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+The Project Gutenberg EBook of La maison de Claudine, by Colette
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La maison de Claudine
+
+Author: Colette
+
+Release Date: October 11, 2004 [EBook #13703]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE CLAUDINE ***
+
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+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Colette
+LA MAISON DE CLAUDINE
+(1922)
+
+
+Table des matières
+
+OÙ SONT LES ENFANTS?
+LE SAUVAGE
+AMOUR
+LA PETITE
+L'ENLÈVEMENT
+LE CURÉ SUR LE MUR
+MA MÈRE ET LES LIVRES
+PROPAGANDE
+PAPA ET Mme BRUNEAU
+MA MÈRE ET LES BÊTES
+ÉPITAPHES
+LA «FILLE DE MON PÈRE»
+LA NOCE
+MA SOEUR AUX LONGS CHEVEUX
+MATERNITÉ
+«MODE DE PARIS»
+LA PETITE BOUILLOUX
+L'AMI
+YBANEZ EST MORT
+MA MÈRE ET LE CURÉ
+MA MÈRE ET LA MORALE
+LE RIRE
+MA MÈRE ET LA MALADIE
+MA MÈRE ET LE FRUIT DÉFENDU
+LA «MERVEILLE»
+BA-TOU
+BELLAUDE
+LES DEUX CHATTES
+CHATS
+LE VEILLEUR
+
+
+OÙ SONT LES ENFANTS?
+
+La maison était grande, coiffée d'un grenier haut. La pente raide
+de la rue obligeait les écuries et les remises, les poulaillers,
+la buanderie, la laiterie, à se blottir en contre-bas tout autour
+d'une cour fermée.
+
+Accoudée au mur du jardin, je pouvais gratter du doigt le toit du
+poulailler. Le Jardin-du-Haut commandait un Jardin-du-Bas,
+potager resserré et chaud, consacré à l'aubergine et au piment,
+où l'odeur du feuillage de la tomate se mêlait, en juillet, au
+parfum de l'abricot mûri sur espaliers. Dans le Jardin-du-Haut,
+deux sapins jumeaux, un noyer dont l'ombre intolérante tuait les
+fleurs, des roses, des gazons négligés, une tonnelle disloquée...
+Une forte grille de clôture, au fond, en bordure de la rue des
+Vignes, eût dû défendre les deux jardins; mais je n'ai jamais
+connu cette grille que tordue, arrachée au ciment de son mur,
+emportée et brandie en l'air par les bras invincibles d'une
+glycine centenaire...
+
+La façade principale, sur la rue de l'Hospice, était une façade à
+perron double, noircie, à grandes fenêtres et sans grâces, une
+maison bourgeoise de vieux village, mais la roide pente de la rue
+bousculait un peu sa gravité, et son perron boitait, six marches
+d'un côté, dix de l'autre.
+
+Grande maison grave, revêche avec sa porte à clochette
+d'orphelinat, son entrée cochère à gros verrou de geôle ancienne,
+maison qui ne souriait que d'un côté. Son revers, invisible au
+passant, doré par le soleil, portait manteau de glycine et de
+bignonier mêlés, lourds à l'armature de fer fatiguée, creusée en
+son milieu comme un hamac, qui ombrageait une petite terrasse
+dallée et le seuil du salon... Le reste vaut-il la peine que je
+le peigne, à l'aide de pauvres mots? Je n'aiderai personne à
+contempler ce qui s'attache de splendeur, dans mon souvenir, aux
+cordons rouges d'une vigne d'automne que ruinait son propre
+poids, cramponnée, au cours de sa chute, à quelques bras de pin.
+Ces lilas massifs dont la fleur compacte, bleue dans l'ombre,
+pourpre au soleil, pourrissait tôt, étouffée par sa propre
+exubérance, ces lilas morts depuis longtemps ne remonteront pas
+grâce à moi vers la lumière, ni le terrifiant clair de lune --
+argent, plomb gris, mercure, facettes d'améthystes coupantes,
+blessants saphirs aigus --, qui dépendait de certaine vitre
+bleue, dans le kiosque au fond du jardin.
+
+Maison et jardin vivent encore, je le sais, mais qu'importe si la
+magie les a quittés, si le secret est perdu qui ouvrait --
+lumière, odeurs, harmonie d'arbres et d'oiseaux, murmure de voix
+humaines qu'a déjà suspendu la mort -- un monde dont j'ai cessé
+d'être digne?...
+
+Il arrivait qu'un livre, ouvert sur le dallage de la terrasse ou
+sur l'herbe, une corde à sauter serpentant dans une allée, ou un
+minuscule jardin bordé de cailloux, planté de têtes de fleurs,
+révélassent autrefois -- dans le temps où cette maison et ce
+jardin abritaient une famille -- la présence des enfants, et
+leurs âges différents. Mais ces signes ne s'accompagnaient
+presque jamais du cri, du rire enfantins, et le logis, chaud et
+plein, ressemblait bizarrement à ces maisons qu'une fin de
+vacances vide, en un moment, de toute sa joie. Le silence, le
+vent contenu du jardin clos, les pages du livre rebroussées sous
+le pouce invisible d'un sylphe, tout semblait demander: «Où sont
+les enfants?»
+
+C'est alors que paraissait, sous l'arceau de fer ancien que la
+glycine versait à gauche, ma mère, ronde et petite en ce temps où
+l'âge ne l'avait pas encore décharnée. Elle scrutait la verdure
+massive, levait la tête et jetait par les airs son appel: «Les
+enfants! Où sont les enfants?»
+
+Où? nulle part. L'appel traversait le jardin, heurtait le grand
+mur de la remise à foin, et revenait, en écho très faible et
+comme épuisé:
+
+«Hou... enfants...»
+
+Nulle part. Ma mère renversait la tête vers les nuées, comme si
+elle eût attendu qu'un vol d'enfants ailés s'abattît. Au bout
+d'un moment, elle jetait le même cri, puis se lassait
+d'interroger le ciel, cassait de l'ongle le grelot sec d'un
+pavot, grattait un rosier emperlé de pucerons verts, cachait dans
+sa poche les premières noix, hochait le front en songeant aux
+enfants disparus, et rentrait. Cependant au-dessus d'elle, parmi
+le feuillage du noyer, brillait le visage triangulaire et penché
+d'un enfant allongé, comme un matou, sur une grosse branche, et
+qui se taisait. Une mère moins myope eût-elle deviné, dans les
+révérences précipitées qu'échangeaient les cimes jumelles des
+deux sapins, une impulsion étrangère à celle des brusques
+bourrasques d'octobre... Et dans la lucarne carrée, au-dessous de
+la poulie à fourrage, n'eût-elle pas aperçu, en clignant les
+yeux, ces deux taches pâles dans le foin: le visage d'un jeune
+garçon et son livre? Mais elle avait renoncé à nous découvrir, et
+désespéré de nous atteindre. Notre turbulence étrange ne
+s'accompagnait d'aucun cri. Je ne crois pas qu'on ait vu enfants
+plus remuants et plus silencieux. C'est maintenant que je m'en
+étonne. Personne n'avait requis de nous ce mutisme allègre, ni
+cette sociabilité limitée. Celui de mes frères qui avait dix-neuf
+ans et construisait des appareils d'hydrothérapie en boudins de
+toile, fil de fer et chalumeaux de verre n'empêchait pas le
+cadet, à quatorze ans, de démonter une montre, ni de réduire au
+piano, sans faute, une mélodie, un morceau symphonique entendu au
+chef-lieu; ni même de prendre un plaisir impénétrable à émailler
+le jardin de petites pierres tombales découpées dans du carton,
+chacune portant, sous sa croix, les noms, l'épitaphe et la
+généalogie d'un défunt supposé... Ma soeur aux trop longs
+cheveux, pouvait lire sans fin ni repos: les deux garçons
+passaient, frôlant comme sans la voir cette jeune fille assise,
+enchantée, absente, et ne la troublaient pas. J'avais, petite, le
+loisir de suivre, en courant presque, le grand pas des garçons,
+lancés dans les bois à la poursuite du Grand Sylvain, du Flambé,
+du Mars farouche, ou chassant la couleuvre, ou bottelant la haute
+digitale de juillet au fond des bois clairsemés, rougis de
+flaques de bruyères... Mais je suivais silencieuse, et je glanais
+la mûre, la merise, ou la fleur, je battais les taillis et les
+prés gorgés d'eau en chien indépendant qui ne rend pas de
+comptes...
+
+«Où sont les enfants?» Elle surgissait, essoufflée par sa quête
+constante de mère-chienne trop tendre, tête levée et flairant le
+vent. Ses bras emmanchés de toile blanche disaient qu'elle venait
+de pétrir la pâte à galette, ou le pudding saucé d'un brûlant
+velours de rhum et de confitures. Un grand tablier bleu la
+ceignait, si elle avait lavé la havanaise, et quelquefois elle
+agitait un étendard de papier jaune craquant, le papier de la
+boucherie; c'est qu'elle espérait rassembler, en même temps que
+ses enfants égaillés, ses chattes vagabondes, affamées de viande
+crue...
+
+Au cri traditionnel s'ajoutait, sur le même ton d'urgence et de
+supplication, le rappel de l'heure: «Quatre heures! ils ne sont
+pas venus goûter! Où sont les enfants?...» -- «Six heures et
+demie! Rentreront-ils dîner? Où sont les enfants?...» La jolie
+voix, et comme je pleurerais de plaisir à l'entendre... Notre
+seul péché, notre méfait unique était le silence, et une sorte
+d'évanouissement miraculeux. Pour des desseins innocents, pour
+une liberté qu'on ne nous refusait pas, nous sautions la grille,
+quittions les chaussures, empruntant pour le retour une échelle
+inutile, le mur bas d'un voisin. Le flair subtil de la mère
+inquiète découvrait sur nous l'ail sauvage d'un ravin lointain ou
+la menthe des marais masqués d'herbe. La poche mouillée d'un des
+garçons cachait le caleçon qu'il avait emporté aux étangs
+fiévreux, et la «petite», fendue au genou, pelée au coude,
+saignait tranquillement sous des emplâtres de toiles d'araignée
+et de poivre moulu, liés d'herbes rubanées...
+
+-- Demain, je vous enferme! Tous, vous entendez, tous!
+
+Demain... Demain l'aîné, glissant sur le toit d'ardoises où il
+installait un réservoir d'eau, se cassait la clavicule et
+demeurait muet, courtois, en demi-syncope, au pied du mur,
+attendant qu'on vînt l'y ramasser. Demain, le cadet recevait sans
+mot dire, en plein front, une échelle de six mètres, et
+rapportait avec modestie un oeuf violacé entre les deux yeux...
+
+-- Où sont les enfants?
+
+Deux reposent. Les autres, jour par jour, vieillissent. S'il est
+un lieu où l'on attend après la vie, celle qui nous attendit
+tremble encore, à cause des deux vivants. Pour l'aînée de nous
+tous elle a du moins fini de regarder le noir de la vitre le
+soir: «Ah! je sens que cette enfant n'est pas heureuse... Ah! je
+sens qu'elle souffre...»
+
+Pour l'aîné des garçons elle n'écoute plus, palpitante, le
+roulement d'un cabriolet de médecin sur la neige, dans la nuit,
+ni le pas de la jument grise. Mais je sais que pour les deux qui
+restent elle erre et quête encore, invisible, tourmentée de
+n'être pas assez tutélaire: «Où sont, où sont les enfants?...»
+
+LE SAUVAGE
+
+Quand il l'enleva, vers 1853, à sa famille, qui comptait
+seulement deux frères, journalistes français mariés en Belgique -
+- à ses amis, des peintres, des musiciens et des poètes, toute
+une jeunesse bohème d'artistes français et belges --, elle avait
+dix-huit ans. Une fille blonde, pas très jolie et charmante, à
+grande bouche et à menton fin, les yeux gris et gais, portant sur
+la nuque un chignon bas de cheveux glissants, qui coulaient entre
+les épingles -- une jeune fille libre, habituée à vivre
+honnêtement avec des garçons, frères et camarades. Une jeune
+fille sans dot, trousseau ni bijoux, dont le buste mince, au-
+dessus de la jupe épanouie, pliait gracieusement: une jeune fille
+à taille plate et épaules rondes, petite et robuste.
+
+Le Sauvage la vit, un jour qu'elle était venue, de Belgique en
+France, passer quelques semaines d'été chez sa nourrice paysanne,
+et qu'il visitait à cheval ses terres voisines. Accoutumé à ses
+servantes sitôt quittées que conquises, il rêva de cette jeune
+fille désinvolte, qui l'avait regardé sans baisser les yeux et
+sans lui sourire. Le jeune barbe noire du passant, son cheval
+rouge comme guigne, sa pâleur de vampire distingué ne déplurent
+pas à la jeune fille, mais elle l'oubliait au moment où il
+s'enquit d'elle. Il apprit son nom et qu'on l'appelait «Sido»,
+pour abréger Sidonie. Formaliste comme beaucoup de «sauvages», il
+fit mouvoir notaire et parents, et l'on connut, en Belgique, que
+ce fils de gentilshommes verriers possédait des fermes, des bois,
+une belle maison à perron et jardin, de l'argent comptant...
+Effarée, muette, Sido écoutait, en roulant sur ses doigts ses
+«anglaises» blondes. Mais une jeune fille sans fortune et sans
+métier, qui vit à la charge de ses frères, n'a qu'à se taire, à
+accepter sa chance et à remercier Dieu.
+
+Elle quitta donc la chaude maison belge, la cuisine-de-cave qui
+sentait le gaz, le pain chaud et le café; elle quitta le piano,
+le violon, le grand Salvator Rosa légué par son père, le pot à
+tabac et les fines pipes de terre long tuyau, les grilles à coke,
+les livres ouverts et les journaux froissés, pour entrer, jeune
+mariée, dans la maison à perron que le dur hiver des pays
+forestiers entourait.
+
+Elle y trouva un inattendu salon blanc et or au rez-de-chaussée,
+mais un premier étage à peine crépi, abandonné comme un grenier.
+Deux bons chevaux, deux vaches, à l'écurie, se gorgeaient de
+fourrage et d'avoine; on barattait le beurre et pressait les
+fromages dans les communs, mais les chambres à coucher, glacées,
+ne parlaient ni d'amour ni de doux sommeil.
+
+L'argenterie, timbrée d'une chèvre debout sur ses sabots de
+derrière, la cristallerie et le vin abondaient. Des vieilles
+femmes ténébreuses filaient à la chandelle dans la cuisine, le
+soir, teillaient et dévidaient le chanvre des propriétés, pour
+fournir les lits et l'office de toile lourde, inusable et froide.
+Un âpre caquet de cuisinières agressives s'élevait et
+s'abaissait, selon que le maître approchait ou s'éloignait de la
+maison; des fées barbues projetaient dans un regard, sur la
+nouvelle épouse, le mauvais sort, et quelque belle lavandière
+délaissée du maître pleurait férocement, accotée à la fontaine,
+en l'absence du Sauvage qui chassait.
+
+Ce Sauvage, homme de bonnes façons le plus souvent, traita bien,
+d'abord, sa petite civilisée. Mais Sido, qui cherchait des amis,
+une sociabilité innocente et gaie, ne rencontra dans sa propre
+demeure que des serviteurs, des fermiers cauteleux, des gardes-
+chasse poissés de vin et de sang de lièvre, que suivait une odeur
+de loup. Le Sauvage leur parlait peu, de haut. D'une noblesse
+oubliée, il gardait le dédain, la politesse, la brutalité, le
+goût des inférieurs; son surnom ne visait que sa manière de
+chevaucher seul, de chasser sans chien ni compagnon, de demeurer
+muet. Sido aimait la conversation, la moquerie, le mouvement, la
+bonté despotique et dévouée, la douceur. Elle fleurit la grande
+maison, fit blanchir la cuisine sombre, surveilla elle-même des
+plats flamands, pétrit des gâteaux aux raisins et espéra son
+premier enfant. Le Sauvage lui souriait entre deux randonnées et
+repartait. Il retournait à ses vignes, à ses bois spongieux,
+s'attardait aux auberges de carrefours où tout est noir autour
+d'une longue chandelle: les solives, les murs enfumés, le pain de
+seigle et le vin dans les gobelets de fer...
+
+À bout de recettes gourmandes, de patience et d'encaustique,
+Sido, maigrie d'isolement, pleura, et le Sauvage aperçut la trace
+des larmes qu'elle niait. Il comprit confusément qu'elle
+s'ennuyait, qu'une certaine espèce de confort et de luxe,
+étrangère à toute sa mélancolie de Sauvage, manquait. Mais
+quoi?...
+
+Il partit un matin à cheval, trotta jusqu'au chef-lieu --
+quarante kilomètres --, battit la ville et revint la nuit
+d'après, rapportant, avec un grand air de gaucherie fastueuse,
+deux objets étonnants, dont la convoitise d'une jeune femme pût
+se trouver ravie: un petit mortier à piler les amandes et les
+pâtes, en marbre lumachelle très rare, et un cachemire de l'Inde.
+
+Dans le mortier dépoli, ébréché, je pourrais encore piler les
+amandes, mêlées au sucre et au zeste de citron. Mais je me
+reproche de découper en coussins et en sacs à main, le cachemire
+à fond cerise. Car ma mère, qui fut la Sido sans amour et sans
+reproche de son premier mari hypocondre, soignait châle et
+mortier avec des mains sentimentales.
+
+-- Tu vois, me disait-elle, il me les a apportés, ce Sauvage qui
+ne savait pas donner. Il me les a pourtant apportés à
+grand'peine, attachés sur sa jument Mustapha. Il se tenait devant
+moi, les bras chargés, aussi fier et aussi maladroit qu'un très
+grand chien qui porte dans sa gueule une petite pantoufle. Et
+j'ai bien compris que, pour lui, ses cadeaux n'avaient figure de
+mortier ni de châle. C'étaient «des cadeaux», des objets rares et
+coûteux qu'il était allé chercher loin; c'était son premier geste
+désintéressé -- hélas! et le dernier -- pour divertir et consoler
+une jeune femme exilée et qui pleurait...
+
+AMOUR
+
+-- Il n'y a rien pour le dîner, ce soir... Ce matin, Tricotet
+n'avait pas encore tué... Il devait tuer à midi. Je vais moi-même
+à la boucherie, comme je suis. Quel ennui! Ah! pourquoi mange-t-
+on? Qu'allons-nous manger ce soir?
+
+Ma mère est debout, découragée, devant la fenêtre. Elle porte sa
+«robe de maison» en satinette à pois, sa broche d'argent qui
+représente deux anges penchés sur un portrait d'enfant, ses
+lunettes au bout d'une chaîne et son lorgnon au bout d'un
+cordonnet de soie noire, accroché à toutes les clés de porte,
+rompu à toutes les poignées de tiroir et renoué vingt fois. Elle
+nous regarde, tour à tour, sans espoir. Elle sait qu'aucun de
+nous ne lui donnera un avis utile. Consulté, papa répondra:
+
+-- Des tomates crues avec beaucoup de poivre.
+
+-- Des choux rouges au vinaigre, eût dit Achille, l'aîné de mes
+frères, que sa thèse de doctorat retient à Paris.
+
+-- Un grand bol de chocolat! postulera Léo, le second.
+
+Et je réclamerai, en sautant en l'air parce que j'oublie souvent
+que j'ai quinze ans passés:
+
+-- Des pommes de terre frites! Des pommes de terres frites! Et
+des noix avec du fromage!
+
+Mais il paraît que frites, chocolat, tomates et choux rouges ne
+«font pas un dîner»...
+
+-- Pourquoi, maman?
+
+-- Ne pose donc pas de questions stupides...
+
+Elle est toute à son souci. Elle a déjà empoigné le panier fermé,
+en rotin noir, et s'en va, comme elle est. Elle garde son chapeau
+de jardin roussi par trois étés, à grands bords, à petit fond
+cravaté d'une ruche marron, et son tablier de jardinière, dont le
+bec busqué du sécateur a percé une poche. Des graines sèches de
+nigelles, dans leur sachet de papier, font, au rythme de son pas,
+un bruit de pluie et de soie égratignée au creux de l'autre
+poche. Coquette pour elle, je lui crie:
+
+-- Maman! ôte ton tablier!
+
+Elle tourne en marchant sa figure à bandeaux qui porte, chagrine,
+ses cinquante-cinq ans, et trente lorsqu'elle est gaie.
+
+-- Pourquoi donc? Je ne vais que dans la rue de la Roche.
+
+-- Laisse donc ta mère tranquille, gronde mon père dans sa barbe.
+Où va-t-elle, au fait?
+
+-- Chez Léonore, pour le dîner.
+
+-- Tu ne vas pas avec elle?
+
+-- Non. Je n'ai pas envie aujourd'hui.
+
+Il y a des jours où la boucherie de Léonore, ses couteaux, sa
+hachette, ses poumons de boeuf gonflés que le courant d'air irise
+et balance, roses comme la pulpe du bégonia, me plaisent à l'égal
+d'une confiserie. Léonore y tranche pour moi un ruban de lard
+salé qu'elle me tend, transparent, du bout de ses doigts froids.
+Dans le jardin de la boucherie, Marie Tricotet, qui est pourtant
+née le même jour que moi, s'amuse encore à percer d'une épingle
+des vessies de porc ou de veau non vidées, qu'elle presse sous le
+pied «pour faire jet d'eau». Le son affreux de la peau qu'on
+arrache à la chair fraîche, la rondeur des rognons, fruits bruns
+dans leur capitonnage immaculé de «panne» rosée, m'émeuvent d'une
+répugnance compliquée, que je recherche et que je dissimule. Mais
+la graisse fine qui demeure au creux du petit sabot fourchu,
+lorsque le feu fait éclater les pieds du cochon mort, je la mange
+comme une friandise saine... N'importe. Aujourd'hui, je n'ai
+guère envie de suivre maman.
+
+Mon père n'insiste pas, se dresse agilement sur sa jambe unique,
+empoigne sa béquille et sa canne et monte à la bibliothèque.
+Avant de monter, il plie méticuleusement le journal _le Temps_,
+le cache sous le coussin de sa bergère, enfouit dans une poche de
+son long paletot _la Nature_ en robe d'azur. Son petit oeil
+cosaque, étincelant sous un sourcil de chanvre gris, rafle sur
+les tables toute provende imprimée, qui prendra le chemin de la
+bibliothèque et ne reverra plus la lumière... Mais, bien dressés
+à cette chasse, nous ne lui avons rien laissé...
+
+-- Tu n'as pas vu le _Mercure de France_?
+
+-- Non, papa.
+
+-- Ni la _Revue Bleue_?
+
+-- Non, papa.
+
+Il darde sur ses enfants un oeil de tortionnaire.
+
+-- Je voudrais bien savoir qui, dans cette maison...
+
+Il s'épanche en sombres et impersonnelles conjectures, émaillées
+de démonstratifs venimeux. Sa maison est devenue _cette_ maison,
+où règne _ce_ désordre, où _ces_ enfants «de basse extraction»
+professent le mépris du papier imprimé, encouragés d'ailleurs par
+_cette_ femme...
+
+--... Au fait, où est cette femme?
+
+-- Mais, papa, elle est chez Léonore!
+
+-- Encore!
+
+-- Elle vient de partir...
+
+Il tire sa montre, la remonte comme s'il allait se coucher,
+agrippe, faute de mieux, l'_Office_ _de Publicité_ d'avant-hier,
+et monte à la bibliothèque. Sa main droite étreint fortement le
+barreau d'une béquille qui étaie l'aisselle droite de mon père.
+L'autre main se sert seulement d'une canne. J'écoute s'éloigner,
+ferme, égal, ce rythme de deux bâtons et d'un seul pied qui a
+bercé toute ma jeunesse. Mais voilà qu'un malaise neuf me trouble
+aujourd'hui, parce que je viens de remarquer, soudain, les veines
+saillantes et les rides sur les mains si blanches de mon père, et
+combien cette frange de cheveux drus, sur sa nuque, a perdu sa
+couleur depuis peu... C'est donc possible qu'il ait bientôt
+soixante ans?...
+
+Il fait frais et triste, sur le perron où j'attends le retour de
+ma mère. Son petit pas élégant sonne enfin dans la rue de la
+Roche et je m'étonne de me sentir si contente... Elle tourne le
+coin de la rue, elle descend vers moi. L'Infâme-Patasson -- le
+chien -- la précède, et elle se hâte.
+
+-- Laisse-moi, chérie, si je ne donne pas l'épaule de mouton tout
+de suite à Henriette pour la mettre au feu, nous mangerons de la
+semelle de bottes... Où est ton père?
+
+Je la suis, vaguement choquée, pour la première fois qu'elle
+s'inquiète de papa. Puisqu'elle l'a quitté il y a une demi-heure
+et qu'il ne sort presque jamais... Elle le sait bien, où est mon
+père... Ce qui pressait davantage, c'était de me dire, par
+exemple: «Minet-Chéri, tu es pâlotte... Minet-Chéri, qu'est-ce
+que tu as?»
+
+Sans répondre, je la regarde jeter loin d'elle son chapeau de
+jardin, d'un geste jeune qui découvre des cheveux gris et un
+visage au frais coloris, mais marqué ici et là de plis
+ineffaçables. C'est donc possible -- mais oui, je suis la
+dernière née des quatre -- c'est donc possible que ma mère ait
+bientôt cinquante-quatre ans?... Je n'y pense jamais. Je voudrais
+l'oublier.
+
+Le voici, celui qu'elle réclamait. Le voici hérissé, la barbe en
+bataille. Il a guetté le claquement de la porte d'entrée, il est
+descendu de son aire...
+
+-- Te voilà? Tu y as mis le temps.
+
+Elle se retourne, rapide comme une chatte:
+
+-- Le temps? C'est une plaisanterie, je n'ai fait qu'aller et
+revenir.
+
+-- Revenir d'où? de chez Léonore?
+
+-- Ah! non, il fallait aussi que je passe chez Corneau pour...
+
+-- Pour sa tête de crétin? et ses considérations sur la
+température?
+
+-- Tu m'ennuies! J'ai été aussi chercher de la feuille de cassis
+chez Cholet.
+
+Le petit oeil cosaque jette un trait aigu:
+
+-- Ah! ah! chez Cholet!
+
+Mon père rejette la tête en arrière, passe une main dans ses
+cheveux épais, presque blancs:
+
+-- Ah! ah! chez Cholet! As-tu remarqué seulement que ses cheveux
+tombent, à Cholet, et qu'on lui voit le caillou?
+
+-- Non, je n'ai pas remarqué.
+
+-- Tu n'as pas remarqué! mais non, tu n'as pas remarqué! Tu étais
+bien trop occupée à faire la belle pour les godelureaux du
+mastroquet d'en face et les deux fils Mabilat!
+
+-- Oh! c'est trop fort! Moi, moi, pour les deux fils Mabilat!
+Écoute, vraiment, je ne conçois pas comment tu oses... Je
+t'affirme que je n'ai pas même tourné la tête du côté de chez
+Mabilat! Et la preuve c'est que...
+
+Ma mère croise avec feu, sur sa gorge que hausse un corset à
+goussets, ses jolies mains, fanées par l'âge et le grand air.
+Rougissante entre ses bandeaux qui grisonnent, soulevée d'une
+indignation qui fait trembler son menton détendu, elle est
+plaisante, cette petite dame âgée, quand elle se défend, sans
+rire, contre un jaloux sexagénaire. Il ne rit pas non plus, lui,
+qui l'accuse à présent de «courir le guilledou». Mais je ris
+encore, moi, de leurs querelles, parce que je n'ai que quinze
+ans, et que je n'ai pas encore deviné, sous un sourcil de
+vieillard, la férocité de l'amour, et sur des joues flétries de
+femme la rougeur de l'adolescence.
+
+LA PETITE
+
+Une odeur de gazon écrasé traîne sur la pelouse, non fauchée,
+épaisse, que les jeux, comme une lourde grêle, ont versée en tous
+sens. Des petits talons furieux ont fouillé les allées, rejeté le
+gravier sur les plates-bandes; une corde à sauter pend au bras de
+la pompe; les assiettes d'un ménage de poupée, grandes comme des
+marguerites, étoilent l'herbe; un long miaulement ennuyé annonce
+la fin du jour, l'éveil des chats, l'approche du dîner.
+
+Elles viennent de partir, les compagnes de jeu de la Petite.
+Dédaignant la porte, elles ont sauté la grille du jardin, jeté à
+la rue des Vignes, déserte, leurs derniers cris de possédées,
+leurs jurons enfantins proférés à tue-tête, avec des gestes
+grossiers des épaules, des jambes écartées, des grimaces de
+crapauds, des strabismes volontaires, des langues tirées tachées
+d'encre violette. Par-dessus le mur, la Petite -- on dit aussi
+Minet-Chéri -- a versé sur leur fuite ce qui lui restait de gros
+rire, de moquerie lourde et de mots patois. Elles avaient le
+verbe rauque, des pommettes et des yeux de fillettes qu'on a
+saoulées. Elles partent harassées, comme avilies par un après-
+midi entier de jeux. Ni l'oisiveté ni l'ennui n'ont ennobli ce
+trop long et dégradant plaisir, dont la Petite demeure écoeurée
+et enlaidie.
+
+Les dimanches sont des jours parfois rêveurs et vides; le soulier
+blanc, la robe empesée préservent de certaines frénésies. Mais le
+jeudi, chômage encanaillé, grève en tablier noir et bottines à
+clous, permet tout. Pendant près de cinq heures, ces enfants ont
+goûté les licences du jeudi. L'une fit la malade, l'autre vendit
+du café à une troisième, maquignonne, qui lui céda ensuite une
+vache: «Trente pistoles, bonté! Cochon qui s'en dédit!» Jeanne
+emprunta au père Gruel son âme de tripier et de préparateur de
+peaux de lapin. Yvonne incarna la fille de Gruel, une maigre
+créature torturée et dissolue. Scire et sa femme, les voisins de
+Gruel, parurent sous les traits de Gabrielle et de Sandrine, et
+par six bouches enfantines s'épancha la boue d'une ruelle pauvre.
+D'affreux ragots de friponnerie et de basses amours tordirent
+mainte lèvre, teinte du sang de la cerise, où brillait encore le
+miel du goûter... Un jeu de cartes sortit d'une poche et les cris
+montèrent. Trois petites filles sur six ne savaient-elles pas
+déjà tricher, mouiller le pouce comme au cabaret, asséner l'atout
+sur la table: «Et ratatout! Et t'as biché le cul de la bouteille;
+t'as pas marqué un point!»
+
+Tout ce qui traîne dans les rues d'un village, elles l'ont crié,
+mimé avec passion. Ce jeudi fut un de ceux que fuit la mère de
+Minet-Chéri, retirée dans la maison et craintive comme devant
+l'envahisseur.
+
+À présent, tout est silence au jardin. Un chat, deux chats
+s'étirent, bâillent, tâtent le gravier sans confiance: ainsi
+font-ils après l'orage. Ils vont vers la maison, et la Petite,
+qui marchait à leur suite, s'arrête; elle ne s'en sent pas digne.
+Elle attendra que se lève lentement, sur son visage chauffé, noir
+d'excitation, cette pâleur, cette aube intérieure qui fête le
+départ des bas démons. Elle ouvre, pour un dernier cri, une
+grande bouche aux incisives neuves. Elle écarquille les yeux,
+remonte la peau de son front, souffle «pouh!» de fatigue et
+s'essuie le nez d'un revers de main.
+
+Un tablier d'école l'ensache du col aux genoux, et elle est
+coiffée en enfant de pauvre, de deux nattes cordées derrière les
+oreilles. Que seront les mains, où la ronce et le chat marquèrent
+leurs griffes, les pieds, lacés dans du veau jaune écorché? Il y
+a des jours où on dit que la Petite sera jolie. Aujourd'hui, elle
+est laide, et sent sur son visage, la laideur provisoire que lui
+composent sa sueur, des traces terreuses de doigts sur une joue,
+et surtout des ressemblances successives, mimétiques, qui
+l'apparentent à Jeanne, à Sandrine, à Aline la couturière en
+journées, à la dame du pharmacien et à la demoiselle de la poste.
+Car elles ont joué longuement, pour finir, les petites, au jeu de
+«qu'est-ce-qu'on-sera».
+
+-- Moi, quante je serai grande...
+
+Habiles à singer, elles manquent d'imagination. Une sorte de
+sagesse résignée, une terreur villageoise de l'aventure et de
+l'étranger retiennent d'avance la petite horlogère, la fille de
+l'épicier, du boucher et de la repasseuse, captives dans la
+boutique maternelle. Il y a bien Jeanne qui a déclaré:
+
+-- Moi, je serai cocotte!
+
+«Mais ça, pense dédaigneusement Minet-Chéri, c'est de
+l'enfantillage...»
+
+À court de souhait, elle leur a jeté, son tour venu, sur un ton
+de mépris:
+
+-- Moi, je serai marin! Parce qu'elle rêve parfois d'être garçon
+et de porter culotte et béret bleus. La mer qu'ignore Minet-
+Chéri, le vaisseau debout sur une crête de vague, l'île d'or et
+les fruits lumineux, tout cela n'a surgi, après, que pour servir
+de fond au blouson bleu, au béret à pompon.
+
+-- Moi, je serai marin, et dans mes voyages...
+
+Assise dans l'herbe, elle se repose et pense peu. Le voyage?
+L'aventure?... Pour une enfant qui franchit deux fois l'an les
+limites de son canton, au moment des grandes provisions d'hiver
+et de printemps, et gagne le chef-lieu en victoria, ces mots-là
+sont sans force et sans vertu. Ils n'évoquent que des pages
+imprimées, des images en couleur. La Petite, fatiguée, se répète
+machinalement: «Quand je ferai le tour du monde...» comme elle
+dirait: «Quand j'irai gauler des châtaignes...»
+
+Un point rouge s'allume dans la maison, derrière les vitres du
+salon, et la Petite tressaille. Tout ce qui, l'instant d'avant,
+était verdure, devient bleu, autour de cette rouge flamme
+immobile. La main de l'enfant, traînante, perçoit dans l'herbe
+l'humidité du soir. C'est l'heure des lampes. Un clapotis d'eau
+courante mêle les feuilles, la porte du fenil se met à battre le
+mur comme en hiver par la bourrasque. Le jardin, tout à coup
+ennemi, rebrousse, autour d'une petite fille dégrisée, ses
+feuilles froides de laurier, dresse ses sabres de yucca et ses
+chenilles d'araucaria barbelées. Une grande voix marine gémit du
+côté de Moutiers où le vent, sans obstacle, court en risées sur
+la houle des bois. La Petite, dans l'herbe, tient ses yeux fixés
+sur la lampe, qu'une brève éclipse vient de voiler: une main a
+passé devant la flamme, une main qu'un dé brillant coiffait.
+C'est cette main dont le geste suffit pour que la Petite, à
+présent, soit debout, pâlie, adoucie, un peu tremblante comme
+l'est une enfant qui cesse, pour la première fois, d'être le gai
+petit vampire qui épuise, inconscient, le coeur maternel; un peu
+tremblante de ressentir et d'avouer que cette main et cette
+flamme, et la tête penchée, soucieuse, auprès de la lampe, sont
+le centre et le secret d'où naissent et se propagent en zones de
+moins en moins sensibles, en cercles qu'atteint de moins en moins
+la lumière et la vibration essentielles, le salon tiède, sa flore
+de branches coupées et sa faune d'animaux paisibles; la maison
+sonore, sèche, craquante comme un pain chaud; le jardin, le
+village... Au-delà, tout est danger, tout est solitude...
+
+Le «marin», à petits pas, éprouve la terre ferme, et gagne la
+maison en se détournant d'une lune jaune, énorme, qui monte.
+L'aventure? Le voyage? L'orgueil qui fait les émigrants?... Les
+yeux attachés au dé brillant, à la main qui passe et repasse
+devant la lampe, Minet-Chéri goûte la contrition délicieuse
+d'être -- pareille à la petite horlogère, à la fillette de la
+lingère et du boulanger -- une enfant de son village, hostile au
+colon comme au barbare, une de celles qui limitent leur univers à
+la borne d'un champ, au portillon d'une boutique, au cirque de
+clarté épanoui sous une lampe et que traverse, tirant un fil, une
+main bien-aimée, coiffée d'un dé d'argent.
+
+L'ENLÈVEMENT
+
+-- Je ne peux plus vivre comme ça, me dit ma mère. J'ai encore
+rêvé qu'on t'enlevait cette nuit. Trois fois je suis montée
+jusqu'à ta porte. Et je n'ai pas dormi.
+
+Je la regardai avec commisération, car elle avait l'air fatigué
+et inquiet. Et je me tus, car je ne connaissais pas de remède à
+son souci.
+
+-- C'est tout ce que ça te fait, petite monstresse?
+
+-- Dame, maman... Qu'est-ce que tu veux que je dise? Tu as l'air
+de m'en vouloir que ce ne soit qu'un rêve.
+
+Elle leva les bras au ciel, courut vers la porte, accrocha en
+passant le cordon de son pince-nez à une clef de tiroir, puis le
+jaseron de son face-à-main au loquet de la porte, entraîna dans
+les mailles de son fichu le dossier pointu et gothique d'une
+chaise second Empire, retint la moitié d'une imprécation et
+disparut après un regard indigné, en murmurant:
+
+-- Neuf ans!... Et me répondre de cette façon quand je parle de
+choses graves!
+
+Le mariage de ma demi-soeur venait de me livrer sa chambre, la
+chambre du premier étage, étoilée de bleuets sur un fond blanc
+gris.
+
+Quittant ma tanière enfantine -- une ancienne logette de portier
+à grosses poutres, carrelée, suspendue au-dessus de l'entrée
+cochère et commandée par la chambre à coucher de ma mère -- je
+dormais, depuis un mois, dans ce lit que je n'avais osé
+convoiter, ce lit dont les rosaces de fonte argentée retenaient
+dans leur chute des rideaux de guipure blanche, doublés d'un bleu
+impitoyable. Ce placard-cabinet de toilette m'appartenait, et
+j'accoudais à l'une ou l'autre fenêtre une mélancolie, un dédain
+tous deux feints, à l'heure où les petites Blancvillain et les
+Trinitet passaient, mordant leur tartine de quatre heures,
+épaissie de haricots rouges figés dans une sauce au vin. Je
+disais, à tout propos:
+
+-- Je monte à ma chambre... Céline a laissé les persiennes de ma
+chambre ouvertes...
+
+Bonheur menacé: ma mère, inquiète, rôdait. Depuis le mariage de
+ma soeur, elle n'avait plus son compte d'enfants. Et puis, je ne
+sais quelle histoire de jeune fille enlevée, séquestrée,
+illustrait la première page des journaux. Un chemineau, éconduit
+à la nuit tombante par notre cuisinière, refusait de s'éloigner,
+glissait son gourdin entre les battants de la porte d'entrée,
+jusqu'à l'arrivée de mon père... Enfin des romanichels,
+rencontrés sur la route, m'avaient offert, avec d'étincelants
+sourires et des regards de haine, de m'acheter mes cheveux, et
+M. Demange, ce vieux monsieur qui ne parlait à personne, s'étais
+permis de m'offrir des bonbons dans sa tabatière.
+
+-- Tout ça n'est pas bien grave, assurait mon père.
+
+-- Oh! toi... Pourvu qu'on ne trouble pas ta cigarette d'après-
+déjeuner et ta partie de dominos... Tu ne songes même pas qu'à
+présent la petite couche en haut, et qu'un étage, la salle à
+manger, le corridor, le salon, la séparent de ma chambre. J'en ai
+assez de trembler tout le temps pour mes filles. Déjà l'aînée qui
+est partie avec ce monsieur...
+
+-- Comment, partie?
+
+-- Oui, enfin, mariée. Mariée ou pas mariée, elle est tout de
+même partie avec un monsieur qu'elle connaît à peine.
+
+Elle regardait mon père avec une suspicion tendre.
+
+-- Car, enfin, toi, qu'est-ce que tu es pour moi? Tu n'es même
+pas mon parent...
+
+Je me délectais, aux repas, de récits à mots couverts, de ce
+langage, employé par les parents, où le vocable hermétique
+remplace le terme vulgaire, où la moue significative et le «hum»
+théâtral appellent et soutiennent l'attention des enfants.
+
+-- À Gand, dans ma jeunesse, racontait ma mère, une de nos amies,
+qui n'avait que seize ans, a été enlevée... Mais parfaitement! Et
+dans une voiture à deux chevaux encore. Le lendemain... hum!...
+Naturellement, il ne pouvait plus être question de la rendre à sa
+famille. Il y a des... comment dirai-je? des effractions que...
+Enfin ils se sont mariés. Il fallait bien en venir là.
+
+«Il fallait bien en venir là!»
+
+Imprudente parole... Une petite gravure ancienne, dans l'ombre du
+corridor, m'intéressa soudain. Elle représentait une chaise de
+poste, attelée de deux chevaux étranges à cous de chimères.
+Devant la portière béante, un jeune homme habillé de taffetas
+portait d'un seul bras, avec la plus grande facilité, une jeune
+fille renversée dont la petite bouche ouverte en O, les jupes en
+corolle chiffonnée autour de deux jambes aimables, s'efforçaient
+d'exprimer l'épouvante. «_L'Enlèvement!_» Ma songerie, innocente,
+caressa le mot et l'image...
+
+Une nuit de vent, pendant que battaient les portillons mal
+attachés de la basse-cour, que ronflait au-dessus de moi le
+grenier, balayé d'ouest en est par les rafales qui, courant sous
+les bords des ardoises mal jointes, jouaient des airs cristallins
+d'harmonica, je dormais, bien rompue par un jeudi passé aux
+champs à gauler les châtaignes et fêter le cidre nouveau. Rêvai-
+je que ma porte grinçait? Tant de gonds, tant de girouettes
+gémissaient alentour... Deux bras, singulièrement experts à
+soulever un corps endormi, ceignirent ici mes reins, ici ma
+nuque, pressant en même temps autour de moi la couverture et le
+drap. Ma joue perçut l'air plus froid de l'escalier; un pas
+assourdi, lourd, descendit lentement, et chaque pas me berçait
+d'une secousse molle. M'éveillai-je tout à fait? J'en doute. Le
+songe seul peut, emportant d'un coup d'aile une petite fille par
+delà son enfance, la déposer, ni surprise, ni révoltée, en pleine
+adolescence hypocrite et aventureuse. Le songe seul épanouit dans
+une enfant tendre l'ingrate qu'elle sera demain, la fourbe
+complice du passant, l'oublieuse qui quittera la maison
+maternelle sans tourner la tête... Telle je partais, pour le pays
+où la chaise de poste, sonnante de grelots de bronze, arrête
+devant l'église un jeune homme de taffetas et une jeune fille
+pareille, dans le désordre de ses jupes, à une rose au pillage...
+Je ne criai pas. Les deux bras m'étaient si doux, soucieux de
+m'étreindre assez, de garer, au passage des portes, mes pieds
+ballants... Un rythme familier, vraiment, m'endormait entre ces
+bras ravisseurs...
+
+Au jour levé, je ne reconnus pas ma soupente ancienne, encombrée
+maintenant d'échelles et de meubles boiteux, où ma mère en peine
+m'avait portée, nuitamment, comme une mère chatte qui déplace en
+secret le gîte de son petit. Fatiguée, elle dormait, et ne
+s'éveilla que quand je jetai, aux murs de ma logette oubliée, mon
+cri perçant:
+
+-- Mamaan! viens vite! Je suis enlevée!
+
+LE CURÉ SUR LE MUR
+
+-- À quoi penses-tu, Bel-Gazou?
+
+-- À rien, maman.
+
+C'est bien répondu. Je ne répondais pas autrement quand j'avais
+son âge, et que je m'appelais comme s'appelle ma fille dans
+l'intimité, Bel-Gazou. D'où vient ce nom, et pourquoi mon père me
+le donna-t-il? Il est sans doute patois et provençal -- beau
+gazouillis, beau langage -- mais il ne déparerait pas le héros ou
+l'héroïne d'un conte persan...
+
+«À rien, maman.» Il n'est pas mauvais que les enfants remettent
+de temps en temps, avec politesse, les parents à leur place. Tout
+temple est sacré. Comme je dois lui paraître indiscrète et
+lourde, à ma Bel-Gazou d'à présent! Ma question tombe comme un
+caillou et fêle le miroir magique qui reflète, entourée de ses
+fantômes favoris, une image d'enfant que je ne connaîtrai jamais.
+Je sais que pour son père, ma fille est une sorte de petit
+paladin femelle qui règne sur sa terre, brandit une lance de
+noisetier, pourfend les meubles de paille et pousse devant elle
+le troupeau comme si elle le menait en croisade. Je sais qu'un
+sourire d'elle l'enchante, et que lorsqu'il dit tout bas: «Elle
+est ravissante en ce moment», c'est que ce moment-là pose, sur un
+tendre visage de petite fille, le double saisissant d'un visage
+d'homme...
+
+Je sais que pour sa nurse fidèle, ma Bel-Gazou est tour à tour le
+centre du monde, un chef-d'oeuvre accompli, le monstre possédé
+d'où il faut à chaque heure extirper le démon, une championne à
+la course, un vertigineux abîme de perversité, une _dear little
+one_, et un petit lapin... Mais qui me dira ce qu'est ma fille
+devant elle-même?
+
+À son âge -- pas tout à fait huit ans -- j'étais curé sur un mur.
+Le mur, épais et haut, qui séparait le jardin de la basse-cour,
+et dont le faîte, large comme un trottoir, dallé à plat, me
+servait de piste et de terrasse, inaccessible au commun des
+mortels. Eh oui, curé sur un mur. Qu'y a-t-il d'incroyable?
+J'étais curé sans obligation liturgique ni prêche, sans
+travestissement irrévérencieux, mais, à l'insu de tous curés.
+Curé comme vous êtes chauve, monsieur, ou vous, madame,
+arthritique.
+
+Le mot «presbytère» venait de tomber, cette année-là, dans mon
+oreille sensible, et d'y faire des ravages.
+
+«C'est certainement le presbytère le plus gai que je
+connaisse...» avait dit quelqu'un.
+
+Loin de moi l'idée de demander à l'un de mes parents: «Qu'est-ce
+que c'est, un presbytère?» J'avais recueilli en moi le mot
+mystérieux, comme brodé d'un relief rêche en son commencement,
+achevé en une longue et rêveuse syllabe... Enrichie d'un secret
+et d'un doute, je dormais avec le _mot_ et je l'emportais sur mon
+mur. «Presbytère!» Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler
+et le jardin de Miton, vers l'horizon toujours brumeux de
+Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anathème: «Allez!
+vous êtes tous des presbytères!» criais-je à des bannis
+invisibles.
+
+Un peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m'avisai que
+«presbytère» pouvait bien être le nom scientifique du petit
+escargot rayé jaune et noir... Une imprudence perdit tout,
+pendant une de ces minutes où une enfant, si grave, si chimérique
+qu'elle soit, ressemble passagèrement à l'idée que s'en font les
+grandes personnes...
+
+-- Maman! regarde le joli petit presbytère que j'ai trouvé!
+
+-- Le joli petit... quoi?
+
+-- Le joli petit presb...
+
+Je me tus, trop tard. Il me fallut apprendre -- «Je me demande si
+cette enfant a tout son bon sens...» -- ce que je tenais tant à
+ignorer, et appeler «les choses par leur nom...»
+
+-- Un presbytère, voyons, c'est la maison du curé.
+
+-- La maison du curé... Alors, M. le curé Millot habite dans un
+presbytère?
+
+-- Naturellement... Ferme ta bouche, respire par le nez...
+Naturellement, voyons...
+
+J'essayai encore de réagir... Je luttai contre l'effraction, je
+serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, je voulus
+obliger M. Millot à habiter, le temps qu'il me plairait, dans la
+coquille vide du petit escargot nommé «presbytère» ...
+
+-- Veux-tu prendre l'habitude de fermer la bouche quand tu ne
+parles pas? À quoi penses-tu?
+
+-- À rien, maman...
+
+... Et puis je cédai. Je fus lâche, et je composai avec ma
+déception. Rejetant les débris du petit escargot écrasé, je
+ramassai le beau mot, je remontai jusqu'à mon étroite terrasse
+ombragée de vieux lilas, décorée de cailloux polis et de
+verroteries comme le nid d'une pie voleuse, je la baptisai
+«Presbytère», et je me fis curé sur le mur.
+
+MA MÈRE ET LES LIVRES
+
+La lampe, par l'ouverture supérieure de l'abat-jour, éclairait
+une paroi cannelée de dos de livres, reliés. Le mur opposé était
+jaune, du jaune sale des dos de livres brochés, lus, relus,
+haillonneux. Quelques «traduits de l'anglais» -- un franc vingt-
+cinq -- rehaussaient de rouge le rayon du bas.
+
+À mi-hauteur, Musset, Voltaire, et les Quatre Évangiles
+brillaient sous la basane feuille-morte. Littré, Larousse et
+Becquerel bombaient des dos de tortues noires. D'Orbigny,
+déchiqueté par le culte irrévérencieux de quatre enfants,
+effeuillait ses pages blasonnées de dahlias, de perroquets, de
+méduses à chevelures roses et d'ornithorynques.
+
+Camille Flammarion, bleu, étoilé d'or, contenait les planètes
+jaunes, les cratères froids et crayeux de la lune, Saturne qui
+roule, perle irisée, libre dans son anneau...
+
+Deux solides volets couleur de glèbe reliaient Élisée Reclus.
+Musset, Voltaire, jaspés, Balzac noir et Shakespeare olive...
+
+Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir, après tant d'années,
+cette pièce maçonnée de livres. Autrefois, je les distinguais
+aussi dans le noir. Je ne prenais pas de lampe pour choisir l'un
+d'eux, le soir, il me suffisait de pianoter le long des rayons.
+Détruits, perdus et volés, je les dénombre encore. Presque tous
+m'avaient vue naître.
+
+Il y eut un temps où, avant de savoir lire, je me logeais en
+boule entre deux tomes du Larousse comme un chien dans sa niche.
+Labiche et Daudet se sont insinués, tôt, dans mon enfance
+heureuse, maîtres condescendants qui jouent avec un élève
+familier. Mérimée vint en même temps, séduisant et dur, et qui
+éblouit parfois mes huit ans d'une lumière inintelligible._ Les
+Misérables_ aussi, oui, les _Misérables_ -- malgré Gavroche; mais
+je parle là d'une passion raisonneuse qui connut des froideurs et
+de longs détachements. Point d'amour entre Dumas et moi, sauf que
+le _Collier de la Reine_ rutila, quelques nuits, dans mes songes,
+au col condamné de Jeanne de la Motte. Ni l'enthousiasme
+fraternel, ni l'étonnement désapprobateurs de mes parents
+n'obtinrent que je prisse de l'intérêt aux Mousquetaires...
+
+De livres enfantins, il n'en fut jamais question. Amoureuse de la
+Princesse en son char, rêveuse sous un si long croissant de lune,
+et de la Belle qui dormait au bois, entre ses pages prostrée;
+éprise du Seigneur Chat botté d'entonnoirs, j'essayai de
+retrouver dans le texte de Perrault les noirs de velours,
+l'éclair d'argent, les ruines, les cavaliers, les chevaux aux
+petits pieds de Gustave Doré; au bout de deux pages je
+retournais, déçue, à Doré. Je n'ai lu l'aventure de la Biche, de
+la Belle, que dans les fraîches images de Walter Crane. Les gros
+caractères du texte couraient de l'un à l'autre tableau comme le
+réseau de tulle uni qui porte les médaillons espacés d'une
+dentelle. Pas un mot n'a franchi le seuil que je lui barrais. Où
+s'en vont, plus tard, cette volonté énorme d'ignorer, cette force
+tranquille employée à bannir et à s'écarter?...
+
+Des livres, des livres, des livres... Ce n'est pas que je lusse
+beaucoup. Je lisais et relisais les mêmes. Mais tous m'étaient
+nécessaires. Leur présence, leur odeur, les lettres de leurs
+titres et le grain de leur cuir... Les plus hermétiques ne
+m'étaient-ils pas les plus chers? Voilà longtemps que j'ai oublié
+l'auteur d'une Encyclopédie habillée de rouge, mais les
+références alphabétiques indiquées sur chaque tome composent
+indélébilement un mot magique: Aphbicécladiggalhy-
+maroidphorebstevanzy. Que j'aimai ce Guizot, de vert et d'or
+paré, jamais déclos! Et ce _Voyage d'Anarcharsis_ inviolé! Si
+l'_Histoire_ _du Consulat et de l'Empire_ échoua un jour sur les
+quais, je gage qu'une pancarte mentionne fièrement son «état de
+neuf»...
+
+Les dix-huit volumes de Saint-Simon se relayaient au chevet de ma
+mère, la nuit; elle y trouvait des plaisirs renaissants, et
+s'étonnait qu'à huit ans je ne les partageasse pas tous.
+
+-- Pourquoi ne lis-tu pas Saint-Simon? me demandait-elle. C'est
+curieux de voir le temps qu'il faut à des enfants pour adopter
+des livres intéressants!
+
+Beaux livres que je lisais, beaux livres que je ne lisais pas,
+chaud revêtement des murs du logis natal, tapisserie dont mes
+yeux initiés flattaient la bigarrure cachée... J'y connus, bien
+avant l'âge de l'amour, que l'amour est compliqué et tyrannique
+et même encombrant, puisque ma mère lui chicanait sa place.
+
+-- C'est beaucoup d'embarras, tant d'amour, dans ces livres,
+disait-elle. Mon pauvre Minet-Chéri, les gens ont d'autres chats
+à fouetter, dans la vie. Tous ces amoureux que tu vois dans les
+livres, ils n'ont donc jamais ni enfants à élever, ni jardin à
+soigner? Minet-Chéri, je te fais juge: est-ce que vous m'avez
+jamais, toi et tes frères, entendue rabâcher autour de l'amour
+comme ces gens font dans les livres? Et pourtant je pourrais
+réclamer voix au chapitre, je pense; j'ai eu deux maris et quatre
+enfants!
+
+Les tentants abîmes de la peur, ouverts dans maint roman,
+grouillaient suffisamment, si je m'y penchais, de fantômes
+classiquement blancs, de sorciers, d'ombres, d'animaux
+maléfiques, mais cet au-delà ne s'agrippait pas, pour monter
+jusqu'à moi, à mes tresses pendantes, contenus qu'ils étaient par
+quelques mots conjurateurs...
+
+-- Tu as lu cette histoire de fantôme, Minet-Chéri? Comme c'est
+joli, n'est-ce pas? Y a-t-il quelque chose de plus joli que cette
+page où le fantôme se promène à minuit, sous la lune, dans le
+cimetière? Quand l'auteur dit, tu sais, que la lumière de la lune
+passait au travers du fantôme et qu'il ne faisait pas d'ombre sur
+l'herbe... Ce doit être ravissant, un fantôme. Je voudrais bien
+en voir un, je t'appellerais. Malheureusement ils n'existent pas.
+Si je pouvais me faire fantôme après ma vie, je n'y manquerais
+pas, pour ton plaisir et pour le mien. Tu as lu aussi cette
+stupide histoire d'une morte qui se venge? Se venger, je vous
+demande un peu! Ce ne serait pas la peine de mourir, si on ne
+devenait pas plus raisonnable après qu'avant. Les morts, va,
+c'est un bien tranquille voisinage. Je n'ai pas de tracas avec
+mes voisins vivants, je me charge de n'en avoir jamais avec mes
+voisins morts!
+
+Je ne sais quelle froideur littéraire, saine à tout prendre, me
+garda du délire romanesque, et me porta un peu plus tard, quand
+j'affrontai tels livres dont le pouvoir éprouvé semblait
+infaillible -- à raisonner quand je n'aurais dû être qu'une
+victime enivrée. Imitais-je encore en cela ma mère, qu'une
+candeur particulière inclinait à nier le mal, ce pendant que sa
+curiosité le cherchait et le contemplait, pêle-mêle avec le bien,
+d'un oeil émerveillé?
+
+-- Celui-ci? Celui-ci n'est pas un mauvais livre, Minet-Chéri, me
+disait-elle. Oui, je sais bien, il y a cette scène, ce
+chapitre... Mais c'est du roman. Ils sont à court d'inventions,
+tu comprends, les écrivains, depuis le temps. Tu aurais pu
+attendre un an ou deux, avant de le lire... Que veux-tu!
+débrouille-toi là-dedans, Minet-Chéri. Tu es assez intelligente
+pour garder pour toi ce que tu comprendras trop... Et peut-être
+n'y a-t-il pas de mauvais livres...
+
+Il y avait pourtant ceux que mon père enfermait dans son
+secrétaire en bois de thuya. Mais il enfermait surtout le nom de
+l'auteur.
+
+-- Je ne vois pas d'utilité à ce que ces enfants lisent Zola!
+
+Zola l'ennuyait, et plutôt que d'y chercher une raison de nous le
+permettre ou de nous le défendre, il mettait à l'index un Zola
+intégral, massif, accru périodiquement d'alluvions jaunes.
+
+-- Maman, pourquoi est-ce que je ne peux pas lire Zola?
+
+Les yeux gris, si malhabiles à mentir, me montraient leur
+perplexité:
+
+-- J'aime mieux, évidemment, que tu ne lises pas certains Zola...
+
+-- Alors, donne-moi ceux qui ne sont pas «certains»?
+
+Elle me donna _La Faute de l'Abbé Mouret_ et le _Docteur Pascal_,
+et _Germinal_. Mais je voulus, blessée qu'on verrouillât, en
+défiance de moi, un coin de cette maison où les portes battaient,
+où les chats entraient la nuit, où la cave et le pot à beurre se
+vidaient mystérieusement -- je voulus les autres. Je les eus. Si
+elle en garde, après, de la honte, une fille de quatorze ans n'a
+ni peine ni mérite à tromper des parents au coeur pur. Je m'en
+allai au jardin, avec mon premier livre dérobé. Une assez
+douceâtre histoire d'hérédité l'emplissait, mon Dieu, comme
+plusieurs autres Zola. La cousine robuste et bonne cédait son
+cousin aimé à une malingre amie, et tout se fût passé comme sous
+Ohnet, ma foi, si la chétive épouse n'avait connu la joie de
+mettre un enfant au monde. Elle lui donnait le jour soudain, avec
+un luxe brusque et cru de détails, une minutie anatomique, une
+complaisance dans la couleur, l'odeur, l'attitude, le cri, où je
+ne reconnus rien de ma tranquille compétence de jeune fille des
+champs. Je me sentis crédule, effarée, menacée dans mon destin de
+petite femelle... Amours des bêtes paissantes, chats coiffant les
+chattes comme des fauves leur proie, précision paysanne, presque
+austère, des fermières parlant de leur taure vierge ou de leur
+fille en mal d'enfant, je vous appelai à mon aide. Mais j'appelai
+surtout la voix conjuratrice:
+
+-- Quand je t'ai mise au monde, toi la dernière, Minet-Chéri,
+j'ai souffert trois jours et deux nuits. Pendant que je te
+portais, j'étais grosse comme une tour. Trois jours, ça paraît
+long... Les bêtes nous font honte, à nous autres femmes qui ne
+savons plus enfanter joyeusement. Mais je n'ai jamais regretté ma
+peine: on dit que les enfants, portés comme soi si haut, et lents
+à descendre vers la lumière, sont toujours des enfants très
+chéris, parce qu'ils ont voulu se loger tout près du coeur de
+leur mère, et ne la quitter qu'à regret...
+
+En vain je voulais que les doux mots de l'exorcisme, rassemblés à
+la hâte, chantassent à mes oreilles: un bourdonnement argentin
+m'assourdissait. D'autres mots, sous mes yeux, peignaient la
+chair écartelée, l'excrément, le sang souillé... Je réussis à
+lever la tête, et vis qu'un jardin bleuâtre, des murs couleur de
+fumée vacillaient étrangement sous un ciel devenu jaune... Le
+gazon me reçut, étendue et molle comme un de ces petits lièvres
+que les braconniers apportaient, frais tués, dans la cuisine.
+
+Quand je repris conscience, le ciel avait recouvré son azur, et
+je respirais, le nez frotté d'eau de Cologne, aux pieds de ma
+mère.
+
+-- Tu vas mieux, Minet-Chéri?
+
+-- Oui... je ne sais pas ce que j'ai eu...
+
+Les yeux gris, par degrés rassurés, s'attachaient aux miens.
+
+-- Je le sais, moi... Un bon petit coup de doigt-de-Dieu sur la
+tête, bien appliqué...
+
+Je restais pâle et chagrine, et ma mère se trompa:
+
+-- Laisse donc, laisse donc... Ce n'est pas si terrible, va,
+c'est loin d'être si terrible, l'arrivée d'un enfant. Et c'est
+beaucoup plus beau dans la réalité. La peine qu'on y prend
+s'oublie si vite, tu verras!... La preuve que toutes les femmes
+l'oublient, c'est qu'il n'y a jamais que les hommes -- est-ce que
+ça le regardait, voyons, ce Zola? -- qui en font des histoires...
+
+PROPAGANDE
+
+Quand j'eus huit, neuf, dix ans, mon père songea à la politique.
+Né pour plaire et pour combattre, improvisateur et conteur
+d'anecdotes, j'ai pensé plus tard qu'il eût pu réussir et séduire
+une Chambre, comme il charmait une femme. Mais, de même que sa
+générosité sans borne nous ruina tous, sa confiance enfantine
+l'aveugla. Il crut à la sincérité de ses partisans, à la loyauté
+de son adversaire, en l'espèce M. Merlou. C'est M. Pierre Merlou,
+ministre éphémère, plus tard, qui évinça mon père du conseil
+général et d'une candidature à la députation; grâces soient
+rendues à Sa défunte Excellence!
+
+Une petite perception de l'Yonne ne pouvait suffire à maintenir,
+dans le repos et la sagesse, un capitaine de zouaves amputé de la
+jambe, vif comme la poudre et affligé de philanthropie. Dès que
+le mot «politique» obséda son oreille d'un pernicieux cliquetis
+il songea:
+
+«Je conquerrai le peuple en l'instruisant; j'évangéliserai la
+jeunesse et l'enfance aux noms sacrés de l'histoire naturelle, de
+la physique et de la chimie élémentaire, je m'en irai brandissant
+la lanterne à projections et microscope, et distribuant dans les
+écoles des villages les instructifs et divertissants tableaux
+coloriés où le charançon, grossi vingt fois, humilie le vautour
+réduit à la taille d'une abeille... Je ferai des conférences
+populaires contre l'alcoolisme d'où le Poyaudin et le Forterrat,
+à leur habitude buveurs endurcis, sortiront convertis et lavés
+dans leurs larmes!...»
+
+Il le fit comme il le disait. La victoria défraîchie et la jument
+noire âgée chargèrent, les temps venus, lanterne à projections,
+cartes peintes, éprouvettes, tubes coudés, le futur candidat, ses
+béquilles, et moi: un automne froid et calme pâlissait le ciel
+sans nuages, la jument prenait le pas à chaque côte et je sautais
+à terre, pour cueillir aux haies la prunelle bleue, le bonnet-
+carré couleur de corail, et ramasser le champignon blanc, rosé
+dans sa conque comme un coquillage. Des bois amaigris que nous
+longions sortait un parfum de truffe fraîche et de feuille
+macérée.
+
+Une belle vie commençait pour moi. Dans les villages, la salle
+d'école, vidée l'heure d'avant, offrait aux auditeurs ses bancs
+usés; j'y reconnaissais le tableau noir, les poids et mesures, et
+la triste odeur d'enfants sales. Une lampe à pétrole, oscillant
+au bout de sa chaîne, éclairait les visages de ceux qui y
+venaient, défiants et sans sourire, recueillir la bonne parole.
+L'effort d'écouter plissait des fronts, entr'ouvrait des bouches
+de martyrs. Mais distante, occupée sur l'estrade à de graves
+fonctions, je savourais l'orgueil qui gonfle le comparse enfant
+chargé de présenter au jongleur les oeufs de plâtre, le foulard
+de soie et les poignards à lame bleue.
+
+Une torpeur consternée, puis des applaudissements timides,
+saluaient la fin de la «causerie instructive». Un maire chaussé
+de sabots félicitait mon père comme s'il venait d'échapper à une
+condamnation infamante. Au seuil de la salle vide, des enfants
+attendaient le passage du «monsieur qui n'a qu'une jambe». L'air
+froid et nocturne se plaquait à mon visage échauffé, comme un
+mouchoir humide imbibé d'une forte odeur de labour fumant,
+d'étable et d'écorce de chêne. La jument attelée, noire dans le
+noir, hennissait vers nous, et dans le halo d'une des lanternes
+tournait l'ombre cornue de sa tête... Mais mon père, magnifique,
+ne quittait pas ses mornes évangélisés sans offrir à boire, tout
+au moins, au conseil municipal. Au «débit de boisson» le plus
+proche, le vin chaud bouillait sur un feu de braise, soulevant
+sur sa houle empourprée des bouées de citron et des épaves de
+cannelle. La capiteuse vapeur, quand j'y pense, mouille encore
+mes narines... Mon père n'acceptait, en bon Méridional, que de la
+«gazeuse», tandis que sa fille...
+
+-- Cette petite demoiselle va se réchauffer avec un doigt de vin
+chaud!
+
+Un doigt? Le verre tendu, si le cafetier relevait trop tôt le
+pichet à bec, je savais commander: «Bord à bord!» et ajouter: «À
+la vôtre!», trinquer et lever le coude, et taper sur la table le
+fond de mon verre vide, et torcher d'un revers de main mes
+moustaches de petit bourgogne sucré, et dire, en poussant mon
+verre du côté du pichet: «Ça fait du bien par où ça passe!» Je
+connaissais les bonnes manières.
+
+Ma courtoisie rurale déridait les buveurs, qui entrevoyaient
+soudain en mon père un homme pareil à eux -- sauf la jambe coupée
+-- et «bien causant, peut-être un peu timbré»... La pénible
+séance finissait en rires, en tapes sur l'épaule, en histoires
+énormes, hurlées par des voix comme en ont les chiens de berger
+qui couchent dehors toute l'année... Je m'endormais, parfaitement
+ivre, la tête sur la table, bercée par un tumulte bienveillant.
+De durs bras de laboureurs, enfin, m'enlevaient et me déposaient
+au fond de la voiture, tendrement, bien roulée dans le châle
+tartan rouge qui sentait l'iris et maman...
+
+Dix kilomètres, parfois quinze, un vrai voyage sous les étoiles
+haletantes du ciel d'hiver, au trot de la jument bourrée
+d'avoine... Y a-t-il des gens qui restent froids, au lieu d'avoir
+dans la gorge le noeud d'un sanglot enfantin, quand ils
+entendent, sur une route sèche de gel, le trot d'un cheval, le
+glapissement d'un renard qui chasse, le rire d'une chouette
+blessée au passage par le feu des lanternes?...
+
+Les premières fois, au retour, ma prostration béate étonna ma
+mère, qui me coucha vite, en reprochant à mon père ma fatigue.
+Puis elle découvrit un soir dans mon regard une gaieté un peu
+bien bourguignonne, et dans mon haleine le secret de cette
+goguenardise, hélas!...
+
+La victoria repartit sans moi le lendemain, revint le soir et ne
+repartit plus.
+
+-- Tu as renoncé à tes conférences? demanda, quelque jours après,
+ma mère à mon père.
+
+Il glissa vers moi un coup d'oeil mélancolique et flatteur, leva
+l'épaule:
+
+-- Parbleu! Tu m'as enlevé mon meilleur agent électoral...
+
+PAPA ET Mme BRUNEAU
+
+Neuf heures, l'été, un jardin que le soir agrandit, le repos
+avant le sommeil. Des pas pressés écrasent le gravier, entre la
+terrasse et la pompe, entre la pompe et la cuisine. Assise près
+de terre sur un petit «banc de pied» meurtrissant, j'appuie ma
+tête, comme tous les soirs, contre les genoux de ma mère, et je
+devine, les yeux fermés: «C'est le gros pas de Morin qui revient
+d'arroser les tomates... C'est le pas de Mélie qui va vider les
+épluchures... Un petit pas à talons: voilà Mme Bruneau qui vient
+causer avec maman...» Une jolie voix tombe de haut, sur moi:
+
+-- Minet-Chéri, si tu disais bonsoir gentiment à Mme Bruneau?
+
+-- Elle dort à moitié, laissez-la, cette petite...
+
+-- Minet-Chéri, si tu dors, il faut aller te coucher.
+
+-- Encore un peu, maman, encore un peu? Je n'ai pas sommeil...
+
+Une main fine, dont je chéris les trois petits durillons qu'elle
+doit au râteau, au sécateur et au plantoir, lisse mes cheveux,
+pince mon oreille:
+
+-- Je sais, je sais que les enfants de huit ans n'ont jamais
+sommeil.
+
+Je reste, dans le noir, contre les genoux de maman. Je ferme,
+sans dormir, mes yeux inutiles. La robe de toile que je presse de
+ma joue sent le gros savon, la cire dont on lustre les fers à
+repasser, et la violette. Si je m'écarte un peu de cette fraîche
+robe de jardinière, ma tête plonge tout de suite dans une zone de
+parfum qui nous baigne comme une onde sans plis: le tabac blanc
+ouvre à la nuit ses tubes étroits de parfum et ses corolles en
+étoile. Un rayon, en touchant le noyer, l'éveille: il clapote,
+remué jusqu'aux basses branches par une mince rame de lune. Le
+vent superpose, à l'odeur du tabac blanc, l'odeur amère et froide
+des petites noix véreuses qui choient sur le gazon.
+
+Le rayon de lune descend jusqu'à la terrasse dallée, y suscite
+une voix veloutée de baryton, celle de mon père. Elle chante
+_Page, écuyer, capitaine_. Elle chantera sans doute après:
+
+_Je pense à toi, je te vois, je t'adore_
+_À tout instant, à toute heure, en tous lieux..._
+
+À moins qu'elle n'entonne, puisque Mme Bruneau aime la musique
+triste:
+
+_Las de combattre, ainsi chantait un jour,_
+_Aux bords glacés du fatal Borysthène..._
+
+Mais, ce soir, elle est nuancée, et agile, et basse à faire
+frémir, pour regretter le temps
+
+_...Ou la belle reine oubliait_
+_Son front couronné pour son page,_
+_Qu'elle adorait!_
+
+-- Le capitaine a vraiment une voix pour le théâtre, soupire
+Mme Bruneau.
+
+-- S'il avait voulu... dit maman, orgueilleuse. Il est doué pour
+tout.
+
+Le rayon de la lune qui monte atteint une raide silhouette
+d'homme debout sur la terrasse, une main, verte à force d'être
+blanche, qui étreint un barreau de la grille. La béquille et la
+canne dédaignées s'accotent au mur. Mon père se repose comme un
+héron, sur sa jambe unique, et chante.
+
+-- Ah! soupire encore Mme Bruneau, chaque fois que j'écoute
+chanter le capitaine, je deviens triste. Vous ne vous rendez pas
+compte de ce que c'est qu'une vie comme la mienne... Vieillir
+près d'un mari comme mon pauvre mari... Me dire que je n'aurai
+pas connu l'amour...
+
+-- Madame Bruneau, interrompt la voix émouvante, vous savez que
+je maintiens ma proposition?
+
+J'entends dans l'ombre le sursaut de Mme Bruneau, et son
+piétinement sur le gravier:
+
+-- Le vilain homme! Le vilain homme! Capitaine, vous me ferez
+fuir!
+
+-- Quarante sous et un paquet de tabac, dit la belle voix
+imperturbable, parce que c'est vous. Quarante sous et un paquet
+de tabac pour vous faire connaître l'amour, vous trouvez que
+c'est trop cher? Madame Bruneau, pas de lésinerie. Quand j'aurai
+augmenté mes prix, vous regretterez mes conditions actuelles:
+quarante sous et un paquet de tabac...
+
+J'entends les cris pudiques de Mme Bruneau, sa fuite de petite
+femme boulotte et molle, aux tempes déjà grises, j'entends le
+blâme indulgent de ma mère, qui nomme toujours mon père par notre
+nom de famille:
+
+-- Oh! Colette... Colette...
+
+La voix de mon père lance encore vers la lune un couplet de
+romance; et je cesse peu à peu de l'entendre, et j'oublie,
+endormie contre des genoux soigneux de mon repos, Mme Bruneau, et
+les gauloises taquineries qu'elle vient ici chercher, les soirs
+de beau temps...
+
+Mais le lendemain, mais tous les jours qui suivent, notre
+voisine, Mme Bruneau, a beau guetter, tendre la tête et
+s'élancer, pour traverser la rue, comme sous une averse, elle
+n'échappe pas à son ennemi, à son idole.
+
+Debout et fier sur une patte, ou assis et roulant d'une seule
+main sa cigarette, ou bastionné traîtreusement par le journal _Le
+Temps_, déployé, il est là. Qu'elle coure, tenant des deux mains
+sa jupe comme à la contredanse, qu'elle rase sans bruit les
+maisons, abritée sous son en-cas violet, il lui criera, engageant
+et léger:
+
+-- Quarante sous et un paquet de tabac!
+
+Il y a des âmes capables de cacher longtemps leur blessure, et
+leur tremblante complaisance pour l'idée du péché. C'est ce que
+fit Mme Bruneau. Elle supporta, tant qu'elle le put, avec l'air
+d'en rire, l'offre scandaleuse et la cynique oeillade. Puis un
+jour, laissant là sa petite maison, emportant ses meubles et son
+mari dérisoire, elle déménagea et s'en fut habiter très loin de
+nous, tout là-haut, à Bel-Air.
+
+MA MÈRE ET LES BÊTES
+
+Une série de bruits brutaux, le train, les fiacres, les omnibus,
+c'est tout ce que relate ma mémoire, d'un bref passage à Paris
+quand j'avais six ans. Cinq ans plus tard, je ne retrouve d'une
+semaine parisienne qu'un souvenir de chaleur sèche, de soif
+haletante, de fiévreuse fatigue, et de puces dans une chambre
+d'hôtel, rue Saint-Roch. Je me souviens aussi que je levais
+constamment la tête, vaguement opprimée par la hauteur des
+maisons, et qu'un photographe me conquit en me nommant, comme il
+nommait, je pense, tous les enfants, «merveille». Cinq années
+provinciales s'écoulent encore, et je ne pense guère à Paris.
+
+Mais à seize ans, revenant en Puisaye après une quinzaine de
+théâtres, de musées, de magasins, je rapporte, parmi des
+souvenirs de coquetterie, de gourmandise, mêlé à des regrets, à
+des espoirs, à des mépris aussi fougueux, aussi candides et
+dégingandés que moi-même, l'étonnement, l'aversion mélancolique
+de ce que je nommais les maisons sans bêtes. Ces cubes sans
+jardins, ces logis sans fleurs où nul chat ne miaule derrière la
+porte de la salle à manger, où l'on n'écrase pas, devant la
+cheminée, un coin du chien traînant comme un tapis, ces
+appartements privés d'esprits familiers, où la main, en quête de
+cordiale caresse, se heurte au marbre, au bois, au velours
+inanimés, je les quittai avec des sens affamés, le besoin
+véhément de toucher, vivantes, des toisons ou des feuilles, des
+plumes tièdes, l'émouvante humidité des fleurs...
+
+Comme si je les découvrais ensemble, je saluai, inséparables, ma
+mère, le jardin et la ronde des bêtes. L'heure de mon retour
+était justement celle de l'arrosage, et je chéris encore cette
+sixième heure du soir, l'arrosoir vert qui mouillait la robe de
+satinette bleue, la vigoureuse odeur de l'humus, la lumière
+déclinante qui s'attachait, rose, à la page blanche d'un livre
+oublié, aux blanches corolles du tabac blanc, aux taches blanches
+de la chatte dans une corbeille.
+
+Nonoche aux trois couleurs avait enfanté l'avant-veille, Bijou,
+sa fille, la nuit d'après; quant à Musette, la havanaise,
+intarissable en bâtards...
+
+-- Va voir, Minet-Chéri, le nourrisson de Musette!
+
+Je m'en fus à la cuisine où Musette nourrissait, en effet, un
+monstre à robe cendrée, encore presque aveugle, presque aussi
+gros qu'elle, un fils de chien de chasse qui tirait comme un veau
+sur les tétines délicates, d'un rose de fraise dans le poil
+d'argent, et foulait rythmiquement, de ses pattes onglées, un
+ventre soyeux qu'il eût déchiré, si... si sa mère n'eût taillé et
+cousu pour lui, dans une ancienne paire de gants blancs, des
+mitaines de daim qui lui montaient jusqu'au coude. Je n'ai jamais
+vu un chiot de dix jours ressembler autant à un gendarme.
+
+Que de trésors éclos en mon absence! Je courus à la grande
+corbeille débordante de chats indistincts. Cette oreille orange
+était de Nonoche. Mais à qui ce panache de queue noire, angora? À
+la seule Bijou, sa fille, intolérante comme une jolie femme. Une
+longue patte sèche et fine, comme une patte de lapin noir,
+menaçait le ciel; un tout petit chat tavelé comme une genette et
+qui dormait, repu, le ventre en l'air sur ce désordre, semblait
+assassiné... Je démêlais, heureuse, ces nourrices et ces
+nourrissons bien léchés, qui fleuraient le foin et le fait frais,
+la fourrure soignée, et je découvrais que Bijou, en trois ans
+quatre fois mère, qui portait à ses mamelles un chapelet de
+nouveau-nés, suçait elle-même, avec un bruit maladroit de sa
+langue trop large et un ronron de feu de cheminée, le lait de la
+vieille Nonoche inerte d'aise, une patte sur les yeux.
+
+L'oreille penchée, j'écoutais, celui-ci grave, celui-là argentin,
+le double ronron, mystérieux privilège du félin, rumeur d'usine
+lointaine, bourdonnement de coléoptère prisonnier, moulin délicat
+dont le sommeil profond arrête la meule. Je n'étais pas surprise
+de cette chaîne de chattes s'allaitant l'une à l'autre. À qui vit
+aux champs et se sert de ses yeux, tout devient miraculeux et
+simple. Il y a beau temps que nous trouvions naturel qu'une lice
+nourrît un jeune chat, qu'une chatte choisît, pour dormir, le
+dessus de la cage où chantaient des serins verts confiants et
+qui, parfois, tiraient du bec, au profit de leur nid, quelques
+poils soyeux de la dormeuse.
+
+Une année de mon enfance se dévoua à capturer, dans la cuisine ou
+dans l'écurie à la vache, les rares mouches d'hiver, pour la
+pâture de deux hirondelles, couvée d'octobre jetée bas par le
+vent. Ne fallait-il pas sauver ces insatiables au bec large, qui
+dédaignaient toute proie morte? C'est grâce à elles que je sais
+combien l'hirondelle apprivoisée passe, en sociabilité insolente,
+le chien le plus gâté. Les deux nôtres vivaient perchées sur
+l'épaule, sur la tête, nichées dans la corbeille à ouvrage,
+courant sous la table comme des poules et piquant du bec le chien
+interloqué, piaillant au nez du chat qui perdait contenance...
+Elles venaient à l'école au fond de ma poche, et retournaient à
+la maison par les airs. Quand la faux luisante de leurs ailes
+grandit et s'affûta, elles disparurent à toute heure dans le haut
+du ciel printanier, mais un seul appel aigu: «Petî-î-î-tes»! les
+rabattait fendant le vent comme deux flèches, et elles
+atterrissaient dans mes cheveux, cramponnées de toutes leurs
+serres courbes, couleur d'acier noir.
+
+Que tout était féerique et simple, parmi cette faune de la maison
+natale... Vous ne pensiez pas qu'un chat mangeât des fraises?
+Mais je sais bien, pour l'avoir vu tant de fois, que ce Satan
+noir, Babou, interminable et sinueux comme une anguille,
+choisissait en gourmet, dans le potager de Mme Pomié, les plus
+mûres des «caprons blancs» et des «belles-de-juin». C'est le même
+qui respirait, poétique, absorbé, des violettes épanouies. On
+vous a conté que l'araignée de Pellisson fut mélomane? Ce n'est
+pas moi qui m'en ébahirai. Mais je verserai ma mince contribution
+au trésor des connaissances humaines, en mentionnant l'araignée
+que ma mère avait -- comme disait papa -- dans son plafond, cette
+même année qui fêta mon seizième printemps. Une belle araignée
+des jardins, ma foi, le ventre en gousse d'ail, barré d'une croix
+historiée. Elle dormait ou chassait, le jour, sur sa toile tendue
+au plafond de la chambre à coucher. La nuit, vers trois heures,
+au moment où l'insomnie quotidienne rallumait la lampe, rouvrait
+le livre au chevet de ma mère, la grosse araignée s'éveillait
+aussi, prenait ses mesures d'arpenteur et quittait le plafond au
+bout d'un fil, droit au-dessus de la veilleuse à huile où
+tiédissait, toute la nuit, un bol de chocolat. Elle descendait,
+lente, balancée mollement comme une grosse perle, empoignait de
+ses huit pattes le bord de la tasse, se penchait tête première,
+et buvait jusqu'à satiété. Puis, elle remontait, lourde de
+chocolat crémeux, avec les haltes, les méditations qu'imposent un
+ventre trop chargé, et reprenait sa place au centre de son
+gréement de soie...
+
+Couverte encore d'un manteau de voyage, je rêvais, lasse,
+enchantée, reconquise, au milieu de mon royaume.
+
+-- Où est ton araignée, maman?
+
+Les yeux gris de ma mère, agrandis par les lunettes,
+s'attristèrent:
+
+-- Tu reviens de Paris pour me demander des nouvelles de
+l'araignée, ingrate fille?
+
+Je baissai le nez, maladroite à aimer, honteuse de ce que j'avais
+de plus pur:
+
+-- Je pensais quelquefois, la nuit, à l'heure de l'araignée,
+quand je ne dormais pas...
+
+-- Minet-Chéri, tu ne dormais pas? on t'avait donc mal
+couchée?... L'araignée est dans sa toile, je suppose. Mais viens
+voir si ma chenille est endormie. Je crois bien qu'elle va
+devenir chrysalide, je lui ai mis une petite caisse de sable sec.
+Une chenille de paon-de-nuit, qu'un oiseau avait dû blesser au
+ventre, mais elle est guérie...
+
+La chenille dormait peut-être, moulée selon la courbe d’une
+branche de lyciet. Son ravage, autour d'elle, attestait sa force.
+Il n'y avait que lambeaux de feuilles, pédoncules rongés,
+surgeons dénudés. Dodue, grosse comme un pouce, longue de plus
+d'un décimètre, elle gonflait ses bourrelets d'un vert de chou,
+cloutés de turquoises saillantes et poilues. Je la détachai
+doucement et elle se tordit, coléreuse, montrant son ventre plus
+clair et toutes ses petites griffes, qui se collèrent comme des
+ventouses à la branche où je la reposai.
+
+-- Maman, elle a tout dévoré!
+
+Les yeux gris, derrière les lunettes, allaient du lyciet tondu à
+la chenille, de la chenille à moi, perplexes:
+
+-- Eh, qu'est-ce que j'y peux faire? D'ailleurs, le lyciet
+qu'elle mange, tu sais, c'est lui qui étouffe le chèvrefeuille...
+
+-- Mais la chenille mangera aussi le chèvrefeuille...
+
+-- Je ne sais pas... Mais que veux-tu que j'y fasse? Je ne peux
+pourtant pas la tuer, cette bête...
+
+Tout est encore devant mes yeux, le jardin aux murs chauds, les
+dernières cerises sombres pendues à l'arbre, le ciel palmé de
+longues nuées roses -- tout est sous mes doigts: révolte
+vigoureuse de la chenille, cuir épais et mouillé des feuilles
+d'hortensia -- et la petite main durcie de ma mère. Le vent, si
+je le souhaite, froisse le raide papier du faux-bambou et chante,
+en mille ruisseaux d'air divisés par les peignes de l'if, pour
+accompagner dignement la voix qui a dit ce jour-là, et tous les
+autres jours jusqu'au silence de la fin, des paroles qui se
+ressemblaient:
+
+-- Il faut soigner cet enfant...Ne peut-on sauver cette femme?
+Est-ce que ces gens ont à manger chez eux? Je ne peux pourtant
+pas tuer cette bête...
+
+ÉPITAPHES
+
+-- Qu'est-ce qu'il était, quand il était vivant, Astoniphronque
+Bonscop?
+
+Mon frère renversa la tête, noua ses mains autour de son genou,
+et cligna des yeux pour détailler, dans un lointain inaccessible
+à la grossière vue humaine, les traits oubliés d'Astoniphronque
+Bonscop.
+
+-- Il était tambour de ville. Mais, dans sa maison, il
+rempaillait les chaises. C'était un gros type... peuh... pas bien
+intéressant. Il buvait et il battait sa femme.
+
+-- Alors, pourquoi lui as-tu mis «bon père, bon époux» sur ton
+épitaphe?
+
+-- Parce que ça se met quand les gens sont mariés.
+
+-- Qui est-ce qui est encore mort depuis hier?
+
+-- Mme Egrémimy Pulitien.
+
+-- Qui c'était, Mme Egrélimu?...
+
+-- Egrémimy, avec un y à la fin. Une dame, comme ça, toujours en
+noir. Elle portait des gants de fil...
+
+Et mon frère se tut, en sifflant entres ses dents agacées par
+l'idée des gants de fil frottant sur le bout des ongles.
+
+Il avait treize ans, et moi sept. Il ressemblait, les cheveux
+noirs taillés à la malcontent et les yeux d'un bleu pâle, à un
+jeune modèle italien. Il était d'une douceur extrême, et
+totalement irréductible.
+
+-- À propos, reprit-il, tiens-toi prête demain, à dix heures. Il
+y a un service.
+
+-- Quel service?
+
+-- Un service pour le repos de l'âme de Lugustu Trutrumèque.
+
+-- Le père ou le fils?
+
+-- Le père.
+
+-- À dix heures, je ne peux pas, je suis à l'école.
+
+-- Tant pis pour toi, tu ne verras pas le service. Laisse-moi
+seul, il faut que je pense à l'épitaphe de Mme Egrémimy Pulitien.
+
+Malgré cet avertissement qui sonnait comme un ordre, je suivis
+mon frère au grenier. Sur un tréteau, il coupait et collait des
+feuilles de carton blanc en forme de dalles plates, de stèles
+arrondies par le haut, de mausolées rectangulaires sommés d'une
+croix. Puis, en capitales ornées, il y peignait à l'encre de
+Chine des épitaphes, brèves ou longues, qui perpétuaient, en pur
+style «marbrier», les regrets des vivants et les vertus d'un
+gisant supposé.
+
+_»Ici repose Astoniphronque Bonscop, décédé le 22 juin 1874, à
+l'âge de cinquante-sept ans. Bon père, bon époux, le ciel
+l'attendait, la terre le regrette. Passant, priez pour lui!»_
+
+Ces quelques lignes barraient de noir une jolie petite pierre
+tombale en forme de porte romane, avec saillies simulées à
+l'aquarelle. Un étai, pareil à celui qui assure l'équilibre des
+cadres-chevalet, l'inclinait gracieusement en arrière.
+
+-- C'est un peu sec, dit mon frère. Mais, un tambour de ville...
+Je me rattraperai sur Mme Egrémimy.
+
+Il consentit à me lire une esquisse:
+
+_-- «Ô! toi le modèle des épouses chrétiennes! Tu meurs à dix-
+huit ans, quatre fois mère! Ils ne t'ont pas retenue, les
+gémissements de tes enfants en pleurs! Ton commerce périclite,
+ton mari cherche en vain l'oubli...» _J'en suis là_._
+
+-- Ça commence bien. Elle avait quatre enfants, à dix-huit ans?
+
+-- Puisque je te le dis.
+
+-- Et son commerce périclique? Qu'est-ce que c'est, un commerce
+périclique?
+
+Mon frère haussa les épaules.
+
+-- Tu ne peux pas comprendre, tu n'as que sept ans. Mets la colle
+forte au bain-marie. Et prépare-moi deux petites couronnes de
+perles bleues, pour la tombe des jumeaux Aziourne, qui sont nés
+et morts le même jour.
+
+-- Oh!... Ils étaient gentils?
+
+-- Très gentils, dit mon frère. Deux garçons, blonds, tout
+pareils. Je leur fais un truc nouveau, deux colonnes tronquées en
+rouleaux de carton, j'imite le marbre dessus, et j'y enfile les
+couronnes de perles. Ah! ma vieille...
+
+Il siffla d'admiration et travailla sans parler. Autour de lui,
+le grenier se fleurissait de petites tombes blanches, un
+cimetière pour grandes poupées. Sa manie ne comportait aucune
+parodie irrévérencieuse, aucun faste macabre. Il n'avait jamais
+noué sous son menton les cordons d'un tablier de cuisine, pour
+simuler la chasuble, en chantant _Dies irae_. Mais il aimait les
+champs de repos comme d'autres chérissent les jardins à la
+française, les pièces d'eau ou les potagers. Il partait de son
+pas léger, et visitait, à quinze kilomètres à la ronde, tous les
+cimetières villageois, qu'il me racontait en explorateur.
+
+-- À Escamps, ma vieille, c'est chic, il y a un notaire, enterré
+dans une chapelle grande comme la cabane du jardinier, avec une
+porte vitrée, par où on voit un autel, des fleurs, un coussin par
+terre et une chaise en tapisserie.
+
+-- Une chaise! Pour qui?
+
+-- Pour le mort, je pense, quand il revient la nuit.
+
+Il avait conservé, de la très petite enfance, cette aberration
+douce, cette paisible sauvagerie qui garde l'enfant tout jeune
+contre la peur de la mort et du sang. À treize ans, il ne faisait
+pas beaucoup de différence entre un vivant et un mort. Pendant
+que mes jeux suscitaient devant moi, transparents et visibles,
+des personnages imaginés que je saluais, à qui je demandais des
+nouvelles de leurs proches, mon frère, inventant des morts, les
+traitait en toute cordialité et les parait de son mieux, l'un
+coiffé d'une croix à branches de rayons, l'autre couché sous une
+ogive gothique, et celui-là couvert de la seule épitaphe qui
+louait sa vie terrestre.
+
+Un jour vint où le plancher râpeux du grenier ne suffit plus. Mon
+frère voulut, pour honorer ses blanches tombes, la terre molle et
+odorante, le gazon véridique, le lierre, le cyprès... Dans le
+fond du jardin, derrière le bosquet de thuyas, il emménagea ses
+défunts aux noms sonores, dont la foule débordait la pelouse,
+semée de têtes de soucis et de petites couronnes de perles. Le
+diligent fossoyeur clignait son oeil d'artiste.
+
+-- Comme ça fait bien!
+
+Au bout d'une semaine, ma mère passa par là, s'arrêta, saisie,
+regarda de tous ses yeux -- un binocle, un face-à-main, des
+lunettes pour le lointain -- et cria d'horreur, en violant du
+pied toutes les sépultures...
+
+-- Cet enfant finira dans un cabanon! C'est du délire, c'est du
+sadisme, c'est du vampirisme, c'est du sacrilège, c'est... je ne
+sais même pas ce que c'est!...
+
+Elle contemplait le coupable, par-dessus l'abîme qui sépare une
+grande personne d'un enfant. Elle cueillit, d'un râteau irrité,
+dalles, couronnes et colonnes tronquées. Mon frère souffrit sans
+protester qu'on traînât son oeuvre aux gémonies, et, devant la
+pelouse nue, devant la haie de thuyas qui versait son ombre à la
+terre fraîchement remuée, il me prit à témoin, avec une
+mélancolie de poète:
+
+-- Crois-tu que c'est triste, un jardin sans tombeaux?
+
+LA «FILLE DE MON PÈRE»
+
+Quand j'eus quatorze, quinze ans -- des bras longs, le dos plat,
+le menton trop petit, des yeux pers que le sourire rendait
+obliques -- ma mère se mit à me considérer, comme on dit, d'un
+drôle d'air. Elle laissait parfois tomber sur ses genoux son
+livre ou son aiguille, et m'envoyait par-dessus ses lunettes un
+regard gris-bleu étonné, quasi soupçonneux.
+
+-- Qu'est-ce que j'ai encore fait, maman?
+
+-- Eh... tu ressembles à la fille de mon père.
+
+Puis elle fronçait les sourcils et reprenait l'aiguille ou le
+livre. Un jour, elle ajouta, à cette réponse devenue
+traditionnelle:
+
+-- Tu sais qui est la fille de mon père?
+
+-- Mais c'est toi, naturellement!
+
+-- Non, mademoiselle, ce n'est pas moi.
+
+-- Oh!... Tu n'es pas la fille de ton père?
+
+Elle rit, point scandalisée d'une liberté de langage qu'elle
+encourageait:
+
+-- Mon Dieu si! Moi comme les autres, va. Il en a eu... qui sait
+combien? Moi-même je n'en ai pas connu la moitié. Irma, Eugène et
+Paul, et moi, tout ça venait de la même mère, que j'ai si peu
+connue. Mais toi, tu ressembles à la fille de mon père, cette
+fille qu'il nous apporta un jour à la maison, nouvelle-née, sans
+seulement prendre la peine de nous dire d'où elle venait, ma foi.
+Ah! ce Gorille... Tu vois comme il était laid, Minet-Chéri? Eh
+bien, les femmes se pendaient toutes à lui...
+
+Elle leva son dé vers le daguerréotype accroché au mur, le
+daguerréotype que j'enferme maintenant dans un tiroir, et qui
+recèle, sous son tain d'argent, le portrait en buste d'un «homme
+de couleur» -- quarteron, je crois -- haut cravaté de blanc,
+l'oeil pâle et méprisant, le nez long au-dessus de la lippe nègre
+qui lui valut son surnom.
+
+-- Laid, mais bien fait, poursuivit ma mère. Et séduisant, je
+t'en réponds, malgré ses ongles violets. Je lui en veux seulement
+de m'avoir donné sa vilaine bouche.
+
+Une grande bouche, c'est vrai, mais bonne et vermeille. Je
+protestai:
+
+-- Oh! non. Tu es jolie, toi.
+
+-- Je sais ce que je dis. Du moins elle s'arrête à moi, cette
+lippe... La fille de mon père nous vint quand j'avais huit ans.
+Le Gorille me dit: «Élevez-la. C'est votre soeur.» Il nous disait
+_vous_. À huit ans, je ne me trouvai pas embarrassée, car je ne
+connaissais rien aux enfants. Une nourrice heureusement
+accompagnait la fille de mon père. Mais j'eu le temps, comme je
+la tenais sur mes bras, de constater que ses doigts ne semblaient
+pas assez fuselés. Mon père aimait tant les belles mains... Et je
+modelai séance tenante, avec la cruauté des enfants, ces petits
+doigts mous qui fondaient entre les miens... La fille de mon père
+débuta dans la vie par dix petits abcès en boule, cinq à chaque
+main, au bord de ses jolis ongles bien ciselés. Oui... tu vois
+comme ta mère est méchante... Une si belle nouvelle-née... Elle
+criait. Le médecin disait: «Je ne comprends rien à cette
+inflammation digitale...» J'écoutais, épouvantée, ce mot
+«digitale» et je tremblais. Mais je n'ai rien avoué. Le mensonge
+est tellement fort chez les enfants... Cela passe généralement,
+plus tard... Deviens-tu un peu moins menteuse, toi qui grandis,
+Minet-Chéri?
+
+C'était la première fois que ma mère m'accusait de mensonge
+chronique. Tout ce qu'une adolescente porte en elle de
+dissimulation perverse ou délicate chancela brusquement sous un
+profond regard gris, divinateur, désabusé... Mais déjà la main
+posée sur mon front se retirait, légère, et le regard gris,
+divinateur, désabusé... Mais déjà la main posée sur mon front se
+retirait, légère, et le regard gris, retrouvant sa douceur, son
+scrupule, quittait généreusement le mien:
+
+-- Je l'ai bien soignée après, tu sais, la fille de mon père...
+J'ai appris. Elle est devenue jolie, grande, plus blonde que toi,
+et tu lui ressembles, tu lui ressembles... Je crois qu'elle s'est
+mariée très jeune... Ce n'est pas sûr. Je ne sais rien de plus,
+parce que mon père l'a emmenée, plus tard, comme il l'avait
+apportée, sans daigner nous rien dire. Elle a seulement vécu ses
+premières années avec nous, Eugène, Paul, Irma et moi, et avec
+Jean le grand singe, dans la maison où mon père fabriquait du
+chocolat. Le chocolat, dans ce temps-là, ça se faisait avec du
+cacao, du sucre et de la vanille. En haut de la maison, les
+briques de chocolat séchaient, posées toutes molles sur la
+terrasse. Et, chaque matin, des plaques de chocolat révélaient,
+imprimé en fleurs creuses à cinq pétales, le passage nocturne des
+chats... Je l'ai regrettée, la fille de mon père, et figure-toi,
+Minet-Chéri...
+
+La suite de cet entretien manque à ma mémoire. La coupure est
+aussi brutale que si je fusse, à ce moment, devenue sourde. C'est
+qu'indifférente à la fille-de-mon-père, je laissai ma mère tirer
+de l'oubli les morts qu'elle aimait, et je restai rêveusement
+suspendue à un parfum, à une image suscités: l'odeur du chocolat
+en briques molles, la fleur creuse éclose sous les pattes du chat
+errant.
+
+LA NOCE
+
+Henriette Boisson ne se mariera pas, je n'ai pas à compter sur
+elle. Elle pousse devant elle un rond petit ventre de sept mois,
+qui ne l'empêche ni de laver le carrelage de sa cuisine, ni
+d'étendre la lessive sur les cordes et sur la haie de fusains. Ce
+n'est pas avec un ventre comme celui-là qu'on se marie dans mon
+pays. Mme Pomié et Mme Léger ont dit vingt fois à ma mère: «Je ne
+comprends pas que vous gardiez, auprès d'une grande fille comme
+la vôtre, une domestique qui... une domestique que...»
+
+Mais ma mère a répondu vertement qu'elle se ferait plutôt
+«montrer au doigt» que de mettre sur le pavé une mère et son
+petit.
+
+Donc Henriette Boisson ne se mariera pas. Mais Adrienne
+Septmance, qui tient chez nous l'emploi de femme de chambre, est
+jolie, vive, et elle chante beaucoup depuis un mois. Elle chante
+en cousant, épingle à son cou un noeud où le satin s'enlace à la
+dentelle, autour d'un motif de plomb qui imite la marcassite.
+Elle plante un peigne à bord de perles dans ses cheveux noirs, et
+tire, sur son busc inflexible, les plis de sa blouse en vichy,
+chaque fois qu'elle passe devant un miroir. Ces symptômes ne
+trompent pas mon expérience. J'ai treize ans et demi et je sais
+ce que c'est qu'une femme de chambre qui a un amoureux. Adrienne
+Septmance se mariera-t-elle? Là est la question.
+
+Chez les Septmance, elles sont quatre filles, trois garçons, des
+cousins, le tout abrité sous un chaume ancien et fleuri, au bord
+d'une route.
+
+La jolie noce que j'aurai là! Ma mère s'en lamentera huit jours,
+parlera de mes «fréquentations», de mes «mauvaises manières»,
+menacera de m'accompagner, y renoncera par fatigue et par
+sauvagerie naturelle...
+
+J'épie Adrienne Septmance. Elle chante, bouscule son travail,
+court dans la rue, rit haut, sur un ton factice.
+
+Je respire autour d'elle ce parfum commun, qu'on achète ici chez
+Maumond, le coupeur des cheveux, ce parfum qu'on respire, semble-
+t-il, avec les amygdales et qui fait penser à l'urine sucrée des
+chevaux, séchant sur les routes...
+
+-- Adrienne, vous sentez le patchouli! décrète ma mère, qui n'a
+jamais su ce qu'était le patchouli...
+
+Enfin je rencontre, dans la cuisine, un jeune gars noir sous son
+chapeau de paille blanche, assis contre le mur et silencieux
+comme un garçon qui est là pour le bon motif. J'exulte, et ma
+mère s'assombrit.
+
+-- Qui aurons-nous après celle-là? demanda-t-elle en dînant à mon
+père.
+
+Mais mon père s'est-il aperçu seulement qu'Adrienne Septmance
+succédait à Marie Bardin?
+
+-- Ils nous ont invités, ajoute ma mère. Naturellement, je n'irai
+pas. Adrienne m'a demandé la petite comme demoiselle d'honneur...
+C'est bien gênant
+
+«La petite» est debout et dégoise sa tirade préparée:
+
+-- Maman, j'irai avec Julie David et toutes les Follet. Tu
+comprends bien qu'avec toutes les Follet tu n'as pas besoin de te
+tourmenter, c'est comme si j'étais avec toi, et c'est la
+charrette de Mme Follet qui nous emmène et qui nous ramène et
+elle a dit que ses filles ne danseraient pas plus tard que dix
+heures et...
+
+Je rougis et je m'arrête, car ma mère, au lieu de se lamenter, me
+couvre d'un mépris extrêmement narquois:
+
+-- J'ai eu treize ans et demi, dit-elle. Tu n'as pas besoin de te
+fatiguer davantage. Dis donc simplement: «J'adore les noces de
+domestiques.»
+
+Ma robe blanche à ceinture pourpre, mes cheveux libres qui me
+tiennent chaud, mes souliers mordorés -- trop courts, trop courts
+-- et mes bas blancs, tout était prêt depuis la veille, car mes
+cheveux eux-mêmes, tressés pour l'ondulation, m'ont tiré les
+tempes pendant quarante-huit heures.
+
+Il fait beau, il fait torride, un temps de noce aux champs; la
+messe n'a pas été trop longue. Le fils Follet m'a donné le bras
+au cortège, mais après le cortège, que voulez-vous qu'il fasse
+d'une cavalière de treize ans?... Mme Follet conduit la charrette
+qui déborde de nous, de nos rires, de ses quatre filles pareilles
+en bleu, de Julie David en mohair changeant mauve et rose. Les
+charrettes dansent sur la route et voici proche l'instant que
+j'aime le mieux...
+
+D'où me vient ce goût violent du repas des noces campagnardes?
+Quel ancêtre me légua, à travers des parents si frugaux, cette
+sorte de religion du lapin sauté, du gigot à l'ail, de l'oeuf
+mollet au vin rouge, le tout servi entre des murs de grange
+nappés de draps écrus où la rose rouge de juin, épinglée,
+resplendit? Je n'ai que treize ans, et le menu familier de ces
+repas de quatre heures ne m'effraye pas. Des compotiers de verre,
+emplis de sucre en morceaux, jalonnent la table: chacun sait
+qu'ils sont là pour qu'on suce, entre les plats, le sucre trempé
+dans du vin, qui délie la langue et renouvelle l'appétit.
+Bouilloux et Labbé, curiosités gargantuesques, font assaut de
+gueule, chez les Septmance comme partout où l'on se marie. Labbé
+boit le vin blanc dans un seau à traire les vaches, Bouilloux se
+voit apporter un gigot entier dont il ne cède rien à personne,
+que l'os dépouillé.
+
+Chansons, mangeaille, beuverie, la noce d'Adrienne est une bien
+jolie noce. Cinq plats de viande, trois entremets et le nougat
+monté où tremble une rose en plâtre. Depuis quatre heures, le
+portail béant de la grange encadre la mare verte, son abri
+d'ormes, un pan de ciel où monte lentement le rose du soir.
+Adrienne Septmance, noire et changée dans son nuage de tulle,
+accable de sa langueur l'épaule de son mari et essuie son visage
+où la sueur brille. Un long paysan osseux beugle des couplets
+patriotiques: «Sauvons Paris! sauvons Paris!» et on le regarde
+avec crainte, car sa voix est grande et triste, et lui-même vient
+de loin: «Pensez! un homme qui est de Dampierre-sous-Bouhy! au
+moins trente kilomètres d'ici!» Les hirondelles chassent et
+crient au-dessus du bétail qui boit. La mère de la mariée pleure
+inexplicablement. Julie David a taché sa robe; les quatre Follet,
+en bleu, dans l'ombre grandissante, sont d'un bleu de phosphore.
+On n'allumera les chandelles que pour le bal... Un bonheur en
+dehors de mon âge, un bonheur subtil de gourmand repu me tient
+là, douce, emplie de sauce de lapin, de poulet au blanc et de vin
+sucré...
+
+L'aigre violon de Rouillard pique aux jarrets, soudain, toutes
+les Follet, et Julie, et la mariée, et les jeunes fermières à
+bonnet tuyauté. «En place pour le quadrille!» On traîne dehors,
+avec les tréteaux et les bancs, Labbé et Bouilloux désormais
+inutiles. Le long crépuscule de juin exalte le fumet de l'étable
+à porcs et du clapier proches. Je suis sans désirs, lourde pour
+danser, dégoûtée et supérieure comme quelqu'un qui a mangé plus
+que son saoul. Je crois bien que la bombance -- la mienne -- est
+finie...
+
+-- Viens nous promener, me dit Julie David.
+
+C'est dans le potager de la ferme qu'elle m'entraîne. L'oseille
+froissée, la sauge, le vert poireau encensent nos pas, et ma
+compagne jase. Elle a perdu sa frisure de mouton, préparée par
+tant d'épingles doubles, et sa peau de fillette blonde miroite
+sur les joues comme une pomme frottée.
+
+-- Le fils Caillon m'a embrassée... J'ai entendu tout ce que le
+jeune marié vient de dire à sa jeune mariée... Il lui a dit:
+«Encore une scottish et on leur brûle la politesse...» Armandine
+Follet a tout rendu devant le monde...
+
+J'ai chaud. Un bras moite de fillette colle au mien, que je
+dégage. Je n'aime pas la peau des autres. Une fenêtre, au revers
+de la maison de ferme, est ouverte, éclairée: la ronde des
+moustiques et des sphinx tournoie autour d'une lampe Pigeon qui
+file.
+
+-- C'est la chambre des jeunes mariés! souffle Julie.
+
+La chambre des jeunes mariés... Une armoire de poirier noir,
+énorme, opprime cette chambre basse aux murs blancs, écrase entre
+elle et le lit une chaise de paille. Deux très gros bouquets de
+roses et de camomilles, cordés comme des fagots, se fanent sur la
+cheminée, dans les vases de verre bleu, et jusqu'au jardin,
+dilatent le parfum fort et flétri qui suit les enterrements...
+Sous les rideaux d'andrinople, le lit étroit et haut, le lit
+bourré de plume, bouffi d'oreillers en duvet d'oie, le lit où
+aboutit cette journée toute fumante de sueur, d'encens, d'haleine
+de bétail, de vapeur de sauces...
+
+L'aile d'un phalène grésille sur la flamme de la lampe et
+l'éteint presque. Accoudée à la fenêtre basse, je respire l'odeur
+humaine, aggravée de fleur morte et de pétrole, qui offense le
+jardin. Tout à l'heure, les jeunes mariés vont venir ici. Je n'y
+avais pas pensé. Ils plongeront dans cette plume profonde. On
+fermera sur eux les contrevents massifs, la porte, toutes les
+issues de ce petit tombeau étouffant. Il y aura entre eux cette
+lutte obscure sur laquelle la candeur hardie de ma mère et la vie
+des bêtes m'ont appris trop et trop peu... Et puis?... J'ai peur
+de cette chambre, de ce lit auquel je n'avais pas pensé. Ma
+compagne rit et bavarde...
+
+-- Dis, tu as vu que le fils Follet a mis à sa boutonnière la
+rose que je lui ai donnée? Dis, tu as vu que Nana Bouilloux a un
+chignon? À treize ans, vrai!... Moi, quand je me marierai, je ne
+me gênerai pas pour dire à maman... Mais où tu vas? où tu vas?
+
+Je cours, foulant les salades et les tumulus de la fosse
+d'asperges.
+
+-- Mais attends-moi! Mais qu'est-ce que tu as?
+
+Julie ne me rejoint qu'à la barrière du potager, sous le halo
+rouge de poussière qui baigne les lampes du bal, près de la
+grange ronflante de trombone, de rires et de roulements de pieds,
+la grange rassurante où son impatience reçoit enfin la plus
+inattendue des réponses, bêlée parmi des larmes de petite fille
+égarée:
+
+-- Je veux aller voir maman...
+
+MA SOEUR AUX LONGS CHEVEUX
+
+J'avais douze ans, le langage et les manières d'un garçon
+intelligent, un peu bourru, mais la dégaine n'était point
+garçonnière, à cause d'un corps déjà façonné fémininement, et
+surtout de deux longues tresses, sifflantes comme des fouets
+autour de moi. Elles me servaient de cordes à passer dans l'anse
+du panier à goûter, de pinceaux à tremper dans l'encre ou la
+couleur, de lanières à corriger le chien, de ruban à faire jouer
+le chat. Ma mère gémissait de me voir massacrer ces étrivières
+d'or châtain, qui me valaient, chaque matin, de me lever une
+demi-heure plus tôt que mes camarades d'école. Les noirs matins
+d'hiver, à sept heures, je me rendormais assise, devant le feu de
+bois, sous la lumière de la lampe, pendant que ma mère brossait
+et peignait ma tête ballante. C'est par ces matins-là que m'est
+venue, tenace, l'aversion des longs cheveux... On trouvait de
+longs cheveux pris aux basses branches des arbres dans le jardin,
+de longs cheveux accrochés au portique où pendaient le trapèze et
+la balançoire. Un poussin de la basse-cour passa pour estropié de
+naissance, jusqu'à ce que nous eussions découvert qu'un long
+cheveu, recouvert de chair bourgeonnante, ligotait étroitement
+l'une de ses pattes et l'atrophiait...
+
+Cheveux longs, barbare parure, toison où se réfugie l'odeur de la
+bête, vous qu'on choie en secret et pour le secret, vous qu'on
+montre tordus et roulés, mais que l'on cache épars, qui se
+baignent à votre flot, déployés jusqu'aux reins? Une femme
+surprise à sa coiffure fuit comme si elle était nue. L'amour et
+l'alcôve ne vous voient guère plus que le passant. Libres, vous
+peuplez le lit de rets dont s'accommode mal l'épiderme irritable,
+d'herbes où se débat la main errante. Il y a bien un instant, le
+soir, quand les épingles tombent et que le vissage brille,
+sauvage, entre des ondes mêlées -- il y a un autre instant
+pareil, le matin... Et à cause de ces deux instants-là, ce que je
+viens d'écrire contre vous, longs cheveux, ne signifie plus rien.
+
+***
+
+Nattée à l'alsacienne, deux petits rubans voletant au bout de mes
+deux tresses, la raie au milieu de la tête, bien enlaidie avec
+mes tempes découvertes et mes oreilles trop loin du nez, je
+montais parfois chez ma soeur aux longs cheveux. À midi, elle
+lisait déjà, le grand déjeuner finissant à onze heures. Le matin,
+couchée, elle lisait encore. Elle détournait à peine, au bruit de
+la porte, ses yeux noirs mongols, distraits, voilés de roman
+tendre ou de sanglante aventure. Une bougie consumée témoignait
+de sa longue veille. Le papier de la chambre, gris de perle à
+bleuets, portait les traces, près du lit, des allumettes qu'y
+frottait la nuit, avec une brutalité insouciante, ma soeur aux
+longs cheveux. Sa chemise de nuit chaste, manches longues et
+petit col rabattu, ne laissait voir qu'une tête singulière, d'une
+laideur attrayante, à pommettes hautes, à bouche sarcastique de
+jolie Kalmoucke. Les épais sourcils mobiles remuaient comme deux
+chenilles soyeuses, et le front réduit, la nuque, les oreilles,
+tout ce qui était chair blanche, un peu anémique, semblait
+condamné d'avance à l'envahissement des cheveux.
+
+Ils étaient si anormaux en longueur, en force et en nombre, les
+cheveux de Juliette, que je ne les ai jamais vus inspirer, comme
+ils le méritaient pourtant, l'admiration ni la jalousie. Ma mère
+parlait d'eux comme d'un mal inguérissable. «Ah! mon Dieu, il
+faut que j'aille peigner Juliette», soupirait-elle. Les jours de
+congé, à dix heures, je voyais ma mère descendre, fatiguée, du
+premier étage, jeter là l'attirail des peignes et des brosses:
+«Je n'en peux plus... J'ai mal à ma jambe gauche... Je viens de
+peigner Juliette.»
+
+Noirs, mêlés de fils roux, mollement ondés, les cheveux de
+Juliette, défaits, la couvraient exactement tout entière. Un
+rideau noir, à mesure que ma mère défaisait les tresses, cachait
+le dos; les épaules, le visage et la jupe disparaissaient à leur
+tour, et l'on n'avait plus sous les yeux qu'une étrange tente
+conique, faite d'une soie sombre à grandes ondes parallèles,
+fendue un moment sur un visage asiatique, remuée par deux petites
+mains qui maniaient à tâtons l'étoffe de la tente.
+
+L'abri se repliait en quatre tresses, quatre câbles aussi épais
+qu'un poignet robuste, brillants comme des couleuvres d'eau. Deux
+naissaient à la hauteur des tempes, deux autres au-dessus de la
+nuque, de part et d'autre d'un sillon de peau bleutée. Une sorte
+de diadème ridicule couronnait ensuite le jeune front, un autre
+gâteau de tresses chargeait plus bas la nuque humiliée. Les
+portraits jaunis de Juliette en font foi: il n'y eut jamais de
+jeune fille plus mal coiffée.
+
+-- La petite malheureuse! disait Mme Pomié en joignant les mains.
+
+-- Tu ne peux donc pas mettre ton chapeau droit? demandait à
+Juliette Mme Donnot, en sortant de la messe. C'est vrai qu'avec
+tes cheveux... Ah! on peut dire que ce n'est pas une vie, des
+cheveux comme les tiens...
+
+Le jeudi matin, vers dix heures, il n'était donc pas rare que je
+trouvasse, encore couchée et lisant, ma soeur aux longs cheveux.
+Toujours pâle, absorbée, elle lisait avec un air dur, à côté
+d'une tasse de chocolat refroidi. À mon entrée, elle ne
+détournait guère plus la tête qu'aux appels: «Juliette, lève-
+toi!» montant du rez-de-chaussée. Elle lisait, enroulant
+machinalement à son poignet l'un de ses serpents de cheveux, et
+laissait parfois errer vers moi, sans me voir, le regard des
+monomanes, ce regard qui n'a ni âge ni sexe, chargé d'une
+défiance obscure et d'une ironie que nous ne pénétrons pas.
+
+Je goûtais dans cette chambre de jeune fille un ennui distingué
+dont j'étais fière. Le secrétaire en bois de rose regorgeait de
+merveilles inaccessibles; ma soeur aux longs cheveux ne badinait
+pas avec la boîte de pastels, l'étui à compas et certaine demi-
+lune en corne blanche transparente, gravée de centimètres et de
+millimètres, dont le souvenir mouille parfois mon palais comme un
+citron coupé. Le papier à décalquer les broderies, gras, d'un
+bleu nocturne, le poinçon à percer les «roues» dans la broderie
+anglaise, les navettes à frivolité, les navettes d'ivoire, d'un
+blanc d'amande, et les bobines de soie couleur de paon, et
+l'oiseau chinois, peint sur riz, que ma soeur copiait au «passé»
+sur un panneau de velours... Et les tablettes de bal à feuillets
+de nacre, attachées à l'inutile éventail d'une jeune fille qui ne
+va jamais au bal...
+
+Ma convoitise domptée, je m'ennuyais. Pourtant, par la fenêtre,
+je plongeais dans le jardin d'En-Face, où notre chatte Zoé
+rossait quelque matou. Pourtant chez Mme Saint-Alban, dans le
+jardin contigu, la rare clématite -- celle qui montrait sous la
+pulpe blanche de sa fleur, comme un sang faible courant sous une
+peau fine, des veinules mauves -- ouvrait une cascade lumineuse
+d'étoiles à six pointes...
+
+Pourtant, à gauche, au coin de l'étroite rue des Soeurs, Tatave,
+le fou qu l'on disait inoffensif, poussait une clameur horrible
+sans qu'un trait de sa figure bougeât... N'importe, je
+m'ennuyais.
+
+-- Qu'est-ce que tu lis, Juliette?... Dis, Juliette, qu'est-ce
+que tu lis?... Juliette!...
+
+La réponse tardait, tardait à venir, comme si des lieues d'espace
+et de silence nous eussent séparées.
+
+-- _Fromont jeune et Risler aîné_.
+
+Ou bien:
+
+-- _La Chartreuse de Parme_.
+
+_La Chartreuse de Parme, le Vicomte de Bragelonne, Monsieur de
+Camors, le Vicaire de Wakefield, la Chronique de Charles IX, la
+Terre, Lorenzaccio, les Monstres parisiens, Grande Maguet, les
+Misérables..._ Des vers aussi, moins souvent. Des feuilletons du
+_Temps_, coupés et cousus; la collection de la _Revue des Deux
+Mondes_, celle de la _Revue_ _Bleue_, celle du _Journal des Dames
+et des Demoiselles_, Voltaire et Ponson du Terrail... Des romans
+bourraient les coussins, enflaient la corbeille à ouvrage,
+fondaient au jardin, oubliés sous la pluie. Ma soeur aux longs
+cheveux ne parlait plus, mangeait à peine, nous rencontrait avec
+surprise dans la maison, s'éveillait en sursaut si l'on
+sonnait...
+
+Ma mère se fâcha, veilla la nuit pour éteindre la lampe et
+confisquer les bougies: ma soeur aux longs cheveux, enrhumée,
+réclama dans sa chambre une veilleuse pour la tisane chaude, et
+lut à la flamme de la veilleuse. Après la veilleuse, il y eut les
+boîtes d'allumettes et le clair de lune. Après le clair de
+lune... Après le clair de lune, ma soeur aux longs cheveux,
+épuisée de romanesque insomnie, eut la fièvre, et la fièvre ne
+céda ni aux compresses, ni à l'eau purgative.
+
+-- C'est une typhoïde, dit un matin le docteur Pomié.
+
+-- Une typhoïde? oh! voyons, docteur... Pourquoi? Ce n'est pas
+votre dernier mot?
+
+Ma mère s'étonnait, vaguement scandalisée, pas encore inquiète.
+Je me souviens qu'elle se tenait sur le perron, agitant gaiement,
+comme un mouchoir, l'ordonnance du docteur Pomié.
+
+-- Au revoir, docteur!... À bientôt!... Oui, oui, c'est ça,
+revenez demain!
+
+Son embonpoint agile occupait tout le perron, et elle grondait le
+chien qui ne voulait pas rentrer. L'ordonnance aux doigts, elle
+alla, avec une moue de doute, retrouver ma soeur, que nous avions
+laissée endormie et murmurante dans la fièvre. Juliette ne
+dormait plus; les yeux mongols, les quatre tresses luisaient,
+noirs, sur le lit blanc.
+
+-- Tu ne te lèveras pas aujourd'hui, ma chérie, dit ma mère. Le
+docteur Pomié a bien recommandé... Veux-tu boire de la citronnade
+fraîche? Veux-tu que je refasse un peu ton lit?
+
+Ma soeur aux longs cheveux ne répondit pas tout de suite.
+Pourtant, ses yeux obliques nous couvraient d'un regard actif, où
+errait un sourire nouveau, un sourire apprêté pour plaire. Au
+bout d'un court moment:
+
+-- C'est vous, Catulle? demanda-t-elle d'une voix légère.
+
+Ma mère tressaillit, avança d'un pas.
+
+-- Catulle? Qui, Catulle?
+
+-- Mais Catulle Mendès, répliqua la voix légère. C'est vous? Vous
+voyez, je suis venue. J'ai mis vos cheveux blonds dans le
+médaillon ovale. Octave Feuillet est venu ce matin, mais quelle
+différence!... Rien que d'après sa photographie, j'avais jugé...
+J'ai horreur des favoris. D'ailleurs, je n'aime que les blonds.
+Est-ce que je vous ai dit que j'avais mis un peu de pastel rouge
+sur votre photographie, à l'endroit de la bouche? C'est à cause
+de vos vers... Ce doit être ce petit point rouge qui me fait mal
+dans la tête, depuis... Non, nous ne rencontrerons personne... Je
+ne connais d'ailleurs personne dans ce pays. C'est à cause de ce
+petit point rouge... et du baiser... Catulle... Je ne connais
+personne ici. Devant tous, je le déclare bien haut, c'est vous
+seul, Catulle...
+
+Ma soeur cessa de parler, se plaignit d'une manière aigre et
+intolérante, se tourna vers le mur et continua de se plaindre
+beaucoup plus bas, comme de très loin. Une de ses tresses barrait
+son visage, brillante, ronde, gorgée de vie. Ma mère, immobile,
+avait penché la tête pour mieux entendre et regardait, avec une
+sorte d'horreur, cette étrangère qui n'appelait à elle, dans son
+délire, que des inconnus. Puis elle regarda autour d'elle,
+m'aperçut, m'ordonna précipitamment:
+
+--Va t'en en bas...
+
+Et, comme saisie de honte, elle cacha son visage dans ses deux
+mains.
+
+MATERNITÉ
+
+Sitôt mariée, ma soeur aux longs cheveux céda aux suggestions de
+son mari, de sa belle-famille, et cessa de nous voir, tandis que
+s'ébranlait l'appareil redoutable des notaires et des avoués.
+J'avais onze, douze ans, et ne comprenais rien à des mots comme
+«tutelle imprévoyante, prodigalité inexcusable», qui visaient mon
+père. Une rupture suivit entre le jeune ménage et mes parents.
+Pour mes frères et moi, elle ne fit pas grand changement. Que ma
+demi-soeur -- cette fille gracieuse et bien faite, kalmoucke de
+visage, accablée de cheveux, chargée de ses tresses comme
+d'autant de chaînes -- s'enfermât dans sa chambre tout le jour ou
+s'exilât avec un mari dans une maison voisine, nous n'y voyions
+ni différence ni inconvénient. D'ailleurs, mes frères, éloignés,
+ressentirent seulement les secousses affaiblies d'un drame qui
+tenait attentif tout notre village. Une tragédie familiale, dans
+une grande ville, évolue discrètement, et ses héros peuvent sans
+bruit se meurtrir. Mais le village qui vit toute l'année dans
+l'inanition et la paix, qui trompe sa faim avec de maigres ragots
+de braconnage et de galanterie, le village n'a pas de pitié et
+personne n'y détourne la tête, par délicatesse charitable, sur le
+passage d'une femme que des plaies d'argent ont, en moins d'un
+jour, appauvrie d'une enfant.
+
+On ne parla que de nous. On fit queue le matin à la boucherie de
+Léonore pour y rencontrer ma mère et la contraindre à livrer un
+peu d'elle-même. Des créatures qui, la veille, n'étaient pourtant
+pas sanguinaires, se partageaient quelques-uns de ses précieux
+pleurs, quelques plaintes arrachées à son indignation maternelle.
+Elle revenait épuisée, avec le souffle précipité d'une bête
+poursuivie. Elle reprenait courage dans sa maison, entre mon père
+et moi, taillait le pain pour les poules, arrosait le rôti
+embroché, clouait, de toute la force de ses petites mains
+emmanchées de beaux bras, une caisse pour la chatte près de
+mettre bas, lavait mes cheveux au jaune d'oeuf et au rhum. Elle
+mettait, à dompter son chagrin, une sorte d'art cruel, et parfois
+je l'entendis chanter. Mais, le soir, elle montait fermer elle-
+même les persiennes du premier étage, pour regarder -- séparés de
+notre jardin d'En-Face par un mur mitoyen -- le jardin, la maison
+qu'habitait ma soeur. Elle voyait des planches de fraisiers, des
+pommiers en cordons et des touffes de phlox, trois marches qui
+menaient à un perron-terrasse meublé d'orangers en caisses et de
+sièges d'osier. Un soir -- j'étais derrière elle -- nous
+reconnûmes sur l'un des sièges un châle violet et or, qui datait
+de la dernière convalescence de ma soeur aux longs cheveux. Je
+m'écriai: «Ah! tu vois, le châle de Juliette?» et ne reçus pas de
+réponse. Un bruit saccadé et bizarre, comme un rire qu'on
+étouffe, décrut avec les pas de ma mère dans le corridor, quand
+elle eut fermé toutes les persiennes.
+
+Des mois passèrent, et rien ne changea. La fille ingrate
+demeurait sous son toit, passait raide devant notre seuil, mais
+il lui arriva, apercevant ma mère à l'improviste, de fuir comme
+une fillette qui craint la gifle. Je la rencontrais sans émoi,
+étonnée devant cette étrangère qui portait des chapeaux inconnus
+et des robes nouvelles.
+
+Le bruit courut, un jour, qu'elle allait mettre un enfant au
+monde. Mais je ne pensais plus guère à elle, et je ne fis pas
+attention que, dans ce moment-là, justement, ma mère souffrit de
+demi-syncopes nerveuses, de vertiges d'estomac, de palpitations.
+Je me souviens seulement que l'aspect de ma soeur déformée,
+alourdie, me remplit de confusion et de scandale...
+
+Des semaines encore passèrent... Ma mère, toujours vive, active,
+employa son activité d'une manière un peu incohérente. Elle sucra
+un jour la tarte aux fraises avec du sel, et au lieu de s'en
+désoler, elle accueillit les reproches de mon père avec un visage
+fermé et ironique qui me bouleversa.
+
+Un soir d'été, comme nous finissions de dîner tous les trois, une
+voisine entra tête nue, nous souhaita le bonsoir d'un air
+apprêté, glissa dans l'oreille de ma mère deux mots mystérieux,
+et repartit aussitôt. Ma mère soupira: «Ah! mon Dieu...» et resta
+debout, les mains appuyées sur la table.
+
+-- Qu'est-ce qu'il y a? demanda mon père.
+
+Elle cessa avec effort de contempler fixement la flamme de la
+lampe et répondit:
+
+-- C'est commencé... là-bas...
+
+Je compris vaguement et je gagnai, plus tôt que d'habitude, ma
+chambre, l'une des trois chambres qui donnaient sur le jardin
+d'En-Face. Ayant éteint ma lampe, j'ouvris ma fenêtre pour
+guetter, au bout d'un jardin violacé de lune, la maison
+mystérieuse qui tenait clos tous ses volets. J'écoutai,
+comprimant mon coeur battant contre l'appui de la fenêtre. La
+nuit villageoise imposait son silence et je n'entendis que
+l'aboiement d'un chien, les griffes d'un chat qui lacéraient
+l'écorce d'un arbre. Puis une ombre en peignoir blanc -- ma mère
+-- traversa la rue, entra dans le jardin d'En-Face. Je la vis
+lever la tête, mesurer du regard le mur mitoyen comme si elle
+espérait le franchir. Puis elle alla et vint dans la courte allée
+du milieu, cassa machinalement un petit rameau de laurier odorant
+qu'elle froissa. Sous la lumière froide de la pleine lune, aucun
+de ses gestes ne m'échappait. Immobile, la face vers le ciel,
+elle écoutait, elle attendait. Un cri long, aérien, affaibli par
+la distance et les clôtures, lui parvint en même temps qu'à moi,
+et elle jeta avec violence ses mains croisées sur sa poitrine. Un
+second cri, soutenu sur la même note comme le début d'une
+mélodie, flotta dans l'air, et un troisième... Alors je vis ma
+mère serrer à pleines mains ses propres flancs, et tourner sur
+elle-même, et battre la terre de ses pieds, et elle commença
+d'aider, de doubler, par un gémissement bas, par l'oscillation de
+son corps tourmenté et l'étreinte de ses bras inutiles, par toute
+sa douleur et sa force maternelles, la douleur et la force de la
+fille ingrate qui, si loin d'elle, enfantait.
+
+«MODE DE PARIS»
+
+«Vingt sous les premières, dix sous les secondes, cinq sous les
+enfants et les personnes debout.» Tel était autrefois le tarif de
+nos divertissements artistiques quand une troupe de comédiens
+ambulants s'arrêtait, pour un soir, dans mon village natal.
+L'appariteur, chargé d'avertir les treize cents âmes du chef-lieu
+de canton, annonçait l'événement le matin, vers dix heures, au
+son du tambour. La ville prenait feu sur son passage. Des
+enfants, comme moi, sautaient sur place avec des cris aigus. Des
+jeunes filles, encornées de bigoudis, se tenaient immobiles un
+moment et frappées de stupeur heureuse, puis couraient comme sous
+la grêle. Et ma mère se plaignait, non sans mauvaise foi: «Grands
+dieux! Minet-Chéri, tu ne vas pas me traîner au _Supplice d'une
+femme_? C'est si ennuyeux! La femme au supplice, ce sera moi...»
+Cependant elle préparait les cisailles et les madeleines pour
+gaufrer elle-même son plus joli «devant» de lingerie fine...
+
+Lampes fumeuses à réflecteurs de fer-blanc, banquettes plus dures
+que les bancs de l'école, décor de toile peinte écaillée, acteurs
+aussi mornes que des animaux captifs, de quelle tristesse vous
+ennoblissiez mon plaisir d'un soir... Car les drames
+m'imprégnaient d'une horreur froide, et je n'ai jamais pu
+m'égayer, toute petite, à des vaudevilles en loques, ni faire
+écho à des rires de comique souffreteux.
+
+Quel hasard amena un jour chez nous, pourvue de décors, de
+costumes, une vraie troupe de comédiens nomades, tous gens vêtus
+proprement, point trop maigres, gouvernés par une sorte d'écuyer
+botté, à plastron de piqué blanc? Nous n'hésitâmes pas à verser
+trois francs par personne pour entendre la _Tour de Nesle_, mon
+père, ma mère et moi. Mais le nouveau tarif épouvanta notre
+village parcimonieux, et, dès le lendemain, la troupe nous
+quittait pour planter ses tentes à X..., petite ville voisine,
+aristocratique et coquette, tapie au pied de son château,
+prosternée devant ses châtelains titrés. La _Tour de Nesle_ y fit
+salle comble, et la châtelaine félicita publiquement, après le
+spectacle, M. Marcel d'Avricourt, grand premier rôle, un long
+jeune homme agréable, qui maniait l'épée comme une badine et
+voilait, sous des cils touffus, de beaux yeux d'antilope. Il n'en
+fallait pas tant pour qu'on s'étouffât, le lendemain soir, à
+_Denise_. Le surlendemain, un dimanche, M. d'Avricourt assistait,
+en jaquette, à la messe d'onze heures, offrait l'eau bénite à
+deux jeunes filles rougissantes, et s'éloignait sans lever les
+yeux sur leur émoi -- discrétion que le Tout-X... louait encore,
+quelques heures plus tard, à la matinée d'_Hernani_, où l'on
+refusa du monde.
+
+La femme du jeune notaire d'X... n'avait pas froid aux yeux. Elle
+se permettait les décisions brusques et gamines d'une femme qui
+copiait les robes de «ces dames du château», chantait en
+s'accompagnant elle-même et portait les cheveux à la chien. Le
+jour d'après, au petit matin, elle s'en alla commander un vol-au-
+vent à l'hôtel de la Poste, où logeait M. d'Avricourt, et écouta
+le bavardage de la patronne:
+
+-- Pour huit personnes, madame? Samedi sept heures, sans faute!
+Je verse le lait chaud de M. d'Avricourt et j'inscris la
+commande... Oui, madame, il loge ici... Ah! madame, on ne dirait
+jamais un comédien! Une voix comme une jeune fille... Et sitôt sa
+promenade faite après le déjeuner, il rentre dans sa chambre et
+il prend son ouvrage.
+
+-- Son ouvrage?
+
+-- Il brode, madame! Une vraie fée! Il finit un dessus de piano
+au passé, on l'exposerait! Ma fille a relevé le dessin...
+
+La femme du jeune notaire guetta le jour même M. d'Avricourt,
+rêveur sous les tilleuls, l'aborda, et s'enquit d'un certain
+dessus de piano dont le dessin et l'exécution... M. d'Avricourt
+rougit, voila d'une main ses yeux de gazelle, fit deux ou trois
+petits cris bizarres et jeta quelques mots embarrassés:
+
+-- Enfantillages!... Enfantillages que la mode de Paris
+encourage...
+
+Un geste de chasse-mouches, d'une afféterie gracieuse, termina la
+phrase. À quoi la notairesse répliqua par une invitation à
+prendre le thé.
+
+-- Oh! un petit thé intime où chacun peut apporter son ouvrage...
+
+Dans la semaine, le _Gendre de M. Poirier_ allait aux nues, en
+compagnie d'_Hernani_, du _Bossu_ et des _Deux Timides_, portés
+par l'enthousiasme d'un public jamais las. Chez la receveuse de
+l'enregistrement, chez la pharmacienne et la perceptrice,
+M. d'Avricourt imposait la couleur de ses cravates, sa manière de
+marcher, de saluer, de pousser, parmi les éclats cristallins de
+son rire, de petits gloussements aigus, d'appuyer une main sur sa
+hanche comme sur une garde d'épée -- et de broder. L'écuyer
+botté, gouverneur de la troupe connaissait de douces heures,
+envoyait des mandats au Crédit Lyonnais et s'attablait l'après-
+midi au café de la Perle, en compagnie du père noble, du comique
+au grand nez et de la coquette un peu camuse.
+
+Ce fut le moment que choisit le châtelain, absent depuis une
+quinzaine, pour revenir de Paris et quérir les bons avis du
+notaire de X... Il trouva la notairesse qui servait le thé. Près
+d'elle, le premier clerc de l'étude, un géant osseux et
+ambitieux, comptait ses points sur l'étamine bien tendue d'un
+tambour. Le fils du pharmacien, petit noceur à figure de cocher,
+entrelaçait des initiales sur un napperon, et le gros Glaume,
+veuf à marier, remplissait de laine alternativement magenta et
+vieil or les quadrillages d'une pantoufle. Jusqu'au vieux
+M. Demange, tout tremblotant, qui s'essayait sur un gros
+canevas... Debout, M. d'Avricourt récitait des vers, encensé par
+les soupirs des femmes oisives, et son regard oriental ne
+s'abaissait point sur elles.
+
+Je n'ai jamais su au juste par quelles brèves paroles, ou par
+quel silence plus sévère, le châtelain flétrit la «dernière mode
+de Paris» et éclaira l'aveuglement étrange de ces braves gens qui
+le regardaient, l'aiguille en l'air. Mais j'entendis maintes fois
+raconter que le lendemain matin la troupe levait le camp, et qu'à
+l'hôtel de la Poste il ne restait rien de Lagardère, d'Hernani,
+du gendre impertinent de M. Poirier -- rien, qu'un écheveau de
+soie et un dé oubliés.
+
+LA PETITE BOUILLOUX
+
+Cette petite Bouilloux était si jolie que nous nous en
+apercevions. Il n'est pas ordinaire que des fillettes
+reconnaissent en l'une d'elles la beauté et lui rendent hommage.
+Mais l'incontestée petite Bouilloux nous désarmait. Quand ma mère
+la rencontrait dans la rue, elle arrêtait la petite Bouilloux et
+se penchait sur elle, comme elle faisait pour sa rose safranée,
+pour son cactus à fleur pourpre, pour son papillon du pin,
+endormi et confiant sur l'écorce écailleuse. Elle touchait les
+cheveux frisés, dorés comme la châtaigne mi-mûre, la joue
+transparente et rose de la petite Bouilloux, regardait battre les
+cils démesurés sur l'humide et vaste prunelle sombre, les dents
+briller sous une lèvre sans pareille, et laissait partir
+l'enfant, qu'elle suivait des yeux, en soupirant:
+
+-- C'est prodigieux!...
+
+Quelques années passèrent, ajoutant des grâces à la petite
+Bouilloux. Il y eut des dates que notre admiration commémorait:
+une distribution de prix où la petite Bouilloux, timide et
+récitant tout bas une fable inintelligible, resplendit sous ses
+larmes comme une pêche sous l'averse... La première communion de
+la petite Bouilloux fit scandale: elle alla boire chopine après
+les vêpres, avec son père, le scieur de long, au café du
+Commerce, et dansa le soir, féminine déjà et coquette, balancée
+sur ses souliers blancs, au bal public.
+
+D'un air orgueilleux, auquel elle nous avait habituées, elle nous
+avertit après, à l'école, qu'elle entrait en apprentissage.
+
+-- Ah!... Chez qui?
+
+-- Chez Mme Adolphe.
+
+-- Ah!... Tu vas gagner tout de suite?
+
+-- Non, je n'ai que treize ans, je gagnerai l'an prochain.
+
+Elle nous quitta sans effusion et nous la laissâmes froidement
+aller. Déjà sa beauté l'isolait, et elle ne comptait point
+d'amies dans l'école, où elle apprenait peu. Ses dimanches et ses
+jeudis, au lieu de la rapprocher de nous, appartenaient à une
+famille «mal vue», à des cousines de dix-huit ans, effrontées sur
+le pas de la porte, à des frères, apprentis charrons, qui
+«portaient cravate», à quatorze ans et fumaient, leur soeur au
+bras, entre le «Tir parisien» de la foire et le gai «Débit» que
+la veuve à Pimolle achalandait si bien.
+
+Dès le lendemain, je vis la petite Bouilloux, car elle montait
+vers son atelier de couture, et je descendais vers l'école. De
+stupeur, d'admiration jalouse, je restai plantée, du côté de la
+rue des Soeurs, regardant Nana Bouilloux qui s'éloignait. Elle
+avait troqué son sarrau noir, sa courte robe de petite fille
+contre une jupe longue, contre un corsage de satinette rose à
+plis plats. Un tablier de mohair noir parait le devant de sa
+jupe, et ses bondissants cheveux, disciplinés, tordus en «huit»,
+casquaient étroitement la forme charmante et nouvelle d'une tête
+ronde, impérieuse, qui n'avait plus d'enfantin que sa fraîcheur
+et son impudence, pas encore mesurée, de petite dévergondée
+villageoise.
+
+Le cours supérieur bourdonna, ce matin-là.
+
+-- J'ai vu Nana Bouilloux! En «long», ma chère, en long qu'elle
+est habillée! Et en chignon! Et des talons hauts, et une paire
+de...
+
+-- Mange, Minet-Chéri, mange, ta côtelette sera froide.
+
+-- Et un tablier, maman, oh! un si joli tablier en mohair, comme
+de la soie!... Est-ce que je ne pourrais pas...
+
+-- Non, Minet-Chéri, tu ne pourrais pas.
+
+-- Mais puisque Nana Bouilloux peut bien...
+
+-- Oui, elle peut, et même elle doit, à treize ans, porter
+chignon, tablier court, jupe longue -- c'est l'uniforme de toutes
+les petites Bouilloux du monde, à treize ans -- malheureusement.
+
+-- Mais...
+
+-- Oui, tu voudrais un uniforme complet de petite Bouilloux. Ça
+se compose de tout ce que tu as vu, plus: une lettre bien cachée
+dans la poche du tablier, un amoureux qui sent le vin et le
+cigare à un sou; deux amoureux, trois amoureux... et un peu plus
+tard... beaucoup de larmes... un enfant malingre et caché que le
+busc du corset a écrasé pendant des mois... C'est ça, Minet-
+Chéri, l'uniforme complet des petites Bouilloux. Tu le veux?
+
+-- Mais non, maman... Je voulais essayer si le chignon...
+
+Ma mère secouait la tête avec une malice grave.
+
+-- Ah! non. Tu ne peux pas avoir le chignon sans le tablier, le
+tablier sans la lettre, la lettre sans les souliers à talons, ni
+les souliers sans... le reste! C'est à choisir!
+
+Ma convoitise se lassa vite. La radieuse petite Bouilloux ne fut
+plus qu'une passante quotidienne, que je regardais à peine. Tête
+nue l'hiver et l'été, elle changeait chaque semaine la couleur
+vive de ses blouses. Par grand froid, elle serrait sur ses minces
+épaules élégantes un petit fichu inutile. Droite, éclatante comme
+une rose épineuse, les cils abattus sur la joue ou dévoilant
+l'oeil humide et sombre, elle méritait, chaque jour davantage, de
+régner sur des foules, d'être contemplée, parée, chargée de
+joyaux. La crêpelure domptée de ses cheveux châtains se révélait,
+quand même, en petites ondes qui accrochaient la lumière, en
+vapeur dorée sur la nuque et près des oreilles. Elle avait un air
+toujours vaguement offensé, des narines courtes et veloutées qui
+faisaient penser à une biche.
+
+Elle eut quinze ans, seize ans -- moi aussi. Sauf qu'elle riait
+beaucoup le dimanche, au bras de ses cousines et de ses frères,
+pour montrer ses dents, Nana Bouilloux se tenait assez bien.
+
+-- Pour une petite Bouilloux, ma foi, il n'y a rien à dire!
+reconnaissait la voix publique.
+
+Elle eut dix-sept ans, dix-huit ans, un teint comme un fruit
+abrité du vent, des yeux qui faisaient baisser les regards, une
+démarche apprise on ne sait où. Elle se mit à fréquenter les
+«parquets» aux foires et aux fêtes, à danser furieusement, à se
+promener très tard, dans le chemin de ronde, un bras d'homme
+autour de la taille. Toujours méchante, mais rieuse, et poussant
+à la hardiesse ceux qui se seraient contentés de l'aimer.
+
+Un soir de Saint-Jean, elle dansait au parquet installé place du
+Grand-Jeu, sous la triste lumière et l'odeur des lampes à
+pétrole. Les souliers à clous levaient la poussière de la place,
+entre les planches du «parquet». Tous les garçons gardaient en
+dansant le chapeau sur la tête, comme il se doit. Des filles
+blondes devenaient lie-de-vin dans leurs corsages collés, des
+brunes, venues des champs et brûlées, semblaient noires. Mais
+dans une bande d'ouvrières dédaigneuses, Nana Bouilloux, en robe
+d'été à petites fleurs, buvait de la limonade au vin rouge quand
+les Parisiens entrèrent dans le bal.
+
+Deux Parisiens comme on en voit l'été à la campagne, des amis
+d'un châtelain voisin, qui s'ennuyaient; des Parisiens en serge
+blanche et en tussor qui venaient se moquer, un moment, d'une
+Saint-Jean de village... Ils cessèrent de rire en apercevant Nana
+Bouilloux et s'assirent à la buvette pour la voir de plus près.
+Ils échangèrent, à mi-voix, des paroles qu'elle feignait de ne
+pas entendre. Car sa fierté de belle créature lui défendait de
+tourner les yeux vers eux, et de pouffer comme ses compagnes.
+Elle entendit: «Cygne parmi les oies... Un Greuze!... crime de
+laisser s'enterrer ici une merveille...» Quand le Parisien en
+serge blanche invita la petite Bouilloux à valser, elle se leva
+sans étonnement, et dansa muette, sérieuse; ses cils, plus beaux
+qu'un regard, touchaient, parfois, le pinceau d'une moustache
+blonde.
+
+Après la valse, les Parisiens s'en allèrent, et Nana Bouilloux
+s'assit à la buvette en s'éventant. Le fils Leriche l'y vint
+chercher, et Houette, et même Honce, le pharmacien, et même
+Possy, l'ébéniste, grisonnant, mais fin danseur. À tous, elle
+répondit: «Merci bien, je suis fatiguée», et elle quitta le bal à
+dix heures et demie.
+
+Et puis, il n'arriva plus rien à la petite Bouilloux. Les
+Parisiens ne revinrent pas, ni ceux-là, ni d'autres. Houette,
+Honce, le fils Leriche, les commis voyageurs au ventre barré
+d'or, les soldats permissionnaires et les clercs d'huissier
+gravirent en vain notre rue escarpée, aux heures où descendait
+l'ouvrière bien coiffée, qui passait raide avec un signe de tête.
+Ils l'espérèrent aux bals, où elle but de la limonade d'un air
+distingué et répondit à tous: «Merci bien, je ne danse pas, je
+suis fatiguée.» Blessés, ils ricanaient, après quelques jours:
+«Elle a attrapé une fatigue de trente-six semaines, oui!» et ils
+épièrent sa taille... Mais rien n'arriva à la petite Bouilloux,
+ni cela ni autre chose. Elle attendait, simplement. Elle
+attendait, touchée d'une foi orgueilleuse, consciente de ce que
+lui devait un hasard qui l'avait trop bien armée. Elle
+attendait... ce Parisien de serge blanche? Non. L'étranger, le
+ravisseur. L'attente orgueilleuse la fit pure, silencieuse; elle
+dédaigna, avec un petit sourire étonné, Honce, qui voulut
+l'élever au rang de pharmacienne légitime, et le premier clerc de
+l'huissier. Sans plus déchoir, et reprenant en une fois ce
+qu'elle avait jeté -- rires, regards, duvet lumineux de sa joue,
+courte lèvre enfantine et rouge, gorge qu'une ombre bleue divise
+à peine -- à des amants, elle attendit son règne, et le prince
+qui n'avait pas de nom.
+
+Je n'ai pas revu, en passant une fois dans mon pays natal,
+l'ombre de celle qui me refusa si tendrement ce qu'elle appelait
+«l'uniforme des petites Bouilloux». Mais comme l'automobile qui
+m'emmenait montait lentement -- pas assez lentement, jamais assez
+lentement -- une rue où je n'ai plus de raison de m'arrêter, une
+passante se rangea pour éviter la roue. Une femme mince, bien
+coiffée, les cheveux en casque à la mode d'autrefois, des ciseaux
+de couturière pendus à une «châtelaine» d'acier, sur son tablier
+noir. De grands yeux vindicatifs, une bouche serrée qui devait se
+taire longuement, la joue et la tempe jaunies de celles qui
+travaillent à la lampe; une femme de quarante-cinq à... Mais non,
+mais non; une femme de trente-huit ans, une femme de mon âge,
+exactement de mon âge, je n'en pouvais pas douter... Dès que la
+voiture lui laissa le passage, la «petite Bouilloux» descendit la
+rue, droite, indifférente, après qu'un coup d'oeil, âpre et
+anxieux, lui eut révélé que la voiture s'en allait, vide du
+ravisseur attendu.
+
+L'AMI
+
+Le jour où l'Opéra-Comique brûla, mon frère aîné, accompagné d'un
+autre étudiant, son ami préféré, voulut louer deux places. Mais
+d'autres mélomanes pauvres, habitués des places à trois francs,
+n'avaient rien laissé. Les deux étudiants déçus dînèrent à la
+terrasse d'un petit restaurant du quartier: une heure plus tard,
+à deux cents mètres d'eux, l'Opéra-Comique brûlait. Avant de
+courir l'un au télégraphe pour rassurer ma mère, l'autre à sa
+famille parisienne, ils se serrèrent la main et se regardèrent,
+avec cet embarras, cette mauvaise grâce sous laquelle les très
+jeunes hommes déguisent leurs émotions pures. Aucun d'eux ne
+parla de hasard providentiel, ni de la protection mystérieuse
+étendue sur leurs deux têtes. Mais quand vinrent les grandes
+vacances, pour la première fois Maurice -- admettez qu'il
+s'appelait Maurice -- accompagna mon frère et vint passer deux
+mois chez nous.
+
+J'étais alors une petite fille assez grande, treize ans environ.
+
+Il vint donc ce Maurice que j'admirais en aveugle, sur la foi de
+l'amitié que lui portait mon frère. En deux ans, j'avais appris
+que Maurice faisait son droit -- pour moi, c'était un peu comme
+si on m'eût dit qu'il «faisait le beau» debout sur ses pattes de
+derrière -- qu'il adorait, autant que mon frère, la musique,
+qu'il ressemblait au baryton Taskin avec des moustaches et une
+très petite barbe en pointe, que ses riches parents vendaient en
+gros des produits chimiques et ne gagnaient pas moins de
+cinquante mille francs par an -- on voit que je parle d'un temps
+lointain.
+
+Il vint, et ma mère s'écria tout de suite qu'il était «de cent
+mille pics» supérieur à ses photographies, et même à tout ce que
+mon frère vantait de lui depuis deux ans: fin, l'oeil velouté, la
+main belle, la moustache comme roussie au feu, et l'aisance
+caressante d'un fils qui a peu quitté sa mère. Moi, je ne dis
+rien, justement parce que je partageais l'enthousiasme maternel.
+
+Il arrivait vêtu de bleu, coiffé d'un panama à ruban rayé,
+m'apportant des bonbons, des singes en chenille de soie grenat,
+vieil-or, vert-paon, qu'une mode agaçante accrochait partout --
+les rintintins de l'époque -- un petit porte-monnaie en peluche
+turquoise. Mais que valaient les cadeaux aux prix des larcins? Je
+leur dérobai, à lui et à mon frère, tout ce qui tomba sous ma
+petite serre de pie sentimentale: des journaux illustrés
+libertins, des cigarettes d'Orient, des pastilles contre la toux,
+un crayon dont l'extrémité portait des traces de dents -- et
+surtout les boîtes d'allumettes vides, les nouvelles boîtes
+blasonnées de photographies d'actrices que je ne fus pas longue à
+connaître toutes, et à nommer sans faute: Théo, Sybil Sanderson,
+Van Zandt... Elles appartenaient à une race inconnue, admirable,
+que la nature avait dotée invariablement d'yeux très grands, de
+cils très noirs, de cheveux frisés en éponge sur le front, et
+d'un lé de tulle sur une seule épaule, l'autre demeurant nue... À
+les entendre nommer négligemment par Maurice, je les réunis en un
+harem sur lequel il étendait une royauté indolente, et
+j'essayais, le soir, en me couchant, l'effet d'une voilette de
+maman sur mon épaule. Je fus, huit jours durant, revêche,
+jalouse, pâle, rougissante -- en un mot amoureuse.
+
+Et puis, comme j'étais en somme une fort raisonnable petite
+fille, cette période d'exaltation passa et je goûtai pleinement
+l'amitié, l'humeur gaie de Maurice, les causeries libres des deux
+amis. Une coquetterie plus intelligente régit tous mes gestes, et
+je fus, avec une apparence parfaite de simplicité, telle que je
+devais être pour plaire: une longue enfant aux longues tresses,
+la taille bien serrée dans un ruban à boucle, blottie sous son
+grand chapeau de paille comme un chat guetteur. On me revit à la
+cuisine et les mains dans la pâte à galettes, au jardin le pied
+sur la bêche, et je courus en promenade, autour des deux amis
+bras sur bras, ainsi qu'une gardienne gracieuse et fidèle.
+Quelles chaudes vacances, si émues et si pures...
+
+C'est en écoutant causer les deux jeunes gens que j'appris le
+mariage, encore assez lointain, de Maurice. Un jour que nous
+étions seuls au jardin, je m'enhardis jusqu'à lui demander le
+portrait de sa fiancée. Il me le tendit: un jeune fille
+souriante, jolie, extrêmement coiffée, enguirlandée de mille
+ruches de dentelle.
+
+-- Oh! dis-je maladroitement, la belle robe!
+
+Il rit si franchement que je ne m'excusai pas.
+
+-- Et qu'allez-vous faire, quand vous serez marié?
+
+Il cessa de rire et me regarda.
+
+-- Comment, ce que je vais faire? Mais je suis déjà presque
+avocat, tu sais!
+
+-- Je sais. Et elle, votre fiancée, que fera-t-elle pendant que
+vous serez avocat?
+
+-- Que tu es drôle! Elle sera ma femme, voyons.
+
+-- Elle mettra d'autres robes avec beaucoup de petites ruches?
+
+-- Elle s'occupera de notre maison, elle recevra... Tu te moques
+de moi? Tu sais très bien comment on vit quand on est marié.
+
+-- Non, pas très bien. Mais je sais comment nous vivons depuis un
+mois et demi.
+
+-- Qui donc, «nous»?
+
+-- Vous, mon frère et moi. Vous êtes bien, ici? Étiez-vous
+heureux? Vous nous aimez?
+
+Il leva ses yeux noirs vers le toit d'ardoises brodé de jaune,
+vers la glycine en sa seconde floraison, les arrêta un moment sur
+moi et répondit comme à lui-même:
+
+-- Mais oui...
+
+-- Après, quand vous serez marié, vous ne pourrez plus, sans
+doute, revenir ici, passer les vacances? Vous ne pourrez plus
+jamais vous promener à côté de mon frère, en tenant mes deux
+nattes par le bout, comme des rênes?
+
+Je tremblais de tout mon corps, mais je ne le quittais pas des
+yeux. Quelque chose changea dans son visage. Il regarda tout
+autour de lui, puis il parut mesurer, de la tête aux pieds, la
+fillette qui s'appuyait à un arbre et qui levait la tête en lui
+parlant, parce qu'elle n'avait pas encore assez grandi. Je me
+souviens qu'il ébaucha une sorte de sourire contraint, puis il
+haussa les épaules, répondit assez sottement:
+
+-- Dame, non, ça va de soi...
+
+Il s'éloigna vers la maison sans ajouter un mot et je mêlai pour
+la première fois, au regret enfantin que j'avais de perdre
+bientôt Maurice, un petit chagrin victorieux de femme.
+
+YBANEZ EST MORT
+
+J'ai oublié son nom. Pourquoi sa triste figure émerge-t-elle
+encore, quelquefois, des songes qui me ramènent, la nuit, au
+temps et au pays où je fus une enfant? Sa triste figure erre-t-
+elle au lieu où sont les morts sans amis, après qu'il eut erré,
+sans amis, parmi les vivants?
+
+Il s'appelait à peu près Goussard, Voussard, ou peut-être
+Gaumeau. Il entra, comme expéditionnaire, chez Me Defert, notaire,
+et il y resta des années, des années... Mais mon village, qui
+n'avait pas vu naître Voussard -- ou Gaumeau -- ne voulut pas
+l'adopter. Même à l'ancienneté, Voussard ne gagna point son grade
+d'«enfant du pays». Grand, gris, sec, étroit, il ne quêta nulle
+sympathie et le coeur même de Rouillard, ce coeur expansif de
+cafetier-violoniste, attendri à force de mener en musique les
+cortèges de noces au long des routes, ne s'ouvrit jamais pour
+lui.
+
+Voussard «mangeait» chez Patasson. «Manger chez un tel», cela
+signifie, chez nous, qu'on y loge aussi. Soixante francs par mois
+pour la pension complète: Voussard ne risquait pas d'y gâter sa
+taille, qu'il garda maigre, sanglée d'une jaquette vernissée et
+d'un gilet jaune, recousu de gros fil noir. Oui, recousu de gros
+fil... au-dessus de la pochette à montre... je le vois... Si je
+peignais, je pourrais faire de Voussard, vingt-cinq ans après
+qu'il a disparu, un portrait incompréhensiblement ressemblant.
+Pourquoi? Je ne sais. Ce gilet, la couture de fil noir, le col en
+papier-carton blanc, la cravate, une loque à dessin cachemire.
+Au-dessus, la figure, grise le matin comme une vitre sale, parce
+que Voussard partait à jeun, marbrée d'un rouge pauvre après le
+repas de midi. La figure, longue, toujours sans barbe, mais
+toujours mal rasée. Une grande bouche, nouée serré, laide. Un nez
+long, un nez avide, plus gras que tout le visage, et des yeux...
+Je ne les ai vus qu'une fois, car ils regardaient d'habitude la
+terre et s'abritaient en outre sous un canotier de paille noire,
+trop petit pour le crâne de Voussard et posé en avant sur son
+front comme les chapeaux que portaient les femmes sous le second
+Empire, pendant la mode du chignon Benoiton.
+
+À l'heure du pousse-café et de la cigarette, Voussard, qui se
+passait de tabac et de café, prenait l'air à deux pas de son
+étude, sur un des deux bancs de pierre qui doivent flanquer
+encore la maison de Mme Lachassagne. Il y revenait vers quatre
+heures, à l'heure où le reste du village goûtait. Le banc de
+gauche usait les culottes des deux clercs de Me Defert. Le banc de
+droite branlait, par beau temps, aux mêmes heures, sous une
+brochette de petites filles déjà grandes, serrées et remuantes
+comme des passereaux sur la tuile d'une cheminée chaude: Odile,
+Yvonne, Marie, Colette... Nous avions treize, quatorze ans, l'âge
+du chignon prématuré, de la ceinture de cuir bouclée au dernier
+cran, du soulier qui blesse, des cheveux à la chien qu'on a
+coupés -- «tant pis! maman dira ce qu'elle voudra!» -- à l'école,
+pendant la leçon de couture, d'un coup de ciseaux à broder. Nous
+étions minces, hâlées, maniérées et brutales, maladroites comme
+des garçons, impudentes, empourprées de timidité au son seul de
+notre voix, aigres, pleines de grâce, insupportables...
+
+Pendant quelques minutes, sur le banc, avant la classe, nous
+faisions les belles pour tout ce qui descendait, sur deux pieds,
+du haut de Bel-Air; mais nous ne regardions jamais Voussard,
+penché sur un journal plié en huit. Nos mères le craignaient
+vaguement:
+
+-- Tu n'as pas encore été t'asseoir sur ce banc, si près de cet
+individu!
+
+-- Quel individu, maman?
+
+-- Cet individu de chez Defert... Ah! je n'aime pas cela!
+
+-- Pourquoi, maman?
+
+-- Je me comprends...
+
+Elles avaient de lui l'horreur qu'on a pour le satyre, ou le fou
+silencieux tout à coup assassin. Mais Voussard semblait ignorer
+notre présence et nous n'avions guère l'idée qu'il fût vivant.
+
+Il mâchait une petite branche de tilleul en guise de dessert,
+croisait l'un sur l'autre, avec une désinvolture de squelette
+frivole, ses tibias sans chair, et il lisait, sous son auvent de
+paille noire poussiéreuse. À midi et demi, le petit Ménétreau,
+galopin d'école l'an dernier, promu récemment saute-ruisseau chez
+Defert, s'asseyait à côté de Voussard, et finissait son pain du
+déjeuner à grands coups de dents, comme un fox qui déchire une
+pantoufle. Le mur fleuri de Mme Lachassagne égrenait sur eux et
+sur nous des glycines, des cytises, le parfum du tilleul, une
+corolle plate et tournoyante de clématite, des fruits rouges
+d'if... Odile feignait le fou rire pour frapper d'admiration un
+commis voyageur qui passait; Yvonne attendait que le nouvel
+instituteur-adjoint parût à la fenêtre du cours supérieur; je
+projetais de désaccorder mon piano pour que l'accordeur du chef-
+lieu, celui qui portait lorgnon d'or... Voussard, comme inanimé,
+lisait.
+
+Un jour vint que le petit Ménétreau s'assit le premier sur le
+banc de gauche, mordant son reste de pain et gobant des cerises.
+Voussard arriva en retard, au coup de cloche de l'école. Il
+marchait vite et gauchement, comme quelqu'un qui se hâte dans
+l'obscurité. Un journal ouvert qu'il tenait à la main balayait la
+rue. Il posa une main sur l'épaule du petit Ménétreau, se pencha
+et lui dit d'une voix profonde et précipitée:
+
+-- Ybanez est mort. Ils l'ont assassiné.
+
+Le petit Ménétreau ouvrit la bouche pleine de pain mâché et
+bégaya:
+
+-- C'est pas vrai?
+
+-- Si. Les soldats du roi. Regarde.
+
+Et il déploya tragiquement, sous le nez du saute-ruisseau, le
+feuilleton du journal qui tremblait entre ses doigts.
+
+-- Eh ben!... soupira le petit Ménétreau... Qu'est-ce qui va
+arriver?
+
+-- Ah!... Est-ce que je sais!...
+
+Les grands bras de Voussard se levèrent, retombèrent:
+
+-- C'est un coup du cardinal de Richelieu, ajouta-t-il avec un
+rire amer.
+
+Puis il ôta son chapeau pour s'essuyer le front et demeura un
+moment immobile, laissant errer sur la vallée ses yeux que nous
+ne connaissions pas, les yeux jaunes d'un conquérant d'îles, les
+yeux cruels et sans bornes d'un pirate aux aguets sous son
+pavillon noir, les yeux désespérés du loyal compagnon d'Ybanez,
+assassiné lâchement par les soldats du Roy.
+
+MA MÈRE ET LE CURÉ
+
+Ma mère, mécréante, permit cependant que je suivisse le
+catéchisme, quand j'eus onze ou douze ans. Elle n'y mit jamais
+d'autre obstacle que des réflexions désobligeantes, exprimées
+vertement chaque fois qu'un humble petit livre, cartonné de bleu,
+lui tombait sous la main. Elle ouvrait mon catéchisme au hasard
+et se fâchait tout de suite:
+
+-- Ah! que je n'aime pas cette manière de poser des questions!
+Qu'est-ce que Dieu? qu'est-ce que ceci? qu'est-ce que cela? Ces
+points d'interrogation, cette manie de l'enquête et de
+l'inquisition, je trouve ça incroyablement indiscret! Et ces
+commandements, je vous demande un peu! Qui a traduit les
+commandements en un pareil charabia? Ah! je n'aime pas voir ce
+livre dans les mains d'un enfant, il est rempli de choses si
+audacieuses et si compliquées...
+
+-- Enlève-le des mains de ta fille, disait mon père, c'est bien
+simple.
+
+-- Non, ce n'est pas bien simple. S'il n'y avait encore que le
+catéchisme! Mais il y a la confession. Ça, vraiment... ça, c'est
+le comble! Je ne peux pas en parler sans que le rouge de
+l'indignation... Regarde comme je suis rouge!
+
+-- N'en parle pas.
+
+-- Oh! toi... C'est ta morale qui est «bien simple». Les choses
+ennuyeuses, on n'en parle pas, et alors elles cessent d'exister,
+hein?
+
+-- Je ne dirais pas mieux.
+
+-- Plaisanter n'est pas répondre. Je ne peux pas m'habituer aux
+questions qu'on pose à cette enfant.
+
+--!!!
+
+-- Quand tu lèveras les bras au ciel! Révéler, avouer, et encore
+avouer, et exhiber tout ce qu'on fait de mal!... Le taire, s'en
+punir au fond de soi, voilà qui est mieux. Voilà ce qu'on devrait
+enseigner. Mais la confession rend l'enfant enclin à un flux de
+paroles, à un épluchage intime, où il entre bientôt plus de
+plaisir vaniteux que d'humilité... Je t'assure! Je suis très
+mécontente. Et je m'en vais de ce pas en parler au curé!
+
+Elle jetait sur ses épaules sa «visite» en cachemire noir brodée
+de jais, coiffait sa petite capote à grappes de lilas foncés, et
+s'en allait, de ce pas en effet, ce pas inimitable et dansant --
+la pointe du pied en dehors, le talon effleurant à peine la terre
+-- sonner à la porte de M. le curé Millot, à cent mètres de là.
+J'entendais, de chez nous, la sonnette triste et cristalline, et
+j'imaginais, troublée, un entretien dramatique, des menaces, des
+invectives, entre ma mère et le curé-doyen... Au claquement de la
+porte d'entrée, mon coeur romanesque d'enfant répondait par un
+bond pénible. Ma mère reparaissait rayonnante, et mon père
+abaissait devant son visage, barbu comme un paysage forestier, le
+journal le _Temps_:
+
+-- Eh bien?
+
+-- Ça y est! s'écriait ma mère. Je l'ai!
+
+-- Le Curé?
+
+-- Non, voyons! La bouture du pélargonium qu'il gardait si
+jalousement, tu sais, celui dont les fleurs ont deux pétales
+pourpre foncé et trois pétales roses? La voilà, je cours
+l'empoter...
+
+-- Tu lui as bien savonné la tête au sujet de la petite?
+
+Ma mère tournait vivement, sur le seuil de la terrasse, un
+charmant visage, étonné, coloré:
+
+-- Oh! non, quelle idée! Tu n'as aucun tact! Un homme qui non
+seulement m'a donné la bouture de son pélargonium, mais qui
+encore m'a promis son chèvrefeuille d'Espagne, à petites feuilles
+panachées de blanc, celui dont on sent d'ici l'odeur, tu sais,
+quand le vent vient d'ouest...
+
+Elle était déjà hors de vue, mais sa voix nous arrivait encore,
+un soprano nuancé, vacillant pour la moindre émotion, agile, sa
+voix qui propageait jusqu'à nous et plus loin que nous les
+nouvelles des plantes soignées, des greffes, de la pluie, des
+éclosions, comme la voix d'un oiseau invisible qui prédit le
+temps...
+
+Le dimanche, elle manquait rarement la messe. L'hiver, elle y
+menait sa chaufferette, l'été son ombrelle; en toutes saisons un
+gros paroissien noir et son chien Domino, qui fut tour à tour un
+bâtard de loulou et de fox, noir et blanc, puis un barbet jaune.
+
+Le vieux curé Millot, quasi subjugué par la voix, la bonté
+impérieuse, la scandaleuse sincérité de ma mère, lui remonta
+pourtant que la messe ne se disait pas pour les chiens.
+
+Elle se hérissa comme une poule batailleuse:
+
+-- Mon chien! Mettre mon chien à la porte de l'église! Qu'est-ce
+que vous craignez donc qu'il y apprenne?
+
+-- Il n'est pas question de...
+
+-- Un chien qui est un modèle de tenue! Un chien qui se lève et
+s'assied en même temps que tous vos fidèles!
+
+-- Ma chère madame, tout cela est vrai. N'empêche que dimanche
+dernier il a grondé pendant l'élévation!
+
+-- Mais certainement, il a grondé pendant l'élévation! Je
+voudrais bien voir qu'il n'ait pas grondé pendant l'élévation! Un
+chien que j'ai dressé moi-même pour la garde et qui doit aboyer
+dès qu'il entend une sonnette!
+
+La grande affaire du chien à l'église, coupée de trêves,
+traversée de crises aiguës, dura longtemps, mais la victoire
+revint à ma mère. Flanquée de son chien, d'ailleurs très sage,
+elle s'enfermait à onze heures dans le «banc» familial, juste au-
+dessous de la chaire, avec la gravité un peu forcée et puérile
+qu'elle revêtait comme une parure dominicale. L'eau bénite, le
+signe de croix, elle n'oubliait rien, pas même les génuflexions
+rituelles...
+
+-- Qu'en savez-vous, monsieur le curé, si je prie ou non? Je ne
+sais pas le _Pater_, c'est vrai. Ce n'est pas long à apprendre?
+Ni à oublier, j'aurais bientôt fait... Mais j'ai à la messe,
+quand vous nous obligez à nous mettre à genoux, deux ou trois
+moments bien tranquilles, pour songer à mes affaires... Je me dis
+que la petite n'a pas bonne mine, que je lui ferai monter une
+bouteille de Château Larose pour qu'elle ne prenne pas les pâles
+couleurs... Que chez les malheureux Pluvier un enfant va encore
+venir au monde sans langes, ni brassières, si je ne m'en mêle
+pas... Que demain c'est la lessive à la maison et que je dois me
+lever à quatre heures...
+
+Il l'arrêtait en étendant sa main tannée de jardinier:
+
+-- Ça me suffit bien, ça me suffit bien... Je vous compte le tout
+pour une oraison.
+
+Pendant la messe, elle lisait dans un livre de cuir noir, frappé
+d'une croix sur les deux plats; elle s'y absorbait même avec une
+piété qui semblait étrange aux amis de ma très chère mécréante;
+ils ne pouvaient pas deviner que le livre à figure de paroissien
+enfermait, en texte serré, le théâtre de Corneille...
+
+Mais le moment du sermon faisait de ma mère une diablesse. Les
+cuirs, les «velours», les naïvetés chrétiennes d'un vieux curé
+paysan, rien ne la désarmait. Les bâillements nerveux sortaient
+d'elle comme des flammes; et elle me confiait à voix basse les
+mille maux soudains qui l'assaillaient:
+
+-- J'ai des vertiges d'estomac... Ça y est, je sens venir une
+crise de palpitations... Je suis rouge, n'est-ce pas? Je crois
+que je vais me trouver mal... Il faudra que je défende à
+M. Millot de prêcher plus de dix minutes...
+
+Elle lui communiqua son dernier ukase, et il l'envoya, cette
+fois, promener. Mais le dimanche d'après, elle inventa pendant le
+prône, les dix minutes écoulées, de toussoter, de laisser tomber
+son livre, de balancer sa montre ostensiblement au bout de sa
+chaîne...
+
+M. le curé lutta d'abord, puis perdit la tête avec le fil de son
+discours. Bégayant, il jeta un _Amen_ qui ne rimait à rien et
+descendit, bénissant d'un geste égaré ses ouailles, toutes ses
+ouailles, sans excepter celle dont le vissage, à ses pieds,
+riait, et brillait de l'insolence des réprouvés.
+
+MA MÈRE ET LA MORALE
+
+Vers l'âge de treize ou quatorze ans, je n'avais pas l'humeur
+mondaine. Mon demi-frère aîné, étudiant en médecine,
+m'enseignait, quand il venait en vacances, sa sauvagerie
+méthodique, tranquille, qui ne connaissait pas plus de trêves que
+la vigilance des bêtes farouches. Un coup de sonnette à la porte
+du perron le projetait, d'un saut silencieux, dans le jardin, et
+la vaste maison, par mauvais temps, offrait maint refuge aux
+délices de sa solitude. Imitation ou instinct, je savais franchir
+la fenêtre de la cuisine, passer les pointes de la grille sur la
+rue des Vignes, fondre dans l'ombre des greniers, dès que
+j'entendais, après le coup de sonnette, d'aimables voix
+féminines, chantant selon l'accent de notre province. Pourtant,
+j'aimais les visites de Mme Saint-Alban, une femme encore belle,
+crépue de frisures naturelles qu'elle coiffait en bandeaux, tôt
+ébouriffés. Elle ressemblait à George Sand, et portait en tous
+ses mouvements une majesté romanichelle. Ses chaleureux yeux
+jaunes miraient le soleil et les plantes vertes, et j'avais
+goûté, nourrissone, au lait de sa gorge abondante et bistrée, un
+jour que par jeu ma mère tendait son sein blanc à un petit Saint-
+Alban de mon âge.
+
+Mme Saint-Alban quittait, pour venir voir ma mère, sa maison du
+coin de la rue, son étroit jardin où les clématites pâlissaient
+dans l'ombre des thuyas. Ou bien elle entrait en revenant de
+promenade, riche de chèvrefeuille sylvestre, de bruyères rouges,
+de menthe des marécages et de roseaux fleuris, velouteux, bruns
+et rudes comme des dos d'oursons. Sa broche ovale lui servait
+souvent à agrafer, l'un sur l'autre, les bords d'un accroc dans
+sa robe de taffetas noir, et son petit doigt s'ornait d'un coeur
+de cornaline rosée, où flambaient les mots _ie brusle, ie
+brusle_, -- une bague ancienne trouvée en plein champ.
+
+Je crois que j'aimais surtout, en Mme Saint-Alban, tout ce qui
+l'opposait à ma mère, et je respirais, avec une sensualité
+réfléchie, le mélange de leurs parfums. Mme Saint-Alban déplaçait
+une nue lourde d'odeur brune, l'encens de ses cheveux crépus et
+de ses bras dorés. Ma mère fleurait la cretonne lavée, le fer à
+repasser chauffé sur la braise de peuplier, la feuille de
+verveine citronnelle qu'elle roulait dans ses mains ou froissait
+dans sa poche. Au soir tombant, je croyais qu'elle exhalait la
+senteur des laitues arrosées, car la fraîche senteur se levait
+sur ses pas, au bruit perlé de la pluie d'arrosage, dans une
+gloire de poudre d'eau et de poussière arable.
+
+J'aimais aussi entendre la chronique communale rapportée par
+Mme Saint-Alban. Ses récits suspendaient, à chaque nom familier,
+une sorte d'écusson désastreux, un feuillet météorologique où
+s'annonçaient l'adultère de demain, la ruine de la semaine
+prochaine, la maladie inexorable... Un feu généreux allumait
+alors ses yeux jaunes, une malignité enthousiaste et sans objet
+la soulevait, et je me retenais de crier: «Encore! encore!»
+
+Elle baissait parfois la voix en ma présence. Plus beau de n'être
+qu'à demi compris, le potin mystérieux durait plusieurs jours,
+attisé savamment, puis étouffé d'un coup. Je me souviens
+particulièrement de «l'histoire Bonnarjaud»...
+
+Barons de fantaisie ou noblesse campagnarde, M. et
+Mme de Bonnarjaud habitaient pauvrement un petit château autour
+duquel les terres domaniales, vendues lopin à lopin, se
+réduisaient au parc, clos de murs. Pas de fortune et trois filles
+à marier. «Ces demoiselles de Bonnarjaud» montraient à la messe
+des robes révélatrices. Marierait-on jamais ces demoiselles de
+Bonnarjaud?...
+
+-- Sido? devine ce qui arrive! s'écria un jour Mme Saint-Alban.
+La seconde Bonnarjaud se marie!
+
+Elle revenait des fermes éparpillées autour du petit château,
+rapportant son butin de nouvelles et des javelles d'avoine verte,
+des coquelicots et des nielles, les premières digitales des
+ravins pierreux. Une chenille filandière, couleur de jade,
+transparente, pendait à un fil soyeux, sous l'oreille de
+Mme Saint-Alban; le duvet des peupliers collait une barbe
+d'argent à son menton cuivré, moite de sueur.
+
+-- Assieds-toi, Adrienne. Tu vas boire un verre de mon sirop de
+groseilles. Tu vois, j'attache mes capucines. La seconde des
+Bonnarjaud? Celle qui a une jambe un peu faible? Je flaire encore
+là-dessous une manigance pas bien belle... Mais la vie de ces
+trois filles est d'une tristesse et d'un vide qui frappent le
+coeur. L'ennui, c'est une telle dépravation! Quelle morale tient
+contre l'ennui?
+
+-- Oh! toi, si tu te mets à parler morale, où nous emmèneras-tu?
+D'ailleurs il ne s'agit pas d'un mariage ridicule. Elle épouse...
+je te donne en cent!... Gaillard du Gougier!
+
+-- Gaillard du Gougier! Vraiment! Joli parti, parlons-en!
+
+-- Le plus beau garçon de la région! Toutes les filles à marier
+sont folles de lui.
+
+-- Pourquoi «de lui»? Tu n'avais qu'à dire: «Toutes les filles à
+marier sont folles.» Enfin... c'est pour quand?
+
+-- Ah! voilà!...
+
+-- Je pensais bien qu'il y avait un «Ah! voilà!»...
+
+-- Les Bonnarjaud attendent à mourir une grand'tante dont toute
+la fortune va aux jeunes filles. Si la tante meurt, ils viseront
+plus haut que le Gougier, tu conçois! Les choses en sont là...
+
+La semaine suivante, nous sûmes que les Gougier et les Bonnarjaud
+«se battaient froid» Un mois après, la grand'tante morte, le
+baron de Bonnarjaud jetait le Gougier à la porte «comme un
+laquais». Enfin, au déclin de l'été, Mme Saint-Alban, pareille à
+quelque Pomone de Bohême, traînant des guirlandes de vigne rouge
+et des bouquets de colchiques, s'en vint, agitée, et versa dans
+l'oreille de ma mère quelques mots que je n'entendis pas.
+
+-- Non? se récria ma mère.
+
+Puis elle rougit d'indignation.
+
+-- Que vont-ils faire? demanda-t-elle après un silence.
+
+Mme Saint-Alban haussa ses belles épaules où la viorne courait en
+bandoulière.
+
+-- Comment, ce qu'ils vont faire? Les marier en cinq secs,
+naturellement! Que feraient-ils d'autre, ces braves Bonnarjaud?
+La chose daterait déjà de trois mois, dit-on. Il paraît que
+Gaillard du Gougier retrouvait la petite le soir, tout contre la
+maison, dans le pavillon qui...
+
+-- Et Mme de Bonnarjaud lui donne sa fille?
+
+Mme Saint-Alban rit comme une bacchante:
+
+-- Dame! voyons! Et encore bien contente, je suppose! Qu'est-ce
+que tu ferais donc, à sa place?
+
+Les yeux gris de ma mère me cherchèrent, me couvèrent âprement:
+
+-- Ce que je ferais? Je dirais à ma fille: «Emporte ton faix, ma
+fille, non pas loin de moi, mais loin de cet homme, et ne le
+revois plus! Ou bien, si la vilaine envie t'en tient encore,
+retrouve-le la nuit, dans le pavillon. Cache-le, ton plaisir
+honteux. Mais ne laisse pas cet homme, au grand jour, passer le
+seuil de la maison, car il a été capable de te prendre dans
+l'ombre, sous les fenêtres de tes parents endormis. Pécher et
+t'en mordre les doigts, pécher, puis chasser l'indigne, ce n'est
+pas la honte irréparable. Ton malheur commence au moment où tu
+acceptes d'être la femme d'un malhonnête homme, ta faute est
+d'espérer qu'il peut te rendre un foyer, l'homme qui ta détournée
+du tien».
+
+LE RIRE
+
+Elle riait volontiers, d'un rire jeune et aigu qui mouillait ses
+yeux de larmes, et qu'elle se reprochait après comme un
+manquement à la dignité d'une mère chargée de quatre enfants et
+de soucis d'argent. Elle maîtrisait les cascades de son rire, se
+gourmandait sévèrement: «Allons! voyons!...» puis cédait à une
+rechute de rire qui faisait trembler son pince-nez.
+
+Nous nous montrions jaloux de déchaîner son rire, surtout quand
+nous prîmes assez d'âge pour voir grandir d'année en année, sur
+son visage, le souci du lendemain, une sorte de détresse qui
+l'assombrissait, lorsqu'elle songeait à notre destin d'enfants
+sans fortune, à sa santé menacée, à la vieillesse qui
+ralentissait les pas -- une seule jambe et deux béquilles -- de
+son compagnon chéri. Muette, ma mère ressemblait à toutes les
+mères épouvantées devant la pauvreté et la mort. Mais la parole
+rallumait sur son visage une jeunesse invincible. Elle put
+maigrir de chagrin et ne parla jamais tristement. Elle échappait,
+comme d'un bond, à une rêverie tragique, en s'écriant, l'aiguille
+à tricot dardée vers son mari:
+
+-- Oui? Eh bien, essaye de mourir avant moi, et tu verras!
+
+-- Je l'essaierai, ma chère âme, répondait-il.
+
+Elle le regardait aussi férocement que s'il eût, par distraction,
+écrasé une bouture de pélargonium ou cassé la petite théière
+chinoise niellée d'or:
+
+-- Je te reconnais bien là! Tout l'égoïsme des Funel et des
+Colette est en toi! Ah! pourquoi t'ai-je épousé?
+
+-- Ma chère âme, parce que je t'ai menacée, si tu t'y refusais,
+d'une balle dans la tête.
+
+-- C'est vrai. Déjà à cette époque-là, tu vois? tu ne pensais
+qu'à toi. Et maintenant, tu ne parles de rien moins que de mourir
+avant moi. Va, va, essaye seulement!...
+
+Il essaya, et réussit du premier coup. Il mourut dans sa
+soixante-quatorzième année, tenant les mains de sa bien-aimée et
+rivant à des yeux en pleurs un regard qui perdait sa couleur,
+devenait d'un bleu vague et laiteux, pâlissait comme un ciel
+envahi par la brume. Il eut les plus belles funérailles dans un
+cimetière villageois, un cercueil de bois jaune, nu sous une
+vieille tunique percée de blessures -- sa tunique de capitaine au
+1er zouaves --, et ma mère l'accompagna sans chanceler au bord de
+la tombe, toute petite et résolue sous ses voiles, et murmurant
+tout bas, pour lui seul, des paroles d'amour.
+
+Nous la ramenâmes à la maison, où elle s'emporta contre son deuil
+neuf, son crêpe encombrant qu'elle accrochait à toutes les clefs
+de tiroirs et de portes, sa robe de cachemire qui l'étouffait.
+Elle se reposa dans le salon, près du grand fauteuil vert où mon
+père ne s'assoirait plus et que le chien déjà envahissait avec
+délices. Elle était fiévreuse, rouge de teint, et disait, sans
+pleurs:
+
+-- Ah! quelle chaleur! Dieu, que ce noir tient chaud! Tu ne crois
+pas que maintenant je puis remettre ma robe de satinette bleue?
+
+-- Mais...
+
+-- Quoi? c'est à cause de mon deuil? J'ai horreur de ce noir!
+D'abord c'est triste. Pourquoi veux-tu que j'offre à ceux que je
+rencontre un spectacle triste et déplaisant? Quel rapport y a-t-
+il entre ce cachemire et ce crêpe et mes propres sentiments? Que
+je te voie jamais porter mon deuil! Tu sais très bien que je
+n'aime pour toi que le rose, et certains bleus...
+
+Elle se leva brusquement, fit quelques pas vers une chambre vide
+et s'arrêta:
+
+-- Ah!... c'est vrai...
+
+Elle revint s'asseoir, avouant, d'un geste humble et simple,
+qu'elle venait, pour la première fois de la journée, d'oublier
+qu'_il _était mort.
+
+-- Veux-tu que je te donne à boire, maman? Tu ne voudrais pas te
+coucher?
+
+-- Eh non! Pourquoi? Je ne suis pas malade!
+
+Elle se rassit, et commença d'apprendre la patience, en regardant
+sur le parquet, de la porte du salon à la porte de la chambre
+vide, un chemin poudreux marqué par de gros souliers pesants.
+
+Un petit chat entra, circonspect et naïf, un ordinaire et
+irrésistible chaton de quatre à cinq mois. Il se jouait à lui-
+même une comédie majestueuse, mesurait son pas et portait la
+queue en cierge, à l'imitation des seigneurs matous. Mais un saut
+périlleux en avant, que rien n'annonçait, le jeta séant par-
+dessus tête à nos pieds, où il prit peur de sa propre
+extravagance, se roula en turban, se mit debout sur ses pattes de
+derrière, dansa de biais, enfla le dos, se changea en toupie...
+
+-- Regarde-le, regarde-le, Minet-Chéri! Mon Dieu, qu'il est
+drôle!
+
+Et elle riait, ma mère en deuil, elle riait de son rire aigu de
+jeune fille, et frappait dans ses mains devant le petit chat...
+Le souvenir fulgurant tarit cette cascade brillante, sécha dans
+les yeux de ma mère les larmes du rire. Pourtant, elle ne
+s'excusa pas d'avoir ri, ni ce jour-là, ni ceux qui suivirent,
+car elle nous fit cette grâce, ayant perdu celui qu'elle aimait
+d'amour, de demeurer parmi nous toute pareille à elle-même,
+acceptant sa douleur ainsi qu'elle eût accepté l'avènement d'une
+saison lugubre et longue, mais recevant de toutes parts la
+bénédiction passagère de la joie, -- elle vécut balayée d'ombre
+et de lumière, courbée sous des tourmentes, résignée, changeante
+et généreuse, parée d'enfants, de fleurs et d'animaux comme un
+domaine nourricier.
+
+MA MÈRE ET LA MALADIE
+
+-- Quelle heure est-il? Déjà onze heures! Tu vois! Il va venir.
+Donne-moi l'eau de Cologne, et la serviette-éponge. Donne-moi
+aussi le petit flacon de violette. Et quand je dis de violette...
+Il n'y a plus de vraie odeur de violette. Ils la font avec de
+l'iris. Et encore, la font-ils avec de l'iris? Mais tu t'en
+moques, toi, Minet-Chéri, tu n'aimes pas l'essence de violette.
+Qu'ont donc nos filles, à ne plus aimer l'essence de violette?
+
+«Autrefois, une femme vraiment distinguée ne se parfumait qu'à la
+violette. Ce parfum dont tu t'inondes n'est pas une odeur
+convenable. Il te sert à donner le change. Oui, oui, à donner le
+change! Tes cheveux courts, le bleu que tu mets à tes yeux, ces
+excentricités que tu te permets sur la scène, tout ça, c'est
+comme ton parfum, pour donner le change; mais oui, pour que les
+gens croient que tu es une personne originale et affranchie de
+tous les préjugés... Pauvre Minet-Chéri! Moi, je ne donne pas
+dans le panneau... Défais mes deux misérables petites nattes, je
+les ai bien serrées hier soir pour être ondulée ce matin. Sais-tu
+à quoi je ressemble? À un poète sans talent, âgé et dans le
+besoin. On a bien du mal à conserver les caractéristiques d'un
+sexe, passé un certain âge. Deux choses me désolent, dans ma
+déchéance: ne plus pouvoir laver moi-même ma petite casserole
+bleue à bouillir le lait, et regarder ma main sur le drap. Tu
+comprendras plus tard que jusqu'à la tombe on oublie, à tout
+instant, la vieillesse.
+
+«La maladie même ne vous contraint pas à cette mémoire-là. Je me
+dis, à chaque heure: «J'ai mal dans le dos. J'ai mal affreusement
+à la nuque. Je n'ai pas faim. La digitale m'enivre et me donne la
+nausée! Je vais mourir, ce soir, demain, n'importe...» Mais je ne
+pense pas toujours au changement que m'a apporté l'âge. Et c'est
+en regardant ma main que je mesure ce changement. Je suis tout
+étonnée de ne pas trouver, sous mes yeux, ma petite main de vingt
+ans... Chut! Tais-toi un peu que j'écoute, on chante... Ah! c'est
+l'enterrement de la vieille madame Loeuvrier. Quelle chance, on
+l'enterre enfin! Mais non, je ne suis pas féroce! Je dis «quelle
+chance!» parce qu'elle n'embêtera plus sa pauvre idiote de fille,
+qui a cinquante-cinq ans et qui n'a jamais osé se marier par peur
+de sa mère. Ah! les parents! Je dis «quelle chance!» quelle
+chance qu'il y ait une vieille dame de moins dur la terre...
+
+«Non, décidément, je ne m'habitue pas à la vieillesse, pas plus à
+la mienne qu'à celle des autres. Et comme j'ai soixante et onze
+ans, il vaut mieux que j'y renonce, je ne m'y habituerai jamais.
+Sois gentille, Minet-Chéri, pousse mon lit près de la fenêtre,
+que je voie passer la vieille Mme Loeuvrier. J'adore voir passer
+les enterrements, on y apprend toujours quelque chose. Que de
+monde! C'est à cause du beau temps. Ça leur fait une jolie
+promenade. S'il pleuvait, elle aurait eu trois chats pour
+l'accompagner, et M. Miroux ne mouillerait pas cette belle chape
+noir et argent. Et tant de fleurs! ah! les vandales! tout le
+rosier soufre du jardin Loeuvrier y a péri. Pour une si vieille
+dame, ce massacre de jeunes fleurs...
+
+«Et regarde, regarde la grande idiote de fille, j'en étais sûre,
+elle pleure toutes les larmes de son corps. Mais oui, c'est
+logique: elle a perdu son bourreau, son tourment, le toxique
+quotidien dont la privation va peut-être la tuer. Derrière elle,
+c'est ce que j'appelle les gueules d'héritiers. Oh! ces figures!
+Il y a des jours où je me félicite de ne pas vous laisser un sou.
+L'idée que je pourrais être suivie jusqu'à ma demeure dernière
+par un gars roux comme celui-là, le neveu, tu vois, celui qui ne
+va plus penser qu'à la mort de la fille... brrr!...
+
+«Vous autres, au moins, je vous connais, vous me regretterez. À
+qui écriras-tu deux fois par semaine, mon pauvre Minet-Chéri? Et
+toi, ce n'est rien encore, tu t'es évadée, tu as fait ton nid
+loin de moi. Mais ton frère aîné, quand il sera forcé de passer
+raide devant ma petite maison en rentrant de ses tournées, qu'il
+n'y trouvera plus son verre de sirop de groseille et la rose
+qu'il emporte entre ses dents? Oui, oui, tu m'aimes, mais tu es
+une fille, une bête femelle, ma pareille et ma rivale. Lui, j'ai
+toujours été sans rivale dans son coeur. Suis-je bien coiffée?
+Non, pas de bonnet, rien que ma pointe de dentelle espagnole, il
+va venir. Toute cette foule noire a levé la poussière, je respire
+mal.
+
+«Il est près de midi, n'est-ce pas? Si on ne l'a pas détourné en
+route, ton frère doit être à moins d'une lieue d'ici. Ouvre à la
+chatte, elle sait aussi que midi approche. Tous les jours, elle a
+peur, après sa promenade matinale, de me retrouver guérie. Dormir
+sur mon lit, la nuit et le jour, quelle vie de Cocagne pour
+elle!... Ton frère devait aller ce matin à Arnedon, à
+Coulefeuilles, et revenir par Saint-André. Je n'oublie jamais ses
+itinéraires. Je le suis, tu comprends. À Arnedon, il soigne le
+petit de la belle Arthémise. Ces enfants de filles, ils souffrent
+du corset de leurs mères, qui cachent et écrasent leur petit sous
+un busc. Hélas, ce n'est pourtant pas un si outrageant spectacle,
+qu'une belle fille impénitente avec son ventre tout chargé...
+
+«Écoute, écoute... C'est la voiture en haut de la côte! Minet-
+Chéri, ne dis pas à ton frère que j'ai eu trois crises cette
+nuit. D'abord, je te le défends. Et si tu ne le lui dis pas, je
+te donnerai le bracelet avec les trois turquoises... Tu
+m'ennuies, avec tes raisons. Il s'agit bien d'honnêteté! D'abord,
+je sais mieux que toi ce que c'est que l'honnêteté. Mais, à mon
+âge, il n'y a plus qu'une vertu: ne pas faire de peine. Vite, le
+second oreiller dans mon dos, que je me tienne droite à son
+entrée. Les deux roses, là, dans le verre... Ça ne sent pas la
+vieille femme enfermée, ici? Je suis rouge? Il va me trouver
+moins bien qu'hier, je n'aurais pas dû parler si longtemps, c'est
+vrai... Tire un peu la persienne, et puis écoute, Minet-Chéri,
+prête-moi ta houppe à poudre...
+
+MA MÈRE ET LE FRUIT DÉFENDU
+
+Vint un temps où ses forces l'abandonnèrent. Elle en était dans
+un étonnement sans bornes, et n'y voulait pas croire. Quand je
+venais de Paris la voir, elle avait toujours, quand nous
+demeurions seules l'après-midi dans sa petite maison, quelque
+péché à m'avouer. Une fois, elle retroussa le bord de sa robe,
+baissa son bas sur son tibia, montrant une meurtrissure violette,
+la peau presque fendue.
+
+-- Regarde-moi ça!
+
+-- Qu'est-ce que tu t'es encore fait, maman?
+
+Elle ouvrait de grands yeux, pleins d'innocence et de confusion.
+
+-- Tu ne le croirais pas: je suis tombée dans l'escalier!
+
+-- Comment, tombée?
+
+-- Mais justement, comme rien! Je descendais l'escalier et je
+suis tombée. C'est inexplicable.
+
+-- Tu descendais trop vite?...
+
+-- Trop vite? qu'appelles-tu trop vite? Je descendais vite. Ai-je
+le temps de descendre un escalier à l'allure du Roi-Soleil? Et si
+c'était tout... Mais regarde!
+
+Sur son joli bras, si frais encore auprès de la main fanée, une
+brûlure enflait sa cloque d'eau.
+
+-- Oh! qu'est-ce que c'est encore?
+
+-- Ma bouillotte chaude.
+
+-- La vieille bouilloire en cuivre rouge? Celle qui tient cinq
+litres?
+
+-- Elle-même. À qui se fier? Elle qui me connaît depuis quarante
+ans! Je ne sais pas ce qui lui a pris, elle bouillait à gros
+bouillons, j'ai voulu la retirer du feu, crac, quelque chose m'a
+tourné dans le poignet... Encore heureux que je n'aie que cette
+cloque... Mais quelle histoire! Aussi j'ai laissé l'armoire
+tranquille...
+
+Elle rougit vivement et n'acheva pas.
+
+-- Quelle armoire? demandai-je d'un ton sévère.
+
+Ma mère se débattit, secouant la tête comme si je voulais la
+mettre en laisse.
+
+-- Rien! aucune armoire!
+
+-- Maman! Je vais me fâcher!
+
+-- Puisque je dis: «J'ai laissé l'armoire tranquille», fais-en
+autant pour moi. Elle n'a pas bougé de sa place, l'armoire,
+n'est-ce pas? Fichez-moi tous la paix, donc!
+
+L'armoire... un édifice de vieux noyer, presque aussi large que
+haut, sans autre ciselure que la trace toute ronde d'une balle
+prussienne, entrée par le battant de droite et sortie par le
+panneau du fond... Hum!...
+
+-- Tu voudrais qu'on la mît ailleurs que sur le palier, maman?
+
+Elle eut un regard de jeune chatte, faux et brillant dans sa
+figure ridée:
+
+-- Moi? je la trouve bien là: qu'elle y reste!
+
+Nous convînmes quand même, mon frère, le médecin, et moi, qu'il
+fallait se méfier. Il voyait ma mère, chaque jour, puisqu'elle
+l'avait suivi et habitait le même village, il la soignait avec
+une passion dissimulée. Elle luttait contre tous ces maux avec
+une élasticité surprenante, les oubliait, les déjouait,
+remportait sur eux des victoires passagères et éclatantes,
+rappelait à elle, pour des jours entiers, ses forces évanouies,
+et le bruit de ses combats, quand je passais quelques jours chez
+elle, s'entendait dans toute la petite maison, où je songeais
+alors au fox réduisant le rat...
+
+À cinq heures du matin, en face de ma chambre, le son de cloche
+du seau plein posé sur l'évier de la cuisine m'éveillait...
+
+-- Que fais-tu avec le seau, maman? Tu ne peux pas attendre que
+Joséphine arrive?
+
+Et j'accourais. Mais le feu flambait déjà nourri de fagot sec. Le
+lait bouillait, sur le fourneau à braise pavé de faïence bleue.
+D'autre part fondait, dans un doigt d'eau, une tablette de
+chocolat, pour mon déjeuner. Carrée dans son fauteuil de paille,
+ma mère moulait le café embaumé, qu'elle torréfiait elle-même.
+Les heures du matin lui furent toujours clémentes; elle portait
+sur ses joues leurs couleurs vermeilles. Fardée d'un bref regain
+de santé, face au soleil levant, elle se réjouissait, tandis que
+tintait à l'église la première messe, d'avoir déjà goûté, pendant
+que nous dormions, à tant de fruits défendus.
+
+Les fruits défendus, c'étaient le seau trop lourd tiré du puits,
+le fagot débité à la serpette sur une bille de chêne, la bêche,
+la pioche, et surtout l'échelle double, accotée à la lucarne du
+bûcher. C'étaient la treille grimpante dont elle rattachait les
+sarments à la lucarne du grenier, les hampes fleuries du lilas
+trop haut, la chatte prise de vertige et qu'il fallait cueillir
+sur le faîte du toit... Tous les complices de sa vie de petite
+femme rondelette et vigoureuse, toutes les rustiques divinités
+subalternes qui lui obéissaient et la rendaient si glorieuse de
+se passer de serviteurs prenaient maintenant figure et position
+d'adversaires. Mais ils comptaient sans le plaisir de lutter, qui
+ne devait quitter ma mère qu'avec la vie. À soixante et onze ans,
+l'aube la vit encore triomphante, non sans dommages. Brûlée au
+feu, coupée à la serpette, trempée de neige fondue ou d'eau
+renversée, elle trouvait le moyen d'avoir déjà vécu son meilleur
+temps d'indépendance avant que les plus matineux aient poussé
+leurs persiennes, et pouvait nous conter l'éveil des chats, le
+travail des nids, les nouvelles que lui laissaient, avec la
+mesure de lait et le rouleau de pain chaud, la laitière et la
+porteuse de pain, la chronique enfin de la naissance du jour.
+
+C'est seulement une fois que je vis, un matin, la cuisine froide,
+la casserole d'émail bleu pendue au mur, que je sentis proche la
+fin de ma mère. Son mal connut maintes rémissions, pendant
+lesquelles la flamme à nouveau jaillit de l'âtre, et l'odeur de
+pain frais et de chocolat fondu passa sous la porte avec la patte
+impatiente de la chatte. Ces rémissions furent le temps d'alertes
+inattendues. On trouva ma mère et la grosse armoire de noyer
+chues toutes deux en bas de l'escalier, celle-là ayant prétendu
+transférer celle-ci, en secret, de l'unique étage au rez-de-
+chaussée. Sur quoi mon frère aîné exigea que ma mère se tînt en
+repos et qu'une vieille domestique couchât dans la petite maison.
+Mais que pouvait une vieille servante contre une force de vie
+jeune et malicieuse, telle qu'elle parvenait à séduire et
+entraîner un corps déjà à demi enchaîné par la mort? Mon frère,
+revenant avant le soleil d'assister un malade dans la campagne,
+surprit un jour ma mère en flagrant délit de la pire perversité.
+Vêtue pour la nuit, mais chaussée de gros sabots de jardinier, sa
+petite natte grise de septuagénaire retroussée en queue de
+scorpion sur sa nuque, un pied sur l'X de hêtre, le dos bombé
+dans l'attitude du tâcheron exercé, rajeunie par un air de
+délectation et de culpabilité indicibles, ma mère, au mépris de
+tous ses serments et de l'aiguail glacé, sciait des bûches dans
+sa cour.
+
+LA «MERVEILLE»
+
+-- C'est une merveille! U-ne mer-veille!
+
+-- Je le sais bien. Elle s'arrange pour ça. Elle le fait exprès!
+
+Cette réplique me vaut de la dame-que-je-connais-un-peu un regard
+indigné. Elle caresse encore une fois, avant de s'éloigner, la
+tête ronde de Pati-Pati, et soupire: «Amour, va!» sur l'air de
+«pauvre martyr incompris...». Ma brabançonne lui dédie, en adieu,
+un coup d'oeil sentimental et oblique -- beaucoup de blanc, très
+peu de marron -- et s'occupe immédiatement, pour faire rire un
+inconnu qui l'admire, d'imiter l'aboiement du chien. Pour imiter
+l'aboiement du chien, Pati-Pati gonfle ses joues de poisson-lune,
+pousse ses yeux hors des orbites, élargit son poitrail en
+bouclier, et profère à demi-voix quelque chose comme:
+
+-- Gou-gou-gou...
+
+Puis elle rengorge son cou de lutteur, sourit, attend les
+applaudissements, et ajoute, modeste:
+
+-- Oa.
+
+Si l'auditoire pâme, Pati-Pati, dédaignant le _bis_, le comble en
+modulant une série de sons où chacun peut reconnaître le coryza
+du phoque, la grenouille roucoulant sous l'averse d'été, parfois
+le claxon, mais jamais l'aboiement du chien.
+
+À présent, elle échange, avec un dîneur inconnu, une mimique de
+Célimène:
+
+-- Viens, dit l'inconnu, sans paroles.
+
+-- Pour qui me prenez-vous? réplique Pati-Pati. Causons, si vous
+voulez. Je n'irai pas plus loin.
+
+-- J'ai du sucre dans ma soucoupe.
+
+-- Croyez-vous que je ne l'aie pas vu? Le sucre est une chose, la
+fidélité en est une autre. Contentez-vous que je fasse miroiter,
+pour vous, cet oeil droit, tout doré, prêt à tomber, et cet oeil
+gauche, pareil à une bille d'aventurine... Voyez mon oeil
+droit... Et mon oeil gauche... Et encore mon oeil droit...
+
+J'interromps sévèrement le dialogue muet:
+
+-- Pati-Pati, c'est fini, ce dévergondage?
+
+Elle s'élance, corps et âme, vers moi:
+
+-- Certes, c'est fini! Dès que tu le désires, c'est fini! Cet
+inconnu a de bonnes façons... Mais tu as parlé: c'est fini! Que
+veux-tu?
+
+-- Nous partons. Descends, Pati-Pati.
+
+Adroite et véhémente, elle saute sur le tapis. Debout, elle est
+pareille -- large du rein, bien pourvue en fesse, le poitrail en
+portique -- à un minuscule cob bai. Le masque noir rit, le
+tronçon de queue propage jusqu'à la nuque son frétillement, et
+les oreilles conjurent, tendues en cornes vers le ciel, une
+éventuelle jettatura. Telle s'offre, à l'enthousiasme populaire,
+ma brabançonne à poil ras, que les éleveurs estiment «un sujet
+bien typé», les dames sensibles «merveille», qui s'appelle
+officiellement Pati-Pati, plus connue dans mon entourage sous le
+nom de «démon familier».
+
+Elle a deux ans, la gaieté d'un négrillon, l'endurance d'un
+champion pédestre. Au bois, Pati-Pati devance la bicyclette; elle
+se range, à la campagne, dans l'ombre de la charrette, tout le
+long d'un bon nombre de kilomètres.
+
+Au retour, elle traque encore le lézard sur la dalle chaude...
+
+-- Mais tu n'es donc jamais fatiguée, Pati-Pati?
+
+Elle rit comme une tabatière:
+
+-- Jamais! Mais quand je dors, c'est pour une nuit entière,
+couchée sur le même flanc. Je n'ai jamais été malade, je n'ai
+jamais sali un tapis, je n'ai jamais vomi, je suis légère, libre
+de tout péché, nette comme un lys...
+
+C'est vrai. Elle meurt de faim ponctuellement à l'heure des
+repas. Elle délire d'enthousiasme à l'heure de la promenade. Elle
+ne se trompe pas de chaise à table, chérit le poisson, prise la
+viande, se contente d'une croûte de pain, gobe en connaisseuse la
+fraise et la mandarine. Si je la laisse à la maison, le mot «non»
+lui suffit; elle s'assoit sur le palier d'un air sage et cache un
+pleur. En métro, elle fond sous ma cape, en chemin de fer elle
+fait son lit elle-même, brassant une couverture et la moulant en
+gros plis. Dès la tombée du jour, elle surveille la grille du
+jardin et aboie contre tout suspect.
+
+-- Tais-toi, Pati-Pati.
+
+-- Je me tais, répond diligemment Pati-Pati. Mais je fais le
+fauve, à la lisière des six mètres de jardin. Je passe ma tête
+entre les barreaux, je terrorise le mauvais passant, et le chat
+qui attend la nuit pour herser les bégonias, le chien qui lève la
+patte contre le géranium-lierre...
+
+-- Assez de vigilance, rentrons, Pati-Pati.
+
+-- Rentrons! s'écrie-t-elle de tout son corps. Non sans que
+j'aie, ici, médité une minute, dans l'attitude de la grenouille
+du jeu de tonneau, et là, un peu plus longtemps, contractée, le
+dos bombé en colimaçon... Voilà qui est fait. Rentrons! Tu as
+bien fermé la porte? Attention! Tu oublies une des chattes qui se
+cache sous le rideau et prétend passer la nuit dans la salle à
+manger... Je te l'houspille et je te la déloge et je te l'envoie
+dans son panier. Hop! ça y est. À notre tour. Qu'est-ce que
+j'entends du côté de la cave? Non, rien. Ma corbeille... mon pan
+de molleton sur la tête... et, plus urgente, ta caresse... Merci.
+Je t'aime. À demain.
+
+Demain, si elle s'éveille avant huit heures, elle attendra en
+silence, les pattes au bord du panier, les yeux fixés sur le lit.
+La promenade d'onze heures la trouvera prête, et toujours
+impeccable. Si c'est jour de bicyclette, Pati-Pati arque son dos
+pour que je la saisisse par la peau et que je l'installe en avant
+du guidon, toute ronde dans un panier à fraises. Dans les allées
+désertes du Bois, elle saute à terre: «À droite, Pati-Pati, à
+droite!» En deux jours, elle a distingué sa droite -- pardon, ma
+droite -- de sa gauche. Elle comprend cents mots de notre langue,
+sait l'heure sans montre, nous connaît pas nos noms, attend
+l'ascenseur au lieu de monter l'escalier, offre d'elle-même,
+après le bain, son ventre et son dos au séchoir électrique.
+
+Si j'étale, au moment du travail, les cahiers de papier teinté
+sur le bureau, elle se couche, soigne ses ongles sans bruit et
+rêve, déférente, immobile. Le jour qu'un éclat de verre la
+blessa, elle tendit d'elle-même sa patte, détourna la tête
+pendant le pansement, de sorte que je ne savais plus si je
+soignais une bête, ou bien un enfant courageux... Quand la
+prendrai-je en faute? Quel accident mit, sous un crâne rond de
+chien minuscule, tant de complicité humaine? On la nomme
+«merveille». Je cherche ce que je pourrais bien lui reprocher...
+
+Ainsi crut, en vertu comme en beauté, Pati-Pati, fleur du
+Brabant. Dans le XVIe arrondissement, son renom se répandit
+tellement que je consentis, pour elle, à un mariage. Son fiancé,
+quand il l'approcha, ressemblait à un hanneton furieux, dont il
+avait la couleur, le dos robuste, et ses petites pattes de
+conquérant piaffaient et griffaient le dallage. Pati-Pati
+l'aperçut à peine, et la brève entrevue où elle se montra si
+distraite n'eut point de lendemain.
+
+Cependant, tout le long de soixante-cinq jours, Pati-Pati enfla,
+prit la forme d'un lézard des sables, ventru latéralement, puis
+celle d'un melon un peu écrasé, puis...
+
+Deux Pati-Pati d'un âge tendre et d'un modèle extrêmement réduit
+vaguent maintenant dans une corbeille. Préservés de toute
+mutilation traditionnelle, ils portent la queue en trompe de
+chasse et les oreilles en feuilles de salade.
+
+Ils tètent un lait abondant, mais qu'il leur faut acheter par des
+acrobaties au-dessus de leur âge. Pati-Pati n'a rien de ces lices
+vautrées, tout en ventre et en tétines, qui s'absorbent, béates,
+en leur tâche auguste. Elle allaite assise, contraignant ses
+chiots à l'attitude du mécanicien aplati sous le tacot en panne.
+Elle allaite couchée en sphinx et le nez sur les pattes -- «Tant
+pis! qu'ils s'arrangent!» -- et s'en va, si le téléphone sonne,
+du côté de l'appareil, remorquant deux nourrissons ventousés à
+ses mamelles. Ils testent, oubliés, vivaces, ils testent au petit
+bonheur, et prospèrent malgré leur mère et son humain souci --
+trop humain -- de toutes choses humaines.
+
+-- Qui a téléphoné? J'entends la voiture... Où est mon collier?
+Ton sac et tes gants sont sur la table, nous allons sortir,
+n'est-ce pas? On a sonné! Tu m'emmènes au _Matin_? Je sens qu'il
+est l'heure... Qu'est-ce qui traîne sous moi? encore ce petit
+chien! je le rencontre partout... Et cet autre, donc... On ne
+voit que lui dans la maison. Ils sont gentils? Peuh!... oui,
+gentils. Partons, partons, dépêche-toi... Je ne te perds pas de
+l'oeil, si tu allais sortir sans moi...
+
+Pati-Pati, mes amis vous nommeront toujours, sans que je
+proteste, «merveille des merveilles» et «perfection». Mais je
+sais maintenant ce qui vous manque: vous n'aimez pas les animaux.
+
+BA-TOU
+
+Je l'avais capturée au quai d'Orsay, dans un grand bureau dont
+elle était, avec une broderie chinoise, le plus magnifique
+ornement. Lorsque son maître éphémère, embarrassé d'un aussi beau
+don, m'appela par le téléphone, je la trouvai assise sur une
+table ancienne, le derrière sur des documents diplomatiques, et
+affairée à sa toilette intime. Elle rapprocha ses sourcils à ma
+vue, sauta à terre et commença sa promenade de fauve, de la porte
+à la fenêtre, de la fenêtre à la porte, avec cette manière de
+tourner et de changer de pied, contre l'obstacle, qui appartient
+à elle et à tous ses frères. Mais son maître lui jeta une boule
+de papier froissé et elle se mit à rire, avec un bond démesuré
+une dépense de sa force inemployée, qui la montrèrent dans toute
+sa splendeur. Elle était grande comme un chien épagneul, les
+cuisses longues et musclées attachées à un rein large, l'avant-
+train plus étroit, la tête assez petite, coiffée d'oreilles
+fourrées de blanc, peintes, au dehors, de dessins noirs et gris
+rappelant ceux qui décorent les ailes des papillons
+crépusculaires. Une mâchoire petite et dédaigneuse, des
+moustaches raides comme l'herbe sèche des dunes, et des yeux
+d'ambre enchâssés de noir, des yeux au regard aussi pur que leur
+couleur, des yeux qui ne faiblissaient jamais devant le regard
+humain, des yeux qui n'ont jamais menti... Un jour, j'ai voulu
+compter les taches noires qui brodaient sa robe, couleur de blé
+sur le dos et la tête, blanc d'ivoire sur le ventre; je n'ai pas
+pu.
+
+-- Elle vient du Tchad, me dit son maître. Elle pourrait venir
+aussi de l'Asie. C'est une once, sans doute. Elle s'appelle Bâ-
+Tou, ce qui veut dire «le chat», et elle a vingt mois.
+
+Je l'emportai; cependant elle mordait sa caisse de voyage et
+glissait, entre les lattes de la prise d'air, une patte tantôt
+épanouie et tantôt refermée, comme une sensible fleur marine.
+
+Je n'avais jamais possédé, dans ma maison, une créature aussi
+naturelle. La vie quotidienne me la révéla intacte, préservée
+encore de toute atteinte civilisatrice. Le chien gâté calcule et
+ment, le chat dissimule et simule. Bâ-Tou ne cachait rien. Toute
+saine et fleurant bon, l'haleine fraîche, je pourrais écrire
+qu'elle se comportait en enfant candide, s'il y avait des enfants
+candides. La première fois qu'elle se mit à jouer avec moi, elle
+me saisit fortement la jambe pour me renverser. Je l'interpellai
+avec rudesse, elle me lâcha, attendit, et recommença. Je m'assis
+par terre et lui envoyai mon poing sur son beau nez velouté.
+Surprise, elle m'interrogea du regard, je lui souris et lui
+grattai la tête. Elle s'effondra sur le flanc, sonore d'un ronron
+sourd et m'offrit son ventre sans défense. Une pelote de laine,
+qu'elle reçut en récompense, l'affola: de combien d'agneaux,
+enlevés aux maigres pâtures africaines, reconnaissait-elle,
+lointaine et refroidie, l'odeur?...
+
+Elle coucha dans un panier, se confia au bassin de sciure comme
+un chat bien appris, et quand je m'étendis dans l'eau tiède, sa
+tête rieuse et terrible parut, avec deux pattes, au rebord de la
+baignoire...
+
+Elle aimait l'eau. Je lui donnai souvent, le matin, une cuvette
+d'eau, qu'elle vidait à grands jeux de pattes. Toute mouillée,
+heureuse, elle ronronnait. Elle se promenait, grave, une
+pantoufle volée entre les dents. Elle précipitait et remontait
+vingt fois sa boule de bois dans le petit escalier. Elle
+accourait à son nom: «Bâ-Tou» avec un cri charmant et doux, et
+demeurait rêvant, les yeux ouverts, nonchalante, aux pieds de la
+femme de chambre qui cousait. Elle mangeait sans hâte et
+cueillait délicatement la viande au bout des doigts. Tous les
+matins, je pus lui donner ma tête, qu'elle étreignait des quatre
+pattes et dont elle râpait, d'une langue bien armée, les cheveux
+coupés. Un matin, elle étreignit trop fort mon bras nu, et je la
+châtiai. Offensée, elle sauta sur moi, et j'eus sur les épaules
+le poids déconcertant d'un fauve, ses dents, ses griffes...
+J'employai toutes mes forces et jetai Bâ-Tou contre un mur. Elle
+éclata en miaulements terribles, en rugissements, elle fit
+entendre son langage de bataille, et sauta de nouveau. J'usai de
+son collier pour la rejeter contre le mur, et la frappai au
+centre du visage. À ce moment, elle pouvait, certes, me blesser
+gravement. Elle n'en fit rien, se contint, me regarda en face et
+réfléchit... Je jure bien que ce n'est pas la crainte que je lus
+dans ses yeux. Elle _choisit_, à ce moment décisif, elle opta
+pour la paix, l'amitié, la loyale entente; elle se coucha, et
+lécha son nez chaud...
+
+Quand je vous regrette, Bâ-Tou, j'ajoute à mon regret la
+mortification d'avoir chassé de chez moi une amie, une amie qui
+n'avait Dieu merci, rien d'humain. C'est en vous voyant debout
+sur le mur du jardin -- un mur de quatre mètres, sur le faîte
+duquel vous vous posiez, d'un bond -- occupée à maudire quelques
+chats épouvantés, que j'ai commencé à trembler. Et puis, une
+autre fois, vous vous êtes approchée de la petite chienne que je
+tenais sur mes genoux, vous avez mesuré, sous son oreille, la
+place exacte d'une fontaine mystérieuse que vous avez léchée,
+léchée, léchée, avant de la tâter des dents, lente et les yeux
+fermés... J'ai compris: «Oh! Bâ-Tou!...» et vous avez tressailli
+tout entière, de honte de d'avidité refrénées.
+
+Hélas! Bâ-Tou, que la vie simple, que la fauve tendresse sont
+difficiles, sous notre climat... Le ciel romain vous abrite à
+présent; un fossé, trop large pour votre élan, vous sépare de
+ceux qui vont, au jardin zoologique, narguer les félins; et
+j'espère que vous m'avez oubliée, moi qui, vous sachant innocente
+de tout, sauf de votre race, souffris qu'on fît de vous une bête
+captive.
+
+BELLAUDE
+
+-- Madame, Bellaude s'est sauvée.
+
+-- Depuis quand?
+
+-- De ce matin, dès que j'ai ouvert? Il y avait un blanc et noir
+qui l'attendait à la porte.
+
+-- Ah! mon Dieu! Espérons qu'elle va rentrer ce soir...
+
+La voilà donc partie. Sauf que ce mois est marqué pour les amours
+canines, rien ne faisait prévoir sa fuite; elle nous suivait sans
+faute et sans distraction, belle dans sa robe noire et feu de
+bas-rouge, son amble nonchalant agitant à ses pattes de derrière,
+comme des pendeloques, ses doubles ergots. Elle flairait l'herbe,
+broutait, évitait avec mépris la frénésie circulaire des
+brabançonnes. Et puis, un jour, elle tomba en arrêt, pointa
+joyeusement les oreilles, visa un point lointain, sourit, et tout
+son corps s'écria, en clair langage de chienne:
+
+-- Ah! le voilà!
+
+Le temps de lui demander: «Quoi donc?» elle était à deux cents
+mètres, car elle l'avait vu, lui, _Lui_ -- quelque très petit
+roquet jaune...
+
+Elle recherche -- elle, longue et légère comme une biche, elle,
+haute et d'encolure orgueilleuse -- les nains, les bâtards de fox
+et de basset, les faux terriers, les loulous trépidants et
+minuscules. Elle aime entre tous un caniche blanc, enfoui depuis
+des hivers sous une neige terreuse que ne fond nul été. Il
+entoure ma bas-rouge d'une assiduité résignée de vieux lettré. Il
+la contemple d'en bas, comme par-dessus des lunettes, à travers
+sa chevelure blanche mal soignée. Il l'escorte, sans plus, et va
+derrière elle d'un petit trot traquenardeur qui secoue tous ses
+écheveaux de poils blanc sale.
+
+La voilà partie. Où? Pour combien de temps? Je ne crains pas
+qu'on l'écrase ni qu'on la vole; elle a, quand une main étrangère
+se tend vers elle, une manière serpentine de détourner le col, de
+montrer la dent qui déconcerte les plus résolus. Mais il y a le
+lasso, la fourrière...
+
+Un jour passe.
+
+-- Madame, Bellaude n'est pas rentrée.
+
+Il a plu cette nuit, une pluie douce déjà printanière. Où erre la
+dévergondée? Elle jeûne; mais elle peut boire: les ruisseaux
+coulent, le bois miroite de flaques.
+
+Un petit chien mouillé monte la garde devant ma porte, à la
+grille du jardinet. Lui aussi, il attend Bellaude... Au Bois, je
+demande à mon ami le garde s'il n'a pas vu la grande chienne
+noire qui a du feu aux pattes, aux sourcils et aux joues... Il
+secoue la tête:
+
+-- Je n'ai rien vu de pareil. Qu'est-ce que j'ai donc vu,
+aujourd'hui? Pas grand'chose. Moins que rien. Une dame qui
+n'était pas d'accord avec son mari, et un monsieur en souliers
+vernis qui m'a demandé si je ne connaîtrais pas deux pièces à
+louer dans une des maisons de gardes, vu qu'il était sans
+domicile... Vous voyez, rien d'extraordinaire.
+
+Un jour passe encore.
+
+-- Bellaude n'est toujours pas rentrée, madame...
+
+Je pars pour la promenade d'onze heures et demie, résolue à
+battre les futaies d'Auteuil. Un printemps caché y frémit jusque
+dans le vent, aigre s'il accélère, mol et doux quand il
+s'attarde. Point de chienne noire et feu, mais voici les cornes
+des futures jacinthes et la feuille déjà large de l'arum pied-de-
+veau. Voici l'abeille égarée, affamée, qui titube sur la mousse
+humide et qu'on peut réchauffer dans la main sans risque de
+piqûre. Sur les sureaux fuse, à chaque aisselle de branche, une
+houppe neuve de verdure tendre. Et six années m'ont appris à
+reconnaître, dans le trille rauque, dans la courte gamme
+chromatique descendante que jette, dès février, un gosier
+d'oiseau, la voix du grand chanteur, un rossignol d'Auteuil
+fidèle à son bosquet, un rossignol dont la voix, au printemps,
+illumine les nuits. Au-dessus de ma tête, il étudie ce matin le
+chant qu'il oublie tous les ans. Il recommence et recommence sa
+gamme chromatique imparfaite, l'interrompt par une sorte de rire
+enroué, mais déjà dans quelques notes tinte le cristal d'une nuit
+de mai, et, si je ferme les yeux, j'appelle malgré moi, sous ce
+chant, le parfum qui descend lourdement des acacias en fleur...
+
+Mais où est ma chienne? Je longe une palissade en lattes de
+châtaignier, je franchis des fils de fer tendus à ras de terre,
+puis je bute contre une clôture de châtaignier, au bout de
+laquelle m'attend un fil de fer tendu à ras de terre. Quelle
+sollicitude perverse multiplie, pour décourager l'amateur de
+paysage et rompre les os du promeneur, palissades et fils, les
+uns et les autres nuisibles? Je rebrousse chemin, lasse de
+longer, après des fortifications, une palissade de châtaignier
+qui défend, je le jure, une seconde palissade, servant elle-même
+de rempart, un peu plus loin, à un grillage de bois peint en
+vert... Et l'on ose accuser la Ville de négliger le Bois!
+
+Quelque chose remue derrière une de ces vaines clôtures...
+Quelque chose de noir... de feu... de blanc... de jaune... Ma
+chienne! c'est ma chienne!
+
+Édilité bénie! Tutélaires barricades! Enclos providentiels! C'est
+non seulement ma chienne, à l'abri des voitures, c'est, en outre
+-- un, deux, trois, quatre, cinq -- cinq chiens autour d'elle,
+boueux, quelques-uns saignants de batailles, tous haletants,
+fourbus, le plus grand n'atteint pas trente centimètres au
+garrot...
+
+-- Bellaude!
+
+Elle ne m'avait pas entendue venir, elle jouait Célimène.
+Vertueuse malgré elle, inaccessible par hasard, elle perd
+contenance à mon cri et d'un coup se prosterne, rappelée à la
+servilité...
+
+-- Oh! Bellaude!...
+
+Elle rampe, elle m'implore. Mais je ne veux pas pardonner encore
+et je lui désigne seulement, d'un geste théâtral, par-dessus les
+fortifications abolies, le chemin du devoir, le gîte... Elle
+n'hésite pas, elle saute la palissade et distance aisément, en
+quelques foulées, la meute des pygmées qui suit, langues
+flottantes...
+
+Qu'ai-je fait là? Si Bellaude allait rencontrer, sur la route, un
+séducteur de belle stature...
+
+-- Madame, Bellaude est rentrée.
+
+-- Avec cinq petits chiens?
+
+-- Non, madame, avec un grand.
+
+-- Ah! mon Dieu! Où est-il?
+
+-- Là, madame, sur le talus.
+
+Oui, il est là, et je me souviens, avec un soupir de soulagement,
+que la chanson dit: «Il faut des époux assortis...» Celui qui
+attend Bellaude est un dogue d'Ulm, au regard obtus, passif sous
+son collier et sa muselière de cuir vert, et aussi lourd, aussi
+large, aussi haut -- le hasard soit loué! -- qu'un veau.
+
+LES DEUX CHATTES
+
+Il n'est qu'un jeune chat, fruit des amours -- et de la
+mésalliance -- de Moune, chatte persane bleue, avec n'importe
+quel rayé anonyme. Dieu sait si le rayé abonde, dans les jardins
+d'Auteuil! Par les jours de printemps précoce, aux heures du jour
+où la terre, dégelée, fume sous le soleil et embaume, certains
+massifs, certaines plates-bandes ameublies qui attendent les
+semis et les repiquages, semblent jonchés de couleuvres: les
+seigneurs rayés, ivres d'encens végétal, tordent leurs reins,
+rampent sur le ventre, fouettent de la queue et râpent
+délicatement sur le sol leur joue droite, leur joue gauche, pour
+l'imprégner de l'odeur prometteuse de printemps -- ainsi une
+femme touche, de son doigt mouillé de parfum, ce coin secret,
+sous l'oreille...
+
+Il n'est qu'un jeune chat, fils d'un de ces rayés. Il porte sur
+son pelage les raies de la race, les vieilles marques de
+l'ancêtre sauvage. Mais le sang de sa mère a jeté, sur ces
+rayures, un voile floconneux et bleuâtre de poils longs,
+impalpables comme une transparente gaze de Perse. Il sera donc
+beau, il est déjà ravissant, et nous essayons de le nommer
+Kamaralzaman -- en vain, car la cuisinière et la femme de
+chambre, qui sont des personnes raisonnables, traduisent
+Kamaralzaman par Moumou.
+
+Il est un jeune chat, gracieux à toute heure. La boule de papier
+l'intéresse, l'odeur de la viande le change en dragon rugissant
+et minuscule, les passereaux volent trop vite pour qu'il puisse
+les suivre de l'oeil, mais il devient cataleptique, derrière la
+vitre, quand ils picorent sur la fenêtre. Il fait beaucoup de
+bruit en tétant, parce que ses dents poussent... C'est un petit
+chat, innocent au milieu d'un drame.
+
+La tragédie commença, un jour que Noire du Voisin -- dirait-on
+pas un nom de noblesse paysanne? -- pleurait, sur le mur mitoyen,
+la perte de ses enfants, noyés le matin. Elle pleurait à la
+manière terrible de toutes les mères privées de leur fruit, sans
+arrêt, sur le même ton, respirant à peine entre chaque cri,
+exhalant une plainte après l'autre plainte pareille. Le tout
+petit chat Kamaralzaman, en bas, la regardait. Il levait sa
+figure bleuâtre, ses yeux couleur d'eau savonneuse aveuglés de
+lumière, et n'osait plus jouer à cause de ce grand cri... Noire
+du Voisin le vit et descendit comme une folle. Elle le flaira,
+connut l'odeur étrangère, râla «khhh...» de dégoût, gifla le
+petit chat, le flaira encore, lui lécha le front, recula
+d'horreur, revint, lui dit: «Rrrrou...» tendrement -- enfin
+manifesta de toutes manières son égarement. Le temps lui manqua
+pour prendre un parti. Pareille à un lambeau de nuée, Moune,
+aussi bleue qu'un orage, et plus rapide, arrivait... Rappelée à
+sa douleur et au respect des territoires, Noire du Voisin
+disparut, et son appel, plus lointain, endeuilla toute cette
+journée...
+
+Elle revint le lendemain, prudente, calculatrice comme une bête
+de la jungle. Plus de cris: une hardiesse et une patience
+muettes. Elle attendit l'instant où, Moune repue, Kamaralzaman
+évadé chancelait, pattes molles, sur les graviers ronds du
+jardin. Elle vint avec un ventre lourd de lait, des tétines
+tendues qui crevaient sa toison noire, des roucoulements
+assourdis, des invites mystérieuses de nourrice... Et pendant que
+le petit chat, en tétant, la foulait à temps égaux, je la voyais
+fermer les yeux et palpiter des narines comme un être humain qui
+se retient de pleurer.
+
+C'est alors que la vraie mère parut, le poil tout droit sur le
+dos. Elle ne s'élança pas tout de suite, mais dit quelque chose
+d'une voix rauque. Noire du Voisin, éveillée en sursaut de son
+illusion maternelle, debout, ne répondit que par un long
+grondement bas, en soufflant, par intervalles, d'une gueule
+empourprée. Une injure impérieuse, déchirante de Moune,
+l'interrompit, et elle recula d'un pas; mais elle jeta, elle
+aussi, une parole menaçante. Le petit chat effaré gisait entre
+elles, hérissé, bleuâtre, pareil à la houppe du chardon.
+J'admirais qu'il pût y avoir, au lieu du pugilat immédiat, de la
+mêlée féline où les flocons de poils volent, une explication, une
+revendication presque intelligible pour moi. Mais soudain, sur
+une insinuation aiguë de Noire du Voisin, Moune eut un bond, un
+cri, un «Ah! je ne peux pas supporter cela!» qui la jeta sur sa
+rivale. Noire rompit, atteignit le tilleul, s'y suspendit et
+franchit le mur -- et la mère lava son petit, souillé par
+l'étrangère.
+
+Quelques jours passèrent, pendant lesquels je n'observai rien
+d'insolite. Moune, inquiète, veillait trop et mangeait mal.
+Chaude de fièvre, elle avait le nez sec, se couchait sur une
+console de marbre, et son lait diminuait. Pourtant Kamaralzaman,
+dodu, roulait sur les tapis, aussi large que long. Un matin que
+je déjeunais auprès de Moune, et que je la tentais avec du lait
+sucré et de la mie de croissant, elle tressaillit, coucha les
+oreilles, sauta à terre et me demanda la porte d'une manière si
+urgente que je la suivis. Elle ne se trompait pas: l'impudente
+Noire et Kamaralzaman, l'un tétant l'autre, mêlés, heureux,
+gisaient sur la première marche, dans l'ombre, au bas de
+l'escalier où se précipita Moune -- et où je la reçus dans mes
+bras, molle, privée de sentiment, évanouie comme une femme...
+
+C'est ainsi que Moune, chatte de Perse, perdit son lait, résigna
+ses droits de mère et de nourrice, et contracta sa mélancolie
+errante, son indifférence aux intempéries et sa haine des chattes
+noires. Elle a maudit tout ce qui porte toison ténébreuse, mouche
+blanche au poitrail, et rien ne paraît plus de sa douleur sur son
+visage. Seulement, lorsque Kamaralzaman vient jouer trop près
+d'elle, elle replie ses pattes sous ses mamelles taries, feint le
+sommeil et ferme les yeux.
+
+CHATS
+
+Ils sont cinq autour d'elle, tous les cinq issus de la même
+souche et rayés à l'image de leur ancêtre, le chat sauvage. L'un
+porte ses rayures noires sur un fond rosé comme le plumage de la
+tourterelle, l'autre n'est, des oreilles à la queue, que zébrures
+pain brûlé sur champ marron très clair, comme une fleur de
+giroflée. Un troisième paraît jaune, à côté du quatrième qui
+n'est que ceintures de velours noir, colliers, bracelets, sur un
+dessous gris argent d'une grande élégance. Mais le cinquième,
+énorme, resplendit dans sa fourrure fauve à mille bandes. Il a
+les yeux verts de menthe, et la large joue velue qu'on voit au
+tigre.
+
+Elle, mon Dieu, c'est la Noire. Une Noire pareille à cent autres
+Noires, mince, bien vernissée, la mouche blanche au poitrail et
+la prunelle en or pur. Nous l'avons nommée la Noire parce qu'elle
+est noire, de même la chatte grise s'appelle Chatte-Grise et la
+plus jeune des bleues de Perse Jeune-Bleue. Nous n'avons pas
+risqué la méningite.
+
+Janvier, mois des amours félines, pare les chats d'Auteuil de
+leur plus belle robe et racole, pour nos trois chattes, une
+trentaine de matous. Le jardin s'emplit de leurs palabres
+interminables, de leurs batailles, et de leur odeur de buis vert.
+La Noire seule marque qu'ils l'intéressent. C'est trop tôt pour
+Jeune-Bleue et Chatte-Grise, qui contemplent de haut la démence
+des mâles. La Noire, pour l'heure, se tient mal, et ne va pas
+plus loin. Elle choisit longuement dans le jardin une branche
+taillée en biseau, élaguée de l'an dernier, pour s'en servir en
+guise de brosse à dents d'abord, puis de gratte-oreilles, enfin
+de gratte-flancs. Elle s'y râpe, elle s'y écorche, en donnant
+tous les signes de la satisfaction. Une danse horizontale suit,
+au cours de laquelle elle imite l'anguille hors de l'eau. Elle se
+roule, chemine sur le dos et le ventre, souille sa robe, et les
+cinq matous avec elle avancent, reculent comme un seul matou.
+Souvent le doyen magnifique, n'y tenant plus, s'élance, et porte
+sur la tentatrice une patte pesante... Tout aussitôt la
+chorégraphe voluptueuse se redresse, gifle l'imprudent et
+s'accroupit, pattes rentrées sous le ventre, avec un aigre et
+revêche visage de vieille dévote. En vain le puissant chat rayé,
+pour montrer sa soumission et rendre hommage à la Noire, feint-il
+de choir les quatre pattes en l'air, défaillant et soumis. Elle
+le relègue parmi le quintette anonyme, et gifle équitablement
+n'importe quel rayé, s'il manque à l'étiquette et la salue de
+trop près.
+
+Ce ballet de chats dure depuis ce matin, sous mes fenêtres. Aucun
+cri, sauf le «rrrr...» dur et harmonieux qui roule par moments
+dans la gorge des matous. La Noire, muette et lascive, provoque,
+puis châtie, et savoure sa toute-puissance éphémère. Dans huit
+jours le même mâle qui tremble devant elle, qui patiente et perd
+le boire et le manger, la tiendra solidement par la nuque...
+Jusque-là, il plie.
+
+Un sixième rayé vient d'apparaître. Mais aucun des matous n'a
+daigné le toiser en rival. Gras, velouté, candide, il a perdu dès
+son jeune âge tout souci des jeux de l'amour, et les nuits
+tragiques de janvier, les clairs de lune de juin ont cessé pour
+lui, à jamais, d'être fatidiques. Ce matin, il se sent las de
+manger, fatigué de dormir. Il promène, sous le petit soleil
+d'argent, sa robe lustrée, et la fatuité sans malice qui lui
+valut son nom de Beaugarçon. Il sourit au temps clair, aux
+passereaux confiants. Il sourit à la Noire, à sa frémissante
+escorte. Il taquine d'une patte molle un vieil oignon de tulipe
+qu'il délaisse pour un gravier rond. La queue de la Noire fouette
+et se tord comme un serpent coupé: il s'élance, la capture, la
+mordille, et reçoit une demi-douzaine de mornifles, sèches et
+griffues, à le défigurer... Mais Beaugarçon, déchu du rang de
+mâle, ignore tout du protocole amoureux, et redescend à l'équité
+pure. Injustement battu, il ne prend que le temps de gonfler ses
+poumons et de reculer d'un pas, avant d'administrer à la Noire
+une correction telle qu'elle en suffoque, râle de rage et saute
+le mur pour cacher sa honte dans le jardin voisin.
+
+Et comme j'allais courir, craignant la fureur des matous, au
+secours de Beaugarçon, je vis qu'il faisait retraite avec
+lenteur, majesté et inconscience, parmi les rayés immobiles,
+silencieux, et pour la première fois déférents devant l'eunuque
+qui avait osé battre la reine.
+
+LE VEILLEUR
+
+DIMANCHE. -- Les enfants ont, ce matin, une drôle de figure. Je
+leur ai déjà vu cette figure-là, au moment où ils organisaient,
+dans le grenier, une représentation, avec costumes, masques,
+linceuls et chaînes traînantes, de leur drame, _le Revenant de la
+Commanderie_, élucubration à laquelle ils ont dû une semaine de
+fièvres, peurs nocturnes et langue crayeuse, intoxiqués qu'ils
+étaient de leurs propres fantômes. Mais c'est une vieille
+histoire. Bertrand a maintenant dix-huit ans, et projette de
+réformer, comme il sied à son âge, le régime financier de
+l'Europe; Renaud, qui passe quatorze ans, ne songe qu'à monter et
+démonter des moteurs, et Bel-Gazou me pose cette année des
+questions d'une banalité désolante: «Est-ce qu'à Paris je pourrai
+bientôt porter des bas? Est-ce qu'à Paris je pourrai avoir un
+chapeau? Est-ce qu'à Paris tu me feras friser le dimanche?»
+
+N'importe, je les trouve tous trois singuliers et disposés à
+parler bas dans les coins.
+
+LUNDI. -- Les enfants n'ont pas bonne mine le matin.
+
+-- Qu'est-ce que vous avez donc, les enfants?
+
+-- Rien du tout, tante Colette! s'écrient mes beaux-fils.
+
+-- Rien du tout, maman! s'écrie Bel-Gazou.
+
+Quel bel ensemble! Voilà un mensonge bien agencé. Ça devient
+sérieux. D'autant plus sérieux que j'ai surpris, à la brume, ce
+bout de dialogue entre les deux garçons, derrière le tennis:
+
+-- Mon vieux, il n'a pas arrêté de minuit à trois heures.
+
+-- À qui le dis-tu, mon petit! De minuit à quatre heures, oui! Je
+n'ai pas fermé l'oeil. Il faisait: «pom...pom...pom» comme ça,
+lentement... Comme avec des pieds nus, mais lourds, lourds...
+
+Ils m'aperçurent et fondirent sur moi comme deux tiercelets, avec
+des rires, des balles blanches et rouges, une étourderie apprêtée
+et bavarde... Je ne saurai rien aujourd'hui.
+
+MERCREDI. -- Quand j'ai traversé, hier soir, vers 11 heures, la
+chambre de Bel-Gazou pour gagner la mienne, elle ne dormait pas
+encore. Elle gisait sur le dos, les bras au long d'elle, et ses
+prunelles sombres bougeaient sous la frange des cheveux. Une lune
+chaude d'août, grandissante, balançait mollement l'ombre du
+magnolia sur le parquet et le lit blanc répandit une lumière
+bleue.
+
+-- Tu ne dors pas?
+
+-- Non, maman.
+
+-- À quoi penses-tu, toute seule, comme ça?
+
+-- J'écoute.
+
+-- Et quoi donc?
+
+-- Rien, maman.
+
+Au même instant j'entendis, distinctement, le bruit d'un pas
+lourd et non chaussé à l'étage supérieur. L'étage supérieur,
+c'est un long grenier où personne ne couche, où personne, la nuit
+tombée, n'a l'occasion de passer, et qui conduit aux combles de
+la plus ancienne tour. La main de ma fille, que je serrais, se
+contracta dans la mienne. Deux souris passèrent dans le mur en
+jouant et en poussant des cris d'oiseau.
+
+-- Tu as peur des souris, maintenant?
+
+-- Non, maman.
+
+Au-dessus de nous, le pas reprit, et je demandai malgré moi:
+
+-- Mais qui donc marche là-haut?
+
+Bel-Gazou ne répondit pas, et ce mutisme me fut désagréable.
+
+-- Tu n'entends pas?
+
+-- Si, maman.
+
+-- «Si, maman!» c'est tout ce que tu trouves à répondre?
+
+La petite pleura brusquement et s'assit sur son lit.
+
+-- Ce n'est pas ma faute, maman. _Il_ marche comme ça toutes les
+nuits...
+
+-- Qui?
+
+-- Le pas.
+
+-- Le pas de qui?
+
+-- De personne.
+
+-- Mon Dieu, que ces enfants sont bêtes! Vous voilà encore dans
+ces histoires, toi et tes frères? Ce sont ces sottises que vous
+ruminez dans les coins? Je monte, tiens. Oui, je vais t'en
+donner, moi, des pas au plafond!
+
+Au dernier palier, des grappes de mouches, agglutinées aux
+poutres, ronflèrent comme un feu de cheminée sur le passage de ma
+lampe que l'appel d'air éteignit dès que j'ouvris la porte du
+grenier. Mais il n'était pas besoin de lampe dans ces combles aux
+lucarnes larges, où la lune entrait par nappes de lait. La
+campagne de minuit brillait à perte de vue, bosselée d'argent,
+vallonnée de cendre mauve, mouillée, au plus bas des prés, d'une
+rivière de brouillard étincelant qui mirait la lune... Une petite
+chevêche imita le chat dans un arbre, et le chat lui répondit...
+Mais rien ne marchait dans le grenier, sous la futaie des poutres
+croisées. J'attendis un long moment, je humai la brève fraîcheur
+nocturne, l'odeur de blé battu qui s'attache au grenier, et je
+redescendis. Bal-Gazou, fatiguée dormait.
+
+SAMEDI. -- J'ai écouté toutes les nuits, depuis mercredi. On
+marche là-haut, tantôt à minuit, tantôt vers trois heures. Cette
+nuit, j'ai gravi et descendu quatre fois l'étage, inutilement. Au
+grand déjeuner, je force la confiance des enfants, qui sont
+d'ailleurs à bout de dissimulation.
+
+-- Mes chéris, il va falloir que vous m'aidiez à éclaircir
+quelque chose. On va certainement s'amuser énormément -- même
+Bertrand qui est revenu de tout. Figurez-vous que j'entends
+marcher, au-dessus de la chambre de Bel-Gazou, toutes les...
+
+Ils explosent tous à la fois:
+
+-- Je sais, je sais! crie Renaud. C'est le Commandeur en armure,
+qui revenait déjà du temps de grand'père, Page m'a tout raconté,
+et...
+
+-- Quelle blague! laisse tomber Bertrand, détaché. La vérité
+c'est que des phénomènes d'hallucination isolée ou collective se
+manifestent ici depuis que la Vierge, en ceinture bleue et
+traînée par quatre chevaux blancs, a surgi devant Guitras et lui
+a dit...
+
+-- Elle lui a rien dit! piaille Bel-Gazou. Elle lui a écrit!
+
+-- Par la poste? raille Renaud. C'est enfantin.
+
+-- Et ton Commandeur, ce n'est pas enfantin? dit Bertrand.
+
+-- Pardon! rétorque Renaud tout rouge. Le Commandeur c'est une
+tradition de famille. Ta Vierge, c'est une fable de village comme
+il en traîne partout...
+
+-- Dites donc, les enfants, vous avez fini? Je peux placer un
+mot? Je ne sais qu'une chose, c'est qu'il y a dans le grenier des
+bruits de pas inexplicables. Je vais guetter la nuit prochaine.
+Bête ou homme, nous saurons qui marche. Que ceux qui veulent
+guetter avec moi... Bon. Adopté à mains levées!
+
+DIMANCHE. -- Nuit blanche. Pleine lune. Rien à signaler, que le
+bruit de pas entendu derrière la porte entr'ouverte du grenier,
+mais interrompu par Renaud qui, harnaché d'une cuirasse Henri II
+et d'un foulard rouge de cow-boy, s'est élancé romanesquement en
+criant: «Arrière! arrière!...» On le conspue, on l'accuse d'avoir
+«tout gâté».
+
+-- Il est curieux, remarque Bertrand avec une ironie écrasante et
+rêveuse, de constater combien le fantastique peut exalter
+l'esprit d'un adolescent, pourtant grandi dans les collèges
+anglais...
+
+-- Eh! mon povre, ajoute ma limousine de fille, on ne dit pas
+«arrière, arrière!» on dit: «Je te vas foutre un bon coup!...»
+
+MARDI. -- Nous avons guetté cette nuit, les deux garçons et moi,
+laissant Bel-Gazou endormie. La lune en son plein blanchissait
+d'un bout à l'autre une longue piste de lumière où les rats
+avaient laissé quelques épis de maïs rongés. Nous nous tînmes
+dans l'obscurité derrière la porte à demi ouverte, et nous nous
+ennuyâmes pendant une bonne demi-heure en regardant le chemin de
+lune bouger, devenir oblique, lécher le bas des charpentes entre-
+croisées... Renaud me serra le bras: on marchait au bout du
+grenier. Un rat détala et grimpa le long d'une poutre, suivi de
+sa queue de serpent. Le pas, solennel, approchait, et je serrai
+de mes bras le cou des deux garçons.
+
+_Il_ approchait, lent, avec un son sourd, bien martelé, répercuté
+par les planchers anciens. Il entra, au bout d'un temps qui nous
+parut interminable, dans le chemin éclairé. Il était presque
+blanc, gigantesque: les plus grand nocturne que j'aie vu, un
+grand-duc plus haut qu'un chien de chasse. Il marchait
+emphatiquement, en soulevant ses pieds noyés de plume, ses pieds
+durs d'oiseau qui rendaient le son d'un pas humain. Le haut de
+ses ailes lui dessinait des épaules d'homme, et deux petites
+cornes de plumes, qu'il couchait ou relevait, tremblaient comme
+des graminées au souffle d'air de la lucarne. Il s'arrêta, se
+rengorgea tête en arrière, et toute la plume de son visage
+magnifique enfla autour d'un bec fin et de deux lacs d'or où se
+baigna la lune. Il fit volte-face, montra son dos tavelé de blanc
+et de jaune très clair. Il devait être âgé, solitaire et
+puissant. Il reprit sa marche de parade et l'interrompit pour une
+sorte de danse guerrière, des coups de tête à droite, à gauche,
+des demi-voltes féroces qui menaçaient sans doute le rat évadé.
+Il crut un moment sentir sa proie, et bouscula un squelette de
+fauteuil comme il eût fait d'une brindille morte. Il sauta de
+fureur, retomba, râpa le plancher de sa queue étalée. Il avait
+des manières de maître, une majesté d'enchanteur...
+
+Il devina sans doute notre présence, car il se tourna vers nous
+d'un air outragé. Sans hâte, il gagna la lucarne, ouvrit à demi
+des ailes d'ange, fit entendre une sorte de roucoulement très
+bas, une courte incantation magique, s'appuya sur l'air et fondit
+dans la nuit, dont il prit la couleur de neige et d'argent.
+
+JEUDI. -- Le cadet des garçons, à son pupitre, écrit une longue
+relation de voyage. Titre:_ Mes chasses au grand-duc dans
+l'Afrique australe_. L'aîné a oublié sur ma table de travail un
+début de «Stances»:
+
+_Battement de la nuit, pesante vision,_
+_De l'ombre en la clarté, grise apparition..._
+
+Tout est normal.
+
+
+
+
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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