diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:48 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:48 -0700 |
| commit | e5ec3f18db6768ade076fe38a90addfa65899f7b (patch) | |
| tree | 2b5d48384c26d690e184a691f27f095a1c51e91a /old/13727.txt | |
Diffstat (limited to 'old/13727.txt')
| -rw-r--r-- | old/13727.txt | 14414 |
1 files changed, 14414 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/13727.txt b/old/13727.txt new file mode 100644 index 0000000..6f64d8a --- /dev/null +++ b/old/13727.txt @@ -0,0 +1,14414 @@ +Project Gutenberg's Les Pardaillan 06, Les amours du Chico, by Michel Zevaco + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Pardaillan 06, Les amours du Chico + +Author: Michel Zevaco + +Release Date: October 12, 2004 [EBook #13727] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU CHICO *** + + + + +Produced by Renald Levesque + + + + + +MICHEL ZEVACO + +LES PARDAILLAN + + + +Les amours du Chico + + + +I + +LES IDEES DE JUANA + +Nous avons dit que Pardaillan, mettant a profit le temps pendant lequel +les conjures se retiraient, avait eu un entretien assez anime avec le +Chico. + +Pardaillan avait demande au petit homme s'il n'existait pas quelque +entree secrete, inconnue des gens qui se trouvaient en ce moment dans la +grotte, par ou lui, Pardaillan, pourrait entrer et sortir a son gre. + +Le nain s'etait d'abord fait tirer l'oreille. Pour lui, penetrer seul +et sans autre arme qu'une dague dans cet antre, c'etait une maniere de +suicide. Il ne pouvait pas comprendre que le seigneur francais, qui +venait d'echapper par miracle a une mort affreuse, s'exposat ainsi, +comme a plaisir. + +Mais Pardaillan avait insiste, et, comme il avait une maniere a lui, +tout a fait irresistible, de demander certaines choses, le nain avait +fini par ceder et l'avait conduit dans un couloir ou se trouvait, +affirmait-il, une entree que nul autre que lui ne connaissait. + +On a vu qu'il ne se trompait pas, et qu'en effet la Fausta ni les +conjures ne connaissaient cette entree. + +Pendant que Pardaillan etait dans la salle, le nain, horriblement +inquiet, se morfondait dans le couloir, la main posee sur le ressort qui +actionnait la porte invisible, ne voyant et n'entendant rien de ce qui +se passait de l'autre cote de ce mur, contre lequel il s'appuyait, se +doutant cependant qu'il y aurait bataille, et attendant, angoisse, le +signal convenu pour ouvrir la porte et assurer la retraite de celui +qu'il considerait maintenant comme un grand ami. + +Lorsque Pardaillan frappa contre le mur les trois coups convenus, le +nain s'empressa d'ouvrir et accueillit le chevalier triomphant avec des +manifestations d'une joie aussi bruyante que sincere, qui l'emurent +doucement. + +--J'ai bien cru que vous ne sortiriez pas vivant de la-dedans, dit-il, +quand il se fut un peu calme. + +--Bah! repondit Pardaillan en souriant, j'ai la peau trop dure, on ne +m'atteint pas aisement. + +--J'espere que nous allons nous en aller, maintenant? fit le Chico qui +tremblait a la pensee que le Francais ne s'avisat de s'exposer encore, +bien inutilement, a son sens. + +A sa grande satisfaction, Pardaillan dit: + +--Ma foi, oui! Ce sejour est peut-etre agreable pour des betes de +nuit, mais il n'a rien d'attrayant et il est trop peu hospitalier pour +d'honnetes gens comme Chico. Allons-nous-en donc! + +Le soleil se levait radieux, lorsque Pardaillan, accompagne de Chico, +fit son entree dans l'auberge de la Tour. + +Dans la vaste cheminee de la cuisine, un feu clair petillait, et la +gouvernante Barbara, pour ne pas en perdre l'habitude, maugreait et +bougonnait contre les jeunes maitresses qui ne veulent en faire qu'a +leur tete, et qui, apres avoir passe la plus grande partie de la nuit +debout, sont levees les premieres et parees de leurs plus beaux atours, +genent les serviteurs honnetes et consciencieux acharnes a leur besogne. + +C'est qu'en effet la petite Juana etait descendue la premiere, n'ayant +pu trouver le repos espere. + +Elle etait bien pale, la petite Juana, et ses yeux cernes, brillants +de fievre, trahissaient une grande fatigue... ou peut-etre des larmes +versees abondamment. Mais, si inquiete, si fatiguee et si desorientee +qu'elle fut, la coquetterie n'avait pas cede le pas chez elle. Et c'est +paree de ses plus riches et de ses plus beaux vetements, soigneusement +coiffee, finement chaussee, qu'elle allait et venait, ayant toujours +l'oeil et l'oreille tendus vers la porte d'entree, comme si elle eut +attendu quelqu'un. + +C'est ainsi qu'elle vit parfaitement, et du premier coup d'oeil, entrer +Pardaillan, flanque de Chico, l'air triomphant. Et, du meme coup, le +sourire s'epanouit sur la pourpre fleur de grenadier qu'etaient ses +levres, ses joues si pales rosirent, et ses yeux inquiets, comme embues +de larmes, retrouverent tout leur eclat, comme par enchantement. + +--Ah! monsieur le chevalier, vous voici de retour? s'ecria-t-elle. +Savez-vous que vos amis, don Cervantes et don Cesar, sont tres inquiets +a votre sujet? + +--Bon! fit Pardaillan en souriant, je vais les rassurer... dans un +instant. + +Mais, chose bizarre, Juana, qui avait, quelques heures plus tot, si +vivement presse le Chico de sauver le chevalier, s'il etait possible, +Juana, qui avait prodigue des promesses sinceres de reconnaissance et +d'attachement, Juana ne dit pas un mot au nain, dont l'air triomphant se +changea en consternation. Elle ne parut meme pas le voir; ou plutot, si. +Elle lui jeta un coup d'oeil. Mais un coup d'oeil foudroyant, comme si +elle eut eu a lui reprocher quelque trahison indigne. + +Juana, sans plus s'occuper du nain, demandait: + +--Seigneur, desirez-vous monter vous reposer tout de suite? Desirez-vous +prendre quelque chose avant? + +--Juana, ma jolie, je desire me restaurer d'abord. Faites-moi donc +servir la moindre des choses, une tranche de pate, avec deux bouteilles +de vin de France. + +--Je vais vous servir moi-meme, seigneur, dit Juana. + +--Honneur auquel je suis tres sensible, ma belle enfant! Pendant que +vous y etes, voyez donc, s'ils ne dorment pas, a rassurer sur mon compte +MM. Cervantes et El Torero. + +--Tout de suite, seigneur! + +Vive, legere et heureuse, Juana s'elanca dans l'escalier pour informer +les amis du seigneur francais de son retour inespere, apres avoir fait +signe a une servante de dresser le couvert. + +Lorsque Juana eut disparu, Pardaillan se tourna vers le Chico et se mit +a rire franchement, de son bon rire clair et sonore. Et, comme le nain +le regardait d'un air de douloureux reproche, il lui dit: + +--Tu ne comprends pas, hein? C'est que tu ne connais pas les femmes! + +--Que lui ai-je fait? murmura le nain de plus en plus interloque. + +Pardaillan haussa les epaules et: + +--Tu lui as fait que tu m'as sauve, dit-il. + +--Mais c'est elle qui m'en a prie! + +--Precisement! + +Et, comme le nain ouvrait des yeux enormes, il se mit a rire de tout son +coeur. + +--Ne cherche pas a comprendre, dit-il. Sache seulement qu'elle t'aime. + +--Oh! fit le Chico incredule, elle ne m'a pas dit un mot. Elle m'a +foudroye du regard. + +--C'est precisement a cause de cela que je dis qu'elle t'aime. + +Le nain secoua douloureusement la tete. Pardaillan en eut pitie. + +--Ecoute, dit-il, et comprends, si tu peux. Juana est contente de me +voir vivant... + +--Vous voyez bien... + +--Mais elle est furieuse apres toi. + +--Pourquoi?... Je n'ai fait que lui obeir. + +--Justement!... Juana aurait bien voulu que je ne fusse pas tue. Elle +n'aurait pas voulu que ce fut toi qui, precisement, me sauvasses. + +--Parce que? + +--Parce que je suis ton rival. La femme qui aime n'admet pas qu'on ne +soit pas jaloux d'elle. Si tu avais bien aime Juana, tu eusses ete +jaloux d'elle. Jaloux, tu ne m'eusses pas sauve! Voila ce qu'elle se +dit. Comprends-tu? + +--Mais, si je ne vous avais pas sauve, elle m'eut tourne le dos. Elle +m'eut traite d'assassin. Alors? + +--Alors, il vaut mieux que les choses soient comme elles sont. Ne +t'inquiete pas. Juana t'aime... ou t'aimera, morbleu! As-tu confiance en +moi? Oui ou non? + +--Oui, tiens. + +--Alors, laisse-moi faire et ne prends pas des airs d'amoureux transi. +Tes affaires vont bien, je t'en reponds. + +Pour ne pas desobliger Pardaillan, Chico s'efforca de refouler son +chagrin et de montrer un visage sinon souriant, du moins un peu moins +morose. + +A ce moment, Juana redescendait et annoncait: + +--Ces seigneurs s'habillent. Dans un instant, ils rejoindront Votre +Seigneurie. En attendant, votre couvert est mis, et, si vous voulez +prendre place, goutez cet excellent pate en attendant l'omelette qui +saute. + +Pardaillan s'approcha de la table et feignit un grand courroux. + +--Comment, un couvert seulement? fit-il. Mais, malheureuse, ne +savez-vous pas que je traite un brave! Je dis bien: un brave. Et je +pense m'y connaitre. + +Et comme Juana cherchait machinalement quel pouvait etre celui qui avait +l'honneur d'etre qualifie de brave par le seigneur francais, le brave +des braves: + +--Vite! ajouta Pardaillan, un second couvert pour ce brave, qui est +aussi un ami que j'aime. + +A dire vrai, si Juana etait surprise et intriguee, le Chico ne l'etait +pas moins. Comme elle, il se demandait qui pouvait etre cet ami dont +parlait Pardaillan. + +Quoi qu'il en soit, Juana se hata de reparer le mal, et, curieuse, comme +toute fille d'Eve, elle attendit. Elle n'attendit pas longtemps, du +reste. + +Pardaillan, une lueur de malice dans l'oeil, s'approcha de la table +et, designant l'escabeau au nain, confus de cet honneur, au grand +ebahissement de Juana qui n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles: + +--Ca, mon ami Chico, fit-il gaiement, assieds-toi la, en face de moi, et +soupons, morbleu! Nous ne l'avons pas vole, que t'en semble? + +Chico commencait a considerer Pardaillan comme un etre exceptionnel, +plus grand, plus noble, meilleur en tout cas que tous ceux qu'il avait +appris a respecter. + +Sur ces entrefaites, Cervantes et le Torero etaient descendus et, +bientot assis a la meme table, choquaient leurs verres contre les verres +de Pardaillan et de Chico. + +Naturellement, Cervantes et le Torero, s'ils furent surpris de voir le +chevalier attable avec le petit vagabond, se garderent bien d'en laisser +rien paraitre. Et, puisque Pardaillan traitait le Chico sur un pied +d'egalite, c'est qu'il avait sans doute de bonnes raisons pour cela, et +ils s'empresserent de l'imiter. En sorte que Juana vit, avec une stupeur +qui allait grandissant, ces personnages, qu'elle venerait au-dessus de +tout, temoigner une grande consideration a son eternelle poupee, cette +poupee a qui elle croyait faire un tres grand honneur en lui permettant +de baiser le bout de son soulier. + +Elle ne disait rien, la petite Juana; mais Pardaillan, amuse, lisait sur +sa physionomie mobile et loyale toutes les questions qu'elle se posait +sans oser les formuler tout haut. + +--Croiriez-vous, dit-il a un certain moment, que ce petit diable a ose +lever la dague sur moi? A telles enseignes que je me demande comment je +suis encore vivant. + +--Ah bah! fit Cervantes, le petit est brave? + +--Plus que vous ne croyez, dit gravement Pardaillan. Dans la petite +poitrine de cette reduction d'homme bat un coeur ferme et genereux. +Il n'est pas de bravoure comparable a celle qui s'ignore. Je vous +expliquerai un jour peut-etre ce qu'a fait cet enfant. Pour le moment, +sachez que je l'aime et l'estime, et je vous prie de le traiter en ami, +non pour l'amour de moi, mais pour lui-meme. + +--Chevalier, dit gravement Cervantes, du moment que vous le jugez digne +de votre amitie, nous nous honorerons de faire comme vous. + +Par exemple, le Chico ne savait quelle contenance garder. Il etait +heureux, certes, mais ces compliments, de la part d'hommes qu'il +regardait comme des heros, le plongeaient dans une gene qu'il ne +parvenait pas a surmonter. Cependant, nous devons dire qu'il louchait +constamment du cote de Juana pour juger de l'effet produit sur elle +par ces louanges qu'on faisait de sa petite personne. Et il avait lieu +d'etre satisfait, car Juana, maintenant, le regardait d'un tout autre +oeil et lui faisait son plus gracieux sourire... + +Apres avoir ainsi frappe indirectement l'esprit de la fillette, +Pardaillan la prit a partie directement et, moitie plaisant, moitie +serieux: + +--C'est vous, ma gracieuse Juana, qui avez pris soin de cet abandonne, +votre compagnon d'enfance. Par lui, qui m'a sauve, je vous suis +redevable. Mais une chose qu'il faut que vous sachiez, c'est que la +femme qui aura le bonheur d'etre aimee de Chico pourra compter sur cet +amour jusqu'a la mort. Jamais coeur plus vaillant et plus fidele n'a +battu dans une poitrine d'homme. + +Juana ne dit rien, mais elle fit une jolie moue qui signifiait: + +"Vous ne m'apprenez rien de nouveau." + +Pardaillan se montra tres sobre d'explications. C'etait du reste assez +son habitude. Il se garda de souffler mot de ce qu'il avait surpris +concernant le Torero et ne dit que juste ce qu'il fallait pour faire +ressortir le role de Chico, qu'il prit plaisir a exagerer, sincerement +d'ailleurs, car il etait de ces natures d'elite qui s'exagerent a +elles-memes le peu de bien qu'on leur fait. + +Ces explications donnees, il pretexta une grande fatigue, et, sur ce +point, il n'exagerait pas, car, tout autre que lui se fut ecroule depuis +longtemps, et monta s'etendre dans les draps blancs qui l'attendaient. + +Pardaillan parti, Cervantes se retira. Le Torero remonta saluer la +Giralda et le Chico resta seul. + +Juana, fine mouche, ne daigna pas lui adresser la parole. Seulement, +apres avoir tourne et vire dans le patio, sure qu'il ne la quittait pas +des yeux, elle se dirigea d'un air detache vers un petit reduit qu'elle +avait arrange a sa guise et qui etait comme son boudoir a elle, boudoir +bien modeste. Et, en se retirant, la petite madree regardait par-dessus +son epaule pour voir s'il la suivait. + +Et, comme elle voulait qu'il vint, elle tourna a demi la tete et +l'ensorcela d'un sourire. + +Alors, le Chico osa se lever et, sans avoir l'air de rien, il la +rejoignit dans le petit reduit, le coeur battant a se briser dans sa +poitrine, car il se demandait avec angoisse quel accueil elle allait lui +faire. + +Juana s'etait assise dans l'unique siege qui meublait la piece, tres +petite. C'etait un vaste fauteuil en bois sculpte. Comme elle etait +petite, ses pieds reposaient sur un large et haut tabouret en chene +cire. + +Le Chico se faufila dans la piece et resta devant elle muet et l'air +fort penaud. Voyant qu'il ne se decidait pas a parler, elle entama la +conversation, et, avec un visage serieux, sans qu'il lui fut possible de +discerner si elle etait contente ou fachee: + +--Alors, dit-elle, il parait que tu es brave, Chico? + +Ingenument, il dit: + +--Je ne sais pas. + +Agacee, elle reprit avec un commencement de nervosite: + +--Le sire de Pardaillan l'a dit bien haut. Il doit s'y connaitre, lui, +qui est la bravoure meme. + +--S'il le dit, cela doit etre... Mais, moi, je n'en sais rien. + +Les petits talons de Juana commencerent de frapper sur le bois du +tabouret un rappel inquietant pour Chico, qui connaissait ces +signes revelateurs de la colere naissante de sa petite maitresse. +Naturellement, cela ne fit qu'accroitre son trouble. + +--Est-ce vrai ce qu'a dit M. de Pardaillan, que, celle que tu aimeras, +tu l'aimeras jusqu'a la mort? fit-elle brusquement. + +On se tromperait etrangement si on concluait de cette question que Juana +etait une effrontee ou une rouee sans pudeur ni retenue. Juana etait +parfaitement ignorante, et cette ignorance suffirait a elle seule a +justifier ce qu'il y avait de risque dans sa question. Rouee, elle se +fut bien gardee de la formuler. En outre, il faut dire que les moeurs de +l'epoque etaient autrement libres que celles de nos jours, ou tout se +farde et se cache sous le masque de l'hypocrisie. + +Le Chico rougit et balbutia: + +--Je ne sais pas! + +Elle frappa du pied avec colere. + +--Je ne sais pas!... Tu ne vois donc rien? C'est agacant. Pour qu'il ait +dit cela, il a bien fallu pourtant que tu lui en parles. + +--Je ne lui ai pas parle de cela, je le jure! + +--Alors, comment sait-il que tu aimes quelqu'un et que tu l'aimeras +jusqu'a la mort? + +Et caline: + +--Et c'est vrai que tu aimes quelqu'un, dis, Chico? Qui est-ce? Je la +connais? Parle donc! tu restes la, bouche bee. Tu m'agaces! + +Les yeux du Chico lui criaient: "C'est toi que j'aime!" Elle le voyait +tres bien, mais elle voulait qu'il le dit. Elle voulait l'entendre. + +Mais le Chico n'avait pas ce courage. Il se contenta de balbutier: + +--Je n'aime personne... que toi. Tu le sais bien. + +Vierge sainte! si elle le savait! Mais ce n'etait pas la l'aveu qu'elle +voulait lui arracher, et elle eut une moue depitee. Sotte qu'elle etait +d'avoir cru un instant a la bravoure du Chico. Cette bravoure n'allait +meme pas jusqu'a dire deux mots: "Je t'aime!" Elle ne savait pas; la +petite Juana, que ces deux mots font trembler et reculer les plus +braves. + +Et dans son depit, cette pensee lui vint, puisqu'il n'etait bon qu'a +cela, de l'humilier, de l'amener a se prosterner devant elle. + +Et agressive, l'oeil mauvais, la voix blanche: + +--Si tu ne sais rien, si tu n'as rien dit, rien fait, qu'es-tu venu +faire ici? Que veux-tu? + +Tres pale, mais plus resolument qu'il ne l'eut cru lui-meme, il dit: + +--Je voulais te demander si tu etais contente. + +Elle prit son air de petite reine pour demander: + +--De quoi veux-tu que je sois contente? + +--Mais... d'avoir trouve le Francais... de l'avoir ramene. + +Avec cette impudence particuliere a la femme, elle se recria d'un air +etonne et scandalise: + +--Eh! que m'importe le Francais! Ca, perds-tu la tete? + +Effare, ne sachant plus a quel saint se vouer, il balbutia: + +--Tu m'avais dit... de le sauver, de le ramener... + +--Moi?... Sornettes! Tu as reve! + +Du coup, le Chico fut assomme. Eh quoi! avait-il reve reellement, comme +elle le disait avec un aplomb deconcertant? Il savait bien que non, +tiens! S'etait-elle jouee de lui? Avait-elle voulu le mettre a +l'epreuve? Voir s'il serait jaloux, s'il se revolterait? Le seigneur de +Pardaillan, qui savait tant de choses, venait de le lui dire: la femme +qui aime ne deteste pas, au contraire, qu'on se montre jaloux d'elle. +Oui! ce devait etre cela. Mais alors, Juana l'aimerait donc aussi? + +Elle le guignait du coin de l'oeil et jouissait delicieusement de son +trouble, de son effarement, de son humiliation. Elle eut voulu le +pietiner, le faire souffrir, le meurtrir, l'humilier, oh! surtout +l'humilier, lui qu'elle savait si fier, l'humilier au possible, au-dela +de tout... Peut-etre alors se revolterait-il enfin, peut-etre oserait-il +redresser la tete et parler en maitre! + +Est-ce a dire qu'elle etait mauvaise et mechante? Nullement. Elle +s'ignorait, voila tout. + +Dire qu'elle etait amoureuse de Chico serait exagere. Elle etait a un +tournant de sa vie. Jusque-la, elle avait cru sincerement n'eprouver +pour lui qu'une affection fraternelle. Sans qu'elle s'en doutat, cette +affection etait plus profonde qu'elle ne croyait. + +Il suffirait d'un rien pour changer cette affection en amour profond. Il +suffirait aussi d'un rien pour que cette affection restat ce qu'elle la +croyait: purement fraternelle. C'etait l'affaire d'une etincelle a faire +jaillir. + +Or, au moment precis ou ces sentiments s'agitaient inconsciemment +en elle, Pardaillan lui etait apparu. Sur ce caractere quelque peu +romanesque, il avait produit une impression profonde. Elle s'etait +emballee comme une jeune cavale indomptee. Pardaillan lui etait +apparu comme le heros reve. Trop innocente encore pour raisonner ses +sensations, elle s'etait abandonnee les yeux fermes. Et c'est ainsi que +nous l'avons vue pleurer des larmes de desespoir a la pensee que celui +qu'elle avait elu etait peut-etre mort. + +Et voici qu'en faisant ses confidences au Chico, avec cette cruaute +inconsciente de la femme qui aime ailleurs, voici que le Chico, sans se +revolter, refoulant stoiquement sa douleur, voici que le Chico, avec +cette clairvoyance que donne un amour profond, avait dit simplement, +sans insister, sans se rendre un compte exact de la valeur de son +argument, le Chico avait dit la seule chose peut-etre capable de +l'arreter sur la pente fatale ou elle s'engageait: "Qu'esperes-tu?" + +Sans le savoir, sans le vouloir, c'etait un coup de maitre que faisait +le nain en posant cette question. Sans le savoir, il venait de +l'echapper belle, car ses paroles, apres son depart, Juana les tourna et +les retourna sans treve dans son esprit. + +Elle etait la fille d'un modeste hotelier, un hotelier qui passait pour +etre assez riche, mais un hotelier quand meme. Et, ceci, c'etait une +tare terrible a une epoque et dans un pays ou tout ce qui n'etait pas +"ne" n'existait pas. Que pouvait-elle esperer? Rien, assurement. Jamais +ce seigneur ne consentirait a la prendre pour epouse legitime. Quant au +reste, elle etait trop fiere, elle avait ete elevee trop au-dessus de sa +condition pour que l'idee d'une bassesse put l'effleurer. + +Le resultat de ses reflexions avait ete que son amour pour Pardaillan +s'etait considerablement attenue. Or, le terrain que perdait le +chevalier, le Chico le regagnait sans qu'elle s'en doutat elle-meme. + +Et c'est a ce moment-la que Pardaillan revenait. Certes elle fut +heureuse de le voir sain et sauf. Mais le Chico baissa a ses yeux et +reperdit une notable partie du terrain acquis. Juana lui en voulait de +s'etre efface et sacrifie. Elle se disait que, elle, elle ne se serait +pas sacrifiee et aurait defendu son bien du bec et des ongles. De la +l'accueil frigide qu'elle fit au nain. + +Or, Pardaillan raconta que le nain s'etait defendu comme un beau diable +et avait voulu le poignarder, lui, Pardaillan. Du coup, les actions du +Chico monterent! Pourquoi rever de chimeres? Le bonheur etait peut-etre +la. Ne serait-ce pas folie de le laisser passer? De la le revirement +en faveur du nain. De la ce tete-a-tete. Il fallait que le Chico se +declarat. Et voila qu'elle se heurtait a sa timidite insurmontable. +Elle enrageait d'autant plus que, malgre elle, tout en s'efforcant +de l'amener a composition, elle ne pouvait s'empecher de songer a +Pardaillan, et il lui semblait que lui n'eut pas tant tergiverse. + +Donc, le Chico, au lieu de s'indigner devant son impudente denegation, +apres etre reste un long moment perplexe et silencieux, courba l'echine, +accepta la rebuffade et parut s'excuser en disant doucement: + +--J'ai fait ce que tu m'as demande, et Dieu sait s'il m'en a coute! +Pourquoi es-tu fachee? + +Ainsi, voila tout ce qu'il trouvait a dire. Ah! si elle avait ete a sa +place, comme elle eut vertement releve l'impertinente pretention de +celui qui eut voulu la faire passer pour une sotte et se fut gausse a ce +point d'elle. Decidement, le Chico n'etait pas un homme. Et cette pensee +fugitive qu'elle avait eue de l'amener a se prosterner, tout pareil a un +chien couchant, cette pensee lui revint plus precise, prit la forme d'un +desir violent, se changea en obsession tenace, tant et si bien qu'elle +resolut de la realiser coute que coute. + +Pour realiser cet imperieux desir, elle radoucit son ton en lui disant: + +--Mais je ne suis pas fachee. + +En disant ces mots, elle croisa negligemment une jambe fine et nerveuse, +moulee dans un bas de soie rose, sur l'autre, et, tout en lui souriant, +elle agitait doucement son pied qui arrivait a hauteur de la poitrine +du nain. Elle regardait ce pied complaisamment, comme une chose qu'on +trouve jolie, puis elle regardait le Chico, comme pour lui dire: + +"Embrasse-le donc, nigaud!" + +Et le petit pied allait, venait, s'agitait, presentait la semelle, tres +blanche, a peine maculee, repetait dans son langage muet: + +"Mais va donc! va donc!" + +Si bien que le Chico ne put resister a la tentation, et, comme elle +souriait encore, preuve qu'elle n'etait pas fachee, il se laissa tomber +sur les genoux. + +Et le petit pied, dans son balancement, vint lui effleurer le visage. +Car le mouvement de va-et-vient continuait comme si elle n'eut pas +remarque qu'ainsi agenouille elle lui touchait la figure. + +Mais c'etait un incorrigible timide que ce pauvre Chico. La pensee de +toucher a ce petit pied sans son autorisation a elle ne lui venait meme +pas. Qu'eut-elle dit? Tiens! Il etait bien loin de se douter que, s'il +avait eu le courage de la prendre dans ses bras et de plaquer ses levres +sur ses levres, elle lui eut probablement rendu son baiser. + +Mais, comme la semelle passait encore un coup a portee de sa bouche, +comme la tentation etait trop forte, il reunit tout son courage, et, +d'une voix implorante: + +--Si tu n'es pas fachee, tu veux bien que... + +Il ne put achever sa phrase. Brusquement, la semelle s'etait plaquee sur +ses levres et les frottait avec une sorte de rage nerveuse, comme si +elle eut voulu les ecorcher, les faire saigner. + +Si naif et si timide qu'il fut, le Chico comprit cette fois. Ivre de +joie, il posa ses levres partout sur cette semelle, sans s'inquieter de +savoir si elle etait maculee ou non. Tiens! il avait bien baise la terre +ou s'etait pose le soulier; il pouvait, a plus forte raison, baiser le +soulier lui-meme. + +Et, comme le pied se retirait lentement, semblant vouloir lui rationner +son humble bonheur, il allongea la tete, le suivit des levres, se +courbant davantage, jusqu'a poser sa face sur le bois du tabouret. + +C'est la sans doute que voulait l'amener le petit pied, car il cessa de +se derober. Alors, avec un sourire triomphant, avec un soupir de joie +satisfaite, elle leva son autre pied et le lui posa sur la tete, d'un +air dominateur qui semblait dire: + +"Tu seras toujours ainsi sous mes pieds, puisque tu n'es bon qu'a cela. +Je te dominerai toujours, toujours! car tu es ma chose, a moi! + +Alors, toute rouge--de plaisir? de honte? de regret? qui peut +savoir!--sans trop savoir ce qu'elle disait: + +--Tu vois bien que je n'etais pas fachee, dit-elle. + +Et, comme elle lui souriait doucement en disant cela, il s'enhardit un +peu, se courba encore un coup, posa une derniere fois ses levres sur le +bout du pied, qui se cachait timidement, et se releva enfin en disant +tres convaincu, avec un air de gratitude profonde: + +--Tu es bonne! Tiens, bonne comme la Vierge. + +Elle rougit davantage encore. Non, elle n'etait pas bonne. Elle avait +ete mauvaise et mechante. Au lieu de la remercier il devait la battre, +elle l'avait bien merite. En se morigenant ainsi elle-meme, elle voulut +tenter un dernier effort, et, a brule-pourpoint: + +--Est-ce vrai que tu as voulu poignarder le Francais? + +A son tour, il rougit, comme si cette question eut ete un reproche +sanglant. Il baissa la tete et fit signe oui, d'un air honteux. + +--Pourquoi? fit-elle avidement. + +Elle esperait qu'il allait repondre enfin: + +"Parce que je t'aime et que je suis jaloux!" + +Helas! encore un coup, le pauvre Chico laissa passer l'occasion. Il +bredouilla: + +--Je ne sais pas! + +C'etait fini. Il n'y avait plus rien a faire, rien a esperer. Elle se +mit a trepigner, et, rouge, de colere cette fois, elle cria: + +--Encore! je ne sais pas! je ne sais pas! Tu m'agaces! Tiens, va-t'en! +va-t'en! + +Il courba l'echine et se retira humblement. + +Or, s'il fut revenu a l'improviste, il eut pu voir deux larmes, deux +perles brillantes, couler lentement sur les joues roses de sa madone +prostree dans son fauteuil. + +Mais le Chico n'aurait jamais eu l'audace de reparaitre devant elle +quand elle le chassait brutalement. Il s'en allait, la mort dans l'ame, +attendant que la tempete fut apaisee. + + + +II + +FAUSTA ET LE TORERO + +Pendant que Pardaillan prenait un repos bien gagne, le Torero s'etait +rendu aupres de sa fiancee, la jolie Giralda. + +Don Cesar ne cessait d'interroger la jeune fille sur ce que lui avait +dit cette mysterieuse princesse, au sujet de sa naissance et de sa +famille, qu'elle pretendait connaitre. Malheureusement, la Giralda +avait dit tout ce qu'elle savait et le Torero, fremissant d'impatience, +attendait que la matinee fut assez avancee pour se presenter devant +cette princesse inconnue, car il avait decide d'aller trouver Fausta. + +Vers neuf heures du matin, a bout de patience, le jeune homme ceignit +son epee, recommanda a la Giralda de ne pas bouger de l'hotellerie ou +elle etait en surete, sous la garde de Pardaillan, et il sortit. + +Il descendit l'escalier interieur, en chene sculpte, dont les marches, +cirees a outrance, etaient reluisantes et glissantes comme le parquet +d'une salle d'honneur du palais, et penetra dans la cuisine. + +Un cabinet semblable a peu pres au bureau d'un hotel moderne avait ete +menage la, dans lequel se tenait habituellement la petite Juana. + +Le Torero penetra dans ce retrait et, s'inclinant gracieusement devant +la jeune fille: + +--Senorita, dit-il, je sais que vous etes aussi bonne que jolie, c'est +pourquoi j'ose vous prier de veiller sur ma fiancee pendant quelques +instants. Voulez-vous me permettre de faire en sorte que nul ne +soupconne sa presence chez vous? + +Avec son plus gracieux sourire, Juana repondit: + +--Seigneur Cesar, vous pouvez aller tranquille. Je vais monter a +l'instant chercher votre fiancee, et, tant que durera votre absence, +je la garderai pres de moi, dans ce reduit ou nul ne penetre sans ma +permission. + +--Mille graces, senorita! Je n'attendais pas moins de votre bon coeur. +Vous voudrez bien aviser M. le chevalier de Pardaillan. a son reveil, +que j'ai du m'absenter pour une affaire qui ne souffre aucun retard. +J'espere etre de retour d'ici a une heure ou deux au plus. + +--Le sire de Pardaillan sera prevenu. + +Une fois dehors, le Torero se dirigea a grands pas vers la maison des +Cypres, ou il esperait trouver la princesse. A defaut, il pensait que +quelque serviteur le renseignerait et lui indiquerait ou il pourrait la +trouver ailleurs. + +Ce dimanche matin, on devait, comme tous les dimanches, griller quelques +heretiques. Comme le roi honorait de sa presence sa bonne ville de +Seville, l'Inquisition avait donne a cette sinistre ceremonie une +ampleur inaccoutumee, tant par le nombre des victimes--sept: autant de +condamnes qu'il y avait de jours dans la semaine--que par le faste du +ceremonial. + +Aussi, le Torero croisait-il une foule de gens endimanches qui, tous, se +hataient vers la place San Francisco, theatre ordinaire de toutes les +rejouissances publiques. Nous disons rejouissances, et c'est a dessein. +En effet, non seulement les autodafes constituaient a peu pres les +seules rejouissances offertes au peuple, mais encore on etait arrive a +le persuader qu'en assistant a ces sauvages hecatombes humaines, en se +rejouissant de la mort des malheureuses victimes, il travaillait a son +salut. + +Parmi la foule de gens presses d'aller occuper les meilleures places, +il s'en trouvait qui, reconnaissant don Cesar, le designaient a leurs +voisins en murmurant sur un mode admiratif: + +"El Torero! El Torero!" + +Quelques-uns le saluaient avec deference. Il rendait les saluts et les +sourires d'un air distrait et continuait hativement sa route. + +Enfin, il penetra dans la maison des Cypres, franchit le perron et se +trouva dans ce vestibule qu'il avait a peine regarde la nuit meme, alors +qu'il etait a la recherche de la Giralda et de Pardaillan. + +Comme il n'avait pas les preoccupations de la veille, il fut ebloui par +les splendeurs entassees dans cette piece. Mais il se garda bien de rien +laisser paraitre de ces impressions, car quatre grands escogriffes de +laquais, chamarres d'or sur toutes les coutures, se tenaient raides +comme des statues et le devisageaient d'un air a la fois respectueux et +arrogant. + +Toutefois, sans se laisser intimider par la valetaille, il commanda, +sur un ton qui n'admettait pas de resistance, au premier venu de ces +escogriffes, d'aller demander a sa maitresse si elle consentait a +recevoir don Cesar, gentilhomme castillan. + +Sans hesiter, le laquais repondit avec deference: + +--Sa Seigneurie l'illustre princesse Fausta, ma maitresse, n'est pas en +ce moment a sa maison de campagne. + +--Bon! pensa le Torero, cette illustre princesse s'appelle Fausta. C'est +toujours un renseignement. + +Et, tout haut: + +--J'ai besoin de voir la princesse Fausta pour une affaire du plus haut +interet et qui ne souffre aucun retard. Veuillez me dire ou je pourrai +la rencontrer. + +Le laquais reflechit une seconde et: + +--Si le seigneur don Cesar veut bien me suivre, j'aurai l'honneur de le +conduire aupres de M. l'Intendant qui pourra peut-etre le renseigner. + +Le Torero, a la suite du laquais, traversa une enfilade de pieces +meublees avec un luxe inoui, dont il n'avait jamais eu l'idee. Au +premier etage, il fut introduit dans une chambre confortablement +meublee. C'etait la chambre de M. l'Intendant a qui le laquais expliqua +ce que desirait le visiteur. + +M. l'Intendant etait un vieux bonhomme tout courbe, d'une politesse +obsequieuse. + +--Le laquais qui vous a conduit a moi, dit cet important personnage, me +dit que vous vous appelez don Cesar. Je pense que ceci n'est que votre +prenom... Excusez-moi, monsieur, avant de vous conduire pres de mon +illustre maitresse, j'ai besoin de savoir au moins votre nom... Vous +comprendrez cela, je l'espere. + +Tres froid, le jeune homme repondit: + +--Je m'appelle don Cesar, tout court. On m'appelle aussi le Torero. + +--Pardonnez-moi, monseigneur, je ne pouvais pas deviner... Je suis au +desespoir de ma maladresse; j'espere que monseigneur aura la bonte de +me la pardonner... La princesse est menacee dans ce pays, et je dois +veiller sur sa vie... Si monseigneur veut bien me suivre, j'aurai +l'insigne honneur de conduire monseigneur aupres de la princesse qui +attend la visite de monseigneur avec impatience, je puis le dire. + +Devant ce respect outre, sous cette avalanche de monseigneurs, le Torero +demeura muet de stupeur. Il jeta les yeux autour de lui pour voir si +ce discours ne s'adressait pas a un autre. Il se vit seul avec M. +l'Intendant. Et il dit doucement, comme s'il avait craint de l'exciter +en le contrariant: + +--Vous vous trompez, sans doute. Je vous l'ai dit: je m'appelle don +Cesar, tout court, et je n'ai aucun droit a ce titre de monseigneur que +vous me prodiguez si abondamment. + +Mais le vieil intendant secoua la tete et, se frottant les mains a s'en +ecorcher les paumes: + +--Du tout! du tout! dit-il. C'est le titre auquel vous avez droit... en +attendant mieux. + +Le Torero palit et, d'une voix etranglee par l'emotion: + +--En attendant mieux?... Que voulez-vous donc dire? + +--Rien que ce que j'ai dit, monseigneur. La princesse vous expliquera +elle-meme. + +--En ce cas, conduisez-moi aupres d'elle! + +--Tout de suite, monseigneur, tout de suite! Acquiesca l'intendant qui +se hata de prendre son chapeau, son manteau et se precipita a la suite +du Torero. + +Hors la maison, l'intendant preceda don Cesar et, trottinant a pas +rapides et menus, il le conduisit en ville, sur la place San Francisco, +deja encombree d'une foule bruyante, avide d'assister au spectacle +promis. + +Si le pave de la place etait envahi par une masse compacte de populaire, +les tribunes, les balcons, les fenetres qui entouraient la place +n'etaient pas moins garnis. Mais la, c'etait la foule elegante des +seigneurs et des nobles dames. + +Tous et toutes, nobles et manants, attendaient avec la meme impatience +sauvage. + +Au centre de la place se dressait le bucher, immense piedestal de +fascines et de bois sec sur lequel devaient prendre place sept +condamnes. + +Face au bucher, se dressait l'autel construit sur la place meme, pare +de riches dentelles, tendu de fine lingerie, d'une blancheur immaculee, +enguirlande, fleuri, illumine comme pour une grande fete: et c'etait en +effet jour de grande fete. + +Du haut de la grosse tour du couvent de San Francisco proche, sans +discontinuer, le glas tombait, lent, lugubre, sinistre, affolant. Il +annoncait que la fete etait commencee, c'est-a-dire que les condamnes, +les juges, les moines, les confreries, la cour, le roi, tout ce qui +constituait le cortege, sortaient de la cathedrale pour traverser +processionnellement les principales voies de la ville, toutes aussi +encombrees de curieux, avant d'aboutir a la place ou les victimes, du +haut de leur bucher, devaient assister a la celebration de la messe, +avant que les bourreaux ne missent le feu aux fascines. + +La haine, la fureur, l'impatience, la joie, une joie hideuse, tels +etaient les sentiments qui eclataient sur toutes les faces convulsees. +Pas un mot de pitie, pas une protestation. + +Derriere l'intendant de Fausta qui, au milieu de cette foule compacte, +se tracait un chemin avec une vigueur surprenante chez un bonhomme qui +paraissait aussi casse, le Torero parvint jusqu'au perron d'une des plus +somptueuses maisons en facade sur la place. + +Contrairement a toutes les autres habitations, cette maison n'avait pas +un seul spectateur a ses nombreuses fenetres, pas plus qu'a ses balcons. + +Guide par l'intendant, apres avoir traverse un certain nombre de pieces, +meublees et ornees avec plus de magnificence encore que les salles de la +maison des Cypres, don Cesar fut introduit dans un petit cabinet, desert +pour le moment. + +L'intendant le pria d'attendre la un instant, le temps d'aller aviser sa +maitresse. + +Dans le couloir ou il s'engagea, le vieil intendant tout casse redressa +soudain sa taille, et, d'un pas alerte et vif, il monta au premier etage +et penetra dans un salon, dont le balcon large et spacieux etalait sur +la place le ventre rebondi de sa balustrade en fer forge. + +Assise dans un large fauteuil de velours, dans un costume d'une grande +simplicite, blanc, depuis les pieds nonchalamment poses sur un coussin +de soie rouge merveilleusement brode jusqu'a la collerette tres simple, +sans un bijou, sans un ornement, Fausta attendait dans une pose +meditative. + +Le singulier intendant, qui venait de retrouver si soudainement la +vigueur d'un homme dans la force de l'age, s'inclina profondement devant +elle et attendit. + +--Eh bien, maitre Centurion? interrogea Fausta. + +Centurion, puisque c'etait lui qui, adroitement grime, venait de jouer +le role d'intendant. Centurion repondit respectueusement: + +--Eh bien, il est venu, madame. + +--Vous l'avez amene? + +--Il attend votre bon plaisir en bas. + +Fausta repeta le meme signe de tete et parut reflechir un moment. + +--Il ne vous a pas reconnu? fit-elle avec une certaine curiosite. + +--S'il m'avait reconnu, je n'aurais pas l'honneur de l'introduire aupres +de vous. + +Fausta eut un mince sourire. + +--Je sais qu'il ne vous affectionne pas precisement, dit-elle. + +--Dites qu'il me veut la malemort, madame, et vous serez dans le vrai. +Cela ne laisse pas que de m'inquieter beaucoup. Car enfin, si vos +projets aboutissent et qu'il continue a me detester, c'en est fait de la +situation que vous avez daigne me faire entrevoir. + +--Rassurez-vous, maitre. Continuez a me servir fidelement sans vous +inquieter du reste. Le moment venu, je ferai votre paix avec lui. Je +reponds que le roi oubliera les injures faites a l'amoureux sans nom et +sans fortune. Introduisez-le... + +Centurion s'inclina et sortit immediatement. + +Quelques instants plus tard, il introduisait le Torero aupres de Fausta +et, apres avoir referme la porte sur lui, il se retirait discretement. + +En voyant Fausta, don Cesar fut ebloui. Jamais beaute aussi accomplie +n'etait apparue a ses yeux ravis. Avec une grace juvenile, il s'inclina +profondement devant elle, autant pour dissimuler son trouble que par +respect. + +Fausta remarqua l'effet qu'elle produisait sur le jeune homme. Elle +esquissa un sourire. Cet effet, elle avait cherche a le produire, elle +l'esperait. Il se realisait au-dela de ses desirs. Elle avait lieu +d'etre satisfaite. + +D'un oeil exerce, elle etudiait le jeune prince qui attendait dans +une attitude pleine de dignite, ni trop humble ni trop fiere. Cette +attitude, pleine de tact, la male beaute du jeune homme, son elegance +sobre, dedaigneuse de toute recherche outree, le sourire un peu +melancolique, l'oeil droit, tres doux, la loyaute qui eclatait sur tous +ses traits, le front large qui denotait une intelligence remarquable, +enfin la force physique que revelaient des membres admirablement +proportionnes dans une taille moyenne, Fausta vit tout cela dans un coup +d'oeil, et, si l'impression qu'elle venait de produire etait tout a +son avantage, l'impression qu'il lui produisait, a elle, pour etre +prudemment dissimulee, ne fut pas moins favorable. + +De cet examen tres rapide, qu'il soutint avec une aisance remarquable, +sans paraitre le soupconner, le Torero se tira tout a son avantage. Chez +Fausta, la femme et l'artiste se declarerent egalement satisfaites. + +Tout le plan de Fausta dependait de la decision qu'allait prendre le +Torero. Cette decision elle-meme dependait de l'effet qu'elle produirait +sur lui. + +Qu'il se derobat, qu'il refusat de renoncer a son amour pour la Giralda, +et ses plans se trouvaient singulierement compromis. + +L'oeuvre n'etait pas irrealisable pourtant, du moins elle l'esperait. +Et, quant a sa difficulte meme, pour une nature combative comme la +sienne, c'etait un stimulant. + +Quant a la Giralda, qui pouvait etre sa pierre d'achoppement, on a deja +vu qu'elle avait pris une decision a son egard. C'etait tres simple, +la Giralda disparaitrait. Si puissant que fut l'amour du Torero, il ne +tiendrait pas devant l'irreparable, c'est-a-dire la mort de la +femme aimee. Il etait jeune, ce Torero, il se consolerait vite. Et, +d'ailleurs, pour activer sa guerison, elle avait une couronne a lui +donner. + +Fausta ne connaissait qu'un seul etre au monde capable de rester froid +devant d'aussi puissantes tentations: Pardaillan. + +Mais Pardaillan n'avait pas son pareil. + +Oui, l'oeuvre de seduction serait difficile, mais non pas impossible. + +Elle mit donc en oeuvre toutes les ressources de son esprit subtil, +elle fit appel a toute sa puissance de seduction, et, de cette voix +harmonieuse, enveloppante comme une caresse, elle demanda: + +--C'est bien vous, monsieur, qu'on appelle don Cesar? + +Le Torero s'inclina en signe d'assentiment. + +--Vous aussi qu'on appelle El Torero? + +--Moi-meme, madame. + +--Vous ne connaissez pas votre veritable nom. Vous ignorez tout de votre +naissance et de votre famille. Vous supposez etre venu au monde, voici +environ vingt-deux ans, a Madrid. C'est bien cela? + +--Tout a fait, madame. + +--Excusez-moi, monsieur, si j'ai insiste sur ces menus details. +Je tenais a eviter une erreur de personne, qui pourrait avoir des +consequences tres graves. Veuillez vous asseoir. + +De la main, elle designait un siege place pres de son fauteuil, et un +gracieux sourire ponctuait le geste. + +Le Torero obeit et elle admira la parfaite aisance de ses gestes, la +souplesse de ses attitudes, et, a part soi, elle murmura: + +"Oui, c'est bien du sang royal qui coule dans ses veines!...De cet +aventurier, eleve a la diable, je ferai un monarque superbe et +magnifique." + +A ce moment, des clameurs furieuses eclataient sur la place. Le cortege +des condamnes approchait du lieu du supplice, et la foule manifestait +ses sentiments par des hurlements feroces: + +"A mort!... Mort aux heretiques!..." + +Suivis de ces autres cris: + +"Le roi!... le roi!... Vive le roi!..." + +Au-dessus des clameurs et des vivats, les couvrant parfois completement, +le _Miserere_, entonne a pleine voix par des milliers de moines, de +penitents, de freres de cent confreries diverses, se faisait entendre, +encore lointain, se rapprochant insensiblement, lugubre et terrible en +meme temps. + +Et, dominant le tout, le glas continuait de laisser tomber, lente, +funebre, sinistre, sa note mugissante. + +Cependant, dominant la gene que lui causaient ces rumeurs, mettant tous +ses efforts a surmonter le trouble etrange que la beaute de Fausta avait +dechaine en lui et qu'il sentait augmenter, le Torero dit doucement: + +--Vous avez bien voulu temoigner quelque interet a une personne qui +m'est chere. Permettez-moi, madame, avant toute chose, de vous en +exprimer ma gratitude. + +Et il etait en effet tres emu, le pauvre amoureux de la Giralda. Jamais +creature humaine ne lui avait produit un effet comparable a celui que +lui produisait Fausta. + +Jamais personne ne lui en avait impose autant. + +Fausta lisait clairement dans son esprit, et elle se montrait +interieurement de plus en plus satisfaite. Allons, allons, la constance +en amour, chez l'homme, etait decidement une bien fragile chose. Cette +petite bohemienne, a qui elle avait fait l'honneur d'accorder quelque +importance, comptait decidement bien peu. La victoire lui paraissait +maintenant certaine, et, si une chose l'etonnait, c'etait d'en avoir +doute un instant. + +Mais l'allusion du Torero a la Giralda lui deplut. Elle mit quelque +froideur dans la maniere dont elle repondit: + +--Je ne me suis interessee qu'a vous, sans vous connaitre. Ce que j'ai +fait, je l'ai fait pour vous, uniquement pour vous. En consequence, vous +n'avez pas a me remercier pour des tiers qui n'existent pas pour moi. + +A son tour, le Torero fut choque du supreme dedain avec lequel elle +parlait de celle qu'il adorait. + +Des l'instant ou cette princesse Fausta paraissait vouloir s'attaquer a +l'objet de son amour, il retrouva une partie de son sang-froid, et ce +fut d'une voix plus ferme qu'il dit: + +--Cependant, ce tiers qui n'existe pas pour vous, madame, m'a assure que +vous aviez ete pleine de bonte et d'attentions a son egard. + +--Bontes, attentions--s'il y en a eu reellement--dit Fausta d'un ton +radouci et avec un sourire, je vous repete que tout cela s'adressait a +vous seul. + +--Pourquoi, madame? fit ingenument le Torero, puisque vous ne me +connaissiez pas. + +Fausta laissa tomber sur lui un regard profond, empreint d'une douceur +enveloppante: + +--Une nature chevaleresque comme celle que je devine en vous comprendra +aisement le mobile auquel j'ai obei. Si vous appreniez, monsieur, qu'on +premedite d'assassiner lachement une inoffensive creature, qui vous est +inconnue, que feriez-vous? + +--Par Dieu! madame, dit fougueusement le Torero, j'aviserais cette +creature d'avoir a se tenir sur ses gardes, et, au besoin, je lui +preterais l'appui de mon bras. + +--Eh bien, monsieur, c'est la tout le secret de l'interet que je vous ai +porte, sans vous connaitre. J'ai appris qu'on voulait vous assassiner et +j'ai cherche a vous sauver. La jeune fille dont vous parliez, il y a +un instant, devant etre, inconsciemment, je me hate de le dire, +l'instrument de votre mort, j'ai fait en sorte que vous ne puissiez +l'approcher. Quand j'ai cru le danger passe, je vous ai facilite de mon +mieux les voies, et je vous ai fait conduire jusqu'a elle. Tout cela, +monsieur, je l'ai fait par humanite, comme vous l'auriez fait, comme +aurait fait toute personne de coeur. Je ne pensais pas vous connaitre +jamais. Et, a vrai dire, je n'y tenais pas, sans quoi je vous eusse +attendu chez moi, cette nuit. Certaines actions perdent tout merite si +l'on parait rechercher un remerciement ou une louange. J'ignorais alors +bien des choses, vous concernant, que j'ai apprises depuis, et qui m'ont +fait desirer vivement vous connaitre. Aujourd'hui que je vous ai vu, +je me felicite du peu que j'ai fait pour vous et je vous prie de me +considerer comme une amie devouee, prete a tout entreprendre pour vous +sauver. + +Toute la fin de cette tirade avait ete debitee avec une emotion +communicative qui fit une impression profonde sur le Torero. +Profondement emu a son tour, il s'inclina gravement et, avec un accent +de gratitude tres sincere: + +--Vraiment, madame, vous me comblez, et je ne sais comment vous +remercier. Mais, franchement, ne vous inquietez-vous pas un peu a la +legere? Suis-je donc si menace? + +Tres gravement, avec un accent qui fit passer un frisson sur la nuque du +Torero, elle dit: + +--Plus que vous ne l'imaginez. Je ne dirai pas que vos jours sont +comptes; je vous dis: vous n'avez que quelques heures a vivre... si vous +vous complaisez dans cette insouciante confiance. + +Si brave qu'il fut, le Torero palit legerement. + +--Est-ce a ce point? fit-il. + +Toujours tres grave, elle fit oui de la tete et reprit: + +--Je n'ai qu'un regret: celui de vous avoir rapproche de cette jeune +fille. Si j'avais su ce que je sais maintenant, jamais, par mon fait du +moins, vous ne l'eussiez retrouvee. + +Un vague soupcon germa dans l'esprit du Torero. A son tour, il devint +froid, tout son calme soudain reconquis. + +--Pourquoi, madame? fit-il avec une imperceptible pointe d'ironie. + +--Parce que, dit Fausta, toujours grave et avec un accent de conviction +impressionnant, parce que cette jeune fille causera votre mort. + +Le Torero la fixa un instant. Elle soutint son regard avec un calme +imperturbable. + +Le commencement de soupcon imprecis qui l'avait effleure se fondit +instantanement sous le feu de ce regard. De nouveau, il fut repris par +ce trouble etrange qui l'avait agite et qu'il croyait avoir maitrise. + +--Mais, enfin, madame, fit-il en passant a un autre ordre d'idees, qui +est donc cet ennemi mortellement acharne apres moi? Le savez-vous? + +--Je le sais. + +--Son nom? + +--Son nom, je vous le dirai plus tard. Cependant, il est necessaire que +vous sachiez qui vous poursuit de sa haine, ne fut-ce que pour defendre +vos jours menaces. Je vous dirai donc que cet ennemi, c'est... + +Elle s'arreta, comme si elle eut hesite a porter un coup qu'elle +pressentait tres rude. + +--C'est?... + +--Votre pere! lacha brusquement Fausta. + +Et, sous ses dehors apitoyes, elle l'etudiait avec la froide et curieuse +attention du praticien se livrant a quelque experience. + +L'effet, du reste, fut foudroyant, depassant au-dela tout ce qu'elle +avait imagine. + +Le Torero se dressa d'un bond et, livide, il gronda d'une voix qui +n'avait plus rien d'humain: + +--Vous avez dit?... + +Tres ferme, elle repeta sur un ton energique: + +--Votre pere!... + +Le Torero la fixait avec des yeux qui n'avaient plus rien de vivant, des +yeux qui semblaient implorer grace. + +--Mon pere!... On m'avait dit pourtant... + +--Quoi donc? + +Et, de ses yeux, en apparence tres doux, elle le fouillait avec une +curiosite aigue. Savait-il? Ne savait-il pas? + +--On m'avait dit qu'il etait mort, voici vingt ans et plus... + +--Votre pere est vivant! dit-elle avec une energie croissante. + +--Mort sous les coups du bourreau, acheva le Torero. + +Elle haussa les epaules. + +--Histoire inventee a plaisir, dit-elle. Ne fallait-il pas eloigner de +vous tout soupcon de la verite! + +Et, en disant ces mots, elle le fouillait de plus en plus. Non! +decidement, il ne savait rien, car il reprit en se frappant le front: + +--C'est vrai! Niais que je suis! Comment n'ai-je pas songe a cela?... +Alors, c'est vrai? dit-il d'une voix implorante, il vit?... Mon pere +vit?... Mon pere!... + +Et il repetait doucement ce nom, comme s'il eut eprouve un soulagement +ineffable a le prononcer. + +Tout autre que Fausta eut ete attendri, eut eu pitie de lui. Mais Fausta +ne voyait que le but a atteindre. + +Froidement, implacable sous ses airs doucereux, elle reprit: + +--Votre pere est vivant, bien vivant... malheureusement pour vous. C'est +lui qui vous poursuit de sa haine implacable, lui qui a jure votre +mort... et qui vous tuera, n'en doutez pas, si vous ne vous defendez +energiquement. + +Ces mots rappelerent le jeune homme au sens de la realite, momentanement +oubliee. Mais, que son pere voulut sa mort, cela lui paraissait +impossible, contre nature. Instinctivement, il cherchait dans son esprit +une excuse a cette monstruosite. Et, tout a coup, il se mit a rire +franchement et s'ecria joyeusement: + +--J'y suis!... Mordieu! madame, l'horrible peur que vous m'avez faite! +Est-ce qu'un pere peut chercher a meurtrir son enfant, la chair de sa +chair? Eh! non, c'est impossible! Mon pere ignore qui je suis. Dites-moi +son nom, madame, j'irai le trouver, et je vous jure Dieu que nous nous +entendrons. + +Lentement, comme pour bien faire penetrer en son esprit chaque parole, +elle dit: + +--Votre pere sait qui vous etes... C'est pour cela qu'il veut vous +supprimer. + +Le Torero recula de deux pas et porta sa main crispee a sa poitrine, +comme s'il eut voulu s'arracher le coeur. + +--Impossible! begaya-t-il. + +--Cela est! dit Fausta rudement. + +--Que maudite soit l'heure presente! tonna le Torero. Pour que mon pere +veuille ma mort, il faut donc que je sois quelque batard... Il faut donc +que ma mere... + +--Arretez! gronda Fausta en se redressant, fremissante. Vous +blasphemez!... Sachez, malheureux, que votre mere fut toujours epouse +chaste et irreprochable! Votre mere, que vous alliez maudire dans un +moment d'egarement que je comprends, votre mere est morte martyre... et +son bourreau, son assassin, pourrais-je dire, fut precisement celui qui +vous repoussa, qui vous veut la malemort aujourd'hui qu'il vous sait +vivant, apres vous avoir cru mort durant de longues annees. L'assassin +de votre mere, c'est celui qui vous veut assassiner aussi: c'est votre +pere! + +--Horreur! Mais si je ne suis pas un batard... + +--Vous etes un enfant legitime, interrompit Fausta avec force. Je vous +en fournirai les preuves... quand l'heure sera venue. + +Et, tranquillement, elle reprit place dans son fauteuil. + +Lui, cependant, a moitie fou de douleur et de honte, clamait +douloureusement: + +--S'il en est ainsi, c'est donc que mon pere est un monstre sanguinaire, +un fou furieux! + +--Vous l'avez dit, fit froidement Fausta. + +--Et ma mere?... ma pauvre mere? sanglota le Torero. + +--Votre mere fut une sainte. + +--Ma mere! repeta le Torero, avec une douceur infinie. + +--On venge les morts, avant de les pleurer! insinua insidieusement +Fausta. + +Le Torero se redressa, etincelant, et, d'une voix furieuse: + +--Vengeance! oh! oui! vengeance! Mais devrai-je donc frapper mon pere +pour venger ma mere?... C'est impossible! + +Fausta eut un sourire sinistre qu'il ne vit pas. Elle etait patiente, +Fausta; c'etait ce qui la faisait si forte et si redoutable. Elle +n'insista pas. Elle venait de semer la graine de mort, il fallait la +laisser germer. + +--Avant de venger votre mere, il faut vous defendre vous-meme. N'oubliez +pas que vous etes menace. + +--Mon pere est donc un bien puissant personnage? + +--Puissant au-dessus de tout. + +Dans l'etat d'esprit ou il se trouvait, le Torero n'attacha qu'une +mediocre importance a ces paroles. + +--Madame, dit-il en regardant Fausta en face, j'ignore a quel mobile +vous obeissez en me disant les choses terribles que vous venez de me +devoiler. + +--Je vous l'ai dit, monsieur, j'ai obei d'abord a un simple sentiment +d'humanite. Depuis que je vous ai vu, je n'ai pas de raison de vous +cacher que vous m'avez ete sympathique. C'est a cette sympathie, +desinteressee, croyez-le, que vous devez le vif interet que je vous +porte et que vous meritez. + +--Je ne doute pas de la purete de vos intentions, a Dieu ne plaise! +madame. Mais, ce que vous venez de me reveler est si extraordinaire, si +incroyable que... + +--Je vous comprends, monsieur, et je vous approuve, dit vivement Fausta. +Je n'ai rien avance que je ne sois en etat de prouver d'irrefutable +maniere. + +--Et vous me fournirez ces preuves? Vous me nommerez mon... pere? + +--Oui! + +--Quand, madame? + +--Je ne puis dire encore... Dans un instant peut-etre. Peut-etre dans +quelques jours seulement... + +--Bien, madame, je prends acte de votre promesse, et, quoi qu'il +advienne, soyez assuree de ma reconnaissance, ma vie vous appartient... + +--Il s'agit d'abord de la preserver, votre vie! + +--C'est ce que je m'efforcerai de faire, madame. Et tenez pour certain +qu'on ne me reduira pas aisement, si puissant qu'on soit. + +--Je le crois aussi, dit Fausta d'un air entendu. + +--Mais, reprit le Torero, pour me defendre, il est certaines choses que +j'ai besoin de savoir ou de comprendre. Me permettez-vous de vous poser +quelques questions? + +--Faites, monsieur, et, si je le puis, j'y repondrai en toute sincerite. + +--Eh bien, donc, madame... comment, en quoi la Giralda pourrait-elle +etre la cause de ma mort? + +A ce moment, les clameurs, les hurlements, les chants sacres, eclaterent +avec plus de force sur la place. Evidemment, le cortege venait de +deboucher sur le lieu du supplice et la foule manifestait ses sentiments +par les memes vivats et les memes cris de mort. + +Sans repondre a la question du Torero, Fausta se leva et s'approcha de +son pas majestueux, du balcon. Elle jeta un coup d'oeil sur la place et +vit qu'elle ne s'etait pas trompee. Elle se retourna vers le Torero, qui +la regardait faire non sans surprise, et, tres calme: + +--Approchez, monsieur, venez voir, dit-elle. + +De plus en plus etonne, don Cesar secoua la tete, et, doucement: + +--Excusez-moi, madame, dit-il, j'ai horreur de ces sortes de spectacles. +Ils me revoltent. + +--Croyez-vous donc, monsieur, dit paisiblement Fausta, qu'ils ne me +repugnent pas, a moi? + +Le Torero comprit qu'elle devait avoir un interet puissant a le +faire assister a cette scene. Malgre sa repugnance, il se leva et la +rejoignit. + +Le cortege funebre faisait lentement le tour de la place. + +En tete, caracolait une compagnie de "carabins", l'arquebuse posee sur +la cuisse. Derriere les cavaliers venait une deuxieme compagnie de gens +d'armes, a pied. Cavaliers et fantassins etaient charges de refouler le +populaire et de frayer un passage a la procession. + +Derriere les soldats venait une longue theorie de penitents noirs, la +cagoule rabattue, un cierge a la main. + +En tete des penitents, un colosse, la tete couverte de la cagoule, comme +tous les autres, portait peniblement une immense croix de metal. + +Tous ces penitents tonitruaient lamentablement le _De Profundis_. + +Apres cette interminable theorie de penitents, venaient les gardes de +l'Inquisition: gardes a cheval, gardes a pied, et, immediatement apres, +le tribunal de l'Inquisition, grand inquisiteur en tete. + +Derriere le tribunal, sous un dais rutilant, un eveque, en habits +sacerdotaux, portant a bras tendus le saint sacrement, et, derriere, les +sept condamnes, en chemise, pieds nus, la tete decouverte, un cierge +enorme a la main. + +Derriere la foule des pretres et des moines, une triple rangee +d'arquebusiers, a pied, et seul, la tete decouverte, sombre, trainant la +jambe, sinistre dans son somptueux costume noir, le roi, Philippe II. + +A sa droite, un pas en arriere, son fils: l'infant Philippe, heritier +du trone. Et puis la foule des courtisans, seigneurs, grandes dames, +dignitaires, toua en habits de ceremonie. + +Voila ce que vit le Torero. + +Le cortege s'arreta devant l'autel de la place. + +Un juge lut a haute voix la sentence de mort aux condamnes. + +Un pretre s'approcha de chaque condamne et lui donna un coup sur la +poitrine, ce qui voulait dire qu'il etait expulse de la communaute des +vivants. + +Ceci, au milieu des cris, des menaces, des injures de la foule en +delire. + +Alors, l'eveque monta a l'autel. En meme temps, les condamnes etaient +hisses sur le bucher, attaches au poteau. Et la messe commenca. + +Lorsque l'eveque prononca les dernieres paroles de l'evangile, la fumee +commenca de s'elever en tourbillonnant, et, en meme temps que la fumee, +les hurlements eclaterent: + +"Mort aux heretiques! Mort aux heretiques!" + +Alors, du haut du bucher, une voix protesta. + +C'etait un jeune homme de vingt-cinq ans environ, beau, noble, riche, +ayant occupe une charge importante a la cour. Le Torero, qui le +connaissait de vue, le reconnut aussitot. + +Et le condamne clamait: + +--Je ne suis pas un heretique! Je crois en Dieu! Que mon sang retombe +sur ceux qui m'ont condamne! J'en appelle a... + +On ne put en entendre davantage. Des milliers de moines hurlerent +furieusement le _Miserere_ et couvrirent sa voix. + +En meme temps, les flammes commencerent a s'elever, vinrent doucement +lecher les pieds nus des condamnes, comme pour gouter a la proie qui +leur etait offerte. Et, l'ayant trouvee a leur gout, elle s'eleverent +davantage encore, enlacerent les victimes, les etreignirent, les +happerent. + +--Horrible! horrible! murmura le Torero en portant sa main devant ses +yeux. Quel crime a donc commis ce malheureux? + +--Il a commis le crime que tu reves de commettre!... le crime pour +lequel tu seras condamne comme lui, execute comme lui... si je n'arrive +a te persuader. + +--Quel crime? repeta machinalement le Torero. + +--Il a entretenu des relations avec une heretique qu'il a epousee. + +--Oh! je comprends!... la Giralda! la bohemienne!... + +Mais la Giralda est catholique! + +--Elle est bohemienne, dit rudement Fausta, elle est heretique... + +--Elle a ete baptisee, se debattit le Torero. + +--Qu'elle montre son acte de bapteme... elle ne le pourra. Et, le +put-elle, elle a vecu en heretique, cela suffit, te dis-je, et, toi qui +reves d'unir ton sort au sien, tu seras traite comme celui-ci. + +--Quel est donc l'infame qui impose de telles lois? + +--Ton pere. + +--Mon pere! encore! Mais qui est donc ce tigre altere de sang que la +nature maudite me donna pour pere? + +Comme il disait ces mots, il se fit un grand tapage au balcon d'un des +somptueux palais bordant la place. Ce balcon, comme celui de +Fausta, etait reste, jusque-la, inoccupe. Et voila que les larges +portes-fenetres, donnant acces au balcon, venaient de s'ouvrir toutes +grandes, et une foule de seigneurs, de noble dames, de pretres et de +moines se montraient par les baies. + +Un fauteuil unique fut traine sur le balcon et un personnage, devant qui +tous les autres s'effacaient, parut sur le balcon, s'assit paisiblement, +tandis que tous les assistants, restes a l'interieur, se groupaient +derriere le fauteuil. Et le personnage, le menton dans la paume de la +main, le coude sur le bras du fauteuil, laissa errer distraitement sur +le bucher embrase et sur la foule hurlante un regard froid et acere. + +En reponse au cri de revolte et de fureur du Torero, Fausta s'approcha +de lui jusqu'a le toucher, et, la face etincelante, le dominant du +regard, imperieuse et fatale, elle lui jeta en plein visage, d'une voix +tonnante: + +--Ton pere!... Tu veux savoir qui est ton pere?... + +Le Torero eut l'intuition rapide d'une revelation formidable, et, +affole, il begaya: + +--Oh!... Qu'allez-vous m'apprendre? + +Fausta se pencha davantage encore sur lui, le saisit au poignet et +repeta: + +--Tu veux connaitre ton pere?... Eh bien, regarde!... le voici!... + +Et son index tendu designait le personnage qui, froidement, d'un air +ennuye, regardait se consumer les corps des sept supplicies. + +Le Torero fit deux pas en arriere, et, les yeux hagards, cria d'une voix +ou il y avait plus de douleur certes que d'horreur: + +--Le roi!... + + + +III + +LE FILS DU ROI + +Un long moment, Fausta considera silencieusement, avec une sombre +satisfaction, le jeune homme qui paraissait accable de douleur. + +Elle avait mene toute cette partie de son entretien avec une habilete +infernale. + +Serieusement documentee, elle savait que le roi Philippe, qui +n'inspirait que la terreur a la majorite de ses sujets, etait abhorre +par une minorite composee d'une elite dans laquelle tous les elements de +la societe fraternisaient, momentanement unis dans la haine et l'horreur +que leur inspirait le sombre despote. + +Grands seigneurs aux idees liberales, artistes, savants, soldats, +bourgeois, aventuriers, gens du peuple, on trouvait de tout dans cette +minorite. Le mecontentement etait assez general, assez profond pour +qu'un mouvement occulte fut tente par quelques-uns, ambitieux ou +illumines, dont le desinteressement ne pouvait etre suspecte. Nous avons +vu Fausta presider et diriger a son gre une reunion de ces revoltes. +Qu'un mouvement serieux vint a se dessiner, et une foule d'inconnus ou +d'hesitants se joindraient a ceux qui auraient donne le branle. + +Fausta savait tout cela. + +Elle savait encore que le Torero etait au nombre de ceux pour qui le +nom du roi etait synonyme de meurtre, de fureur sanglante, et a qui il +n'inspirait que haine et horreur. De plus, chez le Torero, la haine du +tyran se doublait d'une haine personnelle pour celui qu'il accusait +d'avoir assassine son pere. + +La haine du Torero pour le roi Philippe existait de longue date, +farouche et tenace, et Fausta le savait. Si le Torero ne s'etait pas +affilie a ceux qui cherchaient, dans l'ombre, a frapper, ou tout au +moins a renverser le despote, ce n'etait pas par prudence ou par +dedain. Sa haine etait personnelle, et il etait resolu a l'assouvir +personnellement. + +Tels etaient les sentiments de don Cesar a l'egard du roi Philippe au +moment ou Fausta s'etait dressee devant lui pour lui crier: "C'est ton +pere!" + +On comprend que le coup avait pu l'accabler. + +Ce n'est pas tout: depuis qu'il avait l'age de raisonner, don Cesar, +trompe par des recits--probablement interesses--ou la fiction cotoyait +dangereusement la verite, don Cesar s'etait complu a dresser, dans son +coeur, un autel a la veneration paternelle. Ce pere, qu'il n'avait +jamais connu, il le voyait grand, noble, genereux, il le parait des +qualites les plus sublimes, il lui apparaissait tel qu'un dieu. + +Ceci, c'etait le plus affreux. Tellement affreux que cela ne lui +paraissait pas croyable. + +Il se disait: + +"J'ai mal entendu... je suis fou. Le roi n'est pas mon pere... il ne +peut pas etre mon pere puisque... je sens que je le hais toujours!... +Non, non, mon pere est mort!..." + +Mais Fausta avait ete trop energiquement affirmative. Il n'y avait pas +a douter: c'etait bien cela, le roi etait bien son pere. Alors, il se +raccrochait desesperement a son ideal renverse, il cherchait des excuses +a cet homme qu'on lui designait pour son pere. Il se disait que, sans +doute, il l'avait mal juge, et il fouillait furieusement les actes +connus du roi pour y decouvrir quelque chose, susceptible de le grandir +a ses yeux. + +Et, desespere, s'accablant d'injures et d'anathemes, il constatait qu'il +ne trouvait rien. Et, dans une revolte de tout son etre, il se disait: + +"C'est mon pere, pourtant! C'est mon pere! Est-il possible qu'un fils +haisse son pere? N'est-ce pas plutot moi qui suis un monstre denature?" + +Alors, sa pensee bifurqua: il pensa a sa mere. + +On ne lui en avait parle que fort peu. Pour cette raison, ou pour toute +autre que nous ignorons, sa mere n'avait jamais occupe dans son coeur +la place qu'y avait eue son pere. Pourquoi? Qui peut savoir? Certes, il +avait pense a elle souvent, chaque jour. Mais la premiere place avait +toujours ete pour son pere. Et voici que, par un de ces revirements +qu'il ne cherchait pas a s'expliquer, tout d'un coup, la mere detronait +le pere et prenait sa place. + +Et ceci, c'etait le chef-d'oeuvre de Fausta, qui avait savamment souffle +la haine dans son coeur, la haine contre son pere, et qui, soudain, pour +excuser cette haine monstrueuse, pour la justifier, pour la rendre plus +profonde, plus tenace, pour la sanctifier, en quelque sorte, avait fait +intervenir sa mere. + +Maintenant, le Torero, ballotte, dechire entre ces sentiments divers, +n'etait plus qu'une loque humaine dont elle pourrait disposer a sa +guise. + +Le plus fort etait fait, le reste ne serait qu'un jeu. Le Torero, le +fils du roi, etait a elle, elle n'avait qu'a tendre la main pour le +prendre. Elle serait reine, imperatrice, elle dominerait le monde par +lui--car il ne serait jamais qu'un instrument entre ses mains. + +Et, en attendant, il fallait le lacher sur celui qu'elle lui avait +dit etre son pere. Il fallait lui faire admettre l'idee d'un meurtre, +regicide double de parricide, en le parant des apparences d'une legitime +defense. + +Et, comme le jeune prince demeurait toujours muet, les yeux exorbites +obstinement fixes sur le roi, doucement, de ses propres mains, Fausta +poussa les battants de la fenetre, laissa retomber les lourds rideaux, +derobant a ses yeux une vue qui lui etait si penible. + +En effet, des qu'il ne vit plus le roi, don Cesar poussa un long soupir +de soulagement et parut sortir d'un reve angoissant comme un cauchemar. + +Fausta, voyant qu'il s'etait ressaisi et qu'il etait maintenant a meme +de continuer l'entretien, dit doucement d'une voix grave ou percait une +sourde emotion: + +--Excusez-moi, monseigneur, de vous avoir si brutalement devoile la +verite. Les circonstances ont ete plus fortes que ma volonte et m'ont +emportee malgre moi. + +Le Torero fut secoue d'un frisson qui le parcourut de la nuque aux +talons. Ce titre de "monseigneur" avait pris dans la bouche de Fausta +une ampleur insoupconnee. + +En meme temps, chose curieuse, ce titre lui causa une impression penible +qu'il traduisit en repetant avec amertume et en secouant la tete: + +--Monseigneur!... + +--C'est le titre qui vous revient de droit, dit gravement Fausta, en +attendant mieux. + +Que signifiait ce: en attendant mieux? L'intendant de la princesse +avait, presque textuellement, prononce les memes paroles. Que lui +voulait-on, decidement? Il resolut de le savoir au plus tot, et, comme +Fausta lui indiquait son siege en disant: "Daignez vous asseoir", le +Torero s'assit, bien resolu a tirer au clair tout ce qui lui paraissait +obscur dans l'extraordinaire aventure qui lui arrivait. + +--Ainsi, madame, dit-il d'une voix tres calme en apparence, vous +pretendez que je suis fils legitime du roi Philippe? + +Fausta le fouilla d'un regard penetrant, et ne put s'empecher de rendre +interieurement hommage a la force d'ame de ce jeune homme. + +"Decidement, songea-t-elle, ce petit aventurier n'est pas le premier +venu. Il a une dose d'orgueil vraiment royale. Tout autre a sa place, +eut accepte la revelation que je lui ai faite en exultant. Celui-ci +reste froid. Il ne se laisse pas eblouir, il discute, et, je crois. Dieu +me pardonne! que son plus cher desir serait d'acquerir la preuve que je +me suis trompee. Serait-il denue d'ambition a ce point? Apres avoir eu +le malheur de me heurter a un Pardaillan, aurai-je cet autre malheur +d'avoir mis la main sur un de ces desabuses, un de ces fous pour qui +fortune, naissance, puissance, couronne meme, ne sont que des mots vides +de sens?" + +En songeant ainsi, elle levait vers le ciel un regard charge +d'imprecations et de menaces, comme si elle eut somme Dieu de lui venir +en aide. + +Et, a la question du Torero, qui ne la suspectait pas personnellement, +elle repondit du tac au tac: + +--Des documents, d'une authenticite indiscutable, que je possede, des +temoins, dignes de foi, pretendent que vous etes fils legitime du +roi Philippe. Et c'est pourquoi je le dis. Mais je ne pretends rien, +personnellement, croyez-le bien. Au surplus, je vous l'ai dit, un jour +tres prochain, je mettrai toutes ces preuves sous vos yeux. + +Tres doucement, le Torero dit: + +--A Dieu ne plaise, madame, que je doute de vos paroles, ni que je +suspecte vos intentions! + +Et, avec un sourire amer: + +--Je n'ai pas recu l'education reservee aux fils de roi... futurs rois +eux-memes. Tout infant que je suis--vous l'assurez--je n'ai pas ete +eleve sur les marches du trone. J'ai vecu dans les ganaderias, madame, +au milieu des fauves que j'eleve pour le plus grand plaisir des princes, +mes freres. C'est mon metier, madame, a moi, un metier dont je vis, +n'ayant ni douaire, ni titres, ni dotations. Je suis un gardeur de +taureaux, madame. Excusez-moi donc si je parle le langage brutal d'un +gardien de fauves, au lieu du langage fleuri de cour auquel vous etes +accoutumee sans doute, vous, princesse souveraine. + +Fausta approuva gravement de la tete. + +Le Torero, s'etant excuse a sa maniere, reprit aussitot: + +--Ma mere, madame, comment s'appelait-elle? + +--Vous etes prince legitime, dit Fausta. Votre mere s'appelait Elisabeth +de France, epouse legitime de Philippe, roi, reine d'Espagne, par +consequent. + +Le Torero passa la main sur son front moite. + +--Mais enfin, madame, dit-il d'une voix tremblante, puisque je suis fils +legitime, pourquoi cet abandon? Pourquoi cette haine acharnee d'un pere +contre son enfant? Pourquoi cette haine contre l'epouse legitime, haine +qui est allee jusqu'a l'assassinat?... Car, vous m'avez bien dit, +n'est-ce pas, que ma mere etait morte des mauvais traitements que lui +infligeait son epoux? + +--Je l'ai dit et je le prouverai. + +--Ma mere etait donc coupable? + +--Votre mere, je l'ai dit et je le repete, et je le prouverai, la reine, +votre mere, votre auguste mere, etait une sainte. + +Evidemment, elle exagerait considerablement. Elisabeth de Valois, fille +de Catherine de Medicis, faconnee au metier de reine par sa redoutable +mere, pouvait avoir ete tout ce qu'il lui aurait plu d'etre, hormis une +sainte. + +Mais c'est au fils que parlait Fausta, et elle comptait sur sa piete +filiale, d'autant plus ardente et aveugle qu'il n'avait jamais connu +sa mere, pour lui faire accepter toutes les exagerations qu'il lui +conviendrait d'imaginer. + +Fausta avait besoin d'exasperer autant qu'il serait en son pouvoir le +sentiment filial en faveur de la mere. + +Plus celle-ci apparaitrait grande, noble, irreprochable aux yeux du +fils, et plus, forcement, sa fureur contre l'epoux, bourreau de sa mere, +se dechainerait violente, irresistible. + +Le Torero accueillit l'affirmation de Fausta avec une joie manifeste. Il +eut un long soupir de soulagement et demanda: + +--Puisque ma mere etait irreprochable, pourquoi cet acharnement, +pourquoi ce long martyre dont vous avez parle? Le roi serait-il +reellement le monstre altere de sang que d'aucuns pretendent qu'il est? + +Il oubliait que lui-meme l'avait toujours considere comme tel. +Maintenant qu'il savait qu'il etait son pere, il cherchait +instinctivement a le rehabiliter a ses propres yeux. + +Ceci ne pouvait faire l'affaire de Fausta. Implacable, elle repondit: + +--Le roi, malheureusement, n'a jamais eu, pour personne, un sentiment de +tendresse. Le roi, c'est l'orgueil, c'est l'egoisme, c'est la secheresse +de coeur, c'est la cruaute en personne. Malheur a qui lui resiste ou lui +deplait. Cependant, en ce qui concerne la reine, il avait un semblant +d'excuse. + +--Ah! fit vivement le Torero. Peut-etre fut-elle legere, inconsequente, +oh! innocemment, sans le vouloir? + +--Non, la reine n'eut rien a se reprocher. Si j'ai parle d'un semblant +d'excuse, c'est qu'il s'agit d'une aberration commune a bien des hommes: +la jalousie. + +--Jaloux!... Sans motif? + +--Sans motif, dit Fausta avec force. Et qui pis est, sans amour. + +--Comment peut-on etre jaloux de qui l'on n'aime pas? + +Fausta sourit. + +--Le roi n'est pas fait comme le commun des mortels, dit-elle. + +--Se peut-il que la jalousie, sans amour, aille jusqu'au crime? Ce que +vous appelez jalousie, d'autres pourraient, plus justement peut-etre, +l'appeler ferocite. + +Fausta sourit encore d'un sourire enigmatique qui ne disait ni oui ni +non. + +--C'est toute une histoire mysterieuse et lamentable qu'il me faut vous +conter, dit-elle, apres un leger silence. Vous en avez entendu parler +vaguement, sans doute. Nul ne sait la verite exacte, et nul, s'il +savait, n'oserait parler. Il s'agit du premier fils du roi, votre frere, +de celui qui serait l'heritier du trone a votre place, s'il n'etait pas +mort a la fleur de l'age. + +--L'infant Carlos! s'exclama le Torero. + +--Lui-meme, dit Fausta. Ecoutez donc. + +Alors, cette terrible histoire de son vrai pere, Fausta se mit a la lui +raconter, en l'arrangeant a sa maniere, en brouillant la verite avec le +mensonge, de telle sorte qu'il eut fallu la connaitre a fond pour s'y +reconnaitre. + +Elle la raconta avec une minutie de details, avec des precisions qui +ne pouvaient ne pas frapper vivement l'esprit de celui a qui elle +s'adressait, et ceci d'autant plus que certains de ces details +correspondaient a certains souvenirs d'enfance du Torero, expliquaient +lumineusement certains faits qui lui avaient paru jusque-la +incomprehensibles, corroboraient certaines paroles surprises par lui. + +Et, toujours, tout au long de cette histoire, elle faisait ressortir +avec un relief saisissant le role odieux du roi, du pere, de l'epoux, +cela sans insister, en ayant l'air de l'excuser et de le defendre. En +meme temps, la figure de la reine se detachait, douce, victime resignee +jusqu'a la mort d'un implacable bourreau. + +Quand le recit fut termine, il etait convaincu de la legitimite de +sa naissance, il etait convaincu de l'innocence de sa mere, il etait +convaincu de son long martyre. En meme temps, il sentait gronder en +lui une haine furieuse contre le bourreau qui, apres avoir assassine +lentement la mere, voulait a tout prix supprimer l'enfant devenu un +homme. Et il se sentait anime d'un desir ardent de vengeance. + +Quand elle eut donc termine son recit, Fausta vit le jeune homme dans +l'etat d'exasperation ou elle le voulait; elle attaqua resolument, selon +sa coutume: + +--Vous m'avez demande, monseigneur, pourquoi je m'etais interessee a +vous sans vous connaitre. Et je vous ai dit que j'avais repondu a un +sentiment d'humanite fort comprehensible. J'ai ajoute que, depuis que +je vous avais vu, ce sentiment avait fait place a une sympathie qui +s'accroit de plus en plus, au fur et a mesure que je vous penetre +davantage. Chez moi, mon prince, la sympathie n'est jamais inactive. Je +vous ai offert mon amitie, je vous l'offre encore. + +--Madame, vous me voyez confus et emu a tel point que je ne trouve pas +de paroles pour vous exprimer ma gratitude. + +--Attendez, prince, avant d'accepter ou de refuser... + +--Madame, interrompit vivement le Torero, qui s'exaltait sans s'en +apercevoir, comment pouvez-vous me croire assez insense, assez ingrat, +pour refuser l'offre genereuse d'une amitie qui me serait precieuse +au-dessus de tout? + +Elle secoua la tete avec un sourire empreint d'une douce melancolie. + +--Defions-nous des mouvements spontanes, prince. + +Et, avec une emotion intense qui fit frissonner delicieusement le jeune +homme enivre: + +--S'il nous etait permis de suivre les impulsions de notre coeur, si je +pouvais, moi qui vous parle, accomplir sans desemparer ce que le mien me +dicte tout bas, vous seriez, prince, un des monarques les plus puissants +de la terre, car je devine en vous les qualites rares qui font les +grands rois. + +Tres emu par ces paroles prononcees avec un accent de conviction +ardente, plus emu encore par ce qu'elles laissaient deviner de +sous-entendu flatteur, le Torero s'ecria: + +--Dirigez-moi, madame. Parlez, ordonnez, je m'abandonne entierement a +vous. + +L'oeil de Fausta eut une fugitive lueur. Elle eut un geste comme +pour signifier qu'elle acceptait de le diriger et qu'il pouvait s'en +rapporter a elle. Et, tres calme, tres douee: + +--Avant de dire oui ou non, je dois etablir en quelques mots nos +positions respectives. Je dois vous dire qui je suis, ce que je peux, et +ce que vaut cette amitie que je vous offre. Je dois aussi vous rappeler +ce que vous etes, j'entends au regard de tous ceux qui vous connaissent, +ce que vous pouvez faire, et ou vous allez. + +--Je vous ecoute, madame, fit avec deference le Torero. Il me semble +que la vie me paraitrait terne, insupportable, si vous ne deviez plus +l'eclairer de votre radieuse presence. + +Ceci etait dit avec cette galanterie outree particuliere a l'epoque +en general, et plus specialement au temperament, extreme en tout, de +l'Espagnol. Neanmoins, Fausta crut demeler un accent de sincerite +indeniable dans la maniere dont furent prononcees ces paroles. + +Elle reprit avec force: + +--Vous etes pauvre, sans nom, isole, incapable d'entreprendre quoi que +ce soit de grand, malgre votre popularite, parce que votre obscurite +et surtout votre naissance douteuse viendraient se briser contre des +prejuges de caste, plus puissants dans ce pays que partout ailleurs. Si +vous avez du genie, vous etes condamne quand meme a vegeter, obscur +et inconnu: votre naissance vous interdit d'aspirer aux honneurs, aux +emplois publics. Ce que je vous dis la est-il vrai? + +--Tres vrai, madame. Mais je ne desire ni la gloire ni les honneurs. Mon +obscurite ne me pese pas, et, quant a la pauvrete, elle m'est legere. Au +reste, vous savez peut-etre que, si je voulais accepter tous les +dons que les nobles amateurs de corridas jettent dans l'arene a mon +intention, je pourrais etre riche. + +--Je sais, dit gravement Fausta. On dit de vous: brave comme le Torero. +On dit aussi: genereux comme le Torero. Cependant, maintenant que +vous savez que vous etes issu de sang royal, vous ne pouvez continuer +l'humble et obscure existence qui fut la votre jusqu'a ce jour. + +--Pourquoi, madame? fit naivement le Torero. Cette existence a son +charme, et je ne vois pas pourquoi je la changerais. + +Fausta eut un imperceptible froncement de sourcils. Ces paroles +denotaient un manque d'ambition qui contrariait ses projets. + +--Vous oubliez, dit-elle simplement, qu'il ne vous est pas permis de +vivre, meme obscur, pauvre, ignore, denue de biens et d'ambition. Vous +oubliez que demain, quand vous paraitrez dans l'arene, vous serez +miserablement assassine, et que rien, rien ne pourra vous sauver... si +je vous abandonne. + +Le Torero eut un sourire de defi. + +--Je vous entends, traduisit Fausta, vous voulez dire que vous ne vous +laisserez pas egorger comme mouton a l'abattoir. + +--C'est bien cela, madame. + +--Vous oubliez encore que celui qui veut votre mort detient la puissance +supreme, vous oubliez que, celui-la, c'est le roi. Pensez-vous qu'il +s'arretera a des demi-mesures et se contentera de lacher sur vous +quelques miserables coupe-jarrets? Vous souriez encore et je vous +comprends. Vous vous dites que vous trouverez quelques hardis compagnons +qui n'hesiteront pas a tirer l'epee pour votre defense. Insense que vous +etes! Sachez donc, puisqu'il faut tout vous dire, que demain une armee +sera sur pied a votre intention. Demain des milliers d'hommes d'armes, +avec arquebuses et canons, tiendront la ville sous la menace. On espere, +on compte qu'un incident surgira qui permettra de charger la canaille. +Vous serez frappe le premier et votre mort paraitra accidentelle, Je +vous dis que vous etes condamne irremediablement. + +Ces paroles, prononcees avec une violence croissante, firent impression +sur le Torero. Neanmoins il ne se rendit pas sur-le-champ. + +--Pour quel crime me condamnerait-on? fit-il. + +Fausta etendit la main vers le balcon, et designant le bucher que les +lourds rideaux derobaient a leur vue: + +--Le meme crime de ce malheureux que vous avez entendu clamer son +innocence. + +Si brave que fut le Torero, il sentit la terreur se glisser +sournoisement en lui et c'etait ce que voulait Fausta. + +--Eh bien, soit, fit-il apres une legere hesitation, je fuirai. Je +quitterai l'Espagne. + +Fausta sourit. + +--Essayez de franchir une des portes de la ville, dit-elle. + +--J'ai des amis, je puis m'assurer les services de quelques braves +resolus a tout, pourvu qu'on y mette le prix. Je passerai de force. + +--Il vous faudra donc, dit tranquillement Fausta, engager une armee +entiere, car vous vous heurterez, vous, a une armee, a dix armees s'il +le faut. + +Le Torero la considera un instant. Il vit qu'elle ne plaisantait pas, +qu'elle etait sincerement convaincue que le roi ne reculerait devant +rien pour le faire disparaitre. A son tour, il eut la perception tres +nette que sa vie, comme elle le disait, ne tenait qu'a un fil. En meme +temps, il comprit que la lutte etait impossible. Machinalement, il +demanda: + +--Que faire alors? + +Cette question, Fausta l'attendait. Elle avait tout dit pour la lui +arracher. + +Tres calme, elle reprit: + +--Avant de vous repondre, laissez-moi vous poser une question: +Voulez-vous vivre? + +--Si je le veux! Mordieu! madame, j'ai vingt ans! A cet age, on trouve +la vie assez bonne pour y tenir! + +--Etes-vous resolu a vous defendre? + +--N'en doutez pas, madame. + +--Encore faudrait-il savoir jusqu'a quel point? + +--Par tous les moyens, madame. + +--S'il en est ainsi, si vous m'ecoutez, peut-etre reussirai-je a vous +sauver. + +--Mais vous ne vous sauverez qu'en frappant votre ennemi avant qu'il ne +vous ait mis a mal. + +Ceci fut dit avec ce calme glacial que prenait Fausta en certaines +circonstances. Il semblait qu'elle avait dit la chose la plus simple, la +plus naturelle du monde. Malgre ce calme effroyable, elle apprehendait +vivement l'effet de ses paroles, et ce n'etait pas sans anxiete qu'elle +observait le jeune homme. + +Le Torero, a cette proposition inattendue, s'etait dresse brusquement, +et, livide, tremblant, il s'exclamait: + +--Tuer le roi!... tuer mon pere!... Vous n'y pensez pas, madame... Vous +voulez m'eprouver sans doute? + +--Je croyais, dit Fausta avec un leger dedain, que vous etiez un homme. +Je me suis trompee. N'en parlons plus. Pourtant, moi qui ne suis qu'une +femme, je ne laisserais pas la mort de ma mere sans vengeance. + +--Ma mere! dit le Torero d'un air egare. + +--Oui, votre mere! Morte assassinee par celui qui vous assassinera, +puisque vous tremblez a la seule pensee de frapper. + +--Ma mere! repeta le Tcrero en crispant les poings avec fureur. Mais +le tuer, lui, mon pere!... C'est impossible! J'aime mieux qu'il me tue +moi-meme. + +Fausta comprit qu'insister davantage risquait de lui faire perdre le +terrain gagne dans cet esprit. Avec une souplesse admirable, elle +changea de tactique, et avec un haussement d'epaules: + +--Eh! fit-elle avec une certaine impatience, qui vous parle de tuer? + +--Cependant, vous avez dit... + +--J'ai dit: il faut frapper. Je n'ai pas dit, je n'ai pas voulu dire: il +faut tuer. + +Le Torero eut un soupir de soulagement d'une eloquence muette. Ses +traits convulses se rasserenerent, et, pour cacher son desarroi, il +s'excusa en disant: + +--Pardonnez ma nervosite, madame. + +--Elle me parait naturelle, dit gravement Fausta, Je vais parler +clairement. Ce que le roi craint par-dessus tout, c'est que l'on +apprenne que vous etes son fils legitime et l'heritier de sa couronne. +Il eut pu employer la procedure usuelle. Cela lui eut simplifie la +besogne en lui permettant de vous frapper plus surement peut-etre. Mais, +si secret que soit un jugement, si dociles que soient des magistrats, +qui peut jurer qu'une indiscretion ne sera pas commise? + +--Cependant, vous disiez tout a l'heure que j'etais menace d'une +arrestation suivie d'une condamnation a mort, naturellement. + +--Oui. Mais le roi ne se resoudra a cette extremite que lorsqu'il lui +sera dument demontre qu'il ne peut vous atteindre autrement. Vous pouvez +plus que vous ne pensez. D'abord exploiter cette terreur du roi au sujet +de la divulgation de votre naissance. + +--Comment? Excusez-moi, madame, je ne comprends pas grand-chose a toutes +ces complications. La pensee que je suis reduit a comploter bassement +contre mon propre pere, cette pensee m'est aussi douloureuse qu'odieuse, +et j'avoue qu'elle m'enleve toute ma lucidite. + +--Je comprends vos scrupules et je les approuve. + +Encore ne faudrait-il pas les pousser a l'extreme. Helas! je concois que +votre coeur soit dechire, mais, si douloureux pour vous, si penible pour +moi que cela soit, je dois insister. Il y va de votre salut. Je vous dis +donc: Ne vous obstinez pas a voir le pere dans la personne du roi. Le +pere n'existe pas. L'ennemi seul reste: c'est lui seul que vous devez +voir, c'est lui seul que vous devez combattre. + +Le Torero demeura un moment songeur et, redressant le front, il dit +douloureusement: + +--Je sens que ce que vous dites est juste. Cependant j'ai peine a +l'accepter. + +Fausta se fit glaciale. + +--Entendez-vous par la, dit-elle, que vous renoncez a vous defendre et +que vous consentez a tendre benevolement le cou pour mieux recevoir la +mort? + +Le Torero reflechit un long moment pendant lequel Fausta l'examina avec +une anxiete qu'elle ne pouvait surmonter. Enfin il se decida. + +--Vous avez cent fois raison, madame, dit-il, d'une voix sourde. J'ai +droit a la vie, comme tout le monde. Je me defendrai donc coute que +coute. + +Fausta le vit bien decide cette fois. Elle se hata de reprendre: + +--Prenez les devants. Le roi craint qu'un facheux hasard ne fasse +connaitre votre naissance. Proclamez-la vous-meme, hautement. Je vous +remettrai les preuves irrefutables de cette naissance. Ces preuves, +etalez-les au grand jour. Il faut que, dans quelques jours, tout le +royaume sache que vous etes l'heritier legitime de la couronne. Il faut +que l'on connaisse l'odieuse conduite du roi envers votre sainte mere +et envers vous. Quand on saura tout cela, il s'elevera un tel cri de +reprobation unanime contre votre bourreau qu'il tremblera sur son trone. +Voila comment vous pouvez le frapper, rudement, croyez-le. + +--C'est vrai, madame. Aussi ferai-je comme vous dites. Mais laissez-moi +vous dire que vous vous trompez quand vous dites que je vous ai crue +capable de me conseiller un assassinat. Il faudrait etre aveugle pour +ne pas voir qu'un front aussi pur que le votre ne peut receler que des +pensees nobles et pures. + +Fausta daigna sourire. + +--Vous pensez donc, madame, que j'echapperai a la haine mortelle du roi +en proclamant moi-meme ma naissance? + +--Sans doute. Le roi n'osera plus vous faire assassiner. La verite etant +connue de tous, votre meurtrier serait incontinent designe par tous. Si +puissant, si orgueilleux qu'il soit, le roi reculera devant un tel defi +jete a la fureur de tout un peuple. Il lui restera la ressource de +vous traduire devant un tribunal. La, vous reclamerez hardiment la +reconnaissance publique de tous vos droits. Et, soyez tranquille, les +preuves que vous fournirez seront telles que le roi devra s'incliner. +Vous serez proclame, c'est votre droit, heritier de la couronne. Vous +n'aurez qu'a attendre qu'il plaise a Dieu de rappeler a son divin +tribunal le meurtrier de votre mere pour regner a votre tour. + +--Est-ce possible? balbutia le Torero ebloui. + +--Cela sera, dit Fausta avec une conviction impressionnante. Cela sera +beaucoup plus tot que vous ne croyez. Le roi est vieux, use, malade. Ses +jours sont comptes. + +--Eh bien, madame, dit genereusement le Torero, si extraordinaire +que cela vous puisse paraitre, je lui souhaite de me faire attendre +longtemps. + +Fausta eut un mince sourire. Allons, decidement, elle l'avait tout +doucement amene a accepter ses idees. Il restait maintenant a lui faire +abandonner la Giralda. + +Sans qu'elle eut pu dire pourquoi, Fausta sentait que ce serait la +le plus dur de sa tache. Mais elle avait mene a bien des intrigues +autrement scabreuses. L'avoir amene a trouver tout naturel de monter +sur un trone, c'etait enorme. Quant au reste, la mort a bref delai de +Philippe II, elle en faisait son affaire. Qu'il le voulut ou non, une +fois pris dans l'engrenage, il serait bien force d'aller jusqu'au bout. +Et, quant a la petite bohemienne, s'il se montrait irreductible sur ce +point, elle aurait tot fait de s'en debarrasser. + +--Ainsi, dit le Torero qui paraissait plonge dans un reve eblouissant, +ainsi je vous devrai une couronne! Comment pourrai-je m'acquitter envers +vous? + +--Nous parlerons de cela tout a l'heure, dit Fausta d'un air detache. +Pour le moment il faut mettre sur pied tous les aboutissants de +cette entreprise. Vous pensez bien que cela n'ira pas sans quelques +difficultes. + +--Je m'en doute bien un peu, dit le Torero en souriant. + +--D'abord la journee de demain. Je vous l'ai dit: une armee entiere +tiendra la ville sous la menace. Il faut qu'il y ait bagarre, emeute, +tel est le plan du roi, conseille par M. d'Espinosa. Dans la lutte, +vous seriez tue: simple accident. Vous ne serez pas tue. J'en fais mon +affaire, mes precautions sont prises. A l'armee du roi, j'oppose une +armee a moi, que j'ai levee de mes deniers. + +--Vous avez fait cela? fit le Torero, emerveille. + +--Je l'ai fait. + +--Mais pourquoi? + +--Je vous le dirai tout a l'heure, dit froidement Fausta. A cette armee +de gentilshommes, de soldats aguerris, qui est a moi, qui a pour mission +de veiller uniquement sur votre precieuse personne, se joindra le +populaire qui vous admire et vous aime. Par mes soins, l'or est repandu +a pleines mains dans le but de raviver l'enthousiasme. Comme une trainee +de poudre, le bruit se repandra que le Torero est menace. De toutes +parts les defenseurs surgiront. Ce n'est pas tout. En meme temps le +bruit se repandra que le Torero n'est autre que l'infant Carlos--c'est +sous ce nom que vous regnerez--disparu des sa naissance, poursuivi +sa vie durant par la haine implacable autant qu'injuste de son pere. +L'infant Carlos sera acclame de tous. + +--Je vous admire, madame, dit sincerement le Torero. + +Sans relever ces mots, Fausta reprit: + +--Donc vous etes sauf. Au milieu d'une armee qui vous acclame, je defie +le roi de venir vous prendre. Demain, vous serez encore le Torero; +apres-demain, vous serez l'infant Carlos. La ville tout entiere est +a vous. Vingt mille hommes d'armes, a vous, tiennent en respect les +troupes royales. Si vous le voulez, avant la fin de la semaine, le roi +est pris, detrone, enferme dans un couvent, et vous montez sur le trone +a sa place. + +Et, comme le Torero ebauchait un geste de protestation, elle ajouta +vivement: + +--Mais vous etes genereux. Vous n'abuserez pas de votre victoire. +Vous allez trouver le roi, vous traitez avec lui d'egal a egal. Et il +s'estime trop heureux, devant la rapidite foudroyante du mouvement, de +vous reconnaitre publiquement pour l'heritier de sa couronne. Et vous, +en fils soumis et respectueux, vous lui laissez la vie et le pouvoir. +Vous attendez votre heure, qui ne saurait tarder. + +--Je reve!... balbutia le Torero. + +--Votre heure sonne. Vous voici roi de toutes les Espagnes, roi du +Portugal, prince souverain des Pays-Bas, empereur des Indes. Je vous +donne mes Etats d'Italie avec ce que vous aurez en propre par heritage, +cela vous donne la moitie de l'Italie. Vous prenez le reste. + +--Oh! + +--Alors vous vous tournez vers la France. C'est le reve de votre pere, +cela. Vous l'envahissez par les Pyrenees et par les Alpes. En meme temps +vos armees descendent des Flandres. Une campagne rapidement menee vous +livre la France, qui n'acceptera jamais un roi huguenot. Alors vous +remontez au nord et a l'est, vous envahissez l'Allemagne comme vous avez +envahi la France, et vous reconstituez un empire plus grand que ne fut +celui de Charlemagne. Vous etes le maitre du monde. Voila ce que vous +pouvez faire, soutenu par la main que je vous offre. Acceptez-vous? + +Fausta s'etait enflammee peu a peu a l'evocation de ses reves +gigantesques. Sa parole chaude, ardente, son air illumine transporterent +litteralement le Torero, qui, ne sachant s'il etait eveille ou s'il +revait, s'ecria: + +--Il faudrait etre frappe de folie pour ne pas accepter. Mais vous, +madame, vous qui jetez avec une aussi prodigieuse desinvolture des +millions dans cette entreprise, vous qui parlez de me donner vos +Etats, vous enfin qui m'eblouissez par l'evocation d'une prestigieuse +puissance, que me demandez-vous? Quelle sera votre part? + +Fausta prit un temps. Puis fixant ses yeux droit dans les yeux du +Torero, lentement, en egrenant chaque syllabe: + +--Je partagerai votre gloire, votre fortune, votre puissance. + +Et le fixant toujours d'un regard aigu: + +--Il reste a regler la facon dont se fera le partage. + +Le Torero eut un geste de superbe insouciance qu'elle admira en +connaisseur. + +--Il est necessaire que vous sachiez, dit-elle doucement. + +Tres galamment, il repondit: + +--Ce que vous ferez sera bien fait. + +--Ce partage se fera de la maniere la plus simple et la plus naturelle. + +Elle le laissa en suspens un inappreciable instant et brusquement elle +porta le coup: + +--Je serai votre epouse! + +Le Torero bondit. Il s'attendait a tout, hormis a une pretention +semblable, formulee d'une maniere si anormale, qui n'etait pas sans le +choquer quelque peu. Il tombait de tres haut. Fini le reve prestigieux; +il se trouvait face a face avec la realite brutale. Il lui semblait que +ce n'etait pas la meme femme qu'il avait devant lui. Sous le coup, de +l'emballement, cette incomparable beaute avait excite en lui le desir. +Maintenant il la voyait tout autrement. Pour tout dire: elle lui faisait +peur. + +Dans sa stupeur, il ne put que begayer: + +--M'epouser! Vous! madame! vous! + +Fausta comprit que c'etait l'instant critique. Elle se redressa de toute +sa hauteur. Elle prit cet air de souveraine qui la faisait irresistible, +et adoucissant l'eclat de son regard: + +--Regardez-moi, dit-elle. Ne suis-je pas assez jeune, assez belle? Ne +ferai-je pas une souveraine digne en tous points du puissant monarque +que vous allez etre? + +--Je vois, dit don Cesar, qui recouvrait toute sa lucidite, je vois que +vous etes, en effet, la jeunesse meme, et quant a la beaute, jamais, je +le crois sincerement, nulle beaute n'egala la votre. Mais... + +--Mais?... Dites toute votre pensee... + +--Eh bien, oui, je dirai toute ma pensee. Je vous dirai en toute +sincerite que je me crois tout a fait indigne du tres grand honneur que +vous me voulez faire. Vous etes trop souveraine et pas assez... femme. + +Fausta eut un sourire quelque peu dedaigneux. + +--Si je suis trop souveraine, selon vous, vous ne l'etes pas assez de +votre cote. Vous n'etes plus un homme: vous etes un roi. Il faut vous +habituer a voir et a penser en roi. Auriez-vous commis cette erreur +extravagante de penser qu'il pouvait etre question d'amour entre nous? +Je ne veux pas le croire. Je suis et je dois rester souveraine avant +d'etre femme, de meme que l'homme doit s'effacer en vous devant le +souverain. + +Le Torero hocha la tete d'un air peu convaincu: + +--Ces sentiments vous sont naturels a vous qui etes nee souveraine et +avez vecu en souveraine. Mais moi, madame, je suis un simple mortel, et, +si mon coeur parle, j'ecoute ce qu'il me dit. + +Audacieusement, elle dit: + +--Et votre coeur est pris. + +Tres simplement, en la regardant en face sans provocation, mais avec +fermete, il repondit en s'inclinant tres bas: + +--Oui, madame. + +-Je le savais, monsieur. Cela ne m'a pas retenue un seul instant. +L'offre de ma main que je vous ai faite, je la maintiens. + +--C'est que vous ne me connaissez pas, madame. Lorsque mon coeur s'est +donne une fois, il ne se reprend plus. + +Fausta haussa dedaigneusement les epaules. + +--Le roi, dit-elle, oubliera les amours de l'aventurier. Il ne saurait +en etre autrement. + +Et, sans lui laisser le temps de placer un mot, elle se leva et, plus +doucement: + +--Allez, prince, et revenez apres-demain. Ne parlez pas, vous dis-je. +J'attends votre retour avec confiance. Votre reponse ne peut pas ne pas +etre conforme a mes desirs. Allez. + +Et, d'un geste doux et imperieux a la fois, elle le congedia sans qu'il +eut pu dire ce qu'il avait a dire: + +Le Torero parti, Fausta reflechit longuement. Elle avait tres bien +compris ce qui s'etait passe dans l'esprit du Torero. Elle avait vu +dans son esprit que, si elle le laissait parler, il allait proclamer +hautement son amour pour la petite bohemienne: mis en demeure de choisir +entre l'amour et la couronne qu'elle lui faisait entrevoir, le prince, +sans hesiter, eut refuse la couronne pour conserver son amour. Fausta +avait senti cela, et c'est en pensant a cela qu'elle avait dit: +"N'accomplissez pas l'irreparable." + +Elle restait a sa place, tres soucieuse. L'entrevue n'avait pas tourne +au gre de ses desirs. Le prince lui echappait. Tout n'etait pas perdu +cependant. Le seul obstacle venait de la Giralda: elle supprimerait +l'obstacle. La Giralda morte, disparue, enlevee, elle ne doutait pas +qu'il ne vint a elle, soumis et obeissant. + +Elle allongea la main et frappa sur un timbre. A son appel. Centurion, +degrime, ayant repris sa personnalite, parut avec son sourire +obsequieux. + +Fausta eut un long entretien avec lui au cours duquel elle lui donna des +instructions detaillees concernant la Giralda, ensuite de quoi le bravo +s'eclipsa sans doute pour proceder a l'execution immediate des ordres +recus. + +Fausta demeura encore une fois seule. + +Elle alla droit a un cabinet de travail merveilleux, ouvrit un tiroir +secret et en sortit un parchemin qu'elle considera longuement avant de +le cacher dans son sein, en murmurant: + +"Je n'ai plus de raisons de garder ce parchemin. Le mieux est de le +remettre a M. d'Espinosa. Je fais ainsi d'une pierre deux coups. +D'abord, je me concilie l'amitie du grand inquisiteur et du roi. S'ils +ont des soupcons au sujet de cette conspiration, je les endors. Je +trouve securite et liberte d'action. Ensuite, tout ce que le roi +Philippe entreprendra avec ce parchemin tournera au profit de son +successeur. + +Elle reflechit une seconde, et: + +"Pardaillan!... Que dira-t-il quand il saura que j'ai remis ce parchemin +a M. d'Espinosa? Voila sa mission manquee, lui qui a promis de rapporter +ce parchemin a Henri de Navarre. Qui sait? Si d'Espinosa le manque, je +me debarrasse peut-etre en meme temps de Pardaillan. Avec ses idees +speciales, il est capable de se croire Deshonore." + +Et avec un sourire terrible: + +"Lorsqu'un homme comme Pardaillan se croit deshonore et qu'il ne peut +laver son honneur dans le sang de son ennemi, il n'a qu'une ressource: +le laver dans son propre sang. Pardaillan pourrait bien se tuer!... +C'est a voir!..." + +Elle demeura encore un moment reveuse, et ce nom de Pardaillan appela +dans son esprit celui de son fils, et elle songea: + +"Myrthis! Ou peut bien etre Myrthis? Et mon fils, le fils de Pardaillan? +Il serait temps pourtant de rechercher cet enfant." + +Elle reflechit encore un moment et murmura: + +"Oui, tout ceci sera liquide rapidement, soit que je reussisse, soit que +j'echoue. Il sera temps de rechercher mon fils." + +Ayant pris cette resolution, elle frappa de nouveau sur un timbre et +jeta un ordre a la suivante, accourue. + +Quelques instants plus tard, la litiere de Fausta s'arretait devant le +vestibule d'honneur du grand inquisiteur, loge au palais. + +Fausta eut un long entretien avec d'Espinosa, a qui, en echange de +certaines conditions qu'elle posa, elle remit spontanement la fameuse +declaration du feu roi Henri de Valois, proclamant Philippe II d'Espagne +heritier de la couronne de France. + + + +IV + +ENTRETIEN DE PARDAILLAN ET DU TORERO + +En quittant Fausta, le Torero s'etait dirige en hate vers l'auberge de +la Tour, ou il avait laisse celle qu'il considerait comme sa fiancee +confiee aux bons soins de la petite Juana. + +Il allait d'un pas accelere, sans se soucier des passants qu'il +bousculait, pris soudain d'un sinistre pressentiment qui lui faisait +redouter un malheur. Il lui semblait qu'un danger pressant planait sur +la Giralda... + +Chose etrange, maintenant qu'il n'etait plus captive par le charme de +Fausta, il lui paraissait que toute cette histoire de sa naissance +qu'elle lui avait contee n'etait qu'un roman imagine en vue d'il ne +savait quelle mysterieuse intrigue. + +"Quelle vraisemblance tout cela a-t-il? se disait-il en marchant. Rien +ne concorde avec ce que je sais. Comment ai-je ete assez sot pour me +laisser abuser a ce point? Le brave homme qui m'a eleve et qui m'a donne +maintes preuves de sa loyaute et de son devouement m'a toujours assure +que mon pere avait ete mis a la torture sur l'ordre du roi et que, pour +etre bien assure de la bonne execution de cet ordre, il avait tenu a +assister lui-meme a l'epouvantable supplice. Le roi n'est pas, ne peut +pas etre mon pere." + +Et avec une ironie feroce: + +"Un roi, moi, le dompteur de taureaux! C'est une pitie seulement que +j'aie pu m'arreter un instant a pareille folie! Suis-je fait pour +etre roi! Ah! par le diable! serai-je plus heureux quand, pour la +satisfaction d'une stupide vanite, j'aurai sacrifie ma liberte, mes +amis, mon amour et lie mon sort a celui de Mme Fausta, qui fera de +moi un instrument bon a tuer des milliers de mes semblables pour +l'assouvissement de son ambition a elle! Sans compter que je me donnerai +la un maitre redoutable devant qui je devrai plier sans cesse. Au +diable, la Fausta; au diable, la couronne et la royaute. Torero je suis. +Torero je resterai, et vive l'amour de ma gracieuse et tant douce et +tant jolie Giralda! Je demanderai a mon ami, M. de Pardaillan, de +m'emmener avec lui dans son beau pays de France. Presente par un +gentilhomme de cette valeur, il faudra que je sois bien emprunte pour ne +pas faire mon chemin, honnetement, sans crime et sans felonie. Allons, +c'est dit, si M. de Pardaillan veut bien de moi, je pars avec lui." + +En monologuant de la sorte, il etait arrive a l'hotellerie, et ce fut +avec une angoisse, qu'il ne parvint pas a surmonter, qu'il penetra dans +le cabinet de la mignonne Juana. + +Il fut rassure tout de suite. La Giralda etait la, bien tranquille, +riant et jasant avec la petite Juana. Presque du meme age toutes les +deux, aussi jolies, de meme condition, vives et rieuses, aussi franches, +elles etaient devenues tout de suite une paire d'amies. + +Pardaillan, assis devant une bouteille de bon vin de France, veillait +avec son sourire narquois sur la fiancee de ce jeune prince pour qui il +s'etait pris d'une soudaine et vive sympathie. + +Lorsque Pardaillan s'etait reveille, apres avoir dormi une partie de la +matinee, la vieille Barbara, sur l'ordre de Juana, lui avait fait part +du desir exprime par don Cesar de le voir veiller sur la Giralda. Sans +dire un mot, Pardaillan avait ceint gravement son epee--cette epee qu'il +avait ramassee sur le champ de bataille, lors de sa lutte epique avec +les estafiers de Fausta--et il etait descendu, sans perdre un instant, +se mettre a la disposition de la petite Juana. + +Il s'etait place de facon a barrer la route a quiconque eut ete assez +temeraire pour penetrer dans le cabinet sans l'assentiment de la +maitresse du lieu. Et, a le voir si calme, si confiant dans sa force, +les deux jeunes filles s'etaient senties plus en surete que si elles +avaient ete sous la garde de toute une compagnie d'hommes d'armes du +roi. + +Le premier mot de Pardaillan fut pour dire: + +--Et mon ami Chico? Je ne le vois pas. Ou est-il donc? + +Avec un sourire malicieux, Juana demanda sur un ton assez incredule: + +--Est-ce bien serieusement, monsieur le chevalier, que vous donnez ce +titre d'ami a un aussi pietre personnage que le Chico? + +--Ma chere enfant, dit gravement Pardaillan, croyez bien que je ne +plaisante jamais avec une chose respectable. Que le Chico soit un pietre +personnage, comme vous dites, peu me chaut. Je n'ai pas, Dieu merci! +l'habitude de subordonner mes sentiments a la condition sociale de +ceux a qui ils s'adressent. Si je donne ce titre d'ami au Chico, c'est +qu'effectivement il l'est. Et quand je vous aurai dit que je suis +extremement reserve dans mes amities, ce sera une maniere de vous dire +que le Chico merite tout a fait ce titre. + +--Mais enfin qu'a-t-il donc fait de si beau qu'un homme tel que vous en +parle de si elogieuse facon? + +--Je vous l'ai dit: c'est un brave. Que si vous desirez en savoir plus +long, je vous dirai un de ces jours ce qu'il a fait pour acquerir mon +estime. Pour le moment, tenez pour tres serieux que je le considere +reellement comme un ami et repondez, s'il vous plait, a ma question: +Comment se fait-il que je ne le voie pas? Je le croyais de vos bons amis +a vous aussi, ma jolie Juana? + +Il sembla a Juana qu'il y avait une intention de raillerie dans la facon +dont le chevalier prononca ces dernieres paroles. Mais, avec le seigneur +francais, il n'etait jamais facile de se prononcer nettement. Il avait +une si singuliere maniere de s'exprimer, il avait un sourire surtout si +deconcertant qu'on ne savait jamais avec lui. Aussi ne s'arreta-t-elle +pas a ce soupcon, et avec une moue enfantine: + +--Il m'agacait, dit-elle, je l'ai chasse. + +--Oh! oh! quel mefait a-t-il donc commis? + +--Aucun, seigneur de Pardaillan, seulement... c'est un sot. + +--Un sot!... le Chico! Voila ce que vous ne me ferez pas croire. C'est +un garcon tres fin au contraire, tres intelligent, et qui vous est, je +crois, tres attache. J'espere que ce renvoi n'est pas definitif et que +je le reverrai bientot ici. + +--Oh! fit en riant Juana, il saura bien revenir sans qu'on ait besoin +de l'y convier. Jamais je n'ai vu drole aussi ehonte, aussi depourvu +d'amour-propre. + +--Avec vous, peut-etre, dit Pardaillan, en riant franchement de l'air +depite avec lequel elle avait dit ces paroles. Il ne faudrait pas +trop s'y fier toutefois, et je crois que, si tout autre que vous se +permettait de lui manquer, le Chico ne se laisserait pas malmener aussi +benevolement que vous dites. + +--Il est de fait qu'il a la tete assez pres du bonnet et ce n'est pas a +sa louange, convenez-en. + +--Je ne trouve pas. En attendant, il me manque, a moi, le Chico. Quelle +que soit sa faute, j'implore son pardon, ma jolie hotesse. + +Comme bien on pense, Juana aurait ete bien en peine de refuser quoi que +ce soit a Pardaillan. La grace fut donc magnanimement accordee. Bien +mieux, on courut a la recherche du Chico. Mais il demeura introuvable. + +Pardaillan comprit que le nain avait du se terrer dans son gite +mysterieux et il n'insista pas davantage. + +Reduit a la seule conversation des deux jeunes filles, il commencait a +trouver le temps quelque peu long lorsque le Torero vint le delivrer. + +La Giralda se doutait bien que son fiance avait du se rendre chez cette +princesse qui pretendait connaitre sa famille et se disait en mesure de +lui reveler le secret de sa naissance. Mais, comme don Cesar etait parti +sans lui dire ou il allait, elle crut devoir garder pour elle le peu +qu'elle savait. + +Cela, d'autant plus aisement que Pardaillan, avec sa discretion outree, +s'abstint soigneusement de toute allusion a l'absence du Torero. Il +pensait que, pour que don Cesar fut resolu a s'absenter alors qu'il +croyait sa fiancee en peril, c'est qu'il devait y avoir necessite +imperieuse. Le Torero lui avait fait demander de veiller sur sa fiancee: +il veillait. Il se demandait bien, non sans inquietude, ou pouvait etre +alle le jeune homme, mais il gardait ses impressions pour lui. + +Quoi qu'il en soit, l'arrivee du Torero lui fut tres agreable. + +Il l'accueillit donc avec ce bon sourire qu'il n'avait que pour ceux +qu'il affectionnait. + +De son cote, le Torero eprouvait l'imperieux besoin de se confier a un +ami. Non pas qu'il hesitat sur la conduite a tenir, non pas qu'il eut +des regrets de la determination prise de refuser les offres de Fausta, +mais parce qu'il lui semblait que, dans l'extraordinaire aventure qui +lui arrivait, bien des points obscurs subsistaient, et il etait persuade +qu'un esprit delie comme celui du chevalier saurait projeter la lumiere +sur ces obscurites. + +Resolu a tout dire a son nouvel ami, apres avoir remercie la petite +Juana avec une effusion emue, apres l'avoir assuree de son eternelle +gratitude, il entraina le chevalier dans une petite salle ou il lui +serait possible de s'entretenir librement avec lui et sans temoin, et en +meme temps de surveiller de pres l'entree du cabinet ou il laissait la +Giralda avec Juana. Une sorte d'instinct l'avertissait en effet que sa +fiancee etait menacee. Il n'aurait pu dire en quoi ni comment, mais il +se tenait sur ses gardes. + +Lorsqu'ils se trouverent seuls, attables devant quelques flacons +poudreux, le Torero dit: + +--Vous savez, cher monsieur de Pardaillan, que la maison ou nous nous +sommes introduits cette nuit et ou j'ai trouve ma fiancee appartient a +une princesse etrangere? + +Pardaillan savait parfaitement a quoi s'en tenir. Neanmoins, il prit son +air le plus ingenument etonne pour repondre: + +--Non, ma foi! J'ignorais completement ce detail. + +--Cette princesse pretend connaitre le secret de ma naissance. J'ai +voulu en avoir le coeur net. Je suis alle la voir. + +Pardaillan posa brusquement sur le bord de la table le verre qu'il +allait porter a ses levres, et malgre lui s'ecria: + +--Vous avez vu Fausta? + +--Je reviens de chez elle. + +--Diable! grommela Pardaillan, voila ce que je craignais. + +--Vous la connaissez donc? + +--Un peu, oui. + +--Quelle femme est-ce? + +--C'est une jeune femme... Au fait, quel age a-t-elle? Vingt ans, +peut-etre, peut-etre trente. On ne sait pas. Elle est jeune, elle est +remarquablement belle, et... vous avez du le remarquer, je presume... + +Le Torero hocha doucement la tete. + +--Elle est jeune, elle est fort belle, et je l'ai remarque en effet. Je +desire savoir quelle sorte de femme elle est. + +--Mais... j'ai entendu dire qu'elle est colossalement riche, et +genereuse en proportion de sa fortune. On la dit tres puissante aussi. +C'est elle qui a renverse le pauvre Valois. Elle fait trembler sur son +trone le jouteur le plus terrible de cette epoque, le pape Sixte-Quint. +Et, ici meme, je ne serais pas surpris qu'elle reussit a dominer votre +roi, Philippe, un bien triste sire, soit dit sans vous facher, et M. +d'Espinosa lui-meme, qui me parait autrement redoutable que son maitre. + +Le Torero ecoutait avec une attention passionnee. Il sentait confusement +que le chevalier en savait, sur le compte de cette princesse, beaucoup +plus long qu'il ne voulait bien le dire. Mais c'etait une nature tres +fine que celle du Torero, et, quoi qu'il ne connut le chevalier que +depuis peu, il n'avait pas ete long a remarquer que cet homme ne disait +que ce qu'il jugeait bon de devoiler. + +--Vous ne comprenez pas, chevalier, dit-il. Je vous demande si on peut +avoir confiance en elle. + +--Ah! tres bien! Que ne le disiez-vous tout de suite. Avoir confiance en +Fausta! Cela depend d'une foule de considerations qu'elle est seule a +connaitre, naturellement. Si elle vous promet, par exemple, de vous +faire proprement daguer dans quelque guet-apens bien machine--et elle a +parfois la franchise de vous prevenir--vous pouvez vous en rapporter +a elle. Si elle vous promet aide et assistance, il serait peut-etre +prudent de s'informer jusqu'a quel point aide et assistance lui seront +profitables a elle-meme. Il serait au moins imprudent de compter sur +elle des l'instant ou vous ne lui serez plus utile. Si elle vous aime, +tenez-vous sur vos gardes. Jamais vous n'aurez ete aussi pres de votre +derniere heure. Si elle vous hait, fuyez ou c'en est fait de vous. Si +vous lui rendez service, ne comptez pas sur sa reconnaissance. + +--C'est qu'elle m'a revele des choses extraordinaires. Et je ne serais +pas fache de savoir jusqu'a quel point je dois preter creance a ses +paroles. + +--Fausta ne fait et ne dit jamais rien d'ordinaire. Elle ne ment jamais +non plus. Elle dit toujours les choses telles qu'elle les voit a son +point de vue... Ce n'est point sa faute si ce point de vue ne correspond +pas toujours a la verite exacte. + +Le Torero comprit qu'il ne lui serait pas facile de se faire une opinion +exacte tant qu'il s'obstinerait a proceder par questions directes. Il +jugea que le mieux etait de conter point par point les differentes +parties de son entrevue. + +--Mme Fausta, dit-il, m'a dit une chose inconcevable, incroyable. +Tenez-vous bien, chevalier, vous allez etre etonne. Elle pretend que je +suis... fils de roi! + +Pardaillan ne parut nullement etonne. + +--Pourquoi pas, don Cesar? J'ai toujours pense que vous deviez etre de +tres illustre famille. On sent qu'il y a de la race en vous, et, malgre +la modestie de votre position, vous fleurez le grand seigneur d'une +lieue. + +--Grand seigneur, tant que vous voudrez, chevalier; mais de la a etre de +sang royal, et, qui mieux est, heritier d'un trone, le trone d'Espagne, +avouez qu'il y a loin. + +--Je ne dis pas non. Cela ne me parait pas impossible pourtant, et +j'avoue, quant a moi, que vous feriez figure de roi autrement noble +et impressionnante que celle de ce vieux podagre qui regne sur les +Espagnes. + +--Vous ajouteriez foi a de pareilles billevesees? + +--Pourquoi pas? + +Et, avec une intonation etrange, le chevalier ajouta: + +--N'avez-vous pas ajoute foi a ces billevesees, comme vous dites? + +--Oui, dit franchement le Torero. J'avoue que j'ai eu un instant de +sotte vanite et que je me suis cru fils de roi. Mais j'ai reflechi +depuis, et maintenant... + +--Maintenant? fit Pardaillan, dont l'oeil petilla. + +--Je comprends l'absurdite d'une pareille assertion. + +--Je confesse que je ne vois rien d'absurde la. + +--Peut-etre auriez-vous raison en ce qui concerne la pretention +elle-meme. Ce qui la rend absurde a mes yeux, ce sont les circonstances +anormales qui l'accompagnent. + +--Expliquez-vous. + +--Voyons, est-il admissible que, fils legitime du roi et d'une mere +irreprochable, j'aie ete poursuivi par la haine aveugle de mon pere? +Qu'on en ait ete reduit, pour sauver les jours menaces de l'enfant, a +l'enlever, le cacher, l'elever--si on peut dire, car, en resume, je me +suis eleve tout seul--obscur, pauvre, desherite? + +--Cela peut paraitre etrange. Mais, etant donne le caractere feroce, +ombrageux a l'exces du roi Philippe, je ne vois, pour ma part, rien de +tout a fait impossible a ce qui peut paraitre un roman. + +Le Torero secoua energiquement la tete. + +--Je ne vois pas comme vous, dit-il fermement. Les conditions dans +lesquelles j'ai ete eleve sont normales, naturelles, je dirai mieux, +elles me paraissent obligatoires s'il s'agit--et je crois que c'est mon +cas--d'une naissance clandestine, du produit d'une faute, pour tout +dire. Ces memes conditions me paraissent tout a fait inadmissibles dans +un cas normal et legitime... tel que la naissance de l'heritier legitime +d'un trone. + +Ayant dit ces mots avec une conviction evidemment sincere, le Torero +demeura un moment reveur. + +Pardaillan, qui connaissait le secret de sa naissance, et qui continuait +de l'observer avec une attention soutenue, songea en lui-meme: + +"Pas si mal raisonne que cela." + +Cependant le Torero reprenait: + +--Et quand bien meme je serais le fils du roi, quand bien meme Mme +Fausta etalerait a mes yeux les preuves les plus convaincantes, ces +fameuses preuves qu'elle detient, parait-il, eh bien, voulez-vous que +je vous dise? Je refuserais de reconnaitre le roi pour mon pere, je +m'efforcerais de refouler ma haine et je disparaitrais, je fuirais +l'Espagne, je resterais ce que je suis: obscur et sans nom. + +--Ah bah! et pourquoi donc? fit Pardaillan, dont les yeux petillaient. + +--Voyons, chevalier, si le roi, mon pere, me tendait les bras, s'il me +reconnaissait, s'il s'efforcait de reparer le passe, ne serais-je pas en +droit d'accepter la nouvelle situation qui me serait faite? + +--Si votre pere vous tendait les bras, dit gravement Pardaillan, votre +devoir serait de le presser sur votre coeur et d'oublier le mal qu'il +pourrait vous avoir fait. + +--N'est-ce pas? fit joyeusement le Torero. C'est bien ce que je pensais. +Mais ce n'est pas du tout cela que l'on m'offre. + +--Diable! que vous offre-t-on? + +--On m'offre des millions pour soulever les populations, on m'offre le +concours de gens que je ne connais pas. On ne m'offre pas l'affection +paternelle. En echange de ces millions et de ces concours, on me propose +de me dresser contre mon pretendu pere. Mon premier acte de fils sera un +acte de rebellion envers mon pere. + +--C'est a la tete d'une armee que je prendrai contact avec ce pere, et +c'est les armes a la main que je lui adresserai mon premier mot. Et, +quand je l'aurai humilie, bafoue, vaincu, je lui imposerai de me +reconnaitre officiellement pour son heritier. Voila ce que l'on m'offre, +ce que l'on me propose, chevalier. + +--Et vous avez accepte? + +--Chevalier, vous etes l'homme que j'estime le plus au monde. Je vous +considere comme un frere aine que j'aime et que j'admire. Je ne veux +avoir rien de cache pour vous. Or, vous qui m'avez temoigne estime et +confiance, apprenez a me connaitre et sachez que j'ai commis cette +mauvaise action de songer a accepter. + +--Bah! fit Pardaillan avec son sourire aigu, une couronne est bonne a +prendre. + +--Je vous comprends. Quoi qu'il en soit, on m'avait presente les +choses de telle maniere, je crois. Dieu me pardonne, que la raison +m'abandonnait: j'etais comme ivre, ivre d'orgueil, ivre d'ambition. +J'etais sur le point d'accepter. Heureusement pour moi, la princesse a +ce moment m'a fait une derniere proposition, ou, pour mieux dire, m'a +pose une derniere condition. + +--Voyons la condition, dit Pardaillan, qui se doutait bien de quoi il +retournait. + +--La princesse m'a offert de partager ma fortune, ma gloire, mes +conquetes en devenant ma femme. + +--He! vous ne seriez pas si a plaindre, persifla Pardaillan. On vous +offre la fortune, un trone, la gloire, des conquetes prodigieuses, et, +comme si cela ne suffisait pas, on y ajoute l'amour sous les traits de +la femme la plus belle qui soit, et vous vous plaignez. J'espere bien +que vous n'avez pas commis l'insigne folie de refuser des offres aussi +merveilleuses. + +--Ne raillez pas, chevalier, c'est cette derniere proposition qui m'a +sauve. J'ai songe a ma petite Giralda qui m'a aime de tout son coeur +alors que je n'etais qu'un pauvre aventurier. J'ai compris qu'on la +menacait, oh! d'une maniere detournee. J'ai compris qu'en tout cas elle +serait la premiere victime de ma lachete, et que, pour me hausser a ce +trone, avec lequel on me fascinait, il me faudrait monter sur le cadavre +de l'innocente amoureuse sacrifiee. Et j'ai ete, je vous jure, bien +honteux. + +"Amour, amour, songea Pardaillan, qu'on aille, apres celle-la, nier ta +puissance!" + +Et tout haut, d'un air railleur: + +--Allons, bon! Vous avez fait la folie de refuser. + +--Je n'ai pas eu le temps de refuser. + +--Tout n'est pas perdu alors, dit Pardaillan, de plus en plus railleur. + +--La princesse ne m'a pas laisse parler. Elle a exige que ma reponse fut +renvoyee a apres-demain. + +--Pourquoi ce delai? fit Pardaillan en dressant l'oreille. + +--Elle pretend que demain se passeront des evenements qui influeront sur +ma decision. + +--Ah! quels evenements? + +--La princesse a formellement refuse de s'expliquer sur ce point. + +On remarquera que le Torero passait sous silence tout ce qui concernait +l'attentat premedite sur sa personne, que lui avait annonce Fausta. +Celle-ci avait parle d'une armee mise sur pied, d'emeute, de +bataille, et sur ce point le Torero pensait fermement qu'elle avait +considerablement exagere. Il croyait donc a une vulgaire tentative +d'assassinat, et eut rougi de paraitre implorer un secours pour si peu. +Il devait amerement se reprocher plus tard ce faux point d'honneur. + +Pardaillan de son cote cherchait a demeler la verite dans les reticences +du jeune homme. Il n'eut pas de peine a la decouvrir, puisqu'il avait +entendu Fausta adjurer les conjures de se rendre a la corrida pour y +sauver le prince menace de mort. Il conclut en lui-meme: + +"Allons, il est brave vraiment. Il sait qu'il sera assailli, et il ne me +dit rien. Heureusement, je sais, moi, et je serai la, moi aussi." + +Et tout haut, il dit: + +--Je disais bien, tout n'est pas perdu. Apres-demain vous pourrez dire a +la princesse que vous acceptez d'etre son heureux epoux. + +--Ni apres-demain ni jamais, dit energiquement le Torero. J'espere bien +ne jamais la revoir. Du moins ne ferai-je rien pour la rencontrer. Ma +conviction est absolue: je ne suis pas le fils du roi, je n'ai aucun +droit au trone qu'on veut me faire voler. Et, quand bien meme je serais +fils du roi, quand bien meme j'aurais droit a ce trone, ma resolution +est irrevocablement prise: Torero je suis, Torero je resterai. Pour +accepter, je vous l'ai dit, il faudrait que le roi consentit a me +reconnaitre spontanement. Je suis bien tranquille sur ce point. Et, +quant a l'alliance de Mme Fausta, j'ai l'amour de ma Giralda, et il me +suffit. + +Les yeux de Pardaillan petillaient de joie. Il le sentait bien sincere, +bien determine. Neanmoins, il tenta une derniere epreuve. + +--Bah! fit-il, vous reflechirez. Une couronne est une couronne. Je ne +connais pas de mortel assez grand, assez desinteresse pour refuser la +supreme puissance. + +--Bon! dit le Torero en souriant. Je serai donc cet oiseau rare. +N'ajoutez pas un mot, vous n'arriveriez pas a me faire changer d'idee. +Laissez-moi plutot vous demander un service. + +--Dix services, cent services, dit le chevalier tres emu. + +--Merci, dit simplement le Torero: j'escomptais un peu cette reponse, je +l'avoue. Voici donc: j'ai des raisons de croire que l'air de mon pays ne +nous vaut rien, a moi et a la Giralda. + +--C'est aussi mon avis, dit gravement Pardaillan. + +--Je voulais donc vous demander s'il ne vous ennuierait pas trop de nous +emmener avec vous dans votre beau pays de France? + +--Morbleu! c'est la ce que vous appelez demander un service! Mais, +cornes du diable! c'est vous qui me rendez service en consentant a tenir +compagnie a un vieux routier tel que moi! + +--Alors, c'est dit? Quand les affaires que vous avez a traiter ici +seront terminees, je pars avec vous. Il me semble que dans votre pays je +pourrais me faire ma place au soleil, sans deroger a l'honneur. + +--Et, soyez tranquille, vous vous la ferez grande et belle, ou j'y +perdrai mon nom. + +--Autre chose, dit le Torero avec une emotion contenue: s'il m'arrivait +malheur... + +--Ah! fit Pardaillan herisse. + +--Il faut tout prevoir. Je vous confie la Giralda. Aimez-la, +protegez-la. Ne la laissez pas ici... on la tuerait. Voulez-vous me +promettre cela? + +--Je vous le promets, dit simplement Pardaillan. Votre fiancee sera ma +soeur, et malheur a qui oserait lui manquer. + +--Me voici tout a fait rassure, chevalier. Je sais ce que vaut votre +parole. + +--Eh bien, eclata Pardaillan, voulez-vous que je vous dise? Vous avez +bien fait de repousser les offres de Fausta. Si vous avez eprouve un +dechirement a renoncer a la couronne qu'on vous offrait, soyez console, +car vous n'etes pas plus fils du roi Philippe que moi. + +--Ah! je le savais bien! s'ecria triomphalement le Torero. Mais, +vous-meme, comment savez-vous? + +--Je sais bien des choses que je vous expliquerai plus tard, je vous en +donne ma parole. Pour le moment, contentez-vous de ceci: Vous n'etes pas +le fils du roi, vous n'aviez aucun droit a la couronne offerte. + +Et avec une gravite qui impressionna le Torero: + +--Mais vous n'avez pas le droit de hair le roi Philippe. Il vous faut +renoncer a certains projets de vengeance dont vous m'avez entretenu. Ce +serait un crime, vous m'entendez, un crime! + +--Chevalier, dit le Torero aussi emu que Pardaillan, si tout autre que +vous me disait ce que vous me dites, je demanderais des preuves. A +vous, je dis ceci: Des l'instant ou vous affirmez que mon projet serait +criminel, j'y renonce. + +--Et vous verrez que vous aurez lieu de vous en feliciter. Vous viendrez +en France, pays ou l'on respire la joie et la sante; vous y epouserez +votre adorable Giralda, vous y vivrez heureux et... vous aurez beaucoup +d'enfants. + +Et Pardaillan eclata de son bon rire sonore. + +Le Torero, entraine, lui repondit en riant aussi. + +--Je le crois, parce que vous le dites et aussi pour une autre raison. +Je crois a ce que vous dites parce que je sens, je devine que vous +portez bonheur a vos amis. + +Pardaillan le considera un moment d'un air reveur. + +--C'est curieux, dit-il, il y a environ deux ans, et la chose m'est +restee gravee la--il mit son doigt sur son front--une femme qu'on +appelait la bohemienne Saizuma, et qui en realite portait un nom +illustre qu'elle avait oublie elle-meme, une serie de malheurs +terrifiants ayant trouble sa raison, Saizuma donc m'a dit la meme chose, +a peu pres dans les memes termes. Seulement elle ajouta que je portais +le malheur en moi, ce qui n'etait pas precisement pour m'etre agreable. + +Et il se replongea dans une reverie douloureuse, a en juger par +l'expression de sa figure. Sans doute, il evoquait un passe, proche +encore, passe de luttes epiques, de deuils et de malheurs. + +Le Torero, le voyant devenu soudain si triste, se reprocha d'avoir, sans +le savoir, eveille en lui de penibles souvenirs, et pour le tirer de sa +reverie il lui dit: + +--Savez-vous ce qui m'a fort diverti dans mon aventure avec Mme Fausta? +Figurez-vous, chevalier, que je me suis trouve en presence d'un certain +intendant de la princesse, lequel intendant me donnait du "monseigneur" +a tout propos et meme hors de tout propos. Parlez-moi de Mme Fausta pour +donner aux mots leur veritable signification. Elle aussi m'a appele +monseigneur, et ce mot, qui me faisait sourire prononce par l'intendant, +place dans la bouche de Fausta prenait une ampleur que je n'aurais +jamais soupconnee. Elle serait arrivee a me persuader que j'etais un +grand personnage. + +--Oui, elle possede au plus haut point l'art des nuances. Mais ne riez +pas trop toutefois. Vous avez, de par votre naissance, droit a ce titre. + +--Comment, vous aussi, chevalier, vous allez me donner du monseigneur? +fit en riant le Torero. + +--Je le devrais, dit serieusement le chevalier. Si je ne le fais pas, +c'est uniquement parce que je ne veux pas attirer sur vous l'attention +d'ennemis tout-puissants. + +--Vous aussi, chevalier, vous croyez mon existence menacee? + +--Je crois que vous ne serez reellement en surete que lorsque vous aurez +quitte a tout jamais le royaume d'Espagne. C'est pourquoi la proposition +que vous m'avez faite de m'accompagner en France m'a comble de joie. + +Le Torero fixa Pardaillan et, d'un accent emu: + +--Ces ennemis qui veulent ma mort, je les dois a ma naissance +mysterieuse. Vous, Pardaillan, vous connaissez ce secret. Ce secret +n'est-il donc un secret que pour moi? Ne me heurterai-je pas toujours et +partout a des gens qui savent et qui semblent s'etre fait une loi de se +taire? + +Vivement emu, Pardaillan dit avec douceur: + +--Tres peu de gens savent, au contraire. C'est par suite d'un hasard +fortuit que j'ai connu la verite. + +--Ne me la ferez-vous pas connaitre? + +Pardaillan eut une seconde d'hesitation, et: + +--Oui, dit-il, vous laisser dans cette incertitude serait vraiment trop +penible. Je vous dirai donc tout. + +--Quand? fit vivement le Torero. + +--Quand nous serons en France. + +Le Torero hocha douloureusement la tete. + +--Je retiens votre promesse, dit-il. + +Il n'insista pas, et le chevalier demanda d'un air detache: + +--Vous prendrez part a la course de demain? + +--Sans doute. + +--Vous etes absolument decide? + +--Le moyen de faire autrement? Le roi m'a fait donner l'ordre d'y +paraitre. On ne se derobe pas a un ordre du roi. Puis il est une autre +consideration qui me met dans l'obligation d'obeir. Je ne suis pas +riche, vous le savez... d'autres aussi le savent. La mode s'est +instituee de jeter des dons dans l'arene quand j'y parais. Ce sont ces +dons volontaires qui me permettent de vivre. Et, bien que je sois le +seul pour qui le temoignage des spectateurs se traduise par des especes +monnayees, je n'en suis pas humilie. Le roi d'ailleurs preche d'exemple. +A tout prendre, c'est un hommage comme un autre. + +--Bien, bien, j'irai donc voir de pres ce que c'est qu'une course de +taureaux. + +Les deux amis passerent le reste de la journee a causer et ne sortirent +pas de l'hotellerie. Le soir venu, ils s'en furent se coucher de bonne +heure, tous deux sentant qu'ils auraient besoin de toutes leurs forces +le lendemain. + + + +V + +DANS L'ARENE + +A l'epoque ou se deroulent les evenements que nous avons entrepris de +narrer, _alancear en coso_, c'est-a-dire jouter de la lance en champ +clos, etait une mode qui faisait fureur. Les tournois a la francaise +etaient completement delaisses et, du grand seigneur au modeste +gentilhomme, chacun tenait a honneur de descendre dans l'arene combattre +le taureau. Car il va sans dire que cette mode n'etait suivie que par la +noblesse. Le peuple ne prenait pas part a la course et se contentait d'y +assister en spectateur. + +Le sire qui descendait dans l'arene--roi, prince ou simple +gentilhomme--tenait l'emploi du grand premier role: le matador. En meme +temps, il etait aussi le picador, puisque, comme ce dernier il etait +monte, barde de fer et arme de la lance. Aucun reglement ne venait +l'entraver et, pourvu qu'il sauvat sa peau, tous les moyens lui etaient +bons. + +Les autres roles etaient tenus par les gens de la suite du combattant: +gentilshommes, pages, ecuyers et valets, plus ou moins nombreux suivant +l'etat de fortune du maitre; ils avaient pour mission de l'aider, de +detourner de lui l'attention du taureau, de le defendre en un mot. Le +plus souvent le taureau portait entre les cornes un flot de rubans ou un +bouquet. Le torero improvise pouvait cueillir du bout de la lance ou de +l'epee ce trophee. Tres rares etaient les braves qui se risquaient a ce +jeu terriblement dangereux. + +Dans la nuit du dimanche au lundi, la place San Francisco, lieu +ordinaire des rejouissances publiques, avait ete livree a de nombreuses +equipes d'ouvriers charges de l'amenager selon sa nouvelle destination. + +La piste, le toril, les gradins destines aux seigneurs invites par +le roi, tout cela fut construit en quelques heures, de facon toute +rudimentaire. + +C'est ainsi que les principaux materiaux utilises pour la construction +de l'arene consistaient surtout en charrettes, tonneaux, treteaux, +caisses, le tout habilement deguise et assujetti par des planches. + +La corrida etant royale, on ne pouvait y assister que sur l'invitation +du roi. Nous avons dit que des gradins avaient ete construits a cet +effet. En dehors de ces gradins, les fenetres et les balcons des maisons +bordant la place etaient reserves a de grands seigneurs. Le roi lui-meme +prenait place au balcon du palais. Ce balcon, tres vaste, etait agrandi +pour la circonstance, orne de tentures et de fleurs, et prenait toutes +les apparences d'une tribune. Les principaux dignitaires de la cour se +massaient derriere le roi. + +Le populaire s'entassait sur la place meme, en des espaces limites par +des cordes et gardes par des hommes d'armes. + +Le seigneur qui prenait part a la course faisait generalement dresser sa +tente richement pavoisee et ornee de ses armoiries. C'est la que, aide +de ses serviteurs, il s'armait de toutes pieces, la qu'il se retirait +apres la joute, s'il s'en tirait indemne, ou qu'on le transportait s'il +etait blesse. C'etait, si l'on veut, sa loge d'artiste. Un espace +etait reserve a son cheval; un autre pour sa suite lorsqu'elle etait +nombreuse. + +Pour ne pas deroger a l'usage, le Torero s'etait rendu de bonne heure +sur les lieux, afin de surveiller lui-meme son installation tres +modeste--nous savons qu'il n'etait pas riche. Une toute petite tente +sans oriflammes, sans ornements d'aucune sorte lui suffisait. + +En effet, a l'encontre des autres toreros qui, armes de pied en +cap, etaient montes sur des chevaux solides et fougueux, revetus de +caparacons de combat, don Cesar se presentait a pied. Il dedaignait +l'armure pesante et massive et revetait un costume de cour d'une +elegance sobre et discrete qui faisait valoir sa taille moyenne, mais +admirablement proportionnee. Le seul luxe de ce costume residait dans la +qualite des etoffes choisies parmi les plus fines et les plus riches. + +Ses seules armes consistaient en sa cape de satin qu'il enroulait autour +de son bras et dont il se servait pour amuser et tromper la bete en +fureur, et une petite epee de parade en acier forge, qui etait une +merveille de flexibilite et de resistance. L'epee ne devait lui servir +qu'en cas de peril extreme. Jamais, jusqu'a ce jour, il ne s'en etait +servi autrement que pour enlever de la pointe, avec une dexterite +merveilleuse, le flot de rubans dont la possession faisait de lui le +vainqueur de la brute. Le Torero consentait bien a braver le taureau, a +l'agacer jusqu'a la fureur, mais se refusait energiquement a le frapper. + +Sa suite se composait generalement de deux compagnons qui le secondaient +de leur mieux, mais a qui don Cesar ne laissait pas souvent l'occasion +d'intervenir. Toutes les ruses, toutes les feintes de l'animal ne le +prenaient jamais au depourvu, et l'on eut pu croire qu'il les devinait. +En cas de peril, les deux compagnons s'efforcaient de detourner +l'attention du taureau. + +En arrivant sur l'emplacement qui lui etait reserve, le Torero reconnut +avec ennui les armes de don Iago de Almaran sur la tente a cote de +laquelle il lui fallait faire dresser la sienne. Le Torero savait +parfaitement que Barba Roja, pris d'un amour de brute pour la Giralda, +avait cherche a differentes reprises a s'emparer de la jeune fille. Il +savait que Centurion agissait pour le compte du dogue du roi, et +que, fort de sa faveur, il se croyait tout permis. On concoit que ce +voisinage, peut-etre intentionnel, ne pouvait lui etre agreable. + +Avant de se rendre sur la place San Francisco, il y avait eu une +grande discussion entre la Giralda et don Cesar. Sous l'empire de +pressentiments sinistres, celui-ci suppliait sa fiancee de s'abstenir de +paraitre a la course et de rester prudemment cachee a l'auberge de la +Tour, d'autant plus que la jeune fille ne pourrait assister au spectacle +que perdue dans la foule. + +Mais la Giralda voulait etre la. Elle savait bien que le jeu auquel +allait se livrer son fiance pouvait lui etre fatal. Elle n'eut rien fait +ou rien dit pour le dissuader de s'exposer, mais rien au monde n'eut pu +l'empecher de se rendre sur les lieux ou son amant risquait d'etre tue. + +La mort dans l'ame, le Torero dut se resigner a autoriser ce qu'il lui +etait impossible d'empecher. Et la Giralda, paree de ses plus beaux +atours, etait partie avec le Torero pour se meler au populaire. + +Naturellement, elle aurait prefere aller s'asseoir sur les gradins +tendus de velours qu'elle apercevait la-bas. Mais il eut fallu etre +invitee par le roi, et, pour etre invitee, il eut fallu qu'elle fut de +noblesse. Elle n'etait qu'une humble bohemienne, elle le savait, et, +sans amertume, sans regrets et sans envie, elle se contentait du sort +qui etait le sien. + +Au reste elle avait eu de la chance. La Giralda etait aussi connue, +aussi aimee que le Torero lui-meme. Or, parmi la foule ou elle se +glissait a la suite du Torero, on la reconnaissait, on murmurait son +nom, et, avec cette galanterie outree, particuliere aux Espagnols, avec +force oeillades et madrigaux, les hommes s'effacaient, lui faisaient +place. + +C'est ainsi qu'elle etait parvenue au premier rang. Et, chose bizarre, +le hasard voulut qu'elle se trouvat seule a l'endroit ou elle aboutit. +Autour d'elle, elle n'avait que des hommes qui se montraient galants, +empresses, mais respectueux. + +Jusqu'aux deux soldats de garde a cet endroit qui lui temoignerent leur +admiration en l'autorisant, au risque de se faire mettre au cachot, a +passer de l'autre cote de la corde, ou elle serait seule, ayant de l'air +et de l'espace devant elle, delivree de l'atroce torture de se sentir +pressee, de toutes parts, a en etouffer. + +Un escabeau, apporte la par elle ne savait qui, pousse de main en main +jusqu'a elle, lui fut offert galamment et la voila assise en deca de +l'enceinte reservee au populaire. + +En sorte que, seule, en avant de la corde, assise sur son escabeau, avec +les deux soldats, raides comme a la parade, places a sa droite et a sa +gauche, avec ce groupe compact de cavaliers places derriere elle, elle +apparaissait, dans sa jeunesse radieuse, dans son eclatante beaute, sous +la lumiere eblouissante d'un soleil a son zenith, comme la reine de la +fete, avec ses deux gardes et sa cour d'adorateurs. + +Peut-etre se fut-elle inquietee du soin avec lequel tous, galants +cavaliers qui l'avaient, pour ainsi dire, poussee jusqu'a cette place +d'honneur, peut-etre eut-elle eprouve quelque apprehension a la vue de +ces mines patibulaires. + +Peut-etre, si elle avait regarde plus attentivement les malgre la +chaleur torride, se drapaient soigneusement dans de grandes capes, +deteintes par les pluies et le soleil. Et, si elle avait pu voir le bas +de ces capes releve par des rapieres demesurement longues, les ceintures +garnies de dagues de toutes les dimensions, son etonnement et son +inquietude se fussent indubitablement changes en effroi. + +Mais la Giralda, toute a son bonheur de se voir si merveilleusement +placee, ne remarqua rien. + +Pardaillan etait parti de l'hotellerie vers les deux heures. La course +devant commencer a trois heures, il avait une heure devant lui pour +franchir une distance qu'il eut pu facilement parcourir en un quart +d'heure. + +Derriere lui marchait un moine qui ne paraissait pas se soucier du +gentilhomme qui le precedait, trop occupe qu'il etait a egrener un +enorme chapelet qu'il avait a la main. Seulement, de distance en +distance, principalement au croisement de deux rues, le moine faisait +un signe imperceptible, tantot a quelque mendiant, tantot a un soldat, +tantot a un religieux, et le mendiant, le soldat ou le religieux, +apres avoir repondu par un autre signe, s'elancait aussitot vers une +destination inconnue. + +Pardaillan allait le nez au vent, sans se presser. Il avait le temps, +que diable! N'etait-il pas invite directement par le roi en personne? +Il ferait beau voir qu'on ne trouvat pas une place convenable pour le +representant de Sa Majeste le roi de France! + +Quand a se dire qu'apres son algarade de l'avant-veille, ou il avait si +fort malmene, dans l'antichambre du roi, le seigneur Barba Roja, sous +les yeux memes de Sa Majeste a qui, pour comble, il avait parle de facon +plutot cavaliere; quant a se dire qu'il serait peut-etre prudent a lui +de ne pas se montrer a de puissants personnages qui, surement, devaient +lui vouloir la malemort, Pardaillan n'y pensa pas. + +Pas davantage il ne pensa a Mme Fausta, qui, certainement, devait etre +furieuse d'avoir vu s'ecrouler le joli projet qu'elle avait forme de +le faire mourir de faim et de soif, plus furieuse encore de l'avoir vu +assommer a coups de banquette les estafiers qu'elle avait laches sur +lui, et de le voir se retirer, libre, sans une ecorchure, desinvolte et +narquois. Sans compter le menu fretin tel que le senor de Almaran, dit +Barba Roja, et son lieutenant, le familier Centurion, sans compter +Bussi-Leclerc, et Chalabre, et Montsery, et Sainte-Maline, et ce +cardinal Montalte, digne neveu de M. Peretti. + +Pardaillan oubliait ce superbe duc de Ponte-Maggiore qu'il avait quelque +peu froisse a Paris. Il est juste de dire qu'il ignorait completement +l'arrivee a Seville du duc, son duel avec Montalte, et que tous deux, le +duc et le cardinal, reconcilies dans leur haine commune de Pardaillan, +attendaient impatiemment d'etre remis de leurs blessures qui, pour le +moment, les tenaient cloues, pestant et sacrant, sur les lits que le +grand inquisiteur avait mis a leur disposition. + +Pardaillan ne se dit qu'une chose: c'est que le fils de don Carlos, pour +lequel il s'etait pris d'affection, aurait sans doute besoin de l'appui +de son bras. + +Il allait donc sans se presser, ayant le temps. Mais, tout en avancant +d'un pas nonchalant, sous le soleil qui dardait aprement, il avait +l'oeil aux aguets et la main sur la garde de l'epee. + +De temps en temps il se retournait d'un air indifferent. Mais le moine +qui le suivait toujours, pas a pas, avait l'air si confit en devotion +qu'il ne lui vint pas a l'esprit que ce pouvait etre un espion qui le +serrait de pres. + +Il n'etait pas depuis plus de cinq minutes dans la rue qu'il se mit a +renifler comme un chien de chasse qui flaire une piste. + +"Oh! oh! songea-t-il, je sens la bataille!" + +Du coup le moine suiveur fut completement dedaigne. Le souvenir des +decisions prises par Fausta, dans la reunion nocturne qu'il avait +surprise, lui revint a la memoire. + +"Diable! fit-il, devenu soudain serieux, je pensais qu'il s'agissait +d'un simple coup de main. Je m'apercois que la chose est autrement grave +que je n'imaginais." + +D'un geste que la force de l'habitude avait rendu tout machinal, il +assujettit son ceinturon et s'assura que l'epee jouait aisement dans le +fourreau. Mais alors il s'arreta net au milieu de la rue. + +"Tiens! fit-il avec stupeur, qu'est-ce que cela?" + +Cela, c'etait sa rapiere. + +On se souvient qu'il avait perdu son epee en sautant dans la chambre au +parquet truque. On se souvient qu'en assommant les hommes de Centurion, +laches sur lui par Fausta, il avait ramasse la rapiere echappee des +mains d'un eclope et l'avait emportee. + +Chaque fois qu'un homme d'action, comme Pardaillan, mettait l'epee a la +main, il confiait litteralement son existence a la solidite de sa lame. +L'adresse et la force se trouvaient annihilees si le fer venait a se +briser. Les regles du combat etant loin d'etre aussi severes que celles +d'a present, un homme desarme etait un homme mort, car son adversaire +pouvait le frapper sans pitie, sans qu'il y eut forfaiture. On concoit +des lors l'importance capitale qu'il y avait a ne se servir que d'armes +eprouvees et le soin avec lequel ces armes etaient verifiees et +entretenues par leur proprietaire. + +Pardaillan, expose plus que quiconque, apportait un soin meticuleux a +l'entretien des siennes. De retour a l'auberge il avait mis de cote +l'epee conquise, reservant a plus tard d'eprouver l'arme. Il avait +incontinent choisi dans sa collection une autre rapiere pour remplacer +celle perdue. + +Or, Pardaillan venait de s'apercevoir la, dans la rue, que la rapiere +qu'il avait au cote etait precisement celle qu'il avait ramassee la +veille et mise de cote. + +"C'est etrange, murmurait-il a part lui. Je suis pourtant sur de l'avoir +prise a son clou. Comment ai-je pu etre distrait a ce point?" + +Sans se soucier des passants, assez rares du reste, il tira l'epee du +fourreau, fit ployer la lame, la tourna, la retourna en tous sens, et +finalement la prit par la garde et la fit siffler dans l'air. + +"Ah! par exemple! fit-il, de plus en plus ebahi, je jurerais que ce +n'est pas la l'epee que j'ai ramassee chez Mme Fausta. Celle-ci me +parait plus legere." + +Il reflechit un moment, cherchant a se souvenir: + +"Non, je ne vois pas. Personne n'a penetre dans ma chambre. Et +pourtant... c'est inimaginable!..." + +Un moment il eut l'idee de retourner a l'auberge changer son arme. Une +sorte de fausse honte le retint. Il se livra a un nouvel examen de la +rapiere. Elle lui parut parfaite. Solide, flexible resistante, bien +en main quant a la garde, tres longue, comme il les preferait, il ne +decouvrit aucun defaut, aucune tare; ne vit rien de suspect. + +Il la remit au fourreau et reprit sa route en haussant les epaules et en +bougonnant: + +"Ma parole, avec toutes leurs histoires d'inquisition, de traitres, +d'espions et d'assassins, ils finiront par faire de moi un maitre +poltron. La rapiere est bonne, gardons-la, mordieu! et ne perdons pas +notre temps a l'aller changer, alors qu'il se passe des choses vraiment +curieuses autour de moi." + +En effet, il se passait autour de lui des choses qui eussent pu paraitre +naturelles a un etranger, mais qui ne pouvaient manquer d'eveiller +l'attention d'un observateur comme Pardaillan. + +A l'heure qu'il etait, la plus grande partie de la population s'ecrasait +sur la place San Francisco, quelques quarts d'heure a peine separant +l'instant ou la course commencerait. Les rues etaient a peu pres +desertes, et, ce qui ne manqua pas de frapper le chevalier, toutes +les boutiques etaient fermees. Les portes et les fenetres etaient +cadenassees et verrouillees. On eut dit d'une ville abandonnee. + +Il fallait donc supposer que tous ceux qui n'avaient pu trouver de place +sur le lieu de la course s'etaient calfeutres chez eux. Pourquoi? Quel +mot d'ordre mysterieux avait fait se fermer hermetiquement portes et +fenetres et se terrer prudemment tous les habitants des rues avoisinant +la place? + +Et voici qu'en approchant de la place il vit des compagnies d'hommes +d'armes occuper les rues etroites qui aboutissaient a cette place. +Et, au bout des rues ainsi occupees, des cavaliers s'echelonnaient, +etablissant un vaste cordon autour de cette place. + +Ces soldats laissaient passer sans difficultes tous ceux qui se +rendaient a la course. + +Alors, que faisaient-ils la? + +Pardaillan voulut en avoir le coeur net, et, comme il avait encore, du +temps devant lui, il fit le tour de cette place, par toutes les petites +rues qui y aboutissaient. + +Partout les memes dispositions etaient prises. C'etait d'abord des +soldats qui s'engouffraient dans des maisons ou ils se tapissaient, +invisibles. Puis d'autres compagnies occupaient le milieu de la rue. +Puis, plus loin, des cavaliers, et, par-ci par-la, chose beaucoup plus +grave, des canons. + +Ainsi, un triple cordon de fer encerclait la place et il etait evident +que, lorsque ces troupes se mettraient en mouvement, il serait +impossible a quiconque de passer, soit pour entrer, soit pour sortir. + +Mais ce n'est pas tout. Il y avait encore autre chose. Pour un homme +de guerre comme le chevalier, il n'y avait pas a s'y meprendre. Il lui +semblait que, en meme temps que cette manoeuvre, une contre-manoeuvre, +executee par des troupes adverses, il en eut jure, se dessinait +nettement, sous les yeux des troupes royales. En effet, en meme temps +que les soldats, des groupes circulaient, qui paraissaient obeir a un +mot d'ordre. En apparence, c'etait de paisibles citoyens qui voulaient, +a toute force, apercevoir un coin de la course. Mais l'oeil exerce +de Pardaillan reconnaissait facilement, en ces amateurs forcenes de +corrida, des combattants. + +Des lors, tout fut clair pour lui. Il venait d'assister a la manoeuvre +des troupes royales. Maintenant, il voyait la contre-manoeuvre des +conjures achetes par Fausta. + +Cette foule de retardataires, parmi lesquels on ne voyait pas une femme, +ce qui etait significatif, occupaient les memes rues, occupees par les +troupes royales. Sous couleur de voir le spectacle, des installations de +fortune s'improvisaient a la hate. Treteaux, tables, escabeaux, caisses +defoncees, charrettes renversees s'empilaient pele-mele, etaient +instantanement occupes par des groupes de curieux. + +Et Pardaillan se disait: + +"De deux choses l'une: ou bien M. d'Espinosa a eu vent de la +conspiration, et, s'il laisse les hommes de Fausta prendre si aisement +position, c'est pour mieux les tenir qu'il leur reserve quelque joli +coup de sa facon, dans lequel ils me paraissent donner tete baissee. Ou +bien, il ne sait rien et, alors, ce sont ses troupes qui me paraissent +bien exposees." + +Ayant ainsi envisage les choses, tout autre que Pardaillan s'en fut +retourne tranquillement, puisque, en resume, il n'avait rien a voir dans +la dispute qui se preparait entre le roi et ses sujets. Mais Pardaillan +avait sa logique a lui, qui n'avait rien de commun avec celle de tout le +monde. Apres avoir bien peste, il prit son air le plus renfrogne, et, +par une de ces bravades dont lui seul avait le secret, il penetra dans +l'enceinte par la porte d'honneur, en faisant sonner bien haut son titre +d'ambassadeur, invite personnellement par Sa Majeste. Et il se dirigea +vers la place qui lui etait assignee. + +A ce moment, le roi parut sur son balcon, amenage en tribune. Un +magnifique velum de velours rouge frange d'or, maintenu a ses extremites +par des lances de combat, interceptait les rayons du soleil. + +Le roi s'assit avec cet air morne et glacial qui etait le sien. M. +d'Espinosa, grand inquisiteur et premier ministre, se tint debout, +derriere le fauteuil du roi. Les autres gentilshommes de service prirent +place sur l'estrade, chacun selon son rang. + +A cote d'Espinosa se tenait un jeune page que nul ne connaissait, hormis +le roi et le grand inquisiteur cependant, car le premier avait honore le +page d'un gracieux sourire et le second le tolerait a son cote, alors +qu'il eut du se tenir derriere. Bien mieux, un tabouret recouvert d'un +riche coussin de velours etait place a la gauche de l'inquisiteur, sur +lequel le page s'etait assis le plus naturellement du monde. En sorte +que le roi, dans son fauteuil, n'avait qu'a tourner la tete a droite ou +a gauche pour s'entretenir a part, soit avec son ministre, soit avec ce +page a qui on accordait cet honneur extraordinaire. + +Le mysterieux page n'etait autre que Fausta. + +Fausta, le matin meme, avait livre a Espinosa le fameux parchemin qui +reconnaissait Philippe d'Espagne comme unique heritier de la couronne de +France. Le geste spontane de Fausta lui avait concilie la faveur du roi +et les bonnes graces du ministre. Elle n'avait cependant pas abandonne +la precieuse declaration du feu roi Henri III sans poser ses petites +conditions. + +L'une de ces conditions etait qu'elle assisterait a la course dans la +loge royale et qu'elle y serait placee de facon a pouvoir s'entretenir +en particulier, a tout instant, avec le roi et son ministre. Une autre +condition, comme corollaire de la precedente, etait que tout messager +qui se presenterait en prononcant le nom de Fausta serait immediatement +admis en sa presence, quels que fussent le rang, la condition sociale; +voire le costume de celui qui se presenterait ainsi. + +D'Espinosa connaissait suffisamment Fausta pour etre certain qu'elle ne +posait pas une telle condition par pure vanite. Elle devait avoir des +raisons serieuses pour agir ainsi. Il s'empressa d'accorder tout ce +qu'elle demandait. + +Peut-etre tramait-elle quelque guet-apens contre Pardaillan? + +Or, le roi avait une dent feroce contre ce petit gentilhomme, cette +maniere de routier sans feu ni lieu, qui l'avait humilie, lui, le roi, +et qui, non content de malmener ses fideles, dans sa propre antichambre, +avait eu l'audace de lui parler devant toute sa cour avec une insolence +qui reclamait un chatiment exemplaire. + +Des que le roi parut au balcon, les ovations eclaterent, enthousiastes, +aux fenetres et aux balcons de la place, occupes par les plus grands +seigneurs du royaume. Les memes vivats eclaterent aussi, nourris et +spontanes, dans les tribunes occupees par des seigneurs de moindre +importance. De la, les acclamations s'etendirent au peuple masse debout +sur la place. La verite nous oblige a dire qu'elles furent, la, moins +nourries. + +Le roi remercia de la main et, aussitot, un silence solennel plana sur +cette multitude. + +C'est au milieu de ce silence que Pardaillan parut sur les gradins, +cherchant a gagner la place qui lui etait reservee. Car, d'Espinosa, +conseille par Fausta qui connaissait son redoutable adversaire, avait +escompte qu'il aurait l'audace de se presenter, et il avait pris ses +dispositions en consequence. C'est ainsi qu'une place d'honneur avait +ete reservee a l'envoye de S. M. le roi de Navarre. + +Donc, Pardaillan, debout au milieu des gradins, dominant par consequent +toutes les autres personnes assises, s'efforcait de regagner sa place. +Mais le passage au milieu d'une foule de seigneurs et de nobles dames, +tous exagerement imbus de leur importance, ce passage ne se fit pas sans +quelque brouhaha. + +D'autant plus que, fort de son droit, desireux de pousser la bravade a +ses limites extremes, le chevalier, qui s'excusait avec une courtoisie +exquise vis-a-vis des dames, se redressait, la moustache herissee, +l'oeil etincelant, devant les hommes et ne menageait pas les bravades +quand on ne s'effacait pas de bonne grace. + +Bref, cela fit un tel tapage qu'a l'instant les yeux du roi, ceux de +la cour et des milliers de personnes massees la se porterent sur le +perturbateur qui, sans souci de l'etiquette, se dirigeait vers sa place, +comme on monte a l'assaut. + +Une lueur mauvaise jaillit de la prunelle de Philippe. + +Il se tourna vers d'Espinosa et le fixa un moment comme pour le prendre +a temoin du scandale. + +Le grand inquisiteur repondit par un demi-sourire qui signifiait: + +"Laissez faire. Bientot, nous aurons notre tour." + +Philippe approuva d'un signe de tete et se retourna, de facon a tourner +le dos a Pardaillan qui atteignait enfin sa place. + +Or, une chose que Pardaillan ignorait completement, attendu qu'il etait +toujours le dernier renseigne sur tout ce qui le touchait et qu'il +etait peut-etre le seul a trouver tres naturelles les actions qu'on +s'accordait a trouver extraordinaires, c'est que son aventure avec Barba +Roja avait produit, a la cour comme en ville, une sensation enorme. On +ne parlait que de lui un peu partout, et, si l'on s'emerveillait de la +force surhumaine de cet etranger qui avait, comme en se jouant, desarme +une des premieres lames d'Espagne, mate et corrige comme un gamin +turbulent l'homme le plus fort du royaume, on s'etonnait et on +s'indignait quelque peu que l'insolent n'eut pas ete chatie comme il le +meritait. + +Lorsque Pardaillan parvint a sa place, il jeta un coup d'oeil machinal +autour de lui et demeura stupefait. Il ne voyait que regards haineux et +attitudes menacantes. + +Et, comme notre chevalier n'etait pas homme a se laisser defier, meme du +regard, sans repondre a la provocation, au lieu de s'asseoir, il resta +un moment debout a sa place, promenant autour de lui des regards +fulgurants, ayant aux levres un sourire de mepris qui faisait verdir de +rage les nobles hidalgos retenus par le souci de l'etiquette. + +A ce moment, les trompettes lancerent a toute volee, dans l'air +lumineux, l'eclat aigu de leurs notes cuivrees. + +C'etait le signal impatiemment attendu par les milliers de spectateurs. +Mais, s'il eclatait a ce moment, c'etait par suite d'une meprise +deplorable: un geste du roi mal interprete. + +Il n'en est pas moins vrai que les trompettes, sonnant au moment precis +ou Pardaillan allait s'asseoir, paraissaient saluer l'envoye du roi de +France. + +C'est ce que comprit le roi, qui, pale de fureur, se tourna vers +Espinosa et laissa tomber un ordre bref, en execution duquel l'officier; +coupable d'avoir mal interprete les gestes du roi, et donne l'ordre aux +trompettes de sonner, fut incontinent arrete et mis aux fers. + +Notre heros etait un incorrigible pince-sans-rire. Il trouva plaisant +de paraitre accepter comme un hommage rendu ce qui n'etait qu'un hasard +fortuit. + +"Vive Dieu! dit-il a part soi, une politesse en vaut une autre." + +Et, avec son sourire le plus naivement ingenu, mais au fond de l'oeil +l'intense jubilation de l'homme qui s'amuse prodigieusement, dans un +geste theatral qu'il etait seul a posseder, il adressa a la tribune +royale un salut d'une ampleur demesuree. + +Pour comble de malchance, le roi, qui se retournait a ce moment pour +jeter l'ordre d'arreter l'officier qui avait fait sonner les trompettes, +le roi recut en plein le sourire et le salut de Pardaillan. Et, comme +c'etait un sire profondement dissimule, il dut, en se mordant les levres +de depit, repondre par un gracieux sourire, a seule fin de ne pas +contrarier le plan du grand inquisiteur, plan qu'il connaissait et +approuvait. + +C'etait plus que n'esperait Pardaillan, qui s'assit alors paisiblement, +en jetant des coups d'oeil satisfaits autour de lui. Mais, comme si +un enchanteur avait passe par la, bouleversant de fond en comble les +sentiments intimes de ses feroces voisins, il ne vit autour de lui que +sourires engageants, regards bienveillants. Et, avec, aux levres, une +moue de dedain, il songea que le sourire que le roi venait de lui +accorder, moralement contraint et force, avait suffi pour changer la +haine en adulation. + + + +VI + +LE PLAN DE FAUSTA + +Nous avons dit que le Torero s'etait trouve dans la desagreable +obligation de dresser sa tente pres de celle de Barba Roja. + +Sans qu'il s'en doutat, ce voisinage deplaisant etait du a une +intervention de Fausta. Voici comment: + +Le roi et son grand inquisiteur avaient resolu l'arrestation de don +Cesar et de Pardaillan. Le roi poursuivait de sa haine, depuis vingt +ans, son petit-fils. Cette haine sauvage, que vingt annees d'attente +n'avaient pu attenuer, etait cependant surpassee par la haine recente +qu'il venait de vouer a l'homme coupable d'avoir douloureusement blesse +son incommensurable orgueil. + +Si le roi n'obeissait qu'a sa haine, d'Espinosa, au contraire, agissait +sans passion et n'en etait que plus redoutable. Il n'avait, lui, ni +haine, ni colere. Mais il craignait Pardaillan. Chez un homme froid et +methodique, mais resolu, comme l'etait d'Espinosa, cette crainte etait +autrement dangereuse et plus terrible que la haine. + +De l'intervention de Pardaillan dans les affaires du petit-fils du +roi, d'Espinosa avait conclu qu'il en savait beaucoup plus qu'il ne +paraissait; que, par ambition personnelle, il se faisait le champion et +le conseiller d'un prince qui fut demeure sans nom et peu redoutable +sans ce concours inespere. + +L'erreur de d'Espinosa etait de s'obstiner a voir un ambitieux en +Pardaillan. La nature chevaleresque et desinteressee au possible de cet +homme, si peu semblable aux hommes de son epoque, lui avait completement +echappe. + +S'il eut mieux compris le caractere de son adversaire, il se fut rendu +compte que jamais Pardaillan n'eut consenti a la besogne qu'on le +soupconnait capable d'entreprendre. Il est certain que, si le Torero +avait manifeste l'intention de revendiquer des droits inexistants, etant +donne les conditions anormales de sa naissance, s'il avait fait acte de +pretendant, comme on s'efforcait de le lui faire faire, Pardaillan lui +eut tourne dedaigneusement le dos. En condamnant un homme sur le seul +soupcon d'une action qu'il etait incapable de concevoir, d'Espinosa +commettait donc lui-meme une mechante action. + +Toutefois, s'il n'avait pu comprendre l'extraordinaire generosite de +Pardaillan, il ne faut pas oublier que d'Espinosa etait gentilhomme. +Comme tel, il avait foi en la parole donnee et en la loyaute de son +adversaire. Sur ce point, il avait su justement l'apprecier. + +Donc, d'Espinosa et le roi, son maitre, etaient d'accord sur ces deux +points: la prise et la mise a mort de Pardaillan et du Torero. La seule +divergence de vues qui existat entre eux, concernant Pardaillan, etait +dans la maniere dont ils entendaient mettre a execution leur projet. Le +roi eut voulu qu'on arretat purement et simplement l'homme qui lui avait +manque de respect. Pour cela, que fallait-il: un officier et quelques +hommes. Pris, l'homme etait juge, condamne, execute. Tout etait dit. + +D'Espinosa voyait autrement les choses. Oser manquer a la majeste royale +etait, a ses yeux, un crime que les supplices les plus epouvantables +etaient impuissants a faire expier comme il le meritait. Mais +qu'etait-ce que quelques minutes de tortures, comparees a l'enormite +du forfait? Bien peu de chose, en verite. Avec un homme d'une force +physique extraordinaire, jointe a une force d'ame peu commune, on +pouvait meme dire que ce n'etait rien. Il fallait trouver quelque chose +d'inedit, quelque chose de terrible. Il fallait une agonie qui se +prolongeat des jours et des jours en des transes, en des affres +insupportables. + +C'est la que Fausta etait intervenue et lui avait souffle l'idee qu'il +avait aussitot adoptee. + +Ce que devait etre le chatiment imagine par Fausta, c'est ce que nous +verrons plus tard. + +Pour le moment, toutes les mesures etaient prises pour assurer +l'arrestation imminente de Pardaillan et du Torero. Peut-etre +d'Espinosa, mieux renseigne qu'il ne voulait bien le laisser voir, +avait-il pris d'autres dispositions mysterieuses concernant Fausta, et +qui eussent donne a reflechir a celle-ci, si elle les avait connues. +Peut-etre! + +Fausta etait d'accord avec d'Espinosa et le roi en ce qui concernait +Pardaillan seulement. Le plan que le grand inquisiteur se chargeait de +mettre a execution etait, en grande partie, son oeuvre a elle. + +La s'arretait l'accord. Fausta voulait bien livrer Pardaillan parce +qu'elle se jugeait impuissante a le frapper elle-meme, mais elle voulait +sauver don Cesar, indispensable a ses projets d'ambition. + +Or, Fausta se trompait dans son appreciation du caractere du Torero, +comme d'Espinosa s'etait trompe dans la sienne, sur celui de Pardaillan. +Comme d'Espinosa, sur une erreur elle batit un plan qui, meme s'il se +fut realise, eut ete inutile. + +La Giralda etant, dans son idee, l'obstacle, sa suppression s'imposait. +Fausta avait jete les yeux sur Barba Roja pour mener a bien cette partie +de son plan. Pourquoi sur Barba Roja? Parce qu'elle connaissait la +passion sauvage du colosse pour la jolie bohemienne. + +Admirablement renseignee sur tous ceux qu'elle utilisait, elle savait +que Barba Roja etait une brute incapable de resister a ses passions. Son +amour, violent, brutal, etait plutot du desir sensuel que de la passion +veritable. + +En revanche, a la suite de l'humiliation sanglante qu'il lui avait +infligee. Barba Roja s'etait pris pour Pardaillan d'une haine feroce. Si +le hasard voulait que le colosse se trouvat la quand on procederait a +l'arrestation du chevalier, il etait homme a oublier momentanement son +amour pour se ruer sur celui qu'il haissait. + +Or, la besogne de Barba Roja etait toute tracee. A lui incombait le soin +de debarrasser Fausta de la Giralda, en enlevant la jeune fille. Il +fallait, de toute necessite, qu'il s'en tint au role qu'elle lui avait +assigne. + +Fausta n'avait pas hesite. L'intelligence de Barba Roja etait loin +d'egaler sa force. Centurion, style par Fausta, etait arrive aisement a +le persuader que Pardaillan etait epris de la bohemienne. Et, avec cette +familiarite cynique qu'il affectait quand il se trouvait seul avec le +dogue du roi, il avait conclu en disant: + +--Beau cousin, soufflez-lui le tendron. Quand vous en serez las, vous +le lui renverrez... quelque peu endommage. Croyez-moi, c'est la une +vengeance autrement interessante que le stupide coup de dague que vous +revez. + +Barba Roja avait donne tete baissee dans le panneau. + +Par surcroit de precaution, Fausta lui avait fait donner l'ordre de +prendre part a la course. Le roi s'etait fait tirer l'oreille. Il +n'avait pas pardonne a son dogue une defaite qui lui paraissait trop +facile. Mais d'Espinosa avait fait remarquer que ce serait la une +maniere de montrer que les coups de Pardaillan n'etaient pas, au +demeurant, si terribles, puisqu'ils n'empechaient pas celui qui les +avait recus de lutter contre le taureau, quarante-huit heures apres. Le +roi s'etait laisse convaincre. + +Quant a Barba Roja, il ne se tenait pas de joie, et, malgre que son +bras le fit encore souffrir, il s'etait jure d'estoquer proprement son +taureau pour se montrer digne de la faveur royale qui s'etendait sur lui +au moment ou, precisement, il avait lieu de se croire momentanement en +disgrace. + +Par cette derniere precaution, Fausta s'etait sentie plus tranquille. +Barba Roja, apres avoir couru son taureau, serait occupe avec la +Giralda. Une rencontre entre lui et Pardaillan serait ainsi evitee. +Et, comme Fausta prevoyait tout, au cas ou Barba Roja, blesse par le +taureau, ne pourrait participer a l'enlevement de la jolie bohemienne. +Centurion et ses hommes opereraient sans lui, et a son lieu et place. + +Puisque nous faisons un expose de la situation des partis en presence, +il nous parait juste, laissant pour un instant ces puissants personnages +a leurs preparatifs, de voir un peu ce qu'on avait a leur opposer du +cote adverse. + +D'une part, nous trouvons une jeune fille, la Giralda, completement +ignorante des dangers qu'elle court, naivement heureuse de ce qu'elle +croit un hasard, qui lui permet d'admirer, en bonne place, l'elu de son +coeur. + +D'autre part, un jeune homme, El Torero. S'il avait des apprehensions, +c'etait surtout au sujet de sa fiancee. Un secret instinct l'avertissait +qu'elle etait menacee. Pour lui-meme, il etait bien tranquille. Ainsi +qu'il l'avait dit a Pardaillan, il croyait fermement que Fausta avait +considerablement exagere les dangers auxquels il etait expose. + +Cependant, il voulait bien admettre que quelque ennemi inconnu avait +interet a sa mort. En ce cas, le pis qui pouvait lui arriver etait +d'etre assailli par quelques coupe-jarrets, et il se sentait de force a +se defendre vigoureusement. D'ailleurs, on ne viendrait pas l'attaquer +dans la piste, quand il serait aux prises avec le taureau. Ce n'est pas +non plus dans les coulisses de l'arene, coulisses a ciel ouvert, sous +les yeux de la multitude, qu'on viendrait lui chercher noise. Donc, +toutes les histoires de Mme Fausta n'etaient que... des histoires. + +S'il avait pu voir les mouvements de troupes surpris par Pardaillan, il +aurait perdu quelque peu de cette insouciante quietude. + +Enfin, il y avait Pardaillan. + +Pardaillan, sans partisans, sans allies, sans troupes, sans amis, seul, +absolument seul. + +Pardaillan, malheureusement, s'etait ecarte de l'excavation par ou il +entendait ce qui se disait et voyait ce qui se passait dans la salle +souterraine, ou se reunissaient les conjures, au moment ou Fausta +parlait a Centurion de la Giralda. Il ne croyait donc pas que la jeune +fille fut menacee. + +En revanche, il savait pertinemment ce qui attendait le Torero. +Il savait que l'action serait chaude et qu'il y laisserait +vraisemblablement sa peau. Mais il avait dit qu'il serait la et la mort +seule eut pu l'empecher de tenir sa promesse. + +Chose incroyable, l'idee ne lui vint pas que les formidables preparatifs +qui s'etaient faits sous ses yeux pouvaient tout aussi bien le viser, +que le Torero. + +De ce qu'il ne se croyait pas directement menace, il ne s'ensuit pas +qu'il s'estimait en parfaite securite au milieu de cette foule de +seigneurs, dont il sentait la sourde hostilite. + +Et, comme il sentait autour de lui gronder la colere, comme il ne voyait +que visages renfrognes ou menacants, il se herissa plus que jamais, +toute son attitude devint une provocation qui s'adressait a une +multitude. + +Comme on le voit, la partie etait loin d'etre egale, et, comme le +pensait judicieusement le chevalier, il avait toutes les chances d'etre +emporte par la tourmente. + + + +VII + +LA CORRIDA + +Lorsque Pardaillan s'assit au premier rang des gradins, a la place que +d'Espinosa avait eu la precaution de lui faire garder, les trompettes +sonnerent. + +C'etait le signal impatiemment attendu annoncant que le roi ordonnait de +commencer. + +Barba Roja avait ete designe pour courir le premier taureau. Le deuxieme +revenait a un seigneur quelconque dont nous n'avons pas a nous occuper; +le troisieme, au Torero. + +Barba Roja, mure dans son armure, monte sur une superbe bete +caparaconnee de fer comme le cavalier, se tenait donc a ce moment dans +la piste, entoure d'une dizaine d'hommes a lui, charges de le seconder +dans sa lutte. + +La piste etait, en outre, envahie par une foule de gentilshommes qui n'y +avaient que faire, mais eprouvaient l'imperieux besoin de venir parader +la, sous les regards des belles et nobles dames occupant les balcons et +les gradins. + +Necessairement, on entourait et complimentait Barba Roja, raide sur la +selle, la lance au poing, les yeux obstinement fixes sur la porte du +toril, par ou devait penetrer la bete qu'il allait combattre. + +En dehors de la foule des gentilshommes inutiles et des _areneros_ de +Barba Roja, il y avait tout un peuple d'ouvriers charges de l'entretien +de la piste, d'enlever les blesses ou les cadavres, de repandre du sable +sur le sang, de l'ouverture et de la fermeture des portes, enfin, de +mille et un petits travaux accessoires, dont la necessite urgente se +revelait a la derniere minute. + +Lorsque les trompettes sonnerent, ce fut une debandade generale, qui +excita au plus haut point l'hilarite des milliers de spectateurs et eut +l'insigne honneur d'arracher un mince sourire a Sa Majeste. On savait +que l'entree du taureau suivait de tres pres la sonnerie et, dame! nul +ne se souciait de se trouver soudain face a face avec la bete. + +Ce bref intermede, c'etait la comedie preludant au drame. + +Les derniers fuyards n'avaient pas encore franchi la barriere +protectrice, les hommes de Barba Roja, qui devaient supporter le premier +choc du fauve, achevaient a peine de se masser prudemment derriere son +cheval, que, deja, le taureau faisait son entree. + +C'etait une bete splendide: noire tachetee de blanc, sa robe etait +luisante et bien fournie, les jambes courtes et vigoureuses, le cou +enorme; la tete puissante, aux yeux noirs et intelligents, aux cornes +longues et effilees, etait fierement redressee, dans une attitude de +force et de noblesse impressionnantes. + +En sortant du toril, ou depuis de longues heures il etait demeure dans +l'obscurite, il s'arreta tout d'abord, comme ebloui par l'aveuglante +lumiere d'un soleil rutilant, inondant la place. Le taureau se +presentant noblement, les bravos saluerent son entree, ce qui parut le +surprendre et le deconcerter. + +Bientot, il se ressaisit et il secoua sa tete entre les cornes de +laquelle pendait le flot de rubans dont Barba Roja devait s'emparer pour +etre proclame vainqueur; a moins qu'il ne preferat tuer le taureau, +auquel cas le trophee lui revenait de droit, meme si la bete etait mise +a mort par l'un de ses hommes et par n'importe quel moyen. + +Le taureau secoua plusieurs fois sa tete, comme s'il eut voulu jeter bas +la sorte de stupeur qui pesait sur lui. Puis, son oeil de feu parcourut +la piste. Tout de suite, a l'autre extremite, il decouvrit le cavalier +immobile, attendant qu'il se decidat a prendre l'offensive. + +Des qu'il apercut cette statue de fer, il se rua en un galop effrene. + +C'etait ce qu'attendait l'armure vivante, qui partit a fond de train, la +lance en arret. + +Et, tandis que l'homme et la bete, rues en une course echevelee +foncaient droit l'un sur l'autre, un silence de mort plana sur la foule +angoissee. + +Le choc fut epouvantablement terrible. + +De toute la force des deux elans contraires, le fer de la lance penetra +dans la partie superieure du cou. + +Barba Roja se raidit dans un effort de tous ses muscles puissants pour +obliger le taureau a passer a sa droite, en meme temps qu'il tournait +son cheval a gauche. Mais le taureau poussait de toute sa force +prodigieuse, augmentee encore par la rage et la douleur, et le cheval, +dresse droit sur ses sabots de derriere, agitait violemment dans le vide +ses jambes de devant. + +Un instant, on put craindre qu'il ne tombat a la renverse, ecrasant son +cavalier dans sa chute. + +Pendant ce temps, les aides de Barba Roja, se glissant derriere la bete, +s'efforcaient de lui trancher les jarrets au moyen de longues piques +dont le fer, tres aiguise, affectait la forme d'un croissant. C'est ce +que l'on appelait la _media-luna_. + +Tout a coup, sans qu'on put savoir par suite de quelle manoeuvre, le +cheval, degage, retombe sur ses quatre pieds, fila ventre a terre, se +dirigeant vers la barriere, comme s'il eut voulu la franchir, tandis que +le taureau poursuivait sa course en sens contraire. + +Alors, ce fut la fuite eperdue chez les auxiliaires de Barba Roja, +personne, on le concoit, ne se souciant de rester sur le chemin du +taureau, qui courait droit devant lui. + +Cependant, ne rencontrant pas d'obstacle, ne voyant personne devant +elle, la bete s'arreta, se retourna et chercha de tous les cotes, en +agitant nerveusement sa queue. Sa blessure n'etait pas grave; elle avait +eu le don de l'exasperer. Sa colere etait a son paroxysme et il etait +visible--toutes ses attitudes parlaient un langage tres clair, tres +comprehensible--qu'elle ferait payer cher le mal qu'on venait de lui +faire. Mais, devenue plus circonspecte, elle resta a la place ou elle +s'etait arretee et attendit, en jetant autour d'elle des regards +sanglants. + +Etant donne les dispositions nouvelles de la bete, etant donne surtout +qu'elle se tenait sur ses gardes, maintenant, il etait clair que la +deuxieme passe serait plus terrible que la premiere. + +Barba Roja avait pousse jusqu'a la barriere. Arrive la, il s'arreta +net et il fit face a l'ennemi. Il attendit un instant, tres court, et, +voyant que le taureau semblait mediter quelque coup et ne paraissait pas +dispose a l'attaque, il mit son cheval au pas et s'en fut a sa rencontre +en le provoquant, en l'insultant, comme s'il eut ete a meme de le +comprendre. + +--Taureau! criait-il a tue-tete, va! Mais va donc! (Anda! anda!) Lache! +couard! chien couchant!... + +Le taureau, sournoisement, epiait les moindres gestes de l'homme qui +avancait lentement, pret a saisir au bond l'occasion propice. + +Au fur et a mesure qu'il approchait de l'animal, l'homme accelerait son +allure et redoublait d'injures vociferees d'une voix de stentor. C'etait +d'ailleurs dans les moeurs de l'epoque. + +Naturellement, et pour cause, le taureau n'avait garde de repondre. + +Mais les spectateurs, qui se passionnaient a ce jeu terrible, se +chargeaient de repondre pour lui. Les uns, en effet, tenaient pour +l'homme et criaient: + +"Taureau poltron! Va le chercher. Barba Roja! Tire-lui les oreilles! +Donne-le a tes chiens! + +D'autres, au contraire, tenaient pour la bete et repondaient: + +"Viens-y! tu seras bien recu! Il va te mettre les tripes au vent! Tu +n'oseras pas y aller!" + +Et Barba Roja avancait toujours, s'efforcant de couvrir de sa voix +les clameurs de la multitude, ne perdant pas de vue son dangereux +adversaire, accelerant toujours son allure. + +Quand le taureau vit l'homme a sa portee, il baissa brusquement la tete, +visa un inappreciable instant, et, dans une detente foudroyante de ses +jarrets d'acier, d'un bond prodigieux, il fut sur celui qui le narguait. + +Contre toute attente, il n'y eut pas collision. + +Le taureau, ayant manque le but, passa tete baissee a une allure +desordonnee. Le cavalier, qui avait dedaigne de frapper, poursuivit sa +route ventre a terre du cote oppose. + +Barba Roja ne perdait pas de vue son adversaire. Quand il le vit +bondir, il obligea son cheval a obliquer a gauche. La manoeuvre etait +audacieuse. Pour la tenter, il fallait non seulement etre un ecuyer +consomme, doue d'un sang-froid remarquable, mais encore et surtout etre +absolument sur de sa monture. Il fallait, en outre, que cette monture +fut douee d'une souplesse et d'une vigueur peu communes. Accomplie avec +une precision admirable, elle eut un succes complet. + +Si le taureau avait charge avec l'intention manifeste de tuer, il n'en +etait pas de meme du cavalier, qui ne visait qu'a enlever le flot de +rubans. + +Effectivement, soit adresse reelle, confinant au prodige, +soit--plutot--chance extraordinaire, le colosse reussit pleinement +et, en s'eloignant a toute bride, dresse droit sur les etriers, +il brandissait fierement la lance, au bout de laquelle flottait +triomphalement le trophee de soie, dont la possession faisait de lui le +vainqueur de cette course. + +Et la foule des spectateurs, electrisee par ce coup d'audace, +magistralement reussi, salua la victoire de l'homme par des vivats +joyeux, et c'etait toute justice, car ce coup etait extremement rare, +et, pour se risquer a l'essayer, il fallait etre doue d'un courage a +toute epreuve. + +Mais Barba Roja avait a faire oublier la lecon que lui avait infligee le +chevalier de Pardaillan; il avait a se faire pardonner sa defaite et +a consolider son credit ebranle pres du roi. Il n'avait pas hesite a +s'exposer pour atteindre ce resultat, et son audace avait ete largement +recompensee par le succes d'abord, ensuite par le roi lui-meme, qui +daigna manifester sa satisfaction a voix haute. + +Ayant conquis le flot de rubans, il pouvait, apres en avoir fait hommage +a la dame de son choix, se retirer de la lice. C'etait son droit. Mais, +grise par son succes, enorgueilli par la royale approbation, il voulut +faire plus et mieux, et, bien qu'il eut senti son bras faiblir lors de +son contact avec la bete, il resolut incontinent de pousser la lutte +jusqu'au bout et d'abattre son taureau. + +C'etait d'une temerite folle. Tout ce qu'il venait d'accomplir pouvait +etre considere comme jeu d'enfant a cote de ce qu'il entreprenait. Ce +fut l'impression qu'eurent tous les spectateurs en voyant qu'il se +disposait a poursuivre la course. + +En effet, comme on a pu le remarquer, le taureau avait commence par +foncer au hasard, par instinct combatif. Des la premiere passe, il avait +compris qu'il s'etait trompe. Chaque passe, denuee de succes, etait une +lecon pour lui. + +Il ne perdait rien de sa force et de son courage indomptable, sa rage et +sa fureur restaient les memes, mais il acquerait la ruse qui lui avait +fait defaut jusque-la. + +Le premier choc avait eu lieu non loin de la barriere, presque en +face de Pardaillan. C'est la que le taureau avait eprouve sa premiere +deception, la qu'il avait ete frappe par le fer de la lance, la qu'il +revenait toujours. Le deloger du refuge qu'il s'etait choisi devenait +terriblement dangereux. + +Afin de permettre a leur maitre de parader un moment en promenant le +trophee conquis, les aides de Barba Roja s'efforcaient de detourner de +lui l'attention de l'animal. + +Mais le taureau semblait avoir compris que, son veritable ennemi, +c'etait cette enorme masse de fer a quatre pattes, comme lui, qui +evoluait la-bas. C'etait de la qu'etait parti le coup qui l'avait +meurtri. C'etait cela qu'il voulait meurtrir a son tour. + +Et, comme il se mefiait, maintenant, il ne bougeait pas du gite qu'il +s'etait choisi. Il dedaignait les appels, les feintes, les attaques +sournoises des hommes de Barba Roja. Parfois, comme agace, il se ruait +sur ceux qui le harcelaient de trop pres, mais il ne continuait pas la +poursuite et revenait invariablement a son endroit favori, comme s'il +eut voulu dire: c'est ici le champ de bataille que je choisis. C'est ici +qu'il faudra me tuer, ou que je te tuerai. + +Barba Roja n'en voyait pas si long. Ayant suffisamment parade, il +s'affermit sur les etriers, assura sa lance dans son poing enorme et, +voyant que la bete refusait de quitter son refuge, il prit du champ et +fonca sur elle a toute vitesse. + +Comme elle avait deja fait une fois, la bete le laissa approcher et, +quand elle le jugea a la distance qui lui convenait, elle bondit de son +cote. + +Maintenant, ecoutez ceci: au moment d'atteindre le taureau, l'homme +faisait obliquer son cheval a gauche, de telle sorte que la lance portat +sur le cote droit. Deux fois de suite. Barba Roja avait execute cette +manoeuvre. Deux fois le taureau avait donne dans le piege et avait passe +par le chemin que l'homme lui indiquait. + +Or, le taureau avait appris la manoeuvre. + +Deux lecons successives lui avaient suffi. Maintenant, on ne pouvait +plus la lui faire. + +Donc, le taureau fonca droit devant lui comme il avait toujours fait. +Seulement, a l'instant precis ou le cavalier changeait la direction de +son cheval, le taureau changea de direction aussi et, brusquement, il +tourna a droite. + +Le resultat de cette manoeuvre imprevue de la bete fut epouvantable. + +Le cheval vint donner du poitrail en plein dans les cornes. Il fut +souleve, enleve, projete avec une violence, une force irresistibles. + +Le cavalier, qui s'arc-boutait sur les etriers, portant tout le poids du +corps en avant pour donner plus de force au coup qu'il voulait porter, +le cavalier, frappant dans le vide, perdit l'equilibre, la violence +du choc l'arracha de la selle et, passant par-dessus l'encolure de sa +monture, passant par-dessus le taureau lui-meme, alla s'aplatir sur +le sable de la piste, proche de la barriere, ou il demeura immobile, +evanoui. + +Une immense clameur jaillit des milliers de poitrines des spectateurs +haletants. + +Cependant, le taureau s'acharnait sur le cheval. Les aides de Barba +Roja se partageaient la besogne, et, tandis que les uns s'elancaient +au secours du maitre, les autres s'efforcaient de detourner de lui +l'attention de la bete ivre de fureur, rendue plus furieuse encore par +la vue du sang repandu. Car le cheval, malgre le caparacon de fer, +frappe au ventre, perdait ses entrailles par une plaie large, beante. + +Relever un homme du poids de Barba Roja n'etait pas besogne si facile, +d'autant que le poids du colosse s'augmentait de celui de l'armure. + +Il fallut donc renoncer a le relever et s'occuper incontinent de +le transporter hors de la piste. La barriere n'etait pas loin, +heureusement, et les quatre hommes qui le secouraient, bien que troubles +par les evolutions du taureau, seraient parvenus a le faire passer de +l'autre cote de l'abri, si le taureau n'avait eu une idee bien arretee +et n'eut poursuivi l'execution de cette idee avec une tenacite +deconcertante. + +Nous avons dit que la bete en voulait a cette masse de fer et surtout a +celle qui l'avait frappe. + +Voici qui le prouve: + +Le taureau avait atteint le cheval. Sans s'occuper de ce qui se passait +autour de lui, sans donner dans les pieges que lui tendaient les hommes +du cavalier, ecrase sur le sol, cherchant a l'eloigner de la monture, il +s'acharna sur le malheureux coursier avec une rage dont rien ne saurait +donner une idee. + +Mais, tout en frappant et en broyant une partie de la masse qui l'avait +bafoue, c'est-a-dire le cheval, il n'oubliait pas l'autre partie qui +l'avait blesse, c'est-a-dire l'homme etendu sur le sable. + +Quand le cheval ne fut qu'une masse de chairs pantelantes encore, il le +lacha et se retourna vers l'endroit ou etait tombe l'homme. + +Et, ce qui prouve bien qu'il suivait son idee de vengeance et la mettait +a execution avec un esprit de suite vraiment surprenant, c'est que +toutes les tentatives des aides de Barba Roja pour le detourner +echouerent piteusement. + +Le taureau, de temps en temps, se detournait de sa route pour courir sus +aux importuns. Mais, quand il les avait mis en fuite, il ne continuait +pas la poursuite et revenait avec un acharnement au blesse, qu'il +voulait, c'etait visible, atteindre a tout prix. + +Les serviteurs de Barba Roja, voyant le taureau, plus furieux que +jamais, foncer sur eux, voyant l'inutilite des efforts de leurs +camarades, se sentant enfin menaces eux-memes, se resignerent a +abandonner leur maitre et s'empresserent de courir a la barriere et de +la franchir. + +Un immense cri de detresse jaillit de toutes les poitrines, etreintes +par l'horreur et l'angoisse. + +La piste avait ete envahie par une foule de braves, courageux certes, +animes des meilleures intentions aussi, mais agissant sans ordre, dans +une confusion inexprimable, se tenant prudemment a distance du taureau +et ne reussissant, en somme, par leurs clameurs et leur vaine agitation, +qu'a l'exasperer davantage, si possible. + +A moins d'un miracle, c'en etait fait de Barba Roja, Tous le comprirent +ainsi. + +Le roi, dans sa loge, se tourna legerement vers d'Espinosa et, +froidement: + +--Je crois, dit-il, qu'il vous faudra vous mettre en quete d'un nouveau +garde du corps pour mon service particulier. + +Cependant, le taureau arrivait sur l'homme, toujours etale sur le sol. +La seule chance qui lui restait de s'en tirer residait maintenant +dans la solidite de son armure et dans la versatilite de la bete qui +chargeait. Si elle se contentait de quelques coups, l'homme pouvait +esperer en rechapper, fortement eclope sans doute, estropie peut-etre, +mais enfin avec des chances de survivre a ses blessures. Si la bete +montrait le meme acharnement qu'elle avait montre pour le cheval, il n'y +avait pas d'armure assez puissante pour resister a la force des coups +redoubles qu'elle lui porterait. + +Et, maintenant, quelques toises a peine la separaient de son ennemi +inerte... + +A ce moment, un fremissement prodigieux, qui n'avait rien de commun avec +le frisson de la terreur qui la secouait jusque-la, agita cette foule +enervee par l'angoisse. + +Sur les gradins, aux fenetres, aux balcons, des hommes se dressaient, +debout, hagards, congestionnes, cherchant a voir, a voir malgre tout, +sans s'occuper de gener le voisin. Une immense acclamation retentit dans +les tribunes, gagna le populaire debout, qui se bousculait pour mieux +voir, se repercuta jusque sous les arcades de la place et dans les rues +adjacentes: + +"Noel! Noel! pour le brave gentilhomme!" + +Dans la tribune royale, le meme frisson de curiosite et d'espoir secoua +tous les dignitaires qui oublierent momentanement la severe etiquette +pour se bousculer derriere le roi, s'approcher de la rampe du balcon +pour voir. + +Jusqu'au roi lui-meme qui, deposant son flegme et son impassibilite, se +dressa tout droit, les deux mains crispees sur le velours de la rampe de +fer, se penchant hors du balcon. + +Seule, au milieu de la fievre generale, Fausta demeura froide, +impassible, un enigmatique sourire se jouant sur ses levres, qui +tremblaient legerement. + +Le populaire voulait voir. Les nobles, aux gradins et aux fenetres, +voulaient voir. Le roi et le grand inquisiteur voulaient voir. Tous, +tous, ils voulaient voir. + +Voir quoi? + +Ceci: + +Un homme venait de bondir dans la piste et seul, a pied, sans armure, +ayant a la main une longue dague, hardiment, posement, avec un +sang-froid qui tenait du prodige, venait se placer resolument entre la +bete et Barba Roja. + +Et, tout a coup, apres le tumulte, le fremissement, l'acclamation +spontanee, un silence prodigieux plana sur l'assemblee haletante. + +Le roi regarda d'Espinosa et lui dit a voix basse, avec un sourire +livide: + +"Monsieur de Pardaillan!" + +Il y avait, dans la maniere dont il prononca ces paroles, de la stupeur +et aussi de la joie, ce qu'il traduisit en ajoutant aussitot: + +"Par le Dieu vivant! cet homme est fou! Je crois, monsieur le grand +inquisiteur, que nous voici debarrasses du bravache, sans que nous y +soyons pour rien. J'en suis fort aise, car, ainsi, mon bon cousin de +Navarre ne pourra me reprocher d'avoir manque aux egards dus a son +representant. + +--Je le crois aussi, sire, repondit d'Espinosa avec son calme accoutume. + +--Vous croyez donc, sire, et vous, monsieur, que le sire de Pardaillan +va etre mis a mal par ce fauve? intervint deliberement Fausta. + +--Par Dieu! madame, ricana le roi, je ne donnerais pas un maravedis de +sa peau. + +Fausta secoua gravement la tete et, avec un accent prophetique qui +impressionna fortement le roi et d'Espinosa: + +--Je crois, moi, dit-elle, que le sire de Pardaillan va tuer proprement +cette brute. + +--Qui vous fait croire cela, madame? fit vivement le roi. + +--Je vous l'ai dit, sire: le chevalier de Pardaillan est au-dessus +du commun des mortels, meme si ces mortels ont le front ceint de la +couronne. Non, sire, le chevalier de Pardaillan ne perira pas encore +dans cette rencontre, et, si vous voulez le frapper, il faudra recourir +au moyen que je vous ai indique. + +Le roi regarda d'Espinosa et ne repondit pas, mais il demeura tout +songeur. + +Le taureau, cependant, en voyant se dresser soudain devant lui cet +adversaire inattendu, s'etait arrete comme s'il eut ete etonne. + +Apres cet instant de courte hesitation, il baissa la tete, visa son +adversaire et, presque aussitot, il la redressa et porta un coup +foudroyant de rapidite. + +Pardaillan attendit le choc avec ce calme prodigieux qu'il avait dans +l'action. Il s'etait place de profil devant la bete, solidement campe +sur les pieds bien unis en equerre, le coude leve, la garde de la dague, +longue et flexible, devant la poitrine, la tete legerement penchee a +droite, de facon a bien viser l'endroit ou il voulait Frapper. + +Le taureau, de son cote, ayant bien vise son but, fonca tete baissee, et +vint s'enferrer lui-meme. + +Pardaillan s'etait contente de le recevoir a la pointe de la dague en +effacant a peine sa poitrine. + +Enferre, le taureau ne bougea plus. + +Et, alors, ce fut un instant d'angoisse affreuse parmi les innombrables +spectateurs de cette lutte extraordinaire. + +Que se passait-il donc? Le taureau etait-il blesse? Etait-il touche +seulement? Comment et pourquoi demeurait-il ainsi immobile? + +Et le temeraire gentilhomme, qui semblait mue en statue! Que faisait-il +donc? Pourquoi ne frappait-il pas de nouveau? Attendait-il donc que le +taureau se ressaisit et le mit en pieces? + +Et le silence angoissant pesait lourdement sur tous. + +A vrai dire, le chevalier n'etait guere plus fixe que les spectateurs. + +Il voyait bien que la dague s'etait enfoncee jusqu'a la garde. Il +sentait bien tressaillir et flechir le taureau. Mais, diantre! avec un +adversaire de cette force, qui pouvait savoir? La blessure etait-elle +suffisamment grave? N'allait-il pas se reveiller de cette sorte de +torpeur et lui faire payer par une mort epouvantable le coup qu'il +venait de lui porter? + +C'est ce que se demandait Pardaillan... + +Mais il n'etait pas homme a rester longtemps indecis. Il resolut d'en +avoir le coeur net, coute que coute. Brusquement, il retira l'arme, qui +apparut rouge de sang, et s'ecarta, au cas, improbable, d'une supreme +revolte de la bete. + +Brusquement, le taureau, foudroye, tomba comme une masse. + +Alors, ce fut une detente dans la foule. Les traits convulses reprirent +leur expression naturelle, les gorges contractees se dilaterent, les +nerfs se detendirent. On respira largement: on eut dit qu'on craignait +de ne pouvoir emmagasiner assez d'air pour actionner les poumons +violemment comprimes. + +Sous l'influence de la reaction, des femmes eclaterent en sanglots +convulsifs; d'autres, au contraire, riaient aux eclats. Ce fut un +soulagement universel d'abord, puis un etonnement prodigieux et puis, +tout a coup, la joie eclata, bruyante, animee, et se fondit en une +acclamation delirante a l'adresse de l'homme courageux qui venait +d'accomplir cet exploit. + +Pardaillan, sa dague sanglante a la main, resta un bon moment a +contempler d'un oeil reveur et attriste l'agonie du taureau que, par un +coup de maitre prodigieux a l'epoque, il venait de mettre a mort. + +En ce moment, il oubliait le roi et sa haine, et sa cour de hautains +gentilshommes qui l'avaient devisage d'un air provocant. Il oubliait +Fausta et son trio d'ordinaires qui se pavanaient a une fenetre proche +du balcon royal, et Bussi-Leclerc, livide, dont les yeux sanglants +l'eussent foudroye a distance, s'ils en avaient eu le pouvoir, et +d'Espinosa et ses hommes d'armes, et ses inquisiteurs et ses nuees +d'espions. Il oubliait le Torero et les dangers qui le menacaient. + +Apres avoir longuement considere le taureau expirant, il murmura avec un +accent de pitie inexprimable: + +"Pauvre bete!..." + +Ainsi, dans l'ingenuite de son ame, sa pitie allait a la bete qui l'eut +infailliblement broye s'il n'eut pris les devants. + +En faisant ces reflexions plutot desabusees, ses yeux tomberent sur +la dague qu'il tenait machinalement dans son poing crispe. Il la jeta +violemment, loin de lui, dans un geste de repulsion et de degout. + +Il apercut alors le groupe des serviteurs de Barba Roja qui emportaient +leur maitre, toujours evanoui, et, machinalement, ses yeux allerent +alternativement du colosse qu'on emportait a la bete, qu'on s'appretait +deja a trainer hors de la piste. + +Ses traits reprirent leur premiere expression de reverie melancolique, +tandis qu'il songeait: + +"Qui pourrait me dire lequel est le plus feroce, le plus brute, de +l'homme qu'on emporte la-bas ou de la bete, que j'ai stupidement +sacrifiee?" + +Et, comme, necessairement, on se ruait sur lui dans l'intention de le +feliciter, il s'eloigna a grandes enjambees furieuses, sans vouloir +rien entendre, laissant ceux qui l'abordaient, la bouche en coeur, +tout deconfits et se demandant, non sans apparence de raison, si cet +intrepide gentilhomme francais, si fort et si brave, n'etait pas quelque +peu dement. + +Sans se soucier de ce qu'on pouvait dire et penser, Pardaillan s'en fut +retrouver le Torero, sous sa tente, ayant resolu de ne pas reoccuper le +siege qu'on lui avait reserve, mais ne voulant pas cependant abandonner +le prince au moment ou il aurait besoin de l'appui de son bras. + +Dans la loge royale, autant que partout ailleurs, on avait suivi avec +un interet passionne les phases du combat. Mais, alors que partout +ailleurs--ou a peu pres--on souhaitait ardemment la victoire du +gentilhomme, dans la loge royale on souhaitait, non moins ardemment, +sa mort. "On" s'applique specialement a Fausta, a Philippe II et a +d'Espinosa. + +Toutefois, si ces deux derniers croyaient fermement que le chevalier, +non arme pour une lutte inegale, devait infailliblement succomber, +victime de sa temeraire generosite, sous l'empire de la superstition qui +lui suggerait la pensee que Pardaillan etait invulnerable, Fausta, tout +en souhaitant sa mort, croyait aussi fermement qu'il serait vainqueur de +la brute. + +Lorsque le taureau s'abattit, sans triompher, tres simplement, elle fit: + +--Eh bien, qu'avais-je dit? + +--Prodigieux! fit le roi, non sans admiration. + +--Je crois, madame, dit d'Espinosa, avec son calme habituel, je crois +que vous avez raison: cet homme est invulnerable. Nous ne pouvons le +frapper qu'en utilisant le moyen que vous nous avez indique. Je n'en +vois pas d'autre. Je m'en tiendrai a celui-la, qui me parait bon. + +--Bien vous ferez, monsieur, dit gravement Fausta. + +Le roi etait l'homme des procedes lents et tortueux et des +dissimulations patientes, autant qu'il etait tenace dans ses rancunes. + +--Peut-etre, dit-il, apres ce qui vient de se passer, serait-il opportun +de remettre a plus tard la mise a execution de nos projets. + +D'Espinosa, a qui s'adressaient plus particulierement ces paroles, +regarda le roi droit dans les yeux, et, lentement, laconiquement, avec +un accent de froide resolution et un geste tranchant comme un coup de +hache: + +--Trop tard! dit-il. + +Fausta respira. Elle avait craint un instant que le grand inquisiteur +n'acquiescat a la demande du roi. + +Philippe considera a son tour, un moment, son grand inquisiteur en face, +puis, il detourna negligemment la tete sans plus insister. + +Ce simple geste du roi, c'etait la condamnation de Pardaillan. + + + +VIII + +LE CHICO REJOINT PARDAILLAN + +La course qui suit ne se rattachant par aucun point a ce recit, nous +laisserons jouter de son mieux le noble hidalgo, qui avait succede a +Barba Roja--serieusement endommage par sa chute, parait-il--et nous +suivrons le chevalier de Pardaillan. + +Il penetra dans le couloir circulaire, qui tournait sans interruption +autour de la piste, comme de nos jours. + +Plus que de nos jours, ce couloir etait occupe par la suite des +seigneurs qui devaient prendre part a une des courses et par une foule +d'aides et d'ouvriers. Il y avait de plus la ruee de tous ceux que +l'intervention imprevue du Francais avait enthousiasmes et qui s'etaient +precipites vers lui. + +La porte de la barriere franchie, la foule acclamant le vainqueur et +s'ecartant complaisamment pour lui laisser passage, Pardaillan se trouva +en face de celui qu'il cherchait, c'est-a-dire du Torero, a moitie +deshabille, tenant sa cape d'une main, son epee de l'autre, et qui +paraissait tout haletant comme a la suite d'un grand effort longtemps +soutenu. + +Retire sous sa tente ou il procedait a sa toilette, avec tout le soin +minutieux qu'on apportait a cette operation jugee alors tres importante, +don Cesar avait ete un des derniers a avoir connaissance de l'accident +survenu a Barba Roja. + +Bien qu'il eut de tres legitimes raisons de considerer le colosse comme +un ennemi, le Torero avait une trop genereuse nature pour hesiter sur +la conduite a tenir en semblable occurrence. Sans prendre le temps +d'achever de se vetir, sauter sur sa cape et son epee, partir en +courant, tel fut son premier mouvement. + +Il pensait atteindre la piste en quelques bonds et il esperait arriver +a temps pour sauver son ennemi en attirant l'attention du taureau vers +lui. + +Mais il avait compte sans l'encombrement, il ne pouvait avancer que +lentement, trop lentement au gre de son impatiente generosite. + +Etroitement presse dans la cohue, qu'il s'efforcait vainement de +traverser, il apprit la foudroyante intervention du gentilhomme +francais. + +On ne nommait pas ce gentilhomme. Mais le Torero ne pouvait s'y tromper. +Pardaillan, seul, etait capable d'un trait de bravoure et de generosite +pareil. + +Presse de toutes parts, ecumant de rage et de colere, etreint par +l'angoisse, le Torero dut, en se rongeant les poings de desespoir, se +contenter d'ecouter le recit du combat fait a voix haute par ceux +qui voyaient, repete et commente de bouche en bouche par ceux qui ne +voyaient pas. + +La formidable acclamation qui suivit la mort du taureau ne put le tirer +d'inquietude. Il savait, en effet, que, dans leur engouement pour +ces luttes violentes, les spectateurs, electrises, acclamaient +impartialement aussi bien la bete que l'homme, lorsqu'un coup excitait +leur admiration. + +Heureusement, les commentaires qui suivirent vinrent lui apporter un peu +d'espoir. Il n'eut qu'a preter l'oreille pour entendre les exclamations +les plus diverses: + +"Le taureau s'est ecroule comme une masse!--Un coup, un seul coup lui +a suffi, senor!--Et avec une mechante petite dague!--Splendide! +Merveilleux!--Voila un homme!--Quel dommage qu'il ne soit pas +Espagnol!--Le plus admirable, c'est que c'est le meme gentilhomme qui a, +l'autre jour, administre la correction que vous savez a ce pauvre Barba +Roja, qui joue de malheur decidement!--Quoi, le meme?--C'est comme j'ai +l'honneur de vous le dire, senor. L'autre jour, il corrige Barba Roja, +aujourd'hui, il s'expose bravement pour le secourir. C'est noble, +genereux!" + +En moins d'une minute, le Torero en apprit cent fois plus sur les faits +et gestes de Pardaillan, que celui-ci me lui en avait dit depuis qu'il +le connaissait. + +Malgre tout, il n'etait pas encore rassure, lorsque le mouvement de la +foule, s'ecartant pour faire place au triomphateur, le mit face a face +avec celui qu'il s'etait vainement efforce de secourir. + +--He! cher ami! fit le chevalier, de son air railleur, ou courez-vous +ainsi, demi nu? + +Tout heureux de le retrouver sans l'apparence d'une blessure, le Torero +s'ecria, en designant de la main la foule qui les entourait: + +--Je voulais penetrer dans la piste, mais j'ai ete pris au milieu de +cette presse, et, malgre tous mes efforts, je n'ai pu me degager a +temps. + +Pardaillan jeta un coup d'oeil sur la masse de curieux qui se pressaient +devant lui. Il fit entendre un sifflement admiratif. + +--Il est de fait, dit-il, que l'entreprise n'etait pas aisee au milieu +d'une cohue pareille. + +Et, prenant amicalement le bras du jeune homme, il dit tres doucement: + +--Puisque c'est moi que vous cherchiez, il est en effet inutile d'aller +plus loin. Venez, cher ami, nous causerons chez vous. Je n'aime pas, +ajouta-t-il en froncant legerement le sourcil, avoir autour de moi +autant d'indiscrets personnages. + +Ceci dit a voix assez haute pour etre entendu de tous, sur ce ton froid +qui lui etait particulier quand l'impatience commencait a le gagner, +souligne par un coup d'oeil imperieux, fit s'ecarter vivement les plus +pressants. + +Lorsqu'ils se trouverent sous la tente: + +--Ah! chevalier, s'ecria le Torero encore emu, quelle imprudence!... +Vous venez de me faire passer les minutes les plus atroces de mon +existence! + +Le chevalier prit son expression la plus naivement etonnee. + +--Moi! s'ecria-t-il; et comment cela? + +--Comment? Mais en vous jetant temerairement, comme vous l'avez fait, +au-devant d'un adversaire terrible. Comment, vous ne connaissez rien du +caractere du taureau, vous ne savez rien de sa maniere de combattre, +vous soupconnez a peine la force prodigieuse dont la nature l'a dote, et +vous allez deliberement vous jeter sur son chemin avec, pour toute arme, +une dague a la main! Savez-vous que c'est miracle, vraiment, que vous +soyez vivant encore? Savez-vous que vous aviez toutes les chances de ne +pas en revenir? + +--Toutes, moins une, fit paisiblement Pardaillan. C'est precisement +celle qui m'a tire d'affaire, tandis que la pauvre bete y a laisse sa +vie. Et c'est grace a vous, du reste. + +--Comment, grace a moi! s'ecria le Torero qui ne savait plus si le +chevalier parlait serieusement ou s'il etait en train de se moquer de +lui. + +Mais Pardaillan reprit, sur un ton au serieux duquel il n'y avait pas a +se meprendre: + +--Sans doute. Vous m'avez, dans nos conversations, si bien depeint la +bete, vous m'avez si bien devoile son caractere et ses manieres, vous +m'avez si bien indique et ses ruses et la facilite avec laquelle on +peut la leurrer, vous m'avez si magistralement montre l'anatomie de +son corps, enfin, vous m'avez indique de facon si nette et si exacte +l'endroit precis ou il fallait la frapper, que je n'ai eu qu'a me +souvenir de vos lecons, qu'a suivre a la lettre vos indications pour la +tuer avec une facilite dont je suis a la fois etonne et honteux. Tout +l'honneur du coup, si tant est qu'honneur il y a, vous revient, en bonne +justice. + +Ecrase par la logique de ce raisonnement debite avec un serieux +imperturbable et, qui pis est, avec une sincerite manifeste, le Torero +leva les bras au ciel. + +--Vous avez une maniere de presenter les choses tout a fait +particuliere. + +Ceci etait dit sur un ton tel que Pardaillan eclata franchement de rire. +Et le Torero ne put s'empecher de partager son hilarite. + +--Mais, chevalier, dit-il quand, son hilarite fut calmee, je vous +dirai que le merveilleux, l'admirable, ce qui fait vraiment de vous le +triomphateur que vous vous refusez a etre, c'est precisement, d'avoir su +garder assez de sang-froid pour mettre en pratique d'aussi magistrale +maniere les pauvres indications que j'ai eu le bonheur de vous donner. + +--Parlons serieusement. Savez-vous que vous etes en droit de me garder +quelque rancune de ce coup qu'il vous plait de qualifier de merveilleux? + +--Dieu me soit en aide! Et comment? Pourquoi? + +--Parce que, sans ce coup-la, a l'heure qu'il est, je crois bien que le +seigneur Barba Roja aurait rendu son ame a Dieu. + +--Je ne vois pas... + +--Ne m'avez-vous pas dit que vous lui vouliez la malemort? Je crois me +souvenir vous avoir entendu dire qu'il ne mourrait que de votre main. + +En disant ces mots, Pardaillan etudiait de son oeil scrutateur le loyal +visage de son jeune ami. + +--Je l'ai dit, en effet, repondit le Torero, et j'espere bien qu'il en +sera ainsi que je desire. + +--Vous voyez donc bien que vous avez le droit de m'en vouloir, dit +froidement le chevalier. + +Le Torero secoua doucement la tete: + +--Quand je suis parti a peine vetu, comme vous le voyez, je courais au +secours d'une creature humaine en peril. Je vous jure bien, chevalier, +qu'en allant tenter le coup que vous avez si bien reussi je n'ai pas +pense un seul instant que j'agissais au profit d'un ennemi. + +L'oeil de Pardaillan petilla de joyeuse malice. + +--En sorte que, dit-il, ce fameux coup, que vous ne risqueriez peut-etre +pour vous-meme qu'a la toute derniere extremite, si je ne vous avais +prevenu, vous l'eussiez tente en faveur d'un ennemi? + +--Oui, certes, fit energiquement le Torero. Mais ne detestez-vous pas +vous-meme Barba Roja? + +Pardaillan avait fait entendre ce leger sifflement qui pouvait exprimer +aussi bien l'assentiment ou la denegation. + +Puis, il dit paisiblement: + +--Savez-vous a quoi je pense? + +--Non! dit le Torero surpris. + +--Eh bien, je pense qu'il est fort heureux pour vous que notre ami +Cervantes ne soit pas ici present. + +De plus en plus ebahi par ces brusques sautes d'esprit auxquelles il +n'etait pas encore habitue, le Torero ouvrit des yeux enormes et demanda +machinalement: + +--Pourquoi? + +--Parce que, dit froidement Pardaillan, il aurait eu, a vous entendre, +une belle occasion de vous donner, a vous aussi, ce nom de don Quichotte +dont il me rebat les oreilles a tout bout de champ. + +Et, comme le Torero demeurait muet de stupeur, il ajouta: + +--Mais, dites-moi, ou avez-vous pris que je deteste le Barba Roja? + +--Ma foi, je l'ai entendu dire dans le couloir ou j'etais si bien ecrase +que je n'ai pu en sortir. + +--Voila comme on travestit toujours la verite, murmura le chevalier. Je +n'ai pas de raisons d'en vouloir a Barba Roja. C'est bien plutot lui qui +me veut la malemort. + +A ce moment, une main souleva la portiere qui masquait l'entree de la +tente et un personnage entra deliberement. + +--He! c'est mon ami Chico! s'ecria gaiement Pardaillan. Sais-tu que tu +es superbe! Peste! quel costume! Regardez donc, don Cesar, ce magnifique +pourpoint de velours, et ces manches de satin bleu pale, et ce +haut-de-chausses, et ces dentelles, et ce superbe petit manteau de soie +bleue, doublee de satin blanc. Bleu et blanc, ma parole, ce sont vos +couleurs. Et cette dague au cote! Sais-tu que tu as tout a fait grand +air? Et je me demande si c'est bien toi, Chico, que je vois la. + +Pardaillan ne raillait pas, comme on pourrait croire. + +Le nain etait vraiment superbe. + +Habituellement il affectait un dedain superbe pour la toilette. Il ne +pouvait en etre autrement, d'ailleurs, habitue qu'il etait a courir la +campagne. Puis, pour tout dire, quand il allait implorer la charite des +ames pieuses, il etait bien oblige d'endosser un costume qui inspirat +la pitie. Car il ne faut pas oublier que le Chico etait un mendiant, un +simple et vulgaire mendiant. Au reste, a l'epoque, la mendicite etait un +metier comme un autre. + +Le Chico donc etait habituellement en haillons. Tres propres, il est +vrai, depuis la lecon que lui avait infligee la petite Juana; mais des +haillons, si propres qu'ils soient, sont toujours des haillons. Le nain +n'endossait de beaux habits que lorsqu'il allait voir Juana. Mais ces +beaux habits eux-memes n'etaient que de la friperie, en comparaison du +magnifique costume, flamboyant neuf, qu'il arborait ce jour-la. + +Le Torero, qui achevait rapidement de s'habiller, se chargea de +renseigner le chevalier. + +--Figurez-vous, chevalier, dit-il, que le Chico, qui s'est mis dans la +tete qu'il m'a de grandes obligations, alors qu'en realite c'est moi qui +suis son oblige, le Chico est venu me demander, comme une faveur, de +m'assister dans ma course. Il a fait les frais de ce magnifique costume, +aux couleurs de celui que j'endosse moi-meme, et du diable si je sais +avec quel argent il a pu faire ces frais considerables! Je ne pouvais +vraiment pas lui refuser, apres tant d'attentions delicates. Ce qui fait +qu'on me verra dans l'arene avec un page portant mes couleurs. + +--Oui-da! fit Pardaillan, qui etudiait sans en avoir l'air le petit +homme. Mais c'est tres bien, cela! Il vous fera grand honneur, j'en +reponds. + +Le Chico etait heureux des compliments qu'il recevait, et il le laissait +ingenument voir. + +--Tiens, dit-il, j'ai voulu faire honneur a mon noble maitre. Puisque +vous le dites, j'y ai reussi. + +--Tout a fait, par ma foi. Mais pourquoi dis-tu: mon noble maitre, en +parlant de don Cesar? Sais-tu s'il est noble seulement, puisque lui-meme +n'en sait rien! + +--Il l'est, dit le nain avec conviction. + +--C'est probable, c'est certain meme. Mais enfin il serait, je crois, +bien en peine de montrer ses parchemins. + +Pardaillan avait sans doute une arriere-pensee en poussant ainsi le nain +sur une question qui avait alors une tres grande importance. Peut-etre, +connaissant sa fierte, s'amusait-il tout bonnement a le taquiner. + +Quoi qu'il en soit, le Chico repondit vivement: + +--Ses parchemins, il doit les avoir, bien en regle, tiens! + +--Ah bah! fit Pardaillan, surpris a son tour. + +Irreverencieusement, le Chico haussa les epaules. + +--Parce que vous etes etranger, vous ne savez pas, dit-il. Don Cesar est +un ganadero (eleveur de taureaux). En Espagne, c'est une profession qui +anoblit. + +--Tiens, tiens. Est-ce vrai ce qu'il dit la, don Cesar? + +--Sans doute! Ne le saviez-vous pas? + +--Ma foi non. + +--C'est a ce titre seul que je dois le tres grand honneur que veut bien +me faire notre sire le roi, en m'admettant a courir devant lui. + +--Diable! mais, dites donc, je vous croyais pauvre? + +--Je le suis aussi, dit le Torero en souriant. La ganaderia que je +possede m'a ete leguee par celui qui m'a eleve et qui la tenait, sans +nul doute, de mon pere ou de ma mere. Mais elle ne me rapporte rien. + +--Vous m'en direz tant... + +Et profitant de ce que le Torero sortait pour donner des instructions +aux deux hommes qui, en outre du Chico, devaient l'assister dans sa +course: + +--Dis-moi, fit Pardaillan lorsqu'il se vit seul avec le nain, quelle +mouche t'a pique de venir precisement aujourd'hui t'enroler dans la +suite de don Cesar? + +Le Chico regarda fixement Pardaillan. + +--Vous le savez bien, dit-il. + +--Moi! Le diable m'emporte si je sais ce que tu veux dire! + +Le Chico jeta un coup d'oeil furtif sur la portiere, et baissant la +voix: + +--Vous avez cependant entendu ce qui se disait dans la salle +souterraine, dit-il. + +--Quel rapport?... + +--Vous savez bien que don Cesar est en peril, puisque vous ne le quittez +pas d'une semelle. + +--Quoi! fit Pardaillan, emu par la simplicite naive de ce devouement. +Quoi! c'est pour cela que tu es venu t'offrir? C'est pour le defendre +que tu as pris cette dague qui te donne un air si crane? + +Et il considerait le petit homme avec une admiration attendrie. + +Le nain cependant se meprit sur la signification de ce coup d'oeil, et, +hochant tristement la tete, il dit, sans amertume: + +--Je vous comprends. Vous vous dites que ma faiblesse et ma petite +taille ne pourront apporter qu'une aide illusoire s'il y a bataille. +Peut-on savoir? La piqure d'un mosquito (moustique) suffit parfois pour +detourner le bras qui allait porter le coup mortel. Je puis etre ce +mosquito, tiens! + +--Je ne pense pas cela, dit gravement Pardaillan. Loin de moi la pensee +de chercher a diminuer ton genereux devouement. Mais, mon petit, sais-tu +que la lutte sera terrible, la bagarre affreuse? + +--Je le sais, tiens! + +--Sais-tu que tu risques ta peau? + +--Pour ce qu'elle vaut, ce n'est vraiment pas la peine d'en parler. Et +puis, si vous croyez que je tiens a la vie, vous vous trompez, ajouta le +nain d'un ton desabuse. + +--Chico, fit sincerement Pardaillan, tu es tout petit par la taille, +mais tu as un grand coeur. + +--Tiens! vous voulez bien le dire, et vous le croyez comme vous le +dites, et cela doit etre, puisque vous le dites. Depuis que je vous +connais, j'ai comme cela des idees que je ne comprends pas tres bien. +On m'eut fort etonne en me disant que je pourrais concevoir de telles +idees. C'est ainsi pourtant. Je ne sais pas qui vous etes, ce que vous +voulez, ou vous allez, ce que vous valez. Mais, depuis que je vous ai +vu, je ne suis plus le meme. Un mot de vous me bouleverse, et, pour +meriter un compliment de vous, je passerais sans hesiter a travers un +brasier! + +Pardaillan, tres emu par l'accent poignant du petit homme, murmura: + +"Pauvre petit bougre!" + +Et tout haut, avec une douceur inexprimable: + +--Tu as raison, Chico, je comprends admirablement ce que tu dis et je +devine ce que tu ne dis pas. + +Et changeant de ton, avec une brusquerie affectee: + +--Ou t'etais-tu terre hier, Chico? On t'a cherche vainement de tous +cotes. + +--Qui donc m'a cherche? Vous? + +--Non, pas moi, cornes du diable! Mais certaine petite hoteliere que tu +connais bien. + +--Juana! dit le Chico qui rougit. + +--Tu l'as nommee. + +Le nain hocha la tete. + +--Qu'est-ce a dire? gronda Pardaillan. Douterais-tu de ma parole? + +Le Chico eut une imperceptible hesitation. + +--Non! dit-il. Cependant... + +--Cependant? demanda Pardaillan qui souriait malicieusement. + +--Elle m'avait chasse la veille... j'ai peine a croire... + +--Qu'elle t'ait envoye chercher le lendemain? Cela prouve que tu n'es +qu'un niais, Chico. Tu ne connais pas les femmes. + +--Vous ne raillez pas? Juana m'a envoye chercher? dit le nain devenu +radieux. + +--Je me tue a te le dire, mort-diable! + +--Alors?... + +--Alors tu pourras aller la voir apres la course. Tu seras bien recu, +j'en reponds... si toutefois tu tires tes chausses de la bagarre. + +--Je les tirerai, tiens! s'ecria le nain rayonnant de joie. + +--A moins que tu ne preferes te retirer tout de suite..., hasarda le +chevalier. + +--Comment cela? fit naivement le Chico. + +--En t'en allant avant la bataille. + +--Abandonner don Cesar dans le danger! Vous n'y pensez pas! Arrive +qu'arrive, je reste, tiens! + +--A la bonne heure! Silence, voici le Torero. + +--Si vous voulez bien me suivre, chevalier, dit le Torero en soulevant +la portiere, sans entrer, le moment approche. + +--A vos ordres, don Cesar. + + + +IX + +L'ORAGE ECLATE + +Pendant que le Torero se dirigeait vers la piste, il se passait, dans la +loge royale, un incident que nous devons relater ici. + +Fausta avait obtenu que toute personne qui se reclamerait de son nom +serait admise seance tenante en sa presence. + +Au moment ou le Torero, accompagne de Pardaillan et de sa suite, +laquelle se composait de deux hommes et du Chico, attendait dans le +couloir circulaire le moment d'entrer dans la piste, un courrier couvert +de poussiere s'etait presente a la loge royale, demandant a parler a Mme +la princesse Fausta. + +Admis seance tenante devant Fausta, le courrier avait, avant de parler, +indique d'un coup d'oeil discret le roi, qui le devisageait avec son +insistance accoutumee. + +Fausta, comprenant la signification de ce coup d'oeil, dit simplement: + +--Parlez, comte, Sa Majeste le permet. + +Le courrier s'inclina profondement devant le roi et dit: + +--Madame, j'arrive de Rome a franc etrier. + +D'Espinosa et Philippe II dresserent l'oreille. + +--Quelles nouvelles? fit negligemment Fausta. + +--Le pape Sixte V est mort, madame, dit tranquillement le courrier a qui +Fausta venait de donner le titre de comte. + +Cette nouvelle, lancee a brule-pourpoint, produisit l'effet d'un coup de +foudre. + +Malgre son empire prodigieux sur elle-meme, Fausta tressaillit. + +Le roi sursauta et dit vivement: + +--Vous dites, monsieur? + +--Je dis que Sa Saintete le pape Sixte-Quint n'est plus, repeta le comte +en s'inclinant. + +--Et je ne suis pas encore avise! gronda d'Espinosa. + +Le roi approuva l'exclamation de son ministre d'un signe de tete qui +n'annoncait rien de bon pour le messager espagnol, quel qu'il fut. + +Fausta sourit imperceptiblement. + +--Mes compliments, madame, fit le roi sur un ton glacial, votre police +est mieux organisee que la mienne. + +--C'est que, dit Fausta avec son audace accoutumee, ma police n'est pas +faite par des pretres. + +--Ce qui veut dire?... gronda Philippe. + +--Ce qui veut dire que, si les hommes d'Eglise sont superieurs en tout +ce qui concerne l'elaboration d'un plan, la mise a execution d'une +intrigue bien ourdie on ne saurait attendre d'eux l'effort physique +que necessite un tel voyage accompli a franc etrier. En semblable +occurrence, le plus savant et le plus intelligent des pretres ne vaudra +pas un ecuyer consomme. + +--C'est juste, dit le roi radouci. + +--Votre Majeste, ajouta Fausta pour panser la blessure faite a +l'amour-propre du roi, Votre Majeste verra que son messager aura fait +toute la diligence qu'il etait permis d'attendre de lui. Dans quelques +heures il sera ici. + +--Savez-vous, monsieur, fit le roi, sans repondre directement a Fausta, +savez-vous quels sont les noms mis en avant pour succeder au Saint-Pere? + +On remarquera que le roi ne demandait pas de quoi ni comment etait mort +Sixte-Quint. Sixte-Quint c'etait un ennemi qui s'en allait. Et quel +ennemi! + +L'essentiel pour lui etait d'etre delivre du vieux et terrible jouteur. + +Le nouveau pape serait-il un ennemi de la politique espagnole, comme le +pape defunt, ou serait-il un allie? Voila ce qui etait important. + +Le courrier de Fausta se tenait raide et tres pale. Il etait visible +qu'il avait donne un effort surhumain et qu'il ne se tenait debout que +par un prodige de volonte. + +A la question du roi, il repondit: + +--On parle de S. Em. le cardinal de Cremone, Nicolas Sfondrato. + +--Bon, cela, murmura le roi avec satisfaction. + +--On parle du cardinal de Santi-Quatro. Jean Fachinetti. + +Le roi fit une moue significative. + +--On parle surtout du cardinal de Saint-Marcel Castagna. + +La moue du roi s'accentua. + +--Mais l'election du nouveau pape dependra en grande partie du neveu du +pape defunt, le cardinal Montalte. Il est certain que le conclave suivra +docilement les indications que lui donnera le cardinal Montalte. + +--Ah! fit le roi d'un air reveur, en remerciant d'un signe de tete. + +--Allez, comte, fit doucement Fausta, allez vous reposer. Vous en avez +besoin. + +Le comte accueillit l'invitation avec une satisfaction visible et ne se +la fit pas renouveler. + +--Ce cardinal de Montalte, de qui depend en partie l'election du pape +futur, n'est-il pas de vos amis, madame? dit le roi lorsque le courrier +fut sorti. + +--Il l'est, fit Fausta avec un sourire enigmatique. + +--Ainsi que le neveu du cardinal de Cremone, ce Sfondrato, duc de +Ponte-Maggiore? + +--Le duc de Ponte-Maggiore est aussi de mes amis, dit Fausta dont le +sourire se fit plus aigu encore. + +--Ne vous ont-ils pas suivie ici? + +--Je crois que oui, sire. + +Le roi ne dit plus rien, mais son oeil se posa un instant sur celui +d'Espinosa qui repondit par un imperceptible signe de tete. + +Fausta surprit le coup d'oeil de l'un et le signe d'intelligence de +l'autre. Elle comprit et elle pensa: + +"D'Espinosa va me debarrasser de ces deux hommes. Sans le savoir et sans +le vouloir, il me rend service, car ces deux fous d'amour commencaient a +me gener plus que je n'aurais voulu." + +Et sa pensee se reportant sur Sixte-Quint qui n'etait plus: + +"Le vieil athlete est donc mort, enfin! Qui sait si je ne ferais pas +bien de retourner la-bas? Pourquoi ne reprendrais-je pas l'oeuvre +gigantesque? A present que Sixte-Quint n'est plus, qui donc serait de +force a me resister?" + +Et son oeil se reportant sur le roi qui paraissait reflechir +profondement: + +"Non, dit-elle, fini le reve de la papesse Fausta. Fini! momentanement. +Ce que j'entreprends ici ne le cede en rien en grandeur et en puissance +a ce que j'avais reve. Et qui sait si je n'arriverai pas ainsi plus +surement a la couronne pontificale? Puis il faut tout prevoir: si je +parais renoncer a mes anciens projets, on me laissera tranquille. Mes +biens, mes Etats, sur lesquels le vieux lutteur avait mis la main, me +seront rendus. En cas d'adversite, je puis me retirer en Italie, j'y +serai encore souveraine et non plus proscrite. Et mon fils, le fils +de Pardaillan! Je vais donc enfin pouvoir rechercher cet enfant sans +crainte d'attirer sur lui l'attention mortelle de mon irreductible +ennemi. Le tresor que j'avais prudemment cache, et dont Myrthis seule +connait la retraite, echappera a la convoitise de celui qui n'est plus. +Mon fils, du moins, sera riche." + +Et avec une sorte d'etonnement: + +"D'ou vient que je me sens prise de l'imperieux desir de revoir +l'innocente petite creature, de la serrer dans mes bras? Est-ce la joie +de la savoir enfin a l'abri de tout danger?..." + +A l'instant precis ou elle se posait ces questions, d'Espinosa disait: + +--Et vous, madame, que comptez-vous faire? + +Si haut place que fut d'Espinosa, prince de l'Eglise, grand inquisiteur +d'Espagne, la desinvolture avec laquelle il se permettait de +l'interroger sur ses projets ne laissa pas de la piquer. Aussi, ne +voulant pas se facher en presence du roi, elle se fit glaciale pour +demander a son tour: + +--A quel sujet? + +--Au sujet de la succession du pape Sixte V. + +--Eh! dit Fausta d'un air souverainement detache, en quoi cette +succession peut-elle m'interesser? + +D'Espinosa posa sur elle son oeil lumineux, et lentement, avec une +insistance lourde de menaces: + +"N'avez-vous pas tente certaine entreprise, dont l'insucces vous a valu +une condamnation a mort? N'avez-vous pas, durant de longs mois, ete la +prisonniere de celui qui fut votre vainqueur et dont on vient de vous +annoncer la mort? Ne trouverez-vous pas l'occasion propice et ne +serez-vous pas tentee de reprendre vos projets momentanement abandonnes? + +--Je vous entends, cardinal, mais rassurez-vous. Ces projets n'existent +plus dans mon esprit. J'y renonce librement. Le successeur de Sixte, +quel qu'il soit, ne me verra pas me dresser sur son chemin. + +--Ainsi, madame, cette mort ne change rien a nos conventions? Vous +n'avez pas l'intention de regagner l'Italie, Rome? + +--Non, cardinal. J'entends rester ici. + +Et, se tournant vers Philippe II qui, tout en paraissant s'interesser a +la course, ne perdait pas un mot de cette conversation: + +--A moins que le roi ne me chasse, ajouta-t-elle. + +Philippe II la regarda d'un air etonne. + +Sans lui laisser le temps de placer un mot, d'Espinosa repondit pour +lui: + +--Le roi ne vous chassera pas, madame. N'etes-vous pas l'astre le plus +resplendissant de sa cour? Aussi Sa Majeste, j'ose vous l'assurer, vous +gardera pres d'Elle aussi longtemps qu'Elle le pourra. + +L'oreille la plus avertie n'aurait pu percevoir ni l'ironie ni la menace +dans ces paroles d'une galanterie raffinee en apparence. + +Fausta ne s'y meprit pourtant pas, et, en suivant d'un oeil froid la +haute stature du grand inquisiteur devant qui chacun se courbait et +s'effacait, elle songeait, avec un imperceptible sourire aux levres: + +"Va! Va donner des ordres pour qu'on me garde prisonniere a Seville +jusqu'a ce que le pape de ton choix soit designe pour succeder a +Sixte! Sans t'en douter tu fais mon jeu, comme tu l'auras fait en me +debarrassant de Montai te et de Sfondrato." + +Cependant le roi, averti par le coup d'oeil d'Espinosa, s'ecria de son +air le plus aimable: + +--He quoi! madame, vous songeriez a nous quitter? + +--Au contraire, sire, je manifestais mon intention de prolonger mon +sejour a la cour d'Espagne. A moins que Votre Majeste ne me chasse, +ai-je ajoute. + +--Vous chasser, madame! Par la Trinite Sainte! vous n'y pensez pas! M. +le cardinal vous le disait fort justement, a l'instant: nous ne saurions +plus nous passer de vous. Que vous le vouliez ou non, madame, vous etes +notre prisonniere. Rassurez-vous cependant, nous ferons tout ce qui +dependra de nous pour que cette captivite ne vous soit pas trop penible. + +--Votre Majeste me comble! dit serieusement Fausta. + +En elle-meme, elle songeait: + +"Prisonniere, soit, o roi! Si tout marche au gre de mes desirs, bientot +tu seras mon prisonnier a ton tour." + +Cependant la deuxieme course venait de s'achever sans incident +remarquable, et les nombreux valets affectes a ce service s'activaient +au nettoyage de la piste. C'etait comme un entracte en attendant la +troisieme course, celle du Torero. + +Cette course, c'etait le clou de la fete. + +Dans le peuple, on trouvait deux categories de spectateurs: ceux pour +qui elle constituait un spectacle empoignant, qui avait le don de les +passionner au plus haut point. + +En second lieu, il y avait ceux qui attendaient quelque chose, soit +qu'ils fussent affilies a la societe secrete dont le duc de Castrana +etait le chef nominal, soit qu'ils eussent ete soudoyes avec l'or de +Fausta. Ceux-la attendaient le signal qui, de simples spectateurs qu'ils +etaient, ferait d'eux des acteurs participant au drame. Ceux-la, quand +ils se mettraient en mouvement, entraineraient infailliblement ceux qui +ne savaient rien, mais qui, admirateurs enthousiastes du Torero, ne +permettraient pas, sans protester, qu'on touchat a leur heros. + +Dans la noblesse, a part un nombre infime de privilegies, fort avant +dans la confiance du roi ou du grand inquisiteur, qui savaient +tout--tout ce que le roi avait consenti a avouer, bien entendu--tout le +reste savait qu'il etait question de l'arrestation du Torero et que +la cour craignait que cette arrestation ne provoquat un soulevement +populaire. + +Enfin, en dehors de la noblesse et du peuple, il y avait les troupes +massees par d'Espinosa dans l'enceinte de la plazza et dans les rues +environnantes. + +Ces soldats, la longueur de l'attente commencait de les enerver, et, +sans savoir pourquoi, eux aussi attendaient cette course avec la +meme impatience, car ils savaient qu'elle serait le terme de leur +interminable faction. + +Tout ceci explique pourquoi, pendant que les valets sablaient et +ratissaient soigneusement la piste, un silence lourd, sinistre, pesa sur +la multitude. C'etait le calme decevant qui precede l'orage. + +Philippe II etait loin d'etre un sentimental. La pitie, la clemence +existaient pour lui en tant que mots mais non en tant que sentiments. +Et c'etait cela precisement qui faisait sa force et le rendait si +redoutable. Il n'avait qu'une vertu: la foi ardente, sincere. Et sa foi +n'etait pas que religieuse. Il croyait aussi en la grandeur de sa race, +en la superiorite de sa dynastie. + +Eh bien, le silence qui pesa tout a coup sur cette foule, l'instant +d'avant si joyeuse, si bruyante, si vivante, etait si impressionnant +qu'il impressionna le roi. + +Philippe laissa errer son oeil froid sur toutes ces fenetres encadrant +des tetes curieuses. La, c'etait l'insouciance, la securite absolue. La, +nul danger a courir. Le regard du roi passa, alla plus loin et plus bas, +s'arreta aux tribunes. + +Et Philippe se posa la question: + +"Combien en resterait-il de vivants, de tous ces jeunes hommes, braves, +vaillants, pleins de force et de vie, figes la dans l'angoisse de +l'attente? Combien?..." + +Et son oeil s'attarda sur les tribunes. + +Puis il passa, descendit plus bas, alla plus loin, par-dela les +barrieres et les palissades et les cordes, et les gardes, et les +arquebusiers, et les hommes d'armes. + +La, c'etait la multitude des bourgeois et des hommes du peuple. La, +point de retraite prudemment menagee; la, chaque spectateur pouvait +devenir une victime, payer de sa vie la curiosite satisfaite. + +Et le roi Philippe, inaccessible a la pitie, ne put reprimer un long +frisson, et dans le desarroi de son esprit fulgura cette autre question, +plus terrible encore que la premiere: + +"Est-il juste de sacrifier tant d'existences? Ai-je bien le droit +d'envoyer a la mort tant de braves gens?" + +Et quelque chose comme un sentiment humain qui le surprit, lui qui se +croyait si fort au-dessus de l'humanite, vint estomper l'eclat de son +regard si froid l'instant d'avant. + +A cet instant precis, une voix murmura a son oreille. + +--Je viens de donner les derniers ordres. Ils ne sauraient nous +echapper. Tout a l'heure, dans un instant, ils seront en notre pouvoir +et tout sera dit. + +Le roi tressaillit violemment et se retourna brusquement. + +Debout derriere lui, le grand inquisiteur d'Espinosa le couvrait de la +pourpre de son costume de cardinal, comme une enorme tache de sang qui +s'etendait sur lui, l'enveloppait, le dominait, tache de sang reclamant +du sang, encore, toujours, avec l'assurance donnee que ce sang repandu +se confondrait avec elle, disparaitrait en elle. + +Et, comme si la presence de cette ombre rouge planant sur lui eut suffi +a faire vaciller ses resolutions, le roi qui, a l'instant meme, etait +presque decide a faire grace, le roi redevint flottant et irresolu. + +--Ne pensez-vous pas, monsieur, qu'apres les nouvelles qui nous sont +parvenues, on pourrait surseoir a nos projets? Tout bien pese, en +quoi la mort de ce jeune homme nous sera-t-elle utile? Ne pourrait-on +l'exiler, l'envoyer en France ou ailleurs, avec defense de rentrer dans +nos Etats, a peine de la vie? + +D'Espinosa etait loin de s'attendre a un pareil revirement. Neanmoins +il ne sourcilla pas. Il ne manifesta ni surprise ni mecontentement. Il +etait sans doute accoutume a lutter sourdement contre son orgueilleux +maitre pour arriver a lui faire adopter comme siennes propres les +decisions qu'il avait prises, lui grand inquisiteur. + +--S'il n'y avait que ce jeune homme, on pourrait, en effet, s'en +debarrasser a bon compte. Mais il y a autre chose, sire. Il y a le sire +de Pardaillan. + +Fausta fremit. Quel acces de generosite prenait donc le roi? Allait-il +faire grace aussi a Pardaillan? A son tour elle fixa le roi comme +si elle eut voulu aider, de toute sa volonte tenace, la volonte de +d'Espinosa. + +Mais Philippe ne songeait pas a etendre sa mansuetude jusque sur le +chevalier. Il repondit donc vivement: + +--Pour celui-la, je vous l'abandonne. On pourrait toutefois remettre a +plus tard son execution. + +Rudement, d'Espinosa dit: + +--Le sire de Pardaillan a trop longtemps attendu le chatiment du a son +insolence. Ce chatiment ne saurait etre differe plus longtemps. Il y va +de la majeste royale, a laquelle, moi vivant, nul ne pourra attenter +sans payer ce crime de sa vie. + +Le roi hocha la tete. Il ne paraissait pas tres convaincu. Alors +d'Espinosa, faisant peser son oeil scrutateur sur Fausta: + +--Ce n'est pas tout, sire. Mme la princesse Fausta pourra vous dire que +je n'invente ni n'exagere rien. + +--Moi! fit Fausta surprise. En quoi mon temoignage peut-il vous etre +utile? + +--Vous allez le savoir, madame. Des traitres, des fous se sont trouves, +qui ont fait ce reve insense de se revolter contre leur roi, de soulever +le pays, de dechainer la guerre civile et de pousser sur le trone ce +jeune homme precisement sur le sort duquel vous avez la faiblesse de +vous apitoyer, sire. + +--Par le sang du Christ! cardinal, pesez bien vos paroles! Vous jouez +votre tete, monsieur! dit le roi presque a voix haute. + +--Je le sais, dit froidement d'Espinosa. + +--Et vous dites? Repetez! grinca Philippe. + +--Je dis, gronda d'Espinosa, qu'un complot a ete fomente contre la +couronne, contre la vie peut-etre du roi. Je dis que ce complot doit +eclater ici meme, dans un instant. Je dis que ceci merite un chatiment +exemplaire, terrible, dont il soit parle longtemps. Je dis que toutes +mes dispositions sont prises pour la repression. Et j'en appelle au +temoignage de la princesse Fausta ici presente. + +Si maitresse d'elle-meme qu'elle fut, Fausta ne put s'empecher de jeter +autour d'elle ce regard du noye qui cherche a quelle branche il pourra +se raccrocher. + +"D'Espinosa sait tout..., songea-t-elle. Comment? Par qui? Peu importe. +Il se sera trouve parmi les conjures quelque traitre qui, pour un titre, +pour un peu d'or, n'a pas hesite a nous trahir tous. Je vais etre +arretee. Je suis perdue, irremediablement. Que n'ai-je amene mes trois +braves Francais!... Du moins ne mourrais-je pas sans combat!" + +Ces reflexions passerent dans son esprit avec l'instantaneite d'un +eclair, et cependant son visage demeurait toujours calme et souriant. Et +comme le roi, soupconneux, se tournait vers elle et disait: + +--Vous avez entendu, madame? Parlez! Par le Ciel, parlez! +Expliquez-vous! + +Elle redressa son front orgueilleux, et regardant d'Espinosa droit dans +les yeux: + +--Tout ce que dit M. le cardinal est l'expression de la pure verite. + +D'une voix dure, le roi demanda: + +--Comment se fait-il que, sachant cela, madame, vous n'ayez pas cru +devoir nous aviser? + +Fausta allait pousser la bravade a un point qui pouvait lui etre fatal. +Deja cette femme extraordinaire, dont le courage intrepide s'etait +manifeste en mainte circonstance critique, tourmentait la poignee de la +mignonne dague qu'elle avait au cote; deja son oeil d'aigle avait +mesure la distance qui separait le balcon du sol et combine qu'un bond +adroitement calcule pouvait la soustraire au danger d'une arrestation +immediate; deja elle ouvrait la bouche pour la supreme bravade et +ployait les jarrets pour le saut medite, lorsque le grand inquisiteur, +d'une voix apaisee, declara: + +--J'en ai appele au temoignage de la princesse, assure que j'etais +de l'entendre confirmer mes paroles. Mais je n'ai pas dit que je la +suspectais, ni qu'elle fut melee en quoi que ce soit a une entreprise +folle, vouee a un echec certain (et il insista sur ces mots). Si la +princesse n'a pas parle, c'est qu'elle ne pouvait le faire sans forfaire +a l'honneur. Au surplus, elle n'ignorait apparemment pas que je savais +tout et elle a du penser, a juste raison, que je saurais faire mon +devoir. + +La parole qui devait consommer sa perte ne jaillit pas des levres de +Fausta, ses jambes pretes a bondir se detendirent lentement, sa main +cessa de tourmenter le manche de la dague, et, tandis qu'elle approuvait +d'un signe de tete les paroles du grand inquisiteur, elle pensait: + +"Pourquoi d'Espinosa me sauve-t-il? A-t-il simplement voulu me donner un +avertissement? Il faut savoir. Je saurai." + +Apaise par la declaration du grand inquisiteur, le roi daignait +s'excuser en ces termes: + +--Excusez ma vivacite, madame, mais ce que me dit M. le Grand +Inquisiteur est si extraordinaire, si inconcevable, que je pouvais +douter de tout et de tous. + +Fausta se contenta d'agreer les excuses royales d'un signe de tete +d'une souveraine indifference. Quant a d'Espinosa il reprit d'une voix +grondante: + +--Et maintenant, sire, que je vous ai devoile la verite, maintenant que +je vous ai montre ce que complotent les braves gens sur le sort de qui +il vous plait de vous apitoyer, je vais, me conformant aux volontes du +roi, annuler les ordres que j'ai donnes, leur laisser le champ libre, +leur donner toutes les facilites pour l'execution de leur forfait. + +Et, sans attendre de reponse, il se dirigea d'un pas rude et violent +vers la sortie. + +--Arretez, cardinal! cria le roi. + +D'Espinosa attendait cet ordre; il etait sur que son maitre, le +lancerait. Sans hate, sans joie, sans triompher, il se retourna +posement, avec un tact admirable, ne montrant ni trop de hate ni trop de +lenteur, et, tres calme, comme toujours, comme si rien ne s'etait passe, +il revint se placer derriere le fauteuil du roi. + +--Monsieur le cardinal, dit Philippe d'une voix assez forte pour que +tout le monde l'entendit dans la loge, vous etes un bon serviteur, et +nous n'oublierons pas le signale service que vous nous rendez en ce +jour. + +D'Espinosa s'inclina profondement. Il avait obtenu la reparation qu'il +esperait. + +--Faites commencer la joute de ce Torero tant repute, ajouta le roi. Je +suis curieux de voir si le drole merite la reputation qu'on lui fait en +Andalousie. + + + +X + +LE TRIOMPHE DU CHICO + +LE Torero etait sur la piste. Il tenait dans sa main gauche sa cape de +satin rouge; dans sa main droite il tenait son epee de parade. + +Cette cape etait une cape speciale, de dimensions tres reduites. Quant a +l'epee, dont, jusqu'a ce jour, il n'avait jamais fait usage, malgre +les apparences, c'etait une arme merveilleuse, flexible et resistante, +sortie des ateliers d'un des meilleurs armuriers de Tolede. + +Pres de lui se tenaient ses deux aides et le nain Chico. Tous les +quatre etaient pres de la porte d'entree, le Torero s'entretenant avec +Pardaillan, lequel avait manifeste son intention d'assister a la course +a cet endroit qui lui paraissait bien place pour intervenir, le cas +echeant. + +Pres de cette porte d'entree, le couloir etait encombre par une foule de +gens qui paraissaient faire partie du personnel nombreux engage pour la +circonstance. + +Ni Pardaillan ni le Torero ne preterent la moindre attention a ceux qui +se trouvaient la et qui, sans aucun doute, avaient le droit d'y etre. + +Le moment etant venu d'entrer en lice, le Torero serra la main du +chevalier et il alla se placer au centre de la piste, face a la porte +par ou devait sortir le taureau dont il aurait a soutenir le choc. Ses +deux aides et son page (le Chico), qui ne devaient plus le quitter a +compter de cet instant, se placerent derriere lui. + +Des qu'il fut en place, comme la bete pouvait etre lachee brusquement, +tous ceux qui encombraient la lice s'empresserent de lui laisser le +champ libre en se dirigeant a toutes jambes vers les barrieres, qu'ils +se haterent de franchir, sous les quolibets de la foule amusee. + +Les courtisans savaient que le Torero etait condamne. Lorsque sa +silhouette elegante se detacha, seule, au milieu de l'arene, au lieu de +l'accueillir par des paroles encourageantes, au lieu de l'exciter a bien +combattre, comme on le faisait habituellement pour les autres champions, +un silence mortel s'etablit soudain. + +Le peuple, lui, ignorait que le Torero fut condamne ou non. Ceux qui +savaient etaient des hommes a Fausta ou au duc de Castrana, et ceux-la +etaient bien resolus a le soutenir. Or, pour ceux qui savaient, comme +pour ceux qui ne savaient pas, le Torero etait une idole. + +Le silence glacial qui pesa sur les rangs de la noblesse deconcerta tout +d'abord les rangs serres du populaire. Puis l'amour du Torero fut le +plus fort; puis l'indignation de le voir si mal accueilli, enfin +le desir imperieux de le venger seance tenante de ce que plus d'un +considerait comme un outrage dont il prenait sa part. + +Le Torero, immobile au milieu de la piste, percut cette sourde hostilite +d'une part, cette sorte d'irritation d'autre part. Il eut un sourire +dedaigneux, mais, quoi qu'il en eut, cet accueil, auquel il n'etait pas +accoutume, lui fut tres penible. + +Comme s'il eut devine ce qui se passait en lui, le peuple se ressaisit +et bientot une rumeur sourde s'eleva, timidement d'abord, puis se +propagea, gagna de proche en proche, s'enfla, et finalement eclata en +un tonnerre d'acclamations delirantes. Ce fut la reponse populaire au +silence dedaigneux des courtisans. + +Reconforte par cette manifestation de sympathie, le Torero tourna le dos +aux gradins et a la loge royale et salua, d'un geste gracieux de son +epee, ceux qui lui procuraient cette minute de joie sans melange. Apres +quoi, il fit face au balcon royal et, d'un geste large, il salua le +roi qui, rigide et observateur des regles de la plus meticuleuse des +etiquettes, se vit dans la necessite de rendre le salut a celui qui, +peut-etre, allait mourir. Ce qu'il fit avec d'autant plus de froideur +qu'il avait ete plus sensible a l'affront du Torero saluant la vile +populace avant de le saluer, lui, le roi. + +Ce geste du Torero, froidement premedite, qui denotait chez lui une +audace rare, ne fut pas compris que du roi et de ses courtisans, +lesquels firent entendre un murmure reprobateur. Il le fut aussi de la +foule, qui redoubla ses acclamations. Il le fut surtout de Pardaillan +qui, trouvant la l'occasion d'une de ces bravades dont il avait le +secret, s'ecria au milieu de l'attention generale: + +--Bravo, don Cesar! + +Et le Torero repondit a cette approbation precieuse pour lui par un +sourire significatif. + +Ces menus incidents, qui passeraient inapercus aujourd'hui, avaient +alors une importance considerable. Rien n'est plus fier et plus +ombrageux qu'un gentilhomme espagnol. + +Le roi etant le premier des gentilshommes, narguer ou insulter le +roi, c'etait insulter toute la gentilhommerie. C'etait un crime +insupportable, dont la repression devait etre immediate. + +Or, cet aventurier de Torero, qui n'avait meme pas un nom, dont la +noblesse tenait uniquement a sa profession de ganadero qui anoblissait +alors, ce miserable aventurier s'etait permis de vouloir humilier le +roi. Cette tourbe de vils manants, qui pietinaient, la-bas, sur +la place, s'etait permis d'appuyer et de souligner de ses bravos +l'insolence de son favori. Enfin cet autre aventurier etranger, ce +Francais, etait venu a la rescousse. + +Par la Vierge immaculee! par la Trinite sainte! par le sang du Christ! +voici qui etait intolerable et reclamait du sang! Si une diversion +puissante ne se produisait a l'instant meme, c'en etait fait: les +courtisans se ruaient, le fer a la main, sur la populace, et la bataille +s'engageait autrement que n'avait decide d'Espinosa. + +Cette diversion, ce fut le Chico qui, sans le vouloir, la produisit par +sa seule presence. + +A defaut d'autre merite, sa taille minuscule suffisant a le signaler a +l'attention de tous, le nain etait connu de tout Seville. Mais, si, sous +ses haillons, sa joliesse naturelle et l'harmonie parfaite de ses formes +de miniature forcaient l'attention au point qu'une artiste raffinee +comme Fausta avait pu declarer qu'il etait beau, on imagine aisement +l'effet qu'il devait produire, ses charmes etant encore rehausses par +l'eclat du somptueux costume qu'il portait avec cette elegance native +et cette fiere aisance qui lui etaient particulieres. Il devait etre +remarque. Il le fut. + +Il avait dit naivement qu'il esperait faire honneur a son noble maitre. +Il lui fit honneur, en effet. Et, qui mieux est, il conquit d'emblee les +faveurs d'un public railleur et sceptique qui n'appreciait reellement +que la force et la bravoure. + +Pour detourner l'orage pret a eclater, il suffit qu'une voix, partie +on ne sait d'ou, criat: "Mais c'est El Chico!" Et tous les yeux +se porterent sur lui. Et nobles et vilains, sur le point de +s'entre-dechirer, oublierent leur ressentiment et, unis dans le +sentiment du beau, se trouverent d'accord dans l'admiration. + +Le branle etant donne par la voix inconnue, le roi ayant daigne sourire +a la gracieuse reduction d'homme, les exclamations admiratives fuserent +de toutes parts. Les nobles dames qui s'extasiaient n'etaient pas les +dernieres ni les moins ardentes. Et le mot qui voltigeait sur toutes les +levres feminines etait le meme: + +"Poupee! Mignonne poupee! Poupee adorable! Poupee!" + +Jamais le Chico n'avait ose rever un tel succes. Jamais il ne s'etait +trouve a pareille fete. Car il etait assez glorieux le petit bout +d'homme, et, sur ce point, il etait, malgre ses vingt ans, un peu +enfant. + +Aussi fallait-il voir comme il se redressait et de quel air crane il +tourmentait la poignee de sa dague. Et cependant dans son esprit une +seule pensee, toujours la meme, passait et repassait avec l'obstination +d'une obsession: + +--Oh! si ma petite maitresse etait la! Si elle pouvait voir et +entendre!... + +Elle etait la pourtant, la petite Juana; la, perdue dans la foule, et, +si le Chico ne pouvait la voir, elle, du moins elle le voyait tres bien. + +Elle etait la et elle voyait tout et entendait tout ce qui se disait, +tous les compliments qui tombaient dru comme grele sur son trop timide +amoureux. Et elle voyait les jolies levres des nobles et hautes et si +belles dames qui s'extasiaient. Et elle voyait meme tres bien ce que ne +voyait pas le naif Chico, perdu qu'il etait dans son reve d'adoration, +c'est-a-dire les coups d'oeil langoureux que ces memes belles dames ne +craignaient pas de jeter effrontement sur son patiras. + +Paree comme une madone, elle avait rencontre le sire de Pardaillan, +lequel, sans paraitre remarquer sa rougeur et sa confusion ni son +emotion, pourtant tres visibles, l'avait doucement prise par la main, +l'avait entrainee dans ce petit cabinet ou elle etait chez elle et s'y +etait enferme seul a seule. + +Que dit Pardaillan a la petite Juana, qui paraissait si emue quand il +l'entraina ainsi? C'est ce que la suite des evenements nous apprendra +peut-etre. Tout ce que nous pouvons dire pour l'instant, c'est que +l'entretien fut plutot long et que la petite Juana avait les yeux +singulierement rouges en sortant du cabinet. + +Son entretien avec Pardaillan n'avait pas modifie son intention +d'assister a la course. Aussi, le moment venu, elle demanda a la vieille +Barbara de l'accompagner. Aussitot, celle-ci d'eclater: + +--Aller a la course, vous, une demoiselle! Sainte Barbe, ma digne +patronne, se peut-il que mes oreilles entendent une demande aussi +incongrue! Est-ce la place, dites-moi, d'une jeune fille qui se +respecte! + +Sans se facher, Juana avait maintenu sa demande, ajoutant que, +puisqu'elle n'avait pas droit aux places reservees, elle se contenterait +de se meler a la foule, et que, si Barbara refusait de l'accompagner, +elle irait seule. A quoi la matrone ne manqua pas de maugreer: + +--Aller seule dans la foule! A quoi servirait-il donc d'avoir des +serviteurs encore robustes, Dieu merci! capables de faire respecter leur +jeune maitresse et de la defendre au besoin!--Suis-je donc si vieille, +si impotente que je ne puisse vous proteger! Jour de Dieu! j'irai avec +vous ou vous n'irez pas. Et, si quelqu'un vous manque, je lui ferai voir +de quel bois se chauffe votre nourrice Barbara, que vous jugez trop +vieille pour vous accompagner. + +C'est ainsi que, la vieille escortant la jeune, elles etaient allees se +placer au milieu de la cohue. Juana, moins favorisee que la Giralda, +n'avait pu penetrer jusqu'au premier rang. Elle n'avait pas de siege +pour s'asseoir, pas le moindre petit banc pour s'exhausser, elle qui +etait si petite. Elle ne voyait rien. Elle ne connaissait les peripeties +des differentes courses que par ce qu'on en disait tout haut autour +d'elle, mais elle etait la. + +C'est ainsi qu'elle avait vu--si nous pouvons ainsi dire--la temeraire +intervention de Pardaillan, et son coeur avait battu a coups precipites. +Mais, au souvenir des paroles qu'il lui avait dites le matin meme, elle +avait hoche douloureusement la tete comme pour dire: + +"N'y pensons plus." + +Lorsque la voix inconnue cria: "Mais c'est El Chico!" son petit coeur se +remit a battre comme il avait battu pour Pardaillan. Pourquoi? Elle ne +savait pas. Elle avait voulu voir. Mais elle avait beau avoir de grands +talons, elle avait beau se hausser sur la pointe des pieds, sauter sur +place, elle ne parvenait pas a apercevoir le nain. + +Et, cependant, elle entendait les acclamations qui s'adressaient au +Chico. Au Chico! Qui lui eut dit cela quelques minutes plus tot l'eut +bien surprise. + +Alors elle voulut voir le Chico a tout prix. Ce Chico qu'on trouvait +si beau, si brave, si mignon, si crane dans son superbe et luxueux +costume--du moins, ainsi le depeignaient tant de nobles dames--il lui +semblait que ce n'etait pas son Chico a elle, sa poupee vivante qu'elle +tournait et retournait au gre de son caprice. Il lui semblait que ce +devait etre un autre, qu'il y avait erreur. Et nerveuse, angoissee, +colere, sans savoir pourquoi ni comment, avec des envies folles de rire +et de pleurer, elle cria: + +--Mais prends-moi donc dans tes bras que je puisse voir!... + +D'une voix tellement changee, sur un ton si violent, que la vieille +Barbara, stupefaite, oublia pour la premiere fois de sa vie de +ronchonner, la prit docilement dans ses bras et, avec une vigueur qu'on +ne lui eut pas soupconnee, augmentee peut-etre par l'inquietude, car +elle sentait confusement que quelque chose d'anormal et d'extraordinaire +se passait dans l'ame de son enfant, elle la souleva et la maintint +au-dessus de la foule, assise sur sa robuste epaule. + +C'est ainsi que la petite Juana vit le nain Chico dans toute sa +splendeur. Elle le regarda de tous ses yeux comme si elle ne l'eut +jamais vu, comme si ce ne fut pas la le meme Chico avec qui elle avait, +ete elevee, le meme Chico qu'elle s'etait plu, inconsciemment, a faire +souffrir, le considerant comme sa chose, son jouet a l'egard de qui elle +pouvait tout se permettre. + +C'etait cependant toujours le meme. Il n'avait rien de change, si +ce n'est son costume et un petit air crane et decide qu'elle ne lui +connaissait pas. Si le Chico etait toujours le meme, c'est donc +que quelque chose qu'elle ne soupconnait pas etait change en elle. +Peut-etre!... + +Mais la petite Juana ne se rendait pas compte de cela, et, comme a ce +moment le mot poupee fleurissait sur les levres pourpres de tant de +jolies dames, sans savoir ce qu'elle disait, avec un regard de colere et +de defi a l'adresse des nobles effrontees, elle cria rageusement: + +--C'est a moi, cette poupee! a moi seule! + +Et, comme elle avait l'habitude de trepigner dans ces moments de grandes +coleres, ses petits pieds, si coquettement chausses, battant dans le +vide, se mirent a tambouriner frenetiquement le ventre de la pauvre +Barbara, qui, ne sachant ce qui lui arrivait, sans lacher prise +toutefois, se mit a beugler: + +--Ho! ha! he la! notre maitresse! pour Dieu, qu'avez-vous? que vous +arrive-t-il? Calmez-vous, enfant de mon coeur, ou vous allez crever le +ventre de votre vieille nourrice! + +Mais l'enfant de son coeur n'entendait pas. Comme elle avait crie +brutalement: "Prends-moi dans tes bras!" elle cria de meme, en la +bourrant de coups de talon furieux: + +"Mais descends-moi donc! Je ne veux pas les voir, ces ehontees! Elles me +rendraient folle! + +Et la vieille, eberluee, ahurie, medusee, ne put qu'obeir machinalement, +sans trouver un mot, tant son saisissement etait grand, et elle +considera un moment avec une inquietude affreuse son enfant qui, en +effet, paraissait ne plus avoir toute sa raison. + +Pour achever de lui faire perdre le peu de conscience qui lui restait, +Juana ne fut pas plutot a terre que, saisissant la matrone par la main, +elle l'entraina violemment, en disant d'une voix coupee de sanglots: + +--Viens! allons-nous-en! partons! Ne restons pas une minute de plus ici! +Je ne veux plus voir, je ne veux plus entendre! + +Et, avec une inconscience qui assomma litteralement la nourrice, elle +ajouta: + +--Maudite soit l'idee que tu as eue de me conduire a cette course! + +C'est ainsi que la petite Juana n'assista pas a la fin de la course. +C'est ainsi que, sans s'en douter, elle echappa a la bagarre qui devait +suivre et dans laquelle elle courait le risque de perdre la vie; c'est +ainsi qu'elle echappa a la mort qui planait sur cette multitude de +curieux. + + + +XI + +VIVE LE ROI CARLOS! + +Cependant le taureau avait ete lache. + +Tout d'abord, comme presque toujours, ebloui par la lumiere eclatante, +succedant sans transition a l'obscurite d'ou il sortait, il s'arreta, +indecis, humant l'air, frappant ses flancs de sa queue, agitant sa tete. + +Le Torero lui laissa le temps de se reconnaitre, puis il fit quelques +pas a sa rencontre, l'excitant de la voix, lui presentant sa cape +deployee. + +Le taureau ne se fit pas repeter l'invite. Ce morceau de satin ecarlate +qu'on lui presentait lui tira l'oeii tout de suite, et il fonca droit +sur lui, tete baissee. + +Ce fut un moment d'indicible emotion parmi ceux qui ne souhaitaient +pas la mort du Torero. Pardaillan lui-meme, empoigne par la tragique +grandeur de cette lutte inegale, suivait avec une attention passionnee +les phases de la passe. + +Le Torero, qui paraissait cheville au sol, attendit le choc, sans +bouger, sans faire un geste. Au moment ou le taureau allait donner son +coup de corne, il deplaca la cape a droite. Prodige, le taureau suivit +le morceau d'etoffe qu'il frappa. En passant; il frola le Torero. + +La seconde d'apres, les spectateurs haletants virent don Cesar qui, +la cape jetee sur les reins, se retirait avec autant d'aisance et de +tranquillite qu'il eut pu en montrer dans son interieur paisible. + +Un tonnerre d'acclamations salua ce coup d'audace execute avec un +sang-froid et une maitrise incomparables. Meme les courtisans oublierent +tout pour applaudir. Le roi, d'ailleurs, n'avait pu dissimuler un geste +emerveille. + +Le taureau, stupefait de n'avoir frappe que le vide, se rua de nouveau +sur l'homme. Celui-ci s'enroula dans sa cape en la tenant par les +extremites du collet, et, tournant le dos a la bete, il se mit a marcher +paisiblement devant elle. + +La bete frappa furieusement a droite. Elle ne rencontra que l'etoffe. +Elle retourna a la charge et frappa a gauche. Le Torero, par une serie +de balancements du corps, evitait les coups et lui presentait toujours +l'etoffe. Puis il se mit a decrire des demi-cercles, et le taureau +suivit la tangente de ces demi-cercles sans jamais pouvoir toucher autre +chose que ce leurre qu'on lui presentait. + +Et les acclamations se firent delirantes. + +Que les amateurs de courses modernes ne sourient pas d'un air dedaigneux +et ne murmurent pas! Mais ce Torero prodigieux n'accomplit, en somme, +que les exploits que le dernier des capeadores execute sans sourciller +aujourd'hui. + +Qu'on veuille bien se souvenir que ceci se passait quelque chose comme +trois siecles avant que ne fussent creees et mises en pratique les +regles de la tauromachie moderne. + +Quoi qu'il en soit, les passes de notre Torero, inconnues a l'epoque, +retrouvees plusieurs siecles plus tard, avaient tout le charme de la +nouveaute et pouvaient, a juste raison, susciter l'enthousiasme de la +foule. + +Le taureau, surpris de voir qu'aucun de ses coups ne portait, s'arreta +un moment et parut reflechir. Puis il pointa ses oreilles, gratta +rageusement la terre, frola le sol de son mufle et recula pour prendre +son elan. + +Le Torero deploya sa cape toute grande, un peu en avant et en dehors de +la ligne de son corps. En meme temps, il vint se placer droit devant le +taureau, le plus pres possible, et, avancant un pied, il provoqua la +bete. + +Au moment ou le taureau, apres avoir vise en baissant la tete, se +disposait a porter son coup, il baissa brusquement la cape, en lui +faisant decrire un arc de cercle. En meme temps, il se mettait hors +d'atteinte en lui livrant un passage, par une simple flexion du buste, +sans bouger les pieds. + +Et le taureau passa, en le frolant, lance sur la cape trompeuse. Le +Torero fit alors un demi-tour complet et se presenta de nouveau devant +la bete. + +Seulement, cette fois, il brandissait au bout de son epee le flot de +rubans qu'il avait lestement cueilli au passage. + +Alors, la foule, jusque-la haletante et muette de terreur et d'angoisse, +laissa eclater sa joie, et, a la considerer, hurlante et gesticulante, +on eut pu croire qu'elle venait soudain d'etre prise de folie. Les uns +criaient, d'autres applaudissaient, ici on entendait des eclats de rire, +la des sanglots convulsifs. + +Toutes ces manifestations diverses et violentes etaient le resultat de +la reaction qui se produisait. C'est que, pendant tout le temps ou le +Torero, apres avoir provoque sa fureur, attendait l'assaut de la +bete sans reculer d'une semelle, avec un calme souriant, l'angoisse +etreignait les spectateurs a un degre tel qu'on pouvait croire que la +vie etait suspendue et se concentrait, toute, dans les yeux hagards, +stries de sang, qui suivaient passionnement les mouvements violents de +la brute qui, seule, attaquait, tandis que l'homme, en la bravant, se +soustrayait a ses coups, a l'ultime seconde ou ils etaient portes. + +Dans la loge royale, si puissante que fut sa haine contre celui qui +lui rappelait son deshonneur d'epoux, le roi, pendant tout ce temps, +trahissait son emotion par la contraction de ses machoires et par une +paleur inaccoutumee. + +Fausta, sous son impassibilite apparente, ne pouvait s'empecher de +fremir en songeant qu'un faux pas, un faux mouvement, une seconde +d'inattention pouvaient provoquer la mort de ce jeune homme en qui +reposait l'espoir de ses reves d'ambition. + +Seul, d'Espinosa restait immuablement calme. Il serait injuste de ne +pas dire que, pendant les instants mortellement longs ou l'homme, +impassible, subissait l'attaque furieuse de la brute, tous ceux de la +noblesse, qui savaient cependant qu'il etait condamne, faisaient des +voeux pour qu'il echappat aux coups qui lui etaient portes. + +Puis, cette espece d'acces de folie, qui s'etait empare de la foule, +se transforma en admiration frenetique, et l'enthousiasme deborda, +delirant, indescriptible. Mais ce n'etait pas fini. + +Le Torero avait cueilli le trophee. Il etait vainqueur. Il pouvait se +retirer. Mais on savait que, s'il ne tuait jamais la bete, il s'imposait +a lui-meme de la chasser de la piste, seul, par ses propres moyens. + +Tout n'etait pas dit encore. Par des jeux multiples et varies, +semblables a ceux qu'il venait d'executer avec tant de succes, il lui +fallait acculer la bete a la porte de sortie. Pour cela, lui-meme devait +se placer devant cette porte et amener le taureau a foncer une derniere +fois sur lui. + +Lorsqu'il recevait, sans reculer d'un pas, le choc de la brute leurree +par la cape, il etait au milieu de la piste. Il avait l'espoir derriere +lui. Il pouvait au besoin reculer. Ici, toute retraite lui etait +impossible. Il ne pouvait que s'effacer a droite ou a gauche. + +Que le comparse charge d'ouvrir la porte par laquelle, emporte par +son elan, devait passer le taureau, hesitat seulement un centieme de +seconde, et c'en etait fait de lui. C'etait l'instant le plus critique +de sa course. + +La multitude savait tout cela. On respira longuement, on reprit des +forces, en vue de supporter les emotions violentes de la fin de cette +course. + +Lorsque le taureau serait chasse de la piste, le Torero aurait le droit +de deposer son trophee aux pieds de la dame de son choix; pas avant. +Ainsi en avait-il decide lui-meme. + +Cette satisfaction, bien gagnee, on en conviendra, devait cependant lui +etre refusee, car c'etait l'instant qui avait ete choisi precisement +pour son arrestation. + +Aussi, pendant qu'il risquait sa vie avec une insouciante bravoure, +uniquement pour la satisfaction d'accomplir jusqu'au bout la tache qu'il +s'etait imposee de mettre le taureau hors de la piste, pendant ce temps +les troupes de d'Espinosa prenaient les dernieres dispositions en vue de +l'evenement qui allait se produire. + +Le couloir circulaire etait envahi. Non plus, cette fois, par la foule +des gentilshommes, mais bien par des compagnies nombreuses de soldats, +armes de bonnes arquebuses, destinees a tenir en respect les mutins, si +mutinerie il y avait. + +Toutes ces troupes se massaient du cote oppose aux gradins, c'est-a-dire +qu'elles prenaient position du cote ou etait masse le populaire. Et cela +se concoit, les gradins etant occupes par les invites de la noblesse, +soigneusement tries, et sur lesquels, par consequent, le grand +inquisiteur croyait pouvoir compter: il n'y avait nulle necessite de +garder ce cote de la place. Il etait naturellement garde par ceux qui +l'occupaient en ce moment et qui etaient destines a devenir, le cas +echeant, des combattants. + +Tout l'effort se portait logiquement du cote ou pouvait eclater la +revolte, et, la, officiers et soldats s'entassaient a s'ecraser, +attendant en silence et dans un ordre parfait que le signal convenu fut +fait pour envahir la piste, qui deviendrait ainsi le champ de bataille. + +S'il y avait revolte, le peuple se heurterait a des masses compactes +d'hommes d'armes casques et cuirasses, sans compter ceux qui occupaient +les rues adjacentes et les principales maisons en bordure de la place, +charges de le prendre par-derriere. Par ce dispositif, la foule se +trouvait prise entre deux feux. + +Les hommes charges de proceder a l'arrestation n'auraient donc qu'a +entrainer le condamne du cote des gradins ou ils n'avaient que des +allies. + +Ces mouvements de troupes s'effectuaient, nous venons de le dire, +pendant que le Torero, sans le savoir, les favorisait en detournant +l'attention des spectateurs, concentree sur les passes audacieuses qu'il +executait en vue d'amener le taureau en face de la porte de sortie. + +Pardaillan se trouvait du cote des gradins, c'est-a-dire qu'il etait du +cote oppose a celui que les troupes occupaient peu a peu. Il vit fort +bien le mouvement se dessiner et ebaucha un sourire railleur. + +Au debut de la course du Torero, il n'avait autour de lui qu'un nombre +plutot restreint d'ouvriers, d'aides, d'employes aux basses besognes, +qui avaient quitte precipitamment la piste au moment de l'entree du +taureau et s'etaient postes la pour jouir du spectacle en attendant de +retourner sur le lieu du combat pour y effectuer leur besogne. + +Tout d'abord, il n'avait prete qu'une mediocre attention a ces modestes +travailleurs. Mais, au fur et a mesure que la course allait sur sa fin, +il fut frappe de la metamorphose qui paraissait s'accomplir chez ces +ouvriers. + +Ils etaient une quinzaine en tout. Jusque-la, ils s'etaient tenus, comme +il convenait, modestement a l'ecart, armes de leurs outils, prets, +semblait-il, a reprendre la besogne. Et voici que maintenant ils se +redressaient et montraient des visages energiques, resolus, et se +campaient dans des attitudes qui trahissaient une condition superieure a +celle qu'ils affichaient quelques instants plus tot. + +Et voici que des gentilshommes, surgis il ne savait d'ou, envahissaient +peu a peu cette partie du couloir, se massaient pres de la porte ou il +se tenait, se melaient a ces ouvriers qu'ils coudoyaient et avec qui ils +semblaient s'entendre a merveille. + +Bientot, la porte se trouva gardee par une cinquantaine d'hommes qui +semblaient obeir a un mot d'ordre occulte. + +Et, tout a coup, Pardaillan entendit le grincement comme feutre de +plusieurs scies. Et il vit que quelques-uns de ces etranges ouvriers +s'occupaient a scier les poteaux de la barriere. + +Il comprit que ces hommes, jugeant la porte trop etroite, pratiquaient +une breche dans la palissade, tandis que les autres s'efforcaient de +masquer cette bizarre occupation. + +Il devisagea plus attentivement ceux qui l'environnaient, et, avec cette +memoire merveilleuse dont il etait doue, il reconnut quelques visages +entrevus l'avant-veille a la reunion presidee par Fausta. Et il comprit +tout. + +"Par Dieu! fit-il avec satisfaction, voici la garde d'honneur que Fausta +destine a son futur roi d'Espagne, ou je me trompe fort. Allons, mon +petit prince sera bien garde, et je crois decidement qu'il se tirera +sain et sauf du guepier ou il s'est jete inconsiderement. Ces gens-la, +le moment venu, jetteront bas la palissade qu'ils viennent de scier, et, +au meme instant, ils entoureront celui qu'ils ont mission de sauver. +Tout va bien." + +Tout allait bien pour le Torero. Pardaillan aurait peut-etre du se +demander si tout allait aussi bien pour lui-meme. Il n'y pensa pas. + +A l'inverse de bien des gens, toujours disposes a s'accorder une +importance qu'ils n'ont pas, notre heros etait peut-etre le seul a ne +pas connaitre sa valeur reelle. Il etait ainsi fait, nous n'y pouvons +rien. + +"Tout va bien!" avait-il dit en songeant au Torero. Ayant juge que tout +allait bien, il se desinteressa en partie de ce qui se passait autour de +lui pour admirer les passes merveilleuses d'audace et de sang-froid de +don Cesar, arrive a l'instant critique de sa course, c'est-a-dire adosse +a la porte de sortie ou il avait fini par attirer le taureau qui, dans +un instant, foncerait pour la derniere fois sur lui et irait s'enfermer +lui-meme dans l'etroit boyau menage a cet effet. + +A moins que le Torero ne put eviter le coup et ne payat de sa vie, au +moment supreme d'en finir, sa trop persistante temerite. + +C'etait, en effet, la fin. Quelques minutes encore et tout serait dit. +L'homme sortirait vainqueur de sa longue lutte ou tomberait, frappe a +mort. + +Aussi, les milliers de spectateurs haletants n'avaient d'yeux que pour +lui. Pardaillan fit comme tout le monde et regarda attentivement. + +Et, tout a coup, averti par quelque mysterieuse intuition, il se +retourna et apercut a quelques pas de lui Bussi-Leclerc qui, avec un +sourire mauvais, le regardait comme une proie couvee. + +"Mort-Dieu! murmura Pardaillan, il est fort heureux pour moi que les +yeux de ce Leclerc ne soient pas des pistolets; sans quoi, pauvre de +moi! je tomberais foudroye." + +Mais les evenements les plus futiles en apparence avaient toujours, aux +yeux de Pardaillan, une signification dont il s'efforcait de degager la +cause seance tenante. + +"Au fait, se dit-il, pourquoi Bussi-Leclerc a-t-il quitte la fenetre ou +il se prelassait pour venir ici? Ce n'est pas, je pense, dans l'unique +intention de me contempler. Viendrait-il me demander cette revanche +apres laquelle il court infructueusement depuis si longtemps? + +Ayant ainsi monologue, de ce coup d'oeil sur et prompt qui n'etait qu'a, +lui, il scruta le visage de Bussi-Leclerc, et du spadassin Son coup +d'oeil rejaillit sur ceux qui l'entouraient et alors il tressaillit. + +"Je me disais aussi, murmura-t-il avec un sourire narquois, ce brave +Bussi-Leclerc vient a la tete d'une compagnie d'hommes d'armes... C'est +ce qui lui donne cette assurance imprevue." + +Presque aussitot, il eut un leger froncement de sourcils et il ajouta en +lui-meme: + +"Comment Bussi-Leclerc se trouve-t-il a la tete d'une compagnie de +soldats espagnols? Est-ce que, par hasard, il viendrait m'arreter?" + +En meme temps, d'un geste machinal, il assurait son ceinturon, degageait +sa rapiere, se tenait pret a tout evenement. + +Comme on le voit, il avait ete long a s'apercevoir qu'il etait en cause +autant et plus que le Torero. Maintenant, son esprit travaillait et il +s'attendait a tout. + +A cet instant, un tonnerre de vivats et d'acclamations eclata, saluant +la victoire du Torero. + +Le taureau venait en effet de se laisser leurrer une derniere fois +par la cape prestigieuse, et, croyant atteindre celui qui, depuis +si longtemps, se jouait de lui avec une audace rare, il etait alle +s'enfermer lui-meme dans le box amenage a cet effet, et la porte, se +refermant derriere lui, lui interdisait de revenir dans la piste. + +Le Torero se tourna vers la foule qui le saluait d'acclamations +delirantes, la salua de son epee et se dirigea vers l'endroit ou il +avait, des le debut de la course, apercu la Giralda, avec l'intention de +lui faire publiquement hommage de son trophee. + +Au meme instant, la barriere, pres de Pardaillan, tombait sous une +poussee violente et les cinquante et quelques gentilshommes et faux +ouvriers, qui n'attendaient que cet instant, envahirent la piste, +entourerent de toutes parts le Torero, comme s'ils etaient pousses par +l'enthousiasme de sa victoire, mais en realite pour lui faire un rempart +de leurs corps. + +A ce moment aussi, les soldats, masses dans le couloir circulaire, +quittaient leur retraite, se portaient sur la piste et se massaient en +colonnes profondes, la meche de leurs arquebuses allumee, prets a faire +feu devant les rangs serres du populaire surpris de cette manoeuvre +imprevue. + +En meme temps, un officier, a la tete de vingt soldats, se dirigeait a +la rencontre du Torero. + +Mais celui-ci etait deborde par ceux qui avaient jete bas la barriere et +qui, malgre sa resistance acharnee, car il ne comprenait pas encore ce +qui lui arrivait, l'entrainaient dans la direction opposee a celle ou il +voulait aller. + +En sorte que l'officier, qui pensait se trouver en face d'un homme seul, +qu'il avait mission d'arreter, l'officier, qui avait trouve quelque peu +ridicule qu'on l'obligeat a prendre vingt hommes avec lui, commenca de +comprendre que sa mission n'etait pas aussi aisee qu'il l'avait cru tout +d'abord et se trouva ridicule maintenant d'etre oblige de courir apres +un groupe compact, deux fois plus nombreux que ses hommes, et qui lui +tournait le dos avec les allures decidees de gens qui ne paraissent pas +disposes a se laisser faire. + +Voyant que celui qu'il avait mission d'arreter allait lui glisser entre +les doigta, l'officier, pale de fureur, ne sachant a quel expedient se +resoudre pour mener a bien sa mission, persuade que tout le monde +devait avoir, comme lui, le respect de l'autorite dont il etait le +representant, l'officier se mit a crier d'une voix de stentor: + +"Au nom du roi!... Arretez!" + +Ayant dit, il crut naivement qu'on allait obtemperer et qu'il n'aurait +qu'a etendre la main pour cueillir son prisonnier. + +Malheureusement pour lui, les gens qui se devouaient ainsi qu'ils +le faisaient n'avaient pas le sens du respect de l'autorite. Ils ne +s'arreterent donc pas. + +Bien mieux, a l'invite brutale de l'officier, qui s'arrachait de +desespoir les poils de sa moustache grisonnante, ils repondirent par un +cri imprevu, qui vint atteindre, comme un soufflet violent, le roi qui +assistait, impassible, a cette scene: + +"Vive don Carlos!" + +Ce cri, que nul n'attendait, tomba sur les gens du roi comme un coup de +masse qui les effara. + +Et, comme si ce cri n'eut ete qu'un signal, au meme instant des milliers +de voix vocifererent en precisant plus explicitement: + +"Vive le roi Carlos! Vive notre roi!" + +Et, comme ceux qui ignoraient se regardaient aussi effares et surpris +que les gens de noblesse, comme une trainee de poudre, volant de bouche +en bouche, le bruit se repandit qu'on voulait arreter le Torero. Mais +Carlos, qu'etait-ce que ce roi Carlos qu'on acclamait? Et on expliquait: +Carlos, c'etait le Torero lui-meme. + +Oui, le Torero, l'idole des Andalous, etait le propre fils du roi +Philippe qui le poursuivait de sa haine. Allons! un effort et on aurait +enfin un roi humain, un roi qui, ayant vecu et souffert dans les rangs +du peuple, saurait comprendre ses besoins, connaitrait ses miseres et +saurait y compatir; mieux, y remedier. + +Tout ceci, que nous expliquons si lentement, la foule l'apprenait en un +moment inappreciable. Et, rendons-leur cette justice, la plupart de +ces hommes du peuple n'entendaient et ne comprenaient qu'une chose: on +voulait arreter le Torero, leur dieu! + +Qu'il fut fils de roi, qu'on voulut faire de lui un autre roi, peu leur +importait. Pour eux, c'etait le Torero. + +Ah! on voulait l'arreter! Eh bien, par le sang du Christ! on allait voir +si les Andalous etaient gens a se laisser enlever benevolement leur +idole! + +Les previsions du duc de Castrana se realisaient. Tous ces hommes, +bourgeois, hommes du peuple, caballeros, venus en amateurs, ignorants +de ce qui se tramait, devinrent litteralement furieux, se changerent en +combattants prets a repandre leur sang pour la defense du Torero. + +Comme par enchantement--apportees par qui? distribuees par qui? est-ce +qu'on savait! est-ce qu'on s'en occupait!--des armes circulerent, et +ceux qui n'avaient rien, sans savoir comment cela s'etait fait, se +virent dans la main qui un couteau, qui un poignard, qui une dague, qui +un pistolet charge. + +Et, au meme instant, tel un cyclone foudroyant, la ruee en masse sur les +barrieres brisees, arrachees, eparpillees, la prise de contact immediate +avec les troupes impassibles. + +Un vieil officier, commandant une partie des troupes royales, eut un +eclair de pitie devant la lutte inegale qui s'appretait. + +--Que personne ne bouge, cria-t-il d'une voix tonnante, ou je fais feu! + +Une voix resolue, devant l'inappreciable instant d'hesitation de la +foule, cria, en reponse: + +"Faites! Et apres vous n'aurez pas le temps de recharger vos arquebuses! + +Une autre voix entrainante hurla: + +"En avant!" + +Et ils allerent de l'avant. + +Et le vieil officier mit a execution sa menace. + +Une decharge effroyable, qui fit trembler les vitres dans leurs chasses +de plomb, faucha les premiers rangs, les coucha sanglants ainsi qu'une +gerbe de coquelicots rouges. + +Si les officiers qui commandaient la avaient pris la precaution +elementaire d'echelonner le feu, leurs troupes ayant le temps de +recharger les arquebuses--operation assez longue--pendant que d'autres +auraient fait feu, le massacre eut tourne aussitot a la boucherie, et +etant donne surtout les rangs serres de la foule qui n'avait que des +poitrines et non des cuirasses a opposer aux balles. + +Les officiers ne songerent pas a cela. Ou, s'ils y songerent, les +soldats ne comprirent pas et n'executerent pas l'ordre. La decharge fut +generale sur toute la ligne. Et ce que la voix inconnue avait predit se +realisa: ayant decharge leurs arquebuses, les soldats durent recevoir le +choc a l'arme blanche. + +La partie devenait presque egale en ce sens que, si les soldats casques +et cuirasses de buffle ou d'acier offraient moins de prise aux coups de +leurs adversaires, ceux-ci avaient sur eux la superiorite du nombre. + +Et le corps a corps se produisit, opiniatre et acharne de part et +d'autre. + +Pendant ce temps, le Torero etait entraine par ses partisans, entraine +malgre ses protestations, ses objurgations, ses menaces, malgre sa +defense desesperee. + +Ils etaient cinquante qui l'avaient entoure et enleve. En moins d'une +minute, ils furent cinq cents. De tous les cotes, il en surgissait. + +C'est que, en effet, soustraire le roi Carlos--comme ils disaient--aux +vingt soldats charges de l'apprehender n'etait rien. Il fallait passer +sur le ventre des gentilshommes, qui ne manqueraient pas de leur barrer +la route. + +Fausta, eclairee par le duc de Castrana, qui connaissait admirablement +le champ de bataille sur lequel il devait evoluer, Fausta avait +minutieusement et merveilleusement organise l'enlevement. Car, c'etait, +en somme, un veritable enlevement qui se pratiquait la. + +L'itineraire a suivre etait trace d'avance. Il devait etre, et il etait, +en effet, rigoureusement suivi. + +Il s'agissait d'entrainer le Torero non pas vers une sortie ou l'on se +fut heurte a des troupes de gentilshommes et de soldats, mais vers les +coulisses de l'arene. Ces coulisses se trouvaient, nous l'avons dit, +dans l'enceinte meme de la plazza, c'est-a-dire sur la place meme. + +D'Espinosa, qui calculait tout, ne pouvait pas prevoir que le Torero +serait entraine la, puisqu'il n'y avait pas de sortie. Toutes les rues +etaient barrees par ses soldats. Il avait donc neglige d'occuper ces +coulisses. C'etait precisement sur quoi comptait Fausta. + +Ces coulisses, elle les avait occupees, elle. Partout, des groupes +d'hommes a elle etaient postes. On se passa le Torero de main en main +jusqu'a ce qu'il fut amene devant une maison qui appartenait a l'un des +conjures. + +Malgre lui, on le porta dans cette maison, et, sans savoir comment, il +se trouva dehors, dans une rue etroite, derriere des troupes nombreuses +qui gardaient cette rue, avec mission d'empecher de passer quiconque +tenterait de sortir de la place. + +Comme toujours en pareille circonstance, les soldats gardaient +scrupuleusement ce qui etait devant eux et ne s'occupaient pas de ce qui +se passait sur leurs derrieres. + +L'obstacle franchi, de nouveaux postes appartenant a Fausta se +trouvaient echelonnes de distance en distance, dans des abris surs, et +le Torero, ecumant, fut conduit ainsi en un clin d'oeil hors de la ville +et enferme, pour plus de surete, dans une chambre qui prenait toutes les +apparences d'une prison. + +Pourquoi le Torero s'etait-il efforce d'echapper aux mains de ceux qui +le sauvaient ainsi malgre lui et malgre sa resistance desesperee? + +C'est qu'il pensait a la Giralda. + +Dans la prodigieuse aventure qui lui arrivait, il n'avait songe qu'a +elle. Tout le reste n'avait pour ainsi dire pas existe pour lui. Et, en +se debattant entre les mains de ceux qui l'entrainaient, dans son esprit +exaspere, cette clameur retentissait sans cesse: + +"Que va-t-elle devenir? Dans l'effroyable bagarre que je pressens, quel +sort sera le sien?" + +Ce qui etait arrive a la Giralda, nous allons le dire en peu de mots: + +Lorsque les troupes royales s'etaient massees devant la foule, qu'elles +tenaient sous la menace de leurs arquebuses, la Giralda, au premier +rang, se trouvait une des plus exposees, et, a moins d'un hasard +providentiel, elle devait infailliblement tomber a la premiere decharge. + +Tres etonnee, mais non effrayee, parce qu'elle ne soupconnait pas +la gravite des evenements, elle s'etait dressee instinctivement en +s'ecriant: + +"Que se passe-t-il donc?" + +Un des galants cavaliers, qui l'avaient poussee a cette place +privilegiee, repondit, obeissant a des instructions prealables: + +--On veut arreter le Torero. C'est une operation qui rencontrera +quelques difficultes, car ils sont la des milliers d'admirateurs resolus +a l'entraver de leur mieux. Si vous voulez m'en croire, demoiselle, vous +ne resterez pas un instant de plus ici. Il va pleuvoir des horions dont +beaucoup seront mortels. + +De tout ceci, la Giralda n'avait retenu qu'une chose: on voulait arreter +le Torero. + +--Arreter Cesar! s'ecria-t-elle. Pourquoi? Quel crime a-t-il commis? + +Et, n'ecoutant que son coeur amoureux, sans reflechir, elle avait voulu +s'elancer, courir au secours de l'aime, lui faire un rempart de son +corps, partager son sort quel qu'il fut. + +Mais, tous ceux qui l'environnaient, y compris les deux soldats en +sentinelle a cet endroit, etaient places la uniquement a son intention a +elle. + +Tous ces hommes etaient les acolytes de Centurion, renforces pour la +circonstance. + +La Giralda ne put meme pas faire un pas. D'une part, les deux soldats se +jeterent en meme temps devant elle pour lui barrer le chemin; d'autre +part, le meme cavalier empresse la saisit au poignet d'une main robuste, +et, disant sur un ton qu'il s'efforcait de rendre courtois: + +--Ne bougez pas, demoiselle. Vous vous perdriez inutilement. + +--Laissez-moi! cria la Giralda en se debattant. + +Et, prise d'une inspiration soudaine, elle se mit a crier de toutes ses +forces: + +--A moi! On violente la Giralda... la fiancee du Torero! + +Cet appel ne faisait pas l'affaire des sacripants qui avaient mission +de l'enlever. La Giralda, criant son nom, aussi populaire que celui du +Torero, la Giralda, se reclamant de son titre de fiancee en semblable +occurrence, avait des chances d'ameuter la foule contre les hommes de +Centurion, qui n'etaient pas precisement en odeur de saintete aux yeux +du populaire. + +Le galant cavalier, qui etait le sergent de Centurion et comme tel +commandait en son absence, comprit le danger. Il eut, a son tour, une +inspiration, et, la lachant aussitot, il dit en faisant des graces qu'il +croyait irresistibles: + +--Loin de moi la pensee de violenter l'incomparable Giralda, la perle de +l'Andalousie. Mais, senorita, aussi vrai que je suis gentilhomme et que +don Gaspar Barrigon est mon nom, vous iriez au-devant d'une mort +aussi certaine qu'inutile en courant par la. Montez sur cet escabeau. +Voyez-vous les partisans du Torero qui l'enlevent au nez et a la barbe +des soldats charges de l'arreter? + +--Sauve! s'ecria la Giralda, qui avait obei machinalement a don Gaspar +Barrigon, puisque tel etait son nom. + +Et, sautant lestement a terre, elle ajouta: + +--Il faut que je le rejoigne a l'instant. + +--Venez, senorita, s'empressa de dire Barrigon; sans moi, vous ne +passerez jamais a travers cette multitude! + +La Giralda eut un geste d'impatience a l'adresse de l'importun. Mais, +voyant ses efforts se briser devant l'impassibilite des compagnons qui +l'entouraient et qui ne bougeaient--pour cause--elle eut un geste de +deception douloureuse. + +--Suivez-moi, demoiselle, insista don Gaspar. Je vous jure que vous +n'avez rien a craindre de moi. Je suis un admirateur passionne du Torero +et suis trop heureux de preter l'appui de mon bras a celle qu'il aime. + +Il paraissait sincere; devant les bourrades qu'il ne menageait pas a ses +hommes, ceux-ci se hataient de lui livrer passage. La jeune fille n'en +chercha pas plus long. Elle suivit celui qui lui permettait de se +rapprocher de son fiance. + +Quelques instants plus tard, elle etait hors de la foule dans une des +petites rues qui bordaient la place. Sans songer a remercier celui qui +lui avait fraye son chemin et dont l'aspect rebarbatif ne lui disait +rien, elle voulut s'elancer. + +Alors, elle se vit entouree d'une vingtaine d'estafiers qui, loin de +lui faire place, se serrerent autour d'elle Alors, elle voulut +crier, appeler a l'aide, mais sa voix fut couverte par le bruit de +l'arquebusade qui eclata comme un tonnerre a cet instant precis. + +Avant d'avoir pu se ressaisir, elle etait saisie, enlevee, jetee sur +l'encolure d'un cheval, deux poignes vigoureuses la happaient, la +maintenaient immobile, tandis que la voix railleuse du cavalier +murmurait: + +--Inutile de resister, ma douce colombe. Cette fois-ci je te tiens bien, +et tu ne m'echapperas pas! + +Elle leva son oeil ou se lisait une detresse qui eut apitoye tout autre +et considera celui qui lui parlait sur ce ton a la fois grossier et +menacant, et elle reconnut Centurion. Elle se sentit perdue. + +Le guet-apens, soigneusement ourdi, adroitement execute, lui apparut +dans toute son horreur, et elle se demanda, trop tard, helas! comment +elle avait pu etre aveugle au point de n'avoir eu aucun soupcon a la vue +de ces mufles de fauves qui suaient le crime. + +Il est vrai que, toute a la joie du triomphe escompte de son bien-aime +Cesar, elle n'avait pas meme songe a les regarder a ce moment-la, et +Dieu sait si elle regrettait maintenant. + +Alors, comme un pauvre petit oiseau blesse qui replie ses ailes +et s'abandonne en tremblant a la main cruelle qui s'abat sur lui, +frissonnante d'horreur et d'effroi, elle ferma les yeux et s'evanouit. + +La voyant immobile et pale, les bras ballants, comme un corps sans vie, +le familier comprit et, cynique et satisfait, il commanda: + +--En route, vous autres! + +Il se placa, avec son precieux fardeau, au centre du peloton, qui +s'ebranla et partit a toute bride. + + + +XII + +L'EPEE DE PARDAILLAN + +Nous avons raconte, en temps et lieu, comment Bussi-Leclerc avait +echoue dans sa tentative d'assassinat sur la personne du chevalier de +Pardaillan. Nous avons explique a la suite de quels combats et quels +dechirements interieurs Bussi, qui etait brave; s'etait abaisse a cette +besogne que lui-meme, dans sa conscience, stigmatisait avec une violence +de langage qu'il n'eut, certes, pas toleree chez un autre. + +Apres avoir vainement essaye de reprendre sa revanche en desarmant a son +tour celui pour qui il sentait la haine gronder en lui, il en etait venu +a se dire que sa mort, a lui Bussi, ou celle de son ennemi, pouvait +seule laver son deshonneur. Et, par une subtilite au moins bizarre, ne +pouvant l'atteindre en combat loyal, il s'etait resigne a l'assassinat. +On a vu comment l'aventure s'etait terminee. + +Toute la nuit, cette nuit que Pardaillan passait dans les souterrains +de la maison des Cypres, toute cette nuit Bussi la passa a tourner et +retourner comme un ours dans sa chambre, a ressasser sans treve son +humiliante aventure, a se gratifier soi-meme des injures les plus +violentes et les plus variees. + +Lorsque le jour se leva, il avait enfin pris une resolution qu'il +traduisit a haute voix en grognant d'une voix qui n'avait plus rien +d'humain: + +"Par le ventre de ma mere! puisque le maudit Pardaillan, protege +par tous les suppots d'enfer, d'ou il est certainement issu, est +insaisissable et invincible, puisque moi, Bussi-Leclerc, je suis et +resterai, tant qu'il vivra, deshonore, a telle enseigne que je n'aurais +pas le front de me montrer dans la rue, puisqu'il en est ainsi et non +autrement et que je n'y puis rien, il ne me reste plus qu'un moyen de +laver mon honneur: c'est de mourir moi-meme. Et, puisque l'infernal +Pardaillan me fait grace, comme il dit, je n'ai plus qu'a me tuer!" + +Ayant pris cette supreme resolution, il retrouva tout son calme et son +sang-froid. Il trempa son front brulant dans l'eau fraiche, et, tres +resolu, tres maitre de lui, il se mit a ecrire une sorte de testament +dans lequel, apres avoir dispose de ses biens en faveur de quelques +amis, il expliquait son suicide de la maniere qui lui parut la plus +propre a rehabiliter sa memoire. + +La redaction de ce factum l'amena sans qu'il s'en apercut jusque vers +une heure de l'apres-midi. + +Ayant ainsi regle ses affaires, sur de n'avoir rien oublie, +Bussi-Leclerc choisit dans sa collection une epee qui lui parut la +meilleure, placa la garde par terre, contre le mur, appuya la pointe +sur la poitrine, a la place du coeur, et prit son elan pour s'enferrer +convenablement. + +Au moment precis ou il allait accomplir l'irreparable geste, on frappa +violemment a sa porte. + +"Qui diable vient chez moi? grommela-t-il avec rage. Par Dieu! j'y suis. +C'est l'un quelconque des trois mignons que j'ai places chez Fausta!" + +Comme si elle avait entendu, la personne qui frappait cria a travers la +porte: + +--Ho! monsieur de Bussi-Leclerc! Ouvrez, que diantre! De la part de la +princesse Fausta! + +"Tiens! pensa Bussi, ce n'est pas la voix de Montsery, ni celle de +Chalabre, ni celle de Sainte-Maline." + +Et, tout reveur, mais sans bouger encore: + +"Fausta!..." + +L'inconnu se mit a tambouriner la porte et a faire un vacarme +etourdissant en criant a tue-tete: + +"Ouvrez, monsieur! Affaire de toute urgence et de premiere importance." + +"Au fait, songea Bussi, qu'est-ce que je risque? Ce braillard expedie +a la douce, je pourrai toujours achever tranquillement ce qu'il vient +d'interrompre. Voyons ce que nous veut Fausta." + +Et il alla ouvrir. Et Centurion entra. + +Que venait faire la Centurion? Quelle proposition fit-il a +Bussi-Leclerc? Que fut-il convenu entre eux? + +Il faut croire que ce que l'ancien bachelier dit au spadassin etait de +nature a changer ses resolutions, puisque nous retrouvons, le lendemain, +Bussi-Leclerc a la corrida royale. + +Nous devons cependant dire tout de suite que les propositions ou les +conseils de Centurion devaient etre particulierement louches, puisque +Bussi-Leclerc, qui avait glisse jusqu'a l'assassinat, commenca par se +facher tout rouge, allant jusqu'a menacer Centurion de le jeter par +la fenetre pour le chatier de l'audace qu'il avait de lui faire des +propositions qu'il jugeait injurieuses et indignes d'un gentilhomme. + +Il faut croire que le familier factotum de Fausta sut trouver les mots +qui convainquent, ou que la haine aveuglait l'ancien gouverneur de la +Bastille au point de lui faire accepter les pires infamies, car ils +finirent par se quitter bons amis et Bussi-Leclerc ne se suicida pas. + +Donc, sans doute comme suite a l'entretien mysterieux que nous venons de +signaler, nous retrouvons Bussi-Leclerc, dans le couloir circulaire de +la plazza, semblant guetter Pardaillan, a la tete d'une compagnie de +soldats espagnols. + +Lorsque la barriere tomba sous la poussee des hommes a la solde de +Fausta, Pardaillan, sans hate inutile, puisque le danger ne lui +paraissait pas immediat, se disposa a les suivre, tout en surveillant +l'ancien maitre d'armes du coin de l'oeil. + +Bussi-Leclerc, voyant que Pardaillan se disposait a entrer dans la +piste, fit rapidement quelques pas a sa rencontre, dans l'intention +manifeste de lui barrer la route. + +Il faut dire qu'il etait suivi pas a pas par les soldats qui semblaient +se guider sur lui, comme s'il eut ete reellement leur chef. + +En toute autre circonstance et en presence de tout autre, Pardaillan eut +probablement continue son chemin sans hesitation, d'autant plus que +les forces qui se presentaient a lui etaient assez considerables pour +conseiller la prudence, meme a Pardaillan. + +Mais, en l'occurrence, il se trouvait en presence d'un ennemi a qui il +avait inflige plusieurs defaites, qu'il savait etre tres douloureuses +pour l'amour-propre du bretteur repute. + +Dans sa logique toute speciale, Pardaillan estimait que cet ennemi +avait, jusqu'a un certain point, le droit de chercher a prendre sa +revanche et que lui, Pardaillan, n'avait pas le droit de lui refuser +cette satisfaction. + +Or, cet ennemi paraissait vouloir user de son droit puisqu'il lui criait +d'un ton provocant: + +--He! monsieur de Pardaillan, ne courez pas si fort. J'ai deux mots a +vous dire. + +Cela seul eut suffi a immobiliser le chevalier. + +Mais il y avait une autre consideration qui avait a elle seule plus +d'importance encore que tout le reste: c'est que Bussi, manifestement +anime de mauvaises intentions, se presentait a la tete d'une troupe +d'une centaine de soldats. Se derober dans de telles conditions lui +apparaissait comme une fuite honteuse, comme une lachete--le mot etait +dans son esprit--dont il etait incapable. + +Ajoutons que, si bas que fut tombe Bussi-Leclerc dans l'esprit de +Pardaillan, a la suite de son attentat de l'avant-veille, il avait la +naivete de le croire incapable d'une felonie. + +Toutes ces raisons reunies firent qu'au lieu de suivre les defenseurs +du Torero il s'immobilisa aussitot, et, glacial, herisse, d'autant plus +furieux que, du coin de l'oeil, il remarquait qu'une autre compagnie, +surgie soudain du couloir, se rangeait en ligne de bataille, de l'autre +cote de la barriere. Par cette manoeuvre imprevue, il se trouvait pris +entre deux troupes d'egale force. + +Pardaillan eut l'intuition instantanee qu'il etait tombe dans un +traquenard d'ou il ne lui semblait pas possible de se tirer, a moins +d'un miracle. + +Mais, tout en se rendant compte de l'effroyable danger qu'il courait, +il se fut fait tuer sur place plutot que de paraitre reculer devant la +provocation qu'il devinait imminente. + +A l'appel de Bussi-Leclerc, d'une voix eclatante qui domina le tumulte +dechaine et fut entendue de tous, avec cette terrible froideur qui, chez +lui, denotait une puissante emotion, il repondit: + +--Eh! mais... je ne me trompe pas! C'est M. Leclerc! Leclerc qui se +pretend un maitre en fait d'armes et qui est moins qu'un mechant +prevot... un ecolier mediocre! Leclerc qui profite bravement de ce que +Bussi d'Amboise est mort pour lui voler son nom et le deshonorer en +l'accolant a celui de Leclerc. Outrecuidance qui lui vaudrait la +bastonnade, bien meritee, que ne manquerait pas de lui faire infliger +par ses laquais le vrai sire de Bussi, s'il etait encore de ce monde! + +En abordant Pardaillan dans des circonstances aussi anormales, apres sa +tentative d'assassinat si recente et sa honteuse fuite, Bussi-Leclerc +s'attendait certes a etre accueilli par une bordee d'injures comme on +savait les prodiguer a une epoque ou tout se faisait avec une outrance +sans bornes. Tout de meme, il ne s'attendait pas a etre touche aussi +profondement. Ce demon de Pardaillan, devant tous ces gentilshommes, ces +officiers, ces soldats espagnols, qui, sans doute, riaient de lui sous +cape, du premier coup le frappait cruellement dans ce qu'il y avait de +plus sensible en lui: sa vanite de maitre invincible! + +Fidele a la promesse qu'il s'etait faite a lui-meme, il accueillit les +paroles du chevalier avec un sourire qu'il croyait dedaigneux et qui +n'etait qu'une grimace. Il souriait, mais il etait livide. + +Cependant, l'apostrophe de Pardaillan appelait une reponse du tac au +tac, et Bussi, egare par la rage, ne trouvait rien qui lui parut assez +violent. Il se contenta de grincer: + +--C'est moi, oui! + +--Jean Leclerc, reprit la voix impitoyable de Pardaillan, la longue +rapiere qui vous bat les mollets est-elle aussi longue que celle que +vous avez jetee vous-meme lorsque vous tentates de m'assassiner? + +Les bonnes resolutions de Bussi-Leclerc commencaient a chavirer sous les +sarcasmes dont l'accablait celui qu'il eut voulu poignarder a l'instant +meme. Il tira la longue rapiere dont on venait de lui parler, et, la +faisant siffler, il hurla, les yeux hors de l'orbite: + +--Miserable fanfaron! + +Avec un supreme dedain, Pardaillan haussa les epaules et continua: + +--Vous m'avez demande, je crois, ou je courais tout a l'heure... Ma foi, +Jean Leclerc, je conviens que, si j'avais voulu vous attraper, quand +vous avez fui devant mon epee, il m'aurait fallu, non pas courir, mais +voler, plus rapide que le tourbillon! Et j'y songe, vous vous croyez un +maitre et vous l'etes en effet: un maitre fuyard! + +Tout ceci n'empechait pas Pardaillan de surveiller du coin de l'oeil le +mouvement de troupes qui se dessinait autour de lui. + +En effet, cependant que Bussi-Leclerc s'efforcait de faire bonne +contenance sous les douloureux coups d'epingle que lui prodiguait +Pardaillan, comme s'il n'etait venu la que pour detourner son attention +en excitant sa verve, les soldats, eux, prenaient position. + +Il en sortait de partout. C'etait a-se demander ou ils s'etaient terres +jusque-la. + +Pardaillan se trouvait dans le couloir circulaire, large de plus d'une +toise. Il avait a sa gauche la barriere qui avait ete jetee bas, en +partie. Par-dela la barriere, c'etait la piste. En face de lui, c'etait +le couloir qui tournait sans fin autour de la piste. + +En allant par la, droit devant lui, il eut abouti a l'endroit reserve +au populaire. Derriere lui, c'etait toujours le meme couloir, ayant +en bordure les gradins occupes par les gens de noblesse. Enfin, a sa +droite, il y avait un large couloir aboutissant a l'endroit ou se +dressaient les tentes des champions. + +Or, tandis qu'il accablait Bussi-Leclerc de ses sarcasmes, sur la piste, +a sa gauche, une deuxieme, puis une troisieme compagnie etaient venues +se joindre a la premiere et s'etaient placees la en masses profondes. + +Environ quatre cents hommes se trouvaient la. + +Bien qu'ils fussent moins nombreux dans le couloir que sur la piste, les +soldats paraissaient, au contraire, etre en nombre plus considerable. +Cela tenait a ce que les troupes, manquant de front pour se deployer, +s'etendaient en profondeur. + +Essayer de se frayer un chemin, a travers les vingt ou trente rangs de +profondeur, eut ete une entreprise chimerique, au-dessus des forces +humaines, qui ne pouvait etre tentee, meme par un Pardaillan. + +Enfin, a sa droite, ou il eut pu, comme sur la piste, trouver assez +d'espace pour non pas tenter une defense impossible, mais essayer de +battre en retraite en se defilant parmi les tentes, les barrieres, mille +objets heteroclites qui eussent pu faciliter cette retraite, de ce +cote-la, on n'eut pas trouve un espace long d'une toise qui ne fut +occupe. + +En moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour l'expliquer, +l'encerclement etait complet, et Pardaillan se trouvait pris au centre +de ce cercle de fer, compose de pres d'un millier de soldats. + +Il avait fort bien observe le mouvement, et, si Bussi-Leclerc ne s'etait +place d'un air provocant sur sa route, il est a presumer qu'il ne se fut +pas laisse acculer ainsi. Il eut tente quelque coup de folie, comme +il en avait reussi quelques-uns dans sa vie aventureuse, avant que la +manoeuvre fut achevee et que la retraite lui eut ete coupee. + +Pardaillan, donc, des l'instant ou Bussi l'interpella, resolut de lui +tenir tete, quoi qu'il dut en resulter. Il ne se croyait pas, nous +l'avons dit, directement menace, L'eut-il cru que sa resolution +n'eut pas varie. Mais, comme, tout en invectivant Bussi-Leclerc, il +surveillait attentivement ce qui se passait autour de lui, il ne fut pas +longtemps a comprendre que c'etait a lui qu'on en voulait. + +Jamais, il ne s'etait trouve en une passe aussi critique, et, en se +redressant, herisse, flamboyant, terrible, il jugeait la situation telle +qu'elle etait, avec ce sang-froid qui ne l'abandonnait pas, malgre qu'il +sentit le sang battre ses tempes a coups redoubles, et il songeait: + +"Allons, c'est ici la fin de tout! C'est ici que je vais laisser mes +os! Et c'est bien fait pour moi! Qu'avais-je besoin de m'arreter pour +repondre a ce spadassin que j'eusse toujours retrouve! Je pouvais +encore gagner au large. Il ne me reste plus qu'a vendre ma vie le plus +cherement possible, car, pour me tirer de la, le diable lui-meme ne m'en +tirerait pas. + +Pendant ce temps, l'orage eclatait du cote du populaire. Les soldats, +apres avoir decharge leurs arquebuses, avaient recu le choc terrible du +peuple exaspere. La piste etait envahie, le sang coulait a torrents. + +De part et d'autre, on se portait des coups furieux, accompagnes +d'injures, de vociferations, d'imprecations, de jurons intraduisibles. +Pendant ce temps, le Torero, cause involontaire de cette effroyable +boucherie, etait enleve par les hommes de Fausta. + +Bussi-Leclerc avait degaine et s'etait campe devant Pardaillan. Autour +de celui-ci, le cercle de fer s'etait retreci, et, maintenant, il +n'avait plus qu'un tout petit espace de libre. + +Soudain, une voix que Pardaillan reconnut aussitot dit avec un accent +grave: + +--Eh bien, Pardaillan, crois-tu pouvoir echapper? Regarde autour de toi. +Vois ces centaines d'hommes armes qui te serrent de pres. Tout cela, +c'est mon oeuvre a moi. Cette fois-ci, je te tiens, je te tiens bien. +Nulle puissance humaine ou infernale ne peut t'arracher a mon etreinte! + +--Par Dieu! madame, gronda Pardaillan, j'ai rencontre celui-ci--d'un +geste de mepris ecrasant il designait Bussi, livide de fureur--j'ai vu +celui-ci que j'ai connu geolier autrefois, qui s'est fait assassin et, +ne se jugeant pas assez bas, s'est fait sbire et pourvoyeur de bourreau; +j'ai vu ceux-la--il designait les officiers et les soldats qui fremirent +sous l'affront--ceux-la qui ne sont pas des soldats. Des soldats ne se +fussent pas mis a mille pour meurtrir ou arreter un seul homme. J'ai +vu se dessiner le guet-apens, s'organiser l'assassinat, j'ai vu les +reptiles, les chacals, toutes les betes puantes et immondes s'avancer +en rampant, pretes a la curee, et me suis dit que, pour completer la +collection, il ne manquait plus qu'une hyene. Et, aussitot, vous etes +apparue! + +Impassible, Fausta essuya la violente diatribe sans sourciller. Elle ne +daigna pas discuter. A quoi bon? + +Et, se tournant vers un officier qui rongeait rageusement sa moustache, +honteux qu'il etait du role qu'on lui faisait jouer, sur un ton de +supreme autorite, en designant Pardaillan de la main: + +--Arretez cet homme! + +L'officier allait s'avancer, lorsque Bussi-Leclerc s'ecria: + +--Un instant, mort-diable! + +Cette intervention soudaine de Bussi-Leclerc n'etait pas concertee +avec Fausta, car elle se tourna vivement vers lui et, sans cacher le +mecontentement qu'elle eprouvait: + +--Perdez-vous la tete, monsieur? + +--Eh! madame, fit Bussi, avec une brusquerie affectee, le sire de +Pardaillan, qui se vante de m'avoir desarme et mis en fuite, me doit +bien une revanche, que diable! Je ne suis venu ici que pour cela, moi! + +Fausta le considera une seconde avec un etonnement qui n'avait rien de +simule. Tres sincerement, elle le crut soudainement frappe de demence. +Elle baissa d'instinct le ton pour lui demander d'un air vaguement +apitoye: + +--Vous voulez donc vous faire tuer? + +Bussi-Leclerc secoua la tete avec un entetement farouche, et, sur un ton +d'assurance qui frappa Fausta: + +--Rassurez-vous, madame, dit-il. Le sire de Pardaillan ne me tuera pas. +Je vous en donne l'assurance formelle. + +Fausta crut qu'il avait invente ou achete quelque botte secrete, comme +on en trouvait tous les jours, et que, sur de triompher, il tenait a le +faire devant tous ces soldats qui seraient les temoins de sa victoire et +retabliraient sa reputation ebranlee de maitre invincible. Il paraissait +tellement sur de lui qu'une autre apprehension vint l'assaillir, qu'elle +traduisit en grondant: + +--Vous n'allez pas le tuer, j'imagine? + +--Peste non! madame. Je ne voudrais ni pour or ni pour argent le +soustraire au supplice qui l'attend. Je ne le tuerai pas, soyez +tranquille. + +Il prit un temps pour produire son petit effet avec plus de force et, +avec une insouciance affectee: + +--Je me contenterai de le desarmer. + +Fausta demeura un moment perplexe. Elle se demandait si elle devait +le laisser faire. C'est qu'elle etait payee pour savoir qu'avec le +chevalier on ne pouvait jamais jurer de rien. + +Elle allait donc donner l'ordre de proceder a l'instant a la prise de +corps de celui qu'on pouvait considerer comme prisonnier. + +Bussi-Leclerc lut sa resolution dans ses yeux. + +--Madame, dit-il d'une voix tremblante de colere contenue, j'ai fait vos +petites affaires de mon mieux et moi seul sais ce qu'il m'en a coute. De +grace, je vous en prie, laissez-moi faire les miennes a ma guise... ou +je ne reponds de rien. + +Ceci etait dit sur un ton gros de sous-entendus menacants. Fausta +comprit que le contrarier ouvertement pouvait etre dangereux. + +--Soit, dit-elle d'un ton radouci, agissez donc a votre guise. + +Bussi-Leclerc s'inclina et, froidement: + +--Ecartez-vous donc, madame, et ne craignez rien. Il n'echappera pas au +sort qui l'attend. + +Et, se tournant vers Pardaillan qui, un sourire dedaigneux aux levres, +avait attendu patiemment la fin de cet entretien particulier: + +--Hola! monsieur de Pardaillan, fit-il a haute voix, ne pensez-vous pas +que l'heure est bien choisie pour donner au mauvais ecolier que je suis +une de ces prestigieuses lecons dont vous seul avez le secret? Voyez +l'admirable galerie de braves qui vous entoure. Ou trouver temoins +plus nombreux et mieux qualifies de la defaite humiliante que vous ne +manquerez pas de m'infliger? + +Pardaillan savait bien, quoi qu'il en eut dit, que Bussi-Leclerc etait +brave. Mais d'ou venait donc qu'il osat l'appeler en combat singulier +devant cette multitude de soldats, lesquels seraient temoins de son +humiliation? Car il ne pouvait se leurrer a ce point de croire qu'il +serait vainqueur. + +Il eut l'intuition que cette superbe assurance cachait quelque coup de +traitrise. + +Il jeta autour de lui un coup d'oeil circulaire comme pour s'assurer +qu'on n'allait pas le charger a l'improviste, par-derriere. + +Mais non, les soldats attendaient, raides et immobiles, qu'on leur +donnat des ordres, et les officiers, de leur cote, semblaient se +guider sur Bussi. Il secoua la tete pour chasser les pensees qui +l'importunaient, et, de sa voix mordante: + +--Et, si je vous disais que, dans les conditions ou il se produit, il ne +me convient pas d'accepter votre defi? + +--En ce cas, je dirai, moi, que vous vous etes vante en pretendant +m'avoir desarme. Je dirai--continua Bussi en s'animant--que le sire de +Pardaillan est un fanfaron, un bravache, un hableur, un menteur. Et, +s'il le faut absolument, pour l'amener a se battre, j'aurai recours +au supreme moyen, celui qu'on n'emploie qu'avec les laches, et je le +souffletterai de mon epee, ici, devant vous tous qui m'entendez et nous +regardez! + +Et, ce disant, Bussi-Leclerc fit un pas en avant et leva sa rapiere +comme pour en cingler le visage du chevalier. + +Et, il y avait dans ce geste, dans cette provocation inouie, adressee a +un homme virtuellement prisonnier, quelque chose de bas et de sinistre +qui amena un murmure de reprobation sur les levres de quelques +officiers. + +Mais Bussi-Leclerc, emporte par la colere, ne remarqua pas cette +reprobation. + +Quant a Pardaillan, il se contenta de lever la main, et ce simple geste +suffit pour que le maitre d'armes n'achevat pas le sien. D'une voix +blanche qui fit passer un frisson sur la nuque du provocateur: + +--Je tiens le coup pour recu, dit froidement Pardaillan. + +Et, faisant deux pas en avant, placant le bout de son index sur la +poitrine de Bussi: + +--Jean Leclerc, dit-il avec un calme effrayant, je vous savais vil et +miserable, je ne vous savais pas lache. Vous etes complet maintenant. +Le geste que vous venez d'esquisser, vous le paierez de votre sang. +Tiens-toi bien, Jean Leclerc, je vais te tuer! + +Alors, ses yeux tomberent sur le fer qu'il avait a la main. C'etait +cette epee qui n'etait pas a lui, cette epee qu'il avait ramassee au +cours de sa lutte avec Centurion et ses hommes, cette epee qui lui avait +paru suspecte au point qu'il avait discute un moment avec lui-meme pour +savoir s'il ne ferait pas bien de retourner la changer. + +Et voila qu'en se voyant ce fer a la main ses soupcons lui revenaient +en foule, et une vague inquietude l'envahissait. Et il lui semblait que +Bussi-Leclerc le considerait d'un air narquois, comme s'il avait su a +quoi s'en tenir. + +Tour a tour, il regarda sa rapiere et Bussi-Leclerc comme s'il eut voulu +le fouiller jusqu'au fond de l'ame Et la mine inquiete du spadassin ne +lui dit sans doute rien de bon, car il revint a son epee. + +Il saisit vivement la lame dans sa main et la fit ployer et reployer. +Il avait deja fait ce geste dans la rue et n'avait rien decouvert +d'anormal. Cette fois encore, l'epee lui parut a la fois souple et +resistante. Il ne decouvrit aucune tare. + +Et, cependant, il flairait quelque chose, quelque chose qui gisait la, +dans ce fer, et qu'il ne parvenait pas a decouvrir, faute du temps +necessaire a l'etudier minutieusement, comme il eut fallu. + +Bussi-Leclerc, sur un ton qui sonna d'une maniere etrangement fausse a +ses oreilles, peut-etre prevenues, bougonna d'une voix railleuse: + +--Que de preparatifs, mort-Dieu! Nous n'en finirons pas. + +Et aussitot il tomba en garde en disant d'un air detache: + +--Quand vous voudrez, monsieur! + +Autant il s'etait montre emporte jusque-la, autant il paraissait +maintenant froid, merveilleusement maitre de lui, campe dans une +attitude irreprochable. + +Pardaillan secoua la tete, comme pour dire: + +--Le sort en est jete! + +Et, les yeux dans les yeux de son adversaire, les dents serrees, il +croisa le fer en murmurant: + +--Allons! + +Et il lui sembla, peut-etre se trompait-il, qu'en le voyant tomber en +garde, Bussi-Leclerc avait pousse un soupir de soulagement et qu'une +lueur triomphante avait eclaire furtivement son regard. + +"Mort du diable! songea-t-il, je donnerais volontiers cent pistoles pour +savoir au juste ce que peut bien manigancer ce scelerat!" + +Et, sous cette impression, au lieu d'attaquer avec sa fougue accoutumee, +il tata prudemment le fer de son adversaire. + +L'engagement ne fut pas long. + +Tout de suite, Pardaillan laissa de cote sa prudente reserve et se mit a +charger furieusement. + +Bussi-Leclerc se contenta de parer deux ou trois coups et soudain, d'une +voix eclatante: + +--Attention, hurla-t-il triomphalement. Pardaillan, je vais te desarmer! + +A peine avait-il acheve de parler qu'il porta successivement plusieurs +coups secs sur la lame, comme s'il eut voulu la briser et non la lier. +Pardaillan, d'ailleurs, le laissait faire complaisamment, esperant qu'il +finirait par se trahir et decouvrir son jeu. + +Des qu'il eut porte ces coups bizarres qui n'avaient rien de commun avec +l'escrime, Bussi-Leclerc glissa prestement son epee sous la lame de +Pardaillan comme pour la soutenir, et, d'un geste sec et violent, il +redressa son epee de toute sa force. + +Alors, Fausta, stupefaite, les officiers et les soldats, emerveilles, +virent ceci: + +La lame de Pardaillan, arrachee, frappee par une force irresistible, +suivit l'impulsion que lui donnait l'epee de Bussi, s'eleva dans les +airs, decrivit une large parabole et alla tomber dans la piste. + +--Desarme! rugit Bussi-Leclerc. Nous sommes quittes. + +Au meme instant, fidele a la promesse faite a Fausta de le laisser +vivant pour le bourreau, il se fendit a fond, visant la main de +Pardaillan, voulant avoir la gloire de le toucher, porta son coup et, +comme s'il eut craint que, meme desarme, il ne revint sur lui, il fit un +bond en arriere et se mit hors de sa portee. + +Il rayonnait, il exultait, le brave spadassin. Il triomphait sur toute +la ligne. La, devant ces centaines de gentilshommes et de soldats, +spectateurs attentifs de cet etrange duel, il avait eu la gloire de +desarmer et de toucher l'invincible Pardaillan. + +Nous avons dit a dessein que la lame de Pardaillan etait allee tomber +sur la piste. + +En effet, on se tromperait etrangement si on croyait sur parole +Bussi-Leclerc criant qu'il a desarme son Adversaire. + +La lame avait saute, la lame, prealablement limee, habilement maquillee, +mais la poignee etait restee dans la main du chevalier. + +En resume, Bussi-Leclerc n'avait nullement desarme son adversaire et la +piteuse comedie qu'il venait de jouer etait de l'invention de Centurion, +qui avait vu la le moyen d'obtenir de Bussi ce que Fausta l'avait charge +de lui demander, et de se venger en meme temps par une humiliation +publique de celui qui l'avait corrige vertement en public. + +Bussi-Leclerc pouvait triompher a son aise, car, de loin, on ne pouvait +voir la poignee restee dans la main crispee de Pardaillan, et, comme +tout le monde, en revanche, avait pu voir voler la lame, pour la plupart +des spectateurs le doute n'etait pas possible: l'invincible, le terrible +Francais avait trouve son maitre. + +Pour completer la victoire de Bussi-Leclerc, il se trouva que son epee, +alors qu'il s'etait fendu sur son adversaire desarme par un coup de +traitrise, son epee avait erafle un doigt assez serieusement pour que +quelques gouttes de sang jaillissent et vinssent tacher de pourpre la +main de Pardaillan. + +Ce n'etait qu'une piqure insignifiante. Mais, de loin, ce sang +permettait de croire a une blessure plus serieuse. + +Malheureusement pour Bussi, les choses prenaient un tout autre aspect +vis-a-vis de ceux qui, places aux premiers rangs, purent voir de pres, +dans tous ses details, la scene qui venait de se derouler et celle qui +suivit. + +Ceux-la distinguerent le troncon d'epee reste dans la main du chevalier. +Ils comprirent que, s'il etait desarme, ce n'etait pas du fait de +l'adresse de Bussi, mais par suite d'un facheux accident. Et meme, a la +reflexion, cet accident lui-meme leur parut quelque peu suspect. + +Quant a Pardaillan, il avait eu une seconde d'effarement bien +comprehensible en voyant sa lame s'envoler dans l'espace. Lui aussi, il +avait cru naivement a un accident. + +Jamais, l'idee ne lui serait venue que la frenesie haineuse put +obliterer le sens de l'honneur et meme le simple bon sens d'un homme +repute brave et intelligent, jusqu'a ce jour, au point de l'abaisser +jusqu'a ourdir une machination aussi lache, aussi compliquee et aussi +niaise, car, en resume, qui esperait-il abuser avec cette grossiere +comedie? + +Mais, devant le cri de triomphe de Bussi, force lui avait ete d'admettre +qu'une perfidie semblable etait possible. Et cela lui avait paru si +pitoyable, si grotesque, si risible, que, malgre lui, oubliant tout, il +etait parti d'un eclat de rire formidable, furieux, inextinguible. + +Et Bussi-Leclerc, si brave qu'il fut, sentit un frisson le parcourir de +la nuque aux talons, et, tout en se renceignant dans les rangs presses +des soldats espagnols, comme s'il ne se fut pas senti en surete, il +commenca de regretter amerement d'avoir suivi si scrupuleusement les +perfides conseils de Centurion. + +C'est que, au fur et a mesure que le rire se dechainait +irresistiblement, le chevalier sentait une colere violente, furieuse, +comme il en avait rarement ressenti de pareille, l'envahir tout entier, +au point que lui, qui savait si bien garder son sang-froid dans les +passes les plus critiques, il etait tout a fait hors de lui, et +se sentait incapable de se moderer, encore moins de raisonner ses +impressions. + +--Eh quoi! se peut-il que, pour une miserable blessure faite a son +amour-propre, un homme s'avilisse a ce point! Par Pilate! je ne +connaissais pas ce Bussi-Leclerc! Mort du diable! il faut que ce +scelerat soit chatie sur l'heure, et je vais l'etrangler de mes propres +mains, puisque je n'ai pas d'armes. Ou plutot non; puisque les blessures +d'amour-propre sont les seules qui aient reellement prise sur ce +sacripant, je vais lui infliger une de ces humiliations sanglantes dont +il gardera a jamais le cuisant souvenir! + +Livide, herisse, exorbite, effrayant, avec ce rire extravagant qu'il ne +paraissait plus pouvoir refrener, avec des gestes brusques, saccades, +inconscients, un inappreciable instant il eut toutes les apparences d'un +fou furieux. + +Cette impression ne fut pas eprouvee que par les comparses de cette +scene, car il entendit vaguement Fausta dire d'une voix que l'espoir et +la joie faisaient trembler: + +--Oh! serait-il devenu fou? Deja!... + +Et une autre voix impassible--celle de d'Espinosa--repondit: + +--Notre besogne serait terminee, avant que d'avoir ete entreprise. + +Dans sa crise nerveuse poussee jusqu'a la frenesie, Pardaillan ne les +voyait pas. Ils etaient assez loin de lui et ils parlaient bas, et, +pourtant, il percut nettement toutes ces paroles. En lui-meme, en +faisant des efforts desesperes pour retrouver un peu de calme, il +grommelait: + +"Or ca, j'ai donc l'air d'un fou? Peut-etre le suis-je en effet. Je sens +ma tete qui semble vouloir eclater. Il me parait que ma folie, si elle +persistait, serait singulierement agreable a la douce Fausta et a son +digne ami d'Espinosa!" + +Et, par un effort de volonte surhumain, il reussit a se maitriser, a +retrouver, en partie, sa lucidite. + +En meme temps, il se mit en marche, allant droit a Bussi-Leclerc, +imperieusement pousse par cette idee qui dominait en lui: chatier seance +tenante le scelerat. + +Et, chose singuliere, des l'instant ou il s'ebranla pour une action +determinee, tout le reste disparut et son calme lui revint peu a peu. + +D'Espinosa, qui observait Pardaillan, en le voyant se diriger vers +Bussi-Leclerc, d'un pas rude, dans une attitude qui ne laissait aucun +doute sur ses intentions, eut un soupcon de sourire, et: + +--Je crois, dit-il froidement, que, tout desarme qu'il est, le chevalier +de Pardaillan va faire passer un moment penible a ce pauvre M. de +Bussi-Leclerc. Quel dommage que cet homme extraordinaire soit contre +nous! Que n'aurions-nous pu entreprendre s'il avait ete a nous! + +Fausta approuva gravement de la tete, avec un geste qui signifiait: ce +n'est pas notre faute s'il n'est pas a nous. Puis, curieusement, +elle porta ses yeux sur Pardaillan avancant, l'air menacant, sur +Bussi-Leclerc qui reculait au fur et a mesure en jetant a Fausta des +regards qui criaient: + +"Qu'attendez-vous donc pour le faire saisir?" + +Mais elle n'eut pas l'air de voir le spadassin, et, se tournant vers +d'Espinosa, avec un sourire aigu, avec un accent aussi froid que le +sien: + +--En effet, je ne donnerais pas un denier de l'existence de M. de +Bussi-Leclerc, dit-elle. + +--Si vous le desirez, princesse, nous pouvons faire saisir M. de +Pardaillan sans lui laisser le temps d'executer ce qu'il medite. + +--Pourquoi? dit Fausta avec une indifference dedaigneuse. C'est pour son +propre compte et pour sa propre satisfaction que M. de Bussi-Leclerc a +machine de longue main son coup de traitrise. Qu'il se debrouille tout +seul. Nous voulons tuer Pardaillan, mais nous savons rendre un hommage +merite a sa valeur exceptionnelle. Nous reconnaissons loyalement qu'il +est digne de notre respect. + +D'Espinosa eut un geste d'indifference qui signifiait que, lui aussi, il +se desinteressait completement du sort de Bussi. + +Cependant, a force de reculer devant l'oeil fulgurant du chevalier, il +arriva un moment ou Bussi se trouva dans l'impossibilite d'aller +plus loin, arrete qu'il etait par la masse compacte des troupes qui +assistaient a cette scene. Force lui fut donc d'entrer en contact avec +celui qu'il redoutait. + +Que craignait-il? A vrai dire, il n'en savait rien. + +S'il se fut agi d'echanger des coups mortels, quitte a rester lui-meme +sur le carreau, il n'eut eprouve ni crainte ni hesitation. Il etait +brave, c'etait indeniable: + +Mais Bussi-Leclerc n'etait pas non plus l'homme fourbe et tortueux que +son dernier geste semblait denoncer, Pour l'amener a accomplir ce geste +qui le deshonorait a ses propres yeux, il avait fallu un concours +de circonstances special. Il avait fallu que le tentateur apparut a +l'instant precis ou il se trouvait dans un etat d'esprit voisin de la +demence, pour lui faire agreer une proposition infamante. Or, il ne faut +pas oublier que Bussi allait se suicider au moment ou Centurion etait +intervenu. + +Maintenant que l'irreparable etait accompli, Bussi avait, honte de ce +qu'il avait fait. Bussi croyait lire la reprobation sur tous les visages +qui l'environnaient, Bussi avait conscience qu'il s'etait degrade et +meritait d'etre traite comme tel. + +Sa terreur provenait surtout de ce qu'il voyait Pardaillan, sans arme, +resolu neanmoins a le chatier. Que meditait-il? Quelle sanglante insulte +allait-il lui infliger devant tous ces hommes rassembles? Voila ce qui +le preoccupait le plus. + +Il ne pouvait aller plus loin. Il jetait autour de lui des regards +sanglants, cherchant instinctivement dans quel trou il pourrait se +terrer, ne voulant pas se laisser chatier ignominieusement--ah! cela +surtout, jamais!--et ne pouvant se resoudre a faire usage de son fer +pour se soustraire a la poigne de celui qu'il avait exaspere. + +Pardaillan, voyant qu'il ne pouvait plus reculer, s'etait arrete a deux +pas de lui. Il etait maintenant aussi froid qu'il s'etait montre hors de +lui l'instant d'avant. Il fit un pas de plus et leva lentement la main. +Puis, se ravisant, il baissa brusquement cette main et dit d'une voix +etrangement calme, qui cingla le spadassin: + +--Non, par Dieu! je ne veux pas me salir la main sur cette face de +coquin! + +Et, avec la meme lenteur souverainement meprisante, avec des gestes +mesures, comme s'il eut eu tout le temps devant lui, comme s'il eut ete +sur que nulle puissance ne saurait soustraire au chatiment merite le +miserable qui le regardait avec des yeux hagards, il prit ses gants, +passes a la ceinture, et se ganta froidement, posement. + +Alors, Bussi comprit enfin ce qu'il voulait faire. Si Pardaillan l'eut +saisi a la gorge, il se fut sans doute laisse etrangler sans porter la +main a la garde de son epee. C'eut ete pour lui une maniere comme une +autre d'echapper au deshonneur. Mais cela... ce geste, plus redoutable +que la mort meme, non, non, il ne pouvait le tolerer. + +Il eut une supreme revolte, et, degainant dans un geste foudroyant, il +hurla d'une voix qui n'avait plus rien d'humain: + +--Creve donc comme un chien! puisque tu le veux!... + +En meme temps, il levait le bras pour frapper. + +Mais il etait dit qu'il n'echapperait pas a son sort. + +Aussi prompt que lui, Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, saisit +son poignet d'une main et, de l'autre, la lame par le milieu. Et, tandis +qu'il broyait le poignet dans un effort de ses muscles tendus comme +des fils d'acier, d'un geste brusque, il arrachait l'arme aux doigts +engourdis du spadassin. + +Ceci fut rapide comme un eclair. En moins de temps qu'il n'en faut pour +le dire, les roles se trouverent renverses, et c'etait Pardaillan qui, +maintenant, se dressait, l'epee a la main, devant Bussi desarme. + +Tout autre que le chevalier eut profite de l'inappreciable force que lui +donnait cette arme conquise pour tenter de se tirer du guepier ou, tout +au moins, de vendre cherement sa vie. Mais, Pardaillan, on le sait, +n'avait pas les idees de tout le monde. Il avait decide d'infliger a +Bussi la lecon qu'il meritait, il s'etait trace une ligne de conduite +sur ce point special, et il la suivait imperturbablement, sans se +soucier du reste. + +Se voyant desarme une fois de plus, mais pas de la meme maniere que les +fois precedentes, Bussi-Leclerc croisa ses bras sur sa poitrine et, +retrouvant sa bravoure accoutumee, d'une voix qu'il s'efforcait de +rendre railleuse, il grinca: + +--Tue-moi! Tue-moi donc! + +De la tete, furieusement, Pardaillan fit: non! et, d'une voix +claironnante: + +--Jean Leclerc, tonna-t-il, j'ai voulu t'amener a cette supreme lachete +de tirer le fer contre un homme desarme. Et tu y es venu, parce que +tu as l'ame d'un faquin. Cette epee, avec laquelle tu menacais de me +souffleter, tu es indigne de la porter. + +Et, d'un geste violent, il brisait sur son genou la lame en deux, et en +jetait les troncons aux pieds de Bussi-Leclerc, livide, ecumant. + +Et ceci encore apparaissait comme une bravade si folle que d'Espinosa +murmura: + +--Orgueil! orgueil! Cet homme est tout orgueil! + +--Non, fit doucement Fausta, qui avait entendu. C'est un fou qui ne +raisonne pas ses impulsions. + +Ils se trompaient tous les deux. + +Pardaillan reprenait, de sa voix toujours eclatante: + +--Jean Leclerc, j'ai tenu ton soufflet pour recu. Je pourrais +t'etrangler, tu ne peses pas lourd dans mes mains. Je te fais grace de +la vie, Leclerc. Mais, pour qu'il ne soit pas dit qu'une fois dans +ma vie je n'ai pas rendu coup pour coup, ce soufflet, que tu as eu +l'intention de me donner, je te le rends!... + +En disant ces mots, il happait Bussi a la ceinture, le tirait a lui +malgre sa resistance desesperee, et sa main gantee, largement ouverte, +s'abattit a toute volee sur la joue du miserable, qui alla rouler a +quelques pas, etourdi par la violence du coup, a moitie evanoui de honte +et de rage, plus encore que par la douleur. + +Cette execution sommaire achevee, Pardaillan s'ebroua comme quelqu'un +qui vient d'achever sa tache, et, du bout des doigts, avec des airs +profondement degoutes, il enleva ses gants et les jeta, comme il eut +jete une ordure repugnante. + +Ceci fait, avec ce flegme imperturbable qui ne l'avait pas quitte durant +toute cette scene, il se tourna vers Fausta et d'Espinosa, et, son +sourire le plus ingenu aux levres, il se dirigea droit sur eux. + +Mais, sans doute, ses yeux parlaient un langage tres explicite, car +d'Espinosa, qui ne se souciait pas de subir une avanie semblable a celle +de Bussi qu'on emportait hurlant de desespoir, se hata de faire le signe +attendu par les officiers qui commandaient les troupes. + +A ce signal, les soldats s'ebranlerent en meme temps, dans toutes les +directions, resserrant autour du chevalier le cordon de fer et d'acier +qui l'emprisonnait. + +Il lui fut impossible d'approcher du groupe au milieu duquel se tenaient +Fausta et le grand inquisiteur. Il renonca a les poursuivre pour faire +face a ce nouveau danger. Il comprenait que, si la manoeuvre des troupes +se prolongeait, il lui serait bientot impossible de faire un mouvement, +et, si la poussee formidable persistait aussi methodique et obstinee, il +risquait fort d'etre presse, etouffe, sans avoir pu esquisser un geste +de defense. Il grommela, s'en prenant a lui-meme de ce qui arrivait, +comme il avait l'habitude de faire: + +"Si seulement j'avais la dague que j'ai stupidement jetee apres avoir +estoque ce taureau!" + +Il eut aussi bien pu regretter l'epee de Bussi qu'il venait de briser a +l'instant meme. Mais il n'avait garde de le faire, et, en cela, il etait +logique avec lui-meme. En effet, cette epee, il ne l'avait conquise que +pour se donner la satisfaction d'en jeter les troncons a la face du +maitre d'armes. + +Cependant, malgre ses regrets et les invectives qu'il se dispensait +genereusement, il observait les mouvements de ses assaillants avec cette +froide lucidite qui engendrait chez lui les promptes resolutions. + +Se voyant serre de trop pres, il resolut de se donner un peu d'air. Pour +ce faire, il projeta ses poings en avant avec une regularite d'automate, +une precision pour ainsi dire mecanique, une force decuplee par le +desespoir de se voir irremediablement perdu, pivotant lentement sur +lui-meme, de facon a frapper alternativement chacune des unites les plus +rapprochees du cercle qui se resserrait de plus en plus. + +Et chacun de ses coups etait suivi du bruit mat de la chair violemment +heurtee, d'une plainte sourde, d'un gemissement, parfois d'un juron, +parfois d'un cri etouffe. + +Et, a chacun de ses coups, un homme s'affaissait, etait enleve par ceux +qui venaient derriere, passe de main en main, porte sur les derrieres du +cercle infernal ou on s'efforcait de le ranimer. + +Et, pendant ce temps, l'emeute dechainee se deroulait comme un torrent +impetueux. Partout, sur la piste, sur les gradins, sur le pave de la +place, dans les rues adjacentes, c'etait des soldats aux prises avec le +peuple excite, conduit, guide par les hommes du duc de Castrana. + +Partout, c'etait le choc du fer contre le fer, les coups de feu, le +haletement rauque des corps a corps, les plaintes des blesses, et, +par-ci par-la, couvrant l'effroyable tumulte, une formidable clameur +eclatait, a la fois cris de ralliement et acclamation: + +"Carlos! Carlos! Vive le roi Carlos!" + +Tout de suite, Pardaillan remarqua qu'on le laissait patiemment user ses +forces, sans lui rendre ses coups. Les paroles de Bussi-Leclerc a Fausta +lui revinrent a la memoire, et, en continuant son horrible besogne, il +songea: + +"Ils me veulent vivant... J'imagine que Fausta et son digne allie, +d'Espinosa, ne veulent pas que la mort puisse me soustraire aux tortures +qu'ils ont resolu de m'infliger!" + +Et, comme ses bras, a force de servir de massues, sans arret ni repos, +commencaient a eprouver une raideur inquietante, il ajouta: + +"Pourtant, ceux-ci ne vont pas se laisser assommer passivement jusqu'a +ce que je sois a bout de souffle. Il faudra bien qu'ils se decident a +rendre coup pour coup." + +Il raisonnait avec un calme admirable en semblable occurrence, et il lui +apparaissait que, le mieux qu'il put lui advenir, c'etait de recevoir +quelque coup mortel qui l'arracherait au supplice qu'on lui reservait. + +Il ne se trompait pas dans ses deductions. Les soldats, en effet, +commencaient a s'enerver. Aux coups methodiquement assenes par +Pardaillan, ils repondirent par des horions decoches au petit bonheur. +Il eut, sans nul doute, recu le coup mortel qu'il souhaitait, si une +voix imperieuse n'avait arrete net ces tentatives timides, en ordonnant: + +"Bas les armes, droles!... Prenez-le vivant!" + +En maugreant, les hommes obeirent. Mais, comme il fallait enfin en +finir, comme la patience a des limites et que la leur etait a bout, sans +attendre des ordres qui tardaient trop, ils executerent la derniere +manoeuvre: c'est-a-dire que les plus rapproches sauterent, tous +ensemble, d'un commun accord, sur le chevalier, qui se vit accable par +le nombre. + +Il essaya une supreme resistance, esperant peut-etre trouver la brute +excitee qui, oubliant les instructions recues, lui passerait sa dague au +travers du corps. Mais, soit respect de la consigne, soit conscience de +leur force, pas un ne fit usage de ses armes. Par exemple, les coups de +poing ne lui furent pas menages, pas plus qu'il ne menageait les siens. + +Un long moment, il tint tete a la meute, en tout pareil au sanglier +accule et coiffe par les chiens. Ses vetements etaient en lambeaux, du +sang coulait sur ses mains et son visage etait effrayant a voir. Mais ce +n'etait que des ecorchures insignifiantes. A differentes reprises, on le +vit soulever des grappes entieres de soldats pendus a ses bras, a ses +jambes, a sa ceinture. Puis, a bout de souffle et de force, ecrase par +le nombre sans cesse grandissant des assaillants, il finit par plier sur +ses jambes et tomba a terre. + +...C'etait fini. Il etait pris. + +Mais, les bras et les jambes meurtris par les cordes, il apparaissait +encore si terrible, si etincelant que, malgre qu'il fut impossible +d'esquisser un geste, tant on avait multiplie les liens autour de son +corps, une dizaine d'hommes le maintenaient, de leurs poignes rudes, par +surcroit, cependant que les autres formaient le cercle autour de lui. + +Il etait debout, cependant. Et son oeil froid et acere se posait avec +une fixite insoutenable sur Fausta, qui assistait, impassible, a +cette lutte gigantesque d'un homme aux prises avec des centaines de +combattants. + +Quand elle vit qu'il etait bien pris, bien et dument ficele des pieds +jusqu'aux epaules, reduit enfin a l'impuissance, elle s'approcha +lentement de lui, ecarta d'un geste hautain ceux qui le masquaient a sa +vue, et, s'arretant devant lui, si pres qu'elle le touchait presque, +elle le considera un long moment en silence. + +Elle triomphait enfin! Enfin, elle le tenait a sa merci! + +En la voyant s'approcher, Pardaillan avait cru qu'elle venait jouir +de son triomphe. Malgre les liens qui lui meurtrissaient la chair et +comprimaient sa poitrine au point de gener la respiration, malgre la +pesee, violente de ceux qui le maintenaient, il s'etait redresse en +songeant: + +--Mme la Papesse veut savourer toutes les joies de sa victoire... Jolie +victoire!... Un abominable guet-apens, une felonie, une armee lachement +mise sur pied pour s'emparer d'un homme!... + +En secouant frenetiquement la grappe humaine pendue a ses epaules, il +s'etait redresse, avait leve la tete, l'avait fixee avec une insistance +agressive, une pointe de raillerie au fond de la prunelle, la narguant +de toute son attitude en attendant qu'elle lui donnat l'occasion de lui +decocher quelqu'une de ces mordantes repliques dont il avait le secret. + +Fausta se taisait toujours. + +Dans son attitude, rien de provoquant, rien du triomphe insolent qu'il +s'attendait a trouver en elle, et, dans ses yeux, qu'il s'attendait a +voir brillants d'une joie insultante, Pardaillan, deconcerte, ne lut +qu'indecision et tristesse. + +Il fallait que Fausta fut extraordinairement troublee pour s'oublier +au point de laisser lire en partie ses impressions sur son visage, qui +n'exprimait habituellement que les sentiments qu'il lui plaisait de +montrer. + +C'est que ce qui lui arrivait la depassait toutes ses previsions. + +Sincerement, elle avait cru que la haine, chez elle, avait tue l'amour. +Et voici que, au moment ou elle tenait enfin l'homme qu'elle croyait +hair, elle s'apercevait avec un effarement prodigieux que, ce qu'elle +avait pris pour de la haine, c'etait encore de l'amour. Et, dans son +esprit eperdu, elle ralait: + +"Je l'aime toujours! Ce que j'ai cru de la haine n'etait que le depit de +me voir dedaignee... car il ne m'aime pas... il ne m'aimera jamais!... +Et, maintenant que je l'ai livre moi-meme, maintenant que j'ai prepare +pour lui le plus effroyable des supplices, je m'apercois que, s'il +disait un mot, s'il m'adressait un sourire, moins encore: un regard +qui ne soit pas indifferent, je poignarderais de mes mains ce grand +inquisiteur qui me guette, et je mourrais avec lui, si je ne pouvais le +delivrer. Que faire? Que faire? + +Et, longtemps, elle resta ainsi, desemparee, reculant, pour la premiere +fois de sa vie, devant la decision a prendre. + +Peu a peu, son esprit s'apaisa, ses traits se durcirent. Elle recula de +deux pas, comme pour marquer qu'elle l'abandonnait a son sort, et, d'une +voix extremement douce, comme lointaine et voilee, elle dit seulement: + +--Adieu, Pardaillan! + +Et ce fut encore un etonnement chez lui, qui s'attendait a d'autres +paroles. + +Mais il n'etait pas homme a se laisser demonter pour si peu. + +--Non pas adieu, railla-t-il, mais au revoir. + +Elle secoua la tete negativement et, avec la meme intonation de douceur +inexprimable, elle repeta: + +--Adieu! + +--Je vous entends, madame, mais, diantre! on ne me tue pas si aisement. +Vous devez en savoir quelque chose! + +Avec obstination, elle fit doucement non, de la tete, et repeta encore: + +--Adieu! Tu ne me verras plus. + +Une idee affreuse traversa le cerveau de Pardaillan. + +"Oh! songea-t-il en frissonnant, elle a dit: "Tu ne me verras plus." +Ne pouvant parvenir a me tuer, l'abominable creature aurait-elle concu +l'infernal projet de me faire aveugler? Par l'enfer qui l'a vomie, ce +serait trop hideux!" + +De sa voix toujours dolente et comme lointaine, elle continuait: + +--Ou plutot, je m'exprime mal, tu me verras peut-etre, Pardaillan, mais +tu ne me reconnaitras pas. + +"Ouais! pensa le chevalier. Que signifie cette nouvelle enigme? Je +la verrai: donc j'ai des chances de ne pas mourir et de ne pas etre +aveugle, comme je l'ai craint un instant. Bon! Je suis moins mal loti +que je ne pensais. Mais je ne la reconnaitrai pas. Que veut dire ce +"Tu ne me reconnaitras pas"? Quelle menace se cache sous ces paroles, +insignifiantes en apparence? Bah! je le verrai bien." + +Et, tout haut, avec son plus gracieux sourire: + +--Il faudra donc que vous soyez bien meconnaissable! Peut-etre +serez-vous devenue une femme comme toutes les femmes... avec un peu de +coeur et de bonte. S'il en est ainsi, je confesse qu'en effet vous serez +si bien changee qu'il se pourrait que je ne vous reconnaisse pas. + +Fausta le considera une seconde, droit dans les yeux. Il soutint le +regard avec cette ingenuite narquoise qui lui etait particuliere. +Comprit-elle qu'elle n'aurait pas le dernier mot avec lui? Etait-elle +lasse du violent combat qui s'etait livre dans son esprit? Toujours +est-il qu'elle se contenta de faire un signe de tete et revint se placer +aupres de d'Espinosa, qui avait assiste, muet et impassible, a cette +scene. + +--Conduisez le prisonnier au couvent San Pablo, ordonna le grand +inquisiteur. + +--Au revoir, princesse! cria Pardaillan, qu'on entrainait. + + + +XIII + +LES AMOURS DU CHICO + +Le couvent de San Pablo etait situe si pres de la place San Francisco +qu'autant vaudrait dire qu'il donnait sur cette place meme. + +En temps ordinaire, Pardaillan et son escorte eussent ete pour ainsi +dire tout rendus. Il ne faut pas oublier qu'on se battait toujours sur +la place, et un homme froid et methodique comme d'Espinosa ne pouvait +commettre l'imprudence de faire traverser cette place a son prisonnier +en pareil moment. + +Pardaillan etait encadre de deux compagnies d'arquebusiers. Non pas que +le chevalier, ligote comme il l'etait, inspirat des craintes au grand +inquisiteur. Mais, precisement, ces precautions, qui eussent pu paraitre +ridicules en temps normal, devenaient necessaires, si l'on songe que +le prisonnier et son escorte pouvaient avoir a passer au milieu des +combattants. Dans la melee, le prisonnier pouvait recevoir quelque coup +mortel, et nous savons que d'Espinosa tenait essentiellement a le garder +vivant. Il pouvait encore--ce qui eut ete plus facheux encore--etre +delivre par les rebelles qui pouvaient le prendre pour l'un des leurs. +La necessite d'une imposante escorte se trouvait donc amplement +justifiee. + +Par surcroit de precautions, le chef de l'escorte fit faire a sa troupe +une infinite de detours par les petites rues qui avoisinaient la place, +evitant avec soin toutes celles ou il percevait les bruits de la +bagarre. En outre, comme le chevalier, entrave par des liens tres +serres, ne pouvait avancer qu'a tous petits pas, il se trouva qu'il +fallut une grande heure pour arriver a ce couvent San Pablo, qu'on eut +pu atteindre en quelques minutes. + +En ce qui concerne l'emeute, nous dirons qu'elle tourna rapidement en +lamentable echauffouree et qu'elle fut reprimee avec cette impitoyable +cruaute que Philippe II savait montrer quand il etait sur d'avoir le +dessus. + +Et ce fut la une des plus grandes erreurs de Fausta, chef occulte de +cette vaste entreprise qui echoua piteusement et fut noyee dans le sang. + +Devant les hesitations du Torero, de celui qui, pour elle, etait le +prince Carlos, elle avait commis la faute impardonnable de modifier son +plan. + +Elle se croyait sure de voir le prince venir a elle, resolu a lui donner +son nom, et a partager avec elle le trone, pourvu qu'elle le hissat sur +ce trone. Elle se croyait sure de cela. Elle n'en eut pas jure cependant +C'est alors qu'elle eut cette idee malheureuse, qui devait consommer la +ruine de ses ambitions, de modifier ses idees premieres. + +Que lui servirait-il de pousser son succes a fond et de consommer la +ruine de Philippe II si le prince dedaignait ses propositions? Elle +pensait bien que le prince ne pousserait pas la folie jusque-la. C'etait +possible, apres tout. Qu'arriverait-il alors? + +Au lieu d'aller de l'avant et de s'engager a fond, il fallait montrer +a ce prince de quoi elle etait capable et de quelles forces elle +disposait. Nul doute que, lorsqu'il aurait vu et compris, il ne revint +humble et soumis. Alors, il serait temps d'entreprendre en toute +assurance l'action definitive. + +Ce plan ainsi modifie fut execute a la lettre. Le Torero fut enleve +par ses partisans sans qu'il fut possible aux troupes royales de +l'approcher. Et l'emeute se dechaina dans toute son horreur. + +Le but que Fausta se proposait se trouva atteint. Alors, les chefs du +mouvement, qui etaient dans la confidence, firent circuler l'ordre de la +retraite et s'eclipserent, bientot poursuivis de leurs hommes. + +Alors, il ne resta plus en presence des troupes royales que le bon +populaire, celui qui ne savait rien des dessous de cette affaire. + +Alors aussi, ce fut la boucherie pure et simple, car les malheureux +n'avaient, pour la plupart, que quelques mechants couteaux a opposer aux +armes a feu des soldats, et, pour cuirasses, que leur large poitrine. + +Neanmoins, ils tinrent bon et se laisserent massacrer bravement. +C'etaient des fanatiques du Torero. Ils ne savaient pas, eux, quel etait +ce prince Carlos qu'on acclamait. Ils ne savaient qu'une chose: on +voulait leur enlever leur Torero et, par le Christ crucifie, cela ne se +ferait pas. + +Tout a une fin, cependant. Bientot, ceux-la aussi apprirent que le +Torero etait sain et sauf, hors d'atteinte de la griffe royale qui avait +voulu s'abattre sur lui. Comment? Par qui? Peu importe. Ils le surent, +et, des lors, il devenait inutile de s'exposer plus longtemps. + +Et ce fut la debandade generale, il ne resta plus sur la place et dans +les rues que des soldats triomphants... et aussi, helas! les cadavres +qui jonchaient le sol et les blesses, plus nombreux encore, qu'on +enlevait a la hate. + +Cependant, Pardaillan et son escorte arrivaient enfin au couvent San +Pablo. Et, voici qu'au moment de franchir le seuil de sa prison, il +apercut la, au premier rang, qui? le nain Chico en personne. + +Mais dans quel etat, grand Dieu! + +Ah! il etait joli, le somptueux costume flambant neuf quelques heures +plus tot, ce fameux costume qui l'avantageait si bien et qui lui avait +valu aupres des nobles dames de la cour ce mirifique succes, qui avait +paru si fort contrarier la gentille Juana! + +D'abord, plus de toque empanachee, et plus de manteau. Ensuite, fripes, +dechires, macules, les soies et les satins de ce qui avait ete +un pourpoint. Des accrocs larges comme la main a ces chausses +resplendissantes. Et, par-ci par-la, des taches rouges qui ressemblaient +singulierement a du sang. + +La verite nous oblige a confesser que le Chico ne paraissait nullement +se soucier des details de sa toilette. Haillons ou somptueux habits, il +savait tout porter avec la meme desinvolte fierte. Il se redressait +tout comme il le faisait sur la piste lorsque les murmures d'admiration +bourdonnaient autour de lui, et il ne perdait pas une ligne de sa +taille, d'homoncule. + +Et puis, tiens! s'il etait mal arrange, lui, le Chico, le seigneur +francais, son grand ami, celui qui lui apparaissait comme un dieu, +n'etait guere mieux arrange que lui. + +Comment le Chico avait-il pu se faufiler jusque-la? Evidemment, sa +petite taille l'avait utilement servi. Pourquoi etait-il la? Pour +Pardaillan. Celui-ci n'en douta pas un seul instant. + +Il ne disait rien, le petit homme, mais son regard, rive sur les yeux +du prisonnier, parlait pour lui. Et ce regard trahissait une peine si +sincere, une affection si ardente, un devouement si absolu, une si naive +admiration a le voir si fier au milieu de ses gardes qu'il paraissait +diriger, que ce grand sentimental qu'etait le chevalier de Pardaillan +se sentit doucement emu, delicieusement reconforte, et qu'il eut a +l'adresse de son petit ami un de ces sourires d'une si poignante douceur +qui avaient le don de bouleverser le petit paria. + +Le premier mouvement de Pardaillan fut d'adresser quelques mots au nain. +Mais il reflechit que, dans les circonstances presentes, il risquait +fort de le compromettre. + +Cependant, comme il avait la rage de s'oublier toujours pour songer aux +autres, il aurait bien voulu savoir ce qu'etait devenu son autre ami, +don Cesar, sur qui il s'etait promis de veiller et pour qui il s'etait +si imprudemment expose qu'il se trouvait pris. Il adressa donc, en +passant, un regard d'une muette eloquence au nain attentif. + +Le Chico n'etait pas un sot. Il s'etait senti largement recompense par +le sourire de Pardaillan et il avait parfaitement compris a quel mobile +il obeissait en paraissant ne pas le connaitre. + +Il comprit aussi parfaitement la signification du coup d'oeil de +Pardaillan qui criait: + +"Don Cesar est-il sauf?" + +Dans le meme langage muet, il repondit a l'instant et il fut compris +comme il avait compris lui-meme. + +La tete etait la seule partie de son corps qu'il pouvait remuer a son +aise, attendu qu'il n'avait pas ete possible de l'enchainer comme le +reste. Pardaillan manifesta donc sa satisfaction par un imperceptible +signe de tete, et il passa de ce pas lourd, lent et maladroit que lui +imposaient ses entraves. + +Il s'apercut alors que le Chico, favorise par l'exiguite de sa taille, +se faufilait parmi les soldats, d'ailleurs indifferents, s'attachait +obstinement a ses pas et trouvait moyen de marcher a sa hauteur, comme +s'il avait eu quelque chose a lui communiquer. + +Il remarqua egalement que le nain serrait dans son poing crispe le +manche de sa minuscule dague, et qu'il jetait sur les hommes de son +escorte des regards charges de colere qui les eussent infailliblement +jetes bas s'ils avaient ete des pistolets. Il ne put s'empecher de +penser, a part lui: + +"Ah! le brave petit homme! Si sa force egalait sa bravoure et sa +volonte, comme il chargerait ces soldats a qui l'on fait jouer un si +triste role!" + +Et il souriait doucement, chaudement reconforte par cette amitie sincere +qui se manifestait en un moment si critique pour lui. + +Cependant, il se trouvait maintenant devant la grande porte du couvent. +Porte monumentale, massive, rebarbative, pesante, sournoise par les +guichets visibles ou dissimules, arrogante et menacante par les clous et +les innombrables serrures. + +On dut attendre que les verrous enormes fussent tires avec des +grincements sinistres, que les serrures geantes fussent ouvertes a +l'aide de clefs que le nain Chico eut eu bien de la peine a soulever. Il +y eut forcement un temps d'arret assez long. + +Le Chico profita de cet instant, qu'il avait peut-etre prevu, pour se +livrer a une mimique expressive que Pardaillan, qui ne le perdait pas de +vue comprit aisement et qui eut la bonne fortune de passer inapercue, +les gardes du chevalier plaisantant et bavardant entre eux. + +"Je viendrai ici tous les jours", disaient les gestes du petit homme. + +Et les yeux de Pardaillan repondaient: + +"Pour quoi faire?" + +Un haussement d'epaules, des yeux leves au ciel, des mains remontant +jusqu'a la tete et retombant mollement, signifiaient: + +"Est-ce qu'on peut savoir, tiens! Vous serez peut-etre bien aise de +communiquer avec le dehors." + +Et Pardaillan de repondre: + +"Soit. J'accepte ton devouement." + +Et, d'un sourire, il remerciait. + +Maintenant, la, porte etait ouverte. Avant qu'elle se fermat lourdement +sur lui--peut-etre pour toujours--il tourna une derniere fois la tete et +adressa un dernier adieu au nain, dont la physionomie intelligente et +mobile semblait lui crier: + +"Ne desesperez pas. Soyez pret a tout. Je ne vous abandonnerai pas!" + +Pardaillan disparut sous la voute sombre; les soldats ressortirent +et s'eloignerent allegrement, et le Chico demeura seul, dans la rue +deserte, ne pouvant se decider a s'eloigner de cette porte qui venait +de se fermer sur le seul homme qui lui eut temoigne un peu d'amitie, et +dont la parole chaude et coloree avait eveille en lui tout un monde de +sensations inconnues. + +Le soleil s'eteignait lentement a l'horizon; bientot son orbe rouge +disparaitrait completement, la nuit succederait au jour; il n'y avait +plus rien a esperer. Le Chico poussa un gros soupir, et s'eloigna +lentement, tristement, a regret. + +Il ne remarqua pas le silence pesant qui semblait ecraser la ville. Il +ne remarqua pas que, hormis les patrouilles qui sillonnaient les rues, +il ne rencontrait aucun passant dans ces rues habituellement si animees +a cette heure. + +Il ne remarqua pas les boutiques soigneusement fermees, les portes +verrouillees, les volets hermetiquement clos. Il ne remarqua rien. Il +allait doucement, tout pensif, et, parfois, il sortait de son sein un +parchemin qu'il considerait attentivement, et le remettait vivement dans +sa poitrine, comme s'il eut craint qu'on ne le lui volat. + +Disons tout de suite que ce parchemin, auquel le nain paraissait +attacher un grand prix, n'etait autre que ce blanc-seing que Centurion +avait obtenu de Barba Roja et qu'il avait vendu a Fausta. + +On se souvient peut-etre que Fausta etait descendue dans le caveau +truque de la maison des Cypres pour y bruler la capsule destinee a +empoisonner l'air. En fouillant dans son sein pour y prendre l'etui +contenant le poison qu'elle destinait a Pardaillan. elle avait laisse +tomber ce blanc-seing, sans y prendre garde. + +Quelques instants plus tard, Pardaillan avait trouve ce papier, et, ne +pouvant le lire dans l'obscurite, il l'avait passe a sa ceinture. Or, +en rampant sur les dalles pour epier El Chico, le chevalier, sans s'en +apercevoir, avait a son tour laisse tomber ce papier. + +De retour a l'auberge de la Tour, il n'avait plus pense a ce chiffon de +papier, dont il ignorait la valeur. Le nain l'avait, a son tour, trouve, +et, comme il savait lire, comme, dans son reduit, il avait de la +lumiere, il s'etait rendu compte de la valeur de sa trouvaille et +l'avait soigneusement mise de cote. Son intention etait de remettre ce +parchemin au seigneur francais, a qui il appartenait sans doute, et qui, +en tout cas, saurait, mieux que lui, faire usage de ce document. Les +evenements qui s'etaient precipites l'avaient empeche de realiser son +intention. + +C'etait donc ce blanc-seing que nous l'avons vu etudier dans la rue. Que +voulait-il en faire? A vrai dire, il n'en savait rien. Il cherchait. +Vaguement, il entrevoyait qu'il pourrait peut-etre s'en servir en faveur +de Pardaillan. Mais comment? C'est ce qu'il s'efforcait de trouver. + +Une chose l'inquietait: c'est qu'il n'etait pas tres sur que sa +trouvaille eut reellement la valeur qu'il lui attribuait. Nous avons dit +qu'il savait lire et meme ecrire. + +Il faut entendre par la qu'il pouvait enoncer peniblement et griffonner, +encore plus peniblement, les mots les plus usuels; c'est tout. + +Donc, se mefiant de ses capacites, il n'etait pas tres sur de la valeur +du document trouve. Ah! s'il savait ete aussi savant que la petite +Juana! Il resolut soudain d'aller soumettre le precieux parchemin a la +competence de son amie qui saurait bien lui dire, elle, ce qu'il en +etait au juste. Ayant decide, il prit aussitot le chemin de l'auberge de +la Tour. + +Notez que Juana l'avait chasse et que son splendide costume etait +en loques. Deux raisons qui l'eussent fait reculer en toute autre +circonstance. En effet, quel accueil lui serait fait s'il osait se +presenter devant elle sans avoir ete mande? Quel accueil, surtout, s'il +se presentait ainsi? Il n'y pensa pas un seul instant. + +Il trouva l'auberge a peu pres vide de clients, et cela n'etait pas fait +pour le surprendre apres les evenements sanglants de l'apres-midi. +Les quelques personnes attablees etaient des militaires qui, pour la +plupart, ne faisaient qu'entrer se rafraichir et s'en allaient aussitot. + +La petite Juana tronait dans ce petit reduit attenant a la cuisine, et +qui etait comme le bureau de l'hotellerie. Elle avait, naturellement, +garde la superbe toilette qu'elle avait endossee pour aller a la +corrida, et, ainsi paree, elle etait seduisante au possible, jolie a +damner un saint, fraiche comme une rose a peine eclose, et dans son +riche et elegant costume qui lui seyait a ravir on eut dit une marquise +deguisee. + +En la voyant si jolie dans ses atours des fetes carillonnees, le Chico +sentait son coeur battre la chamade, ses yeux brillerent de plaisir et +une bouffee de sang lui monta au visage. + +Mais, resolu a ne s'occuper que de choses graves, a ne songer qu'a +son ami, il arriva ceci, qu'il n'aurait jamais prevu: c'est qu'il se +presenta avec une assurance qu'elle ne lui avait jamais vue. + +Nous n'oserions pas jurer que la mignonne Juana n'avait pas escompte un +peu cette visite de son timide amoureux. + +Elle avait du penser que, la course terminee, il ne resisterait pas au +desir de venir se faire admirer, et elle avait du arranger d'avance la +reception qu'elle lui ferait. + +On concoit combien l'attitude si nouvelle et si imprevue du petit homme +la piqua au vif. + +Cependant, comme elle etait femme et coquette, elle sut cacher ses +impressions, si bien qu'il ne soupconna rien de ce qui se passait en +elle, et ce fut avec son air le plus agressif, de son ton le plus +grondeur qu'elle lanca: + +--Comment oses-tu reparaitre ici quand je t'ai chasse? Et dans quel etat +encore. Vierge Sainte! N'es-tu pas honteux de te presenter ainsi devant +moi? + +Pour la premiere fois de sa vie, le Chico accueillit cette violente +sortie avec une indifference qui accrut son indignation. Il ne rougit +pas, il ne baissa pas la tete, il ne s'excusa pas. Il la regarda +tranquillement en face et, comme s'il n'avait pas entendu, il dit +simplement et tres doucement: + +--J'ai besoin de t'entretenir de choses serieuses. + +La petite Juana en demeura toute saisie. On lui avait change sa poupee. +Ou prenait-il cette tranquille audace? La verite est que le Chico +n'avait pas conscience de son audace. Il ne songeait qu'a Pardaillan et +tout s'effacait devant cette pensee. Ce qu'elle prenait pour de l'audace +n'etait que de la distraction. + +Juana, etourdie, feignit alors de remarquer ce qu'elle avait vu du +premier coup d'oeii, et s'ecria: + +--Mais tu es couvert de sang! Tu t'es donc battu? + +--Ne sais-tu pas ce qui se passe en ville? + +--Comment ne le saurais-je pas? On dit qu'il y a eu rebellion, tout est +a feu et a sang, il y a des morts par milliers... + +Et son inquietude percant malgre elle, avec une inflexion de voix dont +il ne percut pas la tendresse: + +--Tu es donc blesse? + +--Non. J'ai ete eclabousse dans la bagarre. Peut-etre ai-je bien quelque +ecorchure par-ci par-la, mais ce n'est rien. Ce sang n'est pas le mien. +C'est celui des malheureux que j'ai vu tuer devant moi. + +Des l'instant qu'il n'etait pas blesse, elle reprit son air grondeur et +dit: + +--C'est la que tu t'es fait arranger de la sorte? Qu'avais-tu besoin, +mecreant, de te meler a la bagarre? + +--Il le fallait bien. + +--Pourquoi le fallait-il? Et quand je pense que je suis allee a cette +course et que je serais peut-etre morte a l'heure qu'il est si j'etais +restee jusqu'a la fin! + +Ce fut a son tour de palir de crainte: + +--Tu es allee a la course? + +--He oui! Heureusement la Vierge me protegeait sans doute, car une +subite indisposition de Barbara, qui m'accompagnait, m'a fait quitter +la plazza apres que le sire de Pardaillan eut si brillamment dague le +taureau. Aussi demain irai-je faire bruler un cierge a la chapelle de +Notre-Dame la Vierge! + +Elle mentait effrontement, on le sait. Mais pour rien au monde elle +n'eut voulu lui donner cette satisfaction de lui dire qu'elle l'avait vu +dans son triomphe et que c'etait ce qui l'avait fait quitter sa place. + +Lui ne vit qu'une chose: c'est que, par bonheur, elle avait pu regagner +paisiblement sa demeure sans se trouver dans la melee, ou elle eut pu, +en effet, recevoir quelque coup mortel. + +--Tu ne sais rien, dit-il avec un air de mystere. On voulait assassiner +le Torero. C'est pour lui qu'on s'est battu. Heureusement ses partisans +l'ont enleve, et maintenant, bien cache, il est hors de l'atteinte de +ses ennemis. + +--Sainte Vierge! que me dis-tu la? fit-elle, vivement interessee. + +--Ce n'est pas tout. La rebellion dont tu as entendu parler, c'etait en +faveur de don Cesar. On dit qu'il est le fils du roi; c'est lui qui est, +parait-il, le legitime enfant et c'est lui qu'on voulait placer sur le +trone a la place de son pere, le roi Philippe, lui qu'on acclamait sous +le nom de roi Carlos. + +Il paraissait tres fier de savoir tout cela, fier surtout de connaitre +personnellement un homme qu'on pretendait fils du roi. + +Elle, du coup, en oublia et sa feinte colere et son reel depit, et +joignant ses petites mains: + +--Don Cesar, fils du roi! s'exclamait-elle. Eh bien, a dire vrai, cela +ne m'etonne pas. J'ai toujours pense qu'il devait etre de tres haute +naissance. Et tu dis qu'il est l'infant legitime? Qui donc osait +attenter a sa vie? + +--Le roi... son pere, dit Chico en baissant la voix. + +--Son pere! Est-ce possible? fit-elle incredule. Il ne savait pas, sans +doute. + +--Il savait, au contraire. C'est meme pour cela qu'il voulait le faire +meurtrir. Tout le monde ne sait pas ca, mais moi je le sais. Il y a bien +des choses que je sais, tiens! et personne ne s'en doute. + +--Mais pourquoi? C'est horrible, cela, qu'un pere veuille faire tuer son +fils! + +--Ah! voila! Ceci, c'est ce qu'on appelle "la raison d'Etat". Je sais +cela aussi. + +Malgre elle, elle eut un coup d'oeil admiratif a l'adresse du petit +homme. C'est vrai, tout de meme, qu'il savait des choses que nul ne +soupconnait. Comment s'arrangeait-il pour savoir? + +Il reprit tres serieux: + +--Je servais de page a don Cesar dans sa course. Tu n'as pas pu savoir, +puisque tu etais partie quand nous sommes entres sur la piste. + +Elle savait tres bien. Elle l'avait tres bien vu. N'importe, elle +feignit d'etre surprise. Lui continua: + +--Tu comprends que je devais savoir ou on le conduisait. Je l'ai suivi. +C'est la que j'ai ete si mal arrange. + +Et avec un soupir de regret: + +--J'avais un si beau costume... tout neuf. Si tu m'avais vu! Regarde +donc dans quel etat on l'a mis. + +Oui, oui, elle voyait. Elle comprenait aussi. Il ne pouvait plus etre +question de gronder. Il avait fait son devoir en suivant son maitre, le +petit homme; c'etait bien. + +--Ce n'est pas tout, reprit tristement le Chico. J'ai encore une +nouvelle a t'apprendre... une mauvaise nouvelle, Juana. + +--Parle... Tu me fais fremir. + +--On a arrete le sire de Pardaillan. + +Il etait persuade qu'elle allait s'effondrer a cette nouvelle. Pas du +tout, elle recut le coup avec un calme qui le deconcerta. Voyant qu'elle +se taisait, il dit doucement: + +--Tu as du chagrin? + +--Oui, dit-elle simplement. + +--Tu l'aimes toujours? + +Elle le considera avec un etonnement qui n'etait pas joue. + +--Oui, dit-elle, je l'aime, mais pas comme tu penses. + +--Oh! fit-il tout saisi, pourtant tu m'as dit... + +--J'aime le sire de Pardaillan, interrompit-elle, comme un bon et brave +gentilhomme qu'il est. Je l'aime comme un frere aine, mais pas plus. +N'oublie pas cela, Chico. Ne l'oublie plus jamais. + +--Tiens! fit-il rayonnant, et moi qui me figurais... + +--Encore! dit-elle avec un commencement d'impatience. Comment faut-il +donc te dire les choses pour que tu les comprennes? + +Il se mit a rire de bon coeur. Il eut ete completement heureux s'il +avait su Pardaillan hors de danger. Il dit: + +--Oh! je comprends, va. Alors, si tu aimes le seigneur de Pardaillan +comme un frere, tu voudras bien m'aider a le tirer de sa prison. + +--De tout mon coeur, fit-elle spontanement. + +--Bon! c'est l'essentiel. + +--Mais pourquoi l'a-t-on arrete? Comment? + +--Pourquoi? Je n'en sais rien. Comment? Je le sais. J'etais la, j'ai +tout vu. Je l'ai suivi, lui aussi, jusqu'a sa prison. On l'a enferme au +couvent San Pablo. + +Tu l'as suivi! Pour quoi faire? + +--Pour savoir ou on l'enfermait, tiens! Pour tacher de le delivrer. + +--Tu veux le delivrer? Toi? Tu l'aimes donc? + +--Oui, je l'aime. Le seigneur de Pardaillan, pour moi, c'est plus que le +seigneur Dieu. Je donnerais mon sang goutte a goutte pour le tirer des +griffes qui l'ont frappe. C'est que tu ne sais pas, Juana, quel homme +c'est. Si tu les avais vus! Sais-tu combien ils se sont mis pour +l'arreter? Des compagnies et des compagnies. Partout il y en avait et +ils etaient tous la pour lui. Et Mgr d'Espinosa aussi, et la princesse +etrangere aussi, que j'ai bien reconnue, malgre qu'elle eut pris des +habits d'homme. Ils etaient mille peut-etre pour l'arreter, lui tout +seul. Et il etait desarme. Et il en a assomme a coups de poing. Si tu +avais vu!... + +Voila maintenant que le Chico, si peu loquace habituellement, parlait, +parlait sans s'arreter, et s'enthousiasmait et s'exaltait. Et ce n'etait +pas a son sujet, a elle, qui. Jusqu'a ce jour, avait ete l'unique et +constante preoccupation du petit homme, elle le savait bien. Aussi la +petite Juana allait de surprise en surprise. + +C'etait a croire qu'elle n'existait plus pour lui. C'etait +l'abomination, la desolation, l'immolation, la fin des fins, quoi! A qui +se fier, bonne Vierge! apres pareille trahison! + +Pour l'amener a se departir de cette inconcevable froideur, elle avait +mis en oeuvre tout l'arsenal complique et redoutable de ses petites +ruses pueriles de coquette ingenue, elle avait eu recours aux mille et +un stratagemes qui d'ordinaire, lui reussissaient si bien. + +D'un geste machinal, elle avait enleve la fleur posee dans ses cheveux. +Elle avait joue distraitement avec, l'avait portee, a differentes +reprises, a ses levres, comme pour en respirer le parfum, et finalement +l'avait laissee tomber... par megarde. Il n'avait pas bronche. +Naivement, elle pensa qu'il ne voyait peut-etre pas la fleur qu'elle lui +jetait. + +Sans en avoir l'air, elle l'avait poussee du bout du pied jusqu'a ce +qu'elle fut bien en evidence. Et lui qui, autrefois, n'eut pas manque +d'implorer la faveur d'emporter cette fleur, ou qui l'eut sournoisement +ramassee et cachee precieusement dans son sein, il l'avait laissee +ou elle l'avait poussee. Assurement, c'est qu'il ne voulait pas la +ramasser, le mecreant! Quelle humiliation! + +Il avait un culte special pour le pied d'enfant de sa petite maitresse. +Il aimait a s'accroupir devant elle et, tabouret vivant, il placait +ses petits pieds sur lui et, tandis qu'elle babillait, il ecoutait +gravement, les caressant doucement, en des gestes froleurs, avec +l'apprehension vague de les abimer, et quelquefois il s'oubliait jusqu'a +poser devotement ses levres dessus, au hasard de la rencontre. + +Elle le laissait faire. Parfois, par des roueries innocentes, elle +stimulait sa timidite naturelle, afin de l'amener, sans en avoir l'air, +a ce jeu qu'elle partageait avec un plaisir reel, quoique dissimule, +tres sensible qu'elle etait, sous son apparence indifferente, a cette +adoration speciale. + +C'est que, sans le vouloir et sans le savoir, c'etait elle-meme qui +avait jete en lui le germe de cette preference, peut-etre bizarre, +trouvera-t-on, et qui l'avait entretenu et cultive au point d'en faire +une passion. + +En effet, elle avait toutes les coquetteries innees. Mais elle n'eut +pas ete l'Andalouse de pure race qu'elle etait, si elle n'avait pas eu +par-dessus tout la coquetterie, la fierte, pourrait-on dire, de son +pied, reellement tres petit, tres joli. + +Ayant vu echouer toutes ses petites ruses, elle avait eu recours au +supreme moyen qu'elle avait tout lieu de croire infaillible, et ses +jambes fines et nerveuses, moulees dans des bas de soie brodee, comme en +portaient les grandes dames, ses petits pieds a l'aise dans de mignons +et minuscules souliers de satin, s'etaient mis a s'agiter et se +tremousser, s'efforcant d'attirer a eux l'attention du recalcitrant. Et, +comme il ne paraissait pas voir, elle s'etait decidee a repousser petit +a petit le tabouret sur lequel elle posait ses pieds. + +Il etait bien grand et bien lourd, en chene massif, ce diable de +tabouret. N'importe, elle avait reussi a le pousser si bien que, toute +petite dans son immense fauteuil, elle se trouva bientot les jambes +pendantes sans un point d'appui ou poser ses extremites. Elle esperait +ainsi amener le Chico a remplacer le tabouret. + +En toute autre circonstance, le nain se fut empresse de profiter de +l'aubaine. Mais il avait autre chose de plus serieux en tete, et il sut +resister heroiquement a la tentation. + +Et le Chico, si peu bavard d'habitude, ne tarissait pas de s'emerveiller +sur le compte du sire de Pardaillan, son grand ami, pour qui il +delaissait et paraissait dedaigner celle qui, jusqu'a ce jour, avait +seule existe pour lui. + +Or, comme il s'agissait du salut de Pardaillan, Juana ne savait plus +si elle devait s'indigner du changement d'attitude du nain ou si elle +devait s'en montrer ravie. Elle ne savait plus si elle devait le +feliciter ou l'accabler de reproches et d'injures. + +En effet, malgre le calme apparent avec lequel elle avait accueilli la +nouvelle de l'arrestation de Pardaillan, si le Chico avait ete moins +preoccupe, il aurait remarque sa paleur soudaine et l'eclat trop +brillant de ses yeux. + +Est-ce a dire qu'elle aimait Pardaillan? Peut-etre, tout au fond de son +coeur, gardait-elle encore un sentiment tres tendre pour lui. Peut-etre! +Ce qu'il y a de certain, c'est que, apres l'entretien mysterieux qu'elle +avait eu avec le chevalier, elle avait sincerement renonce a cet amour +romanesque. + +Tres sincerement encore, sous l'influence des conseils fraternels de +Pardaillan, elle s'etait tournee vers le Chico, avec l'espoir de trouver +en lui ce bonheur qu'elle savait insaisissable et impossible avec +l'autre. + +Ce qui est non moins certain, c'est que, en laissant tout sentiment +amoureux de cote, elle ne pouvait pas rester indifferente au sort de +Pardaillan. Elle avait dit le mot exact quand elle avait dit au Chico +qu'elle aimait Pardaillan comme un frere aine. + +Dans ces conditions, comme le nain, elle devait etre disposee a tenter +l'impossible, meme a sacrifier sa vie au besoin, pour le secourir. + +Pour le Chico, les entretiens qu'il avait eus avec Pardaillan avaient +completement dissipe cette jalousie furieuse qui avait fait de lui le +complice de Fausta. Il savait que Juana ne serait jamais qu'une petite +amie pour le chevalier. S'il avait garde le moindre doute a cet egard, +les paroles de Juana lui disant qu'elle considerait Pardaillan comme un +frere eussent fait tomber ce doute. + +Malheureusement pour lui, influence sans doute par ce qu'il avait +accoutume d'entendre sur son compte, vivant sans cesse dans la solitude, +il s'exagerait outre mesure son inferiorite physique. + +Tout ce que Pardaillan avait pu lui dire sur ce sujet n'etait pas +parvenu a l'ebranler. Il restait immuablement convaincu que jamais +aucune femme, fut-elle petite et mignonne comme Juana, ne voudrait de +lui pour epoux. + +Ayant cette idee bien ancree dans la tete, pour qu'il osat avouer son +amour, il eut fallu qu'il fut sur le point d'expirer; ou bien que +Juana elle-meme, renversant les roles, parlat la premiere. Mais ceci +n'arriverait jamais, n'est-ce pas? Il savait bien que Juana ne l'aimait +que comme un frere. Celui qu'elle aimait, quoi qu'elle en dit, c'etait +Pardaillan. + +De meme que lui savait que Juana ne serait jamais a lui, elle devait +savoir, elle, qu'elle ne serait jamais a Pardaillan. Ce n'etait pas au +moment ou il pensait qu'elle devait eprouver une peine affreuse qu'il +trouverait le courage de dire ce qu'il n'avait jamais ose dire jusqu'a +ce jour. De la, cette reserve excessive que Juana prenait pour de la +froideur et de l'indifference. + +D'autre part, il pensait que le meilleur moyen de temoigner son amour +etait de ne paraitre s'occuper que de Pardaillan, a qui, sans nul doute, +elle pensait exclusivement. Et, comme sur ce point il etait en outre +pousse par son amitie ardente, il n'avait pas beaucoup de peine a rester +dans le role qu'il s'etait dicte. + +Quant a Juana, consciente de la distance qui la separait de Pardaillan, +ramenee au sens de la realite par des paroles douces, mais fermes, +eclairee par la logique d'un raisonnement serre, elle avait compris +qu'il lui fallait renoncer a un reve chimerique. Son amour pour +Pardaillan n'avait pas encore des racines telles qu'elle ne put +l'extirper sans trop de douleur. Elle s'etait resignee. + +Forcement, elle devait se tourner vers le Chico. Elle le devait d'autant +plus que Pardaillan, qu'elle admirait deja, par quelques confidences +discretes et avec ce tact qu'il puisait dans la bonte de son coeur, +avait su lui imposer un sentiment respectueux qu'elle ignorait avant. + +Or, Pardaillan, qu'elle respectait et admirait, lui avait dit le plus +grand bien du Chico. Or, elle savait qu'un tel homme n'adresserait pas +un compliment qui ne fut pleinement merite. De ceci, il etait resulte +que, si Pardaillan avait gagne son respect, les affaires amoureuses du +nain, grace a lui, avaient fait un progres considerable. + +En realite, elle aimait le nain plus qu'elle ne le croyait. Mais son +amour n'etait pas encore assez violent pour l'amener a fouler aux pieds +la pudeur de la jeune fille en la faisant parler la premiere. + +Or, avec un timide de la force du Chico, elle n'avait pas d'autre +alternative pour liquider la question. S'il avait fait une partie du +chemin, s'il l'avait bercee de mots doux comme il en trouvait parfois, +s'il avait eu cette attitude et ces caresses chastes qui troublent +neanmoins, peut-etre il eut pu l'affoler au point de lui faire oublier +sa retenue. + +Mais voila que, par malheur, le Chico s'avisait, bien mal a propos, de +resister a toutes ses avances et de se tenir sur une reserve qui pouvait +lui paraitre de la froideur. Alors qu'elle eut voulu ne parler que +d'eux-memes, voila qu'il ne parlait, lui, que de Pardaillan. C'etait +desesperant; elle l'eut battu si elle ne se fut retenue. + +Au bout du compte, naivement, sans malice et sans calcul d'aucune sorte, +peut-etre le Chico avait-il trouve, sans le chercher, le meilleur +moyen de forcer le coeur de celle qui, de son cote, sans s'en douter +assurement, l'aimait peut-etre autant qu'elle en etait aimee. + +Ayant vu ses petites ruses echouer les unes apres les autres, Juana se +resigna a ne pas sortir du sujet de conversation qu'il plaisait au Chico +de lui imposer, esperant bien se rattraper apres et reprendre, avec +succes, elle l'esperait, ses efforts interrompus pour l'amener a se +declarer. + +Pour etre juste, nous devons ajouter que la certitude qu'elle avait +qu'il ne serait question que de Pardaillan, jointe a la volonte bien +arretee de le sauver, si c'etait possible, aiderent puissamment a la +faire patienter. + +--Seigneur Dieu! dit-elle, avec une pointe d'amertume, comme tu en +parles! Que t'a-t-il donc fait que tu lui es si devoue? + +--Il m'a dit des choses!... des choses que personne ne m'avait jamais +dites, repondit enigmatiquement le nain. Mais, toi-meme, Juana, n'es-tu +pas resolue a le soustraire au supplice qui l'attend? + +--Oui, bien, et de tout mon coeur. Je te l'ai dit. + +--Tu sais qu'il pourrait nous en cuire de mettre ainsi notre nez dans +les affaires d'Etat. Le moins qui pourrait nous arriver serait d'etre +pendus haut et court. Et je crois bien que nous ferions prealablement +connaissance avec la torture. + +Il disait cela avec un calme extraordinaire. Pourquoi le lui disait-il? +Pour l'effrayer? Pour la faire reculer? Non, car il etait bien resolu a +se passer d'elle et a ne pas la compromettre. Il voulait bien risquer +sa vie et meme la torture pour son ami. Mais l'imposer a elle, la voir +mourir! Allons donc! Est-ce que c'etait possible, cela! + +Tout ce qu'il voulait d'elle, c'etait d'etre renseigne sur la valeur de +sa trouvaille. + +Et puis, apres tout, il lui paraissait juste et legitime qu'elle connut +la valeur exacte du sacrifice qu'il faisait. Il n'avait que vingt ans, +il avait bien quelques raisons de tenir a la vie. Et, s'il faisait +l'abandon de cette vie, il tenait a ce qu'elle n'ignorat pas qu'il +l'avait fait a bon escient. + +Elle, en entendant parler de pendaison et de torture, n'avait pu tout +d'abord reprimer un long frisson. + +Mais peut-etre, sans le savoir, avait-elle, comme le Chico, une ame +vaillante? Peut-etre le romanesque releve par un danger mortel avait-il +un attrait particulier pour elle? + +Peut-etre aussi l'aventure perilleuse a tenter se presentait-elle a une +heure ou elle etait dans l'etat d'esprit qu'il fallait pour la lui faire +accepter? Nous pencherions plutot pour cette raison. + +En realite, l'amour etait apparu a son coeur vierge sous les apparences +de deux hommes qui etaient deux antitheses vivantes: Pardaillan qui, au +moral sinon au physique, lui apparaissait comme un geant, et le Chico +qui, au physique comme au moral, etait une reduction d'homme infiniment +gracieuse. + +Longtemps, elle avait hesite entre ces deux hommes, attiree par la force +de l'un presque autant que sollicitee par la faiblesse de l'autre. +Brusquement, raisonnee par l'un au profit de l'autre, elle s'etait +decidee a choisir. Et voici que, maintenant que son choix etait fait en +faveur du plus faible, elle se trouvait menacee de les perdre tous les +deux a la fois. + +Celui qui n'avait pas voulu d'elle, condamne par un pouvoir redoutable +entre tous: l'Inquisition. Celui qu'elle avait accepte, ne pouvant avoir +l'autre, se devouant inutilement au salut du premier. Tout l'univers +pour elle se resumait en ces deux hommes. Eux morts, que ferait-elle +dans la vie? + +Le Chico s'ignorait lui-meme, comment aurait-elle pu le deviner? Il +avait fallu pour cela l'oeil penetrant de Pardaillan. + +Le petit homme ne s'etait pas rendu compte de la froide intrepidite avec +laquelle il avait envisage le sort qui pouvait etre le sien s'il se +lancait dans l'aventure qu'il meditait. + +Comme il n'etait pas sot, il raisonnait avec une logique serree que lui +eussent enviee bien des hommes reputes habiles. D'ailleurs, dans cette +existence de solitaire qu'il menait depuis de longues annees, il avait +contracte l'habitude de reflechir longtemps et de ne parler et d'agir +qu'a bon escient. + +Pour lui, la question etait tres simple: il l'avait assez meditee... +Il allait se mettre en lutte contre le pouvoir le plus formidable qui +existat. Evidemment, lui, pauvre, solitaire, faible, d'intelligence +mediocre--c'est lui qui parle--ne disposant d'aucune aide, d'aucune +ressource, il serait infailliblement battu. Or, la partie perdue pour +lui, c'etait sa tete qui tombait. Tiens! ce n'etait pas difficile a +comprendre, cela! + +Tout se resumait donc a ceci: fallait-il risquer sa tete pour une chance +infime? Oui ou non? Il avait decide que ce serait oui. + +Si le Chico n'avait pas conscience de son heroisme, Juana, en revanche, +s'en rendait fort bien compte. Il se revelait a elle sous un jour qui +lui etait completement meconnu. + +Le jouet que, tyran au petit pied, elle avait accoutume de tourner au +gre de son humeur, avait disparu. Disparu aussi l'enfant qu'elle se +plaisait a couvrir de sa protection. C'etait un vrai homme qui pouvait +devenir son maitre. + +Elle ne doutait pas qu'il ne reussit a sauver une fois encore celui +qu'il appelait son grand ami. Et, plus le nain grandissait dans son +esprit, plus elle sentait l'apprehension l'envahir. Elle qui, jusqu'a +ce jour, s'etait crue bien superieure a lui, elle qui l'avait toujours +domine, elle courbait la tete, et, dans une humilite sincere, etreinte +par les affres du doute, elle se demandait si elle etait digne de lui. + +C'etait elle qui, maintenant, tremblait et rougissait; elle, dont les +yeux suppliants semblaient mendier un mot doux, une caresse; elle qui se +montrait douce, soumise et resignee; lui qui, en apparence, se montrait +indifferent, tres calme, tres maitre de soi et qui donnait la une preuve +d'energie extraordinaire dans un si petit corps, car son coeur battait a +se rompre dans sa poitrine, et il avait des envies folles de se jeter a +ses pieds, de baiser ses mains de patricienne, fines et blanches, qui +semblaient appeler ses levres. + +Aussi, a l'avertissement charitable qu'il lui donnait, bien persuadee, +d'ailleurs, qu'il etait de force a surmonter tous les obstacles, avec +un regard voile de tendresse, avec un sourire a la fois soumis et +provocant, elle repondit, sans hesiter: + +--Puisque tu risques la torture, je la veux risquer avec toi. + +Ayant dit ces mots, elle rougit. Dans son idee, il lui semblait qu'on ne +pouvait pas dire plus clairement: + +--Je t'aime assez pour braver meme la torture, si c'est avec toi. + +Malheureusement, il etait dit que le malentendu se prolongerait entre +eux et les separerait implacablement. Le Chico traduisit: "J'aime le +sire de Pardaillan assez pour risquer la torture pour lui." Il sentit +son coeur se serrer et il se raidit pour ne pas laisser voir la douleur +qui le tenaillait tandis qu'il clamait dans sa pensee: + +"Elle l'aime toujours, d'un amour qui n'a rien de fraternel, quoi +qu'elle en dise. Allons, c'est dit, je tenterai l'impossible, et du +diable si je n'y laisse ma peau. + +Et, tout haut, d'une voix qui tremblait un peu, avec une grande douceur +et reprenant ses propres paroles: + +--Que t'a-t-il donc fait que tu lui es si devouee? + +Et l'horrible malentendu s'accentua encore. + +Elle eut une lueur de triomphe dans son oeil doux. Le Chico etait +jaloux, donc il l'aimait encore. Sotte qui s'etait fait tant de mauvais +sang! Alors, avec un sourire malicieux, croyant l'amener a se declarer +enfin, elle minauda: + +"Il m'a dit des choses... des choses que nul ne m'avait jamais dites +avant lui." + +A son tour, elle reprenait les propres paroles du Chico et elle les +disait en badinant, croyant faire une plaisanterie et exciter sa +jalousie. + +Le nain comprit autre chose. + +Pardaillan lui avait dit et repete: + +"Je n'aime pas et je n'aimerai jamais ta Juana. Mon coeur est mort, il y +a longtemps." + +Il avait encore dans l'oreille le ton douloureux sur lequel ces paroles +avaient ete dites. Il ne doutait pas qu'elles ne fussent l'expression +de la verite. Il ne redoutait rien de Pardaillan, un instinct sur lui +assurait que le seigneur francais etait la loyaute meme. Pardaillan +avait ajoute: + +"Ta Juana ne m'aime pas, ne m'a jamais aime." + +Et, la, le doute le reprenait. Tant que son grand ami ne parlait que de +lui-meme, il pouvait s'en rapporter a lui et le croire sur parole. Mais, +lorsqu'il parlait des autres, il pouvait se tromper. D'apres les paroles +de Juana, il croyait comprendre que Pardaillan avait du lui parler, la +moraliser, lui faire entendre qu'elle n'avait rien a esperer de lui. +Cependant, Juana ne reculait pas devant l'evocation terrifiante de la +torture et revendiquait, avec un calme souriant, son droit a participer +au sauvetage de celui qu'elle aimait encore et malgre tout. Pour lui, +c'etait clair et simple: Juana aimerait, sans espoir et jusqu'a la mort, +le sire de Pardaillan, comme lui il aimerait Juana jusqu'a la mort +et sans espoir. Des lors, a quoi bon vivre? Sa resolution devint +irrevocable. Il se condamnait lui-meme. + +Jamais Juana n'appartiendrait physiquement a Pardaillan, puisqu'il n'en +voulait pas. Elle devait bien le savoir puisqu'elle preferait la +mort. Alors, lui, il eut considere comme une bassesse de chercher a +l'attendrir. + +Et le malentendu qui s'etait eleve entre eux acheva de les separer. + +Le Chico se contenta d'acquiescer d'un signe de tete a ce qu'elle venait +de dire, et, tirant de son sein le blanc-seing trouve, il dit avec +une froideur sous laquelle il s'efforcait de cacher ses veritables +sentiments: + +--Toi qui es savante, regarde ce parchemin, dis-moi ce que c'est et ce +qu'il vaut. + +La petite Juana sentit une larme monter a ses yeux. Elle avait espere le +faire parler et voici qu'il se montrait plus froid, plus cassant qu'il +n'avait ete depuis le debut de cet entretien. + +Elle se raidit pour refouler la larme prete a jaillir, elle prit +tristement le parchemin qu'il lui tendait et l'etudia en s'efforcant +d'imiter son attitude glaciale. + +--Mais, fit-elle, apres un rapide examen, je ne vois rien la que deux +cachets et deux signatures, sous des formules inachevees. + +--Mais les signatures, les cachets, les connais-tu, Juana? + +--Le cachet et la signature du roi, le cachet et la signature de +monseigneur le grand inquisiteur. + +--En es-tu bien sure? + +--Sans doute! Je sais lire, je pense: "Nous, Philippe, par la grace de +Dieu, roi... mandons et ordonnons... a tous representants de l'autorite +religieuse, civile, militaire..." Et plus bas: "Inigo d'Espinosa, +cardinal-archeveque, grand inquisiteur d'Etat." N'as-tu pas vu ces +cachets au bas de l'ordonnance? Ce sont bien les memes. Nul doute n'est +possible. + +--C'est bien ce que j'avais pense. Ceci, c'est ce qu'on appelle un +blanc-seing. On remplit les blancs a sa guise et on se trouve couvert +par la signature du roi... et tout le monde doit obeir aux ordres donnes +en vertu de ce parchemin. + +--Ou t'es-tu procure cela? + +--Peu importe. L'essentiel est que je l'ai. Je sais ce que je voulais +savoir. Je vais te quitter. Il ne faudra dire a ame qui vive que tu m'as +vu en possession de ce parchemin. + +--Pourquoi? Que veux-tu en faire? + +--Ce que je veux en faire? Je n'en sais rien encore. Je cherche. Et, a +force de chercher, je finirai bien par trouver. Pourquoi? Parce que +je compte me servir de ce blanc-seing pour delivrer le seigneur +de Pardaillan. Tu comprends, Juana, si on savait que cet ordre ne +m'appartient pas et qu'il a ete rempli arbitrairement, ce serait ma mort +certaine, ce qui ne tirerait pas a bien grande consequence, je le sais. +Ce serait aussi la perte de M. de Pardaillan, et ceci est beaucoup plus +important. Voila pourquoi je te prie de me garder le secret le plus +absolu. Il y va du salut de celui que nous voulons sauver tous les deux. + +Il se donnait bien du mal pour lui faire comprendre qu'elle devait se +taire pour l'amour de Pardaillan. Il ne se doutait pas qu'il avait +donne la meilleure de toutes les raisons en disant: "Ce serait ma mort +certaine", et qu'il eut pu se dispenser d'ajouter un mot de plus. + +Juana avait fremi. La gorge serree par l'emotion qui la peignait, elle +murmura en joignant les mains dans un geste implorant: + +--Tu peux etre tranquille... on me tuera plutot que de m'arracher une +parole sur ce sujet. + +Doucement, sans depit, avec un pale sourire: + +--Oh! je sais, dit-il. Tu garderas le secret. + +Et, tres las, ecrase par l'effort qu'il faisait pour se contenir, il +s'inclina devant elle et murmura: + +--Adieu, Juana! + +Et, sans ajouter un mot, sans un geste, il se dirigea vers la porte. + +Alors, son coeur, a elle, eclata. Comment, il s'en allait ainsi, sans +un mot d'amitie, apres un adieu sec et froid, un adieu sinistre +qui semblait sous-entendre qu'elle ne le reverrait plus! Pale et +defaillante, elle se dressa toute droite sur son grand tabouret de +bois, et, l'esprit chavire, un seul mot, un nom jaillit de ses levres +fremissantes, comme un appel eperdu: + +--Chico! + +Ce nom ainsi lance, c'etait un aveu. + +Remue jusqu'au fond des entrailles, il se retourna brusquement. Dans un +geste machinal, elle lui tendait les deux mains. Elle avait a peu pres +perdu conscience de ses actes. Si le Chico s'etait jete sur ses mains +pour les baiser, elle l'eut certainement saisi dans ses bras, l'eut +souleve et presse sur son coeur, et c'eut ete enfin le denouement +radieux de cette fantastique idylle. + +Mais, sous son apparence frele, il faut croire que le nain cachait une +volonte de fer; a son appel, il s'arreta et fit deux pas vers elle. Mais +il n'alla pas plus loin. Il ne dit pas un mot, ne fit pas un geste, et, +impassible, il attendit qu'elle s'expliquat. + +Elle passa sa main sur son front brulant, comme si elle eut senti +sa raison l'abandonner, et, les yeux noyes de larmes, elle balbutia +machinalement: + +--Tu t'en vas?... Tu me quittes? Ainsi... N'as-tu donc rien d'autre a me +dire? + +Et comme ses yeux parlaient en posant cette question! Il fallait etre +aveugle et fou connue le Chico pour ne pas voir et ne pas comprendre. +Brusquement, il se frappa le front comme quelqu'un qui se souvient tout +a coup. + +--Et la Giralda? s'ecria-t-il. + +Du coup, elle sentit la colere l'envahir. Quoi! pas un mot, pas un +geste? Toujours la meme indifference glaciale? Il pensait a tout le +monde, hormis a elle. C'en etait trop. Ses bras, qu'elle tendait +vaguement vers lui, s'abaisserent lentement, son oeil se fit dur, un pli +amer arqua sa levre pourpre, et elle gronda, agressive: + +--Tu t'interesses bien a elle!... T'aurait-elle dit aussi des choses que +nulle ne t'a dites? + +Il la regarda d'un air etonne et, gravement: + +--C'est la fiancee de don Cesar! dit-il. Ne suis-je pas le page du +Torero? + +Elle comprit le sens de ces paroles. Elle eut honte de son acces de +jalousie, et elle baissa la tete en rougissant. + +--C'est vrai, balbutia-t-elle. + +--Ne l'as-tu pas vue? continua d'interroger le Chico. Elle etait a la +corrida. Don Cesar a ete enleve au moment ou il se dirigeait vers elle +pour lui faire hommage du flot de rubans conquis sur le taureau. Elle a +du se trouver prise dans la melee. Pourvu qu'il ne lui soit pas arrive +malheur! + +--Peut-etre a-t-elle pu se sauver a temps. Je la verrai sans doute avant +la nuit. C'est ici qu'elle viendra surement s'enquerir de son fiance. + +Le nain hocha la tete d'un air pensif. + +--Elle ne viendra pas, dit-il. + +--Qu'en sais-tu? + +--Elle etait entouree de cavaliers qui me paraissaient suspects. J'ai +cru reconnaitre dans le tas la gueule de loup de ce sacripant de don +Gaspar Barrigon. + +--Qu'est-ce que ce don Gaspar Barrigon? + +--Comme qui dirait le sergent de Centurion. La Giralda, je le crains, +a du etre victime'de quelque tentative d'enlevement comme celle que +j'avais deja surprise. Centurion est tenace et, pour moi, il y a du +Barba Roja la-dessous! + +--Dans tous les cas, dit Juana, si elle revient, tu peux etre +tranquille. Je la cacherai ici et je veillerai sur elle. Je l'aime comme +une soeur. Elle est si bonne, si tendre, si jolie! + +Des l'instant ou sa jalousie n'etait pas en cause, elle savait rendre a +chacun la justice qui lui etait due. + +Le Chico approuva gravement de la tete, et: + +--Je sais ou est enferme M. de Pardaillan, dit-il; j'ai vu ou l'on a +conduit don Cesar. Il faut que je sache maintenant ce qu'est devenue la +Giralda; et, si elle a ete enlevee, comme je le crois, il faut que je +decouvre ou on l'a enfermee. Demain, peut-etre, don Cesar quittera sa +retraite, et je veux etre a meme de le renseigner. Je n'ai donc pas un +instant a perdre. Est-ce tout ce que tu avais a me dire, Juana? + +Elle eut une seconde d'hesitation et murmura faiblement: + +--Oui! + +--En ce cas, adieu, Juana! + +--Pourquoi adieu? s'ecria-t-elle, emportee malgre elle. C'est la +deuxieme fois que tu prononces ce mot qui me serre le coeur. Pourquoi +pas au revoir? Ne te reverrai-je donc plus? + +--Si fait bien. + +Elle le regarda fixement. Il lui semblait qu'il lui cachait quelque +chose. Son sourire et ses paroles sonnaient faux. + +--Quand? insista-t-elle en le tenant sous son regard. + +Evasivement, il repondit: + +--Je ne peux pas te dire, tiens! Peut-etre demain, peut-etre dans +quelques Jours. Cela dependra des evenements. + +Alors, comme il paraissait uniquement preoccupe des autres et non +d'elle, elle crut bien faire en disant: + +--N'est-il pas entendu que je dois t'aider dans la delivrance du +chevalier de Pardaillan? Il faut bien que tu me dises, quand le moment +sera venu, en quoi je pourrai t'etre utile. + +Et, lui, il comprit que c'etait surtout cela: la delivrance de +Pardaillan qui lui tenait au coeur. Mais il etait bien resolu a se +passer d'elle. Pour rien au monde, il n'eut voulu la meler a une +aventure qu'il devinait devoir lui etre fatale. Il se fut plutot +poignarde sur l'heure. + +Neanmoins, comme il ne fallait pas lui laisser soupconner ses +intentions, il repondit avec une assurance qui la tranquillisa un peu: + +--C'est convenu, tiens! Mais, pour que je te dise en quoi tu pourras +m'aider, encore faut-il que je sache exactement ce que je veux faire. Je +te jure qu'en ce moment je n'en sais rien. Je cherche. Puis, il y a la +Giralda a retrouver. Tout cela sera peut-etre long. Des que mon plan +sera etabli, je te le ferai connaitre. C'est promis. + +Comme il parlait avec assurance! Qui lui eut dit que ce petit etre si +faible avait une tete si bien organisee et savait agir avec tant de +decision! Aveugle, trois fois aveugle qu'elle avait ete de l'avoir si +longtemps meconnu! + +Tres doucement, avec un regard charge de tendresse, elle dit: + +--Va donc. Luis, et que Dieu te garde! + +Il se sentit doucement emu. Luis, c'etait son prenom. Tres +rarement--autant dire jamais--elle ne l'avait appele par son petit nom. +Et quelle inflexion, douce comme une caresse, elle avait mise dans ce +mot! C'etait tout son coeur qu'elle avait mis la, la pauvre petite +Juana. + +Vaguement, un inappreciable instant, il eut l'intuition que tous deux +ils faisaient fausse route. Un mot, un seul, dit en ce moment, pouvait +dissiper le malentendu qui les separait. + +Elle, cependant, le devisageait de son oeil limpide, et toute son +attitude etait un cantique d'amour. Il ne vit rien. Il ne comprit rien. +Comme il avait deja fait, il s'inclina devant elle et dit en insistant +sur les mots: + +--Au revoir, Juana! + +Et, comme il ebauchait un mouvement de retraite: + +--Tu ne m'embrasses pas avant de partir? + +Le cri lui avait echappe. C'avait ete plus fort qu'elle. Et elle lui +tendait les mains en disant ces mots. + +Cette fois-ci, il n'y avait plus a douter ni a reculer. + +Le Chico se courba lentement, effleura le bout des doigts qu'elle lui +tendait et s'enfuit precipitamment. + +Un long moment, elle resta debout, regardant fixement la porte par ou il +venait de sortir. Et elle songeait: + +"Il m'a a peine effleuree du bout des levres. Autrefois, il se fut +prosterne, eut couvert mes pieds, le bas de ma basquine et mes mains de +baisers fous. Aujourd'hui, il s'est incline comme un galant qui sait les +usages fleuris. Il ne m'aime pas... il ne m'aimera jamais, alors." + +Elle se laissa tomber dans son fauteuil, mit sa tete dans ses deux mains +et se mit a pleurer doucement, longuement, secouee de petits sanglots +convulsifs, comme un tout-petit a qui on vient de faire une grosse +peine. + + + +XIV + +FAUSTA + +Pardaillan s'attendait a etre jete dans quelque cul-de-basse-fosse, Il +se trompait. + +La chambre dans laquelle le conduisaient quatre moines robustes, charges +de sa surveillance, etait claire, propre, spacieuse, confortablement +meublee d'un bon lit, d'un vaste fauteuil, d'un coffre a habits, d'une +table, et munie de tous les objets necessaires a une toilette complete. + +Sans les epais barreaux croises qui garnissaient la fenetre, sans les +doubles verrous exterieurs qui fermaient la porte massive, avec son +judas tres large perce au milieu, il eut pu se croire encore dans sa +chambre de l'hotellerie de la Tour. + +Les moines geoliers l'avaient debarrasse de ses liens et s'etaient +retires en annoncant que sous peu le souper lui serait servi. + +Naturellement, le premier soin de Pardaillan avait ete de se rendre +compte de la disposition des lieux, et il s'etait vite persuade de +l'inutilite d'une tentative de fuite par la porte ou la croisee. Alors, +comme il etait couvert de sang et de poussiere, il avait renvoye a plus +tard de rechercher les moyens de se tirer de la et s'etait empresse de +proceder a un nettoyage dont il avait grand besoin. Cela lui permit +d'ailleurs de constater avec satisfaction qu'il n'avait que des +ecorchures insignifiantes. + +Le souper qui lui fut servi etait aussi plantureux que delicat et les +vins des meilleurs crus de France et d'Espagne y figurerent avec une +profusion royale. + +En fin gourmet qu'il etait, il y fit honneur avec ce robuste appetit qui +ne lui faisait jamais defaut, meme dans les passes les plus critiques. +Mais, tout en vidant les plats, tout en entonnant de fortes rasades, +avec une conscience ou il entrait certes plus de prevoyant calcul que +d'appetit reel, il reflechissait profondement. + +Tout d'abord, il remarqua que, sur cette table somptueusement dressee, +les mets, servis dans des plats d'argent massif, etaient prealablement +decoupes, et il n'avait a sa disposition, pour les porter a sa bouche, +qu'une petit fourche en bois mince et flexible. Pas un couteau, pas une +fourchette, rien qui put, a la rigueur, devenir une arme. + +Cette precaution extreme, les soins dont on paraissait vouloir +l'entourer, la douceur exceptionnelle avec laquelle on le traitait, +lui paraissaient etrangement suspects. Il sentait une indefinissable +inquietude l'envahir sournoisement. + +Tout de suite apres ce succulent souper, il se sentit la tete lourde et +il fut pris d'une irresistible envie de dormir. + +Il se jeta tout habille sur le lit en murmurant dans un baillement: + +"C'est bizarre! D'ou me vient cet imperieux besoin de sommeil? Mordieu! +je n'ai pourtant pas bu outre mesure! La fatigue, sans doute..." + +Lorsqu'il se reveilla, le lendemain matin, la tete plus lourde encore +que lorsqu'il s'etait couche, les membres brises, il constata avec +stupeur qu'il etait completement deshabille et couche entre les draps. + +"Oh! fit-il, me serais-je grise a ce point! Je suis sur pourtant de ne +pas m'etre deshabille!" + +Il sauta hors du lit et sentit ses jambes se derober sous lui. Il +eprouvait une lassitude comme il n'en avait jamais eprouve de pareille, +meme apres ses plus rudes journees. + +Il se traina, plutot qu'il n'alla, vers le bassin de cuivre destine a +sa toilette, vida l'aiguiere dedans et plongea sa figure dans l'eau +fraiche. Apres quoi, il alla a la fenetre qu'il ouvrit toute grande. Il +sentit un mieux sensible se manifester en lui. Ses idees lui revinrent +plus lucides et, tout en grommelant, il prit ses vetements pour +s'habiller. + +"Tiens! tiens! sourit-il, on a eu l'attention de remplacer mon costume +en loques par celui-ci, tout neuf, ma foi!" + +Il examina et palpa les differentes pieces du costume en connaisseur. + +"Drap fin, beau velours nuance foncee, simple et solide. On connait mes +gouts apparemment", murmurait-il en faisant cette inspection. + +Instinctivement, il chercha ses bottes et les apercut a terre, au pied +du lit. Il s'en empara aussitot et les examina comme il avait fait du +costume. + +"Ah! Ah! voila la clef du mystere! fit-il en eclatant de rire. C'est +pour cela qu'on m'a fait prendre un narcotique." + +C'etaient bien ses bottes qu'on avait jugees en assez bon etat pour ne +pas les remplacer, ses bottes qu'on avait consciencieusement nettoyees. +Seulement, on avait enleve les eperons. Ces eperons consistaient en une +tige d'acier longue et aceree, maintenue sur le cou-de-pied par des +courroies. + +En un moment, effroyablement critique, de son existence aventureuse, +alors qu'il etait enferme avec son pere dans une sorte de pressoir de +fer ou ils devaient etre broyes, le chevalier avait detache des eperons +semblables, en avait donne un a son pere, et, tous deux, pour se +soustraire a l'horrible supplice, avaient froidement resolu de se +poignarder avec cette arme improvisee. Depuis lors, en souvenir de cette +heure de cauchemar, il avait continue a dedaigner l'eperon a mollette. +Or, c'etait ces eperons, qui pouvaient constituer a la rigueur un +poignard passable, qu'on avait eu la precaution de lui enlever pendant +son sommeil. + +Tout en s'habillant, Pardaillan songeait: + +"Que veut-on de moi? A-t-on craint que je me servisse de ces eperons +pour frapper mes geoliers enfroques? N'a-t-on pas voulu plutot me +mettre dans l'impossibilite de me soustraire par une mort volontaire au +supplice qui m'est reserve?... Quel supplice?..." + +Et, avec un sourire terrible: + +"Ah! Fausta! Fausta quel compte terrible nous aurons a regler... si je +sors vivant d'ici!" + +Et, tout a coup: + +"Et ma bourse?... Ils l'ont emportee avec mon costume dechire... Peste! +M. d'Espinosa me fait payer cher le costume qu'il m'impose!" + +Au meme instant, il apercut sa bourse posee ostensiblement sur la table. +Il s'en empara et l'empocha avec une satisfaction non dissimulee. + +"Allons, murmura-t-il, je me suis trop hate de mal juger... Mais, +mort-diable! je ne vais plus oser boire ni manger maintenant, de crainte +qu'on ne melange encore quelque drogue endormante a ma pitance." + +Il reflechit un instant, et: + +"Non! fit-il en souriant, ils ont obtenu ce qu'ils voulaient. Il est a +presumer qu'ils ne chercheront pas a m'endormir de nouveau. Attendons. +Nous verrons bien." + +Comme il l'avait prevu, il put boire et manger sans eprouver aucun +malaise, sans qu'aucune drogue fut melee a ses aliments. + +Pendant trois jours, il vecut ainsi, sans voir d'autres personnes que +les moines qui le servaient et le gardaient en meme temps, sans jamais +se departir d'un calme absolu, sans jamais lui dire une parole. + +Il avait voulu les interroger, savoir, s'informer. Les religieux +s'etaient contentes de le saluer gravement et profondement, et s'etaient +retires sans repondre a ses questions. + +Le matin de ce troisieme jour, il allait et venait dans sa prison, +marchant d'un pas nerveux et saccade pour se derouiller, cherchant et +combinant dans sa tete une foule de projets qu'il rejetait au fur et a +mesure qu'ils naissaient. Il avait laisse sa fenetre grande ouverte, +comme il faisait tous les jours du reste, et il passait et repassait +devant cette fenetre. + +Tout a coup, il entendit un bruit sourd. Il se retourna vivement et +apercut une balle grosse comme le poing qui venait d'etre projetee, +par la croisee ouverte. Avant meme que de ramasser cette balle, il se +precipita a la fenetre et il apercut une silhouette connue qui lui fit +un signe furtif en traversant vivement le jardin sur lequel il avait +vue. + +"Le Chico! clama Pardaillan dans son esprit. Ah! le brave petit +homme!... Comment diable a-t-il pu s'introduire ici?" + +Il alla ramasser la balle, non sans s'assurer au prealable qu'il n'etait +pas epie par le judas perce au milieu de sa porte. Le judas etait +ferme... ou du moins il paraissait l'etre. + +Il alla se placer a la fenetre, tournant ainsi le dos a la porte, et +contempla l'objet qui venait de lui etre jete. + +C'etait un assez gros paquet de laine enroule autour d'un corp dur. Il +le defit rapidement et trouva un feuillet enroule autour d'une pierre. +Il deplia le feuillet et lut: + +"Ne mangez rien, ne buvez rien de ce qu'on vous servira. On veut vous +empoisonner. Avant trois jours, j'aurai reussi a vous faire evader. Si +j'echoue, il sera temps pour vous de prendre le poison qui doit vous +foudroyer. Patientez donc ces trois jours. Courage. Espoir." + +"Trois jours sans boire ni manger, songea Pardaillan en faisant la +grimace, diable! A ce compte-la, je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux +me resigner au poison tout de suite... Oui, mais si le Chico reussit?... +Hum!... Que veut-il faire?... Bah! apres tout, je ne mourrai pas pour +trois jours de jeune, tandis que je mourrai fort proprement du poison... +d'autant que ces trois jours se reduisent a deux, attendu qu'il me reste +de mon souper d'hier de quoi me nourrir aujourd'hui. Puisque j'ai mange +de ces provisions hier soir et que je ne suis pas encore mort, j'ai tout +lieu de penser qu'elles ne sont pas empoisonnees. En consequence, je +puis encore en manger." + +Ayant ainsi decide, il prit les provisions qui lui restaient, en fit +deux parts, et attaqua bravement la premiere. Quand il ne resta plus +miette de la ration qu'il s'etait accordee, il prit la deuxieme part et +alla l'enfermer dans le coffre a habits. Et il attendit. + +Il paraissait tres calme en apparence, mais, de l'effort qu'il faisait +pour se maitriser, il sentait la sueur perler a son front. En effet, +savait-il si on n'avait pas profite de son sommeil pour meler a ces +restes le poison qui devait le foudroyer, disait le billet de Chico. + +Entre-temps, on lui avait apporte son dejeuner. Les moines qui le +servaient avaient paru s'etonner de la disparition des restes du souper +de la veille. Mais, comme le prisonnier avait refuse de toucher au +dejeuner qu'ils apportaient, ils avaient du penser que, pris d'une +fringale subite, il avait prefere se contenter de ces restes et que, +maintenant, il n'avait plus faim. Ils avaient donc laisse la table +servie et s'etaient retires, toujours sans ouvrir la bouche. + +Certain maintenant de ne pas etre empoisonne--pour le moment, du +moins--il se mit a reflechir. + +A vrai dire, il s'etonnait un peu que Fausta et d'Espinosa n'eussent +pas trouve quelque supplice plus long, plus raffine. Mais, somme toute, +savait-il quel genre de poison lui serait administre? Savait-il si ce +poison foudroyant ne le ferait pas souffrir, durant quelques minutes, +plus que la plus cruelle des tortures? Puis, quoi? Il n'y avait pas a +douter, il avait vu de ses propres yeux le Chico traverser furtivement +le jardin et lui faire un geste amical. Donc, le billet etait bien du +nain, donc son avis devait etre exact, donc il avait bien fait de le +suivre. + +Il fut interrompu dans ses reflexions par l'arrivee soudaine du grand +inquisiteur. + +"Enfin! songea Pardaillan, je vais savoir quelque chose." + +D'Espinosa avait son immuable visage calme, indifferent, pourrait-on +dire. Dans son attitude aisee, correcte, pas l'ombre de defi, pas la +moindre manifestation de satisfaction de son succes. On eut dit d'un +gentilhomme venant faire une visite courtoise a un autre gentilhomme. + +Des que Pardaillan avait ete emmene par ses hommes, d'Espinosa s'etait +rendu directement a la Tour de l'Or. C'est la, si on ne l'a pas oublie, +que le cardinal Montalte et le duc de Ponte-Maggiore, reconcilies dans +leur haine commune de Pardaillan, etaient soignes, sur l'ordre de +d'Espinosa, par un moine medecin. + +D'Espinosa avait decide de les faire partir pour Rome et de se servir +de leur influence reelle pour peser sur les decisions du conclave, a +l'effet de faire elire un pape de son choix. Sans doute avait-il des +moyens a lui d'imposer ses volontes, car, apres une resistance serieuse, +le cardinal et le duc, vaincus, durent se resigner a obeir. Cependant, +Ponte-Maggiore qui, n'etant pas pretre, n'avait rien a esperer +personnellement dans cette election, s'etait montre plus rebelle que +Montalte qui, lui, prince de l'Eglise, etait eligible et pouvait esperer +succeder a son oncle Sixte-Quint. + +D'Espinosa sentit que, pour vaincre definitivement la resistance de +ces deux hommes que la jalousie torturait, il lui fallait leur +prouver qu'ils pouvaient quitter Fausta sans avoir rien a redouter de +Pardaillan. Il n'avait pas hesite un seul instant. + +Tres faibles encore, leurs blessures a peine cicatrisees, il les avait +conduits au couvent San Pablo, les avait fait penetrer dans la chambre +de Pardaillan et le leur avait montre, profondement endormi, sous +l'influence du narcotique puissant qui avait ete verse dans son vin. Et +il leur avait dit ce qu'il comptait en faire. + +Et ils etaient partis, surs que, desormais, Pardaillan n'existait plus. +Quant a Fausta, leur mission remplie, ils sauraient bien la retrouver +et, en attendant, delivres du cauchemar de Pardaillan, ils se +surveillaient mutuellement tres etroitement, repris par leur haine +jalouse, l'un contre l'autre. + +--Monsieur le chevalier, dit doucement d'Espinosa, comme s'il se fut +excuse, vous me voyez desespere de la violence que j'ai ete contraint de +vous faire. + +--Monsieur le cardinal, repondit poliment Pardaillan, votre desespoir me +touche a un point que je ne saurais dire. + +--Convenez du moins, monsieur, que j'ai tout fait pour vous eviter cette +facheuse extremite. + +--Je confesse volontiers que vous m'avez averti loyalement. Quoique, +a vrai dire, je cherche vainement cette meme loyaute dans la maniere +speciale dont vous vous etes empare de ma personne. + +--Ceci doit vous prouver, dit gravement d'Espinosa, et l'importance que +j'attachais a m'assurer de votre personne et la haute estime que je +professe pour votre force et votre vaillance. + +--L'honneur n'est pas mince, j'en conviens, fit Pardaillan, avec son +plus gracieux sourire. Il a du moins cet avantage de me rassurer +pleinement sur l'avenir de mon pays. Jamais votre maitre ne regnera chez +nous. Il lui faut renoncer a ce reve. + +--Pourquoi cela, monsieur? + +--Mais, sourit Pardaillan, avec son air ingenu, s'il faut mille +Espagnols pour arreter un Francais, convenez que je peux etre bien +tranquille. Jamais S.M. Philippe d'Espagne n'aura assez de troupes pour +s'emparer de la plus mince portion de la plus petite de nos provinces! + +--Il vous plait d'oublier, monsieur, que tous les Francais ne valent pas +M. de Pardaillan. + +--Paroles precieuses, venant d'un homme tel que vous, repondit +Pardaillan, en s'inclinant. Mais, prenez garde, monsieur, avec de telles +paroles, vous allez m'inciter a pecher par orgueil! + +--S'il en est ainsi, je suis pretre, vous le savez, et ne vous refuserai +pas l'absolution. Mais je suis venu ici m'assurer si vous ne manquez de +rien et si, durant cette longue semaine de detention, on a bien eu pour +vous tous les egards auxquels vous avez droit. + +--Mille graces, monsieur. Je suis on ne peut mieux traite. C'est a tel +point que, lorsqu'il me faudra quitter ces lieux--car il faudra bien que +je m'en aille--j'eprouverai un veritable dechirement. Mais, puisque +vous etes si bien dispose a mon egard, tirez-moi, je vous prie, de +l'incertitude ou je suis plonge par suite de vos paroles. + +--Parlez, monsieur de Pardaillan. + +--Eh bien, vous venez de dire que j'ai passe une longue semaine de +detention. Quel jour sommes-nous donc? + +--Samedi, monsieur, ne le savez-vous pas? fit d'Espinosa avec surprise. + +--Pardonnez-moi d'insister, monsieur. Vous etes bien sur que c'est +aujourd'hui samedi? + +D'Espinosa le considera une seconde avec une surprise grandissante et +une inquietude qu'il ne cherchait pas a dissimuler. Pour toute reponse, +il porta a ses levres un petit sifflet d'argent et fit entendre une +modulation. A cet appel, deux moines parurent aussitot. + +--Quel jour sommes-nous? demanda d'Espinosa. + +--Samedi, monseigneur, repondirent les moines d'une meme voix. + +D'Espinosa fit un geste imperieux. Les deux moines sortirent sans +ajouter un mot de plus. + +--Vous voyez, dit alors d'Espinosa en se tournant vers Pardaillan qui +songeait: + +"Ainsi donc j'aurai dormi sans m'en douter deux jours et deux nuits. +Bizarre! Ou veut-il en venir et quel sort me reserve-t-il?" + +Voyant qu'il se taisait, d'Espinosa reprit avec une sollicitude que +trahissait l'attention soutenue avec laquelle il le devisageait: + +--Se peut-il que vous ayez ete impressionne a ce point que vous avez +perdu la notion du temps? Depuis combien de temps pensiez-vous etre ici? + +--Depuis trois jours seulement, dit Pardaillan en le fouillant de son +clair regard. + +--Seriez-vous malade? dit d'Espinosa qui paraissait tres sincere. + +Et remarquant alors le dejeuner encore intact: + +--Dieu me pardonne! vous n'avez pas touche a votre repas. Ce menu ne +vous convient-il pas? Les vins ne sont-ils pas de votre gout? Commandez +ce qui vous plaira le mieux. Les reverends peres qui vous gardent ont +l'ordre formel de contenter tous vos desirs, quels qu'ils soient... + +--De grace, monsieur, quittez tout souci a mon sujet. + +Vous me voyez vraiment confus des soins et des prevenances dont vous +m'accablez. + +S'il y avait une ironie dans ces paroles, elle etait si bien voilee que +d'Espinosa ne la percut pas. + +--Je vois ce que c'est, dit-il d'un air paternel. Vous manquez +d'exercice. Oui. Evidemment, un homme d'action comme vous s'accommode +mal a ce regime sedentaire. Une promenade au grand air vous fera du +bien. Vous serait-il agreable de faire, avec moi, un tour dans les +jardins du couvent? + +--Cela me sera d'autant plus agreable, monsieur, que le plaisir de la +promenade se doublera de l'honneur de votre compagnie. + +--Venez donc, en ce cas. + +De nouveau d'Espinosa fit entendre un appel de son sifflet d'argent. De +nouveau les deux moines reparurent et se tinrent immobiles. + +--Monsieur le chevalier, dit d'Espinosa en ecartant les moines d'un +geste, je passe devant vous pour vous montrer le chemin. + +--Faites, monsieur. + +Et il passa devant les moines qui ne sourcillerent pas. Seulement, des +que Pardaillan et d'Espinosa se furent engages dans le couloir, les deux +moines rejoignirent deux autres moines qui etaient restes dehors et tous +les quatre ils se mirent a suivre silencieusement leur prisonnier, se +maintenant toujours a quelques pas derriere lui, s'arretant quand il +s'arretait, reprenant leur marche des qu'il se remettait a marcher. + +En sorte que Pardaillan, qui avait accepte cette promenade avec le vague +espoir qu'une occasion inesperee se presenterait peut-etre de fausser +compagnie a son obligeant guide, dut s'avouer que ce serait une insigne +folie de tenter quoi que ce soit dans ces conditions. + +Et, quand bien meme il serait parvenu a se defaire du grand inquisiteur, +comment fut-il sorti de ce dedale de couloirs larges et clairs, etroits +et obscurs, sans cesse sillonnes en tous sens par des groupes de +religieux? Comment enfin eut-il pu franchir les hautes murailles qui +ceinturaient cours et jardins de tous cotes? + +Il estima que le mieux etait de ne rien tenter pour le moment. Mais, +tout en marchant posement a cote d'Espinosa, tout en paraissant ecouter +avec une attention souriante les explications qu'il lui donnait +complaisamment sur les occupations variees des membres de la communaute, +il se tenait sur ses gardes, pret a saisir la moindre occasion propice +qui se presenterait. + +Pardaillan se disait que d'Espinosa n'etait pas homme a lui faire faire +une promenade dans les jardins, d'ailleurs admirables, uniquement par +humanite. Il pensait, non sans raison, que le grand inquisiteur avait +une idee bien arretee qu'il finirait par exprimer. + +Mais d'Espinosa continuait a parler de choses indifferentes. + +Toujours accompagne de Pardaillan, il franchit une dizaine de marches et +s'engagea dans une large galerie. + +Cette galerie s'etendait sur toute la longueur du corps de batiment ou +ils se trouvaient. Tout un cote etait occupe par de minces colonnettes +dans le style mauresque, reliees entre elles par un garde-fou qui etait +une merveille de mosaique et de sculpture. + +Cela constituait une longue suite de larges baies par ou la lumiere +entrait a flots. Le cote oppose etait perce, de distance en distance, de +portes massives: cellules sans doute. + +Sur le seuil de la galerie, une dizaine de moines, qui paraissaient +les attendre, les entourerent silencieusement. Pardaillan remarqua la +manoeuvre. Il remarqua aussi que ces moines etaient tailles en athletes. + +"Bon! songea-t-il avec un mince sourire, nous approchons du denouement. +Mais diantre! il parait que ce que M. d'Espinosa veut faire ne laisse +pas que de l'inquieter, puisqu'il me fait garder de pres par ces dignes +reverends qui me paraissent tailles pour porter la cuirasse plutot que +le froc!" + +La galerie, comme l'avait remarque Pardaillan, etait sillonnee, en tous +sens, par une infinite de moines qui paraissaient surtout garder les +baies. + +D'Espinosa s'arreta devant la premiere porte qu'il rencontra. + +--Monsieur le chevalier, dit-il d'une voix sans accent, je n'ai +personnellement aucun sujet de haine contre vous. Me croyez-vous? + +--Monsieur, dit froidement Pardaillan, puisque vous me faites l'honneur +de me le dire, je ne saurais en douter. + +D'Espinosa opina gravement de la tete et reprit: + +--Mais je suis investi de fonctions redoutables, terribles, et, quand +je suis dans l'exercice de ces fonctions, l'homme que je suis +doit s'effacer, ceder completement la place au grand inquisiteur, +c'est-a-dire a un etre exceptionnel, inaccessible a tout sentiment de +pitie, froidement implacable dans l'accomplissement des devoirs de sa +charge. En ce moment c'est le grand inquisiteur qui vous parle. + +--Eh! morbleu! monsieur, ce que vous avez a dire est donc si difficile! +Que redoutez-vous! Je suis seul, sans armes, a votre merci. Grand +inquisiteur ou non, videz votre sac un bon coup et n'en parlons plus. + +--Vous avez insulte a la majeste royale. Vous etes condamne. Vous devez +mourir. + +--A la bonne heure! Voila qui est franc, net, categorique. Que ne le +disiez-vous tout de suite? Je suis condamne, je dois mourir. Reste a +savoir comment vous comptez m'assassiner. + +Avec la meme impassibilite, d'Espinosa expliqua: + +--Le chatiment doit etre toujours proportionne au crime. Le crime que +vous avez commis est le plus impardonnable des crimes. Donc le chatiment +doit etre terrible. Il faut aussi que le chatiment soit proportionne a +la force morale et physique du coupable. Sur ce point, vous etes une +nature exceptionnelle. Vous ne vous etonnerez donc pas que le chatiment +qui vous sera inflige soit exceptionnellement rigoureux. La mort n'est +rien, en elle-meme. + +--C'est la maniere de la donner. Ce qui revient a dire que vous avez +invente a mon intention quelque supplice sans nom. + +Pardaillan disait ces mots avec ce calme glacial qui masquait ses +emotions lorsqu'elles etaient, comme en ce moment, a leur paroxysme +et qu'il meditait quelque coup de folie comme il en avait tente +quelques-uns dans sa vie si bien remplie. D'Espinosa, si observateur +qu'il fut, devait s'y laisser prendre. Il ne vit que l'attitude, qu'il +admira d'ailleurs en connaisseur, et ne soupconna pas ce qu'elle cachait +de menacant pour lui. Il repondit donc, sans ironie aucune: + +--J'ai, du premier coup d'oeil, reconnu votre haute intelligence. Je ne +suis donc pas etonne de la facilite avec laquelle vous savez comprendre +a demi-mot. Pourtant, en ce qui concerne le supplice dont vous parlez, +je dois a la verite de dire que j'ai ete puissamment aide par les +conseils de Mme la princesse Fausta, laquelle, je ne sais pourquoi, vous +veut la malemort. + +--Oui, je le savais, gronda Pardaillan d'une voix blanche. J'espere bien +avoir, avant de mourir, la joie de lui dire les deux mots que j'ai a +lui dire. Mais vous, monsieur, savez-vous que vous etes un dangereux +reptile? Savez-vous que l'envie me demange furieusement de vous +etrangler, pendant que je vous tiens? + +Il avait abattu sa main sur l'epaule d'Espinosa, et d'une voix basse il +lui jetait ces paroles menacantes dans la figure. + +Le grand inquisiteur ne sourcilla pas. Il ne fit pas un geste pour se +soustraire a son etreinte. Ses yeux ne se baisserent pas devant le +regard ardent du chevalier, et sans rien perdre de son impassibilite, +comme s'il n'eut pas ete en cause: + +--Je le sais, dit-il simplement. Mais vous n'en ferez rien. Vous devez +bien penser que je ne suis pas homme a m'exposer a votre fureur sans +avoir pris mes precautions. + +Pardaillan jeta un coup d'oeil rapide autour de lui et il vit que le +cercle des moines s'etait resserre autour de lui. Il comprit qu'en effet +il n'aurait pas le temps de mettre sa menace a execution. Une fois +encore il serait ecrase par le nombre. Il secoua furieusement la tete +et, sans lacher prise, appuyant plus lourdement sa main sur l'epaule de +son ennemi: + +--Je vous entends, dit-il d'une voix sifflante. Ceux-ci tomberont sur +moi. Mais je puis en courir le risque. Et puis, qui sait si... + +--Non, interrompit d'Espinosa sans rien perdre de son calme, ce que vous +esperez ne se realisera pas. Avant que vous ayez pu me frapper, vous +serez saisi par les reverends peres. + +--Savez-vous ce que vous gagnerez a la tentative desesperee que vous +meditez? C'est que je serai contraint de vous faire enchainer. + +Par un effort surhumain, Pardaillan reussit a maitriser la colere qui +grondait en lui. Les moines qui l'entouraient n'avaient pas fait un +geste. Les yeux fixes sur le grand inquisiteur, ils attendaient, +immobiles et muets, qu'il leur donnat, d'un signe, l'ordre d'agir. + +En un eclair de lucidite Pardaillan entrevit tout cela; il comprit les +consequences irreparables que son geste pourrait avoir et qu'il etait +a la merci de son redoutable adversaire. Les mains libres, il pouvait +encore esperer. Couvert de chaines, c'en etait fait de lui. + +Il lui fallait donc conserver a tout prix la liberte de ses mouvements, +puisque cela seul lui permettrait de mettre a profit la chance si elle +se presentait. Lentement, comme a regret, il desserra son etreinte et +gronda: + +--Soit, vous avez raison. + +Comme s'il eut juge l'incident definitivement clos, d'Espinosa se tourna +vers la porte devant laquelle il s'etait arrete, et cette porte s'ouvrit +a l'instant meme. + +A l'instant meme aussi, les moines se reculerent, agrandirent leur +cercle, comme s'ils avaient compris que leur intervention devenait +inutile. Mais, de loin comme de pres, ils surveillaient attentivement +les moindres gestes du grand inquisiteur, sans perdre de vue pour cela +leur prisonnier. + +La porte qui venait de s'ouvrir donnait acces sur une etroite cellule. +Il n'y avait la aucun meuble et la petite piece ne recevait le jour que +par la porte qui venait de s'ouvrir. + +Les murs de la cellule etaient blanchis a la chaux, le sol etait +recouvert de dalles blanches. Tout autour couraient de petites rigoles +destinees a l'ecoulement des eaux. Mais quelles eaux, puisqu'il n'y +avait rien la-dedans? + +Par-ci par-la, sur les murs, des taches brunatres, suspectes. Sur les +dalles, des petites flaques de meme teinte et de meme apparence. C'etait +froid et sinistre, sinistre surtout. Qu'etait-ce donc que cette cellule? +Un cachot? Une tombe? Quoi?... + +Et cependant ce lieu qui suintait l'horreur etait habite. Et voici ce +que les yeux exorbites de Pardaillan virent: + +Au milieu de la piece, face a la porte qui venait de s'ouvrir toute +grande, un homme--une loque humaine etait solidement attache sur une +sorte de chaise de bois dont les pieds etaient rives au sol par de +solides crampons de fer. + +Les jambes de l'homme etaient enchainees aux pieds de la chaise; son +buste etait maintenu droit contre le dossier de bois par une infinite de +cordes; la tete, maintenue par un carcan de fer, ne pouvait pas faire un +mouvement; presque sous le menton, une epaisse traverse de bois, percee +de deux trous, pressait la poitrine de l'homme et, dans ces deux trous, +ses mains emprisonnees pendaient mollement. + +A cote du patient, un moine robuste, le froc releve jusqu'a la ceinture, +les larges manches retroussees laissant a nu des biceps puissants, +maniait, de ses pattes enormes, de minuscules et bizarres instruments +qu'il examinait attentivement sans paraitre se soucier le moins du monde +de la victime qui, les traits contractes par l'horreur et l'angoisse, le +regardait faire avec des yeux ou luisait une epouvante qui confinait a +la folie. + +Le moine obeissait sans doute a des ordres prealablement donnes, +car, sans jeter un coup d'oeil sur les spectateurs de cette scene +fantastique, il se mit a l'oeuvre des qu'il eut termine l'inspection de +ses instruments. + +Il saisit le pouce du condamne dans une petite pince qu'il avait prise. +Aussitot, malgre les liens qui l'enserraient de toutes parts, l'homme +eut une secousse terrible, a faire croire qu'il allait briser ses +cordes; en meme temps un hurlement long, lugubre, terrifiant, s'echappa +de ses levres contractees. + +Le moine, impassible, secoua son outil. Quelque chose de blanc et de +rouge tomba sur les dalles, tandis que, du bout du doigt qu'il venait +de lacher, une petite pluie rouge tombait goutte a goutte sur le sol +et l'ensanglantait: le moine venait d'arracher l'ongle. Posement, +methodiquement, avec une lenteur effroyable, le moine-bourreau saisit +l'index comme il avait saisi le pouce. Le supplicie se tordit comme +un ver, une expression de souffrance atroce s'etendit sur sa face +convulsee; le meme hurlement, qui n'avait plus rien d'humain, se fit +entendre a nouveau, suivi de la meme petite pluie sanglante, du meme +geste indifferent du bourreau jetant negligemment a terre l'ongle auquel +adheraient des lambeaux de chair. + +Au troisieme doigt, l'homme s'evanouit. Alors, le bourreau s'arreta. Il +prit, dans une trousse posee a terre, differents ingredients, apportes +pour ce cas prevu, et se mit, non pas a panser les plaies affreuses +qu'il venait de faire, mais a rappeler l'homme a lui avec le meme soin, +la meme froide impassibilite qu'il avait mis a le torturer. + +Quand le malheureux, sous l'action des remedes energiques qui lui +etaient administres, reprit ses sens, le moine replaca soigneusement ses +ingredients a leur place, reprit ses outils et recommenca son horrible +besogne. + +Pardaillan, livide, les ongles incrustes dans la paume des mains pour +ne pas crier son horreur et son degout, Pardaillan, se demandant s'il +n'etait pas en proie a quelque hideux cauchemar, remue d'une pitie +immense, sentant son coeur se soulever d'indignation, dut assister, +impuissant, a cette scene atroce. + +Lorsque le cinquieme ongle tomba, les hurlements du patient s'etaient +changes en rales etouffes, et le bourreau, toujours effroyablement +insensible et methodique, se disposait a passer a la deuxieme main. + +--Horrible! horrible! murmura le chevalier, malgre lui, sans savoir ce +qu'il disait, peut-etre. + +Froidement, d'Espinosa formula: + +--Ceci n'est rien!... Passons! + +Et ils passerent, en effet. Et Pardaillan s'eloigna en fremissant de la +sombre porte qui venait de se refermer. + +--Le crime de cet homme, disait d'Espinosa d'une voix paisible, n'est +rien, compare a celui que vous avez ose commettre. + +Pardaillan comprit le sens deguise de ces paroles, qui signifiaient +evidemment que le supplice qui lui serait inflige a lui, Pardaillan, +depasserait ce qu'il venait de voir. Il se raidit pour combattre +l'epouvante qui se glissait sournoisement en lui. + +Il se rendait d'ailleurs parfaitement compte que cette epouvante +provenait surtout de l'ebranlement nerveux qu'il venait d'eprouver, et +il se disait, non sans angoisse, que, si d'Espinosa s'avisait de +le faire assister coup sur coup a des spectacles de ce genre, cela +amenerait chez lui une depression morale qu'il n'etait pas sur de +pouvoir surmonter. + +Ils franchirent ainsi, silencieusement, quelques metres, pendant +lesquels Pardaillan s'efforca de maitriser ses nerfs mis a une si rude +epreuve. + +Au bout d'une vingtaine de pas, deuxieme porte: deuxieme arret. +Pardaillan fremit. + +Comme la premiere, cette porte s'ouvrit d'elle-meme. Comme la premiere, +elle demasqua une cellule en tous points semblable a la precedente, +occupee par un moine-bourreau et par un condamne. Celui-ci, comme le +premier, etait maintenu assis sur un siege de bois. Seulement, celui-ci +avait les bras attaches en croix et le torse, nu, bien a decouvert, ne +supportait aucune entrave qui eut probablement gene le tortionnaire. +Comme le premier, ce moine-bourreau commenca son effroyable besogne, des +que la porte se fut ouverte. + +Muni d'un instrument a lame fine et aceree, il pratiqua une incision sur +toute la largeur de la poitrine du patient et se mit en devoir de le +depouiller tout vif. Comme precedemment, des hurlements affreux se +firent entendre, suivis de plaintes et de rales etouffes, au fur et a +mesure que, l'horrible besogne s'avancant, le patient perdait de plus en +plus ses forces. + +Le bourreau, avec une adresse remarquable, avec une sorte de delicatesse +epouvantable, tirait sur la peau, qui se detachait, la rabattait, +fouillait de son scalpel les chairs pantelantes, mettait a nu les +veines, les arteres, les nerfs. + +Et, de temps en temps, d'un geste sinistre dans son indifference, il +prenait une poignee de sel pile et retendait doucement sur ces pauvres +chairs sanglantes, et, alors, les hurlements redoublaient, percaient le +cerveau de Pardaillan comme des lames rougies a blanc. + +Et, de cet amas sans nom, qui avait ete une poitrine humaine, des +filets de sang s'ecoulaient lentement, tombaient sur iles dalles qui +rougissaient, allaient se perdre dans les rigoles que nous avons +signalees et dont Pardaillan, affole, comprenait maintenant l'utilite. + +--Passons, dit d'Espinosa sur le meme ton bref et indifferent. + +Et, comme il l'avait deja fait, d'Espinosa repeta avec une insistance +grosse de menaces sous-entendues: + +--Le crime de cet homme n'est rien, compare a celui que vous avez +commis. + +Et ils passerent encore, comme disait le grand inquisiteur avec son +sinistre laconisme. Seulement, cette deuxieme porte ne se referma pas +comme la premiere, en sorte que, Pardaillan, en s'eloignant d'un pas +qu'il allongeait inconsciemment, delivre de l'horrifiante vision, +continua d'etre poursuivi par les plaintes sourdes, alternant avec les +hurlements de douleur, qui s'echappaient de cette porte restee ouverte +et emplissaient la galerie de leurs lugubres sons. + +"Mordieu! s'ecria-t-il avec fureur, vais-je etre oblige de contempler +longtemps d'aussi sauvages spectacles? Par Pilate! ce miserable a donc +jure de me rendre fou!" + +Or, voici que ce mot eclata dans sa tete comme un coup de tonnerre. + +Une lueur aveuglante se fit dans son esprit et, comme si ce mot eut +dechire le voile qui obscurcissait sa memoire, tout a coup, il se +rappela les paroles echangees entre Fausta et d'Espinosa lors de son +algarade avec Bussi-Leclerc, et il crut comprendre le sens mysterieux de +l'adieu de Fausta: "Tu me reverras peut-etre, mais tu ne me reconnaitras +pas." Et il clama dans sa pensee: + +"Oh! ces deux miserables ont-ils donc reellement premedite de me faire +sombrer dans la folie! Et c'est Fausta qui a invente cela! Eh! je me +souviens maintenant, c'est moi-meme qui, en raillant, lui ai conseille +de me frapper dans mon intelligence. La diabolique creature m'a pris au +mot... Je croyais la connaitre et je suis force de m'avouer que je ne +l'eusse jamais supposee capable d'une telle sceleratesse!" + +Ayant devine, ou ayant cru deviner a quoi tendait l'epouvantable +spectacle que lui presentait d'Espinosa, il souffla bruyamment, comme +quelqu'un qui se trouve decharge du lourd fardeau qui l'oppressait, +cuirassa son coeur pour le rendre momentanement insensible, commanda a +ses nerfs de se maitriser et, tres calme en apparence, il suivit son +sinistre guide, resolu a tout voir et tout entendre. + +A la troisieme porte, troisieme arret. La, c'etait un malheureux qu'on +tenaillait avec des fers rougis a blanc. Et le moine tortionnaire, avec +une insensibilite egale a celle des deux autres, se penchait sur un +recipient place sur un rechaud, y puisait une cuilleree d'un liquide +blanchatre vaguement mousseux et vidait lentement la cuiller dans le +trou beant que les tenailles venaient de faire dans la chair. Ce qu'il +versait ainsi sur les plaies, c'etait un melange d'huile bouillante, de +plomb et d'etain fondus. Et le malheureux qui subissait cet effroyable +supplice, effrayant a voir, poussait des hurlements qui n'avaient plus +rien d'humain, et, d'une voix de dement--peut-etre devenu subitement +fou--rugissait: "Encore!... Encore!..." + +Et ses clameurs se melaient aux plaintes de l'ecorche vivant que le +moine-bourreau continuait de travailler. + +Sous l'oeil froid et investigateur de d'Espinosa, Pardaillan se +raidissait pour ne rien laisser paraitre de ses impressions. Et, aux +yeux de d'Espinosa, il pouvait passer pour tres calme, parfaitement +maitre de lui. Mais, pour quelqu'un qui l'eut bien connu, la fixite +etrange du regard, la teinte terreuse repandue sur ses joues, une +imperceptible crispation des levres, tres pales ou trop rouges, parce +qu'il venait de les mordre, eussent ete autant d'indices visibles de +l'emotion qui l'etreignait et de l'effort surhumain qu'il faisait pour +la surmonter. + +Une fois encore, d'Espinosa prononca son glacial: "Passons!" Une fois +encore il ajouta que le crime du miserable qui ralait et hurlait tour a +tour n'etait rien, compare au crime de Pardaillan. + +Et l'affolante, l'hallucinante promenade se poursuivit a travers +l'interminable galerie pleine maintenant des rugissements, des plaintes, +des sanglots, des supplications, des menaces et des blasphemes des +malheureux que le delire sanguinaire de l'inquisiteur soumettait a des +supplices que nous avons peine a concevoir aujourd'hui. + +Apres l'homme tenaille vivant, ce fut l'homme a qui l'on brisa les +membres a coups de masse de fer, puis celui a qui l'on creva les yeux, +et celui a qui l'on arracha la langue, en passant par le supplice du +chevalet, celui de l'eau, sans compter celui a qui l'on enferma les +mains dans des peaux humides contenant du sel, qu'on faisait secher en +les exposant a la flamme d'un rechaud. + +La porte d'une de ces cellules ne s'ouvrit pas. Un moine poussa un +guichet et Pardaillan vit une demi-douzaine de chats qu'on avait rendus +hydrophobes en les privant de boisson, se ruer sur un homme entierement +nu et le mettre en pieces a coups de leurs griffes acerees. + +Tout ce que l'imagination la plus dereglee peut concevoir de supplices +infames, de raffinements de torture inouis, passa la, sous ses yeux, et, +de toutes ces portes demeurees ouvertes, jaillissaient des gemissements +qui eussent attendri un tigre. + +Et, a chaque porte, d'Espinosa repetait son immuable: "Passons!" +toujours suivi de la comparaison du crime du malheureux qui agonisait et +qui n'etait toujours rien, compare au crime de Pardaillan. + +Enfin, la fin de la fantastique galerie arriva. Pardaillan se crut +delivre de l'effrayant cauchemar qu'il vivait depuis une heure. Malgre +ses effort, malgre son stoicisme, il sentait sa raison chanceler. Et la +pitie qu'il ressentait pour ces malheureuses victimes, dont il ignorait +le crime, etait telle qu'il oubliait que cette effrayante serie de +supplices sans nom qu'on faisait defiler sous ses yeux n'avait qu'un +but: lui rappeler que tout ce qu'il voyait la d'horrible et d'affreux +n'etait rien, compare a ce qui l'attendait, lui. + + + +XV + +LE REPAS DE TANTALE + +A l'extremite de l'horrible galerie, il y avait un escalier de quelques +marches, et, sur la droite, un mur, tres haut, continuait cette galerie. +L'escalier aboutissait a un jardinet. Le mur separait ce jardinet du +grand jardin. + +En se retrouvant au grand air, sous la chaleur vivifiante de l'eclatant +soleil, Pardaillan respira a pleins poumons. Il lui semblait sortir d'un +lieu prive d'air et de lumiere. Et, en faisant peser sur d'Espinosa, +toujours impassible a son cote, un regard lourd de menaces, il pensa: + +"Je ne sais ce que machine contre moi ce pretre scelerat, mais, mordieu! +il etait temps que l'infernal supplice qu'il vient de m'infliger prit +fin." + +Pour reposer ses yeux, encore remplis de la vision d'horreur, il voulut +les poser sur les fleurs qui embaumaient l'air qu'il respirait avec +delices. Alors, il tressaillit et murmura: + +"Ah! quel diable de jardin est-ce la!" + +Ce qui motivait cette exclamation, c'etait la disposition speciale du +jardinet. Voici: + +De l'escalier, par ou il venait de descendre, jusqu'a un corps de +batiment compose d'un rez-de-chaussee seulement, et en mauvais etat, ce +jardinet pouvait avoir, en largeur, de dix a douze metres environ. + +Dans le sens de la longueur, en partant du mur, qui prolongeait la +galerie et le separait du grand jardin, jusqu'a un autre corps de +batiment compose aussi d'un seul rez-de-chaussee, il mesurait environ +une trentaine de metres. De sorte que ce jardinet se trouvait enferme +entre trois batisses (en y comprenant le batiment plus important ou se +trouvait la galerie) et une haute muraille. + +Mais ce n'etait pas la ce qui etonnait Pardaillan. Ce qui l'etonnait, +c'est que ce jardinet etait coupe, au milieu et dans toute sa longueur, +par un parapet surmonte d'une haute grille dont les barreaux etaient +tres forts et tres rapproches. + +En outre, d'autres barreaux, aussi forts et aussi rapproches, partaient +du toit d'un de ces corps de batiment, et venaient s'encastrer sur la +grille verticale. De sorte que cela constituait une cage monstrueuse. + +Des plantes grimpantes, s'enlacant aux barreaux, montaient jusqu'au +faite de cette etrange cage, y formaient un dome de verdure et +masquaient en partie ce qui s'y passait. + +Conduisant Pardaillan, toujours surveille de pres par son escorte de +moines-geoliers, d'Espinosa tourna a gauche, se dirigeant tout droit +vers le batiment qui occupait la largeur du jardinet. + +Or, chose etrange, et qui glaca Pardaillan, des que le bruit de leurs +pas se fit entendre sur le gravier de l'allee, il percut comme une +galopade furieuse de l'autre cote du rideau de verdure qui masquait +la cage. Puis une rumeur, comme une bousculade, un bruit de branches +froissees, des faces humaines haves, decharnees, des yeux luisants ou +mornes, se montrerent de-ci de-la entre les barreaux, et une plainte +dechirante, monotone, s'eleva soudain: + +"Faim!... Faim!... Manger!... Manger!..." + +Et, presque aussitot, une voix rude cria: + +--Attendez, chiens, je vais vous faire retourner a la niche! + +Puis le claquement sec d'un fouet, suivi du bruit flou d'une laniere +cinglant un corps, suivi a son tour d'un hurlement de douleur. Ensuite, +une fuite eperdue et la meme voix rude accompagnant chaque coup de fouet +de ce cri, toujours le meme: + +"A la niche! A la niche!" + +Voila ce qu'entrevit Pardaillan en une vision rapide comme un eclair. +Et, en jetant un coup d'oeil angoisse sur la cage fantastique, il +songea: + +"Quelle abominable surprise me reserve encore ce maitre-bourreau? + +D'Espinosa s'arreta devant le corps de batiment. Un moine se detacha du +groupe, vint ouvrir les cadenas qui maintenaient exterieurement un fort +volet de bois. Le volet ouvert tout grand demasqua une ouverture garnie +d'epais barreaux croises. + +Cette ouverture donnait sur une sorte de fosse. Sur le sol fangeux de +cette fosse, au milieu d'immondices innommables, a moitie nu, un homme +etait accroupi. + +Aveugle par le flot de lumiere succedant sans transition a l'obscurite +profonde dans laquelle il etait plonge, il demeura un instant immobile, +les yeux clignotants. Puis il se dressa brusquement, dechira l'air d'un +hurlement lugubre et bondit sur les barreaux, cherchant a agripper ceux +qui le regardaient du dehors. + +Voyant qu'il ne pouvait y parvenir, il se mit a mordre les barreaux de +fer, sans arreter ses hurlements. Alors, du plafond de la fosse, une +trombe d'eau s'abattit sur le forcene. Il lacha les barreaux, se rejeta +dans sa fosse et se mit a courir dans tous les sens, cherchant a se +soustraire a l'avalanche liquide qui le poursuivait partout. + +Bientot, les hurlements se changerent en plaintes confuses, puis le +malheureux suffoqua et s'abattit pantelant au milieu de sa fosse, +pendant que l'eau tombait, implacablement et a torrents, sur lui. + +Brusquement, l'abominable pluie cessa. Alors, une porte s'ouvrit; un +moine, arme d'une discipline, entra et attendit patiemment que l'homme, +a moitie suffoque, reprit ses sens. + +Lorsque le malheureux ouvrit les yeux, ii apercut le moine qui +l'observait. Sans doute savait-il ce qui l'attendait, car, avant meme +que le moine eut fait un geste, il se redressa d'un bond, et se mit a +tourner autour de la fosse, sans s'arreter de hurler. Froidement, sans +hate, en relevant d'une main sa robe qui eut pu trainer dans la boue, le +moine se mit aussi en marche. Seulement, a chaque pas qu'il faisait, il +levait la discipline et la laissait tomber a toute volee sur les epaules +de l'homme qui bondissait a tort et a travers, mais ne cherchait pas a +entrer en lutte avec le terrible moine. + +On eut dit d'un dompteur fouaillant un fauve grondant, menacant, mais +n'ayant pas le courage de se jeter, gueule et griffes ouvertes, sur son +bourreau. + +Tres rapidement, la victime, epuisee deja par les jets d'eau recus, +tomba de nouveau sur le sol. Implacablement, le moine continua de la +fustiger jusqu'a ce qu'il vit qu'elle etait evanouie. Alors, il attacha +sa discipline a sa ceinture, retroussa sa robe et, sans s'inquieter de +l'homme, il sortit posement, comme il etait entre. + +Tandis que le moine, qui avait deja ouvert le volet, s'occupait a le +refermer, d'Espinosa expliquait avec une froide indifference: + +--Ceci est un supplice plus terrible peut-etre que tous ceux que vous +venez de voir. L'homme que nous quittons, de son vivant, etait duc et +grand d'Espagne. Le crime qu'il a commis meritait un chatiment special. +L'homme a ete discretement enleve et conduit ici... comme vous. On lui +a fait boire d'une certaine potion preparee par un reverend pere de ce +couvent. Ce breuvage agit sur le cerveau qu'il engourdit. Au bout d'un +certain temps, celui qui a eu le malheur d'en avaler une dose suffisante +sent son intelligence s'obscurcir. Alors, nous soumettons le condamne a +un regime special. + +--Tout d'abord, on l'enferme dans un cachot que je n'ai pu vous faire +voir, attendu qu'il n'y en a aucun d'occupe en ce moment. Au bout de +quelques jours, le condamne est a peu pres fou. Quelques-uns sortent de +la completement fous et inoffensifs. D'autres, au contraire, ont parfois +encore des eclairs de lucidite et sont dangereux. Alors, nous les +mettons dans le cachot que vous venez de voir et, quand ils ont subi +durant quelques semaines le traitement de ce pauvre duc, c'est fini. +Ils sont irremediablement fous. Alors, ils ne connaissent plus que +leur gardien, dont ils ont une peur incroyable, et nous pouvons, sans +crainte, adoucir un peu leur sort en les laissant vivre en commun et au +grand air, dans la cage que vous voyez. + +Tout en donnant ces explications de cet air effroyablement calme, +qui lui etait habituel, d'Espinosa conduisait Pardaillan, secoue +d'indignation, Pardaillan qui se raidissait pour montrer un visage froid +et intrepide, vers la cage de fer. + +Les moines firent une trouee dans le feuillage et Pardaillan put voir. +Il y avait la une vingtaine de malheureux a peine couverts de loques +ignobles, maigres comme des squelettes, pales, avec des barbes et des +chevelures embroussaillees. Les uns se tenaient accroupis a terre, en +plein soleil. D'autres tournaient et retournaient comme des fauves en +cage. Les uns riaient, d'autres pleuraient. Presque tous s'isolaient. + +Des qu'ils virent les visiteurs, tous, sans exception, se ruerent sur +les barreaux. Non point menacants, comme le duc, mais suppliants, les +mains jointes, et, de leurs pauvres levres crispees, tombaient ces mots +terribles que Pardaillan avait entendus: "Faim! Manger!" Un des moines +prit dans un coin un panier prepare d'avance, et en vida le contenu a +travers les barreaux. + +Et, Pardaillan, le coeur souleve de degout et d'horreur, vit que ce que +l'execrable moine venait de vider ainsi etait tout simplement un panier +d'ordures. Et, le plus horrible, c'est que les malheureux fous, qu'on +laissait lentement mourir de faim, se jeterent a corps perdu sur ces +immondes ordures, se les disputerent en grondant et que chacun, des +qu'il avait pu happer un morceau de n'importe quoi, s'enfuyait avec sa +proie, de peur qu'on ne vint la lui arracher. + +"Horrible! repeta encore une fois Pardaillan, qui eut voulu s'enfuir et +ne pouvait detacher ses yeux de cet ecoeurant spectacle. + +--Tous les hommes que vous voyez ici etaient jeunes, beaux, riches, +braves et intelligents. Tous, ils etaient de la plus haute noblesse. +Voyez ce qu'en ont fait le breuvage invente par un de nos peres et +le regime auquel on les a soumis. Que dites-vous de ce supplice-la, +chevalier? + +Fixant d'Espinosa, avec cet air d'ironie et d'insouciance qui masquait +sa physionomie, Pardaillan lui lanca, sur un ton detache qui emerveilla +le grand inquisiteur: + +--Me direz-vous, monsieur, si toutefois je ne suis pas curieux, a quoi +riment ces ecoeurantes exhibitions? + +Quelque chose comme un pale sourire vint effleurer les levres +d'Espinosa. + +--J'ai voulu, fit-il doucement, que vous fussiez bien penetre de cette +pensee qu'irremissiblement condamne, tout ce que vous venez de voir +n'est rien aupres de ce qui vous attend. J'ai fait pour vous ce que je +n'aurais fait pour nul autre. C'est une marque d'estime que je devais a +votre caractere intrepide, que j'admire plus que quiconque, croyez-le +bien. + +--Fort bien, monsieur. Je me tiens pour dument averti. Et, maintenant, +faites-moi reconduire dans mon cachot... ou ailleurs... A moins que vous +n'en ayez pas fini avec les spectacles du genre de ceux que vous venez +de me montrer. + +--C'est tout... pour le moment, fit d'Espinosa impassible. + +Et, se tournant vers les moines: + +--Puisqu'il le desire, reconduisez M. le chevalier de Pardaillan a sa +chambre. Et n'oubliez pas que j'entends qu'il soit traite avec tous les +egards qui lui sont dus. + +Et, revenant a Pardaillan, il ajouta avec un air de grande sollicitude: + +--Allez donc, monsieur de Pardaillan, et surtout mangez. Mangez et +buvez... Ne faites pas comme ce matin, ou vous n'avez rien pris. La +diete est mauvaise dans votre situation. Si ce qu'on vous sert n'est pas +de votre gout, commandez vous-meme ce que vous desirez. Rien ne vous +sera refuse. Mais, pour Dieu, mangez! + +--Monsieur, dit poliment Pardaillan, sans rien montrer de l'etonnement +que lui causait cette affectueuse insistance, je ferai de mon mieux. +Mais j'ai un estomac fort capricieux. C'est lui qui commande, et je suis +bien oblige de lui obeir. + +--Esperons, dit gravement d'Espinosa, que votre estomac se montrera +mieux dispose que ce matin. + +--Je n'ose trop y compter, dit Pardaillan en s'eloignant au milieu de +son escorte de moines-geoliers. + +Lorsqu'il se retrouva quelques instants plus tard dans sa chambre, +Pardaillan se mit a marcher de long en large avec agitation. + +"Pouah! songeait-il, la venimeuse bete! Comment ai-je pu resister a la +tentation de l'etrangler de mes mains? + +Et, avec un sourire qui eut donne le frisson au grand inquisiteur, s'il +l'avait vu: + +"Bah! il l'a bien dit: il etait garde de pres. Je n'aurais pas eu le +temps de l'atteindre. Et j'y aurais gagne de me voir enchainer. Mes +mains restent libres. Qui sait si une occasion ne se presentera pas? +Alors... + +Et son sourire se fit plus aigu. + +Las de s'agiter, il se jeta dans le fauteuil et se mit a reflechir +profondement, repassant dans son esprit les scenes qui venaient de se +derouler, jusque dans leurs plus petits details, evoquant les moindres +gestes, les coups d'oeil les plus furtifs, se rappelant les paroles les +plus insignifiantes en apparence, et s'efforcant de tirer la verite de +ses observations et de ses deductions. + +Deux moines lui apporterent son diner. Avec des yeux luisants de +convoitise, ils etalerent amoureusement les provisions sur la table, +alignerent respectueusement les flacons aux formes diverses, et, au +lieu de se retirer, comme ils faisaient d'habitude, ils resterent en +contemplation devant la table, semblant attendre que le chevalier fit +honneur a ce repas soigne. Voyant qu'il ne se decidait pas, un des deux +moines demanda: + +--Monsieur le chevalier ne veut donc pas manger? + +Surmontant la repulsion que lui inspiraient ses deux gardiens, +Pardaillan repondit doucement: + +--Tout a l'heure, peut-etre... Pour le moment, je n'ai pas faim. + +Les deux moines echangerent un furtif coup d'oeil que Pardaillan surprit +au passage. + +--Monsieur le chevalier desire-t-il qu'on lui fasse autre chose? insista +le moine. + +--Non, mon reverend, je ne desire rien qu'une chose... + +--Laquelle? fit le moine avec empressement. + +--Que vous me laissiez seul, dit froidement Pardaillan. + +Les deux moines echangerent encore le meme coup d'oeil furtif que +Pardaillan surprit encore, puis ils contemplerent une derniere fois les +mets appetissants dont la table etait chargee, et sortirent enfin en +etouffant un gros soupir. + +Des qu'ils furent dehors, Pardaillan s'assura d'un coup d'oeil que le +judas de la porte etait bien ferme. Il s'approcha alors de la table et +contempla les plats, nombreux et varies, qui la garnissaient. Il en +prit quelques-uns au hasard et se mit a les sentir avec une attention +soutenue. + +"Je ne sens rien d'anormal, se dit-il en posant les plats a leur place. +En revanche, mordieu! je sens que j'etrangle de faim et de soif!... + +Il prit un flacon. + +"Hermetiquement bouche! dit-il. Mais qu'est-ce que cela prouve!" + +Il le deboucha et le flaira comme il avait flaire les mets. + +"Rien! je ne sens rien!" + +Et lentement, a regret, il reposa le flacon sur la table. + +"Ne rien boire, ne rien manger, durant trois jours, a dit le billet du +Chico. Poison foudroyant... Mort-diable! je puis bien patienter. + +Il tourna le dos a la table pour s'arracher a la tentation et s'en fut +vers le coffre ou il avait enferme le reste de ses provisions de la +veille. Il fit une piteuse grimace et grommela: + +--C'est maigre! + +Resolument, il prit une tranche de pate et la porta a sa bouche. Mais il +n'acheva pas le geste. + +--Qui me dit, songea-t-il, qu'on n'a pas penetre ici pendant la +promenade que m'a fait faire cet inquisiteur que la foudre ecrase!... +Qui me dit que ces mets, inoffensifs hier soir, ne sont pas mortels +maintenant? + +Il replaca la tranche ou il l'avait prise et referma le coffre. Il +traina le fauteuil devant la fenetre et s'assit, le dos tourne a la +table tentatrice. En meme temps, pour se donner la force de resister, il +murmura: + +"Je n'ai plus guere que deux jours et demi a patienter. Que diable! deux +jours sont bientot passes! + +Et, par un puissant effort de volonte, il reussit a se soustraire +a cette obsession et se mit a repasser tout ce que lui avait dit +d'Espinosa. + +Des bribes de phrases lui revenaient plus particulierement: "On lui fait +boire une potion... Ce breuvage agit sur le cerveau qu'il engourdit... +Il sent son intelligence s'obscurcir... Toutefois, ce n'est pas encore +la folie." + +Et un detail, que nous avons omis de signaler, lui revenait obstinement +a la memoire: au premier repas qu'il avait fait dans cette chambre, a ce +meme repas ou il avait absorbe un narcotique qui devait le tenir endormi +plusieurs jours, il avait tout de suite remarque sur la table une +bouteille de vieux vin de Saumur, pour lequel il avait un faible, et +l'avait mise de cote, la reservant pour la bonne bouche. Or, a la fin +de son repas, lorsqu'il voulut attaquer la bonne bouteille, il s'etait +senti pris d'un subit malaise. C'etait le narcotique qui faisait son +effet. + +Cela avait ete tres passager. Mais il n'en fallait pas plus pour +eveiller ses soupcons. Avant de vider le verre qu'il venait de remplir, +il le porta a ses narines et le flaira longuement. + +Cet examen ne lui ayant pas paru suffisant, il trempa son doigt dans le +verre, laissa tomber quelques gouttes du liquide leger et mousseux +sur sa langue et se mit a le deguster avec tout le soin d'un parfait +connaisseur qu'il etait. Le resultat de cette degustation avait ete +qu'il avait depose le verre sur la table, sans y toucher davantage. Son +repas etait acheve. Il n'avait plus ni faim ni soif. + +Tout a coup, une inspiration soudaine lui etait venue. Il s'etait leve +et etait alle vider le verre et tout le contenu de la bouteille de +ce Saumur, qui lui paressait suspect, dans le bassin de cuivre qui +contenait encore l'eau sale rougie de son sang, qu'il y avait laissee +apres s'etre convenablement debarbouille. Puis, il etait revenu +s'asseoir a table, reposant la bouteille et le verre a leur place. +Quelques instants plus tard, la tete lourde, pris d'un sommeil +irresistible, il s'etait endormi aussitot. + +Pourquoi avait-il agi ainsi? Il n'aurait su le dire. Pourquoi ce detail +qu'il avait presque oublie lui revenait-il maintenant obstinement a la +memoire? Pourquoi rapprochait-il cet incident des paroles prononcees +par d'Espinosa? Pourquoi le dialogue de Fausta et du grand inquisiteur, +parlant de sa folie, ce dialogue qui lui etait tout a coup revenu a +la memoire, dans ce qu'il appelait deja la "galerie des supplices", +pourquoi ce dialogue lui revenait-il de nouveau a la memoire? + +Quelles conclusions tirait-il de l'incident de la bouteille de vin de +Saumur videe dans une cuvette d'eau sale, des paroles d'Espinosa, des +paroles de Fausta, de la vision de la cage des fous? C'est ce que nous +ne saurions dire. Mais toujours est-il que, peu a peu il s'assoupit dans +son fauteuil et que, dans son sommeil agite, il avait aux levres un +sourire narquois, et, de temps en temps, il bredouillait des mots sans +suite, parmi lesquels revenait frequemment celui-ci: FOLIE. + +Le soir venu, les moines, consternes de voir qu'il n'avait pas touche +au diner, non plus qu'au dejeuner, lui servirent un souper plus soigne +encore que les precedents repas. Malgre leur insistance, Pardaillan +refusa de manger. + +Les moines durent se retirer sans etre parvenus a le decider et, des +qu'il se vit seul, il se hata de se mettre au lit pour se soustraire +a la tentation de la table etincelante. Et il faut convenir qu'il +lui fallut une force de volonte peu commune, car la faim se faisait +cruellement sentir. Peut-etre l'eut-il moins sentie s'il avait pu +detacher completement son esprit de cette pensee. + +Mais les moines revenaient obstinement avec leur table chargee de mets +appetissants. Et, sous pretexte que, peut-etre plus tard, il voudrait +faire honneur a ce repas, ils laissaient devant lui cette table et tout +ce qu'elle supportait de bonnes choses. Or, si Pardaillan reussissait, a +force de volonte, a chasser la faim, un regard tombant par hasard sur la +table suffisait a reveiller son estomac qui se mettait aussitot a hurler +famine. + +Le lendemain, le meme supplice se renouvela, avec aggravation de repas +augmentes. En effet, les moines, impitoyables, lui servirent un petit et +un grand dejeuner, un diner, une collation et un souper. + +Cinq fois dans la meme journee, il eut a resister a l'abominable +tentation d'une table qui se faisait de plus en plus recherchee, de plus +en plus abondante et delicate, de plus en plus chargee des crus les plus +rares et les plus renommes. + +Le troisieme jour, Pardaillan, la gorge seche, la tete en feu, sentant +ses jambes se derober sous lui, se disait pour se donner du courage: + +"Plus que ce jour a passer. Par Pilate! il se passera comme les deux +autres! Et apres?... Bah! nous verrons bien. Arrive qu'arrive. + +Il cherchait toujours un moyen de s'evader. Il ne trouvait rien. Et +maintenant, peut-etre par suite de la faiblesse qu'il eprouvait et qui +le privait d'une partie de ses moyens, maintenant il en arrivait a +compter sur le Chico, a esperer que, peut-etre, il reussirait a le tirer +de la, et il passait la plus grande partie de son temps a guetter par la +fenetre, esperant toujours apercevoir la fine silhouette du petit homme, +esperant recevoir un nouveau billet de lui. Mais le Chico ne se montra +pas, ne donna pas signe de vie. + +Ce jour-la, ses deux gardiens se montrerent particulierement affectes de +son obstination a refuser toute nourriture. Jusqu'au jour de la visite +de d'Espinosa, ces deux moines avaient garde un silence si scrupuleux +qu'il eut pu les croire muets. + +A dater de la visite de leur chef supreme, ils se montrerent aussi +bavards qu'ils avaient ete muets jusque-la. Et, comme leur grande +preoccupation etait de voir que le prisonnier confie a leurs soins ne +voulait rien prendre, les dignes reverends n'ouvraient la bouche que +pour parler mangeaille et beuverie. + +L'un recommandait particulierement tel plat, dont il donnait la recette, +l'autre pronait tel entremets sucre, delicieux, disait-il, a s'en lecher +les doigts; l'un sommait le chevalier de gouter au mets qu'il vantait, +l'autre l'adjurait de n'en rien faire, jurant par la Vierge et par tous +les saints que gouter a cette pitance c'etait s'exposer benevolement a +un empoisonnement certain. + +Ces disputes, devant un homme qui se laissait lentement mourir de faim, +avaient quelque chose de hideux et grotesque a la fois. + +Pardaillan aurait pu imposer silence aux deux enrages bavards et les +prier de le laisser tranquille. Ils eussent obei. Mais Pardaillan etait +persuade que les deux moines jouaient une abominable comedie, pour +l'amener a absorber le liquide ou l'aliment qui contenait le poison +destine a le foudroyer. + +Il etait persuade que, s'il avait voulu les chasser, les moines +n'eussent tenu aucun compte de ses ordres et se fussent obstines a +le harceler de plus belle. Dans ces conditions, il n'y avait qu'a se +resigner. + +Or, Pardaillan se trompait. Les deux moines ne jouaient nullement la +comedie. Ils etaient bien sinceres. C'etait deux pauvres diables de +moines, d'esprit plutot borne, qui ne devaient la mission de confiance +dont ils etaient charges qu'a leur force herculeenne. + +On leur avait confie la garde de Pardaillan, on leur avait ordonne +d'acceder a tous ses desirs, et, hormis de lui ouvrir la porte et de le +laisser aller, d'obeir a ses ordres. + +On leur avait surtout recommande de faire tous leurs efforts pour +l'amener a prendre un peu de nourriture. Ils s'acquittaient tres +consciencieusement de leur tache et n'en cherchaient pas plus long. + +Comme on les savait quelque peu gourmands et ne detestant nullement +de vider une bonne bouteille, on leur avait defendu, sous menace des +chatiments les plus exemplaires, d'accepter quoi que ce fut de leur +prisonnier, fut-ce une simple goutte d'eau. + +Enfin--et ceci montre que d'Espinosa ne laissait rien au hasard et +savait habilement utiliser les passions de ceux qu'il employait--on leur +avait dit que, s'ils amenaient leur prisonnier a gouter a un seul des +innombrables plats dont la table etait garnie, a avaler, ne fut-ce +qu'une gorgee de vin ou d'eau, les restes de la magnifique table leur +reviendraient integralement et qu'ils pourraient boire et manger tout +leur soul et se griser a en rouler par terre, ayant d'avance absolution +pleine et entiere. + +Pardaillan ignorait tout cela, et pour cause. Cependant, a differentes +reprises, et pour avoir le coeur net il avait place devant les moines un +des plats pris au hasard, il avait lui-meme rempli a ras bord un verre +d'un vin genereux et: + +--Tenez, mon reverend, avait-il dit, vous seriez heureux de me voir +manger, dites-vous... Eh bien, goutez une bouchee seulement de ce plat, +et je vous jure que j'en mangerai apres vous; goutez une seule gorgee +de ce vin au fumet delicat et je vous promets de vider la bouteille +ensuite. + +--Impossible de vous satisfaire, disait d'un air navre un des moines. + +--Pourquoi? demandait Pardaillan. + +--Helas! mon frere, on nous a formellement interdit d'accepter rien de +vous. + +--Sous peine de la discipline, ajoutait l'autre. + +--La discipline et autres chatiments corporels, et l'_in pace_, et la +diete forcee et... + +--N'en parlons plus, interrompait Pardaillan. + +Et, en lui-meme, il ajoutait: + +"Pardieu! ils n'auraient garde d'y gouter: les sacripants savent que ces +mets sont empoisonnes." + +Dans ce troisieme jour, frere Bautista et frere Zacarias (pourquoi +ne ferions-nous pas connaitre les noms des deux moines gardiens?) se +montrerent plus affectes que jamais, affectes et furieux; navres, parce +qu'ils enrageaient de voir tant de si succulentes choses; furieux, parce +qu'ils n'etaient pas eloignes de croire que leur prisonnier s'obstinait +ainsi uniquement pour leur faire piece. Or, voici qu'a l'heure du diner +les deux moines se presenterent devant Pardaillan comme d'habitude. +Seulement, au lieu de dresser le couvert dans la chambre, frere +Bautista, qui paraissait radieux ainsi que son digne acolyte Zacarias, +annonca d'une superbe voix de basse: + +--Si monsieur le chevalier veut bien passer au refectoire, nous aurons +l'honneur de lui servir le diner. + +Pardaillan fut ebahi de cette annonce: Que signifiait cette fantaisie et +quelle surprise douloureuse ou quel piege dissimulait-elle? + +A voir les mines beates et radieuses de ses deux gardiens, a leurs +sourires entendus, aux coups d'oeil malicieux qu'ils echangeaient, il +crut comprendre qu'il se tramait quelque chose de louche contre lui. Il +repondit donc sechement: + +"Mon reverend, je vous ai dit une fois pour toutes que je ne voulais +point manger. Vous n'aurez donc pas l'honneur de me servir le diner, +attendu que je suis resolu a ne point bouger d'ici. + +Ayant dit, il se jeta dans son fauteuil et leur tourna le dos. + +Les deux moines se regarderent consternes. + +Cependant, frere Bautista, qui etait le plus inconscient des deux, +partant le plus dispose a se mettre en avant, fit une tentative +desesperee, et, sur un ton qui n'admettait pas de replique: + +--Il faut venir cependant, trancha-t-il. + +Pardaillan, frappe de ce ton, presque menacant, se redressa aussitot, +et, avec un sourire narquois, il goguenarda: + +--Il faut?... Pourquoi? + +--C'est l'ordre, dit plus doucement frere Zacarias. + +--Et si je refuse d'obeir a l'ordre? railla Pardaillan. + +--Nous serons forces de vous porter. + +Pardaillan fit rapidement deux pas en avant. Il n'avait rien pris depuis +bientot trois jours, mais il sentait bien qu'il etait encore de force +a mettre facilement a la raison les deux insolents frocards. Il allait +donc projeter ses deux poings en avant lorsqu'une reflexion subite +arreta le geste ebauche. + +"Niais que je suis, songea-t-il. Qui sait si je ne trouverai pas +l'occasion cherchee de fausser compagnie a tous ces moines, que l'enfer +engloutisse!" + +Le resultat de cette reflexion fut qu'au lieu de frapper comme il en +avait eu l'intention il repondit paisiblement, avec son plus gracieux +sourire: + +--Soit! j'irai donc de plein gre, a seule fin de vous eviter la peine de +me porter. + +Les deux moines eurent une grimace de satisfaction. + +--A la bonne heure, mon gentilhomme, fit joyeusement frere Bautista, +vous voila raisonnable. Et, par saint Baptiste, mon venere patron, +vous verrez que vous ne regretterez pas de faire connaissance avec le +refectoire ou nous vous conduisons! + +--Allons donc, mon reverend, puisque, aussi bien, c'est l'ordre, comme +dit si elegamment votre digne frere. Mais je vous previens: cette +fois-ci, pas plus que les autres, vous ne reussirez a me faire absorber +la moindre nourriture. + +Les deux moines firent la grimace. Ils echangerent un coup d'oeil +inquiet, tandis que leur front se rembrunissait. + +--Bah! fit frere Bautista, allons toujours. Nous verrons bien si vous +aurez l'affreux courage de vous derober devant les delices de la table +qui vous attend. + +Dans le couloir, ils trouverent une escorte de six moines robustes +qui entourerent le chevalier et le conduisirent jusqu'a la porte du +refectoire, situee dans le meme couloir. + +L'escorte resta dehors, et Pardaillan penetra avec ses deux gardiens +ordinaires. Derriere lui il entendit grincer les verrous. Il jeta autour +de lui un regard investigateur qui embrassait d'un seul coup jusqu'aux +moindres details et demeura tout emerveille devant le spectacle +rejouissant qui s'offrait a ses yeux. + +La salle elle-meme etait carree, haute de plafond, vaste de dimensions. +Le plafond, le plancher, les boiseries qui la recouvraient entierement, +des essences les plus rares, etaient de veritables merveilles de +mosaique et de sculpture. Quatre tapisseries flamandes ornaient deux +cotes de la salle et representaient les quatre saisons. Mais, si le +decor de chacune de ces tapisseries variait, suivant la saison qu'il +representait, dans une intention qui sautait aux yeux, le fond du sujet +etait le meme partout. + +C'etait une profusion de fruits, de victuailles variees, de flacons, que +des personnages, hommes et femmes, engloutissaient gloutonnement. + +Une cheminee monumentale occupait a elle seule les deux tiers d'un cote. +L'interieur de cette cheminee etait garni d'arbustes, de plantes rares, +de fleurs aux parfums tres doux, ranges en corbeille autour d'une vasque +de marbre dont le jet d'eau retombait en pluie fine, avec un murmure +caresseur, et rafraichissant l'air, sature de parfums. Deux fenetres +aux rideaux de velours hermetiquement clos; dix fauteuils de dimensions +colossales s'espacaient le long des boiseries; deux bahuts se faisaient +vis-a-vis. Bien qu'il fit grand jour au-dehors, aux quatre angles, +quatre torcheres enormes, chargees de cire rose et parfumee, qui se +consumaient lentement et dont les volutes de fumee bleuatre repandaient +dans la salle ce parfum special qu'on y respirait. + +Voila ce que vit Pardaillan d'un coup d'oeil. + +Tout, dans cette salle, semblait avoir ete amenage en vue de la +glorification de la gourmandise. Tout semblait avoir ete concu en vue +de l'inciter a faire comme les personnages des tableaux et tapisseries, +c'est-a-dire a bafrer sans retenue. + +Au centre de la salle, une table etait dressee, autour de laquelle vingt +personnes eussent pu s'asseoir a l'aise. Une nappe d'une blancheur +eblouissante et d'une finesse arachneenne; des chemins de table en +dentelles precieuses, des surtouts d'argent massif, des cristaux +enchasses de metal precieux, une vaisselle d'or et d'argent, des +flambeaux aux cires allumees et des jonchees de fleurs. Tel etait le +decor prestigieux destine a encadrer dignement les innombrables plats, +les fruits savoureux, les entremets, les patisseries, les compotes et +les gelees et l'escadron des flacons de toutes formes et de toutes +dimensions, ranges en bon ordre devant la ligne des bouteilles ventrues, +venerablement poussiereuses. + +Au milieu de cette table, surchargee de provisions qui eussent suffi a +rassasier vingt personnes douees du plus solide appetit, un couvert, +un seul, etait mis. Et, devant cet unique couvert, un vaste fauteuil +semblait tendre ses bras rigides a l'heureux gourmet a l'intention +duquel on avait fait cette debauche de richesses gastronomiques. + +Voila ce que designaient de la main les freres Zacarias et Bautista. Et +leurs yeux clignotants, leur enorme bouche qui s'arrondissait en cul de +poule, leurs larges narines qui reniflaient non les parfums repandus +dans la salle, mais le fumet des plats, leur air de fausse modestie, +tout dans leur attitude semblait dire que tout cela etait leur oeuvre a +eux, tout implorait un compliment que Pardaillan ne leur refusa pas. + +--Admirable! dit-il simplement, d'un air tres convaincu. + +--N'est-ce pas? rayonna frere Bautista. Et que direz-vous, mon frere, +quand vous aurez goute aux delicieuses choses qui figurent sur cette +table! + +Les deux moines se regardaient d'un air triomphant. + +Helas! leur joie fut de courte duree, car Pardaillan ajouta aussitot: + +--Merveilleux! Mais vous vous etes donne beaucoup de peine bien +inutilement, car je ne toucherai a rien des merveilles entassees la. + +La consternation des moines confina au desespoir. Pour un peu, ils +l'eussent battu. + +--Ne blasphemez pas, dit severement frere Bautista. Asseyez-vous plutot +dans ce moelleux fauteuil qui vous tend les bras. + +--Mais puisque je vous dis que je ne veux rien prendre... Rien, +entendez-vous? + +--C'est l'ordre! dit doucement frere Zacarias. + +Pardaillan lui jeta un coup d'oeil de cote. + +--Vous l'avez deja dit, fit-il avec son air narquois. Vous ne variez pas +souvent vos formules. + +--Puisque c'est l'ordre! repeta naivement frere Zacarias. + +--Asseyez-vous, mon frere, supplia Bautista, faites-le pour l'amour de +nous... Nous sommes deshonores si vous resistez a tous nos efforts. + +Pardaillan eut-il pitie de leur desespoir tres sincere? Comprit-il +que la resistance serait inutile et que, rigoureux observateurs de la +consigne recue, ses deux gardiens ne lui laisseraient aucun repit, tant +qu'il ne se serait pas assis a cette table somptueuse? Nous ne saurions +dire, mais toujours est-il que, de son air railleur, il condescendit: + +--Eh bien, soit. Pour l'amour de vous, je veux bien m'asseoir la... Mais +vous serez bien fins si vous reussissez a me faire ingurgiter la moindre +des choses. + +Et il s'assit brusquement, avec un air qui eut donne fort a reflechir +aux dignes moines s'ils avaient ete plus physionomistes ou s'ils avaient +mieux connu leur prisonnier. + +--Allons, dit Pardaillan, qui sentait la colere le gagner, allons, +faites en conscience votre metier de bourreau. + +Les deux moines le regarderent avec stupefaction. Ils ne comprenaient +pas. + +Des que Pardaillan eut pris place dans le fauteuil, un orchestre, qui +semblait etre dissimule derriere la cheminee, se mit a jouer des airs +tour a tour tendres et languissants, joyeux et capricants. Et les sons +des instruments a cordes, auxquels se melaient les sons plus aigus des +flutes et ceux plus nasillards des hautbois, lui arrivaient voiles, +mysterieux, comme tres lointains, evocateurs de reves melancoliques ou +joyeux. + +Cette mise en scene savante, cette musique lointaine, ces fleurs, ces +parfums aphrodisiaques, la splendeur de cette table, le fumet des plats, +l'arome capiteux des vins tombant en pluie de rubis et de topazes +dans des coupes de pur cristal, au long pied de metal precieux, +chefs-d'oeuvre d'orfevrerie, il y avait la plus qu'il n'en fallait pour +affoler l'esprit le plus ferme et le plus lucide. Malgre sa force de +caractere peu commune, Pardaillan etait pale de l'effort surhumain qu'il +faisait pour se maitriser. + +Avait-il donc reellement peur du poison dont il etait menace? + +Non, Pardaillan n'avait pas peur du poison. Menace a mots couverts des +supplices les plus horribles, il est facile de comprendre qu'entre une +torture savamment dosee pour la faire durer des heures et des jours, +peut-etre, et un poison foudroyant, le choix etait tout fait. N'importe +qui, a sa place, n'eut pas hesite et eut pris le poison. + +Ce n'etait pas la mort elle-meme, non plus, qui l'effrayait. En +descendant au fond de sa conscience, on eut peut-etre trouve que la +mort eut ete accueillie par lui comme une delivrance. Depuis que mortes +etaient ses seules affections, mortes aussi ses haines, Pardaillan ne +pouvait plus guere tenir a la vie. + +Alors? + +Alors, il y avait ceci: avec ses idees speciales, Pardaillan se disait +qu'ayant accepte du roi Henri une mission de confiance il n'avait pas le +droit de mourir, lui, Pardaillan, avant que cette mission fut accomplie. + +On voit qu'il etait rigoureusement logique. Seulement, pour mettre en +pratique une logique de ce genre, il fallait etre doue d'une energie peu +commune, d'une dose de volonte, d'un courage et d'un sang-froid qu'il +etait peut-etre seul capable d'avoir. + +Tout ceci avait ete longuement et murement pese, calcule et finalement +resolu, dans la solitude de sa cellule. On a pu voir par les tentatives +desesperees de ses gardiens, Bautista et Zacarias, qu'il suivait avec +une inebranlable rigueur la ligne de conduite qu'il s'etait tracee. + +Une chose qu'il avait aussi decidee, et que nous devons faire connaitre, +c'est qu'il courrait le risque de l'empoisonnement en prenant la +nourriture qu'on lui presenterait, le quatrieme jour a partir de la +reception du billet du Chico. + +Pourquoi ce quatrieme jour? Comptait-il donc sur le nain? Pas plus sur +le nain que sur autre chose, autant sur lui que sur n'importe qui. + +Le Chico, a ses yeux, etait une carte dans ses mains. Pour le moment, +cette carte n'etait pas a dedaigner plus qu'une autre. Elle pouvait +etre bonne, elle pouvait etre mauvaise, il ne savait pas encore. Cela +dependrait du jeu qu'abattrait son adversaire. + +Il s'etait fixe ce terme de quatre jours, simplement parce qu'il se +disait que les forces humaines ont une limite, et que, s'il voulait etre +en etat de profiter des evenements favorables qui pouvaient toujours +se produire, il lui fallait, de toute necessite, reparer ses forces +affaiblies par un long jeune.. + +Evidemment, la menace du poison restait toujours suspendue sur sa tete. +Mais quoi? Il fallait cependant bien en finir d'une maniere ou d'une +autre. C'etait un risque a courir, il le savait bien: il le courrait, +voila tout. + +Au surplus, rien ne prouvait que, devant son obstination, d'Espinosa ne +renoncerait pas au poison pour chercher autre chose. + +Lorsqu'ils eurent enfin amene leur prisonnier a s'asseoir devant son +couvert, Bautista et Zacarias se dirent que le plus fort etait fait +et que cet homme extraordinaire ne saurait, cette fois, resister aux +tentations accumulees sur cette table. + +Avec des precautions minutieuses, ils saisirent chacun un flacon et +verserent, l'un d'un certain vin de Beaune que les annees de bouteille +avaient pali a tel point que, du rouge initial, il etait passe au rose +efface; l'autre, d'un certain xeres qui, dans le cristal limpide, +ressemblait a de l'or en fusion. Et, en faisant cette operation avec +toute la devotion desirable, ils tiraient la langue, tels deux chiens +alteres. Quand les deux verres furent pleins, ils les saisirent +doucement par le pied, les souleverent beatement, devotieusement, comme +ils eussent souleve l'hostie consacree, et tendirent chacun le sien. + +--C'est du velours, dit onctueusement Bautista, en clignant des yeux. + +--Du satin, ajouta Zacarias d'un air non moins penetre. + +--Mes dignes reverends, fit tranquillement Pardaillan, croyez-moi, le +mieux est de cesser cette lamentable comedie. + +--Comedie! protesta Bautista; mais, mon frere, ce n'est point une +comedie. + +--C'est l'ordre, comme dit si bien frere Zacarias. Oui?... En ce cas, +allez-y, harcelez-moi... Mais je vous ai prevenus: je ne toucherai a +rien de ce que vous m'offrirez. + +--Qu'a cela ne tienne! s'ecria vivement Bautista qui, tout borne qu'il +fut, ne manquait pas d'a-propos. Choisissez vous-meme. + +En disant ces mots, il posait delicatement le verre sur la table, et, +d'un geste large, il designait les flacons ranges en bon ordre. + +Les deux moines faillirent se trouver mal. + +De cette lutte extraordinaire quoique bizarre, Pardaillan sortit +vainqueur, mais aneanti, brise, et, des qu'il eut reintegre sa cellule, +il tomba sans forces dans son fauteuil. Une journee de fatigues +physiques les plus dures l'eut moins fatigue que l'effort moral enorme +qu'il venait de faire. + +Il ne faut pas oublier qu'il y avait trois longs jours qu'il n'avait +pris de nourriture, et il se trouvait dans un etat de faiblesse +comprehensible, mais qui ne laissait pas que de l'inquieter. + +La fievre le minait, et la soif, l'horrible soif qui contractait sa +gorge en feu et tumefiait ses levres dessechees, le faisait cruellement +souffrir. + +Il avait des bourdonnements qui, a la longue, devenaient exasperants, +et, ce qui etait plus grave, des eblouissements frequents, qui le +laissaient dans un etat de prostration qui ressemblait singulierement a +l'evanouissement. Enfonce dans son fauteuil, il grondait en songeant aux +deux moines: + +"Les scelerats, m'ont-ils assez assassine!... Vit-on jamais acharnement +pareil?... Ils ne m'ont pas fait grace du plus petit plat. Comment ai-je +pu resister a la faim qui me tenaille? car j'ai faim, mordieu! j'enrage +de faim et de soif... Ah! par ma foi! j'ai fait ce que j'ai pu! + +Arrive qu'arrive, demain je mangerai. + +Le lendemain, l'heure du petit dejeuner arriva, et les moines ne +parurent pas. + +"Diable! songea Pardaillan decu, aurais-je trop attendu? M. d'Espinosa +aurait-il change d'idee et, renoncant au poison, voudrait-il me prendre +par la faim? + +Il attendit sans trop de regret, ce petit dejeuner etant un repas +frugal, tres leger, qui n'eut pu le satisfaire apres le long jeune qu'il +venait d'endurer. + +L'heure du grand dejeuner arriva a son tour. Et les moines ne parurent +toujours pas. + +Cette fois, Pardaillan commenca de s'inquieter pour de bon. + +"Il n'est pas possible que ce soit un oubli, songeait-il en arpentant +nerveusement sa chambre. Il doit y avoir quelque chose... Mais quoi?... +D'Espinosa aurait-il devine qu'aujourd'hui j'etais resolu a affronter +son poison?... Le Chico aurait-il fait quelque tentative imprudente?... +Se serait-il laisse prendre?... Si je m'informais?..." + +Il se dirigea vers la porte. Mais, au moment de frapper au judas, il +s'arreta, indecis. + +"Non, fit-il en s'eloignant lentement, je ne veux pas leur laisser voir +que j'attends ma pitance avec impatience... quoique, a tout prendre... +Patientons encore." + +L'heure de la collation passa. Puis, l'heure du diner vint a son tour. +Les moines demeurerent invisibles. Enfin, l'heure du souper vint et +passa sans amener les moines. + +"Morbleu! fit rageusement Pardaillan, je veux savoir a quoi m'en tenir!" + +Resolument, il se dirigea vers le judas et frappa. On ouvrit aussitot. + +--Vous avez besoin de quelque chose? fit une voix doucereuse qui n'etait +pas celle de ses gardiens ordinaires. + +--Je veux manger, fit brutalement Pardaillan. A moins que vous n'ayez +resolu de me laisser crever de faim, auquel cas je vous prierai de me le +faire savoir. + +--Vous voulez manger! fit la voix sur un ton de surprise manifeste. Et +qui vous en empeche? N'avez-vous pas tout ce qu'il vous faut dans votre +chambre? + +--Je n'ai rien, mort de tous les diables! Et c'est pourquoi je vous +demande de me dire si vous avez resolu de me laisser perir de faim! + +--Vous laisser mourir de faim, bonte divine! Y pensez-vous? Les freres +Zacarias et Bautista ont du garnir votre table, je presume. + +--Je n'ai rien, vous dis-je, gronda Pardaillan, qui se demandait si on +ne se moquait pas de lui, pas le plus petit morceau de pain, pas une +goutte d'eau. + +--Ah! mon Dieu!... les deux etourdis vous ont oublie! + +La voix paraissait sincerement navree. Quant a etudier la physionomie +pour se rendre compte si on ne jouait pas la comedie, il ne fallait +guere y songer. A travers les etroites lamelles de cuivre et dans la +demi-obscurite d'un couloir eclaire par quelques veilleuses, l'oeil +percant de Pardaillan lui-meme ne percevait guere que des contours +indecis. + +--Enfin, s'ecria-t-il, comment se fait-il que je ne les aie pas vus +aujourd'hui? + +--Ils ont demande et obtenu la permission de sortir du couvent. Oh! pour +la journee seulement! Mais on pensait qu'ils auraient eu la precaution +de vous fournir les provisions necessaires a la journee avant de +s'absenter. Ah! si monseigneur apprend de quelle negligence ils se sont +rendus coupables... je ne voudrais pas etre a leur place... Mais vous, +monsieur, pourquoi avoir attendu si longtemps? Pourquoi n'avoir pas +prevenu des le dejeuner? On vous aurait servi a l'instant... Tandis que, +a present... + +--A present? fit Pardaillan. + +--A present, tout dort au couvent, le pere pitancier comme les autres. +Impossible de vous donner la moindre des choses. Quel malheur! + +--Bah! fit Pardaillan, qui commencait a se rassurer, un jour +d'abstinence de plus ou de moins, je n'en mourrai pas. Si j'avais +seulement un peu d'eau pour humecter mes levres. Enfin, n'en parlons +plus. J'attendrai jusqu'a demain... si toutefois il est bien vrai qu'on +n'ait pas decide de me laisser mourir de faim. + +Le lendemain, a l'heure du petit dejeuner, toujours pas de moines. Et +Pardaillan se demanda si, apres l'avoir assomme de prevenances, apres +l'avoir accable d'une profusion de mets delicats, alors qu'il etait +resolu a ne rien prendre, on n'allait pas, maintenant, lui laisser +indefiniment tirer la langue. Enfin, a l'heure du grand dejeuner, les +deux gardiens parurent, et, avec des mines lugubres, annoncerent que +"les viandes de monsieur le chevalier etaient servies". + +Pardaillan commencait a si bien desesperer qu'il leur fit repeter +l'annonce, croyant avoir mal entendu. Certain que le repas l'attendait, +et qu'avec ce repas son sort serait definitivement regle, il retrouva +son calme et son assurance. Souriant de la mine piteuse des deux moines +qui, pensait-il, avaient du etre vertement tances, il bougonna: + +--Comment se fait-il que, devant vous absenter toute la journee, vous +n'ayez pas eu la precaution de me munir des aliments necessaires? + +--Mais... puisque vous refusez tout ce que nous vous offrons, s'ecria +naivement Bautista. + +--Est-ce une raison?... Hier, precisement, j'etais dispose a manger. + +--Est-ce possible!... + +--Puisque je vous le dis. + +--Et aujourd'hui? haleta Zacarias. + +--Aujourd'hui, comme hier, j'enrage de faim et de soif!... + +--Seigneur Dieu! s'ecria Bautista, ravi, quel plaisir vous nous +faites!... Venez vite, monsieur. + +Et ils entrainerent vivement leur prisonnier, qui se laissait faire avec +complaisance. Quand ils furent devant la table, aussi somptueusement +garnie que l'avant-veille, le moine Zacarias s'ecria, en designant d'un +clignement d'oeil significatif l'enorme profusion de plats charges de +victuailles: + +--Je vous defie bien de la mettre a sec! + +--Il est de fait, confessa Pardaillan, qu'il y a la de quoi satisfaire +plusieurs appetits robustes. + +Et il s'assit resolument devant l'unique couvert. Et, comme +l'avant-veille, l'orchestre invisible se fit entendre, mysterieux et +lointain, tandis que les moines s'empressaient a le servir, pleins +de prevenances et d'attentions, les yeux luisants, la face epanouie, +heureux de penser qu'enfin, ils allaient realiser leur reve de +gourmands. + +Pardaillan, tres froid, attaqua, les hors-d'oeuvre. Et, a le voir si +calme, si admirablement maitre de lui, on n'eut, certes, pu soupconner +le drame effroyable qui se passait dans son esprit. + +En effet, a chaque bouchee qu'il avalait, quoi qu'il en eut, cette +question revenait sans cesse a son esprit: + +--Est-ce celle-ci qui va me foudroyer? + +Et, chaque fois qu'il passait a un autre plat, il se disait: + +"Ce n'etait pas celui qu'on enleve... ce sera peut-etre pour celui-ci." + +Au commencement du repas, il avait goute avec circonspection chaque +bouchee, chaque gorgee, analysant, pour ainsi dire, l'aliment ou le +liquide qu'il avait dans la bouche avant de l'avaler. Puis, cette +lenteur l'avait impatiente, son naturel insouciant avait repris le +dessus, et il s'etait mis a boire et a manger comme s'il avait ete sur +de n'avoir rien a redouter. Bref, il mangea comme quatre et but +comme six, non par gourmandise, comme il eut pu faire en toute autre +circonstance, mais parce qu'il estimait que c'etait necessaire. + +Quant aux moines, ce qu'ils demandaient, c'etait qu'il goutat a l'un +quelconque de ces plats, a seule fin que le reste put leur revenir, +comme on le leur avait promis. + +Ce repas, qui ne fut peut-etre pas apprecie comme il le meritait, bien +que Pardaillan fut un fin gourmet, s'acheva enfin, et il regagna sa +chambre ou il se jeta dans son fauteuil. + +"Ouf! fit-il, me voila rassasie... et vivant encore. Voyons, le billet +disait: un poison foudroyant... Oui, mais on peut avoir change d'idee... +on peut avoir mis un poison lent... Attendons. Nous verrons bien." + +Durant quelques heures, il resta sans bouger dans son fauteuil. Il +paraissait assoupi, mais il ne dormait pas. Suivant son expression, il +attendait et, en meme temps, il reflechissait. Au bout de ce temps, il +se leva et se mit a se promener lentement, un sourire au levres. + +"Je commence a croire que, decidement, il n'y avait pas le moindre +poison dans les aliments que j'ai absorbes. D'Espinosa aurait-il change +d'idee, comme je le prevoyais... ou tout ceci ne serait-il qu'une +comedie admirablement machinee, et dont j'ai ete sottement dupe?... +Peut-etre! Attendons encore. Voici que l'heure de la collation est +passee et je n'ai pas encore apercu mes dignes gardiens." + +En effet, les moines ne reparurent pas, ni a l'heure du diner, ni a +l'heure du souper non plus. Pardaillan avait trop copieusement dejeune, +a une heure trop tardive, pour avoir faim. Mais il suivait une idee +qu'il avait resolu d'elucider. Il se dirigea donc vers le judas et +appela comme il avait fait la veille. Cette fois, ce fut le frere +Zacarias qui lui repondit. + +--Eh! mon digne reverend, fit-il de son air figue et raisin, l'heure du +diner est passee, celle du souper aussi... on ne me sert donc plus de +ces mirifiques festins?... + +--Finis, les mirifiques festins, mon frere, fit le moine d'une voix +pateuse et infiniment triste. Finis... helas! + +--Ah! ah! fit Pardaillan, dont l'oeil petilla. Mais, dites-moi, pourquoi +cet "helas!"... Vous vous interessez donc a moi?... + +Avec une franchise qui eut ete du cynisme si elle n'eut ete de +l'inconscience, le moine repondit: + +--Non, mon frere. Seulement, il parait que vous avez commis je ne sais +quelle faute, en punition de laquelle nos superieurs ont decide de vous +priver de nourriture pendant quelque temps. Et, comme frere Bautista et +moi avions droit aux restes de ces mirifiques repas, que nous regrettons +plus que vous, croyez-le, il se trouve que la punition dont vous etes +frappe nous atteint autant, si ce n'est plus, que vous. + +--Je comprends, fit Pardaillan avec un air de compassion. En sorte que +vous vous etes regale des reliefs de mon succulent dejeuner? + +--Sans doute!... Et il etait meme si succulent que notre regret de voir +supprimer ces merveilles n'en est que plus cuisant... Tant de si bonnes +choses perdues, pour nous, et dont se regalaient nos venerables freres. + +--Pourquoi vos freres et pas vous? Ceci ne me parait pas juste! + +--Mgr d'Espinosa tenait essentiellement a ce que vous fussiez traite +magnifiquement et que vous fissiez honneur aux repas confectionnes a +votre intention. Pour nous punir de vos refus obstines, dont nous etions +tenus pour responsables, on nous privait de ces merveilles culinaires, +qui nous fussent revenues de droit, si vous aviez consenti a en gouter +tant soit peu. + +--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit? Si vous m'aviez averti, je me +fusse laisse faire, pour vous etre agreable. + +--Helas! on l'avait prevu. Aussi nous avait-on formellement interdit de +vous prevenir. + +--Ah! vous m'en direz tant! fit Pardaillan qui, ayant tire du moine ce +qu'il en voulait, le quitta sans facon. + +Quand il vit que le judas s'etait referme, il eclata d'un rire +silencieux et murmura: + +"Bien joue, ma foi! Je me suis laisse berner comme un sot!... La lecon +ne sera pas perdue." + + + +XVI + +LE PLANCHER MOUVANT + +Le lendemain, il se leva a son heure habituelle. Il avait adopte une +embrasure de sa fenetre. Il y poussait le fauteuil, et, la, abrite par +le renfoncement de la fenetre, cache par le large et haut dossier du +fauteuil, il etait a peu pres certain d'echapper a la surveillance +occulte qu'il sentait peser sur lui. + +Ce fut la qu'il se refugia et qu'il resta de longues heures, immobile, +paraissant sommeiller et reflechissant profondement. Et, sans doute +croyait-il avoir perce le but mysterieux poursuivi par le grand +inquisiteur, car, parfois, une lueur malicieuse brillait au fond de ses +prunelles, un sourire narquois errait sur ses levres. Il savait qu'il +etait condamne a jeuner durant quelque temps, puisque le frere Zacarias +l'avait prevenu la veille; donc, il pensait que ses gardiens ne +penetreraient pas dans sa chambre. Il ne se trompait pas. La matinee se +passa sans qu'on lui apportat la moindre nourriture. Vers une heure de +l'apres-midi, il se leva languissant, et s'en fut au coffre a habits, +d'ou il tira un petit paquet qu'il cacha dans son pourpoint, s'enveloppa +soigneusement dans les plis de son manteau qu'il ne quittait pas depuis +quelque temps, et, peniblement, car il se sentait tres faible, il +regagna son fauteuil ou il disparut. + +Que fit-il la? Nous ne saurions dire au juste. Mais il remuait les +machoires comme quelqu'un qui mastique un aliment. Peut-etre avait-il +imagine ce moyen de tromper la faim. + +Pendant trois longs jours, on le laissa ainsi, seul, sans lui apporter +un morceau de pain, un verre d'eau. Il etait devenu d'une faiblesse +extreme, il paraissait avoir une grande peine a se tenir debout, et +il lui fallait de longs et penibles efforts pour arriver a trainer le +fauteuil dans son coin favori. + +Car, chose bizarre, il s'obstinait a se refugier la. Il y avait +exactement treize jours qu'il etait enferme dans ce couvent-prison, +et il n'etait plus reconnaissable. Have, les traits tires, une barbe +naissante envahissant ses joues et son menton, les yeux brillants d'un +eclat fievreux, il n'etait plus que l'ombre de lui-meme. Il passait la +plus grande partie de son temps dans le fauteuil ou il restait prostre +de longues heures. + +Le quatrieme jour, au matin, ses gardiens lui apporterent une boule de +pain noir et un alcarazas rempli d'eau en lui recommandant de menager +ces maigres provisions, attendu qu'on ne lui en donnerait d'autres que +dans deux jours. + +C'est a peine s'il parut entendre ce qu'on lui disait. Il faut croire, +cependant, qu'il avait entendu et compris, car, deux heures plus tard, +le pain etait diminue de moitie et l'alcarazas s'etait vide dans les +memes proportions. Il faut croire aussi qu'il etait surveille de pres, +car, peu de temps apres, les moines reparurent et le prierent de les +suivre. + +Le maigre repas qu'il venait de faire lui avait rendu un peu de forces, +car il se leva sans trop de difficultes. Mais, ce qui etonna les deux +gardiens, c'est qu'il ne paraissait pas tres bien comprendre ce qu'ils +disaient. + +Voyant cela, Bautista le prit par un bras, Zacarias par l'autre, et ils +l'entrainerent doucement. On lui fit traverser quelques couloirs et +descendre deux etages. Une porte s'ouvrit, les moines le pousserent, et +il obeit docilement au geste et penetra dans le nouveau local qui lui +etait assigne. Les moines poserent par terre ce qui restait de pain et +d'eau, qu'ils avaient eu la precaution d'emporter, et se retirerent +silencieusement. Bautista s'en fut tout droit chez le superieur du +couvent. + +--Eh bien? fit laconiquement ce personnage. + +--C'est fait, repondit non moins laconiquement le frere Bautista. + +--Il n'a pas fait de difficultes? + +--Aucune, reverendissime pere. D'ailleurs, je ne sais si c'est l'effet +du jeune prolonge, mais il ne parait pas avoir toute sa conscience. Ah! +ce n'est plus le fringant cavalier qu'il etait lorsqu'il est entre ici! + +--Est-il reellement si bas? Faites attention, mon frere, que ceci est +d'une importance capitale. + +--Reverendissime pere, je crois sincerement que, si on le soumet encore +quelques jours a un regime aussi dur, il perdra la raison... a moins +qu'il ne tombe d'inanition. + +--Nous enverrons le pere medecin verifier sans qu'il puisse s'en douter. +Vous etes bien sur qu'il avait avale le contenu de la bouteille de +Saumur que nous vous avions recommande de placer bien en evidence le +jour de son entree au couvent? + +--Absolument... Il ne restait pas une goutte de vin au fond de la +bouteille. Frere Zacarias et moi nous nous en sommes assures. + +Le prieur eut un sourire sinistre: + +--S'il en est ainsi, il doit etre, en effet, a point. N'importe, pour +plus de surete, j'enverrai le medecin. Allez, mon frere! + +La cellule dans laquelle on venait de conduire Pardaillan pouvait avoir +environ dix pieds de long et autant en largeur. Elle etait parfaitement +obscure. Il n'y avait aucun meuble, pas un siege, pas meme une botte de +paille, et le chevalier, qui, decidement, n'avait plus de forces, dut +s'accroupir sur le plancher, le dos appuye a une des cloisons de son +cachot. + +Combien de temps resta-t-il ainsi accroupi? Des heures ou des minutes? +Il n'aurait su dire, car il paraissait avoir perdu conscience de l'etat +miserable dans lequel il se trouvait. + +Il est probable que le temps qu'il passa ainsi fut assez long, car il +eut faim, et, en un geste machinal, il finit la miche de pain et vida +presque entierement la provision d'eau. + +A ses tortures vint s'en ajouter une autre; la chaleur. Cette chaleur +allait sans cesse en augmentant et paraissait provenir du plafond de son +cachot. Sous l'effet de cette chaleur anormale, l'air se faisait de plus +en plus rare, et sa respiration devenait plus penible. + +Il etait ruisselant de sueur et il haletait. Par la-dessus, un silence +de tombe, une obscurite compacte a tel point que, si la cruche, a +laquelle il se desalterait de temps en temps, n'avait pas ete sous sa +main, il n'aurait pu la retrouver. + +Et voici que le milieu de ce brasier insupportable que paraissait etre +le plafond s'ouvrit soudain, un flot de lumiere inonda le cachot et vint +l'aveugler de son eclat insoutenable. + +C'est a croire qu'on venait d'allumer brusquement, au-dessus de sa tete, +un soleil dont les eclats fulgurants lui brulaient les yeux. Et, en meme +temps, par un phenomene inexplicable, la chaleur diminuait, une douce +fraicheur lui succedait. Mais cette fraicheur ne fit que s'accentuer et +se changea rapidement en un froid glacial. Si bien que, apres avoir ete +en nage, il grelottait dans son coin. + +Avec le froid intense succedant a la chaleur torride, un autre phenomene +se produisit: des emanations deleteres envahirent son cachot, une +puanteur insupportable vint le suffoquer. Et, toujours, cet infernal +soleil qui lardait ses prunelles de milliers de coups d'epingle +atrocement douloureux chaque fois qu'il se risquait a ouvrir les +paupieres. + +Pardaillan, asphyxie, a demi terrasse peut-etre par la congestion, avait +roule sur le sol. Le delire s'etait empare de lui, un rale etouffe +coulait sans interruption de ses levres glacees, et, parfois, un +gemissement plaintif alternait avec le rale. Et les heures s'ecoulerent, +douloureuses, mortelles, sans qu'il en eut conscience. + +Brusquement, l'eclat du soleil s'attenua. Le cachot fut encore vivement +eclaire, mais cette lumiere, du moins, etait tres supportable. En meme +temps, un deplacement d'air violent, tel que le produit un puissant +ventilateur, balaya les mauvaises odeurs qui infectaient le cachot, +et l'air redevint respirable. Puis, aussitot, des bouffees de chaleur +attiedirent l'atmosphere, pendant que des bouffees de parfums tres doux +achevaient de chasser ce qui pouvait rester de miasmes epars dans l'air. + +Rapidement, ce cachot, ou il avait failli etre terrasse tour a tour par +la chaleur et le froid, par l'asphyxie et la congestion, ce cachot, +ou il avait failli etre aveugle par les eclats puissants d'un soleil +factice, redevint habitable. Il eprouva aussitot les bienfaisants +effets de cet heureux changement. Le delire fit place a une sorte +d'engourdissement qui n'avait rien de douloureux, les rales +cesserent, la respiration redevint normale. Peu a peu, cette sorte +d'engourdissement disparut. Il retrouva non pas cette admirable +intelligence qui le faisait superieur a ceux qui l'entouraient, mais un +vague embryon de conscience. + +C'etait peu. C'etait cependant une amelioration notable, comparee a +l'etat ou il se trouvait avant. + +Nous avons dit qu'il avait roule par terre. C'est sur son manteau que +nous aurions du dire. + +En effet, malgre la chaleur--on etait au gros de l'ete--par suite d'on +ne sait quelle inexplicable fantaisie, tout a coup, il s'etait enveloppe +dans son manteau et n'avait plus voulu s'en separer. Cette fantaisie +remontait au jour de ce fameux et unique repas qu'il avait fait dans +cette merveilleuse salle a manger, amenagee a son intention. + +Pendant ce repas, il avait garde son manteau, et, depuis, il ne l'avait +plus quitte, ni jour ni nuit. + +Les dignes freres Bautista et Zacarias avaient fort bien remarque cette +bizarrerie, sans y attacher d'importance, d'ailleurs. + +Donc, Pardaillan avait roule a terre dans son manteau. Il se redressa +lentement. Sa manie etant passee, sans doute, il enleva ce manteau, le +plia proprement, et, comme il n'y avait pas de siege, il s'assit dessus +et s'appuya au mur. Il jeta autour de lui un regard qui n'etait plus ce +regard si vif d'autrefois, mais ou ne luisait plus cette lueur de folie +qu'on y voyait l'instant d'avant. Il vit pres de lui un pain entier et +une cruche pleine d'eau. + +Ceci fait supposer que le supplice avait dure un jour, deux jours +peut-etre, puisqu'on avait renouvele ses provisions sans qu'il s'en fut +apercu. Il prit le pain sec et dur et le devora presque en entier. De +meme, il vida aux trois quarts la cruche. + +Ce maigre repas lui rendit un peu de forces. Les forces amenerent une +nouvelle amelioration dans son etat mental. Il eut plus nettement +conscience de sa situation. Il s'accota au mur le plus commodement qu'il +put et se remit a regarder attentivement autour de lui, avec ce regard +etonne d'un homme qui ne reconnait pas les lieux ou il se trouve. + +A ce moment, a son cote gauche, il percut un bruit sec, semblable a un +ressort qui se detend. Il y regarda. Une lame large comme une main, +longue de pres de deux pieds, tranchante comme un rasoir, pointue comme +une aiguille, ressemblant assez exactement a une faux, venait de surgir +de la muraille, la, a son cote, a la hauteur du sein. Le tranchant, +place horizontalement et tourne de son cote, l'avait frole en passant; +quelques lignes de plus a droite, et c'en etait fait de lui: la lame le +percait de part en part. + +Le Pardaillan au coeur de diamant qu'il etait, il y avait quelques jours +a peine, eut considere cette dangereuse apparition avec etonnement, +peut-etre--et encore, n'est-ce pas bien sur--en tout cas, sans +manifester le moindre emoi. Helas! ce Pardaillan n'etait plus. Les +intolerables tortures qu'il endurait depuis bientot deux semaines, +quelque drogue infernale qu'on avait reussi a lui faire absorber, +avaient fait de lui une loque humaine. Il n'etait peut-etre pas tout a +fait fou, il etait bien pres de le devenir. + +De l'homme fort, sain, vigoureux qu'il etait, la faim, la soif, les +abominables supplices qu'on lui infligeait avaient fait de lui un etre +faible, sans energie, sans volonte. Et ceci n'etait rien. Ce qui etait +le plus affreux, c'est que la drogue, l'horrible drogue, non contente +de devorer cette intelligence si lumineuse qui etait la sienne, de +l'aventurier hardi, entreprenant, intrepide et vaillant, avait fait +un etre pusillanime qu'un rien effarouchait et qui ressemblait a un +poltron. Pardaillan le brave; finissant dans la peau d'un lache!... Quel +triomphe pour Fausta! + +En voyant cette faux qui l'avait frole de si pres que c'etait un miracle +qu'elle ne l'eut pas transperce, le nouveau Pardaillan fut secoue d'un +tremblement nerveux; il tremble, sans songer a s'ecarter. Au meme +instant, du cote oppose, il percut le meme bruit, precurseur d'une +apparition nouvelle, et il se replia, se tassa, avec une expression de +terreur indicible, et un hurlement, long, lugubre, pareil a celui d'un +chien hurlant a la mort, jaillit de ses levres crispees. Une nouvelle +lame venait de jaillir a son cote droit; et, comme la premiere, il s'en +fallait d'un fil qu'elle ne l'eut atteint. + +Un inappreciable instant, il resta ainsi, entre ces deux tranchants qui +debordaient des deux cotes de sa poitrine, pareils aux deux branches +enormes de quelque fantastique et menacante cisaille prete a se refermer +et a le broyer. Et, aussitot, juste au-dessus de sa tete. Une troisieme +faux parut, dont le tranchant place dans le sens vertical paraissait +vouloir le couper en deux, de haut en bas. + +Par quel miracle cette troisieme faux l'avait-elle manque de quelques +lignes? L'ancien Pardaillan n'eut pas manque de se poser cette question +des la premiere apparition. + +Le nouveau Pardaillan se contenta de hurler plus fort, et, en meme +temps, plus plaintivement. Seulement, cette fois, guide sans doute par +l'instinct de la conservation, il s'ecarta precipitamment de l'infernale +muraille. Et les deux faux horizontales l'enserraient si etroitement +que, dans le mouvement qu'il fit, il taillada son pourpoint. Il eut +pourtant cette supreme chance de ne pas dechirer ses chairs en meme +temps. + +Sorti de la dangereuse position ou il se trouvait, il se hata de se +mettre hors d'atteinte et, accroupi au milieu du cachot, en continuant +d'emettre des gemissements, comme fascine, il regardait les trois faux +d'un air stupide. + +Alors, les deux faux horizontales, placees exactement sur la meme ligne, +se mirent automatiquement en branle, se refermant a fond l'une sur +l'autre, comme les deux branches d'une paire de ciseaux. Puis elles +s'ouvrirent, et ce fut alors la faux verticale qui s'abaissa pour se +relever des que les autres se rapprochaient pour se croiser. + +Ce mouvement rapide des trois faux ressemblait au jeu regulier de trois +monstrueux hachoirs, alternant, avec une precision mecanique, a coups +carrement rythmes, malgre leur rapidite. Et chaque fois qu'une des faux +se fermait a fond ou s'ouvrait toute grande, cela produisait, sur +la cloison, un bruit sec qui eclatait comme le bruit d'une baguette +frappant un tambour. En sorte que, avec la rapidite acquise, ces bruits, +d'abord espaces, se changerent en un roulement continu qui remplit le +cachot d'un bourdonnement sonore. + +Lorsque le mouvement de ces trois faux fut regulierement etabli, a +cote, une deuxieme serie de trois faux fit son apparition, et, comme +la premiere, elle se mit en mouvement automatiquement. Et le roulement +devint plus fort. Enfin une troisieme, une quatrieme et une cinquieme +serie apparurent et se mirent en branle. + +Alors, d'une extremite a l'autre de la cloison diabolique, Pardaillan ne +vit plus que l'eclat fulgurant de l'acier tombant et se relevant avec +une rapidite prodigieuse. Il etait interdit de s'approcher de cette +cloison, sous peine d'etre happe par les faux et hache menu comme chair +a pate. Et le roulement devint assourdissant. + +Pardaillan, hors de l'atteinte des faux, ne pouvait detacher ses yeux +exorbites de ce spectacle fantastique. Et la meme plainte lugubre fusait +de ses levres, sans repit. + +Tout a coup, il tressaillit. Il venait de sentir le plancher s'ecrouler +sous lui. Tout d'abord, il crut s'etre trompe. + +La peur--car il avait une peur affreuse, peur de mourir hache par ces +horrifiantes lames, il avait peur, lui! Pardaillan!--la peur, donc, +lui donnait une lueur de lucidite qui lui permettait d'observer et de +raisonner. + +Mais, comme il contemplait toujours les faux en mouvement, il vit +bientot qu'il ne s'etait pas malheureusement trompe. En effet, il n'y +avait pas a en douter, le plancher s'inclinait dans la direction de la +machine a hacher. + +C'etait le nom que, d'instinct, il avait spontanement donne, dans son +esprit, a cette effroyable invention. Il s'inclinait si bien, meme, +que sous chacun de ces groupes, qui etait comme une piece dont le tout +constituait la machine, une quatrieme faux venait d'apparaitre. + +La disposition de ces quatre faux formait un losange parfait. Ainsi, +le long de la cloison, il y avait maintenant cinq losanges. Seulement, +tandis que les trois faux primitives continuaient leur perpetuel +mouvement de hachoir, la quatrieme restait immobile, paraissant attendre +et guetter, sournoise et menacante. Et le mouvement d'inclinaison du +plancher se poursuivait lentement, avec une regularite terrifiante. + +Alors, Pardaillan remarqua ce qu'il n'avait pas encore remarque +jusque-la: que le plancher de son cachot paraissait etre une enorme +plaque d'acier, lisse, glissante, sans une soudure visible, sans +la moindre protuberance a quoi il eut pu s'accrocher. Il se sentit +doucement, mais irresistiblement, glisser sur ce plancher, et il comprit +qu'il allait rouler infailliblement jusqu'a l'un de ces cinq hachoirs +qui le mettrait en pieces. + +Alors aussi, la peur de mourir qui le talonnait, la terreur sans nom qui +lui rongeait le cerveau acheverent l'oeuvre dissolvante, poursuivie avec +une tenacite feroce durant quinze jours de tortures variees, longuement +et froidement premeditees, accumulees avec un art diabolique et +destinees a faire sombrer cette raison si solide, si lumineuse. + +Le but vise par Fausta et d'Espinosa etait atteint: Pardaillan n'etait +plus. + +C'etait un pauvre fou qui, maintenant, hagard, echevele, ecumant, +hurlait son desespoir et sa terreur. Et ce fou, d'une voix qui +s'efforcait de couvrir le tonitruant roulement de la machine a hacher, +criait de toutes ses forces, deja epuisees: + +--Arretez!... Arretez!... Je ne veux pas mourir!... Je ne veux pas!... + +Mais on ne l'entendait pas sans doute. Ou peut-etre l'implacable volonte +de l'inquisiteur avait-elle decide de pousser l'experience jusqu'au +bout. + +Car le plancher continuait de s'abaisser avec une regularite +desesperante. Maintenant ce n'etait plus cinq losanges, mais dix qui +fonctionnaient simultanement, avec la meme rapidite, avec le meme +roulement formidable qui remplissait le cachot de son bruit de tonnerre. + +L'instinct de la conservation, si puissant, a defaut du raisonnement, a +jamais aboli, peut-etre, fit que Pardaillan decouvrit l'unique +chance qui lui restait de sauver cette vie a laquelle il tenait tant +maintenant. Voici quelle etait cette chance: + +Ce plancher mobile etait maintenu d'un cote par des charnieres +puissantes. Ces charnieres n'etaient pas placees contre le mur qui +soutenait le plancher. Elles etaient sous le plancher meme. C'est-a-dire +que, du cote oppose a la pente, on avait pose une forte traverse de +metal. + +C'est sur cette traverse qu'etaient vissees les charnieres. Si cette +traverse avait eu quelques centimetres de plus dans sa largeur, +Pardaillan eut pu a la rigueur se poser la-dessus et attendre aussi +longtemps que ses forces le lui eussent permis. Malheureusement, la +traverse etait trop etroite. Mais, s'il n'etait pas possible de se poser +la-dessus, on pouvait du moins s'y accrocher et s'y maintenir en se +couchant a plat ventre, suspendu par le bout des doigts. Le fou--nous ne +voyons pas d'autre nom a lui donner--avait vu cela. + +C'etait, tout bonnement, une maniere de prolonger son supplice de +quelques secondes. Il etait evident qu'il ne pourrait se maintenir +longtemps dans cette position et meme, en admettant que le mouvement de +descente s'arretat, la pente etait deja assez raide pour rendre la chute +inevitable. + +Le fou ne raisonna pas tant. Il vit la une chance de prolonger son +agonie, et, desesperement, il s'accrocha a ce rebord sauveur. Il y gagna +du moins qu'il ne vit plus les epouvantables hachoirs qui avaient le don +de l'affoler. + +Le plancher continuait sa descente. Maintenant, la cloison etait +tapissee du haut en bas et dans toute sa largeur de faux qui +continuaient immuablement leur mouvement de hachoir et semblaient +appeler la proie convoitee. + +Pardaillan, suspendu dans le vide, sentait ses forces l'abandonner de +plus en plus; ses doigts, gonfles par l'effort, s'engourdissaient; la +tete lui tournait et, malgre son etat, il comprenait que, bientot, dans +un instant, il lacherait prise, et ce serait fini: il roulerait la-bas +se faire hacher par la hideuse machine. + +Il ralait, et, cependant, son desir de vivre etait si prodigieusement +tenace qu'il trouvait encore, et malgre tout, la force de crier presque +sans discontinuer: + +"Arretez! Arretez!..." + +Bientot, il fut a bout de force. Sa main gauche glissa, lacha prise. +Il se maintint un instant de sa seule main droite. Les doigts de cette +main, a leur tour, le trahirent un a un. Deux doigts seuls resterent +desesperement incrustes dans le metal et supporterent le poids de son +corps un inappreciable instant. + +Alors, il ferma les yeux, un soupir atroce gonfla sa poitrine, un cri +terrible, un cri de bete qu'on egorge, jaillit de ses levres tumefiees, +et il roula, roula la-bas sur les hachoirs qui le saisirent. + + + +XVII + +LE PHILTRE DU MOINE + +Or, Pardaillan n'etait pas mort. + +La machine a hacher etait une sinistre comedie imaginee par Fausta, de +concert avec d'Espinosa. + +Fausta avait indique au grand inquisiteur un moyen qui, dans son +infernale barbarie, lui avait paru le meilleur. Il l'avait adopte et +perfectionne dans les details. On serait venu lui en indiquer un autre +qui lui eut paru superieur, il aurait renonce a celui de Fausta pour +adopter celui-la. + +Il poursuivait la mise a execution de son plan avec une rigueur d'autant +plus inexorable qu'elle etait froidement raisonnee. Il agissait pour un +principe--et c'est ce qui le faisait si terrible, si redoutable--non +pour l'assouvissement d'une haine personnelle. Il n'avait pas menti +lorsqu'il l'avait dit a Pardaillan. + +Cette incroyable et abominable invention de la machine a hacher etait +donc destinee non a broyer le chevalier, mais a achever de porter +l'epouvante dans son esprit deprime par les tortures de la faim et de la +soif. + +Et cette epouvante, amenee a son paroxysme par une graduation dosee avec +un art infernal, avait ete initialement preparee par un stupefiant, et +en meme temps devait completer l'oeuvre devastatrice de ce poison. + +En consequence, les premieres faux apparues etaient reellement de bel et +de bon acier; elles etaient parfaitement tranchantes et acerees. Mais, +les hachoirs du bas, ceux que Pardaillan n'avait pu voir, attendu que, +etendu a plat ventre sur le plancher, cramponne a la traverse, il leur +tournait le dos, ces hachoirs du bas, sur lesquels, grace a la declivite +du plancher, son corps devait rouler, etaient places la comme un leurre +et s'etaient replies comme du caoutchouc sous le poids du corps qu'ils +auraient du hacher. + +Pardaillan, lorsqu'il avait lache prise, etait a moitie evanoui. +Lorsqu'il parvint, sans se faire du mal, au bas de la pente, il demeura +etendu a terre, sans connaissance. + +Longtemps, il resta ainsi prive de sentiment. Petit a petit, il revint a +lui et jeta autour de lui un regard, sans vie. + +Il se trouvait dans un cachot de dimensions exactement egales a celles +de la chambre d'ou il venait d'etre precipite. Le plancher d'acier +etait remonte automatiquement et constituait le plafond de sa nouvelle +cellule. + +Ici, comme a l'etage superieur, il n'y avait aucun meuble, pas d'issues +visibles autres qu'une porte de fer dument verrouillee. Seulement, ici +le sol etait en terre battue, les murs etaient epais et couverts d'une +couche de moisissure et de salpetre, l'air chaud et fetide. + +Pardaillan regarda tous ces details d'un oeil sans expression et ne vit +rien. Il prit un coin de son manteau qui avait roule avec lui, il se mit +a le tortiller comme un enfant qui, d'un chiffon, s'amuse a fabriquer +une poupee, et il eclata de rire. + +Longtemps, avec cette gravite particuliere aux tout-petits et aux grands +dont l'intelligence s'est eteinte, il s'occupa a cette distraction +enfantine. + +Comme un enfant, il parlait a la poupee, que ses doigts tortillaient +inlassablement; il lui disait des choses pueriles qui n'avaient aucun +sens, il la pressait dans ses bras, la repoussait, la grondait avec +des airs courrouces, puis la reprenait, la bercait, la consolait et, +frequemment, sans motif apparent, il laissait echapper le meme eclat de +rire sans expression. + +Ce jeu dura des heures sans qu'il parut se lasser; il n'avait plus +conscience du temps. + +La porte s'ouvrit. Un moine parut. Il apportait un pain et une cruche +d'eau. Mais sans doute craignait-on un retour d'intelligence, une crise +de revolte et de fureur, car ce moine, solidement bati, tenait un fouet +a la main. + +Il ne fit pas un geste de menace, il ne parut meme pas regarder le +prisonnier. Sa presence seule suffit. Des qu'il apercut ce moine, +Pardaillan poussa un cri de detresse, se blottit dans un coin et, +cachant son visage dans son bras replie--le geste d'un enfant qui veut +se garer de la taloche--il hoqueta d'une voix suppliante: + +"Ne... me... battez pas!... Ne me battez pas!" + +Le moine posa tranquillement a terre le pain et la cruche et le regarda +un instant curieusement. Lentement, il leva le bras arme du fouet. + +"Grace!" gemit Pardaillan, sans chercher d'ailleurs a eviter le coup. + +Le bras du moine retomba doucement sans frapper. Il hocha la tete en le +regardant, toujours avec la meme attention curieuse, et murmura: + +"Il est inutile de le prevenir que je lui apporte sa pitance d'un jour: +il ne comprendrait pas. Il est inutile de le frapper, c'est un enfant +inoffensif." + +Et il sortit. + +Pardaillan resta longtemps sans bouger, dans le coin ou il s'etait +refugie. Peu a peu, il se risqua, ecarta son bras, et, ne voyant plus +personne, rassure, il reprit son jeu avec le pan de son manteau. + +Deux fois, le moine se presenta ainsi pour renouveler ses provisions. +Chaque fois, la meme scene se produisit. La troisieme fois, le moine +etait accompagne d'Espinosa. Et, cette fois encore, Pardaillan montra la +meme terreur enfantine. + +"Vous voyez, monseigneur, fit le moine, c'est toujours ainsi. Le sire de +Pardaillan n'existe plus, c'est maintenant un enfant faible et peureux. +De toutes les secousses qu'il a recues, et aussi grace a mon philtre, il +ne reste plus qu'un sentiment vivant en lui: la peur. Son intelligence +remarquable: abolie. Sa force extraordinaire: detruite. Regardez-le! +Il ne peut meme pas se tenir debout. C'est miracle vraiment qu'il soit +encore vivant. + +--Je vois, dit paisiblement d'Espinosa. Je connaissais la puissance +devastatrice de votre poison. J'avoue cependant que je redoutais qu'il +ne produisit pas tout l'effet desirable. C'est que le sujet sur +lequel nous avions a l'appliquer etait doue d'une constitution +exceptionnellement vigoureuse. Vous avez trouve la quelque chose de +vraiment remarquable. + +Pendant cet entretien, Pardaillan, refugie dans son coin, le visage +enfoui dans son bras, secoue de tremblements convulsifs, gemissait +doucement. Et le grand inquisiteur et le moine savant parlaient et +agissaient devant lui comme s'il n'eut pas existe. + +--Pour ce que j'ai a lui dire, reprit d'Espinosa, apres un silence passe +a considerer froidement le prisonnier de l'Inquisition, j'ai besoin +qu'il retrouve un moment l'intelligence necessaire pour me comprendre. + +--J'etais prevenu, dit le moine avec une paisible assurance, j'ai +apporte ce qu'il faut. Quelques gouttes de la liqueur contenue dans +ce flacon vont lui rendre ses forces et son intelligence. Mais, +monseigneur, l'effet de cette liqueur ne se fera sentir guere plus d'une +demi-heure. + +--C'est plus qu'il m'en faut pour ce que j'ai a lui dire. + +Le moine, sans s'attarder davantage, s'approcha du prisonnier qui +redoubla de gemissements, mais ne fit pas un geste pour eviter +l'approche de celui qui l'effrayait a ce point. + +Avec autorite, le moine saisit le coude, ecarta le bras, mit le visage +de Pardaillan a decouvert, sans que celui-ci opposat la moindre +resistance, fit autre chose que de continuer a gemir doucement. Le moine +ecarta les levres et approcha son flacon. Il allait verser la liqueur, +prealablement dosee, lorsque, posant sa main sur son bras, d'Espinosa +l'arreta en disant: + +--Faites attention, mon reverend pere, que je vais rester en tete-a-tete +avec le prisonnier. Cette liqueur doit lui rendre sa vigueur, +dites-vous, il ne faudrait pourtant pas que je sois expose... + +--Rassurez-vous, monseigneur, fit respectueusement le moine, le +prisonnier retrouvera, pour quelques jours, sa vigueur primitive. Mais +son intelligence sera a peine galvanisee. L'idee ne lui viendra pas de +faire usage de sa force redoutable. Il restera ce qu'il est maintenant: +un enfant craintif. J'en reponds. + +Et, sur un geste d'autorisation, il vida le contenu d'un minuscule +flacon entre les levres du prisonnier qui, d'ailleurs, n'opposa aucune +resistance, et, se redressant: + +--Avant cinq minutes, monseigneur, le prisonnier sera en etat de vous +comprendre... a peu pres, dit-il. + +--C'est bien, dit le grand inquisiteur. Allez, fermez la porte a +l'exterieur et remontez sans m'attendre. + +--Et monseigneur? dit-il respectueusement. + +--Ne vous inquietez pas, sourit d'Espinosa, je sais le moyen de sortir +de ce cachot sans passer par cette porte. + +Sans plus insister, le moine s'inclina devant son chef supreme et obeit +passivement a l'ordre recu. D'Espinosa, sans manifester ni inquietude ni +emotion, entendit les verrous grincer a l'exterieur, avec ce calme qui +ne l'abandonnait jamais. Il se tourna vers Pardaillan et, a la lueur +blafarde d'une lampe que le moine avait posee a terre, il se mit a +etudier curieusement l'effet produit par la liqueur qu'on lui avait fait +absorber. Galvanise par le remede violent, le prisonnier parut retrouver +une vie nouvelle. + +Tout d'abord, il fut secoue d'un long frisson, puis son torse affaisse +se redressa lentement. Comme s'il avait ete, jusque-la, oppresse jusqu'a +la suffocation, il respira longuement, bruyamment, le sang afflua a ses +pommettes livides, l'oeil morne, eteint, retrouva une partie de son +eclat, laissa percevoir une vague lueur d'intelligence. Et il se +redressa, se mit sur ses pieds, s'etira longuement, avec un sourire de +satisfaction. + +Il regarda autour de lui avec un etonnement visible et apercut +d'Espinosa. Alors, comme un effraye, il se recula vivement jusqu'au mur, +qui l'arreta. Mais il ne se cacha pas le visage, il ne cria pas, il ne +gemit pas. Cependant, il considerait d'Espinosa avec une inquietude +manifeste. Le grand inquisiteur, qui le tenait sous le poids de son +regard froid et volontaire, fit deux pas vers lui. Pardaillan jeta +autour de lui ce regard de la bete menacee qui cherche le trou ou elle +pourra se terrer. Et, ne trouvant rien, ne pouvant plus reculer, il +effectua le seul mouvement possible: il s'ecarta. Et, en executant ce +mouvement, il surveillait attentivement le grand inquisiteur, qu'il ne +paraissait pas reconnaitre. + +D'Espinosa sourit. Il se sentit pleinement rassure. Non qu'il eut peur, +il etait brave, la mort ne l'effrayait pas. + +Mais il avait une tache a accomplir et il ne voulait pas partir en +laissant son oeuvre inachevee. + +Il s'approcha donc de Pardaillan avec assurance et, de sa voix tres +calme, presque douce: + +--Eh bien, Pardaillan, ne me reconnaissez-vous pas?... + +--Pardaillan? repeta le chevalier, qui paraissait faire des efforts de +memoire prodigieux pour fixer les souvenirs confus que ce nom evoquait +dans son esprit. + +--Oui, Pardaillan... C'est toi qui es Pardaillan, reprit d'Espinosa en +le fixant. + +Pardaillan se mit a rire doucement et murmura: + +--Je ne connais pas ce nom-la. + +Et cependant il ne cessait de surveiller celui qui lui parlait, avec une +inquietude manifeste. D'Espinosa fit un pas de plus et lui mit la main +sur l'epaule. Pardaillan se mit a trembler, et d'Espinosa, sous son +etreinte, le sentit chanceler, pret a s'abattre. Pour la deuxieme fois, +il eut ce meme sourire livide, et, avec une grande douceur, il dit: + +--Rassure-toi, Pardaillan, je ne veux pas te faire de mal. + +--Vrai? fit anxieusement le fou. + +--Ne le vois-tu pas? dit l'inquisiteur. + +Pardaillan le considera longuement avec une mefiance visible et, peu +a peu, convaincu sans doute, il se rasserena et, finalement, se mit a +sourire, d'un sourire sans expression. Le voyant tout a fait rassure, +d'Espinosa reprit: + +--Il faut te souvenir. Il le faut... entends-tu? Tu es Pardaillan. + +--C'est un jeu? demanda le fou d'un air amuse. Alors, je veux bien etre +Par...dail...lan... Et vous, qui etes-vous? + +--Je suis d'Espinosa. + +--D'Espinosa? repeta le fou qui cherchait a se souvenir. D'Espinosa!... +je connais ce nom-la... + +Et, tout a coup, il parut avoir trouve. + +--Oh! s'ecria-t-il, en donnant tous les signes d'une vive terreur... +Oui, je me souviens!... D'Espinosa... c'est un mechant... prenez +garde... il va nous battre! + +--Ah! gronda d'Espinosa, tu commences a te souvenir. Oui, je suis +d'Espinosa et toi tu es Pardaillan. Pardaillan, l'ami de Fausta. + +--Fausta! dit le fou sans hesitation; j'ai connu une femme qui +s'appelait ainsi. C'est une mechante femme!... + +--C'est bien celle-la, sourit d'Espinosa. La memoire te revient tout a +fait. + +Mais le dement avait une idee fixe et il la suivait sans defaillir. Il +se pencha sur d'Espinosa et, sur un ton confidentiel: + +--Vous me plaisez, dit-il. Ecoutez, je vais vous dire, il ne faut pas +jouer avec d'Espinosa et Fausta. Ce sont des mechants... Ils nous feront +du mal. + +--Miserable fou! grinca d'Espinosa, impatiente. Je te dis que d'Espinosa +c'est moi. Rappelle-toi! + +Il l'avait pris par les deux mains et, penche sur lui, a deux pouces de +son visage, il fixait sur lui un regard ardent comme s'il avait espere +lui communiquer ainsi un peu de cette intelligence qu'il s'etait acharne +a abolir. Et, soit par hasard, soit qu'il eut reussi a lui imposer sa +volonte, le fou poussa un grand cri, se degagea d'une brusque secousse, +se rencogna dans un angle du cachot, et, d'une voix qui haletait, il +rala: + +--Je vous reconnais... Vous etes d'Espinosa... Oui... Je me souviens... +Vous m'avez fait souffrir... la faim, l'horrible faim et la soif... +et cette galerie abominable ou l'on suppliciait tant de pauvres +malheureux!... + +--Enfin! tu te souviens! + +--N'approchez pas!... hurla le fou au comble de l'epouvante. Je vous +reconnais... Que voulez-vous? + +--Cette fois, tu me reconnais bien. Oui, tu etais un homme fort et +vaillant, et maintenant qu'es-tu? Un enfant qu'un rien epouvante. +Et c'est moi qui t'ai mis dans cet etat. Tu me comprends un peu, +Pardaillan; une vague lueur d'intelligence illumine en ce moment ton +cerveau. Mais tout a l'heure la nuit se fera de nouveau en toi et tu +redeviendras ce que tu etais a l'instant: un pauvre fou. + +--Et sais-tu qui m'a donne l'idee de t'infliger les tortures qui +devaient faire sombrer ton intelligence? Ton amie Fausta. Oui, c'est +elle qui a eu cette idee que je n'aurais pas eue, je l'avoue. Oui, tu +l'as dit: je vais te tuer. Oh! ne crie pas ainsi. Je ne veux pas te tuer +d'un coup de poignard, ce serait une mort trop douce et trop rapide. Tu +mourras lentement, dans la nuit, mure dans une tombe. Tu acheveras de +mourir par la faim, l'horrible faim, comme tu disais tout a l'heure. +Regarde, Pardaillan, voici ton tombeau. + +En disant ces mots, d'Espinosa avait sans doute actionne quelque +invisible ressort, car une ouverture apparut soudain, au milieu d'une +des parois du cachot. + +D'Espinosa prit la lampe d'une main, alla chercher Pardaillan et le +saisit de l'autre, et, sans qu'il opposat la moindre resistance, car, le +malheureux, inconscient de sa force revenue, se contentait de gemir, il +le traina jusqu'a cette ouverture, et, elevant sa lampe pour qu'il put +mieux voir: + +--Regarde, Pardaillan! repeta-t-il d'une voix vibrante. Vois-tu? Ici, +pas de lumiere, autant dire pas d'air. C'est une tombe, une veritable +tombe ou tu te consumeras lentement par la faim. Nul au monde ne connait +ce tombeau; nul que moi. + +--Et sais-tu? Pardaillan, tiens, je vais te le dire a seule fin que ton +supplice soit plus grand--si toutefois tu te souviens de mes paroles--ce +tombeau qui tout a l'heure sera le tien, il a une issue secrete que, +seul, je connais. + +--Tu la chercheras cette issue, Pardaillan, cela te fera une occupation +qui te distraira. Tu la chercheras, car tu ne veux pas mourir +maintenant. Mais tu ne la trouveras pas. Nul que moi ne saurait la +trouver. Et moi, dans un instant, je sortirai d'ici pour ne plus y +revenir. Mais, avant de sortir, je vais te pousser la et toi, en posant +le pied sur cette dalle que tu vois la, devant toi, tu actionneras +toi-meme le ressort de la porte de fer qui doit te murer vivant +la-dedans. + +--Grace! gemit le malheureux fou qui se raidit. Je ne veux pas mourir! +Grace!... + +--Je le sais bien, reprit d'Espinosa avec son calme terrible. Et, +cependant, tout a l'heure, tu entreras la, et, a compter de cet instant, +tu n'existeras plus. + +--Et maintenant que tu sais ce qui t'attend, il faut que tu saches +pourquoi, n'ayant pas de haine contre toi, je l'ai fait: parce que les +hommes de ta trempe, s'ils ne viennent pas a nous, s'ils ne sont pas +avec nous, sont un danger permanent pour l'ordre de choses etabli par +notre sainte mere l'Eglise. Parce que tu as insulte a la majeste royale +de mon souverain. Parce que tu t'es dresse menacant devant lui et que tu +as voulu faire avorter ses vastes projets. + +--Et maintenant que tu sais tout cela, maintenant que tu sais que tu vas +mourir, il faut que tu meures desespere de savoir que tu as echoue dans +toutes tes entreprises contre nous. Sache donc que ce parchemin que tu +es venu chercher de si loin, il est en ma possession! + +--Le parchemin!... begaya Pardaillan. + +--Tu ne comprends pas? Il faut que tu comprennes cependant. Tiens, +regarde. Le voici, ce parchemin. Vois-tu? C'est la declaration du feu +roi Henri troisieme qui legue le royaume de France a mon souverain. +Regarde-le bien, ce parchemin. C'est grace a lui que ton pays deviendra +espagnol. + +Un instant, d'Espinosa laissa sous les yeux du fou le parchemin qu'il +avait sorti de son sein. Puis, voyant que l'autre le regardait d'un air +hebete, sans comprendre, il haussa doucement les epaules, replia le +precieux document, le remit ou il l'avait pris, et, abattant sa main +robuste sur l'epaule de Pardaillan, il le tira facilement a lui, car +l'autre n'opposait qu'une faible resistance, et, sur un ton imperatif: + +--Maintenant que je t'ai dit ce que j'avais a te dire, entre dans la +mort. + +Et il abattit son autre main sur l'epaule de Pardaillan et le poussa +rudement jusqu'au seuil de l'ouverture beante, en ajoutant: + +--Voici ta tombe. + +Alors, une voix narquoise qu'il connaissait bien, une voix qui le fit +fremir de la nuque aux talons, tonna soudain: + +--Mordieu! mourons ensemble! + +Et, avant qu'il eut pu faire un mouvement, une main de fer le saisissait +a la gorge et l'etranglait. + +D'Espinosa lacha l'epaule de Pardaillan. Sa main alla chercher la +dague dont il avait eu la precaution de s'armer. Il n'eut pas la force +d'achever le geste. La main de fer resserra son etreinte et le grand +inquisiteur fit entendre un rale etouffe. Alors, Pardaillan lacha la +gorge, et, le saisissant a bras le corps, il le souleva, l'arracha de +terre, le tint un instant suspendu a bout de bras et le lanca a toute +volee dans ce qui devait etre sa tombe. + +Posement, Pardaillan ramassa la lampe que d'Espinosa avait reposee a +terre, alla prendre son manteau--ce fameux manteau dont il ne pouvait +plus se separer et avec lequel il s'etait amuse a fabriquer des embryons +de poupee--et, sa lampe a la main, il franchit le seuil de l'ouverture +mysterieuse, en ayant soin de poser fortement le pied sur la dalle qui +actionnait le ressort fermant la porte, et qu'il avait, il faut croire, +bien remarquee lorsque d'Espinosa la lui avait montree. + +En effet, il entendit un bruit sec. Il se retourna et vit que le mur +avait repris sa place. Il n'y avait plus la d'ouverture visible. + +Pardaillan venait de s'enfermer lui-meme dans ce trou noir qui, comme +l'avait dit d'Espinosa, etendu sans connaissance sur le sol, ressemblait +assez a une tombe. + +Pardaillan venait de s'enfermer dans cette tombe, mais il y avait +d'abord jete son puissant et implacable adversaire. + + + +XVIII + +CHANGEMENT DE ROLES + +Pardaillan posa le manteau et la lampe par terre. Dans ce tombeau, comme +dans les deux precedents cachots ou il venait de sejourner, il n'y avait +aucun meuble; pas de fenetre, pas de porte. Il lui eut ete difficile +de retrouver l'emplacement de la porte secrete, qui s'etait refermee +d'elle-meme. + +Pardaillan accomplissait ses gestes avec un calme prodigieux. La +facilite avec laquelle il avait a demi etrangle son ennemi et l'avait +projete dans ce trou prouvait que ses forces lui etaient revenues. + +Ce n'etait d'ailleurs pas le seul changement survenu dans sa personne. +En meme temps que la vigueur, l'intelligence paraissait lui etre +revenue. + +Il n'avait plus cet air morne, hebete, peureux qu'il avait quelques +instants plus tot. Il avait ce visage impenetrable, froidement resolu, +et cependant nuance d'ironie, qu'il avait autrefois, lorsqu'il se +disposait a accomplir quelque coup de folie. + +Il se dirigea vers d'Espinosa, le fouilla sans hate, prit le parchemin, +qu'il etudia attentivement, et, ayant reconnu que ce n'etait pas +une copie, mais l'original parfaitement authentique, il le plia +soigneusement et, a son tour, il le mit dans son sein. + +Ceci fait, il prit la dague, qu'il passa a sa ceinture, et s'assura que +d'Espinosa n'avait pas d'autre arme cachee, ni aucun papier susceptible +de lui etre utile, le cas echeant et, n'ayant rien trouve, il s'assit +paisiblement a terre, pres de la lampe et du manteau, et attendit avec +un sourire indechiffrable aux levres. + +Assez promptement, le grand inquisiteur revint a lui. Ses yeux se +porterent sur Pardaillan et, en voyant cette physionomie qui avait +retrouve son expression d'audace etincelante, il hocha gravement la +tete, sans dire un mot. + +Pas un instant, il ne perdit cet air calme, rigide, qui etait le sien. +Son regard se posa sur celui de Pardaillan, aussi ferme et assure que +s'il avait ete dans le palais, entoure de gardes et de serviteurs. Il ne +montra ni etonnement, ni crainte, ni gene. Seulement, son oeil de feu ne +cessait pas de scruter Pardaillan avec une attention passionnee. + +Il se disait qu'il avait encore une chance de salut, puisque le remede, +grace a quoi son prisonnier avait retrouve assez de lucidite pour +essayer de l'entrainer dans la mort avec lui, perdrait toute sa force +stimulante au bout d'une demi-heure. + +Il s'agissait donc de se derober a une nouvelle attaque du prisonnier +jusqu'a ce que, le stimulant n'ayant plus d'action, il redevint ce qu'il +etait avant, ce qu'il resterait jusqu'a sa mort: un enfant inoffensif et +peureux. + +En somme, lui, d'Espinosa, etait vigoureux et adroit. Il ne chercherait +pas a lutter contre son adversaire; tous ses efforts se borneraient a +eviter un corps a corps dans lequel il savait bien qu'il serait battu. +Il fallait gagner quelques minutes. Toute la question se resumait a +cela. + +Coute que coute donc, il gagnerait les quelques minutes necessaires. Et, +si le prisonnier devenait trop menacant, il s'en debarrasserait d'un +coup de dague. + +Voila ce que se disait le grand inquisiteur en etudiant Pardaillan, +cependant que sa main, sous la robe rouge, cherchait la dague qu'il +avait cachee. Alors seulement il s'apercut qu'il n'avait plus cette arme +sur laquelle il comptait en cas de supreme peril. + +Il sentit la sueur de l'angoisse perler a la racine de ses cheveux. Mais +il montra le meme visage impassible, le meme regard aigu qui n'avait +rien perdu de son assurance. Et comme il croyait toujours que +Pardaillan, en le saisissant a la gorge, avait obei a un mouvement tout +impulsif, non raisonne, il pensa que dans sa chute la dague s'etait +peut-etre detachee de sa ceinture et qu'elle gisait a terre, peut-etre +tout pres de lui. Il fallait la retrouver a l'instant. Et du regard il +se mit a fureter partout. + +--Alors, avec cet air d'ingenuite aigue, sur un ton narquois, le +prisonnier lui dit: + +--Ne cherchez pas plus longtemps, voici l'objet. + +Et en disant ces mots il frappait doucement sur la poignee de la dague +passee a sa ceinture et il ajoutait avec un sourire railleur: + +--Je vous remercie, monsieur, d'avoir eu l'attention de songer a +m'apporter une arme... + +D'Espinosa ne sourcilla pas. C'etait un lutteur digne de se mesurer avec +le redoutable adversaire qu'il avait devant lui. + +Au meme instant, une idee lui traversa le cerveau comme un eclair et, +d'un geste instinctif, il porta les mains a son sein ou il avait cache +le fameux parchemin. + +Une teinte terreuse, a peine perceptible, se repandit sur son visage. Le +coup lui etait, certes, plus sensible que la perte de l'arme qui devait +le sauver. + +Alors, seulement, il commenca de soupconner la verite et qu'il avait ete +joue de main de maitre par cet homme vraiment extraordinaire, qui avait +su dejouer la surveillance d'une nuee d'espions invisibles; cet homme +qui avait su tromper les moines medecins qui avaient passe de longues +heures a l'etudier et a l'observer; cet homme, enfin, qui avait su si +bien jouer le role qu'il s'etait donne qu'il en avait ete dupe, lui +d'Espinosa. + +Il jeta sur celui dont il etait le prisonnier--par un renversement de +roles inoui d'audace--un regard d'admiration sincere en meme temps qu'un +soupir douloureux trahissait le desespoir que lui causait sa defaite. + +Et comme il avait lu dans son esprit, Pardaillan dit, sans nulle +raillerie, avec une pointe de commiseration que l'oreille subtile +d'Espinosa percut nettement et qui l'humilia profondement: + +--Le parchemin que vous cherchez est en ma possession... comme votre +dague. Je suis vraiment honteux du peu de difficulte que j'ai rencontree +dans l'accomplissement de la mission qui m'etait confiee. + +--Mais aussi, monseigneur, convenez que vous avez agi avec une +etourderie sans egale. A force de vouloir pousser les choses a l'exces, +a force de presomption, vous avez fini par perdre la partie que vous +aviez si belle. Convenez qu'elle n'etait pourtant pas egale, cette +partie, et que vous aviez tous les atouts dans votre jeu. Convenez +aussi que je ne vous ai pas pris en traitre, et vous ne sauriez en dire +autant... soit dit sans vous offenser. + +D'Espinosa avait ecoute jusqu'au bout avec une attention soutenue. Il ne +manifestait ni depit, ni crainte, ni colere. + +--Ainsi, fit-il, vous avez pu resister a la puissance du stupefiant +qu'on vous a fait boire? + +Pardaillan se mit a rire doucement, du bout des dents. + +--Mais, monsieur, fit-il avec son air ingenument etonne, quand on veut +faire prendre un stupefiant pareil a celui dont vous parlez, encore +faut-il s'arranger de maniere que ce stupefiant ne trahisse pas sa +presence par un gout particulier. Voyons, c'est elementaire, cela. + +--Cependant, vous avez absorbe le narcotique. + +--Eh! precisement, monsieur. Raisonnablement, pouvez-vous penser qu'un +homme comme moi se sentira terrasse par un sommeil invincible pour une +ou deux malheureuses bouteilles qu'il aura videes, sans que ce sommeil +suspect eveille sa mefiance? Cette mefiance a suffi pour me faire +remarquer que votre stupefiant avait change--oh! d'une maniere +imperceptible--le gout du Saumur que je connais fort bien. + +Cela a suffi pour que le contenu de la bouteille suspecte s'en allat se +melanger aux eaux sales de mes ablutions. + +--Cela tient, dit gravement d'Espinosa, a ce que, me mefiant de votre +vigueur exceptionnelle, j'avais recommande de forcer un peu la dose du +poison. N'importe, je rends hommage a la delicatesse de votre odorat et +de votre palais, qui vous a permis d'eventer le piege auquel d'autres, +reputes delicats, s'etaient laisse prendre. + +Pardaillan s'inclina poliment, comme s'il etait flatte du compliment. +D'Espinosa reprit: + +--En ce qui concerne le poison, la question est elucidee. Mais comment +avez-vous pu deviner que mon dessein etait de vous acculer a la folie? + +--Il ne fallait pas, dit Pardaillan en haussant les epaules, il ne +fallait pas dire, devant moi, certaines paroles imprudentes que vous +avez prononcees et que Fausta, plus experte que vous, vous a reprochees +incontinent. Fausta elle-meme n'aurait pas du me dire certaines autres +paroles qui ont eveille mon attention. Enfin, il ne fallait pas, ayant +commis ces ecarts de langage, me faire admirer avec tant d'insistance +cette jolie invention de la cage ou vous enfermez ceux que vous +avez fait sombrer dans la folie. Il ne fallait pas m'expliquer, si +complaisamment, que vous obteniez ce resultat en leur faisant absorber +une drogue pernicieuse qui obscurcissait leur intelligence, et que vous +acheviez l'oeuvre du poison en les soumettant a un regime de terreur +continu, en les frappant a coups d'epouvante, si je puis ainsi dire. + +--Oui, fit d'Espinosa, d'un air reveur, vous avez raison; a force +d'outrance, j'ai depasse le but. J'aurais du me souvenir qu'avec un +observateur profond tel que vous, il fallait, avant tout, se tenir dans +une juste mesure. C'est une lecon; je ne l'oublierai pas. + +Pardaillan s'inclina derechef, et de cet air naif et narquois qu'il +avait quand il etait satisfait: + +--Est-ce tout ce que vous desiriez savoir? dit-il. Ne vous genez pas, je +vous prie... Nous avons du temps devant nous. + +--J'userai donc de la permission que vous m'octroyez si complaisamment, +et je vous dirai que je reste confondu de la force de resistance que +vous possedez. + +Car enfin, si je sais bien compter, voici quinze longs jours que vous +n'avez fait que deux repas. Je ne compte pas le pain qu'on vous donnait: +il etait mesure pour entretenir chez vous les tortures de la faim et non +pour vous sustenter. + +En disant ces mots, d'Espinosa le fouillait de son regard aigu. Et +encore une fois, Pardaillan dechiffra sa pensee dans ses yeux, car il +repondit en souriant: + +Je pourrais vous laisser croire que je suis en effet d'une force de +resistance exceptionnelle qui me permet de resister aux affres de la +faim et, la ou d'autres succomberaient, de conserver mes forces et ma +lucidite. Mais comme vous paraissez fonder je ne sais quel espoir sur +mon etat de faiblesse, je juge preferable de vous faire connaitre la +verite. + +Et allongeant la main, sans se deranger, il attira a lui ce fameux +manteau dont il ne pouvait plus se separer, et aux yeux etonnes de +d'Espinosa, il en tira un jambon de dimensions respectables, un flacon +rempli d'eau et quelques fruits. + +--Voici, dit-il, mon garde-manger. Lors du mirifique festin que +me firent faire mes deux moines geoliers, je mangeai et bus assez +sobrement, ainsi que le commandait la prudence, vu l'etat de delabrement +dans lequel m'avaient mis cinq longs jours de jeune. Mais si je mangeai +peu, je profitai de ce que mes gardiens n'avaient d'yeux que pour les +provisions accumulees sur ma table et je fis disparaitre quelques-unes +de ces provisions, plus deux flacons de bon vin, plus quelques fruits et +menues patisseries. + +--Ces provisions me furent d'un grand secours et c'est grace a elles que +vous me voyez si vigoureux. Quand mes deux flacons de vin furent vides, +j'eus soin de les remplir de l'eau claire, quoique pas tres fraiche, +qu'on me distribuait. Je ne savais pas, en effet, si un jour on ne me +priverait pas completement de nourriture et de boisson. + +--Or, je tenais a prolonger mon existence autant qu'il serait en mon +pouvoir de le faire. J'esperais, pour ne point vous le celer, que vous +commettriez cette supreme faute de vous enfermer en tete a tete avec +moi. L'evenement a justifie mes previsions et bien m'en a pris d'avoir +agi en consequence. + +--Ainsi, fit lentement d'Espinosa, vous aviez a peu pres tout prevu, +tout devine? Cependant, les differentes epreuves auxquelles vous avez +ete soumis etaient de nature a ebranler une raison aussi solide que la +votre. + +--J'avoue que cette invention de la machine a hacher, avec les +differents incidents qui l'agrementent, est une assez hideuse invention. +Mais quoi? Je savais que je ne devais pas mourir encore, puisque je ne +vous avais pas revu, et au surplus, tel n'etait pas votre but. Je pensai +donc que les hachoirs, le chaud, le froid, le soleil ardent, l'asphyxie, +tout cela disparaitrait successivement en temps voulu. C'etait un moment +fort desagreable a passer. Je me resignai a le supporter de mon mieux. + +D'Espinosa le considera longuement sans mot dire, puis, avec un long +soupir: + +--Quel dommage, fit-il, qu'un homme tel que vous ne soit pas a nous! + +Et voyant que Pardaillan se herissait: + +--Rassurez-vous, reprit-il, je ne pretends pas essayer de vous soudoyer. +Ce serait vous faire injure. Je sais que les hommes de votre trempe +se devouent a une cause qui leur parait belle et juste... mais ne se +vendent pas. + +Et il demeura un moment songeur sous l'oeil narquois de Pardaillan, qui +l'observait sans en avoir l'air et respectait sa meditation. Enfin il +redressa la tete, et regardant son adversaire en face, sans trouble +apparent, sans provocation, avec une aisance admirable: + +--Et maintenant que je suis votre prisonnier--car je suis votre +prisonnier--que comptez-vous faire? + +--Mais, fit Pardaillan avec son air le plus naif et comme s'il disait la +chose la plus naturelle du monde, je compte vous prier d'ouvrir cette +fameuse porte secrete, et que vous etes seul au monde a connaitre, et +qui nous permettra de sortir de ce lieu, qui n'a rien de bien plaisant. + +--Et si je refuse? demanda d'Espinosa sans sourciller. + +--Nous mourrons ensemble ici, dit Pardaillan avec une froide resolution. + +--Soit, dit d'Espinosa avec non moins de resolution, mourons ensemble. +Au bout du compte le supplice sera egal pour tous les deux, et si la vie +merite un regret, vous aurez ce regret au meme degre que moi. + +--Vous vous trompez, dit froidement Pardaillan. Le supplice ne sera +pas egal. Je suis plus vigoureux que vous et j'ai des provisions qui +dureront quelques jours, en les rationnant convenablement. Il est clair +que vous succomberez par la faim et la soif. J'ai tate de ce genre de +supplice, je puis vous assurer qu'il est assez affreux. Quand vous ne +serez plus qu'un cadavre, moi, avec le fer que voici, je pourrai abreger +mon agonie. + +Si fort, si maitre de lui qu'il fut, d'Espinosa ne put reprimer un +frisson. + +--Nous n'aurons pas les memes regrets en face de la mort, continua +Pardaillan de sa voix implacablement calme. Le seul regret que +j'eprouverai sera de ne pouvoir, avant de m'en aller, dire deux mots +a Mme Fausta. C'est une satisfaction que j'aurais voulu me donner, je +l'avoue. Mais bah! on ne fait pas toujours comme on veut. Je partirai +donc sans regret, avec la satisfaction de me dire que j'ai accompli, +avant, jusqu'au bout, la mission que je m'etais donnee: arracher au +roi Philippe ce document qui lui livrait la France, mon pays. Vous, +monsieur, etes-vous sur qu'il en soit de meme pour vous? + +--Que voulez-vous dire? haleta d'Espinosa, qui se redressa comme s'il +avait ete pique par un fer rouge. + +--Ceci que je vous ai entendu dire a vous-meme: le grand inquisiteur ne +saurait mourir avant d'avoir mene a bien la tache qu'il s'est imposee +pour le plus grand profit de notre sainte mere l'Eglise. + +--Demon! rugit d'Espinosa, douloureusement atteint dans ce qui lui +tenait le plus au coeur. + +--Vous voyez donc bien, continua Pardaillan, implacable, que nous ne +sommes nullement loges a la meme enseigne. Je m'en irai sans regret. +Vous, monsieur, vous mourrez desespere de laisser votre oeuvre +inachevee. Ceci dit, monsieur, j'attendrai que vous reveniez vous-meme +sur ce sujet. Quant a moi, je suis resolu a ne plus vous en parler. +Quand vous serez decide, vous me le direz. Bonsoir! + +Et Pardaillan, sans plus s'occuper de d'Espinosa, s'accota contre le +mur, s'arrangea le mieux qu'il put avec son manteau et parut s'endormir. + +D'Espinosa le considera longuement, sans faire un mouvement. La pensee +de sauter sur lui a l'improviste, de lui arracher la dague, de le +poignarder avec et de s'enfuir ensuite l'obsedait. Mais il se dit qu'un +homme comme Pardaillan ne se laissait pas surprendre aussi aisement. + +Il renonca donc a cette idee, qu'il reconnaissait impraticable. Mais en +ecartant cette idee il lui en vint une autre. Pourquoi ne profiterait-il +pas du sommeil apparent ou reel de Pardaillan pour ouvrir la +porte secrete et d'un bond se mettre hors de toute atteinte? En y +reflechissant bien, ceci lui parut peut-etre realisable. C'etait une +chance a courir. Que risquait-il? Rien. S'il reussissait, c'etait sa +delivrance et la mort certaine de Pardaillan. + +Que fallait-il pour cela? Ramper un instant dans une direction opposee +precisement a celle ou se trouvait Pardaillan. + +Ayant decide de tenter l'aventure, avec des precautions infinies, il se +mit en marche. Il avait avance de quelques pieds et commencait a esperer +qu'il pourrait mener a bien sa tentative, lorsque Pardaillan, sans +bouger de sa place, lui dit tranquillement: + +--Je sais maintenant dans quelle direction il me faudra chercher la +sortie... quand vous aurez cesse de vivre. Mais, monsieur, votre +compagnie m'est si precieuse que je ne saurais m'en passer. Veuillez +donc venir vous asseoir ici pres de moi. + +Et sur un ton rude: + +--Et n'oubliez pas, monsieur, qu'au moindre mouvement suspect de votre +part, je serai oblige, a mon grand regret, de vous plonger ce fer dans +la gorge. Nous sortirons d'ici ensemble, et je vous ferai grace de la +vie, ou nous y resterons ensemble jusqu'a votre mort! + +D'Espinosa se mordit les levres jusqu'au sang. Une fois de plus, il +venait de se laisser duper par ce terrible jouteur. Sans dire un mot, +sans essayer une resistance qu'il savait inutile, il vint s'asseoir pres +de Pardaillan, ainsi que celui-ci l'avait ordonne, et muet, farouche, il +se plongea dans ses pensees. + +La situation etait terrible. Mourir pour lui n'etait rien, et il etait +resolu a accepter la mort plutot que delivrer Pardaillan. Mais ce qui +lui broyait le coeur, c'etait la pensee de laisser son oeuvre inachevee. + +Par un incroyable et fabuleux renversement des roles, lui, le chef +supreme, dans ce couvent ou tout etait a lui: choses et gens, ou tout +lui obeissait au geste, il etait le prisonnier de cet aventurier qu'il +croyait tenir dans sa main puissante, et qui maintenant pouvait d'un +geste detruire, avec sa vie, tout ce qu'il representait de puissance, de +richesse, d'autorite, d'ambition. + +Oui, ceci etait lamentable et grotesque. Quel effarement dans le +monde religieux lorsqu'on apprendrait que Inigo d'Espinosa, +cardinal-archeveque de Tolede, grand inquisiteur, avait mysterieusement +disparu au moment ou, un nouveau pape devant etre elu, tous les yeux +etaient tournes vers lui, attendant qu'il designat le successeur de +Sixte-Quint. Quelle stupeur lorsque l'on saurait que cette disparition +coincidait avec une visite faite a un prisonnier, dans un des cachots de +ce couvent San Pablo ou tout lui appartenait! + +Telles etaient les pensees que ressassait d'Espinosa dans son coin. + +Pardaillan ne paraissait pas s'occuper de lui. Mais d'Espinosa savait +qu'il ne le perdait pas de vue et qu'au moindre mouvement il le verrait +se dresser devant lui. + +Il n'avait d'ailleurs aucune velleite de resistance. Il commencait a +apprecier son adversaire a sa juste valeur et sentait confusement que +le mieux qu'il eut a faire etait de s'abandonner a sa generosite; il en +tirerait certes plus d'avantages qu'a tenter de se soustraire par la +force ou par la ruse. + +Apres s'etre dit qu'il consentait a la mort pourvu que Pardaillan +mourut avec lui, il avait fait le compte de ce que lui couterait cette +satisfaction, et en ressassant les pensees que nous avons essaye de +traduire plus haut, il avait trouve que, tout compte fait, la mort +de Pardaillan lui couterait cher. C'etait un petit pas vers la +capitulation. + +Il n'etait pas eloigne de partager l'avis de Fausta, qui pretendait que +Pardaillan etait invulnerable. Il se disait que cet etre exceptionnel +etait de force a attendre patiemment qu'il fut mort de faim, lui +Espinosa, ainsi qu'il l'en avait menace, apres quoi il chercherait et +trouverait la porte secrete. + +Il avait commis l'impardonnable faute de limiter ses recherches. Certes, +la decouverte du ressort cache n'etait pas besogne facile. Elle +n'etait cependant pas impossible. Pour un observateur sagace comme cet +aventurier, cette besogne se simplifiait beaucoup. + +Evidemment, la porte ouverte, il fallait sortir. Mais maintenant il +croyait Pardaillan capable de renverser tous les obstacles. Il le voyait +libre et joyeux, chevauchant avec insouciance vers la France, rapportant +a Henri de Navarre ce precieux parchemin qu'il avait conquis de haute +lutte. + +Non, cent fois non! Mieux valait le prendre lui-meme par la main et le +conduire hors de cette tombe, mieux valait au besoin lui donner une +escorte pour le conduire hors du royaume, et s'il l'exigeait, pour +sa securite, l'accompagner lui-meme, mais rester vivant et continuer +l'oeuvre entreprise. Sa resolution prise, il ne differa pas un instant +la mise a execution et, s'adressant a Pardaillan: + +--Monsieur, dit-il, j'ai reflechi longuement, et s'il vous convient +d'accepter certaines conditions, je suis tout pret a vous tirer d'ici. + +--Un instant, monsieur, fit Pardaillan sans montrer ni joie ni surprise, +je ne suis pas presse, nous pouvons causer un peu, que diable! Moi +aussi, j'ai mes petites conditions a poser. Nous allons donc, s'il vous +plait, les discuter, avant les votres... que je devine, au surplus. + +--Voyons vos conditions? + +--Ma mission, dit paisiblement Pardaillan, etant accomplie, je quitterai +l'Espagne... aussitot que j'aurai termine certaines petites affaires +que j'ai a regler. Vous voyez, monsieur, que je souscris une des deux +conditions que vous vouliez m'imposer. + +Si maitre de lui qu'il fut, d'Espinosa ne put reprimer un geste de +surprise. Pardaillan eut un leger sourire et continua avec cet air +glacial qui denotait une inebranlable resolution: + +--Pareillement, je souscris a votre seconde condition et je vous engage +ma parole d'honneur que nul ne saura que j'ai tenu le grand inquisiteur +d'Espagne a ma merci et que je lui ai fait grace de la vie. + +Pour le coup d'Espinosa fut assomme par cette penetration qui tenait du +prodige et il le laissa voir. + +--Quoi! balbutia-t-il, vous avez devine! + +Encore une fois, Pardaillan eut un sourire enigmatique et reprit: + +--Je ne vois pas que vous ayez d'autres conditions a me poser. Si je me +suis trompe, dites-le. + +--Vous ne vous etes pas trompe, fit d'Espinosa qui s'etait ressaisi. + +--Et maintenant voici mes petites conditions a moi. Premierement, je ne +serai pas inquiete pendant le court sejour que j'ai a faire ici et je +quitterai le royaume avec tous les honneurs dus au representant de Sa +Majeste le roi de France. + +--Accorde! fit d'Espinosa sans hesiter. + +--Secondement, nul ne pourra etre inquiete du fait d'avoir montre +quelque sympathie a l'adversaire que j'ai ete pour vous. + +--Accorde, accorde! + +--Troisiemement enfin, il ne sera rien entrepris contre le fils de don +Carlos, connu sous le nom de don Cesar el Torero. + +--Vous savez?... + +--Je sais cela... et bien d'autres choses, dit froidement Pardaillan. Il +ne sera rien entrepris contre don Cesar et sa fiancee, connue sous le +nom de la Giralda. + +Il pourra, avec sa fiancee, quitter librement l'Espagne sous la +sauvegarde de l'ambassadeur de France. Et comme il ne serait pas digne +que le petit-fils d'un monarque puissant vecut pauvre et miserable +a l'etranger, il lui sera remis une somme--que je laisse a votre +generosite le soin de fixer--et avec laquelle il pourra s'etablir en +France et y faire honorable figure. En echange de quoi j'engage ma +parole que le prince ne tentera jamais de rentrer en Espagne et +ignorera, du moins de mon fait, le secret de sa naissance. + +A cette proposition, evidemment inattendue, d'Espinosa reflechit un +instant, et, fixant son oeil clair sur l'oeil loyal de Pardaillan, il +dit: + +--Vous vous portez garant que le prince n'entreprendra rien contre le +trone, qu'il ne tentera pas de rentrer dans le royaume? + +--J'ai engage ma parole, fit Pardaillan glacial. Cela suffit, je pense. + +--Cela suffit, en effet, dit vivement d'Espinosa. Peut-etre avez-vous +trouve la meilleure solution de cette grave affaire. + +--En tout cas, dit gravement Pardaillan, ce que je vous propose est +humain... je ne saurais en dire autant de ce que vous vouliez faire. + +--Eh bien, ceci est accorde comme le reste. + +--En ce cas, dit Pardaillan en se levant, il ne nous reste plus qu'a +quitter au plus tot ce lieu. L'air qu'on y respire n'est pas precisement +agreable. + +--D'Espinosa se leva a son tour, et au moment d'ouvrir la porte secrete: + +--Quelles garanties exigez-vous de la loyale execution du pacte qui nous +unit? dit-il. + +Pardaillan le regarda un instant droit dans les yeux et s'inclinant avec +une certaine deference. + +--Votre parole, monseigneur, dit-il tres simplement, votre parole de +gentilhomme. + +Pour la premiere fois de sa vie, peut-etre, d'Espinosa se sentit +violemment emu. Qu'un tel homme, apres tout ce qu'il avait tente +contre lui, lui donnat une telle marque d'estime et de confiance, cela +l'etonnait prodigieusement et bouleversait toutes ses idees. + +D'Espinosa, sous le coup de l'emotion, soutint le regard de Pardaillan +avec une loyaute egale a celle de son ancien ennemi et, aussi simplement +que lui, il dit gravement: + +--Sire de Pardaillan, vous avez ma parole de gentilhomme. + +Et aussitot, pour temoigner que lui aussi il avait pleine confiance, il +ouvrit la porte secrete sans chercher a cacher ou se trouvait le ressort +qui actionnait cette porte. Ce que voyant, Pardaillan eut un sourire +indefinissable. + +Quelques instants plus tard, le grand inquisiteur et Pardaillan se +trouvaient sur le seuil d'une maison de modeste apparence. Pour arriver +la, il leur avait fallu ouvrir plusieurs portes secretes. Et toujours +d'Espinosa avait devoile sans hesiter le secret de ces ouvertures, alors +qu'il lui eut ete facile de le dissimuler. + +Remontant a la lumiere, ils avaient traverse des galeries, des cours, +des jardins, de vastes pieces, croisant a tout instant des moines qui +circulaient affaires. + +Aucun de ces moines ne s'etait permis le moindre geste de surprise a +la vue du prisonnier, paraissant sain et vigoureux, et s'entretenant +familierement avec le grand inquisiteur. Et au sein de ce va-et-vient +continuel, a d'Espinosa qui l'observait du coin de l'oeil, Pardaillan +montra le meme visage calme et confiant, la meme liberte d'esprit. +Seulement, dame! lorsqu'il se vit enfin dans la rue, le soupir qu'il +poussa en dit long sur les transes qu'il venait d'endurer. + +Au moment ou Pardaillan allait le quitter, d'Espinosa demanda: + +--Vous comptez continuer a loger a l'auberge de la Tour jusqu'a votre +depart? + +--Oui, monsieur. + +--Bien, monsieur. + +Il eut une imperceptible hesitation, et brusquement: + +--J'ai cru comprendre que vous portiez un vif interet a cette jeune +fille... la Giralda. + +--C'est la fiancee de don Cesar pour qui je me sens une vive affection, +expliqua Pardaillan qui fixait d'Espinosa. + +--Je sais, fit doucement celui-ci. C'est pourquoi je pense qu'il vous +importe peut-etre de savoir ou la trouver. + +--Il m'importe beaucoup, en effet. A moins, reprit-il en fixant +davantage d'Espinosa, a moins qu'on ne l'ait arretee... avec le Torero, +peut-etre? + +--Non, fit d'Espinosa avec une evidente sincerite. Le Torero n'a pas ete +arrete. On le cache. J'ai tout lieu de croire que maintenant que vous +voila libre, ceux qui le sequestrent comprendront qu'ils n'ont plus rien +a esperer puisque nous sommes d'accord et que vous emmenez le prince +avec vous, en France. En consequence, ils ne feront pas de difficulte +a lui rendre la liberte. Si vous tenez a le delivrer, orientez vos +recherches du cote de la maison des Cypres. + +--Fausta! s'exclama Pardaillan. + +--Je ne l'ai pas nommee, sourit doucement d'Espinosa. + +Et, sur un ton indifferent, il ajouta: + +--Ce vous sera une occasion toute trouvee de lui dire ces deux mots que +vous regrettiez si vivement de ne pouvoir lui dire avant votre depart +pour l'eternel voyage. Mais je reviens a cette jeune fille. Elle, aussi, +elle est sequestree. Si vous voulez la retrouver, allez donc du cote de +la porte de Bib-Alzar, passez le cimetiere, faites une petite lieue, +vous trouverez un chateau fort, le premier que vous rencontrerez. C'est +une residence d'ete de notre sire le roi qu'on appelle le Bib-Alzar, a +cause de sa proximite de la porte de ce nom. Soyez demain matin, avant +onze heures, devant le pont-levis du chateau. Attendez la, vous ne +tarderez pas a voir paraitre celle que vous cherchez. Un dernier mot a +ce sujet: il ne serait peut-etre pas mauvais que vous fussiez accompagne +de quelques solides lames, et souvenez-vous que passe onze heures vous +arriverez trop tard. + +Pardaillan avait ecoute avec une attention soutenue. Quand le grand +inquisiteur eut fini, il lui dit, avec une douceur qui contrastait +etrangement avec le ton narquois qu'il avait eu jusque-la: + +--Je vous remercie, monsieur... Voici qui rachete bien des choses. + +D'Espinosa eut un geste detache, et, avec un mince sourire, il dit: + +--A propos, monsieur, remontez donc cette ruelle. Vous aboutirez a +la place San Francisco, c'est votre chemin. Mais sur la place, +detournez-vous un instant de votre chemin. Allez donc devant l'entree +du couvent San Pablo... vous y trouverez quelqu'un qui, j'imagine, sera +bien content de vous revoir, attendu que tous les jours il vient la +passer de longues heures... je ne sais trop pourquoi. + +Et sur ces mots, il fit un geste d'adieu, rentra dans la maison et +poussa la porte derriere lui. + + + +XIX + +LIBRE! + +Tant qu'il s'etait trouve avec d'Espinosa, Pardaillan etait reste +impassible. + +Mais lorsqu'il se vit dans la ruelle deserte, sous les rayons obliques +d'un soleil brulant--il etait environ cinq heures de l'apres-midi--il +aspira l'air chaud avec delice, et en s'eloignant a grandes enjambees +dans la direction que lui avait indiquee d'Espinosa, il laissait eclater +sa joie interieurement. + +Et levant la tete, contemplant avec des yeux emerveilles l'air eclatant +d'un ciel sans nuages: + +"Mort-dieu! il fait bon respirer un air autre que l'air fetide d'un +cachot: il fait bon contempler cette voute azuree et non une voute +de pierres noires, humides et froides. Et toi, rutilant soleil!... +Salut!... soleil, soutien et reconfort des vieux routiers tels que moi!" + +Puis changeant d'idee, avec un sourire terrible: + +"Ah! Fausta! je crois que l'heure est enfin venue de regler nos +comptes!" + +En songeant de la sorte, il etait arrive sur la place San Francisco. + +"Allons chercher ce pauvre Chico, fit-il avec un sourire attendri. +Pauvre bougre! c'est qu'il a tenu parole... il n'a pas quitte la porte +de ma prison. Et s'il n'a rien fait pour moi, ce n'est pas la bonne +volonte qui lui a manque... Ah! petit Chico! si tu savais comme ton +humble devouement me rechauffe le coeur!..." + +Il etait maintenant dans la rue San-Pablo--du nom du couvent--et il +approchait de la porte de cette extraordinaire prison ou il venait de +passer quinze jours qui eussent aneanti tout autre que lui. Il cherchait +des yeux le Chico et ne parvenait pas a le decouvrir. Il commencait a +se demander si d'Espinosa ne s'etait pas trompee ou si, entre-temps, +le nain ne s'etait pas eloigne, lorsqu'il entendit une voix, qu'il +reconnut aussitot, lui dire mysterieusement: + +--Suivez-moi! + +Il se faisait un plaisir malicieux de surprendre le nain: ce fut lui +qui fut surpris. Il se retourna et apercut le Chico qui, d'un air +indifferent, s'eloignait vivement de la porte du couvent. Il le suivit +cependant sans rien dire, en se demandant quels motifs il pouvait bien +avoir d'agir de la sorte. + +Le nain, sans se retourner, d'un pas vif et leger, contourna le mur +du couvent et s'engagea dans un dedale de ruelles etroites et +caillouteuses. La, il s'arreta enfin, et saisissant la main de +Pardaillan etonne, il la porta a ses levres en s'ecriant avec un accent +de conviction touchant dans sa naivete: + +--Ah! je savais bien, moi, que vous seriez plus fort qu'eux tous! +Je savais bien que vous vous en iriez quand vous voudriez! Vite, +maintenant, ne perdons pas de temps! Suivez-moi! + +Pardaillan, doucement emu, le considerait avec un inexprimable +attendrissement. + +--Ou diable veux-tu donc me conduire? dit-il doucement. + +Le Chico se mit a rire: + +--Je veux vous cacher, tiens! Je vous reponds qu'ils ne vous trouveront +pas la ou je vous conduirai. + +--Me cacher!... Pour quoi faire? + +--Pour qu'ils ne vous reprennent pas, tiens! + +A son tour, Pardaillan se mit a rire de bon coeur. + +--Je n'ai pas besoin de me cacher, fit-il. Sois tranquille, ils ne me +reprendront pas. + +Le Chico n'insista pas; il ne posa aucune question, il ne temoigna ni +surprise ni inquietude. + +Pardaillan avait dit qu'il n'avait pas besoin de se cacher et qu'on +ne le reprendrait pas. Cela lui suffisait. Et comme son petit coeur +debordait de joie, il saisit une deuxieme fois la main de Pardaillan, +et il allait la porter a ses levres, lorsque celui-ci, se penchant, +l'enleva dans ses bras, en disant: + +--Que fais-tu, nigaud?... Embrasse-moi!... + +Et il appliqua deux baisers sonores sur les joues fraiches et veloutees +du petit hommes, qui rougit de plaisir et rendit l'etreinte de toute la +force de ses petits bras. + +En le reposant a terre, il dit, avec une brusquerie destinee a cacher +son emotion. + +--En route, maintenant! Et puisque tu veux absolument me conduire +quelque part, conduis-moi vers certaine hotellerie de la Tour, ou nous +serons tous deux, je le crois du moins, admirablement recus par la plus +jeune, la plus fraiche et la plus gente des hotesses d'Espagne. + +Quelques instants plus tard, ils faisaient leur entree dans le patio de +l'auberge de la Tour, a peu pres desert en ce moment, et ou Pardaillan +commenca de mener un tel tapage que ce qu'il avait voulu amener se +produisit: c'est-a-dire que la petite Juana se montra pour voir qui +etait ce client qui faisait un tel vacarme. + +Elle etait bien changee, la mignonne Juana. Elle paraissait dolente, +languissante, indifferente. On eut dit qu'elle relevait de maladie. Et +pourtant malgre cet etat inquietant, malgre un air visiblement decourage +et comme detache de tout, Pardaillan, qui la detaillait d'un coup d'oeil +prompt et sur, remarqua qu'elle etait restee aussi coquette, plus +coquette que jamais, meme. + +En reconnaissant Pardaillan et le Chico, une lueur illumina ses yeux +languissants, une bouffee de sang rosa ses joues si pales, et, +joignant ses petites mains amaigries, dans un cri qui ressemblait a un +gemissement, elle fit: + +--Sainte Marie!... Monsieur le chevalier!... + +Et apres ce petit cri d'oiseau blesse, elle chancela et serait tombee +si, d'un bond, Pardaillan ne l'avait saisie dans ses bras. Et chose +curieuse, qui accentua le sourire malicieux de Pardaillan, elle avait +crie: "Monsieur le chevalier!" et c'est sur le Chico que ses yeux +s'etaient portes, c'est en regardant le Chico qu'elle s'etait evanouie. + +Pardaillan l'enleva comme une plume et, la posant delicatement sur un +siege, il lui tapota doucement les mains en disant: + +--La, la, doucement, ma mignonne... Ouvrez ces jolis yeux. + +Et au Chico petrifie, plus pale, certes, que la gracieuse creature +evanouie: + +--Ce n'est rien, vois-tu. C'est la joie. + +Et avec un redoublement de malice: + +--Elle ne s'attendait pas a me revoir aussi brusquement, apres ma +soudaine disparition. Je n'aurais jamais cru que cette petite eut tant +d'affection pour moi... + +L'evanouissement ne fut pas long. Le petite Juana rouvrit presque +aussitot les yeux, et, se degageant doucement, confuse et rougissante, +elle dit avec un delicieux sourire: + +--Ce n'est rien... C'est la joie... + +Et par un hasard fortuit, sans aucun doute, il se trouva qu'en disant +ces mots, ses yeux etaient braques sur le Chico, son sourire s'adressait +a lui. + +--C'est bien ce que je disais a l'instant meme: c'est la joie, fit +Pardaillan, de son air le plus naif. + +Et aussitot il ajouta: + +--Or ca, ma mignonne, puisque vous revoila solide et vaillante, sachez +que j'enrage de faim et de soif et de sommeil... Sachez que voici quinze +jours, que je n'ai ni mange, ni bu, ni dormi. + +--Quinze jours! s'ecria Juana, terrifiee. Est-ce possible? + +Le Chico crispa ses petits poings et, d'une voix sourde: + +--Ils vous ont inflige le supplice de la faim? fit-il d'une voix qui +tremblait. Oh! les miserables!... + +--Oui, mordieu! Quinze jours! C'est vous dire, ma jolie Juana, que je +vous recommande de soigner le repas que vous allez me faire servir et de +soigner surtout le lit dans lequel je compte m'etendre aussitot apres. +Car j'ai besoin de toutes mes forces pour demain. Seulement, comme j'ai +besoin de m'entretenir avec mon ami Chico de choses qui ne doivent etre +surprises par nulle oreille humaine--a part les votres, si petites et si +roses--je vous demanderai de me faire servir dans un endroit ou je sois +sur de ne pas etre entendu. + +--Je vais vous conduire chez moi, en ce cas, et je vous servirai +moi-meme, s'ecria gaiement Juana, qui paraissait renaitre a la vie. + +Lorsqu'elle les eut introduits dans ce cabinet qui lui etait personnel, +elle voulut sortir, pour donner ses ordres, mais Pardaillan l'arreta et, +avec une gravite comique: + +--Petite Juana, dit-il, et sa voix avait des inflexions d'une douceur +penetrante--je vous ai dit que vous seriez une petite soeur pour moi. +N'est-ce donc pas l'usage ici, comme en France, que frere et soeur +s'embrassent apres une longue separation? + +--Oh! de grand coeur! dit Juana, sans manifester ni trouble ni embarras. + +Et sans plus se faire prier, elle tendit ses joues sur lesquelles +Pardaillan deposa deux baisers fraternels. Apres quoi, avec un naturel, +une bonhomie admirables, il se tourna vers le Chico et, le designant a +Juana: + +--Et celui-ci? fit-il. N'est-il pas... un peu plus qu'un frere pour +vous? Ne l'embrassez-vous pas aussi? + +Or, chose curieuse, la petite Juana qui avait chastement, ingenument +tendu ses joues appetissantes, la petite Juana, a la proposition +d'embrasser le Chico, rougit jusqu'aux oreilles. + +Et le Chico, qui avait rougi aussi, etait, en voyant cet embarras subit, +devenu pale comme une cire, crispait son poing sur la table a laquelle +il s'appuyait, ses jambes se derobant sous lui, et la regardait +anxieusement avec des yeux embues de larmes. + +Cependant, comme Juana demeurait toujours immobile, les yeux baisses, +l'air embarrasse, tortillant nerveusement le coin de son tablier; +comme le Chico, de son cote, plus embarrasse peut-etre que sa petite +maitresse, n'osait faire un mouvement, Pardaillan prit un air courrouce +et gronda: + +--Mordieu! qu'attendez-vous, avec vos airs effarouches? Ce baiser vous +serait-il si penible? + +Et, poussant le Chico par les epaules: + +--Va donc! niais, puisque tu en meurs d'envie... et elle pareillement! + +Pousse malgre lui, le nain n'osa pas encore s'executer. + +--Juana! fit-il dans un murmure. + +Et cela signifiait: tu permets? + +Elle leva sur lui ses grands yeux brillants de larmes contenues et +gazouilla avec une tendresse infinie; + +--Luis! + +Et ils ne bougeaient toujours pas. Ce que voyant, Pardaillan bougonna: + +--Morbleu! que de manieres pour un pauvre petit baiser! + +Et, riant sous cape, il les jeta brusquement dans les bras l'un de +l'autre. + +Oh! ce fut le plus chaste des baisers! Les levres du Chico effleurerent +a peine le front rougissant de la jeune fille. Et, comme il se reculait +respectueusement, brusquement elle enfouit son visage dans ses deux +mains, et se mit a pleurer doucement. + +--Juana! cria le nain bouleverse. + +Juana s'etait laissee aller dans ce vaste fauteuil de chene qui etait +son siege prefere. Le Chico s'etait agenouille sur le tabouret de bois, +haut et large comme une petite estrade. Presse contre ses genoux, il +tenait ses mains dans les siennes et la contemplait avec cette adoration +fervente qu'elle connaissait, qui la flattait autrefois et qui, +aujourd'hui, la faisait rougir de plaisir et lui ensoleillait le coeur. + +--Mechant!... murmura Juana d'une voix qui ressemblait au gazouillis +d'un oiseau. Mechant! voici quinze grands jours que je ne t'ai vu! + +Il baissa la tete comme un coupable et balbutia: + +--Ce n'est pas ma faute... Je n'ai pas pu... + +--Dis-moi plutot que tu n'as pas voulu!... N'etait-il pas convenu +que nous devions agir de concert... le delivrer ensemble, ou mourir +ensemble, avec lui? + +--Oh! oh! songea Pardaillan qui prit ce visage hermetique qu'il avait +dans ses moments d'emotion violente, voici du nouveau, par exemple! + +Et, avec un fremissement: + +--Quoi! cette chose affreuse aurait pu se produire? Ma mort eut ete la +condamnation de ces deux adorables enfants? Par Pilate! je ne pensais +pas qu'en travaillant a sauver ma peau, je travaillais en meme temps +pour le salut de ces deux innocentes creatures... + +Le Chico avoua dans un souffle: + +--Je ne voulais pas que tu meures!... je ne pouvais pas accepter cela... +non, je ne le pouvais pas. + +--Tu preferais mourir seul?... Et moi, mechant, que serais-je +devenue?... Ne serais-je pas morte aussi si... + +Elle n'acheva pas et, rougissant plus fort, elle cacha sa tete, a +nouveau, dans ses mains. Et ce fut encore une fatalite qu'elle n'eut +pas le courage de terminer sa phrase. Car le Chico, qui la considera un +moment avec une ineffable tendresse, hochant la tete d'un air apitoye, +acheva ainsi la phrase: "Je serais morte aussi... s'il etait mort." Et, +le regard douloureux et cependant toujours affectueusement devoue qu'il +jeta sur Pardaillan, en se redressant lentement, exprimait si clairement +cette pensee que celui-ci, emporte malgre lui, lui cria: + +--Imbecile!... + +Le Chico le regarda d'un air effare, ne comprenant rien a cette +exclamation peu flatteuse, encore moins pourquoi son grand ami +paraissait si fort en colere contre Lui. + + + +XX + +BIB-ALZAR + +Pardaillan comprit que la situation risquait de se prolonger +indefiniment sans amener le denouement qu'il voulait. Il renonca donc, +momentanement, a son projet au sujet des deux naifs amoureux, et, de sa +voix bougonne, coupa court en s'ecriant: + +--Morbleu! ma gentille Juana, vous oubliez decidement que j'enrage de +faim et de soif et que je tombe de sommeil. Ca, vivement, deux couverts +ici, pour mon ami Chico et moi. Et ne menagez ni les victuailles ni les +bons vins! + +--Ah! mon Dieu! s'ecria Juana en bondissant, et moi qui oubliais que, +depuis quinze jours, vous n'avez rien pris! + +Et Pardaillan qui souriait, d'un sourire presque paternel, l'entendit +crier: "Barbara, Brigida, vite, le couvert dans mon cabinet... le +couvert de grande ceremonie. Laura, a la cave, ma fille, et montez les +plus vieux vins et les meilleurs. Voyez s'il ne reste pas quelques +bouteilles de vouvray, montez-en deux!... + +Et, a son pere, qui tronait, de blanc vetu, dans la cuisine reluisante, +entoure de ses marmitons, gate-sauce, aides et apprentis: + +--Vite, padre, aux fourneaux, et preparez un de ces repas comme vous en +feriez pour Mgr d'Espinosa lui-meme! + +Et la voix tendrement bourrue de Manuel qui repondait: + +--Eh! bon Dieu! fillette, quel client illustre avons-nous donc a +satisfaire? Serait-ce pas quelque infant, par hasard? + +--Mieux que cela, mon pere: c'est le seigneur de Pardaillan qui est de +retour! + +Et l'accent triomphal, la profonde admiration avec laquelle elle +prononcait ces simples paroles en disaient plus long que le plus long +des discours. Et il faut croire qu'elle n'etait pas seule a partager +cet enthousiasme, car le digne Manuel lacha aussitot ses fourneaux pour +aller faire son compliment a cet hote illustre. + +C'est que Pardaillan ignorait que son intervention a la corrida et la +maniere magistrale dont il avait estoque le taureau l'avaient rendu +populaire. + +On savait qu'il avait risque sa vie pour sauver celle de Barba +Roja--qu'il avait cependant des motifs de ne pas aimer, puisqu'il lui +avait inflige une de ces corrections qui comptent dans la vie d'un +homme et dont la cour et la ville s'etaient entretenues plusieurs jours +durant. On connaissait son arrestation et la maniere prodigieusement +inusitee qu'il avait fallu employer pour la mener a bien. + +Enfin--mais ceci, on le chuchotait tout bas--on savait qu'il s'etait +attire l'inimitie du roi en prenant energiquement la defense du Torero +menace. Or, le Torero etait la coqueluche, l'adoration des Sevillans en +particulier et de tous les Andalous en general. + +Tout ceci faisait que Pardaillan etait egalement admire et de la +noblesse et du peuple. + +Enfin, le couvert fut dresse, les premiers plats furent poses a cote des +hors-d'oeuvre, ranges en bon ordre: Le diner de Manuel n'etait peut-etre +pas l'incomparable chef-d'oeuvre qu'il avait pompeusement annonce, mais +les vins etaient authentiques, d'age respectable, onctueux et veloutes a +souhait, les patisseries fines et delicates, les fruits delicieux. Et le +gracieux sourire de la mignonne servante volontaire aidant, Pardaillan, +qui avait pourtant fait dans sa vie aventureuse bien des diners +plantureux et delicats, put compter celui-ci parmi les meilleurs. + +Mais, tout en mangeant de son robuste appetit, tout en veillant a ce que +le Chico fut copieusement servi, il ne perdait pas de vue qu'il avait +encore a faire et n'arretait pas de poser question sur question au petit +homme. + +De cette sorte d'interrogatoire serre, il resulta que: le Chico ayant +trouve un blanc-seing--qu'il remit a Pardaillan en assurant que c'etait +lui qui l'avait perdu--avait eu l'idee de remplir ce blanc-seing, de +facon a penetrer dans le couvent, et, en vertu de l'ordre dont il aurait +ete le possesseur, a le faire elargir immediatement. + +Malheureusement, il ne pouvait jouer lui-meme le role du personnage +qu'impliquait la possession d'un tel document. Il avait donc pense a don +Cesar. Mais il n'avait pu approcher le Torero. Tout ce qu'il avait pu +faire, c'etait de surprendre qu'on l'avait tire de la maison ou il etait +garde pour le transporter de nuit a la maison des Cypres. Il avait +immediatement concu le projet de delivrer le Torero, a seule fin qu'il +put a son tour delivrer le chevalier. + +En le transportant dans cette maison, dont il connaissait a merveille +toutes les caches, comme il disait, on lui facilitait singulierement la +besogne. + +Mais il avait vainement fouille les sous-sols de la maison sans y +decouvrir celui qu'il cherchait. + +Il avait pense que le prisonnier devait etre garde en haut, dans les +appartements. Il savait bien comment penetrer la, ce n'etait pas +cela qui l'eut embarrasse; mais en haut, au milieu de gardes et de +serviteurs, il ne pouvait plus etre question d'une surprise. + +L'aventure tournait au coup de main et ce n'etait pas lui, faible et +chetif, qui pouvait le tenter. Il avait essaye cependant. Il avait +failli se faire surprendre et n'avait rien trouve. Alors, en desespoir +de cause, il avait pense a don Cervantes. + +Par fatalite, le poete, employe au gouvernement des Indes, avait ete +envoye en mission a Cadix et il avait du se morfondre. + +En ce qui concernait la Giralda, il avait pu, en suivant tantot +Centurion, tantot son sergent, decouvrir le lieu de sa retraite. + +Elle etait enfermee au chateau de Bib-Alzar. Et le terrible, pour elle, +c'est que Barba Roja, qui avait ete assez serieusement blesse par le +taureau. Barba Roja etait maintenant sur pied, completement remis, et +certainement il ne tarderait pas a l'aller chercher pour l'emmener chez +lui. + +Tels etaient, resumes, les renseignements que le nain fournit a +Pardaillan, attentif. + +Au reste, il n'etait pas seul a ecouter le petit homme. + +Juana ne perdait pas une de ses paroles et le contemplait avec une +evidente admiration que Pardaillan remarqua fort bien. Une chose qu'il +remarqua aussi, c'est que le nain affectait maintenant une singuliere +indifference vis-a-vis de la jeune fille, qui, elle, au contraire, +n'avait d'yeux et d'attentions que pour lui et le traitait avec une +douceur deferente a laquelle il ne paraissait pas preter attention, bien +qu'elle fut toute nouvelle pour lui et dut lui paraitre tres douce. + +--Sais-tu, dit Pardaillan tres serieusement, lorsque le nain eut termine +son recit, sais-tu que tu es un hardi et delie compagnon? + +Le compliment, venant de lui, n'avait pas de prix. Le Chico et la petite +Juana en devinrent ecarlates de plaisir et d'orgueil. Seulement, alors +que la jeune fille semblait approuver hautement ces paroles par une +mimique expressive, le petit homme eut un geste confus qui voulait dire: +ne vous moquez pas de moi. + +Devant son geste, Pardaillan insista: + +--Puisque je te le dis... Je m'y connais un peu, il me semble. Quel +dommage que tu n'aies pas plus de forces qu'un oiselet chetif! Mais j'y +songe!... A tout prendre, c'est un malheur facilement reparable... et +je veux le reparer... Comment n'y ai-je pas songe plus tot?... Je veux +t'apprendre a manier une epee... + +A cette offre inesperee, quoique secretement desiree sans doute, le nain +bondit, et, les yeux brillants de joie, joignant ses petites mains, il +s'ecria: + +--Quoi!... Vous consentiriez?... + +--Par Pilate! comme disait monsieur mon pere, je ne me dedis jamais, tu +sauras cela, mon Chico! Et la preuve, c'est que je vais te donner ta +premiere lecon... a l'instant meme. + +Le nain se mit a sauter de joie, et Juana, aussi joyeuse que lui, battit +des mains. Seulement, la joie de la jeune fille fondit comme neige au +soleil quand elle entendait Pardaillan ajouter d'un air tres detache: + +--D'autant que pour l'expedition que nous allons entreprendre ce soir et +celle de demain matin, le peu que je vais t'enseigner en une lecon te +sera peut-etre utile... + +Et, sans paraitre remarquer la soudaine paleur de la jeune fille, ni le +regard de douloureux reproche qu'elle attachait sur lui, il ajouta: + +--Juana, ma mignonne, envoyez donc chercher dans ma chambre deux +epees... sans oublier les boutons que vous trouverez dans quelque poche +d'habit pendu au mur. + +Et, tandis que la triste Juana, courbant la tete, sortait pour chercher +les epees demandees, s'adressant au nain qui, dans sa joie exuberante, +gambadait comme un fou: + +--Tu n'as pas peur, au moins? fit-il en souriant. + +--Peur?... fit le Chico etonne, peur de quoi?... + +--Dame! fit Pardaillan de son air le plus ingenu, il va y avoir des +horions a donner et a recevoir! + +--On tachera de les donner... et de ne pas les recevoir, fit le Chico en +riant. Et puis, vous serez la, tiens? + +--Tu ne me demandes pas ou je veux te conduire? + +--Tiens! comme c'est difficile a deviner! fit le Chico en haussant les +epaules d'un air entendu. J'imagine que nous allons, ce soir, a la +maison des Cypres, et demain matin au chateau de Bib-Alzar! + +Juana avait apporte les epees et les boutons, que le chevalier ajusta a +la pointe des lames, et, la table poussee dans un coin, dans le petit +cabinet meme, la lecon commenca, sous l'oeil apeure de Juana. + +Les epees de Pardaillan etaient de longues et lourdes rapieres. + +Tout d'abord le Chico eprouva quelque peine a les manier. Mais il etait +nerveux et souple; peu a peu, le poignet s'entraina et il ne sentit plus +le poids de la rapiere, plus longue que lui de pres d'un pied. + +La lecon se poursuivit jusqu'a ce que la nuit fut tombee tout a fait, +avec une patience inalterable de la part du maitre, une bonne volonte +que rien ne rebutait de la part de l'eleve. + +Lorsque Pardaillan jugea que la soiree etait assez avancee et que +l'heure etait venue, il arreta la lecon et declara gravement qu'il etait +content; le Chico avait des dispositions et il en ferait un escrimeur +passable, ce qui transporta d'aise le petit homme et fit plaisir a +Juana, qui avait assiste a la lecon. + +Le moment etant venu, Pardaillan ceignit son epee, choisit dans sa +collection une dague assez longue, legere et resistante, quoique +flexible, et la ceignit lui-meme a la taille du nain, tres fier de +voir cette epee--car, pour sa taille, c'etait une longue epee--qui lui +battait les mollets. + +Quand Juana vit qu'ils se disposaient a sortir, elle fit une tentative +desesperee et demanda timidement: + +--Je croyais, seigneur de Pardaillan, que vous vouliez vous reposer?... +Je vous ai fait preparer un lit douillet a faire envie a un moine! + +--Misere de moi! gemit Pardaillan, voila bien ma malchance... Mais, ma +mignonne, j'utiliserai ce lit douillet a mon retour et ferai de mon +mieux pour rattraper le temps perdu. + +--Et si vous... ne revenez pas? dit faiblement Juana. + +--Pourquoi ne reviendrais-je pas? s'etonna Pardaillan. + +--Puisque vous dites que... l'expedition est... dangereuse... vous +pourriez... etre... blesse... + +--Impossible! assura Pardaillan. + +--Pourquoi? demanda Juana, qui sentit l'espoir renaitre en elle. + +--Parce qu'une expedition--autrement dangereuse, celle-la--m'attend +demain matin. Et, comme il n'y a que moi qui puisse la mener a bien, il +est clair que je reviendrai pour l'accomplir. + +Et, riant sous cape, il sortit avec le Chico, laissant Juana ecrasee par +cette bizarre logique et plus inquiete qu'avant. + +Pardaillan, guide par le Chico, penetra dans les sous-sols de la +mysterieuse maison des Cypres. Au bout de deux heures environ, +Pardaillan et le nain sortirent, comme ils etaient entres, sans avoir +ete decouverts, sans qu'il leur fut arrive la moindre mesaventure. Mais +ils sortaient a deux comme ils etaient entres. + +Pardaillan avait-il reussi ou echoue dans ce qu'il etait venu tenter? +C'est ce que nous ne saurions dire. + +Il etait un peu plus de onze heures lorsqu'ils rentrerent a +l'hotellerie. Ils n'eurent pas la peine de frapper; la petite Juana les +attendait sur le seuil de la porte. + +La jeune fille avait passe tout le temps qu'avait dure leur absence a +guetter leur retour, dans des transes mortelles. Du premier coup d'oeil, +elle avait constate qu'ils etaient, tous les deux, en parfait etat. Un +long soupir de soulagement avait gonfle son sein et ses beaux yeux noirs +avaient aussitot retrouve leur eclat joyeux. + +Elle avait voulu les faire souper, leur montrant la table toute dressee +et chargee de victuailles appetissantes. Mais Pardaillan avait declare +qu'il avait besoin de repos et il avait fait un signe imperceptible au +Chico, lequel, repondant par un signe de tete affirmatif, declara que, +lui aussi, tombait de sommeil. + +Le Chico parti, Pardaillan se fit conduire a sa chambre, se glissa entre +les draps blancs et fleurant bon la lavande de ce lit douillet, prepare +expressement a son intention, et dormit tout d'une traite jusqu'a six +heures du matin. + + + +XXI + +BARBA ROJA + +Il se leva et s'habilla en un tour de main. Frais et dispos, il sortit +aussitot et s'en fut droit chez un armurier ou il choisit une mignonne +petite epee qui avait les apparences d'un jouet, mais qui etait une arme +parfaite, flexible et resistante, en dur acier forge et non trempe. +C'etait le present qu'il voulait faire au Chico. + +Son acquisition faite, il revint a l'hotellerie. Son absence n'avait pas +dure une demi-heure, et le nain, qu'il attendait, n'etant pas encore +arrive, il fit preparer un dejeuner substantiel pour lui et son +compagnon. + +Enfin, le nain parut. Sur une interrogation muette de Pardaillan, il +dit: + +--Barba Roja vient de sortir du palais. Ils sont douze, parmi lesquels +Centurion et Barrigon. Ils vont la-bas... je les ai suivis un moment +pour etre sur. + +--Tout va bien! s'ecria joyeusement Pardaillan. Tu es un adroit +compere... C'est un plaisir de travailler avec toi! + +Le nain rougit de plaisir. + +Il etait a ce moment un peu plus de sept heures et demie. Pardaillan +calcula qu'il avait du temps devant lui et resolut, pour tuer une heure, +de donner une deuxieme lecon a son petit ami. + +Le nain accepta avec un empressement et une joie qui temoignaient du vif +plaisir qu'il avait de profiter de sa bonne aubaine et d'arriver a un +resultat appreciable. Mais sa joie devint du delire et il se montra emu +jusqu'aux larmes lorsqu'il vit la superbe petite epee que Pardaillan +etait alle acheter a son intention. + +Pour couper court a son emotion et a ses remerciements, Pardaillan +expliqua: + +--Tu comprends que tu ne peux pas t'armer comme tout le monde. Il te +faut donc compenser par une habilete, une adresse et une vivacite +superieures l'inegalite des armes. En consequence, il te faut, des +maintenant, t'habituer a lutter avec cette petite aiguille contre ma +rapiere du double plus longue. + +La lecon se prolongea le temps fixe par Pardaillan. Comme la veille, le +professeur se declara satisfait et assura que l'eleve deviendrait un +escrimeur passable. Passable, dans la bouche de Pardaillan, voulait dire +redoutable. + +Apres la lecon, ils expedierent rapidement le dejeuner qui les attendait +et, sans s'occuper des mines desesperees de Juana, Pardaillan et le +Chico se mirent en route, se dirigeant vers la porte de Bib-Alzar. + +Tres triste, agitee de pressentiments sinistres, la petite Juana se +remit sur le pas de la porte et les suivit du regard, tant qu'elle put +les apercevoir. Apres quoi, elle rentra dans son cabinet et se mit a +pleurer doucement. Mais, c'etait une fille de tete que la petite Juana. +Obligee par les circonstances de diriger une maison a un age ou l'on n'a +guere d'autre souci que se livrer a des jeux plus ou moins bruyants, +elle avait appris a prendre de promptes resolutions. + +Le resultat de ses reflexions fut qu'elle alla tout droit trouver un +de ses domestiques nomme Jose, lequel Jose detenait les importantes +fonctions de chef palefrenier de l'hotellerie, et lui donna ses ordres. + +Un petit quart d'heure plus tard, Jose sortit de l'auberge conduisant +par la bride un vigoureux cheval attele a une petite charrette. Dans la +charrette, etendues sur des bottes de paille, bien enveloppees dans de +grandes mantes noires dont les capuchons etaient rabattus sur la figure, +etaient la petite Juana et sa nourrice Barbara. Et le palefrenier, +marchant d'un bon pas a cote du cheval, prit le chemin de la porte de +Bib-Alzar... + +Le meme chemin que venait de prendre Pardaillan. + +Le chateau fort de Bib-Alzar, construction massive et trapue, veritable +nid de vautours, remontait a l'epoque des grandes luttes contre les +Maures envahisseurs. + +Suivant les regles du temps, concernant l'art de la fortification, il +etait bati sur une emmenee. Ses tours crenelees, dressees menacantes +vers le ciel, etaient dominees par la masse centrale du donjon, lequel +etait surmonte, au nord et au midi, de deux echauguettes en poivriere: +yeux monstrueux ouverts sur l'horizon qu'ils scrutaient avec une +vigilance de tous les instants. + +Comme dans toute residence royale, il y avait la une petite garnison +et de nombreux serviteurs. Les uns et les autres saisissaient avec +empressement toutes les occasions de se rendre a la ville proche. + +En ce moment, grace a la presence du roi a Seville, l'ennui pesait plus +que jamais sur la garnison, attendu qu'il etait interdit, sous peine de +mort, de sortir du chateau, sous quelque pretexte que ce fut, a moins +d'un ordre formel du roi ou du grand inquisiteur. + +Cette defense, bien entendu, ne concernait que les officiers et soldats, +et non les serviteurs. + +La grand-route passait au pied de l'eminence que dominait le chateau. +La, elle bifurquait et s'ouvrait un sentier, assez large pour permettre +a la litiere royale de passer. C'etait le seul chemin visible qui +permettait d'aboutir du chateau a la route. + +Il devait certainement y avoir d'autres voies souterraines qui +permettaient de gagner la campagne, mais personne ne les connaissait, a +part le gouverneur, et encore n'etait-ce pas bien sur. + +Telles etaient les explications que le Chico avait donnees a Pardaillan. +Lorsqu'ils arriverent au pied de l'eminence, il etait un peu plus de dix +heures. + +Pardaillan etait donc en avance de pres d'une heure sur l'heure que lui +avait indiquee d'Espinosa. + +D'un coup d'oeil expert, il eut tot fait de se rendre compte de la +disposition, et vit avec satisfaction que toute personne qui sortirait +de la forteresse devait passer forcement devant lui. Donc, il etait +impossible qu'on emmenat la Giralda sans qu'on la vit. + +En attendant, il placa le Chico en sentinelle, derriere un quartier de +roche, dans un endroit assez eloigne de la porte d'entree. + +Il n'avait nullement besoin de faire surveiller cet endroit, mais il +tenait a ce que le petit homme qui, en tant que combattant, ne pouvait +lui etre d'aucune utilite, ne se trouvat pas expose inutilement. + +Apres quoi, tranquille de ce cote, il vint se poster a quelques toises +du pont-levis, en se dissimulant de son mieux dans l'herbe qui poussait, +haute et drue, sur les cotes, bordant les fosses de la petite esplanade +qui s'etendait devant l'entree du chateau fort. Et il attendit. + +Il entendit enfin le bruit des chaines qui se deroulaient et vit le +pont-levis s'abaisser lentement. + +Il eut un sourire de satisfaction et, sans se redresser, il mit l'epee a +la main. + +En effet, c'etait bien Barba Roja tenant dans ses bras la Giralda +endormie ou evanouie. + +Mais le colosse etait entoure d'une troupe d'hommes d'armes dont les +sinistres physionomies etaient, a elles seules, un epouvantail capable +de mettre en fuite le plus resolu des chercheurs d'aventures. Et, en +tete de la troupe qui pouvait bien se composer d'une quinzaine de +sacripants, tous gens de sac et de corde, soigneusement tries sur +le volet, immediatement derriere Barba Roja venaient l'ex-bachelier +Centurion et son sergent Barrigon. + +Pardaillan ne preta qu'une mediocre attention a cette bande de +malandrins armes de formidables rapieres, sans compter la dague qu'ils +avaient tous, pendue au cote droit. + +Il ne vit et ne voulut voir que Barba Roja et celle qu'il tenait dans +ses bras. Il laissa la troupe, tout entiere sortir de la voute et +s'engager sur la petite esplanade. + +Lorsque le pont-levis, en se relevant, lui fit comprendre que toute la +bande etait sortie, il se redressa doucement et, sans hate, il alla se +camper au milieu du chemin. Et, d'une voix terrible a force de calme +et de froide resolution, il cria, comme un officier commandant une +manoeuvre: + +--Halte... On ne passe pas! + +Barba Roja crut que, derriere cet extravagant audacieux, devait se +trouver une troupe au moins egale a la sienne, et il s'arreta net, +immobilisant ses hommes derriere lui. + +Alors, seulement, il reconnut Pardaillan et vit qu'il etait seul, +parfaitement seul, au milieu du chemin. + +Il eut un sourire terrible. + +Par Dieu! la partie etait belle! + +Il allait s'emparer de son ennemi, l'emmener proprement ficele, +l'obliger a assister au deshonneur de la donzelle qu'il aimait, apres +quoi un coup de poignard bien applique le debarrasserait a tout jamais +du Francais maudit. + +Tel fut le plan qui germa instantanement dans la cervelle du colosse, et +de la reussite duquel il ne douta pas un instant. + +Peut-etre eut-il montre moins d'assurance s'il avait pu lire ce qui se +passait dans l'esprit de ses diables a quatre. En effet, en exceptant +Centurion et Barrigon, qui avaient mille et une bonnes raisons de lui +rester fideles, les treize autres ne paraissaient pas montrer cet +entrain qui decide de la victoire... surtout quand on a pour soi le +nombre. + +C'est que ces treize-la avaient deja eu affaire a Pardaillan; ces +treize-la etaient ceux qui avaient ete si fort malmenes dans la fameuse +grotte de la maison des Cypres. + +Malheureusement pour lui. Barba Roja ne se rendit pas compte de cet +etat d'esprit qui pouvait faire avorter son dessein de s'emparer de +Pardaillan. + +Il se crut sincerement le plus fort, assure de la victoire, et resolut +de s'amuser un peu, tel le chat qui joue avec la souris avant de +l'abattre d'un coup de griffe. Il mit tout ce qu'il put mettre d'ironie +et de mepris dans sa voix pour s'ecrier: + +--Ca, que veut ce truand?... Si c'est une bourse qu'il cherche, qu'il +prenne garde de trouver les etrivieres... en attendant une bonne corde! + +--Fi donc! repliqua la voix tres calme de Pardaillan. Votre bourse, mon +petit Barba Roja, si je l'avais voulue, je l'aurais prise ce jour ou +je dus, pour sauver votre carcasse, mettre a mal une pauvre bete, +assurement moins brute que vous! + +Barba Roja avait espere s'amuser aux depens de Pardaillan. Il aurait du +cependant se souvenir de la scene de l'antichambre royale et savoir qu'a +ce jeu-la, comme aux autres, il n'etait pas de force a se mesurer avec +lui. + +Du premier coup, il perdit son sang-froid. En entendant Pardaillan lui +rappeler que, somme toute, il lui avait sauve la vie, il etrangla de +honte et de fureur. Il ne chercha plus a railler et a s'amuser, et il +grinca: + +--Miserable mecreant! c'est bien pour cela que ma haine pour toi s'est +encore accrue... ce que je n'aurais pas cru possible... + +--Parbleu! dit froidement Pardaillan. Quant aux etrivieres, on les +applique aux petits garcons malappris tels que vous. Je ne sais ce qui +me retient de vous les appliquer seance tenante... ne fut-ce que pour +voir si vous sautez toujours aussi bien... Vous souvenez-vous, mon +petit? + +Barba Roja ecumait. Il acheva de perdre la tete et, sans trop savoir ce +qu'il disait, cria: + +--Ca, que veux-tu? + +--Moi? fit Pardaillan de son air le plus naif. Je veux simplement te +debarrasser du fardeau de cette jeune fille... Tu vois bien qu'elle est +trop lourde pour tes faibles bras... Tu vas la laisser choir, mon petit! + +--Place! par le Christ! hurla le colosse. + +--On ne passe pas! repeta Pardaillan en lui presentant la pointe de sa +rapiere. + +A ce moment-la, il n'avait qu'une crainte: c'est que le colosse ne +s'obstinat a garder la jeune fille dans ses bras, ce qui l'eut fort +embarrasse. + +Heureusement, l'intelligence du colosse etait loin d'egaler sa force. +Exaspere par les paroles de Pardaillan, il posa rudement la jeune fille +a terre et se rua tete baisse, l'epee haute. + +En meme temps que lui. Centurion, Barrigon et les autres attaquerent. +Pardaillan eut devant lui un cercle d'acier qui cherchait de toutes +parts a l'atteindre. Il dedaigna de s'en occuper. + +Il porta toute son attention sur Barba Roja, pensant, non sans raison, +que le chef atteint les autres ne compteraient plus. Et, d'un coup +droit, foudroyant, presque au juge, il se fendit a fond. + +Barba Roja, traverse de part en part, leva les bras, laissa tomber son +epee et se renversa comme une masse en rendant des flots de sang. + +Un instant, il talonna le sol a coups furieux, puis il se tint immobile: +il etait mort. + +Alors, Pardaillan se tourna vers Centurion. Il sentait que, celui-la, +comme Barba Roja, agissait pour son compte personnel. Celui-la avait +aussi une haine a satisfaire. + +Ce ne fut pas long. D'un coup de pointe, il atteignit Centurion a +l'epaule, d'un coup de revers il enleva une partie de la joue de +Barrigon, qui le serrait de trop pres. + +Il y eut un double hurlement suivi d'une double chute, et Pardaillan +n'eut plus devant lui que les treize, lesquels, se battant uniquement +pour gagner honnetement l'argent qu'on leur donnait, etaient loin de +montrer la meme ardeur que les trois chefs qui venaient d'etre mis hors +de combat. + +--A qui le tour? lanca Pardaillan d'une voix tonnante. Qui veut tater de +Giboulee? + +Et aussitot deux hurlement attesterent que deux hommes avaient tate de +Giboulee. + +Les treize, en effet, avaient eu cette supreme pudeur de tenter--pour +la forme--une illusoire resistance. Lorsqu'ils entendirent le double +hurlement de douleur de deux des leurs, ils etaient deja prets a lacher +pied. + +Pour comble de malchance, voici qu'a cet instant precis des +glapissements aigus se firent entendre sur leur flanc. Et quelque chose, +ils ne savaient quoi, un etrange petit animal, quelque petit demon, +suppot de ce grand diable, sans doute, qui n'arretait pas de pousser des +cris percants qui leur dechiraient les oreilles, se glissa entre leurs +jambes et, partout ou cette fantastique et insaisissable petite bete se +faufilait ainsi, un combattant atteint soit au mollet, a la cuisse ou +au ventre, jamais plus haut, poussait un hurlement ou la terreur +superstitieuse tenait autant de place que la douleur reelle, et, sans +demander son reste, le blesse, reunissant toutes ses forces, se hatait +de tirer au large, se defilant de son mieux le long des bas-cotes du +sentier. + +En moins de temps qu'il n'en faut pour l'ecrire, la place se trouva +deblayee. + +Sur le champ de bataille, il ne restait que le cadavre de Barba Roja et +les corps evanouis, ou morts, de Barrigon et de Centurion, tombes non +loin de la Giralda. + + + +XXII + +L'AVEU DU CHICO + +Alors, Pardaillan partit d'un long eclat de rire, et, s'adressant a ce +diablotin qui avait seme la panique dans la troupe des spadassins, et +continuait a pousser des clameurs aigues, entrecoupees d'eclats de +rire sardoniques, et se demenait en brandissant une longue aiguille a +tricoter et contrefaisait les contorsions et les grimaces des vaincus +blesses et fuyant, tels des lievres: + +--Bravo, Chico! cria-t-il enthousiasme. + +Mais, aussitot, il se reprit et, tres severe: + +--Est-ce ainsi que tu obeis a mes ordres?... + +La joie qui animait la tete fine et intelligente du nain tomba soudain. + +Piteusement, il expliqua qu'il avait bien compris l'intention de +Pardaillan, et qu'il serait mort de honte s'il avait pousse la +poltronnerie jusqu'a demeurer spectateur impassible de l'inegale lutte. + +--Imbecile! fit Pardaillan en dissimulant un sourire de satisfaction. La +lutte etait inegale, en effet... mais pas a leur avantage... puisqu'ils +sont en fuite. + +--C'est vrai, tout de meme, avoua le nain. + +--Malheureux! Et si tu avais ete tue?... Je n'aurais jamais ose me +representer devant certaine hotesse que tu connais. + +Et, pour couper court a l'embarras du Chico, il se dirigea vers la +Giralda, evanouie et non endormie, s'accroupit devant elle et, du +tranchant de son epee, se mit a couper les cordes qui liaient ses pieds +et ses mains. A ce moment, il entendit la voix etranglee du Chico crier: + +--Gardez-vous!... + +En meme temps, il percut comme un glissement sur son dos, et, tout de +suite apres, un grand cri suivi d'un rale. Il se redressa d'un bond, +l'epee a la main, et vit d'un coup d'oeil ce qui s'etait passe. + +Centurion, qu'il avait cru mort ou evanoui, n'avait pas perdu +connaissance, malgre sa blessure. + +Or, Pardaillan s'etait accroupi a quelques pas du bravo et lui tournait +le dos. Alors, celui-ci s'etait dit que, s'il pouvait ramper jusqu'a +lui, il pourrait, d'un coup de dague donne dans le dos, assouvir sa +haine. Et il s'etait mis en marche, avec des precautions infinies, +etouffant de son mieux les gemissements que chacun de ses mouvements lui +arrachait, car sa blessure le faisait cruellement souffrir. + +Au moment ou il se redressait peniblement pour porter le coup mortel a +l'homme qu'il haissait, le nain l'avait apercu et s'etait jete devant +lui, le bras leve. + +Le pauvre petit homme avait recu le coup de dague en pleine poitrine, +et c'etait lui qui avait pousse ce grand cri qui avait fait frissonner +Pardaillan. Mais, en meme temps, il avait eu la satisfaction de plonger +sa petite epee, jusqu'a la garde, dans la gorge du miserable qui avait +fait entendre ce rale etouffe et s'etait abattu, la face contre terre. + +Fou de douleur a la vue du nain qui perdait des flots de sang, +Pardaillan, pris d'une de ces coleres terribles, cria: + +--Ah! vipere! + +Et, levant le pied, d'un coup de talon furieux, il broya la tete du +miserable, qui se tordit un moment et demeura enfin immobile a jamais. + +Ainsi finit don Cristobal Centurion, qui avait espere, grace a l'appui +de Fausta, devenir un puissant personnage. + +--Chico! mon pauvre petit Chico! rala Pardaillan, qui prit doucement le +nain dans ses bras. + +Le Chico jeta sur lui un regard qui exprimait tout le devouement et +toute l'affection dont son petit coeur etait rempli; un sourire tres +doux erra sur ses levres, et il murmura: + +--Je... suis... content! + +Et il s'abandonna, evanoui, dans les bras qui le soutenaient. + +Pale de douleur et de desespoir, Pardaillan defit rapidement le +pourpoint et se mit a verifier la blessure avec la competence d'un +chirurgien consomme. Alors, un immense soupir s'exhala de sa poitrine +oppressee, et, avec un sourire radieux, il s'ecria tout haut: + +--C'est un vrai miracle!... La lame a glisse sur les cotes... Dans huit +jours il sera sur pied, dans quinze il n'y paraitra plus... C'est egal, +j'ai eu peur! + +Tranquillise sur le sort de son petit ami, son naturel insouciant et +railleur reprit le dessus, et il songea: + +--Me Voila bien loti!... une femme evanouie et un enfant blesse sur les +bras!... He! mais... morbleu! voici mon affaire. + +Ce qui motivait cette exclamation, c'etait la vue d'une charrette qui +s'etait arretee en bas, sur la route, et dont le conducteur, qui se +tenait a cote du cheval, semblait se demander ce qu'il devait faire: ou +continuer par la grand-route ou grimper par le sentier. + +Pardaillan jeta un coup d'oeil sur les deux corps etendus a terre. Et sa +resolution fut prise. Il cria a pleins poumons au charretier: + +Ho! l'homme!... Si vous etes chretien, attendez un moment! + +Il faut croire qu'il fut entendu et compris, car il vit une silhouette +feminine se dresser debout dans la charrette, descendre precipitamment, +et se ruer a l'assaut du sentier. + +"Bon! songea Pardaillan, tout va bien." + +Et, se baissant, il prit dans ses bras robustes la Giralda et le Chico +et se mit a descendre doucement, sans paraitre gene par son double +fardeau. Au fur et a mesure qu'il descendait, la silhouette qui montait +a sa rencontre precipitait sa marche, et, bientot, malgre la mante qui +la recouvrait, il la reconnut. + +--Par ma foi, c'est la petite Juana! se dit-il, enchante au fond de +la rencontre. Pour une fois, voici donc une femme qui sait arriver a +propos!... + +En effet, c'etait la petite Juana qui grimpait precipitamment le +sentier, suivie de loin par la vieille Barbara, suant, soufflant... et +pestant, a son ordinaire. + +A la vue de Pardaillan, seul sur l'esplanade, elle avait senti une +angoisse mortelle l'etreindre; en l'entendant appeler, elle avait +compris qu'un malheur etait arrive. Elle en avait le pressentiment +douloureux puisque c'est ce qui l'avait decidee a tenter cette demarche +plutot risquee. + +Elle avait bondi hors de la charrette et s'etait mise a courir a la +rencontre du chevalier. + +En approchant, elle avait vu que le chevalier portait dans ses bras deux +corps qui semblaient prives de vie. + +Un affreux sanglot dechira sa gorge contractee. Le malheur pressenti +etait arrive! + +Sans forces, elle s'arreta, plus pale peut-etre que le blesse que +Pardaillan tenait dans ses bras, et elle rala: + +--Il est mort, n'est-ce pas? + +Comme s'il avait la tete egaree par la douleur, Pardaillan repondit +d'une voix sourde: + +--Pas encore! + +Et il continua son chemin, comme inconscient du coup terrible qu'il +venait de porter, se dirigeant vivement vers la charrette. + +La petite Juana n'eut pas un cri, pas une plainte, pas une larme. +Seulement, de pale qu'elle etait, elle devint livide, et, lorsque +Pardaillan passa pres d'elle, il courba la tete d'un air honteux, sous +le regard de douloureux reproche qu'elle lui decocha. + +Et elle se mit a le suivre, du pas raide, saccade d'un automate. + +Pres de la charrette, Pardaillan deposa la Giralda dans les bras de la +duegne en disant d'un air bourru: + +--Occupez-vous de celle-ci. + +Et, se baissant, il etendit doucement le blesse sur l'herbe roussie qui +bordait la route. + +En voyant son compagnon d'enfance, son petit jouet vivant, livide, +couvert de sang, ses paupieres mi-closes laissant apercevoir le blanc de +l'oeil revulse, la petite Juana sentit un affreux dechirement dans tout +son etre et s'abattit sur les genoux. + +Elle prit doucement dans ses bras la tete si pale de son ami, et, +sans rien voir autour d'elle, non plus que Pardaillan, qui paraissait +horriblement gene par le spectacle de ce desespoir morne, elle se mit a +le bercer doucement, dans un geste maternel, tandis qu'elle balbutiait, +avec une tendresse infinie: + +--Chico!... Chico!... Chico!... + +Et, sous cette caresse tendrement berceuse, l'amour qui emplissait le +coeur fidele du petit homme, l'amour puissant, naif et sincere, montra +une fois de plus quel etait son pouvoir: le blesse reprit ses sens. + +Tout de suite, il vit dans quels bras adores il etait blotti, tout de +suite, il reconnut son grand ami qui se penchait aussi sur lui, et il +leur sourit, les enveloppant dans le meme sourire. + +Et, d'un regard d'une eloquence muette, il interrogea son grand ami, qui +detourna les yeux d'un air embarrasse. + +--Je voudrais savoir, pourtant..., fit le blesse. + +--Helas!... murmura Pardaillan. + +Et le Chico comprit. Il eut une contraction douloureuse de ses traits +fins. + +Mais ce ne fut qu'un nuage fugitif qui passa aussitot. Il reprit vite +possession de lui et retrouva, avec sa serenite, son bon sourire de +chien devoue, a l'adresse des deux seuls etres qu'il eut aimes au monde, +et il murmura: + +--Oui, il vaut mieux qu'il en soit ainsi. + +Juana aussi avait compris... et alors, seulement, les larmes jaillirent +a flots presses de ses yeux endoloris. Tres doucement, il demanda: + +--Pourquoi pleures-tu, Juana? + +--O Luis!... Luis!... peux-tu bien me demander cela? + +--Il ne faut pas pleurer, insista doucement le blesse. Vois-tu, il vaut +mieux que je m'en aille... J'aurais ete une gene pour toi... et moi... +j'aurais ete tres malheureux! + +--Luis!... Luis!... + +--Car, vois-tu, je puis bien te le dire maintenant... puisque je vais +mourir... + +Et, comme s'il eut voulu etre bien sur avant de dire ce qu'il avait a +dire, il insista en fixant Pardaillan: + +--Car je vais mourir, n'est-ce pas? + +Et il faut croire que le pauvre Pardaillan, dans son desespoir, n'avait +plus toute sa presence d'esprit, car, au lieu de le reconforter par +des paroles d'espoir, comme le lui commandait l'humanite la plus +elementaire, il cacha sa tete dans ses mains, pour dissimuler +ses larmes, sans doute, et, en meme temps, de la tete, il disait +frenetiquement: "Oui! Oui!" + +Sans remarquer cette insistance feroce, le nain continua, toujours avec +la meme douceur: + +--Puisque je vais mourir... je puis bien te le dire, Juana... je +t'aimais... je t'aimais bien. + +--Helas!... moi aussi, gemit la jeune fille. + +--Mais moi, fit le blesse avec un triste sourire, moi, Juana, je ne +t'aimais pas comme une soeur... j'aurais... voulu faire de toi... ma... +ma femme! Il ne faut pas m'en vouloir, je ne t'aurais jamais dit cela... +mais je vais mourir... ca n'a plus d'importance. Rappelle-toi, Juana... +je t'aimais... + +--Chico! sanglota la petite Juana, eperdue, Chico! tu me brises le +coeur... Ne vois-tu donc pas que moi aussi je t'aime... et pas comme un +frere!... + +--Oh! murmura le blesse, ebloui, qui trouva la force de redresser sa +petite tete, oh!... dis-tu vrai?... + +--Luis! clama la petite Juana, qui pressa tendrement cette tete chere +dans ses bras, Luis, je t'aimais, aussi!... je t'ai toujours aime!... + +Une expression de joie celeste se repandit sur les traits du nain. + +--Oh!... trop tard..., fit-il dans un souffle, je... vais mourir. + +--Luis! cria Juana a demi folle, ne meurs pas... Je t'aime!... Je +t'aime!... + +--Trop... tard!... fit encore une fois le nain. + +Et il se renversa, evanoui. + +--Eh! mordieu! eclata Pardaillan, ne pleurez pas, petite Juana!... Il +n'est pas mort!... Il ne mourra pas! + +--Oh! monsieur, fit Juana en secouant douloureusement la tete, ne jouez +pas avec ma douleur... Je vous jure qu'elle est sincere!... + +--Eh! morbleu! je le sais bien! Mais, regardez-moi, ma mignonne, ai-je +l'air d'un homme qui joue avec une chose aussi respectable qu'une +douleur sincere? + +--Que voulez-vous dire? haleta la jeune fille. + +--Rien que ce que j'ai dit. Le Chico n'est pas mort... Voyez, il +s'agite... Et il ne mourra pas! + +--Juana, fit le blesse, dans un cri de joie delirante, puisqu'il le +dit... c'est que c'est la verite... Je ne mourrai pas!... + +Et avec une inquietude navrante: + +--Mais... si je ne meurs pas... m'aimeras-tu quand meme? + +--Oh! mechant... peux-tu faire pareille question? + +Et, pour cacher son trouble: + +--Mais, monsieur le chevalier, pourquoi cette comedie lugubre?... +Savez-vous, soit dit sans reproche, que vous pouviez me tuer? + +--Que non, ma mignonne... Pourquoi cette comedie, dites-vous!... Eh! par +Pilate! parce que je n'ai pas vu d'autre moyen d'amener cet incorrigible +timide a prononcer ces deux mots si terribles et si doux: Je t'aime! + +--Ainsi, c'etait pour cela? + +--M'en voulez-vous? fit doucement Pardaillan en lui prenant les deux +mains. + +--Je suis bien trop heureuse pour vous en vouloir... + +Et, avec un accent de gratitude infinie: + +--Il faudrait que je fusse la plus ingrate des creatures... Ne vous +devrai-je pas mon bonheur? + +Alors, se penchant sur elle, designant le Chico du coin de l'oeil, +Pardaillan lui dit tout bas: + +--Ne vous avais-je pas predit que vous finiriez par l'aimer? + +--C'est vrai, fit-elle simplement. Tout ce que vous promettez arrive. + +Pardaillan se mit a rire, de son bon rire si clair. + +--Et maintenant, fit-il, savez-vous ce que je vous predis? + +--Quoi donc? + +--C'est que votre premier enfant sera un garcon... + +Juana rougit, et, considerant la petite taille du nain, secoua la tete +d'un air de doute. + +Un garcon, reprit Pardaillan en riant toujours, que vous appellerez Jean +en souvenir de moi... et qui deviendra plus grand que moi... et qui sera +solide comme un chene. + +--Je le crois, dit gravement Juana, puisque vous le dites, et je vous +promets de lui donner le nom de Jean en souvenir de vous. + +Quant au Chico, il ne disait rien, il ne pensait a rien. Il croyait +faire un reve delicieux et ne souhaitait qu'une chose: ne se reveiller +jamais. + + + +XXIII + +L'ECHAPPE DE L'ENFER + +Le premier soin de Juana, en arrivant a l'hotellerie, fut, +naturellement, de faire appeler un medecin. + +Pardaillan, bien qu'il fut a peu pres sur de ne pas s'etre trompe, +attendit impatiemment que le savant personnage, apres un minutieux +examen de la blessure, se fut prononce. + +Il arriva que le medecin confirma de tous points ses propres paroles. +Avant huit jours, le blesse serait sur pied... C'etait miracle qu'il +n'eut pas ete tue roide. + +Tranquille sur ce point, Pardaillan, malgre la chaleur, s'enveloppa dans +son manteau et s'eclipsa a la douce, sans rien dire a personne. Dehors, +il se mit a marcher d'un pas rude dans la direction du Guadalquivir, et, +avec un sourire terrible, il murmura: + +"A nous deux, Fausta!" + +Fausta, apres l'arrestation de Pardaillan et l'enlevement de don Cesar, +etait rentree chez elle, dans cette somptueuse demeure qu'elle avait sur +la place San Francisco. + +Pardaillan aux mains de l'Inquisition, elle s'efforca de le rayer de son +esprit et de ne plus songer a lui. + +Toutes ses pensees se porterent sur don Cesar et, par consequent, sur +les projets ambitieux qu'elle avait formes et qui avaient tous pour base +son mariage avec le fils de don Carlos. + +Les choses n'etaient peut-etre pas au point ou elle les eut voulues; +mais, a tout prendre, elle n'avait pas lieu d'etre mecontente. + +Pardaillan n'etait plus. La Giralda etait aux mains de don Almaran, qui +avait eu la stupidite de se faire blesser par le taureau, mais qui, tout +blesse qu'il fut ne lacherait pas sa proie. Le Torero etait dans une +maison a elle, chez des gens a elle. + +En ayant la prudence de laisser oublier les evenements qui s'etaient +produits lors de l'arrestation projetee du Torero, en s'abstenant +surtout de se rendre elle-meme dans cette maison, elle etait a peu pres +certaine que d'Espinosa ne decouvrirait pas la retraite ou etait cache +le prince. + +Plus tard, dans quelques jours, lorsque l'oubli et la quietude seraient +venus, elle ferait transporter le prince dans sa maison de campagne +et elle saurait bien le decider a adopter ses vues. Plus tard, aussi, +lorsque cette vaste intrigue serait bien amorcee, elle s'occuperait de +son fils... le fils de Pardaillan. + +Un seul point noir: d'Espinosa paraissait etre admirablement renseigne +au sujet de cette conspiration dont le duc de Castrana etait le chef +avere et dont elle etait elle, le chef occulte. + +D'Espinosa devait, par consequent, connaitre son role a elle, dans cette +affaire. Cependant, il ne lui en avait jamais souffle mot. Une chose +aussi l'agacait. Elle sentait planer autour d'elle et meme chez elle une +surveillance occulte qui, a la longue, devenait intolerable. + +Fausta avait compris. Somme toute, elle etait prisonniere. Cela ne +l'inquietait pas autrement. Elle savait que, lorsqu'elle le voudrait, +elle saurait fausser compagnie a son terrible allie: d'Espinosa. Mais +cela l'enervait et elle se demandait, sans pouvoir se faire une reponse +satisfaisante, quelles etaient les intentions du grand inquisiteur a son +egard: + +Tout ceci avait ete cause que, pendant les quinze jours qu'avait dure la +detention de Pardaillan, elle s'etait tenue sur une extreme reserve. + +Tous les jours, elle allait voir d'Espinosa et s'informait de +Pardaillan. D'Espinosa lui rendait compte de l'etat du prisonnier et de +ce qui avait ete fait ou se preparait. + +La veille de ce jour ou nous avons vu Pardaillan arracher la Giralda aux +griffes de Barba Roja, elle etait allee, dans la soiree, faire sa visite +au grand inquisiteur. A ses questions, d'Espinosa, sur un ton etrange, +avait repondu: + +--Les tourments du sire de Pardaillan sont termines. + +--Dois-je comprendre qu'il est mort? avait demande Fausta. + +Et le grand inquisiteur, sans vouloir s'expliquer davantage, avait +repete sa phrase: + +--Ses tourments sont termines. + +En ce qui concernait don Almaran, elle avait appris que, completement +remis, il avait projete d'aller le lendemain au chateau de Bib-Alzar, ou +l'appelait il ne savait quelle affaire. + +Fausta avait souri. Elle savait, elle, quelle etait cette affaire qui +appelait Barba Roja a la forteresse de Bib-Alzar. Et elle etait rentree +chez elle. + +Or, ce jour, une heure environ apres le moment ou nous avons vu +Pardaillan s'eloigner en murmurant: "A nous deux, Fausta!", la princesse +se trouvait dans ce petit oratoire de sa maison de campagne qui, on ne +l'a pas oublie sans doute, communiquait par une porte secrete avec les +sous-sols mysterieux de la somptueuse demeure. + +Au moment ou nous penetrons dans cette petite piece, tres simplement +meublee, Fausta terminait un long entretien qu'elle venait d'avoir avec +le Torero. + +--Madame, disait le Torero d'une voix tres triste, croyant m'amener a +accepter vos propositions en levant certains scrupules que j'avais, vous +avez eu la cruaute de me faire connaitre la douloureuse et sombre verite +sur ma naissance. Peut-etre eut-il ete plus humain de me laisser ignorer +cette fatale verite!... N'importe, le mal est fait, il n'y a plus a y +revenir... Mais votre but n'est pas atteint. A quoi bon vous obstiner +inutilement? Je ne suis pas le frenetique ambitieux que vous avez +souhaite, et, maintenant plus que jamais, je suis resolu a ne pas me +dresser contre celui qui est et restera, pour moi, le roi... pas autre +chose. Mon ambition, madame, est de me retirer dans ce beau pays de +France avec mon ami M. de Pardaillan, et de tacher de me faire ma place +au soleil. Le reve de ma vie est de finir mes jours avec la compagne que +j'ai choisie. + +--Oh! gronda Fausta avec rage, aurai-je donc toujours cette cruelle +deception, croyant m'adresser a des hommes, de ne rencontrer que +des femmes... de miserables et faibles femmes, qui ne vivent que +de sentiment!... Pourquoi ne suis-je pas un homme moi-meme?... Ce +Pardaillan que tu veux suivre, sais-tu seulement ce qu'il est devenu? + +--Que voulez-vous dire? s'exclama le Torero, qui ignorait l'arrestation +du chevalier. + +--Mort! dit Fausta d'une voix glaciale. Mort, ce Pardaillan dont la +pernicieuse influence t'a souffle ta stupide resistance. Mort fou... fou +furieux... Ah! ah! ah! un fou furieux etait tout designe pour servir de +modele a cet autre fou que tu es toi-meme! Et c'est moi, moi Fausta, qui +l'ai accule a la folie, moi qui l'ai precipite dans le neant. + +--Par le Christ! madame, si ce que vous dites est vrai, votre... + +D'un geste violent, Fausta l'interrompit. + +--Tu m'ecouteras jusqu'au bout, gronda-t-elle. Et n'oublie pas qu'au +moindre geste que tu feras tu tomberas pour ne plus te relever... Ces +murs ont des yeux et des oreilles... et je suis bien gardee... Quant a +ta bien-aimee... cette miserable bohemienne pour qui tu refuses le trone +que je t'offre... eh bien... sache-le donc, miserable fou, elle est +morte... morte, entends-tu?... morte deshonoree, salie par les baisers +de Barba Roja... Sois donc fidele a son souvenir... Peut-etre, toi +aussi, a l'imitation de Pardaillan le fou, as-tu resolu de vivre +eternellement fidele au souvenir d'une morte... une morte souillee! + +D'un bond, le Torero fut sur elle et lui saisit le poignet, et, avec des +yeux de dement, il lui cria dans la figure: + +--Repetez... repetez ces infames paroles... et, j'en jure Dieu, votre +derniere heure est venue!... + +Fausta ne sourcilla pas. Elle ne chercha pas a se degager de son +etreinte. Seulement, sa main libre alla fouiller dans son sein et en +sortit un mignon petit poignard. + +--Une simple piqure de ceci, dit-elle froidement, et tu es mort. La +pointe de ce stylet a ete plongee dans un poison qui ne pardonne pas. + +Profitant de sa stupeur, elle se degagea d'un geste brusque, et, +s'adossant a la cloison, de sa voix implacable, elle reprit: + +--Je repete: Pardaillan est mort fou... et c'est mon oeuvre... Ta +fiancee est morte souillee... et c'est encore mon oeuvre... Et, toi, tu +vas mourir desespere... et ce sera mon oeuvre, encore, toujours!... + +En disant ces mots, elle actionna le ressort qui ouvrait la porte +secrete, et, sans se retourner, elle fit un bond en arriere. + +Elle se heurta a une poitrine humaine. Un homme etait la... derriere +cette porte secrete qu'elle croyait etre seule a connaitre... Un homme +qui avait entendu, peut-etre, ce qu'elle venait de dire. Qui etait cet +homme? Peu importait. L'essentiel etait qu'il disparut. Elle leva le +bras arme du poignard empoisonne et l'abattit dans un geste foudroyant. + +Sa main fut happee au passage par une autre main, une tenaille vivante +qui lui broya le poignet et l'obligea a lacher l'arme mortelle, ensuite +de quoi la tenaille la ramena dans le cabinet, cependant qu'une voix +narquoise qu'elle reconnaissait enfin disait: + +--J'entends parler de mort, de poison, de folie, de torture, que sais-je +encore! J'imagine que Mme Fausta doit avoir un entretien d'amour... +Toutes les fois que Fausta parle d'amour, elle prononce le mot: mort. + +A ces paroles, a cette apparition inattendue, un double cri, jete sur un +ton different, retentit: + +--Pardaillan!... + +--Moi-meme, madame, fit Pardaillan, qui resta devant la porte secrete +comme pour en interdire l'approche a Fausta. + +Et, de cette voix blanche qu'il avait dans ses moments de colere +terrible, il reprit: + +--Mon compliment, madame, ceux que vous tuez se portent assez bien. +Dieu merci!... Et quant a la folie furieuse dont vous parliez tout +a l'heure... peut-etre suis-je fou, en effet, mais c'est du desir +imperieux de vous ecraser comme une bete venimeuse que vous etes! + +--Pardaillan!... vivant!... repeta Fausta. + +--Vivant, morbleu! bien vivant, madame... Aussi vivant que cette jolie +Giralda que vous aviez condamnee et qui n'a pas ete souillee par +l'illustre Barba Roja, attendu que la main que voici l'a proprement +expedie dans un autre monde... avant qu'il eut pu consommer l'attentat +odieux que vous aviez premedite... N'avez-vous pas proclame que tout +cela etait votre oeuvre?... + +--Vivante!... Giralda est vivante? haleta le Torero. + +--Tout ce qu'il y a de plus vivante, mon prince... + +--Oh! Pardaillan! Pardaillan!... comment pourrai-je... + +Cependant Fausta s'etait ressaisie. Cette femme extraordinaire avait lu +sa condamnation dans les yeux de Pardaillan. + +--Si je ne le tue... il me tue, se dit-elle avec ce calme surhumain +qu'elle avait. Mourir n'est rien.. mais je ne veux pas mourir de sa +main... a lui... + +Et, d'un geste prompt comme l'eclair elle saisit un petit sifflet +d'argent qu'elle avait suspendu a son cou et le porta a ses levres. + +Pardaillan vit le geste. Il eut pu l'arreter. Il dedaigna de le faire. + +Mais, en meme temps que Fausta appelait, lui, d'un geste plus rapide +encore, tira d'un meme coup sa dague et son epee, et tendant la dague +a don Cesar, desarme, avec une physionomie hermetique, une voix +etrangement calme: + +--Vous demandiez comment vous acquitter du peu que j'ai fait pour +vous? Je vais vous le dire: prenez ceci... et gardez-moi madame... +gardez-la-moi precieusement... Vous m'en repondrez sur votre vie... Au +moindre geste suspect de sa part, abattez-la sans pitie... comme un +chien enrage. + +Et avec un accent d'irresistible autorite: + +--Faites ce que je vous demande... pas autre chose... et nous serons +quittes, mon prince. + +Cependant la porte s'etait ouverte. Quatre hommes, l'epee nue a la main, +se montrerent sur le seuil. Et sans doute ne s'attendaient-ils pas +a trouver la cet adversaire, car ils s'arreterent indecis et se +consulterent du regard avant d'attaquer. Et Pardaillan, voyant leur +hesitation, de sa voix narquoise, railla: + +--Bonsoir, messieurs!... Monsieur de Chalabre, monsieur de Montsery, +monsieur de Sainte-Maline, enchante de vous revoir! + +--Monsieur, dit poliment Sainte-Maline en saluant galamment, tout +l'honneur est pour nous. + +Chalabre et Montsery executerent la plus impeccable des reverences de +cour que Pardaillan leur rendit tres poliment, en ajoutant: + +--Nous allons donc une fois de plus essayer de mettre a mal le sire +de Pardaillan... S'il ne m'etait si cher, et pour cause, je vous +souhaiterais volontiers meilleure chance, messieurs. + +--Vous nous comblez, monsieur, dit Montsery. + +--A vrai dire, ce n'est pas vous que nous pensions trouver ici, ajouta +Chalabre. + +Le quatrieme personnage qui accompagnait les trois ordinaires n'etait +autre que Bussi-Leclerc. + +Sa stupeur avait ete telle, en reconnaissant Pardaillan, qu'il etait +encore la, sans parole, immobile, les yeux exorbites, comme petrifie. + +Pardaillan l'avait tout de suite apercu, mais, suivant une tactique qui +avait le don d'exasperer le celebre bretteur, il feignait de ne pas le +voir. + +Cependant il ne le perdait pas de vue. Au compliment de Sainte-Maline, +il s'ecria tout a coup avec un air de surprise indignee: + +--Mais que vois-je?... Mais oui, c'est Jean Leclerc!... Comment des +gentilshommes aussi accomplis peuvent-ils se commettre en semblable +compagnie! Fi! messieurs, vous me chagrinez!... Mais regardez-le +donc!... Voyez, sur sa joue, la trace de la main que voici, et qui +s'abattit sur sa face suant la peur, est encore apparente!... Fi donc! + +Ces paroles produisirent l'effet qu'il en attendait. Sans dire un mot, +les dents serrees, fou de honte et de fureur, Bussi-Leclerc coupa court +aux compliments alambiques en se ruant, l'epee haute, et les autres +bondirent a la rescousse. + +Pendant un moment, qui parut mortellement long a Fausta gardee a vue par +le Torero, on n'entendit, dans le petit cabinet, que le froissement du +fer et le souffle rauque des combattants qui s'escrimaient en silence. + +La piece etait petite; si simplement meublee qu'elle fut, les quelques +meubles qu'elle renfermait diminuaient encore l'espace et genaient les +mouvements. + +Les quatre bravi se genaient mutuellement plus qu'ils ne s'aidaient. + +Pardaillan etait plus libre de ses mouvements qu'eux. Il etait reste le +dos tourne a la porte secrete ouverte derriere lui. + +Fausta avait immediatement remarque ce detail. Elle se disait que si +Pardaillan avait voulu il aurait pu l'entrainer avec lui, bondir par +cette ouverture, repousser la porte et il se serait ainsi derobe a la +lache agression des quatre. Il ne l'avait pas fait: donc il ne l'avait +pas voulu. + +Pourquoi? Parce qu'il etait sur de battre ses agresseurs, se repondait +Fausta. + +Et un morne desespoir lentement s'emparait d'elle Elle voyait, elle +sentait que Pardaillan serait vainqueur. + +Les quatre s'animaient; ils frappaient d'estoc et de taille, ils +bondissaient, renversant les obstacles, se ruaient en avant, rompaient +d'un bond de fauve, s'ecrasaient sur le parquet pour se relever +aussitot, et maintenant les injures, les menaces les plus effroyables +sortaient de leurs bouches crispees. + +Pardaillan restait immuable, impavide, ferme comme un roc. Il n'avancait +pas encore, mais il n'avait pas rompu d'une semelle. + +Il semblait s'etre interdit de franchir cette porte ouverte derriere +lui. Son epee seule agissait. Elle etait partout a la fois, parant ici, +frappant la. + +Cependant Pardaillan aussi commencait a s'echauffer, et il se disait +surtout qu'il etait temps d'en finir. + +Alors il se mit en marche, attaquant a son tour avec une impetuosite +irresistible. + +Son effort se portait principalement sur Bussi. Et ce qui devait arriver +arriva. Pardaillan se fendit dans un coup droit foudroyant et Bussi +tomba comme une masse. + +Or, pendant tout le temps qu'avait dure cette lutte inegale, Bussi +n'avait eu qu'une crainte, si tenace, si violente, qu'elle le paralysait +et lui enlevait la meilleure partie de ses moyens. Bussi se disait: +"Il va me desarmer... encore!" Si bien que, lorsqu'il recut le coup +en pleine poitrine, il eut un sourire de satisfaction intense, et, en +rendant un flot de sang, il exhala sa satisfaction dans ce mot: + +--Enfin!... + +Et il demeura immobile... a jamais. + +Alors Pardaillan s'occupa serieusement des trois qui restaient. Et aussi +paisiblement que s'il eut ete sur les planches d'une salle d'armes, il +dit tres serieusement: + +--Messieurs, en souvenir de certaine offre galante que vous me fites +un jour que vous me croyiez dans l'embarras, je vous ferai grace de la +vie... + +Et avec un froncement de sourcils: + +--Mais comme vous devenez par trop encombrants, je me vois oblige de +vous condamner a l'inaction... pour un bout de temps. + +Il achevait a peine que Sainte-Maline, la cuisse traversee, s'ecroulait +en poussant un cri de douleur. + +--Un!... compta froidement Pardaillan. + +Et presque aussitot: + +--Deux! + +C'etait Chalabre qui etait atteint a l'epaule. + +Restait Montsery, le plus jeune. Pardaillan baissa son epee et dit +doucement: + +--Allez-vous-en! + +--Fi! monsieur, s'ecria Montsery, rouge d'indignation, je ne merite pas +l'injure que vous me faites. + +Et il se rua a corps perdu. + +--C'est vrai! confessa gravement Pardaillan en parant, je vous demande +pardon... Trois!... + +--A la bonne heure, monsieur! cria joyeusement Montsery, en secouant son +poignet droit traverse de part en part. Vous etes un galant homme... +Merci! + +Et il s'evanouit. + +Pardaillan se tourna alors vers Fausta, et, d'une voix cinglante comme +un coup de fouet, il dit en montrant la porte par ou les bravi avaient +fait irruption: + +--Si vous avez d'autres assassins apostes par la... ne vous genez pas... +usez encore un coup de ce joli sifflet d'argent qui pendille sur votre +sein... + +Morne, desemparee pour la premiere fois de sa vie, peut-etre, Fausta +fit: non! d'un signe de tete farouche. + +--Eh! quoi! fit Pardaillan avec une ironie meprisante, eh! quoi! quatre +pauvres petits assassins seulement, autour de Fausta?... Voyons, en +cherchant bien!... + +--A quoi bon! confessa Fausta d'un air profondement decourage. + +--Ah! je me disais aussi!... ricana Pardaillan. Alors, puisque vous +refusez mon offre pourtant seduisante, permettez que je prenne mes +precautions pour qu'on ne vienne pas nous deranger. + +En disant ces mots, il alla fermer la porte a clef, poussa le verrou +interieur et mit la clef dans sa poche. Ceci fait, il retourna lentement +vers Fausta, et son visage, jusque-la railleur et dedaigneux, avait pris +une expression de menace si terrible que Fausta, affolee, clama dans son +esprit: + +--C'est fini!... Il va me tuer!... lui!... lui!... + +Pardaillan, sans prononcer une parole, s'approcha d'elle avec une +lenteur effroyable. + +Et elle, petrifiee, avec des yeux sans expression, le regardait +s'approcher sans faire un mouvement. + +Quand il fut contre elle, poitrine contre poitrine, sans desserrer les +dents, avec un regard effrayant, d'un eclat insoutenable, avec la meme +lenteur calculee, il leva les mains et les abattit sur ses epaules qui +ployerent. Puis les mains remonterent, s'arreterent au cou qu'elles +agripperent, et les doigts sur la nuque, les deux pouces sous le menton, +commencerent d'exercer l'inevitable et mortelle pression. + +Alors, d'un geste animal, Fausta rentra la tete dans les epaules. Ses +yeux de diamant noir, ordinairement si graves, si calmes, si clairs, +se leverent sur lui effares, suppliants, et, dans un gemissement, elle +implora: + +--Pardaillan!... ne me tue pas!... + +--Ah! eclata Pardaillan, avec un eclat de rire plus effrayant que sa +colere de tout a l'heure, ah! c'est donc vrai!... Tu as peur!... peur de +mourir!... Fausta a peur de la mort!... Ah! ceci te manquait, Fausta!... + +Fausta se redressa majestueusement. Le calme prodigieux, qui l'avait +abandonnee un instant, lui revint comme par enchantement, et avec un +accent de souveraine hauteur, en le fixant droit dans les yeux: + +--Je n'ai pas peur de la mort... et tu le sais bien... Pardaillan. + +--Allons donc! ricana le chevalier, tu as peur!... Tu as demande +grace... la... a l'instant. + +--J'ai demande grace, c'est vrai!... Mais je n'ai pas peur... pour moi. + +Et d'un geste prompt comme la foudre, profitant de l'inattention du +Torero qui suivait cette scene fantastique avec un interet passionne, +elle lui arracha la dague qu'il tenait machinalement, dechira d'un geste +violent son corsage et, appuyant la pointe de la dague sur son sein nu, +avec un accent de froide resolution: + +--Repete que Fausta a peur... et je tombe foudroyee a tes pieds... Et +toi, Pardaillan, tu ne sauras jamais pourquoi je t'ai demande grace. + +Pardaillan comprit qu'elle ferait comme elle disait. + +"Soit, dit-il. Je ne repeterai pas... J'attendrai, pour me prononcer, +que vous vous soyez expliquee... Car, enfin, vous ne sauriez nier que +vous avez demande grace! + +--Oui, je t'ai demande grace... et je le ferais encore... Mais ecoute, +Pardaillan, il m'a fallu mille fois plus de courage pour t'implorer +qu'il n'en faudrait pour me percer de ce fer... + +Et comme il la regardait d'un air etonne, cherchant a comprendre le sens +de ses paroles: + +--Ecoute-moi, Pardaillan, et tu comprendras. + +Et elle continua en s'animant peu a peu: + +--Oui, j'ai voulu te tuer, oui, j'ai cherche a t'atteindre par les +moyens les plus horribles, j'en conviens, oui, j'ai ete froidement +cruelle et sans coeur... mais je t'aimais, Pardaillan... je t'ai +toujours aime... et toi, tu m'as dedaignee... Comprends-tu?... Mais, +si j'ai ete implacable et odieuse dans ma haine, qui etait de l'amour, +entends-tu? Pardaillan, je n'ai pas voulu--ah! cela, jamais!--je n'ai +pas voulu qu'un jour ton fils put se dresser devant toi et te demander: + +--Qu'avez-vous fait de ma mere? + +--Je n'ai pas voulu que cette chose horrible arrivat... parce que je +suis la mere de ton fils. Comprends-tu maintenant pourquoi je t'ai +demande grace? Pourquoi tu ne peux pas tuer la mere de ton enfant? + +En entendant ces paroles, qu'il etait a mille lieues de prevoir, le +sentiment qui domina chez Pardaillan fut l'etonnement, un etonnement +prodigieux. + +Eh! quoi! il etait pere?... Il avait un fils, lui, Pardaillan?... + +On comprend qu'il voulut savoir a quoi s'en tenir sur la naissance de +ce fils, et il interrogea Fausta qui lui fit le recit des evenements +relates dans les premiers chapitres de cette histoire. Pardaillan ecouta +ce recit avec une attention soutenue, et quand elle eut termine: + +--En sorte que, fit-il, mon fils se trouve, peut-etre, a l'heure qu'il +est, a Paris, sous la garde de votre suivante Myrthis... Et vous, digne +mere, vous n'avez su trouver le temps de vous occuper de cet enfant... +Il est vrai que vous aviez fort a faire... et de si graves choses... +Enfin, ce qui est fait est fait. + +Fausta courba la tete. + +--Que comptez-vous faire? fit-elle. + +--Mais... je compte rentrer a Paris... puisque aussi bien ma mission est +terminee. + +--Vous avez le document? + +--Sans doute!... Et vous, quelles sont vos intentions? + +--Je n'ai plus rien a faire non plus ici... Sixte-Quint est mort. Je +compte me retirer en Italie, ou on me laissera vivre tranquille... Je +l'espere, du moins. + +Ils se regarderent un moment fixement, puis ils detournerent leurs +regards. Ni l'un ni l'autre ne posa nettement la question au sujet de +l'enfant. Peut-etre chacun avait-il a part soi son idee bien arretee, +qu'il tenait a ne pas devoiler. + +Pardaillan se leva et, s'inclinant legerement: + +--Adieu, madame, fit-il froidement. + +--Adieu, Pardaillan! repondit-elle sur le meme ton. + + + +EPILOGUE + +En rentrant a l'auberge de la Tour avec le Torero, Pardaillan trouva un +dominicain qui l'attendait patiemment. + +Le moine venait de la part de Mgr le grand inquisiteur annoncer a +sa seigneurie que S. M. le roi recevrait en audience d'adieux M. +l'ambassadeur, le dernier jour de la semaine. En meme temps le moine +remit a Pardaillan un sauf-conduit en regle pour lui et sa suite, plus +un bon de 50 000 ducats d'or au nom de don Cesar el Torero, payables a +volonte dans n'importe quelle ville du royaume, ou a Paris, ou encore +dans n'importe quelle ville du gouvernement des Flandres. + +Le roi recut fort aimablement M. l'ambassadeur et l'assura que l'Espagne +ne ferait aucune difficulte pour reconnaitre Sa Majeste de Navarre comme +roi de France le jour ou Elle se convertirait a la religion catholique. + +D'Espinosa pria l'ambassadeur de bien vouloir accepter un souvenir que +le grand inquisiteur lui offrait personnellement, comme au plus brave, +au plus digne gentilhomme qu'il eut jamais eu a combattre. + +Ce souvenir, que Pardaillan accepta avec une joie visible, etait une +epee de combat, une longue, solide et merveilleuse rapiere, signee d'un +des meilleurs armuriers de Tolede. + +Pardaillan l'accepta d'autant plus volontiers que ce n'etait pas la une +arme de parade, mais une bonne et solide rapiere tres simple. Seulement, +en rentrant a l'auberge, il s'apercut que cette rapiere si simple avait +sa garde enrichie de trois diamants dont le plus petit valait pour le +moins cinq a six mille ecus. + +Le Chico, qui se remettait a vue d'oeil, grace a la constante +sollicitude de "sa petite maitresse", se vit doter, par la generosite +reconnaissante du Torero, d'une somme de cinquante mille livres, ce +qui ne contribua pas peu a le faire bien voir du brave Manuel, lequel +n'avait pas consenti sans faire la grimace au mariage de sa fille, la +jolie et riche Juana, avec ce bout d'homme, gueux comme Job de biblique +memoire. + +Pardaillan voulut assister au mariage du nain, estimant qu'il lui devait +bien cette marque d'amitie. + +D'ailleurs on peut dire sans exagerer que ce mariage fut un veritable +evenement et que tout ce que la ville comptait de huppes et meme de +gens de la cour eut la curiosite d'assister a cette union qualifiee +d'extravagante par plus d'un. Mais, quand on vit l'adorable couple +qu'ils formaient, un concert de louanges et de benedictions s'eleva de +toutes parts. + +Il va sans dire que, des que le petit homme avait ete en etat de le +faire, Pardaillan avait repris consciencieusement ses lecons d'escrime +et se montrait surpris et emerveille des progres rapides de son eleve. + +Enfin, Pardaillan reprit la route de France, emmenant avec lui le Torero +et sa fiancee, la jolie Giralda, lesquels avaient resolu de s'unir en +France meme. + +Un mois environ apres son depart de Seville, Pardaillan apportait a +Henri IV le precieux document conquis au prix de tant de luttes et de +perils, et lui rendait un compte minutieux de l'accomplissement de sa +mission. + +--Ouf! s'ecria le Bearnais en dechirant en mille miettes, avec une +satisfaction visible, le fameux parchemin. Ventre-saint-gris! monsieur, +je vous devrai deux fois ma couronne... Ne dites pas non... J'ai bonne +memoire. Ca, voyons, demeurerez-vous intraitable et ne pourrai-je rien +pour vous? + +--Ma foi, sire, repondit Pardaillan avec son sourire bon enfant, voici +qui tombe a merveille. J'ai precisement une faveur a demander a Votre +Majeste. + +--Bon! fit joyeusement le roi. Voyons la faveur... et si vous n'etes pas +trop exigeant... + +Et, en lui-meme, il se disait: + +"Tu y viens, comme tous les autres!..." + +Et Pardaillan se disait de son cote: + +"...Si vous n'etes pas trop exigeant!... Tout le Bearnais est dans ces +mots." + +Et tout haut: + +--Je demanderai a Votre Majeste la faveur de lui presenter un ami que +j'ai ramene d'Espagne. + +--Comment, c'est tout?... + +--Je demanderai pour lui un emploi honorable dans les armees du roi. + +Et, saisissant la grimace imperceptible du roi, il ajouta froidement: + +--Un emploi honorifique... cela va de soi... Mon ami est assez riche +pour se passer d'une solde. + +--Bon! Du moment que... + +Pardaillan sourit de l'aveu et reprit, toujours froidement: + +--Votre Majeste voudra bien, en souvenir de la haute estime dont elle +veut bien m'honorer, s'interesser particulierement a mon ami et lui +faciliter les occasions de se produire a son avantage. + +--Diable! fit le roi surpris. + +--Enfin Votre Majeste voudra bien eriger en duche la terre que cet ami +compte acheter en France. + +--Ho! diable!... diable!... un duche!... comme cela... d'un coup... a +quelque croquant... Cela fera hurler! + +--Vous laisserez hurler, sire!... Mais mon ami n'est pas un croquant.. +Il est de noblesse authentique... et de tres bonne noblesse. + +--Si vous en repondez! fit le roi hesitant. + +--J'en reponds, sire... Enfin, est-ce oui, est-ce non? + +--C'est oui, diable d'homme!... Vous ne trouverez cependant pas excessif +que je sache a qui doit s'adresser cette faveur? + +--Du moment qu'elle est accordee, non, fit Pardaillan, qui avait repris +son air bon-enfant. + +Et, en quelques mots, il expliqua qui etait le Torero pour qui il +demandait ces faveurs qui avaient paru excessives au roi. + +--Eh! ventre-saint-gris! que ne l'avez-vous dit tout de suite? + +--J'avais mon idee, sire, repondit Pardaillan en souriant. + +Le roi le regarda un moment dans les yeux, puis il eclata de rire en +levant les epaules. Il avait devine a quel mobile avait obei Pardaillan. + +Alors, lui prenant la main avec une emotion reelle: + +--Et pour vous?... Ne me demandez-vous rien? + +--Mais je n'ai besoin de rien, sire, fit Pardaillan de son air le plus +naif. Ou plutot si... j'ai besoin de quelque chose... + +--Ah! vous voyez bien!.... + +--J'ai besoin, continua Pardaillan imperturbable, d'avoir toute ma +liberte a moi. + +--Ah! fit le roi decu, quelque aventure extraordinaire, sans doute? + +--Mon Dieu! non, sire... une aventure bien banale... Un enfant a +rechercher. + +--Un enfant? fit le roi tres etonne. En quoi cet enfant peut-il bien +vous interesser? + +--C'est mon fils! repondit Pardaillan en s'inclinant. + + + +TABLE DES MATIERES + + I.--Les idees de Juana. + II.--Fausta et le torero. + III.--Le fils du roi. + IV.--Entretien de Pardaillan et du torero. + V.--Dans l'arene. + VI.--Le plan de Fausta. + VII.--La corrida. + VIII.--Le Chico rejoint Pardaillan. + IX.--L'orage eclate. + X.--Le triomphe du Chico. + XI.--Vive le roi Carlos! + XII.--L'epee de Pardaillan. + XIII.--Les amours du Chico. + XIV.--Fausta. + XV.--Le repas de Tantale. + XVI.--Le plancher mouvant. + XVII.--Le philtre du moine. + XVIII.--Changement de roles. + XIX.--Libre! + XX.--Bib-Alzar. + XXI.--Barba Roja. + XXII.--L'aveu du Chico. + XXIII.--L'echappe de l'enfer. + Epilogue. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan 06, Les amours du Chico +by Michel Zevaco + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AMOURS DU CHICO *** + +***** This file should be named 13727.txt or 13727.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/7/2/13727/ + +Produced by Renald Levesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
