soupçonnais pas, quelque chose de mystérieux, +une solennité vraiment triste et douce, quand la vapeur blanche du +soir nage autour de ces troncs noirs et lisses que la mousse n'insulte +jamais. Les herbes sauvages, l'euphorbe, l'héliotrope d'hiver, et +jusqu'au chardon rustique, ont déjà envahi les plates-bandes. Le +feuillage écarlate du sumac lutte contre les frimas; l'arbuste chargé +de perles blanches et dépouillé de feuilles, ressemble à un bijou de +joaillerie, et la rose du Bengale s'entr'ouvre gaiement et sans crainte +au milieu des morsures du verglas. + +Ce matin j'ai remarqué qu'on avait enlevé les portes du rez-de-chaussée, +et qu'on pouvait traverser ce local en décombre pour arriver au jardin. +Je l'ai fait machinalement, et j'ai pénétré dans cet Éden solitaire où +les bruits des rues voisines arrivent à peine. Je pensais à ces vers de +Boileau sur les aises du riche citadin: + + Il peut, dans son jardin tout peuplé d'arbres verts + Retrouver les étés au milieu des hivers, + Et foulant le parfum de ses plantes chéries, + Aller entretenir ses douces rêveries. + +Et j'ajoutais en souriant sans jalousie: + + Mais moi, grâce au destin, qui n'ai ni feu ni lieu, + Je me loge où je puis comme il plaît à Dieu. + +Je venais de faire le tour de cet enclos, non sans effaroucher les +merles qui pullulent dans les jardins de Paris et qui se levaient en +foule à mon approche, lorsque j'ai trouvé, le long du mur mitoyen, une +petite porte ouverte, donnant sur le grand jardin de ma riche voisine. +Il y avait là une brouette en travers et tout à côté un jardinier +qui achevait de charger pour venir jeter dans l'enclos abandonné les +cailloux et les branches mortes de l'autre jardin. Je suis entré en +conversation avec cet homme sur la taille des gazons, puis sur celle +des arbres, puis sur l'art de greffer. Leurs procédés ici sont d'une +hardiesse rare. Ils taillent, plantent et sèment presque en toute +saison. Ce jardinier aimait à se faire écouter: mon attention lui +plaisait; il a fait un peu le pédant, et l'entretien s'est prolongé, je +ne sais comment, jusqu'à ce que mon petit ami le jockey soit venu s'en +mêler. Le beau lévrier Fly s'est mis aussi de la partie; il est entré +curieusement dans le jardin de mon côté, et après m'avoir flairé avec +méfiance, il a consenti à rapporter des branches que je lui jetais. Je +sentais vaguement que _Madame_ n'était pas loin, et j'avais grande envie +de la voir. Mais je n'osais dépasser le seuil de mon enclos, bien que +l'enfant m'invitât à jeter un coup d'oeil sur le beau jardin et à +m'avancer jusque dans l'allée. Le drôle me faisait les honneurs de ce +paradis pour me remercier apparemment de lui avoir fait ceux d'une +chaise dans ma mansarde. Il m'a pris en amitié pour cela, et, après +tout, c'est un enfant intelligent et bon, que la servitude n'a pas +encore dépravé; il a été plus sensible, je le vois, à un témoignage de +fraternité, qu'il ne l'eût été peut-être à une gratification que je ne +pouvais lui donner. + +«Entrez donc, monsieur Jacques, me disait-il, madame ne grondera pas; +vous verrez comme c'est beau ici, et comme Fly court vile dans la grande +allée...» + +Tout à coup _Madame_ sort d'un sentier ombragé et se présente à dix pas +devant moi. L'enfant court à elle avec la confiance qu'un fils aurait +témoignée à sa mère. Cela m'a touché. + +«Tenez, Madame, criait-il, c'est M. Jacques Laurent qui n'ose pas entrer +pour voir le jardin. N'est-ce-pas que voulez bien?» + +_Madame_ approche avec une gracieuse lenteur. + +«Il paraît que monsieur est un amateur, ajoute le jardinier. Il entend +fameusement l'horticulture.» + +Le brave homme se contentait de peu. Il avait pris ma patience à +l'écouter pour une grande preuve de savoir. + +--Monsieur Laurent, dit la dame, je suis fort aisée de vous rencontrer. +Entrez, je vous en prie, et promenez-vous tant que vous voudrez. + +--Madame, vous êtes mille fois trop bonne; mais je n'ai pas eu +l'indiscrétion d'en exprimer le désir. C'est cet enfant qui, par bon +coeur, me l'a proposé. + +--Mon Dieu, reprend-elle, un grand jardin à Paris est une chose +agréable et précieuse. J'ai appris que vous sortiez rarement de votre +appartement, et que vous passiez une partie des nuits à travailler. Je +dispose de cet endroit-ci, je serai charmée que vous y trouviez un peu +d'air et d'espace. Profitez de l'occasion, vous ajouterez à la gratitude +que je vous dois déjà. + +Et, me saluant avec un charme indicible, elle s'est éloignée. + +Je me suis alors promené par tout le jardin. Elle n'y était plus. Le +jockey et le jardinier m'ont conduit dans la serre. C'est un lieu de +délices, quoique dans un fort petit local. Une fontaine de marbre blanc +est au milieu, tout ombragée des grandes feuilles de bananier, toute +tapissée des festons charmants des plantes grimpantes. Une douce chaleur +y règne, des oiseaux exotiques babillent dans une cage dorée, et de +mignons rouges-gorges se sont volontairement installés dans ce boudoir +parfumé, dont ils ne cherchent pas à sortir quand on ouvre les vitraux. +Quel goût et quelle coquetterie dans l'arrangement de ces purs camélias +et de ces cactus étincelants! Quels mimosas splendides, quels gardénias +embaumés! Le jardinier avait raison d'être fier. Ces gradins de plantes +dont on n'aperçoit que les fleurs, et qui forment des allées, cette +voûte de guirlandes sous un dôme de cristal, ces jolies corbeilles +suspendues, d'où pendent des plantes étranges d'une végétation aérienne, +tout cela est ravissant. Il y avait un coussin de velours bleu céleste +sur le banc de marbre blanc, à côté de la cuve que traverse un filet +d'eau murmurante. Un livre était posé sur le bord de cette cuve. Je +n'ai pas osé y toucher; mais je me suis penché de côté pour regarder le +titre: c'était le _Contrat social_. + +--C'est le livre de madame, a dit l'enfant; elle l'a oublié. C'est là sa +place, c'est là qu'elle vient lire toute seule, bien longtemps, tous les +jours. + +--C'est peut-être ma présence qui l'en chasse; je vais me retirer. + +Et j'allais le faire, lorsque, pour la seconde fois, elle m'est apparue. +Le jardinier s'est éloigné par respect, le jockey pour courir après Fly, +et la conversation s'est engagée entre elle et moi, si naturellement, si +facilement, qu'on eût dit que nous étions d'anciennes connaissances. Les +manières et le langage de cette femme sont d'une élégance et en même +temps d'une simplicité incomparables. Elle doit être d'une naissance +illustre, l'antique majesté patricienne réside sur son front, et la +noblesse de ses manières atteste les habitudes du plus grand monde. Du +moins de ce grand monde d'autrefois, où l'on dit que l'extrême bon ton +était l'aisance, la bienveillance et le don de mettre les autres à +l'aise. Pourtant je n'y étais pas complètement d'abord; je craignais +d'avoir bientôt, malgré toute cette grâce, ma dignité à sauver un +quelque essai de protection. Mais ce reste de rancune contre sa race me +rendait injuste. Celle femme est au-dessus de toute grandeur fortuite, +comme de toute faveur d'hérédité. Ce qu'elle inspire d'abord, c'est le +respect, et bientôt après, c'est la confiance et l'affection, sans que +le respect diminue. + +--Ce lieu-ci vous plaît, m'a-t-elle dit; hélas! je voudrais être libre +de le donner à quelqu'un qui sût en profiter. Quant à moi, j'y viens en +vain chercher le ravissement qu'il vous inspire. On me conseille, pour +ma santé, d'en respirer l'air, et je n'y respire que la tristesse. + +--Est-il possible?... Et pourtant c'est vrai! ai-je ajouté en regardant +son visage pâle et ses beaux yeux fatigués. Vous n'êtes pas bien +portante, et vous n'avez pas de bonheur. + +--Du bonheur, Monsieur! Qui peut être riche ou pauvre et se dire +heureux! Pauvre on a des privations; riche on a des remords. Voyez ce +luxe, songez à ce que cela coûte, et sur combien de misères ces délices +sont prélevées! + +--Vrai, Madame, vous songez à cela? + +--Je ne pense pas à autre chose, Monsieur. J'ai connu la misère, et je +n'ai pas oublié qu'elle existe. Ne me faites pas l'injure de croire que +je jouisse de l'existence que je mène; elle m'est imposée, mais mon +coeur ne vit pas de ces choses-là... + +--Votre coeur est admirable!... + +--Ne croyez pas cela non plus, vous me feriez trop d'honneur. J'ai été +enivrée quand j'étais plus jeune. Ma mollesse et mon goût pour les +belles choses combattaient mes remords et les étouffaient quelquefois. +Mais ces jouissances impies portent leur châtiment avec elles. L'ennui, +la satiété, un dégoût mortel sont venus peu à peu les flétrir; +maintenant je les déteste et je les subis comme un supplice, comme une +expiation. + +Elle m'a dit encore beaucoup d'autres choses admirables que je ne +saurais transcrire comme elle les a dites. Je craindrais de les gâter, +et puis je me suis senti si ému, que les larmes m'ont gagné. Il me +semblait que je contemplais un fait miraculeux. Une femme opulente et +belle, reniant les faux biens et parlant comme une sainte! J'étais +bouleversé. Elle a vu mon émotion; elle m'en a su gré. + +«Je vous connais à peine, m'a-t-elle dit, et pourtant je vous parle +comme je ne pourrais et je ne voudrais parler à aucune autre personne, +parce que je sens que vous seul comprenez ce que je pense.» + +Pour faire diversion à mon attendrissement, qui devenait excessif, elle +m'a parlé du livre qu'elle tenait à la main. + +«Il n'a pas compris les femmes, ce sublime Rousseau, disait-elle. Il n'a +pas su, malgré sa bonne volonté et ses bonnes intentions, en faire +autre chose que des êtres secondaires dans la société. Il leur a laissé +l'ancienne religion dont il affranchissait les hommes; il n'a pas prévu +qu'elles auraient besoin de la même foi et de la même morale que leurs +pères, leurs époux et leurs fils, et qu'elles se sentiraient avilies +d'avoir un autre temple et une autre doctrine. Il a fait des nourrices +croyant faire des mères. Il a pris le sein maternel pour l'âme +génératrice. Le plus spiritualiste des philosophes du siècle dernier a +été matérialiste sur la question des femmes.» + +Frappé du rapport de ses idées avec les miennes, je l'ai fait parler +beaucoup sur ce sujet. Je lui ai confié le plan de mon livre, et elle +m'a prié de le lui faire lire quand il serait terminé; mais j'ai ajouté +que je ne le finirais jamais, si ce n'est sous son inspiration: car je +crois qu'elle en sait beaucoup plus que moi. Nous avons causé plus d'une +heure, et la nuit nous a séparés. Elle m'a fait promettre de revenir +souvent. J'aurais voulu y retourner aujourd'hui, je n'ai pas osé; mais +j'irai demain si la porte de ce malheureux rez-de-chaussée n'est pas +replacée, et si madame Germain ne me suscite pas quelque persécution +pour m'interdire l'accès du jardin. Quel malheur pour moi et pour mon +livre, si, au moment où la Providence me fait rencontrer un interprète +divin si compétent sur la question qui m'occupe, un type de femme si +parfait à étudier pour moi qui ne connais pas du tout les femmes!... +Oh! oui! quel malheur, si le caprice d'une servante m'en faisait perdre +l'occasion! car cette dame m'oubliera si je ne me montra pas; elle ne +m'appellera pas ostensiblement chez elle si son mari est jaloux et +despote, comme je le crois! Et d'ailleurs que suis-je pour qu'elle songe +à moi? + + + +CAHIER N° 4.--TRAVAIL. + +L'homme est un insensé, un scélérat, un lâche, quand il calomnie l'être +divin associé à sa destinée. La femme... + + + +CAHIER N° 5.--JOURNAL. + +8 janvier. + +Je suis retourné déjà deux fois, et j'ai réussi à n'être pas aperçu de +madame Germain. C'est plus facile que je ne pensais. Il y a une petite +porte de dégagement au rez-de-chaussée, donnant sur un palier qui n'est +point exposé aux regards de la loge. Toute l'affaire est de me glisser +là sans éveiller l'attention de personne; l'appartement est toujours en +décombres, le jardin désert. La porte du mur mitoyen ne se trouve jamais +fermée en dehors à l'heure où je m'y présente; je n'ai qu'à la pousser +et je me trouve seul dans le jardin de ma voisine. Toujours muni d'un +livre de botanique, je m'introduis dans la serre. Le jardinier et le +jockey me prennent pour un lourd savant, et m'accueillent avec toutes +sortes d'égards. Quand madame n'est pas là elle y arrive bientôt, et +alors nous causons deux heures au moins, deux heures qui passent +pour moi comme le vol d'une flèche. Cette femme est un ange! On en +deviendrait passionnément épris si l'on pouvait éprouver en sa présence +un autre sentiment que la vénération. Jamais âme plus pure et plus +généreuse ne sortit des mains du créateur; jamais intelligence plus, +droite, plus claire, plus ingénieuse et plus logique n'habita un cerveau +humain. Elle a la véritable instruction: sans aucun pédantisme, elle est +compétente sur tous les points. Si elle n'a pas tout lu, elle a du moins +tout compris. Oh! la lumière émane d'elle, et je deviens plus sage, plus +juste, je deviens véritablement meilleur en l'écoulant. J'ai le coeur +si rempli, l'âme si occupée de ses enseignements, que je ne puis plus +travailler; je sens que je n'ai plus rien en moi qui ne me vienne +d'elle, et qu'avant de transcrire les idées qu'elle me suggère il faut +que je m'en pénètre en l'écoutant encore, en rêvant à ce que j'ai déjà +entendu. + +[Illustration 01.png: Serait-ce là une femme?...] + +Je n'ai songé à m'informer ni de sa position à l'égard du monde, ni des +circonstances de sa vie privée, ni même du nom qu'elle porte; je sais +seulement qu'elle s'appelle Julie, comme l'amante de Saint-Preux. Que +m'importe tout le reste, tout ce qui n'est pas vraiment elle-même? J'en +sais plus long sur son compte que tous ceux qui la fréquentent; je +connais son âme, et je vois bien à ses discours et à ses nobles plaintes +que nul autre que moi ne l'apprécie. Une telle femme n'a pas sa place +dans la société présente, et il n'y en a pas d'assez élevée pour elle. +Oh! du moins elle aura dans mon coeur et dans mes pensées celle qui lui +convient! Depuis huit jours je me suis tellement réconcilié avec ma +solitude, que je m'y suis retranché comme dans une citadelle; je ne +regarde même plus la femme ignoble qui me sert, de peur de reposer ma +vue sur la laideur morale et physique, et de perdre le rayon divin dont +s'illumine autour de moi le monde idéal. Je voudrais ne plus entendre le +son de la voix humaine, ne plus aspirer l'air vital hors des heures que +je ne puis passer auprès d'elle. Oh! Julie! je me croyais philosophe, +je me croyais juste, je me croyais homme, et je ne vous avais pas +rencontrée! + + + +CAHIER N° 1. TRAVAIL. + +DE L'AMOUR. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . + + + +CAHIER N° 2.----JOURNAL. + +15 janvier. + +Je ne croyais pas qu'un homme aussi simple et aussi retiré que moi dût +jamais connaître les aventures, et pourtant en voici deux fort étranges +qui m'arrivent en peu de jours, si toutefois je puis appeler du nom +léger d'_aventure_ ma rencontre romanesque et providentielle avec +l'admirable Julie. + +[Illustration 02.png: Je viens de la part de _madame_.] + +Hier soir, j'avais été appelé pour une affaire à la Chaussée-d'Antin, et +je revenais assez tard. J'étais entré, chemin faisant, dans un cabinet +de lecture pour feuilleter un ouvrage nouveau, dont le titre exposé à +la devanture m'avait frappé. Je m'étais oublié là à parcourir plusieurs +autres ouvrages assez frivoles, dans lesquels j'étudiais avec une triste +curiosité les tendances littéraires du moment; si bien que minuit +sonnait quand je me suis trouvé devant l'Opéra. C'était l'ouverture du +bal, et, ralentissant ma marche, j'observais avec étonnement cette +foule de masques noirs, de personnages noirs, hommes et femmes, qui se +pressaient pour entrer. Il y avait quelque chose de lugubre dans +cette procession de spectres qui couraient à une fête en vêtements de +deuil[1]. Heurté et emporté par une rafale tumultueuse de ces êtres +bizarres, je me sens saisir le bras, et la voix déguisée d'une femme me +dit à l'oreille: «On me suit. Je crains d'avoir été reconnue. Prêtez-moi +le bras pour entrer; cela donnera le change à un homme qui me +persécute.» + +[Note 1: Le journal de Jacques Laurent est daté de 183x, époque +à laquelle les dominos étaient seuls admis au bal de l'Opéra. On n'y +dansait pas.] + +--Je veux bien vous rendre ce service, ai-je répondu, bien que je +n'entende rien à ces sortes de jeux. + +--Ce n'est pas un jeu, reprit le domino noir à noeuds roses, qui +s'attachait à mon bras et qui m'entraînait rapidement vers l'escalier; +je cours de grands dangers. Sauvez-moi. + +J'étais fort embarrassé; je n'osais refuser, et pourtant je savais qu'il +fallait payer pour entrer. Je craignais de n'avoir pas de quoi; mais +nous passâmes si vite devant le bureau, que je n'eus pas même le temps +de voir comment j'étais admis. Je crois que le domino paya lestement +pour deux sans me consulter. Il me poussa avec impétuosité au moment +où j'hésitais, et nous nous trouvâmes à l'entrée de la salle avant que +j'eusse eu le temps de me reconnaître. + +L'aspect de cette salle immense, magnifiquement éclairée, les sons +bruyants de l'orchestre, cette fourmilière noire qui se répandait comme +de sombres flots, dans toutes les parties de l'édifice, en bas, en haut, +autour de moi; les propos incisifs qui se croisaient à mes oreilles, +tous ces bouquets, tous ces masques semblables, toutes ces voix flûtées +qui s'imitent tellement les unes les autre, qu'on dirait le même être +mille fois répété dans des manifestations identiques; enfin, cette cohue +triste et agitée, tout cela me causa un instant de vertige et d'effroi. +Je regardai ma compagne. Son oeil noir et brillant à travers les trous +de son masque, sa taille informe sous cet affreux domino qui fait d'une +femme un moine, me firent véritablement peur, et je fus saisi d'un +frisson involontaire. Je croyais être la proie d'un rêve, et j'attendais +avec terreur quelque transformation plus hideuse encore, quelque +bacchanale diabolique. + +Nous avions apparemment échappé au danger réel ou imaginaire qui +me procurait l'honneur de l'accompagner, car elle paraissait plus +tranquille, et elle me dit d un ton railleur: «Tu fais une drôle de +mine, mon pauvre chevalier. Vraiment, tu es le chevalier de la triste +figure! + +--Vous devez avoir furieusement raison, beau masque, lui répondis-je, +car, grâce à vous, c'est la première fois que je me trouve à pareille +fête. Maintenant vous n'avez plus besoin de moi, permettez moi de vous +souhaiter beaucoup de plaisir et d'aller à mes affaires. + +--Non pas, dit-elle, tu ne ne quitteras pas encore, tu m'amuses. + +--Grand merci, mais... + +--Je dirai plus, tu m'intéresses. Allons, ne fais pas le cruel, et +crains d'être ridicule. Si tu me connaissais, tu ne serais pas fâché de +l'aventure. + +--Je ne suis pas curieux, permettez que je... + +--Mon pauvre Jacques, tu es d'une pruderie révoltante. Cela prouve un +amour propre insensé. Tu crois donc que je te fais la cour? Commence par +t'ôter cela de l'esprit, toi qui en as tant! Je ne suis pas éprise de +toi le moins du monde, quoique tu sois trop joli garçon pour un pédant! + +--A ce dernier mot, je vois bien que j'ai l'honneur d'être parfaitement +connu de vous. + +--Voilà de la modestie, à la bonne heure! Certes, je te connais, et +je sais ton goût pour la botanique. Ne t'ai-je pas vu entrer dans une +certaine serre où, depuis quinze jours, tu étudies le camélia avec +passion? + +--Qu'y trouvez-vous à redire? + +--Rien. La dame du logis encore moins, à ce qu'il paraît? + +--Vous êtes sans doute sa femme de chambre? + +--Non, mais son amie intime. + +--Je n'en crois rien. Vous parlez comme une soubrette et non pas comme +une amie. + +--Tu es grossier, chevalier discourtois! Tu ne connais pas les lois du +bal masqué, qui permettent de médire des gens qu'on aime le mieux. + +--Ce sont de fâcheux et stupides usages. + +--Ta colère me divertit. Mais sais-tu ce que j'en conclus? + +--Voyons! + +--C'est que tu voudrais, en jouant la colère, me faire croire qu'il y a +quelque chose de plus sérieux entre cette dame et toi que des leçons de +botanique. + +--Sérieux? Oui, sans doute, rien n'est plus sérieux que le respect que +je lui porte. + +--Ah! tu la croîs donc bien vertueuse? + +--Tellement, que je ne puis souffrir d'entendre parler d'elle en ce +lieu, et d'en parler moi-même à une personne que je ne connais pas, et +qui... + +--Achève! «Et dont tu n'as pas très-bonne opinion jusqu'à présent?» + +--Que vous importe, puisque vous venez ici pour provoquer et braver la +liberté des paroles? + +--Tu es fort aigre. Je vois bien que tu es amoureux de la dame aux +camélias. Mais n'en parlons plus. Il n'y a pas de mal à cela, et je ne +trouverais pas mauvais qu'elle te payât de retour. Tu n'es pas mal, et +tu ne manques pas d'esprit; tu n'as ni réputation, ni fortune, c'est +encore mieux. Je pardonnerais à cette femme toutes les folies de sa +jeunesse, si elle pouvait, sur _ses vieux jours_, aimer un homme +raisonnable pour lui-même et s'attacher à lui sérieusement. + + Vous, vous êtes ma mie, une fille suivante, + Un peu trop forte en gueule et fort impertinente. + +Le domino provocateur ne fit que rire de la citation; mais changeant +bientôt de ton et de tactique: + +«Ton courroux me plaît, dit-elle, et me donne une excellente opinion de +toi. Sache donc que tout ceci était une épreuve; que j'aime trop Julie +pour l'attaquer sérieusement, et qu'elle saura demain combien tu es +digne de l'honnête amitié qu'elle a pour ton personnage flegmatique, +philosophique et botanique. Je veux que nous fassions connaissance chez +elle à visage découvert, et que la paix soit signée entre nous sous ses +auspices. Allons, viens t'asseoir avec moi sur un banc. Je suis déjà +fatiguée de marcher, et mon envie de rire se passe. Julie prétend que tu +es un grand philosophe, je serais bien aise d'en profiter.» + +Soit faiblesse, soit curiosité, soit un vague prestige qui, de Julie, se +reflétait à mes yeux sur cette femme légère, comme la brillante lueur de +l'astre sur quelque obscur satellite, je la suivis, et bientôt nous nous +trouvâmes dans une loge du quatrième rang, assis tellement au-dessus de +la foule, que sa clameur ne nous arrivait plus que comme une seule voix, +et que nous étions comme isolés à l'abri de toute surveillance et de +toute distraction. _Elle_ commença alors des discours étranges où le +plus énergique enivrement se mêlait à la plus adroite réserve; elle +paraissait continuer l'entretien piquant que nous avions commencé en +bas, ou du moins passer naturellement de ce fait particulier à une +théorie générale sur l'amour. Et comme il me semblait que c'était ou +une provocation directe, ou le désir de m'arracher par surprise quelque +secret de coeur relatif à Julie, je me tenais sur mes gardes. Mais elle +se railla de ma prudence, et après avoir finement fustigé la présomption +qu'elle m'attribuait dans les deux cas, elle me força à ne voir dans ses +discours qu'une provocation à des théories sérieuses de ma part sur la +question brûlante qu'elle agitait. J'étais scandalisé d'abord de cette +facilité sans retenue et sans fierté à soulever devant moi le voile +sacré à travers lequel j'ai à peine osé jusqu'ici interroger le coeur +des femmes; mais son esprit souple et fécond, une sorte d'éloquence +fiévreuse quelle possède, réussirent peu à peu à me captiver. Après +tout, me disais-je, voici une excellente occasion d'étudier un nouveau +type de femme, qui, dans sa fougue audacieuse, m'est tout aussi inconnu +que me l'était il y a peu de jours le calme divin de Julie. Voyons à +quelle distance de l'homme peut s'élever ou s'abaisser la puissance de +ce sexe! + +--Allons, me disait-elle, réponds, mon pauvre philosophe! n'as-tu donc +rien à m'enseigner? Je t'ai attiré ici pour m'instruire. Moralise-moi +si tu peux. De quoi veux-tu parler au bal masqué avec une femme, si ce +n'est d'amour? Eh bien, prononce-toi, admets ou réfute mes objections. +Que feras-tu de la passion dans ta république idéale? Dans quelle série +de mérites rangeras-tu la pécheresse qui a beaucoup aimé? Sera-ce +au-dessous, ou au-dessus, ou simplement à côté de la vierge qui n'a +point aimé encore, ou de la matrone à qui les soins vertueux du ménage +n'ont pas permis d'être aimable, et, par conséquent, d'être émue et +enivrée de l'amour d'un homme? Voueras-tu un culte exclusif à ces fleurs +sans parfum et sans éclat qui végètent à l'ombre, et qui, ne connaissant +pas le soleil, croient que le soleil est l'ennemi de la vie? Je sais que +tu adores le camélia; apparemment tu méprises la rose? + +--La rose est enivrante, répondis-je, mais elle ne vit qu'un instant. Je +voudrais lui donner la persistance et la durée du camélia blanc, symbole +de pureté. + +--C'est cela, tu voudrais lui enlever sa couleur et son parfum, et tu +oserais dire aux jardiniers de ton espèce: «Voyez, chers cuistres, mes +frères, quel beau monstre vient d'éclore sous mon châssis!» Tiens, froid +rêveur, regarde toutes ces femmes qui sont ici! Je voudrais te faire +soulever leurs masques et lire dans leurs âmes. La plupart sont belles, +belles de corps et d'intelligence. Celles que tu croirais les plus +dépravées sont souvent celles qui ont le plus tendre coeur, l'esprit le +plus spontané, les plus nobles intelligences, les entrailles les plus +maternelles, les dévouements les plus romanesques, les instincts les +plus héroïques. Songes-y, malheureux, toutes ces femmes de plaisir et +d'ivresse, c'est l'élite des femmes, ce sont les types les plus rares et +les plus puissants qui soient sortis des mains de la nature; et c'est +pourquoi, grâce aux législateurs pudiques de la société, elles sont +ici, cherchant l'illusion d'un instant d'amour, au milieu d'une foule +d'hommes qui feignent de les aimer, et qui affectent entre eux de les +mépriser. Les plus beaux et les meilleurs êtres de la création sont là, +forcés de tout braver, ou de se masquer et de mentir, pour n'être pas +outragés à chaque pas. Et c'est là votre ouvrage, hommes clairvoyants, +qui avez fait de votre amour un droit, et du nôtre un devoir! + +Elle me parla longtemps sur ce ton, et me fit entendre de si justes +plaintes, elle sut donner tant d'attraits et de puissance è ce dieu +d'Amour dont elle semblait vouloir élever le culte sur les ruines de +tous les principes, que les heures de la nuit s'envolèrent pour moi +comme un songe. La parole de celle femme me subjuguait; la laideur de +son déguisement, l'effroi que m'inspirait son masque, et jusqu'à l'éclat +lugubre de la fête où elle m'avait entraîné, tout cela disparaissait +autour de moi. Toute son âme, tout son être semblaient être passés dans +cette parole ardente, et cette voix feinte, qu'elle maintenait avec +art pour ne pas se faire reconnaître, cette voix de masque qui m'avait +blessé le tympan d'abord, prenait pour moi des inflexions étranges, +quelque chose d'incisif, de pénétrant, qui agissait sur mes nerfs, si +ce n'est sur mon âme. Je me sentais vaincu, modifié et comme transformé +dans mes opinions en l'écoutant. Je lui demandai grâce. Je suis trop +agité pour répondre, lui dis-je, je veux rentrer en moi-même, et savoir +si à l'abri de votre éloquence je dois vous admirer ou vous plaindre. + +--Eh bien, dit-elle en se levant, consulte l'oracle! Demande à Julie +ce qu'elle doit penser du caquet de sa _femme de chambre_. Je te donne +rendez-vous ici, à cette place et à cette heure, d'aujourd'hui en huit. +Si tu n'y viens pas, je te regarderai comme vaincu, et je regretterai le +temps que j'aurai perdu à provoquer un adversaire si faible. + +Elle disparut. J'étais si accablé, que je ne songeai pas à la suivre. +Puis je le regrettai aussitôt, et me mis à sa recherche, mais +inutilement. Il y avait dans le bal plus de cent dominos à noeuds +roses. Une ouvreuse de loges, avec qui je sus engager une conversation, +m'apprit que les femmes comme il faut ne portaient jamais aucun +ornement, et que leur costume était uniformément noir comme la nuit. + +Cette femme m'a bouleversé le cerveau. 0 Julie! j'ai besoin de vous +revoir et de vous entendre pour effacer ce mauvais rêve, pour me +rattacher à l'adoration fervente et inviolable de la clarté sans ombre +et de la pudeur sans trouble. + +8 janvier. + +Un mauvais génie a présidé au destin de la semaine. Une fois je suis +allé au jardin, elle n'a point paru; une autre fois j'ai essayé de +pénétrer dans l'enclos par le rez-de-chaussée; les portes étaient +replacées, les serrures posées et fermées. J'ai fait une tentative +désespérée auprès de madame Germain; j'ai humblement demandé la +permission de prendre un peu d'air et de mouvement dans ce jardin +inoccupé. Elle m'a aigrement refusé. + +«De l'air et du mouvement, Monsieur n'en manque pas, puisqu'il passe les +nuits à courir!» + +J'ai offert de l'argent; mais je ne suis pas assez riche pour corrompre. + +«Monsieur n'en aura pas de trop pour acquitter les dettes des locataires +insolvables. D'ailleurs, c'est ma consigne: le jardin n'est ouvert à +personne.» + +J'irai au bal de l'Opéra ce soir: je ferai cette folie. J'interrogerai +ce masque, je saurai si Julie est malade ou si elle a quelque chagrin. +Je ferai semblant d'être galant pour me rendre favorable cette femme +étrange qui prétend la connaître... et qui m'a peut-être trompé. Comment +Julie pourrait-elle se lier d'amitié avec un, caractère si différent du +sien? + +10 janvier + +Me voilà brisé, anéanti! Non, je n'aurai pas le courage de me raconter +à moi-même ce que j'ai découvert, ce que je souffre depuis cette nuit +maudite! + +10 janvier + +Essayons d'écrire. Les souvenirs qu'on se retrace en les rédigeant +échappent au vague de la rêverie dévorante. + +A minuit j'étais là, où elle m'avait dit de la rejoindre, et je +l'attendais. Elle paraît enfin, me serre convulsivement la main, et se +jette, essoufflée, sur une chaise au fond de la loge, après s'y être +fait renfermer avec moi par l'ouvreuse. Au bout de quelques moments de +silence, où elle paraissait véritablement suffoquée par l'émotion: + +«J'ai encore été poursuivie aujourd'hui, me dit-elle, par un homme qui +me hait et que je méprise. Oh! candide et honnête Jacques! vous ne savez +pas ce que c'est qu'un homme du monde, à quelle lâche fureur, à quels +ignobles ressentiments peuvent se porter ces gens de bonne compagnie, +quand le despotisme fanatique de leur amour-propre est blessé!» + +Je la plaignais, mais je ne trouvais pas d'expression pour la consoler. + +--Vous le voyez, lui dis-je, cette vie d'enivrement et de plaisir égare +celles qui s'y abandonnent. Ces illusions d'un instant dont vous me +parliez mettent l'amour d'une femme, peut-être belle et bonne, aux bras +d'un homme indigne d'elle, et capable de tout pour se venger du retour +de sa raison. + +--Qu'est-ce que cela prouve, Jacques? me dit-elle vivement. C'est +qu'apparemment il faut s'abstenir de chercher et de rêver l'amour dans +ce monde-ci. Créez-en donc un meilleur, où l'on puisse estimer ce qu'on +aime, et, en attendant, croyez-moi, ne prenez pas parti pour le bourreau +contre la victime. + +En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit. Un fort bel homme, +qui avait un air de grand seigneur et des fleurs à sa boutonnière, +entra, et, se penchant vers ma compagne par-dessus la cloison basse qui +le séparait de nous: + +«C'est donc vous enfin, _belle Isidora_ lui dit-il d'un ton acerbe. +Pourquoi fuir et vous cacher? Je ne prétends pas troubler vos plaisirs, +mais voir seulement la figure de notre heureux successeur à tous, afin +de le désigner aux remercîments de _mon ami Félix_.» + +Quoiqu'il eût parlé à voix basse, je n'avais pas perdu un mot de son +compliment. Ma compagne m'avait saisi le bras, et je la sentais trembler +comme une feuille au vent d'orage. Je pris vite mon parti. + +«Monsieur, dis-je en me levant, je ne sais point ce que c'est que +mademoiselle Isidora. Je ne sais pas davantage ce que c'est que votre +ami Félix, et je ne vois pas trop ce que peut être un homme qui s'en +vient insulter une femme au bras d'un autre homme. Mais ce que je sais, +mordieu fort bien, c'est que je reviens de mon village, et que j'en ai +rapporté des poings qui, pour parler le langage du lieu où nous sommes, +pourraient bien vous faire piquer une tête dans le parterre, si votre +goût n'était pas de nous laisser tranquilles.» + +Puis, comme je le voyais hésiter, et qu'il me paraissait trop facile +de me débarrasser de ce beau fils par la force, il me prit envie de le +persifler par un mensonge. + +--Sachez, d'ailleurs, lui dis-je, que madame est... ma femme, et +tenez-vous pour averti. + +--Votre femme! répondit le dandy avec ironie, quoique cependant il ne +fût pas certain de ne pas s'être grossièrement trompé.--Votre femme!... +Eh bien! Monsieur, vous défendez peu courtoisement son honneur; mais +j'ai tort, et je mérite un peu votre mercuriale. Que madame me pardonne, +ajouta-t-il en saluant ma prétendue femme, c'est une méprise qui n'a +rien de volontaire. + +--Je te remercie, bon Jacques, reprit-elle, aussitôt qu'il se fut +éloigné, tu m'as rendu un grand service; mais si tu veux que je te le +dise, il y a dans ta manière de me défendre Quelque chose qui me blesse +profondément. Tu n'aurais donc pas consenti à défendre le nom et la +personne d'Isidora, dans la crainte de passer pour, l'amant d'une femme +qu'on peut outrager ainsi? + +--Rien de semblable ne m'est venu à l'esprit; je n'ai songé qu'à vous +débarrasser d'un fou ou d'un ennemi, qui m'eût, à coup sûr, forcé de +traverser par quelque scandale le plaisir que j'éprouve à causer avec +vous. + +--Mais si j'avais été cette Isidora fameuse dont on dit tant de mal, +et dont vous avez sans doute la plus parfaite horreur, et si l'ennemi +s'était acharné à me prendre pour elle, nonobstant notre mariage +improvisé?... + +--D'abord je ne m'inquiète pas de cette Isidora, et je ne la connais +pas. Je ne suis pas un homme du monde, je n'ai point de rapports avec +ce genre de femmes célèbres. Ensuite, Isidora ou non, je vous prie de +croire que je ne suis pas assez de mon village pour ne pas savoir qu'on +doit protection à la femme qu'on accompagne. + +--Ah! mon cher villageois, avoue que c'est une triste nécessité que le +devoir d'un honnête homme en pareil cas! Risquer sa vie pour une fille! + +--Je n'ai jamais su ce que c'était qu'une fille, je le sais moins que +jamais, et je suis tenté, depuis huit jours, de croire qu'il n'y a point +de femmes qui méritent réellement cette épithète infamante. Si Isidora +est une de ces femmes, et si vous êtes cette Isidora, j'éprouve pour +vous... + +--Eh bien, qu'éprouves-tu pour moi? Dis donc vite! + +--Le même sentiment qu'un dévot aurait pour une relique qu'il verrait +foulée aux pieds dans la fange. Il la relèverait, il s'efforcerait de la +purifier et de la replacer sous la châsse. + +--Tu es meilleur que les autres, pauvre Jacques, mais tu n'es pas plus +grand! Tu vois toujours dans l'amour l'idée de pardon et de correction, +tu ne vois pas que ton rôle de purificateur, c'est le préjugé du +pédagogue qui croit sa main plus pure que celle d'autrui, et que la +châsse où tu veux replacer la relique, c'est l'éteignoir, c'est la cage, +c'est le tombeau de ta possession jalouse? + +--Femme orgueilleuse! m'écriai-je, tu ne veux pas même de pardon? + +--Le pardon est un reproche muet, le mépris subsiste après. Je donnerais +une vie de pardon pour un instant d'amour. + +--Mais le mépris revient aussi après cet instant-là! + +--On l'a eu, cet instant! Avec le pardon on ne l'a pas. Mépris pour +mépris, j'aime mieux celui de la haine que celui de la pitié. + +Je ne sais comment il se fit que l'accent dont elle dit ces paroles me +causa une sorte de vertige. Je fus comme tenté de me jeter à ses pieds +et de lui demander pardon à elle-même. Mais un reste d'effroi et +peut-être de dégoût me retint. + +«Allons-nous-en, me dit-elle, nous ne nous entendrons pas, mon +philosophe!» + +Je la suivis machinalement. Nous fîmes un tour de foyer. J'y étais +étourdi et comme étouffé par le feu croisé des agaceries et des +épigrammes. Tout à coup ma compagne quitta mon bras comme pour +m'échapper. Je ne la perdis pas de vue, et, voyant qu'elle quittait le +bal, je décidai de le quitter aussitôt, tout en protégeant sa retraite. +Je descendais l'escalier sur ses pas, et elle atteignait la dernière +marche, lorsque le beau jeune homme dont je l'avais débarrassée, et qui +rentrait, se trouve face à face avec elle. Il s'arrête, sourit avec un +mépris inexprimable, et, levant les yeux vers moi: + +--C'est donc l'habitude dans votre province, me dit-il, de suivre sa +femme comme un jaloux, et de l'observer à distance? Mon cher monsieur, +vous vous êtes moqué de moi, mais je vous le pardonne, si bien que je +veux vous donner un petit avis. La dame que vous escortez est la plus +belle femme de Paris, vous avez raison d'en être vain; mais, comme c'est +la plus méprisable et la plus méprisée, vous auriez grand tort d'en être +fier. + +--Et vous, répondis-je, voua devriez être honteux de parler comme vous +faites. Si vous dites un mot de plus, je vous en rendrai très-repentant. + +Un flot de monde qui rentrait nous sépara, et il monta l'escalier assez +rapidement. Quand il fut en haut du premier palier, il se retourna. Je +m'étais emparé du bras d'Isidora, et je m'étais arrêté en bas pour le +regarder aussi. Il haussa légèrement les épaules. Je lui fis un signe +impératif pour qu'il eût à disparaître ou à redescendre. Il prit +le premier parti, couvrant d'un air de dédain ironique sa retraite +prudente. + +Je me sentais le sang échauffé plus que de raison; je voulais remonter +et le forcer à prendre d'autres airs. Ma compagne se cramponna après +moi. + +«Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle. Suivez-moi, +j'ai à vous parler.» + +Elle m'entraîna vers un fiacre, donna son adresse tout bas au cocher, et +me dit: + +«Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est pas une aventure; +je sais qu'elle ne serait pas de votre goût, et il n'est pas certain +qu'elle fût du mien.» + +Que ce fût la colère dont j'étais à peine remis, ou la pitié pour elle, +ou quelque intérêt subit plus tendre que je ne voulais me l'avouer, je +ne me sentais plus sous l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi +que la crainte de découvrir la vieillesse et la laideur sous son masque +avait agi à mon insu sur mon imagination. Le dandy, qui croyait me +dégoûter d'elle en m'apprenant (ce qu'il ne supposait pas que je pusse +ignorer), qu'elle était la plus belle femme de Paris, avait étrangement +manqué sa vengeance. Le prestige de la beauté, lors même qu'il n'agit +pas encore sur les yeux, est tout puissant sur un cerveau aussi +impressionnable que le mien. J'entourai de mes bras ma tremblante +conquête, et perdant tout mon orgueil de pédagogue, je la suppliai de ne +pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour qu'elle m'avait fait +rêver si doux et si terribles. Elle tressaillit et s'arracha de mes bras +à plusieurs reprises; enfin elle me dit: + +«Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour vous la tête de +Méduse!... Vous allez me voir, hélas! ne parlez pas d'amour et de joie. +Je touche au terme de mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein, +peut-être pour la dernière fois.» + +Le fiacre s'arrêta à une petite porte, dans une ruelle sombre. J'en +franchis le seuil sans savoir dans quel quartier de Paris je pouvais +être: j'avais fait cette course comme un somnambule. Nous traversâmes +plusieurs pièces mystérieuses, éclairées seulement par des feux mourants +de cheminée qui faisaient scintiller dans l'ombre quelques dorures. +Enfin nous entrâmes dans un boudoir à la fois chaste et délicieux, au +milieu duquel brûlait une lampe de bronze antique. Ma compagne ferma +soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies, et, tout à coup +arrachant son masque avec un mouvement de colère et de désespoir, elle +me montra... 0 ciel! écrirai-je son nom sans défaillir!... les traits +purs et divins de Julie! + +--Julie! m'écriai-je... + +--Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora, _la femme la plus +méprisée, sinon la plus méprisable de Paris._ + +Je restai longtemps altéré, et, lorsque j'osai relever les yeux sur +elle, je vis qu'elle observait mon visage avec une profonde anxiété. + +--Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas la force de +rompre le silence, vous avez aimé _Julie_! Julie n'a pas joué de rôle +devant vous: vous n'aviez point parlé d'amour ensemble. Vous avez connu +l'état présent de son âme, ses profonds ennuis et ses plus sérieuses +préoccupations depuis qu'elle a renoncé au rêve d'être aimée. Mais elle +vous eût trompé, si elle eût laissé la passion s'allumer en vous dans +les circonstances pures et charmantes qui avaient présidé à votre +rencontre. Le hasard d'une autre rencontre à la porte de l'Opéra l'a +décidée à se faire connaître sous son autre aspect. Celui-là, c'est +le passé, mais un passé qui n'est pas assez loin pour être oublié des +hommes qui le connaissent... + +--Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de mal! + +--Que voulez-vous dire? + +--Je n'en sais rien, je souffre! + +--Je vous comprends mieux que vous-même. C'est le moment de nous dire +adieu, Jacques. Ne souffrez pas à cause de moi. Moi aussi, je souffre, +et je dois souffrir plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous +aimais, alors que je me sentais aimée, et les raisons qui me feront +combattre désormais votre souvenir ne sont terribles et humiliantes que +pour moi seule. + +--Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai toute ma vie. +Je vous vénérais comme un ange; à présent, je vous aimerai autrement; +mais ce ne sera pas moins, je vous le jure! + +--_Vous le jurez!_ donc vous ne le sentez plus. Je ne veux pas être +aimée _autrement_, moi, et je sais que mon ambition est insensée. Ainsi, +adieu, noble et bon Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma +vie! + +--Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil à la place de l'amour. Ne +repoussez pas cet amour vrai et profond, que je mets encore à vos pieds. +0 ciel! craindriez-vous de moi de lâches reproches? + +---Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche, le plus +noble, mais le plus implacable de tous! + +--Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A Dieu seul le droit de +pardonner; vous avez raison! Et que suis-je pour m'arroger celui de vous +absoudre? Ma vie a été pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer +gloire. A quelles séductions ai-je été exposé? quelles luttes ai-je +subies! Non, adorable et infortunée créature, je ne te pardonne pas, je +t'aime trop pour cela! + +--Tu as raison, Jacques, s'écria-t-elle, c'est ainsi qu'il faut aimer, +ou ne pas s'en mêler! + +Et, se précipitant dans mes bras, elle m'étreignit contre son coeur avec +passion. + +Mais cette femme avait trop souffert pour être confiante. De sinistres +prévisions glacèrent ses premiers transports. + +--Écoute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis une femme +entretenue; tu le sais à présent! Je suis la maîtresse du comte Félix +de ***; sais-tu cela? Nous sommes ici chez lui, il peut arriver et +nous chasser l'un et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton +honneur, et moi mon opulence et la dernière planche de salut offerte à +ma considération, sinon comme femme estimable, du moins comme beauté +désirable et puissante. + +--Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette prison dorée où +ton âme languit. Tu viendras partager la misère du pauvre rêveur. +Je travaillerai pour te faire vivre, je suspendrai mes rêveries, je +donnerai des leçons. Nous fuirons ensemble dans quelque ville de +province, loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie pure +et simple à laquelle tu aspires... Tu ne connaîtras plus cet ennui qui +te ronge, cette oisiveté que tu te reproches; demain, tu seras libre, +ma belle captive. Et pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis +l'amant qui t'enlève! + +Une secrète terreur se peignit dans les traits de Julie. + +--Déjà des conditions! dit-elle; déjà le travail de ma réhabilitation +qui commence! Jacques, tu vas croire que je t'ai trompé, que je me suis +trompée moi-même, quand je t'ai dit que je détestais mon luxe et mes +plaisirs. Je t'ai dit la vérité, je le jure... Et pourtant tes projets +me font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me trouvais seule, +sans amour et sans ivresse, replongée dans cette affreuse misère que je +n'ai pu supporter lorsque j'étais plus jeune, plus belle et plus forte! +La misère sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me demandes déjà +des sacrifices? tu n'attends pas que je te les offre! tu acceptes la +pécheresse à condition que, dès demain, dès aujourd'hui, elle passera à +l'état de sainte! Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il +n'y a donc pas un instant d'ivresse où l'on puisse se réfugier contre +les exigences d'un contrat? + +L'amertume de Julie était profondément injuste. Je fus effrayé des +blessures de cette âme meurtrie. J'espérai la guérir avec le temps et la +confiance, et je voulus son amour sans condition. Je l'obtins, mais il y +eut quelque chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait à un +éternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment. Quand le jour +pâle et tardif de l'hiver vint nous avertir de nous séparer, je crus +voir la Juliette de Shakspeare lisant dans le livre sombre du destin; sa +pâleur et ses cheveux épars la rendaient plus belle, mais les douleurs +de son âme dévastée la rendaient effrayante. Elle me donna une clef de +son appartement, et rendez-vous pour le soir même, mais elle ne put +faire l'effort de sourire en recevant mon dernier baiser. + +Deux heures après je recevais le billet suivant: + +«Ce que je prévoyais est arrivé: le lâche qui m'a insultée au bal a +instruit le comte de mon escapade. Je viens d'avoir une scène affreuse +avec ce dernier. Mais j'ai dominé sa colère par mon audace. Je ne veux +pas être chassée par cet homme, je veux le quitter au moment où il sera +le plus courbé à mes pieds. Pour écarter ses soupçons, je pars avec lui +pour un de ses châteaux. Je serai bientôt de retour, et alors, Jacques, +je verrai si tu m'aimes.» + +O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra! + +15 janvier. + +Elle pouvait quitter cet homme et fuir le mal à l'instant même. Elle ne +l'a pas voulu!... Est-ce la crainte de la misère? Non, Julie, tu ne sais +pas mentir, mais la crainte d'un mépris qui devait t'honorer pour la +première fois de ta vie, t'a rejetée dans l'abîme. Tu n'as pas compris +que la raillerie des âmes vicieuses allait cette fois te réhabiliter +devant Dieu! Et comment n'aurais-tu pas perdu la notion du vrai et du +juste sur ces choses délicates! Pauvre infortunée, ta vie a été un long +mensonge à tes propres yeux! + +Je l'attends toujours... Je l'aime toujours... Et pourtant elle a compté +pour rien ma souffrance et ma honte. Elle subit l'amour avilissant de ce +gentilhomme pour s'épargner le dépit d'être quittée, et pour se réserver +la gloire de quitter la première! Dieu de bonté, ayez pitié d'elle et de +moi! + +29 janvier. + +Elle n'est pas revenue! Elle ne reviendra peut-être pas! + +30 janvier. + +_Billet de Julie_, du château de***. + +«Jacques, je pars pour l'Italie. Ne songez plus à moi. J'ai réfléchi. +Vous n'auriez jamais pu m'aimer sans vouloir me dominer et m'humilier. +Je domine et j'humilie Félix. J'ai encore besoin de cette vengeance +pendant quelque temps. Ne croyez pas que je sois heureuse: vingt fois +par jour je suis comme prête à me tuer! Mais je veux mourir debout, +vois-tu, et non pas vivre à genoux. J'ai trop bu dans cette coupe du +repentir et de la pénitence, je ne veux pas surtout que la main d'un +amant la porte à mes lèvres.» + + + +CAHIER N° 4.--TRAVAIL. + +1er mai. + +Mon ouvrage est fort avancé, et la question des femmes est à peu près +résolue pour moi. Etres admirables et divins, vous ne pouvez grandir que +dans la vertu, et vous abjurez votre force en perdant la sainte pudeur. +C'est un frein d'amour et de confiance qu'il fallait à votre expansion +puissante, et nous vous avons forgé un joug de crainte et de haine! Nous +en recueillons les fruits. Oh! qu'ils sont amers à nos lèvres et aux +vôtres! + + + +DEUXIÈME PARTIE. + + + +ALICE. + +Dans un joli petit hôtel du faubourg Saint-Germain, plusieurs personnes +étaient réunies autour de madame de T... Que madame de T... fût comtesse +ou marquise, c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins. +Elle avait un nom plus doux à prononcer qu'un titre quelconque: elle +s'appelait Alice. + +Elle était ce jour-là au milieu de ses nobles parents; aucun ne lui +ressemblait. Ils étaient rogues et fiers. Elle était simple, modeste et +bonne. + +C'était une femme de vingt-cinq ans, d'une beauté pure et touchante, +d'un esprit mur et sérieux, d'une tournure jeune et pleine d'élégance. +Au premier abord, cette beauté avait un caractère peut-être trop chaste +et trop grave pour qu'il y eût moyen de mettre, comme on dit, un roman +sur cette figure-là. L'extrême douceur du regard, la simplicité des +manières et des ajustements, le parler un peu lent, l'expression +plus juste et plus sensée qu'originale et brillante, tous ces dehors +s'accordaient parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie +d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage sans essai et sans +désir de nouvelle union, une absence totale de coquetterie, aucune +ambition de paraître, une conduite irréprochable, une froideur marquée +et quelque peu hautaine avec les hommes à succès, une bienveillance +désintéressée à l'égard des femmes, des amitiés sérieuses sans intimité +exclusive, c'était là tout ce qu'on en pouvait dire. Lions et lionnes de +salons la détestaient et la déclaraient impertinente, bien qu'elle fût +d'une politesse irréprochable, savante même, et calculée comme l'est +celle d'une personne fière à bon droit, au milieu des sots et des +sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorité dans le +monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent voulu plus +d'abandon et d'élan. Quelques observateurs l'étudiaient, cherchant à +découvrir un secret de femme sous cette réserve inexplicable; mais ils y +perdaient leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir si calme +a des éclairs rapides presque insaisissables; ces lèvres qui parlent si +peu ont quelquefois un tremblement nerveux, comme si elles refoulaient +une pensée ardente; cette poitrine si belle et si froide a comme des +tressaillements mystérieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait pu +l'étudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration violentée +par la prudence, ou quelque bâillement de profond ennui étouffé par le +savoir-vivre. + +Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait ses parents +pour la première fois depuis six mois environ. Ils avaient remarqué +qu'elle était changée, amincie, pâlie extrêmement, et que sa gravité +ordinaire avait quelque chose d'une nonchalance chagrine. + +--Ma nièce, lui disait sa vieille tante la marquise, la campagne ne vous +a point profité cette année. Vous y êtes restée trop longtemps, vous y +avez pris de l'ennui. + +--Ma chère, disait une cousine fort laide, vous ne vous soignez pas. +Vous montez trop à cheval; j'en suis sûre, vous lisez la soir, vous vous +fatiguez. Vos lèvres sont blêmes et vos yeux cernés. + +--Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frère de la précédente, il faut +vous remarier absolument. Vous vivez trop seule, vous vous dégoûtez de +la vie. + +Alice répondait, avec un sourire un peu forcé, qu'elle ne s'était jamais +mieux portée, et qu'elle aimait trop la campagne pour s'y ennuyer un +seul instant. + +--Et votre fils, ce cher Félix, arrive-t-il bientôt? dit un un vieil +oncle. + +--Ce soir ou demain, j'espère, dit madame de T...; je l'ai devancé de +quelques jours, son précepteur me l'amène. Vous le trouverez grandi, +embelli, et fort comme, un petit paysan. + +--J'espère pourtant que vous ne l'élevez point tout à fait à la +Jean-Jacques? reprit l'oncle. Êtes-vous contente de ce précepteur que +vous lui avez trouvé là-bas. + +--Fort contente, jusqu'à présent. + +--C'est un ecclésiastique? demanda la cousine. + +--Non, c'est un homme fort instruit. + +--Et où l'avez-vous déterré? + +--Tout près de moi, dans les environs de ma terre. + +--Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un air qui voulait être +malin. + +--C'est un jeune homme, répondit tranquillement Alice; mais il a l'air +plus grave que vous, Adhémar, et je le crois beaucoup plus raisonnable. +Mais, ajouta-t-elle en regardant la pendule, le notaire va venir, et je +crois, mon cher oncle et ma chère tante, que nous ferions mieux de nous +occuper de l'objet qui nous rassemble. + +--Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un profond soupir. + +--Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle pour moi surtout +une douleur à peine surmontée. + +--Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine. + +--Je ne puis songer à autre chose, reprit Alice, qu'à la perte de mon +frère. + +Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur d'Alice se +serra et des larmes vinrent au bord de sa paupière; mais elle les +contint. Sa douleur n'avait pas d'écho dans ces coeurs altiers. + +Le notaire, un vieux notaire obséquieux en saluts, mais impassible de +figure, entra, fut reçu poliment par madame de T..., sèchement par les +autres, s'assit devant une table, déplia des papiers, lut un testament +et fut écouté dans un profond silence. Après quoi, il y eut des +réflexions faites à voix basse, un chuchotement de plus en plus agité +autour d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante s'élever sur +un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir se contenir davantage: + +--Eh quoi, ma nièce, vous ne dites rien? vous n'êtes pas indignée! je ne +vous conçois pas! votre excès de bienveillance vous nuira dans le monde, +je vous en avertis. + +--Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne dont nous +parlons, répondit madame de T...; je ne la connais pas. Mais je sais et +je vois que mon frère l'a réellement épousée. + +--Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien, s'écria l'autre +dame. + +--Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma cousine, reprit Alice. +Demandez à monsieur le notaire s'il fait aussi bon marché de la question +civile que vous de la question religieuse. + +--Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela est en bonne +forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait connaître mon mandat et +mes pouvoirs; je me retire, s'il y a procès, ce que je regarde comme +impossible... + +--Non, non! pas de procès, répondit gravement le vieux oncle: ce serait +un scandale; et nous n'avons pas envie de proclamer cet étrange mariage, +en lui donnant le retentissement des journaux de palais et des mémoires +à consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme nous, la +question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon neveu était maître de +sa fortune; qu'il en ait disposé en faveur de son laquais, de son chien +ou de sa maîtresse, peu nous importe... Mais notre nom a été souillé +par une alliance inqualifiable; et nous sommes prêts à faire tous les +sacrifices pour empêcher cette fille de le porter. + +--Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille proposition, dit le +notaire; et mon ministère ici est rempli. La question de savoir si vous +accueillerez madame la comtesse de S... comme une parente, ou si vous la +repousserez comme une ennemie, n'est pas de mon ressort. Je vous laisse +la discuter, d'autant plus que mon rôle de mandataire de cette personne +semble augmenter l'esprit d'hostilité que je rencontre ici contre elle. +Madame de T..., j'ai l'honneur de vous présenter mon profond respect; +Mesdames... Messieurs... + +Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes révérences à droite et +à gauche; des révérences comme les jeunes gens n'en font plus. + +--Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches blondes, qui +n'avait paru, pendant la lecture des papiers, occupé que du vernis de +ses bottes et de sa canne a tête de rubis. Je crois qu'il eût mieux +valu se taire devant lui. Il va reporter à sa cliente toutes nos +réflexions... + +--Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'écria la vieille tante. Je +voudrais qu'elle fût ici, dans un coin, pour les entendre et pour se +bien pénétrer de notre mépris. + +--Vous ne connaissez pas ces femmes-là, maman, reprit le jeune homme +d'un ton de pédantisme adorable et avec un sourire de judicieuse +fatuité: elles triomphent du dépit qu'elles causent, et toute leur +gloire est de faire enrager les gens comme il faut. + +--Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine d'une voix sèche +et mordante, et vous verrez comme je lui fermerai ma porte au nez! + +--Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc lui ouvrir la +vôtre, que vous ne protestiez pas avec nous? + +--Je n'en sais rien, répondit madame de T..., cela dépendra tout à fait +de sa conduite et de sa manière d'être; mais ce que je sais, c'est +qu'il me serait beaucoup plus difficile qu'à vous de l'humilier et de +l'outrager. Elle ne se trouve être votre parente qu'à un certain degré, +au lieu que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon +frère, d'un homme qu'elle a aimé, que je chérissais, et pour lequel +aucun de vous n'a eu, dans les dernières années de sa vie, beaucoup +d'indulgence. + +Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti dans tout le +salon, et la vieille tante s'était vigoureusement frappé la poitrine +de son éventail; la Cousine abaissa son voile sur sa figure; l'oncle +soupira; le beau cousin se dandina et fit crier le parquet sous un léger +trépignement d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient là, et +qui jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur rôle de +comparses, chuchotèrent et se promirent les uns aux autres de ne pas +imiter l'exemple de madame de T... + +«Ma chère nièce, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le partisan de +vos idées philosophiques; je suis un peu trop vieux pour abjurer mes +principes, quoique je pusse le faire avec vous en bonne compagnie. Je +connais votre bonté excessive, et ne suis pas étonné de vous voir fermer +l'oreille à la vérité, quand cette vérité est une condamnation sans +appel. Vous espérez toujours justifier et sauver ceux qu'on accuse; +mais ici, vous y perdrez vos bonnes intentions et tous vos généreux +arguments. Renseignez-vous, informez-vous, et vous reconnaîtrez que la +clémence vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle créature +infâme a été appelée par votre frère à l'honneur de porter son nom et +d'hériter de ses biens, vous ne nous exposerez pas à la remontrer chez +vous, et vous nous dispenserez du pénible devoir de l'en faire sortir.» + +Cet avis fut adopté avec chaleur, et madame de T..., restée seule de son +avis, se trouva bientôt tête à tête avec son cousin. Les autres parents +se retirèrent, craignant de la confirmer dans sa résistance par une +trop forte obsession. Ils la savaient courageuse et ferme, malgré ses +habitudes de douceur. + +--Ah ça, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent tous sortis, +est-ce sérieusement que vous parlez d'admettre Isidora auprès de vous? + +--Je n'ai parlé que d'examiner ma conscience et mon jugement sur le +parti que j'aie prendre, Adhémar: mais, en attendant, je vous engage, +par respect pour nous-mêmes, à oublier ce nom d'Isidora, sous lequel +madame de S... vous est sans doute désavantageusement connue. Il +me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles, plus vous +aggraverez la tâche imprimée à notre famille. + +--_Désavantageusement_ connue? Non, je ne me servirai pas de ce mot-la, +repartit le cousin en caressant sa barbe couleur d'ambre. C'était une +trop belle personne pour que l'_avantage_ de la connaître ne fut pas +recherché par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans les +relations qu'une femme comme vous pourrait avoir avec une femme comme +elle... Alors je présume que... + +--Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez à me faire entendre, +et je vous déclare que je ne trouve pas cela risible. C'est comme un +affront que vous vous plaisez à imprimer à la mémoire de mon frère, et +votre gaieté, en pareil cas, me fait mal. + +--Ne vous fâchez pas, ma chère Alice, et ne prenez donc pas les choses +si sérieusement. Eh! bon Dieu, où en serions-nous si tous les ridicules +de ce genre étaient de sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes +gens, lequel de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de _ne vas +voir_ sa maîtresse s'oublier un instant dans les bras d'un ami et même +d'un cousin? Peccadilles que tout cela! Vous ne pouvez pas vous douter +de ce que c'est que la vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout, +qui vous plaisez, avant le temps, à mener la vie d'une vieille femme: +vous n'avez pas la moindre notion... + +---Dieu merci! c'est assez, Adhémar, je ne tiens pas à vos +enseignements. Je ne vous demande qu'un mot. Cette femme n'a-t-elle pas +aimé beaucoup mon frère, dites? + +--Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-là aiment parfois l'homme +qu'elles trompent cent fois le jour. Quand je vous dis que vous ne +pouvez pas les juger! + +--Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas les condamner +sans chercher à les comprendre. + +--Parbleu! ma chère, c'est une étude qui vous mènera loin, si vous en +avez le courage; mais je ne crois point que vous l'ayez. + +--Enfin, répondez-moi donc, Adhémar. Je sais que le passé de cette femme +été plein d'orages... + +--Le mot est bénin. + +--D'égarements, si vous voulez; mais je sais aussi que, depuis plusieurs +années, elle s'est conduite avec dignité; et la marque de haute estime +que mon frère a voulu lui donner en l'épousant à son lit de mort, en +est une preuve. Parlez donc; pensez-vous, en vôtre âme et conscience, +qu'elle ait épuré sa conduite et amélioré sa vie par l'envie qu'elle +avait de le rendre heureux, ou par un calcul intéressé qu'elle aurait +fait de l'épouser? + +--D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc forcé de nier la +conséquence. Cette femme avait pris l'habitude de l'hypocrisie: elle +mettait plus d'art dans sa conduite; elle avait éloigné d'elle tous ses +anciens amants; elle se tenait renfermée, ici à côté, dans le pavillon +du jardin de votre frère; elle cultivait des fleurs; elle lisait des +romans et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle faisait +l'esprit fort, la femme blasée, la compagne mélancolique la pécheresse +convertie, et ce pauvre Félix se laissait prendre à tout cela. Mais +quand je vous dirai, moi, que la veille de leur départ pour l'Italie, +dans le temps où cette fille passait, aux yeux de Félix, pour un ange, +que je l'ai reconnue, au bal de l'Opéra, en aventure non équivoque avec +un joli garçon de province, maître d'école ou clerc de procureur, à en +juger par sa mine!... + +--Vous vous serez trompé! sous le masque et le domino!... + +--Sous le domino, à moins d'être un écolier, on reconnaît toujours +la démarche d'une femme qu'on a connue intimement. Ne rougissez pas, +cousine; je m'exprime en termes convenables, moi, et je vous jure, non +pas en mon âme et conscience mais plus sérieusement, sur l'honneur! que +cette aventure est certaine. Si vous voulez des preuves, je vous en +fournirai, car j'ai été aux informations. Ce villageois demeurait ici, +sous les combles, dans cette maison, qui est à vous maintenant, et que +votre frère faisait valoir pour vous, en même temps que la sienne, +située mur mitoyen. C'était un pauvre hère, qui avait reçu d'elle de +l'argent pour s'acheter des bottes, je présume. Ils s'étaient vus deux +ou trois fois dans la série; la porte de votre jardin leur servait de +communication. Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de +chambre qui m'a donné ces détails, et le jockey qui porta l'argent. La +dernière nuit qu'Isidora passa à Paris, elle reçut cet homme dans le +pavillon, dans l'appartement, dans les meubles de votre frère. Ce fut +alors qu'averti par moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle +déploya toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir. Ce fut +alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont notre pauvre +Félix n'est pas revenu, et qui s'est terminé pour lui par deux choses +extrêmement tristes: une maladie mortelle et un mariage avilissant. + +--Assez, Adhémar! tout cela me fait mal, et votre manière de raconter me +navre. Au revoir. Je réfléchirai à ce que je dois faire. + +[Illustration 03.png: J'observais avec étonnement cette foule de masques +noirs...] + +--Vous réfléchirez! Vous tenez à vos réflexions, ma cousine! Après cela, +si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il avec une fatuité amère, cela +pourra rendre votre maison plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous +amène ses amis des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans +vos soirées. Mon père et ma tante vous bouderont peut-être; mais, quant +à moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous concevez, moi, je suis un +jeune homme, et je m'amuserai d'autant mieux ici, qu'il me paraîtra plus +plaisant de voir votre gravité à pareille fête. Bonsoir, ma cousine. + +--Bonsoir, mon jeune cousin, répondit Alice; et elle ajouta mentalement +en haussant les épaules, lorsqu'il se fut éloigné: «Vieillard!» + +Elle demeura triste et rêveuse. Il y a de grandes bizarreries dans +la société, se disait-elle, et il est fort étrange que les lois de +l'honneur et de la morale aient pour champions et pour professeurs +gourmés des laides envieuses, des femmes dévotes, d'un passé équivoque, +des hommes débauchés! + +Tout à coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit rentrer +Adhémar. «Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il d'un air moqueur, vous +allez voir le héros de l'aventure; c'est lui, j'en suis certain, car +j'ai une mémoire qui ne pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre +concierge l'a reconnu et l'a nommé.» + +--Quelle aventure, quel héros? Je ne sais plus de quoi vous me parlez, +Adhémar. + +--L'aventure du bal masqué; le dernier amant d'Isidora à Paris, il y a +trois ans: ah! c'est charmant, ma parole! Et le plus joli de l'affaire, +c'est que vous réchauffiez ce serpent dans votre sein, cousine... Je +veux dire dans le sein de votre famille! + +--Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous. + +--Je n'ai pas à m'expliquer: le voilà qui arrive de province, frais +comme une pêche, et qui descend dans votre cour. + +--Mais qui? au nom du ciel! + +--Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le nommer; je veux +assister à ce coup de théâtre. Je suis revenu sur mes pas bien vite, +après l'avoir nettement reconnu sous la porte cochère. Ah! le scélérat! +le Lovelace! + +Et Adhémar se prit à rire de si bon coeur qu'Alice en fut impatientée. +Mais bientôt elle fit un cri de joie en voyant entrer son fils Félix, +filleul du frère qu'elle avait perdu, et le plus beau garçon de sept ans +qu'il soit possible D'imaginer. + +[Illustration 04.png: Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques +Laurent.] + +--Ah! te voilà, mon enfant, s'écria-t-elle en le pressant sur son coeur. +Que le temps commençait à me paraître long sans toi! Étais-tu impatient +de revoir ta mère? N'es-tu pas fatigué du voyage? + +--Oh! non, je me suis bien amusé en route à voir courir les chevaux, +répondit l'enfant; j'étais bien content d'aller si vite du côté de ma +petite mère. + +--Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc, Adhémar? reprit madame +de T... Est-ce là le héros de votre si plaisante aventure? + +--Non pas précisément celui-ci, répondit Adhémar, mais celui-là. Et il +fit un geste comiquement mystérieux pour désigner le précepteur de Félix +qui entrait en cet instant. + +Alice, se sentant sous le regard méchant de son cousin, ne fit pas comme +les héroïnes de théâtre, qui ont pour le public des _a parte_, des +exclamations et des tressaillements si confidentiels que tous les +personnages de la pièce sont fort complaisants de n'y pas prendre garde. +Elle se conduisit comme on se conduit dans le monde et dans la vie, +même sans avoir besoin d'être fort habile. Elle demeura impassible, +accueillit le précepteur de son fils avec bienveillance, et, après +quelques mots affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux +pour le caresser à son aise. + +«Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit Adhémar en se +rapprochant d'elle et en lui parlant bas, pour craindre que vous preniez +du souci de tout ce que j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici +à la source des informations, et M. Jacques Laurent vous éclairera, si +bon lui semble, sur les mérites de celle qu'il vous plaisait tantôt +d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde à vous, cousine: ce +provincial-là est un fort beau garçon, et, avec les antécédents que je +lui connais, il est capable de pervertir...... toutes vos femmes de +chambre.» + +Madame de T... ne répondit rien. Elle avait paru ne pas entendre. + +--Saint-Jean, dit-elle à un vieux serviteur qui apportait les paquets de +Félix, conduisez M. Laurent à son appartement. Bonsoir, Adhémar... +Toi, dit-elle à son fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te +délivre de cette poussière. + +--Comment! ce don Juan de village va demeurer dans votre maison, Alice? +reprit le cousin lorsque Jacques fut sorti. + +--En quoi cela peut-il vous intéresser, mon cousin? + +--Mais je vous déclare qu'il est dangereux. + +--Pour mes femmes de chambre, à ce que vous croyez? + +--Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera, et on en +parlera. + +--Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T... avec une hauteur +accablante, et en regardant son cousin en face: votre soeur et vous? + +--Vous êtes en colère, Alice, répondit-il avec un sourire impertinent, +cela se voit malgré tous. Je m'en vais bien vite, pour ne pas vous +irriter davantage, et je me garderai bien de médire de votre précepteur +si instruit, si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait +connaissance avec lui qu'au bal masqué et au bras d'une fille, j'en +avais pris une autre idée... Je tâcherai de tourner à la vénération sous +vos auspices. + +Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques Laurent, qui séparait +ses paquets d'avec ceux du jeune Félix, et il lui lança des regards +ironiques et méprisants, qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas +garde. Il avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora +et du dandy qui l'avait insultée au bal masqué, il y avait si longtemps! +Il tourna à demi la tête vers ce beau jeune homme, dont chaque pas +semblait fouler avec mépris la terre trop honorée de le porter. Voilà +une mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conservé cette +figure dans ma mémoire, et elle ne lui rappela rien dans le passé. + +Cependant Adhémar se retirait, frappé de la figure de Jacques Laurent, +et se demandant avec humeur, lui qui, sans aimer Alice, était blessé de +ne lui avoir jamais plu, si ce blond jeune homme, à l'oeil doux et fier, +ne se justifierait pas aisément des préventions suggérées contre lui +à madame de T...; si, au lieu d'être un timide pédagogue, traité en +subalterne, comme il eût dû l'être dans les idées d'Adhémar, ce n'était +pas plutôt un soupirant de rencontre, bon à la campagne pour un roman +au clair de lune, et commode à Paris pour jouer le rôle d'un sigisbée +mystérieux. + +Une heure après, le jeune Félix, peigné, lavé et parfumé avec amour par +sa mère, courait et sautillait dans le jardin comme un oiseau; Laurent +se promenait à distance, passant et repassant d'un air rêveur le long +du grand mur qui longeait le jardin, et le séparait d'un autre enclos +ombragé de vieux arbres. Alice descendait lentement le perron du petit +salon d'été, qui formait une aile vitrée avançant sur le jardin, et où +elle se tenait ordinairement pendant cette saison: car on était alors +en plein été. Madame de T... avait passé l'hiver et le printemps à la +campagne. Elle avait souhaité d'y passer une année entière, elle l'avait +annoncé; mais des affaires imprévues l'avaient forcée de revenir à +Paris, elle ignorait pour combien de temps, disait-elle. Il y avait +eu pourtant dans cette soudaine résolution quelque chose dont Jacques +Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont elle ne se rendait pas +peut-être compte à elle-même. Peut-être y avait-il eu dans la solitude +de la campagne, et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop +solennel ou de trop émouvant pour une imagination habituée à se craindre +et à se réprimer. + +Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants, comme au hasard, dans +le jardin, tantôt s'amusant des jeux de son fils, tantôt se rapprochant +de Jacques, comme par distraction. Enfin ils se trouvèrent marchant +tous trois dans la même Allée, et, deux minutes après, l'enfant, qui +voltigeait de fleur eu fleur, laissa son précepteur seul avec sa mère. + +Ce précepteur avait dans le caractère une certaine langueur réservée, +qui imprimait à sa physionomie et à ses manières un charme particulier. +Naturellement timide, il l'était plus encore auprès d'Alice, et, chose +étrange, malgré l'aplomb que devait lui donner sa position, malgré +l'habitude qu'elle avait des plus délicates convenances, malgré l'estime +bien fondée que le précepteur s'était acquise par son mérite, madame de +T... était encore plus embarrassée que lui dans ce tête-à-tête. C'était +un mélange, ou plutôt une alternative de politesse affectueuse et +de préoccupation glaciale. On eût dit qu'elle voulait accueillir +gracieusement et généreusement ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait +au repos de la province et à la nonchalance de ses modestes habitudes, +en lui rendant agréable le séjour de Paris, mais on eût dit aussi quelle +se faisait violence pour s'occuper de lui, tant sa conversation était +brisée, distraite et décousue. + +Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda à peine. + +--Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle, je ne suis pas +encore reposée de mon voyage, et je veux, avant de laisser le monde +envahir mes heures, mettre mon fils au courant de ce changement +d'habitudes. Et puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que +huit jours de séparation sont bien longs, monsieur Laurent? + +--Oui, Madame, pour une mère, toute absence est trop longue, répondit +Jacques Laurent, comme s'il eût voulu l'aider à lui ôter à lui-même +toute velléité de présomption. + +--Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon fils et moi nous ne +nous quittions pas d'un seul instant, et je m'en étais fait une douce +habitude, que la vie de Paris va rompre forcément. Le monde est un +affreux esclavage; aussi j'aspire à quitter ce monde... mais il est vrai +que mon fils aspirera un jour peut-être à s'y lancer, et que ma retraite +serait alors en pure perte. Ah! monsieur Laurent, vous ne connaissez pas +le monde, vous! vous ne dépendez pas de lui, vous êtes bien heureux! + +--Je suis effectivement très-heureux, répondit Jacques Laurent du ton +dont il aurait dit: Je suis parfaitement dégoûté de la vie. + +Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle tressaillit, le +regarda, et, tout à coup détournant les yeux: + +--Trouvez-vous cette maison agréable? lui dit-elle, n'y regretterez-vous +pas trop la campagne? + +--Cette maison est fort embellie, répondit Laurent, préoccupé; je crois +pourtant que j'y regretterai beaucoup la campagne. + +--Embellie? reprit Alice; vous étiez donc déjà venu ici? + +--Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison pour y avoir demeuré +autrefois. + +--Il y a longtemps? + +--Il y a trois ans. + +--Ah oui! reprit Alice, un peu émue, c'est l'époque du départ de mon +frère pour l'Italie. + +--Je crois effectivement qu'à cette époque, dit Laurent, un peu troublé +aussi, M. de S... faisait régir cette maison, et qu'il habitait la +maison voisine. + +--Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant appartient à sa +veuve. + +--J'ignorais qu'il fût marié. + +--Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un instant, par la +déclaration d'un homme de loi, et par de vives discussions qui se sont +élevées dans ma famille à ce sujet. Vous entendrez nécessairement parler +de tout cela avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que vous +l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle en observant +la contenance du jeune homme, qu'il est fort possible que vous ayez +quelque renseignement, peut-être quelque bon conseil à me donner. + +--Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant. + +--Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance fort bien jouée; +vous avez le sentiment des véritables convenances, plus que ceux qui +s'établissent, dans ce monde, juges du point d'honneur. Vous avez +dans l'âme le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez les +difficultés de ma situation, et vous m'aiderez peut-être à en sortir. +Du moins votre première impression, aura une grande valeur à mes yeux. +Sachez donc que mon frère a légué son nom et ses biens, en mourant, +à une femme tout à fait déconsidérée et dont le nom, malheureusement +célèbre dans un certain monde, est peut-être arrivé jusqu'à vous... + +--Il y a si longtemps que j'habite là province, dit Laurent avec le +désir évident de se récuser, que j'ignore... + +--Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous demeuriez dans cette +maison; il est impossible que vous n'ayez pas entendu prononcer le nom +d'_Isidora_. + +Jacques Laurent devint pâle comme la mort; son émotion l'empêcha de voir +la pâleur et l'agitation d'Alice. + +--Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas inconnu, mais je +ne sais rien de particulier... + +--Pourtant vous avez dû rencontrer cette personne, monsieur Laurent; +rappelez-vous bien! dans ce jardin, par exemple... + +--Oui, oui, en effet, dans ce jardin, répondit tout éperdu le pauvre +Laurent, qui ne savait pas mentir, et sur qui la douce voix d'Alice +exerçait un ascendant dominateur. + +--Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin voisin, reprit-elle: +il y avait de si belles fleurs, et vous les aimez tant! + +--C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait parler comme dans un +rêve, les camélias surtout... Oui, j'adore les camélias. + +--En ce cas, vous serez bien servi, car madame de S... les aime +toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait la serre de nouvelles +fleurs. Comme vous êtes lié avec elle, vous la verrez, je présume... et +vous pourrez alors servir d'intermédiaire entre elle et moi, quelles que +soient les explications que nous ayons à échanger ensemble. + +--Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une angoisse mêlée de +fermeté. Je ne me chargerai point de cette négociation. + +Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que souffrait Laurent +était impossible à exprimer. + +«La voilà donc, cette passion cachée qui le dévore, pensait Alice; voilà +la cause de sa tristesse, de son découragement, de son abnégation, de +son éternelle rêverie? Il a aimé cette femme dangereuse, il l'aime +encore. Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'idée de la revoir le +charme et l'épouvante!» + +On annonça que le dîner était servi, et Laurent prit son chapeau pour +s'esquiver. «Non, monsieur Laurent, lui dit Alice en posant sa main sur +son bras, avec un de ces mouvements de courage désespéré qui ne viennent +qu'aux émotions craintives, vous dînerez avec nous; j'ai à vous parler.» + +Ce ton d'autorité blessa le pauvre Jacques. Sa position subalterne, +comme on se permet d'appeler dans les familles aristocratiques le rôle +sacré de l'être qui se consacre à la plus haute de toutes les fonctions +humaines, en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on a de +plus cher dans la famille), ce rôle de pédagogue, asservi parfois et +dominé jusqu'à un certain point par des exigences outrageantes, n'avait +jamais frappé Laurent; madame de T... l'avait appelé et accueilli dans +sa maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle l'avait traité +comme l'ami le plus respecté, comme quelque chose entre le fils et le +frère. Cependant, depuis quelques semaines, cette confiante intimité, au +lieu de faire des progrès naturels, s'était insensiblement refroidie. +La politesse et les égards avaient augmenté à mesure qu'une certaine +contrainte s'était fait sentir. Laurent en avait beaucoup souffert. Dans +sa modestie naïve, il n'avait rien deviné, et, maintenant qu'un élan de +passion jalouse et désolée le retenait brusquement, il s'imaginait être +le jouet d'un caprice déraisonnable, inouï. Sa fierté n'était pas seule +en jeu, car lui aussi il aimait, le pauvre Jacques, il était éperdument +épris d'Alice, et son coeur se brisa au moment où il eût dû s'épanouir. + +«Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un peu altier; mais il +m'est impossible, Madame, de ne rendre maintenant à votre désir.» + +En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver Alice cruelle +lui semblait la plus grande des douleurs qu'il pût supporter. + +Alice le comprit; et comme son fils revenait auprès d'elle; «Félix, lui +dit-elle avec un doux sourire, engage donc notre ami à rester avec nous +pour dîner. Il me refuse; mais il ne voudra peut-être pas te faire cette +peine.» + +L'enfant, qui chérissait Laurent, le prit par les deux mains avec une +tendre familiarité, et l'entraîna vers la table. Laurent se laissa +tomber sur sa chaise, un regard d'Alice et le nom d'ami l'avaient +vaincu. + +Cependant ils furent mornes et contraints durant tout le repas. +L'expansive gaieté du jeune garçon pouvait à peine leur arracher un +sourire. Laurent jetait malgré lui un regard distrait sur le jardin et +sur la petite porte du mur mitoyen qu'on apercevait de sa place. +Alice examinait et interprétait sa préoccupation dans le sens qu'elle +redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la droiture et +la fermeté du penchant de cette femme, que si elle s'était convaincue, +dès le premier mot de Laurent, qu'il était bien le héros de l'aventure +racontée par le beau cousin Adhémar, elle avait complètement rejeté de +son souvenir les imputations outrageantes sur le caractère de Laurent. +Laurent lui eût-il été moins cher, elle connaissait déjà bien assez son +désintéressement et sa fierté d'âme pour regarder cette circonstance du +récit d'Adhémar comme une calomnie gratuite; mais quand on aime, on n'a +pas besoin d'opposer la raison à des soupçons de cette nature. La pensée +d'Alice ne s'y arrêta pas un instant. + +Mais par quelle bizarre et douloureuse coïncidence ce dernier amant +qu'Isidora avait eu à Paris, après mille autres, se trouvait-il donc le +seul homme que la tranquille et sage Alice eût aimé en sa vie? + +Alice avait eu besoin d'appeler à son secours tout ce qu'elle avait de +religion dans l'âme et de courage dans le caractère pour ne pas haïr +le mari froid et dépravé auquel on l'avait unie à seize ans sans la +consulter. Victime de l'orgueil et des préjugés de sa famille, elle +avait pris le mariage en horreur et le monde en mépris. Elle avait tant +souffert, tant rougi et tant pleuré dans sa première jeunesse, elle +avait été si peu comprise, elle avait rencontré autour d'elle si peu de +coeurs disposés à la respecter et à la plaindre, et du contraire tant de +sots et de fats désireux de la flétrir en la consolant, qu'elle s'était +repliée sur elle-même dans une habitude de désespoir muet et presque +sauvage. Une violente réaction contre les idées de sa caste et contre +les mensonges odieux qui gouvernent la société s'était opérée en elle. +Elle s'était fait une vie de solitude, de lecture et de méditation, au +milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait pâle et belle, ornée de fleurs +et de diamants, elle avait l'air d'une victime allant au sacrifice; +mais c'était une victime silencieuse et recueillie, qui ne faisait plus +entendre une plainte, qui ne laissait plus échapper un soupir. + +La mort de son mari avait terminé un lent et odieux supplice: mais à +vingt ans, Alice était déjà si lasse de la vie, qu'elle l'abordait sans +illusions, et qu'elle ne pouvait plus y faire un pas sans terreur. Les +théories qu'on agitait autour d'elle soulevaient son âme de dégoût. Les +hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-être qu'ils étaient +tous, en effet, des copies plus ou moins effacées du type révoltant de +l'homme qui l'avait asservie. Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour +avoir été forcée de haïr et de mépriser, dans l'âge où tout devait être +confiance, abandon, respect. + +Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin un homme pur +et vraiment noble, et il fallut pour cela que le hasard amenât dans sa +maison et jetât dans son intimité un plébéien pauvre, sans ambition, +sans facultés éclatantes, mais fortement et sévèrement épris des idées +les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait rien de +miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans le génie de Jacques +Laurent. Cependant ce fait produisit un miracle dans le coeur d'Alice, +et ce bon jeune homme fut bientôt à ses yeux le plus grand et le +meilleur des êtres. + +Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur, qu'elle ne +songea pas à y résister d'abord. Elle s'y livra avec délices, et si +Jacques eût été tant soit peu roué, vaniteux ou personnel, il se serait +aperçu qu'au bout de huit jours il était passionnément aimé. + +Mais Jacques était particulièrement modeste. Il avait trop +d'enthousiasme naïf et tendre pour les grandes âmes et les grandes +choses: il ne lui en restait pas assez pour lui-même. Absorbé dans +l'étude des plus belles oeuvres de l'esprit humain, plongé dans la +contemplation du génie des maîtres de l'éternelle doctrine de vérité, +il se regardait comme un simple écolier, à peine digne d'écouter ces +maîtres s'il eût pu les faire revivre, trop heureux de pouvoir les lire +et les comprendre. + +Naturellement porté à la vénération, il admira le coeur et l'esprit +d'Alice, ce coeur et cet esprit que le monde ignorait, et qui se +révélaient à lui seul. Il l'aima, mais il persista à se croire si peu de +chose auprès d'elle, que la pensée d'être aimé ne put entrer dans son +cerveau. Sa position précaire acheva de le rendre craintif, car la +fierté ne va pas braver les affronts, et il eût rougi jusqu'au fond +de l'âme si quelqu'un eût pu l'accuser d'être séduit par le titre et +l'opulence d'une femme. L'homme le plus orgueilleux en pareil cas est +le plus réservé, et, par la force des choses, il eût fallu, pour être +devinée, qu'Alice eût le courage de faire les premiers pas. Mais cela +était impossible à une femme dont toute la vie n'avait été que douleur, +refoulement et contrainte. Elle aussi doutait d'elle-même, et à force +d'avoir repoussé les hommages et les flatteries, elle était arrivée à +oublier qu'elle était capable d'inspirer l'amour. Elle avait tant de +peur de ressembler à ces galantes effrontées qui l'avaient fait si +souvent rougir d'être femme! + +Ils ne se devinèrent donc pas l'un l'autre, et malheur aux âmes altières +qui appelleraient niaiserie la sainte naïveté de leur amour! Ces âmes-là +n'auraient jamais compris la vénération qui accompagne l'amour véritable +dans les jeunes coeurs, et qui fait qu'on s'annihile soi-même dans +la contemplation de l'être qu'on adore. Rarement deux âmes également +éprises se rencontrent dans les romans plus ou moins complets dont +la vie est traversée. C'est pourquoi celui-ci pourra paraître +invraisemblable à beaucoup de gens. C'est pourtant une histoire vraie, +malgré la vérité d'une foule d'histoires qui pourraient en combattre +victorieusement la probabilité. + +Aussitôt qu'Alice put voir clair dans son propre coeur, et cela ne fut +pas bien long, elle interrogea avec effroi la manière d'être de Jacques +avec elle. Elle y trouva une timidité qui augmenta la sienne et une +tristesse qui lui fit craindre de se heurter contre un autre amour. La +fierté légitime d'une âme complètement vierge la mit dès lors en garde +contre elle-même; elle veilla si attentivement sur ses paroles et sur sa +contenance, que tout encouragement fut enlevé au pauvre Jacques. Il fit +comme Alice, dans la crainte de paraître présomptueux et ridicule. Il +aima en silence, et au lieu de faire des progrès, leur intimité diminua +insensiblement à mesure que la passion couvait plus profonde dans leur +sein. + +L'intervention du personnage étrange d'Isidora dans cette situation fit +porter à faux la lumière dans l'esprit d'Alice. Elle avait pressenti ou +plutôt elle avait deviné que Jacques avait beaucoup et longtemps aimé +une autre femme, elle se persuadait qu'il l'aimait encore, et, en +supposant que cette femme était Isidora, elle ne se trompait que de +date. + +--Je veux tout savoir, se disait-elle; voici enfin l'occasion et le +moyen de me guérir. N'ai-je pas désiré ardemment et demandé à Dieu avec +ferveur la force de ne rien espérer, de ne rien attendre de mon fol +amour? Ne me suis-je pas dit cent fois que le jour où je serais +certaine que ce n'est pas moi qu'il aime, je retrouverais le calme du +désintéressement? Pourquoi donc suis-je si épouvantée de la découverte +qui s'approche? Pourquoi ai-je une montagne sur le coeur? + +--Vous trouvez ce lieu-ci très-changé? dit-elle en prenant le café +avec lui sur la terrasse ornée de fleurs. Vous regrettez sans doute +l'ancienne disposition? + +--Il y a beaucoup de changements en effet, répondit Jacques; les deux +pavillons vitrés qui forment des ailes au bâtiment n'existaient pas +autrefois. Le jardin était dans un état complet d'abandon. C'est +beaucoup plus beau maintenant, à coup sûr. + +--Oui, mais cela vous plaît moins, avouez-le. + +--Ce jardin désert et dévasté avait son genre de beauté. Celui-ci a +moins d'ombre et plus d'éclat. Je le crois moins humide désormais, et +partant beaucoup plus sain pour Félix. + +--Le jardin d'à côté est plus vaste et lui conviendrait beaucoup mieux. +Malheureusement la porte de communication est fermée; et il est à +craindre qu'elle ne se rouvre jamais entre ma belle-soeur et moi. + +--Votre belle-soeur, Madame?... + +--Eh oui, mademoiselle Isidora, aujourd'hui comtesse de S... À quoi donc +pensez-vous, monsieur Laurent? Je vous ai déjà dit... + +--Ah! il est vrai; je vous demande pardon, Madame!... + +Et Laurent perdit de nouveau contenance. + +--Écoutez, mon ami, reprit Alice après l'avoir silencieusement examiné +à la dérobée, vous avez, j'espère, quelque confiance en moi, et vous +pouvez compter que vos aveux seront ensevelis dans mon coeur. Eh bien, +il faut que vous me disiez en conscience ce que vous savez... ou +du moins ce que vous pensez de cette femme. Ce n'est pas une vaine +curiosité qui me porte à vous interroger: il s'agit pour moi de savoir +si, à l'exemple de ma famille, je dois la repousser avec mépris, ou si, +dirigée par des motifs plus élevés que ceux de l'orgueil et du préjugé, +je dois l'admettre auprès de moi comme la veuve de mon frère. + +--Vous m'embarrassez beaucoup, répondit Jacques après avoir hésité un +instant; je ne connais pas assez le monde, je ne puis pas assez bien +juger la personne... dont il est question pour me permettre d'avoir un +avis. + +--Cela est impossible: si on n'a pas un avis formulé, décisif, on a +toujours, sur quelque chose que ce soit, un sentiment, un instinct, +un premier mouvement. Si vous refusez de me dire votre impression +personnelle, j'en conclurai naturellement que vous ne prenez aucun +intérêt à ce qui me touche, et que vous n'avez pas pour moi l'amitié que +j'ai pour vous; car, si vous m'adressiez une question relative à votre +conscience et à votre dignité, je sens que je mettrais une extrême +sollicitude à vous éclairer. + +Il y avait longtemps que madame de T... n'avait repris avec Jacques ce +ton d'affectueux abandon, qui lui avait été naturel et facile dans les +commencements, et qui maintenant devenait de plus en plus l'effort d'une +passion qui veut se donner le change en se retranchant sur l'amitié. +Jacques était si facile à tromper, qu'il crut l'amitié revenue; et lui +qui se persuadait être disgracié jusqu'à l'indifférence, accueillit avec +ivresse ce sentiment dont le calme l'avait cependant fait souffrir. Il +pâlit et rougit; et ces alternatives d'émotion sur sa figure mobile et +fraîche comme celle d'un enfant, l'embellissaient singulièrement. Sa +fine et abondante chevelure blonde, la transparence de son teint, la +timidité de ses manières, contrastaient avec une taille élevée, des +membres robustes, un courage physique extraordinaire; sa main énorme, +faite comme celle d'un athlète, et cependant blanche et modelée comme un +beau marbre, eût été d'une haute signification pour Lavater ou pour +le spirituel auteur de la Chirognomonie[2]; son organisation douce et +puissante, stoïque et tendre, était résumée tout entière dans cet indice +physiologique. + +[Note 2: M. d'Arpentigny a écrit, comme on sait, un livre fort +ingénieux sur la physionomie des mains. Nous croyons son système +très-vrai et ses observations très-justes, d'autant plus qu'elles +se rattachent à des formules de métaphysique très-lucides et +très-ingénieuses. Mais nous ne croyons pas ce système plus exclusif que +ceux de Gall et de Spurzheim. Lavater est le grand esprit qui a embrassé +l'ensemble des indices révélateurs de l'être humain. Il n'a pas +seulement examiné une portion de l'être mais il a esquissé un vaste +système, dont chaque portion, étudiée en particulier, est devenue depuis +un système complet. La phrénologie et la chirognomonie sont traitées +incidemment, mais avec largeur, dans Lavater. En s'appliquant aux +particularités de la physionomie générale, chaque système amène au +progrès, des observations plus précises, des études plus approfondies, +et de nouvelles recherches métaphysiques. C'est sous ce dernier point de +vue que nous attachons de l'importance à de tels systèmes. En général, +le public n'y cherche qu'un..., une sorte d'horoscope. Nous y voyons +bien autre chose à conclure de la relation de l'esprit avec la matière. +Mais ce n'est pas dans une note, et au beau milieu d'un roman, que nous +pouvons développer nos idées à cet égard. L'occasion s'en retrouvera, ou +d'autres le feront mieux. En attendant, l'ouvrage de M. d'Arpentigny est +à noter comme important et remarquable.] + +Quand il osait lever ses limpides yeux bleus sur Alice, une flamme +dévorante allait s'insinuer dans le coeur de cette jeune femme; mais +cet éclair d'audacieux désir s'éteignait aussi rapidement qu'il s'était +allumé. La défiance de soi-même, la crainte d'offenser, l'effroi d'être +repoussé, abaissaient bien vite la blonde paupière de Jacques; et son +sang, allumé jusque sur son front, se glaçait tout à coup jusqu'à la +blancheur de l'albâtre. Alors sa timidité le rendait si farouche, qu'on +eût dit qu'il se repentait d'un instant d'enthousiasme, qu'il en avait +honte, et qu'il fallait bien se garder d'y croire. C'est qu'en se +donnant sans réserve à toutes les heures de sa vie, il se reprenait +malgré lui, et forçait les autres à se replier sur eux-mêmes. C'est +ainsi qu'il repoussait l'amour de la timide et fière Alice, cette âme +semblable à la sienne pour leur commune souffrance. + +Ah! pourquoi, entre deux coeurs qui se cherchent et se craignent, un +coeur ami, un prêtre de l'amour divin, ou mieux encore une prêtresse, +car ce rôle délicat et pur irait mieux à la femme; pourquoi, dis-je, +un ange protecteur ne vient-il pas se placer pour unir des mains qui +tremblent et s'évitent, et pour prononcer à chacun le mot enseveli dans +le sein de chacun? Eh quoi! il y a des êtres hideux dont les fonctions +sans nom consistent à former par l'adultère, par la corruption, ou par +l'intérêt sordide du mariage, de monstrueuses unions, et la divine +religion de l'amour n'a pas de ministres pour sonder les coeurs, pour +deviner les blessures et pour unir ou séparer sans appel ce qui doit +être lié ou béni dans le coeur de l'homme et de la femme? Mais où est la +place de l'amour dans notre société, dans notre siècle surtout? Il faut +que les âmes fortes se fassent à elles-mêmes leur code moralisateur, et +cherchent l'idéal à travers le sacrifice, qui est une espèce de suicide; +ou bien il faut que les âmes troublées succombent, privées de guide et +de secours, à toutes les tentations fatales qui sont un autre genre de +suicide. + +Alice se sentit frémir de la tête aux pieds en rencontrant le regard +enivré de Jacques; mais la femme est la plus forte des deux dans ce +genre de combat; elle peut gouverner son sang jusqu'à l'empêcher de +monter à son visage. Elle peut souffrir aisément sans se trahir, elle +peut mourir sans parler. Et puis cette souffrance a son charme, et les +amants la chérissent. Ces palpitations brûlantes, ces désirs et ces +terreurs, ces élans immenses et ces strangulations soudaines, tout cela +est autant d'aiguillons sous lesquels on se sent vivre, et l'on aime une +vie pire que la mort. Il est doux, quand les voeux sont exaucés, de +se rencontrer, de se retracer l'un à l'autre ce qu'on a souffert, et +parfois alors on le regrette! mais il est affreux de se le cacher +éternellement et de s'être aimés en vain. Entre l'ivresse accablante +et la soif inassouvie il y a toujours un abîme de douleur et de regret +incommensurable. On y tombe de chaque rive. De quel côté est la chute la +plus rude? + +Ainsi, lorsqu'on cherche à percer le nuage derrière lequel se tiennent +cachées toutes les vérités morales, on se heurte contre le mystère. La +société laisse la vérité dans son sanctuaire et tourne autour. Mais +lorsqu'une main plus hardie cherche à soulever un coin du voile, elle +aperçoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption de la société, +mais encore l'impuissance et l'imperfection de la nature humaine, des +souffrances infinies inhérentes à notre propre coeur, des contradictions +effrayantes, des faiblesses sans cause, des énigmes sans mot. Le +chercheur de vérités est le plus faible entre les faibles, parce +qu'il est à peu près seul. Quand tous chercheront et frapperont, ils +trouveront et on leur ouvrira. La nature humaine sera modifiée et +ennoblie par cet élan commun, par cette fusion de toutes les forces et +de toutes les volontés, que décuplera la force et la volonté de chacun. +Jusque-là que pouvez-vous faire, vous qui voulez savoir? L'ignorance est +devant vous comme un mur d'airain, et vous la portez en vous-même. Vous +demandez aux hommes pourquoi ils sont fous, et vous sentez que vous-même +vous n'êtes point sage. Hélas! nous accusons la société de langueur, et +notre propre coeur nous crie: Tu es faible et malade! + +Mais je m'aperçois que je traduis au lecteur le griffonnage obscur et +fragmenté des cahiers que Jacques Laurent entassait à cette époque de sa +vie, dans un coin, et sans les relire ni les coordonner, comme il avait +toujours fait. Ses notes et réflexions nous ont paru si confuses et si +mystérieuses, que nous avons renoncé à en publier la suite. + +Vaincu par l'insistance d'Alice, il ouvrit son coeur du moins à +l'amitié, et lui raconta toute l'histoire que l'on a pu lire dans la +première partie de ce récit, mais en peu de mots et avec des réticences, +pour ne pas alarmer la pudeur d'Alice. Elle était bonne et charitable, +dit-il, cela est certain. Elle m'envoya, sans me connaître, de l'argent +pour soulager la misère des malheureux qui ne pouvaient pas payer leur +loyer au régisseur de cette maison. Le hasard me fit entrer dans ce +jardin, alors abandonné, par cet appartement alors en construction. Un +autre hasard me fit franchir la petite porte du mur et pénétrer dans la +serre de l'autre enclos. Un dernier hasard, je suppose, l'y amena; là je +causai avec elle. Là je retournai deux fois, et je fus attendri, presque +fasciné par le charme de son esprit, l'élévation de ses idées, la +grandeur de ses sentiments. C'était la femme la plus belle, la plus +éloquente et, à ce qu'il me semblait, la meilleure que j'eusse encore +rencontrée. Ensuite... + +--Ensuite, dit Alice avec une impétuosité contenue. + +--Je la revis dans un bal.. + +--Au bal de l'Opéra? + +--Il ne tiendrait qu'à moi de croire que j'y suis en cet instant, reprit +Laurent avec un enjouement forcé, car vous m'intriguez beaucoup, Madame, +par la révélation que vous me faites de mes propres secrets. + +--C'était donc un secret, un rendez-vous? Vous voyez, mon ami, que je ne +sais pas tout. + +--C'était encore un hasard. Je fus raillé par une femme impétueuse, +hardie, éloquente autant que l'autre, mais d'une éloquence bizarre, +pleine d'audace et d'effrayantes vérités. + +--Comment _l'autre?_ Je ne comprends plus. + +--C'était la même. + +--Et laquelle triompha? + +--Toutes deux triomphèrent de mes sophismes philosophiques, toutes deux +m'ouvrirent les yeux à certaines portions de la vérité, et firent naître +en moi l'idée de nouveaux devoirs. + +--Expliquez-vous, monsieur Laurent, vous parlez par énigmes. + +--L'une, celle que j'avais vue vêtue de blanc au milieu des fleurs, +représentait le sacrifice et l'abnégation; l'autre, celle qui se cachait +sous un masque noir et que j'entrevoyais à travers la poussière et le +bruit, me représentait la révolte de l'esclave qui brise ses fers et +la rage héroïque du blessé percé de coups qui ne veut pas mourir. Une +troisième figure m'apparut qui réunissait en elle seule les deux autres +aspects: c'était la force et l'accablement, le remords et l'audace, la +tendresse et l'orgueil, la haine du mal avec la persistance dans le mal; +c'était Madeleine échevelée dans les larmes, et Catherine de Russie +enfonçant sa couronne sur sa tête avec un terrible sourire. Ces deux +femmes sont en elle: Dieu a fait la première, la société a fait la +seconde. + +--Vous m'effrayez et vous m'attendrissez en même temps, mon ami, dit +Alice en détournant son visage altéré et en se penchant pour méditer. +Cette femme n'est pas une nature vulgaire, puisqu'elle vous a fait une +impression si profonde. + +--La trace en est restée dans mon esprit et je ne voudrais pas +l'effacer. Le spectacle de cette lutte et de cette douleur m'a beaucoup +appris. + +--Quoi, par exemple? + +--Avant tout, qu'il serait impie de mépriser les êtres tombés de haut. + +--Et cruel de les briser, n'est-ce pas? + +--Oui, si en croyant briser l'orgueil on risque de tuer le repentir. + +--Mais elle n'aimait pas mon frère? + +--La question n'est pas là. + +--Hélas! pensa la triste Alice, c'est la chose qui m'occupe le moins. +Et, en effet, la question pour elle était de savoir si Jacques aimait +Isadora. «D'ailleurs, ajouta-t-elle, depuis trois ans que vous ne l'avez +revue, elle a pu triompher des mauvais penchants; car il y a trois ans +que vous ne l'avez vue?» + +--Oui, Madame. + +--Et sans doute elle vous a écrit pendant cet intervalle? + +--Jamais, Madame. + +--Mais, vous avez pensé à elle, vous avez pu établir un jugement +définitif?... + +--J'y ai pensé souvent d'abord, et puis quelquefois seulement; je ne +suis pas arrivé à juger son caractère d'une manière absolue; mais sa +position, je l'ai jugée. + +--C'est là ce qui m'intéresse, parlez. + +--Sa position a été fausse, impossible; elle trouvait dans sa vie le +contraste monstrueux qui réagissait sur son coeur et sa pensée: ici +le faste et les hommages de la royauté, là le mépris et la honte de +l'esclavage; au dedans les dons et les caresses d'un maître asservi, au +dehors l'outrage et l'abandon des courtisans furieux. D'où j'ai conclu +que la société n'avait pas donné d'autre issue aux facultés de la femme +belle et intelligente, mais née dans la misère, que la corruption et le +désespoir. La femme richement douée a besoin d'amour, de bonheur et +de poésie. Elle n'en trouve que le semblant quand elle est forcée de +conquérir ces biens par des moyens que la société flétrit et désavoue. +Mais pourquoi la société lui rend-elle la satisfaction légitime +impossible et les plaisirs illicites si faciles? Pourquoi donne-t-elle +l'horrible misère aux filles honnêtes et la richesse seulement à celles +qui s'égarent? Tout cela fournit bien matière à quelques réflexions, +n'est-ce pas, Madame? + +--Vous avez raison, Laurent, dit madame de T... avec une expansion +douloureuse. Je tâcherai d'approfondir la vérité; et s'il est vrai, +comme on l'affirme, que, depuis trois ans, cette femme ait eu une +conduite irréprochable, je l'aiderai à sa réhabiliter. Dans le cas +contraire, je l'éloignerai sans rudesse et sans porter à son orgueil +blessé le dernier coup. + +--A-t-elle donc essayé de se faire accueillir par vous, Madame? reprit +Laurent, que cette idée jetait dans une véritable perplexité. + +--Il me le semble, répondit Alice. J'ai là un billet d'elle, fièrement +signé comtesse de S..., qu'elle m'a envoyé ce matin, et où elle me +demande à remettre entre mes mains, et face à face, une lettre fort +secrète de mon frère mourant. Je ne puis ni ne dois m'y refuser. Je vais +donc la voir. + +--Vous allez la voir? + +--Dans un quart d'heure elle sera ici; je lui ai donné rendez-vous +pour neuf heures. Vous voyez, monsieur Laurent, que j'avais besoin de +réfléchir à l'accueil que je dois lui faire, et je vous remercie de +m'avoir éclairée. Ayez la bonté d'emmener coucher mon fils; il est bon +qu'il ne voie pas cette femme, si moi-même je ne dois point la revoir. +Je vous avoue que sa figure et sa contenance vont m'influencer beaucoup +dans un sens ou dans l'autre. + +Laurent s'était levé avec effroi; il avait pris son chapeau. Pour la +première fois il était impatient de quitter Alice; mais, à sa grande +consternation, elle ajouta; + +--Dans un quart d'heure mon enfant sera endormi; je vous prie alors de +revenir me trouver, monsieur Laurent. + +--Permettez, Madame, que cela ne soit pas, dit Laurent avec plus de +fermeté qu'il n'en avait encore montré. + +--Laurent, reprit madame de T... en se levant et en lui saisissant la +main avec une sorte de solennité, je sais que cela n'est pas convenable, +et que cela doit vous embarrasser, vous émouvoir beaucoup. Mais une +telle circonstance de ma vie me pousse en dehors de toute convenance, +et je ne m'arrêterais que devant la crainte de vous faire souffrir +sérieusement. Dites, devez-vous souffrir en revoyant Isadora? + +--Je ne souffrirai que pour elle; mais n'est-ce pas assez? répondit +Laurent avec assurance. Ne serai-je pas auprès de vous en face d'elle, +comme un accusateur, un délateur ou un juge? N'exigez pas de moi... + +--Eh bien? + +--N'exigez pas que j'ajoute à l'humiliation de son rôle devant vous. Je +crois qu'elle ne s'attend pas à vous trouver telle que vous êtes. Je +crains que votre grandeur ne l'écrase. + +--Ah! vous l'aimez encore, Laurent! s'écria madame de T... Puis elle +ajouta avec un sourire glacé: Je ne vous en fais pas un crime. Moi, je +vous demande, comme la première et peut-être la dernière preuve d'une +amitié sérieuse, de revenir quand je vous ferai avertir. Laurent +s'inclina et sortit. Il eut la tentation de courir bien loin de l'hôtel +pour se soustraire à cette étrange fantaisie si sérieusement énoncée. +Mais il ne se sentit pas la force d'offenser celle qu'il aimait quand +elle invoquait l'amitié, une amitié qu'il croyait à peine reconquise! + +«Je les verrai ensemble, se disait Alice, je me convaincrai de ce que +je sais déjà. Il me sera enfin prouvé qu'il l'aime, et alors je serai +guérie. Quelle est la femme assez lâche ou assez faible pour aimer +un homme occupé d'une autre femme, pour songer à engager une lutte +honteuse, à méditer une conquête incertaine, et qui ne s'achète que par +la coquetterie, c'est-à-dire par le moyen le plus contraire à la dignité +et à la droiture du coeur?» + +Elle s'étonnait d'avoir eu le courage de provoquer cette crise décisive +et d'avoir osé vaincre la répugnance de Jacques. Mais elle s'en +applaudissait, et remerciait Dieu de lui en avoir donné la force. Et +puis cependant une douleur mortelle envahissait toutes ses facultés, et +elle s'efforçait de désirer qu'Isidora fût assez indigne de l'amour +de Jacques pour qu'elle-même pût mépriser un pareil amour et oublier +l'homme capable de le porter dans son sein. Mais on sait combien sont +peu solides ces résolutions de hâter la fin d'un mal qu'on aime et d'une +souffrance que l'on caresse. + +Un domestique annonça madame la comtesse de S..., et Alice sentit comme +le froid de la mort passer dans ses veines. Elle se leva brusquement, se +rassit pendant que son étrange belle-soeur avançait avec lenteur vers +la porte du salon, et se releva avec effort lorsque l'apparition de cet +être problématique se fut tout à fait dessinée sur le seuil. + +Au premier coup d'oeil jeté sur cette femme, Alice ne fut frappée que +de son assurance, de la grâce aisée de sa démarche et de sa miraculeuse +beauté. Isidora n'était plus jeune: elle avait trente-cinq ans; mais les +années et les orages de sa vie avaient passé impunément sur ce front de +marbre et sur ce visage d'une blancheur immaculée. Tout en elle était +encore triomphant: l'oeil large et pur, la souplesse des mouvements, la +main sans pli, les formes arrondies sans pesanteur, les plans du visage +fermes et nets, les dents brillantes comme des perles et les cheveux +noirs comme la nuit; on eût dit que la sérénité du ciel s'était laissé +conquérir par la puissance de l'enfer; c'était la Vénus victorieuse, +chaste et grave en touchant à ses armes, mais enveloppée de ce +mystérieux sourire qui fait douter si c'est l'arc de Diane ou celui de +l'amour dont il lui a plu de charger son bras voluptueux et fort. + +Elle paraissait d'autant plus blanche et fraîche qu'elle était en +noir, et ce deuil rigoureux était ajusté avec autant de bon goût et de +simplicité noble qu'eut pu l'être celui d'une duchesse. Sa beauté avait +d'ailleurs ce caractère de haute aristocratie que les patriciennes +croient pouvoir s'attribuer exclusivement, en quoi elles se trompent +fort. + +Alice fit rapidement ces remarques et avança de quelques pas au-devant +d'Isidora, d'autant plus décidée à être parfaitement calme et polie, +qu'elle se sentait plus de méfiance et de trouble intérieur. Au fond de +son âme, Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de cette âme +était, dans certains cas, un impénétrable abîme, et elle savait rendre +sa confusion imposante. Elle accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait +à quelque distance du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour +voir si elle était bien seule avec madame de T..., elle lui présenta en +silence une lettre cachetée de noir, en disant: «C'est lui-même qui a +mis là ce cachet de deuil, quatre heures avant de mourir.» + +Alice, qui avait beaucoup aimé son frère, fut tout à coup si émue +qu'elle ne songea plus à observer la contenance de son interlocutrice. +Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'était bien l'écriture, du +comte Félix, quoique pénible et confuse. + +«Ma soeur, avait-il écrit, ils ont beau dire, je sens bien que je suis +perdu, que rien ne me soulage, et que bientôt, peut-être, il faudra que +je meure sans te revoir. Tu es le seul être que je voudrais avoir auprès +de moi pour adoucir un moment pareil... peut-être affreux, peut-être +indifférent comme tant de choses dont on s'effraie et qui ne sont rien, +J'aurais préféré mourir d'un coup de pistolet, d'une chute de cheval, de +quelque chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs.... +Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai bien ma tête et un reste +de forces, te faire connaître mes derniers sentiments, mes derniers +voeux, je dirais presque mes dernières volontés, si je l'osais. Alice, +tu es un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde, défendras +ma mémoire, je le sais. Toi seule comprendras ce que je vais t'annoncer. +J'aime depuis six ans une femme envers laquelle je n'ai pas toujours été +juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon estime pour que +j'aie su cacher les torts que je lui supposais. Depuis trois ans que +je voyage avec elle, mes soupçons se sont dissipés, sa fidélité, son +dévouement, ont satisfait à toutes mes exigences et triomphé de tous mes +préjugés. Depuis un an que je suis malade, elle a été admirable pour +moi, elle ne m'a pas quitté d'un instant, elle n'a pas eu une pensée, un +mouvement qu'elle ne m'ait consacrés.... Il faut abréger, car je suis +faible, et la sueur me coule du front tandis je t'écris... une sueur +bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai épousé cette femme devant +l'Église et devant la loi, et par un testament qu'elle ignore et qu'elle +ne connaîtra qu'après ma mort, je lui lègue tous les biens dont je peux +disposer. Elle n'a pas songé un instant à assurer son avenir. Généreuse +jusqu'à la prodigalité, elle m'a montré un désintéressement inouï. Je +mourrais malheureux et maudit si je la laissais aux prises avec la +misère, lorsqu'elle m'a sacrifié une partie de sa vie. Ah! si tu savais, +Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce que ma main raidie par +un froid terrible m'empêche De....» + +«Ma soeur, je suis presque en défaillance, mais mon esprit est encore +net et ma volonté inébranlable. Je veux que ma femme soit ta soeur; je +te le demande au nom de Dieu; je te le demande à genoux, près d'expirer +peut-être! Tous tes autres la maudiront! mais toi, tu lui pardonneras +tout, parce qu'elle m'a véritablement aimé. Adieu, Alice, je ne vois +plus ce que j'écris; mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma +soeur!...» + +«Ton frère, FÉLIX, comte de S...» + +Alice essuya ses joues inondées de larmes silencieuses et resta quelque +temps comme absorbée par la vue de ce papier, de cette écriture +affaiblie, de cet adieu solennel et de ce nom de frère qui semblait +exercer sur elle une majestueuse autorité d'affection. + +Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement. Isidora +était impassible et la regardait aussi, mais avec plus de curiosité que +de bienveillance. Alice fut frappée de la clarté de ce regard sec et +fier. Ah! pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a +si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait même qu'elle ne l'a pas +pleuré du tout! + +--Madame, dit-elle, est-ce que vous ne connaissez pas le contenu de +cette lettre? + +--Non, Madame, répondit la veuve avec assurance: lorsque mon mari me la +remit, il eut peine à me faire comprendre que je devais ne la remettre +qu'à vous, et ce furent ses dernières paroles.» Et Isidora ajouta en +baissant la voix comme si de tels souvenirs lui causaient une sorte de +terreur: «Son agonie commença aussitôt, et quatre heures après....» Elle +se tut, ne pouvant se résoudre à rappeler l'image de la mort. + +--Mon frère vous avait-il quelquefois parlé de moi, madame? reprit +Alice, qui l'observait toujours. + +--Oui, Madame, souvent. + +--Et ne puis-je savoir ce qu'il vous disait? + +--Lorsqu'il était malade d'irritation nerveuse, il avait de grands accès +de scepticisme et presque de haine contre le genre humain tout entier... + +--Et, l'on m'a dit, contre notre sexe particulièrement? + +Isidora se troubla légèrement; puis elle reprit aussitôt: + +--Dans ces moments-là, il exceptait une seule femme de la réprobation. + +--Et c'était vous, sans doute, Madame? + +--Non, Madame, répondit Isidora, d'un accent de franchise courageuse! +c'était vous. Ma soeur est un ange, disait-il: ma soeur n'a jamais eu un +seul instant, dans toute sa vie, la pensée du mal. + +--Mais, Madame... cet éloge exagéré, sans doute, ne renfermait-il pas un +reproche muet contre quelque autre femme? + +--Vous voulez dire contre moi? Écoutez, Madame, reprit Isidora avec une +audace presque majestueuse, je ne suis pas venue ici pour me confesser +des reproches justes ou injustes que la passion d'un homme a pu +m'adresser. Le récit de pareils orages épouvanterait peut-être votre âme +tranquille. Je me crois assez justifiée par la preuve de haute estime +que votre frère m'a donnée en m'épousant. Je ne sais pas ce que contient +cette lettre; j'en ai respecté le secret et j'ai rempli ma mission. Je +n'ai jamais eu l'intention de me prêter à un interrogatoire, quelque +gracieux et bienveillant qu'il pût sembler.... + +En parlant ainsi, Isidora se levait avec lenteur, ramenait son châle sur +ses épaules, et se disposait à prendre congé.«Pardon, Madame, reprit +Alice, qui, choquée de sa raideur, voulait absolument tenter une +dernière épreuve: soyez assez bonne pour prendre connaissance de cette +lettre que vous m'avez remise.» + +Elle présenta la lettre à Isidora, et approcha d'elle un guéridon et une +bougie, voulant observer quelle impression cette lecture produirait sur +son impénétrable physionomie. + +Isidora parut éprouver une vive répugnance à subir l'épreuve; elle était +venue armée jusqu'aux dents, elle craignait de s'attendrir en présence +de témoins. Cependant, comme elle ne pouvait refuser, elle se rassit, +posa la lettre sur le guéridon, et, baissant la tête sous son voile, +comme si elle eût été myope, elle déroba entièrement son visage aux +investigations d'Alice. + +L'idée de la mort était si antipathique à cette nature vivace, le +spectacle de la mort lui avait été si redoutable, cette lettre lui +rappelait de si affreux souvenirs, qu'elle ne put y jeter les yeux sans, +frissonner. Des tressaillements involontaires trahirent son angoisse; et +quand elle eut fini; + +«Pardon, Madame, dit-elle à Alice; je suis obligée de de recommencer, je +n'ai rien compris, je suis trop troublée.» + +_Troublée!_ pensait Alice; elle ne peut même pas dire _émue!_ Si son +âme est aussi froide que ses paroles, quelle âme de bronze est-ce là? + +[Illustration 05.png: Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la +pendule.] + +Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement nerveux; puis +elle abaissa son voile sur son visage, se releva, et fit le geste de +rendre le papier à sa belle-soeur; mais tout à coup elle chancela, +retomba sur son fauteuil, et, joignant ses mains crispées, elle laissa +échapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui révélait une +angoisse profonde, une mystérieuse douleur. + +La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Dès qu'elle la vit +souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux mains, qu'elle eut +quelque peine à désunir, et, se penchant vers elle avec un reste +d'effroi: + +--Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle d'une voix +caressante; mais n'est-ce pas devant moi et avec moi que vous devez +pleurer? + +--Avec vous? s'écria la courtisane effarée. + +Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante figure +qui s'efforçait de lui sourire à travers ses larmes. + +Ce fut comme un choc électrique. Il y avait peut-être vingt ans +qu'Isidora n'avait senti l'étreinte affectueuse, le regard compatissant +d'une femme pure; il y avait peut-être vingt ans qu'elle raidissait son +âme orgueilleuse contre tout insultant dédain, contre toute humiliante +pitié. Malgré ce que Félix lui avait dit de la bonté de sa soeur, et +peut-être même à cause de ce respect enthousiaste qu'il avait pour +Alice, Isidora était venue la trouver, le coeur disposé à la haine. On +ne sait pas ce que c'est que le mépris d'une femme pour une femme. +Pour la première fois depuis qu'elle était tombée dans l'abîme de la +corruption, Isidora recevait d'une femme honnête (comme ses pareilles +disent avec fureur) une marque d'intérêt qui ne l'humiliait pas. Tout +son orgueil tomba devant une caresse. La glace dont elle s'était +cuirassée se fondit en un instant. Toutes les facultés aimantes de son +être se réveillèrent; et, passant d'un excès de réserve à un excès +d'expansion, ainsi qu'il arrive à ceux qui luttent depuis longtemps, +elle se laissa tomber aux pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec +transport, et s'écria à plusieurs reprises, au milieu de sanglots et de +cris étouffés: + +«Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu! que je vous remercie!» + +[Illustration 06.png: Je vais attendre Monsieur?] + +En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces beaux yeux, dont +l'audacieuse limpidité l'avait consternée, Alice sentit s'envoler toutes +ses répugnances. Elle releva la pécheresse et, la pressant sur son sein, +elle osa baiser ses joues inondées de pleurs. + +L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle était comme ivre, +elle dévorait de baisers les mains de sa jeune soeur, comme elle +l'appelait déjà intérieurement. «Une femme, disait-elle avec une sorte +d'égarement, une amie, un ange! ô mon Dieu! j'en mourrai de bonheur, +mais je serai sauvée!» Son enthousiasme était si violent qu'il effraya +bientôt Alice. Dans ces âmes sombres, la joie a un caractère fébrile, +que les âmes tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre. Et +cependant rien n'était plus chaste que la subite passion de cette +courtisane pour l'angélique soeur qui lui rouvrait le chemin du +ciel. Mais ce brusque retour à l'attendrissement et à la confiance, +bouleversait son âme trop longtemps froissée. Elle ne pouvait passer de +l'amer désespoir à la foi souriante qu'en traversant un accès de folie. +Elle en fut tout à coup comme brisée, et se jetant sur un sopha: +«J'étouffe, dit-elle, je ne suis pas habituée aux larmes, il y a si +longtemps que je n'ai pleuré! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais +sentir un instant de joie... Il me semble que je vais mourir.» + +En effet, elle devint d'une pâleur livide, et Alice fut effrayée de voir +ses dents serrées et sa respiration suspendue. Elle craignit une attaque +de nerfs, et sonna précipitamment sa femme de chambre. + +La femme de chambre, au lieu de venir, courut à l'appartement du jeune +Félix, où se tenait Jacques Laurent dans l'attente de son sort. + +L'enfant dormait, Jacques agité s'efforçait de lire. La femme de chambre +le pria de se rendre auprès de madame. Tel était l'ordre qu'elle avait +reçu de sa maîtresse un quart d'heure auparavant; et, dans son émotion, +Alice avait oublié que le coup de sonnette devait être le signal de cet +avertissement donné à Jacques. Voilà pourquoi au bout de cinq minutes, +au lieu de voir entrer sa femme de chambre, elle vit entrer Laurent. + +Ou plutôt elle ne le vit pas. Il s'avançait timidement, et Alice +tournait le dos à la porte par où il entra. Agenouillée près de sa +belle-soeur, elle essayait de ranimer ses mains glacées. Cependant +Isidora n'était point évanouie. Morne, l'oeil fixe, et le sein oppressé, +il semblait qu'elle fût retombée dans le désespoir, faute de puissance +pour la joie. La douce Alice semblait la supplier de faire un nouvel +effort pour chasser le démon Elle semblait prier pour elle, tout en la +priant elle-même de se laisser sauver. + +Jacques s'attendait si peu à un tel résultat de l'entrevue de ces deux +femmes, qu'il resta comme pétrifié de surprise devant l'admirable groupe +qu'elles formaient devant lui. Toutes deux en deuil, toutes deux pâles: +l'une toute semblable à un ange de miséricorde, l'autre à l'archange +rebelle qui mesure l'espace entre l'abîme et le firmament. + +Cependant l'habitude de s'observer et de se contraindre était si forte +chez cette dernière qu'elle y obéissait encore machinalement. Elle fut +la première à s'apercevoir du léger bruit que fit l'entrée de Jacques, +et, sortant de sa torpeur par un grand effort, elle recouvra la parole. +«Je suis insensée, dit-elle à voix basse à sa belle-soeur. L'état où je +suis me rendrait importune si je restais plus longtemps. Permettez-moi +de m'en aller tout de suite. Il vous arrive du monde, et je ne veux pas, +qu'on, me voie chez vous. Oh! à présent que je vous connais, je vous +aime, et je ne veux pas vous exposer à des chagrins pour moi; j'aimerais +mieux ne vous revoir jamais, Mais je vous reverrai, n'est-ce pas? Oh! +permettez-moi de revenir en secret! je vous le demanderais à genoux si +nous étions seules.» + +--Je veux que vous reveniez, répondit Alice en l'aidant à se lever, «et +bientôt j'espère que ce ne sera plus en secret. Pendant quelques jours +encore permettez-moi de causer seule, librement avec vous. + +--Quand ordonnez-vous que je revienne? dit Isidora, soumise comme un +enfant. + +--Si je croyais vous trouver seule chez vous... + +--Vous me trouverez toujours seule. + +--A certaines heures? lesquelles? + +--A toutes les heures. Avec l'espérance de vous voir un instant, je +fermerai ma porte toute la journée. + +--Mais quels jours? + +--Tous les jours de ma vie s'il le faut, pour vous voir un seul jour. + +--Mon Dieu! que vous me touchez! que vous me paraissez aimante! + +--Oh! je l'ai été, et je le deviendrai si vous voulez m'aimer un peu. +Mais ne dites rien encore; ce serait de la pitié peut-être. Tenez, vous +ne pouvez pas venir chez moi ostensiblement, cela peut attirer sur vous +quelque blâme. Je sais qu'on a une détestable opinion de moi dans votre +famille. Je croirais que je la mérite si vous la partagiez. Mais je ne +veux pas que mon bon ange souffre pour le bien qu'il veut me faire. +Venez chez moi par les jardins. Il y a une petite porte de communication +dans votre mur; près de la porte une serre remplie de fleurs, où vous +pouvez vous tenir sans que personne vous voie, et où vous me trouverez +toujours occupée à vous aimer et à vous attendre. + +Malgré tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ces paroles, le souvenir +de cette petite porte, de ce mur mitoyen et de cette serre fut un coup +de poignard qui réveilla les douleurs personnelles d'Alice. Elle se +rappela Jacques Laurent, tourna brusquement la tète, et le vit au fond +de l'appartement où il s'était timidement réfugié, tandis qu'elle +conduisait lentement Isidora vers l'issue opposée, en parlant bas avec +elle. Elle promit, mais sans s'apercevoir cette fois de la joie et de +la reconnaissance d'Isidora. Enfin, voyant que celle-ci sortait et se +soutenait à peine, tant l'émotion l'avait brisée, elle appela Jacques +avec un sentiment de grandeur et de jalousie indéfinissable. + +--Mon ami, lui dit-elle, donnez donc le bras à ma belle-soeur, qui est +souffrante, et conduisez-la à sa voiture. + +--Sa belle-soeur! pensa la courtisane. Elle ose m'appeler ainsi devant +un de ses amis! elle n'en rougit pas! et elle revint vers Alice pour la +remercier du regard et saisir une dernière fois sa main qu'elle porta à +ses lèvres. Dans son émotion délicieuse, elle vit Jacques confusément, +sans le regarder, sans le reconnaître, et accepta son bras, sans pouvoir +détacher ses yeux du visage d'Alice. Et comme Jacques, embarrassé de sa +préoccupation, lui rappelait qu'il la conduisait à sa voiture. + +--Je suis à pied, dit-elle. Quand on demeure porte à porte! Et, tenez, +si la petite porte du jardin n'est pas condamnée, ce sera beaucoup plus +court par là. + +--Je vais sonner pour qu'on aille ouvrir, dit Alice; et elle sonna en +effet. Mais son âme se brisa en voyant Isidora, appuyée sur le bras de +Jacques, descendre le perron du jardin, et se diriger vers le lieu de +leurs anciens rendez-vous. Elle eut la pensée de les suivre. Rien n'eut +été plus simple que de reconduire elle-même sa belle-soeur par ce +chemin; rien ne lui parut plus monstrueux, plus impossible que cet acte +de surveillance, tant il lui répugna, Elle ne pouvait pas supposer +qu'Isidora n'eût pas reconnu Jacques. «Comme elle se contient jusqu'au +milieu de l'attendrissement!» se disait-elle. «Et lui, comme il a paru +calme! Quelle puissance dans une passion qui se cache ainsi! Ne sais-je +pas moi-même que plus l'âme est perdue, plus l'apparence est sauvée? + +Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la pendule, l'oreille +tendue au moindre bruit, et comptant les minutes qui allaient s'écouler +entre le départ et le retour de Jacques. + +Isidora et Jacques marchaient sans se parler. Elle était plongée dans un +attendrissement profond et délicieux, et ne songeait pas plus à regarder +l'homme qui lui donnait le bras que s'il eût été une machine. Il +s'applaudissait d'avoir échappé à l'embarras d'une reconnaissance, et, +pensant à la bonté d'Alice, lui aussi, il se gardait bien de rompre le +silence; mais un hasard devait déjouer cette heureuse combinaison du +hasard. Le domestique qui marchait devant eux s'était trompé de clef, +et lorsqu'il l'eut vainement essayée dans la serrure, il s'accusa d'une +méprise, posa sur le socle d'un grand vase de terre cuite, destiné à +contenir des fleurs, la bougie qu'il tenait à la main, et se prit à +courir à toutes jambes vers la maison pour rapporter la clef nécessaire. + +Jacques Laurent resta donc tête à tête avec son ancienne amante sous +l'ombrage de ces grands arbres qu'il avait tant aimés, devant cette +porte qui lui rappelait leur première entrevue, et dans une situation +tout à faite embarrassante pour un homme qui n'aime plus. L'air d'un +soir chargé d'orage, c'est-à-dire lourd et chaud, ne faisait pas +vaciller la flamme de la bougie, et son visage se trouvait, si bien +éclairé qu'au premier moment Isidora devait le reconnaître, à moins que, +dans la foule de ses souvenirs, le souvenir d'un amour si promptement +satisfait, si promptement brisé, put ne pas trouver place parmi tant +d'autres. + +Il affectait de détourner la tête, cherchant ce qu'il avait à dire, ou +plutôt ce qu'il pouvait se dispenser de dire pour ne pas manquer à la +bienséance. Offrir à sa compagne préoccupée de la conduire à un banc +en attendant le retour du domestique, lui demander pardon de ce +contre-temps, rien ne pouvait se dire en assez peu de mots pour que sa +voix ne risquât pas de frapper l'attention. Il crut sortir d'embarras en +apercevant une de ces chaises de bois qu'on laisse dans les jardins, et +il fit un mouvement pour quitter le bras de madame de S... afin d'aller +lui chercher ce siège. Ce pouvait être une politesse muette. Il se crut +sauvé. Mais tout à coup il sentit son bras retenu par la main d'Isidora +qui lui dit avec vivacité: + +--Mais, Monsieur, je vous connais, vous êtes... Mon Dieu, n'êtes-vous +pas... + +«Je suis Jacques Laurent», répondit avec résignation le timide jeune +homme, incapable de soutenir aucune espèce de feinte, et jugeant +d'ailleurs qu'il était impossible d'éviter plus longtemps cette crise +délicate. Puis, comme il sentit le bras d'Isidora presser le sien +impétueusement, un sentiment de méfiance, et peut-être de ressentiment, +lui rendit le courage de sa fierté naturelle. + +--Probablement, Madame, lui dit-il, ce nom est aussi vague dans vos +souvenirs que les traits de l'homme qui le porte. + +--Jacques Laurent, s'écria madame de S..., sans répondre à ce froid +commentaire, Jacques Laurent ici, chez madame de T....! et dans cet +endroit!... Ah! cet endroit qui m'a fait vous reconnaître, je ne l'ai +pas revu sans une émotion terrible, et j'ai été comme forcée de vous +regarder, quoique... Jacques, vous ici avec moi?... Mais comment cela +se fait-il?... Que faisiez-vous chez madame de T...? Vous la connaissez +donc?... Oui: elle vous a appelé son ami.... Vous êtes son ami... Son +amant peut-être!... Écoutez, Jacques, écoutez, il faut que je vous +parle, ajouta-t-elle avec précipitation en voyant revenir le serviteur +avec la clef. + +--Non, pas maintenant, dit Jacques troublé et irrité: surtout pas après +le mot insensé que vous venez de dire... + +--Ah! reprit-elle en baissant la voix à mesure que le domestique +s'approchait, quel accent d'indignation! je crois entendre la voix de +Jacques au bal masqué lorsque, pour l'éprouver, je le supposais l'amant +de Julie! Au nom de la pauvre Julie qui est morte dans tes bras, +Jacques, écoute-moi un instant, suis-moi. Mon avenir, mon salut, ma +consolation sont dans vos mains, Monsieur... Si vous êtes un homme juste +et loyal comme vous l'étiez jadis... Si vous êtes un homme d'honneur, +parlez-moi, suivez-moi... ou je croirai que vous êtes mon ennemi, un +lâche ennemi comme les autres! Eh bien! n'hésitez donc pas! dit-elle +encore pendant que le domestique faisait crier la clef dans la serrure +rouillée; rien de plus simple que vous me donniez le bras jusqu'à mes +appartements. Rien de plus grossier que de me laisser traverser seule +l'autre jardin.» Et elle l'entraîna. + +--Je vais attendre monsieur? dit le vieux Saint-Jean avec cet admirable +accent de malicieuse bêtise qu'ont, en pareil cas, ces espions +inévitables donnés par la civilisation. + +--Non, répondit Jacques avec sa douceur et sa bonhomie ordinaires, +laissez la clef, je vais la rapporter en revenant. + +--En ce cas, je vais la mettre en dehors pour que monsieur puisse +revenir. + +Jacques n'écoutait plus. Emporté comme par le vent d'orage, il suivait +Isidora, qui, parvenue au milieu du jardin, tourna brusquement du côté +de la serre, et l'y fit entrer avec une sorte de violence. + +Elle ne s'arrêta qu'auprès de la cuvette de marbre, et de ce banc garni +de velours bleu, sur lequel elle s'était assise près de lui pour la +première fois. «Ne dites rien, Jacques! s'écria-t-elle en le forçant de +s'asseoir à ses côtés, ne préjugez rien, ne pensez rien, jusqu'à ce que +vous m'ayez entendue. Je vous connais, je sais que des questions ne vous +arracheraient rien: je ne vous en ferai point. Je vois que vous avez +de la répugnance à venir ici, de l'inquiétude et de l'impatience à y +rester!... Je ne vous retiendrai pas longtemps. Je crois deviner... mais +peu importe. Ce que je dirai sera vrai ou faux, vous ne répondrez pas, +mais voilà ce que j'imagine, il faut que vous le sachiez pour comprendre +ma situation et ma conduite. Vous êtes intimement lié avec madame de +T..., vous êtes entré chez elle tout à l'heure sans être annoncé, comme +un habitué de la maison... dans sa chambre... car c'était sa chambre +ou son boudoir, je n'ai pas bien regardé... Vous l'aimez! car vous +tremblez; oui, je sens trembler votre main qui repousse en vain la +mienne. Elle vous aime peut-être! Bah! il est impossible qu'elle ne +vous aime pas! Que ce soit amour ou amitié, elle vous estime, elle +vous écoute, elle vous croit! Vous lui avez parlé de moi; elle vous a +consulté! Vous lui avez dit... Mais non, vous ne lui avez pas dit de mal +de moi, sa conduite me le prouve. Sa conduite envers moi est admirable, +c'est dire que la vôtre entre elle et moi l'a été aussi... Jacques, je +vous remercie... Je parle comme dans un rêve, et je comprends à mesure +que je parle... Mon premier mouvement, en vous voyant, a été la peur, +châtiment d'une âme coupable! Mais mon second mouvement est celui de +ma vraie nature, nature confiante et droite, que l'on a faussée et +torturée. Aussi mon second mouvement est la confiance, la gratitude... +une gratitude enthousiaste! Jacques! vous êtes toujours le meilleur des +hommes, et vous avez pour maîtresses la meilleure des femmes! Ce bonheur +vous était dû; en homme généreux, vous avez voulu me donner du bonheur +aussi, et, grâce à vous, cette femme est mon amie! Oh! que vous êtes +grands tous les deux!» + +Et, dans un élan irrésistible, Isidora pencha son visage baigné de +larmes jusqu'à effleurer de ses lèvres tremblantes les mains du craintif +jeune homme. + +«Laissez, Madame, laissez, répondit-il effrayé de l'émotion qui le +gagnait et en faisant un effort pour s'éloigner d'elle, autant que le +permettait la largeur du siège de marbre; vous êtes dangereuse jusque +dans vos meilleurs mouvements, et je ne peux pas vous écouter sans +frayeur. Vous êtes hardie et vous aimez à profaner, jusque dans vos +élans d'amour pour les choses saintes. Otez de votre imagination +audacieuse l'idée de cette liaison intime avec madame de T... Sachez, en +un mot, que je suis le précepteur de son fils, et, par conséquent, le +commensal et l'habitué nécessaire de sa maison. Je venais lui parler de +son enfant, quand je suis entré étourdiment dans son petit salon. Je +ne me permets pas d'autres sentiment envers elle qu'un dévouement +respectueux, et l'estime qu'on doit à une femme éminemment vertueuse: +et, quant à celui qu'elle peut avoir pour moi, c'est la confiance en +mes principes et la bonne opinion qu'une personne sensée doit avoir de +l'homme à qui elle confie l'âme de son enfant. Quel démon vous pousse à +bâtir un roman extravagant, impossible? Est-ce là le respect et l'amour +que vous témoigniez tout à l'heure à madame de T... par vos humbles +caresses? A peine l'émotion que sa bonté vous cause est-elle dissipée, +que déjà vous l'assimilez à toutes les femmes que vous connaissez; +apprenez à connaître, Madame, apprenez à respecter, si vous voulez +apprendre à aimer.» + +Sauf l'amour avoué, sauf le bonheur des deux amants, la pauvre Isidora, +dans sa candeur cynique, avait deviné juste, et c'était en effet un bon +mouvement qui l'avait poussée à penser tout haut; mais elle ne savait +pas qu'en s'exprimant ainsi, elle mettait la main sur des plaies vives. +L'indignation de Jacques lui fit un mal affreux, et la haine de la +pudeur et de la vertu lui revint au coeur plus amère, plus douloureuse +que jamais. + +--Quel langage! quelle colère et quel mépris! dit-elle en se levant et +en regardant Jacques avec un sombre dédain. Vous niez l'amour et vous +exprimez un pareil respect! Le nom de votre idole vous paraît souillé +dans ma bouche, et son image dans ma pensée! Vous n'êtes pas habile, +Jacques; vous ne savez pas que les femmes comme moi sont impossibles à +tromper sur ce point. Le respect, c'est l'amour! En vain vous faites une +distinction affectée de ces deux mots: quiconque n'aime pas, méprise, +quiconque aime vénère; il n'y a pas deux poids et deux mesures pour +connaître le véritable amour. Moi aussi j'ai été aimée une fois dans +ma vie; est-ce que vous l'avez oublié, Jacques? Et comment l'ai-je su? +c'est parce qu'on ne le disait pas, c'est parce qu'on n'eût jamais osé +me l'avouer, c'est enfin parce qu'on me respectait. Et cela se passait +ici, il y a trois ans; c'est ici que, sur ce banc, osant à peine +effleurer mon vêtement, et frémissant de crainte quand, en touchant ces +fleurs, votre main rencontrait la mienne, vous seriez mort plutôt que +de vous déclarer, vous seriez devenu fou plutôt que de vous avouer à +vous-même que vous m'aimiez... Mais voilà que vous êtes devenu un homme +civilisé à mon égard, c'est-à-dire que vous me méprisez, et que vous +exaltez devant moi une autre femme! C'est tout simple, Jacques, c'est +tout simple, vous ne m'aimez plus et vous l'aimez.. Je m'en doutais, je +le sais à présent. En vérité, Jacques, vous êtes bien maladroit, et le +secret d'une femme _vertueuse_, comme vous dites, est en grand danger +dans vos mains. + +--Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire? reprit Jacques irrité, en +se levant à son tour. Je croyais bénir le jour où je vous retrouverais +digne d'une noble et fidèle amitié; mais je vois bien que Julie est +morte, en effet, comme vous le disiez tout à l'heure, et qu'il ne me +reste plus qu'à pleurer sur elle. + +--Ah! malheureux, ne blasphème pas! s'écria-t-elle en se tordant les +mains; que ne peux-tu dire la vérité? pourquoi Julie n'est-elle pas +morte et ensevelie à jamais au fond de ton coeur et du mien? mais +l'infortunée ne peut pas mourir. Cette âme pure et généreuse s'agite +toujours dans le sein meurtri et souillé d'Isidora; elle s'y agite en +vain, personne ne veut lui rendre la vie; elle ne peut ni vivre ni +mourir. Vraiment je suis un tombeau où l'on a enfermé une personne +vivante. Ah! philosophe sans intelligence et sans entrailles, tu ne +comprends rien à un pareil supplice, et cette agonie te fait sourire de +pitié. Sois maudit, toi que j'ai tant aimé, toi que seul parmi tous les +hommes, je croyais capable d'un grand amour! puisses-tu être puni du +même supplice! puisses-tu te survivre à toi-même et conserver le désir +du bien, après avoir perdu la foi! + +Son voile noir était tombé sur ses épaules, et sa longue chevelure, +déroulée par l'humidité de la nuit, flottait éparse sur sa poitrine +agitée. La lune, en frappant sur le vitrage de la serre, semait sur elle +de pâles clartés dont le reflet bleuâtre la faisait paraître plus belle +et plus effrayante. Elle ressemblait à lady Macbeth évoquant dans ses +malédictions et dans ses terreurs les esprits malfaisants de la nuit. + +Le coeur de Jacques se rouvrit à la pitié et à une sorte d'admiration +pour ce principe d'amour et de grandeur qu'une vie funeste n'avait pu +étouffer en elle; une âme vulgaire ne pouvait pas souffrir ainsi. + +«Julie, lui dit-il, en lui prenant le bras avec énergie, reviens donc à +toi-même; s'il ne faut pour cela que rencontrer un coeur ami, ne l'as-tu +pas trouvé aujourd'hui? N'étais-tu pas tout à l'heure affectueusement +pressée dans les bras d'un être généreux, excellent entre tous? Cette +femme qui, en dépit des préjugés du monde, t'a nommée sa soeur et t'a +promis de venir ici pour te consoler et te bénir, n'est-ce donc pas +un secours que le ciel t'envoie? n'est-ce donc pas un messager de +consolation qui doit briser la pierre de ton cercueil? Ta fierté +implacable, qui repoussait jadis le pardon de l'amour, refusera-t-elle +la nouvelle alliance de l'amitié? Ne m'attribuez pas les généreux +mouvements de cette noble femme. Son coeur n'a pas besoin +d'enseignement; mais sachez bien que si elle en avait besoin, et +si j'avais sur elle l'influence qu'il vous a plu tout à l'heure de +m'attribuer, je voudrais que vous dussiez le repos de votre conscience +et la guérison de vos blessures à cette main de femme, plutôt qu'à celle +d'aucun homme.» + +L'exaspération d'Isidora était déjà tombée, comme le vent capricieux +de l'orage lorsqu'il s'abat sur les plantes et semble s'endormir en +touchant la terre. Mobile comme l'atmosphère, en effet, elle écoutait +Jacques d'un air moitié soumis, moitié incrédule. + +--Tu as peut-être raison, dit-elle, peut-être! Je n'en sais rien encore, +j'ai besoin de me recueillir, de m'interroger. Je suis partagée entre +deux élans contraires: l'un, qui me pousse aux genoux de cette femme au +front d'ange, l'autre, qui me fait haïr et craindre la protection de +cette dame à la voix de sirène. Une dévote, peut-être! qui veut me mener +à l'église et me présenter au monde des sacristies, comme un trophée +de sa béate victoire. Ah! que sais-je? En Italie aussi, des femmes de +qualité ont voulu me convertir. Elles m'appelaient dans leur oratoire, +et m'eussent chassée de leur salon. Faudrait-il passer par le +confessionnal et la communion pour entrer chez ma belle-soeur? Ah! +jamais! jamais de bassesse! de l'insolence, de la haine, des outrages, +je le veux bien, mais de l'hypocrisie et de la honte, jamais! + +--Et vous avez raison, reprit Jacques; à ces craintes, je vois que vous +êtes toujours injuste; mais, à ces résistances, je vois que vous avez +la vraie fierté. Mais me croyez-vous donc enrôlé parmi les jésuites de +salons, que vous me supposez capable de vous engager dans de si lâches +intrigues? sachez que madame de T... n'est pas dévote. + +«Pardonnez-moi tout ce que je dis, Jacques, vous voyez bien que je n'ai +pas ma tête. Ma pauvre tête que, ce matin, je croyais si forte et si +froide, elle a été brisée, ce soir, par trop d'émotions. Cette femme +m'a enivrée avec sa bonté et ses caresses, et toi, tu m'as tuée avec ta +figure douce et tes blonds cheveux, m'apparaissant tout à coup comme le +spectre du passé devant cette porte, dans ce lieu fatal où je t'ai vu +pour ne jamais t'oublier. Ah! que je t'ai aimé, Jacques! Tu ne l'as +jamais su, et tu as pu ne pas le croire. Ma conduite avec toi t'a paru +odieuse. Elle était sage, elle était dévouée; je sentais que je n'étais +pas digne de toi, que tu ne pourrais jamais oublier ma vie, qu'en +devenant passionné tu allais devenir le plus malheureux des hommes. Je +n'ai pas voulu changer en une vie de larmes ce souvenir d'une nuit de +délices. Et, qu'est-ce que je dis? ce n'est pas cette nuit-là que je me +suis rappelée avec le plus de bonheur et de regrets. C'est ce premier +amour enthousiaste et timide que tu avais pour moi lorsque tu ne me +connaissais que sous le nom de Julie, lorsque tu me croyais une femme +pure, lorsque tu venais ici tout tremblant, et que, n'osant me parler de +ton amour, tu me parlais de mes camélias. Ah! ne m'ôte pas ce souvenir, +Jacques, et quelque coupable que tu m'aies jugée depuis, quelque +insensée que je te paraisse encore, ne me reprends pas le passé, ne me +dis pas que tu n'as pas senti pour moi un véritable amour; c'est le +seul amour de ma vie, vois-tu, c'est mon rêve, c'est mon roman de jeune +fille, commencé à trente ans, fini en moins de deux semaines...! fini! +oh non! ce rêve ne m'a jamais quittée. Il ne finira qu'avec ma vie; je +n'ai aimé qu'une fois, je n'ai aimé qu'un seul homme, et cet homme c'est +toi, Jacques: ne le savais-tu point, ne le vois-tu pas? Je t'ai emporté +dans le secret de mon coeur, et je t'y ai gardé comme mon unique trésor. +Depuis trois ans, il ne s'est pas passé un jour, une heure, où je n'aie +été plongée dans le ravissement de mon souvenir. C'est là ce qui m'a +fait vivre, c'est là ce qui m'a donné la force d'être irréprochable +dans mes actions depuis trois ans, comme j'étais irréprochable dans mes +pensées. Je voulais me purifier par une vie régulière, par des habitudes +de fidélité. J'ai essayé d'aimer Félix de S... comme on aime un mari +quand on n'a pas d'amour pour lui et qu'on respecte son honneur. Et lui, +le crédule jeune homme, s'est cru aimé du jour où j'ai eu une véritable +passion dans l'âme pour un autre. Mais il a eu raison de m'estimer et de +me respecter au point de vouloir me donner son nom. Ne lui avais-je pas +sacrifié la satisfaction du seul amour que j'aie véritablement senti? +Aussi, quand j'ai accepté ce nom et cette formalité significative du +mariage, j'ai songé à toi, Jacques, je me suis dit: Si Félix revient à +la vie, du moins Jacques saura que j'ai mérité d'être réhabilitée; s'il +succombe, Jacques me reverra purifiée, ce ne sera plus une courtisane +qu'il pressera en frissonnant contre sa poitrine, ce sera la comtesse de +S..., la veuve d'un honnête homme, une femme indépendante de tout lien +honteux, une maîtresse fidèle, éprouvée par trois ans d'absence et libre +de se donner après un combat de trois ans contre les hommes et contre +lui-même... Oh! Jacques, c'est ainsi que je t'ai aimé, et je reviens +ici, je me berce depuis vingt-quatre heures des plus doux rêves. Je +caresse mille projets, je m'endors dans les délices de mon imagination +en attendant que je fasse des démarches pour te chercher et te +retrouver; et tout à coup le roman infernal de ma destinée s'accomplit: +tu parais devant moi, tu sembles sortir de terre, juste à l'endroit où +je t'ai vu pour la première fois! Je t'enlève, je t'entraîne ici, parmi +ces fleurs, où pour la première fois tu m'as parlé... Nous sommes +seuls... je suis encore belle... je t'aime avec passion... et toi tu ne +m'aimes plus! oh! c'est horrible, et voilà toute ma vie expiée dans ce +seul instant.» + +La pâle traduction que nous venons de donner des paroles d'Isidora ne +saurait donner une idée de son éloquence naturelle. Ce don de la parole, +quelques femmes, même les femmes vulgaires en apparence, le possèdent à +un degré remarquable et l'exercent jusque sur des sujets frivoles. La +profession d'avocat conviendrait merveilleusement à certaines femmes du +peuple que vous avez dû rencontrer aussi bien que moi, et sur les lèvres +desquelles le discours venait de lui-même s'arranger à propos du moindre +objet de négoce ou du moindre récit de l'événement du quartier. +Les Parisiennes ont particulièrement cette faculté oratoire, cette +propension à énoncer leur pensée sous des formes pittoresques ou +littéraires et avec une pantomime animée, gracieuse ou plaisante, +minaudière ou passionnée, emphatique ou naïve. Isidora était une de +ces enfants du peuple de Paris, une de ces mobiles et saisissantes +imaginations qui se répandent en expressions aussi vite qu'elles +s'impressionnent. Elle avait donné à son propre esprit, par la lecture +et le spectacle des arts, une éducation recherchée, brillante et presque +solide, dans les loisirs de la richesse; et l'élocution facile qu'elle +avait eue pour la répartie mutine et l'apostrophe mordante, elle l'avait +conservée, pour l'analyse de ses sentiments et le récit de ses émotions +passionnées. Jacques avait déjà été frappé de cette éloquence féminine, +déjà il en avait subi diversement l'influence, lorsqu'elle avait été +tour à tour la divine Julie et l'audacieux domino de l'Opéra. Il se +sentit de nouveau sous le charme, et ce ne fut pas sans une terreur +mêlée de plaisir. Il ne se piquait pas d'être un stoïque, et son amour +pour Alice n'ayant jamais reçu d'encouragement, n'ayant pu nourrir +aucune espérance, n'était pas un préservatif à l'épreuve du feu d'une +passion expansive et provocante comme l'était celle d'Isidora. Nous +essaierions en vain de faire deviner l'expression de sa physionomie +si calme et si hautaine à l'habitude, si puissante de persuasion +lorsqu'elle révélait tout à coup des orages cachés; ni les accents de +sa voix éteinte dans les discours sans intérêt, flexible, saccadée, +pénétrante, déchirante dans l'abandon du désespoir et de l'amour. +Jacques sentit qu'il tremblait, qu'il avait alternativement chaud et +froid, qu'il retombait sous l'empire de la fascination, et Isidora qui, +par instants, jetait ses bras autour de lui avec ivresse et les retirait +avec crainte, sentit, elle aussi, que Jacques perdait la tête. + +Et pourtant, hélas! tout ce qu'elle venait de lui dire était-il bien +vrai? Sincère, oui; mais véridique, non. Qu'elle crût, dans cet instant, +ne rien raconter que d'historique dans sa vie, et que dans sa vie il y +eût, depuis trois ans, beaucoup de rêveries, de regrets et d'élans vers +ce pur amour de Jacques, unique, en effet, dans ses souvenirs, par sa +nature confiante et naïve, rien de plus certain; qu'elle eût été fidèle +au comte de S..., quelle eût désiré se réhabiliter par le mariage, par +besoin d'honneur plus que par désir d'une fortune assurée, cela était +encore vrai; mais qu'elle ne se fût pas laissé distraire un seul instant +de la passion de Jacques par les jouissances du faste, qu'elle l'eût +quitté dans le seul dessein de ne pas le rendre malheureux, plutôt que +pour n'être pas honteusement délaissée par Félix; qu'enfin, elle n'eût +songé qu'à Jacques en se faisant épouser, et que l'amour des richesses +certaines n'eût pas été mêlé, à l'insu d'elle-même, au désir ambitieux +d'un titre et d'une vaine considération; voilà ce qui n'était qu'à +moitié vrai. Il ne faut pas oublier qu'il y avait une bonne et une +mauvaise puissance, agissant, à forces égales, sur l'âme naturellement +grande mais fatalement corrompue de cette femme. En revoyant Jacques, +elle retrouva toute la poétique et brûlante énergie du roman qu'elle +avait caressé en secret dans sa pensée depuis trois ans; secret tour +à tour douloureux et charmant, selon la disposition de son âme +impressionnable et changeante, et qui l'avait aidée, en effet, à vivre +sagement, mais qui n'eût pas été suffisant pour une telle réforme de +conduite, sans l'espérance et la volonté de dominer et de soumettre le +comte de S... Alors elle se plut à s'expliquer à elle-même sa propre vie +par ce miracle de l'amour, qui lui plaisait davantage, parce qu'en effet +il était davantage dans ses bons instincts; et l'imagination, cette +maîtresse toute-puissante de son cerveau, qui lui tenait lieu du coeur +éteint et des sens blasés, déploya ses ailes pour l'emporter loin du +domaine de la réalité. Jacques, entraîné dans son tourbillon, perdait +pied et se sentait comme soulevé par l'ouragan dans ce monde rempli de +fantômes et d'abîmes. + +Cette Isidora si séduisante, si belle et si violemment éprise de lui, +n'était elle pas la même femme qu'il avait aimée avec enthousiasme, +puis avec délire, puis enfin avec de profonds déchirements de coeur, +longtemps encore après avoir été brusquement séparé d'elle? Nous +n'oserions pas dire que six mois encore avant cette nouvelle rencontre, +Jacques, au moment d'aimer Alice, qu'il connaissait à peine, n'eût pas +éprouvé d'énergiques retours de l'ancienne et unique passion. C'était +bien plutôt lui qui eût pu, s'il eût été disposé à se vanter de sa +fidélité, raconter à Isidora qu'il avait langui et souffert pour elle +durant presque toute cette absence, et ce roman de son coeur eut été +beaucoup plus authentique que celui qu'elle venait de faire sortir de +son propre cerveau. + +Pourtant je ne sais quel doute obstiné se mêlait à l'ivresse croissante +de Jacques. Tout était vrai dans l'expression d'Isidora; sa voix sonore, +son regard humide, son sein agité; mais son exaltation, pour +être sentie, n'en était pas moins appliquée à une assertion peu +vraisemblable, et la sagesse, la modestie du jeune homme, se débattaient +encore contre les séductions d'un genre de flatterie où les femmes sont +toutes-puissantes. son humble fortune, son nom ignoré, son extérieur +timide, rien en lui ne pouvait tenter la cupidité ou la vanité d'une +telle femme. Et puis, s'il est vrai que les femmes sont crédules aux +doux mensonges de l'amour, il faut bien avouer que, par nature et par +position, les hommes le sont bien davantage. + +La lutte était engagée. Isidora voulait ardemment la victoire, non +qu'elle eut conservé les moeurs de la galanterie. Il n'est rien de plus +froid à cet égard que la femme qui a abusé de la liberté, rien de plus +chaste, peut-être, que celle qui rougit d'avoir mal vécu. Mais il y +a dans ces âmes-là, et il y avait dans la sienne en particulier, un +insatiable orgueil. Elle ne pouvait se résoudre à perdre Jacques malgré +elle, elle qui avait eu la force de le quitter. Le danger d'échouer, +l'étonnement de sa résistance, étaient des stimulants à cette passion +moitié sentie, moitié factice. Dans l'excitation nerveuse qu'elle +éprouvait, elle pouvait, sans efforts et sans fausseté, parcourir tous +les tons, et s'identifier, à la manière des grands artistes, avec toutes +les nuances de son improvisation brûlante. Elle frappa le dernier coup +en s'humiliant devant Jacques: «Ne me hais pas; oh! je t'en prie, ne me +hais pas! lui dit-elle en courbant presque sur son sein les flots de sa +noire chevelure. Ne crois pas que je sois indigne de ta pitié. Vois où +l'amour m'a réduite! moi qui la repoussais si fièrement autrefois, quand +tu me l'offrais, cette pitié sainte, je te la demande aujourd'hui. Je te +la demande au nom de cette femme que j'ai calomniée tout à l'heure, si +c'est calomnier le plus pur des anges de supposer qu'il t'aime. Mais si +ta modestie farouche repousse cette idée comme un crime, je la rétracte +et je désavoue les paroles que la jalousie m'a arrachées. Oui, la +jalousie, je le confesse. Cette femme que j'adorais, que j'adore +toujours dans sa bonté simple et courageuse, j'étais au moment de la +haïr en songeant... Mais je ne veux même pas répéter les mots qui +t'offensent. Sois sûr que le bon principe est assez fort en moi pour +triompher, et qu'il triomphe déjà. J'étoufferai, s'il le faut, l'amour +qui me dévore, pour rester digne de l'amitié qu'elle m'offre. Eussé-je +encore d'insolents soupçons, je les refoulerai dans mon sein, je la +respecterai comme tu la respectes. Seras-tu content, Jacques, et +croiras-tu que je t'aime?» + +Jacques vit à ses pieds l'orgueilleuse Isidora, et soit que l'homme +devienne plus faible que la femme quand il s'agit de donner le change à +un véritable amour, soit qu'à bout de souffrance dans ses désirs ignorés +pour Alice, il espérât guérir un mal inutile et funeste en s'enivrant +de voluptés puissantes, il chercha l'oubli du présent dans le délire du +passé. + +Isidora eût souhaité des émotions plus douces et plus profondes. Ce +ne ne fut pas sans douleur et sans effroi qu'elle accepta son facile +triomphe. Elle fut sur le point de le repousser en échange d'un mot et +d'un regard adressés à la Julie d'autrefois. Elle arracha bien a son +amant ce doux nom qui, pour elle, résumait tout son rêve de bonheur; +mais la familiarité d'un amour accepté lui ôta tout son prestige. Elle +se livra sans confiance et sans transport, à travers des larmes amères +qu'elle interpréta comme des larmes de joie; mais elle sentit avec un +affreux désespoir qu'elle mentait et qu'elle n'avait pas de plus noble +plaisir que celui de rendre Jacques infidèle à une femme austère et plus +désirable qu'elle. + +Car elle devina tout en sentant battre contre son coeur ce coeur rempli +d'une autre affection, et bientôt elle éprouva l'invincible besoin de +pleurer seule et de constater que sa victoire était la plus horrible +défaite de sa vie, «Va-t'en, dit-elle à Jacques lorsque minuit sonna +dans le lointain. Tu ne m'aimes plus, ou tu ne m'aimes pas encore. Un +abîme s'est creusé entre nous. Mais je le comblerai peut-être, Jacques, +à force de repentir et de dévouement.» + +Elle s'était montrée douce et résignée malgré son angoisse. Jacques ne +sentait encore que de l'attendrissement et de la reconnaissance. Il +essaya de ramener la paix dans son âme en lui parlant de l'avenir et +des affections durables. Mais, lui aussi, il sentit tout à coup qu'il +mentait. La peur et les remords le saisirent, et la parole expira sur +ses lèvres. Isidora avait été vingt fois sur le point de lui dire: +«Tais-toi, ceci est un sermon!» Mais elle se contint, soit par +stoïcisme, soit par découragement, et elle trouva des prétextes pour +se séparer de lui sans lui dévoiler, comme autrefois, la profonde et +altière douleur de son âme impuissante et inassouvie. + +Jacques, confus et tremblant, rentra dans le jardin de l'hôtel de T.., +comme un larron qui voudrait se cacher de lui-même. Il referma, sans +bruit, la petite porte et jeta un regard craintif sur l'allée déserte et +les massifs silencieux. + +Les volets du rez-de-chaussée, habité par Alice, étaient fermés, nulle +trace de lumière, aucun bruit à l'extérieur. Sans doute elle était +couchée. + +«Ah! repose en paix, âme tranquille et sainte, pensa-t-il en approchant +de ces fenêtres sans reflets et de cette façade morne d'une maison +endormie sous le froid et fixe regard de la lune. Dors la nuit, et que +tes jours s'envolent en sereines rêveries. Que l'orage, que la honte, +que les luttes vaines et coupables, que les inutiles désirs et les +remèdes empoisonnés, que la douleur et le mal soient pour moi seul! +Maintenant me voilà condamné par ma conscience à me taire éternellement, +et je ne pourrai plus même maudire ma timidité!» + +Il fallait traverser l'antichambre de madame de T... pour rentrer dans +la maison. Et qu'allait devenir Jacques si cette porte était fermée! +Mais à peine l'eut-il touchée, que Saint-Jean vint la lui ouvrir. + +«Ne faites pas de bruit, monsieur Laurent, madame est _retirée_,» lui +dit le bonhomme qui l'avait attendu sur ce banc classique en velours +d'Utrecht, où les serviteurs du riche, victimes de ses caprices ou de +ses habitudes, perdent de si longues heures entre un mauvais sommeil +ou une oisiveté d'esprit plus mauvaise encore. Jacques lui exprima ses +regrets de l'avoir fait veiller. «Pardi, Monsieur, dit le bonhomme avec +un sourire moitié bienveillant, moitié goguenard, il le fallait bien, +à moins de vous faire coucher à la belle étoile, ou à l'hôtel de S...! +Rendez-moi ma clef? Eh! eh! vous l'emportez par mégarde!» + +Jacques avait été mis, dans l'après-dînée, en possession de la chambre +qu'il devait occuper désormais à l'hôtel de T... Ce n'était pas +son ancienne mansarde; c'était un petit appartement beaucoup plus +confortable, situé au second, mais ayant vue aussi sur le jardin. En +examinant ce local, Jacques fut frappé du goût et de la grâce aimable +avec lesquels il avait été décoré. Tout était simple; mais, par un +étrange hasard, il semblait que la personne chargée de ce soin eût +deviné ses goûts, ses paisibles habitudes de travail, le choix des +livres qui pouvaient le charmer, et jusqu'aux couleurs de teinture qu'il +aimait. La pensée ne lui vint pourtant pas que madame de T... eût daigné +s'occuper elle-même de ces détails. Dans les commencements de son séjour +à la campagne il avait été l'objet des attentions les plus délicates +et les plus affectueuses dans ce qui concernait les douceurs de son +installation. Mais depuis qu'Alice, préoccupée d'une pensée grave qu'il +ne devinait pas, semblait s'être refroidie pour lui, il ne se flattait +plus de lui inspirer ces prévenantes bontés. Agité et craignant de +réfléchir, il se jeta sur son lit, espérant trouver dans le sommeil +l'oubli momentané de la tristesse invincible qui le gagnait. + +Mais il n'eut qu'un sommeil entrecoupé et des rêves insensés. Il +pressait Alice dans ses bras, et tout à coup, son visage divin devenant +le visage désolé d'Isidora, ses caresses se changeaient en malédictions, +et la courtisane étranglait sous ses yeux la femme adorée. + +Obsédé de ces folles visions, il se leva et s'approcha de sa fenêtre. +Les menaces d'orage s'étaient dissipées: il n'y avait plus au firmament +qu'une vague blancheur, des nuées transparentes, floconneuses, et +l'argent mat du clair de la lune sur un fond de moire. Laurent jeta les +yeux sur ce jardin funeste qui ne lui rappelait que des regrets ou des +remords. Mais bientôt son attention fut fixée sur un objet inexplicable. +Tout au fond du jardin, sur une espèce de terrasse relevée de trois +gradins de pierre blanche, et fermée de grands murs, marchait lentement +une forme noire qu'il lui était impossible de distinguer, mais dont +le mouvement régulier et impassible pouvait être comparé à celui d'un +pendule. Qui donc pouvait ainsi veiller dans la solitude et le silence +de la nuit? D'abord un soupçon terrible, une âcre jalousie, s'empara du +cerveau affaibli de Jacques. Comme s'il avait eu, lui, le droit d'être +jaloux! Alice attendait-elle quelqu'un à cette heure solennelle et +mystérieuse? Mais était-ce bien Alice? Isidora aussi portait un vêtement +de deuil. Aurait-elle eu la fantaisie de venir rêver dans ce jardin +plutôt que dans le sien? elle pouvait en avoir conservé une clef. Mais +comment expliquer le choix de cette promenade? D'ailleurs Alice était +mince, et il lui semblait voir une forme élancée. + +Une demi-heure s'écoula ainsi. L'ombre paraissait infatigable, et elle +était bien seule. Elle disparaissait derrière de grands vases de fleurs +et quelques touffes de rosiers disposés sur le rebord de la terrasse. +Puis elle se montrait toujours aux mêmes endroits découverts, suivant la +même ligne, et avec tant d'uniformité, qu'on eût pu compter par minutes +et secondes les ailées et venues de son invariable exercice. Elle +marchait lentement, ne s'arrêtait jamais, et paraissait bien plutôt +plongée dans le recueillement d'une longue méditation qu'agitée par +l'attente d'un rendez-vous quelconque. + +Jacques fatigua son esprit et ses yeux à la suivre, jusqu'à ce que, +cédant à la lassitude, et voulant se persuader que ce pouvait être la +femme de chambre de madame de T..., attendant quelque amant pour son +propre compte, il alla se recoucher. Après deux heures de cauchemar +et de malaise, il retourna à la fenêtre. L'ombre marchait toujours. +Était-ce une hallucination? Cela faisait croire à quelque chose de +surnaturel. Un spectre ou un automate pouvaient seuls errer ainsi +pendant de si longues heures sans se lasser. Où un être humain eût-il +pris tant de persévérance et d'insensibilité physique? L'horizon +blanchissait, l'air devenait froid, et les feuilles se dilataient à +l'approche de la rosée. «Je resterai là, se dit Jacques, jusqu'à ce que +la vision s'évanouisse ou jusqu'à ce que cette femme quitte le théâtre +de sa promenade obstinée. A moins de passer par-dessus le mur, il faudra +bien qu'elle se rapproche, que je la voie ou que je la devine.» + +Cette curiosité, mêlée d'angoisse, fit diversion à ses maux réels. Caché +derrière la mousseline du rideau collé à ses vitres, il s'obstina à son +tour à regarder, jusqu'à ce que le jour, s'épurant peu à peu, lui permit +de reconnaître Alice. A n'en pouvoir douter, c'était elle qui, depuis +une heure du matin jusqu'à quatre, avait ainsi marché sans relâche, sans +distraction, et sans qu'aucune impression extérieure eût pu la déranger +du problème intérieur qu'elle semblait occupée à résoudre. A mesure que +le jour net et transparent qui précède le lever du soleil lui permettait +de discerner les objets, Jacques voyait son attitude, sa démarche, les +détails de son vêtement. Rien en elle n'annonçait le désordre de l'âme. +Elle avait la même toilette de deuil qu'il lui avait vue la veille; elle +n'avait pas songé à mettre un châle: elle avait la tête nue. Ses cheveux +bruns, séparés sur son beau front, ne paraissaient pas avoir été +déroulés pour une tentative de sommeil. Son pas était encore ferme +quoique un peu ralenti, ses bras croisés sur sa poitrine sans raideur +et sans contraction violente. Enfin, lorsque le premier rayon du soleil +vint dorer les plus hautes branches, elle s'arrêta au milieu de la +terrasse et parut regarder attentivement la façade de la maison. Puis +elle descendit les trois degrés et se dirigea vers la porte du petit +salon d'été, sans avoir aperçu Jacques qui se cachait soigneusement. +Lorsqu'elle fut assez près de la maison pour qu'il pût distinguer sa +physionomie, il remarqua avec étonnement qu'elle était calme, pâle, il +est vrai, comme l'aube, mais aussi sereine, et à peine altérée par la +fatigue d'une si solennelle et si étrange veillée. Et, cependant, que +n'avait-il pas fallu souffrir pour remporter une telle victoire +sur soi-même «Oh! quelle femme êtes-vous donc? s'écria Jacques +intérieurement, quand il lui eut entendu doucement refermer la porte +vitrée de son boudoir; quelle énigme vivante, quelle âme céleste nourrie +des plus hautes contemplations, ou quel coeur à jamais brisé par un +morne désespoir? Vous n'aimez pas, non, vous n'aimez pas, car vous +semblez ne pouvoir pas souffrir; mais vous avez aimé, et vous vivez +peut-être d'un souvenir du mort!» Et Jacques ne se doutait pas que ce +mort c'était lui. + +«J'ai aimé!» pensait Alice en se déshabillant avec lenteur et en +s'étendant sur sa couche chaste et sombre. + +Jacques fut bien abattu et bien préoccupé durant la leçon du matin qu'il +donnait ordinairement avec tant de zèle et d'amour au fils d'Alice. +Il s'en fit, des reproches. Nos fautes ont ainsi toutes sortes de +retentissements imprévus, petits ou grands, mais qui en raniment +l'amertume par mille endroits. + +A la campagne, Alice avait l'habitude de venir toujours, vers la fin de +la leçon, écouter le résumé du précepteur ou de l'enfant. Jacques se +dit que toute cette vie allait changer à Paris, et qu'il ne verrait +peut-être pas Alice de la journée. On lui monta son déjeuner dans sa +chambre, et le vieux serviteur lui dit que madame avait commandé que son +couvert fût mis tous les jours à sa table à l'heure du dîner. Jacques +attendit cette heure avec anxiété. Mais il dîna tête-à-tête avec son +élève. + +«Madame a la migraine, dit le bonhomme Saint-Jean, une forte migraine, à +ce qui parait; elle n'a rien pris de la journée.» + +Et il secoua la tête d'un air chagrin. + +Nous laisserons Jacques Laurent à ses anxiétés, et nous rendrons compte +au lecteur de la journée d'Alice. + +Après quelques heures d'un sommeil calme, elle s'habilla avec le même +soin qu'à l'ordinaire, et se fit apporter la clef de la petite porte du +jardin. «Je la laisserai dans la serrure, dit-elle à Saint-Jean, et vous +ne l'ôterez jamais.» Puis elle se dirigea avec une lenteur tranquille +vers le jardin d'Isidora, et elle alla s'asseoir dans la serre, où elle +voulut rester seule quelques instants avant de la faire avertir. Il y +avait là quelque désordre, un coussin de velours tombé dans le sable, +quelques belles fleurs brisées autour de la fontaine. Alice eut un +frisson glacé; mais aucun soupir ne trahit, même dans la solitude, +l'émotion de son âme profonde. + +Elle allait sa diriger enfin vers le pavillon, lorsque Isidora parut +devant elle, en robe blanche sous une légère mante noire. Isidora était +fière de porter en public ce deuil qui la faisait épouse et veuve; mais +elle haïssait cette sombre couleur et ce souvenir de mort. N'attendant +pas si tôt la visite de sa belle-soeur, elle cachait à peine sous sa +mante cette toilette du matin, molle et fraîche, dans laquelle elle se +sentait renaître. Pourtant le visage de la superbe fille était fort +altéré. Sa beauté n'en souffrait pas; elle y gagnait peut-être en +expression; mais il était facile de voir à son oeil plombé et à sa riche +chevelure à peine nouée, qu'elle avait peu dormi et qu'elle avait eu +hâte de se retremper dans l'air du matin. Il était à peine neuf heures. + +Elle fit un léger cri de surprise, puis, comme charmée, elle s'élança +vers Alice; mais, dans son rapide regard, je ne sais quelle farouche +inquiétude se trahit en chemin. + +Alice, clairvoyante et forte, lui sourit sans effort et lui lendit +une main qu'Isidora porta à ses lèvres avec un mouvement convulsif de +reconnaissance, mais sans pouvoir détacher son oeil, noir et craintif +comme celui d'une gazelle, du placide regard d'Alice. Alice était bien +pâle aussi; mais si paisible et si souriante, qu'on eût dit qu'elle +était l'amante victorieuse en face de l'amante trahie. + +«Elle ne se doute de rien!» pensa l'autre; et elle reprit son aplomb, +d'autant plus qu'Alice ne parut pas faire la moindre attention à son +joli peignoir de mousseline blanche. + +--Vous ne m'attendiez pas si matin, lui dit madame de T...; mais vous +m'aviez dit que vous défendriez votre porte et que vous ne sortiriez pas +tant que je ne serais pas venue; je n'ai pas voulu vous condamner à une +longue réclusion, et, en attendant voire réveil, je prenais plaisir à +faire connaissance avec vos belles fleurs. + +--Mes plus belles fleurs sont sans parfum et sans pureté auprès de vous, +répondit Isidora, et ne prenez pas ceci pour une métaphore apportée de +l'Italie, la terre classique des rébus. Je pense naïvement ce que +je vous dis d'une façon ridicule; c'est assez le caractère de +l'enthousiasme italien. Il paraît exagéré à force d'être sincère. Ah! +Madame, que vous êtes belle au jour, que votre air de bonté me pénètre, +et que votre manière d'être avec moi me rend heureuse! Vous ne partagez +donc pas l'animosité de votre famille contre moi? Vous n'avez donc pas +le sot et féroce orgueil des femmes du grand monde? + +--Ne parlons ni de ma famille, ni des femmes du monde: vous ne les +connaissez pas encore, et peut-être n'aurez-vous pas tant à vous en +plaindre que vous le croyez. Que vous importe, d'ailleurs, l'opinion +de ceux qui, de leur côté, vous jugeraient ainsi sans vous connaître? +Oubliez un peu tout ce qui se meut eu dehors de votre véritable vie, +comme je l'oublie, moi aussi; même quand je suis forcée de le traverser. +Pensez un peu à moi, et laissez-moi ne penser qu'à vous. Dites-moi, +croyez-vous que vous pourrez m'aimer? + +Cette question était faite avec une sorte de sévérité où la franchise +impérieuse se mêlait à la cordiale bienveillance. Isidora essaya de +se récrier sur la cruauté d'un tel doute; mais le regard ferme et bon +d'Alice semblait lui dire: _Pas de phrase je mérite mieux de vous._ Et +Isidora, sentant tout à coup le poids de cette âme supérieure tomber sur +la sienne, fut saisie d'un malaise qui ressemblait à la peur. + +Cette peur devint de l'épouvante lorsque Alice ajouta, en retenant +fortement sa main dans la sienne: «Répondez-moi, répondez-moi donc +hardiment, Julie!» + +--Julie? s'écria la courtisane hors d'elle-même. Quel nom me donnez-vous +là? + +--Permettez-moi de vous le donner toujours, reprit Alice avec une grande +douceur; un de nos amis communs vous a connue sous ce nom, qui est sans +doute le véritable, et qui m'est plus doux à prononcer. + +--C'est mon nom de baptême, en effet, dit Isidora avec un triste +sourire; mais je n'ai pas voulu le porter après que j'ai eu quitté ma +famille et mon humble condition. C'est mon nom d'ouvrière, car vous +savez que j'étais une pauvre enfant du peuple. + +--C'est votre titre de noblesse à mes yeux. + +--Vraiment? + +--Vraiment oui! Ne croyez donc pas que les idées ne pénètrent pas jusque +dans les têtes coiffées en naissant d'un hochet blasonné. Ne soyez pas +plus fière que moi; nommez-moi Alice, et reprenez pour moi votre nom de +Julie. + +--Ah! il me rappelle tant de choses douces et cruelles! ma jeunesse, mon +ignorance, mes illusions, tout ce que j'ai perdu! Oui, donnez-le-moi, +ce cher nom, pour que j'oublie tout ce qui s'est passé pendant que je +m'appelais Isidora... Car celui-là vous fait mal aussi à prononcer, +n'est-ce pas? Et en disant ces derniers mots, Isidora regarda à son tour +Alice avec une sincérité impérative. + +[Illustration 07.png: Isidora.] + +Alice éleva sa belle main délicate, et la posant sur le front de la +courtisane: «Je vous jure, par votre rare intelligence, lui dit-elle, +que si votre coeur est aussi bon que votre beauté est puissante, quoi +qu'il y ait eu dans votre vie, je ne veux ni le savoir, ni le juger. Que +de vous à moi, ce qui peut vous faire souffrir dans le passé soit comme +s'il n'avait jamais existé. Si vous êtes grande, généreuse et sincère, +Dieu a dû vous absoudre, et aucune de ses créatures n'a le droit de +trouver Dieu trop indulgent. Répondez-moi donc, car je ne vous demande +pas autre chose. Votre coeur est-il bien vivant? Êtes-vous bien capable +d'aimer? Car si cela est, vous valez tout autant devant Dieu que moi qui +vous interroge.» + +Isidora, entièrement vaincue par l'ascendant de la justice et de la +bonté, mit ses deux mains sur son visage et garda le silence. Son +enthousiasme d'habitude avait fait place à un attendrissement profond, +mais douloureux il lui fallait bien aimer Alice, et elle sentait qu'elle +l'aimait plus encore que durant l'accès d'exaltation qu'elle avait +éprouvé la veille en recevant les premières ouvertures de son amitié. + +Mais le fantôme de Jacques Laurent avait passé entre elles deux, et il +y avait eu de la haine mêlée à ce premier élan de son coeur vers une +rivale. Maintenant le respect brisait la jalousie. L'orgueil abattu ne +trouvait plus d'ivresse dans la reconnaissance. Alice n'était plus là +comme une fée qui l'enlevait à la terre, mais comme une soeur de la +Charité qui sondait ses plaies. La fière malade ne pouvait repousser +cette main généreuse; mais elle avait honte d'avouer qu'elle avait plus +besoin de secours et de pardon que de justice. + +Alice écarta avec une sorte d'autorité les mains de la courtisane et vit +la confusion sur ce front que les outrages réunis de tous les hommes +n'eussent pas pu faire rougir. + +«Eh bien, lui dit-elle, si vous n'êtes pas sûre de vous-même, attendez +pour me répondre. J'aurai du courage et je ne me rebuterai pas.» + +--Je ne venais pas pour vous imposer la confiance et l'amitié. Je venais +vous les offrir et vous les demander. + +--Et moi, je vous donne toute mon âme, lui répondit enfin Isidora en +dévorant des larmes brûlantes. + +--Ne sentez-vous pas que vous me dominez et que ma foi vous appartient? + +--Mais ne voyez-vous pas aussi que je ne suis pas aussi bien avec Dieu +et avec moi-même que vous l'espériez? Ne voyez-vous pas que j'ai honte +de faire un pareil aveu? Ne soyez pas cruelle, et n'abusez pas de votre +ascendant, car je ne sais pas si je pourrai le subir longtemps sans me +révolter. Ah! je suis une âme malheureuse, j'ai besoin de pitié à +cause de ce que je souffre; mais la pitié m'humilie, et je ne peux pas +l'accepter! + +[Illustration 08.png: Écoutez, écoutez, s'écria Julie...] + +--De la pitié! Dieu seul a le droit de l'exercer; mais les hommes! Oh! +Vous avez raison de repousser la pitié de ces êtres qui en ont tous +besoin pour eux-mêmes. J'en serais bien digne, chère Julie, si je vous +offrais la mienne. + +--Que m'offres-tu donc, noble femme? suis-je digne de ton affection? + +--Oui, Julie, si vous la partagez. + +--Eh! ne vois-tu pas que je l'implorerais à genoux s'il le fallait! Oh! +belle et bonne créature de Dieu que vous êtes, prenez garde à ce que +vous allez faire en m'ouvrant le trésor de votre affection; car si vous +vous rétirez de moi quand vous aurez vu le fond de mon coeur, vous aurez +frappé le dernier coup, et je serai forcée de vous maudire. + +--Pourquoi mêlez-vous toujours quelque chose de sinistre à votre +expansion? On vous a donc fait bien du mal? Et cependant un homme vous a +rendu justice, un homme vous a aimée. + +--De quel homme parlez-vous? + +--De mon frère. + +--Ah! ne parlons pas de lui, Alice, car c'est là que notre lien, à peine +formé, va peut-être se rompre, à moins que ma franchise ne me fasse +absoudre!... + +--Pas de confession, ma chère Julie. Je sais de vous certaines choses +que je comprends sans les approuver. Mais trois années de dévouement et +de fidélité les ont expiées. + +--Écoutez, écoutez, s'écria Julie en se pliant sur le coussin de velours +resté à terre aux pieds d'Alice, dans une attitude à demi familière, à +demi prosternée: je ne veux pas que vous me croyiez meilleure que je +ne le suis. J'aimerais mieux que vous me crussiez pire, afin d'avoir à +conquérir votre estime, que je ne veux ni surprendre ni extorquer. Je +veux vous dire toute ma vie. + +Et comme Alice fit involontairement un geste d'effroi, elle ajouta avec +abattement: + +--Non, je ne vous raconterai rien; je ne le pourrais pas non plus; mais +je tâcherai de me faire connaître, en parlant au hasard, car mon coeur +est plein de trouble, et je ne puis recevoir en silence un bienfait que +je crains de ne pas mériter. + +--Oh! Madame, on n'est pas belle et pauvre impunément dans notre +abominable société de pauvres et de riches, et ce don de Dieu, le plus +magique de tous, la beauté de la femme, la femme du peuple doit trembler +de le transmettre à sa fille. + +--Je me rappelle un dicton populaire que j'entendais répéter autour +de moi dans mon enfance: _Elle a des yeux à la perdition de son âme_, +disaient, les commères du voisinage, en me prenant des mains de ma mère +pour m'embrasser. Ah! que j'ai bien compris, depuis, cette naïve et +sinistre prédiction! + +«C'est que la beauté et la misère forment un assemblage si monstrueux! +La misère laide, sale, cruelle, le travail implacable, dévorant, les +privations obstinées, le froid, la faim, l'isolement, la honte, les +haillons, tout cela est si sûrement mortel pour la beauté! Et la beauté +est ambitieuse; elle sent qu'elle est une puissance; qu'un règne lui +serait dévolu si nous vivions selon les desseins de Dieu; elle sent +qu'elle attire et commande l'amour, qu'elle peut élever une mendiante +au-dessus d'une reine dans le coeur des hommes; elle souffre et +s'indigne du néant et des fers de la pauvreté. + +«Elle ne veut pas servir, mais commander; elle veut monter, et non +disparaître; elle veut connaître et posséder; mais, hélas! à quel prix +la société lui accorde-t-elle ce règne funeste et cette ivresse d'un +jour! + +«Et moi aussi, j'ai voulu régner, et j'ai trouvé l'esclavage et la +honte. Vous pensez peut-être qu'il y a des âmes faites pour le vice, +et condamnées d'avance; d'autres âmes faites pour la vertu et +incorruptibles. Vous êtes peut-être fataliste comme les gens heureux qui +croient à leur étoile. Ah! sachez qu'il n'y a de fatal pour nous en +ce monde que le mal qui nous environne, et que nous ne pouvons pas le +conjurer. S'il nous était donné de le juger et de le connaître, la peur +tiendrait lieu de force aux plus faibles. Mais que sait-on du mal quand +on ne le porte pas en soi? Nos bons instincts ne sont-ils pas légitimes, +et, par cela même, invincibles? A qui la faute si nous sommes condamnées +à périr ou à les étouffer? + +«Ton ambition t'a perdue, me disait ma pauvre mère en courroux, après +mes premières fautes. Cela était vrai; mais quelle était donc cette +ambition si coupable? Hélas! je n'en connaissais pas d'autre que celle +d'être aimée! Suis-je donc criminelle pour n'avoir pas trouvé l'amour, +pour moins encore, pour n'avoir pas su qu'il n'existait pas? + +«Et, ne trouvant pas la réalité de l'amour, il a fallu me contenter du +semblant. Des hommages et des dons, ce n'est pas l'amour, et pourtant la +plupart des femmes qui portent le même nom que moi dans la société n'en +demandent pas davantage. Mais le plus grand malheur qui puisse échoir +à une femme comme moi, c'est de n'être pas stupide. Une courtisane +intelligente, douée d'un esprit sérieux et d'un coeur aimant! mais c'est +une monstruosité! Et pourtant je ne suis pas la seule. Quelques unes +d'entre nous meurent de douleur, de dégoût et de regrets, au milieu de +cette vie de plaisir, d'opulence et de frivolité qu'elles ont acceptée. + +«Ce n'est pas la cupidité, ce n'est pas le libertinage, qui les ont +conduites à ce que la société considère comme un état de dégradation. + +«Il est vrai qu'elles ont commis, comme moi, des fautes, et qu'elles ont +caressé aussi de dangereuses, de coupables erreurs. Elles ont +accepté leur opulence de mains indignes, et lâchement reçu comme un +dédommagement de leur esclavage ou de leur abandon, des richesses +qu'elles auraient dû haïr et repousser. + +«Il y a beaucoup d'intrigantes, qui, pour s'assurer ces richesses, +jouent avec la passion, menacent d'une rupture, feignent la jalousie, +poursuivent de leurs transports étudiée un amant qui les quitte, enfin +trafiquent de l'amour d'une manière honteuse. A celles-là rien de sacré, +rien de vrai. Elles n'aiment jamais; elles quittent un amant par la +seule raison qu'un amant plus riche se présente. Ces femmes-là me +font horreur, et je me surprends à les mépriser, comme si j'étais +irréprochable. Mais quelques-unes d'entre nous valent mieux, sans qu'on +s'en aperçoive, sans qu'on leur en sache aucun gré. Elles ne calculent +pas, elles ne comptent pas avec la richesse. + +«Le hasard seul a voulu que le premier objet de leur passion fût riche, +et elles n'ont pas prévu qu'en se laissant combler, elles seraient +regardées bientôt comme vendues. + +«Puis, dans l'habitude de luxe où elles vivent, avec les besoins +factices qu'on leur crée, avec l'entourage de riches admirateurs qui +fait leurs relations, leur âme s'amollit, leur constitution s'énerve, le +travail et la misère leur deviennent des pensées de terreur. Si elles +changent d'amant, c'est un riche qui se présente, c'est un riche qui est +accepté. + +«Devenues futiles et aveugles, un homme simple et modeste n'est plus un +homme à leurs yeux; il n'exerce pas de séduction sur elles; un habit mal +fait le rend ridicule, le défaut d'usage, la simplicité des manières +le font paraître déplaisant, et nous serions humiliées d'avoir un tel +protecteur, et de paraître avec lui en public. Nous devenons plus +aristocratiques, plus patriciennes que les duchesses de l'ancienne cour +et les reines modernes de la finance. + +«Et puis, l'oisiveté est une autre cause de démoralisation, et c'est +encore par là que nous en venons à ressembler aux grandes dames. Nous +avons pris l'habitude de donner tant d'heures à la toilette, à la +promenade, à de frivoles entretiens, nous trônons avec tant de +nonchalance sur nos ottomanes ou dans nos avant-scènes, qu'il nous +devient bientôt impossible de nous occuper avec suite à rien de sérieux. + +«Nos sots plaisirs nous excèdent, mais la solitude nous effraie, et nous +ne pouvons plus nous passer de cette vie de représentation stupide, qui +est à la fois un fardeau et un besoin pour nous. + +«Et puis encore l'orgueil! cette sorte d'orgueil particulier aux êtres +qu'on s'est efforcé d'avilir, qui ont donné des armes contre eux, et +qui, ne pouvant retrouver le vrai chemin de l'honneur, se font gloire +de leur contenance intrépide. Oh! cet orgueil-là, pour être illégitime, +n'en est pas moins jaloux, ombrageux et despotique à l'excès. On +pourrait le comparer à celui de certains hommes politiques qui se +drapent dans leur impopularité. + +«Jugez donc de ce que doit souffrir une tête douée d'intelligence et de +raison, quand, poussée par la fatalité dans cette voie sans issue, elle +arrive à perdre la puissance de se réhabiliter sans en voir perdu le +besoin. + +«Ah! Madame, vous n'êtes pas, vous, une femme vulgaire, vous avez un +grand coeur, une grande intelligence. Il est impossible que vous ne me +compreniez pas. Vous ne voudriez pas m'insulter en me mettant sous les +yeux les prétendus éléments de mon bonheur, le nom et le titre que +je porte, la sécurité de ma fortune, de ma liberté, ma beauté encore +florissante; et mon esprit généralement vanté et apprécié par de +prétendus amis. + +«Mon nom de patricienne et mon titre de comtesse, je les dois à l'amour +aveugle et obstiné d'un homme que je ne pouvais pas aimer, et que j'ai +souvent trompé, avide et insatiable que j'étais d'un instant d'amour et +de bonheur impossibles à trouver! + +«Cet homme excellent, mais homme du monde, malgré tout, jaloux sans +passion et généreux sans miséricorde, n'eût jamais osé faire de moi sa +femme, s'il eût dû survivre à la maladie qui l'a emporté. + +«À son lit de mort, il a voulu, par un étrange caprice, me laisser dans +le monde un rang auquel je ne songeais pas, et que j'ai eu la faiblesse +d'accepter sans comprendre que ce serait là encore une fausse dignité, +une puissance illusoire, une comédie de réhabilitation, un masque sur +l'infamie de mon nom de fille. + +«La famille du comte de S... n'a pas voulu me disputer le legs +considérable dont je jouis, et cette crainte du scandale est la marque +de dédain la plus incisive qu'elle m'ait donnée. Je sais bien que, dans +le temps où nous vivons, je pourrais braver ce dédain, me pousser par +l'intrigue dans les salons, y réussir, y tourner la tête d'un lord +excentrique ou d'un Français sceptique, faire encore un riche, peut-être +un illustre mariage, qui sait! aller à la cour citoyenne comme certaines +filles publiques, bien autrement avilies que moi, s'y sont poussées +et installées à force d'impudence ou d'habileté. Mais je n'ai pas la +ressource d'être vile, et ce genre d'ambition m'est impossible. + +«Mon orgueil est trop éclairé pour aller affronter des mépris qui me +font souffrir par la seule pensée qu'ils existent au fond des coeurs, +quelque part, chez des gens que je ne connais même pas. Je ne pourrais +pas, je n'ai jamais pu m'entourer de ces femmes équivoques, qui ont +fait justement comme moi, par les mêmes hasards, mais avec d'autres +intentions et d'autres moyens. J'abhorre l'intrigue, et j'éprouve +une sorte de consolation à écraser ces femmes-là du mépris qu'elles +m'inspirent. + +«Mais, hélas! pour valoir mieux qu'elles, je n'en suis que plus +malheureuse. + +«Ne pouvant m'amuser à la possession des bijoux et des voitures, à la +conquête des révérences et à l'exhibition d'une couronne de comtesse sur +mes cartes de visite, j'ai l'âme remplie d'un idéal que je n'ai jamais +pu, et que, moins que jamais, je puis atteindre. + +«Le manque d'amour me tue, et le besoin d'être aimée me torture... Et +pourtant je ne suis pas sûre de n'avoir pas perdu moi-même, au milieu de +tant de souffrances, la puissance d'aimer. + +«Ah! la voilà, cette révélation gui vous effraie et à laquelle vous +n'osiez pas vous attendre! Je vous ai devinée, Alice, et je sais bien ce +qui a disposé votre grand coeur à m'absoudre de toute ma vie. Dans votre +vie de réserve et de pudeur, à vous, vous vous êtes dit avec l'humilité +d'un ange, que les femmes comme moi avaient une sorte de grandeur +incomprise, qu'elles se rachetaient devant Dieu par la puissance de +leurs affections, et que, comme à Madeleine, il leur serait beaucoup +pardonné, parce qu'elles ont beaucoup aimé. Hélas! vous n'avez pas +compris que Dieu serait trop indulgent, s'il permettait aux âmes qui +abusent de ses dons de ne pas arriver à la satiété et à l'impuissance. + +«Le châtiment est là pour le coeur de la femme, comme pour les sens du +débauché. + +«Et ce malheur incommensurable n'est pas l'expiation des âmes vulgaires, +sachez-le bien. J'ai été frappée, en Italie, de la différence qui +existait entre moi et presque toutes ces femmes d'une organisation à la +fois riche et grossière. + +«Elles avaient bien aussi des alternatives d'illusion et de déception, +mais leurs sens sont si actifs, que leur illusion n'est pas tuée par ses +nombreuses défaites. J'ai connu à Rome une jeune fille de vingt ans, qui +me disait tranquillement, en comptant sur ses doigts: + +«J'ai aimé trois fois, et j'ai toujours été trompée; mais, cette +fois-ci, je suis bien sûre d'être aimée, et de l'être pour toujours.» + +«Huit jours après, elle était trahie; elle fut d'abord folle, puis +malade à mourir; puis, quand elle fut guérie, il se trouva qu'elle était +passionnément éprise du médecin qui l'avait soignée, et qu'elle disait +encore: + +«Cette fois-ci, c'est pour toujours.» + +«J'ignore la suite de ses aventures; mais je gagerais qu'elle est +aujourd'hui à son dixième amour, et qu'elle ne désespère de rien. +Pourtant cette fille était honnête, sincère, elle donnait toute son âme, +elle se dévouait sans mesure, elle était admirable de confiance, de +miséricorde et de folie. C'était une mobile et puissante organisation. + +«Nous ne sommes point ainsi, nous autres Françaises, nous autres +Parisiennes surtout. Nous n'avons peut-être pas moins de coeur qu'elles; +mais nous avons beaucoup plus d'intelligence, et cette intelligence nous +empêche d'oublier. Notre fierté est moins audacieuse; elle est plus +délicate, elle ne se relève pas aussi aisément d'un affront; elle +raisonne; elle voit le nouveau coup qui la menace dans la récente +blessure dont elle saigne. Ce n'est pas une force égarée qui cherche +aveuglément le remède dans l'oubli du mal et dans de nouveaux biens. +C'est une force brisée, qui ne peut se consoler de sa chute, et qui se +regrette amèrement elle-même. + +«En bien, Alice, voilà longtemps que je parle, et je ne vous ai encore +rien dit, rien fait comprendre, peut-être. C'est que je suis une énigme +pour moi-même. Malade d'amour, Je n'aime pas. Une fois, dans ma vie, +j'ai cru aimer... j'ai longtemps caressé ce rêve comme une réalité dont +le souvenir faisait toute ma richesse, et, à présent?... Eh bien, à +présent, hélas! je ne suis pas même sûre de n'avoir pas rêvé. Ah! si je +pouvais, si j'osais raconter! Tenez, c'est comme pour aimer: _Vorrei e +non vorrei_.» + +--Eh bien, Julie, répondit Alice en étouffant un profond soupir; car les +paroles d'Isidora l'avaient remplie d'effroi et navrée de tristesse: +parlez et racontez. Vous en avez trop dit, et j'en ai trop entendu pour +en rester là. Oubliez que vous parlez à la soeur de votre mari. Et +pourquoi, d'ailleurs, ne serait-elle pas votre confidente? Lui vivant, +vous eussiez pu chercher en elle un soutien contre votre propre +faiblesse, un refuge dans vos courageux repentirs. + +A présent que je ne peux plus lui conserver ou lui rendre les bienfaits +de votre affection, je peux, du moins, accomplir son dernier voeu, en +remplissant, auprès de vous, le rôle d'une soeur. + +--Appelez-moi votre soeur! dites ce mot adorable, _ma soeur_, s'écria +Isidora en embrassant avec énergie les genoux d'Alice. Oh! s'il est +possible que vous m'aimiez ainsi, oui, je jure à Dieu que, moi, je +pourrai encore aimer et croire! + +En cet instant Isidora parlait avec l'élan de la conviction, et tout ce +qu'elle avait encore de pur et de bon dans l'âme rayonnait dans son beau +regard. + +Alice l'embrassa et lui donna le nom de soeur, en appelant sur elle la +bénédiction de la grâce divine. + +--Et maintenant, dit Julie tout en pleurs, je raconterai le fait le plus +caché et le plus important de ma vie, mon seul amour!... C'est un homme +que vous connaissez... qui demeure chez vous... qui vous a sans doute +parlé de moi... + +--Oui, c'est Jacques Laurent, répondit Alice avec un calme héroïque. + +Ce nom, dans la bouche de madame de T..., fit frissonner Isidora. + +Elle redevint farouche un instant et plongea son regard dans celui +d'Alice; mais elle ne put pénétrer dans cette âme invincible, et la +courtisane jalouse et soupçonneuse fut trompée par la femme sans +expérience et sans ruse. C'est peut-être la plus grande victoire que la +pudeur ait jamais remportée. + +«Elle ne l'aime pas, je peux tout dire, pensa Isidora, et elle dit tout, +en effet. + +Elle raconta son histoire et celle de Jacques, dans les plus chauds +détails. Elle n'omit des événements de la nuit que les soupçons qu'elle +avait eus sur sa rivale; elle les oublia plutôt qu'elle ne les voulut +celer. Ne les ressentant plus, heureuse d'aimer Alice sans avoir à +lutter contre de mauvais sentiments, elle dévoila, avec son éloquence +animée, ce triste roman qu'elle voyait enfin se dessiner nettement dans +ses souvenirs. Elle confessa même que, sans le vouloir, sans le savoir, +entraînée par un prestige de l'imagination, elle avait exagéré à Jacques +la passion qu'elle avait conservée pour lui; et, quand elle eut fait +cette confession courageuse, elle ajouta: + +«C'est là le dernier trait de ce malheureux caractère que je ne peux +plus gouverner, le plus évident symptôme de cette maladie incurable à +laquelle je succombe. + +«Le besoin d'être aimée m'a fait croire à moi-même que j'aimais +éperdument, et je l'ai affirmé de bonne foi; j'en ai protesté avec +ardeur. + +«Il l'a cru, lui: comment ne l'eût-il pas fait, quand je le croyais +moi-même? + +«Eh bien, j'ai gâté mon roman en voulant le reprendre et le dénouer. Le +premier dénouement, brusqué dans la souffrance, l'avait laissé complet +dans ma pensée. A présent, il me semble qu'il ne vaut guère mieux que +tous les autres, et que le héros ne m'est plus aussi cher. + +«Il me semble que j'ai fait une mauvaise action en voulant prendre +possession de son âme malgré lui. + +«À coup sûr, j'ai manqué à ma fierté habituelle, à mon rôle de femme, en +n'ayant pas la patience d'attendre qu'il se renflammât de lui-même. + +«Quel doux triomphe c'eût été pour moi de voir peu à peu revenir à mes +pieds, en suppliant, cet homme que j'avais si rudement abandonné au plus +fort de sa passion, et qui a dû me maudire tant de fois! Et ne croyez +pas que ce regret soit un pur orgueil de coquette: oh! non. Je ne +demande à inspirer l'amour que pour réussir à y croire ou à le partager. + +«J'ai donc empêché cet amour de renaître en voulant le rallumer +précipitamment. Là encore ma soif maladive m'a fait renverser la coupe +avant de boire, ou, pour employer une comparaison plus vraie, le froid +mortel qui me gagne et m'épouvante m'a forcée à me jeter dans le feu, où +je me suis brûlée sans me réchauffer. + +«Ah! condamnez-moi, noble Alice, et reprochez-moi sans pitié ce désordre +et cette fièvre d'abuser, qui, de mon ancienne vie de courtisane, a +passé jusque dans mes plus purs sentiments; ou plutôt plaignez moi, car +je suis bien cruellement punie! punie par ma raison, que je ne puis +ni reprendre ni détruire; par la délicatesse de mon intelligence, qui +condamne ses propres égarements; par mon orgueil de femme, qui frémit +d'être si souvent compromis par ma vanité de fille. + +«J'étais jalouse, cette nuit.....jalouse, sans savoir de qui!... + +«J'aurais accusé Dieu même de s'être mis contre moi pour m'enlever +l'amour de cet homme! et j'ai cru qu'en le rendant infidèle à sa +nouvelle amante, je le reprendrais; mais je crains de l'avoir perdu +davantage, car c'est bien par là que Dieu devait me châtier. Jacques +ne m'aime plus..., cela est trop évident. Il me plaint encore; il est +capable de me sermonner, de me protéger au besoin, de mettre toute sa +science et toute sa vertu à me sauver. Il est si bon et si généreux! +Mais qu'ai-je besoin d'un prêtre? c'est un amant que je voulais. J'en +retrouve un distrait et sombre... Je ne suis pas aimée. + +«Pour la centième et dernière fois de ma vie, je ne suis pas aimée!... O +mon Dieu! et, alors, comment faire pour que j'aime? + +«Voilà mon coeur, hélas! chère Alice, ce coeur qui agonise et qui ne +peut vous répondre de lui-même. + +--Vous croyez que Jacques ne vous aime pas? dit Alice, plongée tout à +coup dans une méditation étrange; serait-ce possible?... + +Puis elle ajouta, en secouant la tête, comme pour en chasser une idée +importune: + +«Non, ce n'est pas possible, Julie, Jacques est absorbé par une grande +passion, j'en ai la certitude, et, vous seule, pouvez en être l'objet. +Il a trop souffert pour que son premier transport ne soit pas +douloureux. + +«Mais aimez-le, ma pauvre soeur, au nom du ciel, aimez-le, et vous le +sauverez, en vous sauvant vous-même. + +«Oh! ne laissez pas tomber dans la poussière ce poème, ce roman de votre +vie, comme vous l'appelez. Si vous avez jamais rencontré une âme capable +de connaître et d'inspirer de l'amour véritable, c'est celle de Jacques; +je le connais peut-être plus que vous-même, continua-t-elle avec un +calme et mélancolique sourire. Depuis plusieurs mois que je le vois tous +les jours, et que je l'entends expliquer à mon fils les éléments du beau +et du bon, je me suis assurée que c'était un noble caractère et une +noble intelligence. Et puis, ce n'est pas un homme du monde; sa vie est +pure: la solitude, la pauvreté l'ont formé au courage et au renoncement. + +«Il a sur la religion et la morale des idées plus élevées que celles +d'aucun homme que j'aie connu. Ne le craignez pas, acceptez de lui la +lumière de la sagesse, et rendez-lui le feu sacré de l'amour. + +«Vous pouvez encore être heureuse par lui, et lui par vous, Julie; que +votre enthousiasme mutuel ne soit pas une faute et un égarement dans +votre double existence. Vous vous êtes plu, maintenant aimez-vous; et +si cet amour ne peut devenir éternel et partait, faites-le durer assez, +ennoblissez-le assez pour qu'il vous soit salutaire à tous deux et vous +dispose à mieux comprendre l'idéal de l'amour. + +--Et pourquoi donc, Alice, reprit Isidora avec une sorte d'anxiété, ne +garderiez-vous pas ce trésor pour vous-même? Oh! pardonnez moi si mon +langage est trop hardi; mais qui doit connaître l'idéal de l'amour, si +ce n'est une âme comme la vôtre? qui doit mépriser les différences de +rang et de fortune, si ce n'est vous. + +--Il ne s'agit pas de moi, Julie, répondit Alice d'un ton de douceur +sous lequel perçait une solennelle fierté; si je souffrais, je vous +consulterais à mon tour; mais je ne souffre pas de mon repos, et l'heure +d'aimer n'est apparemment pas venue pour moi, puisque je vous supplie +d'aimer noblement le noble Jacques. + +--Vous ne l'aimez pas, je le vois bien, Alice, car il n'est pas d'amour +sans exclusivisme et sans un peu de jalousie. Et pourtant, voyez combien +je vous préfère à toute la terre! J'ai regret maintenant que vous n'ayez +pas envie d'aimer Jacques, tant je serais heureuse de vous faire ce +sacrifice. + +--Qui ne vous coûterait pas beaucoup, hélas! dans ce moment-ci, dit +tristement Alice, puisque vous n'êtes pas sûre de l'aimer! + +--Ah! quand même je l'aimerais comme le premier jour où je le vis, comme +je me figurais l'aimer hier soir! Mais, si vous ordonnez que je l'aime, +Dieu fera ce miracle pour moi. Si mon salut est là, selon vous, je vous +promets, je vous jure de ne point le chercher ailleurs. + +--Oui, jurez-le-moi, Julie! + +--Par quoi jurerai-je? par le nom de ma soeur Alice? Je n'en connais pas +qui me soit plus sacré. + +--Oui, jurez par mon nom de soeur, répondit madame de T... en se levant +pour se retirer et en lui serrant fortement la main. Jurez aussi par +le nom de Félix, à la mémoire duquel vous devez d'aimer un homme qui +respectera dans votre passé la trace de l'affection de mon frère. + +Julie promit, et elles se quittèrent en faisant le projet de se revoir +le lendemain. Alice rentra aussi calme en apparence qu'elle était +sortie, et elle s'enferma chez elle. Au bout d'une heure, elle sonna sa +femme de chambre. + +«Laurette, dit-elle à cette jeune Allemande, je me sens très malade. Je +suis comme prise de fièvre, et je ne comprends pas bien ce que je vois +autour de moi. Ecoute, ma fille, tu m'aimes, et tu sais que je ferais +pour toi ce que tu vas faire pour moi-même. Tu es pieuse, jure-moi sur +ta Bible protestante que si j'ai le délire, tu n'entendras rien, tu ne +retiendras rien. Tu ne rediras à personne, pas même à moi... (et surtout +à moi) les paroles qui pourront m'échapper... + +«N'aie pas peur, ce ne sera peut-être rien; mais enfin il faut tout +prévoir; arme-toi de courage et de dévouement: jure!» + +Laurette jura. + +«Ce n'est pas tout. Jure-moi aussi que tu m'enfermeras si bien, que +personne ne me soupçonnera malade d'autre chose que d'une migraine. Jure +que tu n'appelleras pas le médecin tant que je serai dans le délire, si +j'ai le délire. Jure que tu me laisseras mourir plutôt que de me laisser +trahir un secret que j'ai sur le coeur et que Dieu seul doit connaître.» + +La simple fille jura malgré son épouvante. + +Pâle et consternée, elle déshabilla sa maîtresse qu'un frisson glacial +venait de saisir et dont les dents contractées claquaient déjà avec un +bruit sinistre. + +Alice resta étendue sur son lit, sans mouvement, pendant vingt-quatre +heures. Ses appréhensions ne se réalisèrent pas. Elle n'eut pas de +délire. + +Les âmes habituées à se dompter et à se contenir portent le silence et +le mystère jusque dans le tombeau. + +Alice fut plus en danger de mourir durant cette effroyable crise +nerveuse que Laurette ne put le comprendre. Elle ne faisait pas entendre +une plainte. + +Froide, raide et pâle comme une statue de marbre blanc, les yeux ouverts +et fixes, elle n'avait aucune connaissance, aucun sentiment de sa +situation; si Laurette ne l'eût sentie respirer faiblement, elle +l'eût crue morte: mais comme elle respirait et ne pouvait exprimer sa +souffrance, la bonne Allemande s'imagina parfois qu'elle dormait les +yeux ouverts. + +Heureusement l'affection fait parfois deviner aux êtres les plus simples +ce qui peut nous sauver. Laurette sentant le corps d'Alice si froid et +si contracté, ne songea qu'à la réchauffer, el elle finit par amener une +légère transpiration. Peu à peu Alice revint à elle-même, et le premier +mot qu'elle put articuler, fut pour demander à son humble amie si elle +avait parlé. + +«Hélas! Madame, répondit Laurette, vous en étiez bien empêchée. Voyons +si vous n'avez point la langue coupée ou les dents cassées; car je n'ai +jamais pu vous faire avaler une seule goutte d'eau. + +«Dieu soit loué! votre belle bouche n'a rien de moins, et maintenant que +vous voilà mieux, il vous faut le médecin et du bouillon. + +--Tout ce que tu voudras, Laurette. A présent, j'ai ma tête, je vois +clairement. Je souffre beaucoup, mais je suis en possession de ma +volonté. + +--Embrasse-moi, ma bonne créature, et va te reposer. Envoie-moi mon +fils el les autres femmes. Si je me sens redevenir folle, je le ferai +rappeler bien vite. + +--Eh! Madame, vous n'avez été que trop sage, dit Laurette naïvement. + +Le médecin s'étonna de trouver Alice si faible, et s'émerveilla des +terribles effets de la migraine chez les femmes. + +Vingt-quatre heures après, Alice était levée et prenait du chocolat au +lait d'amandes dans son petit salon, avec son fils, qui la réjouissait +de ses caresses, et qui la regardait de temps en temps en lui disant: + +«Petite mère, pourquoi donc vous êtes toute blanche, toute blanche?» + +Alice avait la pâleur d'un spectre. + +Vingt-quatre heures encore s'écoulèrent avant qu'Alice voulût se montrer +à Jacques Laurent. Les ravages de la douleur et de la volonté étaient +encore visibles sur son visage, mais déjà ils étaient moins effrayants, +et le calme profond qui suit de telles victoires résidait sur son large +front encadré de bandeaux soigneusement lissés par Laurette. + +Ce jour-là à six heures, Jacques, averti que le dîner était servi, entra +dans la salle à manger avec la même préoccupation inquiète que les jours +précédents. Mais en voyant Alice assise sur son fauteuil où l'avait +apportée le vieux Saint-Jean, un cri de joie lui échappa, cri si +profond, si expressif, qu'Alice en tressaillit légèrement. + +«J'ai été assez souffrante, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la +main. Mais ce n'était rien de grave, et me voilà guérie. Je sais que +vous avez veillé sur mon enfant comme l'eût fait sa propre mère. Je ne +vous en remercie pas, Laurent, mais je vous en aime davantage.» + +Pour la première fois, Jacques porta la main d'Alice à ses lèvres; il ne +pouvait parler, il craignait de s'évanouir. + +Pour la première fois aussi, Alice devina qu'elle était aimée. Mais il +était trop tard, et une pareille découverte ne pouvait qu'augmenter sa +souffrance. + +Qu'était-ce donc qu'un amour si différent du sien, un amour compliqué, +flottant, partagé déjà dans le présent et dans le passé, dans l'avenir +peut-être? Toute sa puissance sur le coeur de Jacques s'était donc +réduite, et devait probablement se réduire encore à le rendre infidèle +parfois à un souvenir adoré, à une passion toute puissante dans ses +accès et ses retours! + +Peut-être qu'Alice eût pardonné si elle eût compris qu'elle n'était +point la rivale d'Isidora, mais qu'au contraire Isidora était la sienne +dans le coeur de Jacques; qu'elle n'avait pas causé l'infidélité, mais +que l'infidélité avait été commise contre elle. Mais elle en jugea +autrement, et elle s'était d'ailleurs trop engagée avec Julie pour ne +pas prendre en horreur l'idée de lui disputer son amant. Elle frissonna +comme quelqu'un qui se réveille au bord d'un abîme, et elle fit un +immense effort de courage et de dignité pour s'éloigner à jamais du +danger d'y tomber. Pourtant, chose étrange, mais que toute femme +comprendra, à partir de cet instant ce courage lui parut plus facile. + +Jacques avait ignoré, ainsi que tout le monde, la gravité du mal qu'elle +qualifiait d'indisposition. Il fut effrayé de sa pâleur. Cependant, +comme il n'y avait pas d'autre altération profonde dans ses traits, +comme l'expression en était sereine, plus sereine même qu'à l'ordinaire, +il ne soupçonna pas qu'elle eût été vingt-quatre heures aux prises avec +la mort. Il osa à peine la questionner sur ses souffrances, et quoiqu'il +eût résolu de lui reprocher, au nom de son fils et de ses amis, +l'imprudence qu'elle avait commise en passant toute une nuit à se +promener nu-tête dans le jardin, il ne put jamais avoir cette hardiesse. + +Le souvenir de cette promenade étrange le frappait de respect et +d'une sorte de terreur. Il avait cru découvrir là qu'un grand secret +remplissait la vie de cette femme silencieuse et contenue. + +Mais quelle pouvait être la nature d'un tel secret? Était-ce une douleur +de l'âme ou une souffrance physique soigneusement cachée? Peut-être, +hélas! l'accès d'un mal mortel étouffé avec stoïcisme depuis longtemps. + +Depuis six mois, il remarquait bien qu'Alice pâlissait et maigrissait +d'une manière sensible; mais comme elle ne se plaignait jamais et +paraissait d'une constitution robuste, il n'en avait pas encore pris de +l'inquiétude. Que croire maintenant? Sa veillée solitaire dans une si +profonde absorption était-elle le résultat ou la cause du mal? Quoi que +ce fût, il y avait là dedans quelque chose de solennel et de mystérieux +que Jacques n'osait pas dire avoir surpris. A peine put-il se hasarder à +demander si madame de T.... n'avait pas pris un rhume. + +«Non pas, que je sache, répondit-elle simplement. Ce n'est pas la saison +des rhumes.» Et tout fut dit. + +Jacques ne devait pas savoir qu'il avait assisté au suicide d'une +passion profonde, el qu'il était la cause de ce suicide, l'objet de +cette passion. + +Le repas fini, Alice voulut se lever pour retourner au salon. Mais il y +avait un reste de paralysie dans ses jambes, et il lui fut impossible de +faire un pas. + +Elle pria Jacques d'aller lui chercher un livre dans la chambre de son +fils, et l'enfant ayant suivi son précepteur, elle se fit reporter sur +son fauteuil: elle ne voulait pas que ces deux êtres se doutassent de ce +qu'elle avait souffert. + +«Mon ami, dit-elle à Jacques lorsqu'il fut de retour, nous sommes encore +seuls ce soir. Je ne rouvrirai ma porte que demain. Je veux utiliser +celle soirée en la consacrant à ma belle-soeur, à laquelle j'avais +donné, pour avant-hier, un rendez-vous dans son jardin. + +«J'ai été forcée d'y manquer, et elle doit être inquiète de moi; car +elle a de l'affection pour moi, j'en suis certaine, et, moi, j'en +ai pour elle, beaucoup...mais beaucoup! Vous aviez raison, Jacques, +condamner sans appel est odieux, juger sans connaître est absurde. + +«Madame de S... n'est une femme ordinaire en rien. Je serais heureuse de +la voir maintenant; mais je suis encore un peu faible pour marcher. + +«Voulez-vous avoir l'obligeance d'aller chez elle, de vous informer si +elle est seule, si elle est maîtresse de sa soirée, et, dans ce cas, de +me l'amener? + +«Vous pouvez passer par les jardins. La petite porte est et sera +désormais toujours ouverte.» + +Jacques obéit. Isidora se préparait à monter en voiture pour aller se +promener au bois avec quelques personnes. + +A peine sut-elle l'objet de la mission de Jacques, par un billet écrit +au crayon dans l'antichambre, qu'elle congédia son monde, fit dételer sa +voiture, et jetant son voile sur sa tête, elle s'élança vers lui et prit +son bras avec une vivacité touchante. «Ah! que je vous remercie! lui +dit-elle en courant avec lui, comme une jeune fille, à travers les +jardins. Quelle bonne mission vous remplissez là! Je croyais qu'elle +m'avait déjà oubliée, et je ne vivais plus. + +--Elle a été malade, dit Jacques. + +--Sérieusement; mon Dieu? + +--Je ne pense pas; cependant elle est fort changée. + +Le pressentiment de la vérité traversa l'esprit pénétrant d'Isidora. + +Lorsqu'elle songeait à la conduite d'Alice, elle était près de tout +deviner; mais, lorsqu'elle la voyait, ses soupçons s'évanouissaient. +C'est ce qui lui arriva encore, lorsque Alice la reçut avec un rayon +de bonheur dans les yeux et les bras loyalement ouverts à ses tendres +caresses. L'impétueuse et indomptée Isidora ne pouvait élever sa pensée +jusqu'à comprendre la fermeté patiente d'un tel martyre, la sublime +générosité d'un tel effort. + +Et cependant Isidora n'était pas incapable d'un aussi grand sacrifice; +mais elle l'eût accompli autrement, et l'orage de sa passion vaincue eût +fait trembler la terre sous ses pieds. + +Quel orage pourtant, que celui qui avait passé sur la tête d'Alice! +quelle tempête avait bouleversé tous les éléments de son être durant +cette longue nuit dont le calme avait tant effrayé Jacques! et il n'en +avait pourtant pas coûté la vie à un brin d'herbe. + +Les sanglots d'Alice n'étaient pas sortis de sa poitrine; ses soupirs +n'avaient fait tomber aucune feuille de rose autour d'elle. + +Je ne me suis pas promis d'écrire des événements, mais une histoire +intime. Je ne finirai par aucun coup de théâtre, par aucun fait imprévu. +Alice, Isidora, Jacques, réunis ce soir-là, et souvent depuis, tantôt +dans le petit salon, tantôt sur la terrasse du jardin, tantôt dans la +belle serre aux camélias, se guérirent peu à peu de leurs secrètes +blessures. Isidora fut, chaque jour, plus belle, plus éloquente, plus +vraie, plus rajeunie par un amour senti et partagé. Jacques fut, chaque +jour, plus frappé et plus pénétré de cet amour qu'il avait tant pleuré, +et qui lui revenait, suave et doux comme dans les premiers jours, auprès +de Julie, ardent et fort comme il l'avait été aux heures de l'ivresse +et de la douleur. Elle aima, par reconnaissance d'abord, puis par +entraînement, et, enfin, par enthousiasme; car Julie retrouvait, avec la +confiance, la jeunesse et la puissance de son âme. + +Alice fut le lien entre eus. Elle fut la confidente des dernières +souffrances et des dernières luttes d'Isidora. + +Elle s'attacha à la rendre digne de Jacques, et, sans jamais parler avec +lui de leur amour, elle sut lui faire voir et comprendre quel trésor +était encore intact au fond de cette âme déchirée. Quant á lui, le noble +jeune homme, il le savait bien déjà, puisqu'il avait pu l'aimer alors +qu'elle le méritait moins. Mais il avait conçu un idéal plus parfait de +l'amour et de la femme en voyant Alice. Par quelle fatalité, étant aimé +d'elle, ne put-il jamais le savoir? Et elle, par quel excès de modestie +et de fierté fut-elle trop longtemps aveuglée sur les véritables +sentiments qu'elle lui avait inspirés? Ces deux âmes étaient trop +pudiques et trop naïves, et, disons-le encore une fois, trop éprises +l'une de l'autre, pour se deviner et se posséder. Leur amour n'était, +pas de ce monde; il n'y put trouver place. Une nature toute d'expansion, +d'audace et de flamme s'empara de Jacques: et, ne le plaignez pas, il +n'est point trop malheureux. + +Mais qu'il ignore à jamais le secret d'Alice, car Isidora serait perdue! +Rassurez-vous, il l'ignorera. + +Fiez-vous à la dignité d'une âme comme celle d'Alice. Elle a trop +souffert pour perdre le fruit d'une victoire si chèrement achetée. Et ce +serait bien en vain qu'elle apprendrait maintenant toute la vérité. Le +soir où elle compta, en regardant la pendule, les minutes et les heures +que son amant passait aux pieds d'une rivale, elle s'était fait +ce raisonnement: S'il ne m'aime pas, je ne puis vivre de honte et +d'humiliation: S'il m'aime et qu'il se laisse distraire seulement une +heure, je ne pourrai jamais le lui pardonner. Dans tous les cas, il faut +que je guérisse. + +Ne la trouvez pas trop orgueilleuse. + +A vingt-cinq ans, elle n'avait jamais aimé, et elle s'était fait de +l'amour un idéal divin. Elle ne pouvait pas comprendre les faiblesses, +les entraînements, les défaillances des amours de ce monde. A la voir si +indulgente, si généreuse, si étrangère par conséquent aux passions des +autres, on jurerait qu'elle n'essaiera plus d'aimer. + +Vous me direz que c'est invraisemblable, et qu'on ne peut pas finir si +follement un roman si sérieux. Et si je vous disais qu'Alice est si bien +guérie qu'elle en meurt? vous ne le croiriez pas; personne ne s'en doute +autour d'elle, son médecin moins que personne. + +Cependant elle n'est pas condamnée à mort comme malade, dans ma pensée. + +Isidora a-t-elle donc embrassé dans Jacques son dernier amour? + +Un jour ne peut-il pas venir où celui d'Alice renaîtra de ses cendres? +celui de Jacques est-il éteint ou assoupi? n'y aura-t-il jamais entre +eux une heure d'éloquente explication? + +Qui sait? ces romans-là ne sont jamais absolument terminés. + + +En effet, ce roman ne devait pas finir là, et lorsque nous racontions +ce qu'on vient de lire, nous ne connaissions pas bien les pensées de +Jacques Laurent. Un an plus tard, nous reçûmes de nouvelles confidences, +et les papiers qui tombèrent entre nos mains nous forcent de donner une +troisième partie à son histoire. + + + +TROISIÈME PARTIE. + +Ce manuscrit serait un peu obscur si le lecteur n'était au courant du +double amour qui s'agitait dans le coeur de notre héros. Nous avons +pourtant cru devoir conserver les lettres initiales qu'il avait tracées +en tête de chaque paragraphe, selon que ses pensées le ramenaient à +Isidora, ou l'emportaient vers Alice. + + + +CAHIER Nº 1. + +Je me croyais jadis un grand philosophe, et je n'étais encore qu'un +enfant. Aujourd'hui je voudrais être un homme, et je crains de n'être +qu'un mince philosophe, un _philosopheur_, comme dit Isidora. Et +pourquoi cet invincible besoin de soumettre toutes les émotions de ma +vie à la froide et implacable logique de la vertu? La vertu! ce mot fait +bondir d'indignation la rebelle créature que je ne puis ni croire, ni +convaincre. Monstrueux hyménée que nos âmes n'ont pu et ne pourront +jamais ratifier! Ce sont les fiançailles du plaisir: rien de plus! + +--La vertu! oui, le mot est pédantesque, j'en conviens, quand il n'est +pas naïf. Mon Dieu, vous seul savez pourtant que pour moi c'est un mot +sacré. Non, je n'y attache pas ce risible orgueil qu'elle me suppose +si durement; non, pour aimer et désirer la vertu, je ne me crois pas +supérieur aux autres hommes, puisque, plus j'étudie les lois de la +vérité, plus je me trouve égaré loin de ses chemins, et comme perdu +dans une vie d'illusion et d'erreur. Funeste erreur que celle qui nous +entraîne sans nous aveugler! Illusions déplorables que celles qui nous +laissent entrevoir la réalité derrière un voile trop facile à soulever! + +Et j'écrivais sur la philosophie! et je prétendais composer un traité, +formuler le code d'une société idéale, et proposer aux hommes un nouveau +contrat social!... Eh bien, oui, je prétendais, comme tant d'autres, +instruire et corriger mes semblables, et je n'ai pu ni m'instruire ni me +corriger moi-même. Heureusement mon livre n'a pas été fini; heureusement +il n'a point paru; heureusement je me suis aperçu à temps que je n'avais +pas reçu d'en haut la mission d'enseigner, et que j'avais tout à +apprendre. Je n'ai pas grossi le nombre de ces écoliers superbes, qui, +tout gonflés des leçons de leurs maîtres s'en vont endoctrinant le +siècle, sans porter en eux-mêmes la lumière et la force qu'ils aspirent +à répandre! Cela m'a sauvé d'un ridicule aux yeux d'autrui. Mais, à mes +propres yeux, en suis-je purgé? + +Triste coeur, tu es mécontent de toi-même dans le passé, parce que tu +es honteux de toi-même dans le présent. Et pourtant tu valais mieux, en +effet, alors que tu te croyais meilleur. Tu étais sincère, tu n'avais +rien à combattre; tu aimais le beau avec passion; tu te nourrissais de +contemplations idéales; tu le croyais de la race des fanatiques... Tu ne +te savais pas faible; tu ne savais pas que tu ne savais pas souffrir!... + + + +CAHIER I. + +Et pourquoi n'ai-je pas su souffrir? pourquoi ai-je voulu être heureux +en étant juste? Mon Dieu, suprême sagesse, suprême bonté! vous qui +pardonnez à nos faibles aspirations et qui ne condamnez pas sans retour +vous savez pourtant que je demandais peu de chose sur la terre. Je ne +voulais ni richesses, ni gloire, ni plaisirs, ni puissance: oh! vous le +savez, je ne soupirais pas après les vanités humaines; j'acceptais la +plus humble condition, la plus obscure influence, les privations les +plus austères. + +Quand la misère ployait mon pauvre corps, je ne sentais d'amertume dans +mon coeur que pour la souffrance de mes frères... Tout ce que je me +permettais d'espérer, c'était de trouver dans mon abnégation sa propre +récompense, une âme calme, des pensées toujours pures, une douce joie +dans la pratique du bien... + +Et quand l'amour est venu s'emparer de ma jeunesse, quand une femme +m'est apparue comme le résumé des bienfaits de votre providence, quand +j'ai cru qu'il suffisait d'aimer de toute la puissance de mon être pour +être aimé avec droiture et abandon, il s'est trouvé que cet être si fier +et si beau était maudit, que cette fleur si suave avait un ver rongeur +dans le sein, et que je ne serais aimé d'elle qu'à la condition de +souffrir mortellement. + +Eh bien, mon Dieu, j'ai accepté cela encore! Elle s'est arrachée de mes +bras, et je l'ai perdue sans amertume, sans ressentiment; j'ai consenti +à l'attendre, à la retrouver, et, pendant des années, je l'ai aimée dans +la douleur et dans la pitié, sans certitude... que dis-je? sans espoir +d'être aimé? Et pendant ces sombres et lentes années, abattu, mais non +brisé, triste, mais non irrité, j'élevais mon âme selon mes forces, à +la contemplation des vérités éternelles. Je vivais dans la pureté, +j'essayais de répandre autour de moi l'amour du bien, je ne cherchais la +récompense de mes humbles travaux que dans les charmes enthousiastes +de l'étude. Et puis, lorsque de secrètes douleurs, ignorées de tous, à +peine avouées par moi-même, sont venues me troubler, j'ai refoulé mon +mal bien avant dans ma poitrine, je ne me suis pas plaint, j'ai respecté +le calme sublime d'un autre coeur dont la possession m'eût fait +oublier toute ma pâle et morne existence, en vain immolée à une femme +orgueilleuse et coupable... Cette fois encore j'ai aimé en silence, et +l'indifférence ne m'a pas trouvé plus audacieux et plus vain que n'avait +fait le parjure et l'ingratitude... + + + +CAHIER A. + +Mais je ne veux pas me rappeler cela... cela doit être comme n'existant +pas, et mes yeux ne liront point ici ce nom que ma main n'a jamais osé +tracer... Je goûtais, d'ailleurs, dans ce mystère de mes pensées, une +sorte de volupté navrante. Je sacrifiais mes agitations au repos d'une +âme sublime. + + + +CAHIER A. + +Toujours ce souvenir secret, toujours ce voeu étouffé!... Écartons-le à +jamais! mon âme n'est plus un sanctuaire digne de le contenir; elle est +trop troublée, trop endolorie. Il faut un lac aussi pur que le ciel pour +refléter la figure d'un ange. + + + +CAHIER IV. + +Quand j'ai retrouvé cette femme terrible et funeste, qui avait eu mes +premiers transports, je ne l'aimais plus. Hélas! non. Je chercherais +vainement à vous tromper, ô vérité incréée! Je ne l'aimais plus, je +ne la désirais plus; son apparition a été pour moi comme un châtiment +céleste pour des fautes que je n'ai pourtant pas conscience d'avoir +commises. Elle a cru m'aimer encore, elle croit m'avoir toujours aimé, +elle veut que je l'aime; elle le dit, du moins, elle se le persuade +peut-être, et elle me le persuade à moi-même. Ma destinée bizarre la +jette dans ma vie comme un devoir, et je l'accepte. Ne dit-elle pas que +si je l'abandonne elle est perdue, rendue à l'égarement du vice, au mal +du désespoir? Et à voir comme cette belle âme est agitée, je ne saurais +douter des périls qui la menacent si je ne lui sers pas d'égide!... Eh +bien, mon Dieu, faites donc que dans l'accomplissement d'un devoir il y +ait une joie, un repos, du moins, quelque chose qui nous donne la force +de persévérer et qui nous avertisse que vous êtes content de nous! +_Malheureux humains que nous sommes!_[3] si nous sentions cela, du +moins! si nos pensées pouvaient s'élever assez par l'exaltation de la +prière, pour arracher à la vérité éternelle un reflet de sa clarté, un +rayon de sa chaleur, une étincelle de sa vie! Mais nous ne savons rien! +nous nous traînons dans les ténèbres, incertains si c'est le mal ou le +bien qui s'accomplit en nous et par nous. Nous n'avons pas plus tôt +renoncé à un objet de nos désirs, que l'objet du sacrifice nous semble +celui qu'il aurait fallu sacrifier. Nous nous dépouillons pour donner, +et la main qui nous implorait se ferme et nous repousse. Nous arrosons +de nos pleurs une terre qui promettait des fleurs et des fruits; elle se +sèche et produit des ronces! Épouvantés, nous nous laissons déchirer par +ses épines, et nous nous demandons s'il faut la maudire ou l'arroser de +notre sang jusqu'à ce qu'il n'en reste plus! Sombre image de la parabole +du bon grain! 0 semeurs opiniâtres et inutiles que nous sommes! Les +rochers se dressent dans le désert, et nous tombons épuisés avant la fin +du jour! + +[Note 3: On sait que c'est le premier vers du fameux quatrain de +J.J. Rousseau,] + + + +CAHIER A. + +Pourquoi donc sa vie semble-t-elle s'épuiser comme une coupe que le +soleil pompe et dessèche, sans qu'il s'en soit répandu une seule goutte +au dehors? Mais silence, ô mon coeur! ce n'est pas pour elle que tu +dois souffrir; ton martyre lui est étranger, inutile... Il lui serait +indifférent, sans doute... C'est pour une autre que tu dois saigner sans +relâche. Oh! qu'il serait doux de souffrir pour sauver ce qu'on aime! + + + +CAHIER I. + +Souffrir pour sauver ce qu'on n'aime plus... oh! c'est un martyre que +les victimes des religions d'autrefois n'ont pas connu, et qu'elles +n'auraient pas compris. Leur immolation avait un but, un résultat clair +et vivifiant comme le soleil; et moi je souffre dans la nuit lugubre, +seul avec moi-même, auprès d'un être qui ne me comprend pas, ou qui +peut-être me comprend trop. Pourquoi, mon Dieu, n'avez-vous pas fait +notre coeur assez généreux ou assez soumis pour qu'il pût s'attacher +avec passion aux objets de notre dévouement? Vous avez fait le coeur de +la mère inépuisable et sublime en ce genre; et j'ai cru que je pourrais +aimer une femme comme la mère aime son enfant, sans s'inquiéter de +donner mille fois plus qu'elle ne reçoit; sans chercher d'autre +récompense que le bien qu'il doit retirer de son amour? + +L'amour! c'est un mot générique, et qui embrasse tant de sentiments +divers! L'amour divin, l'amour maternel, l'amour conjugal, l'amour de +soi-même, tout cela n'est point l'amour de l'amant pour sa maîtresse. +Hélas! si j'osais encore me croire philosophe, je tâcherais de me +définir à moi-même ce sentiment que je porte en moi pour mon supplice et +qui n'a jamais été satisfait. O éternelle aspiration, désir de l'âme et +de l'esprit, que la volupté ne fait qu'exciter en vain! Tous les hommes +sont-ils donc maudits comme moi? sont-ils donc condamnés à posséder une +femme qu'ils voudraient voir transformée en une autre femme? Est-ce la +femme qu'on ne possède pas, qui, seule, peut revêtir à nos yeux ces +attraits qui dévorent l'imagination! Est-ce la jouissance d'un bien réel +qui nous rassassie et nous rend ingrats? + + + +CAHIER A. + +Comme _elle_ est pâle! comme sa démarche est lente et affaissée! Quel +mal inconnu ronge donc ainsi cette fleur sans tache? Oh! du moins c'est +une noble passion, c'est un chaste souvenir ou un désir céleste; c'est +le besoin inassouvi de l'idéal et non le dégoût impie et insolent des +joies de la terre. Tu n'as abusé de rien, _toi_! tu mériterais le +bonheur. Quel est donc l'insensé qui ne l'a pas compris, ou l'infâme +qui te le refuse? Si je le connaissais, j'irais le chercher au bout du +monde, pour l'amener à tes pieds ou pour le tuer!... Je suis fou!... Et +toi, tu es si calme! + + + +CAHIER I. + +I.--Non, je ne suis pas de ces êtres stupides et orgueilleux qui se +lassent du bonheur. Si j'avais le bonheur, je le savourerais comme +jamais homme ne l'a savouré. Je ne me défends pas d'aimer. Je livre mon +être et ma vie à quelqu'un qui ne veut pas ou ne peut pas s'en emparer: +voilà tout. L'amour est un échange d'abandon et de délices; c'est +quelque chose de si surnaturel et de si divin, qu'il faut une +réciprocité complète, une fusion intime des deux âmes; c'est une trinité +entre Dieu, l'homme et la femme. Que Dieu en soit absent, il ne reste +plus que deux mortels aveugles et misérables, qui luttent en vain +pour entretenir le feu sacré, et qui l'éteignent en se le disputant, +influence divine, ce n'est, pas moi qui t'ai chassée du sanctuaire! +c'est _elle_, c'est son orgueil insatiable; c'est son inquiétude +jalouse, qui t'éloignent sans cesse. + + + +CAHIER A. + +Oh! si tu pouvais me donner un jour, une heure, du calme divin que ton +âme renferme, et que reflète ton front pâle, je serais dédommagé de +toute ma vie de rêves dévorants et de tourments ignorés. + +Le calme! sans doute, tu ne peux ou ne veux pas donner autre chose. + +D'où vient que ton amitié ne me l'a pas donné? Il est des pensées +terribles dont l'ivresse n'oserait s'élever jusqu'à toi. Mais, si l'on +pouvait s'asseoir à tes pieds, plonger, sans frémir, dans ton regard, +respirer une heure, sans témoins opportuns et sans crainte de +t'offenser, l'air qui t'environne... serait-ce trop demander à Dieu? et +n'ai-je pas assez souffert pour qu'il me soit permis de me représenter +une si respectueuse et si enivrante volupté? + + + +CAHIER I. + +Non, l'amour ne peut pas être l'infatigable exercice de l'indulgence +et de la compassion. Dieu n'a pas voulu que la plus chère espérance de +l'homme vint aboutir à l'abjuration de toute espérance. Philosophes +austères moralistes sans pitié, vous mentez si vous prétendez que +l'amour n'a que des devoirs à remplir et point de joies pures à exiger. +Et vous autres, sceptiques matérialistes qui prétendez que le plaisir +est tout, et qu'on peut adorer ce qu'on n'admire pas, vous mentez encore +plus. Vous mentez tous, aucun de vous n'aima jamais. Je ne peux pas +aimer sans bonheur, et je ne veux pas de plaisirs sans amour. Elle a +raison, elle qui devine ma soif et les tourments de mon âme! elle sent, +elle sait que je ne l'aime pas comme elle veut être aimée, comme elle ne +peut pas aimer elle-même. Ambitieuse effrénée, qui veut qu'on lui donne +ce qu'elle n'a plus, et qu'on l'adore comme une divinité quand elle ne +croit plus elle-même!... O malheureuse, malheureuse entre toutes les +femmes, pourquoi faut-il que tu sois à jamais punie des erreurs qui +t'ont brisée et du mal que tu détestes! + + + +CAHIER A. + +Et vous, qui n'aimez pas, qui n'avez peut-être jamais aimé, qui semblez +vouloir n'aimer jamais, quelle pensée d'ineffable mélancolie peut +donc vous tenir lieu de ce qui n'est pas, et vous préserver de ce qui +pourrait être? Mais qui donc saura jamais... + + +Ici le journal de Jacques Laurent paraît avoir été brusquement +abandonné; nous en avons vainement cherché la suite. Une lettre +d'Isidora, datée de trois mois plus tard, nous explique cette +interruption. + + + +LETTRE PREMIÈRE. + +ISIDORA A MADAME DE T... + +«Alice, revenez à Paris, ou rappelez auprès de vous le précepteur de +votre fils. Ses vacances ont duré assez longtemps, et Félix ne peut se +passer des leçons de son ami. Quant à vous, ma soeur, cette solitude +vous tuera. Je ne crois pas à ce que vous m'écrivez de votre santé et de +votre tranquillité d'esprit. Moi, je pars, ma belle et chère Alice; je +quitte la France, je quitte à jamais Jacques Laurent. Lisez ces papiers +que je vous envoie et que je lui ai dérobés à son insu. Sachez donc +enfin que c'est vous qu'il aime; efforcez-vous de le guérir ou de +le payer de retour. Je sais que son coeur généreux va s'effrayer et +s'affliger pour moi de mon sacrifice. Je sais qu'il va me regretter, car +s'il n'a pas d'amour pour moi, il me porte du moins une amitié tendre, +un intérêt immense. Mais que vous l'aimiez ou non, pourvu qu'il vous +voie, pourvu qu'il vive près de vous, je crois qu'il sera bientôt +consolé. + +Et puis il faut vous avouer que je l'ai rendu cruellement malheureux. +Vous vous étiez trompée, noble Alice! nous ne pouvions pas associer des +caractères et des existences si opposées. Voilà près d'une année que +nous luttons en vain pour accepter ces différences. L'union d'un esprit +austère avec une âme bouleversée par les tempêtes était un essai +impossible. C'est une femme comme vous que Jacques devait aimer, et moi +j'aurais dû le comprendre dès le premier jour où je vous ai vue. + +Je vous ferai ma confession entière. Depuis trois mois que j'ai surpris +et comme volé le secret de Jacques, j'ai mis tout en oeuvre pour le +détacher de vous. Excepté de lui dire du mal de vous, ce qui m'eût été +impossible, j'ai tout tenté pour vaincre l'obstacle, pour triompher +de la passion que vous lui inspirez, et qui me causait une jalousie +effrénée. Cette ambition avait réveillé mon amour, qui commençait à +périr de fatigue et de souffrance; je suis redevenue coquette, habile, +tour à tour humble et emportée, boudeuse et soumise, ardente et +dédaigneuse. Rien ne m'a réussi; votre absence lui avait ôté, je crois, +jusqu'au sentiment de la vie. Il n'était plus auprès de moi qu'une +victime du dévouement qu'il s'était imposée, et je suis presque certaine +que, sans la crainte de vous sembler coupable et d'être blâmé par vous, +son courage ne se serait pas soutenu. Mais je suis sûre aussi que, pour +conquérir votre estime, il eût fait le sacrifice de sa vie entière, et +qu'en souffrant mille tortures, il ne se serait jamais détaché de moi. + +[Illustration 09.png: Petite mère, pourquoi vous êtes toute blanche?] + +«Eh bien, ne soyez pas effrayée de ma résolution, Alice! je la prends +enfin avec calme. Hier encore, Jacques, plus pâle qu'un spectre, plus +beau qu'un saint, me jurait qu'il ne me quitterait jamais, qu'il ne me +manquerait jamais de parole. En voyant tant d'abnégation et de vertu, +j'ai été prise tout à coup d'un accès de courage et de désintéressement, +et je lui ai dit à jamais adieu dans mon coeur. Je vous écris de ma +première station, station sur la route d'Italie, et probablement il +ignore encore, à l'heure qu'il est, que j'ai quitté Paris et brisé sa +chaîne! Voyez combien je suis guérie! Je désire qu'il l'apprenne avec +joie, et la seule tristesse que j'éprouve, c'est la crainte de lui +laisser quelque regret. + +«Pourquoi donc tardons-nous tant à faire ce qui est juste et bon? Quelle +fausse idée nous attachons à l'importance de nos sacrifices et à la +difficulté de notre courage! Il y a plus d'un an que je regarde comme +une angoisse mortelle le détachement que je porte aujourd'hui dans mon +coeur avec une sorte de volupté. Je ne savais pas que la conscience d'un +devoir accompli pouvait offrir tant de consolation. Ma naïveté à cet +égard doit vous faire sourire. Hélas! c'est apparemment la première fois +que je cède à un bon mouvement sans arrière-pensée. Puissé-je tirer de +cette première et grande expérience la force d'abjurer dans l'avenir mon +aveugle et impérieuse personnalité! + +«Pourquoi ne m'avez-vous pas aidée, chère Alice, à entrer dans cette +voie? Ah! si vous aviez aimé Jacques, avec quel enthousiasme je l'aurais +rendu à la liberté!... Et pourtant, hier encore, je luttais contre +vous... mais c'est que vous ne l'aimez pas... Pourtant, que sais-je? +votre langueur, votre mélancolie, cachent peut-être le même secret.... +Pardonnez-moi, je n'en dirai pas davantage, je vous respecte désormais +au point de vous craindre. Voyez à quel point vous m'êtes sacrée! La +passion de Jacques pour vous était, pour moi, comme un reflet de votre +image dans son âme, et, quoique je fusse en possession de son secret, +jamais je n'ai osé le lui dire, jamais je n'ai osé vous combattre +ouvertement et vous nommer à lui. + +«Revoyez-le sans crainte et sans confusion. Il croit que le vieux +Saint-Jean a brûlé son journal par mégarde. Il ne se doutera jamais que +sa confession est entre vos mains. Ah! c'est la confession d'un ange. +Quel noble sentiment, Alice! quelle ferveur mystérieuse, quel pieux +respect! n'en serez-vous pas touchée quelque jour? J'aurais donné, moi, +dix ans de jeunesse et de beauté pour être aimée ainsi, eussé-je dû ne +l'apprendre jamais de sa bouche, et n'en recevoir même jamais un baiser +furtif sur le bord de mon vêtement! + +«C'en est fait! je n'inspirerai jamais cette flamme sainte que j'ai +follement rêvée. Autrefois je m'indignais contre mon sort, j'accusais le +coeur de l'homme d'injustice, d'orgueil et de cruauté; mais j'ai bien +changé depuis un an! Si quelque jour vous parlez de moi librement avec +Jacques, dites-lui de ne pas se reprocher mes souffrances; elles m'ont +été salutaires, elles ont porté leurs fruits amers et fortifiants. J'ai +reconnu enfin qu'il n'était pas au pouvoir du coeur le plus généreux et +le plus sublime de donner toute sa flamme à un être troublé et malade +comme moi.....J'ai reconnu le sceau de la justice divine et le prix +de la vertu... la vertu que j'ai tant haïe et blasphémée dans mes +désespoirs! Où seraient donc le bien et le mal ici-bas, si les coeurs +coupables pouvaient être récompensés dès cette vie, et s'il n'y avait +pas d'inévitables expiations! Ah! cette parole est vraie: _Tu seras puni +par où tu as péché!_ Cela est vrai pour toutes les erreurs, pour toutes +les folles passions de l'humanité. Ceux qui ont abusé des bienfaits de +Dieu ne le trouveront plus et seront condamnés à le chercher sans cesse! +La femme sans frein et sans retenue mourra consumée par le rêve d'une +passion qu'elle n'inspirera jamais. + +«Et pourtant l'Evangile nous montre les ouvriers de la dernière heure du +jour récompensés comme ceux de la première...; mais le maître qui paie +ainsi, c'est Dieu. Il n'est pas au pouvoir de l'homme de tout donner en +échange de peu. Si l'ouvrier tardif et lâche avait le droit d'exiger +une part complète, celui qui rétribue serait frustré, et c'est en amour +surtout que l'égalité a besoin d'être respectée comme l'amour même; car +l'amour est aussi beau que la vertu, ou plutôt la vertu, c'est l'amour. +Il impose les plus grands devoirs, et ces devoirs-là, partagés +également, sont les plus vives jouissances. Celui qui croit pouvoir +mériter seul, présume trop de lui-même; celui qui se croit dispensé de +mériter, ne recueille rien. + +«C'est en Dieu seul que je me réfugie, ses trésors à lui sont +inépuisables. Si le catholicisme n'était pas une fausse doctrine +pour les hommes d'aujourd'hui, je sens que je me ferais carmélite ou +trappiste à l'heure qu'il est; mais le Dieu des nonnes est encore un +homme, une sorte d'égal, un jaloux, un amant; le Dieu qui peut me +sauver, c'est celui qui ne punit pas sans retour. Il me semble que +j'ai assez expié, et que je mérite d'entrer dans le repos des justes, +c'est-à-dire de ne plus connaître les passions. + +«Mais vous, Alice, vous avez droit à la coupe de la vie, vous vous en +êtes trop abstenue; pourquoi donc craindriez-vous d'y porter vos lèvres +pures? il est impossible qu'il y ait une goutte de fiel pour vous... +Je n'ose nommer Jacques, et pourtant, ma belle sainte, je ne puis +m'empêcher de rêver que quelque jour... un beau soir d'été plutôt, +Jacques vous surprendra à la campagne, lisant ce paragraphe écrit de sa +main: «Si l'on pouvait s'asseoir à tes pieds!...» + +«Quand vous m'écrirez que ce moment est venu, je reviendrai près de +vous, j'y reviendrai calme et purifiée; et, à mon tour, Alice, je +goûterai ce bonheur d'avoir fait des heureux, que vous vouliez garder +pour vous seule! + +«ISIDORA.» + +La lettre qui suit est de dix ans postérieurs à celle qu'on vient de +lire. + + + +LETTRE DEUXIÈME. + +ISIDORA A MADAME DE T... + +Non, je ne suis pas malheureuse. J'ai accompli pour vous, Alice, un +sacrifice que je croyais bien grand alors... + +Pardonnez-moi si je vous dis aujourd'hui que, dans mes souvenirs, ce +grand acte de courage me paraît chaque jour moins sublime, et qu'enfin +j'arrive à me trouver assez peu héroïque... Que Jacques me pardonne de +parler ainsi! Et vous surtout, ma soeur chérie, pardonnez-moi de ne pas +le pleurer... Il n'y a rien d'injurieux pour lui dans le calme avec +lequel je puis parler à présent d'un sujet jadis si brûlant, et naguère +encore si délicat. Ce n'est pas de Jacques que je suis guérie, c'est +de l'amour! Oui, vraiment, j'en suis guérie à jamais, Alice, et, pour +m'avoir fait cette grâce, Dieu a été trop bon pour moi, il m'a trop +largement récompensée d'un moment de force. + +Je vous dis cela ce soir, au bord du plus beau lac de la terre, par +un coucher de soleil splendide, sous le ciel de la paisible et riante +Lombardie, et je parle ainsi dans la sincérité de mon coeur. + +Il me semble, tant je suis tranquille, que je ne puis plus souffrir.... +Peut-être si le ciel était orageux, l'air âcre, et que le paysage, au +lieu de l'églogue des prairies bordant de fleurs des flots placides, +m'offrît le drame d'un volcan qui gronde et d'une nature qui +menace... peut-être mon âme serait-elle moins sereine, peut-être vous +exprimerais-je le vide délicieux de mon âme en des termes plus résignés +que triomphants.... Je ne sais, je n'ose chanter victoire, dans la +crainte de tomber dans le péché d'orgueil et d'en être punie; mais il +est certain que, depuis quelques mois, depuis ma dernière lettre, je +ressens une joie intérieure qui me semble durable et profonde. + +A quoi l'attribuerai-je? Sera-ce simplement à cet inappréciable bienfait +du repos dont je ne me souvenais plus d'avoir joui? peut-être! O bonheur +des âmes blessées et fatiguées, que tu es humble et modeste! tu te +contentes de ne pas souffrir, tu ne demandes rien que l'absence d'un +excès de souffrance; tu te replies sur toi-même, comme une pauvre plante +qui, après l'orage, n'a besoin que d'un grain de sable et d'une goutte +d'eau; bien juste de quoi ne pas mourir et se sentir faiblement +vivre.... le plus faiblement possible! + +Pas de funestes présages, Alice! ne croyez pas me consoler et m'égayer +en me disant que je suis encore jeune et que j'aimerai encore! Non, je +ne suis plus jeune! si mes traits disent le contraire, ils mentent. +C'est dans l'âme que les années marquent leur passage et laissent leur +empreinte; c'est notre coeur, c'est notre imagination qui vieillissent +promptement ou résistent avec vaillance. + +--... Je relis ce que je vous écrivais tout à l'heure, aux dernières +clartés d'un soleil mourant; on m'apporte une lampe, je m'éloigne de la +fenêtre... + +Mes idées prennent un autre cours. + +Pourquoi confondais-je le coeur avec l'imagination? Dans la jeunesse, +c'est peut-être une seule et même chose; mais, en vieillissant, les +éléments de notre être deviennent plus distincts. Les sens s'éteignent +d'un côté, le cerveau de l'autre; mais le coeur est-il donc condamné à +mourir avec eux? Oh non! grâce à la divine bonté de la Providence, la +meilleure partie de nous-même survit à la plus fragile, et il arrive +qu'on se trouve heureux de vieillir. 0 mystère sublime! Vraiment la vie +est meilleure qu'on ne croit! L'injuste et superbe jeunesse recule avec +effroi devant la pensée d'une transformation qui lui semble pire que la +mort, mais qui est peut-être l'heure la plus pure et la plus sereine de +notre pénible carrière. + +Avec quelle terreur j'avais toujours pensé à la vieillesse! Dans la +fleur de ma jeunesse, je n'y croyais pas. «Moi, vieillir! me disais-je +en me contemplant: devenir grasse, lourde, désagréable à voir! Non, +c'est impossible, cela n'arrivera pas. Je mourrai auparavant; ou bien, +quand je me sentirai décliner, quand une femme me regardera sans envie, +et un homme sans désir, je me tuerai!» + +Il n'y a pas longtemps encore qu'en consultant mon miroir, ce conseiller +sévère, sur lequel les hommes ont dit et écrit tant de lieux communs +satiriques, je m'effrayais d'une ride naissante et de quelques cheveux +qui blanchissaient; nais, tout d'un coup, j'en ai pris mon parti, je +n'ai même plus songé à m'assurer des ravages du temps, et, le jour où +je me suis dit que j'étais vieille, je me suis trouvée jeune pour une +vieille. Et puis, je crois que, précisément, toutes ces railleries de +l'autre sexe, à propos des beautés qui s'en vont et qui se pleurent, +m'ont donné un accès de fierté victorieuse. J'ai compris profondément +cette ingratitude des hommes qui, après avoir adulé notre puissance, +l'insulte et la raille dès qu'elle nous échappe. Et j'ai trouvé qu'il +fallait être bien avilie pour regretter ce vain hommage dont la fumée +dure si peu. Enfin, raison ou lassitude, je me sens réconciliée avec la +_vieille femme_. + +La vieille femme! Eh bien, oui, c'est une autre femme, un autre _moi_ +qui commence, et dont je n'ai pas encore à me plaindre. Celle-là est +innocente de mes erreurs passées; elles les ignore parce qu'elle ne les +comprend plus, et qu'elle se sent incapable de les imiter. Elle est +douce, patiente et juste, autant que l'autre était irritable, exigeante +et rude. Elle est redevenue simple et quasi naïve, comme un enfant, +depuis qu'elle n'a plus souci de vaincre et de dominer. + +Elle répare tout le mal que l'autre a fait, et, par-dessus le marché, +elle lui pardonne ce que l'autre, agitée de remords, ne pouvait plus se +pardonner à elle-même. La jeune tremblait toujours de retomber dans le +mal, elle le sentait sous ses pieds et n'osait faire un pas. La vieille +marche en liberté et sans craindre les chutes, car rien ne l'attire plus +vers les précipices. + +Ne croyez pourtant pas, mes amis, que je vais me composer un rôle, +une figure, un costume, un esprit de circonstance. Il y a un genre de +coquetterie que je déteste plus que la pire coquetterie des jeunes +femmes, c'est celle des vieilles, Je veux parler de ces ex-beautés qui +se réfugient dans la grâce, dans l'esprit, dans l'aménité caressante. Je +connais ici une marquise de soixante ans dont l'éternel sourire et la +banale bienveillance me font l'effet d'une prostitution de l'âme. + +Certes c'est là une grande comédienne et qui dissimule bien ses regrets. +Elle affecte d'aimer les jeunes gens des deux sexes d'une tendre +affection, d'être là maman à tout le monde, de faire tous les frais de +gaieté des réunions, d'amener des rencontres, de nouer des mariages, de +se rendre indispensable en recevant toutes les confidences, en rendant +mille petits services: et, au fond du coeur, cette excellente femme est +plus sèche et plus égoïste qu'on ne pense. Elle fait toutes choses en +vue d'elle-même et du rôle qu'elle s'est imposé. Elle n'a pas pu rompre +avec le succès, et elle poursuit sa carrière de reine des coeurs sous +une forme nouvelle. Elle est jalouse de quiconque fait quelque bien, +et j'ai failli être brouillée avec elle pour avoir adopté Agathe. Elle +voulait l'accaparer, en faire l'ornement de son salon, frapper les +esprits par la production au grand jour de cette modeste fille, pour +arriver à la marier sottement à quelque vieux patricien, ex-comparse +dans son cortège d'adorateurs. Elle eût trouvé moyen de faire grana +bruit avec cela, et d'abandonner la pauvrette, comme elle a fait de tant +d'autres, quand elles ont eu assez brillé près d'elle, à son profit. + +Non, non, jamais je n'imiterai cette marquise, et quand, d'un air +doucereusement cruel, elle m'honore de ses avis et me cite son propre +exemple pour m'engager à vieillir agréablement, je me détourne pour +ne pas respirer son souffle glacé. Oh! je ne prendrai pas votre petit +sentier parfumé de roses fanées, ma charmante vieille! Je suis vieille +tout de bon, je le sens, je m'en réjouis, J'en triomphe tranquillement +au fond de l'âme. Je n'ai pas besoin déjouer votre comédie. Je n'aime +plus les hommes, moi! Je n'ai plus besoin de leurs louanges, j'en ai eu +assez, et je sais ce qu'elles valent. Je trouve la vieillesse bonne et +acceptable, mais elle m'arrive sérieuse et recueillie, non folâtre et +remuante. J'ai encore du coeur, et je veux conserver ce bon reste en ne +le gaspillant pas dans de feintes amitiés. + +Pardonnez-moi une métaphore qui me vient. Je me figure la jeunesse comme +un admirable paysage des Alpes. Tout y est puissant, grandiose, heurté. +À côté d'une verdure étincelante, un bloc de pâles neiges et de glaces +aiguës a coulé dans le vallon, et les fleurs qui viennent d'éclore là, +meurent au sein de l'été, frappées au coeur par une gelée soudaine et +intempestive. Des roches formidables pendent sur de ravissantes oasis et +les menacent incessamment. De limpides ruisseaux coulent silencieusement +sur la mousse; puis, tout à coup, le torrent furieux qu'ils rencontrent, +les emporte avec lui et les précipite avec fracas dans de mystérieux +abîmes. La clochette des troupeaux et le chant du pâtre sont interrompus +par le tonnerre de la cascade ou celui de l'avalanche: partout le +précipice est au bord du sentier fleuri, le vertige et le danger +accompagnent tous les pas du voyageur, que les beautés incomparables du +site enivrent et entraînent. Une nature si sublime est sans cesse +aux prises avec d'effroyables cataclysmes; ici le glacier ouvre ses +terribles flancs de saphir et engloutit l'homme qui passe; là les +montagnes s'écroulent, comblent le lac et la plaine, et, de tout ce qui +souriait ou respirait hier à leurs pieds, il ne reste plus ni trace ni +souvenir aujourd'hui... Oui, c'est là l'image de la jeunesse, de ses +forces déréglées, de ses bonheurs enivrants, de ses impétueux orages, +de ses désespoirs mortels, de ses combats, et de toute cette violente +destruction d'elle-même qu'enfante l'excès de sa vie. + +Mais la vieillesse! je me la figure comme un vaste et beau jardin bien +planté, bien uni, bien noble à l'ancienne mode... un peu froid d'aspect, +quoique situé à l'abri des coups de vent. C'est encore assez grand pour +qu'on y essaie une longue promenade, mais on aperçoit les limites au +bout des belles allées droites, et il n'y a point là de sentiers sinueux +pour s'égarer. + +On y voit encore des fleurs; mais elles sont cultivées et soignées, car +le sol ne les produit point sans les secours de la science et du goût. + +Tout y est d'un style simple et sévère, point de statues immodestes, +point de groupes lascifs. On ne s'y poursuit plus les uns les autres +pour s'étreindre et pour lutter: on s'y rencontre, on s'y salue, on s'y +serre la main sans rancune et sans regret. On n'y rougit point, car on +a tout expié en passant le seuil de cette noble prison dont on ne doit +plus sortir; et l'on s'y promène ou l'on s'y repose, consolé et purifié, +jouissant des tièdes bienfaits d'un soleil d'automne. Si, du haut de la +terrasse abritée, le regard plonge dans la région terrible et magnifique +où s'agite la jeunesse, on se souvient d'y avoir été, et on comprend +ce qui se passe là d'admirable et d'insensé; mais malheur à qui veut +y redescendre et y courir: car les railleries ou les malédictions l'y +attendent! Il n'est permis aux hôtes du jardin que d'étendre les mains +vers ceux qui dansent sur les abîmes, pour tâcher de les avertir; et +encore, cela ne sert-il pas à grand'chose, car on ne s'entend pas de si +loin. + +Voilà mon apologue. Passez-m'en la fantaisie, je me sens plus à l'aise +depuis que je me suis planté ce jardin. + +Mais c'est bien assez philosopher et rêver, Il faut que je vous parle +d'Agathe, de cette pauvre orpheline que j'ai adoptée, qui entrait chez +moi comme femme de chambre, et dont j'ai fait ma fille, ni plus ni +moins. + +Je vous ai déjà dit qu'elle était fille d'un pauvre artiste qui l'avait +fort bien élevée, mais qui, en mourant, l'avait laissée dans le plus +complet abandon, dans la plus profonde misère. + +Je n'avais jamais songé à adopter un enfant, je n'avais jamais regretté +de n'en point avoir. + +Il ne me semblait point que j'eusse le coeur maternel, et peut-être +eusse-je manqué de tendresse ou de patience pour soigner un petit +enfant; Lorsque cette Agathe est entrée chez moi, j'étais à cent lieues +de prévoir que je me prendrais pour elle d'une incroyable affection. +Je fus frappée de sa jolie figure, de son air modeste, de son accent +distingué, et je me promis d'en faire une heureuse soubrette, libre +autant que possible, et traitée avec bienveillance. + +Puis, au bout de quelque temps, en courant avec elle, je découvris un +trésor de raison, de droiture et de bonté; et bientôt, je la retirai de +l'office pour la faire asseoir à mes cotés, non comme une demoiselle de +compagnie, mais comme la fille de mon coeur et de mon choix. + +Pourtant si vous nous voyiez ensemble, vous seriez surprise, chère +Alice, de l'apparente froideur de notre affection; du moins, vous +nous trouveriez bien graves, et vous vous demanderiez si nous sommes +heureuses l'une par l'autre. + +Il faut donc que je vous explique ce qui se passe entre nous. + +Dès le principe, j'ai examiné attentivement Agathe, je l'ai +même beaucoup interrogée. J'ai retiré de cet examen et de ces +interrogatoires, la certitude que c'était là un ange de pureté, et en +même temps une âme assez forte: un caractère absolument différent du +mien, à la fois plus humble et plus fier, étranger par nature aux +passions qui m'ont bouleversée, difficile, impossible peut-être à +égarer, prudente et réfléchie, non par sécheresse et calcul personnel, +mais par instinct de dignité et par amour du vrai. + +La docilité semblait être sa qualité dominante, lorsque je lui +commandais en qualité de maîtresse. Mais en l'observant, je vis bientôt +que cette docilité n'était qu'une muette adhésion à la règle qu'elle +acceptait: l'amour de l'ordre, et surtout une noble fierté qui +voulait se soustraire par l'exactitude rigoureuse à l'humiliation du +commandement. C'était cela bien plutôt qu'une soumission aveugle et +servile pour ma personne. Le silence profond qui protégeait ce caractère +grave et recueilli m'empêchait de savoir si les passions généreuses +pourraient y fermenter, si la haine de l'injustice et le mépris de la +stupidité seraient capables d'en troubler la paix. + +A présent encore, quoique j'aie lu aussi avant dans son coeur +qu'elle-même, quoique je sache bien qu'elle adore la bonté, j'ignore si +elle peut haïr la méchanceté Peut-être qu'il y a là trop de force pour +que l'indignation s'y soulève, pour que le dédain y pénètre. Étonnement +et pitié, voilà, ce me semble, toute l'altération que cette sérénité +pourrait subir. + +Agathe a vécu dans le travail et la retraite, sans rien savoir, sans +rien deviner du monde, sans rien désirer de lui, sans songer qu'elle pût +jamais sortir de l'obscurité qu'elle aime, non-seulement par habitude, +mais par instinct. Elle ne connaît pas l'amour, elle en pressent encore +si peu les approches, que je me demande avec terreur si elle est +capable d'aimer, et si elle n'est pas trop parfaite pour ne pas rester +insensible. + +Et pourtant, je ne puis concevoir la jeunesse d'une femme sans amour, +et je suis épouvantée du mystère de son avenir. Aimera-t-elle, d'amitié +seulement, un compagnon de toute la vie, un mari? Élèvera-t-elle des +enfants, sans passion, sans faiblesse, avec la rigide pensée d'en faire +des êtres sages et honnêtes? Quelle rectitude admirable et effrayante! +Sera-t-elle heureuse sans souffrir? est-ce possible! + +Et pourtant, qu'ai-je retiré, moi, de mes angoisses et de mes tourments? + +Quand j'avais seize ans, l'âge d'Agathe, je n'avais déjà plus de +sommeil, ma beauté me brûlait le front, de vagues désirs d'un bonheur +inconnu me dévoraient le sein. Rien dans cette enfant ne me rappelle mon +passé. Je l'admire, je m'étonne, et je n'ose pas juger. + +Quand j'ai changé la condition d'Agathe si soudainement, si +complètement, elle a été fort peu surprise, nullement étourdie +ou enivrée, et j'ai aimé cette noble fierté qui acceptait tout +naturellement sa place. L'expression de sa reconnaissance a été vraie, +mais toujours digne. Elle me promettait de mériter ma tendresse, mais +elle n'a pas plié le genou, elle n'a pas courbé la tête, et c'est bien. +En voyant ce noble maintien, moi, j'ai été saisie d'un respect étrange, +et une seule crainte m'a tourmentée, c'est de n'être pas digne d'être +la bienfaitrice et la providence d'Agathe. Son air imposant ma fait +comprendre la grandeur du rôle que je m'imposais, et, depuis ce moment, +je m'observe avec elle, comme si je craignais de manquer au devoir que +j'ai contracté. + +Cela fait une amitié qui m'est plus salutaire que délicieuse. Il ne +s'agit point d'adopter une telle orpheline pour s'en faire une société, +une distraction, un appui. Agathe prend le contrat au sérieux. Elle +semble me dire dans chaque regard: + +«Vous avez voulu avoir l'honneur d'être mère, songez que ce n'est pas +peu de chose, et qu'une mère doit être l'image de la perfection.» + +Moi, je ne sais pas me contraindre, et, si quelque folle passion +pouvait encore me traverser le cerveau, je ne jouerais pas la comédie. +J'éloignerais Agathe plutôt que de la tromper. Mais est-ce donc la +pensée que le moindre égarement de ma part troublerait notre intimité, +qui fait que je me sens si bien fortifiée dans mon _jardin de +vieillesse_? + +Peut-être! peut-être Agathe m'a-t-elle été envoyée par la bonté divine +pour me faire aimer l'ordre, le calme, la dignité, et la convenance. Il +est certain que tout cela est personnifié en elle, et que rompre avec +ces choses là, ce serait rompre avec Agathe. Il était donc dans ma +destinée que les hommes me perdraient et que je ne pourrais être sauvée +que par les femmes? Vous avez commencé ma conversion, chère Alice; vous +l'avez voulue, vous y avez mis tout votre coeur, toute votre force. +Agathe, qui vous ressemble à tant d'égards, l'achève sans se donner la +moindre peine, sans se douter même de ce qu'elle fait; car la douce +enfant ignore ma via, et ne la comprendrait pas si elle lui était +racontée. + +Minuit. + +Agathe m'a forcée de m'interrompre, mais je veux vous dire bonsoir, à +présent qu'elle me quitte. J'ai passé solennellement la soirée auprès +d'elle, et je me sens comme exaltée par mes propres pensées. + +Quelle nuit magnifique! la terre altérée ouvrait tous ses pores à la +rosée, les fleurs la recevaient dans leurs coupes immaculées. Enivrés +d'amour, de parfum et de liberté, les rossignols chantaient, et, du fond +humide de la vallée, leurs intarissables mélodies montaient comme un +hymne vers les étoiles brillantes. Appuyée sur l'épaule d'Agathe, que je +dépasse de toute la tête, je marchais d'un pas égal et lent, m'arrêtant +quelquefois quand nous atteignions ta limite de la balustrade. La +terrasse de cette _villa_ est magnifiquement située; absorbées dans la +contemplation du paysage vague et profond, et plus encore de l'infini +déroulé sur nos têtes, nous ne songions point à nous parler. Peu à peu +ce silence amené naturellement par la rêverie, nous devint impossible +à rompre. Du moins, pour ma part, je n'eusse rien trouvé à dire qui ne +m'eût semblé oiseux ou coupable au milieu d'une telle nuit, solennelle +et mystérieuse comme la beauté parfaite. Agathe respectait-elle ma +méditation, ou bien éprouvait-elle le même besoin de recueillement? +Agathe aussi est mystérieuse comme la perfection. Son âme sans tache +me semblait si naturellement à la hauteur de la beauté des choses +extérieures, que j'eusse, craint d'affaiblir, par mes réflexions, le +charme qu'elle y trouvait Avait-elle besoin de moi pour admirer la voûte +céleste, pour aspirer l'infini, pour se prosterner en esprit devant la +main qui sema ces innombrables soleils comme une pluie de diamants dans +l'Océan de l'Éther? Et quelles expressions eussent pu rendre ce qu'elle +éprouvait sans doute mieux que moi? De quel autre sujet eussé-je +pu l'entretenir qui ne fût un outrage à la beauté des cieux, une +profanation de ces grandes heures et de ces lieux sublimes? + +Quand l'échange de la parole n'est pas nécessaire il est rarement utile. +J'en suis venue à croire que tous les discours humains ne sont que +vanité, temps perdu, corruption du sentiment et de la pensée. Notre +langage est si pauvre que quand il veut s'élever, il s'égare le plus +souvent, et que quand il veut trop bien peindre, il dénature. Toujours +la parole procède par comparaison, et les poètes sont forcés, pour +décrire la nature, d'assimiler les grandes choses aux petites. Par +exemple ils font du ciel une coupole; de la lune une lampe; des fleuves +sinueux, les anneaux d'un serpent; des grandes lignes de l'horizon et +des grandes masses de la végétation, les plis et les couleurs d'un +vêtement. + +Les poëtes ont peut-être raison: interprètes et confidents de la nature, +chargés de l'expliquer au vulgaire, de communiquer aux aveugles un peu +de cette vue immense que Dieu leur a donnée, ils se servent de figures +pour se faire entendre, à la manière des oracles. Ils mettent les +soleils dans le creux de ces mains d'enfants sous la figure d'un rubis +ou d'une fleur, parce que le vulgaire ne peut concevoir que ce qu'il +peut mesurer. Et tous tant que nous sommes, nous avons pris une telle +habitude de ce procédé de comparaison, que nous ne savons pas nous +expliquer autrement quand nous voulons parler. Mais quand l'âme poétique +est seule, elle ne compare plus: elle voit et elle sent. + +L'intelligence n'explique pas au coeur pourquoi et comment l'univers est +beau; dans aucune langue humaine le véritable poëte ne saurait rendre la +véritable impression qu'il reçoit du spectacle de l'infini. + +Qu'il se taise donc et qu'il jouisse, celui qui n'a rien à démêler avec +le monde, rien a lui enseigner ou à recevoir de lui: l'amour d'une vaine +gloire dicte trop souvent ces prétendus épanchements. Celui qui parle +veut produire de l'effet sur celui qui écoute, et s'il ne cherche point +à l'éblouir par l'éclat des mots, du moins il travaille à s'emparer de +ses émotions, à lui imposer les siennes, à se poser comme un prisme +entre lui et la beauté des choses. Alors, sous l'oeil de Dieu, au lieu +de deux âmes prosternées, il n'y a plus qu'un cerveau agissant sur +un autre cerveau, triste échange de facultés bornées et de misère +orgueilleuse! + +Mais ce n'est pas cela seulement qui me fermait la bouche auprès d +Agathe: quelle parole de ma bouche flétrie si longtemps par la plainte +et l'imprécation, ne fût tombée comme une goutte de limon impur dans +cette source limpide, où l'image de Dieu se reflète dans toute sa +beauté? Entre elle et moi, hélas! il y a un abîme infranchissable: c'est +mon passé. Mes doutes, mes vains désirs, mes angoisses furieuses, mes +amertumes, mon impiété, ma vaine science de la vie, mes ennuis, tout +ce que j'ai souffert! Cette âme vierge de toute souillure et de toute +tristesse doit à jamais l'ignorer. Il y a en elle une infinie mansuétude +qui l'empêcherait de me retirer son affection. Peut-être même +m'aimerait-elle davantage; si elle avait à me plaindre! Peut-être +trouverais-je dans sa piété filiale des consolations puissantes. Mais de +même que la mère, forcée de traverser un champ de bataille, cache dans +son sein la tête de son enfant pour l'empêcher de voir la laideur des +cadavres et de respirer l'odeur delà corruption, de même ma tendresse +pour Agathe m'empêchera de lever jamais ce voile virginal qui lui cache +les misères et les tortures de cette vie déréglée. + +Cette ligne invisible tracée entre elle et moi est un lien, bien plus +qu'un obstacle. C'est là que se manifeste, à son insu, ma tendresse pour +elle; c'est là que gît sa confiance en moi. Je lui sacrifie le plaisir +que j'aurais parfois à épancher mes pensées: elle s'appuie sur moi comme +sur une force dont elle croit avoir besoin et qui ne réside qu'en elle. +Si je me sens triste et agitée, ce qui arrive bien rarement désormais, +je l'éloigne de moi quelques instants, pour ne la rappeler que lorsque +mon âme a repris son calme et sa joie silencieuse. + +Agathe est blanche comme un beau marbre de Carrare au sortir de +l'atelier. L'incarnat de la jeunesse ne colorera jamais vivement ce lis +éclos dans l'ombre du travail el de la pauvreté; et cependant un léger +embonpoint annonce cette santé particulière aux recluses, santé plus +paisible que brillante, plus égale que vigoureuse, apte aux privations, +impropre à la douleur et à la fatigue. Trois jours de mon ancienne vie +briseraient cette plante frêle et suave, qui, dans la paix d'un cloître, +résisterait longtemps à la vieillesse et à la mort. + +Auprès de cette fleur sans tache, auprès de ce diamant sans défaut, je +sens mon âme s'élever et se fortifier. D'autres jeunes filles ont plus +de beauté, une intelligence plus vive et plus brillante, un sentiment +des arts plus chaud et plus prononcé. Agathe ne ressemble pas à une +statue grecque. C'est la vierge italienne dans toute sa douceur, vierge +sans extase et sans transport, accueillant le monde extérieur sans +l'embrasser, attentive, douce et un peu froide à force de candeur, +telle enfin que Raphaël l'eût placée sur l'autel, le regard fixé sur le +pécheur, et semblant ne pas comprendre la confession qu'elle écoute. + +Il y a, certes, dans toutes les créatures humaines, un fluide +magnétique, impénétrable aux organisations épaisses, mais vivement +perceptible aux organisations exquises par elles-mêmes, ou à celles qui +sont développées par la souffrance. La présence d'Agathe agit sur moi +d'une manière magique. L'atmosphère se rafraîchit ou s'attiédit autour +d'elle. Quelquefois, quand le spectre du passé m'apparaît, une sueur +glacée m'inonde, et je crois entrer dans mon agonie. Mais si Agathe +vient s'asseoir près de moi, l'oeil noir et grave et la bouche à demi +souriante, elle me communique immédiatement sa force et son bien-être. + +Il y a donc en elle quelque chose de mystérieux pour moi, comme je vous +le disais; quelque chose que je n'eusse pas su demander, si l'on m'eût +offert de choisir une compagne et une fille selon mes prédilections +instinctives. Probablement, j'aurais fait la folie de désirer une fille +semblable à moi sous plusieurs rapports. J'aurais voulu qu'elle fût +ardente et spontanée, qu'elle connût ces agitations de l'attente, ces +bouleversements subits, ces enthousiasmes et ces illusions où j'ai +trouvé quelques heures d'ivresse au milieu d'un éternel supplice. +Et probablement aussi, au lieu de la préserver du malheur par mon +expérience, j'eusse augmenté son irascibilité par la mienne et développé +sa faculté de souffrir. Mais un caprice du hasard que je ne puis +m'empêcher de bénir superstitieusement comme une faveur providentielle, +a jeté dans mes bras un être qui ne me comprend pas du tout et que je +comprends à peine. Ce contraste nous a sauvées l'une et l'autre. J'eusse +voulu être adorée de ma fille, et c'eût été là un souhait égoïste, un +voeu contraire à la nature. Agathe m'aime, et c'est tout; et moi, l'âme +la plus exigeante et la plus jalouse qui fut jamais, je m'habitue à +l'idée qu'il est bon d'être celle des deux qui aime le plus. C'est là un +miracle, n'est-ce pas? un miracle que j'eusse en vain demandé à l'amour +d'un homme et qu'a su opérer l'amitié d'une enfant. + +Vous me demandez si j'aime toujours le luxe, et, me cherchant des +consolations où vous supposez que j'en puis trouver, vous vous imaginez +que j'ai du me créer, dans ma villa italienne, une existence toute d'or +et de marbre, toute d'art et de splendeur. Il n'en est rien; tout ce qui +me rappelle la courtisane m'est devenu odieux. Je suis dégoûtée, non de +la beauté des oeuvres de goût, mais de la possession et de l'usage de +ces choses là. J'ai fait cadeau, à divers musées de cette province, des +statues et des tableaux que je possédais. Je trouve qu'un chef-d'oeuvre +doit être à tous ceux qui peuvent le comprendre et l'apprécier, et +que c'est une profanation que de l'enfermer dans la demeure d'un +particulier, lorsque ce particulier s'est voué à la retraite, et a fermé +sa porte aux amateurs et aux curieux, comme je l'ai fait définitivement. +J'ai vendu tous mes diamants, et j'ai fait bâtir presque un village +autour de moi, où je loge gratis de pauvres familles. Je ne m'occupe +plus de ma parure, et je n'ai même pas osé m'occuper de celle d'Agathe, +quoique j'eusse trouvé du plaisir à embellir mon idole; mais la voyant +si simple et si étrangère à celle longue et coûteuse préoccupation, j'ai +respecté son instinct, et je l'ai subi pour moi-même peu à peu, sans +m'en apercevoir. Agathe aime et cultive avec distinction la peinture et +la la musique. Son père l'avait destinée à donner des leçons. Mais ce +pauvre artiste, imprévoyant et déréglé comme la plupart de ceux de +ce pays-ci, l'avait laissée sans clientèle et sans protections. Ses +talents, du moins, lui servent à charmer les loisirs que sa nouvelle +position lui procure, et je suis sortie, grâce à elle, de ma longue et +accablante oisiveté. Je me suis remise au piano pour raccompagner quand +elle chante, et nous lisons ensemble tous ces chefs-d'oeuvre que je +savais par coeur à force de les entendre, mais sans les avoir jamais +véritablement compris. Quand elle dessine, je lui fais la lecture, et +quand elle lit, je brode au métier. Moi, broder! je vois d'ici votre +surprise! Eh bien, je suis revenue à ces choses-là que j'ai tant +méprisées et raillées, et je reconnais qu'elles sont bonnes. Il y a +tant de moments où l'âme est affaissée sur elle-même, où le travail de +l'esprit nous écrase, où la rêverie nous torture ou nous égare, qu'il +est excellent de pouvoir se réfugier dans une occupation manuelle. C'est +affaire d'hygiène morale, et je comprends maintenant comment, vous, qui +avez une si haute intelligence, vous pouvez remplir un meuble au petit +point. + +Agathe a les goûts d'une campagnarde, quoiqu'elle ait toujours vécu +enfermée dans la mansarde d'une petite ville. Sa plus grande joie d'être +riche consiste à voir et à soigner des animaux domestiques. Et ne croyez +pas que la pauvrette se soit prise d'admiration et d'affection pour +les plus nobles: elle a peu compris la grâce et la noblesse du cheval, +l'élégance du chevreuil, la fierté du cygne. Tout cela lui est trop +nouveau, trop étranger; à elle qui n'avait jamais nourri que des +moineaux sur sa fenêtre, un pigeon blanc est un objet d'admiration. Le +mouton fait ses délices, et l'autre jour j'ai cru qu'elle sortirait de +son caractère, et ferait des extravagances pour une perdrix qu'on lui a +apportée avec ses petits. J'avais un peu envie d'abord de dédaigner des +goûts aussi puérils. Et puis, je me suis laissé faire, je me suis sentie +faible comme un enfant, comme une mère; je me suis attendrie sur les +poules et sur les agneaux, non pas à cause d'eux, je l'avoue, mais à +cause de la tendresse qu'Agathe leur porte, et des soins assidus qu'elle +leur rend sans se lasser du silence et de la stupidité de ses élèves. +Agathe comprend le Dante, Mozart et le Titien. Et pourtant elle comprend +sa poule et son chevreau! Il faut bien que le chevreau et la poule en +vaillent la peine. Je me dis cela, et je la suis à la bergerie et au +poulailler avec une complaisance qui arrive à me faire du bien, à me +distraire, à me charmer... sans que véritablement je puisse m'en rendre +compte! Je me sens devenir naïve avec un enfant naïf, et je ne saurais +dire où est le beau et le bon de cette naïveté, à mon âge. Cela +m'arrive: je me transforme, un enfant me gouverne, et j'ai du bonheur à +me laisser aller! + +Nous avons eu moins de peine à nous mettre à l'unisson, à propos des +fleurs. Il me semble que les fleurs nous permettent de devenir puérils +envers elles, sang qu'elles cessent d'être sublimes pour nous. Voua +savez comme je les ai toujours aimées, ces incomparables emblèmes de +l'innocence et de la pureté. Agathe voit le ciel dans une fleur, et +quand je la vois au milieu des jasmins et des myrtes, il me semble +qu'elle est là dans son élément, et que les fleurs sont seules dignes de +mêler leur parfum à son haleine. + +Et alors il me vient une pensée déchirante: Quoi! cette enfant, cette +Agathe de mon âme, cette fleur plus pure que toutes celles de la terre, +cette perle fine, celle beauté virginale, sera infailliblement la proie +d'un homme! et de quel homme? L'amant de cent autres femmes, qui ne +verra sans doute en elle qu'une femme de plus, trop froide à son gré, +et bientôt dédaignée, si elle reste telle qu'elle est aujourd'hui; trop +précieuse, si elle se transforme, pour ne pas être jalousement asservie +et torturée.--Oh! mon Dieu! je conserve cette candeur sacrée avec une +sollicitude passionnée, je veille sur elle, je la couve d'un regard +maternel; je la respecte comme une relique, jusqu'à ne pas oser lui +parler de moi, jusqu'à ne pas oser penser quand je suis auprès d'elle; +et un étranger viendra la flétrir sous ses aveugles caresses! un +homme, un de ces êtres dont je sais si bien les vices et l'orgueil, et +l'ingratitude, et le mépris, viendra l'arracher de mon sein pour la +dominer ou la corrompre!... Cette idée trouble tout mon présent et +rembrunit tout mon avenir! + + + +LETTRE TROISIÈME. + +ISIDORA A MADAME DE T... + +Dimanche, 15 juin 1845. + +Je ne me croyais pas destinée à de nouvelles aventures, et pourtant, mes +amis, en voici une bien conditionnée que j'ai à vous raconter. + +Il y a quinze jours, j'étais allée à Bergame pour quelque affaire, et je +revenais seule dans ma voiture, impatiente de revoir Agathe, que j'avais +laissée un peu souffrante à la villa, je n'étais plus qu'à cinq ou six +lieues de mon gîte, et le soleil brillait encore sur l'horizon. Un +cavalier me suivait ou suivait le même chemin que moi: il est certain +que, soit qu'il me laissât en arrière en prenant le galop, et se mit +au pas lorsque mes postillons le rejoignaient, soit qu'il se laissât +dépasser et se hâtât bientôt pour regagner le terrain, pendant assez +longtemps je ne le perdis pas de vue. Enfin il me parut clair que +c'était à moi qu'il en voulait, car il renonça à toutes ces petites +feintes, et se mit à suivre tranquillement l'allure de mes chevaux. +Tony était sur le siège de ma voiture, toujours le même Tony, ce fidèle +jockey que Jacques connaît bien, et qui est devenu un excellent valet de +chambre. Il a conservé sa naïveté d'autrefois et ne se gêne point pour +adresser la parole aux passants, quand il est ennuyé du silence et de la +solitude. Nous montions au pas une forte côte, et j'étais absorbée dans +quelque rêverie, lorsque je m'aperçus que Tony avait lié conversation +avec le jeune cavalier, qui paraissait ne pas demander mieux, quoiqu'il +appartînt évidemment à une classe beaucoup plus relevée que celle de mon +domestique. + +J'ai dit le jeune cavalier, et, effectivement, celui-là était dans la +première Heur de la jeunesse: dix-huit ans au plus, une taille élancée +des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction +incomparable, des cheveux noirs, abondants, fins et bouclés +naturellement, un duvet de pêche sur les joues, et des yeux... des yeux +qui me rappelèrent tout à coup les vôtres, Alice, tant ils étaient +grands et beaux, des yeux de ce gros noir de velours, qui devraient être +durs en raison de leur teinte sombre, et qui ne sont qu'imposants, parce +que de longues paupières et un regard lent leur donnent un fonds de +douceur et de tendresse extrême. + +Ce bel enfant me fut tout sympathique à la première vue, car ce fut +alors seulement que je songeai à regarder ses traits, sa tournure et la +grâce parfaite avec laquelle il gouvernait son cheval, J'écoutai aussi +le son de sa voix, qui était doux et plein comme son regard; son accent, +qui était pur et frais comme sa bouche. De plus, c'était un accent +français, ce qui fait toujours plaisir à des oreilles françaises, fût-ce +dans la contrée _où résonne le si_. + +Dans celles-ci, c'est l'_u_ lombard qui résonne; et Tony, qui est très +fier de parler couramment un affreux mélange de dialecte et d'italien, +s'imaginait que son interlocuteur pouvait s'y tromper. Mais, au bout +d'un instant, e jeune homme, voyant bien qu'il avait affaire à un +compatriote, se mit tout simplement à lui parler français, et Tony lui +répondit bientôt dans la même langue, sans s'en apercevoir. + +Leur conversation, que j'entendais par lambeaux, roulait sur les +chevaux, les voitures, les chemins et les distances du pays. Certes un +jeune homme aussi distingué que ce cavalier ne pouvait pas trouver un +grand plaisir à échanger des paroles oiseuses avec un jeune valet assez +simple et passablement familier. Pourtant il y mettait une bonne grâce +qui me parut cacher d'autres desseins; car, bien qu'il n'osât pas se +tenir précisément à ma portière, il se retournait souvent et cherchait à +plonger ses regards dans ma voiture, et jusque sous le voile que j'avais +baissé pour me préserver de la poussière. + +Je m'amusai quelques instants de sa curiosité: puis j'en eus bientôt des +remords. «A quoi bon, me dis-je, laisser prendre un torticolis à ce bel +adolescent? quand il verra les traits d'une femme qui pourrait fort bien +être la mère de son frère aîné, il sera tout honteux et tout mortifié +d'avoir pris tant de peine.» Nous touchions au faite de la montée; je +résolus de ne pas le condamner à descendre le versant au trot, et, +certaine qu'après avoir vu ma figure, il allait décidément renoncer à me +servir d'escorte, je laissai tomber, comme par hasard, mon voile sur mes +épaules, et fis un petit mouvement vers la portière, comme pour regarder +le pays. Mais quelle surprise, dirai-je agréable ou pénible, fut la +mienne, lorsque cet enfant, au lieu de reculer comme à l'aspect de +la Gorgone, me lança un regard où se peignait naïvement la plus vive +admiration? Non, jamais, lorsque j'avais moi-même dix-huit ans, je ne +vis un oeil d'homme me dire plus éloquemment: «Vous êtes belle comme le +jour.» + +Soyons franche, car, aussi bien, vous ne pouvez pas me prendre pour une +sainte; le plaisir l'emporta sur le dépit, et ma vertu de matrone ne +put tenir contre ce regard de limpide extase et ce demi-sourire où +se peignait, au lieu de l'ironie dédaigneuse sur laquelle j'avais +malicieusement compté, une effusion de sympathie soudaine et de +confiance affectueuse. L'enfant avait faiblement rougi en me voyant le +regarder, de mon côté, avec quelque bienveillance maternelle, mais ce +léger embarras ne pouvait vaincre le plaisir évident qu'il avait à +attacher ses yeux sur les miens. Il retenait la bride de son cheval +pour ne pas s'écarter de la portière, et son trouble mêlé de hardiesse, +semblait attendre une parole, un geste, un léger signe qui l'autorisât à +m'adresser la parole. Enfin, voyant que je commençais à l'examiner +avec un peu de sévérité feinte, il se décida à me saluer fort +respectueusement. + +On salue beaucoup et à tout propos dans ce pays-ci, surtout les dames, +lors même qu'on ne les connaît pas. Je rendis légèrement le salut, et me +retirai dans le fond de ma voiture, un peu émue, je le confesse: car, au +premier moment de la surprise, toute femme sent que le plaisir de plaire +est invincible en dépit du serment... qui sait? peut-être à cause du +serment qu'ella a fait d'y renoncer; mais cette bouffée de jeunesse et +de vanité ne dura point. Je pensai tout de suite à ma fille Agathe, je +me dis que je la volais, et que le pur regard d'un si beau jeune homme +lui fut revenu de droit, si elle s'était trouvée à mes côtés. Je remis +mon voile, je levai la glace et j'arrivai au relais où je devais quitter +la poste, sans avoir voulu m'assurer de la suite de l'aventure. Le +cavalier me suivait-il encore? je n'en savais vraiment rien. + +Mon cocher et mes chevaux m'attendaient là pour me conduire jusque chez +moi. En payant les postillons, je vis Tony à quelque distance, parlant +bas et avec beaucoup de vivacité au jeune cavalier, qui avait mis pied +à terre. Tony riait, frappait dans ses mains, et l'autre paraissait +chercher à contenir cette pétulance. Je crus même voir qu'il lui donnait +de l'argent, et cela me parut fort suspect, d'autant plus que, lorsque +je rappelai Tony pour partir, je le vis tenir l'étrier de son nouveau +protecteur, et prendre congé de lui en lui faisant des signes +d'intelligence. Nous nous remîmes en route pour cette dernière étape, et +l'étranger nous suivit à quelque distance. + +Je m'avançai sur la banquette de devant, et, frappant sur le bras de +Tony, placé sur le siège: «Quel est ce jeune homme à qui vous avez +parlé, et d'où le connaissez-vous?» lui demandai-je d'un ton sévère. +La tête de Tony dépassant l'impériale, je ne pus voir si sa figure se +troublait; mais je l'entendis me répondre avec assez d'assurance:--Je ne +les connais point, Madame, mais ça a l'air d'un brave jeune homme; il +a des lettres de recommandation pour madame: mais il a dit qu'il ne se +permettrait point de les lui remettre sur le chemin. Il vient avec nous, +il descendra à l'auberge du village, et il viendra voir ensuite au +château si madame veut bien recevoir sa visite. + +--C'était donc là ce qu'il te disait? + +--Oui, et il me demandait si je pensais que madame serait visible en +rentrant, ou seulement demain matin. J'ai dit que je n'en savais rien, +mais qu'il pouvait bien essayer, que nous n'avions pas fait une longue +route, et que madame ne se couchait pas ordinairement de bonne heure. + +--Et c'est pour donner de si utiles renseignements, que vous recevez de +l'argent, Tony? + +--Oh! non, Madame, je venais d'entrer dans un bureau de tabac pour lui +acheter des cigares, et il m'en remettait l'argent. + +Ces explications me parurent assez plausibles, et je me tranquillisai +tout à fait. Néanmoins, un reste de curiosité me décida à recevoir cette +visite aussitôt que je fus rentrée, et après avoir pris seulement le +temps d'embrasser Agathe. + +Le jeune homme fut introduit, et, dès que j'eus jeté les yeux sur +l'adresse de la lettre qu'il me présenta, je lui fis amicalement signe +de s'asseoir. Quelles méfiances et quels scrupules eussent pu tenir +contre votre écriture, ma chère Alice? Et comment celui qui m'apporte un +mot de vous ne serait-il pas reçu à bras ouverts? + +Mais quel singulier petit billet que le vôtre, et pourquoi avez-vous +semblé favoriser l'espèce de mystère dont il plaît à votre protégé de +s'entourer? Qu'est-ce qu'un _jeune homme qui va avoir le bonheur de +me voir en Italie, et qui tâchera de se recommander de lui-même? Vous +désirez_ que je sois _bonne pour lui_, et vous ne me dites pas son nom? +Il faut qu'il me le déclare lui-même, qu'il m'apprenne qu'il est _l'ami +de votre fils, un peu votre parent_, qu'il ne _vous connaît pourtant pas +beaucoup_, qu'il avait un grand désir de m'être présenté, et qu'il me +supplie de ne pas le juger trop défavorablement d'après son embarras +et sa gaucherie? J'ai d'abord accepté tout cela sans examen, mais +maintenant que j'y songe, et que je vois votre protégé si peu au courant +de ce qui vous concerne, je commence à m'inquiéter un peu et à me +demander si la personne à laquelle vous avez donné ou envoyé une lettre +pour moi (car ceci même n'est pas bien clair) est réellement celle qui +me l'a remise. Voyons, m'avez-vous adressé un M. Charles de Verrières, +brun, joli, âgé de dix-huit ou dix-neuf ans, parfaitement élevé, quoique +un peu bizarre parfois, peu fortuné et encore sans état, à ce qu'il dit; +voyageant, au sortir du collège, pour se former l'esprit et le coeur, +apparemment? Répondez-moi, ma très-chère, car je suis intriguée. + +Pour que vous en jugiez, ou que vous connaissiez un peu mieux ce protégé +qui vous connaît si peu, je reprends ma narration. + +Gagnée et vaincue par votre recommandation, et apprenant qu'il était +venu de Milan exprès pour me voir, j'ai envoyé chercher son cheval et +ses effets à l'auberge, j'ai installé chez moi mon jeune hôte, et nous +avons passé ensemble dans la salle a manger, où Agathe nous attendait +pour souper. Jusque là, nous avions été entre _chien et loup_; lorsque +nous nous retrouvâmes en face, les bougies allumées, je retrouvai +l'étrange et profond regard de l'enfant toujours attaché sur moi, avec +un mélange de crainte, d'admiration, de curiosité, et parfois aussi de +doute et de tristesse. Jamais physionomie d'amoureux, enflammé à la +première vue, n'exprima mieux les angoisses et l'entraînement d'une +passion soudaine. Pourtant ma raison rejetait et rejettera toujours une +si absurde hypothèse. Le premier étonnement était passé, et, avec lui, +la sotte satisfaction dont je n'avais pu me défendre. Ce jeune homme +m'avait servi de miroir pour me dire que j'étais belle encore; mais quel +rapport pouvait s'établir entre son âge et le mien? La présence d'Agathe +me communiquait d'ailleurs ce calme souverain qui émane d'elle et qui +réagit sur moi. Quand Agathe est là, il n'y a point de folle pensée qui +puisse approcher du cercle magique qu'elle trace autour de nous deux. Je +me disais donc que ce jeune homme avait quelque grâce importante à me +demander, qu'il attendait de moi son bonheur ou son salut; et la pensée +qu'il connaissait Agathe, qu'il était épris d'elle, et chastement +favorisé en secret, commençait à me venir. + +[Illustration 10.png: Appuyée sur l'épaule d'Agathe...] + +Mais la tranquillité d'Agathe me détrompa bientôt. Elle ne le +connaissait pas, elle ne l'avait jamais vu; et lui, cet enfant si +impressionnable, si avide d'admirer la beauté, si soudain dans +l'expression muette de son penchant secret, il ne regardait point +Agathe, il ne la voyait pas. Il ne voyait que moi. Celle luxuriante +jeunesse de ma fille, ces yeux purs, cette bouche fraîche, cet air +angélique, tout cela ne lui disait rien. Il semblait qu'il n'eût pas le +loisir de s'apercevoir de sa présence. + +Je ne savais que penser de ce jeune homme: son excessive: politesse, ce +raffinement d'égards et de menues attentions pour les femmes, qui, en +France, appartient aux patriciens exclusivement, me donnait la certitude +qu'il était ce qu'autour de vous, Alice, on appelle _bien né_: mais, +en même temps, il montrait une instruction solide, et complète, une +maturité de jugement et une absence de prétentions, qui, vous le savez +bien, et vous me permettez bien de vous le dire, sont extrêmement rares +chez les enfants de votre caste. L'instruction des classés moyennes est +plus précoce, à cet égard, plus spéciale, et j'ai toujours remarqué, +entre les bacheliers de la bourgeoisie et ceux de la noblesse, la +différence qu'il y a entre une éducation imposée comme nécessaire et +celle qui n'est réputée que d'agrément. Notre Charles (ou plutôt votre +Charles), avait donc l'esprit d'un roturier et les manières d'un +gentilhomme, et cela en fait un personnage original et frappant, à cet +âge où les adolescents de l'une ou de l'autre classe portent tous le +même cachet, ou de gaucherie sauvage, ou de confiance ridicule. Celui-ci +n'a rien de lourd et rien de frivole, rien de pédant et rien d'éventé. +Il parle quelquefois comme un homme mûr qui parle bien, et, en le +faisant, il ne perd rien de la grâce et de l'ingénuité de son âge. Il +est réfléchi à l'habitude, étourdi par éclairs, sérieux d'esprit, gai de +caractère, retenu avec bon goût, expansif avec entraînement. Enfin, il +faut le dire, Alice, et voilà ce qui me désole, il est charmant, il est +accompli, et si j'avais seize ou dix sept ans, j'en serais folle. + +Et pourquoi et comment ne l'est-_elle_ pas? Est-ce parce qu'elle est +vivement frappée au coeur, qu'elle cache si bien sa folie? Ou, si elle +ne sent rien pour lui, est-ce qu'elle serait égoïste et insensible? Je +m'y perds! + +[Illustration 11.png: Je vis Tony à quelque distance, parlant bas...] + +Voilà encore mon récit interrompu par des réflexions et des exclamations +auxquelles vous ne comprenez rien. + +Je renonce à raconter avec détail et, en trois mots, vous allez +m'entendre. Le lendemain, il a enfin très-bien remarqué Agathe. Au grand +soleil du matin, grâce à Dieu, j'ai apparemment repris mon aspect de +matrone romaine. Le regard de mon hôte n'était plus si brillant; il +était plus doux, et le respect semblait tempérer la sympathie. Au grand +soleil du matin aussi, ces pâles jasmins qui éclosent sur les joues +suaves et fines d'Agathe exhalaient un irrésistible parfum d'innocence. +Charles a senti cette fleur passer entre lui et moi dans l'atmosphère. +Il a relevé la, tête, et ce qui était logique et légitime est arrivé; il +a été frappé, charmé, doucement et délicieusement pénétré. J'ai vu +ce retour vers le cours naturel des choses, la jeunesse attirant la +jeunesse, et je ne m'en suis pas alarmée. Qu'est-ce qu'un souffle +qui passe? Qu'est-ce qu'un voyageur qui arrive la veille et part le +lendemain? + +Mais il ne partit pas le lendemain. Je ne sais comment la chose se fit, +il se rendit nécessaire pour le jour suivant. Nous devions entreprendre +une grande promenade sur le lac. J'ignore si le rusé connaissait le lac, +mais il eut l'air de ne pas le connaître, de nous demander l'itinéraire +de la tournée pittoresque qu'il projetait de faire en nous quittant; +et moi, avec cette candeur qui porte les habitants d'un beau pays à en +faire les honneurs aux étrangers, je lui appris que nous serions par là, +je lui donnai rendez-vous vers certains rochers, et, peu à peu, on se +fit si bien à l'idée de passer la journée ensemble, qu'on trouva plus +sûr, pour se rencontrer à point, de partir et d'arriver dans la même +barque. + +Cette journée fut charmante, un temps magnifique, des sites délicieux, +un enjouement expansif qui alla presque jusqu'à l'intimité, et ces mille +petits incidents champêtres qui rapprochent et lient plus qu'on ne +l'avait prévu. Tony était notre gondolier et nous égayait comme à +dessein, par sa bonne humeur et ses lazzis naïfs. + +Le soir, quand nous rentrâmes, nous étions tous trop fatigués pour que +Charles se remît en route, et il prit congé de nous, pour le lendemain +matin. Il devait partir avec le jour; mais, à midi, il était encore à +l'auberge. Le maréchal avait encloué son cheval; il en cherchait un +autre, et n'en trouvait pas. Il fallut bien songer à lui en offrir un, +et l'inviter à venir déjeuner en attendant; mais, le lendemain, nous +allions à quelque distance sur la route de Milan, et nous pouvions le +conduire jusque là. Agathe fit cette réflexion avec un naturel parfait: +je n'y vis pas d'objection. Une affaire survint et retarda notre +voyage......Que vous dirai-je? + +Charles passa huit jours avec nous, sans que le hasard nous amenât +aucune visite, et, durant toute cette semaine, voyant Agathe à toute +heure, écoutant sa voix charmante, faisant de la musique et de la +peinture avec elle, il en devint amoureux, du moins je le crois, et il +m'est impossible d'expliquer autrement la douleur visible et profonde +avec laquelle il nous quitta, la joie enthousiaste qu'il éprouva +lorsqu'il se fut fait autoriser à revenir au bout d'un mois, époque à +laquelle il devait repasser pour aller à Venise. + +Et, au lieu de repasser au bout d'un mois, il vient de repasser, comme +il dit, au bout de huit jours. De prétendues affaires l'ont obligé +d'abréger son séjour à Milan, il n'a pas pu traverser la vallée sans +s'arrêter pour nous saluer, et voilà encore huit jours qu'il nous salue +et nous fait ses adieux. + +De tout cela il résulte, Alice, que ma fille a un amoureux terriblement +amoureux, je vous jure, et qui s'est tellement donné à nous, coeur +et âme que je ne sais pas du tout comment je vais le décider à nous +quitter. Il faut pourtant s'y résoudre, car les prétextes vont manquer +mutuellement, et la vie est si bizarrement arrangée, qu'il ne suffit +pas de se plaire et de se convenir parfaitement les uns aux autres pour +rester ensemble indéfiniment: il faut des prétextes; les convenances, +qui sont un admirable système de prudence destiné à nous faire toujours +sacrifier le présent à l'avenir, le certain à l'incertain, la joie à +l'ennui, et la sympathie à la défiance, les convenances exigent que nous +éloignions celui que nous voudrions garder, de peur qu'un jour ne +vienne où nous regretterions de l'avoir retenu. Et pourtant alors, +ces prétextes ne manqueraient pas; car l'usage autorise les prétextes +menteurs et désobligeants. Il ne demande d'art et de vraisemblance +qu'à ceux qui donneraient du bonheur. Et pourtant aussi, ce jour où on +voudrait l'éloigner n'arrivera peut-être jamais... Peut-être que sa +présence nous serait à jamais douce et bienfaisante... Alors, raison de +plus pour qu'il s'en aille; car, si on l'aime, il ne faut pas qu'il s'en +doute; et, s'il s'en doute déjà, il ne faut à aucun prix le lui dire +sincèrement. La loyauté gâterait tout, elle inspirerait bien vite la +méfiance à celui qui, de son côté, est au désespoir d'en inspirer... Et +voilà les cercles vicieux qui se déroulent à l'infini, lorsqu'on met +aux prises, dans la première circonstance venue, les lois d'un noble +instinct et celles d'un monde hypocrite et froid. + +Et, après tout, il se trouve qu'en fait, le monde a raison +quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, et que les cas où on lui sacrifie +quelque chose de vraiment regrettable sont des cas exceptionnels. Ce +n'est pas la froide méfiance du monde qui a fait la corruption et la +perversité: c'est la perversité et la corruption des moeurs qui ont +rendu nécessaires les lois glacées de la convenance. + +Au fait, pourquoi, dans cette occasion-ci, serait-il prouvé qu'on doit +écouter sa sympathie et se révolter contre l'usage? ce jeune homme nous +plait énormément, cela est certain. Il est d'un commerce exquis, sa +figure et ses manières ont un charme qui tournerait la tète d'une jeune +fille un peu romanesque et qui ferait battre d'amour et d'orgueil le +coeur d'une mère. Si je consulte mon instinct, je dois m'imaginer que +c'est là le fils de mon choix et désirer ardemment qu'il plaise à ma +fille, qu'ils se voient, qu'ils s'entendent, et qu'un jour arrive, où, +un peu moins enfants l'un et l'autre, ils s'engagent l'un à l'autre. + +Il me semble bien que nous nous convenons tous les trois, qu'il est et +serait à jamais heureux avec nous, et que, lui, compléterait notre vie. +C'est pour le coup que je serais calme et guérie de tout le passé, en +voyant naître et en surveillant maternellement ces innocentes amours; +j'aurais une famille, et chaque année, ajoutée à ma vieillesse, au lieu +de m'apporter l'effroi de l'abandon et de l'isolement, me donnerait +l'espoir et la certitude de voir s'agrandir le cercle de mes saintes +affections. + +Mais tout cela peut n'être qu'un rêve et une dangereuse illusion. Cet +enfant, quand il nous reviendra dans quelques années, sera peut-être +corrompu; et peut-être alors rougirais-je d'avoir songé à lui faire +espérer le coeur et la main d'Agathe. + +Et, dès à présent, quel est-il, après tout? Il me semble que je le +connais, que je l'ai toujours connu, que je lis dans son âme, que je n'y +vois rien que de pur et de beau; mais ne me trompé-je point? Ne suis-je +pas prévenue par quelque attrait romanesque, par cette séduction de la +beauté à laquelle je suis encore trop sensible, par l'isolement où +je vis, et un certain besoin d'illusions qui se reporte sur l'avenir +d'Agathe, faute de pouvoir s'exercer sur moi-même? Et d'ailleurs, +quoi de plus fragile que cette beauté d'une âme à peine ouverte aux +impressions de la vie? + +Il est certain, d'ailleurs, qu'il y a en lui quelque chose de +mystérieux, et qu'il a de puissants motifs pour ne nous parler ni de sa +famille, ni de ses amis, ni de sa position dans le monde, ni d'aucune +de ses relations. Quand je cherche à l'interroger, ses réponses sont +laconiques, évasives. Quelquefois même elles ne sont pas d'accord avec +ses précédentes réponses, et il se trouble quand j'en fais la remarque, +comme s'il y avait à son nom quelque malheur on quelque honte attachés +fatalement. Mais l'instant d'après il rit de son embarras, et alors son +regard et ses manières ont une franchise, une confiance, une spontanéité +d'affection, qui semblent protester contre la réserve de ses paroles et +attester que son âme est à l'abri de tout reproche et de tout soupçon. +On dirait alors qu'il se moque tendrement de mes inquiétudes, et qu'il +se sent le maître de les faire cesser. + +Moi, j'ai dans l'idée que c'est un enfant de l'amour, le fils ignoré de +quelque noble et pieuse dame dont il a deviné et veut garder fidèlement +le secret. S'il en est ainsi, et que par-dessus le marché il soit +pauvre, raison de plus pour qu'il m'intéresse et que je caresse le rêve +de devenir sa mère. On dirait qu'il devine cela, qu'il y compte, et +c'est peut-être pour cette confiance que je l'aime tant. + +Au milieu de toutes mes perplexités, Agathe reste calme comme Dieu même. +Elle l'aime pourtant, je le crois; car elle paraît plus heureuse quand +il est là: elle pense, voit et parle comme lui sur tous les points. +Elle l'apprécie et l'admire même avec une naïveté incroyable; mais +la tranquillité de ce bonheur et l'incurie de cette affection me +surpassent. Il semble qu'elle ne se doute point qu'ils vont se quitter +pour longtemps, peut-être pour toujours, ou bien qu'elle s'imagine que +le regret et l'absence ne font point de mal. Cette fille si sage et +si sensée aurait-elle l'imprévoyance d'un enfant? ou bien son courage +est-il si bien trempé, son enthousiasme si caché et si profond, qu'elle +soit invulnérable au doute et à la souffrance? Moi, qui aime ce jeune +homme pour elle, et à cause d'elle, je suis mille fois plus agitée. + +Et ne doit-il pas en être ainsi? Agathe est un enfant gâté, à qui +le bien est venu en dormant, et qui se repose sur ma prudence et ma +tendresse. Elle s'imagine peut-être sérieusement que c'est là le fiancé +que je lui destine, et sa superbe indolence de petite fille adorée +accepte ce bonheur comme elle a accepté la fortune, la liberté et +mon amour, sans surprise et sans transport. Oui, c'est à moi d'être +vigilante et soucieuse; c'est à moi, qui ai foulé aux pieds l'opinion +pour mon propre compte, de faire bonne garde pour que la _fille de +César_ ne soit pas même soupçonnée; c'est à moi d'étudier en tremblant +les jeunes gens qui passent le seuil de notre sanctuaire, et d'empêcher +qu'un souffle malfaisant n'y pénètre. Étrange fille qui m'impose des +devoirs si étrangers à mes habitudes et à mon caractère, qui ne se doute +point que cela soit si difficile et si grave pour moi! + +Il faut pourtant sortir de cette position. Il ne m'arrive pas de lettre +de vous; Charles ne paraît pas disposé à partir si je ne l'y force, et +je vous en demande bien pardon, ma soeur, mais je vais mettre votre +protégé tout doucement dehors, car je ne veux pas qu'il croie si aisé +d'être l'amant et le fiancé de ma fille. + + + +LETTRE QUATRIÈME. + +ISIDORA A MADAME DE T... + +Lundi 16. + +--Je relis tout ce que je vous écrivais hier, et je pense que mon +cerveau avait un peu de fièvre, car je trouve, aujourd'hui, qu'il n'y +avait pas du tout lieu à m'inquiéter si fort. Je vois les choses tout +autrement ce matin. Il ne me semble plus que Charles soit amoureux +d'Agathe, ni qu'Agathe ait encore pensé à la possibilité d'avoir une +inclination. Ils sont, il est vrai, plus gais, plus intimes, plus +camarades, si l'on peut ainsi dire, qu'ils ne l'ont encore été. On +croirait voir le frère et la soeur; mais cette amitié enjouée, à la +veille de se quitter, ne ressemble pas à l'amour. Non, ils sont trop +jeunes, et c'est ma vieille tête, remplie de souvenirs brûlants et +flétrie par l'expérience, qui a construit tout ce roman, auquel, dans +leur candeur, ces enfants ne songent point. Hier soir, Agathe a eu +envie de dormir à neuf heures; elle a été tranquillement se coucher en +folâtrant avec nonchalance, On n'a pas envie de dormir quand on aime et +qu'on peut rester jusqu'à minuit auprès de son amant. + +Et lui, au lieu d'être triste, ou de ressentir quelque dépit, lui a +souhaité un bon somme avec d'innocentes plaisanteries. Il n'a pas paru +s'ennuyer le moins du monde de rester tête à tête avec moi tandis que je +faisais de la tapisserie; et comme je l'engageais à aller dormir aussi, +il m'a suppliée d'un ton caressant de ne pas l'envoyer coucher de si +bonne heure. «Je serai bien sage, me disait-il, je ne vous fatiguerai +pas de mon babil; si vous voulez rêver ou réfléchir en travaillant, je +ne ferai pas le moindre bruit. Je me tiendrai là dans un coin comme +votre chat. Pourvu que je sois avec vous, c'est tout ce qu'il me faut +pour passer une bonne et chère soirée.» + +C'est par de semblables câlineries d'une délicatesse incroyable que +cet enfant-là trouve le moyen de se faire chérir. Elles sont si vives +parfois que si Agathe n'était pas ici, je m'imaginerais peut-être qu'il +est épris de mes quarante-cinq ans. «Charles, lui ai-je dit, vous avez +une mère, n'est-ce pas?--Certainement, tout le monde a une mère.--Eh +bien, si j'étais votre mère, je serais jalouse.--On voit bien que vous +n'êtes pas mère, les mères ne sont pas jalouses.--La vôtre ne l'est pas? +Elle est donc bien calme ou bien préoccupée?--Une mère est l'image de +Dieu, et Dieu n'est pas jaloux de ses enfants.» + +Et après cette réponse, pour détourner mes questions, il s'est mis à me +parler de vous, et à me questionner sur votre compte, disant qu'il avait +eu peu d'occasions de vous voir, et qu'il savait seulement que vous +étiez une personne des plus respectables. + +--Respectable est peu dire; ai-je répondu: vous pourriez dire adorable +et ne rien dire de trop. Je lui appliquerais ce que vous disiez tout +à l'heure des mères en général. Les femmes comme madame de T... sont +l'image de Dieu sur la terre. + +--En vérité? En ce cas, son fils doit bien l'aimer! + +--Comment ne savez-vous pas à quel point, si vous êtes son ami? + +--Oh! son camarade plus peut-être que son ami. Cet enfant-là d'ailleurs +est un étourdi qui ne vaut probable ment pas sa mère. + +--Ce n'est pas ce que sa mère m'écrit de lui. Elle dit que c'est un +ange, et je le crois. + +--Vraiment, elle dit cela de Félix, cette bonne madame de T...? Vous +voyez bien que les mères sont des êtres divins! + +--Mais je ne suis pas contente de votre manière de parler du fils +d'Alice... + +--Alice? madame de T...? Dites-moi, je vous en prie si vous la trouvez +belle autant qu'on le dit? + +--Comment, vous ne l'avez donc jamais vue? + +--Oui, elle m'a semblé belle! autant que je puis m'en souvenir. + +--Tenez, lui ai-je dit, en tirant de mon sein votre portrait que je ne +quitte jamais, la voilà, mais cent fois moins belle, moins angélique, +moins parfaite qu'elle n'est en réalité. + +Il a pris votre portrait, et l'a tenu dans ses mains, le regardant sans +cesse en m'écoutant parler. Il éprouvait une sorte d'émotion étrange, et +je crois vraiment, Alice, qu'il devenait amoureux de vous. Cet enfant +est impressionnable à un point extraordinaire. Ou c'est quelque génie de +peintre qui va prendre son essor et que la beauté tourmente et subjugue, +ou c'est une organisation d'artiste, mobile, enthousiaste, prête à +s'enflammer à toutes les étincelles qui courent dans l'atmosphère. Il me +questionnait toujours: affectant une légèreté badine, et, pourtant, +je voyais une ardente curiosité percer sous cette petite feinte. Il +souriait, rougissait, et, à mesure que je m'animais en parlant de vous +avec passion, il devenait si tremblant que je craignais d'avoir été trop +loin, et je m'arrêtai tout d'un coup, pour lui retirer votre portrait +qu'il serrait convulsivement contre sa poitrine... Pardonnez-moi, Alice, +mais j'ai cru un instant que cet enfant me faisait un mystère de sa +passion pour vous, et qu'il avait menti en disant vous connaître à +peine, de peur qu'à sa manière de parler de vous je ne vinsse à le +deviner. Vous êtes encore assez jeune pour inspirer un violent amour; +vous avez éloigné le jeune Charles en voyant les ravages que vous +causiez involontairement; et, en me le recommandant, vous n'avez pas +trop osé vous expliquer sur son compte... Voilà, du moins, le nouveau +roman que, pendant quelques minutes, j'ai improvisé sur vous et sur lui! + +Mais la scène a changé, et j'ai failli encore une fois me croire l'objet +de cette flamme que je rêve en lui, et qui n'y est, en réalité, qu'à +l'état de vague aspiration pour toutes les femmes. En me rendant votre +portrait, il a pris impétueusement mes mains, et y a porté ses lèvres, +baisant à la fois et mes mains et votre image; et alors, se pliant sur +ses genoux d'une manière enfantine et gracieuse, moitié fils, moitié +amant: «Vous êtes la plus admirable des femmes! s'est-il écrié: oui! +après une autre femme, que je sais, il n'y a rien, de plus vrai, de plus +aimant et de plus parfait que vous sur la terre. On me l'avait bien dit +que vous étiez d'une beauté divine et d'une éloquence irrésistible! mais +il y avait des gens qui prétendaient que vous n'étiez pas bonne et qu'il +fallait se méfier de votre puissance; moi, dès le premier regard que +j'ai jeté sur votre figure divine, j'ai senti que ces gens-là en avaient +menti; et depuis, chaque parole que vous avez dite m'a pénétré au fond +du coeur. Aussi, je le répète, après une autre femme à laquelle j'ai +donné mon coeur et mon âme, il n'en est point que j'aime et que je +vénère plus que vous. + +--Et cette femme, mon cher enfant, ne serait-ce point Agathe? lui ai-je +dit, entraînée à cette imprudence par l'émotion puissante qu'il me +communiquait. + +--Agathe! s'est-il écrié avec une surprise évidente. Agathe?... Pourquoi +donc Agathe?... Ah! oui, il est certain que mademoiselle Agathe est +charmante. Elle est belle, elle est bonne, elle a de l'intelligence et +du coeur. Oui, oui, je l'aime bien tendrement, permettez-moi de vous +dire cela. Je voudrais être son frère! Si j'avais âge d'homme, je +voudrais être son mari. Mais à l'heure qu'il est, ce n'est pas elle que +je vous préfère, c'est une autre... c'est ma mère! + +Il a dit cela avec tant d'effusion, et il y avait quelque chose de si +angélique en lui, que j'ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je l'ai +embrassé au front, et je lui ai demandé de me parler de sa mère; mais +voilà où je me confirme dans l'idée qu'il n'est pas fils légitime: c'est +qu'après cet élan passionné pour la femme qui lui a donné le jour, il +n'a plus voulu ajouter un mot, remettant à une autre fois une confidence +qu'il prétend avoir à me faire. + + + +LETTRE CINQUIÈME. + +ISIDORA A MADAME DE T... + +Mardi 17. + +Oh! Alice, quel dénouement à notre aventure! et que mon roman me plaît +mieux ainsi! Comme vous avez dû rire, malicieuse amie, depuis le +commencement de cette longue et absurde lettre! Mais je ne la déchirerai +pas: car, au milieu de mes extravagances, je vous ai dit tout ce que je +pense de lui, tout ce que je sens pour lui, et vous verrez bien que mon +coeur avait deviné ce que mon esprit, incroyablement obtus en cette +circonstance, ne pouvait pas pénétrer. Je suis sûre qu'il vous a écrit +en même temps que moi tout ce qui se passait entre nous, et que vous +allez recevoir nos deux versions à la fois. Je veux continuer la mienne +afin que vous compariez; et, si ce petit démon vous fait quelque +mensonge, soyez sûre que c'est moi qui dis la vérité. + +Ce matin, Charles devait décidément partir. Il nous avait dit adieu; +mais un adieu si tranquille et si enjoué même, que j'en étais blessée, +et j'en revenais à penser que cet enfant, admirablement doué sous le +rapport de la figure et de l'esprit, avait le coeur volage et personnel +des futurs grands artistes. + +Il part en effet, il monte à cheval, il disparaît; je me sentais mal. +Je n'osais regarder Agathe, je craignais de la voir tout à coup pâle et +consternée, et de deviner son amour trop tard pour y porter remède. Je +la regarde enfin. Elle était tranquille, belle, reposée; elle avait bien +dormi, elle n'avait pas versé une larme, elle souriait à sa perdrix! + +Cela me fit plus de mal encore. Les enfants d'aujourd'hui sont bien +forts, me disais, et bien froids! L'amour n'est plus de ce siècle; je +l'ai cherché toute ma vie sans le trouver, et cette jeune génération ne +se donnera même pas la peine de le chercher. C'est mieux, à coup sûr, +c'est plus sage et plus heureux; mais je ne comprends plus rien à la +vie! + +Tony arrive là-dessus; il avait une figure inouïe. Il riait, rougissait, +balbutiait et tournait une lettre dans ses mains «Qu'as-tu donc? Est-ce +que M. de Verrières a oublié quelque chose? + +--Non, non, Madame, ce n'est pas lui, c'est un autre, à présent! + +--Comment? quel autre? Donne donc! + +--C'est M. Félix qui arrive, M. Félix de T..., le neveu à feu M. le +comte! + +J'ouvre la lettre. «Ma chère tante, voulez-vous permettre à un neveu, +dont vous vous souvenez sans doute à peine, mais qui ne vous a jamais +oubliée, de venir vous embrasser de la part de sa mère? Il est à votre +porte. + +FÉLIX DE T...» + +Eh bien! Alice, je ne sais où j'ai l'esprit; mais il parait que, hors +les cas, aujourd'hui oubliés, d'amour et de jalousie, je ne possède +aucune pénétration. Me voilà éperdue de joie, courant au-devant de ce +neveu, dont je n'ai jamais reçu un signe de souvenir et d'affection, ce +qui me blessait un peu, quoique je ne vous en aie jamais parlé, mais que +j'adore déjà, parce qu'il est votre fils et parce qu'il m'écrit un si +aimable billet. + +Je m'élance. Agathe me suit, Tony rit et saute comme un fou. Un +tourbillon de poussière vient à nous. Un homme descend de cheval au +milieu de ce nuage et se précipite dans mes bras... C'est Charles de +Verrières, c'est-à dire, c'est Félix de T...! + +Oh! quel être que votre fils, Alice! Quel adorable enfant cela fait +aujourd'hui, et quel homme irrésistible ça sera un jour! Vous seule +pouviez mettre au monde et développer un pareil naturel! Comment n'ai-je +pas compris, dès la première vue, qu'il n'y avait pas d'enfant comme +lui, à moins que ce ne fût l'enfant d'Alice! + +Alors, me prenant un peu à part, après les premières effusions, il m'a +confessé la cause de toute cette petite comédie. Il avait, malgré vous, +malgré lui-même, quelques préventions contre moi. Il avait entendu +parler de moi si diversement! Dans votre famille, il y a encore de vieux +parents si acharnés contre la pauvre Isidora, et on vous fait un crime +si grave, ma divine amie, de me traiter comme votre soeur! L'enfant +croyait à vous plus qu'aux autres; mais, quand on lui disait que je vous +trompais, que je ne vous aimais pas, que j'étais un génie infernal, un +esprit de ténèbres et de perdition, il était effrayé et n'osait vous le +dire. Enfin, envoyé par vous à Milan, avec un parent qui voulait lui +montrer une partie de l'Italie, il a résolu de me voir sans se faire +connaître, et il m'a répété aujourd'hui ce qu'il me disait l'autre jour. +D'abord, la voix publique lui apprenait sur son chemin que je n'étais +pas une mauvaise femme; il a vu que je n'employais pas ma fortune à de +méchantes actions. Sans doute, on lui aura dit aussi ce dont il a la +délicatesse de ne point parler, le cher enfant! à savoir qu'à l'endroit +des moeurs j'étais désormais _irréprochable!_ Enfin, il m'a vue, il m'a +trouvée belle, et d'une beauté qui lui a plu. Il m'a dit cela comme +il vous le disait, et maintenant je l'écoute comme vous l'écouteriez +vous-même. Et le reste, vous le savez: il s'est trouvé si heureux, si à +l'aise, si bien selon son coeur auprès de moi, que, si ce n'était pour +aller vous rejoindre, il ne voudrait jamais me quitter. Mais il peut +rester encore quelques jours. Son parent est retenu à Milan par une +affaire, et, d'après vos intentions, il l'a autorisé à passer ce temps +près de moi. + +Tony qui, enfant, a beaucoup joué avec lui, l'avait reconnu au relais où +il mit pied à terre la première fois à une petite cicatrice particulière +qu'il a à la main, et qui provient d'une blessure prise en jouant avec +lui, précisément. Tony, sachant qu'on voulait me faire une agréable +surprise, a gardé le secret. Quant à Agathe, elle ne savait rien, sinon +que Charles ne s'en allait pas pour tout de bon ce matin. + +S'aiment-ils? Ils s'aiment comme Félix me l'a dit, fraternellement; et +un jour ils s'aimeront autrement, si nous le voulons toutes les deux, +Alice. Vous le voudrez quand vous connaîtrez Agathe, et ce sera une +manière, peut-être, de faire accepter à votre fils la fortune de son +oncle, qui lui serait revenue en grande partie un peu plus tard. Mais +laissons au temps à régler le cours des choses; j'étais une folle de le +devancer par mon inquiétude; je ne comprenais pas que Charles pût rester +et se plaire autant ici à cause de moi, et j'étais forcée de supposer +que c'était à cause d'Agathe. A présent, je sais que Félix était chez sa +tante pour l'amour d'elle, et si Agathe a aidé à lui faire trouver le +temps agréable, c'est par rencontre et par bonne chance. Oh! ma chère +Alice, quelles belles fleurs croissent dans le jardin de la vieillesse +quand on a de tels enfants! et qu'il est doux de vivre en eux quand on +est dégoûté de vivre pour soi-même! Que vous êtes heureuse d'être mère, +et que je suis bien dédommagée de l'être devenue de coeur et d'esprit! + + + +FIN D'ISIDORA. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Isidora, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13744 *** |
