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diff --git a/old/13704-8.txt b/old/13704-8.txt new file mode 100644 index 0000000..e27ff08 --- /dev/null +++ b/old/13704-8.txt @@ -0,0 +1,7510 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'homme à l'oreille cassée, by Edmond About + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'homme à l'oreille cassée + +Author: Edmond About + +Release Date: October 11, 2004 [EBook #13704] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the +Bibliothèque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is +also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE +gar Edmond About +(1862) + +Table des matières + +À MADAME LA COMTESSE DE NAJAC. +I -- Où l'on tue le veau gras pour fêter le retour d'un enfant +économe. +II -- Déballage aux flambeaux. +III -- Le crime du savant professeur Meiser. +IV -- La victime. +V -- Rêves d'amour et autre. +VI -- Un caprice de jeune fille. +VII -- Testament du professeur Meiser en faveur du colonel +desséché. +VIII -- Comment Nicolas Meiser, neveu de Jean Meiser, avait +exécuté le testament de son oncle. +IX -- Beaucoup de bruit dans Fontainebleau. +X -- Alléluia! +XI -- Où le colonel Fougas apprend quelques nouvelles qui +paraîtront anciennes à mes lecteurs. +XII -- Le premier repas du convalescent. +XIII -- Histoire du colonel Fougas, racontée par lui-même. +XIV -- Le jeu de l'amour et de l'espadon. +XV -- Où l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole à la roche +Tarpéienne. +XVI -- Mémorable entrevue du colonel Fougas et de S.M. l'Empereur +des Français. +XVII -- Où Mr Nicolas Meiser, riche propriétaire de Dantzig, +reçoit une visite qu'il ne désirait point. +XVIII -- Le colonel cherche à se débarrasser d'un million qui le +gêne. +XIX -- Il demande et accorde la main de Clémentine. +XX -- Un coup de foudre dans un ciel pur. + + +À MADAME LA COMTESSE DE NAJAC. + +Ce petit livre est éclos sous votre aile. +Oh! le bon temps et là bonne amitié! +Jours bien remplis, et trop courts de moitié! +Décidément, votre Bretagne est belle. + +Je l'ai revue en imprimant Fougas: +Les souvenirs s'envolaient de mon page +Comme pinsons échappés de leurs cages; +Je repensais, je ne relisais pas. + +Que l'Océan avait grande tournure! +Que le soleil faisait bonne figure, +En blanc bonnet, pleurnichant et moqueur! + +Qui me rendra ces heures envolées, +Ces gais propos, ces crêpes rissolées, +Ces tours de valse, et cette paix du coeur? + +E. A. + +Paris, 3 novembre 1861. + +I -- Où l'on tue le veau gras pour fêter le retour d'un enfant +économe. + +Le 18 mai 1859, Mr Renault, ancien professeur, de physique et de +chimie, actuellement propriétaire à Fontainebleau et membre du +conseil municipal de cette aimable petite ville, porta lui-même à +la poste la lettre suivante: + +«À monsieur Léon Renault, ingénieur civil, bureau restant, +Berlin, Prusse. + +«Mon cher enfant, + +«Les bonnes nouvelles que tu as datées de Saint-Pétersbourg nous +ont causé la plus douce joie. Ta pauvre mère était souffrante +depuis l'hiver; je ne t'en avais pas parlé de peur de t'inquiéter +à cette distance. Moi-même je n'étais guère vaillant; il y avait +encore une troisième personne (tu devineras son nom si tu peux) +qui languissait de ne pas te voir. Mais rassure-toi, mon cher +Léon: nous renaissons à qui mieux mieux depuis que la date de ton +retour est à peu près fixée. Nous commençons à croire que les +mines de l'Oural ne dévoreront pas celui qui nous est plus cher +que tout au monde. Dieu soit loué! Cette fortune si honorable et +si rapide ne t'aura pas coûté la vie, ni même la santé, s'il est +vrai que tu aies pris de l'embonpoint dans le désert, comme tu +nous l'assures. Nous ne mourrons pas sans avoir embrassé notre +fils! Tant pis pour toi si tu n'as pas terminé là-bas toutes tes +affaires: nous sommes trois qui avons juré que tu n'y +retournerais plus. L'obéissance ne te sera pas difficile, car tu +seras heureux au milieu de nous. C'est du moins l'opinion de +Clémentine... j'ai oublié que je m'étais promis de ne pas la +nommer! Maître Bonnivet, notre excellent voisin, ne s'est pas +contenté de placer tes capitaux sur bonne hypothèque; il a rédigé +dans ses moments perdus un petit acte fort touchant, qui n'attend +plus que ta signature. Notre digne maire a commandé à ton +intention une écharpe neuve qui vient d'arriver de Paris. C'est +toi qui en auras l'étrenne. Ton appartement, qui sera bientôt +votre appartement, est à la hauteur de ta fortune présente. Tu +demeures... mais la maison a tellement changé depuis trois ans, +que mes descriptions seraient lettre close pour toi. C'est Mr +Audret, l'architecte du château impérial, qui a dirigé les +travaux. Il a voulu absolument me construire un laboratoire digne +de Thénard ou de Desprez. J'ai eu beau protester et dire que je +n'étais plus bon à rien, puisque mon célèbre mémoire sur la +_Condensation des gaz_ en est toujours au chapitre IV, comme ta +mère était de complicité avec ce vieux scélérat d'ami, il se +trouve que la Science a désormais un temple chez nous. Une vraie +boutique à sorcier, suivant l'expression pittoresque de ta vieille +Gothon. Rien n'y manque, pas même une machine à vapeur de quatre +chevaux: qu'en ferai-je? hélas! Je compte bien cependant que +ces dépenses ne seront pas perdues pour tout le monde. Tu ne vas +pas t'endormir sur tes lauriers. Ah! si j'avais eu ton bien +lorsque j'avais ton âge! J'aurais consacré mes jours à la science +pure, au lieu d'en perdre la meilleure partie avec ces pauvres +petits jeunes gens qui ne profitaient de ma classe que pour lire +Mr Paul de Kock! J'aurais été ambitieux! J'aurais voulu attacher +mon nom à la découverte de quelque loi bien générale, ou tout au +moins à la construction de quelque instrument bien utile. Il est +trop tard aujourd'hui; mes yeux sont fatigués et le cerveau lui- +même refuse le travail. À ton tour, mon garçon! Tu n'as pas +vingt-six ans, les mines de l'Oural t'ont donné de quoi vivre à +l'aise, tu n'as plus besoin de rien pour toi-même, le moment est +venu de travailler pour le genre humain. C'est le plus vif désir +et la plus chère espérance de ton vieux bonhomme de père qui +t'aime et qui t'attend les bras ouverts. + +«J. RENAULT. + +«P. S. Par mes calculs, cette lettre doit arriver à Berlin deux +ou trois jours avant toi. Tu auras déjà appris par les journaux du +7 courant la mort de l'illustre Mr de Humboldt. C'est un deuil +pour la science et pour l'humanité. J'ai eu l'honneur d'écrire à +ce grand homme plusieurs fois en ma vie, et il a daigné me +répondre une lettre que je conserve pieusement. Si tu avais +l'occasion d'acheter quelque souvenir de sa personne, quelque +manuscrit de sa main, quelque fragment de ses collections, tu me +ferais un véritable plaisir.» + +Un mois après le départ de cette lettre, le fils tant désiré +rentra dans la maison paternelle. Mr et Mme Renault, qui vinrent +le chercher à la gare, le trouvèrent grandi, grossi et embelli de +tout point. À dire vrai, ce n'était pas un garçon remarquable, +mais une bonne et sympathique figure. Léon Renault représentait un +homme moyen, blond, rondelet et bien pris. Ses grands yeux bleus, +sa voix douce et sa barbe soyeuse indiquaient une nature plus +délicate que puissante. Un cou très blanc, très rond et presque +féminin, tranchait singulièrement avec son visage roussi par le +hâle. Ses dents étaient belles, très mignonnes, un peu rentrantes, +nullement aiguës. Lorsqu'il ôta ses gants, il découvrit deux +petites mains carrées, assez fermes, assez douces, ni chaudes, ni +froides, ni sèches ni humides, mais agréables au toucher et +soignées dans la perfection. + +Tel qu'il était, son père et sa mère ne l'auraient pas échangé +contre l'Apollon du Belvédère. On l'embrassa, Dieu sait! en +l'accablant de mille questions auxquelles il oubliait de répondre. +Quelques vieux amis de la maison, un médecin, un architecte, un +notaire étaient accourus à la gare avec les bons parents: chacun +d'eux eut son tour, chacun lui donna l'accolade, chacun lui +demanda s'il se portait bien, s'il avait fait bon voyage? Il +écouta patiemment et même avec joie cette mélodie banale dont les +paroles ne signifiaient pas grand-chose, mais dont la musique +allait au coeur, parce qu'elle venait du coeur. + +On était là depuis un bon quart d'heure, et le train avait repris +sa course en sifflant, et les omnibus des divers hôtels s'étaient +lancés l'un après l'autre au grand trot dans l'avenue qui conduit +à la ville; et le soleil de juin ne se lassait pas d'éclairer cet +heureux groupe de braves gens. Mais Mme Renault s'écria tout à +coup que le pauvre enfant devait mourir de faim, et qu'il y avait +de la barbarie à retarder si longtemps l'heure de son dîner. Il +eut beau protester qu'il avait déjeuné à Paris et que la faim +parlait moins haut que la joie: toute la compagnie se jeta dans +deux grandes calèches de louage, le fils à côté de la mère, le +père en face, comme s'il ne pouvait rassasier ses yeux de la vue +de ce cher fils. Une charrette venait derrière avec les malles, +les grandes caisses longues et carrées et tout le bagage du +voyageur. À l'entrée de la ville, les cochers firent claquer leur +fouet, le charretier suivit l'exemple, et ce joyeux tapage attira +les habitants sur leurs portes et anima un instant la tranquillité +des rues. Mme Renault promenait ses regards à droite et à gauche, +cherchant des témoins à son triomphe et saluant avec la plus +cordiale amitié des gens qu'elle connaissait à peine. Plus d'une +mère la salua aussi, sans presque la connaître, car il n'y a pas +de mère indifférente à ces bonheurs-là, et d'ailleurs la famille +de Léon était aimée de tout le monde! Et les voisins s'abordaient +en disant avec une joie exempte de jalousie: + +-- C'est le fils Renault, qui a travaillé trois ans dans les mines +de Russie et qui vient partager sa fortune avec ses vieux +parents! + +Léon aperçut aussi quelques visages de connaissance, mais non tout +ceux qu'il souhaitait de revoir. Car il se pencha un instant à +l'oreille de sa mère en disant: + +-- Et Clémentine? + +Cette parole fut prononcée si bas et de si près que Mr Renault +lui-même ne put connaître si c'était une parole ou un baiser. La +bonne dame sourit tendrement et répondit un seul mot: + +-- Patience! + +Comme si la patience était une vertu bien commune chez les +amoureux! + +La porte de la maison était toute grande ouverte, et la vieille +Gothon sur le seuil. Elle levait les bras au ciel et pleurait +comme une bête, car elle avait connu le petit Léon pas plus haut +que cela! Il y eut encore une belle embrassade sur la dernière +marche du perron entre la brave servante et son jeune maître. Les +amis de Mr Renault firent mine de se retirer par discrétion, mais +ce fut peine perdue: on leur prouva clair comme le jour que leur +couvert était mis. Et quand tout le monde fut réuni dans le salon, +excepté l'invisible Clémentine, les grands fauteuils à médaillon +tendirent leurs bras vers le fils de Mr Renault; la vieille glace +de la cheminée se réjouit de refléter son image, le gros lustre de +cristal fit entendre un petit carillon, les mandarins de l'étagère +se mirent à branler la tête en signe de bienvenue, comme s'ils +avaient été des pénates légitimes et non des étrangers et des +païens. + +Personne ne saurait dire pourquoi les baisers et les larmes +recommencèrent alors à pleuvoir, mais il est certain que ce fut +comme une deuxième arrivée. + +-- La soupe! cria Gothon. + +Mme Renault prit le bras de son fils, contrairement à toutes les +lois de l'étiquette, et sans même demander pardon aux respectables +amis qui se trouvaient là. À peine s'excusa-t-elle de servir +l'enfant avant les invités. Léon se laissa faire et bien lui en +prit; il n'y avait pas un convive qui ne fût capable de lui +verser le potage dans son gilet plutôt que d'y goûter avant lui. + +-- Mère, s'écria Léon la cuiller à la main, voici la première +fois, depuis trois ans, que je mange de la bonne soupe! + +Mme Renault se sentit rougir d'aise et Gothon cassa quelque +chose; l'une et l'autre imaginèrent que l'enfant parlait ainsi +pour flatter leur amour-propre, et pourtant il avait dit vrai. Il +y a deux choses en ce monde que l'homme ne trouve pas souvent hors +de chez lui: la bonne soupe est la première; la deuxième est +l'amour désintéressé. + +Si j'entreprenais ici l'énumération véridique de tous les plats +qui parurent sur la table, il n'y aurait pas un de mes lecteurs à +qui l'eau ne vînt à la bouche. Je crois même que plus d'une +lectrice délicate risquerait de prendre une indigestion. Ajoutez, +s'il vous plaît, que cette liste se prolongerait jusqu'au bout du +volume et qu'il ne me resterait plus une seule page pour écrire la +merveilleuse histoire de Fougas. C'est pourquoi je retourne au +salon, où le café est déjà servi. + +Léon prit à peine la moitié de sa tasse, mais gardez-vous d'en +conclure que le café fût trop chaud ou trop froid, ou trop sucré. +Rien au monde ne l'eût empêché de boire jusqu'à la dernière +goutte, si un coup de marteau frappé à la porte de la rue n'avait +retenti jusque dans son coeur. + +La minute qui suivit lui parut d'une longueur extraordinaire. +Non! jamais dans ses voyages, il n'avait rencontré une minute +aussi longue que celle-là. Mais enfin Clémentine parut, précédée +de la digne Mlle Virginie Sambucco, sa tante. Et les mandarins qui +souriaient sur l'étagère entendirent le bruit de trois baisers. + +Pourquoi trois? Le lecteur superficiel qui prétend deviner les +choses avant qu'elles soient écrites, a déjà trouvé une +explication vraisemblable. «Assurément, dit-il, Léon était trop +respectueux pour embrasser plus d'une fois la digne Mlle Sambucco, +mais lorsqu'il se vit en présence de Clémentine, qui devait être +sa femme, il doubla la dose et fit bien.» Voilà, monsieur, ce que +j'appelle un jugement téméraire. Le premier baiser tomba de la +bouche de Léon sur la joue de Mlle Sambucco; le second fut +appliqué par les lèvres de Mlle Sambucco sur la joue gauche de +Léon; le troisième fut un véritable accident qui plongea deux +jeunes coeurs dans une consternation profonde. + +Léon, qui était très amoureux de sa future, se précipita vers elle +en aveugle, incertain s'il baiserait la joue droite ou la gauche, +mais décidé à ne pas retarder plus longtemps un plaisir qu'il se +promettait depuis le printemps de 1856. Clémentine ne songeait pas +à se défendre, mais bien à appliquer ses belles lèvres rouges sur +la joue droite de Léon, ou sur la gauche indifféremment. La +précipitation des deux jeunes gens fut cause que ni les joues de +Clémentine ni celles de Léon ne reçurent l'offrande qui leur était +destinée. Et les mandarins de l'étagère qui comptaient bien +entendre deux baisers, n'en entendirent qu'un seul. Et Léon fut +interdit, Clémentine rougit jusqu'aux oreilles, et les deux +fiancés reculèrent d'un pas en regardant les rosaces du tapis, qui +demeurèrent éternellement gravées dans leur mémoire. + +Clémentine était, aux yeux de Léon Renault, la plus jolie personne +du monde. Il l'aimait depuis un peu plus de trois ans, et c'était +un peu pour elle qu'il avait fait le voyage de Russie. En 1856, +elle était trop jeune pour se marier et trop riche pour qu'un +ingénieur à 2 400 francs pût décemment prétendre à sa main. Léon, +en vrai mathématicien, s'était posé le problème suivant: «Étant +donnée une jeune fille de quinze ans et demi, riche de 8 000 +francs de rentes et menacée de l'héritage de Mlle Sambucco, soit +200 000 francs de capital, faire une fortune au moins égale à la +sienne dans un délai qui lui permette de devenir grande fille sans +lui laisser le temps de passer vieille fille.» Il avait trouvé la +solution dans les mines de cuivre de l'Oural. + +Durant trois longues années, il avait correspondu indirectement +avec la bien-aimée de son coeur. Toutes les lettres qu'il écrivait +à son père ou à sa mère passaient aux mains de Mlle Sambucco, qui +ne les cachait pas à Clémentine. Quelquefois même on les lisait à +voix haute, en famille, et jamais Mr Renault ne fut obligé de +sauter une phrase, car Léon n'écrivait rien qu'une jeune fille ne +pût entendre. La tante et la nièce n'avaient pas d'autres +distractions; elles vivaient retirées dans une petite maison, au +fond d'un beau jardin, et elles ne recevaient que de vieux amis. +Clémentine eut donc peu de mérite à garder son coeur pour Léon. À +part un grand colonel de cuirassiers qui la poursuivait +quelquefois à la promenade, aucun homme ne lui avait fait là cour. + +Elle était bien belle pourtant, non seulement aux yeux de son +amant, ou de la famille Renault, ou de la petite ville qu'elle +habitait. La province est encline à se contenter de peu. Elle +donne à bon marché les réputations de jolie femme et de grand +homme, surtout lorsqu'elle n'est pas assez riche pour se montrer +exigeante. C'est dans les capitales qu'on prétend n'admirer que le +mérite absolu. J'ai entendu un maire de village qui disait, avec +un certain orgueil: «Avouez que ma servante Catherine est bien +jolie pour une commune de six cents âmes!» Clémentine était +assez jolie pour se faire admirer dans une ville de huit cent +mille habitants. Figurez-vous une petite créole blonde, aux yeux +noirs, au teint mat, aux dents éclatantes. Sa taille était ronde +et souple comme un jonc. Quelles mains mignonnes elle avait, et +quels jolis pieds andalous, cambrés, arrondis en fer à repasser! +Tous ses regards ressemblaient à des sourires, et tous ses +mouvements à des caresses. Ajoutez qu'elle n'était ni sotte, ni +peureuse, ni même ignorante de toutes choses, comme les petites +filles élevées au couvent. Son éducation, commencée par sa mère, +avait été achevée par deux ou trois vieux professeurs +respectables, du choix de Mr Renault, son tuteur. Elle avait +l'esprit juste et le cerveau bien meublé. Mais, en vérité, je me +demande pourquoi j'en parle au passé, car elle vit encore, grâce à +Dieu, et aucune de ses perfections n'a péri. + +II -- Déballage aux flambeaux. + +Vers dix heures du soir, Mlle Virginie Sambucco dit qu'il fallait +penser à la retraite; ces dames vivaient avec une régularité +monastique. Léon protesta, mais Clémentine obéit: ce ne fut pas +sans laisser voir une petite moue. Déjà la porte du salon était +ouverte et la vieille demoiselle avait pris sa capuche dans +l'antichambre, lorsque l'ingénieur, frappé subitement d'une idée, +s'écria: + +-- Vous ne vous en irez certes pas sans m'aider à ouvrir mes +malles! C'est un service que je vous demande, ma bonne +mademoiselle Sambucco! + +La respectable fille s'arrêta; l'habitude la poussait à partir; +l'obligeance lui conseillait de rester; un atome de curiosité fit +pencher la balance. + +-- Quel bonheur! dit Clémentine en restituant à la patère la +capuche de sa tante. + +Mme Renault ne savait pas encore où l'on avait mis les bagages de +Léon. Gothon vint dire que tout était jeté pêle-mêle dans la +boutique à sorcier, en attendant que Monsieur désignât ce qu'il +fallait porter dans sa chambre. Toute la compagnie se rendit avec +les lampes et les flambeaux dans une vaste salle du rez-de- +chaussée où les fourneaux, les cornues, les instruments de +physique, les caisses, les malles, les sacs de nuit, les cartons à +chapeau et la célèbre machine à vapeur formaient un spectacle +confus et charmant. La lumière se jouait dans cet intérieur comme +dans certains tableaux de l'école hollandaise. Elle glissait sur +les gros cylindres jaunes de la machine électrique, rebondissait +sur les matras de verre mince, se heurtait à deux réflecteurs +argentés et accrochait en passant un magnifique baromètre de +Fortin. Les Renault et leurs amis, groupés au milieu des malles, +les uns assis, les autres debout, celui-ci armé d'une lampe et +celui-là d'une bougie, n'ôtaient rien au pittoresque du tableau. + +Léon, armé d'un trousseau de petites clefs, ouvrait les malles +l'une après l'autre. Clémentine était assise en face de lui sur +une grande boîte de forme oblongue, et elle le regardait de tous +ses yeux avec plus d'affection que de curiosité. On commença par +mettre à part deux énormes caisses carrées qui ne renfermaient que +des échantillons de minéralogie, après quoi l'on passa la revue +des richesses de toute sorte que l'ingénieur avait serrées dans +son linge et ses vêtements. + +Une douce odeur de cuir de Russie, de thé de caravane, de tabac du +Levant et d'essence de rosés se répandit bientôt dans l'atelier. +Léon rapportait un peu de tout, suivant l'usage des voyageurs +riches qui ont laissé derrière eux une famille et beaucoup +d'amis: Il exhiba tour à tour des étoffes asiatiques, des +narghilés d'argent repoussé qui viennent de Perse, des boîtes de +thé, des sorbets à la rose, des essences précieuses, des tissus +d'or de Tarjok, des armes antiques, un service d'argenterie +niellée de la fabrique de Toula, des pierreries montées à la +russe, des bracelets du Caucase, des colliers d'ambre laiteux et +un sac de cuir rempli de turquoises, comme on en vend à la foire +de Nijni-Novgorod. Chaque objet passait de main en main, au milieu +des questions, des explications et des interjections de toute +sorte. Tous les amis qui se trouvaient là reçurent les présents +qui leur étaient destinés. Ce fut un concert de refus polis, +d'insistances amicales et de remerciements sur tous les tons. +Inutile de dire que la plus grosse part échut à Clémentine; mais +elle ne se fit pas prier, car, au point où l'on en était, toutes +ces belles choses entraient dans la corbeille et ne sortaient pas +de la famille. + +Léon rapportait à son père une robe de chambre trop belle, en +étoffe brochée d'or, quelques livres anciens trouvés à Moscou, un +joli tableau de Greuze, égaré par le plus grand des hasards dans +une ignoble boutique du _Gastinitvor_, deux magnifiques +échantillons de cristal de roche et une canne de Mr de Humboldt: + +-- Tu vois, dit-il à Mr Renault en lui mettant dans les mains ce +jonc historique, le post-scriptum de ta dernière lettre n'est pas +tombé dans l'eau. + +Le vieux professeur reçut ce présent avec une émotion visible. + +-- Je ne m'en servirai jamais, dit-il à son fils: le Napoléon de +la science l'a tenue dans sa main. Que penserait-on si un vieux +sergent comme moi se permettait de la porter dans ses promenades +en forêt? Et les collections? Tu n'as rien pu en acheter? Se +sont-elles vendues bien cher? + +-- On ne les a pas vendues, répondit Léon. Tout est entré dans le +musée national de Berlin. Mais dans mon empressement à te +satisfaire, je me suis fait voler d'une étrange façon. Le jour +même de mon arrivée, j'ai fait part de ton désir au domestique de +place qui m'accompagnait. Il m'a juré qu'un petit brocanteur juif +de ses amis, du nom de Ritter, cherchait à vendre une très belle +pièce anatomique, provenant de la succession. J'ai couru chez le +juif, examiné la momie, car c'en était une, et payé sans +marchander le prix qu'on en voulait. Mais le lendemain, un ami de +Mr de Humboldt, le professeur Hirtz, m'a conté l'histoire de cette +guenille humaine, qui traînait en magasin depuis plus de dix ans, +et qui n'a jamais appartenu à Mr de Humboldt. Où diable Gothon +l'a-t-elle fourrée? Ah! Mlle Clémentine est dessus. + +Clémentine voulut se lever, mais Léon la fit rasseoir. + +-- Nous avons bien le temps, dit-il, de regarder cette vieillerie, +et d'ailleurs vous devinez que ce n'est pas un spectacle riant. +Voici l'histoire que le père Hirtz m'a contée; du reste il m'a +promis de m'envoyer copie d'un mémoire assez curieux sur ce sujet. +Ne vous en allez pas encore, ma bonne demoiselle Sambucco! C'est +un petit roman militaire et scientifique. Nous regarderons la +momie lorsque je vous aurai mis au courant de ses malheurs. + +-- Parbleu! s'écria Mr Audret, l'architecte du château, c'est le +roman de la momie que tu vas nous réciter. Trop tard, mon pauvre +Léon: Théophile Gautier a pris les devants, dans le feuilleton du +_Moniteur_, et tout le monde la connaît, ton histoire égyptienne! + +-- Mon histoire, dit Léon, n'est pas plus égyptienne que _Manon +Lescaut_. Notre bon docteur Martout, ici présent, doit connaître +le nom du professeur Jean Meiser de Dantzig; il vivait au +commencement de notre siècle, et je crois que ses derniers +ouvrages sont de 1824 ou 1825. + +-- De 1823, répondit Mr Martout. Meiser est un des savants qui ont +fait le plus d'honneur à l'Allemagne. Au milieu des guerres +épouvantables qui ensanglantaient sa patrie, il poursuivit les +travaux de Leeuwenkoeck, de Baker, de Needham, de Fontana, et de +Spallanzani sur les animaux reviviscents. Notre école honore en +lui un des pères de la biologie moderne. + +-- Dieu! Les vilains grands mots! s'écria Mlle Sambucco. Est-il +permis de retenir les gens à pareille heure pour leur faire +écouter de l'allemand! + +Clémentine essaya de la calmer. + +-- N'écoutez pas les grands mots, ma chère petite tante; ménagez- +vous pour le roman, puisqu'il y en a un! + +-- Un terrible, dit Léon. Mlle Clémentine est assise sur une +victime humaine, immolée à la science par le professeur Meiser. + +Pour le coup, Clémentine se leva, et vivement, son fiancé lui +offrit une chaise et s'assit lui-même à la place qu'elle venait de +quitter. Les auditeurs, craignant que le roman de Léon fût en +plusieurs volumes, prirent position autour de lui, qui sur une +malle, qui dans un fauteuil. + +III -- Le crime du savant professeur Meiser. + +-- Mesdames, dit Léon, le professeur Meiser n'était pas un +malfaiteur vulgaire, mais un homme dévoué à la science et à +l'humanité. S'il tua le colonel français qui repose en ce moment +sous les basques de ma redingote, c'était d'abord pour lui +conserver la vie, ensuite pour éclaircir une question qui vous +intéresse vous-mêmes au plus haut, point. + +«La durée de notre existence est infiniment trop courte. C'est un +fait que nul homme ne saurait contester. Dire que dans cent ans +aucune des neuf ou dix personnes qui sont réunies dans cette +maison n'habitera plus à la surface de la terre! N'est-ce pas une +chose navrante? + +Mlle Sambucco poussa un gros soupir. Léon poursuivit: + +«Hélas! mademoiselle, j'ai bien des fois soupiré comme vous, à +l'idée de cette triste nécessité. Vous avez une nièce, la plus +jolie et la plus adorable de toutes les nièces, et l'aspect de son +charmant visage vous réjouit le coeur. Mais vous désirez quelque +chose de plus; vous ne serez satisfaite que lorsque vous aurez vu +courir vos petits-neveux. Vous les verrez, j'y compte bien. Mais +verrez-vous leurs enfants? c'est douteux. Leurs petits-enfants? +C'est impossible. Pour ce qui est la dixième, vingtième, trentième +génération, il n'y faut pas songer. + +«On y songe pourtant, et il n'est peut-être pas un homme qui ne +se soit dit au moins une fois dans sa vie: «Si je pouvais +renaître dans deux cents ans!» Celui-ci voudrait revenir sur la +terre pour chercher des nouvelles de sa famille, celui-là de sa +dynastie. Un philosophe est curieux de savoir si les idées qu'il a +semées auront porté des fruits; un politique si son parti aura +pris le dessus; un avare, si ses héritiers n'auront pas dissipé +la fortune qu'il a faite; un simple propriétaire, si les arbres +de son jardin auront grandi. Personne n'est indifférent aux +destinées futures de ce monde que nous traversons au galop dans +l'espace de quelques années et pour n'y plus revenir. Que de gens +ont envié le sort d'Épiménide qui s'endormit dans une caverne et +s'aperçut en rouvrant les yeux que le monde avait vieilli! Qui +n'a pas rêvé pour son compte la merveilleuse aventure de la Belle +au bois dormant? + +«Hé bien! mesdames, le professeur Meiser, un des hommes les plus +sérieux de notre siècle, était persuadé que la science peut +endormir un être vivant et le réveiller au bout d'un nombre infini +d'années, arrêter toutes les fonctions du corps, suspendre la vie, +dérober un individu à l'action du temps pendant un siècle ou deux, +et le ressusciter après. + +-- C'était donc un fou? s'écria Mme Renault. + +-- Je n'en voudrais pas jurer. Mais il avait des idées à lui sur +le grand ressort qui fait mouvoir les êtres vivants. Te rappelles- +tu, ma bonne mère, la première impression que tu as éprouvée étant +petite fille, lorsqu'on t'a fait voir l'intérieur d'une montre en +mouvement? Tu as été convaincue qu'il y avait au milieu de la +boîte une petite bête très remuante qui se démenait vingt-quatre +heures par jour à faire tourner les aiguilles. Si les aiguilles ne +marchaient plus, tu disais: «C'est que la petite bête est +morte.» Elle n'était peut-être qu'endormie. + +«On t'a expliqué depuis que la montre renfermait un ensemble +d'organes bien adaptés et bien huilés qui se mouvaient +spontanément dans une harmonie parfaite. Si un ressort vient à se +rompre, si un rouage est cassé, si un grain de sable s'introduit +entre deux pièces, la montre ne marche plus, et les enfants +s'écrient avec raison: «La petite bête est morte.» Mais suppose +une montre solide, bien établie, saine de tout point, et arrêtée +parce que les organes ne glissent plus faute d'huile, la petite +bête n'est pas morte: il ne faut qu'un peu d'huile pour la +réveiller. + +«Voici un chronomètre excellent, de la fabrique de Londres. Il +marche quinze jours de suite sans être remonté. Je lui ai donné un +tour de clef avant-hier, il a donc treize jours à vivre. Si je le +jette par terre, si je casse le grand ressort, tout sera dit. +J'aurai tué la petite bête. Mais suppose que, sans rien briser, je +trouve moyen de soutenir ou de sécher l'huile fine qui permet aux +organes de glisser les uns sur les autres, la petite bête sera-t- +elle morte? non, elle dormira. Et la preuve, c'est que je peux +alors serrer ma montre dans un tiroir, la garder là vingt-cinq +ans, et si j'y remets une goutte d'huile après un quart de siècle, +les organes rentreront en jeu. Le temps aura passé sans vieillir +la petite bête endormie. Elle aura encore treize jours à marcher +depuis l'instant de son réveil. + +«Tous les êtres vivants, suivant l'opinion du professeur Meiser, +sont des montres ou des organismes qui se meuvent, respirent, se +nourrissent et se reproduisent pourvu que leurs organes soient +intacts et huilés convenablement. L'huile de la montre est +représentée chez l'animal par une énorme quantité d'eau. Chez +l'homme, par exemple, l'eau fournit environ les quatre cinquièmes +du poids total. Étant donné un colonel du poids de cent cinquante +livres, il y a trente livres de colonel et cent vingt livres ou +soixante litres d'eau. C'est un fait démontré par de nombreuses +expériences. Je dis un colonel comme je dirais un roi: tous les +hommes sont égaux devant l'analyse. + +«Le professeur Meiser était persuadé, comme tous les savants, que +casser la tête d'un colonel, ou lui percer le coeur, ou séparer en +deux sa colonne vertébrale, c'est tuer la petite bête, attendu que +le cerveau, le coeur, la moelle épinière sont des ressorts +indispensables sans lesquels la machine ne peut marcher. Mais il +croyait aussi qu'en soutirant soixante litres d'eau d'une personne +vivante, on endormait la petite bête sans la tuer; qu'un colonel +desséché avec précaution pouvait se conserver cent ans, puis +renaître à la vie, lorsqu'on lui rendrait la goutte d'huile, ou +mieux les soixante litres d'eau sans lesquels la machine humaine +ne saurait entrer en mouvement. + +«Cette opinion qui vous paraît inacceptable et à moi aussi, mais +qui n'est pas rejetée absolument par notre ami le docteur Martout, +se fondait sur une série d'observations authentiques, que le +premier venu peut encore vérifier aujourd'hui. + +«Il y a des animaux qui ressuscitent: rien n'est plus certain ni +mieux démontré. Mr Meiser, après l'abbé Spallanzani et beaucoup +d'autres, ramassait dans la gouttière de son toit de petites +anguilles desséchées, cassantes comme du verre, et il leur rendait +la vie en les plongeant dans l'eau. La faculté de renaître n'est +pas le privilège d'une seule espèce: on l'a constatée chez des +animaux nombreux et divers. Les _volvox_, les petites anguilles ou +_anguillules_ du vinaigre, de la boue, de la colle gâtée, du blé +niellé; les _rotifères_, qui sont de petites écrevisses armées de +carapace, munies d'un intestin complet, de sexes séparés, d'un +système nerveux, avec un cerveau distinct, un ou deux yeux, +suivant les genres, un cristallin et un nerf optique; les +_tardigrades_, qui sont de petites araignées à six et huit pattes, +sexes séparés, intestin complet, une bouche, deux yeux, système +nerveux bien distinct, système musculaire très développé; tout +cela meurt et ressuscite dix et quinze fois de suite, à la volonté +du naturaliste. On sèche un _rotifère_, bonsoir! on le mouille, +bonjour! Le tout est d'en avoir bien soin quand il est sec. Vous +comprenez que si on lui cassait seulement la tête, il n'y aurait +ni goutte d'eau, ni fleuve, ni océan capable de le ressusciter. + +«Ce qui est merveilleux, c'est qu'un animal qui ne saurait vivre +plus d'un an, comme l'_anguillule_ de la nielle, peut rester +vingt-huit ans sans mourir, si l'on a pris la précaution de le +dessécher. Needham en avait recueilli un certain nombre en 1743; +il en fit présent à Martin Folkes, qui les donna à Baker, et ces +intéressants animaux ressuscitèrent dans l'eau en 1771. Ils +jouirent de la satisfaction bien rare de coudoyer leur vingt- +huitième génération! Un homme qui verrait sa vingt-huitième +génération ne serait-il pas un heureux grand-père? + +«Un autre fait non moins intéressant, c'est que les animaux +desséchés ont la vie infiniment plus dure que les autres. Que la +température vienne à baisser subitement de trente degrés dans le +laboratoire où nous sommes réunis, nous prendrons tous une fluxion +de poitrine. Qu'elle s'élève d'autant, gare aux congestions +cérébrales! Eh bien! un animal desséché, qui n'est pas +définitivement mort, qui ressuscitera demain si je le mouille, +affronte impunément des variations de quatre-vingt-quinze degrés +six dixièmes. Mr Meiser et bien d'autres l'ont prouvé. + +«Reste à savoir si un animal supérieur, un homme par exemple, +peut être desséché sans plus d'inconvénient qu'une _anguillule_ ou +un _tardigrade_. Mr Meiser en était convaincu; il l'a écrit dans +tous ses livres, mais il ne l'a pas démontré par l'expérience. +Quel dommage, mesdames! Tous les hommes curieux de l'avenir, ou +mécontents de la vie, ou brouillés avec leurs contemporains, se +mettraient eux-mêmes en réserve pour un siècle meilleur, et l'on +ne verrait plus de suicides par misanthropie! Les malades que la +science ignorante du dix-neuvième siècle aurait déclarés +incurables, ne se brûleraient plus la cervelle: ils se feraient +dessécher et attendraient paisiblement au fond d'une boîte que le +médecin eût trouvé un remède à leurs maux. Les amants rebutés ne +se jetteraient plus à la rivière: ils se coucheraient sous la +cloche d'une machine pneumatique; et nous les verrions, trente +ans après, jeunes, beaux et triomphants, narguer la vieillesse de +leurs cruelles et leur rendre mépris pour mépris. Les +gouvernements renonceraient à l'habitude malpropre et sauvage de +guillotiner les hommes dangereux. On ne les enfermerait pas dans +une cellule de Mazas pour achever de les abrutir; on ne les +enverrait pas à l'école de Toulon pour compléter leur éducation +criminelle: on les dessécherait par fournées, celui-ci pour dix +ans, celui-là pour quarante, suivant la gravité de leurs forfaits. +Un simple magasin remplacerait les prisons, les maisons centrales +et les bagnes. Plus d'évasions à craindre, plus de prisonniers à +nourrir! une énorme quantité de haricots secs et de pommes de +terre moisies serait rendue à là consommation du pays. + +«Voilà, mesdames, un faible échantillon des bienfaits que le +docteur Meiser a cru répandre sur l'Europe en inaugurant la +dessiccation de l'homme. Il à fait sa grande expérience en 1813 +sur un colonel français, prisonnier, m'a-t-on dit, et condamné +comme espion par un conseil de guerre. Malheureusement, il n'a pas +réussi; car j'ai acheté le colonel et sa boîte au prix d'un +cheval de remonte dans la plus sale boutique de Berlin. + +IV -- La victime. + +-- Mon cher Léon, dit Mr Renault, tu viens de me rappeler la +distribution des prix. Nous avons écouté ta dissertation comme on +écoute le discours latin du professeur de rhétorique; il y a +toujours dans l'auditoire une majorité qui n'y apprend rien et une +minorité qui n'y comprend rien. Mais tout le monde écoute +patiemment en faveur des émotions qui viendront à la suite. Mr +Martout et moi nous connaissons les travaux de Meiser et de son +digne élève, Mr Pouchet; tu en as donc trop dit si tu as cru +parler à notre adresse; tu n'en as pas dit assez pour ces dames +et ces messieurs qui ne connaissent rien aux discussions pendantes +sur le vitalisme et l'organicisme: La vie est-elle un principe +d'action qui anime les organes et les met en jeu? N'est-elle, au +contraire, que le résultat de l'organisation, le jeu des diverses +propriétés de la matière organisée? C'est un problème de la plus +haute importance, qui intéresserait les femmes elles-mêmes si on +le posait hardiment devant elles. Il suffirait de leur dire: +«Nous cherchons s'il y a un principe vital, source et +commencement de tous les actes du corps, ou si la vie n'est que le +résultat du jeu régulier des organes? Le principe vital, aux yeux +de Meiser et de son disciple, n'est pas; s'il existait +réellement, disent-ils, on ne comprendrait point qu'il pût sortir +d'un homme et d'un _tardigrade_ lorsqu'on les sèche, et y rentrer +lorsqu'on les mouille. Or, si le principe vital n'est pas, toutes +les théories métaphysiques et morales qu'on a fondées sur son +existence sont à refaire.» Ces dames t'ont patiemment écouté, +c'est une justice à leur rendre; tout ce qu'elles ont pu +comprendre à ce discours un peu latin, c'est que tu leur donnais +une dissertation au lieu du roman que tu leur avais promis. Mais +on te pardonne en faveur de la momie que tu vas nous montrer; +ouvre la boîte du colonel! + +-- Nous l'avons bien gagné! s'écria Clémentine en riant. + +-- Et si vous alliez avoir peur? + +-- Sachez, monsieur, que je n'ai peur de personne, pas même des +colonels vivants! + +Léon reprit son trousseau de clefs et ouvrit la longue caisse de +chêne sur laquelle il était assis. Le couvercle soulevé, on vit un +gros coffre de plomb qui renfermait une magnifique boîte de noyer +soigneusement polie au dehors, doublée de soie blanche et +capitonnée en dedans. Les assistants rapprochèrent les flambeaux +et les bougies, et le colonel du 23ème de ligne apparut comme dans +une chapelle ardente. + +On eût dit un homme endormi. La parfaite conservation du corps +attestait les soins paternels du meurtrier. C'était vraiment une +pièce remarquable, qui aurait pu soutenir la comparaison avec les +plus belles momies européennes décrites par Vicq d'Azyr en 1779, +et par Puymaurin fils en 1787. + +La partie la mieux conservée, comme toujours, était la face. Tous +les traits avaient gardé une physionomie mâle et fière. Si quelque +ancien ami du colonel eût assisté à l'ouverture de la troisième +boîte, il aurait reconnu l'homme au premier coup d'oeil. + +Sans doute le nez avait la pointe un peu plus effilée, les ailes +moins bombées et plus minces, et le méplat du dos un peu moins +prononcé que vers l'année 1813. Les paupières s'étaient amincies, +les lèvres s'étaient pincées, les coins de la bouche étaient +légèrement tirées vers le bas, les pommettes ressortaient trop en +relief; le cou s'était visiblement rétréci, ce qui exagérait la +saillie du menton et du larynx. Mais les yeux, fermés sans +contraction, étaient beaucoup moins caves qu'on n'aurait pu le +supposer; la bouche ne grimaçait point comme la bouche d'un +cadavre; la peau, légèrement ridée, n'avait pas changé de +couleur: elle était seulement devenue un peu plus transparente et +laissait deviner en quelque sorte la couleur des tendons, de la +graisse et des muscles partout où elle les recouvrait d'une +manière immédiate. Elle avait même pris une teinte rosée qu'on +n'observe pas d'ordinaire sur les cadavres momifiés. Mr le docteur +Martout expliqua cette anomalie en disant que, si le colonel avait +été desséché tout vif, les globules du sang ne s'étaient pas +décomposés, mais simplement agglutinés dans les vaisseaux +capillaires du derme et des tissus sous-jacents; qu'ils avaient +donc conservé leur couleur propre, et qu'ils la laissaient voir +plus facilement qu'autrefois, grâce à la demi-transparence de la +peau desséchée. + +L'uniforme était devenu beaucoup trop large; on le comprend sans +peine; mais il ne semblait pas à première vue que les membres se +fussent déformés. Les mains étaient sèches et anguleuses; mais +les ongles, quoique un peu recourbés vers le bout, avaient +conservé toute leur fraîcheur. Le seul changement très notable +était la dépression excessive des parois abdominales, qui +semblaient refoulées au-dessous des dernières côtes; à droite, +une légère saillie laissait deviner la place du foie. Le choc du +doigt sur les diverses parties du corps rendait un son analogue à +celui du cuir sec. Tandis que Léon signalait tous ces détails à +son auditoire et faisait les honneurs de sa momie, il déchira +maladroitement l'ourlet de l'oreille droite et il lui resta dans +la main un petit morceau de colonel. + +Cet accident sans gravité aurait pu passer inaperçu, si +Clémentine, qui suivait avec une émotion visible tous les gestes +de son amant, n'avait laissé tomber sa bougie en poussant un cri +d'effroi. On s'empressa autour d'elle; Léon la soutint dans ses +bras et la porta sur une chaise; Mr Renault courut chercher des +sels: elle était pâle comme une morte et semblait au moment de +s'évanouir. + +Elle reprit bientôt ses forces et rassura tout le monde avec un +sourire charmant. + +-- Pardonnez-moi, dit-elle, un mouvement de terreur si ridicule; +mais ce que Mr Léon nous avait dit... et puis... cette figure qui +paraît endormie... il m'a semblé que ce pauvre homme allait ouvrir +la bouche en criant qu'on lui faisait mal. + +Léon s'empressa de refermer la boîte de noyer, tandis que Mr +Martout ramassait le fragment d'oreille et le mettait dans sa +poche. Mais Clémentine tout en continuant à s'excuser et à +sourire, fut reprise d'un nouvel accès d'émotion et se mit à +fondre en larmes. L'ingénieur se jeta à ses pieds, se répandit en +excuses et en bonnes paroles, et fit tout ce qu'il put pour +consoler cette douleur inexplicable. Clémentine séchait ses +larmes, puis repartait de plus belle, et sanglotait à fendre +l'âme, sans savoir pourquoi. + +«Animal que je suis! murmurait Léon en s'arrachant les cheveux. +Le jour où je la revois après trois ans d'absence, je n'imagine +rien de plus spirituel que de lui montrer des momies!» + +Il lança un coup de pied dans le triple coffre du colonel en +disant: + +-- Je voudrais que ce maudit colonel fût au diable! + +-- Non! s'écria Clémentine avec un redoublement de violence et +d'éclat. Ne le maudissez pas, monsieur Léon! Il a tant souffert! +Ah! pauvre! pauvre malheureux homme! + +Mlle Sambucco était un peu honteuse. Elle excusait sa nièce et +protestait que jamais, depuis sa plus tendre enfance, elle n'avait +laissé voir un tel excès de sensibilité. Mr et Mme Renault qui +l'avaient vue grandir, le docteur Martout qui remplissait auprès +d'elle la sinécure de médecin, l'architecte, le notaire, en un +mot, toutes les personnes présentes étaient plongées dans une +véritable stupéfaction. Clémentine n'était pas une sensitive: ce +n'était pas même une pensionnaire romanesque. Sa jeunesse n'avait +pas été nourrie d'Anne Radcliffe; elle ne croyait pas aux +revenants; elle marchait fort tranquillement dans la maison à dix +heures du soir, sans lumière. Quelques mois avant le départ de +Léon, lorsque sa mère était morte, elle n'avait voulu partager +avec personne le triste bonheur de veiller en priant dans la +chambre mortuaire. + +-- Cela nous apprendra, dit la tante, à rester sur pied passé dix +heures; que dis-je! il est minuit moins un quart. Viens, mon +enfant; tu achèveras de te remettre dans ton lit. + +Clémentine se leva avec soumission, mais au moment de sortir du +laboratoire elle revint sur ses pas, et, par un caprice encore +plus inexplicable que sa douleur, elle voulut absolument revoir la +figure du colonel. Sa tante eut beau la gronder; malgré les +observations de Mlle Sambucco et de tous les assistants, elle +rouvrit la boîte de noyer, s'agenouilla devant la momie et la +baisa sur le front. + +-- Pauvre homme! dit-elle en se relevant; comme il a froid! +Monsieur Léon, promettez-moi que s'il est mort, vous le ferez +mettre en terre sainte! + +-- Comme il vous plaira, mademoiselle. Je comptais l'envoyer au +musée anthropologique, avec la permission de mon père; mais, vous +savez que nous n'avons rien à vous refuser. + +On ne se sépara pas aussi gaiement à beaucoup près qu'on ne +s'était abordé. Mr Renault et son fils reconduisirent Mlle +Sambucco et sa nièce jusqu'à leur porte et rencontrèrent ce grand +colonel de cuirassiers qui honorait Clémentine de ses attentions. +La jeune fille serra tendrement le bras de son fiancé et lui dit: + +-- Voici un homme qui ne me voit jamais sans soupirer. Et quels +soupirs, grand Dieu! Il n'en faudrait pas deux pour enfler les +voiles d'un vaisseau. Avouez que la race des colonels a bien +dégénéré depuis 1813! On n'en voit plus d'aussi distingués que +notre malheureux ami! + +Léon avoua tout ce qu'elle voulut. Mais il ne s'expliquait pas +clairement pourquoi il était devenu l'ami d'une momie qu'il avait +payée vingt-cinq louis. Pour détourner la conversation, il dit à +Clémentine: + +-- Je ne vous ai pas montré tout ce que j'apportais de mieux. +S.M. l'empereur de toutes les Russies m'a fait présent d'une +petite étoile en or émaillé qui se porte au bout d'un ruban. +Aimez-vous les rubans qu'on met à la boutonnière? + +-- Oh! oui, répondit-elle, le ruban rouge de la Légion +d'honneur! Vous avez remarqué? Le pauvre colonel en a encore un +lambeau sur son uniforme, mais la croix n'y est plus. Ces mauvais +Allemands la lui auront arrachée lorsqu'ils l'ont fait +prisonnier! + +-- C'est bien possible, dit Léon. + +Comme on était arrivé devant la maison de Mlle Sambucco, il fallut +se quitter. Clémentine tendit la main à Léon, qui aurait mieux +aimé la joue. + +Le père et le fils retournèrent chez eux, bras-dessus, bras- +dessous, au petit pas, en se livrant à des conjectures sans fin +sur les émotions bizarres de Clémentine. + +Mme Renault attendait son fils pour le coucher: vieille et +touchante habitude que les mères ne perdent pas aisément. Elle lui +montra le bel appartement qu'on avait construit pour son futur +ménage, au-dessus du salon et de l'atelier de Mr Renault. + +-- Tu seras là dedans comme un petit coq en pâte, dit-elle en +montrant une chambre à coucher merveilleuse de confort. Tous les +meubles sont moelleux, arrondis, sans aucun angle: un aveugle s'y +promènerait sans craindre de se blesser. Voilà comme je comprends +le bien-être intérieur; que chaque fauteuil soit un ami. Cela te +coûte un peu cher; les frères Penon sont venus de Paris tout +exprès. Mais il faut qu'un homme se trouve bien chez lui, pour +qu'il n'ait pas la tentation d'en sortir. + +Ce doux bavardage maternel se prolongea deux bonnes heures, et il +fut longuement parlé de Clémentine, vous vous en doutez bien. Léon +la trouvait plus jolie qu'il ne l'avait rêvée dans ses plus doux +songes, mais moins aimante. + +«Diable m'emporte! dit-il en soufflant sa bougie; on croirait +que ce maudit colonel empaillé est venu se fourrer entre nous!» + +V -- Rêves d'amour et autre. + +Léon apprit à ses dépens qu'il ne suffit pas d'une bonne +conscience et d'un bon lit pour nous procurer un bon somme. Il +était couché comme un sybarite, innocent comme un berger +d'Arcadie, et, par surcroît, fatigué comme un soldat qui a doublé +l'étape: cependant une lourde insomnie pesa sur lui jusqu'au +matin. C'est en vain qu'il se tourna et retourna dans tous les +sens, comme pour rejeter le fardeau d'une épaule sur l'autre. Il +ne ferma les yeux qu'après avoir vu les premières lueurs de l'aube +argenter les fentes de ses volets. + +Il s'endormit en pensant à Clémentine; un rêve complaisant ne +tarda pas à lui montrer la figure de celle qu'il aimait. Il la vit +en toilette de mariée dans la chapelle du château impérial. Elle +s'appuyait sur le bras de Mr Renault père, qui avait mis des +éperons pour la cérémonie. Léon suivait, donnant la main à Mlle +Sambucco; la vieille demoiselle était décorée de la Légion +d'honneur. En approchant de l'autel, le marié s'aperçut que les +jambes de son père étaient minces comme des baguettes, et, comme +il allait exprimer son étonnement, Mr Renault se retourna et lui +dit: «Elles sont minces parce qu'elles sont sèches; mais elles +ne sont pas déformées.» Tandis qu'il donnait cette explication +son visage s'altéra, ses traits changèrent, il lui poussa des +moustaches noires, et il ressembla terriblement au colonel. La +cérémonie commença. Le fond du choeur était rempli de +_tardigrades_ et de _rotifères_ grands comme des hommes et vêtus +comme des chantres: ils entonnèrent en faux bourdon un hymne du +compositeur allemand Meiser, qui commençait ainsi: + +_Le principe vital_ +_Est une hypothèse gratuite!_ + +La poésie et la musique parurent admirables à Léon; il +s'efforçait de les graver dans sa mémoire, lorsque l'officiant +s'avança vers lui avec deux anneaux d'or sur un plat d'argent. Ce +prêtre était un colonel de cuirassiers en grand uniforme. Léon se +demanda où et quand il l'avait rencontré: c'était la veille au +soir, devant la porte de Clémentine. Le cuirassier murmura ces +mots: «La race des colonels a bien dégénéré depuis 1813!» Il +poussa un profond soupir, et la nef de la chapelle, qui était un +vaisseau de ligne, fut entraînée sur les eaux avec une vitesse de +quatorze noeuds. Léon prit tranquillement le petit anneau d'or et +s'apprêta à le passer au doigt de Clémentine, mais il s'aperçut +que la main de sa fiancée était sèche; les ongles seuls avaient +conservé leur fraîcheur naturelle. Il eut peur et s'enfuit à +travers l'église, qu'il trouva pleine de colonels de tout âge et +toute arme. La foule était si compacte qu'il lui fallut des +efforts inouïs pour la percer. Il s'échappe enfin, mais il entend +derrière lui le pas précipité d'un homme qui veut l'atteindre. Il +redouble de vitesse, il se jette à quatre pattes, il galope, il +hennit, les arbres de la route semblent fuir derrière lui, il ne +touche plus le sol. Mais l'ennemi s'approche aussi rapide que le +vent; on entend le bruit de ses pas; ses éperons résonnent; il +a rejoint Léon, il le saisit par la crinière et s'élance d'un bond +sur sa croupe en labourant ses flancs de l'éperon. Léon se cabre; +le cavalier se penche à son oreille et lui dit en le caressant de +la cravache: «Je ne suis pas lourd à porter; trente livres de +colonel!»Le malheureux fiancé de Mlle Clémentine fait un effort +violent, il se jette de côté; le colonel tombe et tire l'épée. +Léon n'hésite pas; il se met en garde, il se bat, il sent presque +aussitôt l'épée du colonel entrer dans son coeur jusqu'à la garde. +Le froid de la lame s'étend, s'étend encore et finit par glacer +Léon de la tête aux pieds. Le colonel s'approche et dit en +souriant: «Le ressort est cassé; la petite bête est morte.» Il +dépose le corps dans la boîte de noyer, qui est trop courte et +trop étroite. Serré de tous côtés, Léon lutte, se démène, +s'éveille enfin, moulu de fatigue et à demi-étouffé dans la ruelle +du lit. + +Comme il sauta vivement dans ses pantoufles! Avec quel +empressement il ouvrit les fenêtres et poussa les volets! «Il +fit la lumière et il vit que cela était bon» comme dit l'autre. +Brroum! Il secoua les souvenirs de son rêve comme un chien +mouillé secoue les gouttes d'eau. Le fameux chronomètre de Londres +lui apprit qu'il était neuf heures; une tasse de chocolat servie +par Gothon ne contribua pas médiocrement à débrouiller ses idées. +En procédant à sa toilette dans un cabinet bien clair, bien riant, +bien commode, il se réconcilia avec la vie réelle. «Tout bien +pesé, se disait-il en peignant sa barbe blonde, il ne m'est rien +arrivé que d'heureux. Me voici dans ma patrie, dans ma famille et +dans une jolie maison qui est à nous. Mon père et ma mère sont +bien portants, moi-même je jouis de la santé la plus florissante. +Notre fortune est modeste, mais nos goûts le sont aussi et nous ne +manquerons jamais de rien. Nos amis m'ont reçu hier à bras +ouverts; nous n'avons pas d'ennemis. La plus jolie personne de +Fontainebleau consent à devenir ma femme; je peux l'épouser avant +trois semaines, s'il me plaît de hâter un peu les événements. +Clémentine ne m'a pas abordé comme un indifférent; il s'en faut. +Ses beaux yeux me souriaient hier soir avec la grâce la plus +tendre. Il est vrai qu'elle a pleuré à la fin, c'est trop sûr. +Voilà mon seul chagrin, ma seule préoccupation, la cause unique du +sot rêve que j'ai fait cette nuit. Elle a pleuré, mais pourquoi? +Parce que j'avais été assez bête pour la régaler d'une +dissertation et d'une momie. Eh bien! je ferai enterrer la momie, +je rengainerai mes dissertations, et rien au monde ne viendra plus +troubler notre bonheur! + +Il descendit au rez-de-chaussée en fredonnant un air des _Nozze_. +Mr et Mme Renault, qui n'avaient pas l'habitude de se coucher +après minuit, dormaient encore. En entrant dans le laboratoire, il +vit que la triple caisse du colonel était refermée. Gothon avait +posé sur le couvercle une petite croix de bois noir et une branche +de buis béni. «Faites donc des collections!» murmura-t-il entre +ses dents, avec un sourire tant soit peu sceptique. Au même +instant, il s'aperçut que Clémentine, dans son trouble, avait +oublié les présents qu'il avait apportés pour elle. Il en fit un +paquet, regarda sa montre et jugea qu'il n'y aurait pas +d'indiscrétion à pousser une pointe jusqu'à la maison de Mlle +Sambucco. + +En effet, la respectable tante, matinale comme on l'est en +province, était déjà sortie pour aller à l'église, et Clémentine +jardinait auprès de la maison. Elle courut au-devant de son +fiancé, sans penser à jeter le petit râteau qu'elle tenait à la +main; elle lui tendit avec le plus joli sourire du monde ses +belles joues rosés, un peu moites, animées par la douce chaleur du +plaisir et du travail. + +-- Vous ne m'en voulez pas? lui dit-elle. J'ai été bien ridicule +hier soir; aussi ma tante m'a grondée! Et j'ai oublié de prendre +les belles choses que vous m'aviez rapportées de chez les +sauvages! Ce n'est pas par mépris au moins. Je suis si heureuse +de voir que vous avez toujours pensé à moi comme je pensais à +vous! J'aurais pu les envoyer chercher aujourd'hui, mais je m'en +suis bien gardée. Mon coeur me disait que vous viendriez vous- +même. + +-- Votre coeur me connaît, ma chère Clémentine. + +-- Ce serait assez malheureux, si l'on ne connaissait pas son +propriétaire. + +-- Que vous êtes bonne, et que je vous aime! + +-- Oh! moi aussi, mon cher Léon, je vous aime bien! + +Elle appuya le râteau contre un arbre et se pendit au bras de son +futur mari avec cette grâce souple et langoureuse dont les créoles +ont le secret. + +-- Venez par là, dit-elle, que je vous montre tous les +embellissements que nous avons faits dans le jardin. + +Léon admira tout ce qu'elle voulut. Le fait est qu'il n'avait +d'yeux que pour elle. La grotte de Polyphonie et l'antre de Cacus +lui auraient semblé plus riants que les jardins d'Armide si le +petit peignoir rose de Clémentine s'était promené par là. + +Il lui demanda si elle n'aurait point de regret à quitter une +retraite si charmante et qu'elle avait embellie avec tant de +soins. + +-- Pourquoi? répondit-elle sans rougir. Nous n'irions pas bien +loin, et, d'ailleurs, ne viendrons-nous pas ici tous les jours? + +Ce prochain mariage était une chose si bien décidée qu'on n'en +avait pas même parlé la veille. Il ne restait plus qu'à publier +les bans et à fixer la date. Clémentine, coeur simple et droit, +s'exprimait sans embarras et sans fausse pudeur sur un événement +si prévu, si naturel et si agréable. Elle avait donné son avis à +Mme Renault sur la distribution du nouvel appartement, et choisi +les tentures elle-même; elle ne fit pas plus de façons pour +causer avec son mari de cette bonne vie en commun qui allait +commencer pour eux, des témoins qu'on inviterait au mariage, des +visites de noce qu'on ferait ensuite, du jour qui serait consacré +aux réceptions, du temps qu'on réserverait pour l'intimité et pour +le travail. Elle s'enquit des occupations que Léon voulait se +créer et des heures qu'il donnait de préférence à l'étude. Cette +excellente petite femme aurait été honteuse de porter le nom d'un +oisif, et malheureuse de passer ses jours auprès d'un désoeuvré. +Elle promettait d'avance à Léon de respecter son travail comme une +chose sainte. De son côté, elle comptait bien aussi mettre le +temps à profit et ne pas vivre les bras croisés. Dès le début, +elle prendrait soin du ménage, sous la direction de Mme Renault +qui commençait à trouver la maison un peu lourde. Et puis, +n'aurait-elle pas bientôt des enfants à nourrir, à élever, à +instruire? C'était un noble et utile plaisir qu'elle ne voudrait +pas partager avec personne. Elle enverrait pourtant ses fils au +collège pour les former à la vie en commun et leur apprendre de +bonne heure les principes de justice et d'égalité qui sont le fond +de tout homme de bien. Léon la laissait dire ou l'interrompait +pour lui donner raison, car ces deux jeunes gens, élevés l'un pour +l'autre et nourris des mêmes idées, voyaient tout avec les mêmes +yeux. L'éducation, avant l'amour, avait créé cette douce harmonie. + +-- Savez-vous, dit Clémentine, que j'ai senti hier une palpitation +terrible au moment d'entrer chez vous? + +-- Si vous croyez que mon coeur battait moins fort que le +vôtre!... + +-- Oh! mais moi, c'est autre chose: j'avais peur. + +-- Et de quoi? + +-- J'avais peur de ne pas vous retrouver tel que je vous voyais +dans ma pensée. Songez donc qu'il y avait plus de trois ans que +nous nous étions dit adieu! Je me souvenais fort bien de ce que +vous étiez au départ, et l'imagination aidant un peu à la mémoire, +je reconstruisais mon Léon tout entier. Mais si vous n'aviez plus +été ressemblant! Que serrais-je devenue en présence d'un nouveau +Léon, moi qui avais pris la douce habitude d'aimer l'autre? + +-- Vous me faites frémir. Mais votre premier abord m'a rassuré +d'avance. + +-- Chut! monsieur. Ne parlons pas de ce premier abord. Vous me +forceriez à rougir une seconde fois. Parlons plutôt du pauvre +colonel qui m'a fait répandre tant de larmes. Comment va-t-il ce +matin? + +-- J'ai oublié de lui demander de ses nouvelles, mais si vous en +désirez... + +-- C'est inutile. Vous pouvez lui annoncer ma visite pour +aujourd'hui. Il faut absolument que je le revoie au grand jour. + +-- Vous seriez bien aimable de renoncer à cette fantaisie. +Pourquoi vous exposer encore à des émotions pénibles? + +-- C'est plus fort que moi. Sérieusement, mon cher Léon, ce +vieillard m'attire. + +-- Pourquoi vieillard? Il a l'air d'un homme qui est mort entre +vingt-cinq et trente ans. + +-- Êtes-vous bien sûr qu'il soit mort? J'ai dit vieillard, à +cause d'un rêve que j'ai fait cette nuit. + +-- Ah! vous aussi? + +-- Oui. Vous vous rappelez comme j'étais agitée en vous quittant. +Et puis, j'avais été grondée par ma tante. Et puis, je me +rappelais des spectacles terribles, ma pauvre mère couchée sur son +lit de mort... Enfin, j'avais l'esprit frappé. + +-- Pauvre cher petit coeur! + +-- Cependant, comme je ne voulais plus penser à rien, je me +couchai bien vite et je fermai les yeux de toutes mes forces, si +bien que je m'endormis. Je ne tardai pas à revoir le colonel. Il +était couché comme je l'avais vu, dans son triple cercueil, mais +il avait de longs cheveux blancs et la figure la plus douce et la +plus vénérable. Il nous priait de le mettre en terre sainte, et +nous le portions, vous et moi, au cimetière de Fontainebleau. +Arrivés devant la tombe de ma mère, nous vîmes que le marbre était +déplacé. Ma mère, en robe blanche, au fond du caveau, s'était +rangée pour faire une place à côté d'elle et elle semblait +attendre le colonel. Mais toutes les fois que nous essayions de le +descendre, son cercueil nous échappait des mains et restait +suspendu dans l'air, comme s'il n'eût rien pesé. Je distinguais +les traits du pauvre vieillard, car sa triple caisse était devenue +aussi transparente que la lampe d'albâtre qui brûle au plafond de +ma chambre. Il était triste, et son oreille brisée saignait +abondamment. Tout à coup il s'échappa de nos mains, le cercueil +s'évanouit, je ne vis plus que lui, pâle comme une statue et grand +comme les plus hauts chênes du bas Bréau. Ses épaulettes d'or +s'allongèrent et devinrent des ailes, et il s'éleva dans le ciel +en nous bénissant des deux mains. Je m'éveillai, tout en larmes, +mais je n'ai pas conté ce rêve à ma tante, elle m'aurait encore +grondée. + +-- Il ne faut gronder que moi, ma chère Clémentine. C'est ma faute +si votre doux sommeil est troublé par des visions de l'autre +monde. Mais tout cela finira bientôt: dès aujourd'hui je vais +m'enquérir d'un logement définitif à l'usage du colonel. + +VI -- Un caprice de jeune fille. + +Clémentine avait le coeur très neuf. Avant de connaître Léon, elle +n'avait aimé qu'une seule personne: sa mère. Ni cousins, ni +cousines, ni oncles, mi tantes, ni grands-pères, ni grand-mères +n'avaient éparpillé, en le partageant, ce petit trésor d'affection +que les enfants bien nés apportent au monde. Sa grand-mère, +Clémentine Pichon, mariée à Nancy en janvier 1814, était morte +trois mois plus tard dans la banlieue de Toulon, à la suite de ses +premières couches. Son grand-père, Mr Langevin, sous-intendant +militaire de première classe, resté veuf avec une fille au +berceau, s'était consacré à l'éducation de cette enfant. Il +l'avait donnée en 1835 à un homme estimable et charmant, Mr +Sambucco, Italien d'origine, né en France et procureur du roi près +le tribunal de Marseille. En 1838, Mr Sambucco, qui avait un peu +d'indépendance parce qu'il avait un peu d'aisance, encourut très +honorablement la disgrâce du garde des sceaux. Il fut nommé avocat +général à la Martinique, et après quelques jours d'hésitation, il +accepta ce déplacement au long cours. Mais le vieux Langevin ne se +consola pas si facilement du départ de sa fille: il mourut deux +ans plus tard, sans avoir embrassé la petite Clémentine, à qui il +devait servir de parrain. Mr Sambucco, son gendre, périt en 1843, +dans un tremblement de terre; les journaux de la colonie et de la +métropole ont raconté alors comment il avait été victime de son +dévouement. À la suite de cet affreux malheur, la jeune veuve se +hâta de repasser les mers avec sa fille. Elle s'établit à +Fontainebleau, pour que l'enfant vécût en bon air: Fontainebleau +est une des villes les plus saines de la France. Si Mme Sambucco +avait été aussi bon administrateur qu'elle était bonne mère, elle +eût laissé à Clémentine une fortune respectable, mais elle géra +mal ses affaires et se mit dans de grands embarras. Un notaire du +pays lui emporta une somme assez ronde; deux fermes qu'elle avait +payées cher ne rendaient presque rien. Bref, elle ne savait plus +où elle en était et elle commençait à perdre la tête, lorsqu'une +soeur de son mari, vieille fille dévote et pincée, témoigna le +désir de vivre avec elle et de mettre tout en commun. L'arrivée de +cette haridelle aux dents longues effraya singulièrement la petite +Clémentine, qui se cachait sous tous les meubles ou se cramponnait +aux jupons de sa mère; mais ce fut le salut de la maison. Mlle +Sambucco n'était pas des plus spirituelles ni des plus fondantes, +mais c'était l'ordre incarné. Elle réduisit les dépenses, toucha +elle-même les revenus, vendit les deux fermes en 1847, acheta du +trois pour cent en 1848, et établit un équilibre stable dans le +budget. Grâce aux talents et à l'activité de cet intendant +femelle, la douce et imprévoyante veuve n'eut plus qu'à choyer son +enfant. Clémentine apprit à honorer les vertus de sa tante, mais +elle adora sa mère. Lorsqu'elle eut le malheur de la perdre, elle +se vit seule au monde, appuyée sur Mlle Sambucco, comme une jeune +plante sur un tuteur de bois sec. Ce fut alors que son amitié pour +Léon se colora d'une vague lueur d'amour; le fils de Mr Renault +profita du besoin d'expansion qui remplissait cette jeune âme. + +Durant les trois longues années que Léon passa loin d'elle, +Clémentine sentit à peine qu'elle était seule. Elle aimait, elle +se savait aimée, elle avait foi dans l'avenir; elle vivait de +tendresse intérieure et de discrète espérance, et ce coeur noble +et délicat ne demandait rien de plus. + +Mais ce qui étonna bien son fiancé, sa tante et elle-même, ce qui +déroute singulièrement toutes les théories les plus accréditées +sur le coeur féminin, ce que la raison se refuserait à croire si +les faits n'étaient pas là, c'est que le jour où elle avait revu +le mari de son choix, une heure après s'être jetée dans les bras +de Léon avec une grâce si étourdie, Clémentine se sentit +brusquement envahie par un sentiment nouveau qui n'était ni +l'amour, ni l'amitié, ni la crainte, mais qui dominait tout cela +et parlait en maître dans son coeur, + +Depuis l'instant où Léon lui avait montré la figure du colonel, +elle s'était éprise d'une vraie passion pour cette momie anonyme. +Ce n'était rien de semblable à ce qu'elle éprouvait pour le fils +de Mr Renault, mais c'était un mélange d'intérêt, de compassion et +de respectueuse sympathie, + +Si on lui avait conté quelque beau fait d'armes, une histoire +romanesque dont le colonel eût été le héros, cette impression se +fût légitimée ou du moins expliquée. Mais non; elle ne savait +rien de lui, sinon qu'il avait été condamné comme espion par un +conseil de guerre, et pourtant c'est de lui qu'elle rêva, la nuit +même qui suivit le retour de Léon. + +Cette incroyable préoccupation se manifesta d'abord sous une forme +religieuse. Elle fit dire une messe pour le repos de l'âme du +colonel; elle pressa Léon de préparer ses funérailles, elle +choisit elle-même le terrain où il devait être enseveli. Ces soins +divers ne lui firent jamais oublier sa visite quotidienne à la +boîte de noyer, ni la génuflexion respectueuse auprès du mort, ni +le baiser fraternel ou filial qu'elle déposait régulièrement sur +son front. La famille Renault finit par s'inquiéter de symptômes +si bizarres; elle hâta l'enterrement du bel inconnu, pour s'en +débarrasser au plus tôt. Mais la veille du jour fixé pour la +cérémonie, Clémentine changea d'avis. «De quel droit allait-on +emprisonner dans la tombe un homme qui n'était peut-être pas +mort? Les théories du savant docteur Meiser n'étaient pas de +celles qu'on peut rejeter sans examen. La chose valait au moins +quelques jours de réflexion. N'était-il pas possible de soumettre +le corps du colonel à quelques expériences? Le professeur Hirtz, +de Berlin, avait promis d'envoyer à Léon des documents précieux +sur la vie et la mort de ce malheureux officier; on ne pouvait +rien entreprendre avant de les avoir reçus; on devait écrire à +Berlin pour hâter l'envoi de ces pièces.» Léon soupira, mais il +obéit docilement, à ce nouveau caprice. Il écrivit à Mr Hirtz. + +Clémentine trouva un allié dans cette seconde campagne: c'était +Mr le docteur Martout. Médecin assez médiocre dans la pratique et +beaucoup trop dédaigneux de la clientèle, Mr Martout ne manquait +pas d'instruction. Il étudiait depuis longtemps cinq ou six +grandes questions de physiologie, comme les reviviscences, les +générations spontanées et tout ce qui s'ensuit. Une correspondance +régulière le tenait au courant de toutes les découvertes +modernes; il était l'ami de Mr Pouchet, de Rouen; il connaissait +le célèbre Karl Nibor qui a porté si haut et si loin l'usage du +microscope. Mr Martout avait desséché et ressuscité des milliers +d'_anguillules_, de _rotifères_ et de _tardigrades_; il pensait +que la vie n'est autre chose que l'organisation en action, et que +l'idée de faire revivre un homme desséché n'a rien d'absurde en +elle-même. Il se livra à de longues méditations, lorsque Mr Hirtz +envoya de Berlin la pièce suivante, dont l'original est classé +dans les manuscrits de la collection Humboldt. + +VII -- Testament du professeur Meiser en faveur du colonel +desséché. + +Aujourd'hui 20 janvier 1824, épuisé par une cruelle maladie et +sentant approcher le jour où ma personne s'absorbera dans le grand +tout. + +J'ai écrit de ma main ce testament, qui est l'acte de ma dernière +volonté. + +J'institue en qualité d'exécuteur testamentaire, mon neveu, +Nicolas Meiser, riche brasseur en cette ville de Dantzig. + +Je lègue mes livres, papiers et collections généralement +quelconques, sauf la pièce 3712, à mon très estimable et très +savant ami, Mr de Humboldt. + +Je lègue la totalité de mes autres biens, meubles et immeubles, +évalués à 100 000 thalers de Prusse ou 375 000 francs, à Mr le +colonel Pierre-Victor Fougas, actuellement desséché, mais vivant, +et inscrit dans mon catalogue sous le n° 3712 (Zoologie). + +Puisse-t-il agréer ce faible dédommagement des épreuves qu'il a +subies dans mon cabinet, et du service qu'il a rendu à la science. + +Afin que mon neveu Nicolas Meiser se rende un compte exact des +devoirs que je lui laisse à remplir, j'ai résolu de consigner ici +l'histoire détaillée de la dessiccation de Mr le colonel Fougas, +mon légataire universel. + +C'est le 11 novembre de la malheureuse année 1813 que mes +relations avec ce brave jeune homme ont commencé. J'avais quitté +depuis longtemps la ville de Dantzig, où le bruit du canon et le +danger des bombes rendaient tout travail impossible, et je m'étais +retiré avec mes instruments et mes livres sous la protection des +armées alliées, dans le village fortifié de Liebenfeld. Les +garnisons françaises de Dantzig, de Stettin, de Custrin, de +Glogau, de Hambourg et de plusieurs autres villes allemandes ne +pouvaient communiquer entre elles ni avec leur patrie; cependant +le général Rapp se défendait obstinément contre la flotte anglaise +et l'armée russe. Mr le colonel Fougas fut pris par un détachement +du corps Barclay de Tolly, comme il cherchait à passer la Vistule +sur la glace, en se dirigeant vers Dantzig. On l'amena prisonnier +à Liebenfeld le 11 novembre, à l'heure de mon souper, et le bas +officier Garok, qui commandait le village, me fit requérir de +force pour assister à l'interrogatoire et servir d'interprète. + +La figure ouverte, la voix mâle, la résolution fière et la belle +attitude de cet infortuné me gagnèrent le coeur. Il avait fait le +sacrifice de sa vie. Son seul regret, disait-il, était d'échouer +au port, après avoir traversé quatre armées, et de ne pouvoir +exécuter les ordres de l'empereur. Il paraissait animé de ce +fanatisme français qui a fait tant de mal à notre chère Allemagne, +et pourtant je ne sus pas m'empêcher de le défendre, et je +traduisis ses paroles moins en interprète qu'en avocat. +Malheureusement on avait trouvé sur lui une lettre de Napoléon au +général Rapp, dont j'ai conservé copie: + +«Abandonnez Dantzig, forcez le blocus, réunissez-vous aux +garnisons de Stettin, de Gustrin et de Glogau, marchez sur l'Elbe, +entendez-vous avec Saint-Cyr et Davoust pour concentrer les forces +éparses à Dresde, Torgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg; +faites la boule de neige; traversez la Westphalie qui est libre +et venez défendre la ligne du Rhin avec une armée de 170 000 +Français que vous sauvez!» + +«NAPOLÉON.» + +Cette lettre fut envoyée à l'état-major de l'armée russe, tandis +qu'une demi-douzaine de militaires illettrés, ivres de joie et de +brandevin, condamnaient le brave colonel du 23ème de ligne à la +mort des espions et des traîtres. L'exécution fut fixée au +lendemain 12, et Mr Pierre-Victor Fougas, après m'avoir remercié +et embrassé avec la sensibilité la plus touchante (il est époux et +père), se vit enfermer dans la petite tour crénelée de Liebenfeld, +où le vent soufflait terriblement par toutes les meurtrières. + +La nuit du 11 au 12 novembre fut une des plus rigoureuses de ce +terrible hiver. Mon thermomètre à minima, suspendu hors de ma +fenêtre à l'exposition sud-est, indiquait 19 degrés centigrades +au-dessous de zéro. Je sortis au petit jour pour dire un dernier +adieu à Mr le colonel, et je rencontrai le bas officier Garok qui +me dit en mauvais allemand: + +-- Nous n'aurons pas besoin de tuer le frantzouski, il est gelé. + +Je courus à la prison. Mr le colonel était couché sur le dos, et +roide. Mais je reconnus après quelques minutes d'examen que la +roideur de ce corps n'était pas celle de la mort. Les +articulations, sans avoir leur souplesse ordinaire, se laissaient +fléchir et ramener à l'extension sans un effort trop violent. Les +membres, la face, la poitrine donnaient à ma main une sensation de +froid, mais bien différente de celle que j'avais souvent perçue au +contact des cadavres. + +Sachant qu'il avait passé plusieurs nuits sans dormir et supporté +des fatigues extraordinaires, je ne doutais point qu'il ne se fût +laissé prendre de ce sommeil profond et léthargique qu'entraîne un +froid intense, et qui, trop prolongé, ralentit la respiration et +la circulation au point que les moyens les plus délicats de +l'observation médicale sont nécessaires pour constater la +persistance de la vie. Le pouls était insensible, ou tout au moins +mes doigts engourdis par le froid ne le sentaient pas. La dureté +de mon ouïe (j'étais alors dans ma soixante-neuvième année) +m'empêcha de constater par l'auscultation si les bruits du coeur +révélaient encore ces battements faibles, mais prolongés, que +l'oreille peut encore entendre lorsque la main ne les perçoit déjà +plus. + +Mr le colonel se trouvait à cette période de l'engourdissement +causé par le froid, où pour réveiller un homme sans le faire +mourir, des soins nombreux et délicats deviennent nécessaires. +Quelques heures encore, et la congélation allait survenir, et avec +elle l'impossibilité du retour à la vie. + +J'étais dans la plus grande perplexité. D'un côté, je le sentais +mourir par congélation entre mes mains; de l'autre, je ne pouvais +pas à moi seul l'entourer de tous les soins indispensables. Si je +lui appliquais des excitants sans lui faire frictionner à la fois +le tronc et les membres par trois ou, quatre aides vigoureux, je +ne le réveillais que pour le voir mourir. J'avais encore sous les +yeux le spectacle de cette belle jeune fille asphyxiée dans un +incendie, que je parvins à ranimer en lui promenant des charbons +ardents sous les clavicules, mais qui ne put qu'appeler sa mère et +mourut presque aussitôt malgré l'emploi des excitants à +l'intérieur et de l'électricité pour déterminer les contractions +du diaphragme et du coeur. + +Et quand même je serais parvenu à lui rendre la force et la santé, +n'était-il pas condamné par le conseil de guerre? L'humanité ne +me défendait-elle pas de l'arracher à ce repos voisin de la mort +pour le livrer aux horreurs du supplice? + +Je dois avouer aussi qu'en présence de cet organisme où la vie +était suspendue, mes idées sur la résurrection prirent sur moi +comme un nouvel empire. J'avais si souvent desséché et fait +revivre des êtres assez élevés dans la série animale, que je ne +doutais pas du succès de l'opération, même sur un homme. À moi +seul, je ne pouvais ranimer et sauver Mr le colonel; mais j'avais +dans mon laboratoire tous les instruments nécessaires pour le +dessécher sans aide. + +En résumé, trois partis s'offraient à moi: 1° laisser Mr le +colonel dans la tour crénelée, où il aurait péri le jour même par +congélation; 2° le ranimer par des excitants, au risque de le +tuer, et pourquoi? pour le livrer, en cas de succès, à un +supplice inévitable; 3° le dessécher dans mon laboratoire avec la +quasi certitude de le ressusciter après la paix. Tous les amis de +l'humanité comprendront sans doute que je ne pouvais pas hésiter +longtemps. + +Je fis appeler le bas officier Garok, et je le priai de me vendre +le corps du colonel. Ce n'était pas la première fois que +j'achetais un cadavre pour le disséquer, et ma demande n'excita +aucun soupçon. Marché conclu, je donnai quatre bouteilles de +Kirschen-Wasser, et bientôt deux soldats russes m'apportèrent sur +un brancard Mr le colonel Fougas. + +Dès que je fus seul avec lui, je lui piquai le doigt: la pression +fit sortir une goutte de sang. La placer sous un microscope, entre +deux lamelles de verre, fut pour moi l'affaire d'une minute. Ô +bonheur! la fibrine n'était pas coagulée! Les globules rouges se +montraient nettement circulaires, aplatis, biconcaves, sans +crénelures, ni dentelures, ni gonflement sphéroïdal. Les globules +blancs se déformaient et reprenaient alternativement la forme +sphérique, pour se déformer encore lentement par de délicates +expansions. Je ne m'étais donc pas trompé, c'était bien un homme +engourdi que j'avais sous les yeux et non un cadavre! + +Je le portai sur une balance. Il pesait cent quarante livres, ses +vêtements compris. Je n'eus garde de le déshabiller, car j'avais +reconnu que les animaux desséchés directement au contact de l'air +mouraient plus souvent que ceux qui étaient restés couverts de +mousse et d'autres objets mous pendant l'épreuve de la +dessiccation. + +Ma grande machine pneumatique, son immense plateau, son énorme +cloche ovale en fer battu qu'une crémaillère glissant sur une +poulie attachée solidement au plafond élevait et abaissait sans +peine grâce à son treuil, tous ces mille et un mécanismes que +j'avais si laborieusement préparés nonobstant les railleries de +mes envieux, et que je me désolais de voir inutiles, allaient donc +trouver leur emploi. Des circonstances inattendues venaient enfin +de me procurer un sujet d'expériences tel que j'avais vainement +essayé d'en obtenir en cherchant à engourdir des chiens, des +lapins, des moutons et d'autres mammifères à l'aide de mélanges +réfrigérants. Depuis longtemps, sans doute, ces résultats auraient +été obtenus si j'avais été aidé de ceux qui m'entouraient, au lieu +d'être l'objet de leurs railleries; si nos ministres m'avaient +appuyé de leur autorité au lieu de me traiter comme un esprit +subversif. + +Je m'enfermai en tête-à-tête avec le colonel, et je défendis même +à la vieille Gretchen, ma gouvernante, aujourd'hui défunte, de me +troubler dans mon travail. J'avais remplacé le pénible levier des +anciennes machines pneumatiques par une roue munie d'un +excentrique qui transformait le mouvement circulaire de l'axe en +mouvement rectiligne appliqué aux pistons: la roue, +l'excentrique, la bielle, le genou de l'appareil fonctionnaient +admirablement et me permettaient de tout faire par moi-même. Le +froid ne gênait pas le jeu de la machine et les huiles n'étaient +pas figées: je les avais purifiées moi-même par un procédé +nouveau fondé sur les découvertes alors récentes du savant +français Mr Chevreul. + +Après avoir étendu le corps sur le plateau de la machine +pneumatique, abaissé la cloche et luté les bords, j'entrepris de +le soumettre graduellement à l'action du vide sec et à froid. Des +capsules remplies de chlorure de calcium étaient placées autour de +Mr le colonel pour absorber l'eau qui allait s'évaporer de son +corps, et hâter la dessiccation. + +Certes, je me trouvais dans la meilleure situation possible pour +amener le corps humain à un état de dessèchement graduel sans +cessation brusque des fonctions, sans désorganisation des tissus +ou des humeurs. Rarement mes expériences sur les _rotifères_ et +les _tardigrades_ avaient été entourées de pareilles chances de +succès, et elles avaient toujours réussi. Mais la nature +particulière du sujet et les scrupules spéciaux qu'il imposait à +ma conscience, m'obligeaient de remplir un certain nombre de +conditions nouvelles, que j'avais d'ailleurs prévues depuis +longtemps. J'avais eu soin de ménager une ouverture aux deux bouts +de ma cloche ovale et d'y sceller une épaisse glace, qui me +permettait de suivre de l'oeil les effets du vide sur Mr le +colonel. Je m'étais bien gardé de fermer les fenêtres de mon +laboratoire, de peur qu'une température trop élevée ne fît cesser +la léthargie du sujet ou ne déterminât quelque altération des +humeurs. Si le dégel était survenu, c'en était fait de mon +expérience. Mais le thermomètre se maintint durant plusieurs jours +entre 6 et 8 degrés au-dessous de zéro, et je fus assez heureux +pour voir le sommeil léthargique se prolonger, sans avoir à +craindre la congélation des tissus. + +Je commençai par pratiquer le vide avec une extrême lenteur, de +crainte que les gaz dissous dans le sang, devenus libres par la +différence de leur tension avec celle de l'air raréfié, ne +vinssent à se dégager dans les vaisseaux et à déterminer la mort +immédiate. Je surveillais en outre à chaque instant les effets du +vide sur les gaz de l'intestin, car en se dilatant intérieurement +à mesure que la pression de l'air diminuait autour du corps, ils +auraient pu amener des désordres graves. La longue conservation +des tissus n'en eût pas été affectée, mais il suffisait d'une +lésion intérieure pour déterminer la mort après quelques heures de +reviviscence. C'est ce qu'on observe assez souvent chez les +animaux desséchés sans précaution. + +À plusieurs reprises, un gonflement trop rapide de l'abdomen vint +me mettre en garde contre le danger que je redoutais et je fus +obligé de laisser rentrer un peu d'air sous la cloche. Enfin la +cessation de tous les phénomènes de cet ordre me prouva que les +gaz avaient disparu par exosmose ou avaient été expulsés par la +contraction spontanée des viscères. Ce ne fut qu'à la fin du +premier jour que je pus renoncer à ces précautions minutieuses et +porter le vide un peu plus loin. + +Le lendemain 13, je poussai le vide à ce point que le baromètre +descendit à cinq millimètres. Comme il n'était survenu aucun +changement dans la position du corps ni des membres, j'étais sûr +que nulle convulsion ne s'était produite. Mr le colonel arrivait à +se dessécher, à devenir immobile, à cesser de pouvoir exécuter les +actes de la vie sans que la mort fût survenue ni que la +possibilité du retour de l'action eût cessé. Sa vie était +suspendue, non éteinte! + +Je pompais chaque fois qu'un excédant de vapeur d'eau faisait +monter le baromètre. Dans la journée du 14, la porte de mon +laboratoire fut littéralement enfoncée par Mr le général russe +comte Trollohub, envoyé du quartier général. Cet honorable +officier était accouru en toute hâte pour empêcher l'exécution de +Mr le colonel et le conduire en présence du commandant en chef. Je +lui confessai loyalement ce que j'avais fait sous l'inspiration de +ma conscience; je lui montrai le corps à travers un des oeils-de- +boeuf de la machine pneumatique; je lui dis que j'étais heureux +d'avoir conservé un homme qui pouvait fournir des renseignements +utiles aux libérateurs de mon pays, et j'offris de le ressusciter +à mes frais si l'on me promettait de respecter sa vie et sa +liberté. Mr le général comte Trollohub, homme distingué sans +contredit, mais d'une instruction exclusivement militaire, crut +que je ne parlais pas sérieusement. Il sortit en me jetant la +porte au nez et en me traitant de vieux fou. + +Je me remis à pomper et je maintins le vide à une pression de 3 à +5 millimètres pendant l'espace de trois mois. Je savais par +expérience que les animaux peuvent revivre après avoir été soumis +au vide sec et à froid pendant quatre-vingts jours. + +Le 12 février 1814, ayant observé que, depuis un mois, il n'était +survenu aucune modification dans l'affaissement des chairs, je +résolus de soumettre Mr le colonel à une autre série d'épreuves, +afin d'assurer une conservation plus parfaite par une complète +dessiccation. Je laissai rentrer l'air par le robinet destiné à +cet usage, puis ayant enlevé la cloche, je procédai à la suite de +mon expérience. + +Le corps ne pesait plus que quarante-six livres; je l'avais donc +presque réduit au tiers de son poids primitif. Il faut tenir +compte de ce que les vêtements n'avaient pas perdu autant d'eau +que les autres parties. Or le corps de l'homme renferme presque +les quatre cinquièmes de son poids d'eau, comme le démontre une +dessiccation bien faite à l'étuve chimique. + +Je plaçai donc Mr le colonel sur un plateau, et, après l'avoir +glissé dans ma grande étuve, j'élevai graduellement la température +à 75 degrés centigrades. Je n'osai dépasser ce chiffre, de peur +d'altérer l'albumine, de la rendre insoluble, et d'ôter aux tissus +la faculté de reprendre l'eau nécessaire au retour de leurs +fonctions. + +J'avais eu soin de disposer un appareil convenable pour que +l'étuve fût constamment traversée par un courant d'air sec. Cet +air s'était desséché en traversant une série de flacons remplis +d'acide sulfurique, de chaux vive et de chlorure de calcium. + +Après une semaine passée dans l'étuve, l'aspect général du corps +n'avait pas changé, mais son poids s'était réduit à 40 livres, +vêtements compris. Huit autres jours n'amenèrent aucune +déperdition nouvelle. J'en conclus que la dessiccation était +suffisante. Je savais bien que les cadavres momifiés dans les +caveaux d'église depuis un siècle ou plus finissent par ne peser +qu'une dizaine de livres; mais ils ne deviennent pas si légers +sans une notable altération de leurs tissus. + +Le 27 février, je plaçai moi-même Mr le colonel dans les boîtes +que j'avais fait faire à son usage. Depuis cette époque, c'est-à- +dire pendant un espace de neuf ans et onze mois, nous ne nous +sommes jamais quittés. Je l'ai transporté avec moi à Dantzig, il +habite ma maison. Je ne l'ai pas rangé à son numéro d'ordre dans +ma collection de zoologie; il repose à part, dans la chambre +d'honneur. Je ne confie à personne le plaisir de renouveler son +chlorure de calcium. Je prendrai soin de vous jusqu'à ma dernière +heure, ô monsieur le colonel Fougas, cher et malheureux ami! Mais +je n'aurai pas la joie de contempler votre résurrection. Je ne +partagerai point les douces émotions du guerrier qui revient à la +vie. Vos glandes lacrymales, inertes aujourd'hui, ranimées dans +quelques jours, ne répandront pas sur le sein de votre vieux +bienfaiteur la douce rosée de la reconnaissance. Car vous ne +rentrerez en possession de votre être que le jour où je ne vivrai +plus! + +Peut-être serez-vous étonné que, vous aimant comme je vous aime, +j'aie tardé si longtemps à vous tirer de ce profond sommeil. Qui +sait si un reproche amer ne viendra pas corrompre la douceur des +premières actions de grâces que vous apporterez sur ma tombe? +Oui, j'ai prolongé sans profit pour vous une expérience d'intérêt +général. J'aurais dû rester fidèle à ma première pensée et vous +rendre la vie aussitôt après la signature de la paix. Mais quoi! +fallait-il donc vous renvoyer en France quand le sol de votre +patrie était couvert de nos soldats et de nos alliés? Je vous ai +épargné ce spectacle si douloureux pour une âme comme la vôtre. +Sans doute vous auriez eu la consolation de revoir, en mars 1815, +l'homme fatal à qui vous aviez consacré votre dévouement; mais +êtes-vous bien sûr que vous n'eussiez pas été englouti avec sa +fortune dans le naufrage de Waterloo? + +Depuis cinq ou six ans, ce n'est plus ni votre intérêt, ni même +l'intérêt de la science qui m'a empêché de vous ranimer, c'est... +pardonnez-le-moi, monsieur le colonel, c'est un lâche attachement +à la vie. Le mal dont je souffre, et qui m'emportera bientôt, est +une hypertrophie du coeur; les émotions violentes me sont +interdites. Si j'entreprenais moi-même cette grande opération, +dont j'ai tracé la marche dans un programme annexé à ce testament, +je succomberais sans nul doute avant de l'avoir terminée; ma mort +serait un accident fâcheux qui pourrait troubler mes aides et +faire manquer votre résurrection. + +Rassurez-vous, vous n'attendrez pas longtemps. Et, d'ailleurs, que +perdez-vous à attendre? Vous ne vieillissez pas, vous avez +toujours vingt-quatre ans, vos enfants grandissent; vous serez +presque leur contemporain lorsque vous renaîtrez! Vous êtes venu +pauvre à Liebenfeld, pauvre vous êtes dans ma maison de Dantzig, +et mon testament vous fait riche. Soyez heureux, c'est mon voeu le +plus cher. + +J'ordonne que, dès le lendemain de ma mort, mon neveu, Nicolas +Meiser, réunisse par lettre de convocation les dix plus illustres +médecins du royaume de Prusse, qu'il leur donne lecture de mon +testament et du mémoire y annexé, et qu'il fasse procéder sans +retard, dans mon propre laboratoire, à la résurrection de Mr le +colonel Fougas. Les frais de voyage, de séjour, etc., etc., seront +prélevés sur l'actif de ma succession. Une somme de deux mille +thalers sera consacrée à la publication des glorieux résultats de +l'expérience, en allemand, en français et en latin. Un exemplaire +de cette brochure devra être adressé à chacune des sociétés +savantes qui existeront alors en Europe. + +Dans le cas tout à fait imprévu où les efforts de la science ne +parviendraient pas à ranimer Mr le colonel, tous mes biens +retourneraient à Nicolas Meiser, seul parent qui me reste. + +«JEAN MEISER, D. M.» + +VIII -- Comment Nicolas Meiser, neveu de Jean Meiser, avait +exécuté le testament de son oncle. + +Le docteur Hirtz de Berlin, qui avait copié ce testament lui-même, +s'excusa fort obligeamment de ne l'avoir pas envoyé plus tôt. Ses +affaires l'avaient contraint de voyager loin de la capitale. En +passant par Dantzig, il s'était donné le plaisir de visiter Mr +Nicolas Meiser, ancien brasseur, richissime propriétaire et gros +rentier, actuellement âgé de soixante-six ans. Ce vieillard se +rappelait fort bien la mort et le testament de son oncle, le +savant; mais il n'en parlait pas sans une certaine répugnance. Il +affirmait d'ailleurs qu'aussitôt après le décès de Jean Meiser, il +avait rassemblé dix médecins de Dantzig autour de la momie du +colonel; il montrait même une déclaration unanime de ces +messieurs, attestant qu'un homme desséché à l'étuve ne peut en +aucune façon ni par aucun moyen renaître à la vie. Ce certificat, +rédigé par les adversaires et les ennemis du défunt, ne faisait +nulle mention du mémoire annexé au testament. Nicolas Meiser +jurait ses grands dieux (mais non sans rougir visiblement) que cet +écrit concernant les procédés à suivre pour ressusciter le +colonel, n'avait jamais été connu de lui ni de sa femme. Interrogé +sur les raisons qui avaient pu le porter à se dessaisir d'un dépôt +aussi précieux que le corps de Mr Fougas, il disait l'avoir +conservé quinze ans dans sa maison avec tous les respects et tous +les soins imaginables; mais au bout de ce temps, obsédé de +visions et réveillé presque toutes les nuits par le fantôme du +colonel qui venait lui tirer les pieds, il s'était décidé à le +vendre pour vingt écus à un amateur de Berlin. Depuis qu'il était +débarrassé de ce triste voisinage, il dormait beaucoup mieux, mais +pas encore tout à fait bien, car il lui avait été impossible +d'oublier la figure du colonel. + +À ces renseignements, Mr Hirtz, médecin de S.A.R. le prince régent +de Prusse, ajouta quelques mots en son nom personnel. Il ne +croyait pas que la résurrection d'un homme sain et desséché avec +précaution fût impossible en théorie; il pensait même que le +procédé de dessiccation indiqué par l'illustre Jean Meiser était +le meilleur à suivre. Mais dans le cas présent, il ne lui +paraissait pas vraisemblable que le colonel Fougas pût être +rappelé à la vie: les influences atmosphériques et les variations +de température qu'il avait subies durant un espace de quarante-six +ans devaient avoir altéré les humeurs et les tissus. C'était aussi +le sentiment de Mr Renault et de son fils. Pour calmer un peu +l'exaltation de Clémentine, ils lui lurent les derniers +paragraphes de la lettre de Mr Hirtz. On lui cacha le testament de +Jean Meiser, qui n'aurait pu que lui échauffer la tête. Mais cette +petite imagination fermentait sans relâche, quoi qu'on fît pour +l'assoupir. Clémentine recherchait maintenant la compagnie du +docteur Martout; elle discutait avec lui, elle voulait voir des +expériences sur la résurrection des _rotifères_. Rentrée chez +elle, elle pensait un peu à Léon et beaucoup au colonel. Le projet +de mariage tenait toujours, mais personne n'osait parler de la +publication des bans. Aux tendresses les plus touchantes de son +futur, la jeune fiancée répondait par des discussions sur le +principe vital. Ses visites dans la maison Renault ne +s'adressaient pas aux vivants, mais au mort. Tous les +raisonnements qu'on mit en oeuvre pour la guérir d'un fol espoir +ne servirent qu'à la jeter dans une mélancolie profonde. Ses +belles couleurs pâlirent, l'éclat de son regard s'éteignit. Minée +par un mal secret, elle perdit cette aimable vivacité qui était +comme le pétillement de la jeunesse et de la joie. + +Il fallait que le changement fût bien visible, car Mlle Sambucco, +qui n'avait pas des yeux de mère, s'en inquiéta. + +Mr Martout, persuadé que cette maladie de l'âme ne céderait qu'à +un traitement moral, vint la voir un matin et lui dit: + +-- Ma chère enfant, quoique je ne m'explique pas bien le grand +intérêt que vous portez à cette momie, j'ai fait quelque chose +pour elle et pour vous. Je viens d'envoyer à Mr Karl Nibor le +petit bout d'oreille que Léon a détaché. + +Clémentine ouvrit de grands yeux. + +-- Vous ne me comprenez pas? reprit le docteur. Il s'agit de +reconnaître si les humeurs et les tissus du colonel ont subi des +altérations graves. Mr Nibor, avec son microscope, nous dira ce +qui en est. On peut s'en rapporter à lui: c'est un génie +infaillible. Sa réponse va nous apprendre s'il faut procéder à la +résurrection de notre homme, ou s'il ne reste qu'à l'enterrer. + +-- Quoi! s'écria la jeune fille, on peut décider si un homme est +mort ou vivant, sur échantillon? + +-- Il ne faut rien de plus au docteur Nibor. Oubliez donc vos +préoccupations pendant une huitaine de jours. Dès que la réponse +arrivera, je vous la donnerai à lire. J'ai stimulé la curiosité du +grand savant: il ne sait absolument rien sur le fragment que je +lui envoie. Mais si, par impossible, il nous disait que ce bout +d'oreille appartient à un être sain, je le prierais de venir à +Fontainebleau et de nous aider à lui rendre la vie. + +Cette vague lueur d'espérance dissipa la mélancolie de Clémentine +et lui rendit sa belle santé. Elle se remit à chanter, à rire, à +voltiger dans le jardin de sa tante et dans la maison de Mr +Renault. Les doux entretiens recommencèrent; on reparla du +mariage, le premier ban fut publié. + +-- Enfin, disait Léon, je la retrouve! + +Mais Mme Renault, la sage et prévoyante mère, hochait la tête +tristement: + +-- Tout cela ne va qu'à moitié bien, disait-elle. Je n'aime pas +que ma bru se préoccupe si fort d'un beau garçon desséché. Que +deviendrons-nous lorsqu'elle saura qu'il est impossible de le +faire revivre? Les papillons noirs ne vont-ils pas reprendre leur +vol? Et supposé qu'on parvienne à le ressusciter, par miracle! +êtes-vous sûrs qu'elle ne prendra pas de l'amour pour lui? En +vérité, Léon avait bien besoin d'acheter cette momie, et c'est ce +que j'appelle de l'argent bien placé! + +Un dimanche matin, Mr Martout entra chez le vieux professeur en +criant victoire. + +Voici la réponse qui lui était venue de Paris: + +«Mon cher confrère, + +«J'ai reçu votre lettre et le petit fragment de tissu dont vous +m'avez prié de déterminer la nature. Il ne m'a pas fallu grand +travail pour voir de quoi il s'agissait. J'ai fait vingt fois des +choses plus difficiles dans des expertises de médecine légale. +Vous pouviez même vous dispenser de la formule consacrée: «Quand +vous aurez fait votre examen au microscope, je vous dirai ce que +c'est.» Ces finasseries ne servent de rien: mon microscope sait +mieux que vous ce que vous m'avez envoyé. Vous connaissez la forme +et la couleur des choses; il en voit la structure intime, la +raison d'être, les conditions de vie et de mort. Votre fragment de +matière desséchée, large comme la moitié de mon ongle et à peu +près aussi épais, après avoir séjourné vingt-quatre heures sous un +globe, dans une atmosphère saturée d'eau, à la température du +corps humain, est devenu souple, bien qu'un peu élastique. J'ai pu +dès lors le disséquer, l'étudier comme un morceau de chair fraîche +et placer sous le microscope chacune de ses parties qui me +paraissait de consistance ou de couleur différente. + +«J'ai d'abord trouvé au milieu une partie mince, plus dure et +plus élastique que le reste, et qui m'a présenté la trame et les +cellules du cartilage. Ce n'était ni le cartilage du nez, ni le +cartilage d'une articulation, mais bien le fibro-cartilage de +l'oreille. Donc vous m'avez envoyé un bout d'oreille; et ce n'est +point le bout d'en bas, le lobe qu'on perce chez les femmes pour y +mettre des boucles d'or, mais le bout d'en haut, dans lequel le +cartilage s'étend. + +«À l'intérieur, j'ai détaché une peau fine dans laquelle le +microscope m'a montré un épiderme délicat, parfaitement intact; +un derme non moins intact, avec de petites papilles, et surtout +traversé par une foule de poils d'un fin duvet humain. Chacun de +ces petits poils avait sa racine plongée dans son follicule, et le +follicule accompagné de ses deux petites glandes. Je vous dirai +même plus: ces poils de duvet étaient longs de quatre à cinq +millimètres sur trois à cinq centièmes de millimètres +d'épaisseur; c'est le double de la grandeur du joli duvet qui +fleurit sur une oreille féminine; d'où je conclus que votre bout +d'oreille appartient à un homme. + +«Contre le bord recourbé du cartilage, j'ai trouvé les élégants +faisceaux striés du muscle de l'hélix, et si parfaitement intacts +qu'on aurait dit qu'ils ne demandaient qu'à se contracter. Sous la +peau et près des muscles, j'ai trouvé plusieurs petits filets +nerveux, composés chacun de huit ou dix tubes dont la moelle était +aussi intacte et homogène que dans les nerfs enlevés à un animal +vivant ou pris sur un membre amputé. Êtes-vous satisfait? +Demandez-vous merci? Eh bien! moi, je ne suis pas encore au bout +de mon rouleau! + +«Dans le tissu cellulaire interposé au cartilage et à la peau, +j'ai trouvé de petites artères et de petites veines dont la +structure était parfaitement reconnaissable. Elles renfermaient du +sérum avec des globules rouges du sang. Ces globules étaient tous +circulaires, biconcaves, parfaitement réguliers; ils ne +présentaient ni dentelures, ni cet état framboise, qui caractérise +les globules du sang d'un cadavre. + +«En résumé, mon cher confrère, j'ai trouvé dans ce fragment à peu +près de tout ce qu'on trouve dans le corps de l'homme: du +cartilage, du muscle, du nerf, de la peau, des poils, des glandes, +du sang, etc., et tout cela dans un état parfaitement sain et +normal. Ce n'est donc pas du cadavre que vous m'avez envoyé, mais +un morceau d'un homme vivant, dont les humeurs et les tissus ne +sont nullement décomposés. + +«Agréez, etc. + +«KARL NIBOR. + +«Paris, 30 juillet 1859.» +IX -- Beaucoup de bruit dans Fontainebleau. + +On ne tarda pas à dire par la ville que Mr Martout et les +MM. Renault se proposaient de ressusciter un homme, avec le +concours de plusieurs savants de Paris. + +Mr Martout avait adressé un mémoire détaillé au célèbre Karl +Nibor, qui s'était hâté d'en faire part à la Société de biologie. +Une commission fut nommée séance tenante pour accompagner Mr Nibor +à Fontainebleau. Les six commissaires et le rapporteur convinrent +de quitter Paris le 15 août, heureux de se soustraire au fracas +des réjouissances publiques. On avertit Mr Martout de préparer +l'expérience, qui ne devait pas durer moins de trois jours. + +Quelques gazettes de Paris annoncèrent ce grand événement dans +leurs faits divers, mais le public y prêta peu d'attention. La +rentrée solennelle de l'armée d'Italie occupait exclusivement tous +les esprits, et d'ailleurs les Français n'accordent plus qu'une +foi médiocre aux miracles promis par les journaux. + +Mais à Fontainebleau ce fut une tout autre affaire. Non seulement +Mr Martout et MM. Renault, mais Mr Audret l'architecte, Mr +Bonnivet le notaire, et dix autres gros bonnets de la ville +avaient vu et touché la momie du colonel. Ils en avaient parlé à +leurs amis, ils l'avaient décrit de leur mieux, ils avaient +raconté son histoire. Deux ou trois copies du testament de Mr +Meiser circulaient de main en main. La question des reviviscences +était à l'ordre du jour; on la discutait autour du bassin des +Carpes, comme en pleine Académie des sciences. Vous auriez entendu +parler des _rotifères_ et des _tardigrades_ jusque sur la place du +Marché! + +Il convient de déclarer que les résurrectionnistes n'étaient pas +en majorité. Quelques professeurs du collège, notés par leur +esprit paradoxal, quelques amis du merveilleux, atteints et +convaincus d'avoir fait tourner les tables, enfin une demi- +douzaine de ces grognards à moustache blanche qui croient que la +mort de Napoléon Ier est une calomnie répandue par les Anglais, +composaient le gros de l'armée. + +Mr Martout avait contre lui non seulement les sceptiques, mais +encore la foule innombrable des croyants. Les uns le tournaient en +ridicule, les autres le proclamaient subversif, dangereux, ennemi +des idées fondamentales sur lesquelles repose la société. Le +desservant d'une petite église prêcha à mots couverts contre les +Prométhées qui prétendent usurper les privilèges du ciel. Mais le +curé de la paroisse, excellent homme et tolérant, ne craignit pas +de dire dans cinq ou six maisons que la guérison d'un malade aussi +désespéré que Mr Fougas serait une preuve de la puissance et de la +miséricorde de Dieu. + +La garnison de Fontainebleau se composait alors de quatre +escadrons de cuirassiers et du 23ème de ligne qui s'était distingué +à Magenta. Lorsqu'on sut dans l'ancien régiment du colonel Fougas +que cet illustre officier allait peut-être revenir au monde, ce +fut une émotion générale. Un régiment sait son histoire, et +l'histoire du 23ème avait été celle de Fougas depuis le mois de +février 1811 jusqu'en novembre 1813. Tous les soldats avaient +entend lire dans leurs chambrées l'anecdote suivante: + +«Le 27 août 1813, à la bataille de Dresde, l'Empereur aperçoit un +régiment français au pied d'une redoute russe qui le couvrait de +mitraille. Il s'informe; on lui répond que c'est le 23ème de +ligne. «C'est impossible, dit-il, le 23ème de ligne ne resterait +pas sous le feu sans courir sur l'artillerie qui le foudroie.» Le +23ème, mené par le colonel Fougas, gravit la hauteur au pas de +charge, cloua les artilleurs sur leurs pièces et enleva la +redoute.» + +Les officiers et les soldats, fiers à bon droit de cette action +mémorable, vénéraient sous le nom de Fougas un des ancêtres du +régiment. L'idée de le voir reparaître au milieu d'eux, jeune et +vivant, ne leur paraissait pas vraisemblable, mais c'était déjà +quelque chose que de posséder son corps. Officiers et soldats +décidèrent qu'il serait enseveli à leurs frais, après les +expériences du docteur Martout. Et pour lui donner un tombeau +digne de sa gloire ils votèrent une cotisation de deux jours de +solde. + +Tout ce qui portait l'épaulette défila dans le laboratoire de Mr +Renault; le colonel des cuirassiers y revint plusieurs fois, dans +l'espoir de rencontrer Clémentine. Mais la fiancée de Léon se +tenait à l'écart. + +Elle était heureuse comme une femme ne l'a jamais été, cette jolie +petite Clémentine. Aucun nuage ne voilait plus la sérénité de son +beau front. Libre de tous soucis, le coeur ouvert à l'espérance, +elle adorait son cher Léon et passait les jours à le lui dire. +Elle-même avait pressé la publication des bans. + +-- Nous nous marierons, disait-elle, le lendemain de la +résurrection du colonel. J'entends qu'il soit mon témoin, je veux +qu'il me bénisse! C'est bien le moins qu'il puisse faire pour +moi, après tout ce que j'ai fait pour lui. Dire que, sans mon +obstination, vous alliez l'envoyer au muséum du jardin des +Plantes! Je lui conterai cela, monsieur, dès qu'il pourra nous +entendre, et il vous coupera les oreilles à son tour! Je vous +aime! + +-- Mais, répliquait Léon, pourquoi subordonnez-vous mon bonheur au +succès d'une expérience! Toutes les formalités ordinaires sont +remplies, les publications faites, les affiches posées: personne +au monde ne nous empêcherait de nous marier demain, et il vous +plaît d'attendre jusqu'au 19! Quel rapport y a-t-il entre nous et +ce monsieur desséché qui dort dans une boîte? Il n'appartient ni +à votre maison ni à la mienne. J'ai compulsé tous les papiers de +votre famille en remontant jusqu'à la sixième génération et je n'y +ai trouvé personne du nom de Fougas. Ce n'est donc pas un grand- +parent que nous attendons pour la cérémonie. Qu'est-ce alors? Les +méchantes langues de Fontainebleau prétendent que vous avez une +passion pour ce fétiche de 1813; moi qui suis sûr de votre coeur, +j'espère que vous ne l'aimerez jamais autant que moi. En +attendant, on m'appelle le rival du colonel au bois dormant! + +-- Laissez dire les sots, répondait Clémentine avec un sourire +angélique. Je ne me charge pas d'expliquer mon affection pour le +pauvre Fougas, mais je l'aime beaucoup, cela est certain. Je +l'aime comme un père, comme un frère, si vous le préférez, car il +est presque aussi jeune que moi. Quand nous l'aurons ressuscité, +je l'aimerai peut-être comme un fils, mais vous n'y perdrez rien, +mon cher Léon. Vous avez dans mon coeur une place à part, la +meilleure, et personne ne vous la prendra, pas même _lui_! + +Cette querelle d'amoureux, qui recommençait souvent et finissait +toujours par un baiser, fut un jour interrompue par la visite du +commissaire de police. + +L'honorable fonctionnaire déclina poliment son nom et sa qualité, +et demanda au jeune Renault la faveur de l'entretenir à part. + +-- Monsieur, lui dit-il lorsqu'il le vit seul, je sais tous les +égards qui sont dus à un homme de votre caractère et dans votre +position, et j'espère que vous voudrez bien ne pas interpréter en +mauvais sens une démarche qui m'est inspirée par le sentiment du +devoir. + +Léon s'écarquilla les yeux en attendant la suite de ce discours. + +-- Vous devinez, monsieur, poursuivit le commissaire, qu'il s'agit +de la loi sur les sépultures. Elle est formelle, et n'admet aucune +exception. L'autorité pourrait fermer les yeux, mais le grand +bruit qui s'est fait, et d'ailleurs la qualité du défunt, sans +compter la question religieuse, nous met dans l'obligation +d'agir... de concert avec vous, bien entendu... + +Léon comprenait de moins en moins. On finit par lui expliquer, +toujours dans le style administratif, qu'il devait faire porter Mr +Fougas au cimetière de la ville. + +-- Mais, monsieur, répondit l'ingénieur, si vous avez entendu +parler du colonel Fougas, on a dû vous dire aussi que nous ne le +tenons pas pour mort. + +-- Monsieur, répliqua le commissaire avec un sourire assez fin, +les opinions sont libres. Mais le médecin des morts, qui a eu le +plaisir de voir le défunt, nous a fait un rapport concluant à +l'inhumation immédiate. + +-- Eh bien, monsieur, si Fougas est mort, nous avons l'espérance +de le ressusciter. + +-- On nous l'avait déjà dit, monsieur, mais, pour ma part, +j'hésitais à le croire. + +-- Vous le croirez quand vous l'aurez vu, et j'espère, monsieur, +que cela ne tardera pas longtemps. + +-- Mais alors, monsieur, vous vous êtes donc mis en règle? + +-- Avec qui? + +-- Je ne sais pas, monsieur; mais je suppose qu'avant +d'entreprendre une chose pareille, vous vous êtes muni de quelque +autorisation. + +-- De qui? + +-- Mais enfin, monsieur, vous avouerez que la résurrection d'un +homme est une chose extraordinaire. Quant à moi, c'est bien la +première fois que j'en entends parler. Or le devoir d'une police +bien faite est d'empêcher qu'il se passe rien d'extraordinaire +dans le pays. + +-- Voyons, monsieur, si je vous disais: voici un homme qui n'est +pas mort; j'ai l'espoir très fondé de le remettre sur pied dans +trois jours; votre médecin, qui prétend le contraire, se trompe: +prendriez-vous la responsabilité de faire enterrer Fougas? + +-- Non, certes! À Dieu ne plaise que je prenne rien sous ma +responsabilité! mais cependant, monsieur, en faisant enterrer Mr +Fougas, je serais dans l'ordre et dans la légalité. Car enfin de +quel droit prétendez-vous ressusciter un homme? Dans quel pays a- +t-on l'habitude de ressusciter? Quel est ce texte de loi qui vous +autorise à ressusciter les gens? + +-- Connaissez-vous une loi qui le défende? Or tout ce qui n'est +pas défendu est permis. + +-- Aux yeux des magistrats, peut-être bien. Mais la police doit +prévenir, éviter le désordre. Or, une résurrection, monsieur, est +un fait assez inouï pour constituer un désordre véritable. + +-- Vous avouerez, du moins, que c'est un désordre assez heureux. + +-- Il n'y a pas de désordre heureux. Considérez, d'ailleurs, que +le défunt n'est pas le premier venu. S'il s'agissait d'un vagabond +sans feu ni lieu, on pourrait user de tolérance. Mais c'est un +militaire, un officier supérieur et décoré; un homme qui a occupé +un rang élevé dans l'armée. L'armée, monsieur! Il ne faut pas +toucher à l'armée! + +-- Eh! monsieur, je touche à l'armée comme le chirurgien qui +panse ses plaies! Il s'agit de lui rendre un colonel, à l'armée! +Et c'est vous qui, par esprit de routine, voulez lui faire tort +d'un colonel! + +-- Je vous en supplie, monsieur, ne vous animez pas tant et ne +parlez pas si haut: on pourrait nous entendre. Croyez que je +serai de moitié avec vous dans tout ce que vous voudrez faire pour +cette belle et glorieuse armée de mon pays, Mais avez-vous songé à +la question religieuse? + +-- Quelle question religieuse? + +-- À vous dire le vrai, monsieur (mais ceci tout à fait entre +nous), le reste est pur accessoire et nous touchons au point +délicat. On est venu me trouver, on m'a fait des observations très +judicieuses. La seule annonce de votre projet a jeté le trouble +dans un certain nombre de consciences. On craint que le succès +d'une entreprise de ce genre ne porte un coup à la foi, ne +scandalise, en un mot, les esprits tranquilles. Car enfin, si Mr +Fougas est mort, c'est que Dieu l'a voulu. Ne craignez-vous pas, +en le ressuscitant, d'aller contre la volonté de Dieu? + +-- Non, monsieur; car je suis sûr de ne pas ressusciter Fougas si +Dieu en a décidé autrement. Dieu permet qu'un homme attrape la +fièvre, mais Dieu permet aussi qu'un médecin le guérisse. Dieu a +permis qu'un brave soldat de l'Empereur fût empoigné par quatre +ivrognes de Russes, condamné comme espion, gelé dans une +forteresse et desséché par un vieil Allemand sous une machine +pneumatique. Mais Dieu permet aussi que je retrouve ce malheureux +dans une boutique de bric-à-brac, que je l'apporte à +Fontainebleau, que je l'examine avec quelques savants et que nous +combinions un moyen à peu près sûr de le rendre à la vie. Tout +cela prouve une chose, c'est que Dieu est plus juste, plus clément +et plus miséricordieux que ceux qui abusent de son nom pour vous +exciter. + +-- Je vous assure, monsieur, que je ne suis nullement excité. Je +me rends à vos raisons parce qu'elles sont bonnes et parce que +vous êtes un homme considérable dans la ville. J'espère bien, +d'ailleurs, que vous ne réprouverez pas un acte de zèle qui m'a +été conseillé. Je suis fonctionnaire, monsieur. Or, qu'est-ce +qu'un fonctionnaire? Un homme qui a une place. Supposez +maintenant que les fonctionnaires s'exposent à perdre leur place, +que restera-t-il en France? Rien, monsieur, absolument rien. J'ai +l'honneur de vous saluer. + +Le 15 août au matin, Mr Karl Nibor se présenta chez Mr Renault +avec le docteur Martout et la commission nommée à Paris par la +Société de biologie. Comme il arrive souvent en province, l'entrée +de notre illustre savant fut une sorte de déception. Mme Renault +s'attendait à voir paraître, sinon un magicien en robe de velours +constellée d'or, au moins un vieillard d'une prestance et d'une +gravité extraordinaire. Karl Nibor est un homme de taille moyenne, +très blond et très fluet. Peut-être a-t-il bien quarante ans, mais +on ne lui en donnerait pas plus de trente-cinq. Il porte la +moustache et la mouche; il est gai, parleur, agréable et assez +mondain pour amuser les dames. Mais Clémentine ne jouit pas de sa +conversation. Sa tante l'avait emmenée à Moret pour la soustraire +aux angoisses de la crainte et aux enivrements de la victoire. +X -- Alléluia! + +Mr Nibor et ses collègues, après les compliments d'usage, +demandèrent à voir le sujet. Ils n'avaient pas de temps à perdre +et l'expérience ne pouvait guère durer moins de trois jours. Léon +s'empressa de les conduire au laboratoire et d'ouvrir les trois +coffres du colonel. + +On trouva que le malade avait la figure assez bonne. Mr Nibor le +dépouilla de ses vêtements, qui se déchiraient comme de l'amadou +pour avoir trop séché dans l'étuve du père Meiser. Le corps, mis à +nu, fut jugé très intact et parfaitement sain. Personne n'osait +encore garantir le succès, mais tout le monde était plein +d'espérance. + +Après ce premier examen, Mr Renault mit son laboratoire au service +de ses hôtes. Il leur offrit tout ce qu'il possédait avec une +munificence qui n'était pas exempte de vanité. Pour le cas où +l'emploi de l'électricité paraîtrait nécessaire, il avait une +forte batterie de bouteilles de Leyde et quarante éléments de +Bunsen tout neufs. Mr Nibor le remercia en souriant. + +-- Gardez vos richesses, lui dit-il. Avec une baignoire et une +chaudière d'eau bouillante nous aurons tout ce qu'il nous faut. Le +colonel ne manque de rien que d'humidité. Il s'agit de lui rendre +la quantité d'eau nécessaire au jeu des organes. Si vous avez un +cabinet où l'on puisse amener un jet de vapeur, nous serons plus +que contents. + +Tout justement Mr Audret l'architecte, avait construit auprès du +laboratoire une petite salle de bain, commode et claire. La +célèbre machine à vapeur n'était pas loin, et sa chaudière n'avait +servi, jusqu'à présent, qu'à chauffer les bains de Mr et +Mme Renault. + +Le colonel fut transporté dans cette pièce avec tous les égards +que méritait sa fragilité. Il ne s'agissait pas de lui casser sa +deuxième oreille dans la hâte du déménagement! Léon courut +allumer le feu de la chaudière, et Mr Nibor le nomma chauffeur sur +le champ de bataille. + +Bientôt un jet de vapeur tiède pénétra dans la salle de bain, +créant autour du colonel une atmosphère humide qu'on éleva par +degrés, et sans secousse, jusqu'à la température du corps humain. +Ces conditions de chaleur et d'humidité furent maintenues avec le +plus grand soin durant vingt-quatre heures. Personne ne dormit +dans la maison. Les membres de la commission parisienne campaient +dans le laboratoire. Léon chauffait; Mr Nibor, Mr Renault et Mr +Martout s'en allaient tour à tour surveiller le thermomètre. +Mme Renault faisait du thé, du café et même du punch; Gothon, qui +avait communié le matin, priait Dieu dans un coin de sa cuisine +pour que ce miracle impie ne réussît pas. Une certaine agitation +régnait déjà par la ville, mais on ne savait s'il fallait +l'attribuer à la fête du 15 ou à la fameuse entreprise des sept +savants de Paris. + +Le 16 à deux heures on avait obtenu des résultats encourageants. +La peau et les muscles avaient recouvré presque toute leur +souplesse, mais les articulations étaient encore difficiles à +fléchir. L'état d'affaissement des parois du ventre et des +intervalles des côtes montrait enfin que les viscères étaient loin +d'avoir repris la quantité d'eau qu'ils avaient perdue autrefois +chez Mr Meiser. Un bain fut préparé et maintenu à la température +de 37 degrés et demi. On y laissa le colonel pendant deux heures, +en ayant soin de lui passer souvent sur la tête une éponge fine +imbibée d'eau. + +M. Nibor le retira du bain lorsque la peau, qui s'était gonflée +plus vite que les autres tissus, commença à prendre une teinte +blanche et à se rider légèrement. On le maintint, jusqu'au soir du +16, dans cette salle humide, où l'on disposa un appareil qui +laissait tomber de temps à autre une pluie fine à 37 degrés et +demi. Un nouveau bain fut donné le soir. Pendant la nuit, le corps +fut enveloppé de flanelle, mais maintenu constamment dans la même +atmosphère de vapeur. + +Le 17 au matin, après un troisième bain d'une heure et demie, les +traits de la figure et les formes du corps avaient leur aspect +naturel: on eût dit un homme endormi. Cinq ou six curieux furent +admis à le voir, entre autres le colonel du 23ème. En présence de +ces témoins, Mr Nibor fit mouvoir successivement toutes les +articulations et prouva qu'elles avaient repris leur souplesse. Il +massa doucement les membres, le tronc et l'abdomen. Il entr'ouvrit +les lèvres, écarta les mâchoires qui étaient assez fortement +serrées, et vit que la langue était revenue à son volume et à sa +consistance ordinaires. Il entr'ouvrit les paupières: le globe +des yeux était ferme et brillant. + +-- Messieurs, dit le savant, voilà des signes qui ne trompent +pas; je réponds du succès. Dans quelques heures, vous assisterez +aux premières manifestations de la vie. + +-- Mais, interrompit un des assistants, pourquoi pas tout de +suite? + +-- Parce que les conjonctives sont encore un peu plus pâles qu'il +ne faudrait. Mais ces petites veines qui parcourent le blanc des +yeux ont déjà pris une physionomie très rassurante. Le sang s'est +bien refait. Qu'est-ce que le sang? Des globules rouges nageant +dans du sérum ou petit-lait. Le sérum du pauvre Fougas s'était +desséché dans les veines; l'eau que nous y avons introduite +graduellement par une lente endosmose a gonflé l'albumine et la +fibrine du sérum, qui est revenu à l'état liquide. Les globules +rouges, que la dessiccation avait agglutinés, demeuraient +immobiles comme des navires échoués à la marée basse. Les voilà +remis à flot: ils épaississent, ils s'enflent, ils arrondissent +leurs bords, ils se détachent les uns des autres, ils se mettront +à circuler dans leurs canaux à la première poussée qui leur sera +donnée par les contractions du coeur. + +-- Reste à savoir, dit Mr Renault, si le coeur voudra se mettre en +branle. Dans un homme vivant, le coeur se meut sous l'impulsion du +cerveau, transmise par les nerfs. Le cerveau agit sous l'impulsion +du coeur transmise par les artères. Le tout forme un cercle +parfaitement exact, hors duquel il n'y a pas de salut. Et lorsque +le coeur et le cerveau ne fonctionnent ni l'un ni l'autre, comme +chez le colonel, je ne vois pas lequel des deux pourrait donner +l'impulsion à l'autre. Vous rappelez-vous cette scène de l'_École +des femmes_ où Arnolphe vient heurter à sa porte? Le valet et la +servante, Alain et Georgette, sont tous les deux dans la maison. + +«-- Georgette! crie Alain. + +«-- Eh bien? répond Georgette. + +«-- Ouvre là-bas! + +«-- Vas-y, toi! + +«-- Vas-y, toi! + +«-- Ma foi, je n'irai pas! + +«-- Je n'irai pas aussi. + +«-- Ouvre vite! + +«-- Ouvre, toi! + +«Et personne n'ouvre. Je crains bien, monsieur, que nous +n'assistions à une représentation de cette comédie. La maison, +c'est le corps du colonel; Arnolphe, qui voudrait bien rentrer, +c'est le principe vital. Le coeur et le cerveau remplissent le +rôle d'Alain et de Georgette. + +«-- Ouvre là-bas! dit l'un. + +«-- Vas-y, toi,» répond l'autre. + +«Et le principe vital reste à la porte. + +-- Monsieur, répliqua en souriant le docteur Nibor, vous oubliez +la fin de la scène. Arnolphe se fâche, il s'écrie: + +_Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte,_ +_N'aura pas à manger de plus de quatre jours!_ + +«Et aussitôt Alain de s'empresser, Georgette d'accourir et la +porte de s'ouvrir. Notez bien que si je parle ainsi, c'est pour +entrer dans votre raisonnement, car le mot de principe vital est +en contradiction avec l'état actuel de la science. La vie se +manifestera dès que le cerveau ou le coeur, ou quelqu'une des +parties du corps qui ont la propriété d'agir spontanément, aura +repris la quantité d'eau dont elle a besoin. La substance +organisée a des propriétés qui lui sont inhérentes et qui se +manifestent d'elles-mêmes, sans l'impulsion d'aucun principe +étranger, pourvu qu'elles se trouvent dans certaines conditions de +milieu. Pourquoi les muscles de Mr Fougas ne se contractent-ils +pas encore? Pourquoi le tissu du cerveau n'entre-t-il pas en +action? Parce qu'ils n'ont pas encore la somme d'humidité qui +leur est nécessaire. Il manque peut-être un demi-litre d'eau dans +la coupe de la vie. Mais je ne me hâterai pas de la remplir: j'ai +trop peur de la casser. Avant de donner un dernier bain à ce +brave, il faut encore masser tous ses organes, soumettre son +abdomen à des pressions méthodiques afin que les séreuses du +ventre, de la poitrine et du coeur soient parfaitement +désagglutinées et susceptibles de glisser les unes sur les autres. +Vous comprenez que le moindre accroc dans ces régions-là, et même +la plus légère résistance, suffirait pour tuer notre homme dans +l'instant de sa résurrection. + +Tout en parlant, il joignait l'exemple au précepte, et pétrissait +le torse du colonel. Comme les spectateurs remplissaient un peu +trop exactement la salle de bain, et qu'il était presque +impossible de s'y mouvoir, Mr Nibor les pria de passer dans le +laboratoire. Mais le laboratoire se trouva tellement plein qu'il +fallut l'évacuer au profit du salon: les commissaires de la +société de biologie avaient à peine un coin de table où rédiger le +procès-verbal. + +Le salon même était bourré de monde, ainsi que la salle à manger +et jusqu'à la cour de la maison. Amis, étrangers, inconnus se +serraient les coudes et attendaient en silence. Mais le silence de +la foule n'est pas beaucoup moins bruyant que le grondement de la +mer. Le gros docteur Martout, extraordinairement affairé, se +montrait de temps à autre et fendait les flots de curieux, comme +un galion chargé de nouvelles. Chacune de ses paroles circulait de +bouche en bouche et se répandait jusque dans la rue, où trente +groupes de militaires et de bourgeois s'agitaient en tout sens. +Jamais cette petite rue de la Faisanderie n'avait vu semblable +cohue. Un passant étonné s'arrêta, demandant: + +-- Qu'y a-t-il? Est-ce un enterrement? + +-- Au contraire, monsieur. + +-- C'est donc un baptême? + +-- À l'eau chaude! + +-- Une naissance? + +-- Une renaissance! + +Un vieux juge au tribunal civil expliquait au substitut la légende +du vieil Eson, bouilli dans la chaudière de Médée. + +-- C'est presque la même expérience, disait-il, et je croirais que +les poètes ont calomnié la magicienne de Colchos. Il y aurait de +jolis vers latins à faire là-dessus; mais je n'ai plus mon +antique prouesse! + +_Fabula Medeam cur crimine carpit iniquo?_ +_Ecce novus surgit redivivis Eson ab undis_ +_Fortior, arma petens, juvenili pectore miles..._ + +_Redivivis_ est pris dans le sens actif; c'est une licence, ou +du moins un hardiesse. Ah! monsieur! il fut un temps ou j'étais +l'homme de toutes les audaces, en vers latins! + +-- Cap'ral! disait un conscrit de la classe de 1859. + +-- Quoi-t-il y a, Fréminot? + +-- C'est-il vrai qu'ils font bouillir un ancien dans une marmite, +histoire de le réhabiliter dans ses habits de colonel? + +-- Vrai-t-ou pas vrai, subalterne, je me le suis laissé dire. + +-- J'imagine que c'est-z-une histoire sans fondement, sauf votre +respect? + +-- Apprenez, Fréminot, que rien n'est impossible à vos +supérieurs! Vous n'ignorez pas concurremment que les légumes +séchés, en les faisant bouillir, récapitulent leur état primitif +et surnaturel? + +-- Mais, cap'ral, que si on les cuisait trois jours de temps, +elles tomberaient en bouillie! + +-- Mais, imbécile, pourquoi que les anciens on les appelle des +durs à cuire? + +À midi, le commissaire de police et le lieutenant de gendarmerie +fendirent la presse et s'introduisirent dans la maison. Ces +messieurs s'empressèrent de déclarer à Mr Renault père que leur +visite n'avait rien d'officiel et qu'ils venaient en curieux. Ils +rencontrèrent dans le corridor le sous-préfet, le maire et Gothon, +qui se lamentait tout haut de voir le gouvernement prêter les +mains à des sorcelleries pareilles. + +Vers une heure Mr Nibor fit prendre au colonel un nouveau bain +prolongé, au sortir duquel le corps subit un massage plus fort et +plus complet que le premier. + +-- Maintenant, dit le docteur, nous pouvons transporter Mr Fougas +au laboratoire, pour donner à sa résurrection toute la publicité +désirable. Mais il conviendrait de l'habiller, et son uniforme est +en lambeaux. + +-- Je crois, répondit le bon Mr Renault, que le colonel est à peu +près de ma taille; je puis donc lui prêter des habits à moi. +Fasse le ciel qu'il les use! mais entre nous, je ne l'espère pas. + +Gothon apporta, en grommelant, ce qu'il faut pour vêtir un homme +complètement nu. Mais sa mauvaise humeur ne tint pas devant la +beauté du colonel: + +-- Pauvre monsieur! s'écria-t-elle. C'est jeune, c'est frais, +c'est blanc comme un petit poulet! S'il ne revenait pas, ce +serait grand dommage! + +Il y avait environ quarante personnes dans le laboratoire +lorsqu'on y transporta Fougas. Mr Nibor, aidé de Mr Martout, +l'assit sur un canapé et réclama quelques instants de vrai +silence. Mme Renault fit demander sur ces entrefaites s'il lui +était permis d'entrer; on l'admit. + +-- Madame et messieurs, dit le docteur Nibor, la vie se +manifestera dans quelques minutes. Il se peut que les muscles +agissent les premiers et que leur action soit convulsive, n'étant +pas encore réglée par l'influence du système nerveux. Je dois vous +prévenir de ce fait, pour que, le cas échéant, vous ne soyez point +effrayés. Madame, qui est mère, devra s'en étonner moins que +personne; elle a ressenti au quatrième mois de la grossesse +l'effet de ces mouvements irréguliers qui vont peut-être se +produire en grand. J'espère bien, au reste, que les premières +contractions spontanées se produiront dans les fibres du coeur. +C'est ce qui arrive chez l'embryon, où les mouvements rythmiques +du coeur précèdent les actes nerveux. + +Il se remit à exercer des pressions méthodiques sur le bas de la +poitrine, stimulant la peau des mains, entr'ouvrant les paupières, +explorant le pouls, auscultant la région du coeur. + +L'attention des spectateurs fut un instant détournée par un +tumulte extérieur. Un bataillon du 23ème passait, musique en tête, +dans la rue de la Faisanderie. Tandis que les cuivres de Mr Sax +ébranlaient les fenêtres de la maison, une rougeur subite +empourpra les joues du colonel. Ses yeux, qui étaient restés +entr'ouverts, brillèrent d'un éclat plus vif. Au même moment, le +docteur Nibor, qui auscultait la poitrine, s'écria: + +-- J'entends les bruits du coeur. + +À peine avait-il parié, que la poitrine se gonfla par une +aspiration violente, les membres se contractèrent, le corps se +dressa et l'on entendit un cri de: + +-- Vive l'empereur! + +Mais comme si un tel effort avait épuisé son énergie, le colonel +Fougas retomba sur le canapé en murmurant d'une voix éteinte: + +-- Où suis-je? Garçon! l'annuaire! + +XI -- Où le colonel Fougas apprend quelques nouvelles qui +paraîtront anciennes à mes lecteurs. + +Parmi les personnes présentes à cette scène, il n'y en avait pas +une seule qui eût vu des résurrections. Je vous laisse à penser la +surprise et la joie qui éclatèrent dans le laboratoire. Une triple +salve d'applaudissements mêlés de cris, salua le triomphe du +docteur Nibor. La foule, entassée dans le salon, dans les +couloirs, dans la cour et jusque dans la rue, comprit à ce signal +que le miracle était accompli. Rien ne put la retenir, elle +enfonça les portes, surmonta les obstacles, culbuta tous les sages +qui voulaient l'arrêter, et vint enfin déborder dans le cabinet de +physique. + +-- Messieurs! criait Mr Nibor, vous voulez donc le tuer! + +Mais on le laissait dire. La plus féroce de toutes les passions, +la curiosité, poussait la foule en avant; chacun voulait voir au +risque d'écraser les autres. Mr Nibor tomba, Mr Renault et son +fils, en essayant de le secourir, furent abattus sur son corps; +Mme Renault fut renversée à son tour aux genoux du colonel et se +mit à crier du haut de sa tête. + +-- Sacrebleu! dit Fougas en se dressant comme par ressort, ces +gredins-là vont nous étouffer, si on ne les assomme! + +Son attitude, l'éclat de ses yeux, et surtout le prestige du +merveilleux, firent un vide autour de lui. On aurait dit que les +murs s'étaient éloignés, ou que les spectateurs étaient rentrés +les uns dans les autres. + +-- Hors d'ici tous! s'écria Fougas, de sa plus belle voix de +commandement. + +Un concert de cris, d'explications, de raisonnements, s'élève +autour de lui; il croit entendre des menaces, il saisit la +première, chaise qui se trouve à sa portée, la brandit comme une +arme, il pousse, frappe, culbute les bourgeois, les soldats, les +fonctionnaires, les savants, les amis, les curieux, le commissaire +de police, et verse ce torrent humain dans la rue avec un fracas +épouvantable. Cela fait, il referme la porte au verrou, revient au +laboratoire, voit trois hommes debout auprès de Mme Renault, et +dit à la vieille dame en adoucissant le ton de sa voix: + +-- Voyons, la mère, faut-il expédier ces trois-là comme les +autres? + +-- Gardez-vous en bien! s'écria la bonne dame. Mon mari et mon +fils, monsieur. Et Mr le docteur Nibor, qui vous a rendu la vie. + +-- En ce cas, honneur à eux, la mère! Fougas n'a jamais forfait +aux lois de la reconnaissance et de l'hospitalité. Quant à vous, +mon Esculape, touchez là! + +Au même instant, il s'aperçut que dix à douze curieux s'étaient +hissés du trottoir de la rue jusqu'aux fenêtres du laboratoire. Il +marcha droit à eux et ouvrit avec une précipitation qui les fit +sauter dans la foule. + +-- Peuple! dit-il, j'ai culbuté une centaine de pandours qui ne +respectaient ni le sexe ni la faiblesse. Ceux qui ne seront pas +contents, je m'appelle le colonel Fougas, du 23ème. Et vive +l'empereur! + +Un mélange confus d'applaudissements, de cris, de rires et de gros +mots répondit à cette allocution bizarre. Léon Renault se hâta de +sortir pour porter des excuses à tous ceux à qui l'on en devait. +Il invita quelques amis à dîner le soir même avec le terrible +colonel, et surtout il n'oublia pas d'envoyer un exprès à +Clémentine. + +Fougas, après avoir parlé au peuple, se retourna vers ses hôtes en +se dandinant d'un air crâne, se mit à cheval sur la chaise qui lui +avait déjà servi, releva les crocs de sa moustache, et dit: + +-- Ah çà, causons. J'ai donc été malade? + +-- Très malade. + +-- C'est fabuleux. Je me sens tout dispos. J'ai faim, et même en +attendant le dîner, je boirais bien un verre de votre schnick. + +Mme Renault sortit, donna un ordre et rentra aussitôt. + +-- Mais, dites-moi donc où je suis! reprit le colonel. À ces +attributs du travail, je reconnais un disciple d'Uranie; peut- +être un ami de Monge et de Berthollet. Mais l'aimable cordialité +empreinte sur vos visages me prouve que vous n'êtes pas des +naturels de ce pays de choucroute. Oui, j'en crois les battements +de mon coeur. Amis, nous avons la même patrie. La sensibilité de +votre accueil, à défaut d'autres indices, m'aurait averti que vous +êtes Français. Quels hasards vous ont amené si loin du sol natal? +Enfants de mon pays, quelle tempête vous a jetés sur cette rive +inhospitalière? + +-- Mon cher colonel, répondit Mr Nibor, si vous voulez être bien +sage, vous ne ferez pas trop de questions à la fois. Laissez-nous +le plaisir de vous instruire tout doucement et avec ordre, car +vous avez beaucoup de choses à apprendre. + +Le colonel rougit de colère et répondit vivement: + +-- Ce n'est toujours pas vous qui m'en remontrerez, mon petit +monsieur! + +Une goutte de sang qui lui tomba sur la main détourna le cours de +ses idées: + +-- Tiens! dit-il est-ce que je saigne? + +-- Cela ne sera rien; la circulation s'est rétabli, et votre +oreille cassée... + +Il porta vivement la main à son oreille et dit: + +-- C'est pardieu vrai. Mais du diable si je me souviens de cet +accident-là! + +-- Je vais vous faire un petit pansement, et dans deux jours il +n'y paraîtra plus. + +-- Ne vous donnez pas la peine, mon cher Hippocrate; une pincée +de poudre, c'est souverain! + +Mr Nibor se mit en devoir de le panser un peu moins militairement. +Sur ces entrefaites, Léon rentra. + +-- Ah! ah! dit-il au docteur, vous réparez le mal que j'ai fait. + +-- Tonnerre! s'écria Fougas en s'échappant des mains de Mr Nibor +pour saisir Léon au collet. C'est toi, clampin! qui m'as cassé +l'oreille? + +Léon était très doux, mais la patience lui échappa. Il repoussa +brusquement son homme. + +-- Oui, monsieur, c'est moi qui vous ai cassé l'oreille, en la +tirant, et si ce petit malheur ne m'était pas arrivé, il est +certain que vous seriez aujourd'hui à six pieds sous terre. C'est +moi qui vous ai sauvé la vie, après vous avoir acheté de mon +argent, lorsque vous n'étiez pas coté plus de vingt-cinq louis. +C'est moi qui ai passé trois jours et deux nuits à fourrer du +charbon sous votre chaudière. C'est mon père qui vous a donné les +vêtements que vous avez sur le corps; vous êtes chez nous, buvez +le petit verre d'eau-de-vie que Gothon vous apporte; mais pour +Dieu! quittez l'habitude de m'appeler clampin, d'appeler ma mère +la mère, et de jeter nos amis dans la rue en les traitant de +pandours! + +Le colonel, tout ahuri, tendit la main à Léon, à Mr Renault et au +docteur, baisa galamment la main de Mme Renault, avala d'un trait +un verre à vin de Bordeaux rempli d'eau-de-vie jusqu'au bord, et +dit d'une voix émue: + +-- Vertueux habitants, oubliez les écarts d'une âme vive mais +généreuse. Dompter mes passions sera désormais ma loi. Après avoir +vaincu tous les peuples de l'univers, il est beau de se vaincre +soi-même. + +Cela dit, il livra son oreille à Mr Nibor, qui acheva le +pansement. + +-- Mais, dit-il, en recueillant ses souvenirs, on ne m'a donc pas +fusillé? + +-- Non. + +-- Et je n'ai pas été gelé dans la tour? + +-- Pas tout à fait. + +-- Pourquoi m'a-t-on ôté mon uniforme? Je devine! Je suis +prisonnier! + +-- Vous êtes libre. + +-- Libre! Vive l'empereur! Mais alors, pas un moment à perdre! +Combien de lieues d'ici à Dantzig? + +-- C'est très loin. + +-- Comment appelez-vous cette bicoque? + +-- Fontainebleau. + +-- Fontainebleau! En France? + +-- Seine-et-Marne. Nous allions vous présenter le sous-préfet +lorsque vous l'avez jeté dans la rue. + +-- Je me fiche pas mal de tous les sous-préfets! J'ai une mission +de l'empereur pour le général Rapp, et il faut que je parte +aujourd'hui même pour Dantzig. Dieu sait si j'arriverai à temps! + +-- Mon pauvre colonel, vous arriveriez trop tard. Dantzig est +rendu. + +-- C'est impossible? Depuis quand? + +-- Depuis tantôt quarante-six ans. + +-- Tonnerre! Je n'entends pas qu'on se... moque de moi! + +Mr Nibor lui mit en main un calendrier, et lui dit: + +-- Voyez vous-même! Nous sommes au 17 août 1859; vous vous êtes +endormi dans la tour de Liebenfeld le 11 novembre 1813; il y a +donc quarante-six ans moins trois mois que le monde marche sans +vous. + +-- Vingt-quatre et quarante-six; mais alors j'aurais soixante-dix +ans, à votre compte! + +-- Votre vivacité montre bien que vous en avez toujours vingt- +quatre. + +Il haussa les épaules, déchira le calendrier et dit en frappant du +pied le parquet: + +-- Votre almanach est une blague! + +Mr Renault courut à sa bibliothèque, prit une demi-douzaine de +volumes au hasard, et lui fit lire, au bas des titres, les dates +de 1826, 1833, 1847, 1858. + +-- Pardonnez-moi, dit Fougas en plongeant sa tête dans ses mains. +Ce qui m'arrive est si nouveau! Je ne crois pas qu'un humain se +soit jamais vu à pareille épreuve. J'ai soixante-dix ans! + +La bonne Mme Renault s'en alla prendre un miroir dans la salle de +bain et le lui donna en disant: + +-- Regardez-vous! + +Il tenait la glace à deux mains et s'occupait silencieusement à +refaire connaissance avec lui-même, lorsqu'un orgue ambulant +pénétra dans la cour et joua: + +«Partant pour la Syrie!» + +Fougas lança le miroir contre terre en criant: + +-- Qu'est-ce que vous me contiez donc là? J'entends la chanson de +la reine Hortense! + +Mr Renault lui expliqua patiemment, tout en recueillant les débris +du miroir, que la jolie chanson de la reine Hortense était devenue +un air national et même officiel, que la musique des régiments +avait substitué cette aimable mélodie à la farouche Marseillaise, +et que nos soldats, chose étrange! ne s'en battaient pas plus +mal. Mais déjà le colonel avait ouvert la fenêtre et criait au +Savoyard: + +-- Eh! l'ami! Un napoléon pour toi si tu me dis en quelle année +je respire! + +L'artiste se mit à danser le plus légèrement qu'il put, en +secouant son moulin à musique. + +-- Avance à l'ordre! cria le colonel. Et laisse en repos ta +satanée machine! + +-- Un petit chou, mon bon mouchu! + +-- Ce n'est pas un sou que je te donnerai, mais un napoléon, si tu +me dis en quelle année nous sommes! + +-- Que ch'est drôle, hi! hi! hi! + +-- Et si tu ne me le dis pas plus vite que ça, je te couperai les +oreilles! + +Le Savoyard s'enfuit, mais il revint tout de suite, comme s'il +avait médité au trot la maxime: Qui ne risque rien, n'a rien. + +-- Mouchu! dit-il d'une voix pateline, nous chommes en mil huit +chent chinquante-neuf. + +-- Bon! cria Fougas. Il chercha de l'argent dans ses poches et +n'y trouva rien. Léon vit son embarras, et jeta vingt francs dans +la cour. Avant de refermer la fenêtre, il désigna du doigt la +façade d'un joli petit bâtiment neuf où le colonel put lire en +toutes lettres: + +AUDRET, ARCHITECTE +MDCCCLIX. + +Renseignement parfaitement clair, et qui ne coûtait pas vingt +francs. + +Fougas, un peu confus, serra la main de Léon et lui dit: + +-- Ami, je n'oublierai plus que la confiance est le premier devoir +de la reconnaissance envers la bienfaisance. Mais parlez-moi de la +patrie! Je foule le sol sacré où j'ai reçu l'être, et j'ignore +les destinées de mon pays. La France est toujours la reine du +monde, n'est-il pas vrai? + +-- Certainement, dit Léon. + +-- Comment va l'empereur? + +-- Bien. + +-- Et l'impératrice? + +-- Très bien. + +-- Et le roi de Rome? + +-- Le prince impérial? C'est un très bel enfant. + +-- Comment! un bel enfant! Et vous avez le front de dire que +nous sommes en 1859! + +Mr Nibor prit la parole et expliqua en quelques mots que le +souverain actuel de la France n'était pas Napoléon Ier, mais +Napoléon III. + +-- Mais alors, s'écria Fougas, mon empereur est mort! + +-- Oui. + +-- C'est impossible! Racontez-moi tout ce que vous voudrez, +excepté ça! Mon empereur est immortel. + +Mr Nibor et les Renault, qui n'étaient pourtant pas historiens de +profession, furent obligés de lui faire en abrégé l'histoire de +notre siècle. On alla chercher un gros livre écrit par Mr de +Norvins et illustré de belles gravures par Raffet. Il n'accepta la +vérité qu'en la touchant du doigt, et encore s'écriait-il à chaque +instant: + +-- C'est impossible! Ce n'est pas de l'histoire que vous me +lisez; c'est un roman écrit pour faire pleurer les soldats! + +Il fallait, en vérité, que ce jeune homme eût l'âme forte et bien +trempée, car il apprit en quarante minutes tous les malheurs que +la fortune avait répartis sur dix-huit années, depuis la première +abdication jusqu'à la mort du roi de Rome. Moins heureux que ses +anciens compagnons d'armes, il n'eut pas un intervalle de repos +entre ces chocs terribles et répétés qui frappaient tous son coeur +au même endroit. On aurait pu craindre que le coup ne fît balle et +que le pauvre Fougas ne mourût dans la première heure de sa vie. +Mais ce diable d'homme pliait et rebondissait tour à tour comme un +ressort. Il cria d'admiration en écoutant les beaux combats de la +campagne de France; il rugit de douleur en assistant aux adieux +de Fontainebleau. Le retour de l'île d'Elbe illumina sa belle et +noble figure; son coeur courut à Waterloo avec la dernière armée +de l'Empire, et s'y brisa. Puis il serrait les poings et disait +entre ses dents: + +-- Si j'avais été là, à la tête du 23ème, Blucher et Wellington +auraient bien vu! + +L'invasion, le drapeau blanc, le martyre de Sainte-Hélène, la +terreur blanche en Europe, le meurtre de Murat, ce dieu de la +cavalerie, la mort de Ney, de Brune, de Mouton Duvernet et de tant +d'autres hommes de coeur qu'il avait connus, admirés et aimés, le +jetèrent dans une série d'accès de rage; mais rien ne l'abattit. +En écoutant la mort de Napoléon, il jurait de manger le coeur de +l'Angleterre; la lente agonie du pâle et charmant héritier de +l'Empire lui inspirait des tentations d'éventrer l'Autriche. +Lorsque le drame fut fini et le rideau tombé sur Schoenbrunn, il +essuya ses larmes et dit: + +-- C'est bien. J'ai vécu en un instant toute la vie d'un homme. +Maintenant, montrez-moi la carte de France! + +Léon se mit à feuilleter un atlas, tandis que Mr Renault essayait +de résumer au colonel l'histoire de la Restauration et de la +monarchie de 1830. Mais Fougas avait l'esprit ailleurs. + +-- Qu'est-ce que ça me fait, disait-il, que deux cents bavards de +députés aient mis un roi à la place d'un autre? Des rois! j'en +ai tant vu par terre! Si l'Empire avait duré dix ans de plus, +j'aurais pu me donner un roi pour brosseur! + +Lorsqu'on lui mit l'atlas sous les yeux, il s'écria d'abord avec +un profond dédain: + +-- Ça, la France! + +Mais bientôt deux larmes de tendresse échappées de ses yeux +arrosèrent l'Ardèche et la Gironde. Il baisa la carte et dit avec +une émotion qui gagna presque tous les assistants: + +-- Pardonne-moi ma pauvre vieille, d'avoir insulté à ton malheur! +Ces scélérats que nous avions rossés partout, ont profité de mon +sommeil pour rogner tes frontières; mais petite ou grande, riche +ou pauvre, tu es ma mère, et je t'aime comme un bon fils! Voici +la Corse, où naquit le géant de notre siècle, voici Toulouse où +j'ai reçu le jour; voilà Nancy, où j'ai senti battre mon coeur, +où celle que j'appelais mon Églé m'attend peut-être encore! +France! tu as un temple dans mon âme; ce bras t'appartient; tu +me trouveras toujours prêt à verser mon sang jusqu'à la dernière +goutte pour te défendre ou te venger! + +XII -- Le premier repas du convalescent. + +Le messager que Léon avait envoyé à Moret ne pouvait pas y arriver +avant sept heures. En supposant qu'il trouvât ces dames à table +chez leurs hôtes, que la grande nouvelle abrégeât le dîner et +qu'on mît aisément la main sur une voiture, Clémentine et sa tante +seraient probablement à Fontainebleau entre dix et onze heures. Le +fils de Mr Renault jouissait par avance du bonheur de sa fiancée. +Quelle joie pour elle et pour lui, lorsqu'il lui présenterait +l'homme miraculeux qu'elle avait défendu contre les horreurs de la +tombe, et qu'il avait ressuscité à sa prière! + +En attendant, Gothon, heureuse et fière autant qu'elle avait été +inquiète et scandalisée, mettait un couvert de douze personnes. +Son compagnon de chaîne, jeune rustaud de dix-huit ans, éclos dans +la commune des Sablons, l'assistait de ses deux bras et l'amusait +de sa conversation. + +-- Pour lors, mam'selle Gothon, disait-il en posant la pile +d'assiettes creuses, c'est comme qui dirait un revenant qu'a sorti +de sa boîte pour bousculer le commissaire et le souparfait! + +-- Revenant si on veut, Célestin; sûr et certain qu'il revient de +loin, le pauvre jeune homme; mais revenant n'est peut-être pas un +mot à dire en parlant des maîtres. + +-- C'est-il donc vrai qu'il va être notre maître aussi, celui-là? +Il en arrive tous les jours de plusse. J'aimerais mieux qu'il +arriverait des domestiques ed'renfort! + +-- Taisez-vous, lézard de paresse! Quand les messieurs donnent +pourboire en s'en allant, vous ne vous plaignez pas de n'être que +deux à partager. + +-- Ah ouiche! j'ai porté pus de cinquante siaux d'eau pour le +faire mijoter, votre colonel, et je sais ben qu'il ne me donnera +pas la pièce, n'ayant pas un liard dans ses poches! Faut croire +que l'argent n'est pas en abondance dans le pays d'oùs qu'il +revient! + +-- On dit qu'il a des testaments à hériter du côté de Strasbourg; +un monsieur qui lui a fait tort de sa fortune. + +-- Dites donc, mam'selle Gothon, vous qui lisez tous les dimanches +dans un petit livre, oùs qu'il pouvait être logé, not' colonel, du +temps qu'il n'était pas de ce monde? + +-- Eh! en purgatoire, donc! + +-- Alors, pourquoi que vous ne lui demandez pas des nouvelles de +ce fameux Baptiste, vot' amouroux de 1837, qui s'a laissé dévaler +du haut d'un toit, dont vous lui faites dire tant et tant de +messes? Ils ont dû se rencontrer par là. + +-- C'est peut-être bien possible. + +-- À moins que le Baptiste n'en soit sorti, depuis le temps que +vous payez pour ça! + +-- Hé ben! j'irai ce soir dans la chambre du colonel, et comme il +n'est pas fier, il me dira ce qu'il en sait... Mais, Célestin, +vous n'en ferez donc, jamais d'autres? Voilà encore que vous +m'avez frotté mes couteaux d'entremets en argent sur la pierre à +repasser! + +Les invités arrivaient au salon, où la famille Renault s'était +transportée avec Mr Nibor et le colonel. On présenta +successivement à Fougas le maire de la ville, le docteur Martout, +maître Bonnivet, notaire, Mr Audret, et trois membres de la +commission parisienne; les trois autres avaient été forcés de +repartir avant le dîner. Les convives n'étaient pas des plus +rassurés: leurs flancs meurtris par les premiers mouvements de +Fougas leur permettaient de supposer qu'ils dîneraient peut-être +avec un fou. Mais la curiosité fut plus forte que la peur. Le +colonel les rassura bientôt par l'accueil le plus cordial. Il +s'excusa de s'être conduit en homme qui revient de l'autre monde. +Il causa beaucoup, un peu trop peut-être, mais on était si heureux +de l'entendre, et ses paroles empruntaient tant de prix à la +singularité des événements, qu'il obtint un succès sans mélange. +On lui dit que le docteur Martout avait été un des principaux +agents de sa résurrection, avec une autre personne qu'on promit de +lui présenter plus tard. Il remercia chaudement Mr Martout, et +demanda quand il pourrait témoigner sa reconnaissance à l'autre +personne. + +-- J'espère, dit Léon, que vous la verrez ce soir. + +On n'attendait plus que le colonel du 23ème de ligne, Mr Rollon. Il +arriva, non sans peine, à travers les flots de peuple qui +remplissaient la rue de la Faisanderie. C'était un homme de +quarante-cinq ans, voix brève, figure ouverte. Ses cheveux +grisonnaient vaguement, mais la moustache brune, épaisse et +relevée, se portait bien. Il parlait peu, disait juste, savait +beaucoup et ne se vantait pas: somme toute, un beau type de +colonel. Il vint droit à Fougas et lui tendit la main comme à une +vieille connaissance. + +-- Mon cher camarade, lui dit-il, j'ai pris grand intérêt à votre +résurrection, tant en mon propre nom qu'au nom du régiment. Le +23ème, que j'ai l'honneur de commander, vous révérait hier comme un +ancêtre. À dater de ce jour, il vous chérira comme un ami. + +Pas la moindre allusion à la scène du matin, où Mr Rollon avait +été foulé aussi bien que les autres. + +Fougas répondit convenablement, mais avec une nuance de froideur: + +-- Mon cher camarade, dit-il, je vous remercie de vos bons +sentiments. Il est singulier que le destin me mette en présence de +mon successeur, le jour même où je rouvre les yeux à la lumière; +car enfin je ne suis ni mort ni général, je n'ai pas permuté, on +ne m'a pas mis à la retraite, et pourtant je vois un autre +officier, plus digne sans doute, à la tête de mon beau 23ème. Mais +si vous avez pour devise «Honneur et courage» comme j'en suis +d'ailleurs persuadé, je n'ai pas le droit de me plaindre et le +régiment est en bonnes mains. + +Le dîner était servi. Mme Renault prit le bras de Fougas. Elle le +fit asseoir à sa droite et Mr Nibor à sa gauche. Le colonel et le +maire prirent leurs places aux côtés de Mr Renault; les autres +convives au hasard et sans étiquette. + +Fougas engloutit le potage et les entrées, reprenant de tous les +plats et buvant en proportion. Un appétit de l'autre monde! + +-- Estimable amphitryon, dit-il à Mr Renault, ne vous effrayez pas +de me voir tomber sur les vivres. J'ai toujours mangé de même; +excepté dans la retraite de Russie. Considérez d'ailleurs que je +me suis couché hier sans souper, à Liebenfeld. + +Il pria Mr Nibor de lui raconter par quelle série de circonstances +il était venu de Liebenfeld à Fontainebleau. + +-- Vous rappelez-vous, dit le docteur, un vieil Allemand qui vous +a servi d'interprète devant le conseil de guerre? + +-- Parfaitement. Un brave homme qui avait une perruque violette. +Je m'en souviendrai toute ma vie, car il n'y a pas deux perruques +de cette couleur-là. + +-- Eh bien! c'est l'homme à la perruque violette, autrement dit +le célèbre docteur Meiser, qui vous a conservé la vie. + +-- Où est-il? je veux le voir, tomber dans ses bras, lui dire... + +-- Il avait soixante-huit ans passés lorsqu'il vous rendit ce +petit service: il serait donc aujourd'hui dans sa cent quinzième +année s'il avait attendu vos remerciements. + +-- Ainsi donc il n'est plus! La mort l'a dérobé à ma +reconnaissance! + +-- Vous ne savez pas encore tout ce que vous lui devez. Il vous a +légué, en 1824, une fortune de trois cent soixante-quinze mille +francs, dont vous êtes le légitime propriétaire. Or comme un +capital placé à cinq pour cent se double en quatorze ans, grâce +aux intérêts composés, vous possédiez, en 1838, une bagatelle de +sept cent cinquante mille francs; en 1852, un million et demi. +Enfin, s'il vous plaît de laisser vos fonds entre les mains de Mr +Nicolas Meiser, de Dantzig, cet honnête homme vous devra trois +millions au commencement de 1866, ou dans sept ans. Nous vous +donnerons ce soir une copie du testament de votre bienfaiteur; +c'est une pièce très instructive que vous pourrez méditer en vous +mettant au lit. + +-- Je la lirai volontiers, dit le colonel Fougas. Mais l'or est +sans prestige à mes yeux. L'opulence engendre la mollesse. Moi! +languir dans la lâche oisiveté de Sybaris! Efféminer mes sens sur +une couche de rosés, jamais! L'odeur de la poudre m'est plus +chère que tous les parfums de l'Arabie. La vie n'aurait pour moi +ni charmes ni saveur s'il me fallait renoncer au tumulte enivrant +des armes. Et le jour où l'on vous dira que Fougas ne marche plus +dans les rangs de l'armée, vous pourrez répondre hardiment: C'est +que Fougas n'est plus! + +Il se tourna vers le nouveau colonel du 23ème et lui dit: + +-- Ô vous, mon cher camarade, dites-leur que le faste insolent de +la richesse est mille fois moins doux que l'austère simplicité du +soldat! Du colonel, surtout! Les colonels sont les rois de +l'armée. Un colonel est moins qu'un général, et pourtant il a +quelque chose de plus. Il vit plus avec le soldat, il pénètre plus +avant dans l'intimité de la troupe. Il est le père, le juge, l'ami +de son régiment. L'avenir de chacun de ses hommes est dans ses +mains; le drapeau est déposé sous sa tente ou dans sa chambre. Le +colonel et le drapeau ne sont pas deux, l'un est l'âme, l'autre +est le corps! + +Il demanda à Mr Rollon la permission d'aller revoir et embrasser +le drapeau du 23ème. + +-- Vous le verrez demain matin, répondit le nouveau colonel, si +vous me faites l'honneur de déjeuner chez moi avec quelques-uns de +mes officiers. + +Il accepta l'invitation avec enthousiasme et se jeta dans mille +questions sur la solde, la masse, l'avancement, le cadre de +réserve, l'uniforme, le grand et petit équipement, l'armement, la +théorie. Il comprit sans difficulté les avantages du fusil à +piston, mais on essaya vainement de lui expliquer le canon rayé. +L'artillerie n'était pas son fort; il avouait pourtant que +Napoléon avait dû plus d'une victoire à sa belle artillerie. + +Tandis que les innombrables rôtis de Mme Renault se succédaient +sur la table, Fougas demanda, mais sans perdre un coup de dent, +quelles étaient les principales guerres de l'année, combien de +nations la France avait sur les bras, si l'on ne pensait pas enfin +à recommencer la conquête du monde? Les renseignements qu'on lui +donna, sans le satisfaire complètement, ne lui ôtèrent pas toute +espérance. + +-- J'ai bien fait d'arriver, dit-il, il y a de l'ouvrage. + +Les guerres d'Afrique ne le séduisaient pas beaucoup, quoique le +23ème eût conquis là-bas un bel accroissement de gloire. + +-- Comme école, c'est bon, disait-il. Le soldat doit s'y former +autrement que dans les jardins de Tivoli, derrière les jupons des +nourrices. Mais pourquoi diable ne flanque-t-on pas cinq cent +mille hommes sur le dos de l'Angleterre? L'Angleterre est l'âme +de la coalition, je ne vous dis que ça! + +Que de raisonnements il fallut pour lui faire comprendre la +campagne de Crimée, où les Anglais avaient combattu à nos côtés! + +-- Je comprends, disait-il, qu'on tape sur les Russes: ils m'ont +fait manger mon meilleur cheval. Mais les Anglais sont mille fois +pires! Si ce jeune homme (L'empereur Napoléon III) ne le sait +pas, je le lui dirai. Il n'y a pas de quartier possible après ce +qu'ils viennent de faire à Sainte-Hélène! Si j'avais été en +Crimée, commandant en chef, j'aurais commencé par rouler +proprement les Russes; après quoi je me serais retourné contre +les Anglais, et je les aurais flanqués dans la mer, qui est leur +élément! + +On lui donna quelques détails sur la campagne d'Italie et il fut +charmé d'apprendre que le 23ème avait pris une redoute sous les +yeux du maréchal duc de Solferino. + +-- C'est la tradition du régiment, dit-il en pleurant dans sa +serviette. Ce brigand de 23ème n'en fera jamais d'autres! La +déesse des Victoires l'a touché de son aile. + +Ce qui l'étonna beaucoup, par exemple, c'est qu'une guerre de +cette importance se fût terminée en si peu de temps. Il fallut lui +apprendre que depuis quelques années on avait trouvé le secret de +transporter cent mille hommes, en quatre jours, d'un bout à +l'autre de l'Europe. + +-- Bon! disait-il, j'admets la chose. Ce qui m'étonne, c'est que +l'empereur ne l'ait pas inventée en 1810, car il avait le génie +des transports, le génie des intendances, le génie des bureaux, le +génie de tout! Mais enfin les Autrichiens se sont défendus, et il +n'est pas possible qu'en moins de trois mois vous soyez arrivés à +Vienne. + +-- Nous ne sommes pas allés si loin, en effet. + +-- Vous n'avez pas poussé jusqu'à Vienne? + +-- Non. + +-- Eh bien, alors, où avez-vous donc signé la paix? + +-- À Villafranca. + +-- À Villafranca? C'est donc la capitale de l'Autriche! + +-- Non, c'est un village d'Italie. + +-- Monsieur, je n'admets pas qu'on signe la paix ailleurs que dans +les capitales. C'était notre principe, notre ABC, le paragraphe +premier de la Théorie. Il paraît que le monde a bien changé depuis +que je ne suis plus là. Mais patience! + +Ici, la vérité m'oblige à dire que Fougas se grisa au dessert. Il +avait bu et mangé comme un héros d'Homère et parlé plus +copieusement que Cicéron dans ses bons jours. Les fumées du vin, +de la viande et de l'éloquence lui montèrent au cerveau. Il devint +familier, tutoya les uns, rudoya les autres et lâcha un torrent +d'absurdités à faire tourner quarante moulins. Son ivresse n'avait +rien de brutal et surtout rien d'ignoble; ce n'était que le +débordement d'un esprit jeune, aimant, vaniteux et déréglé. Il +porta cinq ou six toasts: à la gloire, à l'extension de nos +frontières, à la destruction du dernier des Anglais, à Mlle Mars, +espoir de la scène française, à la sensibilité, lien fragile, mais +cher, qui unit l'amant à son objet, le père à son fils, le colonel +à son régiment! + +Son style, singulier mélange de familiarité et d'emphase, provoqua +plus d'un sourire dans l'auditoire. Il s'en aperçut, et un reste +de défiance s'éveilla au fond de son coeur. De temps à autre, il +se demandait tout haut si ces gens-là n'abusaient point de sa +naïveté. + +-- Malheur! s'écriait-il, malheur à ceux qui voudraient me faire +prendre des vessies pour des lanternes! La lanterne éclaterait +comme une bombe et porterait le deuil aux environs! + +Après de tels discours, il ne lui restait plus qu'à rouler sous la +table, et ce dénouement était assez prévu. Mais le colonel +appartenait à une génération d'hommes robustes, accoutumés à plus +d'un genre d'excès, aussi forts contre le plaisir que contre les +dangers, les privations et les fatigues. Lorsque Mme Renault remua +sa chaise pour indiquer que le repas était fini, Fougas se leva +sans effort, arrondit son bras avec grâce et conduisit sa voisine +au salon. Sa démarche était un peu roide, et tout d'une pièce, +mais il allait droit devant lui, et ne trébuchait point. Il prit +deux tasses de café et passablement de liqueurs alcooliques, après +quoi il se mit à causer le plus raisonnablement du monde. Vers dix +heures, Mr Martout ayant exprimé le désir d'entendre son histoire, +il se plaça lui-même sur la sellette, se recueillit un instant et +demanda un verre d'eau sucrée. On s'assit en cercle autour de lui +et il commença le discours suivant, dont le style un peu suranné +se recommande à votre indulgence. + +XIII -- Histoire du colonel Fougas, racontée par lui-même. + +«N'espérez pas que j'émaille mon récit de ces fleurs plus +agréables que solides, dont l'imagination se pare quelquefois pour +farder la vérité. Français et soldat, j'ignore doublement la +feinte. C'est l'amitié qui m'interroge, c'est la franchise qui +répondra. + +«Je suis né de parents pauvres, mais honnêtes, au seuil de cette +année féconde et glorieuse qui éclaira le _Jeu de Paume_ d'une +aurore de liberté. Le Midi fut ma patrie; la langue aimée des +troubadours fut celle que je bégayai au berceau. Ma naissance +coûta le jour à ma mère. L'auteur des miens, modeste possesseur +d'un champ, trempait son pain dans la sueur du travail. Mes +premiers jeux ne furent pas ceux de l'opulence. Les cailloux +bigarrés qu'on ramasse sur la rive et cet insecte bien connu que +l'enfance fait voltiger libre et captif au bout d'un fil, me +tinrent lieu d'autres joujoux. + +«Un vieux ministre des autels, affranchi des liens ténébreux du +fanatisme et réconcilié avec les institutions nouvelles de la +France, fut mon Chiron et mon Mentor. Il me nourrit de la forte +moelle des lions de Rome et d'Athènes; ses lèvres distillaient à +mes oreilles le miel embaumé de la sagesse. Honneur à toi, docte +et respectable vieillard, qui m'a donné les premières leçons de la +science et les premiers exemples de la vertu! + +«Mais déjà cette atmosphère de gloire que le génie d'un homme et +la vaillance d'un peuple firent flotter sur la patrie, enivrait +tous mes sens et faisait palpiter ma jeune âme. La France, au +lendemain du volcan de la guerre civile, avait réuni ses forces en +faisceau pour les lancer contre l'Europe, et le monde étonné, +sinon soumis, cédait à l'essor du torrent déchaîné. Quel homme, +quel Français aurait pu voir avec indifférence cet écho de la +victoire répercuté par des millions de coeurs? + +«À peine au sortir de l'enfance, je sentis que l'honneur est plus +précieux que la vie. La mélodie guerrière des tambours arrachait à +mes yeux des larmes mâles et courageuses. Et moi aussi, disais-je +en suivant la musique des régiments dans les rues de Toulouse, je +veux cueillir des lauriers, dussé-je les «arroser de mon sang!» +Le pâle olivier de la paix n'obtenait que mes mépris. C'est en +vain qu'on célébrait les triomphes pacifiques du barreau, les +molles délices du commerce ou de la finance. À la toge de nos +Cicérons, à la simarre de nos magistrats, au siège curule de nos +législateurs, à l'opulence de nos Mondors, je préférais le glaive. +On aurait dit que j'avais sucé le lait de Bellone. «Vaincre ou +mourir» était déjà ma devise, et je n'avais pas seize ans! + +«Avec quel noble mépris j'entendais raconter l'histoire de nos +protées de la politique! De quel regard dédaigneux je bravais les +Turcarets de la finance, vautrés sur les coussins d'un char +magnifique, et conduits par un automédon galonné vers le boudoir +de quelque Aspasie! Mais si j'entendais redire les prouesses des +chevaliers de la Table ronde, ou célébrer en vers élégants la +vaillance des croisés; si le hasard mettait sous ma main les +hauts faits de nos modernes Rolands, retracés dans un bulletin de +l'armée par l'héritier de Charlemagne, une flamme avant-courrière +du feu des combats s'allumait dans mes yeux juvéniles. + +«Ah! c'était trop languir, et mon frein rongé par l'impatience +allait peut-être se rompre, quand la sagesse d'un père le délia. + +«-- Pars, me dit-il, en essayant, mais en vain, de retenir ses +larmes. Ce n'est pas un tyran qui t'a engendré, et je +n'empoisonnerai pas le jour que je t'ai donné moi-même. J'espérais +que ta main resterait dans notre chaumière pour me fermer les +yeux, mais lorsque le patriotisme a parlé, l'égoïsme doit se +taire. Mes voeux te suivront désormais sur les champs où Mars +moissonne les héros. Puisses-tu mériter la palme du courage et te +montrer bon citoyen comme tu as été bon fils! + +«Il dit et m'ouvrit ses bras. J'y tombai, nous confondîmes nos +pleurs, et je promis de revenir au foyer dès que l'étoile de +l'honneur se suspendrait à ma poitrine. Mais hélas! l'infortuné +ne devait plus me revoir. La Parque, qui dorait déjà le fil de mes +jours, trancha le sien sans pitié. La main d'un étranger lui ferma +la paupière, tandis que je gagnais ma première épaulette à la +bataille d'Iéna. + +«Lieutenant à Eylau, capitaine à Wagram et décoré de la propre +main de l'empereur sur le champ de bataille, chef de bataillon +devant Almeida, lieutenant colonel à Badajoz, colonel à la +Moskowa, j'ai savouré à pleins bords la coupe de la victoire. J'ai +bu aussi le calice de l'adversité. Les plaines glacées de la +Russie m'ont vu seul, avec un peloton de braves, dernier reste de +mon régiment, dévorer la dépouille mortelle de celui qui m'avait +porté tant de fois jusqu'au sein des bataillons ennemis. Tendre et +fidèle compagnon de mes dangers, déferré par accident auprès de +Smolensk, il dévoua ses mânes eux-mêmes au salut de son maître et +fit un rempart de sa peau à mes pieds glacés et meurtris. + +«Ma langue se refuse à retracer le récit de nos hasards dans +cette funeste campagne. Je l'écrirai peut-être un jour avec une +plume trempée dans les larmes... les larmes, tribut de la faible +humanité. Surpris par la saison des frimas dans une zone glacée, +sans feu, sans pain, sans souliers, sans moyens de transport, +privés des secours de l'art d'Esculape, harcelés par les Cosaques, +dépouillés par les paysans, véritables vampires, nous voyions nos +foudres muets, tombés au pouvoir de l'ennemi, vomir la mort contre +nous-mêmes. Que vous dirai-je encore? Le passage de la Bérésina, +l'encombrement de Wilna, tout le tremblement de tonnerre de nom +d'un chien... mais je sens que la douleur m'égare et que ma parole +va s'empreindre de l'amertume de ces souvenirs. + +«La nature et l'amour me réservaient de courtes mais précieuses +consolations. Remis de mes fatigues, je coulai des jours heureux +sur le sol de la patrie, dans les paisibles vallons de Nancy. +Tandis que nos phalanges s'apprêtaient à de nouveaux combats, +tandis que je rassemblais autour de mon drapeau trois mille jeunes +mais valeureux guerriers, tous résolus de frayer à leurs neveux le +chemin de l'honneur, un sentiment nouveau que j'ignorais encore se +glissa furtivement dans mon âme. + +«Ornée de tous les dons de la nature, enrichie des fruits d'une +excellente éducation, la jeune et intéressante Clémentine sortait +à peine des ténèbres de l'enfance pour entrer dans les douces +illusions de la jeunesse. Dix-huit printemps formaient son âge; +les auteurs de ses jours offraient à quelques chefs de l'armée une +hospitalité qui, pour n'être pas gratuite, n'en était pas moins +cordiale. Voir leur fille et l'aimer fut pour moi l'affaire d'un +jour. Son coeur novice sourit à ma flamme: aux premiers aveux qui +me furent dictés par la passion, je vis son front se colorer d'une +aimable pudeur. Nous échangeâmes nos serments par une belle soirée +de juin, sous une tonnelle où son heureux père versait quelquefois +aux officiers altérés la brune liqueur du Nord. Je jurai qu'elle +serait ma femme, elle promit de m'appartenir; elle fit plus +encore. Notre bonheur ignoré de tous eut le calme d'un ruisseau +dont l'onde pure n'est point troublée par l'orage, et qui, coulant +doucement entre des rives fleuries, répand la fraîcheur dans le +bocage qui protège son modeste cours. + +«Un coup de foudre nous sépara l'un de l'autre, au moment où la +loi et les autels s'apprêtaient à cimenter des noeuds si doux. Je +partis avant d'avoir pu donner mon nom à celle qui m'avait donné +son coeur. Je promis de revenir, elle promit de m'attendre, et je +m'échappai de ses bras tout baigné de ses larmes, pour courir aux +lauriers de Dresde et aux cyprès de Leipzig. Quelques lignes de sa +main arrivèrent jusqu'à moi dans l'intervalle des deux batailles: +«Tu seras père» me disait-elle. Le suis-je? Dieu le sait! M'a- +t-elle attendu? Je le crois. L'attente a dû lui paraître longue +auprès du berceau de cet enfant qui a quarante-six ans aujourd'hui +et qui pourrait à son tour être mon père! + +«Pardonnez-moi de vous entretenir si longtemps de l'infortune. Je +voulais passer rapidement sur cette lamentable histoire, mais le +malheur de la vertu a quelque chose de doux qui tempère l'amertume +de la douleur! + +«Quelques jours après le désastre de Leipzig, le géant de notre +siècle me fit appeler dans sa tente et me dit: + +«-- Colonel, êtes-vous homme à traverser quatre armées? + +«-- Oui, sire. + +«-- Seul et sans escorte? + +«-- Oui, sire. + +«-- Il s'agit de porter une lettre à Dantzig. + +«-- Oui, sire. + +«-- Vous la remettrez au général Rapp, en main propre. + +«-- Oui, sire. + +«-- Il est probable que vous serez pris ou tué. + +«-- Oui, sire. + +«-- C'est pourquoi j'envoie deux autres officiers avec des copies +de la même dépêche. Vous êtes trois, les ennemis en tueront deux, +le troisième arrivera, et la France sera sauvée. + +«-- Oui, sire. + +«-- Celui qui reviendra sera général de brigade. + +«-- Oui, sire. + +«Tous les détails de cet entretien, toutes les paroles de +l'empereur, toutes les réponses que j'eus l'honneur de lui +adresser sont encore gravés dans ma mémoire. Nous partîmes +séparément tous les trois. Hélas! aucun de nous ne parvint au but +de son courage, et j'ai appris aujourd'hui que la France n'avait +pas été sauvée. Mais quand je vois des pékins d'historiens +raconter que l'empereur oublia d'envoyer des ordres au général +Rapp, j'éprouve une funeste démangeaison de leur couper... au +moins la parole. + +«Prisonnier des Russes dans un village allemand, j'eus la +consolation d'y trouver un vieux savant qui me donna la preuve +d'amitié la plus rare. Qui m'aurait dit, lorsque je cédai à +l'engourdissement du froid dans la tour de Liebenfeld, que ce +sommeil ne serait pas le dernier? Dieu m'est témoin qu'en +adressant du fond du coeur un suprême adieu à Clémentine, je ne me +flattais plus de la revoir jamais. Je te reverrai donc, ô douce et +confiante Clémentine, toi la meilleure de toutes les épouses et +probablement de toutes les mères! Que dis-je? Je la revois! Mes +yeux ne me trompent pas! C'est bien elle! La voilà telle que je +l'ai quittée! Clémentine! dans mes bras! sur mon coeur! Ah +çà! qu'est-ce que vous me chantiez donc, vous autres? Napoléon +n'est pas mort et le monde n'a pas vieilli de quarante-six ans, +puisque Clémentine est toujours la même! + +La fiancée de Léon Renault venait d'entrer dans le salon, et elle +demeura pétrifiée en se voyant si bien accueillie par le colonel. + +XIV -- Le jeu de l'amour et de l'espadon. + +Comme elle hésitait visiblement à se laisser tomber dans ses bras, +Fougas imita Mahomet: il courut à la montagne. + +-- Ô Clémentine! dit-il en la couvrant de baisers, les destins +amis te rendent à ma tendresse! Je retrouve la compagne de ma vie +et la mère de mon enfant! + +La jeune fille ébahie ne songeait pas même à se défendre. +Heureusement, Léon Renault l'arracha des mains du colonel et +s'interposa en homme résolu à défendre son bien. + +-- Monsieur! s'écria-t-il en serrant les poings, vous vous +trompez de tout, si vous croyez connaître mademoiselle. Elle n'est +pas de votre temps, mais du nôtre; elle n'est pas votre fiancée, +mais la mienne; elle n'a jamais été la mère de votre enfant, et +je compte qu'elle sera la mère des miens! + +Fougas était de fer. Il saisit son rival par le bras, le fit +pirouetter comme une toupie et se remit en face de la jeune fille. + +-- Es-tu Clémentine? lui dit-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Vous êtes tous témoins qu'elle est ma Clémentine! + +Léon revint à la charge et saisit le colonel par le collet de sa +redingote, au risque de se faire briser contre les murs: + +-- Assez plaisanté, lui dit-il. Vous n'avez peut-être pas la +prétention d'accaparer toutes les Clémentine de la terre? +Mademoiselle s'appelle Clémentine Sambucco; elle est née à la +Martinique, où vous n'avez jamais mis les pieds, si j'en crois ce +que vous avez conté tout à l'heure. Elle a dix-huit ans... + +-- L'autre aussi! + +-- Eh! l'autre en a soixante quatre aujourd'hui, puisqu'elle en +avait dix-huit en 1813. Mlle Sambucco est d'une famille honorable +et connue. Son père, Mr Sambucco, était magistrat; son grand-père +appartenait à l'administration de la guerre. Vous voyez qu'elle ne +vous touche ni de près ni de loin; et le bon sens et la +politesse, sans parler de la reconnaissance, vous font un devoir +de la laisser en paix! + +Il poussa le colonel à son tour et le fit tomber entre les bras +d'un fauteuil. + +Fougas rebondit comme si on l'avait jeté sur un million de +ressorts. Mais Clémentine l'arrêta d'un geste et d'un sourire. + +-- Monsieur, lui dit-elle de sa voix la plus caressante, ne vous +emportez pas contre lui; il m'aime. + +-- Raison de plus, sacrebleu! + +Il se calma cependant, fit asseoir la jeune fille à ses côtés, et +l'examina des pieds à la tête avec toute l'attention imaginable. + +-- C'est bien elle, dit-il. Ma mémoire, mes yeux, mon coeur, tout +en moi la reconnaît et me dit que c'est elle! Et pourtant le +témoignage des hommes, le calcul du temps et des distances, en un +mot, l'évidence elle-même semble avoir pris à tâche de me +convaincre d'erreur. Se peut-il donc que deux femmes, se +ressemblent à tel point? Suis-je victime d'une illusion des +sens? N'ai-je recouvré la vie que pour perdre l'esprit? Non; je +me reconnais, je me retrouve moi-même; mon jugement ferme et +droit s'oriente sans trouble et sans hésitation dans ce monde si +bouleversé et si nouveau. Il n'est qu'un point où ma raison +chancelle: Clémentine! je crois te revoir et tu n'es pas toi! +Eh! qu'importe, après tout? Si le destin qui m'arrache à la +tombe a pris soin d'offrir à mon réveil le portrait de celle que +l'aimais, c'est sans doute parce qu'il a résolu de me rendre l'un +après l'autre tous les biens que j'ai perdus. Dans quelques jours, +mes épaulettes; demain, le drapeau du 23ème de ligne; +aujourd'hui, cet adorable visage qui a fait battre mon coeur pour +la première fois! Vivante image du passé le plus riant et le plus +cher, je tombe à tes genoux; sois mon épouse! + +Ce diable d'homme unit le geste à la parole, et les témoins de +cette scène imprévue ouvrirent de grands yeux. Mais la tante de +Clémentine, l'austère Mlle Sambucco, jugea qu'il était temps de +montrer son autorité. Elle allongea vers Fougas ses grandes mains +sèches, le redressa énergiquement, et lui dit de sa voix la plus +aigre: + +-- Assez, monsieur; il est temps de mettre un terme à cette farce +scandaleuse. Ma nièce n'est pas pour vous; je l'ai promise et +donnée. Sachez qu'après-demain, 19 du mois, à dix heures du matin, +elle épousera Mr Léon Renault, votre bienfaiteur! + +-- Et moi je m'y oppose; entendez-vous, la tante? Et, si elle +fait mine d'épouser ce garçon... + +-- Que ferez-vous? + +-- Je la maudirai! + +Léon ne put s'empêcher de rire. La malédiction de ce colonel de +vingt-quatre ans lui semblait plus comique que terrible. Mais +Clémentine pâlit, fondit en larmes et tomba à son tour aux genoux +de Fougas. + +-- Monsieur, s'écria-t-elle en lui baisant les mains, n'accablez +pas une pauvre fille qui vous vénère, qui vous aime, qui vous +sacrifiera son bonheur si vous l'exigez! Par toutes les marques +de tendresse que je vous ai prodiguées depuis un mois, par les +pleurs que j'ai répandus sur votre cercueil, par le zèle +respectueux que j'ai mis à presser votre résurrection, je vous +conjure de nous pardonner nos offenses. Je n'épouserai pas Léon si +vous me le défendez; je ferai ce qui vous plaira; je vous +obéirai en toutes choses; mais, pour Dieu! ne me donnez pas +votre malédiction! + +-- Embrasse-moi, dit Fougas. Tu cèdes, je pardonne. + +Clémentine se releva toute rayonnante de joie et lui tendit son +beau front. La stupéfaction des assistants, et surtout des +intéressés, est plus facile à deviner qu'à dépeindre. Une ancienne +momie dictant des lois, rompant des mariages et imposant ses +volontés dans la maison! La jolie petite Clémentine, si +raisonnable, si obéissante, si heureuse d'épouser Léon Renault, +sacrifiant tout à coup ses affections, son bonheur et presque son +devoir au caprice d'un intrus! Mr Nibor avoua que c'était à +perdre la tête. Quant à Léon, il eut donné du front contre tous +les murs si sa mère ne l'avait retenu. + +-- Ah! mon pauvre enfant, lui disait-elle, pourquoi nous as-tu +rapporté ça de Berlin? + +-- C'est ma faute! criait Mr Renault. + +-- Non, reprenait le docteur Martout, c'est la mienne. + +Les membres de la commission parisienne discutaient avec Mr Rollon +sur la nouveauté du cas. Avaient-ils ressuscité un fou? La +revivification avait-elle produit quelques désordres dans le +système nerveux? Était-ce l'abus du vin et des boissons durant ce +premier repas qui avait causé un transport au cerveau? Quelle +autopsie curieuse, si l'on pouvait, séance tenante, disséquer +maître Fougas! + +-- Vous auriez beau faire, messieurs, disait le colonel du 23ème. +L'autopsie expliquerait peut-être le délire de ce malheureux, mais +elle ne rendrait pas compte de l'impression produite sur la jeune +fille. Était-ce de la fascination, du magnétisme, ou quoi? + +Tandis que les amis et les parents pleuraient, discutaient et +bourdonnaient autour de lui, Fougas, souriant et serein, se mirait +dans les yeux de Clémentine, qui le regardait aussi tendrement. + +-- Il faut en finir à la fin! s'écria Virginie Sambucco, la +sévère. Viens, Clémentine! + +Fougas parut étonné. + +-- Elle n'habite donc pas chez nous? + +-- Non, monsieur, elle demeure chez moi! + +-- Alors je vais la reconduire. Ange! veux-tu prendre mon bras? + +-- Oh! oui, monsieur! avec bien du plaisir. + +Léon grinçait des dents. + +-- C'est admirable! il la tutoie et elle trouve cela tout +naturel! + +Il chercha son chapeau pour sortir au moins avec la tante, mais +son chapeau n'était plus là; Fougas, qui n'en possédait point, +l'avait pris sans façon. Le pauvre amoureux se coiffa d'une +casquette et suivit Fougas et Clémentine avec la respectable +Virginie, dont le bras coupait comme une faux. + +Par un hasard qui se renouvelait presque tous les jours, le +colonel de cuirassiers se rencontra sur le passage de Clémentine. +La jeune fille le fit remarquer à Fougas. + +-- C'est Mr du Marnet, lui dit-elle. Son café est au bout de notre +rue, et son appartement du côté du parc. Je le crois fort épris de +ma petite personne, mais il ne m'a jamais plu. Le seul homme pour +qui mon coeur ait battu, c'est Léon Renault. + +-- Eh bien, et moi? dit Fougas. + +-- Oh! vous, c'est autre chose. Je vous respecte et je vous +crains. Il me semble que vous êtes un bon et respectable parent. + +-- Merci! + +-- Je vous dis la vérité, autant que je peux la lire dans mon +coeur. Tout cela n'est pas bien clair, je l'avoue, mais je ne me +comprends pas moi-même. + +-- Fleur azurée de l'innocence, j'adore ton aimable embarras. +Laisse faire l'amour, il te parlera bientôt en maître! + +-- Je n'en sais rien; c'est possible... Nous voici chez nous. +Bonsoir, monsieur; embrassez-moi!... Bonne nuit, Léon; ne vous +querellez pas avec Mr Fougas: je l'aime de toutes mes forces, +mais je vous aime autrement, vous! + +La tante Virginie ne répondit point au bonsoir de Fougas. Quand +les deux hommes furent seuls dans la rue, Léon marcha sans dire +mot jusqu'au prochain réverbère. Arrivé là, il se campa résolument +en face du colonel, et lui dit: + +-- Ah çà! monsieur, expliquons-nous, tandis que nous sommes +seuls. Je ne sais par quel philtre ou quelle incantation vous avez +pris sur ma future un si prodigieux empire; mais je sais que je +l'aime, que j'en suis aimé depuis plus de quatre ans, et que je ne +reculerai devant aucun moyen pour la conserver et la défendre. + +-- Ami, répondit Fougas, tu peux me braver impunément: mon bras +est enchaîné par la reconnaissance. On n'écrira pas dans +l'histoire: «Pierre-Victor fut ingrat!» + +-- Est-ce qu'il y aurait plus d'ingratitude à vous couper la gorge +avec moi qu'à me voler ma femme? + +-- Ô mon bienfaiteur! sache comprendre et pardonner! À Dieu ne +plaise que j'épouse Clémence malgré toi, malgré elle. C'est d'elle +et de toi-même que je veux l'obtenir. Songe qu'elle m'est chère, +non pas depuis quatre ans comme à toi, mais depuis tout près d'un +demi-siècle. Considère que je suis seul ici bas, et que son doux +visage est mon unique consolation. Toi qui m'as donné la vie, me +défends-tu de vivre heureux? Ne m'as-tu rappelé au monde que pour +me livrer à la douleur?... Tigre! reprends-moi donc le jour que +tu m'as rendu, si tu ne veux pas que je le consacre à l'adorable +Clémentine! + +-- Parbleu! mon cher, vous êtes superbe! Il faut que l'habitude +des conquêtes vous ait totalement faussé l'esprit. Mon chapeau est +à votre tête, vous le prenez, soit! Mais parce que ma future vous +rappelle vaguement une demoiselle de Nancy, il faudra que je vous +la cède? Halte-là! + +-- Ami, je te rendrai ton chapeau dès que tu m'en auras acheté un +neuf, mais ne me demande pas de renoncer à Clémentine. Sais-tu +d'abord si elle renoncerait à moi? + +-- J'en suis sûr! + +-- Elle m'aime. + +-- Vous êtes fou! + +-- Tu l'as vue à mes pieds. + +-- Qu'importe? C'est de la peur, c'est du respect, c'est de la +superstition, c'est le diable si vous voulez; ce n'est pas de +l'amour! + +-- Nous verrons bien, après six mois de mariage. + +-- Mais, s'écria Léon Renault, avez-vous le droit de disposer de +vous-même? Il y a une autre Clémentine, la vraie; elle vous a +tout sacrifié; vous êtes engagé d'honneur envers elle; le +colonel Fougas est-il sourd à la voix de l'honneur? + +-- Te moques-tu?... Que moi, j'épouse une femme de soixante- +quatre ans? + +-- Vous le devez! sinon pour elle, au moins pour votre fils. + +-- Mon fils est grand garçon; il a quarante-six ans, il n'a plus +besoin de mon appui. + +-- Il a besoin de votre nom. + +-- Je l'adopterai. + +-- La loi s'y oppose! Vous n'êtes pas âgé de cinquante ans, et il +n'a pas quinze ans de moins que vous, au contraire! + +-- Eh bien! je le légitimerai en épousant la jeune Clémentine! + +-- Comment voulez-vous qu'elle reconnaisse un enfant qui a plus du +double de son âge? + +-- Mais alors je ne peux pas le reconnaître non plus, et je n'ai +pas besoin d'épouser la vieille! D'ailleurs, je suis bien bon de +me casser la tête pour un fils qui est peut-être mort... que dis- +je? il n'est peut-être pas venu à terme! J'aime et je suis aimé, +voilà le solide et le certain, et tu seras mon garçon de noces! + +-- Pas encore! Mlle Sambucco est mineure, et son tuteur est mon +père. + +-- Ton père est un honnête homme; et il n'aura pas la bassesse de +me la refuser. + +-- Au moins vous demandera-t-il si vous avez une position, un +rang, une fortune à offrir à sa pupille! + +-- Ma position? colonel; mon rang? colonel; ma fortune? la +solde du colonel. Et les millions de Dantzig! il ne faut pas que +je les oublie... Nous voici à la maison; donne-moi le testament +de ce bon vieux qui portait une perruque lilas; donne-moi aussi +des livres d'histoire, beaucoup de livres, tous ceux où l'on parle +de Napoléon! + +Le jeune Renault obéit tristement au maître qu'il s'était donné +lui-même. Il conduisit Fougas dans une bonne chambre, lui remit le +testament de Mr Meiser et tout un rayon de bibliothèque, et +souhaita le bonsoir à son plus mortel ennemi. Le colonel +l'embrassa de force et lui dit: + +-- Je n'oublierai jamais que je te dois la vie et Clémentine. À +demain, noble et généreux enfant de ma patrie! à demain! + +Léon redescendit au rez-de-chaussée, passa devant la salle à +manger, où Gothon essuyait les verres et mettait l'argenterie en +ordre, et rejoignit son père et sa mère, qui l'attendaient au +salon. Les invités étaient partis, les bougies éteintes. Une seule +lampe éclairait la solitude; les deux mandarins de l'étagère, +immobiles dans leur coin, obscur, semblaient méditer gravement sur +les caprices de la fortune. + +-- Hé bien? demanda Mme Renault. + +-- Je l'ai laissé dans sa chambre, plus fou et plus obstiné que +jamais. Cependant, j'ai une idée. + +-- Tant mieux! dit le père, car nous n'en avons plus. La douleur +nous a rendus stupides. Pas de querelles, surtout! Ces soldats de +l'Empire étaient des ferrailleurs terribles. + +-- Oh! je n'ai pas peur de lui! C'est Clémentine qui +m'épouvante. Avec quelle douceur et quelle soumission elle +écoutait ce maudit bavard! + +-- Le coeur de la femme est un abîme insondable. Enfin! que +penses-tu faire? + +Léon développa longuement le projet qu'il avait conçu dans la rue, +au milieu de sa conversation avec Fougas. + +-- Ce qui presse le plus, dit-il, c'est de soustraire Clémentine à +cette influence. Qu'il s'éloigne demain, la raison reprend son +empire, et nous nous marions après-demain. Cela fait, je réponds +du reste. + +-- Mais comment éloigner un acharné pareil? + +-- Je ne vois qu'un seul moyen, mais il est presque infaillible: +exploiter sa passion dominante. Ces gens-là s'imaginent parfois +qu'ils sont amoureux, mais, dans le fond, ils n'aiment que la +poudre. Il s'agit de rejeter Fougas dans le courant des idées +guerrières. Son déjeuner de demain chez le colonel du 23ème sera +une bonne préparation. Je lui ai fait entendre aujourd'hui qu'il +devait avant tout réclamer son grade et ses épaulettes, et il a +donné dans le panneau. Il ira donc à Paris. Peut-être y trouvera- +t-il quelques culottes de peau de sa connaissance; dans tous les +cas, il rentrera au service. Les occupations de son état feront +une diversion puissante; il ne songera plus à Clémentine, que +j'aurai mise en sûreté. C'est à nous de lui fournir les moyens de +courir le monde; mais tous les sacrifices d'argent ne sont rien +auprès de ce bonheur que je veux sauver. + +Mme Renault, femme d'ordre, blâmait un peu la générosité de son +fils. + +-- Le colonel est un ingrat, disait-elle. On a déjà trop fait en +lui rendant la vie. Qu'il se débrouille maintenant! + +-- Non, dit le père. Nous n'avons pas le droit de le renvoyer tout +nu. Bienfait oblige. + +Cette délibération qui avait duré cinq bons quarts d'heure fut +interrompue par un fracas épouvantable. On eût dit que la maison +croulait. + +-- C'est encore lui! s'écria Léon. Sans doute un accès de folie +furieuse! + +Il courut, suivi de ses parents, et monta les escaliers quatre à +quatre. Une chandelle brûlait au seuil de la chambre. Léon la prit +et poussa la porte entr'ouverte. + +Faut-il vous l'avouer? l'espérance et la joie lui parlaient plus +haut que la crainte. Il se croyait déjà débarrassé du colonel. +Mais le spectacle qui s'offrit à ses yeux détourna brusquement le +cours de ses idées, et cet amoureux inconsolable se mit à rire +comme un fou. Un bruit de coups de pied, de coups de poing et de +soufflets; un groupe informe roulant sur le parquet dans les +convulsions d'une lutte désespérée; voilà tout ce qu'il put voir +et entendre au premier abord. Bientôt Fougas, éclairé par la lueur +rougeâtre de la chandelle, s'aperçut qu'il luttait avec Gothon +comme Jacob avec l'ange, et rentra confus et piteux dans son lit. + +Le colonel s'était endormi sur l'histoire de Napoléon sans +éteindre sa bougie. Gothon, après avoir terminé son service, +aperçut de la lumière sous la porte. Elle se souvint de ce pauvre +Baptiste qui gémissait peut-être en purgatoire pour s'être laissé +tomber du haut d'un toit. Espérant que Fougas pourrait lui donner +des nouvelles de son amouroux, elle frappa plusieurs fois, d'abord +doucement, puis beaucoup plus fort. Le silence du colonel et la +bougie allumée firent comprendre à la servante qu'il y avait péril +en la demeure. Le feu pouvait gagner les rideaux et de là toute la +maison. Elle déposa donc sa chandelle, ouvrit la porte, et vint à +pas de loup éteindre la bougie. Mais soit que les yeux du dormeur +eussent perçu vaguement le passage d'une ombre, soit que Gothon, +grosse personne mal équarrie, eût fait craquer une feuille du +parquet, Fougas s'éveilla à demi, entendit le frôlement d'une +robe, rêva quelqu'une de ces aventures qui animaient la vie de +garnison sous le premier empire, et étendit les bras à +l'aveuglette en appelant Clémentine! Gothon, prise aux cheveux et +au corsage, riposta par un soufflet si masculin que l'ennemi se +crut attaqué par un homme. De représailles en représailles, on +avait fini par s'étreindre et rouler sur le parquet. + +Qui fut honteux? ce fut maître Fougas. Gothon s'alla coucher, +passablement meurtrie; la famille Renault parla raison au colonel +et en obtint à peu près tout ce qu'elle voulut. Il promit de +partir le lendemain, accepta à titre de prêt la somme qui lui fut +offerte, et jura de ne point revenir qu'il n'eût récupéré ses +épaulettes et encaissé l'héritage de Dantzig. + +-- Alors, dit-il, j'épouserai Clémentine. + +Sur ce point-là, il était superflu de discuter avec lui: c'était +une idée fixe. + +Tout le monde dormit solidement dans la maison Renault: les +maîtres du logis, parce qu'ils avaient passé trois nuits +blanches; Fougas et Gothon, parce qu'ils s'étaient roués de +coups, et le jeune Célestin parce qu'il avait bu le fond de tous +les verres. + +Le lendemain matin, Mr Rollon vint savoir si Fougas serait en état +de déjeuner chez lui; il craignait tant soit peu de le trouver +sous une douche. Point du tout! L'insensé de la veille était sage +comme une image et frais comme un bouton de rose. Il se faisait la +barbe avec les rasoirs de Léon et fredonnait une ariette de +Nicolo. Il fut charmant avec ses hôtes et promit à Gothon de lui +faire une rente sur la succession de Mr Meiser. + +Dès qu'il fut parti pour le déjeuner, Léon courut chez sa fiancée. + +-- Tout va mieux, dit-il. Le colonel est beaucoup plus +raisonnable. Il a promis de partir aujourd'hui même pour Paris; +nous pourrons donc nous marier demain. + +Mlle Virginie Sambucco loua fort ce plan de conduite, non +seulement parce qu'elle avait fait de grands apprêts pour les +noces, mais surtout parce qu'un mariage différé eût été la fable +de toute la ville. Déjà les lettres de part étaient à la poste, le +maire averti, la chapelle de la Vierge retenue à la paroisse. +Décommander tout cela pour le caprice d'un revenant et d'un fou, +c'était offenser l'usage, la raison et le ciel lui-même. + +Clémentine ne répondit guère que par des larmes. Elle ne pouvait +être heureuse, à moins d'épouser Léon, mais elle aimait mieux +mourir, disait-elle, que de donner sa main sans la permission de +Mr Fougas. Elle promit de l'implorer à deux genoux s'il le fallait +et de lui arracher son consentement. + +-- Mais s'il refuse? Et c'est trop vraisemblable! + +-- Je le supplierai de nouveau jusqu'à ce qu'il dise oui. + +Tout le monde se réunit pour lui prouver qu'elle était folle; sa +tante, Léon, Mr et Mme Renault, Mr Martout, Mr Bonnivet et tous +les amis des deux familles. Elle se soumit enfin, mais presque au +même instant la porte s'ouvrit et Mr Audret se précipita dans le +salon en disant: + +-- Eh bien! voilà du nouveau! Le colonel Fougas qui se bat +demain avec Mr du Marnet! + +La jeune fille tomba comme foudroyée entre les mains de Léon +Renault. + +-- C'est Dieu qui me punit, s'écria-t-elle. Et le châtiment de mon +impiété ne s'est pas fait attendre! Me forcerez-vous encore à +vous obéir? Me traînera-t-on à l'autel malgré lui, à l'heure même +où il exposera sa vie? + +Personne n'osa plus insister en la voyant dans un état si +pitoyable. Mais Léon fit des voeux sincères pour que la victoire +restât au colonel de cuirassiers. Il eut tort, j'en conviens, mais +quel amant serait assez vertueux pour lui jeter la pierre? + +Voici comment le beau Fougas avait employé sa journée. + +À dix heures du matin, les deux plus jeunes capitaines du 23ème +vinrent le prendre en cérémonie pour le conduire à la maison du +colonel. Mr Rollon habitait un petit palais de l'époque impériale. +Une plaque de marbre, incrustée au-dessus de la porte cochère, +portait encore les mots: _Ministère des finances_. Souvenir du +temps glorieux où la cour de Napoléon suivait le maître à +Fontainebleau! + +Le colonel Rollon, le lieutenant-colonel, le gros major, les trois +chefs de bataillon, le chirurgien-major, et dix à douze officiers +attendaient en plein air l'arrivée de l'illustre revenant. Le +drapeau était debout au milieu de la cour, sous la garde du porte- +enseigne et d'un peloton de sous-officiers choisis pour cet +honneur. La musique du régiment occupait le fond du tableau, à +l'entrée du jardin. Huit faisceaux d'armes, improvisés le matin +même par les armuriers du corps, embellissaient les murs et les +grilles. Une compagnie de grenadiers, l'arme au pied, attendait. + +À l'entrée de Fougas, la musique joua le fameux: _Partant pour la +Syrie_; les grenadiers présentèrent les armes; les tambours +battirent aux champs; les sous-officiers et les soldats +crièrent: «Vive le colonel Fougas!» Les officiers se portèrent +en masse vers le doyen de leur régiment. Tout cela n'était ni +régulier, ni disciplinaire; mais il faut bien passer quelque +chose à de braves soldats qui retrouvent un ancêtre. C'était pour +eux comme une petite débauche de gloire. + +Le héros de la fête serra la main du colonel et des officiers avec +autant d'effusion que s'il avait retrouvé de vieux camarades. Il +salua cordialement les sous-officiers et les soldats, s'approcha +du drapeau, mit un genou en terre, se releva fièrement, saisit la +hampe, se tourna vers la foule attentive et dit: + +-- Amis, c'est à l'ombre du drapeau qu'un soldat de la France, +après quarante-six ans d'exil, retrouve aujourd'hui sa famille. +Honneur à toi, symbole de la patrie, vieux compagnon de nos +victoires, héroïque soutien de nos malheurs! Ton aigle radieuse a +plané sur l'Europe prosternée et tremblante! Ton aigle brisée +luttait encore obstinément contre la fortune, et terrifiait les +potentats! Honneur à toi qui nous as conduits à la gloire, à toi +qui nous as défendus contre l'accablement du désespoir! Je t'ai +vu toujours debout dans les suprêmes dangers, fier drapeau de mon +pays! Les hommes tombaient autour de toi comme les épis fauchés +par le moissonneur; seul, tu montrais à l'ennemi ton front +inflexible et superbe. Les boulets et les balles t'ont criblé de +blessures, mais jamais l'audacieux étranger n'a porté la main sur +toi. Puisse l'avenir ceindre ton front de nouveaux lauriers! +Puisses-tu conquérir de nouveaux et vastes royaumes, que la +fatalité ne nous reprendra plus! La grande époque va renaître; +crois-en la voix d'un guerrier qui sort de son tombeau pour te +dire: «En avant!» Oui, je le jure par les mânes de celui qui +nous commandait à Wagram! Il y aura de beaux jours pour la +France, tant que tu abriteras de tes plis glorieux la fortune du +brave 23ème! + +Cette éloquence militaire et patriotique enleva tous les coeurs. +Fougas fut applaudi, fêté, embrassé et presque porté en triomphé +dans la salle du festin. + +Assis à table en face de Mr Rollon, comme s'il eût été un second +maître du logis, il déjeuna bien, parla beaucoup et but davantage. +Vous rencontrez dans le monde des gens qui se grisent sans boire. +Fougas n'était point de ceux-là. Il ne s'enivrait pas à moins de +trois bouteilles. Souvent même il allait beaucoup plus loin, sans +tomber. + +Les toasts qui furent portés au dessert se distinguaient par +l'énergie et la cordialité. Je voulais les citer tous à la file, +mais je remarque qu'ils tiendraient trop de place, et que les +derniers, qui furent les plus touchants, n'étaient pas d'une +clarté voltairienne. + +On se leva de table à deux heures et l'on se rendit en masse au +café militaire, où les officiers du 23ème offraient un punch aux +deux colonels. Ils avaient invité, par un sentiment de haute +convenance, les officiers supérieurs du régiment de cuirassiers. + +Fougas, plus ivre à lui tout seul qu'un bataillon de Suisse, +distribua force poignées de main. Mais à travers le nuage qui +voilait son esprit, il reconnut la figure et le nom de Mr du +Marnet, et fit la grimace. Entre officiers et surtout entre +officiers d'armes différentes, la politesse est un peu excessive, +l'étiquette un peu sévère, l'amour-propre un peu susceptible. Mr +du Marnet, qui était un homme du meilleur monde, comprit à +l'attitude de Mr Fougas qu'il ne se trouvait pas en présence d'un +ami. + +Le punch apparut, flamboya, s'éteignit dans sa force, et se +répandit à grandes cuillerées dans une soixantaine de verres. +Fougas trinqua avec tout le monde, excepté avec Mr du Marnet. La +conversation, qui était variée et bruyante, souleva imprudemment +une question de métier. Un commandant de cuirassiers demanda à +Fougas s'il avait vu cette admirable charge de Bordesoulle qui +précipita les Autrichiens dans la vallée de Plauen. Fougas avait +connu personnellement le général Bordesoulle et vu de ses yeux la +belle manoeuvre de grosse cavalerie qui décida la victoire de +Dresde. Mais il crut être désagréable à Mr du Marnet en affectant +un air d'ignorance ou d'indifférence. + +-- De notre temps, dit-il, la cavalerie servait surtout après la +bataille; nous l'employions à ramener les ennemis que nous avions +dispersés. + +On se récria fort, on jeta dans la balance le nom glorieux de +Murat. + +-- Sans doute, sans doute, dit-il en hochant la tête, Murat était +un bon général dans sa petite sphère; il suffisait parfaitement à +ce qu'on attendait de lui. Mais si la cavalerie avait Murat, +l'infanterie avait Napoléon. + +Mr du Marnet fit observer judicieusement que Napoléon, si l'on +tenait beaucoup à le confisquer au profit d'une seule arme, +appartiendrait à l'artillerie. + +-- Je le veux bien, monsieur, répondit Fougas, l'artillerie et +l'infanterie. L'artillerie de loin, l'infanterie de près..., la +cavalerie à côté. + +-- Pardon encore, reprit Mr du Marnet, vous voulez dire sur les +côtés, ce qui est bien différent. + +-- Sur les côtés, à côté, je m'en moque! Quant à moi, si je +commandais en chef, je mettrais la cavalerie de côté. + +Plusieurs officiers de cavalerie se jetaient déjà dans la +discussion. Mr du Marnet les retint et fit signe qu'il désirait +répondre seul à Fougas. + +-- Et pourquoi donc, s'il vous plaît, mettriez-vous la cavalerie +de côté? + +-- Parce que le cavalier est un soldat incomplet. + +-- Incomplet! + +-- Oui, monsieur, et la preuve c'est que l'État est obligé +d'acheter pour quatre ou cinq cents francs de cheval, afin de le +compléter! Et que le cheval reçoive une balle ou un coup de +baïonnette, le cavalier n'est plus bon à rien. Avez-vous jamais vu +un cavalier par terre? C'est du joli! + +-- Je me vois tous les jours à pied, et je ne me trouve pas +ridicule. + +-- Je suis trop poli pour vous contredire! + +-- Et moi, monsieur, je suis trop juste pour opposer un paradoxe à +un autre. Que penseriez-vous de ma logique, si je vous disais +(l'idée n'est pas de moi, je l'ai trouvée dans un livre), si je +vous disais: «J'estime l'infanterie, mais le fantassin est un +soldat incomplet, un déshérité, un infirme privé de ce complément +naturel de l'homme de guerre qu'on appelle cheval!» J'admire son +courage, je reconnais qu'il se rend utile dans les batailles, mais +enfin le pauvre diable n'a que deux pieds à son service, lorsque +nous en avons quatre! Vous trouvez qu'un cavalier à pied est +ridicule; mais le fantassin est-il toujours bien brillant +lorsqu'on lui met un cheval entre les jambes? J'ai vu +d'excellents capitaines d'infanterie que le ministre de la guerre +embarrassait cruellement en les nommant chefs de bataillon. Ils +disaient en se grattant l'oreille: «Ce n'est pas tout de monter +en grade, il faut encore monter à cheval!» + +Cette vieille plaisanterie amusa un instant l'auditoire. On rit, +et la moutarde monta de plus en plus au nez de Fougas. + +-- De mon temps, dit-il, un fantassin devenait cavalier en vingt- +quatre heures, et celui qui voudrait faire une partie de cheval +avec moi, le sabre à la main, je lui montrerais ce que c'est que +l'infanterie! + +-- Monsieur, répondit froidement Mr du Marnet, j'espère que les +occasions ne vous manqueront pas à la guerre. C'est là qu'un vrai +soldat montre son talent et son courage. Fantassins et cavaliers, +nous appartenons tous à la France. C'est à elle que je bois, +monsieur, et j'espère que vous ne refuserez pas de choquer votre +verre contre le mien. À la France! + +C'était, ma foi, bien parlé et bien conclu. Le cliquetis des +verres donna raison à Mr du Marnet. Fougas, lui-même, s'approcha +de son adversaire et trinqua franchement avec lui. Mais il lui dit +à l'oreille, en grasseyant beaucoup: + +-- J'espère, à mon tour, que vous ne refuserez pas la partie de +sabre que j'ai eu l'honneur de vous offrir! + +-- Comme il vous plaira, dit le colonel de cuirassiers. + +Le revenant, plus ivre que jamais, sortit de la foule avec deux +officiers qu'il prit au hasard. Il leur déclara qu'il se tenait +pour offensé par Mr du Marnet, que la provocation était faite et +acceptée, et que l'affaire irait toute seule: + +-- D'autant plus, ajouta-t-il en confidence, qu'il y a une femme +entre nous! Voici mes conditions, elles sont tout à l'honneur de +l'infanterie, de l'armée et de la France: nous nous battrons à +cheval, nus jusqu'à la ceinture, montés à crin sur deux étalons! +L'arme? le sabre de cavalerie! Au premier sang! Je veux +corriger un faquin, je ne veux point ravir un soldat à la France! + +Ces conditions furent jugées absurdes par les témoins de Mr du +Marnet; on les accepta cependant, car l'honneur militaire veut +qu'on affronte tous les dangers, même absurdes. + +Fougas employa le reste du jour à désespérer les pauvres Renault. +Fier de l'empire qu'il exerçait sur Clémentine, il déclara ses +volontés, jura de la prendre pour femme dès qu'il aurait retrouvé +grade, famille et fortune, et lui défendit jusque-là de disposer +d'elle-même. Il rompit en visière à Léon et à ses parents, refusa +leurs services et quitta leur maison après un solennel échange de +gros mots. Léon conclut en disant qu'il ne céderait sa femme +qu'avec la vie; le colonel haussa les épaules et tourna casaque, +emportant, sans y penser, les habits du père et le chapeau du +fils. Il demanda 500 francs à Mr Rollon, loua une chambre à +l'hôtel du _Cadran-Bleu_, se coucha sans souper et dormit tout +d'une étape jusqu'à l'arrivée de ses témoins. + +On n'eut pas besoin de lui raconter ce qui s'était passé la +veille. Les fumées du punch et du sommeil se dissipèrent en un +instant. Il plongea sa tête et ses mains dans un baquet d'eau +fraîche et dit: + +-- Voilà ma toilette. Maintenant, vive l'Empereur! Allons nous +aligner! + +Le terrain choisi d'un commun accord était le champ de manoeuvres. +C'est une plaine sablonneuse, enclavée dans la forêt, à bonne +distance de la ville. Tous les officiers de la garnison s'y +transportèrent d'eux-mêmes; on n'eut pas besoin de les inviter. +Plus d'un soldat y courut en contrebande et prit son billet sur un +arbre. La gendarmerie elle-même embellissait de sa présence cette +petite fête de famille. On allait voir aux prises dans un tournoi +héroïque non seulement l'infanterie et la cavalerie, mais la +vieille et la jeune armée. Le spectacle répondit pleinement à +l'attente du public. Personne ne fut tenté de siffler la pièce et +tout le monde en eut pour son argent. + +À neuf heures précises, les combattants entrèrent en lice avec +leurs quatre témoins et le juge du camp. Fougas, nu jusqu'à la +ceinture, était beau comme un jeune dieu. Son corps svelte et +nerveux, sa tête souriante et fière, la mâle coquetterie de ses +mouvements lui valurent un succès d'entrée. Il faisait cabrer son +cheval anglais et saluait l'assistance avec la pointe de +l'espadon. + +Mr du Marnet, blond, fort, assez velu, modelé comme le Bacchus +indien et non comme l'Achille, laissait voir sur son front un +léger nuage d'ennui. Il ne fallait pas être magicien pour +comprendre que ce duel _in naturalibus_, sous les yeux de ses +propres officiers, lui semblait inutile et même ridicule. Son +cheval était un demi-sang percheron, une bête vigoureuse et pleine +de feu. + +Les témoins de Fougas montaient assez mal; ils partageaient leur +attention entre le combat et leurs étriers. Mr du Marnet avait +choisi les deux meilleurs cavaliers de son régiment, un chef +d'escadron et un capitaine commandant. Le juge du camp était le +colonel Rollon, excellent cavalier. + +Au signal qu'il donna, Fougas courut droit à son adversaire en +présentant la pointe du sabre dans la position de prime, comme un +soldat de cavalerie qui charge les fantassins en carré. Mais il +s'arrêta à trois longueurs de cheval et décrivit autour de Mr du +Marnet sept ou huit cercles rapides, comme un Arabe dans une +fantasia. Mr du Marnet, obligé de tourner sur lui-même en se +défendant de tous côtés, piqua des deux, rompit le cercle, prit du +champ et menaça de recommencer la même manoeuvre autour de Fougas. +Mais le revenant ne l'attendit pas. Il s'enfuit au grand galop, et +fit un tour d'hippodrome, toujours poursuivi par Mr du Marnet. Le +cuirassier, plus lourd et monté sur un cheval moins vite, fut +distancé. Il se vengea en criant à Fougas: + +-- Eh! monsieur! il fallait me dire que c'était une course et +pas une bataille! J'aurais pris ma cravache au lieu d'un +espadon! + +Mais déjà Fougas revenait sur lui, haletant et furieux. + +-- Attends-moi là! criait-il; je t'ai montré le cavalier; +maintenant tu vas voir le soldat! + +Et il lui allongea un coup de pointe qui l'aurait traversé comme +un cerceau si Mr du Marnet ne fût pas venu à temps à la parade. Il +riposta par un joli coup de quarte, assez puissant pour couper en +deux l'invincible Fougas. Mais l'autre était plus leste qu'un +singe. Il para de tout son corps en se laissant couler à terre et +remonta sur sa bête au même instant. + +-- Mes compliments! dit Mr du Marnet. On ne fait pas mieux au +cirque! + +-- Ni à la guerre non plus, répondit l'autre. Ah! scélérat! tu +blagues la vieille armée? À toi! Manqué! Merci de la riposte, +mais ce n'est pas encore la bonne; je ne mourrai pas de celle- +là! Tiens! tiens! tiens! Ah! tu prétends que le fantassin est +un homme incomplet! C'est nous qui allons te décompléter les +membres! À toi la botte! Il l'a parée! Et il croit peut-être +qu'il se promènera ce soir sous les fenêtres de Clémentine. +Tiens! voilà pour Clémentine, et voilà pour l'infanterie! +Pareras-tu celle-ci? Oui, traître! Et celle-là? Encore! mais +tu les pareras donc toutes, sacréventrenom de bleu! Victoire! +Ah! monsieur! Votre sang coule! Qu'ai-je fait? Au diable +l'espadon, le cheval et tout! Major! major, accourez vite! +Monsieur, laissez-vous aller dans mes bras! Animal que je suis! +Comme si tous les soldats n'étaient pas frères! Ami, pardonne- +moi! Je voudrais racheter chaque goutte de ton sang au prix de +tout le mien! Misérable Fougas, incapable de maîtriser ses +passions féroces! ô vous, Esculape de Mars! dites-moi que le fil +de ses jours ne sera pas tranché! Je ne lui survivrais pas, car +c'est un brave! + +Mr du Marnet avait une entaille magnifique qui écharpait le bras +et le flanc gauches, et le sang ruisselait à faire frémir. Le +chirurgien, qui s'était pourvu d'eau hémostatique, se hâta +d'arrêter l'hémorragie. La blessure était plus longue que +profonde; on pouvait la guérir en quelques jours. Fougas porta +lui-même son adversaire jusqu'à la voiture, et ce n'est pas ce +qu'il fit de moins fort. Il voulut absolument se joindre aux deux +officiers qui ramenaient Mr du Marnet à la maison; il accabla le +blessé de ses protestations, et lui jura tout le long du chemin +une amitié éternelle. Arrivé, il le coucha, l'embrassa, le baigna +de ses larmes et ne le quitta point qu'il ne l'eût entendu +ronfler. + +Six heures sonnaient; il s'en alla dîner à l'hôtel avec ses +témoins et le juge du camp, qu'il avait invités après la bataille. +Il les traita magnifiquement et se grisa de même. + +XV -- Où l'on verra qu'il n'y a pas loin du Capitole à la roche +Tarpéienne. + +Le lendemain, après une visite à Mr du Marnet il écrivit à +Clémentine: + +«Lumière de ma vie, je quitte ces lieux, témoins de mon funeste +courage et dépositaires de mon amour. C'est au sein de la +capitale, au pied du trône, que je porte mes premiers pas. Si +l'héritier du dieu des combats n'est pas sourd à la voix du sang +qui coule dans ses veines, il me rendra mon épée et mes épaulettes +pour que je les apporte à tes genoux. Sois-moi fidèle, attends, +espère: que ces lignes te servent de talisman contre les dangers +qui menacent ton indépendance. Ô ma Clémentine! garde-toi pour +ton + +«Victor FOUGAS.» + +Clémentine ne lui répondit rien, mais au moment de monter en +wagon, il fut accosté par un commissionnaire qui lui remit un joli +portefeuille de cuir rouge et s'enfuit à toutes jambes. Ce carnet +tout neuf, solide et bien fermé, renfermait douze cents francs en +billets de banque, toutes les économies de la jeune fille. Fougas +n'eut pas le temps de délibérer sur ce point délicat. On le poussa +dans une voiture, la machine siffla et le train partit. + +Le colonel commença par repasser dans sa mémoire les divers +événements qui s'étaient succédé dans sa vie en moins d'une +semaine. Son arrestation dans les glaces de la Vistule, sa +condamnation à mort, sa captivité dans la forteresse de +Liebenfeld, son réveil à Fontainebleau, l'invasion de 1814, le +retour de l'île d'Elbe, les cent jours, la mort de l'Empereur et +du roi de Rome, la restauration bonapartiste de 1852, la rencontre +d'une jeune fille en tout semblable à Clémentine Pichon, le +drapeau du 23ème, le duel avec un colonel de cuirassiers, tout cela, +pour Fougas, n'avait pas pris plus de quatre jours! La nuit du 11 +novembre 1813 au 17 août 1859, lui paraissait même un peu moins +longue que les autres; c'était la seule fois qu'il eût dormi tout +d'un somme et sans rêver. + +Un esprit moins actif, un coeur moins chaud se fût peut-être +laissé tomber dans une sorte de mélancolie. Car enfin, celui qui a +dormi quarante-six ans, doit être un peu dépaysé dans son propre +pays. Plus de parents, plus d'amis, plus un visage connu sur toute +la surface de la terre! Ajoutez une multitude de mots, d'idées, +de coutumes, d'inventions nouvelles qui lui font sentir le besoin +d'un cicérone et lui prouvent qu'il est étranger. Mais Fougas, en +rouvrant les yeux, s'était jeté au beau milieu de l'action, +suivant le précepte d'Horace. Il s'était improvisé des amis, des +ennemis, une maîtresse, un rival. Fontainebleau, sa deuxième ville +natale, était provisoirement le chef-lieu de son existence. Il s'y +sentait aimé, haï, redouté, admiré, connu enfin. Il savait que +dans cette sous-préfecture son nom ne pourrait plus être prononcé +sans éveiller un écho. Mais ce qui le rattachait surtout au temps +moderne, c'était sa parenté bien établie avec la grande famille de +l'armée. Partout où flotte un drapeau français, le soldat, jeune +ou vieux, est chez lui. Autour de ce clocher de la patrie, bien +autrement cher et sacré que le clocher du village, la langue, les +idées, les institutions changent peu. Les hommes ont beau mourir; +ils sont remplacés par d'autres qui leur ressemblent, qui pensent, +parlent et agissent de même; qui ne se contentent pas de revêtir +l'uniforme de leurs devanciers, mais héritent encore de leurs +souvenirs, de leur gloire acquise, de leurs traditions, de leurs +plaisanteries, de certaines intonations de leur voix. C'est ce qui +explique la subite amitié de Fougas pour le nouveau colonel du +23ème, après un premier mouvement de jalousie, et la brusque +sympathie qu'il témoigna à Mr du Marnet, dès qu'il vit couler le +sang de sa blessure. Les querelles entre soldats sont des +discussions de famille, qui n'effacent jamais la parenté. + +Fermement persuadé qu'il n'était pas seul au monde, Mr Fougas +prenait plaisir à tous les objets nouveaux que la civilisation lui +mettait sous les yeux. La vitesse du chemin de fer l'enivrait +positivement. Il s'était épris d'un véritable enthousiasme pour +cette force de la vapeur, dont la théorie était lettre close pour +lui, mais il pensait aux résultats: + +«Avec mille machines comme celle-ci, deux mille canons rayés et +deux cent mille gaillards comme moi, Napoléon aurait conquis le +monde en six semaines. Pourquoi ce jeune homme qui est sur le +trône ne se sert-il pas des instruments qu'il a en main? Peut- +être n'y a-t-il pas songé. C'est bon, je vais le voir. S'il m'a +l'air d'un homme capable, je lui donne mon idée, il me nomme +ministre de la guerre, et en avant, marche!» + +Il s'était fait expliquer l'usage de ces grands fils de fer qui +courent sur des poteaux tout le long de la voie. + +«Nom de nom! disait-il, voilà des aides de camp rapides et +discrets. Rassemblez-moi tout ça aux mains d'un chef d'état-major +comme Berthier, l'univers sera pris comme dans un filet par la +simple volonté d'un homme!» + +Sa méditation fut interrompue à trois kilomètres de Melun, par les +sons d'une langue étrangère. Il dressa l'oreille, puis bondit dans +son coin comme un homme qui s'est assis sur un fagot d'épines. +Horreur! c'était de l'anglais! Un de ces monstres qui ont +assassiné Napoléon à Sainte-Hélène, pour s'assurer le monopole des +cotons, était entré dans le compartiment avec une femme assez +jolie et deux enfants magnifiques. + +-- Conducteur! arrêtez! cria Fougas, en se penchant à mi-corps +en dehors de la portière. + +-- Monsieur, lui dit l'Anglais en bon français, je vous conseille +de patienter jusqu'à la prochaine station. Le conducteur ne vous +entend pas, et vous risquez de tomber sur la voie. Si d'ici là je +pouvais vous être bon à quelque chose, j'ai ici un flacon d'eau- +de-vie et une pharmacie de voyage. + +-- Non, monsieur, répondit Fougas du ton le plus rogue. Je n'ai +besoin de rien et j'aimerais mieux mourir que de rien accepter +d'un Anglais! Si j'appelle le conducteur, c'est parce que je veux +changer de voiture et purger mes yeux d'un ennemi de l'Empereur! + +-- Je vous assure, monsieur, répliqua l'Anglais, que je ne suis +pas un ennemi de l'Empereur. J'ai eu l'honneur d'être reçu chez +lui lorsqu'il habitait Londres; il a même daigné s'arrêter +quelques jours dans mon petit château de Lancashire. + +-- Tant mieux pour vous si ce jeune homme est assez bon pour +oublier ce que vous avez fait à sa famille; mais Fougas ne vous +pardonnera jamais vos crimes envers son pays! + +Là-dessus, comme on arrivait à la gare de Melun il ouvrit la +portière et s'élança dans un autre compartiment. Il s'y trouva +seul devant deux jeunes messieurs qui n'avaient point des +physionomies anglaises, et qui parlaient français avec le plus pur +accent tourangeau. L'un et l'autre portaient leurs armoiries au +petit doigt, afin que personne n'ignorât leur qualité de +gentilshommes. Fougas était trop plébéien pour goûter beaucoup la +noblesse; mais, au sortir d'un compartiment peuplé d'insulaires, +il fut heureux de rencontrer deux Français. + +-- Amis, dit-il en se penchant vers eux avec un sourire cordial, +nous sommes enfants de la même mère. Salut à vous; votre aspect +me retrempe! + +Les deux jeunes gens ouvrirent de grands yeux, s'inclinèrent à +demi et se renfermèrent dans leur conversation, sans répondre +autrement aux avances de Fougas. + +-- Ainsi donc, mon cher Astophe, disait l'un, tu as vu le roi à +Froshdorf? + +-- Oui, mon bon Améric; et il m'a reçu avec la grâce la plus +touchante. «Vicomte, m'a-t-il dit, vous êtes d'un sang connu pour +sa fidélité. Nous nous souviendrons de vous le jour où Dieu nous +rétablira sur le trône de nos ancêtres. Dites à notre brave +noblesse de Touraine que nous nous recommandons à ses prières et +que nous ne l'oublions jamais dans les nôtres.» + +-- Pitt et Cobourg! murmura Fougas entre ses dents. Voilà deux +petits gaillards qui conspirent avec l'armée de Condé! Mais, +patience! + +Il serra les poings et prêta l'oreille. + +-- Il ne t'a rien dit de la politique? + +-- Quelques mots en l'air. Entre nous, je ne crois pas qu'il s'en +occupe beaucoup; il attend les événements. + +-- Il n'attendra plus bien longtemps. + +-- Qui sait? + +-- Comment! qui sait? L'empire n'en a pas pour six mois. Mgr de +Montereau le disait encore lundi dernier chez ma tante la +chanoinesse. + +-- Moi, je leur donne un an, parce que leur campagne d'Italie les +a raffermis dans le bas peuple. Oh! je ne me suis pas gêné pour +le dire au roi! + +-- Sacrebleu! messieurs, c'est trop fort! interrompit Fougas. +Est-ce en France que des Français parlent ainsi des institutions +françaises? Retournez à votre maître, dites-lui que l'empire est +éternel, parce qu'il est fondé sur le granit populaire et cimenté +par le sang des héros. Et si le roi vous demande qui est-ce qui a +dit ça, vous lui répondrez: C'est le colonel Fougas, décoré à +Wagram de la propre main de l'Empereur! + +Les deux jeunes gens se regardèrent, échangèrent un sourire, et le +vicomte dit au marquis: + +-- _What is that_? + +-- _A madman_. + +-- _No_, _dear_: _a mad dog_. + +-- _Nothing else_. + +-- Très bien, messieurs, cria le colonel. Parlez anglais, +maintenant; vous en êtes dignes! + +Il changea de compartiment à la station suivante et tomba dans un +groupe de jeunes peintres. Il les appela disciples de Xeuxis et +leur demanda des nouvelles de Gérard, de Gros et de David. Ces +messieurs trouvèrent la plaisanterie originale, et lui +recommandèrent d'aller voir Talma dans la nouvelle tragédie +d'Arnault. + +Les fortifications de Paris l'éblouirent beaucoup, le +scandalisèrent un peu. + +-- Je n'aime pas cela, dit-il à ses voisins. Le vrai rempart de la +capitale c'est le courage d'un grand peuple. Entasser des bastions +autour de Paris c'est dire à l'ennemi qu'il peut vaincre la +France. + +Le train s'arrêta enfin à la gare de Mazas. Le colonel, qui +n'avait point de bagages, s'en alla fièrement, les mains dans ses +poches, à la recherche de l'hôtel de Nantes. Comme il avait passé +trois mois à Paris vers l'année 1810, il croyait connaître la +ville. C'est pourquoi il ne manqua pas de s'y perdre en arrivant. +Mais, dans les divers quartiers qu'il parcourut au hasard, il +admira les grands changements qu'on avait faits en son absence. +Fougas adorait les rues bien longues, bien larges, bordées de +grosses maisons uniformes; il fut obligé de reconnaître que +l'édilité parisienne se rapprochait activement de son idéal. Ce +n'était pas encore la perfection absolue, mais quel progrès! + +Par une illusion bien naturelle, il s'arrêta vingt fois pour +saluer des figures de connaissance; mais personne ne le reconnut. + +Après cinq heures de marche, il atteignit la place du Carrousel. +L'hôtel de Nantes n'y était plus; mais en revanche, on avait +achevé le Louvre. Fougas perdit un quart d'heure à regarder ce +monument et une demi-heure à contempler deux zouaves de la garde +qui jouaient au piquet. Il s'informa si l'Empereur était à Paris; +on lui montra le drapeau qui flottait sur les Tuileries. + +-- Bon, dit-il; mais il faut d'abord que je me fasse habiller de +neuf. + +Il retint une chambre dans un hôtel de la rue Saint-Honoré et +demanda au garçon quel était le plus célèbre tailleur de Paris. Le +garçon lui prêta un _Almanach du commerce_, Fougas chercha le +bottier de l'Empereur, le chemisier de l'Empereur, le chapelier, +le tailleur, le coiffeur, le gantier de l'Empereur; il inscrivit +leurs noms et leurs adresses sur le carnet de Clémentine, après +quoi il prit une voiture et se mit en course. + +Comme il avait le pied petit et bien tourné, il trouva sans +difficulté des chaussures toutes faites; on promit aussi de lui +porter dans la soirée tout le linge dont il avait besoin. Mais +lorsqu'il expliqua au chapelier quelle coiffure il prétendait +planter sur sa tête, il rencontra de grandes difficultés. Son +idéal était un chapeau énorme, large du haut, étroit du bas, +renflé des bords, cambré en arrière et en avant; bref, le meuble +historique auquel le fondateur de la Bolivie a donné autrefois son +nom. Il fallut bouleverser les magasins, et fouiller jusque dans +les archives pour trouver ce qu'il désirait. + +-- Enfin! s'écria le chapelier, voilà votre affaire. Si c'est +pour un costume de théâtre, vous serez content; l'effet comique +est certain. + +Fougas répondit sèchement que ce chapeau était beaucoup moins +ridicule que tous ceux qui circulaient dans les rues de Paris. + +Chez le célèbre tailleur de la rue de la Paix, ce fut presque une +bataille. + +-- Non, monsieur, disait Alfred, je ne vous ferai jamais une +redingote à brandebourgs et un pantalon à la cosaque! Allez-vous- +en chez Babin ou chez Moreau, si vous voulez un costume de +carnaval; mais il ne sera pas dit qu'un homme aussi bien tourné +est sorti de chez nous en caricature! + +-- Tonnerre et patrie! répondait Fougas; vous avez la tête de +plus que moi, monsieur le géant, mais je suis le colonel du grand +Empire, et ce n'est pas aux tambours-majors à donner des ordres +aux colonels! + +Ce diable d'homme eut le dernier mot. On lui prit mesure, on +ouvrit un album et l'on promit de l'habiller, dans les vingt- +quatre heures, à la dernière mode de 1813. On lui fit voir des +étoffes à choisir, des étoffes anglaises. Il les rejeta avec +mépris. + +-- Drap bleu de France, dit-il, et fabriqué en France! Et coupez- +moi ça de telle façon que tous ceux qui me verront passer en pékin +s'écrient: «C'est un militaire!» + +Les officiers de notre temps ont précisément la coquetterie +inverse; ils s'appliquent à ressembler à tous les autres +_gentlemen_ lorsqu'ils prennent l'habit civil. + +Fougas se commanda, rue Richelieu, un col de satin noir qui +cachait la chemise et montait jusqu'aux oreilles; puis il +descendit vers le Palais-Royal, entra dans un restaurant célèbre +et se fit servir à dîner. Comme il avait déjeuné sur le pouce chez +un pâtissier du boulevard, son appétit, aiguisé par la marche, fit +des merveilles. Il but et mangea comme à Fontainebleau. Mais la +carte à payer lui parut de digestion difficile: il en avait pour +cent dix francs et quelques centimes. + +-- Diable! dit-il, la vie est devenue chère à Paris. + +L'eau-de-vie entrait dans ce total pour une somme de neuf francs. +On lui avait servi une bouteille et un verre comme un dé à +coudre; ce joujou avait amusé Fougas: il trouva plaisant de le +remplir et de le vider douze fois. Mais en sortant de table il +n'était pas ivre: une aimable gaieté, rien de plus. La fantaisie +lui vint de regagner quelques pièces de cent sous au n° 113. Un +marchand de bouteilles établi dans la maison lui apprit que la +France ne jouait plus depuis une trentaine d'années. Il poussa +jusqu'au Théâtre-Français pour voir si les comédiens de l'Empereur +ne donnaient pas quelque belle tragédie, mais l'affiche lui +déplut. Des comédies modernes jouées par des acteurs nouveaux! Ni +Talma, ni Fleury, ni Thénard, ni les Baptiste, ni Mlle Mars, ni +Mlle Raucourt! Il s'en fut à l'Opéra, où l'on donnait Charles VI. +La musique l'étonna d'abord; il n'était pas accoutumé à entendre +tant de bruit hors des champs de bataille. Bientôt cependant ses +oreilles s'endurcirent au fracas des instruments; la fatigue du +jour, le plaisir d'être bien assis, le travail de la digestion, le +plongèrent dans un demi-sommeil. Il se réveilla en sursaut à ce +fameux chant patriotique: + +_Guerre aux tyrans! jamais, jamais en France,_ +_Jamais l'Anglais ne régnera!_ + +-- Non! s'écria-t-il en étendant les bras vers la scène. Jamais! +jurons-le tous ensemble sur l'autel sacré de la patrie! Périsse +la perfide Albion! Vive l'Empereur! + +Le parterre et l'orchestre se levèrent en même temps, moins pour +s'associer au serment de Fougas que pour lui imposer silence. Dans +l'entracte suivant, un commissaire de police lui dit à l'oreille +que lorsqu'on avait dîné de la sorte on allait se coucher +tranquillement, au lieu de troubler la représentation de l'Opéra. + +Il répondit qu'il avait dîné comme à son ordinaire, et que cette +explosion d'un sentiment patriotique ne partait point de +l'estomac. + +-- Mais, dit-il, puisque dans ce palais de l'opulence désoeuvrée +la haine de l'ennemi est flétrie comme un crime, je vais respirer +un air plus libre et saluer le temple de la Gloire avant de me +mettre au lit. + +-- Vous ferez aussi bien, dit le commissaire. + +Il s'éloigna, plus fier et plus cambré que jamais, gagna la ligne +des boulevards et la parcourut à grandes enjambées jusqu'au temple +corinthien qui la termine. Chemin faisant, il admira beaucoup +l'éclairage de la ville. Mr Martout lui avait expliqué la +fabrication du gaz, il n'y avait rien compris, mais cette flamme +rouge et vivante était pour ses yeux un véritable régal. + +Lorsqu'il fut arrivé au monument qui commande l'entrée de la rue +Royale, il s'arrêta sur le trottoir, se recueillit un instant et +dit: + +-- Inspiratrice des belles actions, veuve du grand vainqueur de +l'Europe, ô Gloire! reçois l'hommage de ton amant Victor Fougas! +Pour toi j'ai enduré la faim, la sueur et les frimas, et mangé le +plus fidèle des coursiers. Pour toi, je suis prêt à braver +d'autres périls et à revoir la mort en face sur tous les champs de +bataille. Je te préfère au bonheur, à la richesse, à la puissance. +Ne rejette pas l'offrande de mon coeur et le sacrifice de mon +sang. Pour prix de tant d'amour, je ne réclame qu'un sourire de +tes yeux et un laurier tombé de ta main! + +Cette prière arriva toute brûlante aux oreilles de sainte Marie- +Madeleine, patronne de l'ex-temple de la Gloire. C'est ainsi que +l'acquéreur d'un château reçoit quelquefois une lettre adressée à +l'ancien propriétaire. + +Fougas revint par la rue de la Paix et la place Vendôme, et salua +en passant la seule figure de connaissance qu'il eût encore +trouvée à Paris. Le nouveau costume de Napoléon sur la colonne ne +lui déplaisait aucunement. Il préférait le petit chapeau à la +couronne et la redingote grise au manteau théâtral. + +La nuit fut agitée. Mille projets divers se croisant en tout sens +dans le cerveau du colonel. Il préparait les discours qu'il +tiendrait à l'Empereur, s'endormait au milieu d'une phrase et +s'éveillait en sursaut, croyant tenir une idée qui s'évanouissait +soudain. Il éteignit et ralluma vingt fois sa bougie. Le souvenir +de Clémentine se mêlait de temps à autre aux rêveries de la guerre +et aux utopies de la politique; mais je dois avouer que la figure +de la jeune fille ne sortit guère du second plan. + +Autant cette nuit lui parut longue, autant la matinée du lendemain +lui sembla courte. L'idée de voir en face le nouveau maître de +l'Empire l'enivrait et le glaçait tour à tour. Il espéra un +instant qu'il manquerait quelque chose à sa toilette, qu'un +fournisseur lui offrirait un prétexte honorable pour ajourner +cette visite au lendemain. Mais tout le monde fit preuve d'une +exactitude désespérante. À midi précis, le pantalon à la cosaque +et la redingote à brandebourgs s'étalaient sur le pied du lit +auprès du célèbre chapeau à la Bolivar. + +-- Habillons-nous! dit Fougas. Ce jeune homme ne sera peut-être +pas chez lui. En ce cas je laisserai mon nom, et j'attendrai qu'il +m'appelle. + +Il se fit beau à sa manière, et, ce qui paraîtra peut-être +incroyable à mes lectrices, Fougas, en col de satin noir et en +redingote à brandebourgs, n'était ni laid, ni même ridicule. Sa +haute taille, son corps svelte, sa figure fière et décidée, ses +mouvements brusques formaient une certaine harmonie avec ce +costume d'un autre temps. Il était étrange, voilà tout. Pour se +donner un peu d'aplomb, il entra dans un restaurant, mangea quatre +côtelettes, un pain de deux livres et un morceau de fromage en +buvant deux bouteilles de vin. Le café et le pousse-café le +conduisirent jusqu'à deux heures. C'était le moment qu'il s'était +fixé à lui-même. + +Il inclina légèrement son chapeau sur l'oreille, boutonna ses +gants de chamois, toussa énergiquement deux ou trois fois devant +la sentinelle de la rue de Rivoli, et enfila bravement le guichet +de l'Échelle. + +-- Monsieur! cria le portier, qui demandez-vous? + +-- L'Empereur! + +-- Avez-vous une lettre d'audience? + +-- Le colonel Fougas n'en a pas besoin. Va demander des +renseignements à celui qui plane au-dessus de la place Vendôme: +il te dira que le nom de Fougas a toujours été synonyme de +bravoure et de fidélité. + +-- Vous avez connu l'Empereur premier? + +-- Oui, mon drôle, et je lui ai parlé comme je te parle. + +-- Vraiment? Mais quel âge avez-vous donc? + +-- Soixante-dix ans à l'horloge du temps, vingt-quatre ans sur les +tablettes de l'histoire! + +Le portier leva les yeux au ciel en murmurant: + +«Encore un! C'est le quatrième de la semaine!» + +Il fit un signe à un petit monsieur vêtu de noir, qui fumait sa +pipe dans la cour des Tuileries, puis il dit à Fougas en lui +mettant la main sur le bras: + +-- Mon bon ami, c'est l'Empereur que vous voulez voir? + +-- Je te l'ai déjà dit, familier personnage! + +-- Hé bien! vous le verrez aujourd'hui. Monsieur qui vient là- +bas, avec sa pipe, est l'introducteur des visites; il va vous +conduire. Mais l'Empereur n'est pas au Château. Il est à la +campagne. Cela vous est égal, n'est-ce pas, d'aller à la +campagne? + +-- Que diable veux-tu que ça me fasse? + +-- D'autant plus que vous n'irez pas à pied. On vous a déjà fait +avancer une voiture. Allons, montez, mon bon ami, et soyez sage! + +Deux minutes plus tard, Fougas, accompagné d'un agent, roulait +vers le bureau du commissaire de police. + +Son affaire fut bientôt faite. Le commissaire qui le reçut était +le même qui lui avait parlé la veille à l'Opéra. Un médecin fut +appelé et rendit le plus beau verdict de monomanie qui ait jamais +envoyé un homme à Charenton. Tout cela se fit poliment, joliment, +sans un mot qui pût mettre le colonel sur ses gardes et l'avertir +du sort qu'on lui réservait. Il trouvait seulement que ce +cérémonial était long et bizarre, et il préparait là-dessus +quelques phrases bien senties qu'il se promettait de faire +entendre à l'Empereur. + +On lui permit enfin de se mettre en route. Le fiacre était +toujours là; l'introducteur ralluma sa pipe, dit trois mots au +cocher et s'assit à la gauche du colonel. La voiture partit au +trot, gagna les boulevards et prit la direction de la Bastille. + +Elle arrivait à la hauteur de la porte Saint-Martin, et Fougas, la +tête à la portière, continuait à préparer son improvisation, +lorsqu'une calèche, attelée de deux alezans superbes, passa pour +ainsi dire sous le nez du rêveur. Un gros homme à moustache grise +retourna la tête et cria: + +-- Fougas! + +Robinson découvrant dans son île l'empreinte du pied d'un homme ne +fut ni plus étonné ni plus ravi que Fougas en entendant ce cri +de: «Fougas!» Ouvrir la portière, sauter sur le macadam, +courir à la calèche qui s'était arrêtée, s'y lancer d'un seul bond +sans l'aide du marchepied et tomber dans les bras du gros homme à +moustache grise: tout cela fut l'affaire d'une seconde. La +calèche était repartie depuis longtemps lorsque l'agent de police +au galop, suivi de son fiacre au petit trot, arpenta la ligne des +boulevards, demandant à tous les sergents de ville s'ils n'avaient +vu passer un fou. +XVI -- Mémorable entrevue du colonel Fougas et de S.M. l'Empereur +des Français. + +En sautant au cou du gros homme à moustache grise, Fougas était +persuadé qu'il embrassait Masséna. Il le dit naïvement, et le +propriétaire de la calèche partit d'un grand éclat de rire. + +-- Eh! mon pauvre vieux, lui dit-il, il y a beau temps que nous +avons enterré l'Enfant de la Victoire. Regarde-moi bien entre les +deux yeux: je suis Leblanc, de la campagne de Russie. + +-- Pas possible! Tu es le petit Leblanc? + +-- Lieutenant au 3ème d'artillerie, qui a partagé avec toi mille +millions de dangers, et ce fameux rôti de cheval que tu salais +avec tes larmes. + +-- Comment! c'est toi! c'est toi qui m'as taillé une paire de +bottes dans la peau de l'infortuné Zéphyr! sans compter toutes +les fois que tu m'as sauvé la vie! ô mon brave et loyal ami, que +je, t'embrasse encore! Je te reconnais maintenant, mais il n'y a +pas à dire: tu es changé! + +-- Dame! je ne me suis pas conservé dans un bocal d'esprit-de- +vin. J'ai vécu, moi! + +-- Tu sais donc mon histoire? + +-- Je l'ai entendu raconter hier au soir chez le ministre de +l'instruction publique. Il y avait là le savant qui t'a remis sur +pied. Je t'ai même écrit en rentrant chez moi pour t'offrir la +niche et la pâtée, mais ma lettre se promène du côté de +Fontainebleau. + +-- Merci! tu es un solide! Ah! mon pauvre vieux! que +d'événements depuis la Bérésina! Tu as su tous les malheurs qui +sont arrivés? + +-- Je les ai vus, ce qui est plus triste. J'étais chef d'escadron +après Waterloo; les Bourbons m'ont flanqué à la demi-solde. Les +amis m'ont fait rentrer au service en 1822, mais j'avais de +mauvaises notes, et j'ai roulé les garnisons, Lille, Grenoble et +Strasbourg, sans avancer. La seconde épaulette n'est venue qu'en +1830; pour lors, j'ai fait un bout de chemin en Afrique. On m'a +nommé général de brigade à l'Isly, je suis revenu, j'ai flâné de +côté et d'autre jusqu'en 1848. Nous avons eu cette année-là une +campagne de juin en plein Paris. Le coeur me saigne encore toutes +les fois que j'y pense, et tu es, pardieu! bien heureux de +n'avoir pas vu ça. J'ai reçu trois balles dans le torse et j'ai +passé général de division. Enfin, je n'ai pas le droit de me +plaindre, puisque la campagne d'Italie m'a porté bonheur. Me voilà +maréchal de France, avec cent mille francs de dotation, et même +duc de Solferino. Oui, l'Empereur a mis une queue à mon nom. Le +fait est que Leblanc tout court, c'était un peu court. + +-- Tonnerre! s'écria Fougas, voilà qui est bien. Je te jure, +Leblanc, que je ne suis pas jaloux de ce qui t'arrive! C'est +assez rare, un soldat qui se réjouit de l'avancement d'un autre; +mais vrai, du fond du coeur, je te le dis: tant mieux! Tu +méritais tous les honneurs, et il faut que l'aveugle déesse ait vu +ton coeur et ton génie à travers le bandeau qui lui couvre les +yeux! + +-- Merci! mais parlons de toi: où allais-tu lorsque je t'ai +rencontré? + +-- Voir l'Empereur. + +-- Moi aussi; mais où diable le cherchais-tu? + +-- Je ne sais pas; on me conduisait. + +-- Mais il est aux Tuileries! + +-- Non! + +-- Si! il y a quelque chose là-dessous; raconte-moi ton affaire. + +Fougas ne se fit pas prier; le maréchal comprit à quelle sorte de +danger il avait soustrait son ami. + +-- Le concierge s'est trompé, lui dit-il; l'Empereur est au +château, et puisque nous sommes arrivés, viens avec moi: je te +présenterai peut-être à la fin de mon audience. + +-- Nom de nom! Leblanc, le coeur me bat à l'idée que je vais voir +ce jeune homme. Est-ce un bon? Peut-on compter sur lui? A-t-il +quelque ressemblance avec l'autre? + +-- Tu le verras; attends ici. + +L'amitié de ces deux hommes datait de l'hiver de 1812. Dans la +déroute de l'armée française, le hasard avait rapproché le +lieutenant d'artillerie et le colonel du 23ème. L'un était âgé de +dix-huit ans, l'autre n'en comptait pas vingt-quatre. La distance +de leurs grades fut aisément rapprochée par le danger commun; +tous les hommes sont égaux devant la faim, le froid et la fatigue. +Un matin, Leblanc, à la tête de dix hommes, avait arraché Fougas +aux mains des Cosaques; puis Fougas avait sabré une demi-douzaine +de traînards qui convoitaient le manteau de Leblanc. Huit jours +après, Leblanc tira son ami d'une baraque où les paysans avaient +mis le feu; à son tour Fougas repêcha Leblanc au bord de la +Bérésina. La liste de leurs dangers et de leurs mutuels services +est trop longue pour que je la donne tout entière. Ainsi, le +colonel, à Koenigsberg, avait passé trois semaines au chevet du +lieutenant atteint de la fièvre de congélation. Nul doute que ces +soins dévoués ne lui eussent conservé la vie. Cette réciprocité de +dévouement avait formé entre eux des liens si étroits qu'une +séparation de quarante-six années ne put les rompre. + +Fougas, seul au milieu d'un grand salon, se replongeait dans les +souvenirs de ce bon vieux temps, lorsqu'un huissier l'invita à +ôter ses gants et à passer dans le cabinet de l'Empereur. + +Le respect des pouvoirs établis, qui est le fond même de ma +nature, ne me permet pas de mettre en scène des personnages +augustes. Mais la correspondance de Fougas appartient à l'histoire +contemporaine, et voici la lettre qu'il écrivit à Clémentine en +rentrant à son hôtel: + +«À Paris, que dis-je? au ciel! le 21 août 1859. + +«Mon bel ange, + +«Je suis ivre de joie, de reconnaissance et d'admiration. Je l'ai +vu, je lui ai parlé; il m'a tendu la main, il m'a fait asseoir. +C'est un grand prince; il sera le maître de la terre! Il m'a +donné la médaille de Sainte-Hélène et la croix d'officier. C'est +le petit Leblanc, un vieil ami et un noble coeur, qui m'a conduit +là-bas; aussi est-il maréchal de France et duc du nouvel empire! +Pour l'avancement, il n'y faut pas songer encore; prisonnier de +guerre en Prusse et dans un triple cercueil, je rentre avec mon +grade; ainsi le veut la loi militaire. Mais avant trois mois je +serai général de brigade, c'est certain; il a daigné me le +promettre lui-même. Quel homme! un dieu sur la terre! Pas plus +fier que celui de Wagram et de Moscou, et père du soldat comme +lui! Il voulait me donner de l'argent sur sa cassette pour +refaire mes équipements. J'ai répondu: + +«-- Non, sire! J'ai une créance à recouvrer du côté de Dantzig: +si l'on me paye, je serai riche; si l'on nie la dette, ma solde +me suffira. + +«Là-dessus... ô bonté des princes, tu n'es donc pas un vain mot! +il sourit finement et me dit en frisant ses moustaches: + +«-- Vous êtes resté en Prusse depuis 1813 jusqu'en 1859? + +«-- Oui, sire. + +«-- Prisonnier de guerre dans des conditions exceptionnelles? + +«-- Oui, sire. + +«-- Les traités de 1814 et de 1815 stipulaient la remise des +prisonniers? + +«-- Oui, sire. + +«-- On les a donc violés à votre égard? + +«-- Oui, sire. + +«-- Hé bien la Prusse vous doit une indemnité. Je la ferai +réclamer par voie diplomatique. + +«-- Oui, sire. Que de bontés! + +«Voilà une idée qui ne me serait jamais venue à moi! Reprendre +de l'argent à la Prusse, à la Prusse qui s'est montrée si avide de +nos trésors en 1814 et en 1815! Vive l'Empereur! ma bien-aimée +Clémentine! Oh! vive à jamais notre glorieux et magnanime +souverain! Vivent l'Impératrice et le prince impérial! Je les ai +vus! l'Empereur m'a présenté à sa famille! + +«Le prince est un admirable petit soldat! Il a daigné battre la +caisse sur mon chapeau neuf; je pleurais de tendresse. +S.M. l'Impératrice, avec un sourire angélique, m'a dit qu'elle +avait entendu parler de mes malheurs. + +«-- Ô madame! ai-je répondu, un moment comme celui-ci les +rachète au centuple. + +«-- Il faudra venir danser aux Tuileries l'hiver prochain. + +«-- Hélas! madame, je n'ai jamais dansé qu'au bruit du canon; +mais aucun effort ne me coûtera pour vous plaire! J'étudierai +l'art de Vestris. + +«-- J'ai bien appris la contredanse, ajouta Leblanc. + +«L'Empereur a daigné me dire qu'il était heureux de retrouver un +officier comme moi, qui avait fait pour ainsi dire hier les plus +belles campagnes du siècle, et qui avait conservé les traditions +de la grande guerre. Cet éloge m'enhardit. Je ne craignis pas de +lui rappeler le fameux principe du bon temps: signer la paix dans +les capitales! + +«-- Prenez garde, dit-il; c'est en vertu de ce principe que les +armées alliées sont venues deux fois signer la paix à Paris. + +«-- Ils n'y reviendront plus, m'écriai-je, à moins de me passer +sur le corps. + +«J'insistai sur les inconvénients d'une trop grande familiarité +avec l'Angleterre. J'exprimai le voeu de commencer prochainement +la conquête du monde. D'abord, nos frontières à nous; ensuite, +les frontières naturelles de l'Europe; car l'Europe est la +banlieue de la France, et on ne saurait l'annexer trop tôt. +L'Empereur hocha la tête comme s'il n'était pas de mon avis. +Cacherait-il des desseins pacifiques? Je ne veux pas m'arrêter à +cette idée, elle me tuerait! + +«Il me demanda quel sentiment j'avais éprouvé à l'aspect des +changements qui se sont faits dans Paris? Je répondis avec la +sincérité d'une âme fière: + +«-- Sire, le nouveau Paris est le chef-d'oeuvre d'un grand +règne; mais j'aime à croire que vos édiles n'ont pas dit leur +dernier mot. + +«-- Que reste-t-il donc à faire, à votre avis? + +«-- Avant tout, redresser le cours de la Seine, dont la courbe +irrégulière a quelque chose de choquant. La ligne droite est le +plus court chemin d'un point à un autre, pour les fleuves aussi +bien que pour les boulevards. En second lieu, niveler le sol et +supprimer tous les mouvements de terrain qui semblent dire à +l'administration: «Tu es moins puissante que la nature!» Après +avoir accompli ce travail préparatoire, je tracerais un cercle de +trois lieues de diamètre, dont la circonférence, représentée par +une grille élégante, formerait l'enceinte de Paris. Au centre, je +construirais un palais pour Votre Majesté et les princes de la +famille impériale; vaste et grandiose édifice enfermant dans ses +dépendances tous les services publics: états-majors, tribunaux, +musées, ministères, archevêché, police, institut, ambassades, +prisons, banque de France, lycées, théâtres, Moniteur, imprimerie +impériale, manufacture de Sèvres et des Gobelins, manutention des +vivres. À ce palais, de forme circulaire et d'architecture +magnifique, aboutiraient douze boulevards larges de cent vingt +mètres, terminés par douze chemins de fer et désignés par les noms +des douze maréchaux de France. Chaque boulevard est bordé de +maisons uniformes, hautes de quatre étages, précédées d'une grille +en fer et d'un petit jardin de trois mètres planté de fleurs +uniformes. Cent rues, larges de soixante mètres, unissent les +boulevards entre eux; elles sont reliées les unes aux autres par +des ruelles de trente-cinq mètres, le tout bâti uniformément sur +des plans officiels, avec grilles, jardins, et fleurs +obligatoires. Défense aux propriétaires de souffrir chez eux aucun +commerce, car la vue des boutiques abaisse les esprits et dégrade +les coeurs; libre aux marchands de s'établir dans la banlieue, en +se conformant aux lois. Le rez-de-chaussée de toutes les maisons +sera occupé par les écuries et les cuisines; le premier loué aux +fortunes de cent mille francs de rente et au-dessus; le second, +aux fortunes de quatre-vingts à cent mille francs; le troisième, +aux fortunes de soixante à quatre-vingts mille francs; le +quatrième, aux fortunes de cinquante à soixante mille francs. Au- +dessous de cinquante mille francs de rente, défense d'habiter +Paris. Les artisans sont logés à dix kilomètres de l'enceinte, +dans des forteresses ouvrières. Nous les exemptons d'impôts pour +qu'ils nous aiment; nous les entourons de canons pour qu'ils nous +craignent, Voilà mon Paris! + +«L'Empereur m'écoutait patiemment et frisait sa moustache. + +«-- Votre plan, me dit il, coûterait un peu cher. + +«-- Pas beaucoup plus que celui qu'on a adopté, répondis-je. + +«À ce mot, une franche hilarité, dont je ne m'explique pas la +cause, égaya son front sérieux. + +«-- Ne pensez-vous pas, me dit-il, que votre projet ruinerait +beaucoup de monde? + +«-- Eh! qu'importe? m'écriai-je, puisque je ne ruine que les +riches! + +Il se remit à rire de plus belle et me congédia en disant: + +«-- Colonel, restez colonel en attendant que nous vous fassions +général! + +«Il me permit une seconde fois de lui serrer la main; je fis un +signe d'adieu à ce brave Leblanc, qui m'a invité à dîner pour ce +soir, et je rentrai à mon hôtel pour épancher ma joie dans ta +belle âme. Ô Clémentine! espère; tu seras heureuse et je serai +grandi. Demain matin, je pars pour Dantzig. L'or est une chimère, +mais je veux que tu sois riche. Un doux baiser sur ton front pur! + +«V. FOUGAS.» + +Les abonnés de la _Patrie_, qui conservent la collection de leur +journal, sont priés de rechercher le numéro du 23 août 1859. Ils y +liront un entrefilet et un fait divers que j'ai pris la liberté de +transcrire ici. + +«Son Excellence le maréchal duc de Solferino a eu l'honneur de +présenter hier à S.M. l'Empereur un héros du premier Empire, Mr le +colonel Fougas, qu'un événement presque miraculeux, déjà mentionné +dans un rapport à l'Académie des sciences, vient de rendre à son +pays.» + +Voilà l'entrefilet; voici le fait divers: + +«Un fou, le quatrième de la semaine, mais celui-ci de la plus +dangereuse espèce, s'est présenté hier au guichet de l'Échelle. +Affublé d'un costume grotesque, l'oeil en feu, le chapeau sur +l'oreille, et tutoyant les personnes les plus respectables avec +une grossièreté inouïe, a voulu forcer la consigne et +s'introduire, Dieu sait dans quelle intention, jusqu'à la personne +du Souverain. À travers ses propos incohérents, on distinguait les +mots de «bravoure, colonne Vendôme, fidélité, l'horloge du temps, +les tablettes de l'histoire.» Arrêté par un agent du service de +sûreté et conduit chez le commissaire de la section des Tuileries, +il fut reconnu pour le même individu qui, la veille, à l'Opéra, +avait troublé par les cris les plus inconvenants la représentation +de Charles VI. Après les constatations d'usage, il fut dirigé sur +l'hospice de Charenton. Mais à la hauteur de la porte Saint- +Martin, profitant d'un embarras de voitures et de la force +herculéenne dont il est doué, il s'arracha des mains de son +gardien, le terrassa, le battit, s'élança d'un bond sur le +boulevard et se perdit dans la foule. Les recherches les plus +actives ont commencé immédiatement, et nous tenons de source +certaine qu'on est déjà sur la trace du fugitif.» + +XVII -- Où Mr Nicolas Meiser, riche propriétaire de Dantzig, +reçoit une visite qu'il ne désirait point. + +La sagesse des nations dit que le bien mal acquis ne profite +jamais. Je soutiens qu'il profite plus aux voleurs qu'aux volés, +et la belle fortune de Mr Nicolas Meiser est une preuve à l'appui +de mon dire. + +Le neveu de l'illustre physiologiste, après avoir brassé beaucoup +de bière avec peu de houblon et récolté indûment l'héritage +destiné à Fougas, avait amassé dans les affaires une fortune de +huit à dix millions. Dans quelles affaires? On ne me l'a jamais +dit, mais je sais qu'il tenait pour bonnes toutes celles où l'on +gagne de l'argent. Prêter de petites sommes à gros intérêt, faire +de grandes provisions de blé pour guérir la disette après l'avoir +produite, exproprier les débiteurs malheureux, fréter un navire ou +deux pour le commerce de la viande noire sur la côte d'Afrique, +voilà des spéculations que le bonhomme ne dédaignait aucunement. +Il ne s'en vantait point, car il était modeste, mais il n'en +rougissait pas non plus, ayant élargi sa conscience en +arrondissant son capital. Du reste, homme d'honneur dans le sens +commercial du mot, et capable d'égorger le genre humain plutôt que +de laisser protester sa signature. Les banques de Dantzig, de +Berlin, de Vienne et de Paris le tenaient en haute estime; elles +avaient de l'argent à lui. + +Il était gros, gras et fleuri, et vivait en joie. Sa femme avait +le nez trop long et les os trop perçants, mais elle l'aimait de +tout son coeur et lui faisait de petits entremets sucrés. Une +parfaite conformité de sentiments unissait les deux époux. Ils +parlaient entre eux à coeur ouvert et ne se cachaient point leurs +mauvaises pensées. Tous les ans, à la Saint-Martin, lors de la +récolte des loyers, ils mettaient sur le pavé cinq ou six familles +d'artisans qui n'avaient pu payer leur terme; mais ils n'en +dînaient pas plus mal et le baiser du soir n'en était pas moins +doux. + +Le mari avait soixante-six ans, la femme soixante-quatre; leurs +physionomies étaient de celles qui inspirent la bienveillance et +commandent le respect. Pour compléter leur ressemblance avec les +patriarches, il ne leur manquait que des enfants et des petits- +enfants. La nature leur avait donné un fils, un seul, parce qu'ils +ne lui en avaient point demandé davantage. Ils auraient pensé +commettre un crime de lèse-écus en partageant leur fortune entre +plusieurs. Malheureusement, ce fils unique, héritier présomptif de +tant de millions, mourut à l'université de Heidelberg, d'une +indigestion de saucisses. Il partit à vingt ans pour cette +Walhalla des étudiants teutoniques, où l'on mange des saucisses +infinies en buvant une bière intarissable; où l'on chante des +lieds de huit cents millions de couplets en se tailladant le bout +du nez à coups d'épée. Le trépas malicieux le ravit à ses auteurs +lorsqu'ils n'étaient plus en âge de lui improviser un remplaçant. +Ces vieux richards infortunés recueillirent pieusement ses nippes +pour les vendre. Durant cette opération lamentable (car il +manquait beaucoup de linge tout neuf), Nicolas Meiser disait à sa +femme: + +-- Mon coeur saigne à l'idée que nos maisons et nos écus, nos +biens au soleil et nos biens à l'ombre s'en iront à des étrangers. +Les parents devraient toujours avoir un fils de rechange, comme on +nomme un juge suppléant au tribunal de commerce. + +Mais le temps, qui est un grand maître en Allemagne et dans +plusieurs autres pays, leur fit voir que l'on peut se consoler de +tout, excepté de l'argent perdu. Cinq ans plus tard, Mme Meiser +disait à son mari avec un sourire tendre et philosophique: + +-- Qui peut pénétrer les décrets de la Providence? Ton fils nous +aurait peut-être mis sur la paille. Regarde Théobald Scheffler, +son ancien camarade. Il a mangé vingt mille francs à Paris pour +une femme qui levait la jambe au milieu de la contredanse. Nous- +mêmes, nous dépensions plus de deux mille thalers chaque année +pour notre mauvais garnement; sa mort est une grosse économie, et +par conséquent une bonne affaire! + +Du temps que les trois cercueils de Fougas étaient encore à la +maison, la bonne dame raillait les visions et les insomnies de son +époux. + +-- À quoi donc penses-tu? lui disait-elle. Tu m'as encore donné +des coups de pied toute la nuit. Jetons au feu ce haillon de +Français: il ne troublera plus le repos d'un heureux ménage. Nous +vendrons la boîte de plomb; il y en a pour le moins deux cents +livres; la soie blanche me fera une doublure de robe et la laine +du capitonnage nous donnera bien un matelas. + +Mais un restant de superstition empêcha Meiser de suivre les +conseils de sa femme: il préféra se défaire du colonel en le +mettant dans le commerce. + +La maison des deux époux était la plus belle et la plus solide de +la rue du Puits-Public, dans le faubourg noble. De fortes grilles +en fer ouvré décoraient magnifiquement toutes les fenêtres, et la +porte était bardée de fer comme un chevalier du bon temps. Un +système de petits miroirs ingénieux accrochés à la façade +permettait de reconnaître un visiteur avant même qu'il eût frappé. +Une servante unique, vrai cheval pour le travail, vrai chameau par +la sobriété, habitait sous ce toit béni des dieux. + +Le vieux domestique couchait dehors, dans son intérêt même, et +pour qu'il ne fût point exposé à tordre le col vénérable de ses +maîtres. Quelques livres de commerce et de piété formaient la +bibliothèque des deux vieillards. Ils n'avaient point voulu de +jardin derrière leur maison, parce que les arbres se plaisent à +cacher les voleurs. Ils fermaient leur porte aux verrous tous les +soirs à huit heures et ne sortaient point de chez eux sans y être +forcés, de peur de mauvaises rencontres. + +Et cependant le 29 avril 1859, à onze heures du matin, Nicolas +Meiser était bien loin de sa chère maison. Dieu! qu'il était loin +de chez lui, cet honnête bourgeois de Dantzig! Il arpentait d'un +pas pesant cette promenade de Berlin qui porte le nom d'un roman +d'Alphonse Karr: _Sous les tilleuls_. En, allemand: _Unter den +Linden_. + +Quel mobile puissant avait jeté hors de sa bonbonnière ce gros +bonbon rouge à deux pieds? Le même qui conduisit Alexandre à +Babylone, Scipion à Carthage, Godefroi de Bouillon à Jérusalem et +Napoléon à Moscou: l'ambition! Meiser n'espérait pas qu'on lui +présenterait les clefs de la ville sur un coussin de velours +rouge, mais il connaissait un grand seigneur, un chef de bureau et +une femme de chambre qui travaillaient à obtenir pour lui des +lettres de noblesse. S'appeler von Meiser au lieu de Meiser tout +sec! Quel beau rêve! + +Le bonhomme avait en lui ce mélange de bassesse et d'orgueil qui +place les laquais à une si grande distance des autres hommes. +Plein de respect pour la puissance et d'admiration pour la +grandeur, il ne prononçait les noms de roi, de prince et même de +baron qu'avec emphase et béatitude. Il se gargarisait de syllabes +nobles, et le seul mot de monseigneur lui emplissait la bouche +d'une bouillie enivrante. Les particuliers de ce tempérament ne +sont pas rares en Allemagne, et l'on en trouve même ailleurs. Si +vous les transportiez dans un pays où tous les hommes sont égaux, +la nostalgie de la servitude les tuerait. + +Les titres qu'on faisait valoir en faveur de Nicolas Meiser +n'étaient pas de ceux qui emportent la balance, mais de ceux qui +la font pencher petit à petit. Neveu d'un savant illustre, +propriétaire imposé, homme bien pensant, abonné à la _Nouvelle +Gazette de la Croix_, plein de mépris pour l'opposition, auteur +d'un toast contre la démagogie, ancien conseiller de la ville, +ancien juge au tribunal de commerce, ancien caporal de la +_landwehr_, ennemi déclaré de la Pologne et de toutes les nations +qui ne sont pas les plus fortes. Son action la plus éclatante +remontait à dix ans. Il avait dénoncé par lettre anonyme un membre +du parlement de Francfort, réfugié à Dantzig. + +Au moment où Meiser passait sous les tilleuls, son affaire était +en bon chemin. Il avait recueilli cette douce assurance de la +bouche même de ses protecteurs. Aussi courait-il légèrement vers +la gare du chemin Nord-Est, sans autre bagage qu'un revolver dans +la poche. Sa malle de veau noir avait pris les devants et +l'attendait au bureau. Chemin faisant, il effleurait d'un coup +d'oeil rapide l'étalage des boutiques. Halte! Il s'arrêta court +devant un papetier et se frotta les yeux: remède souverain, dit- +on, contre la berlue. Entre les portraits de Mme Sand et de Mr +Mérimée, qui sont les deux plus grands écrivains de la France, il +avait aperçu, deviné, pressenti une figure bien connue. + +«Assurément, dit-il, j'ai déjà vu cet homme-là, mais il était +moins florissant. Est-ce que notre ancien pensionnaire serait +revenu à la vie? Impossible! J'ai brûlé la recette de mon oncle, +et l'on a perdu, grâce à moi, le secret de ressusciter les gens. +Cependant la ressemblance est frappante. Ce portrait a-t-il été +fait en 1813, du vivant de Mr le colonel Fougas! Non, puisque la +photographie n'était pas encore inventée. Mais peut-être le +photographe l'a-t-il copié sur une gravure? Voici le roi Louis +XVI et la reine Marie-Antoinette reproduits de la même façon: +cela ne prouve pas que Robespierre les ait ressuscités. C'est +égal, j'ai fait une mauvaise rencontre.» + +Il fit un pas vers la porte de la boutique pour prendre des +renseignements, mais un certain embarras le retint. On pourrait +s'étonner, lui faire des questions, rechercher les motifs de son +inquiétude. En route! Il reprit sa course au petit trot, en +essayant de se rassurer lui-même: + +«Bah! c'est une hallucination, l'effet d'une idée fixe. +D'ailleurs ce portrait est vêtu à la mode de 1813, voilà qui +tranche tout.» + +Il arriva à la gare du chemin de fer, fit enregistrer sa malle de +veau noir et se jeta de tout son long dans un compartiment de +première classe. Il fuma sa pipe de porcelaine; ses deux voisins +s'endormirent; il fit bientôt comme eux et ronfla. Les +ronflements de ce gros homme avaient quelque chose de sinistre: +vous eussiez cru entendre les ophicléides du jugement dernier. +Quelle ombre le visita dans cette heure de sommeil? Nul étranger +ne l'a jamais su, car il gardait ses rêves pour lui, comme tout ce +qui lui appartenait. + +Mais entre deux stations, le train étant lancé à toute vitesse, il +sentit distinctement deux mains énergiques qui le tiraient par les +pieds. Sensation trop connue, hélas! et qui lui rappelait les +plus mauvais souvenirs de sa vie. Il ouvrit les yeux avec +épouvante et vit l'homme de la photographie, dans le costume de la +photographie! Ses cheveux se hérissèrent, ses yeux s'arrondirent +en boules de loto, il poussa un grand cri et se jeta à corps perdu +entre les deux banquettes dans les jambes de ses voisins. + +Quelques coups de pied vigoureux le rappelèrent à lui-même. Il se +releva comme il put et regarda autour de lui. Personne que les +deux voisins, qui lançaient machinalement leurs derniers coups de +pied dans le vide en se frottant les yeux à tour de bras. Il +acheva de les réveiller en les interrogeant sur la visite qu'il +avait reçue, mais ces messieurs déclarèrent qu'ils n'avaient rien +vu. + +Meiser fit un triste retour sur lui-même; il remarqua que ses +visions prenaient terriblement de consistance. Cette idée ne lui +permit point de se rendormir. + +«Si cela continue longtemps, pensait-il, l'esprit du colonel me +cassera le nez d'un coup de poing ou me pochera les deux yeux!» + +Peu après, il se souvint qu'il avait très sommairement déjeuné et +s'avisa que le cauchemar était peut-être engendré par la diète. Il +descendit aux cinq minutes d'arrêt et demanda un bouillon. On lui +servit du vermicelle très chaud, et il souffla dans sa tasse comme +un dauphin dans le Bosphore. + +Un homme passa devant lui sans le heurter, sans lui rien dire, +sans le voir. Et pourtant la tasse sauta dans les mains du riche +Nicolas Meiser, le vermicelle s'appliqua sur son gilet et sa +chemise, où il forma un lacet élégant qui rappelait l'architecture +de la porte Saint-Martin. Quelques fils jaunâtres, détachés de la +masse, pendaient en stalactites aux boutons de la redingote. Le +vermicelle s'arrêta à la surface, mais le bouillon pénétra +beaucoup plus loin. Il était chaud à faire plaisir; un oeuf qu'on +y eût laissé dix minutes aurait été un oeuf dur. Fatal bouillon, +qui se répandit non seulement dans les poches, mais dans les +replis les plus secrets de l'homme lui-même! La cloche du départ +sonna, le garçon du buffet réclama douze sous, et Meiser remonta +en voiture, précédé d'un plastron de vermicelle et suivi d'un +petit filet de bouillon qui ruisselait le long des mollets. + +Tout cela, parce qu'il avait vu ou cru voir la terrible figure du +colonel Fougas mangeant des sandwiches! + +Oh! que le voyage lui parut long! Comme il lui tardait de se +voir chez lui, entre sa femme Catherine et sa servante Berbel, +toutes les portes bien closes! Les deux voisins riaient à ventre +déboutonné; on riait dans le compartiment de droite et le +compartiment de gauche. À mesure qu'il arrachait le vermicelle, +les petits yeux du bouillon se figeaient au grand air et +semblaient rire silencieusement. Qu'il est dur pour un gros +millionnaire d'amuser les gens qui n'ont pas le sou! Il ne +descendit plus jusqu'à Dantzig, il ne mit pas le nez à la +portière, il s'entretint seul à seul avec sa pipe de porcelaine, +où Léda caressait un cygne, et ne riait point. + +Triste, triste voyage! On arriva pourtant. Il était huit heures +du soir; le vieux domestique attendait avec des crochets pour +emporter la malle du maître. Plus de figures redoutables, plus de +rires moqueurs. L'histoire du bouillon était tombée dans l'oubli +comme un discours de Mr Keller. Déjà Meiser, dans la salle des +bagages, avait saisi par la poignée une malle de veau noir, +lorsqu'il vit à l'extrémité opposée le spectre de Fougas qui +tirait en sens inverse et semblait résolu à lui disputer son bien. +Il se roidit, tira plus fort et plongea même sa main gauche dans +la poche où dormait le revolver. Mais le regard lumineux du +colonel le fascina, ses jambes ployèrent, il tomba, et crut voir +que Fougas et la malle de veau noir tombaient aussi l'un sur +l'autre. Lorsqu'il revint à lui, son vieux domestique lui tapait +dans les mains, la malle était posée sur les crochets, et le +colonel avait disparu. Le domestique jura qu'il n'avait vu +personne et qu'il avait reçu la malle lui-même des propres mains +du facteur. + +Vingt minutes plus tard, le millionnaire était dans sa maison et +se frottait joyeusement la face contre les angles aigus de sa +femme. Il n'osa lui conter ses visions, car Mme Meiser était un +esprit fort en son genre. C'est elle qui lui parla de Fougas. + +-- Il m'est arrivé toute une histoire, lui dit-elle. Croirais-tu +que la police nous écrit de Berlin pour demander si notre oncle +nous a laissé une momie, et à quelle époque, et combien de temps +nous l'avons gardée, et ce que nous en avons fait? J'ai répondu +la vérité, ajoutant que ce colonel Fougas était en si mauvais état +et tellement détérioré par les mites, que nous l'avions vendu +comme un chiffon. Qu'est-ce que la police a donc à voir dans nos +affaires? + +Meiser poussa un profond soupir. + +-- Parlons argent, reprit la dame. Le gouverneur de la Banque est +venu me voir. Le million que tu lui as demandé pour demain est +prêt; on le délivrera sur ta signature. Il paraît qu'ils ont eu +beaucoup de peine à se procurer la somme en écus; si tu avais +voulu du papier sur Vienne ou sur Paris, tu les aurais mis à leur +aise. Mais enfin, ils ont fait ce que tu as désiré. Pas d'autres +nouvelles, sinon que Schmidt, le marchand, s'est tué. Il avait une +échéance de dix mille thalers, et pas moitié de la somme dans sa +caisse. Il est venu me demander de l'argent; j'ai offert dix +mille thalers à vingt-cinq, payables à quatre-vingt-dix jours, +avec première hypothèque sur les bâtiments. L'imbécile a mieux +aimé se pendre dans sa boutique; chacun son goût. + +-- S'est-il pendu bien haut? + +-- Je n'en sais rien; pourquoi? + +-- Parce qu'on pourrait avoir un bout de corde à bon marché, et +nous en avons grand besoin ma pauvre Catherine! Ce colonel Fougas +me donne un tracas! + +-- Encore tes idées! Viens souper, mon chéri. + +-- Allons! + +La Baucis anguleuse conduisit son Philémon dans une belle et +grande salle à manger où Berbel servit un repas digne des dieux. +Potage aux boulettes de pain anisé, boulettes de poisson à la +sauce noire, boulettes de mouton farci, boulettes de gibier, +choucroute au lard entourée de pommes de terre frites, lièvre rôti +à la gelée de groseille, écrevisses en buisson, saumon de la +Vistule, gelées, tartes aux fruits, et le reste. Six bouteilles de +vin du Rhin, choisies entre les meilleurs crus, attendaient sous +leur capuchon d'argent une accolade du maître. Mais le seigneur de +tous ces biens n'avait ni faim ni soif. Il mangeait du bout des +dents et buvait du bout des lèvres, dans l'attente d'un grand +événement qui d'ailleurs ne se fit guère attendre. Un coup de +marteau formidable ébranla bientôt la maison. + +Nicolas Meiser tressaillit; sa femme entreprit de le rassurer. + +-- Ce n'est rien, lui disait-elle. Le gouverneur de la Banque m'a +dit qu'il viendrait te parler. Il offre de nous payer la prime, si +nous prenons du papier au lieu des écus. + +-- Il s'agit bien d'argent! s'écria le bonhomme. C'est l'enfer +qui vient nous visiter! + +Au même instant la servante se précipita dans la chambre en +criant: + +-- Monsieur! madame! c'est le Français des trois cercueils! +Jésus! Marie, mère de Dieu! + +Fougas salua et dit: + +-- Bonnes gens, ne vous dérangez pas, je vous en prie. Nous avons +une petite affaire à débattre ensemble et je m'apprête à vous +l'exposer en deux mots. Vous êtes pressés, moi aussi; vous n'avez +pas soupé, ni moi non plus! + +Mme Meiser, plus immobile et plus maigre qu'une statue du +treizième siècle, ouvrait une grande bouche édentée. L'épouvante +la paralysait. L'homme, mieux préparé à la visite du fantôme, arma +son revolver sous la table et visa le colonel en criant: + +-- Vade rétro, Satanas! + +L'exorcisme et le pistolet ratèrent en même temps. + +Meiser ne se découragea point: il tira les six coups l'un après +l'autre sur le démon qui le regardait faire. Rien ne partit. + +-- À quel diable de jeu jouez-vous? dit le colonel en se mettant +à cheval sur une chaise. On n'a jamais reçu la visite d'un honnête +homme avec ce cérémonial. + +Meiser jeta son revolver et se traîna comme une bête jusqu'aux +pieds de Fougas. Sa femme qui n'était pas plus rassurée le suivit. +L'un et l'autre joignirent les mains, et le gros homme s'écria: + +-- Ombre! j'avoue mes torts, et je suis prêt à les réparer. Je +suis coupable envers toi, j'ai transgressé les ordres de mon +oncle. Que veux-tu? Que commandes-tu? Un tombeau? Un riche +monument? Des prières? Beaucoup de prières? + +-- Imbécile! dit Fougas en le repoussant du pied. Je ne suis pas +une ombre, et je ne réclame que l'argent que tu m'as volé! + +Meiser roulait encore, et déjà sa petite femme, debout, les poings +sur la hanche, tenait tête au colonel Fougas. + +-- De l'argent, criait-elle. Mais nous ne vous en devons pas! +Avez-vous des titres? montrez-nous un peu notre signature! Où en +serait-on, juste Dieu! s'il fallait donner de l'argent à tous les +aventuriers qui se présentent? Et d'abord, de quel droit vous +êtes-vous introduit dans notre domicile, si vous n'êtes pas une +ombre? Ah! vous êtes un homme comme les autres! Ah! vous +n'êtes pas un esprit! Eh bien! monsieur, il y a des juges à +Berlin; il y en a même dans les provinces, et nous verrons bien +si vous touchez à notre argent! Relève-toi donc, grand nigaud: +ce n'est qu'un homme! Et vous, le revenant, hors d'ici! +décampez! + +Le colonel ne bougea non plus qu'un roc. + +-- Diable soit des langues de femme! Asseyez-vous, la vieille... +et éloignez vos mains de mes yeux: ça pique. Toi, l'enflé, +remonte, sur ta chaise et écoute-moi. Il sera toujours temps de +plaider, si nous n'arrivons pas à nous entendre. Mais le papier +timbré me pue au nez: c'est pourquoi j'aime mieux traiter à +l'amiable. + +Mr et Mme Meiser se remirent de leur première émotion. Ils se +défiaient des magistrats, comme tous ceux qui n'ont pas la +conscience nette. Si le colonel était un pauvre diable qu'on pût +éconduire moyennant quelques thalers, il valait mieux éviter le +procès. + +Fougas leur déduisit le cas avec une rondeur toute militaire. Il +prouva l'évidence de son droit, raconta qu'il avait fait constater +son identité à Fontainebleau, à Paris, à Berlin; cita de mémoire +deux ou trois passages du testament, et finit par déclarer que le +gouvernement prussien, d'accord avec la France, appuierait au +besoin ses justes réclamations. + +-- Tu comprends bien, ajouta-t-il en secouant Meiser par le bouton +de son habit, que je ne suis pas un renard de la chicane. Si tu +avais le poignet assez vigoureux pour manoeuvrer un bon sabre, +nous irions sur le terrain, bras-dessus, bras-dessous, et je te +jouerais la somme en trois points, aussi vrai que tu sens le +bouillon! + +-- Heureusement, monsieur, dit Meiser, mon âge me met à l'abri de +toute brutalité. Vous ne voudriez pas fouler aux pieds le cadavre +d'un vieillard! + +-- Vénérable canaille! mais tu m'aurais tué comme un chien, si +ton pistolet n'avait pas raté! + +-- Il n'était pas chargé, monsieur le colonel! Il n'était... +presque pas chargé! Mais je suis un homme accommodant et nous +pouvons très bien nous entendre. Je ne vous dois rien, et +d'ailleurs il y a prescription; mais enfin... combien demandez- +vous? + +-- Voilà qui est parlé. À mon tour! + +La complice du vieux coquin adoucit le timbre de sa voix: +figurez-vous une scie léchant un arbre avant de le mordre. + +-- Écoute, mon Claus, écoute ce que va dire Mr le colonel Fougas. +Tu vas voir comme il est raisonnable! Ce n'est pas lui qui +penserait à ruiner de pauvres gens comme nous. Ah! ciel! il n'en +est pas capable. C'est un si noble coeur! Un homme si +désintéressé! Un digne officier du grand Napoléon (Dieu ait son +âme!). + +-- Assez, la vieille! dit Fougas avec un geste énergique qui +trancha ce discours par le milieu. J'ai fait faire à Berlin le +compte de ce qui m'est dû en capital et intérêts. + +-- Des intérêts! cria Meiser. Mais en quel pays, sous quelle +latitude fait-on payer les intérêts de l'argent? Cela se voit +peut-être dans le commerce, mais entre amis! jamais, au grand +jamais, mon bon monsieur le colonel! Que dirait mon pauvre oncle, +qui nous voit du haut des cieux, s'il savait que vous réclamez les +intérêts de sa succession? + +-- Mais, tais-toi donc, Nickle! reprit la femme. Mr le colonel +vient de te dire lui-même qu'il ne voulait pas entendre parler des +intérêts. + +-- Nom d'un canon rayé! vous tairez-vous, pies borgnes? Je crève +de faim, moi, et je n'ai pas apporté mon bonnet de coton pour +coucher ici!... Voici l'affaire. Vous me devez beaucoup, mais la +somme n'est pas ronde, il y a des fractions et je suis pour les +affaires nettes. D'ailleurs, mes goûts sont modestes. J'ai ce +qu'il me faut pour ma femme et pour moi; il ne s'agit plus que de +pourvoir mon fils! + +-- Très bien! cria Meiser. Je me charge de l'éducation du +petit!... + +-- Or, depuis une dizaine de jours que je suis redevenu citoyen du +monde, il y a un mot que j'entends dire partout. À Paris comme à +Berlin, on ne parle plus que de millions; il n'est plus question +d'autre chose et tous les hommes ont des millions plein la bouche. +À force d'en entendre parler, j'ai eu la curiosité de savoir ce +que c'est. Allez me chercher un million, et je vous donne +quittance! + +Si vous voulez vous faire une idée approximative des cris perçants +qui lui répondirent, allez au jardin des plantes à l'heure du +déjeuner des oiseaux de proie, et essayez de leur arracher la +viande du bec. Fougas se boucha les oreilles et demeura +inébranlable. Les prières, les raisonnements, les mensonges, les +flatteries, les bassesses glissaient sur lui comme la pluie sur un +toit de zinc. Mais à dix heures du soir, lorsqu'il jugea que tout +accommodement était impossible, il prit son chapeau: + +-- Bonsoir, dit-il. Ce n'est plus un million qu'il me faut, mais +deux millions et le reste. Nous plaiderons. Je vais souper. + +Il était déjà dans l'escalier, quand Mme Meiser dit à son mari: + +-- Rappelle-le et donne-lui son million! + +-- Es-tu folle? + +-- N'aie pas peur. + +-- Je ne pourrai jamais! + +-- Dieu! que les hommes sont bêtes! Monsieur! monsieur Fougas! +monsieur le colonel Fougas! Remontez, je vous en prie! nous +consentons à tout ce que vous voulez! + +-- Sacrebleu! dit-il en rentrant, vous auriez bien dû vous +décider plus tôt. Mais enfin, voyons la monnaie! + +Mme Meiser lui expliqua de sa voix la plus tendre que les pauvres +capitalistes comme eux n'avaient pas un million dans leur caisse. + +-- Mais vous ne perdrez rien pour attendre, mon doux monsieur! +Demain, vous toucherez la somme en bel argent blanc: mon mari va +vous signer un bon sur la banque royale de Dantzig. + +-- Mais... disait encore l'infortuné Meiser. + +Il signa cependant, car il avait une confiance sans bornes dans le +génie pratique de Catherine. La vieille pria Fougas de s'asseoir +au bout de la table et lui dicta une quittance de deux millions, +pour solde de tout compte. Vous pouvez croire qu'elle n'oublia pas +un mot des formules légales et qu'elle se mit en règle avec le +code prussien. La quittance, écrite en entier de la main du +colonel, remplissait trois grandes pages. + +Ouf! Il signa et parapha la chose et reçut en échange la +signature de Nicolas, qu'il savait bonne. + +-- Décidément, dit-il au vieillard, tu n'es pas aussi arabe qu'on +me l'avait dit à Berlin. Touche là, vieux fripon! Je ne donne la +main qu'aux honnêtes gens à l'ordinaire; mais dans un jour comme +celui-ci, on peut faire un petit extra. + +-- Faites-en deux, monsieur Fougas, dit humblement Mme Meiser. +Acceptez votre part de ce modeste souper! + +-- Parbleu! la vieille; ça n'est pas de refus. Mon souper doit +être froid à l'auberge de la _Cloche_, et vos plats qui fument sur +leurs réchauds m'ont déjà donné plus d'une distraction. +D'ailleurs, voilà des flûtes de verre jaunâtre sur lesquelles +Fougas ne sera pas fâché de jouer un air. + +La respectable Catherine fit ajouter un couvert et commanda à +Berbel d'aller se mettre au lit. Le colonel plia en huit le +million du père Meiser, l'enveloppa soigneusement dans un paquet +de billets de banque et serra le tout dans ce petit carnet que sa +chère Clémentine lui avait envoyé. Onze heures sonnaient à la +pendule. + +À onze heures et demie, Fougas commença à voir le monde en rose. +Il loua hautement le vin du Rhin et remercia les Meiser de leur +hospitalité. À minuit, il leur rendit son estime. À minuit un +quart, il les embrassa. À minuit et demi, il fit l'éloge de +l'illustre Jean Meiser, son bienfaiteur et son ami. Lorsqu'il +apprit que Jean Meiser était mort dans cette maison, il versa un +torrent de larmes. À une heure moins un quart, il entra dans la +voie des confidences, parla de son fils qu'il allait rendre +heureux, de sa fiancée qui l'attendait. Vers une heure, il goûta +d'un célèbre vin de Porto que Mme Meiser était allée chercher +elle-même à la cave. À une heure et demie, sa langue s'épaissit, +ses yeux se voilèrent, il lutta quelque temps contre l'ivresse et +le sommeil, annonça qu'il allait raconter la campagne de Russie, +murmura le nom de l'Empereur, et glissa sous la table. + +-- Tu me croiras si tu veux, dit Mme Meiser à son mari, ce n'est +pas un homme qui est entré dans notre maison, c'est le diable! + +-- Le diable! + +-- Sans cela, t'aurais-je conseillé de lui donner un million? +J'ai entendu une voix qui me disait: «Si vous n'obéissez à +l'envoyé des enfers, vous mourrez cette nuit l'un et l'autre.» +C'est alors que je l'ai rappelé dans l'escalier. Ah! si nous +avions eu affaire à un homme, je t'aurais dit de plaider jusqu'à +notre dernier sou. + +-- À là bonne heure! Eh bien! te moqueras-tu encore de mes +visions? + +-- Pardonne-moi, mon Claus, j'étais folle! + +-- Et moi qui avais fini par le croire? + +-- Pauvre innocent! tu croyais peut-être aussi que c'était Mr le +colonel Fougas! + +-- Dame! + +-- Comme s'il était possible de ressusciter un homme! C'est un +démon, te dis-je, qui a pris les traits du colonel pour nous voler +notre argent! + +-- Qu'est-ce que les démons peuvent faire avec de l'argent? + +-- Tiens! ils construisent des cathédrales! + +-- Mais à quoi reconnaît-on le diable quand il est déguisé? + +-- D'abord à son pied fourchu, mais il met des bottes; ensuite à +son oreille raccommodée. + +-- Bah! Et pourquoi? + +-- Parce que le diable a l'oreille pointue, et que, pour la faire +ronde, il faut la recouper. + +Meiser se pencha sous la table et poussa un cri d'épouvante. + +-- C'est bien le diable! dit-il. Mais comment s'est-il laissé +endormir? + +-- Tu n'as donc pas vu qu'en remontant de la cave j'ai passé par +ma chambre? J'ai mis une goutte d'eau bénite dans le vin de +Porto: charme contre charme! et il est tombé. + +-- Voilà qui va bien. Mais qu'est-ce que nous en ferons, +maintenant qu'il est en notre pouvoir? + +-- Qu'est-ce qu'on fait des démons, dans les Écritures? Le +Seigneur les jette à la mer. + +-- La mer est loin de chez nous. + +-- Mais, grand enfant! le puits public est tout près! + +-- Et que va-t-on dire demain quand on trouvera son corps? + +-- On ne trouvera rien du tout, et même ce papier qu'il nous a +signé sera changé en feuille sèche. + +Dix minutes plus tard, Mr et Mme Meiser ballottaient quelque chose +de lourd au-dessus du puits public, et dame Catherine murmurait à +demi-voix l'incantation suivante: + +_Démon, fils de l'enfer, sois maudit!_ +_Démon, fils de l'enfer, sois précipité!_ +_Démon, fils de l'enfer, retourne dans l'enfer!_ + +Un bruit sourd, le bruit d'un corps qui tombe à l'eau, termina la +cérémonie, et les deux conjoints rentrèrent chez eux, avec la +satisfaction qui suit toujours un devoir accompli. Nicolas disait +en lui-même: + +«Je ne la croyais pas si crédule!» + +«Je ne le savais pas si naïf!» pensait la digne Kettle, épouse +légitime de Claus. + +Ils dormirent du sommeil de l'innocence. Ah! que leurs oreillers +leur auraient semblé moins doux si Fougas était rentré chez lui +avec le million! + +À dix heures du matin, comme ils prenaient leur café au lait avec +des petits pains au beurre, le gouverneur de la Banque entra chez +eux et leur dit: + +-- Je vous remercie d'avoir accepté une traite sur Paris au lieu +du million en argent, et sans prime. Ce Jeune Français que vous +nous avez envoyé est un peu brusque, mais bien gai et bon enfant. + +XVIII -- Le colonel cherche à se débarrasser d'un million qui le +gêne. + +Fougas avait quitté Paris pour Berlin le lendemain de son +audience. Il. mit trois jours à faire la route, car il s'arrêta +quelque temps à Nancy. Le maréchal lui avait donné une lettre de +recommandation pour le préfet de la Meurthe, qui le reçut fort +bien et promit de l'aider dans ses recherches. Malheureusement, la +maison où il avait aimé Clémentine Pichon n'existait plus. La +municipalité l'avait démolie vers 1827, en perçant une rue. Il est +certain que les édiles n'avaient pas abattu la famille avec la +maison, mais une nouvelle difficulté surgit tout à coup: le nom +de Pichon surabondait, dans la ville, dans la banlieue et dans le +département. Entre cette multitude de Pichon, Fougas ne savait à +qui sauter au cou. De guerre lasse et pressé de courir sur le +chemin de la fortune, il laissa une note au commissaire de +police: + +«Rechercher, sur les registres de l'État civil et ailleurs, une +jeune fille appelée Clémentine Pichon. Elle avait dix-huit ans en +1813; ses parents tenaient une pension pour les officiers. Si +elle vit, trouver son adresse; si elle est morte, s'enquérir de +ses héritiers. Le bonheur d'un père en dépend!» + +En arrivant à Berlin, le colonel apprit que sa réputation l'avait +précédé. La note du ministre de la guerre avait été transmise au +gouvernement prussien par la légation de France; Léon Renault, +dans sa douleur, avait trouvé le temps d'écrire un mot au docteur +Hirtz; les journaux commençaient à parler et les sociétés +savantes à s'émouvoir. Le Prince Régent ne dédaigna pas +d'interroger son médecin: l'Allemagne est un pays bizarre où la +science intéresse les princes eux-mêmes. + +Fougas, qui avait lu la lettre du docteur Hirtz annexée au +testament de Mr Meiser, pensa qu'il devait quelques remerciements +au bonhomme. Il lui fit une visite et l'embrassa en l'appelant +oracle d'Épidaure. Le docteur s'empara de lui, fit prendre ses +bagages à l'hôtel, et lui donna la meilleure chambre de sa maison. +Jusqu'au 29 du mois, le colonel fut choyé comme un ami et exhibé +comme un phénomène. Sept photographes se disputèrent un homme si +précieux: les villes de Grèce n'ont rien fait de plus pour notre +pauvre vieil Homère. S.A.R, le Prince Régent voulut le voir en +personne naturelle, et pria Mr Hirtz de l'amener au palais. Fougas +se fit un peu tirer l'oreille: il prétendait qu'un soldat ne doit +pas frayer avec l'ennemi, et se croyait encore en 1813. + +Le prince est un militaire distingué, qui a commandé en personne +au fameux siège de Rastadt. Il prit plaisir à la conversation de +Fougas; l'héroïque naïveté de ce jeune grognard le ravit. Il lui +fit de grands compliments et lui dit que l'empereur des Français +était bien heureux d'avoir autour de lui des officiers de ce +mérite. + +-- Il n'en a pas beaucoup, répliqua le colonel. Si nous étions +seulement quatre ou cinq cents de ma trempe, il y a longtemps que +votre Europe serait dans le sac! + +Cette réponse parut plus comique que menaçante, et l'effectif de +l'armée prussienne ne fut pas augmenté ce jour-là. + +Son Altesse Royale annonça directement à Fougas que son indemnité +avait été réglée à deux cent cinquante mille francs, et qu'il +pourrait toucher cette somme au Trésor dès qu'il le jugerait +agréable. + +-- Monseigneur, répondit-il, il est toujours agréable d'empocher +l'argent de l'ennem... de l'étranger. Mais, tenez! je ne suis pas +un thuriféraire de Plutus: rendez-moi le Rhin et Posen, et je +vous laisse vos deux cent cinquante mille francs. + +-- Y songez-vous? dit le prince en riant. Le Rhin et Posen! + +-- Le Rhin est à la France et Posen à la Pologne, bien plus +légitimement que cet argent n'est à moi. Mais voilà mes grands +seigneurs: ils se font un devoir de payer les petites dettes et +un point d'honneur de nier les grandes! +Le prince fit la grimace, et tous les visages de la cour se mirent +à grimacer uniformément. On trouva que Mr Fougas avait fait preuve +de mauvais goût en laissant tomber une miette de vérité dans un +gros plat de bêtises. + +Mais une jolie petite baronne viennoise, qui assistait à sa +présentation, fut beaucoup plus charmée de sa figure que +scandalisée de ses discours. Les dames de Vienne se sont fait une +réputation d'hospitalité qu'elles s'efforcent de justifier +partout, et même hors de leur patrie. + +La baronne de Marcomarcus avait encore une autre raison d'attirer +le colonel: depuis deux ou trois ans, elle faisait collection +d'hommes célèbres, en photographie, bien entendu. Son album était +peuplé de généraux, d'hommes d'État, de philosophes et de +pianistes, qui s'étaient donnés à elle en écrivant au bas du +portrait: «Hommage respectueux.» On y comptait plusieurs +prélats romains et même un cardinal célèbre, mais il y manquait un +revenant. Elle écrivit donc à Fougas un billet tout pétillant +d'impatience et de curiosité pour le prier à souper chez elle. +Fougas, qui partait le lendemain pour Dantzig, prit une feuille de +papier grand-aigle et se mit en devoir de s'excuser poliment. Il +craignait, ce coeur délicat et chevaleresque, qu'une soirée de +conversation et de plaisir dans la compagnie des plus jolies +femmes de l'Allemagne, ne fût comme une infidélité morale au +souvenir de Clémentine. Il chercha donc une formule convenable et +écrivit: + +«Trop indulgente beauté, je...» + +La muse ne lui dicta rien de plus. Il n'était pas en train +d'écrire, il se sentait plutôt en humeur de souper. Ses scrupules +se dissipèrent comme des nuages chassés par un joli vent de nord- +est; il endossa la redingote à brandebourgs, et porta sa réponse +lui-même. C'était la première fois qu'il soupait depuis sa +résurrection. Il fit preuve d'un bel appétit et s'enivra quelque +peu, mais non pas comme à son ordinaire. La baronne de +Marcomarcus, émerveillée de son esprit et de sa verve +intarissable, le garda le plus longtemps qu'elle put. Et +maintenant encore, elle dit à ses amis en leur montrant le +portrait du colonel: + +«Il n'y a que ces officiers français pour faire la conquête du +monde!» + +Le lendemain, il boucla une malle de veau noir qu'il avait achetée +à Paris, toucha son argent au Trésor et se mit en route pour +Dantzig. Il dormit en wagon, parce qu'il avait soupé la veille. Un +ronflement terrible l'éveilla. Il chercha le ronfleur, ne le +trouva point autour de lui, ouvrit la porte du compartiment +voisin, car les wagons allemands sont beaucoup plus commodes que +les nôtres, et secoua un gros monsieur qui paraissait cacher tout +un jeu d'orgues dans son corps. À l'une des stations, il but une +bouteille de vin de Marsala et mangea deux douzaines de +sandwiches, parce que le souper de la veille lui avait creusé +l'estomac. À Dantzig, il arracha sa malle noire aux mains d'un +énorme filou qui s'apprêtait à la prendre. + +Il se fit conduire au meilleur hôtel de la ville, y commanda son +souper, et courut à la maison de Mr et Mme Meiser. Ses amis de +Berlin lui avaient donné des renseignements sur cette charmante +famille. Il savait qu'il aurait affaire au plus riche et au plus +avare des fripons: c'est pourquoi il prit le ton cavalier qui a +pu sembler étrange à plus d'un lecteur dans le chapitre précédent. + +Malheureusement, il s'humanisa un peu trop lorsqu'il eut son +million en poche. La curiosité d'étudier à fond les longues +bouteilles jaunes faillit lui jouer un mauvais tour. Sa raison +s'égara, vers une heure du matin, si j'en crois ce qu'il a raconté +lui-même. Il assure qu'après avoir dit adieu aux braves gens qui +l'avaient si bien traité, il se laissa tomber dans un puits +profond et large, dont la margelle, à peine élevée au-dessus du +niveau de la rue, mériterait au moins un lampion. + +Je m'éveillai (c'est toujours lui qui parle) dans une eau très +fraîche et d'un goût excellent. Après avoir nagé une ou deux +minutes en cherchant un point d'appui solide, je saisis une grosse +corde et je remontai sans effort à la surface du sol qui n'était +pas à plus de quarante pieds. Il ne faut que des poignets et un +peu de gymnastique, et ce n'est nullement un tour de force. En +sautant sur le pavé, je me vis en présence d'une espèce de +guetteur de nuit qui braillait les heures dans la rue et me +demanda insolemment ce que je faisais là. Je le rossai +d'importance, et ce petit exercice me fit du bien en rétablissant +la circulation du sang. Avant de retourner à l'auberge, je +m'arrêtai sous un réverbère, j'ouvris mon portefeuille, et je vis +avec plaisir que mon million n'était pas mouillé. Le cuir était +épais et le fermoir solide; d'ailleurs, j'avais enveloppé le bon +de Mr Meiser dans une demi-douzaine de billets de cent francs, +gras comme des moines. Ce voisinage l'avait préservé. + +Cette vérification faite, il rentra, se mit au lit et dormit à +poings fermés. Le lendemain, en s'éveillant, il reçut la note +suivante, émanée de la police de Nancy: + +«Clémentine Pichon, dix-huit ans, fille mineure d'Auguste Pichon, +hôtelier, et de Léonie Francelot, mariée en cette ville le 11 +janvier 1814 à Louis-Antoine Langevin, sans profession désignée. + +«Le nom de Langevin est aussi rare dans le département que le nom +de Pichon y est commun. À part l'honorable Mr Victor Langevin, +conseiller de préfecture à Nancy, on ne connaît que le nommé +Langevin (Pierre), dit Pierrot, meunier dans la commune de +Vergaville, canton de Dieuze.» + +Fougas sauta jusqu'au plafond en criant: + +-- J'ai un fils! + +Il appela le maître d'hôtel et lui dit: + +-- Fais ma note et envoie mes bagages au chemin de fer. Prends mon +billet pour Nancy; je ne m'arrêterai pas en route. Voici deux +cents francs que je te donne pour boire à la santé de mon fils! +Il s'appelle Victor comme moi! Il est conseiller de préfecture! +Je l'aimerais mieux soldat, n'importe! Ah! fais-moi d'abord +conduire à la Banque! Il faut que j'aille chercher un million qui +est à lui! + +Comme il n'y a pas de service direct entre Dantzig et Nancy, il +fut obligé de s'arrêter à Berlin. Mr Hirtz, qu'il vit en passant, +lui annonça que les sociétés savantes de la ville préparaient un +immense banquet en son honneur; mais il refusa net. + +-- Ce n'est pas, dit-il, que je méprise une occasion de boire en +bonne compagnie, mais la nature a parlé: sa voix m'attire! +L'ivresse la plus douce à tous les coeurs bien nés est celle de +l'amour paternel! + +Pour préparer son cher enfant à la joie d'un retour si peu +attendu, il mit son million sous enveloppe à l'adresse de Mr +Victor Langevin, avec une longue lettre qui se terminait ainsi: + +«La bénédiction d'un père est plus précieuse que tout l'or du +monde! + +«VICTOR FOUGAS.» + +La trahison de Clémentine Pichon froissa légèrement son amour- +propre; mais il en fut bientôt consolé. + +«Au moins, pensait-il, je ne serai pas forcé d'épouser une +vieille femme quand il y en a une jeune à Fontainebleau qui +m'attend. Et puis mon fils a un nom et même un nom très +présentable. Fougas est beaucoup mieux, mais Langevin n'est pas +mal.» + +Il débarqua le 2 septembre à six heures du soir dans cette belle +grande ville un peu triste, qui est le Versailles de la Lorraine. +Son coeur battait à tout rompre. Pour se donner des forces, il +dîna bien. Le maître de l'hôtel, interrogé au dessert, lui fournit +les meilleurs renseignements sur Mr Victor Langevin: un homme +encore jeune, marié depuis six ans, père d'un garçon et d'une +fille, estimé dans le pays et bien dans ses affaires. + +-- J'en étais sûr, dit Fougas. + +Il se versa rasade d'un certain kirsch de la forêt Noire qui lui +parut délicieux avec des macarons. + +Ce soir-là, Mr Langevin raconta à sa femme qu'en revenant du +cercle, à dix heures, il avait été accosté brutalement par un +ivrogne. Il le prit d'abord pour un malfaiteur et s'apprêta à se +défendre; mais l'homme se contenta de l'embrasser et s'enfuit à +toutes jambes. Ce singulier accident jeta les deux époux dans une +série de conjectures plus invraisemblables les unes que les +autres. Mais comme ils étaient jeunes tous les deux, et mariés +depuis sept ans à peine, ils changèrent bientôt de conversation. + +Le lendemain matin, Fougas, chargé de bonbons comme un baudet de +farine, se présenta chez Mr Langevin. Pour se faire bien voir de +ses deux petits-enfants, il avait écrémé la boutique du célèbre +Lebègue, qui est le Boissier de Nancy. La servante qui lui ouvrit +la porte demanda si c'était lui que monsieur attendait. + +-- Bon! dit-il; ma lettre est arrivée? + +-- Oui, monsieur; hier matin. Et vos malles? + +-- Je les ai laissées à l'hôtel. + +-- Monsieur ne sera pas content. Votre chambre est prête là-haut. + +-- Merci! merci! merci! Prends ce billet de cent francs pour la +bonne nouvelle. + +-- Oh! monsieur, il n'y avait pas de quoi! + +-- Mais où est-il? Je veux le voir, l'embrasser, lui dire... + +-- Il s'habille, monsieur, et madame aussi. + +-- Et les enfants, mes chers petits-enfants? + +-- Si vous voulez les voir, ils sont là dans la salle à manger. + +-- Si je le veux! Ouvre bien vite! + +Il trouva que le petit garçon lui ressemblait, et il se réjouit de +le voir en costume d'artilleur avec un sabre. Ses poches se +vidèrent sur le parquet et les deux enfants, à la vue de tant de +bonnes choses, lui sautèrent au cou. + +-- Ô philosophes! s'écria le colonel, oseriez-vous nier la voix +de la nature? + +Une jolie petite dame (toutes les jeunes femmes sont jolies à +Nancy) accourut aux cris joyeux de la marmaille. + +-- Ma belle-fille! cria Fougas en lui tendant les bras. + +La maîtresse du logis se recula prudemment et dit avec un fin +sourire: + +-- Vous vous trompez, monsieur; je ne suis ni vôtre, ni belle, ni +fille; je suis Mme Langevin. + +-- Que je suis bête, pensa le colonel; j'allais raconter devant +ces enfants nos secrets de famille! De la tenue, Fougas! Tu es +dans un monde distingué, où l'ardeur des sentiments les plus doux +se cache sous le masque glacé de l'indifférence. + +-- Asseyez-vous, dit Mme Langevin; j'espère que vous avez fait +bon voyage? + +-- Oui, madame. À cela près que la vapeur me paraissait trop +lente! + +-- Je ne vous savais pas si pressé d'arriver. + +-- Vous ne comprenez pas que je brûlais d'être ici? + +-- Tant mieux; c'est une preuve que la raison et la famille se +sont fait entendre à la fin. + +-- Est-ce ma faute, à moi, si la famille n'a pas parlé plus tôt? + +-- L'important, c'est que vous l'ayez écoutée. Nous tâcherons que +vous ne vous ennuyiez pas à Nancy. + +-- Et comment le pourrais-je, tant que je demeurerai au milieu de +vous? + +-- Merci. Notre maison sera la vôtre. Mettez-vous dans l'esprit +que vous êtes de la famille. + +-- Dans l'esprit et dans le coeur, madame. + +-- Et vous ne songerez plus à Paris? + +-- Paris!... je m'en moque comme de l'an quarante? + +-- Je vous préviens qu'ici l'on ne se bat pas en duel. + +-- Comment? vous savez déjà... + +-- Nous savons tout, et même l'histoire de ce fameux souper avec +des femmes un peu légères. + +-- Comment diable avez-vous appris?... Mais cette fois-là, +écoutez, j'étais bien excusable. + +Mr Langevin parut à son tour, rasé de frais et rubicond; un joli +type de sous-préfet en herbe. + +-- C'est admirable, pensa Fougas, comme nous nous conservons dans +la famille! On ne donnerait pas trente-cinq ans à ce gaillard-là, +et il en a bel et bien quarante-six. Par exemple, il ne me +ressemble pas du tout, il tient de sa mère! + +-- Mon ami, dit Mme Langevin, voici un mauvais sujet qui promet +d'être bien sage. + +-- Soyez le bienvenu, jeune homme! dit le conseiller en serrant +la main de Fougas. + +Cet accueil parut froid à notre pauvre héros. Il rêvait une pluie +de baisers et de larmes, et ses enfants se contentaient de lui +serrer la main. + +-- Mon enf..., monsieur, dit-il à Langevin, il manque une personne +à notre réunion. Quelques torts réciproques, et d'ailleurs +prescrits par le temps, ne sauraient élever entre nous une +barrière insurmontable. Oserais-je vous demander la faveur d'être +présenté à Mme votre mère? + +Mr Langevin et sa femme ouvraient de grands yeux étonnés. + +-- Comment, monsieur, dit le mari, il faut que la vie de Paris +vous ait fait perdre la mémoire. Ma pauvre mère n'est plus! Il y +a déjà trois ans que nous l'avons perdue! + +Le bon Fougas fondit en larmes. + +-- Pardon! dit-il, je ne le savais pas. Pauvre femme! + +-- Je ne vous comprends pas! Vous connaissiez ma mère? + +-- Ingrat! + +-- Drôle de garçon! Mais vos parents ont reçu une lettre de +part? + +-- Quels parents? + +-- Votre père et votre mère! + +-- Ah ça! qu'est-ce vous me chantez? Ma mère était morte avant +que la vôtre ne fût de ce monde! + +-- Mme votre mère est morte? + +-- Oui, parbleu, en 89! + +-- Comment! Ce n'est pas Mme votre mère qui vous envoie ici? + +-- Monstre! c'est mon coeur de père qui m'y amène! + +-- Coeur de père?... Mais vous n'êtes donc pas le fils Jamin, qui +a fait des folies dans la capitale et qu'on envoie à Nancy pour +suivre les cours de l'école forestière? + +Le colonel emprunta la voix du Jupiter tonnant répondit: + +-- Je suis Fougas! + +-- Eh bien! + +-- Si la nature ne te dit rien en ma faveur, fils ingrat! +interroge les mânes de ta mère! + +-- Parbleu! monsieur, s'écria le conseiller, nous pourrions jouer +longtemps aux propos interrompus. Asseyez-vous là, s'il vous +plaît, et dites-moi votre affaire... Marie, emmène les enfants. + +Fougas ne se fit point prier. Il conta le roman de sa vie sans +rien omettre, mais avec des ménagements infinis pour les oreilles +filiales de Mr Langevin. Le conseiller l'écouta patiemment, en +homme désintéressé dans la question. + +-- Monsieur, dit-il enfin, je vous ai pris d'abord pour un +insensé; maintenant, je me rappelle que les journaux ont donné +quelques bribes de votre histoire, et je vois que vous êtes +victime d'une erreur. Je n'ai pas quarante-six ans, mais trente- +quatre. Ma mère ne s'appelle pas Clémentine Pichon, mais Marie +Kerval. Elle n'est pas née à Nancy, mais à Vannes, et elle était +âgée de sept ans en 1813. J'ai bien l'honneur de vous saluer. + +-- Ah! tu n'es pas mon fils! reprit Fougas en colère. Eh bien! +tant pis pour toi! n'a pas qui veut un père du nom de Fougas! Et +des fils du nom de Langevin, on n'a qu'à se baisser pour en +prendre. Je sais où en trouver un, qui n'est pas conseiller de +préfecture, c'est vrai, qui ne met pas un habit brodé pour aller à +la messe, mais qui a le coeur honnête et simple, et qui se nomme +Pierre, tout comme moi! Mais pardon! lorsqu'on met les gens à la +porte, on doit au moins leur rendre ce qui leur appartient. + +-- Je ne vous empêche pas de ramasser les bonbons que mes enfants +ont semés à terre. + +-- C'est bien de bonbons qu'il s'agit! Mon million, monsieur! + +-- Quel million? + +-- Le million de votre frère!... Non! de celui qui n'est pas +votre frère, du fils de Clémentine, de mon cher et unique enfant, +seul rejeton de ma race, Pierre Langevin, dit Pierrot, meunier à +Vergaville! + +-- Mais je vous jure, monsieur, que je n'ai pas de million à vous, +ni à personne. + +-- Ose le nier, scélérat! quand je te l'ai moi-même envoyé par la +poste! + +-- Vous me l'avez peut-être envoyé, mais pour sûr je ne l'ai pas +reçu! + +-- Eh bien! défends ta vie! + +Il lui sauta à la gorge, et peut-être la France eût-elle perdu ce +jour-là un conseiller de préfecture, si la servante n'était entrée +avec deux lettres à la main. Fougas reconnut son écriture et le +timbre de Berlin, déchira l'enveloppe et montra le bon sur la +Banque. + +-- Voilà, dit-il, le million que je vous destinais si vous aviez +voulu être mon fils! Maintenant, il est trop tard pour vous +rétracter. La nature m'appelle à Vergaville. Serviteur! + +Le 4 septembre, Pierre Langevin, meunier de Vergaville, mariait +Cadet Langevin son second fils. La famille du meunier était +nombreuse, honnête et passablement aisée. Il y avait d'abord le +grand-père, un beau vieillard solide, qui faisait ses quatre repas +et traitait ses petites indispositions par le vin de Bar ou de +Thiaucourt. La grand-mère Catherine avait été jolie dans les temps +et quelque peu légère, mais elle expiait par une surdité absolue +le crime d'avoir écouté les galants. Mr Pierre Langevin, dit +Pierrot, dit Gros-Pierre, après avoir cherché fortune en Amérique +(c'est un usage assez répandu dans le pays), était rentré au +village comme un petit saint Jean, et Dieu sait les gorges chaudes +qu'on fit de sa mésaventure! Les Lorrains sont gouailleurs au +premier degré; si vous n'entendez pas plaisanterie, je ne vous +conseillerai jamais de voyager dans leurs environs. Gros-Pierre, +piqué au vif, et quasi furieux d'avoir mangé sa légitime, emprunta +de l'argent à dix, acheta le moulin de Vergaville, travailla comme +un cheval de labour dans les terres fortes, et remboursa capital +et intérêts. La fortune qui lui devait quelques dédommagements lui +fournit _gratis pro Deo_ une demi-douzaine d'ouvriers superbes: +six gros garçons, que sa femme lui donna d'année en année. C'était +réglé comme une horloge. Tous les ans, neuf mois jour pour jour +après la fête de Vergaville, la Claudine, dite Glaudine, en +baptisait un. Seulement, elle mourut après le sixième, pour avoir +mangé quatre grands morceaux de quiche avant ses relevailles. +Gros-Pierre ne se remaria point, attendu qu'il avait des ouvriers +en suffisance, et il arrondit son bien tout doucement. Mais comme +les plaisanteries durent longtemps au village, les camarades du +meunier lui parlaient encore de ces fameux millions qu'il n'avait +pas rapportés d'Amérique; et Gros-Pierre se fâchait tout rouge +sous sa farine, ainsi qu'aux premiers jours. + +Le 4 septembre donc, il mariait son cadet à une bonne grosse mère +d'Altroff qui avait les joues fermes et violettes: c'est un genre +de beauté qu'on goûte assez dans le pays. La noce se faisait au +moulin, vu que la mariée était orpheline de père et de mère et +qu'elle sortait de chez les religieuses de Molsheim. + +On vint dire à Pierre Langevin qu'un monsieur décoré avait quelque +chose à lui dire, et Fougas parut dans sa splendeur. + +-- Mon bon monsieur, dit le meunier, je ne suis guère en train de +parler d'affaires, parce que nous avons bu un coup de vin blanc +avant la messe; mais nous allons en boire pas mal de rouge à +dîner, et si le coeur vous en dit, ne vous gênez pas! La table +est longue. Nous causerons après. Vous ne dites pas non? Alors, +c'est oui. + +«Pour le coup, pensa Fougas, je ne me trompe pas. C'est bien la +voix de la nature! J'aurais mieux aimé un militaire, mais ce +brave agriculteur tout rond suffit à mon coeur. Je ne lui devrai +point les satisfactions de l'orgueil; mais n'importe! J'ai son +amitié. + +Le dîner était servi, et la table plus chargée de viandes que +l'estomac de Gargantua. Gros-Pierre aussi glorieux de sa grande +famille que de sa petite fortune, fit assister le colonel au +dénombrement de ses fils. Et Fougas se réjouit d'apprendre qu'il +avait six petits-enfants bien venus. + +On le mit à la droite d'une petite vieille rabougrie qui lui fut +présentée comme la grand-mère de ces gaillards-là. Dieu! que +Clémentine lui parut changée! Excepté les yeux, qui restaient +vifs et brillants, il n'y avait plus rien de reconnaissable en +elle. + +«Voilà, pensa Fougas, comme je serais aujourd'hui, si le brave +Jean Meiser ne m'avait pas desséché! + +Il souriait avec malice en regardant le grand-père Langevin, chef +putatif de cette nombreuse famille. + +«Pauvre vieux! murmurait Fougas, tu ne sais pas ce que tu me +dois! + +On dîne bruyamment aux noces de village. C'est un abus que la +civilisation ne réformera jamais, je l'espère bien. À la faveur du +bruit, le colonel causa ou crut causer avec sa voisine. + +-- Clémentine! lui dit-il. + +Elle leva les yeux et même le nez et répondit: + +-- Oui, monsieur. + +-- Mon coeur ne m'a donc pas trompé? vous êtes bien ma +Clémentine! + +-- Oui, monsieur. + +-- Et tu m'as reconnu, brave et excellente femme! + +-- Oui, monsieur. + +-- Mais comment as-tu si bien caché ton émotion?... Que les +femmes sont fortes!... Je tombe du ciel au milieu de ton +existence paisible, et tu me vois sans sourciller! + +-- Oui, monsieur. + +-- M'as-tu pardonné un crime apparent dont le destin seul fut +coupable? + +-- Oui, monsieur. + +-- Merci! oh! merci!... Quelle admirable famille autour de +toi! Ce bon Pierre qui m'a presque ouvert les bras en me voyant +paraître, c'est mon fils, n'est-il pas vrai? + +-- Oui, monsieur. + +-- Réjouis-toi: il sera riche! Il a déjà le bonheur; je lui +apporte la fortune. Un million sera son partage. Quelle ivresse, ô +Clémentine! dans cette naïve assemblée, lorsque j'élèverai la +voix pour dire à mon fils: «Tiens! ce million est à toi!» Le +moment est-il venu? Faut-il parler? Faut-il tout dire; + +-- Oui, monsieur. + +Fougas se leva donc et réclama le silence. On supposa qu'il allait +chanter une chanson, et l'on se tut. + +-- Pierre Langevin, dit-il avec emphase, je reviens de l'autre +monde et je t'apporte un million. + +Si Gros-Pierre ne voulut point se fâcher, du moins il rougit et la +plaisanterie lui sembla de mauvais goût. Mais quand Fougas annonça +qu'il avait aimé la grand-maman dans sa jeunesse, le vieux père +Langevin n'hésita point à lui lancer une bouteille à la tête. Le +fils du colonel, ses magnifiques petits-fils et jusqu'à la mariée +se levèrent en grand courroux, et ce fut une belle bataille. + +Pour la première fois de sa vie, Fougas ne fut point le plus fort. +Il craignait d'éborgner quelqu'un de sa famille. Le sentiment +paternel lui ôta les trois quarts de ses moyens. + +Mais ayant appris dans la bagarre que Clémentine s'appelait +Catherine, et que Pierre Langevin était né en 1810, il reprit +l'avantage, pocha trois yeux, cassa un bras, déforma deux nez, +enfonça quatre douzaines de dents, et regagna sa voiture avec tous +les honneurs de la guerre. + +«Diable soit des enfants! disait-il en courant la poste vers la +station d'Avricourt. Si j'ai un fils, qu'il me trouve! + +XIX -- Il demande et accorde la main de Clémentine. + +Le 5 septembre, à dix heures du matin, Léon Renault, maigre, +défait et presque méconnaissable, était aux pieds de Clémentine +Sambucco, dans le salon de sa tante. Il y avait des fleurs sur la +cheminée, des fleurs dans toutes les jardinières. Deux grands +coquins de rayons de soleil entraient par les fenêtres ouvertes. +Un million de petits atomes bleuâtres jouaient dans la lumière et +se croisaient, s'accrochaient au gré de la fantaisie, comme les +idées dans un volume de Mr Alfred Houssaye. Dans le jardin, les +pommes tombaient, les pêches étaient mûres, les frelons creusaient +des trous larges et profonds dans les paires de duchesse; les +bignonias et les clématites fleurissaient; enfin une grande +corbeille d'héliotropes, étalée sous la fenêtre de gauche, était +dans tout son beau. Le soleil appliquait à toutes les grappes de +la treille une couche d'or bruni; le grand yucca de la pelouse, +agité par le vent comme un chapeau chinois, entrechoquait sans +bruit ses clochettes argentées. Mais le fils de Mr Renault était +plus pâle et plus flétri que les rameaux des lilas, plus abattu +que les feuilles du vieux cerisier; son coeur était sans joie et +sans espérance, comme les groseilliers sans feuilles et sans +fruits! + +S'être exilé de la terre natale, avoir vécu trois ans sous un +climat inhospitalier, avoir passé tant de jours dans les mines +profondes, tant de nuits sur un poêle de faïence avec beaucoup de +punaises et passablement de moujiks, et se voir préférer un +colonel de vingt-cinq louis qu'on a ressuscité soi-même en le +faisant tremper dans l'eau! + +Tous les hommes ont éprouvé des déceptions, mais personne à coup +sûr n'avait subi un malheur si peu prévu et si extraordinaire. +Léon savait que la terre n'est pas une vallée de chocolat au lait +ni de potage à la reine. Il connaissait la liste des infortunes +célèbres, qui commence à la mort d'Abel assommé dans le paradis +terrestre, et se termine au massacre de Rubens dans la galerie du +Louvre, à Paris. Mais l'histoire, qui nous instruit rarement, ne +nous console jamais. Le pauvre ingénieur avait beau se répéter que +mille autres avaient été supplantés la veille du mariage et cent +mille autres le lendemain, la tristesse était plus forte que la +raison, et trois ou quatre cheveux follets commençaient à blanchir +autour de ses tempes. + +-- Clémentine! disait-il, je suis le plus malheureux des hommes. +En me refusant cette main que vous m'aviez promise, vous me +condamnez à un supplice cent fois pire que la mort. Hélas! que +voulez-vous que je devienne sans vous? Il faudra que je vive +seul, car je vous aime trop pour en épouser une autre. Depuis +tantôt quatre ans, toutes mes affections, toutes mes pensées sont +concentrées sur vous; je me suis accoutumé à regarder les autres +femmes comme des êtres inférieurs, indignes d'attirer le regard +d'un homme? Je ne vous parle pas des efforts que j'ai faits pour +vous mériter; ils portaient leur récompense en eux-mêmes, et +j'étais déjà trop heureux de travailler et de souffrir pour vous. +Mais voyez la misère où votre abandon m'a laissé! Un matelot jeté +sur une île déserte est moins à plaindre que moi: il faudra que +je demeure auprès de vous, que j'assiste au bonheur d'un autre; +que je vous voie passer sous mes fenêtres au bras de mon rival! +Ah! la mort serait plus supportable que ce supplice de tous les +jours. Mais je n'ai pas même le droit de mourir! Mes pauvres +vieux parents ont bien assez de peines. Que serait-ce, grands +dieux! si je les condamnais à porter le deuil de leur fils? + +Cette plainte, ponctuée de soupirs et de larmes déchirait le coeur +de Clémentine. La pauvre enfant pleurait aussi car elle aimait +Léon de toute son âme, mais elle s'était interdite de le lui dire. +Plus d'une fois, en le voyant à demi-pâmé devant elle, elle fut +tentée de lui jeter les bras autour du cou, mais le souvenir de +Fougas paralysait tous les mouvements de sa tendresse. + +-- Mon pauvre ami, lui disait-elle, vous me jugez bien mal si vous +me croyez insensible à vos maux. Je vous connais, Léon, et cela +depuis mon enfance. Je sais tout ce qu'il y a en vous de loyauté, +de délicatesse, de nobles et de précieuses vertus. Depuis le temps +où vous me portiez dans vos bras vers les pauvres et vous me +mettiez un sou dans la main pour m'apprendre à faire l'aumône, je +n'ai jamais entendu parler de bienfaisance sans penser aussitôt à +vous. Lorsque vous avez battu un garçon deux fois plus grand que +vous, qui m'avait pris ma poupée, j'ai senti que le courage était +beau, et qu'une femme était heureuse de pouvoir s'appuyer sur un +homme de coeur. Tout ce que je vous ai vu faire depuis ce temps-là +n'a pu que redoubler mon estime et ma sympathie. Croyez que ce +n'est ni par méchanceté ni par ingratitude que je vous fais +souffrir aujourd'hui. Hélas! je ne m'appartiens plus, je suis +dominée; je ressemble à ces automates qui se meuvent sans savoir +pourquoi. Oui, je sens en moi comme un ressort plus puissant que +ma liberté, et c'est la volonté d'autrui qui me mène! + +-- Si du moins j'étais sûr que vous serez heureuse! Mais non! +Cet homme à qui vous m'immolez ne sentira jamais le prix d'une âme +aussi délicate que la vôtre! C'est un brutal, un soudard, un +ivrogne... + +-- Je vous en prie, Léon! Souvenez-vous qu'il a droit à tout mon +respect! + +-- Du respect, à lui! Et pourquoi? Je vous demande, au nom du +ciel, ce que vous voyez de respectable dans la personne du sieur +Fougas? Son âge? Il est plus jeune que moi. Ses talents? Il ne +les a montrés qu'à table. Son éducation? Elle est jolie! Ses +vertus? Je sais ce qu'il faut penser de sa délicatesse et de sa +reconnaissance! + +-- Je le respecte, Léon, depuis que je l'ai vu dans son cercueil. +C'est un sentiment plus fort que tout; je ne l'explique pas, je +le subis. + +-- Eh bien! respectez-le tant que vous voudrez! Cédez à la +superstition qui vous entraîne. Voyez en lui un être miraculeux, +sacré, échappé aux griffes de la mort pour accomplir quelque chose +de grand sur la terre! Mais cela même, ô ma chère Clémentine, est +une barrière entre vous et lui. Si Fougas est en dehors des +conditions de l'humanité, si c'est un phénomène, un être à part, +un héros, un demi-dieu, un fétiche, vous ne pouvez pas songer +sérieusement à devenir sa femme. Moi, je ne suis qu'un homme +pareil à tous les autres, né pour travailler, pour souffrir et +pour aimer. Je vous aime! Aimez-moi! + +-- Polisson! dit Fougas en ouvrant la porte. + +Clémentine poussa un cri, Léon se releva vivement, mais déjà le +colonel l'avait saisi par le fond de son vêtement de nankin. +L'ingénieur fut enlevé, balancé comme un atome dans un des deux +rayons de soleil, et projeté au beau milieu des héliotropes, avant +même qu'il eût pensé à répondre un seul mot. Pauvre Léon! Pauvres +héliotropes! + +En moins d'une seconde, le jeune homme fut sur pied. Il épousseta +la terre qui souillait ses genoux et ses coudes, s'approcha de la +fenêtre et dit d'une voix douce mais résolue: + +-- Monsieur le colonel, je regrette sincèrement de vous avoir +ressuscité, mais la sottise que j'ai faite n'est peut-être pas +irréparable. À bientôt! Quant à vous, mademoiselle, je vous +aime! + +Le colonel haussa les épaules et se mit aux genoux de la jeune +fille sur le coussin qui gardait encore l'empreinte de Léon. Mlle +Virginie Sambucco, attirée par le bruit, descendit comme une +avalanche et entendit le discours suivant: + +-- Idole d'un grand coeur! Fougas revient à toi comme l'aigle à +son aire. J'ai longtemps parcouru le monde à la poursuite d'un +rang, d'un or et d'une famille que je brûlais de mettre à tes +pieds. La fortune m'a obéi en esclave: elle sait à quelle école +j'ai appris l'art de la maîtriser. J'ai traversé Paris et +l'Allemagne, comme un météore victorieux que son étoile conduit. +On m'a vu de toutes parts traiter d'égal à égal avec les +puissances et faire retentir la trompette de la vérité sous les +lambris des rois. J'ai mis pied sur gorge à l'avide cupidité et je +lui ai repris, du moins en partie, les trésors qu'elle avait +dérobés à l'honneur trop confiant. Un seul bien m'est refusé: ce +fils que j'espérais revoir échappe aux yeux de lynx de l'amour +paternel. Je n'ai pas retrouvé non plus l'antique objet de mes +premières tendresses, mais qu'importe? Rien ne me manquera, si tu +me tiens lieu de tout. Qu'attendons-nous encore? Es-tu sourde à +la voix du bonheur qui t'appelle? Transportons-nous dans l'asile +des lois; tu me suivras ensuite aux pieds des autels; un prêtre +consacrera nos noeuds, et nous traverserons la vie, appuyés l'un +sur l'autre, moi semblable au chêne qui soutient la faiblesse, toi +pareille au lierre élégant qui orne l'emblème de la vigueur! + +Clémentine resta quelque temps sans répondre, et comme étourdie +par la rhétorique bruyante du colonel. + +-- Monsieur Fougas, lui dit-elle, je vous ai toujours obéi, je +promets encore de vous obéir toute ma vie. Si vous ne voulez pas +que j'épouse le pauvre Léon, je renoncerai à lui. Je l'aime bien +pourtant, et un seul mot de lui jette plus de trouble dans mon +coeur que toutes les belles choses que vous m'avez dites. + +-- Bien! très bien! s'écria la tante. Quant à moi, monsieur, +quoique vous ne m'ayez pas fait l'honneur de me consulter, je vous +dirai ce que je pense. Ma nièce n'est pas du tout la femme qui +vous convient. Fussiez-vous plus riche que Mr de Rothschild et +plus illustre que le duc de Malakoff, je ne conseillerais pas à +Clémentine de se marier avec vous. + +-- Et pourquoi donc, chaste Minerve? + +-- Parce que vous l'aimeriez quinze jours, et au premier coup de +canon vous vous sauveriez à la guerre! Vous l'abandonneriez, +monsieur, comme cette infortunée Clémentine dont on nous a conté +les malheurs! + +-- Morbleu! la tante, je vous conseille de la plaindre! Trois +mois après Leipzig, elle épousait un nommé Langevin, à Nancy. + +-- Vous dites? + +-- Je dis qu'elle épousait un intendant militaire appelé Langevin. + +-- À Nancy? + +-- À Nancy même. + +-- C'est bizarre! + +-- C'est indigne! + +-- Mais cette femme... cette jeune fille... son nom! + +-- Je vous l'ai dit cent fois: Clémentine! + +-- Clémentine qui? + +-- Clémentine Pichon. + +-- Ah! mon Dieu! mes clefs! où sont mes clefs? J'étais bien +sûre de les avoir mises dans ma poche! Clémentine Pichon! Mr +Langevin! C'est impossible! Ma raison s'égare! Eh! mon enfant, +remue-toi donc! Il s'agit du bonheur de toute ta vie! Où as-tu +fourré mes clefs? Ah! les voici! + +Fougas se pencha à l'oreille de Clémentine et lui dit: + +-- Est-elle sujette à ces accidents-là? On dirait que la pauvre +demoiselle a perdu la tête! + +Mais Virginie Sambucco avait déjà ouvert un petit secrétaire en +bois de rose. D'un regard infaillible, elle découvrit dans une +liasse de papiers une feuille jaunie par le temps. + +-- C'est bien cela! dit-elle avec un cri de joie. Marie- +Clémentine Pichon, fille légitime d'Auguste Pichon, hôtelier, rue +des Merlettes, en cette ville de Nancy; mariée le 10 juin 1814 à +Joseph Langevin, sous-intendant militaire. Est-ce bien elle, +monsieur? Osez dire que ce n'est pas elle! + +-- Ah! çà mais, par quel hasard avez-vous mes papiers de +famille? + +-- Pauvre Clémentine! Et vous l'accusez de trahison! Vous ne +comprenez donc pas que vous aviez été porté pour mort! qu'elle se +croyait veuve sans avoir été mariée; que... + +-- C'est bon! c'est bon! Je lui pardonne. Où est-elle? Je veux +la voir, l'embrasser, lui dire... + +-- Elle est morte, monsieur! morte après trois mois de mariage. + +-- Ah! diable! + +-- En donnant le jour à une fille... + +-- Qui est ma fille! J'aurais mieux aimé un garçon, mais +n'importe! Où est-elle? Je veux la voir, l'embrasser, lui +dire... + +-- Elle n'est plus, hélas! Mais je vous conduirai sur sa tombe. + +-- Mais comment diable la connaissiez-vous? + +-- Parce qu'elle avait épousé mon frère! + +-- Sans mon consentement? N'importe! A-t-elle au moins laissé +des enfants? + +-- Un seul. + +-- Un fils! Il est mon petit-fils! + +-- Une fille. + +-- N'importe! Elle est ma petite-fille! J'aurais mieux aimé un +garçon, mais où est-elle? Je veux la voir, l'embrasser, lui +dire... + +-- Embrassez-la, monsieur. Elle s'appelle Clémentine comme sa +grand-mère, et la voici! + +-- Elle! Voilà donc le secret de cette ressemblance! Mais alors +je ne peux pas l'épouser! N'importe! Clémentine! dans mes +bras! Embrasse ton grand-père! + +La pauvre enfant n'avait rien pu comprendre à cette rapide +conversation où les événements tombaient comme des tuiles sur la +tête du colonel. On lui avait toujours parlé de Mr Langevin comme +de son grand-père maternel, et maintenant on semblait dire que sa +mère était la fille de Fougas. Mais elle sentit aux premiers mots +qu'elle ne pouvait plus épouser le colonel et qu'elle serait +bientôt mariée à Léon Renault. Ce fut donc par un mouvement de +joie et de reconnaissance qu'elle se précipita dans les bras du +jeune vieillard. + +-- Ah! monsieur, lui dit-elle, je vous ai toujours aimé et +respecté comme un aïeul! + +-- Et moi, ma pauvre enfant, je me suis toujours conduit comme une +vieille bête! Tous les hommes sont des brutes et toutes les +femmes sont des anges. Tu as deviné, avec l'instinct délicat de +ton sexe, que tu me devais le respect, et moi, sot que je suis! +je n'ai rien deviné du tout! Sacrebleu! sans la vénérable tante +que voilà, j'aurais fait de belle besogne! + +-- Non, dit la tante. Vous auriez découvert la vérité en +parcourant nos papiers de famille. + +-- Est-ce que je les aurais seulement regardés? Dire que je +cherchais mes héritiers dans le département de la Meurthe quand +j'avais laissé ma famille à Fontainebleau! Imbécile, va! Mais +n'importe, Clémentine! Tu seras riche, tu épouseras celui que tu +aimes! Où est-il, ce brave garçon? Je veux le voir, l'embrasser, +lui dire... + +-- Hélas! monsieur; vous l'avez jeté par la fenêtre. + +-- Moi?... Tiens! c'est vrai. Je ne m'en souvenais plus. +Heureusement il ne s'est pas fait de mal et je cours de ce pas +réparer ma sottise. Vous vous marierez quand vous voudrez; les +deux noces se feront ensemble... Mais au fait, non! Qu'est-ce que +je dis? Je ne me marie plus! À bientôt, mon enfant, ma chère +petite-fille. Mademoiselle Sambucco, vous êtes une brave tante; +embrassez-moi! + +Il courut à la maison de Mr Renault, et Gothon qui le voyait venir +descendit pour lui barrer le passage. + +-- N'êtes-vous pas honteux, lui dit-elle, de vous comporter ainsi +avec ceux qui vous ont rendu la vie? Ah! si c'était à refaire! +on ne mettrait plus la maison sens dessus dessous pour vos beaux +yeux! Madame pleure, monsieur s'arrache les cheveux, Mr Léon +vient d'envoyer deux officiers à votre recherche. Qu'est-ce que +vous avez encore fait depuis ce matin? + +Fougas la fit pirouetter sur elle-même et se trouva face à face +avec l'ingénieur. Léon avait entendu le bruit d'une querelle; en +voyant le colonel animé, l'oeil en feu, il prévit quelque brutale +agression et n'attendit pas le premier coup. Une lutte corps à +corps s'engagea dans l'allée, au milieu des cris de Gothon, de Mr +Renault et de la pauvre dame, qui criait à l'assassin! Léon se +débattait, frappait, et lançait de temps à autre un vigoureux coup +de poing dans le torse de son ennemi. Il succomba pourtant; le +colonel finit par le renverser sur le sol et le _tomber_ +parfaitement, comme on dit à Toulouse. Alors il l'embrassa sur les +deux joues et lui dit: + +-- Ah! scélérat d'enfant! je te forcerai bien de m'écouter! Je +suis le grand-père de Clémentine, et je te la donne en mariage, et +tu l'épouseras demain si tu veux! Entends-tu? Relève-toi +maintenant, et ne me donne plus de coups de poing dans l'estomac. +Ce serait presque un parricide! + +Mlle Sambucco et Clémentine arrivèrent au milieu de la +stupéfaction générale. Elles complétèrent le récit de Fougas, qui +s'embrouillait dans la généalogie. Les témoins de Léon parurent à +leur tour. Ils n'avaient pas trouvé l'ennemi à l'hôtel où il était +descendu, et s'apprêtaient à rendre compte de leur ambassade. On +leur fit voir un tableau de bonheur parfait et Léon les pria +d'assister à la noce. + +-- Amis, leur dit Fougas, vous verrez la nature désabusée bénir +les chaînes de l'amour. + +XX -- Un coup de foudre dans un ciel pur. + +«Mlle Virginie Sambucco a l'honneur de vous faire part du mariage +de Mlle Clémentine Sambucco, sa nièce, avec Mr Léon Renault, +ingénieur civil. + +«Mr et Mme Renault ont l'honneur de vous faire part du mariage de +Mr Léon Renault, leur fils, avec Mlle Clémentine Sambucco. + +«Et vous prient d'assister à la bénédiction nuptiale qui leur +sera donnée le 16 septembre 1859, en l'église de Saint-Maxence, +leur paroisse, à onze heures précises.» + +Fougas voulait absolument que son nom figurât sur les lettres de +part. On eut toutes les peines du monde à le guérir de cette +fantaisie. Mme Renault le sermonna deux grandes heures. Elle lui +dit qu'aux yeux de la société, comme aux yeux de la loi, +Clémentine était la petite-fille de Mr Langevin; que d'ailleurs +Mr Langevin s'était conduit très honorablement lorsqu'il avait +légitimé par le mariage une fille qui n'était pas la sienne; +enfin que la publication d'un tel secret de famille serait comme +un scandale d'outre-tombe et flétrirait la mémoire de la pauvre +Clémentine Pichon. Le colonel répondait avec la chaleur d'un jeune +homme et l'obstination d'un vieillard: + +-- La nature a ses droits; ils sont antérieurs aux conventions de +la société, et mille fois plus augustes. L'honneur de celle que +j'appelais mon Églé m'est plus cher que tous les trésors du monde +et je fendrais l'âme en quatre au téméraire qui prétendrait la +flétrir. En cédant à l'ardeur de mes voeux, elle s'est conformée +aux moeurs d'une grande époque où la brièveté de la vie et la +permanence de la guerre simplifiaient toutes les formalités. +Enfin, je ne veux pas que mes arrière-petits-fils, qui vont +naître, ignorent que la source de leur sang est dans les veines de +Fougas. Votre Langevin est un intrus qui s'est glissé +frauduleusement dans ma famille. Un intendant, c'est presque un +_rizpainsel_! Je foule aux pieds la cendre de Langevin! + +L'obstiné ne céda point aux raisons de Mme Renault, mais il se +laissa vaincre aux prières de Clémentine. La jeune créole le +câlinait avec une grâce irrésistible. + +-- Mon bon grand-père par-ci, mon joli petit grand-père par-là; +mon vieux _baby_ de grand-père, nous vous remettrons au collège si +vous n'êtes pas raisonnable! + +Elle s'asseyait familièrement sur les genoux de Fougas et lui +donnait de petites tapes d'amitié sur les joues. Le colonel +faisait la grosse voix, puis son coeur se fondait de tendresse, et +il se mettait à pleurer comme un enfant. + +Ces familiarités n'ajoutaient rien au bonheur de Léon Renault; je +crois même qu'elles tempéraient un peu sa joie. Assurément il ne +doutait ni de l'amour de sa fiancée ni de la loyauté de Fougas. Il +était forcé de convenir qu'entre un grand-père et sa petite-fille, +l'intimité est de droit naturel, et ne peut offenser personne. +Mais la situation était si nouvelle et si peu ordinaire qu'il lui +fallut un peu de temps pour classer ses sentiments et oublier ses +chagrins. Ce grand-père, qu'il avait payé cinq cents francs, à qui +il avait cassé l'oreille, pour qui il avait acheté un terrain au +cimetière de Fontainebleau; cet ancêtre plus jeune que lui, qu'il +avait vu ivre, qu'il avait trouvé plaisant, puis dangereux, puis +insupportable; ce chef vénérable de la famille qui avait commencé +par demander la main de Clémentine et fini par jeter dans les +héliotropes son futur petit-fils ne pouvait obtenir d'emblée un +respect sans mélange et une amitié sans restriction. + +Mr et Mme Renault prêchaient à leur fils la soumission et la +déférence. Ils lui représentaient Mr Fougas comme un parent à +ménager. + +-- Quelques jours de patience! disait la bonne mère, il ne +restera pas longtemps avec nous; c'est un soldat qui ne saurait +vivre hors de l'armée, non plus qu'un poisson hors de l'eau. + +Mais les parents de Léon, dans le fond de leur âme, gardaient le +souvenir amer de tant de chagrins et d'angoisses. Fougas avait été +le fléau de la famille; les blessures qu'il avait faites ne +pouvaient se cicatriser en un jour. Gothon elle-même lui gardait +rancune sans le dire. Elle poussait de gros soupirs chez Mlle +Sambucco, en travaillant au festin des noces. + +-- Ah! mon pauvre Célestin, disait-elle à son acolyte, quel petit +scélérat de grand-père nous aurons là! + +Le seul qui fût parfaitement à son aise était Fougas. Il avait +passé l'éponge sur ses fredaines, lui; il ne gardait aucune +rancune à personne de tout le mal qu'il avait fait. Très paternel +avec Clémentine, très gracieux avec Mr et Mme Renault, il +témoignait à Léon l'amitié la plus franche et la plus cordiale. + +-- Mon cher garçon, lui disait-il, je t'ai étudié, je te connais, +je t'aime bien; tu mérites d'être heureux, tu le seras. Tu verras +bientôt qu'en m'achetant pour vingt-cinq napoléons tu n'as pas +fait une mauvaise affaire. Si la reconnaissance était bannie de +l'univers, elle trouverait un dernier refuge dans le coeur de +Fougas! + +Trois jours avant le mariage, maître Bonnivet apprit à la famille +que le colonel était venu dans son cabinet pour demander +communication du contrat. Il avait à peine jeté les yeux sur le +cahier de papier timbré, et crac! en morceaux dans la cheminée. + +-- Mr le croquenotes, avait-il dit, faites-moi le plaisir de +recommencer votre chef-d'oeuvre. La petite-fille de Fougas ne se +marie pas avec huit mille francs de rente. La nature et l'amitié +lui donnent un million, que voici! + +Là-dessus, il tire de sa poche un bon d'un million sur la Banque, +traverse fièrement l'étude en faisant craquer ses bottes, et jette +un billet de mille francs sur le pupitre d'un clerc en criant de +sa plus belle voix: + +-- Enfants de la basoche! voici pour boire à la santé de +l'Empereur et de la grande armée! + +La famille Renault se défendit énergiquement contre cette +libéralité. Clémentine, avertie par son futur, eut une longue +discussion devant Mlle Sambucco avec le jeune et terrible grand- +père; elle lui remontra qu'il avait vingt-quatre ans, qu'il se +marierait un jour, que son bien appartenait à sa future famille. + +-- Je ne veux pas, dit-elle, que vos enfants m'accusent de les +avoir dépouillés. Gardez vos millions pour mes petits oncles et +mes petites tantes! + +Mais, pour le coup, Fougas ne voulut pas rompre d'une semelle. + +-- Est-ce que tu te moques de moi? dit-il à Clémentine. Penses-tu +que je ferai la sottise de me marier maintenant? Je ne te promets +pas de vivre comme un trappiste, mais, à mon âge et bâti comme je +le suis, on trouve à qui parler dans les garnisons, sans épouser +personne. Mars n'emprunte pas le flambeau de l'Hyménée pour +éclairer les petites promenades de Vénus! Pourquoi l'homme forme- +t-il des noeuds?... Pour être père. Je le suis au comparatif, et +dans un an, si notre brave Léon se conduit en homme, j'attraperai +le superlatif. Bisaïeul! c'est un joli grade pour un troupier de +vingt-cinq ans. À quarante-cinq ou cinquante, je serai trisaïeul. +À soixante-dix... la langue française n'a plus de mots pour dire +ce que je deviendrai! mais nous en commanderons un à ces bavards +de l'Académie! Crains-tu que je manque de rien dans mes vieux +jours? J'ai ma solde, d'abord, et ma croix d'officier. Dans l'âge +des Anchise et des Nestor, j'aurai ma pension de retraite. +Ajoutes-y les deux cent cinquante mille francs du roi de Prusse, +et tu verras que j'ai, non seulement le pain, mais le rata +jusqu'au terme de ma carrière. Plus, une concession à perpétuité +que ton mari a payée d'avance dans le cimetière de Fontainebleau. +Avec cela, et des goûts simples, on est sûr de ne pas manger son +fonds! + +Bon gré, mal gré, il fallut en passer par tout ce qu'il voulut et +accepter son million. Cet acte de générosité fit grand bruit dans +la ville, et le nom de Fougas, déjà célèbre à tant de titres, en +acquit un nouveau prestige. + +Tout Fontainebleau voulut assister au mariage de Clémentine. On y +vint de Paris. Les témoins de la mariée étaient le maréchal duc de +Solferino et l'illustre Karl Nibor, élu depuis quelques jours à +l'Académie des sciences. Léon s'en tint modestement aux vieux amis +qu'il avait choisis dans le principe, Mr Audret, l'architecte, et +Mr Bonnivet, le notaire. + +Le maire revêtit son écharpe neuve. Le curé adressa aux jeunes +époux une allocution touchante sur l'inépuisable bonté de la +Providence qui fait encore un miracle de temps à autre en faveur +des vrais chrétiens. Fougas, qui n'avait pas rempli ses devoirs +religieux depuis 1801, trempa deux mouchoirs de ses larmes. + +-- On perd de vue ceux qu'on estime le plus, disait-il en sortant +de l'église, mais Dieu et moi nous sommes faits pour nous +entendre! Après tout, qu'est-ce que Dieu? Un Napoléon un peu +plus universel! + +Un festin pantagruélique, présidé par Mlle Virginie Sambucco en +robe de soie puce, suivit de près la cérémonie. Vingt-quatre +personnes assistaient à cette fête de famille, entre autres le +nouveau colonel du 23ème et Mr du Marnet, à peu près guéri de sa +blessure. + +Fougas leva sa serviette avec une certaine anxiété. Il espérait +que le maréchal lui aurait apporté son brevet de général de +brigade. Sa figure mobile trahit un vif désappointement en +présence de l'assiette vide. + +Le duc de Solferino, qui venait de s'asseoir à la place d'honneur, +aperçut ce jeu de physionomie et dit tout haut: + +-- Ne t'impatiente pas, mon vieux camarade! Je sais ce qui te +manque; il n'a pas tenu à moi que la fête ne fût complète. Le +ministre de la guerre était absent lorsque j'ai passé chez lui. On +m'a dit dans les bureaux que ton affaire était accrochée par une +question de forme, mais que tu recevrais dans les vingt-quatre +heures une lettre du cabinet. + +-- Le diable soit des plumitifs! s'écria Fougas. Ils ont tout, +depuis mon acte de naissance jusqu'à la copie de mon brevet de +colonel. Tu verras qu'il leur manque un certificat de vaccine ou +quelque paperasse de six liards! + +-- Eh! patience, jeune homme! Tu as le temps d'attendre. Ce +n'est pas comme moi: sans la campagne d'Italie qui m'a permis +d'attraper le bâton, ils me fendaient l'oreille comme à un cheval +de réforme, sous le futile prétexte que j'avais soixante-cinq ans. +Tu n'en as pas vingt-cinq, et tu vas passer général de brigade: +l'Empereur te l'a promis devant moi. Dans quatre ou cinq ans +d'ici, tu auras les étoiles d'or, à moins que le guignon ne s'en +mêle. Après quoi, il ne te faudra plus qu'un commandement en chef +et une campagne heureuse pour passer maréchal de France et +sénateur, ce qui ne gâte rien. + +-- Oui, répondit Fougas, j'arriverai. Non seulement parce que je +suis le plus jeune de tous les officiers de mon grade, parce que +j'ai fait la grande guerre et suivi les leçons du maître dans les +champs de Bellone, mais surtout parce que le destin m'a marqué de +son empreinte. Pourquoi les boulets m'ont-ils épargné dans plus de +vingt batailles? Pourquoi ai-je traversé des océans de bronze et +de fer sans que ma peau reçût une égratignure? C'est que j'ai une +étoile, comme lui. La sienne était plus grande, c'est sûr, mais +elle est allée s'éteindre à Sainte-Hélène, et la mienne brille +encore au ciel! Si le docteur Nibor m'a ressuscité avec quelques +gouttes d'eau chaude, c'est que ma destinée n'était pas encore +accomplie. Si la volonté du peuple français a rétabli le trône +impérial, c'est pour fournir une série d'occasions à mon courage +dans la conquête de l'Europe que nous allons recommencer! Vive +l'Empereur et moi! Je serai duc ou prince avant dix ans, et +même... pourquoi pas? on tâchera d'être présent à l'appel le jour +de la distribution des couronnes! En ce cas, j'adopte le fils +aîné de Clémentine: nous l'appelons Pierre-Victor II, et il me +succède sur le trône comme Louis XV à son bisaïeul Louis XIV! + +Comme il achevait cette tirade, un gendarme entra dans la salle à +manger, demanda Mr le colonel Fougas et lui remit un pli du +ministère de la guerre. + +-- Parbleu! s'écria le maréchal, il serait plaisant que ta +promotion arrivât au bout d'un pareil discours. C'est pour le coup +que nous nous prosternerions devant ton étoile! Les rois mages ne +seraient que de la Saint-Jean, auprès de nous. + +-- Lis toi-même, dit-il au maréchal, en lui tendant la grande +feuille de papier. Ou plutôt, non! J'ai toujours regardé la mort +en face; je ne détournerai pas mes yeux de ce tonnerre de +chiffon, qui me tue. + +«Monsieur le colonel, en préparant le décret impérial qui vous +élevait au grade de général de brigade, je me suis trouvé en +présence d'un obstacle insurmontable qui est votre acte de +naissance. Il résulte de cette pièce que vous êtes né en 1789, et +que vous avez aujourd'hui soixante-dix ans accomplis. Or la limite +d'âge étant fixée à soixante ans pour les colonels, à soixante- +deux pour les généraux de brigade et à soixante-cinq pour les +divisionnaires, je me vois dans l'absolue nécessité de vous porter +au cadre de réserve avec le grade de colonel. Je sais, monsieur, +combien cette mesure est peu justifiée pour votre âge apparent et +je regrette sincèrement que la France soit privée des services +d'un homme de votre vigueur et de votre mérite. Il est d'ailleurs +certain qu'une exception en votre faveur ne provoquerait aucune +réclamation dans l'armée et n'exciterait que des sympathies. Mais +la loi est formelle et l'Empereur lui-même ne peut la violer ni +l'éluder. L'impossibilité qui en résulte est tellement absolue, +que si, dans votre ardeur de servir le pays, vous consentiez à +rendre vos épaulettes pour recommencer une nouvelle carrière, +votre engagement ne pourrait être reçu dans aucun des régiments de +l'armée. Il est heureux, monsieur, que le gouvernement de +l'Empereur ait pu vous fournir des moyens d'existence en obtenant +de S.A.R. le régent de Prusse, l'indemnité qui vous était due; +car il n'y a pas non plus d'administration civile où l'on puisse +faire entrer, même par faveur, un homme de soixante-dix ans. Vous +objecterez très justement que les lois et les règlements datent +d'une époque où les expériences sur la revivification des hommes +n'avaient pas, encore donné des résultats favorables. Mais la loi +est faite pour la généralité et ne doit pas tenir compte des +exceptions. On verrait sans doute à la modifier si les cas de +résurrection se présentaient en certain nombre. + +«Agréez, etc.» + +Un morne silence accueillit cette lecture; _Le Mane_, _Thécel_, +_Pharès_ des légendes orientales ne produisit pas un effet plus +foudroyant. Le gendarme était toujours là, debout, dans la +position du soldat sans armes, attendant le récépissé de Fougas. +Le colonel demanda une plume et de l'encre, signa le papier, le +rendit, donna pourboire au gendarme, et lui dit avec une émotion +contenue: + +-- Tu es heureux, toi! on ne te défend pas de servir ton pays! +Eh bien! reprit-il en s'adressant au maréchal, qu'est-ce que tu +dis de ça? + +-- Que veux-tu que j'en dise, mon pauvre vieux; cela me casse +bras et jambes. Il n'y a pas à discuter contre la loi; elle est +formelle. Ce qui est bête à nous, c'est de n'y avoir pas songé +plus tôt. Mais qui diable, en présence d'un gaillard comme toi, +aurait pensé à l'âge de la retraite? + +Les deux colonels avouèrent que cette objection ne leur était pas +venue à l'esprit; mais, une fois qu'on l'avait soulevée, ils ne +voyaient rien à répondre. Ni l'un ni l'autre n'auraient pu engager +Fougas comme simple soldat, malgré sa capacité, sa force physique +et sa tournure de vingt-quatre ans. + +-- Mais alors, s'écria Fougas, qu'on me tue! Je ne peux pas me +mettre à peser du sucre ou à planter des choux! C'est dans la +carrière des armes que j'ai fait mes premiers pas, il faut que j'y +reste ou que je meure. Que faire? que devenir? Prendre du +service à l'étranger? Jamais! Le destin de Moreau est encore +présent à mes à yeux... ô fortune! que t'ai-je fait pour être +précipité si bas lorsque tu te préparais à m'élever si haut? + +Clémentine essaya de le consoler par de bonnes paroles. + +-- Vous resterez auprès de nous, lui dit-elle; nous vous +trouverons une jolie petite femme, vous élèverez vos enfants. À +vos moments perdus, vous écrirez l'histoire des grandes choses que +vous avez faites. Rien ne vous manque: jeunesse, santé, fortune, +famille, tout ce qui fait le bonheur des hommes, est à vous; +pourquoi donc ne sériez-vous pas heureux? + +Léon et ses parents lui tinrent le même langage. On oubliait tout +en présence d'une douleur si vraie et d'un abattement si profond. + +Il se releva petit à petit et chanta même au dessert une chanson +qu'il avait préparée pour la circonstance. + +_Époux, épouse fortunée,_ +_Vous allez dans cet heureux jour,_ +_À la torche de l'hyménée,_ +_Brûler les ailes de l'Amour,_ +_Il faudra, petit dieu volage,_ +_Que vous restiez à la maison,_ +_Enchaîné par le mariage_ +_De la Beauté, de la Raison!_ +_ _ +_Il fera son unique étude_ +_D'allier les plaisirs aux moeurs;_ +_II perdra l'errante habitude_ +_De voltiger de fleurs en fleurs._ +_Où plutôt non: chez Clémentine_ +_Il a trouvé roses et lis,_ +_Et déjà le fripon butine_ +_Ainsi qu'aux jardins de Cypris._ + +On applaudit beaucoup cette poésie arriérée, mais le pauvre +colonel souriait tristement, parlait peu, et ne se grisait pas du +tout. L'homme à l'oreille cassée ne se consolait point d'avoir +l'oreille fendue. Il prit part aux divertissements de la journée, +mais ce n'était plus le brillant compagnon qui animait tout de sa +mâle gaieté. + +Le maréchal le prit à part dans la soirée, et lui dit: + +-- À quoi penses-tu? + +-- Je pense aux vieux qui ont eu le bonheur de tomber à Waterloo, +la face tournée vers l'ennemi. Le vieil imbécile d'Allemand qui +m'a confit pour la postérité m'a rendu un fichu service. Vois-tu +Leblanc, un homme doit vivre avec son époque. Plus tard, c'est +trop tard. + +-- Ah çà, Fougas, pas de bêtises! Il n'y a rien de désespéré, que +diable! J'irai demain chez l'Empereur; on verra, on cherchera; +des hommes comme toi, la France n'en a pas à la douzaine pour les +jeter au linge sale. + +-- Merci. Tu es un bon, un vieux, un vrai! Nous étions cinq cent +mille dans ton genre, en 1812; il n'en reste plus que deux, ou +pour mieux dire un et demi. + +Vers dix heures du soir, Mr Rollon, Mr du Marnet et Fougas +reconduisirent le maréchal au chemin de fer. Fougas embrassa son +camarade et lui promit d'être sage. Le train parti, les trois +colonels revinrent à pied jusqu'à la ville. En passant devant la +maison de Mr Rollon, Fougas dit à son successeur: + +-- Vous n'êtes guère hospitalier aujourd'hui; vous ne nous offrez +pas un petit verre de cette fine eau-de-vie d'Andaye! + +-- Je pensais que vous n'étiez pas en train de boire, dit Mr +Rollon. Vous n'avez rien pris dans votre café, ni après. Mais +montons! + +-- La soif m'est revenue au grand air. + +-- C'est bon signe. + +Il trinqua mélancoliquement et mouilla à peine ses lèvres dans son +verre. Mais il s'arrêta quelque temps auprès du drapeau, mania la +hampe, développa la soie, compta les trous que les balles et les +boulets avaient laissés dans l'étoffe, et ne répandit pas une +larme. + +-- Décidément, dit-il, l'eau-de-vie me prend à la gorge; je ne +suis pas un homme aujourd'hui. Bonsoir, messieurs! + +-- Attendez! nous allons vous reconduire. + +-- Oh! mon hôtel est à deux pas. + +-- C'est égal. Mais quelle idée avez-vous eue de rester à l'hôtel, +quand vous avez ici deux maisons à votre service? + +-- Aussi, je déménage demain matin. + +Le lendemain matin, vers onze heures, l'heureux Léon était à sa +toilette lorsqu'on lui apporta une dépêche télégraphique. Il +l'ouvrit sans voir qu'elle était adressée à Mr Fougas, et il +poussa un cri de joie. Voici le texte laconique qui lui apportait +une si douce émotion: + +«À monsieur colonel Fougas, Fontainebleau. + +«Je sors cabinet Empereur. Tu général brigade au titre étranger +en attendant mieux. Plus tard corps législatif modifiera loi. + +«LEBLANC.» + +Léon s'habilla à la hâte, courut à l'hôtel du _Cadran-Bleu_, monta +chez le colonel, et le trouva mort dans son lit. + +On raconta dans Fontainebleau que Mr Nibor avait fait l'autopsie +et constaté des désordres graves causés par la dessiccation. +Quelques personnes assurèrent que Fougas s'était suicidé. Il est +certain que maître Bonnivet reçut par la petite poste une sorte de +testament ainsi conçu: + +«Je lègue mon coeur à la patrie, mon souvenir à la nature, mon +exemple à l'armée, ma haine à la perfide Albion, mille écus à +Gothon, et deux cent mille francs au 23ème de ligne. Vive +l'Empereur, quand même! + +«FOUGAS.» + +Ressuscité le 17 août, entre trois et quatre heures de relevée, il +mourut le 17 du mois suivant, sans appel. Sa seconde vie avait +duré un peu moins de trente et un jours. Mais il employa bien son +temps; c'est une justice à lui rendre. Il repose dans le terrain +que le fils de Mr Renault avait acheté à son intention. Sa petite- +fille Clémentine a quitté le deuil depuis tantôt une année. Elle +est aimée, elle est heureuse, et Léon n'aura rien à se reprocher +si elle n'a pas beaucoup d'enfants. + +Bourdonnel, août 1861. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's L'homme à l'oreille cassée, by Edmond About + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME À L'OREILLE CASSÉE *** + +***** This file should be named 13704-8.txt or 13704-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/7/0/13704/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the +Bibliothèque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is +also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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