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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'homme à l'oreille cassée + +Author: Edmond About + +Release Date: October 11, 2004 [EBook #13704] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the +Bibliothèque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is +also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE +gar Edmond About +(1862) + +Table des matières + +À MADAME LA COMTESSE DE NAJAC. +I -- Où l'on tue le veau gras pour fêter le retour d'un enfant +économe. +II -- Déballage aux flambeaux. +III -- Le crime du savant professeur Meiser. +IV -- La victime. +V -- Rêves d'amour et autre. +VI -- Un caprice de jeune fille. +VII -- Testament du professeur Meiser en faveur du colonel +desséché. +VIII -- Comment Nicolas Meiser, neveu de Jean Meiser, avait +exécuté le testament de son oncle. +IX -- Beaucoup de bruit dans Fontainebleau. +X -- Alléluia! +XI -- Où le colonel Fougas apprend quelques nouvelles qui +paraîtront anciennes à mes lecteurs. +XII -- Le premier repas du convalescent. +XIII -- Histoire du colonel Fougas, racontée par lui-même. +XIV -- Le jeu de l'amour et de l'espadon. +XV -- Où l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole à la roche +Tarpéienne. +XVI -- Mémorable entrevue du colonel Fougas et de S.M. l'Empereur +des Français. +XVII -- Où Mr Nicolas Meiser, riche propriétaire de Dantzig, +reçoit une visite qu'il ne désirait point. +XVIII -- Le colonel cherche à se débarrasser d'un million qui le +gêne. +XIX -- Il demande et accorde la main de Clémentine. +XX -- Un coup de foudre dans un ciel pur. + + +À MADAME LA COMTESSE DE NAJAC. + +Ce petit livre est éclos sous votre aile. +Oh! le bon temps et là bonne amitié! +Jours bien remplis, et trop courts de moitié! +Décidément, votre Bretagne est belle. + +Je l'ai revue en imprimant Fougas: +Les souvenirs s'envolaient de mon page +Comme pinsons échappés de leurs cages; +Je repensais, je ne relisais pas. + +Que l'Océan avait grande tournure! +Que le soleil faisait bonne figure, +En blanc bonnet, pleurnichant et moqueur! + +Qui me rendra ces heures envolées, +Ces gais propos, ces crêpes rissolées, +Ces tours de valse, et cette paix du coeur? + +E. A. + +Paris, 3 novembre 1861. + +I -- Où l'on tue le veau gras pour fêter le retour d'un enfant +économe. + +Le 18 mai 1859, Mr Renault, ancien professeur, de physique et de +chimie, actuellement propriétaire à Fontainebleau et membre du +conseil municipal de cette aimable petite ville, porta lui-même à +la poste la lettre suivante: + +«À monsieur Léon Renault, ingénieur civil, bureau restant, +Berlin, Prusse. + +«Mon cher enfant, + +«Les bonnes nouvelles que tu as datées de Saint-Pétersbourg nous +ont causé la plus douce joie. Ta pauvre mère était souffrante +depuis l'hiver; je ne t'en avais pas parlé de peur de t'inquiéter +à cette distance. Moi-même je n'étais guère vaillant; il y avait +encore une troisième personne (tu devineras son nom si tu peux) +qui languissait de ne pas te voir. Mais rassure-toi, mon cher +Léon: nous renaissons à qui mieux mieux depuis que la date de ton +retour est à peu près fixée. Nous commençons à croire que les +mines de l'Oural ne dévoreront pas celui qui nous est plus cher +que tout au monde. Dieu soit loué! Cette fortune si honorable et +si rapide ne t'aura pas coûté la vie, ni même la santé, s'il est +vrai que tu aies pris de l'embonpoint dans le désert, comme tu +nous l'assures. Nous ne mourrons pas sans avoir embrassé notre +fils! Tant pis pour toi si tu n'as pas terminé là-bas toutes tes +affaires: nous sommes trois qui avons juré que tu n'y +retournerais plus. L'obéissance ne te sera pas difficile, car tu +seras heureux au milieu de nous. C'est du moins l'opinion de +Clémentine... j'ai oublié que je m'étais promis de ne pas la +nommer! Maître Bonnivet, notre excellent voisin, ne s'est pas +contenté de placer tes capitaux sur bonne hypothèque; il a rédigé +dans ses moments perdus un petit acte fort touchant, qui n'attend +plus que ta signature. Notre digne maire a commandé à ton +intention une écharpe neuve qui vient d'arriver de Paris. C'est +toi qui en auras l'étrenne. Ton appartement, qui sera bientôt +votre appartement, est à la hauteur de ta fortune présente. Tu +demeures... mais la maison a tellement changé depuis trois ans, +que mes descriptions seraient lettre close pour toi. C'est Mr +Audret, l'architecte du château impérial, qui a dirigé les +travaux. Il a voulu absolument me construire un laboratoire digne +de Thénard ou de Desprez. J'ai eu beau protester et dire que je +n'étais plus bon à rien, puisque mon célèbre mémoire sur la +_Condensation des gaz_ en est toujours au chapitre IV, comme ta +mère était de complicité avec ce vieux scélérat d'ami, il se +trouve que la Science a désormais un temple chez nous. Une vraie +boutique à sorcier, suivant l'expression pittoresque de ta vieille +Gothon. Rien n'y manque, pas même une machine à vapeur de quatre +chevaux: qu'en ferai-je? hélas! Je compte bien cependant que +ces dépenses ne seront pas perdues pour tout le monde. Tu ne vas +pas t'endormir sur tes lauriers. Ah! si j'avais eu ton bien +lorsque j'avais ton âge! J'aurais consacré mes jours à la science +pure, au lieu d'en perdre la meilleure partie avec ces pauvres +petits jeunes gens qui ne profitaient de ma classe que pour lire +Mr Paul de Kock! J'aurais été ambitieux! J'aurais voulu attacher +mon nom à la découverte de quelque loi bien générale, ou tout au +moins à la construction de quelque instrument bien utile. Il est +trop tard aujourd'hui; mes yeux sont fatigués et le cerveau lui- +même refuse le travail. À ton tour, mon garçon! Tu n'as pas +vingt-six ans, les mines de l'Oural t'ont donné de quoi vivre à +l'aise, tu n'as plus besoin de rien pour toi-même, le moment est +venu de travailler pour le genre humain. C'est le plus vif désir +et la plus chère espérance de ton vieux bonhomme de père qui +t'aime et qui t'attend les bras ouverts. + +«J. RENAULT. + +«P. S. Par mes calculs, cette lettre doit arriver à Berlin deux +ou trois jours avant toi. Tu auras déjà appris par les journaux du +7 courant la mort de l'illustre Mr de Humboldt. C'est un deuil +pour la science et pour l'humanité. J'ai eu l'honneur d'écrire à +ce grand homme plusieurs fois en ma vie, et il a daigné me +répondre une lettre que je conserve pieusement. Si tu avais +l'occasion d'acheter quelque souvenir de sa personne, quelque +manuscrit de sa main, quelque fragment de ses collections, tu me +ferais un véritable plaisir.» + +Un mois après le départ de cette lettre, le fils tant désiré +rentra dans la maison paternelle. Mr et Mme Renault, qui vinrent +le chercher à la gare, le trouvèrent grandi, grossi et embelli de +tout point. À dire vrai, ce n'était pas un garçon remarquable, +mais une bonne et sympathique figure. Léon Renault représentait un +homme moyen, blond, rondelet et bien pris. Ses grands yeux bleus, +sa voix douce et sa barbe soyeuse indiquaient une nature plus +délicate que puissante. Un cou très blanc, très rond et presque +féminin, tranchait singulièrement avec son visage roussi par le +hâle. Ses dents étaient belles, très mignonnes, un peu rentrantes, +nullement aiguës. Lorsqu'il ôta ses gants, il découvrit deux +petites mains carrées, assez fermes, assez douces, ni chaudes, ni +froides, ni sèches ni humides, mais agréables au toucher et +soignées dans la perfection. + +Tel qu'il était, son père et sa mère ne l'auraient pas échangé +contre l'Apollon du Belvédère. On l'embrassa, Dieu sait! en +l'accablant de mille questions auxquelles il oubliait de répondre. +Quelques vieux amis de la maison, un médecin, un architecte, un +notaire étaient accourus à la gare avec les bons parents: chacun +d'eux eut son tour, chacun lui donna l'accolade, chacun lui +demanda s'il se portait bien, s'il avait fait bon voyage? Il +écouta patiemment et même avec joie cette mélodie banale dont les +paroles ne signifiaient pas grand-chose, mais dont la musique +allait au coeur, parce qu'elle venait du coeur. + +On était là depuis un bon quart d'heure, et le train avait repris +sa course en sifflant, et les omnibus des divers hôtels s'étaient +lancés l'un après l'autre au grand trot dans l'avenue qui conduit +à la ville; et le soleil de juin ne se lassait pas d'éclairer cet +heureux groupe de braves gens. Mais Mme Renault s'écria tout à +coup que le pauvre enfant devait mourir de faim, et qu'il y avait +de la barbarie à retarder si longtemps l'heure de son dîner. Il +eut beau protester qu'il avait déjeuné à Paris et que la faim +parlait moins haut que la joie: toute la compagnie se jeta dans +deux grandes calèches de louage, le fils à côté de la mère, le +père en face, comme s'il ne pouvait rassasier ses yeux de la vue +de ce cher fils. Une charrette venait derrière avec les malles, +les grandes caisses longues et carrées et tout le bagage du +voyageur. À l'entrée de la ville, les cochers firent claquer leur +fouet, le charretier suivit l'exemple, et ce joyeux tapage attira +les habitants sur leurs portes et anima un instant la tranquillité +des rues. Mme Renault promenait ses regards à droite et à gauche, +cherchant des témoins à son triomphe et saluant avec la plus +cordiale amitié des gens qu'elle connaissait à peine. Plus d'une +mère la salua aussi, sans presque la connaître, car il n'y a pas +de mère indifférente à ces bonheurs-là, et d'ailleurs la famille +de Léon était aimée de tout le monde! Et les voisins s'abordaient +en disant avec une joie exempte de jalousie: + +-- C'est le fils Renault, qui a travaillé trois ans dans les mines +de Russie et qui vient partager sa fortune avec ses vieux +parents! + +Léon aperçut aussi quelques visages de connaissance, mais non tout +ceux qu'il souhaitait de revoir. Car il se pencha un instant à +l'oreille de sa mère en disant: + +-- Et Clémentine? + +Cette parole fut prononcée si bas et de si près que Mr Renault +lui-même ne put connaître si c'était une parole ou un baiser. La +bonne dame sourit tendrement et répondit un seul mot: + +-- Patience! + +Comme si la patience était une vertu bien commune chez les +amoureux! + +La porte de la maison était toute grande ouverte, et la vieille +Gothon sur le seuil. Elle levait les bras au ciel et pleurait +comme une bête, car elle avait connu le petit Léon pas plus haut +que cela! Il y eut encore une belle embrassade sur la dernière +marche du perron entre la brave servante et son jeune maître. Les +amis de Mr Renault firent mine de se retirer par discrétion, mais +ce fut peine perdue: on leur prouva clair comme le jour que leur +couvert était mis. Et quand tout le monde fut réuni dans le salon, +excepté l'invisible Clémentine, les grands fauteuils à médaillon +tendirent leurs bras vers le fils de Mr Renault; la vieille glace +de la cheminée se réjouit de refléter son image, le gros lustre de +cristal fit entendre un petit carillon, les mandarins de l'étagère +se mirent à branler la tête en signe de bienvenue, comme s'ils +avaient été des pénates légitimes et non des étrangers et des +païens. + +Personne ne saurait dire pourquoi les baisers et les larmes +recommencèrent alors à pleuvoir, mais il est certain que ce fut +comme une deuxième arrivée. + +-- La soupe! cria Gothon. + +Mme Renault prit le bras de son fils, contrairement à toutes les +lois de l'étiquette, et sans même demander pardon aux respectables +amis qui se trouvaient là. À peine s'excusa-t-elle de servir +l'enfant avant les invités. Léon se laissa faire et bien lui en +prit; il n'y avait pas un convive qui ne fût capable de lui +verser le potage dans son gilet plutôt que d'y goûter avant lui. + +-- Mère, s'écria Léon la cuiller à la main, voici la première +fois, depuis trois ans, que je mange de la bonne soupe! + +Mme Renault se sentit rougir d'aise et Gothon cassa quelque +chose; l'une et l'autre imaginèrent que l'enfant parlait ainsi +pour flatter leur amour-propre, et pourtant il avait dit vrai. Il +y a deux choses en ce monde que l'homme ne trouve pas souvent hors +de chez lui: la bonne soupe est la première; la deuxième est +l'amour désintéressé. + +Si j'entreprenais ici l'énumération véridique de tous les plats +qui parurent sur la table, il n'y aurait pas un de mes lecteurs à +qui l'eau ne vînt à la bouche. Je crois même que plus d'une +lectrice délicate risquerait de prendre une indigestion. Ajoutez, +s'il vous plaît, que cette liste se prolongerait jusqu'au bout du +volume et qu'il ne me resterait plus une seule page pour écrire la +merveilleuse histoire de Fougas. C'est pourquoi je retourne au +salon, où le café est déjà servi. + +Léon prit à peine la moitié de sa tasse, mais gardez-vous d'en +conclure que le café fût trop chaud ou trop froid, ou trop sucré. +Rien au monde ne l'eût empêché de boire jusqu'à la dernière +goutte, si un coup de marteau frappé à la porte de la rue n'avait +retenti jusque dans son coeur. + +La minute qui suivit lui parut d'une longueur extraordinaire. +Non! jamais dans ses voyages, il n'avait rencontré une minute +aussi longue que celle-là. Mais enfin Clémentine parut, précédée +de la digne Mlle Virginie Sambucco, sa tante. Et les mandarins qui +souriaient sur l'étagère entendirent le bruit de trois baisers. + +Pourquoi trois? Le lecteur superficiel qui prétend deviner les +choses avant qu'elles soient écrites, a déjà trouvé une +explication vraisemblable. «Assurément, dit-il, Léon était trop +respectueux pour embrasser plus d'une fois la digne Mlle Sambucco, +mais lorsqu'il se vit en présence de Clémentine, qui devait être +sa femme, il doubla la dose et fit bien.» Voilà, monsieur, ce que +j'appelle un jugement téméraire. Le premier baiser tomba de la +bouche de Léon sur la joue de Mlle Sambucco; le second fut +appliqué par les lèvres de Mlle Sambucco sur la joue gauche de +Léon; le troisième fut un véritable accident qui plongea deux +jeunes coeurs dans une consternation profonde. + +Léon, qui était très amoureux de sa future, se précipita vers elle +en aveugle, incertain s'il baiserait la joue droite ou la gauche, +mais décidé à ne pas retarder plus longtemps un plaisir qu'il se +promettait depuis le printemps de 1856. Clémentine ne songeait pas +à se défendre, mais bien à appliquer ses belles lèvres rouges sur +la joue droite de Léon, ou sur la gauche indifféremment. La +précipitation des deux jeunes gens fut cause que ni les joues de +Clémentine ni celles de Léon ne reçurent l'offrande qui leur était +destinée. Et les mandarins de l'étagère qui comptaient bien +entendre deux baisers, n'en entendirent qu'un seul. Et Léon fut +interdit, Clémentine rougit jusqu'aux oreilles, et les deux +fiancés reculèrent d'un pas en regardant les rosaces du tapis, qui +demeurèrent éternellement gravées dans leur mémoire. + +Clémentine était, aux yeux de Léon Renault, la plus jolie personne +du monde. Il l'aimait depuis un peu plus de trois ans, et c'était +un peu pour elle qu'il avait fait le voyage de Russie. En 1856, +elle était trop jeune pour se marier et trop riche pour qu'un +ingénieur à 2 400 francs pût décemment prétendre à sa main. Léon, +en vrai mathématicien, s'était posé le problème suivant: «Étant +donnée une jeune fille de quinze ans et demi, riche de 8 000 +francs de rentes et menacée de l'héritage de Mlle Sambucco, soit +200 000 francs de capital, faire une fortune au moins égale à la +sienne dans un délai qui lui permette de devenir grande fille sans +lui laisser le temps de passer vieille fille.» Il avait trouvé la +solution dans les mines de cuivre de l'Oural. + +Durant trois longues années, il avait correspondu indirectement +avec la bien-aimée de son coeur. Toutes les lettres qu'il écrivait +à son père ou à sa mère passaient aux mains de Mlle Sambucco, qui +ne les cachait pas à Clémentine. Quelquefois même on les lisait à +voix haute, en famille, et jamais Mr Renault ne fut obligé de +sauter une phrase, car Léon n'écrivait rien qu'une jeune fille ne +pût entendre. La tante et la nièce n'avaient pas d'autres +distractions; elles vivaient retirées dans une petite maison, au +fond d'un beau jardin, et elles ne recevaient que de vieux amis. +Clémentine eut donc peu de mérite à garder son coeur pour Léon. À +part un grand colonel de cuirassiers qui la poursuivait +quelquefois à la promenade, aucun homme ne lui avait fait là cour. + +Elle était bien belle pourtant, non seulement aux yeux de son +amant, ou de la famille Renault, ou de la petite ville qu'elle +habitait. La province est encline à se contenter de peu. Elle +donne à bon marché les réputations de jolie femme et de grand +homme, surtout lorsqu'elle n'est pas assez riche pour se montrer +exigeante. C'est dans les capitales qu'on prétend n'admirer que le +mérite absolu. J'ai entendu un maire de village qui disait, avec +un certain orgueil: «Avouez que ma servante Catherine est bien +jolie pour une commune de six cents âmes!» Clémentine était +assez jolie pour se faire admirer dans une ville de huit cent +mille habitants. Figurez-vous une petite créole blonde, aux yeux +noirs, au teint mat, aux dents éclatantes. Sa taille était ronde +et souple comme un jonc. Quelles mains mignonnes elle avait, et +quels jolis pieds andalous, cambrés, arrondis en fer à repasser! +Tous ses regards ressemblaient à des sourires, et tous ses +mouvements à des caresses. Ajoutez qu'elle n'était ni sotte, ni +peureuse, ni même ignorante de toutes choses, comme les petites +filles élevées au couvent. Son éducation, commencée par sa mère, +avait été achevée par deux ou trois vieux professeurs +respectables, du choix de Mr Renault, son tuteur. Elle avait +l'esprit juste et le cerveau bien meublé. Mais, en vérité, je me +demande pourquoi j'en parle au passé, car elle vit encore, grâce à +Dieu, et aucune de ses perfections n'a péri. + +II -- Déballage aux flambeaux. + +Vers dix heures du soir, Mlle Virginie Sambucco dit qu'il fallait +penser à la retraite; ces dames vivaient avec une régularité +monastique. Léon protesta, mais Clémentine obéit: ce ne fut pas +sans laisser voir une petite moue. Déjà la porte du salon était +ouverte et la vieille demoiselle avait pris sa capuche dans +l'antichambre, lorsque l'ingénieur, frappé subitement d'une idée, +s'écria: + +-- Vous ne vous en irez certes pas sans m'aider à ouvrir mes +malles! C'est un service que je vous demande, ma bonne +mademoiselle Sambucco! + +La respectable fille s'arrêta; l'habitude la poussait à partir; +l'obligeance lui conseillait de rester; un atome de curiosité fit +pencher la balance. + +-- Quel bonheur! dit Clémentine en restituant à la patère la +capuche de sa tante. + +Mme Renault ne savait pas encore où l'on avait mis les bagages de +Léon. Gothon vint dire que tout était jeté pêle-mêle dans la +boutique à sorcier, en attendant que Monsieur désignât ce qu'il +fallait porter dans sa chambre. Toute la compagnie se rendit avec +les lampes et les flambeaux dans une vaste salle du rez-de- +chaussée où les fourneaux, les cornues, les instruments de +physique, les caisses, les malles, les sacs de nuit, les cartons à +chapeau et la célèbre machine à vapeur formaient un spectacle +confus et charmant. La lumière se jouait dans cet intérieur comme +dans certains tableaux de l'école hollandaise. Elle glissait sur +les gros cylindres jaunes de la machine électrique, rebondissait +sur les matras de verre mince, se heurtait à deux réflecteurs +argentés et accrochait en passant un magnifique baromètre de +Fortin. Les Renault et leurs amis, groupés au milieu des malles, +les uns assis, les autres debout, celui-ci armé d'une lampe et +celui-là d'une bougie, n'ôtaient rien au pittoresque du tableau. + +Léon, armé d'un trousseau de petites clefs, ouvrait les malles +l'une après l'autre. Clémentine était assise en face de lui sur +une grande boîte de forme oblongue, et elle le regardait de tous +ses yeux avec plus d'affection que de curiosité. On commença par +mettre à part deux énormes caisses carrées qui ne renfermaient que +des échantillons de minéralogie, après quoi l'on passa la revue +des richesses de toute sorte que l'ingénieur avait serrées dans +son linge et ses vêtements. + +Une douce odeur de cuir de Russie, de thé de caravane, de tabac du +Levant et d'essence de rosés se répandit bientôt dans l'atelier. +Léon rapportait un peu de tout, suivant l'usage des voyageurs +riches qui ont laissé derrière eux une famille et beaucoup +d'amis: Il exhiba tour à tour des étoffes asiatiques, des +narghilés d'argent repoussé qui viennent de Perse, des boîtes de +thé, des sorbets à la rose, des essences précieuses, des tissus +d'or de Tarjok, des armes antiques, un service d'argenterie +niellée de la fabrique de Toula, des pierreries montées à la +russe, des bracelets du Caucase, des colliers d'ambre laiteux et +un sac de cuir rempli de turquoises, comme on en vend à la foire +de Nijni-Novgorod. Chaque objet passait de main en main, au milieu +des questions, des explications et des interjections de toute +sorte. Tous les amis qui se trouvaient là reçurent les présents +qui leur étaient destinés. Ce fut un concert de refus polis, +d'insistances amicales et de remerciements sur tous les tons. +Inutile de dire que la plus grosse part échut à Clémentine; mais +elle ne se fit pas prier, car, au point où l'on en était, toutes +ces belles choses entraient dans la corbeille et ne sortaient pas +de la famille. + +Léon rapportait à son père une robe de chambre trop belle, en +étoffe brochée d'or, quelques livres anciens trouvés à Moscou, un +joli tableau de Greuze, égaré par le plus grand des hasards dans +une ignoble boutique du _Gastinitvor_, deux magnifiques +échantillons de cristal de roche et une canne de Mr de Humboldt: + +-- Tu vois, dit-il à Mr Renault en lui mettant dans les mains ce +jonc historique, le post-scriptum de ta dernière lettre n'est pas +tombé dans l'eau. + +Le vieux professeur reçut ce présent avec une émotion visible. + +-- Je ne m'en servirai jamais, dit-il à son fils: le Napoléon de +la science l'a tenue dans sa main. Que penserait-on si un vieux +sergent comme moi se permettait de la porter dans ses promenades +en forêt? Et les collections? Tu n'as rien pu en acheter? Se +sont-elles vendues bien cher? + +-- On ne les a pas vendues, répondit Léon. Tout est entré dans le +musée national de Berlin. Mais dans mon empressement à te +satisfaire, je me suis fait voler d'une étrange façon. Le jour +même de mon arrivée, j'ai fait part de ton désir au domestique de +place qui m'accompagnait. Il m'a juré qu'un petit brocanteur juif +de ses amis, du nom de Ritter, cherchait à vendre une très belle +pièce anatomique, provenant de la succession. J'ai couru chez le +juif, examiné la momie, car c'en était une, et payé sans +marchander le prix qu'on en voulait. Mais le lendemain, un ami de +Mr de Humboldt, le professeur Hirtz, m'a conté l'histoire de cette +guenille humaine, qui traînait en magasin depuis plus de dix ans, +et qui n'a jamais appartenu à Mr de Humboldt. Où diable Gothon +l'a-t-elle fourrée? Ah! Mlle Clémentine est dessus. + +Clémentine voulut se lever, mais Léon la fit rasseoir. + +-- Nous avons bien le temps, dit-il, de regarder cette vieillerie, +et d'ailleurs vous devinez que ce n'est pas un spectacle riant. +Voici l'histoire que le père Hirtz m'a contée; du reste il m'a +promis de m'envoyer copie d'un mémoire assez curieux sur ce sujet. +Ne vous en allez pas encore, ma bonne demoiselle Sambucco! C'est +un petit roman militaire et scientifique. Nous regarderons la +momie lorsque je vous aurai mis au courant de ses malheurs. + +-- Parbleu! s'écria Mr Audret, l'architecte du château, c'est le +roman de la momie que tu vas nous réciter. Trop tard, mon pauvre +Léon: Théophile Gautier a pris les devants, dans le feuilleton du +_Moniteur_, et tout le monde la connaît, ton histoire égyptienne! + +-- Mon histoire, dit Léon, n'est pas plus égyptienne que _Manon +Lescaut_. Notre bon docteur Martout, ici présent, doit connaître +le nom du professeur Jean Meiser de Dantzig; il vivait au +commencement de notre siècle, et je crois que ses derniers +ouvrages sont de 1824 ou 1825. + +-- De 1823, répondit Mr Martout. Meiser est un des savants qui ont +fait le plus d'honneur à l'Allemagne. Au milieu des guerres +épouvantables qui ensanglantaient sa patrie, il poursuivit les +travaux de Leeuwenkoeck, de Baker, de Needham, de Fontana, et de +Spallanzani sur les animaux reviviscents. Notre école honore en +lui un des pères de la biologie moderne. + +-- Dieu! Les vilains grands mots! s'écria Mlle Sambucco. Est-il +permis de retenir les gens à pareille heure pour leur faire +écouter de l'allemand! + +Clémentine essaya de la calmer. + +-- N'écoutez pas les grands mots, ma chère petite tante; ménagez- +vous pour le roman, puisqu'il y en a un! + +-- Un terrible, dit Léon. Mlle Clémentine est assise sur une +victime humaine, immolée à la science par le professeur Meiser. + +Pour le coup, Clémentine se leva, et vivement, son fiancé lui +offrit une chaise et s'assit lui-même à la place qu'elle venait de +quitter. Les auditeurs, craignant que le roman de Léon fût en +plusieurs volumes, prirent position autour de lui, qui sur une +malle, qui dans un fauteuil. + +III -- Le crime du savant professeur Meiser. + +-- Mesdames, dit Léon, le professeur Meiser n'était pas un +malfaiteur vulgaire, mais un homme dévoué à la science et à +l'humanité. S'il tua le colonel français qui repose en ce moment +sous les basques de ma redingote, c'était d'abord pour lui +conserver la vie, ensuite pour éclaircir une question qui vous +intéresse vous-mêmes au plus haut, point. + +«La durée de notre existence est infiniment trop courte. C'est un +fait que nul homme ne saurait contester. Dire que dans cent ans +aucune des neuf ou dix personnes qui sont réunies dans cette +maison n'habitera plus à la surface de la terre! N'est-ce pas une +chose navrante? + +Mlle Sambucco poussa un gros soupir. Léon poursuivit: + +«Hélas! mademoiselle, j'ai bien des fois soupiré comme vous, à +l'idée de cette triste nécessité. Vous avez une nièce, la plus +jolie et la plus adorable de toutes les nièces, et l'aspect de son +charmant visage vous réjouit le coeur. Mais vous désirez quelque +chose de plus; vous ne serez satisfaite que lorsque vous aurez vu +courir vos petits-neveux. Vous les verrez, j'y compte bien. Mais +verrez-vous leurs enfants? c'est douteux. Leurs petits-enfants? +C'est impossible. Pour ce qui est la dixième, vingtième, trentième +génération, il n'y faut pas songer. + +«On y songe pourtant, et il n'est peut-être pas un homme qui ne +se soit dit au moins une fois dans sa vie: «Si je pouvais +renaître dans deux cents ans!» Celui-ci voudrait revenir sur la +terre pour chercher des nouvelles de sa famille, celui-là de sa +dynastie. Un philosophe est curieux de savoir si les idées qu'il a +semées auront porté des fruits; un politique si son parti aura +pris le dessus; un avare, si ses héritiers n'auront pas dissipé +la fortune qu'il a faite; un simple propriétaire, si les arbres +de son jardin auront grandi. Personne n'est indifférent aux +destinées futures de ce monde que nous traversons au galop dans +l'espace de quelques années et pour n'y plus revenir. Que de gens +ont envié le sort d'Épiménide qui s'endormit dans une caverne et +s'aperçut en rouvrant les yeux que le monde avait vieilli! Qui +n'a pas rêvé pour son compte la merveilleuse aventure de la Belle +au bois dormant? + +«Hé bien! mesdames, le professeur Meiser, un des hommes les plus +sérieux de notre siècle, était persuadé que la science peut +endormir un être vivant et le réveiller au bout d'un nombre infini +d'années, arrêter toutes les fonctions du corps, suspendre la vie, +dérober un individu à l'action du temps pendant un siècle ou deux, +et le ressusciter après. + +-- C'était donc un fou? s'écria Mme Renault. + +-- Je n'en voudrais pas jurer. Mais il avait des idées à lui sur +le grand ressort qui fait mouvoir les êtres vivants. Te rappelles- +tu, ma bonne mère, la première impression que tu as éprouvée étant +petite fille, lorsqu'on t'a fait voir l'intérieur d'une montre en +mouvement? Tu as été convaincue qu'il y avait au milieu de la +boîte une petite bête très remuante qui se démenait vingt-quatre +heures par jour à faire tourner les aiguilles. Si les aiguilles ne +marchaient plus, tu disais: «C'est que la petite bête est +morte.» Elle n'était peut-être qu'endormie. + +«On t'a expliqué depuis que la montre renfermait un ensemble +d'organes bien adaptés et bien huilés qui se mouvaient +spontanément dans une harmonie parfaite. Si un ressort vient à se +rompre, si un rouage est cassé, si un grain de sable s'introduit +entre deux pièces, la montre ne marche plus, et les enfants +s'écrient avec raison: «La petite bête est morte.» Mais suppose +une montre solide, bien établie, saine de tout point, et arrêtée +parce que les organes ne glissent plus faute d'huile, la petite +bête n'est pas morte: il ne faut qu'un peu d'huile pour la +réveiller. + +«Voici un chronomètre excellent, de la fabrique de Londres. Il +marche quinze jours de suite sans être remonté. Je lui ai donné un +tour de clef avant-hier, il a donc treize jours à vivre. Si je le +jette par terre, si je casse le grand ressort, tout sera dit. +J'aurai tué la petite bête. Mais suppose que, sans rien briser, je +trouve moyen de soutenir ou de sécher l'huile fine qui permet aux +organes de glisser les uns sur les autres, la petite bête sera-t- +elle morte? non, elle dormira. Et la preuve, c'est que je peux +alors serrer ma montre dans un tiroir, la garder là vingt-cinq +ans, et si j'y remets une goutte d'huile après un quart de siècle, +les organes rentreront en jeu. Le temps aura passé sans vieillir +la petite bête endormie. Elle aura encore treize jours à marcher +depuis l'instant de son réveil. + +«Tous les êtres vivants, suivant l'opinion du professeur Meiser, +sont des montres ou des organismes qui se meuvent, respirent, se +nourrissent et se reproduisent pourvu que leurs organes soient +intacts et huilés convenablement. L'huile de la montre est +représentée chez l'animal par une énorme quantité d'eau. Chez +l'homme, par exemple, l'eau fournit environ les quatre cinquièmes +du poids total. Étant donné un colonel du poids de cent cinquante +livres, il y a trente livres de colonel et cent vingt livres ou +soixante litres d'eau. C'est un fait démontré par de nombreuses +expériences. Je dis un colonel comme je dirais un roi: tous les +hommes sont égaux devant l'analyse. + +«Le professeur Meiser était persuadé, comme tous les savants, que +casser la tête d'un colonel, ou lui percer le coeur, ou séparer en +deux sa colonne vertébrale, c'est tuer la petite bête, attendu que +le cerveau, le coeur, la moelle épinière sont des ressorts +indispensables sans lesquels la machine ne peut marcher. Mais il +croyait aussi qu'en soutirant soixante litres d'eau d'une personne +vivante, on endormait la petite bête sans la tuer; qu'un colonel +desséché avec précaution pouvait se conserver cent ans, puis +renaître à la vie, lorsqu'on lui rendrait la goutte d'huile, ou +mieux les soixante litres d'eau sans lesquels la machine humaine +ne saurait entrer en mouvement. + +«Cette opinion qui vous paraît inacceptable et à moi aussi, mais +qui n'est pas rejetée absolument par notre ami le docteur Martout, +se fondait sur une série d'observations authentiques, que le +premier venu peut encore vérifier aujourd'hui. + +«Il y a des animaux qui ressuscitent: rien n'est plus certain ni +mieux démontré. Mr Meiser, après l'abbé Spallanzani et beaucoup +d'autres, ramassait dans la gouttière de son toit de petites +anguilles desséchées, cassantes comme du verre, et il leur rendait +la vie en les plongeant dans l'eau. La faculté de renaître n'est +pas le privilège d'une seule espèce: on l'a constatée chez des +animaux nombreux et divers. Les _volvox_, les petites anguilles ou +_anguillules_ du vinaigre, de la boue, de la colle gâtée, du blé +niellé; les _rotifères_, qui sont de petites écrevisses armées de +carapace, munies d'un intestin complet, de sexes séparés, d'un +système nerveux, avec un cerveau distinct, un ou deux yeux, +suivant les genres, un cristallin et un nerf optique; les +_tardigrades_, qui sont de petites araignées à six et huit pattes, +sexes séparés, intestin complet, une bouche, deux yeux, système +nerveux bien distinct, système musculaire très développé; tout +cela meurt et ressuscite dix et quinze fois de suite, à la volonté +du naturaliste. On sèche un _rotifère_, bonsoir! on le mouille, +bonjour! Le tout est d'en avoir bien soin quand il est sec. Vous +comprenez que si on lui cassait seulement la tête, il n'y aurait +ni goutte d'eau, ni fleuve, ni océan capable de le ressusciter. + +«Ce qui est merveilleux, c'est qu'un animal qui ne saurait vivre +plus d'un an, comme l'_anguillule_ de la nielle, peut rester +vingt-huit ans sans mourir, si l'on a pris la précaution de le +dessécher. Needham en avait recueilli un certain nombre en 1743; +il en fit présent à Martin Folkes, qui les donna à Baker, et ces +intéressants animaux ressuscitèrent dans l'eau en 1771. Ils +jouirent de la satisfaction bien rare de coudoyer leur vingt- +huitième génération! Un homme qui verrait sa vingt-huitième +génération ne serait-il pas un heureux grand-père? + +«Un autre fait non moins intéressant, c'est que les animaux +desséchés ont la vie infiniment plus dure que les autres. Que la +température vienne à baisser subitement de trente degrés dans le +laboratoire où nous sommes réunis, nous prendrons tous une fluxion +de poitrine. Qu'elle s'élève d'autant, gare aux congestions +cérébrales! Eh bien! un animal desséché, qui n'est pas +définitivement mort, qui ressuscitera demain si je le mouille, +affronte impunément des variations de quatre-vingt-quinze degrés +six dixièmes. Mr Meiser et bien d'autres l'ont prouvé. + +«Reste à savoir si un animal supérieur, un homme par exemple, +peut être desséché sans plus d'inconvénient qu'une _anguillule_ ou +un _tardigrade_. Mr Meiser en était convaincu; il l'a écrit dans +tous ses livres, mais il ne l'a pas démontré par l'expérience. +Quel dommage, mesdames! Tous les hommes curieux de l'avenir, ou +mécontents de la vie, ou brouillés avec leurs contemporains, se +mettraient eux-mêmes en réserve pour un siècle meilleur, et l'on +ne verrait plus de suicides par misanthropie! Les malades que la +science ignorante du dix-neuvième siècle aurait déclarés +incurables, ne se brûleraient plus la cervelle: ils se feraient +dessécher et attendraient paisiblement au fond d'une boîte que le +médecin eût trouvé un remède à leurs maux. Les amants rebutés ne +se jetteraient plus à la rivière: ils se coucheraient sous la +cloche d'une machine pneumatique; et nous les verrions, trente +ans après, jeunes, beaux et triomphants, narguer la vieillesse de +leurs cruelles et leur rendre mépris pour mépris. Les +gouvernements renonceraient à l'habitude malpropre et sauvage de +guillotiner les hommes dangereux. On ne les enfermerait pas dans +une cellule de Mazas pour achever de les abrutir; on ne les +enverrait pas à l'école de Toulon pour compléter leur éducation +criminelle: on les dessécherait par fournées, celui-ci pour dix +ans, celui-là pour quarante, suivant la gravité de leurs forfaits. +Un simple magasin remplacerait les prisons, les maisons centrales +et les bagnes. Plus d'évasions à craindre, plus de prisonniers à +nourrir! une énorme quantité de haricots secs et de pommes de +terre moisies serait rendue à là consommation du pays. + +«Voilà, mesdames, un faible échantillon des bienfaits que le +docteur Meiser a cru répandre sur l'Europe en inaugurant la +dessiccation de l'homme. Il à fait sa grande expérience en 1813 +sur un colonel français, prisonnier, m'a-t-on dit, et condamné +comme espion par un conseil de guerre. Malheureusement, il n'a pas +réussi; car j'ai acheté le colonel et sa boîte au prix d'un +cheval de remonte dans la plus sale boutique de Berlin. + +IV -- La victime. + +-- Mon cher Léon, dit Mr Renault, tu viens de me rappeler la +distribution des prix. Nous avons écouté ta dissertation comme on +écoute le discours latin du professeur de rhétorique; il y a +toujours dans l'auditoire une majorité qui n'y apprend rien et une +minorité qui n'y comprend rien. Mais tout le monde écoute +patiemment en faveur des émotions qui viendront à la suite. Mr +Martout et moi nous connaissons les travaux de Meiser et de son +digne élève, Mr Pouchet; tu en as donc trop dit si tu as cru +parler à notre adresse; tu n'en as pas dit assez pour ces dames +et ces messieurs qui ne connaissent rien aux discussions pendantes +sur le vitalisme et l'organicisme: La vie est-elle un principe +d'action qui anime les organes et les met en jeu? N'est-elle, au +contraire, que le résultat de l'organisation, le jeu des diverses +propriétés de la matière organisée? C'est un problème de la plus +haute importance, qui intéresserait les femmes elles-mêmes si on +le posait hardiment devant elles. Il suffirait de leur dire: +«Nous cherchons s'il y a un principe vital, source et +commencement de tous les actes du corps, ou si la vie n'est que le +résultat du jeu régulier des organes? Le principe vital, aux yeux +de Meiser et de son disciple, n'est pas; s'il existait +réellement, disent-ils, on ne comprendrait point qu'il pût sortir +d'un homme et d'un _tardigrade_ lorsqu'on les sèche, et y rentrer +lorsqu'on les mouille. Or, si le principe vital n'est pas, toutes +les théories métaphysiques et morales qu'on a fondées sur son +existence sont à refaire.» Ces dames t'ont patiemment écouté, +c'est une justice à leur rendre; tout ce qu'elles ont pu +comprendre à ce discours un peu latin, c'est que tu leur donnais +une dissertation au lieu du roman que tu leur avais promis. Mais +on te pardonne en faveur de la momie que tu vas nous montrer; +ouvre la boîte du colonel! + +-- Nous l'avons bien gagné! s'écria Clémentine en riant. + +-- Et si vous alliez avoir peur? + +-- Sachez, monsieur, que je n'ai peur de personne, pas même des +colonels vivants! + +Léon reprit son trousseau de clefs et ouvrit la longue caisse de +chêne sur laquelle il était assis. Le couvercle soulevé, on vit un +gros coffre de plomb qui renfermait une magnifique boîte de noyer +soigneusement polie au dehors, doublée de soie blanche et +capitonnée en dedans. Les assistants rapprochèrent les flambeaux +et les bougies, et le colonel du 23ème de ligne apparut comme dans +une chapelle ardente. + +On eût dit un homme endormi. La parfaite conservation du corps +attestait les soins paternels du meurtrier. C'était vraiment une +pièce remarquable, qui aurait pu soutenir la comparaison avec les +plus belles momies européennes décrites par Vicq d'Azyr en 1779, +et par Puymaurin fils en 1787. + +La partie la mieux conservée, comme toujours, était la face. Tous +les traits avaient gardé une physionomie mâle et fière. Si quelque +ancien ami du colonel eût assisté à l'ouverture de la troisième +boîte, il aurait reconnu l'homme au premier coup d'oeil. + +Sans doute le nez avait la pointe un peu plus effilée, les ailes +moins bombées et plus minces, et le méplat du dos un peu moins +prononcé que vers l'année 1813. Les paupières s'étaient amincies, +les lèvres s'étaient pincées, les coins de la bouche étaient +légèrement tirées vers le bas, les pommettes ressortaient trop en +relief; le cou s'était visiblement rétréci, ce qui exagérait la +saillie du menton et du larynx. Mais les yeux, fermés sans +contraction, étaient beaucoup moins caves qu'on n'aurait pu le +supposer; la bouche ne grimaçait point comme la bouche d'un +cadavre; la peau, légèrement ridée, n'avait pas changé de +couleur: elle était seulement devenue un peu plus transparente et +laissait deviner en quelque sorte la couleur des tendons, de la +graisse et des muscles partout où elle les recouvrait d'une +manière immédiate. Elle avait même pris une teinte rosée qu'on +n'observe pas d'ordinaire sur les cadavres momifiés. Mr le docteur +Martout expliqua cette anomalie en disant que, si le colonel avait +été desséché tout vif, les globules du sang ne s'étaient pas +décomposés, mais simplement agglutinés dans les vaisseaux +capillaires du derme et des tissus sous-jacents; qu'ils avaient +donc conservé leur couleur propre, et qu'ils la laissaient voir +plus facilement qu'autrefois, grâce à la demi-transparence de la +peau desséchée. + +L'uniforme était devenu beaucoup trop large; on le comprend sans +peine; mais il ne semblait pas à première vue que les membres se +fussent déformés. Les mains étaient sèches et anguleuses; mais +les ongles, quoique un peu recourbés vers le bout, avaient +conservé toute leur fraîcheur. Le seul changement très notable +était la dépression excessive des parois abdominales, qui +semblaient refoulées au-dessous des dernières côtes; à droite, +une légère saillie laissait deviner la place du foie. Le choc du +doigt sur les diverses parties du corps rendait un son analogue à +celui du cuir sec. Tandis que Léon signalait tous ces détails à +son auditoire et faisait les honneurs de sa momie, il déchira +maladroitement l'ourlet de l'oreille droite et il lui resta dans +la main un petit morceau de colonel. + +Cet accident sans gravité aurait pu passer inaperçu, si +Clémentine, qui suivait avec une émotion visible tous les gestes +de son amant, n'avait laissé tomber sa bougie en poussant un cri +d'effroi. On s'empressa autour d'elle; Léon la soutint dans ses +bras et la porta sur une chaise; Mr Renault courut chercher des +sels: elle était pâle comme une morte et semblait au moment de +s'évanouir. + +Elle reprit bientôt ses forces et rassura tout le monde avec un +sourire charmant. + +-- Pardonnez-moi, dit-elle, un mouvement de terreur si ridicule; +mais ce que Mr Léon nous avait dit... et puis... cette figure qui +paraît endormie... il m'a semblé que ce pauvre homme allait ouvrir +la bouche en criant qu'on lui faisait mal. + +Léon s'empressa de refermer la boîte de noyer, tandis que Mr +Martout ramassait le fragment d'oreille et le mettait dans sa +poche. Mais Clémentine tout en continuant à s'excuser et à +sourire, fut reprise d'un nouvel accès d'émotion et se mit à +fondre en larmes. L'ingénieur se jeta à ses pieds, se répandit en +excuses et en bonnes paroles, et fit tout ce qu'il put pour +consoler cette douleur inexplicable. Clémentine séchait ses +larmes, puis repartait de plus belle, et sanglotait à fendre +l'âme, sans savoir pourquoi. + +«Animal que je suis! murmurait Léon en s'arrachant les cheveux. +Le jour où je la revois après trois ans d'absence, je n'imagine +rien de plus spirituel que de lui montrer des momies!» + +Il lança un coup de pied dans le triple coffre du colonel en +disant: + +-- Je voudrais que ce maudit colonel fût au diable! + +-- Non! s'écria Clémentine avec un redoublement de violence et +d'éclat. Ne le maudissez pas, monsieur Léon! Il a tant souffert! +Ah! pauvre! pauvre malheureux homme! + +Mlle Sambucco était un peu honteuse. Elle excusait sa nièce et +protestait que jamais, depuis sa plus tendre enfance, elle n'avait +laissé voir un tel excès de sensibilité. Mr et Mme Renault qui +l'avaient vue grandir, le docteur Martout qui remplissait auprès +d'elle la sinécure de médecin, l'architecte, le notaire, en un +mot, toutes les personnes présentes étaient plongées dans une +véritable stupéfaction. Clémentine n'était pas une sensitive: ce +n'était pas même une pensionnaire romanesque. Sa jeunesse n'avait +pas été nourrie d'Anne Radcliffe; elle ne croyait pas aux +revenants; elle marchait fort tranquillement dans la maison à dix +heures du soir, sans lumière. Quelques mois avant le départ de +Léon, lorsque sa mère était morte, elle n'avait voulu partager +avec personne le triste bonheur de veiller en priant dans la +chambre mortuaire. + +-- Cela nous apprendra, dit la tante, à rester sur pied passé dix +heures; que dis-je! il est minuit moins un quart. Viens, mon +enfant; tu achèveras de te remettre dans ton lit. + +Clémentine se leva avec soumission, mais au moment de sortir du +laboratoire elle revint sur ses pas, et, par un caprice encore +plus inexplicable que sa douleur, elle voulut absolument revoir la +figure du colonel. Sa tante eut beau la gronder; malgré les +observations de Mlle Sambucco et de tous les assistants, elle +rouvrit la boîte de noyer, s'agenouilla devant la momie et la +baisa sur le front. + +-- Pauvre homme! dit-elle en se relevant; comme il a froid! +Monsieur Léon, promettez-moi que s'il est mort, vous le ferez +mettre en terre sainte! + +-- Comme il vous plaira, mademoiselle. Je comptais l'envoyer au +musée anthropologique, avec la permission de mon père; mais, vous +savez que nous n'avons rien à vous refuser. + +On ne se sépara pas aussi gaiement à beaucoup près qu'on ne +s'était abordé. Mr Renault et son fils reconduisirent Mlle +Sambucco et sa nièce jusqu'à leur porte et rencontrèrent ce grand +colonel de cuirassiers qui honorait Clémentine de ses attentions. +La jeune fille serra tendrement le bras de son fiancé et lui dit: + +-- Voici un homme qui ne me voit jamais sans soupirer. Et quels +soupirs, grand Dieu! Il n'en faudrait pas deux pour enfler les +voiles d'un vaisseau. Avouez que la race des colonels a bien +dégénéré depuis 1813! On n'en voit plus d'aussi distingués que +notre malheureux ami! + +Léon avoua tout ce qu'elle voulut. Mais il ne s'expliquait pas +clairement pourquoi il était devenu l'ami d'une momie qu'il avait +payée vingt-cinq louis. Pour détourner la conversation, il dit à +Clémentine: + +-- Je ne vous ai pas montré tout ce que j'apportais de mieux. +S.M. l'empereur de toutes les Russies m'a fait présent d'une +petite étoile en or émaillé qui se porte au bout d'un ruban. +Aimez-vous les rubans qu'on met à la boutonnière? + +-- Oh! oui, répondit-elle, le ruban rouge de la Légion +d'honneur! Vous avez remarqué? Le pauvre colonel en a encore un +lambeau sur son uniforme, mais la croix n'y est plus. Ces mauvais +Allemands la lui auront arrachée lorsqu'ils l'ont fait +prisonnier! + +-- C'est bien possible, dit Léon. + +Comme on était arrivé devant la maison de Mlle Sambucco, il fallut +se quitter. Clémentine tendit la main à Léon, qui aurait mieux +aimé la joue. + +Le père et le fils retournèrent chez eux, bras-dessus, bras- +dessous, au petit pas, en se livrant à des conjectures sans fin +sur les émotions bizarres de Clémentine. + +Mme Renault attendait son fils pour le coucher: vieille et +touchante habitude que les mères ne perdent pas aisément. Elle lui +montra le bel appartement qu'on avait construit pour son futur +ménage, au-dessus du salon et de l'atelier de Mr Renault. + +-- Tu seras là dedans comme un petit coq en pâte, dit-elle en +montrant une chambre à coucher merveilleuse de confort. Tous les +meubles sont moelleux, arrondis, sans aucun angle: un aveugle s'y +promènerait sans craindre de se blesser. Voilà comme je comprends +le bien-être intérieur; que chaque fauteuil soit un ami. Cela te +coûte un peu cher; les frères Penon sont venus de Paris tout +exprès. Mais il faut qu'un homme se trouve bien chez lui, pour +qu'il n'ait pas la tentation d'en sortir. + +Ce doux bavardage maternel se prolongea deux bonnes heures, et il +fut longuement parlé de Clémentine, vous vous en doutez bien. Léon +la trouvait plus jolie qu'il ne l'avait rêvée dans ses plus doux +songes, mais moins aimante. + +«Diable m'emporte! dit-il en soufflant sa bougie; on croirait +que ce maudit colonel empaillé est venu se fourrer entre nous!» + +V -- Rêves d'amour et autre. + +Léon apprit à ses dépens qu'il ne suffit pas d'une bonne +conscience et d'un bon lit pour nous procurer un bon somme. Il +était couché comme un sybarite, innocent comme un berger +d'Arcadie, et, par surcroît, fatigué comme un soldat qui a doublé +l'étape: cependant une lourde insomnie pesa sur lui jusqu'au +matin. C'est en vain qu'il se tourna et retourna dans tous les +sens, comme pour rejeter le fardeau d'une épaule sur l'autre. Il +ne ferma les yeux qu'après avoir vu les premières lueurs de l'aube +argenter les fentes de ses volets. + +Il s'endormit en pensant à Clémentine; un rêve complaisant ne +tarda pas à lui montrer la figure de celle qu'il aimait. Il la vit +en toilette de mariée dans la chapelle du château impérial. Elle +s'appuyait sur le bras de Mr Renault père, qui avait mis des +éperons pour la cérémonie. Léon suivait, donnant la main à Mlle +Sambucco; la vieille demoiselle était décorée de la Légion +d'honneur. En approchant de l'autel, le marié s'aperçut que les +jambes de son père étaient minces comme des baguettes, et, comme +il allait exprimer son étonnement, Mr Renault se retourna et lui +dit: «Elles sont minces parce qu'elles sont sèches; mais elles +ne sont pas déformées.» Tandis qu'il donnait cette explication +son visage s'altéra, ses traits changèrent, il lui poussa des +moustaches noires, et il ressembla terriblement au colonel. La +cérémonie commença. Le fond du choeur était rempli de +_tardigrades_ et de _rotifères_ grands comme des hommes et vêtus +comme des chantres: ils entonnèrent en faux bourdon un hymne du +compositeur allemand Meiser, qui commençait ainsi: + +_Le principe vital_ +_Est une hypothèse gratuite!_ + +La poésie et la musique parurent admirables à Léon; il +s'efforçait de les graver dans sa mémoire, lorsque l'officiant +s'avança vers lui avec deux anneaux d'or sur un plat d'argent. Ce +prêtre était un colonel de cuirassiers en grand uniforme. Léon se +demanda où et quand il l'avait rencontré: c'était la veille au +soir, devant la porte de Clémentine. Le cuirassier murmura ces +mots: «La race des colonels a bien dégénéré depuis 1813!» Il +poussa un profond soupir, et la nef de la chapelle, qui était un +vaisseau de ligne, fut entraînée sur les eaux avec une vitesse de +quatorze noeuds. Léon prit tranquillement le petit anneau d'or et +s'apprêta à le passer au doigt de Clémentine, mais il s'aperçut +que la main de sa fiancée était sèche; les ongles seuls avaient +conservé leur fraîcheur naturelle. Il eut peur et s'enfuit à +travers l'église, qu'il trouva pleine de colonels de tout âge et +toute arme. La foule était si compacte qu'il lui fallut des +efforts inouïs pour la percer. Il s'échappe enfin, mais il entend +derrière lui le pas précipité d'un homme qui veut l'atteindre. Il +redouble de vitesse, il se jette à quatre pattes, il galope, il +hennit, les arbres de la route semblent fuir derrière lui, il ne +touche plus le sol. Mais l'ennemi s'approche aussi rapide que le +vent; on entend le bruit de ses pas; ses éperons résonnent; il +a rejoint Léon, il le saisit par la crinière et s'élance d'un bond +sur sa croupe en labourant ses flancs de l'éperon. Léon se cabre; +le cavalier se penche à son oreille et lui dit en le caressant de +la cravache: «Je ne suis pas lourd à porter; trente livres de +colonel!»Le malheureux fiancé de Mlle Clémentine fait un effort +violent, il se jette de côté; le colonel tombe et tire l'épée. +Léon n'hésite pas; il se met en garde, il se bat, il sent presque +aussitôt l'épée du colonel entrer dans son coeur jusqu'à la garde. +Le froid de la lame s'étend, s'étend encore et finit par glacer +Léon de la tête aux pieds. Le colonel s'approche et dit en +souriant: «Le ressort est cassé; la petite bête est morte.» Il +dépose le corps dans la boîte de noyer, qui est trop courte et +trop étroite. Serré de tous côtés, Léon lutte, se démène, +s'éveille enfin, moulu de fatigue et à demi-étouffé dans la ruelle +du lit. + +Comme il sauta vivement dans ses pantoufles! Avec quel +empressement il ouvrit les fenêtres et poussa les volets! «Il +fit la lumière et il vit que cela était bon» comme dit l'autre. +Brroum! Il secoua les souvenirs de son rêve comme un chien +mouillé secoue les gouttes d'eau. Le fameux chronomètre de Londres +lui apprit qu'il était neuf heures; une tasse de chocolat servie +par Gothon ne contribua pas médiocrement à débrouiller ses idées. +En procédant à sa toilette dans un cabinet bien clair, bien riant, +bien commode, il se réconcilia avec la vie réelle. «Tout bien +pesé, se disait-il en peignant sa barbe blonde, il ne m'est rien +arrivé que d'heureux. Me voici dans ma patrie, dans ma famille et +dans une jolie maison qui est à nous. Mon père et ma mère sont +bien portants, moi-même je jouis de la santé la plus florissante. +Notre fortune est modeste, mais nos goûts le sont aussi et nous ne +manquerons jamais de rien. Nos amis m'ont reçu hier à bras +ouverts; nous n'avons pas d'ennemis. La plus jolie personne de +Fontainebleau consent à devenir ma femme; je peux l'épouser avant +trois semaines, s'il me plaît de hâter un peu les événements. +Clémentine ne m'a pas abordé comme un indifférent; il s'en faut. +Ses beaux yeux me souriaient hier soir avec la grâce la plus +tendre. Il est vrai qu'elle a pleuré à la fin, c'est trop sûr. +Voilà mon seul chagrin, ma seule préoccupation, la cause unique du +sot rêve que j'ai fait cette nuit. Elle a pleuré, mais pourquoi? +Parce que j'avais été assez bête pour la régaler d'une +dissertation et d'une momie. Eh bien! je ferai enterrer la momie, +je rengainerai mes dissertations, et rien au monde ne viendra plus +troubler notre bonheur! + +Il descendit au rez-de-chaussée en fredonnant un air des _Nozze_. +Mr et Mme Renault, qui n'avaient pas l'habitude de se coucher +après minuit, dormaient encore. En entrant dans le laboratoire, il +vit que la triple caisse du colonel était refermée. Gothon avait +posé sur le couvercle une petite croix de bois noir et une branche +de buis béni. «Faites donc des collections!» murmura-t-il entre +ses dents, avec un sourire tant soit peu sceptique. Au même +instant, il s'aperçut que Clémentine, dans son trouble, avait +oublié les présents qu'il avait apportés pour elle. Il en fit un +paquet, regarda sa montre et jugea qu'il n'y aurait pas +d'indiscrétion à pousser une pointe jusqu'à la maison de Mlle +Sambucco. + +En effet, la respectable tante, matinale comme on l'est en +province, était déjà sortie pour aller à l'église, et Clémentine +jardinait auprès de la maison. Elle courut au-devant de son +fiancé, sans penser à jeter le petit râteau qu'elle tenait à la +main; elle lui tendit avec le plus joli sourire du monde ses +belles joues rosés, un peu moites, animées par la douce chaleur du +plaisir et du travail. + +-- Vous ne m'en voulez pas? lui dit-elle. J'ai été bien ridicule +hier soir; aussi ma tante m'a grondée! Et j'ai oublié de prendre +les belles choses que vous m'aviez rapportées de chez les +sauvages! Ce n'est pas par mépris au moins. Je suis si heureuse +de voir que vous avez toujours pensé à moi comme je pensais à +vous! J'aurais pu les envoyer chercher aujourd'hui, mais je m'en +suis bien gardée. Mon coeur me disait que vous viendriez vous- +même. + +-- Votre coeur me connaît, ma chère Clémentine. + +-- Ce serait assez malheureux, si l'on ne connaissait pas son +propriétaire. + +-- Que vous êtes bonne, et que je vous aime! + +-- Oh! moi aussi, mon cher Léon, je vous aime bien! + +Elle appuya le râteau contre un arbre et se pendit au bras de son +futur mari avec cette grâce souple et langoureuse dont les créoles +ont le secret. + +-- Venez par là, dit-elle, que je vous montre tous les +embellissements que nous avons faits dans le jardin. + +Léon admira tout ce qu'elle voulut. Le fait est qu'il n'avait +d'yeux que pour elle. La grotte de Polyphonie et l'antre de Cacus +lui auraient semblé plus riants que les jardins d'Armide si le +petit peignoir rose de Clémentine s'était promené par là. + +Il lui demanda si elle n'aurait point de regret à quitter une +retraite si charmante et qu'elle avait embellie avec tant de +soins. + +-- Pourquoi? répondit-elle sans rougir. Nous n'irions pas bien +loin, et, d'ailleurs, ne viendrons-nous pas ici tous les jours? + +Ce prochain mariage était une chose si bien décidée qu'on n'en +avait pas même parlé la veille. Il ne restait plus qu'à publier +les bans et à fixer la date. Clémentine, coeur simple et droit, +s'exprimait sans embarras et sans fausse pudeur sur un événement +si prévu, si naturel et si agréable. Elle avait donné son avis à +Mme Renault sur la distribution du nouvel appartement, et choisi +les tentures elle-même; elle ne fit pas plus de façons pour +causer avec son mari de cette bonne vie en commun qui allait +commencer pour eux, des témoins qu'on inviterait au mariage, des +visites de noce qu'on ferait ensuite, du jour qui serait consacré +aux réceptions, du temps qu'on réserverait pour l'intimité et pour +le travail. Elle s'enquit des occupations que Léon voulait se +créer et des heures qu'il donnait de préférence à l'étude. Cette +excellente petite femme aurait été honteuse de porter le nom d'un +oisif, et malheureuse de passer ses jours auprès d'un désoeuvré. +Elle promettait d'avance à Léon de respecter son travail comme une +chose sainte. De son côté, elle comptait bien aussi mettre le +temps à profit et ne pas vivre les bras croisés. Dès le début, +elle prendrait soin du ménage, sous la direction de Mme Renault +qui commençait à trouver la maison un peu lourde. Et puis, +n'aurait-elle pas bientôt des enfants à nourrir, à élever, à +instruire? C'était un noble et utile plaisir qu'elle ne voudrait +pas partager avec personne. Elle enverrait pourtant ses fils au +collège pour les former à la vie en commun et leur apprendre de +bonne heure les principes de justice et d'égalité qui sont le fond +de tout homme de bien. Léon la laissait dire ou l'interrompait +pour lui donner raison, car ces deux jeunes gens, élevés l'un pour +l'autre et nourris des mêmes idées, voyaient tout avec les mêmes +yeux. L'éducation, avant l'amour, avait créé cette douce harmonie. + +-- Savez-vous, dit Clémentine, que j'ai senti hier une palpitation +terrible au moment d'entrer chez vous? + +-- Si vous croyez que mon coeur battait moins fort que le +vôtre!... + +-- Oh! mais moi, c'est autre chose: j'avais peur. + +-- Et de quoi? + +-- J'avais peur de ne pas vous retrouver tel que je vous voyais +dans ma pensée. Songez donc qu'il y avait plus de trois ans que +nous nous étions dit adieu! Je me souvenais fort bien de ce que +vous étiez au départ, et l'imagination aidant un peu à la mémoire, +je reconstruisais mon Léon tout entier. Mais si vous n'aviez plus +été ressemblant! Que serrais-je devenue en présence d'un nouveau +Léon, moi qui avais pris la douce habitude d'aimer l'autre? + +-- Vous me faites frémir. Mais votre premier abord m'a rassuré +d'avance. + +-- Chut! monsieur. Ne parlons pas de ce premier abord. Vous me +forceriez à rougir une seconde fois. Parlons plutôt du pauvre +colonel qui m'a fait répandre tant de larmes. Comment va-t-il ce +matin? + +-- J'ai oublié de lui demander de ses nouvelles, mais si vous en +désirez... + +-- C'est inutile. Vous pouvez lui annoncer ma visite pour +aujourd'hui. Il faut absolument que je le revoie au grand jour. + +-- Vous seriez bien aimable de renoncer à cette fantaisie. +Pourquoi vous exposer encore à des émotions pénibles? + +-- C'est plus fort que moi. Sérieusement, mon cher Léon, ce +vieillard m'attire. + +-- Pourquoi vieillard? Il a l'air d'un homme qui est mort entre +vingt-cinq et trente ans. + +-- Êtes-vous bien sûr qu'il soit mort? J'ai dit vieillard, à +cause d'un rêve que j'ai fait cette nuit. + +-- Ah! vous aussi? + +-- Oui. Vous vous rappelez comme j'étais agitée en vous quittant. +Et puis, j'avais été grondée par ma tante. Et puis, je me +rappelais des spectacles terribles, ma pauvre mère couchée sur son +lit de mort... Enfin, j'avais l'esprit frappé. + +-- Pauvre cher petit coeur! + +-- Cependant, comme je ne voulais plus penser à rien, je me +couchai bien vite et je fermai les yeux de toutes mes forces, si +bien que je m'endormis. Je ne tardai pas à revoir le colonel. Il +était couché comme je l'avais vu, dans son triple cercueil, mais +il avait de longs cheveux blancs et la figure la plus douce et la +plus vénérable. Il nous priait de le mettre en terre sainte, et +nous le portions, vous et moi, au cimetière de Fontainebleau. +Arrivés devant la tombe de ma mère, nous vîmes que le marbre était +déplacé. Ma mère, en robe blanche, au fond du caveau, s'était +rangée pour faire une place à côté d'elle et elle semblait +attendre le colonel. Mais toutes les fois que nous essayions de le +descendre, son cercueil nous échappait des mains et restait +suspendu dans l'air, comme s'il n'eût rien pesé. Je distinguais +les traits du pauvre vieillard, car sa triple caisse était devenue +aussi transparente que la lampe d'albâtre qui brûle au plafond de +ma chambre. Il était triste, et son oreille brisée saignait +abondamment. Tout à coup il s'échappa de nos mains, le cercueil +s'évanouit, je ne vis plus que lui, pâle comme une statue et grand +comme les plus hauts chênes du bas Bréau. Ses épaulettes d'or +s'allongèrent et devinrent des ailes, et il s'éleva dans le ciel +en nous bénissant des deux mains. Je m'éveillai, tout en larmes, +mais je n'ai pas conté ce rêve à ma tante, elle m'aurait encore +grondée. + +-- Il ne faut gronder que moi, ma chère Clémentine. C'est ma faute +si votre doux sommeil est troublé par des visions de l'autre +monde. Mais tout cela finira bientôt: dès aujourd'hui je vais +m'enquérir d'un logement définitif à l'usage du colonel. + +VI -- Un caprice de jeune fille. + +Clémentine avait le coeur très neuf. Avant de connaître Léon, elle +n'avait aimé qu'une seule personne: sa mère. Ni cousins, ni +cousines, ni oncles, mi tantes, ni grands-pères, ni grand-mères +n'avaient éparpillé, en le partageant, ce petit trésor d'affection +que les enfants bien nés apportent au monde. Sa grand-mère, +Clémentine Pichon, mariée à Nancy en janvier 1814, était morte +trois mois plus tard dans la banlieue de Toulon, à la suite de ses +premières couches. Son grand-père, Mr Langevin, sous-intendant +militaire de première classe, resté veuf avec une fille au +berceau, s'était consacré à l'éducation de cette enfant. Il +l'avait donnée en 1835 à un homme estimable et charmant, Mr +Sambucco, Italien d'origine, né en France et procureur du roi près +le tribunal de Marseille. En 1838, Mr Sambucco, qui avait un peu +d'indépendance parce qu'il avait un peu d'aisance, encourut très +honorablement la disgrâce du garde des sceaux. Il fut nommé avocat +général à la Martinique, et après quelques jours d'hésitation, il +accepta ce déplacement au long cours. Mais le vieux Langevin ne se +consola pas si facilement du départ de sa fille: il mourut deux +ans plus tard, sans avoir embrassé la petite Clémentine, à qui il +devait servir de parrain. Mr Sambucco, son gendre, périt en 1843, +dans un tremblement de terre; les journaux de la colonie et de la +métropole ont raconté alors comment il avait été victime de son +dévouement. À la suite de cet affreux malheur, la jeune veuve se +hâta de repasser les mers avec sa fille. Elle s'établit à +Fontainebleau, pour que l'enfant vécût en bon air: Fontainebleau +est une des villes les plus saines de la France. Si Mme Sambucco +avait été aussi bon administrateur qu'elle était bonne mère, elle +eût laissé à Clémentine une fortune respectable, mais elle géra +mal ses affaires et se mit dans de grands embarras. Un notaire du +pays lui emporta une somme assez ronde; deux fermes qu'elle avait +payées cher ne rendaient presque rien. Bref, elle ne savait plus +où elle en était et elle commençait à perdre la tête, lorsqu'une +soeur de son mari, vieille fille dévote et pincée, témoigna le +désir de vivre avec elle et de mettre tout en commun. L'arrivée de +cette haridelle aux dents longues effraya singulièrement la petite +Clémentine, qui se cachait sous tous les meubles ou se cramponnait +aux jupons de sa mère; mais ce fut le salut de la maison. Mlle +Sambucco n'était pas des plus spirituelles ni des plus fondantes, +mais c'était l'ordre incarné. Elle réduisit les dépenses, toucha +elle-même les revenus, vendit les deux fermes en 1847, acheta du +trois pour cent en 1848, et établit un équilibre stable dans le +budget. Grâce aux talents et à l'activité de cet intendant +femelle, la douce et imprévoyante veuve n'eut plus qu'à choyer son +enfant. Clémentine apprit à honorer les vertus de sa tante, mais +elle adora sa mère. Lorsqu'elle eut le malheur de la perdre, elle +se vit seule au monde, appuyée sur Mlle Sambucco, comme une jeune +plante sur un tuteur de bois sec. Ce fut alors que son amitié pour +Léon se colora d'une vague lueur d'amour; le fils de Mr Renault +profita du besoin d'expansion qui remplissait cette jeune âme. + +Durant les trois longues années que Léon passa loin d'elle, +Clémentine sentit à peine qu'elle était seule. Elle aimait, elle +se savait aimée, elle avait foi dans l'avenir; elle vivait de +tendresse intérieure et de discrète espérance, et ce coeur noble +et délicat ne demandait rien de plus. + +Mais ce qui étonna bien son fiancé, sa tante et elle-même, ce qui +déroute singulièrement toutes les théories les plus accréditées +sur le coeur féminin, ce que la raison se refuserait à croire si +les faits n'étaient pas là, c'est que le jour où elle avait revu +le mari de son choix, une heure après s'être jetée dans les bras +de Léon avec une grâce si étourdie, Clémentine se sentit +brusquement envahie par un sentiment nouveau qui n'était ni +l'amour, ni l'amitié, ni la crainte, mais qui dominait tout cela +et parlait en maître dans son coeur, + +Depuis l'instant où Léon lui avait montré la figure du colonel, +elle s'était éprise d'une vraie passion pour cette momie anonyme. +Ce n'était rien de semblable à ce qu'elle éprouvait pour le fils +de Mr Renault, mais c'était un mélange d'intérêt, de compassion et +de respectueuse sympathie, + +Si on lui avait conté quelque beau fait d'armes, une histoire +romanesque dont le colonel eût été le héros, cette impression se +fût légitimée ou du moins expliquée. Mais non; elle ne savait +rien de lui, sinon qu'il avait été condamné comme espion par un +conseil de guerre, et pourtant c'est de lui qu'elle rêva, la nuit +même qui suivit le retour de Léon. + +Cette incroyable préoccupation se manifesta d'abord sous une forme +religieuse. Elle fit dire une messe pour le repos de l'âme du +colonel; elle pressa Léon de préparer ses funérailles, elle +choisit elle-même le terrain où il devait être enseveli. Ces soins +divers ne lui firent jamais oublier sa visite quotidienne à la +boîte de noyer, ni la génuflexion respectueuse auprès du mort, ni +le baiser fraternel ou filial qu'elle déposait régulièrement sur +son front. La famille Renault finit par s'inquiéter de symptômes +si bizarres; elle hâta l'enterrement du bel inconnu, pour s'en +débarrasser au plus tôt. Mais la veille du jour fixé pour la +cérémonie, Clémentine changea d'avis. «De quel droit allait-on +emprisonner dans la tombe un homme qui n'était peut-être pas +mort? Les théories du savant docteur Meiser n'étaient pas de +celles qu'on peut rejeter sans examen. La chose valait au moins +quelques jours de réflexion. N'était-il pas possible de soumettre +le corps du colonel à quelques expériences? Le professeur Hirtz, +de Berlin, avait promis d'envoyer à Léon des documents précieux +sur la vie et la mort de ce malheureux officier; on ne pouvait +rien entreprendre avant de les avoir reçus; on devait écrire à +Berlin pour hâter l'envoi de ces pièces.» Léon soupira, mais il +obéit docilement, à ce nouveau caprice. Il écrivit à Mr Hirtz. + +Clémentine trouva un allié dans cette seconde campagne: c'était +Mr le docteur Martout. Médecin assez médiocre dans la pratique et +beaucoup trop dédaigneux de la clientèle, Mr Martout ne manquait +pas d'instruction. Il étudiait depuis longtemps cinq ou six +grandes questions de physiologie, comme les reviviscences, les +générations spontanées et tout ce qui s'ensuit. Une correspondance +régulière le tenait au courant de toutes les découvertes +modernes; il était l'ami de Mr Pouchet, de Rouen; il connaissait +le célèbre Karl Nibor qui a porté si haut et si loin l'usage du +microscope. Mr Martout avait desséché et ressuscité des milliers +d'_anguillules_, de _rotifères_ et de _tardigrades_; il pensait +que la vie n'est autre chose que l'organisation en action, et que +l'idée de faire revivre un homme desséché n'a rien d'absurde en +elle-même. Il se livra à de longues méditations, lorsque Mr Hirtz +envoya de Berlin la pièce suivante, dont l'original est classé +dans les manuscrits de la collection Humboldt. + +VII -- Testament du professeur Meiser en faveur du colonel +desséché. + +Aujourd'hui 20 janvier 1824, épuisé par une cruelle maladie et +sentant approcher le jour où ma personne s'absorbera dans le grand +tout. + +J'ai écrit de ma main ce testament, qui est l'acte de ma dernière +volonté. + +J'institue en qualité d'exécuteur testamentaire, mon neveu, +Nicolas Meiser, riche brasseur en cette ville de Dantzig. + +Je lègue mes livres, papiers et collections généralement +quelconques, sauf la pièce 3712, à mon très estimable et très +savant ami, Mr de Humboldt. + +Je lègue la totalité de mes autres biens, meubles et immeubles, +évalués à 100 000 thalers de Prusse ou 375 000 francs, à Mr le +colonel Pierre-Victor Fougas, actuellement desséché, mais vivant, +et inscrit dans mon catalogue sous le n° 3712 (Zoologie). + +Puisse-t-il agréer ce faible dédommagement des épreuves qu'il a +subies dans mon cabinet, et du service qu'il a rendu à la science. + +Afin que mon neveu Nicolas Meiser se rende un compte exact des +devoirs que je lui laisse à remplir, j'ai résolu de consigner ici +l'histoire détaillée de la dessiccation de Mr le colonel Fougas, +mon légataire universel. + +C'est le 11 novembre de la malheureuse année 1813 que mes +relations avec ce brave jeune homme ont commencé. J'avais quitté +depuis longtemps la ville de Dantzig, où le bruit du canon et le +danger des bombes rendaient tout travail impossible, et je m'étais +retiré avec mes instruments et mes livres sous la protection des +armées alliées, dans le village fortifié de Liebenfeld. Les +garnisons françaises de Dantzig, de Stettin, de Custrin, de +Glogau, de Hambourg et de plusieurs autres villes allemandes ne +pouvaient communiquer entre elles ni avec leur patrie; cependant +le général Rapp se défendait obstinément contre la flotte anglaise +et l'armée russe. Mr le colonel Fougas fut pris par un détachement +du corps Barclay de Tolly, comme il cherchait à passer la Vistule +sur la glace, en se dirigeant vers Dantzig. On l'amena prisonnier +à Liebenfeld le 11 novembre, à l'heure de mon souper, et le bas +officier Garok, qui commandait le village, me fit requérir de +force pour assister à l'interrogatoire et servir d'interprète. + +La figure ouverte, la voix mâle, la résolution fière et la belle +attitude de cet infortuné me gagnèrent le coeur. Il avait fait le +sacrifice de sa vie. Son seul regret, disait-il, était d'échouer +au port, après avoir traversé quatre armées, et de ne pouvoir +exécuter les ordres de l'empereur. Il paraissait animé de ce +fanatisme français qui a fait tant de mal à notre chère Allemagne, +et pourtant je ne sus pas m'empêcher de le défendre, et je +traduisis ses paroles moins en interprète qu'en avocat. +Malheureusement on avait trouvé sur lui une lettre de Napoléon au +général Rapp, dont j'ai conservé copie: + +«Abandonnez Dantzig, forcez le blocus, réunissez-vous aux +garnisons de Stettin, de Gustrin et de Glogau, marchez sur l'Elbe, +entendez-vous avec Saint-Cyr et Davoust pour concentrer les forces +éparses à Dresde, Torgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg; +faites la boule de neige; traversez la Westphalie qui est libre +et venez défendre la ligne du Rhin avec une armée de 170 000 +Français que vous sauvez!» + +«NAPOLÉON.» + +Cette lettre fut envoyée à l'état-major de l'armée russe, tandis +qu'une demi-douzaine de militaires illettrés, ivres de joie et de +brandevin, condamnaient le brave colonel du 23ème de ligne à la +mort des espions et des traîtres. L'exécution fut fixée au +lendemain 12, et Mr Pierre-Victor Fougas, après m'avoir remercié +et embrassé avec la sensibilité la plus touchante (il est époux et +père), se vit enfermer dans la petite tour crénelée de Liebenfeld, +où le vent soufflait terriblement par toutes les meurtrières. + +La nuit du 11 au 12 novembre fut une des plus rigoureuses de ce +terrible hiver. Mon thermomètre à minima, suspendu hors de ma +fenêtre à l'exposition sud-est, indiquait 19 degrés centigrades +au-dessous de zéro. Je sortis au petit jour pour dire un dernier +adieu à Mr le colonel, et je rencontrai le bas officier Garok qui +me dit en mauvais allemand: + +-- Nous n'aurons pas besoin de tuer le frantzouski, il est gelé. + +Je courus à la prison. Mr le colonel était couché sur le dos, et +roide. Mais je reconnus après quelques minutes d'examen que la +roideur de ce corps n'était pas celle de la mort. Les +articulations, sans avoir leur souplesse ordinaire, se laissaient +fléchir et ramener à l'extension sans un effort trop violent. Les +membres, la face, la poitrine donnaient à ma main une sensation de +froid, mais bien différente de celle que j'avais souvent perçue au +contact des cadavres. + +Sachant qu'il avait passé plusieurs nuits sans dormir et supporté +des fatigues extraordinaires, je ne doutais point qu'il ne se fût +laissé prendre de ce sommeil profond et léthargique qu'entraîne un +froid intense, et qui, trop prolongé, ralentit la respiration et +la circulation au point que les moyens les plus délicats de +l'observation médicale sont nécessaires pour constater la +persistance de la vie. Le pouls était insensible, ou tout au moins +mes doigts engourdis par le froid ne le sentaient pas. La dureté +de mon ouïe (j'étais alors dans ma soixante-neuvième année) +m'empêcha de constater par l'auscultation si les bruits du coeur +révélaient encore ces battements faibles, mais prolongés, que +l'oreille peut encore entendre lorsque la main ne les perçoit déjà +plus. + +Mr le colonel se trouvait à cette période de l'engourdissement +causé par le froid, où pour réveiller un homme sans le faire +mourir, des soins nombreux et délicats deviennent nécessaires. +Quelques heures encore, et la congélation allait survenir, et avec +elle l'impossibilité du retour à la vie. + +J'étais dans la plus grande perplexité. D'un côté, je le sentais +mourir par congélation entre mes mains; de l'autre, je ne pouvais +pas à moi seul l'entourer de tous les soins indispensables. Si je +lui appliquais des excitants sans lui faire frictionner à la fois +le tronc et les membres par trois ou, quatre aides vigoureux, je +ne le réveillais que pour le voir mourir. J'avais encore sous les +yeux le spectacle de cette belle jeune fille asphyxiée dans un +incendie, que je parvins à ranimer en lui promenant des charbons +ardents sous les clavicules, mais qui ne put qu'appeler sa mère et +mourut presque aussitôt malgré l'emploi des excitants à +l'intérieur et de l'électricité pour déterminer les contractions +du diaphragme et du coeur. + +Et quand même je serais parvenu à lui rendre la force et la santé, +n'était-il pas condamné par le conseil de guerre? L'humanité ne +me défendait-elle pas de l'arracher à ce repos voisin de la mort +pour le livrer aux horreurs du supplice? + +Je dois avouer aussi qu'en présence de cet organisme où la vie +était suspendue, mes idées sur la résurrection prirent sur moi +comme un nouvel empire. J'avais si souvent desséché et fait +revivre des êtres assez élevés dans la série animale, que je ne +doutais pas du succès de l'opération, même sur un homme. À moi +seul, je ne pouvais ranimer et sauver Mr le colonel; mais j'avais +dans mon laboratoire tous les instruments nécessaires pour le +dessécher sans aide. + +En résumé, trois partis s'offraient à moi: 1° laisser Mr le +colonel dans la tour crénelée, où il aurait péri le jour même par +congélation; 2° le ranimer par des excitants, au risque de le +tuer, et pourquoi? pour le livrer, en cas de succès, à un +supplice inévitable; 3° le dessécher dans mon laboratoire avec la +quasi certitude de le ressusciter après la paix. Tous les amis de +l'humanité comprendront sans doute que je ne pouvais pas hésiter +longtemps. + +Je fis appeler le bas officier Garok, et je le priai de me vendre +le corps du colonel. Ce n'était pas la première fois que +j'achetais un cadavre pour le disséquer, et ma demande n'excita +aucun soupçon. Marché conclu, je donnai quatre bouteilles de +Kirschen-Wasser, et bientôt deux soldats russes m'apportèrent sur +un brancard Mr le colonel Fougas. + +Dès que je fus seul avec lui, je lui piquai le doigt: la pression +fit sortir une goutte de sang. La placer sous un microscope, entre +deux lamelles de verre, fut pour moi l'affaire d'une minute. Ô +bonheur! la fibrine n'était pas coagulée! Les globules rouges se +montraient nettement circulaires, aplatis, biconcaves, sans +crénelures, ni dentelures, ni gonflement sphéroïdal. Les globules +blancs se déformaient et reprenaient alternativement la forme +sphérique, pour se déformer encore lentement par de délicates +expansions. Je ne m'étais donc pas trompé, c'était bien un homme +engourdi que j'avais sous les yeux et non un cadavre! + +Je le portai sur une balance. Il pesait cent quarante livres, ses +vêtements compris. Je n'eus garde de le déshabiller, car j'avais +reconnu que les animaux desséchés directement au contact de l'air +mouraient plus souvent que ceux qui étaient restés couverts de +mousse et d'autres objets mous pendant l'épreuve de la +dessiccation. + +Ma grande machine pneumatique, son immense plateau, son énorme +cloche ovale en fer battu qu'une crémaillère glissant sur une +poulie attachée solidement au plafond élevait et abaissait sans +peine grâce à son treuil, tous ces mille et un mécanismes que +j'avais si laborieusement préparés nonobstant les railleries de +mes envieux, et que je me désolais de voir inutiles, allaient donc +trouver leur emploi. Des circonstances inattendues venaient enfin +de me procurer un sujet d'expériences tel que j'avais vainement +essayé d'en obtenir en cherchant à engourdir des chiens, des +lapins, des moutons et d'autres mammifères à l'aide de mélanges +réfrigérants. Depuis longtemps, sans doute, ces résultats auraient +été obtenus si j'avais été aidé de ceux qui m'entouraient, au lieu +d'être l'objet de leurs railleries; si nos ministres m'avaient +appuyé de leur autorité au lieu de me traiter comme un esprit +subversif. + +Je m'enfermai en tête-à-tête avec le colonel, et je défendis même +à la vieille Gretchen, ma gouvernante, aujourd'hui défunte, de me +troubler dans mon travail. J'avais remplacé le pénible levier des +anciennes machines pneumatiques par une roue munie d'un +excentrique qui transformait le mouvement circulaire de l'axe en +mouvement rectiligne appliqué aux pistons: la roue, +l'excentrique, la bielle, le genou de l'appareil fonctionnaient +admirablement et me permettaient de tout faire par moi-même. Le +froid ne gênait pas le jeu de la machine et les huiles n'étaient +pas figées: je les avais purifiées moi-même par un procédé +nouveau fondé sur les découvertes alors récentes du savant +français Mr Chevreul. + +Après avoir étendu le corps sur le plateau de la machine +pneumatique, abaissé la cloche et luté les bords, j'entrepris de +le soumettre graduellement à l'action du vide sec et à froid. Des +capsules remplies de chlorure de calcium étaient placées autour de +Mr le colonel pour absorber l'eau qui allait s'évaporer de son +corps, et hâter la dessiccation. + +Certes, je me trouvais dans la meilleure situation possible pour +amener le corps humain à un état de dessèchement graduel sans +cessation brusque des fonctions, sans désorganisation des tissus +ou des humeurs. Rarement mes expériences sur les _rotifères_ et +les _tardigrades_ avaient été entourées de pareilles chances de +succès, et elles avaient toujours réussi. Mais la nature +particulière du sujet et les scrupules spéciaux qu'il imposait à +ma conscience, m'obligeaient de remplir un certain nombre de +conditions nouvelles, que j'avais d'ailleurs prévues depuis +longtemps. J'avais eu soin de ménager une ouverture aux deux bouts +de ma cloche ovale et d'y sceller une épaisse glace, qui me +permettait de suivre de l'oeil les effets du vide sur Mr le +colonel. Je m'étais bien gardé de fermer les fenêtres de mon +laboratoire, de peur qu'une température trop élevée ne fît cesser +la léthargie du sujet ou ne déterminât quelque altération des +humeurs. Si le dégel était survenu, c'en était fait de mon +expérience. Mais le thermomètre se maintint durant plusieurs jours +entre 6 et 8 degrés au-dessous de zéro, et je fus assez heureux +pour voir le sommeil léthargique se prolonger, sans avoir à +craindre la congélation des tissus. + +Je commençai par pratiquer le vide avec une extrême lenteur, de +crainte que les gaz dissous dans le sang, devenus libres par la +différence de leur tension avec celle de l'air raréfié, ne +vinssent à se dégager dans les vaisseaux et à déterminer la mort +immédiate. Je surveillais en outre à chaque instant les effets du +vide sur les gaz de l'intestin, car en se dilatant intérieurement +à mesure que la pression de l'air diminuait autour du corps, ils +auraient pu amener des désordres graves. La longue conservation +des tissus n'en eût pas été affectée, mais il suffisait d'une +lésion intérieure pour déterminer la mort après quelques heures de +reviviscence. C'est ce qu'on observe assez souvent chez les +animaux desséchés sans précaution. + +À plusieurs reprises, un gonflement trop rapide de l'abdomen vint +me mettre en garde contre le danger que je redoutais et je fus +obligé de laisser rentrer un peu d'air sous la cloche. Enfin la +cessation de tous les phénomènes de cet ordre me prouva que les +gaz avaient disparu par exosmose ou avaient été expulsés par la +contraction spontanée des viscères. Ce ne fut qu'à la fin du +premier jour que je pus renoncer à ces précautions minutieuses et +porter le vide un peu plus loin. + +Le lendemain 13, je poussai le vide à ce point que le baromètre +descendit à cinq millimètres. Comme il n'était survenu aucun +changement dans la position du corps ni des membres, j'étais sûr +que nulle convulsion ne s'était produite. Mr le colonel arrivait à +se dessécher, à devenir immobile, à cesser de pouvoir exécuter les +actes de la vie sans que la mort fût survenue ni que la +possibilité du retour de l'action eût cessé. Sa vie était +suspendue, non éteinte! + +Je pompais chaque fois qu'un excédant de vapeur d'eau faisait +monter le baromètre. Dans la journée du 14, la porte de mon +laboratoire fut littéralement enfoncée par Mr le général russe +comte Trollohub, envoyé du quartier général. Cet honorable +officier était accouru en toute hâte pour empêcher l'exécution de +Mr le colonel et le conduire en présence du commandant en chef. Je +lui confessai loyalement ce que j'avais fait sous l'inspiration de +ma conscience; je lui montrai le corps à travers un des oeils-de- +boeuf de la machine pneumatique; je lui dis que j'étais heureux +d'avoir conservé un homme qui pouvait fournir des renseignements +utiles aux libérateurs de mon pays, et j'offris de le ressusciter +à mes frais si l'on me promettait de respecter sa vie et sa +liberté. Mr le général comte Trollohub, homme distingué sans +contredit, mais d'une instruction exclusivement militaire, crut +que je ne parlais pas sérieusement. Il sortit en me jetant la +porte au nez et en me traitant de vieux fou. + +Je me remis à pomper et je maintins le vide à une pression de 3 à +5 millimètres pendant l'espace de trois mois. Je savais par +expérience que les animaux peuvent revivre après avoir été soumis +au vide sec et à froid pendant quatre-vingts jours. + +Le 12 février 1814, ayant observé que, depuis un mois, il n'était +survenu aucune modification dans l'affaissement des chairs, je +résolus de soumettre Mr le colonel à une autre série d'épreuves, +afin d'assurer une conservation plus parfaite par une complète +dessiccation. Je laissai rentrer l'air par le robinet destiné à +cet usage, puis ayant enlevé la cloche, je procédai à la suite de +mon expérience. + +Le corps ne pesait plus que quarante-six livres; je l'avais donc +presque réduit au tiers de son poids primitif. Il faut tenir +compte de ce que les vêtements n'avaient pas perdu autant d'eau +que les autres parties. Or le corps de l'homme renferme presque +les quatre cinquièmes de son poids d'eau, comme le démontre une +dessiccation bien faite à l'étuve chimique. + +Je plaçai donc Mr le colonel sur un plateau, et, après l'avoir +glissé dans ma grande étuve, j'élevai graduellement la température +à 75 degrés centigrades. Je n'osai dépasser ce chiffre, de peur +d'altérer l'albumine, de la rendre insoluble, et d'ôter aux tissus +la faculté de reprendre l'eau nécessaire au retour de leurs +fonctions. + +J'avais eu soin de disposer un appareil convenable pour que +l'étuve fût constamment traversée par un courant d'air sec. Cet +air s'était desséché en traversant une série de flacons remplis +d'acide sulfurique, de chaux vive et de chlorure de calcium. + +Après une semaine passée dans l'étuve, l'aspect général du corps +n'avait pas changé, mais son poids s'était réduit à 40 livres, +vêtements compris. Huit autres jours n'amenèrent aucune +déperdition nouvelle. J'en conclus que la dessiccation était +suffisante. Je savais bien que les cadavres momifiés dans les +caveaux d'église depuis un siècle ou plus finissent par ne peser +qu'une dizaine de livres; mais ils ne deviennent pas si légers +sans une notable altération de leurs tissus. + +Le 27 février, je plaçai moi-même Mr le colonel dans les boîtes +que j'avais fait faire à son usage. Depuis cette époque, c'est-à- +dire pendant un espace de neuf ans et onze mois, nous ne nous +sommes jamais quittés. Je l'ai transporté avec moi à Dantzig, il +habite ma maison. Je ne l'ai pas rangé à son numéro d'ordre dans +ma collection de zoologie; il repose à part, dans la chambre +d'honneur. Je ne confie à personne le plaisir de renouveler son +chlorure de calcium. Je prendrai soin de vous jusqu'à ma dernière +heure, ô monsieur le colonel Fougas, cher et malheureux ami! Mais +je n'aurai pas la joie de contempler votre résurrection. Je ne +partagerai point les douces émotions du guerrier qui revient à la +vie. Vos glandes lacrymales, inertes aujourd'hui, ranimées dans +quelques jours, ne répandront pas sur le sein de votre vieux +bienfaiteur la douce rosée de la reconnaissance. Car vous ne +rentrerez en possession de votre être que le jour où je ne vivrai +plus! + +Peut-être serez-vous étonné que, vous aimant comme je vous aime, +j'aie tardé si longtemps à vous tirer de ce profond sommeil. Qui +sait si un reproche amer ne viendra pas corrompre la douceur des +premières actions de grâces que vous apporterez sur ma tombe? +Oui, j'ai prolongé sans profit pour vous une expérience d'intérêt +général. J'aurais dû rester fidèle à ma première pensée et vous +rendre la vie aussitôt après la signature de la paix. Mais quoi! +fallait-il donc vous renvoyer en France quand le sol de votre +patrie était couvert de nos soldats et de nos alliés? Je vous ai +épargné ce spectacle si douloureux pour une âme comme la vôtre. +Sans doute vous auriez eu la consolation de revoir, en mars 1815, +l'homme fatal à qui vous aviez consacré votre dévouement; mais +êtes-vous bien sûr que vous n'eussiez pas été englouti avec sa +fortune dans le naufrage de Waterloo? + +Depuis cinq ou six ans, ce n'est plus ni votre intérêt, ni même +l'intérêt de la science qui m'a empêché de vous ranimer, c'est... +pardonnez-le-moi, monsieur le colonel, c'est un lâche attachement +à la vie. Le mal dont je souffre, et qui m'emportera bientôt, est +une hypertrophie du coeur; les émotions violentes me sont +interdites. Si j'entreprenais moi-même cette grande opération, +dont j'ai tracé la marche dans un programme annexé à ce testament, +je succomberais sans nul doute avant de l'avoir terminée; ma mort +serait un accident fâcheux qui pourrait troubler mes aides et +faire manquer votre résurrection. + +Rassurez-vous, vous n'attendrez pas longtemps. Et, d'ailleurs, que +perdez-vous à attendre? Vous ne vieillissez pas, vous avez +toujours vingt-quatre ans, vos enfants grandissent; vous serez +presque leur contemporain lorsque vous renaîtrez! Vous êtes venu +pauvre à Liebenfeld, pauvre vous êtes dans ma maison de Dantzig, +et mon testament vous fait riche. Soyez heureux, c'est mon voeu le +plus cher. + +J'ordonne que, dès le lendemain de ma mort, mon neveu, Nicolas +Meiser, réunisse par lettre de convocation les dix plus illustres +médecins du royaume de Prusse, qu'il leur donne lecture de mon +testament et du mémoire y annexé, et qu'il fasse procéder sans +retard, dans mon propre laboratoire, à la résurrection de Mr le +colonel Fougas. Les frais de voyage, de séjour, etc., etc., seront +prélevés sur l'actif de ma succession. Une somme de deux mille +thalers sera consacrée à la publication des glorieux résultats de +l'expérience, en allemand, en français et en latin. Un exemplaire +de cette brochure devra être adressé à chacune des sociétés +savantes qui existeront alors en Europe. + +Dans le cas tout à fait imprévu où les efforts de la science ne +parviendraient pas à ranimer Mr le colonel, tous mes biens +retourneraient à Nicolas Meiser, seul parent qui me reste. + +«JEAN MEISER, D. M.» + +VIII -- Comment Nicolas Meiser, neveu de Jean Meiser, avait +exécuté le testament de son oncle. + +Le docteur Hirtz de Berlin, qui avait copié ce testament lui-même, +s'excusa fort obligeamment de ne l'avoir pas envoyé plus tôt. Ses +affaires l'avaient contraint de voyager loin de la capitale. En +passant par Dantzig, il s'était donné le plaisir de visiter Mr +Nicolas Meiser, ancien brasseur, richissime propriétaire et gros +rentier, actuellement âgé de soixante-six ans. Ce vieillard se +rappelait fort bien la mort et le testament de son oncle, le +savant; mais il n'en parlait pas sans une certaine répugnance. Il +affirmait d'ailleurs qu'aussitôt après le décès de Jean Meiser, il +avait rassemblé dix médecins de Dantzig autour de la momie du +colonel; il montrait même une déclaration unanime de ces +messieurs, attestant qu'un homme desséché à l'étuve ne peut en +aucune façon ni par aucun moyen renaître à la vie. Ce certificat, +rédigé par les adversaires et les ennemis du défunt, ne faisait +nulle mention du mémoire annexé au testament. Nicolas Meiser +jurait ses grands dieux (mais non sans rougir visiblement) que cet +écrit concernant les procédés à suivre pour ressusciter le +colonel, n'avait jamais été connu de lui ni de sa femme. Interrogé +sur les raisons qui avaient pu le porter à se dessaisir d'un dépôt +aussi précieux que le corps de Mr Fougas, il disait l'avoir +conservé quinze ans dans sa maison avec tous les respects et tous +les soins imaginables; mais au bout de ce temps, obsédé de +visions et réveillé presque toutes les nuits par le fantôme du +colonel qui venait lui tirer les pieds, il s'était décidé à le +vendre pour vingt écus à un amateur de Berlin. Depuis qu'il était +débarrassé de ce triste voisinage, il dormait beaucoup mieux, mais +pas encore tout à fait bien, car il lui avait été impossible +d'oublier la figure du colonel. + +À ces renseignements, Mr Hirtz, médecin de S.A.R. le prince régent +de Prusse, ajouta quelques mots en son nom personnel. Il ne +croyait pas que la résurrection d'un homme sain et desséché avec +précaution fût impossible en théorie; il pensait même que le +procédé de dessiccation indiqué par l'illustre Jean Meiser était +le meilleur à suivre. Mais dans le cas présent, il ne lui +paraissait pas vraisemblable que le colonel Fougas pût être +rappelé à la vie: les influences atmosphériques et les variations +de température qu'il avait subies durant un espace de quarante-six +ans devaient avoir altéré les humeurs et les tissus. C'était aussi +le sentiment de Mr Renault et de son fils. Pour calmer un peu +l'exaltation de Clémentine, ils lui lurent les derniers +paragraphes de la lettre de Mr Hirtz. On lui cacha le testament de +Jean Meiser, qui n'aurait pu que lui échauffer la tête. Mais cette +petite imagination fermentait sans relâche, quoi qu'on fît pour +l'assoupir. Clémentine recherchait maintenant la compagnie du +docteur Martout; elle discutait avec lui, elle voulait voir des +expériences sur la résurrection des _rotifères_. Rentrée chez +elle, elle pensait un peu à Léon et beaucoup au colonel. Le projet +de mariage tenait toujours, mais personne n'osait parler de la +publication des bans. Aux tendresses les plus touchantes de son +futur, la jeune fiancée répondait par des discussions sur le +principe vital. Ses visites dans la maison Renault ne +s'adressaient pas aux vivants, mais au mort. Tous les +raisonnements qu'on mit en oeuvre pour la guérir d'un fol espoir +ne servirent qu'à la jeter dans une mélancolie profonde. Ses +belles couleurs pâlirent, l'éclat de son regard s'éteignit. Minée +par un mal secret, elle perdit cette aimable vivacité qui était +comme le pétillement de la jeunesse et de la joie. + +Il fallait que le changement fût bien visible, car Mlle Sambucco, +qui n'avait pas des yeux de mère, s'en inquiéta. + +Mr Martout, persuadé que cette maladie de l'âme ne céderait qu'à +un traitement moral, vint la voir un matin et lui dit: + +-- Ma chère enfant, quoique je ne m'explique pas bien le grand +intérêt que vous portez à cette momie, j'ai fait quelque chose +pour elle et pour vous. Je viens d'envoyer à Mr Karl Nibor le +petit bout d'oreille que Léon a détaché. + +Clémentine ouvrit de grands yeux. + +-- Vous ne me comprenez pas? reprit le docteur. Il s'agit de +reconnaître si les humeurs et les tissus du colonel ont subi des +altérations graves. Mr Nibor, avec son microscope, nous dira ce +qui en est. On peut s'en rapporter à lui: c'est un génie +infaillible. Sa réponse va nous apprendre s'il faut procéder à la +résurrection de notre homme, ou s'il ne reste qu'à l'enterrer. + +-- Quoi! s'écria la jeune fille, on peut décider si un homme est +mort ou vivant, sur échantillon? + +-- Il ne faut rien de plus au docteur Nibor. Oubliez donc vos +préoccupations pendant une huitaine de jours. Dès que la réponse +arrivera, je vous la donnerai à lire. J'ai stimulé la curiosité du +grand savant: il ne sait absolument rien sur le fragment que je +lui envoie. Mais si, par impossible, il nous disait que ce bout +d'oreille appartient à un être sain, je le prierais de venir à +Fontainebleau et de nous aider à lui rendre la vie. + +Cette vague lueur d'espérance dissipa la mélancolie de Clémentine +et lui rendit sa belle santé. Elle se remit à chanter, à rire, à +voltiger dans le jardin de sa tante et dans la maison de Mr +Renault. Les doux entretiens recommencèrent; on reparla du +mariage, le premier ban fut publié. + +-- Enfin, disait Léon, je la retrouve! + +Mais Mme Renault, la sage et prévoyante mère, hochait la tête +tristement: + +-- Tout cela ne va qu'à moitié bien, disait-elle. Je n'aime pas +que ma bru se préoccupe si fort d'un beau garçon desséché. Que +deviendrons-nous lorsqu'elle saura qu'il est impossible de le +faire revivre? Les papillons noirs ne vont-ils pas reprendre leur +vol? Et supposé qu'on parvienne à le ressusciter, par miracle! +êtes-vous sûrs qu'elle ne prendra pas de l'amour pour lui? En +vérité, Léon avait bien besoin d'acheter cette momie, et c'est ce +que j'appelle de l'argent bien placé! + +Un dimanche matin, Mr Martout entra chez le vieux professeur en +criant victoire. + +Voici la réponse qui lui était venue de Paris: + +«Mon cher confrère, + +«J'ai reçu votre lettre et le petit fragment de tissu dont vous +m'avez prié de déterminer la nature. Il ne m'a pas fallu grand +travail pour voir de quoi il s'agissait. J'ai fait vingt fois des +choses plus difficiles dans des expertises de médecine légale. +Vous pouviez même vous dispenser de la formule consacrée: «Quand +vous aurez fait votre examen au microscope, je vous dirai ce que +c'est.» Ces finasseries ne servent de rien: mon microscope sait +mieux que vous ce que vous m'avez envoyé. Vous connaissez la forme +et la couleur des choses; il en voit la structure intime, la +raison d'être, les conditions de vie et de mort. Votre fragment de +matière desséchée, large comme la moitié de mon ongle et à peu +près aussi épais, après avoir séjourné vingt-quatre heures sous un +globe, dans une atmosphère saturée d'eau, à la température du +corps humain, est devenu souple, bien qu'un peu élastique. J'ai pu +dès lors le disséquer, l'étudier comme un morceau de chair fraîche +et placer sous le microscope chacune de ses parties qui me +paraissait de consistance ou de couleur différente. + +«J'ai d'abord trouvé au milieu une partie mince, plus dure et +plus élastique que le reste, et qui m'a présenté la trame et les +cellules du cartilage. Ce n'était ni le cartilage du nez, ni le +cartilage d'une articulation, mais bien le fibro-cartilage de +l'oreille. Donc vous m'avez envoyé un bout d'oreille; et ce n'est +point le bout d'en bas, le lobe qu'on perce chez les femmes pour y +mettre des boucles d'or, mais le bout d'en haut, dans lequel le +cartilage s'étend. + +«À l'intérieur, j'ai détaché une peau fine dans laquelle le +microscope m'a montré un épiderme délicat, parfaitement intact; +un derme non moins intact, avec de petites papilles, et surtout +traversé par une foule de poils d'un fin duvet humain. Chacun de +ces petits poils avait sa racine plongée dans son follicule, et le +follicule accompagné de ses deux petites glandes. Je vous dirai +même plus: ces poils de duvet étaient longs de quatre à cinq +millimètres sur trois à cinq centièmes de millimètres +d'épaisseur; c'est le double de la grandeur du joli duvet qui +fleurit sur une oreille féminine; d'où je conclus que votre bout +d'oreille appartient à un homme. + +«Contre le bord recourbé du cartilage, j'ai trouvé les élégants +faisceaux striés du muscle de l'hélix, et si parfaitement intacts +qu'on aurait dit qu'ils ne demandaient qu'à se contracter. Sous la +peau et près des muscles, j'ai trouvé plusieurs petits filets +nerveux, composés chacun de huit ou dix tubes dont la moelle était +aussi intacte et homogène que dans les nerfs enlevés à un animal +vivant ou pris sur un membre amputé. Êtes-vous satisfait? +Demandez-vous merci? Eh bien! moi, je ne suis pas encore au bout +de mon rouleau! + +«Dans le tissu cellulaire interposé au cartilage et à la peau, +j'ai trouvé de petites artères et de petites veines dont la +structure était parfaitement reconnaissable. Elles renfermaient du +sérum avec des globules rouges du sang. Ces globules étaient tous +circulaires, biconcaves, parfaitement réguliers; ils ne +présentaient ni dentelures, ni cet état framboise, qui caractérise +les globules du sang d'un cadavre. + +«En résumé, mon cher confrère, j'ai trouvé dans ce fragment à peu +près de tout ce qu'on trouve dans le corps de l'homme: du +cartilage, du muscle, du nerf, de la peau, des poils, des glandes, +du sang, etc., et tout cela dans un état parfaitement sain et +normal. Ce n'est donc pas du cadavre que vous m'avez envoyé, mais +un morceau d'un homme vivant, dont les humeurs et les tissus ne +sont nullement décomposés. + +«Agréez, etc. + +«KARL NIBOR. + +«Paris, 30 juillet 1859.» +IX -- Beaucoup de bruit dans Fontainebleau. + +On ne tarda pas à dire par la ville que Mr Martout et les +MM. Renault se proposaient de ressusciter un homme, avec le +concours de plusieurs savants de Paris. + +Mr Martout avait adressé un mémoire détaillé au célèbre Karl +Nibor, qui s'était hâté d'en faire part à la Société de biologie. +Une commission fut nommée séance tenante pour accompagner Mr Nibor +à Fontainebleau. Les six commissaires et le rapporteur convinrent +de quitter Paris le 15 août, heureux de se soustraire au fracas +des réjouissances publiques. On avertit Mr Martout de préparer +l'expérience, qui ne devait pas durer moins de trois jours. + +Quelques gazettes de Paris annoncèrent ce grand événement dans +leurs faits divers, mais le public y prêta peu d'attention. La +rentrée solennelle de l'armée d'Italie occupait exclusivement tous +les esprits, et d'ailleurs les Français n'accordent plus qu'une +foi médiocre aux miracles promis par les journaux. + +Mais à Fontainebleau ce fut une tout autre affaire. Non seulement +Mr Martout et MM. Renault, mais Mr Audret l'architecte, Mr +Bonnivet le notaire, et dix autres gros bonnets de la ville +avaient vu et touché la momie du colonel. Ils en avaient parlé à +leurs amis, ils l'avaient décrit de leur mieux, ils avaient +raconté son histoire. Deux ou trois copies du testament de Mr +Meiser circulaient de main en main. La question des reviviscences +était à l'ordre du jour; on la discutait autour du bassin des +Carpes, comme en pleine Académie des sciences. Vous auriez entendu +parler des _rotifères_ et des _tardigrades_ jusque sur la place du +Marché! + +Il convient de déclarer que les résurrectionnistes n'étaient pas +en majorité. Quelques professeurs du collège, notés par leur +esprit paradoxal, quelques amis du merveilleux, atteints et +convaincus d'avoir fait tourner les tables, enfin une demi- +douzaine de ces grognards à moustache blanche qui croient que la +mort de Napoléon Ier est une calomnie répandue par les Anglais, +composaient le gros de l'armée. + +Mr Martout avait contre lui non seulement les sceptiques, mais +encore la foule innombrable des croyants. Les uns le tournaient en +ridicule, les autres le proclamaient subversif, dangereux, ennemi +des idées fondamentales sur lesquelles repose la société. Le +desservant d'une petite église prêcha à mots couverts contre les +Prométhées qui prétendent usurper les privilèges du ciel. Mais le +curé de la paroisse, excellent homme et tolérant, ne craignit pas +de dire dans cinq ou six maisons que la guérison d'un malade aussi +désespéré que Mr Fougas serait une preuve de la puissance et de la +miséricorde de Dieu. + +La garnison de Fontainebleau se composait alors de quatre +escadrons de cuirassiers et du 23ème de ligne qui s'était distingué +à Magenta. Lorsqu'on sut dans l'ancien régiment du colonel Fougas +que cet illustre officier allait peut-être revenir au monde, ce +fut une émotion générale. Un régiment sait son histoire, et +l'histoire du 23ème avait été celle de Fougas depuis le mois de +février 1811 jusqu'en novembre 1813. Tous les soldats avaient +entend lire dans leurs chambrées l'anecdote suivante: + +«Le 27 août 1813, à la bataille de Dresde, l'Empereur aperçoit un +régiment français au pied d'une redoute russe qui le couvrait de +mitraille. Il s'informe; on lui répond que c'est le 23ème de +ligne. «C'est impossible, dit-il, le 23ème de ligne ne resterait +pas sous le feu sans courir sur l'artillerie qui le foudroie.» Le +23ème, mené par le colonel Fougas, gravit la hauteur au pas de +charge, cloua les artilleurs sur leurs pièces et enleva la +redoute.» + +Les officiers et les soldats, fiers à bon droit de cette action +mémorable, vénéraient sous le nom de Fougas un des ancêtres du +régiment. L'idée de le voir reparaître au milieu d'eux, jeune et +vivant, ne leur paraissait pas vraisemblable, mais c'était déjà +quelque chose que de posséder son corps. Officiers et soldats +décidèrent qu'il serait enseveli à leurs frais, après les +expériences du docteur Martout. Et pour lui donner un tombeau +digne de sa gloire ils votèrent une cotisation de deux jours de +solde. + +Tout ce qui portait l'épaulette défila dans le laboratoire de Mr +Renault; le colonel des cuirassiers y revint plusieurs fois, dans +l'espoir de rencontrer Clémentine. Mais la fiancée de Léon se +tenait à l'écart. + +Elle était heureuse comme une femme ne l'a jamais été, cette jolie +petite Clémentine. Aucun nuage ne voilait plus la sérénité de son +beau front. Libre de tous soucis, le coeur ouvert à l'espérance, +elle adorait son cher Léon et passait les jours à le lui dire. +Elle-même avait pressé la publication des bans. + +-- Nous nous marierons, disait-elle, le lendemain de la +résurrection du colonel. J'entends qu'il soit mon témoin, je veux +qu'il me bénisse! C'est bien le moins qu'il puisse faire pour +moi, après tout ce que j'ai fait pour lui. Dire que, sans mon +obstination, vous alliez l'envoyer au muséum du jardin des +Plantes! Je lui conterai cela, monsieur, dès qu'il pourra nous +entendre, et il vous coupera les oreilles à son tour! Je vous +aime! + +-- Mais, répliquait Léon, pourquoi subordonnez-vous mon bonheur au +succès d'une expérience! Toutes les formalités ordinaires sont +remplies, les publications faites, les affiches posées: personne +au monde ne nous empêcherait de nous marier demain, et il vous +plaît d'attendre jusqu'au 19! Quel rapport y a-t-il entre nous et +ce monsieur desséché qui dort dans une boîte? Il n'appartient ni +à votre maison ni à la mienne. J'ai compulsé tous les papiers de +votre famille en remontant jusqu'à la sixième génération et je n'y +ai trouvé personne du nom de Fougas. Ce n'est donc pas un grand- +parent que nous attendons pour la cérémonie. Qu'est-ce alors? Les +méchantes langues de Fontainebleau prétendent que vous avez une +passion pour ce fétiche de 1813; moi qui suis sûr de votre coeur, +j'espère que vous ne l'aimerez jamais autant que moi. En +attendant, on m'appelle le rival du colonel au bois dormant! + +-- Laissez dire les sots, répondait Clémentine avec un sourire +angélique. Je ne me charge pas d'expliquer mon affection pour le +pauvre Fougas, mais je l'aime beaucoup, cela est certain. Je +l'aime comme un père, comme un frère, si vous le préférez, car il +est presque aussi jeune que moi. Quand nous l'aurons ressuscité, +je l'aimerai peut-être comme un fils, mais vous n'y perdrez rien, +mon cher Léon. Vous avez dans mon coeur une place à part, la +meilleure, et personne ne vous la prendra, pas même _lui_! + +Cette querelle d'amoureux, qui recommençait souvent et finissait +toujours par un baiser, fut un jour interrompue par la visite du +commissaire de police. + +L'honorable fonctionnaire déclina poliment son nom et sa qualité, +et demanda au jeune Renault la faveur de l'entretenir à part. + +-- Monsieur, lui dit-il lorsqu'il le vit seul, je sais tous les +égards qui sont dus à un homme de votre caractère et dans votre +position, et j'espère que vous voudrez bien ne pas interpréter en +mauvais sens une démarche qui m'est inspirée par le sentiment du +devoir. + +Léon s'écarquilla les yeux en attendant la suite de ce discours. + +-- Vous devinez, monsieur, poursuivit le commissaire, qu'il s'agit +de la loi sur les sépultures. Elle est formelle, et n'admet aucune +exception. L'autorité pourrait fermer les yeux, mais le grand +bruit qui s'est fait, et d'ailleurs la qualité du défunt, sans +compter la question religieuse, nous met dans l'obligation +d'agir... de concert avec vous, bien entendu... + +Léon comprenait de moins en moins. On finit par lui expliquer, +toujours dans le style administratif, qu'il devait faire porter Mr +Fougas au cimetière de la ville. + +-- Mais, monsieur, répondit l'ingénieur, si vous avez entendu +parler du colonel Fougas, on a dû vous dire aussi que nous ne le +tenons pas pour mort. + +-- Monsieur, répliqua le commissaire avec un sourire assez fin, +les opinions sont libres. Mais le médecin des morts, qui a eu le +plaisir de voir le défunt, nous a fait un rapport concluant à +l'inhumation immédiate. + +-- Eh bien, monsieur, si Fougas est mort, nous avons l'espérance +de le ressusciter. + +-- On nous l'avait déjà dit, monsieur, mais, pour ma part, +j'hésitais à le croire. + +-- Vous le croirez quand vous l'aurez vu, et j'espère, monsieur, +que cela ne tardera pas longtemps. + +-- Mais alors, monsieur, vous vous êtes donc mis en règle? + +-- Avec qui? + +-- Je ne sais pas, monsieur; mais je suppose qu'avant +d'entreprendre une chose pareille, vous vous êtes muni de quelque +autorisation. + +-- De qui? + +-- Mais enfin, monsieur, vous avouerez que la résurrection d'un +homme est une chose extraordinaire. Quant à moi, c'est bien la +première fois que j'en entends parler. Or le devoir d'une police +bien faite est d'empêcher qu'il se passe rien d'extraordinaire +dans le pays. + +-- Voyons, monsieur, si je vous disais: voici un homme qui n'est +pas mort; j'ai l'espoir très fondé de le remettre sur pied dans +trois jours; votre médecin, qui prétend le contraire, se trompe: +prendriez-vous la responsabilité de faire enterrer Fougas? + +-- Non, certes! À Dieu ne plaise que je prenne rien sous ma +responsabilité! mais cependant, monsieur, en faisant enterrer Mr +Fougas, je serais dans l'ordre et dans la légalité. Car enfin de +quel droit prétendez-vous ressusciter un homme? Dans quel pays a- +t-on l'habitude de ressusciter? Quel est ce texte de loi qui vous +autorise à ressusciter les gens? + +-- Connaissez-vous une loi qui le défende? Or tout ce qui n'est +pas défendu est permis. + +-- Aux yeux des magistrats, peut-être bien. Mais la police doit +prévenir, éviter le désordre. Or, une résurrection, monsieur, est +un fait assez inouï pour constituer un désordre véritable. + +-- Vous avouerez, du moins, que c'est un désordre assez heureux. + +-- Il n'y a pas de désordre heureux. Considérez, d'ailleurs, que +le défunt n'est pas le premier venu. S'il s'agissait d'un vagabond +sans feu ni lieu, on pourrait user de tolérance. Mais c'est un +militaire, un officier supérieur et décoré; un homme qui a occupé +un rang élevé dans l'armée. L'armée, monsieur! Il ne faut pas +toucher à l'armée! + +-- Eh! monsieur, je touche à l'armée comme le chirurgien qui +panse ses plaies! Il s'agit de lui rendre un colonel, à l'armée! +Et c'est vous qui, par esprit de routine, voulez lui faire tort +d'un colonel! + +-- Je vous en supplie, monsieur, ne vous animez pas tant et ne +parlez pas si haut: on pourrait nous entendre. Croyez que je +serai de moitié avec vous dans tout ce que vous voudrez faire pour +cette belle et glorieuse armée de mon pays, Mais avez-vous songé à +la question religieuse? + +-- Quelle question religieuse? + +-- À vous dire le vrai, monsieur (mais ceci tout à fait entre +nous), le reste est pur accessoire et nous touchons au point +délicat. On est venu me trouver, on m'a fait des observations très +judicieuses. La seule annonce de votre projet a jeté le trouble +dans un certain nombre de consciences. On craint que le succès +d'une entreprise de ce genre ne porte un coup à la foi, ne +scandalise, en un mot, les esprits tranquilles. Car enfin, si Mr +Fougas est mort, c'est que Dieu l'a voulu. Ne craignez-vous pas, +en le ressuscitant, d'aller contre la volonté de Dieu? + +-- Non, monsieur; car je suis sûr de ne pas ressusciter Fougas si +Dieu en a décidé autrement. Dieu permet qu'un homme attrape la +fièvre, mais Dieu permet aussi qu'un médecin le guérisse. Dieu a +permis qu'un brave soldat de l'Empereur fût empoigné par quatre +ivrognes de Russes, condamné comme espion, gelé dans une +forteresse et desséché par un vieil Allemand sous une machine +pneumatique. Mais Dieu permet aussi que je retrouve ce malheureux +dans une boutique de bric-à-brac, que je l'apporte à +Fontainebleau, que je l'examine avec quelques savants et que nous +combinions un moyen à peu près sûr de le rendre à la vie. Tout +cela prouve une chose, c'est que Dieu est plus juste, plus clément +et plus miséricordieux que ceux qui abusent de son nom pour vous +exciter. + +-- Je vous assure, monsieur, que je ne suis nullement excité. Je +me rends à vos raisons parce qu'elles sont bonnes et parce que +vous êtes un homme considérable dans la ville. J'espère bien, +d'ailleurs, que vous ne réprouverez pas un acte de zèle qui m'a +été conseillé. Je suis fonctionnaire, monsieur. Or, qu'est-ce +qu'un fonctionnaire? Un homme qui a une place. Supposez +maintenant que les fonctionnaires s'exposent à perdre leur place, +que restera-t-il en France? Rien, monsieur, absolument rien. J'ai +l'honneur de vous saluer. + +Le 15 août au matin, Mr Karl Nibor se présenta chez Mr Renault +avec le docteur Martout et la commission nommée à Paris par la +Société de biologie. Comme il arrive souvent en province, l'entrée +de notre illustre savant fut une sorte de déception. Mme Renault +s'attendait à voir paraître, sinon un magicien en robe de velours +constellée d'or, au moins un vieillard d'une prestance et d'une +gravité extraordinaire. Karl Nibor est un homme de taille moyenne, +très blond et très fluet. Peut-être a-t-il bien quarante ans, mais +on ne lui en donnerait pas plus de trente-cinq. Il porte la +moustache et la mouche; il est gai, parleur, agréable et assez +mondain pour amuser les dames. Mais Clémentine ne jouit pas de sa +conversation. Sa tante l'avait emmenée à Moret pour la soustraire +aux angoisses de la crainte et aux enivrements de la victoire. +X -- Alléluia! + +Mr Nibor et ses collègues, après les compliments d'usage, +demandèrent à voir le sujet. Ils n'avaient pas de temps à perdre +et l'expérience ne pouvait guère durer moins de trois jours. Léon +s'empressa de les conduire au laboratoire et d'ouvrir les trois +coffres du colonel. + +On trouva que le malade avait la figure assez bonne. Mr Nibor le +dépouilla de ses vêtements, qui se déchiraient comme de l'amadou +pour avoir trop séché dans l'étuve du père Meiser. Le corps, mis à +nu, fut jugé très intact et parfaitement sain. Personne n'osait +encore garantir le succès, mais tout le monde était plein +d'espérance. + +Après ce premier examen, Mr Renault mit son laboratoire au service +de ses hôtes. Il leur offrit tout ce qu'il possédait avec une +munificence qui n'était pas exempte de vanité. Pour le cas où +l'emploi de l'électricité paraîtrait nécessaire, il avait une +forte batterie de bouteilles de Leyde et quarante éléments de +Bunsen tout neufs. Mr Nibor le remercia en souriant. + +-- Gardez vos richesses, lui dit-il. Avec une baignoire et une +chaudière d'eau bouillante nous aurons tout ce qu'il nous faut. Le +colonel ne manque de rien que d'humidité. Il s'agit de lui rendre +la quantité d'eau nécessaire au jeu des organes. Si vous avez un +cabinet où l'on puisse amener un jet de vapeur, nous serons plus +que contents. + +Tout justement Mr Audret l'architecte, avait construit auprès du +laboratoire une petite salle de bain, commode et claire. La +célèbre machine à vapeur n'était pas loin, et sa chaudière n'avait +servi, jusqu'à présent, qu'à chauffer les bains de Mr et +Mme Renault. + +Le colonel fut transporté dans cette pièce avec tous les égards +que méritait sa fragilité. Il ne s'agissait pas de lui casser sa +deuxième oreille dans la hâte du déménagement! Léon courut +allumer le feu de la chaudière, et Mr Nibor le nomma chauffeur sur +le champ de bataille. + +Bientôt un jet de vapeur tiède pénétra dans la salle de bain, +créant autour du colonel une atmosphère humide qu'on éleva par +degrés, et sans secousse, jusqu'à la température du corps humain. +Ces conditions de chaleur et d'humidité furent maintenues avec le +plus grand soin durant vingt-quatre heures. Personne ne dormit +dans la maison. Les membres de la commission parisienne campaient +dans le laboratoire. Léon chauffait; Mr Nibor, Mr Renault et Mr +Martout s'en allaient tour à tour surveiller le thermomètre. +Mme Renault faisait du thé, du café et même du punch; Gothon, qui +avait communié le matin, priait Dieu dans un coin de sa cuisine +pour que ce miracle impie ne réussît pas. Une certaine agitation +régnait déjà par la ville, mais on ne savait s'il fallait +l'attribuer à la fête du 15 ou à la fameuse entreprise des sept +savants de Paris. + +Le 16 à deux heures on avait obtenu des résultats encourageants. +La peau et les muscles avaient recouvré presque toute leur +souplesse, mais les articulations étaient encore difficiles à +fléchir. L'état d'affaissement des parois du ventre et des +intervalles des côtes montrait enfin que les viscères étaient loin +d'avoir repris la quantité d'eau qu'ils avaient perdue autrefois +chez Mr Meiser. Un bain fut préparé et maintenu à la température +de 37 degrés et demi. On y laissa le colonel pendant deux heures, +en ayant soin de lui passer souvent sur la tête une éponge fine +imbibée d'eau. + +M. Nibor le retira du bain lorsque la peau, qui s'était gonflée +plus vite que les autres tissus, commença à prendre une teinte +blanche et à se rider légèrement. On le maintint, jusqu'au soir du +16, dans cette salle humide, où l'on disposa un appareil qui +laissait tomber de temps à autre une pluie fine à 37 degrés et +demi. Un nouveau bain fut donné le soir. Pendant la nuit, le corps +fut enveloppé de flanelle, mais maintenu constamment dans la même +atmosphère de vapeur. + +Le 17 au matin, après un troisième bain d'une heure et demie, les +traits de la figure et les formes du corps avaient leur aspect +naturel: on eût dit un homme endormi. Cinq ou six curieux furent +admis à le voir, entre autres le colonel du 23ème. En présence de +ces témoins, Mr Nibor fit mouvoir successivement toutes les +articulations et prouva qu'elles avaient repris leur souplesse. Il +massa doucement les membres, le tronc et l'abdomen. Il entr'ouvrit +les lèvres, écarta les mâchoires qui étaient assez fortement +serrées, et vit que la langue était revenue à son volume et à sa +consistance ordinaires. Il entr'ouvrit les paupières: le globe +des yeux était ferme et brillant. + +-- Messieurs, dit le savant, voilà des signes qui ne trompent +pas; je réponds du succès. Dans quelques heures, vous assisterez +aux premières manifestations de la vie. + +-- Mais, interrompit un des assistants, pourquoi pas tout de +suite? + +-- Parce que les conjonctives sont encore un peu plus pâles qu'il +ne faudrait. Mais ces petites veines qui parcourent le blanc des +yeux ont déjà pris une physionomie très rassurante. Le sang s'est +bien refait. Qu'est-ce que le sang? Des globules rouges nageant +dans du sérum ou petit-lait. Le sérum du pauvre Fougas s'était +desséché dans les veines; l'eau que nous y avons introduite +graduellement par une lente endosmose a gonflé l'albumine et la +fibrine du sérum, qui est revenu à l'état liquide. Les globules +rouges, que la dessiccation avait agglutinés, demeuraient +immobiles comme des navires échoués à la marée basse. Les voilà +remis à flot: ils épaississent, ils s'enflent, ils arrondissent +leurs bords, ils se détachent les uns des autres, ils se mettront +à circuler dans leurs canaux à la première poussée qui leur sera +donnée par les contractions du coeur. + +-- Reste à savoir, dit Mr Renault, si le coeur voudra se mettre en +branle. Dans un homme vivant, le coeur se meut sous l'impulsion du +cerveau, transmise par les nerfs. Le cerveau agit sous l'impulsion +du coeur transmise par les artères. Le tout forme un cercle +parfaitement exact, hors duquel il n'y a pas de salut. Et lorsque +le coeur et le cerveau ne fonctionnent ni l'un ni l'autre, comme +chez le colonel, je ne vois pas lequel des deux pourrait donner +l'impulsion à l'autre. Vous rappelez-vous cette scène de l'_École +des femmes_ où Arnolphe vient heurter à sa porte? Le valet et la +servante, Alain et Georgette, sont tous les deux dans la maison. + +«-- Georgette! crie Alain. + +«-- Eh bien? répond Georgette. + +«-- Ouvre là-bas! + +«-- Vas-y, toi! + +«-- Vas-y, toi! + +«-- Ma foi, je n'irai pas! + +«-- Je n'irai pas aussi. + +«-- Ouvre vite! + +«-- Ouvre, toi! + +«Et personne n'ouvre. Je crains bien, monsieur, que nous +n'assistions à une représentation de cette comédie. La maison, +c'est le corps du colonel; Arnolphe, qui voudrait bien rentrer, +c'est le principe vital. Le coeur et le cerveau remplissent le +rôle d'Alain et de Georgette. + +«-- Ouvre là-bas! dit l'un. + +«-- Vas-y, toi,» répond l'autre. + +«Et le principe vital reste à la porte. + +-- Monsieur, répliqua en souriant le docteur Nibor, vous oubliez +la fin de la scène. Arnolphe se fâche, il s'écrie: + +_Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte,_ +_N'aura pas à manger de plus de quatre jours!_ + +«Et aussitôt Alain de s'empresser, Georgette d'accourir et la +porte de s'ouvrir. Notez bien que si je parle ainsi, c'est pour +entrer dans votre raisonnement, car le mot de principe vital est +en contradiction avec l'état actuel de la science. La vie se +manifestera dès que le cerveau ou le coeur, ou quelqu'une des +parties du corps qui ont la propriété d'agir spontanément, aura +repris la quantité d'eau dont elle a besoin. La substance +organisée a des propriétés qui lui sont inhérentes et qui se +manifestent d'elles-mêmes, sans l'impulsion d'aucun principe +étranger, pourvu qu'elles se trouvent dans certaines conditions de +milieu. Pourquoi les muscles de Mr Fougas ne se contractent-ils +pas encore? Pourquoi le tissu du cerveau n'entre-t-il pas en +action? Parce qu'ils n'ont pas encore la somme d'humidité qui +leur est nécessaire. Il manque peut-être un demi-litre d'eau dans +la coupe de la vie. Mais je ne me hâterai pas de la remplir: j'ai +trop peur de la casser. Avant de donner un dernier bain à ce +brave, il faut encore masser tous ses organes, soumettre son +abdomen à des pressions méthodiques afin que les séreuses du +ventre, de la poitrine et du coeur soient parfaitement +désagglutinées et susceptibles de glisser les unes sur les autres. +Vous comprenez que le moindre accroc dans ces régions-là, et même +la plus légère résistance, suffirait pour tuer notre homme dans +l'instant de sa résurrection. + +Tout en parlant, il joignait l'exemple au précepte, et pétrissait +le torse du colonel. Comme les spectateurs remplissaient un peu +trop exactement la salle de bain, et qu'il était presque +impossible de s'y mouvoir, Mr Nibor les pria de passer dans le +laboratoire. Mais le laboratoire se trouva tellement plein qu'il +fallut l'évacuer au profit du salon: les commissaires de la +société de biologie avaient à peine un coin de table où rédiger le +procès-verbal. + +Le salon même était bourré de monde, ainsi que la salle à manger +et jusqu'à la cour de la maison. Amis, étrangers, inconnus se +serraient les coudes et attendaient en silence. Mais le silence de +la foule n'est pas beaucoup moins bruyant que le grondement de la +mer. Le gros docteur Martout, extraordinairement affairé, se +montrait de temps à autre et fendait les flots de curieux, comme +un galion chargé de nouvelles. Chacune de ses paroles circulait de +bouche en bouche et se répandait jusque dans la rue, où trente +groupes de militaires et de bourgeois s'agitaient en tout sens. +Jamais cette petite rue de la Faisanderie n'avait vu semblable +cohue. Un passant étonné s'arrêta, demandant: + +-- Qu'y a-t-il? Est-ce un enterrement? + +-- Au contraire, monsieur. + +-- C'est donc un baptême? + +-- À l'eau chaude! + +-- Une naissance? + +-- Une renaissance! + +Un vieux juge au tribunal civil expliquait au substitut la légende +du vieil Eson, bouilli dans la chaudière de Médée. + +-- C'est presque la même expérience, disait-il, et je croirais que +les poètes ont calomnié la magicienne de Colchos. Il y aurait de +jolis vers latins à faire là-dessus; mais je n'ai plus mon +antique prouesse! + +_Fabula Medeam cur crimine carpit iniquo?_ +_Ecce novus surgit redivivis Eson ab undis_ +_Fortior, arma petens, juvenili pectore miles..._ + +_Redivivis_ est pris dans le sens actif; c'est une licence, ou +du moins un hardiesse. Ah! monsieur! il fut un temps ou j'étais +l'homme de toutes les audaces, en vers latins! + +-- Cap'ral! disait un conscrit de la classe de 1859. + +-- Quoi-t-il y a, Fréminot? + +-- C'est-il vrai qu'ils font bouillir un ancien dans une marmite, +histoire de le réhabiliter dans ses habits de colonel? + +-- Vrai-t-ou pas vrai, subalterne, je me le suis laissé dire. + +-- J'imagine que c'est-z-une histoire sans fondement, sauf votre +respect? + +-- Apprenez, Fréminot, que rien n'est impossible à vos +supérieurs! Vous n'ignorez pas concurremment que les légumes +séchés, en les faisant bouillir, récapitulent leur état primitif +et surnaturel? + +-- Mais, cap'ral, que si on les cuisait trois jours de temps, +elles tomberaient en bouillie! + +-- Mais, imbécile, pourquoi que les anciens on les appelle des +durs à cuire? + +À midi, le commissaire de police et le lieutenant de gendarmerie +fendirent la presse et s'introduisirent dans la maison. Ces +messieurs s'empressèrent de déclarer à Mr Renault père que leur +visite n'avait rien d'officiel et qu'ils venaient en curieux. Ils +rencontrèrent dans le corridor le sous-préfet, le maire et Gothon, +qui se lamentait tout haut de voir le gouvernement prêter les +mains à des sorcelleries pareilles. + +Vers une heure Mr Nibor fit prendre au colonel un nouveau bain +prolongé, au sortir duquel le corps subit un massage plus fort et +plus complet que le premier. + +-- Maintenant, dit le docteur, nous pouvons transporter Mr Fougas +au laboratoire, pour donner à sa résurrection toute la publicité +désirable. Mais il conviendrait de l'habiller, et son uniforme est +en lambeaux. + +-- Je crois, répondit le bon Mr Renault, que le colonel est à peu +près de ma taille; je puis donc lui prêter des habits à moi. +Fasse le ciel qu'il les use! mais entre nous, je ne l'espère pas. + +Gothon apporta, en grommelant, ce qu'il faut pour vêtir un homme +complètement nu. Mais sa mauvaise humeur ne tint pas devant la +beauté du colonel: + +-- Pauvre monsieur! s'écria-t-elle. C'est jeune, c'est frais, +c'est blanc comme un petit poulet! S'il ne revenait pas, ce +serait grand dommage! + +Il y avait environ quarante personnes dans le laboratoire +lorsqu'on y transporta Fougas. Mr Nibor, aidé de Mr Martout, +l'assit sur un canapé et réclama quelques instants de vrai +silence. Mme Renault fit demander sur ces entrefaites s'il lui +était permis d'entrer; on l'admit. + +-- Madame et messieurs, dit le docteur Nibor, la vie se +manifestera dans quelques minutes. Il se peut que les muscles +agissent les premiers et que leur action soit convulsive, n'étant +pas encore réglée par l'influence du système nerveux. Je dois vous +prévenir de ce fait, pour que, le cas échéant, vous ne soyez point +effrayés. Madame, qui est mère, devra s'en étonner moins que +personne; elle a ressenti au quatrième mois de la grossesse +l'effet de ces mouvements irréguliers qui vont peut-être se +produire en grand. J'espère bien, au reste, que les premières +contractions spontanées se produiront dans les fibres du coeur. +C'est ce qui arrive chez l'embryon, où les mouvements rythmiques +du coeur précèdent les actes nerveux. + +Il se remit à exercer des pressions méthodiques sur le bas de la +poitrine, stimulant la peau des mains, entr'ouvrant les paupières, +explorant le pouls, auscultant la région du coeur. + +L'attention des spectateurs fut un instant détournée par un +tumulte extérieur. Un bataillon du 23ème passait, musique en tête, +dans la rue de la Faisanderie. Tandis que les cuivres de Mr Sax +ébranlaient les fenêtres de la maison, une rougeur subite +empourpra les joues du colonel. Ses yeux, qui étaient restés +entr'ouverts, brillèrent d'un éclat plus vif. Au même moment, le +docteur Nibor, qui auscultait la poitrine, s'écria: + +-- J'entends les bruits du coeur. + +À peine avait-il parié, que la poitrine se gonfla par une +aspiration violente, les membres se contractèrent, le corps se +dressa et l'on entendit un cri de: + +-- Vive l'empereur! + +Mais comme si un tel effort avait épuisé son énergie, le colonel +Fougas retomba sur le canapé en murmurant d'une voix éteinte: + +-- Où suis-je? Garçon! l'annuaire! + +XI -- Où le colonel Fougas apprend quelques nouvelles qui +paraîtront anciennes à mes lecteurs. + +Parmi les personnes présentes à cette scène, il n'y en avait pas +une seule qui eût vu des résurrections. Je vous laisse à penser la +surprise et la joie qui éclatèrent dans le laboratoire. Une triple +salve d'applaudissements mêlés de cris, salua le triomphe du +docteur Nibor. La foule, entassée dans le salon, dans les +couloirs, dans la cour et jusque dans la rue, comprit à ce signal +que le miracle était accompli. Rien ne put la retenir, elle +enfonça les portes, surmonta les obstacles, culbuta tous les sages +qui voulaient l'arrêter, et vint enfin déborder dans le cabinet de +physique. + +-- Messieurs! criait Mr Nibor, vous voulez donc le tuer! + +Mais on le laissait dire. La plus féroce de toutes les passions, +la curiosité, poussait la foule en avant; chacun voulait voir au +risque d'écraser les autres. Mr Nibor tomba, Mr Renault et son +fils, en essayant de le secourir, furent abattus sur son corps; +Mme Renault fut renversée à son tour aux genoux du colonel et se +mit à crier du haut de sa tête. + +-- Sacrebleu! dit Fougas en se dressant comme par ressort, ces +gredins-là vont nous étouffer, si on ne les assomme! + +Son attitude, l'éclat de ses yeux, et surtout le prestige du +merveilleux, firent un vide autour de lui. On aurait dit que les +murs s'étaient éloignés, ou que les spectateurs étaient rentrés +les uns dans les autres. + +-- Hors d'ici tous! s'écria Fougas, de sa plus belle voix de +commandement. + +Un concert de cris, d'explications, de raisonnements, s'élève +autour de lui; il croit entendre des menaces, il saisit la +première, chaise qui se trouve à sa portée, la brandit comme une +arme, il pousse, frappe, culbute les bourgeois, les soldats, les +fonctionnaires, les savants, les amis, les curieux, le commissaire +de police, et verse ce torrent humain dans la rue avec un fracas +épouvantable. Cela fait, il referme la porte au verrou, revient au +laboratoire, voit trois hommes debout auprès de Mme Renault, et +dit à la vieille dame en adoucissant le ton de sa voix: + +-- Voyons, la mère, faut-il expédier ces trois-là comme les +autres? + +-- Gardez-vous en bien! s'écria la bonne dame. Mon mari et mon +fils, monsieur. Et Mr le docteur Nibor, qui vous a rendu la vie. + +-- En ce cas, honneur à eux, la mère! Fougas n'a jamais forfait +aux lois de la reconnaissance et de l'hospitalité. Quant à vous, +mon Esculape, touchez là! + +Au même instant, il s'aperçut que dix à douze curieux s'étaient +hissés du trottoir de la rue jusqu'aux fenêtres du laboratoire. Il +marcha droit à eux et ouvrit avec une précipitation qui les fit +sauter dans la foule. + +-- Peuple! dit-il, j'ai culbuté une centaine de pandours qui ne +respectaient ni le sexe ni la faiblesse. Ceux qui ne seront pas +contents, je m'appelle le colonel Fougas, du 23ème. Et vive +l'empereur! + +Un mélange confus d'applaudissements, de cris, de rires et de gros +mots répondit à cette allocution bizarre. Léon Renault se hâta de +sortir pour porter des excuses à tous ceux à qui l'on en devait. +Il invita quelques amis à dîner le soir même avec le terrible +colonel, et surtout il n'oublia pas d'envoyer un exprès à +Clémentine. + +Fougas, après avoir parlé au peuple, se retourna vers ses hôtes en +se dandinant d'un air crâne, se mit à cheval sur la chaise qui lui +avait déjà servi, releva les crocs de sa moustache, et dit: + +-- Ah çà, causons. J'ai donc été malade? + +-- Très malade. + +-- C'est fabuleux. Je me sens tout dispos. J'ai faim, et même en +attendant le dîner, je boirais bien un verre de votre schnick. + +Mme Renault sortit, donna un ordre et rentra aussitôt. + +-- Mais, dites-moi donc où je suis! reprit le colonel. À ces +attributs du travail, je reconnais un disciple d'Uranie; peut- +être un ami de Monge et de Berthollet. Mais l'aimable cordialité +empreinte sur vos visages me prouve que vous n'êtes pas des +naturels de ce pays de choucroute. Oui, j'en crois les battements +de mon coeur. Amis, nous avons la même patrie. La sensibilité de +votre accueil, à défaut d'autres indices, m'aurait averti que vous +êtes Français. Quels hasards vous ont amené si loin du sol natal? +Enfants de mon pays, quelle tempête vous a jetés sur cette rive +inhospitalière? + +-- Mon cher colonel, répondit Mr Nibor, si vous voulez être bien +sage, vous ne ferez pas trop de questions à la fois. Laissez-nous +le plaisir de vous instruire tout doucement et avec ordre, car +vous avez beaucoup de choses à apprendre. + +Le colonel rougit de colère et répondit vivement: + +-- Ce n'est toujours pas vous qui m'en remontrerez, mon petit +monsieur! + +Une goutte de sang qui lui tomba sur la main détourna le cours de +ses idées: + +-- Tiens! dit-il est-ce que je saigne? + +-- Cela ne sera rien; la circulation s'est rétabli, et votre +oreille cassée... + +Il porta vivement la main à son oreille et dit: + +-- C'est pardieu vrai. Mais du diable si je me souviens de cet +accident-là! + +-- Je vais vous faire un petit pansement, et dans deux jours il +n'y paraîtra plus. + +-- Ne vous donnez pas la peine, mon cher Hippocrate; une pincée +de poudre, c'est souverain! + +Mr Nibor se mit en devoir de le panser un peu moins militairement. +Sur ces entrefaites, Léon rentra. + +-- Ah! ah! dit-il au docteur, vous réparez le mal que j'ai fait. + +-- Tonnerre! s'écria Fougas en s'échappant des mains de Mr Nibor +pour saisir Léon au collet. C'est toi, clampin! qui m'as cassé +l'oreille? + +Léon était très doux, mais la patience lui échappa. Il repoussa +brusquement son homme. + +-- Oui, monsieur, c'est moi qui vous ai cassé l'oreille, en la +tirant, et si ce petit malheur ne m'était pas arrivé, il est +certain que vous seriez aujourd'hui à six pieds sous terre. C'est +moi qui vous ai sauvé la vie, après vous avoir acheté de mon +argent, lorsque vous n'étiez pas coté plus de vingt-cinq louis. +C'est moi qui ai passé trois jours et deux nuits à fourrer du +charbon sous votre chaudière. C'est mon père qui vous a donné les +vêtements que vous avez sur le corps; vous êtes chez nous, buvez +le petit verre d'eau-de-vie que Gothon vous apporte; mais pour +Dieu! quittez l'habitude de m'appeler clampin, d'appeler ma mère +la mère, et de jeter nos amis dans la rue en les traitant de +pandours! + +Le colonel, tout ahuri, tendit la main à Léon, à Mr Renault et au +docteur, baisa galamment la main de Mme Renault, avala d'un trait +un verre à vin de Bordeaux rempli d'eau-de-vie jusqu'au bord, et +dit d'une voix émue: + +-- Vertueux habitants, oubliez les écarts d'une âme vive mais +généreuse. Dompter mes passions sera désormais ma loi. Après avoir +vaincu tous les peuples de l'univers, il est beau de se vaincre +soi-même. + +Cela dit, il livra son oreille à Mr Nibor, qui acheva le +pansement. + +-- Mais, dit-il, en recueillant ses souvenirs, on ne m'a donc pas +fusillé? + +-- Non. + +-- Et je n'ai pas été gelé dans la tour? + +-- Pas tout à fait. + +-- Pourquoi m'a-t-on ôté mon uniforme? Je devine! Je suis +prisonnier! + +-- Vous êtes libre. + +-- Libre! Vive l'empereur! Mais alors, pas un moment à perdre! +Combien de lieues d'ici à Dantzig? + +-- C'est très loin. + +-- Comment appelez-vous cette bicoque? + +-- Fontainebleau. + +-- Fontainebleau! En France? + +-- Seine-et-Marne. Nous allions vous présenter le sous-préfet +lorsque vous l'avez jeté dans la rue. + +-- Je me fiche pas mal de tous les sous-préfets! J'ai une mission +de l'empereur pour le général Rapp, et il faut que je parte +aujourd'hui même pour Dantzig. Dieu sait si j'arriverai à temps! + +-- Mon pauvre colonel, vous arriveriez trop tard. Dantzig est +rendu. + +-- C'est impossible? Depuis quand? + +-- Depuis tantôt quarante-six ans. + +-- Tonnerre! Je n'entends pas qu'on se... moque de moi! + +Mr Nibor lui mit en main un calendrier, et lui dit: + +-- Voyez vous-même! Nous sommes au 17 août 1859; vous vous êtes +endormi dans la tour de Liebenfeld le 11 novembre 1813; il y a +donc quarante-six ans moins trois mois que le monde marche sans +vous. + +-- Vingt-quatre et quarante-six; mais alors j'aurais soixante-dix +ans, à votre compte! + +-- Votre vivacité montre bien que vous en avez toujours vingt- +quatre. + +Il haussa les épaules, déchira le calendrier et dit en frappant du +pied le parquet: + +-- Votre almanach est une blague! + +Mr Renault courut à sa bibliothèque, prit une demi-douzaine de +volumes au hasard, et lui fit lire, au bas des titres, les dates +de 1826, 1833, 1847, 1858. + +-- Pardonnez-moi, dit Fougas en plongeant sa tête dans ses mains. +Ce qui m'arrive est si nouveau! Je ne crois pas qu'un humain se +soit jamais vu à pareille épreuve. J'ai soixante-dix ans! + +La bonne Mme Renault s'en alla prendre un miroir dans la salle de +bain et le lui donna en disant: + +-- Regardez-vous! + +Il tenait la glace à deux mains et s'occupait silencieusement à +refaire connaissance avec lui-même, lorsqu'un orgue ambulant +pénétra dans la cour et joua: + +«Partant pour la Syrie!» + +Fougas lança le miroir contre terre en criant: + +-- Qu'est-ce que vous me contiez donc là? J'entends la chanson de +la reine Hortense! + +Mr Renault lui expliqua patiemment, tout en recueillant les débris +du miroir, que la jolie chanson de la reine Hortense était devenue +un air national et même officiel, que la musique des régiments +avait substitué cette aimable mélodie à la farouche Marseillaise, +et que nos soldats, chose étrange! ne s'en battaient pas plus +mal. Mais déjà le colonel avait ouvert la fenêtre et criait au +Savoyard: + +-- Eh! l'ami! Un napoléon pour toi si tu me dis en quelle année +je respire! + +L'artiste se mit à danser le plus légèrement qu'il put, en +secouant son moulin à musique. + +-- Avance à l'ordre! cria le colonel. Et laisse en repos ta +satanée machine! + +-- Un petit chou, mon bon mouchu! + +-- Ce n'est pas un sou que je te donnerai, mais un napoléon, si tu +me dis en quelle année nous sommes! + +-- Que ch'est drôle, hi! hi! hi! + +-- Et si tu ne me le dis pas plus vite que ça, je te couperai les +oreilles! + +Le Savoyard s'enfuit, mais il revint tout de suite, comme s'il +avait médité au trot la maxime: Qui ne risque rien, n'a rien. + +-- Mouchu! dit-il d'une voix pateline, nous chommes en mil huit +chent chinquante-neuf. + +-- Bon! cria Fougas. Il chercha de l'argent dans ses poches et +n'y trouva rien. Léon vit son embarras, et jeta vingt francs dans +la cour. Avant de refermer la fenêtre, il désigna du doigt la +façade d'un joli petit bâtiment neuf où le colonel put lire en +toutes lettres: + +AUDRET, ARCHITECTE +MDCCCLIX. + +Renseignement parfaitement clair, et qui ne coûtait pas vingt +francs. + +Fougas, un peu confus, serra la main de Léon et lui dit: + +-- Ami, je n'oublierai plus que la confiance est le premier devoir +de la reconnaissance envers la bienfaisance. Mais parlez-moi de la +patrie! Je foule le sol sacré où j'ai reçu l'être, et j'ignore +les destinées de mon pays. La France est toujours la reine du +monde, n'est-il pas vrai? + +-- Certainement, dit Léon. + +-- Comment va l'empereur? + +-- Bien. + +-- Et l'impératrice? + +-- Très bien. + +-- Et le roi de Rome? + +-- Le prince impérial? C'est un très bel enfant. + +-- Comment! un bel enfant! Et vous avez le front de dire que +nous sommes en 1859! + +Mr Nibor prit la parole et expliqua en quelques mots que le +souverain actuel de la France n'était pas Napoléon Ier, mais +Napoléon III. + +-- Mais alors, s'écria Fougas, mon empereur est mort! + +-- Oui. + +-- C'est impossible! Racontez-moi tout ce que vous voudrez, +excepté ça! Mon empereur est immortel. + +Mr Nibor et les Renault, qui n'étaient pourtant pas historiens de +profession, furent obligés de lui faire en abrégé l'histoire de +notre siècle. On alla chercher un gros livre écrit par Mr de +Norvins et illustré de belles gravures par Raffet. Il n'accepta la +vérité qu'en la touchant du doigt, et encore s'écriait-il à chaque +instant: + +-- C'est impossible! Ce n'est pas de l'histoire que vous me +lisez; c'est un roman écrit pour faire pleurer les soldats! + +Il fallait, en vérité, que ce jeune homme eût l'âme forte et bien +trempée, car il apprit en quarante minutes tous les malheurs que +la fortune avait répartis sur dix-huit années, depuis la première +abdication jusqu'à la mort du roi de Rome. Moins heureux que ses +anciens compagnons d'armes, il n'eut pas un intervalle de repos +entre ces chocs terribles et répétés qui frappaient tous son coeur +au même endroit. On aurait pu craindre que le coup ne fît balle et +que le pauvre Fougas ne mourût dans la première heure de sa vie. +Mais ce diable d'homme pliait et rebondissait tour à tour comme un +ressort. Il cria d'admiration en écoutant les beaux combats de la +campagne de France; il rugit de douleur en assistant aux adieux +de Fontainebleau. Le retour de l'île d'Elbe illumina sa belle et +noble figure; son coeur courut à Waterloo avec la dernière armée +de l'Empire, et s'y brisa. Puis il serrait les poings et disait +entre ses dents: + +-- Si j'avais été là, à la tête du 23ème, Blucher et Wellington +auraient bien vu! + +L'invasion, le drapeau blanc, le martyre de Sainte-Hélène, la +terreur blanche en Europe, le meurtre de Murat, ce dieu de la +cavalerie, la mort de Ney, de Brune, de Mouton Duvernet et de tant +d'autres hommes de coeur qu'il avait connus, admirés et aimés, le +jetèrent dans une série d'accès de rage; mais rien ne l'abattit. +En écoutant la mort de Napoléon, il jurait de manger le coeur de +l'Angleterre; la lente agonie du pâle et charmant héritier de +l'Empire lui inspirait des tentations d'éventrer l'Autriche. +Lorsque le drame fut fini et le rideau tombé sur Schoenbrunn, il +essuya ses larmes et dit: + +-- C'est bien. J'ai vécu en un instant toute la vie d'un homme. +Maintenant, montrez-moi la carte de France! + +Léon se mit à feuilleter un atlas, tandis que Mr Renault essayait +de résumer au colonel l'histoire de la Restauration et de la +monarchie de 1830. Mais Fougas avait l'esprit ailleurs. + +-- Qu'est-ce que ça me fait, disait-il, que deux cents bavards de +députés aient mis un roi à la place d'un autre? Des rois! j'en +ai tant vu par terre! Si l'Empire avait duré dix ans de plus, +j'aurais pu me donner un roi pour brosseur! + +Lorsqu'on lui mit l'atlas sous les yeux, il s'écria d'abord avec +un profond dédain: + +-- Ça, la France! + +Mais bientôt deux larmes de tendresse échappées de ses yeux +arrosèrent l'Ardèche et la Gironde. Il baisa la carte et dit avec +une émotion qui gagna presque tous les assistants: + +-- Pardonne-moi ma pauvre vieille, d'avoir insulté à ton malheur! +Ces scélérats que nous avions rossés partout, ont profité de mon +sommeil pour rogner tes frontières; mais petite ou grande, riche +ou pauvre, tu es ma mère, et je t'aime comme un bon fils! Voici +la Corse, où naquit le géant de notre siècle, voici Toulouse où +j'ai reçu le jour; voilà Nancy, où j'ai senti battre mon coeur, +où celle que j'appelais mon Églé m'attend peut-être encore! +France! tu as un temple dans mon âme; ce bras t'appartient; tu +me trouveras toujours prêt à verser mon sang jusqu'à la dernière +goutte pour te défendre ou te venger! + +XII -- Le premier repas du convalescent. + +Le messager que Léon avait envoyé à Moret ne pouvait pas y arriver +avant sept heures. En supposant qu'il trouvât ces dames à table +chez leurs hôtes, que la grande nouvelle abrégeât le dîner et +qu'on mît aisément la main sur une voiture, Clémentine et sa tante +seraient probablement à Fontainebleau entre dix et onze heures. Le +fils de Mr Renault jouissait par avance du bonheur de sa fiancée. +Quelle joie pour elle et pour lui, lorsqu'il lui présenterait +l'homme miraculeux qu'elle avait défendu contre les horreurs de la +tombe, et qu'il avait ressuscité à sa prière! + +En attendant, Gothon, heureuse et fière autant qu'elle avait été +inquiète et scandalisée, mettait un couvert de douze personnes. +Son compagnon de chaîne, jeune rustaud de dix-huit ans, éclos dans +la commune des Sablons, l'assistait de ses deux bras et l'amusait +de sa conversation. + +-- Pour lors, mam'selle Gothon, disait-il en posant la pile +d'assiettes creuses, c'est comme qui dirait un revenant qu'a sorti +de sa boîte pour bousculer le commissaire et le souparfait! + +-- Revenant si on veut, Célestin; sûr et certain qu'il revient de +loin, le pauvre jeune homme; mais revenant n'est peut-être pas un +mot à dire en parlant des maîtres. + +-- C'est-il donc vrai qu'il va être notre maître aussi, celui-là? +Il en arrive tous les jours de plusse. J'aimerais mieux qu'il +arriverait des domestiques ed'renfort! + +-- Taisez-vous, lézard de paresse! Quand les messieurs donnent +pourboire en s'en allant, vous ne vous plaignez pas de n'être que +deux à partager. + +-- Ah ouiche! j'ai porté pus de cinquante siaux d'eau pour le +faire mijoter, votre colonel, et je sais ben qu'il ne me donnera +pas la pièce, n'ayant pas un liard dans ses poches! Faut croire +que l'argent n'est pas en abondance dans le pays d'oùs qu'il +revient! + +-- On dit qu'il a des testaments à hériter du côté de Strasbourg; +un monsieur qui lui a fait tort de sa fortune. + +-- Dites donc, mam'selle Gothon, vous qui lisez tous les dimanches +dans un petit livre, oùs qu'il pouvait être logé, not' colonel, du +temps qu'il n'était pas de ce monde? + +-- Eh! en purgatoire, donc! + +-- Alors, pourquoi que vous ne lui demandez pas des nouvelles de +ce fameux Baptiste, vot' amouroux de 1837, qui s'a laissé dévaler +du haut d'un toit, dont vous lui faites dire tant et tant de +messes? Ils ont dû se rencontrer par là. + +-- C'est peut-être bien possible. + +-- À moins que le Baptiste n'en soit sorti, depuis le temps que +vous payez pour ça! + +-- Hé ben! j'irai ce soir dans la chambre du colonel, et comme il +n'est pas fier, il me dira ce qu'il en sait... Mais, Célestin, +vous n'en ferez donc, jamais d'autres? Voilà encore que vous +m'avez frotté mes couteaux d'entremets en argent sur la pierre à +repasser! + +Les invités arrivaient au salon, où la famille Renault s'était +transportée avec Mr Nibor et le colonel. On présenta +successivement à Fougas le maire de la ville, le docteur Martout, +maître Bonnivet, notaire, Mr Audret, et trois membres de la +commission parisienne; les trois autres avaient été forcés de +repartir avant le dîner. Les convives n'étaient pas des plus +rassurés: leurs flancs meurtris par les premiers mouvements de +Fougas leur permettaient de supposer qu'ils dîneraient peut-être +avec un fou. Mais la curiosité fut plus forte que la peur. Le +colonel les rassura bientôt par l'accueil le plus cordial. Il +s'excusa de s'être conduit en homme qui revient de l'autre monde. +Il causa beaucoup, un peu trop peut-être, mais on était si heureux +de l'entendre, et ses paroles empruntaient tant de prix à la +singularité des événements, qu'il obtint un succès sans mélange. +On lui dit que le docteur Martout avait été un des principaux +agents de sa résurrection, avec une autre personne qu'on promit de +lui présenter plus tard. Il remercia chaudement Mr Martout, et +demanda quand il pourrait témoigner sa reconnaissance à l'autre +personne. + +-- J'espère, dit Léon, que vous la verrez ce soir. + +On n'attendait plus que le colonel du 23ème de ligne, Mr Rollon. Il +arriva, non sans peine, à travers les flots de peuple qui +remplissaient la rue de la Faisanderie. C'était un homme de +quarante-cinq ans, voix brève, figure ouverte. Ses cheveux +grisonnaient vaguement, mais la moustache brune, épaisse et +relevée, se portait bien. Il parlait peu, disait juste, savait +beaucoup et ne se vantait pas: somme toute, un beau type de +colonel. Il vint droit à Fougas et lui tendit la main comme à une +vieille connaissance. + +-- Mon cher camarade, lui dit-il, j'ai pris grand intérêt à votre +résurrection, tant en mon propre nom qu'au nom du régiment. Le +23ème, que j'ai l'honneur de commander, vous révérait hier comme un +ancêtre. À dater de ce jour, il vous chérira comme un ami. + +Pas la moindre allusion à la scène du matin, où Mr Rollon avait +été foulé aussi bien que les autres. + +Fougas répondit convenablement, mais avec une nuance de froideur: + +-- Mon cher camarade, dit-il, je vous remercie de vos bons +sentiments. Il est singulier que le destin me mette en présence de +mon successeur, le jour même où je rouvre les yeux à la lumière; +car enfin je ne suis ni mort ni général, je n'ai pas permuté, on +ne m'a pas mis à la retraite, et pourtant je vois un autre +officier, plus digne sans doute, à la tête de mon beau 23ème. Mais +si vous avez pour devise «Honneur et courage» comme j'en suis +d'ailleurs persuadé, je n'ai pas le droit de me plaindre et le +régiment est en bonnes mains. + +Le dîner était servi. Mme Renault prit le bras de Fougas. Elle le +fit asseoir à sa droite et Mr Nibor à sa gauche. Le colonel et le +maire prirent leurs places aux côtés de Mr Renault; les autres +convives au hasard et sans étiquette. + +Fougas engloutit le potage et les entrées, reprenant de tous les +plats et buvant en proportion. Un appétit de l'autre monde! + +-- Estimable amphitryon, dit-il à Mr Renault, ne vous effrayez pas +de me voir tomber sur les vivres. J'ai toujours mangé de même; +excepté dans la retraite de Russie. Considérez d'ailleurs que je +me suis couché hier sans souper, à Liebenfeld. + +Il pria Mr Nibor de lui raconter par quelle série de circonstances +il était venu de Liebenfeld à Fontainebleau. + +-- Vous rappelez-vous, dit le docteur, un vieil Allemand qui vous +a servi d'interprète devant le conseil de guerre? + +-- Parfaitement. Un brave homme qui avait une perruque violette. +Je m'en souviendrai toute ma vie, car il n'y a pas deux perruques +de cette couleur-là. + +-- Eh bien! c'est l'homme à la perruque violette, autrement dit +le célèbre docteur Meiser, qui vous a conservé la vie. + +-- Où est-il? je veux le voir, tomber dans ses bras, lui dire... + +-- Il avait soixante-huit ans passés lorsqu'il vous rendit ce +petit service: il serait donc aujourd'hui dans sa cent quinzième +année s'il avait attendu vos remerciements. + +-- Ainsi donc il n'est plus! La mort l'a dérobé à ma +reconnaissance! + +-- Vous ne savez pas encore tout ce que vous lui devez. Il vous a +légué, en 1824, une fortune de trois cent soixante-quinze mille +francs, dont vous êtes le légitime propriétaire. Or comme un +capital placé à cinq pour cent se double en quatorze ans, grâce +aux intérêts composés, vous possédiez, en 1838, une bagatelle de +sept cent cinquante mille francs; en 1852, un million et demi. +Enfin, s'il vous plaît de laisser vos fonds entre les mains de Mr +Nicolas Meiser, de Dantzig, cet honnête homme vous devra trois +millions au commencement de 1866, ou dans sept ans. Nous vous +donnerons ce soir une copie du testament de votre bienfaiteur; +c'est une pièce très instructive que vous pourrez méditer en vous +mettant au lit. + +-- Je la lirai volontiers, dit le colonel Fougas. Mais l'or est +sans prestige à mes yeux. L'opulence engendre la mollesse. Moi! +languir dans la lâche oisiveté de Sybaris! Efféminer mes sens sur +une couche de rosés, jamais! L'odeur de la poudre m'est plus +chère que tous les parfums de l'Arabie. La vie n'aurait pour moi +ni charmes ni saveur s'il me fallait renoncer au tumulte enivrant +des armes. Et le jour où l'on vous dira que Fougas ne marche plus +dans les rangs de l'armée, vous pourrez répondre hardiment: C'est +que Fougas n'est plus! + +Il se tourna vers le nouveau colonel du 23ème et lui dit: + +-- Ô vous, mon cher camarade, dites-leur que le faste insolent de +la richesse est mille fois moins doux que l'austère simplicité du +soldat! Du colonel, surtout! Les colonels sont les rois de +l'armée. Un colonel est moins qu'un général, et pourtant il a +quelque chose de plus. Il vit plus avec le soldat, il pénètre plus +avant dans l'intimité de la troupe. Il est le père, le juge, l'ami +de son régiment. L'avenir de chacun de ses hommes est dans ses +mains; le drapeau est déposé sous sa tente ou dans sa chambre. Le +colonel et le drapeau ne sont pas deux, l'un est l'âme, l'autre +est le corps! + +Il demanda à Mr Rollon la permission d'aller revoir et embrasser +le drapeau du 23ème. + +-- Vous le verrez demain matin, répondit le nouveau colonel, si +vous me faites l'honneur de déjeuner chez moi avec quelques-uns de +mes officiers. + +Il accepta l'invitation avec enthousiasme et se jeta dans mille +questions sur la solde, la masse, l'avancement, le cadre de +réserve, l'uniforme, le grand et petit équipement, l'armement, la +théorie. Il comprit sans difficulté les avantages du fusil à +piston, mais on essaya vainement de lui expliquer le canon rayé. +L'artillerie n'était pas son fort; il avouait pourtant que +Napoléon avait dû plus d'une victoire à sa belle artillerie. + +Tandis que les innombrables rôtis de Mme Renault se succédaient +sur la table, Fougas demanda, mais sans perdre un coup de dent, +quelles étaient les principales guerres de l'année, combien de +nations la France avait sur les bras, si l'on ne pensait pas enfin +à recommencer la conquête du monde? Les renseignements qu'on lui +donna, sans le satisfaire complètement, ne lui ôtèrent pas toute +espérance. + +-- J'ai bien fait d'arriver, dit-il, il y a de l'ouvrage. + +Les guerres d'Afrique ne le séduisaient pas beaucoup, quoique le +23ème eût conquis là-bas un bel accroissement de gloire. + +-- Comme école, c'est bon, disait-il. Le soldat doit s'y former +autrement que dans les jardins de Tivoli, derrière les jupons des +nourrices. Mais pourquoi diable ne flanque-t-on pas cinq cent +mille hommes sur le dos de l'Angleterre? L'Angleterre est l'âme +de la coalition, je ne vous dis que ça! + +Que de raisonnements il fallut pour lui faire comprendre la +campagne de Crimée, où les Anglais avaient combattu à nos côtés! + +-- Je comprends, disait-il, qu'on tape sur les Russes: ils m'ont +fait manger mon meilleur cheval. Mais les Anglais sont mille fois +pires! Si ce jeune homme (L'empereur Napoléon III) ne le sait +pas, je le lui dirai. Il n'y a pas de quartier possible après ce +qu'ils viennent de faire à Sainte-Hélène! Si j'avais été en +Crimée, commandant en chef, j'aurais commencé par rouler +proprement les Russes; après quoi je me serais retourné contre +les Anglais, et je les aurais flanqués dans la mer, qui est leur +élément! + +On lui donna quelques détails sur la campagne d'Italie et il fut +charmé d'apprendre que le 23ème avait pris une redoute sous les +yeux du maréchal duc de Solferino. + +-- C'est la tradition du régiment, dit-il en pleurant dans sa +serviette. Ce brigand de 23ème n'en fera jamais d'autres! La +déesse des Victoires l'a touché de son aile. + +Ce qui l'étonna beaucoup, par exemple, c'est qu'une guerre de +cette importance se fût terminée en si peu de temps. Il fallut lui +apprendre que depuis quelques années on avait trouvé le secret de +transporter cent mille hommes, en quatre jours, d'un bout à +l'autre de l'Europe. + +-- Bon! disait-il, j'admets la chose. Ce qui m'étonne, c'est que +l'empereur ne l'ait pas inventée en 1810, car il avait le génie +des transports, le génie des intendances, le génie des bureaux, le +génie de tout! Mais enfin les Autrichiens se sont défendus, et il +n'est pas possible qu'en moins de trois mois vous soyez arrivés à +Vienne. + +-- Nous ne sommes pas allés si loin, en effet. + +-- Vous n'avez pas poussé jusqu'à Vienne? + +-- Non. + +-- Eh bien, alors, où avez-vous donc signé la paix? + +-- À Villafranca. + +-- À Villafranca? C'est donc la capitale de l'Autriche! + +-- Non, c'est un village d'Italie. + +-- Monsieur, je n'admets pas qu'on signe la paix ailleurs que dans +les capitales. C'était notre principe, notre ABC, le paragraphe +premier de la Théorie. Il paraît que le monde a bien changé depuis +que je ne suis plus là. Mais patience! + +Ici, la vérité m'oblige à dire que Fougas se grisa au dessert. Il +avait bu et mangé comme un héros d'Homère et parlé plus +copieusement que Cicéron dans ses bons jours. Les fumées du vin, +de la viande et de l'éloquence lui montèrent au cerveau. Il devint +familier, tutoya les uns, rudoya les autres et lâcha un torrent +d'absurdités à faire tourner quarante moulins. Son ivresse n'avait +rien de brutal et surtout rien d'ignoble; ce n'était que le +débordement d'un esprit jeune, aimant, vaniteux et déréglé. Il +porta cinq ou six toasts: à la gloire, à l'extension de nos +frontières, à la destruction du dernier des Anglais, à Mlle Mars, +espoir de la scène française, à la sensibilité, lien fragile, mais +cher, qui unit l'amant à son objet, le père à son fils, le colonel +à son régiment! + +Son style, singulier mélange de familiarité et d'emphase, provoqua +plus d'un sourire dans l'auditoire. Il s'en aperçut, et un reste +de défiance s'éveilla au fond de son coeur. De temps à autre, il +se demandait tout haut si ces gens-là n'abusaient point de sa +naïveté. + +-- Malheur! s'écriait-il, malheur à ceux qui voudraient me faire +prendre des vessies pour des lanternes! La lanterne éclaterait +comme une bombe et porterait le deuil aux environs! + +Après de tels discours, il ne lui restait plus qu'à rouler sous la +table, et ce dénouement était assez prévu. Mais le colonel +appartenait à une génération d'hommes robustes, accoutumés à plus +d'un genre d'excès, aussi forts contre le plaisir que contre les +dangers, les privations et les fatigues. Lorsque Mme Renault remua +sa chaise pour indiquer que le repas était fini, Fougas se leva +sans effort, arrondit son bras avec grâce et conduisit sa voisine +au salon. Sa démarche était un peu roide, et tout d'une pièce, +mais il allait droit devant lui, et ne trébuchait point. Il prit +deux tasses de café et passablement de liqueurs alcooliques, après +quoi il se mit à causer le plus raisonnablement du monde. Vers dix +heures, Mr Martout ayant exprimé le désir d'entendre son histoire, +il se plaça lui-même sur la sellette, se recueillit un instant et +demanda un verre d'eau sucrée. On s'assit en cercle autour de lui +et il commença le discours suivant, dont le style un peu suranné +se recommande à votre indulgence. + +XIII -- Histoire du colonel Fougas, racontée par lui-même. + +«N'espérez pas que j'émaille mon récit de ces fleurs plus +agréables que solides, dont l'imagination se pare quelquefois pour +farder la vérité. Français et soldat, j'ignore doublement la +feinte. C'est l'amitié qui m'interroge, c'est la franchise qui +répondra. + +«Je suis né de parents pauvres, mais honnêtes, au seuil de cette +année féconde et glorieuse qui éclaira le _Jeu de Paume_ d'une +aurore de liberté. Le Midi fut ma patrie; la langue aimée des +troubadours fut celle que je bégayai au berceau. Ma naissance +coûta le jour à ma mère. L'auteur des miens, modeste possesseur +d'un champ, trempait son pain dans la sueur du travail. Mes +premiers jeux ne furent pas ceux de l'opulence. Les cailloux +bigarrés qu'on ramasse sur la rive et cet insecte bien connu que +l'enfance fait voltiger libre et captif au bout d'un fil, me +tinrent lieu d'autres joujoux. + +«Un vieux ministre des autels, affranchi des liens ténébreux du +fanatisme et réconcilié avec les institutions nouvelles de la +France, fut mon Chiron et mon Mentor. Il me nourrit de la forte +moelle des lions de Rome et d'Athènes; ses lèvres distillaient à +mes oreilles le miel embaumé de la sagesse. Honneur à toi, docte +et respectable vieillard, qui m'a donné les premières leçons de la +science et les premiers exemples de la vertu! + +«Mais déjà cette atmosphère de gloire que le génie d'un homme et +la vaillance d'un peuple firent flotter sur la patrie, enivrait +tous mes sens et faisait palpiter ma jeune âme. La France, au +lendemain du volcan de la guerre civile, avait réuni ses forces en +faisceau pour les lancer contre l'Europe, et le monde étonné, +sinon soumis, cédait à l'essor du torrent déchaîné. Quel homme, +quel Français aurait pu voir avec indifférence cet écho de la +victoire répercuté par des millions de coeurs? + +«À peine au sortir de l'enfance, je sentis que l'honneur est plus +précieux que la vie. La mélodie guerrière des tambours arrachait à +mes yeux des larmes mâles et courageuses. Et moi aussi, disais-je +en suivant la musique des régiments dans les rues de Toulouse, je +veux cueillir des lauriers, dussé-je les «arroser de mon sang!» +Le pâle olivier de la paix n'obtenait que mes mépris. C'est en +vain qu'on célébrait les triomphes pacifiques du barreau, les +molles délices du commerce ou de la finance. À la toge de nos +Cicérons, à la simarre de nos magistrats, au siège curule de nos +législateurs, à l'opulence de nos Mondors, je préférais le glaive. +On aurait dit que j'avais sucé le lait de Bellone. «Vaincre ou +mourir» était déjà ma devise, et je n'avais pas seize ans! + +«Avec quel noble mépris j'entendais raconter l'histoire de nos +protées de la politique! De quel regard dédaigneux je bravais les +Turcarets de la finance, vautrés sur les coussins d'un char +magnifique, et conduits par un automédon galonné vers le boudoir +de quelque Aspasie! Mais si j'entendais redire les prouesses des +chevaliers de la Table ronde, ou célébrer en vers élégants la +vaillance des croisés; si le hasard mettait sous ma main les +hauts faits de nos modernes Rolands, retracés dans un bulletin de +l'armée par l'héritier de Charlemagne, une flamme avant-courrière +du feu des combats s'allumait dans mes yeux juvéniles. + +«Ah! c'était trop languir, et mon frein rongé par l'impatience +allait peut-être se rompre, quand la sagesse d'un père le délia. + +«-- Pars, me dit-il, en essayant, mais en vain, de retenir ses +larmes. Ce n'est pas un tyran qui t'a engendré, et je +n'empoisonnerai pas le jour que je t'ai donné moi-même. J'espérais +que ta main resterait dans notre chaumière pour me fermer les +yeux, mais lorsque le patriotisme a parlé, l'égoïsme doit se +taire. Mes voeux te suivront désormais sur les champs où Mars +moissonne les héros. Puisses-tu mériter la palme du courage et te +montrer bon citoyen comme tu as été bon fils! + +«Il dit et m'ouvrit ses bras. J'y tombai, nous confondîmes nos +pleurs, et je promis de revenir au foyer dès que l'étoile de +l'honneur se suspendrait à ma poitrine. Mais hélas! l'infortuné +ne devait plus me revoir. La Parque, qui dorait déjà le fil de mes +jours, trancha le sien sans pitié. La main d'un étranger lui ferma +la paupière, tandis que je gagnais ma première épaulette à la +bataille d'Iéna. + +«Lieutenant à Eylau, capitaine à Wagram et décoré de la propre +main de l'empereur sur le champ de bataille, chef de bataillon +devant Almeida, lieutenant colonel à Badajoz, colonel à la +Moskowa, j'ai savouré à pleins bords la coupe de la victoire. J'ai +bu aussi le calice de l'adversité. Les plaines glacées de la +Russie m'ont vu seul, avec un peloton de braves, dernier reste de +mon régiment, dévorer la dépouille mortelle de celui qui m'avait +porté tant de fois jusqu'au sein des bataillons ennemis. Tendre et +fidèle compagnon de mes dangers, déferré par accident auprès de +Smolensk, il dévoua ses mânes eux-mêmes au salut de son maître et +fit un rempart de sa peau à mes pieds glacés et meurtris. + +«Ma langue se refuse à retracer le récit de nos hasards dans +cette funeste campagne. Je l'écrirai peut-être un jour avec une +plume trempée dans les larmes... les larmes, tribut de la faible +humanité. Surpris par la saison des frimas dans une zone glacée, +sans feu, sans pain, sans souliers, sans moyens de transport, +privés des secours de l'art d'Esculape, harcelés par les Cosaques, +dépouillés par les paysans, véritables vampires, nous voyions nos +foudres muets, tombés au pouvoir de l'ennemi, vomir la mort contre +nous-mêmes. Que vous dirai-je encore? Le passage de la Bérésina, +l'encombrement de Wilna, tout le tremblement de tonnerre de nom +d'un chien... mais je sens que la douleur m'égare et que ma parole +va s'empreindre de l'amertume de ces souvenirs. + +«La nature et l'amour me réservaient de courtes mais précieuses +consolations. Remis de mes fatigues, je coulai des jours heureux +sur le sol de la patrie, dans les paisibles vallons de Nancy. +Tandis que nos phalanges s'apprêtaient à de nouveaux combats, +tandis que je rassemblais autour de mon drapeau trois mille jeunes +mais valeureux guerriers, tous résolus de frayer à leurs neveux le +chemin de l'honneur, un sentiment nouveau que j'ignorais encore se +glissa furtivement dans mon âme. + +«Ornée de tous les dons de la nature, enrichie des fruits d'une +excellente éducation, la jeune et intéressante Clémentine sortait +à peine des ténèbres de l'enfance pour entrer dans les douces +illusions de la jeunesse. Dix-huit printemps formaient son âge; +les auteurs de ses jours offraient à quelques chefs de l'armée une +hospitalité qui, pour n'être pas gratuite, n'en était pas moins +cordiale. Voir leur fille et l'aimer fut pour moi l'affaire d'un +jour. Son coeur novice sourit à ma flamme: aux premiers aveux qui +me furent dictés par la passion, je vis son front se colorer d'une +aimable pudeur. Nous échangeâmes nos serments par une belle soirée +de juin, sous une tonnelle où son heureux père versait quelquefois +aux officiers altérés la brune liqueur du Nord. Je jurai qu'elle +serait ma femme, elle promit de m'appartenir; elle fit plus +encore. Notre bonheur ignoré de tous eut le calme d'un ruisseau +dont l'onde pure n'est point troublée par l'orage, et qui, coulant +doucement entre des rives fleuries, répand la fraîcheur dans le +bocage qui protège son modeste cours. + +«Un coup de foudre nous sépara l'un de l'autre, au moment où la +loi et les autels s'apprêtaient à cimenter des noeuds si doux. Je +partis avant d'avoir pu donner mon nom à celle qui m'avait donné +son coeur. Je promis de revenir, elle promit de m'attendre, et je +m'échappai de ses bras tout baigné de ses larmes, pour courir aux +lauriers de Dresde et aux cyprès de Leipzig. Quelques lignes de sa +main arrivèrent jusqu'à moi dans l'intervalle des deux batailles: +«Tu seras père» me disait-elle. Le suis-je? Dieu le sait! M'a- +t-elle attendu? Je le crois. L'attente a dû lui paraître longue +auprès du berceau de cet enfant qui a quarante-six ans aujourd'hui +et qui pourrait à son tour être mon père! + +«Pardonnez-moi de vous entretenir si longtemps de l'infortune. Je +voulais passer rapidement sur cette lamentable histoire, mais le +malheur de la vertu a quelque chose de doux qui tempère l'amertume +de la douleur! + +«Quelques jours après le désastre de Leipzig, le géant de notre +siècle me fit appeler dans sa tente et me dit: + +«-- Colonel, êtes-vous homme à traverser quatre armées? + +«-- Oui, sire. + +«-- Seul et sans escorte? + +«-- Oui, sire. + +«-- Il s'agit de porter une lettre à Dantzig. + +«-- Oui, sire. + +«-- Vous la remettrez au général Rapp, en main propre. + +«-- Oui, sire. + +«-- Il est probable que vous serez pris ou tué. + +«-- Oui, sire. + +«-- C'est pourquoi j'envoie deux autres officiers avec des copies +de la même dépêche. Vous êtes trois, les ennemis en tueront deux, +le troisième arrivera, et la France sera sauvée. + +«-- Oui, sire. + +«-- Celui qui reviendra sera général de brigade. + +«-- Oui, sire. + +«Tous les détails de cet entretien, toutes les paroles de +l'empereur, toutes les réponses que j'eus l'honneur de lui +adresser sont encore gravés dans ma mémoire. Nous partîmes +séparément tous les trois. Hélas! aucun de nous ne parvint au but +de son courage, et j'ai appris aujourd'hui que la France n'avait +pas été sauvée. Mais quand je vois des pékins d'historiens +raconter que l'empereur oublia d'envoyer des ordres au général +Rapp, j'éprouve une funeste démangeaison de leur couper... au +moins la parole. + +«Prisonnier des Russes dans un village allemand, j'eus la +consolation d'y trouver un vieux savant qui me donna la preuve +d'amitié la plus rare. Qui m'aurait dit, lorsque je cédai à +l'engourdissement du froid dans la tour de Liebenfeld, que ce +sommeil ne serait pas le dernier? Dieu m'est témoin qu'en +adressant du fond du coeur un suprême adieu à Clémentine, je ne me +flattais plus de la revoir jamais. Je te reverrai donc, ô douce et +confiante Clémentine, toi la meilleure de toutes les épouses et +probablement de toutes les mères! Que dis-je? Je la revois! Mes +yeux ne me trompent pas! C'est bien elle! La voilà telle que je +l'ai quittée! Clémentine! dans mes bras! sur mon coeur! Ah +çà! qu'est-ce que vous me chantiez donc, vous autres? Napoléon +n'est pas mort et le monde n'a pas vieilli de quarante-six ans, +puisque Clémentine est toujours la même! + +La fiancée de Léon Renault venait d'entrer dans le salon, et elle +demeura pétrifiée en se voyant si bien accueillie par le colonel. + +XIV -- Le jeu de l'amour et de l'espadon. + +Comme elle hésitait visiblement à se laisser tomber dans ses bras, +Fougas imita Mahomet: il courut à la montagne. + +-- Ô Clémentine! dit-il en la couvrant de baisers, les destins +amis te rendent à ma tendresse! Je retrouve la compagne de ma vie +et la mère de mon enfant! + +La jeune fille ébahie ne songeait pas même à se défendre. +Heureusement, Léon Renault l'arracha des mains du colonel et +s'interposa en homme résolu à défendre son bien. + +-- Monsieur! s'écria-t-il en serrant les poings, vous vous +trompez de tout, si vous croyez connaître mademoiselle. Elle n'est +pas de votre temps, mais du nôtre; elle n'est pas votre fiancée, +mais la mienne; elle n'a jamais été la mère de votre enfant, et +je compte qu'elle sera la mère des miens! + +Fougas était de fer. Il saisit son rival par le bras, le fit +pirouetter comme une toupie et se remit en face de la jeune fille. + +-- Es-tu Clémentine? lui dit-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Vous êtes tous témoins qu'elle est ma Clémentine! + +Léon revint à la charge et saisit le colonel par le collet de sa +redingote, au risque de se faire briser contre les murs: + +-- Assez plaisanté, lui dit-il. Vous n'avez peut-être pas la +prétention d'accaparer toutes les Clémentine de la terre? +Mademoiselle s'appelle Clémentine Sambucco; elle est née à la +Martinique, où vous n'avez jamais mis les pieds, si j'en crois ce +que vous avez conté tout à l'heure. Elle a dix-huit ans... + +-- L'autre aussi! + +-- Eh! l'autre en a soixante quatre aujourd'hui, puisqu'elle en +avait dix-huit en 1813. Mlle Sambucco est d'une famille honorable +et connue. Son père, Mr Sambucco, était magistrat; son grand-père +appartenait à l'administration de la guerre. Vous voyez qu'elle ne +vous touche ni de près ni de loin; et le bon sens et la +politesse, sans parler de la reconnaissance, vous font un devoir +de la laisser en paix! + +Il poussa le colonel à son tour et le fit tomber entre les bras +d'un fauteuil. + +Fougas rebondit comme si on l'avait jeté sur un million de +ressorts. Mais Clémentine l'arrêta d'un geste et d'un sourire. + +-- Monsieur, lui dit-elle de sa voix la plus caressante, ne vous +emportez pas contre lui; il m'aime. + +-- Raison de plus, sacrebleu! + +Il se calma cependant, fit asseoir la jeune fille à ses côtés, et +l'examina des pieds à la tête avec toute l'attention imaginable. + +-- C'est bien elle, dit-il. Ma mémoire, mes yeux, mon coeur, tout +en moi la reconnaît et me dit que c'est elle! Et pourtant le +témoignage des hommes, le calcul du temps et des distances, en un +mot, l'évidence elle-même semble avoir pris à tâche de me +convaincre d'erreur. Se peut-il donc que deux femmes, se +ressemblent à tel point? Suis-je victime d'une illusion des +sens? N'ai-je recouvré la vie que pour perdre l'esprit? Non; je +me reconnais, je me retrouve moi-même; mon jugement ferme et +droit s'oriente sans trouble et sans hésitation dans ce monde si +bouleversé et si nouveau. Il n'est qu'un point où ma raison +chancelle: Clémentine! je crois te revoir et tu n'es pas toi! +Eh! qu'importe, après tout? Si le destin qui m'arrache à la +tombe a pris soin d'offrir à mon réveil le portrait de celle que +l'aimais, c'est sans doute parce qu'il a résolu de me rendre l'un +après l'autre tous les biens que j'ai perdus. Dans quelques jours, +mes épaulettes; demain, le drapeau du 23ème de ligne; +aujourd'hui, cet adorable visage qui a fait battre mon coeur pour +la première fois! Vivante image du passé le plus riant et le plus +cher, je tombe à tes genoux; sois mon épouse! + +Ce diable d'homme unit le geste à la parole, et les témoins de +cette scène imprévue ouvrirent de grands yeux. Mais la tante de +Clémentine, l'austère Mlle Sambucco, jugea qu'il était temps de +montrer son autorité. Elle allongea vers Fougas ses grandes mains +sèches, le redressa énergiquement, et lui dit de sa voix la plus +aigre: + +-- Assez, monsieur; il est temps de mettre un terme à cette farce +scandaleuse. Ma nièce n'est pas pour vous; je l'ai promise et +donnée. Sachez qu'après-demain, 19 du mois, à dix heures du matin, +elle épousera Mr Léon Renault, votre bienfaiteur! + +-- Et moi je m'y oppose; entendez-vous, la tante? Et, si elle +fait mine d'épouser ce garçon... + +-- Que ferez-vous? + +-- Je la maudirai! + +Léon ne put s'empêcher de rire. La malédiction de ce colonel de +vingt-quatre ans lui semblait plus comique que terrible. Mais +Clémentine pâlit, fondit en larmes et tomba à son tour aux genoux +de Fougas. + +-- Monsieur, s'écria-t-elle en lui baisant les mains, n'accablez +pas une pauvre fille qui vous vénère, qui vous aime, qui vous +sacrifiera son bonheur si vous l'exigez! Par toutes les marques +de tendresse que je vous ai prodiguées depuis un mois, par les +pleurs que j'ai répandus sur votre cercueil, par le zèle +respectueux que j'ai mis à presser votre résurrection, je vous +conjure de nous pardonner nos offenses. Je n'épouserai pas Léon si +vous me le défendez; je ferai ce qui vous plaira; je vous +obéirai en toutes choses; mais, pour Dieu! ne me donnez pas +votre malédiction! + +-- Embrasse-moi, dit Fougas. Tu cèdes, je pardonne. + +Clémentine se releva toute rayonnante de joie et lui tendit son +beau front. La stupéfaction des assistants, et surtout des +intéressés, est plus facile à deviner qu'à dépeindre. Une ancienne +momie dictant des lois, rompant des mariages et imposant ses +volontés dans la maison! La jolie petite Clémentine, si +raisonnable, si obéissante, si heureuse d'épouser Léon Renault, +sacrifiant tout à coup ses affections, son bonheur et presque son +devoir au caprice d'un intrus! Mr Nibor avoua que c'était à +perdre la tête. Quant à Léon, il eut donné du front contre tous +les murs si sa mère ne l'avait retenu. + +-- Ah! mon pauvre enfant, lui disait-elle, pourquoi nous as-tu +rapporté ça de Berlin? + +-- C'est ma faute! criait Mr Renault. + +-- Non, reprenait le docteur Martout, c'est la mienne. + +Les membres de la commission parisienne discutaient avec Mr Rollon +sur la nouveauté du cas. Avaient-ils ressuscité un fou? La +revivification avait-elle produit quelques désordres dans le +système nerveux? Était-ce l'abus du vin et des boissons durant ce +premier repas qui avait causé un transport au cerveau? Quelle +autopsie curieuse, si l'on pouvait, séance tenante, disséquer +maître Fougas! + +-- Vous auriez beau faire, messieurs, disait le colonel du 23ème. +L'autopsie expliquerait peut-être le délire de ce malheureux, mais +elle ne rendrait pas compte de l'impression produite sur la jeune +fille. Était-ce de la fascination, du magnétisme, ou quoi? + +Tandis que les amis et les parents pleuraient, discutaient et +bourdonnaient autour de lui, Fougas, souriant et serein, se mirait +dans les yeux de Clémentine, qui le regardait aussi tendrement. + +-- Il faut en finir à la fin! s'écria Virginie Sambucco, la +sévère. Viens, Clémentine! + +Fougas parut étonné. + +-- Elle n'habite donc pas chez nous? + +-- Non, monsieur, elle demeure chez moi! + +-- Alors je vais la reconduire. Ange! veux-tu prendre mon bras? + +-- Oh! oui, monsieur! avec bien du plaisir. + +Léon grinçait des dents. + +-- C'est admirable! il la tutoie et elle trouve cela tout +naturel! + +Il chercha son chapeau pour sortir au moins avec la tante, mais +son chapeau n'était plus là; Fougas, qui n'en possédait point, +l'avait pris sans façon. Le pauvre amoureux se coiffa d'une +casquette et suivit Fougas et Clémentine avec la respectable +Virginie, dont le bras coupait comme une faux. + +Par un hasard qui se renouvelait presque tous les jours, le +colonel de cuirassiers se rencontra sur le passage de Clémentine. +La jeune fille le fit remarquer à Fougas. + +-- C'est Mr du Marnet, lui dit-elle. Son café est au bout de notre +rue, et son appartement du côté du parc. Je le crois fort épris de +ma petite personne, mais il ne m'a jamais plu. Le seul homme pour +qui mon coeur ait battu, c'est Léon Renault. + +-- Eh bien, et moi? dit Fougas. + +-- Oh! vous, c'est autre chose. Je vous respecte et je vous +crains. Il me semble que vous êtes un bon et respectable parent. + +-- Merci! + +-- Je vous dis la vérité, autant que je peux la lire dans mon +coeur. Tout cela n'est pas bien clair, je l'avoue, mais je ne me +comprends pas moi-même. + +-- Fleur azurée de l'innocence, j'adore ton aimable embarras. +Laisse faire l'amour, il te parlera bientôt en maître! + +-- Je n'en sais rien; c'est possible... Nous voici chez nous. +Bonsoir, monsieur; embrassez-moi!... Bonne nuit, Léon; ne vous +querellez pas avec Mr Fougas: je l'aime de toutes mes forces, +mais je vous aime autrement, vous! + +La tante Virginie ne répondit point au bonsoir de Fougas. Quand +les deux hommes furent seuls dans la rue, Léon marcha sans dire +mot jusqu'au prochain réverbère. Arrivé là, il se campa résolument +en face du colonel, et lui dit: + +-- Ah çà! monsieur, expliquons-nous, tandis que nous sommes +seuls. Je ne sais par quel philtre ou quelle incantation vous avez +pris sur ma future un si prodigieux empire; mais je sais que je +l'aime, que j'en suis aimé depuis plus de quatre ans, et que je ne +reculerai devant aucun moyen pour la conserver et la défendre. + +-- Ami, répondit Fougas, tu peux me braver impunément: mon bras +est enchaîné par la reconnaissance. On n'écrira pas dans +l'histoire: «Pierre-Victor fut ingrat!» + +-- Est-ce qu'il y aurait plus d'ingratitude à vous couper la gorge +avec moi qu'à me voler ma femme? + +-- Ô mon bienfaiteur! sache comprendre et pardonner! À Dieu ne +plaise que j'épouse Clémence malgré toi, malgré elle. C'est d'elle +et de toi-même que je veux l'obtenir. Songe qu'elle m'est chère, +non pas depuis quatre ans comme à toi, mais depuis tout près d'un +demi-siècle. Considère que je suis seul ici bas, et que son doux +visage est mon unique consolation. Toi qui m'as donné la vie, me +défends-tu de vivre heureux? Ne m'as-tu rappelé au monde que pour +me livrer à la douleur?... Tigre! reprends-moi donc le jour que +tu m'as rendu, si tu ne veux pas que je le consacre à l'adorable +Clémentine! + +-- Parbleu! mon cher, vous êtes superbe! Il faut que l'habitude +des conquêtes vous ait totalement faussé l'esprit. Mon chapeau est +à votre tête, vous le prenez, soit! Mais parce que ma future vous +rappelle vaguement une demoiselle de Nancy, il faudra que je vous +la cède? Halte-là! + +-- Ami, je te rendrai ton chapeau dès que tu m'en auras acheté un +neuf, mais ne me demande pas de renoncer à Clémentine. Sais-tu +d'abord si elle renoncerait à moi? + +-- J'en suis sûr! + +-- Elle m'aime. + +-- Vous êtes fou! + +-- Tu l'as vue à mes pieds. + +-- Qu'importe? C'est de la peur, c'est du respect, c'est de la +superstition, c'est le diable si vous voulez; ce n'est pas de +l'amour! + +-- Nous verrons bien, après six mois de mariage. + +-- Mais, s'écria Léon Renault, avez-vous le droit de disposer de +vous-même? Il y a une autre Clémentine, la vraie; elle vous a +tout sacrifié; vous êtes engagé d'honneur envers elle; le +colonel Fougas est-il sourd à la voix de l'honneur? + +-- Te moques-tu?... Que moi, j'épouse une femme de soixante- +quatre ans? + +-- Vous le devez! sinon pour elle, au moins pour votre fils. + +-- Mon fils est grand garçon; il a quarante-six ans, il n'a plus +besoin de mon appui. + +-- Il a besoin de votre nom. + +-- Je l'adopterai. + +-- La loi s'y oppose! Vous n'êtes pas âgé de cinquante ans, et il +n'a pas quinze ans de moins que vous, au contraire! + +-- Eh bien! je le légitimerai en épousant la jeune Clémentine! + +-- Comment voulez-vous qu'elle reconnaisse un enfant qui a plus du +double de son âge? + +-- Mais alors je ne peux pas le reconnaître non plus, et je n'ai +pas besoin d'épouser la vieille! D'ailleurs, je suis bien bon de +me casser la tête pour un fils qui est peut-être mort... que dis- +je? il n'est peut-être pas venu à terme! J'aime et je suis aimé, +voilà le solide et le certain, et tu seras mon garçon de noces! + +-- Pas encore! Mlle Sambucco est mineure, et son tuteur est mon +père. + +-- Ton père est un honnête homme; et il n'aura pas la bassesse de +me la refuser. + +-- Au moins vous demandera-t-il si vous avez une position, un +rang, une fortune à offrir à sa pupille! + +-- Ma position? colonel; mon rang? colonel; ma fortune? la +solde du colonel. Et les millions de Dantzig! il ne faut pas que +je les oublie... Nous voici à la maison; donne-moi le testament +de ce bon vieux qui portait une perruque lilas; donne-moi aussi +des livres d'histoire, beaucoup de livres, tous ceux où l'on parle +de Napoléon! + +Le jeune Renault obéit tristement au maître qu'il s'était donné +lui-même. Il conduisit Fougas dans une bonne chambre, lui remit le +testament de Mr Meiser et tout un rayon de bibliothèque, et +souhaita le bonsoir à son plus mortel ennemi. Le colonel +l'embrassa de force et lui dit: + +-- Je n'oublierai jamais que je te dois la vie et Clémentine. À +demain, noble et généreux enfant de ma patrie! à demain! + +Léon redescendit au rez-de-chaussée, passa devant la salle à +manger, où Gothon essuyait les verres et mettait l'argenterie en +ordre, et rejoignit son père et sa mère, qui l'attendaient au +salon. Les invités étaient partis, les bougies éteintes. Une seule +lampe éclairait la solitude; les deux mandarins de l'étagère, +immobiles dans leur coin, obscur, semblaient méditer gravement sur +les caprices de la fortune. + +-- Hé bien? demanda Mme Renault. + +-- Je l'ai laissé dans sa chambre, plus fou et plus obstiné que +jamais. Cependant, j'ai une idée. + +-- Tant mieux! dit le père, car nous n'en avons plus. La douleur +nous a rendus stupides. Pas de querelles, surtout! Ces soldats de +l'Empire étaient des ferrailleurs terribles. + +-- Oh! je n'ai pas peur de lui! C'est Clémentine qui +m'épouvante. Avec quelle douceur et quelle soumission elle +écoutait ce maudit bavard! + +-- Le coeur de la femme est un abîme insondable. Enfin! que +penses-tu faire? + +Léon développa longuement le projet qu'il avait conçu dans la rue, +au milieu de sa conversation avec Fougas. + +-- Ce qui presse le plus, dit-il, c'est de soustraire Clémentine à +cette influence. Qu'il s'éloigne demain, la raison reprend son +empire, et nous nous marions après-demain. Cela fait, je réponds +du reste. + +-- Mais comment éloigner un acharné pareil? + +-- Je ne vois qu'un seul moyen, mais il est presque infaillible: +exploiter sa passion dominante. Ces gens-là s'imaginent parfois +qu'ils sont amoureux, mais, dans le fond, ils n'aiment que la +poudre. Il s'agit de rejeter Fougas dans le courant des idées +guerrières. Son déjeuner de demain chez le colonel du 23ème sera +une bonne préparation. Je lui ai fait entendre aujourd'hui qu'il +devait avant tout réclamer son grade et ses épaulettes, et il a +donné dans le panneau. Il ira donc à Paris. Peut-être y trouvera- +t-il quelques culottes de peau de sa connaissance; dans tous les +cas, il rentrera au service. Les occupations de son état feront +une diversion puissante; il ne songera plus à Clémentine, que +j'aurai mise en sûreté. C'est à nous de lui fournir les moyens de +courir le monde; mais tous les sacrifices d'argent ne sont rien +auprès de ce bonheur que je veux sauver. + +Mme Renault, femme d'ordre, blâmait un peu la générosité de son +fils. + +-- Le colonel est un ingrat, disait-elle. On a déjà trop fait en +lui rendant la vie. Qu'il se débrouille maintenant! + +-- Non, dit le père. Nous n'avons pas le droit de le renvoyer tout +nu. Bienfait oblige. + +Cette délibération qui avait duré cinq bons quarts d'heure fut +interrompue par un fracas épouvantable. On eût dit que la maison +croulait. + +-- C'est encore lui! s'écria Léon. Sans doute un accès de folie +furieuse! + +Il courut, suivi de ses parents, et monta les escaliers quatre à +quatre. Une chandelle brûlait au seuil de la chambre. Léon la prit +et poussa la porte entr'ouverte. + +Faut-il vous l'avouer? l'espérance et la joie lui parlaient plus +haut que la crainte. Il se croyait déjà débarrassé du colonel. +Mais le spectacle qui s'offrit à ses yeux détourna brusquement le +cours de ses idées, et cet amoureux inconsolable se mit à rire +comme un fou. Un bruit de coups de pied, de coups de poing et de +soufflets; un groupe informe roulant sur le parquet dans les +convulsions d'une lutte désespérée; voilà tout ce qu'il put voir +et entendre au premier abord. Bientôt Fougas, éclairé par la lueur +rougeâtre de la chandelle, s'aperçut qu'il luttait avec Gothon +comme Jacob avec l'ange, et rentra confus et piteux dans son lit. + +Le colonel s'était endormi sur l'histoire de Napoléon sans +éteindre sa bougie. Gothon, après avoir terminé son service, +aperçut de la lumière sous la porte. Elle se souvint de ce pauvre +Baptiste qui gémissait peut-être en purgatoire pour s'être laissé +tomber du haut d'un toit. Espérant que Fougas pourrait lui donner +des nouvelles de son amouroux, elle frappa plusieurs fois, d'abord +doucement, puis beaucoup plus fort. Le silence du colonel et la +bougie allumée firent comprendre à la servante qu'il y avait péril +en la demeure. Le feu pouvait gagner les rideaux et de là toute la +maison. Elle déposa donc sa chandelle, ouvrit la porte, et vint à +pas de loup éteindre la bougie. Mais soit que les yeux du dormeur +eussent perçu vaguement le passage d'une ombre, soit que Gothon, +grosse personne mal équarrie, eût fait craquer une feuille du +parquet, Fougas s'éveilla à demi, entendit le frôlement d'une +robe, rêva quelqu'une de ces aventures qui animaient la vie de +garnison sous le premier empire, et étendit les bras à +l'aveuglette en appelant Clémentine! Gothon, prise aux cheveux et +au corsage, riposta par un soufflet si masculin que l'ennemi se +crut attaqué par un homme. De représailles en représailles, on +avait fini par s'étreindre et rouler sur le parquet. + +Qui fut honteux? ce fut maître Fougas. Gothon s'alla coucher, +passablement meurtrie; la famille Renault parla raison au colonel +et en obtint à peu près tout ce qu'elle voulut. Il promit de +partir le lendemain, accepta à titre de prêt la somme qui lui fut +offerte, et jura de ne point revenir qu'il n'eût récupéré ses +épaulettes et encaissé l'héritage de Dantzig. + +-- Alors, dit-il, j'épouserai Clémentine. + +Sur ce point-là, il était superflu de discuter avec lui: c'était +une idée fixe. + +Tout le monde dormit solidement dans la maison Renault: les +maîtres du logis, parce qu'ils avaient passé trois nuits +blanches; Fougas et Gothon, parce qu'ils s'étaient roués de +coups, et le jeune Célestin parce qu'il avait bu le fond de tous +les verres. + +Le lendemain matin, Mr Rollon vint savoir si Fougas serait en état +de déjeuner chez lui; il craignait tant soit peu de le trouver +sous une douche. Point du tout! L'insensé de la veille était sage +comme une image et frais comme un bouton de rose. Il se faisait la +barbe avec les rasoirs de Léon et fredonnait une ariette de +Nicolo. Il fut charmant avec ses hôtes et promit à Gothon de lui +faire une rente sur la succession de Mr Meiser. + +Dès qu'il fut parti pour le déjeuner, Léon courut chez sa fiancée. + +-- Tout va mieux, dit-il. Le colonel est beaucoup plus +raisonnable. Il a promis de partir aujourd'hui même pour Paris; +nous pourrons donc nous marier demain. + +Mlle Virginie Sambucco loua fort ce plan de conduite, non +seulement parce qu'elle avait fait de grands apprêts pour les +noces, mais surtout parce qu'un mariage différé eût été la fable +de toute la ville. Déjà les lettres de part étaient à la poste, le +maire averti, la chapelle de la Vierge retenue à la paroisse. +Décommander tout cela pour le caprice d'un revenant et d'un fou, +c'était offenser l'usage, la raison et le ciel lui-même. + +Clémentine ne répondit guère que par des larmes. Elle ne pouvait +être heureuse, à moins d'épouser Léon, mais elle aimait mieux +mourir, disait-elle, que de donner sa main sans la permission de +Mr Fougas. Elle promit de l'implorer à deux genoux s'il le fallait +et de lui arracher son consentement. + +-- Mais s'il refuse? Et c'est trop vraisemblable! + +-- Je le supplierai de nouveau jusqu'à ce qu'il dise oui. + +Tout le monde se réunit pour lui prouver qu'elle était folle; sa +tante, Léon, Mr et Mme Renault, Mr Martout, Mr Bonnivet et tous +les amis des deux familles. Elle se soumit enfin, mais presque au +même instant la porte s'ouvrit et Mr Audret se précipita dans le +salon en disant: + +-- Eh bien! voilà du nouveau! Le colonel Fougas qui se bat +demain avec Mr du Marnet! + +La jeune fille tomba comme foudroyée entre les mains de Léon +Renault. + +-- C'est Dieu qui me punit, s'écria-t-elle. Et le châtiment de mon +impiété ne s'est pas fait attendre! Me forcerez-vous encore à +vous obéir? Me traînera-t-on à l'autel malgré lui, à l'heure même +où il exposera sa vie? + +Personne n'osa plus insister en la voyant dans un état si +pitoyable. Mais Léon fit des voeux sincères pour que la victoire +restât au colonel de cuirassiers. Il eut tort, j'en conviens, mais +quel amant serait assez vertueux pour lui jeter la pierre? + +Voici comment le beau Fougas avait employé sa journée. + +À dix heures du matin, les deux plus jeunes capitaines du 23ème +vinrent le prendre en cérémonie pour le conduire à la maison du +colonel. Mr Rollon habitait un petit palais de l'époque impériale. +Une plaque de marbre, incrustée au-dessus de la porte cochère, +portait encore les mots: _Ministère des finances_. Souvenir du +temps glorieux où la cour de Napoléon suivait le maître à +Fontainebleau! + +Le colonel Rollon, le lieutenant-colonel, le gros major, les trois +chefs de bataillon, le chirurgien-major, et dix à douze officiers +attendaient en plein air l'arrivée de l'illustre revenant. Le +drapeau était debout au milieu de la cour, sous la garde du porte- +enseigne et d'un peloton de sous-officiers choisis pour cet +honneur. La musique du régiment occupait le fond du tableau, à +l'entrée du jardin. Huit faisceaux d'armes, improvisés le matin +même par les armuriers du corps, embellissaient les murs et les +grilles. Une compagnie de grenadiers, l'arme au pied, attendait. + +À l'entrée de Fougas, la musique joua le fameux: _Partant pour la +Syrie_; les grenadiers présentèrent les armes; les tambours +battirent aux champs; les sous-officiers et les soldats +crièrent: «Vive le colonel Fougas!» Les officiers se portèrent +en masse vers le doyen de leur régiment. Tout cela n'était ni +régulier, ni disciplinaire; mais il faut bien passer quelque +chose à de braves soldats qui retrouvent un ancêtre. C'était pour +eux comme une petite débauche de gloire. + +Le héros de la fête serra la main du colonel et des officiers avec +autant d'effusion que s'il avait retrouvé de vieux camarades. Il +salua cordialement les sous-officiers et les soldats, s'approcha +du drapeau, mit un genou en terre, se releva fièrement, saisit la +hampe, se tourna vers la foule attentive et dit: + +-- Amis, c'est à l'ombre du drapeau qu'un soldat de la France, +après quarante-six ans d'exil, retrouve aujourd'hui sa famille. +Honneur à toi, symbole de la patrie, vieux compagnon de nos +victoires, héroïque soutien de nos malheurs! Ton aigle radieuse a +plané sur l'Europe prosternée et tremblante! Ton aigle brisée +luttait encore obstinément contre la fortune, et terrifiait les +potentats! Honneur à toi qui nous as conduits à la gloire, à toi +qui nous as défendus contre l'accablement du désespoir! Je t'ai +vu toujours debout dans les suprêmes dangers, fier drapeau de mon +pays! Les hommes tombaient autour de toi comme les épis fauchés +par le moissonneur; seul, tu montrais à l'ennemi ton front +inflexible et superbe. Les boulets et les balles t'ont criblé de +blessures, mais jamais l'audacieux étranger n'a porté la main sur +toi. Puisse l'avenir ceindre ton front de nouveaux lauriers! +Puisses-tu conquérir de nouveaux et vastes royaumes, que la +fatalité ne nous reprendra plus! La grande époque va renaître; +crois-en la voix d'un guerrier qui sort de son tombeau pour te +dire: «En avant!» Oui, je le jure par les mânes de celui qui +nous commandait à Wagram! Il y aura de beaux jours pour la +France, tant que tu abriteras de tes plis glorieux la fortune du +brave 23ème! + +Cette éloquence militaire et patriotique enleva tous les coeurs. +Fougas fut applaudi, fêté, embrassé et presque porté en triomphé +dans la salle du festin. + +Assis à table en face de Mr Rollon, comme s'il eût été un second +maître du logis, il déjeuna bien, parla beaucoup et but davantage. +Vous rencontrez dans le monde des gens qui se grisent sans boire. +Fougas n'était point de ceux-là. Il ne s'enivrait pas à moins de +trois bouteilles. Souvent même il allait beaucoup plus loin, sans +tomber. + +Les toasts qui furent portés au dessert se distinguaient par +l'énergie et la cordialité. Je voulais les citer tous à la file, +mais je remarque qu'ils tiendraient trop de place, et que les +derniers, qui furent les plus touchants, n'étaient pas d'une +clarté voltairienne. + +On se leva de table à deux heures et l'on se rendit en masse au +café militaire, où les officiers du 23ème offraient un punch aux +deux colonels. Ils avaient invité, par un sentiment de haute +convenance, les officiers supérieurs du régiment de cuirassiers. + +Fougas, plus ivre à lui tout seul qu'un bataillon de Suisse, +distribua force poignées de main. Mais à travers le nuage qui +voilait son esprit, il reconnut la figure et le nom de Mr du +Marnet, et fit la grimace. Entre officiers et surtout entre +officiers d'armes différentes, la politesse est un peu excessive, +l'étiquette un peu sévère, l'amour-propre un peu susceptible. Mr +du Marnet, qui était un homme du meilleur monde, comprit à +l'attitude de Mr Fougas qu'il ne se trouvait pas en présence d'un +ami. + +Le punch apparut, flamboya, s'éteignit dans sa force, et se +répandit à grandes cuillerées dans une soixantaine de verres. +Fougas trinqua avec tout le monde, excepté avec Mr du Marnet. La +conversation, qui était variée et bruyante, souleva imprudemment +une question de métier. Un commandant de cuirassiers demanda à +Fougas s'il avait vu cette admirable charge de Bordesoulle qui +précipita les Autrichiens dans la vallée de Plauen. Fougas avait +connu personnellement le général Bordesoulle et vu de ses yeux la +belle manoeuvre de grosse cavalerie qui décida la victoire de +Dresde. Mais il crut être désagréable à Mr du Marnet en affectant +un air d'ignorance ou d'indifférence. + +-- De notre temps, dit-il, la cavalerie servait surtout après la +bataille; nous l'employions à ramener les ennemis que nous avions +dispersés. + +On se récria fort, on jeta dans la balance le nom glorieux de +Murat. + +-- Sans doute, sans doute, dit-il en hochant la tête, Murat était +un bon général dans sa petite sphère; il suffisait parfaitement à +ce qu'on attendait de lui. Mais si la cavalerie avait Murat, +l'infanterie avait Napoléon. + +Mr du Marnet fit observer judicieusement que Napoléon, si l'on +tenait beaucoup à le confisquer au profit d'une seule arme, +appartiendrait à l'artillerie. + +-- Je le veux bien, monsieur, répondit Fougas, l'artillerie et +l'infanterie. L'artillerie de loin, l'infanterie de près..., la +cavalerie à côté. + +-- Pardon encore, reprit Mr du Marnet, vous voulez dire sur les +côtés, ce qui est bien différent. + +-- Sur les côtés, à côté, je m'en moque! Quant à moi, si je +commandais en chef, je mettrais la cavalerie de côté. + +Plusieurs officiers de cavalerie se jetaient déjà dans la +discussion. Mr du Marnet les retint et fit signe qu'il désirait +répondre seul à Fougas. + +-- Et pourquoi donc, s'il vous plaît, mettriez-vous la cavalerie +de côté? + +-- Parce que le cavalier est un soldat incomplet. + +-- Incomplet! + +-- Oui, monsieur, et la preuve c'est que l'État est obligé +d'acheter pour quatre ou cinq cents francs de cheval, afin de le +compléter! Et que le cheval reçoive une balle ou un coup de +baïonnette, le cavalier n'est plus bon à rien. Avez-vous jamais vu +un cavalier par terre? C'est du joli! + +-- Je me vois tous les jours à pied, et je ne me trouve pas +ridicule. + +-- Je suis trop poli pour vous contredire! + +-- Et moi, monsieur, je suis trop juste pour opposer un paradoxe à +un autre. Que penseriez-vous de ma logique, si je vous disais +(l'idée n'est pas de moi, je l'ai trouvée dans un livre), si je +vous disais: «J'estime l'infanterie, mais le fantassin est un +soldat incomplet, un déshérité, un infirme privé de ce complément +naturel de l'homme de guerre qu'on appelle cheval!» J'admire son +courage, je reconnais qu'il se rend utile dans les batailles, mais +enfin le pauvre diable n'a que deux pieds à son service, lorsque +nous en avons quatre! Vous trouvez qu'un cavalier à pied est +ridicule; mais le fantassin est-il toujours bien brillant +lorsqu'on lui met un cheval entre les jambes? J'ai vu +d'excellents capitaines d'infanterie que le ministre de la guerre +embarrassait cruellement en les nommant chefs de bataillon. Ils +disaient en se grattant l'oreille: «Ce n'est pas tout de monter +en grade, il faut encore monter à cheval!» + +Cette vieille plaisanterie amusa un instant l'auditoire. On rit, +et la moutarde monta de plus en plus au nez de Fougas. + +-- De mon temps, dit-il, un fantassin devenait cavalier en vingt- +quatre heures, et celui qui voudrait faire une partie de cheval +avec moi, le sabre à la main, je lui montrerais ce que c'est que +l'infanterie! + +-- Monsieur, répondit froidement Mr du Marnet, j'espère que les +occasions ne vous manqueront pas à la guerre. C'est là qu'un vrai +soldat montre son talent et son courage. Fantassins et cavaliers, +nous appartenons tous à la France. C'est à elle que je bois, +monsieur, et j'espère que vous ne refuserez pas de choquer votre +verre contre le mien. À la France! + +C'était, ma foi, bien parlé et bien conclu. Le cliquetis des +verres donna raison à Mr du Marnet. Fougas, lui-même, s'approcha +de son adversaire et trinqua franchement avec lui. Mais il lui dit +à l'oreille, en grasseyant beaucoup: + +-- J'espère, à mon tour, que vous ne refuserez pas la partie de +sabre que j'ai eu l'honneur de vous offrir! + +-- Comme il vous plaira, dit le colonel de cuirassiers. + +Le revenant, plus ivre que jamais, sortit de la foule avec deux +officiers qu'il prit au hasard. Il leur déclara qu'il se tenait +pour offensé par Mr du Marnet, que la provocation était faite et +acceptée, et que l'affaire irait toute seule: + +-- D'autant plus, ajouta-t-il en confidence, qu'il y a une femme +entre nous! Voici mes conditions, elles sont tout à l'honneur de +l'infanterie, de l'armée et de la France: nous nous battrons à +cheval, nus jusqu'à la ceinture, montés à crin sur deux étalons! +L'arme? le sabre de cavalerie! Au premier sang! Je veux +corriger un faquin, je ne veux point ravir un soldat à la France! + +Ces conditions furent jugées absurdes par les témoins de Mr du +Marnet; on les accepta cependant, car l'honneur militaire veut +qu'on affronte tous les dangers, même absurdes. + +Fougas employa le reste du jour à désespérer les pauvres Renault. +Fier de l'empire qu'il exerçait sur Clémentine, il déclara ses +volontés, jura de la prendre pour femme dès qu'il aurait retrouvé +grade, famille et fortune, et lui défendit jusque-là de disposer +d'elle-même. Il rompit en visière à Léon et à ses parents, refusa +leurs services et quitta leur maison après un solennel échange de +gros mots. Léon conclut en disant qu'il ne céderait sa femme +qu'avec la vie; le colonel haussa les épaules et tourna casaque, +emportant, sans y penser, les habits du père et le chapeau du +fils. Il demanda 500 francs à Mr Rollon, loua une chambre à +l'hôtel du _Cadran-Bleu_, se coucha sans souper et dormit tout +d'une étape jusqu'à l'arrivée de ses témoins. + +On n'eut pas besoin de lui raconter ce qui s'était passé la +veille. Les fumées du punch et du sommeil se dissipèrent en un +instant. Il plongea sa tête et ses mains dans un baquet d'eau +fraîche et dit: + +-- Voilà ma toilette. Maintenant, vive l'Empereur! Allons nous +aligner! + +Le terrain choisi d'un commun accord était le champ de manoeuvres. +C'est une plaine sablonneuse, enclavée dans la forêt, à bonne +distance de la ville. Tous les officiers de la garnison s'y +transportèrent d'eux-mêmes; on n'eut pas besoin de les inviter. +Plus d'un soldat y courut en contrebande et prit son billet sur un +arbre. La gendarmerie elle-même embellissait de sa présence cette +petite fête de famille. On allait voir aux prises dans un tournoi +héroïque non seulement l'infanterie et la cavalerie, mais la +vieille et la jeune armée. Le spectacle répondit pleinement à +l'attente du public. Personne ne fut tenté de siffler la pièce et +tout le monde en eut pour son argent. + +À neuf heures précises, les combattants entrèrent en lice avec +leurs quatre témoins et le juge du camp. Fougas, nu jusqu'à la +ceinture, était beau comme un jeune dieu. Son corps svelte et +nerveux, sa tête souriante et fière, la mâle coquetterie de ses +mouvements lui valurent un succès d'entrée. Il faisait cabrer son +cheval anglais et saluait l'assistance avec la pointe de +l'espadon. + +Mr du Marnet, blond, fort, assez velu, modelé comme le Bacchus +indien et non comme l'Achille, laissait voir sur son front un +léger nuage d'ennui. Il ne fallait pas être magicien pour +comprendre que ce duel _in naturalibus_, sous les yeux de ses +propres officiers, lui semblait inutile et même ridicule. Son +cheval était un demi-sang percheron, une bête vigoureuse et pleine +de feu. + +Les témoins de Fougas montaient assez mal; ils partageaient leur +attention entre le combat et leurs étriers. Mr du Marnet avait +choisi les deux meilleurs cavaliers de son régiment, un chef +d'escadron et un capitaine commandant. Le juge du camp était le +colonel Rollon, excellent cavalier. + +Au signal qu'il donna, Fougas courut droit à son adversaire en +présentant la pointe du sabre dans la position de prime, comme un +soldat de cavalerie qui charge les fantassins en carré. Mais il +s'arrêta à trois longueurs de cheval et décrivit autour de Mr du +Marnet sept ou huit cercles rapides, comme un Arabe dans une +fantasia. Mr du Marnet, obligé de tourner sur lui-même en se +défendant de tous côtés, piqua des deux, rompit le cercle, prit du +champ et menaça de recommencer la même manoeuvre autour de Fougas. +Mais le revenant ne l'attendit pas. Il s'enfuit au grand galop, et +fit un tour d'hippodrome, toujours poursuivi par Mr du Marnet. Le +cuirassier, plus lourd et monté sur un cheval moins vite, fut +distancé. Il se vengea en criant à Fougas: + +-- Eh! monsieur! il fallait me dire que c'était une course et +pas une bataille! J'aurais pris ma cravache au lieu d'un +espadon! + +Mais déjà Fougas revenait sur lui, haletant et furieux. + +-- Attends-moi là! criait-il; je t'ai montré le cavalier; +maintenant tu vas voir le soldat! + +Et il lui allongea un coup de pointe qui l'aurait traversé comme +un cerceau si Mr du Marnet ne fût pas venu à temps à la parade. Il +riposta par un joli coup de quarte, assez puissant pour couper en +deux l'invincible Fougas. Mais l'autre était plus leste qu'un +singe. Il para de tout son corps en se laissant couler à terre et +remonta sur sa bête au même instant. + +-- Mes compliments! dit Mr du Marnet. On ne fait pas mieux au +cirque! + +-- Ni à la guerre non plus, répondit l'autre. Ah! scélérat! tu +blagues la vieille armée? À toi! Manqué! Merci de la riposte, +mais ce n'est pas encore la bonne; je ne mourrai pas de celle- +là! Tiens! tiens! tiens! Ah! tu prétends que le fantassin est +un homme incomplet! C'est nous qui allons te décompléter les +membres! À toi la botte! Il l'a parée! Et il croit peut-être +qu'il se promènera ce soir sous les fenêtres de Clémentine. +Tiens! voilà pour Clémentine, et voilà pour l'infanterie! +Pareras-tu celle-ci? Oui, traître! Et celle-là? Encore! mais +tu les pareras donc toutes, sacréventrenom de bleu! Victoire! +Ah! monsieur! Votre sang coule! Qu'ai-je fait? Au diable +l'espadon, le cheval et tout! Major! major, accourez vite! +Monsieur, laissez-vous aller dans mes bras! Animal que je suis! +Comme si tous les soldats n'étaient pas frères! Ami, pardonne- +moi! Je voudrais racheter chaque goutte de ton sang au prix de +tout le mien! Misérable Fougas, incapable de maîtriser ses +passions féroces! ô vous, Esculape de Mars! dites-moi que le fil +de ses jours ne sera pas tranché! Je ne lui survivrais pas, car +c'est un brave! + +Mr du Marnet avait une entaille magnifique qui écharpait le bras +et le flanc gauches, et le sang ruisselait à faire frémir. Le +chirurgien, qui s'était pourvu d'eau hémostatique, se hâta +d'arrêter l'hémorragie. La blessure était plus longue que +profonde; on pouvait la guérir en quelques jours. Fougas porta +lui-même son adversaire jusqu'à la voiture, et ce n'est pas ce +qu'il fit de moins fort. Il voulut absolument se joindre aux deux +officiers qui ramenaient Mr du Marnet à la maison; il accabla le +blessé de ses protestations, et lui jura tout le long du chemin +une amitié éternelle. Arrivé, il le coucha, l'embrassa, le baigna +de ses larmes et ne le quitta point qu'il ne l'eût entendu +ronfler. + +Six heures sonnaient; il s'en alla dîner à l'hôtel avec ses +témoins et le juge du camp, qu'il avait invités après la bataille. +Il les traita magnifiquement et se grisa de même. + +XV -- Où l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole à la roche +Tarpéienne. + +Le lendemain, après une visite à Mr du Marnet il écrivit à +Clémentine: + +«Lumière de ma vie, je quitte ces lieux, témoins de mon funeste +courage et dépositaires de mon amour. C'est au sein de la +capitale, au pied du trône, que je porte mes premiers pas. Si +l'héritier du dieu des combats n'est pas sourd à la voix du sang +qui coule dans ses veines, il me rendra mon épée et mes épaulettes +pour que je les apporte à tes genoux. Sois-moi fidèle, attends, +espère: que ces lignes te servent de talisman contre les dangers +qui menacent ton indépendance. Ô ma Clémentine! garde-toi pour +ton + +«Victor FOUGAS.» + +Clémentine ne lui répondit rien, mais au moment de monter en +wagon, il fut accosté par un commissionnaire qui lui remit un joli +portefeuille de cuir rouge et s'enfuit à toutes jambes. Ce carnet +tout neuf, solide et bien fermé, renfermait douze cents francs en +billets de banque, toutes les économies de la jeune fille. Fougas +n'eut pas le temps de délibérer sur ce point délicat. On le poussa +dans une voiture, la machine siffla et le train partit. + +Le colonel commença par repasser dans sa mémoire les divers +événements qui s'étaient succédé dans sa vie en moins d'une +semaine. Son arrestation dans les glaces de la Vistule, sa +condamnation à mort, sa captivité dans la forteresse de +Liebenfeld, son réveil à Fontainebleau, l'invasion de 1814, le +retour de l'île d'Elbe, les cent jours, la mort de l'Empereur et +du roi de Rome, la restauration bonapartiste de 1852, la rencontre +d'une jeune fille en tout semblable à Clémentine Pichon, le +drapeau du 23ème, le duel avec un colonel de cuirassiers, tout cela, +pour Fougas, n'avait pas pris plus de quatre jours! La nuit du 11 +novembre 1813 au 17 août 1859, lui paraissait même un peu moins +longue que les autres; c'était la seule fois qu'il eût dormi tout +d'un somme et sans rêver. + +Un esprit moins actif, un coeur moins chaud se fût peut-être +laissé tomber dans une sorte de mélancolie. Car enfin, celui qui a +dormi quarante-six ans, doit être un peu dépaysé dans son propre +pays. Plus de parents, plus d'amis, plus un visage connu sur toute +la surface de la terre! Ajoutez une multitude de mots, d'idées, +de coutumes, d'inventions nouvelles qui lui font sentir le besoin +d'un cicérone et lui prouvent qu'il est étranger. Mais Fougas, en +rouvrant les yeux, s'était jeté au beau milieu de l'action, +suivant le précepte d'Horace. Il s'était improvisé des amis, des +ennemis, une maîtresse, un rival. Fontainebleau, sa deuxième ville +natale, était provisoirement le chef-lieu de son existence. Il s'y +sentait aimé, haï, redouté, admiré, connu enfin. Il savait que +dans cette sous-préfecture son nom ne pourrait plus être prononcé +sans éveiller un écho. Mais ce qui le rattachait surtout au temps +moderne, c'était sa parenté bien établie avec la grande famille de +l'armée. Partout où flotte un drapeau français, le soldat, jeune +ou vieux, est chez lui. Autour de ce clocher de la patrie, bien +autrement cher et sacré que le clocher du village, la langue, les +idées, les institutions changent peu. Les hommes ont beau mourir; +ils sont remplacés par d'autres qui leur ressemblent, qui pensent, +parlent et agissent de même; qui ne se contentent pas de revêtir +l'uniforme de leurs devanciers, mais héritent encore de leurs +souvenirs, de leur gloire acquise, de leurs traditions, de leurs +plaisanteries, de certaines intonations de leur voix. C'est ce qui +explique la subite amitié de Fougas pour le nouveau colonel du +23ème, après un premier mouvement de jalousie, et la brusque +sympathie qu'il témoigna à Mr du Marnet, dès qu'il vit couler le +sang de sa blessure. Les querelles entre soldats sont des +discussions de famille, qui n'effacent jamais la parenté. + +Fermement persuadé qu'il n'était pas seul au monde, Mr Fougas +prenait plaisir à tous les objets nouveaux que la civilisation lui +mettait sous les yeux. La vitesse du chemin de fer l'enivrait +positivement. Il s'était épris d'un véritable enthousiasme pour +cette force de la vapeur, dont la théorie était lettre close pour +lui, mais il pensait aux résultats: + +«Avec mille machines comme celle-ci, deux mille canons rayés et +deux cent mille gaillards comme moi, Napoléon aurait conquis le +monde en six semaines. Pourquoi ce jeune homme qui est sur le +trône ne se sert-il pas des instruments qu'il a en main? Peut- +être n'y a-t-il pas songé. C'est bon, je vais le voir. S'il m'a +l'air d'un homme capable, je lui donne mon idée, il me nomme +ministre de la guerre, et en avant, marche!» + +Il s'était fait expliquer l'usage de ces grands fils de fer qui +courent sur des poteaux tout le long de la voie. + +«Nom de nom! disait-il, voilà des aides de camp rapides et +discrets. Rassemblez-moi tout ça aux mains d'un chef d'état-major +comme Berthier, l'univers sera pris comme dans un filet par la +simple volonté d'un homme!» + +Sa méditation fut interrompue à trois kilomètres de Melun, par les +sons d'une langue étrangère. Il dressa l'oreille, puis bondit dans +son coin comme un homme qui s'est assis sur un fagot d'épines. +Horreur! c'était de l'anglais! Un de ces monstres qui ont +assassiné Napoléon à Sainte-Hélène, pour s'assurer le monopole des +cotons, était entré dans le compartiment avec une femme assez +jolie et deux enfants magnifiques. + +-- Conducteur! arrêtez! cria Fougas, en se penchant à mi-corps +en dehors de la portière. + +-- Monsieur, lui dit l'Anglais en bon français, je vous conseille +de patienter jusqu'à la prochaine station. Le conducteur ne vous +entend pas, et vous risquez de tomber sur la voie. Si d'ici là je +pouvais vous être bon à quelque chose, j'ai ici un flacon d'eau- +de-vie et une pharmacie de voyage. + +-- Non, monsieur, répondit Fougas du ton le plus rogue. Je n'ai +besoin de rien et j'aimerais mieux mourir que de rien accepter +d'un Anglais! Si j'appelle le conducteur, c'est parce que je veux +changer de voiture et purger mes yeux d'un ennemi de l'Empereur! + +-- Je vous assure, monsieur, répliqua l'Anglais, que je ne suis +pas un ennemi de l'Empereur. J'ai eu l'honneur d'être reçu chez +lui lorsqu'il habitait Londres; il a même daigné s'arrêter +quelques jours dans mon petit château de Lancashire. + +-- Tant mieux pour vous si ce jeune homme est assez bon pour +oublier ce que vous avez fait à sa famille; mais Fougas ne vous +pardonnera jamais vos crimes envers son pays! + +Là-dessus, comme on arrivait à la gare de Melun il ouvrit la +portière et s'élança dans un autre compartiment. Il s'y trouva +seul devant deux jeunes messieurs qui n'avaient point des +physionomies anglaises, et qui parlaient français avec le plus pur +accent tourangeau. L'un et l'autre portaient leurs armoiries au +petit doigt, afin que personne n'ignorât leur qualité de +gentilshommes. Fougas était trop plébéien pour goûter beaucoup la +noblesse; mais, au sortir d'un compartiment peuplé d'insulaires, +il fut heureux de rencontrer deux Français. + +-- Amis, dit-il en se penchant vers eux avec un sourire cordial, +nous sommes enfants de la même mère. Salut à vous; votre aspect +me retrempe! + +Les deux jeunes gens ouvrirent de grands yeux, s'inclinèrent à +demi et se renfermèrent dans leur conversation, sans répondre +autrement aux avances de Fougas. + +-- Ainsi donc, mon cher Astophe, disait l'un, tu as vu le roi à +Froshdorf? + +-- Oui, mon bon Améric; et il m'a reçu avec la grâce la plus +touchante. «Vicomte, m'a-t-il dit, vous êtes d'un sang connu pour +sa fidélité. Nous nous souviendrons de vous le jour où Dieu nous +rétablira sur le trône de nos ancêtres. Dites à notre brave +noblesse de Touraine que nous nous recommandons à ses prières et +que nous ne l'oublions jamais dans les nôtres.» + +-- Pitt et Cobourg! murmura Fougas entre ses dents. Voilà deux +petits gaillards qui conspirent avec l'armée de Condé! Mais, +patience! + +Il serra les poings et prêta l'oreille. + +-- Il ne t'a rien dit de la politique? + +-- Quelques mots en l'air. Entre nous, je ne crois pas qu'il s'en +occupe beaucoup; il attend les événements. + +-- Il n'attendra plus bien longtemps. + +-- Qui sait? + +-- Comment! qui sait? L'empire n'en a pas pour six mois. Mgr de +Montereau le disait encore lundi dernier chez ma tante la +chanoinesse. + +-- Moi, je leur donne un an, parce que leur campagne d'Italie les +a raffermis dans le bas peuple. Oh! je ne me suis pas gêné pour +le dire au roi! + +-- Sacrebleu! messieurs, c'est trop fort! interrompit Fougas. +Est-ce en France que des Français parlent ainsi des institutions +françaises? Retournez à votre maître, dites-lui que l'empire est +éternel, parce qu'il est fondé sur le granit populaire et cimenté +par le sang des héros. Et si le roi vous demande qui est-ce qui a +dit ça, vous lui répondrez: C'est le colonel Fougas, décoré à +Wagram de la propre main de l'Empereur! + +Les deux jeunes gens se regardèrent, échangèrent un sourire, et le +vicomte dit au marquis: + +-- _What is that_? + +-- _A madman_. + +-- _No_, _dear_: _a mad dog_. + +-- _Nothing else_. + +-- Très bien, messieurs, cria le colonel. Parlez anglais, +maintenant; vous en êtes dignes! + +Il changea de compartiment à la station suivante et tomba dans un +groupe de jeunes peintres. Il les appela disciples de Xeuxis et +leur demanda des nouvelles de Gérard, de Gros et de David. Ces +messieurs trouvèrent la plaisanterie originale, et lui +recommandèrent d'aller voir Talma dans la nouvelle tragédie +d'Arnault. + +Les fortifications de Paris l'éblouirent beaucoup, le +scandalisèrent un peu. + +-- Je n'aime pas cela, dit-il à ses voisins. Le vrai rempart de la +capitale c'est le courage d'un grand peuple. Entasser des bastions +autour de Paris c'est dire à l'ennemi qu'il peut vaincre la +France. + +Le train s'arrêta enfin à la gare de Mazas. Le colonel, qui +n'avait point de bagages, s'en alla fièrement, les mains dans ses +poches, à la recherche de l'hôtel de Nantes. Comme il avait passé +trois mois à Paris vers l'année 1810, il croyait connaître la +ville. C'est pourquoi il ne manqua pas de s'y perdre en arrivant. +Mais, dans les divers quartiers qu'il parcourut au hasard, il +admira les grands changements qu'on avait faits en son absence. +Fougas adorait les rues bien longues, bien larges, bordées de +grosses maisons uniformes; il fut obligé de reconnaître que +l'édilité parisienne se rapprochait activement de son idéal. Ce +n'était pas encore la perfection absolue, mais quel progrès! + +Par une illusion bien naturelle, il s'arrêta vingt fois pour +saluer des figures de connaissance; mais personne ne le reconnut. + +Après cinq heures de marche, il atteignit la place du Carrousel. +L'hôtel de Nantes n'y était plus; mais en revanche, on avait +achevé le Louvre. Fougas perdit un quart d'heure à regarder ce +monument et une demi-heure à contempler deux zouaves de la garde +qui jouaient au piquet. Il s'informa si l'Empereur était à Paris; +on lui montra le drapeau qui flottait sur les Tuileries. + +-- Bon, dit-il; mais il faut d'abord que je me fasse habiller de +neuf. + +Il retint une chambre dans un hôtel de la rue Saint-Honoré et +demanda au garçon quel était le plus célèbre tailleur de Paris. Le +garçon lui prêta un _Almanach du commerce_, Fougas chercha le +bottier de l'Empereur, le chemisier de l'Empereur, le chapelier, +le tailleur, le coiffeur, le gantier de l'Empereur; il inscrivit +leurs noms et leurs adresses sur le carnet de Clémentine, après +quoi il prit une voiture et se mit en course. + +Comme il avait le pied petit et bien tourné, il trouva sans +difficulté des chaussures toutes faites; on promit aussi de lui +porter dans la soirée tout le linge dont il avait besoin. Mais +lorsqu'il expliqua au chapelier quelle coiffure il prétendait +planter sur sa tête, il rencontra de grandes difficultés. Son +idéal était un chapeau énorme, large du haut, étroit du bas, +renflé des bords, cambré en arrière et en avant; bref, le meuble +historique auquel le fondateur de la Bolivie a donné autrefois son +nom. Il fallut bouleverser les magasins, et fouiller jusque dans +les archives pour trouver ce qu'il désirait. + +-- Enfin! s'écria le chapelier, voilà votre affaire. Si c'est +pour un costume de théâtre, vous serez content; l'effet comique +est certain. + +Fougas répondit sèchement que ce chapeau était beaucoup moins +ridicule que tous ceux qui circulaient dans les rues de Paris. + +Chez le célèbre tailleur de la rue de la Paix, ce fut presque une +bataille. + +-- Non, monsieur, disait Alfred, je ne vous ferai jamais une +redingote à brandebourgs et un pantalon à la cosaque! Allez-vous- +en chez Babin ou chez Moreau, si vous voulez un costume de +carnaval; mais il ne sera pas dit qu'un homme aussi bien tourné +est sorti de chez nous en caricature! + +-- Tonnerre et patrie! répondait Fougas; vous avez la tête de +plus que moi, monsieur le géant, mais je suis le colonel du grand +Empire, et ce n'est pas aux tambours-majors à donner des ordres +aux colonels! + +Ce diable d'homme eut le dernier mot. On lui prit mesure, on +ouvrit un album et l'on promit de l'habiller, dans les vingt- +quatre heures, à la dernière mode de 1813. On lui fit voir des +étoffes à choisir, des étoffes anglaises. Il les rejeta avec +mépris. + +-- Drap bleu de France, dit-il, et fabriqué en France! Et coupez- +moi ça de telle façon que tous ceux qui me verront passer en pékin +s'écrient: «C'est un militaire!» + +Les officiers de notre temps ont précisément la coquetterie +inverse; ils s'appliquent à ressembler à tous les autres +_gentlemen_ lorsqu'ils prennent l'habit civil. + +Fougas se commanda, rue Richelieu, un col de satin noir qui +cachait la chemise et montait jusqu'aux oreilles; puis il +descendit vers le Palais-Royal, entra dans un restaurant célèbre +et se fit servir à dîner. Comme il avait déjeuné sur le pouce chez +un pâtissier du boulevard, son appétit, aiguisé par la marche, fit +des merveilles. Il but et mangea comme à Fontainebleau. Mais la +carte à payer lui parut de digestion difficile: il en avait pour +cent dix francs et quelques centimes. + +-- Diable! dit-il, la vie est devenue chère à Paris. + +L'eau-de-vie entrait dans ce total pour une somme de neuf francs. +On lui avait servi une bouteille et un verre comme un dé à +coudre; ce joujou avait amusé Fougas: il trouva plaisant de le +remplir et de le vider douze fois. Mais en sortant de table il +n'était pas ivre: une aimable gaieté, rien de plus. La fantaisie +lui vint de regagner quelques pièces de cent sous au n° 113. Un +marchand de bouteilles établi dans la maison lui apprit que la +France ne jouait plus depuis une trentaine d'années. Il poussa +jusqu'au Théâtre-Français pour voir si les comédiens de l'Empereur +ne donnaient pas quelque belle tragédie, mais l'affiche lui +déplut. Des comédies modernes jouées par des acteurs nouveaux! Ni +Talma, ni Fleury, ni Thénard, ni les Baptiste, ni Mlle Mars, ni +Mlle Raucourt! Il s'en fut à l'Opéra, où l'on donnait Charles VI. +La musique l'étonna d'abord; il n'était pas accoutumé à entendre +tant de bruit hors des champs de bataille. Bientôt cependant ses +oreilles s'endurcirent au fracas des instruments; la fatigue du +jour, le plaisir d'être bien assis, le travail de la digestion, le +plongèrent dans un demi-sommeil. Il se réveilla en sursaut à ce +fameux chant patriotique: + +_Guerre aux tyrans! jamais, jamais en France,_ +_Jamais l'Anglais ne régnera!_ + +-- Non! s'écria-t-il en étendant les bras vers la scène. Jamais! +jurons-le tous ensemble sur l'autel sacré de la patrie! Périsse +la perfide Albion! Vive l'Empereur! + +Le parterre et l'orchestre se levèrent en même temps, moins pour +s'associer au serment de Fougas que pour lui imposer silence. Dans +l'entracte suivant, un commissaire de police lui dit à l'oreille +que lorsqu'on avait dîné de la sorte on allait se coucher +tranquillement, au lieu de troubler la représentation de l'Opéra. + +Il répondit qu'il avait dîné comme à son ordinaire, et que cette +explosion d'un sentiment patriotique ne partait point de +l'estomac. + +-- Mais, dit-il, puisque dans ce palais de l'opulence désoeuvrée +la haine de l'ennemi est flétrie comme un crime, je vais respirer +un air plus libre et saluer le temple de la Gloire avant de me +mettre au lit. + +-- Vous ferez aussi bien, dit le commissaire. + +Il s'éloigna, plus fier et plus cambré que jamais, gagna la ligne +des boulevards et la parcourut à grandes enjambées jusqu'au temple +corinthien qui la termine. Chemin faisant, il admira beaucoup +l'éclairage de la ville. Mr Martout lui avait expliqué la +fabrication du gaz, il n'y avait rien compris, mais cette flamme +rouge et vivante était pour ses yeux un véritable régal. + +Lorsqu'il fut arrivé au monument qui commande l'entrée de la rue +Royale, il s'arrêta sur le trottoir, se recueillit un instant et +dit: + +-- Inspiratrice des belles actions, veuve du grand vainqueur de +l'Europe, ô Gloire! reçois l'hommage de ton amant Victor Fougas! +Pour toi j'ai enduré la faim, la sueur et les frimas, et mangé le +plus fidèle des coursiers. Pour toi, je suis prêt à braver +d'autres périls et à revoir la mort en face sur tous les champs de +bataille. Je te préfère au bonheur, à la richesse, à la puissance. +Ne rejette pas l'offrande de mon coeur et le sacrifice de mon +sang. Pour prix de tant d'amour, je ne réclame qu'un sourire de +tes yeux et un laurier tombé de ta main! + +Cette prière arriva toute brûlante aux oreilles de sainte Marie- +Madeleine, patronne de l'ex-temple de la Gloire. C'est ainsi que +l'acquéreur d'un château reçoit quelquefois une lettre adressée à +l'ancien propriétaire. + +Fougas revint par la rue de la Paix et la place Vendôme, et salua +en passant la seule figure de connaissance qu'il eût encore +trouvée à Paris. Le nouveau costume de Napoléon sur la colonne ne +lui déplaisait aucunement. Il préférait le petit chapeau à la +couronne et la redingote grise au manteau théâtral. + +La nuit fut agitée. Mille projets divers se croisant en tout sens +dans le cerveau du colonel. Il préparait les discours qu'il +tiendrait à l'Empereur, s'endormait au milieu d'une phrase et +s'éveillait en sursaut, croyant tenir une idée qui s'évanouissait +soudain. Il éteignit et ralluma vingt fois sa bougie. Le souvenir +de Clémentine se mêlait de temps à autre aux rêveries de la guerre +et aux utopies de la politique; mais je dois avouer que la figure +de la jeune fille ne sortit guère du second plan. + +Autant cette nuit lui parut longue, autant la matinée du lendemain +lui sembla courte. L'idée de voir en face le nouveau maître de +l'Empire l'enivrait et le glaçait tour à tour. Il espéra un +instant qu'il manquerait quelque chose à sa toilette, qu'un +fournisseur lui offrirait un prétexte honorable pour ajourner +cette visite au lendemain. Mais tout le monde fit preuve d'une +exactitude désespérante. À midi précis, le pantalon à la cosaque +et la redingote à brandebourgs s'étalaient sur le pied du lit +auprès du célèbre chapeau à la Bolivar. + +-- Habillons-nous! dit Fougas. Ce jeune homme ne sera peut-être +pas chez lui. En ce cas je laisserai mon nom, et j'attendrai qu'il +m'appelle. + +Il se fit beau à sa manière, et, ce qui paraîtra peut-être +incroyable à mes lectrices, Fougas, en col de satin noir et en +redingote à brandebourgs, n'était ni laid, ni même ridicule. Sa +haute taille, son corps svelte, sa figure fière et décidée, ses +mouvements brusques formaient une certaine harmonie avec ce +costume d'un autre temps. Il était étrange, voilà tout. Pour se +donner un peu d'aplomb, il entra dans un restaurant, mangea quatre +côtelettes, un pain de deux livres et un morceau de fromage en +buvant deux bouteilles de vin. Le café et le pousse-café le +conduisirent jusqu'à deux heures. C'était le moment qu'il s'était +fixé à lui-même. + +Il inclina légèrement son chapeau sur l'oreille, boutonna ses +gants de chamois, toussa énergiquement deux ou trois fois devant +la sentinelle de la rue de Rivoli, et enfila bravement le guichet +de l'Échelle. + +-- Monsieur! cria le portier, qui demandez-vous? + +-- L'Empereur! + +-- Avez-vous une lettre d'audience? + +-- Le colonel Fougas n'en a pas besoin. Va demander des +renseignements à celui qui plane au-dessus de la place Vendôme: +il te dira que le nom de Fougas a toujours été synonyme de +bravoure et de fidélité. + +-- Vous avez connu l'Empereur premier? + +-- Oui, mon drôle, et je lui ai parlé comme je te parle. + +-- Vraiment? Mais quel âge avez-vous donc? + +-- Soixante-dix ans à l'horloge du temps, vingt-quatre ans sur les +tablettes de l'histoire! + +Le portier leva les yeux au ciel en murmurant: + +«Encore un! C'est le quatrième de la semaine!» + +Il fit un signe à un petit monsieur vêtu de noir, qui fumait sa +pipe dans la cour des Tuileries, puis il dit à Fougas en lui +mettant la main sur le bras: + +-- Mon bon ami, c'est l'Empereur que vous voulez voir? + +-- Je te l'ai déjà dit, familier personnage! + +-- Hé bien! vous le verrez aujourd'hui. Monsieur qui vient là- +bas, avec sa pipe, est l'introducteur des visites; il va vous +conduire. Mais l'Empereur n'est pas au Château. Il est à la +campagne. Cela vous est égal, n'est-ce pas, d'aller à la +campagne? + +-- Que diable veux-tu que ça me fasse? + +-- D'autant plus que vous n'irez pas à pied. On vous a déjà fait +avancer une voiture. Allons, montez, mon bon ami, et soyez sage! + +Deux minutes plus tard, Fougas, accompagné d'un agent, roulait +vers le bureau du commissaire de police. + +Son affaire fut bientôt faite. Le commissaire qui le reçut était +le même qui lui avait parlé la veille à l'Opéra. Un médecin fut +appelé et rendit le plus beau verdict de monomanie qui ait jamais +envoyé un homme à Charenton. Tout cela se fit poliment, joliment, +sans un mot qui pût mettre le colonel sur ses gardes et l'avertir +du sort qu'on lui réservait. Il trouvait seulement que ce +cérémonial était long et bizarre, et il préparait là-dessus +quelques phrases bien senties qu'il se promettait de faire +entendre à l'Empereur. + +On lui permit enfin de se mettre en route. Le fiacre était +toujours là; l'introducteur ralluma sa pipe, dit trois mots au +cocher et s'assit à la gauche du colonel. La voiture partit au +trot, gagna les boulevards et prit la direction de la Bastille. + +Elle arrivait à la hauteur de la porte Saint-Martin, et Fougas, la +tête à la portière, continuait à préparer son improvisation, +lorsqu'une calèche, attelée de deux alezans superbes, passa pour +ainsi dire sous le nez du rêveur. Un gros homme à moustache grise +retourna la tête et cria: + +-- Fougas! + +Robinson découvrant dans son île l'empreinte du pied d'un homme ne +fut ni plus étonné ni plus ravi que Fougas en entendant ce cri +de: «Fougas!» Ouvrir la portière, sauter sur le macadam, +courir à la calèche qui s'était arrêtée, s'y lancer d'un seul bond +sans l'aide du marchepied et tomber dans les bras du gros homme à +moustache grise: tout cela fut l'affaire d'une seconde. La +calèche était repartie depuis longtemps lorsque l'agent de police +au galop, suivi de son fiacre au petit trot, arpenta la ligne des +boulevards, demandant à tous les sergents de ville s'ils n'avaient +vu passer un fou. +XVI -- Mémorable entrevue du colonel Fougas et de S.M. l'Empereur +des Français. + +En sautant au cou du gros homme à moustache grise, Fougas était +persuadé qu'il embrassait Masséna. Il le dit naïvement, et le +propriétaire de la calèche partit d'un grand éclat de rire. + +-- Eh! mon pauvre vieux, lui dit-il, il y a beau temps que nous +avons enterré l'Enfant de la Victoire. Regarde-moi bien entre les +deux yeux: je suis Leblanc, de la campagne de Russie. + +-- Pas possible! Tu es le petit Leblanc? + +-- Lieutenant au 3ème d'artillerie, qui a partagé avec toi mille +millions de dangers, et ce fameux rôti de cheval que tu salais +avec tes larmes. + +-- Comment! c'est toi! c'est toi qui m'as taillé une paire de +bottes dans la peau de l'infortuné Zéphyr! sans compter toutes +les fois que tu m'as sauvé la vie! ô mon brave et loyal ami, que +je, t'embrasse encore! Je te reconnais maintenant, mais il n'y a +pas à dire: tu es changé! + +-- Dame! je ne me suis pas conservé dans un bocal d'esprit-de- +vin. J'ai vécu, moi! + +-- Tu sais donc mon histoire? + +-- Je l'ai entendu raconter hier au soir chez le ministre de +l'instruction publique. Il y avait là le savant qui t'a remis sur +pied. Je t'ai même écrit en rentrant chez moi pour t'offrir la +niche et la pâtée, mais ma lettre se promène du côté de +Fontainebleau. + +-- Merci! tu es un solide! Ah! mon pauvre vieux! que +d'événements depuis la Bérésina! Tu as su tous les malheurs qui +sont arrivés? + +-- Je les ai vus, ce qui est plus triste. J'étais chef d'escadron +après Waterloo; les Bourbons m'ont flanqué à la demi-solde. Les +amis m'ont fait rentrer au service en 1822, mais j'avais de +mauvaises notes, et j'ai roulé les garnisons, Lille, Grenoble et +Strasbourg, sans avancer. La seconde épaulette n'est venue qu'en +1830; pour lors, j'ai fait un bout de chemin en Afrique. On m'a +nommé général de brigade à l'Isly, je suis revenu, j'ai flâné de +côté et d'autre jusqu'en 1848. Nous avons eu cette année-là une +campagne de juin en plein Paris. Le coeur me saigne encore toutes +les fois que j'y pense, et tu es, pardieu! bien heureux de +n'avoir pas vu ça. J'ai reçu trois balles dans le torse et j'ai +passé général de division. Enfin, je n'ai pas le droit de me +plaindre, puisque la campagne d'Italie m'a porté bonheur. Me voilà +maréchal de France, avec cent mille francs de dotation, et même +duc de Solferino. Oui, l'Empereur a mis une queue à mon nom. Le +fait est que Leblanc tout court, c'était un peu court. + +-- Tonnerre! s'écria Fougas, voilà qui est bien. Je te jure, +Leblanc, que je ne suis pas jaloux de ce qui t'arrive! C'est +assez rare, un soldat qui se réjouit de l'avancement d'un autre; +mais vrai, du fond du coeur, je te le dis: tant mieux! Tu +méritais tous les honneurs, et il faut que l'aveugle déesse ait vu +ton coeur et ton génie à travers le bandeau qui lui couvre les +yeux! + +-- Merci! mais parlons de toi: où allais-tu lorsque je t'ai +rencontré? + +-- Voir l'Empereur. + +-- Moi aussi; mais où diable le cherchais-tu? + +-- Je ne sais pas; on me conduisait. + +-- Mais il est aux Tuileries! + +-- Non! + +-- Si! il y a quelque chose là-dessous; raconte-moi ton affaire. + +Fougas ne se fit pas prier; le maréchal comprit à quelle sorte de +danger il avait soustrait son ami. + +-- Le concierge s'est trompé, lui dit-il; l'Empereur est au +château, et puisque nous sommes arrivés, viens avec moi: je te +présenterai peut-être à la fin de mon audience. + +-- Nom de nom! Leblanc, le coeur me bat à l'idée que je vais voir +ce jeune homme. Est-ce un bon? Peut-on compter sur lui? A-t-il +quelque ressemblance avec l'autre? + +-- Tu le verras; attends ici. + +L'amitié de ces deux hommes datait de l'hiver de 1812. Dans la +déroute de l'armée française, le hasard avait rapproché le +lieutenant d'artillerie et le colonel du 23ème. L'un était âgé de +dix-huit ans, l'autre n'en comptait pas vingt-quatre. La distance +de leurs grades fut aisément rapprochée par le danger commun; +tous les hommes sont égaux devant la faim, le froid et la fatigue. +Un matin, Leblanc, à la tête de dix hommes, avait arraché Fougas +aux mains des Cosaques; puis Fougas avait sabré une demi-douzaine +de traînards qui convoitaient le manteau de Leblanc. Huit jours +après, Leblanc tira son ami d'une baraque où les paysans avaient +mis le feu; à son tour Fougas repêcha Leblanc au bord de la +Bérésina. La liste de leurs dangers et de leurs mutuels services +est trop longue pour que je la donne tout entière. Ainsi, le +colonel, à Koenigsberg, avait passé trois semaines au chevet du +lieutenant atteint de la fièvre de congélation. Nul doute que ces +soins dévoués ne lui eussent conservé la vie. Cette réciprocité de +dévouement avait formé entre eux des liens si étroits qu'une +séparation de quarante-six années ne put les rompre. + +Fougas, seul au milieu d'un grand salon, se replongeait dans les +souvenirs de ce bon vieux temps, lorsqu'un huissier l'invita à +ôter ses gants et à passer dans le cabinet de l'Empereur. + +Le respect des pouvoirs établis, qui est le fond même de ma +nature, ne me permet pas de mettre en scène des personnages +augustes. Mais la correspondance de Fougas appartient à l'histoire +contemporaine, et voici la lettre qu'il écrivit à Clémentine en +rentrant à son hôtel: + +«À Paris, que dis-je? au ciel! le 21 août 1859. + +«Mon bel ange, + +«Je suis ivre de joie, de reconnaissance et d'admiration. Je l'ai +vu, je lui ai parlé; il m'a tendu la main, il m'a fait asseoir. +C'est un grand prince; il sera le maître de la terre! Il m'a +donné la médaille de Sainte-Hélène et la croix d'officier. C'est +le petit Leblanc, un vieil ami et un noble coeur, qui m'a conduit +là-bas; aussi est-il maréchal de France et duc du nouvel empire! +Pour l'avancement, il n'y faut pas songer encore; prisonnier de +guerre en Prusse et dans un triple cercueil, je rentre avec mon +grade; ainsi le veut la loi militaire. Mais avant trois mois je +serai général de brigade, c'est certain; il a daigné me le +promettre lui-même. Quel homme! un dieu sur la terre! Pas plus +fier que celui de Wagram et de Moscou, et père du soldat comme +lui! Il voulait me donner de l'argent sur sa cassette pour +refaire mes équipements. J'ai répondu: + +«-- Non, sire! J'ai une créance à recouvrer du côté de Dantzig: +si l'on me paye, je serai riche; si l'on nie la dette, ma solde +me suffira. + +«Là-dessus... ô bonté des princes, tu n'es donc pas un vain mot! +il sourit finement et me dit en frisant ses moustaches: + +«-- Vous êtes resté en Prusse depuis 1813 jusqu'en 1859? + +«-- Oui, sire. + +«-- Prisonnier de guerre dans des conditions exceptionnelles? + +«-- Oui, sire. + +«-- Les traités de 1814 et de 1815 stipulaient la remise des +prisonniers? + +«-- Oui, sire. + +«-- On les a donc violés à votre égard? + +«-- Oui, sire. + +«-- Hé bien la Prusse vous doit une indemnité. Je la ferai +réclamer par voie diplomatique. + +«-- Oui, sire. Que de bontés! + +«Voilà une idée qui ne me serait jamais venue à moi! Reprendre +de l'argent à la Prusse, à la Prusse qui s'est montrée si avide de +nos trésors en 1814 et en 1815! Vive l'Empereur! ma bien-aimée +Clémentine! Oh! vive à jamais notre glorieux et magnanime +souverain! Vivent l'Impératrice et le prince impérial! Je les ai +vus! l'Empereur m'a présenté à sa famille! + +«Le prince est un admirable petit soldat! Il a daigné battre la +caisse sur mon chapeau neuf; je pleurais de tendresse. +S.M. l'Impératrice, avec un sourire angélique, m'a dit qu'elle +avait entendu parler de mes malheurs. + +«-- Ô madame! ai-je répondu, un moment comme celui-ci les +rachète au centuple. + +«-- Il faudra venir danser aux Tuileries l'hiver prochain. + +«-- Hélas! madame, je n'ai jamais dansé qu'au bruit du canon; +mais aucun effort ne me coûtera pour vous plaire! J'étudierai +l'art de Vestris. + +«-- J'ai bien appris la contredanse, ajouta Leblanc. + +«L'Empereur a daigné me dire qu'il était heureux de retrouver un +officier comme moi, qui avait fait pour ainsi dire hier les plus +belles campagnes du siècle, et qui avait conservé les traditions +de la grande guerre. Cet éloge m'enhardit. Je ne craignis pas de +lui rappeler le fameux principe du bon temps: signer la paix dans +les capitales! + +«-- Prenez garde, dit-il; c'est en vertu de ce principe que les +armées alliées sont venues deux fois signer la paix à Paris. + +«-- Ils n'y reviendront plus, m'écriai-je, à moins de me passer +sur le corps. + +«J'insistai sur les inconvénients d'une trop grande familiarité +avec l'Angleterre. J'exprimai le voeu de commencer prochainement +la conquête du monde. D'abord, nos frontières à nous; ensuite, +les frontières naturelles de l'Europe; car l'Europe est la +banlieue de la France, et on ne saurait l'annexer trop tôt. +L'Empereur hocha la tête comme s'il n'était pas de mon avis. +Cacherait-il des desseins pacifiques? Je ne veux pas m'arrêter à +cette idée, elle me tuerait! + +«Il me demanda quel sentiment j'avais éprouvé à l'aspect des +changements qui se sont faits dans Paris? Je répondis avec la +sincérité d'une âme fière: + +«-- Sire, le nouveau Paris est le chef-d'oeuvre d'un grand +règne; mais j'aime à croire que vos édiles n'ont pas dit leur +dernier mot. + +«-- Que reste-t-il donc à faire, à votre avis? + +«-- Avant tout, redresser le cours de la Seine, dont la courbe +irrégulière a quelque chose de choquant. La ligne droite est le +plus court chemin d'un point à un autre, pour les fleuves aussi +bien que pour les boulevards. En second lieu, niveler le sol et +supprimer tous les mouvements de terrain qui semblent dire à +l'administration: «Tu es moins puissante que la nature!» Après +avoir accompli ce travail préparatoire, je tracerais un cercle de +trois lieues de diamètre, dont la circonférence, représentée par +une grille élégante, formerait l'enceinte de Paris. Au centre, je +construirais un palais pour Votre Majesté et les princes de la +famille impériale; vaste et grandiose édifice enfermant dans ses +dépendances tous les services publics: états-majors, tribunaux, +musées, ministères, archevêché, police, institut, ambassades, +prisons, banque de France, lycées, théâtres, Moniteur, imprimerie +impériale, manufacture de Sèvres et des Gobelins, manutention des +vivres. À ce palais, de forme circulaire et d'architecture +magnifique, aboutiraient douze boulevards larges de cent vingt +mètres, terminés par douze chemins de fer et désignés par les noms +des douze maréchaux de France. Chaque boulevard est bordé de +maisons uniformes, hautes de quatre étages, précédées d'une grille +en fer et d'un petit jardin de trois mètres planté de fleurs +uniformes. Cent rues, larges de soixante mètres, unissent les +boulevards entre eux; elles sont reliées les unes aux autres par +des ruelles de trente-cinq mètres, le tout bâti uniformément sur +des plans officiels, avec grilles, jardins, et fleurs +obligatoires. Défense aux propriétaires de souffrir chez eux aucun +commerce, car la vue des boutiques abaisse les esprits et dégrade +les coeurs; libre aux marchands de s'établir dans la banlieue, en +se conformant aux lois. Le rez-de-chaussée de toutes les maisons +sera occupé par les écuries et les cuisines; le premier loué aux +fortunes de cent mille francs de rente et au-dessus; le second, +aux fortunes de quatre-vingts à cent mille francs; le troisième, +aux fortunes de soixante à quatre-vingts mille francs; le +quatrième, aux fortunes de cinquante à soixante mille francs. Au- +dessous de cinquante mille francs de rente, défense d'habiter +Paris. Les artisans sont logés à dix kilomètres de l'enceinte, +dans des forteresses ouvrières. Nous les exemptons d'impôts pour +qu'ils nous aiment; nous les entourons de canons pour qu'ils nous +craignent, Voilà mon Paris! + +«L'Empereur m'écoutait patiemment et frisait sa moustache. + +«-- Votre plan, me dit il, coûterait un peu cher. + +«-- Pas beaucoup plus que celui qu'on a adopté, répondis-je. + +«À ce mot, une franche hilarité, dont je ne m'explique pas la +cause, égaya son front sérieux. + +«-- Ne pensez-vous pas, me dit-il, que votre projet ruinerait +beaucoup de monde? + +«-- Eh! qu'importe? m'écriai-je, puisque je ne ruine que les +riches! + +Il se remit à rire de plus belle et me congédia en disant: + +«-- Colonel, restez colonel en attendant que nous vous fassions +général! + +«Il me permit une seconde fois de lui serrer la main; je fis un +signe d'adieu à ce brave Leblanc, qui m'a invité à dîner pour ce +soir, et je rentrai à mon hôtel pour épancher ma joie dans ta +belle âme. Ô Clémentine! espère; tu seras heureuse et je serai +grandi. Demain matin, je pars pour Dantzig. L'or est une chimère, +mais je veux que tu sois riche. Un doux baiser sur ton front pur! + +«V. FOUGAS.» + +Les abonnés de la _Patrie_, qui conservent la collection de leur +journal, sont priés de rechercher le numéro du 23 août 1859. Ils y +liront un entrefilet et un fait divers que j'ai pris la liberté de +transcrire ici. + +«Son Excellence le maréchal duc de Solferino a eu l'honneur de +présenter hier à S.M. l'Empereur un héros du premier Empire, Mr le +colonel Fougas, qu'un événement presque miraculeux, déjà mentionné +dans un rapport à l'Académie des sciences, vient de rendre à son +pays.» + +Voilà l'entrefilet; voici le fait divers: + +«Un fou, le quatrième de la semaine, mais celui-ci de la plus +dangereuse espèce, s'est présenté hier au guichet de l'Échelle. +Affublé d'un costume grotesque, l'oeil en feu, le chapeau sur +l'oreille, et tutoyant les personnes les plus respectables avec +une grossièreté inouïe, a voulu forcer la consigne et +s'introduire, Dieu sait dans quelle intention, jusqu'à la personne +du Souverain. À travers ses propos incohérents, on distinguait les +mots de «bravoure, colonne Vendôme, fidélité, l'horloge du temps, +les tablettes de l'histoire.» Arrêté par un agent du service de +sûreté et conduit chez le commissaire de la section des Tuileries, +il fut reconnu pour le même individu qui, la veille, à l'Opéra, +avait troublé par les cris les plus inconvenants la représentation +de Charles VI. Après les constatations d'usage, il fut dirigé sur +l'hospice de Charenton. Mais à la hauteur de la porte Saint- +Martin, profitant d'un embarras de voitures et de la force +herculéenne dont il est doué, il s'arracha des mains de son +gardien, le terrassa, le battit, s'élança d'un bond sur le +boulevard et se perdit dans la foule. Les recherches les plus +actives ont commencé immédiatement, et nous tenons de source +certaine qu'on est déjà sur la trace du fugitif.» + +XVII -- Où Mr Nicolas Meiser, riche propriétaire de Dantzig, +reçoit une visite qu'il ne désirait point. + +La sagesse des nations dit que le bien mal acquis ne profite +jamais. Je soutiens qu'il profite plus aux voleurs qu'aux volés, +et la belle fortune de Mr Nicolas Meiser est une preuve à l'appui +de mon dire. + +Le neveu de l'illustre physiologiste, après avoir brassé beaucoup +de bière avec peu de houblon et récolté indûment l'héritage +destiné à Fougas, avait amassé dans les affaires une fortune de +huit à dix millions. Dans quelles affaires? On ne me l'a jamais +dit, mais je sais qu'il tenait pour bonnes toutes celles où l'on +gagne de l'argent. Prêter de petites sommes à gros intérêt, faire +de grandes provisions de blé pour guérir la disette après l'avoir +produite, exproprier les débiteurs malheureux, fréter un navire ou +deux pour le commerce de la viande noire sur la côte d'Afrique, +voilà des spéculations que le bonhomme ne dédaignait aucunement. +Il ne s'en vantait point, car il était modeste, mais il n'en +rougissait pas non plus, ayant élargi sa conscience en +arrondissant son capital. Du reste, homme d'honneur dans le sens +commercial du mot, et capable d'égorger le genre humain plutôt que +de laisser protester sa signature. Les banques de Dantzig, de +Berlin, de Vienne et de Paris le tenaient en haute estime; elles +avaient de l'argent à lui. + +Il était gros, gras et fleuri, et vivait en joie. Sa femme avait +le nez trop long et les os trop perçants, mais elle l'aimait de +tout son coeur et lui faisait de petits entremets sucrés. Une +parfaite conformité de sentiments unissait les deux époux. Ils +parlaient entre eux à coeur ouvert et ne se cachaient point leurs +mauvaises pensées. Tous les ans, à la Saint-Martin, lors de la +récolte des loyers, ils mettaient sur le pavé cinq ou six familles +d'artisans qui n'avaient pu payer leur terme; mais ils n'en +dînaient pas plus mal et le baiser du soir n'en était pas moins +doux. + +Le mari avait soixante-six ans, la femme soixante-quatre; leurs +physionomies étaient de celles qui inspirent la bienveillance et +commandent le respect. Pour compléter leur ressemblance avec les +patriarches, il ne leur manquait que des enfants et des petits- +enfants. La nature leur avait donné un fils, un seul, parce qu'ils +ne lui en avaient point demandé davantage. Ils auraient pensé +commettre un crime de lèse-écus en partageant leur fortune entre +plusieurs. Malheureusement, ce fils unique, héritier présomptif de +tant de millions, mourut à l'université de Heidelberg, d'une +indigestion de saucisses. Il partit à vingt ans pour cette +Walhalla des étudiants teutoniques, où l'on mange des saucisses +infinies en buvant une bière intarissable; où l'on chante des +lieds de huit cents millions de couplets en se tailladant le bout +du nez à coups d'épée. Le trépas malicieux le ravit à ses auteurs +lorsqu'ils n'étaient plus en âge de lui improviser un remplaçant. +Ces vieux richards infortunés recueillirent pieusement ses nippes +pour les vendre. Durant cette opération lamentable (car il +manquait beaucoup de linge tout neuf), Nicolas Meiser disait à sa +femme: + +-- Mon coeur saigne à l'idée que nos maisons et nos écus, nos +biens au soleil et nos biens à l'ombre s'en iront à des étrangers. +Les parents devraient toujours avoir un fils de rechange, comme on +nomme un juge suppléant au tribunal de commerce. + +Mais le temps, qui est un grand maître en Allemagne et dans +plusieurs autres pays, leur fit voir que l'on peut se consoler de +tout, excepté de l'argent perdu. Cinq ans plus tard, Mme Meiser +disait à son mari avec un sourire tendre et philosophique: + +-- Qui peut pénétrer les décrets de la Providence? Ton fils nous +aurait peut-être mis sur la paille. Regarde Théobald Scheffler, +son ancien camarade. Il a mangé vingt mille francs à Paris pour +une femme qui levait la jambe au milieu de la contredanse. Nous- +mêmes, nous dépensions plus de deux mille thalers chaque année +pour notre mauvais garnement; sa mort est une grosse économie, et +par conséquent une bonne affaire! + +Du temps que les trois cercueils de Fougas étaient encore à la +maison, la bonne dame raillait les visions et les insomnies de son +époux. + +-- À quoi donc penses-tu? lui disait-elle. Tu m'as encore donné +des coups de pied toute la nuit. Jetons au feu ce haillon de +Français: il ne troublera plus le repos d'un heureux ménage. Nous +vendrons la boîte de plomb; il y en a pour le moins deux cents +livres; la soie blanche me fera une doublure de robe et la laine +du capitonnage nous donnera bien un matelas. + +Mais un restant de superstition empêcha Meiser de suivre les +conseils de sa femme: il préféra se défaire du colonel en le +mettant dans le commerce. + +La maison des deux époux était la plus belle et la plus solide de +la rue du Puits-Public, dans le faubourg noble. De fortes grilles +en fer ouvré décoraient magnifiquement toutes les fenêtres, et la +porte était bardée de fer comme un chevalier du bon temps. Un +système de petits miroirs ingénieux accrochés à la façade +permettait de reconnaître un visiteur avant même qu'il eût frappé. +Une servante unique, vrai cheval pour le travail, vrai chameau par +la sobriété, habitait sous ce toit béni des dieux. + +Le vieux domestique couchait dehors, dans son intérêt même, et +pour qu'il ne fût point exposé à tordre le col vénérable de ses +maîtres. Quelques livres de commerce et de piété formaient la +bibliothèque des deux vieillards. Ils n'avaient point voulu de +jardin derrière leur maison, parce que les arbres se plaisent à +cacher les voleurs. Ils fermaient leur porte aux verrous tous les +soirs à huit heures et ne sortaient point de chez eux sans y être +forcés, de peur de mauvaises rencontres. + +Et cependant le 29 avril 1859, à onze heures du matin, Nicolas +Meiser était bien loin de sa chère maison. Dieu! qu'il était loin +de chez lui, cet honnête bourgeois de Dantzig! Il arpentait d'un +pas pesant cette promenade de Berlin qui porte le nom d'un roman +d'Alphonse Karr: _Sous les tilleuls_. En, allemand: _Unter den +Linden_. + +Quel mobile puissant avait jeté hors de sa bonbonnière ce gros +bonbon rouge à deux pieds? Le même qui conduisit Alexandre à +Babylone, Scipion à Carthage, Godefroi de Bouillon à Jérusalem et +Napoléon à Moscou: l'ambition! Meiser n'espérait pas qu'on lui +présenterait les clefs de la ville sur un coussin de velours +rouge, mais il connaissait un grand seigneur, un chef de bureau et +une femme de chambre qui travaillaient à obtenir pour lui des +lettres de noblesse. S'appeler von Meiser au lieu de Meiser tout +sec! Quel beau rêve! + +Le bonhomme avait en lui ce mélange de bassesse et d'orgueil qui +place les laquais à une si grande distance des autres hommes. +Plein de respect pour la puissance et d'admiration pour la +grandeur, il ne prononçait les noms de roi, de prince et même de +baron qu'avec emphase et béatitude. Il se gargarisait de syllabes +nobles, et le seul mot de monseigneur lui emplissait la bouche +d'une bouillie enivrante. Les particuliers de ce tempérament ne +sont pas rares en Allemagne, et l'on en trouve même ailleurs. Si +vous les transportiez dans un pays où tous les hommes sont égaux, +la nostalgie de la servitude les tuerait. + +Les titres qu'on faisait valoir en faveur de Nicolas Meiser +n'étaient pas de ceux qui emportent la balance, mais de ceux qui +la font pencher petit à petit. Neveu d'un savant illustre, +propriétaire imposé, homme bien pensant, abonné à la _Nouvelle +Gazette de la Croix_, plein de mépris pour l'opposition, auteur +d'un toast contre la démagogie, ancien conseiller de la ville, +ancien juge au tribunal de commerce, ancien caporal de la +_landwehr_, ennemi déclaré de la Pologne et de toutes les nations +qui ne sont pas les plus fortes. Son action la plus éclatante +remontait à dix ans. Il avait dénoncé par lettre anonyme un membre +du parlement de Francfort, réfugié à Dantzig. + +Au moment où Meiser passait sous les tilleuls, son affaire était +en bon chemin. Il avait recueilli cette douce assurance de la +bouche même de ses protecteurs. Aussi courait-il légèrement vers +la gare du chemin Nord-Est, sans autre bagage qu'un revolver dans +la poche. Sa malle de veau noir avait pris les devants et +l'attendait au bureau. Chemin faisant, il effleurait d'un coup +d'oeil rapide l'étalage des boutiques. Halte! Il s'arrêta court +devant un papetier et se frotta les yeux: remède souverain, dit- +on, contre la berlue. Entre les portraits de Mme Sand et de Mr +Mérimée, qui sont les deux plus grands écrivains de la France, il +avait aperçu, deviné, pressenti une figure bien connue. + +«Assurément, dit-il, j'ai déjà vu cet homme-là, mais il était +moins florissant. Est-ce que notre ancien pensionnaire serait +revenu à la vie? Impossible! J'ai brûlé la recette de mon oncle, +et l'on a perdu, grâce à moi, le secret de ressusciter les gens. +Cependant la ressemblance est frappante. Ce portrait a-t-il été +fait en 1813, du vivant de Mr le colonel Fougas! Non, puisque la +photographie n'était pas encore inventée. Mais peut-être le +photographe l'a-t-il copié sur une gravure? Voici le roi Louis +XVI et la reine Marie-Antoinette reproduits de la même façon: +cela ne prouve pas que Robespierre les ait ressuscités. C'est +égal, j'ai fait une mauvaise rencontre.» + +Il fit un pas vers la porte de la boutique pour prendre des +renseignements, mais un certain embarras le retint. On pourrait +s'étonner, lui faire des questions, rechercher les motifs de son +inquiétude. En route! Il reprit sa course au petit trot, en +essayant de se rassurer lui-même: + +«Bah! c'est une hallucination, l'effet d'une idée fixe. +D'ailleurs ce portrait est vêtu à la mode de 1813, voilà qui +tranche tout.» + +Il arriva à la gare du chemin de fer, fit enregistrer sa malle de +veau noir et se jeta de tout son long dans un compartiment de +première classe. Il fuma sa pipe de porcelaine; ses deux voisins +s'endormirent; il fit bientôt comme eux et ronfla. Les +ronflements de ce gros homme avaient quelque chose de sinistre: +vous eussiez cru entendre les ophicléides du jugement dernier. +Quelle ombre le visita dans cette heure de sommeil? Nul étranger +ne l'a jamais su, car il gardait ses rêves pour lui, comme tout ce +qui lui appartenait. + +Mais entre deux stations, le train étant lancé à toute vitesse, il +sentit distinctement deux mains énergiques qui le tiraient par les +pieds. Sensation trop connue, hélas! et qui lui rappelait les +plus mauvais souvenirs de sa vie. Il ouvrit les yeux avec +épouvante et vit l'homme de la photographie, dans le costume de la +photographie! Ses cheveux se hérissèrent, ses yeux s'arrondirent +en boules de loto, il poussa un grand cri et se jeta à corps perdu +entre les deux banquettes dans les jambes de ses voisins. + +Quelques coups de pied vigoureux le rappelèrent à lui-même. Il se +releva comme il put et regarda autour de lui. Personne que les +deux voisins, qui lançaient machinalement leurs derniers coups de +pied dans le vide en se frottant les yeux à tour de bras. Il +acheva de les réveiller en les interrogeant sur la visite qu'il +avait reçue, mais ces messieurs déclarèrent qu'ils n'avaient rien +vu. + +Meiser fit un triste retour sur lui-même; il remarqua que ses +visions prenaient terriblement de consistance. Cette idée ne lui +permit point de se rendormir. + +«Si cela continue longtemps, pensait-il, l'esprit du colonel me +cassera le nez d'un coup de poing ou me pochera les deux yeux!» + +Peu après, il se souvint qu'il avait très sommairement déjeuné et +s'avisa que le cauchemar était peut-être engendré par la diète. Il +descendit aux cinq minutes d'arrêt et demanda un bouillon. On lui +servit du vermicelle très chaud, et il souffla dans sa tasse comme +un dauphin dans le Bosphore. + +Un homme passa devant lui sans le heurter, sans lui rien dire, +sans le voir. Et pourtant la tasse sauta dans les mains du riche +Nicolas Meiser, le vermicelle s'appliqua sur son gilet et sa +chemise, où il forma un lacet élégant qui rappelait l'architecture +de la porte Saint-Martin. Quelques fils jaunâtres, détachés de la +masse, pendaient en stalactites aux boutons de la redingote. Le +vermicelle s'arrêta à la surface, mais le bouillon pénétra +beaucoup plus loin. Il était chaud à faire plaisir; un oeuf qu'on +y eût laissé dix minutes aurait été un oeuf dur. Fatal bouillon, +qui se répandit non seulement dans les poches, mais dans les +replis les plus secrets de l'homme lui-même! La cloche du départ +sonna, le garçon du buffet réclama douze sous, et Meiser remonta +en voiture, précédé d'un plastron de vermicelle et suivi d'un +petit filet de bouillon qui ruisselait le long des mollets. + +Tout cela, parce qu'il avait vu ou cru voir la terrible figure du +colonel Fougas mangeant des sandwiches! + +Oh! que le voyage lui parut long! Comme il lui tardait de se +voir chez lui, entre sa femme Catherine et sa servante Berbel, +toutes les portes bien closes! Les deux voisins riaient à ventre +déboutonné; on riait dans le compartiment de droite et le +compartiment de gauche. À mesure qu'il arrachait le vermicelle, +les petits yeux du bouillon se figeaient au grand air et +semblaient rire silencieusement. Qu'il est dur pour un gros +millionnaire d'amuser les gens qui n'ont pas le sou! Il ne +descendit plus jusqu'à Dantzig, il ne mit pas le nez à la +portière, il s'entretint seul à seul avec sa pipe de porcelaine, +où Léda caressait un cygne, et ne riait point. + +Triste, triste voyage! On arriva pourtant. Il était huit heures +du soir; le vieux domestique attendait avec des crochets pour +emporter la malle du maître. Plus de figures redoutables, plus de +rires moqueurs. L'histoire du bouillon était tombée dans l'oubli +comme un discours de Mr Keller. Déjà Meiser, dans la salle des +bagages, avait saisi par la poignée une malle de veau noir, +lorsqu'il vit à l'extrémité opposée le spectre de Fougas qui +tirait en sens inverse et semblait résolu à lui disputer son bien. +Il se roidit, tira plus fort et plongea même sa main gauche dans +la poche où dormait le revolver. Mais le regard lumineux du +colonel le fascina, ses jambes ployèrent, il tomba, et crut voir +que Fougas et la malle de veau noir tombaient aussi l'un sur +l'autre. Lorsqu'il revint à lui, son vieux domestique lui tapait +dans les mains, la malle était posée sur les crochets, et le +colonel avait disparu. Le domestique jura qu'il n'avait vu +personne et qu'il avait reçu la malle lui-même des propres mains +du facteur. + +Vingt minutes plus tard, le millionnaire était dans sa maison et +se frottait joyeusement la face contre les angles aigus de sa +femme. Il n'osa lui conter ses visions, car Mme Meiser était un +esprit fort en son genre. C'est elle qui lui parla de Fougas. + +-- Il m'est arrivé toute une histoire, lui dit-elle. Croirais-tu +que la police nous écrit de Berlin pour demander si notre oncle +nous a laissé une momie, et à quelle époque, et combien de temps +nous l'avons gardée, et ce que nous en avons fait? J'ai répondu +la vérité, ajoutant que ce colonel Fougas était en si mauvais état +et tellement détérioré par les mites, que nous l'avions vendu +comme un chiffon. Qu'est-ce que la police a donc à voir dans nos +affaires? + +Meiser poussa un profond soupir. + +-- Parlons argent, reprit la dame. Le gouverneur de la Banque est +venu me voir. Le million que tu lui as demandé pour demain est +prêt; on le délivrera sur ta signature. Il paraît qu'ils ont eu +beaucoup de peine à se procurer la somme en écus; si tu avais +voulu du papier sur Vienne ou sur Paris, tu les aurais mis à leur +aise. Mais enfin, ils ont fait ce que tu as désiré. Pas d'autres +nouvelles, sinon que Schmidt, le marchand, s'est tué. Il avait une +échéance de dix mille thalers, et pas moitié de la somme dans sa +caisse. Il est venu me demander de l'argent; j'ai offert dix +mille thalers à vingt-cinq, payables à quatre-vingt-dix jours, +avec première hypothèque sur les bâtiments. L'imbécile a mieux +aimé se pendre dans sa boutique; chacun son goût. + +-- S'est-il pendu bien haut? + +-- Je n'en sais rien; pourquoi? + +-- Parce qu'on pourrait avoir un bout de corde à bon marché, et +nous en avons grand besoin ma pauvre Catherine! Ce colonel Fougas +me donne un tracas! + +-- Encore tes idées! Viens souper, mon chéri. + +-- Allons! + +La Baucis anguleuse conduisit son Philémon dans une belle et +grande salle à manger où Berbel servit un repas digne des dieux. +Potage aux boulettes de pain anisé, boulettes de poisson à la +sauce noire, boulettes de mouton farci, boulettes de gibier, +choucroute au lard entourée de pommes de terre frites, lièvre rôti +à la gelée de groseille, écrevisses en buisson, saumon de la +Vistule, gelées, tartes aux fruits, et le reste. Six bouteilles de +vin du Rhin, choisies entre les meilleurs crus, attendaient sous +leur capuchon d'argent une accolade du maître. Mais le seigneur de +tous ces biens n'avait ni faim ni soif. Il mangeait du bout des +dents et buvait du bout des lèvres, dans l'attente d'un grand +événement qui d'ailleurs ne se fit guère attendre. Un coup de +marteau formidable ébranla bientôt la maison. + +Nicolas Meiser tressaillit; sa femme entreprit de le rassurer. + +-- Ce n'est rien, lui disait-elle. Le gouverneur de la Banque m'a +dit qu'il viendrait te parler. Il offre de nous payer la prime, si +nous prenons du papier au lieu des écus. + +-- Il s'agit bien d'argent! s'écria le bonhomme. C'est l'enfer +qui vient nous visiter! + +Au même instant la servante se précipita dans la chambre en +criant: + +-- Monsieur! madame! c'est le Français des trois cercueils! +Jésus! Marie, mère de Dieu! + +Fougas salua et dit: + +-- Bonnes gens, ne vous dérangez pas, je vous en prie. Nous avons +une petite affaire à débattre ensemble et je m'apprête à vous +l'exposer en deux mots. Vous êtes pressés, moi aussi; vous n'avez +pas soupé, ni moi non plus! + +Mme Meiser, plus immobile et plus maigre qu'une statue du +treizième siècle, ouvrait une grande bouche édentée. L'épouvante +la paralysait. L'homme, mieux préparé à la visite du fantôme, arma +son revolver sous la table et visa le colonel en criant: + +-- Vade rétro, Satanas! + +L'exorcisme et le pistolet ratèrent en même temps. + +Meiser ne se découragea point: il tira les six coups l'un après +l'autre sur le démon qui le regardait faire. Rien ne partit. + +-- À quel diable de jeu jouez-vous? dit le colonel en se mettant +à cheval sur une chaise. On n'a jamais reçu la visite d'un honnête +homme avec ce cérémonial. + +Meiser jeta son revolver et se traîna comme une bête jusqu'aux +pieds de Fougas. Sa femme qui n'était pas plus rassurée le suivit. +L'un et l'autre joignirent les mains, et le gros homme s'écria: + +-- Ombre! j'avoue mes torts, et je suis prêt à les réparer. Je +suis coupable envers toi, j'ai transgressé les ordres de mon +oncle. Que veux-tu? Que commandes-tu? Un tombeau? Un riche +monument? Des prières? Beaucoup de prières? + +-- Imbécile! dit Fougas en le repoussant du pied. Je ne suis pas +une ombre, et je ne réclame que l'argent que tu m'as volé! + +Meiser roulait encore, et déjà sa petite femme, debout, les poings +sur la hanche, tenait tête au colonel Fougas. + +-- De l'argent, criait-elle. Mais nous ne vous en devons pas! +Avez-vous des titres? montrez-nous un peu notre signature! Où en +serait-on, juste Dieu! s'il fallait donner de l'argent à tous les +aventuriers qui se présentent? Et d'abord, de quel droit vous +êtes-vous introduit dans notre domicile, si vous n'êtes pas une +ombre? Ah! vous êtes un homme comme les autres! Ah! vous +n'êtes pas un esprit! Eh bien! monsieur, il y a des juges à +Berlin; il y en a même dans les provinces, et nous verrons bien +si vous touchez à notre argent! Relève-toi donc, grand nigaud: +ce n'est qu'un homme! Et vous, le revenant, hors d'ici! +décampez! + +Le colonel ne bougea non plus qu'un roc. + +-- Diable soit des langues de femme! Asseyez-vous, la vieille... +et éloignez vos mains de mes yeux: ça pique. Toi, l'enflé, +remonte, sur ta chaise et écoute-moi. Il sera toujours temps de +plaider, si nous n'arrivons pas à nous entendre. Mais le papier +timbré me pue au nez: c'est pourquoi j'aime mieux traiter à +l'amiable. + +Mr et Mme Meiser se remirent de leur première émotion. Ils se +défiaient des magistrats, comme tous ceux qui n'ont pas la +conscience nette. Si le colonel était un pauvre diable qu'on pût +éconduire moyennant quelques thalers, il valait mieux éviter le +procès. + +Fougas leur déduisit le cas avec une rondeur toute militaire. Il +prouva l'évidence de son droit, raconta qu'il avait fait constater +son identité à Fontainebleau, à Paris, à Berlin; cita de mémoire +deux ou trois passages du testament, et finit par déclarer que le +gouvernement prussien, d'accord avec la France, appuierait au +besoin ses justes réclamations. + +-- Tu comprends bien, ajouta-t-il en secouant Meiser par le bouton +de son habit, que je ne suis pas un renard de la chicane. Si tu +avais le poignet assez vigoureux pour manoeuvrer un bon sabre, +nous irions sur le terrain, bras-dessus, bras-dessous, et je te +jouerais la somme en trois points, aussi vrai que tu sens le +bouillon! + +-- Heureusement, monsieur, dit Meiser, mon âge me met à l'abri de +toute brutalité. Vous ne voudriez pas fouler aux pieds le cadavre +d'un vieillard! + +-- Vénérable canaille! mais tu m'aurais tué comme un chien, si +ton pistolet n'avait pas raté! + +-- Il n'était pas chargé, monsieur le colonel! Il n'était... +presque pas chargé! Mais je suis un homme accommodant et nous +pouvons très bien nous entendre. Je ne vous dois rien, et +d'ailleurs il y a prescription; mais enfin... combien demandez- +vous? + +-- Voilà qui est parlé. À mon tour! + +La complice du vieux coquin adoucit le timbre de sa voix: +figurez-vous une scie léchant un arbre avant de le mordre. + +-- Écoute, mon Claus, écoute ce que va dire Mr le colonel Fougas. +Tu vas voir comme il est raisonnable! Ce n'est pas lui qui +penserait à ruiner de pauvres gens comme nous. Ah! ciel! il n'en +est pas capable. C'est un si noble coeur! Un homme si +désintéressé! Un digne officier du grand Napoléon (Dieu ait son +âme!). + +-- Assez, la vieille! dit Fougas avec un geste énergique qui +trancha ce discours par le milieu. J'ai fait faire à Berlin le +compte de ce qui m'est dû en capital et intérêts. + +-- Des intérêts! cria Meiser. Mais en quel pays, sous quelle +latitude fait-on payer les intérêts de l'argent? Cela se voit +peut-être dans le commerce, mais entre amis! jamais, au grand +jamais, mon bon monsieur le colonel! Que dirait mon pauvre oncle, +qui nous voit du haut des cieux, s'il savait que vous réclamez les +intérêts de sa succession? + +-- Mais, tais-toi donc, Nickle! reprit la femme. Mr le colonel +vient de te dire lui-même qu'il ne voulait pas entendre parler des +intérêts. + +-- Nom d'un canon rayé! vous tairez-vous, pies borgnes? Je crève +de faim, moi, et je n'ai pas apporté mon bonnet de coton pour +coucher ici!... Voici l'affaire. Vous me devez beaucoup, mais la +somme n'est pas ronde, il y a des fractions et je suis pour les +affaires nettes. D'ailleurs, mes goûts sont modestes. J'ai ce +qu'il me faut pour ma femme et pour moi; il ne s'agit plus que de +pourvoir mon fils! + +-- Très bien! cria Meiser. Je me charge de l'éducation du +petit!... + +-- Or, depuis une dizaine de jours que je suis redevenu citoyen du +monde, il y a un mot que j'entends dire partout. À Paris comme à +Berlin, on ne parle plus que de millions; il n'est plus question +d'autre chose et tous les hommes ont des millions plein la bouche. +À force d'en entendre parler, j'ai eu la curiosité de savoir ce +que c'est. Allez me chercher un million, et je vous donne +quittance! + +Si vous voulez vous faire une idée approximative des cris perçants +qui lui répondirent, allez au jardin des plantes à l'heure du +déjeuner des oiseaux de proie, et essayez de leur arracher la +viande du bec. Fougas se boucha les oreilles et demeura +inébranlable. Les prières, les raisonnements, les mensonges, les +flatteries, les bassesses glissaient sur lui comme la pluie sur un +toit de zinc. Mais à dix heures du soir, lorsqu'il jugea que tout +accommodement était impossible, il prit son chapeau: + +-- Bonsoir, dit-il. Ce n'est plus un million qu'il me faut, mais +deux millions et le reste. Nous plaiderons. Je vais souper. + +Il était déjà dans l'escalier, quand Mme Meiser dit à son mari: + +-- Rappelle-le et donne-lui son million! + +-- Es-tu folle? + +-- N'aie pas peur. + +-- Je ne pourrai jamais! + +-- Dieu! que les hommes sont bêtes! Monsieur! monsieur Fougas! +monsieur le colonel Fougas! Remontez, je vous en prie! nous +consentons à tout ce que vous voulez! + +-- Sacrebleu! dit-il en rentrant, vous auriez bien dû vous +décider plus tôt. Mais enfin, voyons la monnaie! + +Mme Meiser lui expliqua de sa voix la plus tendre que les pauvres +capitalistes comme eux n'avaient pas un million dans leur caisse. + +-- Mais vous ne perdrez rien pour attendre, mon doux monsieur! +Demain, vous toucherez la somme en bel argent blanc: mon mari va +vous signer un bon sur la banque royale de Dantzig. + +-- Mais... disait encore l'infortuné Meiser. + +Il signa cependant, car il avait une confiance sans bornes dans le +génie pratique de Catherine. La vieille pria Fougas de s'asseoir +au bout de la table et lui dicta une quittance de deux millions, +pour solde de tout compte. Vous pouvez croire qu'elle n'oublia pas +un mot des formules légales et qu'elle se mit en règle avec le +code prussien. La quittance, écrite en entier de la main du +colonel, remplissait trois grandes pages. + +Ouf! Il signa et parapha la chose et reçut en échange la +signature de Nicolas, qu'il savait bonne. + +-- Décidément, dit-il au vieillard, tu n'es pas aussi arabe qu'on +me l'avait dit à Berlin. Touche là, vieux fripon! Je ne donne la +main qu'aux honnêtes gens à l'ordinaire; mais dans un jour comme +celui-ci, on peut faire un petit extra. + +-- Faites-en deux, monsieur Fougas, dit humblement Mme Meiser. +Acceptez votre part de ce modeste souper! + +-- Parbleu! la vieille; ça n'est pas de refus. Mon souper doit +être froid à l'auberge de la _Cloche_, et vos plats qui fument sur +leurs réchauds m'ont déjà donné plus d'une distraction. +D'ailleurs, voilà des flûtes de verre jaunâtre sur lesquelles +Fougas ne sera pas fâché de jouer un air. + +La respectable Catherine fit ajouter un couvert et commanda à +Berbel d'aller se mettre au lit. Le colonel plia en huit le +million du père Meiser, l'enveloppa soigneusement dans un paquet +de billets de banque et serra le tout dans ce petit carnet que sa +chère Clémentine lui avait envoyé. Onze heures sonnaient à la +pendule. + +À onze heures et demie, Fougas commença à voir le monde en rose. +Il loua hautement le vin du Rhin et remercia les Meiser de leur +hospitalité. À minuit, il leur rendit son estime. À minuit un +quart, il les embrassa. À minuit et demi, il fit l'éloge de +l'illustre Jean Meiser, son bienfaiteur et son ami. Lorsqu'il +apprit que Jean Meiser était mort dans cette maison, il versa un +torrent de larmes. À une heure moins un quart, il entra dans la +voie des confidences, parla de son fils qu'il allait rendre +heureux, de sa fiancée qui l'attendait. Vers une heure, il goûta +d'un célèbre vin de Porto que Mme Meiser était allée chercher +elle-même à la cave. À une heure et demie, sa langue s'épaissit, +ses yeux se voilèrent, il lutta quelque temps contre l'ivresse et +le sommeil, annonça qu'il allait raconter la campagne de Russie, +murmura le nom de l'Empereur, et glissa sous la table. + +-- Tu me croiras si tu veux, dit Mme Meiser à son mari, ce n'est +pas un homme qui est entré dans notre maison, c'est le diable! + +-- Le diable! + +-- Sans cela, t'aurais-je conseillé de lui donner un million? +J'ai entendu une voix qui me disait: «Si vous n'obéissez à +l'envoyé des enfers, vous mourrez cette nuit l'un et l'autre.» +C'est alors que je l'ai rappelé dans l'escalier. Ah! si nous +avions eu affaire à un homme, je t'aurais dit de plaider jusqu'à +notre dernier sou. + +-- À là bonne heure! Eh bien! te moqueras-tu encore de mes +visions? + +-- Pardonne-moi, mon Claus, j'étais folle! + +-- Et moi qui avais fini par le croire? + +-- Pauvre innocent! tu croyais peut-être aussi que c'était Mr le +colonel Fougas! + +-- Dame! + +-- Comme s'il était possible de ressusciter un homme! C'est un +démon, te dis-je, qui a pris les traits du colonel pour nous voler +notre argent! + +-- Qu'est-ce que les démons peuvent faire avec de l'argent? + +-- Tiens! ils construisent des cathédrales! + +-- Mais à quoi reconnaît-on le diable quand il est déguisé? + +-- D'abord à son pied fourchu, mais il met des bottes; ensuite à +son oreille raccommodée. + +-- Bah! Et pourquoi? + +-- Parce que le diable a l'oreille pointue, et que, pour la faire +ronde, il faut la recouper. + +Meiser se pencha sous la table et poussa un cri d'épouvante. + +-- C'est bien le diable! dit-il. Mais comment s'est-il laissé +endormir? + +-- Tu n'as donc pas vu qu'en remontant de la cave j'ai passé par +ma chambre? J'ai mis une goutte d'eau bénite dans le vin de +Porto: charme contre charme! et il est tombé. + +-- Voilà qui va bien. Mais qu'est-ce que nous en ferons, +maintenant qu'il est en notre pouvoir? + +-- Qu'est-ce qu'on fait des démons, dans les Écritures? Le +Seigneur les jette à la mer. + +-- La mer est loin de chez nous. + +-- Mais, grand enfant! le puits public est tout près! + +-- Et que va-t-on dire demain quand on trouvera son corps? + +-- On ne trouvera rien du tout, et même ce papier qu'il nous a +signé sera changé en feuille sèche. + +Dix minutes plus tard, Mr et Mme Meiser ballottaient quelque chose +de lourd au-dessus du puits public, et dame Catherine murmurait à +demi-voix l'incantation suivante: + +_Démon, fils de l'enfer, sois maudit!_ +_Démon, fils de l'enfer, sois précipité!_ +_Démon, fils de l'enfer, retourne dans l'enfer!_ + +Un bruit sourd, le bruit d'un corps qui tombe à l'eau, termina la +cérémonie, et les deux conjoints rentrèrent chez eux, avec la +satisfaction qui suit toujours un devoir accompli. Nicolas disait +en lui-même: + +«Je ne la croyais pas si crédule!» + +«Je ne le savais pas si naïf!» pensait la digne Kettle, épouse +légitime de Claus. + +Ils dormirent du sommeil de l'innocence. Ah! que leurs oreillers +leur auraient semblé moins doux si Fougas était rentré chez lui +avec le million! + +À dix heures du matin, comme ils prenaient leur café au lait avec +des petits pains au beurre, le gouverneur de la Banque entra chez +eux et leur dit: + +-- Je vous remercie d'avoir accepté une traite sur Paris au lieu +du million en argent, et sans prime. Ce Jeune Français que vous +nous avez envoyé est un peu brusque, mais bien gai et bon enfant. + +XVIII -- Le colonel cherche à se débarrasser d'un million qui le +gêne. + +Fougas avait quitté Paris pour Berlin le lendemain de son +audience. Il. mit trois jours à faire la route, car il s'arrêta +quelque temps à Nancy. Le maréchal lui avait donné une lettre de +recommandation pour le préfet de la Meurthe, qui le reçut fort +bien et promit de l'aider dans ses recherches. Malheureusement, la +maison où il avait aimé Clémentine Pichon n'existait plus. La +municipalité l'avait démolie vers 1827, en perçant une rue. Il est +certain que les édiles n'avaient pas abattu la famille avec la +maison, mais une nouvelle difficulté surgit tout à coup: le nom +de Pichon surabondait, dans la ville, dans la banlieue et dans le +département. Entre cette multitude de Pichon, Fougas ne savait à +qui sauter au cou. De guerre lasse et pressé de courir sur le +chemin de la fortune, il laissa une note au commissaire de +police: + +«Rechercher, sur les registres de l'État civil et ailleurs, une +jeune fille appelée Clémentine Pichon. Elle avait dix-huit ans en +1813; ses parents tenaient une pension pour les officiers. Si +elle vit, trouver son adresse; si elle est morte, s'enquérir de +ses héritiers. Le bonheur d'un père en dépend!» + +En arrivant à Berlin, le colonel apprit que sa réputation l'avait +précédé. La note du ministre de la guerre avait été transmise au +gouvernement prussien par la légation de France; Léon Renault, +dans sa douleur, avait trouvé le temps d'écrire un mot au docteur +Hirtz; les journaux commençaient à parler et les sociétés +savantes à s'émouvoir. Le Prince Régent ne dédaigna pas +d'interroger son médecin: l'Allemagne est un pays bizarre où la +science intéresse les princes eux-mêmes. + +Fougas, qui avait lu la lettre du docteur Hirtz annexée au +testament de Mr Meiser, pensa qu'il devait quelques remerciements +au bonhomme. Il lui fit une visite et l'embrassa en l'appelant +oracle d'Épidaure. Le docteur s'empara de lui, fit prendre ses +bagages à l'hôtel, et lui donna la meilleure chambre de sa maison. +Jusqu'au 29 du mois, le colonel fut choyé comme un ami et exhibé +comme un phénomène. Sept photographes se disputèrent un homme si +précieux: les villes de Grèce n'ont rien fait de plus pour notre +pauvre vieil Homère. S.A.R, le Prince Régent voulut le voir en +personne naturelle, et pria Mr Hirtz de l'amener au palais. Fougas +se fit un peu tirer l'oreille: il prétendait qu'un soldat ne doit +pas frayer avec l'ennemi, et se croyait encore en 1813. + +Le prince est un militaire distingué, qui a commandé en personne +au fameux siège de Rastadt. Il prit plaisir à la conversation de +Fougas; l'héroïque naïveté de ce jeune grognard le ravit. Il lui +fit de grands compliments et lui dit que l'empereur des Français +était bien heureux d'avoir autour de lui des officiers de ce +mérite. + +-- Il n'en a pas beaucoup, répliqua le colonel. Si nous étions +seulement quatre ou cinq cents de ma trempe, il y a longtemps que +votre Europe serait dans le sac! + +Cette réponse parut plus comique que menaçante, et l'effectif de +l'armée prussienne ne fut pas augmenté ce jour-là. + +Son Altesse Royale annonça directement à Fougas que son indemnité +avait été réglée à deux cent cinquante mille francs, et qu'il +pourrait toucher cette somme au Trésor dès qu'il le jugerait +agréable. + +-- Monseigneur, répondit-il, il est toujours agréable d'empocher +l'argent de l'ennem... de l'étranger. Mais, tenez! je ne suis pas +un thuriféraire de Plutus: rendez-moi le Rhin et Posen, et je +vous laisse vos deux cent cinquante mille francs. + +-- Y songez-vous? dit le prince en riant. Le Rhin et Posen! + +-- Le Rhin est à la France et Posen à la Pologne, bien plus +légitimement que cet argent n'est à moi. Mais voilà mes grands +seigneurs: ils se font un devoir de payer les petites dettes et +un point d'honneur de nier les grandes! +Le prince fit la grimace, et tous les visages de la cour se mirent +à grimacer uniformément. On trouva que Mr Fougas avait fait preuve +de mauvais goût en laissant tomber une miette de vérité dans un +gros plat de bêtises. + +Mais une jolie petite baronne viennoise, qui assistait à sa +présentation, fut beaucoup plus charmée de sa figure que +scandalisée de ses discours. Les dames de Vienne se sont fait une +réputation d'hospitalité qu'elles s'efforcent de justifier +partout, et même hors de leur patrie. + +La baronne de Marcomarcus avait encore une autre raison d'attirer +le colonel: depuis deux ou trois ans, elle faisait collection +d'hommes célèbres, en photographie, bien entendu. Son album était +peuplé de généraux, d'hommes d'État, de philosophes et de +pianistes, qui s'étaient donnés à elle en écrivant au bas du +portrait: «Hommage respectueux.» On y comptait plusieurs +prélats romains et même un cardinal célèbre, mais il y manquait un +revenant. Elle écrivit donc à Fougas un billet tout pétillant +d'impatience et de curiosité pour le prier à souper chez elle. +Fougas, qui partait le lendemain pour Dantzig, prit une feuille de +papier grand-aigle et se mit en devoir de s'excuser poliment. Il +craignait, ce coeur délicat et chevaleresque, qu'une soirée de +conversation et de plaisir dans la compagnie des plus jolies +femmes de l'Allemagne, ne fût comme une infidélité morale au +souvenir de Clémentine. Il chercha donc une formule convenable et +écrivit: + +«Trop indulgente beauté, je...» + +La muse ne lui dicta rien de plus. Il n'était pas en train +d'écrire, il se sentait plutôt en humeur de souper. Ses scrupules +se dissipèrent comme des nuages chassés par un joli vent de nord- +est; il endossa la redingote à brandebourgs, et porta sa réponse +lui-même. C'était la première fois qu'il soupait depuis sa +résurrection. Il fit preuve d'un bel appétit et s'enivra quelque +peu, mais non pas comme à son ordinaire. La baronne de +Marcomarcus, émerveillée de son esprit et de sa verve +intarissable, le garda le plus longtemps qu'elle put. Et +maintenant encore, elle dit à ses amis en leur montrant le +portrait du colonel: + +«Il n'y a que ces officiers français pour faire la conquête du +monde!» + +Le lendemain, il boucla une malle de veau noir qu'il avait achetée +à Paris, toucha son argent au Trésor et se mit en route pour +Dantzig. Il dormit en wagon, parce qu'il avait soupé la veille. Un +ronflement terrible l'éveilla. Il chercha le ronfleur, ne le +trouva point autour de lui, ouvrit la porte du compartiment +voisin, car les wagons allemands sont beaucoup plus commodes que +les nôtres, et secoua un gros monsieur qui paraissait cacher tout +un jeu d'orgues dans son corps. À l'une des stations, il but une +bouteille de vin de Marsala et mangea deux douzaines de +sandwiches, parce que le souper de la veille lui avait creusé +l'estomac. À Dantzig, il arracha sa malle noire aux mains d'un +énorme filou qui s'apprêtait à la prendre. + +Il se fit conduire au meilleur hôtel de la ville, y commanda son +souper, et courut à la maison de Mr et Mme Meiser. Ses amis de +Berlin lui avaient donné des renseignements sur cette charmante +famille. Il savait qu'il aurait affaire au plus riche et au plus +avare des fripons: c'est pourquoi il prit le ton cavalier qui a +pu sembler étrange à plus d'un lecteur dans le chapitre précédent. + +Malheureusement, il s'humanisa un peu trop lorsqu'il eut son +million en poche. La curiosité d'étudier à fond les longues +bouteilles jaunes faillit lui jouer un mauvais tour. Sa raison +s'égara, vers une heure du matin, si j'en crois ce qu'il a raconté +lui-même. Il assure qu'après avoir dit adieu aux braves gens qui +l'avaient si bien traité, il se laissa tomber dans un puits +profond et large, dont la margelle, à peine élevée au-dessus du +niveau de la rue, mériterait au moins un lampion. + +Je m'éveillai (c'est toujours lui qui parle) dans une eau très +fraîche et d'un goût excellent. Après avoir nagé une ou deux +minutes en cherchant un point d'appui solide, je saisis une grosse +corde et je remontai sans effort à la surface du sol qui n'était +pas à plus de quarante pieds. Il ne faut que des poignets et un +peu de gymnastique, et ce n'est nullement un tour de force. En +sautant sur le pavé, je me vis en présence d'une espèce de +guetteur de nuit qui braillait les heures dans la rue et me +demanda insolemment ce que je faisais là. Je le rossai +d'importance, et ce petit exercice me fit du bien en rétablissant +la circulation du sang. Avant de retourner à l'auberge, je +m'arrêtai sous un réverbère, j'ouvris mon portefeuille, et je vis +avec plaisir que mon million n'était pas mouillé. Le cuir était +épais et le fermoir solide; d'ailleurs, j'avais enveloppé le bon +de Mr Meiser dans une demi-douzaine de billets de cent francs, +gras comme des moines. Ce voisinage l'avait préservé. + +Cette vérification faite, il rentra, se mit au lit et dormit à +poings fermés. Le lendemain, en s'éveillant, il reçut la note +suivante, émanée de la police de Nancy: + +«Clémentine Pichon, dix-huit ans, fille mineure d'Auguste Pichon, +hôtelier, et de Léonie Francelot, mariée en cette ville le 11 +janvier 1814 à Louis-Antoine Langevin, sans profession désignée. + +«Le nom de Langevin est aussi rare dans le département que le nom +de Pichon y est commun. À part l'honorable Mr Victor Langevin, +conseiller de préfecture à Nancy, on ne connaît que le nommé +Langevin (Pierre), dit Pierrot, meunier dans la commune de +Vergaville, canton de Dieuze.» + +Fougas sauta jusqu'au plafond en criant: + +-- J'ai un fils! + +Il appela le maître d'hôtel et lui dit: + +-- Fais ma note et envoie mes bagages au chemin de fer. Prends mon +billet pour Nancy; je ne m'arrêterai pas en route. Voici deux +cents francs que je te donne pour boire à la santé de mon fils! +Il s'appelle Victor comme moi! Il est conseiller de préfecture! +Je l'aimerais mieux soldat, n'importe! Ah! fais-moi d'abord +conduire à la Banque! Il faut que j'aille chercher un million qui +est à lui! + +Comme il n'y a pas de service direct entre Dantzig et Nancy, il +fut obligé de s'arrêter à Berlin. Mr Hirtz, qu'il vit en passant, +lui annonça que les sociétés savantes de la ville préparaient un +immense banquet en son honneur; mais il refusa net. + +-- Ce n'est pas, dit-il, que je méprise une occasion de boire en +bonne compagnie, mais la nature a parlé: sa voix m'attire! +L'ivresse la plus douce à tous les coeurs bien nés est celle de +l'amour paternel! + +Pour préparer son cher enfant à la joie d'un retour si peu +attendu, il mit son million sous enveloppe à l'adresse de Mr +Victor Langevin, avec une longue lettre qui se terminait ainsi: + +«La bénédiction d'un père est plus précieuse que tout l'or du +monde! + +«VICTOR FOUGAS.» + +La trahison de Clémentine Pichon froissa légèrement son amour- +propre; mais il en fut bientôt consolé. + +«Au moins, pensait-il, je ne serai pas forcé d'épouser une +vieille femme quand il y en a une jeune à Fontainebleau qui +m'attend. Et puis mon fils a un nom et même un nom très +présentable. Fougas est beaucoup mieux, mais Langevin n'est pas +mal.» + +Il débarqua le 2 septembre à six heures du soir dans cette belle +grande ville un peu triste, qui est le Versailles de la Lorraine. +Son coeur battait à tout rompre. Pour se donner des forces, il +dîna bien. Le maître de l'hôtel, interrogé au dessert, lui fournit +les meilleurs renseignements sur Mr Victor Langevin: un homme +encore jeune, marié depuis six ans, père d'un garçon et d'une +fille, estimé dans le pays et bien dans ses affaires. + +-- J'en étais sûr, dit Fougas. + +Il se versa rasade d'un certain kirsch de la forêt Noire qui lui +parut délicieux avec des macarons. + +Ce soir-là, Mr Langevin raconta à sa femme qu'en revenant du +cercle, à dix heures, il avait été accosté brutalement par un +ivrogne. Il le prit d'abord pour un malfaiteur et s'apprêta à se +défendre; mais l'homme se contenta de l'embrasser et s'enfuit à +toutes jambes. Ce singulier accident jeta les deux époux dans une +série de conjectures plus invraisemblables les unes que les +autres. Mais comme ils étaient jeunes tous les deux, et mariés +depuis sept ans à peine, ils changèrent bientôt de conversation. + +Le lendemain matin, Fougas, chargé de bonbons comme un baudet de +farine, se présenta chez Mr Langevin. Pour se faire bien voir de +ses deux petits-enfants, il avait écrémé la boutique du célèbre +Lebègue, qui est le Boissier de Nancy. La servante qui lui ouvrit +la porte demanda si c'était lui que monsieur attendait. + +-- Bon! dit-il; ma lettre est arrivée? + +-- Oui, monsieur; hier matin. Et vos malles? + +-- Je les ai laissées à l'hôtel. + +-- Monsieur ne sera pas content. Votre chambre est prête là-haut. + +-- Merci! merci! merci! Prends ce billet de cent francs pour la +bonne nouvelle. + +-- Oh! monsieur, il n'y avait pas de quoi! + +-- Mais où est-il? Je veux le voir, l'embrasser, lui dire... + +-- Il s'habille, monsieur, et madame aussi. + +-- Et les enfants, mes chers petits-enfants? + +-- Si vous voulez les voir, ils sont là dans la salle à manger. + +-- Si je le veux! Ouvre bien vite! + +Il trouva que le petit garçon lui ressemblait, et il se réjouit de +le voir en costume d'artilleur avec un sabre. Ses poches se +vidèrent sur le parquet et les deux enfants, à la vue de tant de +bonnes choses, lui sautèrent au cou. + +-- Ô philosophes! s'écria le colonel, oseriez-vous nier la voix +de la nature? + +Une jolie petite dame (toutes les jeunes femmes sont jolies à +Nancy) accourut aux cris joyeux de la marmaille. + +-- Ma belle-fille! cria Fougas en lui tendant les bras. + +La maîtresse du logis se recula prudemment et dit avec un fin +sourire: + +-- Vous vous trompez, monsieur; je ne suis ni vôtre, ni belle, ni +fille; je suis Mme Langevin. + +-- Que je suis bête, pensa le colonel; j'allais raconter devant +ces enfants nos secrets de famille! De la tenue, Fougas! Tu es +dans un monde distingué, où l'ardeur des sentiments les plus doux +se cache sous le masque glacé de l'indifférence. + +-- Asseyez-vous, dit Mme Langevin; j'espère que vous avez fait +bon voyage? + +-- Oui, madame. À cela près que la vapeur me paraissait trop +lente! + +-- Je ne vous savais pas si pressé d'arriver. + +-- Vous ne comprenez pas que je brûlais d'être ici? + +-- Tant mieux; c'est une preuve que la raison et la famille se +sont fait entendre à la fin. + +-- Est-ce ma faute, à moi, si la famille n'a pas parlé plus tôt? + +-- L'important, c'est que vous l'ayez écoutée. Nous tâcherons que +vous ne vous ennuyiez pas à Nancy. + +-- Et comment le pourrais-je, tant que je demeurerai au milieu de +vous? + +-- Merci. Notre maison sera la vôtre. Mettez-vous dans l'esprit +que vous êtes de la famille. + +-- Dans l'esprit et dans le coeur, madame. + +-- Et vous ne songerez plus à Paris? + +-- Paris!... je m'en moque comme de l'an quarante? + +-- Je vous préviens qu'ici l'on ne se bat pas en duel. + +-- Comment? vous savez déjà... + +-- Nous savons tout, et même l'histoire de ce fameux souper avec +des femmes un peu légères. + +-- Comment diable avez-vous appris?... Mais cette fois-là, +écoutez, j'étais bien excusable. + +Mr Langevin parut à son tour, rasé de frais et rubicond; un joli +type de sous-préfet en herbe. + +-- C'est admirable, pensa Fougas, comme nous nous conservons dans +la famille! On ne donnerait pas trente-cinq ans à ce gaillard-là, +et il en a bel et bien quarante-six. Par exemple, il ne me +ressemble pas du tout, il tient de sa mère! + +-- Mon ami, dit Mme Langevin, voici un mauvais sujet qui promet +d'être bien sage. + +-- Soyez le bienvenu, jeune homme! dit le conseiller en serrant +la main de Fougas. + +Cet accueil parut froid à notre pauvre héros. Il rêvait une pluie +de baisers et de larmes, et ses enfants se contentaient de lui +serrer la main. + +-- Mon enf..., monsieur, dit-il à Langevin, il manque une personne +à notre réunion. Quelques torts réciproques, et d'ailleurs +prescrits par le temps, ne sauraient élever entre nous une +barrière insurmontable. Oserais-je vous demander la faveur d'être +présenté à Mme votre mère? + +Mr Langevin et sa femme ouvraient de grands yeux étonnés. + +-- Comment, monsieur, dit le mari, il faut que la vie de Paris +vous ait fait perdre la mémoire. Ma pauvre mère n'est plus! Il y +a déjà trois ans que nous l'avons perdue! + +Le bon Fougas fondit en larmes. + +-- Pardon! dit-il, je ne le savais pas. Pauvre femme! + +-- Je ne vous comprends pas! Vous connaissiez ma mère? + +-- Ingrat! + +-- Drôle de garçon! Mais vos parents ont reçu une lettre de +part? + +-- Quels parents? + +-- Votre père et votre mère! + +-- Ah ça! qu'est-ce vous me chantez? Ma mère était morte avant +que la vôtre ne fût de ce monde! + +-- Mme votre mère est morte? + +-- Oui, parbleu, en 89! + +-- Comment! Ce n'est pas Mme votre mère qui vous envoie ici? + +-- Monstre! c'est mon coeur de père qui m'y amène! + +-- Coeur de père?... Mais vous n'êtes donc pas le fils Jamin, qui +a fait des folies dans la capitale et qu'on envoie à Nancy pour +suivre les cours de l'école forestière? + +Le colonel emprunta la voix du Jupiter tonnant répondit: + +-- Je suis Fougas! + +-- Eh bien! + +-- Si la nature ne te dit rien en ma faveur, fils ingrat! +interroge les mânes de ta mère! + +-- Parbleu! monsieur, s'écria le conseiller, nous pourrions jouer +longtemps aux propos interrompus. Asseyez-vous là, s'il vous +plaît, et dites-moi votre affaire... Marie, emmène les enfants. + +Fougas ne se fit point prier. Il conta le roman de sa vie sans +rien omettre, mais avec des ménagements infinis pour les oreilles +filiales de Mr Langevin. Le conseiller l'écouta patiemment, en +homme désintéressé dans la question. + +-- Monsieur, dit-il enfin, je vous ai pris d'abord pour un +insensé; maintenant, je me rappelle que les journaux ont donné +quelques bribes de votre histoire, et je vois que vous êtes +victime d'une erreur. Je n'ai pas quarante-six ans, mais trente- +quatre. Ma mère ne s'appelle pas Clémentine Pichon, mais Marie +Kerval. Elle n'est pas née à Nancy, mais à Vannes, et elle était +âgée de sept ans en 1813. J'ai bien l'honneur de vous saluer. + +-- Ah! tu n'es pas mon fils! reprit Fougas en colère. Eh bien! +tant pis pour toi! n'a pas qui veut un père du nom de Fougas! Et +des fils du nom de Langevin, on n'a qu'à se baisser pour en +prendre. Je sais où en trouver un, qui n'est pas conseiller de +préfecture, c'est vrai, qui ne met pas un habit brodé pour aller à +la messe, mais qui a le coeur honnête et simple, et qui se nomme +Pierre, tout comme moi! Mais pardon! lorsqu'on met les gens à la +porte, on doit au moins leur rendre ce qui leur appartient. + +-- Je ne vous empêche pas de ramasser les bonbons que mes enfants +ont semés à terre. + +-- C'est bien de bonbons qu'il s'agit! Mon million, monsieur! + +-- Quel million? + +-- Le million de votre frère!... Non! de celui qui n'est pas +votre frère, du fils de Clémentine, de mon cher et unique enfant, +seul rejeton de ma race, Pierre Langevin, dit Pierrot, meunier à +Vergaville! + +-- Mais je vous jure, monsieur, que je n'ai pas de million à vous, +ni à personne. + +-- Ose le nier, scélérat! quand je te l'ai moi-même envoyé par la +poste! + +-- Vous me l'avez peut-être envoyé, mais pour sûr je ne l'ai pas +reçu! + +-- Eh bien! défends ta vie! + +Il lui sauta à la gorge, et peut-être la France eût-elle perdu ce +jour-là un conseiller de préfecture, si la servante n'était entrée +avec deux lettres à la main. Fougas reconnut son écriture et le +timbre de Berlin, déchira l'enveloppe et montra le bon sur la +Banque. + +-- Voilà, dit-il, le million que je vous destinais si vous aviez +voulu être mon fils! Maintenant, il est trop tard pour vous +rétracter. La nature m'appelle à Vergaville. Serviteur! + +Le 4 septembre, Pierre Langevin, meunier de Vergaville, mariait +Cadet Langevin son second fils. La famille du meunier était +nombreuse, honnête et passablement aisée. Il y avait d'abord le +grand-père, un beau vieillard solide, qui faisait ses quatre repas +et traitait ses petites indispositions par le vin de Bar ou de +Thiaucourt. La grand-mère Catherine avait été jolie dans les temps +et quelque peu légère, mais elle expiait par une surdité absolue +le crime d'avoir écouté les galants. Mr Pierre Langevin, dit +Pierrot, dit Gros-Pierre, après avoir cherché fortune en Amérique +(c'est un usage assez répandu dans le pays), était rentré au +village comme un petit saint Jean, et Dieu sait les gorges chaudes +qu'on fit de sa mésaventure! Les Lorrains sont gouailleurs au +premier degré; si vous n'entendez pas plaisanterie, je ne vous +conseillerai jamais de voyager dans leurs environs. Gros-Pierre, +piqué au vif, et quasi furieux d'avoir mangé sa légitime, emprunta +de l'argent à dix, acheta le moulin de Vergaville, travailla comme +un cheval de labour dans les terres fortes, et remboursa capital +et intérêts. La fortune qui lui devait quelques dédommagements lui +fournit _gratis pro Deo_ une demi-douzaine d'ouvriers superbes: +six gros garçons, que sa femme lui donna d'année en année. C'était +réglé comme une horloge. Tous les ans, neuf mois jour pour jour +après la fête de Vergaville, la Claudine, dite Glaudine, en +baptisait un. Seulement, elle mourut après le sixième, pour avoir +mangé quatre grands morceaux de quiche avant ses relevailles. +Gros-Pierre ne se remaria point, attendu qu'il avait des ouvriers +en suffisance, et il arrondit son bien tout doucement. Mais comme +les plaisanteries durent longtemps au village, les camarades du +meunier lui parlaient encore de ces fameux millions qu'il n'avait +pas rapportés d'Amérique; et Gros-Pierre se fâchait tout rouge +sous sa farine, ainsi qu'aux premiers jours. + +Le 4 septembre donc, il mariait son cadet à une bonne grosse mère +d'Altroff qui avait les joues fermes et violettes: c'est un genre +de beauté qu'on goûte assez dans le pays. La noce se faisait au +moulin, vu que la mariée était orpheline de père et de mère et +qu'elle sortait de chez les religieuses de Molsheim. + +On vint dire à Pierre Langevin qu'un monsieur décoré avait quelque +chose à lui dire, et Fougas parut dans sa splendeur. + +-- Mon bon monsieur, dit le meunier, je ne suis guère en train de +parler d'affaires, parce que nous avons bu un coup de vin blanc +avant la messe; mais nous allons en boire pas mal de rouge à +dîner, et si le coeur vous en dit, ne vous gênez pas! La table +est longue. Nous causerons après. Vous ne dites pas non? Alors, +c'est oui. + +«Pour le coup, pensa Fougas, je ne me trompe pas. C'est bien la +voix de la nature! J'aurais mieux aimé un militaire, mais ce +brave agriculteur tout rond suffit à mon coeur. Je ne lui devrai +point les satisfactions de l'orgueil; mais n'importe! J'ai son +amitié. + +Le dîner était servi, et la table plus chargée de viandes que +l'estomac de Gargantua. Gros-Pierre aussi glorieux de sa grande +famille que de sa petite fortune, fit assister le colonel au +dénombrement de ses fils. Et Fougas se réjouit d'apprendre qu'il +avait six petits-enfants bien venus. + +On le mit à la droite d'une petite vieille rabougrie qui lui fut +présentée comme la grand-mère de ces gaillards-là. Dieu! que +Clémentine lui parut changée! Excepté les yeux, qui restaient +vifs et brillants, il n'y avait plus rien de reconnaissable en +elle. + +«Voilà, pensa Fougas, comme je serais aujourd'hui, si le brave +Jean Meiser ne m'avait pas desséché! + +Il souriait avec malice en regardant le grand-père Langevin, chef +putatif de cette nombreuse famille. + +«Pauvre vieux! murmurait Fougas, tu ne sais pas ce que tu me +dois! + +On dîne bruyamment aux noces de village. C'est un abus que la +civilisation ne réformera jamais, je l'espère bien. À la faveur du +bruit, le colonel causa ou crut causer avec sa voisine. + +-- Clémentine! lui dit-il. + +Elle leva les yeux et même le nez et répondit: + +-- Oui, monsieur. + +-- Mon coeur ne m'a donc pas trompé? vous êtes bien ma +Clémentine! + +-- Oui, monsieur. + +-- Et tu m'as reconnu, brave et excellente femme! + +-- Oui, monsieur. + +-- Mais comment as-tu si bien caché ton émotion?... Que les +femmes sont fortes!... Je tombe du ciel au milieu de ton +existence paisible, et tu me vois sans sourciller! + +-- Oui, monsieur. + +-- M'as-tu pardonné un crime apparent dont le destin seul fut +coupable? + +-- Oui, monsieur. + +-- Merci! oh! merci!... Quelle admirable famille autour de +toi! Ce bon Pierre qui m'a presque ouvert les bras en me voyant +paraître, c'est mon fils, n'est-il pas vrai? + +-- Oui, monsieur. + +-- Réjouis-toi: il sera riche! Il a déjà le bonheur; je lui +apporte la fortune. Un million sera son partage. Quelle ivresse, ô +Clémentine! dans cette naïve assemblée, lorsque j'élèverai la +voix pour dire à mon fils: «Tiens! ce million est à toi!» Le +moment est-il venu? Faut-il parler? Faut-il tout dire; + +-- Oui, monsieur. + +Fougas se leva donc et réclama le silence. On supposa qu'il allait +chanter une chanson, et l'on se tut. + +-- Pierre Langevin, dit-il avec emphase, je reviens de l'autre +monde et je t'apporte un million. + +Si Gros-Pierre ne voulut point se fâcher, du moins il rougit et la +plaisanterie lui sembla de mauvais goût. Mais quand Fougas annonça +qu'il avait aimé la grand-maman dans sa jeunesse, le vieux père +Langevin n'hésita point à lui lancer une bouteille à la tête. Le +fils du colonel, ses magnifiques petits-fils et jusqu'à la mariée +se levèrent en grand courroux, et ce fut une belle bataille. + +Pour la première fois de sa vie, Fougas ne fut point le plus fort. +Il craignait d'éborgner quelqu'un de sa famille. Le sentiment +paternel lui ôta les trois quarts de ses moyens. + +Mais ayant appris dans la bagarre que Clémentine s'appelait +Catherine, et que Pierre Langevin était né en 1810, il reprit +l'avantage, pocha trois yeux, cassa un bras, déforma deux nez, +enfonça quatre douzaines de dents, et regagna sa voiture avec tous +les honneurs de la guerre. + +«Diable soit des enfants! disait-il en courant la poste vers la +station d'Avricourt. Si j'ai un fils, qu'il me trouve! + +XIX -- Il demande et accorde la main de Clémentine. + +Le 5 septembre, à dix heures du matin, Léon Renault, maigre, +défait et presque méconnaissable, était aux pieds de Clémentine +Sambucco, dans le salon de sa tante. Il y avait des fleurs sur la +cheminée, des fleurs dans toutes les jardinières. Deux grands +coquins de rayons de soleil entraient par les fenêtres ouvertes. +Un million de petits atomes bleuâtres jouaient dans la lumière et +se croisaient, s'accrochaient au gré de la fantaisie, comme les +idées dans un volume de Mr Alfred Houssaye. Dans le jardin, les +pommes tombaient, les pêches étaient mûres, les frelons creusaient +des trous larges et profonds dans les paires de duchesse; les +bignonias et les clématites fleurissaient; enfin une grande +corbeille d'héliotropes, étalée sous la fenêtre de gauche, était +dans tout son beau. Le soleil appliquait à toutes les grappes de +la treille une couche d'or bruni; le grand yucca de la pelouse, +agité par le vent comme un chapeau chinois, entrechoquait sans +bruit ses clochettes argentées. Mais le fils de Mr Renault était +plus pâle et plus flétri que les rameaux des lilas, plus abattu +que les feuilles du vieux cerisier; son coeur était sans joie et +sans espérance, comme les groseilliers sans feuilles et sans +fruits! + +S'être exilé de la terre natale, avoir vécu trois ans sous un +climat inhospitalier, avoir passé tant de jours dans les mines +profondes, tant de nuits sur un poêle de faïence avec beaucoup de +punaises et passablement de moujiks, et se voir préférer un +colonel de vingt-cinq louis qu'on a ressuscité soi-même en le +faisant tremper dans l'eau! + +Tous les hommes ont éprouvé des déceptions, mais personne à coup +sûr n'avait subi un malheur si peu prévu et si extraordinaire. +Léon savait que la terre n'est pas une vallée de chocolat au lait +ni de potage à la reine. Il connaissait la liste des infortunes +célèbres, qui commence à la mort d'Abel assommé dans le paradis +terrestre, et se termine au massacre de Rubens dans la galerie du +Louvre, à Paris. Mais l'histoire, qui nous instruit rarement, ne +nous console jamais. Le pauvre ingénieur avait beau se répéter que +mille autres avaient été supplantés la veille du mariage et cent +mille autres le lendemain, la tristesse était plus forte que la +raison, et trois ou quatre cheveux follets commençaient à blanchir +autour de ses tempes. + +-- Clémentine! disait-il, je suis le plus malheureux des hommes. +En me refusant cette main que vous m'aviez promise, vous me +condamnez à un supplice cent fois pire que la mort. Hélas! que +voulez-vous que je devienne sans vous? Il faudra que je vive +seul, car je vous aime trop pour en épouser une autre. Depuis +tantôt quatre ans, toutes mes affections, toutes mes pensées sont +concentrées sur vous; je me suis accoutumé à regarder les autres +femmes comme des êtres inférieurs, indignes d'attirer le regard +d'un homme? Je ne vous parle pas des efforts que j'ai faits pour +vous mériter; ils portaient leur récompense en eux-mêmes, et +j'étais déjà trop heureux de travailler et de souffrir pour vous. +Mais voyez la misère où votre abandon m'a laissé! Un matelot jeté +sur une île déserte est moins à plaindre que moi: il faudra que +je demeure auprès de vous, que j'assiste au bonheur d'un autre; +que je vous voie passer sous mes fenêtres au bras de mon rival! +Ah! la mort serait plus supportable que ce supplice de tous les +jours. Mais je n'ai pas même le droit de mourir! Mes pauvres +vieux parents ont bien assez de peines. Que serait-ce, grands +dieux! si je les condamnais à porter le deuil de leur fils? + +Cette plainte, ponctuée de soupirs et de larmes déchirait le coeur +de Clémentine. La pauvre enfant pleurait aussi car elle aimait +Léon de toute son âme, mais elle s'était interdite de le lui dire. +Plus d'une fois, en le voyant à demi-pâmé devant elle, elle fut +tentée de lui jeter les bras autour du cou, mais le souvenir de +Fougas paralysait tous les mouvements de sa tendresse. + +-- Mon pauvre ami, lui disait-elle, vous me jugez bien mal si vous +me croyez insensible à vos maux. Je vous connais, Léon, et cela +depuis mon enfance. Je sais tout ce qu'il y a en vous de loyauté, +de délicatesse, de nobles et de précieuses vertus. Depuis le temps +où vous me portiez dans vos bras vers les pauvres et vous me +mettiez un sou dans la main pour m'apprendre à faire l'aumône, je +n'ai jamais entendu parler de bienfaisance sans penser aussitôt à +vous. Lorsque vous avez battu un garçon deux fois plus grand que +vous, qui m'avait pris ma poupée, j'ai senti que le courage était +beau, et qu'une femme était heureuse de pouvoir s'appuyer sur un +homme de coeur. Tout ce que je vous ai vu faire depuis ce temps-là +n'a pu que redoubler mon estime et ma sympathie. Croyez que ce +n'est ni par méchanceté ni par ingratitude que je vous fais +souffrir aujourd'hui. Hélas! je ne m'appartiens plus, je suis +dominée; je ressemble à ces automates qui se meuvent sans savoir +pourquoi. Oui, je sens en moi comme un ressort plus puissant que +ma liberté, et c'est la volonté d'autrui qui me mène! + +-- Si du moins j'étais sûr que vous serez heureuse! Mais non! +Cet homme à qui vous m'immolez ne sentira jamais le prix d'une âme +aussi délicate que la vôtre! C'est un brutal, un soudard, un +ivrogne... + +-- Je vous en prie, Léon! Souvenez-vous qu'il a droit à tout mon +respect! + +-- Du respect, à lui! Et pourquoi? Je vous demande, au nom du +ciel, ce que vous voyez de respectable dans la personne du sieur +Fougas? Son âge? Il est plus jeune que moi. Ses talents? Il ne +les a montrés qu'à table. Son éducation? Elle est jolie! Ses +vertus? Je sais ce qu'il faut penser de sa délicatesse et de sa +reconnaissance! + +-- Je le respecte, Léon, depuis que je l'ai vu dans son cercueil. +C'est un sentiment plus fort que tout; je ne l'explique pas, je +le subis. + +-- Eh bien! respectez-le tant que vous voudrez! Cédez à la +superstition qui vous entraîne. Voyez en lui un être miraculeux, +sacré, échappé aux griffes de la mort pour accomplir quelque chose +de grand sur la terre! Mais cela même, ô ma chère Clémentine, est +une barrière entre vous et lui. Si Fougas est en dehors des +conditions de l'humanité, si c'est un phénomène, un être à part, +un héros, un demi-dieu, un fétiche, vous ne pouvez pas songer +sérieusement à devenir sa femme. Moi, je ne suis qu'un homme +pareil à tous les autres, né pour travailler, pour souffrir et +pour aimer. Je vous aime! Aimez-moi! + +-- Polisson! dit Fougas en ouvrant la porte. + +Clémentine poussa un cri, Léon se releva vivement, mais déjà le +colonel l'avait saisi par le fond de son vêtement de nankin. +L'ingénieur fut enlevé, balancé comme un atome dans un des deux +rayons de soleil, et projeté au beau milieu des héliotropes, avant +même qu'il eût pensé à répondre un seul mot. Pauvre Léon! Pauvres +héliotropes! + +En moins d'une seconde, le jeune homme fut sur pied. Il épousseta +la terre qui souillait ses genoux et ses coudes, s'approcha de la +fenêtre et dit d'une voix douce mais résolue: + +-- Monsieur le colonel, je regrette sincèrement de vous avoir +ressuscité, mais la sottise que j'ai faite n'est peut-être pas +irréparable. À bientôt! Quant à vous, mademoiselle, je vous +aime! + +Le colonel haussa les épaules et se mit aux genoux de la jeune +fille sur le coussin qui gardait encore l'empreinte de Léon. Mlle +Virginie Sambucco, attirée par le bruit, descendit comme une +avalanche et entendit le discours suivant: + +-- Idole d'un grand coeur! Fougas revient à toi comme l'aigle à +son aire. J'ai longtemps parcouru le monde à la poursuite d'un +rang, d'un or et d'une famille que je brûlais de mettre à tes +pieds. La fortune m'a obéi en esclave: elle sait à quelle école +j'ai appris l'art de la maîtriser. J'ai traversé Paris et +l'Allemagne, comme un météore victorieux que son étoile conduit. +On m'a vu de toutes parts traiter d'égal à égal avec les +puissances et faire retentir la trompette de la vérité sous les +lambris des rois. J'ai mis pied sur gorge à l'avide cupidité et je +lui ai repris, du moins en partie, les trésors qu'elle avait +dérobés à l'honneur trop confiant. Un seul bien m'est refusé: ce +fils que j'espérais revoir échappe aux yeux de lynx de l'amour +paternel. Je n'ai pas retrouvé non plus l'antique objet de mes +premières tendresses, mais qu'importe? Rien ne me manquera, si tu +me tiens lieu de tout. Qu'attendons-nous encore? Es-tu sourde à +la voix du bonheur qui t'appelle? Transportons-nous dans l'asile +des lois; tu me suivras ensuite aux pieds des autels; un prêtre +consacrera nos noeuds, et nous traverserons la vie, appuyés l'un +sur l'autre, moi semblable au chêne qui soutient la faiblesse, toi +pareille au lierre élégant qui orne l'emblème de la vigueur! + +Clémentine resta quelque temps sans répondre, et comme étourdie +par la rhétorique bruyante du colonel. + +-- Monsieur Fougas, lui dit-elle, je vous ai toujours obéi, je +promets encore de vous obéir toute ma vie. Si vous ne voulez pas +que j'épouse le pauvre Léon, je renoncerai à lui. Je l'aime bien +pourtant, et un seul mot de lui jette plus de trouble dans mon +coeur que toutes les belles choses que vous m'avez dites. + +-- Bien! très bien! s'écria la tante. Quant à moi, monsieur, +quoique vous ne m'ayez pas fait l'honneur de me consulter, je vous +dirai ce que je pense. Ma nièce n'est pas du tout la femme qui +vous convient. Fussiez-vous plus riche que Mr de Rothschild et +plus illustre que le duc de Malakoff, je ne conseillerais pas à +Clémentine de se marier avec vous. + +-- Et pourquoi donc, chaste Minerve? + +-- Parce que vous l'aimeriez quinze jours, et au premier coup de +canon vous vous sauveriez à la guerre! Vous l'abandonneriez, +monsieur, comme cette infortunée Clémentine dont on nous a conté +les malheurs! + +-- Morbleu! la tante, je vous conseille de la plaindre! Trois +mois après Leipzig, elle épousait un nommé Langevin, à Nancy. + +-- Vous dites? + +-- Je dis qu'elle épousait un intendant militaire appelé Langevin. + +-- À Nancy? + +-- À Nancy même. + +-- C'est bizarre! + +-- C'est indigne! + +-- Mais cette femme... cette jeune fille... son nom! + +-- Je vous l'ai dit cent fois: Clémentine! + +-- Clémentine qui? + +-- Clémentine Pichon. + +-- Ah! mon Dieu! mes clefs! où sont mes clefs? J'étais bien +sûre de les avoir mises dans ma poche! Clémentine Pichon! Mr +Langevin! C'est impossible! Ma raison s'égare! Eh! mon enfant, +remue-toi donc! Il s'agit du bonheur de toute ta vie! Où as-tu +fourré mes clefs? Ah! les voici! + +Fougas se pencha à l'oreille de Clémentine et lui dit: + +-- Est-elle sujette à ces accidents-là? On dirait que la pauvre +demoiselle a perdu la tête! + +Mais Virginie Sambucco avait déjà ouvert un petit secrétaire en +bois de rose. D'un regard infaillible, elle découvrit dans une +liasse de papiers une feuille jaunie par le temps. + +-- C'est bien cela! dit-elle avec un cri de joie. Marie- +Clémentine Pichon, fille légitime d'Auguste Pichon, hôtelier, rue +des Merlettes, en cette ville de Nancy; mariée le 10 juin 1814 à +Joseph Langevin, sous-intendant militaire. Est-ce bien elle, +monsieur? Osez dire que ce n'est pas elle! + +-- Ah! çà mais, par quel hasard avez-vous mes papiers de +famille? + +-- Pauvre Clémentine! Et vous l'accusez de trahison! Vous ne +comprenez donc pas que vous aviez été porté pour mort! qu'elle se +croyait veuve sans avoir été mariée; que... + +-- C'est bon! c'est bon! Je lui pardonne. Où est-elle? Je veux +la voir, l'embrasser, lui dire... + +-- Elle est morte, monsieur! morte après trois mois de mariage. + +-- Ah! diable! + +-- En donnant le jour à une fille... + +-- Qui est ma fille! J'aurais mieux aimé un garçon, mais +n'importe! Où est-elle? Je veux la voir, l'embrasser, lui +dire... + +-- Elle n'est plus, hélas! Mais je vous conduirai sur sa tombe. + +-- Mais comment diable la connaissiez-vous? + +-- Parce qu'elle avait épousé mon frère! + +-- Sans mon consentement? N'importe! A-t-elle au moins laissé +des enfants? + +-- Un seul. + +-- Un fils! Il est mon petit-fils! + +-- Une fille. + +-- N'importe! Elle est ma petite-fille! J'aurais mieux aimé un +garçon, mais où est-elle? Je veux la voir, l'embrasser, lui +dire... + +-- Embrassez-la, monsieur. Elle s'appelle Clémentine comme sa +grand-mère, et la voici! + +-- Elle! Voilà donc le secret de cette ressemblance! Mais alors +je ne peux pas l'épouser! N'importe! Clémentine! dans mes +bras! Embrasse ton grand-père! + +La pauvre enfant n'avait rien pu comprendre à cette rapide +conversation où les événements tombaient comme des tuiles sur la +tête du colonel. On lui avait toujours parlé de Mr Langevin comme +de son grand-père maternel, et maintenant on semblait dire que sa +mère était la fille de Fougas. Mais elle sentit aux premiers mots +qu'elle ne pouvait plus épouser le colonel et qu'elle serait +bientôt mariée à Léon Renault. Ce fut donc par un mouvement de +joie et de reconnaissance qu'elle se précipita dans les bras du +jeune vieillard. + +-- Ah! monsieur, lui dit-elle, je vous ai toujours aimé et +respecté comme un aïeul! + +-- Et moi, ma pauvre enfant, je me suis toujours conduit comme une +vieille bête! Tous les hommes sont des brutes et toutes les +femmes sont des anges. Tu as deviné, avec l'instinct délicat de +ton sexe, que tu me devais le respect, et moi, sot que je suis! +je n'ai rien deviné du tout! Sacrebleu! sans la vénérable tante +que voilà, j'aurais fait de belle besogne! + +-- Non, dit la tante. Vous auriez découvert la vérité en +parcourant nos papiers de famille. + +-- Est-ce que je les aurais seulement regardés? Dire que je +cherchais mes héritiers dans le département de la Meurthe quand +j'avais laissé ma famille à Fontainebleau! Imbécile, va! Mais +n'importe, Clémentine! Tu seras riche, tu épouseras celui que tu +aimes! Où est-il, ce brave garçon? Je veux le voir, l'embrasser, +lui dire... + +-- Hélas! monsieur; vous l'avez jeté par la fenêtre. + +-- Moi?... Tiens! c'est vrai. Je ne m'en souvenais plus. +Heureusement il ne s'est pas fait de mal et je cours de ce pas +réparer ma sottise. Vous vous marierez quand vous voudrez; les +deux noces se feront ensemble... Mais au fait, non! Qu'est-ce que +je dis? Je ne me marie plus! À bientôt, mon enfant, ma chère +petite-fille. Mademoiselle Sambucco, vous êtes une brave tante; +embrassez-moi! + +Il courut à la maison de Mr Renault, et Gothon qui le voyait venir +descendit pour lui barrer le passage. + +-- N'êtes-vous pas honteux, lui dit-elle, de vous comporter ainsi +avec ceux qui vous ont rendu la vie? Ah! si c'était à refaire! +on ne mettrait plus la maison sens dessus dessous pour vos beaux +yeux! Madame pleure, monsieur s'arrache les cheveux, Mr Léon +vient d'envoyer deux officiers à votre recherche. Qu'est-ce que +vous avez encore fait depuis ce matin? + +Fougas la fit pirouetter sur elle-même et se trouva face à face +avec l'ingénieur. Léon avait entendu le bruit d'une querelle; en +voyant le colonel animé, l'oeil en feu, il prévit quelque brutale +agression et n'attendit pas le premier coup. Une lutte corps à +corps s'engagea dans l'allée, au milieu des cris de Gothon, de Mr +Renault et de la pauvre dame, qui criait à l'assassin! Léon se +débattait, frappait, et lançait de temps à autre un vigoureux coup +de poing dans le torse de son ennemi. Il succomba pourtant; le +colonel finit par le renverser sur le sol et le _tomber_ +parfaitement, comme on dit à Toulouse. Alors il l'embrassa sur les +deux joues et lui dit: + +-- Ah! scélérat d'enfant! je te forcerai bien de m'écouter! Je +suis le grand-père de Clémentine, et je te la donne en mariage, et +tu l'épouseras demain si tu veux! Entends-tu? Relève-toi +maintenant, et ne me donne plus de coups de poing dans l'estomac. +Ce serait presque un parricide! + +Mlle Sambucco et Clémentine arrivèrent au milieu de la +stupéfaction générale. Elles complétèrent le récit de Fougas, qui +s'embrouillait dans la généalogie. Les témoins de Léon parurent à +leur tour. Ils n'avaient pas trouvé l'ennemi à l'hôtel où il était +descendu, et s'apprêtaient à rendre compte de leur ambassade. On +leur fit voir un tableau de bonheur parfait et Léon les pria +d'assister à la noce. + +-- Amis, leur dit Fougas, vous verrez la nature désabusée bénir +les chaînes de l'amour. + +XX -- Un coup de foudre dans un ciel pur. + +«Mlle Virginie Sambucco a l'honneur de vous faire part du mariage +de Mlle Clémentine Sambucco, sa nièce, avec Mr Léon Renault, +ingénieur civil. + +«Mr et Mme Renault ont l'honneur de vous faire part du mariage de +Mr Léon Renault, leur fils, avec Mlle Clémentine Sambucco. + +«Et vous prient d'assister à la bénédiction nuptiale qui leur +sera donnée le 16 septembre 1859, en l'église de Saint-Maxence, +leur paroisse, à onze heures précises.» + +Fougas voulait absolument que son nom figurât sur les lettres de +part. On eut toutes les peines du monde à le guérir de cette +fantaisie. Mme Renault le sermonna deux grandes heures. Elle lui +dit qu'aux yeux de la société, comme aux yeux de la loi, +Clémentine était la petite-fille de Mr Langevin; que d'ailleurs +Mr Langevin s'était conduit très honorablement lorsqu'il avait +légitimé par le mariage une fille qui n'était pas la sienne; +enfin que la publication d'un tel secret de famille serait comme +un scandale d'outre-tombe et flétrirait la mémoire de la pauvre +Clémentine Pichon. Le colonel répondait avec la chaleur d'un jeune +homme et l'obstination d'un vieillard: + +-- La nature a ses droits; ils sont antérieurs aux conventions de +la société, et mille fois plus augustes. L'honneur de celle que +j'appelais mon Églé m'est plus cher que tous les trésors du monde +et je fendrais l'âme en quatre au téméraire qui prétendrait la +flétrir. En cédant à l'ardeur de mes voeux, elle s'est conformée +aux moeurs d'une grande époque où la brièveté de la vie et la +permanence de la guerre simplifiaient toutes les formalités. +Enfin, je ne veux pas que mes arrière-petits-fils, qui vont +naître, ignorent que la source de leur sang est dans les veines de +Fougas. Votre Langevin est un intrus qui s'est glissé +frauduleusement dans ma famille. Un intendant, c'est presque un +_rizpainsel_! Je foule aux pieds la cendre de Langevin! + +L'obstiné ne céda point aux raisons de Mme Renault, mais il se +laissa vaincre aux prières de Clémentine. La jeune créole le +câlinait avec une grâce irrésistible. + +-- Mon bon grand-père par-ci, mon joli petit grand-père par-là; +mon vieux _baby_ de grand-père, nous vous remettrons au collège si +vous n'êtes pas raisonnable! + +Elle s'asseyait familièrement sur les genoux de Fougas et lui +donnait de petites tapes d'amitié sur les joues. Le colonel +faisait la grosse voix, puis son coeur se fondait de tendresse, et +il se mettait à pleurer comme un enfant. + +Ces familiarités n'ajoutaient rien au bonheur de Léon Renault; je +crois même qu'elles tempéraient un peu sa joie. Assurément il ne +doutait ni de l'amour de sa fiancée ni de la loyauté de Fougas. Il +était forcé de convenir qu'entre un grand-père et sa petite-fille, +l'intimité est de droit naturel, et ne peut offenser personne. +Mais la situation était si nouvelle et si peu ordinaire qu'il lui +fallut un peu de temps pour classer ses sentiments et oublier ses +chagrins. Ce grand-père, qu'il avait payé cinq cents francs, à qui +il avait cassé l'oreille, pour qui il avait acheté un terrain au +cimetière de Fontainebleau; cet ancêtre plus jeune que lui, qu'il +avait vu ivre, qu'il avait trouvé plaisant, puis dangereux, puis +insupportable; ce chef vénérable de la famille qui avait commencé +par demander la main de Clémentine et fini par jeter dans les +héliotropes son futur petit-fils ne pouvait obtenir d'emblée un +respect sans mélange et une amitié sans restriction. + +Mr et Mme Renault prêchaient à leur fils la soumission et la +déférence. Ils lui représentaient Mr Fougas comme un parent à +ménager. + +-- Quelques jours de patience! disait la bonne mère, il ne +restera pas longtemps avec nous; c'est un soldat qui ne saurait +vivre hors de l'armée, non plus qu'un poisson hors de l'eau. + +Mais les parents de Léon, dans le fond de leur âme, gardaient le +souvenir amer de tant de chagrins et d'angoisses. Fougas avait été +le fléau de la famille; les blessures qu'il avait faites ne +pouvaient se cicatriser en un jour. Gothon elle-même lui gardait +rancune sans le dire. Elle poussait de gros soupirs chez Mlle +Sambucco, en travaillant au festin des noces. + +-- Ah! mon pauvre Célestin, disait-elle à son acolyte, quel petit +scélérat de grand-père nous aurons là! + +Le seul qui fût parfaitement à son aise était Fougas. Il avait +passé l'éponge sur ses fredaines, lui; il ne gardait aucune +rancune à personne de tout le mal qu'il avait fait. Très paternel +avec Clémentine, très gracieux avec Mr et Mme Renault, il +témoignait à Léon l'amitié la plus franche et la plus cordiale. + +-- Mon cher garçon, lui disait-il, je t'ai étudié, je te connais, +je t'aime bien; tu mérites d'être heureux, tu le seras. Tu verras +bientôt qu'en m'achetant pour vingt-cinq napoléons tu n'as pas +fait une mauvaise affaire. Si la reconnaissance était bannie de +l'univers, elle trouverait un dernier refuge dans le coeur de +Fougas! + +Trois jours avant le mariage, maître Bonnivet apprit à la famille +que le colonel était venu dans son cabinet pour demander +communication du contrat. Il avait à peine jeté les yeux sur le +cahier de papier timbré, et crac! en morceaux dans la cheminée. + +-- Mr le croquenotes, avait-il dit, faites-moi le plaisir de +recommencer votre chef-d'oeuvre. La petite-fille de Fougas ne se +marie pas avec huit mille francs de rente. La nature et l'amitié +lui donnent un million, que voici! + +Là-dessus, il tire de sa poche un bon d'un million sur la Banque, +traverse fièrement l'étude en faisant craquer ses bottes, et jette +un billet de mille francs sur le pupitre d'un clerc en criant de +sa plus belle voix: + +-- Enfants de la basoche! voici pour boire à la santé de +l'Empereur et de la grande armée! + +La famille Renault se défendit énergiquement contre cette +libéralité. Clémentine, avertie par son futur, eut une longue +discussion devant Mlle Sambucco avec le jeune et terrible grand- +père; elle lui remontra qu'il avait vingt-quatre ans, qu'il se +marierait un jour, que son bien appartenait à sa future famille. + +-- Je ne veux pas, dit-elle, que vos enfants m'accusent de les +avoir dépouillés. Gardez vos millions pour mes petits oncles et +mes petites tantes! + +Mais, pour le coup, Fougas ne voulut pas rompre d'une semelle. + +-- Est-ce que tu te moques de moi? dit-il à Clémentine. Penses-tu +que je ferai la sottise de me marier maintenant? Je ne te promets +pas de vivre comme un trappiste, mais, à mon âge et bâti comme je +le suis, on trouve à qui parler dans les garnisons, sans épouser +personne. Mars n'emprunte pas le flambeau de l'Hyménée pour +éclairer les petites promenades de Vénus! Pourquoi l'homme forme- +t-il des noeuds?... Pour être père. Je le suis au comparatif, et +dans un an, si notre brave Léon se conduit en homme, j'attraperai +le superlatif. Bisaïeul! c'est un joli grade pour un troupier de +vingt-cinq ans. À quarante-cinq ou cinquante, je serai trisaïeul. +À soixante-dix... la langue française n'a plus de mots pour dire +ce que je deviendrai! mais nous en commanderons un à ces bavards +de l'Académie! Crains-tu que je manque de rien dans mes vieux +jours? J'ai ma solde, d'abord, et ma croix d'officier. Dans l'âge +des Anchise et des Nestor, j'aurai ma pension de retraite. +Ajoutes-y les deux cent cinquante mille francs du roi de Prusse, +et tu verras que j'ai, non seulement le pain, mais le rata +jusqu'au terme de ma carrière. Plus, une concession à perpétuité +que ton mari a payée d'avance dans le cimetière de Fontainebleau. +Avec cela, et des goûts simples, on est sûr de ne pas manger son +fonds! + +Bon gré, mal gré, il fallut en passer par tout ce qu'il voulut et +accepter son million. Cet acte de générosité fit grand bruit dans +la ville, et le nom de Fougas, déjà célèbre à tant de titres, en +acquit un nouveau prestige. + +Tout Fontainebleau voulut assister au mariage de Clémentine. On y +vint de Paris. Les témoins de la mariée étaient le maréchal duc de +Solferino et l'illustre Karl Nibor, élu depuis quelques jours à +l'Académie des sciences. Léon s'en tint modestement aux vieux amis +qu'il avait choisis dans le principe, Mr Audret, l'architecte, et +Mr Bonnivet, le notaire. + +Le maire revêtit son écharpe neuve. Le curé adressa aux jeunes +époux une allocution touchante sur l'inépuisable bonté de la +Providence qui fait encore un miracle de temps à autre en faveur +des vrais chrétiens. Fougas, qui n'avait pas rempli ses devoirs +religieux depuis 1801, trempa deux mouchoirs de ses larmes. + +-- On perd de vue ceux qu'on estime le plus, disait-il en sortant +de l'église, mais Dieu et moi nous sommes faits pour nous +entendre! Après tout, qu'est-ce que Dieu? Un Napoléon un peu +plus universel! + +Un festin pantagruélique, présidé par Mlle Virginie Sambucco en +robe de soie puce, suivit de près la cérémonie. Vingt-quatre +personnes assistaient à cette fête de famille, entre autres le +nouveau colonel du 23ème et Mr du Marnet, à peu près guéri de sa +blessure. + +Fougas leva sa serviette avec une certaine anxiété. Il espérait +que le maréchal lui aurait apporté son brevet de général de +brigade. Sa figure mobile trahit un vif désappointement en +présence de l'assiette vide. + +Le duc de Solferino, qui venait de s'asseoir à la place d'honneur, +aperçut ce jeu de physionomie et dit tout haut: + +-- Ne t'impatiente pas, mon vieux camarade! Je sais ce qui te +manque; il n'a pas tenu à moi que la fête ne fût complète. Le +ministre de la guerre était absent lorsque j'ai passé chez lui. On +m'a dit dans les bureaux que ton affaire était accrochée par une +question de forme, mais que tu recevrais dans les vingt-quatre +heures une lettre du cabinet. + +-- Le diable soit des plumitifs! s'écria Fougas. Ils ont tout, +depuis mon acte de naissance jusqu'à la copie de mon brevet de +colonel. Tu verras qu'il leur manque un certificat de vaccine ou +quelque paperasse de six liards! + +-- Eh! patience, jeune homme! Tu as le temps d'attendre. Ce +n'est pas comme moi: sans la campagne d'Italie qui m'a permis +d'attraper le bâton, ils me fendaient l'oreille comme à un cheval +de réforme, sous le futile prétexte que j'avais soixante-cinq ans. +Tu n'en as pas vingt-cinq, et tu vas passer général de brigade: +l'Empereur te l'a promis devant moi. Dans quatre ou cinq ans +d'ici, tu auras les étoiles d'or, à moins que le guignon ne s'en +mêle. Après quoi, il ne te faudra plus qu'un commandement en chef +et une campagne heureuse pour passer maréchal de France et +sénateur, ce qui ne gâte rien. + +-- Oui, répondit Fougas, j'arriverai. Non seulement parce que je +suis le plus jeune de tous les officiers de mon grade, parce que +j'ai fait la grande guerre et suivi les leçons du maître dans les +champs de Bellone, mais surtout parce que le destin m'a marqué de +son empreinte. Pourquoi les boulets m'ont-ils épargné dans plus de +vingt batailles? Pourquoi ai-je traversé des océans de bronze et +de fer sans que ma peau reçût une égratignure? C'est que j'ai une +étoile, comme lui. La sienne était plus grande, c'est sûr, mais +elle est allée s'éteindre à Sainte-Hélène, et la mienne brille +encore au ciel! Si le docteur Nibor m'a ressuscité avec quelques +gouttes d'eau chaude, c'est que ma destinée n'était pas encore +accomplie. Si la volonté du peuple français a rétabli le trône +impérial, c'est pour fournir une série d'occasions à mon courage +dans la conquête de l'Europe que nous allons recommencer! Vive +l'Empereur et moi! Je serai duc ou prince avant dix ans, et +même... pourquoi pas? on tâchera d'être présent à l'appel le jour +de la distribution des couronnes! En ce cas, j'adopte le fils +aîné de Clémentine: nous l'appelons Pierre-Victor II, et il me +succède sur le trône comme Louis XV à son bisaïeul Louis XIV! + +Comme il achevait cette tirade, un gendarme entra dans la salle à +manger, demanda Mr le colonel Fougas et lui remit un pli du +ministère de la guerre. + +-- Parbleu! s'écria le maréchal, il serait plaisant que ta +promotion arrivât au bout d'un pareil discours. C'est pour le coup +que nous nous prosternerions devant ton étoile! Les rois mages ne +seraient que de la Saint-Jean, auprès de nous. + +-- Lis toi-même, dit-il au maréchal, en lui tendant la grande +feuille de papier. Ou plutôt, non! J'ai toujours regardé la mort +en face; je ne détournerai pas mes yeux de ce tonnerre de +chiffon, qui me tue. + +«Monsieur le colonel, en préparant le décret impérial qui vous +élevait au grade de général de brigade, je me suis trouvé en +présence d'un obstacle insurmontable qui est votre acte de +naissance. Il résulte de cette pièce que vous êtes né en 1789, et +que vous avez aujourd'hui soixante-dix ans accomplis. Or la limite +d'âge étant fixée à soixante ans pour les colonels, à soixante- +deux pour les généraux de brigade et à soixante-cinq pour les +divisionnaires, je me vois dans l'absolue nécessité de vous porter +au cadre de réserve avec le grade de colonel. Je sais, monsieur, +combien cette mesure est peu justifiée pour votre âge apparent et +je regrette sincèrement que la France soit privée des services +d'un homme de votre vigueur et de votre mérite. Il est d'ailleurs +certain qu'une exception en votre faveur ne provoquerait aucune +réclamation dans l'armée et n'exciterait que des sympathies. Mais +la loi est formelle et l'Empereur lui-même ne peut la violer ni +l'éluder. L'impossibilité qui en résulte est tellement absolue, +que si, dans votre ardeur de servir le pays, vous consentiez à +rendre vos épaulettes pour recommencer une nouvelle carrière, +votre engagement ne pourrait être reçu dans aucun des régiments de +l'armée. Il est heureux, monsieur, que le gouvernement de +l'Empereur ait pu vous fournir des moyens d'existence en obtenant +de S.A.R. le régent de Prusse, l'indemnité qui vous était due; +car il n'y a pas non plus d'administration civile où l'on puisse +faire entrer, même par faveur, un homme de soixante-dix ans. Vous +objecterez très justement que les lois et les règlements datent +d'une époque où les expériences sur la revivification des hommes +n'avaient pas, encore donné des résultats favorables. Mais la loi +est faite pour la généralité et ne doit pas tenir compte des +exceptions. On verrait sans doute à la modifier si les cas de +résurrection se présentaient en certain nombre. + +«Agréez, etc.» + +Un morne silence accueillit cette lecture; _Le Mane_, _Thécel_, +_Pharès_ des légendes orientales ne produisit pas un effet plus +foudroyant. Le gendarme était toujours là, debout, dans la +position du soldat sans armes, attendant le récépissé de Fougas. +Le colonel demanda une plume et de l'encre, signa le papier, le +rendit, donna pourboire au gendarme, et lui dit avec une émotion +contenue: + +-- Tu es heureux, toi! on ne te défend pas de servir ton pays! +Eh bien! reprit-il en s'adressant au maréchal, qu'est-ce que tu +dis de ça? + +-- Que veux-tu que j'en dise, mon pauvre vieux; cela me casse +bras et jambes. Il n'y a pas à discuter contre la loi; elle est +formelle. Ce qui est bête à nous, c'est de n'y avoir pas songé +plus tôt. Mais qui diable, en présence d'un gaillard comme toi, +aurait pensé à l'âge de la retraite? + +Les deux colonels avouèrent que cette objection ne leur était pas +venue à l'esprit; mais, une fois qu'on l'avait soulevée, ils ne +voyaient rien à répondre. Ni l'un ni l'autre n'auraient pu engager +Fougas comme simple soldat, malgré sa capacité, sa force physique +et sa tournure de vingt-quatre ans. + +-- Mais alors, s'écria Fougas, qu'on me tue! Je ne peux pas me +mettre à peser du sucre ou à planter des choux! C'est dans la +carrière des armes que j'ai fait mes premiers pas, il faut que j'y +reste ou que je meure. Que faire? que devenir? Prendre du +service à l'étranger? Jamais! Le destin de Moreau est encore +présent à mes à yeux... ô fortune! que t'ai-je fait pour être +précipité si bas lorsque tu te préparais à m'élever si haut? + +Clémentine essaya de le consoler par de bonnes paroles. + +-- Vous resterez auprès de nous, lui dit-elle; nous vous +trouverons une jolie petite femme, vous élèverez vos enfants. À +vos moments perdus, vous écrirez l'histoire des grandes choses que +vous avez faites. Rien ne vous manque: jeunesse, santé, fortune, +famille, tout ce qui fait le bonheur des hommes, est à vous; +pourquoi donc ne sériez-vous pas heureux? + +Léon et ses parents lui tinrent le même langage. On oubliait tout +en présence d'une douleur si vraie et d'un abattement si profond. + +Il se releva petit à petit et chanta même au dessert une chanson +qu'il avait préparée pour la circonstance. + +_Époux, épouse fortunée,_ +_Vous allez dans cet heureux jour,_ +_À la torche de l'hyménée,_ +_Brûler les ailes de l'Amour,_ +_Il faudra, petit dieu volage,_ +_Que vous restiez à la maison,_ +_Enchaîné par le mariage_ +_De la Beauté, de la Raison!_ +_ _ +_Il fera son unique étude_ +_D'allier les plaisirs aux moeurs;_ +_II perdra l'errante habitude_ +_De voltiger de fleurs en fleurs._ +_Où plutôt non: chez Clémentine_ +_Il a trouvé roses et lis,_ +_Et déjà le fripon butine_ +_Ainsi qu'aux jardins de Cypris._ + +On applaudit beaucoup cette poésie arriérée, mais le pauvre +colonel souriait tristement, parlait peu, et ne se grisait pas du +tout. L'homme à l'oreille cassée ne se consolait point d'avoir +l'oreille fendue. Il prit part aux divertissements de la journée, +mais ce n'était plus le brillant compagnon qui animait tout de sa +mâle gaieté. + +Le maréchal le prit à part dans la soirée, et lui dit: + +-- À quoi penses-tu? + +-- Je pense aux vieux qui ont eu le bonheur de tomber à Waterloo, +la face tournée vers l'ennemi. Le vieil imbécile d'Allemand qui +m'a confit pour la postérité m'a rendu un fichu service. Vois-tu +Leblanc, un homme doit vivre avec son époque. Plus tard, c'est +trop tard. + +-- Ah çà, Fougas, pas de bêtises! Il n'y a rien de désespéré, que +diable! J'irai demain chez l'Empereur; on verra, on cherchera; +des hommes comme toi, la France n'en a pas à la douzaine pour les +jeter au linge sale. + +-- Merci. Tu es un bon, un vieux, un vrai! Nous étions cinq cent +mille dans ton genre, en 1812; il n'en reste plus que deux, ou +pour mieux dire un et demi. + +Vers dix heures du soir, Mr Rollon, Mr du Marnet et Fougas +reconduisirent le maréchal au chemin de fer. Fougas embrassa son +camarade et lui promit d'être sage. Le train parti, les trois +colonels revinrent à pied jusqu'à la ville. En passant devant la +maison de Mr Rollon, Fougas dit à son successeur: + +-- Vous n'êtes guère hospitalier aujourd'hui; vous ne nous offrez +pas un petit verre de cette fine eau-de-vie d'Andaye! + +-- Je pensais que vous n'étiez pas en train de boire, dit Mr +Rollon. Vous n'avez rien pris dans votre café, ni après. Mais +montons! + +-- La soif m'est revenue au grand air. + +-- C'est bon signe. + +Il trinqua mélancoliquement et mouilla à peine ses lèvres dans son +verre. Mais il s'arrêta quelque temps auprès du drapeau, mania la +hampe, développa la soie, compta les trous que les balles et les +boulets avaient laissés dans l'étoffe, et ne répandit pas une +larme. + +-- Décidément, dit-il, l'eau-de-vie me prend à la gorge; je ne +suis pas un homme aujourd'hui. Bonsoir, messieurs! + +-- Attendez! nous allons vous reconduire. + +-- Oh! mon hôtel est à deux pas. + +-- C'est égal. Mais quelle idée avez-vous eue de rester à l'hôtel, +quand vous avez ici deux maisons à votre service? + +-- Aussi, je déménage demain matin. + +Le lendemain matin, vers onze heures, l'heureux Léon était à sa +toilette lorsqu'on lui apporta une dépêche télégraphique. Il +l'ouvrit sans voir qu'elle était adressée à Mr Fougas, et il +poussa un cri de joie. Voici le texte laconique qui lui apportait +une si douce émotion: + +«À monsieur colonel Fougas, Fontainebleau. + +«Je sors cabinet Empereur. Tu général brigade au titre étranger +en attendant mieux. Plus tard corps législatif modifiera loi. + +«LEBLANC.» + +Léon s'habilla à la hâte, courut à l'hôtel du _Cadran-Bleu_, monta +chez le colonel, et le trouva mort dans son lit. + +On raconta dans Fontainebleau que Mr Nibor avait fait l'autopsie +et constaté des désordres graves causés par la dessiccation. +Quelques personnes assurèrent que Fougas s'était suicidé. Il est +certain que maître Bonnivet reçut par la petite poste une sorte de +testament ainsi conçu: + +«Je lègue mon coeur à la patrie, mon souvenir à la nature, mon +exemple à l'armée, ma haine à la perfide Albion, mille écus à +Gothon, et deux cent mille francs au 23ème de ligne. Vive +l'Empereur, quand même! + +«FOUGAS.» + +Ressuscité le 17 août, entre trois et quatre heures de relevée, il +mourut le 17 du mois suivant, sans appel. Sa seconde vie avait +duré un peu moins de trente et un jours. Mais il employa bien son +temps; c'est une justice à lui rendre. Il repose dans le terrain +que le fils de Mr Renault avait acheté à son intention. Sa petite- +fille Clémentine a quitté le deuil depuis tantôt une année. Elle +est aimée, elle est heureuse, et Léon n'aura rien à se reprocher +si elle n'a pas beaucoup d'enfants. + +Bourdonnel, août 1861. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's L'homme à l'oreille cassée, by Edmond About + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE *** + +***** This file should be named 13704-8.txt or 13704-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/7/0/13704/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the +Bibliothèque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is +also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/old/13704-8.zip b/old/13704-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b5a09a8 --- /dev/null +++ b/old/13704-8.zip diff --git a/old/13704-r.rtf b/old/13704-r.rtf new file mode 100644 index 0000000..cb5a3f7 --- /dev/null +++ b/old/13704-r.rtf @@ -0,0 +1,4308 @@ +{\rtf1\ansi\ansicpg1252\uc1 \deff40\deflang1033\deflangfe1033{\fonttbl{\f0\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02020603050405020304}Times New Roman;}{\f1\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0604020202020204}Arial;} 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}{\fs30 +\par }}{\*\pnseclvl1\pnucrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl2\pnucltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl3\pndec\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl4\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta )}} +{\*\pnseclvl5\pndec\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl6\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl7\pnlcrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl8 +\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl9\pnlcrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}\pard\plain \s77\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f2\fs20\lang1036\cgrid {The Project Gutenberg EBook of L'homme \'e0 + l'oreille cass\'e9e, by Edmond About +\par +\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +\par with this eBook or online at www.gutenberg.org +\par +\par +\par Title: L'homme \'e0 l'oreille cass\'e9e +\par +\par Author: Edmond About +\par +\par Release Date: February 17, 2005 [EBook #13704] +\par +\par Language: French +\par +\par Character set encoding: ISO-8859-1 +\par +\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME \'c0 L'OREILLE CASS\'c9E *** +\par +\par +\par +\par +\par }\pard\plain \qj\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\f2\fs20 Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the +\par Biblioth\'e8que Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is +\par also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.}{\fs44 +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\fs44 \page Edmond About +\par }{ +\par +\par +\par }{\b\fs60 L\rquote HOMME \'c0 L\rquote OREILLE CASS\'c9E +\par }{ +\par +\par +\par }{\fs34 (1862) +\par }{ +\par +\par +\par +\par }\pard \qc\li2552\ri2552\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\brdrt\brdrs\brdrw20\brsp20 \brdrb\brdrs\brdrw20\brsp20 \adjustright {Table des mati\'e8res +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\n \\h \\z \\u }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\ +l "_Toc93331112"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003300330033003100310031003200000000000000000046494c}}}{\fldrslt {\cs15\ul \'c0 MADAME LA COMTESSE DE NAJAC.}}}{\f0\fs24\cf0 + +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331113"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900330033003300310031003100330000000000000000000400f0}}}{\fldrslt { +\cs15\ul I \endash O\'f9 l'on tue le veau gras pour f\'eater le retour d'un enfant \'e9conome.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331114"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100310034000000000000620000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul II \endash D\'e9ballage aux flambeaux.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331115"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100310035000000000000000000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul III \endash Le crime du savant professeur Meiser.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331116"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100310036000000000000000000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul IV \endash La victime.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331117"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100310037000000000000000000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul V \endash R\'eaves d'amour et autre.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331118"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100310038000000000000620000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul VI \endash Un caprice de jeune fille.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331119"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900330033003300310031003100390000000000002a2e00000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul VII \endash Testament du professeur Meiser en faveur du colonel dess\'e9ch\'e9.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331120"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100320030000000000000000000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul VIII \endash Comment Nicolas Meiser, neveu de Jean Meiser, avait ex\'e9cut\'e9 le testament de son oncle.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331121"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100320031000000000000000000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul IX \endash Beaucoup de bruit dans Fontainebleau.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331122"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100320032000000000000000000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul X \endash All\'e9luia\~!}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331123"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100320033000000000000c50100000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul XI \endash O\'f9 le colonel Fougas apprend quelques nouvelles qui para\'eetront anciennes \'e0 mes lecteurs.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331124"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100320034000000000000000000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul XII \endash Le premier repas du convalescent.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331125"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100320035000000000000000000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul XIII \endash Histoire du colonel Fougas, racont\'e9e par lui-m\'eame.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331126"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100320036000000000000000000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul XIV \endash Le jeu de l'amour et de l'espadon.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331127"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100320037000000000000000000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul XV \endash O\'f9 l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole \'e0 la roche Tarp\'e9ienne.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331128"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100320038000000000000000000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul XVI \endash M\'e9morable entrevue du colonel Fougas et de S.M.\~l'Empereur des Fran\'e7ais.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331129"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100320039000000000000000000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul XVII \endash O\'f9 Mr Nicolas Meiser, riche propri\'e9taire de Dantzig, re\'e7oit une visite qu'il ne d\'e9sirait point.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331130"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100330030000000000000000000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul XVIII \endash Le colonel cherche \'e0 se d\'e9barrasser d'un million qui le g\'eane.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331131"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100330031000000000000000000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul XIX \endash Il demande et accorde la main de Cl\'e9mentine.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc93331132"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390033003300330031003100330032000000000000000000000000}}}{\fldrslt { +\cs15\ul XX \endash Un coup de foudre dans un ciel pur.}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331112}\'c0 MADAME LA COMTESSE DE NAJAC.{\*\bkmkend _Toc93331112} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Ce petit livre est \'e9clos sous votre aile. +\par Oh\~! le bon temps et l\'e0 bonne amiti\'e9\~! +\par Jours bien remplis, et trop courts de moiti\'e9\~! +\par D\'e9cid\'e9ment, votre Bretagne est belle. +\par +\par Je l'ai revue en imprimant Fougas\~: +\par Les souvenirs s'envolaient de mon page +\par Comme pinsons \'e9chapp\'e9s de leurs cages\~; +\par Je repensais, je ne relisais pas. +\par +\par Que l'Oc\'e9an avait grande tournure\~! +\par Que le soleil faisait bonne figure, +\par En blanc bonnet, pleurnichant et moqueur\~! +\par +\par Qui me rendra ces heures envol\'e9es, +\par Ces gais propos, ces cr\'eapes rissol\'e9es, +\par Ces tours de valse, et cette paix du c\'9cur\~? +\par +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {E. A. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qr\fi708\li708\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Paris, 3 novembre 1861. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331113}I \endash O\'f9 l'on tue le veau gras pour f\'eater le retour d'un enfant \'e9conome.{\*\bkmkend _Toc93331113} + +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le 18 mai 1859, Mr Renault, ancien professeur, de physique et de chimie, actuellement propri\'e9taire \'e0 Fontainebleau et membre du conseil municipal de cette aimable petite ville, porta lui-m\'eame \'e0 la poste la lettre suivante\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 monsieur L\'e9on Renault, ing\'e9nieur civil, bureau restant, Berlin, Prusse. +\par +\par \'ab\~Mon cher enfant, +\par +\par \'ab\~Les bonnes nouvelles que tu as dat\'e9es de Saint-P\'e9tersbourg nous ont caus\'e9 la plus douce joie. Ta pauvre m\'e8re \'e9tait souffrante depuis l'hiver\~; je ne t'en avais pas parl\'e9 de peur de t'inqui\'e9ter \'e0 cette distance. Moi-m\'ea +me je n'\'e9tais gu\'e8re vaillant\~; il y avait encore une troisi\'e8me personne (tu devineras son nom si tu peux) qui languissait de ne pas te voir. Mais rassure-toi, mon cher L\'e9on\~: nous renaissons \'e0 + qui mieux mieux depuis que la date de ton retour est \'e0 peu pr\'e8s fix\'e9e. Nous commen\'e7ons \'e0 croire que les mines de l'Oural ne d\'e9voreront pas celui qui nous est plus cher que tout au monde. Dieu soit lou\'e9\~ +! Cette fortune si honorable et si rapide ne t'aura pas co\'fbt\'e9 la vie, ni m\'eame la sant\'e9, s'il est vrai que tu aies pris de l'embonpoint dans le d\'e9sert, comme tu nous l'assures. Nous ne mourrons pas sans avoir embrass\'e9 notre fils\~ +! Tant pis pour toi si tu n'as pas termin\'e9 l\'e0-bas toutes tes affaires\~: nous sommes trois qui avons jur\'e9 que tu n'y retournerais plus. L'ob\'e9issance ne te sera pas difficile, car tu seras heureux au mi +lieu de nous. C'est du moins l'opinion de Cl\'e9mentine\'85 j'ai oubli\'e9 que je m'\'e9tais promis de ne pas la nommer\~! Ma\'eetre Bonnivet, notre excellent voisin, ne s'est pas content\'e9 de placer tes capitaux sur bonne hypoth\'e8que\~; il a r\'e9dig +\'e9 dans ses moments perdus un petit acte fort touchant, qui n'attend plus que ta signature. Notre digne maire a command\'e9 \'e0 ton intention une \'e9charpe neuve qui vient d'arriver de Paris. C'est toi qui en auras l'\'e9 +trenne. Ton appartement, qui sera bient\'f4t votre appartement, est \'e0 la hauteur de ta fortune pr\'e9sente. Tu demeures\'85 mais la maison a tellement chang\'e9 + depuis trois ans, que mes descriptions seraient lettre close pour toi. C'est Mr Audret, l'architecte du ch\'e2teau imp\'e9rial, qui a dirig\'e9 les travaux. Il a voulu absolument me construire un laboratoire digne de Th\'e9 +nard ou de Desprez. J'ai eu beau protester et dire que je n'\'e9tais plus bon \'e0 rien, puisque mon c\'e9l\'e8bre m\'e9moire sur la }{\i Condensation des gaz}{ en est toujours au chapitre IV, comme ta m\'e8re \'e9tait de complicit\'e9 avec ce vieux sc +\'e9l\'e9rat d'ami, il se trouve que la Science a d\'e9sormais un temple chez nous. Une vraie boutique \'e0 sorcier, suivant l'expression pittoresque de ta vieille Gothon. Rien n'y manque, pas m\'eame une machine \'e0 vapeur de quatre chevaux\~ +: qu'en ferai-je\~? h\'e9las\~! Je compte bien cependant que ces d\'e9penses ne seront pas perdues pour tout le monde. Tu ne vas pas t'endormir sur tes lauriers. Ah\~! si j'avais eu ton bien lorsque j'avais ton \'e2ge\~! J'aurais consacr\'e9 mes jours +\'e0 la science pure, au lieu d'en perdre la meilleure partie avec ces pauvres petits jeunes gens qui ne profitaient de ma classe que pour lire Mr Paul de Kock\~! J'aurais \'e9t\'e9 ambitieux\~! J'aurais voulu attacher mon nom \'e0 la d\'e9 +couverte de quelque loi bien g\'e9n\'e9rale, ou tout au moins \'e0 la construction de quelque instrument bien utile. Il est trop tard aujourd'hui\~; mes yeux sont fatigu\'e9s et le cerveau lui-m\'eame refuse le travail. \'c0 ton tour, mon gar\'e7on\~ +! Tu n'as pas vingt-six ans, les mines de l'Oural t'ont donn\'e9 de quoi vivre \'e0 l'aise, tu n'as plus besoin de rien pour toi-m\'eame, le moment est venu de travailler pour le genre humain. C'est le plus vif d\'e9sir et la plus ch\'e8re esp\'e9 +rance de ton vieux bonhomme de p\'e8re qui t'aime et qui t'attend les bras ouverts. +\par +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\'ab\~J. RENAULT. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par \'ab\~P. S.\~Par mes calculs, cette lettre doit arriver \'e0 Berlin deux ou trois jours avant toi. Tu auras d\'e9j\'e0 appris par les journaux du 7 courant la mort de l'illustre Mr de Humboldt. C'est un deuil pour la science et pour l'humanit\'e9 +. J'ai eu l'honneur d'\'e9crire \'e0 ce grand homme plusieurs fois en ma vie, et il a daign\'e9 me r\'e9 +pondre une lettre que je conserve pieusement. Si tu avais l'occasion d'acheter quelque souvenir de sa personne, quelque manuscrit de sa main, quelque fragment de ses collections, tu me ferais un v\'e9ritable plaisir.\~\'bb +\par +\par Un mois apr\'e8s le d\'e9part de cette lettre, le fils tant d\'e9sir\'e9 rentra dans la maison paternelle. Mr et Mme\~Renault, qui vinrent le chercher \'e0 la gare, le trouv\'e8rent grandi, grossi et embelli de tout point. \'c0 dire vrai, ce n'\'e9 +tait pas un gar\'e7on remarquable, mais une bonne et sympathique figure. L\'e9on Renault repr\'e9sentait un homme moyen, blond, rondelet et bien pris. Ses grands yeux bleus, sa voix douce et sa barbe soyeuse indiquaient une nature plus d\'e9 +licate que puissante. Un cou tr\'e8s blanc, tr\'e8s rond et presque f\'e9minin, tranchait singuli\'e8rement avec son visage roussi par le h\'e2le. Ses dents \'e9taient belles, tr\'e8s mignonnes, un peu rentrantes, nullement aigu\'ebs. Lorsqu'il \'f4 +ta ses gants, il d\'e9couvrit deux petites mains carr\'e9es, assez fermes, assez douces, ni chaudes, ni froides, ni s\'e8ches ni humides, mais agr\'e9ables au toucher et soign\'e9es dans la perfection. +\par +\par Tel qu'il \'e9tait, son p\'e8re et sa m\'e8re ne l'auraient pas \'e9chang\'e9 contre l'Apollon du Belv\'e9d\'e8re. On l'embrassa, Dieu sait\~! en l'accablant de mille questions auxquelles il oubliait de r\'e9pondre. Quelques vieux amis de la maison, un m +\'e9decin, un architecte, un notaire \'e9taient accourus \'e0 la gare avec les bons parents\~: chacun d'eux eut son tour, chacun lui donna l'accolade, chacun lui demanda s'il se portait bien, s'il avait fait bon voyage\~? Il \'e9couta patiemment et m\'ea +me avec joie cette m\'e9lodie banale dont les paroles ne signifiaient pas grand-chose, mais dont la musique allait au c\'9cur, parce qu'elle venait du c\'9cur. +\par +\par On \'e9tait l\'e0 depuis un bon quart d'heure, et le train avait repris sa course en sifflant, et les omnibus des divers h\'f4tels s'\'e9taient lanc\'e9s l'un apr\'e8s l'autre au grand trot dans l'avenue qui conduit \'e0 la ville\~ +; et le soleil de juin ne se lassait pas d'\'e9clairer cet heureux groupe de braves gens. Mais Mme\~Renault s'\'e9cria tout \'e0 coup que le pauvre enfant devait mourir de faim, et qu'il y avait de la barbarie \'e0 retarder si longtemps l'heure de son d +\'eener. Il eut beau protester qu'il avait d\'e9jeun\'e9 \'e0 Paris et que la faim parlait moins haut que la joie\~: toute la compagnie se jeta dans deux grandes cal\'e8ches de louage, le fils \'e0 c\'f4t\'e9 de la m\'e8re, le p\'e8 +re en face, comme s'il ne pouvait rassasier ses yeux de la vue de ce cher fils. Une charrette venait derri\'e8re avec les malles, les grandes caisses longues et carr\'e9es et tout le bagage du voyageur. \'c0 l'entr\'e9 +e de la ville, les cochers firent claquer leur fouet, le charretier suivit l'exemple, et ce joyeux tapage attira les habitants sur leurs portes et anima un instant la tranquillit\'e9 des rues. Mme\~Renault promenait ses regards \'e0 droite et \'e0 gauche, + cherchant des t\'e9moins \'e0 son triomphe et saluant avec la plus cordiale amiti\'e9 des gens qu'elle connaissait \'e0 peine. Plus d'une m\'e8re la salua aussi, sans presque la conna\'eetre, car il n'y a pas de m\'e8re indiff\'e9rente \'e0 + ces bonheurs-l\'e0, et d'ailleurs la famille de L\'e9on \'e9tait aim\'e9e de tout le monde\~! Et les voisins s'abordaient en disant avec une joie exempte de jalousie\~: +\par +\par \endash C'est le fils Renault, qui a travaill\'e9 trois ans dans les mines de Russie et qui vient partager sa fortune avec ses vieux parents\~! +\par +\par L\'e9on aper\'e7ut aussi quelques visages de connaissance, mais non tout ceux qu'il souhaitait de revoir. Car il se pencha un instant \'e0 l'oreille de sa m\'e8re en disant\~: +\par +\par \endash Et Cl\'e9mentine\~? +\par +\par Cette parole fut prononc\'e9e si bas et de si pr\'e8s que Mr Renault lui-m\'eame ne put conna\'eetre si c'\'e9tait une parole ou un baiser. La bonne dame sourit tendrement et r\'e9pondit un seul mot\~: +\par +\par \endash Patience\~! +\par +\par Comme si la patience \'e9tait une vertu bien commune chez les amoureux\~! +\par +\par La porte de la maison \'e9tait toute grande ouverte, et la vieille Gothon sur le seuil. Elle levait les bras au ciel et pleurait comme une b\'eate, car elle avait connu le petit L\'e9on pas plus haut que cela\~ +! Il y eut encore une belle embrassade sur la derni\'e8re marche du perron entre la brave servante et son jeune ma\'eetre. Les amis de Mr Renault firent mine de se retirer par discr\'e9tion, mais ce fut peine perdue\~ +: on leur prouva clair comme le jour que leur couvert \'e9tait mis. Et quand tout le monde fut r\'e9uni dans le salon, except\'e9 l'invisible Cl\'e9mentine, les grands fauteuils \'e0 m\'e9daillon tendirent leurs bras vers le fils de Mr Renault\~ +; la vieille glace de la chemin\'e9e se r\'e9jouit de refl\'e9ter son image, le gros lustre de cristal fit entendre un petit carillon, les mandarins de l'\'e9tag\'e8re se mirent \'e0 branler la t\'eate en signe de bienvenue, comme s'ils avaient \'e9t\'e9 + des p\'e9nates l\'e9gitimes et non des \'e9trangers et des pa\'efens. +\par +\par Personne ne saurait dire pourquoi les baisers et les larmes recommenc\'e8rent alors \'e0 pleuvoir, mais il est certain que ce fut comme une deuxi\'e8me arriv\'e9e. +\par +\par \endash La soupe\~! cria Gothon. +\par +\par Mme\~Renault prit le bras de son fils, contrairement \'e0 toutes les lois de l'\'e9tiquette, et sans m\'eame demander pardon aux respectables amis qui se trouvaient l\'e0. \'c0 peine s'excusa-t-elle de servir l'enfant avant les invit\'e9s. L\'e9 +on se laissa faire et bien lui en prit\~; il n'y avait pas un convive qui ne f\'fbt capable de lui verser le potage dans son gilet plut\'f4t que d'y go\'fbter avant lui. +\par +\par \endash M\'e8re, s'\'e9cria L\'e9on la cuiller \'e0 la main, voici la premi\'e8re fois, depuis trois ans, que je mange de la bonne soupe\~! +\par +\par Mme\~Renault se sentit rougir d'aise et Gothon cassa quelque chose\~; l'une et l'autre imagin\'e8 +rent que l'enfant parlait ainsi pour flatter leur amour-propre, et pourtant il avait dit vrai. Il y a deux choses en ce monde que l'homme ne trouve pas souvent hors de chez lui\~: la bonne soupe est la premi\'e8re\~; la deuxi\'e8me est l'amour d\'e9sint +\'e9ress\'e9. +\par +\par Si j'entreprenais ici l'\'e9num\'e9ration v\'e9ridique de tous les plats qui parurent sur la table, il n'y aurait pas un de mes lecteurs \'e0 qui l'eau ne v\'eent \'e0 la bouche. Je crois m\'eame que plus d'une lectrice d\'e9 +licate risquerait de prendre une indigestion. Ajoutez, s'il vous pla\'eet, que cette liste se prolongerait jusqu'au bout du volume et qu'il ne me resterait plus une seule page pour \'e9crire la merveilleuse histoire de Fougas +. C'est pourquoi je retourne au salon, o\'f9 le caf\'e9 est d\'e9j\'e0 servi. +\par +\par L\'e9on prit \'e0 peine la moiti\'e9 de sa tasse, mais gardez-vous d'en conclure que le caf\'e9 f\'fbt trop chaud ou trop froid, ou trop sucr\'e9. Rien au monde ne l'e\'fbt emp\'each\'e9 de boire jusqu'\'e0 la derni\'e8re +goutte, si un coup de marteau frapp\'e9 \'e0 la porte de la rue n'avait retenti jusque dans son c\'9cur. +\par +\par La minute qui suivit lui parut d'une longueur extraordinaire. Non\~! jamais dans ses voyages, il n'avait rencontr\'e9 une minute aussi longue que celle-l\'e0. Mais enfin Cl\'e9mentine parut, pr\'e9c\'e9d\'e9 +e de la digne Mlle Virginie Sambucco, sa tante. Et les mandarins qui souriaient sur l'\'e9tag\'e8re entendirent le bruit de trois baisers. +\par +\par Pourquoi trois\~? Le lecteur superficiel qui pr\'e9tend deviner les choses avant qu'elles soient \'e9crites, a d\'e9j\'e0 trouv\'e9 une explication vraisemblable. \'ab\~Assur\'e9ment, dit-il, L\'e9on \'e9 +tait trop respectueux pour embrasser plus d'une fois la digne Mlle Sambucco, mais lorsqu'il se vit en pr\'e9sence de Cl\'e9mentine, qui devait \'eatre sa femme, il doubla la dose et fit bien.\~\'bb Voil\'e0, monsieur, ce que j'appelle un jugement t\'e9m +\'e9raire. Le premier baiser tomba de la bouche de L\'e9on sur la joue de Mlle Sambucco\~; le second fut appliqu\'e9 par les l\'e8vres de Mlle Sambucco sur la joue gauche de L\'e9on\~; le troisi\'e8me fut un v\'e9ritable accident qui plongea deux jeunes c +\'9curs dans une consternation profonde. +\par +\par L\'e9on, qui \'e9tait tr\'e8s amoureux de sa future, se pr\'e9cipita vers elle en aveugle, incertain s'il baiserait la joue droite ou la gauche, mais d\'e9cid\'e9 \'e0 ne pas retarder plus long +temps un plaisir qu'il se promettait depuis le printemps de 1856. Cl\'e9mentine ne songeait pas \'e0 se d\'e9fendre, mais bien \'e0 appliquer ses belles l\'e8vres rouges sur la joue droite de L\'e9on, ou sur la gauche indiff\'e9remment. La pr\'e9 +cipitation des deux jeunes gens fut cause que ni les joues de Cl\'e9mentine ni celles de L\'e9on ne re\'e7urent l'offrande qui leur \'e9tait destin\'e9e. Et les mandarins de l'\'e9tag\'e8 +re qui comptaient bien entendre deux baisers, n'en entendirent qu'un seul. Et L\'e9on fut interdit, Cl\'e9mentine rougit jusqu'aux oreilles, et les deux fianc\'e9s recul\'e8rent d'un pas en regardant les rosaces du tapis, qui demeur\'e8rent \'e9 +ternellement grav\'e9es dans leur m\'e9moire. +\par +\par Cl\'e9mentine \'e9tait, aux yeux de L\'e9on Renault, la plus jolie personne du monde. Il l'aimait depuis un peu plus de trois ans, et c'\'e9tait un peu pour elle qu'il avait fait le voyage de Russie. En 1856, elle \'e9 +tait trop jeune pour se marier et trop riche pour qu'un ing\'e9nieur \'e0 2 400 francs p\'fbt d\'e9cemment pr\'e9tendre \'e0 sa main. L\'e9on, en vrai math\'e9maticien, s'\'e9tait pos\'e9 le probl\'e8me suivant\~: \'ab\~\'c9tant donn\'e9 +e une jeune fille de quinze ans et demi, riche de 8 000 francs de rentes et menac\'e9e de l'h\'e9ritage de Mlle Sambucco, soit 200 000 francs de capital, faire une fortune au moins \'e9gale \'e0 la sienne dans un d\'e9lai qui lui permette de d +evenir grande fille sans lui laisser le temps de passer vieille fille.\~\'bb Il avait trouv\'e9 la solution dans les mines de cuivre de l'Oural. +\par +\par Durant trois longues ann\'e9es, il avait correspondu indirectement avec la bien-aim\'e9e de son c\'9cur. Toutes les lettres qu'il \'e9crivait \'e0 son p\'e8re ou \'e0 sa m\'e8re passaient aux mains de Mlle Sambucco, qui ne les cachait pas \'e0 Cl\'e9 +mentine. Quelquefois m\'eame on les lisait \'e0 voix haute, en famille, et jamais Mr Renault ne fut oblig\'e9 de sauter une phrase, car L\'e9on n'\'e9crivait rien qu'une jeune fille ne p\'fbt entendre. La tante et la ni\'e8 +ce n'avaient pas d'autres distractions\~; elles vivaient retir\'e9es dans une petite maison, au fond d'un beau jardin, et elles ne recevaient que de vieux amis. Cl\'e9mentine eut donc peu de m\'e9rite \'e0 garder son c\'9cur pour L\'e9on. \'c0 + part un grand colonel de cuirassiers qui la poursuivait quelquefois \'e0 la promenade, aucun homme ne lui avait fait l\'e0 cour. +\par +\par Elle \'e9tait bien belle pourtant, non seulement aux yeux de son amant, ou de la famille Renault, ou de la petite ville qu'elle habitait. La province est encline \'e0 se contenter de peu. Elle donne \'e0 bon march\'e9 les r\'e9 +putations de jolie femme et de grand homme, surtout lorsqu'elle n'est pas assez riche pour se montrer exigeante. C'est dans les capitales qu'on pr\'e9tend n'admirer que le m\'e9 +rite absolu. J'ai entendu un maire de village qui disait, avec un certain orgueil\~: \'ab\~Avouez que ma servante Catherine est bien jolie pour une commune de six cents \'e2mes\~!\~\'bb Cl\'e9mentine \'e9 +tait assez jolie pour se faire admirer dans une ville de huit cent mille habitants. Figurez-vous une petite cr\'e9ole blonde, aux yeux noirs, au teint mat, aux dents \'e9clatantes. Sa taille \'e9 +tait ronde et souple comme un jonc. Quelles mains mignonnes elle avait, et quels jolis pieds andalous, cambr\'e9s, arrondis en fer \'e0 repasser\~! Tous ses regards ressemblaient \'e0 des sourires, et tous ses mouvements \'e0 + des caresses. Ajoutez qu'elle n'\'e9tait ni sotte, ni peureuse, ni m\'eame ignorante de toutes choses, comme les petites filles \'e9lev\'e9es au couvent. Son \'e9ducation, commenc\'e9e par sa m\'e8re, avait \'e9t\'e9 achev\'e9 +e par deux ou trois vieux professeurs respectables, du choix de Mr Renault, son tuteur. Elle avait l'esprit juste et le cerveau bien meubl\'e9. Mais, en v\'e9rit\'e9, je me demande pourquoi j'en parle au pass\'e9, car elle vit encore, gr\'e2ce \'e0 Die +u, et aucune de ses perfections n\rquote a p\'e9ri. +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331114}II \endash D\'e9ballage aux flambeaux.{\*\bkmkend _Toc93331114} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Vers dix heures du soir, Mlle Virginie Sambucco dit qu'il fallait penser \'e0 la retraite\~; ces dames vivaient avec une r\'e9gularit\'e9 monastique. L\'e9on protesta, mais Cl\'e9mentine ob\'e9it\~: ce ne fut pas sans laisser voir une petite moue. D\'e9j +\'e0 la porte du salon \'e9tait ouverte et la vieille demoiselle avait pris sa capuche dans l'antichambre, lorsque l'ing\'e9nieur, frapp\'e9 subitement d'une id\'e9e, s'\'e9cria\~: +\par +\par \endash Vous ne vous en irez certes pas sans m'aider \'e0 ouvrir mes malles\~! C'est un service que je vous demande, ma bonne mademoiselle Sambucco\~! +\par +\par La respectable fille s'arr\'eata\~; l'habitude la poussait \'e0 partir\~; l'obligeance lui conseillait de rester\~; un atome de curiosit\'e9 fit pencher la balance. +\par +\par \endash Quel bonheur\~! dit Cl\'e9mentine en restituant \'e0 la pat\'e8re la capuche de sa tante. +\par +\par Mme\~Renault ne savait pas encore o\'f9 l'on avait mis les bagages de L\'e9on. Gothon vint dire que tout \'e9tait jet\'e9 p\'eale-m\'eale dans la boutique \'e0 sorcier, en attendant que Monsieur d\'e9sign\'e2 +t ce qu'il fallait porter dans sa chambre. Toute la compagnie se rendit avec les lampes et les flambeaux dans une vaste salle du rez-de-chauss\'e9e o\'f9 les fourneaux, les cornues, les instruments de physique, les caisses, les malles, +les sacs de nuit, les cartons \'e0 chapeau et la c\'e9l\'e8bre machine \'e0 vapeur formaient un spectacle confus et charmant. La lumi\'e8re se jouait dans cet int\'e9rieur comme dans certains tableaux de l'\'e9 +cole hollandaise. Elle glissait sur les gros cylindres jaunes de la machine \'e9lectrique, rebondissait sur les matras de verre mince, se heurtait \'e0 deux r\'e9flecteurs argent\'e9s et accrochait en passant un magnifique barom\'e8 +tre de Fortin. Les Renault et leurs amis, group\'e9s au milieu des malles, les uns assis, les autres debout, celui-ci arm\'e9 d'une lampe et celui-l\'e0 d'une bougie, n'\'f4taient rien au pittoresque du tableau. +\par +\par L\'e9on, arm\'e9 d'un trousseau de petites clefs, ouvrait les malles l'une apr\'e8s l'autre. Cl\'e9mentine \'e9tait assise en face de lui sur une grande bo\'eete de forme oblongue +, et elle le regardait de tous ses yeux avec plus d'affection que de curiosit\'e9. On commen\'e7a par mettre \'e0 part deux \'e9normes caisses carr\'e9es qui ne renfermaient que des \'e9chantillons de min\'e9ralogie, apr\'e8 +s quoi l'on passa la revue des richesses de toute sorte que l'ing\'e9nieur avait serr\'e9es dans son linge et ses v\'eatements. +\par +\par Une douce odeur de cuir de Russie, de th\'e9 de caravane, de tabac du Levant et d'essence de ros\'e9s se r\'e9pandit bient\'f4t dans l'atelier. L\'e9on rapportait un peu de tout, suivant l'usage des voyageurs riches qui ont laiss\'e9 derri\'e8 +re eux une famille et beaucoup d'amis\~: Il exhiba tour \'e0 tour des \'e9toffes asiatiques, des narghil\'e9s d'argent repouss\'e9 qui viennent de Perse, des bo\'eetes de th\'e9, des sorbets \'e0 la rose, des essences pr\'e9cieuses, des tissus d'or de + Tarjok, des armes antiques, un service d'argenterie niell\'e9e de la fabrique de Toula, des pierreries mont\'e9es \'e0 la russe, des bracelets du Caucase, des colliers d'ambre laiteux et un sac de cuir rempli de turquoises, comme on en vend \'e0 + la foire de Nijni-Novgorod. Chaque objet passait de main en main, au milieu des questions, des explications et des interjections de toute sorte. Tous les amis qui se trouvaient l\'e0 re\'e7urent les pr\'e9sents qui leur \'e9taient destin\'e9 +s. Ce fut un concert de refus polis, d'insistances amicales et de remerciements sur tous les tons. Inutile de dire que la plus grosse part \'e9chut \'e0 Cl\'e9mentine\~; mais elle ne se fit pas prier, car, au point o\'f9 l'on en \'e9 +tait, toutes ces belles choses entraient dans la corbeille et ne sortaient pas de la famille. +\par +\par L\'e9on rapportait \'e0 son p\'e8re une robe de chambre trop belle, en \'e9toffe broch\'e9e d'or, quelques livres anciens trouv\'e9s \'e0 Moscou, un joli tableau de Greuze, \'e9gar\'e9 par le plus grand des hasards dans une ignoble boutique du }{\i +Gastinitvor}{, deux magnifiques \'e9chantillons de cristal de roche et une canne de Mr de Humboldt\~: +\par +\par \endash Tu vois, dit-il \'e0 Mr Renault en lui mettant dans les mains ce jonc historique, le post-scriptum de ta derni\'e8re lettre n'est pas tomb\'e9 dans l'eau. +\par +\par Le vieux professeur re\'e7ut ce pr\'e9sent avec une \'e9motion visible. +\par +\par \endash Je ne m'en servirai jamais, dit-il \'e0 son fils\~: le Napol\'e9on de la science l'a tenue dans sa main. Que penserait-on si un vieux sergent comme moi se permettait de la porter dans ses promenades en for\'eat\~? Et les collections\~ +? Tu n'as rien pu en acheter\~? Se sont-elles vendues bien cher\~? +\par +\par \endash On ne les a pas vendues, r\'e9pondit L\'e9on. Tout est entr\'e9 dans le mus\'e9e national de Berlin. Mais dans mon empressement \'e0 te satisfaire, je me suis fait voler d'une \'e9trange fa\'e7on. Le jour m\'eame de mon arriv\'e9 +e, j'ai fait part de ton d\'e9sir au domestique de place qui m'accompagnait. Il m'a jur\'e9 qu'un petit brocanteur juif de ses amis, du nom de Ritter, cherchait \'e0 vendre une tr\'e8s belle pi\'e8 +ce anatomique, provenant de la succession. J'ai couru chez le juif, examin\'e9 la momie, car c'en \'e9tait une, et pay\'e9 sans marchander le prix qu'on en voulait. Mais le lendemain, un ami de Mr de Humboldt, le professeur Hirtz, m'a cont\'e9 + l'histoire de cette guenille humaine, qui tra\'eenait en magasin depuis plus de dix ans, et qui n'a jamais appartenu \'e0 Mr de Humboldt. O\'f9 diable Gothon l'a-t-elle fourr\'e9e\~? Ah\~! Mlle Cl\'e9mentine est dessus. +\par +\par Cl\'e9mentine voulut se lever, mais L\'e9on la fit rasseoir. +\par +\par \endash Nous avons bien le temps, dit-il, de regarder cette vieillerie, et d'ailleurs vous devinez que ce n'est pas un spectacle riant. Voici l'histoire que le p\'e8re Hirtz m'a cont\'e9e\~; du reste il m'a promis de m'envoyer copie d'un m\'e9 +moire assez curieux sur ce sujet. Ne vous en allez pas encore, ma bonne demoiselle Sambucco\~! C'est un petit roman militaire et scientifique. Nous regarderons la momie lorsque je vous aurai mis au courant de ses malheurs. +\par +\par \endash Parbleu\~! s'\'e9cria Mr Audret, l'architecte du ch\'e2teau, c'est le roman de la momie que tu vas nous r\'e9citer. Trop tard, mon pauvre L\'e9on\~: Th\'e9ophile Gautier a pris les devants, dans le feuilleton du }{\i Moniteur}{ +, et tout le monde la conna\'eet, ton histoire \'e9gyptienne\~! +\par +\par \endash Mon histoire, dit L\'e9on, n'est pas plus \'e9gyptienne que }{\i Manon Lescaut}{. Notre bon docteur Martout, ici pr\'e9sent, doit conna\'eetre le nom du professeur Jean Meiser de Dantzig\~; il vivait au commencement de notre si\'e8 +cle, et je crois que ses derniers ouvrages sont de 1824 ou 1825. +\par +\par \endash De 1823, r\'e9pondit Mr Martout. Meiser est un des savants qui ont fait le plus d'honneur \'e0 l'Allemagne. Au milieu des guerres \'e9 +pouvantables qui ensanglantaient sa patrie, il poursuivit les travaux de Leeuwenkoeck, de Baker, de Needham, de Fontana, et de Spallanzani sur les animaux reviviscents. Notre \'e9cole honore en lui un des p\'e8res de la biologie moderne. +\par +\par \endash Dieu\~! Les vilains grands mots\~! s'\'e9cria Mlle Sambucco. Est-il permis de retenir les gens \'e0 pareille heure pour leur faire \'e9couter de l'allemand\~! +\par +\par Cl\'e9mentine essaya de la calmer. +\par +\par \endash N'\'e9coutez pas les grands mots, ma ch\'e8re petite tante\~; m\'e9nagez-vous pour le roman, puisqu'il y en a un\~! +\par +\par \endash Un terrible, dit L\'e9on. Mlle Cl\'e9mentine est assise sur une victime humaine, immol\'e9e \'e0 la science par le professeur Meiser. +\par +\par Pour le coup, Cl\'e9mentine se leva, et vivement, son fianc\'e9 lui offrit une chaise et s'assit lui-m\'eame \'e0 la place qu'elle venait de quitter. Les auditeurs, craignant que le roman de L\'e9on f\'fb +t en plusieurs volumes, prirent position autour de lui, qui sur une malle, qui dans un fauteuil. +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331115}III \endash Le crime du savant professeur Meiser.{\*\bkmkend _Toc93331115} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \endash Mesdames, dit L\'e9on, le professeur Meiser n'\'e9tait pas un malfaiteur vulgaire, mais un homme d\'e9vou\'e9 \'e0 la science et \'e0 l'humanit\'e9. S'il tua le colonel fran\'e7ais qui repose en ce moment sous les basques de ma redingote, c'\'e9 +tait d'abord pour lui conserver la vie, ensuite pour \'e9claircir une question qui vous int\'e9resse vous-m\'eames au plus haut, point. +\par +\par \'ab\~La dur\'e9e de notre existence est infiniment trop courte. C'est un fait que nul homme ne saurait contester. Dire que dans cent ans aucune des neuf ou dix personnes qui sont r\'e9unies dans cette maison n'habitera plus \'e0 la surface de la terre\~ +! N'est-ce pas une chose navrante\~? +\par +\par Mlle Sambucco poussa un gros soupir. L\'e9on poursuivit\~: +\par +\par \'ab\~H\'e9las\~! mademoiselle, j'ai bien des fois soupir\'e9 comme vous, \'e0 l'id\'e9e de cette triste n\'e9cessit\'e9. Vous avez une ni\'e8ce, la plus jolie et la plus adorable de toutes les ni\'e8ces, et l'aspect de son charmant visage vous r\'e9 +jouit le c\'9cur. Mais vous d\'e9sirez quelque chose de plus\~; vous ne serez satisfaite que lorsque vous aurez vu courir vos petits-neveux. Vous les verrez, j'y compte bien. Mais verrez-vous leurs enfants\~? c'est douteux. Leurs petits-enfants\~ +? C'est impossible. Pour ce qui est la dixi\'e8me, vingti\'e8me, trenti\'e8me g\'e9n\'e9ration, il n'y faut pas songer. +\par +\par \'ab\~On y songe pourtant, et il n'est peut-\'eatre pas un homme qui ne se soit dit au moins une fois dans sa vie\~: \'ab\~Si je pouvais rena\'eetre dans deux cents ans\~!\~\'bb + Celui-ci voudrait revenir sur la terre pour chercher des nouvelles de sa famille, celui-l\'e0 de sa dynastie. Un philosophe est curieux de savoir si les id\'e9es qu'il a sem\'e9es auront port\'e9 des fruits\~ +; un politique si son parti aura pris le dessus\~; un avare, si ses h\'e9ritiers n'auront pas dissip\'e9 la fortune qu'il a faite\~; un simple propri\'e9taire, si les arbres de son jardin auront grandi. Personne n'est indiff\'e9rent aux destin\'e9 +es futures de ce monde que nous traversons au galop dans l'espace de quelques ann\'e9es et pour n'y plus revenir. Que de gens ont envi\'e9 le sort d'\'c9pim\'e9nide qui s'endormit dans une caverne et s'aper\'e7ut en rouvrant les yeux que l +e monde avait vieilli\~! Qui n'a pas r\'eav\'e9 pour son compte la merveilleuse aventure de la Belle au bois dormant\~? +\par +\par \'ab\~H\'e9 bien\~! mesdames, le professeur Meiser, un des hommes les plus s\'e9rieux de notre si\'e8cle, \'e9tait persuad\'e9 que la science peut endormir un \'eatre vivant et le r\'e9veiller au bout d'un nombre infini d'ann\'e9es, arr\'ea +ter toutes les fonctions du corps, suspendre la vie, d\'e9rober un individu \'e0 l'action du temps pendant un si\'e8cle ou deux, et le ressusciter apr\'e8s. +\par +\par \endash C'\'e9tait donc un fou\~? s'\'e9cria Mme\~Renault. +\par +\par \endash Je n'en voudrais pas jurer. Mais il avait des id\'e9es \'e0 lui sur le grand ressort qui fait mouvoir les \'eatres vivants. Te rappelles-tu, ma bonne m\'e8re, la premi\'e8re impression que tu as \'e9prouv\'e9e \'e9 +tant petite fille, lorsqu'on t'a fait voir l'int\'e9rieur d'une montre en mouvement\~? Tu as \'e9t\'e9 convaincue qu'il y avait au milieu de la bo\'eete une petite b\'eate tr\'e8s remuante qui se d\'e9menait vingt-quatre heures par jour \'e0 + faire tourner les aiguilles. Si les aiguilles ne marchaient plus, tu disais\~: \'ab\~C'est que la petite b\'eate est morte.\~\'bb Elle n'\'e9tait peut-\'eatre qu'endormie. +\par +\par \'ab\~On t'a expliqu\'e9 depuis que la montre renfermait un ensemble d'organes bien adapt\'e9s et bien huil\'e9s qui se mouvaient spontan\'e9ment dans une harmonie parfaite. Si un ressort vient \'e0 se rompre, si un rouage est cass\'e9 +, si un grain de sable s'introduit entre deux pi\'e8ces, la montre ne marche plus, et les enfants s'\'e9crient avec raison\~: \'ab\~La petite b\'eate est morte.\~\'bb Mais suppose une montre solide, bien \'e9tablie, saine de tout point, et arr\'eat\'e9 +e parce que les organes ne glissent plus faute d'huile, la petite b\'eate n'est pas morte\~: il ne faut qu'un peu d'huile pour la r\'e9veiller. +\par +\par \'ab\~Voici un chronom\'e8tre excellent, de la fabrique de Londres. Il marche quinze jours de suite sans \'eatre remont\'e9. Je lui ai donn\'e9 un tour de clef avant-hier, il a donc treize jours \'e0 + vivre. Si je le jette par terre, si je casse le grand ressort, tout sera dit. J'aurai tu\'e9 la petite b\'eate. Mais suppose que, sans rien briser, je trouve moyen de soutenir ou de s\'e9cher l'huile fine qui permet aux org +anes de glisser les uns sur les autres, la petite b\'eate sera-t-elle morte\~? non, elle dormira. Et la preuve, c'est que je peux alors serrer ma montre dans un tiroir, la garder l\'e0 vingt-cinq ans, et si j'y remets une goutte d'huile apr\'e8 +s un quart de si\'e8cle, les organes rentreront en jeu. Le temps aura pass\'e9 sans vieillir la petite b\'eate endormie. Elle aura encore treize jours \'e0 marcher depuis l'instant de son r\'e9veil. +\par +\par \'ab\~Tous les \'eatres vivants, suivant l'opinion du professeur Meiser, sont des montres ou des organismes qui se meuvent, respirent, se nourrissent et se reproduisent pourvu que leurs organes soient intacts et huil\'e9 +s convenablement. L'huile de la montre est repr\'e9sent\'e9e chez l'animal par une \'e9norme quantit\'e9 d'eau. Chez l'homme, par exemple, l'eau fournit environ les quatre cinqui\'e8mes du poids total. \'c9tant donn\'e9 + un colonel du poids de cent cinquante livres, il y a trente livres de colonel et cent vingt livres ou soixante litres d'eau. C'est un fait d\'e9montr\'e9 par de nombreuses exp\'e9riences. Je dis un colonel comme je dirais un roi\~: tous les hommes sont +\'e9gaux devant l'analyse. +\par +\par \'ab\~Le professeur Meiser \'e9tait persuad\'e9, comme tous les savants, que casser la t\'eate d'un colonel, ou lui percer le c\'9cur, ou s\'e9parer en deux sa colonne vert\'e9brale, c'est tuer la petite b\'eate, attendu que le cerveau, le c\'9c +ur, la moelle \'e9pini\'e8re sont des ressorts indispensables sans lesquels la machine ne peut marcher. Mais il croyait aussi qu'en soutirant soixante litres d'eau d'une personne vivante, on endormait la petite b\'eate sans la tuer\~; qu'un colonel dess +\'e9ch\'e9 avec pr\'e9caution pouvait se conserver cent ans, puis rena\'eetre \'e0 la vie, lorsqu'on lui rendrait la goutte d'huile, ou mieux les soixante litres d'eau sans lesquels la machine humaine ne saurait entrer en mouvement. +\par +\par \'ab\~Cette opinion qui vous para\'eet inacceptable et \'e0 moi aussi, mais qui n'est pas rejet\'e9e absolument par notre ami le docteur Martout, se fondait sur une s\'e9rie d'observations authentiques, que le premier venu peut encore v\'e9 +rifier aujourd'hui. +\par +\par \'ab\~Il y a des animaux qui ressuscitent\~: rien n'est plus certain ni mieux d\'e9montr\'e9. Mr Meiser, apr\'e8s l'abb\'e9 Spallanzani et beaucoup d'autres, ramassait dans la goutti\'e8re de son toit de petites anguilles dess\'e9ch\'e9 +es, cassantes comme du verre, et il leur rendait la vie en les plongeant dans l'eau. La facult\'e9 de rena\'eetre n'est pas le privil\'e8ge d'une seule esp\'e8ce\~: on l'a constat\'e9e chez des animaux nombreux et divers. Les }{\i volvox}{ +, les petites anguilles ou }{\i anguillules}{ du vinaigre, de la boue, de la colle g\'e2t\'e9e, du bl\'e9 niell\'e9\~; les }{\i rotif\'e8res}{, qui sont de petites \'e9crevisses arm\'e9es de carapace, munies d'un intestin complet, de sexes s\'e9par\'e9 +s, d'un syst\'e8me nerveux, avec un cerveau distinct, un ou deux yeux, suivant les genres, un cristallin et un nerf optique\~; les }{\i tardigrades}{, qui sont de petites araign\'e9es \'e0 six et huit pattes, sexes s\'e9par\'e9 +s, intestin complet, une bouche, deux yeux, syst\'e8me nerveux bien distinct, syst\'e8me musculaire tr\'e8s d\'e9velopp\'e9\~; tout cela meurt et ressuscite dix et quinze fois de suite, \'e0 la volont\'e9 du naturaliste. On s\'e8che un }{\i rotif\'e8re}{ +, bonsoir\~! on le mouille, bonjour\~! Le tout est d'en avoir bien soin quand il est sec. Vous comprenez que si on lui cassait seulement la t\'eate, il n'y aurait ni goutte d'eau, ni fleuve, ni oc\'e9an capable de le ressusciter. +\par +\par \'ab\~Ce qui est merveilleux, c'est qu'un animal qui ne saurait vivre plus d'un an, comme l'}{\i anguillule}{ de la nielle, peut rester vingt-huit ans sans mourir, si l'on a pris la pr\'e9caution de le dess\'e9 +cher. Needham en avait recueilli un certain nombre en 1743\~; il en fit pr\'e9sent \'e0 Martin Folkes, qui les donna \'e0 Baker, et ces int\'e9ressants animaux ressuscit\'e8 +rent dans l'eau en 1771. Ils jouirent de la satisfaction bien rare de coudoyer leur vingt-huiti\'e8me g\'e9n\'e9ration\~! Un homme qui verrait sa vingt-huiti\'e8me g\'e9n\'e9ration ne serait-il pas un heureux grand-p\'e8re\~? +\par +\par \'ab\~Un autre fait non moins int\'e9ressant, c'est que les animaux dess\'e9ch\'e9s ont la vie infiniment plus dure que les autres. Que la temp\'e9rature vienne \'e0 baisser subitement de trente degr\'e9s dans le laboratoire o\'f9 nous sommes r\'e9 +unis, nous prendrons tous une fluxion de poitrine. Qu'elle s'\'e9l\'e8ve d'autant, gare aux congestions c\'e9r\'e9brales\~! Eh bien\~! un animal dess\'e9ch\'e9, qui n'est pas d\'e9finitivement mort, qui ressuscitera demain si je le mouille, affronte impun +\'e9ment des variations de quatre-vingt-quinze degr\'e9s six dixi\'e8mes. Mr Meiser et bien d'autres l'ont prouv\'e9. +\par +\par \'ab\~Reste \'e0 savoir si un animal sup\'e9rieur, un homme par exemple, peut \'eatre dess\'e9ch\'e9 sans plus d'inconv\'e9nient qu'une }{\i anguillule}{ ou un }{\i tardigrade}{. Mr Meiser en \'e9tait convaincu\~; il l'a \'e9 +crit dans tous ses livres, mais il ne l'a pas d\'e9montr\'e9 par l'exp\'e9rience. Quel dommage, mesdames\~! Tous les hommes curieux de l'avenir, ou m\'e9contents de la vie, ou brouill\'e9s avec leurs contemporains, se mettraient eux-m\'eames en r\'e9 +serve pour un si\'e8cle meilleur, et l'on ne verrait plus de suicides par misanthropie\~! Les malades que la science ignorante du dix-neuvi\'e8me si\'e8cle aurait d\'e9clar\'e9s incurables, ne se br\'fbleraient plus la cervelle\~: ils se feraient dess\'e9 +cher et attendraient paisiblement au fond d'une bo\'eete que le m\'e9decin e\'fbt trouv\'e9 un rem\'e8de \'e0 leurs maux. Les amants rebut\'e9s ne se jetteraient plus \'e0 la rivi\'e8re\~: ils se coucheraient sous la cloche d'une machine pneumatique\~ +; et nous les verrions, trente ans apr\'e8s, jeunes, beaux et triomphants, narguer la vieillesse de leurs cruelles et leur rendre m\'e9pris pour m\'e9pris. Les gouvernements renonceraient \'e0 + l'habitude malpropre et sauvage de guillotiner les hommes dangereux. On ne les enfermerait pas dans une cellule de Mazas pour achever de les abrutir\~; on ne les enverrait pas \'e0 l'\'e9cole de Toulon pour compl\'e9ter leur \'e9ducation criminelle\~ +: on les dess\'e9cherait par fourn\'e9es, celui-ci pour dix ans, celui-l\'e0 pour quarante, suivant la gravit\'e9 de leurs forfaits. Un simple magasin remplacerait les prisons, les maisons centrales et les bagnes. Plus d'\'e9vasions \'e0 + craindre, plus de prisonniers \'e0 nourrir\~! une \'e9norme quantit\'e9 de haricots secs et de pommes de terre moisies serait rendue \'e0 l\'e0 consommation du pays. +\par +\par \'ab\~Voil\'e0, mesdames, un faible \'e9chantillon des bienfaits que le docteur Meiser a cru r\'e9pandre sur l'Europe en inaugurant la dessiccation de l'homme. Il \'e0 fait sa grande exp\'e9rience en 1813 sur un colonel fran\'e7 +ais, prisonnier, m'a-t-on dit, et condamn\'e9 comme espion par un conseil de guerre. Malheureusement, il n'a pas r\'e9ussi\~; car j'ai achet\'e9 le colonel et sa bo\'eete au prix d'un cheval de remonte dans la plus sale boutique de Berlin. +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331116}IV \endash La victime.{\*\bkmkend _Toc93331116} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \endash Mon cher L\'e9on, dit Mr Renault, tu viens de me rappeler la distribution des prix. Nous avons \'e9cout\'e9 ta dissertation comme on \'e9coute le discours latin du professeur de rh\'e9torique\~; il y a toujours dans l'auditoire une majorit\'e9 + qui n'y apprend rien et une minorit\'e9 qui n'y comprend rien. Mais tout le monde \'e9coute patiemment en faveur des \'e9motions qui viendront \'e0 la suite. Mr Martout et moi nous connaissons les travaux de Meiser et de son digne \'e9l\'e8ve, Mr Pouchet +\~; tu en as donc trop dit si tu as cru parler \'e0 notre adresse\~; tu n'en as pas dit assez pour ces dames et ces messieurs qui ne connaissent rien aux discussions pendantes sur le vitalisme et l'organicisme\~ +: La vie est-elle un principe d'action qui anime les organes et les met en jeu\~? N'est-elle, au contraire, que le r\'e9sultat de l'organisation, le jeu des diverses propri\'e9t\'e9s de la mati\'e8re organis\'e9e\~? C'est un probl\'e8 +me de la plus haute importance, qui int\'e9resserait les femmes elles-m\'eames si on le posait hardiment devant elles. Il suffirait de leur dire\~: \'ab\~Nous cherchons s'il y a un principe vital, source et commencement de tous les actes du c +orps, ou si la vie n'est que le r\'e9sultat du jeu r\'e9gulier des organes\~? Le principe vital, aux yeux de Meiser et de son disciple, n'est pas\~; s'il existait r\'e9ellement, disent-ils, on ne comprendrait point qu'il p\'fbt sortir d'un homme et d'un } +{\i tardigrade}{ lorsqu'on les s\'e8che, et y rentrer lorsqu'on les mouille. Or, si le principe vital n'est pas, toutes les th\'e9ories m\'e9taphysiques et morales qu'on a fond\'e9es sur son existence sont \'e0 refaire.\~\'bb Ces dames t'ont patiemment +\'e9cout\'e9, c'est une justice \'e0 leur rendre\~; tout ce qu'elles ont pu comprendre \'e0 + ce discours un peu latin, c'est que tu leur donnais une dissertation au lieu du roman que tu leur avais promis. Mais on te pardonne en faveur de la momie que tu vas nous montrer\~; ouvre la bo\'eete du colonel\~! +\par +\par \endash Nous l'avons bien gagn\'e9\~! s'\'e9cria Cl\'e9mentine en riant. +\par +\par \endash Et si vous alliez avoir peur\~? +\par +\par \endash Sachez, monsieur, que je n'ai peur de personne, pas m\'eame des colonels vivants\~! +\par +\par L\'e9on reprit son trousseau de clefs et ouvrit la longue caisse de ch\'eane sur laquelle il \'e9tait assis. Le couvercle soulev\'e9, on vit un gros coffre de plomb qui renfermait une magnifique bo\'eete de noyer soigneusement polie au dehors, doubl\'e9 +e de soie blanche et capitonn\'e9e en dedans. Les assistants rapproch\'e8rent les flambeaux et les bougies, et le colonel du 23}{\super \'e8me}{ de ligne apparut comme dans une chapelle ardente. +\par +\par On e\'fbt dit un homme endormi. La parfaite conservation du corps attestait les soins paternels du meurtrier. C'\'e9tait vraiment une pi\'e8ce remarquable, qui aurait pu soutenir la comparaison avec les plus belles momies europ\'e9ennes d\'e9 +crites par Vicq d'Azyr en 1779, et par Puymaurin fils en 1787. +\par +\par La partie la mieux conserv\'e9e, comme toujours, \'e9tait la face. Tous les traits avaient gard\'e9 une physionomie m\'e2le et fi\'e8re. Si quelque ancien ami du colonel e\'fbt assist\'e9 \'e0 l'ouverture de la troisi\'e8me bo\'ee +te, il aurait reconnu l'homme au premier coup d'\'9cil. +\par +\par Sans doute le nez avait la pointe un peu plus effil\'e9e, les ailes moins bomb\'e9es et plus minces, et le m\'e9plat du dos un peu moins prononc\'e9 que vers l'ann\'e9e 1813. Les paupi\'e8res s'\'e9taient amincies, les l\'e8vres s'\'e9taient pinc\'e9 +es, les coins de la bouche \'e9taient l\'e9g\'e8rement tir\'e9es vers le bas, les pommettes ressortaient trop en relief\~; le cou s'\'e9tait visiblement r\'e9tr\'e9ci, ce qui exag\'e9rait la saillie du menton et du larynx. Mais les yeux, ferm\'e9 +s sans contraction, \'e9taient beaucoup moins caves qu'on n'aurait pu le supposer\~; la bouche ne grima\'e7ait point comme la bouche d'un cadavre\~; la peau, l\'e9g\'e8rement rid\'e9e, n'avait pas chang\'e9 de couleur\~: elle \'e9 +tait seulement devenue un peu plus transparente et laissait deviner en quelque sorte la couleur des tendons, de la graisse et des muscles partout o\'f9 elle les recouvrait d'une mani\'e8re imm\'e9diate. Elle avait m\'eame pris une teinte ros\'e9 +e qu'on n'observe pas d'ordinaire sur les cadavres momifi\'e9s. Mr le docteur Martout expliqua cette anomalie en disant que, si le colonel avait \'e9t\'e9 dess\'e9ch\'e9 tout vif, les globules du sang ne s'\'e9taient pas d\'e9compos\'e9 +s, mais simplement agglutin\'e9s dans les vaisseaux capillaires du derme et des tissus sous-jacents\~; qu'ils avaient donc conserv\'e9 leur couleur propre, et qu'ils la laissaient voir plus facilement qu'autrefois, gr\'e2ce \'e0 + la demi-transparence de la peau dess\'e9ch\'e9e. +\par +\par L'uniforme \'e9tait devenu beaucoup trop large\~; on le comprend sans peine\~; mais il ne semblait pas \'e0 premi\'e8re vue que les membres se fussent d\'e9form\'e9s. Les mains \'e9taient s\'e8ches et anguleuses\~; mais les ongles, quoique un peu recourb +\'e9s vers le bout, avaient conserv\'e9 toute leur fra\'eecheur. Le seul changement tr\'e8s notable \'e9tait la d\'e9pression excessive des parois abdominales, qui semblaient refoul\'e9es au-dessous des derni\'e8res c\'f4tes\~; \'e0 droite, une l\'e9g\'e8 +re saillie laissait deviner la place du foie. Le choc du doigt sur les diverses parties du corps rendait un son analogue \'e0 celui du cuir sec. Tandis que L\'e9on signalait tous ces d\'e9tails \'e0 son auditoire et faisait les honneurs de sa momie, il d +\'e9chira maladroitement l'ourlet de l'oreille droite et il lui resta dans la main un petit morceau de colonel. +\par +\par Cet accident sans gravit\'e9 aurait pu passer inaper\'e7u, si Cl\'e9mentine, qui suivait avec une \'e9motion visible tous les gestes de son amant, n'avait laiss\'e9 tomber sa bougie en poussant un cri d'effroi. On s'empressa autour d'elle\~; L\'e9 +on la soutint dans ses bras et la porta sur une chaise\~; Mr Renault courut chercher des sels\~: elle \'e9tait p\'e2le comme une morte et semblait au moment de s'\'e9vanouir. +\par +\par Elle reprit bient\'f4t ses forces et rassura tout le monde avec un sourire charmant. +\par +\par \endash Pardonnez-moi, dit-elle, un mouvement de terreur si ridicule\~; mais ce que Mr L\'e9on nous avait dit\'85 et puis\'85 cette figure qui para\'eet endormie\'85 il m'a sembl\'e9 + que ce pauvre homme allait ouvrir la bouche en criant qu'on lui faisait mal. +\par +\par L\'e9on s'empressa de refermer la bo\'eete de noyer, tandis que Mr Martout ramassait le fragment d'oreille et le mettait dans sa poche. Mais Cl\'e9mentine tout en continuant \'e0 s'excuser et \'e0 sourire, fut reprise d'un nouvel acc\'e8s d'\'e9 +motion et se mit \'e0 fondre en larmes. L'ing\'e9nieur se jeta \'e0 ses pieds, se r\'e9pandit en excuses et en bonnes paroles, et fit tout ce qu'il put pour consoler cette douleur inexplicable. Cl\'e9mentine s\'e9 +chait ses larmes, puis repartait de plus belle, et sanglotait \'e0 fendre l'\'e2me, sans savoir pourquoi. +\par +\par \'ab\~Animal que je suis\~! murmurait L\'e9on en s'arrachant les cheveux. Le jour o\'f9 je la revois apr\'e8s trois ans d'absence, je n'imagine rien de plus spirituel que de lui montrer des momies\~!\~\'bb +\par +\par Il lan\'e7a un coup de pied dans le triple coffre du colonel en disant\~: +\par +\par \endash Je voudrais que ce maudit colonel f\'fbt au diable\~! +\par +\par \endash Non\~! s'\'e9cria Cl\'e9mentine avec un redoublement de violence et d'\'e9clat. Ne le maudissez pas, monsieur L\'e9on\~! Il a tant souffert\~! Ah\~! pauvre\~! pauvre malheureux homme\~! +\par +\par Mlle Sambucco \'e9tait un peu honteuse. Elle excusait sa ni\'e8ce et protestait que jamais, depuis sa plus tendre enfance, elle n'avait laiss\'e9 voir un tel exc\'e8s de sensibilit\'e9. Mr et Mme\~ +Renault qui l'avaient vue grandir, le docteur Martout qui remplissait aupr\'e8s d'elle la sin\'e9cure de m\'e9decin, l'architecte, le notaire, en un mot, toutes les personnes pr\'e9sentes \'e9taient plong\'e9es dans une v\'e9ritable stup\'e9faction. Cl +\'e9mentine n'\'e9tait pas une sensitive\~: ce n'\'e9tait pas m\'eame une pensionnaire romanesque. Sa jeunesse n'avait pas \'e9t\'e9 nourrie d'Anne Radcliffe\~; elle ne croyait pas aux revenants\~; elle marchait fort tranquillement dans la maison \'e0 + dix heures du soir, sans lumi\'e8re. Quelques mois avant le d\'e9part de L\'e9on, lorsque sa m\'e8re \'e9tait morte, elle n'avait voulu partager avec personne le triste bonheur de veiller en priant dans la chambre mortuaire. +\par +\par \endash Cela nous apprendra, dit la tante, \'e0 rester sur pied pass\'e9 dix heures\~; que dis-je\~! il est minuit moins un quart. Viens, mon enfant\~; tu ach\'e8veras de te remettre dans ton lit. +\par +\par Cl\'e9mentine se leva avec soumission, mais au moment de sortir du laboratoire elle revint sur ses pas, et, par un caprice encore plus inexplicable que sa douleur, elle voulut absolument revoir la figure du colonel. Sa tante eut beau la gronder\~; malgr +\'e9 les observations de Mlle Sambucco et de tous les assistants, elle rouvrit la bo\'eete de noyer, s'agenouilla devant la momie et la baisa sur le front. +\par +\par \endash Pauvre homme\~! dit-elle en se relevant\~; comme il a froid\~! Monsieur L\'e9on, promettez-moi que s'il est mort, vous le ferez mettre en terre sainte\~! +\par +\par \endash Comme il vous plaira, mademoiselle. Je comptais l'envoyer au mus\'e9e anthropologique, avec la permission de mon p\'e8re\~; mais, vous savez que nous n'avons rien \'e0 vous refuser. +\par +\par On ne se s\'e9para pas aussi gaiement \'e0 beaucoup pr\'e8s qu'on ne s'\'e9tait abord\'e9. Mr Renault et son fils reconduisirent Mlle Sambucco et sa ni\'e8ce jusqu'\'e0 leur porte et rencontr\'e8rent ce grand colonel de cuirassiers qui honorait Cl\'e9 +mentine de ses attentions. La jeune fille serra tendrement le bras de son fianc\'e9 et lui dit\~: +\par +\par \endash Voici un homme qui ne me voit jamais sans soupirer. Et quels soupirs, grand Dieu\~! Il n'en faudrait pas deux pour enfler les voiles d'un vaisseau. Avouez que la race des colonels a bien d\'e9g\'e9n\'e9r\'e9 depuis 1813\~ +! On n'en voit plus d'aussi distingu\'e9s que notre malheureux ami\~! +\par +\par L\'e9on avoua tout ce qu'elle voulut. Mais il ne s'expliquait pas clairement pourquoi il \'e9tait devenu l'ami d'une momie qu'il avait pay\'e9e vingt-cinq louis. Pour d\'e9tourner la conversation, il dit \'e0 Cl\'e9mentine\~: +\par +\par \endash Je ne vous ai pas montr\'e9 tout ce que j'apportais de mieux. S.M.\~l'empereur de toutes les Russies m'a fait pr\'e9sent d'une petite \'e9toile en or \'e9maill\'e9 qui se porte au bout d'un ruban. Aimez-vous les rubans qu'on met \'e0 la boutonni +\'e8re\~? +\par +\par \endash Oh\~! oui, r\'e9pondit-elle, le ruban rouge de la L\'e9gion d'honneur\~! Vous avez remarqu\'e9\~? Le pauvre colonel en a encore un lambeau sur son uniforme, mais la croix n'y est plus. Ces mauvais Allemands la lui auront arrach\'e9 +e lorsqu'ils l'ont fait prisonnier\~! +\par +\par \endash C'est bien possible, dit L\'e9on. +\par +\par Comme on \'e9tait arriv\'e9 devant la maison de Mlle Sambucco, il fallut se quitter. Cl\'e9mentine tendit la main \'e0 L\'e9on, qui aurait mieux aim\'e9 la joue. +\par +\par Le p\'e8re et le fils retourn\'e8rent chez eux, bras-dessus, bras-dessous, au petit pas, en se livrant \'e0 des conjectures sans fin sur les \'e9motions bizarres de Cl\'e9mentine. +\par +\par Mme\~Renault attendait son fils pour le coucher\~: vieille et touchante habitude que les m\'e8res ne perdent pas ais\'e9ment. Elle lui montra le bel appartement qu'on avait construit pour son futur m\'e9 +nage, au-dessus du salon et de l'atelier de Mr Renault. +\par +\par \endash Tu seras l\'e0 dedans comme un petit coq en p\'e2te, dit-elle en montrant une chambre \'e0 coucher merveilleuse de confort. Tous les meubles sont moelleux, arrondis, sans aucun angle\~: un aveugle s'y prom\'e8 +nerait sans craindre de se blesser. Voil\'e0 comme je comprends le bien-\'eatre int\'e9rieur\~; que chaque fauteuil soit un ami. Cela te co\'fbte un peu cher\~; les fr\'e8res Penon sont venus de Paris tout expr\'e8 +s. Mais il faut qu'un homme se trouve bien chez lui, pour qu'il n'ait pas la tentation d'en sortir. +\par +\par Ce doux bavardage maternel se prolongea deux bonnes heures, et il fut longuement parl\'e9 de Cl\'e9mentine, vous vous en doutez bien. L\'e9on la trouvait plus jolie qu'il ne l'avait r\'eav\'e9e dans ses plus doux songes, mais moins aimante. +\par +\par \'ab\~Diable m'emporte\~! dit-il en soufflant sa bougie\~; on croirait que ce maudit colonel empaill\'e9 est venu se fourrer entre nous\~!\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331117}V \endash R\'eaves d'amour et autre.{\*\bkmkend _Toc93331117} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par L\'e9on apprit \'e0 ses d\'e9pens qu'il ne suffit pas d'une bonne conscience et d'un bon lit pour nous procurer un bon somme. Il \'e9tait couch\'e9 comme un sybarite, innocent comme un berger d'Arcadie, et, par surcro\'eet, fatigu\'e9 + comme un soldat qui a doubl\'e9 l'\'e9tape\~: cependant une lourde insomnie pesa sur lui jusqu'au matin. C\rquote est en vain qu'il se tourna et retourna dans tous les sens, comme pour rejeter le fardeau d'une \'e9paule sur l'autre. Il ne ferma les yeu +x qu'apr\'e8s avoir vu les premi\'e8res lueurs de l'aube argenter les fentes de ses volets. +\par +\par Il s'endormit en pensant \'e0 Cl\'e9mentine\~; un r\'eave complaisant ne tarda pas \'e0 lui montrer la figure de celle qu'il aimait. Il la vit en toilette de mari\'e9e dans la chapelle du ch\'e2teau imp\'e9rial. Elle s'appuyait sur le bras de Mr Renault p +\'e8re, qui avait mis des \'e9perons pour la c\'e9r\'e9monie. L\'e9on suivait, donnant la main \'e0 Mlle Sambucco\~; la vieille demoiselle \'e9tait d\'e9cor\'e9e de la L\'e9gion d'honneur. En approchant de l'autel, le mari\'e9 s'aper\'e7 +ut que les jambes de son p\'e8re \'e9taient minces comme des baguettes, et, comme il allait exprimer son \'e9tonnement, Mr Renault se retourna et lui dit\~: \'ab\~Elles sont minces parce qu'elles sont s\'e8ches\~; mais elles ne sont pas d\'e9form\'e9es.\~ +\'bb Tandis qu'il donnait cette explication son visage s'alt\'e9ra, ses traits chang\'e8rent, il lui poussa des moustaches noires, et il ressembla terriblement au colonel. La c\'e9r\'e9monie commen\'e7a. Le fond du ch\'9cur \'e9tait rempli de }{\i +tardigrades}{ et de }{\i rotif\'e8res}{ grands comme des hommes et v\'eatus comme des chantres\~: ils entonn\'e8rent en faux bourdon un hymne du compositeur allemand Meiser, qui commen\'e7ait ainsi\~: +\par }\pard \fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Le principe vital +\par Est une hypoth\'e8se gratuite\~! +\par }\pard \fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {La po\'e9sie et la musique parurent admirables \'e0 L\'e9on\~; il s'effor\'e7ait de les graver dans sa m\'e9moire, lorsque l'officiant s'avan\'e7 +a vers lui avec deux anneaux d'or sur un plat d'argent. Ce pr\'eatre \'e9tait un colonel de cuirassiers en grand uniforme. L\'e9on se demanda o\'f9 et quand il l'avait rencontr\'e9\~: c'\'e9tait la veille au soir, devant la porte de Cl\'e9 +mentine. Le cuirassier murmura ces mots\~: \'ab\~La race des colonels a bien d\'e9g\'e9n\'e9r\'e9 depuis 1813\~!\~\'bb Il poussa un profond soupir, et la nef de la chapelle, qui \'e9tait un vaisseau de ligne, fut entra\'een\'e9 +e sur les eaux avec une vitesse de quatorze n\'9cuds. L\'e9on prit tranquillement le petit anneau d'or et s'appr\'eata \'e0 le passer au doigt de Cl\'e9mentine, mais il s'aper\'e7ut que la main de sa fianc\'e9e \'e9tait s\'e8che\~ +; les ongles seuls avaient conserv\'e9 leur fra\'eecheur naturelle. Il eut peur et s'enfuit \'e0 travers l'\'e9glise, qu'il trouva pleine de colonels de tout \'e2ge et toute arme. La foule \'e9tait si compacte qu'il lui fallut des efforts inou\'ef +s pour la percer. Il s'\'e9chappe enfin, mais il entend derri\'e8re lui le pas pr\'e9cipit\'e9 d'un homme qui veut l'atteindre. Il redouble de vitesse, il se jette \'e0 quatre pattes, il galope, il hennit, les arbres de la route semblent fuir derri\'e8 +re lui, il ne touche plus le sol. Mais l'ennemi s'approche aussi rapide que le vent\~; on entend le bruit de ses pas\~; ses \'e9perons r\'e9sonnent\~; il a rejoint L\'e9on, il le saisit par la crini\'e8re et s'\'e9 +lance d'un bond sur sa croupe en labourant ses flancs de l'\'e9peron. L\'e9on se cabre\~; le cavalier se penche \'e0 son oreille et lui dit en le caressant de la cravache\~: \'ab\~Je ne suis pas lourd \'e0 porter\~; trente livres de colonel\~!\~\'bb +Le malheureux fianc\'e9 de Mlle Cl\'e9mentine fait un effort violent, il se jette de c\'f4t\'e9\~; le colonel tombe et tire l'\'e9p\'e9e. L\'e9on n'h\'e9site pas\~; il se met en garde, il se bat, il sent presque aussit\'f4t l'\'e9p\'e9 +e du colonel entrer dans son c\'9cur jusqu'\'e0 la garde. Le froid de la lame s'\'e9tend, s'\'e9tend encore et finit par glacer L\'e9on de la t\'eate aux pieds. Le colonel s'approche et dit en souriant\~: \'ab\~Le ressort est cass\'e9\~; la petite b\'ea +te est morte.\~\'bb Il d\'e9pose le corps dans la bo\'eete de noyer, qui est trop courte et trop \'e9troite. Serr\'e9 de tous c\'f4t\'e9s, L\'e9on lutte, se d\'e9m\'e8ne, s'\'e9veille enfin, moulu de fatigue et \'e0 demi-\'e9touff\'e9 + dans la ruelle du lit. +\par +\par Comme il sauta vivement dans ses pantoufles\~! Avec quel empressement il ouvrit les fen\'eatres et poussa les volets\~! \'ab\~Il fit la lumi\'e8re et il vit que cela \'e9tait bon\~\'bb comme dit l'autre. Brroum\~! Il secoua les souvenirs de son r\'ea +ve comme un chien mouill\'e9 secoue les gouttes d'eau. Le fameux chronom\'e8tre de Londres lui apprit qu'il \'e9tait neuf heures\~; une tasse de chocolat servie par Gothon ne contribua pas m\'e9diocrement \'e0 d\'e9brouiller ses id\'e9es. En proc\'e9dant +\'e0 sa toilette dans un cabinet bien clair, bien riant, bien commode, il se r\'e9concilia avec la vie r\'e9elle. \'ab\~Tout bien pes\'e9, se disait-il en peignant sa barbe blonde, il ne m'est rien arriv\'e9 + que d'heureux. Me voici dans ma patrie, dans ma famille et dans une jolie maison qui est \'e0 nous. Mon p\'e8re et ma m\'e8re sont bien portants, moi-m\'eame je jouis de la sant\'e9 la plus florissante. Notre fortune est modeste, mais nos go\'fbts + le sont aussi et nous ne manquerons jamais de rien. Nos amis m'ont re\'e7u hier \'e0 bras ouverts\~; nous n'avons pas d'ennemis. La plus jolie personne de Fontainebleau consent \'e0 devenir ma femme\~; je peux l'\'e9 +pouser avant trois semaines, s'il me pla\'eet de h\'e2ter un peu les \'e9v\'e9nements. Cl\'e9mentine ne m'a pas abord\'e9 comme un indiff\'e9rent\~; il s'en faut. Ses beaux yeux me souriaient hier soir avec la gr\'e2 +ce la plus tendre. Il est vrai qu'elle a pleur\'e9 \'e0 la fin, c'est trop s\'fbr. Voil\'e0 mon seul chagrin, ma seule pr\'e9occupation, la cause unique du sot r\'eave que j'ai fait cette nuit. Elle a pleur\'e9, mais pourquoi\~? Parce que j'avais \'e9t +\'e9 assez b\'eate pour la r\'e9galer d'une dissertation et d'une momie. Eh bien\~! je ferai enterrer la momie, je rengainerai mes dissertations, et rien au monde ne viendra plus troubler notre bonheur\~! +\par +\par Il descendit au rez-de-chauss\'e9e en fredonnant un air des }{\i Nozze}{. Mr et Mme\~Renault, qui n'avaient pas l'habitude de se coucher apr\'e8s minuit, dormaient encore. En entrant dans le laboratoire, il vit que la triple caisse du colonel \'e9 +tait referm\'e9e. Gothon avait pos\'e9 sur le couvercle une petite croix de bois noir et une branche de buis b\'e9ni. \'ab\~Faites donc des collections\~!\~\'bb murmura-t-il entre ses dents, avec un sourire tant soit peu sceptique. Au m\'eame instant, il +s'aper\'e7ut que Cl\'e9mentine, dans son trouble, avait oubli\'e9 les pr\'e9sents qu'il avait apport\'e9s pour elle. Il en fit un paquet, regarda sa montre et jugea qu'il n'y aurait pas d'indiscr\'e9tion \'e0 pousser une pointe jusqu'\'e0 + la maison de Mlle Sambucco. +\par +\par En effet, la respectable tante, matinale comme on l'est en province, \'e9tait d\'e9j\'e0 sortie pour aller \'e0 l'\'e9glise, et Cl\'e9mentine jardinait aupr\'e8s de la maison. Elle courut au-devant de son fianc\'e9, sans penser \'e0 jeter le petit r\'e2 +teau qu'elle tenait \'e0 la main\~; elle lui tendit avec le plus joli sourire du monde ses belles joues ros\'e9s, un peu moites, anim\'e9es par la douce chaleur du plaisir et du travail. +\par +\par \endash Vous ne m'en voulez pas\~? lui dit-elle. J'ai \'e9t\'e9 bien ridicule hier soir\~; aussi ma tante m'a grond\'e9e\~! Et j'ai oubli\'e9 de prendre les belles choses que vous m'aviez rapport\'e9es de chez les sauvages\~! Ce n'est pas par m\'e9 +pris au moins. Je suis si heureuse de voir que vous avez toujours pens\'e9 \'e0 moi comme je pensais \'e0 vous\~! J'aurais pu les envoyer chercher aujourd'hui, mais je m'en suis bien gard\'e9e. Mon c\'9cur me disait que vous viendriez vous-m\'eame. +\par +\par \endash Votre c\'9cur me conna\'eet, ma ch\'e8re Cl\'e9mentine. +\par +\par \endash Ce serait assez malheureux, si l'on ne connaissait pas son propri\'e9taire. +\par +\par \endash Que vous \'eates bonne, et que je vous aime\~! +\par +\par \endash Oh\~! moi aussi, mon cher L\'e9on, je vous aime bien\~! +\par +\par Elle appuya le r\'e2teau contre un arbre et se pendit au bras de son futur mari avec cette gr\'e2ce souple et langoureuse dont les cr\'e9oles ont le secret. +\par +\par \endash Venez par l\'e0, dit-elle, que je vous montre tous les embellissements que nous avons faits dans le jardin. +\par +\par L\'e9on admira tout ce qu'elle voulut. Le fait est qu'il n'avait d'yeux que pour elle. La grotte de Polyphonie et l'antre de Cacus lui auraient sembl\'e9 plus riants que les jardins d'Armide si le petit peignoir rose de Cl\'e9mentine s'\'e9tait promen\'e9 + par l\'e0. +\par +\par Il lui demanda si elle n'aurait point de regret \'e0 quitter une retraite si charmante et qu'elle avait embellie avec tant de soins. +\par +\par \endash Pourquoi\~? r\'e9pondit-elle sans rougir. Nous n'irions pas bien loin, et, d'ailleurs, ne viendrons-nous pas ici tous les jours\~? +\par +\par Ce prochain mariage \'e9tait une chose si bien d\'e9cid\'e9e qu'on n'en avait pas m\'eame parl\'e9 la veille. Il ne restait plus qu'\'e0 publier les bans et \'e0 fixer la date. Cl\'e9mentine, c\'9c +ur simple et droit, s'exprimait sans embarras et sans fausse pudeur sur un \'e9v\'e9nement si pr\'e9vu, si naturel et si agr\'e9able. Elle avait donn\'e9 son avis \'e0 Mme\~Renault sur la distribution du nouvel appartement, et choisi les tentures elle-m +\'eame\~; elle ne fit pas plus de fa\'e7ons pour causer avec son mari de cette bonne vie en commun qui allait commencer pour eux, des t\'e9moins qu'on inviterait au mariage, des visites de noce qu'on ferait ensuite, du jour qui serait consacr\'e9 aux r +\'e9ceptions, du temps qu'on r\'e9serverait pour l'intimit\'e9 et pour le travail. Elle s'enquit des occupations que L\'e9on voulait se cr\'e9er et des heures qu'il donnait de pr\'e9f\'e9rence \'e0 l'\'e9tude. Cette excellente petite femme aurait \'e9t +\'e9 honteuse de porter le nom d'un oisif, et malheureuse de passer ses jours aupr\'e8s d'un d\'e9s\'9cuvr\'e9. Elle promettait d'avance \'e0 L\'e9on de respecter son travail comme une chose sainte. De son c\'f4t\'e9 +, elle comptait bien aussi mettre le temps \'e0 profit et ne pas vivre les bras crois\'e9s. D\'e8s le d\'e9but, elle prendrait soin du m\'e9nage, sous la direction de Mme\~Renault qui commen\'e7ait \'e0 + trouver la maison un peu lourde. Et puis, n'aurait-elle pas bient\'f4t des enfants \'e0 nourrir, \'e0 \'e9lever, \'e0 instruire\~? C'\'e9tait un noble et utile plaisir qu'elle ne voudrait pas partager avec +personne. Elle enverrait pourtant ses fils au coll\'e8ge pour les former \'e0 la vie en commun et leur apprendre de bonne heure les principes de justice et d'\'e9galit\'e9 qui sont le fond de tout homme de bien. L\'e9 +on la laissait dire ou l'interrompait pour lui donner raison, car ces deux jeunes gens, \'e9lev\'e9s l'un pour l'autre et nourris des m\'eames id\'e9es, voyaient tout avec les m\'eames yeux. L'\'e9ducation, avant l'amour, avait cr\'e9\'e9 + cette douce harmonie. +\par +\par \endash Savez-vous, dit Cl\'e9mentine, que j'ai senti hier une palpitation terrible au moment d'entrer chez vous\~? +\par +\par \endash Si vous croyez que mon c\'9cur battait moins fort que le v\'f4tre\~!\'85 +\par +\par \endash Oh\~! mais moi, c'est autre chose\~: j'avais peur. +\par +\par \endash Et de quoi\~? +\par +\par \endash J'avais peur de ne pas vous retrouver tel que je vous voyais dans ma pens\'e9e. Songez donc qu'il y avait plus de trois ans que nous nous \'e9tions dit adieu\~! Je me souvenais fort bien de ce que vous \'e9tiez au d\'e9 +part, et l'imagination aidant un peu \'e0 la m\'e9moire, je reconstruisais mon L\'e9on tout entier. Mais si vous n'aviez plus \'e9t\'e9 ressemblant\~! Que serrais-je devenue en pr\'e9sence d'un nouveau L\'e9 +on, moi qui avais pris la douce habitude d'aimer l'autre\~? +\par +\par \endash Vous me faites fr\'e9mir. Mais votre premier abord m'a rassur\'e9 d'avance. +\par +\par \endash Chut\~! monsieur. Ne parlons pas de ce premier abord. Vous me forceriez \'e0 rougir une seconde fois. Parlons plut\'f4t du pauvre colonel qui m'a fait r\'e9pandre tant de larmes. Comment va-t-il ce matin\~? +\par +\par \endash J'ai oubli\'e9 de lui demander de ses nouvelles, mais si vous en d\'e9sirez\'85 +\par +\par \endash C'est inutile. Vous pouvez lui annoncer ma visite pour aujourd'hui. Il faut absolument que je le revoie au grand jour. +\par +\par \endash Vous seriez bien aimable de renoncer \'e0 cette fantaisie. Pourquoi vous exposer encore \'e0 des \'e9motions p\'e9nibles\~? +\par +\par \endash C'est plus fort que moi. S\'e9rieusement, mon cher L\'e9on, ce vieillard m'attire. +\par +\par \endash Pourquoi vieillard\~? Il a l'air d'un homme qui est mort entre vingt-cinq et trente ans. +\par +\par \endash \'cates-vous bien s\'fbr qu'il soit mort\~? J'ai dit vieillard, \'e0 cause d'un r\'eave que j'ai fait cette nuit. +\par +\par \endash Ah\~! vous aussi\~? +\par +\par \endash Oui. Vous vous rappelez comme j'\'e9tais agit\'e9e en vous quittant. Et puis, j'avais \'e9t\'e9 grond\'e9e par ma tante. Et puis, je me rappelais des spectacles terribles, ma pauvre m\'e8re couch\'e9e sur son lit de mort\'85 + Enfin, j'avais l'esprit frapp\'e9. +\par +\par \endash Pauvre cher petit c\'9cur\~! +\par +\par \endash Cependant, comme je ne voulais plus penser \'e0 rien, je me couchai bien vite et je fermai les yeux de toutes mes forces, si bien que je m'endormis. Je ne tardai pas \'e0 revoir le colonel. Il \'e9tait couch\'e9 + comme je l'avais vu, dans son triple cercueil, mais il avait de longs cheveux blancs et la figure la plus douce et la plus v\'e9n\'e9rable. Il nous priait de le mettre en terre sainte, et nous le portions, vous et moi, au cimeti\'e8 +re de Fontainebleau. Arriv\'e9s devant la tombe de ma m\'e8re, nous v\'eemes que le marbre \'e9tait d\'e9plac\'e9. Ma m\'e8re, en robe blanche, au fond du caveau, s'\'e9tait rang\'e9e pour faire une place \'e0 c\'f4t\'e9 + d'elle et elle semblait attendre le colonel. Mais toutes les fois que nous essayions de le descendre, son cercueil nous \'e9chappait des mains et restait suspendu dans l'air, comme s'il n'e\'fbt rien pes\'e9 +. Je distinguais les traits du pauvre vieillard, car sa triple caisse \'e9tait devenue aussi transparente que la lampe d'alb\'e2tre qui br\'fble au plafond de ma chambre. Il \'e9tait triste, et son oreille bris\'e9e saignait abondamment. Tout \'e0 + coup il s'\'e9chappa de nos mains, le cercueil s'\'e9vanouit, je ne vis plus que lui, p\'e2le comme une statue et grand comme les plus hauts ch\'eanes du bas Br\'e9au. Ses \'e9paulettes d'or s'allong\'e8rent et devinrent des ailes, et il s'\'e9 +leva dans le ciel en nous b\'e9nissant des deux mains. Je m'\'e9veillai, tout en larmes, mais je n'ai pas cont\'e9 ce r\'eave \'e0 ma tante, elle m'aurait encore grond\'e9e. +\par +\par \endash Il ne faut gronder que moi, ma ch\'e8re Cl\'e9mentine. C'est ma faute si votre doux sommeil est troubl\'e9 par des visions de l'autre monde. Mais tout cela finira bient\'f4t\~: d\'e8s aujourd'hui je vais m'enqu\'e9rir d'un logement d\'e9finitif +\'e0 l'usage du colonel. +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331118}VI \endash Un caprice de jeune fille.{\*\bkmkend _Toc93331118} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Cl\'e9mentine avait le c\'9cur tr\'e8s neuf. Avant de conna\'eetre L\'e9on, elle n'avait aim\'e9 qu'une seule personne\~: sa m\'e8re. Ni cousins, ni cousines, ni oncles, mi tantes, ni grands-p\'e8res, ni grand-m\'e8res n'avaient \'e9parpill\'e9 +, en le partageant, ce petit tr\'e9sor d'affection que les enfants bien n\'e9s apportent au monde. Sa grand-m\'e8re, Cl\'e9mentine Pichon, mari\'e9e \'e0 Nancy en janvier 1814, \'e9tait morte trois mois plus tard dans la banlieue de Toulon, \'e0 + la suite de ses premi\'e8res couches. Son grand-p\'e8re, Mr Langevin, sous-intendant militaire de premi\'e8re classe, rest\'e9 veuf avec une fille au berceau, s'\'e9tait consacr\'e9 \'e0 l'\'e9ducation de cette enfant. Il l'avait donn\'e9e en 1835 \'e0 + un homme estimable et charmant, Mr Sambucco, Italien d'origine, n\'e9 en France et procureur du roi pr\'e8s le tribunal de Marseille. En 1838, Mr Sambucco, qui avait un peu d'ind\'e9pendance parce qu'il avait un peu d'aisance, encourut tr\'e8 +s honorablement la disgr\'e2ce du garde des sceaux. Il fut nomm\'e9 avocat g\'e9n\'e9ral \'e0 la Martinique, et apr\'e8s quelques jours d'h\'e9sitation, il accepta ce d\'e9 +placement au long cours. Mais le vieux Langevin ne se consola pas si facilement du d\'e9part de sa fille\~: il mourut deux ans plus tard, sans avoir embrass\'e9 la petite Cl\'e9mentine, \'e0 qui il devait servir de parrain. Mr Sambucco, son gendre, p\'e9 +rit en 1843, dans un tremblement de terre\~; les journaux de la colonie et de la m\'e9tropole ont racont\'e9 alors comment il avait \'e9t\'e9 victime de son d\'e9vouement. \'c0 la suite de cet affreux malheur, la jeune veuve se h\'e2 +ta de repasser les mers avec sa fille. Elle s'\'e9tablit \'e0 Fontainebleau, pour que l'enfant v\'e9c\'fbt en bon air\~: Fontainebleau est une des villes les plus saines de la France. Si Mme\~Sambucco avait \'e9t\'e9 aussi bon administrateur qu'elle \'e9 +tait bonne m\'e8re, elle e\'fbt laiss\'e9 \'e0 Cl\'e9mentine une fortune respectable, mais elle g\'e9ra mal ses affaires et se mit dans de grands embarras. Un notaire du pays lui emporta une somme assez ronde\~; deux fermes qu'elle avait pay\'e9 +es cher ne rendaient presque rien. Bref, elle ne savait plus o\'f9 elle en \'e9tait et elle commen\'e7ait \'e0 perdre la t\'eate, lorsqu'une s\'9cur de son mari, vieille fille d\'e9vote et pinc\'e9e, t\'e9moigna le d\'e9sir de vivre avec ell +e et de mettre tout en commun. L'arriv\'e9e de cette haridelle aux dents longues effraya singuli\'e8rement la petite Cl\'e9mentine, qui se cachait sous tous les meubles ou se cramponnait aux jupons de sa m\'e8re\~ +; mais ce fut le salut de la maison. Mlle Sambucco n'\'e9tait pas des plus spirituelles ni des plus fondantes, mais c'\'e9tait l'ordre incarn\'e9. Elle r\'e9duisit les d\'e9penses, toucha elle-m\'ea +me les revenus, vendit les deux fermes en 1847, acheta du trois pour cent en 1848, et \'e9tablit un \'e9quilibre stable dans le budget. Gr\'e2ce aux talents et \'e0 l'activit\'e9 de cet intendant femelle, la douce et impr\'e9voyante veuve n'eut plus qu' +\'e0 choyer son enfant. Cl\'e9mentine apprit \'e0 honorer les vertus de sa tante, mais elle adora sa m\'e8re. Lorsqu'elle eut le malheur de la perdre, elle se vit seule au monde, appuy\'e9 +e sur Mlle Sambucco, comme une jeune plante sur un tuteur de bois sec. Ce fut alors que son amiti\'e9 pour L\'e9on se colora d'une vague lueur d'amour\~; le fils de Mr Renault profita du besoin d'expansion qui remplissait cette jeune \'e2me. +\par +\par Durant les trois longues ann\'e9es que L\'e9on passa loin d'elle, Cl\'e9mentine sentit \'e0 peine qu'elle \'e9tait seule. Elle aimait, elle se savait aim\'e9e, elle avait foi dans l'avenir\~; elle vivait de tendresse int\'e9rieure et de discr\'e8te esp +\'e9rance, et ce c\'9cur noble et d\'e9licat ne demandait rien de plus. +\par +\par Mais ce qui \'e9tonna bien son fianc\'e9, sa tante et elle-m\'eame, ce qui d\'e9route singuli\'e8rement toutes les th\'e9ories les plus accr\'e9dit\'e9es sur le c\'9cur f\'e9minin, ce que la raison se refuserait \'e0 croire si les faits n\rquote \'e9 +taient pas l\'e0, c'est que le jour o\'f9 elle avait revu le mari de son choix, une heure apr\'e8s s'\'eatre jet\'e9e dans les bras de L\'e9on avec une gr\'e2ce si \'e9tourdie, Cl\'e9mentine se sentit brusquement envahie par un sentiment nouveau qui n' +\'e9tait ni l'amour, ni l'amiti\'e9, ni la crainte, mais qui dominait tout cela et parlait en ma\'eetre dans son c\'9cur. +\par +\par Depuis l'instant o\'f9 L\'e9on lui avait montr\'e9 la figure du colonel, elle s'\'e9tait \'e9prise d'une vraie passion pour cette momie anonyme. Ce n'\'e9tait rien de semblable \'e0 ce qu'elle \'e9prouvait pour le fils de Mr Renault, mais c'\'e9tait un m +\'e9lange d'int\'e9r\'eat, de compassion et de respectueuse sympathie. +\par +\par Si on lui avait cont\'e9 quelque beau fait d'armes, une histoire romanesque dont le colonel e\'fbt \'e9t\'e9 le h\'e9ros, cette impression se f\'fbt l\'e9gitim\'e9e ou du moins expliqu\'e9e. Mais non\~; elle ne savait rien de lui, sinon qu'il avait \'e9t +\'e9 condamn\'e9 comme espion par un conseil de guerre, et pourtant c'est de lui qu'elle r\'eava, la nuit m\'eame qui suivit le retour de L\'e9on. +\par +\par Cette incroyable pr\'e9occupation se manifesta d'abord sous une forme religieuse. Elle fit dire une messe pour le repos de l'\'e2me du colonel\~; elle pressa L\'e9on de pr\'e9parer ses fun\'e9railles, elle choisit elle-m\'eame le terrain o\'f9 il devait +\'eatre enseveli. Ces soins divers ne lui firent jamais oublier sa visite quotidienne \'e0 la bo\'eete de noyer, ni la g\'e9nuflexion respectueuse aupr\'e8s du mort, ni le baiser fraternel ou filial qu'elle d\'e9posait r\'e9guli\'e8 +rement sur son front. La famille Renault finit par s'inqui\'e9ter de sympt\'f4mes si bizarres\~; elle h\'e2ta l'enterrement du bel inconnu, pour s'en d\'e9barrasser au plus t\'f4t. Mais la veille du jour fix\'e9 pour la c\'e9r\'e9monie, Cl\'e9 +mentine changea d'avis. \'ab\~De quel droit allait-on emprisonner dans la tombe un homme qui n'\'e9tait peut-\'eatre pas mort\~? Les th\'e9ories du savant docteur Meiser n'\'e9taient pas de + celles qu'on peut rejeter sans examen. La chose valait au moins quelques jours de r\'e9flexion. N'\'e9tait-il pas possible de soumettre le corps du colonel \'e0 quelques exp\'e9riences\~? Le professeur Hirtz, de Berlin, avait promis d'envoyer \'e0 L\'e9 +on des documents pr\'e9cieux sur la vie et la mort de ce malheureux officier\~; on ne pouvait rien entreprendre avant de les avoir re\'e7us\~; on devait \'e9crire \'e0 Berlin pour h\'e2ter l'envoi de ces pi\'e8ces.\~\'bb L\'e9on soupira, mais il ob\'e9 +it docilement, \'e0 ce nouveau caprice. Il \'e9crivit \'e0 Mr Hirtz. +\par +\par Cl\'e9mentine trouva un alli\'e9 dans cette seconde campagne\~: c'\'e9tait Mr le docteur Martout. M\'e9decin assez m\'e9diocre dans la pratique et beaucoup trop d\'e9daigneux de la client\'e8le, Mr Martout ne manquait pas d'instruction. Il \'e9 +tudiait depuis longtemps cinq ou six grandes questions de physiologie, comme les reviviscences, les g\'e9n\'e9rations spontan\'e9es et tout ce qui s'ensuit. Une correspondance r\'e9guli\'e8re le tenait au courant de toutes les d\'e9couvertes modernes\~ +; il \'e9tait l'ami de Mr Pouchet, de Rouen\~; il connaissait le c\'e9l\'e8bre Karl Nibor qui a port\'e9 si haut et si loin l'usage du microscope. Mr Martout avait dess\'e9ch\'e9 et ressuscit\'e9 des milliers d'}{\i anguillules}{, de }{\i rotif\'e8res}{ + et de }{\i tardigrades}{\~; il pensait que la vie n'est autre chose que l'organisation en action, et que l'id\'e9e de faire revivre un homme dess\'e9ch\'e9 n'a rien d'absurde en elle-m\'eame. Il se livra \'e0 de longues m\'e9 +ditations, lorsque Mr Hirtz envoya de Berlin la pi\'e8ce suivante, dont l'original est class\'e9 dans les manuscrits de la collection Humboldt. +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331119}VII \endash Testament du professeur Meiser en faveur du colonel dess\'e9ch\'e9.{\*\bkmkend _Toc93331119} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Aujourd'hui 20 janvier 1824, \'e9puis\'e9 par une cruelle maladie et sentant approcher le jour o\'f9 ma personne s'absorbera dans le grand tout. +\par +\par J'ai \'e9crit de ma main ce testament, qui est l'acte de ma derni\'e8re volont\'e9. +\par +\par J'institue en qualit\'e9 d'ex\'e9cuteur testamentaire, mon neveu, Nicolas Meiser, riche brasseur en cette ville de Dantzig. +\par +\par Je l\'e8gue mes livres, papiers et collections g\'e9n\'e9ralement quelconques, sauf la pi\'e8ce 3712, \'e0 mon tr\'e8s estimable et tr\'e8s savant ami, Mr de Humboldt. +\par +\par Je l\'e8gue la totalit\'e9 de mes autres biens, meubles et immeubles, \'e9valu\'e9s \'e0 100 000 thalers de Prusse ou 375 000 francs, \'e0 Mr le colonel Pierre-Victor Fougas, actuellement dess\'e9ch\'e9 +, mais vivant, et inscrit dans mon catalogue sous le n\'b0 3712 (Zoologie). +\par +\par Puisse-t-il agr\'e9er ce faible d\'e9dommagement des \'e9preuves qu'il a subies dans mon cabinet, et du service qu'il a rendu \'e0 la science. +\par +\par Afin que mon neveu Nicolas Meiser se rende un compte exact des devoirs que je lui laisse \'e0 remplir, j'ai r\'e9solu de consigner ici l'histoire d\'e9taill\'e9e de la dessiccation de Mr le colonel Fougas, mon l\'e9gataire universel. +\par +\par C'est le 11 novembre de la malheureuse ann\'e9e 1813 que mes relations avec ce brave jeune homme ont commenc\'e9. J'avais quitt\'e9 depuis longtemps la ville de Dantzig, o\'f9 + le bruit du canon et le danger des bombes rendaient tout travail impossible, et je m'\'e9tais retir\'e9 avec mes instruments et mes livres sous la protection des arm\'e9es alli\'e9es, dans le village fortifi\'e9 de Liebenfeld. Les garnisons fran\'e7 +aises de Dantzig, de Stettin, de Custrin, de Glogau, de Hambourg et de plusieurs autres villes allemandes ne pouvaient communiquer entre elles ni avec leur patrie\~; cependant le g\'e9n\'e9ral Rapp se d\'e9fendait obstin\'e9 +ment contre la flotte anglaise et l'arm\'e9e russe. Mr le colonel Fougas fut pris par un d\'e9tachement du corps Barclay de Tolly, comme il cherchait \'e0 passer la Vistule sur la glace, en se dirigeant vers Dantzig. On l'amena prisonnier \'e0 + Liebenfeld le 11 novembre, \'e0 l'heure de mon souper, et le bas officier Garok, qui commandait le village, me fit requ\'e9rir de force pour assister \'e0 l'interrogatoire et servir d'interpr\'e8te. +\par +\par La figure ouverte, la voix m\'e2le, la r\'e9solution fi\'e8re et la belle attitude de cet infortun\'e9 me gagn\'e8rent le c\'9cur. Il avait fait le sacrifice de sa vie. Son seul regret, disait-il, \'e9tait d'\'e9chouer au port, apr\'e8s avoir travers\'e9 + quatre arm\'e9es, et de ne pouvoir ex\'e9cuter les ordres de l'empereur. Il paraissait anim\'e9 de ce fanatisme fran\'e7ais qui a fait tant de mal \'e0 notre ch\'e8re Allemagne, et pourtant je ne sus pas m'emp\'eacher de le d\'e9 +fendre, et je traduisis ses paroles moins en interpr\'e8te qu'en avocat. Malheureusement on avait trouv\'e9 sur lui une lettre de Napol\'e9on au g\'e9n\'e9ral Rapp, dont j'ai conserv\'e9 copie\~: +\par +\par \'ab\~Abandonnez Dantzig, forcez le blocus, r\'e9unissez-vous aux garnisons de Stettin, de Gustrin et de Glogau, marchez sur l'Elbe, entendez-vous avec Saint-Cyr et Davoust pour concentrer les forces \'e9parses \'e0 Dresde, Torgau, Wittemberg, Magdebourg + et Hambourg\~; faites la boule de neige\~; traversez la Westphalie qui est libre et venez d\'e9fendre la ligne du Rhin avec une arm\'e9e de 170 000 Fran\'e7ais que vous sauvez\~!\~\'bb +\par +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\'abNAPOL\'c9ON.\~\'bb +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Cette lettre fut envoy\'e9e \'e0 l'\'e9tat-major de l'arm\'e9e russe, tandis qu'une demi-douzaine de militaires illettr\'e9s, ivres de joie et de brandevin, condamnaient le brave colonel du 23}{\super \'e8me}{ de ligne \'e0 la mort des espions et des tra +\'eetres. L'ex\'e9cution fut fix\'e9e au lendemain 12, et Mr Pierre-Victor Fougas, apr\'e8s m'avoir remerci\'e9 et embrass\'e9 avec la sensibilit\'e9 la plus touchante (il est \'e9poux et p\'e8re), se vit enfermer dans la petite tour cr\'e9nel\'e9 +e de Liebenfeld, o\'f9 le vent soufflait terriblement par toutes les meurtri\'e8res. +\par +\par La nuit du 11 au 12 novembre fut une des plus rigoureuses de ce terrible hiver. Mon thermom\'e8tre \'e0 minima, suspendu hors de ma fen\'eatre \'e0 l'exposition sud-est, indiquait 19 degr\'e9s centigrades au-dessous de z\'e9 +ro. Je sortis au petit jour pour dire un dernier adieu \'e0 Mr le colonel, et je rencontrai le bas officier Garok qui me dit en mauvais allemand\~: +\par +\par \endash Nous n'aurons pas besoin de tuer le frantzouski, il est gel\'e9. +\par +\par Je courus \'e0 la prison. Mr le colonel \'e9tait couch\'e9 sur le dos, et roide. Mais je reconnus apr\'e8s quelques minutes d'examen que la roideur de ce corps n'\'e9tait pas cel +le de la mort. Les articulations, sans avoir leur souplesse ordinaire, se laissaient fl\'e9chir et ramener \'e0 l'extension sans un effort trop violent. Les membres, la face, la poitrine donnaient \'e0 ma main une sensation de froid, mais bien diff\'e9 +rente de celle que j'avais souvent per\'e7ue au contact des cadavres. +\par +\par Sachant qu'il avait pass\'e9 plusieurs nuits sans dormir et support\'e9 des fatigues extraordinaires, je ne doutais point qu'il ne se f\'fbt laiss\'e9 prendre de ce sommeil profond et l\'e9thargique qu'entra\'eene un froid intense, et qui, trop prolong +\'e9, ralentit la respiration et la circulation au point que les moyens les plus d\'e9licats de l'observation m\'e9dicale sont n\'e9cessaires pour constater la persistance de la vie. Le pouls \'e9tait insensible, ou tout au moins +mes doigts engourdis par le froid ne le sentaient pas. La duret\'e9 de mon ou\'efe (j'\'e9tais alors dans ma soixante-neuvi\'e8me ann\'e9e) m'emp\'eacha de constater par l'auscultation si les bruits du c\'9cur r\'e9v\'e9 +laient encore ces battements faibles, mais prolong\'e9s, que l'oreille peut encore entendre lorsque la main ne les per\'e7oit d\'e9j\'e0 plus. +\par +\par Mr le colonel se trouvait \'e0 cette p\'e9riode de l'engourdissement caus\'e9 par le froid, o\'f9 pour r\'e9veiller un homme sans le faire mourir, des soins nombreux et d\'e9licats deviennent n\'e9cessaires. Quelques heures encore, et la cong\'e9 +lation allait survenir, et avec elle l'impossibilit\'e9 du retour \'e0 la vie. +\par +\par J'\'e9tais dans la plus grande perplexit\'e9. D'un c\'f4t\'e9, je le sentais mourir par cong\'e9lation entre mes mains\~; de l'autre, je ne pouvais pas \'e0 moi seul +l'entourer de tous les soins indispensables. Si je lui appliquais des excitants sans lui faire frictionner \'e0 la fois le tronc et les membres par trois ou, quatre aides vigoureux, je ne le r\'e9 +veillais que pour le voir mourir. J'avais encore sous les yeux le spectacle de cette belle jeune fille asphyxi\'e9e dans un incendie, que je parvins \'e0 ranimer en lui promenant des charbons ardents sous les clavicules, mais qui ne put qu'appeler sa m +\'e8re et mourut presque aussit\'f4t malgr\'e9 l'emploi des excitants \'e0 l'int\'e9rieur et de l'\'e9lectricit\'e9 pour d\'e9terminer les contractions du diaphragme et du c\'9cur. +\par +\par Et quand m\'eame je serais parvenu \'e0 lui rendre la force et la sant\'e9, n'\'e9tait-il pas condamn\'e9 par le conseil de guerre\~? L'humanit\'e9 ne me d\'e9fendait-elle pas de l'arracher \'e0 ce repo +s voisin de la mort pour le livrer aux horreurs du supplice\~? +\par +\par Je dois avouer aussi qu'en pr\'e9sence de cet organisme o\'f9 la vie \'e9tait suspendue, mes id\'e9es sur la r\'e9surrection prirent sur moi comme un nouvel empire. J'avais si souvent dess\'e9ch\'e9 et fait revivre des \'eatres assez \'e9lev\'e9 +s dans la s\'e9rie animale, que je ne doutais pas du succ\'e8s de l'op\'e9ration, m\'eame sur un homme. \'c0 moi seul, je ne pouvais ranimer et sauver Mr le colonel\~; mais j'avais dans mon laboratoire tous les instruments n\'e9cessaires pour le dess\'e9c +her sans aide. +\par +\par En r\'e9sum\'e9, trois partis s'offraient \'e0 moi\~: 1\'b0 laisser Mr le colonel dans la tour cr\'e9nel\'e9e, o\'f9 il aurait p\'e9ri le jour m\'eame par cong\'e9lation\~; 2\'b0 le ranimer par des excitants, au risque de le tuer, et pourquoi\~ +? pour le livrer, en cas de succ\'e8s, \'e0 un supplice in\'e9vitable\~; 3\'b0 le dess\'e9cher dans mon laboratoire avec la quasi certitude de le ressusciter apr\'e8s la paix. Tous les amis de l'humanit\'e9 comprendront sans doute que je ne pouvais pas h +\'e9siter longtemps. +\par +\par Je fis appeler le bas officier Garok, et je le priai de me vendre le corps du colonel. Ce n'\'e9tait pas la premi\'e8re fois que j'achetais un cadavre pour le diss\'e9quer, et ma demande n'excita aucun soup\'e7on. March\'e9 + conclu, je donnai quatre bouteilles de Kirschen-Wasser, et bient\'f4t deux soldats russes m'apport\'e8rent sur un brancard Mr le colonel Fougas. +\par +\par D\'e8s que je fus seul avec lui, je lui piquai le doigt\~: la pression fit sortir une goutte de sang. La placer sous un microscope, entre deux lamelles de verre, fut pour moi l'affaire d'une minute. \'d4 bonheur\~! la fibrine n'\'e9tait pas coagul\'e9e\~ +! Les globules rouges se montraient nettement circulaires, aplatis, biconcaves, sans cr\'e9nelures, ni dentelures, ni gonflement sph\'e9ro\'efdal. Les globules blancs se d\'e9formaient et reprenaient alternativement la forme sph\'e9rique, pour se d\'e9 +former encore lentement par de d\'e9licates expansions. Je ne m'\'e9tais donc pas tromp\'e9, c'\'e9tait bien un homme engourdi que j'avais sous les yeux et non un cadavre\~! +\par +\par Je le portai sur une balance. Il pesait cent quarante livres, ses v\'eatements compris. Je n'eus garde de le d\'e9shabiller, car j'avais reconnu que les animaux dess\'e9ch\'e9s directement au contact de l'air mouraient plus souvent que ceux qui \'e9 +taient rest\'e9s couverts de mousse et d'autres objets mous pendant l'\'e9preuve de la dessiccation. +\par +\par Ma grande machine pneumatique, son immense plateau, son \'e9norme cloche ovale en fer battu qu'une cr\'e9maill\'e8re glissant sur une poulie attach\'e9e solidement au plafond \'e9levait et abaissait sans peine gr\'e2ce \'e0 + son treuil, tous ces mille et un m\'e9canismes que j'avais si laborieusement pr\'e9par\'e9s nonobstant les railleries de mes envieux, et que je me d\'e9 +solais de voir inutiles, allaient donc trouver leur emploi. Des circonstances inattendues venaient enfin de me procurer un sujet d'exp\'e9riences tel que j'avais vainement essay\'e9 d'en obtenir en cherchant \'e0 + engourdir des chiens, des lapins, des moutons et d'autres mammif\'e8res \'e0 l'aide de m\'e9langes r\'e9frig\'e9rants. Depuis longtemps, sans doute, ces r\'e9sultats auraient \'e9t\'e9 obtenus si j'avais \'e9t\'e9 aid\'e9 + de ceux qui m'entouraient, au lieu d'\'eatre l'objet de leurs railleries\~; si nos ministres m'avaient appuy\'e9 de leur autorit\'e9 au lieu de me traiter comme un esprit subversif. +\par +\par Je m'enfermai en t\'eate-\'e0-t\'eate avec le colonel, et je d\'e9fendis m\'eame \'e0 la vieille Gretchen, ma gouvernante, aujourd'hui d\'e9funte, de me troubler dans mon travail. J'avais remplac\'e9 le p\'e9 +nible levier des anciennes machines pneumatiques par une roue munie d'un excentrique qui transformait le mouvement circulaire de l'axe en mouvement rectiligne appliqu\'e9 aux pistons\~: la roue, l'e +xcentrique, la bielle, le genou de l'appareil fonctionnaient admirablement et me permettaient de tout faire par moi-m\'eame. Le froid ne g\'eanait pas le jeu de la machine et les huiles n'\'e9taient pas fig\'e9es\~: je les avais purifi\'e9es moi-m\'ea +me par un proc\'e9d\'e9 nouveau fond\'e9 sur les d\'e9couvertes alors r\'e9centes du savant fran\'e7ais Mr Chevreul. +\par +\par Apr\'e8s avoir \'e9tendu le corps sur le plateau de la machine pneumatique, abaiss\'e9 la cloche et lut\'e9 les bords, j'entrepris de le soumettre graduellement \'e0 l'action du vide sec et \'e0 froid. Des capsules remplies de chlorure de calcium \'e9 +taient plac\'e9es autour de Mr le colonel pour absorber l'eau qui allait s'\'e9vaporer de son corps, et h\'e2ter la dessiccation. +\par +\par Certes, je me trouvais dans la meilleure situation possible pour amener le corps humain \'e0 un \'e9tat de dess\'e8chement graduel sans cessation brusque des fonctions, sans d\'e9sorganisation des tissus ou des humeurs. Rarement mes exp\'e9 +riences sur les }{\i rotif\'e8res}{ et les }{\i tardigrades}{ avaient \'e9t\'e9 entour\'e9es de pareilles chances de succ\'e8s, et elles avaient toujours r\'e9ussi. Mais la nature particuli\'e8re du sujet et les scrupules sp\'e9ciaux qu'il imposait \'e0 + ma conscience, m'obligeaient de remplir un certain nombre de conditions nouvelles, que j'avais d'ailleurs pr\'e9vues depuis longtemps. J'avais eu soin de m\'e9nager une ouverture aux deux bouts de ma cloche ovale et d'y sceller une \'e9 +paisse glace, qui me permettait de suivre de l'\'9cil les effets du vide sur Mr le colonel. Je m'\'e9tais bien gard\'e9 de fermer les fen\'eatres de mon laboratoire, de peur qu'une temp\'e9rature trop \'e9lev\'e9e ne f\'eet cesser la l\'e9 +thargie du sujet ou ne d\'e9termin\'e2t quelque alt\'e9ration des humeurs. Si le d\'e9gel \'e9tait survenu, c'en \'e9tait fait de mon exp\'e9rience. Mais le thermom\'e8tre se maintint durant plusieurs jours entre 6 et 8 degr\'e9s au-dessous de z\'e9 +ro, et je fus assez heureux pour voir le sommeil l\'e9thargique se prolonger, sans avoir \'e0 craindre la cong\'e9lation des tissus. +\par +\par Je commen\'e7ai par pratiquer le vide avec une extr\'eame lenteur, de crainte que les gaz dissous dans le sang, devenus libres par la diff\'e9rence de leur tension avec celle de l'air rar\'e9fi\'e9, ne vinssent \'e0 se d\'e9gager dans les vaisseaux et +\'e0 d\'e9terminer la mort imm\'e9diate. Je surveillais en outre \'e0 chaque instant les effets du vide sur les gaz de l'intestin, car en se dilatant int\'e9rieurement \'e0 mesure que la + pression de l'air diminuait autour du corps, ils auraient pu amener des d\'e9sordres graves. La longue conservation des tissus n'en e\'fbt pas \'e9t\'e9 affect\'e9e, mais il suffisait d'une l\'e9sion int\'e9rieure pour d\'e9terminer la mort apr\'e8 +s quelques heures de reviviscence. C'est ce qu'on observe assez souvent chez les animaux dess\'e9ch\'e9s sans pr\'e9caution. +\par +\par \'c0 plusieurs reprises, un gonflement trop rapide de l'abdomen vint me mettre en garde contre le danger que je redoutais et je fus oblig\'e9 de laisser rentrer un peu d'air sous la cloche. Enfin la cessation de tous les ph\'e9nom\'e8 +nes de cet ordre me prouva que les gaz avaient disparu par exosmose ou avaient \'e9t\'e9 expuls\'e9s par la contraction spontan\'e9e des visc\'e8res. Ce ne fut qu'\'e0 la fin du premier jour que je pus renoncer \'e0 ces pr\'e9 +cautions minutieuses et porter le vide un peu plus loin. +\par +\par Le lendemain 13, je poussai le vide \'e0 ce point que le barom\'e8tre descendit \'e0 cinq millim\'e8tres. Comme il n'\'e9tait survenu aucun changement dans la position du corps ni des membres, j'\'e9tais s\'fbr que nulle convulsion ne s'\'e9 +tait produite. Mr le colonel arrivait \'e0 se dess\'e9cher, \'e0 devenir immobile, \'e0 cesser de pouvoir ex\'e9cuter les actes de la vie sans que la mort f\'fbt survenue ni que la possibilit\'e9 du retour de l'action e\'fbt cess\'e9. Sa vie \'e9 +tait suspendue, non \'e9teinte\~! +\par +\par Je pompais chaque fois qu'un exc\'e9dant de vapeur d'eau faisait monter le barom\'e8tre. Dans la journ\'e9e du 14, la porte de mon laboratoire fut litt\'e9ralement enfonc\'e9e par Mr le g\'e9n\'e9ral russe comte Trollohub, envoy\'e9 du quartier g\'e9n\'e9 +ral. Cet honorable officier \'e9tait accouru en toute h\'e2te pour emp\'eacher l'ex\'e9cution de Mr le colonel et le conduire en pr\'e9sence du commandant en chef. Je lui confessai loyalement ce que j'avais fait sous l'inspiration de ma conscience\~ +; je lui montrai le corps \'e0 travers un des \'9cils-de-b\'9cuf de la machine pneumatique\~; je lui dis que j'\'e9tais heureux d'avoir conserv\'e9 un homme qui pouvait fournir des renseignements utiles aux lib\'e9 +rateurs de mon pays, et j'offris de le ressusciter \'e0 mes frais si l'on me promettait de respecter sa vie et sa libert\'e9. Mr le g\'e9n\'e9ral comte Trollohub, homme distingu\'e9 + sans contredit, mais d'une instruction exclusivement militaire, crut que je ne parlais pas s\'e9rieusement. Il sortit en me jetant la porte au nez et en me traitant de vieux fou. +\par +\par Je me remis \'e0 pomper et je maintins le vide \'e0 une pression de 3 \'e0 5 millim\'e8tres pendant l'espace de trois mois. Je savais par exp\'e9rience que les animaux peuvent revivre apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 soumis au vide sec et \'e0 + froid pendant quatre-vingts jours. +\par +\par Le 12 f\'e9vrier 1814, ayant observ\'e9 que, depuis un mois, il n'\'e9tait survenu aucune modification dans l'affaissement des chairs, je r\'e9solus de soumettre Mr le colonel \'e0 une autre s\'e9rie d'\'e9 +preuves, afin d'assurer une conservation plus parfaite par une compl\'e8te dessiccation. Je laissai rentrer l'air par le robinet destin\'e9 \'e0 cet usage, puis ayant enlev\'e9 la cloche, je proc\'e9dai \'e0 la suite de mon exp\'e9rience. +\par +\par Le corps ne pesait plus que quarante-six livres\~; je l'avais donc presque r\'e9duit au tiers de son poids primitif. Il faut tenir compte de ce que les v\'ea +tements n'avaient pas perdu autant d'eau que les autres parties. Or le corps de l'homme renferme presque les quatre cinqui\'e8mes de son poids d'eau, comme le d\'e9montre une dessiccation bien faite \'e0 l'\'e9tuve chimique. +\par +\par Je pla\'e7ai donc Mr le colonel sur un plateau, et, apr\'e8s l'avoir gliss\'e9 dans ma grande \'e9tuve, j'\'e9levai graduellement la temp\'e9rature \'e0 75 degr\'e9s centigrades. Je n'osai d\'e9passer ce chiffre, de peur d'alt\'e9 +rer l'albumine, de la rendre insoluble, et d'\'f4ter aux tissus la facult\'e9 de reprendre l'eau n\'e9cessaire au retour de leurs fonctions. +\par +\par J'avais eu soin de disposer un appareil convenable pour que l'\'e9tuve f\'fbt constamment travers\'e9e par un courant d'air sec. Cet air s'\'e9tait dess\'e9ch\'e9 en traversant une s\'e9rie de fl +acons remplis d'acide sulfurique, de chaux vive et de chlorure de calcium. +\par +\par Apr\'e8s une semaine pass\'e9e dans l'\'e9tuve, l'aspect g\'e9n\'e9ral du corps n'avait pas chang\'e9, mais son poids s'\'e9tait r\'e9duit \'e0 40 livres, v\'eatements compris. Huit autres jours n'amen\'e8rent aucune d\'e9 +perdition nouvelle. J'en conclus que la dessiccation \'e9tait suffisante. Je savais bien que les cadavres momifi\'e9s dans les caveaux d'\'e9glise depuis un si\'e8cle ou plus finissent par ne peser qu'une dizaine de livres\~ +; mais ils ne deviennent pas si l\'e9gers sans une notable alt\'e9ration de leurs tissus. +\par +\par Le 27 f\'e9vrier, je pla\'e7ai moi-m\'eame Mr le colonel dans les bo\'eetes que j'avais fait faire \'e0 son usage. Depuis cette \'e9poque, c'est-\'e0-dire pendant un espace de neuf ans et onze mois, nous ne nous sommes jamais quitt\'e9s. Je l'ai transport +\'e9 avec moi \'e0 Dantzig, il habite ma maison. Je ne l'ai pas rang\'e9 \'e0 son num\'e9ro d'ordre dans ma collection de zoologie\~; il repose \'e0 part, dans la chambre d'honneur. Je ne confie \'e0 + personne le plaisir de renouveler son chlorure de calcium. Je prendrai soin de vous jusqu'\'e0 ma derni\'e8re heure, \'f4 monsieur le colonel Fougas, cher et malheureux ami\~! Mais je n'aurai pas la joie de contempler votre r\'e9 +surrection. Je ne partagerai point les douces \'e9motions du guerrier qui revient \'e0 la vie. Vos glandes lacrymales, inertes aujourd'hui, ranim\'e9es dans quelques jours, ne r\'e9pandront pas sur le sein de votre vieux bienfaiteur la douce ros\'e9 +e de la reconnaissance. Car vous ne rentrerez en possession de votre \'eatre que le jour o\'f9 je ne vivrai plus\~! +\par +\par Peut-\'eatre serez-vous \'e9tonn\'e9 que, vous aimant comme je vous aime, j'aie tard\'e9 si longtemps \'e0 vous tirer de ce profond sommeil. Qui sait si un reproche amer ne viendra pas corrompre la douceur des premi\'e8res actions de gr\'e2 +ces que vous apporterez sur ma tombe\~? Oui, j'ai prolong\'e9 sans profit pour vous une exp\'e9rience d'int\'e9r\'eat g\'e9n\'e9ral. J'aurais d\'fb rester fid\'e8le \'e0 ma premi\'e8re pens\'e9e et vous rendre la vie aussit\'f4t apr\'e8 +s la signature de la paix. Mais quoi\~! fallait-il donc vous renvoyer en France quand le sol de votre patrie \'e9tait couvert de nos soldats et de nos alli\'e9s\~? Je vous ai \'e9pargn\'e9 ce spectacle si douloureux pour une \'e2me comme la v\'f4 +tre. Sans doute vous auriez eu la consolation de revoir, en mars 1815, l'homme fatal \'e0 qui vous aviez consacr\'e9 votre d\'e9vouement\~; mais \'eates-vous bien s\'fbr que vous n'eussiez pas \'e9t\'e9 + englouti avec sa fortune dans le naufrage de Waterloo\~? +\par +\par Depuis cinq ou six ans, ce n'est plus ni votre int\'e9r\'eat, ni m\'eame l'int\'e9r\'eat de la science qui m'a emp\'each\'e9 de vous ranimer, c'est\'85 pardonnez-le-moi, monsieur le colonel, c'est un l\'e2che attachement \'e0 + la vie. Le mal dont je souffre, et qui m'emportera bient\'f4t, est une hypertrophie du c\'9cur\~; les \'e9motions violentes me sont interdites. Si j'entreprenais moi-m\'eame cette grande op\'e9ration, dont j'ai trac\'e9 la marche dans un programme annex +\'e9 \'e0 ce testament, je succomberais sans nul doute avant de l'avoir termin\'e9e\~; ma mort serait un accident f\'e2cheux qui pourrait troubler mes aides et faire manquer votre r\'e9surrection. +\par +\par Rassurez-vous, vous n'attendrez pas longtemps. Et, d'ailleurs, que perdez-vous \'e0 attendre\~? Vous ne vieillissez pas, vous avez toujours vingt-quatre ans, vos enfants grandissent\~; vous serez presque leur contemporain lorsque vous rena\'eetrez\~ +! Vous \'eates venu pauvre \'e0 Liebenfeld, pauvre vous \'eates dans ma maison de Dantzig, et mon testament vous fait riche. Soyez heureux, c'est mon v\'9cu le plus cher. +\par +\par J'ordonne que, d\'e8s le lendemain de ma mort, mon neveu, Nicolas Meiser, r\'e9unisse par lettre de convocation les dix plus illustres m\'e9decins du royaume de Prusse, qu'il leur donne lecture de mon testament et du m\'e9moire y annex\'e9 +, et qu'il fasse proc\'e9der sans retard, dans mon propre laboratoire, \'e0 la r\'e9surrection de Mr le colonel Fougas. Les frais de voyage, de s\'e9jour, etc., etc., seront pr\'e9lev\'e9s sur l'actif de ma successio +n. Une somme de deux mille thalers sera consacr\'e9e \'e0 la publication des glorieux r\'e9sultats de l'exp\'e9rience, en allemand, en fran\'e7ais et en latin. Un exemplaire de cette brochure devra \'eatre adress\'e9 \'e0 chacune des soci\'e9t\'e9 +s savantes qui existeront alors en Europe. +\par +\par Dans le cas tout \'e0 fait impr\'e9vu o\'f9 les efforts de la science ne parviendraient pas \'e0 ranimer Mr le colonel, tous mes biens retourneraient \'e0 Nicolas Meiser, seul parent qui me reste. +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par \'ab\~JEAN MEISER, D. M.\~\'bb +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331120}VIII \endash Comment Nicolas Meiser, neveu de Jean Meiser, avait ex\'e9cut\'e9 le testament de son oncle. +{\*\bkmkend _Toc93331120} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le docteur Hirtz de Berlin, qui avait copi\'e9 ce testament lui-m\'eame, s'excusa fort obligeamment de ne l'avoir pas envoy\'e9 plus t\'f4t. Ses affaires l'avaient contraint de voyager loin de la capitale. En passant par Dantzig, il s'\'e9tait donn\'e9 + le plaisir de visiter Mr Nicolas Meiser, ancien brasseur, richissime propri\'e9taire et gros rentier, actuellement \'e2g\'e9 de soixante-six ans. Ce vieillard se rappelait fort bien la mort et le testament de son oncle, le savant\~ +; mais il n'en parlait pas sans une certaine r\'e9pugnance. Il affirmait d'ailleurs qu'aussit\'f4t apr\'e8s le d\'e9c\'e8s de Jean Meiser, il avait rassembl\'e9 dix m\'e9decins de Dantzig autour de la momie du colonel\~; il montrait m\'eame une d\'e9 +claration unanime de ces messieurs, attestant qu'un homme dess\'e9ch\'e9 \'e0 l'\'e9tuve ne peut en aucune fa\'e7on ni par aucun moyen rena\'eetre \'e0 la vie. Ce certificat, r\'e9dig\'e9 par les adversaires et les ennemis du d\'e9 +funt, ne faisait nulle mention du m\'e9moire annex\'e9 au testament. Nicolas Meiser jurait ses grands dieux (mais non sans rougir visiblement) que cet \'e9crit concernant les proc\'e9d\'e9s \'e0 suivre pour ressusciter le colonel, n'avait jamais \'e9t\'e9 + connu de lui ni de sa femme. Interrog\'e9 sur les raisons qui avaient pu le porter \'e0 se dessaisir d\rquote un d\'e9p\'f4t aussi pr\'e9cieux que le corps de Mr Fougas, il disait l'avoir conserv\'e9 + quinze ans dans sa maison avec tous les respects et tous les soins imaginables\~; mais au bout de ce temps, obs\'e9d\'e9 de visions et r\'e9veill\'e9 presque toutes les nuits par le fant\'f4me du colonel qui venait lui tirer les pieds, il s'\'e9tait d +\'e9cid\'e9 \'e0 le vendre pour vingt \'e9cus \'e0 un amateur de Berlin. Depuis qu'il \'e9tait d\'e9barrass\'e9 de ce triste voisinage, il dormait beaucoup mieux, mais pas encore tout \'e0 fait bien, car il lui avait \'e9t\'e9 + impossible d'oublier la figure du colonel. +\par +\par \'c0 ces renseignements, Mr Hirtz, m\'e9decin de S.A.R. le prince r\'e9gent de Prusse, ajouta quelques mots en son nom personnel. Il ne croyait pas que la r\'e9surrection d'un homme sain et dess\'e9ch\'e9 avec pr\'e9caution f\'fbt impossible en th\'e9orie +\~; il pensait m\'eame que le proc\'e9d\'e9 de dessiccation indiqu\'e9 par l'illustre Jean Meiser \'e9tait le meilleur \'e0 suivre. Mais dans le cas pr\'e9sent, il ne lui paraissait pas vraisemblable que le colonel Fougas p\'fbt \'eatre rappel\'e9 \'e0 +la vie\~: les influences atmosph\'e9riques et les variations de temp\'e9rature qu'il avait subies durant un espace de quarante-six ans devaient avoir alt\'e9r\'e9 les humeurs et les tissus. C'\'e9 +tait aussi le sentiment de Mr Renault et de son fils. Pour calmer un peu l'exaltation de Cl\'e9mentine, ils lui lurent les derniers paragraphes de la lettre de Mr Hirtz. On lui cacha le testament de Jean Meiser, qui n'aurait pu que lui \'e9chauffer la t +\'eate. Mais cette petite imagination fermentait sans rel\'e2che, quoi qu'on f\'eet pour l'assoupir. Cl\'e9mentine recherchait maintenant la compagnie du docteur Martout\~; elle discutait avec lui, elle voulait voir des exp\'e9riences sur la r\'e9 +surrection des }{\i rotif\'e8res}{. Rentr\'e9e chez elle, elle pensait un peu \'e0 L\'e9on et beaucoup au colonel. Le projet de mari +age tenait toujours, mais personne n'osait parler de la publication des bans. Aux tendresses les plus touchantes de son futur, la jeune fianc\'e9e r\'e9 +pondait par des discussions sur le principe vital. Ses visites dans la maison Renault ne s'adressaient pas aux vivants, mais au mort. Tous les raisonnements qu'on mit en \'9cuvre pour la gu\'e9rir d'un fol espoir ne servirent qu'\'e0 la jeter dans une m +\'e9lancolie profonde. Ses belles couleurs p\'e2lirent, l'\'e9clat de son regard s'\'e9teignit. Min\'e9e par un mal secret, elle perdit cette aimable vivacit\'e9 qui \'e9tait comme le p\'e9tillement de la jeunesse et de la joie. +\par +\par Il fallait que le changement f\'fbt bien visible, car Mlle Sambucco, qui n'avait pas des yeux de m\'e8re, s'en inqui\'e9ta. +\par +\par Mr Martout, persuad\'e9 que cette maladie de l'\'e2me ne c\'e9derait qu'\'e0 un traitement moral, vint la voir un matin et lui dit\~: +\par +\par \endash Ma ch\'e8re enfant, quoique je ne m'explique pas bien le grand int\'e9r\'eat que vous portez \'e0 cette momie, j'ai fait quelque chose pour elle et pour vous. Je viens d'envoyer \'e0 Mr Karl Nibor le petit bout d'oreille que L\'e9on a d\'e9tach +\'e9. +\par +\par Cl\'e9mentine ouvrit de grands yeux. +\par +\par \endash Vous ne me comprenez pas\~? reprit le docteur. Il s'agit de reconna\'eetre si les humeurs et les tissus du colonel ont subi des alt\'e9rations graves. Mr Nibor, avec son microscope, nous dira ce qui en est. On peut s'en rapporter \'e0 lui\~ +: c'est un g\'e9nie infaillible. Sa r\'e9ponse va nous apprendre s'il faut proc\'e9der \'e0 la r\'e9surrection de notre homme, ou s'il ne reste qu'\'e0 l'enterrer. +\par +\par \endash Quoi\~! s'\'e9cria la jeune fille, on peut d\'e9cider si un homme est mort ou vivant, sur \'e9chantillon\~? +\par +\par \endash Il ne faut rien de plus au docteur Nibor. Oubliez donc vos pr\'e9occupations pendant une huitaine de jours. D\'e8s que la r\'e9ponse arrivera, je vous la donnerai \'e0 lire. J'ai stimul\'e9 la curiosit\'e9 du grand savant\~: il ne sa +it absolument rien sur le fragment que je lui envoie. Mais si, par impossible, il nous disait que ce bout d'oreille appartient \'e0 un \'eatre sain, je le prierais de venir \'e0 Fontainebleau et de nous aider \'e0 lui rendre la vie. +\par +\par Cette vague lueur d'esp\'e9rance dissipa la m\'e9lancolie de Cl\'e9mentine et lui rendit sa belle sant\'e9. Elle se remit \'e0 chanter, \'e0 rire, \'e0 voltiger dans le jardin de sa tante et dans la maison de Mr Renault. Les doux entretiens recommenc\'e8 +rent\~; on reparla du mariage, le premier ban fut publi\'e9. +\par +\par \endash Enfin, disait L\'e9on, je la retrouve\~! +\par +\par Mais Mme\~Renault, la sage et pr\'e9voyante m\'e8re, hochait la t\'eate tristement\~: +\par +\par \endash Tout cela ne va qu'\'e0 moiti\'e9 bien, disait-elle. Je n'aime pas que ma bru se pr\'e9occupe si fort d'un beau gar\'e7on dess\'e9ch\'e9. Que deviendrons-nous lorsqu'elle saura qu'il est impossible de le faire revivre\~ +? Les papillons noirs ne vont-ils pas reprendre leur vol\~? Et suppos\'e9 qu'on parvienne \'e0 le ressusciter, par miracle\~! \'eates-vous s\'fbrs qu'elle ne prendra pas de l'amour pour lui\~? En v\'e9rit\'e9, L\'e9 +on avait bien besoin d'acheter cette momie, et c'est ce que j'appelle de l'argent bien plac\'e9\~! +\par +\par Un dimanche matin, Mr Martout entra chez le vieux professeur en criant victoire. +\par +\par Voici la r\'e9ponse qui lui \'e9tait venue de Paris\~: +\par +\par \'ab\~Mon cher confr\'e8re, +\par +\par \'ab\~J'ai re\'e7u votre lettre et le petit fragment de tissu dont vous m'avez pri\'e9 de d\'e9terminer la nature. Il ne m'a pas fallu grand travail pour voir de quoi il s'agissait. J'ai fait vingt fois des choses plus difficiles dans des expertises de m +\'e9decine l\'e9gale. Vous pouviez m\'eame vous dispenser de la formule consacr\'e9e\~: \'ab\~Quand vous aurez fait votre examen au microscope, je vous dirai ce que c'est.\~\'bb Ces finasseries ne servent de rien\~ +: mon microscope sait mieux que vous ce que vous m'avez envoy\'e9. Vous connaissez la forme et la couleur des choses\~; il en voit la structure intime, la raison d'\'eatre, les conditions de vie et de mort. Votre fragment de mati\'e8re dess\'e9ch\'e9 +e, large comme la moiti\'e9 de mon ongle et \'e0 peu pr\'e8s aussi \'e9pais, apr\'e8s avoir s\'e9journ\'e9 vingt-quatre heures sous un globe, dans une atmosph\'e8re satur\'e9e d'eau, \'e0 la temp\'e9 +rature du corps humain, est devenu souple, bien qu'un peu \'e9lastique. J'ai pu d\'e8s lors le diss\'e9quer, l'\'e9tudier comme un morceau de chair fra\'eeche et placer sous le microscope chacune +de ses parties qui me paraissait de consistance ou de couleur diff\'e9rente. +\par +\par \'ab\~J'ai d'abord trouv\'e9 au milieu une partie mince, plus dure et plus \'e9lastique que le reste, et qui m'a pr\'e9sent\'e9 la trame et les cellules du cartilage. Ce n'\'e9tait ni le cartilage du +nez, ni le cartilage d'une articulation, mais bien le fibro-cartilage de l'oreille. Donc vous m'avez envoy\'e9 un bout d'oreille\~ +; et ce n'est point le bout d'en bas, le lobe qu'on perce chez les femmes pour y mettre des boucles d'or, mais le bout d'en haut, dans lequel le cartilage s'\'e9tend. +\par +\par \'ab\~\'c0 l'int\'e9rieur, j'ai d\'e9tach\'e9 une peau fine dans laquelle le microscope m'a montr\'e9 un \'e9piderme d\'e9licat, parfaitement intact\~; un derme non moins intact, avec de petites papilles, et surtout travers\'e9 par une foule de poils + d'un fin duvet humain. Chacun de ces petits poils avait sa racine plong\'e9e dans son follicule, et le follicule accompagn\'e9 de ses deux petites glandes. Je vous dirai m\'eame plus\~: ces poils de duvet \'e9taient longs de quatre \'e0 cinq millim\'e8 +tres sur trois \'e0 cinq centi\'e8mes de millim\'e8tres d'\'e9paisseur\~; c'est le double de la grandeur du joli duvet qui fleurit sur une oreille f\'e9minine\~; d'o\'f9 je conclus que votre bout d'oreille appartient \'e0 un homme. +\par +\par \'ab\~Contre le bord recourb\'e9 du cartilage, j'ai trouv\'e9 les \'e9l\'e9gants faisceaux stri\'e9s du muscle de l'h\'e9lix, et si parfaitement intacts qu'on aurait dit qu'ils ne demandaient qu'\'e0 se contracter. Sous la peau et pr\'e8 +s des muscles, j'ai trouv\'e9 plusieurs petits filets nerveux, compos\'e9s chacun de huit ou dix tubes dont la moelle \'e9tait aussi intacte et homog\'e8ne que dans les nerfs enlev\'e9s \'e0 un animal vivant ou pris sur un membre amput\'e9. \'ca +tes-vous satisfait\~? Demandez-vous merci\~? Eh bien\~! moi, je ne suis pas encore au bout de mon rouleau\~! +\par +\par \'ab\~Dans le tissu cellulaire interpos\'e9 au cartilage et \'e0 la peau, j'ai trouv\'e9 de petites art\'e8res et de petites veines dont la structure \'e9tait parfaitement reconnaissable. Elles renfermaient du s\'e9 +rum avec des globules rouges du sang. Ces globules \'e9taient tous circulaires, biconcaves, parfaitement r\'e9guliers\~; ils ne pr\'e9sentaient ni dentelures, ni cet \'e9tat framboise, qui caract\'e9rise les globules du sang d'un cadavre. +\par +\par \'ab\~En r\'e9sum\'e9, mon cher confr\'e8re, j'ai trouv\'e9 dans ce fragment \'e0 peu pr\'e8s de tout ce qu'on trouve dans le corps de l'homme\~: du cartilage, du muscle, du nerf, de la peau, des poils, des glandes, du sang, etc., et tout cela dans un +\'e9tat parfaitement sain et normal. Ce n'est donc pas du cadavre que vous m'avez envoy\'e9, mais un morceau d'un homme vivant, dont les humeurs et les tissus ne sont nullement d\'e9compos\'e9s. +\par +\par \'ab\~Agr\'e9ez, etc. +\par +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\'ab\~KARL NIBOR. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\'ab\~Paris, 30 juillet 1859.\~\'bb +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331121}IX \endash Beaucoup de bruit dans Fontainebleau.{\*\bkmkend _Toc93331121} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par On ne tarda pas \'e0 dire par la ville que Mr Martout et les MM.\~Renault se proposaient de ressusciter un homme, avec le concours de plusieurs savants de Paris. +\par +\par Mr Martout avait adress\'e9 un m\'e9moire d\'e9taill\'e9 au c\'e9l\'e8bre Karl Nibor, qui s'\'e9tait h\'e2t\'e9 d'en faire part \'e0 la Soci\'e9t\'e9 de biologie. Une commission fut nomm\'e9e s\'e9ance tenante pour accompagner Mr Nibor \'e0 + Fontainebleau. Les six commissaires et le rapporteur convinrent de quitter Paris le 15 ao\'fbt, heureux de se soustraire au fracas des r\'e9jouissances publiques. On avertit Mr Martout de pr\'e9parer l'exp\'e9rience, qui ne devait +pas durer moins de trois jours. +\par +\par Quelques gazettes de Paris annonc\'e8rent ce grand \'e9v\'e9nement dans leurs faits divers, mais le public y pr\'eata peu d'attention. La rentr\'e9e solennelle de l'arm\'e9e d'Italie occupait exclusivement tous les esprits, et d'ailleurs les Fran\'e7 +ais n'accordent plus qu'une foi m\'e9diocre aux miracles promis par les journaux. +\par +\par Mais \'e0 Fontainebleau ce fut une tout autre affaire. Non seulement Mr Martout et MM.\~Renault, mais Mr Audret l'architecte, Mr Bonnivet le notaire, et dix autres gros bonnets de la ville avaient vu et touch\'e9 la momie du colonel. Ils en avaient parl +\'e9 \'e0 leurs amis, ils l'avaient d\'e9crit de leur mieux, ils avaient racont\'e9 son histoire. Deux ou trois copies du testament de Mr Meiser circulaient de main en main. La question des reviviscences \'e9tait \'e0 l'ordre du jour\~ +; on la discutait autour du bassin des Carpes, comme en pleine Acad\'e9mie des sciences. Vous auriez entendu parler des }{\i rotif\'e8res}{ et des }{\i tardigrades}{ jusque sur la place du March\'e9\~! +\par +\par Il convient de d\'e9clarer que les r\'e9surrectionnistes n'\'e9taient pas en majorit\'e9. Quelques professeurs du coll\'e8ge, not\'e9 +s par leur esprit paradoxal, quelques amis du merveilleux, atteints et convaincus d'avoir fait tourner les tables, enfin une demi-douzaine de ces grognards \'e0 moustache blanche qui croient que la mort de Napol\'e9on I}{\super er}{ est une calomnie r\'e9 +pandue par les Anglais, composaient le gros de l'arm\'e9e. +\par +\par Mr Martout avait contre lui non seulement les sceptiques, mais encore la foule innombrable des croyants. Les uns le tournaient en ridicule, les autres le proclamaient subversif, dangereux, ennemi des id\'e9es fondamentales sur lesquelles repose la soci +\'e9t\'e9. Le desservant d'une petite \'e9glise pr\'eacha \'e0 mots couverts contre les Prom\'e9th\'e9es qui pr\'e9tendent usurper les privil\'e8ges du ciel. Mais le cur\'e9 de la paroisse, excellent homme et tol\'e9 +rant, ne craignit pas de dire dans cinq ou six maisons que la gu\'e9rison d'un malade aussi d\'e9sesp\'e9r\'e9 que Mr Fougas serait une preuve de la puissance et de la mis\'e9ricorde de Dieu. +\par +\par La garnison de Fontainebleau se composait alors de quatre escadrons de cuirassiers et du 23}{\super \'e8me}{ de ligne qui s'\'e9tait distingu\'e9 \'e0 Magenta. Lorsqu'on sut dans l'ancien r\'e9 +giment du colonel Fougas que cet illustre officier allait peut-\'eatre revenir au monde, ce fut une \'e9motion g\'e9n\'e9rale. Un r\'e9giment sait son histoire, et l'histoire du 23}{\super \'e8me}{ avait \'e9t\'e9 celle de Fougas depuis le mois de f\'e9 +vrier 1811 jusqu'en novembre 1813. Tous les soldats avaient entend lire dans leurs chambr\'e9es l'anecdote suivante\~: +\par +\par \'ab\~Le 27 ao\'fbt 1813, \'e0 la bataille de Dresde, l'Empereur aper\'e7oit un r\'e9giment fran\'e7ais au pied d'une redoute russe qui le couvrait de mitraille. Il s'informe\~; on lui r\'e9pond que c'est le 23}{\super \'e8me}{ de ligne. \'ab\~ +C'est impossible, dit-il, le 23}{\super \'e8me}{ de ligne ne resterait pas sous le feu sans courir sur l'artillerie qui le foudroie.\~\'bb Le 23}{\super \'e8me}{, men\'e9 + par le colonel Fougas, gravit la hauteur au pas de charge, cloua les artilleurs sur leurs pi\'e8ces et enleva la redoute.\~\'bb +\par +\par Les officiers et les soldats, fiers \'e0 bon droit de cette action m\'e9morable, v\'e9n\'e9raient sous le nom de Fougas un des anc\'eatres du r\'e9giment. L'id\'e9e de le voir repara\'ee +tre au milieu d'eux, jeune et vivant, ne leur paraissait pas vraisemblable, mais c'\'e9tait d\'e9j\'e0 quelque chose que de poss\'e9der son corps. Officiers et soldats d\'e9cid\'e8rent qu'il serait enseveli \'e0 leurs frais, apr\'e8s les exp\'e9 +riences du docteur Martout. Et pour lui donner un tombeau digne de sa gloire ils vot\'e8rent une cotisation de deux jours de solde. +\par +\par Tout ce qui portait l'\'e9paulette d\'e9fila dans le laboratoire de Mr Renault\~; le colonel des cuirassiers y revint plusieurs fois, dans l'espoir de rencontrer Cl\'e9mentine. Mais la fianc\'e9e de L\'e9on se tenait \'e0 l'\'e9cart. +\par +\par Elle \'e9tait heureuse comme une femme ne l'a jamais \'e9t\'e9, cette jolie petite Cl\'e9mentine. Aucun nuage ne voilait plus la s\'e9r\'e9nit\'e9 de son beau front. Libre de tous soucis, le c\'9cur ouvert \'e0 l'esp\'e9rance, elle adorait son cher L\'e9 +on et passait les jours \'e0 le lui dire. Elle-m\'eame avait press\'e9 la publication des bans. +\par +\par \endash Nous nous marierons, disait-elle, le lendemain de la r\'e9surrection du colonel. J'entends qu'il soit mon t\'e9moin, je veux qu'il me b\'e9nisse\~! C'est bien le moins qu'il puisse faire pour moi, apr\'e8 +s tout ce que j'ai fait pour lui. Dire que, sans mon obstination, vous alliez l'envoyer au mus\'e9um du jardin des Plantes\~! Je lui conterai cela, monsieur, d\'e8s qu'il pourra nous entendre, et il vous coupera les oreilles \'e0 son tour\~! Je vous aime +\~! +\par +\par \endash Mais, r\'e9pliquait L\'e9on, pourquoi subordonnez-vous mon bonheur au succ\'e8s d'une exp\'e9rience\~! Toutes les formalit\'e9s ordinaires sont remplies, les publications faites, les affiches pos\'e9es\~: personne au monde ne nous emp\'ea +cherait de nous marier demain, et il vous pla\'eet d'attendre jusqu'au 19\~! Quel rapport y a-t-il entre nous et ce monsieur dess\'e9ch\'e9 qui dort dans une bo\'eete\~? Il n'appartient ni \'e0 votre maison ni \'e0 la mienne. J'ai compuls\'e9 + tous les papiers de votre famille en remontant jusqu'\'e0 la sixi\'e8me g\'e9n\'e9ration et je n'y ai trouv\'e9 personne du nom de Fougas. Ce n'est donc pas un grand-parent que nous attendons pour la c\'e9r\'e9monie. Qu'est-ce alors\~? Les m\'e9 +chantes langues de Fontainebleau pr\'e9tendent que vous avez une passion pour ce f\'e9tiche de 1813\~; moi qui suis s\'fbr de votre c\'9cur, j'esp\'e8 +re que vous ne l'aimerez jamais autant que moi. En attendant, on m'appelle le rival du colonel au bois dormant\~! +\par +\par \endash Laissez dire les sots, r\'e9pondait Cl\'e9mentine avec un sourire ang\'e9lique. Je ne me charge pas d'expliquer mon affection pour le pauvre Fougas, mais je l'aime beaucoup, cela est certain. Je l'aime comme un p\'e8re, comme un fr\'e8 +re, si vous le pr\'e9f\'e9rez, car il est presque aussi jeune que moi. Quand nous l'aurons ressuscit\'e9, je l'aimerai peut-\'eatre comme un fils, mais vous n'y perdrez rien, mon cher L\'e9on. Vous avez dans mon c\'9cur une place \'e0 + part, la meilleure, et personne ne vous la prendra, pas m\'eame }{\i lui}{\~! +\par +\par Cette querelle d'amoureux, qui recommen\'e7ait souvent et finissait toujours par un baiser, fut un jour interrompue par la visite du commissaire de police. +\par +\par L'honorable fonctionnaire d\'e9clina poliment son nom et sa qualit\'e9, et demanda au jeune Renault la faveur de l'entretenir \'e0 part. +\par +\par \endash Monsieur, lui dit-il lorsqu'il le vit seul, je sais tous les \'e9gards qui sont dus \'e0 un homme de votre caract\'e8re et dans votre position, et j'esp\'e8re que vous voudrez bien ne pas interpr\'e9ter en mauvais sens une d\'e9 +marche qui m'est inspir\'e9e par le sentiment du devoir. +\par +\par L\'e9on s'\'e9carquilla les yeux en attendant la suite de ce discours. +\par +\par \endash Vous devinez, monsieur, poursuivit le commissaire, qu'il s'agit de la loi sur les s\'e9pultures. Elle est formelle, et n'admet aucune exception. L'autorit\'e9 pourrait fermer les yeux, mais le grand bruit qui s'est fait, et d'ailleurs la qualit +\'e9 du d\'e9funt, sans compter la question religieuse, nous met dans l'obligation d'agir\'85 de concert avec vous, bien entendu\'85 +\par +\par L\'e9on comprenait de moins en moins. On finit par lui expliquer, toujours dans le style administratif, qu'il devait faire porter Mr Fougas au cimeti\'e8re de la ville. +\par +\par \endash Mais, monsieur, r\'e9pondit l'ing\'e9nieur, si vous avez entendu parler du colonel Fougas, on a d\'fb vous dire aussi que nous ne le tenons pas pour mort. +\par +\par \endash Monsieur, r\'e9pliqua le commissaire avec un sourire assez fin, les opinions sont libres. Mais le m\'e9decin des morts, qui a eu le plaisir de voir le d\'e9funt, nous a fait un rapport concluant \'e0 l'inhumation imm\'e9diate. +\par +\par \endash Eh bien, monsieur, si Fougas est mort, nous avons l'esp\'e9rance de le ressusciter. +\par +\par \endash On nous l'avait d\'e9j\'e0 dit, monsieur, mais, pour ma part, j'h\'e9sitais \'e0 le croire. +\par +\par \endash Vous le croirez quand vous l'aurez vu, et j'esp\'e8re, monsieur, que cela ne tardera pas longtemps. +\par +\par \endash Mais alors, monsieur, vous vous \'eates donc mis en r\'e8gle\~? +\par +\par \endash Avec qui\~? +\par +\par \endash Je ne sais pas, monsieur\~; mais je suppose qu'avant d'entreprendre une chose pareille, vous vous \'eates muni de quelque autorisation. +\par +\par \endash De qui\~? +\par +\par \endash Mais enfin, monsieur, vous avouerez que la r\'e9surrection d'un homme est une chose extraordinaire. Quant \'e0 moi, c'est bien la premi\'e8re fois que j'en entends parler. Or le devoir d'une police bien faite est d'emp\'ea +cher qu'il se passe rien d'extraordinaire dans le pays. +\par +\par \endash Voyons, monsieur, si je vous disais\~: voici un homme qui n'est pas mort\~; j'ai l'espoir tr\'e8s fond\'e9 de le remettre sur pied dans trois jours\~; votre m\'e9decin, qui pr\'e9tend le contraire, se trompe\~: prendriez-vous la responsabilit\'e9 + de faire enterrer Fougas\~? +\par +\par \endash Non, certes\~! \'c0 Dieu ne plaise que je prenne rien sous ma responsabilit\'e9\~! mais cependant, monsieur, en faisant enterrer Mr Fougas, je serais dans l'ordre et dans la l\'e9galit\'e9. Car enfin de quel droit pr\'e9 +tendez-vous ressusciter un homme\~? Dans quel pays a-t-on l'habitude de ressusciter\~? Quel est ce texte de loi qui vous autorise \'e0 ressusciter les gens\~? +\par +\par \endash Connaissez-vous une loi qui le d\'e9fende\~? Or tout ce qui n'est pas d\'e9fendu est permis. +\par +\par \endash Aux yeux des magistrats, peut-\'eatre bien. Mais la police doit pr\'e9venir, \'e9viter le d\'e9sordre. Or, une r\'e9surrection, monsieur, est un fait assez inou\'ef pour constituer un d\'e9sordre v\'e9ritable. +\par +\par \endash Vous avouerez, du moins, que c'est un d\'e9sordre assez heureux. +\par +\par \endash Il n'y a pas de d\'e9sordre heureux. Consid\'e9rez, d'ailleurs, que le d\'e9funt n'est pas le premier venu. S'il s'agissait d'un vagabond sans feu ni lieu, on pourrait user de tol\'e9rance. Mais c'est un militaire, un officier sup\'e9rieur et d +\'e9cor\'e9\~; un homme qui a occup\'e9 un rang \'e9lev\'e9 dans l'arm\'e9e. L'arm\'e9e, monsieur\~! Il ne faut pas toucher \'e0 l'arm\'e9e\~! +\par +\par \endash Eh\~! monsieur, je touche \'e0 l'arm\'e9e comme le chirurgien qui panse ses plaies\~! Il s'agit de lui rendre un colonel, \'e0 l'arm\'e9e\~! Et c'est vous qui, par esprit de routine, voulez lui faire tort d'un colonel\~! +\par +\par \endash Je vous en supplie, monsieur, ne vous animez pas tant et ne parlez pas si haut\~: on pourrait nous entendre. Croyez que je serai de moiti\'e9 avec vous dans tout ce que vous voudrez faire pour cette belle et glorieuse arm\'e9 +e de mon pays, Mais avez-vous song\'e9 \'e0 la question religieuse\~? +\par +\par \endash Quelle question religieuse\~? +\par +\par \endash \'c0 vous dire le vrai, monsieur (mais ceci tout \'e0 fait entre nous), le reste est pur accessoire et nous touchons au point d\'e9licat. On est venu me trouver, on m'a fait des observations tr\'e8 +s judicieuses. La seule annonce de votre projet a jet\'e9 le trouble dans un certain nombre de consciences. On craint que le succ\'e8s d'une entreprise de ce genre ne porte un coup \'e0 + la foi, ne scandalise, en un mot, les esprits tranquilles. Car enfin, si Mr Fougas est mort, c'est que Dieu l'a voulu. Ne craignez-vous pas, en le ressuscitant, d'aller contre la volont\'e9 de Dieu\~? +\par +\par \endash Non, monsieur\~; car je suis s\'fbr de ne pas ressusciter Fougas si Dieu en a d\'e9cid\'e9 autrement. Dieu permet qu'un homme attrape la fi\'e8vre, mais Dieu permet aussi qu'un m\'e9decin le gu\'e9risse. Dieu a permis qu'un brave soldat de l +'Empereur f\'fbt empoign\'e9 par quatre ivrognes de Russes, condamn\'e9 comme espion, gel\'e9 dans une forteresse et dess\'e9ch\'e9 + par un vieil Allemand sous une machine pneumatique. Mais Dieu permet aussi que je retrouve ce malheureux dans une boutique de bric-\'e0-brac, que je l'apporte \'e0 Fontainebleau, que je l'examine avec quelques savants et que nous combinions un moyen \'e0 + peu pr\'e8s s\'fbr de le rendre \'e0 la vie. Tout cela prouve une chose, c'est que Dieu est plus juste, plus cl\'e9ment et plus mis\'e9ricordieux que ceux qui abusent de son nom pour vous exciter. +\par +\par \endash Je vous assure, monsieur, que je ne suis nullement excit\'e9. Je me rends \'e0 vos raisons parce qu'elles sont bonnes et parce que vous \'eates un homme consid\'e9rable dans la ville. J'esp\'e8re bien, d'ailleurs, que vous ne r\'e9prouverez +pas un acte de z\'e8le qui m'a \'e9t\'e9 conseill\'e9. Je suis fonctionnaire, monsieur. Or, qu'est-ce qu'un fonctionnaire\~? Un homme qui a une place. Supposez maintenant que les fonctionnaires s'exposent \'e0 perdre leur place, que restera-t-il en France +\~? Rien, monsieur, absolument rien. J'ai l'honneur de vous saluer. +\par +\par Le 15 ao\'fbt au matin, Mr Karl Nibor se pr\'e9senta chez Mr Renault avec le docteur Martout et la commission nomm\'e9e \'e0 Paris par la Soci\'e9t\'e9 de biologie. Comme il arrive souvent en province, l'entr\'e9e de notre ill +ustre savant fut une sorte de d\'e9ception. Mme\~Renault s'attendait \'e0 voir para\'eetre, sinon un magicien en robe de velours constell\'e9e d'or, au moins un vieillard d'une prestance et d'une gravit\'e9 + extraordinaire. Karl Nibor est un homme de taille moyenne, tr\'e8s blond et tr\'e8s fluet. Peut-\'eatre a-t-il bien quarante ans, mais on ne lui en donnerait pas plus de trente-cinq. Il porte la moustache et la mouche\~; il est gai, parleur, agr\'e9 +able et assez mondain pour amuser les dames. Mais Cl\'e9mentine ne jouit pas de sa conversation. Sa tante l'avait emmen\'e9e \'e0 Moret pour la soustraire aux angoisses de la crainte et aux enivrements de la victoire. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331122}X \endash All\'e9luia\~!{\*\bkmkend _Toc93331122} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Mr Nibor et ses coll\'e8gues, apr\'e8s les compliments d'usage, demand\'e8rent \'e0 voir le sujet. Ils n'avaient pas de temps \'e0 perdre et l'exp\'e9rience ne pouvait gu\'e8re durer moins de trois jours. L\'e9 +on s'empressa de les conduire au laboratoire et d'ouvrir les trois coffres du colonel. +\par +\par On trouva que le malade avait la figure assez bonne. Mr Nibor le d\'e9pouilla de ses v\'eatements, qui se d\'e9chiraient comme de l'amadou pour avoir trop s\'e9ch\'e9 dans l'\'e9tuve du p\'e8re Meiser. Le corps, mis \'e0 nu, fut jug\'e9 tr\'e8 +s intact et parfaitement sain. Personne n'osait encore garantir le succ\'e8s, mais tout le monde \'e9tait plein d'esp\'e9rance. +\par +\par Apr\'e8s ce premier examen, Mr Renault mit son laboratoire au service de ses h\'f4tes. Il leur offrit tout ce qu'il poss\'e9dait avec une munificence qui n'\'e9tait pas exempte de vanit\'e9. Pour le cas o\'f9 l'emploi de l'\'e9lectricit\'e9 para\'ee +trait n\'e9cessaire, il avait une forte batterie de bouteilles de Leyde et quarante \'e9l\'e9ments de Bunsen tout neufs. Mr Nibor le remercia en souriant. +\par +\par \endash Gardez vos richesses, lui dit-il. Avec une baignoire et une chaudi\'e8re d'eau bouillante nous aurons tout ce qu'il nous faut. Le colonel ne manque de rien que d'humidit\'e9. Il s'agit de lui rendre la quantit\'e9 d'eau n\'e9 +cessaire au jeu des organes. Si vous avez un cabinet o\'f9 l'on puisse amener un jet de vapeur, nous serons plus que contents. +\par +\par Tout justement Mr Audret l'architecte, avait construit aupr\'e8s du laboratoire une petite salle de bain, commode et claire. La c\'e9l\'e8bre machine \'e0 vapeur n'\'e9tait pas loin, et sa chaudi\'e8re n'avait servi, jusqu'\'e0 pr\'e9sent, qu'\'e0 + chauffer les bains de Mr et Mme\~Renault. +\par +\par Le colonel fut transport\'e9 dans cette pi\'e8ce avec tous les \'e9gards que m\'e9ritait sa fragilit\'e9. Il ne s'agissait pas de lui casser sa deuxi\'e8me oreille dans la h\'e2te du d\'e9m\'e9nagement\~! L\'e9on courut allumer le feu de la chaudi\'e8 +re, et Mr Nibor le nomma chauffeur sur le champ de bataille. +\par +\par Bient\'f4t un jet de vapeur ti\'e8de p\'e9n\'e9tra dans la salle de bain, cr\'e9ant autour du colonel une atmosph\'e8re humide qu'on \'e9leva par degr\'e9s, et sans secousse, jusqu'\'e0 la temp\'e9 +rature du corps humain. Ces conditions de chaleur et d'humidit\'e9 furent maintenues avec le plus grand soin durant vingt-quatre heures. Personne ne dormit dans la maison. Les membres de la commission parisienne campaient dans le laboratoire. L\'e9 +on chauffait\~; Mr Nibor, Mr Renault et Mr Martout s'en allaient tour \'e0 tour surveiller le thermom\'e8tre. Mme\~Renault faisait du th\'e9, du caf\'e9 et m\'eame du punch\~; Gothon, qui avait communi\'e9 + le matin, priait Dieu dans un coin de sa cuisine pour que ce miracle impie ne r\'e9uss\'eet pas. Une certaine agitation r\'e9gnait d\'e9j\'e0 par la ville, mais on ne savait s'il fallait l'attribuer \'e0 la f\'eate du 15 ou \'e0 + la fameuse entreprise des sept savants de Paris. +\par +\par Le 16 \'e0 deux heures on avait obtenu des r\'e9sultats encourageants. La peau et les muscles avaient recouvr\'e9 presque toute leur souplesse, mais les articulations \'e9taient encore difficiles \'e0 fl\'e9chir. L'\'e9 +tat d'affaissement des parois du ventre et des intervalles des c\'f4tes montrait enfin que les visc\'e8res \'e9taient loin d'avoir repris la quantit\'e9 d'eau qu'ils avaient perdue autrefois chez Mr Meiser. Un bain fut pr\'e9par\'e9 et maintenu \'e0 + la temp\'e9rature de 37 degr\'e9s et demi. On y laissa le colonel pendant deux heures, en ayant soin de lui passer souvent sur la t\'eate une \'e9ponge fine imbib\'e9e d'eau. +\par +\par M.\~Nibor le retira du bain lorsque la peau, qui s'\'e9tait gonfl\'e9e plus vite que les autres tissus, commen\'e7a \'e0 prendre une teinte blanche et \'e0 se rider l\'e9g\'e8rement. On le maintint, jusqu'au soir du 16, dans cette salle humide, o\'f9 + l'on disposa un appareil qui laissait tomber de temps \'e0 autre une pluie fine \'e0 37 degr\'e9s et demi. Un nouveau bain fut donn\'e9 le soir. Pendant la nuit, le corps fut envelopp\'e9 de flanelle, mais maintenu constamment dans la m\'eame atmosph\'e8 +re de vapeur. +\par +\par Le 17 au matin, apr\'e8s un troisi\'e8me bain d'une heure et demie, les traits de la figure et les formes du corps avaient leur aspect naturel\~: on e\'fbt dit un homme endormi. Cinq ou six curieux furent admis \'e0 le voir, entre autres le colonel du 23} +{\super \'e8me}{. En pr\'e9sence de ces t\'e9moins, Mr Nibor fit mouvoir successivement toutes les articulations et prouva qu'elles avaient repris leur souplesse. Il massa doucement les membres, le tronc et l'abdomen. Il entr'ouvrit les l\'e8vres, \'e9 +carta les m\'e2choires qui \'e9taient assez fortement serr\'e9es, et vit que la langue \'e9tait revenue \'e0 son volume et \'e0 sa consistance ordinaires. Il entr'ouvrit les paupi\'e8res\~: le globe des yeux \'e9tait ferme et brillant. +\par +\par \endash Messieurs, dit le savant, voil\'e0 des signes qui ne trompent pas\~; je r\'e9ponds du succ\'e8s. Dans quelques heures, vous assisterez aux premi\'e8res manifestations de la vie. +\par +\par \endash Mais, interrompit un des assistants, pourquoi pas tout de suite\~? +\par +\par \endash Parce que les conjonctives sont encore un peu plus p\'e2les qu'il ne faudrait. Mais ces petites veines qui parcourent le blanc des yeux ont d\'e9j\'e0 pris une physionomie tr\'e8s rassurante. Le sang s'est bien refait. Qu'est-ce que le sang\~ +? Des globules rouges nageant dans du s\'e9rum ou petit-lait. Le s\'e9rum du pauvre Fougas s'\'e9tait dess\'e9ch\'e9 dans les veines\~; l'eau que nous y avons introduite graduellement par une lente endosmose a gonfl\'e9 l'albumine et la fibrine du s\'e9 +rum, qui est revenu \'e0 l'\'e9tat liquide. Les globules rouges, que la dessiccation avait agglutin\'e9s, demeuraient immobiles comme des navires \'e9chou\'e9s \'e0 la mar\'e9e basse. Les voil\'e0 remis \'e0 flot\~: ils \'e9 +paississent, ils s'enflent, ils arrondissent leurs bords, ils se d\'e9tachent les uns des autres, ils se mettront \'e0 circuler dans leurs canaux \'e0 la premi\'e8re pouss\'e9e qui leur sera donn\'e9e par les contractions du c\'9cur. +\par +\par \endash Reste \'e0 savoir, dit Mr Renault, si le c\'9cur voudra se mettre en branle. Dans un homme vivant, le c\'9cur se meut sous l'impulsion du cerveau, transmise par les nerfs. Le cerveau agit sous l'impulsion du c\'9cur transmise par les art\'e8 +res. Le tout forme un cercle parfaitement exact, hors duquel il n'y a pas de salut. Et lorsque le c\'9cur et le cerveau ne fonctionnent ni l'un ni l'autre, comme chez le colonel, je ne vois pas lequel des deux pourrait donner l'impulsion \'e0 + l'autre. Vous rappelez-vous cette sc\'e8ne de l'}{\i \'c9cole des femmes}{ o\'f9 Arnolphe vient heurter \'e0 sa porte\~? Le valet et la servante, Alain et Georgette, sont tous les deux dans la maison. +\par +\par \'ab\~\endash Georgette\~! crie Alain. +\par +\par \'ab\~\endash Eh bien\~? r\'e9pond Georgette. +\par +\par \'ab\~\endash Ouvre l\'e0-bas\~! +\par +\par \'ab\~\endash Vas-y, toi\~! +\par +\par \'ab\~\endash Vas-y, toi\~! +\par +\par \'ab\~\endash Ma foi, je n'irai pas\~! +\par +\par \'ab\~\endash Je n'irai pas aussi. +\par +\par \'ab\~\endash Ouvre vite\~! +\par +\par \'ab\~\endash Ouvre, toi\~! +\par +\par \'ab\~Et personne n'ouvre. Je crains bien, monsieur, que nous n'assistions \'e0 une repr\'e9sentation de cette com\'e9die. La maison, c'est le corps du colonel\~; Arnolphe, qui voudrait bien rentrer, c'est le principe vital. Le c\'9c +ur et le cerveau remplissent le r\'f4le d'Alain et de Georgette. +\par +\par \'ab\~\endash Ouvre l\'e0-bas\~! dit l'un. +\par +\par \'ab\~\endash Vas-y, toi, \'bb r\'e9pond l'autre. +\par +\par \'ab\~Et le principe vital reste \'e0 la porte. +\par +\par \endash Monsieur, r\'e9pliqua en souriant le docteur Nibor, vous oubliez la fin de la sc\'e8ne. Arnolphe se f\'e2che, il s'\'e9crie\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte, +\par N'aura pas \'e0 manger de plus de quatre jours\~! +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par \'ab\~Et aussit\'f4t Alain de s'empresser, Georgette d'accourir et la porte de s'ouvrir. Notez bien que si je parle ainsi, c'est pour entrer dans votre raisonnement, car le mot de principe vital est en contradiction avec l'\'e9 +tat actuel de la science. La vie se manifestera d\'e8s que le cerveau ou le c\'9cur, ou quelqu'une des parties du corps qui ont la propri\'e9t\'e9 d'agir spontan\'e9ment, aura repris la quantit\'e9 d'eau dont elle a besoin. La substance organis\'e9 +e a des propri\'e9t\'e9s qui lui sont inh\'e9rentes et qui se manifestent d'elles-m\'eames, sans l'impulsion d'aucun principe \'e9 +tranger, pourvu qu'elles se trouvent dans certaines conditions de milieu. Pourquoi les muscles de Mr Fougas ne se contractent-ils pas encore\~? Pourquoi le tissu du cerveau n'entre-t-il pas en action\~? Parce qu'ils n'ont pas encore la somme d'humidit\'e9 + qui leur est n\'e9cessaire. Il manque peut-\'eatre un demi-litre d'eau dans la coupe de la vie. Mais je ne me h\'e2terai pas de la remplir\~: j'ai trop peur de la casser. Avant de donner un dernier bain \'e0 ce brave, il faut encore masser + tous ses organes, soumettre son abdomen \'e0 des pressions m\'e9thodiques afin que les s\'e9reuses du ventre, de la poitrine et du c\'9cur soient parfaitement d\'e9sagglutin\'e9 +es et susceptibles de glisser les unes sur les autres. Vous comprenez que le moindre accroc dans ces r\'e9gions-l\'e0, et m\'eame la plus l\'e9g\'e8re r\'e9sistance, suffirait pour tuer notre homme dans l'instant de sa r\'e9surrection. +\par +\par Tout en parlant, il joignait l'exemple au pr\'e9cepte, et p\'e9trissait le torse du colonel. Comme les spectateurs remplissaient un peu trop exactement la salle de bain, et qu'il \'e9 +tait presque impossible de s'y mouvoir, Mr Nibor les pria de passer dans le laboratoire. Mais le laboratoire se trouva tellement plein qu'il fallut l'\'e9vacuer au profit du salon\~: les commissaires de la soci\'e9t\'e9 de biologie avaient \'e0 + peine un coin de table o\'f9 r\'e9diger le proc\'e8s-verbal. +\par +\par Le salon m\'eame \'e9tait bourr\'e9 de monde, ainsi que la salle \'e0 manger et jusqu'\'e0 la cour de la maison. Amis, \'e9trangers, inconnus se serraient les coudes et attendaient en silence. Mais le silenc +e de la foule n'est pas beaucoup moins bruyant que le grondement de la mer. Le gros docteur Martout, extraordinairement affair\'e9, se montrait de temps \'e0 autre et fendait les flots de curieux, comme un galion charg\'e9 + de nouvelles. Chacune de ses paroles circulait de bouche en bouche et se r\'e9pandait jusque dans la rue, o\'f9 + trente groupes de militaires et de bourgeois s'agitaient en tout sens. Jamais cette petite rue de la Faisanderie n'avait vu semblable cohue. Un passant \'e9tonn\'e9 s'arr\'eata, demandant\~: +\par +\par \endash Qu'y a-t-il\~? Est-ce un enterrement\~? +\par +\par \endash Au contraire, monsieur. +\par +\par \endash C'est donc un bapt\'eame\~? +\par +\par \endash \'c0 l'eau chaude\~! +\par +\par \endash Une naissance\~? +\par +\par \endash Une renaissance\~! +\par +\par Un vieux juge au tribunal civil expliquait au substitut la l\'e9gende du vieil Eson, bouilli dans la chaudi\'e8re de M\'e9d\'e9e. +\par +\par \endash C\rquote est presque la m\'eame exp\'e9rience, disait-il, et je croirais que les po\'e8tes ont calomni\'e9 la magicienne de Colchos. Il y aurait de jolis vers latins \'e0 faire l\'e0-dessus\~; mais je n'ai plus mon antique prouesse\~! +\par }\pard \fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Fabula Medeam cur crimine carpit iniquo\~? +\par Ecce novus surgit redivivis Eson ab undis +\par Fortior, arma petens, juvenili pectore miles\'85 +\par }\pard \fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Redivivis}{ est pris dans le sens actif\~; c'est une licence, ou du moins un hardiesse. Ah\~! monsieur\~! il fut un temps ou j'\'e9tais l'homme de toutes les audaces, en vers latins\~! + +\par +\par \endash Cap'ral\~! disait un conscrit de la classe de 1859. +\par +\par \endash Quoi-t-il y a, Fr\'e9minot\~? +\par +\par \endash C'est-il vrai qu'ils font bouillir un ancien dans une marmite, histoire de le r\'e9habiliter dans ses habits de colonel\~? +\par +\par \endash Vrai-t-ou pas vrai, subalterne, je me le suis laiss\'e9 dire. +\par +\par \endash J'imagine que c'est-z-une histoire sans fondement, sauf votre respect\~? +\par +\par \endash Apprenez, Fr\'e9minot, que rien n'est impossible \'e0 vos sup\'e9rieurs\~! Vous n'ignorez pas concurremment que les l\'e9gumes s\'e9ch\'e9s, en les faisant bouillir, r\'e9capitulent leur \'e9tat primitif et surnaturel\~? +\par +\par \endash Mais, cap'ral, que si on les cuisait trois jours de temps, elles tomberaient en bouillie\~! +\par +\par \endash Mais, imb\'e9cile, pourquoi que les anciens on les appelle des durs \'e0 cuire\~? +\par +\par \'c0 midi, le commissaire de police et le lieutenant de gendarmerie fendirent la presse et s'introduisirent dans la maison. Ces messieurs s'empress\'e8rent de d\'e9clarer \'e0 Mr Renault p\'e8 +re que leur visite n'avait rien d'officiel et qu'ils venaient en curieux. Ils rencontr\'e8rent dans le corridor le sous-pr\'e9fet, le maire et Gothon, qui se lamentait tout haut de voir le gouvernement pr\'eater les mains \'e0 des sorcelleries pareilles. + +\par +\par Vers une heure Mr Nibor fit prendre au colonel un nouveau bain prolong\'e9, au sortir duquel le corps subit un massage plus fort et plus complet que le premier. +\par +\par \endash Maintenant, dit le docteur, nous pouvons transporter Mr Fougas au laboratoire, pour donner \'e0 sa r\'e9surrection toute la publicit\'e9 d\'e9sirable. Mais il conviendrait de l'habiller, et son uniforme est en lambeaux. +\par +\par \endash Je crois, r\'e9pondit le bon Mr Renault, que le colonel est \'e0 peu pr\'e8s de ma taille\~; je puis donc lui pr\'eater des habits \'e0 moi. Fasse le ciel qu'il les use\~! mais entre nous, je ne l'esp\'e8re pas. +\par +\par Gothon apporta, en grommelant, ce qu'il faut pour v\'eatir un homme compl\'e8tement nu. Mais sa mauvaise humeur ne tint pas devant la beaut\'e9 du colonel\~: +\par +\par \endash Pauvre monsieur\~! s'\'e9cria-t-elle. C'est jeune, c'est frais, c'est blanc comme un petit poulet\~! S'il ne revenait pas, ce serait grand dommage\~! +\par +\par Il y avait environ quarante personnes dans le laboratoire lorsqu'on y transporta Fougas. Mr Nibor, aid\'e9 de Mr Martout, l'assit sur un canap\'e9 et r\'e9clama quelques instants de vrai silence. Mme\~Renault fit demander sur ces entrefaites s'il lui \'e9 +tait permis d'entrer\~; on l'admit. +\par +\par \endash Madame et messieurs, dit le docteur Nibor, la vie se manifestera dans quelques minutes. Il se peut que les muscles agissent les premiers et que leur action soit convulsive, n'\'e9tant pas encore r\'e9gl\'e9e par l'influence du syst\'e8me nerveu +x. Je dois vous pr\'e9venir de ce fait, pour que, le cas \'e9ch\'e9ant, vous ne soyez point effray\'e9s. Madame, qui est m\'e8re, devra s'en \'e9tonner moins que personne\~; elle a ressenti au quatri\'e8 +me mois de la grossesse l'effet de ces mouvements irr\'e9guliers qui vont peut-\'eatre se produire en grand. J'esp\'e8re bien, au reste, que les premi\'e8res contractions spontan\'e9es se produiront dans les fibres du c\'9c +ur. C'est ce qui arrive chez l'embryon, o\'f9 les mouvements rythmiques du c\'9cur pr\'e9c\'e8dent les actes nerveux. +\par +\par Il se remit \'e0 exercer des pressions m\'e9thodiques sur le bas de la poitrine, stimulant la peau des mains, entr'ouvrant les paupi\'e8res, explorant le pouls, auscultant la r\'e9gion du c\'9cur. +\par +\par L'attention des spectateurs fut un instant d\'e9tourn\'e9e par un tumulte ext\'e9rieur. Un bataillon du 23}{\super \'e8me}{ passait, musique en t\'eate, dans la rue de la Faisanderie. Tandis que les cuivres de Mr Sax \'e9branlaient les fen\'ea +tres de la maison, une rougeur subite empourpra les joues du colonel. Ses yeux, qui \'e9taient rest\'e9s entr'ouverts, brill\'e8rent d'un \'e9clat plus vif. Au m\'eame moment, le docteur Nibor, qui auscultait la poitrine, s'\'e9cria\~: +\par +\par \endash J'entends les bruits du c\'9cur. +\par +\par \'c0 peine avait-il pari\'e9, que la poitrine se gonfla par une aspiration violente, les membres se contract\'e8rent, le corps se dressa et l'on entendit un cri de\~: +\par +\par \endash Vive l'empereur\~! +\par +\par Mais comme si un tel effort avait \'e9puis\'e9 son \'e9nergie, le colonel Fougas retomba sur le canap\'e9 en murmurant d'une voix \'e9teinte\~: +\par +\par \endash O\'f9 suis-je\~? Gar\'e7on\~! l'annuaire\~! +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331123}XI \endash O\'f9 le colonel Fougas apprend quelques nouvelles qui para\'eetront anciennes \'e0 mes lecteurs. +{\*\bkmkend _Toc93331123} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Parmi les personnes pr\'e9sentes \'e0 cette sc\'e8ne, il n'y en avait pas une seule qui e\'fbt vu des r\'e9surrections. Je vous laisse \'e0 penser la surprise et la joie qui \'e9clat\'e8rent dans le laboratoire. Une triple salve d'applaudissements m\'eal +\'e9s de cris, salua le triomphe du docteur Nibor. La foule, entass\'e9e dans le salon, dans les couloirs, dans la cour et jusque dans la rue, comprit \'e0 ce signal que le miracle \'e9tait accompli. Rien ne put la retenir, elle enfon\'e7 +a les portes, surmonta les obstacles, culbuta tous les sages qui voulaient l'arr\'eater, et vint enfin d\'e9border dans le cabinet de physique. +\par +\par \endash Messieurs\~! criait Mr Nibor, vous voulez donc le tuer\~! +\par +\par Mais on le laissait dire. La plus f\'e9roce de toutes les passions, la curiosit\'e9, poussait la foule en avant\~; chacun voulait voir au risque d'\'e9 +craser les autres. Mr Nibor tomba, Mr Renault et son fils, en essayant de le secourir, furent abattus sur son corps\~; Mme\~Renault fut renvers\'e9e \'e0 son tour aux genoux du colonel et se mit \'e0 crier du haut de sa t\'eate. +\par +\par \endash Sacrebleu\~! dit Fougas en se dressant comme par ressort, ces gredins-l\'e0 vont nous \'e9touffer, si on ne les assomme\~! +\par +\par Son attitude, l'\'e9clat de ses yeux, et surtout le prestige du merveilleux, firent un vide autour de lui. On aurait dit que les murs s'\'e9taient \'e9loign\'e9s, ou que les spectateurs \'e9taient rentr\'e9s les uns dans les autres. +\par +\par \endash Hors d'ici tous\~! s'\'e9cria Fougas, de sa plus belle voix de commandement. +\par +\par Un concert de cris, d'explications, de raisonnements, s'\'e9l\'e8ve autour de lui\~; il croit entendre des menaces, il saisit la premi\'e8re, chaise qui se trouve \'e0 sa port\'e9e, la brandit comme une arme, il pousse, frappe, culbute les bourgeois, le +s soldats, les fonctionnaires, les savants, les amis, les curieux, le commissaire de police, et verse ce torrent humain dans la rue avec un fracas \'e9 +pouvantable. Cela fait, il referme la porte au verrou, revient au laboratoire, voit trois hommes debout aupr\'e8s de Mme\~Renault, et dit \'e0 la vieille dame en adoucissant le ton de sa voix\~: +\par +\par \endash Voyons, la m\'e8re, faut-il exp\'e9dier ces trois-l\'e0 comme les autres\~? +\par +\par \endash Gardez-vous en bien\~! s'\'e9cria la bonne dame. Mon mari et mon fils, monsieur. Et Mr le docteur Nibor, qui vous a rendu la vie. +\par +\par \endash En ce cas, honneur \'e0 eux, la m\'e8re\~! Fougas n'a jamais forfait aux lois de la reconnaissance et de l'hospitalit\'e9. Quant \'e0 vous, mon Esculape, touchez l\'e0\~! +\par +\par Au m\'eame instant, il s'aper\'e7ut que dix \'e0 douze curieux s'\'e9taient hiss\'e9s du trottoir de la rue jusqu'aux fen\'eatres du laboratoire. Il marcha droit \'e0 eux et ouvrit avec une pr\'e9cipitation qui les fit sauter dans la foule. +\par +\par \endash Peuple\~! dit-il, j'ai culbut\'e9 une centaine de pandours qui ne respectaient ni le sexe ni la faiblesse. Ceux qui ne seront pas contents, je m'appelle le colonel Fougas, du 23}{\super \'e8me}{. Et vive l'empereur\~! +\par +\par Un m\'e9lange confus d'applaudissements, de cris, de rires et de gros mots r\'e9pondit \'e0 cette allocution bizarre. L\'e9on Renault se h\'e2ta de sortir pour porter des excuses \'e0 tous ceux \'e0 qui l'on en devait. Il invita quelques amis \'e0 d\'ee +ner le soir m\'eame avec le terrible colonel, et surtout il n'oublia pas d'envoyer un expr\'e8s \'e0 Cl\'e9mentine. +\par +\par Fougas, apr\'e8s avoir parl\'e9 au peuple, se retourna vers ses h\'f4tes en se dandinant d'un air cr\'e2ne, se mit \'e0 cheval sur la chaise qui lui avait d\'e9j\'e0 servi, releva les crocs de sa moustache, et dit\~: +\par +\par \endash Ah \'e7\'e0, causons. J'ai donc \'e9t\'e9 malade\~? +\par +\par \endash Tr\'e8s malade. +\par +\par \endash C'est fabuleux. Je me sens tout dispos. J'ai faim, et m\'eame en attendant le d\'eener, je boirais bien un verre de votre schnick. +\par +\par Mme\~Renault sortit, donna un ordre et rentra aussit\'f4t. +\par +\par \endash Mais, dites-moi donc o\'f9 je suis\~! reprit le colonel. \'c0 ces attributs du travail, je reconnais un disciple d'Uranie\~; peut-\'eatre un ami de Monge et de Berthollet. Mais l'aimable cordialit\'e9 + empreinte sur vos visages me prouve que vous n'\'eates pas des naturels de ce pays de choucroute. Oui, j'en crois les battements de mon c\'9cur. Amis, nous avons la m\'eame patrie. La sensibilit\'e9 de votre accueil, \'e0 d\'e9faut d'autres indices, m'a +urait averti que vous \'eates Fran\'e7ais. Quels hasards vous ont amen\'e9 si loin du sol natal\~? Enfants de mon pays, quelle temp\'eate vous a jet\'e9s sur cette rive inhospitali\'e8re\~? +\par +\par \endash Mon cher colonel, r\'e9pondit Mr Nibor, si vous voulez \'eatre bien sage, vous ne ferez pas trop de questions \'e0 la fois. Laissez-nous le plaisir de vous instruire tout doucement et avec ordre, car vous avez beaucoup de choses \'e0 apprendre. + +\par +\par Le colonel rougit de col\'e8re et r\'e9pondit vivement\~: +\par +\par \endash Ce n'est toujours pas vous qui m'en remontrerez, mon petit monsieur\~! +\par +\par Une goutte de sang qui lui tomba sur la main d\'e9tourna le cours de ses id\'e9es\~: +\par +\par \endash Tiens\~! dit-il est-ce que je saigne\~? +\par +\par \endash Cela ne sera rien\~; la circulation s'est r\'e9tabli, et votre oreille cass\'e9e\'85 +\par +\par Il porta vivement la main \'e0 son oreille et dit\~: +\par +\par \endash C'est pardieu vrai. Mais du diable si je me souviens de cet accident-l\'e0\~! +\par +\par \endash Je vais vous faire un petit pansement, et dans deux jours il n'y para\'eetra plus. +\par +\par \endash Ne vous donnez pas la peine, mon cher Hippocrate\~; une pinc\'e9e de poudre, c'est souverain\~! +\par +\par Mr Nibor se mit en devoir de le panser un peu moins militairement. Sur ces entrefaites, L\'e9on rentra. +\par +\par \endash Ah\~! ah\~! dit-il au docteur, vous r\'e9parez le mal que j'ai fait. +\par +\par \endash Tonnerre\~! s\rquote \'e9cria Fougas en s'\'e9chappant des mains de Mr Nibor pour saisir L\'e9on au collet. C'est toi, clampin\~! qui m'as cass\'e9 l'oreille\~? +\par +\par L\'e9on \'e9tait tr\'e8s doux, mais la patience lui \'e9chappa. Il repoussa brusquement son homme. +\par +\par \endash Oui, monsieur, c'est moi qui vous ai cass\'e9 l'oreille, en la tirant, et si ce petit malheur ne m'\'e9tait pas arriv\'e9, il est certain que vous seriez aujourd'hui \'e0 six pieds sous terre. C'est moi qui vous ai sauv\'e9 la vie, apr\'e8 +s vous avoir achet\'e9 de mon argent, lorsque vous n'\'e9tiez pas cot\'e9 plus de vingt-cinq louis. C'est moi qui ai pass\'e9 trois jours et deux nuits \'e0 fourrer du charbon sous votre chaudi\'e8re. C'est mon p\'e8re qui vous a donn\'e9 les v\'ea +tements que vous avez sur le corps\~; vous \'eates chez nous, buvez le petit verre d'eau-de-vie que Gothon vous apporte\~; mais pour Dieu\~! quittez l'habitude de m'appeler clampin, d'appeler ma m\'e8re la m\'e8 +re, et de jeter nos amis dans la rue en les traitant de pandours\~! +\par +\par Le colonel, tout ahuri, tendit la main \'e0 L\'e9on, \'e0 Mr Renault et au docteur, baisa galamment la main de Mme\~Renault, avala d'un trait un verre \'e0 vin de Bordeaux rempli d'eau-de-vie jusqu'au bord, et dit d'une voix \'e9mue\~: +\par +\par \endash Vertueux habitants, oubliez les \'e9carts d'une \'e2me vive mais g\'e9n\'e9reuse. Dompter mes passions sera d\'e9sormais ma loi. Apr\'e8s avoir vaincu tous les peuples de l'univers, il est beau de se vaincre soi-m\'eame. +\par +\par Cela dit, il livra son oreille \'e0 Mr Nibor, qui acheva le pansement. +\par +\par \endash Mais, dit-il, en recueillant ses souvenirs, on ne m'a donc pas fusill\'e9\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Et je n'ai pas \'e9t\'e9 gel\'e9 dans la tour\~? +\par +\par \endash Pas tout \'e0 fait. +\par +\par \endash Pourquoi m'a-t-on \'f4t\'e9 mon uniforme\~? Je devine\~! Je suis prisonnier\~! +\par +\par \endash Vous \'eates libre. +\par +\par \endash Libre\~! Vive l'empereur\~! Mais alors, pas un moment \'e0 perdre\~! Combien de lieues d'ici \'e0 Dantzig\~? +\par +\par \endash C'est tr\'e8s loin. +\par +\par \endash Comment appelez-vous cette bicoque\~? +\par +\par \endash Fontainebleau. +\par +\par \endash Fontainebleau\~! En France\~? +\par +\par \endash Seine-et-Marne. Nous allions vous pr\'e9senter le sous-pr\'e9fet lorsque vous l'avez jet\'e9 dans la rue. +\par +\par \endash Je me fiche pas mal de tous les sous-pr\'e9fets\~! J'ai une mission de l'empereur pour le g\'e9n\'e9ral Rapp, et il faut que je parte aujourd'hui m\'eame pour Dantzig. Dieu sait si j'arriverai \'e0 temps\~! +\par +\par \endash Mon pauvre colonel, vous arriveriez trop tard. Dantzig est rendu. +\par +\par \endash C'est impossible\~? Depuis quand\~? +\par +\par \endash Depuis tant\'f4t quarante-six ans. +\par +\par \endash Tonnerre\~! Je n'entends pas qu'on se\'85 moque de moi\~! +\par +\par Mr Nibor lui mit en main un calendrier, et lui dit\~: +\par +\par \endash Voyez vous-m\'eame\~! Nous sommes au 17 ao\'fbt 1859\~; vous vous \'eates endormi dans la tour de Liebenfeld le 11 novembre 1813\~; il y a donc quarante-six ans moins trois mois que le monde marche sans vous. +\par +\par \endash Vingt-quatre et quarante-six\~; mais alors j'aurais soixante-dix ans, \'e0 votre compte\~! +\par +\par \endash Votre vivacit\'e9 montre bien que vous en avez toujours vingt-quatre. +\par +\par Il haussa les \'e9paules, d\'e9chira le calendrier et dit en frappant du pied le parquet\~: +\par +\par \endash Votre almanach est une blague\~! +\par +\par Mr Renault courut \'e0 sa biblioth\'e8que, prit une demi-douzaine de volumes au hasard, et lui fit lire, au bas des titres, les dates de 1826, 1833, 1847, 1858. +\par +\par \endash Pardonnez-moi, dit Fougas en plongeant sa t\'eate dans ses mains. Ce qui m'arrive est si nouveau\~! Je ne crois pas qu'un humain se soit jamais vu \'e0 pareille \'e9preuve. J'ai soixante-dix ans\~! +\par +\par La bonne Mme\~Renault s'en alla prendre un miroir dans la salle de bain et le lui donna en disant\~: +\par +\par \endash Regardez-vous\~! +\par +\par Il tenait la glace \'e0 deux mains et s'occupait silencieusement \'e0 refaire connaissance avec lui-m\'eame, lorsqu'un orgue ambulant p\'e9n\'e9tra dans la cour et joua\~: +\par +\par \'ab\~Partant pour la Syrie\~!\~\'bb +\par +\par Fougas lan\'e7a le miroir contre terre en criant\~: +\par +\par \endash Qu'est-ce que vous me contiez donc l\'e0\~? J'entends la chanson de la reine Hortense\~! +\par +\par Mr Renault lui expliqua patiemment, tout en recueillant les d\'e9bris du miroir, que la jolie chanson de la reine Hortense \'e9tait devenue un air national et m\'eame officiel, que la musique des r\'e9giments avait substitu\'e9 cette aimable m\'e9lodie +\'e0 la farouche Marseillaise, et que nos soldats, chose \'e9trange\~! ne s'en battaient pas plus mal. Mais d\'e9j\'e0 le colonel avait ouvert la fen\'eatre et criait au Savoyard\~: +\par +\par \endash Eh\~! l'ami\~! Un napol\'e9on pour toi si tu me dis en quelle ann\'e9e je respire\~! +\par +\par L'artiste se mit \'e0 danser le plus l\'e9g\'e8rement qu'il put, en secouant son moulin \'e0 musique. +\par +\par \endash Avance \'e0 l'ordre\~! cria le colonel. Et laisse en repos ta satan\'e9e machine\~! +\par +\par \endash Un petit chou, mon bon mouchu\~! +\par +\par \endash Ce n'est pas un sou que je te donnerai, mais un napol\'e9on, si tu me dis en quelle ann\'e9e nous sommes\~! +\par +\par \endash Que ch'est dr\'f4le, hi\~! hi\~! hi\~! +\par +\par \endash Et si tu ne me le dis pas plus vite que \'e7a, je te couperai les oreilles\~! +\par +\par Le Savoyard s'enfuit, mais il revint tout de suite, comme s'il avait m\'e9dit\'e9 au trot la maxime\~: Qui ne risque rien, n'a rien. +\par +\par \endash Mouchu\~! dit-il d'une voix pateline, nous chommes en mil huit chent chinquante-neuf. +\par +\par \endash Bon\~! cria Fougas. Il chercha de l'argent dans ses poches et n'y trouva rien. L\'e9on vit son embarras, et jeta vingt francs dans la cour. Avant de refermer la fen\'eatre, il d\'e9signa du doigt la fa\'e7ade d'un joli petit b\'e2timent neuf o +\'f9 le colonel put lire en toutes lettres\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {AUDRET, ARCHITECTE +\par MDCCCLIX. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Renseignement parfaitement clair, et qui ne co\'fbtait pas vingt francs. +\par +\par Fougas, un peu confus, serra la main de L\'e9on et lui dit\~: +\par +\par \endash Ami, je n'oublierai plus que la confiance est le premier devoir de la reconnaissance envers la bienfaisance. Mais parlez-moi de la patrie\~! Je foule le sol sacr\'e9 o\'f9 j'ai re\'e7u l'\'eatre, et j'ignore les destin\'e9 +es de mon pays. La France est toujours la reine du monde, n'est-il pas vrai\~? +\par +\par \endash Certainement, dit L\'e9on. +\par +\par \endash Comment va l'empereur\~? +\par +\par \endash Bien. +\par +\par \endash Et l'imp\'e9ratrice\~? +\par +\par \endash Tr\'e8s bien. +\par +\par \endash Et le roi de Rome\~? +\par +\par \endash Le prince imp\'e9rial\~? C'est un tr\'e8s bel enfant. +\par +\par \endash Comment\~! un bel enfant\~! Et vous avez le front de dire que nous sommes en 1859\~! +\par +\par Mr Nibor prit la parole et expliqua en quelques mots que le souverain actuel de la France n'\'e9tait pas Napol\'e9on I}{\super er}{, mais Napol\'e9on III. +\par +\par \endash Mais alors, s'\'e9cria Fougas, mon empereur est mort\~! +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash C'est impossible\~! Racontez-moi tout ce que vous voudrez, except\'e9 \'e7a\~! Mon empereur est immortel. +\par +\par Mr Nibor et les Renault, qui n'\'e9taient pourtant pas historiens de profession, furent oblig\'e9s de lui faire en abr\'e9g\'e9 l'histoire de notre si\'e8cle. On alla chercher un gros livre \'e9crit par Mr de Norvins et illustr\'e9 + de belles gravures par Raffet. Il n'accepta la v\'e9rit\'e9 qu'en la touchant du doigt, et encore s'\'e9criait-il \'e0 chaque instant\~: +\par +\par \endash C'est impossible\~! Ce n'est pas de l'histoire que vous me lisez\~; c'est un roman \'e9crit pour faire pleurer les soldats\~! +\par +\par Il fallait, en v\'e9rit\'e9, que ce jeune homme e\'fbt l'\'e2me forte et bien tremp\'e9e, car il apprit en quarante minutes tous les malheurs que la fortune avait r\'e9partis sur dix-huit ann\'e9es, depuis la premi\'e8re abdication jusqu'\'e0 + la mort du roi de Rome. Moins heureux que ses anciens compagnons d'armes, il n'eut pas un intervalle de repos entre ces chocs terribles et r\'e9p\'e9t\'e9s qui frappaient tous son c\'9cur au m\'eame endroit. On aurait pu craindre que le coup ne f\'ee +t balle et que le pauvre Fougas ne mour\'fbt dans la premi\'e8re heure de sa vie. Mais ce diable d'homme pliait et rebondissait tour \'e0 tour comme un ressort. Il cria d'admiration en \'e9coutant les beaux combats de la campagne de France\~ +; il rugit de douleur en assistant aux adieux de Fontainebleau. Le retour de l'\'eele d'Elbe illumina sa belle et noble figure\~; son c\'9cur courut \'e0 Waterloo avec la derni\'e8re arm\'e9 +e de l'Empire, et s'y brisa. Puis il serrait les poings et disait entre ses dents\~: +\par +\par \endash Si j'avais \'e9t\'e9 l\'e0, \'e0 la t\'eate du 23}{\super \'e8me}{, Blucher et Wellington auraient bien vu\~! +\par +\par L'invasion, le drapeau blanc, le martyre de Sainte-H\'e9l\'e8ne, la terreur blanche en Europe, le meurtre de Murat, ce dieu de la cavalerie, la mort de Ney, de Brune, de Mouton Duvernet et de tant d'autres hommes de c\'9cur qu'il avait connus, admir\'e9 +s et aim\'e9s, le jet\'e8rent dans une s\'e9rie d'acc\'e8s de rage\~; mais rien ne l'abattit. En \'e9coutant la mort de Napol\'e9on, il jurait de manger le c\'9cur de l'Angleterre\~; la lente agonie du p\'e2le et charmant h\'e9ritier de l'Empire lui inspi +rait des tentations d'\'e9ventrer l'Autriche. Lorsque le drame fut fini et le rideau tomb\'e9 sur Schoenbrunn, il essuya ses larmes et dit\~: +\par +\par \endash C'est bien. J'ai v\'e9cu en un instant toute la vie d'un homme. Maintenant, montrez-moi la carte de France\~! +\par +\par L\'e9on se mit \'e0 feuilleter un atlas, tandis que Mr Renault essayait de r\'e9sumer au colonel l'histoire de la Restauration et de la monarchie de 1830. Mais Fougas avait l'esprit ailleurs. +\par +\par \endash Qu'est-ce que \'e7a me fait, disait-il, que deux cents bavards de d\'e9put\'e9s aient mis un roi \'e0 la place d'un autre\~? Des rois\~! j'en ai tant vu par terre\~! Si l'Empire avait dur\'e9 + dix ans de plus, j'aurais pu me donner un roi pour brosseur\~! +\par +\par Lorsqu'on lui mit l'atlas sous les yeux, il s'\'e9cria d'abord avec un profond d\'e9dain\~: +\par +\par \endash \'c7a, la France\~! +\par +\par Mais bient\'f4t deux larmes de tendresse \'e9chapp\'e9es de ses yeux arros\'e8rent l'Ard\'e8che et la Gironde. Il baisa la carte et dit avec une \'e9motion qui gagna presque tous les assistants\~: +\par +\par \endash Pardonne-moi ma pauvre vieille, d'avoir insult\'e9 \'e0 ton malheur\~! Ces sc\'e9l\'e9rats que nous avions ross\'e9s partout, ont profit\'e9 de mon sommeil pour rogner tes fronti\'e8res\~; mais petite ou grande, riche ou pauvre, tu es ma m\'e8 +re, et je t'aime comme un bon fils\~! Voici la Corse, o\'f9 naquit le g\'e9ant de notre si\'e8cle, voici Toulouse o\'f9 j'ai re\'e7u le jour\~; voil\'e0 Nancy, o\'f9 j'ai senti battre mon c\'9cur, o\'f9 celle que j'appelais mon \'c9gl\'e9 m'attend peut- +\'eatre encore\~! France\~! tu as un temple dans mon \'e2me\~; ce bras t'appartient\~; tu me trouveras toujours pr\'eat \'e0 verser mon sang jusqu'\'e0 la derni\'e8re goutte pour te d\'e9fendre ou te venger\~! +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331124}XII \endash Le premier repas du convalescent.{\*\bkmkend _Toc93331124} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le messager que L\'e9on avait envoy\'e9 \'e0 Moret ne pouvait pas y arriver avant sept heures. En supposant qu'il trouv\'e2t ces dames \'e0 table chez leurs h\'f4tes, que la grande nouvelle abr\'e9ge\'e2t le d\'eener et qu'on m\'eet ais\'e9 +ment la main sur une voiture, Cl\'e9mentine et sa tante seraient probablement \'e0 Fontainebleau entre dix et onze heures. Le fils de Mr Renault jouissait par avance du bonheur de sa fianc\'e9e. Quelle joie pour elle et pour lui, lorsqu'il lui pr\'e9 +senterait l'homme miraculeux qu'elle avait d\'e9fendu contre les horreurs de la tombe, et qu'il avait ressuscit\'e9 \'e0 sa pri\'e8re\~! +\par +\par En attendant, Gothon, heureuse et fi\'e8re autant qu'elle avait \'e9t\'e9 inqui\'e8te et scandalis\'e9e, mettait un couvert de douze personnes. Son compagnon de cha\'eene, jeune rustaud de dix-huit ans, \'e9 +clos dans la commune des Sablons, l'assistait de ses deux bras et l'amusait de sa conversation. +\par +\par \endash Pour lors, mam\rquote selle Gothon, disait-il en posant la pile d'assiettes creuses, c'est comme qui dirait un revenant qu'a sorti de sa bo\'eete pour bousculer le commissaire et le souparfait\~! +\par +\par \endash Revenant si on veut, C\'e9lestin\~; s\'fbr et certain qu'il revient de loin, le pauvre jeune homme\~; mais revenant n'est peut-\'eatre pas un mot \'e0 dire en parlant des ma\'eetres. +\par +\par \endash C'est-il donc vrai qu'il va \'eatre notre ma\'eetre aussi, celui-l\'e0\~? Il en arrive tous les jours de plusse. J'aimerais mieux qu'il arriverait des domestiques ed'renfort\~! +\par +\par \endash Taisez-vous, l\'e9zard de paresse\~! Quand les messieurs donnent pourboire en s'en allant, vous ne vous plaignez pas de n'\'eatre que deux \'e0 partager. +\par +\par \endash Ah ouiche\~! j'ai port\'e9 pus de cinquante siaux d'eau pour le faire mijoter, votre colonel, et je sais ben qu'il ne me donnera pas la pi\'e8ce, n'ayant pas un liard dans ses poches\~ +! Faut croire que l'argent n'est pas en abondance dans le pays d'o\'f9s qu'il revient\~! +\par +\par \endash On dit qu'il a des testaments \'e0 h\'e9riter du c\'f4t\'e9 de Strasbourg\~; un monsieur qui lui a fait tort de sa fortune. +\par +\par \endash Dites donc, mam\rquote selle Gothon, vous qui lisez tous les dimanches dans un petit livre, o\'f9s qu'il pouvait \'eatre log\'e9, not' colonel, du temps qu'il n'\'e9tait pas de ce monde\~? +\par +\par \endash Eh\~! en purgatoire, donc\~! +\par +\par \endash Alors, pourquoi que vous ne lui demandez pas des nouvelles de ce fameux Baptiste, vot' amouroux de 1837, qui s'a laiss\'e9 d\'e9valer du haut d'un toit, dont vous lui faites dire tant et tant de messes\~? Ils ont d\'fb se rencontrer par l\'e0. + +\par +\par \endash C'est peut-\'eatre bien possible. +\par +\par \endash \'c0 moins que le Baptiste n'en soit sorti, depuis le temps que vous payez pour \'e7a\~! +\par +\par \endash H\'e9 ben\~! j'irai ce soir dans la chambre du colonel, et comme il n'est pas fier, il me dira ce qu'il en sait\'85 Mais, C\'e9lestin, vous n'en ferez donc, jamais d'autres\~? Voil\'e0 encore que vous m'avez frott\'e9 + mes couteaux d'entremets en argent sur la pierre \'e0 repasser\~! +\par +\par Les invit\'e9s arrivaient au salon, o\'f9 la famille Renault s'\'e9tait transport\'e9e avec Mr Nibor et le colonel. On pr\'e9senta successivement \'e0 Fougas le maire de la ville, le docteur Martout, ma\'ee +tre Bonnivet, notaire, Mr Audret, et trois membres de la commission parisienne\~; les trois autres avaient \'e9t\'e9 forc\'e9s de repartir avant le d\'eener. Les convives n'\'e9taient pas des plus rassur\'e9s\~ +: leurs flancs meurtris par les premiers mouvements de Fougas leur permettaient de supposer qu'ils d\'eeneraient peut-\'eatre avec un fou. Mais la curiosit\'e9 fut plus forte que la peur. Le colonel les rassura bient\'f4 +t par l'accueil le plus cordial. Il s'excusa de s'\'eatre conduit en homme qui revient de l'autre monde. Il causa beaucoup, un peu trop peut-\'eatre, mais on \'e9tait si heureux de l'entendre, et ses paroles empruntaient tant de prix \'e0 la singularit +\'e9 des \'e9v\'e9nements, qu'il obtint un succ\'e8s sans m\'e9lange. On lui dit que le docteur Martout avait \'e9t\'e9 un des principaux agents de sa r\'e9surrection, avec une autre personne qu'on promit de lui pr\'e9 +senter plus tard. Il remercia chaudement Mr Martout, et demanda quand il pourrait t\'e9moigner sa reconnaissance \'e0 l'autre personne. +\par +\par \endash J'esp\'e8re, dit L\'e9on, que vous la verrez ce soir. +\par +\par On n'attendait plus que le colonel du 23}{\super \'e8me}{ de ligne, Mr Rollon. Il arriva, non sans peine, \'e0 travers les flots de peuple qui remplissaient la rue de la Faisanderie. C'\'e9tait un homme de quarante-cinq ans, voix br\'e8 +ve, figure ouverte. Ses cheveux grisonnaient vaguement, mais la moustache brune, \'e9paisse et relev\'e9e, se portait bien. Il parlait peu, disait juste, savait beaucoup et ne se vantait pas\~: somme toute, un beau type de colonel. Il vint droit \'e0 + Fougas et lui tendit la main comme \'e0 une vieille connaissance. +\par +\par \endash Mon cher camarade, lui dit-il, j'ai pris grand int\'e9r\'eat \'e0 votre r\'e9surrection, tant en mon propre nom qu'au nom du r\'e9giment. Le 23}{\super \'e8me}{, que j'ai l'honneur de commander, vous r\'e9v\'e9rait hier comme un anc\'eatre. \'c0 + dater de ce jour, il vous ch\'e9rira comme un ami. +\par +\par Pas la moindre allusion \'e0 la sc\'e8ne du matin, o\'f9 Mr Rollon avait \'e9t\'e9 foul\'e9 aussi bien que les autres. +\par +\par Fougas r\'e9pondit convenablement, mais avec une nuance de froideur\~: +\par +\par \endash Mon cher camarade, dit-il, je vous remercie de vos bons sentiments. Il est singulier que le destin me mette en pr\'e9sence de mon successeur, le jour m\'eame o\'f9 je rouvre les yeux \'e0 la lumi\'e8re\~; car enfin je ne suis ni mort ni g\'e9n +\'e9ral, je n'ai pas permut\'e9, on ne m'a pas mis \'e0 la retraite, et pourtant je vois un autre officier, plus digne sans doute, \'e0 la t\'eate de mon beau 23}{\super \'e8me}{. Mais si vous avez pour devise \'ab\~Honneur et courage\~\'bb + comme j'en suis d'ailleurs persuad\'e9, je n'ai pas le droit de me plaindre et le r\'e9giment est en bonnes mains. +\par +\par Le d\'eener \'e9tait servi. Mme\~Renault prit le bras de Fougas. Elle le fit asseoir \'e0 sa droite et Mr Nibor \'e0 sa gauche. Le colonel et le maire prirent leurs places aux c\'f4t\'e9s de Mr Renault\~; les autres convives au hasard et sans \'e9 +tiquette. +\par +\par Fougas engloutit le potage et les entr\'e9es, reprenant de tous les plats et buvant en proportion. Un app\'e9tit de l'autre monde\~! +\par +\par \endash Estimable amphitryon, dit-il \'e0 Mr Renault, ne vous effrayez pas de me voir tomber sur les vivres. J'ai toujours mang\'e9 de m\'eame\~; except\'e9 dans la retraite de Russie. Consid\'e9rez d'ailleurs que je me suis couch\'e9 hier sans souper, +\'e0 Liebenfeld. +\par +\par Il pria Mr Nibor de lui raconter par quelle s\'e9rie de circonstances il \'e9tait venu de Liebenfeld \'e0 Fontainebleau. +\par +\par \endash Vous rappelez-vous, dit le docteur, un vieil Allemand qui vous a servi d'interpr\'e8te devant le conseil de guerre\~? +\par +\par \endash Parfaitement. Un brave homme qui avait une perruque violette. Je m'en souviendrai toute ma vie, car il n'y a pas deux perruques de cette couleur-l\'e0. +\par +\par \endash Eh bien\~! c'est l'homme \'e0 la perruque violette, autrement dit le c\'e9l\'e8bre docteur Meiser, qui vous a conserv\'e9 la vie. +\par +\par \endash O\'f9 est-il\~? je veux le voir, tomber dans ses bras, lui dire\'85 +\par +\par \endash Il avait soixante-huit ans pass\'e9s lorsqu'il vous rendit ce petit service\~: il serait donc aujourd'hui dans sa cent quinzi\'e8me ann\'e9e s'il avait attendu vos remerciements. +\par +\par \endash Ainsi donc il n'est plus\~! La mort l'a d\'e9rob\'e9 \'e0 ma reconnaissance\~! +\par +\par \endash Vous ne savez pas encore tout ce que vous lui devez. Il vous a l\'e9gu\'e9, en 1824, une fortune de trois cent soixante-quinze mille francs, dont vous \'eates le l\'e9gitime propri\'e9taire. Or comme un capital plac\'e9 \'e0 + cinq pour cent se double en quatorze ans, gr\'e2ce aux int\'e9r\'eats compos\'e9s, vous poss\'e9diez, en 1838, une bagatelle de sept cent cinquante mille francs\~; en 1852, un million et demi. Enfin, s'il vous pla\'ee +t de laisser vos fonds entre les mains de Mr Nicolas Meiser, de Dantzig, cet honn\'eate homme vous devra trois millions au commencement de 1866, ou dans sept ans. Nous vous donnerons ce soir une copie du testament de votre bienfaiteur\~; c'est une pi\'e8 +ce tr\'e8s instructive que vous pourrez m\'e9diter en vous mettant au lit. +\par +\par \endash Je la lirai volontiers, dit le colonel Fougas. Mais l'or est sans prestige \'e0 mes yeux. L'opulence engendre la mollesse. Moi\~! languir dans la l\'e2che oisivet\'e9 de Sybaris\~! Eff\'e9miner mes sens sur une couche de ros\'e9s, jamais\~ +! L'odeur de la poudre m'est plus ch\'e8re que tous les parfums de l'Arabie. La vie n'aurait pour moi ni charmes ni saveur s'il me fallait renoncer au tumulte enivrant des armes. Et le jour o\'f9 + l'on vous dira que Fougas ne marche plus dans les rangs de l'arm\'e9e, vous pourrez r\'e9pondre hardiment\~: C'est que Fougas n'est plus\~! +\par +\par Il se tourna vers le nouveau colonel du 23}{\super \'e8me}{ et lui dit\~: +\par +\par \endash \'d4 vous, mon cher camarade, dites-leur que le faste insolent de la richesse est mille fois moins doux que l'aust\'e8re simplicit\'e9 du soldat\~! Du colonel, surtout\~! Les colonels sont les rois de l'arm\'e9e. Un colonel est moins qu'un g\'e9n +\'e9ral, et pourtant il a quelque chose de plus. Il vit plus avec le soldat, il p\'e9n\'e8tre plus avant dans l'intimit\'e9 de la troupe. Il est le p\'e8re, le juge, l'ami de son r\'e9giment. L'avenir de chacun de ses hommes est dans ses mains\~ +; le drapeau est d\'e9pos\'e9 sous sa tente ou dans sa chambre. Le colonel et le drapeau ne sont pas deux, l'un est l'\'e2me, l'autre est le corps\~! +\par +\par Il demanda \'e0 Mr Rollon la permission d'aller revoir et embrasser le drapeau du 23}{\super \'e8me}{. +\par +\par \endash Vous le verrez demain matin, r\'e9pondit le nouveau colonel, si vous me faites l'honneur de d\'e9jeuner chez moi avec quelques-uns de mes officiers. +\par +\par Il accepta l'invitation avec enthousiasme et se jeta dans mille questions sur la solde, la masse, l'avancement, le cadre de r\'e9serve, l'uniforme, le grand et petit \'e9quipement, l'armement, la th\'e9orie. Il comprit sans difficult\'e9 + les avantages du fusil \'e0 piston, mais on essaya vainement de lui expliquer le canon ray\'e9. L'artillerie n'\'e9tait pas son fort\~; il avouait pourtant que Napol\'e9on avait d\'fb plus d'une victoire \'e0 sa belle artillerie. +\par +\par Tandis que les innombrables r\'f4tis de Mme\~Renault se succ\'e9daient sur la table, Fougas demanda, mais sans perdre un coup de dent, quelles \'e9taient les principales guerres de l'ann\'e9 +e, combien de nations la France avait sur les bras, si l'on ne pensait pas enfin \'e0 recommencer la conqu\'eate du monde\~? Les renseignements qu'on lui donna, sans le satisfaire compl\'e8tement, ne lui \'f4t\'e8rent pas toute esp\'e9rance. +\par +\par \endash J'ai bien fait d'arriver, dit-il, il y a de l'ouvrage. +\par +\par Les guerres d'Afrique ne le s\'e9duisaient pas beaucoup, quoique le 23}{\super \'e8me}{ e\'fbt conquis l\'e0-bas un bel accroissement de gloire. +\par +\par \endash Comme \'e9cole, c'est bon, disait-il. Le soldat doit s'y former autrement que dans les jardins de Tivoli, derri\'e8re les jupons des nourrices. Mais pourquoi diable ne flanque-t-on pas cinq cent mille hommes sur le dos de l'Angleterre\~ +? L'Angleterre est l'\'e2me de la coalition, je ne vous dis que \'e7a\~! +\par +\par Que de raisonnements il fallut pour lui faire comprendre la campagne de Crim\'e9e, o\'f9 les Anglais avaient combattu \'e0 nos c\'f4t\'e9s\~! +\par +\par \endash Je comprends, disait-il, qu'on tape sur les Russes\~: ils m'ont fait manger mon meilleur cheval. Mais les Anglais sont mille fois pires\~! Si ce jeune homme (L'empereur Napol\'e9 +on III) ne le sait pas, je le lui dirai. Il n'y a pas de quartier possible apr\'e8s ce qu'ils viennent de faire \'e0 Sainte-H\'e9l\'e8ne\~! Si j'avais \'e9t\'e9 en Crim\'e9e, commandant en chef, j'aurais commenc\'e9 par rouler proprement les Russes\~; apr +\'e8s quoi je me serais retourn\'e9 contre les Anglais, et je les aurais flanqu\'e9s dans la mer, qui est leur \'e9l\'e9ment\~! +\par +\par On lui donna quelques d\'e9tails sur la campagne d'Italie et il fut charm\'e9 d'apprendre que le 23}{\super \'e8me }{avait pris une redoute sous les yeux du mar\'e9chal duc de Solferino. +\par +\par \endash C'est la tradition du r\'e9giment, dit-il en pleurant dans sa serviette. Ce brigand de 23}{\super \'e8me}{ n'en fera jamais d'autres\~! La d\'e9esse des Victoires l'a touch\'e9 de son aile. +\par +\par Ce qui l'\'e9tonna beaucoup, par exemple, c'est qu'une guerre de cette importance se f\'fbt termin\'e9e en si peu de temps. Il fallut lui apprendre que depuis quelques ann\'e9es on avait trouv\'e9 + le secret de transporter cent mille hommes, en quatre jours, d'un bout \'e0 l'autre de l'Europe. +\par +\par \endash Bon\~! disait-il, j'admets la chose. Ce qui m'\'e9tonne, c'est que l'empereur ne l'ait pas invent\'e9e en 1810, car il avait le g\'e9nie des transports, le g\'e9nie des intendances, le g\'e9nie des bureaux, le g\'e9nie de tout\~ +! Mais enfin les Autrichiens se sont d\'e9fendus, et il n'est pas possible qu'en moins de trois mois vous soyez arriv\'e9s \'e0 Vienne. +\par +\par \endash Nous ne sommes pas all\'e9s si loin, en effet. +\par +\par \endash Vous n'avez pas pouss\'e9 jusqu'\'e0 Vienne\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Eh bien, alors, o\'f9 avez-vous donc sign\'e9 la paix\~? +\par +\par \endash \'c0 Villafranca. +\par +\par \endash \'c0 Villafranca\~? C'est donc la capitale de l'Autriche\~! +\par +\par \endash Non, c'est un village d'Italie. +\par +\par \endash Monsieur, je n'admets pas qu'on signe la paix ailleurs que dans les capitales. C'\'e9tait notre principe, notre ABC, le paragraphe premier de la Th\'e9orie. Il para\'eet que le monde a bien chang\'e9 depuis que je ne suis plus l\'e0 +. Mais patience\~! +\par +\par Ici, la v\'e9rit\'e9 m'oblige \'e0 dire que Fougas se grisa au dessert. Il avait bu et mang\'e9 comme un h\'e9ros d'Hom\'e8re et parl\'e9 plus copieusement que Cic\'e9ron dans ses bons jours. Les fum\'e9es du vin, de la viande et de l'\'e9 +loquence lui mont\'e8rent au cerveau. Il devint familier, tutoya les uns, rudoya les autres et l\'e2cha un torrent d'absurdit\'e9s \'e0 faire tourner quarante moulins. Son ivresse n'avait rien de brutal et surtout rien d'ignoble\~; ce n'\'e9tait que le d +\'e9bordement d'un esprit jeune, aimant, vaniteux et d\'e9r\'e9gl\'e9. Il porta cinq ou six toasts\~: \'e0 la gloire, \'e0 l'extension de nos fronti\'e8res, \'e0 la destruction du dernier des Anglais, \'e0 Mlle Mars, espoir de la sc\'e8ne fran\'e7aise, +\'e0 la sensibilit\'e9, lien fragile, mais cher, qui unit l'amant \'e0 son objet, le p\'e8re \'e0 son fils, le colonel \'e0 son r\'e9giment\~! +\par +\par Son style, singulier m\'e9lange de familiarit\'e9 et d'emphase, provoqua plus d'un sourire dans l'auditoire. Il s'en aper\'e7ut, et un reste de d\'e9fiance s'\'e9veilla au fond de son c\'9cur. De temps \'e0 autre, il se demandait tout haut si ces gens-l +\'e0 n'abusaient point de sa na\'efvet\'e9. +\par +\par \endash Malheur\~! s'\'e9criait-il, malheur \'e0 ceux qui voudraient me faire prendre des vessies pour des lanternes\~! La lanterne \'e9claterait comme une bombe et porterait le deuil aux environs\~! +\par +\par Apr\'e8s de tels discours, il ne lui restait plus qu'\'e0 rouler sous la table, et ce d\'e9nouement \'e9tait assez pr\'e9vu. Mais le colonel appartenait \'e0 une g\'e9n\'e9ration d'hommes robustes, accoutum\'e9s \'e0 plus d'un genre d'exc\'e8s, aussi f +orts contre le plaisir que contre les dangers, les privations et les fatigues. Lorsque Mme\~Renault remua sa chaise pour indiquer que le repas \'e9tait fini, Fougas se leva sans effort, arrondit son bras avec gr\'e2 +ce et conduisit sa voisine au salon. Sa d\'e9marche \'e9tait un peu roide, et tout d'une pi\'e8ce, mais il allait droit devant lui, et ne tr\'e9buchait point. Il prit deux tasses de caf\'e9 et passablement de liqueurs alcooliques, apr\'e8s quoi il se mit +\'e0 causer le plus raisonnablement du monde. Vers dix heures, Mr Martout ayant exprim\'e9 le d\'e9sir d'entendre son histoire, il se pla\'e7a lui-m\'eame sur la sellette, se recueillit un instant et demanda un verre d'eau sucr\'e9 +e. On s'assit en cercle autour de lui et il commen\'e7a le discours suivant, dont le style un peu surann\'e9 se recommande \'e0 votre indulgence. +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331125}XIII \endash Histoire du colonel Fougas, racont\'e9e par lui-m\'eame.{\*\bkmkend _Toc93331125} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'ab\~N'esp\'e9rez pas que j'\'e9maille mon r\'e9cit de ces fleurs plus agr\'e9ables que solides, dont l\rquote imagination se pare quelquefois pour farder la v\'e9rit\'e9. Fran\'e7ais et soldat, j'ignore doublement la feinte. C'est l'amiti\'e9 + qui m'interroge, c'est la franchise qui r\'e9pondra. +\par +\par \'ab\~Je suis n\'e9 de parents pauvres, mais honn\'eates, au seuil de cette ann\'e9e f\'e9conde et glorieuse qui \'e9claira le }{\i Jeu de Paume}{ d'une aurore de libert\'e9. Le Midi fut ma patrie\~; la langue aim\'e9e des troubadours fut celle que je b +\'e9gayai au berceau. Ma naissance co\'fbta le jour \'e0 ma m\'e8re. L'auteur des miens, modeste possesseur d'un champ, trempait son pain dans la sueur du travail. Mes premiers jeux ne furent pas ceux de l'opulence. Les cailloux bigarr\'e9 +s qu'on ramasse sur la rive et cet insecte bien connu que l'enfance fait voltiger libre et captif au bout d'un fil, me tinrent lieu d'autres joujoux. +\par +\par \'ab\~Un vieux ministre des autels, affranchi des liens t\'e9n\'e9breux du fanatisme et r\'e9concili\'e9 avec les institutions nouvelles de la France, fut mon Chiron et mon Mentor. Il me nourrit de la forte moelle des lions de Rome et d'Ath\'e8nes\~ +; ses l\'e8vres distillaient \'e0 mes oreilles le miel embaum\'e9 de la sagesse. Honneur \'e0 toi, docte et respectable vieillard, qui m'a donn\'e9 les premi\'e8res le\'e7ons de la science et les premiers exemples de la vertu\~! +\par +\par \'ab\~Mais d\'e9j\'e0 cette atmosph\'e8re de gloire que le g\'e9nie d'un homme et la vaillance d'un peuple firent flotter sur la patrie, enivrait tous mes sens et faisait palpiter ma jeune \'e2 +me. La France, au lendemain du volcan de la guerre civile, avait r\'e9uni ses forces en faisceau pour les lancer contre l'Europe, et le monde \'e9tonn\'e9, sinon soumis, c\'e9dait \'e0 l'essor du torrent d\'e9cha\'een\'e9. Quel homme, quel Fran\'e7 +ais aurait pu voir avec indiff\'e9rence cet \'e9cho de la victoire r\'e9percut\'e9 par des millions de c\'9curs\~? +\par +\par \'ab\~\'c0 peine au sortir de l'enfance, je sentis que l'honneur est plus pr\'e9cieux que la vie. La m\'e9lodie guerri\'e8re des tambours arrachait \'e0 mes yeux des larmes m\'e2les et courageuses. Et moi aussi, disais-je en suivant la musique des r\'e9 +giments dans les rues de Toulouse, je veux cueillir des lauriers, duss\'e9-je les \'ab\~arroser de mon sang\~!\~\'bb Le p\'e2le olivier de la paix n'obtenait que mes m\'e9pris. C'est en vain qu'on c\'e9l\'e9 +brait les triomphes pacifiques du barreau, les molles d\'e9lices du commerce ou de la finance. \'c0 la toge de nos Cic\'e9rons, \'e0 la simarre de nos magistrats, au si\'e8ge curule de nos l\'e9gislateurs, \'e0 l'opulence de nos Mondors, je pr\'e9f\'e9 +rais le glaive. On aurait dit que j'avais suc\'e9 le lait de Bellone. \'ab\~Vaincre ou mourir\~\'bb \'e9tait d\'e9j\'e0 ma devise, et je n'avais pas seize ans\~! +\par +\par \'ab\~Avec quel noble m\'e9pris j'entendais raconter l'histoire de nos prot\'e9es de la politique\~! De quel regard d\'e9daigneux je bravais les Turcarets de la finance, vautr\'e9s sur les coussins d'un char magnifique, et conduits par un autom\'e9 +don galonn\'e9 vers le boudoir de quelque Aspasie\~! Mais si j'entendais redire les prouesses des chevaliers de la Table ronde, ou c\'e9l\'e9brer en vers \'e9l\'e9gants la vaillance des crois\'e9s\~ +; si le hasard mettait sous ma main les hauts faits de nos modernes Rolands, retrac\'e9s dans un bulletin de l'arm\'e9e par l'h\'e9ritier de Charlemagne, une flamme avant-courri\'e8re du feu des combats s'allumait dans mes yeux juv\'e9niles. +\par +\par \'ab\~Ah\~! c'\'e9tait trop languir, et mon frein rong\'e9 par l'impatience allait peut-\'eatre se rompre, quand la sagesse d'un p\'e8re le d\'e9lia. +\par +\par \'ab\~\endash Pars, me dit-il, en essayant, mais en vain, de retenir ses larmes. Ce n'est pas un tyran qui t'a engendr\'e9, et je n'empoisonnerai pas le jour que je t'ai donn\'e9 moi-m\'eame. J'esp\'e9rais que ta main resterait dans notre chaumi\'e8 +re pour me fermer les yeux, mais lorsque le patriotisme a parl\'e9, l'\'e9go\'efsme doit se taire. Mes v\'9cux te suivront d\'e9sormais sur les champs o\'f9 Mars moissonne les h\'e9ros. Puisses-tu m\'e9 +riter la palme du courage et te montrer bon citoyen comme tu as \'e9t\'e9 bon fils\~! +\par +\par \'ab\~Il dit et m'ouvrit ses bras. J'y tombai, nous confond\'eemes nos pleurs, et je promis de revenir au foyer d\'e8s que l'\'e9toile de l'honneur se suspendrait \'e0 ma poitrine. Mais h\'e9las\~! l'infortun\'e9 + ne devait plus me revoir. La Parque, qui dorait d\'e9j\'e0 le fil de mes jours, trancha le sien sans piti\'e9. La main d'un \'e9tranger lui ferma la paupi\'e8re, tandis que je gagnais ma premi\'e8re \'e9paulette \'e0 la bataille d'I\'e9na. +\par +\par \'ab\~Lieutenant \'e0 Eylau, capitaine \'e0 Wagram et d\'e9cor\'e9 de la propre main de l'empereur sur le champ de bataille, chef de bataillon devant Almeida, lieutenant colonel \'e0 Badajoz, colonel \'e0 la Moskowa, j'ai savour\'e9 \'e0 + pleins bords la coupe de la victoire. J'ai bu aussi le calice de l'adversit\'e9. Les plaines glac\'e9es de la Russie m'ont vu seul, avec un peloton de braves, dernier reste de mon r\'e9giment, d\'e9vorer la d\'e9pouille mortelle de celui qui m'avait port +\'e9 tant de fois jusqu'au sein des bataillons ennemis. Tendre et fid\'e8le compagnon de mes dangers, d\'e9ferr\'e9 par accident aupr\'e8s de Smolensk, il d\'e9voua ses m\'e2nes eux-m\'eames au salut de son ma\'eetre et fit un rempart de sa peau \'e0 + mes pieds glac\'e9s et meurtris. +\par +\par \'ab\~Ma langue se refuse \'e0 retracer le r\'e9cit de nos hasards dans cette funeste campagne. Je l'\'e9crirai peut-\'eatre un jour avec une plume tremp\'e9e dans les larmes\'85 les larmes, tribut de la faible humanit\'e9 +. Surpris par la saison des frimas dans une zone glac\'e9e, sans feu, sans pain, sans souliers, sans moyens de transport, priv\'e9s des secours de l'art d'Esculape, harcel\'e9s par les Cosaques, d\'e9pouill\'e9s par les paysans, v\'e9 +ritables vampires, nous voyions nos foudres muets, tomb\'e9s au pouvoir de l'ennemi, vomir la mort contre nous-m\'eames. Que vous dirai-je encore\~? Le passage de la B\'e9r\'e9sina, l'encombrement de Wil +na, tout le tremblement de tonnerre de nom d'un chien\'85 mais je sens que la douleur m'\'e9gare et que ma parole va s'empreindre de l'amertume de ces souvenirs. +\par +\par \'ab\~La nature et l'amour me r\'e9servaient de courtes mais pr\'e9cieuses consolations. Remis de mes fatigues, je coulai des jours heureux sur le sol de la patrie, dans les paisibles vallons de Nancy. Tandis que nos phalanges s'appr\'eataient \'e0 + de nouveaux combats, tandis que je rassemblais autour de mon drapeau trois mille jeunes mais valeureux guerriers, tous r\'e9solus de frayer \'e0 + leurs neveux le chemin de l'honneur, un sentiment nouveau que j'ignorais encore se glissa furtivement dans mon \'e2me. +\par +\par \'ab\~Orn\'e9e de tous les dons de la nature, enrichie des fruits d'une excellente \'e9ducation, la jeune et int\'e9ressante Cl\'e9mentine sortait \'e0 peine des t\'e9n\'e8 +bres de l'enfance pour entrer dans les douces illusions de la jeunesse. Dix-huit printemps formaient son \'e2ge\~; les auteurs de ses jours offraient \'e0 quelques chefs de l'arm\'e9e une hospitalit\'e9 qui, pour n'\'eatre pas gratuite, n'en \'e9tait + pas moins cordiale. Voir leur fille et l'aimer fut pour moi l'affaire d'un jour. Son c\'9cur novice sourit \'e0 ma flamme\~: aux premiers aveux qui me furent dict\'e9s par la passion, je vis son front se colorer d'une aimable pudeur. Nous \'e9change\'e2 +mes nos serments par une belle soir\'e9e de juin, sous une tonnelle o\'f9 son heureux p\'e8re versait quelquefois aux officiers alt\'e9r\'e9s la brune liqueur du Nord. Je jurai qu'elle serait ma femme, elle promit de m'appartenir\~ +; elle fit plus encore. Notre bonheur ignor\'e9 de tous eut le calme d'un ruisseau dont l'onde pure n'est point troubl\'e9e par l'orage, et qui, coulant doucement entre des rives fleuries, r\'e9pand la fra\'eecheur dans le bocage qui prot\'e8 +ge son modeste cours. +\par +\par \'ab\~Un coup de foudre nous s\'e9para l'un de l'autre, au moment o\'f9 la loi et les autels s'appr\'eataient \'e0 cimenter des n\'9cuds si doux. Je partis avant d'avoir pu donner mon nom \'e0 celle qui m'avait donn\'e9 son c\'9c +ur. Je promis de revenir, elle promit de m'attendre, et je m'\'e9chappai de ses bras tout baign\'e9 de ses larmes, pour courir aux lauriers de Dresde et aux cypr\'e8s de Leipzig. Quelques lignes de sa main arriv\'e8rent jusqu'\'e0 + moi dans l'intervalle des deux batailles\~: \'ab\~Tu seras p\'e8re\~\'bb me disait-elle. Le suis-je\~? Dieu le sait\~! M'a-t-elle attendu\~? Je le crois. L'attente a d\'fb lui para\'eetre longue aupr\'e8 +s du berceau de cet enfant qui a quarante-six ans aujourd'hui et qui pourrait \'e0 son tour \'eatre mon p\'e8re\~! +\par +\par \'ab\~Pardonnez-moi de vous entretenir si longtemps de l'infortune. Je voulais passer rapidement sur cette lamentable histoire, mais le malheur de la vertu a quelque chose de doux qui temp\'e8re l'amertume de la douleur\~! +\par +\par \'ab\~Quelques jours apr\'e8s le d\'e9sastre de Leipzig, le g\'e9ant de notre si\'e8cle me fit appeler dans sa tente et me dit\~: +\par +\par \'ab\~\endash Colonel, \'eates-vous homme \'e0 traverser quatre arm\'e9es\~? +\par +\par \'ab\~\endash Oui, sire. +\par +\par \'ab\~\endash Seul et sans escorte\~? +\par +\par \'ab\~\endash Oui, sire. +\par +\par \'ab\~\endash Il s'agit de porter une lettre \'e0 Dantzig. +\par +\par \'ab\~\endash Oui, sire. +\par +\par \'ab\~\endash Vous la remettrez au g\'e9n\'e9ral Rapp, en main propre. +\par +\par \'ab\~\endash Oui, sire. +\par +\par \'ab\~\endash Il est probable que vous serez pris ou tu\'e9. +\par +\par \'ab\~\endash Oui, sire. +\par +\par \'ab\~\endash C'est pourquoi j'envoie deux autres officiers avec des copies de la m\'eame d\'e9p\'eache. Vous \'eates trois, les ennemis en tueront deux, le troisi\'e8me arrivera, et la France sera sauv\'e9e. +\par +\par \'ab\~\endash Oui, sire. +\par +\par \'ab\~\endash Celui qui reviendra sera g\'e9n\'e9ral de brigade. +\par +\par \'ab\~\endash Oui, sire. +\par +\par \'ab\~Tous les d\'e9tails de cet entretien, toutes les paroles de l'empereur, toutes les r\'e9ponses que j'eus l'honneur de lui adresser sont encore grav\'e9s dans ma m\'e9moire. Nous part\'eemes s\'e9par\'e9ment tous les trois. H\'e9las\~ +! aucun de nous ne parvint au but de son courage, et j'ai appris aujourd'hui que la France n'avait pas \'e9t\'e9 sauv\'e9e. Mais quand je vois des p\'e9kins d'historiens raconter que l'empereur oublia d'envoyer des ordres au g\'e9n\'e9ral Rapp, j'\'e9 +prouve une funeste d\'e9mangeaison de leur couper\'85 au moins la parole. +\par +\par \'ab\~Prisonnier des Russes dans un village allemand, j'eus la consolation d'y trouver un vieux savant qui me donna la preuve d'amiti\'e9 la plus rare. Qui m'aurait dit, lorsque je c\'e9dai \'e0 l'engourdissement du froid dans la tour de Liebenfeld, q +ue ce sommeil ne serait pas le dernier\~? Dieu m'est t\'e9moin qu'en adressant du fond du c\'9cur un supr\'eame adieu \'e0 Cl\'e9mentine, je ne me flattais plus de la revoir jamais. Je te reverrai donc, \'f4 douce et confiante Cl\'e9 +mentine, toi la meilleure de toutes les \'e9pouses et probablement de toutes les m\'e8res\~! Que dis-je\~? Je la revois\~! Mes yeux ne me trompent pas\~! C'est bien elle\~! La voil\'e0 telle que je l'ai quitt\'e9e\~! Cl\'e9mentine\~! dans mes bras\~ +! sur mon c\'9cur\~! Ah \'e7\'e0\~! qu'est-ce que vous me chantiez donc, vous autres\~? Napol\'e9on n'est pas mort et le monde n'a pas vieilli de quarante-six ans, puisque Cl\'e9mentine est toujours la m\'eame\~! +\par +\par La fianc\'e9e de L\'e9on Renault venait d'entrer dans le salon, et elle demeura p\'e9trifi\'e9e en se voyant si bien accueillie par le colonel. +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331126}XIV \endash Le jeu de l'amour et de l'espadon.{\*\bkmkend _Toc93331126} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Comme elle h\'e9sitait visiblement \'e0 se laisser tomber dans ses bras, Fougas imita Mahomet\~: il courut \'e0 la montagne. +\par +\par \endash \'d4 Cl\'e9mentine\~! dit-il en la couvrant de baisers, les destins amis te rendent \'e0 ma tendresse\~! Je retrouve la compagne de ma vie et la m\'e8re de mon enfant\~! +\par +\par La jeune fille \'e9bahie ne songeait pas m\'eame \'e0 se d\'e9fendre. Heureusement, L\'e9on Renault l'arracha des mains du colonel et s'interposa en homme r\'e9solu \'e0 d\'e9fendre son bien. +\par +\par \endash Monsieur\~! s'\'e9cria-t-il en serrant les poings, vous vous trompez de tout, si vous croyez conna\'eetre mademoiselle. Elle n'est pas de votre temps, mais du n\'f4tre\~; elle n'est pas votre fianc\'e9e, mais la mienne\~; elle n'a jamais \'e9t +\'e9 la m\'e8re de votre enfant, et je compte qu'elle sera la m\'e8re des miens\~! +\par +\par Fougas \'e9tait de fer. Il saisit son rival par le bras, le fit pirouetter comme une toupie et se remit en face de la jeune fille. +\par +\par \endash Es-tu Cl\'e9mentine\~? lui dit-il. +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Vous \'eates tous t\'e9moins qu'elle est ma Cl\'e9mentine\~! +\par +\par L\'e9on revint \'e0 la charge et saisit le colonel par le collet de sa redingote, au risque de se faire briser contre les murs\~: +\par +\par \endash Assez plaisant\'e9, lui dit-il. Vous n'avez peut-\'eatre pas la pr\'e9tention d'accaparer toutes les Cl\'e9mentine de la terre\~? Mademoiselle s'appelle Cl\'e9mentine Sambucco\~; elle est n\'e9e \'e0 la Martinique, o\'f9 + vous n'avez jamais mis les pieds, si j'en crois ce que vous avez cont\'e9 tout \'e0 l'heure. Elle a dix-huit ans\'85 +\par +\par \endash L'autre aussi\~! +\par +\par \endash Eh\~! l'autre en a soixante quatre aujourd'hui, puisqu'elle en avait dix-huit en 1813. Mlle Sambucco est d'une famille honorable et connue. Son p\'e8re, Mr Sambucco, \'e9tait magistrat\~; son grand-p\'e8re appartenait \'e0 + l'administration de la guerre. Vous voyez qu'elle ne vous touche ni de pr\'e8s ni de loin\~; et le bon sens et la politesse, sans parler de la reconnaissance, vous font un devoir de la laisser en paix\~! +\par +\par Il poussa le colonel \'e0 son tour et le fit tomber entre les bras d'un fauteuil. +\par +\par Fougas rebondit comme si on l'avait jet\'e9 sur un million de ressorts. Mais Cl\'e9mentine l'arr\'eata d'un geste et d'un sourire. +\par +\par \endash Monsieur, lui dit-elle de sa voix la plus caressante, ne vous emportez pas contre lui\~; il m'aime. +\par +\par \endash Raison de plus, sacrebleu\~! +\par +\par Il se calma cependant, fit asseoir la jeune fille \'e0 ses c\'f4t\'e9s, et l'examina des pieds \'e0 la t\'eate avec toute l'attention imaginable. +\par +\par \endash C'est bien elle, dit-il. Ma m\'e9moire, mes yeux, mon c\'9cur, tout en moi la reconna\'eet et me dit que c'est elle\~! Et pourtant le t\'e9moignage des hommes, le calcul du temps et des distances, en un mot, l'\'e9vidence elle-m\'ea +me semble avoir pris \'e0 t\'e2che de me convaincre d'erreur. Se peut-il donc que deux femmes, se ressemblent \'e0 tel point\~? Suis-je victime d'une illusion des sens\~? N'ai-je recouvr\'e9 la vie que pour perdre l'esprit\~? Non\~; je me rec +onnais, je me retrouve moi-m\'eame\~; mon jugement ferme et droit s'oriente sans trouble et sans h\'e9sitation dans ce monde si boulevers\'e9 et si nouveau. Il n'est qu'un point o\'f9 ma raison chancelle\~: Cl\'e9mentine\~ +! je crois te revoir et tu n'es pas toi\~! Eh\~! qu'importe, apr\'e8s tout\~? Si le destin qui m'arrache \'e0 la tombe a pris soin d'offrir \'e0 mon r\'e9veil le portrait de celle que l'aimais, c'est sans doute parce qu'il a r\'e9 +solu de me rendre l'un apr\'e8s l'autre tous les biens que j'ai perdus. Dans quelques jours, mes \'e9paulettes\~; demain, le drapeau du 23}{\super \'e8me}{ de ligne\~; aujourd'hui, cet adorable visage qui a fait battre mon c\'9cur pour la premi\'e8re fois +\~! Vivante image du pass\'e9 le plus riant et le plus cher, je tombe \'e0 tes genoux\~; sois mon \'e9pouse\~! +\par +\par Ce diable d'homme unit le geste \'e0 la parole, et les t\'e9moins de cette sc\'e8ne impr\'e9vue ouvrirent de grands yeux. Mais la tante de Cl\'e9mentine, l'aust\'e8re Mlle Sambucco, jugea qu'il \'e9tait temps de montrer son autorit\'e9 +. Elle allongea vers Fougas ses grandes mains s\'e8ches, le redressa \'e9nergiquement, et lui dit de sa voix la plus aigre\~: +\par +\par \endash Assez, monsieur\~; il est temps de mettre un terme \'e0 cette farce scandaleuse. Ma ni\'e8ce n'est pas pour vous\~; je l'ai promise et donn\'e9e. Sachez qu'apr\'e8s-demain, 19 du mois, \'e0 dix heures du matin, elle \'e9pousera Mr L\'e9 +on Renault, votre bienfaiteur\~! +\par +\par \endash Et moi je m'y oppose\~; entendez-vous, la tante\~? Et, si elle fait mine d'\'e9pouser ce gar\'e7on\'85 +\par +\par \endash Que ferez-vous\~? +\par +\par \endash Je la maudirai\~! +\par +\par L\'e9on ne put s'emp\'eacher de rire. La mal\'e9diction de ce colonel de vingt-quatre ans lui semblait plus comique que terrible. Mais Cl\'e9mentine p\'e2lit, fondit en larmes et tomba \'e0 son tour aux genoux de Fougas. +\par +\par \endash Monsieur, s'\'e9cria-t-elle en lui baisant les mains, n'accablez pas une pauvre fille qui vous v\'e9n\'e8re, qui vous aime, qui vous sacrifiera son bonheur si vous l'exigez\~! Par toutes les marques de tendresse que je vous ai prodigu\'e9 +es depuis un mois, par les pleurs que j'ai r\'e9pandus sur votre cercueil, par le z\'e8le respectueux que j'ai mis \'e0 presser votre r\'e9surrection, je vous conjure de nous pardonner nos offenses. Je n'\'e9pouserai pas L\'e9on si vous me le d\'e9fendez +\~; je ferai ce qui vous plaira\~; je vous ob\'e9irai en toutes choses\~; mais, pour Dieu\~! ne me donnez pas votre mal\'e9diction\~! +\par +\par \endash Embrasse-moi, dit Fougas. Tu c\'e8des, je pardonne. +\par +\par Cl\'e9mentine se releva toute rayonnante de joie et lui tendit son beau front. La stup\'e9faction des assistants, et surtout des int\'e9ress\'e9s, est plus facile \'e0 deviner qu'\'e0 d\'e9 +peindre. Une ancienne momie dictant des lois, rompant des mariages et imposant ses volont\'e9s dans la maison\~! La jolie petite Cl\'e9mentine, si raisonnable, si ob\'e9issante, si heureuse d'\'e9pouser L\'e9on Renault, sacrifiant tout \'e0 + coup ses affections, son bonheur et presque son devoir au caprice d'un intrus\~! Mr Nibor avoua que c'\'e9tait \'e0 perdre la t\'eate. Quant \'e0 L\'e9on, il eut donn\'e9 du front contre tous les murs si sa m\'e8re ne l'avait retenu. +\par +\par \endash Ah\~! mon pauvre enfant, lui disait-elle, pourquoi nous as-tu rapport\'e9 \'e7a de Berlin\~? +\par +\par \endash C'est ma faute\~! criait Mr Renault. +\par +\par \endash Non, reprenait le docteur Martout, c'est la mienne. +\par +\par Les membres de la commission parisienne discutaient avec Mr Rollon sur la nouveaut\'e9 du cas. Avaient-ils ressuscit\'e9 un fou\~? La revivification avait-elle produit quelques d\'e9sordres dans le syst\'e8me nerveux\~? \'c9tait-ce l'abus + du vin et des boissons durant ce premier repas qui avait caus\'e9 un transport au cerveau\~? Quelle autopsie curieuse, si l'on pouvait, s\'e9ance tenante, diss\'e9quer ma\'eetre Fougas\~! +\par +\par \endash Vous auriez beau faire, messieurs, disait le colonel du 23}{\super \'e8me}{. L'autopsie expliquerait peut-\'eatre le d\'e9lire de ce malheureux, mais elle ne rendrait pas compte de l'impression produite sur la jeune fille. \'c9 +tait-ce de la fascination, du magn\'e9tisme, ou quoi\~? +\par +\par Tandis que les amis et les parents pleuraient, discutaient et bourdonnaient autour de lui, Fougas, souriant et serein, se mirait dans les yeux de Cl\'e9mentine, qui le regardait aussi tendrement. +\par +\par \endash Il faut en finir \'e0 la fin\~! s'\'e9cria Virginie Sambucco, la s\'e9v\'e8re. Viens, Cl\'e9mentine\~! +\par +\par Fougas parut \'e9tonn\'e9. +\par +\par \endash Elle n'habite donc pas chez nous\~? +\par +\par \endash Non, monsieur, elle demeure chez moi\~! +\par +\par \endash Alors je vais la reconduire. Ange\~! veux-tu prendre mon bras\~? +\par +\par \endash Oh\~! oui, monsieur\~! avec bien du plaisir. +\par +\par L\'e9on grin\'e7ait des dents. +\par +\par \endash C'est admirable\~! il la tutoie et elle trouve cela tout naturel\~! +\par +\par Il chercha son chapeau pour sortir au moins avec la tante, mais son chapeau n'\'e9tait plus l\'e0\~; Fougas, qui n'en poss\'e9dait point, l'avait pris sans fa\'e7on. Le pauvre amoureux se coiffa d'une casquette et suivit Fougas et Cl\'e9 +mentine avec la respectable Virginie, dont le bras coupait comme une faux. +\par +\par Par un hasard qui se renouvelait presque tous les jours, le colonel de cuirassiers se rencontra sur le passage de Cl\'e9mentine. La jeune fille le fit remarquer \'e0 Fougas. +\par +\par \endash C'est Mr du Marnet, lui dit-elle. Son caf\'e9 est au bout de notre rue, et son appartement du c\'f4t\'e9 du parc. Je le crois fort \'e9pris de ma petite personne, mais il ne m'a jamais plu. Le seul homme pour qui mon c\'9cur ait battu, c'est L +\'e9on Renault. +\par +\par \endash Eh bien, et moi\~? dit Fougas. +\par +\par \endash Oh\~! vous, c'est autre chose. Je vous respecte et je vous crains. Il me semble que vous \'eates un bon et respectable parent. +\par +\par \endash Merci\~! +\par +\par \endash Je vous dis la v\'e9rit\'e9, autant que je peux la lire dans mon c\'9cur. Tout cela n'est pas bien clair, je l'avoue, mais je ne me comprends pas moi-m\'eame. +\par +\par \endash Fleur azur\'e9e de l'innocence, j'adore ton aimable embarras. Laisse faire l'amour, il te parlera bient\'f4t en ma\'eetre\~! +\par +\par \endash Je n'en sais rien\~; c'est possible\'85 Nous voici chez nous. Bonsoir, monsieur\~; embrassez-moi\~!\'85 Bonne nuit, L\'e9on\~; ne vous querellez pas avec Mr Fougas\~: je l'aime de toutes mes forces, mais je vous aime autrement, vous\~! +\par +\par La tante Virginie ne r\'e9pondit point au bonsoir de Fougas. Quand les deux hommes furent seuls dans la rue, L\'e9on marcha sans dire mot jusqu'au prochain r\'e9verb\'e8re. Arriv\'e9 l\'e0, il se campa r\'e9solument en face du colonel, et lui dit\~: + +\par +\par \endash Ah \'e7\'e0\~! monsieur, expliquons-nous, tandis que nous sommes seuls. Je ne sais par quel philtre ou quelle incantation vous avez pris sur ma future un si prodigieux empire\~; mais je sais que je l'aime, que j'en suis aim\'e9 + depuis plus de quatre ans, et que je ne reculerai devant aucun moyen pour la conserver et la d\'e9fendre. +\par +\par \endash Ami, r\'e9pondit Fougas, tu peux me braver impun\'e9ment\~: mon bras est encha\'een\'e9 par la reconnaissance. On n'\'e9crira pas dans l'histoire\~: \'ab\~Pierre-Victor fut ingrat\~!\~\'bb +\par +\par \endash Est-ce qu'il y aurait plus d'ingratitude \'e0 vous couper la gorge avec moi qu'\'e0 me voler ma femme\~? +\par +\par \endash \'d4 mon bienfaiteur\~! sache comprendre et pardonner\~! \'c0 Dieu ne plaise que j'\'e9pouse Cl\'e9mence malgr\'e9 toi, malgr\'e9 elle. C'est d'elle et de toi-m\'eame que je veux l'obtenir. Songe qu'elle m'est ch\'e8 +re, non pas depuis quatre ans comme \'e0 toi, mais depuis tout pr\'e8s d'un demi-si\'e8cle. Consid\'e8re que je suis seul ici bas, et que son doux visage est mon unique consolation. Toi qui m'as donn\'e9 la vie, me d\'e9fends-tu de vivre heureux\~ +? Ne m'as-tu rappel\'e9 au monde que pour me livrer \'e0 la douleur\~?\'85 Tigre\~! reprends-moi donc le jour que tu m'as rendu, si tu ne veux pas que je le consacre \'e0 l'adorable Cl\'e9mentine\~! +\par +\par \endash Parbleu\~! mon cher, vous \'eates superbe\~! Il faut que l'habitude des conqu\'eates vous ait totalement fauss\'e9 l'esprit. Mon chapeau est \'e0 votre t\'eate, vous le prenez, soit\~! Mais parce que ma future vous + rappelle vaguement une demoiselle de Nancy, il faudra que je vous la c\'e8de\~? Halte-l\'e0\~! +\par +\par \endash Ami, je te rendrai ton chapeau d\'e8s que tu m'en auras achet\'e9 un neuf, mais ne me demande pas de renoncer \'e0 Cl\'e9mentine. Sais-tu d'abord si elle renoncerait \'e0 moi\~? +\par +\par \endash J'en suis s\'fbr\~! +\par +\par \endash Elle m'aime. +\par +\par \endash Vous \'eates fou\~! +\par +\par \endash Tu l'as vue \'e0 mes pieds. +\par +\par \endash Qu'importe\~? C'est de la peur, c'est du respect, c'est de la superstition, c'est le diable si vous voulez\~; ce n'est pas de l'amour\~! +\par +\par \endash Nous verrons bien, apr\'e8s six mois de mariage. +\par +\par \endash Mais, s'\'e9cria L\'e9on Renault, avez-vous le droit de disposer de vous-m\'eame\~? Il y a une autre Cl\'e9mentine, la vraie\~; elle vous a tout sacrifi\'e9\~; vous \'eates engag\'e9 d'honneur envers elle\~; le colonel Fougas est-il sourd \'e0 + la voix de l'honneur\~? +\par +\par \endash Te moques-tu\~?\'85 Que moi, j'\'e9pouse une femme de soixante-quatre ans\~? +\par +\par \endash Vous le devez\~! sinon pour elle, au moins pour votre fils. +\par +\par \endash Mon fils est grand gar\'e7on\~; il a quarante-six ans, il n'a plus besoin de mon appui. +\par +\par \endash Il a besoin de votre nom. +\par +\par \endash Je l'adopterai. +\par +\par \endash La loi s'y oppose\~! Vous n'\'eates pas \'e2g\'e9 de cinquante ans, et il n'a pas quinze ans de moins que vous, au contraire\~! +\par +\par \endash Eh bien\~! je le l\'e9gitimerai en \'e9pousant la jeune Cl\'e9mentine\~! +\par +\par \endash Comment voulez-vous qu'elle reconnaisse un enfant qui a plus du double de son \'e2ge\~? +\par +\par \endash Mais alors je ne peux pas le reconna\'eetre non plus, et je n'ai pas besoin d'\'e9pouser la vieille\~! D'ailleurs, je suis bien bon de me casser la t\'eate pour un fils qui est peut-\'eatre mort\'85 que dis-je\~? il n'est peut-\'eatre pas venu +\'e0 terme\~! J'aime et je suis aim\'e9, voil\'e0 le solide et le certain, et tu seras mon gar\'e7on de noces\~! +\par +\par \endash Pas encore\~! Mlle Sambucco est mineure, et son tuteur est mon p\'e8re. +\par +\par \endash Ton p\'e8re est un honn\'eate homme\~; et il n'aura pas la bassesse de me la refuser. +\par +\par \endash Au moins vous demandera-t-il si vous avez une position, un rang, une fortune \'e0 offrir \'e0 sa pupille\~! +\par +\par \endash Ma position\~? colonel\~; mon rang\~? colonel\~; ma fortune\~? la solde du colonel. Et les millions de Dantzig\~! il ne faut pas que je les oublie\'85 Nous voici \'e0 la maison\~ +; donne-moi le testament de ce bon vieux qui portait une perruque lilas\~; donne-moi aussi des livres d'histoire, beaucoup de livres, tous ceux o\'f9 l'on parle de Napol\'e9on\~! +\par +\par Le jeune Renault ob\'e9it tristement au ma\'eetre qu'il s'\'e9tait donn\'e9 lui-m\'eame. Il conduisit Fougas dans une bonne chambre, lui remit le testament de Mr Meiser et tout un rayon de biblioth\'e8que, et souhaita le bonsoir \'e0 + son plus mortel ennemi. Le colonel l'embrassa de force et lui dit\~: +\par +\par \endash Je n'oublierai jamais que je te dois la vie et Cl\'e9mentine. \'c0 demain, noble et g\'e9n\'e9reux enfant de ma patrie\~! \'e0 demain\~! +\par +\par L\'e9on redescendit au rez-de-chauss\'e9e, passa devant la salle \'e0 manger, o\'f9 Gothon essuyait les verres et mettait l'argenterie en ordre, et rejoignit son p\'e8re et sa m\'e8re, qui l'attendaient au salon. Les invit\'e9s \'e9 +taient partis, les bougies \'e9teintes. Une seule lampe \'e9clairait la solitude\~; les deux mandarins de l'\'e9tag\'e8re, immobiles dans leur coin, obscur, semblaient m\'e9diter gravement sur les caprices de la fortune. +\par +\par \endash H\'e9 bien\~? demanda Mme\~Renault. +\par +\par \endash Je l'ai laiss\'e9 dans sa chambre, plus fou et plus obstin\'e9 que jamais. Cependant, j'ai une id\'e9e. +\par +\par \endash Tant mieux\~! dit le p\'e8re, car nous n'en avons plus. La douleur nous a rendus stupides. Pas de querelles, surtout\~! Ces soldats de l'Empire \'e9taient des ferrailleurs terribles. +\par +\par \endash Oh\~! je n'ai pas peur de lui\~! C'est Cl\'e9mentine qui m'\'e9pouvante. Avec quelle douceur et quelle soumission elle \'e9coutait ce maudit bavard\~! +\par +\par \endash Le c\'9cur de la femme est un ab\'eeme insondable. Enfin\~! que penses-tu faire\~? +\par +\par L\'e9on d\'e9veloppa longuement le projet qu'il avait con\'e7u dans la rue, au milieu de sa conversation avec Fougas. +\par +\par \endash Ce qui presse le plus, dit-il, c'est de soustraire Cl\'e9mentine \'e0 cette influence. Qu'il s'\'e9loigne demain, la raison reprend son empire, et nous nous marions apr\'e8s-demain. Cela fait, je r\'e9ponds du reste. +\par +\par \endash Mais comment \'e9loigner un acharn\'e9 pareil\~? +\par +\par \endash Je ne vois qu'un seul moyen, mais il est presque infaillible\~: exploiter sa passion dominante. Ces gens-l\'e0 s'imaginent parfois qu'ils sont am +oureux, mais, dans le fond, ils n'aiment que la poudre. Il s'agit de rejeter Fougas dans le courant des id\'e9es guerri\'e8res. Son d\'e9jeuner de demain chez le colonel du 23}{\super \'e8me}{ sera une bonne pr\'e9 +paration. Je lui ai fait entendre aujourd'hui qu'il devait avant tout r\'e9clamer son grade et ses \'e9paulettes, et il a donn\'e9 dans le panneau. Il ira donc \'e0 Paris. Peut-\'eatre y trouvera-t-il quelques culottes de peau de sa connaissance\~ +; dans tous les cas, il rentrera au service. Les occupations de son \'e9tat feront une diversion puissante\~; il ne songera plus \'e0 Cl\'e9mentine, que j'aurai mise en s\'fbret\'e9. C'est \'e0 nous de lui fournir les moyens de courir le monde\~ +; mais tous les sacrifices d'argent ne sont rien aupr\'e8s de ce bonheur que je veux sauver. +\par +\par Mme\~Renault, femme d'ordre, bl\'e2mait un peu la g\'e9n\'e9rosit\'e9 de son fils. +\par +\par \endash Le colonel est un ingrat, disait-elle. On a d\'e9j\'e0 trop fait en lui rendant la vie. Qu'il se d\'e9brouille maintenant\~! +\par +\par \endash Non, dit le p\'e8re. Nous n'avons pas le droit de le renvoyer tout nu. Bienfait oblige. +\par +\par Cette d\'e9lib\'e9ration qui avait dur\'e9 cinq bons quarts d'heure fut interrompue par un fracas \'e9pouvantable. On e\'fbt dit que la maison croulait. +\par +\par \endash C'est encore lui\~! s'\'e9cria L\'e9on. Sans doute un acc\'e8s de folie furieuse\~! +\par +\par Il courut, suivi de ses parents, et monta les escaliers quatre \'e0 quatre. Une chandelle br\'fblait au seuil de la chambre. L\'e9on la prit et poussa la porte entr'ouverte. +\par +\par Faut-il vous l'avouer\~? l'esp\'e9rance et la joie lui parlaient plus haut que la crainte. Il se croyait d\'e9j\'e0 d\'e9barrass\'e9 du colonel. Mais le spectacle qui s'offrit \'e0 ses yeux d\'e9tourna brusquement le cours de ses id\'e9 +es, et cet amoureux inconsolable se mit \'e0 rire comme un fou. Un bruit de coups de pied, de coups de poing et de soufflets\~; un groupe informe roulant sur le parquet dans les convulsions d'une lutte d\'e9sesp\'e9r\'e9e\~; voil\'e0 + tout ce qu'il put voir et entendre au premier abord. Bient\'f4t Fougas, \'e9clair\'e9 par la lueur rouge\'e2tre de la chandelle, s'aper\'e7ut qu'il luttait avec Gothon comme Jacob avec l'ange, et rentra confus et piteux dans son lit. +\par +\par Le colonel s'\'e9tait endormi sur l'histoire de Napol\'e9on sans \'e9teindre sa bougie. Gothon, apr\'e8s avoir termin\'e9 son service, aper\'e7ut de la lumi\'e8re sous la porte. Elle se souvint de ce pauvre Baptiste qui g\'e9missait peut-\'ea +tre en purgatoire pour s'\'eatre laiss\'e9 tomber du haut d'un toit. Esp\'e9rant que Fougas pourrait lui donner des nouvelles de son amouroux, elle frappa plusieurs fois, d'abord doucement, puis beaucoup plus fort. Le silence du colonel et la bougie allum +\'e9e firent comprendre \'e0 la servante qu'il y avait p\'e9ril en la demeure. Le feu pouvait gagner les rideaux et de l\'e0 toute la maison. Elle d\'e9posa donc sa chandelle, ouvrit la porte, et vint \'e0 pas de loup \'e9 +teindre la bougie. Mais soit que les yeux du dormeur eussent per\'e7u vaguement le passage d'une ombre, soit que Gothon, grosse personne mal \'e9quarrie, e\'fbt fait craquer une feuille du parquet, Fougas s'\'e9veilla \'e0 demi, entendit le fr\'f4 +lement d'une robe, r\'eava quelqu'une de ces aventures qui animaient la vie de garnison sous le premier empire, et \'e9tendit les bras \'e0 l'aveuglette en appelant Cl\'e9mentine\~ +! Gothon, prise aux cheveux et au corsage, riposta par un soufflet si masculin que l'ennemi se crut attaqu\'e9 par un homme. De repr\'e9sailles en repr\'e9sailles, on avait fini par s'\'e9treindre et rouler sur le parquet. +\par +\par Qui fut honteux\~? ce fut ma\'eetre Fougas. Gothon s'alla coucher, passablement meurtrie\~; la famille Renault parla raison au colonel et en obtint \'e0 peu pr\'e8s tout ce qu'elle voulut. Il promit de partir le lendemain, accepta \'e0 titre de pr\'ea +t la somme qui lui fut offerte, et jura de ne point revenir qu'il n'e\'fbt r\'e9cup\'e9r\'e9 ses \'e9paulettes et encaiss\'e9 l'h\'e9ritage de Dantzig. +\par +\par \endash Alors, dit-il, j'\'e9pouserai Cl\'e9mentine. +\par +\par Sur ce point-l\'e0, il \'e9tait superflu de discuter avec\~lui\~: c'\'e9tait une id\'e9e fixe. +\par +\par Tout le monde dormit solidement dans la maison Renault\~: les ma\'eetres du logis, parce qu'ils avaient pass\'e9 trois nuits blanches\~; Fougas et Gothon, parce qu'ils s'\'e9taient rou\'e9s de coups, et le jeune C\'e9 +lestin parce qu'il avait bu le fond de tous les verres. +\par +\par Le lendemain matin, Mr Rollon vint savoir si Fougas serait en \'e9tat de d\'e9jeuner chez lui\~; il craignait tant soit peu de le trouver sous une douche. Point du tout\~! L'insens\'e9 de la veille \'e9 +tait sage comme une image et frais comme un bouton de rose. Il se faisait la barbe avec les rasoirs de L\'e9on et fredonnait une ariette de Nicolo. Il fut charmant avec ses h\'f4tes et promit \'e0 + Gothon de lui faire une rente sur la succession de Mr Meiser. +\par +\par D\'e8s qu'il fut parti pour le d\'e9jeuner, L\'e9on courut chez sa fianc\'e9e. +\par +\par \endash Tout va mieux, dit-il. Le colonel est beaucoup plus raisonnable. Il a promis de partir aujourd'hui m\'eame pour Paris\~; nous pourrons donc nous marier demain. +\par +\par Mlle Virginie Sambucco loua fort ce plan de conduite, non seulement parce qu'elle avait fait de grands appr\'eats pour les noces, mais surtout parce qu'un mariage diff\'e9r\'e9 e\'fbt \'e9t\'e9 la fable de toute la ville. D\'e9j\'e0 les lettres de part +\'e9taient \'e0 la poste, le maire averti, la chapelle de la Vierge retenue \'e0 la paroisse. D\'e9commander tout cela pour le caprice d'un revenant et d'un fou, c'\'e9tait offenser l'usage, la raison et le ciel lui-m\'eame. +\par +\par Cl\'e9mentine ne r\'e9pondit gu\'e8re que par des larmes. Elle ne pouvait \'eatre heureuse, \'e0 moins d'\'e9pouser L\'e9on, mais elle aimait mieux mourir, disait-elle, que de donner sa main sans la permission de Mr Fougas. Elle promit de l'implorer \'e0 + deux genoux s'il le fallait et de lui arracher son consentement. +\par +\par \endash Mais s'il refuse\~? Et c'est trop vraisemblable\~! +\par +\par \endash Je le supplierai de nouveau jusqu'\'e0 ce qu'il dise oui. +\par +\par Tout le monde se r\'e9unit pour lui prouver qu'elle \'e9tait folle\~; sa tante, L\'e9on, Mr et Mme\~Renault, Mr Martout, Mr Bonnivet et tous les amis des deux familles. Elle se soumit enfin, mais presque au m\'eame inst +ant la porte s'ouvrit et Mr Audret se pr\'e9cipita dans le salon en disant\~: +\par +\par \endash Eh bien\~! voil\'e0 du nouveau\~! Le colonel Fougas qui se bat demain avec Mr du Marnet\~! +\par +\par La jeune fille tomba comme foudroy\'e9e entre les mains de L\'e9on Renault. +\par +\par \endash C'est Dieu qui me punit, s'\'e9cria-t-elle. Et le ch\'e2timent de mon impi\'e9t\'e9 ne s'est pas fait attendre\~! Me forcerez-vous encore \'e0 vous ob\'e9ir\~? Me tra\'eenera-t-on \'e0 l'autel malgr\'e9 lui, \'e0 l'heure m\'eame o\'f9 + il exposera sa vie\~? +\par +\par Personne n'osa plus insister en la voyant dans un \'e9tat si pitoyable. Mais L\'e9on fit des v\'9cux sinc\'e8res pour que la victoire rest\'e2 +t au colonel de cuirassiers. Il eut tort, j'en conviens, mais quel amant serait assez vertueux pour lui jeter la pierre\~? +\par +\par Voici comment le beau Fougas avait employ\'e9 sa journ\'e9e. +\par +\par \'c0 dix heures du matin, les deux plus jeunes capitaines du 23}{\super \'e8me}{ vinrent le prendre en c\'e9r\'e9monie pour le conduire \'e0 la maison du colonel. Mr Rollon habitait un petit palais de l'\'e9poque imp\'e9 +riale. Une plaque de marbre, incrust\'e9e au-dessus de la porte coch\'e8re, portait encore les mots\~: }{\i Minist\'e8re des finances}{. Souvenir du temps glorieux o\'f9 la cour de Napol\'e9on suivait le ma\'eetre \'e0 Fontainebleau\~! +\par +\par Le colonel Rollon, le lieutenant-colonel, le gros major, les trois chefs de bataillon, le chirurgien-major, et dix \'e0 douze officiers attendaient en plein air l'arriv\'e9e de l'illustre revenant. Le drapeau \'e9 +tait debout au milieu de la cour, sous la garde du porte-enseigne et d'un peloton de sous-officiers choisis pour cet honneur. La musique du r\'e9giment occupait le fond du tableau, \'e0 l'entr\'e9e du jardin. Huit faisceaux d'armes, improvis\'e9 +s le matin m\'eame par les armuriers du corps, embellissaient les murs et les grilles. Une compagnie de grenadiers, l'arme au pied, attendait. +\par +\par \'c0 l'entr\'e9e de Fougas, la musique joua le fameux\~: }{\i Partant pour la Syrie}{\~; les grenadiers pr\'e9sent\'e8rent les armes\~; les tambours battirent aux champs\~; les sous-officiers et les soldats cri\'e8rent\~: \'ab\~Vive le colonel Fougas\~!\~ +\'bb Les officiers se port\'e8rent en masse vers le doyen de leur r\'e9giment. Tout cela n'\'e9tait ni r\'e9gulier, ni disciplinaire\~; mais il faut bien passer quelque chose \'e0 de braves soldats qui retrouvent un anc\'eatre. C'\'e9 +tait pour eux comme une petite d\'e9bauche de gloire. +\par +\par Le h\'e9ros de la f\'eate serra la main du colonel et des officiers avec autant d'effusion que s'il avait retrouv\'e9 de vieux camarades. Il salua cordialement les sous-officiers et les soldats, s'approcha du drapeau, mit un genou en terre, se releva fi +\'e8rement, saisit la hampe, se tourna vers la foule attentive et dit\~: +\par +\par \endash Amis, c'est \'e0 l'ombre du drapeau qu'un soldat de la France, apr\'e8s quarante-six ans d'exil, retrouve aujourd'hui sa famille. Honneur \'e0 toi, symbole de la patrie, vieux compagnon de nos victoires, h\'e9ro\'efque soutien de nos malheurs\~ +! Ton aigle radieuse a plan\'e9 sur l'Europe prostern\'e9e et tremblante\~! Ton aigle bris\'e9e luttait encore obstin\'e9ment contre la fortune, et terrifiait les potentats\~! Honneur \'e0 toi qui nous as conduits \'e0 la gloire, \'e0 toi qui nous as d +\'e9fendus contre l'accablement du d\'e9sespoir\~! Je t'ai vu toujours debout dans les supr\'eames dangers, fier drapeau de mon pays\~! Les hommes tombaient autour de toi comme les \'e9pis fauch\'e9s par le moissonneur\~; seul, tu montrais \'e0 + l'ennemi ton front inflexible et superbe. Les boulets et les balles t'ont cribl\'e9 de blessures, mais jamais l'audacieux \'e9tranger n'a port\'e9 la main sur toi. Puisse l'avenir ceindre ton front de nouveaux lauriers\~! Puisses-tu conqu\'e9 +rir de nouveaux et vastes royaumes, que la fatalit\'e9 ne nous reprendra plus\~! La grande \'e9poque va rena\'eetre\~; crois-en la voix d'un guerrier qui sort de son tombeau pour te dire\~: \'ab\~En avant\~!\~\'bb Oui, je le jure par les m\'e2 +nes de celui qui nous commandait \'e0 Wagram\~! Il y aura de beaux jours pour la France, tant que tu abriteras de tes plis glorieux la fortune du brave 23}{\super \'e8me}{\~! +\par +\par Cette \'e9loquence militaire et patriotique enleva tous les c\'9curs. Fougas fut applaudi, f\'eat\'e9, embrass\'e9 et presque port\'e9 en triomph\'e9 dans la salle du festin. +\par +\par Assis \'e0 table en face de Mr Rollon, comme s'il e\'fbt \'e9t\'e9 un second ma\'eetre du logis, il d\'e9jeuna bien, parla beaucoup et but davantage. Vous rencontrez dans le monde des gens qui se grisent sans boire. Fougas n'\'e9tait point de ceux-l\'e0 +. Il ne s'enivrait pas \'e0 moins de trois bouteilles. Souvent m\'eame il allait beaucoup plus loin, sans tomber. +\par +\par Les toasts qui furent port\'e9s au dessert se distinguaient par l'\'e9nergie et la cordialit\'e9. Je voulais les citer tous \'e0 la file, mais je remarque qu'ils tiendraient trop de place, et que les derniers, qui furent les plus touchants, n'\'e9 +taient pas d'une clart\'e9 voltairienne. +\par +\par On se leva de table \'e0 deux heures et l'on se rendit en masse au caf\'e9 militaire, o\'f9 les officiers du 23}{\super \'e8me}{ offraient un punch aux deux colonels. Ils avaient invit\'e9, par un sentiment de haute convenance, les officiers sup\'e9 +rieurs du r\'e9giment de cuirassiers. +\par +\par Fougas, plus ivre \'e0 lui tout seul qu'un bataillon de Suisse, distribua force poign\'e9es de main. Mais \'e0 + travers le nuage qui voilait son esprit, il reconnut la figure et le nom de Mr du Marnet, et fit la grimace. Entre officiers et surtout entre officiers d'armes diff\'e9rentes, la politesse est un peu excessive, l'\'e9tiquette un peu s\'e9v\'e8 +re, l'amour-propre un peu susceptible. Mr du Marnet, qui \'e9tait un homme du meilleur monde, comprit \'e0 l'attitude de Mr Fougas qu'il ne se trouvait pas en pr\'e9sence d'un ami. +\par +\par Le punch apparut, flamboya, s'\'e9teignit dans sa force, et se r\'e9pandit \'e0 grandes cuiller\'e9es dans une soixantaine de verres. Fougas trinqua avec tout le monde, except\'e9 avec Mr du Marnet. La conversation, qui \'e9tait vari\'e9 +e et bruyante, souleva imprudemment une question de m\'e9tier. Un commandant de cuirassiers demanda \'e0 Fougas s'il avait vu cette admirable charge de Bordesoulle qui pr\'e9cipita les Autrichiens dans la vall\'e9 +e de Plauen. Fougas avait connu personnellement le g\'e9n\'e9ral Bordesoulle et vu de ses yeux la belle man\'9cuvre de grosse cavalerie qui d\'e9cida la victoire de Dresde. Mais il crut \'eatre d\'e9sagr\'e9able \'e0 + Mr du Marnet en affectant un air d'ignorance ou d'indiff\'e9rence. +\par +\par \endash De notre temps, dit-il, la cavalerie servait surtout apr\'e8s la bataille\~; nous l'employions \'e0 ramener les ennemis que nous avions dispers\'e9s. +\par +\par On se r\'e9cria fort, on jeta dans la balance le nom glorieux de Murat. +\par +\par \endash Sans doute, sans doute, dit-il en hochant la t\'eate, Murat \'e9tait un bon g\'e9n\'e9ral dans sa petite sph\'e8re\~; il suffisait parfaitement \'e0 ce qu'on attendait de lui. Mais si la cavalerie avait Murat, l'infanterie avait Napol\'e9on. + +\par +\par Mr du Marnet fit observer judicieusement que Napol\'e9on, si l'on tenait beaucoup \'e0 le confisquer au profit d'une seule arme, appartiendrait \'e0 l'artillerie. +\par +\par \endash Je le veux bien, monsieur, r\'e9pondit Fougas, l'artillerie et l'infanterie. L'artillerie de loin, l'infanterie de pr\'e8s\'85, la cavalerie \'e0 c\'f4t\'e9. +\par +\par \endash Pardon encore, reprit Mr du Marnet, vous voulez dire sur les c\'f4t\'e9s, ce qui est bien diff\'e9rent. +\par +\par \endash Sur les c\'f4t\'e9s, \'e0 c\'f4t\'e9, je m'en moque\~! Quant \'e0 moi, si je commandais en chef, je mettrais la cavalerie de c\'f4t\'e9. +\par +\par Plusieurs officiers de cavalerie se jetaient d\'e9j\'e0 dans la discussion. Mr du Marnet les retint et fit signe qu'il d\'e9sirait r\'e9pondre seul \'e0 Fougas. +\par +\par \endash Et pourquoi donc, s'il vous pla\'eet, mettriez-vous la cavalerie de c\'f4t\'e9\~? +\par +\par \endash Parce que le cavalier est un soldat incomplet. +\par +\par \endash Incomplet\~! +\par +\par \endash Oui, monsieur, et la preuve c'est que l'\'c9tat est oblig\'e9 d'acheter pour quatre ou cinq cents francs de cheval, afin de le compl\'e9ter\~! Et que le cheval re\'e7oive une balle ou un coup de ba\'efonnette, le cavalier n'est plus bon \'e0 + rien. Avez-vous jamais vu un cavalier par terre\~? C'est du joli\~! +\par +\par \endash Je me vois tous les jours \'e0 pied, et je ne me trouve pas ridicule. +\par +\par \endash Je suis trop poli pour vous contredire\~! +\par +\par \endash Et moi, monsieur, je suis trop juste pour opposer un paradoxe \'e0 un autre. Que penseriez-vous de ma logique, si je vous disais (l'id\'e9e n'est pas de moi, je l'ai trouv\'e9e dans un livre), si je vous disais\~: \'ab\~ +J'estime l'infanterie, mais le fantassin est un soldat incomplet, un d\'e9sh\'e9rit\'e9, un infirme priv\'e9 de ce compl\'e9ment naturel de l'homme de guerre qu'on appelle cheval\~!\~\'bb + J'admire son courage, je reconnais qu'il se rend utile dans les batailles, mais enfin le pauvre diable n'a que deux pieds \'e0 son service, lorsque nous en avons quatre\~! Vous trouvez qu'un cavalier \'e0 pied est ridicule\~ +; mais le fantassin est-il toujours bien brillant lorsqu'on lui met un cheval entre les jambes\~? J'ai vu d'excellents capitaines d'infanterie que le ministre de la guerre embarrassa +it cruellement en les nommant chefs de bataillon. Ils disaient en se grattant l'oreille\~: \'ab\~Ce n'est pas tout de monter en grade, il faut encore monter \'e0 cheval\~!\~\'bb +\par +\par Cette vieille plaisanterie amusa un instant l'auditoire. On rit, et la moutarde monta de plus en plus au nez de Fougas. +\par +\par \endash De mon temps, dit-il, un fantassin devenait cavalier en vingt-quatre heures, et celui qui voudrait faire une partie de cheval avec moi, le sabre \'e0 la main, je lui montrerais ce que c'est que l'infanterie\~! +\par +\par \endash Monsieur, r\'e9pondit froidement Mr du Marnet, j'esp\'e8re que les occasions ne vous manqueront pas \'e0 la guerre. C'est l\'e0 qu'un vrai soldat montre son talent et son courage. Fantassins et cavaliers, nous appartenons tous \'e0 + la France. C'est \'e0 elle que je bois, monsieur, et j'esp\'e8re que vous ne refuserez pas de choquer votre verre contre le mien. \'c0 la France\~! +\par +\par C'\'e9tait, ma foi, bien parl\'e9 et bien conclu. Le cliquetis des verres donna raison \'e0 Mr du Marnet. Fougas, lui-m\'eame, s'approcha de son adversaire et trinqua franchement avec lui. Mais il lui dit \'e0 l'oreille, en grasseyant beaucoup\~: +\par +\par \endash J'esp\'e8re, \'e0 mon tour, que vous ne refuserez pas la partie de sabre que j'ai eu l'honneur de vous offrir\~! +\par +\par \endash Comme il vous plaira, dit le colonel de cuirassiers. +\par +\par Le revenant, plus ivre que jamais, sortit de la foule avec deux officiers qu'il prit au hasard. Il leur d\'e9clara qu'il se tenait pour offens\'e9 par Mr du Marnet, que la provocation \'e9tait faite et accept\'e9e, et que l'affaire irait toute seule\~: + +\par +\par \endash D'autant plus, ajouta-t-il en confidence, qu'il y a une femme entre nous\~! Voici mes conditions, elles sont tout \'e0 l'honneur de l'infanterie, de l'arm\'e9e et de la France\~: nous nous battrons \'e0 cheval, nus jusqu'\'e0 la ceinture, mont +\'e9s \'e0 crin sur deux \'e9talons\~! L'arme\~? le sabre de cavalerie\~! Au premier sang\~! Je veux corriger un faquin, je ne veux point ravir un soldat \'e0 la France\~! +\par +\par Ces conditions furent jug\'e9es absurdes par les t\'e9moins de Mr du Marnet\~; on les accepta cependant, car l'honneur militaire veut qu'on affronte tous les dangers, m\'eame absurdes. +\par +\par Fougas employa le reste du jour \'e0 d\'e9sesp\'e9rer les pauvres Renault. Fier de l'empire qu'il exer\'e7ait sur Cl\'e9mentine, il d\'e9clara ses volont\'e9s, jura de la prendre pour femme d\'e8s qu'il aurait retrouv\'e9 + grade, famille et fortune, et lui d\'e9fendit jusque-l\'e0 de disposer d'elle-m\'eame. Il rompit en visi\'e8re \'e0 L\'e9on et \'e0 ses parents, refusa leurs services et quitta leur maison apr\'e8s un solennel \'e9change de gros mots. L\'e9 +on conclut en disant qu'il ne c\'e9derait sa femme qu'avec la vie\~; le colonel haussa les \'e9paules et tourna casaque, emportant, sans y penser, les habits du p\'e8re et le chapeau du fils. Il demanda 500 francs \'e0 Mr Rollon, loua une chambre \'e0 l'h +\'f4tel du }{\i Cadran-Bleu}{, se coucha sans souper et dormit tout d'une \'e9tape jusqu'\'e0 l'arriv\'e9e de ses t\'e9moins. +\par +\par On n'eut pas besoin de lui raconter ce qui s'\'e9tait pass\'e9 la veille. Les fum\'e9es du punch et du sommeil se dissip\'e8rent en un instant. Il plongea sa t\'eate et ses mains dans un baquet d'eau fra\'eeche et dit\~: +\par +\par \endash Voil\'e0 ma toilette. Maintenant, vive l'Empereur\~! Allons nous aligner\~! +\par +\par Le terrain choisi d'un commun accord \'e9tait le champ de man\'9cuvres. C'est une plaine sablonneuse, enclav\'e9e dans la for\'eat, \'e0 bonne distance de la ville. Tous les officiers de la garnison s'y transport\'e8rent d'eux-m\'eames\~ +; on n'eut pas besoin de les inviter. Plus d'un soldat y courut en contrebande et prit son billet sur un arbre. La gendarmerie elle-m\'eame embellissait de sa pr\'e9sence cette petite f\'eate de famille. On allait voir aux prises dans un tournoi h\'e9ro +\'efque non seulement l'infanterie et la cavalerie, mais la vieille et la jeune arm\'e9e. Le spectacle r\'e9pondit pleinement \'e0 l'attente du public. Personne ne fut tent\'e9 de siffler la pi\'e8ce et tout le monde en eut pour son argent. +\par +\par \'c0 neuf heures pr\'e9cises, les combattants entr\'e8rent en lice avec leurs quatre t\'e9moins et le juge du camp. Fougas, nu jusqu'\'e0 la ceinture, \'e9tait beau comme un jeune dieu. Son corps svelte et nerveux, sa t\'eate souriante et fi\'e8re, la m +\'e2le coquetterie de ses mouvements lui valurent un succ\'e8s d'entr\'e9e. Il faisait cabrer son cheval anglais et saluait l'assistance avec la pointe de l'espadon. +\par +\par Mr du Marnet, blond, fort, assez velu, model\'e9 comme le Bacchus indien et non comme l'Achille, laissait voir sur son front un l\'e9ger nuage d'ennui. Il ne fallait pas \'eatre magicien pour comprendre que ce duel }{\i in naturalibus}{ +, sous les yeux de ses propres officiers, lui semblait inutile et m\'eame ridicule. Son cheval \'e9tait un demi-sang percheron, une b\'eate vigoureuse et pleine de feu. +\par +\par Les t\'e9moins de Fougas montaient assez mal\~; ils partageaient leur attention entre le combat et leurs \'e9triers. Mr du Marnet avait choisi les deux meilleurs cavaliers de son r\'e9giment, un chef d'escadron et un capitaine commandant. Le juge du camp +\'e9tait le colonel Rollon, excellent cavalier. +\par +\par Au signal qu'il donna, Fougas courut droit \'e0 son adversaire en pr\'e9sentant la pointe du sabre dans la position de prime, comme un soldat de cavalerie qui charge les fantassins en carr\'e9. Mais il s'arr\'eata \'e0 trois longueurs de cheval et d\'e9 +crivit autour de Mr du Marnet sept ou huit cercles rapides, comme un Arabe dans une fantasia. Mr du Marnet, oblig\'e9 de tourner sur lui-m\'eame en se d\'e9fendant de tous c\'f4t\'e9s, piqua des deux, rompit le cercle, prit du champ et mena\'e7 +a de recommencer la m\'eame man\'9cuvre autour de Fougas. Mais le revenant ne l'attendit pas. Il s'enfuit au grand galop, et fit un tour d'hippodrome, toujours poursuivi par Mr du Marnet. Le cuirassier, plus lourd et mont\'e9 + sur un cheval moins vite, fut distanc\'e9. Il se vengea en criant \'e0 Fougas\~: +\par +\par \endash Eh\~! monsieur\~! il fallait me dire que c'\'e9tait une course et pas une bataille\~! J'aurais pris ma cravache au lieu d'un espadon\~! +\par +\par Mais d\'e9j\'e0 Fougas revenait sur lui, haletant et furieux. +\par +\par \endash Attends-moi l\'e0\~! criait-il\~; je t'ai montr\'e9 le cavalier\~; maintenant tu vas voir le soldat\~! +\par +\par Et il lui allongea un coup de pointe qui l'aurait travers\'e9 comme un cerceau si Mr du Marnet ne f\'fbt pas venu \'e0 temps \'e0 la parade. Il riposta par un joli coup de quarte, assez puissant pour couper en deux l'invincible Fougas. Mais l'autre \'e9 +tait plus leste qu'un singe. Il para de tout son corps en se laissant couler \'e0 terre et remonta sur sa b\'eate au m\'eame instant. +\par +\par \endash Mes compliments\~! dit Mr du Marnet. On ne fait pas mieux au cirque\~! +\par +\par \endash Ni \'e0 la guerre non plus, r\'e9pondit l'autre. Ah\~! sc\'e9l\'e9rat\~! tu blagues la vieille arm\'e9e\~? \'c0 toi\~! Manqu\'e9\~! Merci de la riposte, mais ce n'est pas encore la bonne\~; je ne mourrai pas de celle-l\'e0\~! Tiens\~! tiens\~ +! tiens\~! Ah\~! tu pr\'e9tends que le fantassin est un homme incomplet\~! C'est nous qui allons te d\'e9compl\'e9ter les membres\~! \'c0 toi la botte\~! Il l'a par\'e9e\~! Et il croit peut-\'eatre qu'il se prom\'e8nera ce soir sous les fen\'eatres de Cl +\'e9mentine. Tiens\~! voil\'e0 pour Cl\'e9mentine, et voil\'e0 pour l'infanterie\~! Pareras-tu celle-ci\~? Oui, tra\'eetre\~! Et celle-l\'e0\~? Encore\~! mais tu les pareras donc toutes, sacr\'e9ventrenom de bleu\~! Victoire\~! Ah\~! monsieur\~ +! Votre sang coule\~! Qu'ai-je fait\~? Au diable l'espadon, le cheval et tout\~! Major\~! major, accourez vite\~! Monsieur, laissez-vous aller dans mes bras\~! Animal que je suis\~! Comme si tous les soldats n'\'e9taient pas fr\'e8res\~! Ami, pardonne-moi +\~! Je voudrais racheter chaque goutte de ton sang au prix de tout le mien\~! Mis\'e9rable Fougas, incapable de ma\'eetriser ses passions f\'e9roces\~! \'f4 vous, Esculape de Mars\~! dites-moi que le fil de ses jours ne sera pas tranch\'e9\~! Je ne lui s +urvivrais pas, car c'est un brave\~! +\par +\par Mr du Marnet avait une entaille magnifique qui \'e9charpait le bras et le flanc gauches, et le sang ruisselait \'e0 faire fr\'e9mir. Le chirurgien, qui s'\'e9tait pourvu d'eau h\'e9mostatique, se h\'e2ta d'arr\'eater l'h\'e9morragie. La blessure \'e9 +tait plus longue que profonde\~; on pouvait la gu\'e9rir en quelques jours. Fougas porta lui-m\'eame son adversaire jusqu'\'e0 la voiture, et ce n'est pas ce qu'il fit de moins fort. Il voulut absolument se joindre aux deux officiers qui ramen +aient Mr du Marnet \'e0 la maison\~; il accabla le bless\'e9 de ses protestations, et lui jura tout le long du chemin une amiti\'e9 \'e9ternelle. Arriv\'e9, il le coucha, l'embrassa, le baigna de ses larmes et ne le quitta point qu'il ne l'e\'fb +t entendu ronfler. +\par +\par Six heures sonnaient\~; il s'en alla d\'eener \'e0 l'h\'f4tel avec ses t\'e9moins et le juge du camp, qu'il avait invit\'e9s apr\'e8s la bataille. Il les traita magnifiquement et se grisa de m\'eame. +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331127}XV \endash O\'f9 l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole \'e0 la roche Tarp\'e9ienne. +{\*\bkmkend _Toc93331127} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain, apr\'e8s une visite \'e0 Mr du Marnet il \'e9crivit \'e0 Cl\'e9mentine\~: +\par +\par \'ab\~Lumi\'e8re de ma vie, je quitte ces lieux, t\'e9moins de mon funeste courage et d\'e9positaires de mon amour. C'est au sein de la capitale, au pied du tr\'f4ne, que je porte mes premiers pas. Si l'h\'e9ritier du dieu des combats n'est pas sourd \'e0 + la voix du sang qui coule dans ses veines, il me rendra mon \'e9p\'e9e et mes \'e9paulettes pour que je les apporte \'e0 tes genoux. Sois-moi fid\'e8le, attends, esp\'e8re\~: que ces lignes te servent de talisman contre les dangers qui menacent ton ind +\'e9pendance. \'d4 ma Cl\'e9mentine\~! garde-toi pour ton +\par +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\'ab\~Victor FOUGAS.\~\'bb +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Cl\'e9mentine ne lui r\'e9pondit rien, mais au moment de monter en wagon, il fut accost\'e9 par un commissionnaire qui lui remit un joli portefeuille de cuir rouge et s'enfuit \'e0 toutes jambes. Ce carnet tout neuf, solide et bien ferm\'e9 +, renfermait douze cents francs en billets de banque, toutes les \'e9conomies de la jeune fille. Fougas n'eut pas le temps de d\'e9lib\'e9rer sur ce point d\'e9licat. On le poussa dans une voiture, la machine siffla et le train partit. +\par +\par Le colonel commen\'e7a par repasser dans sa m\'e9moire les divers \'e9v\'e9nements qui s'\'e9taient succ\'e9d\'e9 dans sa vie en moins d'une semaine. Son arrestation dans les glaces de la Vistule, sa condamnation \'e0 mort, sa captivit\'e9 + dans la forteresse de Liebenfeld, son r\'e9veil \'e0 Fontainebleau, l'invasion de 1814, le retour de l'\'ee +le d'Elbe, les cent jours, la mort de l'Empereur et du roi de Rome, la restauration bonapartiste de 1852, la rencontre d'une jeune fille en tout semblable \'e0 Cl\'e9mentine Pichon, le drapeau du 23}{\super \'e8me, }{ +le duel avec un colonel de cuirassiers, tout cela, pour Fougas, n'avait pas pris plus de quatre jours\~! La nuit du 11 novembre 1813 au 17 ao\'fbt 1859, lui paraissait m\'eame un peu moins longue que les autres\~; c'\'e9tait la seule fois qu'il e\'fb +t dormi tout d'un somme et sans r\'eaver. +\par +\par Un esprit moins actif, un c\'9cur moins chaud se f\'fbt peut-\'eatre laiss\'e9 tomber dans une sorte de m\'e9lancolie. Car enfin, celui qui a dormi quarante-six ans, doit \'eatre un peu d\'e9pays\'e9 dans son propre +pays. Plus de parents, plus d'amis, plus un visage connu sur toute la surface de la terre\~! Ajoutez une multitude de mots, d'id\'e9es, de coutumes, d'inventions nouvelles qui lui font sentir le besoin d'un cic\'e9rone et lui prouvent qu'il est \'e9 +tranger. Mais Fougas, en rouvrant les yeux, s'\'e9tait jet\'e9 au beau milieu de l'action, suivant le pr\'e9cepte d'Horace. Il s'\'e9tait improvis\'e9 des amis, des ennemis, une ma\'eetresse, un rival. Fontainebleau, sa deuxi\'e8me ville natale, \'e9 +tait provisoirement le chef-lieu de son existence. Il s'y sentait aim\'e9, ha\'ef, redout\'e9, admir\'e9, connu enfin. Il savait que dans cette sous-pr\'e9fecture son nom ne pourrait plus \'eatre prononc\'e9 sans \'e9veiller un \'e9 +cho. Mais ce qui le rattachait surtout au temps moderne, c'\'e9tait sa parent\'e9 bien \'e9tablie avec la grande famille de l'arm\'e9e. Partout o\'f9 flotte un drapeau fran\'e7 +ais, le soldat, jeune ou vieux, est chez lui. Autour de ce clocher de la patrie, bien autrement cher et sacr\'e9 que le clocher du village, la langue, les id\'e9es, les institutions changent peu. Les hommes ont beau mourir\~; ils sont remplac\'e9 +s par d'autres qui leur ressemblent, qui pensent, parlent et agissent de m\'eame\~; qui ne se contentent pas de rev\'eatir l'uniforme de leurs devanciers, mais h\'e9ritent encore de leurs souvenirs, de leur gloire acquise, de +leurs traditions, de leurs plaisanteries, de certaines intonations de leur voix. C'est ce qui explique la subite amiti\'e9 de Fougas pour le nouveau colonel du 23}{\super \'e8me}{, apr\'e8s un premier mouvement de jalousie, et la brusque sympathie qu'il t +\'e9moigna \'e0 Mr du Marnet, d\'e8s qu'il vit couler le sang de sa blessure. Les querelles entre soldats sont des discussions de famille, qui n'effacent jamais la parent\'e9. +\par +\par Fermement persuad\'e9 qu'il n'\'e9tait pas seul au monde, Mr Fougas prenait plaisir \'e0 tous les objets nouveaux que la civilisation lui mettait sous les yeux. La vitesse du chemin de fer l'enivrait positivement. Il s'\'e9tait \'e9pris d'un v\'e9 +ritable enthousiasme pour cette force de la vapeur, dont la th\'e9orie \'e9tait lettre close pour lui, mais il pensait aux r\'e9sultats\~: +\par +\par \'ab\~Avec mille machines comme celle-ci, deux mille canons ray\'e9s et deux cent mille gaillards comme moi, Napol\'e9on aurait conquis le monde en six semaines. Pourquoi ce jeune homme qui est sur le tr\'f4 +ne ne se sert-il pas des instruments qu'il a en main\~? Peut-\'eatre n'y a-t-il pas song\'e9. C'est bon, je vais le voir. S'il m'a l'air d'un homme capable, je lui donne mon id\'e9e, il me nomme ministre de la guerre, et en avant, marche\~!\~\'bb +\par +\par Il s'\'e9tait fait expliquer l'usage de ces grands fils de fer qui courent sur des poteaux tout le long de la voie. +\par +\par \'ab\~Nom de nom\~! disait-il, voil\'e0 des aides de camp rapides et discrets. Rassemblez-moi tout \'e7a aux mains d'un chef d'\'e9tat-major comme Berthier, l'univers sera pris comme dans un filet par la simple volont\'e9 d'un homme\~!\~\'bb +\par +\par Sa m\'e9ditation fut interrompue \'e0 trois kilom\'e8tres de Melun, par les sons d'une langue \'e9trang\'e8re. Il dressa l'oreille, puis bondit dans son coin comme un homme qui s'est assis sur un fagot d'\'e9pines. Horreur\~! c'\'e9tait de l'anglais\~ +! Un de ces monstres qui ont assassin\'e9 Napol\'e9on \'e0 Sainte-H\'e9l\'e8ne, pour s'assurer le monopole des cotons, \'e9tait entr\'e9 dans le compartiment avec une femme assez jolie et deux enfants magnifiques. +\par +\par \endash Conducteur\~! arr\'eatez\~! cria Fougas, en se penchant \'e0 mi-corps en dehors de la porti\'e8re. +\par +\par \endash Monsieur, lui dit l'Anglais en bon fran\'e7ais, je vous conseille de patienter jusqu'\'e0 la prochaine station. Le conducteur ne vous entend pas, et vous risquez de tomber sur la voie. Si d'ici l\'e0 je pouvais vous \'eatre bon \'e0 + quelque chose, j'ai ici un flacon d'eau-de-vie et une pharmacie de voyage. +\par +\par \endash Non, monsieur, r\'e9pondit Fougas du ton le plus rogue. Je n'ai besoin de rien et j'aimerais mieux mourir que de rien accepter d'un Anglais\~! Si j'appelle le conducteur, c'est parce que je veux changer de voiture et pu +rger mes yeux d'un ennemi de l'Empereur\~! +\par +\par \endash Je vous assure, monsieur, r\'e9pliqua l'Anglais, que je ne suis pas un ennemi de l'Empereur. J'ai eu l'honneur d'\'eatre re\'e7u chez lui lorsqu'il habitait Londres\~; il a m\'eame daign\'e9 s'arr\'eater quelques jours dans mon petit ch\'e2 +teau de Lancashire. +\par +\par \endash Tant mieux pour vous si ce jeune homme est assez bon pour oublier ce que vous avez fait \'e0 sa famille\~; mais Fougas ne vous pardonnera jamais vos crimes envers son pays\~! +\par +\par L\'e0-dessus, comme on arrivait \'e0 la gare de Melun il ouvrit la porti\'e8re et s'\'e9lan\'e7a dans un autre compartiment. Il s'y trouva seul devant deux jeunes messieurs qui n'avaient point des physionomies anglaises, et qui parlaient fran\'e7 +ais avec le plus pur accent tourangeau. L'un et l'autre portaient leurs armoiries au petit doigt, afin que personne n'ignor\'e2t leur qualit\'e9 de gentilshommes. Fougas \'e9tait trop pl\'e9b\'e9ien pour go\'fbter beaucoup la noblesse\~ +; mais, au sortir d'un compartiment peupl\'e9 d'insulaires, il fut heureux de rencontrer deux Fran\'e7ais. +\par +\par \endash Amis, dit-il en se penchant vers eux avec un sourire cordial, nous sommes enfants de la m\'eame m\'e8re. Salut \'e0 vous\~; votre aspect me retrempe\~! +\par +\par Les deux jeunes gens ouvrirent de grands yeux, s'inclin\'e8rent \'e0 demi et se renferm\'e8rent dans leur conversation, sans r\'e9pondre autrement aux avances de Fougas. +\par +\par \endash Ainsi donc, mon cher Astophe, disait l'un, tu as vu le roi \'e0 Froshdorf\~? +\par +\par \endash Oui, mon bon Am\'e9ric\~; et il m'a re\'e7u avec la gr\'e2ce la plus touchante. \'ab\~Vicomte, m'a-t-il dit, vous \'eates d'un sang connu pour sa fid\'e9lit\'e9. Nous nous souviendrons de vous le jour o\'f9 Dieu nous r\'e9tablira sur le tr\'f4 +ne de nos anc\'eatres. Dites \'e0 notre brave noblesse de Touraine que nous nous recommandons \'e0 ses pri\'e8res et que nous ne l'oublions jamais dans les n\'f4tres.\~\'bb +\par +\par \endash Pitt et Cobourg\~! murmura Fougas entre ses dents. Voil\'e0 deux petits gaillards qui conspirent avec l'arm\'e9e de Cond\'e9\~! Mais, patience\~! +\par +\par Il serra les poings et pr\'eata l'oreille. +\par +\par \endash Il ne t'a rien dit de la politique\~? +\par +\par \endash Quelques mots en l'air. Entre nous, je ne crois pas qu'il s'en occupe beaucoup\~; il attend les \'e9v\'e9nements. +\par +\par \endash Il n'attendra plus bien longtemps. +\par +\par \endash Qui sait\~? +\par +\par \endash Comment\~! qui sait\~? L'empire n'en a pas pour six mois. Mgr de Montereau le disait encore lundi dernier chez ma tante la chanoinesse. +\par +\par \endash Moi, je leur donne un an, parce que leur campagne d'Italie les a raffermis dans le bas peuple. Oh\~! je ne me suis pas g\'ean\'e9 pour le dire au roi\~! +\par +\par \endash Sacrebleu\~! messieurs, c'est trop fort\~! interrompit Fougas. Est-ce en France que des Fran\'e7ais parlent ainsi des institutions fran\'e7aises\~? Retournez \'e0 votre ma\'eetre, dites-lui que l'empire est \'e9ternel, parce qu'il est fond\'e9 + sur le granit populaire et ciment\'e9 par le sang des h\'e9ros. Et si le roi vous demande qui est-ce qui a dit \'e7a, vous lui r\'e9pondrez\~: C'est le colonel Fougas, d\'e9cor\'e9 \'e0 Wagram de la propre main de l'Empereur\~! +\par +\par Les deux jeunes gens se regard\'e8rent, \'e9chang\'e8rent un sourire, et le vicomte dit au marquis\~: +\par +\par }{\lang2057 \endash }{\i\lang2057 What is that}{\lang2057 \~? +\par +\par \endash }{\i\lang2057 A madman}{\lang2057 . +\par +\par \endash }{\i\lang2057 No}{\lang2057 , }{\i\lang2057 dear}{\lang2057 \~: }{\i\lang2057 a mad dog}{\lang2057 . +\par +\par }{\endash }{\i Nothing else}{. +\par +\par \endash Tr\'e8s bien, messieurs, cria le colonel. Parlez anglais, maintenant\~; vous en \'eates dignes\~! +\par +\par }\pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Il changea de compartiment \'e0 + la station suivante et tomba dans un groupe de jeunes peintres. Il les appela disciples de Xeuxis et leur demanda des nouvelles de G\'e9rard, de Gros et de David. Ces messieurs trouv\'e8rent la plaisanterie originale, et lui recommand\'e8 +rent d'aller voir Talma dans la nouvelle trag\'e9die d'Arnault. +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Les fortifications de Paris l'\'e9blouirent beaucoup, le scandalis\'e8rent un peu. +\par +\par \endash Je n'aime pas cela, dit-il \'e0 ses voisins. Le vrai rempart de la capitale c'est le courage d'un grand peuple. Entasser des bastions autour de Paris c'est dire \'e0 l'ennemi qu'il peut vaincre la France. +\par +\par Le train s'arr\'eata enfin \'e0 la gare de Mazas. Le colonel, qui n'avait point de bagages, s'en alla fi\'e8rement, les mains dans ses poches, \'e0 la recherche de l'h\'f4tel de Nantes. Comme il avait pass\'e9 trois mois \'e0 Paris vers l'ann\'e9 +e 1810, il croyait conna\'eetre la ville. C'est pourquoi il ne manqua pas de s'y perdre en arrivant. Mais, dans les d +ivers quartiers qu'il parcourut au hasard, il admira les grands changements qu'on avait faits en son absence. Fougas adorait les rues bien longues, bien larges, bord\'e9es de grosses maisons uniformes\~; il fut oblig\'e9 de reconna\'eetre que l'\'e9dilit +\'e9 parisienne se rapprochait activement de son id\'e9al. Ce n'\'e9tait pas encore la perfection absolue, mais quel progr\'e8s\~! +\par +\par Par une illusion bien naturelle, il s'arr\'eata vingt fois pour saluer des figures de connaissance\~; mais personne ne le reconnut. +\par +\par Apr\'e8s cinq heures de marche, il atteignit la place du Carrousel. L'h\'f4tel de Nantes n'y \'e9tait plus\~; mais en revanche, on avait achev\'e9 le Louvre. Fougas perdit un quart d'heure \'e0 regarder ce monument et une demi-heure \'e0 + contempler deux zouaves de la garde qui jouaient au piquet. Il s'informa si l'Empereur \'e9tait \'e0 Paris\~; on lui montra le drapeau qui flottait sur les Tuileries. +\par +\par \endash Bon, dit-il\~; mais il faut d'abord que je me fasse habiller de neuf. +\par +\par Il retint une chambre dans un h\'f4tel de la rue Saint-Honor\'e9 et demanda au gar\'e7on quel \'e9tait le plus c\'e9l\'e8bre tailleur de Paris. Le gar\'e7on lui pr\'eata un }{\i Almanach du commerce}{ +, Fougas chercha le bottier de l'Empereur, le chemisier de l'Empereur, le chapelier, le tailleur, le coiffeur, le gantier de l'Empereur\~; il inscrivit leurs noms et leurs adresses sur le carnet de Cl\'e9mentine, apr\'e8 +s quoi il prit une voiture et se mit en course. +\par +\par }\pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Comme il avait le pied petit et bien tourn\'e9, il trouva sans difficult\'e9 des chaussures toutes faites\~; on promit aussi de lui porter dans la soir\'e9 +e tout le linge dont il avait besoin. Mais lorsqu'il expliqua au chapelier quelle coiffure il pr\'e9tendait planter sur sa t\'eate, il rencontra de grandes difficult\'e9s. Son id\'e9al \'e9tait un chapeau \'e9norme, large du haut, \'e9troit du bas, renfl +\'e9 des bords, cambr\'e9 en arri\'e8re et en avant\~; bref, le meuble historique auquel le fondateur de la Bolivie a donn\'e9 autrefois son nom. Il fallut bouleverser les magasins, et fouiller jusque dans les archives pour trouver ce qu'il d\'e9sirait. + +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \endash Enfin\~! s'\'e9cria le chapelier, voil\'e0 votre affaire. Si c'est pour un costume de th\'e9\'e2tre, vous serez content\~; l'effet comique est certain. +\par +\par Fougas r\'e9pondit s\'e8chement que ce chapeau \'e9tait beaucoup moins ridicule que tous ceux qui circulaient dans les rues de Paris. +\par +\par Chez le c\'e9l\'e8bre tailleur de la rue de la Paix, ce fut presque une bataille. +\par +\par \endash Non, monsieur, disait Alfred, je ne vous ferai jamais une redingote \'e0 brandebourgs et un pantalon \'e0 la cosaque\~! Allez-vous-en chez Babin ou chez Moreau, si vous voulez un costume de carnaval\~; mais il ne s +era pas dit qu'un homme aussi bien tourn\'e9 est sorti de chez nous en caricature\~! +\par +\par \endash Tonnerre et patrie\~! r\'e9pondait Fougas\~; vous avez la t\'eate de plus que moi, monsieur le g\'e9ant, mais je suis le colonel du grand Empire, et ce n'est pas aux tambours-majors \'e0 donner des ordres aux colonels\~! +\par +\par Ce diable d'homme eut le dernier mot. On lui prit mesure, on ouvrit un album et l'on promit de l'habiller, dans les vingt-quatre heures, \'e0 la derni\'e8re mode de 1813. On lui fit voir des \'e9toffes \'e0 choisir, des \'e9toffes angla +ises. Il les rejeta avec m\'e9pris. +\par +\par \endash Drap bleu de France, dit-il, et fabriqu\'e9 en France\~! Et coupez-moi \'e7a de telle fa\'e7on que tous ceux qui me verront passer en p\'e9kin s'\'e9crient\~: \'ab\~C'est un militaire\~!\~\'bb +\par +\par Les officiers de notre temps ont pr\'e9cis\'e9ment la coquetterie inverse\~; ils s'appliquent \'e0 ressembler \'e0 tous les autres }{\i gentlemen}{ lorsqu'ils prennent l'habit civil. +\par +\par Fougas se commanda, rue Richelieu, un col de satin noir qui cachait la chemise et montait jusqu'aux oreilles\~; puis il descendit vers le Palais-Royal, entra dans un restaurant c\'e9l\'e8bre et se fit servir \'e0 d\'eener. Comme il avait d\'e9jeun\'e9 + sur le pouce chez un p\'e2tissier du boulevard, son app\'e9tit, aiguis\'e9 par la marche, fit des merveilles. Il but et mangea comme \'e0 Fontainebleau. Mais la carte \'e0 payer lui parut de digestion difficile\~ +: il en avait pour cent dix francs et quelques centimes. +\par +\par \endash Diable\~! dit-il, la vie est devenue ch\'e8re \'e0 Paris. +\par +\par L'eau-de-vie entrait dans ce total pour une somme de neuf francs. On lui avait servi une bouteille et un verre comme un d\'e9 \'e0 coudre\~; ce joujou avait amus\'e9 Fougas\~ +: il trouva plaisant de le remplir et de le vider douze fois. Mais en sortant de table il n'\'e9tait pas ivre\~: une aimable gaiet\'e9, rien de plus. La fantaisie lui vint de regagner quelques pi\'e8ces de cent sous au n\'b0 + 113. Un marchand de bouteilles \'e9tabli dans la maison lui apprit que la France ne jouait plus depuis une trentaine d'ann\'e9es. Il poussa jusqu'au Th\'e9\'e2tre-Fran\'e7ais pour voir si les com\'e9diens de l'Empereur ne donnaient pas quelque belle trag +\'e9die, mais l'affiche lui d\'e9plut. Des com\'e9dies modernes jou\'e9es par des acteurs nouveaux\~! Ni Talma, ni Fleury, ni Th\'e9nard, ni les Baptiste, ni Mlle Mars, ni Mlle Raucourt\~! Il s'en fut \'e0 l'Op\'e9ra, o\'f9 + l'on donnait Charles VI. La musique l'\'e9tonna d'abord\~; il n'\'e9tait pas accoutum\'e9 \'e0 entendre tant de bruit hors des champs de bataille. Bient\'f4t cependant ses oreilles s'endurcirent au fracas des instruments\~; la fatig +ue du jour, le plaisir d'\'eatre bien assis, le travail de la digestion, le plong\'e8rent dans un demi-sommeil. Il se r\'e9veilla en sursaut \'e0 ce fameux chant patriotique\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Guerre aux tyrans\~! jamais, jamais en France, +\par Jamais l'Anglais ne r\'e9gnera\~! +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par \endash Non\~! s'\'e9cria-t-il en \'e9tendant les bras vers la sc\'e8ne. Jamais\~! jurons-le tous ensemble sur l'autel sacr\'e9 de la patrie\~! P\'e9risse la perfide Albion\~! Vive l'Empereur\~! +\par +\par Le parterre et l'orchestre se lev\'e8rent en m\'eame temps, moins pour s'associer au serment de Fougas que pour lui imposer silence. Dans l'entracte suivant, un commissaire de police lui dit \'e0 l'oreille que lorsqu'on avait d\'een\'e9 + de la sorte on allait se coucher tranquillement, au lieu de troubler la repr\'e9sentation de l'Op\'e9ra. +\par +\par Il r\'e9pondit qu'il avait d\'een\'e9 comme \'e0 son ordinaire, et que cette explosion d'un sentiment patriotique ne partait point de l'estomac. +\par +\par \endash Mais, dit-il, puisque dans ce palais de l'opulence d\'e9s\'9cuvr\'e9e la haine de l'ennemi est fl\'e9trie comme un crime, je vais respirer un air plus libre et saluer le temple de la Gloire avant de me mettre au lit. +\par +\par \endash Vous ferez aussi bien, dit le commissaire. +\par +\par Il s'\'e9loigna, plus fier et plus cambr\'e9 que jamais, gagna la ligne des boulevards et la parcourut \'e0 grandes enjamb\'e9es jusqu'au temple corinthien qui la termine. Chemin faisant, il admira beaucoup l'\'e9 +clairage de la ville. Mr Martout lui avait expliqu\'e9 la fabrication du gaz, il n'y avait rien compris, mais cette flamme rouge et vivante \'e9tait pour ses yeux un v\'e9ritable r\'e9gal. +\par +\par Lorsqu'il fut arriv\'e9 au monument qui commande l'entr\'e9e de la rue Royale, il s'arr\'eata sur le trottoir, se recueillit un instant et dit\~: +\par +\par \endash Inspiratrice des belles actions, veuve du grand vainqueur de l'Europe, \'f4 Gloire\~! re\'e7ois l'hommage de ton amant Victor Fougas\~! Pour toi j'ai endur\'e9 la faim, la sueur et les frimas, et mang\'e9 le plus fid\'e8 +le des coursiers. Pour toi, je suis pr\'eat \'e0 braver d'autres p\'e9rils et \'e0 revoir la mort en face sur tous les champs de bataille. Je te pr\'e9f\'e8re au bonheur, \'e0 la richesse, \'e0 la puissance. Ne rejette pas l'offrande de mon c\'9c +ur et le sacrifice de mon sang. Pour prix de tant d'amour, je ne r\'e9clame qu'un sourire de tes yeux et un laurier tomb\'e9 de ta main\~! +\par +\par Cette pri\'e8re arriva toute br\'fblante aux oreilles de sainte Marie-Madeleine, patronne de l'ex-temple de la Gloire. C'est ainsi que l'acqu\'e9reur d'un ch\'e2teau re\'e7oit quelquefois une lettre adress\'e9e \'e0 l'ancien propri\'e9taire. +\par +\par Fougas revint par la rue de la Paix et la place Vend\'f4me, et salua en passant la seule figure de connaissance qu'il e\'fbt encore trouv\'e9e \'e0 Paris. Le nouveau costume de Napol\'e9on sur la colonne ne lui d\'e9plaisait aucunement. Il pr\'e9f\'e9 +rait le petit chapeau \'e0 la couronne et la redingote grise au manteau th\'e9\'e2tral. +\par +\par La nuit fut agit\'e9e. Mille projets divers se croisant en tout sens dans le cerveau du colonel. Il pr\'e9parait les discours qu'il tiendrait \'e0 l'Empereur, s'endormait au milieu d'une phrase et s'\'e9veillait en sursaut, croyant tenir une id\'e9 +e qui s'\'e9vanouissait soudain. Il \'e9teignit et ralluma vingt fois sa bougie. Le souvenir de Cl\'e9mentine se m\'ealait de temps \'e0 autre aux r\'eaveries de la guerre et aux utopies de la politique\~ +; mais je dois avouer que la figure de la jeune fille ne sortit gu\'e8re du second plan. +\par +\par Autant cette nuit lui parut longue, autant la matin\'e9e du lendemain lui sembla courte. L'id\'e9e de voir en face le nouveau ma\'eetre de l'Empire l'enivrait et le gla\'e7ait tour \'e0 tour. Il esp\'e9ra un instant qu'il manquerait quelque chose \'e0 + sa toilette, qu'un fournisseur lui offrirait un pr\'e9texte honorable pour ajourner cette visite au lendemain. Mais tout le monde fit preuve d'une exactitude d\'e9sesp\'e9rante. \'c0 midi pr\'e9cis, le pantalon \'e0 la cosaque et la redingote \'e0 + brandebourgs s'\'e9talaient sur le pied du lit aupr\'e8s du c\'e9l\'e8bre chapeau \'e0 la Bolivar. +\par +\par \endash Habillons-nous\~! dit Fougas. Ce jeune homme ne sera peut-\'eatre pas chez lui. En ce cas je laisserai mon nom, et j'attendrai qu'il m'appelle. +\par +\par Il se fit beau \'e0 sa mani\'e8re, et, ce qui para\'eetra peut-\'eatre incroyable \'e0 mes lectrices, Fougas, en col de satin noir et en redingote \'e0 brandebourgs, n'\'e9tait ni laid, ni m\'eame ridicule. Sa haute taille, son corps svelte, sa figure fi +\'e8re et d\'e9cid\'e9e, ses mouvements brusques formaient une certaine harmonie avec ce costume d'un autre temps. Il \'e9tait \'e9trange, voil\'e0 tout. Pour se donner un peu d'aplomb, il entra dans un restaurant, mangea quatre c\'f4 +telettes, un pain de deux livres et un morceau de fromage en buvant deux bouteilles de vin. Le caf\'e9 et le pousse-caf\'e9 le conduisirent jusqu'\'e0 deux heures. C'\'e9tait le moment qu'il s'\'e9tait fix\'e9 \'e0 lui-m\'eame. +\par +\par Il inclina l\'e9g\'e8rement son chapeau sur l'oreille, boutonna ses gants de chamois, toussa \'e9nergiquement deux ou trois fois devant la sentinelle de la rue de Rivoli, et enfila bravement le guichet de l'\'c9chelle. +\par +\par \endash Monsieur\~! cria le portier, qui demandez-vous\~? +\par +\par \endash L'Empereur\~! +\par +\par \endash Avez-vous une lettre d'audience\~? +\par +\par \endash Le colonel Fougas n'en a pas besoin. Va demander des renseignements \'e0 celui qui plane au-dessus de la place Vend\'f4me\~: il te dira que le nom de Fougas a toujours \'e9t\'e9 synonyme de bravoure et de fid\'e9lit\'e9. +\par +\par \endash Vous avez connu l'Empereur premier\~? +\par +\par \endash Oui, mon dr\'f4le, et je lui ai parl\'e9 comme je te parle. +\par +\par \endash Vraiment\~? Mais quel \'e2ge avez-vous donc\~? +\par +\par \endash Soixante-dix ans \'e0 l'horloge du temps, vingt-quatre ans sur les tablettes de l'histoire\~! +\par +\par Le portier leva les yeux au ciel en murmurant\~: +\par +\par \'ab\~Encore un\~! C'est le quatri\'e8me de la semaine\~!\~\'bb +\par +\par Il fit un signe \'e0 un petit monsieur v\'eatu de noir, qui fumait sa pipe dans la cour des Tuileries, puis il dit \'e0 Fougas en lui mettant la main sur le bras\~: +\par +\par \endash Mon bon ami, c'est l'Empereur que vous voulez voir\~? +\par +\par \endash Je te l'ai d\'e9j\'e0 dit, familier personnage\~! +\par +\par \endash H\'e9 bien\~! vous le verrez aujourd'hui. Monsieur qui vient l\'e0-bas, avec sa pipe, est l'introducteur des visites\~; il va vous conduire. Mais l'Empereur n'est pas au Ch\'e2teau. Il est \'e0 la campagne. Cela vous est \'e9 +gal, n'est-ce pas, d'aller \'e0 la campagne\~? +\par +\par \endash Que diable veux-tu que \'e7a me fasse\~? +\par +\par \endash D'autant plus que vous n'irez pas \'e0 pied. On vous a d\'e9j\'e0 fait avancer une voiture. Allons, montez, mon bon ami, et soyez sage\~! +\par +\par Deux minutes plus tard, Fougas, accompagn\'e9 d'un agent, roulait vers le bureau du commissaire de police. +\par +\par Son affaire fut bient\'f4t faite. Le commissaire qui le re\'e7ut \'e9tait le m\'eame qui lui avait parl\'e9 la veille \'e0 l'Op\'e9ra. Un m\'e9decin fut appel\'e9 et rendit le plus beau verdict de monomanie qui ait jamais envoy\'e9 un homme \'e0 + Charenton. Tout cela se fit poliment, joliment, sans un mot qui p\'fbt mettre le colonel sur ses gardes et l'avertir du sort qu'on lui r\'e9servait. Il trouvait seulement que ce c\'e9r\'e9monial \'e9tait long et bizarre, et il pr\'e9parait l\'e0-dessus + quelques phrases bien senties qu'il se promettait de faire entendre \'e0 l'Empereur. +\par +\par On lui permit enfin de se mettre en route. Le fiacre \'e9tait toujours l\'e0\~; l'introducteur ralluma sa pipe, dit trois mots au cocher et s'assit \'e0 la gauche du colonel. La voit +ure partit au trot, gagna les boulevards et prit la direction de la Bastille. +\par +\par Elle arrivait \'e0 la hauteur de la porte Saint-Martin, et Fougas, la t\'eate \'e0 la porti\'e8re, continuait \'e0 pr\'e9parer son improvisation, lorsqu'une cal\'e8che, attel\'e9e de deux alezans superbes, passa pour ainsi dire sous le nez du r\'ea +veur. Un gros homme \'e0 moustache grise retourna la t\'eate et cria\~: +\par +\par \endash Fougas\~! +\par +\par Robinson d\'e9couvrant dans son \'eele l'empreinte du pied d'un homme ne fut ni plus \'e9tonn\'e9 ni plus ravi que Fougas en entendant ce cri de\~: \'ab\~Fougas\~!\~\'bb Ouvrir la porti\'e8re, sauter sur le macadam, courir \'e0 la cal\'e8che qui s'\'e9 +tait arr\'eat\'e9e, s'y lancer d'un seul bond sans l'aide du marchepied et tomber dans les bras du gros homme \'e0 moustache grise\~: tout cela fut l'affaire d'une seconde. La cal\'e8che \'e9 +tait repartie depuis longtemps lorsque l'agent de police au galop, suivi de son fiacre au petit trot, arpenta la ligne des boulevards, demandant \'e0 tous les sergents de ville s'ils n'avaient vu passer un fou. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331128}XVI \endash M\'e9morable entrevue du colonel Fougas et de S.M.\~l'Empereur des Fran\'e7ais. +{\*\bkmkend _Toc93331128} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par En sautant au cou du gros homme \'e0 moustache grise, Fougas \'e9tait persuad\'e9 qu'il embrassait Mass\'e9na. Il le dit na\'efvement, et le propri\'e9taire de la cal\'e8che partit d'un grand \'e9clat de rire. +\par +\par \endash Eh\~! mon pauvre vieux, lui dit-il, il y a beau temps que nous avons enterr\'e9 l'Enfant de la Victoire. Regarde-moi bien entre les deux yeux\~: je suis Leblanc, de la campagne de Russie. +\par +\par \endash Pas possible\~! Tu es le petit Leblanc\~? +\par +\par \endash Lieutenant au 3}{\super \'e8me}{ d'artillerie, qui a partag\'e9 avec toi mille millions de dangers, et ce fameux r\'f4ti de cheval que tu salais avec tes larmes. +\par +\par \endash Comment\~! c'est toi\~! c'est toi qui m'as taill\'e9 une paire de bottes dans la peau de l'infortun\'e9 Z\'e9phyr\~! sans compter toutes les fois que tu m'as sauv\'e9 la vie\~! \'f4 mon brave et loyal ami, que je, t'embrasse encore\~ +! Je te reconnais maintenant, mais il n'y a pas \'e0 dire\~: tu es chang\'e9\~! +\par +\par \endash Dame\~! je ne me suis pas conserv\'e9 dans un bocal d'esprit-de-vin. J'ai v\'e9cu, moi\~! +\par +\par \endash Tu sais donc mon histoire\~? +\par +\par \endash Je l'ai entendu raconter hier au soir chez le ministre de l'instruction publique. Il y avait l\'e0 le savant qui t'a remis sur pied. Je t'ai m\'eame \'e9crit en rentrant chez moi pour t'offrir la niche et la p\'e2t\'e9e, mais ma lettre se prom +\'e8ne du c\'f4t\'e9 de Fontainebleau. +\par +\par \endash Merci\~! tu es un solide\~! Ah\~! mon pauvre vieux\~! que d'\'e9v\'e9nements depuis la B\'e9r\'e9sina\~! Tu as su tous les malheurs qui sont arriv\'e9s\~? +\par +\par \endash Je les ai vus, ce qui est plus triste. J'\'e9tais chef d'escadron apr\'e8s Waterloo\~; les Bourbons m'ont flanqu\'e9 \'e0 la demi-solde. Les amis m'ont fait rentrer au service en 1822, mais j'avais de mauvaises notes, et j'ai roul\'e9 + les garnisons, Lille, Grenoble et Strasbourg, sans avancer. La seconde \'e9paulette n'est venue qu'en 1830\~; pour lors, j'ai fait un bout de chemin en Afrique. On m'a nomm\'e9 g\'e9n\'e9ral de brigade \'e0 l'Isly, je suis revenu, j'ai fl\'e2n\'e9 de c +\'f4t\'e9 et d'autre jusqu'en 1848. Nous avons eu cette ann\'e9e-l\'e0 une campagne de juin en plein Paris. Le c\'9cur me saigne encore toutes les fois que j'y pense, et tu es, pardieu\~! bien heureux de n'avoir pas vu \'e7a. J'ai re\'e7 +u trois balles dans le torse et j'ai pass\'e9 g\'e9n\'e9ral de division. Enfin, je n'ai pas le droit de me plaindre, puisque la campagne d'Italie m'a port\'e9 bonheur. Me voil\'e0 mar\'e9chal de France, avec cent mille francs de dotation, et m\'ea +me duc de Solferino. Oui, l'Empereur a mis une queue \'e0 mon nom. Le fait est que Leblanc tout court, c'\'e9tait un peu court. +\par +\par \endash Tonnerre\~! s'\'e9cria Fougas, voil\'e0 qui est bien. Je te jure, Leblanc, que je ne suis pas jaloux de ce qui t'arrive\~! C'est assez rare, un soldat qui se r\'e9jouit de l'avancement d'un autre\~; mais vrai, du fond du c\'9cur, je te le dis\~ +: tant mieux\~! Tu m\'e9ritais tous les honneurs, et il faut que l'aveugle d\'e9esse ait vu ton c\'9cur et ton g\'e9nie \'e0 travers le bandeau qui lui couvre les yeux\~! +\par +\par \endash Merci\~! mais parlons de toi\~: o\'f9 allais-tu lorsque je t'ai rencontr\'e9\~? +\par +\par \endash Voir l'Empereur. +\par +\par \endash Moi aussi\~; mais o\'f9 diable le cherchais-tu\~? +\par +\par \endash Je ne sais pas\~; on me conduisait. +\par +\par \endash Mais il est aux Tuileries\~! +\par +\par \endash Non\~! +\par +\par \endash Si\~! il y a quelque chose l\'e0-dessous\~; raconte-moi ton affaire. +\par +\par Fougas ne se fit pas prier\~; le mar\'e9chal comprit \'e0 quelle sorte de danger il avait soustrait son ami. +\par +\par \endash Le concierge s'est tromp\'e9, lui dit-il\~; l'Empereur est au ch\'e2teau, et puisque nous sommes arriv\'e9s, viens avec moi\~: je te pr\'e9senterai peut-\'eatre \'e0 la fin de mon audience. +\par +\par \endash Nom de nom\~! Leblanc, le c\'9cur me bat \'e0 l'id\'e9e que je vais voir ce jeune homme. Est-ce un bon\~? Peut-on compter sur lui\~? A-t-il quelque ressemblance avec l'autre\~? +\par +\par \endash Tu le verras\~; attends ici. +\par +\par L'amiti\'e9 de ces deux hommes datait de l'hiver de 1812. Dans la d\'e9route de l'arm\'e9e fran\'e7aise, le hasard avait rapproch\'e9 le lieutenant d'artillerie et le colonel du 23}{\super \'e8me}{. L'un \'e9tait \'e2g\'e9 + de dix-huit ans, l'autre n'en comptait pas vingt-quatre. La distance de leurs grades fut ais\'e9ment rapproch\'e9e par le danger commun\~; tous les hommes sont \'e9gaux devant la faim, le froid et la fatigue. Un matin, Leblanc, \'e0 la t\'ea +te de dix hommes, avait arrach\'e9 Fougas aux mains des Cosaques\~; puis Fougas avait sabr\'e9 une demi-douzaine de tra\'eenards qui convoitaient le manteau de Leblanc. Huit jours apr\'e8s, Leblanc tira son ami d'une baraque o\'f9 + les paysans avaient mis le feu\~; \'e0 son tour Fougas rep\'eacha Leblanc au bord de la B\'e9r\'e9sina. La liste de leurs dangers et de leurs mutuels services est trop longue pour que je la donne tout enti\'e8re. Ainsi, le colonel, \'e0 + Koenigsberg, avait pass\'e9 trois semaines au chevet du lieutenant atteint de la fi\'e8vre de cong\'e9lation. Nul doute que ces soins d\'e9vou\'e9s ne lui eussent conserv\'e9 la vie. Cette r\'e9ciprocit\'e9 de d\'e9vouement avait form\'e9 + entre eux des liens si \'e9troits qu'une s\'e9paration de quarante-six ann\'e9es ne put les rompre. +\par +\par Fougas, seul au milieu d'un grand salon, se replongeait dans les souvenirs de ce bon vieux temps, lorsqu'un huissier l'invita \'e0 \'f4ter ses gants et \'e0 passer dans le cabinet de l'Empereur. +\par +\par Le respect des pouvoirs \'e9tablis, qui est le fond m\'eame de ma nature, ne me permet pas de mettre en sc\'e8ne des personnages augustes. Mais la correspondance de Fougas appartient \'e0 l'histoire contemporaine, et voici la lettre qu'il \'e9crivit \'e0 + Cl\'e9mentine en rentrant \'e0 son h\'f4tel\~: +\par +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\'ab\~\'c0 Paris, que dis-je\~? au ciel\~! le 21 ao\'fbt 1859. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par \'ab\~Mon bel ange, +\par +\par \'ab\~Je suis ivre de joie, de reconnaissance et d'admiration. Je l'ai vu, je lui ai parl\'e9\~; il m'a tendu la main, il m'a fait asseoir. C'est un grand prince\~; il sera le ma\'eetre de la terre\~! Il m'a donn\'e9 la m\'e9daille de Sainte-H\'e9l\'e8 +ne et la croix d'officier. C'est le petit Leblanc, un vieil ami et un noble c\'9cur, qui m'a conduit l\'e0-bas\~; aussi est-il mar\'e9chal de France et duc du nouvel empire\~! Pour l'avancement, il n'y faut pas songer encore\~ +; prisonnier de guerre en Prusse et dans un triple cercueil, je rentre avec mon grade\~; ainsi le veut la loi militaire. Mais avant trois mois je serai g\'e9n\'e9ral de brigade, c'est certain\~; il a daign\'e9 me le promettre lui-m\'eame. Quel homme\~ +! un dieu sur la terre\~! Pas plus fier que celui de Wagram et de Moscou, et p\'e8re du soldat comme lui\~! Il voulait me donner de l'argent sur sa cassette pour refaire mes \'e9quipements. J'ai r\'e9pondu\~: +\par +\par \'ab\~\endash Non, sire\~! J'ai une cr\'e9ance \'e0 recouvrer du c\'f4t\'e9 de Dantzig\~: si l'on me paye, je serai riche\~; si l'on nie la dette, ma solde me suffira. +\par +\par \'ab\~L\'e0-dessus\'85 \'f4 bont\'e9 des princes, tu n'es donc pas un vain mot\~! il sourit finement et me dit en frisant ses moustaches\~: +\par +\par \'ab\~\endash Vous \'eates rest\'e9 en Prusse depuis 1813 jusqu'en 1859\~? +\par +\par \'ab\~\endash Oui, sire. +\par +\par \'ab\~\endash Prisonnier de guerre dans des conditions exceptionnelles\~? +\par +\par \'ab\~\endash Oui, sire. +\par +\par \'ab\~\endash Les trait\'e9s de 1814 et de 1815 stipulaient la remise des prisonniers\~? +\par +\par \'ab\~\endash Oui, sire. +\par +\par \'ab\~\endash On les a donc viol\'e9s \'e0 votre \'e9gard\~? +\par +\par \'ab\~\endash Oui, sire. +\par +\par \'ab\~\endash H\'e9 bien la Prusse vous doit une indemnit\'e9. Je la ferai r\'e9clamer par voie diplomatique. +\par +\par \'ab\~\endash Oui, sire. Que de bont\'e9s\~! +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 une id\'e9e qui ne me serait jamais venue \'e0 moi\~! Reprendre de l'argent \'e0 la Prusse, \'e0 la Prusse qui s'est montr\'e9e si avide de nos tr\'e9sors en 1814 et en 1815\~! Vive l'Empereur\~! ma bien-aim\'e9e Cl\'e9mentine\~! Oh\~ +! vive \'e0 jamais notre glorieux et magnanime souverain\~! Vivent l'Imp\'e9ratrice et le prince imp\'e9rial\~! Je les ai vus\~! l'Empereur m'a pr\'e9sent\'e9 \'e0 sa famille\~! +\par +\par \'ab\~Le prince est un admirable petit soldat\~! Il a daign\'e9 battre la caisse sur mon chapeau neuf\~; je pleurais de tendresse. S.M.\~l'Imp\'e9ratrice, avec un sourire ang\'e9lique, m'a dit qu'elle avait entendu parler de mes malheurs. +\par +\par \'ab\~\endash \'d4 madame\~! ai-je r\'e9pondu, un moment comme celui-ci les rach\'e8te au centuple. +\par +\par \'ab\~\endash Il faudra venir danser aux Tuileries l'hiver prochain. +\par +\par \'ab\~\endash H\'e9las\~! madame, je n'ai jamais dans\'e9 qu'au bruit du canon\~; mais aucun effort ne me co\'fbtera pour vous plaire\~! J'\'e9tudierai l'art de Vestris. +\par +\par \'ab\~\endash J'ai bien appris la contredanse, ajouta Leblanc. +\par +\par \'ab\~L'Empereur a daign\'e9 me dire qu'il \'e9tait heureux de retrouver un officier comme moi, qui avait fait pour ainsi dire hier les plus belles campagnes du si\'e8cle, et qui avait conserv\'e9 les traditions de la grande guerre. Cet \'e9 +loge m'enhardit. Je ne craignis pas de lui rappeler le fameux principe du bon temps\~: signer la paix dans les capitales\~! +\par +\par \'ab\~\endash Prenez garde, dit-il\~; c'est en vertu de ce principe que les arm\'e9es alli\'e9es sont venues deux fois signer la paix \'e0 Paris. +\par +\par \'ab\~\endash Ils n'y reviendront plus, m'\'e9criai-je, \'e0 moins de me passer sur le corps. +\par +\par \'ab\~J'insistai sur les inconv\'e9nients d'une trop grande familiarit\'e9 avec l'Angleterre. J'exprimai le v\'9cu de commencer prochainement la conqu\'eate du monde. D'abord, nos fronti\'e8res \'e0 nous\~; ensuite, les fronti\'e8 +res naturelles de l'Europe\~; car l'Europe est la banlieue de la France, et on ne saurait l'annexer trop t\'f4t. L'Empereur hocha la t\'eate comme s'il n'\'e9tait pas de mon avis. Cacherait-il des desseins pacifiques\~? Je ne veux pas m'arr\'eater \'e0 + cette id\'e9e, elle me tuerait\~! +\par +\par \'ab\~Il me demanda quel sentiment j'avais \'e9prouv\'e9 \'e0 l'aspect des changements qui se sont faits dans Paris\~? Je r\'e9pondis avec la sinc\'e9rit\'e9 d'une \'e2me fi\'e8re\~: +\par +\par \'ab\~\endash Sire, le nouveau Paris est le chef-d'\'9cuvre d'un grand r\'e8gne\~; mais j'aime \'e0 croire que vos \'e9diles n'ont pas dit leur dernier mot. +\par +\par \'ab\~\endash Que reste-t-il donc \'e0 faire, \'e0 votre avis\~? +\par +\par \'ab\~\endash Avant tout, redresser le cours de la Seine, dont la courbe irr\'e9guli\'e8re a quelque chose de choquant. La ligne droite est le plus court chemin d'un point \'e0 un autre, pour les fleuves aussi bien que pour les boul +evards. En second lieu, niveler le sol et supprimer tous les mouvements de terrain qui semblent dire \'e0 l'administration\~: \'ab\~Tu es moins puissante que la nature\~!\~\'bb Apr\'e8s avoir accompli ce travail pr\'e9 +paratoire, je tracerais un cercle de trois lieues de diam\'e8tre, dont la circonf\'e9rence, repr\'e9sent\'e9e par une grille \'e9l\'e9gante, formerait l'enceinte de Paris. Au centre, je construirais un palais pour Votre Majest\'e9 + et les princes de la famille imp\'e9riale\~; vaste et grandiose \'e9difice enfermant dans ses d\'e9pendances tous les services publics\~: \'e9tats-majors, tribunaux, mus\'e9es, minist\'e8res, archev\'each\'e9 +, police, institut, ambassades, prisons, banque de France, lyc\'e9es, th\'e9\'e2tres, Moniteur, imprimerie imp\'e9riale, manufacture de S\'e8vres et des Gobelins, manutention des vivres. \'c0 ce +palais, de forme circulaire et d'architecture magnifique, aboutiraient douze boulevards larges de cent vingt m\'e8tres, termin\'e9s par douze chemins de fer et d\'e9sign\'e9s par les noms des douze mar\'e9chaux de France. Chaque boulevard est bord\'e9 + de maisons uniformes, hautes de quatre \'e9tages, pr\'e9c\'e9d\'e9es d'une grille en fer et d'un petit jardin de trois m\'e8tres plant\'e9 de fleurs uniformes. Cent rues, larges de soixante m\'e8tres, unissent les boulevards entre eux\~; elles sont reli +\'e9es les unes aux autres par des ruelles de trente-cinq m\'e8tres, le tout b\'e2ti uniform\'e9ment sur des plans officiels, avec grilles, jardins, et fleurs obligatoires. D\'e9fense aux propri\'e9 +taires de souffrir chez eux aucun commerce, car la vue des boutiques abaisse les esprits et d\'e9grade les c\'9curs\~; libre aux marchands de s'\'e9tablir dans la banlieue, en se conformant aux lois. Le rez-de-chauss\'e9e de toutes les maisons sera occup +\'e9 par les \'e9curies et les cuisines\~; le premier lou\'e9 aux fortunes de cent mille francs de rente et au-dessus\~; le second, aux fortunes de quatre-vingts \'e0 cent mille francs\~; le troisi\'e8me, aux fortunes de soixante \'e0 + quatre-vingts mille francs\~; le quatri\'e8me, aux fortunes de cinquante \'e0 soixante mille francs. Au-dessous de cinquante mille francs de rente, d\'e9fense d'habiter Paris. Les artisans sont log\'e9s \'e0 dix kilom\'e8 +tres de l'enceinte, dans des forteresses ouvri\'e8res. Nous les exemptons d'imp\'f4ts pour qu'ils nous aiment\~; nous les entourons de canons pour qu'ils nous craignent, Voil\'e0 mon Paris\~! +\par +\par \'ab\~L'Empereur m'\'e9coutait patiemment et frisait sa moustache. +\par +\par \'ab\~\endash Votre plan, me dit il, co\'fbterait un peu cher. +\par +\par \'ab\~\endash Pas beaucoup plus que celui qu'on a adopt\'e9, r\'e9pondis-je. +\par +\par \'ab\~\'c0 ce mot, une franche hilarit\'e9, dont je ne m'explique pas la cause, \'e9gaya son front s\'e9rieux. +\par +\par \'ab\~\endash Ne pensez-vous pas, me dit-il, que votre projet ruinerait beaucoup de monde\~? +\par +\par \'ab\~\endash Eh\~! qu'importe\~? m'\'e9criai-je, puisque je ne ruine que les riches\~! +\par +\par Il se remit \'e0 rire de plus belle et me cong\'e9dia en disant\~: +\par +\par \'ab\~\endash Colonel, restez colonel en attendant que nous vous fassions g\'e9n\'e9ral\~! +\par +\par \'ab\~Il me permit une seconde fois de lui serrer la main\~; je fis un signe d'adieu \'e0 ce brave Leblanc, qui m'a invit\'e9 \'e0 d\'eener pour ce soir, et je rentrai \'e0 mon h\'f4tel pour \'e9pancher ma joie dans ta belle \'e2me. \'d4 Cl\'e9mentine\~ +! esp\'e8re\~; tu seras heureuse et je serai grandi. Demain matin, je pars pour Dantzig. L'or est une chim\'e8re, mais je veux que tu sois riche. Un doux baiser sur ton front pur\~! +\par +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\'ab\~V. FOUGAS.\~\'bb +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Les abonn\'e9s de la }{\i Patrie}{, qui conservent la collection de leur journal, sont pri\'e9s de rechercher le num\'e9ro du 23 ao\'fbt 1859. Ils y liront un entrefilet et un fait divers que j'ai pris la libert\'e9 de transcrire ici. +\par +\par \'ab\~Son Excellence le mar\'e9chal duc de Solferino a eu l'honneur de pr\'e9senter hier \'e0 S.M.\~l'Empereur un h\'e9ros du premier Empire, Mr le colonel Fougas, qu'un \'e9v\'e9nement presque miraculeux, d\'e9j\'e0 mentionn\'e9 dans un rapport \'e0 + l'Acad\'e9mie des sciences, vient de rendre \'e0 son pays.\~\'bb +\par +\par Voil\'e0 l\rquote entrefilet\~; voici le fait divers\~: +\par +\par \'ab\~Un fou, le quatri\'e8me de la semaine, mais celui-ci de la plus dangereuse esp\'e8ce, s'est pr\'e9sent\'e9 hier au guichet de l'\'c9chelle. Affubl\'e9 d'un costume grotesque, l'\'9c +il en feu, le chapeau sur l'oreille, et tutoyant les personnes les plus respectables avec une grossi\'e8ret\'e9 inou\'efe, a voulu forcer la consigne et s'introduire, Dieu sait dans quelle intention, jusqu'\'e0 la personne du Souverain. \'c0 + travers ses propos incoh\'e9rents, on distinguait les mots de \'ab\~bravoure, colonne Vend\'f4me, fid\'e9lit\'e9, l'horloge du temps, les tablettes de l'histoire.\~\'bb Arr\'eat\'e9 par un agent du service de s\'fbret\'e9 et conduit chez le c +ommissaire de la section des Tuileries, il fut reconnu pour le m\'eame individu qui, la veille, \'e0 l'Op\'e9ra, avait troubl\'e9 par les cris les plus inconvenants la repr\'e9sentation de Charles VI. Apr\'e8s les constatations d'usage, il fut dirig\'e9 + sur l'hospice de Charenton. Mais \'e0 la hauteur de la porte Saint-Martin, profitant d'un embarras de voitures et de la force hercul\'e9enne dont il est dou\'e9, il s'arracha des mains de son gardien, le terrassa, le battit, s'\'e9lan\'e7 +a d'un bond sur le boulevard et se perdit dans la foule. Les recherches les plus actives ont commenc\'e9 imm\'e9diatement, et nous tenons de source certaine qu'on est d\'e9j\'e0 sur la trace du fugitif.\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331129}XVII \endash O\'f9 Mr Nicolas Meiser, riche propri\'e9taire de Dantzig, re\'e7oit une visite qu'il ne d\'e9 +sirait point.{\*\bkmkend _Toc93331129} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La sagesse des nations dit que le bien mal acquis ne profite jamais. Je soutiens qu'il profite plus aux voleurs qu'aux vol\'e9s, et la belle fortune de Mr Nicolas Meiser est une preuve \'e0 l'appui de mon dire. +\par +\par Le neveu de l'illustre physiologiste, apr\'e8s avoir brass\'e9 beaucoup de bi\'e8re avec peu de houblon et r\'e9colt\'e9 ind\'fbment l'h\'e9ritage destin\'e9 \'e0 Fougas, avait amass\'e9 dans les affaires une fortune de huit \'e0 + dix millions. Dans quelles affaires\~? On ne me l'a jamais dit, mais je sais qu'il tenait pour bonnes toutes celles o\'f9 l'on gagne de l'argent. Pr\'eater de petites sommes \'e0 gros int\'e9r\'eat, faire de grandes provisions de bl\'e9 pour gu\'e9 +rir la disette apr\'e8s l'avoir produite, exproprier les d\'e9biteurs malheureux, fr\'e9ter un navire ou deux pour le commerce de la viande noire sur la c\'f4te d'Afrique, voil\'e0 des sp\'e9culations que le bonhomme ne d\'e9 +daignait aucunement. Il ne s'en vantait point, car il \'e9tait modeste, mais il n'en rougissait pas non plus, ayant \'e9largi sa conscience en arrondissant son capital. Du reste, homme d'honneur dans le sens commercial du mot, et capable d'\'e9 +gorger le genre humain plut\'f4t que de laisser protester sa signature. Les banques de Dantzig, de Berlin, de Vienne et de Paris le tenaient en haute estime\~; elles avaient de l'argent \'e0 lui. +\par +\par Il \'e9tait gros, gras et fleuri, et vivait en joie. Sa femme avait le nez trop long et les os trop per\'e7ants, mais elle l'aimait de tout son c\'9cur et lui faisait de petits entremets sucr\'e9s. Une parfaite conformit\'e9 + de sentiments unissait les deux \'e9poux. Ils parlaient entre eux \'e0 c\'9cur ouvert et ne se cachaient point leurs mauvaises pens\'e9es. Tous les ans, \'e0 la Saint-Martin, lors de la r\'e9colte des loyers, ils mettaient sur le pav\'e9 + cinq ou six familles d'artisans qui n'avaient pu payer leur terme\~; mais ils n'en d\'eenaient pas plus mal et le baiser du soir n'en \'e9tait pas moins doux. +\par +\par Le mari avait soixante-six ans, la femme soixante-quatre\~; leurs physionomies \'e9taient de celles qui inspirent la bienveillance et commandent le respect. Pour compl\'e9ter leur ressemblance avec les patri +arches, il ne leur manquait que des enfants et des petits-enfants. La nature leur avait donn\'e9 un fils, un seul, parce qu'ils ne lui en avaient point demand\'e9 davantage. Ils auraient pens\'e9 commettre un crime de l\'e8se-\'e9 +cus en partageant leur fortune entre plusieurs. Malheureusement, ce fils unique, h\'e9ritier pr\'e9somptif de tant de millions, mourut \'e0 l'universit\'e9 de Heidelberg, d'une indigestion de saucisses. Il partit \'e0 vingt ans pour cette Walhalla des +\'e9tudiants teutoniques, o\'f9 l'on mange des saucisses infinies en buvant une bi\'e8re intarissable\~; o\'f9 l'on chante des lieds de huit cents millions de couplets en se tailladant le bout du nez \'e0 coups d'\'e9p\'e9e. Le tr\'e9 +pas malicieux le ravit \'e0 ses auteurs lorsqu'ils n'\'e9taient plus en \'e2ge de lui improviser un rempla\'e7ant. Ces vieux richards infortun\'e9s recueillirent pieusement ses nippes pour les vendre. Durant cette op\'e9 +ration lamentable (car il manquait beaucoup de linge tout neuf), Nicolas Meiser disait \'e0 sa femme\~: +\par +\par \endash Mon c\'9cur saigne \'e0 l'id\'e9e que nos maisons et nos \'e9cus, nos biens au soleil et nos biens \'e0 l'ombre s'en iront \'e0 des \'e9trangers. Les parents devraient toujours avoir un fils de rechange, comme on nomme un juge suppl\'e9 +ant au tribunal de commerce. +\par +\par Mais le temps, qui est un grand ma\'eetre en Allemagne et dans plusieurs autres pays, leur fit voir que l'on peut se consoler de tout, except\'e9 de l'argent perdu. Cinq ans plus tard, Mme\~Meiser disait \'e0 + son mari avec un sourire tendre et philosophique\~: +\par +\par \endash Qui peut p\'e9n\'e9trer les d\'e9crets de la Providence\~? Ton fils nous aurait peut-\'eatre mis sur la paille. Regarde Th\'e9obald Scheffler, son ancien camarade. Il a mang\'e9 vingt mille francs \'e0 + Paris pour une femme qui levait la jambe au milieu de la contredanse. Nous-m\'eames, nous d\'e9pensions plus de deux mille thalers chaque ann\'e9e pour notre mauvais garnement\~; sa mort est une grosse \'e9conomie, et par cons\'e9quent une bonne affaire +\~! +\par +\par Du temps que les trois cercueils de Fougas \'e9taient encore \'e0 la maison, la bonne dame raillait les visions et les insomnies de son \'e9poux. +\par +\par \endash \'c0 quoi donc penses-tu\~? lui disait-elle. Tu m'as encore donn\'e9 des coups de pied toute la nuit. Jetons au feu ce haillon de Fran\'e7ais\~: il ne troublera plus le repos d'un heureux m\'e9nage. Nous vendrons la bo\'eete de plomb\~ +; il y en a pour le moins deux cents livres\~; la soie blanche me fera une doublure de robe et la laine du capitonnage nous donnera bien un matelas. +\par +\par Mais un restant de superstition emp\'eacha Meiser de suivre les conseils de sa femme\~: il pr\'e9f\'e9ra se d\'e9faire du colonel en le mettant dans le commerce. +\par +\par La maison des deux \'e9poux \'e9tait la plus belle et la plus solide de la rue du Puits-Public, dans le faubourg noble. De fortes grilles en fer ouvr\'e9 d\'e9coraient magnifiquement toutes les fen\'eatres, et la porte \'e9tait bard\'e9 +e de fer comme un chevalier du bon temps. Un syst\'e8me de petits miroirs ing\'e9nieux accroch\'e9s \'e0 la fa\'e7ade permettait de reconna\'eetre un visiteur avant m\'eame qu'il e\'fbt frapp\'e9 +. Une servante unique, vrai cheval pour le travail, vrai chameau par la sobri\'e9t\'e9, habitait sous ce toit b\'e9ni des dieux. +\par +\par Le vieux domestique couchait dehors, dans son int\'e9r\'eat m\'eame, et pour qu'il ne f\'fbt point expos\'e9 \'e0 tordre le col v\'e9n\'e9rable de ses ma\'eetres. Quelques livres de commerce et de pi\'e9t\'e9 formaient la biblioth\'e8 +que des deux vieillards. Ils n'avaient point voulu de jardin derri\'e8re leur maison, parce que les arbres se plaisent \'e0 cacher les voleurs. Ils fermaient leur porte aux verrous tous les soirs \'e0 huit heures et ne sortaient point de chez eux sans y +\'eatre forc\'e9s, de peur de mauvaises rencontres. +\par +\par Et cependant le 29 avril 1859, \'e0 onze heures du matin, Nicolas Meiser \'e9tait bien loin de sa ch\'e8re maison. Dieu\~! qu'il \'e9tait loin de chez lui, cet honn\'eate bourgeois de Dantzig\~ +! Il arpentait d'un pas pesant cette promenade de Berlin qui porte le nom d'un roman d'Alphonse Karr\~: }{\i Sous les tilleuls}{. En, allemand\~: }{\i Unter den Linden}{. +\par +\par Quel mobile puissant avait jet\'e9 hors de sa bonbonni\'e8re ce gros bonbon rouge \'e0 deux pieds\~? Le m\'eame qui conduisit Alexandre \'e0 Babylone, Scipion \'e0 Carthage, Godefroi de Bouillon \'e0 J\'e9rusalem et Napol\'e9on \'e0 Moscou\~: l'ambition\~ +! Meiser n'esp\'e9rait pas qu'on lui pr\'e9senterait les clefs de la ville sur un coussin de velours rouge, mais il connaissait un grand seigneur, un chef de bureau et une femme de chambre qui travaillaient \'e0 obtenir pour lui des lettr +es de noblesse. S'appeler von Meiser au lieu de Meiser tout sec\~! Quel beau r\'eave\~! +\par +\par Le bonhomme avait en lui ce m\'e9lange de bassesse et d'orgueil qui place les laquais \'e0 une si grande distance des autres hommes. Plein de respect pour la puissance et d'admiration pour la grandeur, il ne pronon\'e7ait les noms de roi, de prince et m +\'eame de baron qu'avec emphase et b\'e9atitude. Il se gargarisait de syllabes nobles, et le seul mot de monseigneur lui emplissait la bouche d'une bouillie enivrante. Les particuliers de ce temp\'e9 +rament ne sont pas rares en Allemagne, et l'on en trouve m\'eame ailleurs. Si vous les transportiez dans un pays o\'f9 tous les hommes sont \'e9gaux, la nostalgie de la servitude les tuerait. +\par +\par Les titres qu'on faisait valoir en faveur de Nicolas Meiser n'\'e9taient pas de ceux qui emportent la balance, mais de ceux qui la font pencher petit \'e0 petit. Neveu d'un savant illustre, propri\'e9taire impos\'e9, homme bien pensant, abonn\'e9 \'e0 la +}{\i Nouvelle Gazette de la Croix}{, plein de m\'e9pris pour l'opposition, auteur d'un toast contre la d\'e9magogie, ancien conseiller de la ville, ancien juge au tribunal de commerce, ancien caporal de la }{\i landwehr}{, ennemi d\'e9clar\'e9 + de la Pologne et de toutes les nations qui ne sont pas les plus fortes. Son action la plus \'e9clatante remontait \'e0 dix ans. Il avait d\'e9nonc\'e9 par lettre anonyme un membre du parlement de Francfort, r\'e9fugi\'e9 \'e0 Dantzig. +\par +\par Au moment o\'f9 Meiser passait sous les tilleuls, son affaire \'e9tait en bon chemin. Il avait recueilli cette douce assurance de la bouche m\'eame de ses protecteurs. Aussi courait-il l\'e9g\'e8 +rement vers la gare du chemin Nord-Est, sans autre bagage qu'un revolver dans la poche. Sa malle de veau noir avait pris les devants et l'attendait au bureau. Chemin faisant, il effleurait d'un coup d'\'9cil rapide l'\'e9talage des boutiques. Halte\~ +! Il s'arr\'eata court devant un papetier et se frotta les yeux\~: rem\'e8de souverain, dit-on, contre la berlue. Entre les portraits de Mme\~Sand et de Mr M\'e9rim\'e9e, qui sont les deux plus grands \'e9crivains de la France, il avait aper\'e7u, devin +\'e9, pressenti une figure bien connue. +\par +\par \'ab\~Assur\'e9ment, dit-il, j'ai d\'e9j\'e0 vu cet homme-l\'e0, mais il \'e9tait moins florissant. Est-ce que notre ancien pensionnaire serait revenu \'e0 la vie\~? Impossible\~! J'ai br\'fbl\'e9 la recette de mon oncle, et l'on a perdu, gr\'e2ce \'e0 + moi, le secret de ressusciter les gens. Cependant la ressemblance est frappante. Ce portrait a-t-il \'e9t\'e9 fait en 1813, du vivant de Mr le colonel Fougas\~! Non, puisque la photographie n'\'e9tait pas encore invent\'e9e. Mais peut-\'ea +tre le photographe l'a-t-il copi\'e9 sur une gravure\~? Voici le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette reproduits de la m\'eame fa\'e7on\~: cela ne prouve pas que Robespierre les ait ressuscit\'e9s. C'est \'e9gal, j'ai fait une mauvaise rencontre.\~ +\'bb +\par +\par Il fit un pas vers la porte de la boutique pour prendre des renseignements, mais un certain embarras le retint. On pourrait s'\'e9tonner, lui faire des questions, rechercher les motifs de son inqui\'e9tude. En route\~ +! Il reprit sa course au petit trot, en essayant de se rassurer lui-m\'eame\~: +\par +\par \'ab\~Bah\~! c'est une hallucination, l'effet d'une id\'e9e fixe. D'ailleurs ce portrait est v\'eatu \'e0 la mode de 1813, voil\'e0 qui tranche tout.\~\'bb +\par +\par Il arriva \'e0 la gare du chemin de fer, fit enregistrer sa malle de veau noir et se jeta de tout son long dans un compartiment de premi\'e8re classe. Il fuma sa pipe de porcelaine\~; ses deux voisins s'endormirent\~; il fit bient\'f4 +t comme eux et ronfla. Les ronflements de ce gros homme avaient quelque chose de sinistre\~: vous eussiez cru entendre les ophicl\'e9ides du jugement dernier. Quelle ombre le visita dans cette heure de sommeil\~? Nul \'e9 +tranger ne l'a jamais su, car il gardait ses r\'eaves pour lui, comme tout ce qui lui appartenait. +\par +\par Mais entre deux stations, le train \'e9tant lanc\'e9 \'e0 toute vitesse, il sentit distinctement deux mains \'e9nergiques qui le tiraient par les pieds. Sensation trop connue, h\'e9las\~ +! et qui lui rappelait les plus mauvais souvenirs de sa vie. Il ouvrit les yeux avec \'e9pouvante et vit l'homme de la photographie, dans le costume de la photographie\~! Ses cheveux se h\'e9riss\'e8rent, ses +yeux s'arrondirent en boules de loto, il poussa un grand cri et se jeta \'e0 corps perdu entre les deux banquettes dans les jambes de ses voisins. +\par +\par Quelques coups de pied vigoureux le rappel\'e8rent \'e0 lui-m\'eame. Il se releva comme il put et regarda autour de lui. Personne que les deux voisins, qui lan\'e7aient machinalement leurs derniers coups de pied dans le vide en se frottant les yeux \'e0 + tour de bras. Il acheva de les r\'e9veiller en les interrogeant sur la visite qu'il avait re\'e7ue, mais ces messieurs d\'e9clar\'e8rent qu'ils n'avaient rien vu. +\par +\par Meiser fit un triste retour sur lui-m\'eame\~; il remarqua que ses visions prenaient terriblement de consistance. Cette id\'e9e ne lui permit point de se rendormir. +\par +\par \'ab\~Si cela continue longtemps, pensait-il, l'esprit du colonel me cassera le nez d'un coup de poing ou me pochera les deux yeux\~!\~\'bb +\par +\par Peu apr\'e8s, il se souvint qu'il avait tr\'e8s sommairement d\'e9jeun\'e9 et s'avisa que le cauchemar \'e9tait peut-\'eatre engendr\'e9 par la di\'e8te. Il descendit aux cinq minutes d'arr\'eat et demanda un bouillon. On lui servit du vermicelle tr\'e8 +s chaud, et il souffla dans sa tasse comme un dauphin dans le Bosphore. +\par +\par Un homme passa devant lui sans le heurter, sans lui rien dire, sans le voir. Et pourtant la tasse sauta dans les mains du riche Nicolas Meiser, le vermicelle s'appliqua sur son gilet et sa chemise, o\'f9 il forma un lacet \'e9l\'e9 +gant qui rappelait l'architecture de la porte Saint-Martin. Quelques fils jaun\'e2tres, d\'e9tach\'e9s de la masse, pendaient en stalactites aux boutons de la redingote. Le vermicelle s'arr\'eata \'e0 la surface, mais le bouillon p\'e9n\'e9 +tra beaucoup plus loin. Il \'e9tait chaud \'e0 faire plaisir\~; un \'9cuf qu'on y e\'fbt laiss\'e9 dix minutes aurait \'e9t\'e9 un \'9cuf dur. Fatal bouillon, qui se r\'e9pandit non seulement dans les poches, mais dans les replis les plus secrets de l'hom +me lui-m\'eame\~! La cloche du d\'e9part sonna, le gar\'e7on du buffet r\'e9clama douze sous, et Meiser remonta en voiture, pr\'e9c\'e9d\'e9 d'un plastron de vermicelle et suivi d'un petit filet de bouillon qui ruisselait le long des mollets. +\par +\par Tout cela, parce qu'il avait vu ou cru voir la terrible figure du colonel Fougas mangeant des sandwiches\~! +\par +\par Oh\~! que le voyage lui parut long\~! Comme il lui tardait de se voir chez lui, entre sa femme Catherine et sa servante Berbel, toutes les portes bien closes\~! Les deux voisins riaient \'e0 ventre d\'e9boutonn\'e9\~ +; on riait dans le compartiment de droite et le compartiment de gauche. \'c0 mesure qu'il arrachait le vermicelle, les petits yeux du bouillon se figeaient au grand air et semblaient rire silencieusement. Qu'il est dur pour un gros million +naire d'amuser les gens qui n'ont pas le sou\~! Il ne descendit plus jusqu'\'e0 Dantzig, il ne mit pas le nez \'e0 la porti\'e8re, il s'entretint seul \'e0 seul avec sa pipe de porcelaine, o\'f9 L\'e9da caressait un cygne, et ne riait point. +\par +\par Triste, triste voyage\~! On arriva pourtant. Il \'e9tait huit heures du soir\~; le vieux domestique attendait avec des crochets pour emporter la malle du ma\'eetre. Plus de figures redoutables, plus de rires moqueurs. L'histoire du bouillon \'e9tait tomb +\'e9e dans l'oubli comme un discours de Mr Keller. D\'e9j\'e0 Meiser, dans la salle des bagages, avait saisi par la poign\'e9e une malle de veau noir, lorsqu'il vit \'e0 l'extr\'e9mit\'e9 oppos\'e9 +e le spectre de Fougas qui tirait en sens inverse et semblait r\'e9solu \'e0 lui disputer son bien. Il se roidit, tira plus fort et plongea m\'eame sa main gauche dans la poche o\'f9 + dormait le revolver. Mais le regard lumineux du colonel le fascina, ses jambes ploy\'e8rent, il tomba, et crut voir que Fougas et la malle de veau noir tombaient aussi l'un sur l'autre. Lorsqu'il revint \'e0 lui, son vi +eux domestique lui tapait dans les mains, la malle \'e9tait pos\'e9e sur les crochets, et le colonel avait disparu. Le domestique jura qu'il n'avait vu personne et qu'il avait re\'e7u la malle lui-m\'eame des propres mains du facteur. +\par +\par Vingt minutes plus tard, le millionnaire \'e9tait dans sa maison et se frottait joyeusement la face contre les angles aigus de sa femme. Il n'osa lui conter ses visions, car Mme\~Meiser \'e9 +tait un esprit fort en son genre. C'est elle qui lui parla de Fougas. +\par +\par \endash Il m'est arriv\'e9 toute une histoire, lui dit-elle. Croirais-tu que la police nous \'e9crit de Berlin pour demander si notre oncle nous a laiss\'e9 une momie, et \'e0 quelle \'e9poque, et combien de temps nous l'avons gard\'e9 +e, et ce que nous en avons fait\~? J'ai r\'e9pondu la v\'e9rit\'e9, ajoutant que ce colonel Fougas \'e9tait en si mauvais \'e9tat et tellement d\'e9t\'e9rior\'e9 par les mites, que nous l'avions vendu comme un chiffon. Qu'est-ce que la police a donc \'e0 + voir dans nos affaires\~? +\par +\par Meiser poussa un profond soupir. +\par +\par \endash Parlons argent, reprit la dame. Le gouverneur de la Banque est venu me voir. Le million que tu lui as demand\'e9 pour demain est pr\'eat\~; on le d\'e9livrera sur ta signature. Il para\'eet qu'ils ont eu beaucoup de peine \'e0 + se procurer la somme en \'e9cus\~; si tu avais voulu du papier sur Vienne ou sur Paris, tu les aurais mis \'e0 leur aise. Mais enfin, ils ont fait ce que tu as d\'e9sir\'e9. Pas d'autres nouvelles, sinon que Schmidt, le marchand, s'est tu\'e9 +. Il avait une \'e9ch\'e9ance de dix mille thalers, et pas moiti\'e9 de la somme dans sa caisse. Il est venu me demander de l'argent\~; j'ai offert dix mille thalers \'e0 vingt-cinq, payables \'e0 quatre-vingt-dix jours, avec premi\'e8re hypoth\'e8 +que sur les b\'e2timents. L'imb\'e9cile a mieux aim\'e9 se pendre dans sa boutique\~; chacun son go\'fbt. +\par +\par \endash S'est-il pendu bien haut\~? +\par +\par \endash Je n'en sais rien\~; pourquoi\~? +\par +\par \endash Parce qu'on pourrait avoir un bout de corde \'e0 bon march\'e9, et nous en avons grand besoin ma pauvre Catherine\~! Ce colonel Fougas me donne un tracas\~! +\par +\par \endash Encore tes id\'e9es\~! Viens souper, mon ch\'e9ri. +\par +\par \endash Allons\~! +\par +\par La Baucis anguleuse conduisit son Phil\'e9mon dans une belle et grande salle \'e0 manger o\'f9 Berbel servit un repas digne des dieux. Potage aux boulettes de pain anis\'e9, boulettes de poisson \'e0 + la sauce noire, boulettes de mouton farci, boulettes de gibier, choucroute au lard entour\'e9e de pommes de terre frites, li\'e8vre r\'f4ti \'e0 la gel\'e9e de groseille, \'e9crevisses en buisson, saumon de la Vistule, gel\'e9 +es, tartes aux fruits, et le reste. Six bouteilles de vin du Rhin, choisies entre les meilleurs crus, attendaient sous leur capuchon d'argent une accolade du ma\'eetre. Mais le seigneur de tous ces biens n\rquote +avait ni faim ni soif. Il mangeait du bout des dents et buvait du bout des l\'e8vres, dans l'attente d'un grand \'e9v\'e9nement qui d'ailleurs ne se fit gu\'e8re attendre. Un coup de marteau formidable \'e9branla bient\'f4t la maison. +\par +\par Nicolas Meiser tressaillit\~; sa femme entreprit de le rassurer. +\par +\par \endash Ce n'est rien, lui disait-elle. Le gouverneur de la Banque m'a dit qu'il viendrait te parler. Il offre de nous payer la prime, si nous prenons du papier au lieu des \'e9cus. +\par +\par \endash Il s'agit bien d'argent\~! s'\'e9cria le bonhomme. C'est l'enfer qui vient nous visiter\~! +\par +\par Au m\'eame instant la servante se pr\'e9cipita dans la chambre en criant\~: +\par +\par \endash Monsieur\~! madame\~! c'est le Fran\'e7ais des trois cercueils\~! J\'e9sus\~! Marie, m\'e8re de Dieu\~! +\par +\par Fougas salua et dit\~: +\par +\par \endash Bonnes gens, ne vous d\'e9rangez pas, je vous en prie. Nous avons une petite affaire \'e0 d\'e9battre ensemble et je m'appr\'eate \'e0 vous l'exposer en deux mots. Vous \'eates press\'e9s, moi aussi\~; vous n'avez pas soup\'e9, ni moi non plus\~! + +\par +\par Mme\~Meiser, plus immobile et plus maigre qu'une statue du treizi\'e8me si\'e8cle, ouvrait une grande bouche \'e9dent\'e9e. L'\'e9pouvante la paralysait. L'homme, mieux pr\'e9par\'e9 \'e0 la visite du fant\'f4 +me, arma son revolver sous la table et visa le colonel en criant\~: +\par +\par \endash Vade r\'e9tro, Satanas\~! +\par +\par L'exorcisme et le pistolet rat\'e8rent en m\'eame temps. +\par +\par Meiser ne se d\'e9couragea point\~: il tira les six coups l'un apr\'e8s l'autre sur le d\'e9mon qui le regardait faire. Rien ne partit. +\par +\par \endash \'c0 quel diable de jeu jouez-vous\~? dit le colonel en se mettant \'e0 cheval sur une chaise. On n'a jamais re\'e7u la visite d'un honn\'eate homme avec ce c\'e9r\'e9monial. +\par +\par Meiser jeta son revolver et se tra\'eena comme une b\'eate jusqu'aux pieds de Fougas. Sa femme qui n'\'e9tait pas plus rassur\'e9e le suivit. L'un et l'autre joignirent les mains, et le gros homme s'\'e9cria\~: +\par +\par \endash Ombre\~! j'avoue mes torts, et je suis pr\'eat \'e0 les r\'e9parer. Je suis coupable envers toi, j'ai transgress\'e9 les ordres de mon oncle. Que veux-tu\~? Que commandes-tu\~? Un tombeau\~? Un riche monument\~? Des pri\'e8res\~? Beaucoup de pri +\'e8res\~? +\par +\par \endash Imb\'e9cile\~! dit Fougas en le repoussant du pied. Je ne suis pas une ombre, et je ne r\'e9clame que l'argent que tu m'as vol\'e9\~! +\par +\par Meiser roulait encore, et d\'e9j\'e0 sa petite femme, debout, les poings sur la hanche, tenait t\'eate au colonel Fougas. +\par +\par \endash De l'argent, criait-elle. Mais nous ne vous en devons pas\~! Avez-vous des titres\~? montrez-nous un peu notre signature\~! O\'f9 en serait-on, juste Dieu\~! s'il fallait donner de l'argent \'e0 tous les aventuriers qui se pr\'e9sentent\~ +? Et d'abord, de quel droit vous \'eates-vous introduit dans notre domicile, si vous n'\'eates pas une ombre\~? Ah\~! vous \'eates un homme comme les autres\~! Ah\~! vous n'\'eates pas un esprit\~! Eh bien\~! monsieur, il y a des juges \'e0 Berlin\~ +; il y en a m\'eame dans les provinces, et nous verrons bien si vous touchez \'e0 notre argent\~! Rel\'e8ve-toi donc, grand nigaud\~: ce n'est qu'un homme\~! Et vous, le revenant, hors d'ici\~! d\'e9campez\~! +\par +\par Le colonel ne bougea non plus qu'un roc. +\par +\par \endash Diable soit des langues de femme\~! Asseyez-vous, la vieille\'85 et \'e9loignez vos mains de mes yeux\~: \'e7a pique. Toi, l'enfl\'e9, remonte, sur ta chaise et \'e9coute-moi. Il sera toujours temps de plaider, si nous n'arrivons pas \'e0 + nous entendre. Mais le papier timbr\'e9 me pue au nez\~: c'est pourquoi j'aime mieux traiter \'e0 l'amiable. +\par +\par Mr et Mme\~Meiser se remirent de leur premi\'e8re \'e9motion. Ils se d\'e9fiaient des magistrats, comme tous ceux qui n'ont pas la conscience nette. Si le colonel \'e9tait un pauvre diable qu'on p\'fbt \'e9 +conduire moyennant quelques thalers, il valait mieux \'e9viter le proc\'e8s. +\par +\par Fougas leur d\'e9duisit le cas avec une rondeur toute militaire. Il prouva l'\'e9vidence de son droit, raconta qu'il avait fait constater son identit\'e9 \'e0 Fontainebleau, \'e0 Paris, \'e0 Berlin\~; cita de m\'e9 +moire deux ou trois passages du testament, et finit par d\'e9clarer que le gouvernement prussien, d'accord avec la France, appuierait au besoin ses justes r\'e9clamations. +\par +\par \endash Tu comprends bien, ajouta-t-il en secouant Meiser par le bouton de son habit, que je ne suis pas un renard de la chicane. Si tu avais le poignet assez vigoureux pour man\'9cuvrer +un bon sabre, nous irions sur le terrain, bras-dessus, bras-dessous, et je te jouerais la somme en trois points, aussi vrai que tu sens le bouillon\~! +\par +\par \endash Heureusement, monsieur, dit Meiser, mon \'e2ge me met \'e0 l'abri de toute brutalit\'e9. Vous ne voudriez pas fouler aux pieds le cadavre d'un vieillard\~! +\par +\par \endash V\'e9n\'e9rable canaille\~! mais tu m'aurais tu\'e9 comme un chien, si ton pistolet n'avait pas rat\'e9\~! +\par +\par \endash Il n'\'e9tait pas charg\'e9, monsieur le colonel\~! Il n'\'e9tait\'85 presque pas charg\'e9\~! Mais je suis un homme accommodant et nous pouvons tr\'e8s bien nous entendre. Je ne vous dois rien, et d'ailleurs il y a prescription\~; mais enfin\'85 + combien demandez-vous\~? +\par +\par \endash Voil\'e0 qui est parl\'e9. \'c0 mon tour\~! +\par +\par La complice du vieux coquin adoucit le timbre de sa voix\~: figurez-vous une scie l\'e9chant un arbre avant de le mordre. +\par +\par \endash \'c9coute, mon Claus, \'e9coute ce que va dire Mr le colonel Fougas. Tu vas voir comme il est raisonnable\~! Ce n'est pas lui qui penserait \'e0 ruiner de pauvres gens comme nous. Ah\~! ciel\~! il n'en est pas capable. C'est un si noble c\'9cur\~ +! Un homme si d\'e9sint\'e9ress\'e9\~! Un digne officier du grand Napol\'e9on (Dieu ait son \'e2me\~!). +\par +\par \endash Assez, la vieille\~! dit Fougas avec un geste \'e9nergique qui trancha ce discours par le milieu. J'ai fait faire \'e0 Berlin le compte de ce qui m'est d\'fb en capital et int\'e9r\'eats. +\par +\par \endash Des int\'e9r\'eats\~! cria Meiser. Mais en quel pays, sous quelle latitude fait-on payer les int\'e9r\'eats de l'argent\~? Cela se voit peut-\'eatre dans le commerce, mais entre amis\~! jamais, au grand jamais, mon bon monsieur le colonel\~ +! Que dirait mon pauvre oncle, qui nous voit du haut des cieux, s'il savait que vous r\'e9clamez les int\'e9r\'eats de sa succession\~? +\par +\par \endash Mais, tais-toi donc, Nickle\~! reprit la femme. Mr le colonel vient de te dire lui-m\'eame qu'il ne voulait pas entendre parler des int\'e9r\'eats. +\par +\par \endash Nom d'un canon ray\'e9\~! vous tairez-vous, pies borgnes\~? Je cr\'e8ve de faim, moi, et je n'ai pas apport\'e9 mon bonnet de coton pour coucher ici\~!\'85 Voici l'affaire. Vous me devez beaucoup, mais la somme n'est pas ronde, il y a +des fractions et je suis pour les affaires nettes. D'ailleurs, mes go\'fbts sont modestes. J'ai ce qu'il me faut pour ma femme et pour moi\~; il ne s'agit plus que de pourvoir mon fils\~! +\par +\par \endash Tr\'e8s bien\~! cria Meiser. Je me charge de l'\'e9ducation du petit\~!\'85 +\par +\par \endash Or, depuis une dizaine de jours que je suis redevenu citoyen du monde, il y a un mot que j'entends dire partout. \'c0 Paris comme \'e0 Berlin, on ne parle plus que de millions\~ +; il n'est plus question d'autre chose et tous les hommes ont des millions plein la bouche. \'c0 force d'en entendre parler, j'ai eu la curiosit\'e9 de savoir ce que c'est. Allez me chercher un million, et je vous donne quittance\~! +\par +\par Si vous voulez vous faire une id\'e9e approximative des cris per\'e7ants qui lui r\'e9pondirent, allez au jardin des plantes \'e0 l'heure du d\'e9 +jeuner des oiseaux de proie, et essayez de leur arracher la viande du bec. Fougas se boucha les oreilles et demeura in\'e9branlable. Les pri\'e8res, les raisonnements, les mensonges, les flatteries, les bassesses glissaient sur lui comme la pluie s +ur un toit de zinc. Mais \'e0 dix heures du soir, lorsqu'il jugea que tout accommodement \'e9tait impossible, il prit son chapeau\~: +\par +\par \endash Bonsoir, dit-il. Ce n'est plus un million qu'il me faut, mais deux millions et le reste. Nous plaiderons. Je vais souper. +\par +\par Il \'e9tait d\'e9j\'e0 dans l'escalier, quand Mme\~Meiser dit \'e0 son mari\~: +\par +\par \endash Rappelle-le et donne-lui son million\~! +\par +\par \endash Es-tu folle\~? +\par +\par \endash N'aie pas peur. +\par +\par \endash Je ne pourrai jamais\~! +\par +\par \endash Dieu\~! que les hommes sont b\'eates\~! Monsieur\~! monsieur Fougas\~! monsieur le colonel Fougas\~! Remontez, je vous en prie\~! nous consentons \'e0 tout ce que vous voulez\~! +\par +\par \endash Sacrebleu\~! dit-il en rentrant, vous auriez bien d\'fb vous d\'e9cider plus t\'f4t. Mais enfin, voyons la monnaie\~! +\par +\par Mme\~Meiser lui expliqua de sa voix la plus tendre que les pauvres capitalistes comme eux n'avaient pas un million dans leur caisse. +\par +\par \endash Mais vous ne perdrez rien pour attendre, mon doux monsieur\~! Demain, vous toucherez la somme en bel argent blanc\~: mon mari va vous signer un bon sur la banque royale de Dantzig. +\par +\par \endash Mais\'85 disait encore l'infortun\'e9 Meiser. +\par +\par Il signa cependant, car il avait une confiance sans bornes dans le g\'e9nie pratique de Catherine. La vieille pria Fougas de s'asseoir au bout de la table et lui dicta une quittance de deux millions, + pour solde de tout compte. Vous pouvez croire qu'elle n'oublia pas un mot des formules l\'e9gales et qu'elle se mit en r\'e8gle avec le code prussien. La quittance, \'e9crite en entier de la main du colonel, remplissait trois grandes pages. +\par +\par Ouf\~! Il signa et parapha la chose et re\'e7ut en \'e9change la signature de Nicolas, qu'il savait bonne. +\par +\par \endash D\'e9cid\'e9ment, dit-il au vieillard, tu n'es pas aussi arabe qu'on me l'avait dit \'e0 Berlin. Touche l\'e0, vieux fripon\~! Je ne donne la main qu'aux honn\'eates gens \'e0 l'ordinaire\~; mais + dans un jour comme celui-ci, on peut faire un petit extra. +\par +\par \endash Faites-en deux, monsieur Fougas, dit humblement Mme\~Meiser. Acceptez votre part de ce modeste souper\~! +\par +\par \endash Parbleu\~! la vieille\~; \'e7a n'est pas de refus. Mon souper doit \'eatre froid \'e0 l'auberge de la }{\i Cloche}{, et vos plats qui fument sur leurs r\'e9chauds m'ont d\'e9j\'e0 donn\'e9 plus d'une distraction. D'ailleurs, voil\'e0 des fl\'fb +tes de verre jaun\'e2tre sur lesquelles Fougas ne sera pas f\'e2ch\'e9 de jouer un air. +\par +\par La respectable Catherine fit ajouter un couvert et commanda \'e0 Berbel d'aller se mettre au lit. Le colonel plia en huit le million du p\'e8 +re Meiser, l'enveloppa soigneusement dans un paquet de billets de banque et serra le tout dans ce petit carnet que sa ch\'e8re Cl\'e9mentine lui avait envoy\'e9. Onze heures sonnaient \'e0 la pendule. +\par +\par \'c0 onze heures et demie, Fougas commen\'e7a \'e0 voir le monde en rose. Il loua hautement le vin du Rhin et remercia les Meiser de leur hospitalit\'e9. \'c0 minuit, il leur rendit son estime. \'c0 minuit un quart, il les embrassa. \'c0 + minuit et demi, il fit l'\'e9loge de l'illustre Jean Meiser, son bienfaiteur et son ami. Lorsqu'il apprit que Jean Meiser \'e9tait mort dans cette maison, il versa un torrent de larmes. \'c0 + une heure moins un quart, il entra dans la voie des confidences, parla de son fils qu'il allait rendre heureux, de sa fianc\'e9e qui l'attendait. Vers une heure, il go\'fbta d'un c\'e9l\'e8bre vin de Porto que Mme\~Meiser \'e9tait all\'e9 +e chercher elle-m\'eame \'e0 la cave. \'c0 une heure et demie, sa langue s'\'e9paissit, ses yeux se voil\'e8rent, il lutta quelque temps contre l'ivresse et le sommeil, annon\'e7 +a qu'il allait raconter la campagne de Russie, murmura le nom de l'Empereur, et glissa sous la table. +\par +\par \endash Tu me croiras si tu veux, dit Mme\~Meiser \'e0 son mari, ce n'est pas un homme qui est entr\'e9 dans notre maison, c'est le diable\~! +\par +\par \endash Le diable\~! +\par +\par \endash Sans cela, t'aurais-je conseill\'e9 de lui donner un million\~? J'ai entendu une voix qui me disait\~: \'ab\~Si vous n'ob\'e9issez \'e0 l'envoy\'e9 des enfers, vous mourrez cette nuit l'un et l'autre.\~\'bb C'est alors que je l'ai rappel\'e9 + dans l'escalier. Ah\~! si nous avions eu affaire \'e0 un homme, je t'aurais dit de plaider jusqu'\'e0 notre dernier sou. +\par +\par \endash \'c0 l\'e0 bonne heure\~! Eh bien\~! te moqueras-tu encore de mes visions\~? +\par +\par \endash Pardonne-moi, mon Claus, j'\'e9tais folle\~! +\par +\par \endash Et moi qui avais fini par le croire\~? +\par +\par \endash Pauvre innocent\~! tu croyais peut-\'eatre aussi que c'\'e9tait Mr le colonel Fougas\~! +\par +\par \endash Dame\~! +\par +\par \endash Comme s'il \'e9tait possible de ressusciter un homme\~! C'est un d\'e9mon, te dis-je, qui a pris les traits du colonel pour nous voler notre argent\~! +\par +\par \endash Qu'est-ce que les d\'e9mons peuvent faire avec de l'argent\~? +\par +\par \endash Tiens\~! ils construisent des cath\'e9drales\~! +\par +\par \endash Mais \'e0 quoi reconna\'eet-on le diable quand il est d\'e9guis\'e9\~? +\par +\par \endash D'abord \'e0 son pied fourchu, mais il met des bottes\~; ensuite \'e0 son oreille raccommod\'e9e. +\par +\par \endash Bah\~! Et pourquoi\~? +\par +\par \endash Parce que le diable a l'oreille pointue, et que, pour la faire ronde, il faut la recouper. +\par +\par Meiser se pencha sous la table et poussa un cri d'\'e9pouvante. +\par +\par \endash C'est bien le diable\~! dit-il. Mais comment s'est-il laiss\'e9 endormir\~? +\par +\par \endash Tu n'as donc pas vu qu'en remontant de la cave j'ai pass\'e9 par ma chambre\~? J'ai mis une goutte d'eau b\'e9nite dans le vin de Porto\~: charme contre charme\~! et il est tomb\'e9. +\par +\par \endash Voil\'e0 qui va bien. Mais qu'est-ce que nous en ferons, maintenant qu'il est en notre pouvoir\~? +\par +\par \endash Qu'est-ce qu'on fait des d\'e9mons, dans les \'c9critures\~? Le Seigneur les jette \'e0 la mer. +\par +\par \endash La mer est loin de chez nous. +\par +\par \endash Mais, grand enfant\~! le puits public est tout pr\'e8s\~! +\par +\par \endash Et que va-t-on dire demain quand on trouvera son corps\~? +\par +\par \endash On ne trouvera rien du tout, et m\'eame ce papier qu'il nous a sign\'e9 sera chang\'e9 en feuille s\'e8che. +\par +\par Dix minutes plus tard, Mr et Mme\~Meiser ballottaient quelque chose de lourd au-dessus du puits public, et dame Catherine murmurait \'e0 demi-voix l'incantation suivante\~: +\par }\pard \fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i D\'e9mon, fils de l'enfer, sois maudit\~! +\par D\'e9mon, fils de l'enfer, sois pr\'e9cipit\'e9\~! +\par D\'e9mon, fils de l'enfer, retourne dans l'enfer\~! +\par }\pard \fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Un bruit sourd, le bruit d'un corps qui tombe \'e0 l'eau, termina la c\'e9r\'e9monie, et les deux conjoints rentr\'e8rent chez eux, +avec la satisfaction qui suit toujours un devoir accompli. Nicolas disait en lui-m\'eame\~: +\par +\par \'ab\~Je ne la croyais pas si cr\'e9dule\~!\~\'bb +\par +\par \'ab\~Je ne le savais pas si na\'eff\~!\~\'bb pensait la digne Kettle, \'e9pouse l\'e9gitime de Claus. +\par +\par Ils dormirent du sommeil de l'innocence. Ah\~! que leurs oreillers leur auraient sembl\'e9 moins doux si Fougas \'e9tait rentr\'e9 chez lui avec le million\~! +\par +\par \'c0 dix heures du matin, comme ils prenaient leur caf\'e9 au lait avec des petits pains au beurre, le gouverneur de la Banque entra chez eux et leur dit\~: +\par +\par \endash Je vous remercie d'avoir accept\'e9 une traite sur Paris au lieu du million en argent, et sans prime. Ce Jeune Fran\'e7ais que vous nous avez envoy\'e9 est un peu brusque, mais bien gai et bon enfant. +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331130}XVIII \endash Le colonel cherche \'e0 se d\'e9barrasser d'un million qui le g\'eane.{\*\bkmkend _Toc93331130} + +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Fougas avait quitt\'e9 Paris pour Berlin le lendemain de son audience. Il. mit trois jours \'e0 faire la route, car il s'arr\'eata quelque temps \'e0 Nancy. Le mar\'e9chal lui avait donn\'e9 une lettre de recommandation pour le pr\'e9 +fet de la Meurthe, qui le re\'e7ut fort bien et promit de l'aider dans ses recherches. Malheureusement, la maison o\'f9 il avait aim\'e9 Cl\'e9mentine Pichon n'existait plus. La municipalit\'e9 l'avait d\'e9molie vers 1827, en per\'e7ant une +rue. Il est certain que les \'e9diles n'avaient pas abattu la famille avec la maison, mais une nouvelle difficult\'e9 surgit tout \'e0 coup\~: le nom de Pichon surabondait, dans la ville, dans la banlieue et dans le d\'e9 +partement. Entre cette multitude de Pichon, Fougas ne savait \'e0 qui sauter au cou. De guerre lasse et press\'e9 de courir sur le chemin de la fortune, il laissa une note au commissaire de police\~: +\par +\par \'ab\~Rechercher, sur les registres de l'\'c9tat civil et ailleurs, une jeune fille appel\'e9e Cl\'e9mentine Pichon. Elle avait dix-huit ans en 1813\~; ses parents tenaient une pension pour les officiers. Si elle vit, trouver son adresse\~ +; si elle est morte, s'enqu\'e9rir de ses h\'e9ritiers. Le bonheur d'un p\'e8re en d\'e9pend\~!\~\'bb +\par +\par En arrivant \'e0 Berlin, le colonel apprit que sa r\'e9putation l'avait pr\'e9c\'e9d\'e9. La note du ministre de la guerre avait \'e9t\'e9 transmise au gouvernement prussien par la l\'e9gation de France\~; L\'e9on Renault, dans sa douleur, avait trouv\'e9 + le temps d'\'e9crire un mot au docteur Hirtz\~; les journaux commen\'e7aient \'e0 parler et les soci\'e9t\'e9s savantes \'e0 s'\'e9mouvoir. Le Prince R\'e9gent ne d\'e9daigna pas d'interroger son m\'e9decin\~: l'Allemagne est un pays bizarre o\'f9 + la science int\'e9resse les princes eux-m\'eames. +\par +\par Fougas, qui avait lu la lettre du docteur Hirtz annex\'e9e au testament de Mr Meiser, pensa qu'il devait quelques remerciements au bonhomme. Il lui fit une visite et l'embrassa en l'appelant oracle d'\'c9 +pidaure. Le docteur s'empara de lui, fit prendre ses bagages \'e0 l'h\'f4tel, et lui donna la meilleure chambre de sa maison. Jusqu'au 29 du mois, le colonel fut choy\'e9 comme un ami et exhib\'e9 comme un ph\'e9nom\'e8ne. Sept photographes se disput\'e8 +rent un homme si pr\'e9cieux\~: les villes de Gr\'e8ce n'ont rien fait de plus pour notre pauvre vieil Hom\'e8re. S.A.R, le Prince R\'e9gent voulut le voir en personne naturelle, et pria Mr Hirtz de l'amener au palais. Fougas se fit un peu tirer l'oreille +\~: il pr\'e9tendait qu'un soldat ne doit pas frayer avec l'ennemi, et se croyait encore en 1813. +\par +\par Le prince est un militaire distingu\'e9, qui a command\'e9 en personne au fameux si\'e8ge de Rastadt. Il prit plaisir \'e0 la conversation de Fougas\~; l'h\'e9ro\'efque na\'efvet\'e9 + de ce jeune grognard le ravit. Il lui fit de grands compliments et lui dit que l'empereur des Fran\'e7ais \'e9tait bien heureux d'avoir autour de lui des officiers de ce m\'e9rite. +\par +\par \endash Il n'en a pas beaucoup, r\'e9pliqua le colonel. Si nous \'e9tions seulement quatre ou cinq cents de ma trempe, il y a longtemps que votre Europe serait dans le sac\~! +\par +\par Cette r\'e9ponse parut plus comique que mena\'e7ante, et l'effectif de l'arm\'e9e prussienne ne fut pas augment\'e9 ce jour-l\'e0. +\par +\par Son Altesse Royale annon\'e7a directement \'e0 Fougas que son indemnit\'e9 avait \'e9t\'e9 r\'e9gl\'e9e \'e0 deux cent cinquante mille francs, et qu'il pourrait toucher cette somme au Tr\'e9sor d\'e8s qu'il le jugerait agr\'e9able. +\par +\par \endash Monseigneur, r\'e9pondit-il, il est toujours agr\'e9able d'empocher l'argent de l'ennem\'85 de l'\'e9tranger. Mais, tenez\~! je ne suis pas un thurif\'e9raire de Plutus\~ +: rendez-moi le Rhin et Posen, et je vous laisse vos deux cent cinquante mille francs. +\par +\par \endash Y songez-vous\~? dit le prince en riant. Le Rhin et Posen\~! +\par +\par \endash Le Rhin est \'e0 la France et Posen \'e0 la Pologne, bien plus l\'e9gitimement que cet argent n'est \'e0 moi. Mais voil\'e0 mes grands seigneurs\~: ils se font un devoir de payer les petites dettes et un point d'honneur de nier les grandes\~! + +\par Le prince fit la grimace, et tous les visages de la cour se mirent \'e0 grimacer uniform\'e9ment. On trouva que Mr Fougas avait fait preuve de mauvais go\'fbt en laissant tomber une miette de v\'e9rit\'e9 dans un gros plat de b\'eatises. +\par +\par Mais une jolie petite baronne viennoise, qui assistait \'e0 sa pr\'e9sentation, fut beaucoup plus charm\'e9e de sa figure que scandalis\'e9e de ses discours. Les dames de Vienne se sont fait une r\'e9putation d'hospitalit\'e9 + qu'elles s'efforcent de justifier partout, et m\'eame hors de leur patrie. +\par +\par La baronne de Marcomarcus avait encore une autre raison d'attirer le colonel\~: depuis deux ou trois ans, elle faisait collection d'hommes c\'e9l\'e8bres, en photographie, bien entendu. Son album \'e9tait peupl\'e9 de g\'e9n\'e9raux, d'hommes d'\'c9 +tat, de philosophes et de pianistes, qui s'\'e9taient donn\'e9s \'e0 elle en \'e9crivant au bas du portrait\~: \'ab\~Hommage respectueux.\~\'bb On y comptait plusieurs pr\'e9lats romains et m\'eame un cardinal c\'e9l\'e8 +bre, mais il y manquait un revenant. Elle \'e9crivit donc \'e0 Fougas un billet tout p\'e9tillant d'impatience et de curiosit\'e9 pour le prier \'e0 + souper chez elle. Fougas, qui partait le lendemain pour Dantzig, prit une feuille de papier grand-aigle et se mit en devoir de s'excuser poliment. Il craignait, ce c\'9cur d\'e9licat et chevaleresque, qu'une soir\'e9e de conversation e +t de plaisir dans la compagnie des plus jolies femmes de l'Allemagne, ne f\'fbt comme une infid\'e9lit\'e9 morale au souvenir de Cl\'e9mentine. Il chercha donc une formule convenable et \'e9crivit\~: +\par +\par \'ab\~Trop indulgente beaut\'e9, je\'85\~\'bb +\par +\par La muse ne lui dicta rien de plus. Il n'\'e9tait pas en train d'\'e9crire, il se sentait plut\'f4t en humeur de souper. Ses scrupules se dissip\'e8rent comme des nuages chass\'e9s par un joli vent de nord-est\~; il endossa la redingote \'e0 + brandebourgs, et porta sa r\'e9ponse lui-m\'eame. C'\'e9tait la premi\'e8re fois qu'il soupait depuis sa r\'e9surrection. Il fit preuve d'un bel app\'e9tit et s'enivra quelque peu, mais non pas comme \'e0 son ordinaire. La baronne de Marcomarcus, \'e9 +merveill\'e9e de son esprit et de sa verve intarissable, le garda le plus longtemps qu'elle put. Et maintenant encore, elle dit \'e0 ses amis en leur montrant le portrait du colonel\~: +\par +\par \'ab\~Il n'y a que ces officiers fran\'e7ais pour faire la conqu\'eate du monde\~!\~\'bb +\par +\par Le lendemain, il boucla une malle de veau noir qu'il avait achet\'e9e \'e0 Paris, toucha son argent au Tr\'e9sor et se mit en route pour Dantzig. Il dormit en wagon, parce qu'il avait soup\'e9 la veille. Un ronflement terrible l'\'e9 +veilla. Il chercha le ronfleur, ne le trouva point autour de lui, ouvrit la porte du compartiment voisin, car les wagons allemands sont beaucoup plus commodes que les n\'f4 +tres, et secoua un gros monsieur qui paraissait cacher tout un jeu d'orgues dans son corps. \'c0 l'une des stations, il but une bouteille de vin de Marsala et mangea deux douzaines de sandwiches, parce que le souper de la veille lui avait creus\'e9 + l'estomac. \'c0 Dantzig, il arracha sa malle noire aux mains d'un \'e9norme filou qui s'appr\'eatait \'e0 la prendre. +\par +\par Il se fit conduire au meilleur h\'f4tel de la ville, y commanda son souper, et courut \'e0 la maison de Mr et Mme\~Meiser. Ses amis de Berlin lui avaient donn\'e9 + des renseignements sur cette charmante famille. Il savait qu'il aurait affaire au plus riche et au plus avare des fripons\~: c'est pourquoi il prit le ton cavalier qui a pu sembler \'e9trange \'e0 plus d'un lecteur dans le chapitre pr\'e9c\'e9dent. + +\par +\par Malheureusement, il s'humanisa un peu trop lorsqu'il eut son million en poche. La curiosit\'e9 d'\'e9tudier \'e0 fond les longues bouteilles jaunes faillit lui jouer un mauvais tour. Sa raison s'\'e9 +gara, vers une heure du matin, si j'en crois ce qu'il a racont\'e9 lui-m\'eame. Il assure qu'apr\'e8s avoir dit adieu aux braves gens qui l'avaient si bien trait\'e9, il se laissa tomber dans un puits profond et large, dont la margelle, \'e0 peine \'e9lev +\'e9e au-dessus du niveau de la rue, m\'e9riterait au moins un lampion. +\par +\par Je m'\'e9veillai (c'est toujours lui qui parle) dans une eau tr\'e8s fra\'eeche et d'un go\'fbt excellent. Apr\'e8s avoir nag\'e9 une ou deux minutes en cherchant un point d'appui solide, je saisis une grosse corde et je remontai sans effort \'e0 + la surface du sol qui n'\'e9tait pas \'e0 plus de quarante pieds. Il ne faut que des poignets et un peu de gymnastique, et ce n'est nullement un tour de force. En sautant sur le pav\'e9, je me vis en pr\'e9sence d'une esp\'e8 +ce de guetteur de nuit qui braillait les heures dans la rue et me demanda insolemment ce que je faisais l\'e0. Je le rossai d'importance, et ce petit exercice me fit du bien en r\'e9tablissant la circulation du sang. Avant de retourner \'e0 + l'auberge, je m'arr\'eatai sous un r\'e9verb\'e8re, j'ouvris mon portefeuille, et je vis avec plaisir que mon million n'\'e9tait pas mouill\'e9. Le cuir \'e9tait \'e9pais et le fermoir solide\~; d'ailleurs, j'avais envelopp\'e9 + le bon de Mr Meiser dans une demi-douzaine de billets de cent francs, gras comme des moines. Ce voisinage l'avait pr\'e9serv\'e9. +\par +\par Cette v\'e9rification faite, il rentra, se mit au lit et dormit \'e0 poings ferm\'e9s. Le lendemain, en s'\'e9veillant, il re\'e7ut la note suivante, \'e9man\'e9e de la police de Nancy\~: +\par +\par \'ab\~Cl\'e9mentine Pichon, dix-huit ans, fille mineure d'Auguste Pichon, h\'f4telier, et de L\'e9onie Francelot, mari\'e9e en cette ville le 11 janvier 1814 \'e0 Louis-Antoine Langevin, sans profession d\'e9sign\'e9e. +\par +\par \'ab\~Le nom de Langevin est aussi rare dans le d\'e9partement que le nom de Pichon y est commun. \'c0 part l'honorable Mr Victor Langevin, conseiller de pr\'e9fecture \'e0 Nancy, on ne conna\'eet que le nomm\'e9 + Langevin (Pierre), dit Pierrot, meunier dans la commune de Vergaville, canton de Dieuze.\~\'bb +\par +\par Fougas sauta jusqu'au plafond en criant\~: +\par +\par \endash J'ai un fils\~! +\par +\par Il appela le ma\'eetre d'h\'f4tel et lui dit\~: +\par +\par \endash Fais ma note et envoie mes bagages au chemin de fer. Prends mon billet pour Nancy\~; je ne m'arr\'eaterai pas en route. Voici deux cents francs que je te donne pour boire \'e0 la sant\'e9 de mon fils\~! Il s'appelle Victor comme moi\~ +! Il est conseiller de pr\'e9fecture\~! Je l'aimerais mieux soldat, n'importe\~! Ah\~! fais-moi d'abord conduire \'e0 la Banque\~! Il faut que j'aille chercher un million qui est \'e0 lui\~! +\par +\par Comme il n'y a pas de service direct entre Dantzig et Nancy, il fut oblig\'e9 de s'arr\'eater \'e0 Berlin. Mr Hirtz, qu'il vit en passant, lui annon\'e7a que les soci\'e9t\'e9s savantes de la ville pr\'e9paraient un immense banquet en son honneur\~ +; mais il refusa net. +\par +\par \endash Ce n'est pas, dit-il, que je m\'e9prise une occasion de boire en bonne compagnie, mais la nature a parl\'e9\~: sa voix m'attire\~! L'ivresse la plus douce \'e0 tous les c\'9curs bien n\'e9s est celle de l'amour paternel\~! +\par +\par Pour pr\'e9parer son cher enfant \'e0 la joie d'un retour si peu attendu, il mit son million sous enveloppe \'e0 l'adresse de Mr Victor Langevin, avec une longue lettre qui se terminait ainsi\~: +\par +\par \'ab\~La b\'e9n\'e9diction d'un p\'e8re est plus pr\'e9cieuse que tout l'or du monde\~! +\par +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\'ab\~VICTOR FOUGAS.\~\'bb +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par La trahison de Cl\'e9mentine Pichon froissa l\'e9g\'e8rement son amour-propre\~; mais il en fut bient\'f4t consol\'e9. +\par +\par \'ab\~Au moins, pensait-il, je ne serai pas forc\'e9 d'\'e9pouser une vieille femme quand il y en a une jeune \'e0 Fontainebleau qui m'attend. Et puis mon fils a un nom et m\'eame un nom tr\'e8s pr\'e9 +sentable. Fougas est beaucoup mieux, mais Langevin n'est pas mal.\~\'bb +\par +\par Il d\'e9barqua le 2 septembre \'e0 six heures du soir dans cette belle grande ville un peu triste, qui est le Versailles de la Lorraine. Son c\'9cur battait \'e0 tout rompre. Pour se donner des forces, il d\'eena bien. Le ma\'eetre de l'h\'f4tel, interrog +\'e9 au dessert, lui fournit les meilleurs renseignements sur Mr Victor Langevin\~: un homme encore jeune, mari\'e9 depuis six ans, p\'e8re d'un gar\'e7on et d'une fille, estim\'e9 dans le pays et bien dans ses affaires. +\par +\par \endash J'en \'e9tais s\'fbr, dit Fougas. +\par +\par Il se versa rasade d'un certain kirsch de la for\'eat Noire qui lui parut d\'e9licieux avec des macarons. +\par +\par Ce soir-l\'e0, Mr Langevin raconta \'e0 sa femme qu'en revenant du cercle, \'e0 dix heures, il avait \'e9t\'e9 accost\'e9 brutalement par un ivrogne. Il le prit d'abord pour un malfaiteur et s'appr\'eata \'e0 se d\'e9fendre\~ +; mais l'homme se contenta de l'embrasser et s'enfuit \'e0 toutes jambes. Ce singulier accident jeta les deux \'e9poux dans une s\'e9rie de conjectures plus invraisemblables les unes que les autres. Mais comme ils \'e9taient jeunes tous les deux, et mari +\'e9s depuis sept ans \'e0 peine, ils chang\'e8rent bient\'f4t de conversation. +\par +\par Le lendemain matin, Fougas, charg\'e9 de bonbons comme un baudet de farine, se pr\'e9senta chez Mr Langevin. Pour se faire bien voir de ses deux petits-enfants, il avait \'e9cr\'e9m\'e9 la boutique du c\'e9l\'e8bre Leb\'e8 +gue, qui est le Boissier de Nancy. La servante qui lui ouvrit la porte demanda si c'\'e9tait lui que monsieur attendait. +\par +\par \endash Bon\~! dit-il\~; ma lettre est arriv\'e9e\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur\~; hier matin. Et vos malles\~? +\par +\par \endash Je les ai laiss\'e9es \'e0 l'h\'f4tel. +\par +\par \endash Monsieur ne sera pas content. Votre chambre est pr\'eate l\'e0-haut. +\par +\par \endash Merci\~! merci\~! merci\~! Prends ce billet de cent francs pour la bonne nouvelle. +\par +\par \endash Oh\~! monsieur, il n'y avait pas de quoi\~! +\par +\par \endash Mais o\'f9 est-il\~? Je veux le voir, l'embrasser, lui dire\'85 +\par +\par \endash Il s'habille, monsieur, et madame aussi. +\par +\par \endash Et les enfants, mes chers petits-enfants\~? +\par +\par \endash Si vous voulez les voir, ils sont l\'e0 dans la salle \'e0 manger. +\par +\par \endash Si je le veux\~! Ouvre bien vite\~! +\par +\par Il trouva que le petit gar\'e7on lui ressemblait, et il se r\'e9jouit de le voir en costume d'artilleur avec un sabre. Ses poches se vid\'e8rent sur le parquet et les deux enfants, \'e0 la vue de tant de bonnes choses, lui saut\'e8rent au cou. +\par +\par \endash \'d4 philosophes\~! s'\'e9cria le colonel, oseriez-vous nier la voix de la nature\~? +\par +\par Une jolie petite dame (toutes les jeunes femmes sont jolies \'e0 Nancy) accourut aux cris joyeux de la marmaille. +\par +\par \endash Ma belle-fille\~! cria Fougas en lui tendant les bras. +\par +\par La ma\'eetresse du logis se recula prudemment et dit avec un fin sourire\~: +\par +\par \endash Vous vous trompez, monsieur\~; je ne suis ni v\'f4tre, ni belle, ni fille\~; je suis Mme\~Langevin. +\par +\par \endash Que je suis b\'eate, pensa le colonel\~; j'allais raconter devant ces enfants nos secrets de famille\~! De la tenue, Fougas\~! Tu es dans un monde distingu\'e9, o\'f9 l'ardeur des sentiments les plus doux se cache sous le masque glac\'e9 + de l'indiff\'e9rence. +\par +\par \endash Asseyez-vous, dit Mme\~Langevin\~; j'esp\'e8re que vous avez fait bon voyage\~? +\par +\par \endash Oui, madame. \'c0 cela pr\'e8s que la vapeur me paraissait trop lente\~! +\par +\par \endash Je ne vous savais pas si press\'e9 d'arriver. +\par +\par \endash Vous ne comprenez pas que je br\'fblais d'\'eatre ici\~? +\par +\par \endash Tant mieux\~; c'est une preuve que la raison et la famille se sont fait entendre \'e0 la fin. +\par +\par \endash Est-ce ma faute, \'e0 moi, si la famille n'a pas parl\'e9 plus t\'f4t\~? +\par +\par \endash L'important, c'est que vous l'ayez \'e9cout\'e9e. Nous t\'e2cherons que vous ne vous ennuyiez pas \'e0 Nancy. +\par +\par \endash Et comment le pourrais-je, tant que je demeurerai au milieu de vous\~? +\par +\par \endash Merci. Notre maison sera la v\'f4tre. Mettez-vous dans l'esprit que vous \'eates de la famille. +\par +\par \endash Dans l'esprit et dans le c\'9cur, madame. +\par +\par \endash Et vous ne songerez plus \'e0 Paris\~? +\par +\par \endash Paris\~!\'85 je m'en moque comme de l'an quarante\~? +\par +\par \endash Je vous pr\'e9viens qu'ici l'on ne se bat pas en duel. +\par +\par \endash Comment\~? vous savez d\'e9j\'e0\'85 +\par +\par \endash Nous savons tout, et m\'eame l'histoire de ce fameux souper avec des femmes un peu l\'e9g\'e8res. +\par +\par \endash Comment diable avez-vous appris\~?\'85 Mais cette fois-l\'e0, \'e9coutez, j'\'e9tais bien excusable. +\par +\par Mr Langevin parut \'e0 son tour, ras\'e9 de frais et rubicond\~; un joli type de sous-pr\'e9fet en herbe. +\par +\par \endash C'est admirable, pensa Fougas, comme nous nous conservons dans la famille\~! On ne donnerait pas trente-cinq ans \'e0 ce gaillard-l\'e0, et il en a bel et bien quarante-six. Par exemple, il ne me ressemble pas du tout, il tient de sa m\'e8re\~! + +\par +\par \endash Mon ami, dit Mme\~Langevin, voici un mauvais sujet qui promet d'\'eatre bien sage. +\par +\par \endash Soyez le bienvenu, jeune homme\~! dit le conseiller en serrant la main de Fougas. +\par +\par Cet accueil parut froid \'e0 notre pauvre h\'e9ros. Il r\'eavait une pluie de baisers et de larmes, et ses enfants se contentaient de lui serrer la main. +\par +\par \endash Mon enf\'85, monsieur, dit-il \'e0 Langevin, il manque une personne \'e0 notre r\'e9union. Quelques torts r\'e9ciproques, et d'ailleurs prescrits par le temps, ne sauraient \'e9lever entre nous une barri\'e8 +re insurmontable. Oserais-je vous demander la faveur d'\'eatre pr\'e9sent\'e9 \'e0 Mme\~votre m\'e8re\~? +\par +\par Mr Langevin et sa femme ouvraient de grands yeux \'e9tonn\'e9s. +\par +\par \endash Comment, monsieur, dit le mari, il faut que la vie de Paris vous ait fait perdre la m\'e9moire. Ma pauvre m\'e8re n'est plus\~! Il y a d\'e9j\'e0 trois ans que nous l'avons perdue\~! +\par +\par Le bon Fougas fondit en larmes. +\par +\par \endash Pardon\~! dit-il, je ne le savais pas. Pauvre femme\~! +\par +\par \endash Je ne vous comprends pas\~! Vous connaissiez ma m\'e8re\~? +\par +\par \endash Ingrat\~! +\par +\par \endash Dr\'f4le de gar\'e7on\~! Mais vos parents ont re\'e7u une lettre de part\~? +\par +\par \endash Quels parents\~? +\par +\par \endash Votre p\'e8re et votre m\'e8re\~! +\par +\par \endash Ah \'e7a\~! qu'est-ce vous me chantez\~? Ma m\'e8re \'e9tait morte avant que la v\'f4tre ne f\'fbt de ce monde\~! +\par +\par \endash Mme\~votre m\'e8re est morte\~? +\par +\par \endash Oui, parbleu, en 89\~! +\par +\par \endash Comment\~! Ce n'est pas Mme\~votre m\'e8re qui vous envoie ici\~? +\par +\par \endash Monstre\~! c'est mon c\'9cur de p\'e8re qui m'y am\'e8ne\~! +\par +\par \endash C\'9cur de p\'e8re\~?\'85 Mais vous n'\'eates donc pas le fils Jamin, qui a fait des folies dans la capitale et qu'on envoie \'e0 Nancy pour suivre les cours de l'\'e9cole foresti\'e8re\~? +\par +\par Le colonel emprunta la voix du Jupiter tonnant r\'e9pondit\~: +\par +\par \endash Je suis Fougas\~! +\par +\par \endash Eh bien\~! +\par +\par \endash Si la nature ne te dit rien en ma faveur, fils ingrat\~! interroge les m\'e2nes de ta m\'e8re\~! +\par +\par \endash Parbleu\~! monsieur, s'\'e9cria le conseiller, nous pourrions jouer longtemps aux propos interrompus. Asseyez-vous l\'e0, s'il vous pla\'eet, et dites-moi votre affaire\'85 Marie, emm\'e8ne les enfants. +\par +\par Fougas ne se fit point prier. Il conta le roman de sa vie sans rien omettre, mais avec des m\'e9nagements infinis pour les oreilles filiales de Mr Langevin. Le conseiller l'\'e9couta patiemment, en homme d\'e9sint\'e9ress\'e9 dans la question. +\par +\par \endash Monsieur, dit-il enfin, je vous ai pris d'abord pour un insens\'e9\~; maintenant, je me rappelle que les journaux ont donn\'e9 quelques bribes de votre histoire, et je vois que vous \'ea +tes victime d'une erreur. Je n'ai pas quarante-six ans, mais trente-quatre. Ma m\'e8re ne s'appelle pas Cl\'e9mentine Pichon, mais Marie Kerval. Elle n'est pas n\'e9e \'e0 Nancy, mais \'e0 Vannes, et elle \'e9tait \'e2g\'e9 +e de sept ans en 1813. J'ai bien l'honneur de vous saluer. +\par +\par \endash Ah\~! tu n'es pas mon fils\~! reprit Fougas en col\'e8re. Eh bien\~! tant pis pour toi\~! n'a pas qui veut un p\'e8re du nom de Fougas\~! Et des fils du nom de Langevin, on n'a qu'\'e0 se baisser pour en prendre. Je sais o\'f9 + en trouver un, qui n'est pas conseiller de pr\'e9fecture, c'est vrai, qui ne met pas un habit brod\'e9 pour aller \'e0 la messe, mais qui a le c\'9cur honn\'eate et simple, et qui se nomme Pierre, tout comme moi\~! Mais pardon\~! lorsqu'on met les gens +\'e0 la porte, on doit au moins leur rendre ce qui leur appartient. +\par +\par \endash Je ne vous emp\'eache pas de ramasser les bonbons que mes enfants ont sem\'e9s \'e0 terre. +\par +\par \endash C'est bien de bonbons qu'il s'agit\~! Mon million, monsieur\~! +\par +\par \endash Quel million\~? +\par +\par \endash Le million de votre fr\'e8re\~!\'85 Non\~! de celui qui n'est pas votre fr\'e8re, du fils de Cl\'e9mentine, de mon cher et unique enfant, seul rejeton de ma race, Pierre Langevin, dit Pierrot, meunier \'e0 Vergaville\~! +\par +\par \endash Mais je vous jure, monsieur, que je n'ai pas de million \'e0 vous, ni \'e0 personne. +\par +\par \endash Ose le nier, sc\'e9l\'e9rat\~! quand je te l'ai moi-m\'eame envoy\'e9 par la poste\~! +\par +\par \endash Vous me l'avez peut-\'eatre envoy\'e9, mais pour s\'fbr je ne l'ai pas re\'e7u\~! +\par +\par \endash Eh bien\~! d\'e9fends ta vie\~! +\par +\par Il lui sauta \'e0 la gorge, et peut-\'eatre la France e\'fbt-elle perdu ce jour-l\'e0 un conseiller de pr\'e9fecture, si la servante n'\'e9tait entr\'e9e avec deux lettres \'e0 la main. Fougas reconnut son \'e9criture et le timbre de Berlin, d\'e9 +chira l'enveloppe et montra le bon sur la Banque. +\par +\par \endash Voil\'e0, dit-il, le million que je vous destinais si vous aviez voulu \'eatre mon fils\~! Maintenant, il est trop tard pour vous r\'e9tracter. La nature m'appelle \'e0 Vergaville. Serviteur\~! +\par +\par Le 4 septembre, Pierre Langevin, meunier de Vergaville, mariait Cadet Langevin son second fils. La famille du meunier \'e9tait nombreuse, honn\'eate et passablement ais\'e9e. Il y avait d'abord le grand-p\'e8 +re, un beau vieillard solide, qui faisait ses quatre repas et traitait ses petites indispositions par le vin de Bar ou de Thiaucourt. La grand-m\'e8re Catherine avait \'e9t\'e9 jolie dans les temps et quelque peu l\'e9g\'e8 +re, mais elle expiait par une surdit\'e9 absolue le crime d'avoir \'e9cout\'e9 les galants. Mr Pierre Langevin, dit Pierrot, dit Gros-Pierre, apr\'e8s avoir cherch\'e9 fortune en Am\'e9rique (c'est un usage assez r\'e9pandu dans le pays), \'e9tait rentr +\'e9 au village comme un petit saint Jean, et Dieu sait les gorges chaudes qu'on fit de sa m\'e9saventure\~! Les Lorrains sont gouailleurs au premier degr\'e9\~ +; si vous n'entendez pas plaisanterie, je ne vous conseillerai jamais de voyager dans leurs environs. Gros-Pierre, piqu\'e9 au vif, et quasi furieux d'avoir mang\'e9 sa l\'e9gitime, emprunta de l'argent \'e0 dix, acheta le moulin de Vergavill +e, travailla comme un cheval de labour dans les terres fortes, et remboursa capital et int\'e9r\'eats. La fortune qui lui devait quelques d\'e9dommagements lui fournit }{\i gratis pro Deo}{ une demi-douzaine d'ouvriers superbes\~: six gros gar\'e7 +ons, que sa femme lui donna d'ann\'e9e en ann\'e9e. C'\'e9tait r\'e9gl\'e9 comme une horloge. Tous les ans, neuf mois jour pour jour apr\'e8s la f\'eate de Vergaville, la Claudine, dite Glaudine, en baptisait un. Seulement, elle mourut apr\'e8s le sixi +\'e8me, pour avoir mang\'e9 quatre grands morceaux de quiche av +ant ses relevailles. Gros-Pierre ne se remaria point, attendu qu'il avait des ouvriers en suffisance, et il arrondit son bien tout doucement. Mais comme les plaisanteries durent longtemps au village, les camarades du meunier lui parlaient encore de ces fa +meux millions qu'il n'avait pas rapport\'e9s d'Am\'e9rique\~; et Gros-Pierre se f\'e2chait tout rouge sous sa farine, ainsi qu'aux premiers jours. +\par +\par Le 4 septembre donc, il mariait son cadet \'e0 une bonne grosse m\'e8re d'Altroff qui avait les joues fermes et violettes\~: c'est un genre de beaut\'e9 qu'on go\'fbte assez dans le pays. La noce se faisait au moulin, vu que la mari\'e9e \'e9 +tait orpheline de p\'e8re et de m\'e8re et qu'elle sortait de chez les religieuses de Molsheim. +\par +\par On vint dire \'e0 Pierre Langevin qu'un monsieur d\'e9cor\'e9 avait quelque chose \'e0 lui dire, et Fougas parut dans sa splendeur. +\par +\par \endash Mon bon monsieur, dit le meunier, je ne suis gu\'e8re en train de parler d'affaires, parce que nous avons bu un coup de vin blanc avant la messe\~; mais nous allons en boire pas mal de rouge \'e0 d\'eener, et si le c\'9cur vous en dit, ne vous g +\'eanez pas\~! La table est longue. Nous causerons apr\'e8s. Vous ne dites pas non\~? Alors, c'est oui. +\par +\par \'ab\~Pour le coup, pensa Fougas, je ne me trompe pas. C'est bien la voix de la nature\~! J'aurais mieux aim\'e9 un militaire, mais ce brave agriculteur tout rond suffit \'e0 mon c\'9cur. Je ne lui devrai point les satisfactions de l'orgueil\~ +; mais n'importe\~! J'ai son amiti\'e9. +\par +\par Le d\'eener \'e9tait servi, et la table plus charg\'e9e de viandes que l'estomac de Gargantua. Gros-Pierre aussi glorieux de sa grande famille que de sa petite fortune, fit assister le colonel au d\'e9nombrement de ses fils. Et Fougas se r\'e9 +jouit d'apprendre qu'il avait six petits-enfants bien venus. +\par +\par On le mit \'e0 la droite d'une petite vieille rabougrie qui lui fut pr\'e9sent\'e9e comme la grand-m\'e8re de ces gaillards-l\'e0. Dieu\~! que Cl\'e9mentine lui parut chang\'e9e\~! Except\'e9 + les yeux, qui restaient vifs et brillants, il n'y avait plus rien de reconnaissable en elle. +\par +\par \'ab\~Voil\'e0, pensa Fougas, comme je serais aujourd'hui, si le brave Jean Meiser ne m'avait pas dess\'e9ch\'e9\~! +\par +\par Il souriait avec malice en regardant le grand-p\'e8re Langevin, chef putatif de cette nombreuse famille. +\par +\par \'ab\~Pauvre vieux\~! murmurait Fougas, tu ne sais pas ce que tu me dois\~! +\par +\par On d\'eene bruyamment aux noces de village. C'est un abus que la civilisation ne r\'e9formera jamais, je l'esp\'e8re bien. \'c0 la faveur du bruit, le colonel causa ou crut causer avec sa voisine. +\par +\par \endash Cl\'e9mentine\~! lui dit-il. +\par +\par Elle leva les yeux et m\'eame le nez et r\'e9pondit\~: +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Mon c\'9cur ne m'a donc pas tromp\'e9\~? vous \'eates bien ma Cl\'e9mentine\~! +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Et tu m'as reconnu, brave et excellente femme\~! +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Mais comment as-tu si bien cach\'e9 ton \'e9motion\~?\'85 Que les femmes sont fortes\~!\'85 Je tombe du ciel au milieu de ton existence paisible, et tu me vois sans sourciller\~! +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash M'as-tu pardonn\'e9 un crime apparent dont le destin seul fut coupable\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Merci\~! oh\~! merci\~!\'85 Quelle admirable famille autour de toi\~! Ce bon Pierre qui m'a presque ouvert les bras en me voyant para\'eetre, c'est mon fils, n'est-il pas vrai\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash R\'e9jouis-toi\~: il sera riche\~! Il a d\'e9j\'e0 le bonheur\~; je lui apporte la fortune. Un million sera son partage. Quelle ivresse, \'f4 Cl\'e9mentine\~! dans cette na\'efve assembl\'e9e, lorsque j'\'e9l\'e8verai la voix pour dire \'e0 + mon fils\~: \'ab\~Tiens\~! ce million est \'e0 toi\~!\~\'bb Le moment est-il venu\~? Faut-il parler\~? Faut-il tout dire\~; +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par Fougas se leva donc et r\'e9clama le silence. On supposa qu'il allait chanter une chanson, et l'on se tut. +\par +\par \endash Pierre Langevin, dit-il avec emphase, je reviens de l'autre monde et je t'apporte un million. +\par +\par Si Gros-Pierre ne voulut point se f\'e2cher, du moins il rougit et la plaisanterie lui sembla de mauvais go\'fbt. Mais quand Fougas annon\'e7a qu'il avait aim\'e9 la grand-maman dans sa jeunesse, le vieux p\'e8re Langevin n'h\'e9sita point \'e0 + lui lancer une bouteille \'e0 la t\'eate. Le fils du colonel, ses magnifiques petits-fils et jusqu'\'e0 la mari\'e9e se lev\'e8rent en grand courroux, et ce fut une belle bataille. +\par +\par Pour la premi\'e8re fois de sa vie, Fougas ne fut point le plus fort. Il craignait d'\'e9borgner quelqu'un de sa famille. Le sentiment paternel lui \'f4ta les trois quarts de ses moyens. +\par +\par Mais ayant appris dans la bagarre que Cl\'e9mentine s'appelait Catherine, et que Pierre Langevin \'e9tait n\'e9 en 1810, il reprit l'avantage, pocha trois yeux, cassa un bras, d\'e9forma deux nez, enfon\'e7 +a quatre douzaines de dents, et regagna sa voiture avec tous les honneurs de la guerre. +\par +\par \'ab\~Diable soit des enfants\~! disait-il en courant la poste vers la station d'Avricourt. Si j'ai un fils, qu'il me trouve\~! +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331131}XIX \endash Il demande et accorde la main de Cl\'e9mentine.{\*\bkmkend _Toc93331131} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le 5 septembre, \'e0 dix heures du matin, L\'e9on Renault, maigre, d\'e9fait et presque m\'e9connaissable, \'e9tait aux pieds de Cl\'e9mentine Sambucco, dans le salon de sa tante. Il y avait des fleurs sur la chemin\'e9 +e, des fleurs dans toutes les jardini\'e8res. Deux grands coquins de rayons de soleil entraient par les fen\'eatres ouvertes. Un million de petits atomes bleu\'e2tres jouaient dans la lumi\'e8re et se croisaient, s'accrochaient au gr\'e9 + de la fantaisie, comme les id\'e9es dans un volume de Mr Alfred Houssaye. Dans le jardin, les pommes tombaient, les p\'eaches \'e9taient m\'fbres, les frelons creusaient des trous larges et profonds dans les paires de duchesse\~; les bignonias et les cl +\'e9matites fleurissaient\~; enfin une grande corbeille d'h\'e9liotropes, \'e9tal\'e9e sous la fen\'eatre de gauche, \'e9tait dans tout son beau. Le soleil appliquait \'e0 toutes les grappes de la treille une couche d'or bruni\~ +; le grand yucca de la pelouse, agit\'e9 par le vent comme un chapeau chinois, entrechoquait sans bruit ses clochettes argent\'e9es. Mais le fils de Mr Renault \'e9tait plus p\'e2le et plus fl\'e9 +tri que les rameaux des lilas, plus abattu que les feuilles du vieux cerisier\~; son c\'9cur \'e9tait sans joie et sans esp\'e9rance, comme les groseilliers sans feuilles et sans fruits\~! +\par +\par S'\'eatre exil\'e9 de la terre natale, avoir v\'e9cu trois ans sous un climat inhospitalier, avoir pass\'e9 tant de jours dans les mines profondes, tant de nuits sur un po\'eale de fa\'ef +ence avec beaucoup de punaises et passablement de moujiks, et se voir pr\'e9f\'e9rer un colonel de vingt-cinq louis qu'on a ressuscit\'e9 soi-m\'eame en le faisant tremper dans l'eau\~! +\par +\par Tous les hommes ont \'e9prouv\'e9 des d\'e9ceptions, mais personne \'e0 coup s\'fbr n'avait subi un malheur si peu pr\'e9vu et si extraordinaire. L\'e9on savait que la terre n'est pas une vall\'e9e de chocolat au lait ni de potage \'e0 + la reine. Il connaissait la liste des infortunes c\'e9l\'e8bres, qui commence \'e0 la mort d'Abel assomm\'e9 dans le paradis terrestre, et se termine au massacre de Rubens dans la galerie du Louvre, \'e0 + Paris. Mais l'histoire, qui nous instruit rarement, ne nous console jamais. Le pauvre ing\'e9nieur avait beau se r\'e9p\'e9ter que mille autres avaient \'e9t\'e9 supplant\'e9s la veille du mariage et cent mille autres le lendemain, la tristesse \'e9 +tait plus forte que la raison, et trois ou quatre cheveux follets commen\'e7aient \'e0 blanchir autour de ses tempes. +\par +\par \endash Cl\'e9mentine\~! disait-il, je suis le plus malheureux des hommes. En me refusant cette main que vous m'aviez promise, vous me condamnez \'e0 un supplice cent fois pire que la mort. H\'e9las\~! que voulez-vous que je devienne sans vous\~ +? Il faudra que je vive seul, car je vous aime trop pour en \'e9pouser une autre. Depuis tant\'f4t quatre ans, toutes mes affections, toutes mes pens\'e9es sont concentr\'e9es sur vous\~; je me suis accoutum\'e9 \'e0 regarder les autres femmes comme des +\'eatres inf\'e9rieurs, indignes d'attirer le regard d'un homme\~? Je ne vous parle pas des efforts que j'ai faits pour vous m\'e9riter\~; ils portaient leur r\'e9compense en eux-m\'eames, et j'\'e9tais d\'e9j\'e0 + trop heureux de travailler et de souffrir pour vous. Mais voyez la mis\'e8re o\'f9 votre abandon m'a laiss\'e9\~! Un matelot jet\'e9 sur une \'eele d\'e9serte est moins \'e0 plaindre que moi\~: il faudra que je demeure aupr\'e8s de vo +us, que j'assiste au bonheur d'un autre\~; que je vous voie passer sous mes fen\'eatres au bras de mon rival\~! Ah\~! la mort serait plus supportable que ce supplice de tous les jours. Mais je n'ai pas m\'eame le droit de mourir\~ +! Mes pauvres vieux parents ont bien assez de peines. Que serait-ce, grands dieux\~! si je les condamnais \'e0 porter le deuil de leur fils\~? +\par +\par Cette plainte, ponctu\'e9e de soupirs et de larmes d\'e9chirait le c\'9cur de Cl\'e9mentine. La pauvre enfant pleurait aussi car elle aimait L\'e9on de toute son \'e2me, mais elle s'\'e9tait interdite de le lui dire. Plus d'une fois, en le voyant \'e0 + demi-p\'e2m\'e9 devant elle, elle fut tent\'e9e de lui jeter les bras autour du cou, mais le souvenir de Fougas paralysait tous les mouvements de sa tendresse. +\par +\par \endash Mon pauvre ami, lui disait-elle, vous me jugez bien mal si vous me croyez insensible \'e0 vos maux. Je vous connais, L\'e9on, et cela depuis mon enfance. Je sais tout ce qu'il y a en vous de loyaut\'e9, de d\'e9licatesse, de nobles et de pr\'e9 +cieuses vertus. Depuis le temps o\'f9 vous me portiez dans vos bras vers les pauvres et vous me mettiez un sou dans la main pour m'apprendre \'e0 faire l'aum\'f4ne, je n'ai jamais entendu parler de bienfaisance sans penser aussit\'f4t \'e0 + vous. Lorsque vous avez battu un gar\'e7on deux fois plus grand que vous, qui m'avait pris ma poup\'e9e, j'ai senti que le courage \'e9tait beau, et qu'une femme \'e9tait heureuse de pouvoir s'appuyer sur un homme de c\'9c +ur. Tout ce que je vous ai vu faire depuis ce temps-l\'e0 n'a pu que redoubler mon estime et ma sympathie. Croyez que ce n'est ni par m\'e9chancet\'e9 ni par ingratitude que je vous fais souffrir aujourd'hui. H\'e9las\~ +! je ne m'appartiens plus, je suis domin\'e9e\~; je ressemble \'e0 ces automates qui se meuvent sans savoir pourquoi. Oui, je sens en moi comme un ressort plus puissant que ma libert\'e9, et c'est la volont\'e9 d'autrui qui me m\'e8ne\~! +\par +\par \endash Si du moins j'\'e9tais s\'fbr que vous serez heureuse\~! Mais non\~! Cet homme \'e0 qui vous m'immolez ne sentira jamais le prix d'une \'e2me aussi d\'e9licate que la v\'f4tre\~! C'est un brutal, un soudard, un ivrogne\'85 +\par +\par \endash Je vous en prie, L\'e9on\~! Souvenez-vous qu'il a droit \'e0 tout mon respect\~! +\par +\par \endash Du respect, \'e0 lui\~! Et pourquoi\~? Je vous demande, au nom du ciel, ce que vous voyez de respectable dans la personne du sieur Fougas\~? Son \'e2ge\~? Il est plus jeune que moi. Ses talents\~? Il ne les a montr\'e9s qu'\'e0 table. Son \'e9 +ducation\~? Elle est jolie\~! Ses vertus\~? Je sais ce qu'il faut penser de sa d\'e9licatesse et de sa reconnaissance\~! +\par +\par \endash Je le respecte, L\'e9on, depuis que je l'ai vu dans son cercueil. C'est un sentiment plus fort que tout\~; je ne l'explique pas, je le subis. +\par +\par \endash Eh bien\~! respectez-le tant que vous voudrez\~! C\'e9dez \'e0 la superstition qui vous entra\'eene. Voyez en lui un \'eatre miraculeux, sacr\'e9, \'e9chapp\'e9 aux griffes de la mort pour accomplir quelque chose de grand sur la terre\~! M +ais cela m\'eame, \'f4 ma ch\'e8re Cl\'e9mentine, est une barri\'e8re entre vous et lui. Si Fougas est en dehors des conditions de l'humanit\'e9, si c'est un ph\'e9nom\'e8ne, un \'eatre \'e0 part, un h\'e9ros, un demi-dieu, un f\'e9 +tiche, vous ne pouvez pas songer s\'e9rieusement \'e0 devenir sa femme. Moi, je ne suis qu'un homme pareil \'e0 tous les autres, n\'e9 pour travailler, pour souffrir et pour aimer. Je vous aime\~! Aimez-moi\~! +\par +\par \endash Polisson\~! dit Fougas en ouvrant la porte. +\par +\par Cl\'e9mentine poussa un cri, L\'e9on se releva vivement, mais d\'e9j\'e0 le colonel l'avait saisi par le fond de son v\'eatement de nankin. L'ing\'e9nieur fut enlev\'e9, balanc\'e9 comme un atome dans un des deux rayons de soleil, et projet\'e9 + au beau milieu des h\'e9liotropes, avant m\'eame qu'il e\'fbt pens\'e9 \'e0 r\'e9pondre un seul mot. Pauvre L\'e9on\~! Pauvres h\'e9liotropes\~! +\par +\par En moins d'une seconde, le jeune homme fut sur pied. Il \'e9pousseta la terre qui souillait ses genoux et ses coudes, s'approcha de la fen\'eatre et dit d'une voix douce mais r\'e9solue\~: +\par +\par \endash Monsieur le colonel, je regrette sinc\'e8rement de vous avoir ressuscit\'e9, mais la sottise que j'ai faite n'est peut-\'eatre pas irr\'e9parable. \'c0 bient\'f4t\~! Quant \'e0 vous, mademoiselle, je vous aime\~! +\par +\par Le colonel haussa les \'e9paules et se mit aux genoux de la jeune fille sur le coussin qui gardait encore l'empreinte de L\'e9on. Mlle Virginie Sambucco, attir\'e9e par le bruit, descendit comme une avalanche et entendit le discours suivant\~: +\par +\par \endash Idole d'un grand c\'9cur\~! Fougas revient \'e0 toi comme l'aigle \'e0 son aire. J'ai longtemps parcouru le monde \'e0 la poursuite d'un rang, d'un or et d'une famille que je br\'fblais de mettre \'e0 tes pieds. La fortune m'a ob\'e9i en esclave +\~: elle sait \'e0 quelle \'e9cole j'ai appris l'art de la ma\'eetriser. J'ai travers\'e9 Paris et l'Allemagne, comme un m\'e9t\'e9ore victorieux que son \'e9toile conduit. On m'a vu de toutes parts traiter d'\'e9gal \'e0 \'e9 +gal avec les puissances et faire retentir la trompette de la v\'e9rit\'e9 sous les lambris des rois. J'ai mis pied sur gorge \'e0 l'avide cupidit\'e9 et je lui ai repris, du moins en partie, les tr\'e9sors qu'elle avait d\'e9rob\'e9s \'e0 + l'honneur trop confiant. Un seul bien m'est refus\'e9\~: ce fils que j'esp\'e9rais revoir \'e9chappe aux yeux de lynx de l'amour paternel. Je n'ai pas retrouv\'e9 non plus l'antique objet de mes premi\'e8res tendresses, mais qu'importe\~ +? Rien ne me manquera, si tu me tiens lieu de tout. Qu'attendons-nous encore\~? Es-tu sourde \'e0 la voix du bonheur qui t'appelle\~? Transportons-nous dans l'asile des lois\~; tu me suivras ensuite aux pieds des autels\~; un pr\'eatre consacrera nos n +\'9cuds, et nous traverserons la vie, appuy\'e9s l'un sur l'autre, moi semblable au ch\'eane qui soutient la faiblesse, toi pareille au lierre \'e9l\'e9gant qui orne l'embl\'e8me de la vigueur\~! +\par +\par Cl\'e9mentine resta quelque temps sans r\'e9pondre, et comme \'e9tourdie par la rh\'e9torique bruyante du colonel. +\par +\par \endash Monsieur Fougas, lui dit-elle, je vous ai toujours ob\'e9i, je promets encore de vous ob\'e9ir toute ma vie. Si vous ne voulez pas que j'\'e9pouse le pauvre L\'e9on, je renoncerai \'e0 + lui. Je l'aime bien pourtant, et un seul mot de lui jette plus de trouble dans mon c\'9cur que toutes les belles choses que vous m'avez dites. +\par +\par \endash Bien\~! tr\'e8s bien\~! s'\'e9cria la tante. Quant \'e0 moi, monsieur, quoique vous ne m'ayez pas fait l'honneur de me consulter, je vous dirai ce que je pense. Ma ni\'e8 +ce n'est pas du tout la femme qui vous convient. Fussiez-vous plus riche que Mr de Rothschild et plus illustre que le duc de Malakoff, je ne conseillerais pas \'e0 Cl\'e9mentine de se marier avec vous. +\par +\par \endash Et pourquoi donc, chaste Minerve\~? +\par +\par \endash Parce que vous l'aimeriez quinze jours, et au premier coup de canon vous vous sauveriez \'e0 la guerre\~! Vous l'abandonneriez, monsieur, comme cette infortun\'e9e Cl\'e9mentine dont on nous a cont\'e9 les malheurs\~! +\par +\par \endash Morbleu\~! la tante, je vous conseille de la plaindre\~! Trois mois apr\'e8s Leipzig, elle \'e9pousait un nomm\'e9 Langevin, \'e0 Nancy. +\par +\par \endash Vous dites\~? +\par +\par \endash Je dis qu'elle \'e9pousait un intendant militaire appel\'e9 Langevin. +\par +\par \endash \'c0 Nancy\~? +\par +\par \endash \'c0 Nancy m\'eame. +\par +\par \endash C'est bizarre\~! +\par +\par \endash C'est indigne\~! +\par +\par \endash Mais cette femme\'85 cette jeune fille\'85 son nom\~! +\par +\par \endash Je vous l'ai dit cent fois\~: Cl\'e9mentine\~! +\par +\par \endash Cl\'e9mentine qui\~? +\par +\par \endash Cl\'e9mentine Pichon. +\par +\par \endash Ah\~! mon Dieu\~! mes clefs\~! o\'f9 sont mes clefs\~? J'\'e9tais bien s\'fbre de les avoir mises dans ma poche\~! Cl\'e9mentine Pichon\~! Mr Langevin\~! C'est impossible\~! Ma raison s'\'e9gare\~! Eh\~! mon enfant, remue-toi donc\~ +! Il s'agit du bonheur de toute ta vie\~! O\'f9 as-tu fourr\'e9 mes clefs\~? Ah\~! les voici\~! +\par +\par Fougas se pencha \'e0 l'oreille de Cl\'e9mentine et lui dit\~: +\par +\par \endash Est-elle sujette \'e0 ces accidents-l\'e0\~? On dirait que la pauvre demoiselle a perdu la t\'eate\~! +\par +\par Mais Virginie Sambucco avait d\'e9j\'e0 ouvert un petit secr\'e9taire en bois de rose. D'un regard infaillible, elle d\'e9couvrit dans une liasse de papiers une feuille jaunie par le temps. +\par +\par \endash C'est bien cela\~! dit-elle avec un cri de joie. Marie-Cl\'e9mentine Pichon, fille l\'e9gitime d'Auguste Pichon, h\'f4telier, rue des Merlettes, en cette ville de Nancy\~; mari\'e9e le 10 juin 1814 \'e0 + Joseph Langevin, sous-intendant militaire. Est-ce bien elle, monsieur\~? Osez dire que ce n'est pas elle\~! +\par +\par \endash Ah\~! \'e7\'e0 mais, par quel hasard avez-vous mes papiers de famille\~? +\par +\par \endash Pauvre Cl\'e9mentine\~! Et vous l'accusez de trahison\~! Vous ne comprenez donc pas que vous aviez \'e9t\'e9 port\'e9 pour mort\~! qu'elle se croyait veuve sans avoir \'e9t\'e9 mari\'e9e\~; que\'85 +\par +\par \endash C'est bon\~! c'est bon\~! Je lui pardonne. O\'f9 est-elle\~? Je veux la voir, l'embrasser, lui dire\'85 +\par +\par \endash Elle est morte, monsieur\~! morte apr\'e8s trois mois de mariage. +\par +\par \endash Ah\~! diable\~! +\par +\par \endash En donnant le jour \'e0 une fille\'85 +\par +\par \endash Qui est ma fille\~! J'aurais mieux aim\'e9 un gar\'e7on, mais n'importe\~! O\'f9 est-elle\~? Je veux la voir, l'embrasser, lui dire\'85 +\par +\par \endash Elle n'est plus, h\'e9las\~! Mais je vous conduirai sur sa tombe. +\par +\par \endash Mais comment diable la connaissiez-vous\~? +\par +\par \endash Parce qu'elle avait \'e9pous\'e9 mon fr\'e8re\~! +\par +\par \endash Sans mon consentement\~? N'importe\~! A-t-elle au moins laiss\'e9 des enfants\~? +\par +\par \endash Un seul. +\par +\par \endash Un fils\~! Il est mon petit-fils\~! +\par +\par \endash Une fille. +\par +\par \endash N'importe\~! Elle est ma petite-fille\~! J'aurais mieux aim\'e9 un gar\'e7on, mais o\'f9 est-elle\~? Je veux la voir, l'embrasser, lui dire\'85 +\par +\par \endash Embrassez-la, monsieur. Elle s'appelle Cl\'e9mentine comme sa grand-m\'e8re, et la voici\~! +\par +\par \endash Elle\~! Voil\'e0 donc le secret de cette ressemblance\~! Mais alors je ne peux pas l'\'e9pouser\~! N'importe\~! Cl\'e9mentine\~! dans mes bras\~! Embrasse ton grand-p\'e8re\~! +\par +\par La pauvre enfant n'avait rien pu comprendre \'e0 cette rapide conversation o\'f9 les \'e9v\'e9nements tombaient comme des tuiles sur la t\'eate du colonel. On lui avait toujours parl\'e9 de Mr Langevin comme de son grand-p\'e8 +re maternel, et maintenant on semblait dire que sa m\'e8re \'e9tait la fille de Fougas. Mais elle sentit aux premiers mots qu'elle ne pouvait plus \'e9pouser le colonel et qu'elle serait bient\'f4t mari\'e9e \'e0 L\'e9 +on Renault. Ce fut donc par un mouvement de joie et de reconnaissance qu'elle se pr\'e9cipita dans les bras du jeune vieillard. +\par +\par \endash Ah\~! monsieur, lui dit-elle, je vous ai toujours aim\'e9 et respect\'e9 comme un a\'efeul\~! +\par +\par \endash Et moi, ma pauvre enfant, je me suis toujours conduit comme une vieille b\'eate\~! Tous les hommes sont des brutes et toutes les femmes sont des anges. Tu as devin\'e9, avec l'instinct d\'e9 +licat de ton sexe, que tu me devais le respect, et moi, sot que je suis\~! je n'ai rien devin\'e9 du tout\~! Sacrebleu\~! sans la v\'e9n\'e9rable tante que voil\'e0, j'aurais fait de belle besogne\~! +\par +\par \endash Non, dit la tante. Vous auriez d\'e9couvert la v\'e9rit\'e9 en parcourant nos papiers de famille. +\par +\par \endash Est-ce que je les aurais seulement regard\'e9s\~? Dire que je cherchais mes h\'e9ritiers dans le d\'e9partement de la Meurthe quand j'avais laiss\'e9 ma famille \'e0 Fontainebleau\~! Imb\'e9cile, va\~! Mais n'importe, Cl\'e9mentine\~ +! Tu seras riche, tu \'e9pouseras celui que tu aimes\~! O\'f9 est-il, ce brave gar\'e7on\~? Je veux le voir, l'embrasser, lui dire\'85 +\par +\par \endash H\'e9las\~! monsieur\~; vous l'avez jet\'e9 par la fen\'eatre. +\par +\par \endash Moi\~?\'85 Tiens\~! c'est vrai. Je ne m'en souvenais plus. Heureusement il ne s'est pas fait de mal et je cours de ce pas r\'e9parer ma sottise. Vous vous marierez quand vous voudrez\~; les deux noces se feront ensemble\'85 Mais au fait, non\~ +! Qu'est-ce que je dis\~? Je ne me marie plus\~! \'c0 bient\'f4t, mon enfant, ma ch\'e8re petite-fille. Mademoiselle Sambucco, vous \'eates une brave tante\~; embrassez-moi\~! +\par +\par Il courut \'e0 la maison de Mr Renault, et Gothon qui le voyait venir descendit pour lui barrer le passage. +\par +\par \endash N'\'eates-vous pas honteux, lui dit-elle, de vous comporter ainsi avec ceux qui vous ont rendu la vie\~? Ah\~! si c'\'e9tait \'e0 refaire\~! on ne mettrait plus la maison sens dessus dessous pour vos beaux yeux\~ +! Madame pleure, monsieur s'arrache les cheveux, Mr L\'e9on vient d'envoyer deux officiers \'e0 votre recherche. Qu'est-ce que vous avez encore fait depuis ce matin\~? +\par +\par Fougas la fit pirouetter sur elle-m\'eame et se trouva face \'e0 face avec l'ing\'e9nieur. L\'e9on avait entendu le bruit d'une querelle\~; en voyant le colonel anim\'e9, l'\'9cil en feu, il pr\'e9 +vit quelque brutale agression et n'attendit pas le premier coup. Une lutte corps \'e0 corps s'engagea dans l'all\'e9e, au milieu des cris de Gothon, de Mr Renault et de la pauvre dame, qui criait \'e0 l'assassin\~! L\'e9on se d\'e9 +battait, frappait, et lan\'e7ait de temps \'e0 autre un vigoureux coup de poing dans le torse de son ennemi. Il succomba pourtant\~; le colonel finit par le renverser sur le sol et le }{\i tomber}{ parfaitement, comme on dit \'e0 + Toulouse. Alors il l'embrassa sur les deux joues et lui dit\~: +\par +\par \endash Ah\~! sc\'e9l\'e9rat d'enfant\~! je te forcerai bien de m'\'e9couter\~! Je suis le grand-p\'e8re de Cl\'e9mentine, et je te la donne en mariage, et tu l'\'e9pouseras demain si tu veux\~! Entends-tu\~? Rel\'e8 +ve-toi maintenant, et ne me donne plus de coups de poing dans l'estomac. Ce serait presque un parricide\~! +\par +\par Mlle Sambucco et Cl\'e9mentine arriv\'e8rent au milieu de la stup\'e9faction g\'e9n\'e9rale. Elles compl\'e9t\'e8rent le r\'e9cit de Fougas, qui s'embrouillait dans la g\'e9n\'e9alogie. Les t\'e9moins de L\'e9on parurent \'e0 + leur tour. Ils n'avaient pas trouv\'e9 l'ennemi \'e0 l'h\'f4tel o\'f9 il \'e9tait descendu, et s'appr\'eataient \'e0 rendre compte de leur ambassade. On leur fit voir un tableau de bonheur parfait et L\'e9on les pria d'assister \'e0 la noce. +\par +\par \endash Amis, leur dit Fougas, vous verrez la nature d\'e9sabus\'e9e b\'e9nir les cha\'eenes de l'amour. +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc93331132}XX \endash Un coup de foudre dans un ciel pur.{\*\bkmkend _Toc93331132} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'ab\~Mlle Virginie Sambucco a l'honneur de vous faire part du mariage de Mlle Cl\'e9mentine Sambucco, sa ni\'e8ce, avec Mr L\'e9on Renault, ing\'e9nieur civil. +\par +\par \'ab\~Mr et Mme\~Renault ont l'honneur de vous faire part du mariage de Mr L\'e9on Renault, leur fils, avec Mlle Cl\'e9mentine Sambucco. +\par +\par \'ab\~Et vous prient d'assister \'e0 la b\'e9n\'e9diction nuptiale qui leur sera donn\'e9e le 16 septembre 1859, en l'\'e9glise de Saint-Maxence, leur paroisse, \'e0 onze heures pr\'e9cises.\~\'bb +\par +\par Fougas voulait absolument que son nom figur\'e2t sur les lettres de part. On eut toutes les peines du monde \'e0 le gu\'e9rir de cette fantaisie. Mme\~Renault le sermonna deux grandes heures. Elle lui dit qu'aux yeux de la soci\'e9t\'e9 +, comme aux yeux de la loi, Cl\'e9mentine \'e9tait la petite-fille de Mr Langevin\~; que d'ailleurs Mr Langevin s'\'e9tait conduit tr\'e8s honorablement lorsqu'il avait l\'e9gitim\'e9 par le mariage une fille qui n'\'e9tait pas la sienne\~ +; enfin que la publication d'un tel secret de famille serait comme un scandale d'outre-tombe et fl\'e9trirait la m\'e9moire de la pauvre Cl\'e9mentine Pichon. Le colonel r\'e9pondait avec la chaleur d'un jeune homme et l'obstination d'un vieillard\~: + +\par +\par \endash La nature a ses droits\~; ils sont ant\'e9rieurs aux conventions de la soci\'e9t\'e9, et mille fois plus augustes. L'honneur de celle que j'appelais mon \'c9gl\'e9 m'est plus cher que tous les tr\'e9sors du monde et je fendrais l'\'e2 +me en quatre au t\'e9m\'e9raire qui pr\'e9tendrait la fl\'e9trir. En c\'e9dant \'e0 l'ardeur de mes v\'9cux, elle s'est conform\'e9e aux m\'9curs d'une grande \'e9poque o\'f9 la bri\'e8vet\'e9 + de la vie et la permanence de la guerre simplifiaient toutes les formalit\'e9s. Enfin, je ne veux pas que mes arri\'e8re-petits-fils, qui vont na\'eetre, ignoren +t que la source de leur sang est dans les veines de Fougas. Votre Langevin est un intrus qui s'est gliss\'e9 frauduleusement dans ma famille. Un intendant, c'est presque un }{\i rizpainsel}{\~! Je foule aux pieds la cendre de Langevin\~! +\par +\par L'obstin\'e9 ne c\'e9da point aux raisons de Mme\~Renault, mais il se laissa vaincre aux pri\'e8res de Cl\'e9mentine. La jeune cr\'e9ole le c\'e2linait avec une gr\'e2ce irr\'e9sistible. +\par +\par \endash Mon bon grand-p\'e8re par-ci, mon joli petit grand-p\'e8re par-l\'e0\~; mon vieux }{\i baby}{ de grand-p\'e8re, nous vous remettrons au coll\'e8ge si vous n'\'eates pas raisonnable\~! +\par +\par Elle s'asseyait famili\'e8rement sur les genoux de Fougas et lui donnait de petites tapes d'amiti\'e9 sur les joues. Le colonel faisait la grosse voix, puis son c\'9cur se fondait de tendresse, et il se mettait \'e0 pleurer comme un enfant. +\par +\par Ces familiarit\'e9s n'ajoutaient rien au bonheur de L\'e9on Renault\~; je crois m\'eame qu'elles temp\'e9raient un peu sa joie. Assur\'e9ment il ne doutait ni de l'amour de sa fianc\'e9e ni de la loyaut\'e9 de Fougas. Il \'e9tait forc\'e9 + de convenir qu'entre un grand-p\'e8re et sa petite-fille, l'intimit\'e9 est de droit naturel, et ne peut offenser personne. Mais la situation \'e9 +tait si nouvelle et si peu ordinaire qu'il lui fallut un peu de temps pour classer ses sentiments et oublier ses chagrins. Ce grand-p\'e8re, qu'il avait pay\'e9 cinq cents francs, \'e0 qui il avait cass\'e9 l'oreille, pour qui il avait achet\'e9 + un terrain au cimeti\'e8re de Fontainebleau\~; cet anc\'eatre plus jeune que lui, qu'il avait vu ivre, qu'il avait trouv\'e9 plaisant, puis dangereux, puis insupportable\~; ce chef v\'e9n\'e9rable de la famille qui avait commenc\'e9 + par demander la main de Cl\'e9mentine et fini par jeter dans les h\'e9liotropes son futur petit-fils ne pouvait obtenir d'embl\'e9e un respect sans m\'e9lange et une amiti\'e9 sans restriction. +\par +\par Mr et Mme\~Renault pr\'eachaient \'e0 leur fils la soumission et la d\'e9f\'e9rence. Ils lui repr\'e9sentaient Mr Fougas comme un parent \'e0 m\'e9nager. +\par +\par \endash Quelques jours de patience\~! disait la bonne m\'e8re, il ne restera pas longtemps avec nous\~; c'est un soldat qui ne saurait vivre hors de l'arm\'e9e, non plus qu'un poisson hors de l'eau. +\par +\par Mais les parents de L\'e9on, dans le fond de leur \'e2me, gardaient le souvenir amer de tant de chagrins et d'angoisses. Fougas avait \'e9t\'e9 le fl\'e9au de la famille\~; les bles +sures qu'il avait faites ne pouvaient se cicatriser en un jour. Gothon elle-m\'eame lui gardait rancune sans le dire. Elle poussait de gros soupirs chez Mlle Sambucco, en travaillant au festin des noces. +\par +\par \endash Ah\~! mon pauvre C\'e9lestin, disait-elle \'e0 son acolyte, quel petit sc\'e9l\'e9rat de grand-p\'e8re nous aurons l\'e0\~! +\par +\par Le seul qui f\'fbt parfaitement \'e0 son aise \'e9tait Fougas. Il avait pass\'e9 l\rquote \'e9ponge sur ses fredaines, lui\~; il ne gardait aucune rancune \'e0 personne de tout le mal qu'il avait fait. Tr\'e8s paternel avec Cl\'e9mentine, tr\'e8 +s gracieux avec Mr et Mme\~Renault, il t\'e9moignait \'e0 L\'e9on l'amiti\'e9 la plus franche et la plus cordiale. +\par +\par \endash Mon cher gar\'e7on, lui disait-il, je t'ai \'e9tudi\'e9, je te connais, je t'aime bien\~; tu m\'e9rites d'\'eatre heureux, tu le seras. Tu verras bient\'f4t qu'en m'achetant pour vingt-cinq napol\'e9 +ons tu n'as pas fait une mauvaise affaire. Si la reconnaissance \'e9tait bannie de l'univers, elle trouverait un dernier refuge dans le c\'9cur de Fougas\~! +\par +\par Trois jours avant le mariage, ma\'eetre Bonnivet apprit \'e0 la famille que le colonel \'e9tait venu dans son cabinet pour demander communication du contrat. Il avait \'e0 peine jet\'e9 les yeux sur le cahier de papier timbr\'e9, et crac\~ +! en morceaux dans la chemin\'e9e. +\par +\par \endash Mr le croquenotes, avait-il dit, faites-moi le plaisir de recommencer votre chef-d'\'9cuvre. La petite-fille de Fougas ne se marie pas avec huit mille francs de rente. La nature et l'amiti\'e9 lui donnent un million, que voici\~! +\par +\par L\'e0-dessus, il tire de sa poche un bon d'un million sur la Banque, traverse fi\'e8rement l'\'e9tude en faisant craquer ses bottes, et jette un billet de mille francs sur le pupitre d'un clerc en criant de sa plus belle voix\~: +\par +\par \endash Enfants de la basoche\~! voici pour boire \'e0 la sant\'e9 de l'Empereur et de la grande arm\'e9e\~! +\par +\par La famille Renault se d\'e9fendit \'e9nergiquement contre cette lib\'e9ralit\'e9. Cl\'e9mentine, avertie par son futur, eut une longue discussion devant Mlle Sambucco avec le jeune et terrible grand-p\'e8re\~ +; elle lui remontra qu'il avait vingt-quatre ans, qu'il se marierait un jour, que son bien appartenait \'e0 sa future famille. +\par +\par \endash Je ne veux pas, dit-elle, que vos enfants m'accusent de les avoir d\'e9pouill\'e9s. Gardez vos millions pour mes petits oncles et mes petites tantes\~! +\par +\par Mais, pour le coup, Fougas ne voulut pas rompre d'une semelle. +\par +\par \endash Est-ce que tu te moques de moi\~? dit-il \'e0 Cl\'e9mentine. Penses-tu que je ferai la sottise de me marier maintenant\~? Je ne te promets pas de vivre comme un trappiste, mais, \'e0 mon \'e2ge et b\'e2ti comme je le suis, on trouve \'e0 + qui parler dans les garnisons, sans \'e9pouser personne. Mars n'emprunte pas le flambeau de l'Hym\'e9n\'e9e pour \'e9clairer les petites promenades de V\'e9nus\~! Pourquoi l'homme forme-t-il des n\'9cuds\~?\'85 Pour \'eatre p\'e8 +re. Je le suis au comparatif, et dans un an, si notre brave L\'e9on se conduit en homme, j'attraperai le superlatif. Bisa\'efeul\~! c'est un joli grade pour un troupier de vingt-cinq ans. \'c0 quarante-cinq ou cinquante, je serai trisa\'efeul. \'c0 + soixante-dix\'85 la langue fran\'e7aise n'a plus de mots pour dire ce que je deviendrai\~! mais nous en commanderons un \'e0 ces bavards de l'Acad\'e9mie\~! Crains-tu que je manque de rien dans mes vieux jours\~ +? J'ai ma solde, d'abord, et ma croix d'officier. Dans l'\'e2ge des Anchise et des Nestor, j'aurai ma pension de retraite. Ajoutes-y les deux cent cinquante mille francs du roi de Prusse, et tu verras que j'ai, n +on seulement le pain, mais le rata jusqu'au terme de ma carri\'e8re. Plus, une concession \'e0 perp\'e9tuit\'e9 que ton mari a pay\'e9e d'avance dans le cimeti\'e8re de Fontainebleau. Avec cela, et des go\'fbts simples, on est s\'fb +r de ne pas manger son fonds\~! +\par +\par Bon gr\'e9, mal gr\'e9, il fallut en passer par tout ce qu'il voulut et accepter son million. Cet acte de g\'e9n\'e9rosit\'e9 fit grand bruit dans la ville, et le nom de Fougas, d\'e9j\'e0 c\'e9l\'e8bre \'e0 tant de titres, en acquit un nouveau prestige. + +\par +\par Tout Fontainebleau voulut assister au mariage de Cl\'e9mentine. On y vint de Paris. Les t\'e9moins de la mari\'e9e \'e9taient le mar\'e9chal duc de Solferino et l'illustre Karl Nibor, \'e9lu depuis quelques jours \'e0 l'Acad\'e9mie des sciences. L\'e9 +on s'en tint modestement aux vieux amis qu'il avait choisis dans le principe, Mr Audret, l'architecte, et Mr Bonnivet, le notaire. +\par +\par Le maire rev\'eatit son \'e9charpe neuve. Le cur\'e9 adressa aux jeunes \'e9poux une allocution touchante sur l'in\'e9puisable bont\'e9 de la Providence qui fait encore un miracle de temps \'e0 autre en faveur des vrais chr\'e9 +tiens. Fougas, qui n'avait pas rempli ses devoirs religieux depuis 1801, trempa deux mouchoirs de ses larmes. +\par +\par \endash On perd de vue ceux qu'on estime le plus, disait-il en sortant de l'\'e9glise, mais Dieu et moi nous sommes faits pour nous entendre\~! Apr\'e8s tout, qu'est-ce que Dieu\~? Un Napol\'e9on un peu plus universel\~! +\par +\par Un festin pantagru\'e9lique, pr\'e9sid\'e9 par Mlle Virginie Sambucco en robe de soie puce, suivit de pr\'e8s la c\'e9r\'e9monie. Vingt-quatre personnes assistaient \'e0 cette f\'eate de famille, entre autres le nouveau colonel du 23}{\super \'e8me}{ + et Mr du Marnet, \'e0 peu pr\'e8s gu\'e9ri de sa blessure. +\par +\par Fougas leva sa serviette avec une certaine anxi\'e9t\'e9. Il esp\'e9rait que le mar\'e9chal lui aurait apport\'e9 son brevet de g\'e9n\'e9ral de brigade. Sa figure mobile trahit un vif d\'e9sappointement en pr\'e9sence de l'assiette vide. +\par +\par Le duc de Solferino, qui venait de s'asseoir \'e0 la place d'honneur, aper\'e7ut ce jeu de physionomie et dit tout haut\~: +\par +\par \endash Ne t'impatiente pas, mon vieux camarade\~! Je sais ce qui te manque\~; il n'a pas tenu \'e0 moi que la f\'eate ne f\'fbt compl\'e8te. Le ministre de la guerre \'e9tait absent lorsque j'ai pass\'e9 + chez lui. On m'a dit dans les bureaux que ton affaire \'e9tait accroch\'e9e par une question de forme, mais que tu recevrais dans les vingt-quatre heures une lettre du cabinet. +\par +\par \endash Le diable soit des plumitifs\~! s'\'e9cria Fougas. Ils ont tout, depuis mon acte de naissance jusqu'\'e0 la copie de mon brevet de colonel. Tu verras qu'il leur manque un certificat de vaccine ou quelque paperasse de six liards\~! +\par +\par \endash Eh\~! patience, jeune homme\~! Tu as le temps d'attendre. Ce n'est pas comme moi\~: sans la campagne d'Italie qui m'a permis d'attraper le b\'e2ton, ils me fendaient l'oreille comme \'e0 un cheval de r\'e9forme, sous le futile pr\'e9 +texte que j'avais soixante-cinq ans. Tu n'en as pas vingt-cinq, et tu vas passer g\'e9n\'e9ral de brigade\~: l'Empereur te l'a promis devant moi. Dans quatre ou cinq ans d'ici, tu auras les \'e9toiles d'or, \'e0 moins que le guignon ne s'en m\'eale. Apr +\'e8s quoi, il ne te faudra plus qu'un commandement en chef et une campagne heureuse pour passer mar\'e9chal de France et s\'e9nateur, ce qui ne g\'e2te rien. +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Fougas, j'arriverai. Non seulement parce que je suis le plus jeune de tous les officiers de mon grade, parce que j'ai fait la grande guerre et suivi les le\'e7ons du ma\'eetre dans les champs de B +ellone, mais surtout parce que le destin m'a marqu\'e9 de son empreinte. Pourquoi les boulets m'ont-ils \'e9pargn\'e9 dans plus de vingt batailles\~? Pourquoi ai-je travers\'e9 des oc\'e9ans de bronze et de fer sans que ma peau re\'e7\'fbt une \'e9 +gratignure\~? C'est que j'ai une \'e9toile, comme lui. La sienne \'e9tait plus grande, c'est s\'fbr, mais elle est all\'e9e s'\'e9teindre \'e0 Sainte-H\'e9l\'e8ne, et la mienne brille encore au ciel\~! Si le docteur Nibor m'a ressuscit\'e9 + avec quelques gouttes d'eau chaude, c'est que ma destin\'e9e n'\'e9tait pas encore accomplie. Si la volont\'e9 du peuple fran\'e7ais a r\'e9tabli le tr\'f4ne imp\'e9rial, c'est pour fournir une s\'e9rie d'occasions \'e0 mon courage dans la conqu\'ea +te de l'Europe que nous allons recommencer\~! Vive l'Empereur et moi\~! Je serai duc ou prince avant dix ans, et m\'eame\'85 pourquoi pas\~? on t\'e2chera d'\'eatre pr\'e9sent \'e0 l'appel le jour de la distribution des couronnes\~ +! En ce cas, j'adopte le fils a\'een\'e9 de Cl\'e9mentine\~: nous l'appelons Pierre-Victor II, et il me succ\'e8de sur le tr\'f4ne comme Louis XV \'e0 son bisa\'efeul Louis XIV\~! +\par +\par Comme il achevait cette tirade, un gendarme entra dans la salle \'e0 manger, demanda Mr le colonel Fougas et lui remit un pli du minist\'e8re de la guerre. +\par +\par \endash Parbleu\~! s'\'e9cria le mar\'e9chal, il serait plaisant que ta promotion arriv\'e2t au bout d'un pareil discours. C'est pour le coup que nous nous prosternerions devant ton \'e9toile\~! Les rois mages ne seraient que de la Saint-Jean, aupr\'e8 +s de nous. +\par +\par \endash Lis toi-m\'eame, dit-il au mar\'e9chal, en lui tendant la grande feuille de papier. Ou plut\'f4t, non\~! J'ai toujours regard\'e9 la mort en face\~; je ne d\'e9tournerai pas mes yeux de ce tonnerre de chiffon, qui me tue. +\par +\par \'ab\~Monsieur le colonel, en pr\'e9parant le d\'e9cret imp\'e9rial qui vous \'e9levait au grade de g\'e9n\'e9ral de brigade, je me suis trouv\'e9 en pr\'e9sence d'un obstacle insurmontable qui est votre acte de naissance. Il r\'e9sulte de cette pi\'e8 +ce que vous \'eates n\'e9 en 1789, et que vous avez aujourd'hui soixante-dix ans accomplis. Or la limite d'\'e2ge \'e9tant fix\'e9e \'e0 soixante ans pour les colonels, \'e0 soixante-deux pour les g\'e9n\'e9raux de brigade et \'e0 soixante- +cinq pour les divisionnaires, je me vois dans l'absolue n\'e9cessit\'e9 de vous porter au cadre de r\'e9serve avec le grade de colonel. Je sais, monsieur, combien cette mesure est peu justifi\'e9e pour votre \'e2ge apparent et je regrette sinc\'e8 +rement que la France soit priv\'e9e des services d'un homme de votre vigueur et de votre m\'e9rite. Il est d'ailleurs certain qu'une exception en votre faveur ne provoquerait aucune r\'e9clamation dans l'arm\'e9 +e et n'exciterait que des sympathies. Mais la loi est formelle et l'Empereur lui-m\'eame ne peut la violer ni l'\'e9luder. L'impossibilit\'e9 qui en r\'e9sulte est tellement absolue, que si, dans votre ardeur de servir le pays, vous consentiez \'e0 + rendre vos \'e9paulettes pour recommencer une nouvelle carri\'e8re, votre engagement ne pourrait \'eatre re\'e7u dans aucun des r\'e9giments de l'arm\'e9 +e. Il est heureux, monsieur, que le gouvernement de l'Empereur ait pu vous fournir des moyens d'existence en obtenant de S.A.R. le r\'e9gent de Prusse, l'indemnit\'e9 qui vous \'e9tait due\~; car il n'y a pas non plus d'administration civile o\'f9 + l'on puisse faire entrer, m\'eame par faveur, un homme de soixante-dix ans. Vous objecterez tr\'e8s justement que les lois et les r\'e8glements datent d'une \'e9poque o\'f9 les exp\'e9riences sur la revivification des hommes n'avaient pas, encore donn +\'e9 des r\'e9sultats favorables. Mais la loi est faite pour la g\'e9n\'e9ralit\'e9 et ne doit pas tenir compte des exceptions. On verrait sans doute \'e0 la modifier si les cas de r\'e9surrection se pr\'e9sentaient en certain nombre. +\par +\par \'ab\~Agr\'e9ez, etc.\~\'bb +\par +\par Un morne silence accueillit cette lecture\~; }{\i Le Mane}{, }{\i Th\'e9cel}{, }{\i Phar\'e8s}{ des l\'e9gendes orientales ne produisit pas un effet plus foudroyant. Le gendarme \'e9tait toujours l\'e0 +, debout, dans la position du soldat sans armes, attendant le r\'e9c\'e9piss\'e9 de Fougas. Le colonel demanda une plume et de l'encre, signa le papier, le rendit, donna pourboire au gendarme, et lui dit avec une \'e9motion contenue\~: +\par +\par \endash Tu es heureux, toi\~! on ne te d\'e9fend pas de servir ton pays\~! Eh bien\~! reprit-il en s'adressant au mar\'e9chal, qu'est-ce que tu dis de \'e7a\~? +\par +\par \endash Que veux-tu que j'en dise, mon pauvre vieux\~; cela me casse bras et jambes. Il n'y a pas \'e0 discuter contre la loi\~; elle est formelle. Ce qui est b\'eate \'e0 nous, c'est de n'y avoir pas song\'e9 plus t\'f4t. Mais qui diable, en pr\'e9 +sence d'un gaillard comme toi, aurait pens\'e9 \'e0 l'\'e2ge de la retraite\~? +\par +\par Les deux colonels avou\'e8rent que cette objection ne leur \'e9tait pas venue \'e0 l'esprit\~; mais, une fois qu'on l'avait soulev\'e9e, ils ne voyaient rien \'e0 r\'e9pondre. Ni l'un ni l'autre n'auraient pu engager Fougas comme simple soldat, malgr\'e9 + sa capacit\'e9, sa force physique et sa tournure de vingt-quatre ans. +\par +\par \endash Mais alors, s'\'e9cria Fougas, qu'on me tue\~! Je ne peux pas me mettre \'e0 peser du sucre ou \'e0 planter des choux\~! C'est dans la carri\'e8re des armes que j'ai fait mes premiers pas, il faut que j'y reste ou que je meure. Que faire\~ +? que devenir\~? Prendre du service \'e0 l'\'e9tranger\~? Jamais\~! Le destin de Moreau est encore pr\'e9sent \'e0 mes \'e0 yeux\'85 \'f4 fortune\~! que t'ai-je fait pour \'eatre pr\'e9cipit\'e9 si bas lorsque tu te pr\'e9parais \'e0 m'\'e9lever si haut\~ +? +\par +\par Cl\'e9mentine essaya de le consoler par de bonnes paroles. +\par +\par \endash Vous resterez aupr\'e8s de nous, lui dit-elle\~; nous vous trouverons une jolie petite femme, vous \'e9l\'e8verez vos enfants. \'c0 vos moments perdus, vous \'e9crirez l'histoire des grandes choses que vous avez faites. Rien ne vous manque\~ +: jeunesse, sant\'e9, fortune, famille, tout ce qui fait le bonheur des hommes, est \'e0 vous\~; pourquoi donc ne s\'e9riez-vous pas heureux\~? +\par +\par L\'e9on et ses parents lui tinrent le m\'eame langage. On oubliait tout en pr\'e9sence d'une douleur si vraie et d'un abattement si profond. +\par +\par Il se releva petit \'e0 petit et chanta m\'eame au dessert une chanson qu'il avait pr\'e9par\'e9e pour la circonstance. +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'c9poux, \'e9pouse fortun\'e9e, +\par Vous allez dans cet heureux jour, +\par \'c0 la torche de l'hym\'e9n\'e9e, +\par Br\'fbler les ailes de l'Amour, +\par Il faudra, petit dieu volage, +\par Que vous restiez \'e0 la maison, +\par Encha\'een\'e9 par le mariage +\par De la Beaut\'e9, de la Raison\~! +\par +\par Il fera son unique \'e9tude +\par D'allier les plaisirs aux m\'9curs\~; +\par II perdra l'errante habitude +\par De voltiger de fleurs en fleurs. +\par O\'f9 plut\'f4t non\~: chez Cl\'e9mentine +\par Il a trouv\'e9 roses et lis, +\par Et d\'e9j\'e0 le fripon butine +\par Ainsi qu'aux jardins de Cypris. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par On applaudit beaucoup cette po\'e9sie arri\'e9r\'e9e, mais le pauvre colonel souriait tristement, parlait peu, et ne se grisait pas du tout. L'homme \'e0 l'oreille cass\'e9 +e ne se consolait point d'avoir l'oreille fendue. Il prit part aux divertissements de la journ\'e9e, mais ce n'\'e9tait plus le brillant compagnon qui animait tout de sa m\'e2le gaiet\'e9. +\par +\par Le mar\'e9chal le prit \'e0 part dans la soir\'e9e, et lui dit\~: +\par +\par \endash \'c0 quoi penses-tu\~? +\par +\par \endash Je pense aux vieux qui ont eu le bonheur de tomber \'e0 Waterloo, la face tourn\'e9e vers l'ennemi. Le vieil imb\'e9cile d'Allemand qui m'a confit pour la post\'e9rit\'e9 m'a rendu un fichu service. Vois-tu Leblanc, un homme doit vivre avec son +\'e9poque. Plus tard, c'est trop tard. +\par +\par \endash Ah \'e7\'e0, Fougas, pas de b\'eatises\~! Il n'y a rien de d\'e9sesp\'e9r\'e9, que diable\~! J'irai demain chez l'Empereur\~; on verra, on cherchera\~; des hommes comme toi, la France n'en a pas \'e0 la douzaine pour les jeter au linge sale. + +\par +\par \endash Merci. Tu es un bon, un vieux, un vrai\~! Nous \'e9tions cinq cent mille dans ton genre, en 1812\~; il n'en reste plus que deux, ou pour mieux dire un et demi. +\par +\par Vers dix heures du soir, Mr Rollon, Mr du Marnet et Fougas reconduisirent le mar\'e9chal au chemin de fer. Fougas embrassa son camarade et lui promit d'\'eatre sage. Le train parti, les trois colonels revinrent \'e0 pied jusqu'\'e0 + la ville. En passant devant la maison de Mr Rollon, Fougas dit \'e0 son successeur\~: +\par +\par \endash Vous n'\'eates gu\'e8re hospitalier aujourd'hui\~; vous ne nous offrez pas un petit verre de cette fine eau-de-vie d'Andaye\~! +\par +\par \endash Je pensais que vous n'\'e9tiez pas en train de boire, dit Mr Rollon. Vous n'avez rien pris dans votre caf\'e9, ni apr\'e8s. Mais montons\~! +\par +\par \endash La soif m'est revenue au grand air. +\par +\par \endash C'est bon signe. +\par +\par Il trinqua m\'e9lancoliquement et mouilla \'e0 peine ses l\'e8vres dans son verre. Mais il s'arr\'eata quelque temps aupr\'e8s du drapeau, mania la hampe, d\'e9veloppa la soie, compta les trous que les balles et les boulets avaient laiss\'e9s dans l'\'e9 +toffe, et ne r\'e9pandit pas une larme. +\par +\par \endash D\'e9cid\'e9ment, dit-il, l'eau-de-vie me prend \'e0 la gorge\~; je ne suis pas un homme aujourd'hui. Bonsoir, messieurs\~! +\par +\par \endash Attendez\~! nous allons vous reconduire. +\par +\par \endash Oh\~! mon h\'f4tel est \'e0 deux pas. +\par +\par \endash C'est \'e9gal. Mais quelle id\'e9e avez-vous eue de rester \'e0 l'h\'f4tel, quand vous avez ici deux maisons \'e0 votre service\~? +\par +\par \endash Aussi, je d\'e9m\'e9nage demain matin. +\par +\par Le lendemain matin, vers onze heures, l'heureux L\'e9on \'e9tait \'e0 sa toilette lorsqu'on lui apporta une d\'e9p\'eache t\'e9l\'e9graphique. Il l'ouvrit sans voir qu'elle \'e9tait adress\'e9e \'e0 + Mr Fougas, et il poussa un cri de joie. Voici le texte laconique qui lui apportait une si douce \'e9motion\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 monsieur colonel Fougas, Fontainebleau. +\par +\par \'ab\~Je sors cabinet Empereur. Tu g\'e9n\'e9ral brigade au titre \'e9tranger en attendant mieux. Plus tard corps l\'e9gislatif modifiera loi. +\par +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\'ab\~LEBLANC.\~\'bb +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par L\'e9on s'habilla \'e0 la h\'e2te, courut \'e0 l'h\'f4tel du }{\i Cadran-Bleu}{, monta chez le colonel, et le trouva mort dans son lit. +\par +\par On raconta dans Fontainebleau que Mr Nibor avait fait l'autopsie et constat\'e9 des d\'e9sordres graves caus\'e9s par la dessiccation. Quelques personnes assur\'e8rent que Fougas s'\'e9tait suicid\'e9. Il est certain que ma\'eetre Bonnivet re\'e7 +ut par la petite poste une sorte de testament ainsi con\'e7u\~: +\par +\par \'ab\~Je l\'e8gue mon c\'9cur \'e0 la patrie, mon souvenir \'e0 la nature, mon exemple \'e0 l'arm\'e9e, ma haine \'e0 la perfide Albion, mille \'e9cus \'e0 Gothon, et deux cent mille francs au 23}{\super \'e8me}{ de ligne. Vive l'Empereur, quand m\'eame\~ +! +\par +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\'ab\~FOUGAS.\~\'bb +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Ressuscit\'e9 le 17 ao\'fbt, entre trois et quatre heures de relev\'e9e, il mourut le 17 du mois suivant, sans appel. Sa seconde vie avait dur\'e9 un peu moins de trente et un jours. Mais il employa bien son temps\~; c'est une justice \'e0 + lui rendre. Il repose dans le terrain que le fils de Mr Renault avait achet\'e9 \'e0 son intention. Sa petite-fille Cl\'e9mentine a quitt\'e9 le deuil depuis tant\'f4t une ann\'e9e. Elle est aim\'e9e, elle est heureuse, et L\'e9on n'aura rien \'e0 + se reprocher si elle n'a pas beaucoup d'enfants. +\par +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Bourdonnel, ao\'fbt 1861. +\par \page +\par }\pard\plain \s77\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f2\fs20\lang1036\cgrid {End of Project Gutenberg's L'homme \'e0 l'oreille cass\'e9e, by Edmond About +\par +\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME \'c0 L'OREILLE CASS\'c9E *** +\par +\par ***** This file should be named 13704-r.rtf or 13704-r.zip ***** +\par This and all associated files of various formats will be found in: +\par https://www.gutenberg.org/1/3/7/0/13704/ +\par +\par Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the +\par Biblioth\'e8que Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is +\par also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. +\par +\par Updated editions will replace the previous one--the old editions +\par will be renamed. +\par +\par Creating the works from public domain print editions means that no +\par one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +\par (and you!) can copy and distribute it in the United States without +\par permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Mission of Project Gutenberg-tm +\par +\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +\par electronic works in formats readable by the widest variety of computers +\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +\par because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +\par people in all walks of life. +\par +\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the +\par assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +\par goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. +\par +\par +\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +\par Foundation +\par +\par The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws. +\par +\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +\par throughout numerous locations. Its business office is located at +\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +\par information can be found at the Foundation's web site and official +\par page at https://pglaf.org +\par +\par For additional contact information: +\par Dr. Gregory B. Newby +\par Chief Executive and Director +\par gbnewby@pglaf.org +\par +\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation +\par +\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +\par spread public support and donations to carry out its mission of +\par increasing the number of public domain and licensed works that can be +\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest +\par array of equipment including outdated equipment. Many small donations +\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +\par status with the IRS. +\par +\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating +\par charities and charitable donations in all 50 states of the United +\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +\par with these requirements. We do not solicit donations in locations +\par where we have not received written confirmation of compliance. To +\par SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +\par particular state visit https://pglaf.org +\par +\par While we cannot and do not solicit contributions from states where we +\par have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who +\par approach us with offers to donate. +\par +\par International donations are gratefully accepted, but we cannot make +\par any statements concerning tax treatment of donations received from +\par outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. +\par +\par Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +\par methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +\par ways including including checks, online payments and credit card +\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate +\par +\par +\par Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +\par works. +\par +\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +\par concept of a library of electronic works that could be freely shared +\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. +\par +\par Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +\par editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +\par unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +\par keep eBooks in compliance with any particular paper edition. +\par +\par Most people start at our Web site which has the main PG search facility: +\par +\par https://www.gutenberg.org +\par +\par This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +\par including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +\par Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +\par subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. +\par +\par *** END: FULL LICENSE *** +\par }\pard\plain \sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }}
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