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+The Project Gutenberg EBook of L'homme à l'oreille cassée, by Edmond About
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'homme à l'oreille cassée
+
+Author: Edmond About
+
+Release Date: October 11, 2004 [EBook #13704]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE ***
+
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+
+Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the
+Bibliothèque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is
+also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
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+L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE
+gar Edmond About
+(1862)
+
+Table des matières
+
+À MADAME LA COMTESSE DE NAJAC.
+I -- Où l'on tue le veau gras pour fêter le retour d'un enfant
+économe.
+II -- Déballage aux flambeaux.
+III -- Le crime du savant professeur Meiser.
+IV -- La victime.
+V -- Rêves d'amour et autre.
+VI -- Un caprice de jeune fille.
+VII -- Testament du professeur Meiser en faveur du colonel
+desséché.
+VIII -- Comment Nicolas Meiser, neveu de Jean Meiser, avait
+exécuté le testament de son oncle.
+IX -- Beaucoup de bruit dans Fontainebleau.
+X -- Alléluia!
+XI -- Où le colonel Fougas apprend quelques nouvelles qui
+paraîtront anciennes à mes lecteurs.
+XII -- Le premier repas du convalescent.
+XIII -- Histoire du colonel Fougas, racontée par lui-même.
+XIV -- Le jeu de l'amour et de l'espadon.
+XV -- Où l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole à la roche
+Tarpéienne.
+XVI -- Mémorable entrevue du colonel Fougas et de S.M. l'Empereur
+des Français.
+XVII -- Où Mr Nicolas Meiser, riche propriétaire de Dantzig,
+reçoit une visite qu'il ne désirait point.
+XVIII -- Le colonel cherche à se débarrasser d'un million qui le
+gêne.
+XIX -- Il demande et accorde la main de Clémentine.
+XX -- Un coup de foudre dans un ciel pur.
+
+
+À MADAME LA COMTESSE DE NAJAC.
+
+Ce petit livre est éclos sous votre aile.
+Oh! le bon temps et là bonne amitié!
+Jours bien remplis, et trop courts de moitié!
+Décidément, votre Bretagne est belle.
+
+Je l'ai revue en imprimant Fougas:
+Les souvenirs s'envolaient de mon page
+Comme pinsons échappés de leurs cages;
+Je repensais, je ne relisais pas.
+
+Que l'Océan avait grande tournure!
+Que le soleil faisait bonne figure,
+En blanc bonnet, pleurnichant et moqueur!
+
+Qui me rendra ces heures envolées,
+Ces gais propos, ces crêpes rissolées,
+Ces tours de valse, et cette paix du coeur?
+
+E. A.
+
+Paris, 3 novembre 1861.
+
+I -- Où l'on tue le veau gras pour fêter le retour d'un enfant
+économe.
+
+Le 18 mai 1859, Mr Renault, ancien professeur, de physique et de
+chimie, actuellement propriétaire à Fontainebleau et membre du
+conseil municipal de cette aimable petite ville, porta lui-même à
+la poste la lettre suivante:
+
+«À monsieur Léon Renault, ingénieur civil, bureau restant,
+Berlin, Prusse.
+
+«Mon cher enfant,
+
+«Les bonnes nouvelles que tu as datées de Saint-Pétersbourg nous
+ont causé la plus douce joie. Ta pauvre mère était souffrante
+depuis l'hiver; je ne t'en avais pas parlé de peur de t'inquiéter
+à cette distance. Moi-même je n'étais guère vaillant; il y avait
+encore une troisième personne (tu devineras son nom si tu peux)
+qui languissait de ne pas te voir. Mais rassure-toi, mon cher
+Léon: nous renaissons à qui mieux mieux depuis que la date de ton
+retour est à peu près fixée. Nous commençons à croire que les
+mines de l'Oural ne dévoreront pas celui qui nous est plus cher
+que tout au monde. Dieu soit loué! Cette fortune si honorable et
+si rapide ne t'aura pas coûté la vie, ni même la santé, s'il est
+vrai que tu aies pris de l'embonpoint dans le désert, comme tu
+nous l'assures. Nous ne mourrons pas sans avoir embrassé notre
+fils! Tant pis pour toi si tu n'as pas terminé là-bas toutes tes
+affaires: nous sommes trois qui avons juré que tu n'y
+retournerais plus. L'obéissance ne te sera pas difficile, car tu
+seras heureux au milieu de nous. C'est du moins l'opinion de
+Clémentine... j'ai oublié que je m'étais promis de ne pas la
+nommer! Maître Bonnivet, notre excellent voisin, ne s'est pas
+contenté de placer tes capitaux sur bonne hypothèque; il a rédigé
+dans ses moments perdus un petit acte fort touchant, qui n'attend
+plus que ta signature. Notre digne maire a commandé à ton
+intention une écharpe neuve qui vient d'arriver de Paris. C'est
+toi qui en auras l'étrenne. Ton appartement, qui sera bientôt
+votre appartement, est à la hauteur de ta fortune présente. Tu
+demeures... mais la maison a tellement changé depuis trois ans,
+que mes descriptions seraient lettre close pour toi. C'est Mr
+Audret, l'architecte du château impérial, qui a dirigé les
+travaux. Il a voulu absolument me construire un laboratoire digne
+de Thénard ou de Desprez. J'ai eu beau protester et dire que je
+n'étais plus bon à rien, puisque mon célèbre mémoire sur la
+_Condensation des gaz_ en est toujours au chapitre IV, comme ta
+mère était de complicité avec ce vieux scélérat d'ami, il se
+trouve que la Science a désormais un temple chez nous. Une vraie
+boutique à sorcier, suivant l'expression pittoresque de ta vieille
+Gothon. Rien n'y manque, pas même une machine à vapeur de quatre
+chevaux: qu'en ferai-je? hélas! Je compte bien cependant que
+ces dépenses ne seront pas perdues pour tout le monde. Tu ne vas
+pas t'endormir sur tes lauriers. Ah! si j'avais eu ton bien
+lorsque j'avais ton âge! J'aurais consacré mes jours à la science
+pure, au lieu d'en perdre la meilleure partie avec ces pauvres
+petits jeunes gens qui ne profitaient de ma classe que pour lire
+Mr Paul de Kock! J'aurais été ambitieux! J'aurais voulu attacher
+mon nom à la découverte de quelque loi bien générale, ou tout au
+moins à la construction de quelque instrument bien utile. Il est
+trop tard aujourd'hui; mes yeux sont fatigués et le cerveau lui-
+même refuse le travail. À ton tour, mon garçon! Tu n'as pas
+vingt-six ans, les mines de l'Oural t'ont donné de quoi vivre à
+l'aise, tu n'as plus besoin de rien pour toi-même, le moment est
+venu de travailler pour le genre humain. C'est le plus vif désir
+et la plus chère espérance de ton vieux bonhomme de père qui
+t'aime et qui t'attend les bras ouverts.
+
+«J. RENAULT.
+
+«P. S. Par mes calculs, cette lettre doit arriver à Berlin deux
+ou trois jours avant toi. Tu auras déjà appris par les journaux du
+7 courant la mort de l'illustre Mr de Humboldt. C'est un deuil
+pour la science et pour l'humanité. J'ai eu l'honneur d'écrire à
+ce grand homme plusieurs fois en ma vie, et il a daigné me
+répondre une lettre que je conserve pieusement. Si tu avais
+l'occasion d'acheter quelque souvenir de sa personne, quelque
+manuscrit de sa main, quelque fragment de ses collections, tu me
+ferais un véritable plaisir.»
+
+Un mois après le départ de cette lettre, le fils tant désiré
+rentra dans la maison paternelle. Mr et Mme Renault, qui vinrent
+le chercher à la gare, le trouvèrent grandi, grossi et embelli de
+tout point. À dire vrai, ce n'était pas un garçon remarquable,
+mais une bonne et sympathique figure. Léon Renault représentait un
+homme moyen, blond, rondelet et bien pris. Ses grands yeux bleus,
+sa voix douce et sa barbe soyeuse indiquaient une nature plus
+délicate que puissante. Un cou très blanc, très rond et presque
+féminin, tranchait singulièrement avec son visage roussi par le
+hâle. Ses dents étaient belles, très mignonnes, un peu rentrantes,
+nullement aiguës. Lorsqu'il ôta ses gants, il découvrit deux
+petites mains carrées, assez fermes, assez douces, ni chaudes, ni
+froides, ni sèches ni humides, mais agréables au toucher et
+soignées dans la perfection.
+
+Tel qu'il était, son père et sa mère ne l'auraient pas échangé
+contre l'Apollon du Belvédère. On l'embrassa, Dieu sait! en
+l'accablant de mille questions auxquelles il oubliait de répondre.
+Quelques vieux amis de la maison, un médecin, un architecte, un
+notaire étaient accourus à la gare avec les bons parents: chacun
+d'eux eut son tour, chacun lui donna l'accolade, chacun lui
+demanda s'il se portait bien, s'il avait fait bon voyage? Il
+écouta patiemment et même avec joie cette mélodie banale dont les
+paroles ne signifiaient pas grand-chose, mais dont la musique
+allait au coeur, parce qu'elle venait du coeur.
+
+On était là depuis un bon quart d'heure, et le train avait repris
+sa course en sifflant, et les omnibus des divers hôtels s'étaient
+lancés l'un après l'autre au grand trot dans l'avenue qui conduit
+à la ville; et le soleil de juin ne se lassait pas d'éclairer cet
+heureux groupe de braves gens. Mais Mme Renault s'écria tout à
+coup que le pauvre enfant devait mourir de faim, et qu'il y avait
+de la barbarie à retarder si longtemps l'heure de son dîner. Il
+eut beau protester qu'il avait déjeuné à Paris et que la faim
+parlait moins haut que la joie: toute la compagnie se jeta dans
+deux grandes calèches de louage, le fils à côté de la mère, le
+père en face, comme s'il ne pouvait rassasier ses yeux de la vue
+de ce cher fils. Une charrette venait derrière avec les malles,
+les grandes caisses longues et carrées et tout le bagage du
+voyageur. À l'entrée de la ville, les cochers firent claquer leur
+fouet, le charretier suivit l'exemple, et ce joyeux tapage attira
+les habitants sur leurs portes et anima un instant la tranquillité
+des rues. Mme Renault promenait ses regards à droite et à gauche,
+cherchant des témoins à son triomphe et saluant avec la plus
+cordiale amitié des gens qu'elle connaissait à peine. Plus d'une
+mère la salua aussi, sans presque la connaître, car il n'y a pas
+de mère indifférente à ces bonheurs-là, et d'ailleurs la famille
+de Léon était aimée de tout le monde! Et les voisins s'abordaient
+en disant avec une joie exempte de jalousie:
+
+-- C'est le fils Renault, qui a travaillé trois ans dans les mines
+de Russie et qui vient partager sa fortune avec ses vieux
+parents!
+
+Léon aperçut aussi quelques visages de connaissance, mais non tout
+ceux qu'il souhaitait de revoir. Car il se pencha un instant à
+l'oreille de sa mère en disant:
+
+-- Et Clémentine?
+
+Cette parole fut prononcée si bas et de si près que Mr Renault
+lui-même ne put connaître si c'était une parole ou un baiser. La
+bonne dame sourit tendrement et répondit un seul mot:
+
+-- Patience!
+
+Comme si la patience était une vertu bien commune chez les
+amoureux!
+
+La porte de la maison était toute grande ouverte, et la vieille
+Gothon sur le seuil. Elle levait les bras au ciel et pleurait
+comme une bête, car elle avait connu le petit Léon pas plus haut
+que cela! Il y eut encore une belle embrassade sur la dernière
+marche du perron entre la brave servante et son jeune maître. Les
+amis de Mr Renault firent mine de se retirer par discrétion, mais
+ce fut peine perdue: on leur prouva clair comme le jour que leur
+couvert était mis. Et quand tout le monde fut réuni dans le salon,
+excepté l'invisible Clémentine, les grands fauteuils à médaillon
+tendirent leurs bras vers le fils de Mr Renault; la vieille glace
+de la cheminée se réjouit de refléter son image, le gros lustre de
+cristal fit entendre un petit carillon, les mandarins de l'étagère
+se mirent à branler la tête en signe de bienvenue, comme s'ils
+avaient été des pénates légitimes et non des étrangers et des
+païens.
+
+Personne ne saurait dire pourquoi les baisers et les larmes
+recommencèrent alors à pleuvoir, mais il est certain que ce fut
+comme une deuxième arrivée.
+
+-- La soupe! cria Gothon.
+
+Mme Renault prit le bras de son fils, contrairement à toutes les
+lois de l'étiquette, et sans même demander pardon aux respectables
+amis qui se trouvaient là. À peine s'excusa-t-elle de servir
+l'enfant avant les invités. Léon se laissa faire et bien lui en
+prit; il n'y avait pas un convive qui ne fût capable de lui
+verser le potage dans son gilet plutôt que d'y goûter avant lui.
+
+-- Mère, s'écria Léon la cuiller à la main, voici la première
+fois, depuis trois ans, que je mange de la bonne soupe!
+
+Mme Renault se sentit rougir d'aise et Gothon cassa quelque
+chose; l'une et l'autre imaginèrent que l'enfant parlait ainsi
+pour flatter leur amour-propre, et pourtant il avait dit vrai. Il
+y a deux choses en ce monde que l'homme ne trouve pas souvent hors
+de chez lui: la bonne soupe est la première; la deuxième est
+l'amour désintéressé.
+
+Si j'entreprenais ici l'énumération véridique de tous les plats
+qui parurent sur la table, il n'y aurait pas un de mes lecteurs à
+qui l'eau ne vînt à la bouche. Je crois même que plus d'une
+lectrice délicate risquerait de prendre une indigestion. Ajoutez,
+s'il vous plaît, que cette liste se prolongerait jusqu'au bout du
+volume et qu'il ne me resterait plus une seule page pour écrire la
+merveilleuse histoire de Fougas. C'est pourquoi je retourne au
+salon, où le café est déjà servi.
+
+Léon prit à peine la moitié de sa tasse, mais gardez-vous d'en
+conclure que le café fût trop chaud ou trop froid, ou trop sucré.
+Rien au monde ne l'eût empêché de boire jusqu'à la dernière
+goutte, si un coup de marteau frappé à la porte de la rue n'avait
+retenti jusque dans son coeur.
+
+La minute qui suivit lui parut d'une longueur extraordinaire.
+Non! jamais dans ses voyages, il n'avait rencontré une minute
+aussi longue que celle-là. Mais enfin Clémentine parut, précédée
+de la digne Mlle Virginie Sambucco, sa tante. Et les mandarins qui
+souriaient sur l'étagère entendirent le bruit de trois baisers.
+
+Pourquoi trois? Le lecteur superficiel qui prétend deviner les
+choses avant qu'elles soient écrites, a déjà trouvé une
+explication vraisemblable. «Assurément, dit-il, Léon était trop
+respectueux pour embrasser plus d'une fois la digne Mlle Sambucco,
+mais lorsqu'il se vit en présence de Clémentine, qui devait être
+sa femme, il doubla la dose et fit bien.» Voilà, monsieur, ce que
+j'appelle un jugement téméraire. Le premier baiser tomba de la
+bouche de Léon sur la joue de Mlle Sambucco; le second fut
+appliqué par les lèvres de Mlle Sambucco sur la joue gauche de
+Léon; le troisième fut un véritable accident qui plongea deux
+jeunes coeurs dans une consternation profonde.
+
+Léon, qui était très amoureux de sa future, se précipita vers elle
+en aveugle, incertain s'il baiserait la joue droite ou la gauche,
+mais décidé à ne pas retarder plus longtemps un plaisir qu'il se
+promettait depuis le printemps de 1856. Clémentine ne songeait pas
+à se défendre, mais bien à appliquer ses belles lèvres rouges sur
+la joue droite de Léon, ou sur la gauche indifféremment. La
+précipitation des deux jeunes gens fut cause que ni les joues de
+Clémentine ni celles de Léon ne reçurent l'offrande qui leur était
+destinée. Et les mandarins de l'étagère qui comptaient bien
+entendre deux baisers, n'en entendirent qu'un seul. Et Léon fut
+interdit, Clémentine rougit jusqu'aux oreilles, et les deux
+fiancés reculèrent d'un pas en regardant les rosaces du tapis, qui
+demeurèrent éternellement gravées dans leur mémoire.
+
+Clémentine était, aux yeux de Léon Renault, la plus jolie personne
+du monde. Il l'aimait depuis un peu plus de trois ans, et c'était
+un peu pour elle qu'il avait fait le voyage de Russie. En 1856,
+elle était trop jeune pour se marier et trop riche pour qu'un
+ingénieur à 2 400 francs pût décemment prétendre à sa main. Léon,
+en vrai mathématicien, s'était posé le problème suivant: «Étant
+donnée une jeune fille de quinze ans et demi, riche de 8 000
+francs de rentes et menacée de l'héritage de Mlle Sambucco, soit
+200 000 francs de capital, faire une fortune au moins égale à la
+sienne dans un délai qui lui permette de devenir grande fille sans
+lui laisser le temps de passer vieille fille.» Il avait trouvé la
+solution dans les mines de cuivre de l'Oural.
+
+Durant trois longues années, il avait correspondu indirectement
+avec la bien-aimée de son coeur. Toutes les lettres qu'il écrivait
+à son père ou à sa mère passaient aux mains de Mlle Sambucco, qui
+ne les cachait pas à Clémentine. Quelquefois même on les lisait à
+voix haute, en famille, et jamais Mr Renault ne fut obligé de
+sauter une phrase, car Léon n'écrivait rien qu'une jeune fille ne
+pût entendre. La tante et la nièce n'avaient pas d'autres
+distractions; elles vivaient retirées dans une petite maison, au
+fond d'un beau jardin, et elles ne recevaient que de vieux amis.
+Clémentine eut donc peu de mérite à garder son coeur pour Léon. À
+part un grand colonel de cuirassiers qui la poursuivait
+quelquefois à la promenade, aucun homme ne lui avait fait là cour.
+
+Elle était bien belle pourtant, non seulement aux yeux de son
+amant, ou de la famille Renault, ou de la petite ville qu'elle
+habitait. La province est encline à se contenter de peu. Elle
+donne à bon marché les réputations de jolie femme et de grand
+homme, surtout lorsqu'elle n'est pas assez riche pour se montrer
+exigeante. C'est dans les capitales qu'on prétend n'admirer que le
+mérite absolu. J'ai entendu un maire de village qui disait, avec
+un certain orgueil: «Avouez que ma servante Catherine est bien
+jolie pour une commune de six cents âmes!» Clémentine était
+assez jolie pour se faire admirer dans une ville de huit cent
+mille habitants. Figurez-vous une petite créole blonde, aux yeux
+noirs, au teint mat, aux dents éclatantes. Sa taille était ronde
+et souple comme un jonc. Quelles mains mignonnes elle avait, et
+quels jolis pieds andalous, cambrés, arrondis en fer à repasser!
+Tous ses regards ressemblaient à des sourires, et tous ses
+mouvements à des caresses. Ajoutez qu'elle n'était ni sotte, ni
+peureuse, ni même ignorante de toutes choses, comme les petites
+filles élevées au couvent. Son éducation, commencée par sa mère,
+avait été achevée par deux ou trois vieux professeurs
+respectables, du choix de Mr Renault, son tuteur. Elle avait
+l'esprit juste et le cerveau bien meublé. Mais, en vérité, je me
+demande pourquoi j'en parle au passé, car elle vit encore, grâce à
+Dieu, et aucune de ses perfections n'a péri.
+
+II -- Déballage aux flambeaux.
+
+Vers dix heures du soir, Mlle Virginie Sambucco dit qu'il fallait
+penser à la retraite; ces dames vivaient avec une régularité
+monastique. Léon protesta, mais Clémentine obéit: ce ne fut pas
+sans laisser voir une petite moue. Déjà la porte du salon était
+ouverte et la vieille demoiselle avait pris sa capuche dans
+l'antichambre, lorsque l'ingénieur, frappé subitement d'une idée,
+s'écria:
+
+-- Vous ne vous en irez certes pas sans m'aider à ouvrir mes
+malles! C'est un service que je vous demande, ma bonne
+mademoiselle Sambucco!
+
+La respectable fille s'arrêta; l'habitude la poussait à partir;
+l'obligeance lui conseillait de rester; un atome de curiosité fit
+pencher la balance.
+
+-- Quel bonheur! dit Clémentine en restituant à la patère la
+capuche de sa tante.
+
+Mme Renault ne savait pas encore où l'on avait mis les bagages de
+Léon. Gothon vint dire que tout était jeté pêle-mêle dans la
+boutique à sorcier, en attendant que Monsieur désignât ce qu'il
+fallait porter dans sa chambre. Toute la compagnie se rendit avec
+les lampes et les flambeaux dans une vaste salle du rez-de-
+chaussée où les fourneaux, les cornues, les instruments de
+physique, les caisses, les malles, les sacs de nuit, les cartons à
+chapeau et la célèbre machine à vapeur formaient un spectacle
+confus et charmant. La lumière se jouait dans cet intérieur comme
+dans certains tableaux de l'école hollandaise. Elle glissait sur
+les gros cylindres jaunes de la machine électrique, rebondissait
+sur les matras de verre mince, se heurtait à deux réflecteurs
+argentés et accrochait en passant un magnifique baromètre de
+Fortin. Les Renault et leurs amis, groupés au milieu des malles,
+les uns assis, les autres debout, celui-ci armé d'une lampe et
+celui-là d'une bougie, n'ôtaient rien au pittoresque du tableau.
+
+Léon, armé d'un trousseau de petites clefs, ouvrait les malles
+l'une après l'autre. Clémentine était assise en face de lui sur
+une grande boîte de forme oblongue, et elle le regardait de tous
+ses yeux avec plus d'affection que de curiosité. On commença par
+mettre à part deux énormes caisses carrées qui ne renfermaient que
+des échantillons de minéralogie, après quoi l'on passa la revue
+des richesses de toute sorte que l'ingénieur avait serrées dans
+son linge et ses vêtements.
+
+Une douce odeur de cuir de Russie, de thé de caravane, de tabac du
+Levant et d'essence de rosés se répandit bientôt dans l'atelier.
+Léon rapportait un peu de tout, suivant l'usage des voyageurs
+riches qui ont laissé derrière eux une famille et beaucoup
+d'amis: Il exhiba tour à tour des étoffes asiatiques, des
+narghilés d'argent repoussé qui viennent de Perse, des boîtes de
+thé, des sorbets à la rose, des essences précieuses, des tissus
+d'or de Tarjok, des armes antiques, un service d'argenterie
+niellée de la fabrique de Toula, des pierreries montées à la
+russe, des bracelets du Caucase, des colliers d'ambre laiteux et
+un sac de cuir rempli de turquoises, comme on en vend à la foire
+de Nijni-Novgorod. Chaque objet passait de main en main, au milieu
+des questions, des explications et des interjections de toute
+sorte. Tous les amis qui se trouvaient là reçurent les présents
+qui leur étaient destinés. Ce fut un concert de refus polis,
+d'insistances amicales et de remerciements sur tous les tons.
+Inutile de dire que la plus grosse part échut à Clémentine; mais
+elle ne se fit pas prier, car, au point où l'on en était, toutes
+ces belles choses entraient dans la corbeille et ne sortaient pas
+de la famille.
+
+Léon rapportait à son père une robe de chambre trop belle, en
+étoffe brochée d'or, quelques livres anciens trouvés à Moscou, un
+joli tableau de Greuze, égaré par le plus grand des hasards dans
+une ignoble boutique du _Gastinitvor_, deux magnifiques
+échantillons de cristal de roche et une canne de Mr de Humboldt:
+
+-- Tu vois, dit-il à Mr Renault en lui mettant dans les mains ce
+jonc historique, le post-scriptum de ta dernière lettre n'est pas
+tombé dans l'eau.
+
+Le vieux professeur reçut ce présent avec une émotion visible.
+
+-- Je ne m'en servirai jamais, dit-il à son fils: le Napoléon de
+la science l'a tenue dans sa main. Que penserait-on si un vieux
+sergent comme moi se permettait de la porter dans ses promenades
+en forêt? Et les collections? Tu n'as rien pu en acheter? Se
+sont-elles vendues bien cher?
+
+-- On ne les a pas vendues, répondit Léon. Tout est entré dans le
+musée national de Berlin. Mais dans mon empressement à te
+satisfaire, je me suis fait voler d'une étrange façon. Le jour
+même de mon arrivée, j'ai fait part de ton désir au domestique de
+place qui m'accompagnait. Il m'a juré qu'un petit brocanteur juif
+de ses amis, du nom de Ritter, cherchait à vendre une très belle
+pièce anatomique, provenant de la succession. J'ai couru chez le
+juif, examiné la momie, car c'en était une, et payé sans
+marchander le prix qu'on en voulait. Mais le lendemain, un ami de
+Mr de Humboldt, le professeur Hirtz, m'a conté l'histoire de cette
+guenille humaine, qui traînait en magasin depuis plus de dix ans,
+et qui n'a jamais appartenu à Mr de Humboldt. Où diable Gothon
+l'a-t-elle fourrée? Ah! Mlle Clémentine est dessus.
+
+Clémentine voulut se lever, mais Léon la fit rasseoir.
+
+-- Nous avons bien le temps, dit-il, de regarder cette vieillerie,
+et d'ailleurs vous devinez que ce n'est pas un spectacle riant.
+Voici l'histoire que le père Hirtz m'a contée; du reste il m'a
+promis de m'envoyer copie d'un mémoire assez curieux sur ce sujet.
+Ne vous en allez pas encore, ma bonne demoiselle Sambucco! C'est
+un petit roman militaire et scientifique. Nous regarderons la
+momie lorsque je vous aurai mis au courant de ses malheurs.
+
+-- Parbleu! s'écria Mr Audret, l'architecte du château, c'est le
+roman de la momie que tu vas nous réciter. Trop tard, mon pauvre
+Léon: Théophile Gautier a pris les devants, dans le feuilleton du
+_Moniteur_, et tout le monde la connaît, ton histoire égyptienne!
+
+-- Mon histoire, dit Léon, n'est pas plus égyptienne que _Manon
+Lescaut_. Notre bon docteur Martout, ici présent, doit connaître
+le nom du professeur Jean Meiser de Dantzig; il vivait au
+commencement de notre siècle, et je crois que ses derniers
+ouvrages sont de 1824 ou 1825.
+
+-- De 1823, répondit Mr Martout. Meiser est un des savants qui ont
+fait le plus d'honneur à l'Allemagne. Au milieu des guerres
+épouvantables qui ensanglantaient sa patrie, il poursuivit les
+travaux de Leeuwenkoeck, de Baker, de Needham, de Fontana, et de
+Spallanzani sur les animaux reviviscents. Notre école honore en
+lui un des pères de la biologie moderne.
+
+-- Dieu! Les vilains grands mots! s'écria Mlle Sambucco. Est-il
+permis de retenir les gens à pareille heure pour leur faire
+écouter de l'allemand!
+
+Clémentine essaya de la calmer.
+
+-- N'écoutez pas les grands mots, ma chère petite tante; ménagez-
+vous pour le roman, puisqu'il y en a un!
+
+-- Un terrible, dit Léon. Mlle Clémentine est assise sur une
+victime humaine, immolée à la science par le professeur Meiser.
+
+Pour le coup, Clémentine se leva, et vivement, son fiancé lui
+offrit une chaise et s'assit lui-même à la place qu'elle venait de
+quitter. Les auditeurs, craignant que le roman de Léon fût en
+plusieurs volumes, prirent position autour de lui, qui sur une
+malle, qui dans un fauteuil.
+
+III -- Le crime du savant professeur Meiser.
+
+-- Mesdames, dit Léon, le professeur Meiser n'était pas un
+malfaiteur vulgaire, mais un homme dévoué à la science et à
+l'humanité. S'il tua le colonel français qui repose en ce moment
+sous les basques de ma redingote, c'était d'abord pour lui
+conserver la vie, ensuite pour éclaircir une question qui vous
+intéresse vous-mêmes au plus haut, point.
+
+«La durée de notre existence est infiniment trop courte. C'est un
+fait que nul homme ne saurait contester. Dire que dans cent ans
+aucune des neuf ou dix personnes qui sont réunies dans cette
+maison n'habitera plus à la surface de la terre! N'est-ce pas une
+chose navrante?
+
+Mlle Sambucco poussa un gros soupir. Léon poursuivit:
+
+«Hélas! mademoiselle, j'ai bien des fois soupiré comme vous, à
+l'idée de cette triste nécessité. Vous avez une nièce, la plus
+jolie et la plus adorable de toutes les nièces, et l'aspect de son
+charmant visage vous réjouit le coeur. Mais vous désirez quelque
+chose de plus; vous ne serez satisfaite que lorsque vous aurez vu
+courir vos petits-neveux. Vous les verrez, j'y compte bien. Mais
+verrez-vous leurs enfants? c'est douteux. Leurs petits-enfants?
+C'est impossible. Pour ce qui est la dixième, vingtième, trentième
+génération, il n'y faut pas songer.
+
+«On y songe pourtant, et il n'est peut-être pas un homme qui ne
+se soit dit au moins une fois dans sa vie: «Si je pouvais
+renaître dans deux cents ans!» Celui-ci voudrait revenir sur la
+terre pour chercher des nouvelles de sa famille, celui-là de sa
+dynastie. Un philosophe est curieux de savoir si les idées qu'il a
+semées auront porté des fruits; un politique si son parti aura
+pris le dessus; un avare, si ses héritiers n'auront pas dissipé
+la fortune qu'il a faite; un simple propriétaire, si les arbres
+de son jardin auront grandi. Personne n'est indifférent aux
+destinées futures de ce monde que nous traversons au galop dans
+l'espace de quelques années et pour n'y plus revenir. Que de gens
+ont envié le sort d'Épiménide qui s'endormit dans une caverne et
+s'aperçut en rouvrant les yeux que le monde avait vieilli! Qui
+n'a pas rêvé pour son compte la merveilleuse aventure de la Belle
+au bois dormant?
+
+«Hé bien! mesdames, le professeur Meiser, un des hommes les plus
+sérieux de notre siècle, était persuadé que la science peut
+endormir un être vivant et le réveiller au bout d'un nombre infini
+d'années, arrêter toutes les fonctions du corps, suspendre la vie,
+dérober un individu à l'action du temps pendant un siècle ou deux,
+et le ressusciter après.
+
+-- C'était donc un fou? s'écria Mme Renault.
+
+-- Je n'en voudrais pas jurer. Mais il avait des idées à lui sur
+le grand ressort qui fait mouvoir les êtres vivants. Te rappelles-
+tu, ma bonne mère, la première impression que tu as éprouvée étant
+petite fille, lorsqu'on t'a fait voir l'intérieur d'une montre en
+mouvement? Tu as été convaincue qu'il y avait au milieu de la
+boîte une petite bête très remuante qui se démenait vingt-quatre
+heures par jour à faire tourner les aiguilles. Si les aiguilles ne
+marchaient plus, tu disais: «C'est que la petite bête est
+morte.» Elle n'était peut-être qu'endormie.
+
+«On t'a expliqué depuis que la montre renfermait un ensemble
+d'organes bien adaptés et bien huilés qui se mouvaient
+spontanément dans une harmonie parfaite. Si un ressort vient à se
+rompre, si un rouage est cassé, si un grain de sable s'introduit
+entre deux pièces, la montre ne marche plus, et les enfants
+s'écrient avec raison: «La petite bête est morte.» Mais suppose
+une montre solide, bien établie, saine de tout point, et arrêtée
+parce que les organes ne glissent plus faute d'huile, la petite
+bête n'est pas morte: il ne faut qu'un peu d'huile pour la
+réveiller.
+
+«Voici un chronomètre excellent, de la fabrique de Londres. Il
+marche quinze jours de suite sans être remonté. Je lui ai donné un
+tour de clef avant-hier, il a donc treize jours à vivre. Si je le
+jette par terre, si je casse le grand ressort, tout sera dit.
+J'aurai tué la petite bête. Mais suppose que, sans rien briser, je
+trouve moyen de soutenir ou de sécher l'huile fine qui permet aux
+organes de glisser les uns sur les autres, la petite bête sera-t-
+elle morte? non, elle dormira. Et la preuve, c'est que je peux
+alors serrer ma montre dans un tiroir, la garder là vingt-cinq
+ans, et si j'y remets une goutte d'huile après un quart de siècle,
+les organes rentreront en jeu. Le temps aura passé sans vieillir
+la petite bête endormie. Elle aura encore treize jours à marcher
+depuis l'instant de son réveil.
+
+«Tous les êtres vivants, suivant l'opinion du professeur Meiser,
+sont des montres ou des organismes qui se meuvent, respirent, se
+nourrissent et se reproduisent pourvu que leurs organes soient
+intacts et huilés convenablement. L'huile de la montre est
+représentée chez l'animal par une énorme quantité d'eau. Chez
+l'homme, par exemple, l'eau fournit environ les quatre cinquièmes
+du poids total. Étant donné un colonel du poids de cent cinquante
+livres, il y a trente livres de colonel et cent vingt livres ou
+soixante litres d'eau. C'est un fait démontré par de nombreuses
+expériences. Je dis un colonel comme je dirais un roi: tous les
+hommes sont égaux devant l'analyse.
+
+«Le professeur Meiser était persuadé, comme tous les savants, que
+casser la tête d'un colonel, ou lui percer le coeur, ou séparer en
+deux sa colonne vertébrale, c'est tuer la petite bête, attendu que
+le cerveau, le coeur, la moelle épinière sont des ressorts
+indispensables sans lesquels la machine ne peut marcher. Mais il
+croyait aussi qu'en soutirant soixante litres d'eau d'une personne
+vivante, on endormait la petite bête sans la tuer; qu'un colonel
+desséché avec précaution pouvait se conserver cent ans, puis
+renaître à la vie, lorsqu'on lui rendrait la goutte d'huile, ou
+mieux les soixante litres d'eau sans lesquels la machine humaine
+ne saurait entrer en mouvement.
+
+«Cette opinion qui vous paraît inacceptable et à moi aussi, mais
+qui n'est pas rejetée absolument par notre ami le docteur Martout,
+se fondait sur une série d'observations authentiques, que le
+premier venu peut encore vérifier aujourd'hui.
+
+«Il y a des animaux qui ressuscitent: rien n'est plus certain ni
+mieux démontré. Mr Meiser, après l'abbé Spallanzani et beaucoup
+d'autres, ramassait dans la gouttière de son toit de petites
+anguilles desséchées, cassantes comme du verre, et il leur rendait
+la vie en les plongeant dans l'eau. La faculté de renaître n'est
+pas le privilège d'une seule espèce: on l'a constatée chez des
+animaux nombreux et divers. Les _volvox_, les petites anguilles ou
+_anguillules_ du vinaigre, de la boue, de la colle gâtée, du blé
+niellé; les _rotifères_, qui sont de petites écrevisses armées de
+carapace, munies d'un intestin complet, de sexes séparés, d'un
+système nerveux, avec un cerveau distinct, un ou deux yeux,
+suivant les genres, un cristallin et un nerf optique; les
+_tardigrades_, qui sont de petites araignées à six et huit pattes,
+sexes séparés, intestin complet, une bouche, deux yeux, système
+nerveux bien distinct, système musculaire très développé; tout
+cela meurt et ressuscite dix et quinze fois de suite, à la volonté
+du naturaliste. On sèche un _rotifère_, bonsoir! on le mouille,
+bonjour! Le tout est d'en avoir bien soin quand il est sec. Vous
+comprenez que si on lui cassait seulement la tête, il n'y aurait
+ni goutte d'eau, ni fleuve, ni océan capable de le ressusciter.
+
+«Ce qui est merveilleux, c'est qu'un animal qui ne saurait vivre
+plus d'un an, comme l'_anguillule_ de la nielle, peut rester
+vingt-huit ans sans mourir, si l'on a pris la précaution de le
+dessécher. Needham en avait recueilli un certain nombre en 1743;
+il en fit présent à Martin Folkes, qui les donna à Baker, et ces
+intéressants animaux ressuscitèrent dans l'eau en 1771. Ils
+jouirent de la satisfaction bien rare de coudoyer leur vingt-
+huitième génération! Un homme qui verrait sa vingt-huitième
+génération ne serait-il pas un heureux grand-père?
+
+«Un autre fait non moins intéressant, c'est que les animaux
+desséchés ont la vie infiniment plus dure que les autres. Que la
+température vienne à baisser subitement de trente degrés dans le
+laboratoire où nous sommes réunis, nous prendrons tous une fluxion
+de poitrine. Qu'elle s'élève d'autant, gare aux congestions
+cérébrales! Eh bien! un animal desséché, qui n'est pas
+définitivement mort, qui ressuscitera demain si je le mouille,
+affronte impunément des variations de quatre-vingt-quinze degrés
+six dixièmes. Mr Meiser et bien d'autres l'ont prouvé.
+
+«Reste à savoir si un animal supérieur, un homme par exemple,
+peut être desséché sans plus d'inconvénient qu'une _anguillule_ ou
+un _tardigrade_. Mr Meiser en était convaincu; il l'a écrit dans
+tous ses livres, mais il ne l'a pas démontré par l'expérience.
+Quel dommage, mesdames! Tous les hommes curieux de l'avenir, ou
+mécontents de la vie, ou brouillés avec leurs contemporains, se
+mettraient eux-mêmes en réserve pour un siècle meilleur, et l'on
+ne verrait plus de suicides par misanthropie! Les malades que la
+science ignorante du dix-neuvième siècle aurait déclarés
+incurables, ne se brûleraient plus la cervelle: ils se feraient
+dessécher et attendraient paisiblement au fond d'une boîte que le
+médecin eût trouvé un remède à leurs maux. Les amants rebutés ne
+se jetteraient plus à la rivière: ils se coucheraient sous la
+cloche d'une machine pneumatique; et nous les verrions, trente
+ans après, jeunes, beaux et triomphants, narguer la vieillesse de
+leurs cruelles et leur rendre mépris pour mépris. Les
+gouvernements renonceraient à l'habitude malpropre et sauvage de
+guillotiner les hommes dangereux. On ne les enfermerait pas dans
+une cellule de Mazas pour achever de les abrutir; on ne les
+enverrait pas à l'école de Toulon pour compléter leur éducation
+criminelle: on les dessécherait par fournées, celui-ci pour dix
+ans, celui-là pour quarante, suivant la gravité de leurs forfaits.
+Un simple magasin remplacerait les prisons, les maisons centrales
+et les bagnes. Plus d'évasions à craindre, plus de prisonniers à
+nourrir! une énorme quantité de haricots secs et de pommes de
+terre moisies serait rendue à là consommation du pays.
+
+«Voilà, mesdames, un faible échantillon des bienfaits que le
+docteur Meiser a cru répandre sur l'Europe en inaugurant la
+dessiccation de l'homme. Il à fait sa grande expérience en 1813
+sur un colonel français, prisonnier, m'a-t-on dit, et condamné
+comme espion par un conseil de guerre. Malheureusement, il n'a pas
+réussi; car j'ai acheté le colonel et sa boîte au prix d'un
+cheval de remonte dans la plus sale boutique de Berlin.
+
+IV -- La victime.
+
+-- Mon cher Léon, dit Mr Renault, tu viens de me rappeler la
+distribution des prix. Nous avons écouté ta dissertation comme on
+écoute le discours latin du professeur de rhétorique; il y a
+toujours dans l'auditoire une majorité qui n'y apprend rien et une
+minorité qui n'y comprend rien. Mais tout le monde écoute
+patiemment en faveur des émotions qui viendront à la suite. Mr
+Martout et moi nous connaissons les travaux de Meiser et de son
+digne élève, Mr Pouchet; tu en as donc trop dit si tu as cru
+parler à notre adresse; tu n'en as pas dit assez pour ces dames
+et ces messieurs qui ne connaissent rien aux discussions pendantes
+sur le vitalisme et l'organicisme: La vie est-elle un principe
+d'action qui anime les organes et les met en jeu? N'est-elle, au
+contraire, que le résultat de l'organisation, le jeu des diverses
+propriétés de la matière organisée? C'est un problème de la plus
+haute importance, qui intéresserait les femmes elles-mêmes si on
+le posait hardiment devant elles. Il suffirait de leur dire:
+«Nous cherchons s'il y a un principe vital, source et
+commencement de tous les actes du corps, ou si la vie n'est que le
+résultat du jeu régulier des organes? Le principe vital, aux yeux
+de Meiser et de son disciple, n'est pas; s'il existait
+réellement, disent-ils, on ne comprendrait point qu'il pût sortir
+d'un homme et d'un _tardigrade_ lorsqu'on les sèche, et y rentrer
+lorsqu'on les mouille. Or, si le principe vital n'est pas, toutes
+les théories métaphysiques et morales qu'on a fondées sur son
+existence sont à refaire.» Ces dames t'ont patiemment écouté,
+c'est une justice à leur rendre; tout ce qu'elles ont pu
+comprendre à ce discours un peu latin, c'est que tu leur donnais
+une dissertation au lieu du roman que tu leur avais promis. Mais
+on te pardonne en faveur de la momie que tu vas nous montrer;
+ouvre la boîte du colonel!
+
+-- Nous l'avons bien gagné! s'écria Clémentine en riant.
+
+-- Et si vous alliez avoir peur?
+
+-- Sachez, monsieur, que je n'ai peur de personne, pas même des
+colonels vivants!
+
+Léon reprit son trousseau de clefs et ouvrit la longue caisse de
+chêne sur laquelle il était assis. Le couvercle soulevé, on vit un
+gros coffre de plomb qui renfermait une magnifique boîte de noyer
+soigneusement polie au dehors, doublée de soie blanche et
+capitonnée en dedans. Les assistants rapprochèrent les flambeaux
+et les bougies, et le colonel du 23ème de ligne apparut comme dans
+une chapelle ardente.
+
+On eût dit un homme endormi. La parfaite conservation du corps
+attestait les soins paternels du meurtrier. C'était vraiment une
+pièce remarquable, qui aurait pu soutenir la comparaison avec les
+plus belles momies européennes décrites par Vicq d'Azyr en 1779,
+et par Puymaurin fils en 1787.
+
+La partie la mieux conservée, comme toujours, était la face. Tous
+les traits avaient gardé une physionomie mâle et fière. Si quelque
+ancien ami du colonel eût assisté à l'ouverture de la troisième
+boîte, il aurait reconnu l'homme au premier coup d'oeil.
+
+Sans doute le nez avait la pointe un peu plus effilée, les ailes
+moins bombées et plus minces, et le méplat du dos un peu moins
+prononcé que vers l'année 1813. Les paupières s'étaient amincies,
+les lèvres s'étaient pincées, les coins de la bouche étaient
+légèrement tirées vers le bas, les pommettes ressortaient trop en
+relief; le cou s'était visiblement rétréci, ce qui exagérait la
+saillie du menton et du larynx. Mais les yeux, fermés sans
+contraction, étaient beaucoup moins caves qu'on n'aurait pu le
+supposer; la bouche ne grimaçait point comme la bouche d'un
+cadavre; la peau, légèrement ridée, n'avait pas changé de
+couleur: elle était seulement devenue un peu plus transparente et
+laissait deviner en quelque sorte la couleur des tendons, de la
+graisse et des muscles partout où elle les recouvrait d'une
+manière immédiate. Elle avait même pris une teinte rosée qu'on
+n'observe pas d'ordinaire sur les cadavres momifiés. Mr le docteur
+Martout expliqua cette anomalie en disant que, si le colonel avait
+été desséché tout vif, les globules du sang ne s'étaient pas
+décomposés, mais simplement agglutinés dans les vaisseaux
+capillaires du derme et des tissus sous-jacents; qu'ils avaient
+donc conservé leur couleur propre, et qu'ils la laissaient voir
+plus facilement qu'autrefois, grâce à la demi-transparence de la
+peau desséchée.
+
+L'uniforme était devenu beaucoup trop large; on le comprend sans
+peine; mais il ne semblait pas à première vue que les membres se
+fussent déformés. Les mains étaient sèches et anguleuses; mais
+les ongles, quoique un peu recourbés vers le bout, avaient
+conservé toute leur fraîcheur. Le seul changement très notable
+était la dépression excessive des parois abdominales, qui
+semblaient refoulées au-dessous des dernières côtes; à droite,
+une légère saillie laissait deviner la place du foie. Le choc du
+doigt sur les diverses parties du corps rendait un son analogue à
+celui du cuir sec. Tandis que Léon signalait tous ces détails à
+son auditoire et faisait les honneurs de sa momie, il déchira
+maladroitement l'ourlet de l'oreille droite et il lui resta dans
+la main un petit morceau de colonel.
+
+Cet accident sans gravité aurait pu passer inaperçu, si
+Clémentine, qui suivait avec une émotion visible tous les gestes
+de son amant, n'avait laissé tomber sa bougie en poussant un cri
+d'effroi. On s'empressa autour d'elle; Léon la soutint dans ses
+bras et la porta sur une chaise; Mr Renault courut chercher des
+sels: elle était pâle comme une morte et semblait au moment de
+s'évanouir.
+
+Elle reprit bientôt ses forces et rassura tout le monde avec un
+sourire charmant.
+
+-- Pardonnez-moi, dit-elle, un mouvement de terreur si ridicule;
+mais ce que Mr Léon nous avait dit... et puis... cette figure qui
+paraît endormie... il m'a semblé que ce pauvre homme allait ouvrir
+la bouche en criant qu'on lui faisait mal.
+
+Léon s'empressa de refermer la boîte de noyer, tandis que Mr
+Martout ramassait le fragment d'oreille et le mettait dans sa
+poche. Mais Clémentine tout en continuant à s'excuser et à
+sourire, fut reprise d'un nouvel accès d'émotion et se mit à
+fondre en larmes. L'ingénieur se jeta à ses pieds, se répandit en
+excuses et en bonnes paroles, et fit tout ce qu'il put pour
+consoler cette douleur inexplicable. Clémentine séchait ses
+larmes, puis repartait de plus belle, et sanglotait à fendre
+l'âme, sans savoir pourquoi.
+
+«Animal que je suis! murmurait Léon en s'arrachant les cheveux.
+Le jour où je la revois après trois ans d'absence, je n'imagine
+rien de plus spirituel que de lui montrer des momies!»
+
+Il lança un coup de pied dans le triple coffre du colonel en
+disant:
+
+-- Je voudrais que ce maudit colonel fût au diable!
+
+-- Non! s'écria Clémentine avec un redoublement de violence et
+d'éclat. Ne le maudissez pas, monsieur Léon! Il a tant souffert!
+Ah! pauvre! pauvre malheureux homme!
+
+Mlle Sambucco était un peu honteuse. Elle excusait sa nièce et
+protestait que jamais, depuis sa plus tendre enfance, elle n'avait
+laissé voir un tel excès de sensibilité. Mr et Mme Renault qui
+l'avaient vue grandir, le docteur Martout qui remplissait auprès
+d'elle la sinécure de médecin, l'architecte, le notaire, en un
+mot, toutes les personnes présentes étaient plongées dans une
+véritable stupéfaction. Clémentine n'était pas une sensitive: ce
+n'était pas même une pensionnaire romanesque. Sa jeunesse n'avait
+pas été nourrie d'Anne Radcliffe; elle ne croyait pas aux
+revenants; elle marchait fort tranquillement dans la maison à dix
+heures du soir, sans lumière. Quelques mois avant le départ de
+Léon, lorsque sa mère était morte, elle n'avait voulu partager
+avec personne le triste bonheur de veiller en priant dans la
+chambre mortuaire.
+
+-- Cela nous apprendra, dit la tante, à rester sur pied passé dix
+heures; que dis-je! il est minuit moins un quart. Viens, mon
+enfant; tu achèveras de te remettre dans ton lit.
+
+Clémentine se leva avec soumission, mais au moment de sortir du
+laboratoire elle revint sur ses pas, et, par un caprice encore
+plus inexplicable que sa douleur, elle voulut absolument revoir la
+figure du colonel. Sa tante eut beau la gronder; malgré les
+observations de Mlle Sambucco et de tous les assistants, elle
+rouvrit la boîte de noyer, s'agenouilla devant la momie et la
+baisa sur le front.
+
+-- Pauvre homme! dit-elle en se relevant; comme il a froid!
+Monsieur Léon, promettez-moi que s'il est mort, vous le ferez
+mettre en terre sainte!
+
+-- Comme il vous plaira, mademoiselle. Je comptais l'envoyer au
+musée anthropologique, avec la permission de mon père; mais, vous
+savez que nous n'avons rien à vous refuser.
+
+On ne se sépara pas aussi gaiement à beaucoup près qu'on ne
+s'était abordé. Mr Renault et son fils reconduisirent Mlle
+Sambucco et sa nièce jusqu'à leur porte et rencontrèrent ce grand
+colonel de cuirassiers qui honorait Clémentine de ses attentions.
+La jeune fille serra tendrement le bras de son fiancé et lui dit:
+
+-- Voici un homme qui ne me voit jamais sans soupirer. Et quels
+soupirs, grand Dieu! Il n'en faudrait pas deux pour enfler les
+voiles d'un vaisseau. Avouez que la race des colonels a bien
+dégénéré depuis 1813! On n'en voit plus d'aussi distingués que
+notre malheureux ami!
+
+Léon avoua tout ce qu'elle voulut. Mais il ne s'expliquait pas
+clairement pourquoi il était devenu l'ami d'une momie qu'il avait
+payée vingt-cinq louis. Pour détourner la conversation, il dit à
+Clémentine:
+
+-- Je ne vous ai pas montré tout ce que j'apportais de mieux.
+S.M. l'empereur de toutes les Russies m'a fait présent d'une
+petite étoile en or émaillé qui se porte au bout d'un ruban.
+Aimez-vous les rubans qu'on met à la boutonnière?
+
+-- Oh! oui, répondit-elle, le ruban rouge de la Légion
+d'honneur! Vous avez remarqué? Le pauvre colonel en a encore un
+lambeau sur son uniforme, mais la croix n'y est plus. Ces mauvais
+Allemands la lui auront arrachée lorsqu'ils l'ont fait
+prisonnier!
+
+-- C'est bien possible, dit Léon.
+
+Comme on était arrivé devant la maison de Mlle Sambucco, il fallut
+se quitter. Clémentine tendit la main à Léon, qui aurait mieux
+aimé la joue.
+
+Le père et le fils retournèrent chez eux, bras-dessus, bras-
+dessous, au petit pas, en se livrant à des conjectures sans fin
+sur les émotions bizarres de Clémentine.
+
+Mme Renault attendait son fils pour le coucher: vieille et
+touchante habitude que les mères ne perdent pas aisément. Elle lui
+montra le bel appartement qu'on avait construit pour son futur
+ménage, au-dessus du salon et de l'atelier de Mr Renault.
+
+-- Tu seras là dedans comme un petit coq en pâte, dit-elle en
+montrant une chambre à coucher merveilleuse de confort. Tous les
+meubles sont moelleux, arrondis, sans aucun angle: un aveugle s'y
+promènerait sans craindre de se blesser. Voilà comme je comprends
+le bien-être intérieur; que chaque fauteuil soit un ami. Cela te
+coûte un peu cher; les frères Penon sont venus de Paris tout
+exprès. Mais il faut qu'un homme se trouve bien chez lui, pour
+qu'il n'ait pas la tentation d'en sortir.
+
+Ce doux bavardage maternel se prolongea deux bonnes heures, et il
+fut longuement parlé de Clémentine, vous vous en doutez bien. Léon
+la trouvait plus jolie qu'il ne l'avait rêvée dans ses plus doux
+songes, mais moins aimante.
+
+«Diable m'emporte! dit-il en soufflant sa bougie; on croirait
+que ce maudit colonel empaillé est venu se fourrer entre nous!»
+
+V -- Rêves d'amour et autre.
+
+Léon apprit à ses dépens qu'il ne suffit pas d'une bonne
+conscience et d'un bon lit pour nous procurer un bon somme. Il
+était couché comme un sybarite, innocent comme un berger
+d'Arcadie, et, par surcroît, fatigué comme un soldat qui a doublé
+l'étape: cependant une lourde insomnie pesa sur lui jusqu'au
+matin. C'est en vain qu'il se tourna et retourna dans tous les
+sens, comme pour rejeter le fardeau d'une épaule sur l'autre. Il
+ne ferma les yeux qu'après avoir vu les premières lueurs de l'aube
+argenter les fentes de ses volets.
+
+Il s'endormit en pensant à Clémentine; un rêve complaisant ne
+tarda pas à lui montrer la figure de celle qu'il aimait. Il la vit
+en toilette de mariée dans la chapelle du château impérial. Elle
+s'appuyait sur le bras de Mr Renault père, qui avait mis des
+éperons pour la cérémonie. Léon suivait, donnant la main à Mlle
+Sambucco; la vieille demoiselle était décorée de la Légion
+d'honneur. En approchant de l'autel, le marié s'aperçut que les
+jambes de son père étaient minces comme des baguettes, et, comme
+il allait exprimer son étonnement, Mr Renault se retourna et lui
+dit: «Elles sont minces parce qu'elles sont sèches; mais elles
+ne sont pas déformées.» Tandis qu'il donnait cette explication
+son visage s'altéra, ses traits changèrent, il lui poussa des
+moustaches noires, et il ressembla terriblement au colonel. La
+cérémonie commença. Le fond du choeur était rempli de
+_tardigrades_ et de _rotifères_ grands comme des hommes et vêtus
+comme des chantres: ils entonnèrent en faux bourdon un hymne du
+compositeur allemand Meiser, qui commençait ainsi:
+
+_Le principe vital_
+_Est une hypothèse gratuite!_
+
+La poésie et la musique parurent admirables à Léon; il
+s'efforçait de les graver dans sa mémoire, lorsque l'officiant
+s'avança vers lui avec deux anneaux d'or sur un plat d'argent. Ce
+prêtre était un colonel de cuirassiers en grand uniforme. Léon se
+demanda où et quand il l'avait rencontré: c'était la veille au
+soir, devant la porte de Clémentine. Le cuirassier murmura ces
+mots: «La race des colonels a bien dégénéré depuis 1813!» Il
+poussa un profond soupir, et la nef de la chapelle, qui était un
+vaisseau de ligne, fut entraînée sur les eaux avec une vitesse de
+quatorze noeuds. Léon prit tranquillement le petit anneau d'or et
+s'apprêta à le passer au doigt de Clémentine, mais il s'aperçut
+que la main de sa fiancée était sèche; les ongles seuls avaient
+conservé leur fraîcheur naturelle. Il eut peur et s'enfuit à
+travers l'église, qu'il trouva pleine de colonels de tout âge et
+toute arme. La foule était si compacte qu'il lui fallut des
+efforts inouïs pour la percer. Il s'échappe enfin, mais il entend
+derrière lui le pas précipité d'un homme qui veut l'atteindre. Il
+redouble de vitesse, il se jette à quatre pattes, il galope, il
+hennit, les arbres de la route semblent fuir derrière lui, il ne
+touche plus le sol. Mais l'ennemi s'approche aussi rapide que le
+vent; on entend le bruit de ses pas; ses éperons résonnent; il
+a rejoint Léon, il le saisit par la crinière et s'élance d'un bond
+sur sa croupe en labourant ses flancs de l'éperon. Léon se cabre;
+le cavalier se penche à son oreille et lui dit en le caressant de
+la cravache: «Je ne suis pas lourd à porter; trente livres de
+colonel!»Le malheureux fiancé de Mlle Clémentine fait un effort
+violent, il se jette de côté; le colonel tombe et tire l'épée.
+Léon n'hésite pas; il se met en garde, il se bat, il sent presque
+aussitôt l'épée du colonel entrer dans son coeur jusqu'à la garde.
+Le froid de la lame s'étend, s'étend encore et finit par glacer
+Léon de la tête aux pieds. Le colonel s'approche et dit en
+souriant: «Le ressort est cassé; la petite bête est morte.» Il
+dépose le corps dans la boîte de noyer, qui est trop courte et
+trop étroite. Serré de tous côtés, Léon lutte, se démène,
+s'éveille enfin, moulu de fatigue et à demi-étouffé dans la ruelle
+du lit.
+
+Comme il sauta vivement dans ses pantoufles! Avec quel
+empressement il ouvrit les fenêtres et poussa les volets! «Il
+fit la lumière et il vit que cela était bon» comme dit l'autre.
+Brroum! Il secoua les souvenirs de son rêve comme un chien
+mouillé secoue les gouttes d'eau. Le fameux chronomètre de Londres
+lui apprit qu'il était neuf heures; une tasse de chocolat servie
+par Gothon ne contribua pas médiocrement à débrouiller ses idées.
+En procédant à sa toilette dans un cabinet bien clair, bien riant,
+bien commode, il se réconcilia avec la vie réelle. «Tout bien
+pesé, se disait-il en peignant sa barbe blonde, il ne m'est rien
+arrivé que d'heureux. Me voici dans ma patrie, dans ma famille et
+dans une jolie maison qui est à nous. Mon père et ma mère sont
+bien portants, moi-même je jouis de la santé la plus florissante.
+Notre fortune est modeste, mais nos goûts le sont aussi et nous ne
+manquerons jamais de rien. Nos amis m'ont reçu hier à bras
+ouverts; nous n'avons pas d'ennemis. La plus jolie personne de
+Fontainebleau consent à devenir ma femme; je peux l'épouser avant
+trois semaines, s'il me plaît de hâter un peu les événements.
+Clémentine ne m'a pas abordé comme un indifférent; il s'en faut.
+Ses beaux yeux me souriaient hier soir avec la grâce la plus
+tendre. Il est vrai qu'elle a pleuré à la fin, c'est trop sûr.
+Voilà mon seul chagrin, ma seule préoccupation, la cause unique du
+sot rêve que j'ai fait cette nuit. Elle a pleuré, mais pourquoi?
+Parce que j'avais été assez bête pour la régaler d'une
+dissertation et d'une momie. Eh bien! je ferai enterrer la momie,
+je rengainerai mes dissertations, et rien au monde ne viendra plus
+troubler notre bonheur!
+
+Il descendit au rez-de-chaussée en fredonnant un air des _Nozze_.
+Mr et Mme Renault, qui n'avaient pas l'habitude de se coucher
+après minuit, dormaient encore. En entrant dans le laboratoire, il
+vit que la triple caisse du colonel était refermée. Gothon avait
+posé sur le couvercle une petite croix de bois noir et une branche
+de buis béni. «Faites donc des collections!» murmura-t-il entre
+ses dents, avec un sourire tant soit peu sceptique. Au même
+instant, il s'aperçut que Clémentine, dans son trouble, avait
+oublié les présents qu'il avait apportés pour elle. Il en fit un
+paquet, regarda sa montre et jugea qu'il n'y aurait pas
+d'indiscrétion à pousser une pointe jusqu'à la maison de Mlle
+Sambucco.
+
+En effet, la respectable tante, matinale comme on l'est en
+province, était déjà sortie pour aller à l'église, et Clémentine
+jardinait auprès de la maison. Elle courut au-devant de son
+fiancé, sans penser à jeter le petit râteau qu'elle tenait à la
+main; elle lui tendit avec le plus joli sourire du monde ses
+belles joues rosés, un peu moites, animées par la douce chaleur du
+plaisir et du travail.
+
+-- Vous ne m'en voulez pas? lui dit-elle. J'ai été bien ridicule
+hier soir; aussi ma tante m'a grondée! Et j'ai oublié de prendre
+les belles choses que vous m'aviez rapportées de chez les
+sauvages! Ce n'est pas par mépris au moins. Je suis si heureuse
+de voir que vous avez toujours pensé à moi comme je pensais à
+vous! J'aurais pu les envoyer chercher aujourd'hui, mais je m'en
+suis bien gardée. Mon coeur me disait que vous viendriez vous-
+même.
+
+-- Votre coeur me connaît, ma chère Clémentine.
+
+-- Ce serait assez malheureux, si l'on ne connaissait pas son
+propriétaire.
+
+-- Que vous êtes bonne, et que je vous aime!
+
+-- Oh! moi aussi, mon cher Léon, je vous aime bien!
+
+Elle appuya le râteau contre un arbre et se pendit au bras de son
+futur mari avec cette grâce souple et langoureuse dont les créoles
+ont le secret.
+
+-- Venez par là, dit-elle, que je vous montre tous les
+embellissements que nous avons faits dans le jardin.
+
+Léon admira tout ce qu'elle voulut. Le fait est qu'il n'avait
+d'yeux que pour elle. La grotte de Polyphonie et l'antre de Cacus
+lui auraient semblé plus riants que les jardins d'Armide si le
+petit peignoir rose de Clémentine s'était promené par là.
+
+Il lui demanda si elle n'aurait point de regret à quitter une
+retraite si charmante et qu'elle avait embellie avec tant de
+soins.
+
+-- Pourquoi? répondit-elle sans rougir. Nous n'irions pas bien
+loin, et, d'ailleurs, ne viendrons-nous pas ici tous les jours?
+
+Ce prochain mariage était une chose si bien décidée qu'on n'en
+avait pas même parlé la veille. Il ne restait plus qu'à publier
+les bans et à fixer la date. Clémentine, coeur simple et droit,
+s'exprimait sans embarras et sans fausse pudeur sur un événement
+si prévu, si naturel et si agréable. Elle avait donné son avis à
+Mme Renault sur la distribution du nouvel appartement, et choisi
+les tentures elle-même; elle ne fit pas plus de façons pour
+causer avec son mari de cette bonne vie en commun qui allait
+commencer pour eux, des témoins qu'on inviterait au mariage, des
+visites de noce qu'on ferait ensuite, du jour qui serait consacré
+aux réceptions, du temps qu'on réserverait pour l'intimité et pour
+le travail. Elle s'enquit des occupations que Léon voulait se
+créer et des heures qu'il donnait de préférence à l'étude. Cette
+excellente petite femme aurait été honteuse de porter le nom d'un
+oisif, et malheureuse de passer ses jours auprès d'un désoeuvré.
+Elle promettait d'avance à Léon de respecter son travail comme une
+chose sainte. De son côté, elle comptait bien aussi mettre le
+temps à profit et ne pas vivre les bras croisés. Dès le début,
+elle prendrait soin du ménage, sous la direction de Mme Renault
+qui commençait à trouver la maison un peu lourde. Et puis,
+n'aurait-elle pas bientôt des enfants à nourrir, à élever, à
+instruire? C'était un noble et utile plaisir qu'elle ne voudrait
+pas partager avec personne. Elle enverrait pourtant ses fils au
+collège pour les former à la vie en commun et leur apprendre de
+bonne heure les principes de justice et d'égalité qui sont le fond
+de tout homme de bien. Léon la laissait dire ou l'interrompait
+pour lui donner raison, car ces deux jeunes gens, élevés l'un pour
+l'autre et nourris des mêmes idées, voyaient tout avec les mêmes
+yeux. L'éducation, avant l'amour, avait créé cette douce harmonie.
+
+-- Savez-vous, dit Clémentine, que j'ai senti hier une palpitation
+terrible au moment d'entrer chez vous?
+
+-- Si vous croyez que mon coeur battait moins fort que le
+vôtre!...
+
+-- Oh! mais moi, c'est autre chose: j'avais peur.
+
+-- Et de quoi?
+
+-- J'avais peur de ne pas vous retrouver tel que je vous voyais
+dans ma pensée. Songez donc qu'il y avait plus de trois ans que
+nous nous étions dit adieu! Je me souvenais fort bien de ce que
+vous étiez au départ, et l'imagination aidant un peu à la mémoire,
+je reconstruisais mon Léon tout entier. Mais si vous n'aviez plus
+été ressemblant! Que serrais-je devenue en présence d'un nouveau
+Léon, moi qui avais pris la douce habitude d'aimer l'autre?
+
+-- Vous me faites frémir. Mais votre premier abord m'a rassuré
+d'avance.
+
+-- Chut! monsieur. Ne parlons pas de ce premier abord. Vous me
+forceriez à rougir une seconde fois. Parlons plutôt du pauvre
+colonel qui m'a fait répandre tant de larmes. Comment va-t-il ce
+matin?
+
+-- J'ai oublié de lui demander de ses nouvelles, mais si vous en
+désirez...
+
+-- C'est inutile. Vous pouvez lui annoncer ma visite pour
+aujourd'hui. Il faut absolument que je le revoie au grand jour.
+
+-- Vous seriez bien aimable de renoncer à cette fantaisie.
+Pourquoi vous exposer encore à des émotions pénibles?
+
+-- C'est plus fort que moi. Sérieusement, mon cher Léon, ce
+vieillard m'attire.
+
+-- Pourquoi vieillard? Il a l'air d'un homme qui est mort entre
+vingt-cinq et trente ans.
+
+-- Êtes-vous bien sûr qu'il soit mort? J'ai dit vieillard, à
+cause d'un rêve que j'ai fait cette nuit.
+
+-- Ah! vous aussi?
+
+-- Oui. Vous vous rappelez comme j'étais agitée en vous quittant.
+Et puis, j'avais été grondée par ma tante. Et puis, je me
+rappelais des spectacles terribles, ma pauvre mère couchée sur son
+lit de mort... Enfin, j'avais l'esprit frappé.
+
+-- Pauvre cher petit coeur!
+
+-- Cependant, comme je ne voulais plus penser à rien, je me
+couchai bien vite et je fermai les yeux de toutes mes forces, si
+bien que je m'endormis. Je ne tardai pas à revoir le colonel. Il
+était couché comme je l'avais vu, dans son triple cercueil, mais
+il avait de longs cheveux blancs et la figure la plus douce et la
+plus vénérable. Il nous priait de le mettre en terre sainte, et
+nous le portions, vous et moi, au cimetière de Fontainebleau.
+Arrivés devant la tombe de ma mère, nous vîmes que le marbre était
+déplacé. Ma mère, en robe blanche, au fond du caveau, s'était
+rangée pour faire une place à côté d'elle et elle semblait
+attendre le colonel. Mais toutes les fois que nous essayions de le
+descendre, son cercueil nous échappait des mains et restait
+suspendu dans l'air, comme s'il n'eût rien pesé. Je distinguais
+les traits du pauvre vieillard, car sa triple caisse était devenue
+aussi transparente que la lampe d'albâtre qui brûle au plafond de
+ma chambre. Il était triste, et son oreille brisée saignait
+abondamment. Tout à coup il s'échappa de nos mains, le cercueil
+s'évanouit, je ne vis plus que lui, pâle comme une statue et grand
+comme les plus hauts chênes du bas Bréau. Ses épaulettes d'or
+s'allongèrent et devinrent des ailes, et il s'éleva dans le ciel
+en nous bénissant des deux mains. Je m'éveillai, tout en larmes,
+mais je n'ai pas conté ce rêve à ma tante, elle m'aurait encore
+grondée.
+
+-- Il ne faut gronder que moi, ma chère Clémentine. C'est ma faute
+si votre doux sommeil est troublé par des visions de l'autre
+monde. Mais tout cela finira bientôt: dès aujourd'hui je vais
+m'enquérir d'un logement définitif à l'usage du colonel.
+
+VI -- Un caprice de jeune fille.
+
+Clémentine avait le coeur très neuf. Avant de connaître Léon, elle
+n'avait aimé qu'une seule personne: sa mère. Ni cousins, ni
+cousines, ni oncles, mi tantes, ni grands-pères, ni grand-mères
+n'avaient éparpillé, en le partageant, ce petit trésor d'affection
+que les enfants bien nés apportent au monde. Sa grand-mère,
+Clémentine Pichon, mariée à Nancy en janvier 1814, était morte
+trois mois plus tard dans la banlieue de Toulon, à la suite de ses
+premières couches. Son grand-père, Mr Langevin, sous-intendant
+militaire de première classe, resté veuf avec une fille au
+berceau, s'était consacré à l'éducation de cette enfant. Il
+l'avait donnée en 1835 à un homme estimable et charmant, Mr
+Sambucco, Italien d'origine, né en France et procureur du roi près
+le tribunal de Marseille. En 1838, Mr Sambucco, qui avait un peu
+d'indépendance parce qu'il avait un peu d'aisance, encourut très
+honorablement la disgrâce du garde des sceaux. Il fut nommé avocat
+général à la Martinique, et après quelques jours d'hésitation, il
+accepta ce déplacement au long cours. Mais le vieux Langevin ne se
+consola pas si facilement du départ de sa fille: il mourut deux
+ans plus tard, sans avoir embrassé la petite Clémentine, à qui il
+devait servir de parrain. Mr Sambucco, son gendre, périt en 1843,
+dans un tremblement de terre; les journaux de la colonie et de la
+métropole ont raconté alors comment il avait été victime de son
+dévouement. À la suite de cet affreux malheur, la jeune veuve se
+hâta de repasser les mers avec sa fille. Elle s'établit à
+Fontainebleau, pour que l'enfant vécût en bon air: Fontainebleau
+est une des villes les plus saines de la France. Si Mme Sambucco
+avait été aussi bon administrateur qu'elle était bonne mère, elle
+eût laissé à Clémentine une fortune respectable, mais elle géra
+mal ses affaires et se mit dans de grands embarras. Un notaire du
+pays lui emporta une somme assez ronde; deux fermes qu'elle avait
+payées cher ne rendaient presque rien. Bref, elle ne savait plus
+où elle en était et elle commençait à perdre la tête, lorsqu'une
+soeur de son mari, vieille fille dévote et pincée, témoigna le
+désir de vivre avec elle et de mettre tout en commun. L'arrivée de
+cette haridelle aux dents longues effraya singulièrement la petite
+Clémentine, qui se cachait sous tous les meubles ou se cramponnait
+aux jupons de sa mère; mais ce fut le salut de la maison. Mlle
+Sambucco n'était pas des plus spirituelles ni des plus fondantes,
+mais c'était l'ordre incarné. Elle réduisit les dépenses, toucha
+elle-même les revenus, vendit les deux fermes en 1847, acheta du
+trois pour cent en 1848, et établit un équilibre stable dans le
+budget. Grâce aux talents et à l'activité de cet intendant
+femelle, la douce et imprévoyante veuve n'eut plus qu'à choyer son
+enfant. Clémentine apprit à honorer les vertus de sa tante, mais
+elle adora sa mère. Lorsqu'elle eut le malheur de la perdre, elle
+se vit seule au monde, appuyée sur Mlle Sambucco, comme une jeune
+plante sur un tuteur de bois sec. Ce fut alors que son amitié pour
+Léon se colora d'une vague lueur d'amour; le fils de Mr Renault
+profita du besoin d'expansion qui remplissait cette jeune âme.
+
+Durant les trois longues années que Léon passa loin d'elle,
+Clémentine sentit à peine qu'elle était seule. Elle aimait, elle
+se savait aimée, elle avait foi dans l'avenir; elle vivait de
+tendresse intérieure et de discrète espérance, et ce coeur noble
+et délicat ne demandait rien de plus.
+
+Mais ce qui étonna bien son fiancé, sa tante et elle-même, ce qui
+déroute singulièrement toutes les théories les plus accréditées
+sur le coeur féminin, ce que la raison se refuserait à croire si
+les faits n'étaient pas là, c'est que le jour où elle avait revu
+le mari de son choix, une heure après s'être jetée dans les bras
+de Léon avec une grâce si étourdie, Clémentine se sentit
+brusquement envahie par un sentiment nouveau qui n'était ni
+l'amour, ni l'amitié, ni la crainte, mais qui dominait tout cela
+et parlait en maître dans son coeur,
+
+Depuis l'instant où Léon lui avait montré la figure du colonel,
+elle s'était éprise d'une vraie passion pour cette momie anonyme.
+Ce n'était rien de semblable à ce qu'elle éprouvait pour le fils
+de Mr Renault, mais c'était un mélange d'intérêt, de compassion et
+de respectueuse sympathie,
+
+Si on lui avait conté quelque beau fait d'armes, une histoire
+romanesque dont le colonel eût été le héros, cette impression se
+fût légitimée ou du moins expliquée. Mais non; elle ne savait
+rien de lui, sinon qu'il avait été condamné comme espion par un
+conseil de guerre, et pourtant c'est de lui qu'elle rêva, la nuit
+même qui suivit le retour de Léon.
+
+Cette incroyable préoccupation se manifesta d'abord sous une forme
+religieuse. Elle fit dire une messe pour le repos de l'âme du
+colonel; elle pressa Léon de préparer ses funérailles, elle
+choisit elle-même le terrain où il devait être enseveli. Ces soins
+divers ne lui firent jamais oublier sa visite quotidienne à la
+boîte de noyer, ni la génuflexion respectueuse auprès du mort, ni
+le baiser fraternel ou filial qu'elle déposait régulièrement sur
+son front. La famille Renault finit par s'inquiéter de symptômes
+si bizarres; elle hâta l'enterrement du bel inconnu, pour s'en
+débarrasser au plus tôt. Mais la veille du jour fixé pour la
+cérémonie, Clémentine changea d'avis. «De quel droit allait-on
+emprisonner dans la tombe un homme qui n'était peut-être pas
+mort? Les théories du savant docteur Meiser n'étaient pas de
+celles qu'on peut rejeter sans examen. La chose valait au moins
+quelques jours de réflexion. N'était-il pas possible de soumettre
+le corps du colonel à quelques expériences? Le professeur Hirtz,
+de Berlin, avait promis d'envoyer à Léon des documents précieux
+sur la vie et la mort de ce malheureux officier; on ne pouvait
+rien entreprendre avant de les avoir reçus; on devait écrire à
+Berlin pour hâter l'envoi de ces pièces.» Léon soupira, mais il
+obéit docilement, à ce nouveau caprice. Il écrivit à Mr Hirtz.
+
+Clémentine trouva un allié dans cette seconde campagne: c'était
+Mr le docteur Martout. Médecin assez médiocre dans la pratique et
+beaucoup trop dédaigneux de la clientèle, Mr Martout ne manquait
+pas d'instruction. Il étudiait depuis longtemps cinq ou six
+grandes questions de physiologie, comme les reviviscences, les
+générations spontanées et tout ce qui s'ensuit. Une correspondance
+régulière le tenait au courant de toutes les découvertes
+modernes; il était l'ami de Mr Pouchet, de Rouen; il connaissait
+le célèbre Karl Nibor qui a porté si haut et si loin l'usage du
+microscope. Mr Martout avait desséché et ressuscité des milliers
+d'_anguillules_, de _rotifères_ et de _tardigrades_; il pensait
+que la vie n'est autre chose que l'organisation en action, et que
+l'idée de faire revivre un homme desséché n'a rien d'absurde en
+elle-même. Il se livra à de longues méditations, lorsque Mr Hirtz
+envoya de Berlin la pièce suivante, dont l'original est classé
+dans les manuscrits de la collection Humboldt.
+
+VII -- Testament du professeur Meiser en faveur du colonel
+desséché.
+
+Aujourd'hui 20 janvier 1824, épuisé par une cruelle maladie et
+sentant approcher le jour où ma personne s'absorbera dans le grand
+tout.
+
+J'ai écrit de ma main ce testament, qui est l'acte de ma dernière
+volonté.
+
+J'institue en qualité d'exécuteur testamentaire, mon neveu,
+Nicolas Meiser, riche brasseur en cette ville de Dantzig.
+
+Je lègue mes livres, papiers et collections généralement
+quelconques, sauf la pièce 3712, à mon très estimable et très
+savant ami, Mr de Humboldt.
+
+Je lègue la totalité de mes autres biens, meubles et immeubles,
+évalués à 100 000 thalers de Prusse ou 375 000 francs, à Mr le
+colonel Pierre-Victor Fougas, actuellement desséché, mais vivant,
+et inscrit dans mon catalogue sous le n° 3712 (Zoologie).
+
+Puisse-t-il agréer ce faible dédommagement des épreuves qu'il a
+subies dans mon cabinet, et du service qu'il a rendu à la science.
+
+Afin que mon neveu Nicolas Meiser se rende un compte exact des
+devoirs que je lui laisse à remplir, j'ai résolu de consigner ici
+l'histoire détaillée de la dessiccation de Mr le colonel Fougas,
+mon légataire universel.
+
+C'est le 11 novembre de la malheureuse année 1813 que mes
+relations avec ce brave jeune homme ont commencé. J'avais quitté
+depuis longtemps la ville de Dantzig, où le bruit du canon et le
+danger des bombes rendaient tout travail impossible, et je m'étais
+retiré avec mes instruments et mes livres sous la protection des
+armées alliées, dans le village fortifié de Liebenfeld. Les
+garnisons françaises de Dantzig, de Stettin, de Custrin, de
+Glogau, de Hambourg et de plusieurs autres villes allemandes ne
+pouvaient communiquer entre elles ni avec leur patrie; cependant
+le général Rapp se défendait obstinément contre la flotte anglaise
+et l'armée russe. Mr le colonel Fougas fut pris par un détachement
+du corps Barclay de Tolly, comme il cherchait à passer la Vistule
+sur la glace, en se dirigeant vers Dantzig. On l'amena prisonnier
+à Liebenfeld le 11 novembre, à l'heure de mon souper, et le bas
+officier Garok, qui commandait le village, me fit requérir de
+force pour assister à l'interrogatoire et servir d'interprète.
+
+La figure ouverte, la voix mâle, la résolution fière et la belle
+attitude de cet infortuné me gagnèrent le coeur. Il avait fait le
+sacrifice de sa vie. Son seul regret, disait-il, était d'échouer
+au port, après avoir traversé quatre armées, et de ne pouvoir
+exécuter les ordres de l'empereur. Il paraissait animé de ce
+fanatisme français qui a fait tant de mal à notre chère Allemagne,
+et pourtant je ne sus pas m'empêcher de le défendre, et je
+traduisis ses paroles moins en interprète qu'en avocat.
+Malheureusement on avait trouvé sur lui une lettre de Napoléon au
+général Rapp, dont j'ai conservé copie:
+
+«Abandonnez Dantzig, forcez le blocus, réunissez-vous aux
+garnisons de Stettin, de Gustrin et de Glogau, marchez sur l'Elbe,
+entendez-vous avec Saint-Cyr et Davoust pour concentrer les forces
+éparses à Dresde, Torgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg;
+faites la boule de neige; traversez la Westphalie qui est libre
+et venez défendre la ligne du Rhin avec une armée de 170 000
+Français que vous sauvez!»
+
+«NAPOLÉON.»
+
+Cette lettre fut envoyée à l'état-major de l'armée russe, tandis
+qu'une demi-douzaine de militaires illettrés, ivres de joie et de
+brandevin, condamnaient le brave colonel du 23ème de ligne à la
+mort des espions et des traîtres. L'exécution fut fixée au
+lendemain 12, et Mr Pierre-Victor Fougas, après m'avoir remercié
+et embrassé avec la sensibilité la plus touchante (il est époux et
+père), se vit enfermer dans la petite tour crénelée de Liebenfeld,
+où le vent soufflait terriblement par toutes les meurtrières.
+
+La nuit du 11 au 12 novembre fut une des plus rigoureuses de ce
+terrible hiver. Mon thermomètre à minima, suspendu hors de ma
+fenêtre à l'exposition sud-est, indiquait 19 degrés centigrades
+au-dessous de zéro. Je sortis au petit jour pour dire un dernier
+adieu à Mr le colonel, et je rencontrai le bas officier Garok qui
+me dit en mauvais allemand:
+
+-- Nous n'aurons pas besoin de tuer le frantzouski, il est gelé.
+
+Je courus à la prison. Mr le colonel était couché sur le dos, et
+roide. Mais je reconnus après quelques minutes d'examen que la
+roideur de ce corps n'était pas celle de la mort. Les
+articulations, sans avoir leur souplesse ordinaire, se laissaient
+fléchir et ramener à l'extension sans un effort trop violent. Les
+membres, la face, la poitrine donnaient à ma main une sensation de
+froid, mais bien différente de celle que j'avais souvent perçue au
+contact des cadavres.
+
+Sachant qu'il avait passé plusieurs nuits sans dormir et supporté
+des fatigues extraordinaires, je ne doutais point qu'il ne se fût
+laissé prendre de ce sommeil profond et léthargique qu'entraîne un
+froid intense, et qui, trop prolongé, ralentit la respiration et
+la circulation au point que les moyens les plus délicats de
+l'observation médicale sont nécessaires pour constater la
+persistance de la vie. Le pouls était insensible, ou tout au moins
+mes doigts engourdis par le froid ne le sentaient pas. La dureté
+de mon ouïe (j'étais alors dans ma soixante-neuvième année)
+m'empêcha de constater par l'auscultation si les bruits du coeur
+révélaient encore ces battements faibles, mais prolongés, que
+l'oreille peut encore entendre lorsque la main ne les perçoit déjà
+plus.
+
+Mr le colonel se trouvait à cette période de l'engourdissement
+causé par le froid, où pour réveiller un homme sans le faire
+mourir, des soins nombreux et délicats deviennent nécessaires.
+Quelques heures encore, et la congélation allait survenir, et avec
+elle l'impossibilité du retour à la vie.
+
+J'étais dans la plus grande perplexité. D'un côté, je le sentais
+mourir par congélation entre mes mains; de l'autre, je ne pouvais
+pas à moi seul l'entourer de tous les soins indispensables. Si je
+lui appliquais des excitants sans lui faire frictionner à la fois
+le tronc et les membres par trois ou, quatre aides vigoureux, je
+ne le réveillais que pour le voir mourir. J'avais encore sous les
+yeux le spectacle de cette belle jeune fille asphyxiée dans un
+incendie, que je parvins à ranimer en lui promenant des charbons
+ardents sous les clavicules, mais qui ne put qu'appeler sa mère et
+mourut presque aussitôt malgré l'emploi des excitants à
+l'intérieur et de l'électricité pour déterminer les contractions
+du diaphragme et du coeur.
+
+Et quand même je serais parvenu à lui rendre la force et la santé,
+n'était-il pas condamné par le conseil de guerre? L'humanité ne
+me défendait-elle pas de l'arracher à ce repos voisin de la mort
+pour le livrer aux horreurs du supplice?
+
+Je dois avouer aussi qu'en présence de cet organisme où la vie
+était suspendue, mes idées sur la résurrection prirent sur moi
+comme un nouvel empire. J'avais si souvent desséché et fait
+revivre des êtres assez élevés dans la série animale, que je ne
+doutais pas du succès de l'opération, même sur un homme. À moi
+seul, je ne pouvais ranimer et sauver Mr le colonel; mais j'avais
+dans mon laboratoire tous les instruments nécessaires pour le
+dessécher sans aide.
+
+En résumé, trois partis s'offraient à moi: 1° laisser Mr le
+colonel dans la tour crénelée, où il aurait péri le jour même par
+congélation; 2° le ranimer par des excitants, au risque de le
+tuer, et pourquoi? pour le livrer, en cas de succès, à un
+supplice inévitable; 3° le dessécher dans mon laboratoire avec la
+quasi certitude de le ressusciter après la paix. Tous les amis de
+l'humanité comprendront sans doute que je ne pouvais pas hésiter
+longtemps.
+
+Je fis appeler le bas officier Garok, et je le priai de me vendre
+le corps du colonel. Ce n'était pas la première fois que
+j'achetais un cadavre pour le disséquer, et ma demande n'excita
+aucun soupçon. Marché conclu, je donnai quatre bouteilles de
+Kirschen-Wasser, et bientôt deux soldats russes m'apportèrent sur
+un brancard Mr le colonel Fougas.
+
+Dès que je fus seul avec lui, je lui piquai le doigt: la pression
+fit sortir une goutte de sang. La placer sous un microscope, entre
+deux lamelles de verre, fut pour moi l'affaire d'une minute. Ô
+bonheur! la fibrine n'était pas coagulée! Les globules rouges se
+montraient nettement circulaires, aplatis, biconcaves, sans
+crénelures, ni dentelures, ni gonflement sphéroïdal. Les globules
+blancs se déformaient et reprenaient alternativement la forme
+sphérique, pour se déformer encore lentement par de délicates
+expansions. Je ne m'étais donc pas trompé, c'était bien un homme
+engourdi que j'avais sous les yeux et non un cadavre!
+
+Je le portai sur une balance. Il pesait cent quarante livres, ses
+vêtements compris. Je n'eus garde de le déshabiller, car j'avais
+reconnu que les animaux desséchés directement au contact de l'air
+mouraient plus souvent que ceux qui étaient restés couverts de
+mousse et d'autres objets mous pendant l'épreuve de la
+dessiccation.
+
+Ma grande machine pneumatique, son immense plateau, son énorme
+cloche ovale en fer battu qu'une crémaillère glissant sur une
+poulie attachée solidement au plafond élevait et abaissait sans
+peine grâce à son treuil, tous ces mille et un mécanismes que
+j'avais si laborieusement préparés nonobstant les railleries de
+mes envieux, et que je me désolais de voir inutiles, allaient donc
+trouver leur emploi. Des circonstances inattendues venaient enfin
+de me procurer un sujet d'expériences tel que j'avais vainement
+essayé d'en obtenir en cherchant à engourdir des chiens, des
+lapins, des moutons et d'autres mammifères à l'aide de mélanges
+réfrigérants. Depuis longtemps, sans doute, ces résultats auraient
+été obtenus si j'avais été aidé de ceux qui m'entouraient, au lieu
+d'être l'objet de leurs railleries; si nos ministres m'avaient
+appuyé de leur autorité au lieu de me traiter comme un esprit
+subversif.
+
+Je m'enfermai en tête-à-tête avec le colonel, et je défendis même
+à la vieille Gretchen, ma gouvernante, aujourd'hui défunte, de me
+troubler dans mon travail. J'avais remplacé le pénible levier des
+anciennes machines pneumatiques par une roue munie d'un
+excentrique qui transformait le mouvement circulaire de l'axe en
+mouvement rectiligne appliqué aux pistons: la roue,
+l'excentrique, la bielle, le genou de l'appareil fonctionnaient
+admirablement et me permettaient de tout faire par moi-même. Le
+froid ne gênait pas le jeu de la machine et les huiles n'étaient
+pas figées: je les avais purifiées moi-même par un procédé
+nouveau fondé sur les découvertes alors récentes du savant
+français Mr Chevreul.
+
+Après avoir étendu le corps sur le plateau de la machine
+pneumatique, abaissé la cloche et luté les bords, j'entrepris de
+le soumettre graduellement à l'action du vide sec et à froid. Des
+capsules remplies de chlorure de calcium étaient placées autour de
+Mr le colonel pour absorber l'eau qui allait s'évaporer de son
+corps, et hâter la dessiccation.
+
+Certes, je me trouvais dans la meilleure situation possible pour
+amener le corps humain à un état de dessèchement graduel sans
+cessation brusque des fonctions, sans désorganisation des tissus
+ou des humeurs. Rarement mes expériences sur les _rotifères_ et
+les _tardigrades_ avaient été entourées de pareilles chances de
+succès, et elles avaient toujours réussi. Mais la nature
+particulière du sujet et les scrupules spéciaux qu'il imposait à
+ma conscience, m'obligeaient de remplir un certain nombre de
+conditions nouvelles, que j'avais d'ailleurs prévues depuis
+longtemps. J'avais eu soin de ménager une ouverture aux deux bouts
+de ma cloche ovale et d'y sceller une épaisse glace, qui me
+permettait de suivre de l'oeil les effets du vide sur Mr le
+colonel. Je m'étais bien gardé de fermer les fenêtres de mon
+laboratoire, de peur qu'une température trop élevée ne fît cesser
+la léthargie du sujet ou ne déterminât quelque altération des
+humeurs. Si le dégel était survenu, c'en était fait de mon
+expérience. Mais le thermomètre se maintint durant plusieurs jours
+entre 6 et 8 degrés au-dessous de zéro, et je fus assez heureux
+pour voir le sommeil léthargique se prolonger, sans avoir à
+craindre la congélation des tissus.
+
+Je commençai par pratiquer le vide avec une extrême lenteur, de
+crainte que les gaz dissous dans le sang, devenus libres par la
+différence de leur tension avec celle de l'air raréfié, ne
+vinssent à se dégager dans les vaisseaux et à déterminer la mort
+immédiate. Je surveillais en outre à chaque instant les effets du
+vide sur les gaz de l'intestin, car en se dilatant intérieurement
+à mesure que la pression de l'air diminuait autour du corps, ils
+auraient pu amener des désordres graves. La longue conservation
+des tissus n'en eût pas été affectée, mais il suffisait d'une
+lésion intérieure pour déterminer la mort après quelques heures de
+reviviscence. C'est ce qu'on observe assez souvent chez les
+animaux desséchés sans précaution.
+
+À plusieurs reprises, un gonflement trop rapide de l'abdomen vint
+me mettre en garde contre le danger que je redoutais et je fus
+obligé de laisser rentrer un peu d'air sous la cloche. Enfin la
+cessation de tous les phénomènes de cet ordre me prouva que les
+gaz avaient disparu par exosmose ou avaient été expulsés par la
+contraction spontanée des viscères. Ce ne fut qu'à la fin du
+premier jour que je pus renoncer à ces précautions minutieuses et
+porter le vide un peu plus loin.
+
+Le lendemain 13, je poussai le vide à ce point que le baromètre
+descendit à cinq millimètres. Comme il n'était survenu aucun
+changement dans la position du corps ni des membres, j'étais sûr
+que nulle convulsion ne s'était produite. Mr le colonel arrivait à
+se dessécher, à devenir immobile, à cesser de pouvoir exécuter les
+actes de la vie sans que la mort fût survenue ni que la
+possibilité du retour de l'action eût cessé. Sa vie était
+suspendue, non éteinte!
+
+Je pompais chaque fois qu'un excédant de vapeur d'eau faisait
+monter le baromètre. Dans la journée du 14, la porte de mon
+laboratoire fut littéralement enfoncée par Mr le général russe
+comte Trollohub, envoyé du quartier général. Cet honorable
+officier était accouru en toute hâte pour empêcher l'exécution de
+Mr le colonel et le conduire en présence du commandant en chef. Je
+lui confessai loyalement ce que j'avais fait sous l'inspiration de
+ma conscience; je lui montrai le corps à travers un des oeils-de-
+boeuf de la machine pneumatique; je lui dis que j'étais heureux
+d'avoir conservé un homme qui pouvait fournir des renseignements
+utiles aux libérateurs de mon pays, et j'offris de le ressusciter
+à mes frais si l'on me promettait de respecter sa vie et sa
+liberté. Mr le général comte Trollohub, homme distingué sans
+contredit, mais d'une instruction exclusivement militaire, crut
+que je ne parlais pas sérieusement. Il sortit en me jetant la
+porte au nez et en me traitant de vieux fou.
+
+Je me remis à pomper et je maintins le vide à une pression de 3 à
+5 millimètres pendant l'espace de trois mois. Je savais par
+expérience que les animaux peuvent revivre après avoir été soumis
+au vide sec et à froid pendant quatre-vingts jours.
+
+Le 12 février 1814, ayant observé que, depuis un mois, il n'était
+survenu aucune modification dans l'affaissement des chairs, je
+résolus de soumettre Mr le colonel à une autre série d'épreuves,
+afin d'assurer une conservation plus parfaite par une complète
+dessiccation. Je laissai rentrer l'air par le robinet destiné à
+cet usage, puis ayant enlevé la cloche, je procédai à la suite de
+mon expérience.
+
+Le corps ne pesait plus que quarante-six livres; je l'avais donc
+presque réduit au tiers de son poids primitif. Il faut tenir
+compte de ce que les vêtements n'avaient pas perdu autant d'eau
+que les autres parties. Or le corps de l'homme renferme presque
+les quatre cinquièmes de son poids d'eau, comme le démontre une
+dessiccation bien faite à l'étuve chimique.
+
+Je plaçai donc Mr le colonel sur un plateau, et, après l'avoir
+glissé dans ma grande étuve, j'élevai graduellement la température
+à 75 degrés centigrades. Je n'osai dépasser ce chiffre, de peur
+d'altérer l'albumine, de la rendre insoluble, et d'ôter aux tissus
+la faculté de reprendre l'eau nécessaire au retour de leurs
+fonctions.
+
+J'avais eu soin de disposer un appareil convenable pour que
+l'étuve fût constamment traversée par un courant d'air sec. Cet
+air s'était desséché en traversant une série de flacons remplis
+d'acide sulfurique, de chaux vive et de chlorure de calcium.
+
+Après une semaine passée dans l'étuve, l'aspect général du corps
+n'avait pas changé, mais son poids s'était réduit à 40 livres,
+vêtements compris. Huit autres jours n'amenèrent aucune
+déperdition nouvelle. J'en conclus que la dessiccation était
+suffisante. Je savais bien que les cadavres momifiés dans les
+caveaux d'église depuis un siècle ou plus finissent par ne peser
+qu'une dizaine de livres; mais ils ne deviennent pas si légers
+sans une notable altération de leurs tissus.
+
+Le 27 février, je plaçai moi-même Mr le colonel dans les boîtes
+que j'avais fait faire à son usage. Depuis cette époque, c'est-à-
+dire pendant un espace de neuf ans et onze mois, nous ne nous
+sommes jamais quittés. Je l'ai transporté avec moi à Dantzig, il
+habite ma maison. Je ne l'ai pas rangé à son numéro d'ordre dans
+ma collection de zoologie; il repose à part, dans la chambre
+d'honneur. Je ne confie à personne le plaisir de renouveler son
+chlorure de calcium. Je prendrai soin de vous jusqu'à ma dernière
+heure, ô monsieur le colonel Fougas, cher et malheureux ami! Mais
+je n'aurai pas la joie de contempler votre résurrection. Je ne
+partagerai point les douces émotions du guerrier qui revient à la
+vie. Vos glandes lacrymales, inertes aujourd'hui, ranimées dans
+quelques jours, ne répandront pas sur le sein de votre vieux
+bienfaiteur la douce rosée de la reconnaissance. Car vous ne
+rentrerez en possession de votre être que le jour où je ne vivrai
+plus!
+
+Peut-être serez-vous étonné que, vous aimant comme je vous aime,
+j'aie tardé si longtemps à vous tirer de ce profond sommeil. Qui
+sait si un reproche amer ne viendra pas corrompre la douceur des
+premières actions de grâces que vous apporterez sur ma tombe?
+Oui, j'ai prolongé sans profit pour vous une expérience d'intérêt
+général. J'aurais dû rester fidèle à ma première pensée et vous
+rendre la vie aussitôt après la signature de la paix. Mais quoi!
+fallait-il donc vous renvoyer en France quand le sol de votre
+patrie était couvert de nos soldats et de nos alliés? Je vous ai
+épargné ce spectacle si douloureux pour une âme comme la vôtre.
+Sans doute vous auriez eu la consolation de revoir, en mars 1815,
+l'homme fatal à qui vous aviez consacré votre dévouement; mais
+êtes-vous bien sûr que vous n'eussiez pas été englouti avec sa
+fortune dans le naufrage de Waterloo?
+
+Depuis cinq ou six ans, ce n'est plus ni votre intérêt, ni même
+l'intérêt de la science qui m'a empêché de vous ranimer, c'est...
+pardonnez-le-moi, monsieur le colonel, c'est un lâche attachement
+à la vie. Le mal dont je souffre, et qui m'emportera bientôt, est
+une hypertrophie du coeur; les émotions violentes me sont
+interdites. Si j'entreprenais moi-même cette grande opération,
+dont j'ai tracé la marche dans un programme annexé à ce testament,
+je succomberais sans nul doute avant de l'avoir terminée; ma mort
+serait un accident fâcheux qui pourrait troubler mes aides et
+faire manquer votre résurrection.
+
+Rassurez-vous, vous n'attendrez pas longtemps. Et, d'ailleurs, que
+perdez-vous à attendre? Vous ne vieillissez pas, vous avez
+toujours vingt-quatre ans, vos enfants grandissent; vous serez
+presque leur contemporain lorsque vous renaîtrez! Vous êtes venu
+pauvre à Liebenfeld, pauvre vous êtes dans ma maison de Dantzig,
+et mon testament vous fait riche. Soyez heureux, c'est mon voeu le
+plus cher.
+
+J'ordonne que, dès le lendemain de ma mort, mon neveu, Nicolas
+Meiser, réunisse par lettre de convocation les dix plus illustres
+médecins du royaume de Prusse, qu'il leur donne lecture de mon
+testament et du mémoire y annexé, et qu'il fasse procéder sans
+retard, dans mon propre laboratoire, à la résurrection de Mr le
+colonel Fougas. Les frais de voyage, de séjour, etc., etc., seront
+prélevés sur l'actif de ma succession. Une somme de deux mille
+thalers sera consacrée à la publication des glorieux résultats de
+l'expérience, en allemand, en français et en latin. Un exemplaire
+de cette brochure devra être adressé à chacune des sociétés
+savantes qui existeront alors en Europe.
+
+Dans le cas tout à fait imprévu où les efforts de la science ne
+parviendraient pas à ranimer Mr le colonel, tous mes biens
+retourneraient à Nicolas Meiser, seul parent qui me reste.
+
+«JEAN MEISER, D. M.»
+
+VIII -- Comment Nicolas Meiser, neveu de Jean Meiser, avait
+exécuté le testament de son oncle.
+
+Le docteur Hirtz de Berlin, qui avait copié ce testament lui-même,
+s'excusa fort obligeamment de ne l'avoir pas envoyé plus tôt. Ses
+affaires l'avaient contraint de voyager loin de la capitale. En
+passant par Dantzig, il s'était donné le plaisir de visiter Mr
+Nicolas Meiser, ancien brasseur, richissime propriétaire et gros
+rentier, actuellement âgé de soixante-six ans. Ce vieillard se
+rappelait fort bien la mort et le testament de son oncle, le
+savant; mais il n'en parlait pas sans une certaine répugnance. Il
+affirmait d'ailleurs qu'aussitôt après le décès de Jean Meiser, il
+avait rassemblé dix médecins de Dantzig autour de la momie du
+colonel; il montrait même une déclaration unanime de ces
+messieurs, attestant qu'un homme desséché à l'étuve ne peut en
+aucune façon ni par aucun moyen renaître à la vie. Ce certificat,
+rédigé par les adversaires et les ennemis du défunt, ne faisait
+nulle mention du mémoire annexé au testament. Nicolas Meiser
+jurait ses grands dieux (mais non sans rougir visiblement) que cet
+écrit concernant les procédés à suivre pour ressusciter le
+colonel, n'avait jamais été connu de lui ni de sa femme. Interrogé
+sur les raisons qui avaient pu le porter à se dessaisir d'un dépôt
+aussi précieux que le corps de Mr Fougas, il disait l'avoir
+conservé quinze ans dans sa maison avec tous les respects et tous
+les soins imaginables; mais au bout de ce temps, obsédé de
+visions et réveillé presque toutes les nuits par le fantôme du
+colonel qui venait lui tirer les pieds, il s'était décidé à le
+vendre pour vingt écus à un amateur de Berlin. Depuis qu'il était
+débarrassé de ce triste voisinage, il dormait beaucoup mieux, mais
+pas encore tout à fait bien, car il lui avait été impossible
+d'oublier la figure du colonel.
+
+À ces renseignements, Mr Hirtz, médecin de S.A.R. le prince régent
+de Prusse, ajouta quelques mots en son nom personnel. Il ne
+croyait pas que la résurrection d'un homme sain et desséché avec
+précaution fût impossible en théorie; il pensait même que le
+procédé de dessiccation indiqué par l'illustre Jean Meiser était
+le meilleur à suivre. Mais dans le cas présent, il ne lui
+paraissait pas vraisemblable que le colonel Fougas pût être
+rappelé à la vie: les influences atmosphériques et les variations
+de température qu'il avait subies durant un espace de quarante-six
+ans devaient avoir altéré les humeurs et les tissus. C'était aussi
+le sentiment de Mr Renault et de son fils. Pour calmer un peu
+l'exaltation de Clémentine, ils lui lurent les derniers
+paragraphes de la lettre de Mr Hirtz. On lui cacha le testament de
+Jean Meiser, qui n'aurait pu que lui échauffer la tête. Mais cette
+petite imagination fermentait sans relâche, quoi qu'on fît pour
+l'assoupir. Clémentine recherchait maintenant la compagnie du
+docteur Martout; elle discutait avec lui, elle voulait voir des
+expériences sur la résurrection des _rotifères_. Rentrée chez
+elle, elle pensait un peu à Léon et beaucoup au colonel. Le projet
+de mariage tenait toujours, mais personne n'osait parler de la
+publication des bans. Aux tendresses les plus touchantes de son
+futur, la jeune fiancée répondait par des discussions sur le
+principe vital. Ses visites dans la maison Renault ne
+s'adressaient pas aux vivants, mais au mort. Tous les
+raisonnements qu'on mit en oeuvre pour la guérir d'un fol espoir
+ne servirent qu'à la jeter dans une mélancolie profonde. Ses
+belles couleurs pâlirent, l'éclat de son regard s'éteignit. Minée
+par un mal secret, elle perdit cette aimable vivacité qui était
+comme le pétillement de la jeunesse et de la joie.
+
+Il fallait que le changement fût bien visible, car Mlle Sambucco,
+qui n'avait pas des yeux de mère, s'en inquiéta.
+
+Mr Martout, persuadé que cette maladie de l'âme ne céderait qu'à
+un traitement moral, vint la voir un matin et lui dit:
+
+-- Ma chère enfant, quoique je ne m'explique pas bien le grand
+intérêt que vous portez à cette momie, j'ai fait quelque chose
+pour elle et pour vous. Je viens d'envoyer à Mr Karl Nibor le
+petit bout d'oreille que Léon a détaché.
+
+Clémentine ouvrit de grands yeux.
+
+-- Vous ne me comprenez pas? reprit le docteur. Il s'agit de
+reconnaître si les humeurs et les tissus du colonel ont subi des
+altérations graves. Mr Nibor, avec son microscope, nous dira ce
+qui en est. On peut s'en rapporter à lui: c'est un génie
+infaillible. Sa réponse va nous apprendre s'il faut procéder à la
+résurrection de notre homme, ou s'il ne reste qu'à l'enterrer.
+
+-- Quoi! s'écria la jeune fille, on peut décider si un homme est
+mort ou vivant, sur échantillon?
+
+-- Il ne faut rien de plus au docteur Nibor. Oubliez donc vos
+préoccupations pendant une huitaine de jours. Dès que la réponse
+arrivera, je vous la donnerai à lire. J'ai stimulé la curiosité du
+grand savant: il ne sait absolument rien sur le fragment que je
+lui envoie. Mais si, par impossible, il nous disait que ce bout
+d'oreille appartient à un être sain, je le prierais de venir à
+Fontainebleau et de nous aider à lui rendre la vie.
+
+Cette vague lueur d'espérance dissipa la mélancolie de Clémentine
+et lui rendit sa belle santé. Elle se remit à chanter, à rire, à
+voltiger dans le jardin de sa tante et dans la maison de Mr
+Renault. Les doux entretiens recommencèrent; on reparla du
+mariage, le premier ban fut publié.
+
+-- Enfin, disait Léon, je la retrouve!
+
+Mais Mme Renault, la sage et prévoyante mère, hochait la tête
+tristement:
+
+-- Tout cela ne va qu'à moitié bien, disait-elle. Je n'aime pas
+que ma bru se préoccupe si fort d'un beau garçon desséché. Que
+deviendrons-nous lorsqu'elle saura qu'il est impossible de le
+faire revivre? Les papillons noirs ne vont-ils pas reprendre leur
+vol? Et supposé qu'on parvienne à le ressusciter, par miracle!
+êtes-vous sûrs qu'elle ne prendra pas de l'amour pour lui? En
+vérité, Léon avait bien besoin d'acheter cette momie, et c'est ce
+que j'appelle de l'argent bien placé!
+
+Un dimanche matin, Mr Martout entra chez le vieux professeur en
+criant victoire.
+
+Voici la réponse qui lui était venue de Paris:
+
+«Mon cher confrère,
+
+«J'ai reçu votre lettre et le petit fragment de tissu dont vous
+m'avez prié de déterminer la nature. Il ne m'a pas fallu grand
+travail pour voir de quoi il s'agissait. J'ai fait vingt fois des
+choses plus difficiles dans des expertises de médecine légale.
+Vous pouviez même vous dispenser de la formule consacrée: «Quand
+vous aurez fait votre examen au microscope, je vous dirai ce que
+c'est.» Ces finasseries ne servent de rien: mon microscope sait
+mieux que vous ce que vous m'avez envoyé. Vous connaissez la forme
+et la couleur des choses; il en voit la structure intime, la
+raison d'être, les conditions de vie et de mort. Votre fragment de
+matière desséchée, large comme la moitié de mon ongle et à peu
+près aussi épais, après avoir séjourné vingt-quatre heures sous un
+globe, dans une atmosphère saturée d'eau, à la température du
+corps humain, est devenu souple, bien qu'un peu élastique. J'ai pu
+dès lors le disséquer, l'étudier comme un morceau de chair fraîche
+et placer sous le microscope chacune de ses parties qui me
+paraissait de consistance ou de couleur différente.
+
+«J'ai d'abord trouvé au milieu une partie mince, plus dure et
+plus élastique que le reste, et qui m'a présenté la trame et les
+cellules du cartilage. Ce n'était ni le cartilage du nez, ni le
+cartilage d'une articulation, mais bien le fibro-cartilage de
+l'oreille. Donc vous m'avez envoyé un bout d'oreille; et ce n'est
+point le bout d'en bas, le lobe qu'on perce chez les femmes pour y
+mettre des boucles d'or, mais le bout d'en haut, dans lequel le
+cartilage s'étend.
+
+«À l'intérieur, j'ai détaché une peau fine dans laquelle le
+microscope m'a montré un épiderme délicat, parfaitement intact;
+un derme non moins intact, avec de petites papilles, et surtout
+traversé par une foule de poils d'un fin duvet humain. Chacun de
+ces petits poils avait sa racine plongée dans son follicule, et le
+follicule accompagné de ses deux petites glandes. Je vous dirai
+même plus: ces poils de duvet étaient longs de quatre à cinq
+millimètres sur trois à cinq centièmes de millimètres
+d'épaisseur; c'est le double de la grandeur du joli duvet qui
+fleurit sur une oreille féminine; d'où je conclus que votre bout
+d'oreille appartient à un homme.
+
+«Contre le bord recourbé du cartilage, j'ai trouvé les élégants
+faisceaux striés du muscle de l'hélix, et si parfaitement intacts
+qu'on aurait dit qu'ils ne demandaient qu'à se contracter. Sous la
+peau et près des muscles, j'ai trouvé plusieurs petits filets
+nerveux, composés chacun de huit ou dix tubes dont la moelle était
+aussi intacte et homogène que dans les nerfs enlevés à un animal
+vivant ou pris sur un membre amputé. Êtes-vous satisfait?
+Demandez-vous merci? Eh bien! moi, je ne suis pas encore au bout
+de mon rouleau!
+
+«Dans le tissu cellulaire interposé au cartilage et à la peau,
+j'ai trouvé de petites artères et de petites veines dont la
+structure était parfaitement reconnaissable. Elles renfermaient du
+sérum avec des globules rouges du sang. Ces globules étaient tous
+circulaires, biconcaves, parfaitement réguliers; ils ne
+présentaient ni dentelures, ni cet état framboise, qui caractérise
+les globules du sang d'un cadavre.
+
+«En résumé, mon cher confrère, j'ai trouvé dans ce fragment à peu
+près de tout ce qu'on trouve dans le corps de l'homme: du
+cartilage, du muscle, du nerf, de la peau, des poils, des glandes,
+du sang, etc., et tout cela dans un état parfaitement sain et
+normal. Ce n'est donc pas du cadavre que vous m'avez envoyé, mais
+un morceau d'un homme vivant, dont les humeurs et les tissus ne
+sont nullement décomposés.
+
+«Agréez, etc.
+
+«KARL NIBOR.
+
+«Paris, 30 juillet 1859.»
+IX -- Beaucoup de bruit dans Fontainebleau.
+
+On ne tarda pas à dire par la ville que Mr Martout et les
+MM. Renault se proposaient de ressusciter un homme, avec le
+concours de plusieurs savants de Paris.
+
+Mr Martout avait adressé un mémoire détaillé au célèbre Karl
+Nibor, qui s'était hâté d'en faire part à la Société de biologie.
+Une commission fut nommée séance tenante pour accompagner Mr Nibor
+à Fontainebleau. Les six commissaires et le rapporteur convinrent
+de quitter Paris le 15 août, heureux de se soustraire au fracas
+des réjouissances publiques. On avertit Mr Martout de préparer
+l'expérience, qui ne devait pas durer moins de trois jours.
+
+Quelques gazettes de Paris annoncèrent ce grand événement dans
+leurs faits divers, mais le public y prêta peu d'attention. La
+rentrée solennelle de l'armée d'Italie occupait exclusivement tous
+les esprits, et d'ailleurs les Français n'accordent plus qu'une
+foi médiocre aux miracles promis par les journaux.
+
+Mais à Fontainebleau ce fut une tout autre affaire. Non seulement
+Mr Martout et MM. Renault, mais Mr Audret l'architecte, Mr
+Bonnivet le notaire, et dix autres gros bonnets de la ville
+avaient vu et touché la momie du colonel. Ils en avaient parlé à
+leurs amis, ils l'avaient décrit de leur mieux, ils avaient
+raconté son histoire. Deux ou trois copies du testament de Mr
+Meiser circulaient de main en main. La question des reviviscences
+était à l'ordre du jour; on la discutait autour du bassin des
+Carpes, comme en pleine Académie des sciences. Vous auriez entendu
+parler des _rotifères_ et des _tardigrades_ jusque sur la place du
+Marché!
+
+Il convient de déclarer que les résurrectionnistes n'étaient pas
+en majorité. Quelques professeurs du collège, notés par leur
+esprit paradoxal, quelques amis du merveilleux, atteints et
+convaincus d'avoir fait tourner les tables, enfin une demi-
+douzaine de ces grognards à moustache blanche qui croient que la
+mort de Napoléon Ier est une calomnie répandue par les Anglais,
+composaient le gros de l'armée.
+
+Mr Martout avait contre lui non seulement les sceptiques, mais
+encore la foule innombrable des croyants. Les uns le tournaient en
+ridicule, les autres le proclamaient subversif, dangereux, ennemi
+des idées fondamentales sur lesquelles repose la société. Le
+desservant d'une petite église prêcha à mots couverts contre les
+Prométhées qui prétendent usurper les privilèges du ciel. Mais le
+curé de la paroisse, excellent homme et tolérant, ne craignit pas
+de dire dans cinq ou six maisons que la guérison d'un malade aussi
+désespéré que Mr Fougas serait une preuve de la puissance et de la
+miséricorde de Dieu.
+
+La garnison de Fontainebleau se composait alors de quatre
+escadrons de cuirassiers et du 23ème de ligne qui s'était distingué
+à Magenta. Lorsqu'on sut dans l'ancien régiment du colonel Fougas
+que cet illustre officier allait peut-être revenir au monde, ce
+fut une émotion générale. Un régiment sait son histoire, et
+l'histoire du 23ème avait été celle de Fougas depuis le mois de
+février 1811 jusqu'en novembre 1813. Tous les soldats avaient
+entend lire dans leurs chambrées l'anecdote suivante:
+
+«Le 27 août 1813, à la bataille de Dresde, l'Empereur aperçoit un
+régiment français au pied d'une redoute russe qui le couvrait de
+mitraille. Il s'informe; on lui répond que c'est le 23ème de
+ligne. «C'est impossible, dit-il, le 23ème de ligne ne resterait
+pas sous le feu sans courir sur l'artillerie qui le foudroie.» Le
+23ème, mené par le colonel Fougas, gravit la hauteur au pas de
+charge, cloua les artilleurs sur leurs pièces et enleva la
+redoute.»
+
+Les officiers et les soldats, fiers à bon droit de cette action
+mémorable, vénéraient sous le nom de Fougas un des ancêtres du
+régiment. L'idée de le voir reparaître au milieu d'eux, jeune et
+vivant, ne leur paraissait pas vraisemblable, mais c'était déjà
+quelque chose que de posséder son corps. Officiers et soldats
+décidèrent qu'il serait enseveli à leurs frais, après les
+expériences du docteur Martout. Et pour lui donner un tombeau
+digne de sa gloire ils votèrent une cotisation de deux jours de
+solde.
+
+Tout ce qui portait l'épaulette défila dans le laboratoire de Mr
+Renault; le colonel des cuirassiers y revint plusieurs fois, dans
+l'espoir de rencontrer Clémentine. Mais la fiancée de Léon se
+tenait à l'écart.
+
+Elle était heureuse comme une femme ne l'a jamais été, cette jolie
+petite Clémentine. Aucun nuage ne voilait plus la sérénité de son
+beau front. Libre de tous soucis, le coeur ouvert à l'espérance,
+elle adorait son cher Léon et passait les jours à le lui dire.
+Elle-même avait pressé la publication des bans.
+
+-- Nous nous marierons, disait-elle, le lendemain de la
+résurrection du colonel. J'entends qu'il soit mon témoin, je veux
+qu'il me bénisse! C'est bien le moins qu'il puisse faire pour
+moi, après tout ce que j'ai fait pour lui. Dire que, sans mon
+obstination, vous alliez l'envoyer au muséum du jardin des
+Plantes! Je lui conterai cela, monsieur, dès qu'il pourra nous
+entendre, et il vous coupera les oreilles à son tour! Je vous
+aime!
+
+-- Mais, répliquait Léon, pourquoi subordonnez-vous mon bonheur au
+succès d'une expérience! Toutes les formalités ordinaires sont
+remplies, les publications faites, les affiches posées: personne
+au monde ne nous empêcherait de nous marier demain, et il vous
+plaît d'attendre jusqu'au 19! Quel rapport y a-t-il entre nous et
+ce monsieur desséché qui dort dans une boîte? Il n'appartient ni
+à votre maison ni à la mienne. J'ai compulsé tous les papiers de
+votre famille en remontant jusqu'à la sixième génération et je n'y
+ai trouvé personne du nom de Fougas. Ce n'est donc pas un grand-
+parent que nous attendons pour la cérémonie. Qu'est-ce alors? Les
+méchantes langues de Fontainebleau prétendent que vous avez une
+passion pour ce fétiche de 1813; moi qui suis sûr de votre coeur,
+j'espère que vous ne l'aimerez jamais autant que moi. En
+attendant, on m'appelle le rival du colonel au bois dormant!
+
+-- Laissez dire les sots, répondait Clémentine avec un sourire
+angélique. Je ne me charge pas d'expliquer mon affection pour le
+pauvre Fougas, mais je l'aime beaucoup, cela est certain. Je
+l'aime comme un père, comme un frère, si vous le préférez, car il
+est presque aussi jeune que moi. Quand nous l'aurons ressuscité,
+je l'aimerai peut-être comme un fils, mais vous n'y perdrez rien,
+mon cher Léon. Vous avez dans mon coeur une place à part, la
+meilleure, et personne ne vous la prendra, pas même _lui_!
+
+Cette querelle d'amoureux, qui recommençait souvent et finissait
+toujours par un baiser, fut un jour interrompue par la visite du
+commissaire de police.
+
+L'honorable fonctionnaire déclina poliment son nom et sa qualité,
+et demanda au jeune Renault la faveur de l'entretenir à part.
+
+-- Monsieur, lui dit-il lorsqu'il le vit seul, je sais tous les
+égards qui sont dus à un homme de votre caractère et dans votre
+position, et j'espère que vous voudrez bien ne pas interpréter en
+mauvais sens une démarche qui m'est inspirée par le sentiment du
+devoir.
+
+Léon s'écarquilla les yeux en attendant la suite de ce discours.
+
+-- Vous devinez, monsieur, poursuivit le commissaire, qu'il s'agit
+de la loi sur les sépultures. Elle est formelle, et n'admet aucune
+exception. L'autorité pourrait fermer les yeux, mais le grand
+bruit qui s'est fait, et d'ailleurs la qualité du défunt, sans
+compter la question religieuse, nous met dans l'obligation
+d'agir... de concert avec vous, bien entendu...
+
+Léon comprenait de moins en moins. On finit par lui expliquer,
+toujours dans le style administratif, qu'il devait faire porter Mr
+Fougas au cimetière de la ville.
+
+-- Mais, monsieur, répondit l'ingénieur, si vous avez entendu
+parler du colonel Fougas, on a dû vous dire aussi que nous ne le
+tenons pas pour mort.
+
+-- Monsieur, répliqua le commissaire avec un sourire assez fin,
+les opinions sont libres. Mais le médecin des morts, qui a eu le
+plaisir de voir le défunt, nous a fait un rapport concluant à
+l'inhumation immédiate.
+
+-- Eh bien, monsieur, si Fougas est mort, nous avons l'espérance
+de le ressusciter.
+
+-- On nous l'avait déjà dit, monsieur, mais, pour ma part,
+j'hésitais à le croire.
+
+-- Vous le croirez quand vous l'aurez vu, et j'espère, monsieur,
+que cela ne tardera pas longtemps.
+
+-- Mais alors, monsieur, vous vous êtes donc mis en règle?
+
+-- Avec qui?
+
+-- Je ne sais pas, monsieur; mais je suppose qu'avant
+d'entreprendre une chose pareille, vous vous êtes muni de quelque
+autorisation.
+
+-- De qui?
+
+-- Mais enfin, monsieur, vous avouerez que la résurrection d'un
+homme est une chose extraordinaire. Quant à moi, c'est bien la
+première fois que j'en entends parler. Or le devoir d'une police
+bien faite est d'empêcher qu'il se passe rien d'extraordinaire
+dans le pays.
+
+-- Voyons, monsieur, si je vous disais: voici un homme qui n'est
+pas mort; j'ai l'espoir très fondé de le remettre sur pied dans
+trois jours; votre médecin, qui prétend le contraire, se trompe:
+prendriez-vous la responsabilité de faire enterrer Fougas?
+
+-- Non, certes! À Dieu ne plaise que je prenne rien sous ma
+responsabilité! mais cependant, monsieur, en faisant enterrer Mr
+Fougas, je serais dans l'ordre et dans la légalité. Car enfin de
+quel droit prétendez-vous ressusciter un homme? Dans quel pays a-
+t-on l'habitude de ressusciter? Quel est ce texte de loi qui vous
+autorise à ressusciter les gens?
+
+-- Connaissez-vous une loi qui le défende? Or tout ce qui n'est
+pas défendu est permis.
+
+-- Aux yeux des magistrats, peut-être bien. Mais la police doit
+prévenir, éviter le désordre. Or, une résurrection, monsieur, est
+un fait assez inouï pour constituer un désordre véritable.
+
+-- Vous avouerez, du moins, que c'est un désordre assez heureux.
+
+-- Il n'y a pas de désordre heureux. Considérez, d'ailleurs, que
+le défunt n'est pas le premier venu. S'il s'agissait d'un vagabond
+sans feu ni lieu, on pourrait user de tolérance. Mais c'est un
+militaire, un officier supérieur et décoré; un homme qui a occupé
+un rang élevé dans l'armée. L'armée, monsieur! Il ne faut pas
+toucher à l'armée!
+
+-- Eh! monsieur, je touche à l'armée comme le chirurgien qui
+panse ses plaies! Il s'agit de lui rendre un colonel, à l'armée!
+Et c'est vous qui, par esprit de routine, voulez lui faire tort
+d'un colonel!
+
+-- Je vous en supplie, monsieur, ne vous animez pas tant et ne
+parlez pas si haut: on pourrait nous entendre. Croyez que je
+serai de moitié avec vous dans tout ce que vous voudrez faire pour
+cette belle et glorieuse armée de mon pays, Mais avez-vous songé à
+la question religieuse?
+
+-- Quelle question religieuse?
+
+-- À vous dire le vrai, monsieur (mais ceci tout à fait entre
+nous), le reste est pur accessoire et nous touchons au point
+délicat. On est venu me trouver, on m'a fait des observations très
+judicieuses. La seule annonce de votre projet a jeté le trouble
+dans un certain nombre de consciences. On craint que le succès
+d'une entreprise de ce genre ne porte un coup à la foi, ne
+scandalise, en un mot, les esprits tranquilles. Car enfin, si Mr
+Fougas est mort, c'est que Dieu l'a voulu. Ne craignez-vous pas,
+en le ressuscitant, d'aller contre la volonté de Dieu?
+
+-- Non, monsieur; car je suis sûr de ne pas ressusciter Fougas si
+Dieu en a décidé autrement. Dieu permet qu'un homme attrape la
+fièvre, mais Dieu permet aussi qu'un médecin le guérisse. Dieu a
+permis qu'un brave soldat de l'Empereur fût empoigné par quatre
+ivrognes de Russes, condamné comme espion, gelé dans une
+forteresse et desséché par un vieil Allemand sous une machine
+pneumatique. Mais Dieu permet aussi que je retrouve ce malheureux
+dans une boutique de bric-à-brac, que je l'apporte à
+Fontainebleau, que je l'examine avec quelques savants et que nous
+combinions un moyen à peu près sûr de le rendre à la vie. Tout
+cela prouve une chose, c'est que Dieu est plus juste, plus clément
+et plus miséricordieux que ceux qui abusent de son nom pour vous
+exciter.
+
+-- Je vous assure, monsieur, que je ne suis nullement excité. Je
+me rends à vos raisons parce qu'elles sont bonnes et parce que
+vous êtes un homme considérable dans la ville. J'espère bien,
+d'ailleurs, que vous ne réprouverez pas un acte de zèle qui m'a
+été conseillé. Je suis fonctionnaire, monsieur. Or, qu'est-ce
+qu'un fonctionnaire? Un homme qui a une place. Supposez
+maintenant que les fonctionnaires s'exposent à perdre leur place,
+que restera-t-il en France? Rien, monsieur, absolument rien. J'ai
+l'honneur de vous saluer.
+
+Le 15 août au matin, Mr Karl Nibor se présenta chez Mr Renault
+avec le docteur Martout et la commission nommée à Paris par la
+Société de biologie. Comme il arrive souvent en province, l'entrée
+de notre illustre savant fut une sorte de déception. Mme Renault
+s'attendait à voir paraître, sinon un magicien en robe de velours
+constellée d'or, au moins un vieillard d'une prestance et d'une
+gravité extraordinaire. Karl Nibor est un homme de taille moyenne,
+très blond et très fluet. Peut-être a-t-il bien quarante ans, mais
+on ne lui en donnerait pas plus de trente-cinq. Il porte la
+moustache et la mouche; il est gai, parleur, agréable et assez
+mondain pour amuser les dames. Mais Clémentine ne jouit pas de sa
+conversation. Sa tante l'avait emmenée à Moret pour la soustraire
+aux angoisses de la crainte et aux enivrements de la victoire.
+X -- Alléluia!
+
+Mr Nibor et ses collègues, après les compliments d'usage,
+demandèrent à voir le sujet. Ils n'avaient pas de temps à perdre
+et l'expérience ne pouvait guère durer moins de trois jours. Léon
+s'empressa de les conduire au laboratoire et d'ouvrir les trois
+coffres du colonel.
+
+On trouva que le malade avait la figure assez bonne. Mr Nibor le
+dépouilla de ses vêtements, qui se déchiraient comme de l'amadou
+pour avoir trop séché dans l'étuve du père Meiser. Le corps, mis à
+nu, fut jugé très intact et parfaitement sain. Personne n'osait
+encore garantir le succès, mais tout le monde était plein
+d'espérance.
+
+Après ce premier examen, Mr Renault mit son laboratoire au service
+de ses hôtes. Il leur offrit tout ce qu'il possédait avec une
+munificence qui n'était pas exempte de vanité. Pour le cas où
+l'emploi de l'électricité paraîtrait nécessaire, il avait une
+forte batterie de bouteilles de Leyde et quarante éléments de
+Bunsen tout neufs. Mr Nibor le remercia en souriant.
+
+-- Gardez vos richesses, lui dit-il. Avec une baignoire et une
+chaudière d'eau bouillante nous aurons tout ce qu'il nous faut. Le
+colonel ne manque de rien que d'humidité. Il s'agit de lui rendre
+la quantité d'eau nécessaire au jeu des organes. Si vous avez un
+cabinet où l'on puisse amener un jet de vapeur, nous serons plus
+que contents.
+
+Tout justement Mr Audret l'architecte, avait construit auprès du
+laboratoire une petite salle de bain, commode et claire. La
+célèbre machine à vapeur n'était pas loin, et sa chaudière n'avait
+servi, jusqu'à présent, qu'à chauffer les bains de Mr et
+Mme Renault.
+
+Le colonel fut transporté dans cette pièce avec tous les égards
+que méritait sa fragilité. Il ne s'agissait pas de lui casser sa
+deuxième oreille dans la hâte du déménagement! Léon courut
+allumer le feu de la chaudière, et Mr Nibor le nomma chauffeur sur
+le champ de bataille.
+
+Bientôt un jet de vapeur tiède pénétra dans la salle de bain,
+créant autour du colonel une atmosphère humide qu'on éleva par
+degrés, et sans secousse, jusqu'à la température du corps humain.
+Ces conditions de chaleur et d'humidité furent maintenues avec le
+plus grand soin durant vingt-quatre heures. Personne ne dormit
+dans la maison. Les membres de la commission parisienne campaient
+dans le laboratoire. Léon chauffait; Mr Nibor, Mr Renault et Mr
+Martout s'en allaient tour à tour surveiller le thermomètre.
+Mme Renault faisait du thé, du café et même du punch; Gothon, qui
+avait communié le matin, priait Dieu dans un coin de sa cuisine
+pour que ce miracle impie ne réussît pas. Une certaine agitation
+régnait déjà par la ville, mais on ne savait s'il fallait
+l'attribuer à la fête du 15 ou à la fameuse entreprise des sept
+savants de Paris.
+
+Le 16 à deux heures on avait obtenu des résultats encourageants.
+La peau et les muscles avaient recouvré presque toute leur
+souplesse, mais les articulations étaient encore difficiles à
+fléchir. L'état d'affaissement des parois du ventre et des
+intervalles des côtes montrait enfin que les viscères étaient loin
+d'avoir repris la quantité d'eau qu'ils avaient perdue autrefois
+chez Mr Meiser. Un bain fut préparé et maintenu à la température
+de 37 degrés et demi. On y laissa le colonel pendant deux heures,
+en ayant soin de lui passer souvent sur la tête une éponge fine
+imbibée d'eau.
+
+M. Nibor le retira du bain lorsque la peau, qui s'était gonflée
+plus vite que les autres tissus, commença à prendre une teinte
+blanche et à se rider légèrement. On le maintint, jusqu'au soir du
+16, dans cette salle humide, où l'on disposa un appareil qui
+laissait tomber de temps à autre une pluie fine à 37 degrés et
+demi. Un nouveau bain fut donné le soir. Pendant la nuit, le corps
+fut enveloppé de flanelle, mais maintenu constamment dans la même
+atmosphère de vapeur.
+
+Le 17 au matin, après un troisième bain d'une heure et demie, les
+traits de la figure et les formes du corps avaient leur aspect
+naturel: on eût dit un homme endormi. Cinq ou six curieux furent
+admis à le voir, entre autres le colonel du 23ème. En présence de
+ces témoins, Mr Nibor fit mouvoir successivement toutes les
+articulations et prouva qu'elles avaient repris leur souplesse. Il
+massa doucement les membres, le tronc et l'abdomen. Il entr'ouvrit
+les lèvres, écarta les mâchoires qui étaient assez fortement
+serrées, et vit que la langue était revenue à son volume et à sa
+consistance ordinaires. Il entr'ouvrit les paupières: le globe
+des yeux était ferme et brillant.
+
+-- Messieurs, dit le savant, voilà des signes qui ne trompent
+pas; je réponds du succès. Dans quelques heures, vous assisterez
+aux premières manifestations de la vie.
+
+-- Mais, interrompit un des assistants, pourquoi pas tout de
+suite?
+
+-- Parce que les conjonctives sont encore un peu plus pâles qu'il
+ne faudrait. Mais ces petites veines qui parcourent le blanc des
+yeux ont déjà pris une physionomie très rassurante. Le sang s'est
+bien refait. Qu'est-ce que le sang? Des globules rouges nageant
+dans du sérum ou petit-lait. Le sérum du pauvre Fougas s'était
+desséché dans les veines; l'eau que nous y avons introduite
+graduellement par une lente endosmose a gonflé l'albumine et la
+fibrine du sérum, qui est revenu à l'état liquide. Les globules
+rouges, que la dessiccation avait agglutinés, demeuraient
+immobiles comme des navires échoués à la marée basse. Les voilà
+remis à flot: ils épaississent, ils s'enflent, ils arrondissent
+leurs bords, ils se détachent les uns des autres, ils se mettront
+à circuler dans leurs canaux à la première poussée qui leur sera
+donnée par les contractions du coeur.
+
+-- Reste à savoir, dit Mr Renault, si le coeur voudra se mettre en
+branle. Dans un homme vivant, le coeur se meut sous l'impulsion du
+cerveau, transmise par les nerfs. Le cerveau agit sous l'impulsion
+du coeur transmise par les artères. Le tout forme un cercle
+parfaitement exact, hors duquel il n'y a pas de salut. Et lorsque
+le coeur et le cerveau ne fonctionnent ni l'un ni l'autre, comme
+chez le colonel, je ne vois pas lequel des deux pourrait donner
+l'impulsion à l'autre. Vous rappelez-vous cette scène de l'_École
+des femmes_ où Arnolphe vient heurter à sa porte? Le valet et la
+servante, Alain et Georgette, sont tous les deux dans la maison.
+
+«-- Georgette! crie Alain.
+
+«-- Eh bien? répond Georgette.
+
+«-- Ouvre là-bas!
+
+«-- Vas-y, toi!
+
+«-- Vas-y, toi!
+
+«-- Ma foi, je n'irai pas!
+
+«-- Je n'irai pas aussi.
+
+«-- Ouvre vite!
+
+«-- Ouvre, toi!
+
+«Et personne n'ouvre. Je crains bien, monsieur, que nous
+n'assistions à une représentation de cette comédie. La maison,
+c'est le corps du colonel; Arnolphe, qui voudrait bien rentrer,
+c'est le principe vital. Le coeur et le cerveau remplissent le
+rôle d'Alain et de Georgette.
+
+«-- Ouvre là-bas! dit l'un.
+
+«-- Vas-y, toi,» répond l'autre.
+
+«Et le principe vital reste à la porte.
+
+-- Monsieur, répliqua en souriant le docteur Nibor, vous oubliez
+la fin de la scène. Arnolphe se fâche, il s'écrie:
+
+_Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte,_
+_N'aura pas à manger de plus de quatre jours!_
+
+«Et aussitôt Alain de s'empresser, Georgette d'accourir et la
+porte de s'ouvrir. Notez bien que si je parle ainsi, c'est pour
+entrer dans votre raisonnement, car le mot de principe vital est
+en contradiction avec l'état actuel de la science. La vie se
+manifestera dès que le cerveau ou le coeur, ou quelqu'une des
+parties du corps qui ont la propriété d'agir spontanément, aura
+repris la quantité d'eau dont elle a besoin. La substance
+organisée a des propriétés qui lui sont inhérentes et qui se
+manifestent d'elles-mêmes, sans l'impulsion d'aucun principe
+étranger, pourvu qu'elles se trouvent dans certaines conditions de
+milieu. Pourquoi les muscles de Mr Fougas ne se contractent-ils
+pas encore? Pourquoi le tissu du cerveau n'entre-t-il pas en
+action? Parce qu'ils n'ont pas encore la somme d'humidité qui
+leur est nécessaire. Il manque peut-être un demi-litre d'eau dans
+la coupe de la vie. Mais je ne me hâterai pas de la remplir: j'ai
+trop peur de la casser. Avant de donner un dernier bain à ce
+brave, il faut encore masser tous ses organes, soumettre son
+abdomen à des pressions méthodiques afin que les séreuses du
+ventre, de la poitrine et du coeur soient parfaitement
+désagglutinées et susceptibles de glisser les unes sur les autres.
+Vous comprenez que le moindre accroc dans ces régions-là, et même
+la plus légère résistance, suffirait pour tuer notre homme dans
+l'instant de sa résurrection.
+
+Tout en parlant, il joignait l'exemple au précepte, et pétrissait
+le torse du colonel. Comme les spectateurs remplissaient un peu
+trop exactement la salle de bain, et qu'il était presque
+impossible de s'y mouvoir, Mr Nibor les pria de passer dans le
+laboratoire. Mais le laboratoire se trouva tellement plein qu'il
+fallut l'évacuer au profit du salon: les commissaires de la
+société de biologie avaient à peine un coin de table où rédiger le
+procès-verbal.
+
+Le salon même était bourré de monde, ainsi que la salle à manger
+et jusqu'à la cour de la maison. Amis, étrangers, inconnus se
+serraient les coudes et attendaient en silence. Mais le silence de
+la foule n'est pas beaucoup moins bruyant que le grondement de la
+mer. Le gros docteur Martout, extraordinairement affairé, se
+montrait de temps à autre et fendait les flots de curieux, comme
+un galion chargé de nouvelles. Chacune de ses paroles circulait de
+bouche en bouche et se répandait jusque dans la rue, où trente
+groupes de militaires et de bourgeois s'agitaient en tout sens.
+Jamais cette petite rue de la Faisanderie n'avait vu semblable
+cohue. Un passant étonné s'arrêta, demandant:
+
+-- Qu'y a-t-il? Est-ce un enterrement?
+
+-- Au contraire, monsieur.
+
+-- C'est donc un baptême?
+
+-- À l'eau chaude!
+
+-- Une naissance?
+
+-- Une renaissance!
+
+Un vieux juge au tribunal civil expliquait au substitut la légende
+du vieil Eson, bouilli dans la chaudière de Médée.
+
+-- C'est presque la même expérience, disait-il, et je croirais que
+les poètes ont calomnié la magicienne de Colchos. Il y aurait de
+jolis vers latins à faire là-dessus; mais je n'ai plus mon
+antique prouesse!
+
+_Fabula Medeam cur crimine carpit iniquo?_
+_Ecce novus surgit redivivis Eson ab undis_
+_Fortior, arma petens, juvenili pectore miles..._
+
+_Redivivis_ est pris dans le sens actif; c'est une licence, ou
+du moins un hardiesse. Ah! monsieur! il fut un temps ou j'étais
+l'homme de toutes les audaces, en vers latins!
+
+-- Cap'ral! disait un conscrit de la classe de 1859.
+
+-- Quoi-t-il y a, Fréminot?
+
+-- C'est-il vrai qu'ils font bouillir un ancien dans une marmite,
+histoire de le réhabiliter dans ses habits de colonel?
+
+-- Vrai-t-ou pas vrai, subalterne, je me le suis laissé dire.
+
+-- J'imagine que c'est-z-une histoire sans fondement, sauf votre
+respect?
+
+-- Apprenez, Fréminot, que rien n'est impossible à vos
+supérieurs! Vous n'ignorez pas concurremment que les légumes
+séchés, en les faisant bouillir, récapitulent leur état primitif
+et surnaturel?
+
+-- Mais, cap'ral, que si on les cuisait trois jours de temps,
+elles tomberaient en bouillie!
+
+-- Mais, imbécile, pourquoi que les anciens on les appelle des
+durs à cuire?
+
+À midi, le commissaire de police et le lieutenant de gendarmerie
+fendirent la presse et s'introduisirent dans la maison. Ces
+messieurs s'empressèrent de déclarer à Mr Renault père que leur
+visite n'avait rien d'officiel et qu'ils venaient en curieux. Ils
+rencontrèrent dans le corridor le sous-préfet, le maire et Gothon,
+qui se lamentait tout haut de voir le gouvernement prêter les
+mains à des sorcelleries pareilles.
+
+Vers une heure Mr Nibor fit prendre au colonel un nouveau bain
+prolongé, au sortir duquel le corps subit un massage plus fort et
+plus complet que le premier.
+
+-- Maintenant, dit le docteur, nous pouvons transporter Mr Fougas
+au laboratoire, pour donner à sa résurrection toute la publicité
+désirable. Mais il conviendrait de l'habiller, et son uniforme est
+en lambeaux.
+
+-- Je crois, répondit le bon Mr Renault, que le colonel est à peu
+près de ma taille; je puis donc lui prêter des habits à moi.
+Fasse le ciel qu'il les use! mais entre nous, je ne l'espère pas.
+
+Gothon apporta, en grommelant, ce qu'il faut pour vêtir un homme
+complètement nu. Mais sa mauvaise humeur ne tint pas devant la
+beauté du colonel:
+
+-- Pauvre monsieur! s'écria-t-elle. C'est jeune, c'est frais,
+c'est blanc comme un petit poulet! S'il ne revenait pas, ce
+serait grand dommage!
+
+Il y avait environ quarante personnes dans le laboratoire
+lorsqu'on y transporta Fougas. Mr Nibor, aidé de Mr Martout,
+l'assit sur un canapé et réclama quelques instants de vrai
+silence. Mme Renault fit demander sur ces entrefaites s'il lui
+était permis d'entrer; on l'admit.
+
+-- Madame et messieurs, dit le docteur Nibor, la vie se
+manifestera dans quelques minutes. Il se peut que les muscles
+agissent les premiers et que leur action soit convulsive, n'étant
+pas encore réglée par l'influence du système nerveux. Je dois vous
+prévenir de ce fait, pour que, le cas échéant, vous ne soyez point
+effrayés. Madame, qui est mère, devra s'en étonner moins que
+personne; elle a ressenti au quatrième mois de la grossesse
+l'effet de ces mouvements irréguliers qui vont peut-être se
+produire en grand. J'espère bien, au reste, que les premières
+contractions spontanées se produiront dans les fibres du coeur.
+C'est ce qui arrive chez l'embryon, où les mouvements rythmiques
+du coeur précèdent les actes nerveux.
+
+Il se remit à exercer des pressions méthodiques sur le bas de la
+poitrine, stimulant la peau des mains, entr'ouvrant les paupières,
+explorant le pouls, auscultant la région du coeur.
+
+L'attention des spectateurs fut un instant détournée par un
+tumulte extérieur. Un bataillon du 23ème passait, musique en tête,
+dans la rue de la Faisanderie. Tandis que les cuivres de Mr Sax
+ébranlaient les fenêtres de la maison, une rougeur subite
+empourpra les joues du colonel. Ses yeux, qui étaient restés
+entr'ouverts, brillèrent d'un éclat plus vif. Au même moment, le
+docteur Nibor, qui auscultait la poitrine, s'écria:
+
+-- J'entends les bruits du coeur.
+
+À peine avait-il parié, que la poitrine se gonfla par une
+aspiration violente, les membres se contractèrent, le corps se
+dressa et l'on entendit un cri de:
+
+-- Vive l'empereur!
+
+Mais comme si un tel effort avait épuisé son énergie, le colonel
+Fougas retomba sur le canapé en murmurant d'une voix éteinte:
+
+-- Où suis-je? Garçon! l'annuaire!
+
+XI -- Où le colonel Fougas apprend quelques nouvelles qui
+paraîtront anciennes à mes lecteurs.
+
+Parmi les personnes présentes à cette scène, il n'y en avait pas
+une seule qui eût vu des résurrections. Je vous laisse à penser la
+surprise et la joie qui éclatèrent dans le laboratoire. Une triple
+salve d'applaudissements mêlés de cris, salua le triomphe du
+docteur Nibor. La foule, entassée dans le salon, dans les
+couloirs, dans la cour et jusque dans la rue, comprit à ce signal
+que le miracle était accompli. Rien ne put la retenir, elle
+enfonça les portes, surmonta les obstacles, culbuta tous les sages
+qui voulaient l'arrêter, et vint enfin déborder dans le cabinet de
+physique.
+
+-- Messieurs! criait Mr Nibor, vous voulez donc le tuer!
+
+Mais on le laissait dire. La plus féroce de toutes les passions,
+la curiosité, poussait la foule en avant; chacun voulait voir au
+risque d'écraser les autres. Mr Nibor tomba, Mr Renault et son
+fils, en essayant de le secourir, furent abattus sur son corps;
+Mme Renault fut renversée à son tour aux genoux du colonel et se
+mit à crier du haut de sa tête.
+
+-- Sacrebleu! dit Fougas en se dressant comme par ressort, ces
+gredins-là vont nous étouffer, si on ne les assomme!
+
+Son attitude, l'éclat de ses yeux, et surtout le prestige du
+merveilleux, firent un vide autour de lui. On aurait dit que les
+murs s'étaient éloignés, ou que les spectateurs étaient rentrés
+les uns dans les autres.
+
+-- Hors d'ici tous! s'écria Fougas, de sa plus belle voix de
+commandement.
+
+Un concert de cris, d'explications, de raisonnements, s'élève
+autour de lui; il croit entendre des menaces, il saisit la
+première, chaise qui se trouve à sa portée, la brandit comme une
+arme, il pousse, frappe, culbute les bourgeois, les soldats, les
+fonctionnaires, les savants, les amis, les curieux, le commissaire
+de police, et verse ce torrent humain dans la rue avec un fracas
+épouvantable. Cela fait, il referme la porte au verrou, revient au
+laboratoire, voit trois hommes debout auprès de Mme Renault, et
+dit à la vieille dame en adoucissant le ton de sa voix:
+
+-- Voyons, la mère, faut-il expédier ces trois-là comme les
+autres?
+
+-- Gardez-vous en bien! s'écria la bonne dame. Mon mari et mon
+fils, monsieur. Et Mr le docteur Nibor, qui vous a rendu la vie.
+
+-- En ce cas, honneur à eux, la mère! Fougas n'a jamais forfait
+aux lois de la reconnaissance et de l'hospitalité. Quant à vous,
+mon Esculape, touchez là!
+
+Au même instant, il s'aperçut que dix à douze curieux s'étaient
+hissés du trottoir de la rue jusqu'aux fenêtres du laboratoire. Il
+marcha droit à eux et ouvrit avec une précipitation qui les fit
+sauter dans la foule.
+
+-- Peuple! dit-il, j'ai culbuté une centaine de pandours qui ne
+respectaient ni le sexe ni la faiblesse. Ceux qui ne seront pas
+contents, je m'appelle le colonel Fougas, du 23ème. Et vive
+l'empereur!
+
+Un mélange confus d'applaudissements, de cris, de rires et de gros
+mots répondit à cette allocution bizarre. Léon Renault se hâta de
+sortir pour porter des excuses à tous ceux à qui l'on en devait.
+Il invita quelques amis à dîner le soir même avec le terrible
+colonel, et surtout il n'oublia pas d'envoyer un exprès à
+Clémentine.
+
+Fougas, après avoir parlé au peuple, se retourna vers ses hôtes en
+se dandinant d'un air crâne, se mit à cheval sur la chaise qui lui
+avait déjà servi, releva les crocs de sa moustache, et dit:
+
+-- Ah çà, causons. J'ai donc été malade?
+
+-- Très malade.
+
+-- C'est fabuleux. Je me sens tout dispos. J'ai faim, et même en
+attendant le dîner, je boirais bien un verre de votre schnick.
+
+Mme Renault sortit, donna un ordre et rentra aussitôt.
+
+-- Mais, dites-moi donc où je suis! reprit le colonel. À ces
+attributs du travail, je reconnais un disciple d'Uranie; peut-
+être un ami de Monge et de Berthollet. Mais l'aimable cordialité
+empreinte sur vos visages me prouve que vous n'êtes pas des
+naturels de ce pays de choucroute. Oui, j'en crois les battements
+de mon coeur. Amis, nous avons la même patrie. La sensibilité de
+votre accueil, à défaut d'autres indices, m'aurait averti que vous
+êtes Français. Quels hasards vous ont amené si loin du sol natal?
+Enfants de mon pays, quelle tempête vous a jetés sur cette rive
+inhospitalière?
+
+-- Mon cher colonel, répondit Mr Nibor, si vous voulez être bien
+sage, vous ne ferez pas trop de questions à la fois. Laissez-nous
+le plaisir de vous instruire tout doucement et avec ordre, car
+vous avez beaucoup de choses à apprendre.
+
+Le colonel rougit de colère et répondit vivement:
+
+-- Ce n'est toujours pas vous qui m'en remontrerez, mon petit
+monsieur!
+
+Une goutte de sang qui lui tomba sur la main détourna le cours de
+ses idées:
+
+-- Tiens! dit-il est-ce que je saigne?
+
+-- Cela ne sera rien; la circulation s'est rétabli, et votre
+oreille cassée...
+
+Il porta vivement la main à son oreille et dit:
+
+-- C'est pardieu vrai. Mais du diable si je me souviens de cet
+accident-là!
+
+-- Je vais vous faire un petit pansement, et dans deux jours il
+n'y paraîtra plus.
+
+-- Ne vous donnez pas la peine, mon cher Hippocrate; une pincée
+de poudre, c'est souverain!
+
+Mr Nibor se mit en devoir de le panser un peu moins militairement.
+Sur ces entrefaites, Léon rentra.
+
+-- Ah! ah! dit-il au docteur, vous réparez le mal que j'ai fait.
+
+-- Tonnerre! s'écria Fougas en s'échappant des mains de Mr Nibor
+pour saisir Léon au collet. C'est toi, clampin! qui m'as cassé
+l'oreille?
+
+Léon était très doux, mais la patience lui échappa. Il repoussa
+brusquement son homme.
+
+-- Oui, monsieur, c'est moi qui vous ai cassé l'oreille, en la
+tirant, et si ce petit malheur ne m'était pas arrivé, il est
+certain que vous seriez aujourd'hui à six pieds sous terre. C'est
+moi qui vous ai sauvé la vie, après vous avoir acheté de mon
+argent, lorsque vous n'étiez pas coté plus de vingt-cinq louis.
+C'est moi qui ai passé trois jours et deux nuits à fourrer du
+charbon sous votre chaudière. C'est mon père qui vous a donné les
+vêtements que vous avez sur le corps; vous êtes chez nous, buvez
+le petit verre d'eau-de-vie que Gothon vous apporte; mais pour
+Dieu! quittez l'habitude de m'appeler clampin, d'appeler ma mère
+la mère, et de jeter nos amis dans la rue en les traitant de
+pandours!
+
+Le colonel, tout ahuri, tendit la main à Léon, à Mr Renault et au
+docteur, baisa galamment la main de Mme Renault, avala d'un trait
+un verre à vin de Bordeaux rempli d'eau-de-vie jusqu'au bord, et
+dit d'une voix émue:
+
+-- Vertueux habitants, oubliez les écarts d'une âme vive mais
+généreuse. Dompter mes passions sera désormais ma loi. Après avoir
+vaincu tous les peuples de l'univers, il est beau de se vaincre
+soi-même.
+
+Cela dit, il livra son oreille à Mr Nibor, qui acheva le
+pansement.
+
+-- Mais, dit-il, en recueillant ses souvenirs, on ne m'a donc pas
+fusillé?
+
+-- Non.
+
+-- Et je n'ai pas été gelé dans la tour?
+
+-- Pas tout à fait.
+
+-- Pourquoi m'a-t-on ôté mon uniforme? Je devine! Je suis
+prisonnier!
+
+-- Vous êtes libre.
+
+-- Libre! Vive l'empereur! Mais alors, pas un moment à perdre!
+Combien de lieues d'ici à Dantzig?
+
+-- C'est très loin.
+
+-- Comment appelez-vous cette bicoque?
+
+-- Fontainebleau.
+
+-- Fontainebleau! En France?
+
+-- Seine-et-Marne. Nous allions vous présenter le sous-préfet
+lorsque vous l'avez jeté dans la rue.
+
+-- Je me fiche pas mal de tous les sous-préfets! J'ai une mission
+de l'empereur pour le général Rapp, et il faut que je parte
+aujourd'hui même pour Dantzig. Dieu sait si j'arriverai à temps!
+
+-- Mon pauvre colonel, vous arriveriez trop tard. Dantzig est
+rendu.
+
+-- C'est impossible? Depuis quand?
+
+-- Depuis tantôt quarante-six ans.
+
+-- Tonnerre! Je n'entends pas qu'on se... moque de moi!
+
+Mr Nibor lui mit en main un calendrier, et lui dit:
+
+-- Voyez vous-même! Nous sommes au 17 août 1859; vous vous êtes
+endormi dans la tour de Liebenfeld le 11 novembre 1813; il y a
+donc quarante-six ans moins trois mois que le monde marche sans
+vous.
+
+-- Vingt-quatre et quarante-six; mais alors j'aurais soixante-dix
+ans, à votre compte!
+
+-- Votre vivacité montre bien que vous en avez toujours vingt-
+quatre.
+
+Il haussa les épaules, déchira le calendrier et dit en frappant du
+pied le parquet:
+
+-- Votre almanach est une blague!
+
+Mr Renault courut à sa bibliothèque, prit une demi-douzaine de
+volumes au hasard, et lui fit lire, au bas des titres, les dates
+de 1826, 1833, 1847, 1858.
+
+-- Pardonnez-moi, dit Fougas en plongeant sa tête dans ses mains.
+Ce qui m'arrive est si nouveau! Je ne crois pas qu'un humain se
+soit jamais vu à pareille épreuve. J'ai soixante-dix ans!
+
+La bonne Mme Renault s'en alla prendre un miroir dans la salle de
+bain et le lui donna en disant:
+
+-- Regardez-vous!
+
+Il tenait la glace à deux mains et s'occupait silencieusement à
+refaire connaissance avec lui-même, lorsqu'un orgue ambulant
+pénétra dans la cour et joua:
+
+«Partant pour la Syrie!»
+
+Fougas lança le miroir contre terre en criant:
+
+-- Qu'est-ce que vous me contiez donc là? J'entends la chanson de
+la reine Hortense!
+
+Mr Renault lui expliqua patiemment, tout en recueillant les débris
+du miroir, que la jolie chanson de la reine Hortense était devenue
+un air national et même officiel, que la musique des régiments
+avait substitué cette aimable mélodie à la farouche Marseillaise,
+et que nos soldats, chose étrange! ne s'en battaient pas plus
+mal. Mais déjà le colonel avait ouvert la fenêtre et criait au
+Savoyard:
+
+-- Eh! l'ami! Un napoléon pour toi si tu me dis en quelle année
+je respire!
+
+L'artiste se mit à danser le plus légèrement qu'il put, en
+secouant son moulin à musique.
+
+-- Avance à l'ordre! cria le colonel. Et laisse en repos ta
+satanée machine!
+
+-- Un petit chou, mon bon mouchu!
+
+-- Ce n'est pas un sou que je te donnerai, mais un napoléon, si tu
+me dis en quelle année nous sommes!
+
+-- Que ch'est drôle, hi! hi! hi!
+
+-- Et si tu ne me le dis pas plus vite que ça, je te couperai les
+oreilles!
+
+Le Savoyard s'enfuit, mais il revint tout de suite, comme s'il
+avait médité au trot la maxime: Qui ne risque rien, n'a rien.
+
+-- Mouchu! dit-il d'une voix pateline, nous chommes en mil huit
+chent chinquante-neuf.
+
+-- Bon! cria Fougas. Il chercha de l'argent dans ses poches et
+n'y trouva rien. Léon vit son embarras, et jeta vingt francs dans
+la cour. Avant de refermer la fenêtre, il désigna du doigt la
+façade d'un joli petit bâtiment neuf où le colonel put lire en
+toutes lettres:
+
+AUDRET, ARCHITECTE
+MDCCCLIX.
+
+Renseignement parfaitement clair, et qui ne coûtait pas vingt
+francs.
+
+Fougas, un peu confus, serra la main de Léon et lui dit:
+
+-- Ami, je n'oublierai plus que la confiance est le premier devoir
+de la reconnaissance envers la bienfaisance. Mais parlez-moi de la
+patrie! Je foule le sol sacré où j'ai reçu l'être, et j'ignore
+les destinées de mon pays. La France est toujours la reine du
+monde, n'est-il pas vrai?
+
+-- Certainement, dit Léon.
+
+-- Comment va l'empereur?
+
+-- Bien.
+
+-- Et l'impératrice?
+
+-- Très bien.
+
+-- Et le roi de Rome?
+
+-- Le prince impérial? C'est un très bel enfant.
+
+-- Comment! un bel enfant! Et vous avez le front de dire que
+nous sommes en 1859!
+
+Mr Nibor prit la parole et expliqua en quelques mots que le
+souverain actuel de la France n'était pas Napoléon Ier, mais
+Napoléon III.
+
+-- Mais alors, s'écria Fougas, mon empereur est mort!
+
+-- Oui.
+
+-- C'est impossible! Racontez-moi tout ce que vous voudrez,
+excepté ça! Mon empereur est immortel.
+
+Mr Nibor et les Renault, qui n'étaient pourtant pas historiens de
+profession, furent obligés de lui faire en abrégé l'histoire de
+notre siècle. On alla chercher un gros livre écrit par Mr de
+Norvins et illustré de belles gravures par Raffet. Il n'accepta la
+vérité qu'en la touchant du doigt, et encore s'écriait-il à chaque
+instant:
+
+-- C'est impossible! Ce n'est pas de l'histoire que vous me
+lisez; c'est un roman écrit pour faire pleurer les soldats!
+
+Il fallait, en vérité, que ce jeune homme eût l'âme forte et bien
+trempée, car il apprit en quarante minutes tous les malheurs que
+la fortune avait répartis sur dix-huit années, depuis la première
+abdication jusqu'à la mort du roi de Rome. Moins heureux que ses
+anciens compagnons d'armes, il n'eut pas un intervalle de repos
+entre ces chocs terribles et répétés qui frappaient tous son coeur
+au même endroit. On aurait pu craindre que le coup ne fît balle et
+que le pauvre Fougas ne mourût dans la première heure de sa vie.
+Mais ce diable d'homme pliait et rebondissait tour à tour comme un
+ressort. Il cria d'admiration en écoutant les beaux combats de la
+campagne de France; il rugit de douleur en assistant aux adieux
+de Fontainebleau. Le retour de l'île d'Elbe illumina sa belle et
+noble figure; son coeur courut à Waterloo avec la dernière armée
+de l'Empire, et s'y brisa. Puis il serrait les poings et disait
+entre ses dents:
+
+-- Si j'avais été là, à la tête du 23ème, Blucher et Wellington
+auraient bien vu!
+
+L'invasion, le drapeau blanc, le martyre de Sainte-Hélène, la
+terreur blanche en Europe, le meurtre de Murat, ce dieu de la
+cavalerie, la mort de Ney, de Brune, de Mouton Duvernet et de tant
+d'autres hommes de coeur qu'il avait connus, admirés et aimés, le
+jetèrent dans une série d'accès de rage; mais rien ne l'abattit.
+En écoutant la mort de Napoléon, il jurait de manger le coeur de
+l'Angleterre; la lente agonie du pâle et charmant héritier de
+l'Empire lui inspirait des tentations d'éventrer l'Autriche.
+Lorsque le drame fut fini et le rideau tombé sur Schoenbrunn, il
+essuya ses larmes et dit:
+
+-- C'est bien. J'ai vécu en un instant toute la vie d'un homme.
+Maintenant, montrez-moi la carte de France!
+
+Léon se mit à feuilleter un atlas, tandis que Mr Renault essayait
+de résumer au colonel l'histoire de la Restauration et de la
+monarchie de 1830. Mais Fougas avait l'esprit ailleurs.
+
+-- Qu'est-ce que ça me fait, disait-il, que deux cents bavards de
+députés aient mis un roi à la place d'un autre? Des rois! j'en
+ai tant vu par terre! Si l'Empire avait duré dix ans de plus,
+j'aurais pu me donner un roi pour brosseur!
+
+Lorsqu'on lui mit l'atlas sous les yeux, il s'écria d'abord avec
+un profond dédain:
+
+-- Ça, la France!
+
+Mais bientôt deux larmes de tendresse échappées de ses yeux
+arrosèrent l'Ardèche et la Gironde. Il baisa la carte et dit avec
+une émotion qui gagna presque tous les assistants:
+
+-- Pardonne-moi ma pauvre vieille, d'avoir insulté à ton malheur!
+Ces scélérats que nous avions rossés partout, ont profité de mon
+sommeil pour rogner tes frontières; mais petite ou grande, riche
+ou pauvre, tu es ma mère, et je t'aime comme un bon fils! Voici
+la Corse, où naquit le géant de notre siècle, voici Toulouse où
+j'ai reçu le jour; voilà Nancy, où j'ai senti battre mon coeur,
+où celle que j'appelais mon Églé m'attend peut-être encore!
+France! tu as un temple dans mon âme; ce bras t'appartient; tu
+me trouveras toujours prêt à verser mon sang jusqu'à la dernière
+goutte pour te défendre ou te venger!
+
+XII -- Le premier repas du convalescent.
+
+Le messager que Léon avait envoyé à Moret ne pouvait pas y arriver
+avant sept heures. En supposant qu'il trouvât ces dames à table
+chez leurs hôtes, que la grande nouvelle abrégeât le dîner et
+qu'on mît aisément la main sur une voiture, Clémentine et sa tante
+seraient probablement à Fontainebleau entre dix et onze heures. Le
+fils de Mr Renault jouissait par avance du bonheur de sa fiancée.
+Quelle joie pour elle et pour lui, lorsqu'il lui présenterait
+l'homme miraculeux qu'elle avait défendu contre les horreurs de la
+tombe, et qu'il avait ressuscité à sa prière!
+
+En attendant, Gothon, heureuse et fière autant qu'elle avait été
+inquiète et scandalisée, mettait un couvert de douze personnes.
+Son compagnon de chaîne, jeune rustaud de dix-huit ans, éclos dans
+la commune des Sablons, l'assistait de ses deux bras et l'amusait
+de sa conversation.
+
+-- Pour lors, mam'selle Gothon, disait-il en posant la pile
+d'assiettes creuses, c'est comme qui dirait un revenant qu'a sorti
+de sa boîte pour bousculer le commissaire et le souparfait!
+
+-- Revenant si on veut, Célestin; sûr et certain qu'il revient de
+loin, le pauvre jeune homme; mais revenant n'est peut-être pas un
+mot à dire en parlant des maîtres.
+
+-- C'est-il donc vrai qu'il va être notre maître aussi, celui-là?
+Il en arrive tous les jours de plusse. J'aimerais mieux qu'il
+arriverait des domestiques ed'renfort!
+
+-- Taisez-vous, lézard de paresse! Quand les messieurs donnent
+pourboire en s'en allant, vous ne vous plaignez pas de n'être que
+deux à partager.
+
+-- Ah ouiche! j'ai porté pus de cinquante siaux d'eau pour le
+faire mijoter, votre colonel, et je sais ben qu'il ne me donnera
+pas la pièce, n'ayant pas un liard dans ses poches! Faut croire
+que l'argent n'est pas en abondance dans le pays d'oùs qu'il
+revient!
+
+-- On dit qu'il a des testaments à hériter du côté de Strasbourg;
+un monsieur qui lui a fait tort de sa fortune.
+
+-- Dites donc, mam'selle Gothon, vous qui lisez tous les dimanches
+dans un petit livre, oùs qu'il pouvait être logé, not' colonel, du
+temps qu'il n'était pas de ce monde?
+
+-- Eh! en purgatoire, donc!
+
+-- Alors, pourquoi que vous ne lui demandez pas des nouvelles de
+ce fameux Baptiste, vot' amouroux de 1837, qui s'a laissé dévaler
+du haut d'un toit, dont vous lui faites dire tant et tant de
+messes? Ils ont dû se rencontrer par là.
+
+-- C'est peut-être bien possible.
+
+-- À moins que le Baptiste n'en soit sorti, depuis le temps que
+vous payez pour ça!
+
+-- Hé ben! j'irai ce soir dans la chambre du colonel, et comme il
+n'est pas fier, il me dira ce qu'il en sait... Mais, Célestin,
+vous n'en ferez donc, jamais d'autres? Voilà encore que vous
+m'avez frotté mes couteaux d'entremets en argent sur la pierre à
+repasser!
+
+Les invités arrivaient au salon, où la famille Renault s'était
+transportée avec Mr Nibor et le colonel. On présenta
+successivement à Fougas le maire de la ville, le docteur Martout,
+maître Bonnivet, notaire, Mr Audret, et trois membres de la
+commission parisienne; les trois autres avaient été forcés de
+repartir avant le dîner. Les convives n'étaient pas des plus
+rassurés: leurs flancs meurtris par les premiers mouvements de
+Fougas leur permettaient de supposer qu'ils dîneraient peut-être
+avec un fou. Mais la curiosité fut plus forte que la peur. Le
+colonel les rassura bientôt par l'accueil le plus cordial. Il
+s'excusa de s'être conduit en homme qui revient de l'autre monde.
+Il causa beaucoup, un peu trop peut-être, mais on était si heureux
+de l'entendre, et ses paroles empruntaient tant de prix à la
+singularité des événements, qu'il obtint un succès sans mélange.
+On lui dit que le docteur Martout avait été un des principaux
+agents de sa résurrection, avec une autre personne qu'on promit de
+lui présenter plus tard. Il remercia chaudement Mr Martout, et
+demanda quand il pourrait témoigner sa reconnaissance à l'autre
+personne.
+
+-- J'espère, dit Léon, que vous la verrez ce soir.
+
+On n'attendait plus que le colonel du 23ème de ligne, Mr Rollon. Il
+arriva, non sans peine, à travers les flots de peuple qui
+remplissaient la rue de la Faisanderie. C'était un homme de
+quarante-cinq ans, voix brève, figure ouverte. Ses cheveux
+grisonnaient vaguement, mais la moustache brune, épaisse et
+relevée, se portait bien. Il parlait peu, disait juste, savait
+beaucoup et ne se vantait pas: somme toute, un beau type de
+colonel. Il vint droit à Fougas et lui tendit la main comme à une
+vieille connaissance.
+
+-- Mon cher camarade, lui dit-il, j'ai pris grand intérêt à votre
+résurrection, tant en mon propre nom qu'au nom du régiment. Le
+23ème, que j'ai l'honneur de commander, vous révérait hier comme un
+ancêtre. À dater de ce jour, il vous chérira comme un ami.
+
+Pas la moindre allusion à la scène du matin, où Mr Rollon avait
+été foulé aussi bien que les autres.
+
+Fougas répondit convenablement, mais avec une nuance de froideur:
+
+-- Mon cher camarade, dit-il, je vous remercie de vos bons
+sentiments. Il est singulier que le destin me mette en présence de
+mon successeur, le jour même où je rouvre les yeux à la lumière;
+car enfin je ne suis ni mort ni général, je n'ai pas permuté, on
+ne m'a pas mis à la retraite, et pourtant je vois un autre
+officier, plus digne sans doute, à la tête de mon beau 23ème. Mais
+si vous avez pour devise «Honneur et courage» comme j'en suis
+d'ailleurs persuadé, je n'ai pas le droit de me plaindre et le
+régiment est en bonnes mains.
+
+Le dîner était servi. Mme Renault prit le bras de Fougas. Elle le
+fit asseoir à sa droite et Mr Nibor à sa gauche. Le colonel et le
+maire prirent leurs places aux côtés de Mr Renault; les autres
+convives au hasard et sans étiquette.
+
+Fougas engloutit le potage et les entrées, reprenant de tous les
+plats et buvant en proportion. Un appétit de l'autre monde!
+
+-- Estimable amphitryon, dit-il à Mr Renault, ne vous effrayez pas
+de me voir tomber sur les vivres. J'ai toujours mangé de même;
+excepté dans la retraite de Russie. Considérez d'ailleurs que je
+me suis couché hier sans souper, à Liebenfeld.
+
+Il pria Mr Nibor de lui raconter par quelle série de circonstances
+il était venu de Liebenfeld à Fontainebleau.
+
+-- Vous rappelez-vous, dit le docteur, un vieil Allemand qui vous
+a servi d'interprète devant le conseil de guerre?
+
+-- Parfaitement. Un brave homme qui avait une perruque violette.
+Je m'en souviendrai toute ma vie, car il n'y a pas deux perruques
+de cette couleur-là.
+
+-- Eh bien! c'est l'homme à la perruque violette, autrement dit
+le célèbre docteur Meiser, qui vous a conservé la vie.
+
+-- Où est-il? je veux le voir, tomber dans ses bras, lui dire...
+
+-- Il avait soixante-huit ans passés lorsqu'il vous rendit ce
+petit service: il serait donc aujourd'hui dans sa cent quinzième
+année s'il avait attendu vos remerciements.
+
+-- Ainsi donc il n'est plus! La mort l'a dérobé à ma
+reconnaissance!
+
+-- Vous ne savez pas encore tout ce que vous lui devez. Il vous a
+légué, en 1824, une fortune de trois cent soixante-quinze mille
+francs, dont vous êtes le légitime propriétaire. Or comme un
+capital placé à cinq pour cent se double en quatorze ans, grâce
+aux intérêts composés, vous possédiez, en 1838, une bagatelle de
+sept cent cinquante mille francs; en 1852, un million et demi.
+Enfin, s'il vous plaît de laisser vos fonds entre les mains de Mr
+Nicolas Meiser, de Dantzig, cet honnête homme vous devra trois
+millions au commencement de 1866, ou dans sept ans. Nous vous
+donnerons ce soir une copie du testament de votre bienfaiteur;
+c'est une pièce très instructive que vous pourrez méditer en vous
+mettant au lit.
+
+-- Je la lirai volontiers, dit le colonel Fougas. Mais l'or est
+sans prestige à mes yeux. L'opulence engendre la mollesse. Moi!
+languir dans la lâche oisiveté de Sybaris! Efféminer mes sens sur
+une couche de rosés, jamais! L'odeur de la poudre m'est plus
+chère que tous les parfums de l'Arabie. La vie n'aurait pour moi
+ni charmes ni saveur s'il me fallait renoncer au tumulte enivrant
+des armes. Et le jour où l'on vous dira que Fougas ne marche plus
+dans les rangs de l'armée, vous pourrez répondre hardiment: C'est
+que Fougas n'est plus!
+
+Il se tourna vers le nouveau colonel du 23ème et lui dit:
+
+-- Ô vous, mon cher camarade, dites-leur que le faste insolent de
+la richesse est mille fois moins doux que l'austère simplicité du
+soldat! Du colonel, surtout! Les colonels sont les rois de
+l'armée. Un colonel est moins qu'un général, et pourtant il a
+quelque chose de plus. Il vit plus avec le soldat, il pénètre plus
+avant dans l'intimité de la troupe. Il est le père, le juge, l'ami
+de son régiment. L'avenir de chacun de ses hommes est dans ses
+mains; le drapeau est déposé sous sa tente ou dans sa chambre. Le
+colonel et le drapeau ne sont pas deux, l'un est l'âme, l'autre
+est le corps!
+
+Il demanda à Mr Rollon la permission d'aller revoir et embrasser
+le drapeau du 23ème.
+
+-- Vous le verrez demain matin, répondit le nouveau colonel, si
+vous me faites l'honneur de déjeuner chez moi avec quelques-uns de
+mes officiers.
+
+Il accepta l'invitation avec enthousiasme et se jeta dans mille
+questions sur la solde, la masse, l'avancement, le cadre de
+réserve, l'uniforme, le grand et petit équipement, l'armement, la
+théorie. Il comprit sans difficulté les avantages du fusil à
+piston, mais on essaya vainement de lui expliquer le canon rayé.
+L'artillerie n'était pas son fort; il avouait pourtant que
+Napoléon avait dû plus d'une victoire à sa belle artillerie.
+
+Tandis que les innombrables rôtis de Mme Renault se succédaient
+sur la table, Fougas demanda, mais sans perdre un coup de dent,
+quelles étaient les principales guerres de l'année, combien de
+nations la France avait sur les bras, si l'on ne pensait pas enfin
+à recommencer la conquête du monde? Les renseignements qu'on lui
+donna, sans le satisfaire complètement, ne lui ôtèrent pas toute
+espérance.
+
+-- J'ai bien fait d'arriver, dit-il, il y a de l'ouvrage.
+
+Les guerres d'Afrique ne le séduisaient pas beaucoup, quoique le
+23ème eût conquis là-bas un bel accroissement de gloire.
+
+-- Comme école, c'est bon, disait-il. Le soldat doit s'y former
+autrement que dans les jardins de Tivoli, derrière les jupons des
+nourrices. Mais pourquoi diable ne flanque-t-on pas cinq cent
+mille hommes sur le dos de l'Angleterre? L'Angleterre est l'âme
+de la coalition, je ne vous dis que ça!
+
+Que de raisonnements il fallut pour lui faire comprendre la
+campagne de Crimée, où les Anglais avaient combattu à nos côtés!
+
+-- Je comprends, disait-il, qu'on tape sur les Russes: ils m'ont
+fait manger mon meilleur cheval. Mais les Anglais sont mille fois
+pires! Si ce jeune homme (L'empereur Napoléon III) ne le sait
+pas, je le lui dirai. Il n'y a pas de quartier possible après ce
+qu'ils viennent de faire à Sainte-Hélène! Si j'avais été en
+Crimée, commandant en chef, j'aurais commencé par rouler
+proprement les Russes; après quoi je me serais retourné contre
+les Anglais, et je les aurais flanqués dans la mer, qui est leur
+élément!
+
+On lui donna quelques détails sur la campagne d'Italie et il fut
+charmé d'apprendre que le 23ème avait pris une redoute sous les
+yeux du maréchal duc de Solferino.
+
+-- C'est la tradition du régiment, dit-il en pleurant dans sa
+serviette. Ce brigand de 23ème n'en fera jamais d'autres! La
+déesse des Victoires l'a touché de son aile.
+
+Ce qui l'étonna beaucoup, par exemple, c'est qu'une guerre de
+cette importance se fût terminée en si peu de temps. Il fallut lui
+apprendre que depuis quelques années on avait trouvé le secret de
+transporter cent mille hommes, en quatre jours, d'un bout à
+l'autre de l'Europe.
+
+-- Bon! disait-il, j'admets la chose. Ce qui m'étonne, c'est que
+l'empereur ne l'ait pas inventée en 1810, car il avait le génie
+des transports, le génie des intendances, le génie des bureaux, le
+génie de tout! Mais enfin les Autrichiens se sont défendus, et il
+n'est pas possible qu'en moins de trois mois vous soyez arrivés à
+Vienne.
+
+-- Nous ne sommes pas allés si loin, en effet.
+
+-- Vous n'avez pas poussé jusqu'à Vienne?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien, alors, où avez-vous donc signé la paix?
+
+-- À Villafranca.
+
+-- À Villafranca? C'est donc la capitale de l'Autriche!
+
+-- Non, c'est un village d'Italie.
+
+-- Monsieur, je n'admets pas qu'on signe la paix ailleurs que dans
+les capitales. C'était notre principe, notre ABC, le paragraphe
+premier de la Théorie. Il paraît que le monde a bien changé depuis
+que je ne suis plus là. Mais patience!
+
+Ici, la vérité m'oblige à dire que Fougas se grisa au dessert. Il
+avait bu et mangé comme un héros d'Homère et parlé plus
+copieusement que Cicéron dans ses bons jours. Les fumées du vin,
+de la viande et de l'éloquence lui montèrent au cerveau. Il devint
+familier, tutoya les uns, rudoya les autres et lâcha un torrent
+d'absurdités à faire tourner quarante moulins. Son ivresse n'avait
+rien de brutal et surtout rien d'ignoble; ce n'était que le
+débordement d'un esprit jeune, aimant, vaniteux et déréglé. Il
+porta cinq ou six toasts: à la gloire, à l'extension de nos
+frontières, à la destruction du dernier des Anglais, à Mlle Mars,
+espoir de la scène française, à la sensibilité, lien fragile, mais
+cher, qui unit l'amant à son objet, le père à son fils, le colonel
+à son régiment!
+
+Son style, singulier mélange de familiarité et d'emphase, provoqua
+plus d'un sourire dans l'auditoire. Il s'en aperçut, et un reste
+de défiance s'éveilla au fond de son coeur. De temps à autre, il
+se demandait tout haut si ces gens-là n'abusaient point de sa
+naïveté.
+
+-- Malheur! s'écriait-il, malheur à ceux qui voudraient me faire
+prendre des vessies pour des lanternes! La lanterne éclaterait
+comme une bombe et porterait le deuil aux environs!
+
+Après de tels discours, il ne lui restait plus qu'à rouler sous la
+table, et ce dénouement était assez prévu. Mais le colonel
+appartenait à une génération d'hommes robustes, accoutumés à plus
+d'un genre d'excès, aussi forts contre le plaisir que contre les
+dangers, les privations et les fatigues. Lorsque Mme Renault remua
+sa chaise pour indiquer que le repas était fini, Fougas se leva
+sans effort, arrondit son bras avec grâce et conduisit sa voisine
+au salon. Sa démarche était un peu roide, et tout d'une pièce,
+mais il allait droit devant lui, et ne trébuchait point. Il prit
+deux tasses de café et passablement de liqueurs alcooliques, après
+quoi il se mit à causer le plus raisonnablement du monde. Vers dix
+heures, Mr Martout ayant exprimé le désir d'entendre son histoire,
+il se plaça lui-même sur la sellette, se recueillit un instant et
+demanda un verre d'eau sucrée. On s'assit en cercle autour de lui
+et il commença le discours suivant, dont le style un peu suranné
+se recommande à votre indulgence.
+
+XIII -- Histoire du colonel Fougas, racontée par lui-même.
+
+«N'espérez pas que j'émaille mon récit de ces fleurs plus
+agréables que solides, dont l'imagination se pare quelquefois pour
+farder la vérité. Français et soldat, j'ignore doublement la
+feinte. C'est l'amitié qui m'interroge, c'est la franchise qui
+répondra.
+
+«Je suis né de parents pauvres, mais honnêtes, au seuil de cette
+année féconde et glorieuse qui éclaira le _Jeu de Paume_ d'une
+aurore de liberté. Le Midi fut ma patrie; la langue aimée des
+troubadours fut celle que je bégayai au berceau. Ma naissance
+coûta le jour à ma mère. L'auteur des miens, modeste possesseur
+d'un champ, trempait son pain dans la sueur du travail. Mes
+premiers jeux ne furent pas ceux de l'opulence. Les cailloux
+bigarrés qu'on ramasse sur la rive et cet insecte bien connu que
+l'enfance fait voltiger libre et captif au bout d'un fil, me
+tinrent lieu d'autres joujoux.
+
+«Un vieux ministre des autels, affranchi des liens ténébreux du
+fanatisme et réconcilié avec les institutions nouvelles de la
+France, fut mon Chiron et mon Mentor. Il me nourrit de la forte
+moelle des lions de Rome et d'Athènes; ses lèvres distillaient à
+mes oreilles le miel embaumé de la sagesse. Honneur à toi, docte
+et respectable vieillard, qui m'a donné les premières leçons de la
+science et les premiers exemples de la vertu!
+
+«Mais déjà cette atmosphère de gloire que le génie d'un homme et
+la vaillance d'un peuple firent flotter sur la patrie, enivrait
+tous mes sens et faisait palpiter ma jeune âme. La France, au
+lendemain du volcan de la guerre civile, avait réuni ses forces en
+faisceau pour les lancer contre l'Europe, et le monde étonné,
+sinon soumis, cédait à l'essor du torrent déchaîné. Quel homme,
+quel Français aurait pu voir avec indifférence cet écho de la
+victoire répercuté par des millions de coeurs?
+
+«À peine au sortir de l'enfance, je sentis que l'honneur est plus
+précieux que la vie. La mélodie guerrière des tambours arrachait à
+mes yeux des larmes mâles et courageuses. Et moi aussi, disais-je
+en suivant la musique des régiments dans les rues de Toulouse, je
+veux cueillir des lauriers, dussé-je les «arroser de mon sang!»
+Le pâle olivier de la paix n'obtenait que mes mépris. C'est en
+vain qu'on célébrait les triomphes pacifiques du barreau, les
+molles délices du commerce ou de la finance. À la toge de nos
+Cicérons, à la simarre de nos magistrats, au siège curule de nos
+législateurs, à l'opulence de nos Mondors, je préférais le glaive.
+On aurait dit que j'avais sucé le lait de Bellone. «Vaincre ou
+mourir» était déjà ma devise, et je n'avais pas seize ans!
+
+«Avec quel noble mépris j'entendais raconter l'histoire de nos
+protées de la politique! De quel regard dédaigneux je bravais les
+Turcarets de la finance, vautrés sur les coussins d'un char
+magnifique, et conduits par un automédon galonné vers le boudoir
+de quelque Aspasie! Mais si j'entendais redire les prouesses des
+chevaliers de la Table ronde, ou célébrer en vers élégants la
+vaillance des croisés; si le hasard mettait sous ma main les
+hauts faits de nos modernes Rolands, retracés dans un bulletin de
+l'armée par l'héritier de Charlemagne, une flamme avant-courrière
+du feu des combats s'allumait dans mes yeux juvéniles.
+
+«Ah! c'était trop languir, et mon frein rongé par l'impatience
+allait peut-être se rompre, quand la sagesse d'un père le délia.
+
+«-- Pars, me dit-il, en essayant, mais en vain, de retenir ses
+larmes. Ce n'est pas un tyran qui t'a engendré, et je
+n'empoisonnerai pas le jour que je t'ai donné moi-même. J'espérais
+que ta main resterait dans notre chaumière pour me fermer les
+yeux, mais lorsque le patriotisme a parlé, l'égoïsme doit se
+taire. Mes voeux te suivront désormais sur les champs où Mars
+moissonne les héros. Puisses-tu mériter la palme du courage et te
+montrer bon citoyen comme tu as été bon fils!
+
+«Il dit et m'ouvrit ses bras. J'y tombai, nous confondîmes nos
+pleurs, et je promis de revenir au foyer dès que l'étoile de
+l'honneur se suspendrait à ma poitrine. Mais hélas! l'infortuné
+ne devait plus me revoir. La Parque, qui dorait déjà le fil de mes
+jours, trancha le sien sans pitié. La main d'un étranger lui ferma
+la paupière, tandis que je gagnais ma première épaulette à la
+bataille d'Iéna.
+
+«Lieutenant à Eylau, capitaine à Wagram et décoré de la propre
+main de l'empereur sur le champ de bataille, chef de bataillon
+devant Almeida, lieutenant colonel à Badajoz, colonel à la
+Moskowa, j'ai savouré à pleins bords la coupe de la victoire. J'ai
+bu aussi le calice de l'adversité. Les plaines glacées de la
+Russie m'ont vu seul, avec un peloton de braves, dernier reste de
+mon régiment, dévorer la dépouille mortelle de celui qui m'avait
+porté tant de fois jusqu'au sein des bataillons ennemis. Tendre et
+fidèle compagnon de mes dangers, déferré par accident auprès de
+Smolensk, il dévoua ses mânes eux-mêmes au salut de son maître et
+fit un rempart de sa peau à mes pieds glacés et meurtris.
+
+«Ma langue se refuse à retracer le récit de nos hasards dans
+cette funeste campagne. Je l'écrirai peut-être un jour avec une
+plume trempée dans les larmes... les larmes, tribut de la faible
+humanité. Surpris par la saison des frimas dans une zone glacée,
+sans feu, sans pain, sans souliers, sans moyens de transport,
+privés des secours de l'art d'Esculape, harcelés par les Cosaques,
+dépouillés par les paysans, véritables vampires, nous voyions nos
+foudres muets, tombés au pouvoir de l'ennemi, vomir la mort contre
+nous-mêmes. Que vous dirai-je encore? Le passage de la Bérésina,
+l'encombrement de Wilna, tout le tremblement de tonnerre de nom
+d'un chien... mais je sens que la douleur m'égare et que ma parole
+va s'empreindre de l'amertume de ces souvenirs.
+
+«La nature et l'amour me réservaient de courtes mais précieuses
+consolations. Remis de mes fatigues, je coulai des jours heureux
+sur le sol de la patrie, dans les paisibles vallons de Nancy.
+Tandis que nos phalanges s'apprêtaient à de nouveaux combats,
+tandis que je rassemblais autour de mon drapeau trois mille jeunes
+mais valeureux guerriers, tous résolus de frayer à leurs neveux le
+chemin de l'honneur, un sentiment nouveau que j'ignorais encore se
+glissa furtivement dans mon âme.
+
+«Ornée de tous les dons de la nature, enrichie des fruits d'une
+excellente éducation, la jeune et intéressante Clémentine sortait
+à peine des ténèbres de l'enfance pour entrer dans les douces
+illusions de la jeunesse. Dix-huit printemps formaient son âge;
+les auteurs de ses jours offraient à quelques chefs de l'armée une
+hospitalité qui, pour n'être pas gratuite, n'en était pas moins
+cordiale. Voir leur fille et l'aimer fut pour moi l'affaire d'un
+jour. Son coeur novice sourit à ma flamme: aux premiers aveux qui
+me furent dictés par la passion, je vis son front se colorer d'une
+aimable pudeur. Nous échangeâmes nos serments par une belle soirée
+de juin, sous une tonnelle où son heureux père versait quelquefois
+aux officiers altérés la brune liqueur du Nord. Je jurai qu'elle
+serait ma femme, elle promit de m'appartenir; elle fit plus
+encore. Notre bonheur ignoré de tous eut le calme d'un ruisseau
+dont l'onde pure n'est point troublée par l'orage, et qui, coulant
+doucement entre des rives fleuries, répand la fraîcheur dans le
+bocage qui protège son modeste cours.
+
+«Un coup de foudre nous sépara l'un de l'autre, au moment où la
+loi et les autels s'apprêtaient à cimenter des noeuds si doux. Je
+partis avant d'avoir pu donner mon nom à celle qui m'avait donné
+son coeur. Je promis de revenir, elle promit de m'attendre, et je
+m'échappai de ses bras tout baigné de ses larmes, pour courir aux
+lauriers de Dresde et aux cyprès de Leipzig. Quelques lignes de sa
+main arrivèrent jusqu'à moi dans l'intervalle des deux batailles:
+«Tu seras père» me disait-elle. Le suis-je? Dieu le sait! M'a-
+t-elle attendu? Je le crois. L'attente a dû lui paraître longue
+auprès du berceau de cet enfant qui a quarante-six ans aujourd'hui
+et qui pourrait à son tour être mon père!
+
+«Pardonnez-moi de vous entretenir si longtemps de l'infortune. Je
+voulais passer rapidement sur cette lamentable histoire, mais le
+malheur de la vertu a quelque chose de doux qui tempère l'amertume
+de la douleur!
+
+«Quelques jours après le désastre de Leipzig, le géant de notre
+siècle me fit appeler dans sa tente et me dit:
+
+«-- Colonel, êtes-vous homme à traverser quatre armées?
+
+«-- Oui, sire.
+
+«-- Seul et sans escorte?
+
+«-- Oui, sire.
+
+«-- Il s'agit de porter une lettre à Dantzig.
+
+«-- Oui, sire.
+
+«-- Vous la remettrez au général Rapp, en main propre.
+
+«-- Oui, sire.
+
+«-- Il est probable que vous serez pris ou tué.
+
+«-- Oui, sire.
+
+«-- C'est pourquoi j'envoie deux autres officiers avec des copies
+de la même dépêche. Vous êtes trois, les ennemis en tueront deux,
+le troisième arrivera, et la France sera sauvée.
+
+«-- Oui, sire.
+
+«-- Celui qui reviendra sera général de brigade.
+
+«-- Oui, sire.
+
+«Tous les détails de cet entretien, toutes les paroles de
+l'empereur, toutes les réponses que j'eus l'honneur de lui
+adresser sont encore gravés dans ma mémoire. Nous partîmes
+séparément tous les trois. Hélas! aucun de nous ne parvint au but
+de son courage, et j'ai appris aujourd'hui que la France n'avait
+pas été sauvée. Mais quand je vois des pékins d'historiens
+raconter que l'empereur oublia d'envoyer des ordres au général
+Rapp, j'éprouve une funeste démangeaison de leur couper... au
+moins la parole.
+
+«Prisonnier des Russes dans un village allemand, j'eus la
+consolation d'y trouver un vieux savant qui me donna la preuve
+d'amitié la plus rare. Qui m'aurait dit, lorsque je cédai à
+l'engourdissement du froid dans la tour de Liebenfeld, que ce
+sommeil ne serait pas le dernier? Dieu m'est témoin qu'en
+adressant du fond du coeur un suprême adieu à Clémentine, je ne me
+flattais plus de la revoir jamais. Je te reverrai donc, ô douce et
+confiante Clémentine, toi la meilleure de toutes les épouses et
+probablement de toutes les mères! Que dis-je? Je la revois! Mes
+yeux ne me trompent pas! C'est bien elle! La voilà telle que je
+l'ai quittée! Clémentine! dans mes bras! sur mon coeur! Ah
+çà! qu'est-ce que vous me chantiez donc, vous autres? Napoléon
+n'est pas mort et le monde n'a pas vieilli de quarante-six ans,
+puisque Clémentine est toujours la même!
+
+La fiancée de Léon Renault venait d'entrer dans le salon, et elle
+demeura pétrifiée en se voyant si bien accueillie par le colonel.
+
+XIV -- Le jeu de l'amour et de l'espadon.
+
+Comme elle hésitait visiblement à se laisser tomber dans ses bras,
+Fougas imita Mahomet: il courut à la montagne.
+
+-- Ô Clémentine! dit-il en la couvrant de baisers, les destins
+amis te rendent à ma tendresse! Je retrouve la compagne de ma vie
+et la mère de mon enfant!
+
+La jeune fille ébahie ne songeait pas même à se défendre.
+Heureusement, Léon Renault l'arracha des mains du colonel et
+s'interposa en homme résolu à défendre son bien.
+
+-- Monsieur! s'écria-t-il en serrant les poings, vous vous
+trompez de tout, si vous croyez connaître mademoiselle. Elle n'est
+pas de votre temps, mais du nôtre; elle n'est pas votre fiancée,
+mais la mienne; elle n'a jamais été la mère de votre enfant, et
+je compte qu'elle sera la mère des miens!
+
+Fougas était de fer. Il saisit son rival par le bras, le fit
+pirouetter comme une toupie et se remit en face de la jeune fille.
+
+-- Es-tu Clémentine? lui dit-il.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Vous êtes tous témoins qu'elle est ma Clémentine!
+
+Léon revint à la charge et saisit le colonel par le collet de sa
+redingote, au risque de se faire briser contre les murs:
+
+-- Assez plaisanté, lui dit-il. Vous n'avez peut-être pas la
+prétention d'accaparer toutes les Clémentine de la terre?
+Mademoiselle s'appelle Clémentine Sambucco; elle est née à la
+Martinique, où vous n'avez jamais mis les pieds, si j'en crois ce
+que vous avez conté tout à l'heure. Elle a dix-huit ans...
+
+-- L'autre aussi!
+
+-- Eh! l'autre en a soixante quatre aujourd'hui, puisqu'elle en
+avait dix-huit en 1813. Mlle Sambucco est d'une famille honorable
+et connue. Son père, Mr Sambucco, était magistrat; son grand-père
+appartenait à l'administration de la guerre. Vous voyez qu'elle ne
+vous touche ni de près ni de loin; et le bon sens et la
+politesse, sans parler de la reconnaissance, vous font un devoir
+de la laisser en paix!
+
+Il poussa le colonel à son tour et le fit tomber entre les bras
+d'un fauteuil.
+
+Fougas rebondit comme si on l'avait jeté sur un million de
+ressorts. Mais Clémentine l'arrêta d'un geste et d'un sourire.
+
+-- Monsieur, lui dit-elle de sa voix la plus caressante, ne vous
+emportez pas contre lui; il m'aime.
+
+-- Raison de plus, sacrebleu!
+
+Il se calma cependant, fit asseoir la jeune fille à ses côtés, et
+l'examina des pieds à la tête avec toute l'attention imaginable.
+
+-- C'est bien elle, dit-il. Ma mémoire, mes yeux, mon coeur, tout
+en moi la reconnaît et me dit que c'est elle! Et pourtant le
+témoignage des hommes, le calcul du temps et des distances, en un
+mot, l'évidence elle-même semble avoir pris à tâche de me
+convaincre d'erreur. Se peut-il donc que deux femmes, se
+ressemblent à tel point? Suis-je victime d'une illusion des
+sens? N'ai-je recouvré la vie que pour perdre l'esprit? Non; je
+me reconnais, je me retrouve moi-même; mon jugement ferme et
+droit s'oriente sans trouble et sans hésitation dans ce monde si
+bouleversé et si nouveau. Il n'est qu'un point où ma raison
+chancelle: Clémentine! je crois te revoir et tu n'es pas toi!
+Eh! qu'importe, après tout? Si le destin qui m'arrache à la
+tombe a pris soin d'offrir à mon réveil le portrait de celle que
+l'aimais, c'est sans doute parce qu'il a résolu de me rendre l'un
+après l'autre tous les biens que j'ai perdus. Dans quelques jours,
+mes épaulettes; demain, le drapeau du 23ème de ligne;
+aujourd'hui, cet adorable visage qui a fait battre mon coeur pour
+la première fois! Vivante image du passé le plus riant et le plus
+cher, je tombe à tes genoux; sois mon épouse!
+
+Ce diable d'homme unit le geste à la parole, et les témoins de
+cette scène imprévue ouvrirent de grands yeux. Mais la tante de
+Clémentine, l'austère Mlle Sambucco, jugea qu'il était temps de
+montrer son autorité. Elle allongea vers Fougas ses grandes mains
+sèches, le redressa énergiquement, et lui dit de sa voix la plus
+aigre:
+
+-- Assez, monsieur; il est temps de mettre un terme à cette farce
+scandaleuse. Ma nièce n'est pas pour vous; je l'ai promise et
+donnée. Sachez qu'après-demain, 19 du mois, à dix heures du matin,
+elle épousera Mr Léon Renault, votre bienfaiteur!
+
+-- Et moi je m'y oppose; entendez-vous, la tante? Et, si elle
+fait mine d'épouser ce garçon...
+
+-- Que ferez-vous?
+
+-- Je la maudirai!
+
+Léon ne put s'empêcher de rire. La malédiction de ce colonel de
+vingt-quatre ans lui semblait plus comique que terrible. Mais
+Clémentine pâlit, fondit en larmes et tomba à son tour aux genoux
+de Fougas.
+
+-- Monsieur, s'écria-t-elle en lui baisant les mains, n'accablez
+pas une pauvre fille qui vous vénère, qui vous aime, qui vous
+sacrifiera son bonheur si vous l'exigez! Par toutes les marques
+de tendresse que je vous ai prodiguées depuis un mois, par les
+pleurs que j'ai répandus sur votre cercueil, par le zèle
+respectueux que j'ai mis à presser votre résurrection, je vous
+conjure de nous pardonner nos offenses. Je n'épouserai pas Léon si
+vous me le défendez; je ferai ce qui vous plaira; je vous
+obéirai en toutes choses; mais, pour Dieu! ne me donnez pas
+votre malédiction!
+
+-- Embrasse-moi, dit Fougas. Tu cèdes, je pardonne.
+
+Clémentine se releva toute rayonnante de joie et lui tendit son
+beau front. La stupéfaction des assistants, et surtout des
+intéressés, est plus facile à deviner qu'à dépeindre. Une ancienne
+momie dictant des lois, rompant des mariages et imposant ses
+volontés dans la maison! La jolie petite Clémentine, si
+raisonnable, si obéissante, si heureuse d'épouser Léon Renault,
+sacrifiant tout à coup ses affections, son bonheur et presque son
+devoir au caprice d'un intrus! Mr Nibor avoua que c'était à
+perdre la tête. Quant à Léon, il eut donné du front contre tous
+les murs si sa mère ne l'avait retenu.
+
+-- Ah! mon pauvre enfant, lui disait-elle, pourquoi nous as-tu
+rapporté ça de Berlin?
+
+-- C'est ma faute! criait Mr Renault.
+
+-- Non, reprenait le docteur Martout, c'est la mienne.
+
+Les membres de la commission parisienne discutaient avec Mr Rollon
+sur la nouveauté du cas. Avaient-ils ressuscité un fou? La
+revivification avait-elle produit quelques désordres dans le
+système nerveux? Était-ce l'abus du vin et des boissons durant ce
+premier repas qui avait causé un transport au cerveau? Quelle
+autopsie curieuse, si l'on pouvait, séance tenante, disséquer
+maître Fougas!
+
+-- Vous auriez beau faire, messieurs, disait le colonel du 23ème.
+L'autopsie expliquerait peut-être le délire de ce malheureux, mais
+elle ne rendrait pas compte de l'impression produite sur la jeune
+fille. Était-ce de la fascination, du magnétisme, ou quoi?
+
+Tandis que les amis et les parents pleuraient, discutaient et
+bourdonnaient autour de lui, Fougas, souriant et serein, se mirait
+dans les yeux de Clémentine, qui le regardait aussi tendrement.
+
+-- Il faut en finir à la fin! s'écria Virginie Sambucco, la
+sévère. Viens, Clémentine!
+
+Fougas parut étonné.
+
+-- Elle n'habite donc pas chez nous?
+
+-- Non, monsieur, elle demeure chez moi!
+
+-- Alors je vais la reconduire. Ange! veux-tu prendre mon bras?
+
+-- Oh! oui, monsieur! avec bien du plaisir.
+
+Léon grinçait des dents.
+
+-- C'est admirable! il la tutoie et elle trouve cela tout
+naturel!
+
+Il chercha son chapeau pour sortir au moins avec la tante, mais
+son chapeau n'était plus là; Fougas, qui n'en possédait point,
+l'avait pris sans façon. Le pauvre amoureux se coiffa d'une
+casquette et suivit Fougas et Clémentine avec la respectable
+Virginie, dont le bras coupait comme une faux.
+
+Par un hasard qui se renouvelait presque tous les jours, le
+colonel de cuirassiers se rencontra sur le passage de Clémentine.
+La jeune fille le fit remarquer à Fougas.
+
+-- C'est Mr du Marnet, lui dit-elle. Son café est au bout de notre
+rue, et son appartement du côté du parc. Je le crois fort épris de
+ma petite personne, mais il ne m'a jamais plu. Le seul homme pour
+qui mon coeur ait battu, c'est Léon Renault.
+
+-- Eh bien, et moi? dit Fougas.
+
+-- Oh! vous, c'est autre chose. Je vous respecte et je vous
+crains. Il me semble que vous êtes un bon et respectable parent.
+
+-- Merci!
+
+-- Je vous dis la vérité, autant que je peux la lire dans mon
+coeur. Tout cela n'est pas bien clair, je l'avoue, mais je ne me
+comprends pas moi-même.
+
+-- Fleur azurée de l'innocence, j'adore ton aimable embarras.
+Laisse faire l'amour, il te parlera bientôt en maître!
+
+-- Je n'en sais rien; c'est possible... Nous voici chez nous.
+Bonsoir, monsieur; embrassez-moi!... Bonne nuit, Léon; ne vous
+querellez pas avec Mr Fougas: je l'aime de toutes mes forces,
+mais je vous aime autrement, vous!
+
+La tante Virginie ne répondit point au bonsoir de Fougas. Quand
+les deux hommes furent seuls dans la rue, Léon marcha sans dire
+mot jusqu'au prochain réverbère. Arrivé là, il se campa résolument
+en face du colonel, et lui dit:
+
+-- Ah çà! monsieur, expliquons-nous, tandis que nous sommes
+seuls. Je ne sais par quel philtre ou quelle incantation vous avez
+pris sur ma future un si prodigieux empire; mais je sais que je
+l'aime, que j'en suis aimé depuis plus de quatre ans, et que je ne
+reculerai devant aucun moyen pour la conserver et la défendre.
+
+-- Ami, répondit Fougas, tu peux me braver impunément: mon bras
+est enchaîné par la reconnaissance. On n'écrira pas dans
+l'histoire: «Pierre-Victor fut ingrat!»
+
+-- Est-ce qu'il y aurait plus d'ingratitude à vous couper la gorge
+avec moi qu'à me voler ma femme?
+
+-- Ô mon bienfaiteur! sache comprendre et pardonner! À Dieu ne
+plaise que j'épouse Clémence malgré toi, malgré elle. C'est d'elle
+et de toi-même que je veux l'obtenir. Songe qu'elle m'est chère,
+non pas depuis quatre ans comme à toi, mais depuis tout près d'un
+demi-siècle. Considère que je suis seul ici bas, et que son doux
+visage est mon unique consolation. Toi qui m'as donné la vie, me
+défends-tu de vivre heureux? Ne m'as-tu rappelé au monde que pour
+me livrer à la douleur?... Tigre! reprends-moi donc le jour que
+tu m'as rendu, si tu ne veux pas que je le consacre à l'adorable
+Clémentine!
+
+-- Parbleu! mon cher, vous êtes superbe! Il faut que l'habitude
+des conquêtes vous ait totalement faussé l'esprit. Mon chapeau est
+à votre tête, vous le prenez, soit! Mais parce que ma future vous
+rappelle vaguement une demoiselle de Nancy, il faudra que je vous
+la cède? Halte-là!
+
+-- Ami, je te rendrai ton chapeau dès que tu m'en auras acheté un
+neuf, mais ne me demande pas de renoncer à Clémentine. Sais-tu
+d'abord si elle renoncerait à moi?
+
+-- J'en suis sûr!
+
+-- Elle m'aime.
+
+-- Vous êtes fou!
+
+-- Tu l'as vue à mes pieds.
+
+-- Qu'importe? C'est de la peur, c'est du respect, c'est de la
+superstition, c'est le diable si vous voulez; ce n'est pas de
+l'amour!
+
+-- Nous verrons bien, après six mois de mariage.
+
+-- Mais, s'écria Léon Renault, avez-vous le droit de disposer de
+vous-même? Il y a une autre Clémentine, la vraie; elle vous a
+tout sacrifié; vous êtes engagé d'honneur envers elle; le
+colonel Fougas est-il sourd à la voix de l'honneur?
+
+-- Te moques-tu?... Que moi, j'épouse une femme de soixante-
+quatre ans?
+
+-- Vous le devez! sinon pour elle, au moins pour votre fils.
+
+-- Mon fils est grand garçon; il a quarante-six ans, il n'a plus
+besoin de mon appui.
+
+-- Il a besoin de votre nom.
+
+-- Je l'adopterai.
+
+-- La loi s'y oppose! Vous n'êtes pas âgé de cinquante ans, et il
+n'a pas quinze ans de moins que vous, au contraire!
+
+-- Eh bien! je le légitimerai en épousant la jeune Clémentine!
+
+-- Comment voulez-vous qu'elle reconnaisse un enfant qui a plus du
+double de son âge?
+
+-- Mais alors je ne peux pas le reconnaître non plus, et je n'ai
+pas besoin d'épouser la vieille! D'ailleurs, je suis bien bon de
+me casser la tête pour un fils qui est peut-être mort... que dis-
+je? il n'est peut-être pas venu à terme! J'aime et je suis aimé,
+voilà le solide et le certain, et tu seras mon garçon de noces!
+
+-- Pas encore! Mlle Sambucco est mineure, et son tuteur est mon
+père.
+
+-- Ton père est un honnête homme; et il n'aura pas la bassesse de
+me la refuser.
+
+-- Au moins vous demandera-t-il si vous avez une position, un
+rang, une fortune à offrir à sa pupille!
+
+-- Ma position? colonel; mon rang? colonel; ma fortune? la
+solde du colonel. Et les millions de Dantzig! il ne faut pas que
+je les oublie... Nous voici à la maison; donne-moi le testament
+de ce bon vieux qui portait une perruque lilas; donne-moi aussi
+des livres d'histoire, beaucoup de livres, tous ceux où l'on parle
+de Napoléon!
+
+Le jeune Renault obéit tristement au maître qu'il s'était donné
+lui-même. Il conduisit Fougas dans une bonne chambre, lui remit le
+testament de Mr Meiser et tout un rayon de bibliothèque, et
+souhaita le bonsoir à son plus mortel ennemi. Le colonel
+l'embrassa de force et lui dit:
+
+-- Je n'oublierai jamais que je te dois la vie et Clémentine. À
+demain, noble et généreux enfant de ma patrie! à demain!
+
+Léon redescendit au rez-de-chaussée, passa devant la salle à
+manger, où Gothon essuyait les verres et mettait l'argenterie en
+ordre, et rejoignit son père et sa mère, qui l'attendaient au
+salon. Les invités étaient partis, les bougies éteintes. Une seule
+lampe éclairait la solitude; les deux mandarins de l'étagère,
+immobiles dans leur coin, obscur, semblaient méditer gravement sur
+les caprices de la fortune.
+
+-- Hé bien? demanda Mme Renault.
+
+-- Je l'ai laissé dans sa chambre, plus fou et plus obstiné que
+jamais. Cependant, j'ai une idée.
+
+-- Tant mieux! dit le père, car nous n'en avons plus. La douleur
+nous a rendus stupides. Pas de querelles, surtout! Ces soldats de
+l'Empire étaient des ferrailleurs terribles.
+
+-- Oh! je n'ai pas peur de lui! C'est Clémentine qui
+m'épouvante. Avec quelle douceur et quelle soumission elle
+écoutait ce maudit bavard!
+
+-- Le coeur de la femme est un abîme insondable. Enfin! que
+penses-tu faire?
+
+Léon développa longuement le projet qu'il avait conçu dans la rue,
+au milieu de sa conversation avec Fougas.
+
+-- Ce qui presse le plus, dit-il, c'est de soustraire Clémentine à
+cette influence. Qu'il s'éloigne demain, la raison reprend son
+empire, et nous nous marions après-demain. Cela fait, je réponds
+du reste.
+
+-- Mais comment éloigner un acharné pareil?
+
+-- Je ne vois qu'un seul moyen, mais il est presque infaillible:
+exploiter sa passion dominante. Ces gens-là s'imaginent parfois
+qu'ils sont amoureux, mais, dans le fond, ils n'aiment que la
+poudre. Il s'agit de rejeter Fougas dans le courant des idées
+guerrières. Son déjeuner de demain chez le colonel du 23ème sera
+une bonne préparation. Je lui ai fait entendre aujourd'hui qu'il
+devait avant tout réclamer son grade et ses épaulettes, et il a
+donné dans le panneau. Il ira donc à Paris. Peut-être y trouvera-
+t-il quelques culottes de peau de sa connaissance; dans tous les
+cas, il rentrera au service. Les occupations de son état feront
+une diversion puissante; il ne songera plus à Clémentine, que
+j'aurai mise en sûreté. C'est à nous de lui fournir les moyens de
+courir le monde; mais tous les sacrifices d'argent ne sont rien
+auprès de ce bonheur que je veux sauver.
+
+Mme Renault, femme d'ordre, blâmait un peu la générosité de son
+fils.
+
+-- Le colonel est un ingrat, disait-elle. On a déjà trop fait en
+lui rendant la vie. Qu'il se débrouille maintenant!
+
+-- Non, dit le père. Nous n'avons pas le droit de le renvoyer tout
+nu. Bienfait oblige.
+
+Cette délibération qui avait duré cinq bons quarts d'heure fut
+interrompue par un fracas épouvantable. On eût dit que la maison
+croulait.
+
+-- C'est encore lui! s'écria Léon. Sans doute un accès de folie
+furieuse!
+
+Il courut, suivi de ses parents, et monta les escaliers quatre à
+quatre. Une chandelle brûlait au seuil de la chambre. Léon la prit
+et poussa la porte entr'ouverte.
+
+Faut-il vous l'avouer? l'espérance et la joie lui parlaient plus
+haut que la crainte. Il se croyait déjà débarrassé du colonel.
+Mais le spectacle qui s'offrit à ses yeux détourna brusquement le
+cours de ses idées, et cet amoureux inconsolable se mit à rire
+comme un fou. Un bruit de coups de pied, de coups de poing et de
+soufflets; un groupe informe roulant sur le parquet dans les
+convulsions d'une lutte désespérée; voilà tout ce qu'il put voir
+et entendre au premier abord. Bientôt Fougas, éclairé par la lueur
+rougeâtre de la chandelle, s'aperçut qu'il luttait avec Gothon
+comme Jacob avec l'ange, et rentra confus et piteux dans son lit.
+
+Le colonel s'était endormi sur l'histoire de Napoléon sans
+éteindre sa bougie. Gothon, après avoir terminé son service,
+aperçut de la lumière sous la porte. Elle se souvint de ce pauvre
+Baptiste qui gémissait peut-être en purgatoire pour s'être laissé
+tomber du haut d'un toit. Espérant que Fougas pourrait lui donner
+des nouvelles de son amouroux, elle frappa plusieurs fois, d'abord
+doucement, puis beaucoup plus fort. Le silence du colonel et la
+bougie allumée firent comprendre à la servante qu'il y avait péril
+en la demeure. Le feu pouvait gagner les rideaux et de là toute la
+maison. Elle déposa donc sa chandelle, ouvrit la porte, et vint à
+pas de loup éteindre la bougie. Mais soit que les yeux du dormeur
+eussent perçu vaguement le passage d'une ombre, soit que Gothon,
+grosse personne mal équarrie, eût fait craquer une feuille du
+parquet, Fougas s'éveilla à demi, entendit le frôlement d'une
+robe, rêva quelqu'une de ces aventures qui animaient la vie de
+garnison sous le premier empire, et étendit les bras à
+l'aveuglette en appelant Clémentine! Gothon, prise aux cheveux et
+au corsage, riposta par un soufflet si masculin que l'ennemi se
+crut attaqué par un homme. De représailles en représailles, on
+avait fini par s'étreindre et rouler sur le parquet.
+
+Qui fut honteux? ce fut maître Fougas. Gothon s'alla coucher,
+passablement meurtrie; la famille Renault parla raison au colonel
+et en obtint à peu près tout ce qu'elle voulut. Il promit de
+partir le lendemain, accepta à titre de prêt la somme qui lui fut
+offerte, et jura de ne point revenir qu'il n'eût récupéré ses
+épaulettes et encaissé l'héritage de Dantzig.
+
+-- Alors, dit-il, j'épouserai Clémentine.
+
+Sur ce point-là, il était superflu de discuter avec lui: c'était
+une idée fixe.
+
+Tout le monde dormit solidement dans la maison Renault: les
+maîtres du logis, parce qu'ils avaient passé trois nuits
+blanches; Fougas et Gothon, parce qu'ils s'étaient roués de
+coups, et le jeune Célestin parce qu'il avait bu le fond de tous
+les verres.
+
+Le lendemain matin, Mr Rollon vint savoir si Fougas serait en état
+de déjeuner chez lui; il craignait tant soit peu de le trouver
+sous une douche. Point du tout! L'insensé de la veille était sage
+comme une image et frais comme un bouton de rose. Il se faisait la
+barbe avec les rasoirs de Léon et fredonnait une ariette de
+Nicolo. Il fut charmant avec ses hôtes et promit à Gothon de lui
+faire une rente sur la succession de Mr Meiser.
+
+Dès qu'il fut parti pour le déjeuner, Léon courut chez sa fiancée.
+
+-- Tout va mieux, dit-il. Le colonel est beaucoup plus
+raisonnable. Il a promis de partir aujourd'hui même pour Paris;
+nous pourrons donc nous marier demain.
+
+Mlle Virginie Sambucco loua fort ce plan de conduite, non
+seulement parce qu'elle avait fait de grands apprêts pour les
+noces, mais surtout parce qu'un mariage différé eût été la fable
+de toute la ville. Déjà les lettres de part étaient à la poste, le
+maire averti, la chapelle de la Vierge retenue à la paroisse.
+Décommander tout cela pour le caprice d'un revenant et d'un fou,
+c'était offenser l'usage, la raison et le ciel lui-même.
+
+Clémentine ne répondit guère que par des larmes. Elle ne pouvait
+être heureuse, à moins d'épouser Léon, mais elle aimait mieux
+mourir, disait-elle, que de donner sa main sans la permission de
+Mr Fougas. Elle promit de l'implorer à deux genoux s'il le fallait
+et de lui arracher son consentement.
+
+-- Mais s'il refuse? Et c'est trop vraisemblable!
+
+-- Je le supplierai de nouveau jusqu'à ce qu'il dise oui.
+
+Tout le monde se réunit pour lui prouver qu'elle était folle; sa
+tante, Léon, Mr et Mme Renault, Mr Martout, Mr Bonnivet et tous
+les amis des deux familles. Elle se soumit enfin, mais presque au
+même instant la porte s'ouvrit et Mr Audret se précipita dans le
+salon en disant:
+
+-- Eh bien! voilà du nouveau! Le colonel Fougas qui se bat
+demain avec Mr du Marnet!
+
+La jeune fille tomba comme foudroyée entre les mains de Léon
+Renault.
+
+-- C'est Dieu qui me punit, s'écria-t-elle. Et le châtiment de mon
+impiété ne s'est pas fait attendre! Me forcerez-vous encore à
+vous obéir? Me traînera-t-on à l'autel malgré lui, à l'heure même
+où il exposera sa vie?
+
+Personne n'osa plus insister en la voyant dans un état si
+pitoyable. Mais Léon fit des voeux sincères pour que la victoire
+restât au colonel de cuirassiers. Il eut tort, j'en conviens, mais
+quel amant serait assez vertueux pour lui jeter la pierre?
+
+Voici comment le beau Fougas avait employé sa journée.
+
+À dix heures du matin, les deux plus jeunes capitaines du 23ème
+vinrent le prendre en cérémonie pour le conduire à la maison du
+colonel. Mr Rollon habitait un petit palais de l'époque impériale.
+Une plaque de marbre, incrustée au-dessus de la porte cochère,
+portait encore les mots: _Ministère des finances_. Souvenir du
+temps glorieux où la cour de Napoléon suivait le maître à
+Fontainebleau!
+
+Le colonel Rollon, le lieutenant-colonel, le gros major, les trois
+chefs de bataillon, le chirurgien-major, et dix à douze officiers
+attendaient en plein air l'arrivée de l'illustre revenant. Le
+drapeau était debout au milieu de la cour, sous la garde du porte-
+enseigne et d'un peloton de sous-officiers choisis pour cet
+honneur. La musique du régiment occupait le fond du tableau, à
+l'entrée du jardin. Huit faisceaux d'armes, improvisés le matin
+même par les armuriers du corps, embellissaient les murs et les
+grilles. Une compagnie de grenadiers, l'arme au pied, attendait.
+
+À l'entrée de Fougas, la musique joua le fameux: _Partant pour la
+Syrie_; les grenadiers présentèrent les armes; les tambours
+battirent aux champs; les sous-officiers et les soldats
+crièrent: «Vive le colonel Fougas!» Les officiers se portèrent
+en masse vers le doyen de leur régiment. Tout cela n'était ni
+régulier, ni disciplinaire; mais il faut bien passer quelque
+chose à de braves soldats qui retrouvent un ancêtre. C'était pour
+eux comme une petite débauche de gloire.
+
+Le héros de la fête serra la main du colonel et des officiers avec
+autant d'effusion que s'il avait retrouvé de vieux camarades. Il
+salua cordialement les sous-officiers et les soldats, s'approcha
+du drapeau, mit un genou en terre, se releva fièrement, saisit la
+hampe, se tourna vers la foule attentive et dit:
+
+-- Amis, c'est à l'ombre du drapeau qu'un soldat de la France,
+après quarante-six ans d'exil, retrouve aujourd'hui sa famille.
+Honneur à toi, symbole de la patrie, vieux compagnon de nos
+victoires, héroïque soutien de nos malheurs! Ton aigle radieuse a
+plané sur l'Europe prosternée et tremblante! Ton aigle brisée
+luttait encore obstinément contre la fortune, et terrifiait les
+potentats! Honneur à toi qui nous as conduits à la gloire, à toi
+qui nous as défendus contre l'accablement du désespoir! Je t'ai
+vu toujours debout dans les suprêmes dangers, fier drapeau de mon
+pays! Les hommes tombaient autour de toi comme les épis fauchés
+par le moissonneur; seul, tu montrais à l'ennemi ton front
+inflexible et superbe. Les boulets et les balles t'ont criblé de
+blessures, mais jamais l'audacieux étranger n'a porté la main sur
+toi. Puisse l'avenir ceindre ton front de nouveaux lauriers!
+Puisses-tu conquérir de nouveaux et vastes royaumes, que la
+fatalité ne nous reprendra plus! La grande époque va renaître;
+crois-en la voix d'un guerrier qui sort de son tombeau pour te
+dire: «En avant!» Oui, je le jure par les mânes de celui qui
+nous commandait à Wagram! Il y aura de beaux jours pour la
+France, tant que tu abriteras de tes plis glorieux la fortune du
+brave 23ème!
+
+Cette éloquence militaire et patriotique enleva tous les coeurs.
+Fougas fut applaudi, fêté, embrassé et presque porté en triomphé
+dans la salle du festin.
+
+Assis à table en face de Mr Rollon, comme s'il eût été un second
+maître du logis, il déjeuna bien, parla beaucoup et but davantage.
+Vous rencontrez dans le monde des gens qui se grisent sans boire.
+Fougas n'était point de ceux-là. Il ne s'enivrait pas à moins de
+trois bouteilles. Souvent même il allait beaucoup plus loin, sans
+tomber.
+
+Les toasts qui furent portés au dessert se distinguaient par
+l'énergie et la cordialité. Je voulais les citer tous à la file,
+mais je remarque qu'ils tiendraient trop de place, et que les
+derniers, qui furent les plus touchants, n'étaient pas d'une
+clarté voltairienne.
+
+On se leva de table à deux heures et l'on se rendit en masse au
+café militaire, où les officiers du 23ème offraient un punch aux
+deux colonels. Ils avaient invité, par un sentiment de haute
+convenance, les officiers supérieurs du régiment de cuirassiers.
+
+Fougas, plus ivre à lui tout seul qu'un bataillon de Suisse,
+distribua force poignées de main. Mais à travers le nuage qui
+voilait son esprit, il reconnut la figure et le nom de Mr du
+Marnet, et fit la grimace. Entre officiers et surtout entre
+officiers d'armes différentes, la politesse est un peu excessive,
+l'étiquette un peu sévère, l'amour-propre un peu susceptible. Mr
+du Marnet, qui était un homme du meilleur monde, comprit à
+l'attitude de Mr Fougas qu'il ne se trouvait pas en présence d'un
+ami.
+
+Le punch apparut, flamboya, s'éteignit dans sa force, et se
+répandit à grandes cuillerées dans une soixantaine de verres.
+Fougas trinqua avec tout le monde, excepté avec Mr du Marnet. La
+conversation, qui était variée et bruyante, souleva imprudemment
+une question de métier. Un commandant de cuirassiers demanda à
+Fougas s'il avait vu cette admirable charge de Bordesoulle qui
+précipita les Autrichiens dans la vallée de Plauen. Fougas avait
+connu personnellement le général Bordesoulle et vu de ses yeux la
+belle manoeuvre de grosse cavalerie qui décida la victoire de
+Dresde. Mais il crut être désagréable à Mr du Marnet en affectant
+un air d'ignorance ou d'indifférence.
+
+-- De notre temps, dit-il, la cavalerie servait surtout après la
+bataille; nous l'employions à ramener les ennemis que nous avions
+dispersés.
+
+On se récria fort, on jeta dans la balance le nom glorieux de
+Murat.
+
+-- Sans doute, sans doute, dit-il en hochant la tête, Murat était
+un bon général dans sa petite sphère; il suffisait parfaitement à
+ce qu'on attendait de lui. Mais si la cavalerie avait Murat,
+l'infanterie avait Napoléon.
+
+Mr du Marnet fit observer judicieusement que Napoléon, si l'on
+tenait beaucoup à le confisquer au profit d'une seule arme,
+appartiendrait à l'artillerie.
+
+-- Je le veux bien, monsieur, répondit Fougas, l'artillerie et
+l'infanterie. L'artillerie de loin, l'infanterie de près..., la
+cavalerie à côté.
+
+-- Pardon encore, reprit Mr du Marnet, vous voulez dire sur les
+côtés, ce qui est bien différent.
+
+-- Sur les côtés, à côté, je m'en moque! Quant à moi, si je
+commandais en chef, je mettrais la cavalerie de côté.
+
+Plusieurs officiers de cavalerie se jetaient déjà dans la
+discussion. Mr du Marnet les retint et fit signe qu'il désirait
+répondre seul à Fougas.
+
+-- Et pourquoi donc, s'il vous plaît, mettriez-vous la cavalerie
+de côté?
+
+-- Parce que le cavalier est un soldat incomplet.
+
+-- Incomplet!
+
+-- Oui, monsieur, et la preuve c'est que l'État est obligé
+d'acheter pour quatre ou cinq cents francs de cheval, afin de le
+compléter! Et que le cheval reçoive une balle ou un coup de
+baïonnette, le cavalier n'est plus bon à rien. Avez-vous jamais vu
+un cavalier par terre? C'est du joli!
+
+-- Je me vois tous les jours à pied, et je ne me trouve pas
+ridicule.
+
+-- Je suis trop poli pour vous contredire!
+
+-- Et moi, monsieur, je suis trop juste pour opposer un paradoxe à
+un autre. Que penseriez-vous de ma logique, si je vous disais
+(l'idée n'est pas de moi, je l'ai trouvée dans un livre), si je
+vous disais: «J'estime l'infanterie, mais le fantassin est un
+soldat incomplet, un déshérité, un infirme privé de ce complément
+naturel de l'homme de guerre qu'on appelle cheval!» J'admire son
+courage, je reconnais qu'il se rend utile dans les batailles, mais
+enfin le pauvre diable n'a que deux pieds à son service, lorsque
+nous en avons quatre! Vous trouvez qu'un cavalier à pied est
+ridicule; mais le fantassin est-il toujours bien brillant
+lorsqu'on lui met un cheval entre les jambes? J'ai vu
+d'excellents capitaines d'infanterie que le ministre de la guerre
+embarrassait cruellement en les nommant chefs de bataillon. Ils
+disaient en se grattant l'oreille: «Ce n'est pas tout de monter
+en grade, il faut encore monter à cheval!»
+
+Cette vieille plaisanterie amusa un instant l'auditoire. On rit,
+et la moutarde monta de plus en plus au nez de Fougas.
+
+-- De mon temps, dit-il, un fantassin devenait cavalier en vingt-
+quatre heures, et celui qui voudrait faire une partie de cheval
+avec moi, le sabre à la main, je lui montrerais ce que c'est que
+l'infanterie!
+
+-- Monsieur, répondit froidement Mr du Marnet, j'espère que les
+occasions ne vous manqueront pas à la guerre. C'est là qu'un vrai
+soldat montre son talent et son courage. Fantassins et cavaliers,
+nous appartenons tous à la France. C'est à elle que je bois,
+monsieur, et j'espère que vous ne refuserez pas de choquer votre
+verre contre le mien. À la France!
+
+C'était, ma foi, bien parlé et bien conclu. Le cliquetis des
+verres donna raison à Mr du Marnet. Fougas, lui-même, s'approcha
+de son adversaire et trinqua franchement avec lui. Mais il lui dit
+à l'oreille, en grasseyant beaucoup:
+
+-- J'espère, à mon tour, que vous ne refuserez pas la partie de
+sabre que j'ai eu l'honneur de vous offrir!
+
+-- Comme il vous plaira, dit le colonel de cuirassiers.
+
+Le revenant, plus ivre que jamais, sortit de la foule avec deux
+officiers qu'il prit au hasard. Il leur déclara qu'il se tenait
+pour offensé par Mr du Marnet, que la provocation était faite et
+acceptée, et que l'affaire irait toute seule:
+
+-- D'autant plus, ajouta-t-il en confidence, qu'il y a une femme
+entre nous! Voici mes conditions, elles sont tout à l'honneur de
+l'infanterie, de l'armée et de la France: nous nous battrons à
+cheval, nus jusqu'à la ceinture, montés à crin sur deux étalons!
+L'arme? le sabre de cavalerie! Au premier sang! Je veux
+corriger un faquin, je ne veux point ravir un soldat à la France!
+
+Ces conditions furent jugées absurdes par les témoins de Mr du
+Marnet; on les accepta cependant, car l'honneur militaire veut
+qu'on affronte tous les dangers, même absurdes.
+
+Fougas employa le reste du jour à désespérer les pauvres Renault.
+Fier de l'empire qu'il exerçait sur Clémentine, il déclara ses
+volontés, jura de la prendre pour femme dès qu'il aurait retrouvé
+grade, famille et fortune, et lui défendit jusque-là de disposer
+d'elle-même. Il rompit en visière à Léon et à ses parents, refusa
+leurs services et quitta leur maison après un solennel échange de
+gros mots. Léon conclut en disant qu'il ne céderait sa femme
+qu'avec la vie; le colonel haussa les épaules et tourna casaque,
+emportant, sans y penser, les habits du père et le chapeau du
+fils. Il demanda 500 francs à Mr Rollon, loua une chambre à
+l'hôtel du _Cadran-Bleu_, se coucha sans souper et dormit tout
+d'une étape jusqu'à l'arrivée de ses témoins.
+
+On n'eut pas besoin de lui raconter ce qui s'était passé la
+veille. Les fumées du punch et du sommeil se dissipèrent en un
+instant. Il plongea sa tête et ses mains dans un baquet d'eau
+fraîche et dit:
+
+-- Voilà ma toilette. Maintenant, vive l'Empereur! Allons nous
+aligner!
+
+Le terrain choisi d'un commun accord était le champ de manoeuvres.
+C'est une plaine sablonneuse, enclavée dans la forêt, à bonne
+distance de la ville. Tous les officiers de la garnison s'y
+transportèrent d'eux-mêmes; on n'eut pas besoin de les inviter.
+Plus d'un soldat y courut en contrebande et prit son billet sur un
+arbre. La gendarmerie elle-même embellissait de sa présence cette
+petite fête de famille. On allait voir aux prises dans un tournoi
+héroïque non seulement l'infanterie et la cavalerie, mais la
+vieille et la jeune armée. Le spectacle répondit pleinement à
+l'attente du public. Personne ne fut tenté de siffler la pièce et
+tout le monde en eut pour son argent.
+
+À neuf heures précises, les combattants entrèrent en lice avec
+leurs quatre témoins et le juge du camp. Fougas, nu jusqu'à la
+ceinture, était beau comme un jeune dieu. Son corps svelte et
+nerveux, sa tête souriante et fière, la mâle coquetterie de ses
+mouvements lui valurent un succès d'entrée. Il faisait cabrer son
+cheval anglais et saluait l'assistance avec la pointe de
+l'espadon.
+
+Mr du Marnet, blond, fort, assez velu, modelé comme le Bacchus
+indien et non comme l'Achille, laissait voir sur son front un
+léger nuage d'ennui. Il ne fallait pas être magicien pour
+comprendre que ce duel _in naturalibus_, sous les yeux de ses
+propres officiers, lui semblait inutile et même ridicule. Son
+cheval était un demi-sang percheron, une bête vigoureuse et pleine
+de feu.
+
+Les témoins de Fougas montaient assez mal; ils partageaient leur
+attention entre le combat et leurs étriers. Mr du Marnet avait
+choisi les deux meilleurs cavaliers de son régiment, un chef
+d'escadron et un capitaine commandant. Le juge du camp était le
+colonel Rollon, excellent cavalier.
+
+Au signal qu'il donna, Fougas courut droit à son adversaire en
+présentant la pointe du sabre dans la position de prime, comme un
+soldat de cavalerie qui charge les fantassins en carré. Mais il
+s'arrêta à trois longueurs de cheval et décrivit autour de Mr du
+Marnet sept ou huit cercles rapides, comme un Arabe dans une
+fantasia. Mr du Marnet, obligé de tourner sur lui-même en se
+défendant de tous côtés, piqua des deux, rompit le cercle, prit du
+champ et menaça de recommencer la même manoeuvre autour de Fougas.
+Mais le revenant ne l'attendit pas. Il s'enfuit au grand galop, et
+fit un tour d'hippodrome, toujours poursuivi par Mr du Marnet. Le
+cuirassier, plus lourd et monté sur un cheval moins vite, fut
+distancé. Il se vengea en criant à Fougas:
+
+-- Eh! monsieur! il fallait me dire que c'était une course et
+pas une bataille! J'aurais pris ma cravache au lieu d'un
+espadon!
+
+Mais déjà Fougas revenait sur lui, haletant et furieux.
+
+-- Attends-moi là! criait-il; je t'ai montré le cavalier;
+maintenant tu vas voir le soldat!
+
+Et il lui allongea un coup de pointe qui l'aurait traversé comme
+un cerceau si Mr du Marnet ne fût pas venu à temps à la parade. Il
+riposta par un joli coup de quarte, assez puissant pour couper en
+deux l'invincible Fougas. Mais l'autre était plus leste qu'un
+singe. Il para de tout son corps en se laissant couler à terre et
+remonta sur sa bête au même instant.
+
+-- Mes compliments! dit Mr du Marnet. On ne fait pas mieux au
+cirque!
+
+-- Ni à la guerre non plus, répondit l'autre. Ah! scélérat! tu
+blagues la vieille armée? À toi! Manqué! Merci de la riposte,
+mais ce n'est pas encore la bonne; je ne mourrai pas de celle-
+là! Tiens! tiens! tiens! Ah! tu prétends que le fantassin est
+un homme incomplet! C'est nous qui allons te décompléter les
+membres! À toi la botte! Il l'a parée! Et il croit peut-être
+qu'il se promènera ce soir sous les fenêtres de Clémentine.
+Tiens! voilà pour Clémentine, et voilà pour l'infanterie!
+Pareras-tu celle-ci? Oui, traître! Et celle-là? Encore! mais
+tu les pareras donc toutes, sacréventrenom de bleu! Victoire!
+Ah! monsieur! Votre sang coule! Qu'ai-je fait? Au diable
+l'espadon, le cheval et tout! Major! major, accourez vite!
+Monsieur, laissez-vous aller dans mes bras! Animal que je suis!
+Comme si tous les soldats n'étaient pas frères! Ami, pardonne-
+moi! Je voudrais racheter chaque goutte de ton sang au prix de
+tout le mien! Misérable Fougas, incapable de maîtriser ses
+passions féroces! ô vous, Esculape de Mars! dites-moi que le fil
+de ses jours ne sera pas tranché! Je ne lui survivrais pas, car
+c'est un brave!
+
+Mr du Marnet avait une entaille magnifique qui écharpait le bras
+et le flanc gauches, et le sang ruisselait à faire frémir. Le
+chirurgien, qui s'était pourvu d'eau hémostatique, se hâta
+d'arrêter l'hémorragie. La blessure était plus longue que
+profonde; on pouvait la guérir en quelques jours. Fougas porta
+lui-même son adversaire jusqu'à la voiture, et ce n'est pas ce
+qu'il fit de moins fort. Il voulut absolument se joindre aux deux
+officiers qui ramenaient Mr du Marnet à la maison; il accabla le
+blessé de ses protestations, et lui jura tout le long du chemin
+une amitié éternelle. Arrivé, il le coucha, l'embrassa, le baigna
+de ses larmes et ne le quitta point qu'il ne l'eût entendu
+ronfler.
+
+Six heures sonnaient; il s'en alla dîner à l'hôtel avec ses
+témoins et le juge du camp, qu'il avait invités après la bataille.
+Il les traita magnifiquement et se grisa de même.
+
+XV -- Où l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole à la roche
+Tarpéienne.
+
+Le lendemain, après une visite à Mr du Marnet il écrivit à
+Clémentine:
+
+«Lumière de ma vie, je quitte ces lieux, témoins de mon funeste
+courage et dépositaires de mon amour. C'est au sein de la
+capitale, au pied du trône, que je porte mes premiers pas. Si
+l'héritier du dieu des combats n'est pas sourd à la voix du sang
+qui coule dans ses veines, il me rendra mon épée et mes épaulettes
+pour que je les apporte à tes genoux. Sois-moi fidèle, attends,
+espère: que ces lignes te servent de talisman contre les dangers
+qui menacent ton indépendance. Ô ma Clémentine! garde-toi pour
+ton
+
+«Victor FOUGAS.»
+
+Clémentine ne lui répondit rien, mais au moment de monter en
+wagon, il fut accosté par un commissionnaire qui lui remit un joli
+portefeuille de cuir rouge et s'enfuit à toutes jambes. Ce carnet
+tout neuf, solide et bien fermé, renfermait douze cents francs en
+billets de banque, toutes les économies de la jeune fille. Fougas
+n'eut pas le temps de délibérer sur ce point délicat. On le poussa
+dans une voiture, la machine siffla et le train partit.
+
+Le colonel commença par repasser dans sa mémoire les divers
+événements qui s'étaient succédé dans sa vie en moins d'une
+semaine. Son arrestation dans les glaces de la Vistule, sa
+condamnation à mort, sa captivité dans la forteresse de
+Liebenfeld, son réveil à Fontainebleau, l'invasion de 1814, le
+retour de l'île d'Elbe, les cent jours, la mort de l'Empereur et
+du roi de Rome, la restauration bonapartiste de 1852, la rencontre
+d'une jeune fille en tout semblable à Clémentine Pichon, le
+drapeau du 23ème, le duel avec un colonel de cuirassiers, tout cela,
+pour Fougas, n'avait pas pris plus de quatre jours! La nuit du 11
+novembre 1813 au 17 août 1859, lui paraissait même un peu moins
+longue que les autres; c'était la seule fois qu'il eût dormi tout
+d'un somme et sans rêver.
+
+Un esprit moins actif, un coeur moins chaud se fût peut-être
+laissé tomber dans une sorte de mélancolie. Car enfin, celui qui a
+dormi quarante-six ans, doit être un peu dépaysé dans son propre
+pays. Plus de parents, plus d'amis, plus un visage connu sur toute
+la surface de la terre! Ajoutez une multitude de mots, d'idées,
+de coutumes, d'inventions nouvelles qui lui font sentir le besoin
+d'un cicérone et lui prouvent qu'il est étranger. Mais Fougas, en
+rouvrant les yeux, s'était jeté au beau milieu de l'action,
+suivant le précepte d'Horace. Il s'était improvisé des amis, des
+ennemis, une maîtresse, un rival. Fontainebleau, sa deuxième ville
+natale, était provisoirement le chef-lieu de son existence. Il s'y
+sentait aimé, haï, redouté, admiré, connu enfin. Il savait que
+dans cette sous-préfecture son nom ne pourrait plus être prononcé
+sans éveiller un écho. Mais ce qui le rattachait surtout au temps
+moderne, c'était sa parenté bien établie avec la grande famille de
+l'armée. Partout où flotte un drapeau français, le soldat, jeune
+ou vieux, est chez lui. Autour de ce clocher de la patrie, bien
+autrement cher et sacré que le clocher du village, la langue, les
+idées, les institutions changent peu. Les hommes ont beau mourir;
+ils sont remplacés par d'autres qui leur ressemblent, qui pensent,
+parlent et agissent de même; qui ne se contentent pas de revêtir
+l'uniforme de leurs devanciers, mais héritent encore de leurs
+souvenirs, de leur gloire acquise, de leurs traditions, de leurs
+plaisanteries, de certaines intonations de leur voix. C'est ce qui
+explique la subite amitié de Fougas pour le nouveau colonel du
+23ème, après un premier mouvement de jalousie, et la brusque
+sympathie qu'il témoigna à Mr du Marnet, dès qu'il vit couler le
+sang de sa blessure. Les querelles entre soldats sont des
+discussions de famille, qui n'effacent jamais la parenté.
+
+Fermement persuadé qu'il n'était pas seul au monde, Mr Fougas
+prenait plaisir à tous les objets nouveaux que la civilisation lui
+mettait sous les yeux. La vitesse du chemin de fer l'enivrait
+positivement. Il s'était épris d'un véritable enthousiasme pour
+cette force de la vapeur, dont la théorie était lettre close pour
+lui, mais il pensait aux résultats:
+
+«Avec mille machines comme celle-ci, deux mille canons rayés et
+deux cent mille gaillards comme moi, Napoléon aurait conquis le
+monde en six semaines. Pourquoi ce jeune homme qui est sur le
+trône ne se sert-il pas des instruments qu'il a en main? Peut-
+être n'y a-t-il pas songé. C'est bon, je vais le voir. S'il m'a
+l'air d'un homme capable, je lui donne mon idée, il me nomme
+ministre de la guerre, et en avant, marche!»
+
+Il s'était fait expliquer l'usage de ces grands fils de fer qui
+courent sur des poteaux tout le long de la voie.
+
+«Nom de nom! disait-il, voilà des aides de camp rapides et
+discrets. Rassemblez-moi tout ça aux mains d'un chef d'état-major
+comme Berthier, l'univers sera pris comme dans un filet par la
+simple volonté d'un homme!»
+
+Sa méditation fut interrompue à trois kilomètres de Melun, par les
+sons d'une langue étrangère. Il dressa l'oreille, puis bondit dans
+son coin comme un homme qui s'est assis sur un fagot d'épines.
+Horreur! c'était de l'anglais! Un de ces monstres qui ont
+assassiné Napoléon à Sainte-Hélène, pour s'assurer le monopole des
+cotons, était entré dans le compartiment avec une femme assez
+jolie et deux enfants magnifiques.
+
+-- Conducteur! arrêtez! cria Fougas, en se penchant à mi-corps
+en dehors de la portière.
+
+-- Monsieur, lui dit l'Anglais en bon français, je vous conseille
+de patienter jusqu'à la prochaine station. Le conducteur ne vous
+entend pas, et vous risquez de tomber sur la voie. Si d'ici là je
+pouvais vous être bon à quelque chose, j'ai ici un flacon d'eau-
+de-vie et une pharmacie de voyage.
+
+-- Non, monsieur, répondit Fougas du ton le plus rogue. Je n'ai
+besoin de rien et j'aimerais mieux mourir que de rien accepter
+d'un Anglais! Si j'appelle le conducteur, c'est parce que je veux
+changer de voiture et purger mes yeux d'un ennemi de l'Empereur!
+
+-- Je vous assure, monsieur, répliqua l'Anglais, que je ne suis
+pas un ennemi de l'Empereur. J'ai eu l'honneur d'être reçu chez
+lui lorsqu'il habitait Londres; il a même daigné s'arrêter
+quelques jours dans mon petit château de Lancashire.
+
+-- Tant mieux pour vous si ce jeune homme est assez bon pour
+oublier ce que vous avez fait à sa famille; mais Fougas ne vous
+pardonnera jamais vos crimes envers son pays!
+
+Là-dessus, comme on arrivait à la gare de Melun il ouvrit la
+portière et s'élança dans un autre compartiment. Il s'y trouva
+seul devant deux jeunes messieurs qui n'avaient point des
+physionomies anglaises, et qui parlaient français avec le plus pur
+accent tourangeau. L'un et l'autre portaient leurs armoiries au
+petit doigt, afin que personne n'ignorât leur qualité de
+gentilshommes. Fougas était trop plébéien pour goûter beaucoup la
+noblesse; mais, au sortir d'un compartiment peuplé d'insulaires,
+il fut heureux de rencontrer deux Français.
+
+-- Amis, dit-il en se penchant vers eux avec un sourire cordial,
+nous sommes enfants de la même mère. Salut à vous; votre aspect
+me retrempe!
+
+Les deux jeunes gens ouvrirent de grands yeux, s'inclinèrent à
+demi et se renfermèrent dans leur conversation, sans répondre
+autrement aux avances de Fougas.
+
+-- Ainsi donc, mon cher Astophe, disait l'un, tu as vu le roi à
+Froshdorf?
+
+-- Oui, mon bon Améric; et il m'a reçu avec la grâce la plus
+touchante. «Vicomte, m'a-t-il dit, vous êtes d'un sang connu pour
+sa fidélité. Nous nous souviendrons de vous le jour où Dieu nous
+rétablira sur le trône de nos ancêtres. Dites à notre brave
+noblesse de Touraine que nous nous recommandons à ses prières et
+que nous ne l'oublions jamais dans les nôtres.»
+
+-- Pitt et Cobourg! murmura Fougas entre ses dents. Voilà deux
+petits gaillards qui conspirent avec l'armée de Condé! Mais,
+patience!
+
+Il serra les poings et prêta l'oreille.
+
+-- Il ne t'a rien dit de la politique?
+
+-- Quelques mots en l'air. Entre nous, je ne crois pas qu'il s'en
+occupe beaucoup; il attend les événements.
+
+-- Il n'attendra plus bien longtemps.
+
+-- Qui sait?
+
+-- Comment! qui sait? L'empire n'en a pas pour six mois. Mgr de
+Montereau le disait encore lundi dernier chez ma tante la
+chanoinesse.
+
+-- Moi, je leur donne un an, parce que leur campagne d'Italie les
+a raffermis dans le bas peuple. Oh! je ne me suis pas gêné pour
+le dire au roi!
+
+-- Sacrebleu! messieurs, c'est trop fort! interrompit Fougas.
+Est-ce en France que des Français parlent ainsi des institutions
+françaises? Retournez à votre maître, dites-lui que l'empire est
+éternel, parce qu'il est fondé sur le granit populaire et cimenté
+par le sang des héros. Et si le roi vous demande qui est-ce qui a
+dit ça, vous lui répondrez: C'est le colonel Fougas, décoré à
+Wagram de la propre main de l'Empereur!
+
+Les deux jeunes gens se regardèrent, échangèrent un sourire, et le
+vicomte dit au marquis:
+
+-- _What is that_?
+
+-- _A madman_.
+
+-- _No_, _dear_: _a mad dog_.
+
+-- _Nothing else_.
+
+-- Très bien, messieurs, cria le colonel. Parlez anglais,
+maintenant; vous en êtes dignes!
+
+Il changea de compartiment à la station suivante et tomba dans un
+groupe de jeunes peintres. Il les appela disciples de Xeuxis et
+leur demanda des nouvelles de Gérard, de Gros et de David. Ces
+messieurs trouvèrent la plaisanterie originale, et lui
+recommandèrent d'aller voir Talma dans la nouvelle tragédie
+d'Arnault.
+
+Les fortifications de Paris l'éblouirent beaucoup, le
+scandalisèrent un peu.
+
+-- Je n'aime pas cela, dit-il à ses voisins. Le vrai rempart de la
+capitale c'est le courage d'un grand peuple. Entasser des bastions
+autour de Paris c'est dire à l'ennemi qu'il peut vaincre la
+France.
+
+Le train s'arrêta enfin à la gare de Mazas. Le colonel, qui
+n'avait point de bagages, s'en alla fièrement, les mains dans ses
+poches, à la recherche de l'hôtel de Nantes. Comme il avait passé
+trois mois à Paris vers l'année 1810, il croyait connaître la
+ville. C'est pourquoi il ne manqua pas de s'y perdre en arrivant.
+Mais, dans les divers quartiers qu'il parcourut au hasard, il
+admira les grands changements qu'on avait faits en son absence.
+Fougas adorait les rues bien longues, bien larges, bordées de
+grosses maisons uniformes; il fut obligé de reconnaître que
+l'édilité parisienne se rapprochait activement de son idéal. Ce
+n'était pas encore la perfection absolue, mais quel progrès!
+
+Par une illusion bien naturelle, il s'arrêta vingt fois pour
+saluer des figures de connaissance; mais personne ne le reconnut.
+
+Après cinq heures de marche, il atteignit la place du Carrousel.
+L'hôtel de Nantes n'y était plus; mais en revanche, on avait
+achevé le Louvre. Fougas perdit un quart d'heure à regarder ce
+monument et une demi-heure à contempler deux zouaves de la garde
+qui jouaient au piquet. Il s'informa si l'Empereur était à Paris;
+on lui montra le drapeau qui flottait sur les Tuileries.
+
+-- Bon, dit-il; mais il faut d'abord que je me fasse habiller de
+neuf.
+
+Il retint une chambre dans un hôtel de la rue Saint-Honoré et
+demanda au garçon quel était le plus célèbre tailleur de Paris. Le
+garçon lui prêta un _Almanach du commerce_, Fougas chercha le
+bottier de l'Empereur, le chemisier de l'Empereur, le chapelier,
+le tailleur, le coiffeur, le gantier de l'Empereur; il inscrivit
+leurs noms et leurs adresses sur le carnet de Clémentine, après
+quoi il prit une voiture et se mit en course.
+
+Comme il avait le pied petit et bien tourné, il trouva sans
+difficulté des chaussures toutes faites; on promit aussi de lui
+porter dans la soirée tout le linge dont il avait besoin. Mais
+lorsqu'il expliqua au chapelier quelle coiffure il prétendait
+planter sur sa tête, il rencontra de grandes difficultés. Son
+idéal était un chapeau énorme, large du haut, étroit du bas,
+renflé des bords, cambré en arrière et en avant; bref, le meuble
+historique auquel le fondateur de la Bolivie a donné autrefois son
+nom. Il fallut bouleverser les magasins, et fouiller jusque dans
+les archives pour trouver ce qu'il désirait.
+
+-- Enfin! s'écria le chapelier, voilà votre affaire. Si c'est
+pour un costume de théâtre, vous serez content; l'effet comique
+est certain.
+
+Fougas répondit sèchement que ce chapeau était beaucoup moins
+ridicule que tous ceux qui circulaient dans les rues de Paris.
+
+Chez le célèbre tailleur de la rue de la Paix, ce fut presque une
+bataille.
+
+-- Non, monsieur, disait Alfred, je ne vous ferai jamais une
+redingote à brandebourgs et un pantalon à la cosaque! Allez-vous-
+en chez Babin ou chez Moreau, si vous voulez un costume de
+carnaval; mais il ne sera pas dit qu'un homme aussi bien tourné
+est sorti de chez nous en caricature!
+
+-- Tonnerre et patrie! répondait Fougas; vous avez la tête de
+plus que moi, monsieur le géant, mais je suis le colonel du grand
+Empire, et ce n'est pas aux tambours-majors à donner des ordres
+aux colonels!
+
+Ce diable d'homme eut le dernier mot. On lui prit mesure, on
+ouvrit un album et l'on promit de l'habiller, dans les vingt-
+quatre heures, à la dernière mode de 1813. On lui fit voir des
+étoffes à choisir, des étoffes anglaises. Il les rejeta avec
+mépris.
+
+-- Drap bleu de France, dit-il, et fabriqué en France! Et coupez-
+moi ça de telle façon que tous ceux qui me verront passer en pékin
+s'écrient: «C'est un militaire!»
+
+Les officiers de notre temps ont précisément la coquetterie
+inverse; ils s'appliquent à ressembler à tous les autres
+_gentlemen_ lorsqu'ils prennent l'habit civil.
+
+Fougas se commanda, rue Richelieu, un col de satin noir qui
+cachait la chemise et montait jusqu'aux oreilles; puis il
+descendit vers le Palais-Royal, entra dans un restaurant célèbre
+et se fit servir à dîner. Comme il avait déjeuné sur le pouce chez
+un pâtissier du boulevard, son appétit, aiguisé par la marche, fit
+des merveilles. Il but et mangea comme à Fontainebleau. Mais la
+carte à payer lui parut de digestion difficile: il en avait pour
+cent dix francs et quelques centimes.
+
+-- Diable! dit-il, la vie est devenue chère à Paris.
+
+L'eau-de-vie entrait dans ce total pour une somme de neuf francs.
+On lui avait servi une bouteille et un verre comme un dé à
+coudre; ce joujou avait amusé Fougas: il trouva plaisant de le
+remplir et de le vider douze fois. Mais en sortant de table il
+n'était pas ivre: une aimable gaieté, rien de plus. La fantaisie
+lui vint de regagner quelques pièces de cent sous au n° 113. Un
+marchand de bouteilles établi dans la maison lui apprit que la
+France ne jouait plus depuis une trentaine d'années. Il poussa
+jusqu'au Théâtre-Français pour voir si les comédiens de l'Empereur
+ne donnaient pas quelque belle tragédie, mais l'affiche lui
+déplut. Des comédies modernes jouées par des acteurs nouveaux! Ni
+Talma, ni Fleury, ni Thénard, ni les Baptiste, ni Mlle Mars, ni
+Mlle Raucourt! Il s'en fut à l'Opéra, où l'on donnait Charles VI.
+La musique l'étonna d'abord; il n'était pas accoutumé à entendre
+tant de bruit hors des champs de bataille. Bientôt cependant ses
+oreilles s'endurcirent au fracas des instruments; la fatigue du
+jour, le plaisir d'être bien assis, le travail de la digestion, le
+plongèrent dans un demi-sommeil. Il se réveilla en sursaut à ce
+fameux chant patriotique:
+
+_Guerre aux tyrans! jamais, jamais en France,_
+_Jamais l'Anglais ne régnera!_
+
+-- Non! s'écria-t-il en étendant les bras vers la scène. Jamais!
+jurons-le tous ensemble sur l'autel sacré de la patrie! Périsse
+la perfide Albion! Vive l'Empereur!
+
+Le parterre et l'orchestre se levèrent en même temps, moins pour
+s'associer au serment de Fougas que pour lui imposer silence. Dans
+l'entracte suivant, un commissaire de police lui dit à l'oreille
+que lorsqu'on avait dîné de la sorte on allait se coucher
+tranquillement, au lieu de troubler la représentation de l'Opéra.
+
+Il répondit qu'il avait dîné comme à son ordinaire, et que cette
+explosion d'un sentiment patriotique ne partait point de
+l'estomac.
+
+-- Mais, dit-il, puisque dans ce palais de l'opulence désoeuvrée
+la haine de l'ennemi est flétrie comme un crime, je vais respirer
+un air plus libre et saluer le temple de la Gloire avant de me
+mettre au lit.
+
+-- Vous ferez aussi bien, dit le commissaire.
+
+Il s'éloigna, plus fier et plus cambré que jamais, gagna la ligne
+des boulevards et la parcourut à grandes enjambées jusqu'au temple
+corinthien qui la termine. Chemin faisant, il admira beaucoup
+l'éclairage de la ville. Mr Martout lui avait expliqué la
+fabrication du gaz, il n'y avait rien compris, mais cette flamme
+rouge et vivante était pour ses yeux un véritable régal.
+
+Lorsqu'il fut arrivé au monument qui commande l'entrée de la rue
+Royale, il s'arrêta sur le trottoir, se recueillit un instant et
+dit:
+
+-- Inspiratrice des belles actions, veuve du grand vainqueur de
+l'Europe, ô Gloire! reçois l'hommage de ton amant Victor Fougas!
+Pour toi j'ai enduré la faim, la sueur et les frimas, et mangé le
+plus fidèle des coursiers. Pour toi, je suis prêt à braver
+d'autres périls et à revoir la mort en face sur tous les champs de
+bataille. Je te préfère au bonheur, à la richesse, à la puissance.
+Ne rejette pas l'offrande de mon coeur et le sacrifice de mon
+sang. Pour prix de tant d'amour, je ne réclame qu'un sourire de
+tes yeux et un laurier tombé de ta main!
+
+Cette prière arriva toute brûlante aux oreilles de sainte Marie-
+Madeleine, patronne de l'ex-temple de la Gloire. C'est ainsi que
+l'acquéreur d'un château reçoit quelquefois une lettre adressée à
+l'ancien propriétaire.
+
+Fougas revint par la rue de la Paix et la place Vendôme, et salua
+en passant la seule figure de connaissance qu'il eût encore
+trouvée à Paris. Le nouveau costume de Napoléon sur la colonne ne
+lui déplaisait aucunement. Il préférait le petit chapeau à la
+couronne et la redingote grise au manteau théâtral.
+
+La nuit fut agitée. Mille projets divers se croisant en tout sens
+dans le cerveau du colonel. Il préparait les discours qu'il
+tiendrait à l'Empereur, s'endormait au milieu d'une phrase et
+s'éveillait en sursaut, croyant tenir une idée qui s'évanouissait
+soudain. Il éteignit et ralluma vingt fois sa bougie. Le souvenir
+de Clémentine se mêlait de temps à autre aux rêveries de la guerre
+et aux utopies de la politique; mais je dois avouer que la figure
+de la jeune fille ne sortit guère du second plan.
+
+Autant cette nuit lui parut longue, autant la matinée du lendemain
+lui sembla courte. L'idée de voir en face le nouveau maître de
+l'Empire l'enivrait et le glaçait tour à tour. Il espéra un
+instant qu'il manquerait quelque chose à sa toilette, qu'un
+fournisseur lui offrirait un prétexte honorable pour ajourner
+cette visite au lendemain. Mais tout le monde fit preuve d'une
+exactitude désespérante. À midi précis, le pantalon à la cosaque
+et la redingote à brandebourgs s'étalaient sur le pied du lit
+auprès du célèbre chapeau à la Bolivar.
+
+-- Habillons-nous! dit Fougas. Ce jeune homme ne sera peut-être
+pas chez lui. En ce cas je laisserai mon nom, et j'attendrai qu'il
+m'appelle.
+
+Il se fit beau à sa manière, et, ce qui paraîtra peut-être
+incroyable à mes lectrices, Fougas, en col de satin noir et en
+redingote à brandebourgs, n'était ni laid, ni même ridicule. Sa
+haute taille, son corps svelte, sa figure fière et décidée, ses
+mouvements brusques formaient une certaine harmonie avec ce
+costume d'un autre temps. Il était étrange, voilà tout. Pour se
+donner un peu d'aplomb, il entra dans un restaurant, mangea quatre
+côtelettes, un pain de deux livres et un morceau de fromage en
+buvant deux bouteilles de vin. Le café et le pousse-café le
+conduisirent jusqu'à deux heures. C'était le moment qu'il s'était
+fixé à lui-même.
+
+Il inclina légèrement son chapeau sur l'oreille, boutonna ses
+gants de chamois, toussa énergiquement deux ou trois fois devant
+la sentinelle de la rue de Rivoli, et enfila bravement le guichet
+de l'Échelle.
+
+-- Monsieur! cria le portier, qui demandez-vous?
+
+-- L'Empereur!
+
+-- Avez-vous une lettre d'audience?
+
+-- Le colonel Fougas n'en a pas besoin. Va demander des
+renseignements à celui qui plane au-dessus de la place Vendôme:
+il te dira que le nom de Fougas a toujours été synonyme de
+bravoure et de fidélité.
+
+-- Vous avez connu l'Empereur premier?
+
+-- Oui, mon drôle, et je lui ai parlé comme je te parle.
+
+-- Vraiment? Mais quel âge avez-vous donc?
+
+-- Soixante-dix ans à l'horloge du temps, vingt-quatre ans sur les
+tablettes de l'histoire!
+
+Le portier leva les yeux au ciel en murmurant:
+
+«Encore un! C'est le quatrième de la semaine!»
+
+Il fit un signe à un petit monsieur vêtu de noir, qui fumait sa
+pipe dans la cour des Tuileries, puis il dit à Fougas en lui
+mettant la main sur le bras:
+
+-- Mon bon ami, c'est l'Empereur que vous voulez voir?
+
+-- Je te l'ai déjà dit, familier personnage!
+
+-- Hé bien! vous le verrez aujourd'hui. Monsieur qui vient là-
+bas, avec sa pipe, est l'introducteur des visites; il va vous
+conduire. Mais l'Empereur n'est pas au Château. Il est à la
+campagne. Cela vous est égal, n'est-ce pas, d'aller à la
+campagne?
+
+-- Que diable veux-tu que ça me fasse?
+
+-- D'autant plus que vous n'irez pas à pied. On vous a déjà fait
+avancer une voiture. Allons, montez, mon bon ami, et soyez sage!
+
+Deux minutes plus tard, Fougas, accompagné d'un agent, roulait
+vers le bureau du commissaire de police.
+
+Son affaire fut bientôt faite. Le commissaire qui le reçut était
+le même qui lui avait parlé la veille à l'Opéra. Un médecin fut
+appelé et rendit le plus beau verdict de monomanie qui ait jamais
+envoyé un homme à Charenton. Tout cela se fit poliment, joliment,
+sans un mot qui pût mettre le colonel sur ses gardes et l'avertir
+du sort qu'on lui réservait. Il trouvait seulement que ce
+cérémonial était long et bizarre, et il préparait là-dessus
+quelques phrases bien senties qu'il se promettait de faire
+entendre à l'Empereur.
+
+On lui permit enfin de se mettre en route. Le fiacre était
+toujours là; l'introducteur ralluma sa pipe, dit trois mots au
+cocher et s'assit à la gauche du colonel. La voiture partit au
+trot, gagna les boulevards et prit la direction de la Bastille.
+
+Elle arrivait à la hauteur de la porte Saint-Martin, et Fougas, la
+tête à la portière, continuait à préparer son improvisation,
+lorsqu'une calèche, attelée de deux alezans superbes, passa pour
+ainsi dire sous le nez du rêveur. Un gros homme à moustache grise
+retourna la tête et cria:
+
+-- Fougas!
+
+Robinson découvrant dans son île l'empreinte du pied d'un homme ne
+fut ni plus étonné ni plus ravi que Fougas en entendant ce cri
+de: «Fougas!» Ouvrir la portière, sauter sur le macadam,
+courir à la calèche qui s'était arrêtée, s'y lancer d'un seul bond
+sans l'aide du marchepied et tomber dans les bras du gros homme à
+moustache grise: tout cela fut l'affaire d'une seconde. La
+calèche était repartie depuis longtemps lorsque l'agent de police
+au galop, suivi de son fiacre au petit trot, arpenta la ligne des
+boulevards, demandant à tous les sergents de ville s'ils n'avaient
+vu passer un fou.
+XVI -- Mémorable entrevue du colonel Fougas et de S.M. l'Empereur
+des Français.
+
+En sautant au cou du gros homme à moustache grise, Fougas était
+persuadé qu'il embrassait Masséna. Il le dit naïvement, et le
+propriétaire de la calèche partit d'un grand éclat de rire.
+
+-- Eh! mon pauvre vieux, lui dit-il, il y a beau temps que nous
+avons enterré l'Enfant de la Victoire. Regarde-moi bien entre les
+deux yeux: je suis Leblanc, de la campagne de Russie.
+
+-- Pas possible! Tu es le petit Leblanc?
+
+-- Lieutenant au 3ème d'artillerie, qui a partagé avec toi mille
+millions de dangers, et ce fameux rôti de cheval que tu salais
+avec tes larmes.
+
+-- Comment! c'est toi! c'est toi qui m'as taillé une paire de
+bottes dans la peau de l'infortuné Zéphyr! sans compter toutes
+les fois que tu m'as sauvé la vie! ô mon brave et loyal ami, que
+je, t'embrasse encore! Je te reconnais maintenant, mais il n'y a
+pas à dire: tu es changé!
+
+-- Dame! je ne me suis pas conservé dans un bocal d'esprit-de-
+vin. J'ai vécu, moi!
+
+-- Tu sais donc mon histoire?
+
+-- Je l'ai entendu raconter hier au soir chez le ministre de
+l'instruction publique. Il y avait là le savant qui t'a remis sur
+pied. Je t'ai même écrit en rentrant chez moi pour t'offrir la
+niche et la pâtée, mais ma lettre se promène du côté de
+Fontainebleau.
+
+-- Merci! tu es un solide! Ah! mon pauvre vieux! que
+d'événements depuis la Bérésina! Tu as su tous les malheurs qui
+sont arrivés?
+
+-- Je les ai vus, ce qui est plus triste. J'étais chef d'escadron
+après Waterloo; les Bourbons m'ont flanqué à la demi-solde. Les
+amis m'ont fait rentrer au service en 1822, mais j'avais de
+mauvaises notes, et j'ai roulé les garnisons, Lille, Grenoble et
+Strasbourg, sans avancer. La seconde épaulette n'est venue qu'en
+1830; pour lors, j'ai fait un bout de chemin en Afrique. On m'a
+nommé général de brigade à l'Isly, je suis revenu, j'ai flâné de
+côté et d'autre jusqu'en 1848. Nous avons eu cette année-là une
+campagne de juin en plein Paris. Le coeur me saigne encore toutes
+les fois que j'y pense, et tu es, pardieu! bien heureux de
+n'avoir pas vu ça. J'ai reçu trois balles dans le torse et j'ai
+passé général de division. Enfin, je n'ai pas le droit de me
+plaindre, puisque la campagne d'Italie m'a porté bonheur. Me voilà
+maréchal de France, avec cent mille francs de dotation, et même
+duc de Solferino. Oui, l'Empereur a mis une queue à mon nom. Le
+fait est que Leblanc tout court, c'était un peu court.
+
+-- Tonnerre! s'écria Fougas, voilà qui est bien. Je te jure,
+Leblanc, que je ne suis pas jaloux de ce qui t'arrive! C'est
+assez rare, un soldat qui se réjouit de l'avancement d'un autre;
+mais vrai, du fond du coeur, je te le dis: tant mieux! Tu
+méritais tous les honneurs, et il faut que l'aveugle déesse ait vu
+ton coeur et ton génie à travers le bandeau qui lui couvre les
+yeux!
+
+-- Merci! mais parlons de toi: où allais-tu lorsque je t'ai
+rencontré?
+
+-- Voir l'Empereur.
+
+-- Moi aussi; mais où diable le cherchais-tu?
+
+-- Je ne sais pas; on me conduisait.
+
+-- Mais il est aux Tuileries!
+
+-- Non!
+
+-- Si! il y a quelque chose là-dessous; raconte-moi ton affaire.
+
+Fougas ne se fit pas prier; le maréchal comprit à quelle sorte de
+danger il avait soustrait son ami.
+
+-- Le concierge s'est trompé, lui dit-il; l'Empereur est au
+château, et puisque nous sommes arrivés, viens avec moi: je te
+présenterai peut-être à la fin de mon audience.
+
+-- Nom de nom! Leblanc, le coeur me bat à l'idée que je vais voir
+ce jeune homme. Est-ce un bon? Peut-on compter sur lui? A-t-il
+quelque ressemblance avec l'autre?
+
+-- Tu le verras; attends ici.
+
+L'amitié de ces deux hommes datait de l'hiver de 1812. Dans la
+déroute de l'armée française, le hasard avait rapproché le
+lieutenant d'artillerie et le colonel du 23ème. L'un était âgé de
+dix-huit ans, l'autre n'en comptait pas vingt-quatre. La distance
+de leurs grades fut aisément rapprochée par le danger commun;
+tous les hommes sont égaux devant la faim, le froid et la fatigue.
+Un matin, Leblanc, à la tête de dix hommes, avait arraché Fougas
+aux mains des Cosaques; puis Fougas avait sabré une demi-douzaine
+de traînards qui convoitaient le manteau de Leblanc. Huit jours
+après, Leblanc tira son ami d'une baraque où les paysans avaient
+mis le feu; à son tour Fougas repêcha Leblanc au bord de la
+Bérésina. La liste de leurs dangers et de leurs mutuels services
+est trop longue pour que je la donne tout entière. Ainsi, le
+colonel, à Koenigsberg, avait passé trois semaines au chevet du
+lieutenant atteint de la fièvre de congélation. Nul doute que ces
+soins dévoués ne lui eussent conservé la vie. Cette réciprocité de
+dévouement avait formé entre eux des liens si étroits qu'une
+séparation de quarante-six années ne put les rompre.
+
+Fougas, seul au milieu d'un grand salon, se replongeait dans les
+souvenirs de ce bon vieux temps, lorsqu'un huissier l'invita à
+ôter ses gants et à passer dans le cabinet de l'Empereur.
+
+Le respect des pouvoirs établis, qui est le fond même de ma
+nature, ne me permet pas de mettre en scène des personnages
+augustes. Mais la correspondance de Fougas appartient à l'histoire
+contemporaine, et voici la lettre qu'il écrivit à Clémentine en
+rentrant à son hôtel:
+
+«À Paris, que dis-je? au ciel! le 21 août 1859.
+
+«Mon bel ange,
+
+«Je suis ivre de joie, de reconnaissance et d'admiration. Je l'ai
+vu, je lui ai parlé; il m'a tendu la main, il m'a fait asseoir.
+C'est un grand prince; il sera le maître de la terre! Il m'a
+donné la médaille de Sainte-Hélène et la croix d'officier. C'est
+le petit Leblanc, un vieil ami et un noble coeur, qui m'a conduit
+là-bas; aussi est-il maréchal de France et duc du nouvel empire!
+Pour l'avancement, il n'y faut pas songer encore; prisonnier de
+guerre en Prusse et dans un triple cercueil, je rentre avec mon
+grade; ainsi le veut la loi militaire. Mais avant trois mois je
+serai général de brigade, c'est certain; il a daigné me le
+promettre lui-même. Quel homme! un dieu sur la terre! Pas plus
+fier que celui de Wagram et de Moscou, et père du soldat comme
+lui! Il voulait me donner de l'argent sur sa cassette pour
+refaire mes équipements. J'ai répondu:
+
+«-- Non, sire! J'ai une créance à recouvrer du côté de Dantzig:
+si l'on me paye, je serai riche; si l'on nie la dette, ma solde
+me suffira.
+
+«Là-dessus... ô bonté des princes, tu n'es donc pas un vain mot!
+il sourit finement et me dit en frisant ses moustaches:
+
+«-- Vous êtes resté en Prusse depuis 1813 jusqu'en 1859?
+
+«-- Oui, sire.
+
+«-- Prisonnier de guerre dans des conditions exceptionnelles?
+
+«-- Oui, sire.
+
+«-- Les traités de 1814 et de 1815 stipulaient la remise des
+prisonniers?
+
+«-- Oui, sire.
+
+«-- On les a donc violés à votre égard?
+
+«-- Oui, sire.
+
+«-- Hé bien la Prusse vous doit une indemnité. Je la ferai
+réclamer par voie diplomatique.
+
+«-- Oui, sire. Que de bontés!
+
+«Voilà une idée qui ne me serait jamais venue à moi! Reprendre
+de l'argent à la Prusse, à la Prusse qui s'est montrée si avide de
+nos trésors en 1814 et en 1815! Vive l'Empereur! ma bien-aimée
+Clémentine! Oh! vive à jamais notre glorieux et magnanime
+souverain! Vivent l'Impératrice et le prince impérial! Je les ai
+vus! l'Empereur m'a présenté à sa famille!
+
+«Le prince est un admirable petit soldat! Il a daigné battre la
+caisse sur mon chapeau neuf; je pleurais de tendresse.
+S.M. l'Impératrice, avec un sourire angélique, m'a dit qu'elle
+avait entendu parler de mes malheurs.
+
+«-- Ô madame! ai-je répondu, un moment comme celui-ci les
+rachète au centuple.
+
+«-- Il faudra venir danser aux Tuileries l'hiver prochain.
+
+«-- Hélas! madame, je n'ai jamais dansé qu'au bruit du canon;
+mais aucun effort ne me coûtera pour vous plaire! J'étudierai
+l'art de Vestris.
+
+«-- J'ai bien appris la contredanse, ajouta Leblanc.
+
+«L'Empereur a daigné me dire qu'il était heureux de retrouver un
+officier comme moi, qui avait fait pour ainsi dire hier les plus
+belles campagnes du siècle, et qui avait conservé les traditions
+de la grande guerre. Cet éloge m'enhardit. Je ne craignis pas de
+lui rappeler le fameux principe du bon temps: signer la paix dans
+les capitales!
+
+«-- Prenez garde, dit-il; c'est en vertu de ce principe que les
+armées alliées sont venues deux fois signer la paix à Paris.
+
+«-- Ils n'y reviendront plus, m'écriai-je, à moins de me passer
+sur le corps.
+
+«J'insistai sur les inconvénients d'une trop grande familiarité
+avec l'Angleterre. J'exprimai le voeu de commencer prochainement
+la conquête du monde. D'abord, nos frontières à nous; ensuite,
+les frontières naturelles de l'Europe; car l'Europe est la
+banlieue de la France, et on ne saurait l'annexer trop tôt.
+L'Empereur hocha la tête comme s'il n'était pas de mon avis.
+Cacherait-il des desseins pacifiques? Je ne veux pas m'arrêter à
+cette idée, elle me tuerait!
+
+«Il me demanda quel sentiment j'avais éprouvé à l'aspect des
+changements qui se sont faits dans Paris? Je répondis avec la
+sincérité d'une âme fière:
+
+«-- Sire, le nouveau Paris est le chef-d'oeuvre d'un grand
+règne; mais j'aime à croire que vos édiles n'ont pas dit leur
+dernier mot.
+
+«-- Que reste-t-il donc à faire, à votre avis?
+
+«-- Avant tout, redresser le cours de la Seine, dont la courbe
+irrégulière a quelque chose de choquant. La ligne droite est le
+plus court chemin d'un point à un autre, pour les fleuves aussi
+bien que pour les boulevards. En second lieu, niveler le sol et
+supprimer tous les mouvements de terrain qui semblent dire à
+l'administration: «Tu es moins puissante que la nature!» Après
+avoir accompli ce travail préparatoire, je tracerais un cercle de
+trois lieues de diamètre, dont la circonférence, représentée par
+une grille élégante, formerait l'enceinte de Paris. Au centre, je
+construirais un palais pour Votre Majesté et les princes de la
+famille impériale; vaste et grandiose édifice enfermant dans ses
+dépendances tous les services publics: états-majors, tribunaux,
+musées, ministères, archevêché, police, institut, ambassades,
+prisons, banque de France, lycées, théâtres, Moniteur, imprimerie
+impériale, manufacture de Sèvres et des Gobelins, manutention des
+vivres. À ce palais, de forme circulaire et d'architecture
+magnifique, aboutiraient douze boulevards larges de cent vingt
+mètres, terminés par douze chemins de fer et désignés par les noms
+des douze maréchaux de France. Chaque boulevard est bordé de
+maisons uniformes, hautes de quatre étages, précédées d'une grille
+en fer et d'un petit jardin de trois mètres planté de fleurs
+uniformes. Cent rues, larges de soixante mètres, unissent les
+boulevards entre eux; elles sont reliées les unes aux autres par
+des ruelles de trente-cinq mètres, le tout bâti uniformément sur
+des plans officiels, avec grilles, jardins, et fleurs
+obligatoires. Défense aux propriétaires de souffrir chez eux aucun
+commerce, car la vue des boutiques abaisse les esprits et dégrade
+les coeurs; libre aux marchands de s'établir dans la banlieue, en
+se conformant aux lois. Le rez-de-chaussée de toutes les maisons
+sera occupé par les écuries et les cuisines; le premier loué aux
+fortunes de cent mille francs de rente et au-dessus; le second,
+aux fortunes de quatre-vingts à cent mille francs; le troisième,
+aux fortunes de soixante à quatre-vingts mille francs; le
+quatrième, aux fortunes de cinquante à soixante mille francs. Au-
+dessous de cinquante mille francs de rente, défense d'habiter
+Paris. Les artisans sont logés à dix kilomètres de l'enceinte,
+dans des forteresses ouvrières. Nous les exemptons d'impôts pour
+qu'ils nous aiment; nous les entourons de canons pour qu'ils nous
+craignent, Voilà mon Paris!
+
+«L'Empereur m'écoutait patiemment et frisait sa moustache.
+
+«-- Votre plan, me dit il, coûterait un peu cher.
+
+«-- Pas beaucoup plus que celui qu'on a adopté, répondis-je.
+
+«À ce mot, une franche hilarité, dont je ne m'explique pas la
+cause, égaya son front sérieux.
+
+«-- Ne pensez-vous pas, me dit-il, que votre projet ruinerait
+beaucoup de monde?
+
+«-- Eh! qu'importe? m'écriai-je, puisque je ne ruine que les
+riches!
+
+Il se remit à rire de plus belle et me congédia en disant:
+
+«-- Colonel, restez colonel en attendant que nous vous fassions
+général!
+
+«Il me permit une seconde fois de lui serrer la main; je fis un
+signe d'adieu à ce brave Leblanc, qui m'a invité à dîner pour ce
+soir, et je rentrai à mon hôtel pour épancher ma joie dans ta
+belle âme. Ô Clémentine! espère; tu seras heureuse et je serai
+grandi. Demain matin, je pars pour Dantzig. L'or est une chimère,
+mais je veux que tu sois riche. Un doux baiser sur ton front pur!
+
+«V. FOUGAS.»
+
+Les abonnés de la _Patrie_, qui conservent la collection de leur
+journal, sont priés de rechercher le numéro du 23 août 1859. Ils y
+liront un entrefilet et un fait divers que j'ai pris la liberté de
+transcrire ici.
+
+«Son Excellence le maréchal duc de Solferino a eu l'honneur de
+présenter hier à S.M. l'Empereur un héros du premier Empire, Mr le
+colonel Fougas, qu'un événement presque miraculeux, déjà mentionné
+dans un rapport à l'Académie des sciences, vient de rendre à son
+pays.»
+
+Voilà l'entrefilet; voici le fait divers:
+
+«Un fou, le quatrième de la semaine, mais celui-ci de la plus
+dangereuse espèce, s'est présenté hier au guichet de l'Échelle.
+Affublé d'un costume grotesque, l'oeil en feu, le chapeau sur
+l'oreille, et tutoyant les personnes les plus respectables avec
+une grossièreté inouïe, a voulu forcer la consigne et
+s'introduire, Dieu sait dans quelle intention, jusqu'à la personne
+du Souverain. À travers ses propos incohérents, on distinguait les
+mots de «bravoure, colonne Vendôme, fidélité, l'horloge du temps,
+les tablettes de l'histoire.» Arrêté par un agent du service de
+sûreté et conduit chez le commissaire de la section des Tuileries,
+il fut reconnu pour le même individu qui, la veille, à l'Opéra,
+avait troublé par les cris les plus inconvenants la représentation
+de Charles VI. Après les constatations d'usage, il fut dirigé sur
+l'hospice de Charenton. Mais à la hauteur de la porte Saint-
+Martin, profitant d'un embarras de voitures et de la force
+herculéenne dont il est doué, il s'arracha des mains de son
+gardien, le terrassa, le battit, s'élança d'un bond sur le
+boulevard et se perdit dans la foule. Les recherches les plus
+actives ont commencé immédiatement, et nous tenons de source
+certaine qu'on est déjà sur la trace du fugitif.»
+
+XVII -- Où Mr Nicolas Meiser, riche propriétaire de Dantzig,
+reçoit une visite qu'il ne désirait point.
+
+La sagesse des nations dit que le bien mal acquis ne profite
+jamais. Je soutiens qu'il profite plus aux voleurs qu'aux volés,
+et la belle fortune de Mr Nicolas Meiser est une preuve à l'appui
+de mon dire.
+
+Le neveu de l'illustre physiologiste, après avoir brassé beaucoup
+de bière avec peu de houblon et récolté indûment l'héritage
+destiné à Fougas, avait amassé dans les affaires une fortune de
+huit à dix millions. Dans quelles affaires? On ne me l'a jamais
+dit, mais je sais qu'il tenait pour bonnes toutes celles où l'on
+gagne de l'argent. Prêter de petites sommes à gros intérêt, faire
+de grandes provisions de blé pour guérir la disette après l'avoir
+produite, exproprier les débiteurs malheureux, fréter un navire ou
+deux pour le commerce de la viande noire sur la côte d'Afrique,
+voilà des spéculations que le bonhomme ne dédaignait aucunement.
+Il ne s'en vantait point, car il était modeste, mais il n'en
+rougissait pas non plus, ayant élargi sa conscience en
+arrondissant son capital. Du reste, homme d'honneur dans le sens
+commercial du mot, et capable d'égorger le genre humain plutôt que
+de laisser protester sa signature. Les banques de Dantzig, de
+Berlin, de Vienne et de Paris le tenaient en haute estime; elles
+avaient de l'argent à lui.
+
+Il était gros, gras et fleuri, et vivait en joie. Sa femme avait
+le nez trop long et les os trop perçants, mais elle l'aimait de
+tout son coeur et lui faisait de petits entremets sucrés. Une
+parfaite conformité de sentiments unissait les deux époux. Ils
+parlaient entre eux à coeur ouvert et ne se cachaient point leurs
+mauvaises pensées. Tous les ans, à la Saint-Martin, lors de la
+récolte des loyers, ils mettaient sur le pavé cinq ou six familles
+d'artisans qui n'avaient pu payer leur terme; mais ils n'en
+dînaient pas plus mal et le baiser du soir n'en était pas moins
+doux.
+
+Le mari avait soixante-six ans, la femme soixante-quatre; leurs
+physionomies étaient de celles qui inspirent la bienveillance et
+commandent le respect. Pour compléter leur ressemblance avec les
+patriarches, il ne leur manquait que des enfants et des petits-
+enfants. La nature leur avait donné un fils, un seul, parce qu'ils
+ne lui en avaient point demandé davantage. Ils auraient pensé
+commettre un crime de lèse-écus en partageant leur fortune entre
+plusieurs. Malheureusement, ce fils unique, héritier présomptif de
+tant de millions, mourut à l'université de Heidelberg, d'une
+indigestion de saucisses. Il partit à vingt ans pour cette
+Walhalla des étudiants teutoniques, où l'on mange des saucisses
+infinies en buvant une bière intarissable; où l'on chante des
+lieds de huit cents millions de couplets en se tailladant le bout
+du nez à coups d'épée. Le trépas malicieux le ravit à ses auteurs
+lorsqu'ils n'étaient plus en âge de lui improviser un remplaçant.
+Ces vieux richards infortunés recueillirent pieusement ses nippes
+pour les vendre. Durant cette opération lamentable (car il
+manquait beaucoup de linge tout neuf), Nicolas Meiser disait à sa
+femme:
+
+-- Mon coeur saigne à l'idée que nos maisons et nos écus, nos
+biens au soleil et nos biens à l'ombre s'en iront à des étrangers.
+Les parents devraient toujours avoir un fils de rechange, comme on
+nomme un juge suppléant au tribunal de commerce.
+
+Mais le temps, qui est un grand maître en Allemagne et dans
+plusieurs autres pays, leur fit voir que l'on peut se consoler de
+tout, excepté de l'argent perdu. Cinq ans plus tard, Mme Meiser
+disait à son mari avec un sourire tendre et philosophique:
+
+-- Qui peut pénétrer les décrets de la Providence? Ton fils nous
+aurait peut-être mis sur la paille. Regarde Théobald Scheffler,
+son ancien camarade. Il a mangé vingt mille francs à Paris pour
+une femme qui levait la jambe au milieu de la contredanse. Nous-
+mêmes, nous dépensions plus de deux mille thalers chaque année
+pour notre mauvais garnement; sa mort est une grosse économie, et
+par conséquent une bonne affaire!
+
+Du temps que les trois cercueils de Fougas étaient encore à la
+maison, la bonne dame raillait les visions et les insomnies de son
+époux.
+
+-- À quoi donc penses-tu? lui disait-elle. Tu m'as encore donné
+des coups de pied toute la nuit. Jetons au feu ce haillon de
+Français: il ne troublera plus le repos d'un heureux ménage. Nous
+vendrons la boîte de plomb; il y en a pour le moins deux cents
+livres; la soie blanche me fera une doublure de robe et la laine
+du capitonnage nous donnera bien un matelas.
+
+Mais un restant de superstition empêcha Meiser de suivre les
+conseils de sa femme: il préféra se défaire du colonel en le
+mettant dans le commerce.
+
+La maison des deux époux était la plus belle et la plus solide de
+la rue du Puits-Public, dans le faubourg noble. De fortes grilles
+en fer ouvré décoraient magnifiquement toutes les fenêtres, et la
+porte était bardée de fer comme un chevalier du bon temps. Un
+système de petits miroirs ingénieux accrochés à la façade
+permettait de reconnaître un visiteur avant même qu'il eût frappé.
+Une servante unique, vrai cheval pour le travail, vrai chameau par
+la sobriété, habitait sous ce toit béni des dieux.
+
+Le vieux domestique couchait dehors, dans son intérêt même, et
+pour qu'il ne fût point exposé à tordre le col vénérable de ses
+maîtres. Quelques livres de commerce et de piété formaient la
+bibliothèque des deux vieillards. Ils n'avaient point voulu de
+jardin derrière leur maison, parce que les arbres se plaisent à
+cacher les voleurs. Ils fermaient leur porte aux verrous tous les
+soirs à huit heures et ne sortaient point de chez eux sans y être
+forcés, de peur de mauvaises rencontres.
+
+Et cependant le 29 avril 1859, à onze heures du matin, Nicolas
+Meiser était bien loin de sa chère maison. Dieu! qu'il était loin
+de chez lui, cet honnête bourgeois de Dantzig! Il arpentait d'un
+pas pesant cette promenade de Berlin qui porte le nom d'un roman
+d'Alphonse Karr: _Sous les tilleuls_. En, allemand: _Unter den
+Linden_.
+
+Quel mobile puissant avait jeté hors de sa bonbonnière ce gros
+bonbon rouge à deux pieds? Le même qui conduisit Alexandre à
+Babylone, Scipion à Carthage, Godefroi de Bouillon à Jérusalem et
+Napoléon à Moscou: l'ambition! Meiser n'espérait pas qu'on lui
+présenterait les clefs de la ville sur un coussin de velours
+rouge, mais il connaissait un grand seigneur, un chef de bureau et
+une femme de chambre qui travaillaient à obtenir pour lui des
+lettres de noblesse. S'appeler von Meiser au lieu de Meiser tout
+sec! Quel beau rêve!
+
+Le bonhomme avait en lui ce mélange de bassesse et d'orgueil qui
+place les laquais à une si grande distance des autres hommes.
+Plein de respect pour la puissance et d'admiration pour la
+grandeur, il ne prononçait les noms de roi, de prince et même de
+baron qu'avec emphase et béatitude. Il se gargarisait de syllabes
+nobles, et le seul mot de monseigneur lui emplissait la bouche
+d'une bouillie enivrante. Les particuliers de ce tempérament ne
+sont pas rares en Allemagne, et l'on en trouve même ailleurs. Si
+vous les transportiez dans un pays où tous les hommes sont égaux,
+la nostalgie de la servitude les tuerait.
+
+Les titres qu'on faisait valoir en faveur de Nicolas Meiser
+n'étaient pas de ceux qui emportent la balance, mais de ceux qui
+la font pencher petit à petit. Neveu d'un savant illustre,
+propriétaire imposé, homme bien pensant, abonné à la _Nouvelle
+Gazette de la Croix_, plein de mépris pour l'opposition, auteur
+d'un toast contre la démagogie, ancien conseiller de la ville,
+ancien juge au tribunal de commerce, ancien caporal de la
+_landwehr_, ennemi déclaré de la Pologne et de toutes les nations
+qui ne sont pas les plus fortes. Son action la plus éclatante
+remontait à dix ans. Il avait dénoncé par lettre anonyme un membre
+du parlement de Francfort, réfugié à Dantzig.
+
+Au moment où Meiser passait sous les tilleuls, son affaire était
+en bon chemin. Il avait recueilli cette douce assurance de la
+bouche même de ses protecteurs. Aussi courait-il légèrement vers
+la gare du chemin Nord-Est, sans autre bagage qu'un revolver dans
+la poche. Sa malle de veau noir avait pris les devants et
+l'attendait au bureau. Chemin faisant, il effleurait d'un coup
+d'oeil rapide l'étalage des boutiques. Halte! Il s'arrêta court
+devant un papetier et se frotta les yeux: remède souverain, dit-
+on, contre la berlue. Entre les portraits de Mme Sand et de Mr
+Mérimée, qui sont les deux plus grands écrivains de la France, il
+avait aperçu, deviné, pressenti une figure bien connue.
+
+«Assurément, dit-il, j'ai déjà vu cet homme-là, mais il était
+moins florissant. Est-ce que notre ancien pensionnaire serait
+revenu à la vie? Impossible! J'ai brûlé la recette de mon oncle,
+et l'on a perdu, grâce à moi, le secret de ressusciter les gens.
+Cependant la ressemblance est frappante. Ce portrait a-t-il été
+fait en 1813, du vivant de Mr le colonel Fougas! Non, puisque la
+photographie n'était pas encore inventée. Mais peut-être le
+photographe l'a-t-il copié sur une gravure? Voici le roi Louis
+XVI et la reine Marie-Antoinette reproduits de la même façon:
+cela ne prouve pas que Robespierre les ait ressuscités. C'est
+égal, j'ai fait une mauvaise rencontre.»
+
+Il fit un pas vers la porte de la boutique pour prendre des
+renseignements, mais un certain embarras le retint. On pourrait
+s'étonner, lui faire des questions, rechercher les motifs de son
+inquiétude. En route! Il reprit sa course au petit trot, en
+essayant de se rassurer lui-même:
+
+«Bah! c'est une hallucination, l'effet d'une idée fixe.
+D'ailleurs ce portrait est vêtu à la mode de 1813, voilà qui
+tranche tout.»
+
+Il arriva à la gare du chemin de fer, fit enregistrer sa malle de
+veau noir et se jeta de tout son long dans un compartiment de
+première classe. Il fuma sa pipe de porcelaine; ses deux voisins
+s'endormirent; il fit bientôt comme eux et ronfla. Les
+ronflements de ce gros homme avaient quelque chose de sinistre:
+vous eussiez cru entendre les ophicléides du jugement dernier.
+Quelle ombre le visita dans cette heure de sommeil? Nul étranger
+ne l'a jamais su, car il gardait ses rêves pour lui, comme tout ce
+qui lui appartenait.
+
+Mais entre deux stations, le train étant lancé à toute vitesse, il
+sentit distinctement deux mains énergiques qui le tiraient par les
+pieds. Sensation trop connue, hélas! et qui lui rappelait les
+plus mauvais souvenirs de sa vie. Il ouvrit les yeux avec
+épouvante et vit l'homme de la photographie, dans le costume de la
+photographie! Ses cheveux se hérissèrent, ses yeux s'arrondirent
+en boules de loto, il poussa un grand cri et se jeta à corps perdu
+entre les deux banquettes dans les jambes de ses voisins.
+
+Quelques coups de pied vigoureux le rappelèrent à lui-même. Il se
+releva comme il put et regarda autour de lui. Personne que les
+deux voisins, qui lançaient machinalement leurs derniers coups de
+pied dans le vide en se frottant les yeux à tour de bras. Il
+acheva de les réveiller en les interrogeant sur la visite qu'il
+avait reçue, mais ces messieurs déclarèrent qu'ils n'avaient rien
+vu.
+
+Meiser fit un triste retour sur lui-même; il remarqua que ses
+visions prenaient terriblement de consistance. Cette idée ne lui
+permit point de se rendormir.
+
+«Si cela continue longtemps, pensait-il, l'esprit du colonel me
+cassera le nez d'un coup de poing ou me pochera les deux yeux!»
+
+Peu après, il se souvint qu'il avait très sommairement déjeuné et
+s'avisa que le cauchemar était peut-être engendré par la diète. Il
+descendit aux cinq minutes d'arrêt et demanda un bouillon. On lui
+servit du vermicelle très chaud, et il souffla dans sa tasse comme
+un dauphin dans le Bosphore.
+
+Un homme passa devant lui sans le heurter, sans lui rien dire,
+sans le voir. Et pourtant la tasse sauta dans les mains du riche
+Nicolas Meiser, le vermicelle s'appliqua sur son gilet et sa
+chemise, où il forma un lacet élégant qui rappelait l'architecture
+de la porte Saint-Martin. Quelques fils jaunâtres, détachés de la
+masse, pendaient en stalactites aux boutons de la redingote. Le
+vermicelle s'arrêta à la surface, mais le bouillon pénétra
+beaucoup plus loin. Il était chaud à faire plaisir; un oeuf qu'on
+y eût laissé dix minutes aurait été un oeuf dur. Fatal bouillon,
+qui se répandit non seulement dans les poches, mais dans les
+replis les plus secrets de l'homme lui-même! La cloche du départ
+sonna, le garçon du buffet réclama douze sous, et Meiser remonta
+en voiture, précédé d'un plastron de vermicelle et suivi d'un
+petit filet de bouillon qui ruisselait le long des mollets.
+
+Tout cela, parce qu'il avait vu ou cru voir la terrible figure du
+colonel Fougas mangeant des sandwiches!
+
+Oh! que le voyage lui parut long! Comme il lui tardait de se
+voir chez lui, entre sa femme Catherine et sa servante Berbel,
+toutes les portes bien closes! Les deux voisins riaient à ventre
+déboutonné; on riait dans le compartiment de droite et le
+compartiment de gauche. À mesure qu'il arrachait le vermicelle,
+les petits yeux du bouillon se figeaient au grand air et
+semblaient rire silencieusement. Qu'il est dur pour un gros
+millionnaire d'amuser les gens qui n'ont pas le sou! Il ne
+descendit plus jusqu'à Dantzig, il ne mit pas le nez à la
+portière, il s'entretint seul à seul avec sa pipe de porcelaine,
+où Léda caressait un cygne, et ne riait point.
+
+Triste, triste voyage! On arriva pourtant. Il était huit heures
+du soir; le vieux domestique attendait avec des crochets pour
+emporter la malle du maître. Plus de figures redoutables, plus de
+rires moqueurs. L'histoire du bouillon était tombée dans l'oubli
+comme un discours de Mr Keller. Déjà Meiser, dans la salle des
+bagages, avait saisi par la poignée une malle de veau noir,
+lorsqu'il vit à l'extrémité opposée le spectre de Fougas qui
+tirait en sens inverse et semblait résolu à lui disputer son bien.
+Il se roidit, tira plus fort et plongea même sa main gauche dans
+la poche où dormait le revolver. Mais le regard lumineux du
+colonel le fascina, ses jambes ployèrent, il tomba, et crut voir
+que Fougas et la malle de veau noir tombaient aussi l'un sur
+l'autre. Lorsqu'il revint à lui, son vieux domestique lui tapait
+dans les mains, la malle était posée sur les crochets, et le
+colonel avait disparu. Le domestique jura qu'il n'avait vu
+personne et qu'il avait reçu la malle lui-même des propres mains
+du facteur.
+
+Vingt minutes plus tard, le millionnaire était dans sa maison et
+se frottait joyeusement la face contre les angles aigus de sa
+femme. Il n'osa lui conter ses visions, car Mme Meiser était un
+esprit fort en son genre. C'est elle qui lui parla de Fougas.
+
+-- Il m'est arrivé toute une histoire, lui dit-elle. Croirais-tu
+que la police nous écrit de Berlin pour demander si notre oncle
+nous a laissé une momie, et à quelle époque, et combien de temps
+nous l'avons gardée, et ce que nous en avons fait? J'ai répondu
+la vérité, ajoutant que ce colonel Fougas était en si mauvais état
+et tellement détérioré par les mites, que nous l'avions vendu
+comme un chiffon. Qu'est-ce que la police a donc à voir dans nos
+affaires?
+
+Meiser poussa un profond soupir.
+
+-- Parlons argent, reprit la dame. Le gouverneur de la Banque est
+venu me voir. Le million que tu lui as demandé pour demain est
+prêt; on le délivrera sur ta signature. Il paraît qu'ils ont eu
+beaucoup de peine à se procurer la somme en écus; si tu avais
+voulu du papier sur Vienne ou sur Paris, tu les aurais mis à leur
+aise. Mais enfin, ils ont fait ce que tu as désiré. Pas d'autres
+nouvelles, sinon que Schmidt, le marchand, s'est tué. Il avait une
+échéance de dix mille thalers, et pas moitié de la somme dans sa
+caisse. Il est venu me demander de l'argent; j'ai offert dix
+mille thalers à vingt-cinq, payables à quatre-vingt-dix jours,
+avec première hypothèque sur les bâtiments. L'imbécile a mieux
+aimé se pendre dans sa boutique; chacun son goût.
+
+-- S'est-il pendu bien haut?
+
+-- Je n'en sais rien; pourquoi?
+
+-- Parce qu'on pourrait avoir un bout de corde à bon marché, et
+nous en avons grand besoin ma pauvre Catherine! Ce colonel Fougas
+me donne un tracas!
+
+-- Encore tes idées! Viens souper, mon chéri.
+
+-- Allons!
+
+La Baucis anguleuse conduisit son Philémon dans une belle et
+grande salle à manger où Berbel servit un repas digne des dieux.
+Potage aux boulettes de pain anisé, boulettes de poisson à la
+sauce noire, boulettes de mouton farci, boulettes de gibier,
+choucroute au lard entourée de pommes de terre frites, lièvre rôti
+à la gelée de groseille, écrevisses en buisson, saumon de la
+Vistule, gelées, tartes aux fruits, et le reste. Six bouteilles de
+vin du Rhin, choisies entre les meilleurs crus, attendaient sous
+leur capuchon d'argent une accolade du maître. Mais le seigneur de
+tous ces biens n'avait ni faim ni soif. Il mangeait du bout des
+dents et buvait du bout des lèvres, dans l'attente d'un grand
+événement qui d'ailleurs ne se fit guère attendre. Un coup de
+marteau formidable ébranla bientôt la maison.
+
+Nicolas Meiser tressaillit; sa femme entreprit de le rassurer.
+
+-- Ce n'est rien, lui disait-elle. Le gouverneur de la Banque m'a
+dit qu'il viendrait te parler. Il offre de nous payer la prime, si
+nous prenons du papier au lieu des écus.
+
+-- Il s'agit bien d'argent! s'écria le bonhomme. C'est l'enfer
+qui vient nous visiter!
+
+Au même instant la servante se précipita dans la chambre en
+criant:
+
+-- Monsieur! madame! c'est le Français des trois cercueils!
+Jésus! Marie, mère de Dieu!
+
+Fougas salua et dit:
+
+-- Bonnes gens, ne vous dérangez pas, je vous en prie. Nous avons
+une petite affaire à débattre ensemble et je m'apprête à vous
+l'exposer en deux mots. Vous êtes pressés, moi aussi; vous n'avez
+pas soupé, ni moi non plus!
+
+Mme Meiser, plus immobile et plus maigre qu'une statue du
+treizième siècle, ouvrait une grande bouche édentée. L'épouvante
+la paralysait. L'homme, mieux préparé à la visite du fantôme, arma
+son revolver sous la table et visa le colonel en criant:
+
+-- Vade rétro, Satanas!
+
+L'exorcisme et le pistolet ratèrent en même temps.
+
+Meiser ne se découragea point: il tira les six coups l'un après
+l'autre sur le démon qui le regardait faire. Rien ne partit.
+
+-- À quel diable de jeu jouez-vous? dit le colonel en se mettant
+à cheval sur une chaise. On n'a jamais reçu la visite d'un honnête
+homme avec ce cérémonial.
+
+Meiser jeta son revolver et se traîna comme une bête jusqu'aux
+pieds de Fougas. Sa femme qui n'était pas plus rassurée le suivit.
+L'un et l'autre joignirent les mains, et le gros homme s'écria:
+
+-- Ombre! j'avoue mes torts, et je suis prêt à les réparer. Je
+suis coupable envers toi, j'ai transgressé les ordres de mon
+oncle. Que veux-tu? Que commandes-tu? Un tombeau? Un riche
+monument? Des prières? Beaucoup de prières?
+
+-- Imbécile! dit Fougas en le repoussant du pied. Je ne suis pas
+une ombre, et je ne réclame que l'argent que tu m'as volé!
+
+Meiser roulait encore, et déjà sa petite femme, debout, les poings
+sur la hanche, tenait tête au colonel Fougas.
+
+-- De l'argent, criait-elle. Mais nous ne vous en devons pas!
+Avez-vous des titres? montrez-nous un peu notre signature! Où en
+serait-on, juste Dieu! s'il fallait donner de l'argent à tous les
+aventuriers qui se présentent? Et d'abord, de quel droit vous
+êtes-vous introduit dans notre domicile, si vous n'êtes pas une
+ombre? Ah! vous êtes un homme comme les autres! Ah! vous
+n'êtes pas un esprit! Eh bien! monsieur, il y a des juges à
+Berlin; il y en a même dans les provinces, et nous verrons bien
+si vous touchez à notre argent! Relève-toi donc, grand nigaud:
+ce n'est qu'un homme! Et vous, le revenant, hors d'ici!
+décampez!
+
+Le colonel ne bougea non plus qu'un roc.
+
+-- Diable soit des langues de femme! Asseyez-vous, la vieille...
+et éloignez vos mains de mes yeux: ça pique. Toi, l'enflé,
+remonte, sur ta chaise et écoute-moi. Il sera toujours temps de
+plaider, si nous n'arrivons pas à nous entendre. Mais le papier
+timbré me pue au nez: c'est pourquoi j'aime mieux traiter à
+l'amiable.
+
+Mr et Mme Meiser se remirent de leur première émotion. Ils se
+défiaient des magistrats, comme tous ceux qui n'ont pas la
+conscience nette. Si le colonel était un pauvre diable qu'on pût
+éconduire moyennant quelques thalers, il valait mieux éviter le
+procès.
+
+Fougas leur déduisit le cas avec une rondeur toute militaire. Il
+prouva l'évidence de son droit, raconta qu'il avait fait constater
+son identité à Fontainebleau, à Paris, à Berlin; cita de mémoire
+deux ou trois passages du testament, et finit par déclarer que le
+gouvernement prussien, d'accord avec la France, appuierait au
+besoin ses justes réclamations.
+
+-- Tu comprends bien, ajouta-t-il en secouant Meiser par le bouton
+de son habit, que je ne suis pas un renard de la chicane. Si tu
+avais le poignet assez vigoureux pour manoeuvrer un bon sabre,
+nous irions sur le terrain, bras-dessus, bras-dessous, et je te
+jouerais la somme en trois points, aussi vrai que tu sens le
+bouillon!
+
+-- Heureusement, monsieur, dit Meiser, mon âge me met à l'abri de
+toute brutalité. Vous ne voudriez pas fouler aux pieds le cadavre
+d'un vieillard!
+
+-- Vénérable canaille! mais tu m'aurais tué comme un chien, si
+ton pistolet n'avait pas raté!
+
+-- Il n'était pas chargé, monsieur le colonel! Il n'était...
+presque pas chargé! Mais je suis un homme accommodant et nous
+pouvons très bien nous entendre. Je ne vous dois rien, et
+d'ailleurs il y a prescription; mais enfin... combien demandez-
+vous?
+
+-- Voilà qui est parlé. À mon tour!
+
+La complice du vieux coquin adoucit le timbre de sa voix:
+figurez-vous une scie léchant un arbre avant de le mordre.
+
+-- Écoute, mon Claus, écoute ce que va dire Mr le colonel Fougas.
+Tu vas voir comme il est raisonnable! Ce n'est pas lui qui
+penserait à ruiner de pauvres gens comme nous. Ah! ciel! il n'en
+est pas capable. C'est un si noble coeur! Un homme si
+désintéressé! Un digne officier du grand Napoléon (Dieu ait son
+âme!).
+
+-- Assez, la vieille! dit Fougas avec un geste énergique qui
+trancha ce discours par le milieu. J'ai fait faire à Berlin le
+compte de ce qui m'est dû en capital et intérêts.
+
+-- Des intérêts! cria Meiser. Mais en quel pays, sous quelle
+latitude fait-on payer les intérêts de l'argent? Cela se voit
+peut-être dans le commerce, mais entre amis! jamais, au grand
+jamais, mon bon monsieur le colonel! Que dirait mon pauvre oncle,
+qui nous voit du haut des cieux, s'il savait que vous réclamez les
+intérêts de sa succession?
+
+-- Mais, tais-toi donc, Nickle! reprit la femme. Mr le colonel
+vient de te dire lui-même qu'il ne voulait pas entendre parler des
+intérêts.
+
+-- Nom d'un canon rayé! vous tairez-vous, pies borgnes? Je crève
+de faim, moi, et je n'ai pas apporté mon bonnet de coton pour
+coucher ici!... Voici l'affaire. Vous me devez beaucoup, mais la
+somme n'est pas ronde, il y a des fractions et je suis pour les
+affaires nettes. D'ailleurs, mes goûts sont modestes. J'ai ce
+qu'il me faut pour ma femme et pour moi; il ne s'agit plus que de
+pourvoir mon fils!
+
+-- Très bien! cria Meiser. Je me charge de l'éducation du
+petit!...
+
+-- Or, depuis une dizaine de jours que je suis redevenu citoyen du
+monde, il y a un mot que j'entends dire partout. À Paris comme à
+Berlin, on ne parle plus que de millions; il n'est plus question
+d'autre chose et tous les hommes ont des millions plein la bouche.
+À force d'en entendre parler, j'ai eu la curiosité de savoir ce
+que c'est. Allez me chercher un million, et je vous donne
+quittance!
+
+Si vous voulez vous faire une idée approximative des cris perçants
+qui lui répondirent, allez au jardin des plantes à l'heure du
+déjeuner des oiseaux de proie, et essayez de leur arracher la
+viande du bec. Fougas se boucha les oreilles et demeura
+inébranlable. Les prières, les raisonnements, les mensonges, les
+flatteries, les bassesses glissaient sur lui comme la pluie sur un
+toit de zinc. Mais à dix heures du soir, lorsqu'il jugea que tout
+accommodement était impossible, il prit son chapeau:
+
+-- Bonsoir, dit-il. Ce n'est plus un million qu'il me faut, mais
+deux millions et le reste. Nous plaiderons. Je vais souper.
+
+Il était déjà dans l'escalier, quand Mme Meiser dit à son mari:
+
+-- Rappelle-le et donne-lui son million!
+
+-- Es-tu folle?
+
+-- N'aie pas peur.
+
+-- Je ne pourrai jamais!
+
+-- Dieu! que les hommes sont bêtes! Monsieur! monsieur Fougas!
+monsieur le colonel Fougas! Remontez, je vous en prie! nous
+consentons à tout ce que vous voulez!
+
+-- Sacrebleu! dit-il en rentrant, vous auriez bien dû vous
+décider plus tôt. Mais enfin, voyons la monnaie!
+
+Mme Meiser lui expliqua de sa voix la plus tendre que les pauvres
+capitalistes comme eux n'avaient pas un million dans leur caisse.
+
+-- Mais vous ne perdrez rien pour attendre, mon doux monsieur!
+Demain, vous toucherez la somme en bel argent blanc: mon mari va
+vous signer un bon sur la banque royale de Dantzig.
+
+-- Mais... disait encore l'infortuné Meiser.
+
+Il signa cependant, car il avait une confiance sans bornes dans le
+génie pratique de Catherine. La vieille pria Fougas de s'asseoir
+au bout de la table et lui dicta une quittance de deux millions,
+pour solde de tout compte. Vous pouvez croire qu'elle n'oublia pas
+un mot des formules légales et qu'elle se mit en règle avec le
+code prussien. La quittance, écrite en entier de la main du
+colonel, remplissait trois grandes pages.
+
+Ouf! Il signa et parapha la chose et reçut en échange la
+signature de Nicolas, qu'il savait bonne.
+
+-- Décidément, dit-il au vieillard, tu n'es pas aussi arabe qu'on
+me l'avait dit à Berlin. Touche là, vieux fripon! Je ne donne la
+main qu'aux honnêtes gens à l'ordinaire; mais dans un jour comme
+celui-ci, on peut faire un petit extra.
+
+-- Faites-en deux, monsieur Fougas, dit humblement Mme Meiser.
+Acceptez votre part de ce modeste souper!
+
+-- Parbleu! la vieille; ça n'est pas de refus. Mon souper doit
+être froid à l'auberge de la _Cloche_, et vos plats qui fument sur
+leurs réchauds m'ont déjà donné plus d'une distraction.
+D'ailleurs, voilà des flûtes de verre jaunâtre sur lesquelles
+Fougas ne sera pas fâché de jouer un air.
+
+La respectable Catherine fit ajouter un couvert et commanda à
+Berbel d'aller se mettre au lit. Le colonel plia en huit le
+million du père Meiser, l'enveloppa soigneusement dans un paquet
+de billets de banque et serra le tout dans ce petit carnet que sa
+chère Clémentine lui avait envoyé. Onze heures sonnaient à la
+pendule.
+
+À onze heures et demie, Fougas commença à voir le monde en rose.
+Il loua hautement le vin du Rhin et remercia les Meiser de leur
+hospitalité. À minuit, il leur rendit son estime. À minuit un
+quart, il les embrassa. À minuit et demi, il fit l'éloge de
+l'illustre Jean Meiser, son bienfaiteur et son ami. Lorsqu'il
+apprit que Jean Meiser était mort dans cette maison, il versa un
+torrent de larmes. À une heure moins un quart, il entra dans la
+voie des confidences, parla de son fils qu'il allait rendre
+heureux, de sa fiancée qui l'attendait. Vers une heure, il goûta
+d'un célèbre vin de Porto que Mme Meiser était allée chercher
+elle-même à la cave. À une heure et demie, sa langue s'épaissit,
+ses yeux se voilèrent, il lutta quelque temps contre l'ivresse et
+le sommeil, annonça qu'il allait raconter la campagne de Russie,
+murmura le nom de l'Empereur, et glissa sous la table.
+
+-- Tu me croiras si tu veux, dit Mme Meiser à son mari, ce n'est
+pas un homme qui est entré dans notre maison, c'est le diable!
+
+-- Le diable!
+
+-- Sans cela, t'aurais-je conseillé de lui donner un million?
+J'ai entendu une voix qui me disait: «Si vous n'obéissez à
+l'envoyé des enfers, vous mourrez cette nuit l'un et l'autre.»
+C'est alors que je l'ai rappelé dans l'escalier. Ah! si nous
+avions eu affaire à un homme, je t'aurais dit de plaider jusqu'à
+notre dernier sou.
+
+-- À là bonne heure! Eh bien! te moqueras-tu encore de mes
+visions?
+
+-- Pardonne-moi, mon Claus, j'étais folle!
+
+-- Et moi qui avais fini par le croire?
+
+-- Pauvre innocent! tu croyais peut-être aussi que c'était Mr le
+colonel Fougas!
+
+-- Dame!
+
+-- Comme s'il était possible de ressusciter un homme! C'est un
+démon, te dis-je, qui a pris les traits du colonel pour nous voler
+notre argent!
+
+-- Qu'est-ce que les démons peuvent faire avec de l'argent?
+
+-- Tiens! ils construisent des cathédrales!
+
+-- Mais à quoi reconnaît-on le diable quand il est déguisé?
+
+-- D'abord à son pied fourchu, mais il met des bottes; ensuite à
+son oreille raccommodée.
+
+-- Bah! Et pourquoi?
+
+-- Parce que le diable a l'oreille pointue, et que, pour la faire
+ronde, il faut la recouper.
+
+Meiser se pencha sous la table et poussa un cri d'épouvante.
+
+-- C'est bien le diable! dit-il. Mais comment s'est-il laissé
+endormir?
+
+-- Tu n'as donc pas vu qu'en remontant de la cave j'ai passé par
+ma chambre? J'ai mis une goutte d'eau bénite dans le vin de
+Porto: charme contre charme! et il est tombé.
+
+-- Voilà qui va bien. Mais qu'est-ce que nous en ferons,
+maintenant qu'il est en notre pouvoir?
+
+-- Qu'est-ce qu'on fait des démons, dans les Écritures? Le
+Seigneur les jette à la mer.
+
+-- La mer est loin de chez nous.
+
+-- Mais, grand enfant! le puits public est tout près!
+
+-- Et que va-t-on dire demain quand on trouvera son corps?
+
+-- On ne trouvera rien du tout, et même ce papier qu'il nous a
+signé sera changé en feuille sèche.
+
+Dix minutes plus tard, Mr et Mme Meiser ballottaient quelque chose
+de lourd au-dessus du puits public, et dame Catherine murmurait à
+demi-voix l'incantation suivante:
+
+_Démon, fils de l'enfer, sois maudit!_
+_Démon, fils de l'enfer, sois précipité!_
+_Démon, fils de l'enfer, retourne dans l'enfer!_
+
+Un bruit sourd, le bruit d'un corps qui tombe à l'eau, termina la
+cérémonie, et les deux conjoints rentrèrent chez eux, avec la
+satisfaction qui suit toujours un devoir accompli. Nicolas disait
+en lui-même:
+
+«Je ne la croyais pas si crédule!»
+
+«Je ne le savais pas si naïf!» pensait la digne Kettle, épouse
+légitime de Claus.
+
+Ils dormirent du sommeil de l'innocence. Ah! que leurs oreillers
+leur auraient semblé moins doux si Fougas était rentré chez lui
+avec le million!
+
+À dix heures du matin, comme ils prenaient leur café au lait avec
+des petits pains au beurre, le gouverneur de la Banque entra chez
+eux et leur dit:
+
+-- Je vous remercie d'avoir accepté une traite sur Paris au lieu
+du million en argent, et sans prime. Ce Jeune Français que vous
+nous avez envoyé est un peu brusque, mais bien gai et bon enfant.
+
+XVIII -- Le colonel cherche à se débarrasser d'un million qui le
+gêne.
+
+Fougas avait quitté Paris pour Berlin le lendemain de son
+audience. Il. mit trois jours à faire la route, car il s'arrêta
+quelque temps à Nancy. Le maréchal lui avait donné une lettre de
+recommandation pour le préfet de la Meurthe, qui le reçut fort
+bien et promit de l'aider dans ses recherches. Malheureusement, la
+maison où il avait aimé Clémentine Pichon n'existait plus. La
+municipalité l'avait démolie vers 1827, en perçant une rue. Il est
+certain que les édiles n'avaient pas abattu la famille avec la
+maison, mais une nouvelle difficulté surgit tout à coup: le nom
+de Pichon surabondait, dans la ville, dans la banlieue et dans le
+département. Entre cette multitude de Pichon, Fougas ne savait à
+qui sauter au cou. De guerre lasse et pressé de courir sur le
+chemin de la fortune, il laissa une note au commissaire de
+police:
+
+«Rechercher, sur les registres de l'État civil et ailleurs, une
+jeune fille appelée Clémentine Pichon. Elle avait dix-huit ans en
+1813; ses parents tenaient une pension pour les officiers. Si
+elle vit, trouver son adresse; si elle est morte, s'enquérir de
+ses héritiers. Le bonheur d'un père en dépend!»
+
+En arrivant à Berlin, le colonel apprit que sa réputation l'avait
+précédé. La note du ministre de la guerre avait été transmise au
+gouvernement prussien par la légation de France; Léon Renault,
+dans sa douleur, avait trouvé le temps d'écrire un mot au docteur
+Hirtz; les journaux commençaient à parler et les sociétés
+savantes à s'émouvoir. Le Prince Régent ne dédaigna pas
+d'interroger son médecin: l'Allemagne est un pays bizarre où la
+science intéresse les princes eux-mêmes.
+
+Fougas, qui avait lu la lettre du docteur Hirtz annexée au
+testament de Mr Meiser, pensa qu'il devait quelques remerciements
+au bonhomme. Il lui fit une visite et l'embrassa en l'appelant
+oracle d'Épidaure. Le docteur s'empara de lui, fit prendre ses
+bagages à l'hôtel, et lui donna la meilleure chambre de sa maison.
+Jusqu'au 29 du mois, le colonel fut choyé comme un ami et exhibé
+comme un phénomène. Sept photographes se disputèrent un homme si
+précieux: les villes de Grèce n'ont rien fait de plus pour notre
+pauvre vieil Homère. S.A.R, le Prince Régent voulut le voir en
+personne naturelle, et pria Mr Hirtz de l'amener au palais. Fougas
+se fit un peu tirer l'oreille: il prétendait qu'un soldat ne doit
+pas frayer avec l'ennemi, et se croyait encore en 1813.
+
+Le prince est un militaire distingué, qui a commandé en personne
+au fameux siège de Rastadt. Il prit plaisir à la conversation de
+Fougas; l'héroïque naïveté de ce jeune grognard le ravit. Il lui
+fit de grands compliments et lui dit que l'empereur des Français
+était bien heureux d'avoir autour de lui des officiers de ce
+mérite.
+
+-- Il n'en a pas beaucoup, répliqua le colonel. Si nous étions
+seulement quatre ou cinq cents de ma trempe, il y a longtemps que
+votre Europe serait dans le sac!
+
+Cette réponse parut plus comique que menaçante, et l'effectif de
+l'armée prussienne ne fut pas augmenté ce jour-là.
+
+Son Altesse Royale annonça directement à Fougas que son indemnité
+avait été réglée à deux cent cinquante mille francs, et qu'il
+pourrait toucher cette somme au Trésor dès qu'il le jugerait
+agréable.
+
+-- Monseigneur, répondit-il, il est toujours agréable d'empocher
+l'argent de l'ennem... de l'étranger. Mais, tenez! je ne suis pas
+un thuriféraire de Plutus: rendez-moi le Rhin et Posen, et je
+vous laisse vos deux cent cinquante mille francs.
+
+-- Y songez-vous? dit le prince en riant. Le Rhin et Posen!
+
+-- Le Rhin est à la France et Posen à la Pologne, bien plus
+légitimement que cet argent n'est à moi. Mais voilà mes grands
+seigneurs: ils se font un devoir de payer les petites dettes et
+un point d'honneur de nier les grandes!
+Le prince fit la grimace, et tous les visages de la cour se mirent
+à grimacer uniformément. On trouva que Mr Fougas avait fait preuve
+de mauvais goût en laissant tomber une miette de vérité dans un
+gros plat de bêtises.
+
+Mais une jolie petite baronne viennoise, qui assistait à sa
+présentation, fut beaucoup plus charmée de sa figure que
+scandalisée de ses discours. Les dames de Vienne se sont fait une
+réputation d'hospitalité qu'elles s'efforcent de justifier
+partout, et même hors de leur patrie.
+
+La baronne de Marcomarcus avait encore une autre raison d'attirer
+le colonel: depuis deux ou trois ans, elle faisait collection
+d'hommes célèbres, en photographie, bien entendu. Son album était
+peuplé de généraux, d'hommes d'État, de philosophes et de
+pianistes, qui s'étaient donnés à elle en écrivant au bas du
+portrait: «Hommage respectueux.» On y comptait plusieurs
+prélats romains et même un cardinal célèbre, mais il y manquait un
+revenant. Elle écrivit donc à Fougas un billet tout pétillant
+d'impatience et de curiosité pour le prier à souper chez elle.
+Fougas, qui partait le lendemain pour Dantzig, prit une feuille de
+papier grand-aigle et se mit en devoir de s'excuser poliment. Il
+craignait, ce coeur délicat et chevaleresque, qu'une soirée de
+conversation et de plaisir dans la compagnie des plus jolies
+femmes de l'Allemagne, ne fût comme une infidélité morale au
+souvenir de Clémentine. Il chercha donc une formule convenable et
+écrivit:
+
+«Trop indulgente beauté, je...»
+
+La muse ne lui dicta rien de plus. Il n'était pas en train
+d'écrire, il se sentait plutôt en humeur de souper. Ses scrupules
+se dissipèrent comme des nuages chassés par un joli vent de nord-
+est; il endossa la redingote à brandebourgs, et porta sa réponse
+lui-même. C'était la première fois qu'il soupait depuis sa
+résurrection. Il fit preuve d'un bel appétit et s'enivra quelque
+peu, mais non pas comme à son ordinaire. La baronne de
+Marcomarcus, émerveillée de son esprit et de sa verve
+intarissable, le garda le plus longtemps qu'elle put. Et
+maintenant encore, elle dit à ses amis en leur montrant le
+portrait du colonel:
+
+«Il n'y a que ces officiers français pour faire la conquête du
+monde!»
+
+Le lendemain, il boucla une malle de veau noir qu'il avait achetée
+à Paris, toucha son argent au Trésor et se mit en route pour
+Dantzig. Il dormit en wagon, parce qu'il avait soupé la veille. Un
+ronflement terrible l'éveilla. Il chercha le ronfleur, ne le
+trouva point autour de lui, ouvrit la porte du compartiment
+voisin, car les wagons allemands sont beaucoup plus commodes que
+les nôtres, et secoua un gros monsieur qui paraissait cacher tout
+un jeu d'orgues dans son corps. À l'une des stations, il but une
+bouteille de vin de Marsala et mangea deux douzaines de
+sandwiches, parce que le souper de la veille lui avait creusé
+l'estomac. À Dantzig, il arracha sa malle noire aux mains d'un
+énorme filou qui s'apprêtait à la prendre.
+
+Il se fit conduire au meilleur hôtel de la ville, y commanda son
+souper, et courut à la maison de Mr et Mme Meiser. Ses amis de
+Berlin lui avaient donné des renseignements sur cette charmante
+famille. Il savait qu'il aurait affaire au plus riche et au plus
+avare des fripons: c'est pourquoi il prit le ton cavalier qui a
+pu sembler étrange à plus d'un lecteur dans le chapitre précédent.
+
+Malheureusement, il s'humanisa un peu trop lorsqu'il eut son
+million en poche. La curiosité d'étudier à fond les longues
+bouteilles jaunes faillit lui jouer un mauvais tour. Sa raison
+s'égara, vers une heure du matin, si j'en crois ce qu'il a raconté
+lui-même. Il assure qu'après avoir dit adieu aux braves gens qui
+l'avaient si bien traité, il se laissa tomber dans un puits
+profond et large, dont la margelle, à peine élevée au-dessus du
+niveau de la rue, mériterait au moins un lampion.
+
+Je m'éveillai (c'est toujours lui qui parle) dans une eau très
+fraîche et d'un goût excellent. Après avoir nagé une ou deux
+minutes en cherchant un point d'appui solide, je saisis une grosse
+corde et je remontai sans effort à la surface du sol qui n'était
+pas à plus de quarante pieds. Il ne faut que des poignets et un
+peu de gymnastique, et ce n'est nullement un tour de force. En
+sautant sur le pavé, je me vis en présence d'une espèce de
+guetteur de nuit qui braillait les heures dans la rue et me
+demanda insolemment ce que je faisais là. Je le rossai
+d'importance, et ce petit exercice me fit du bien en rétablissant
+la circulation du sang. Avant de retourner à l'auberge, je
+m'arrêtai sous un réverbère, j'ouvris mon portefeuille, et je vis
+avec plaisir que mon million n'était pas mouillé. Le cuir était
+épais et le fermoir solide; d'ailleurs, j'avais enveloppé le bon
+de Mr Meiser dans une demi-douzaine de billets de cent francs,
+gras comme des moines. Ce voisinage l'avait préservé.
+
+Cette vérification faite, il rentra, se mit au lit et dormit à
+poings fermés. Le lendemain, en s'éveillant, il reçut la note
+suivante, émanée de la police de Nancy:
+
+«Clémentine Pichon, dix-huit ans, fille mineure d'Auguste Pichon,
+hôtelier, et de Léonie Francelot, mariée en cette ville le 11
+janvier 1814 à Louis-Antoine Langevin, sans profession désignée.
+
+«Le nom de Langevin est aussi rare dans le département que le nom
+de Pichon y est commun. À part l'honorable Mr Victor Langevin,
+conseiller de préfecture à Nancy, on ne connaît que le nommé
+Langevin (Pierre), dit Pierrot, meunier dans la commune de
+Vergaville, canton de Dieuze.»
+
+Fougas sauta jusqu'au plafond en criant:
+
+-- J'ai un fils!
+
+Il appela le maître d'hôtel et lui dit:
+
+-- Fais ma note et envoie mes bagages au chemin de fer. Prends mon
+billet pour Nancy; je ne m'arrêterai pas en route. Voici deux
+cents francs que je te donne pour boire à la santé de mon fils!
+Il s'appelle Victor comme moi! Il est conseiller de préfecture!
+Je l'aimerais mieux soldat, n'importe! Ah! fais-moi d'abord
+conduire à la Banque! Il faut que j'aille chercher un million qui
+est à lui!
+
+Comme il n'y a pas de service direct entre Dantzig et Nancy, il
+fut obligé de s'arrêter à Berlin. Mr Hirtz, qu'il vit en passant,
+lui annonça que les sociétés savantes de la ville préparaient un
+immense banquet en son honneur; mais il refusa net.
+
+-- Ce n'est pas, dit-il, que je méprise une occasion de boire en
+bonne compagnie, mais la nature a parlé: sa voix m'attire!
+L'ivresse la plus douce à tous les coeurs bien nés est celle de
+l'amour paternel!
+
+Pour préparer son cher enfant à la joie d'un retour si peu
+attendu, il mit son million sous enveloppe à l'adresse de Mr
+Victor Langevin, avec une longue lettre qui se terminait ainsi:
+
+«La bénédiction d'un père est plus précieuse que tout l'or du
+monde!
+
+«VICTOR FOUGAS.»
+
+La trahison de Clémentine Pichon froissa légèrement son amour-
+propre; mais il en fut bientôt consolé.
+
+«Au moins, pensait-il, je ne serai pas forcé d'épouser une
+vieille femme quand il y en a une jeune à Fontainebleau qui
+m'attend. Et puis mon fils a un nom et même un nom très
+présentable. Fougas est beaucoup mieux, mais Langevin n'est pas
+mal.»
+
+Il débarqua le 2 septembre à six heures du soir dans cette belle
+grande ville un peu triste, qui est le Versailles de la Lorraine.
+Son coeur battait à tout rompre. Pour se donner des forces, il
+dîna bien. Le maître de l'hôtel, interrogé au dessert, lui fournit
+les meilleurs renseignements sur Mr Victor Langevin: un homme
+encore jeune, marié depuis six ans, père d'un garçon et d'une
+fille, estimé dans le pays et bien dans ses affaires.
+
+-- J'en étais sûr, dit Fougas.
+
+Il se versa rasade d'un certain kirsch de la forêt Noire qui lui
+parut délicieux avec des macarons.
+
+Ce soir-là, Mr Langevin raconta à sa femme qu'en revenant du
+cercle, à dix heures, il avait été accosté brutalement par un
+ivrogne. Il le prit d'abord pour un malfaiteur et s'apprêta à se
+défendre; mais l'homme se contenta de l'embrasser et s'enfuit à
+toutes jambes. Ce singulier accident jeta les deux époux dans une
+série de conjectures plus invraisemblables les unes que les
+autres. Mais comme ils étaient jeunes tous les deux, et mariés
+depuis sept ans à peine, ils changèrent bientôt de conversation.
+
+Le lendemain matin, Fougas, chargé de bonbons comme un baudet de
+farine, se présenta chez Mr Langevin. Pour se faire bien voir de
+ses deux petits-enfants, il avait écrémé la boutique du célèbre
+Lebègue, qui est le Boissier de Nancy. La servante qui lui ouvrit
+la porte demanda si c'était lui que monsieur attendait.
+
+-- Bon! dit-il; ma lettre est arrivée?
+
+-- Oui, monsieur; hier matin. Et vos malles?
+
+-- Je les ai laissées à l'hôtel.
+
+-- Monsieur ne sera pas content. Votre chambre est prête là-haut.
+
+-- Merci! merci! merci! Prends ce billet de cent francs pour la
+bonne nouvelle.
+
+-- Oh! monsieur, il n'y avait pas de quoi!
+
+-- Mais où est-il? Je veux le voir, l'embrasser, lui dire...
+
+-- Il s'habille, monsieur, et madame aussi.
+
+-- Et les enfants, mes chers petits-enfants?
+
+-- Si vous voulez les voir, ils sont là dans la salle à manger.
+
+-- Si je le veux! Ouvre bien vite!
+
+Il trouva que le petit garçon lui ressemblait, et il se réjouit de
+le voir en costume d'artilleur avec un sabre. Ses poches se
+vidèrent sur le parquet et les deux enfants, à la vue de tant de
+bonnes choses, lui sautèrent au cou.
+
+-- Ô philosophes! s'écria le colonel, oseriez-vous nier la voix
+de la nature?
+
+Une jolie petite dame (toutes les jeunes femmes sont jolies à
+Nancy) accourut aux cris joyeux de la marmaille.
+
+-- Ma belle-fille! cria Fougas en lui tendant les bras.
+
+La maîtresse du logis se recula prudemment et dit avec un fin
+sourire:
+
+-- Vous vous trompez, monsieur; je ne suis ni vôtre, ni belle, ni
+fille; je suis Mme Langevin.
+
+-- Que je suis bête, pensa le colonel; j'allais raconter devant
+ces enfants nos secrets de famille! De la tenue, Fougas! Tu es
+dans un monde distingué, où l'ardeur des sentiments les plus doux
+se cache sous le masque glacé de l'indifférence.
+
+-- Asseyez-vous, dit Mme Langevin; j'espère que vous avez fait
+bon voyage?
+
+-- Oui, madame. À cela près que la vapeur me paraissait trop
+lente!
+
+-- Je ne vous savais pas si pressé d'arriver.
+
+-- Vous ne comprenez pas que je brûlais d'être ici?
+
+-- Tant mieux; c'est une preuve que la raison et la famille se
+sont fait entendre à la fin.
+
+-- Est-ce ma faute, à moi, si la famille n'a pas parlé plus tôt?
+
+-- L'important, c'est que vous l'ayez écoutée. Nous tâcherons que
+vous ne vous ennuyiez pas à Nancy.
+
+-- Et comment le pourrais-je, tant que je demeurerai au milieu de
+vous?
+
+-- Merci. Notre maison sera la vôtre. Mettez-vous dans l'esprit
+que vous êtes de la famille.
+
+-- Dans l'esprit et dans le coeur, madame.
+
+-- Et vous ne songerez plus à Paris?
+
+-- Paris!... je m'en moque comme de l'an quarante?
+
+-- Je vous préviens qu'ici l'on ne se bat pas en duel.
+
+-- Comment? vous savez déjà...
+
+-- Nous savons tout, et même l'histoire de ce fameux souper avec
+des femmes un peu légères.
+
+-- Comment diable avez-vous appris?... Mais cette fois-là,
+écoutez, j'étais bien excusable.
+
+Mr Langevin parut à son tour, rasé de frais et rubicond; un joli
+type de sous-préfet en herbe.
+
+-- C'est admirable, pensa Fougas, comme nous nous conservons dans
+la famille! On ne donnerait pas trente-cinq ans à ce gaillard-là,
+et il en a bel et bien quarante-six. Par exemple, il ne me
+ressemble pas du tout, il tient de sa mère!
+
+-- Mon ami, dit Mme Langevin, voici un mauvais sujet qui promet
+d'être bien sage.
+
+-- Soyez le bienvenu, jeune homme! dit le conseiller en serrant
+la main de Fougas.
+
+Cet accueil parut froid à notre pauvre héros. Il rêvait une pluie
+de baisers et de larmes, et ses enfants se contentaient de lui
+serrer la main.
+
+-- Mon enf..., monsieur, dit-il à Langevin, il manque une personne
+à notre réunion. Quelques torts réciproques, et d'ailleurs
+prescrits par le temps, ne sauraient élever entre nous une
+barrière insurmontable. Oserais-je vous demander la faveur d'être
+présenté à Mme votre mère?
+
+Mr Langevin et sa femme ouvraient de grands yeux étonnés.
+
+-- Comment, monsieur, dit le mari, il faut que la vie de Paris
+vous ait fait perdre la mémoire. Ma pauvre mère n'est plus! Il y
+a déjà trois ans que nous l'avons perdue!
+
+Le bon Fougas fondit en larmes.
+
+-- Pardon! dit-il, je ne le savais pas. Pauvre femme!
+
+-- Je ne vous comprends pas! Vous connaissiez ma mère?
+
+-- Ingrat!
+
+-- Drôle de garçon! Mais vos parents ont reçu une lettre de
+part?
+
+-- Quels parents?
+
+-- Votre père et votre mère!
+
+-- Ah ça! qu'est-ce vous me chantez? Ma mère était morte avant
+que la vôtre ne fût de ce monde!
+
+-- Mme votre mère est morte?
+
+-- Oui, parbleu, en 89!
+
+-- Comment! Ce n'est pas Mme votre mère qui vous envoie ici?
+
+-- Monstre! c'est mon coeur de père qui m'y amène!
+
+-- Coeur de père?... Mais vous n'êtes donc pas le fils Jamin, qui
+a fait des folies dans la capitale et qu'on envoie à Nancy pour
+suivre les cours de l'école forestière?
+
+Le colonel emprunta la voix du Jupiter tonnant répondit:
+
+-- Je suis Fougas!
+
+-- Eh bien!
+
+-- Si la nature ne te dit rien en ma faveur, fils ingrat!
+interroge les mânes de ta mère!
+
+-- Parbleu! monsieur, s'écria le conseiller, nous pourrions jouer
+longtemps aux propos interrompus. Asseyez-vous là, s'il vous
+plaît, et dites-moi votre affaire... Marie, emmène les enfants.
+
+Fougas ne se fit point prier. Il conta le roman de sa vie sans
+rien omettre, mais avec des ménagements infinis pour les oreilles
+filiales de Mr Langevin. Le conseiller l'écouta patiemment, en
+homme désintéressé dans la question.
+
+-- Monsieur, dit-il enfin, je vous ai pris d'abord pour un
+insensé; maintenant, je me rappelle que les journaux ont donné
+quelques bribes de votre histoire, et je vois que vous êtes
+victime d'une erreur. Je n'ai pas quarante-six ans, mais trente-
+quatre. Ma mère ne s'appelle pas Clémentine Pichon, mais Marie
+Kerval. Elle n'est pas née à Nancy, mais à Vannes, et elle était
+âgée de sept ans en 1813. J'ai bien l'honneur de vous saluer.
+
+-- Ah! tu n'es pas mon fils! reprit Fougas en colère. Eh bien!
+tant pis pour toi! n'a pas qui veut un père du nom de Fougas! Et
+des fils du nom de Langevin, on n'a qu'à se baisser pour en
+prendre. Je sais où en trouver un, qui n'est pas conseiller de
+préfecture, c'est vrai, qui ne met pas un habit brodé pour aller à
+la messe, mais qui a le coeur honnête et simple, et qui se nomme
+Pierre, tout comme moi! Mais pardon! lorsqu'on met les gens à la
+porte, on doit au moins leur rendre ce qui leur appartient.
+
+-- Je ne vous empêche pas de ramasser les bonbons que mes enfants
+ont semés à terre.
+
+-- C'est bien de bonbons qu'il s'agit! Mon million, monsieur!
+
+-- Quel million?
+
+-- Le million de votre frère!... Non! de celui qui n'est pas
+votre frère, du fils de Clémentine, de mon cher et unique enfant,
+seul rejeton de ma race, Pierre Langevin, dit Pierrot, meunier à
+Vergaville!
+
+-- Mais je vous jure, monsieur, que je n'ai pas de million à vous,
+ni à personne.
+
+-- Ose le nier, scélérat! quand je te l'ai moi-même envoyé par la
+poste!
+
+-- Vous me l'avez peut-être envoyé, mais pour sûr je ne l'ai pas
+reçu!
+
+-- Eh bien! défends ta vie!
+
+Il lui sauta à la gorge, et peut-être la France eût-elle perdu ce
+jour-là un conseiller de préfecture, si la servante n'était entrée
+avec deux lettres à la main. Fougas reconnut son écriture et le
+timbre de Berlin, déchira l'enveloppe et montra le bon sur la
+Banque.
+
+-- Voilà, dit-il, le million que je vous destinais si vous aviez
+voulu être mon fils! Maintenant, il est trop tard pour vous
+rétracter. La nature m'appelle à Vergaville. Serviteur!
+
+Le 4 septembre, Pierre Langevin, meunier de Vergaville, mariait
+Cadet Langevin son second fils. La famille du meunier était
+nombreuse, honnête et passablement aisée. Il y avait d'abord le
+grand-père, un beau vieillard solide, qui faisait ses quatre repas
+et traitait ses petites indispositions par le vin de Bar ou de
+Thiaucourt. La grand-mère Catherine avait été jolie dans les temps
+et quelque peu légère, mais elle expiait par une surdité absolue
+le crime d'avoir écouté les galants. Mr Pierre Langevin, dit
+Pierrot, dit Gros-Pierre, après avoir cherché fortune en Amérique
+(c'est un usage assez répandu dans le pays), était rentré au
+village comme un petit saint Jean, et Dieu sait les gorges chaudes
+qu'on fit de sa mésaventure! Les Lorrains sont gouailleurs au
+premier degré; si vous n'entendez pas plaisanterie, je ne vous
+conseillerai jamais de voyager dans leurs environs. Gros-Pierre,
+piqué au vif, et quasi furieux d'avoir mangé sa légitime, emprunta
+de l'argent à dix, acheta le moulin de Vergaville, travailla comme
+un cheval de labour dans les terres fortes, et remboursa capital
+et intérêts. La fortune qui lui devait quelques dédommagements lui
+fournit _gratis pro Deo_ une demi-douzaine d'ouvriers superbes:
+six gros garçons, que sa femme lui donna d'année en année. C'était
+réglé comme une horloge. Tous les ans, neuf mois jour pour jour
+après la fête de Vergaville, la Claudine, dite Glaudine, en
+baptisait un. Seulement, elle mourut après le sixième, pour avoir
+mangé quatre grands morceaux de quiche avant ses relevailles.
+Gros-Pierre ne se remaria point, attendu qu'il avait des ouvriers
+en suffisance, et il arrondit son bien tout doucement. Mais comme
+les plaisanteries durent longtemps au village, les camarades du
+meunier lui parlaient encore de ces fameux millions qu'il n'avait
+pas rapportés d'Amérique; et Gros-Pierre se fâchait tout rouge
+sous sa farine, ainsi qu'aux premiers jours.
+
+Le 4 septembre donc, il mariait son cadet à une bonne grosse mère
+d'Altroff qui avait les joues fermes et violettes: c'est un genre
+de beauté qu'on goûte assez dans le pays. La noce se faisait au
+moulin, vu que la mariée était orpheline de père et de mère et
+qu'elle sortait de chez les religieuses de Molsheim.
+
+On vint dire à Pierre Langevin qu'un monsieur décoré avait quelque
+chose à lui dire, et Fougas parut dans sa splendeur.
+
+-- Mon bon monsieur, dit le meunier, je ne suis guère en train de
+parler d'affaires, parce que nous avons bu un coup de vin blanc
+avant la messe; mais nous allons en boire pas mal de rouge à
+dîner, et si le coeur vous en dit, ne vous gênez pas! La table
+est longue. Nous causerons après. Vous ne dites pas non? Alors,
+c'est oui.
+
+«Pour le coup, pensa Fougas, je ne me trompe pas. C'est bien la
+voix de la nature! J'aurais mieux aimé un militaire, mais ce
+brave agriculteur tout rond suffit à mon coeur. Je ne lui devrai
+point les satisfactions de l'orgueil; mais n'importe! J'ai son
+amitié.
+
+Le dîner était servi, et la table plus chargée de viandes que
+l'estomac de Gargantua. Gros-Pierre aussi glorieux de sa grande
+famille que de sa petite fortune, fit assister le colonel au
+dénombrement de ses fils. Et Fougas se réjouit d'apprendre qu'il
+avait six petits-enfants bien venus.
+
+On le mit à la droite d'une petite vieille rabougrie qui lui fut
+présentée comme la grand-mère de ces gaillards-là. Dieu! que
+Clémentine lui parut changée! Excepté les yeux, qui restaient
+vifs et brillants, il n'y avait plus rien de reconnaissable en
+elle.
+
+«Voilà, pensa Fougas, comme je serais aujourd'hui, si le brave
+Jean Meiser ne m'avait pas desséché!
+
+Il souriait avec malice en regardant le grand-père Langevin, chef
+putatif de cette nombreuse famille.
+
+«Pauvre vieux! murmurait Fougas, tu ne sais pas ce que tu me
+dois!
+
+On dîne bruyamment aux noces de village. C'est un abus que la
+civilisation ne réformera jamais, je l'espère bien. À la faveur du
+bruit, le colonel causa ou crut causer avec sa voisine.
+
+-- Clémentine! lui dit-il.
+
+Elle leva les yeux et même le nez et répondit:
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Mon coeur ne m'a donc pas trompé? vous êtes bien ma
+Clémentine!
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Et tu m'as reconnu, brave et excellente femme!
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Mais comment as-tu si bien caché ton émotion?... Que les
+femmes sont fortes!... Je tombe du ciel au milieu de ton
+existence paisible, et tu me vois sans sourciller!
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- M'as-tu pardonné un crime apparent dont le destin seul fut
+coupable?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Merci! oh! merci!... Quelle admirable famille autour de
+toi! Ce bon Pierre qui m'a presque ouvert les bras en me voyant
+paraître, c'est mon fils, n'est-il pas vrai?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Réjouis-toi: il sera riche! Il a déjà le bonheur; je lui
+apporte la fortune. Un million sera son partage. Quelle ivresse, ô
+Clémentine! dans cette naïve assemblée, lorsque j'élèverai la
+voix pour dire à mon fils: «Tiens! ce million est à toi!» Le
+moment est-il venu? Faut-il parler? Faut-il tout dire;
+
+-- Oui, monsieur.
+
+Fougas se leva donc et réclama le silence. On supposa qu'il allait
+chanter une chanson, et l'on se tut.
+
+-- Pierre Langevin, dit-il avec emphase, je reviens de l'autre
+monde et je t'apporte un million.
+
+Si Gros-Pierre ne voulut point se fâcher, du moins il rougit et la
+plaisanterie lui sembla de mauvais goût. Mais quand Fougas annonça
+qu'il avait aimé la grand-maman dans sa jeunesse, le vieux père
+Langevin n'hésita point à lui lancer une bouteille à la tête. Le
+fils du colonel, ses magnifiques petits-fils et jusqu'à la mariée
+se levèrent en grand courroux, et ce fut une belle bataille.
+
+Pour la première fois de sa vie, Fougas ne fut point le plus fort.
+Il craignait d'éborgner quelqu'un de sa famille. Le sentiment
+paternel lui ôta les trois quarts de ses moyens.
+
+Mais ayant appris dans la bagarre que Clémentine s'appelait
+Catherine, et que Pierre Langevin était né en 1810, il reprit
+l'avantage, pocha trois yeux, cassa un bras, déforma deux nez,
+enfonça quatre douzaines de dents, et regagna sa voiture avec tous
+les honneurs de la guerre.
+
+«Diable soit des enfants! disait-il en courant la poste vers la
+station d'Avricourt. Si j'ai un fils, qu'il me trouve!
+
+XIX -- Il demande et accorde la main de Clémentine.
+
+Le 5 septembre, à dix heures du matin, Léon Renault, maigre,
+défait et presque méconnaissable, était aux pieds de Clémentine
+Sambucco, dans le salon de sa tante. Il y avait des fleurs sur la
+cheminée, des fleurs dans toutes les jardinières. Deux grands
+coquins de rayons de soleil entraient par les fenêtres ouvertes.
+Un million de petits atomes bleuâtres jouaient dans la lumière et
+se croisaient, s'accrochaient au gré de la fantaisie, comme les
+idées dans un volume de Mr Alfred Houssaye. Dans le jardin, les
+pommes tombaient, les pêches étaient mûres, les frelons creusaient
+des trous larges et profonds dans les paires de duchesse; les
+bignonias et les clématites fleurissaient; enfin une grande
+corbeille d'héliotropes, étalée sous la fenêtre de gauche, était
+dans tout son beau. Le soleil appliquait à toutes les grappes de
+la treille une couche d'or bruni; le grand yucca de la pelouse,
+agité par le vent comme un chapeau chinois, entrechoquait sans
+bruit ses clochettes argentées. Mais le fils de Mr Renault était
+plus pâle et plus flétri que les rameaux des lilas, plus abattu
+que les feuilles du vieux cerisier; son coeur était sans joie et
+sans espérance, comme les groseilliers sans feuilles et sans
+fruits!
+
+S'être exilé de la terre natale, avoir vécu trois ans sous un
+climat inhospitalier, avoir passé tant de jours dans les mines
+profondes, tant de nuits sur un poêle de faïence avec beaucoup de
+punaises et passablement de moujiks, et se voir préférer un
+colonel de vingt-cinq louis qu'on a ressuscité soi-même en le
+faisant tremper dans l'eau!
+
+Tous les hommes ont éprouvé des déceptions, mais personne à coup
+sûr n'avait subi un malheur si peu prévu et si extraordinaire.
+Léon savait que la terre n'est pas une vallée de chocolat au lait
+ni de potage à la reine. Il connaissait la liste des infortunes
+célèbres, qui commence à la mort d'Abel assommé dans le paradis
+terrestre, et se termine au massacre de Rubens dans la galerie du
+Louvre, à Paris. Mais l'histoire, qui nous instruit rarement, ne
+nous console jamais. Le pauvre ingénieur avait beau se répéter que
+mille autres avaient été supplantés la veille du mariage et cent
+mille autres le lendemain, la tristesse était plus forte que la
+raison, et trois ou quatre cheveux follets commençaient à blanchir
+autour de ses tempes.
+
+-- Clémentine! disait-il, je suis le plus malheureux des hommes.
+En me refusant cette main que vous m'aviez promise, vous me
+condamnez à un supplice cent fois pire que la mort. Hélas! que
+voulez-vous que je devienne sans vous? Il faudra que je vive
+seul, car je vous aime trop pour en épouser une autre. Depuis
+tantôt quatre ans, toutes mes affections, toutes mes pensées sont
+concentrées sur vous; je me suis accoutumé à regarder les autres
+femmes comme des êtres inférieurs, indignes d'attirer le regard
+d'un homme? Je ne vous parle pas des efforts que j'ai faits pour
+vous mériter; ils portaient leur récompense en eux-mêmes, et
+j'étais déjà trop heureux de travailler et de souffrir pour vous.
+Mais voyez la misère où votre abandon m'a laissé! Un matelot jeté
+sur une île déserte est moins à plaindre que moi: il faudra que
+je demeure auprès de vous, que j'assiste au bonheur d'un autre;
+que je vous voie passer sous mes fenêtres au bras de mon rival!
+Ah! la mort serait plus supportable que ce supplice de tous les
+jours. Mais je n'ai pas même le droit de mourir! Mes pauvres
+vieux parents ont bien assez de peines. Que serait-ce, grands
+dieux! si je les condamnais à porter le deuil de leur fils?
+
+Cette plainte, ponctuée de soupirs et de larmes déchirait le coeur
+de Clémentine. La pauvre enfant pleurait aussi car elle aimait
+Léon de toute son âme, mais elle s'était interdite de le lui dire.
+Plus d'une fois, en le voyant à demi-pâmé devant elle, elle fut
+tentée de lui jeter les bras autour du cou, mais le souvenir de
+Fougas paralysait tous les mouvements de sa tendresse.
+
+-- Mon pauvre ami, lui disait-elle, vous me jugez bien mal si vous
+me croyez insensible à vos maux. Je vous connais, Léon, et cela
+depuis mon enfance. Je sais tout ce qu'il y a en vous de loyauté,
+de délicatesse, de nobles et de précieuses vertus. Depuis le temps
+où vous me portiez dans vos bras vers les pauvres et vous me
+mettiez un sou dans la main pour m'apprendre à faire l'aumône, je
+n'ai jamais entendu parler de bienfaisance sans penser aussitôt à
+vous. Lorsque vous avez battu un garçon deux fois plus grand que
+vous, qui m'avait pris ma poupée, j'ai senti que le courage était
+beau, et qu'une femme était heureuse de pouvoir s'appuyer sur un
+homme de coeur. Tout ce que je vous ai vu faire depuis ce temps-là
+n'a pu que redoubler mon estime et ma sympathie. Croyez que ce
+n'est ni par méchanceté ni par ingratitude que je vous fais
+souffrir aujourd'hui. Hélas! je ne m'appartiens plus, je suis
+dominée; je ressemble à ces automates qui se meuvent sans savoir
+pourquoi. Oui, je sens en moi comme un ressort plus puissant que
+ma liberté, et c'est la volonté d'autrui qui me mène!
+
+-- Si du moins j'étais sûr que vous serez heureuse! Mais non!
+Cet homme à qui vous m'immolez ne sentira jamais le prix d'une âme
+aussi délicate que la vôtre! C'est un brutal, un soudard, un
+ivrogne...
+
+-- Je vous en prie, Léon! Souvenez-vous qu'il a droit à tout mon
+respect!
+
+-- Du respect, à lui! Et pourquoi? Je vous demande, au nom du
+ciel, ce que vous voyez de respectable dans la personne du sieur
+Fougas? Son âge? Il est plus jeune que moi. Ses talents? Il ne
+les a montrés qu'à table. Son éducation? Elle est jolie! Ses
+vertus? Je sais ce qu'il faut penser de sa délicatesse et de sa
+reconnaissance!
+
+-- Je le respecte, Léon, depuis que je l'ai vu dans son cercueil.
+C'est un sentiment plus fort que tout; je ne l'explique pas, je
+le subis.
+
+-- Eh bien! respectez-le tant que vous voudrez! Cédez à la
+superstition qui vous entraîne. Voyez en lui un être miraculeux,
+sacré, échappé aux griffes de la mort pour accomplir quelque chose
+de grand sur la terre! Mais cela même, ô ma chère Clémentine, est
+une barrière entre vous et lui. Si Fougas est en dehors des
+conditions de l'humanité, si c'est un phénomène, un être à part,
+un héros, un demi-dieu, un fétiche, vous ne pouvez pas songer
+sérieusement à devenir sa femme. Moi, je ne suis qu'un homme
+pareil à tous les autres, né pour travailler, pour souffrir et
+pour aimer. Je vous aime! Aimez-moi!
+
+-- Polisson! dit Fougas en ouvrant la porte.
+
+Clémentine poussa un cri, Léon se releva vivement, mais déjà le
+colonel l'avait saisi par le fond de son vêtement de nankin.
+L'ingénieur fut enlevé, balancé comme un atome dans un des deux
+rayons de soleil, et projeté au beau milieu des héliotropes, avant
+même qu'il eût pensé à répondre un seul mot. Pauvre Léon! Pauvres
+héliotropes!
+
+En moins d'une seconde, le jeune homme fut sur pied. Il épousseta
+la terre qui souillait ses genoux et ses coudes, s'approcha de la
+fenêtre et dit d'une voix douce mais résolue:
+
+-- Monsieur le colonel, je regrette sincèrement de vous avoir
+ressuscité, mais la sottise que j'ai faite n'est peut-être pas
+irréparable. À bientôt! Quant à vous, mademoiselle, je vous
+aime!
+
+Le colonel haussa les épaules et se mit aux genoux de la jeune
+fille sur le coussin qui gardait encore l'empreinte de Léon. Mlle
+Virginie Sambucco, attirée par le bruit, descendit comme une
+avalanche et entendit le discours suivant:
+
+-- Idole d'un grand coeur! Fougas revient à toi comme l'aigle à
+son aire. J'ai longtemps parcouru le monde à la poursuite d'un
+rang, d'un or et d'une famille que je brûlais de mettre à tes
+pieds. La fortune m'a obéi en esclave: elle sait à quelle école
+j'ai appris l'art de la maîtriser. J'ai traversé Paris et
+l'Allemagne, comme un météore victorieux que son étoile conduit.
+On m'a vu de toutes parts traiter d'égal à égal avec les
+puissances et faire retentir la trompette de la vérité sous les
+lambris des rois. J'ai mis pied sur gorge à l'avide cupidité et je
+lui ai repris, du moins en partie, les trésors qu'elle avait
+dérobés à l'honneur trop confiant. Un seul bien m'est refusé: ce
+fils que j'espérais revoir échappe aux yeux de lynx de l'amour
+paternel. Je n'ai pas retrouvé non plus l'antique objet de mes
+premières tendresses, mais qu'importe? Rien ne me manquera, si tu
+me tiens lieu de tout. Qu'attendons-nous encore? Es-tu sourde à
+la voix du bonheur qui t'appelle? Transportons-nous dans l'asile
+des lois; tu me suivras ensuite aux pieds des autels; un prêtre
+consacrera nos noeuds, et nous traverserons la vie, appuyés l'un
+sur l'autre, moi semblable au chêne qui soutient la faiblesse, toi
+pareille au lierre élégant qui orne l'emblème de la vigueur!
+
+Clémentine resta quelque temps sans répondre, et comme étourdie
+par la rhétorique bruyante du colonel.
+
+-- Monsieur Fougas, lui dit-elle, je vous ai toujours obéi, je
+promets encore de vous obéir toute ma vie. Si vous ne voulez pas
+que j'épouse le pauvre Léon, je renoncerai à lui. Je l'aime bien
+pourtant, et un seul mot de lui jette plus de trouble dans mon
+coeur que toutes les belles choses que vous m'avez dites.
+
+-- Bien! très bien! s'écria la tante. Quant à moi, monsieur,
+quoique vous ne m'ayez pas fait l'honneur de me consulter, je vous
+dirai ce que je pense. Ma nièce n'est pas du tout la femme qui
+vous convient. Fussiez-vous plus riche que Mr de Rothschild et
+plus illustre que le duc de Malakoff, je ne conseillerais pas à
+Clémentine de se marier avec vous.
+
+-- Et pourquoi donc, chaste Minerve?
+
+-- Parce que vous l'aimeriez quinze jours, et au premier coup de
+canon vous vous sauveriez à la guerre! Vous l'abandonneriez,
+monsieur, comme cette infortunée Clémentine dont on nous a conté
+les malheurs!
+
+-- Morbleu! la tante, je vous conseille de la plaindre! Trois
+mois après Leipzig, elle épousait un nommé Langevin, à Nancy.
+
+-- Vous dites?
+
+-- Je dis qu'elle épousait un intendant militaire appelé Langevin.
+
+-- À Nancy?
+
+-- À Nancy même.
+
+-- C'est bizarre!
+
+-- C'est indigne!
+
+-- Mais cette femme... cette jeune fille... son nom!
+
+-- Je vous l'ai dit cent fois: Clémentine!
+
+-- Clémentine qui?
+
+-- Clémentine Pichon.
+
+-- Ah! mon Dieu! mes clefs! où sont mes clefs? J'étais bien
+sûre de les avoir mises dans ma poche! Clémentine Pichon! Mr
+Langevin! C'est impossible! Ma raison s'égare! Eh! mon enfant,
+remue-toi donc! Il s'agit du bonheur de toute ta vie! Où as-tu
+fourré mes clefs? Ah! les voici!
+
+Fougas se pencha à l'oreille de Clémentine et lui dit:
+
+-- Est-elle sujette à ces accidents-là? On dirait que la pauvre
+demoiselle a perdu la tête!
+
+Mais Virginie Sambucco avait déjà ouvert un petit secrétaire en
+bois de rose. D'un regard infaillible, elle découvrit dans une
+liasse de papiers une feuille jaunie par le temps.
+
+-- C'est bien cela! dit-elle avec un cri de joie. Marie-
+Clémentine Pichon, fille légitime d'Auguste Pichon, hôtelier, rue
+des Merlettes, en cette ville de Nancy; mariée le 10 juin 1814 à
+Joseph Langevin, sous-intendant militaire. Est-ce bien elle,
+monsieur? Osez dire que ce n'est pas elle!
+
+-- Ah! çà mais, par quel hasard avez-vous mes papiers de
+famille?
+
+-- Pauvre Clémentine! Et vous l'accusez de trahison! Vous ne
+comprenez donc pas que vous aviez été porté pour mort! qu'elle se
+croyait veuve sans avoir été mariée; que...
+
+-- C'est bon! c'est bon! Je lui pardonne. Où est-elle? Je veux
+la voir, l'embrasser, lui dire...
+
+-- Elle est morte, monsieur! morte après trois mois de mariage.
+
+-- Ah! diable!
+
+-- En donnant le jour à une fille...
+
+-- Qui est ma fille! J'aurais mieux aimé un garçon, mais
+n'importe! Où est-elle? Je veux la voir, l'embrasser, lui
+dire...
+
+-- Elle n'est plus, hélas! Mais je vous conduirai sur sa tombe.
+
+-- Mais comment diable la connaissiez-vous?
+
+-- Parce qu'elle avait épousé mon frère!
+
+-- Sans mon consentement? N'importe! A-t-elle au moins laissé
+des enfants?
+
+-- Un seul.
+
+-- Un fils! Il est mon petit-fils!
+
+-- Une fille.
+
+-- N'importe! Elle est ma petite-fille! J'aurais mieux aimé un
+garçon, mais où est-elle? Je veux la voir, l'embrasser, lui
+dire...
+
+-- Embrassez-la, monsieur. Elle s'appelle Clémentine comme sa
+grand-mère, et la voici!
+
+-- Elle! Voilà donc le secret de cette ressemblance! Mais alors
+je ne peux pas l'épouser! N'importe! Clémentine! dans mes
+bras! Embrasse ton grand-père!
+
+La pauvre enfant n'avait rien pu comprendre à cette rapide
+conversation où les événements tombaient comme des tuiles sur la
+tête du colonel. On lui avait toujours parlé de Mr Langevin comme
+de son grand-père maternel, et maintenant on semblait dire que sa
+mère était la fille de Fougas. Mais elle sentit aux premiers mots
+qu'elle ne pouvait plus épouser le colonel et qu'elle serait
+bientôt mariée à Léon Renault. Ce fut donc par un mouvement de
+joie et de reconnaissance qu'elle se précipita dans les bras du
+jeune vieillard.
+
+-- Ah! monsieur, lui dit-elle, je vous ai toujours aimé et
+respecté comme un aïeul!
+
+-- Et moi, ma pauvre enfant, je me suis toujours conduit comme une
+vieille bête! Tous les hommes sont des brutes et toutes les
+femmes sont des anges. Tu as deviné, avec l'instinct délicat de
+ton sexe, que tu me devais le respect, et moi, sot que je suis!
+je n'ai rien deviné du tout! Sacrebleu! sans la vénérable tante
+que voilà, j'aurais fait de belle besogne!
+
+-- Non, dit la tante. Vous auriez découvert la vérité en
+parcourant nos papiers de famille.
+
+-- Est-ce que je les aurais seulement regardés? Dire que je
+cherchais mes héritiers dans le département de la Meurthe quand
+j'avais laissé ma famille à Fontainebleau! Imbécile, va! Mais
+n'importe, Clémentine! Tu seras riche, tu épouseras celui que tu
+aimes! Où est-il, ce brave garçon? Je veux le voir, l'embrasser,
+lui dire...
+
+-- Hélas! monsieur; vous l'avez jeté par la fenêtre.
+
+-- Moi?... Tiens! c'est vrai. Je ne m'en souvenais plus.
+Heureusement il ne s'est pas fait de mal et je cours de ce pas
+réparer ma sottise. Vous vous marierez quand vous voudrez; les
+deux noces se feront ensemble... Mais au fait, non! Qu'est-ce que
+je dis? Je ne me marie plus! À bientôt, mon enfant, ma chère
+petite-fille. Mademoiselle Sambucco, vous êtes une brave tante;
+embrassez-moi!
+
+Il courut à la maison de Mr Renault, et Gothon qui le voyait venir
+descendit pour lui barrer le passage.
+
+-- N'êtes-vous pas honteux, lui dit-elle, de vous comporter ainsi
+avec ceux qui vous ont rendu la vie? Ah! si c'était à refaire!
+on ne mettrait plus la maison sens dessus dessous pour vos beaux
+yeux! Madame pleure, monsieur s'arrache les cheveux, Mr Léon
+vient d'envoyer deux officiers à votre recherche. Qu'est-ce que
+vous avez encore fait depuis ce matin?
+
+Fougas la fit pirouetter sur elle-même et se trouva face à face
+avec l'ingénieur. Léon avait entendu le bruit d'une querelle; en
+voyant le colonel animé, l'oeil en feu, il prévit quelque brutale
+agression et n'attendit pas le premier coup. Une lutte corps à
+corps s'engagea dans l'allée, au milieu des cris de Gothon, de Mr
+Renault et de la pauvre dame, qui criait à l'assassin! Léon se
+débattait, frappait, et lançait de temps à autre un vigoureux coup
+de poing dans le torse de son ennemi. Il succomba pourtant; le
+colonel finit par le renverser sur le sol et le _tomber_
+parfaitement, comme on dit à Toulouse. Alors il l'embrassa sur les
+deux joues et lui dit:
+
+-- Ah! scélérat d'enfant! je te forcerai bien de m'écouter! Je
+suis le grand-père de Clémentine, et je te la donne en mariage, et
+tu l'épouseras demain si tu veux! Entends-tu? Relève-toi
+maintenant, et ne me donne plus de coups de poing dans l'estomac.
+Ce serait presque un parricide!
+
+Mlle Sambucco et Clémentine arrivèrent au milieu de la
+stupéfaction générale. Elles complétèrent le récit de Fougas, qui
+s'embrouillait dans la généalogie. Les témoins de Léon parurent à
+leur tour. Ils n'avaient pas trouvé l'ennemi à l'hôtel où il était
+descendu, et s'apprêtaient à rendre compte de leur ambassade. On
+leur fit voir un tableau de bonheur parfait et Léon les pria
+d'assister à la noce.
+
+-- Amis, leur dit Fougas, vous verrez la nature désabusée bénir
+les chaînes de l'amour.
+
+XX -- Un coup de foudre dans un ciel pur.
+
+«Mlle Virginie Sambucco a l'honneur de vous faire part du mariage
+de Mlle Clémentine Sambucco, sa nièce, avec Mr Léon Renault,
+ingénieur civil.
+
+«Mr et Mme Renault ont l'honneur de vous faire part du mariage de
+Mr Léon Renault, leur fils, avec Mlle Clémentine Sambucco.
+
+«Et vous prient d'assister à la bénédiction nuptiale qui leur
+sera donnée le 16 septembre 1859, en l'église de Saint-Maxence,
+leur paroisse, à onze heures précises.»
+
+Fougas voulait absolument que son nom figurât sur les lettres de
+part. On eut toutes les peines du monde à le guérir de cette
+fantaisie. Mme Renault le sermonna deux grandes heures. Elle lui
+dit qu'aux yeux de la société, comme aux yeux de la loi,
+Clémentine était la petite-fille de Mr Langevin; que d'ailleurs
+Mr Langevin s'était conduit très honorablement lorsqu'il avait
+légitimé par le mariage une fille qui n'était pas la sienne;
+enfin que la publication d'un tel secret de famille serait comme
+un scandale d'outre-tombe et flétrirait la mémoire de la pauvre
+Clémentine Pichon. Le colonel répondait avec la chaleur d'un jeune
+homme et l'obstination d'un vieillard:
+
+-- La nature a ses droits; ils sont antérieurs aux conventions de
+la société, et mille fois plus augustes. L'honneur de celle que
+j'appelais mon Églé m'est plus cher que tous les trésors du monde
+et je fendrais l'âme en quatre au téméraire qui prétendrait la
+flétrir. En cédant à l'ardeur de mes voeux, elle s'est conformée
+aux moeurs d'une grande époque où la brièveté de la vie et la
+permanence de la guerre simplifiaient toutes les formalités.
+Enfin, je ne veux pas que mes arrière-petits-fils, qui vont
+naître, ignorent que la source de leur sang est dans les veines de
+Fougas. Votre Langevin est un intrus qui s'est glissé
+frauduleusement dans ma famille. Un intendant, c'est presque un
+_rizpainsel_! Je foule aux pieds la cendre de Langevin!
+
+L'obstiné ne céda point aux raisons de Mme Renault, mais il se
+laissa vaincre aux prières de Clémentine. La jeune créole le
+câlinait avec une grâce irrésistible.
+
+-- Mon bon grand-père par-ci, mon joli petit grand-père par-là;
+mon vieux _baby_ de grand-père, nous vous remettrons au collège si
+vous n'êtes pas raisonnable!
+
+Elle s'asseyait familièrement sur les genoux de Fougas et lui
+donnait de petites tapes d'amitié sur les joues. Le colonel
+faisait la grosse voix, puis son coeur se fondait de tendresse, et
+il se mettait à pleurer comme un enfant.
+
+Ces familiarités n'ajoutaient rien au bonheur de Léon Renault; je
+crois même qu'elles tempéraient un peu sa joie. Assurément il ne
+doutait ni de l'amour de sa fiancée ni de la loyauté de Fougas. Il
+était forcé de convenir qu'entre un grand-père et sa petite-fille,
+l'intimité est de droit naturel, et ne peut offenser personne.
+Mais la situation était si nouvelle et si peu ordinaire qu'il lui
+fallut un peu de temps pour classer ses sentiments et oublier ses
+chagrins. Ce grand-père, qu'il avait payé cinq cents francs, à qui
+il avait cassé l'oreille, pour qui il avait acheté un terrain au
+cimetière de Fontainebleau; cet ancêtre plus jeune que lui, qu'il
+avait vu ivre, qu'il avait trouvé plaisant, puis dangereux, puis
+insupportable; ce chef vénérable de la famille qui avait commencé
+par demander la main de Clémentine et fini par jeter dans les
+héliotropes son futur petit-fils ne pouvait obtenir d'emblée un
+respect sans mélange et une amitié sans restriction.
+
+Mr et Mme Renault prêchaient à leur fils la soumission et la
+déférence. Ils lui représentaient Mr Fougas comme un parent à
+ménager.
+
+-- Quelques jours de patience! disait la bonne mère, il ne
+restera pas longtemps avec nous; c'est un soldat qui ne saurait
+vivre hors de l'armée, non plus qu'un poisson hors de l'eau.
+
+Mais les parents de Léon, dans le fond de leur âme, gardaient le
+souvenir amer de tant de chagrins et d'angoisses. Fougas avait été
+le fléau de la famille; les blessures qu'il avait faites ne
+pouvaient se cicatriser en un jour. Gothon elle-même lui gardait
+rancune sans le dire. Elle poussait de gros soupirs chez Mlle
+Sambucco, en travaillant au festin des noces.
+
+-- Ah! mon pauvre Célestin, disait-elle à son acolyte, quel petit
+scélérat de grand-père nous aurons là!
+
+Le seul qui fût parfaitement à son aise était Fougas. Il avait
+passé l'éponge sur ses fredaines, lui; il ne gardait aucune
+rancune à personne de tout le mal qu'il avait fait. Très paternel
+avec Clémentine, très gracieux avec Mr et Mme Renault, il
+témoignait à Léon l'amitié la plus franche et la plus cordiale.
+
+-- Mon cher garçon, lui disait-il, je t'ai étudié, je te connais,
+je t'aime bien; tu mérites d'être heureux, tu le seras. Tu verras
+bientôt qu'en m'achetant pour vingt-cinq napoléons tu n'as pas
+fait une mauvaise affaire. Si la reconnaissance était bannie de
+l'univers, elle trouverait un dernier refuge dans le coeur de
+Fougas!
+
+Trois jours avant le mariage, maître Bonnivet apprit à la famille
+que le colonel était venu dans son cabinet pour demander
+communication du contrat. Il avait à peine jeté les yeux sur le
+cahier de papier timbré, et crac! en morceaux dans la cheminée.
+
+-- Mr le croquenotes, avait-il dit, faites-moi le plaisir de
+recommencer votre chef-d'oeuvre. La petite-fille de Fougas ne se
+marie pas avec huit mille francs de rente. La nature et l'amitié
+lui donnent un million, que voici!
+
+Là-dessus, il tire de sa poche un bon d'un million sur la Banque,
+traverse fièrement l'étude en faisant craquer ses bottes, et jette
+un billet de mille francs sur le pupitre d'un clerc en criant de
+sa plus belle voix:
+
+-- Enfants de la basoche! voici pour boire à la santé de
+l'Empereur et de la grande armée!
+
+La famille Renault se défendit énergiquement contre cette
+libéralité. Clémentine, avertie par son futur, eut une longue
+discussion devant Mlle Sambucco avec le jeune et terrible grand-
+père; elle lui remontra qu'il avait vingt-quatre ans, qu'il se
+marierait un jour, que son bien appartenait à sa future famille.
+
+-- Je ne veux pas, dit-elle, que vos enfants m'accusent de les
+avoir dépouillés. Gardez vos millions pour mes petits oncles et
+mes petites tantes!
+
+Mais, pour le coup, Fougas ne voulut pas rompre d'une semelle.
+
+-- Est-ce que tu te moques de moi? dit-il à Clémentine. Penses-tu
+que je ferai la sottise de me marier maintenant? Je ne te promets
+pas de vivre comme un trappiste, mais, à mon âge et bâti comme je
+le suis, on trouve à qui parler dans les garnisons, sans épouser
+personne. Mars n'emprunte pas le flambeau de l'Hyménée pour
+éclairer les petites promenades de Vénus! Pourquoi l'homme forme-
+t-il des noeuds?... Pour être père. Je le suis au comparatif, et
+dans un an, si notre brave Léon se conduit en homme, j'attraperai
+le superlatif. Bisaïeul! c'est un joli grade pour un troupier de
+vingt-cinq ans. À quarante-cinq ou cinquante, je serai trisaïeul.
+À soixante-dix... la langue française n'a plus de mots pour dire
+ce que je deviendrai! mais nous en commanderons un à ces bavards
+de l'Académie! Crains-tu que je manque de rien dans mes vieux
+jours? J'ai ma solde, d'abord, et ma croix d'officier. Dans l'âge
+des Anchise et des Nestor, j'aurai ma pension de retraite.
+Ajoutes-y les deux cent cinquante mille francs du roi de Prusse,
+et tu verras que j'ai, non seulement le pain, mais le rata
+jusqu'au terme de ma carrière. Plus, une concession à perpétuité
+que ton mari a payée d'avance dans le cimetière de Fontainebleau.
+Avec cela, et des goûts simples, on est sûr de ne pas manger son
+fonds!
+
+Bon gré, mal gré, il fallut en passer par tout ce qu'il voulut et
+accepter son million. Cet acte de générosité fit grand bruit dans
+la ville, et le nom de Fougas, déjà célèbre à tant de titres, en
+acquit un nouveau prestige.
+
+Tout Fontainebleau voulut assister au mariage de Clémentine. On y
+vint de Paris. Les témoins de la mariée étaient le maréchal duc de
+Solferino et l'illustre Karl Nibor, élu depuis quelques jours à
+l'Académie des sciences. Léon s'en tint modestement aux vieux amis
+qu'il avait choisis dans le principe, Mr Audret, l'architecte, et
+Mr Bonnivet, le notaire.
+
+Le maire revêtit son écharpe neuve. Le curé adressa aux jeunes
+époux une allocution touchante sur l'inépuisable bonté de la
+Providence qui fait encore un miracle de temps à autre en faveur
+des vrais chrétiens. Fougas, qui n'avait pas rempli ses devoirs
+religieux depuis 1801, trempa deux mouchoirs de ses larmes.
+
+-- On perd de vue ceux qu'on estime le plus, disait-il en sortant
+de l'église, mais Dieu et moi nous sommes faits pour nous
+entendre! Après tout, qu'est-ce que Dieu? Un Napoléon un peu
+plus universel!
+
+Un festin pantagruélique, présidé par Mlle Virginie Sambucco en
+robe de soie puce, suivit de près la cérémonie. Vingt-quatre
+personnes assistaient à cette fête de famille, entre autres le
+nouveau colonel du 23ème et Mr du Marnet, à peu près guéri de sa
+blessure.
+
+Fougas leva sa serviette avec une certaine anxiété. Il espérait
+que le maréchal lui aurait apporté son brevet de général de
+brigade. Sa figure mobile trahit un vif désappointement en
+présence de l'assiette vide.
+
+Le duc de Solferino, qui venait de s'asseoir à la place d'honneur,
+aperçut ce jeu de physionomie et dit tout haut:
+
+-- Ne t'impatiente pas, mon vieux camarade! Je sais ce qui te
+manque; il n'a pas tenu à moi que la fête ne fût complète. Le
+ministre de la guerre était absent lorsque j'ai passé chez lui. On
+m'a dit dans les bureaux que ton affaire était accrochée par une
+question de forme, mais que tu recevrais dans les vingt-quatre
+heures une lettre du cabinet.
+
+-- Le diable soit des plumitifs! s'écria Fougas. Ils ont tout,
+depuis mon acte de naissance jusqu'à la copie de mon brevet de
+colonel. Tu verras qu'il leur manque un certificat de vaccine ou
+quelque paperasse de six liards!
+
+-- Eh! patience, jeune homme! Tu as le temps d'attendre. Ce
+n'est pas comme moi: sans la campagne d'Italie qui m'a permis
+d'attraper le bâton, ils me fendaient l'oreille comme à un cheval
+de réforme, sous le futile prétexte que j'avais soixante-cinq ans.
+Tu n'en as pas vingt-cinq, et tu vas passer général de brigade:
+l'Empereur te l'a promis devant moi. Dans quatre ou cinq ans
+d'ici, tu auras les étoiles d'or, à moins que le guignon ne s'en
+mêle. Après quoi, il ne te faudra plus qu'un commandement en chef
+et une campagne heureuse pour passer maréchal de France et
+sénateur, ce qui ne gâte rien.
+
+-- Oui, répondit Fougas, j'arriverai. Non seulement parce que je
+suis le plus jeune de tous les officiers de mon grade, parce que
+j'ai fait la grande guerre et suivi les leçons du maître dans les
+champs de Bellone, mais surtout parce que le destin m'a marqué de
+son empreinte. Pourquoi les boulets m'ont-ils épargné dans plus de
+vingt batailles? Pourquoi ai-je traversé des océans de bronze et
+de fer sans que ma peau reçût une égratignure? C'est que j'ai une
+étoile, comme lui. La sienne était plus grande, c'est sûr, mais
+elle est allée s'éteindre à Sainte-Hélène, et la mienne brille
+encore au ciel! Si le docteur Nibor m'a ressuscité avec quelques
+gouttes d'eau chaude, c'est que ma destinée n'était pas encore
+accomplie. Si la volonté du peuple français a rétabli le trône
+impérial, c'est pour fournir une série d'occasions à mon courage
+dans la conquête de l'Europe que nous allons recommencer! Vive
+l'Empereur et moi! Je serai duc ou prince avant dix ans, et
+même... pourquoi pas? on tâchera d'être présent à l'appel le jour
+de la distribution des couronnes! En ce cas, j'adopte le fils
+aîné de Clémentine: nous l'appelons Pierre-Victor II, et il me
+succède sur le trône comme Louis XV à son bisaïeul Louis XIV!
+
+Comme il achevait cette tirade, un gendarme entra dans la salle à
+manger, demanda Mr le colonel Fougas et lui remit un pli du
+ministère de la guerre.
+
+-- Parbleu! s'écria le maréchal, il serait plaisant que ta
+promotion arrivât au bout d'un pareil discours. C'est pour le coup
+que nous nous prosternerions devant ton étoile! Les rois mages ne
+seraient que de la Saint-Jean, auprès de nous.
+
+-- Lis toi-même, dit-il au maréchal, en lui tendant la grande
+feuille de papier. Ou plutôt, non! J'ai toujours regardé la mort
+en face; je ne détournerai pas mes yeux de ce tonnerre de
+chiffon, qui me tue.
+
+«Monsieur le colonel, en préparant le décret impérial qui vous
+élevait au grade de général de brigade, je me suis trouvé en
+présence d'un obstacle insurmontable qui est votre acte de
+naissance. Il résulte de cette pièce que vous êtes né en 1789, et
+que vous avez aujourd'hui soixante-dix ans accomplis. Or la limite
+d'âge étant fixée à soixante ans pour les colonels, à soixante-
+deux pour les généraux de brigade et à soixante-cinq pour les
+divisionnaires, je me vois dans l'absolue nécessité de vous porter
+au cadre de réserve avec le grade de colonel. Je sais, monsieur,
+combien cette mesure est peu justifiée pour votre âge apparent et
+je regrette sincèrement que la France soit privée des services
+d'un homme de votre vigueur et de votre mérite. Il est d'ailleurs
+certain qu'une exception en votre faveur ne provoquerait aucune
+réclamation dans l'armée et n'exciterait que des sympathies. Mais
+la loi est formelle et l'Empereur lui-même ne peut la violer ni
+l'éluder. L'impossibilité qui en résulte est tellement absolue,
+que si, dans votre ardeur de servir le pays, vous consentiez à
+rendre vos épaulettes pour recommencer une nouvelle carrière,
+votre engagement ne pourrait être reçu dans aucun des régiments de
+l'armée. Il est heureux, monsieur, que le gouvernement de
+l'Empereur ait pu vous fournir des moyens d'existence en obtenant
+de S.A.R. le régent de Prusse, l'indemnité qui vous était due;
+car il n'y a pas non plus d'administration civile où l'on puisse
+faire entrer, même par faveur, un homme de soixante-dix ans. Vous
+objecterez très justement que les lois et les règlements datent
+d'une époque où les expériences sur la revivification des hommes
+n'avaient pas, encore donné des résultats favorables. Mais la loi
+est faite pour la généralité et ne doit pas tenir compte des
+exceptions. On verrait sans doute à la modifier si les cas de
+résurrection se présentaient en certain nombre.
+
+«Agréez, etc.»
+
+Un morne silence accueillit cette lecture; _Le Mane_, _Thécel_,
+_Pharès_ des légendes orientales ne produisit pas un effet plus
+foudroyant. Le gendarme était toujours là, debout, dans la
+position du soldat sans armes, attendant le récépissé de Fougas.
+Le colonel demanda une plume et de l'encre, signa le papier, le
+rendit, donna pourboire au gendarme, et lui dit avec une émotion
+contenue:
+
+-- Tu es heureux, toi! on ne te défend pas de servir ton pays!
+Eh bien! reprit-il en s'adressant au maréchal, qu'est-ce que tu
+dis de ça?
+
+-- Que veux-tu que j'en dise, mon pauvre vieux; cela me casse
+bras et jambes. Il n'y a pas à discuter contre la loi; elle est
+formelle. Ce qui est bête à nous, c'est de n'y avoir pas songé
+plus tôt. Mais qui diable, en présence d'un gaillard comme toi,
+aurait pensé à l'âge de la retraite?
+
+Les deux colonels avouèrent que cette objection ne leur était pas
+venue à l'esprit; mais, une fois qu'on l'avait soulevée, ils ne
+voyaient rien à répondre. Ni l'un ni l'autre n'auraient pu engager
+Fougas comme simple soldat, malgré sa capacité, sa force physique
+et sa tournure de vingt-quatre ans.
+
+-- Mais alors, s'écria Fougas, qu'on me tue! Je ne peux pas me
+mettre à peser du sucre ou à planter des choux! C'est dans la
+carrière des armes que j'ai fait mes premiers pas, il faut que j'y
+reste ou que je meure. Que faire? que devenir? Prendre du
+service à l'étranger? Jamais! Le destin de Moreau est encore
+présent à mes à yeux... ô fortune! que t'ai-je fait pour être
+précipité si bas lorsque tu te préparais à m'élever si haut?
+
+Clémentine essaya de le consoler par de bonnes paroles.
+
+-- Vous resterez auprès de nous, lui dit-elle; nous vous
+trouverons une jolie petite femme, vous élèverez vos enfants. À
+vos moments perdus, vous écrirez l'histoire des grandes choses que
+vous avez faites. Rien ne vous manque: jeunesse, santé, fortune,
+famille, tout ce qui fait le bonheur des hommes, est à vous;
+pourquoi donc ne sériez-vous pas heureux?
+
+Léon et ses parents lui tinrent le même langage. On oubliait tout
+en présence d'une douleur si vraie et d'un abattement si profond.
+
+Il se releva petit à petit et chanta même au dessert une chanson
+qu'il avait préparée pour la circonstance.
+
+_Époux, épouse fortunée,_
+_Vous allez dans cet heureux jour,_
+_À la torche de l'hyménée,_
+_Brûler les ailes de l'Amour,_
+_Il faudra, petit dieu volage,_
+_Que vous restiez à la maison,_
+_Enchaîné par le mariage_
+_De la Beauté, de la Raison!_
+_ _
+_Il fera son unique étude_
+_D'allier les plaisirs aux moeurs;_
+_II perdra l'errante habitude_
+_De voltiger de fleurs en fleurs._
+_Où plutôt non: chez Clémentine_
+_Il a trouvé roses et lis,_
+_Et déjà le fripon butine_
+_Ainsi qu'aux jardins de Cypris._
+
+On applaudit beaucoup cette poésie arriérée, mais le pauvre
+colonel souriait tristement, parlait peu, et ne se grisait pas du
+tout. L'homme à l'oreille cassée ne se consolait point d'avoir
+l'oreille fendue. Il prit part aux divertissements de la journée,
+mais ce n'était plus le brillant compagnon qui animait tout de sa
+mâle gaieté.
+
+Le maréchal le prit à part dans la soirée, et lui dit:
+
+-- À quoi penses-tu?
+
+-- Je pense aux vieux qui ont eu le bonheur de tomber à Waterloo,
+la face tournée vers l'ennemi. Le vieil imbécile d'Allemand qui
+m'a confit pour la postérité m'a rendu un fichu service. Vois-tu
+Leblanc, un homme doit vivre avec son époque. Plus tard, c'est
+trop tard.
+
+-- Ah çà, Fougas, pas de bêtises! Il n'y a rien de désespéré, que
+diable! J'irai demain chez l'Empereur; on verra, on cherchera;
+des hommes comme toi, la France n'en a pas à la douzaine pour les
+jeter au linge sale.
+
+-- Merci. Tu es un bon, un vieux, un vrai! Nous étions cinq cent
+mille dans ton genre, en 1812; il n'en reste plus que deux, ou
+pour mieux dire un et demi.
+
+Vers dix heures du soir, Mr Rollon, Mr du Marnet et Fougas
+reconduisirent le maréchal au chemin de fer. Fougas embrassa son
+camarade et lui promit d'être sage. Le train parti, les trois
+colonels revinrent à pied jusqu'à la ville. En passant devant la
+maison de Mr Rollon, Fougas dit à son successeur:
+
+-- Vous n'êtes guère hospitalier aujourd'hui; vous ne nous offrez
+pas un petit verre de cette fine eau-de-vie d'Andaye!
+
+-- Je pensais que vous n'étiez pas en train de boire, dit Mr
+Rollon. Vous n'avez rien pris dans votre café, ni après. Mais
+montons!
+
+-- La soif m'est revenue au grand air.
+
+-- C'est bon signe.
+
+Il trinqua mélancoliquement et mouilla à peine ses lèvres dans son
+verre. Mais il s'arrêta quelque temps auprès du drapeau, mania la
+hampe, développa la soie, compta les trous que les balles et les
+boulets avaient laissés dans l'étoffe, et ne répandit pas une
+larme.
+
+-- Décidément, dit-il, l'eau-de-vie me prend à la gorge; je ne
+suis pas un homme aujourd'hui. Bonsoir, messieurs!
+
+-- Attendez! nous allons vous reconduire.
+
+-- Oh! mon hôtel est à deux pas.
+
+-- C'est égal. Mais quelle idée avez-vous eue de rester à l'hôtel,
+quand vous avez ici deux maisons à votre service?
+
+-- Aussi, je déménage demain matin.
+
+Le lendemain matin, vers onze heures, l'heureux Léon était à sa
+toilette lorsqu'on lui apporta une dépêche télégraphique. Il
+l'ouvrit sans voir qu'elle était adressée à Mr Fougas, et il
+poussa un cri de joie. Voici le texte laconique qui lui apportait
+une si douce émotion:
+
+«À monsieur colonel Fougas, Fontainebleau.
+
+«Je sors cabinet Empereur. Tu général brigade au titre étranger
+en attendant mieux. Plus tard corps législatif modifiera loi.
+
+«LEBLANC.»
+
+Léon s'habilla à la hâte, courut à l'hôtel du _Cadran-Bleu_, monta
+chez le colonel, et le trouva mort dans son lit.
+
+On raconta dans Fontainebleau que Mr Nibor avait fait l'autopsie
+et constaté des désordres graves causés par la dessiccation.
+Quelques personnes assurèrent que Fougas s'était suicidé. Il est
+certain que maître Bonnivet reçut par la petite poste une sorte de
+testament ainsi conçu:
+
+«Je lègue mon coeur à la patrie, mon souvenir à la nature, mon
+exemple à l'armée, ma haine à la perfide Albion, mille écus à
+Gothon, et deux cent mille francs au 23ème de ligne. Vive
+l'Empereur, quand même!
+
+«FOUGAS.»
+
+Ressuscité le 17 août, entre trois et quatre heures de relevée, il
+mourut le 17 du mois suivant, sans appel. Sa seconde vie avait
+duré un peu moins de trente et un jours. Mais il employa bien son
+temps; c'est une justice à lui rendre. Il repose dans le terrain
+que le fils de Mr Renault avait acheté à son intention. Sa petite-
+fille Clémentine a quitté le deuil depuis tantôt une année. Elle
+est aimée, elle est heureuse, et Léon n'aura rien à se reprocher
+si elle n'a pas beaucoup d'enfants.
+
+Bourdonnel, août 1861.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'homme à l'oreille cassée, by Edmond About
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE ***
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
+