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+The Project Gutenberg EBook of Isidora, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Isidora
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 14, 2004 [EBook #13744]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIDORA ***
+
+
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+
+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
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+
+
+
+
+[Illustration: 00.png]
+
+
+
+ISIDORA
+
+
+
+NOTICE
+
+A Paris, 1845. C'etait une tres-belle personne, extraordinaire ment
+intelligente, et qui vint plusieurs fois _verser son coeur a mes pieds_,
+disait-elle. Je vis parfaitement qu'elle _posait_ devant moi et ne
+pensait pas un mot de ce qu'elle disait la plupart du temps. Elle eut pu
+etre ce qu'elle n'etait pas. Aussi n'est-ce pas elle que j'ai depeinte
+dans _Isidora_.
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, 17 janvier 1853.
+
+
+
+PREMIERE PARTIE.
+
+
+
+JOURNAL D'UN SOLITAIRE A PARIS.
+
+Il y a quelques annees, un de nos amis partant pour la Suisse nous
+chargea de ranger des papiers qu'il avait laisses a la campagne, chez
+sa mere, bonne femme peu lettree, qui nous donna le tout, pele-mele, a
+debrouiller. Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient deja
+servi a faire des sacs pour le raisin, et c'etait peut-etre la premiere
+fois qu'ils etaient bons a quoique chose. Cependant nous eumes le
+bonheur de sauver deux cahiers qui nous parurent offrir quelque interet.
+Quoiqu'ils n'eussent rien de commun ensemble, en apparence, la meme
+ficelle les attachait, et nous primes plaisir a mettre en regard les
+interruptions d'un de ces manuscrits avec les dates de l'autre; ce qui
+nous conduisit a en faire un tout que nous livrons a votre discretion
+bien connue, amis lecteurs. Nous avons designe ces deux cahiers par les
+numeros 1 et 2, et par les titres de _Travail_ et _Journal_. Le premier
+etait un recueil de notes pour un ouvrage philosophique que Jacques
+Laurent n'a pas encore termine et qu'il ne terminera peut-etre jamais.
+Le second etait un examen de son coeur et un recit de ses emotions qu'il
+se faisait sans doute a lui-meme.
+
+
+
+CAHIER N deg. 1.--TRAVAIL.
+
+.....................................................
+.....................................................
+.....................................................
+.....................................................
+
+
+TROISIEME QUESTION.
+
+_La femme est-elle ou n'est elle pas l'egale de l'homme dans les
+desseins, dans la pensee de Dieu?_
+
+La question est mal posee ainsi; il faudrait dire: _L'espece humaine
+est-elle composee de deux etres differents, l'homme et la femme?_ Mais
+dans cette redaction j'omets la pensee divine, et ce n'est pas mon
+intention. _En creant l'espece humaine, Dieu a-t-il forme deux etres
+distincts et separes, l'homme et la femme?_
+
+Revoir cette redaction dont je ne suis pas encore content.
+
+
+
+CAHIER N deg.2. JOURNAL.
+
+25 decembre.
+
+J'ai passe toute ma soiree d'hier a poser la premiere question, et je
+me suis couche sans l'avoir redigee de maniere a me contenter, je me
+sentais lourd et mal dispose au travail, j'ai feuillete mes livres pour
+me reveiller, j'ai trop reussi, je me suis laisse aller au plaisir de
+comparer, d'analyser. J'ai oublie la formule de mon sujet pour les
+details. C'est parfois un grand ennemi de la meditation que la lecture.
+
+26 decembre.
+
+Je n'ai pu travailler hier soir, le vent a tourne au nord. Je me suis
+senti paralyse de corps et d'ame. Les nuits sont si froides et le bois
+coute si cher ici! Quand je devrais mourir a la peine, je ne sortirai
+pas de cette pauvre mansarde, je ne quitterai pas ce sombre et dur Paris
+sans avoir resolu la question qui m'occupe. Elle n'est pas de mediocre
+importance dans mon livre: regler _les rapports de l'homme et de la
+femme dans la societe, dans la famille, dans la politique!_ Je n'irai
+pas plus avant dans mon traite de philosophie, que je n'aie trouve une
+solution aux divers problemes que cette formule souleve en moi. J'admire
+comme ils l'ont cavalierement et lestement tranchee tous ces auteurs,
+tous ces utopistes, tous ces metaphysiciens, tous ces poetes! Ils ont
+toujours place la femme trop haut ou trop bas. Il semble qu'ils aient
+tous ete trop jeunes ou trop vieux.--Mais moi-meme, ne suis-je pas trop
+jeune? Vingt-cinq ans, et vingt-cinq ans de chastete presque absolue,
+c'est-a-dire d'inexperience presque complete! Il y en a qui penseraient
+que cela m'a rendu trop vieux. Il est des moments ou, dans l'horreur de
+mon isolement, je suis epouvante moi-meme de mon peu de lumiere sur
+la question. Je crains d'etre au-dessous de ma tache; et si je m'en
+croyais, je sauterais ce chapitre, sauf a le faire, et a l'intercaler en
+son lieu, quand mon ouvrage sera termine a ma satisfaction sur tous les
+autres points.
+
+26 decembre au soir.
+
+L'idee de ce matin n'etait, je crois, pas mauvaise. J'essaierai de
+passer outre, afin de m'eclairer sur ce point par la lumiere que je
+porterai dans toutes les parties de mon oeuvre et que j'en ferai
+jaillir. Je me sens un peu ranime par cette esperance... J'ignore si
+c'est le froid, le ciel noir et le vent, qui siffle sur ces toits,
+qui tiennent mon ame captive; mais il y a des moments ou je n'ai plus
+confiance en moi-meme, et ou je me demande serieusement si je ne ferais
+pas mieux de planter des choux que de m'egarer ainsi dans les apres
+sentiers de la metaphysique.
+
+
+
+
+CAHIER N deg.1. TRAVAIL.
+
+QUATRIEME QUESTION.
+
+_Quelle sera l'education des enfants_ dans ma republique ideale?
+
+C'est-a-dire d'abord _a qui sera confiee l'education des enfants?_
+
+REPONSE.
+
+A l'Etat. La societe est la mere abstraite et reelle de tout citoyen,
+depuis l'heure de sa naissance jusqu'a celle de sa mort. Elle lui
+doit... (Voir pour plus ample expose, mon cahier numero 3, ou ce
+principe est suffisamment developpe.)
+
+INSTITUTION.
+
+_La premiere enfance de l'homme sera exclusivement confiee a la
+direction de la femme._
+
+QUESTION.
+
+_Jusqu'a quel age?_
+
+REPONSE.
+
+_Jusqu'a l'age de cinq ans._
+
+C'est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement prive des
+soins maternels.
+
+_Jusqu'a l'age de dix ans._
+
+C'est trop. L'education intellectuelle peut et doit commencer beaucoup
+plus tot.
+
+REPONSE.
+
+_ A partir de l'age de cinq ans, jusqu'a celui de dix ans, l'education
+des males sera alternativement confiee a des femmes et a des hommes._
+
+QUESTION.
+
+_Quelle sera la part d'education attribuee a la femme?_
+
+Je l'ai trop exclusivement supposee purement hygienique. J'ai semble
+admettre, dans le titre precedent, que l'homme seul pouvait donner
+l'enseignement scientifique. La femme ne doit-elle pas preparer, meme
+avant l'age de cinq ans, cette jeune intelligence a recevoir les hauts
+enseignements de la science, de la morale et de l'art?
+
+Cela me fait aussi songer que j'etablis _a priori_ une distinction
+arbitraire entre l'education des males et celle des femelles, presque
+des le berceau. Il faudrait commencer par definir la difference
+intellectuelle et morale de l'homme et de la femme...
+
+
+
+CAHIER N deg.2. JOURNAL.
+
+27 decembre.
+
+Cette difficulte m'a arrete court; je vois que j'etais fou de vouloir
+passer a la quatrieme question avant d'avoir resolu la troisieme. Jamais
+je ne fus si pauvre logicien. Je gage que le froid me rend malade, et
+que je ne ferai rien qui vaille tant que soufflera ce vent du nord!
+
+Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire! tout ici est
+privation et souffrance pour quiconque n'a pas beaucoup d'argent. Je
+n'avais pas prevu cela, je n'avais pas voulu y croire, ou plutot je
+ne pouvais pas y songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des
+lumieres et le besoin imperieux de _nager_ dans les livres me poussaient
+vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallee champetre! A Paris, me
+disais-je, je serai a la source de toutes les connaissances; au lieu
+d'aller emprunter peniblement un pauvre ouvrage a un ami erudit par
+hasard, ou a quelque bibliotheque de province, ouvrage qu'il faut rendre
+pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux trois quarts si l'on
+veut ensuite se reporter au texte, j'aurai le puits de la science
+toujours ouvert; que dis-je, le fleuve de la connaissance toujours
+coulant a pleins bords et a flots presses autour de moi! Ici je suis
+comme l'alouette qui, au temps de la secheresse, cherche une goutte de
+rosee sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve point. La-bas, je
+serai comme l'alcyon voguant en pleine mer. Et puis, chez nous, on ne
+pense pas, on ne cherche pas, on ne vit point par l'esprit. On est trop
+heureux quand on a seulement le necessaire a la campagne! On s'endort
+dans un tranquille bien-etre, on jouit de la nature par tous les pores;
+on ne songe pas au malheur d'autrui. Le paysan lui-meme, le pauvre qui
+travaille aux champs, au grand air, ne s'inquiete pas de la misere et du
+desespoir qui ronge la population laborieuse des villes. Il n'y croit
+pas; il calcule le salaire, il voit qu'en fait c'est lui qui gagne le
+moins, et il ne tient pas compte du denument de celui qui est force de
+depenser davantage pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les
+vois a present, ces horribles rues noires de boue, ou se reflete la
+lanterne rougeatre de l'echoppe! S'il entendait siffler ce vent qui,
+chez nous, plane harmonieusement sur les bois et sur les bruyeres, mais
+qui jure, crie, insulte et menace ici, en se resserrant dans les angles
+d'un labyrinthe maudit, et en se glissant par toutes les fissures de
+ces toits glaces! S'il sentait tomber sur ses epaules, sur son ame, ce
+marteau de plomb que le froid, la solitude et le decouragement nous
+collent sur les os!
+
+Le bonheur, dit-on, rend egoiste... Helas! ce bonheur reserve aux uns au
+detriment des autres doit rendre tel, en effet. O mon Dieu! le bonheur
+partage, celui qu'on trouverait en travaillant au bonheur de ses
+semblables, rendrait l'homme aussi grand que sa destinee sur la terre,
+aussi bon que vous-meme!
+
+Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux que des egoistes,
+et je venais chercher ici des malheureux intelligents. Il y en a
+sans doute; mais mon indigence ou ma timidite m'ont empeche de les
+rencontrer. J'ai trouve mes pareils abrutis ou depraves par le malheur.
+L'effroi m'a saisi et je me suis retire seul pour ne pas voir le mal et
+pour rever le bien; mais chercher seul, c'est affreux, c'est peut-etre
+insense.
+
+Je croyais acquerir ici tout au moins l'experience. Je connaitrai les
+hommes, me disais-je, et les femmes aussi. Chez nous (en province), il
+n'y a guere qu'un seul type a observer dans les deux sexes: le type de
+la prudence, autrement dit de la poltronnerie. Dans la metropole du
+monde je verrai, je pourrai etudier tous les types. J'oubliais que moi
+aussi, provincial, je suis un poltron, et je n'ai ose aborder personne.
+
+Je puis cependant me faire une idee de l'homme, en m'examinant, en
+interrogeant mes instincts, mes facultes mes aspirations. Si je suis
+classe dans un de ces types qui vegetent sans se fondre avec les autres,
+du moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de mon espece. Mais
+la femme! ou en prendrai-je la notion psychologique? Qui me revelera cet
+etre mysterieux qui se presente a l'homme comme maitre ou comme esclave,
+toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insense pour demander si
+c'est un etre different de l'homme!...
+
+
+
+CAHIER Nš 1. TRAVAIL.
+
+TROISIEME QUESTION.
+
+_Quelles sont les facultes et les appetits gui differencient l'homme et
+la femme dans l'ordre de la creation?_
+
+On est convenu de dire que, dans les hautes etudes, dans la metaphysique
+comme dans les sciences exactes, la femme a moins de capacites
+que l'homme. Ce n'est point l'avis de Bayle, et c'est un point
+tres-controversable. Qu'en savons-nous? Leur education les detourne des
+etudes serieuses, nos prejuges les leur interdisent... Ajoutez que nous
+avons des exemples du contraire.
+
+Quelle logique divine aurait donc preside a la creation d'un etre si
+necessaire a l'homme, si capable de le gouverner, et pourtant inferieur
+a lui?
+
+Il y aurait donc des ames femelles et des ames males? Mais cette
+difference constituerait-elle l'inegalite? On est convenu de les
+regarder comme superieures dans l'ordre des sentiments, et je croirais
+volontiers qu'elles le sont, ne fut-ce que par le sentiment maternel...
+O ma mere!...
+
+S'il est vrai qu'elles aient moins d'intelligence et plus de coeur, ou
+est l'inferiorite de leur nature? J'ai demontre cela en traitant de la
+nature de l'homme, deuxieme question.
+
+
+
+CAHIER Nš 2. JOURNAL.
+
+27, minuit.
+
+Quel temps a porter la mort dans l'ame!... Encore ce soir, j'ai trop
+lu et trop peu travaille. Heloise, sainte Therese, divines figures,
+creations sublimes du grand artiste de l'univers!
+
+Des sons lamentables assiegent mon oreille. Ce n'est pas une voix
+humaine, ce grognement sourd. Est-ce le bruit d'un metier?
+
+J'ai ouvert ma fenetre, malgre le froid, pour essayer de comprendre ce
+bruit desagreable qui m'eut empeche de dormir si je n'en avais decouvert
+la cause.
+
+J'ai entendu plus distinctement: c'est le son d'un instrument qu'on
+appelle, je crois, une contre-basse.
+
+La voix plus claire des violons m'a explique que cela, faisait partie
+d'un orchestre jouant des contredanses. Il y a des gens qui dansent par
+un temps pareil! quand la, mort semble planer sur cette ville funeste!
+
+Comme elle est triste, entendue ainsi a distance, et par rafales
+interrompues, leur musique de fete!
+
+Cette basse, dont la vibration penetre seule, par le courant d'air de ma
+cheminee, et qui repete a satiete sa lugubre ritournelle, ressemble au
+gemissement d'une sorciere volant sur mon toit pour rejoindre le sabbat.
+
+Je m'imagine que ce sont des spectres qui dansent ainsi au milieu d'une
+nuit si noire et si effrayante!
+
+30 decembre.
+
+Mon travail n'avance pas; l'isolement me tue. Si j'etais sain de corps
+et d'esprit, la foi reviendrait. La confiance en Dieu, l'amour de Dieu
+qui a fait tant de grands saints et de grands esprits, et que ce siecle
+malheureux ne connait plus, viendrait jeter la lumiere de la synthese
+sur les diverses parties de mon oeuvre. Oui, je dirais a Dieu: Tu es
+souverainement juste, souverainement bon; tu n'as pas pu asservir, dans
+tes sublimes desseins, l'esclave au maitre, le pauvre au riche, le
+faible au fort, la femme a l'homme par consequent; et je saurais alors
+etablir ces differences qui marquent les sexes de signes divins, et qui
+les revetent de fonctions diverses sans elever l'un au-dessus de l'autre
+dans l'ordre des etres humains. Mais je ne sais point expliquer ces
+differences, et je ne suis assez lie avec aucune femme pour qu'elle
+puisse m'ouvrir son ame et m'eclairer sur ses veritables aptitudes.
+Etudierai-je la femme seulement dans l'histoire? Mais l'histoire n'a
+enregistre que de puissantes exceptions. Le role de la femme du
+peuple, de la masse feminine, n'a pas d'initiative intellectuelle dans
+l'histoire.
+
+Depuis huit jours que la boue et le _froid noir_ me retiennent
+prisonnier, je n'ai pas vu d'autre visage feminin que celui de ma
+vieille portiere: serait-ce la une femme? Ce monstre me fait horreur.
+C'est l'embleme de la cupidite, et pourtant elle est d'une probite a
+toute epreuve; mais c'est la probite parcimonieuse des ames de glace,
+c'est le respect du tien et du mien pousse jusqu'a la frenesie, jusqu'a
+l'extravagance.
+
+Etre reduit par la pauvrete a regarder comme un bienfaiteur un etre
+semblable, parce qu'il ne vous prend rien de ce qui n'est pas son
+salaire!
+
+Mais quelle aprete au salaire resulte de ce respect fanatique pour la
+propriete! Elle ne me volerait pas un centime, mais elle ne ferait point
+trois pas pour moi sans me les taxer parcimonieusement. Avec quelle
+cruaute elle retient les nippes des malheureux qui habitent les
+mansardes voisines lorsqu'ils ne peuvent payer leur terme! Je sais
+que cette cruaute lui est commandee; mais quels sont donc alors les
+bourreaux qui font payer le loyer de ces demeures maudites? et n'est-il
+pas honteux qu'on arme ainsi le frere contre le frere, le pauvre contre
+le pauvre! Eh quoi! les riches qui ont tout, qui paient si cher aux
+etages inferieurs, dans ces riches quartiers, ne suffisent pas pour le
+revenu de la maison, et on ne peut faire grace au proletaire qui n'a
+rien, de cinquante francs par an! on ne peut pas meme le chasser sans le
+depouiller!
+
+Ce matin on a saisi les haillons d'une pauvre ouvriere qui s'enfuyait:
+un chale qui ne vaut pas cinq francs, une robe qui n'en vaut pas trois!
+Le froid qui regne n'a pas attendri les executeurs. J'ai rachete les
+haillons de l'infortunee. Mais de quoi sert que quelques etres senses
+aient l'intention de reparer tant de crimes? Ceux-la sont pauvres.
+Demain, si on fait deloger le vieillard qui demeure a cote de ma
+cellule, je ne pourrai pas l'assister. Apres-demain, si je n'ai pas
+trouve de quoi payer mon propre loyer, on me chassera moi-meme, et on
+retiendra mon manteau.
+
+Ce matin, la portiere qui range ma chambre m'a dit en m'appelant a la
+fenetre:
+
+"Voici madame qui se promene dans son jardin."
+
+Ce jardin, vaste et magnifique, est separe par un mur du petit jardin
+situe au-dessous de moi. Les deux maisons, les deux jardins sont la meme
+propriete, et, de la hauteur ou je suis loge, je plonge dans l'une comme
+dans l'autre. J'ai regarde machinalement. J'ai vu une femme qui m'a
+paru fort belle, quoique tres-pale et un peu grasse. Elle traversait
+lentement une allee sablee pour se rendre a une serre dont j'apercois
+les fleurs brillantes, quand un rayon de soleil vient a donner sur le
+vitrage.
+
+Encore irrite de ce qui venait de se passer, j'ai demande a la sorciere
+si sa maitresse etait aussi mechante qu'elle.
+
+--Ma maitresse? a-t-elle repondu d'un air hautain, elle ne l'est pas: je
+ne connais que monsieur, je ne sers que _monsieur_.
+
+--Alors, c'est monsieur qui est impitoyable?
+
+--Monsieur ne se mele de rien; c'est son premier locataire qui commande
+ici, heureusement pour lui; car monsieur n'entend rien a ses affaires et
+acheverait de se _faire devorer_.
+
+Voila un homme en grand danger, en effet, si mon voisin lui fait
+banqueroute de vingt francs!
+
+
+
+CAHIER N deg. 4.--TRAVAIL.
+
+.....Je ne puis nier ces differences, bien que je ne les apercoive pas
+et qu'il me soit impossible de les constater par ma propre experience.
+
+L'etre moral de la femme differe du notre, a coup sur, autant que son
+etre physique. Dans le seul fait d'avoir accepte si longtemps et si
+aveuglement son etat de contrainte et d'inferiorite sociale, il y a
+quelque chose de capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidite
+qu'il n'y en a chez l'homme.
+
+Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital, qui certes n'est
+pas generalement faible et pusillanime, accepte depuis le commencement
+des societes la domination du riche et du puissant. C'est qu'il n'a pas
+recu, plus que la femme, par l'education, l'initiation a l'egalite...
+
+Il y a de mysterieuses et profondes affinites entre ces deux etres, le
+pauvre et la femme.
+
+La femme est pauvre sous le regime d'une communaute dont son mari est
+chef; le pauvre est femme, puisque l'enseignement, le developpement, est
+refuse a son intelligence, et que le coeur seul vit en lui.
+
+Examinons ces rapports profonds et delicats qui me frappent, et qui
+peuvent me conduire a une solution.
+
+Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons
+d'abord.
+
+
+
+CAHIER N deg. 2.--JOURNAL.
+
+29.
+
+--J'ai ete interrompu ce matin par une scene douloureuse et que j'avais
+trop prevue. Le vieillard, dont une cloison me separe, a ete somme, pour
+la derniere fois, de payer son terme arriere de deux mois, et la voix
+discordante de la portiere m'a tire de mes reveries pour me rejeter dans
+la vie d'emotion. Ce vieux malheureux demandait grace.
+
+Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le negligeront pas
+toujours. Il leur a ecrit. Ils sont en province, bien loin; mais ils
+repondront, et il paiera si on lui et donne le temps.
+
+Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue. Le notaire qui
+touche mon mince revenu de campagne m'oublie et me neglige. Il ne le
+ferait pas si j'etais un meilleur client, si j'avais trente mille livres
+de rente. Heureusement pour moi, mon loyer n'est pas arriere; mais je
+me trouve dans l'impossibilite maintenant de payer celui de mon vieux
+voisin. J'ai offert d'etre sa caution; mais la malheureuse portiere,
+cette triste et laide madame Germain, que la necessite condamne a faire
+de sa servitude une tyrannie, a jete un regard de pitie sur mes pauvres
+meubles, dont maintes fois elle a dresse l'inventaire dans sa pensee;
+et d'une voix apre, avec un regard ou la defiance semblait chercher
+a etouffer un reste de pitie, elle m'a repondu que je n'avais pas un
+mobilier a repondre pour deux, et qu'il lui etait interdit d'accepter
+la caution des locataires du cinquieme les uns pour les autres. Alors,
+touche de la situation de mon voisin, j'ai ecrit au proprietaire un
+billet dont j'attache ici le brouillon avec une epingle.
+
+"Madame,
+
+"Il y a dans votre maison de la rue de ***, n deg. 4, un pauvre homme qui
+paie quatre-vingts francs de loyer, et qu'on va mettre dehors parce que
+son paiement est arriere de deux mois. Vous etes riche, soyez pitoyable;
+ne permettez pas qu'on jette sur le pave un homme de soixante-quinze
+ans, presque aveugle, qui ne peut plus travailler, et qui ne peut
+meme pas etre admis a un hospice de vieillards, faute d'argent et de
+recommandation. Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont
+toujours de l'influence), et faites-le admettre a l'hopital, ou
+accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez ma caution
+pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais je suis assure de pouvoir
+acquitter sa dette dans quelque temps. Je suis un honnete homme; ayez un
+peu de confiance, si ce n'est un peu de generosite."
+
+"JACQUES LAURENT."
+
+
+
+CAHIER N deg. 1.--TRAVAIL.
+
+Un etre qui ne vivrait que par le sentiment, et chez qui l'intelligence
+serait totalement inculte, totalement inactive, serait, a coup sur, un
+etre incomplet. Beaucoup de femmes sont probablement dans ce cas. Mais
+n'est-il pas beaucoup d'hommes en qui le travail du cerveau a totalement
+atrophie les facultes aimantes? La plupart des savants, ou seulement des
+hommes adonnes a des professions purement lucratives, a la chicane, a
+la politique ambitieuse, beaucoup d'artistes, de gens de lettres, ne
+sont-ils pas dans le meme cas? Ce sont des etres incomplets, et, j'ose
+le dire, le plus facheusement, le plus dangereusement incomplets de
+tous! Or donc, l'induction des pedants, qui concluent de l'inaction
+sociale apparente de la femme, qu'elle est d'une nature inferieure, est
+d'un raisonnement...
+
+
+
+CAHIER N deg. 2.--JOURNAL.
+
+30 decembre.
+
+Absurde! Evidemment je l'ai ete. Ces valets m'auront pris pour un galant
+de mauvaise compagnie, qui venait risquer quelque insolente declaration
+d'amour a la dame du logis. Vraiment, cela me va bien! Mais je n'en ai
+pas moins ete d'une simplicite extreme avec mes bonnes intentions. La
+dame m'a paru belle quand je l'ai apercue dans son jardin. Son mari est
+jaloux, je vois ce que c'est... Ou peut-etre ce proprietaire n'est-il
+pas un mari, mais un frere. Le concierge souriait dedaigneusement quand
+je lui demandais a parler a madame la comtesse; et cette soubrette qui
+m'a repousse de l'antichambre avec de grands airs de prude... Il y avait
+un air de mystere dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j'ai a
+peine eu le temps de contempler le peristyle, quelque chose de noble et
+de triste comme serait l'asile d'une ame souffrante et fiere... Je
+ne sais pourquoi je m'imagine que la femme qui demeure la n'est pas
+complice des crimes de la richesse. Illusion peut-etre! N'importe, un
+vague instinct me pousse a mettre sous sa protection le malheureux
+vieillard que je ne puis sauver moi-meme.
+
+3l janvier.
+
+Je ne sais pas si j'ai fait une nouvelle maladresse, mais j'ai risque
+hier un grand moyen. Au moment ou j'allais fermer ma fenetre, par
+laquelle entrait un doux rayon de soleil, le seul qui ait paru depuis
+quatre mortels jours, j'ai jete les yeux sur le jardin voisin et j'y ai
+vu mon _innominata_. Avec son manteau de velours noir double d'hermine,
+elle m'a paru encore plus belle que la premiere fois. Elle marchait
+lentement dans l'allee, abritee du vent d'est par le mur qui separe les
+deux jardins. Elle etait seule avec un charmant levrier gris de perle.
+Alors j'ai fait un coup de tete! J'ai pris mon billet, je l'ai attache a
+une buchette de mon poele et je l'ai adroitement lance, ou plutot laisse
+tomber aux pieds de la dame, car ma fenetre est la derniere de la
+maison, de ce cote. Elle a releve la tete sans marquer trop d'effroi ni
+d'etonnement. Heureusement j'avais eu la presence d'esprit de me retirer
+avant que mon projectile fut arrive e terre, et j'observais, cache
+derriere mon rideau. La dame a tourne le dos sans daigner ramasser le
+billet. Certainement elle a deja recu des missives d'amour envoyees
+furtivement par tous les moyens possibles, et elle a cru savoir ce que
+pouvait contenir la mienne. Elle y a donc donne cette marque de mepris
+de la laisser par terre. Mais heureusement son chien a ete moins
+collet-monte; il a ramasse mon placet et il l'a porte a sa maitresse
+en remuant la queue d'un air de triomphe. On eut dit qu'il avait le
+sentiment de faire une bonne action, le pauvre animal! La dame ne s'est
+pas laisse attendrir. "Laissez cela, Fly, lui a-t-elle dit d'une voix
+douce, mais dont je n'ai rien perdu. Laissez-moi tranquille!" Puis elle
+a disparu au bout de l'allee, sous des arbres verts. Mais le chien l'y
+a suivie, tenant toujours mon envoi par un bout du baton, avec beaucoup
+d'adresse et de proprete. La curiosite aura peut-etre decide la dame a
+examiner mon style, quand elle aura pu se satisfaire sans deroger a la
+prudence. Quand ce ne serait que pour rire d'un sot amoureux, plaisir
+dont les femmes, dit-on, sont friandes! Esperons! Pourtant je ne vois
+rien venir depuis hier. Mon pauvre voisin! je ne te laisserai pas
+chasser, quand meme je devrais mettre mon _Origene_ ou mon _Bayle_ en
+gage.
+
+Mais aussi quelle idee saugrenue m'a donc passe par la tete, d'ecrire
+a la femme plutot qu'au mari? Je l'ai fait sans reflexion, sans me
+rappeler que le mari est le chef de la communaute, c'est-a-dire le
+maitre, et que la femme n'a ni le droit, ni le pouvoir de faire
+l'aumone. Eh! c'est precisement cela qui m'aura pousse, sans que j'en
+aie eu conscience, a faire appel au bon coeur de la femme!
+
+
+
+CAHIER N deg. 1.--TRAVAIL.
+
+L'education pourrait amener de tels resultats, que les aptitudes de l'un
+et de l'autre sexe fussent completement modifiees.
+
+
+
+CAHIER N deg. 2.--JOURNAL.
+
+J'ai ete interrompu par l'arrivee d'un joli enfant de douze ou quatorze
+ans, equipe en jockey.
+
+--Monsieur, m'a-t-il dit, je viens de la part de _madame_ pour vous dire
+bien des choses.
+
+--Bien des choses? Assieds-toi la, mon enfant, et parle.
+
+--Oh! je ne me permettrai pas de m'asseoir! Ca ne se doit pas.
+
+--Tu le trompes; tu es ici chez ton egal, car je suis domestique aussi.
+
+--Ah! ah! vous etes domestique? De qui donc?
+
+--De moi-meme.
+
+L'enfant s'est mis a rire, et, s'asseyant pres du feu:
+
+--Tenez, Monsieur, m'a-t-il dit en exhibant une lettre cachetee a mon
+adresse, voila ce que c'est.
+
+J'ai ouvert et j'ai trouve un billet de banque de mille francs.
+
+--Qu'est-ce que cela, mon ami! et que veut-on que j'en fasse?
+
+--Monsieur, c'est de l'argent pour ces malheureux locataires du
+cinquieme, que madame vous charge de secourir quand ils ne pourront pas
+payer.
+
+--Ainsi, madame me prend pour son aumonier? C'est tres-beau de sa part;
+mais j'aime beaucoup mieux qu'elle tonne des ordres pour qu'on laisse
+ces malheureux tranquilles.
+
+--Oh! ca ne se fait pas comme vous croyez! Madame ne donne pas d'ordres
+dans la maison. Ca ne la regarde pas du tout. Monsieur le comte lui-meme
+n'a rien a voir dans les affaires du regisseur. D'ailleurs, madame
+craint tant d'avoir l'air de se meler de quelque chose, qu'elle vous
+prie de ne pas parler du tout de ce qu'elle fait pour vos voisins.
+
+--Elle veut que sa main gauche ignore ce que fait sa main droite? Tu lui
+diras de ma part qu'elle est grande et bonne.
+
+--Oh! pour ca, c'est vrai. C'est une bonne maitresse, celle-la. Elle ne
+se fache jamais, et elle donne beaucoup. Mais savez-vous, Monsieur, que
+c'est moi qui suis cause que Fly n'a pas mange votre billet?
+
+--En verite?
+
+--Vrai, d'honneur! Madame etait rentree pour recevoir une visite. Elle
+n'avait pas fait attention que le chien tenait quelque chose dans sa
+gueule. Moi, en jouant avec lui, j'ai vu qu'il etait en colere de ce
+qu'on ne lui faisait pas de compliment; car lorsqu'il rapporte quelque
+chose, il n'aime pas qu'on refuse de le prendre, il commencait donc a
+ronger le bois et a dechirer le papier. Alors je le lui ai ote; j'ai vu
+ce que c'etait, et je l'ai porte a madame aussitot qu'elle a ete seule.
+Elle ne voulait pas le prendre.
+
+--Mets cela au feu, qu'elle disait, c'est quelque sottise.
+
+--Non, non, Madame, _c'est des_ malheureux.
+
+--Tu l'as donc lu?
+
+--Dame, Madame, que j'ai fait, Fly l'avait decachete, et ca trainait.
+
+--Tu as bien fait, petit, qu'elle m'a dit apres qu'elle a eu regarde
+votre lettre, et pour te recompenser, c'est toi que je charge d'aller
+aux informations. Si l'histoire est vraie, c'est toi qui porteras ma
+reponse et qui expliqueras mes intentions; et puis, attends, qu'elle m'a
+dit encore: Tu diras a ce M. Jacques Laurent que je le remercie de sa
+lettre, mais qu'il aurait bien pu l'envoyer plus raisonnablement que par
+sa fenetre.
+
+La-dessus, j'ai explique au jockey l'inutilite de ma demarche d'hier et
+l'urgence de la position. Il m'a promis d'en rendre compte.
+
+J'ai bien vite porte un raisonnable secours au vieillard. En apprenant
+la generosite de sa bienfaitrice, il a ete touche jusqu'aux larmes.
+
+--Est-ce possible, s'est-il ecrie, qu'une ame si tendre et si delicate
+soit calomniee par de vils serviteurs!
+
+--Comment cela?
+
+--Il n'y a pas d'infamies que cette ignoble portiere n'ait voulu me
+debiter sur son compte; mais je ne veux pas meme les repeter. Je ne
+pourrais d'ailleurs plus m'en souvenir.
+
+
+
+CAHIER N deg. 1,--TRAVAIL.
+
+La bonte des femmes est immense. D'ou vient donc que la bonte n'a pas de
+droits a l'action sociale en legislation et en politique?
+
+
+
+CAHIER N deg. 2.--JOURNAL.
+
+1er janvier.
+
+--Il est etrange que je ne puisse plus travailler. Je suis tout emu
+depuis quelques jours, et je reve au lieu de mediter. Je croyais qu'un
+temps plus doux, un ciel plus clair me rendraient plus laborieux et plus
+lucide. Je ne suis plus abattu comme je l'etais: au contraire, je me
+sens un peu agite; mais la plume me tombe des mains quand je veux
+generaliser les emotions de mon coeur. 0 puissance de la douceur et de
+la bonte, que tu et penetrante! Oui, c'est toi, et non l'intelligence,
+qui devrais gouverner le monde!
+
+Je ne m'etais jamais apercu combien ce jardin, qui est sous ma fenetre,
+est joli. Un jardin clos de grands murs et fletri par l'hiver ne me
+paraissait susceptible d'aucun charme, lorsqu'au milieu de l'automne
+j'ai quitte les vastes horizons bleus de la vegetation empourpree de ma
+vallee. Cependant il y a de la poesie dans ces retraites bocageres que
+le riche sait creer au sein du tumulte des villes, je le reconnais
+aujourd'hui. Les plantes ici ont un aspect et des caracteres propres au
+terrain chaud et a l'air rare ou elles vegetent, comme les enfants
+des riches eleves dans cette atmosphere lourde avec une nourriture
+substantielle, ont aussi une physionomie qui leur est particuliere.
+J'ai ete deja frappe de ce rapport. Les arbres des jardins de Paris
+acquierent vite un developpement extreme. Ils poussent en hauteur,
+ils ont beaucoup de feuillage, mais la tige est parfois d'une tenuite
+effrayante. Leur sante est plus apparente que reelle. Un coup de vent
+d'est les desseche au milieu de leur splendeur, et, en tous cas, ils
+arrivent vite a la decrepitude. Il en est de meme des hommes nourris et
+enfermes dans cette vaste cite. Je ne parle pas de ceux dont la misere
+etouffe le developpement. Helas! c'est le grand nombre; mais ceux-la
+n'ont de commun avec les plantes que la souffrance de la captivite. Les
+soins leur manquent, et ils arrivent rarement a cette trompeuse beaute
+qui est chez l'enfant du riche, comme dans la plante de son jardin, le
+resultat d'une culture exageree et d'une eclosion forcee. Ces enfants-la
+sont generalement beaux, leur paleur est intelligente, leur langueur
+gracieuse. Ils sont, a dix ans, plus grands et plus hardis que nos
+paysans ne le sont a quinze; mais ils sont plus greles, plus sujets aux
+maladies inflammatoires, et la vieillesse se fait vite pour eux comme la
+nuit sur les domes eleves et sur les cimes altieres des beaux arbres de
+cette Babylone.
+
+Il y a donc ici partout, et dans les jardins particulierement, une
+apparence de vie qui etonne et dont l'exces effraie l'imagination. Nulle
+part au monda il n'y a, je crois, de plus belles fleurs. Les terrains
+sont si bien engraisses et abrites par tant de murailles, l'air est
+charge de tant de vapeurs, que la gelee les atteint peu. Les jardiniers
+excellent dans l'art de disposer les massifs. Ce n'est plus la symetrie
+de nos peres, ce n'est pas le desordre et le hasard des accidents
+naturels: c'est quelque chose entre les deux, une proprete extreme
+jointe a un laisser-aller charmant. On sait tirer parti du moindre coin,
+et menager une promenade facile dans les allees sinueuses sur un espace
+de cinquante pieds carres.
+
+Celui de la maison que j'habite est fort neglige et comme abandonne
+depuis l'ete. On fait de grandes reparations au rez-de-chaussee; on
+change, je crois, la disposition de l'appartement qui commande a ce
+jardin. Les travaux sont interrompus en ce moment-ci, j'ignore pourquoi.
+Mais je n'entends plus le bruit des ouvriers, et le jardin est
+continuellement desert. Je le regarde souvent, et j'y decouvre mille
+secretes beautes que je ne soupconnais pas, quelque chose de mysterieux,
+une solennite vraiment triste et douce, quand la vapeur blanche du
+soir nage autour de ces troncs noirs et lisses que la mousse n'insulte
+jamais. Les herbes sauvages, l'euphorbe, l'heliotrope d'hiver, et
+jusqu'au chardon rustique, ont deja envahi les plates-bandes. Le
+feuillage ecarlate du sumac lutte contre les frimas; l'arbuste charge
+de perles blanches et depouille de feuilles, ressemble a un bijou de
+joaillerie, et la rose du Bengale s'entr'ouvre gaiement et sans crainte
+au milieu des morsures du verglas.
+
+Ce matin j'ai remarque qu'on avait enleve les portes du rez-de-chaussee,
+et qu'on pouvait traverser ce local en decombre pour arriver au jardin.
+Je l'ai fait machinalement, et j'ai penetre dans cet Eden solitaire ou
+les bruits des rues voisines arrivent a peine. Je pensais a ces vers de
+Boileau sur les aises du riche citadin:
+
+ Il peut, dans son jardin tout peuple d'arbres verts
+ Retrouver les etes au milieu des hivers,
+ Et foulant le parfum de ses plantes cheries,
+ Aller entretenir ses douces reveries.
+
+Et j'ajoutais en souriant sans jalousie:
+
+ Mais moi, grace au destin, qui n'ai ni feu ni lieu,
+ Je me loge ou je puis comme il plait a Dieu.
+
+Je venais de faire le tour de cet enclos, non sans effaroucher les
+merles qui pullulent dans les jardins de Paris et qui se levaient en
+foule a mon approche, lorsque j'ai trouve, le long du mur mitoyen, une
+petite porte ouverte, donnant sur le grand jardin de ma riche voisine.
+Il y avait la une brouette en travers et tout a cote un jardinier
+qui achevait de charger pour venir jeter dans l'enclos abandonne les
+cailloux et les branches mortes de l'autre jardin. Je suis entre en
+conversation avec cet homme sur la taille des gazons, puis sur celle
+des arbres, puis sur l'art de greffer. Leurs procedes ici sont d'une
+hardiesse rare. Ils taillent, plantent et sement presque en toute
+saison. Ce jardinier aimait a se faire ecouter: mon attention lui
+plaisait; il a fait un peu le pedant, et l'entretien s'est prolonge, je
+ne sais comment, jusqu'a ce que mon petit ami le jockey soit venu s'en
+meler. Le beau levrier Fly s'est mis aussi de la partie; il est entre
+curieusement dans le jardin de mon cote, et apres m'avoir flaire avec
+mefiance, il a consenti a rapporter des branches que je lui jetais. Je
+sentais vaguement que _Madame_ n'etait pas loin, et j'avais grande envie
+de la voir. Mais je n'osais depasser le seuil de mon enclos, bien que
+l'enfant m'invitat a jeter un coup d'oeil sur le beau jardin et a
+m'avancer jusque dans l'allee. Le drole me faisait les honneurs de ce
+paradis pour me remercier apparemment de lui avoir fait ceux d'une
+chaise dans ma mansarde. Il m'a pris en amitie pour cela, et, apres
+tout, c'est un enfant intelligent et bon, que la servitude n'a pas
+encore deprave; il a ete plus sensible, je le vois, a un temoignage de
+fraternite, qu'il ne l'eut ete peut-etre a une gratification que je ne
+pouvais lui donner.
+
+"Entrez donc, monsieur Jacques, me disait-il, madame ne grondera pas;
+vous verrez comme c'est beau ici, et comme Fly court vile dans la grande
+allee..."
+
+Tout a coup _Madame_ sort d'un sentier ombrage et se presente a dix pas
+devant moi. L'enfant court a elle avec la confiance qu'un fils aurait
+temoignee a sa mere. Cela m'a touche.
+
+"Tenez, Madame, criait-il, c'est M. Jacques Laurent qui n'ose pas entrer
+pour voir le jardin. N'est-ce-pas que voulez bien?"
+
+_Madame_ approche avec une gracieuse lenteur.
+
+"Il parait que monsieur est un amateur, ajoute le jardinier. Il entend
+fameusement l'horticulture."
+
+Le brave homme se contentait de peu. Il avait pris ma patience a
+l'ecouter pour une grande preuve de savoir.
+
+--Monsieur Laurent, dit la dame, je suis fort aisee de vous rencontrer.
+Entrez, je vous en prie, et promenez-vous tant que vous voudrez.
+
+--Madame, vous etes mille fois trop bonne; mais je n'ai pas eu
+l'indiscretion d'en exprimer le desir. C'est cet enfant qui, par bon
+coeur, me l'a propose.
+
+--Mon Dieu, reprend-elle, un grand jardin a Paris est une chose
+agreable et precieuse. J'ai appris que vous sortiez rarement de votre
+appartement, et que vous passiez une partie des nuits a travailler. Je
+dispose de cet endroit-ci, je serai charmee que vous y trouviez un peu
+d'air et d'espace. Profitez de l'occasion, vous ajouterez a la gratitude
+que je vous dois deja.
+
+Et, me saluant avec un charme indicible, elle s'est eloignee.
+
+Je me suis alors promene par tout le jardin. Elle n'y etait plus. Le
+jockey et le jardinier m'ont conduit dans la serre. C'est un lieu de
+delices, quoique dans un fort petit local. Une fontaine de marbre blanc
+est au milieu, tout ombragee des grandes feuilles de bananier, toute
+tapissee des festons charmants des plantes grimpantes. Une douce chaleur
+y regne, des oiseaux exotiques babillent dans une cage doree, et de
+mignons rouges-gorges se sont volontairement installes dans ce boudoir
+parfume, dont ils ne cherchent pas a sortir quand on ouvre les vitraux.
+Quel gout et quelle coquetterie dans l'arrangement de ces purs camelias
+et de ces cactus etincelants! Quels mimosas splendides, quels gardenias
+embaumes! Le jardinier avait raison d'etre fier. Ces gradins de plantes
+dont on n'apercoit que les fleurs, et qui forment des allees, cette
+voute de guirlandes sous un dome de cristal, ces jolies corbeilles
+suspendues, d'ou pendent des plantes etranges d'une vegetation aerienne,
+tout cela est ravissant. Il y avait un coussin de velours bleu celeste
+sur le banc de marbre blanc, a cote de la cuve que traverse un filet
+d'eau murmurante. Un livre etait pose sur le bord de cette cuve. Je
+n'ai pas ose y toucher; mais je me suis penche de cote pour regarder le
+titre: c'etait le _Contrat social_.
+
+--C'est le livre de madame, a dit l'enfant; elle l'a oublie. C'est la sa
+place, c'est la qu'elle vient lire toute seule, bien longtemps, tous les
+jours.
+
+--C'est peut-etre ma presence qui l'en chasse; je vais me retirer.
+
+Et j'allais le faire, lorsque, pour la seconde fois, elle m'est apparue.
+Le jardinier s'est eloigne par respect, le jockey pour courir apres Fly,
+et la conversation s'est engagee entre elle et moi, si naturellement, si
+facilement, qu'on eut dit que nous etions d'anciennes connaissances. Les
+manieres et le langage de cette femme sont d'une elegance et en meme
+temps d'une simplicite incomparables. Elle doit etre d'une naissance
+illustre, l'antique majeste patricienne reside sur son front, et la
+noblesse de ses manieres atteste les habitudes du plus grand monde. Du
+moins de ce grand monde d'autrefois, ou l'on dit que l'extreme bon ton
+etait l'aisance, la bienveillance et le don de mettre les autres a
+l'aise. Pourtant je n'y etais pas completement d'abord; je craignais
+d'avoir bientot, malgre toute cette grace, ma dignite a sauver un
+quelque essai de protection. Mais ce reste de rancune contre sa race me
+rendait injuste. Celle femme est au-dessus de toute grandeur fortuite,
+comme de toute faveur d'heredite. Ce qu'elle inspire d'abord, c'est le
+respect, et bientot apres, c'est la confiance et l'affection, sans que
+le respect diminue.
+
+--Ce lieu-ci vous plait, m'a-t-elle dit; helas! je voudrais etre libre
+de le donner a quelqu'un qui sut en profiter. Quant a moi, j'y viens en
+vain chercher le ravissement qu'il vous inspire. On me conseille, pour
+ma sante, d'en respirer l'air, et je n'y respire que la tristesse.
+
+--Est-il possible?... Et pourtant c'est vrai! ai-je ajoute en regardant
+son visage pale et ses beaux yeux fatigues. Vous n'etes pas bien
+portante, et vous n'avez pas de bonheur.
+
+--Du bonheur, Monsieur! Qui peut etre riche ou pauvre et se dire
+heureux! Pauvre on a des privations; riche on a des remords. Voyez ce
+luxe, songez a ce que cela coute, et sur combien de miseres ces delices
+sont prelevees!
+
+--Vrai, Madame, vous songez a cela?
+
+--Je ne pense pas a autre chose, Monsieur. J'ai connu la misere, et je
+n'ai pas oublie qu'elle existe. Ne me faites pas l'injure de croire que
+je jouisse de l'existence que je mene; elle m'est imposee, mais mon
+coeur ne vit pas de ces choses-la...
+
+--Votre coeur est admirable!...
+
+--Ne croyez pas cela non plus, vous me feriez trop d'honneur. J'ai ete
+enivree quand j'etais plus jeune. Ma mollesse et mon gout pour les
+belles choses combattaient mes remords et les etouffaient quelquefois.
+Mais ces jouissances impies portent leur chatiment avec elles. L'ennui,
+la satiete, un degout mortel sont venus peu a peu les fletrir;
+maintenant je les deteste et je les subis comme un supplice, comme une
+expiation.
+
+Elle m'a dit encore beaucoup d'autres choses admirables que je ne
+saurais transcrire comme elle les a dites. Je craindrais de les gater,
+et puis je me suis senti si emu, que les larmes m'ont gagne. Il me
+semblait que je contemplais un fait miraculeux. Une femme opulente et
+belle, reniant les faux biens et parlant comme une sainte! J'etais
+bouleverse. Elle a vu mon emotion; elle m'en a su gre.
+
+"Je vous connais a peine, m'a-t-elle dit, et pourtant je vous parle
+comme je ne pourrais et je ne voudrais parler a aucune autre personne,
+parce que je sens que vous seul comprenez ce que je pense."
+
+Pour faire diversion a mon attendrissement, qui devenait excessif, elle
+m'a parle du livre qu'elle tenait a la main.
+
+"Il n'a pas compris les femmes, ce sublime Rousseau, disait-elle. Il n'a
+pas su, malgre sa bonne volonte et ses bonnes intentions, en faire
+autre chose que des etres secondaires dans la societe. Il leur a laisse
+l'ancienne religion dont il affranchissait les hommes; il n'a pas prevu
+qu'elles auraient besoin de la meme foi et de la meme morale que leurs
+peres, leurs epoux et leurs fils, et qu'elles se sentiraient avilies
+d'avoir un autre temple et une autre doctrine. Il a fait des nourrices
+croyant faire des meres. Il a pris le sein maternel pour l'ame
+generatrice. Le plus spiritualiste des philosophes du siecle dernier a
+ete materialiste sur la question des femmes."
+
+Frappe du rapport de ses idees avec les miennes, je l'ai fait parler
+beaucoup sur ce sujet. Je lui ai confie le plan de mon livre, et elle
+m'a prie de le lui faire lire quand il serait termine; mais j'ai ajoute
+que je ne le finirais jamais, si ce n'est sous son inspiration: car je
+crois qu'elle en sait beaucoup plus que moi. Nous avons cause plus d'une
+heure, et la nuit nous a separes. Elle m'a fait promettre de revenir
+souvent. J'aurais voulu y retourner aujourd'hui, je n'ai pas ose; mais
+j'irai demain si la porte de ce malheureux rez-de-chaussee n'est pas
+replacee, et si madame Germain ne me suscite pas quelque persecution
+pour m'interdire l'acces du jardin. Quel malheur pour moi et pour mon
+livre, si, au moment ou la Providence me fait rencontrer un interprete
+divin si competent sur la question qui m'occupe, un type de femme si
+parfait a etudier pour moi qui ne connais pas du tout les femmes!...
+Oh! oui! quel malheur, si le caprice d'une servante m'en faisait perdre
+l'occasion! car cette dame m'oubliera si je ne me montra pas; elle ne
+m'appellera pas ostensiblement chez elle si son mari est jaloux et
+despote, comme je le crois! Et d'ailleurs que suis-je pour qu'elle songe
+a moi?
+
+
+
+CAHIER N deg. 4.--TRAVAIL.
+
+L'homme est un insense, un scelerat, un lache, quand il calomnie l'etre
+divin associe a sa destinee. La femme...
+
+
+
+CAHIER N deg. 5.--JOURNAL.
+
+8 janvier.
+
+Je suis retourne deja deux fois, et j'ai reussi a n'etre pas apercu de
+madame Germain. C'est plus facile que je ne pensais. Il y a une petite
+porte de degagement au rez-de-chaussee, donnant sur un palier qui n'est
+point expose aux regards de la loge. Toute l'affaire est de me glisser
+la sans eveiller l'attention de personne; l'appartement est toujours en
+decombres, le jardin desert. La porte du mur mitoyen ne se trouve jamais
+fermee en dehors a l'heure ou je m'y presente; je n'ai qu'a la pousser
+et je me trouve seul dans le jardin de ma voisine. Toujours muni d'un
+livre de botanique, je m'introduis dans la serre. Le jardinier et le
+jockey me prennent pour un lourd savant, et m'accueillent avec toutes
+sortes d'egards. Quand madame n'est pas la elle y arrive bientot, et
+alors nous causons deux heures au moins, deux heures qui passent
+pour moi comme le vol d'une fleche. Cette femme est un ange! On en
+deviendrait passionnement epris si l'on pouvait eprouver en sa presence
+un autre sentiment que la veneration. Jamais ame plus pure et plus
+genereuse ne sortit des mains du createur; jamais intelligence plus,
+droite, plus claire, plus ingenieuse et plus logique n'habita un cerveau
+humain. Elle a la veritable instruction: sans aucun pedantisme, elle est
+competente sur tous les points. Si elle n'a pas tout lu, elle a du moins
+tout compris. Oh! la lumiere emane d'elle, et je deviens plus sage, plus
+juste, je deviens veritablement meilleur en l'ecoulant. J'ai le coeur
+si rempli, l'ame si occupee de ses enseignements, que je ne puis plus
+travailler; je sens que je n'ai plus rien en moi qui ne me vienne
+d'elle, et qu'avant de transcrire les idees qu'elle me suggere il faut
+que je m'en penetre en l'ecoutant encore, en revant a ce que j'ai deja
+entendu.
+
+[Illustration 01.png: Serait-ce la une femme?...]
+
+Je n'ai songe a m'informer ni de sa position a l'egard du monde, ni des
+circonstances de sa vie privee, ni meme du nom qu'elle porte; je sais
+seulement qu'elle s'appelle Julie, comme l'amante de Saint-Preux. Que
+m'importe tout le reste, tout ce qui n'est pas vraiment elle-meme? J'en
+sais plus long sur son compte que tous ceux qui la frequentent; je
+connais son ame, et je vois bien a ses discours et a ses nobles plaintes
+que nul autre que moi ne l'apprecie. Une telle femme n'a pas sa place
+dans la societe presente, et il n'y en a pas d'assez elevee pour elle.
+Oh! du moins elle aura dans mon coeur et dans mes pensees celle qui lui
+convient! Depuis huit jours je me suis tellement reconcilie avec ma
+solitude, que je m'y suis retranche comme dans une citadelle; je ne
+regarde meme plus la femme ignoble qui me sert, de peur de reposer ma
+vue sur la laideur morale et physique, et de perdre le rayon divin dont
+s'illumine autour de moi le monde ideal. Je voudrais ne plus entendre le
+son de la voix humaine, ne plus aspirer l'air vital hors des heures que
+je ne puis passer aupres d'elle. Oh! Julie! je me croyais philosophe,
+je me croyais juste, je me croyais homme, et je ne vous avais pas
+rencontree!
+
+
+
+CAHIER N deg. 1. TRAVAIL.
+
+DE L'AMOUR. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . .
+
+
+
+CAHIER N deg. 2.----JOURNAL.
+
+15 janvier.
+
+Je ne croyais pas qu'un homme aussi simple et aussi retire que moi dut
+jamais connaitre les aventures, et pourtant en voici deux fort etranges
+qui m'arrivent en peu de jours, si toutefois je puis appeler du nom
+leger d'_aventure_ ma rencontre romanesque et providentielle avec
+l'admirable Julie.
+
+[Illustration 02.png: Je viens de la part de _madame_.]
+
+Hier soir, j'avais ete appele pour une affaire a la Chaussee-d'Antin, et
+je revenais assez tard. J'etais entre, chemin faisant, dans un cabinet
+de lecture pour feuilleter un ouvrage nouveau, dont le titre expose a
+la devanture m'avait frappe. Je m'etais oublie la a parcourir plusieurs
+autres ouvrages assez frivoles, dans lesquels j'etudiais avec une triste
+curiosite les tendances litteraires du moment; si bien que minuit
+sonnait quand je me suis trouve devant l'Opera. C'etait l'ouverture du
+bal, et, ralentissant ma marche, j'observais avec etonnement cette
+foule de masques noirs, de personnages noirs, hommes et femmes, qui se
+pressaient pour entrer. Il y avait quelque chose de lugubre dans
+cette procession de spectres qui couraient a une fete en vetements de
+deuil[1]. Heurte et emporte par une rafale tumultueuse de ces etres
+bizarres, je me sens saisir le bras, et la voix deguisee d'une femme me
+dit a l'oreille: "On me suit. Je crains d'avoir ete reconnue. Pretez-moi
+le bras pour entrer; cela donnera le change a un homme qui me
+persecute."
+
+[Note 1: Le journal de Jacques Laurent est date de 183x, epoque
+a laquelle les dominos etaient seuls admis au bal de l'Opera. On n'y
+dansait pas.]
+
+--Je veux bien vous rendre ce service, ai-je repondu, bien que je
+n'entende rien a ces sortes de jeux.
+
+--Ce n'est pas un jeu, reprit le domino noir a noeuds roses, qui
+s'attachait a mon bras et qui m'entrainait rapidement vers l'escalier;
+je cours de grands dangers. Sauvez-moi.
+
+J'etais fort embarrasse; je n'osais refuser, et pourtant je savais qu'il
+fallait payer pour entrer. Je craignais de n'avoir pas de quoi; mais
+nous passames si vite devant le bureau, que je n'eus pas meme le temps
+de voir comment j'etais admis. Je crois que le domino paya lestement
+pour deux sans me consulter. Il me poussa avec impetuosite au moment
+ou j'hesitais, et nous nous trouvames a l'entree de la salle avant que
+j'eusse eu le temps de me reconnaitre.
+
+L'aspect de cette salle immense, magnifiquement eclairee, les sons
+bruyants de l'orchestre, cette fourmiliere noire qui se repandait comme
+de sombres flots, dans toutes les parties de l'edifice, en bas, en haut,
+autour de moi; les propos incisifs qui se croisaient a mes oreilles,
+tous ces bouquets, tous ces masques semblables, toutes ces voix flutees
+qui s'imitent tellement les unes les autre, qu'on dirait le meme etre
+mille fois repete dans des manifestations identiques; enfin, cette cohue
+triste et agitee, tout cela me causa un instant de vertige et d'effroi.
+Je regardai ma compagne. Son oeil noir et brillant a travers les trous
+de son masque, sa taille informe sous cet affreux domino qui fait d'une
+femme un moine, me firent veritablement peur, et je fus saisi d'un
+frisson involontaire. Je croyais etre la proie d'un reve, et j'attendais
+avec terreur quelque transformation plus hideuse encore, quelque
+bacchanale diabolique.
+
+Nous avions apparemment echappe au danger reel ou imaginaire qui
+me procurait l'honneur de l'accompagner, car elle paraissait plus
+tranquille, et elle me dit d un ton railleur: "Tu fais une drole de
+mine, mon pauvre chevalier. Vraiment, tu es le chevalier de la triste
+figure!
+
+--Vous devez avoir furieusement raison, beau masque, lui repondis-je,
+car, grace a vous, c'est la premiere fois que je me trouve a pareille
+fete. Maintenant vous n'avez plus besoin de moi, permettez moi de vous
+souhaiter beaucoup de plaisir et d'aller a mes affaires.
+
+--Non pas, dit-elle, tu ne ne quitteras pas encore, tu m'amuses.
+
+--Grand merci, mais...
+
+--Je dirai plus, tu m'interesses. Allons, ne fais pas le cruel, et
+crains d'etre ridicule. Si tu me connaissais, tu ne serais pas fache de
+l'aventure.
+
+--Je ne suis pas curieux, permettez que je...
+
+--Mon pauvre Jacques, tu es d'une pruderie revoltante. Cela prouve un
+amour propre insense. Tu crois donc que je te fais la cour? Commence par
+t'oter cela de l'esprit, toi qui en as tant! Je ne suis pas eprise de
+toi le moins du monde, quoique tu sois trop joli garcon pour un pedant!
+
+--A ce dernier mot, je vois bien que j'ai l'honneur d'etre parfaitement
+connu de vous.
+
+--Voila de la modestie, a la bonne heure! Certes, je te connais, et
+je sais ton gout pour la botanique. Ne t'ai-je pas vu entrer dans une
+certaine serre ou, depuis quinze jours, tu etudies le camelia avec
+passion?
+
+--Qu'y trouvez-vous a redire?
+
+--Rien. La dame du logis encore moins, a ce qu'il parait?
+
+--Vous etes sans doute sa femme de chambre?
+
+--Non, mais son amie intime.
+
+--Je n'en crois rien. Vous parlez comme une soubrette et non pas comme
+une amie.
+
+--Tu es grossier, chevalier discourtois! Tu ne connais pas les lois du
+bal masque, qui permettent de medire des gens qu'on aime le mieux.
+
+--Ce sont de facheux et stupides usages.
+
+--Ta colere me divertit. Mais sais-tu ce que j'en conclus?
+
+--Voyons!
+
+--C'est que tu voudrais, en jouant la colere, me faire croire qu'il y a
+quelque chose de plus serieux entre cette dame et toi que des lecons de
+botanique.
+
+--Serieux? Oui, sans doute, rien n'est plus serieux que le respect que
+je lui porte.
+
+--Ah! tu la crois donc bien vertueuse?
+
+--Tellement, que je ne puis souffrir d'entendre parler d'elle en ce
+lieu, et d'en parler moi-meme a une personne que je ne connais pas, et
+qui...
+
+--Acheve! "Et dont tu n'as pas tres-bonne opinion jusqu'a present?"
+
+--Que vous importe, puisque vous venez ici pour provoquer et braver la
+liberte des paroles?
+
+--Tu es fort aigre. Je vois bien que tu es amoureux de la dame aux
+camelias. Mais n'en parlons plus. Il n'y a pas de mal a cela, et je ne
+trouverais pas mauvais qu'elle te payat de retour. Tu n'es pas mal, et
+tu ne manques pas d'esprit; tu n'as ni reputation, ni fortune, c'est
+encore mieux. Je pardonnerais a cette femme toutes les folies de sa
+jeunesse, si elle pouvait, sur _ses vieux jours_, aimer un homme
+raisonnable pour lui-meme et s'attacher a lui serieusement.
+
+ Vous, vous etes ma mie, une fille suivante,
+ Un peu trop forte en gueule et fort impertinente.
+
+Le domino provocateur ne fit que rire de la citation; mais changeant
+bientot de ton et de tactique:
+
+"Ton courroux me plait, dit-elle, et me donne une excellente opinion de
+toi. Sache donc que tout ceci etait une epreuve; que j'aime trop Julie
+pour l'attaquer serieusement, et qu'elle saura demain combien tu es
+digne de l'honnete amitie qu'elle a pour ton personnage flegmatique,
+philosophique et botanique. Je veux que nous fassions connaissance chez
+elle a visage decouvert, et que la paix soit signee entre nous sous ses
+auspices. Allons, viens t'asseoir avec moi sur un banc. Je suis deja
+fatiguee de marcher, et mon envie de rire se passe. Julie pretend que tu
+es un grand philosophe, je serais bien aise d'en profiter."
+
+Soit faiblesse, soit curiosite, soit un vague prestige qui, de Julie, se
+refletait a mes yeux sur cette femme legere, comme la brillante lueur de
+l'astre sur quelque obscur satellite, je la suivis, et bientot nous nous
+trouvames dans une loge du quatrieme rang, assis tellement au-dessus de
+la foule, que sa clameur ne nous arrivait plus que comme une seule voix,
+et que nous etions comme isoles a l'abri de toute surveillance et de
+toute distraction. _Elle_ commenca alors des discours etranges ou le
+plus energique enivrement se melait a la plus adroite reserve; elle
+paraissait continuer l'entretien piquant que nous avions commence en
+bas, ou du moins passer naturellement de ce fait particulier a une
+theorie generale sur l'amour. Et comme il me semblait que c'etait ou
+une provocation directe, ou le desir de m'arracher par surprise quelque
+secret de coeur relatif a Julie, je me tenais sur mes gardes. Mais elle
+se railla de ma prudence, et apres avoir finement fustige la presomption
+qu'elle m'attribuait dans les deux cas, elle me forca a ne voir dans ses
+discours qu'une provocation a des theories serieuses de ma part sur la
+question brulante qu'elle agitait. J'etais scandalise d'abord de cette
+facilite sans retenue et sans fierte a soulever devant moi le voile
+sacre a travers lequel j'ai a peine ose jusqu'ici interroger le coeur
+des femmes; mais son esprit souple et fecond, une sorte d'eloquence
+fievreuse quelle possede, reussirent peu a peu a me captiver. Apres
+tout, me disais-je, voici une excellente occasion d'etudier un nouveau
+type de femme, qui, dans sa fougue audacieuse, m'est tout aussi inconnu
+que me l'etait il y a peu de jours le calme divin de Julie. Voyons a
+quelle distance de l'homme peut s'elever ou s'abaisser la puissance de
+ce sexe!
+
+--Allons, me disait-elle, reponds, mon pauvre philosophe! n'as-tu donc
+rien a m'enseigner? Je t'ai attire ici pour m'instruire. Moralise-moi
+si tu peux. De quoi veux-tu parler au bal masque avec une femme, si ce
+n'est d'amour? Eh bien, prononce-toi, admets ou refute mes objections.
+Que feras-tu de la passion dans ta republique ideale? Dans quelle serie
+de merites rangeras-tu la pecheresse qui a beaucoup aime? Sera-ce
+au-dessous, ou au-dessus, ou simplement a cote de la vierge qui n'a
+point aime encore, ou de la matrone a qui les soins vertueux du menage
+n'ont pas permis d'etre aimable, et, par consequent, d'etre emue et
+enivree de l'amour d'un homme? Voueras-tu un culte exclusif a ces fleurs
+sans parfum et sans eclat qui vegetent a l'ombre, et qui, ne connaissant
+pas le soleil, croient que le soleil est l'ennemi de la vie? Je sais que
+tu adores le camelia; apparemment tu meprises la rose?
+
+--La rose est enivrante, repondis-je, mais elle ne vit qu'un instant. Je
+voudrais lui donner la persistance et la duree du camelia blanc, symbole
+de purete.
+
+--C'est cela, tu voudrais lui enlever sa couleur et son parfum, et tu
+oserais dire aux jardiniers de ton espece: "Voyez, chers cuistres, mes
+freres, quel beau monstre vient d'eclore sous mon chassis!" Tiens, froid
+reveur, regarde toutes ces femmes qui sont ici! Je voudrais te faire
+soulever leurs masques et lire dans leurs ames. La plupart sont belles,
+belles de corps et d'intelligence. Celles que tu croirais les plus
+depravees sont souvent celles qui ont le plus tendre coeur, l'esprit le
+plus spontane, les plus nobles intelligences, les entrailles les plus
+maternelles, les devouements les plus romanesques, les instincts les
+plus heroiques. Songes-y, malheureux, toutes ces femmes de plaisir et
+d'ivresse, c'est l'elite des femmes, ce sont les types les plus rares et
+les plus puissants qui soient sortis des mains de la nature; et c'est
+pourquoi, grace aux legislateurs pudiques de la societe, elles sont
+ici, cherchant l'illusion d'un instant d'amour, au milieu d'une foule
+d'hommes qui feignent de les aimer, et qui affectent entre eux de les
+mepriser. Les plus beaux et les meilleurs etres de la creation sont la,
+forces de tout braver, ou de se masquer et de mentir, pour n'etre pas
+outrages a chaque pas. Et c'est la votre ouvrage, hommes clairvoyants,
+qui avez fait de votre amour un droit, et du notre un devoir!
+
+Elle me parla longtemps sur ce ton, et me fit entendre de si justes
+plaintes, elle sut donner tant d'attraits et de puissance e ce dieu
+d'Amour dont elle semblait vouloir elever le culte sur les ruines de
+tous les principes, que les heures de la nuit s'envolerent pour moi
+comme un songe. La parole de celle femme me subjuguait; la laideur de
+son deguisement, l'effroi que m'inspirait son masque, et jusqu'a l'eclat
+lugubre de la fete ou elle m'avait entraine, tout cela disparaissait
+autour de moi. Toute son ame, tout son etre semblaient etre passes dans
+cette parole ardente, et cette voix feinte, qu'elle maintenait avec
+art pour ne pas se faire reconnaitre, cette voix de masque qui m'avait
+blesse le tympan d'abord, prenait pour moi des inflexions etranges,
+quelque chose d'incisif, de penetrant, qui agissait sur mes nerfs, si
+ce n'est sur mon ame. Je me sentais vaincu, modifie et comme transforme
+dans mes opinions en l'ecoutant. Je lui demandai grace. Je suis trop
+agite pour repondre, lui dis-je, je veux rentrer en moi-meme, et savoir
+si a l'abri de votre eloquence je dois vous admirer ou vous plaindre.
+
+--Eh bien, dit-elle en se levant, consulte l'oracle! Demande a Julie
+ce qu'elle doit penser du caquet de sa _femme de chambre_. Je te donne
+rendez-vous ici, a cette place et a cette heure, d'aujourd'hui en huit.
+Si tu n'y viens pas, je te regarderai comme vaincu, et je regretterai le
+temps que j'aurai perdu a provoquer un adversaire si faible.
+
+Elle disparut. J'etais si accable, que je ne songeai pas a la suivre.
+Puis je le regrettai aussitot, et me mis a sa recherche, mais
+inutilement. Il y avait dans le bal plus de cent dominos a noeuds
+roses. Une ouvreuse de loges, avec qui je sus engager une conversation,
+m'apprit que les femmes comme il faut ne portaient jamais aucun
+ornement, et que leur costume etait uniformement noir comme la nuit.
+
+Cette femme m'a bouleverse le cerveau. 0 Julie! j'ai besoin de vous
+revoir et de vous entendre pour effacer ce mauvais reve, pour me
+rattacher a l'adoration fervente et inviolable de la clarte sans ombre
+et de la pudeur sans trouble.
+
+8 janvier.
+
+Un mauvais genie a preside au destin de la semaine. Une fois je suis
+alle au jardin, elle n'a point paru; une autre fois j'ai essaye de
+penetrer dans l'enclos par le rez-de-chaussee; les portes etaient
+replacees, les serrures posees et fermees. J'ai fait une tentative
+desesperee aupres de madame Germain; j'ai humblement demande la
+permission de prendre un peu d'air et de mouvement dans ce jardin
+inoccupe. Elle m'a aigrement refuse.
+
+"De l'air et du mouvement, Monsieur n'en manque pas, puisqu'il passe les
+nuits a courir!"
+
+J'ai offert de l'argent; mais je ne suis pas assez riche pour corrompre.
+
+"Monsieur n'en aura pas de trop pour acquitter les dettes des locataires
+insolvables. D'ailleurs, c'est ma consigne: le jardin n'est ouvert a
+personne."
+
+J'irai au bal de l'Opera ce soir: je ferai cette folie. J'interrogerai
+ce masque, je saurai si Julie est malade ou si elle a quelque chagrin.
+Je ferai semblant d'etre galant pour me rendre favorable cette femme
+etrange qui pretend la connaitre... et qui m'a peut-etre trompe. Comment
+Julie pourrait-elle se lier d'amitie avec un, caractere si different du
+sien?
+
+10 janvier
+
+Me voila brise, aneanti! Non, je n'aurai pas le courage de me raconter
+a moi-meme ce que j'ai decouvert, ce que je souffre depuis cette nuit
+maudite!
+
+10 janvier
+
+Essayons d'ecrire. Les souvenirs qu'on se retrace en les redigeant
+echappent au vague de la reverie devorante.
+
+A minuit j'etais la, ou elle m'avait dit de la rejoindre, et je
+l'attendais. Elle parait enfin, me serre convulsivement la main, et se
+jette, essoufflee, sur une chaise au fond de la loge, apres s'y etre
+fait renfermer avec moi par l'ouvreuse. Au bout de quelques moments de
+silence, ou elle paraissait veritablement suffoquee par l'emotion:
+
+"J'ai encore ete poursuivie aujourd'hui, me dit-elle, par un homme qui
+me hait et que je meprise. Oh! candide et honnete Jacques! vous ne savez
+pas ce que c'est qu'un homme du monde, a quelle lache fureur, a quels
+ignobles ressentiments peuvent se porter ces gens de bonne compagnie,
+quand le despotisme fanatique de leur amour-propre est blesse!"
+
+Je la plaignais, mais je ne trouvais pas d'expression pour la consoler.
+
+--Vous le voyez, lui dis-je, cette vie d'enivrement et de plaisir egare
+celles qui s'y abandonnent. Ces illusions d'un instant dont vous me
+parliez mettent l'amour d'une femme, peut-etre belle et bonne, aux bras
+d'un homme indigne d'elle, et capable de tout pour se venger du retour
+de sa raison.
+
+--Qu'est-ce que cela prouve, Jacques? me dit-elle vivement. C'est
+qu'apparemment il faut s'abstenir de chercher et de rever l'amour dans
+ce monde-ci. Creez-en donc un meilleur, ou l'on puisse estimer ce qu'on
+aime, et, en attendant, croyez-moi, ne prenez pas parti pour le bourreau
+contre la victime.
+
+En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit. Un fort bel homme,
+qui avait un air de grand seigneur et des fleurs a sa boutonniere,
+entra, et, se penchant vers ma compagne par-dessus la cloison basse qui
+le separait de nous:
+
+"C'est donc vous enfin, _belle Isidora_ lui dit-il d'un ton acerbe.
+Pourquoi fuir et vous cacher? Je ne pretends pas troubler vos plaisirs,
+mais voir seulement la figure de notre heureux successeur a tous, afin
+de le designer aux remerciments de _mon ami Felix_."
+
+Quoiqu'il eut parle a voix basse, je n'avais pas perdu un mot de son
+compliment. Ma compagne m'avait saisi le bras, et je la sentais trembler
+comme une feuille au vent d'orage. Je pris vite mon parti.
+
+"Monsieur, dis-je en me levant, je ne sais point ce que c'est que
+mademoiselle Isidora. Je ne sais pas davantage ce que c'est que votre
+ami Felix, et je ne vois pas trop ce que peut etre un homme qui s'en
+vient insulter une femme au bras d'un autre homme. Mais ce que je sais,
+mordieu fort bien, c'est que je reviens de mon village, et que j'en ai
+rapporte des poings qui, pour parler le langage du lieu ou nous sommes,
+pourraient bien vous faire piquer une tete dans le parterre, si votre
+gout n'etait pas de nous laisser tranquilles."
+
+Puis, comme je le voyais hesiter, et qu'il me paraissait trop facile
+de me debarrasser de ce beau fils par la force, il me prit envie de le
+persifler par un mensonge.
+
+--Sachez, d'ailleurs, lui dis-je, que madame est... ma femme, et
+tenez-vous pour averti.
+
+--Votre femme! repondit le dandy avec ironie, quoique cependant il ne
+fut pas certain de ne pas s'etre grossierement trompe.--Votre femme!...
+Eh bien! Monsieur, vous defendez peu courtoisement son honneur; mais
+j'ai tort, et je merite un peu votre mercuriale. Que madame me pardonne,
+ajouta-t-il en saluant ma pretendue femme, c'est une meprise qui n'a
+rien de volontaire.
+
+--Je te remercie, bon Jacques, reprit-elle, aussitot qu'il se fut
+eloigne, tu m'as rendu un grand service; mais si tu veux que je te le
+dise, il y a dans ta maniere de me defendre Quelque chose qui me blesse
+profondement. Tu n'aurais donc pas consenti a defendre le nom et la
+personne d'Isidora, dans la crainte de passer pour, l'amant d'une femme
+qu'on peut outrager ainsi?
+
+--Rien de semblable ne m'est venu a l'esprit; je n'ai songe qu'a vous
+debarrasser d'un fou ou d'un ennemi, qui m'eut, a coup sur, force de
+traverser par quelque scandale le plaisir que j'eprouve a causer avec
+vous.
+
+--Mais si j'avais ete cette Isidora fameuse dont on dit tant de mal,
+et dont vous avez sans doute la plus parfaite horreur, et si l'ennemi
+s'etait acharne a me prendre pour elle, nonobstant notre mariage
+improvise?...
+
+--D'abord je ne m'inquiete pas de cette Isidora, et je ne la connais
+pas. Je ne suis pas un homme du monde, je n'ai point de rapports avec
+ce genre de femmes celebres. Ensuite, Isidora ou non, je vous prie de
+croire que je ne suis pas assez de mon village pour ne pas savoir qu'on
+doit protection a la femme qu'on accompagne.
+
+--Ah! mon cher villageois, avoue que c'est une triste necessite que le
+devoir d'un honnete homme en pareil cas! Risquer sa vie pour une fille!
+
+--Je n'ai jamais su ce que c'etait qu'une fille, je le sais moins que
+jamais, et je suis tente, depuis huit jours, de croire qu'il n'y a point
+de femmes qui meritent reellement cette epithete infamante. Si Isidora
+est une de ces femmes, et si vous etes cette Isidora, j'eprouve pour
+vous...
+
+--Eh bien, qu'eprouves-tu pour moi? Dis donc vite!
+
+--Le meme sentiment qu'un devot aurait pour une relique qu'il verrait
+foulee aux pieds dans la fange. Il la releverait, il s'efforcerait de la
+purifier et de la replacer sous la chasse.
+
+--Tu es meilleur que les autres, pauvre Jacques, mais tu n'es pas plus
+grand! Tu vois toujours dans l'amour l'idee de pardon et de correction,
+tu ne vois pas que ton role de purificateur, c'est le prejuge du
+pedagogue qui croit sa main plus pure que celle d'autrui, et que la
+chasse ou tu veux replacer la relique, c'est l'eteignoir, c'est la cage,
+c'est le tombeau de ta possession jalouse?
+
+--Femme orgueilleuse! m'ecriai-je, tu ne veux pas meme de pardon?
+
+--Le pardon est un reproche muet, le mepris subsiste apres. Je donnerais
+une vie de pardon pour un instant d'amour.
+
+--Mais le mepris revient aussi apres cet instant-la!
+
+--On l'a eu, cet instant! Avec le pardon on ne l'a pas. Mepris pour
+mepris, j'aime mieux celui de la haine que celui de la pitie.
+
+Je ne sais comment il se fit que l'accent dont elle dit ces paroles me
+causa une sorte de vertige. Je fus comme tente de me jeter a ses pieds
+et de lui demander pardon a elle-meme. Mais un reste d'effroi et
+peut-etre de degout me retint.
+
+"Allons-nous-en, me dit-elle, nous ne nous entendrons pas, mon
+philosophe!"
+
+Je la suivis machinalement. Nous fimes un tour de foyer. J'y etais
+etourdi et comme etouffe par le feu croise des agaceries et des
+epigrammes. Tout a coup ma compagne quitta mon bras comme pour
+m'echapper. Je ne la perdis pas de vue, et, voyant qu'elle quittait le
+bal, je decidai de le quitter aussitot, tout en protegeant sa retraite.
+Je descendais l'escalier sur ses pas, et elle atteignait la derniere
+marche, lorsque le beau jeune homme dont je l'avais debarrassee, et qui
+rentrait, se trouve face a face avec elle. Il s'arrete, sourit avec un
+mepris inexprimable, et, levant les yeux vers moi:
+
+--C'est donc l'habitude dans votre province, me dit-il, de suivre sa
+femme comme un jaloux, et de l'observer a distance? Mon cher monsieur,
+vous vous etes moque de moi, mais je vous le pardonne, si bien que je
+veux vous donner un petit avis. La dame que vous escortez est la plus
+belle femme de Paris, vous avez raison d'en etre vain; mais, comme c'est
+la plus meprisable et la plus meprisee, vous auriez grand tort d'en etre
+fier.
+
+--Et vous, repondis-je, voua devriez etre honteux de parler comme vous
+faites. Si vous dites un mot de plus, je vous en rendrai tres-repentant.
+
+Un flot de monde qui rentrait nous separa, et il monta l'escalier assez
+rapidement. Quand il fut en haut du premier palier, il se retourna. Je
+m'etais empare du bras d'Isidora, et je m'etais arrete en bas pour le
+regarder aussi. Il haussa legerement les epaules. Je lui fis un signe
+imperatif pour qu'il eut a disparaitre ou a redescendre. Il prit
+le premier parti, couvrant d'un air de dedain ironique sa retraite
+prudente.
+
+Je me sentais le sang echauffe plus que de raison; je voulais remonter
+et le forcer a prendre d'autres airs. Ma compagne se cramponna apres
+moi.
+
+"Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle. Suivez-moi,
+j'ai a vous parler."
+
+Elle m'entraina vers un fiacre, donna son adresse tout bas au cocher, et
+me dit:
+
+"Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est pas une aventure;
+je sais qu'elle ne serait pas de votre gout, et il n'est pas certain
+qu'elle fut du mien."
+
+Que ce fut la colere dont j'etais a peine remis, ou la pitie pour elle,
+ou quelque interet subit plus tendre que je ne voulais me l'avouer, je
+ne me sentais plus sous l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi
+que la crainte de decouvrir la vieillesse et la laideur sous son masque
+avait agi a mon insu sur mon imagination. Le dandy, qui croyait me
+degouter d'elle en m'apprenant (ce qu'il ne supposait pas que je pusse
+ignorer), qu'elle etait la plus belle femme de Paris, avait etrangement
+manque sa vengeance. Le prestige de la beaute, lors meme qu'il n'agit
+pas encore sur les yeux, est tout puissant sur un cerveau aussi
+impressionnable que le mien. J'entourai de mes bras ma tremblante
+conquete, et perdant tout mon orgueil de pedagogue, je la suppliai de ne
+pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour qu'elle m'avait fait
+rever si doux et si terribles. Elle tressaillit et s'arracha de mes bras
+a plusieurs reprises; enfin elle me dit:
+
+"Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour vous la tete de
+Meduse!... Vous allez me voir, helas! ne parlez pas d'amour et de joie.
+Je touche au terme de mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein,
+peut-etre pour la derniere fois."
+
+Le fiacre s'arreta a une petite porte, dans une ruelle sombre. J'en
+franchis le seuil sans savoir dans quel quartier de Paris je pouvais
+etre: j'avais fait cette course comme un somnambule. Nous traversames
+plusieurs pieces mysterieuses, eclairees seulement par des feux mourants
+de cheminee qui faisaient scintiller dans l'ombre quelques dorures.
+Enfin nous entrames dans un boudoir a la fois chaste et delicieux, au
+milieu duquel brulait une lampe de bronze antique. Ma compagne ferma
+soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies, et, tout a coup
+arrachant son masque avec un mouvement de colere et de desespoir, elle
+me montra... 0 ciel! ecrirai-je son nom sans defaillir!... les traits
+purs et divins de Julie!
+
+--Julie! m'ecriai-je...
+
+--Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora, _la femme la plus
+meprisee, sinon la plus meprisable de Paris._
+
+Je restai longtemps altere, et, lorsque j'osai relever les yeux sur
+elle, je vis qu'elle observait mon visage avec une profonde anxiete.
+
+--Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas la force de
+rompre le silence, vous avez aime _Julie_! Julie n'a pas joue de role
+devant vous: vous n'aviez point parle d'amour ensemble. Vous avez connu
+l'etat present de son ame, ses profonds ennuis et ses plus serieuses
+preoccupations depuis qu'elle a renonce au reve d'etre aimee. Mais elle
+vous eut trompe, si elle eut laisse la passion s'allumer en vous dans
+les circonstances pures et charmantes qui avaient preside a votre
+rencontre. Le hasard d'une autre rencontre a la porte de l'Opera l'a
+decidee a se faire connaitre sous son autre aspect. Celui-la, c'est
+le passe, mais un passe qui n'est pas assez loin pour etre oublie des
+hommes qui le connaissent...
+
+--Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de mal!
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je n'en sais rien, je souffre!
+
+--Je vous comprends mieux que vous-meme. C'est le moment de nous dire
+adieu, Jacques. Ne souffrez pas a cause de moi. Moi aussi, je souffre,
+et je dois souffrir plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous
+aimais, alors que je me sentais aimee, et les raisons qui me feront
+combattre desormais votre souvenir ne sont terribles et humiliantes que
+pour moi seule.
+
+--Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai toute ma vie.
+Je vous venerais comme un ange; a present, je vous aimerai autrement;
+mais ce ne sera pas moins, je vous le jure!
+
+--_Vous le jurez!_ donc vous ne le sentez plus. Je ne veux pas etre
+aimee _autrement_, moi, et je sais que mon ambition est insensee. Ainsi,
+adieu, noble et bon Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma
+vie!
+
+--Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil a la place de l'amour. Ne
+repoussez pas cet amour vrai et profond, que je mets encore a vos pieds.
+0 ciel! craindriez-vous de moi de laches reproches?
+
+---Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche, le plus
+noble, mais le plus implacable de tous!
+
+--Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A Dieu seul le droit de
+pardonner; vous avez raison! Et que suis-je pour m'arroger celui de vous
+absoudre? Ma vie a ete pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer
+gloire. A quelles seductions ai-je ete expose? quelles luttes ai-je
+subies! Non, adorable et infortunee creature, je ne te pardonne pas, je
+t'aime trop pour cela!
+
+--Tu as raison, Jacques, s'ecria-t-elle, c'est ainsi qu'il faut aimer,
+ou ne pas s'en meler!
+
+Et, se precipitant dans mes bras, elle m'etreignit contre son coeur avec
+passion.
+
+Mais cette femme avait trop souffert pour etre confiante. De sinistres
+previsions glacerent ses premiers transports.
+
+--Ecoute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis une femme
+entretenue; tu le sais a present! Je suis la maitresse du comte Felix
+de ***; sais-tu cela? Nous sommes ici chez lui, il peut arriver et
+nous chasser l'un et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton
+honneur, et moi mon opulence et la derniere planche de salut offerte a
+ma consideration, sinon comme femme estimable, du moins comme beaute
+desirable et puissante.
+
+--Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette prison doree ou
+ton ame languit. Tu viendras partager la misere du pauvre reveur.
+Je travaillerai pour te faire vivre, je suspendrai mes reveries, je
+donnerai des lecons. Nous fuirons ensemble dans quelque ville de
+province, loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie pure
+et simple a laquelle tu aspires... Tu ne connaitras plus cet ennui qui
+te ronge, cette oisivete que tu te reproches; demain, tu seras libre,
+ma belle captive. Et pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis
+l'amant qui t'enleve!
+
+Une secrete terreur se peignit dans les traits de Julie.
+
+--Deja des conditions! dit-elle; deja le travail de ma rehabilitation
+qui commence! Jacques, tu vas croire que je t'ai trompe, que je me suis
+trompee moi-meme, quand je t'ai dit que je detestais mon luxe et mes
+plaisirs. Je t'ai dit la verite, je le jure... Et pourtant tes projets
+me font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me trouvais seule,
+sans amour et sans ivresse, replongee dans cette affreuse misere que je
+n'ai pu supporter lorsque j'etais plus jeune, plus belle et plus forte!
+La misere sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me demandes deja
+des sacrifices? tu n'attends pas que je te les offre! tu acceptes la
+pecheresse a condition que, des demain, des aujourd'hui, elle passera a
+l'etat de sainte! Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il
+n'y a donc pas un instant d'ivresse ou l'on puisse se refugier contre
+les exigences d'un contrat?
+
+L'amertume de Julie etait profondement injuste. Je fus effraye des
+blessures de cette ame meurtrie. J'esperai la guerir avec le temps et la
+confiance, et je voulus son amour sans condition. Je l'obtins, mais il y
+eut quelque chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait a un
+eternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment. Quand le jour
+pale et tardif de l'hiver vint nous avertir de nous separer, je crus
+voir la Juliette de Shakspeare lisant dans le livre sombre du destin; sa
+paleur et ses cheveux epars la rendaient plus belle, mais les douleurs
+de son ame devastee la rendaient effrayante. Elle me donna une clef de
+son appartement, et rendez-vous pour le soir meme, mais elle ne put
+faire l'effort de sourire en recevant mon dernier baiser.
+
+Deux heures apres je recevais le billet suivant:
+
+"Ce que je prevoyais est arrive: le lache qui m'a insultee au bal a
+instruit le comte de mon escapade. Je viens d'avoir une scene affreuse
+avec ce dernier. Mais j'ai domine sa colere par mon audace. Je ne veux
+pas etre chassee par cet homme, je veux le quitter au moment ou il sera
+le plus courbe a mes pieds. Pour ecarter ses soupcons, je pars avec lui
+pour un de ses chateaux. Je serai bientot de retour, et alors, Jacques,
+je verrai si tu m'aimes."
+
+O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra!
+
+15 janvier.
+
+Elle pouvait quitter cet homme et fuir le mal a l'instant meme. Elle ne
+l'a pas voulu!... Est-ce la crainte de la misere? Non, Julie, tu ne sais
+pas mentir, mais la crainte d'un mepris qui devait t'honorer pour la
+premiere fois de ta vie, t'a rejetee dans l'abime. Tu n'as pas compris
+que la raillerie des ames vicieuses allait cette fois te rehabiliter
+devant Dieu! Et comment n'aurais-tu pas perdu la notion du vrai et du
+juste sur ces choses delicates! Pauvre infortunee, ta vie a ete un long
+mensonge a tes propres yeux!
+
+Je l'attends toujours... Je l'aime toujours... Et pourtant elle a compte
+pour rien ma souffrance et ma honte. Elle subit l'amour avilissant de ce
+gentilhomme pour s'epargner le depit d'etre quittee, et pour se reserver
+la gloire de quitter la premiere! Dieu de bonte, ayez pitie d'elle et de
+moi!
+
+29 janvier.
+
+Elle n'est pas revenue! Elle ne reviendra peut-etre pas!
+
+30 janvier.
+
+_Billet de Julie_, du chateau de***.
+
+"Jacques, je pars pour l'Italie. Ne songez plus a moi. J'ai reflechi.
+Vous n'auriez jamais pu m'aimer sans vouloir me dominer et m'humilier.
+Je domine et j'humilie Felix. J'ai encore besoin de cette vengeance
+pendant quelque temps. Ne croyez pas que je sois heureuse: vingt fois
+par jour je suis comme prete a me tuer! Mais je veux mourir debout,
+vois-tu, et non pas vivre a genoux. J'ai trop bu dans cette coupe du
+repentir et de la penitence, je ne veux pas surtout que la main d'un
+amant la porte a mes levres."
+
+
+
+CAHIER N deg. 4.--TRAVAIL.
+
+1er mai.
+
+Mon ouvrage est fort avance, et la question des femmes est a peu pres
+resolue pour moi. Etres admirables et divins, vous ne pouvez grandir que
+dans la vertu, et vous abjurez votre force en perdant la sainte pudeur.
+C'est un frein d'amour et de confiance qu'il fallait a votre expansion
+puissante, et nous vous avons forge un joug de crainte et de haine! Nous
+en recueillons les fruits. Oh! qu'ils sont amers a nos levres et aux
+votres!
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE.
+
+
+
+ALICE.
+
+Dans un joli petit hotel du faubourg Saint-Germain, plusieurs personnes
+etaient reunies autour de madame de T... Que madame de T... fut comtesse
+ou marquise, c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins.
+Elle avait un nom plus doux a prononcer qu'un titre quelconque: elle
+s'appelait Alice.
+
+Elle etait ce jour-la au milieu de ses nobles parents; aucun ne lui
+ressemblait. Ils etaient rogues et fiers. Elle etait simple, modeste et
+bonne.
+
+C'etait une femme de vingt-cinq ans, d'une beaute pure et touchante,
+d'un esprit mur et serieux, d'une tournure jeune et pleine d'elegance.
+Au premier abord, cette beaute avait un caractere peut-etre trop chaste
+et trop grave pour qu'il y eut moyen de mettre, comme on dit, un roman
+sur cette figure-la. L'extreme douceur du regard, la simplicite des
+manieres et des ajustements, le parler un peu lent, l'expression
+plus juste et plus sensee qu'originale et brillante, tous ces dehors
+s'accordaient parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie
+d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage sans essai et sans
+desir de nouvelle union, une absence totale de coquetterie, aucune
+ambition de paraitre, une conduite irreprochable, une froideur marquee
+et quelque peu hautaine avec les hommes a succes, une bienveillance
+desinteressee a l'egard des femmes, des amities serieuses sans intimite
+exclusive, c'etait la tout ce qu'on en pouvait dire. Lions et lionnes de
+salons la detestaient et la declaraient impertinente, bien qu'elle fut
+d'une politesse irreprochable, savante meme, et calculee comme l'est
+celle d'une personne fiere a bon droit, au milieu des sots et des
+sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorite dans le
+monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent voulu plus
+d'abandon et d'elan. Quelques observateurs l'etudiaient, cherchant a
+decouvrir un secret de femme sous cette reserve inexplicable; mais ils y
+perdaient leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir si calme
+a des eclairs rapides presque insaisissables; ces levres qui parlent si
+peu ont quelquefois un tremblement nerveux, comme si elles refoulaient
+une pensee ardente; cette poitrine si belle et si froide a comme des
+tressaillements mysterieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait pu
+l'etudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration violentee
+par la prudence, ou quelque baillement de profond ennui etouffe par le
+savoir-vivre.
+
+Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait ses parents
+pour la premiere fois depuis six mois environ. Ils avaient remarque
+qu'elle etait changee, amincie, palie extremement, et que sa gravite
+ordinaire avait quelque chose d'une nonchalance chagrine.
+
+--Ma niece, lui disait sa vieille tante la marquise, la campagne ne vous
+a point profite cette annee. Vous y etes restee trop longtemps, vous y
+avez pris de l'ennui.
+
+--Ma chere, disait une cousine fort laide, vous ne vous soignez pas.
+Vous montez trop a cheval; j'en suis sure, vous lisez la soir, vous vous
+fatiguez. Vos levres sont blemes et vos yeux cernes.
+
+--Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frere de la precedente, il faut
+vous remarier absolument. Vous vivez trop seule, vous vous degoutez de
+la vie.
+
+Alice repondait, avec un sourire un peu force, qu'elle ne s'etait jamais
+mieux portee, et qu'elle aimait trop la campagne pour s'y ennuyer un
+seul instant.
+
+--Et votre fils, ce cher Felix, arrive-t-il bientot? dit un un vieil
+oncle.
+
+--Ce soir ou demain, j'espere, dit madame de T...; je l'ai devance de
+quelques jours, son precepteur me l'amene. Vous le trouverez grandi,
+embelli, et fort comme, un petit paysan.
+
+--J'espere pourtant que vous ne l'elevez point tout a fait a la
+Jean-Jacques? reprit l'oncle. Etes-vous contente de ce precepteur que
+vous lui avez trouve la-bas.
+
+--Fort contente, jusqu'a present.
+
+--C'est un ecclesiastique? demanda la cousine.
+
+--Non, c'est un homme fort instruit.
+
+--Et ou l'avez-vous deterre?
+
+--Tout pres de moi, dans les environs de ma terre.
+
+--Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un air qui voulait etre
+malin.
+
+--C'est un jeune homme, repondit tranquillement Alice; mais il a l'air
+plus grave que vous, Adhemar, et je le crois beaucoup plus raisonnable.
+Mais, ajouta-t-elle en regardant la pendule, le notaire va venir, et je
+crois, mon cher oncle et ma chere tante, que nous ferions mieux de nous
+occuper de l'objet qui nous rassemble.
+
+--Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un profond soupir.
+
+--Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle pour moi surtout
+une douleur a peine surmontee.
+
+--Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine.
+
+--Je ne puis songer a autre chose, reprit Alice, qu'a la perte de mon
+frere.
+
+Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur d'Alice se
+serra et des larmes vinrent au bord de sa paupiere; mais elle les
+contint. Sa douleur n'avait pas d'echo dans ces coeurs altiers.
+
+Le notaire, un vieux notaire obsequieux en saluts, mais impassible de
+figure, entra, fut recu poliment par madame de T..., sechement par les
+autres, s'assit devant une table, deplia des papiers, lut un testament
+et fut ecoute dans un profond silence. Apres quoi, il y eut des
+reflexions faites a voix basse, un chuchotement de plus en plus agite
+autour d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante s'elever sur
+un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir se contenir davantage:
+
+--Eh quoi, ma niece, vous ne dites rien? vous n'etes pas indignee! je ne
+vous concois pas! votre exces de bienveillance vous nuira dans le monde,
+je vous en avertis.
+
+--Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne dont nous
+parlons, repondit madame de T...; je ne la connais pas. Mais je sais et
+je vois que mon frere l'a reellement epousee.
+
+--Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien, s'ecria l'autre
+dame.
+
+--Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma cousine, reprit Alice.
+Demandez a monsieur le notaire s'il fait aussi bon marche de la question
+civile que vous de la question religieuse.
+
+--Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela est en bonne
+forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait connaitre mon mandat et
+mes pouvoirs; je me retire, s'il y a proces, ce que je regarde comme
+impossible...
+
+--Non, non! pas de proces, repondit gravement le vieux oncle: ce serait
+un scandale; et nous n'avons pas envie de proclamer cet etrange mariage,
+en lui donnant le retentissement des journaux de palais et des memoires
+a consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme nous, la
+question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon neveu etait maitre de
+sa fortune; qu'il en ait dispose en faveur de son laquais, de son chien
+ou de sa maitresse, peu nous importe... Mais notre nom a ete souille
+par une alliance inqualifiable; et nous sommes prets a faire tous les
+sacrifices pour empecher cette fille de le porter.
+
+--Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille proposition, dit le
+notaire; et mon ministere ici est rempli. La question de savoir si vous
+accueillerez madame la comtesse de S... comme une parente, ou si vous la
+repousserez comme une ennemie, n'est pas de mon ressort. Je vous laisse
+la discuter, d'autant plus que mon role de mandataire de cette personne
+semble augmenter l'esprit d'hostilite que je rencontre ici contre elle.
+Madame de T..., j'ai l'honneur de vous presenter mon profond respect;
+Mesdames... Messieurs...
+
+Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes reverences a droite et
+a gauche; des reverences comme les jeunes gens n'en font plus.
+
+--Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches blondes, qui
+n'avait paru, pendant la lecture des papiers, occupe que du vernis de
+ses bottes et de sa canne a tete de rubis. Je crois qu'il eut mieux
+valu se taire devant lui. Il va reporter a sa cliente toutes nos
+reflexions...
+
+--Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'ecria la vieille tante. Je
+voudrais qu'elle fut ici, dans un coin, pour les entendre et pour se
+bien penetrer de notre mepris.
+
+--Vous ne connaissez pas ces femmes-la, maman, reprit le jeune homme
+d'un ton de pedantisme adorable et avec un sourire de judicieuse
+fatuite: elles triomphent du depit qu'elles causent, et toute leur
+gloire est de faire enrager les gens comme il faut.
+
+--Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine d'une voix seche
+et mordante, et vous verrez comme je lui fermerai ma porte au nez!
+
+--Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc lui ouvrir la
+votre, que vous ne protestiez pas avec nous?
+
+--Je n'en sais rien, repondit madame de T..., cela dependra tout a fait
+de sa conduite et de sa maniere d'etre; mais ce que je sais, c'est
+qu'il me serait beaucoup plus difficile qu'a vous de l'humilier et de
+l'outrager. Elle ne se trouve etre votre parente qu'a un certain degre,
+au lieu que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon
+frere, d'un homme qu'elle a aime, que je cherissais, et pour lequel
+aucun de vous n'a eu, dans les dernieres annees de sa vie, beaucoup
+d'indulgence.
+
+Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti dans tout le
+salon, et la vieille tante s'etait vigoureusement frappe la poitrine
+de son eventail; la Cousine abaissa son voile sur sa figure; l'oncle
+soupira; le beau cousin se dandina et fit crier le parquet sous un leger
+trepignement d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient la, et
+qui jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur role de
+comparses, chuchoterent et se promirent les uns aux autres de ne pas
+imiter l'exemple de madame de T...
+
+"Ma chere niece, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le partisan de
+vos idees philosophiques; je suis un peu trop vieux pour abjurer mes
+principes, quoique je pusse le faire avec vous en bonne compagnie. Je
+connais votre bonte excessive, et ne suis pas etonne de vous voir fermer
+l'oreille a la verite, quand cette verite est une condamnation sans
+appel. Vous esperez toujours justifier et sauver ceux qu'on accuse;
+mais ici, vous y perdrez vos bonnes intentions et tous vos genereux
+arguments. Renseignez-vous, informez-vous, et vous reconnaitrez que la
+clemence vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle creature
+infame a ete appelee par votre frere a l'honneur de porter son nom et
+d'heriter de ses biens, vous ne nous exposerez pas a la remontrer chez
+vous, et vous nous dispenserez du penible devoir de l'en faire sortir."
+
+Cet avis fut adopte avec chaleur, et madame de T..., restee seule de son
+avis, se trouva bientot tete a tete avec son cousin. Les autres parents
+se retirerent, craignant de la confirmer dans sa resistance par une
+trop forte obsession. Ils la savaient courageuse et ferme, malgre ses
+habitudes de douceur.
+
+--Ah ca, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent tous sortis,
+est-ce serieusement que vous parlez d'admettre Isidora aupres de vous?
+
+--Je n'ai parle que d'examiner ma conscience et mon jugement sur le
+parti que j'aie prendre, Adhemar: mais, en attendant, je vous engage,
+par respect pour nous-memes, a oublier ce nom d'Isidora, sous lequel
+madame de S... vous est sans doute desavantageusement connue. Il
+me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles, plus vous
+aggraverez la tache imprimee a notre famille.
+
+--_Desavantageusement_ connue? Non, je ne me servirai pas de ce mot-la,
+repartit le cousin en caressant sa barbe couleur d'ambre. C'etait une
+trop belle personne pour que l'_avantage_ de la connaitre ne fut pas
+recherche par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans les
+relations qu'une femme comme vous pourrait avoir avec une femme comme
+elle... Alors je presume que...
+
+--Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez a me faire entendre,
+et je vous declare que je ne trouve pas cela risible. C'est comme un
+affront que vous vous plaisez a imprimer a la memoire de mon frere, et
+votre gaiete, en pareil cas, me fait mal.
+
+--Ne vous fachez pas, ma chere Alice, et ne prenez donc pas les choses
+si serieusement. Eh! bon Dieu, ou en serions-nous si tous les ridicules
+de ce genre etaient de sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes
+gens, lequel de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de _ne vas
+voir_ sa maitresse s'oublier un instant dans les bras d'un ami et meme
+d'un cousin? Peccadilles que tout cela! Vous ne pouvez pas vous douter
+de ce que c'est que la vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout,
+qui vous plaisez, avant le temps, a mener la vie d'une vieille femme:
+vous n'avez pas la moindre notion...
+
+---Dieu merci! c'est assez, Adhemar, je ne tiens pas a vos
+enseignements. Je ne vous demande qu'un mot. Cette femme n'a-t-elle pas
+aime beaucoup mon frere, dites?
+
+--Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-la aiment parfois l'homme
+qu'elles trompent cent fois le jour. Quand je vous dis que vous ne
+pouvez pas les juger!
+
+--Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas les condamner
+sans chercher a les comprendre.
+
+--Parbleu! ma chere, c'est une etude qui vous menera loin, si vous en
+avez le courage; mais je ne crois point que vous l'ayez.
+
+--Enfin, repondez-moi donc, Adhemar. Je sais que le passe de cette femme
+ete plein d'orages...
+
+--Le mot est benin.
+
+--D'egarements, si vous voulez; mais je sais aussi que, depuis plusieurs
+annees, elle s'est conduite avec dignite; et la marque de haute estime
+que mon frere a voulu lui donner en l'epousant a son lit de mort, en
+est une preuve. Parlez donc; pensez-vous, en votre ame et conscience,
+qu'elle ait epure sa conduite et ameliore sa vie par l'envie qu'elle
+avait de le rendre heureux, ou par un calcul interesse qu'elle aurait
+fait de l'epouser?
+
+--D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc force de nier la
+consequence. Cette femme avait pris l'habitude de l'hypocrisie: elle
+mettait plus d'art dans sa conduite; elle avait eloigne d'elle tous ses
+anciens amants; elle se tenait renfermee, ici a cote, dans le pavillon
+du jardin de votre frere; elle cultivait des fleurs; elle lisait des
+romans et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle faisait
+l'esprit fort, la femme blasee, la compagne melancolique la pecheresse
+convertie, et ce pauvre Felix se laissait prendre a tout cela. Mais
+quand je vous dirai, moi, que la veille de leur depart pour l'Italie,
+dans le temps ou cette fille passait, aux yeux de Felix, pour un ange,
+que je l'ai reconnue, au bal de l'Opera, en aventure non equivoque avec
+un joli garcon de province, maitre d'ecole ou clerc de procureur, a en
+juger par sa mine!...
+
+--Vous vous serez trompe! sous le masque et le domino!...
+
+--Sous le domino, a moins d'etre un ecolier, on reconnait toujours
+la demarche d'une femme qu'on a connue intimement. Ne rougissez pas,
+cousine; je m'exprime en termes convenables, moi, et je vous jure, non
+pas en mon ame et conscience mais plus serieusement, sur l'honneur! que
+cette aventure est certaine. Si vous voulez des preuves, je vous en
+fournirai, car j'ai ete aux informations. Ce villageois demeurait ici,
+sous les combles, dans cette maison, qui est a vous maintenant, et que
+votre frere faisait valoir pour vous, en meme temps que la sienne,
+situee mur mitoyen. C'etait un pauvre here, qui avait recu d'elle de
+l'argent pour s'acheter des bottes, je presume. Ils s'etaient vus deux
+ou trois fois dans la serie; la porte de votre jardin leur servait de
+communication. Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de
+chambre qui m'a donne ces details, et le jockey qui porta l'argent. La
+derniere nuit qu'Isidora passa a Paris, elle recut cet homme dans le
+pavillon, dans l'appartement, dans les meubles de votre frere. Ce fut
+alors qu'averti par moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle
+deploya toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir. Ce fut
+alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont notre pauvre
+Felix n'est pas revenu, et qui s'est termine pour lui par deux choses
+extremement tristes: une maladie mortelle et un mariage avilissant.
+
+--Assez, Adhemar! tout cela me fait mal, et votre maniere de raconter me
+navre. Au revoir. Je reflechirai a ce que je dois faire.
+
+[Illustration 03.png: J'observais avec etonnement cette foule de masques
+noirs...]
+
+--Vous reflechirez! Vous tenez a vos reflexions, ma cousine! Apres cela,
+si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il avec une fatuite amere, cela
+pourra rendre votre maison plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous
+amene ses amis des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans
+vos soirees. Mon pere et ma tante vous bouderont peut-etre; mais, quant
+a moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous concevez, moi, je suis un
+jeune homme, et je m'amuserai d'autant mieux ici, qu'il me paraitra plus
+plaisant de voir votre gravite a pareille fete. Bonsoir, ma cousine.
+
+--Bonsoir, mon jeune cousin, repondit Alice; et elle ajouta mentalement
+en haussant les epaules, lorsqu'il se fut eloigne: "Vieillard!"
+
+Elle demeura triste et reveuse. Il y a de grandes bizarreries dans
+la societe, se disait-elle, et il est fort etrange que les lois de
+l'honneur et de la morale aient pour champions et pour professeurs
+gourmes des laides envieuses, des femmes devotes, d'un passe equivoque,
+des hommes debauches!
+
+Tout a coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit rentrer
+Adhemar. "Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il d'un air moqueur, vous
+allez voir le heros de l'aventure; c'est lui, j'en suis certain, car
+j'ai une memoire qui ne pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre
+concierge l'a reconnu et l'a nomme."
+
+--Quelle aventure, quel heros? Je ne sais plus de quoi vous me parlez,
+Adhemar.
+
+--L'aventure du bal masque; le dernier amant d'Isidora a Paris, il y a
+trois ans: ah! c'est charmant, ma parole! Et le plus joli de l'affaire,
+c'est que vous rechauffiez ce serpent dans votre sein, cousine... Je
+veux dire dans le sein de votre famille!
+
+--Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous.
+
+--Je n'ai pas a m'expliquer: le voila qui arrive de province, frais
+comme une peche, et qui descend dans votre cour.
+
+--Mais qui? au nom du ciel!
+
+--Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le nommer; je veux
+assister a ce coup de theatre. Je suis revenu sur mes pas bien vite,
+apres l'avoir nettement reconnu sous la porte cochere. Ah! le scelerat!
+le Lovelace!
+
+Et Adhemar se prit a rire de si bon coeur qu'Alice en fut impatientee.
+Mais bientot elle fit un cri de joie en voyant entrer son fils Felix,
+filleul du frere qu'elle avait perdu, et le plus beau garcon de sept ans
+qu'il soit possible D'imaginer.
+
+[Illustration 04.png: Il passa, dans l'antichambre, aupres de Jacques
+Laurent.]
+
+--Ah! te voila, mon enfant, s'ecria-t-elle en le pressant sur son coeur.
+Que le temps commencait a me paraitre long sans toi! Etais-tu impatient
+de revoir ta mere? N'es-tu pas fatigue du voyage?
+
+--Oh! non, je me suis bien amuse en route a voir courir les chevaux,
+repondit l'enfant; j'etais bien content d'aller si vite du cote de ma
+petite mere.
+
+--Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc, Adhemar? reprit madame
+de T... Est-ce la le heros de votre si plaisante aventure?
+
+--Non pas precisement celui-ci, repondit Adhemar, mais celui-la. Et il
+fit un geste comiquement mysterieux pour designer le precepteur de Felix
+qui entrait en cet instant.
+
+Alice, se sentant sous le regard mechant de son cousin, ne fit pas comme
+les heroines de theatre, qui ont pour le public des _a parte_, des
+exclamations et des tressaillements si confidentiels que tous les
+personnages de la piece sont fort complaisants de n'y pas prendre garde.
+Elle se conduisit comme on se conduit dans le monde et dans la vie,
+meme sans avoir besoin d'etre fort habile. Elle demeura impassible,
+accueillit le precepteur de son fils avec bienveillance, et, apres
+quelques mots affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux
+pour le caresser a son aise.
+
+"Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit Adhemar en se
+rapprochant d'elle et en lui parlant bas, pour craindre que vous preniez
+du souci de tout ce que j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici
+a la source des informations, et M. Jacques Laurent vous eclairera, si
+bon lui semble, sur les merites de celle qu'il vous plaisait tantot
+d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde a vous, cousine: ce
+provincial-la est un fort beau garcon, et, avec les antecedents que je
+lui connais, il est capable de pervertir...... toutes vos femmes de
+chambre."
+
+Madame de T... ne repondit rien. Elle avait paru ne pas entendre.
+
+--Saint-Jean, dit-elle a un vieux serviteur qui apportait les paquets de
+Felix, conduisez M. Laurent a son appartement. Bonsoir, Adhemar...
+Toi, dit-elle a son fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te
+delivre de cette poussiere.
+
+--Comment! ce don Juan de village va demeurer dans votre maison, Alice?
+reprit le cousin lorsque Jacques fut sorti.
+
+--En quoi cela peut-il vous interesser, mon cousin?
+
+--Mais je vous declare qu'il est dangereux.
+
+--Pour mes femmes de chambre, a ce que vous croyez?
+
+--Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera, et on en
+parlera.
+
+--Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T... avec une hauteur
+accablante, et en regardant son cousin en face: votre soeur et vous?
+
+--Vous etes en colere, Alice, repondit-il avec un sourire impertinent,
+cela se voit malgre tous. Je m'en vais bien vite, pour ne pas vous
+irriter davantage, et je me garderai bien de medire de votre precepteur
+si instruit, si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait
+connaissance avec lui qu'au bal masque et au bras d'une fille, j'en
+avais pris une autre idee... Je tacherai de tourner a la veneration sous
+vos auspices.
+
+Il passa, dans l'antichambre, aupres de Jacques Laurent, qui separait
+ses paquets d'avec ceux du jeune Felix, et il lui lanca des regards
+ironiques et meprisants, qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas
+garde. Il avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora
+et du dandy qui l'avait insultee au bal masque, il y avait si longtemps!
+Il tourna a demi la tete vers ce beau jeune homme, dont chaque pas
+semblait fouler avec mepris la terre trop honoree de le porter. Voila
+une mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conserve cette
+figure dans ma memoire, et elle ne lui rappela rien dans le passe.
+
+Cependant Adhemar se retirait, frappe de la figure de Jacques Laurent,
+et se demandant avec humeur, lui qui, sans aimer Alice, etait blesse de
+ne lui avoir jamais plu, si ce blond jeune homme, a l'oeil doux et fier,
+ne se justifierait pas aisement des preventions suggerees contre lui
+a madame de T...; si, au lieu d'etre un timide pedagogue, traite en
+subalterne, comme il eut du l'etre dans les idees d'Adhemar, ce n'etait
+pas plutot un soupirant de rencontre, bon a la campagne pour un roman
+au clair de lune, et commode a Paris pour jouer le role d'un sigisbee
+mysterieux.
+
+Une heure apres, le jeune Felix, peigne, lave et parfume avec amour par
+sa mere, courait et sautillait dans le jardin comme un oiseau; Laurent
+se promenait a distance, passant et repassant d'un air reveur le long
+du grand mur qui longeait le jardin, et le separait d'un autre enclos
+ombrage de vieux arbres. Alice descendait lentement le perron du petit
+salon d'ete, qui formait une aile vitree avancant sur le jardin, et ou
+elle se tenait ordinairement pendant cette saison: car on etait alors
+en plein ete. Madame de T... avait passe l'hiver et le printemps a la
+campagne. Elle avait souhaite d'y passer une annee entiere, elle l'avait
+annonce; mais des affaires imprevues l'avaient forcee de revenir a
+Paris, elle ignorait pour combien de temps, disait-elle. Il y avait
+eu pourtant dans cette soudaine resolution quelque chose dont Jacques
+Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont elle ne se rendait pas
+peut-etre compte a elle-meme. Peut-etre y avait-il eu dans la solitude
+de la campagne, et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop
+solennel ou de trop emouvant pour une imagination habituee a se craindre
+et a se reprimer.
+
+Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants, comme au hasard, dans
+le jardin, tantot s'amusant des jeux de son fils, tantot se rapprochant
+de Jacques, comme par distraction. Enfin ils se trouverent marchant
+tous trois dans la meme Allee, et, deux minutes apres, l'enfant, qui
+voltigeait de fleur eu fleur, laissa son precepteur seul avec sa mere.
+
+Ce precepteur avait dans le caractere une certaine langueur reservee,
+qui imprimait a sa physionomie et a ses manieres un charme particulier.
+Naturellement timide, il l'etait plus encore aupres d'Alice, et, chose
+etrange, malgre l'aplomb que devait lui donner sa position, malgre
+l'habitude qu'elle avait des plus delicates convenances, malgre l'estime
+bien fondee que le precepteur s'etait acquise par son merite, madame de
+T... etait encore plus embarrassee que lui dans ce tete-a-tete. C'etait
+un melange, ou plutot une alternative de politesse affectueuse et
+de preoccupation glaciale. On eut dit qu'elle voulait accueillir
+gracieusement et genereusement ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait
+au repos de la province et a la nonchalance de ses modestes habitudes,
+en lui rendant agreable le sejour de Paris, mais on eut dit aussi quelle
+se faisait violence pour s'occuper de lui, tant sa conversation etait
+brisee, distraite et decousue.
+
+Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda a peine.
+
+--Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle, je ne suis pas
+encore reposee de mon voyage, et je veux, avant de laisser le monde
+envahir mes heures, mettre mon fils au courant de ce changement
+d'habitudes. Et puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que
+huit jours de separation sont bien longs, monsieur Laurent?
+
+--Oui, Madame, pour une mere, toute absence est trop longue, repondit
+Jacques Laurent, comme s'il eut voulu l'aider a lui oter a lui-meme
+toute velleite de presomption.
+
+--Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon fils et moi nous ne
+nous quittions pas d'un seul instant, et je m'en etais fait une douce
+habitude, que la vie de Paris va rompre forcement. Le monde est un
+affreux esclavage; aussi j'aspire a quitter ce monde... mais il est vrai
+que mon fils aspirera un jour peut-etre a s'y lancer, et que ma retraite
+serait alors en pure perte. Ah! monsieur Laurent, vous ne connaissez pas
+le monde, vous! vous ne dependez pas de lui, vous etes bien heureux!
+
+--Je suis effectivement tres-heureux, repondit Jacques Laurent du ton
+dont il aurait dit: Je suis parfaitement degoute de la vie.
+
+Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle tressaillit, le
+regarda, et, tout a coup detournant les yeux:
+
+--Trouvez-vous cette maison agreable? lui dit-elle, n'y regretterez-vous
+pas trop la campagne?
+
+--Cette maison est fort embellie, repondit Laurent, preoccupe; je crois
+pourtant que j'y regretterai beaucoup la campagne.
+
+--Embellie? reprit Alice; vous etiez donc deja venu ici?
+
+--Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison pour y avoir demeure
+autrefois.
+
+--Il y a longtemps?
+
+--Il y a trois ans.
+
+--Ah oui! reprit Alice, un peu emue, c'est l'epoque du depart de mon
+frere pour l'Italie.
+
+--Je crois effectivement qu'a cette epoque, dit Laurent, un peu trouble
+aussi, M. de S... faisait regir cette maison, et qu'il habitait la
+maison voisine.
+
+--Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant appartient a sa
+veuve.
+
+--J'ignorais qu'il fut marie.
+
+--Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un instant, par la
+declaration d'un homme de loi, et par de vives discussions qui se sont
+elevees dans ma famille a ce sujet. Vous entendrez necessairement parler
+de tout cela avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que vous
+l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle en observant
+la contenance du jeune homme, qu'il est fort possible que vous ayez
+quelque renseignement, peut-etre quelque bon conseil a me donner.
+
+--Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant.
+
+--Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance fort bien jouee;
+vous avez le sentiment des veritables convenances, plus que ceux qui
+s'etablissent, dans ce monde, juges du point d'honneur. Vous avez
+dans l'ame le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez les
+difficultes de ma situation, et vous m'aiderez peut-etre a en sortir.
+Du moins votre premiere impression, aura une grande valeur a mes yeux.
+Sachez donc que mon frere a legue son nom et ses biens, en mourant,
+a une femme tout a fait deconsideree et dont le nom, malheureusement
+celebre dans un certain monde, est peut-etre arrive jusqu'a vous...
+
+--Il y a si longtemps que j'habite la province, dit Laurent avec le
+desir evident de se recuser, que j'ignore...
+
+--Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous demeuriez dans cette
+maison; il est impossible que vous n'ayez pas entendu prononcer le nom
+d'_Isidora_.
+
+Jacques Laurent devint pale comme la mort; son emotion l'empecha de voir
+la paleur et l'agitation d'Alice.
+
+--Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas inconnu, mais je
+ne sais rien de particulier...
+
+--Pourtant vous avez du rencontrer cette personne, monsieur Laurent;
+rappelez-vous bien! dans ce jardin, par exemple...
+
+--Oui, oui, en effet, dans ce jardin, repondit tout eperdu le pauvre
+Laurent, qui ne savait pas mentir, et sur qui la douce voix d'Alice
+exercait un ascendant dominateur.
+
+--Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin voisin, reprit-elle:
+il y avait de si belles fleurs, et vous les aimez tant!
+
+--C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait parler comme dans un
+reve, les camelias surtout... Oui, j'adore les camelias.
+
+--En ce cas, vous serez bien servi, car madame de S... les aime
+toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait la serre de nouvelles
+fleurs. Comme vous etes lie avec elle, vous la verrez, je presume... et
+vous pourrez alors servir d'intermediaire entre elle et moi, quelles que
+soient les explications que nous ayons a echanger ensemble.
+
+--Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une angoisse melee de
+fermete. Je ne me chargerai point de cette negociation.
+
+Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que souffrait Laurent
+etait impossible a exprimer.
+
+"La voila donc, cette passion cachee qui le devore, pensait Alice; voila
+la cause de sa tristesse, de son decouragement, de son abnegation, de
+son eternelle reverie? Il a aime cette femme dangereuse, il l'aime
+encore. Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'idee de la revoir le
+charme et l'epouvante!"
+
+On annonca que le diner etait servi, et Laurent prit son chapeau pour
+s'esquiver. "Non, monsieur Laurent, lui dit Alice en posant sa main sur
+son bras, avec un de ces mouvements de courage desespere qui ne viennent
+qu'aux emotions craintives, vous dinerez avec nous; j'ai a vous parler."
+
+Ce ton d'autorite blessa le pauvre Jacques. Sa position subalterne,
+comme on se permet d'appeler dans les familles aristocratiques le role
+sacre de l'etre qui se consacre a la plus haute de toutes les fonctions
+humaines, en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on a de
+plus cher dans la famille), ce role de pedagogue, asservi parfois et
+domine jusqu'a un certain point par des exigences outrageantes, n'avait
+jamais frappe Laurent; madame de T... l'avait appele et accueilli dans
+sa maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle l'avait traite
+comme l'ami le plus respecte, comme quelque chose entre le fils et le
+frere. Cependant, depuis quelques semaines, cette confiante intimite, au
+lieu de faire des progres naturels, s'etait insensiblement refroidie.
+La politesse et les egards avaient augmente a mesure qu'une certaine
+contrainte s'etait fait sentir. Laurent en avait beaucoup souffert. Dans
+sa modestie naive, il n'avait rien devine, et, maintenant qu'un elan de
+passion jalouse et desolee le retenait brusquement, il s'imaginait etre
+le jouet d'un caprice deraisonnable, inoui. Sa fierte n'etait pas seule
+en jeu, car lui aussi il aimait, le pauvre Jacques, il etait eperdument
+epris d'Alice, et son coeur se brisa au moment ou il eut du s'epanouir.
+
+"Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un peu altier; mais il
+m'est impossible, Madame, de ne rendre maintenant a votre desir."
+
+En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver Alice cruelle
+lui semblait la plus grande des douleurs qu'il put supporter.
+
+Alice le comprit; et comme son fils revenait aupres d'elle; "Felix, lui
+dit-elle avec un doux sourire, engage donc notre ami a rester avec nous
+pour diner. Il me refuse; mais il ne voudra peut-etre pas te faire cette
+peine."
+
+L'enfant, qui cherissait Laurent, le prit par les deux mains avec une
+tendre familiarite, et l'entraina vers la table. Laurent se laissa
+tomber sur sa chaise, un regard d'Alice et le nom d'ami l'avaient
+vaincu.
+
+Cependant ils furent mornes et contraints durant tout le repas.
+L'expansive gaiete du jeune garcon pouvait a peine leur arracher un
+sourire. Laurent jetait malgre lui un regard distrait sur le jardin et
+sur la petite porte du mur mitoyen qu'on apercevait de sa place.
+Alice examinait et interpretait sa preoccupation dans le sens qu'elle
+redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la droiture et
+la fermete du penchant de cette femme, que si elle s'etait convaincue,
+des le premier mot de Laurent, qu'il etait bien le heros de l'aventure
+racontee par le beau cousin Adhemar, elle avait completement rejete de
+son souvenir les imputations outrageantes sur le caractere de Laurent.
+Laurent lui eut-il ete moins cher, elle connaissait deja bien assez son
+desinteressement et sa fierte d'ame pour regarder cette circonstance du
+recit d'Adhemar comme une calomnie gratuite; mais quand on aime, on n'a
+pas besoin d'opposer la raison a des soupcons de cette nature. La pensee
+d'Alice ne s'y arreta pas un instant.
+
+Mais par quelle bizarre et douloureuse coincidence ce dernier amant
+qu'Isidora avait eu a Paris, apres mille autres, se trouvait-il donc le
+seul homme que la tranquille et sage Alice eut aime en sa vie?
+
+Alice avait eu besoin d'appeler a son secours tout ce qu'elle avait de
+religion dans l'ame et de courage dans le caractere pour ne pas hair
+le mari froid et deprave auquel on l'avait unie a seize ans sans la
+consulter. Victime de l'orgueil et des prejuges de sa famille, elle
+avait pris le mariage en horreur et le monde en mepris. Elle avait tant
+souffert, tant rougi et tant pleure dans sa premiere jeunesse, elle
+avait ete si peu comprise, elle avait rencontre autour d'elle si peu de
+coeurs disposes a la respecter et a la plaindre, et du contraire tant de
+sots et de fats desireux de la fletrir en la consolant, qu'elle s'etait
+repliee sur elle-meme dans une habitude de desespoir muet et presque
+sauvage. Une violente reaction contre les idees de sa caste et contre
+les mensonges odieux qui gouvernent la societe s'etait operee en elle.
+Elle s'etait fait une vie de solitude, de lecture et de meditation, au
+milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait pale et belle, ornee de fleurs
+et de diamants, elle avait l'air d'une victime allant au sacrifice;
+mais c'etait une victime silencieuse et recueillie, qui ne faisait plus
+entendre une plainte, qui ne laissait plus echapper un soupir.
+
+La mort de son mari avait termine un lent et odieux supplice: mais a
+vingt ans, Alice etait deja si lasse de la vie, qu'elle l'abordait sans
+illusions, et qu'elle ne pouvait plus y faire un pas sans terreur. Les
+theories qu'on agitait autour d'elle soulevaient son ame de degout. Les
+hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-etre qu'ils etaient
+tous, en effet, des copies plus ou moins effacees du type revoltant de
+l'homme qui l'avait asservie. Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour
+avoir ete forcee de hair et de mepriser, dans l'age ou tout devait etre
+confiance, abandon, respect.
+
+Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin un homme pur
+et vraiment noble, et il fallut pour cela que le hasard amenat dans sa
+maison et jetat dans son intimite un plebeien pauvre, sans ambition,
+sans facultes eclatantes, mais fortement et severement epris des idees
+les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait rien de
+miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans le genie de Jacques
+Laurent. Cependant ce fait produisit un miracle dans le coeur d'Alice,
+et ce bon jeune homme fut bientot a ses yeux le plus grand et le
+meilleur des etres.
+
+Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur, qu'elle ne
+songea pas a y resister d'abord. Elle s'y livra avec delices, et si
+Jacques eut ete tant soit peu roue, vaniteux ou personnel, il se serait
+apercu qu'au bout de huit jours il etait passionnement aime.
+
+Mais Jacques etait particulierement modeste. Il avait trop
+d'enthousiasme naif et tendre pour les grandes ames et les grandes
+choses: il ne lui en restait pas assez pour lui-meme. Absorbe dans
+l'etude des plus belles oeuvres de l'esprit humain, plonge dans la
+contemplation du genie des maitres de l'eternelle doctrine de verite,
+il se regardait comme un simple ecolier, a peine digne d'ecouter ces
+maitres s'il eut pu les faire revivre, trop heureux de pouvoir les lire
+et les comprendre.
+
+Naturellement porte a la veneration, il admira le coeur et l'esprit
+d'Alice, ce coeur et cet esprit que le monde ignorait, et qui se
+revelaient a lui seul. Il l'aima, mais il persista a se croire si peu de
+chose aupres d'elle, que la pensee d'etre aime ne put entrer dans son
+cerveau. Sa position precaire acheva de le rendre craintif, car la
+fierte ne va pas braver les affronts, et il eut rougi jusqu'au fond
+de l'ame si quelqu'un eut pu l'accuser d'etre seduit par le titre et
+l'opulence d'une femme. L'homme le plus orgueilleux en pareil cas est
+le plus reserve, et, par la force des choses, il eut fallu, pour etre
+devinee, qu'Alice eut le courage de faire les premiers pas. Mais cela
+etait impossible a une femme dont toute la vie n'avait ete que douleur,
+refoulement et contrainte. Elle aussi doutait d'elle-meme, et a force
+d'avoir repousse les hommages et les flatteries, elle etait arrivee a
+oublier qu'elle etait capable d'inspirer l'amour. Elle avait tant de
+peur de ressembler a ces galantes effrontees qui l'avaient fait si
+souvent rougir d'etre femme!
+
+Ils ne se devinerent donc pas l'un l'autre, et malheur aux ames altieres
+qui appelleraient niaiserie la sainte naivete de leur amour! Ces ames-la
+n'auraient jamais compris la veneration qui accompagne l'amour veritable
+dans les jeunes coeurs, et qui fait qu'on s'annihile soi-meme dans
+la contemplation de l'etre qu'on adore. Rarement deux ames egalement
+eprises se rencontrent dans les romans plus ou moins complets dont
+la vie est traversee. C'est pourquoi celui-ci pourra paraitre
+invraisemblable a beaucoup de gens. C'est pourtant une histoire vraie,
+malgre la verite d'une foule d'histoires qui pourraient en combattre
+victorieusement la probabilite.
+
+Aussitot qu'Alice put voir clair dans son propre coeur, et cela ne fut
+pas bien long, elle interrogea avec effroi la maniere d'etre de Jacques
+avec elle. Elle y trouva une timidite qui augmenta la sienne et une
+tristesse qui lui fit craindre de se heurter contre un autre amour. La
+fierte legitime d'une ame completement vierge la mit des lors en garde
+contre elle-meme; elle veilla si attentivement sur ses paroles et sur sa
+contenance, que tout encouragement fut enleve au pauvre Jacques. Il fit
+comme Alice, dans la crainte de paraitre presomptueux et ridicule. Il
+aima en silence, et au lieu de faire des progres, leur intimite diminua
+insensiblement a mesure que la passion couvait plus profonde dans leur
+sein.
+
+L'intervention du personnage etrange d'Isidora dans cette situation fit
+porter a faux la lumiere dans l'esprit d'Alice. Elle avait pressenti ou
+plutot elle avait devine que Jacques avait beaucoup et longtemps aime
+une autre femme, elle se persuadait qu'il l'aimait encore, et, en
+supposant que cette femme etait Isidora, elle ne se trompait que de
+date.
+
+--Je veux tout savoir, se disait-elle; voici enfin l'occasion et le
+moyen de me guerir. N'ai-je pas desire ardemment et demande a Dieu avec
+ferveur la force de ne rien esperer, de ne rien attendre de mon fol
+amour? Ne me suis-je pas dit cent fois que le jour ou je serais
+certaine que ce n'est pas moi qu'il aime, je retrouverais le calme du
+desinteressement? Pourquoi donc suis-je si epouvantee de la decouverte
+qui s'approche? Pourquoi ai-je une montagne sur le coeur?
+
+--Vous trouvez ce lieu-ci tres-change? dit-elle en prenant le cafe
+avec lui sur la terrasse ornee de fleurs. Vous regrettez sans doute
+l'ancienne disposition?
+
+--Il y a beaucoup de changements en effet, repondit Jacques; les deux
+pavillons vitres qui forment des ailes au batiment n'existaient pas
+autrefois. Le jardin etait dans un etat complet d'abandon. C'est
+beaucoup plus beau maintenant, a coup sur.
+
+--Oui, mais cela vous plait moins, avouez-le.
+
+--Ce jardin desert et devaste avait son genre de beaute. Celui-ci a
+moins d'ombre et plus d'eclat. Je le crois moins humide desormais, et
+partant beaucoup plus sain pour Felix.
+
+--Le jardin d'a cote est plus vaste et lui conviendrait beaucoup mieux.
+Malheureusement la porte de communication est fermee; et il est a
+craindre qu'elle ne se rouvre jamais entre ma belle-soeur et moi.
+
+--Votre belle-soeur, Madame?...
+
+--Eh oui, mademoiselle Isidora, aujourd'hui comtesse de S... A quoi donc
+pensez-vous, monsieur Laurent? Je vous ai deja dit...
+
+--Ah! il est vrai; je vous demande pardon, Madame!...
+
+Et Laurent perdit de nouveau contenance.
+
+--Ecoutez, mon ami, reprit Alice apres l'avoir silencieusement examine
+a la derobee, vous avez, j'espere, quelque confiance en moi, et vous
+pouvez compter que vos aveux seront ensevelis dans mon coeur. Eh bien,
+il faut que vous me disiez en conscience ce que vous savez... ou
+du moins ce que vous pensez de cette femme. Ce n'est pas une vaine
+curiosite qui me porte a vous interroger: il s'agit pour moi de savoir
+si, a l'exemple de ma famille, je dois la repousser avec mepris, ou si,
+dirigee par des motifs plus eleves que ceux de l'orgueil et du prejuge,
+je dois l'admettre aupres de moi comme la veuve de mon frere.
+
+--Vous m'embarrassez beaucoup, repondit Jacques apres avoir hesite un
+instant; je ne connais pas assez le monde, je ne puis pas assez bien
+juger la personne... dont il est question pour me permettre d'avoir un
+avis.
+
+--Cela est impossible: si on n'a pas un avis formule, decisif, on a
+toujours, sur quelque chose que ce soit, un sentiment, un instinct,
+un premier mouvement. Si vous refusez de me dire votre impression
+personnelle, j'en conclurai naturellement que vous ne prenez aucun
+interet a ce qui me touche, et que vous n'avez pas pour moi l'amitie que
+j'ai pour vous; car, si vous m'adressiez une question relative a votre
+conscience et a votre dignite, je sens que je mettrais une extreme
+sollicitude a vous eclairer.
+
+Il y avait longtemps que madame de T... n'avait repris avec Jacques ce
+ton d'affectueux abandon, qui lui avait ete naturel et facile dans les
+commencements, et qui maintenant devenait de plus en plus l'effort d'une
+passion qui veut se donner le change en se retranchant sur l'amitie.
+Jacques etait si facile a tromper, qu'il crut l'amitie revenue; et lui
+qui se persuadait etre disgracie jusqu'a l'indifference, accueillit avec
+ivresse ce sentiment dont le calme l'avait cependant fait souffrir. Il
+palit et rougit; et ces alternatives d'emotion sur sa figure mobile et
+fraiche comme celle d'un enfant, l'embellissaient singulierement. Sa
+fine et abondante chevelure blonde, la transparence de son teint, la
+timidite de ses manieres, contrastaient avec une taille elevee, des
+membres robustes, un courage physique extraordinaire; sa main enorme,
+faite comme celle d'un athlete, et cependant blanche et modelee comme un
+beau marbre, eut ete d'une haute signification pour Lavater ou pour
+le spirituel auteur de la Chirognomonie[2]; son organisation douce et
+puissante, stoique et tendre, etait resumee tout entiere dans cet indice
+physiologique.
+
+[Note 2: M. d'Arpentigny a ecrit, comme on sait, un livre fort
+ingenieux sur la physionomie des mains. Nous croyons son systeme
+tres-vrai et ses observations tres-justes, d'autant plus qu'elles
+se rattachent a des formules de metaphysique tres-lucides et
+tres-ingenieuses. Mais nous ne croyons pas ce systeme plus exclusif que
+ceux de Gall et de Spurzheim. Lavater est le grand esprit qui a embrasse
+l'ensemble des indices revelateurs de l'etre humain. Il n'a pas
+seulement examine une portion de l'etre mais il a esquisse un vaste
+systeme, dont chaque portion, etudiee en particulier, est devenue depuis
+un systeme complet. La phrenologie et la chirognomonie sont traitees
+incidemment, mais avec largeur, dans Lavater. En s'appliquant aux
+particularites de la physionomie generale, chaque systeme amene au
+progres, des observations plus precises, des etudes plus approfondies,
+et de nouvelles recherches metaphysiques. C'est sous ce dernier point de
+vue que nous attachons de l'importance a de tels systemes. En general,
+le public n'y cherche qu'un..., une sorte d'horoscope. Nous y voyons
+bien autre chose a conclure de la relation de l'esprit avec la matiere.
+Mais ce n'est pas dans une note, et au beau milieu d'un roman, que nous
+pouvons developper nos idees a cet egard. L'occasion s'en retrouvera, ou
+d'autres le feront mieux. En attendant, l'ouvrage de M. d'Arpentigny est
+a noter comme important et remarquable.]
+
+Quand il osait lever ses limpides yeux bleus sur Alice, une flamme
+devorante allait s'insinuer dans le coeur de cette jeune femme; mais
+cet eclair d'audacieux desir s'eteignait aussi rapidement qu'il s'etait
+allume. La defiance de soi-meme, la crainte d'offenser, l'effroi d'etre
+repousse, abaissaient bien vite la blonde paupiere de Jacques; et son
+sang, allume jusque sur son front, se glacait tout a coup jusqu'a la
+blancheur de l'albatre. Alors sa timidite le rendait si farouche, qu'on
+eut dit qu'il se repentait d'un instant d'enthousiasme, qu'il en avait
+honte, et qu'il fallait bien se garder d'y croire. C'est qu'en se
+donnant sans reserve a toutes les heures de sa vie, il se reprenait
+malgre lui, et forcait les autres a se replier sur eux-memes. C'est
+ainsi qu'il repoussait l'amour de la timide et fiere Alice, cette ame
+semblable a la sienne pour leur commune souffrance.
+
+Ah! pourquoi, entre deux coeurs qui se cherchent et se craignent, un
+coeur ami, un pretre de l'amour divin, ou mieux encore une pretresse,
+car ce role delicat et pur irait mieux a la femme; pourquoi, dis-je,
+un ange protecteur ne vient-il pas se placer pour unir des mains qui
+tremblent et s'evitent, et pour prononcer a chacun le mot enseveli dans
+le sein de chacun? Eh quoi! il y a des etres hideux dont les fonctions
+sans nom consistent a former par l'adultere, par la corruption, ou par
+l'interet sordide du mariage, de monstrueuses unions, et la divine
+religion de l'amour n'a pas de ministres pour sonder les coeurs, pour
+deviner les blessures et pour unir ou separer sans appel ce qui doit
+etre lie ou beni dans le coeur de l'homme et de la femme? Mais ou est la
+place de l'amour dans notre societe, dans notre siecle surtout? Il faut
+que les ames fortes se fassent a elles-memes leur code moralisateur, et
+cherchent l'ideal a travers le sacrifice, qui est une espece de suicide;
+ou bien il faut que les ames troublees succombent, privees de guide et
+de secours, a toutes les tentations fatales qui sont un autre genre de
+suicide.
+
+Alice se sentit fremir de la tete aux pieds en rencontrant le regard
+enivre de Jacques; mais la femme est la plus forte des deux dans ce
+genre de combat; elle peut gouverner son sang jusqu'a l'empecher de
+monter a son visage. Elle peut souffrir aisement sans se trahir, elle
+peut mourir sans parler. Et puis cette souffrance a son charme, et les
+amants la cherissent. Ces palpitations brulantes, ces desirs et ces
+terreurs, ces elans immenses et ces strangulations soudaines, tout cela
+est autant d'aiguillons sous lesquels on se sent vivre, et l'on aime une
+vie pire que la mort. Il est doux, quand les voeux sont exauces, de
+se rencontrer, de se retracer l'un a l'autre ce qu'on a souffert, et
+parfois alors on le regrette! mais il est affreux de se le cacher
+eternellement et de s'etre aimes en vain. Entre l'ivresse accablante
+et la soif inassouvie il y a toujours un abime de douleur et de regret
+incommensurable. On y tombe de chaque rive. De quel cote est la chute la
+plus rude?
+
+Ainsi, lorsqu'on cherche a percer le nuage derriere lequel se tiennent
+cachees toutes les verites morales, on se heurte contre le mystere. La
+societe laisse la verite dans son sanctuaire et tourne autour. Mais
+lorsqu'une main plus hardie cherche a soulever un coin du voile, elle
+apercoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption de la societe,
+mais encore l'impuissance et l'imperfection de la nature humaine, des
+souffrances infinies inherentes a notre propre coeur, des contradictions
+effrayantes, des faiblesses sans cause, des enigmes sans mot. Le
+chercheur de verites est le plus faible entre les faibles, parce
+qu'il est a peu pres seul. Quand tous chercheront et frapperont, ils
+trouveront et on leur ouvrira. La nature humaine sera modifiee et
+ennoblie par cet elan commun, par cette fusion de toutes les forces et
+de toutes les volontes, que decuplera la force et la volonte de chacun.
+Jusque-la que pouvez-vous faire, vous qui voulez savoir? L'ignorance est
+devant vous comme un mur d'airain, et vous la portez en vous-meme. Vous
+demandez aux hommes pourquoi ils sont fous, et vous sentez que vous-meme
+vous n'etes point sage. Helas! nous accusons la societe de langueur, et
+notre propre coeur nous crie: Tu es faible et malade!
+
+Mais je m'apercois que je traduis au lecteur le griffonnage obscur et
+fragmente des cahiers que Jacques Laurent entassait a cette epoque de sa
+vie, dans un coin, et sans les relire ni les coordonner, comme il avait
+toujours fait. Ses notes et reflexions nous ont paru si confuses et si
+mysterieuses, que nous avons renonce a en publier la suite.
+
+Vaincu par l'insistance d'Alice, il ouvrit son coeur du moins a
+l'amitie, et lui raconta toute l'histoire que l'on a pu lire dans la
+premiere partie de ce recit, mais en peu de mots et avec des reticences,
+pour ne pas alarmer la pudeur d'Alice. Elle etait bonne et charitable,
+dit-il, cela est certain. Elle m'envoya, sans me connaitre, de l'argent
+pour soulager la misere des malheureux qui ne pouvaient pas payer leur
+loyer au regisseur de cette maison. Le hasard me fit entrer dans ce
+jardin, alors abandonne, par cet appartement alors en construction. Un
+autre hasard me fit franchir la petite porte du mur et penetrer dans la
+serre de l'autre enclos. Un dernier hasard, je suppose, l'y amena; la je
+causai avec elle. La je retournai deux fois, et je fus attendri, presque
+fascine par le charme de son esprit, l'elevation de ses idees, la
+grandeur de ses sentiments. C'etait la femme la plus belle, la plus
+eloquente et, a ce qu'il me semblait, la meilleure que j'eusse encore
+rencontree. Ensuite...
+
+--Ensuite, dit Alice avec une impetuosite contenue.
+
+--Je la revis dans un bal..
+
+--Au bal de l'Opera?
+
+--Il ne tiendrait qu'a moi de croire que j'y suis en cet instant, reprit
+Laurent avec un enjouement force, car vous m'intriguez beaucoup, Madame,
+par la revelation que vous me faites de mes propres secrets.
+
+--C'etait donc un secret, un rendez-vous? Vous voyez, mon ami, que je ne
+sais pas tout.
+
+--C'etait encore un hasard. Je fus raille par une femme impetueuse,
+hardie, eloquente autant que l'autre, mais d'une eloquence bizarre,
+pleine d'audace et d'effrayantes verites.
+
+--Comment _l'autre?_ Je ne comprends plus.
+
+--C'etait la meme.
+
+--Et laquelle triompha?
+
+--Toutes deux triompherent de mes sophismes philosophiques, toutes deux
+m'ouvrirent les yeux a certaines portions de la verite, et firent naitre
+en moi l'idee de nouveaux devoirs.
+
+--Expliquez-vous, monsieur Laurent, vous parlez par enigmes.
+
+--L'une, celle que j'avais vue vetue de blanc au milieu des fleurs,
+representait le sacrifice et l'abnegation; l'autre, celle qui se cachait
+sous un masque noir et que j'entrevoyais a travers la poussiere et le
+bruit, me representait la revolte de l'esclave qui brise ses fers et
+la rage heroique du blesse perce de coups qui ne veut pas mourir. Une
+troisieme figure m'apparut qui reunissait en elle seule les deux autres
+aspects: c'etait la force et l'accablement, le remords et l'audace, la
+tendresse et l'orgueil, la haine du mal avec la persistance dans le mal;
+c'etait Madeleine echevelee dans les larmes, et Catherine de Russie
+enfoncant sa couronne sur sa tete avec un terrible sourire. Ces deux
+femmes sont en elle: Dieu a fait la premiere, la societe a fait la
+seconde.
+
+--Vous m'effrayez et vous m'attendrissez en meme temps, mon ami, dit
+Alice en detournant son visage altere et en se penchant pour mediter.
+Cette femme n'est pas une nature vulgaire, puisqu'elle vous a fait une
+impression si profonde.
+
+--La trace en est restee dans mon esprit et je ne voudrais pas
+l'effacer. Le spectacle de cette lutte et de cette douleur m'a beaucoup
+appris.
+
+--Quoi, par exemple?
+
+--Avant tout, qu'il serait impie de mepriser les etres tombes de haut.
+
+--Et cruel de les briser, n'est-ce pas?
+
+--Oui, si en croyant briser l'orgueil on risque de tuer le repentir.
+
+--Mais elle n'aimait pas mon frere?
+
+--La question n'est pas la.
+
+--Helas! pensa la triste Alice, c'est la chose qui m'occupe le moins.
+Et, en effet, la question pour elle etait de savoir si Jacques aimait
+Isadora. "D'ailleurs, ajouta-t-elle, depuis trois ans que vous ne l'avez
+revue, elle a pu triompher des mauvais penchants; car il y a trois ans
+que vous ne l'avez vue?"
+
+--Oui, Madame.
+
+--Et sans doute elle vous a ecrit pendant cet intervalle?
+
+--Jamais, Madame.
+
+--Mais, vous avez pense a elle, vous avez pu etablir un jugement
+definitif?...
+
+--J'y ai pense souvent d'abord, et puis quelquefois seulement; je ne
+suis pas arrive a juger son caractere d'une maniere absolue; mais sa
+position, je l'ai jugee.
+
+--C'est la ce qui m'interesse, parlez.
+
+--Sa position a ete fausse, impossible; elle trouvait dans sa vie le
+contraste monstrueux qui reagissait sur son coeur et sa pensee: ici
+le faste et les hommages de la royaute, la le mepris et la honte de
+l'esclavage; au dedans les dons et les caresses d'un maitre asservi, au
+dehors l'outrage et l'abandon des courtisans furieux. D'ou j'ai conclu
+que la societe n'avait pas donne d'autre issue aux facultes de la femme
+belle et intelligente, mais nee dans la misere, que la corruption et le
+desespoir. La femme richement douee a besoin d'amour, de bonheur et
+de poesie. Elle n'en trouve que le semblant quand elle est forcee de
+conquerir ces biens par des moyens que la societe fletrit et desavoue.
+Mais pourquoi la societe lui rend-elle la satisfaction legitime
+impossible et les plaisirs illicites si faciles? Pourquoi donne-t-elle
+l'horrible misere aux filles honnetes et la richesse seulement a celles
+qui s'egarent? Tout cela fournit bien matiere a quelques reflexions,
+n'est-ce pas, Madame?
+
+--Vous avez raison, Laurent, dit madame de T... avec une expansion
+douloureuse. Je tacherai d'approfondir la verite; et s'il est vrai,
+comme on l'affirme, que, depuis trois ans, cette femme ait eu une
+conduite irreprochable, je l'aiderai a sa rehabiliter. Dans le cas
+contraire, je l'eloignerai sans rudesse et sans porter a son orgueil
+blesse le dernier coup.
+
+--A-t-elle donc essaye de se faire accueillir par vous, Madame? reprit
+Laurent, que cette idee jetait dans une veritable perplexite.
+
+--Il me le semble, repondit Alice. J'ai la un billet d'elle, fierement
+signe comtesse de S..., qu'elle m'a envoye ce matin, et ou elle me
+demande a remettre entre mes mains, et face a face, une lettre fort
+secrete de mon frere mourant. Je ne puis ni ne dois m'y refuser. Je vais
+donc la voir.
+
+--Vous allez la voir?
+
+--Dans un quart d'heure elle sera ici; je lui ai donne rendez-vous
+pour neuf heures. Vous voyez, monsieur Laurent, que j'avais besoin de
+reflechir a l'accueil que je dois lui faire, et je vous remercie de
+m'avoir eclairee. Ayez la bonte d'emmener coucher mon fils; il est bon
+qu'il ne voie pas cette femme, si moi-meme je ne dois point la revoir.
+Je vous avoue que sa figure et sa contenance vont m'influencer beaucoup
+dans un sens ou dans l'autre.
+
+Laurent s'etait leve avec effroi; il avait pris son chapeau. Pour la
+premiere fois il etait impatient de quitter Alice; mais, a sa grande
+consternation, elle ajouta;
+
+--Dans un quart d'heure mon enfant sera endormi; je vous prie alors de
+revenir me trouver, monsieur Laurent.
+
+--Permettez, Madame, que cela ne soit pas, dit Laurent avec plus de
+fermete qu'il n'en avait encore montre.
+
+--Laurent, reprit madame de T... en se levant et en lui saisissant la
+main avec une sorte de solennite, je sais que cela n'est pas convenable,
+et que cela doit vous embarrasser, vous emouvoir beaucoup. Mais une
+telle circonstance de ma vie me pousse en dehors de toute convenance,
+et je ne m'arreterais que devant la crainte de vous faire souffrir
+serieusement. Dites, devez-vous souffrir en revoyant Isadora?
+
+--Je ne souffrirai que pour elle; mais n'est-ce pas assez? repondit
+Laurent avec assurance. Ne serai-je pas aupres de vous en face d'elle,
+comme un accusateur, un delateur ou un juge? N'exigez pas de moi...
+
+--Eh bien?
+
+--N'exigez pas que j'ajoute a l'humiliation de son role devant vous. Je
+crois qu'elle ne s'attend pas a vous trouver telle que vous etes. Je
+crains que votre grandeur ne l'ecrase.
+
+--Ah! vous l'aimez encore, Laurent! s'ecria madame de T... Puis elle
+ajouta avec un sourire glace: Je ne vous en fais pas un crime. Moi, je
+vous demande, comme la premiere et peut-etre la derniere preuve d'une
+amitie serieuse, de revenir quand je vous ferai avertir. Laurent
+s'inclina et sortit. Il eut la tentation de courir bien loin de l'hotel
+pour se soustraire a cette etrange fantaisie si serieusement enoncee.
+Mais il ne se sentit pas la force d'offenser celle qu'il aimait quand
+elle invoquait l'amitie, une amitie qu'il croyait a peine reconquise!
+
+"Je les verrai ensemble, se disait Alice, je me convaincrai de ce que
+je sais deja. Il me sera enfin prouve qu'il l'aime, et alors je serai
+guerie. Quelle est la femme assez lache ou assez faible pour aimer
+un homme occupe d'une autre femme, pour songer a engager une lutte
+honteuse, a mediter une conquete incertaine, et qui ne s'achete que par
+la coquetterie, c'est-a-dire par le moyen le plus contraire a la dignite
+et a la droiture du coeur?"
+
+Elle s'etonnait d'avoir eu le courage de provoquer cette crise decisive
+et d'avoir ose vaincre la repugnance de Jacques. Mais elle s'en
+applaudissait, et remerciait Dieu de lui en avoir donne la force. Et
+puis cependant une douleur mortelle envahissait toutes ses facultes, et
+elle s'efforcait de desirer qu'Isidora fut assez indigne de l'amour
+de Jacques pour qu'elle-meme put mepriser un pareil amour et oublier
+l'homme capable de le porter dans son sein. Mais on sait combien sont
+peu solides ces resolutions de hater la fin d'un mal qu'on aime et d'une
+souffrance que l'on caresse.
+
+Un domestique annonca madame la comtesse de S..., et Alice sentit comme
+le froid de la mort passer dans ses veines. Elle se leva brusquement, se
+rassit pendant que son etrange belle-soeur avancait avec lenteur vers
+la porte du salon, et se releva avec effort lorsque l'apparition de cet
+etre problematique se fut tout a fait dessinee sur le seuil.
+
+Au premier coup d'oeil jete sur cette femme, Alice ne fut frappee que
+de son assurance, de la grace aisee de sa demarche et de sa miraculeuse
+beaute. Isidora n'etait plus jeune: elle avait trente-cinq ans; mais les
+annees et les orages de sa vie avaient passe impunement sur ce front de
+marbre et sur ce visage d'une blancheur immaculee. Tout en elle etait
+encore triomphant: l'oeil large et pur, la souplesse des mouvements, la
+main sans pli, les formes arrondies sans pesanteur, les plans du visage
+fermes et nets, les dents brillantes comme des perles et les cheveux
+noirs comme la nuit; on eut dit que la serenite du ciel s'etait laisse
+conquerir par la puissance de l'enfer; c'etait la Venus victorieuse,
+chaste et grave en touchant a ses armes, mais enveloppee de ce
+mysterieux sourire qui fait douter si c'est l'arc de Diane ou celui de
+l'amour dont il lui a plu de charger son bras voluptueux et fort.
+
+Elle paraissait d'autant plus blanche et fraiche qu'elle etait en
+noir, et ce deuil rigoureux etait ajuste avec autant de bon gout et de
+simplicite noble qu'eut pu l'etre celui d'une duchesse. Sa beaute avait
+d'ailleurs ce caractere de haute aristocratie que les patriciennes
+croient pouvoir s'attribuer exclusivement, en quoi elles se trompent
+fort.
+
+Alice fit rapidement ces remarques et avanca de quelques pas au-devant
+d'Isidora, d'autant plus decidee a etre parfaitement calme et polie,
+qu'elle se sentait plus de mefiance et de trouble interieur. Au fond de
+son ame, Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de cette ame
+etait, dans certains cas, un impenetrable abime, et elle savait rendre
+sa confusion imposante. Elle accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait
+a quelque distance du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour
+voir si elle etait bien seule avec madame de T..., elle lui presenta en
+silence une lettre cachetee de noir, en disant: "C'est lui-meme qui a
+mis la ce cachet de deuil, quatre heures avant de mourir."
+
+Alice, qui avait beaucoup aime son frere, fut tout a coup si emue
+qu'elle ne songea plus a observer la contenance de son interlocutrice.
+Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'etait bien l'ecriture, du
+comte Felix, quoique penible et confuse.
+
+"Ma soeur, avait-il ecrit, ils ont beau dire, je sens bien que je suis
+perdu, que rien ne me soulage, et que bientot, peut-etre, il faudra que
+je meure sans te revoir. Tu es le seul etre que je voudrais avoir aupres
+de moi pour adoucir un moment pareil... peut-etre affreux, peut-etre
+indifferent comme tant de choses dont on s'effraie et qui ne sont rien,
+J'aurais prefere mourir d'un coup de pistolet, d'une chute de cheval, de
+quelque chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs....
+Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai bien ma tete et un reste
+de forces, te faire connaitre mes derniers sentiments, mes derniers
+voeux, je dirais presque mes dernieres volontes, si je l'osais. Alice,
+tu es un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde, defendras
+ma memoire, je le sais. Toi seule comprendras ce que je vais t'annoncer.
+J'aime depuis six ans une femme envers laquelle je n'ai pas toujours ete
+juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon estime pour que
+j'aie su cacher les torts que je lui supposais. Depuis trois ans que
+je voyage avec elle, mes soupcons se sont dissipes, sa fidelite, son
+devouement, ont satisfait a toutes mes exigences et triomphe de tous mes
+prejuges. Depuis un an que je suis malade, elle a ete admirable pour
+moi, elle ne m'a pas quitte d'un instant, elle n'a pas eu une pensee, un
+mouvement qu'elle ne m'ait consacres.... Il faut abreger, car je suis
+faible, et la sueur me coule du front tandis je t'ecris... une sueur
+bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai epouse cette femme devant
+l'Eglise et devant la loi, et par un testament qu'elle ignore et qu'elle
+ne connaitra qu'apres ma mort, je lui legue tous les biens dont je peux
+disposer. Elle n'a pas songe un instant a assurer son avenir. Genereuse
+jusqu'a la prodigalite, elle m'a montre un desinteressement inoui. Je
+mourrais malheureux et maudit si je la laissais aux prises avec la
+misere, lorsqu'elle m'a sacrifie une partie de sa vie. Ah! si tu savais,
+Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce que ma main raidie par
+un froid terrible m'empeche De...."
+
+"Ma soeur, je suis presque en defaillance, mais mon esprit est encore
+net et ma volonte inebranlable. Je veux que ma femme soit ta soeur; je
+te le demande au nom de Dieu; je te le demande a genoux, pres d'expirer
+peut-etre! Tous tes autres la maudiront! mais toi, tu lui pardonneras
+tout, parce qu'elle m'a veritablement aime. Adieu, Alice, je ne vois
+plus ce que j'ecris; mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma
+soeur!..."
+
+"Ton frere, FELIX, comte de S..."
+
+Alice essuya ses joues inondees de larmes silencieuses et resta quelque
+temps comme absorbee par la vue de ce papier, de cette ecriture
+affaiblie, de cet adieu solennel et de ce nom de frere qui semblait
+exercer sur elle une majestueuse autorite d'affection.
+
+Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement. Isidora
+etait impassible et la regardait aussi, mais avec plus de curiosite que
+de bienveillance. Alice fut frappee de la clarte de ce regard sec et
+fier. Ah! pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a
+si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait meme qu'elle ne l'a pas
+pleure du tout!
+
+--Madame, dit-elle, est-ce que vous ne connaissez pas le contenu de
+cette lettre?
+
+--Non, Madame, repondit la veuve avec assurance: lorsque mon mari me la
+remit, il eut peine a me faire comprendre que je devais ne la remettre
+qu'a vous, et ce furent ses dernieres paroles." Et Isidora ajouta en
+baissant la voix comme si de tels souvenirs lui causaient une sorte de
+terreur: "Son agonie commenca aussitot, et quatre heures apres...." Elle
+se tut, ne pouvant se resoudre a rappeler l'image de la mort.
+
+--Mon frere vous avait-il quelquefois parle de moi, madame? reprit
+Alice, qui l'observait toujours.
+
+--Oui, Madame, souvent.
+
+--Et ne puis-je savoir ce qu'il vous disait?
+
+--Lorsqu'il etait malade d'irritation nerveuse, il avait de grands acces
+de scepticisme et presque de haine contre le genre humain tout entier...
+
+--Et, l'on m'a dit, contre notre sexe particulierement?
+
+Isidora se troubla legerement; puis elle reprit aussitot:
+
+--Dans ces moments-la, il exceptait une seule femme de la reprobation.
+
+--Et c'etait vous, sans doute, Madame?
+
+--Non, Madame, repondit Isidora, d'un accent de franchise courageuse!
+c'etait vous. Ma soeur est un ange, disait-il: ma soeur n'a jamais eu un
+seul instant, dans toute sa vie, la pensee du mal.
+
+--Mais, Madame... cet eloge exagere, sans doute, ne renfermait-il pas un
+reproche muet contre quelque autre femme?
+
+--Vous voulez dire contre moi? Ecoutez, Madame, reprit Isidora avec une
+audace presque majestueuse, je ne suis pas venue ici pour me confesser
+des reproches justes ou injustes que la passion d'un homme a pu
+m'adresser. Le recit de pareils orages epouvanterait peut-etre votre ame
+tranquille. Je me crois assez justifiee par la preuve de haute estime
+que votre frere m'a donnee en m'epousant. Je ne sais pas ce que contient
+cette lettre; j'en ai respecte le secret et j'ai rempli ma mission. Je
+n'ai jamais eu l'intention de me preter a un interrogatoire, quelque
+gracieux et bienveillant qu'il put sembler....
+
+En parlant ainsi, Isidora se levait avec lenteur, ramenait son chale sur
+ses epaules, et se disposait a prendre conge."Pardon, Madame, reprit
+Alice, qui, choquee de sa raideur, voulait absolument tenter une
+derniere epreuve: soyez assez bonne pour prendre connaissance de cette
+lettre que vous m'avez remise."
+
+Elle presenta la lettre a Isidora, et approcha d'elle un gueridon et une
+bougie, voulant observer quelle impression cette lecture produirait sur
+son impenetrable physionomie.
+
+Isidora parut eprouver une vive repugnance a subir l'epreuve; elle etait
+venue armee jusqu'aux dents, elle craignait de s'attendrir en presence
+de temoins. Cependant, comme elle ne pouvait refuser, elle se rassit,
+posa la lettre sur le gueridon, et, baissant la tete sous son voile,
+comme si elle eut ete myope, elle deroba entierement son visage aux
+investigations d'Alice.
+
+L'idee de la mort etait si antipathique a cette nature vivace, le
+spectacle de la mort lui avait ete si redoutable, cette lettre lui
+rappelait de si affreux souvenirs, qu'elle ne put y jeter les yeux sans,
+frissonner. Des tressaillements involontaires trahirent son angoisse; et
+quand elle eut fini;
+
+"Pardon, Madame, dit-elle a Alice; je suis obligee de de recommencer, je
+n'ai rien compris, je suis trop troublee."
+
+_Troublee!_ pensait Alice; elle ne peut meme pas dire _emue!_ Si son
+ame est aussi froide que ses paroles, quelle ame de bronze est-ce la?
+
+[Illustration 05.png: Elle s'accouda sur la cheminee, l'oeil fixe sur la
+pendule.]
+
+Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement nerveux; puis
+elle abaissa son voile sur son visage, se releva, et fit le geste de
+rendre le papier a sa belle-soeur; mais tout a coup elle chancela,
+retomba sur son fauteuil, et, joignant ses mains crispees, elle laissa
+echapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui revelait une
+angoisse profonde, une mysterieuse douleur.
+
+La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Des qu'elle la vit
+souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux mains, qu'elle eut
+quelque peine a desunir, et, se penchant vers elle avec un reste
+d'effroi:
+
+--Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle d'une voix
+caressante; mais n'est-ce pas devant moi et avec moi que vous devez
+pleurer?
+
+--Avec vous? s'ecria la courtisane effaree.
+
+Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante figure
+qui s'efforcait de lui sourire a travers ses larmes.
+
+Ce fut comme un choc electrique. Il y avait peut-etre vingt ans
+qu'Isidora n'avait senti l'etreinte affectueuse, le regard compatissant
+d'une femme pure; il y avait peut-etre vingt ans qu'elle raidissait son
+ame orgueilleuse contre tout insultant dedain, contre toute humiliante
+pitie. Malgre ce que Felix lui avait dit de la bonte de sa soeur, et
+peut-etre meme a cause de ce respect enthousiaste qu'il avait pour
+Alice, Isidora etait venue la trouver, le coeur dispose a la haine. On
+ne sait pas ce que c'est que le mepris d'une femme pour une femme.
+Pour la premiere fois depuis qu'elle etait tombee dans l'abime de la
+corruption, Isidora recevait d'une femme honnete (comme ses pareilles
+disent avec fureur) une marque d'interet qui ne l'humiliait pas. Tout
+son orgueil tomba devant une caresse. La glace dont elle s'etait
+cuirassee se fondit en un instant. Toutes les facultes aimantes de son
+etre se reveillerent; et, passant d'un exces de reserve a un exces
+d'expansion, ainsi qu'il arrive a ceux qui luttent depuis longtemps,
+elle se laissa tomber aux pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec
+transport, et s'ecria a plusieurs reprises, au milieu de sanglots et de
+cris etouffes:
+
+"Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu! que je vous remercie!"
+
+[Illustration 06.png: Je vais attendre Monsieur?]
+
+En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces beaux yeux, dont
+l'audacieuse limpidite l'avait consternee, Alice sentit s'envoler toutes
+ses repugnances. Elle releva la pecheresse et, la pressant sur son sein,
+elle osa baiser ses joues inondees de pleurs.
+
+L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle etait comme ivre,
+elle devorait de baisers les mains de sa jeune soeur, comme elle
+l'appelait deja interieurement. "Une femme, disait-elle avec une sorte
+d'egarement, une amie, un ange! o mon Dieu! j'en mourrai de bonheur,
+mais je serai sauvee!" Son enthousiasme etait si violent qu'il effraya
+bientot Alice. Dans ces ames sombres, la joie a un caractere febrile,
+que les ames tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre. Et
+cependant rien n'etait plus chaste que la subite passion de cette
+courtisane pour l'angelique soeur qui lui rouvrait le chemin du
+ciel. Mais ce brusque retour a l'attendrissement et a la confiance,
+bouleversait son ame trop longtemps froissee. Elle ne pouvait passer de
+l'amer desespoir a la foi souriante qu'en traversant un acces de folie.
+Elle en fut tout a coup comme brisee, et se jetant sur un sopha:
+"J'etouffe, dit-elle, je ne suis pas habituee aux larmes, il y a si
+longtemps que je n'ai pleure! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais
+sentir un instant de joie... Il me semble que je vais mourir."
+
+En effet, elle devint d'une paleur livide, et Alice fut effrayee de voir
+ses dents serrees et sa respiration suspendue. Elle craignit une attaque
+de nerfs, et sonna precipitamment sa femme de chambre.
+
+La femme de chambre, au lieu de venir, courut a l'appartement du jeune
+Felix, ou se tenait Jacques Laurent dans l'attente de son sort.
+
+L'enfant dormait, Jacques agite s'efforcait de lire. La femme de chambre
+le pria de se rendre aupres de madame. Tel etait l'ordre qu'elle avait
+recu de sa maitresse un quart d'heure auparavant; et, dans son emotion,
+Alice avait oublie que le coup de sonnette devait etre le signal de cet
+avertissement donne a Jacques. Voila pourquoi au bout de cinq minutes,
+au lieu de voir entrer sa femme de chambre, elle vit entrer Laurent.
+
+Ou plutot elle ne le vit pas. Il s'avancait timidement, et Alice
+tournait le dos a la porte par ou il entra. Agenouillee pres de sa
+belle-soeur, elle essayait de ranimer ses mains glacees. Cependant
+Isidora n'etait point evanouie. Morne, l'oeil fixe, et le sein oppresse,
+il semblait qu'elle fut retombee dans le desespoir, faute de puissance
+pour la joie. La douce Alice semblait la supplier de faire un nouvel
+effort pour chasser le demon Elle semblait prier pour elle, tout en la
+priant elle-meme de se laisser sauver.
+
+Jacques s'attendait si peu a un tel resultat de l'entrevue de ces deux
+femmes, qu'il resta comme petrifie de surprise devant l'admirable groupe
+qu'elles formaient devant lui. Toutes deux en deuil, toutes deux pales:
+l'une toute semblable a un ange de misericorde, l'autre a l'archange
+rebelle qui mesure l'espace entre l'abime et le firmament.
+
+Cependant l'habitude de s'observer et de se contraindre etait si forte
+chez cette derniere qu'elle y obeissait encore machinalement. Elle fut
+la premiere a s'apercevoir du leger bruit que fit l'entree de Jacques,
+et, sortant de sa torpeur par un grand effort, elle recouvra la parole.
+"Je suis insensee, dit-elle a voix basse a sa belle-soeur. L'etat ou je
+suis me rendrait importune si je restais plus longtemps. Permettez-moi
+de m'en aller tout de suite. Il vous arrive du monde, et je ne veux pas,
+qu'on, me voie chez vous. Oh! a present que je vous connais, je vous
+aime, et je ne veux pas vous exposer a des chagrins pour moi; j'aimerais
+mieux ne vous revoir jamais, Mais je vous reverrai, n'est-ce pas? Oh!
+permettez-moi de revenir en secret! je vous le demanderais a genoux si
+nous etions seules."
+
+--Je veux que vous reveniez, repondit Alice en l'aidant a se lever, "et
+bientot j'espere que ce ne sera plus en secret. Pendant quelques jours
+encore permettez-moi de causer seule, librement avec vous.
+
+--Quand ordonnez-vous que je revienne? dit Isidora, soumise comme un
+enfant.
+
+--Si je croyais vous trouver seule chez vous...
+
+--Vous me trouverez toujours seule.
+
+--A certaines heures? lesquelles?
+
+--A toutes les heures. Avec l'esperance de vous voir un instant, je
+fermerai ma porte toute la journee.
+
+--Mais quels jours?
+
+--Tous les jours de ma vie s'il le faut, pour vous voir un seul jour.
+
+--Mon Dieu! que vous me touchez! que vous me paraissez aimante!
+
+--Oh! je l'ai ete, et je le deviendrai si vous voulez m'aimer un peu.
+Mais ne dites rien encore; ce serait de la pitie peut-etre. Tenez, vous
+ne pouvez pas venir chez moi ostensiblement, cela peut attirer sur vous
+quelque blame. Je sais qu'on a une detestable opinion de moi dans votre
+famille. Je croirais que je la merite si vous la partagiez. Mais je ne
+veux pas que mon bon ange souffre pour le bien qu'il veut me faire.
+Venez chez moi par les jardins. Il y a une petite porte de communication
+dans votre mur; pres de la porte une serre remplie de fleurs, ou vous
+pouvez vous tenir sans que personne vous voie, et ou vous me trouverez
+toujours occupee a vous aimer et a vous attendre.
+
+Malgre tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ces paroles, le souvenir
+de cette petite porte, de ce mur mitoyen et de cette serre fut un coup
+de poignard qui reveilla les douleurs personnelles d'Alice. Elle se
+rappela Jacques Laurent, tourna brusquement la tete, et le vit au fond
+de l'appartement ou il s'etait timidement refugie, tandis qu'elle
+conduisait lentement Isidora vers l'issue opposee, en parlant bas avec
+elle. Elle promit, mais sans s'apercevoir cette fois de la joie et de
+la reconnaissance d'Isidora. Enfin, voyant que celle-ci sortait et se
+soutenait a peine, tant l'emotion l'avait brisee, elle appela Jacques
+avec un sentiment de grandeur et de jalousie indefinissable.
+
+--Mon ami, lui dit-elle, donnez donc le bras a ma belle-soeur, qui est
+souffrante, et conduisez-la a sa voiture.
+
+--Sa belle-soeur! pensa la courtisane. Elle ose m'appeler ainsi devant
+un de ses amis! elle n'en rougit pas! et elle revint vers Alice pour la
+remercier du regard et saisir une derniere fois sa main qu'elle porta a
+ses levres. Dans son emotion delicieuse, elle vit Jacques confusement,
+sans le regarder, sans le reconnaitre, et accepta son bras, sans pouvoir
+detacher ses yeux du visage d'Alice. Et comme Jacques, embarrasse de sa
+preoccupation, lui rappelait qu'il la conduisait a sa voiture.
+
+--Je suis a pied, dit-elle. Quand on demeure porte a porte! Et, tenez,
+si la petite porte du jardin n'est pas condamnee, ce sera beaucoup plus
+court par la.
+
+--Je vais sonner pour qu'on aille ouvrir, dit Alice; et elle sonna en
+effet. Mais son ame se brisa en voyant Isidora, appuyee sur le bras de
+Jacques, descendre le perron du jardin, et se diriger vers le lieu de
+leurs anciens rendez-vous. Elle eut la pensee de les suivre. Rien n'eut
+ete plus simple que de reconduire elle-meme sa belle-soeur par ce
+chemin; rien ne lui parut plus monstrueux, plus impossible que cet acte
+de surveillance, tant il lui repugna, Elle ne pouvait pas supposer
+qu'Isidora n'eut pas reconnu Jacques. "Comme elle se contient jusqu'au
+milieu de l'attendrissement!" se disait-elle. "Et lui, comme il a paru
+calme! Quelle puissance dans une passion qui se cache ainsi! Ne sais-je
+pas moi-meme que plus l'ame est perdue, plus l'apparence est sauvee?
+
+Elle s'accouda sur la cheminee, l'oeil fixe sur la pendule, l'oreille
+tendue au moindre bruit, et comptant les minutes qui allaient s'ecouler
+entre le depart et le retour de Jacques.
+
+Isidora et Jacques marchaient sans se parler. Elle etait plongee dans un
+attendrissement profond et delicieux, et ne songeait pas plus a regarder
+l'homme qui lui donnait le bras que s'il eut ete une machine. Il
+s'applaudissait d'avoir echappe a l'embarras d'une reconnaissance, et,
+pensant a la bonte d'Alice, lui aussi, il se gardait bien de rompre le
+silence; mais un hasard devait dejouer cette heureuse combinaison du
+hasard. Le domestique qui marchait devant eux s'etait trompe de clef,
+et lorsqu'il l'eut vainement essayee dans la serrure, il s'accusa d'une
+meprise, posa sur le socle d'un grand vase de terre cuite, destine a
+contenir des fleurs, la bougie qu'il tenait a la main, et se prit a
+courir a toutes jambes vers la maison pour rapporter la clef necessaire.
+
+Jacques Laurent resta donc tete a tete avec son ancienne amante sous
+l'ombrage de ces grands arbres qu'il avait tant aimes, devant cette
+porte qui lui rappelait leur premiere entrevue, et dans une situation
+tout a faite embarrassante pour un homme qui n'aime plus. L'air d'un
+soir charge d'orage, c'est-a-dire lourd et chaud, ne faisait pas
+vaciller la flamme de la bougie, et son visage se trouvait, si bien
+eclaire qu'au premier moment Isidora devait le reconnaitre, a moins que,
+dans la foule de ses souvenirs, le souvenir d'un amour si promptement
+satisfait, si promptement brise, put ne pas trouver place parmi tant
+d'autres.
+
+Il affectait de detourner la tete, cherchant ce qu'il avait a dire, ou
+plutot ce qu'il pouvait se dispenser de dire pour ne pas manquer a la
+bienseance. Offrir a sa compagne preoccupee de la conduire a un banc
+en attendant le retour du domestique, lui demander pardon de ce
+contre-temps, rien ne pouvait se dire en assez peu de mots pour que sa
+voix ne risquat pas de frapper l'attention. Il crut sortir d'embarras en
+apercevant une de ces chaises de bois qu'on laisse dans les jardins, et
+il fit un mouvement pour quitter le bras de madame de S... afin d'aller
+lui chercher ce siege. Ce pouvait etre une politesse muette. Il se crut
+sauve. Mais tout a coup il sentit son bras retenu par la main d'Isidora
+qui lui dit avec vivacite:
+
+--Mais, Monsieur, je vous connais, vous etes... Mon Dieu, n'etes-vous
+pas...
+
+"Je suis Jacques Laurent", repondit avec resignation le timide jeune
+homme, incapable de soutenir aucune espece de feinte, et jugeant
+d'ailleurs qu'il etait impossible d'eviter plus longtemps cette crise
+delicate. Puis, comme il sentit le bras d'Isidora presser le sien
+impetueusement, un sentiment de mefiance, et peut-etre de ressentiment,
+lui rendit le courage de sa fierte naturelle.
+
+--Probablement, Madame, lui dit-il, ce nom est aussi vague dans vos
+souvenirs que les traits de l'homme qui le porte.
+
+--Jacques Laurent, s'ecria madame de S..., sans repondre a ce froid
+commentaire, Jacques Laurent ici, chez madame de T....! et dans cet
+endroit!... Ah! cet endroit qui m'a fait vous reconnaitre, je ne l'ai
+pas revu sans une emotion terrible, et j'ai ete comme forcee de vous
+regarder, quoique... Jacques, vous ici avec moi?... Mais comment cela
+se fait-il?... Que faisiez-vous chez madame de T...? Vous la connaissez
+donc?... Oui: elle vous a appele son ami.... Vous etes son ami... Son
+amant peut-etre!... Ecoutez, Jacques, ecoutez, il faut que je vous
+parle, ajouta-t-elle avec precipitation en voyant revenir le serviteur
+avec la clef.
+
+--Non, pas maintenant, dit Jacques trouble et irrite: surtout pas apres
+le mot insense que vous venez de dire...
+
+--Ah! reprit-elle en baissant la voix a mesure que le domestique
+s'approchait, quel accent d'indignation! je crois entendre la voix de
+Jacques au bal masque lorsque, pour l'eprouver, je le supposais l'amant
+de Julie! Au nom de la pauvre Julie qui est morte dans tes bras,
+Jacques, ecoute-moi un instant, suis-moi. Mon avenir, mon salut, ma
+consolation sont dans vos mains, Monsieur... Si vous etes un homme juste
+et loyal comme vous l'etiez jadis... Si vous etes un homme d'honneur,
+parlez-moi, suivez-moi... ou je croirai que vous etes mon ennemi, un
+lache ennemi comme les autres! Eh bien! n'hesitez donc pas! dit-elle
+encore pendant que le domestique faisait crier la clef dans la serrure
+rouillee; rien de plus simple que vous me donniez le bras jusqu'a mes
+appartements. Rien de plus grossier que de me laisser traverser seule
+l'autre jardin." Et elle l'entraina.
+
+--Je vais attendre monsieur? dit le vieux Saint-Jean avec cet admirable
+accent de malicieuse betise qu'ont, en pareil cas, ces espions
+inevitables donnes par la civilisation.
+
+--Non, repondit Jacques avec sa douceur et sa bonhomie ordinaires,
+laissez la clef, je vais la rapporter en revenant.
+
+--En ce cas, je vais la mettre en dehors pour que monsieur puisse
+revenir.
+
+Jacques n'ecoutait plus. Emporte comme par le vent d'orage, il suivait
+Isidora, qui, parvenue au milieu du jardin, tourna brusquement du cote
+de la serre, et l'y fit entrer avec une sorte de violence.
+
+Elle ne s'arreta qu'aupres de la cuvette de marbre, et de ce banc garni
+de velours bleu, sur lequel elle s'etait assise pres de lui pour la
+premiere fois. "Ne dites rien, Jacques! s'ecria-t-elle en le forcant de
+s'asseoir a ses cotes, ne prejugez rien, ne pensez rien, jusqu'a ce que
+vous m'ayez entendue. Je vous connais, je sais que des questions ne vous
+arracheraient rien: je ne vous en ferai point. Je vois que vous avez
+de la repugnance a venir ici, de l'inquietude et de l'impatience a y
+rester!... Je ne vous retiendrai pas longtemps. Je crois deviner... mais
+peu importe. Ce que je dirai sera vrai ou faux, vous ne repondrez pas,
+mais voila ce que j'imagine, il faut que vous le sachiez pour comprendre
+ma situation et ma conduite. Vous etes intimement lie avec madame de
+T..., vous etes entre chez elle tout a l'heure sans etre annonce, comme
+un habitue de la maison... dans sa chambre... car c'etait sa chambre
+ou son boudoir, je n'ai pas bien regarde... Vous l'aimez! car vous
+tremblez; oui, je sens trembler votre main qui repousse en vain la
+mienne. Elle vous aime peut-etre! Bah! il est impossible qu'elle ne
+vous aime pas! Que ce soit amour ou amitie, elle vous estime, elle
+vous ecoute, elle vous croit! Vous lui avez parle de moi; elle vous a
+consulte! Vous lui avez dit... Mais non, vous ne lui avez pas dit de mal
+de moi, sa conduite me le prouve. Sa conduite envers moi est admirable,
+c'est dire que la votre entre elle et moi l'a ete aussi... Jacques, je
+vous remercie... Je parle comme dans un reve, et je comprends a mesure
+que je parle... Mon premier mouvement, en vous voyant, a ete la peur,
+chatiment d'une ame coupable! Mais mon second mouvement est celui de
+ma vraie nature, nature confiante et droite, que l'on a faussee et
+torturee. Aussi mon second mouvement est la confiance, la gratitude...
+une gratitude enthousiaste! Jacques! vous etes toujours le meilleur des
+hommes, et vous avez pour maitresses la meilleure des femmes! Ce bonheur
+vous etait du; en homme genereux, vous avez voulu me donner du bonheur
+aussi, et, grace a vous, cette femme est mon amie! Oh! que vous etes
+grands tous les deux!"
+
+Et, dans un elan irresistible, Isidora pencha son visage baigne de
+larmes jusqu'a effleurer de ses levres tremblantes les mains du craintif
+jeune homme.
+
+"Laissez, Madame, laissez, repondit-il effraye de l'emotion qui le
+gagnait et en faisant un effort pour s'eloigner d'elle, autant que le
+permettait la largeur du siege de marbre; vous etes dangereuse jusque
+dans vos meilleurs mouvements, et je ne peux pas vous ecouter sans
+frayeur. Vous etes hardie et vous aimez a profaner, jusque dans vos
+elans d'amour pour les choses saintes. Otez de votre imagination
+audacieuse l'idee de cette liaison intime avec madame de T... Sachez, en
+un mot, que je suis le precepteur de son fils, et, par consequent, le
+commensal et l'habitue necessaire de sa maison. Je venais lui parler de
+son enfant, quand je suis entre etourdiment dans son petit salon. Je
+ne me permets pas d'autres sentiment envers elle qu'un devouement
+respectueux, et l'estime qu'on doit a une femme eminemment vertueuse:
+et, quant a celui qu'elle peut avoir pour moi, c'est la confiance en
+mes principes et la bonne opinion qu'une personne sensee doit avoir de
+l'homme a qui elle confie l'ame de son enfant. Quel demon vous pousse a
+batir un roman extravagant, impossible? Est-ce la le respect et l'amour
+que vous temoigniez tout a l'heure a madame de T... par vos humbles
+caresses? A peine l'emotion que sa bonte vous cause est-elle dissipee,
+que deja vous l'assimilez a toutes les femmes que vous connaissez;
+apprenez a connaitre, Madame, apprenez a respecter, si vous voulez
+apprendre a aimer."
+
+Sauf l'amour avoue, sauf le bonheur des deux amants, la pauvre Isidora,
+dans sa candeur cynique, avait devine juste, et c'etait en effet un bon
+mouvement qui l'avait poussee a penser tout haut; mais elle ne savait
+pas qu'en s'exprimant ainsi, elle mettait la main sur des plaies vives.
+L'indignation de Jacques lui fit un mal affreux, et la haine de la
+pudeur et de la vertu lui revint au coeur plus amere, plus douloureuse
+que jamais.
+
+--Quel langage! quelle colere et quel mepris! dit-elle en se levant et
+en regardant Jacques avec un sombre dedain. Vous niez l'amour et vous
+exprimez un pareil respect! Le nom de votre idole vous parait souille
+dans ma bouche, et son image dans ma pensee! Vous n'etes pas habile,
+Jacques; vous ne savez pas que les femmes comme moi sont impossibles a
+tromper sur ce point. Le respect, c'est l'amour! En vain vous faites une
+distinction affectee de ces deux mots: quiconque n'aime pas, meprise,
+quiconque aime venere; il n'y a pas deux poids et deux mesures pour
+connaitre le veritable amour. Moi aussi j'ai ete aimee une fois dans
+ma vie; est-ce que vous l'avez oublie, Jacques? Et comment l'ai-je su?
+c'est parce qu'on ne le disait pas, c'est parce qu'on n'eut jamais ose
+me l'avouer, c'est enfin parce qu'on me respectait. Et cela se passait
+ici, il y a trois ans; c'est ici que, sur ce banc, osant a peine
+effleurer mon vetement, et fremissant de crainte quand, en touchant ces
+fleurs, votre main rencontrait la mienne, vous seriez mort plutot que
+de vous declarer, vous seriez devenu fou plutot que de vous avouer a
+vous-meme que vous m'aimiez... Mais voila que vous etes devenu un homme
+civilise a mon egard, c'est-a-dire que vous me meprisez, et que vous
+exaltez devant moi une autre femme! C'est tout simple, Jacques, c'est
+tout simple, vous ne m'aimez plus et vous l'aimez.. Je m'en doutais, je
+le sais a present. En verite, Jacques, vous etes bien maladroit, et le
+secret d'une femme _vertueuse_, comme vous dites, est en grand danger
+dans vos mains.
+
+--Est-ce la tout ce que vous aviez a me dire? reprit Jacques irrite, en
+se levant a son tour. Je croyais benir le jour ou je vous retrouverais
+digne d'une noble et fidele amitie; mais je vois bien que Julie est
+morte, en effet, comme vous le disiez tout a l'heure, et qu'il ne me
+reste plus qu'a pleurer sur elle.
+
+--Ah! malheureux, ne blaspheme pas! s'ecria-t-elle en se tordant les
+mains; que ne peux-tu dire la verite? pourquoi Julie n'est-elle pas
+morte et ensevelie a jamais au fond de ton coeur et du mien? mais
+l'infortunee ne peut pas mourir. Cette ame pure et genereuse s'agite
+toujours dans le sein meurtri et souille d'Isidora; elle s'y agite en
+vain, personne ne veut lui rendre la vie; elle ne peut ni vivre ni
+mourir. Vraiment je suis un tombeau ou l'on a enferme une personne
+vivante. Ah! philosophe sans intelligence et sans entrailles, tu ne
+comprends rien a un pareil supplice, et cette agonie te fait sourire de
+pitie. Sois maudit, toi que j'ai tant aime, toi que seul parmi tous les
+hommes, je croyais capable d'un grand amour! puisses-tu etre puni du
+meme supplice! puisses-tu te survivre a toi-meme et conserver le desir
+du bien, apres avoir perdu la foi!
+
+Son voile noir etait tombe sur ses epaules, et sa longue chevelure,
+deroulee par l'humidite de la nuit, flottait eparse sur sa poitrine
+agitee. La lune, en frappant sur le vitrage de la serre, semait sur elle
+de pales clartes dont le reflet bleuatre la faisait paraitre plus belle
+et plus effrayante. Elle ressemblait a lady Macbeth evoquant dans ses
+maledictions et dans ses terreurs les esprits malfaisants de la nuit.
+
+Le coeur de Jacques se rouvrit a la pitie et a une sorte d'admiration
+pour ce principe d'amour et de grandeur qu'une vie funeste n'avait pu
+etouffer en elle; une ame vulgaire ne pouvait pas souffrir ainsi.
+
+"Julie, lui dit-il, en lui prenant le bras avec energie, reviens donc a
+toi-meme; s'il ne faut pour cela que rencontrer un coeur ami, ne l'as-tu
+pas trouve aujourd'hui? N'etais-tu pas tout a l'heure affectueusement
+pressee dans les bras d'un etre genereux, excellent entre tous? Cette
+femme qui, en depit des prejuges du monde, t'a nommee sa soeur et t'a
+promis de venir ici pour te consoler et te benir, n'est-ce donc pas
+un secours que le ciel t'envoie? n'est-ce donc pas un messager de
+consolation qui doit briser la pierre de ton cercueil? Ta fierte
+implacable, qui repoussait jadis le pardon de l'amour, refusera-t-elle
+la nouvelle alliance de l'amitie? Ne m'attribuez pas les genereux
+mouvements de cette noble femme. Son coeur n'a pas besoin
+d'enseignement; mais sachez bien que si elle en avait besoin, et
+si j'avais sur elle l'influence qu'il vous a plu tout a l'heure de
+m'attribuer, je voudrais que vous dussiez le repos de votre conscience
+et la guerison de vos blessures a cette main de femme, plutot qu'a celle
+d'aucun homme."
+
+L'exasperation d'Isidora etait deja tombee, comme le vent capricieux
+de l'orage lorsqu'il s'abat sur les plantes et semble s'endormir en
+touchant la terre. Mobile comme l'atmosphere, en effet, elle ecoutait
+Jacques d'un air moitie soumis, moitie incredule.
+
+--Tu as peut-etre raison, dit-elle, peut-etre! Je n'en sais rien encore,
+j'ai besoin de me recueillir, de m'interroger. Je suis partagee entre
+deux elans contraires: l'un, qui me pousse aux genoux de cette femme au
+front d'ange, l'autre, qui me fait hair et craindre la protection de
+cette dame a la voix de sirene. Une devote, peut-etre! qui veut me mener
+a l'eglise et me presenter au monde des sacristies, comme un trophee
+de sa beate victoire. Ah! que sais-je? En Italie aussi, des femmes de
+qualite ont voulu me convertir. Elles m'appelaient dans leur oratoire,
+et m'eussent chassee de leur salon. Faudrait-il passer par le
+confessionnal et la communion pour entrer chez ma belle-soeur? Ah!
+jamais! jamais de bassesse! de l'insolence, de la haine, des outrages,
+je le veux bien, mais de l'hypocrisie et de la honte, jamais!
+
+--Et vous avez raison, reprit Jacques; a ces craintes, je vois que vous
+etes toujours injuste; mais, a ces resistances, je vois que vous avez
+la vraie fierte. Mais me croyez-vous donc enrole parmi les jesuites de
+salons, que vous me supposez capable de vous engager dans de si laches
+intrigues? sachez que madame de T... n'est pas devote.
+
+"Pardonnez-moi tout ce que je dis, Jacques, vous voyez bien que je n'ai
+pas ma tete. Ma pauvre tete que, ce matin, je croyais si forte et si
+froide, elle a ete brisee, ce soir, par trop d'emotions. Cette femme
+m'a enivree avec sa bonte et ses caresses, et toi, tu m'as tuee avec ta
+figure douce et tes blonds cheveux, m'apparaissant tout a coup comme le
+spectre du passe devant cette porte, dans ce lieu fatal ou je t'ai vu
+pour ne jamais t'oublier. Ah! que je t'ai aime, Jacques! Tu ne l'as
+jamais su, et tu as pu ne pas le croire. Ma conduite avec toi t'a paru
+odieuse. Elle etait sage, elle etait devouee; je sentais que je n'etais
+pas digne de toi, que tu ne pourrais jamais oublier ma vie, qu'en
+devenant passionne tu allais devenir le plus malheureux des hommes. Je
+n'ai pas voulu changer en une vie de larmes ce souvenir d'une nuit de
+delices. Et, qu'est-ce que je dis? ce n'est pas cette nuit-la que je me
+suis rappelee avec le plus de bonheur et de regrets. C'est ce premier
+amour enthousiaste et timide que tu avais pour moi lorsque tu ne me
+connaissais que sous le nom de Julie, lorsque tu me croyais une femme
+pure, lorsque tu venais ici tout tremblant, et que, n'osant me parler de
+ton amour, tu me parlais de mes camelias. Ah! ne m'ote pas ce souvenir,
+Jacques, et quelque coupable que tu m'aies jugee depuis, quelque
+insensee que je te paraisse encore, ne me reprends pas le passe, ne me
+dis pas que tu n'as pas senti pour moi un veritable amour; c'est le
+seul amour de ma vie, vois-tu, c'est mon reve, c'est mon roman de jeune
+fille, commence a trente ans, fini en moins de deux semaines...! fini!
+oh non! ce reve ne m'a jamais quittee. Il ne finira qu'avec ma vie; je
+n'ai aime qu'une fois, je n'ai aime qu'un seul homme, et cet homme c'est
+toi, Jacques: ne le savais-tu point, ne le vois-tu pas? Je t'ai emporte
+dans le secret de mon coeur, et je t'y ai garde comme mon unique tresor.
+Depuis trois ans, il ne s'est pas passe un jour, une heure, ou je n'aie
+ete plongee dans le ravissement de mon souvenir. C'est la ce qui m'a
+fait vivre, c'est la ce qui m'a donne la force d'etre irreprochable
+dans mes actions depuis trois ans, comme j'etais irreprochable dans mes
+pensees. Je voulais me purifier par une vie reguliere, par des habitudes
+de fidelite. J'ai essaye d'aimer Felix de S... comme on aime un mari
+quand on n'a pas d'amour pour lui et qu'on respecte son honneur. Et lui,
+le credule jeune homme, s'est cru aime du jour ou j'ai eu une veritable
+passion dans l'ame pour un autre. Mais il a eu raison de m'estimer et de
+me respecter au point de vouloir me donner son nom. Ne lui avais-je pas
+sacrifie la satisfaction du seul amour que j'aie veritablement senti?
+Aussi, quand j'ai accepte ce nom et cette formalite significative du
+mariage, j'ai songe a toi, Jacques, je me suis dit: Si Felix revient a
+la vie, du moins Jacques saura que j'ai merite d'etre rehabilitee; s'il
+succombe, Jacques me reverra purifiee, ce ne sera plus une courtisane
+qu'il pressera en frissonnant contre sa poitrine, ce sera la comtesse de
+S..., la veuve d'un honnete homme, une femme independante de tout lien
+honteux, une maitresse fidele, eprouvee par trois ans d'absence et libre
+de se donner apres un combat de trois ans contre les hommes et contre
+lui-meme... Oh! Jacques, c'est ainsi que je t'ai aime, et je reviens
+ici, je me berce depuis vingt-quatre heures des plus doux reves. Je
+caresse mille projets, je m'endors dans les delices de mon imagination
+en attendant que je fasse des demarches pour te chercher et te
+retrouver; et tout a coup le roman infernal de ma destinee s'accomplit:
+tu parais devant moi, tu sembles sortir de terre, juste a l'endroit ou
+je t'ai vu pour la premiere fois! Je t'enleve, je t'entraine ici, parmi
+ces fleurs, ou pour la premiere fois tu m'as parle... Nous sommes
+seuls... je suis encore belle... je t'aime avec passion... et toi tu ne
+m'aimes plus! oh! c'est horrible, et voila toute ma vie expiee dans ce
+seul instant."
+
+La pale traduction que nous venons de donner des paroles d'Isidora ne
+saurait donner une idee de son eloquence naturelle. Ce don de la parole,
+quelques femmes, meme les femmes vulgaires en apparence, le possedent a
+un degre remarquable et l'exercent jusque sur des sujets frivoles. La
+profession d'avocat conviendrait merveilleusement a certaines femmes du
+peuple que vous avez du rencontrer aussi bien que moi, et sur les levres
+desquelles le discours venait de lui-meme s'arranger a propos du moindre
+objet de negoce ou du moindre recit de l'evenement du quartier.
+Les Parisiennes ont particulierement cette faculte oratoire, cette
+propension a enoncer leur pensee sous des formes pittoresques ou
+litteraires et avec une pantomime animee, gracieuse ou plaisante,
+minaudiere ou passionnee, emphatique ou naive. Isidora etait une de
+ces enfants du peuple de Paris, une de ces mobiles et saisissantes
+imaginations qui se repandent en expressions aussi vite qu'elles
+s'impressionnent. Elle avait donne a son propre esprit, par la lecture
+et le spectacle des arts, une education recherchee, brillante et presque
+solide, dans les loisirs de la richesse; et l'elocution facile qu'elle
+avait eue pour la repartie mutine et l'apostrophe mordante, elle l'avait
+conservee, pour l'analyse de ses sentiments et le recit de ses emotions
+passionnees. Jacques avait deja ete frappe de cette eloquence feminine,
+deja il en avait subi diversement l'influence, lorsqu'elle avait ete
+tour a tour la divine Julie et l'audacieux domino de l'Opera. Il se
+sentit de nouveau sous le charme, et ce ne fut pas sans une terreur
+melee de plaisir. Il ne se piquait pas d'etre un stoique, et son amour
+pour Alice n'ayant jamais recu d'encouragement, n'ayant pu nourrir
+aucune esperance, n'etait pas un preservatif a l'epreuve du feu d'une
+passion expansive et provocante comme l'etait celle d'Isidora. Nous
+essaierions en vain de faire deviner l'expression de sa physionomie
+si calme et si hautaine a l'habitude, si puissante de persuasion
+lorsqu'elle revelait tout a coup des orages caches; ni les accents de
+sa voix eteinte dans les discours sans interet, flexible, saccadee,
+penetrante, dechirante dans l'abandon du desespoir et de l'amour.
+Jacques sentit qu'il tremblait, qu'il avait alternativement chaud et
+froid, qu'il retombait sous l'empire de la fascination, et Isidora qui,
+par instants, jetait ses bras autour de lui avec ivresse et les retirait
+avec crainte, sentit, elle aussi, que Jacques perdait la tete.
+
+Et pourtant, helas! tout ce qu'elle venait de lui dire etait-il bien
+vrai? Sincere, oui; mais veridique, non. Qu'elle crut, dans cet instant,
+ne rien raconter que d'historique dans sa vie, et que dans sa vie il y
+eut, depuis trois ans, beaucoup de reveries, de regrets et d'elans vers
+ce pur amour de Jacques, unique, en effet, dans ses souvenirs, par sa
+nature confiante et naive, rien de plus certain; qu'elle eut ete fidele
+au comte de S..., quelle eut desire se rehabiliter par le mariage, par
+besoin d'honneur plus que par desir d'une fortune assuree, cela etait
+encore vrai; mais qu'elle ne se fut pas laisse distraire un seul instant
+de la passion de Jacques par les jouissances du faste, qu'elle l'eut
+quitte dans le seul dessein de ne pas le rendre malheureux, plutot que
+pour n'etre pas honteusement delaissee par Felix; qu'enfin, elle n'eut
+songe qu'a Jacques en se faisant epouser, et que l'amour des richesses
+certaines n'eut pas ete mele, a l'insu d'elle-meme, au desir ambitieux
+d'un titre et d'une vaine consideration; voila ce qui n'etait qu'a
+moitie vrai. Il ne faut pas oublier qu'il y avait une bonne et une
+mauvaise puissance, agissant, a forces egales, sur l'ame naturellement
+grande mais fatalement corrompue de cette femme. En revoyant Jacques,
+elle retrouva toute la poetique et brulante energie du roman qu'elle
+avait caresse en secret dans sa pensee depuis trois ans; secret tour
+a tour douloureux et charmant, selon la disposition de son ame
+impressionnable et changeante, et qui l'avait aidee, en effet, a vivre
+sagement, mais qui n'eut pas ete suffisant pour une telle reforme de
+conduite, sans l'esperance et la volonte de dominer et de soumettre le
+comte de S... Alors elle se plut a s'expliquer a elle-meme sa propre vie
+par ce miracle de l'amour, qui lui plaisait davantage, parce qu'en effet
+il etait davantage dans ses bons instincts; et l'imagination, cette
+maitresse toute-puissante de son cerveau, qui lui tenait lieu du coeur
+eteint et des sens blases, deploya ses ailes pour l'emporter loin du
+domaine de la realite. Jacques, entraine dans son tourbillon, perdait
+pied et se sentait comme souleve par l'ouragan dans ce monde rempli de
+fantomes et d'abimes.
+
+Cette Isidora si seduisante, si belle et si violemment eprise de lui,
+n'etait elle pas la meme femme qu'il avait aimee avec enthousiasme,
+puis avec delire, puis enfin avec de profonds dechirements de coeur,
+longtemps encore apres avoir ete brusquement separe d'elle? Nous
+n'oserions pas dire que six mois encore avant cette nouvelle rencontre,
+Jacques, au moment d'aimer Alice, qu'il connaissait a peine, n'eut pas
+eprouve d'energiques retours de l'ancienne et unique passion. C'etait
+bien plutot lui qui eut pu, s'il eut ete dispose a se vanter de sa
+fidelite, raconter a Isidora qu'il avait langui et souffert pour elle
+durant presque toute cette absence, et ce roman de son coeur eut ete
+beaucoup plus authentique que celui qu'elle venait de faire sortir de
+son propre cerveau.
+
+Pourtant je ne sais quel doute obstine se melait a l'ivresse croissante
+de Jacques. Tout etait vrai dans l'expression d'Isidora; sa voix sonore,
+son regard humide, son sein agite; mais son exaltation, pour
+etre sentie, n'en etait pas moins appliquee a une assertion peu
+vraisemblable, et la sagesse, la modestie du jeune homme, se debattaient
+encore contre les seductions d'un genre de flatterie ou les femmes sont
+toutes-puissantes. son humble fortune, son nom ignore, son exterieur
+timide, rien en lui ne pouvait tenter la cupidite ou la vanite d'une
+telle femme. Et puis, s'il est vrai que les femmes sont credules aux
+doux mensonges de l'amour, il faut bien avouer que, par nature et par
+position, les hommes le sont bien davantage.
+
+La lutte etait engagee. Isidora voulait ardemment la victoire, non
+qu'elle eut conserve les moeurs de la galanterie. Il n'est rien de plus
+froid a cet egard que la femme qui a abuse de la liberte, rien de plus
+chaste, peut-etre, que celle qui rougit d'avoir mal vecu. Mais il y
+a dans ces ames-la, et il y avait dans la sienne en particulier, un
+insatiable orgueil. Elle ne pouvait se resoudre a perdre Jacques malgre
+elle, elle qui avait eu la force de le quitter. Le danger d'echouer,
+l'etonnement de sa resistance, etaient des stimulants a cette passion
+moitie sentie, moitie factice. Dans l'excitation nerveuse qu'elle
+eprouvait, elle pouvait, sans efforts et sans faussete, parcourir tous
+les tons, et s'identifier, a la maniere des grands artistes, avec toutes
+les nuances de son improvisation brulante. Elle frappa le dernier coup
+en s'humiliant devant Jacques: "Ne me hais pas; oh! je t'en prie, ne me
+hais pas! lui dit-elle en courbant presque sur son sein les flots de sa
+noire chevelure. Ne crois pas que je sois indigne de ta pitie. Vois ou
+l'amour m'a reduite! moi qui la repoussais si fierement autrefois, quand
+tu me l'offrais, cette pitie sainte, je te la demande aujourd'hui. Je te
+la demande au nom de cette femme que j'ai calomniee tout a l'heure, si
+c'est calomnier le plus pur des anges de supposer qu'il t'aime. Mais si
+ta modestie farouche repousse cette idee comme un crime, je la retracte
+et je desavoue les paroles que la jalousie m'a arrachees. Oui, la
+jalousie, je le confesse. Cette femme que j'adorais, que j'adore
+toujours dans sa bonte simple et courageuse, j'etais au moment de la
+hair en songeant... Mais je ne veux meme pas repeter les mots qui
+t'offensent. Sois sur que le bon principe est assez fort en moi pour
+triompher, et qu'il triomphe deja. J'etoufferai, s'il le faut, l'amour
+qui me devore, pour rester digne de l'amitie qu'elle m'offre. Eusse-je
+encore d'insolents soupcons, je les refoulerai dans mon sein, je la
+respecterai comme tu la respectes. Seras-tu content, Jacques, et
+croiras-tu que je t'aime?"
+
+Jacques vit a ses pieds l'orgueilleuse Isidora, et soit que l'homme
+devienne plus faible que la femme quand il s'agit de donner le change a
+un veritable amour, soit qu'a bout de souffrance dans ses desirs ignores
+pour Alice, il esperat guerir un mal inutile et funeste en s'enivrant
+de voluptes puissantes, il chercha l'oubli du present dans le delire du
+passe.
+
+Isidora eut souhaite des emotions plus douces et plus profondes. Ce
+ne ne fut pas sans douleur et sans effroi qu'elle accepta son facile
+triomphe. Elle fut sur le point de le repousser en echange d'un mot et
+d'un regard adresses a la Julie d'autrefois. Elle arracha bien a son
+amant ce doux nom qui, pour elle, resumait tout son reve de bonheur;
+mais la familiarite d'un amour accepte lui ota tout son prestige. Elle
+se livra sans confiance et sans transport, a travers des larmes ameres
+qu'elle interpreta comme des larmes de joie; mais elle sentit avec un
+affreux desespoir qu'elle mentait et qu'elle n'avait pas de plus noble
+plaisir que celui de rendre Jacques infidele a une femme austere et plus
+desirable qu'elle.
+
+Car elle devina tout en sentant battre contre son coeur ce coeur rempli
+d'une autre affection, et bientot elle eprouva l'invincible besoin de
+pleurer seule et de constater que sa victoire etait la plus horrible
+defaite de sa vie, "Va-t'en, dit-elle a Jacques lorsque minuit sonna
+dans le lointain. Tu ne m'aimes plus, ou tu ne m'aimes pas encore. Un
+abime s'est creuse entre nous. Mais je le comblerai peut-etre, Jacques,
+a force de repentir et de devouement."
+
+Elle s'etait montree douce et resignee malgre son angoisse. Jacques ne
+sentait encore que de l'attendrissement et de la reconnaissance. Il
+essaya de ramener la paix dans son ame en lui parlant de l'avenir et
+des affections durables. Mais, lui aussi, il sentit tout a coup qu'il
+mentait. La peur et les remords le saisirent, et la parole expira sur
+ses levres. Isidora avait ete vingt fois sur le point de lui dire:
+"Tais-toi, ceci est un sermon!" Mais elle se contint, soit par
+stoicisme, soit par decouragement, et elle trouva des pretextes pour
+se separer de lui sans lui devoiler, comme autrefois, la profonde et
+altiere douleur de son ame impuissante et inassouvie.
+
+Jacques, confus et tremblant, rentra dans le jardin de l'hotel de T..,
+comme un larron qui voudrait se cacher de lui-meme. Il referma, sans
+bruit, la petite porte et jeta un regard craintif sur l'allee deserte et
+les massifs silencieux.
+
+Les volets du rez-de-chaussee, habite par Alice, etaient fermes, nulle
+trace de lumiere, aucun bruit a l'exterieur. Sans doute elle etait
+couchee.
+
+"Ah! repose en paix, ame tranquille et sainte, pensa-t-il en approchant
+de ces fenetres sans reflets et de cette facade morne d'une maison
+endormie sous le froid et fixe regard de la lune. Dors la nuit, et que
+tes jours s'envolent en sereines reveries. Que l'orage, que la honte,
+que les luttes vaines et coupables, que les inutiles desirs et les
+remedes empoisonnes, que la douleur et le mal soient pour moi seul!
+Maintenant me voila condamne par ma conscience a me taire eternellement,
+et je ne pourrai plus meme maudire ma timidite!"
+
+Il fallait traverser l'antichambre de madame de T... pour rentrer dans
+la maison. Et qu'allait devenir Jacques si cette porte etait fermee!
+Mais a peine l'eut-il touchee, que Saint-Jean vint la lui ouvrir.
+
+"Ne faites pas de bruit, monsieur Laurent, madame est _retiree_," lui
+dit le bonhomme qui l'avait attendu sur ce banc classique en velours
+d'Utrecht, ou les serviteurs du riche, victimes de ses caprices ou de
+ses habitudes, perdent de si longues heures entre un mauvais sommeil
+ou une oisivete d'esprit plus mauvaise encore. Jacques lui exprima ses
+regrets de l'avoir fait veiller. "Pardi, Monsieur, dit le bonhomme avec
+un sourire moitie bienveillant, moitie goguenard, il le fallait bien,
+a moins de vous faire coucher a la belle etoile, ou a l'hotel de S...!
+Rendez-moi ma clef? Eh! eh! vous l'emportez par megarde!"
+
+Jacques avait ete mis, dans l'apres-dinee, en possession de la chambre
+qu'il devait occuper desormais a l'hotel de T... Ce n'etait pas
+son ancienne mansarde; c'etait un petit appartement beaucoup plus
+confortable, situe au second, mais ayant vue aussi sur le jardin. En
+examinant ce local, Jacques fut frappe du gout et de la grace aimable
+avec lesquels il avait ete decore. Tout etait simple; mais, par un
+etrange hasard, il semblait que la personne chargee de ce soin eut
+devine ses gouts, ses paisibles habitudes de travail, le choix des
+livres qui pouvaient le charmer, et jusqu'aux couleurs de teinture qu'il
+aimait. La pensee ne lui vint pourtant pas que madame de T... eut daigne
+s'occuper elle-meme de ces details. Dans les commencements de son sejour
+a la campagne il avait ete l'objet des attentions les plus delicates
+et les plus affectueuses dans ce qui concernait les douceurs de son
+installation. Mais depuis qu'Alice, preoccupee d'une pensee grave qu'il
+ne devinait pas, semblait s'etre refroidie pour lui, il ne se flattait
+plus de lui inspirer ces prevenantes bontes. Agite et craignant de
+reflechir, il se jeta sur son lit, esperant trouver dans le sommeil
+l'oubli momentane de la tristesse invincible qui le gagnait.
+
+Mais il n'eut qu'un sommeil entrecoupe et des reves insenses. Il
+pressait Alice dans ses bras, et tout a coup, son visage divin devenant
+le visage desole d'Isidora, ses caresses se changeaient en maledictions,
+et la courtisane etranglait sous ses yeux la femme adoree.
+
+Obsede de ces folles visions, il se leva et s'approcha de sa fenetre.
+Les menaces d'orage s'etaient dissipees: il n'y avait plus au firmament
+qu'une vague blancheur, des nuees transparentes, floconneuses, et
+l'argent mat du clair de la lune sur un fond de moire. Laurent jeta les
+yeux sur ce jardin funeste qui ne lui rappelait que des regrets ou des
+remords. Mais bientot son attention fut fixee sur un objet inexplicable.
+Tout au fond du jardin, sur une espece de terrasse relevee de trois
+gradins de pierre blanche, et fermee de grands murs, marchait lentement
+une forme noire qu'il lui etait impossible de distinguer, mais dont
+le mouvement regulier et impassible pouvait etre compare a celui d'un
+pendule. Qui donc pouvait ainsi veiller dans la solitude et le silence
+de la nuit? D'abord un soupcon terrible, une acre jalousie, s'empara du
+cerveau affaibli de Jacques. Comme s'il avait eu, lui, le droit d'etre
+jaloux! Alice attendait-elle quelqu'un a cette heure solennelle et
+mysterieuse? Mais etait-ce bien Alice? Isidora aussi portait un vetement
+de deuil. Aurait-elle eu la fantaisie de venir rever dans ce jardin
+plutot que dans le sien? elle pouvait en avoir conserve une clef. Mais
+comment expliquer le choix de cette promenade? D'ailleurs Alice etait
+mince, et il lui semblait voir une forme elancee.
+
+Une demi-heure s'ecoula ainsi. L'ombre paraissait infatigable, et elle
+etait bien seule. Elle disparaissait derriere de grands vases de fleurs
+et quelques touffes de rosiers disposes sur le rebord de la terrasse.
+Puis elle se montrait toujours aux memes endroits decouverts, suivant la
+meme ligne, et avec tant d'uniformite, qu'on eut pu compter par minutes
+et secondes les ailees et venues de son invariable exercice. Elle
+marchait lentement, ne s'arretait jamais, et paraissait bien plutot
+plongee dans le recueillement d'une longue meditation qu'agitee par
+l'attente d'un rendez-vous quelconque.
+
+Jacques fatigua son esprit et ses yeux a la suivre, jusqu'a ce que,
+cedant a la lassitude, et voulant se persuader que ce pouvait etre la
+femme de chambre de madame de T..., attendant quelque amant pour son
+propre compte, il alla se recoucher. Apres deux heures de cauchemar
+et de malaise, il retourna a la fenetre. L'ombre marchait toujours.
+Etait-ce une hallucination? Cela faisait croire a quelque chose de
+surnaturel. Un spectre ou un automate pouvaient seuls errer ainsi
+pendant de si longues heures sans se lasser. Ou un etre humain eut-il
+pris tant de perseverance et d'insensibilite physique? L'horizon
+blanchissait, l'air devenait froid, et les feuilles se dilataient a
+l'approche de la rosee. "Je resterai la, se dit Jacques, jusqu'a ce que
+la vision s'evanouisse ou jusqu'a ce que cette femme quitte le theatre
+de sa promenade obstinee. A moins de passer par-dessus le mur, il faudra
+bien qu'elle se rapproche, que je la voie ou que je la devine."
+
+Cette curiosite, melee d'angoisse, fit diversion a ses maux reels. Cache
+derriere la mousseline du rideau colle a ses vitres, il s'obstina a son
+tour a regarder, jusqu'a ce que le jour, s'epurant peu a peu, lui permit
+de reconnaitre Alice. A n'en pouvoir douter, c'etait elle qui, depuis
+une heure du matin jusqu'a quatre, avait ainsi marche sans relache, sans
+distraction, et sans qu'aucune impression exterieure eut pu la deranger
+du probleme interieur qu'elle semblait occupee a resoudre. A mesure que
+le jour net et transparent qui precede le lever du soleil lui permettait
+de discerner les objets, Jacques voyait son attitude, sa demarche, les
+details de son vetement. Rien en elle n'annoncait le desordre de l'ame.
+Elle avait la meme toilette de deuil qu'il lui avait vue la veille; elle
+n'avait pas songe a mettre un chale: elle avait la tete nue. Ses cheveux
+bruns, separes sur son beau front, ne paraissaient pas avoir ete
+deroules pour une tentative de sommeil. Son pas etait encore ferme
+quoique un peu ralenti, ses bras croises sur sa poitrine sans raideur
+et sans contraction violente. Enfin, lorsque le premier rayon du soleil
+vint dorer les plus hautes branches, elle s'arreta au milieu de la
+terrasse et parut regarder attentivement la facade de la maison. Puis
+elle descendit les trois degres et se dirigea vers la porte du petit
+salon d'ete, sans avoir apercu Jacques qui se cachait soigneusement.
+Lorsqu'elle fut assez pres de la maison pour qu'il put distinguer sa
+physionomie, il remarqua avec etonnement qu'elle etait calme, pale, il
+est vrai, comme l'aube, mais aussi sereine, et a peine alteree par la
+fatigue d'une si solennelle et si etrange veillee. Et, cependant, que
+n'avait-il pas fallu souffrir pour remporter une telle victoire
+sur soi-meme "Oh! quelle femme etes-vous donc? s'ecria Jacques
+interieurement, quand il lui eut entendu doucement refermer la porte
+vitree de son boudoir; quelle enigme vivante, quelle ame celeste nourrie
+des plus hautes contemplations, ou quel coeur a jamais brise par un
+morne desespoir? Vous n'aimez pas, non, vous n'aimez pas, car vous
+semblez ne pouvoir pas souffrir; mais vous avez aime, et vous vivez
+peut-etre d'un souvenir du mort!" Et Jacques ne se doutait pas que ce
+mort c'etait lui.
+
+"J'ai aime!" pensait Alice en se deshabillant avec lenteur et en
+s'etendant sur sa couche chaste et sombre.
+
+Jacques fut bien abattu et bien preoccupe durant la lecon du matin qu'il
+donnait ordinairement avec tant de zele et d'amour au fils d'Alice.
+Il s'en fit, des reproches. Nos fautes ont ainsi toutes sortes de
+retentissements imprevus, petits ou grands, mais qui en raniment
+l'amertume par mille endroits.
+
+A la campagne, Alice avait l'habitude de venir toujours, vers la fin de
+la lecon, ecouter le resume du precepteur ou de l'enfant. Jacques se
+dit que toute cette vie allait changer a Paris, et qu'il ne verrait
+peut-etre pas Alice de la journee. On lui monta son dejeuner dans sa
+chambre, et le vieux serviteur lui dit que madame avait commande que son
+couvert fut mis tous les jours a sa table a l'heure du diner. Jacques
+attendit cette heure avec anxiete. Mais il dina tete-a-tete avec son
+eleve.
+
+"Madame a la migraine, dit le bonhomme Saint-Jean, une forte migraine, a
+ce qui parait; elle n'a rien pris de la journee."
+
+Et il secoua la tete d'un air chagrin.
+
+Nous laisserons Jacques Laurent a ses anxietes, et nous rendrons compte
+au lecteur de la journee d'Alice.
+
+Apres quelques heures d'un sommeil calme, elle s'habilla avec le meme
+soin qu'a l'ordinaire, et se fit apporter la clef de la petite porte du
+jardin. "Je la laisserai dans la serrure, dit-elle a Saint-Jean, et vous
+ne l'oterez jamais." Puis elle se dirigea avec une lenteur tranquille
+vers le jardin d'Isidora, et elle alla s'asseoir dans la serre, ou elle
+voulut rester seule quelques instants avant de la faire avertir. Il y
+avait la quelque desordre, un coussin de velours tombe dans le sable,
+quelques belles fleurs brisees autour de la fontaine. Alice eut un
+frisson glace; mais aucun soupir ne trahit, meme dans la solitude,
+l'emotion de son ame profonde.
+
+Elle allait sa diriger enfin vers le pavillon, lorsque Isidora parut
+devant elle, en robe blanche sous une legere mante noire. Isidora etait
+fiere de porter en public ce deuil qui la faisait epouse et veuve; mais
+elle haissait cette sombre couleur et ce souvenir de mort. N'attendant
+pas si tot la visite de sa belle-soeur, elle cachait a peine sous sa
+mante cette toilette du matin, molle et fraiche, dans laquelle elle se
+sentait renaitre. Pourtant le visage de la superbe fille etait fort
+altere. Sa beaute n'en souffrait pas; elle y gagnait peut-etre en
+expression; mais il etait facile de voir a son oeil plombe et a sa riche
+chevelure a peine nouee, qu'elle avait peu dormi et qu'elle avait eu
+hate de se retremper dans l'air du matin. Il etait a peine neuf heures.
+
+Elle fit un leger cri de surprise, puis, comme charmee, elle s'elanca
+vers Alice; mais, dans son rapide regard, je ne sais quelle farouche
+inquietude se trahit en chemin.
+
+Alice, clairvoyante et forte, lui sourit sans effort et lui lendit
+une main qu'Isidora porta a ses levres avec un mouvement convulsif de
+reconnaissance, mais sans pouvoir detacher son oeil, noir et craintif
+comme celui d'une gazelle, du placide regard d'Alice. Alice etait bien
+pale aussi; mais si paisible et si souriante, qu'on eut dit qu'elle
+etait l'amante victorieuse en face de l'amante trahie.
+
+"Elle ne se doute de rien!" pensa l'autre; et elle reprit son aplomb,
+d'autant plus qu'Alice ne parut pas faire la moindre attention a son
+joli peignoir de mousseline blanche.
+
+--Vous ne m'attendiez pas si matin, lui dit madame de T...; mais vous
+m'aviez dit que vous defendriez votre porte et que vous ne sortiriez pas
+tant que je ne serais pas venue; je n'ai pas voulu vous condamner a une
+longue reclusion, et, en attendant voire reveil, je prenais plaisir a
+faire connaissance avec vos belles fleurs.
+
+--Mes plus belles fleurs sont sans parfum et sans purete aupres de vous,
+repondit Isidora, et ne prenez pas ceci pour une metaphore apportee de
+l'Italie, la terre classique des rebus. Je pense naivement ce que
+je vous dis d'une facon ridicule; c'est assez le caractere de
+l'enthousiasme italien. Il parait exagere a force d'etre sincere. Ah!
+Madame, que vous etes belle au jour, que votre air de bonte me penetre,
+et que votre maniere d'etre avec moi me rend heureuse! Vous ne partagez
+donc pas l'animosite de votre famille contre moi? Vous n'avez donc pas
+le sot et feroce orgueil des femmes du grand monde?
+
+--Ne parlons ni de ma famille, ni des femmes du monde: vous ne les
+connaissez pas encore, et peut-etre n'aurez-vous pas tant a vous en
+plaindre que vous le croyez. Que vous importe, d'ailleurs, l'opinion
+de ceux qui, de leur cote, vous jugeraient ainsi sans vous connaitre?
+Oubliez un peu tout ce qui se meut eu dehors de votre veritable vie,
+comme je l'oublie, moi aussi; meme quand je suis forcee de le traverser.
+Pensez un peu a moi, et laissez-moi ne penser qu'a vous. Dites-moi,
+croyez-vous que vous pourrez m'aimer?
+
+Cette question etait faite avec une sorte de severite ou la franchise
+imperieuse se melait a la cordiale bienveillance. Isidora essaya de
+se recrier sur la cruaute d'un tel doute; mais le regard ferme et bon
+d'Alice semblait lui dire: _Pas de phrase je merite mieux de vous._ Et
+Isidora, sentant tout a coup le poids de cette ame superieure tomber sur
+la sienne, fut saisie d'un malaise qui ressemblait a la peur.
+
+Cette peur devint de l'epouvante lorsque Alice ajouta, en retenant
+fortement sa main dans la sienne: "Repondez-moi, repondez-moi donc
+hardiment, Julie!"
+
+--Julie? s'ecria la courtisane hors d'elle-meme. Quel nom me donnez-vous
+la?
+
+--Permettez-moi de vous le donner toujours, reprit Alice avec une grande
+douceur; un de nos amis communs vous a connue sous ce nom, qui est sans
+doute le veritable, et qui m'est plus doux a prononcer.
+
+--C'est mon nom de bapteme, en effet, dit Isidora avec un triste
+sourire; mais je n'ai pas voulu le porter apres que j'ai eu quitte ma
+famille et mon humble condition. C'est mon nom d'ouvriere, car vous
+savez que j'etais une pauvre enfant du peuple.
+
+--C'est votre titre de noblesse a mes yeux.
+
+--Vraiment?
+
+--Vraiment oui! Ne croyez donc pas que les idees ne penetrent pas jusque
+dans les tetes coiffees en naissant d'un hochet blasonne. Ne soyez pas
+plus fiere que moi; nommez-moi Alice, et reprenez pour moi votre nom de
+Julie.
+
+--Ah! il me rappelle tant de choses douces et cruelles! ma jeunesse, mon
+ignorance, mes illusions, tout ce que j'ai perdu! Oui, donnez-le-moi,
+ce cher nom, pour que j'oublie tout ce qui s'est passe pendant que je
+m'appelais Isidora... Car celui-la vous fait mal aussi a prononcer,
+n'est-ce pas? Et en disant ces derniers mots, Isidora regarda a son tour
+Alice avec une sincerite imperative.
+
+[Illustration 07.png: Isidora.]
+
+Alice eleva sa belle main delicate, et la posant sur le front de la
+courtisane: "Je vous jure, par votre rare intelligence, lui dit-elle,
+que si votre coeur est aussi bon que votre beaute est puissante, quoi
+qu'il y ait eu dans votre vie, je ne veux ni le savoir, ni le juger. Que
+de vous a moi, ce qui peut vous faire souffrir dans le passe soit comme
+s'il n'avait jamais existe. Si vous etes grande, genereuse et sincere,
+Dieu a du vous absoudre, et aucune de ses creatures n'a le droit de
+trouver Dieu trop indulgent. Repondez-moi donc, car je ne vous demande
+pas autre chose. Votre coeur est-il bien vivant? Etes-vous bien capable
+d'aimer? Car si cela est, vous valez tout autant devant Dieu que moi qui
+vous interroge."
+
+Isidora, entierement vaincue par l'ascendant de la justice et de la
+bonte, mit ses deux mains sur son visage et garda le silence. Son
+enthousiasme d'habitude avait fait place a un attendrissement profond,
+mais douloureux il lui fallait bien aimer Alice, et elle sentait qu'elle
+l'aimait plus encore que durant l'acces d'exaltation qu'elle avait
+eprouve la veille en recevant les premieres ouvertures de son amitie.
+
+Mais le fantome de Jacques Laurent avait passe entre elles deux, et il
+y avait eu de la haine melee a ce premier elan de son coeur vers une
+rivale. Maintenant le respect brisait la jalousie. L'orgueil abattu ne
+trouvait plus d'ivresse dans la reconnaissance. Alice n'etait plus la
+comme une fee qui l'enlevait a la terre, mais comme une soeur de la
+Charite qui sondait ses plaies. La fiere malade ne pouvait repousser
+cette main genereuse; mais elle avait honte d'avouer qu'elle avait plus
+besoin de secours et de pardon que de justice.
+
+Alice ecarta avec une sorte d'autorite les mains de la courtisane et vit
+la confusion sur ce front que les outrages reunis de tous les hommes
+n'eussent pas pu faire rougir.
+
+"Eh bien, lui dit-elle, si vous n'etes pas sure de vous-meme, attendez
+pour me repondre. J'aurai du courage et je ne me rebuterai pas."
+
+--Je ne venais pas pour vous imposer la confiance et l'amitie. Je venais
+vous les offrir et vous les demander.
+
+--Et moi, je vous donne toute mon ame, lui repondit enfin Isidora en
+devorant des larmes brulantes.
+
+--Ne sentez-vous pas que vous me dominez et que ma foi vous appartient?
+
+--Mais ne voyez-vous pas aussi que je ne suis pas aussi bien avec Dieu
+et avec moi-meme que vous l'esperiez? Ne voyez-vous pas que j'ai honte
+de faire un pareil aveu? Ne soyez pas cruelle, et n'abusez pas de votre
+ascendant, car je ne sais pas si je pourrai le subir longtemps sans me
+revolter. Ah! je suis une ame malheureuse, j'ai besoin de pitie a
+cause de ce que je souffre; mais la pitie m'humilie, et je ne peux pas
+l'accepter!
+
+[Illustration 08.png: Ecoutez, ecoutez, s'ecria Julie...]
+
+--De la pitie! Dieu seul a le droit de l'exercer; mais les hommes! Oh!
+Vous avez raison de repousser la pitie de ces etres qui en ont tous
+besoin pour eux-memes. J'en serais bien digne, chere Julie, si je vous
+offrais la mienne.
+
+--Que m'offres-tu donc, noble femme? suis-je digne de ton affection?
+
+--Oui, Julie, si vous la partagez.
+
+--Eh! ne vois-tu pas que je l'implorerais a genoux s'il le fallait! Oh!
+belle et bonne creature de Dieu que vous etes, prenez garde a ce que
+vous allez faire en m'ouvrant le tresor de votre affection; car si vous
+vous retirez de moi quand vous aurez vu le fond de mon coeur, vous aurez
+frappe le dernier coup, et je serai forcee de vous maudire.
+
+--Pourquoi melez-vous toujours quelque chose de sinistre a votre
+expansion? On vous a donc fait bien du mal? Et cependant un homme vous a
+rendu justice, un homme vous a aimee.
+
+--De quel homme parlez-vous?
+
+--De mon frere.
+
+--Ah! ne parlons pas de lui, Alice, car c'est la que notre lien, a peine
+forme, va peut-etre se rompre, a moins que ma franchise ne me fasse
+absoudre!...
+
+--Pas de confession, ma chere Julie. Je sais de vous certaines choses
+que je comprends sans les approuver. Mais trois annees de devouement et
+de fidelite les ont expiees.
+
+--Ecoutez, ecoutez, s'ecria Julie en se pliant sur le coussin de velours
+reste a terre aux pieds d'Alice, dans une attitude a demi familiere, a
+demi prosternee: je ne veux pas que vous me croyiez meilleure que je
+ne le suis. J'aimerais mieux que vous me crussiez pire, afin d'avoir a
+conquerir votre estime, que je ne veux ni surprendre ni extorquer. Je
+veux vous dire toute ma vie.
+
+Et comme Alice fit involontairement un geste d'effroi, elle ajouta avec
+abattement:
+
+--Non, je ne vous raconterai rien; je ne le pourrais pas non plus; mais
+je tacherai de me faire connaitre, en parlant au hasard, car mon coeur
+est plein de trouble, et je ne puis recevoir en silence un bienfait que
+je crains de ne pas meriter.
+
+--Oh! Madame, on n'est pas belle et pauvre impunement dans notre
+abominable societe de pauvres et de riches, et ce don de Dieu, le plus
+magique de tous, la beaute de la femme, la femme du peuple doit trembler
+de le transmettre a sa fille.
+
+--Je me rappelle un dicton populaire que j'entendais repeter autour
+de moi dans mon enfance: _Elle a des yeux a la perdition de son ame_,
+disaient, les commeres du voisinage, en me prenant des mains de ma mere
+pour m'embrasser. Ah! que j'ai bien compris, depuis, cette naive et
+sinistre prediction!
+
+"C'est que la beaute et la misere forment un assemblage si monstrueux!
+La misere laide, sale, cruelle, le travail implacable, devorant, les
+privations obstinees, le froid, la faim, l'isolement, la honte, les
+haillons, tout cela est si surement mortel pour la beaute! Et la beaute
+est ambitieuse; elle sent qu'elle est une puissance; qu'un regne lui
+serait devolu si nous vivions selon les desseins de Dieu; elle sent
+qu'elle attire et commande l'amour, qu'elle peut elever une mendiante
+au-dessus d'une reine dans le coeur des hommes; elle souffre et
+s'indigne du neant et des fers de la pauvrete.
+
+"Elle ne veut pas servir, mais commander; elle veut monter, et non
+disparaitre; elle veut connaitre et posseder; mais, helas! a quel prix
+la societe lui accorde-t-elle ce regne funeste et cette ivresse d'un
+jour!
+
+"Et moi aussi, j'ai voulu regner, et j'ai trouve l'esclavage et la
+honte. Vous pensez peut-etre qu'il y a des ames faites pour le vice,
+et condamnees d'avance; d'autres ames faites pour la vertu et
+incorruptibles. Vous etes peut-etre fataliste comme les gens heureux qui
+croient a leur etoile. Ah! sachez qu'il n'y a de fatal pour nous en
+ce monde que le mal qui nous environne, et que nous ne pouvons pas le
+conjurer. S'il nous etait donne de le juger et de le connaitre, la peur
+tiendrait lieu de force aux plus faibles. Mais que sait-on du mal quand
+on ne le porte pas en soi? Nos bons instincts ne sont-ils pas legitimes,
+et, par cela meme, invincibles? A qui la faute si nous sommes condamnees
+a perir ou a les etouffer?
+
+"Ton ambition t'a perdue, me disait ma pauvre mere en courroux, apres
+mes premieres fautes. Cela etait vrai; mais quelle etait donc cette
+ambition si coupable? Helas! je n'en connaissais pas d'autre que celle
+d'etre aimee! Suis-je donc criminelle pour n'avoir pas trouve l'amour,
+pour moins encore, pour n'avoir pas su qu'il n'existait pas?
+
+"Et, ne trouvant pas la realite de l'amour, il a fallu me contenter du
+semblant. Des hommages et des dons, ce n'est pas l'amour, et pourtant la
+plupart des femmes qui portent le meme nom que moi dans la societe n'en
+demandent pas davantage. Mais le plus grand malheur qui puisse echoir
+a une femme comme moi, c'est de n'etre pas stupide. Une courtisane
+intelligente, douee d'un esprit serieux et d'un coeur aimant! mais c'est
+une monstruosite! Et pourtant je ne suis pas la seule. Quelques unes
+d'entre nous meurent de douleur, de degout et de regrets, au milieu de
+cette vie de plaisir, d'opulence et de frivolite qu'elles ont acceptee.
+
+"Ce n'est pas la cupidite, ce n'est pas le libertinage, qui les ont
+conduites a ce que la societe considere comme un etat de degradation.
+
+"Il est vrai qu'elles ont commis, comme moi, des fautes, et qu'elles ont
+caresse aussi de dangereuses, de coupables erreurs. Elles ont
+accepte leur opulence de mains indignes, et lachement recu comme un
+dedommagement de leur esclavage ou de leur abandon, des richesses
+qu'elles auraient du hair et repousser.
+
+"Il y a beaucoup d'intrigantes, qui, pour s'assurer ces richesses,
+jouent avec la passion, menacent d'une rupture, feignent la jalousie,
+poursuivent de leurs transports etudiee un amant qui les quitte, enfin
+trafiquent de l'amour d'une maniere honteuse. A celles-la rien de sacre,
+rien de vrai. Elles n'aiment jamais; elles quittent un amant par la
+seule raison qu'un amant plus riche se presente. Ces femmes-la me
+font horreur, et je me surprends a les mepriser, comme si j'etais
+irreprochable. Mais quelques-unes d'entre nous valent mieux, sans qu'on
+s'en apercoive, sans qu'on leur en sache aucun gre. Elles ne calculent
+pas, elles ne comptent pas avec la richesse.
+
+"Le hasard seul a voulu que le premier objet de leur passion fut riche,
+et elles n'ont pas prevu qu'en se laissant combler, elles seraient
+regardees bientot comme vendues.
+
+"Puis, dans l'habitude de luxe ou elles vivent, avec les besoins
+factices qu'on leur cree, avec l'entourage de riches admirateurs qui
+fait leurs relations, leur ame s'amollit, leur constitution s'enerve, le
+travail et la misere leur deviennent des pensees de terreur. Si elles
+changent d'amant, c'est un riche qui se presente, c'est un riche qui est
+accepte.
+
+"Devenues futiles et aveugles, un homme simple et modeste n'est plus un
+homme a leurs yeux; il n'exerce pas de seduction sur elles; un habit mal
+fait le rend ridicule, le defaut d'usage, la simplicite des manieres
+le font paraitre deplaisant, et nous serions humiliees d'avoir un tel
+protecteur, et de paraitre avec lui en public. Nous devenons plus
+aristocratiques, plus patriciennes que les duchesses de l'ancienne cour
+et les reines modernes de la finance.
+
+"Et puis, l'oisivete est une autre cause de demoralisation, et c'est
+encore par la que nous en venons a ressembler aux grandes dames. Nous
+avons pris l'habitude de donner tant d'heures a la toilette, a la
+promenade, a de frivoles entretiens, nous tronons avec tant de
+nonchalance sur nos ottomanes ou dans nos avant-scenes, qu'il nous
+devient bientot impossible de nous occuper avec suite a rien de serieux.
+
+"Nos sots plaisirs nous excedent, mais la solitude nous effraie, et nous
+ne pouvons plus nous passer de cette vie de representation stupide, qui
+est a la fois un fardeau et un besoin pour nous.
+
+"Et puis encore l'orgueil! cette sorte d'orgueil particulier aux etres
+qu'on s'est efforce d'avilir, qui ont donne des armes contre eux, et
+qui, ne pouvant retrouver le vrai chemin de l'honneur, se font gloire
+de leur contenance intrepide. Oh! cet orgueil-la, pour etre illegitime,
+n'en est pas moins jaloux, ombrageux et despotique a l'exces. On
+pourrait le comparer a celui de certains hommes politiques qui se
+drapent dans leur impopularite.
+
+"Jugez donc de ce que doit souffrir une tete douee d'intelligence et de
+raison, quand, poussee par la fatalite dans cette voie sans issue, elle
+arrive a perdre la puissance de se rehabiliter sans en voir perdu le
+besoin.
+
+"Ah! Madame, vous n'etes pas, vous, une femme vulgaire, vous avez un
+grand coeur, une grande intelligence. Il est impossible que vous ne me
+compreniez pas. Vous ne voudriez pas m'insulter en me mettant sous les
+yeux les pretendus elements de mon bonheur, le nom et le titre que
+je porte, la securite de ma fortune, de ma liberte, ma beaute encore
+florissante; et mon esprit generalement vante et apprecie par de
+pretendus amis.
+
+"Mon nom de patricienne et mon titre de comtesse, je les dois a l'amour
+aveugle et obstine d'un homme que je ne pouvais pas aimer, et que j'ai
+souvent trompe, avide et insatiable que j'etais d'un instant d'amour et
+de bonheur impossibles a trouver!
+
+"Cet homme excellent, mais homme du monde, malgre tout, jaloux sans
+passion et genereux sans misericorde, n'eut jamais ose faire de moi sa
+femme, s'il eut du survivre a la maladie qui l'a emporte.
+
+"A son lit de mort, il a voulu, par un etrange caprice, me laisser dans
+le monde un rang auquel je ne songeais pas, et que j'ai eu la faiblesse
+d'accepter sans comprendre que ce serait la encore une fausse dignite,
+une puissance illusoire, une comedie de rehabilitation, un masque sur
+l'infamie de mon nom de fille.
+
+"La famille du comte de S... n'a pas voulu me disputer le legs
+considerable dont je jouis, et cette crainte du scandale est la marque
+de dedain la plus incisive qu'elle m'ait donnee. Je sais bien que, dans
+le temps ou nous vivons, je pourrais braver ce dedain, me pousser par
+l'intrigue dans les salons, y reussir, y tourner la tete d'un lord
+excentrique ou d'un Francais sceptique, faire encore un riche, peut-etre
+un illustre mariage, qui sait! aller a la cour citoyenne comme certaines
+filles publiques, bien autrement avilies que moi, s'y sont poussees
+et installees a force d'impudence ou d'habilete. Mais je n'ai pas la
+ressource d'etre vile, et ce genre d'ambition m'est impossible.
+
+"Mon orgueil est trop eclaire pour aller affronter des mepris qui me
+font souffrir par la seule pensee qu'ils existent au fond des coeurs,
+quelque part, chez des gens que je ne connais meme pas. Je ne pourrais
+pas, je n'ai jamais pu m'entourer de ces femmes equivoques, qui ont
+fait justement comme moi, par les memes hasards, mais avec d'autres
+intentions et d'autres moyens. J'abhorre l'intrigue, et j'eprouve
+une sorte de consolation a ecraser ces femmes-la du mepris qu'elles
+m'inspirent.
+
+"Mais, helas! pour valoir mieux qu'elles, je n'en suis que plus
+malheureuse.
+
+"Ne pouvant m'amuser a la possession des bijoux et des voitures, a la
+conquete des reverences et a l'exhibition d'une couronne de comtesse sur
+mes cartes de visite, j'ai l'ame remplie d'un ideal que je n'ai jamais
+pu, et que, moins que jamais, je puis atteindre.
+
+"Le manque d'amour me tue, et le besoin d'etre aimee me torture... Et
+pourtant je ne suis pas sure de n'avoir pas perdu moi-meme, au milieu de
+tant de souffrances, la puissance d'aimer.
+
+"Ah! la voila, cette revelation gui vous effraie et a laquelle vous
+n'osiez pas vous attendre! Je vous ai devinee, Alice, et je sais bien ce
+qui a dispose votre grand coeur a m'absoudre de toute ma vie. Dans votre
+vie de reserve et de pudeur, a vous, vous vous etes dit avec l'humilite
+d'un ange, que les femmes comme moi avaient une sorte de grandeur
+incomprise, qu'elles se rachetaient devant Dieu par la puissance de
+leurs affections, et que, comme a Madeleine, il leur serait beaucoup
+pardonne, parce qu'elles ont beaucoup aime. Helas! vous n'avez pas
+compris que Dieu serait trop indulgent, s'il permettait aux ames qui
+abusent de ses dons de ne pas arriver a la satiete et a l'impuissance.
+
+"Le chatiment est la pour le coeur de la femme, comme pour les sens du
+debauche.
+
+"Et ce malheur incommensurable n'est pas l'expiation des ames vulgaires,
+sachez-le bien. J'ai ete frappee, en Italie, de la difference qui
+existait entre moi et presque toutes ces femmes d'une organisation a la
+fois riche et grossiere.
+
+"Elles avaient bien aussi des alternatives d'illusion et de deception,
+mais leurs sens sont si actifs, que leur illusion n'est pas tuee par ses
+nombreuses defaites. J'ai connu a Rome une jeune fille de vingt ans, qui
+me disait tranquillement, en comptant sur ses doigts:
+
+"J'ai aime trois fois, et j'ai toujours ete trompee; mais, cette
+fois-ci, je suis bien sure d'etre aimee, et de l'etre pour toujours."
+
+"Huit jours apres, elle etait trahie; elle fut d'abord folle, puis
+malade a mourir; puis, quand elle fut guerie, il se trouva qu'elle etait
+passionnement eprise du medecin qui l'avait soignee, et qu'elle disait
+encore:
+
+"Cette fois-ci, c'est pour toujours."
+
+"J'ignore la suite de ses aventures; mais je gagerais qu'elle est
+aujourd'hui a son dixieme amour, et qu'elle ne desespere de rien.
+Pourtant cette fille etait honnete, sincere, elle donnait toute son ame,
+elle se devouait sans mesure, elle etait admirable de confiance, de
+misericorde et de folie. C'etait une mobile et puissante organisation.
+
+"Nous ne sommes point ainsi, nous autres Francaises, nous autres
+Parisiennes surtout. Nous n'avons peut-etre pas moins de coeur qu'elles;
+mais nous avons beaucoup plus d'intelligence, et cette intelligence nous
+empeche d'oublier. Notre fierte est moins audacieuse; elle est plus
+delicate, elle ne se releve pas aussi aisement d'un affront; elle
+raisonne; elle voit le nouveau coup qui la menace dans la recente
+blessure dont elle saigne. Ce n'est pas une force egaree qui cherche
+aveuglement le remede dans l'oubli du mal et dans de nouveaux biens.
+C'est une force brisee, qui ne peut se consoler de sa chute, et qui se
+regrette amerement elle-meme.
+
+"En bien, Alice, voila longtemps que je parle, et je ne vous ai encore
+rien dit, rien fait comprendre, peut-etre. C'est que je suis une enigme
+pour moi-meme. Malade d'amour, Je n'aime pas. Une fois, dans ma vie,
+j'ai cru aimer... j'ai longtemps caresse ce reve comme une realite dont
+le souvenir faisait toute ma richesse, et, a present?... Eh bien, a
+present, helas! je ne suis pas meme sure de n'avoir pas reve. Ah! si je
+pouvais, si j'osais raconter! Tenez, c'est comme pour aimer: _Vorrei e
+non vorrei_."
+
+--Eh bien, Julie, repondit Alice en etouffant un profond soupir; car les
+paroles d'Isidora l'avaient remplie d'effroi et navree de tristesse:
+parlez et racontez. Vous en avez trop dit, et j'en ai trop entendu pour
+en rester la. Oubliez que vous parlez a la soeur de votre mari. Et
+pourquoi, d'ailleurs, ne serait-elle pas votre confidente? Lui vivant,
+vous eussiez pu chercher en elle un soutien contre votre propre
+faiblesse, un refuge dans vos courageux repentirs.
+
+A present que je ne peux plus lui conserver ou lui rendre les bienfaits
+de votre affection, je peux, du moins, accomplir son dernier voeu, en
+remplissant, aupres de vous, le role d'une soeur.
+
+--Appelez-moi votre soeur! dites ce mot adorable, _ma soeur_, s'ecria
+Isidora en embrassant avec energie les genoux d'Alice. Oh! s'il est
+possible que vous m'aimiez ainsi, oui, je jure a Dieu que, moi, je
+pourrai encore aimer et croire!
+
+En cet instant Isidora parlait avec l'elan de la conviction, et tout ce
+qu'elle avait encore de pur et de bon dans l'ame rayonnait dans son beau
+regard.
+
+Alice l'embrassa et lui donna le nom de soeur, en appelant sur elle la
+benediction de la grace divine.
+
+--Et maintenant, dit Julie tout en pleurs, je raconterai le fait le plus
+cache et le plus important de ma vie, mon seul amour!... C'est un homme
+que vous connaissez... qui demeure chez vous... qui vous a sans doute
+parle de moi...
+
+--Oui, c'est Jacques Laurent, repondit Alice avec un calme heroique.
+
+Ce nom, dans la bouche de madame de T..., fit frissonner Isidora.
+
+Elle redevint farouche un instant et plongea son regard dans celui
+d'Alice; mais elle ne put penetrer dans cette ame invincible, et la
+courtisane jalouse et soupconneuse fut trompee par la femme sans
+experience et sans ruse. C'est peut-etre la plus grande victoire que la
+pudeur ait jamais remportee.
+
+"Elle ne l'aime pas, je peux tout dire, pensa Isidora, et elle dit tout,
+en effet.
+
+Elle raconta son histoire et celle de Jacques, dans les plus chauds
+details. Elle n'omit des evenements de la nuit que les soupcons qu'elle
+avait eus sur sa rivale; elle les oublia plutot qu'elle ne les voulut
+celer. Ne les ressentant plus, heureuse d'aimer Alice sans avoir a
+lutter contre de mauvais sentiments, elle devoila, avec son eloquence
+animee, ce triste roman qu'elle voyait enfin se dessiner nettement dans
+ses souvenirs. Elle confessa meme que, sans le vouloir, sans le savoir,
+entrainee par un prestige de l'imagination, elle avait exagere a Jacques
+la passion qu'elle avait conservee pour lui; et, quand elle eut fait
+cette confession courageuse, elle ajouta:
+
+"C'est la le dernier trait de ce malheureux caractere que je ne peux
+plus gouverner, le plus evident symptome de cette maladie incurable a
+laquelle je succombe.
+
+"Le besoin d'etre aimee m'a fait croire a moi-meme que j'aimais
+eperdument, et je l'ai affirme de bonne foi; j'en ai proteste avec
+ardeur.
+
+"Il l'a cru, lui: comment ne l'eut-il pas fait, quand je le croyais
+moi-meme?
+
+"Eh bien, j'ai gate mon roman en voulant le reprendre et le denouer. Le
+premier denouement, brusque dans la souffrance, l'avait laisse complet
+dans ma pensee. A present, il me semble qu'il ne vaut guere mieux que
+tous les autres, et que le heros ne m'est plus aussi cher.
+
+"Il me semble que j'ai fait une mauvaise action en voulant prendre
+possession de son ame malgre lui.
+
+"A coup sur, j'ai manque a ma fierte habituelle, a mon role de femme, en
+n'ayant pas la patience d'attendre qu'il se renflammat de lui-meme.
+
+"Quel doux triomphe c'eut ete pour moi de voir peu a peu revenir a mes
+pieds, en suppliant, cet homme que j'avais si rudement abandonne au plus
+fort de sa passion, et qui a du me maudire tant de fois! Et ne croyez
+pas que ce regret soit un pur orgueil de coquette: oh! non. Je ne
+demande a inspirer l'amour que pour reussir a y croire ou a le partager.
+
+"J'ai donc empeche cet amour de renaitre en voulant le rallumer
+precipitamment. La encore ma soif maladive m'a fait renverser la coupe
+avant de boire, ou, pour employer une comparaison plus vraie, le froid
+mortel qui me gagne et m'epouvante m'a forcee a me jeter dans le feu, ou
+je me suis brulee sans me rechauffer.
+
+"Ah! condamnez-moi, noble Alice, et reprochez-moi sans pitie ce desordre
+et cette fievre d'abuser, qui, de mon ancienne vie de courtisane, a
+passe jusque dans mes plus purs sentiments; ou plutot plaignez moi, car
+je suis bien cruellement punie! punie par ma raison, que je ne puis
+ni reprendre ni detruire; par la delicatesse de mon intelligence, qui
+condamne ses propres egarements; par mon orgueil de femme, qui fremit
+d'etre si souvent compromis par ma vanite de fille.
+
+"J'etais jalouse, cette nuit.....jalouse, sans savoir de qui!...
+
+"J'aurais accuse Dieu meme de s'etre mis contre moi pour m'enlever
+l'amour de cet homme! et j'ai cru qu'en le rendant infidele a sa
+nouvelle amante, je le reprendrais; mais je crains de l'avoir perdu
+davantage, car c'est bien par la que Dieu devait me chatier. Jacques
+ne m'aime plus..., cela est trop evident. Il me plaint encore; il est
+capable de me sermonner, de me proteger au besoin, de mettre toute sa
+science et toute sa vertu a me sauver. Il est si bon et si genereux!
+Mais qu'ai-je besoin d'un pretre? c'est un amant que je voulais. J'en
+retrouve un distrait et sombre... Je ne suis pas aimee.
+
+"Pour la centieme et derniere fois de ma vie, je ne suis pas aimee!... O
+mon Dieu! et, alors, comment faire pour que j'aime?
+
+"Voila mon coeur, helas! chere Alice, ce coeur qui agonise et qui ne
+peut vous repondre de lui-meme.
+
+--Vous croyez que Jacques ne vous aime pas? dit Alice, plongee tout a
+coup dans une meditation etrange; serait-ce possible?...
+
+Puis elle ajouta, en secouant la tete, comme pour en chasser une idee
+importune:
+
+"Non, ce n'est pas possible, Julie, Jacques est absorbe par une grande
+passion, j'en ai la certitude, et, vous seule, pouvez en etre l'objet.
+Il a trop souffert pour que son premier transport ne soit pas
+douloureux.
+
+"Mais aimez-le, ma pauvre soeur, au nom du ciel, aimez-le, et vous le
+sauverez, en vous sauvant vous-meme.
+
+"Oh! ne laissez pas tomber dans la poussiere ce poeme, ce roman de votre
+vie, comme vous l'appelez. Si vous avez jamais rencontre une ame capable
+de connaitre et d'inspirer de l'amour veritable, c'est celle de Jacques;
+je le connais peut-etre plus que vous-meme, continua-t-elle avec un
+calme et melancolique sourire. Depuis plusieurs mois que je le vois tous
+les jours, et que je l'entends expliquer a mon fils les elements du beau
+et du bon, je me suis assuree que c'etait un noble caractere et une
+noble intelligence. Et puis, ce n'est pas un homme du monde; sa vie est
+pure: la solitude, la pauvrete l'ont forme au courage et au renoncement.
+
+"Il a sur la religion et la morale des idees plus elevees que celles
+d'aucun homme que j'aie connu. Ne le craignez pas, acceptez de lui la
+lumiere de la sagesse, et rendez-lui le feu sacre de l'amour.
+
+"Vous pouvez encore etre heureuse par lui, et lui par vous, Julie; que
+votre enthousiasme mutuel ne soit pas une faute et un egarement dans
+votre double existence. Vous vous etes plu, maintenant aimez-vous; et
+si cet amour ne peut devenir eternel et partait, faites-le durer assez,
+ennoblissez-le assez pour qu'il vous soit salutaire a tous deux et vous
+dispose a mieux comprendre l'ideal de l'amour.
+
+--Et pourquoi donc, Alice, reprit Isidora avec une sorte d'anxiete, ne
+garderiez-vous pas ce tresor pour vous-meme? Oh! pardonnez moi si mon
+langage est trop hardi; mais qui doit connaitre l'ideal de l'amour, si
+ce n'est une ame comme la votre? qui doit mepriser les differences de
+rang et de fortune, si ce n'est vous.
+
+--Il ne s'agit pas de moi, Julie, repondit Alice d'un ton de douceur
+sous lequel percait une solennelle fierte; si je souffrais, je vous
+consulterais a mon tour; mais je ne souffre pas de mon repos, et l'heure
+d'aimer n'est apparemment pas venue pour moi, puisque je vous supplie
+d'aimer noblement le noble Jacques.
+
+--Vous ne l'aimez pas, je le vois bien, Alice, car il n'est pas d'amour
+sans exclusivisme et sans un peu de jalousie. Et pourtant, voyez combien
+je vous prefere a toute la terre! J'ai regret maintenant que vous n'ayez
+pas envie d'aimer Jacques, tant je serais heureuse de vous faire ce
+sacrifice.
+
+--Qui ne vous couterait pas beaucoup, helas! dans ce moment-ci, dit
+tristement Alice, puisque vous n'etes pas sure de l'aimer!
+
+--Ah! quand meme je l'aimerais comme le premier jour ou je le vis, comme
+je me figurais l'aimer hier soir! Mais, si vous ordonnez que je l'aime,
+Dieu fera ce miracle pour moi. Si mon salut est la, selon vous, je vous
+promets, je vous jure de ne point le chercher ailleurs.
+
+--Oui, jurez-le-moi, Julie!
+
+--Par quoi jurerai-je? par le nom de ma soeur Alice? Je n'en connais pas
+qui me soit plus sacre.
+
+--Oui, jurez par mon nom de soeur, repondit madame de T... en se levant
+pour se retirer et en lui serrant fortement la main. Jurez aussi par
+le nom de Felix, a la memoire duquel vous devez d'aimer un homme qui
+respectera dans votre passe la trace de l'affection de mon frere.
+
+Julie promit, et elles se quitterent en faisant le projet de se revoir
+le lendemain. Alice rentra aussi calme en apparence qu'elle etait
+sortie, et elle s'enferma chez elle. Au bout d'une heure, elle sonna sa
+femme de chambre.
+
+"Laurette, dit-elle a cette jeune Allemande, je me sens tres malade. Je
+suis comme prise de fievre, et je ne comprends pas bien ce que je vois
+autour de moi. Ecoute, ma fille, tu m'aimes, et tu sais que je ferais
+pour toi ce que tu vas faire pour moi-meme. Tu es pieuse, jure-moi sur
+ta Bible protestante que si j'ai le delire, tu n'entendras rien, tu ne
+retiendras rien. Tu ne rediras a personne, pas meme a moi... (et surtout
+a moi) les paroles qui pourront m'echapper...
+
+"N'aie pas peur, ce ne sera peut-etre rien; mais enfin il faut tout
+prevoir; arme-toi de courage et de devouement: jure!"
+
+Laurette jura.
+
+"Ce n'est pas tout. Jure-moi aussi que tu m'enfermeras si bien, que
+personne ne me soupconnera malade d'autre chose que d'une migraine. Jure
+que tu n'appelleras pas le medecin tant que je serai dans le delire, si
+j'ai le delire. Jure que tu me laisseras mourir plutot que de me laisser
+trahir un secret que j'ai sur le coeur et que Dieu seul doit connaitre."
+
+La simple fille jura malgre son epouvante.
+
+Pale et consternee, elle deshabilla sa maitresse qu'un frisson glacial
+venait de saisir et dont les dents contractees claquaient deja avec un
+bruit sinistre.
+
+Alice resta etendue sur son lit, sans mouvement, pendant vingt-quatre
+heures. Ses apprehensions ne se realiserent pas. Elle n'eut pas de
+delire.
+
+Les ames habituees a se dompter et a se contenir portent le silence et
+le mystere jusque dans le tombeau.
+
+Alice fut plus en danger de mourir durant cette effroyable crise
+nerveuse que Laurette ne put le comprendre. Elle ne faisait pas entendre
+une plainte.
+
+Froide, raide et pale comme une statue de marbre blanc, les yeux ouverts
+et fixes, elle n'avait aucune connaissance, aucun sentiment de sa
+situation; si Laurette ne l'eut sentie respirer faiblement, elle
+l'eut crue morte: mais comme elle respirait et ne pouvait exprimer sa
+souffrance, la bonne Allemande s'imagina parfois qu'elle dormait les
+yeux ouverts.
+
+Heureusement l'affection fait parfois deviner aux etres les plus simples
+ce qui peut nous sauver. Laurette sentant le corps d'Alice si froid et
+si contracte, ne songea qu'a la rechauffer, el elle finit par amener une
+legere transpiration. Peu a peu Alice revint a elle-meme, et le premier
+mot qu'elle put articuler, fut pour demander a son humble amie si elle
+avait parle.
+
+"Helas! Madame, repondit Laurette, vous en etiez bien empechee. Voyons
+si vous n'avez point la langue coupee ou les dents cassees; car je n'ai
+jamais pu vous faire avaler une seule goutte d'eau.
+
+"Dieu soit loue! votre belle bouche n'a rien de moins, et maintenant que
+vous voila mieux, il vous faut le medecin et du bouillon.
+
+--Tout ce que tu voudras, Laurette. A present, j'ai ma tete, je vois
+clairement. Je souffre beaucoup, mais je suis en possession de ma
+volonte.
+
+--Embrasse-moi, ma bonne creature, et va te reposer. Envoie-moi mon
+fils el les autres femmes. Si je me sens redevenir folle, je le ferai
+rappeler bien vite.
+
+--Eh! Madame, vous n'avez ete que trop sage, dit Laurette naivement.
+
+Le medecin s'etonna de trouver Alice si faible, et s'emerveilla des
+terribles effets de la migraine chez les femmes.
+
+Vingt-quatre heures apres, Alice etait levee et prenait du chocolat au
+lait d'amandes dans son petit salon, avec son fils, qui la rejouissait
+de ses caresses, et qui la regardait de temps en temps en lui disant:
+
+"Petite mere, pourquoi donc vous etes toute blanche, toute blanche?"
+
+Alice avait la paleur d'un spectre.
+
+Vingt-quatre heures encore s'ecoulerent avant qu'Alice voulut se montrer
+a Jacques Laurent. Les ravages de la douleur et de la volonte etaient
+encore visibles sur son visage, mais deja ils etaient moins effrayants,
+et le calme profond qui suit de telles victoires residait sur son large
+front encadre de bandeaux soigneusement lisses par Laurette.
+
+Ce jour-la a six heures, Jacques, averti que le diner etait servi, entra
+dans la salle a manger avec la meme preoccupation inquiete que les jours
+precedents. Mais en voyant Alice assise sur son fauteuil ou l'avait
+apportee le vieux Saint-Jean, un cri de joie lui echappa, cri si
+profond, si expressif, qu'Alice en tressaillit legerement.
+
+"J'ai ete assez souffrante, mon ami, lui dit-elle en lui tendant la
+main. Mais ce n'etait rien de grave, et me voila guerie. Je sais que
+vous avez veille sur mon enfant comme l'eut fait sa propre mere. Je ne
+vous en remercie pas, Laurent, mais je vous en aime davantage."
+
+Pour la premiere fois, Jacques porta la main d'Alice a ses levres; il ne
+pouvait parler, il craignait de s'evanouir.
+
+Pour la premiere fois aussi, Alice devina qu'elle etait aimee. Mais il
+etait trop tard, et une pareille decouverte ne pouvait qu'augmenter sa
+souffrance.
+
+Qu'etait-ce donc qu'un amour si different du sien, un amour complique,
+flottant, partage deja dans le present et dans le passe, dans l'avenir
+peut-etre? Toute sa puissance sur le coeur de Jacques s'etait donc
+reduite, et devait probablement se reduire encore a le rendre infidele
+parfois a un souvenir adore, a une passion toute puissante dans ses
+acces et ses retours!
+
+Peut-etre qu'Alice eut pardonne si elle eut compris qu'elle n'etait
+point la rivale d'Isidora, mais qu'au contraire Isidora etait la sienne
+dans le coeur de Jacques; qu'elle n'avait pas cause l'infidelite, mais
+que l'infidelite avait ete commise contre elle. Mais elle en jugea
+autrement, et elle s'etait d'ailleurs trop engagee avec Julie pour ne
+pas prendre en horreur l'idee de lui disputer son amant. Elle frissonna
+comme quelqu'un qui se reveille au bord d'un abime, et elle fit un
+immense effort de courage et de dignite pour s'eloigner a jamais du
+danger d'y tomber. Pourtant, chose etrange, mais que toute femme
+comprendra, a partir de cet instant ce courage lui parut plus facile.
+
+Jacques avait ignore, ainsi que tout le monde, la gravite du mal qu'elle
+qualifiait d'indisposition. Il fut effraye de sa paleur. Cependant,
+comme il n'y avait pas d'autre alteration profonde dans ses traits,
+comme l'expression en etait sereine, plus sereine meme qu'a l'ordinaire,
+il ne soupconna pas qu'elle eut ete vingt-quatre heures aux prises avec
+la mort. Il osa a peine la questionner sur ses souffrances, et quoiqu'il
+eut resolu de lui reprocher, au nom de son fils et de ses amis,
+l'imprudence qu'elle avait commise en passant toute une nuit a se
+promener nu-tete dans le jardin, il ne put jamais avoir cette hardiesse.
+
+Le souvenir de cette promenade etrange le frappait de respect et
+d'une sorte de terreur. Il avait cru decouvrir la qu'un grand secret
+remplissait la vie de cette femme silencieuse et contenue.
+
+Mais quelle pouvait etre la nature d'un tel secret? Etait-ce une douleur
+de l'ame ou une souffrance physique soigneusement cachee? Peut-etre,
+helas! l'acces d'un mal mortel etouffe avec stoicisme depuis longtemps.
+
+Depuis six mois, il remarquait bien qu'Alice palissait et maigrissait
+d'une maniere sensible; mais comme elle ne se plaignait jamais et
+paraissait d'une constitution robuste, il n'en avait pas encore pris de
+l'inquietude. Que croire maintenant? Sa veillee solitaire dans une si
+profonde absorption etait-elle le resultat ou la cause du mal? Quoi que
+ce fut, il y avait la dedans quelque chose de solennel et de mysterieux
+que Jacques n'osait pas dire avoir surpris. A peine put-il se hasarder a
+demander si madame de T.... n'avait pas pris un rhume.
+
+"Non pas, que je sache, repondit-elle simplement. Ce n'est pas la saison
+des rhumes." Et tout fut dit.
+
+Jacques ne devait pas savoir qu'il avait assiste au suicide d'une
+passion profonde, el qu'il etait la cause de ce suicide, l'objet de
+cette passion.
+
+Le repas fini, Alice voulut se lever pour retourner au salon. Mais il y
+avait un reste de paralysie dans ses jambes, et il lui fut impossible de
+faire un pas.
+
+Elle pria Jacques d'aller lui chercher un livre dans la chambre de son
+fils, et l'enfant ayant suivi son precepteur, elle se fit reporter sur
+son fauteuil: elle ne voulait pas que ces deux etres se doutassent de ce
+qu'elle avait souffert.
+
+"Mon ami, dit-elle a Jacques lorsqu'il fut de retour, nous sommes encore
+seuls ce soir. Je ne rouvrirai ma porte que demain. Je veux utiliser
+celle soiree en la consacrant a ma belle-soeur, a laquelle j'avais
+donne, pour avant-hier, un rendez-vous dans son jardin.
+
+"J'ai ete forcee d'y manquer, et elle doit etre inquiete de moi; car
+elle a de l'affection pour moi, j'en suis certaine, et, moi, j'en
+ai pour elle, beaucoup...mais beaucoup! Vous aviez raison, Jacques,
+condamner sans appel est odieux, juger sans connaitre est absurde.
+
+"Madame de S... n'est une femme ordinaire en rien. Je serais heureuse de
+la voir maintenant; mais je suis encore un peu faible pour marcher.
+
+"Voulez-vous avoir l'obligeance d'aller chez elle, de vous informer si
+elle est seule, si elle est maitresse de sa soiree, et, dans ce cas, de
+me l'amener?
+
+"Vous pouvez passer par les jardins. La petite porte est et sera
+desormais toujours ouverte."
+
+Jacques obeit. Isidora se preparait a monter en voiture pour aller se
+promener au bois avec quelques personnes.
+
+A peine sut-elle l'objet de la mission de Jacques, par un billet ecrit
+au crayon dans l'antichambre, qu'elle congedia son monde, fit deteler sa
+voiture, et jetant son voile sur sa tete, elle s'elanca vers lui et prit
+son bras avec une vivacite touchante. "Ah! que je vous remercie! lui
+dit-elle en courant avec lui, comme une jeune fille, a travers les
+jardins. Quelle bonne mission vous remplissez la! Je croyais qu'elle
+m'avait deja oubliee, et je ne vivais plus.
+
+--Elle a ete malade, dit Jacques.
+
+--Serieusement; mon Dieu?
+
+--Je ne pense pas; cependant elle est fort changee.
+
+Le pressentiment de la verite traversa l'esprit penetrant d'Isidora.
+
+Lorsqu'elle songeait a la conduite d'Alice, elle etait pres de tout
+deviner; mais, lorsqu'elle la voyait, ses soupcons s'evanouissaient.
+C'est ce qui lui arriva encore, lorsque Alice la recut avec un rayon
+de bonheur dans les yeux et les bras loyalement ouverts a ses tendres
+caresses. L'impetueuse et indomptee Isidora ne pouvait elever sa pensee
+jusqu'a comprendre la fermete patiente d'un tel martyre, la sublime
+generosite d'un tel effort.
+
+Et cependant Isidora n'etait pas incapable d'un aussi grand sacrifice;
+mais elle l'eut accompli autrement, et l'orage de sa passion vaincue eut
+fait trembler la terre sous ses pieds.
+
+Quel orage pourtant, que celui qui avait passe sur la tete d'Alice!
+quelle tempete avait bouleverse tous les elements de son etre durant
+cette longue nuit dont le calme avait tant effraye Jacques! et il n'en
+avait pourtant pas coute la vie a un brin d'herbe.
+
+Les sanglots d'Alice n'etaient pas sortis de sa poitrine; ses soupirs
+n'avaient fait tomber aucune feuille de rose autour d'elle.
+
+Je ne me suis pas promis d'ecrire des evenements, mais une histoire
+intime. Je ne finirai par aucun coup de theatre, par aucun fait imprevu.
+Alice, Isidora, Jacques, reunis ce soir-la, et souvent depuis, tantot
+dans le petit salon, tantot sur la terrasse du jardin, tantot dans la
+belle serre aux camelias, se guerirent peu a peu de leurs secretes
+blessures. Isidora fut, chaque jour, plus belle, plus eloquente, plus
+vraie, plus rajeunie par un amour senti et partage. Jacques fut, chaque
+jour, plus frappe et plus penetre de cet amour qu'il avait tant pleure,
+et qui lui revenait, suave et doux comme dans les premiers jours, aupres
+de Julie, ardent et fort comme il l'avait ete aux heures de l'ivresse
+et de la douleur. Elle aima, par reconnaissance d'abord, puis par
+entrainement, et, enfin, par enthousiasme; car Julie retrouvait, avec la
+confiance, la jeunesse et la puissance de son ame.
+
+Alice fut le lien entre eus. Elle fut la confidente des dernieres
+souffrances et des dernieres luttes d'Isidora.
+
+Elle s'attacha a la rendre digne de Jacques, et, sans jamais parler avec
+lui de leur amour, elle sut lui faire voir et comprendre quel tresor
+etait encore intact au fond de cette ame dechiree. Quant a lui, le noble
+jeune homme, il le savait bien deja, puisqu'il avait pu l'aimer alors
+qu'elle le meritait moins. Mais il avait concu un ideal plus parfait de
+l'amour et de la femme en voyant Alice. Par quelle fatalite, etant aime
+d'elle, ne put-il jamais le savoir? Et elle, par quel exces de modestie
+et de fierte fut-elle trop longtemps aveuglee sur les veritables
+sentiments qu'elle lui avait inspires? Ces deux ames etaient trop
+pudiques et trop naives, et, disons-le encore une fois, trop eprises
+l'une de l'autre, pour se deviner et se posseder. Leur amour n'etait,
+pas de ce monde; il n'y put trouver place. Une nature toute d'expansion,
+d'audace et de flamme s'empara de Jacques: et, ne le plaignez pas, il
+n'est point trop malheureux.
+
+Mais qu'il ignore a jamais le secret d'Alice, car Isidora serait perdue!
+Rassurez-vous, il l'ignorera.
+
+Fiez-vous a la dignite d'une ame comme celle d'Alice. Elle a trop
+souffert pour perdre le fruit d'une victoire si cherement achetee. Et ce
+serait bien en vain qu'elle apprendrait maintenant toute la verite. Le
+soir ou elle compta, en regardant la pendule, les minutes et les heures
+que son amant passait aux pieds d'une rivale, elle s'etait fait
+ce raisonnement: S'il ne m'aime pas, je ne puis vivre de honte et
+d'humiliation: S'il m'aime et qu'il se laisse distraire seulement une
+heure, je ne pourrai jamais le lui pardonner. Dans tous les cas, il faut
+que je guerisse.
+
+Ne la trouvez pas trop orgueilleuse.
+
+A vingt-cinq ans, elle n'avait jamais aime, et elle s'etait fait de
+l'amour un ideal divin. Elle ne pouvait pas comprendre les faiblesses,
+les entrainements, les defaillances des amours de ce monde. A la voir si
+indulgente, si genereuse, si etrangere par consequent aux passions des
+autres, on jurerait qu'elle n'essaiera plus d'aimer.
+
+Vous me direz que c'est invraisemblable, et qu'on ne peut pas finir si
+follement un roman si serieux. Et si je vous disais qu'Alice est si bien
+guerie qu'elle en meurt? vous ne le croiriez pas; personne ne s'en doute
+autour d'elle, son medecin moins que personne.
+
+Cependant elle n'est pas condamnee a mort comme malade, dans ma pensee.
+
+Isidora a-t-elle donc embrasse dans Jacques son dernier amour?
+
+Un jour ne peut-il pas venir ou celui d'Alice renaitra de ses cendres?
+celui de Jacques est-il eteint ou assoupi? n'y aura-t-il jamais entre
+eux une heure d'eloquente explication?
+
+Qui sait? ces romans-la ne sont jamais absolument termines.
+
+
+En effet, ce roman ne devait pas finir la, et lorsque nous racontions
+ce qu'on vient de lire, nous ne connaissions pas bien les pensees de
+Jacques Laurent. Un an plus tard, nous recumes de nouvelles confidences,
+et les papiers qui tomberent entre nos mains nous forcent de donner une
+troisieme partie a son histoire.
+
+
+
+TROISIEME PARTIE.
+
+Ce manuscrit serait un peu obscur si le lecteur n'etait au courant du
+double amour qui s'agitait dans le coeur de notre heros. Nous avons
+pourtant cru devoir conserver les lettres initiales qu'il avait tracees
+en tete de chaque paragraphe, selon que ses pensees le ramenaient a
+Isidora, ou l'emportaient vers Alice.
+
+
+
+CAHIER Nš 1.
+
+Je me croyais jadis un grand philosophe, et je n'etais encore qu'un
+enfant. Aujourd'hui je voudrais etre un homme, et je crains de n'etre
+qu'un mince philosophe, un _philosopheur_, comme dit Isidora. Et
+pourquoi cet invincible besoin de soumettre toutes les emotions de ma
+vie a la froide et implacable logique de la vertu? La vertu! ce mot fait
+bondir d'indignation la rebelle creature que je ne puis ni croire, ni
+convaincre. Monstrueux hymenee que nos ames n'ont pu et ne pourront
+jamais ratifier! Ce sont les fiancailles du plaisir: rien de plus!
+
+--La vertu! oui, le mot est pedantesque, j'en conviens, quand il n'est
+pas naif. Mon Dieu, vous seul savez pourtant que pour moi c'est un mot
+sacre. Non, je n'y attache pas ce risible orgueil qu'elle me suppose
+si durement; non, pour aimer et desirer la vertu, je ne me crois pas
+superieur aux autres hommes, puisque, plus j'etudie les lois de la
+verite, plus je me trouve egare loin de ses chemins, et comme perdu
+dans une vie d'illusion et d'erreur. Funeste erreur que celle qui nous
+entraine sans nous aveugler! Illusions deplorables que celles qui nous
+laissent entrevoir la realite derriere un voile trop facile a soulever!
+
+Et j'ecrivais sur la philosophie! et je pretendais composer un traite,
+formuler le code d'une societe ideale, et proposer aux hommes un nouveau
+contrat social!... Eh bien, oui, je pretendais, comme tant d'autres,
+instruire et corriger mes semblables, et je n'ai pu ni m'instruire ni me
+corriger moi-meme. Heureusement mon livre n'a pas ete fini; heureusement
+il n'a point paru; heureusement je me suis apercu a temps que je n'avais
+pas recu d'en haut la mission d'enseigner, et que j'avais tout a
+apprendre. Je n'ai pas grossi le nombre de ces ecoliers superbes, qui,
+tout gonfles des lecons de leurs maitres s'en vont endoctrinant le
+siecle, sans porter en eux-memes la lumiere et la force qu'ils aspirent
+a repandre! Cela m'a sauve d'un ridicule aux yeux d'autrui. Mais, a mes
+propres yeux, en suis-je purge?
+
+Triste coeur, tu es mecontent de toi-meme dans le passe, parce que tu
+es honteux de toi-meme dans le present. Et pourtant tu valais mieux, en
+effet, alors que tu te croyais meilleur. Tu etais sincere, tu n'avais
+rien a combattre; tu aimais le beau avec passion; tu te nourrissais de
+contemplations ideales; tu le croyais de la race des fanatiques... Tu ne
+te savais pas faible; tu ne savais pas que tu ne savais pas souffrir!...
+
+
+
+CAHIER I.
+
+Et pourquoi n'ai-je pas su souffrir? pourquoi ai-je voulu etre heureux
+en etant juste? Mon Dieu, supreme sagesse, supreme bonte! vous qui
+pardonnez a nos faibles aspirations et qui ne condamnez pas sans retour
+vous savez pourtant que je demandais peu de chose sur la terre. Je ne
+voulais ni richesses, ni gloire, ni plaisirs, ni puissance: oh! vous le
+savez, je ne soupirais pas apres les vanites humaines; j'acceptais la
+plus humble condition, la plus obscure influence, les privations les
+plus austeres.
+
+Quand la misere ployait mon pauvre corps, je ne sentais d'amertume dans
+mon coeur que pour la souffrance de mes freres... Tout ce que je me
+permettais d'esperer, c'etait de trouver dans mon abnegation sa propre
+recompense, une ame calme, des pensees toujours pures, une douce joie
+dans la pratique du bien...
+
+Et quand l'amour est venu s'emparer de ma jeunesse, quand une femme
+m'est apparue comme le resume des bienfaits de votre providence, quand
+j'ai cru qu'il suffisait d'aimer de toute la puissance de mon etre pour
+etre aime avec droiture et abandon, il s'est trouve que cet etre si fier
+et si beau etait maudit, que cette fleur si suave avait un ver rongeur
+dans le sein, et que je ne serais aime d'elle qu'a la condition de
+souffrir mortellement.
+
+Eh bien, mon Dieu, j'ai accepte cela encore! Elle s'est arrachee de mes
+bras, et je l'ai perdue sans amertume, sans ressentiment; j'ai consenti
+a l'attendre, a la retrouver, et, pendant des annees, je l'ai aimee dans
+la douleur et dans la pitie, sans certitude... que dis-je? sans espoir
+d'etre aime? Et pendant ces sombres et lentes annees, abattu, mais non
+brise, triste, mais non irrite, j'elevais mon ame selon mes forces, a
+la contemplation des verites eternelles. Je vivais dans la purete,
+j'essayais de repandre autour de moi l'amour du bien, je ne cherchais la
+recompense de mes humbles travaux que dans les charmes enthousiastes
+de l'etude. Et puis, lorsque de secretes douleurs, ignorees de tous, a
+peine avouees par moi-meme, sont venues me troubler, j'ai refoule mon
+mal bien avant dans ma poitrine, je ne me suis pas plaint, j'ai respecte
+le calme sublime d'un autre coeur dont la possession m'eut fait
+oublier toute ma pale et morne existence, en vain immolee a une femme
+orgueilleuse et coupable... Cette fois encore j'ai aime en silence, et
+l'indifference ne m'a pas trouve plus audacieux et plus vain que n'avait
+fait le parjure et l'ingratitude...
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Mais je ne veux pas me rappeler cela... cela doit etre comme n'existant
+pas, et mes yeux ne liront point ici ce nom que ma main n'a jamais ose
+tracer... Je goutais, d'ailleurs, dans ce mystere de mes pensees, une
+sorte de volupte navrante. Je sacrifiais mes agitations au repos d'une
+ame sublime.
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Toujours ce souvenir secret, toujours ce voeu etouffe!... Ecartons-le a
+jamais! mon ame n'est plus un sanctuaire digne de le contenir; elle est
+trop troublee, trop endolorie. Il faut un lac aussi pur que le ciel pour
+refleter la figure d'un ange.
+
+
+
+CAHIER IV.
+
+Quand j'ai retrouve cette femme terrible et funeste, qui avait eu mes
+premiers transports, je ne l'aimais plus. Helas! non. Je chercherais
+vainement a vous tromper, o verite increee! Je ne l'aimais plus, je
+ne la desirais plus; son apparition a ete pour moi comme un chatiment
+celeste pour des fautes que je n'ai pourtant pas conscience d'avoir
+commises. Elle a cru m'aimer encore, elle croit m'avoir toujours aime,
+elle veut que je l'aime; elle le dit, du moins, elle se le persuade
+peut-etre, et elle me le persuade a moi-meme. Ma destinee bizarre la
+jette dans ma vie comme un devoir, et je l'accepte. Ne dit-elle pas que
+si je l'abandonne elle est perdue, rendue a l'egarement du vice, au mal
+du desespoir? Et a voir comme cette belle ame est agitee, je ne saurais
+douter des perils qui la menacent si je ne lui sers pas d'egide!... Eh
+bien, mon Dieu, faites donc que dans l'accomplissement d'un devoir il y
+ait une joie, un repos, du moins, quelque chose qui nous donne la force
+de perseverer et qui nous avertisse que vous etes content de nous!
+_Malheureux humains que nous sommes!_[3] si nous sentions cela, du
+moins! si nos pensees pouvaient s'elever assez par l'exaltation de la
+priere, pour arracher a la verite eternelle un reflet de sa clarte, un
+rayon de sa chaleur, une etincelle de sa vie! Mais nous ne savons rien!
+nous nous trainons dans les tenebres, incertains si c'est le mal ou le
+bien qui s'accomplit en nous et par nous. Nous n'avons pas plus tot
+renonce a un objet de nos desirs, que l'objet du sacrifice nous semble
+celui qu'il aurait fallu sacrifier. Nous nous depouillons pour donner,
+et la main qui nous implorait se ferme et nous repousse. Nous arrosons
+de nos pleurs une terre qui promettait des fleurs et des fruits; elle se
+seche et produit des ronces! Epouvantes, nous nous laissons dechirer par
+ses epines, et nous nous demandons s'il faut la maudire ou l'arroser de
+notre sang jusqu'a ce qu'il n'en reste plus! Sombre image de la parabole
+du bon grain! 0 semeurs opiniatres et inutiles que nous sommes! Les
+rochers se dressent dans le desert, et nous tombons epuises avant la fin
+du jour!
+
+[Note 3: On sait que c'est le premier vers du fameux quatrain de
+J.J. Rousseau,]
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Pourquoi donc sa vie semble-t-elle s'epuiser comme une coupe que le
+soleil pompe et desseche, sans qu'il s'en soit repandu une seule goutte
+au dehors? Mais silence, o mon coeur! ce n'est pas pour elle que tu
+dois souffrir; ton martyre lui est etranger, inutile... Il lui serait
+indifferent, sans doute... C'est pour une autre que tu dois saigner sans
+relache. Oh! qu'il serait doux de souffrir pour sauver ce qu'on aime!
+
+
+
+CAHIER I.
+
+Souffrir pour sauver ce qu'on n'aime plus... oh! c'est un martyre que
+les victimes des religions d'autrefois n'ont pas connu, et qu'elles
+n'auraient pas compris. Leur immolation avait un but, un resultat clair
+et vivifiant comme le soleil; et moi je souffre dans la nuit lugubre,
+seul avec moi-meme, aupres d'un etre qui ne me comprend pas, ou qui
+peut-etre me comprend trop. Pourquoi, mon Dieu, n'avez-vous pas fait
+notre coeur assez genereux ou assez soumis pour qu'il put s'attacher
+avec passion aux objets de notre devouement? Vous avez fait le coeur de
+la mere inepuisable et sublime en ce genre; et j'ai cru que je pourrais
+aimer une femme comme la mere aime son enfant, sans s'inquieter de
+donner mille fois plus qu'elle ne recoit; sans chercher d'autre
+recompense que le bien qu'il doit retirer de son amour?
+
+L'amour! c'est un mot generique, et qui embrasse tant de sentiments
+divers! L'amour divin, l'amour maternel, l'amour conjugal, l'amour de
+soi-meme, tout cela n'est point l'amour de l'amant pour sa maitresse.
+Helas! si j'osais encore me croire philosophe, je tacherais de me
+definir a moi-meme ce sentiment que je porte en moi pour mon supplice et
+qui n'a jamais ete satisfait. O eternelle aspiration, desir de l'ame et
+de l'esprit, que la volupte ne fait qu'exciter en vain! Tous les hommes
+sont-ils donc maudits comme moi? sont-ils donc condamnes a posseder une
+femme qu'ils voudraient voir transformee en une autre femme? Est-ce la
+femme qu'on ne possede pas, qui, seule, peut revetir a nos yeux ces
+attraits qui devorent l'imagination! Est-ce la jouissance d'un bien reel
+qui nous rassassie et nous rend ingrats?
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Comme _elle_ est pale! comme sa demarche est lente et affaissee! Quel
+mal inconnu ronge donc ainsi cette fleur sans tache? Oh! du moins c'est
+une noble passion, c'est un chaste souvenir ou un desir celeste; c'est
+le besoin inassouvi de l'ideal et non le degout impie et insolent des
+joies de la terre. Tu n'as abuse de rien, _toi_! tu meriterais le
+bonheur. Quel est donc l'insense qui ne l'a pas compris, ou l'infame
+qui te le refuse? Si je le connaissais, j'irais le chercher au bout du
+monde, pour l'amener a tes pieds ou pour le tuer!... Je suis fou!... Et
+toi, tu es si calme!
+
+
+
+CAHIER I.
+
+I.--Non, je ne suis pas de ces etres stupides et orgueilleux qui se
+lassent du bonheur. Si j'avais le bonheur, je le savourerais comme
+jamais homme ne l'a savoure. Je ne me defends pas d'aimer. Je livre mon
+etre et ma vie a quelqu'un qui ne veut pas ou ne peut pas s'en emparer:
+voila tout. L'amour est un echange d'abandon et de delices; c'est
+quelque chose de si surnaturel et de si divin, qu'il faut une
+reciprocite complete, une fusion intime des deux ames; c'est une trinite
+entre Dieu, l'homme et la femme. Que Dieu en soit absent, il ne reste
+plus que deux mortels aveugles et miserables, qui luttent en vain
+pour entretenir le feu sacre, et qui l'eteignent en se le disputant,
+influence divine, ce n'est, pas moi qui t'ai chassee du sanctuaire!
+c'est _elle_, c'est son orgueil insatiable; c'est son inquietude
+jalouse, qui t'eloignent sans cesse.
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Oh! si tu pouvais me donner un jour, une heure, du calme divin que ton
+ame renferme, et que reflete ton front pale, je serais dedommage de
+toute ma vie de reves devorants et de tourments ignores.
+
+Le calme! sans doute, tu ne peux ou ne veux pas donner autre chose.
+
+D'ou vient que ton amitie ne me l'a pas donne? Il est des pensees
+terribles dont l'ivresse n'oserait s'elever jusqu'a toi. Mais, si l'on
+pouvait s'asseoir a tes pieds, plonger, sans fremir, dans ton regard,
+respirer une heure, sans temoins opportuns et sans crainte de
+t'offenser, l'air qui t'environne... serait-ce trop demander a Dieu? et
+n'ai-je pas assez souffert pour qu'il me soit permis de me representer
+une si respectueuse et si enivrante volupte?
+
+
+
+CAHIER I.
+
+Non, l'amour ne peut pas etre l'infatigable exercice de l'indulgence
+et de la compassion. Dieu n'a pas voulu que la plus chere esperance de
+l'homme vint aboutir a l'abjuration de toute esperance. Philosophes
+austeres moralistes sans pitie, vous mentez si vous pretendez que
+l'amour n'a que des devoirs a remplir et point de joies pures a exiger.
+Et vous autres, sceptiques materialistes qui pretendez que le plaisir
+est tout, et qu'on peut adorer ce qu'on n'admire pas, vous mentez encore
+plus. Vous mentez tous, aucun de vous n'aima jamais. Je ne peux pas
+aimer sans bonheur, et je ne veux pas de plaisirs sans amour. Elle a
+raison, elle qui devine ma soif et les tourments de mon ame! elle sent,
+elle sait que je ne l'aime pas comme elle veut etre aimee, comme elle ne
+peut pas aimer elle-meme. Ambitieuse effrenee, qui veut qu'on lui donne
+ce qu'elle n'a plus, et qu'on l'adore comme une divinite quand elle ne
+croit plus elle-meme!... O malheureuse, malheureuse entre toutes les
+femmes, pourquoi faut-il que tu sois a jamais punie des erreurs qui
+t'ont brisee et du mal que tu detestes!
+
+
+
+CAHIER A.
+
+Et vous, qui n'aimez pas, qui n'avez peut-etre jamais aime, qui semblez
+vouloir n'aimer jamais, quelle pensee d'ineffable melancolie peut
+donc vous tenir lieu de ce qui n'est pas, et vous preserver de ce qui
+pourrait etre? Mais qui donc saura jamais...
+
+
+Ici le journal de Jacques Laurent parait avoir ete brusquement
+abandonne; nous en avons vainement cherche la suite. Une lettre
+d'Isidora, datee de trois mois plus tard, nous explique cette
+interruption.
+
+
+
+LETTRE PREMIERE.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+"Alice, revenez a Paris, ou rappelez aupres de vous le precepteur de
+votre fils. Ses vacances ont dure assez longtemps, et Felix ne peut se
+passer des lecons de son ami. Quant a vous, ma soeur, cette solitude
+vous tuera. Je ne crois pas a ce que vous m'ecrivez de votre sante et de
+votre tranquillite d'esprit. Moi, je pars, ma belle et chere Alice; je
+quitte la France, je quitte a jamais Jacques Laurent. Lisez ces papiers
+que je vous envoie et que je lui ai derobes a son insu. Sachez donc
+enfin que c'est vous qu'il aime; efforcez-vous de le guerir ou de
+le payer de retour. Je sais que son coeur genereux va s'effrayer et
+s'affliger pour moi de mon sacrifice. Je sais qu'il va me regretter, car
+s'il n'a pas d'amour pour moi, il me porte du moins une amitie tendre,
+un interet immense. Mais que vous l'aimiez ou non, pourvu qu'il vous
+voie, pourvu qu'il vive pres de vous, je crois qu'il sera bientot
+console.
+
+Et puis il faut vous avouer que je l'ai rendu cruellement malheureux.
+Vous vous etiez trompee, noble Alice! nous ne pouvions pas associer des
+caracteres et des existences si opposees. Voila pres d'une annee que
+nous luttons en vain pour accepter ces differences. L'union d'un esprit
+austere avec une ame bouleversee par les tempetes etait un essai
+impossible. C'est une femme comme vous que Jacques devait aimer, et moi
+j'aurais du le comprendre des le premier jour ou je vous ai vue.
+
+Je vous ferai ma confession entiere. Depuis trois mois que j'ai surpris
+et comme vole le secret de Jacques, j'ai mis tout en oeuvre pour le
+detacher de vous. Excepte de lui dire du mal de vous, ce qui m'eut ete
+impossible, j'ai tout tente pour vaincre l'obstacle, pour triompher
+de la passion que vous lui inspirez, et qui me causait une jalousie
+effrenee. Cette ambition avait reveille mon amour, qui commencait a
+perir de fatigue et de souffrance; je suis redevenue coquette, habile,
+tour a tour humble et emportee, boudeuse et soumise, ardente et
+dedaigneuse. Rien ne m'a reussi; votre absence lui avait ote, je crois,
+jusqu'au sentiment de la vie. Il n'etait plus aupres de moi qu'une
+victime du devouement qu'il s'etait imposee, et je suis presque certaine
+que, sans la crainte de vous sembler coupable et d'etre blame par vous,
+son courage ne se serait pas soutenu. Mais je suis sure aussi que, pour
+conquerir votre estime, il eut fait le sacrifice de sa vie entiere, et
+qu'en souffrant mille tortures, il ne se serait jamais detache de moi.
+
+[Illustration 09.png: Petite mere, pourquoi vous etes toute blanche?]
+
+"Eh bien, ne soyez pas effrayee de ma resolution, Alice! je la prends
+enfin avec calme. Hier encore, Jacques, plus pale qu'un spectre, plus
+beau qu'un saint, me jurait qu'il ne me quitterait jamais, qu'il ne me
+manquerait jamais de parole. En voyant tant d'abnegation et de vertu,
+j'ai ete prise tout a coup d'un acces de courage et de desinteressement,
+et je lui ai dit a jamais adieu dans mon coeur. Je vous ecris de ma
+premiere station, station sur la route d'Italie, et probablement il
+ignore encore, a l'heure qu'il est, que j'ai quitte Paris et brise sa
+chaine! Voyez combien je suis guerie! Je desire qu'il l'apprenne avec
+joie, et la seule tristesse que j'eprouve, c'est la crainte de lui
+laisser quelque regret.
+
+"Pourquoi donc tardons-nous tant a faire ce qui est juste et bon? Quelle
+fausse idee nous attachons a l'importance de nos sacrifices et a la
+difficulte de notre courage! Il y a plus d'un an que je regarde comme
+une angoisse mortelle le detachement que je porte aujourd'hui dans mon
+coeur avec une sorte de volupte. Je ne savais pas que la conscience d'un
+devoir accompli pouvait offrir tant de consolation. Ma naivete a cet
+egard doit vous faire sourire. Helas! c'est apparemment la premiere fois
+que je cede a un bon mouvement sans arriere-pensee. Puisse-je tirer de
+cette premiere et grande experience la force d'abjurer dans l'avenir mon
+aveugle et imperieuse personnalite!
+
+"Pourquoi ne m'avez-vous pas aidee, chere Alice, a entrer dans cette
+voie? Ah! si vous aviez aime Jacques, avec quel enthousiasme je l'aurais
+rendu a la liberte!... Et pourtant, hier encore, je luttais contre
+vous... mais c'est que vous ne l'aimez pas... Pourtant, que sais-je?
+votre langueur, votre melancolie, cachent peut-etre le meme secret....
+Pardonnez-moi, je n'en dirai pas davantage, je vous respecte desormais
+au point de vous craindre. Voyez a quel point vous m'etes sacree! La
+passion de Jacques pour vous etait, pour moi, comme un reflet de votre
+image dans son ame, et, quoique je fusse en possession de son secret,
+jamais je n'ai ose le lui dire, jamais je n'ai ose vous combattre
+ouvertement et vous nommer a lui.
+
+"Revoyez-le sans crainte et sans confusion. Il croit que le vieux
+Saint-Jean a brule son journal par megarde. Il ne se doutera jamais que
+sa confession est entre vos mains. Ah! c'est la confession d'un ange.
+Quel noble sentiment, Alice! quelle ferveur mysterieuse, quel pieux
+respect! n'en serez-vous pas touchee quelque jour? J'aurais donne, moi,
+dix ans de jeunesse et de beaute pour etre aimee ainsi, eusse-je du ne
+l'apprendre jamais de sa bouche, et n'en recevoir meme jamais un baiser
+furtif sur le bord de mon vetement!
+
+"C'en est fait! je n'inspirerai jamais cette flamme sainte que j'ai
+follement revee. Autrefois je m'indignais contre mon sort, j'accusais le
+coeur de l'homme d'injustice, d'orgueil et de cruaute; mais j'ai bien
+change depuis un an! Si quelque jour vous parlez de moi librement avec
+Jacques, dites-lui de ne pas se reprocher mes souffrances; elles m'ont
+ete salutaires, elles ont porte leurs fruits amers et fortifiants. J'ai
+reconnu enfin qu'il n'etait pas au pouvoir du coeur le plus genereux et
+le plus sublime de donner toute sa flamme a un etre trouble et malade
+comme moi.....J'ai reconnu le sceau de la justice divine et le prix
+de la vertu... la vertu que j'ai tant haie et blasphemee dans mes
+desespoirs! Ou seraient donc le bien et le mal ici-bas, si les coeurs
+coupables pouvaient etre recompenses des cette vie, et s'il n'y avait
+pas d'inevitables expiations! Ah! cette parole est vraie: _Tu seras puni
+par ou tu as peche!_ Cela est vrai pour toutes les erreurs, pour toutes
+les folles passions de l'humanite. Ceux qui ont abuse des bienfaits de
+Dieu ne le trouveront plus et seront condamnes a le chercher sans cesse!
+La femme sans frein et sans retenue mourra consumee par le reve d'une
+passion qu'elle n'inspirera jamais.
+
+"Et pourtant l'Evangile nous montre les ouvriers de la derniere heure du
+jour recompenses comme ceux de la premiere...; mais le maitre qui paie
+ainsi, c'est Dieu. Il n'est pas au pouvoir de l'homme de tout donner en
+echange de peu. Si l'ouvrier tardif et lache avait le droit d'exiger
+une part complete, celui qui retribue serait frustre, et c'est en amour
+surtout que l'egalite a besoin d'etre respectee comme l'amour meme; car
+l'amour est aussi beau que la vertu, ou plutot la vertu, c'est l'amour.
+Il impose les plus grands devoirs, et ces devoirs-la, partages
+egalement, sont les plus vives jouissances. Celui qui croit pouvoir
+meriter seul, presume trop de lui-meme; celui qui se croit dispense de
+meriter, ne recueille rien.
+
+"C'est en Dieu seul que je me refugie, ses tresors a lui sont
+inepuisables. Si le catholicisme n'etait pas une fausse doctrine
+pour les hommes d'aujourd'hui, je sens que je me ferais carmelite ou
+trappiste a l'heure qu'il est; mais le Dieu des nonnes est encore un
+homme, une sorte d'egal, un jaloux, un amant; le Dieu qui peut me
+sauver, c'est celui qui ne punit pas sans retour. Il me semble que
+j'ai assez expie, et que je merite d'entrer dans le repos des justes,
+c'est-a-dire de ne plus connaitre les passions.
+
+"Mais vous, Alice, vous avez droit a la coupe de la vie, vous vous en
+etes trop abstenue; pourquoi donc craindriez-vous d'y porter vos levres
+pures? il est impossible qu'il y ait une goutte de fiel pour vous...
+Je n'ose nommer Jacques, et pourtant, ma belle sainte, je ne puis
+m'empecher de rever que quelque jour... un beau soir d'ete plutot,
+Jacques vous surprendra a la campagne, lisant ce paragraphe ecrit de sa
+main: "Si l'on pouvait s'asseoir a tes pieds!..."
+
+"Quand vous m'ecrirez que ce moment est venu, je reviendrai pres de
+vous, j'y reviendrai calme et purifiee; et, a mon tour, Alice, je
+gouterai ce bonheur d'avoir fait des heureux, que vous vouliez garder
+pour vous seule!
+
+"ISIDORA."
+
+La lettre qui suit est de dix ans posterieurs a celle qu'on vient de
+lire.
+
+
+
+LETTRE DEUXIEME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Non, je ne suis pas malheureuse. J'ai accompli pour vous, Alice, un
+sacrifice que je croyais bien grand alors...
+
+Pardonnez-moi si je vous dis aujourd'hui que, dans mes souvenirs, ce
+grand acte de courage me parait chaque jour moins sublime, et qu'enfin
+j'arrive a me trouver assez peu heroique... Que Jacques me pardonne de
+parler ainsi! Et vous surtout, ma soeur cherie, pardonnez-moi de ne pas
+le pleurer... Il n'y a rien d'injurieux pour lui dans le calme avec
+lequel je puis parler a present d'un sujet jadis si brulant, et naguere
+encore si delicat. Ce n'est pas de Jacques que je suis guerie, c'est
+de l'amour! Oui, vraiment, j'en suis guerie a jamais, Alice, et, pour
+m'avoir fait cette grace, Dieu a ete trop bon pour moi, il m'a trop
+largement recompensee d'un moment de force.
+
+Je vous dis cela ce soir, au bord du plus beau lac de la terre, par
+un coucher de soleil splendide, sous le ciel de la paisible et riante
+Lombardie, et je parle ainsi dans la sincerite de mon coeur.
+
+Il me semble, tant je suis tranquille, que je ne puis plus souffrir....
+Peut-etre si le ciel etait orageux, l'air acre, et que le paysage, au
+lieu de l'eglogue des prairies bordant de fleurs des flots placides,
+m'offrit le drame d'un volcan qui gronde et d'une nature qui
+menace... peut-etre mon ame serait-elle moins sereine, peut-etre vous
+exprimerais-je le vide delicieux de mon ame en des termes plus resignes
+que triomphants.... Je ne sais, je n'ose chanter victoire, dans la
+crainte de tomber dans le peche d'orgueil et d'en etre punie; mais il
+est certain que, depuis quelques mois, depuis ma derniere lettre, je
+ressens une joie interieure qui me semble durable et profonde.
+
+A quoi l'attribuerai-je? Sera-ce simplement a cet inappreciable bienfait
+du repos dont je ne me souvenais plus d'avoir joui? peut-etre! O bonheur
+des ames blessees et fatiguees, que tu es humble et modeste! tu te
+contentes de ne pas souffrir, tu ne demandes rien que l'absence d'un
+exces de souffrance; tu te replies sur toi-meme, comme une pauvre plante
+qui, apres l'orage, n'a besoin que d'un grain de sable et d'une goutte
+d'eau; bien juste de quoi ne pas mourir et se sentir faiblement
+vivre.... le plus faiblement possible!
+
+Pas de funestes presages, Alice! ne croyez pas me consoler et m'egayer
+en me disant que je suis encore jeune et que j'aimerai encore! Non, je
+ne suis plus jeune! si mes traits disent le contraire, ils mentent.
+C'est dans l'ame que les annees marquent leur passage et laissent leur
+empreinte; c'est notre coeur, c'est notre imagination qui vieillissent
+promptement ou resistent avec vaillance.
+
+--... Je relis ce que je vous ecrivais tout a l'heure, aux dernieres
+clartes d'un soleil mourant; on m'apporte une lampe, je m'eloigne de la
+fenetre...
+
+Mes idees prennent un autre cours.
+
+Pourquoi confondais-je le coeur avec l'imagination? Dans la jeunesse,
+c'est peut-etre une seule et meme chose; mais, en vieillissant, les
+elements de notre etre deviennent plus distincts. Les sens s'eteignent
+d'un cote, le cerveau de l'autre; mais le coeur est-il donc condamne a
+mourir avec eux? Oh non! grace a la divine bonte de la Providence, la
+meilleure partie de nous-meme survit a la plus fragile, et il arrive
+qu'on se trouve heureux de vieillir. 0 mystere sublime! Vraiment la vie
+est meilleure qu'on ne croit! L'injuste et superbe jeunesse recule avec
+effroi devant la pensee d'une transformation qui lui semble pire que la
+mort, mais qui est peut-etre l'heure la plus pure et la plus sereine de
+notre penible carriere.
+
+Avec quelle terreur j'avais toujours pense a la vieillesse! Dans la
+fleur de ma jeunesse, je n'y croyais pas. "Moi, vieillir! me disais-je
+en me contemplant: devenir grasse, lourde, desagreable a voir! Non,
+c'est impossible, cela n'arrivera pas. Je mourrai auparavant; ou bien,
+quand je me sentirai decliner, quand une femme me regardera sans envie,
+et un homme sans desir, je me tuerai!"
+
+Il n'y a pas longtemps encore qu'en consultant mon miroir, ce conseiller
+severe, sur lequel les hommes ont dit et ecrit tant de lieux communs
+satiriques, je m'effrayais d'une ride naissante et de quelques cheveux
+qui blanchissaient; nais, tout d'un coup, j'en ai pris mon parti, je
+n'ai meme plus songe a m'assurer des ravages du temps, et, le jour ou
+je me suis dit que j'etais vieille, je me suis trouvee jeune pour une
+vieille. Et puis, je crois que, precisement, toutes ces railleries de
+l'autre sexe, a propos des beautes qui s'en vont et qui se pleurent,
+m'ont donne un acces de fierte victorieuse. J'ai compris profondement
+cette ingratitude des hommes qui, apres avoir adule notre puissance,
+l'insulte et la raille des qu'elle nous echappe. Et j'ai trouve qu'il
+fallait etre bien avilie pour regretter ce vain hommage dont la fumee
+dure si peu. Enfin, raison ou lassitude, je me sens reconciliee avec la
+_vieille femme_.
+
+La vieille femme! Eh bien, oui, c'est une autre femme, un autre _moi_
+qui commence, et dont je n'ai pas encore a me plaindre. Celle-la est
+innocente de mes erreurs passees; elles les ignore parce qu'elle ne les
+comprend plus, et qu'elle se sent incapable de les imiter. Elle est
+douce, patiente et juste, autant que l'autre etait irritable, exigeante
+et rude. Elle est redevenue simple et quasi naive, comme un enfant,
+depuis qu'elle n'a plus souci de vaincre et de dominer.
+
+Elle repare tout le mal que l'autre a fait, et, par-dessus le marche,
+elle lui pardonne ce que l'autre, agitee de remords, ne pouvait plus se
+pardonner a elle-meme. La jeune tremblait toujours de retomber dans le
+mal, elle le sentait sous ses pieds et n'osait faire un pas. La vieille
+marche en liberte et sans craindre les chutes, car rien ne l'attire plus
+vers les precipices.
+
+Ne croyez pourtant pas, mes amis, que je vais me composer un role,
+une figure, un costume, un esprit de circonstance. Il y a un genre de
+coquetterie que je deteste plus que la pire coquetterie des jeunes
+femmes, c'est celle des vieilles, Je veux parler de ces ex-beautes qui
+se refugient dans la grace, dans l'esprit, dans l'amenite caressante. Je
+connais ici une marquise de soixante ans dont l'eternel sourire et la
+banale bienveillance me font l'effet d'une prostitution de l'ame.
+
+Certes c'est la une grande comedienne et qui dissimule bien ses regrets.
+Elle affecte d'aimer les jeunes gens des deux sexes d'une tendre
+affection, d'etre la maman a tout le monde, de faire tous les frais de
+gaiete des reunions, d'amener des rencontres, de nouer des mariages, de
+se rendre indispensable en recevant toutes les confidences, en rendant
+mille petits services: et, au fond du coeur, cette excellente femme est
+plus seche et plus egoiste qu'on ne pense. Elle fait toutes choses en
+vue d'elle-meme et du role qu'elle s'est impose. Elle n'a pas pu rompre
+avec le succes, et elle poursuit sa carriere de reine des coeurs sous
+une forme nouvelle. Elle est jalouse de quiconque fait quelque bien,
+et j'ai failli etre brouillee avec elle pour avoir adopte Agathe. Elle
+voulait l'accaparer, en faire l'ornement de son salon, frapper les
+esprits par la production au grand jour de cette modeste fille, pour
+arriver a la marier sottement a quelque vieux patricien, ex-comparse
+dans son cortege d'adorateurs. Elle eut trouve moyen de faire grana
+bruit avec cela, et d'abandonner la pauvrette, comme elle a fait de tant
+d'autres, quand elles ont eu assez brille pres d'elle, a son profit.
+
+Non, non, jamais je n'imiterai cette marquise, et quand, d'un air
+doucereusement cruel, elle m'honore de ses avis et me cite son propre
+exemple pour m'engager a vieillir agreablement, je me detourne pour
+ne pas respirer son souffle glace. Oh! je ne prendrai pas votre petit
+sentier parfume de roses fanees, ma charmante vieille! Je suis vieille
+tout de bon, je le sens, je m'en rejouis, J'en triomphe tranquillement
+au fond de l'ame. Je n'ai pas besoin dejouer votre comedie. Je n'aime
+plus les hommes, moi! Je n'ai plus besoin de leurs louanges, j'en ai eu
+assez, et je sais ce qu'elles valent. Je trouve la vieillesse bonne et
+acceptable, mais elle m'arrive serieuse et recueillie, non folatre et
+remuante. J'ai encore du coeur, et je veux conserver ce bon reste en ne
+le gaspillant pas dans de feintes amities.
+
+Pardonnez-moi une metaphore qui me vient. Je me figure la jeunesse comme
+un admirable paysage des Alpes. Tout y est puissant, grandiose, heurte.
+A cote d'une verdure etincelante, un bloc de pales neiges et de glaces
+aigues a coule dans le vallon, et les fleurs qui viennent d'eclore la,
+meurent au sein de l'ete, frappees au coeur par une gelee soudaine et
+intempestive. Des roches formidables pendent sur de ravissantes oasis et
+les menacent incessamment. De limpides ruisseaux coulent silencieusement
+sur la mousse; puis, tout a coup, le torrent furieux qu'ils rencontrent,
+les emporte avec lui et les precipite avec fracas dans de mysterieux
+abimes. La clochette des troupeaux et le chant du patre sont interrompus
+par le tonnerre de la cascade ou celui de l'avalanche: partout le
+precipice est au bord du sentier fleuri, le vertige et le danger
+accompagnent tous les pas du voyageur, que les beautes incomparables du
+site enivrent et entrainent. Une nature si sublime est sans cesse
+aux prises avec d'effroyables cataclysmes; ici le glacier ouvre ses
+terribles flancs de saphir et engloutit l'homme qui passe; la les
+montagnes s'ecroulent, comblent le lac et la plaine, et, de tout ce qui
+souriait ou respirait hier a leurs pieds, il ne reste plus ni trace ni
+souvenir aujourd'hui... Oui, c'est la l'image de la jeunesse, de ses
+forces dereglees, de ses bonheurs enivrants, de ses impetueux orages,
+de ses desespoirs mortels, de ses combats, et de toute cette violente
+destruction d'elle-meme qu'enfante l'exces de sa vie.
+
+Mais la vieillesse! je me la figure comme un vaste et beau jardin bien
+plante, bien uni, bien noble a l'ancienne mode... un peu froid d'aspect,
+quoique situe a l'abri des coups de vent. C'est encore assez grand pour
+qu'on y essaie une longue promenade, mais on apercoit les limites au
+bout des belles allees droites, et il n'y a point la de sentiers sinueux
+pour s'egarer.
+
+On y voit encore des fleurs; mais elles sont cultivees et soignees, car
+le sol ne les produit point sans les secours de la science et du gout.
+
+Tout y est d'un style simple et severe, point de statues immodestes,
+point de groupes lascifs. On ne s'y poursuit plus les uns les autres
+pour s'etreindre et pour lutter: on s'y rencontre, on s'y salue, on s'y
+serre la main sans rancune et sans regret. On n'y rougit point, car on
+a tout expie en passant le seuil de cette noble prison dont on ne doit
+plus sortir; et l'on s'y promene ou l'on s'y repose, console et purifie,
+jouissant des tiedes bienfaits d'un soleil d'automne. Si, du haut de la
+terrasse abritee, le regard plonge dans la region terrible et magnifique
+ou s'agite la jeunesse, on se souvient d'y avoir ete, et on comprend
+ce qui se passe la d'admirable et d'insense; mais malheur a qui veut
+y redescendre et y courir: car les railleries ou les maledictions l'y
+attendent! Il n'est permis aux hotes du jardin que d'etendre les mains
+vers ceux qui dansent sur les abimes, pour tacher de les avertir; et
+encore, cela ne sert-il pas a grand'chose, car on ne s'entend pas de si
+loin.
+
+Voila mon apologue. Passez-m'en la fantaisie, je me sens plus a l'aise
+depuis que je me suis plante ce jardin.
+
+Mais c'est bien assez philosopher et rever, Il faut que je vous parle
+d'Agathe, de cette pauvre orpheline que j'ai adoptee, qui entrait chez
+moi comme femme de chambre, et dont j'ai fait ma fille, ni plus ni
+moins.
+
+Je vous ai deja dit qu'elle etait fille d'un pauvre artiste qui l'avait
+fort bien elevee, mais qui, en mourant, l'avait laissee dans le plus
+complet abandon, dans la plus profonde misere.
+
+Je n'avais jamais songe a adopter un enfant, je n'avais jamais regrette
+de n'en point avoir.
+
+Il ne me semblait point que j'eusse le coeur maternel, et peut-etre
+eusse-je manque de tendresse ou de patience pour soigner un petit
+enfant; Lorsque cette Agathe est entree chez moi, j'etais a cent lieues
+de prevoir que je me prendrais pour elle d'une incroyable affection.
+Je fus frappee de sa jolie figure, de son air modeste, de son accent
+distingue, et je me promis d'en faire une heureuse soubrette, libre
+autant que possible, et traitee avec bienveillance.
+
+Puis, au bout de quelque temps, en courant avec elle, je decouvris un
+tresor de raison, de droiture et de bonte; et bientot, je la retirai de
+l'office pour la faire asseoir a mes cotes, non comme une demoiselle de
+compagnie, mais comme la fille de mon coeur et de mon choix.
+
+Pourtant si vous nous voyiez ensemble, vous seriez surprise, chere
+Alice, de l'apparente froideur de notre affection; du moins, vous
+nous trouveriez bien graves, et vous vous demanderiez si nous sommes
+heureuses l'une par l'autre.
+
+Il faut donc que je vous explique ce qui se passe entre nous.
+
+Des le principe, j'ai examine attentivement Agathe, je l'ai
+meme beaucoup interrogee. J'ai retire de cet examen et de ces
+interrogatoires, la certitude que c'etait la un ange de purete, et en
+meme temps une ame assez forte: un caractere absolument different du
+mien, a la fois plus humble et plus fier, etranger par nature aux
+passions qui m'ont bouleversee, difficile, impossible peut-etre a
+egarer, prudente et reflechie, non par secheresse et calcul personnel,
+mais par instinct de dignite et par amour du vrai.
+
+La docilite semblait etre sa qualite dominante, lorsque je lui
+commandais en qualite de maitresse. Mais en l'observant, je vis bientot
+que cette docilite n'etait qu'une muette adhesion a la regle qu'elle
+acceptait: l'amour de l'ordre, et surtout une noble fierte qui
+voulait se soustraire par l'exactitude rigoureuse a l'humiliation du
+commandement. C'etait cela bien plutot qu'une soumission aveugle et
+servile pour ma personne. Le silence profond qui protegeait ce caractere
+grave et recueilli m'empechait de savoir si les passions genereuses
+pourraient y fermenter, si la haine de l'injustice et le mepris de la
+stupidite seraient capables d'en troubler la paix.
+
+A present encore, quoique j'aie lu aussi avant dans son coeur
+qu'elle-meme, quoique je sache bien qu'elle adore la bonte, j'ignore si
+elle peut hair la mechancete Peut-etre qu'il y a la trop de force pour
+que l'indignation s'y souleve, pour que le dedain y penetre. Etonnement
+et pitie, voila, ce me semble, toute l'alteration que cette serenite
+pourrait subir.
+
+Agathe a vecu dans le travail et la retraite, sans rien savoir, sans
+rien deviner du monde, sans rien desirer de lui, sans songer qu'elle put
+jamais sortir de l'obscurite qu'elle aime, non-seulement par habitude,
+mais par instinct. Elle ne connait pas l'amour, elle en pressent encore
+si peu les approches, que je me demande avec terreur si elle est
+capable d'aimer, et si elle n'est pas trop parfaite pour ne pas rester
+insensible.
+
+Et pourtant, je ne puis concevoir la jeunesse d'une femme sans amour,
+et je suis epouvantee du mystere de son avenir. Aimera-t-elle, d'amitie
+seulement, un compagnon de toute la vie, un mari? Elevera-t-elle des
+enfants, sans passion, sans faiblesse, avec la rigide pensee d'en faire
+des etres sages et honnetes? Quelle rectitude admirable et effrayante!
+Sera-t-elle heureuse sans souffrir? est-ce possible!
+
+Et pourtant, qu'ai-je retire, moi, de mes angoisses et de mes tourments?
+
+Quand j'avais seize ans, l'age d'Agathe, je n'avais deja plus de
+sommeil, ma beaute me brulait le front, de vagues desirs d'un bonheur
+inconnu me devoraient le sein. Rien dans cette enfant ne me rappelle mon
+passe. Je l'admire, je m'etonne, et je n'ose pas juger.
+
+Quand j'ai change la condition d'Agathe si soudainement, si
+completement, elle a ete fort peu surprise, nullement etourdie
+ou enivree, et j'ai aime cette noble fierte qui acceptait tout
+naturellement sa place. L'expression de sa reconnaissance a ete vraie,
+mais toujours digne. Elle me promettait de meriter ma tendresse, mais
+elle n'a pas plie le genou, elle n'a pas courbe la tete, et c'est bien.
+En voyant ce noble maintien, moi, j'ai ete saisie d'un respect etrange,
+et une seule crainte m'a tourmentee, c'est de n'etre pas digne d'etre
+la bienfaitrice et la providence d'Agathe. Son air imposant ma fait
+comprendre la grandeur du role que je m'imposais, et, depuis ce moment,
+je m'observe avec elle, comme si je craignais de manquer au devoir que
+j'ai contracte.
+
+Cela fait une amitie qui m'est plus salutaire que delicieuse. Il ne
+s'agit point d'adopter une telle orpheline pour s'en faire une societe,
+une distraction, un appui. Agathe prend le contrat au serieux. Elle
+semble me dire dans chaque regard:
+
+"Vous avez voulu avoir l'honneur d'etre mere, songez que ce n'est pas
+peu de chose, et qu'une mere doit etre l'image de la perfection."
+
+Moi, je ne sais pas me contraindre, et, si quelque folle passion
+pouvait encore me traverser le cerveau, je ne jouerais pas la comedie.
+J'eloignerais Agathe plutot que de la tromper. Mais est-ce donc la
+pensee que le moindre egarement de ma part troublerait notre intimite,
+qui fait que je me sens si bien fortifiee dans mon _jardin de
+vieillesse_?
+
+Peut-etre! peut-etre Agathe m'a-t-elle ete envoyee par la bonte divine
+pour me faire aimer l'ordre, le calme, la dignite, et la convenance. Il
+est certain que tout cela est personnifie en elle, et que rompre avec
+ces choses la, ce serait rompre avec Agathe. Il etait donc dans ma
+destinee que les hommes me perdraient et que je ne pourrais etre sauvee
+que par les femmes? Vous avez commence ma conversion, chere Alice; vous
+l'avez voulue, vous y avez mis tout votre coeur, toute votre force.
+Agathe, qui vous ressemble a tant d'egards, l'acheve sans se donner la
+moindre peine, sans se douter meme de ce qu'elle fait; car la douce
+enfant ignore ma via, et ne la comprendrait pas si elle lui etait
+racontee.
+
+Minuit.
+
+Agathe m'a forcee de m'interrompre, mais je veux vous dire bonsoir, a
+present qu'elle me quitte. J'ai passe solennellement la soiree aupres
+d'elle, et je me sens comme exaltee par mes propres pensees.
+
+Quelle nuit magnifique! la terre alteree ouvrait tous ses pores a la
+rosee, les fleurs la recevaient dans leurs coupes immaculees. Enivres
+d'amour, de parfum et de liberte, les rossignols chantaient, et, du fond
+humide de la vallee, leurs intarissables melodies montaient comme un
+hymne vers les etoiles brillantes. Appuyee sur l'epaule d'Agathe, que je
+depasse de toute la tete, je marchais d'un pas egal et lent, m'arretant
+quelquefois quand nous atteignions ta limite de la balustrade. La
+terrasse de cette _villa_ est magnifiquement situee; absorbees dans la
+contemplation du paysage vague et profond, et plus encore de l'infini
+deroule sur nos tetes, nous ne songions point a nous parler. Peu a peu
+ce silence amene naturellement par la reverie, nous devint impossible
+a rompre. Du moins, pour ma part, je n'eusse rien trouve a dire qui ne
+m'eut semble oiseux ou coupable au milieu d'une telle nuit, solennelle
+et mysterieuse comme la beaute parfaite. Agathe respectait-elle ma
+meditation, ou bien eprouvait-elle le meme besoin de recueillement?
+Agathe aussi est mysterieuse comme la perfection. Son ame sans tache
+me semblait si naturellement a la hauteur de la beaute des choses
+exterieures, que j'eusse, craint d'affaiblir, par mes reflexions, le
+charme qu'elle y trouvait Avait-elle besoin de moi pour admirer la voute
+celeste, pour aspirer l'infini, pour se prosterner en esprit devant la
+main qui sema ces innombrables soleils comme une pluie de diamants dans
+l'Ocean de l'Ether? Et quelles expressions eussent pu rendre ce qu'elle
+eprouvait sans doute mieux que moi? De quel autre sujet eusse-je
+pu l'entretenir qui ne fut un outrage a la beaute des cieux, une
+profanation de ces grandes heures et de ces lieux sublimes?
+
+Quand l'echange de la parole n'est pas necessaire il est rarement utile.
+J'en suis venue a croire que tous les discours humains ne sont que
+vanite, temps perdu, corruption du sentiment et de la pensee. Notre
+langage est si pauvre que quand il veut s'elever, il s'egare le plus
+souvent, et que quand il veut trop bien peindre, il denature. Toujours
+la parole procede par comparaison, et les poetes sont forces, pour
+decrire la nature, d'assimiler les grandes choses aux petites. Par
+exemple ils font du ciel une coupole; de la lune une lampe; des fleuves
+sinueux, les anneaux d'un serpent; des grandes lignes de l'horizon et
+des grandes masses de la vegetation, les plis et les couleurs d'un
+vetement.
+
+Les poetes ont peut-etre raison: interpretes et confidents de la nature,
+charges de l'expliquer au vulgaire, de communiquer aux aveugles un peu
+de cette vue immense que Dieu leur a donnee, ils se servent de figures
+pour se faire entendre, a la maniere des oracles. Ils mettent les
+soleils dans le creux de ces mains d'enfants sous la figure d'un rubis
+ou d'une fleur, parce que le vulgaire ne peut concevoir que ce qu'il
+peut mesurer. Et tous tant que nous sommes, nous avons pris une telle
+habitude de ce procede de comparaison, que nous ne savons pas nous
+expliquer autrement quand nous voulons parler. Mais quand l'ame poetique
+est seule, elle ne compare plus: elle voit et elle sent.
+
+L'intelligence n'explique pas au coeur pourquoi et comment l'univers est
+beau; dans aucune langue humaine le veritable poete ne saurait rendre la
+veritable impression qu'il recoit du spectacle de l'infini.
+
+Qu'il se taise donc et qu'il jouisse, celui qui n'a rien a demeler avec
+le monde, rien a lui enseigner ou a recevoir de lui: l'amour d'une vaine
+gloire dicte trop souvent ces pretendus epanchements. Celui qui parle
+veut produire de l'effet sur celui qui ecoute, et s'il ne cherche point
+a l'eblouir par l'eclat des mots, du moins il travaille a s'emparer de
+ses emotions, a lui imposer les siennes, a se poser comme un prisme
+entre lui et la beaute des choses. Alors, sous l'oeil de Dieu, au lieu
+de deux ames prosternees, il n'y a plus qu'un cerveau agissant sur
+un autre cerveau, triste echange de facultes bornees et de misere
+orgueilleuse!
+
+Mais ce n'est pas cela seulement qui me fermait la bouche aupres d
+Agathe: quelle parole de ma bouche fletrie si longtemps par la plainte
+et l'imprecation, ne fut tombee comme une goutte de limon impur dans
+cette source limpide, ou l'image de Dieu se reflete dans toute sa
+beaute? Entre elle et moi, helas! il y a un abime infranchissable: c'est
+mon passe. Mes doutes, mes vains desirs, mes angoisses furieuses, mes
+amertumes, mon impiete, ma vaine science de la vie, mes ennuis, tout
+ce que j'ai souffert! Cette ame vierge de toute souillure et de toute
+tristesse doit a jamais l'ignorer. Il y a en elle une infinie mansuetude
+qui l'empecherait de me retirer son affection. Peut-etre meme
+m'aimerait-elle davantage; si elle avait a me plaindre! Peut-etre
+trouverais-je dans sa piete filiale des consolations puissantes. Mais de
+meme que la mere, forcee de traverser un champ de bataille, cache dans
+son sein la tete de son enfant pour l'empecher de voir la laideur des
+cadavres et de respirer l'odeur dela corruption, de meme ma tendresse
+pour Agathe m'empechera de lever jamais ce voile virginal qui lui cache
+les miseres et les tortures de cette vie dereglee.
+
+Cette ligne invisible tracee entre elle et moi est un lien, bien plus
+qu'un obstacle. C'est la que se manifeste, a son insu, ma tendresse pour
+elle; c'est la que git sa confiance en moi. Je lui sacrifie le plaisir
+que j'aurais parfois a epancher mes pensees: elle s'appuie sur moi comme
+sur une force dont elle croit avoir besoin et qui ne reside qu'en elle.
+Si je me sens triste et agitee, ce qui arrive bien rarement desormais,
+je l'eloigne de moi quelques instants, pour ne la rappeler que lorsque
+mon ame a repris son calme et sa joie silencieuse.
+
+Agathe est blanche comme un beau marbre de Carrare au sortir de
+l'atelier. L'incarnat de la jeunesse ne colorera jamais vivement ce lis
+eclos dans l'ombre du travail el de la pauvrete; et cependant un leger
+embonpoint annonce cette sante particuliere aux recluses, sante plus
+paisible que brillante, plus egale que vigoureuse, apte aux privations,
+impropre a la douleur et a la fatigue. Trois jours de mon ancienne vie
+briseraient cette plante frele et suave, qui, dans la paix d'un cloitre,
+resisterait longtemps a la vieillesse et a la mort.
+
+Aupres de cette fleur sans tache, aupres de ce diamant sans defaut, je
+sens mon ame s'elever et se fortifier. D'autres jeunes filles ont plus
+de beaute, une intelligence plus vive et plus brillante, un sentiment
+des arts plus chaud et plus prononce. Agathe ne ressemble pas a une
+statue grecque. C'est la vierge italienne dans toute sa douceur, vierge
+sans extase et sans transport, accueillant le monde exterieur sans
+l'embrasser, attentive, douce et un peu froide a force de candeur,
+telle enfin que Raphael l'eut placee sur l'autel, le regard fixe sur le
+pecheur, et semblant ne pas comprendre la confession qu'elle ecoute.
+
+Il y a, certes, dans toutes les creatures humaines, un fluide
+magnetique, impenetrable aux organisations epaisses, mais vivement
+perceptible aux organisations exquises par elles-memes, ou a celles qui
+sont developpees par la souffrance. La presence d'Agathe agit sur moi
+d'une maniere magique. L'atmosphere se rafraichit ou s'attiedit autour
+d'elle. Quelquefois, quand le spectre du passe m'apparait, une sueur
+glacee m'inonde, et je crois entrer dans mon agonie. Mais si Agathe
+vient s'asseoir pres de moi, l'oeil noir et grave et la bouche a demi
+souriante, elle me communique immediatement sa force et son bien-etre.
+
+Il y a donc en elle quelque chose de mysterieux pour moi, comme je vous
+le disais; quelque chose que je n'eusse pas su demander, si l'on m'eut
+offert de choisir une compagne et une fille selon mes predilections
+instinctives. Probablement, j'aurais fait la folie de desirer une fille
+semblable a moi sous plusieurs rapports. J'aurais voulu qu'elle fut
+ardente et spontanee, qu'elle connut ces agitations de l'attente, ces
+bouleversements subits, ces enthousiasmes et ces illusions ou j'ai
+trouve quelques heures d'ivresse au milieu d'un eternel supplice.
+Et probablement aussi, au lieu de la preserver du malheur par mon
+experience, j'eusse augmente son irascibilite par la mienne et developpe
+sa faculte de souffrir. Mais un caprice du hasard que je ne puis
+m'empecher de benir superstitieusement comme une faveur providentielle,
+a jete dans mes bras un etre qui ne me comprend pas du tout et que je
+comprends a peine. Ce contraste nous a sauvees l'une et l'autre. J'eusse
+voulu etre adoree de ma fille, et c'eut ete la un souhait egoiste, un
+voeu contraire a la nature. Agathe m'aime, et c'est tout; et moi, l'ame
+la plus exigeante et la plus jalouse qui fut jamais, je m'habitue a
+l'idee qu'il est bon d'etre celle des deux qui aime le plus. C'est la un
+miracle, n'est-ce pas? un miracle que j'eusse en vain demande a l'amour
+d'un homme et qu'a su operer l'amitie d'une enfant.
+
+Vous me demandez si j'aime toujours le luxe, et, me cherchant des
+consolations ou vous supposez que j'en puis trouver, vous vous imaginez
+que j'ai du me creer, dans ma villa italienne, une existence toute d'or
+et de marbre, toute d'art et de splendeur. Il n'en est rien; tout ce qui
+me rappelle la courtisane m'est devenu odieux. Je suis degoutee, non de
+la beaute des oeuvres de gout, mais de la possession et de l'usage de
+ces choses la. J'ai fait cadeau, a divers musees de cette province, des
+statues et des tableaux que je possedais. Je trouve qu'un chef-d'oeuvre
+doit etre a tous ceux qui peuvent le comprendre et l'apprecier, et
+que c'est une profanation que de l'enfermer dans la demeure d'un
+particulier, lorsque ce particulier s'est voue a la retraite, et a ferme
+sa porte aux amateurs et aux curieux, comme je l'ai fait definitivement.
+J'ai vendu tous mes diamants, et j'ai fait batir presque un village
+autour de moi, ou je loge gratis de pauvres familles. Je ne m'occupe
+plus de ma parure, et je n'ai meme pas ose m'occuper de celle d'Agathe,
+quoique j'eusse trouve du plaisir a embellir mon idole; mais la voyant
+si simple et si etrangere a celle longue et couteuse preoccupation, j'ai
+respecte son instinct, et je l'ai subi pour moi-meme peu a peu, sans
+m'en apercevoir. Agathe aime et cultive avec distinction la peinture et
+la la musique. Son pere l'avait destinee a donner des lecons. Mais ce
+pauvre artiste, imprevoyant et deregle comme la plupart de ceux de
+ce pays-ci, l'avait laissee sans clientele et sans protections. Ses
+talents, du moins, lui servent a charmer les loisirs que sa nouvelle
+position lui procure, et je suis sortie, grace a elle, de ma longue et
+accablante oisivete. Je me suis remise au piano pour raccompagner quand
+elle chante, et nous lisons ensemble tous ces chefs-d'oeuvre que je
+savais par coeur a force de les entendre, mais sans les avoir jamais
+veritablement compris. Quand elle dessine, je lui fais la lecture, et
+quand elle lit, je brode au metier. Moi, broder! je vois d'ici votre
+surprise! Eh bien, je suis revenue a ces choses-la que j'ai tant
+meprisees et raillees, et je reconnais qu'elles sont bonnes. Il y a
+tant de moments ou l'ame est affaissee sur elle-meme, ou le travail de
+l'esprit nous ecrase, ou la reverie nous torture ou nous egare, qu'il
+est excellent de pouvoir se refugier dans une occupation manuelle. C'est
+affaire d'hygiene morale, et je comprends maintenant comment, vous, qui
+avez une si haute intelligence, vous pouvez remplir un meuble au petit
+point.
+
+Agathe a les gouts d'une campagnarde, quoiqu'elle ait toujours vecu
+enfermee dans la mansarde d'une petite ville. Sa plus grande joie d'etre
+riche consiste a voir et a soigner des animaux domestiques. Et ne croyez
+pas que la pauvrette se soit prise d'admiration et d'affection pour
+les plus nobles: elle a peu compris la grace et la noblesse du cheval,
+l'elegance du chevreuil, la fierte du cygne. Tout cela lui est trop
+nouveau, trop etranger; a elle qui n'avait jamais nourri que des
+moineaux sur sa fenetre, un pigeon blanc est un objet d'admiration. Le
+mouton fait ses delices, et l'autre jour j'ai cru qu'elle sortirait de
+son caractere, et ferait des extravagances pour une perdrix qu'on lui a
+apportee avec ses petits. J'avais un peu envie d'abord de dedaigner des
+gouts aussi puerils. Et puis, je me suis laisse faire, je me suis sentie
+faible comme un enfant, comme une mere; je me suis attendrie sur les
+poules et sur les agneaux, non pas a cause d'eux, je l'avoue, mais a
+cause de la tendresse qu'Agathe leur porte, et des soins assidus qu'elle
+leur rend sans se lasser du silence et de la stupidite de ses eleves.
+Agathe comprend le Dante, Mozart et le Titien. Et pourtant elle comprend
+sa poule et son chevreau! Il faut bien que le chevreau et la poule en
+vaillent la peine. Je me dis cela, et je la suis a la bergerie et au
+poulailler avec une complaisance qui arrive a me faire du bien, a me
+distraire, a me charmer... sans que veritablement je puisse m'en rendre
+compte! Je me sens devenir naive avec un enfant naif, et je ne saurais
+dire ou est le beau et le bon de cette naivete, a mon age. Cela
+m'arrive: je me transforme, un enfant me gouverne, et j'ai du bonheur a
+me laisser aller!
+
+Nous avons eu moins de peine a nous mettre a l'unisson, a propos des
+fleurs. Il me semble que les fleurs nous permettent de devenir puerils
+envers elles, sang qu'elles cessent d'etre sublimes pour nous. Voua
+savez comme je les ai toujours aimees, ces incomparables emblemes de
+l'innocence et de la purete. Agathe voit le ciel dans une fleur, et
+quand je la vois au milieu des jasmins et des myrtes, il me semble
+qu'elle est la dans son element, et que les fleurs sont seules dignes de
+meler leur parfum a son haleine.
+
+Et alors il me vient une pensee dechirante: Quoi! cette enfant, cette
+Agathe de mon ame, cette fleur plus pure que toutes celles de la terre,
+cette perle fine, celle beaute virginale, sera infailliblement la proie
+d'un homme! et de quel homme? L'amant de cent autres femmes, qui ne
+verra sans doute en elle qu'une femme de plus, trop froide a son gre,
+et bientot dedaignee, si elle reste telle qu'elle est aujourd'hui; trop
+precieuse, si elle se transforme, pour ne pas etre jalousement asservie
+et torturee.--Oh! mon Dieu! je conserve cette candeur sacree avec une
+sollicitude passionnee, je veille sur elle, je la couve d'un regard
+maternel; je la respecte comme une relique, jusqu'a ne pas oser lui
+parler de moi, jusqu'a ne pas oser penser quand je suis aupres d'elle;
+et un etranger viendra la fletrir sous ses aveugles caresses! un
+homme, un de ces etres dont je sais si bien les vices et l'orgueil, et
+l'ingratitude, et le mepris, viendra l'arracher de mon sein pour la
+dominer ou la corrompre!... Cette idee trouble tout mon present et
+rembrunit tout mon avenir!
+
+
+
+LETTRE TROISIEME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Dimanche, 15 juin 1845.
+
+Je ne me croyais pas destinee a de nouvelles aventures, et pourtant, mes
+amis, en voici une bien conditionnee que j'ai a vous raconter.
+
+Il y a quinze jours, j'etais allee a Bergame pour quelque affaire, et je
+revenais seule dans ma voiture, impatiente de revoir Agathe, que j'avais
+laissee un peu souffrante a la villa, je n'etais plus qu'a cinq ou six
+lieues de mon gite, et le soleil brillait encore sur l'horizon. Un
+cavalier me suivait ou suivait le meme chemin que moi: il est certain
+que, soit qu'il me laissat en arriere en prenant le galop, et se mit
+au pas lorsque mes postillons le rejoignaient, soit qu'il se laissat
+depasser et se hatat bientot pour regagner le terrain, pendant assez
+longtemps je ne le perdis pas de vue. Enfin il me parut clair que
+c'etait a moi qu'il en voulait, car il renonca a toutes ces petites
+feintes, et se mit a suivre tranquillement l'allure de mes chevaux.
+Tony etait sur le siege de ma voiture, toujours le meme Tony, ce fidele
+jockey que Jacques connait bien, et qui est devenu un excellent valet de
+chambre. Il a conserve sa naivete d'autrefois et ne se gene point pour
+adresser la parole aux passants, quand il est ennuye du silence et de la
+solitude. Nous montions au pas une forte cote, et j'etais absorbee dans
+quelque reverie, lorsque je m'apercus que Tony avait lie conversation
+avec le jeune cavalier, qui paraissait ne pas demander mieux, quoiqu'il
+appartint evidemment a une classe beaucoup plus relevee que celle de mon
+domestique.
+
+J'ai dit le jeune cavalier, et, effectivement, celui-la etait dans la
+premiere Heur de la jeunesse: dix-huit ans au plus, une taille elancee
+des plus gracieuses, une figure charmante, un air de distinction
+incomparable, des cheveux noirs, abondants, fins et boucles
+naturellement, un duvet de peche sur les joues, et des yeux... des yeux
+qui me rappelerent tout a coup les votres, Alice, tant ils etaient
+grands et beaux, des yeux de ce gros noir de velours, qui devraient etre
+durs en raison de leur teinte sombre, et qui ne sont qu'imposants, parce
+que de longues paupieres et un regard lent leur donnent un fonds de
+douceur et de tendresse extreme.
+
+Ce bel enfant me fut tout sympathique a la premiere vue, car ce fut
+alors seulement que je songeai a regarder ses traits, sa tournure et la
+grace parfaite avec laquelle il gouvernait son cheval, J'ecoutai aussi
+le son de sa voix, qui etait doux et plein comme son regard; son accent,
+qui etait pur et frais comme sa bouche. De plus, c'etait un accent
+francais, ce qui fait toujours plaisir a des oreilles francaises, fut-ce
+dans la contree _ou resonne le si_.
+
+Dans celles-ci, c'est l'_u_ lombard qui resonne; et Tony, qui est tres
+fier de parler couramment un affreux melange de dialecte et d'italien,
+s'imaginait que son interlocuteur pouvait s'y tromper. Mais, au bout
+d'un instant, e jeune homme, voyant bien qu'il avait affaire a un
+compatriote, se mit tout simplement a lui parler francais, et Tony lui
+repondit bientot dans la meme langue, sans s'en apercevoir.
+
+Leur conversation, que j'entendais par lambeaux, roulait sur les
+chevaux, les voitures, les chemins et les distances du pays. Certes un
+jeune homme aussi distingue que ce cavalier ne pouvait pas trouver un
+grand plaisir a echanger des paroles oiseuses avec un jeune valet assez
+simple et passablement familier. Pourtant il y mettait une bonne grace
+qui me parut cacher d'autres desseins; car, bien qu'il n'osat pas se
+tenir precisement a ma portiere, il se retournait souvent et cherchait a
+plonger ses regards dans ma voiture, et jusque sous le voile que j'avais
+baisse pour me preserver de la poussiere.
+
+Je m'amusai quelques instants de sa curiosite: puis j'en eus bientot des
+remords. "A quoi bon, me dis-je, laisser prendre un torticolis a ce bel
+adolescent? quand il verra les traits d'une femme qui pourrait fort bien
+etre la mere de son frere aine, il sera tout honteux et tout mortifie
+d'avoir pris tant de peine." Nous touchions au faite de la montee; je
+resolus de ne pas le condamner a descendre le versant au trot, et,
+certaine qu'apres avoir vu ma figure, il allait decidement renoncer a me
+servir d'escorte, je laissai tomber, comme par hasard, mon voile sur mes
+epaules, et fis un petit mouvement vers la portiere, comme pour regarder
+le pays. Mais quelle surprise, dirai-je agreable ou penible, fut la
+mienne, lorsque cet enfant, au lieu de reculer comme a l'aspect de
+la Gorgone, me lanca un regard ou se peignait naivement la plus vive
+admiration? Non, jamais, lorsque j'avais moi-meme dix-huit ans, je ne
+vis un oeil d'homme me dire plus eloquemment: "Vous etes belle comme le
+jour."
+
+Soyons franche, car, aussi bien, vous ne pouvez pas me prendre pour une
+sainte; le plaisir l'emporta sur le depit, et ma vertu de matrone ne
+put tenir contre ce regard de limpide extase et ce demi-sourire ou
+se peignait, au lieu de l'ironie dedaigneuse sur laquelle j'avais
+malicieusement compte, une effusion de sympathie soudaine et de
+confiance affectueuse. L'enfant avait faiblement rougi en me voyant le
+regarder, de mon cote, avec quelque bienveillance maternelle, mais ce
+leger embarras ne pouvait vaincre le plaisir evident qu'il avait a
+attacher ses yeux sur les miens. Il retenait la bride de son cheval
+pour ne pas s'ecarter de la portiere, et son trouble mele de hardiesse,
+semblait attendre une parole, un geste, un leger signe qui l'autorisat a
+m'adresser la parole. Enfin, voyant que je commencais a l'examiner
+avec un peu de severite feinte, il se decida a me saluer fort
+respectueusement.
+
+On salue beaucoup et a tout propos dans ce pays-ci, surtout les dames,
+lors meme qu'on ne les connait pas. Je rendis legerement le salut, et me
+retirai dans le fond de ma voiture, un peu emue, je le confesse: car, au
+premier moment de la surprise, toute femme sent que le plaisir de plaire
+est invincible en depit du serment... qui sait? peut-etre a cause du
+serment qu'ella a fait d'y renoncer; mais cette bouffee de jeunesse et
+de vanite ne dura point. Je pensai tout de suite a ma fille Agathe, je
+me dis que je la volais, et que le pur regard d'un si beau jeune homme
+lui fut revenu de droit, si elle s'etait trouvee a mes cotes. Je remis
+mon voile, je levai la glace et j'arrivai au relais ou je devais quitter
+la poste, sans avoir voulu m'assurer de la suite de l'aventure. Le
+cavalier me suivait-il encore? je n'en savais vraiment rien.
+
+Mon cocher et mes chevaux m'attendaient la pour me conduire jusque chez
+moi. En payant les postillons, je vis Tony a quelque distance, parlant
+bas et avec beaucoup de vivacite au jeune cavalier, qui avait mis pied
+a terre. Tony riait, frappait dans ses mains, et l'autre paraissait
+chercher a contenir cette petulance. Je crus meme voir qu'il lui donnait
+de l'argent, et cela me parut fort suspect, d'autant plus que, lorsque
+je rappelai Tony pour partir, je le vis tenir l'etrier de son nouveau
+protecteur, et prendre conge de lui en lui faisant des signes
+d'intelligence. Nous nous remimes en route pour cette derniere etape, et
+l'etranger nous suivit a quelque distance.
+
+Je m'avancai sur la banquette de devant, et, frappant sur le bras de
+Tony, place sur le siege: "Quel est ce jeune homme a qui vous avez
+parle, et d'ou le connaissez-vous?" lui demandai-je d'un ton severe.
+La tete de Tony depassant l'imperiale, je ne pus voir si sa figure se
+troublait; mais je l'entendis me repondre avec assez d'assurance:--Je ne
+les connais point, Madame, mais ca a l'air d'un brave jeune homme; il
+a des lettres de recommandation pour madame: mais il a dit qu'il ne se
+permettrait point de les lui remettre sur le chemin. Il vient avec nous,
+il descendra a l'auberge du village, et il viendra voir ensuite au
+chateau si madame veut bien recevoir sa visite.
+
+--C'etait donc la ce qu'il te disait?
+
+--Oui, et il me demandait si je pensais que madame serait visible en
+rentrant, ou seulement demain matin. J'ai dit que je n'en savais rien,
+mais qu'il pouvait bien essayer, que nous n'avions pas fait une longue
+route, et que madame ne se couchait pas ordinairement de bonne heure.
+
+--Et c'est pour donner de si utiles renseignements, que vous recevez de
+l'argent, Tony?
+
+--Oh! non, Madame, je venais d'entrer dans un bureau de tabac pour lui
+acheter des cigares, et il m'en remettait l'argent.
+
+Ces explications me parurent assez plausibles, et je me tranquillisai
+tout a fait. Neanmoins, un reste de curiosite me decida a recevoir cette
+visite aussitot que je fus rentree, et apres avoir pris seulement le
+temps d'embrasser Agathe.
+
+Le jeune homme fut introduit, et, des que j'eus jete les yeux sur
+l'adresse de la lettre qu'il me presenta, je lui fis amicalement signe
+de s'asseoir. Quelles mefiances et quels scrupules eussent pu tenir
+contre votre ecriture, ma chere Alice? Et comment celui qui m'apporte un
+mot de vous ne serait-il pas recu a bras ouverts?
+
+Mais quel singulier petit billet que le votre, et pourquoi avez-vous
+semble favoriser l'espece de mystere dont il plait a votre protege de
+s'entourer? Qu'est-ce qu'un _jeune homme qui va avoir le bonheur de
+me voir en Italie, et qui tachera de se recommander de lui-meme? Vous
+desirez_ que je sois _bonne pour lui_, et vous ne me dites pas son nom?
+Il faut qu'il me le declare lui-meme, qu'il m'apprenne qu'il est _l'ami
+de votre fils, un peu votre parent_, qu'il ne _vous connait pourtant pas
+beaucoup_, qu'il avait un grand desir de m'etre presente, et qu'il me
+supplie de ne pas le juger trop defavorablement d'apres son embarras
+et sa gaucherie? J'ai d'abord accepte tout cela sans examen, mais
+maintenant que j'y songe, et que je vois votre protege si peu au courant
+de ce qui vous concerne, je commence a m'inquieter un peu et a me
+demander si la personne a laquelle vous avez donne ou envoye une lettre
+pour moi (car ceci meme n'est pas bien clair) est reellement celle qui
+me l'a remise. Voyons, m'avez-vous adresse un M. Charles de Verrieres,
+brun, joli, age de dix-huit ou dix-neuf ans, parfaitement eleve, quoique
+un peu bizarre parfois, peu fortune et encore sans etat, a ce qu'il dit;
+voyageant, au sortir du college, pour se former l'esprit et le coeur,
+apparemment? Repondez-moi, ma tres-chere, car je suis intriguee.
+
+Pour que vous en jugiez, ou que vous connaissiez un peu mieux ce protege
+qui vous connait si peu, je reprends ma narration.
+
+Gagnee et vaincue par votre recommandation, et apprenant qu'il etait
+venu de Milan expres pour me voir, j'ai envoye chercher son cheval et
+ses effets a l'auberge, j'ai installe chez moi mon jeune hote, et nous
+avons passe ensemble dans la salle a manger, ou Agathe nous attendait
+pour souper. Jusque la, nous avions ete entre _chien et loup_; lorsque
+nous nous retrouvames en face, les bougies allumees, je retrouvai
+l'etrange et profond regard de l'enfant toujours attache sur moi, avec
+un melange de crainte, d'admiration, de curiosite, et parfois aussi de
+doute et de tristesse. Jamais physionomie d'amoureux, enflamme a la
+premiere vue, n'exprima mieux les angoisses et l'entrainement d'une
+passion soudaine. Pourtant ma raison rejetait et rejettera toujours une
+si absurde hypothese. Le premier etonnement etait passe, et, avec lui,
+la sotte satisfaction dont je n'avais pu me defendre. Ce jeune homme
+m'avait servi de miroir pour me dire que j'etais belle encore; mais quel
+rapport pouvait s'etablir entre son age et le mien? La presence d'Agathe
+me communiquait d'ailleurs ce calme souverain qui emane d'elle et qui
+reagit sur moi. Quand Agathe est la, il n'y a point de folle pensee qui
+puisse approcher du cercle magique qu'elle trace autour de nous deux. Je
+me disais donc que ce jeune homme avait quelque grace importante a me
+demander, qu'il attendait de moi son bonheur ou son salut; et la pensee
+qu'il connaissait Agathe, qu'il etait epris d'elle, et chastement
+favorise en secret, commencait a me venir.
+
+[Illustration 10.png: Appuyee sur l'epaule d'Agathe...]
+
+Mais la tranquillite d'Agathe me detrompa bientot. Elle ne le
+connaissait pas, elle ne l'avait jamais vu; et lui, cet enfant si
+impressionnable, si avide d'admirer la beaute, si soudain dans
+l'expression muette de son penchant secret, il ne regardait point
+Agathe, il ne la voyait pas. Il ne voyait que moi. Celle luxuriante
+jeunesse de ma fille, ces yeux purs, cette bouche fraiche, cet air
+angelique, tout cela ne lui disait rien. Il semblait qu'il n'eut pas le
+loisir de s'apercevoir de sa presence.
+
+Je ne savais que penser de ce jeune homme: son excessive: politesse, ce
+raffinement d'egards et de menues attentions pour les femmes, qui, en
+France, appartient aux patriciens exclusivement, me donnait la certitude
+qu'il etait ce qu'autour de vous, Alice, on appelle _bien ne_: mais,
+en meme temps, il montrait une instruction solide, et complete, une
+maturite de jugement et une absence de pretentions, qui, vous le savez
+bien, et vous me permettez bien de vous le dire, sont extremement rares
+chez les enfants de votre caste. L'instruction des classes moyennes est
+plus precoce, a cet egard, plus speciale, et j'ai toujours remarque,
+entre les bacheliers de la bourgeoisie et ceux de la noblesse, la
+difference qu'il y a entre une education imposee comme necessaire et
+celle qui n'est reputee que d'agrement. Notre Charles (ou plutot votre
+Charles), avait donc l'esprit d'un roturier et les manieres d'un
+gentilhomme, et cela en fait un personnage original et frappant, a cet
+age ou les adolescents de l'une ou de l'autre classe portent tous le
+meme cachet, ou de gaucherie sauvage, ou de confiance ridicule. Celui-ci
+n'a rien de lourd et rien de frivole, rien de pedant et rien d'evente.
+Il parle quelquefois comme un homme mur qui parle bien, et, en le
+faisant, il ne perd rien de la grace et de l'ingenuite de son age. Il
+est reflechi a l'habitude, etourdi par eclairs, serieux d'esprit, gai de
+caractere, retenu avec bon gout, expansif avec entrainement. Enfin, il
+faut le dire, Alice, et voila ce qui me desole, il est charmant, il est
+accompli, et si j'avais seize ou dix sept ans, j'en serais folle.
+
+Et pourquoi et comment ne l'est-_elle_ pas? Est-ce parce qu'elle est
+vivement frappee au coeur, qu'elle cache si bien sa folie? Ou, si elle
+ne sent rien pour lui, est-ce qu'elle serait egoiste et insensible? Je
+m'y perds!
+
+[Illustration 11.png: Je vis Tony a quelque distance, parlant bas...]
+
+Voila encore mon recit interrompu par des reflexions et des exclamations
+auxquelles vous ne comprenez rien.
+
+Je renonce a raconter avec detail et, en trois mots, vous allez
+m'entendre. Le lendemain, il a enfin tres-bien remarque Agathe. Au grand
+soleil du matin, grace a Dieu, j'ai apparemment repris mon aspect de
+matrone romaine. Le regard de mon hote n'etait plus si brillant; il
+etait plus doux, et le respect semblait temperer la sympathie. Au grand
+soleil du matin aussi, ces pales jasmins qui eclosent sur les joues
+suaves et fines d'Agathe exhalaient un irresistible parfum d'innocence.
+Charles a senti cette fleur passer entre lui et moi dans l'atmosphere.
+Il a releve la, tete, et ce qui etait logique et legitime est arrive; il
+a ete frappe, charme, doucement et delicieusement penetre. J'ai vu
+ce retour vers le cours naturel des choses, la jeunesse attirant la
+jeunesse, et je ne m'en suis pas alarmee. Qu'est-ce qu'un souffle
+qui passe? Qu'est-ce qu'un voyageur qui arrive la veille et part le
+lendemain?
+
+Mais il ne partit pas le lendemain. Je ne sais comment la chose se fit,
+il se rendit necessaire pour le jour suivant. Nous devions entreprendre
+une grande promenade sur le lac. J'ignore si le ruse connaissait le lac,
+mais il eut l'air de ne pas le connaitre, de nous demander l'itineraire
+de la tournee pittoresque qu'il projetait de faire en nous quittant;
+et moi, avec cette candeur qui porte les habitants d'un beau pays a en
+faire les honneurs aux etrangers, je lui appris que nous serions par la,
+je lui donnai rendez-vous vers certains rochers, et, peu a peu, on se
+fit si bien a l'idee de passer la journee ensemble, qu'on trouva plus
+sur, pour se rencontrer a point, de partir et d'arriver dans la meme
+barque.
+
+Cette journee fut charmante, un temps magnifique, des sites delicieux,
+un enjouement expansif qui alla presque jusqu'a l'intimite, et ces mille
+petits incidents champetres qui rapprochent et lient plus qu'on ne
+l'avait prevu. Tony etait notre gondolier et nous egayait comme a
+dessein, par sa bonne humeur et ses lazzis naifs.
+
+Le soir, quand nous rentrames, nous etions tous trop fatigues pour que
+Charles se remit en route, et il prit conge de nous, pour le lendemain
+matin. Il devait partir avec le jour; mais, a midi, il etait encore a
+l'auberge. Le marechal avait encloue son cheval; il en cherchait un
+autre, et n'en trouvait pas. Il fallut bien songer a lui en offrir un,
+et l'inviter a venir dejeuner en attendant; mais, le lendemain, nous
+allions a quelque distance sur la route de Milan, et nous pouvions le
+conduire jusque la. Agathe fit cette reflexion avec un naturel parfait:
+je n'y vis pas d'objection. Une affaire survint et retarda notre
+voyage......Que vous dirai-je?
+
+Charles passa huit jours avec nous, sans que le hasard nous amenat
+aucune visite, et, durant toute cette semaine, voyant Agathe a toute
+heure, ecoutant sa voix charmante, faisant de la musique et de la
+peinture avec elle, il en devint amoureux, du moins je le crois, et il
+m'est impossible d'expliquer autrement la douleur visible et profonde
+avec laquelle il nous quitta, la joie enthousiaste qu'il eprouva
+lorsqu'il se fut fait autoriser a revenir au bout d'un mois, epoque a
+laquelle il devait repasser pour aller a Venise.
+
+Et, au lieu de repasser au bout d'un mois, il vient de repasser, comme
+il dit, au bout de huit jours. De pretendues affaires l'ont oblige
+d'abreger son sejour a Milan, il n'a pas pu traverser la vallee sans
+s'arreter pour nous saluer, et voila encore huit jours qu'il nous salue
+et nous fait ses adieux.
+
+De tout cela il resulte, Alice, que ma fille a un amoureux terriblement
+amoureux, je vous jure, et qui s'est tellement donne a nous, coeur
+et ame que je ne sais pas du tout comment je vais le decider a nous
+quitter. Il faut pourtant s'y resoudre, car les pretextes vont manquer
+mutuellement, et la vie est si bizarrement arrangee, qu'il ne suffit
+pas de se plaire et de se convenir parfaitement les uns aux autres pour
+rester ensemble indefiniment: il faut des pretextes; les convenances,
+qui sont un admirable systeme de prudence destine a nous faire toujours
+sacrifier le present a l'avenir, le certain a l'incertain, la joie a
+l'ennui, et la sympathie a la defiance, les convenances exigent que nous
+eloignions celui que nous voudrions garder, de peur qu'un jour ne
+vienne ou nous regretterions de l'avoir retenu. Et pourtant alors,
+ces pretextes ne manqueraient pas; car l'usage autorise les pretextes
+menteurs et desobligeants. Il ne demande d'art et de vraisemblance
+qu'a ceux qui donneraient du bonheur. Et pourtant aussi, ce jour ou on
+voudrait l'eloigner n'arrivera peut-etre jamais... Peut-etre que sa
+presence nous serait a jamais douce et bienfaisante... Alors, raison de
+plus pour qu'il s'en aille; car, si on l'aime, il ne faut pas qu'il s'en
+doute; et, s'il s'en doute deja, il ne faut a aucun prix le lui dire
+sincerement. La loyaute gaterait tout, elle inspirerait bien vite la
+mefiance a celui qui, de son cote, est au desespoir d'en inspirer... Et
+voila les cercles vicieux qui se deroulent a l'infini, lorsqu'on met
+aux prises, dans la premiere circonstance venue, les lois d'un noble
+instinct et celles d'un monde hypocrite et froid.
+
+Et, apres tout, il se trouve qu'en fait, le monde a raison
+quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, et que les cas ou on lui sacrifie
+quelque chose de vraiment regrettable sont des cas exceptionnels. Ce
+n'est pas la froide mefiance du monde qui a fait la corruption et la
+perversite: c'est la perversite et la corruption des moeurs qui ont
+rendu necessaires les lois glacees de la convenance.
+
+Au fait, pourquoi, dans cette occasion-ci, serait-il prouve qu'on doit
+ecouter sa sympathie et se revolter contre l'usage? ce jeune homme nous
+plait enormement, cela est certain. Il est d'un commerce exquis, sa
+figure et ses manieres ont un charme qui tournerait la tete d'une jeune
+fille un peu romanesque et qui ferait battre d'amour et d'orgueil le
+coeur d'une mere. Si je consulte mon instinct, je dois m'imaginer que
+c'est la le fils de mon choix et desirer ardemment qu'il plaise a ma
+fille, qu'ils se voient, qu'ils s'entendent, et qu'un jour arrive, ou,
+un peu moins enfants l'un et l'autre, ils s'engagent l'un a l'autre.
+
+Il me semble bien que nous nous convenons tous les trois, qu'il est et
+serait a jamais heureux avec nous, et que, lui, completerait notre vie.
+C'est pour le coup que je serais calme et guerie de tout le passe, en
+voyant naitre et en surveillant maternellement ces innocentes amours;
+j'aurais une famille, et chaque annee, ajoutee a ma vieillesse, au lieu
+de m'apporter l'effroi de l'abandon et de l'isolement, me donnerait
+l'espoir et la certitude de voir s'agrandir le cercle de mes saintes
+affections.
+
+Mais tout cela peut n'etre qu'un reve et une dangereuse illusion. Cet
+enfant, quand il nous reviendra dans quelques annees, sera peut-etre
+corrompu; et peut-etre alors rougirais-je d'avoir songe a lui faire
+esperer le coeur et la main d'Agathe.
+
+Et, des a present, quel est-il, apres tout? Il me semble que je le
+connais, que je l'ai toujours connu, que je lis dans son ame, que je n'y
+vois rien que de pur et de beau; mais ne me trompe-je point? Ne suis-je
+pas prevenue par quelque attrait romanesque, par cette seduction de la
+beaute a laquelle je suis encore trop sensible, par l'isolement ou
+je vis, et un certain besoin d'illusions qui se reporte sur l'avenir
+d'Agathe, faute de pouvoir s'exercer sur moi-meme? Et d'ailleurs,
+quoi de plus fragile que cette beaute d'une ame a peine ouverte aux
+impressions de la vie?
+
+Il est certain, d'ailleurs, qu'il y a en lui quelque chose de
+mysterieux, et qu'il a de puissants motifs pour ne nous parler ni de sa
+famille, ni de ses amis, ni de sa position dans le monde, ni d'aucune
+de ses relations. Quand je cherche a l'interroger, ses reponses sont
+laconiques, evasives. Quelquefois meme elles ne sont pas d'accord avec
+ses precedentes reponses, et il se trouble quand j'en fais la remarque,
+comme s'il y avait a son nom quelque malheur on quelque honte attaches
+fatalement. Mais l'instant d'apres il rit de son embarras, et alors son
+regard et ses manieres ont une franchise, une confiance, une spontaneite
+d'affection, qui semblent protester contre la reserve de ses paroles et
+attester que son ame est a l'abri de tout reproche et de tout soupcon.
+On dirait alors qu'il se moque tendrement de mes inquietudes, et qu'il
+se sent le maitre de les faire cesser.
+
+Moi, j'ai dans l'idee que c'est un enfant de l'amour, le fils ignore de
+quelque noble et pieuse dame dont il a devine et veut garder fidelement
+le secret. S'il en est ainsi, et que par-dessus le marche il soit
+pauvre, raison de plus pour qu'il m'interesse et que je caresse le reve
+de devenir sa mere. On dirait qu'il devine cela, qu'il y compte, et
+c'est peut-etre pour cette confiance que je l'aime tant.
+
+Au milieu de toutes mes perplexites, Agathe reste calme comme Dieu meme.
+Elle l'aime pourtant, je le crois; car elle parait plus heureuse quand
+il est la: elle pense, voit et parle comme lui sur tous les points.
+Elle l'apprecie et l'admire meme avec une naivete incroyable; mais
+la tranquillite de ce bonheur et l'incurie de cette affection me
+surpassent. Il semble qu'elle ne se doute point qu'ils vont se quitter
+pour longtemps, peut-etre pour toujours, ou bien qu'elle s'imagine que
+le regret et l'absence ne font point de mal. Cette fille si sage et
+si sensee aurait-elle l'imprevoyance d'un enfant? ou bien son courage
+est-il si bien trempe, son enthousiasme si cache et si profond, qu'elle
+soit invulnerable au doute et a la souffrance? Moi, qui aime ce jeune
+homme pour elle, et a cause d'elle, je suis mille fois plus agitee.
+
+Et ne doit-il pas en etre ainsi? Agathe est un enfant gate, a qui
+le bien est venu en dormant, et qui se repose sur ma prudence et ma
+tendresse. Elle s'imagine peut-etre serieusement que c'est la le fiance
+que je lui destine, et sa superbe indolence de petite fille adoree
+accepte ce bonheur comme elle a accepte la fortune, la liberte et
+mon amour, sans surprise et sans transport. Oui, c'est a moi d'etre
+vigilante et soucieuse; c'est a moi, qui ai foule aux pieds l'opinion
+pour mon propre compte, de faire bonne garde pour que la _fille de
+Cesar_ ne soit pas meme soupconnee; c'est a moi d'etudier en tremblant
+les jeunes gens qui passent le seuil de notre sanctuaire, et d'empecher
+qu'un souffle malfaisant n'y penetre. Etrange fille qui m'impose des
+devoirs si etrangers a mes habitudes et a mon caractere, qui ne se doute
+point que cela soit si difficile et si grave pour moi!
+
+Il faut pourtant sortir de cette position. Il ne m'arrive pas de lettre
+de vous; Charles ne parait pas dispose a partir si je ne l'y force, et
+je vous en demande bien pardon, ma soeur, mais je vais mettre votre
+protege tout doucement dehors, car je ne veux pas qu'il croie si aise
+d'etre l'amant et le fiance de ma fille.
+
+
+
+LETTRE QUATRIEME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Lundi 16.
+
+--Je relis tout ce que je vous ecrivais hier, et je pense que mon
+cerveau avait un peu de fievre, car je trouve, aujourd'hui, qu'il n'y
+avait pas du tout lieu a m'inquieter si fort. Je vois les choses tout
+autrement ce matin. Il ne me semble plus que Charles soit amoureux
+d'Agathe, ni qu'Agathe ait encore pense a la possibilite d'avoir une
+inclination. Ils sont, il est vrai, plus gais, plus intimes, plus
+camarades, si l'on peut ainsi dire, qu'ils ne l'ont encore ete. On
+croirait voir le frere et la soeur; mais cette amitie enjouee, a la
+veille de se quitter, ne ressemble pas a l'amour. Non, ils sont trop
+jeunes, et c'est ma vieille tete, remplie de souvenirs brulants et
+fletrie par l'experience, qui a construit tout ce roman, auquel, dans
+leur candeur, ces enfants ne songent point. Hier soir, Agathe a eu
+envie de dormir a neuf heures; elle a ete tranquillement se coucher en
+folatrant avec nonchalance, On n'a pas envie de dormir quand on aime et
+qu'on peut rester jusqu'a minuit aupres de son amant.
+
+Et lui, au lieu d'etre triste, ou de ressentir quelque depit, lui a
+souhaite un bon somme avec d'innocentes plaisanteries. Il n'a pas paru
+s'ennuyer le moins du monde de rester tete a tete avec moi tandis que je
+faisais de la tapisserie; et comme je l'engageais a aller dormir aussi,
+il m'a suppliee d'un ton caressant de ne pas l'envoyer coucher de si
+bonne heure. "Je serai bien sage, me disait-il, je ne vous fatiguerai
+pas de mon babil; si vous voulez rever ou reflechir en travaillant, je
+ne ferai pas le moindre bruit. Je me tiendrai la dans un coin comme
+votre chat. Pourvu que je sois avec vous, c'est tout ce qu'il me faut
+pour passer une bonne et chere soiree."
+
+C'est par de semblables calineries d'une delicatesse incroyable que
+cet enfant-la trouve le moyen de se faire cherir. Elles sont si vives
+parfois que si Agathe n'etait pas ici, je m'imaginerais peut-etre qu'il
+est epris de mes quarante-cinq ans. "Charles, lui ai-je dit, vous avez
+une mere, n'est-ce pas?--Certainement, tout le monde a une mere.--Eh
+bien, si j'etais votre mere, je serais jalouse.--On voit bien que vous
+n'etes pas mere, les meres ne sont pas jalouses.--La votre ne l'est pas?
+Elle est donc bien calme ou bien preoccupee?--Une mere est l'image de
+Dieu, et Dieu n'est pas jaloux de ses enfants."
+
+Et apres cette reponse, pour detourner mes questions, il s'est mis a me
+parler de vous, et a me questionner sur votre compte, disant qu'il avait
+eu peu d'occasions de vous voir, et qu'il savait seulement que vous
+etiez une personne des plus respectables.
+
+--Respectable est peu dire; ai-je repondu: vous pourriez dire adorable
+et ne rien dire de trop. Je lui appliquerais ce que vous disiez tout
+a l'heure des meres en general. Les femmes comme madame de T... sont
+l'image de Dieu sur la terre.
+
+--En verite? En ce cas, son fils doit bien l'aimer!
+
+--Comment ne savez-vous pas a quel point, si vous etes son ami?
+
+--Oh! son camarade plus peut-etre que son ami. Cet enfant-la d'ailleurs
+est un etourdi qui ne vaut probable ment pas sa mere.
+
+--Ce n'est pas ce que sa mere m'ecrit de lui. Elle dit que c'est un
+ange, et je le crois.
+
+--Vraiment, elle dit cela de Felix, cette bonne madame de T...? Vous
+voyez bien que les meres sont des etres divins!
+
+--Mais je ne suis pas contente de votre maniere de parler du fils
+d'Alice...
+
+--Alice? madame de T...? Dites-moi, je vous en prie si vous la trouvez
+belle autant qu'on le dit?
+
+--Comment, vous ne l'avez donc jamais vue?
+
+--Oui, elle m'a semble belle! autant que je puis m'en souvenir.
+
+--Tenez, lui ai-je dit, en tirant de mon sein votre portrait que je ne
+quitte jamais, la voila, mais cent fois moins belle, moins angelique,
+moins parfaite qu'elle n'est en realite.
+
+Il a pris votre portrait, et l'a tenu dans ses mains, le regardant sans
+cesse en m'ecoutant parler. Il eprouvait une sorte d'emotion etrange, et
+je crois vraiment, Alice, qu'il devenait amoureux de vous. Cet enfant
+est impressionnable a un point extraordinaire. Ou c'est quelque genie de
+peintre qui va prendre son essor et que la beaute tourmente et subjugue,
+ou c'est une organisation d'artiste, mobile, enthousiaste, prete a
+s'enflammer a toutes les etincelles qui courent dans l'atmosphere. Il me
+questionnait toujours: affectant une legerete badine, et, pourtant,
+je voyais une ardente curiosite percer sous cette petite feinte. Il
+souriait, rougissait, et, a mesure que je m'animais en parlant de vous
+avec passion, il devenait si tremblant que je craignais d'avoir ete trop
+loin, et je m'arretai tout d'un coup, pour lui retirer votre portrait
+qu'il serrait convulsivement contre sa poitrine... Pardonnez-moi, Alice,
+mais j'ai cru un instant que cet enfant me faisait un mystere de sa
+passion pour vous, et qu'il avait menti en disant vous connaitre a
+peine, de peur qu'a sa maniere de parler de vous je ne vinsse a le
+deviner. Vous etes encore assez jeune pour inspirer un violent amour;
+vous avez eloigne le jeune Charles en voyant les ravages que vous
+causiez involontairement; et, en me le recommandant, vous n'avez pas
+trop ose vous expliquer sur son compte... Voila, du moins, le nouveau
+roman que, pendant quelques minutes, j'ai improvise sur vous et sur lui!
+
+Mais la scene a change, et j'ai failli encore une fois me croire l'objet
+de cette flamme que je reve en lui, et qui n'y est, en realite, qu'a
+l'etat de vague aspiration pour toutes les femmes. En me rendant votre
+portrait, il a pris impetueusement mes mains, et y a porte ses levres,
+baisant a la fois et mes mains et votre image; et alors, se pliant sur
+ses genoux d'une maniere enfantine et gracieuse, moitie fils, moitie
+amant: "Vous etes la plus admirable des femmes! s'est-il ecrie: oui!
+apres une autre femme, que je sais, il n'y a rien, de plus vrai, de plus
+aimant et de plus parfait que vous sur la terre. On me l'avait bien dit
+que vous etiez d'une beaute divine et d'une eloquence irresistible! mais
+il y avait des gens qui pretendaient que vous n'etiez pas bonne et qu'il
+fallait se mefier de votre puissance; moi, des le premier regard que
+j'ai jete sur votre figure divine, j'ai senti que ces gens-la en avaient
+menti; et depuis, chaque parole que vous avez dite m'a penetre au fond
+du coeur. Aussi, je le repete, apres une autre femme a laquelle j'ai
+donne mon coeur et mon ame, il n'en est point que j'aime et que je
+venere plus que vous.
+
+--Et cette femme, mon cher enfant, ne serait-ce point Agathe? lui ai-je
+dit, entrainee a cette imprudence par l'emotion puissante qu'il me
+communiquait.
+
+--Agathe! s'est-il ecrie avec une surprise evidente. Agathe?... Pourquoi
+donc Agathe?... Ah! oui, il est certain que mademoiselle Agathe est
+charmante. Elle est belle, elle est bonne, elle a de l'intelligence et
+du coeur. Oui, oui, je l'aime bien tendrement, permettez-moi de vous
+dire cela. Je voudrais etre son frere! Si j'avais age d'homme, je
+voudrais etre son mari. Mais a l'heure qu'il est, ce n'est pas elle que
+je vous prefere, c'est une autre... c'est ma mere!
+
+Il a dit cela avec tant d'effusion, et il y avait quelque chose de si
+angelique en lui, que j'ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je l'ai
+embrasse au front, et je lui ai demande de me parler de sa mere; mais
+voila ou je me confirme dans l'idee qu'il n'est pas fils legitime: c'est
+qu'apres cet elan passionne pour la femme qui lui a donne le jour, il
+n'a plus voulu ajouter un mot, remettant a une autre fois une confidence
+qu'il pretend avoir a me faire.
+
+
+
+LETTRE CINQUIEME.
+
+ISIDORA A MADAME DE T...
+
+Mardi 17.
+
+Oh! Alice, quel denouement a notre aventure! et que mon roman me plait
+mieux ainsi! Comme vous avez du rire, malicieuse amie, depuis le
+commencement de cette longue et absurde lettre! Mais je ne la dechirerai
+pas: car, au milieu de mes extravagances, je vous ai dit tout ce que je
+pense de lui, tout ce que je sens pour lui, et vous verrez bien que mon
+coeur avait devine ce que mon esprit, incroyablement obtus en cette
+circonstance, ne pouvait pas penetrer. Je suis sure qu'il vous a ecrit
+en meme temps que moi tout ce qui se passait entre nous, et que vous
+allez recevoir nos deux versions a la fois. Je veux continuer la mienne
+afin que vous compariez; et, si ce petit demon vous fait quelque
+mensonge, soyez sure que c'est moi qui dis la verite.
+
+Ce matin, Charles devait decidement partir. Il nous avait dit adieu;
+mais un adieu si tranquille et si enjoue meme, que j'en etais blessee,
+et j'en revenais a penser que cet enfant, admirablement doue sous le
+rapport de la figure et de l'esprit, avait le coeur volage et personnel
+des futurs grands artistes.
+
+Il part en effet, il monte a cheval, il disparait; je me sentais mal.
+Je n'osais regarder Agathe, je craignais de la voir tout a coup pale et
+consternee, et de deviner son amour trop tard pour y porter remede. Je
+la regarde enfin. Elle etait tranquille, belle, reposee; elle avait bien
+dormi, elle n'avait pas verse une larme, elle souriait a sa perdrix!
+
+Cela me fit plus de mal encore. Les enfants d'aujourd'hui sont bien
+forts, me disais, et bien froids! L'amour n'est plus de ce siecle; je
+l'ai cherche toute ma vie sans le trouver, et cette jeune generation ne
+se donnera meme pas la peine de le chercher. C'est mieux, a coup sur,
+c'est plus sage et plus heureux; mais je ne comprends plus rien a la
+vie!
+
+Tony arrive la-dessus; il avait une figure inouie. Il riait, rougissait,
+balbutiait et tournait une lettre dans ses mains "Qu'as-tu donc? Est-ce
+que M. de Verrieres a oublie quelque chose?
+
+--Non, non, Madame, ce n'est pas lui, c'est un autre, a present!
+
+--Comment? quel autre? Donne donc!
+
+--C'est M. Felix qui arrive, M. Felix de T..., le neveu a feu M. le
+comte!
+
+J'ouvre la lettre. "Ma chere tante, voulez-vous permettre a un neveu,
+dont vous vous souvenez sans doute a peine, mais qui ne vous a jamais
+oubliee, de venir vous embrasser de la part de sa mere? Il est a votre
+porte.
+
+FELIX DE T..."
+
+Eh bien! Alice, je ne sais ou j'ai l'esprit; mais il parait que, hors
+les cas, aujourd'hui oublies, d'amour et de jalousie, je ne possede
+aucune penetration. Me voila eperdue de joie, courant au-devant de ce
+neveu, dont je n'ai jamais recu un signe de souvenir et d'affection, ce
+qui me blessait un peu, quoique je ne vous en aie jamais parle, mais que
+j'adore deja, parce qu'il est votre fils et parce qu'il m'ecrit un si
+aimable billet.
+
+Je m'elance. Agathe me suit, Tony rit et saute comme un fou. Un
+tourbillon de poussiere vient a nous. Un homme descend de cheval au
+milieu de ce nuage et se precipite dans mes bras... C'est Charles de
+Verrieres, c'est-a dire, c'est Felix de T...!
+
+Oh! quel etre que votre fils, Alice! Quel adorable enfant cela fait
+aujourd'hui, et quel homme irresistible ca sera un jour! Vous seule
+pouviez mettre au monde et developper un pareil naturel! Comment n'ai-je
+pas compris, des la premiere vue, qu'il n'y avait pas d'enfant comme
+lui, a moins que ce ne fut l'enfant d'Alice!
+
+Alors, me prenant un peu a part, apres les premieres effusions, il m'a
+confesse la cause de toute cette petite comedie. Il avait, malgre vous,
+malgre lui-meme, quelques preventions contre moi. Il avait entendu
+parler de moi si diversement! Dans votre famille, il y a encore de vieux
+parents si acharnes contre la pauvre Isidora, et on vous fait un crime
+si grave, ma divine amie, de me traiter comme votre soeur! L'enfant
+croyait a vous plus qu'aux autres; mais, quand on lui disait que je vous
+trompais, que je ne vous aimais pas, que j'etais un genie infernal, un
+esprit de tenebres et de perdition, il etait effraye et n'osait vous le
+dire. Enfin, envoye par vous a Milan, avec un parent qui voulait lui
+montrer une partie de l'Italie, il a resolu de me voir sans se faire
+connaitre, et il m'a repete aujourd'hui ce qu'il me disait l'autre jour.
+D'abord, la voix publique lui apprenait sur son chemin que je n'etais
+pas une mauvaise femme; il a vu que je n'employais pas ma fortune a de
+mechantes actions. Sans doute, on lui aura dit aussi ce dont il a la
+delicatesse de ne point parler, le cher enfant! a savoir qu'a l'endroit
+des moeurs j'etais desormais _irreprochable!_ Enfin, il m'a vue, il m'a
+trouvee belle, et d'une beaute qui lui a plu. Il m'a dit cela comme
+il vous le disait, et maintenant je l'ecoute comme vous l'ecouteriez
+vous-meme. Et le reste, vous le savez: il s'est trouve si heureux, si a
+l'aise, si bien selon son coeur aupres de moi, que, si ce n'etait pour
+aller vous rejoindre, il ne voudrait jamais me quitter. Mais il peut
+rester encore quelques jours. Son parent est retenu a Milan par une
+affaire, et, d'apres vos intentions, il l'a autorise a passer ce temps
+pres de moi.
+
+Tony qui, enfant, a beaucoup joue avec lui, l'avait reconnu au relais ou
+il mit pied a terre la premiere fois a une petite cicatrice particuliere
+qu'il a a la main, et qui provient d'une blessure prise en jouant avec
+lui, precisement. Tony, sachant qu'on voulait me faire une agreable
+surprise, a garde le secret. Quant a Agathe, elle ne savait rien, sinon
+que Charles ne s'en allait pas pour tout de bon ce matin.
+
+S'aiment-ils? Ils s'aiment comme Felix me l'a dit, fraternellement; et
+un jour ils s'aimeront autrement, si nous le voulons toutes les deux,
+Alice. Vous le voudrez quand vous connaitrez Agathe, et ce sera une
+maniere, peut-etre, de faire accepter a votre fils la fortune de son
+oncle, qui lui serait revenue en grande partie un peu plus tard. Mais
+laissons au temps a regler le cours des choses; j'etais une folle de le
+devancer par mon inquietude; je ne comprenais pas que Charles put rester
+et se plaire autant ici a cause de moi, et j'etais forcee de supposer
+que c'etait a cause d'Agathe. A present, je sais que Felix etait chez sa
+tante pour l'amour d'elle, et si Agathe a aide a lui faire trouver le
+temps agreable, c'est par rencontre et par bonne chance. Oh! ma chere
+Alice, quelles belles fleurs croissent dans le jardin de la vieillesse
+quand on a de tels enfants! et qu'il est doux de vivre en eux quand on
+est degoute de vivre pour soi-meme! Que vous etes heureuse d'etre mere,
+et que je suis bien dedommagee de l'etre devenue de coeur et d'esprit!
+
+
+
+FIN D'ISIDORA.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Isidora, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIDORA ***
+
+***** This file should be named 13744.txt or 13744.zip *****
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.