diff options
Diffstat (limited to 'old')
| -rw-r--r-- | old/13703-8.txt | 4891 | ||||
| -rw-r--r-- | old/13703-8.zip | bin | 0 -> 96951 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/13703-r.rtf | 2863 | ||||
| -rw-r--r-- | old/13703-r.zip | bin | 0 -> 107250 bytes |
4 files changed, 7754 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/13703-8.txt b/old/13703-8.txt new file mode 100644 index 0000000..fb89e40 --- /dev/null +++ b/old/13703-8.txt @@ -0,0 +1,4891 @@ +The Project Gutenberg EBook of La maison de Claudine, by Colette + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La maison de Claudine + +Author: Colette + +Release Date: October 11, 2004 [EBook #13703] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE CLAUDINE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Colette +LA MAISON DE CLAUDINE +(1922) + + +Table des matières + +OÙ SONT LES ENFANTS? +LE SAUVAGE +AMOUR +LA PETITE +L'ENLÈVEMENT +LE CURÉ SUR LE MUR +MA MÈRE ET LES LIVRES +PROPAGANDE +PAPA ET Mme BRUNEAU +MA MÈRE ET LES BÊTES +ÉPITAPHES +LA «FILLE DE MON PÈRE» +LA NOCE +MA SOEUR AUX LONGS CHEVEUX +MATERNITÉ +«MODE DE PARIS» +LA PETITE BOUILLOUX +L'AMI +YBANEZ EST MORT +MA MÈRE ET LE CURÉ +MA MÈRE ET LA MORALE +LE RIRE +MA MÈRE ET LA MALADIE +MA MÈRE ET LE FRUIT DÉFENDU +LA «MERVEILLE» +BA-TOU +BELLAUDE +LES DEUX CHATTES +CHATS +LE VEILLEUR + + +OÙ SONT LES ENFANTS? + +La maison était grande, coiffée d'un grenier haut. La pente raide +de la rue obligeait les écuries et les remises, les poulaillers, +la buanderie, la laiterie, à se blottir en contre-bas tout autour +d'une cour fermée. + +Accoudée au mur du jardin, je pouvais gratter du doigt le toit du +poulailler. Le Jardin-du-Haut commandait un Jardin-du-Bas, +potager resserré et chaud, consacré à l'aubergine et au piment, +où l'odeur du feuillage de la tomate se mêlait, en juillet, au +parfum de l'abricot mûri sur espaliers. Dans le Jardin-du-Haut, +deux sapins jumeaux, un noyer dont l'ombre intolérante tuait les +fleurs, des roses, des gazons négligés, une tonnelle disloquée... +Une forte grille de clôture, au fond, en bordure de la rue des +Vignes, eût dû défendre les deux jardins; mais je n'ai jamais +connu cette grille que tordue, arrachée au ciment de son mur, +emportée et brandie en l'air par les bras invincibles d'une +glycine centenaire... + +La façade principale, sur la rue de l'Hospice, était une façade à +perron double, noircie, à grandes fenêtres et sans grâces, une +maison bourgeoise de vieux village, mais la roide pente de la rue +bousculait un peu sa gravité, et son perron boitait, six marches +d'un côté, dix de l'autre. + +Grande maison grave, revêche avec sa porte à clochette +d'orphelinat, son entrée cochère à gros verrou de geôle ancienne, +maison qui ne souriait que d'un côté. Son revers, invisible au +passant, doré par le soleil, portait manteau de glycine et de +bignonier mêlés, lourds à l'armature de fer fatiguée, creusée en +son milieu comme un hamac, qui ombrageait une petite terrasse +dallée et le seuil du salon... Le reste vaut-il la peine que je +le peigne, à l'aide de pauvres mots? Je n'aiderai personne à +contempler ce qui s'attache de splendeur, dans mon souvenir, aux +cordons rouges d'une vigne d'automne que ruinait son propre +poids, cramponnée, au cours de sa chute, à quelques bras de pin. +Ces lilas massifs dont la fleur compacte, bleue dans l'ombre, +pourpre au soleil, pourrissait tôt, étouffée par sa propre +exubérance, ces lilas morts depuis longtemps ne remonteront pas +grâce à moi vers la lumière, ni le terrifiant clair de lune -- +argent, plomb gris, mercure, facettes d'améthystes coupantes, +blessants saphirs aigus --, qui dépendait de certaine vitre +bleue, dans le kiosque au fond du jardin. + +Maison et jardin vivent encore, je le sais, mais qu'importe si la +magie les a quittés, si le secret est perdu qui ouvrait -- +lumière, odeurs, harmonie d'arbres et d'oiseaux, murmure de voix +humaines qu'a déjà suspendu la mort -- un monde dont j'ai cessé +d'être digne?... + +Il arrivait qu'un livre, ouvert sur le dallage de la terrasse ou +sur l'herbe, une corde à sauter serpentant dans une allée, ou un +minuscule jardin bordé de cailloux, planté de têtes de fleurs, +révélassent autrefois -- dans le temps où cette maison et ce +jardin abritaient une famille -- la présence des enfants, et +leurs âges différents. Mais ces signes ne s'accompagnaient +presque jamais du cri, du rire enfantins, et le logis, chaud et +plein, ressemblait bizarrement à ces maisons qu'une fin de +vacances vide, en un moment, de toute sa joie. Le silence, le +vent contenu du jardin clos, les pages du livre rebroussées sous +le pouce invisible d'un sylphe, tout semblait demander: «Où sont +les enfants?» + +C'est alors que paraissait, sous l'arceau de fer ancien que la +glycine versait à gauche, ma mère, ronde et petite en ce temps où +l'âge ne l'avait pas encore décharnée. Elle scrutait la verdure +massive, levait la tête et jetait par les airs son appel: «Les +enfants! Où sont les enfants?» + +Où? nulle part. L'appel traversait le jardin, heurtait le grand +mur de la remise à foin, et revenait, en écho très faible et +comme épuisé: + +«Hou... enfants...» + +Nulle part. Ma mère renversait la tête vers les nuées, comme si +elle eût attendu qu'un vol d'enfants ailés s'abattît. Au bout +d'un moment, elle jetait le même cri, puis se lassait +d'interroger le ciel, cassait de l'ongle le grelot sec d'un +pavot, grattait un rosier emperlé de pucerons verts, cachait dans +sa poche les premières noix, hochait le front en songeant aux +enfants disparus, et rentrait. Cependant au-dessus d'elle, parmi +le feuillage du noyer, brillait le visage triangulaire et penché +d'un enfant allongé, comme un matou, sur une grosse branche, et +qui se taisait. Une mère moins myope eût-elle deviné, dans les +révérences précipitées qu'échangeaient les cimes jumelles des +deux sapins, une impulsion étrangère à celle des brusques +bourrasques d'octobre... Et dans la lucarne carrée, au-dessous de +la poulie à fourrage, n'eût-elle pas aperçu, en clignant les +yeux, ces deux taches pâles dans le foin: le visage d'un jeune +garçon et son livre? Mais elle avait renoncé à nous découvrir, et +désespéré de nous atteindre. Notre turbulence étrange ne +s'accompagnait d'aucun cri. Je ne crois pas qu'on ait vu enfants +plus remuants et plus silencieux. C'est maintenant que je m'en +étonne. Personne n'avait requis de nous ce mutisme allègre, ni +cette sociabilité limitée. Celui de mes frères qui avait dix-neuf +ans et construisait des appareils d'hydrothérapie en boudins de +toile, fil de fer et chalumeaux de verre n'empêchait pas le +cadet, à quatorze ans, de démonter une montre, ni de réduire au +piano, sans faute, une mélodie, un morceau symphonique entendu au +chef-lieu; ni même de prendre un plaisir impénétrable à émailler +le jardin de petites pierres tombales découpées dans du carton, +chacune portant, sous sa croix, les noms, l'épitaphe et la +généalogie d'un défunt supposé... Ma soeur aux trop longs +cheveux, pouvait lire sans fin ni repos: les deux garçons +passaient, frôlant comme sans la voir cette jeune fille assise, +enchantée, absente, et ne la troublaient pas. J'avais, petite, le +loisir de suivre, en courant presque, le grand pas des garçons, +lancés dans les bois à la poursuite du Grand Sylvain, du Flambé, +du Mars farouche, ou chassant la couleuvre, ou bottelant la haute +digitale de juillet au fond des bois clairsemés, rougis de +flaques de bruyères... Mais je suivais silencieuse, et je glanais +la mûre, la merise, ou la fleur, je battais les taillis et les +prés gorgés d'eau en chien indépendant qui ne rend pas de +comptes... + +«Où sont les enfants?» Elle surgissait, essoufflée par sa quête +constante de mère-chienne trop tendre, tête levée et flairant le +vent. Ses bras emmanchés de toile blanche disaient qu'elle venait +de pétrir la pâte à galette, ou le pudding saucé d'un brûlant +velours de rhum et de confitures. Un grand tablier bleu la +ceignait, si elle avait lavé la havanaise, et quelquefois elle +agitait un étendard de papier jaune craquant, le papier de la +boucherie; c'est qu'elle espérait rassembler, en même temps que +ses enfants égaillés, ses chattes vagabondes, affamées de viande +crue... + +Au cri traditionnel s'ajoutait, sur le même ton d'urgence et de +supplication, le rappel de l'heure: «Quatre heures! ils ne sont +pas venus goûter! Où sont les enfants?...» -- «Six heures et +demie! Rentreront-ils dîner? Où sont les enfants?...» La jolie +voix, et comme je pleurerais de plaisir à l'entendre... Notre +seul péché, notre méfait unique était le silence, et une sorte +d'évanouissement miraculeux. Pour des desseins innocents, pour +une liberté qu'on ne nous refusait pas, nous sautions la grille, +quittions les chaussures, empruntant pour le retour une échelle +inutile, le mur bas d'un voisin. Le flair subtil de la mère +inquiète découvrait sur nous l'ail sauvage d'un ravin lointain ou +la menthe des marais masqués d'herbe. La poche mouillée d'un des +garçons cachait le caleçon qu'il avait emporté aux étangs +fiévreux, et la «petite», fendue au genou, pelée au coude, +saignait tranquillement sous des emplâtres de toiles d'araignée +et de poivre moulu, liés d'herbes rubanées... + +-- Demain, je vous enferme! Tous, vous entendez, tous! + +Demain... Demain l'aîné, glissant sur le toit d'ardoises où il +installait un réservoir d'eau, se cassait la clavicule et +demeurait muet, courtois, en demi-syncope, au pied du mur, +attendant qu'on vînt l'y ramasser. Demain, le cadet recevait sans +mot dire, en plein front, une échelle de six mètres, et +rapportait avec modestie un oeuf violacé entre les deux yeux... + +-- Où sont les enfants? + +Deux reposent. Les autres, jour par jour, vieillissent. S'il est +un lieu où l'on attend après la vie, celle qui nous attendit +tremble encore, à cause des deux vivants. Pour l'aînée de nous +tous elle a du moins fini de regarder le noir de la vitre le +soir: «Ah! je sens que cette enfant n'est pas heureuse... Ah! je +sens qu'elle souffre...» + +Pour l'aîné des garçons elle n'écoute plus, palpitante, le +roulement d'un cabriolet de médecin sur la neige, dans la nuit, +ni le pas de la jument grise. Mais je sais que pour les deux qui +restent elle erre et quête encore, invisible, tourmentée de +n'être pas assez tutélaire: «Où sont, où sont les enfants?...» + +LE SAUVAGE + +Quand il l'enleva, vers 1853, à sa famille, qui comptait +seulement deux frères, journalistes français mariés en Belgique - +- à ses amis, des peintres, des musiciens et des poètes, toute +une jeunesse bohème d'artistes français et belges --, elle avait +dix-huit ans. Une fille blonde, pas très jolie et charmante, à +grande bouche et à menton fin, les yeux gris et gais, portant sur +la nuque un chignon bas de cheveux glissants, qui coulaient entre +les épingles -- une jeune fille libre, habituée à vivre +honnêtement avec des garçons, frères et camarades. Une jeune +fille sans dot, trousseau ni bijoux, dont le buste mince, au- +dessus de la jupe épanouie, pliait gracieusement: une jeune fille +à taille plate et épaules rondes, petite et robuste. + +Le Sauvage la vit, un jour qu'elle était venue, de Belgique en +France, passer quelques semaines d'été chez sa nourrice paysanne, +et qu'il visitait à cheval ses terres voisines. Accoutumé à ses +servantes sitôt quittées que conquises, il rêva de cette jeune +fille désinvolte, qui l'avait regardé sans baisser les yeux et +sans lui sourire. Le jeune barbe noire du passant, son cheval +rouge comme guigne, sa pâleur de vampire distingué ne déplurent +pas à la jeune fille, mais elle l'oubliait au moment où il +s'enquit d'elle. Il apprit son nom et qu'on l'appelait «Sido», +pour abréger Sidonie. Formaliste comme beaucoup de «sauvages», il +fit mouvoir notaire et parents, et l'on connut, en Belgique, que +ce fils de gentilshommes verriers possédait des fermes, des bois, +une belle maison à perron et jardin, de l'argent comptant... +Effarée, muette, Sido écoutait, en roulant sur ses doigts ses +«anglaises» blondes. Mais une jeune fille sans fortune et sans +métier, qui vit à la charge de ses frères, n'a qu'à se taire, à +accepter sa chance et à remercier Dieu. + +Elle quitta donc la chaude maison belge, la cuisine-de-cave qui +sentait le gaz, le pain chaud et le café; elle quitta le piano, +le violon, le grand Salvator Rosa légué par son père, le pot à +tabac et les fines pipes de terre long tuyau, les grilles à coke, +les livres ouverts et les journaux froissés, pour entrer, jeune +mariée, dans la maison à perron que le dur hiver des pays +forestiers entourait. + +Elle y trouva un inattendu salon blanc et or au rez-de-chaussée, +mais un premier étage à peine crépi, abandonné comme un grenier. +Deux bons chevaux, deux vaches, à l'écurie, se gorgeaient de +fourrage et d'avoine; on barattait le beurre et pressait les +fromages dans les communs, mais les chambres à coucher, glacées, +ne parlaient ni d'amour ni de doux sommeil. + +L'argenterie, timbrée d'une chèvre debout sur ses sabots de +derrière, la cristallerie et le vin abondaient. Des vieilles +femmes ténébreuses filaient à la chandelle dans la cuisine, le +soir, teillaient et dévidaient le chanvre des propriétés, pour +fournir les lits et l'office de toile lourde, inusable et froide. +Un âpre caquet de cuisinières agressives s'élevait et +s'abaissait, selon que le maître approchait ou s'éloignait de la +maison; des fées barbues projetaient dans un regard, sur la +nouvelle épouse, le mauvais sort, et quelque belle lavandière +délaissée du maître pleurait férocement, accotée à la fontaine, +en l'absence du Sauvage qui chassait. + +Ce Sauvage, homme de bonnes façons le plus souvent, traita bien, +d'abord, sa petite civilisée. Mais Sido, qui cherchait des amis, +une sociabilité innocente et gaie, ne rencontra dans sa propre +demeure que des serviteurs, des fermiers cauteleux, des gardes- +chasse poissés de vin et de sang de lièvre, que suivait une odeur +de loup. Le Sauvage leur parlait peu, de haut. D'une noblesse +oubliée, il gardait le dédain, la politesse, la brutalité, le +goût des inférieurs; son surnom ne visait que sa manière de +chevaucher seul, de chasser sans chien ni compagnon, de demeurer +muet. Sido aimait la conversation, la moquerie, le mouvement, la +bonté despotique et dévouée, la douceur. Elle fleurit la grande +maison, fit blanchir la cuisine sombre, surveilla elle-même des +plats flamands, pétrit des gâteaux aux raisins et espéra son +premier enfant. Le Sauvage lui souriait entre deux randonnées et +repartait. Il retournait à ses vignes, à ses bois spongieux, +s'attardait aux auberges de carrefours où tout est noir autour +d'une longue chandelle: les solives, les murs enfumés, le pain de +seigle et le vin dans les gobelets de fer... + +À bout de recettes gourmandes, de patience et d'encaustique, +Sido, maigrie d'isolement, pleura, et le Sauvage aperçut la trace +des larmes qu'elle niait. Il comprit confusément qu'elle +s'ennuyait, qu'une certaine espèce de confort et de luxe, +étrangère à toute sa mélancolie de Sauvage, manquait. Mais +quoi?... + +Il partit un matin à cheval, trotta jusqu'au chef-lieu -- +quarante kilomètres --, battit la ville et revint la nuit +d'après, rapportant, avec un grand air de gaucherie fastueuse, +deux objets étonnants, dont la convoitise d'une jeune femme pût +se trouver ravie: un petit mortier à piler les amandes et les +pâtes, en marbre lumachelle très rare, et un cachemire de l'Inde. + +Dans le mortier dépoli, ébréché, je pourrais encore piler les +amandes, mêlées au sucre et au zeste de citron. Mais je me +reproche de découper en coussins et en sacs à main, le cachemire +à fond cerise. Car ma mère, qui fut la Sido sans amour et sans +reproche de son premier mari hypocondre, soignait châle et +mortier avec des mains sentimentales. + +-- Tu vois, me disait-elle, il me les a apportés, ce Sauvage qui +ne savait pas donner. Il me les a pourtant apportés à +grand'peine, attachés sur sa jument Mustapha. Il se tenait devant +moi, les bras chargés, aussi fier et aussi maladroit qu'un très +grand chien qui porte dans sa gueule une petite pantoufle. Et +j'ai bien compris que, pour lui, ses cadeaux n'avaient figure de +mortier ni de châle. C'étaient «des cadeaux», des objets rares et +coûteux qu'il était allé chercher loin; c'était son premier geste +désintéressé -- hélas! et le dernier -- pour divertir et consoler +une jeune femme exilée et qui pleurait... + +AMOUR + +-- Il n'y a rien pour le dîner, ce soir... Ce matin, Tricotet +n'avait pas encore tué... Il devait tuer à midi. Je vais moi-même +à la boucherie, comme je suis. Quel ennui! Ah! pourquoi mange-t- +on? Qu'allons-nous manger ce soir? + +Ma mère est debout, découragée, devant la fenêtre. Elle porte sa +«robe de maison» en satinette à pois, sa broche d'argent qui +représente deux anges penchés sur un portrait d'enfant, ses +lunettes au bout d'une chaîne et son lorgnon au bout d'un +cordonnet de soie noire, accroché à toutes les clés de porte, +rompu à toutes les poignées de tiroir et renoué vingt fois. Elle +nous regarde, tour à tour, sans espoir. Elle sait qu'aucun de +nous ne lui donnera un avis utile. Consulté, papa répondra: + +-- Des tomates crues avec beaucoup de poivre. + +-- Des choux rouges au vinaigre, eût dit Achille, l'aîné de mes +frères, que sa thèse de doctorat retient à Paris. + +-- Un grand bol de chocolat! postulera Léo, le second. + +Et je réclamerai, en sautant en l'air parce que j'oublie souvent +que j'ai quinze ans passés: + +-- Des pommes de terre frites! Des pommes de terres frites! Et +des noix avec du fromage! + +Mais il paraît que frites, chocolat, tomates et choux rouges ne +«font pas un dîner»... + +-- Pourquoi, maman? + +-- Ne pose donc pas de questions stupides... + +Elle est toute à son souci. Elle a déjà empoigné le panier fermé, +en rotin noir, et s'en va, comme elle est. Elle garde son chapeau +de jardin roussi par trois étés, à grands bords, à petit fond +cravaté d'une ruche marron, et son tablier de jardinière, dont le +bec busqué du sécateur a percé une poche. Des graines sèches de +nigelles, dans leur sachet de papier, font, au rythme de son pas, +un bruit de pluie et de soie égratignée au creux de l'autre +poche. Coquette pour elle, je lui crie: + +-- Maman! ôte ton tablier! + +Elle tourne en marchant sa figure à bandeaux qui porte, chagrine, +ses cinquante-cinq ans, et trente lorsqu'elle est gaie. + +-- Pourquoi donc? Je ne vais que dans la rue de la Roche. + +-- Laisse donc ta mère tranquille, gronde mon père dans sa barbe. +Où va-t-elle, au fait? + +-- Chez Léonore, pour le dîner. + +-- Tu ne vas pas avec elle? + +-- Non. Je n'ai pas envie aujourd'hui. + +Il y a des jours où la boucherie de Léonore, ses couteaux, sa +hachette, ses poumons de boeuf gonflés que le courant d'air irise +et balance, roses comme la pulpe du bégonia, me plaisent à l'égal +d'une confiserie. Léonore y tranche pour moi un ruban de lard +salé qu'elle me tend, transparent, du bout de ses doigts froids. +Dans le jardin de la boucherie, Marie Tricotet, qui est pourtant +née le même jour que moi, s'amuse encore à percer d'une épingle +des vessies de porc ou de veau non vidées, qu'elle presse sous le +pied «pour faire jet d'eau». Le son affreux de la peau qu'on +arrache à la chair fraîche, la rondeur des rognons, fruits bruns +dans leur capitonnage immaculé de «panne» rosée, m'émeuvent d'une +répugnance compliquée, que je recherche et que je dissimule. Mais +la graisse fine qui demeure au creux du petit sabot fourchu, +lorsque le feu fait éclater les pieds du cochon mort, je la mange +comme une friandise saine... N'importe. Aujourd'hui, je n'ai +guère envie de suivre maman. + +Mon père n'insiste pas, se dresse agilement sur sa jambe unique, +empoigne sa béquille et sa canne et monte à la bibliothèque. +Avant de monter, il plie méticuleusement le journal _le Temps_, +le cache sous le coussin de sa bergère, enfouit dans une poche de +son long paletot _la Nature_ en robe d'azur. Son petit oeil +cosaque, étincelant sous un sourcil de chanvre gris, rafle sur +les tables toute provende imprimée, qui prendra le chemin de la +bibliothèque et ne reverra plus la lumière... Mais, bien dressés +à cette chasse, nous ne lui avons rien laissé... + +-- Tu n'as pas vu le _Mercure de France_? + +-- Non, papa. + +-- Ni la _Revue Bleue_? + +-- Non, papa. + +Il darde sur ses enfants un oeil de tortionnaire. + +-- Je voudrais bien savoir qui, dans cette maison... + +Il s'épanche en sombres et impersonnelles conjectures, émaillées +de démonstratifs venimeux. Sa maison est devenue _cette_ maison, +où règne _ce_ désordre, où _ces_ enfants «de basse extraction» +professent le mépris du papier imprimé, encouragés d'ailleurs par +_cette_ femme... + +--... Au fait, où est cette femme? + +-- Mais, papa, elle est chez Léonore! + +-- Encore! + +-- Elle vient de partir... + +Il tire sa montre, la remonte comme s'il allait se coucher, +agrippe, faute de mieux, l'_Office_ _de Publicité_ d'avant-hier, +et monte à la bibliothèque. Sa main droite étreint fortement le +barreau d'une béquille qui étaie l'aisselle droite de mon père. +L'autre main se sert seulement d'une canne. J'écoute s'éloigner, +ferme, égal, ce rythme de deux bâtons et d'un seul pied qui a +bercé toute ma jeunesse. Mais voilà qu'un malaise neuf me trouble +aujourd'hui, parce que je viens de remarquer, soudain, les veines +saillantes et les rides sur les mains si blanches de mon père, et +combien cette frange de cheveux drus, sur sa nuque, a perdu sa +couleur depuis peu... C'est donc possible qu'il ait bientôt +soixante ans?... + +Il fait frais et triste, sur le perron où j'attends le retour de +ma mère. Son petit pas élégant sonne enfin dans la rue de la +Roche et je m'étonne de me sentir si contente... Elle tourne le +coin de la rue, elle descend vers moi. L'Infâme-Patasson -- le +chien -- la précède, et elle se hâte. + +-- Laisse-moi, chérie, si je ne donne pas l'épaule de mouton tout +de suite à Henriette pour la mettre au feu, nous mangerons de la +semelle de bottes... Où est ton père? + +Je la suis, vaguement choquée, pour la première fois qu'elle +s'inquiète de papa. Puisqu'elle l'a quitté il y a une demi-heure +et qu'il ne sort presque jamais... Elle le sait bien, où est mon +père... Ce qui pressait davantage, c'était de me dire, par +exemple: «Minet-Chéri, tu es pâlotte... Minet-Chéri, qu'est-ce +que tu as?» + +Sans répondre, je la regarde jeter loin d'elle son chapeau de +jardin, d'un geste jeune qui découvre des cheveux gris et un +visage au frais coloris, mais marqué ici et là de plis +ineffaçables. C'est donc possible -- mais oui, je suis la +dernière née des quatre -- c'est donc possible que ma mère ait +bientôt cinquante-quatre ans?... Je n'y pense jamais. Je voudrais +l'oublier. + +Le voici, celui qu'elle réclamait. Le voici hérissé, la barbe en +bataille. Il a guetté le claquement de la porte d'entrée, il est +descendu de son aire... + +-- Te voilà? Tu y as mis le temps. + +Elle se retourne, rapide comme une chatte: + +-- Le temps? C'est une plaisanterie, je n'ai fait qu'aller et +revenir. + +-- Revenir d'où? de chez Léonore? + +-- Ah! non, il fallait aussi que je passe chez Corneau pour... + +-- Pour sa tête de crétin? et ses considérations sur la +température? + +-- Tu m'ennuies! J'ai été aussi chercher de la feuille de cassis +chez Cholet. + +Le petit oeil cosaque jette un trait aigu: + +-- Ah! ah! chez Cholet! + +Mon père rejette la tête en arrière, passe une main dans ses +cheveux épais, presque blancs: + +-- Ah! ah! chez Cholet! As-tu remarqué seulement que ses cheveux +tombent, à Cholet, et qu'on lui voit le caillou? + +-- Non, je n'ai pas remarqué. + +-- Tu n'as pas remarqué! mais non, tu n'as pas remarqué! Tu étais +bien trop occupée à faire la belle pour les godelureaux du +mastroquet d'en face et les deux fils Mabilat! + +-- Oh! c'est trop fort! Moi, moi, pour les deux fils Mabilat! +Écoute, vraiment, je ne conçois pas comment tu oses... Je +t'affirme que je n'ai pas même tourné la tête du côté de chez +Mabilat! Et la preuve c'est que... + +Ma mère croise avec feu, sur sa gorge que hausse un corset à +goussets, ses jolies mains, fanées par l'âge et le grand air. +Rougissante entre ses bandeaux qui grisonnent, soulevée d'une +indignation qui fait trembler son menton détendu, elle est +plaisante, cette petite dame âgée, quand elle se défend, sans +rire, contre un jaloux sexagénaire. Il ne rit pas non plus, lui, +qui l'accuse à présent de «courir le guilledou». Mais je ris +encore, moi, de leurs querelles, parce que je n'ai que quinze +ans, et que je n'ai pas encore deviné, sous un sourcil de +vieillard, la férocité de l'amour, et sur des joues flétries de +femme la rougeur de l'adolescence. + +LA PETITE + +Une odeur de gazon écrasé traîne sur la pelouse, non fauchée, +épaisse, que les jeux, comme une lourde grêle, ont versée en tous +sens. Des petits talons furieux ont fouillé les allées, rejeté le +gravier sur les plates-bandes; une corde à sauter pend au bras de +la pompe; les assiettes d'un ménage de poupée, grandes comme des +marguerites, étoilent l'herbe; un long miaulement ennuyé annonce +la fin du jour, l'éveil des chats, l'approche du dîner. + +Elles viennent de partir, les compagnes de jeu de la Petite. +Dédaignant la porte, elles ont sauté la grille du jardin, jeté à +la rue des Vignes, déserte, leurs derniers cris de possédées, +leurs jurons enfantins proférés à tue-tête, avec des gestes +grossiers des épaules, des jambes écartées, des grimaces de +crapauds, des strabismes volontaires, des langues tirées tachées +d'encre violette. Par-dessus le mur, la Petite -- on dit aussi +Minet-Chéri -- a versé sur leur fuite ce qui lui restait de gros +rire, de moquerie lourde et de mots patois. Elles avaient le +verbe rauque, des pommettes et des yeux de fillettes qu'on a +saoulées. Elles partent harassées, comme avilies par un après- +midi entier de jeux. Ni l'oisiveté ni l'ennui n'ont ennobli ce +trop long et dégradant plaisir, dont la Petite demeure écoeurée +et enlaidie. + +Les dimanches sont des jours parfois rêveurs et vides; le soulier +blanc, la robe empesée préservent de certaines frénésies. Mais le +jeudi, chômage encanaillé, grève en tablier noir et bottines à +clous, permet tout. Pendant près de cinq heures, ces enfants ont +goûté les licences du jeudi. L'une fit la malade, l'autre vendit +du café à une troisième, maquignonne, qui lui céda ensuite une +vache: «Trente pistoles, bonté! Cochon qui s'en dédit!» Jeanne +emprunta au père Gruel son âme de tripier et de préparateur de +peaux de lapin. Yvonne incarna la fille de Gruel, une maigre +créature torturée et dissolue. Scire et sa femme, les voisins de +Gruel, parurent sous les traits de Gabrielle et de Sandrine, et +par six bouches enfantines s'épancha la boue d'une ruelle pauvre. +D'affreux ragots de friponnerie et de basses amours tordirent +mainte lèvre, teinte du sang de la cerise, où brillait encore le +miel du goûter... Un jeu de cartes sortit d'une poche et les cris +montèrent. Trois petites filles sur six ne savaient-elles pas +déjà tricher, mouiller le pouce comme au cabaret, asséner l'atout +sur la table: «Et ratatout! Et t'as biché le cul de la bouteille; +t'as pas marqué un point!» + +Tout ce qui traîne dans les rues d'un village, elles l'ont crié, +mimé avec passion. Ce jeudi fut un de ceux que fuit la mère de +Minet-Chéri, retirée dans la maison et craintive comme devant +l'envahisseur. + +À présent, tout est silence au jardin. Un chat, deux chats +s'étirent, bâillent, tâtent le gravier sans confiance: ainsi +font-ils après l'orage. Ils vont vers la maison, et la Petite, +qui marchait à leur suite, s'arrête; elle ne s'en sent pas digne. +Elle attendra que se lève lentement, sur son visage chauffé, noir +d'excitation, cette pâleur, cette aube intérieure qui fête le +départ des bas démons. Elle ouvre, pour un dernier cri, une +grande bouche aux incisives neuves. Elle écarquille les yeux, +remonte la peau de son front, souffle «pouh!» de fatigue et +s'essuie le nez d'un revers de main. + +Un tablier d'école l'ensache du col aux genoux, et elle est +coiffée en enfant de pauvre, de deux nattes cordées derrière les +oreilles. Que seront les mains, où la ronce et le chat marquèrent +leurs griffes, les pieds, lacés dans du veau jaune écorché? Il y +a des jours où on dit que la Petite sera jolie. Aujourd'hui, elle +est laide, et sent sur son visage, la laideur provisoire que lui +composent sa sueur, des traces terreuses de doigts sur une joue, +et surtout des ressemblances successives, mimétiques, qui +l'apparentent à Jeanne, à Sandrine, à Aline la couturière en +journées, à la dame du pharmacien et à la demoiselle de la poste. +Car elles ont joué longuement, pour finir, les petites, au jeu de +«qu'est-ce-qu'on-sera». + +-- Moi, quante je serai grande... + +Habiles à singer, elles manquent d'imagination. Une sorte de +sagesse résignée, une terreur villageoise de l'aventure et de +l'étranger retiennent d'avance la petite horlogère, la fille de +l'épicier, du boucher et de la repasseuse, captives dans la +boutique maternelle. Il y a bien Jeanne qui a déclaré: + +-- Moi, je serai cocotte! + +«Mais ça, pense dédaigneusement Minet-Chéri, c'est de +l'enfantillage...» + +À court de souhait, elle leur a jeté, son tour venu, sur un ton +de mépris: + +-- Moi, je serai marin! Parce qu'elle rêve parfois d'être garçon +et de porter culotte et béret bleus. La mer qu'ignore Minet- +Chéri, le vaisseau debout sur une crête de vague, l'île d'or et +les fruits lumineux, tout cela n'a surgi, après, que pour servir +de fond au blouson bleu, au béret à pompon. + +-- Moi, je serai marin, et dans mes voyages... + +Assise dans l'herbe, elle se repose et pense peu. Le voyage? +L'aventure?... Pour une enfant qui franchit deux fois l'an les +limites de son canton, au moment des grandes provisions d'hiver +et de printemps, et gagne le chef-lieu en victoria, ces mots-là +sont sans force et sans vertu. Ils n'évoquent que des pages +imprimées, des images en couleur. La Petite, fatiguée, se répète +machinalement: «Quand je ferai le tour du monde...» comme elle +dirait: «Quand j'irai gauler des châtaignes...» + +Un point rouge s'allume dans la maison, derrière les vitres du +salon, et la Petite tressaille. Tout ce qui, l'instant d'avant, +était verdure, devient bleu, autour de cette rouge flamme +immobile. La main de l'enfant, traînante, perçoit dans l'herbe +l'humidité du soir. C'est l'heure des lampes. Un clapotis d'eau +courante mêle les feuilles, la porte du fenil se met à battre le +mur comme en hiver par la bourrasque. Le jardin, tout à coup +ennemi, rebrousse, autour d'une petite fille dégrisée, ses +feuilles froides de laurier, dresse ses sabres de yucca et ses +chenilles d'araucaria barbelées. Une grande voix marine gémit du +côté de Moutiers où le vent, sans obstacle, court en risées sur +la houle des bois. La Petite, dans l'herbe, tient ses yeux fixés +sur la lampe, qu'une brève éclipse vient de voiler: une main a +passé devant la flamme, une main qu'un dé brillant coiffait. +C'est cette main dont le geste suffit pour que la Petite, à +présent, soit debout, pâlie, adoucie, un peu tremblante comme +l'est une enfant qui cesse, pour la première fois, d'être le gai +petit vampire qui épuise, inconscient, le coeur maternel; un peu +tremblante de ressentir et d'avouer que cette main et cette +flamme, et la tête penchée, soucieuse, auprès de la lampe, sont +le centre et le secret d'où naissent et se propagent en zones de +moins en moins sensibles, en cercles qu'atteint de moins en moins +la lumière et la vibration essentielles, le salon tiède, sa flore +de branches coupées et sa faune d'animaux paisibles; la maison +sonore, sèche, craquante comme un pain chaud; le jardin, le +village... Au-delà, tout est danger, tout est solitude... + +Le «marin», à petits pas, éprouve la terre ferme, et gagne la +maison en se détournant d'une lune jaune, énorme, qui monte. +L'aventure? Le voyage? L'orgueil qui fait les émigrants?... Les +yeux attachés au dé brillant, à la main qui passe et repasse +devant la lampe, Minet-Chéri goûte la contrition délicieuse +d'être -- pareille à la petite horlogère, à la fillette de la +lingère et du boulanger -- une enfant de son village, hostile au +colon comme au barbare, une de celles qui limitent leur univers à +la borne d'un champ, au portillon d'une boutique, au cirque de +clarté épanoui sous une lampe et que traverse, tirant un fil, une +main bien-aimée, coiffée d'un dé d'argent. + +L'ENLÈVEMENT + +-- Je ne peux plus vivre comme ça, me dit ma mère. J'ai encore +rêvé qu'on t'enlevait cette nuit. Trois fois je suis montée +jusqu'à ta porte. Et je n'ai pas dormi. + +Je la regardai avec commisération, car elle avait l'air fatigué +et inquiet. Et je me tus, car je ne connaissais pas de remède à +son souci. + +-- C'est tout ce que ça te fait, petite monstresse? + +-- Dame, maman... Qu'est-ce que tu veux que je dise? Tu as l'air +de m'en vouloir que ce ne soit qu'un rêve. + +Elle leva les bras au ciel, courut vers la porte, accrocha en +passant le cordon de son pince-nez à une clef de tiroir, puis le +jaseron de son face-à-main au loquet de la porte, entraîna dans +les mailles de son fichu le dossier pointu et gothique d'une +chaise second Empire, retint la moitié d'une imprécation et +disparut après un regard indigné, en murmurant: + +-- Neuf ans!... Et me répondre de cette façon quand je parle de +choses graves! + +Le mariage de ma demi-soeur venait de me livrer sa chambre, la +chambre du premier étage, étoilée de bleuets sur un fond blanc +gris. + +Quittant ma tanière enfantine -- une ancienne logette de portier +à grosses poutres, carrelée, suspendue au-dessus de l'entrée +cochère et commandée par la chambre à coucher de ma mère -- je +dormais, depuis un mois, dans ce lit que je n'avais osé +convoiter, ce lit dont les rosaces de fonte argentée retenaient +dans leur chute des rideaux de guipure blanche, doublés d'un bleu +impitoyable. Ce placard-cabinet de toilette m'appartenait, et +j'accoudais à l'une ou l'autre fenêtre une mélancolie, un dédain +tous deux feints, à l'heure où les petites Blancvillain et les +Trinitet passaient, mordant leur tartine de quatre heures, +épaissie de haricots rouges figés dans une sauce au vin. Je +disais, à tout propos: + +-- Je monte à ma chambre... Céline a laissé les persiennes de ma +chambre ouvertes... + +Bonheur menacé: ma mère, inquiète, rôdait. Depuis le mariage de +ma soeur, elle n'avait plus son compte d'enfants. Et puis, je ne +sais quelle histoire de jeune fille enlevée, séquestrée, +illustrait la première page des journaux. Un chemineau, éconduit +à la nuit tombante par notre cuisinière, refusait de s'éloigner, +glissait son gourdin entre les battants de la porte d'entrée, +jusqu'à l'arrivée de mon père... Enfin des romanichels, +rencontrés sur la route, m'avaient offert, avec d'étincelants +sourires et des regards de haine, de m'acheter mes cheveux, et +M. Demange, ce vieux monsieur qui ne parlait à personne, s'étais +permis de m'offrir des bonbons dans sa tabatière. + +-- Tout ça n'est pas bien grave, assurait mon père. + +-- Oh! toi... Pourvu qu'on ne trouble pas ta cigarette d'après- +déjeuner et ta partie de dominos... Tu ne songes même pas qu'à +présent la petite couche en haut, et qu'un étage, la salle à +manger, le corridor, le salon, la séparent de ma chambre. J'en ai +assez de trembler tout le temps pour mes filles. Déjà l'aînée qui +est partie avec ce monsieur... + +-- Comment, partie? + +-- Oui, enfin, mariée. Mariée ou pas mariée, elle est tout de +même partie avec un monsieur qu'elle connaît à peine. + +Elle regardait mon père avec une suspicion tendre. + +-- Car, enfin, toi, qu'est-ce que tu es pour moi? Tu n'es même +pas mon parent... + +Je me délectais, aux repas, de récits à mots couverts, de ce +langage, employé par les parents, où le vocable hermétique +remplace le terme vulgaire, où la moue significative et le «hum» +théâtral appellent et soutiennent l'attention des enfants. + +-- À Gand, dans ma jeunesse, racontait ma mère, une de nos amies, +qui n'avait que seize ans, a été enlevée... Mais parfaitement! Et +dans une voiture à deux chevaux encore. Le lendemain... hum!... +Naturellement, il ne pouvait plus être question de la rendre à sa +famille. Il y a des... comment dirai-je? des effractions que... +Enfin ils se sont mariés. Il fallait bien en venir là. + +«Il fallait bien en venir là!» + +Imprudente parole... Une petite gravure ancienne, dans l'ombre du +corridor, m'intéressa soudain. Elle représentait une chaise de +poste, attelée de deux chevaux étranges à cous de chimères. +Devant la portière béante, un jeune homme habillé de taffetas +portait d'un seul bras, avec la plus grande facilité, une jeune +fille renversée dont la petite bouche ouverte en O, les jupes en +corolle chiffonnée autour de deux jambes aimables, s'efforçaient +d'exprimer l'épouvante. «_L'Enlèvement!_» Ma songerie, innocente, +caressa le mot et l'image... + +Une nuit de vent, pendant que battaient les portillons mal +attachés de la basse-cour, que ronflait au-dessus de moi le +grenier, balayé d'ouest en est par les rafales qui, courant sous +les bords des ardoises mal jointes, jouaient des airs cristallins +d'harmonica, je dormais, bien rompue par un jeudi passé aux +champs à gauler les châtaignes et fêter le cidre nouveau. Rêvai- +je que ma porte grinçait? Tant de gonds, tant de girouettes +gémissaient alentour... Deux bras, singulièrement experts à +soulever un corps endormi, ceignirent ici mes reins, ici ma +nuque, pressant en même temps autour de moi la couverture et le +drap. Ma joue perçut l'air plus froid de l'escalier; un pas +assourdi, lourd, descendit lentement, et chaque pas me berçait +d'une secousse molle. M'éveillai-je tout à fait? J'en doute. Le +songe seul peut, emportant d'un coup d'aile une petite fille par +delà son enfance, la déposer, ni surprise, ni révoltée, en pleine +adolescence hypocrite et aventureuse. Le songe seul épanouit dans +une enfant tendre l'ingrate qu'elle sera demain, la fourbe +complice du passant, l'oublieuse qui quittera la maison +maternelle sans tourner la tête... Telle je partais, pour le pays +où la chaise de poste, sonnante de grelots de bronze, arrête +devant l'église un jeune homme de taffetas et une jeune fille +pareille, dans le désordre de ses jupes, à une rose au pillage... +Je ne criai pas. Les deux bras m'étaient si doux, soucieux de +m'étreindre assez, de garer, au passage des portes, mes pieds +ballants... Un rythme familier, vraiment, m'endormait entre ces +bras ravisseurs... + +Au jour levé, je ne reconnus pas ma soupente ancienne, encombrée +maintenant d'échelles et de meubles boiteux, où ma mère en peine +m'avait portée, nuitamment, comme une mère chatte qui déplace en +secret le gîte de son petit. Fatiguée, elle dormait, et ne +s'éveilla que quand je jetai, aux murs de ma logette oubliée, mon +cri perçant: + +-- Mamaan! viens vite! Je suis enlevée! + +LE CURÉ SUR LE MUR + +-- À quoi penses-tu, Bel-Gazou? + +-- À rien, maman. + +C'est bien répondu. Je ne répondais pas autrement quand j'avais +son âge, et que je m'appelais comme s'appelle ma fille dans +l'intimité, Bel-Gazou. D'où vient ce nom, et pourquoi mon père me +le donna-t-il? Il est sans doute patois et provençal -- beau +gazouillis, beau langage -- mais il ne déparerait pas le héros ou +l'héroïne d'un conte persan... + +«À rien, maman.» Il n'est pas mauvais que les enfants remettent +de temps en temps, avec politesse, les parents à leur place. Tout +temple est sacré. Comme je dois lui paraître indiscrète et +lourde, à ma Bel-Gazou d'à présent! Ma question tombe comme un +caillou et fêle le miroir magique qui reflète, entourée de ses +fantômes favoris, une image d'enfant que je ne connaîtrai jamais. +Je sais que pour son père, ma fille est une sorte de petit +paladin femelle qui règne sur sa terre, brandit une lance de +noisetier, pourfend les meubles de paille et pousse devant elle +le troupeau comme si elle le menait en croisade. Je sais qu'un +sourire d'elle l'enchante, et que lorsqu'il dit tout bas: «Elle +est ravissante en ce moment», c'est que ce moment-là pose, sur un +tendre visage de petite fille, le double saisissant d'un visage +d'homme... + +Je sais que pour sa nurse fidèle, ma Bel-Gazou est tour à tour le +centre du monde, un chef-d'oeuvre accompli, le monstre possédé +d'où il faut à chaque heure extirper le démon, une championne à +la course, un vertigineux abîme de perversité, une _dear little +one_, et un petit lapin... Mais qui me dira ce qu'est ma fille +devant elle-même? + +À son âge -- pas tout à fait huit ans -- j'étais curé sur un mur. +Le mur, épais et haut, qui séparait le jardin de la basse-cour, +et dont le faîte, large comme un trottoir, dallé à plat, me +servait de piste et de terrasse, inaccessible au commun des +mortels. Eh oui, curé sur un mur. Qu'y a-t-il d'incroyable? +J'étais curé sans obligation liturgique ni prêche, sans +travestissement irrévérencieux, mais, à l'insu de tous curés. +Curé comme vous êtes chauve, monsieur, ou vous, madame, +arthritique. + +Le mot «presbytère» venait de tomber, cette année-là, dans mon +oreille sensible, et d'y faire des ravages. + +«C'est certainement le presbytère le plus gai que je +connaisse...» avait dit quelqu'un. + +Loin de moi l'idée de demander à l'un de mes parents: «Qu'est-ce +que c'est, un presbytère?» J'avais recueilli en moi le mot +mystérieux, comme brodé d'un relief rêche en son commencement, +achevé en une longue et rêveuse syllabe... Enrichie d'un secret +et d'un doute, je dormais avec le _mot_ et je l'emportais sur mon +mur. «Presbytère!» Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler +et le jardin de Miton, vers l'horizon toujours brumeux de +Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anathème: «Allez! +vous êtes tous des presbytères!» criais-je à des bannis +invisibles. + +Un peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m'avisai que +«presbytère» pouvait bien être le nom scientifique du petit +escargot rayé jaune et noir... Une imprudence perdit tout, +pendant une de ces minutes où une enfant, si grave, si chimérique +qu'elle soit, ressemble passagèrement à l'idée que s'en font les +grandes personnes... + +-- Maman! regarde le joli petit presbytère que j'ai trouvé! + +-- Le joli petit... quoi? + +-- Le joli petit presb... + +Je me tus, trop tard. Il me fallut apprendre -- «Je me demande si +cette enfant a tout son bon sens...» -- ce que je tenais tant à +ignorer, et appeler «les choses par leur nom...» + +-- Un presbytère, voyons, c'est la maison du curé. + +-- La maison du curé... Alors, M. le curé Millot habite dans un +presbytère? + +-- Naturellement... Ferme ta bouche, respire par le nez... +Naturellement, voyons... + +J'essayai encore de réagir... Je luttai contre l'effraction, je +serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, je voulus +obliger M. Millot à habiter, le temps qu'il me plairait, dans la +coquille vide du petit escargot nommé «presbytère» ... + +-- Veux-tu prendre l'habitude de fermer la bouche quand tu ne +parles pas? À quoi penses-tu? + +-- À rien, maman... + +... Et puis je cédai. Je fus lâche, et je composai avec ma +déception. Rejetant les débris du petit escargot écrasé, je +ramassai le beau mot, je remontai jusqu'à mon étroite terrasse +ombragée de vieux lilas, décorée de cailloux polis et de +verroteries comme le nid d'une pie voleuse, je la baptisai +«Presbytère», et je me fis curé sur le mur. + +MA MÈRE ET LES LIVRES + +La lampe, par l'ouverture supérieure de l'abat-jour, éclairait +une paroi cannelée de dos de livres, reliés. Le mur opposé était +jaune, du jaune sale des dos de livres brochés, lus, relus, +haillonneux. Quelques «traduits de l'anglais» -- un franc vingt- +cinq -- rehaussaient de rouge le rayon du bas. + +À mi-hauteur, Musset, Voltaire, et les Quatre Évangiles +brillaient sous la basane feuille-morte. Littré, Larousse et +Becquerel bombaient des dos de tortues noires. D'Orbigny, +déchiqueté par le culte irrévérencieux de quatre enfants, +effeuillait ses pages blasonnées de dahlias, de perroquets, de +méduses à chevelures roses et d'ornithorynques. + +Camille Flammarion, bleu, étoilé d'or, contenait les planètes +jaunes, les cratères froids et crayeux de la lune, Saturne qui +roule, perle irisée, libre dans son anneau... + +Deux solides volets couleur de glèbe reliaient Élisée Reclus. +Musset, Voltaire, jaspés, Balzac noir et Shakespeare olive... + +Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir, après tant d'années, +cette pièce maçonnée de livres. Autrefois, je les distinguais +aussi dans le noir. Je ne prenais pas de lampe pour choisir l'un +d'eux, le soir, il me suffisait de pianoter le long des rayons. +Détruits, perdus et volés, je les dénombre encore. Presque tous +m'avaient vue naître. + +Il y eut un temps où, avant de savoir lire, je me logeais en +boule entre deux tomes du Larousse comme un chien dans sa niche. +Labiche et Daudet se sont insinués, tôt, dans mon enfance +heureuse, maîtres condescendants qui jouent avec un élève +familier. Mérimée vint en même temps, séduisant et dur, et qui +éblouit parfois mes huit ans d'une lumière inintelligible._ Les +Misérables_ aussi, oui, les _Misérables_ -- malgré Gavroche; mais +je parle là d'une passion raisonneuse qui connut des froideurs et +de longs détachements. Point d'amour entre Dumas et moi, sauf que +le _Collier de la Reine_ rutila, quelques nuits, dans mes songes, +au col condamné de Jeanne de la Motte. Ni l'enthousiasme +fraternel, ni l'étonnement désapprobateurs de mes parents +n'obtinrent que je prisse de l'intérêt aux Mousquetaires... + +De livres enfantins, il n'en fut jamais question. Amoureuse de la +Princesse en son char, rêveuse sous un si long croissant de lune, +et de la Belle qui dormait au bois, entre ses pages prostrée; +éprise du Seigneur Chat botté d'entonnoirs, j'essayai de +retrouver dans le texte de Perrault les noirs de velours, +l'éclair d'argent, les ruines, les cavaliers, les chevaux aux +petits pieds de Gustave Doré; au bout de deux pages je +retournais, déçue, à Doré. Je n'ai lu l'aventure de la Biche, de +la Belle, que dans les fraîches images de Walter Crane. Les gros +caractères du texte couraient de l'un à l'autre tableau comme le +réseau de tulle uni qui porte les médaillons espacés d'une +dentelle. Pas un mot n'a franchi le seuil que je lui barrais. Où +s'en vont, plus tard, cette volonté énorme d'ignorer, cette force +tranquille employée à bannir et à s'écarter?... + +Des livres, des livres, des livres... Ce n'est pas que je lusse +beaucoup. Je lisais et relisais les mêmes. Mais tous m'étaient +nécessaires. Leur présence, leur odeur, les lettres de leurs +titres et le grain de leur cuir... Les plus hermétiques ne +m'étaient-ils pas les plus chers? Voilà longtemps que j'ai oublié +l'auteur d'une Encyclopédie habillée de rouge, mais les +références alphabétiques indiquées sur chaque tome composent +indélébilement un mot magique: Aphbicécladiggalhy- +maroidphorebstevanzy. Que j'aimai ce Guizot, de vert et d'or +paré, jamais déclos! Et ce _Voyage d'Anarcharsis_ inviolé! Si +l'_Histoire_ _du Consulat et de l'Empire_ échoua un jour sur les +quais, je gage qu'une pancarte mentionne fièrement son «état de +neuf»... + +Les dix-huit volumes de Saint-Simon se relayaient au chevet de ma +mère, la nuit; elle y trouvait des plaisirs renaissants, et +s'étonnait qu'à huit ans je ne les partageasse pas tous. + +-- Pourquoi ne lis-tu pas Saint-Simon? me demandait-elle. C'est +curieux de voir le temps qu'il faut à des enfants pour adopter +des livres intéressants! + +Beaux livres que je lisais, beaux livres que je ne lisais pas, +chaud revêtement des murs du logis natal, tapisserie dont mes +yeux initiés flattaient la bigarrure cachée... J'y connus, bien +avant l'âge de l'amour, que l'amour est compliqué et tyrannique +et même encombrant, puisque ma mère lui chicanait sa place. + +-- C'est beaucoup d'embarras, tant d'amour, dans ces livres, +disait-elle. Mon pauvre Minet-Chéri, les gens ont d'autres chats +à fouetter, dans la vie. Tous ces amoureux que tu vois dans les +livres, ils n'ont donc jamais ni enfants à élever, ni jardin à +soigner? Minet-Chéri, je te fais juge: est-ce que vous m'avez +jamais, toi et tes frères, entendue rabâcher autour de l'amour +comme ces gens font dans les livres? Et pourtant je pourrais +réclamer voix au chapitre, je pense; j'ai eu deux maris et quatre +enfants! + +Les tentants abîmes de la peur, ouverts dans maint roman, +grouillaient suffisamment, si je m'y penchais, de fantômes +classiquement blancs, de sorciers, d'ombres, d'animaux +maléfiques, mais cet au-delà ne s'agrippait pas, pour monter +jusqu'à moi, à mes tresses pendantes, contenus qu'ils étaient par +quelques mots conjurateurs... + +-- Tu as lu cette histoire de fantôme, Minet-Chéri? Comme c'est +joli, n'est-ce pas? Y a-t-il quelque chose de plus joli que cette +page où le fantôme se promène à minuit, sous la lune, dans le +cimetière? Quand l'auteur dit, tu sais, que la lumière de la lune +passait au travers du fantôme et qu'il ne faisait pas d'ombre sur +l'herbe... Ce doit être ravissant, un fantôme. Je voudrais bien +en voir un, je t'appellerais. Malheureusement ils n'existent pas. +Si je pouvais me faire fantôme après ma vie, je n'y manquerais +pas, pour ton plaisir et pour le mien. Tu as lu aussi cette +stupide histoire d'une morte qui se venge? Se venger, je vous +demande un peu! Ce ne serait pas la peine de mourir, si on ne +devenait pas plus raisonnable après qu'avant. Les morts, va, +c'est un bien tranquille voisinage. Je n'ai pas de tracas avec +mes voisins vivants, je me charge de n'en avoir jamais avec mes +voisins morts! + +Je ne sais quelle froideur littéraire, saine à tout prendre, me +garda du délire romanesque, et me porta un peu plus tard, quand +j'affrontai tels livres dont le pouvoir éprouvé semblait +infaillible -- à raisonner quand je n'aurais dû être qu'une +victime enivrée. Imitais-je encore en cela ma mère, qu'une +candeur particulière inclinait à nier le mal, ce pendant que sa +curiosité le cherchait et le contemplait, pêle-mêle avec le bien, +d'un oeil émerveillé? + +-- Celui-ci? Celui-ci n'est pas un mauvais livre, Minet-Chéri, me +disait-elle. Oui, je sais bien, il y a cette scène, ce +chapitre... Mais c'est du roman. Ils sont à court d'inventions, +tu comprends, les écrivains, depuis le temps. Tu aurais pu +attendre un an ou deux, avant de le lire... Que veux-tu! +débrouille-toi là-dedans, Minet-Chéri. Tu es assez intelligente +pour garder pour toi ce que tu comprendras trop... Et peut-être +n'y a-t-il pas de mauvais livres... + +Il y avait pourtant ceux que mon père enfermait dans son +secrétaire en bois de thuya. Mais il enfermait surtout le nom de +l'auteur. + +-- Je ne vois pas d'utilité à ce que ces enfants lisent Zola! + +Zola l'ennuyait, et plutôt que d'y chercher une raison de nous le +permettre ou de nous le défendre, il mettait à l'index un Zola +intégral, massif, accru périodiquement d'alluvions jaunes. + +-- Maman, pourquoi est-ce que je ne peux pas lire Zola? + +Les yeux gris, si malhabiles à mentir, me montraient leur +perplexité: + +-- J'aime mieux, évidemment, que tu ne lises pas certains Zola... + +-- Alors, donne-moi ceux qui ne sont pas «certains»? + +Elle me donna _La Faute de l'Abbé Mouret_ et le _Docteur Pascal_, +et _Germinal_. Mais je voulus, blessée qu'on verrouillât, en +défiance de moi, un coin de cette maison où les portes battaient, +où les chats entraient la nuit, où la cave et le pot à beurre se +vidaient mystérieusement -- je voulus les autres. Je les eus. Si +elle en garde, après, de la honte, une fille de quatorze ans n'a +ni peine ni mérite à tromper des parents au coeur pur. Je m'en +allai au jardin, avec mon premier livre dérobé. Une assez +douceâtre histoire d'hérédité l'emplissait, mon Dieu, comme +plusieurs autres Zola. La cousine robuste et bonne cédait son +cousin aimé à une malingre amie, et tout se fût passé comme sous +Ohnet, ma foi, si la chétive épouse n'avait connu la joie de +mettre un enfant au monde. Elle lui donnait le jour soudain, avec +un luxe brusque et cru de détails, une minutie anatomique, une +complaisance dans la couleur, l'odeur, l'attitude, le cri, où je +ne reconnus rien de ma tranquille compétence de jeune fille des +champs. Je me sentis crédule, effarée, menacée dans mon destin de +petite femelle... Amours des bêtes paissantes, chats coiffant les +chattes comme des fauves leur proie, précision paysanne, presque +austère, des fermières parlant de leur taure vierge ou de leur +fille en mal d'enfant, je vous appelai à mon aide. Mais j'appelai +surtout la voix conjuratrice: + +-- Quand je t'ai mise au monde, toi la dernière, Minet-Chéri, +j'ai souffert trois jours et deux nuits. Pendant que je te +portais, j'étais grosse comme une tour. Trois jours, ça paraît +long... Les bêtes nous font honte, à nous autres femmes qui ne +savons plus enfanter joyeusement. Mais je n'ai jamais regretté ma +peine: on dit que les enfants, portés comme soi si haut, et lents +à descendre vers la lumière, sont toujours des enfants très +chéris, parce qu'ils ont voulu se loger tout près du coeur de +leur mère, et ne la quitter qu'à regret... + +En vain je voulais que les doux mots de l'exorcisme, rassemblés à +la hâte, chantassent à mes oreilles: un bourdonnement argentin +m'assourdissait. D'autres mots, sous mes yeux, peignaient la +chair écartelée, l'excrément, le sang souillé... Je réussis à +lever la tête, et vis qu'un jardin bleuâtre, des murs couleur de +fumée vacillaient étrangement sous un ciel devenu jaune... Le +gazon me reçut, étendue et molle comme un de ces petits lièvres +que les braconniers apportaient, frais tués, dans la cuisine. + +Quand je repris conscience, le ciel avait recouvré son azur, et +je respirais, le nez frotté d'eau de Cologne, aux pieds de ma +mère. + +-- Tu vas mieux, Minet-Chéri? + +-- Oui... je ne sais pas ce que j'ai eu... + +Les yeux gris, par degrés rassurés, s'attachaient aux miens. + +-- Je le sais, moi... Un bon petit coup de doigt-de-Dieu sur la +tête, bien appliqué... + +Je restais pâle et chagrine, et ma mère se trompa: + +-- Laisse donc, laisse donc... Ce n'est pas si terrible, va, +c'est loin d'être si terrible, l'arrivée d'un enfant. Et c'est +beaucoup plus beau dans la réalité. La peine qu'on y prend +s'oublie si vite, tu verras!... La preuve que toutes les femmes +l'oublient, c'est qu'il n'y a jamais que les hommes -- est-ce que +ça le regardait, voyons, ce Zola? -- qui en font des histoires... + +PROPAGANDE + +Quand j'eus huit, neuf, dix ans, mon père songea à la politique. +Né pour plaire et pour combattre, improvisateur et conteur +d'anecdotes, j'ai pensé plus tard qu'il eût pu réussir et séduire +une Chambre, comme il charmait une femme. Mais, de même que sa +générosité sans borne nous ruina tous, sa confiance enfantine +l'aveugla. Il crut à la sincérité de ses partisans, à la loyauté +de son adversaire, en l'espèce M. Merlou. C'est M. Pierre Merlou, +ministre éphémère, plus tard, qui évinça mon père du conseil +général et d'une candidature à la députation; grâces soient +rendues à Sa défunte Excellence! + +Une petite perception de l'Yonne ne pouvait suffire à maintenir, +dans le repos et la sagesse, un capitaine de zouaves amputé de la +jambe, vif comme la poudre et affligé de philanthropie. Dès que +le mot «politique» obséda son oreille d'un pernicieux cliquetis +il songea: + +«Je conquerrai le peuple en l'instruisant; j'évangéliserai la +jeunesse et l'enfance aux noms sacrés de l'histoire naturelle, de +la physique et de la chimie élémentaire, je m'en irai brandissant +la lanterne à projections et microscope, et distribuant dans les +écoles des villages les instructifs et divertissants tableaux +coloriés où le charançon, grossi vingt fois, humilie le vautour +réduit à la taille d'une abeille... Je ferai des conférences +populaires contre l'alcoolisme d'où le Poyaudin et le Forterrat, +à leur habitude buveurs endurcis, sortiront convertis et lavés +dans leurs larmes!...» + +Il le fit comme il le disait. La victoria défraîchie et la jument +noire âgée chargèrent, les temps venus, lanterne à projections, +cartes peintes, éprouvettes, tubes coudés, le futur candidat, ses +béquilles, et moi: un automne froid et calme pâlissait le ciel +sans nuages, la jument prenait le pas à chaque côte et je sautais +à terre, pour cueillir aux haies la prunelle bleue, le bonnet- +carré couleur de corail, et ramasser le champignon blanc, rosé +dans sa conque comme un coquillage. Des bois amaigris que nous +longions sortait un parfum de truffe fraîche et de feuille +macérée. + +Une belle vie commençait pour moi. Dans les villages, la salle +d'école, vidée l'heure d'avant, offrait aux auditeurs ses bancs +usés; j'y reconnaissais le tableau noir, les poids et mesures, et +la triste odeur d'enfants sales. Une lampe à pétrole, oscillant +au bout de sa chaîne, éclairait les visages de ceux qui y +venaient, défiants et sans sourire, recueillir la bonne parole. +L'effort d'écouter plissait des fronts, entr'ouvrait des bouches +de martyrs. Mais distante, occupée sur l'estrade à de graves +fonctions, je savourais l'orgueil qui gonfle le comparse enfant +chargé de présenter au jongleur les oeufs de plâtre, le foulard +de soie et les poignards à lame bleue. + +Une torpeur consternée, puis des applaudissements timides, +saluaient la fin de la «causerie instructive». Un maire chaussé +de sabots félicitait mon père comme s'il venait d'échapper à une +condamnation infamante. Au seuil de la salle vide, des enfants +attendaient le passage du «monsieur qui n'a qu'une jambe». L'air +froid et nocturne se plaquait à mon visage échauffé, comme un +mouchoir humide imbibé d'une forte odeur de labour fumant, +d'étable et d'écorce de chêne. La jument attelée, noire dans le +noir, hennissait vers nous, et dans le halo d'une des lanternes +tournait l'ombre cornue de sa tête... Mais mon père, magnifique, +ne quittait pas ses mornes évangélisés sans offrir à boire, tout +au moins, au conseil municipal. Au «débit de boisson» le plus +proche, le vin chaud bouillait sur un feu de braise, soulevant +sur sa houle empourprée des bouées de citron et des épaves de +cannelle. La capiteuse vapeur, quand j'y pense, mouille encore +mes narines... Mon père n'acceptait, en bon Méridional, que de la +«gazeuse», tandis que sa fille... + +-- Cette petite demoiselle va se réchauffer avec un doigt de vin +chaud! + +Un doigt? Le verre tendu, si le cafetier relevait trop tôt le +pichet à bec, je savais commander: «Bord à bord!» et ajouter: «À +la vôtre!», trinquer et lever le coude, et taper sur la table le +fond de mon verre vide, et torcher d'un revers de main mes +moustaches de petit bourgogne sucré, et dire, en poussant mon +verre du côté du pichet: «Ça fait du bien par où ça passe!» Je +connaissais les bonnes manières. + +Ma courtoisie rurale déridait les buveurs, qui entrevoyaient +soudain en mon père un homme pareil à eux -- sauf la jambe coupée +-- et «bien causant, peut-être un peu timbré»... La pénible +séance finissait en rires, en tapes sur l'épaule, en histoires +énormes, hurlées par des voix comme en ont les chiens de berger +qui couchent dehors toute l'année... Je m'endormais, parfaitement +ivre, la tête sur la table, bercée par un tumulte bienveillant. +De durs bras de laboureurs, enfin, m'enlevaient et me déposaient +au fond de la voiture, tendrement, bien roulée dans le châle +tartan rouge qui sentait l'iris et maman... + +Dix kilomètres, parfois quinze, un vrai voyage sous les étoiles +haletantes du ciel d'hiver, au trot de la jument bourrée +d'avoine... Y a-t-il des gens qui restent froids, au lieu d'avoir +dans la gorge le noeud d'un sanglot enfantin, quand ils +entendent, sur une route sèche de gel, le trot d'un cheval, le +glapissement d'un renard qui chasse, le rire d'une chouette +blessée au passage par le feu des lanternes?... + +Les premières fois, au retour, ma prostration béate étonna ma +mère, qui me coucha vite, en reprochant à mon père ma fatigue. +Puis elle découvrit un soir dans mon regard une gaieté un peu +bien bourguignonne, et dans mon haleine le secret de cette +goguenardise, hélas!... + +La victoria repartit sans moi le lendemain, revint le soir et ne +repartit plus. + +-- Tu as renoncé à tes conférences? demanda, quelque jours après, +ma mère à mon père. + +Il glissa vers moi un coup d'oeil mélancolique et flatteur, leva +l'épaule: + +-- Parbleu! Tu m'as enlevé mon meilleur agent électoral... + +PAPA ET Mme BRUNEAU + +Neuf heures, l'été, un jardin que le soir agrandit, le repos +avant le sommeil. Des pas pressés écrasent le gravier, entre la +terrasse et la pompe, entre la pompe et la cuisine. Assise près +de terre sur un petit «banc de pied» meurtrissant, j'appuie ma +tête, comme tous les soirs, contre les genoux de ma mère, et je +devine, les yeux fermés: «C'est le gros pas de Morin qui revient +d'arroser les tomates... C'est le pas de Mélie qui va vider les +épluchures... Un petit pas à talons: voilà Mme Bruneau qui vient +causer avec maman...» Une jolie voix tombe de haut, sur moi: + +-- Minet-Chéri, si tu disais bonsoir gentiment à Mme Bruneau? + +-- Elle dort à moitié, laissez-la, cette petite... + +-- Minet-Chéri, si tu dors, il faut aller te coucher. + +-- Encore un peu, maman, encore un peu? Je n'ai pas sommeil... + +Une main fine, dont je chéris les trois petits durillons qu'elle +doit au râteau, au sécateur et au plantoir, lisse mes cheveux, +pince mon oreille: + +-- Je sais, je sais que les enfants de huit ans n'ont jamais +sommeil. + +Je reste, dans le noir, contre les genoux de maman. Je ferme, +sans dormir, mes yeux inutiles. La robe de toile que je presse de +ma joue sent le gros savon, la cire dont on lustre les fers à +repasser, et la violette. Si je m'écarte un peu de cette fraîche +robe de jardinière, ma tête plonge tout de suite dans une zone de +parfum qui nous baigne comme une onde sans plis: le tabac blanc +ouvre à la nuit ses tubes étroits de parfum et ses corolles en +étoile. Un rayon, en touchant le noyer, l'éveille: il clapote, +remué jusqu'aux basses branches par une mince rame de lune. Le +vent superpose, à l'odeur du tabac blanc, l'odeur amère et froide +des petites noix véreuses qui choient sur le gazon. + +Le rayon de lune descend jusqu'à la terrasse dallée, y suscite +une voix veloutée de baryton, celle de mon père. Elle chante +_Page, écuyer, capitaine_. Elle chantera sans doute après: + +_Je pense à toi, je te vois, je t'adore_ +_À tout instant, à toute heure, en tous lieux..._ + +À moins qu'elle n'entonne, puisque Mme Bruneau aime la musique +triste: + +_Las de combattre, ainsi chantait un jour,_ +_Aux bords glacés du fatal Borysthène..._ + +Mais, ce soir, elle est nuancée, et agile, et basse à faire +frémir, pour regretter le temps + +_...Ou la belle reine oubliait_ +_Son front couronné pour son page,_ +_Qu'elle adorait!_ + +-- Le capitaine a vraiment une voix pour le théâtre, soupire +Mme Bruneau. + +-- S'il avait voulu... dit maman, orgueilleuse. Il est doué pour +tout. + +Le rayon de la lune qui monte atteint une raide silhouette +d'homme debout sur la terrasse, une main, verte à force d'être +blanche, qui étreint un barreau de la grille. La béquille et la +canne dédaignées s'accotent au mur. Mon père se repose comme un +héron, sur sa jambe unique, et chante. + +-- Ah! soupire encore Mme Bruneau, chaque fois que j'écoute +chanter le capitaine, je deviens triste. Vous ne vous rendez pas +compte de ce que c'est qu'une vie comme la mienne... Vieillir +près d'un mari comme mon pauvre mari... Me dire que je n'aurai +pas connu l'amour... + +-- Madame Bruneau, interrompt la voix émouvante, vous savez que +je maintiens ma proposition? + +J'entends dans l'ombre le sursaut de Mme Bruneau, et son +piétinement sur le gravier: + +-- Le vilain homme! Le vilain homme! Capitaine, vous me ferez +fuir! + +-- Quarante sous et un paquet de tabac, dit la belle voix +imperturbable, parce que c'est vous. Quarante sous et un paquet +de tabac pour vous faire connaître l'amour, vous trouvez que +c'est trop cher? Madame Bruneau, pas de lésinerie. Quand j'aurai +augmenté mes prix, vous regretterez mes conditions actuelles: +quarante sous et un paquet de tabac... + +J'entends les cris pudiques de Mme Bruneau, sa fuite de petite +femme boulotte et molle, aux tempes déjà grises, j'entends le +blâme indulgent de ma mère, qui nomme toujours mon père par notre +nom de famille: + +-- Oh! Colette... Colette... + +La voix de mon père lance encore vers la lune un couplet de +romance; et je cesse peu à peu de l'entendre, et j'oublie, +endormie contre des genoux soigneux de mon repos, Mme Bruneau, et +les gauloises taquineries qu'elle vient ici chercher, les soirs +de beau temps... + +Mais le lendemain, mais tous les jours qui suivent, notre +voisine, Mme Bruneau, a beau guetter, tendre la tête et +s'élancer, pour traverser la rue, comme sous une averse, elle +n'échappe pas à son ennemi, à son idole. + +Debout et fier sur une patte, ou assis et roulant d'une seule +main sa cigarette, ou bastionné traîtreusement par le journal _Le +Temps_, déployé, il est là. Qu'elle coure, tenant des deux mains +sa jupe comme à la contredanse, qu'elle rase sans bruit les +maisons, abritée sous son en-cas violet, il lui criera, engageant +et léger: + +-- Quarante sous et un paquet de tabac! + +Il y a des âmes capables de cacher longtemps leur blessure, et +leur tremblante complaisance pour l'idée du péché. C'est ce que +fit Mme Bruneau. Elle supporta, tant qu'elle le put, avec l'air +d'en rire, l'offre scandaleuse et la cynique oeillade. Puis un +jour, laissant là sa petite maison, emportant ses meubles et son +mari dérisoire, elle déménagea et s'en fut habiter très loin de +nous, tout là-haut, à Bel-Air. + +MA MÈRE ET LES BÊTES + +Une série de bruits brutaux, le train, les fiacres, les omnibus, +c'est tout ce que relate ma mémoire, d'un bref passage à Paris +quand j'avais six ans. Cinq ans plus tard, je ne retrouve d'une +semaine parisienne qu'un souvenir de chaleur sèche, de soif +haletante, de fiévreuse fatigue, et de puces dans une chambre +d'hôtel, rue Saint-Roch. Je me souviens aussi que je levais +constamment la tête, vaguement opprimée par la hauteur des +maisons, et qu'un photographe me conquit en me nommant, comme il +nommait, je pense, tous les enfants, «merveille». Cinq années +provinciales s'écoulent encore, et je ne pense guère à Paris. + +Mais à seize ans, revenant en Puisaye après une quinzaine de +théâtres, de musées, de magasins, je rapporte, parmi des +souvenirs de coquetterie, de gourmandise, mêlé à des regrets, à +des espoirs, à des mépris aussi fougueux, aussi candides et +dégingandés que moi-même, l'étonnement, l'aversion mélancolique +de ce que je nommais les maisons sans bêtes. Ces cubes sans +jardins, ces logis sans fleurs où nul chat ne miaule derrière la +porte de la salle à manger, où l'on n'écrase pas, devant la +cheminée, un coin du chien traînant comme un tapis, ces +appartements privés d'esprits familiers, où la main, en quête de +cordiale caresse, se heurte au marbre, au bois, au velours +inanimés, je les quittai avec des sens affamés, le besoin +véhément de toucher, vivantes, des toisons ou des feuilles, des +plumes tièdes, l'émouvante humidité des fleurs... + +Comme si je les découvrais ensemble, je saluai, inséparables, ma +mère, le jardin et la ronde des bêtes. L'heure de mon retour +était justement celle de l'arrosage, et je chéris encore cette +sixième heure du soir, l'arrosoir vert qui mouillait la robe de +satinette bleue, la vigoureuse odeur de l'humus, la lumière +déclinante qui s'attachait, rose, à la page blanche d'un livre +oublié, aux blanches corolles du tabac blanc, aux taches blanches +de la chatte dans une corbeille. + +Nonoche aux trois couleurs avait enfanté l'avant-veille, Bijou, +sa fille, la nuit d'après; quant à Musette, la havanaise, +intarissable en bâtards... + +-- Va voir, Minet-Chéri, le nourrisson de Musette! + +Je m'en fus à la cuisine où Musette nourrissait, en effet, un +monstre à robe cendrée, encore presque aveugle, presque aussi +gros qu'elle, un fils de chien de chasse qui tirait comme un veau +sur les tétines délicates, d'un rose de fraise dans le poil +d'argent, et foulait rythmiquement, de ses pattes onglées, un +ventre soyeux qu'il eût déchiré, si... si sa mère n'eût taillé et +cousu pour lui, dans une ancienne paire de gants blancs, des +mitaines de daim qui lui montaient jusqu'au coude. Je n'ai jamais +vu un chiot de dix jours ressembler autant à un gendarme. + +Que de trésors éclos en mon absence! Je courus à la grande +corbeille débordante de chats indistincts. Cette oreille orange +était de Nonoche. Mais à qui ce panache de queue noire, angora? À +la seule Bijou, sa fille, intolérante comme une jolie femme. Une +longue patte sèche et fine, comme une patte de lapin noir, +menaçait le ciel; un tout petit chat tavelé comme une genette et +qui dormait, repu, le ventre en l'air sur ce désordre, semblait +assassiné... Je démêlais, heureuse, ces nourrices et ces +nourrissons bien léchés, qui fleuraient le foin et le fait frais, +la fourrure soignée, et je découvrais que Bijou, en trois ans +quatre fois mère, qui portait à ses mamelles un chapelet de +nouveau-nés, suçait elle-même, avec un bruit maladroit de sa +langue trop large et un ronron de feu de cheminée, le lait de la +vieille Nonoche inerte d'aise, une patte sur les yeux. + +L'oreille penchée, j'écoutais, celui-ci grave, celui-là argentin, +le double ronron, mystérieux privilège du félin, rumeur d'usine +lointaine, bourdonnement de coléoptère prisonnier, moulin délicat +dont le sommeil profond arrête la meule. Je n'étais pas surprise +de cette chaîne de chattes s'allaitant l'une à l'autre. À qui vit +aux champs et se sert de ses yeux, tout devient miraculeux et +simple. Il y a beau temps que nous trouvions naturel qu'une lice +nourrît un jeune chat, qu'une chatte choisît, pour dormir, le +dessus de la cage où chantaient des serins verts confiants et +qui, parfois, tiraient du bec, au profit de leur nid, quelques +poils soyeux de la dormeuse. + +Une année de mon enfance se dévoua à capturer, dans la cuisine ou +dans l'écurie à la vache, les rares mouches d'hiver, pour la +pâture de deux hirondelles, couvée d'octobre jetée bas par le +vent. Ne fallait-il pas sauver ces insatiables au bec large, qui +dédaignaient toute proie morte? C'est grâce à elles que je sais +combien l'hirondelle apprivoisée passe, en sociabilité insolente, +le chien le plus gâté. Les deux nôtres vivaient perchées sur +l'épaule, sur la tête, nichées dans la corbeille à ouvrage, +courant sous la table comme des poules et piquant du bec le chien +interloqué, piaillant au nez du chat qui perdait contenance... +Elles venaient à l'école au fond de ma poche, et retournaient à +la maison par les airs. Quand la faux luisante de leurs ailes +grandit et s'affûta, elles disparurent à toute heure dans le haut +du ciel printanier, mais un seul appel aigu: «Petî-î-î-tes»! les +rabattait fendant le vent comme deux flèches, et elles +atterrissaient dans mes cheveux, cramponnées de toutes leurs +serres courbes, couleur d'acier noir. + +Que tout était féerique et simple, parmi cette faune de la maison +natale... Vous ne pensiez pas qu'un chat mangeât des fraises? +Mais je sais bien, pour l'avoir vu tant de fois, que ce Satan +noir, Babou, interminable et sinueux comme une anguille, +choisissait en gourmet, dans le potager de Mme Pomié, les plus +mûres des «caprons blancs» et des «belles-de-juin». C'est le même +qui respirait, poétique, absorbé, des violettes épanouies. On +vous a conté que l'araignée de Pellisson fut mélomane? Ce n'est +pas moi qui m'en ébahirai. Mais je verserai ma mince contribution +au trésor des connaissances humaines, en mentionnant l'araignée +que ma mère avait -- comme disait papa -- dans son plafond, cette +même année qui fêta mon seizième printemps. Une belle araignée +des jardins, ma foi, le ventre en gousse d'ail, barré d'une croix +historiée. Elle dormait ou chassait, le jour, sur sa toile tendue +au plafond de la chambre à coucher. La nuit, vers trois heures, +au moment où l'insomnie quotidienne rallumait la lampe, rouvrait +le livre au chevet de ma mère, la grosse araignée s'éveillait +aussi, prenait ses mesures d'arpenteur et quittait le plafond au +bout d'un fil, droit au-dessus de la veilleuse à huile où +tiédissait, toute la nuit, un bol de chocolat. Elle descendait, +lente, balancée mollement comme une grosse perle, empoignait de +ses huit pattes le bord de la tasse, se penchait tête première, +et buvait jusqu'à satiété. Puis, elle remontait, lourde de +chocolat crémeux, avec les haltes, les méditations qu'imposent un +ventre trop chargé, et reprenait sa place au centre de son +gréement de soie... + +Couverte encore d'un manteau de voyage, je rêvais, lasse, +enchantée, reconquise, au milieu de mon royaume. + +-- Où est ton araignée, maman? + +Les yeux gris de ma mère, agrandis par les lunettes, +s'attristèrent: + +-- Tu reviens de Paris pour me demander des nouvelles de +l'araignée, ingrate fille? + +Je baissai le nez, maladroite à aimer, honteuse de ce que j'avais +de plus pur: + +-- Je pensais quelquefois, la nuit, à l'heure de l'araignée, +quand je ne dormais pas... + +-- Minet-Chéri, tu ne dormais pas? on t'avait donc mal +couchée?... L'araignée est dans sa toile, je suppose. Mais viens +voir si ma chenille est endormie. Je crois bien qu'elle va +devenir chrysalide, je lui ai mis une petite caisse de sable sec. +Une chenille de paon-de-nuit, qu'un oiseau avait dû blesser au +ventre, mais elle est guérie... + +La chenille dormait peut-être, moulée selon la courbe d’une +branche de lyciet. Son ravage, autour d'elle, attestait sa force. +Il n'y avait que lambeaux de feuilles, pédoncules rongés, +surgeons dénudés. Dodue, grosse comme un pouce, longue de plus +d'un décimètre, elle gonflait ses bourrelets d'un vert de chou, +cloutés de turquoises saillantes et poilues. Je la détachai +doucement et elle se tordit, coléreuse, montrant son ventre plus +clair et toutes ses petites griffes, qui se collèrent comme des +ventouses à la branche où je la reposai. + +-- Maman, elle a tout dévoré! + +Les yeux gris, derrière les lunettes, allaient du lyciet tondu à +la chenille, de la chenille à moi, perplexes: + +-- Eh, qu'est-ce que j'y peux faire? D'ailleurs, le lyciet +qu'elle mange, tu sais, c'est lui qui étouffe le chèvrefeuille... + +-- Mais la chenille mangera aussi le chèvrefeuille... + +-- Je ne sais pas... Mais que veux-tu que j'y fasse? Je ne peux +pourtant pas la tuer, cette bête... + +Tout est encore devant mes yeux, le jardin aux murs chauds, les +dernières cerises sombres pendues à l'arbre, le ciel palmé de +longues nuées roses -- tout est sous mes doigts: révolte +vigoureuse de la chenille, cuir épais et mouillé des feuilles +d'hortensia -- et la petite main durcie de ma mère. Le vent, si +je le souhaite, froisse le raide papier du faux-bambou et chante, +en mille ruisseaux d'air divisés par les peignes de l'if, pour +accompagner dignement la voix qui a dit ce jour-là, et tous les +autres jours jusqu'au silence de la fin, des paroles qui se +ressemblaient: + +-- Il faut soigner cet enfant...Ne peut-on sauver cette femme? +Est-ce que ces gens ont à manger chez eux? Je ne peux pourtant +pas tuer cette bête... + +ÉPITAPHES + +-- Qu'est-ce qu'il était, quand il était vivant, Astoniphronque +Bonscop? + +Mon frère renversa la tête, noua ses mains autour de son genou, +et cligna des yeux pour détailler, dans un lointain inaccessible +à la grossière vue humaine, les traits oubliés d'Astoniphronque +Bonscop. + +-- Il était tambour de ville. Mais, dans sa maison, il +rempaillait les chaises. C'était un gros type... peuh... pas bien +intéressant. Il buvait et il battait sa femme. + +-- Alors, pourquoi lui as-tu mis «bon père, bon époux» sur ton +épitaphe? + +-- Parce que ça se met quand les gens sont mariés. + +-- Qui est-ce qui est encore mort depuis hier? + +-- Mme Egrémimy Pulitien. + +-- Qui c'était, Mme Egrélimu?... + +-- Egrémimy, avec un y à la fin. Une dame, comme ça, toujours en +noir. Elle portait des gants de fil... + +Et mon frère se tut, en sifflant entres ses dents agacées par +l'idée des gants de fil frottant sur le bout des ongles. + +Il avait treize ans, et moi sept. Il ressemblait, les cheveux +noirs taillés à la malcontent et les yeux d'un bleu pâle, à un +jeune modèle italien. Il était d'une douceur extrême, et +totalement irréductible. + +-- À propos, reprit-il, tiens-toi prête demain, à dix heures. Il +y a un service. + +-- Quel service? + +-- Un service pour le repos de l'âme de Lugustu Trutrumèque. + +-- Le père ou le fils? + +-- Le père. + +-- À dix heures, je ne peux pas, je suis à l'école. + +-- Tant pis pour toi, tu ne verras pas le service. Laisse-moi +seul, il faut que je pense à l'épitaphe de Mme Egrémimy Pulitien. + +Malgré cet avertissement qui sonnait comme un ordre, je suivis +mon frère au grenier. Sur un tréteau, il coupait et collait des +feuilles de carton blanc en forme de dalles plates, de stèles +arrondies par le haut, de mausolées rectangulaires sommés d'une +croix. Puis, en capitales ornées, il y peignait à l'encre de +Chine des épitaphes, brèves ou longues, qui perpétuaient, en pur +style «marbrier», les regrets des vivants et les vertus d'un +gisant supposé. + +_»Ici repose Astoniphronque Bonscop, décédé le 22 juin 1874, à +l'âge de cinquante-sept ans. Bon père, bon époux, le ciel +l'attendait, la terre le regrette. Passant, priez pour lui!»_ + +Ces quelques lignes barraient de noir une jolie petite pierre +tombale en forme de porte romane, avec saillies simulées à +l'aquarelle. Un étai, pareil à celui qui assure l'équilibre des +cadres-chevalet, l'inclinait gracieusement en arrière. + +-- C'est un peu sec, dit mon frère. Mais, un tambour de ville... +Je me rattraperai sur Mme Egrémimy. + +Il consentit à me lire une esquisse: + +_-- «Ô! toi le modèle des épouses chrétiennes! Tu meurs à dix- +huit ans, quatre fois mère! Ils ne t'ont pas retenue, les +gémissements de tes enfants en pleurs! Ton commerce périclite, +ton mari cherche en vain l'oubli...» _J'en suis là_._ + +-- Ça commence bien. Elle avait quatre enfants, à dix-huit ans? + +-- Puisque je te le dis. + +-- Et son commerce périclique? Qu'est-ce que c'est, un commerce +périclique? + +Mon frère haussa les épaules. + +-- Tu ne peux pas comprendre, tu n'as que sept ans. Mets la colle +forte au bain-marie. Et prépare-moi deux petites couronnes de +perles bleues, pour la tombe des jumeaux Aziourne, qui sont nés +et morts le même jour. + +-- Oh!... Ils étaient gentils? + +-- Très gentils, dit mon frère. Deux garçons, blonds, tout +pareils. Je leur fais un truc nouveau, deux colonnes tronquées en +rouleaux de carton, j'imite le marbre dessus, et j'y enfile les +couronnes de perles. Ah! ma vieille... + +Il siffla d'admiration et travailla sans parler. Autour de lui, +le grenier se fleurissait de petites tombes blanches, un +cimetière pour grandes poupées. Sa manie ne comportait aucune +parodie irrévérencieuse, aucun faste macabre. Il n'avait jamais +noué sous son menton les cordons d'un tablier de cuisine, pour +simuler la chasuble, en chantant _Dies irae_. Mais il aimait les +champs de repos comme d'autres chérissent les jardins à la +française, les pièces d'eau ou les potagers. Il partait de son +pas léger, et visitait, à quinze kilomètres à la ronde, tous les +cimetières villageois, qu'il me racontait en explorateur. + +-- À Escamps, ma vieille, c'est chic, il y a un notaire, enterré +dans une chapelle grande comme la cabane du jardinier, avec une +porte vitrée, par où on voit un autel, des fleurs, un coussin par +terre et une chaise en tapisserie. + +-- Une chaise! Pour qui? + +-- Pour le mort, je pense, quand il revient la nuit. + +Il avait conservé, de la très petite enfance, cette aberration +douce, cette paisible sauvagerie qui garde l'enfant tout jeune +contre la peur de la mort et du sang. À treize ans, il ne faisait +pas beaucoup de différence entre un vivant et un mort. Pendant +que mes jeux suscitaient devant moi, transparents et visibles, +des personnages imaginés que je saluais, à qui je demandais des +nouvelles de leurs proches, mon frère, inventant des morts, les +traitait en toute cordialité et les parait de son mieux, l'un +coiffé d'une croix à branches de rayons, l'autre couché sous une +ogive gothique, et celui-là couvert de la seule épitaphe qui +louait sa vie terrestre. + +Un jour vint où le plancher râpeux du grenier ne suffit plus. Mon +frère voulut, pour honorer ses blanches tombes, la terre molle et +odorante, le gazon véridique, le lierre, le cyprès... Dans le +fond du jardin, derrière le bosquet de thuyas, il emménagea ses +défunts aux noms sonores, dont la foule débordait la pelouse, +semée de têtes de soucis et de petites couronnes de perles. Le +diligent fossoyeur clignait son oeil d'artiste. + +-- Comme ça fait bien! + +Au bout d'une semaine, ma mère passa par là, s'arrêta, saisie, +regarda de tous ses yeux -- un binocle, un face-à-main, des +lunettes pour le lointain -- et cria d'horreur, en violant du +pied toutes les sépultures... + +-- Cet enfant finira dans un cabanon! C'est du délire, c'est du +sadisme, c'est du vampirisme, c'est du sacrilège, c'est... je ne +sais même pas ce que c'est!... + +Elle contemplait le coupable, par-dessus l'abîme qui sépare une +grande personne d'un enfant. Elle cueillit, d'un râteau irrité, +dalles, couronnes et colonnes tronquées. Mon frère souffrit sans +protester qu'on traînât son oeuvre aux gémonies, et, devant la +pelouse nue, devant la haie de thuyas qui versait son ombre à la +terre fraîchement remuée, il me prit à témoin, avec une +mélancolie de poète: + +-- Crois-tu que c'est triste, un jardin sans tombeaux? + +LA «FILLE DE MON PÈRE» + +Quand j'eus quatorze, quinze ans -- des bras longs, le dos plat, +le menton trop petit, des yeux pers que le sourire rendait +obliques -- ma mère se mit à me considérer, comme on dit, d'un +drôle d'air. Elle laissait parfois tomber sur ses genoux son +livre ou son aiguille, et m'envoyait par-dessus ses lunettes un +regard gris-bleu étonné, quasi soupçonneux. + +-- Qu'est-ce que j'ai encore fait, maman? + +-- Eh... tu ressembles à la fille de mon père. + +Puis elle fronçait les sourcils et reprenait l'aiguille ou le +livre. Un jour, elle ajouta, à cette réponse devenue +traditionnelle: + +-- Tu sais qui est la fille de mon père? + +-- Mais c'est toi, naturellement! + +-- Non, mademoiselle, ce n'est pas moi. + +-- Oh!... Tu n'es pas la fille de ton père? + +Elle rit, point scandalisée d'une liberté de langage qu'elle +encourageait: + +-- Mon Dieu si! Moi comme les autres, va. Il en a eu... qui sait +combien? Moi-même je n'en ai pas connu la moitié. Irma, Eugène et +Paul, et moi, tout ça venait de la même mère, que j'ai si peu +connue. Mais toi, tu ressembles à la fille de mon père, cette +fille qu'il nous apporta un jour à la maison, nouvelle-née, sans +seulement prendre la peine de nous dire d'où elle venait, ma foi. +Ah! ce Gorille... Tu vois comme il était laid, Minet-Chéri? Eh +bien, les femmes se pendaient toutes à lui... + +Elle leva son dé vers le daguerréotype accroché au mur, le +daguerréotype que j'enferme maintenant dans un tiroir, et qui +recèle, sous son tain d'argent, le portrait en buste d'un «homme +de couleur» -- quarteron, je crois -- haut cravaté de blanc, +l'oeil pâle et méprisant, le nez long au-dessus de la lippe nègre +qui lui valut son surnom. + +-- Laid, mais bien fait, poursuivit ma mère. Et séduisant, je +t'en réponds, malgré ses ongles violets. Je lui en veux seulement +de m'avoir donné sa vilaine bouche. + +Une grande bouche, c'est vrai, mais bonne et vermeille. Je +protestai: + +-- Oh! non. Tu es jolie, toi. + +-- Je sais ce que je dis. Du moins elle s'arrête à moi, cette +lippe... La fille de mon père nous vint quand j'avais huit ans. +Le Gorille me dit: «Élevez-la. C'est votre soeur.» Il nous disait +_vous_. À huit ans, je ne me trouvai pas embarrassée, car je ne +connaissais rien aux enfants. Une nourrice heureusement +accompagnait la fille de mon père. Mais j'eu le temps, comme je +la tenais sur mes bras, de constater que ses doigts ne semblaient +pas assez fuselés. Mon père aimait tant les belles mains... Et je +modelai séance tenante, avec la cruauté des enfants, ces petits +doigts mous qui fondaient entre les miens... La fille de mon père +débuta dans la vie par dix petits abcès en boule, cinq à chaque +main, au bord de ses jolis ongles bien ciselés. Oui... tu vois +comme ta mère est méchante... Une si belle nouvelle-née... Elle +criait. Le médecin disait: «Je ne comprends rien à cette +inflammation digitale...» J'écoutais, épouvantée, ce mot +«digitale» et je tremblais. Mais je n'ai rien avoué. Le mensonge +est tellement fort chez les enfants... Cela passe généralement, +plus tard... Deviens-tu un peu moins menteuse, toi qui grandis, +Minet-Chéri? + +C'était la première fois que ma mère m'accusait de mensonge +chronique. Tout ce qu'une adolescente porte en elle de +dissimulation perverse ou délicate chancela brusquement sous un +profond regard gris, divinateur, désabusé... Mais déjà la main +posée sur mon front se retirait, légère, et le regard gris, +divinateur, désabusé... Mais déjà la main posée sur mon front se +retirait, légère, et le regard gris, retrouvant sa douceur, son +scrupule, quittait généreusement le mien: + +-- Je l'ai bien soignée après, tu sais, la fille de mon père... +J'ai appris. Elle est devenue jolie, grande, plus blonde que toi, +et tu lui ressembles, tu lui ressembles... Je crois qu'elle s'est +mariée très jeune... Ce n'est pas sûr. Je ne sais rien de plus, +parce que mon père l'a emmenée, plus tard, comme il l'avait +apportée, sans daigner nous rien dire. Elle a seulement vécu ses +premières années avec nous, Eugène, Paul, Irma et moi, et avec +Jean le grand singe, dans la maison où mon père fabriquait du +chocolat. Le chocolat, dans ce temps-là, ça se faisait avec du +cacao, du sucre et de la vanille. En haut de la maison, les +briques de chocolat séchaient, posées toutes molles sur la +terrasse. Et, chaque matin, des plaques de chocolat révélaient, +imprimé en fleurs creuses à cinq pétales, le passage nocturne des +chats... Je l'ai regrettée, la fille de mon père, et figure-toi, +Minet-Chéri... + +La suite de cet entretien manque à ma mémoire. La coupure est +aussi brutale que si je fusse, à ce moment, devenue sourde. C'est +qu'indifférente à la fille-de-mon-père, je laissai ma mère tirer +de l'oubli les morts qu'elle aimait, et je restai rêveusement +suspendue à un parfum, à une image suscités: l'odeur du chocolat +en briques molles, la fleur creuse éclose sous les pattes du chat +errant. + +LA NOCE + +Henriette Boisson ne se mariera pas, je n'ai pas à compter sur +elle. Elle pousse devant elle un rond petit ventre de sept mois, +qui ne l'empêche ni de laver le carrelage de sa cuisine, ni +d'étendre la lessive sur les cordes et sur la haie de fusains. Ce +n'est pas avec un ventre comme celui-là qu'on se marie dans mon +pays. Mme Pomié et Mme Léger ont dit vingt fois à ma mère: «Je ne +comprends pas que vous gardiez, auprès d'une grande fille comme +la vôtre, une domestique qui... une domestique que...» + +Mais ma mère a répondu vertement qu'elle se ferait plutôt +«montrer au doigt» que de mettre sur le pavé une mère et son +petit. + +Donc Henriette Boisson ne se mariera pas. Mais Adrienne +Septmance, qui tient chez nous l'emploi de femme de chambre, est +jolie, vive, et elle chante beaucoup depuis un mois. Elle chante +en cousant, épingle à son cou un noeud où le satin s'enlace à la +dentelle, autour d'un motif de plomb qui imite la marcassite. +Elle plante un peigne à bord de perles dans ses cheveux noirs, et +tire, sur son busc inflexible, les plis de sa blouse en vichy, +chaque fois qu'elle passe devant un miroir. Ces symptômes ne +trompent pas mon expérience. J'ai treize ans et demi et je sais +ce que c'est qu'une femme de chambre qui a un amoureux. Adrienne +Septmance se mariera-t-elle? Là est la question. + +Chez les Septmance, elles sont quatre filles, trois garçons, des +cousins, le tout abrité sous un chaume ancien et fleuri, au bord +d'une route. + +La jolie noce que j'aurai là! Ma mère s'en lamentera huit jours, +parlera de mes «fréquentations», de mes «mauvaises manières», +menacera de m'accompagner, y renoncera par fatigue et par +sauvagerie naturelle... + +J'épie Adrienne Septmance. Elle chante, bouscule son travail, +court dans la rue, rit haut, sur un ton factice. + +Je respire autour d'elle ce parfum commun, qu'on achète ici chez +Maumond, le coupeur des cheveux, ce parfum qu'on respire, semble- +t-il, avec les amygdales et qui fait penser à l'urine sucrée des +chevaux, séchant sur les routes... + +-- Adrienne, vous sentez le patchouli! décrète ma mère, qui n'a +jamais su ce qu'était le patchouli... + +Enfin je rencontre, dans la cuisine, un jeune gars noir sous son +chapeau de paille blanche, assis contre le mur et silencieux +comme un garçon qui est là pour le bon motif. J'exulte, et ma +mère s'assombrit. + +-- Qui aurons-nous après celle-là? demanda-t-elle en dînant à mon +père. + +Mais mon père s'est-il aperçu seulement qu'Adrienne Septmance +succédait à Marie Bardin? + +-- Ils nous ont invités, ajoute ma mère. Naturellement, je n'irai +pas. Adrienne m'a demandé la petite comme demoiselle d'honneur... +C'est bien gênant + +«La petite» est debout et dégoise sa tirade préparée: + +-- Maman, j'irai avec Julie David et toutes les Follet. Tu +comprends bien qu'avec toutes les Follet tu n'as pas besoin de te +tourmenter, c'est comme si j'étais avec toi, et c'est la +charrette de Mme Follet qui nous emmène et qui nous ramène et +elle a dit que ses filles ne danseraient pas plus tard que dix +heures et... + +Je rougis et je m'arrête, car ma mère, au lieu de se lamenter, me +couvre d'un mépris extrêmement narquois: + +-- J'ai eu treize ans et demi, dit-elle. Tu n'as pas besoin de te +fatiguer davantage. Dis donc simplement: «J'adore les noces de +domestiques.» + +Ma robe blanche à ceinture pourpre, mes cheveux libres qui me +tiennent chaud, mes souliers mordorés -- trop courts, trop courts +-- et mes bas blancs, tout était prêt depuis la veille, car mes +cheveux eux-mêmes, tressés pour l'ondulation, m'ont tiré les +tempes pendant quarante-huit heures. + +Il fait beau, il fait torride, un temps de noce aux champs; la +messe n'a pas été trop longue. Le fils Follet m'a donné le bras +au cortège, mais après le cortège, que voulez-vous qu'il fasse +d'une cavalière de treize ans?... Mme Follet conduit la charrette +qui déborde de nous, de nos rires, de ses quatre filles pareilles +en bleu, de Julie David en mohair changeant mauve et rose. Les +charrettes dansent sur la route et voici proche l'instant que +j'aime le mieux... + +D'où me vient ce goût violent du repas des noces campagnardes? +Quel ancêtre me légua, à travers des parents si frugaux, cette +sorte de religion du lapin sauté, du gigot à l'ail, de l'oeuf +mollet au vin rouge, le tout servi entre des murs de grange +nappés de draps écrus où la rose rouge de juin, épinglée, +resplendit? Je n'ai que treize ans, et le menu familier de ces +repas de quatre heures ne m'effraye pas. Des compotiers de verre, +emplis de sucre en morceaux, jalonnent la table: chacun sait +qu'ils sont là pour qu'on suce, entre les plats, le sucre trempé +dans du vin, qui délie la langue et renouvelle l'appétit. +Bouilloux et Labbé, curiosités gargantuesques, font assaut de +gueule, chez les Septmance comme partout où l'on se marie. Labbé +boit le vin blanc dans un seau à traire les vaches, Bouilloux se +voit apporter un gigot entier dont il ne cède rien à personne, +que l'os dépouillé. + +Chansons, mangeaille, beuverie, la noce d'Adrienne est une bien +jolie noce. Cinq plats de viande, trois entremets et le nougat +monté où tremble une rose en plâtre. Depuis quatre heures, le +portail béant de la grange encadre la mare verte, son abri +d'ormes, un pan de ciel où monte lentement le rose du soir. +Adrienne Septmance, noire et changée dans son nuage de tulle, +accable de sa langueur l'épaule de son mari et essuie son visage +où la sueur brille. Un long paysan osseux beugle des couplets +patriotiques: «Sauvons Paris! sauvons Paris!» et on le regarde +avec crainte, car sa voix est grande et triste, et lui-même vient +de loin: «Pensez! un homme qui est de Dampierre-sous-Bouhy! au +moins trente kilomètres d'ici!» Les hirondelles chassent et +crient au-dessus du bétail qui boit. La mère de la mariée pleure +inexplicablement. Julie David a taché sa robe; les quatre Follet, +en bleu, dans l'ombre grandissante, sont d'un bleu de phosphore. +On n'allumera les chandelles que pour le bal... Un bonheur en +dehors de mon âge, un bonheur subtil de gourmand repu me tient +là, douce, emplie de sauce de lapin, de poulet au blanc et de vin +sucré... + +L'aigre violon de Rouillard pique aux jarrets, soudain, toutes +les Follet, et Julie, et la mariée, et les jeunes fermières à +bonnet tuyauté. «En place pour le quadrille!» On traîne dehors, +avec les tréteaux et les bancs, Labbé et Bouilloux désormais +inutiles. Le long crépuscule de juin exalte le fumet de l'étable +à porcs et du clapier proches. Je suis sans désirs, lourde pour +danser, dégoûtée et supérieure comme quelqu'un qui a mangé plus +que son saoul. Je crois bien que la bombance -- la mienne -- est +finie... + +-- Viens nous promener, me dit Julie David. + +C'est dans le potager de la ferme qu'elle m'entraîne. L'oseille +froissée, la sauge, le vert poireau encensent nos pas, et ma +compagne jase. Elle a perdu sa frisure de mouton, préparée par +tant d'épingles doubles, et sa peau de fillette blonde miroite +sur les joues comme une pomme frottée. + +-- Le fils Caillon m'a embrassée... J'ai entendu tout ce que le +jeune marié vient de dire à sa jeune mariée... Il lui a dit: +«Encore une scottish et on leur brûle la politesse...» Armandine +Follet a tout rendu devant le monde... + +J'ai chaud. Un bras moite de fillette colle au mien, que je +dégage. Je n'aime pas la peau des autres. Une fenêtre, au revers +de la maison de ferme, est ouverte, éclairée: la ronde des +moustiques et des sphinx tournoie autour d'une lampe Pigeon qui +file. + +-- C'est la chambre des jeunes mariés! souffle Julie. + +La chambre des jeunes mariés... Une armoire de poirier noir, +énorme, opprime cette chambre basse aux murs blancs, écrase entre +elle et le lit une chaise de paille. Deux très gros bouquets de +roses et de camomilles, cordés comme des fagots, se fanent sur la +cheminée, dans les vases de verre bleu, et jusqu'au jardin, +dilatent le parfum fort et flétri qui suit les enterrements... +Sous les rideaux d'andrinople, le lit étroit et haut, le lit +bourré de plume, bouffi d'oreillers en duvet d'oie, le lit où +aboutit cette journée toute fumante de sueur, d'encens, d'haleine +de bétail, de vapeur de sauces... + +L'aile d'un phalène grésille sur la flamme de la lampe et +l'éteint presque. Accoudée à la fenêtre basse, je respire l'odeur +humaine, aggravée de fleur morte et de pétrole, qui offense le +jardin. Tout à l'heure, les jeunes mariés vont venir ici. Je n'y +avais pas pensé. Ils plongeront dans cette plume profonde. On +fermera sur eux les contrevents massifs, la porte, toutes les +issues de ce petit tombeau étouffant. Il y aura entre eux cette +lutte obscure sur laquelle la candeur hardie de ma mère et la vie +des bêtes m'ont appris trop et trop peu... Et puis?... J'ai peur +de cette chambre, de ce lit auquel je n'avais pas pensé. Ma +compagne rit et bavarde... + +-- Dis, tu as vu que le fils Follet a mis à sa boutonnière la +rose que je lui ai donnée? Dis, tu as vu que Nana Bouilloux a un +chignon? À treize ans, vrai!... Moi, quand je me marierai, je ne +me gênerai pas pour dire à maman... Mais où tu vas? où tu vas? + +Je cours, foulant les salades et les tumulus de la fosse +d'asperges. + +-- Mais attends-moi! Mais qu'est-ce que tu as? + +Julie ne me rejoint qu'à la barrière du potager, sous le halo +rouge de poussière qui baigne les lampes du bal, près de la +grange ronflante de trombone, de rires et de roulements de pieds, +la grange rassurante où son impatience reçoit enfin la plus +inattendue des réponses, bêlée parmi des larmes de petite fille +égarée: + +-- Je veux aller voir maman... + +MA SOEUR AUX LONGS CHEVEUX + +J'avais douze ans, le langage et les manières d'un garçon +intelligent, un peu bourru, mais la dégaine n'était point +garçonnière, à cause d'un corps déjà façonné fémininement, et +surtout de deux longues tresses, sifflantes comme des fouets +autour de moi. Elles me servaient de cordes à passer dans l'anse +du panier à goûter, de pinceaux à tremper dans l'encre ou la +couleur, de lanières à corriger le chien, de ruban à faire jouer +le chat. Ma mère gémissait de me voir massacrer ces étrivières +d'or châtain, qui me valaient, chaque matin, de me lever une +demi-heure plus tôt que mes camarades d'école. Les noirs matins +d'hiver, à sept heures, je me rendormais assise, devant le feu de +bois, sous la lumière de la lampe, pendant que ma mère brossait +et peignait ma tête ballante. C'est par ces matins-là que m'est +venue, tenace, l'aversion des longs cheveux... On trouvait de +longs cheveux pris aux basses branches des arbres dans le jardin, +de longs cheveux accrochés au portique où pendaient le trapèze et +la balançoire. Un poussin de la basse-cour passa pour estropié de +naissance, jusqu'à ce que nous eussions découvert qu'un long +cheveu, recouvert de chair bourgeonnante, ligotait étroitement +l'une de ses pattes et l'atrophiait... + +Cheveux longs, barbare parure, toison où se réfugie l'odeur de la +bête, vous qu'on choie en secret et pour le secret, vous qu'on +montre tordus et roulés, mais que l'on cache épars, qui se +baignent à votre flot, déployés jusqu'aux reins? Une femme +surprise à sa coiffure fuit comme si elle était nue. L'amour et +l'alcôve ne vous voient guère plus que le passant. Libres, vous +peuplez le lit de rets dont s'accommode mal l'épiderme irritable, +d'herbes où se débat la main errante. Il y a bien un instant, le +soir, quand les épingles tombent et que le vissage brille, +sauvage, entre des ondes mêlées -- il y a un autre instant +pareil, le matin... Et à cause de ces deux instants-là, ce que je +viens d'écrire contre vous, longs cheveux, ne signifie plus rien. + +*** + +Nattée à l'alsacienne, deux petits rubans voletant au bout de mes +deux tresses, la raie au milieu de la tête, bien enlaidie avec +mes tempes découvertes et mes oreilles trop loin du nez, je +montais parfois chez ma soeur aux longs cheveux. À midi, elle +lisait déjà, le grand déjeuner finissant à onze heures. Le matin, +couchée, elle lisait encore. Elle détournait à peine, au bruit de +la porte, ses yeux noirs mongols, distraits, voilés de roman +tendre ou de sanglante aventure. Une bougie consumée témoignait +de sa longue veille. Le papier de la chambre, gris de perle à +bleuets, portait les traces, près du lit, des allumettes qu'y +frottait la nuit, avec une brutalité insouciante, ma soeur aux +longs cheveux. Sa chemise de nuit chaste, manches longues et +petit col rabattu, ne laissait voir qu'une tête singulière, d'une +laideur attrayante, à pommettes hautes, à bouche sarcastique de +jolie Kalmoucke. Les épais sourcils mobiles remuaient comme deux +chenilles soyeuses, et le front réduit, la nuque, les oreilles, +tout ce qui était chair blanche, un peu anémique, semblait +condamné d'avance à l'envahissement des cheveux. + +Ils étaient si anormaux en longueur, en force et en nombre, les +cheveux de Juliette, que je ne les ai jamais vus inspirer, comme +ils le méritaient pourtant, l'admiration ni la jalousie. Ma mère +parlait d'eux comme d'un mal inguérissable. «Ah! mon Dieu, il +faut que j'aille peigner Juliette», soupirait-elle. Les jours de +congé, à dix heures, je voyais ma mère descendre, fatiguée, du +premier étage, jeter là l'attirail des peignes et des brosses: +«Je n'en peux plus... J'ai mal à ma jambe gauche... Je viens de +peigner Juliette.» + +Noirs, mêlés de fils roux, mollement ondés, les cheveux de +Juliette, défaits, la couvraient exactement tout entière. Un +rideau noir, à mesure que ma mère défaisait les tresses, cachait +le dos; les épaules, le visage et la jupe disparaissaient à leur +tour, et l'on n'avait plus sous les yeux qu'une étrange tente +conique, faite d'une soie sombre à grandes ondes parallèles, +fendue un moment sur un visage asiatique, remuée par deux petites +mains qui maniaient à tâtons l'étoffe de la tente. + +L'abri se repliait en quatre tresses, quatre câbles aussi épais +qu'un poignet robuste, brillants comme des couleuvres d'eau. Deux +naissaient à la hauteur des tempes, deux autres au-dessus de la +nuque, de part et d'autre d'un sillon de peau bleutée. Une sorte +de diadème ridicule couronnait ensuite le jeune front, un autre +gâteau de tresses chargeait plus bas la nuque humiliée. Les +portraits jaunis de Juliette en font foi: il n'y eut jamais de +jeune fille plus mal coiffée. + +-- La petite malheureuse! disait Mme Pomié en joignant les mains. + +-- Tu ne peux donc pas mettre ton chapeau droit? demandait à +Juliette Mme Donnot, en sortant de la messe. C'est vrai qu'avec +tes cheveux... Ah! on peut dire que ce n'est pas une vie, des +cheveux comme les tiens... + +Le jeudi matin, vers dix heures, il n'était donc pas rare que je +trouvasse, encore couchée et lisant, ma soeur aux longs cheveux. +Toujours pâle, absorbée, elle lisait avec un air dur, à côté +d'une tasse de chocolat refroidi. À mon entrée, elle ne +détournait guère plus la tête qu'aux appels: «Juliette, lève- +toi!» montant du rez-de-chaussée. Elle lisait, enroulant +machinalement à son poignet l'un de ses serpents de cheveux, et +laissait parfois errer vers moi, sans me voir, le regard des +monomanes, ce regard qui n'a ni âge ni sexe, chargé d'une +défiance obscure et d'une ironie que nous ne pénétrons pas. + +Je goûtais dans cette chambre de jeune fille un ennui distingué +dont j'étais fière. Le secrétaire en bois de rose regorgeait de +merveilles inaccessibles; ma soeur aux longs cheveux ne badinait +pas avec la boîte de pastels, l'étui à compas et certaine demi- +lune en corne blanche transparente, gravée de centimètres et de +millimètres, dont le souvenir mouille parfois mon palais comme un +citron coupé. Le papier à décalquer les broderies, gras, d'un +bleu nocturne, le poinçon à percer les «roues» dans la broderie +anglaise, les navettes à frivolité, les navettes d'ivoire, d'un +blanc d'amande, et les bobines de soie couleur de paon, et +l'oiseau chinois, peint sur riz, que ma soeur copiait au «passé» +sur un panneau de velours... Et les tablettes de bal à feuillets +de nacre, attachées à l'inutile éventail d'une jeune fille qui ne +va jamais au bal... + +Ma convoitise domptée, je m'ennuyais. Pourtant, par la fenêtre, +je plongeais dans le jardin d'En-Face, où notre chatte Zoé +rossait quelque matou. Pourtant chez Mme Saint-Alban, dans le +jardin contigu, la rare clématite -- celle qui montrait sous la +pulpe blanche de sa fleur, comme un sang faible courant sous une +peau fine, des veinules mauves -- ouvrait une cascade lumineuse +d'étoiles à six pointes... + +Pourtant, à gauche, au coin de l'étroite rue des Soeurs, Tatave, +le fou qu l'on disait inoffensif, poussait une clameur horrible +sans qu'un trait de sa figure bougeât... N'importe, je +m'ennuyais. + +-- Qu'est-ce que tu lis, Juliette?... Dis, Juliette, qu'est-ce +que tu lis?... Juliette!... + +La réponse tardait, tardait à venir, comme si des lieues d'espace +et de silence nous eussent séparées. + +-- _Fromont jeune et Risler aîné_. + +Ou bien: + +-- _La Chartreuse de Parme_. + +_La Chartreuse de Parme, le Vicomte de Bragelonne, Monsieur de +Camors, le Vicaire de Wakefield, la Chronique de Charles IX, la +Terre, Lorenzaccio, les Monstres parisiens, Grande Maguet, les +Misérables..._ Des vers aussi, moins souvent. Des feuilletons du +_Temps_, coupés et cousus; la collection de la _Revue des Deux +Mondes_, celle de la _Revue_ _Bleue_, celle du _Journal des Dames +et des Demoiselles_, Voltaire et Ponson du Terrail... Des romans +bourraient les coussins, enflaient la corbeille à ouvrage, +fondaient au jardin, oubliés sous la pluie. Ma soeur aux longs +cheveux ne parlait plus, mangeait à peine, nous rencontrait avec +surprise dans la maison, s'éveillait en sursaut si l'on +sonnait... + +Ma mère se fâcha, veilla la nuit pour éteindre la lampe et +confisquer les bougies: ma soeur aux longs cheveux, enrhumée, +réclama dans sa chambre une veilleuse pour la tisane chaude, et +lut à la flamme de la veilleuse. Après la veilleuse, il y eut les +boîtes d'allumettes et le clair de lune. Après le clair de +lune... Après le clair de lune, ma soeur aux longs cheveux, +épuisée de romanesque insomnie, eut la fièvre, et la fièvre ne +céda ni aux compresses, ni à l'eau purgative. + +-- C'est une typhoïde, dit un matin le docteur Pomié. + +-- Une typhoïde? oh! voyons, docteur... Pourquoi? Ce n'est pas +votre dernier mot? + +Ma mère s'étonnait, vaguement scandalisée, pas encore inquiète. +Je me souviens qu'elle se tenait sur le perron, agitant gaiement, +comme un mouchoir, l'ordonnance du docteur Pomié. + +-- Au revoir, docteur!... À bientôt!... Oui, oui, c'est ça, +revenez demain! + +Son embonpoint agile occupait tout le perron, et elle grondait le +chien qui ne voulait pas rentrer. L'ordonnance aux doigts, elle +alla, avec une moue de doute, retrouver ma soeur, que nous avions +laissée endormie et murmurante dans la fièvre. Juliette ne +dormait plus; les yeux mongols, les quatre tresses luisaient, +noirs, sur le lit blanc. + +-- Tu ne te lèveras pas aujourd'hui, ma chérie, dit ma mère. Le +docteur Pomié a bien recommandé... Veux-tu boire de la citronnade +fraîche? Veux-tu que je refasse un peu ton lit? + +Ma soeur aux longs cheveux ne répondit pas tout de suite. +Pourtant, ses yeux obliques nous couvraient d'un regard actif, où +errait un sourire nouveau, un sourire apprêté pour plaire. Au +bout d'un court moment: + +-- C'est vous, Catulle? demanda-t-elle d'une voix légère. + +Ma mère tressaillit, avança d'un pas. + +-- Catulle? Qui, Catulle? + +-- Mais Catulle Mendès, répliqua la voix légère. C'est vous? Vous +voyez, je suis venue. J'ai mis vos cheveux blonds dans le +médaillon ovale. Octave Feuillet est venu ce matin, mais quelle +différence!... Rien que d'après sa photographie, j'avais jugé... +J'ai horreur des favoris. D'ailleurs, je n'aime que les blonds. +Est-ce que je vous ai dit que j'avais mis un peu de pastel rouge +sur votre photographie, à l'endroit de la bouche? C'est à cause +de vos vers... Ce doit être ce petit point rouge qui me fait mal +dans la tête, depuis... Non, nous ne rencontrerons personne... Je +ne connais d'ailleurs personne dans ce pays. C'est à cause de ce +petit point rouge... et du baiser... Catulle... Je ne connais +personne ici. Devant tous, je le déclare bien haut, c'est vous +seul, Catulle... + +Ma soeur cessa de parler, se plaignit d'une manière aigre et +intolérante, se tourna vers le mur et continua de se plaindre +beaucoup plus bas, comme de très loin. Une de ses tresses barrait +son visage, brillante, ronde, gorgée de vie. Ma mère, immobile, +avait penché la tête pour mieux entendre et regardait, avec une +sorte d'horreur, cette étrangère qui n'appelait à elle, dans son +délire, que des inconnus. Puis elle regarda autour d'elle, +m'aperçut, m'ordonna précipitamment: + +--Va t'en en bas... + +Et, comme saisie de honte, elle cacha son visage dans ses deux +mains. + +MATERNITÉ + +Sitôt mariée, ma soeur aux longs cheveux céda aux suggestions de +son mari, de sa belle-famille, et cessa de nous voir, tandis que +s'ébranlait l'appareil redoutable des notaires et des avoués. +J'avais onze, douze ans, et ne comprenais rien à des mots comme +«tutelle imprévoyante, prodigalité inexcusable», qui visaient mon +père. Une rupture suivit entre le jeune ménage et mes parents. +Pour mes frères et moi, elle ne fit pas grand changement. Que ma +demi-soeur -- cette fille gracieuse et bien faite, kalmoucke de +visage, accablée de cheveux, chargée de ses tresses comme +d'autant de chaînes -- s'enfermât dans sa chambre tout le jour ou +s'exilât avec un mari dans une maison voisine, nous n'y voyions +ni différence ni inconvénient. D'ailleurs, mes frères, éloignés, +ressentirent seulement les secousses affaiblies d'un drame qui +tenait attentif tout notre village. Une tragédie familiale, dans +une grande ville, évolue discrètement, et ses héros peuvent sans +bruit se meurtrir. Mais le village qui vit toute l'année dans +l'inanition et la paix, qui trompe sa faim avec de maigres ragots +de braconnage et de galanterie, le village n'a pas de pitié et +personne n'y détourne la tête, par délicatesse charitable, sur le +passage d'une femme que des plaies d'argent ont, en moins d'un +jour, appauvrie d'une enfant. + +On ne parla que de nous. On fit queue le matin à la boucherie de +Léonore pour y rencontrer ma mère et la contraindre à livrer un +peu d'elle-même. Des créatures qui, la veille, n'étaient pourtant +pas sanguinaires, se partageaient quelques-uns de ses précieux +pleurs, quelques plaintes arrachées à son indignation maternelle. +Elle revenait épuisée, avec le souffle précipité d'une bête +poursuivie. Elle reprenait courage dans sa maison, entre mon père +et moi, taillait le pain pour les poules, arrosait le rôti +embroché, clouait, de toute la force de ses petites mains +emmanchées de beaux bras, une caisse pour la chatte près de +mettre bas, lavait mes cheveux au jaune d'oeuf et au rhum. Elle +mettait, à dompter son chagrin, une sorte d'art cruel, et parfois +je l'entendis chanter. Mais, le soir, elle montait fermer elle- +même les persiennes du premier étage, pour regarder -- séparés de +notre jardin d'En-Face par un mur mitoyen -- le jardin, la maison +qu'habitait ma soeur. Elle voyait des planches de fraisiers, des +pommiers en cordons et des touffes de phlox, trois marches qui +menaient à un perron-terrasse meublé d'orangers en caisses et de +sièges d'osier. Un soir -- j'étais derrière elle -- nous +reconnûmes sur l'un des sièges un châle violet et or, qui datait +de la dernière convalescence de ma soeur aux longs cheveux. Je +m'écriai: «Ah! tu vois, le châle de Juliette?» et ne reçus pas de +réponse. Un bruit saccadé et bizarre, comme un rire qu'on +étouffe, décrut avec les pas de ma mère dans le corridor, quand +elle eut fermé toutes les persiennes. + +Des mois passèrent, et rien ne changea. La fille ingrate +demeurait sous son toit, passait raide devant notre seuil, mais +il lui arriva, apercevant ma mère à l'improviste, de fuir comme +une fillette qui craint la gifle. Je la rencontrais sans émoi, +étonnée devant cette étrangère qui portait des chapeaux inconnus +et des robes nouvelles. + +Le bruit courut, un jour, qu'elle allait mettre un enfant au +monde. Mais je ne pensais plus guère à elle, et je ne fis pas +attention que, dans ce moment-là, justement, ma mère souffrit de +demi-syncopes nerveuses, de vertiges d'estomac, de palpitations. +Je me souviens seulement que l'aspect de ma soeur déformée, +alourdie, me remplit de confusion et de scandale... + +Des semaines encore passèrent... Ma mère, toujours vive, active, +employa son activité d'une manière un peu incohérente. Elle sucra +un jour la tarte aux fraises avec du sel, et au lieu de s'en +désoler, elle accueillit les reproches de mon père avec un visage +fermé et ironique qui me bouleversa. + +Un soir d'été, comme nous finissions de dîner tous les trois, une +voisine entra tête nue, nous souhaita le bonsoir d'un air +apprêté, glissa dans l'oreille de ma mère deux mots mystérieux, +et repartit aussitôt. Ma mère soupira: «Ah! mon Dieu...» et resta +debout, les mains appuyées sur la table. + +-- Qu'est-ce qu'il y a? demanda mon père. + +Elle cessa avec effort de contempler fixement la flamme de la +lampe et répondit: + +-- C'est commencé... là-bas... + +Je compris vaguement et je gagnai, plus tôt que d'habitude, ma +chambre, l'une des trois chambres qui donnaient sur le jardin +d'En-Face. Ayant éteint ma lampe, j'ouvris ma fenêtre pour +guetter, au bout d'un jardin violacé de lune, la maison +mystérieuse qui tenait clos tous ses volets. J'écoutai, +comprimant mon coeur battant contre l'appui de la fenêtre. La +nuit villageoise imposait son silence et je n'entendis que +l'aboiement d'un chien, les griffes d'un chat qui lacéraient +l'écorce d'un arbre. Puis une ombre en peignoir blanc -- ma mère +-- traversa la rue, entra dans le jardin d'En-Face. Je la vis +lever la tête, mesurer du regard le mur mitoyen comme si elle +espérait le franchir. Puis elle alla et vint dans la courte allée +du milieu, cassa machinalement un petit rameau de laurier odorant +qu'elle froissa. Sous la lumière froide de la pleine lune, aucun +de ses gestes ne m'échappait. Immobile, la face vers le ciel, +elle écoutait, elle attendait. Un cri long, aérien, affaibli par +la distance et les clôtures, lui parvint en même temps qu'à moi, +et elle jeta avec violence ses mains croisées sur sa poitrine. Un +second cri, soutenu sur la même note comme le début d'une +mélodie, flotta dans l'air, et un troisième... Alors je vis ma +mère serrer à pleines mains ses propres flancs, et tourner sur +elle-même, et battre la terre de ses pieds, et elle commença +d'aider, de doubler, par un gémissement bas, par l'oscillation de +son corps tourmenté et l'étreinte de ses bras inutiles, par toute +sa douleur et sa force maternelles, la douleur et la force de la +fille ingrate qui, si loin d'elle, enfantait. + +«MODE DE PARIS» + +«Vingt sous les premières, dix sous les secondes, cinq sous les +enfants et les personnes debout.» Tel était autrefois le tarif de +nos divertissements artistiques quand une troupe de comédiens +ambulants s'arrêtait, pour un soir, dans mon village natal. +L'appariteur, chargé d'avertir les treize cents âmes du chef-lieu +de canton, annonçait l'événement le matin, vers dix heures, au +son du tambour. La ville prenait feu sur son passage. Des +enfants, comme moi, sautaient sur place avec des cris aigus. Des +jeunes filles, encornées de bigoudis, se tenaient immobiles un +moment et frappées de stupeur heureuse, puis couraient comme sous +la grêle. Et ma mère se plaignait, non sans mauvaise foi: «Grands +dieux! Minet-Chéri, tu ne vas pas me traîner au _Supplice d'une +femme_? C'est si ennuyeux! La femme au supplice, ce sera moi...» +Cependant elle préparait les cisailles et les madeleines pour +gaufrer elle-même son plus joli «devant» de lingerie fine... + +Lampes fumeuses à réflecteurs de fer-blanc, banquettes plus dures +que les bancs de l'école, décor de toile peinte écaillée, acteurs +aussi mornes que des animaux captifs, de quelle tristesse vous +ennoblissiez mon plaisir d'un soir... Car les drames +m'imprégnaient d'une horreur froide, et je n'ai jamais pu +m'égayer, toute petite, à des vaudevilles en loques, ni faire +écho à des rires de comique souffreteux. + +Quel hasard amena un jour chez nous, pourvue de décors, de +costumes, une vraie troupe de comédiens nomades, tous gens vêtus +proprement, point trop maigres, gouvernés par une sorte d'écuyer +botté, à plastron de piqué blanc? Nous n'hésitâmes pas à verser +trois francs par personne pour entendre la _Tour de Nesle_, mon +père, ma mère et moi. Mais le nouveau tarif épouvanta notre +village parcimonieux, et, dès le lendemain, la troupe nous +quittait pour planter ses tentes à X..., petite ville voisine, +aristocratique et coquette, tapie au pied de son château, +prosternée devant ses châtelains titrés. La _Tour de Nesle_ y fit +salle comble, et la châtelaine félicita publiquement, après le +spectacle, M. Marcel d'Avricourt, grand premier rôle, un long +jeune homme agréable, qui maniait l'épée comme une badine et +voilait, sous des cils touffus, de beaux yeux d'antilope. Il n'en +fallait pas tant pour qu'on s'étouffât, le lendemain soir, à +_Denise_. Le surlendemain, un dimanche, M. d'Avricourt assistait, +en jaquette, à la messe d'onze heures, offrait l'eau bénite à +deux jeunes filles rougissantes, et s'éloignait sans lever les +yeux sur leur émoi -- discrétion que le Tout-X... louait encore, +quelques heures plus tard, à la matinée d'_Hernani_, où l'on +refusa du monde. + +La femme du jeune notaire d'X... n'avait pas froid aux yeux. Elle +se permettait les décisions brusques et gamines d'une femme qui +copiait les robes de «ces dames du château», chantait en +s'accompagnant elle-même et portait les cheveux à la chien. Le +jour d'après, au petit matin, elle s'en alla commander un vol-au- +vent à l'hôtel de la Poste, où logeait M. d'Avricourt, et écouta +le bavardage de la patronne: + +-- Pour huit personnes, madame? Samedi sept heures, sans faute! +Je verse le lait chaud de M. d'Avricourt et j'inscris la +commande... Oui, madame, il loge ici... Ah! madame, on ne dirait +jamais un comédien! Une voix comme une jeune fille... Et sitôt sa +promenade faite après le déjeuner, il rentre dans sa chambre et +il prend son ouvrage. + +-- Son ouvrage? + +-- Il brode, madame! Une vraie fée! Il finit un dessus de piano +au passé, on l'exposerait! Ma fille a relevé le dessin... + +La femme du jeune notaire guetta le jour même M. d'Avricourt, +rêveur sous les tilleuls, l'aborda, et s'enquit d'un certain +dessus de piano dont le dessin et l'exécution... M. d'Avricourt +rougit, voila d'une main ses yeux de gazelle, fit deux ou trois +petits cris bizarres et jeta quelques mots embarrassés: + +-- Enfantillages!... Enfantillages que la mode de Paris +encourage... + +Un geste de chasse-mouches, d'une afféterie gracieuse, termina la +phrase. À quoi la notairesse répliqua par une invitation à +prendre le thé. + +-- Oh! un petit thé intime où chacun peut apporter son ouvrage... + +Dans la semaine, le _Gendre de M. Poirier_ allait aux nues, en +compagnie d'_Hernani_, du _Bossu_ et des _Deux Timides_, portés +par l'enthousiasme d'un public jamais las. Chez la receveuse de +l'enregistrement, chez la pharmacienne et la perceptrice, +M. d'Avricourt imposait la couleur de ses cravates, sa manière de +marcher, de saluer, de pousser, parmi les éclats cristallins de +son rire, de petits gloussements aigus, d'appuyer une main sur sa +hanche comme sur une garde d'épée -- et de broder. L'écuyer +botté, gouverneur de la troupe connaissait de douces heures, +envoyait des mandats au Crédit Lyonnais et s'attablait l'après- +midi au café de la Perle, en compagnie du père noble, du comique +au grand nez et de la coquette un peu camuse. + +Ce fut le moment que choisit le châtelain, absent depuis une +quinzaine, pour revenir de Paris et quérir les bons avis du +notaire de X... Il trouva la notairesse qui servait le thé. Près +d'elle, le premier clerc de l'étude, un géant osseux et +ambitieux, comptait ses points sur l'étamine bien tendue d'un +tambour. Le fils du pharmacien, petit noceur à figure de cocher, +entrelaçait des initiales sur un napperon, et le gros Glaume, +veuf à marier, remplissait de laine alternativement magenta et +vieil or les quadrillages d'une pantoufle. Jusqu'au vieux +M. Demange, tout tremblotant, qui s'essayait sur un gros +canevas... Debout, M. d'Avricourt récitait des vers, encensé par +les soupirs des femmes oisives, et son regard oriental ne +s'abaissait point sur elles. + +Je n'ai jamais su au juste par quelles brèves paroles, ou par +quel silence plus sévère, le châtelain flétrit la «dernière mode +de Paris» et éclaira l'aveuglement étrange de ces braves gens qui +le regardaient, l'aiguille en l'air. Mais j'entendis maintes fois +raconter que le lendemain matin la troupe levait le camp, et qu'à +l'hôtel de la Poste il ne restait rien de Lagardère, d'Hernani, +du gendre impertinent de M. Poirier -- rien, qu'un écheveau de +soie et un dé oubliés. + +LA PETITE BOUILLOUX + +Cette petite Bouilloux était si jolie que nous nous en +apercevions. Il n'est pas ordinaire que des fillettes +reconnaissent en l'une d'elles la beauté et lui rendent hommage. +Mais l'incontestée petite Bouilloux nous désarmait. Quand ma mère +la rencontrait dans la rue, elle arrêtait la petite Bouilloux et +se penchait sur elle, comme elle faisait pour sa rose safranée, +pour son cactus à fleur pourpre, pour son papillon du pin, +endormi et confiant sur l'écorce écailleuse. Elle touchait les +cheveux frisés, dorés comme la châtaigne mi-mûre, la joue +transparente et rose de la petite Bouilloux, regardait battre les +cils démesurés sur l'humide et vaste prunelle sombre, les dents +briller sous une lèvre sans pareille, et laissait partir +l'enfant, qu'elle suivait des yeux, en soupirant: + +-- C'est prodigieux!... + +Quelques années passèrent, ajoutant des grâces à la petite +Bouilloux. Il y eut des dates que notre admiration commémorait: +une distribution de prix où la petite Bouilloux, timide et +récitant tout bas une fable inintelligible, resplendit sous ses +larmes comme une pêche sous l'averse... La première communion de +la petite Bouilloux fit scandale: elle alla boire chopine après +les vêpres, avec son père, le scieur de long, au café du +Commerce, et dansa le soir, féminine déjà et coquette, balancée +sur ses souliers blancs, au bal public. + +D'un air orgueilleux, auquel elle nous avait habituées, elle nous +avertit après, à l'école, qu'elle entrait en apprentissage. + +-- Ah!... Chez qui? + +-- Chez Mme Adolphe. + +-- Ah!... Tu vas gagner tout de suite? + +-- Non, je n'ai que treize ans, je gagnerai l'an prochain. + +Elle nous quitta sans effusion et nous la laissâmes froidement +aller. Déjà sa beauté l'isolait, et elle ne comptait point +d'amies dans l'école, où elle apprenait peu. Ses dimanches et ses +jeudis, au lieu de la rapprocher de nous, appartenaient à une +famille «mal vue», à des cousines de dix-huit ans, effrontées sur +le pas de la porte, à des frères, apprentis charrons, qui +«portaient cravate», à quatorze ans et fumaient, leur soeur au +bras, entre le «Tir parisien» de la foire et le gai «Débit» que +la veuve à Pimolle achalandait si bien. + +Dès le lendemain, je vis la petite Bouilloux, car elle montait +vers son atelier de couture, et je descendais vers l'école. De +stupeur, d'admiration jalouse, je restai plantée, du côté de la +rue des Soeurs, regardant Nana Bouilloux qui s'éloignait. Elle +avait troqué son sarrau noir, sa courte robe de petite fille +contre une jupe longue, contre un corsage de satinette rose à +plis plats. Un tablier de mohair noir parait le devant de sa +jupe, et ses bondissants cheveux, disciplinés, tordus en «huit», +casquaient étroitement la forme charmante et nouvelle d'une tête +ronde, impérieuse, qui n'avait plus d'enfantin que sa fraîcheur +et son impudence, pas encore mesurée, de petite dévergondée +villageoise. + +Le cours supérieur bourdonna, ce matin-là. + +-- J'ai vu Nana Bouilloux! En «long», ma chère, en long qu'elle +est habillée! Et en chignon! Et des talons hauts, et une paire +de... + +-- Mange, Minet-Chéri, mange, ta côtelette sera froide. + +-- Et un tablier, maman, oh! un si joli tablier en mohair, comme +de la soie!... Est-ce que je ne pourrais pas... + +-- Non, Minet-Chéri, tu ne pourrais pas. + +-- Mais puisque Nana Bouilloux peut bien... + +-- Oui, elle peut, et même elle doit, à treize ans, porter +chignon, tablier court, jupe longue -- c'est l'uniforme de toutes +les petites Bouilloux du monde, à treize ans -- malheureusement. + +-- Mais... + +-- Oui, tu voudrais un uniforme complet de petite Bouilloux. Ça +se compose de tout ce que tu as vu, plus: une lettre bien cachée +dans la poche du tablier, un amoureux qui sent le vin et le +cigare à un sou; deux amoureux, trois amoureux... et un peu plus +tard... beaucoup de larmes... un enfant malingre et caché que le +busc du corset a écrasé pendant des mois... C'est ça, Minet- +Chéri, l'uniforme complet des petites Bouilloux. Tu le veux? + +-- Mais non, maman... Je voulais essayer si le chignon... + +Ma mère secouait la tête avec une malice grave. + +-- Ah! non. Tu ne peux pas avoir le chignon sans le tablier, le +tablier sans la lettre, la lettre sans les souliers à talons, ni +les souliers sans... le reste! C'est à choisir! + +Ma convoitise se lassa vite. La radieuse petite Bouilloux ne fut +plus qu'une passante quotidienne, que je regardais à peine. Tête +nue l'hiver et l'été, elle changeait chaque semaine la couleur +vive de ses blouses. Par grand froid, elle serrait sur ses minces +épaules élégantes un petit fichu inutile. Droite, éclatante comme +une rose épineuse, les cils abattus sur la joue ou dévoilant +l'oeil humide et sombre, elle méritait, chaque jour davantage, de +régner sur des foules, d'être contemplée, parée, chargée de +joyaux. La crêpelure domptée de ses cheveux châtains se révélait, +quand même, en petites ondes qui accrochaient la lumière, en +vapeur dorée sur la nuque et près des oreilles. Elle avait un air +toujours vaguement offensé, des narines courtes et veloutées qui +faisaient penser à une biche. + +Elle eut quinze ans, seize ans -- moi aussi. Sauf qu'elle riait +beaucoup le dimanche, au bras de ses cousines et de ses frères, +pour montrer ses dents, Nana Bouilloux se tenait assez bien. + +-- Pour une petite Bouilloux, ma foi, il n'y a rien à dire! +reconnaissait la voix publique. + +Elle eut dix-sept ans, dix-huit ans, un teint comme un fruit +abrité du vent, des yeux qui faisaient baisser les regards, une +démarche apprise on ne sait où. Elle se mit à fréquenter les +«parquets» aux foires et aux fêtes, à danser furieusement, à se +promener très tard, dans le chemin de ronde, un bras d'homme +autour de la taille. Toujours méchante, mais rieuse, et poussant +à la hardiesse ceux qui se seraient contentés de l'aimer. + +Un soir de Saint-Jean, elle dansait au parquet installé place du +Grand-Jeu, sous la triste lumière et l'odeur des lampes à +pétrole. Les souliers à clous levaient la poussière de la place, +entre les planches du «parquet». Tous les garçons gardaient en +dansant le chapeau sur la tête, comme il se doit. Des filles +blondes devenaient lie-de-vin dans leurs corsages collés, des +brunes, venues des champs et brûlées, semblaient noires. Mais +dans une bande d'ouvrières dédaigneuses, Nana Bouilloux, en robe +d'été à petites fleurs, buvait de la limonade au vin rouge quand +les Parisiens entrèrent dans le bal. + +Deux Parisiens comme on en voit l'été à la campagne, des amis +d'un châtelain voisin, qui s'ennuyaient; des Parisiens en serge +blanche et en tussor qui venaient se moquer, un moment, d'une +Saint-Jean de village... Ils cessèrent de rire en apercevant Nana +Bouilloux et s'assirent à la buvette pour la voir de plus près. +Ils échangèrent, à mi-voix, des paroles qu'elle feignait de ne +pas entendre. Car sa fierté de belle créature lui défendait de +tourner les yeux vers eux, et de pouffer comme ses compagnes. +Elle entendit: «Cygne parmi les oies... Un Greuze!... crime de +laisser s'enterrer ici une merveille...» Quand le Parisien en +serge blanche invita la petite Bouilloux à valser, elle se leva +sans étonnement, et dansa muette, sérieuse; ses cils, plus beaux +qu'un regard, touchaient, parfois, le pinceau d'une moustache +blonde. + +Après la valse, les Parisiens s'en allèrent, et Nana Bouilloux +s'assit à la buvette en s'éventant. Le fils Leriche l'y vint +chercher, et Houette, et même Honce, le pharmacien, et même +Possy, l'ébéniste, grisonnant, mais fin danseur. À tous, elle +répondit: «Merci bien, je suis fatiguée», et elle quitta le bal à +dix heures et demie. + +Et puis, il n'arriva plus rien à la petite Bouilloux. Les +Parisiens ne revinrent pas, ni ceux-là, ni d'autres. Houette, +Honce, le fils Leriche, les commis voyageurs au ventre barré +d'or, les soldats permissionnaires et les clercs d'huissier +gravirent en vain notre rue escarpée, aux heures où descendait +l'ouvrière bien coiffée, qui passait raide avec un signe de tête. +Ils l'espérèrent aux bals, où elle but de la limonade d'un air +distingué et répondit à tous: «Merci bien, je ne danse pas, je +suis fatiguée.» Blessés, ils ricanaient, après quelques jours: +«Elle a attrapé une fatigue de trente-six semaines, oui!» et ils +épièrent sa taille... Mais rien n'arriva à la petite Bouilloux, +ni cela ni autre chose. Elle attendait, simplement. Elle +attendait, touchée d'une foi orgueilleuse, consciente de ce que +lui devait un hasard qui l'avait trop bien armée. Elle +attendait... ce Parisien de serge blanche? Non. L'étranger, le +ravisseur. L'attente orgueilleuse la fit pure, silencieuse; elle +dédaigna, avec un petit sourire étonné, Honce, qui voulut +l'élever au rang de pharmacienne légitime, et le premier clerc de +l'huissier. Sans plus déchoir, et reprenant en une fois ce +qu'elle avait jeté -- rires, regards, duvet lumineux de sa joue, +courte lèvre enfantine et rouge, gorge qu'une ombre bleue divise +à peine -- à des amants, elle attendit son règne, et le prince +qui n'avait pas de nom. + +Je n'ai pas revu, en passant une fois dans mon pays natal, +l'ombre de celle qui me refusa si tendrement ce qu'elle appelait +«l'uniforme des petites Bouilloux». Mais comme l'automobile qui +m'emmenait montait lentement -- pas assez lentement, jamais assez +lentement -- une rue où je n'ai plus de raison de m'arrêter, une +passante se rangea pour éviter la roue. Une femme mince, bien +coiffée, les cheveux en casque à la mode d'autrefois, des ciseaux +de couturière pendus à une «châtelaine» d'acier, sur son tablier +noir. De grands yeux vindicatifs, une bouche serrée qui devait se +taire longuement, la joue et la tempe jaunies de celles qui +travaillent à la lampe; une femme de quarante-cinq à... Mais non, +mais non; une femme de trente-huit ans, une femme de mon âge, +exactement de mon âge, je n'en pouvais pas douter... Dès que la +voiture lui laissa le passage, la «petite Bouilloux» descendit la +rue, droite, indifférente, après qu'un coup d'oeil, âpre et +anxieux, lui eut révélé que la voiture s'en allait, vide du +ravisseur attendu. + +L'AMI + +Le jour où l'Opéra-Comique brûla, mon frère aîné, accompagné d'un +autre étudiant, son ami préféré, voulut louer deux places. Mais +d'autres mélomanes pauvres, habitués des places à trois francs, +n'avaient rien laissé. Les deux étudiants déçus dînèrent à la +terrasse d'un petit restaurant du quartier: une heure plus tard, +à deux cents mètres d'eux, l'Opéra-Comique brûlait. Avant de +courir l'un au télégraphe pour rassurer ma mère, l'autre à sa +famille parisienne, ils se serrèrent la main et se regardèrent, +avec cet embarras, cette mauvaise grâce sous laquelle les très +jeunes hommes déguisent leurs émotions pures. Aucun d'eux ne +parla de hasard providentiel, ni de la protection mystérieuse +étendue sur leurs deux têtes. Mais quand vinrent les grandes +vacances, pour la première fois Maurice -- admettez qu'il +s'appelait Maurice -- accompagna mon frère et vint passer deux +mois chez nous. + +J'étais alors une petite fille assez grande, treize ans environ. + +Il vint donc ce Maurice que j'admirais en aveugle, sur la foi de +l'amitié que lui portait mon frère. En deux ans, j'avais appris +que Maurice faisait son droit -- pour moi, c'était un peu comme +si on m'eût dit qu'il «faisait le beau» debout sur ses pattes de +derrière -- qu'il adorait, autant que mon frère, la musique, +qu'il ressemblait au baryton Taskin avec des moustaches et une +très petite barbe en pointe, que ses riches parents vendaient en +gros des produits chimiques et ne gagnaient pas moins de +cinquante mille francs par an -- on voit que je parle d'un temps +lointain. + +Il vint, et ma mère s'écria tout de suite qu'il était «de cent +mille pics» supérieur à ses photographies, et même à tout ce que +mon frère vantait de lui depuis deux ans: fin, l'oeil velouté, la +main belle, la moustache comme roussie au feu, et l'aisance +caressante d'un fils qui a peu quitté sa mère. Moi, je ne dis +rien, justement parce que je partageais l'enthousiasme maternel. + +Il arrivait vêtu de bleu, coiffé d'un panama à ruban rayé, +m'apportant des bonbons, des singes en chenille de soie grenat, +vieil-or, vert-paon, qu'une mode agaçante accrochait partout -- +les rintintins de l'époque -- un petit porte-monnaie en peluche +turquoise. Mais que valaient les cadeaux aux prix des larcins? Je +leur dérobai, à lui et à mon frère, tout ce qui tomba sous ma +petite serre de pie sentimentale: des journaux illustrés +libertins, des cigarettes d'Orient, des pastilles contre la toux, +un crayon dont l'extrémité portait des traces de dents -- et +surtout les boîtes d'allumettes vides, les nouvelles boîtes +blasonnées de photographies d'actrices que je ne fus pas longue à +connaître toutes, et à nommer sans faute: Théo, Sybil Sanderson, +Van Zandt... Elles appartenaient à une race inconnue, admirable, +que la nature avait dotée invariablement d'yeux très grands, de +cils très noirs, de cheveux frisés en éponge sur le front, et +d'un lé de tulle sur une seule épaule, l'autre demeurant nue... À +les entendre nommer négligemment par Maurice, je les réunis en un +harem sur lequel il étendait une royauté indolente, et +j'essayais, le soir, en me couchant, l'effet d'une voilette de +maman sur mon épaule. Je fus, huit jours durant, revêche, +jalouse, pâle, rougissante -- en un mot amoureuse. + +Et puis, comme j'étais en somme une fort raisonnable petite +fille, cette période d'exaltation passa et je goûtai pleinement +l'amitié, l'humeur gaie de Maurice, les causeries libres des deux +amis. Une coquetterie plus intelligente régit tous mes gestes, et +je fus, avec une apparence parfaite de simplicité, telle que je +devais être pour plaire: une longue enfant aux longues tresses, +la taille bien serrée dans un ruban à boucle, blottie sous son +grand chapeau de paille comme un chat guetteur. On me revit à la +cuisine et les mains dans la pâte à galettes, au jardin le pied +sur la bêche, et je courus en promenade, autour des deux amis +bras sur bras, ainsi qu'une gardienne gracieuse et fidèle. +Quelles chaudes vacances, si émues et si pures... + +C'est en écoutant causer les deux jeunes gens que j'appris le +mariage, encore assez lointain, de Maurice. Un jour que nous +étions seuls au jardin, je m'enhardis jusqu'à lui demander le +portrait de sa fiancée. Il me le tendit: un jeune fille +souriante, jolie, extrêmement coiffée, enguirlandée de mille +ruches de dentelle. + +-- Oh! dis-je maladroitement, la belle robe! + +Il rit si franchement que je ne m'excusai pas. + +-- Et qu'allez-vous faire, quand vous serez marié? + +Il cessa de rire et me regarda. + +-- Comment, ce que je vais faire? Mais je suis déjà presque +avocat, tu sais! + +-- Je sais. Et elle, votre fiancée, que fera-t-elle pendant que +vous serez avocat? + +-- Que tu es drôle! Elle sera ma femme, voyons. + +-- Elle mettra d'autres robes avec beaucoup de petites ruches? + +-- Elle s'occupera de notre maison, elle recevra... Tu te moques +de moi? Tu sais très bien comment on vit quand on est marié. + +-- Non, pas très bien. Mais je sais comment nous vivons depuis un +mois et demi. + +-- Qui donc, «nous»? + +-- Vous, mon frère et moi. Vous êtes bien, ici? Étiez-vous +heureux? Vous nous aimez? + +Il leva ses yeux noirs vers le toit d'ardoises brodé de jaune, +vers la glycine en sa seconde floraison, les arrêta un moment sur +moi et répondit comme à lui-même: + +-- Mais oui... + +-- Après, quand vous serez marié, vous ne pourrez plus, sans +doute, revenir ici, passer les vacances? Vous ne pourrez plus +jamais vous promener à côté de mon frère, en tenant mes deux +nattes par le bout, comme des rênes? + +Je tremblais de tout mon corps, mais je ne le quittais pas des +yeux. Quelque chose changea dans son visage. Il regarda tout +autour de lui, puis il parut mesurer, de la tête aux pieds, la +fillette qui s'appuyait à un arbre et qui levait la tête en lui +parlant, parce qu'elle n'avait pas encore assez grandi. Je me +souviens qu'il ébaucha une sorte de sourire contraint, puis il +haussa les épaules, répondit assez sottement: + +-- Dame, non, ça va de soi... + +Il s'éloigna vers la maison sans ajouter un mot et je mêlai pour +la première fois, au regret enfantin que j'avais de perdre +bientôt Maurice, un petit chagrin victorieux de femme. + +YBANEZ EST MORT + +J'ai oublié son nom. Pourquoi sa triste figure émerge-t-elle +encore, quelquefois, des songes qui me ramènent, la nuit, au +temps et au pays où je fus une enfant? Sa triste figure erre-t- +elle au lieu où sont les morts sans amis, après qu'il eut erré, +sans amis, parmi les vivants? + +Il s'appelait à peu près Goussard, Voussard, ou peut-être +Gaumeau. Il entra, comme expéditionnaire, chez Me Defert, notaire, +et il y resta des années, des années... Mais mon village, qui +n'avait pas vu naître Voussard -- ou Gaumeau -- ne voulut pas +l'adopter. Même à l'ancienneté, Voussard ne gagna point son grade +d'«enfant du pays». Grand, gris, sec, étroit, il ne quêta nulle +sympathie et le coeur même de Rouillard, ce coeur expansif de +cafetier-violoniste, attendri à force de mener en musique les +cortèges de noces au long des routes, ne s'ouvrit jamais pour +lui. + +Voussard «mangeait» chez Patasson. «Manger chez un tel», cela +signifie, chez nous, qu'on y loge aussi. Soixante francs par mois +pour la pension complète: Voussard ne risquait pas d'y gâter sa +taille, qu'il garda maigre, sanglée d'une jaquette vernissée et +d'un gilet jaune, recousu de gros fil noir. Oui, recousu de gros +fil... au-dessus de la pochette à montre... je le vois... Si je +peignais, je pourrais faire de Voussard, vingt-cinq ans après +qu'il a disparu, un portrait incompréhensiblement ressemblant. +Pourquoi? Je ne sais. Ce gilet, la couture de fil noir, le col en +papier-carton blanc, la cravate, une loque à dessin cachemire. +Au-dessus, la figure, grise le matin comme une vitre sale, parce +que Voussard partait à jeun, marbrée d'un rouge pauvre après le +repas de midi. La figure, longue, toujours sans barbe, mais +toujours mal rasée. Une grande bouche, nouée serré, laide. Un nez +long, un nez avide, plus gras que tout le visage, et des yeux... +Je ne les ai vus qu'une fois, car ils regardaient d'habitude la +terre et s'abritaient en outre sous un canotier de paille noire, +trop petit pour le crâne de Voussard et posé en avant sur son +front comme les chapeaux que portaient les femmes sous le second +Empire, pendant la mode du chignon Benoiton. + +À l'heure du pousse-café et de la cigarette, Voussard, qui se +passait de tabac et de café, prenait l'air à deux pas de son +étude, sur un des deux bancs de pierre qui doivent flanquer +encore la maison de Mme Lachassagne. Il y revenait vers quatre +heures, à l'heure où le reste du village goûtait. Le banc de +gauche usait les culottes des deux clercs de Me Defert. Le banc de +droite branlait, par beau temps, aux mêmes heures, sous une +brochette de petites filles déjà grandes, serrées et remuantes +comme des passereaux sur la tuile d'une cheminée chaude: Odile, +Yvonne, Marie, Colette... Nous avions treize, quatorze ans, l'âge +du chignon prématuré, de la ceinture de cuir bouclée au dernier +cran, du soulier qui blesse, des cheveux à la chien qu'on a +coupés -- «tant pis! maman dira ce qu'elle voudra!» -- à l'école, +pendant la leçon de couture, d'un coup de ciseaux à broder. Nous +étions minces, hâlées, maniérées et brutales, maladroites comme +des garçons, impudentes, empourprées de timidité au son seul de +notre voix, aigres, pleines de grâce, insupportables... + +Pendant quelques minutes, sur le banc, avant la classe, nous +faisions les belles pour tout ce qui descendait, sur deux pieds, +du haut de Bel-Air; mais nous ne regardions jamais Voussard, +penché sur un journal plié en huit. Nos mères le craignaient +vaguement: + +-- Tu n'as pas encore été t'asseoir sur ce banc, si près de cet +individu! + +-- Quel individu, maman? + +-- Cet individu de chez Defert... Ah! je n'aime pas cela! + +-- Pourquoi, maman? + +-- Je me comprends... + +Elles avaient de lui l'horreur qu'on a pour le satyre, ou le fou +silencieux tout à coup assassin. Mais Voussard semblait ignorer +notre présence et nous n'avions guère l'idée qu'il fût vivant. + +Il mâchait une petite branche de tilleul en guise de dessert, +croisait l'un sur l'autre, avec une désinvolture de squelette +frivole, ses tibias sans chair, et il lisait, sous son auvent de +paille noire poussiéreuse. À midi et demi, le petit Ménétreau, +galopin d'école l'an dernier, promu récemment saute-ruisseau chez +Defert, s'asseyait à côté de Voussard, et finissait son pain du +déjeuner à grands coups de dents, comme un fox qui déchire une +pantoufle. Le mur fleuri de Mme Lachassagne égrenait sur eux et +sur nous des glycines, des cytises, le parfum du tilleul, une +corolle plate et tournoyante de clématite, des fruits rouges +d'if... Odile feignait le fou rire pour frapper d'admiration un +commis voyageur qui passait; Yvonne attendait que le nouvel +instituteur-adjoint parût à la fenêtre du cours supérieur; je +projetais de désaccorder mon piano pour que l'accordeur du chef- +lieu, celui qui portait lorgnon d'or... Voussard, comme inanimé, +lisait. + +Un jour vint que le petit Ménétreau s'assit le premier sur le +banc de gauche, mordant son reste de pain et gobant des cerises. +Voussard arriva en retard, au coup de cloche de l'école. Il +marchait vite et gauchement, comme quelqu'un qui se hâte dans +l'obscurité. Un journal ouvert qu'il tenait à la main balayait la +rue. Il posa une main sur l'épaule du petit Ménétreau, se pencha +et lui dit d'une voix profonde et précipitée: + +-- Ybanez est mort. Ils l'ont assassiné. + +Le petit Ménétreau ouvrit la bouche pleine de pain mâché et +bégaya: + +-- C'est pas vrai? + +-- Si. Les soldats du roi. Regarde. + +Et il déploya tragiquement, sous le nez du saute-ruisseau, le +feuilleton du journal qui tremblait entre ses doigts. + +-- Eh ben!... soupira le petit Ménétreau... Qu'est-ce qui va +arriver? + +-- Ah!... Est-ce que je sais!... + +Les grands bras de Voussard se levèrent, retombèrent: + +-- C'est un coup du cardinal de Richelieu, ajouta-t-il avec un +rire amer. + +Puis il ôta son chapeau pour s'essuyer le front et demeura un +moment immobile, laissant errer sur la vallée ses yeux que nous +ne connaissions pas, les yeux jaunes d'un conquérant d'îles, les +yeux cruels et sans bornes d'un pirate aux aguets sous son +pavillon noir, les yeux désespérés du loyal compagnon d'Ybanez, +assassiné lâchement par les soldats du Roy. + +MA MÈRE ET LE CURÉ + +Ma mère, mécréante, permit cependant que je suivisse le +catéchisme, quand j'eus onze ou douze ans. Elle n'y mit jamais +d'autre obstacle que des réflexions désobligeantes, exprimées +vertement chaque fois qu'un humble petit livre, cartonné de bleu, +lui tombait sous la main. Elle ouvrait mon catéchisme au hasard +et se fâchait tout de suite: + +-- Ah! que je n'aime pas cette manière de poser des questions! +Qu'est-ce que Dieu? qu'est-ce que ceci? qu'est-ce que cela? Ces +points d'interrogation, cette manie de l'enquête et de +l'inquisition, je trouve ça incroyablement indiscret! Et ces +commandements, je vous demande un peu! Qui a traduit les +commandements en un pareil charabia? Ah! je n'aime pas voir ce +livre dans les mains d'un enfant, il est rempli de choses si +audacieuses et si compliquées... + +-- Enlève-le des mains de ta fille, disait mon père, c'est bien +simple. + +-- Non, ce n'est pas bien simple. S'il n'y avait encore que le +catéchisme! Mais il y a la confession. Ça, vraiment... ça, c'est +le comble! Je ne peux pas en parler sans que le rouge de +l'indignation... Regarde comme je suis rouge! + +-- N'en parle pas. + +-- Oh! toi... C'est ta morale qui est «bien simple». Les choses +ennuyeuses, on n'en parle pas, et alors elles cessent d'exister, +hein? + +-- Je ne dirais pas mieux. + +-- Plaisanter n'est pas répondre. Je ne peux pas m'habituer aux +questions qu'on pose à cette enfant. + +--!!! + +-- Quand tu lèveras les bras au ciel! Révéler, avouer, et encore +avouer, et exhiber tout ce qu'on fait de mal!... Le taire, s'en +punir au fond de soi, voilà qui est mieux. Voilà ce qu'on devrait +enseigner. Mais la confession rend l'enfant enclin à un flux de +paroles, à un épluchage intime, où il entre bientôt plus de +plaisir vaniteux que d'humilité... Je t'assure! Je suis très +mécontente. Et je m'en vais de ce pas en parler au curé! + +Elle jetait sur ses épaules sa «visite» en cachemire noir brodée +de jais, coiffait sa petite capote à grappes de lilas foncés, et +s'en allait, de ce pas en effet, ce pas inimitable et dansant -- +la pointe du pied en dehors, le talon effleurant à peine la terre +-- sonner à la porte de M. le curé Millot, à cent mètres de là. +J'entendais, de chez nous, la sonnette triste et cristalline, et +j'imaginais, troublée, un entretien dramatique, des menaces, des +invectives, entre ma mère et le curé-doyen... Au claquement de la +porte d'entrée, mon coeur romanesque d'enfant répondait par un +bond pénible. Ma mère reparaissait rayonnante, et mon père +abaissait devant son visage, barbu comme un paysage forestier, le +journal le _Temps_: + +-- Eh bien? + +-- Ça y est! s'écriait ma mère. Je l'ai! + +-- Le Curé? + +-- Non, voyons! La bouture du pélargonium qu'il gardait si +jalousement, tu sais, celui dont les fleurs ont deux pétales +pourpre foncé et trois pétales roses? La voilà, je cours +l'empoter... + +-- Tu lui as bien savonné la tête au sujet de la petite? + +Ma mère tournait vivement, sur le seuil de la terrasse, un +charmant visage, étonné, coloré: + +-- Oh! non, quelle idée! Tu n'as aucun tact! Un homme qui non +seulement m'a donné la bouture de son pélargonium, mais qui +encore m'a promis son chèvrefeuille d'Espagne, à petites feuilles +panachées de blanc, celui dont on sent d'ici l'odeur, tu sais, +quand le vent vient d'ouest... + +Elle était déjà hors de vue, mais sa voix nous arrivait encore, +un soprano nuancé, vacillant pour la moindre émotion, agile, sa +voix qui propageait jusqu'à nous et plus loin que nous les +nouvelles des plantes soignées, des greffes, de la pluie, des +éclosions, comme la voix d'un oiseau invisible qui prédit le +temps... + +Le dimanche, elle manquait rarement la messe. L'hiver, elle y +menait sa chaufferette, l'été son ombrelle; en toutes saisons un +gros paroissien noir et son chien Domino, qui fut tour à tour un +bâtard de loulou et de fox, noir et blanc, puis un barbet jaune. + +Le vieux curé Millot, quasi subjugué par la voix, la bonté +impérieuse, la scandaleuse sincérité de ma mère, lui remonta +pourtant que la messe ne se disait pas pour les chiens. + +Elle se hérissa comme une poule batailleuse: + +-- Mon chien! Mettre mon chien à la porte de l'église! Qu'est-ce +que vous craignez donc qu'il y apprenne? + +-- Il n'est pas question de... + +-- Un chien qui est un modèle de tenue! Un chien qui se lève et +s'assied en même temps que tous vos fidèles! + +-- Ma chère madame, tout cela est vrai. N'empêche que dimanche +dernier il a grondé pendant l'élévation! + +-- Mais certainement, il a grondé pendant l'élévation! Je +voudrais bien voir qu'il n'ait pas grondé pendant l'élévation! Un +chien que j'ai dressé moi-même pour la garde et qui doit aboyer +dès qu'il entend une sonnette! + +La grande affaire du chien à l'église, coupée de trêves, +traversée de crises aiguës, dura longtemps, mais la victoire +revint à ma mère. Flanquée de son chien, d'ailleurs très sage, +elle s'enfermait à onze heures dans le «banc» familial, juste au- +dessous de la chaire, avec la gravité un peu forcée et puérile +qu'elle revêtait comme une parure dominicale. L'eau bénite, le +signe de croix, elle n'oubliait rien, pas même les génuflexions +rituelles... + +-- Qu'en savez-vous, monsieur le curé, si je prie ou non? Je ne +sais pas le _Pater_, c'est vrai. Ce n'est pas long à apprendre? +Ni à oublier, j'aurais bientôt fait... Mais j'ai à la messe, +quand vous nous obligez à nous mettre à genoux, deux ou trois +moments bien tranquilles, pour songer à mes affaires... Je me dis +que la petite n'a pas bonne mine, que je lui ferai monter une +bouteille de Château Larose pour qu'elle ne prenne pas les pâles +couleurs... Que chez les malheureux Pluvier un enfant va encore +venir au monde sans langes, ni brassières, si je ne m'en mêle +pas... Que demain c'est la lessive à la maison et que je dois me +lever à quatre heures... + +Il l'arrêtait en étendant sa main tannée de jardinier: + +-- Ça me suffit bien, ça me suffit bien... Je vous compte le tout +pour une oraison. + +Pendant la messe, elle lisait dans un livre de cuir noir, frappé +d'une croix sur les deux plats; elle s'y absorbait même avec une +piété qui semblait étrange aux amis de ma très chère mécréante; +ils ne pouvaient pas deviner que le livre à figure de paroissien +enfermait, en texte serré, le théâtre de Corneille... + +Mais le moment du sermon faisait de ma mère une diablesse. Les +cuirs, les «velours», les naïvetés chrétiennes d'un vieux curé +paysan, rien ne la désarmait. Les bâillements nerveux sortaient +d'elle comme des flammes; et elle me confiait à voix basse les +mille maux soudains qui l'assaillaient: + +-- J'ai des vertiges d'estomac... Ça y est, je sens venir une +crise de palpitations... Je suis rouge, n'est-ce pas? Je crois +que je vais me trouver mal... Il faudra que je défende à +M. Millot de prêcher plus de dix minutes... + +Elle lui communiqua son dernier ukase, et il l'envoya, cette +fois, promener. Mais le dimanche d'après, elle inventa pendant le +prône, les dix minutes écoulées, de toussoter, de laisser tomber +son livre, de balancer sa montre ostensiblement au bout de sa +chaîne... + +M. le curé lutta d'abord, puis perdit la tête avec le fil de son +discours. Bégayant, il jeta un _Amen_ qui ne rimait à rien et +descendit, bénissant d'un geste égaré ses ouailles, toutes ses +ouailles, sans excepter celle dont le vissage, à ses pieds, +riait, et brillait de l'insolence des réprouvés. + +MA MÈRE ET LA MORALE + +Vers l'âge de treize ou quatorze ans, je n'avais pas l'humeur +mondaine. Mon demi-frère aîné, étudiant en médecine, +m'enseignait, quand il venait en vacances, sa sauvagerie +méthodique, tranquille, qui ne connaissait pas plus de trêves que +la vigilance des bêtes farouches. Un coup de sonnette à la porte +du perron le projetait, d'un saut silencieux, dans le jardin, et +la vaste maison, par mauvais temps, offrait maint refuge aux +délices de sa solitude. Imitation ou instinct, je savais franchir +la fenêtre de la cuisine, passer les pointes de la grille sur la +rue des Vignes, fondre dans l'ombre des greniers, dès que +j'entendais, après le coup de sonnette, d'aimables voix +féminines, chantant selon l'accent de notre province. Pourtant, +j'aimais les visites de Mme Saint-Alban, une femme encore belle, +crépue de frisures naturelles qu'elle coiffait en bandeaux, tôt +ébouriffés. Elle ressemblait à George Sand, et portait en tous +ses mouvements une majesté romanichelle. Ses chaleureux yeux +jaunes miraient le soleil et les plantes vertes, et j'avais +goûté, nourrissone, au lait de sa gorge abondante et bistrée, un +jour que par jeu ma mère tendait son sein blanc à un petit Saint- +Alban de mon âge. + +Mme Saint-Alban quittait, pour venir voir ma mère, sa maison du +coin de la rue, son étroit jardin où les clématites pâlissaient +dans l'ombre des thuyas. Ou bien elle entrait en revenant de +promenade, riche de chèvrefeuille sylvestre, de bruyères rouges, +de menthe des marécages et de roseaux fleuris, velouteux, bruns +et rudes comme des dos d'oursons. Sa broche ovale lui servait +souvent à agrafer, l'un sur l'autre, les bords d'un accroc dans +sa robe de taffetas noir, et son petit doigt s'ornait d'un coeur +de cornaline rosée, où flambaient les mots _ie brusle, ie +brusle_, -- une bague ancienne trouvée en plein champ. + +Je crois que j'aimais surtout, en Mme Saint-Alban, tout ce qui +l'opposait à ma mère, et je respirais, avec une sensualité +réfléchie, le mélange de leurs parfums. Mme Saint-Alban déplaçait +une nue lourde d'odeur brune, l'encens de ses cheveux crépus et +de ses bras dorés. Ma mère fleurait la cretonne lavée, le fer à +repasser chauffé sur la braise de peuplier, la feuille de +verveine citronnelle qu'elle roulait dans ses mains ou froissait +dans sa poche. Au soir tombant, je croyais qu'elle exhalait la +senteur des laitues arrosées, car la fraîche senteur se levait +sur ses pas, au bruit perlé de la pluie d'arrosage, dans une +gloire de poudre d'eau et de poussière arable. + +J'aimais aussi entendre la chronique communale rapportée par +Mme Saint-Alban. Ses récits suspendaient, à chaque nom familier, +une sorte d'écusson désastreux, un feuillet météorologique où +s'annonçaient l'adultère de demain, la ruine de la semaine +prochaine, la maladie inexorable... Un feu généreux allumait +alors ses yeux jaunes, une malignité enthousiaste et sans objet +la soulevait, et je me retenais de crier: «Encore! encore!» + +Elle baissait parfois la voix en ma présence. Plus beau de n'être +qu'à demi compris, le potin mystérieux durait plusieurs jours, +attisé savamment, puis étouffé d'un coup. Je me souviens +particulièrement de «l'histoire Bonnarjaud»... + +Barons de fantaisie ou noblesse campagnarde, M. et +Mme de Bonnarjaud habitaient pauvrement un petit château autour +duquel les terres domaniales, vendues lopin à lopin, se +réduisaient au parc, clos de murs. Pas de fortune et trois filles +à marier. «Ces demoiselles de Bonnarjaud» montraient à la messe +des robes révélatrices. Marierait-on jamais ces demoiselles de +Bonnarjaud?... + +-- Sido? devine ce qui arrive! s'écria un jour Mme Saint-Alban. +La seconde Bonnarjaud se marie! + +Elle revenait des fermes éparpillées autour du petit château, +rapportant son butin de nouvelles et des javelles d'avoine verte, +des coquelicots et des nielles, les premières digitales des +ravins pierreux. Une chenille filandière, couleur de jade, +transparente, pendait à un fil soyeux, sous l'oreille de +Mme Saint-Alban; le duvet des peupliers collait une barbe +d'argent à son menton cuivré, moite de sueur. + +-- Assieds-toi, Adrienne. Tu vas boire un verre de mon sirop de +groseilles. Tu vois, j'attache mes capucines. La seconde des +Bonnarjaud? Celle qui a une jambe un peu faible? Je flaire encore +là-dessous une manigance pas bien belle... Mais la vie de ces +trois filles est d'une tristesse et d'un vide qui frappent le +coeur. L'ennui, c'est une telle dépravation! Quelle morale tient +contre l'ennui? + +-- Oh! toi, si tu te mets à parler morale, où nous emmèneras-tu? +D'ailleurs il ne s'agit pas d'un mariage ridicule. Elle épouse... +je te donne en cent!... Gaillard du Gougier! + +-- Gaillard du Gougier! Vraiment! Joli parti, parlons-en! + +-- Le plus beau garçon de la région! Toutes les filles à marier +sont folles de lui. + +-- Pourquoi «de lui»? Tu n'avais qu'à dire: «Toutes les filles à +marier sont folles.» Enfin... c'est pour quand? + +-- Ah! voilà!... + +-- Je pensais bien qu'il y avait un «Ah! voilà!»... + +-- Les Bonnarjaud attendent à mourir une grand'tante dont toute +la fortune va aux jeunes filles. Si la tante meurt, ils viseront +plus haut que le Gougier, tu conçois! Les choses en sont là... + +La semaine suivante, nous sûmes que les Gougier et les Bonnarjaud +«se battaient froid» Un mois après, la grand'tante morte, le +baron de Bonnarjaud jetait le Gougier à la porte «comme un +laquais». Enfin, au déclin de l'été, Mme Saint-Alban, pareille à +quelque Pomone de Bohême, traînant des guirlandes de vigne rouge +et des bouquets de colchiques, s'en vint, agitée, et versa dans +l'oreille de ma mère quelques mots que je n'entendis pas. + +-- Non? se récria ma mère. + +Puis elle rougit d'indignation. + +-- Que vont-ils faire? demanda-t-elle après un silence. + +Mme Saint-Alban haussa ses belles épaules où la viorne courait en +bandoulière. + +-- Comment, ce qu'ils vont faire? Les marier en cinq secs, +naturellement! Que feraient-ils d'autre, ces braves Bonnarjaud? +La chose daterait déjà de trois mois, dit-on. Il paraît que +Gaillard du Gougier retrouvait la petite le soir, tout contre la +maison, dans le pavillon qui... + +-- Et Mme de Bonnarjaud lui donne sa fille? + +Mme Saint-Alban rit comme une bacchante: + +-- Dame! voyons! Et encore bien contente, je suppose! Qu'est-ce +que tu ferais donc, à sa place? + +Les yeux gris de ma mère me cherchèrent, me couvèrent âprement: + +-- Ce que je ferais? Je dirais à ma fille: «Emporte ton faix, ma +fille, non pas loin de moi, mais loin de cet homme, et ne le +revois plus! Ou bien, si la vilaine envie t'en tient encore, +retrouve-le la nuit, dans le pavillon. Cache-le, ton plaisir +honteux. Mais ne laisse pas cet homme, au grand jour, passer le +seuil de la maison, car il a été capable de te prendre dans +l'ombre, sous les fenêtres de tes parents endormis. Pécher et +t'en mordre les doigts, pécher, puis chasser l'indigne, ce n'est +pas la honte irréparable. Ton malheur commence au moment où tu +acceptes d'être la femme d'un malhonnête homme, ta faute est +d'espérer qu'il peut te rendre un foyer, l'homme qui ta détournée +du tien». + +LE RIRE + +Elle riait volontiers, d'un rire jeune et aigu qui mouillait ses +yeux de larmes, et qu'elle se reprochait après comme un +manquement à la dignité d'une mère chargée de quatre enfants et +de soucis d'argent. Elle maîtrisait les cascades de son rire, se +gourmandait sévèrement: «Allons! voyons!...» puis cédait à une +rechute de rire qui faisait trembler son pince-nez. + +Nous nous montrions jaloux de déchaîner son rire, surtout quand +nous prîmes assez d'âge pour voir grandir d'année en année, sur +son visage, le souci du lendemain, une sorte de détresse qui +l'assombrissait, lorsqu'elle songeait à notre destin d'enfants +sans fortune, à sa santé menacée, à la vieillesse qui +ralentissait les pas -- une seule jambe et deux béquilles -- de +son compagnon chéri. Muette, ma mère ressemblait à toutes les +mères épouvantées devant la pauvreté et la mort. Mais la parole +rallumait sur son visage une jeunesse invincible. Elle put +maigrir de chagrin et ne parla jamais tristement. Elle échappait, +comme d'un bond, à une rêverie tragique, en s'écriant, l'aiguille +à tricot dardée vers son mari: + +-- Oui? Eh bien, essaye de mourir avant moi, et tu verras! + +-- Je l'essaierai, ma chère âme, répondait-il. + +Elle le regardait aussi férocement que s'il eût, par distraction, +écrasé une bouture de pélargonium ou cassé la petite théière +chinoise niellée d'or: + +-- Je te reconnais bien là! Tout l'égoïsme des Funel et des +Colette est en toi! Ah! pourquoi t'ai-je épousé? + +-- Ma chère âme, parce que je t'ai menacée, si tu t'y refusais, +d'une balle dans la tête. + +-- C'est vrai. Déjà à cette époque-là, tu vois? tu ne pensais +qu'à toi. Et maintenant, tu ne parles de rien moins que de mourir +avant moi. Va, va, essaye seulement!... + +Il essaya, et réussit du premier coup. Il mourut dans sa +soixante-quatorzième année, tenant les mains de sa bien-aimée et +rivant à des yeux en pleurs un regard qui perdait sa couleur, +devenait d'un bleu vague et laiteux, pâlissait comme un ciel +envahi par la brume. Il eut les plus belles funérailles dans un +cimetière villageois, un cercueil de bois jaune, nu sous une +vieille tunique percée de blessures -- sa tunique de capitaine au +1er zouaves --, et ma mère l'accompagna sans chanceler au bord de +la tombe, toute petite et résolue sous ses voiles, et murmurant +tout bas, pour lui seul, des paroles d'amour. + +Nous la ramenâmes à la maison, où elle s'emporta contre son deuil +neuf, son crêpe encombrant qu'elle accrochait à toutes les clefs +de tiroirs et de portes, sa robe de cachemire qui l'étouffait. +Elle se reposa dans le salon, près du grand fauteuil vert où mon +père ne s'assoirait plus et que le chien déjà envahissait avec +délices. Elle était fiévreuse, rouge de teint, et disait, sans +pleurs: + +-- Ah! quelle chaleur! Dieu, que ce noir tient chaud! Tu ne crois +pas que maintenant je puis remettre ma robe de satinette bleue? + +-- Mais... + +-- Quoi? c'est à cause de mon deuil? J'ai horreur de ce noir! +D'abord c'est triste. Pourquoi veux-tu que j'offre à ceux que je +rencontre un spectacle triste et déplaisant? Quel rapport y a-t- +il entre ce cachemire et ce crêpe et mes propres sentiments? Que +je te voie jamais porter mon deuil! Tu sais très bien que je +n'aime pour toi que le rose, et certains bleus... + +Elle se leva brusquement, fit quelques pas vers une chambre vide +et s'arrêta: + +-- Ah!... c'est vrai... + +Elle revint s'asseoir, avouant, d'un geste humble et simple, +qu'elle venait, pour la première fois de la journée, d'oublier +qu'_il _était mort. + +-- Veux-tu que je te donne à boire, maman? Tu ne voudrais pas te +coucher? + +-- Eh non! Pourquoi? Je ne suis pas malade! + +Elle se rassit, et commença d'apprendre la patience, en regardant +sur le parquet, de la porte du salon à la porte de la chambre +vide, un chemin poudreux marqué par de gros souliers pesants. + +Un petit chat entra, circonspect et naïf, un ordinaire et +irrésistible chaton de quatre à cinq mois. Il se jouait à lui- +même une comédie majestueuse, mesurait son pas et portait la +queue en cierge, à l'imitation des seigneurs matous. Mais un saut +périlleux en avant, que rien n'annonçait, le jeta séant par- +dessus tête à nos pieds, où il prit peur de sa propre +extravagance, se roula en turban, se mit debout sur ses pattes de +derrière, dansa de biais, enfla le dos, se changea en toupie... + +-- Regarde-le, regarde-le, Minet-Chéri! Mon Dieu, qu'il est +drôle! + +Et elle riait, ma mère en deuil, elle riait de son rire aigu de +jeune fille, et frappait dans ses mains devant le petit chat... +Le souvenir fulgurant tarit cette cascade brillante, sécha dans +les yeux de ma mère les larmes du rire. Pourtant, elle ne +s'excusa pas d'avoir ri, ni ce jour-là, ni ceux qui suivirent, +car elle nous fit cette grâce, ayant perdu celui qu'elle aimait +d'amour, de demeurer parmi nous toute pareille à elle-même, +acceptant sa douleur ainsi qu'elle eût accepté l'avènement d'une +saison lugubre et longue, mais recevant de toutes parts la +bénédiction passagère de la joie, -- elle vécut balayée d'ombre +et de lumière, courbée sous des tourmentes, résignée, changeante +et généreuse, parée d'enfants, de fleurs et d'animaux comme un +domaine nourricier. + +MA MÈRE ET LA MALADIE + +-- Quelle heure est-il? Déjà onze heures! Tu vois! Il va venir. +Donne-moi l'eau de Cologne, et la serviette-éponge. Donne-moi +aussi le petit flacon de violette. Et quand je dis de violette... +Il n'y a plus de vraie odeur de violette. Ils la font avec de +l'iris. Et encore, la font-ils avec de l'iris? Mais tu t'en +moques, toi, Minet-Chéri, tu n'aimes pas l'essence de violette. +Qu'ont donc nos filles, à ne plus aimer l'essence de violette? + +«Autrefois, une femme vraiment distinguée ne se parfumait qu'à la +violette. Ce parfum dont tu t'inondes n'est pas une odeur +convenable. Il te sert à donner le change. Oui, oui, à donner le +change! Tes cheveux courts, le bleu que tu mets à tes yeux, ces +excentricités que tu te permets sur la scène, tout ça, c'est +comme ton parfum, pour donner le change; mais oui, pour que les +gens croient que tu es une personne originale et affranchie de +tous les préjugés... Pauvre Minet-Chéri! Moi, je ne donne pas +dans le panneau... Défais mes deux misérables petites nattes, je +les ai bien serrées hier soir pour être ondulée ce matin. Sais-tu +à quoi je ressemble? À un poète sans talent, âgé et dans le +besoin. On a bien du mal à conserver les caractéristiques d'un +sexe, passé un certain âge. Deux choses me désolent, dans ma +déchéance: ne plus pouvoir laver moi-même ma petite casserole +bleue à bouillir le lait, et regarder ma main sur le drap. Tu +comprendras plus tard que jusqu'à la tombe on oublie, à tout +instant, la vieillesse. + +«La maladie même ne vous contraint pas à cette mémoire-là. Je me +dis, à chaque heure: «J'ai mal dans le dos. J'ai mal affreusement +à la nuque. Je n'ai pas faim. La digitale m'enivre et me donne la +nausée! Je vais mourir, ce soir, demain, n'importe...» Mais je ne +pense pas toujours au changement que m'a apporté l'âge. Et c'est +en regardant ma main que je mesure ce changement. Je suis tout +étonnée de ne pas trouver, sous mes yeux, ma petite main de vingt +ans... Chut! Tais-toi un peu que j'écoute, on chante... Ah! c'est +l'enterrement de la vieille madame Loeuvrier. Quelle chance, on +l'enterre enfin! Mais non, je ne suis pas féroce! Je dis «quelle +chance!» parce qu'elle n'embêtera plus sa pauvre idiote de fille, +qui a cinquante-cinq ans et qui n'a jamais osé se marier par peur +de sa mère. Ah! les parents! Je dis «quelle chance!» quelle +chance qu'il y ait une vieille dame de moins dur la terre... + +«Non, décidément, je ne m'habitue pas à la vieillesse, pas plus à +la mienne qu'à celle des autres. Et comme j'ai soixante et onze +ans, il vaut mieux que j'y renonce, je ne m'y habituerai jamais. +Sois gentille, Minet-Chéri, pousse mon lit près de la fenêtre, +que je voie passer la vieille Mme Loeuvrier. J'adore voir passer +les enterrements, on y apprend toujours quelque chose. Que de +monde! C'est à cause du beau temps. Ça leur fait une jolie +promenade. S'il pleuvait, elle aurait eu trois chats pour +l'accompagner, et M. Miroux ne mouillerait pas cette belle chape +noir et argent. Et tant de fleurs! ah! les vandales! tout le +rosier soufre du jardin Loeuvrier y a péri. Pour une si vieille +dame, ce massacre de jeunes fleurs... + +«Et regarde, regarde la grande idiote de fille, j'en étais sûre, +elle pleure toutes les larmes de son corps. Mais oui, c'est +logique: elle a perdu son bourreau, son tourment, le toxique +quotidien dont la privation va peut-être la tuer. Derrière elle, +c'est ce que j'appelle les gueules d'héritiers. Oh! ces figures! +Il y a des jours où je me félicite de ne pas vous laisser un sou. +L'idée que je pourrais être suivie jusqu'à ma demeure dernière +par un gars roux comme celui-là, le neveu, tu vois, celui qui ne +va plus penser qu'à la mort de la fille... brrr!... + +«Vous autres, au moins, je vous connais, vous me regretterez. À +qui écriras-tu deux fois par semaine, mon pauvre Minet-Chéri? Et +toi, ce n'est rien encore, tu t'es évadée, tu as fait ton nid +loin de moi. Mais ton frère aîné, quand il sera forcé de passer +raide devant ma petite maison en rentrant de ses tournées, qu'il +n'y trouvera plus son verre de sirop de groseille et la rose +qu'il emporte entre ses dents? Oui, oui, tu m'aimes, mais tu es +une fille, une bête femelle, ma pareille et ma rivale. Lui, j'ai +toujours été sans rivale dans son coeur. Suis-je bien coiffée? +Non, pas de bonnet, rien que ma pointe de dentelle espagnole, il +va venir. Toute cette foule noire a levé la poussière, je respire +mal. + +«Il est près de midi, n'est-ce pas? Si on ne l'a pas détourné en +route, ton frère doit être à moins d'une lieue d'ici. Ouvre à la +chatte, elle sait aussi que midi approche. Tous les jours, elle a +peur, après sa promenade matinale, de me retrouver guérie. Dormir +sur mon lit, la nuit et le jour, quelle vie de Cocagne pour +elle!... Ton frère devait aller ce matin à Arnedon, à +Coulefeuilles, et revenir par Saint-André. Je n'oublie jamais ses +itinéraires. Je le suis, tu comprends. À Arnedon, il soigne le +petit de la belle Arthémise. Ces enfants de filles, ils souffrent +du corset de leurs mères, qui cachent et écrasent leur petit sous +un busc. Hélas, ce n'est pourtant pas un si outrageant spectacle, +qu'une belle fille impénitente avec son ventre tout chargé... + +«Écoute, écoute... C'est la voiture en haut de la côte! Minet- +Chéri, ne dis pas à ton frère que j'ai eu trois crises cette +nuit. D'abord, je te le défends. Et si tu ne le lui dis pas, je +te donnerai le bracelet avec les trois turquoises... Tu +m'ennuies, avec tes raisons. Il s'agit bien d'honnêteté! D'abord, +je sais mieux que toi ce que c'est que l'honnêteté. Mais, à mon +âge, il n'y a plus qu'une vertu: ne pas faire de peine. Vite, le +second oreiller dans mon dos, que je me tienne droite à son +entrée. Les deux roses, là, dans le verre... Ça ne sent pas la +vieille femme enfermée, ici? Je suis rouge? Il va me trouver +moins bien qu'hier, je n'aurais pas dû parler si longtemps, c'est +vrai... Tire un peu la persienne, et puis écoute, Minet-Chéri, +prête-moi ta houppe à poudre... + +MA MÈRE ET LE FRUIT DÉFENDU + +Vint un temps où ses forces l'abandonnèrent. Elle en était dans +un étonnement sans bornes, et n'y voulait pas croire. Quand je +venais de Paris la voir, elle avait toujours, quand nous +demeurions seules l'après-midi dans sa petite maison, quelque +péché à m'avouer. Une fois, elle retroussa le bord de sa robe, +baissa son bas sur son tibia, montrant une meurtrissure violette, +la peau presque fendue. + +-- Regarde-moi ça! + +-- Qu'est-ce que tu t'es encore fait, maman? + +Elle ouvrait de grands yeux, pleins d'innocence et de confusion. + +-- Tu ne le croirais pas: je suis tombée dans l'escalier! + +-- Comment, tombée? + +-- Mais justement, comme rien! Je descendais l'escalier et je +suis tombée. C'est inexplicable. + +-- Tu descendais trop vite?... + +-- Trop vite? qu'appelles-tu trop vite? Je descendais vite. Ai-je +le temps de descendre un escalier à l'allure du Roi-Soleil? Et si +c'était tout... Mais regarde! + +Sur son joli bras, si frais encore auprès de la main fanée, une +brûlure enflait sa cloque d'eau. + +-- Oh! qu'est-ce que c'est encore? + +-- Ma bouillotte chaude. + +-- La vieille bouilloire en cuivre rouge? Celle qui tient cinq +litres? + +-- Elle-même. À qui se fier? Elle qui me connaît depuis quarante +ans! Je ne sais pas ce qui lui a pris, elle bouillait à gros +bouillons, j'ai voulu la retirer du feu, crac, quelque chose m'a +tourné dans le poignet... Encore heureux que je n'aie que cette +cloque... Mais quelle histoire! Aussi j'ai laissé l'armoire +tranquille... + +Elle rougit vivement et n'acheva pas. + +-- Quelle armoire? demandai-je d'un ton sévère. + +Ma mère se débattit, secouant la tête comme si je voulais la +mettre en laisse. + +-- Rien! aucune armoire! + +-- Maman! Je vais me fâcher! + +-- Puisque je dis: «J'ai laissé l'armoire tranquille», fais-en +autant pour moi. Elle n'a pas bougé de sa place, l'armoire, +n'est-ce pas? Fichez-moi tous la paix, donc! + +L'armoire... un édifice de vieux noyer, presque aussi large que +haut, sans autre ciselure que la trace toute ronde d'une balle +prussienne, entrée par le battant de droite et sortie par le +panneau du fond... Hum!... + +-- Tu voudrais qu'on la mît ailleurs que sur le palier, maman? + +Elle eut un regard de jeune chatte, faux et brillant dans sa +figure ridée: + +-- Moi? je la trouve bien là: qu'elle y reste! + +Nous convînmes quand même, mon frère, le médecin, et moi, qu'il +fallait se méfier. Il voyait ma mère, chaque jour, puisqu'elle +l'avait suivi et habitait le même village, il la soignait avec +une passion dissimulée. Elle luttait contre tous ces maux avec +une élasticité surprenante, les oubliait, les déjouait, +remportait sur eux des victoires passagères et éclatantes, +rappelait à elle, pour des jours entiers, ses forces évanouies, +et le bruit de ses combats, quand je passais quelques jours chez +elle, s'entendait dans toute la petite maison, où je songeais +alors au fox réduisant le rat... + +À cinq heures du matin, en face de ma chambre, le son de cloche +du seau plein posé sur l'évier de la cuisine m'éveillait... + +-- Que fais-tu avec le seau, maman? Tu ne peux pas attendre que +Joséphine arrive? + +Et j'accourais. Mais le feu flambait déjà nourri de fagot sec. Le +lait bouillait, sur le fourneau à braise pavé de faïence bleue. +D'autre part fondait, dans un doigt d'eau, une tablette de +chocolat, pour mon déjeuner. Carrée dans son fauteuil de paille, +ma mère moulait le café embaumé, qu'elle torréfiait elle-même. +Les heures du matin lui furent toujours clémentes; elle portait +sur ses joues leurs couleurs vermeilles. Fardée d'un bref regain +de santé, face au soleil levant, elle se réjouissait, tandis que +tintait à l'église la première messe, d'avoir déjà goûté, pendant +que nous dormions, à tant de fruits défendus. + +Les fruits défendus, c'étaient le seau trop lourd tiré du puits, +le fagot débité à la serpette sur une bille de chêne, la bêche, +la pioche, et surtout l'échelle double, accotée à la lucarne du +bûcher. C'étaient la treille grimpante dont elle rattachait les +sarments à la lucarne du grenier, les hampes fleuries du lilas +trop haut, la chatte prise de vertige et qu'il fallait cueillir +sur le faîte du toit... Tous les complices de sa vie de petite +femme rondelette et vigoureuse, toutes les rustiques divinités +subalternes qui lui obéissaient et la rendaient si glorieuse de +se passer de serviteurs prenaient maintenant figure et position +d'adversaires. Mais ils comptaient sans le plaisir de lutter, qui +ne devait quitter ma mère qu'avec la vie. À soixante et onze ans, +l'aube la vit encore triomphante, non sans dommages. Brûlée au +feu, coupée à la serpette, trempée de neige fondue ou d'eau +renversée, elle trouvait le moyen d'avoir déjà vécu son meilleur +temps d'indépendance avant que les plus matineux aient poussé +leurs persiennes, et pouvait nous conter l'éveil des chats, le +travail des nids, les nouvelles que lui laissaient, avec la +mesure de lait et le rouleau de pain chaud, la laitière et la +porteuse de pain, la chronique enfin de la naissance du jour. + +C'est seulement une fois que je vis, un matin, la cuisine froide, +la casserole d'émail bleu pendue au mur, que je sentis proche la +fin de ma mère. Son mal connut maintes rémissions, pendant +lesquelles la flamme à nouveau jaillit de l'âtre, et l'odeur de +pain frais et de chocolat fondu passa sous la porte avec la patte +impatiente de la chatte. Ces rémissions furent le temps d'alertes +inattendues. On trouva ma mère et la grosse armoire de noyer +chues toutes deux en bas de l'escalier, celle-là ayant prétendu +transférer celle-ci, en secret, de l'unique étage au rez-de- +chaussée. Sur quoi mon frère aîné exigea que ma mère se tînt en +repos et qu'une vieille domestique couchât dans la petite maison. +Mais que pouvait une vieille servante contre une force de vie +jeune et malicieuse, telle qu'elle parvenait à séduire et +entraîner un corps déjà à demi enchaîné par la mort? Mon frère, +revenant avant le soleil d'assister un malade dans la campagne, +surprit un jour ma mère en flagrant délit de la pire perversité. +Vêtue pour la nuit, mais chaussée de gros sabots de jardinier, sa +petite natte grise de septuagénaire retroussée en queue de +scorpion sur sa nuque, un pied sur l'X de hêtre, le dos bombé +dans l'attitude du tâcheron exercé, rajeunie par un air de +délectation et de culpabilité indicibles, ma mère, au mépris de +tous ses serments et de l'aiguail glacé, sciait des bûches dans +sa cour. + +LA «MERVEILLE» + +-- C'est une merveille! U-ne mer-veille! + +-- Je le sais bien. Elle s'arrange pour ça. Elle le fait exprès! + +Cette réplique me vaut de la dame-que-je-connais-un-peu un regard +indigné. Elle caresse encore une fois, avant de s'éloigner, la +tête ronde de Pati-Pati, et soupire: «Amour, va!» sur l'air de +«pauvre martyr incompris...». Ma brabançonne lui dédie, en adieu, +un coup d'oeil sentimental et oblique -- beaucoup de blanc, très +peu de marron -- et s'occupe immédiatement, pour faire rire un +inconnu qui l'admire, d'imiter l'aboiement du chien. Pour imiter +l'aboiement du chien, Pati-Pati gonfle ses joues de poisson-lune, +pousse ses yeux hors des orbites, élargit son poitrail en +bouclier, et profère à demi-voix quelque chose comme: + +-- Gou-gou-gou... + +Puis elle rengorge son cou de lutteur, sourit, attend les +applaudissements, et ajoute, modeste: + +-- Oa. + +Si l'auditoire pâme, Pati-Pati, dédaignant le _bis_, le comble en +modulant une série de sons où chacun peut reconnaître le coryza +du phoque, la grenouille roucoulant sous l'averse d'été, parfois +le claxon, mais jamais l'aboiement du chien. + +À présent, elle échange, avec un dîneur inconnu, une mimique de +Célimène: + +-- Viens, dit l'inconnu, sans paroles. + +-- Pour qui me prenez-vous? réplique Pati-Pati. Causons, si vous +voulez. Je n'irai pas plus loin. + +-- J'ai du sucre dans ma soucoupe. + +-- Croyez-vous que je ne l'aie pas vu? Le sucre est une chose, la +fidélité en est une autre. Contentez-vous que je fasse miroiter, +pour vous, cet oeil droit, tout doré, prêt à tomber, et cet oeil +gauche, pareil à une bille d'aventurine... Voyez mon oeil +droit... Et mon oeil gauche... Et encore mon oeil droit... + +J'interromps sévèrement le dialogue muet: + +-- Pati-Pati, c'est fini, ce dévergondage? + +Elle s'élance, corps et âme, vers moi: + +-- Certes, c'est fini! Dès que tu le désires, c'est fini! Cet +inconnu a de bonnes façons... Mais tu as parlé: c'est fini! Que +veux-tu? + +-- Nous partons. Descends, Pati-Pati. + +Adroite et véhémente, elle saute sur le tapis. Debout, elle est +pareille -- large du rein, bien pourvue en fesse, le poitrail en +portique -- à un minuscule cob bai. Le masque noir rit, le +tronçon de queue propage jusqu'à la nuque son frétillement, et +les oreilles conjurent, tendues en cornes vers le ciel, une +éventuelle jettatura. Telle s'offre, à l'enthousiasme populaire, +ma brabançonne à poil ras, que les éleveurs estiment «un sujet +bien typé», les dames sensibles «merveille», qui s'appelle +officiellement Pati-Pati, plus connue dans mon entourage sous le +nom de «démon familier». + +Elle a deux ans, la gaieté d'un négrillon, l'endurance d'un +champion pédestre. Au bois, Pati-Pati devance la bicyclette; elle +se range, à la campagne, dans l'ombre de la charrette, tout le +long d'un bon nombre de kilomètres. + +Au retour, elle traque encore le lézard sur la dalle chaude... + +-- Mais tu n'es donc jamais fatiguée, Pati-Pati? + +Elle rit comme une tabatière: + +-- Jamais! Mais quand je dors, c'est pour une nuit entière, +couchée sur le même flanc. Je n'ai jamais été malade, je n'ai +jamais sali un tapis, je n'ai jamais vomi, je suis légère, libre +de tout péché, nette comme un lys... + +C'est vrai. Elle meurt de faim ponctuellement à l'heure des +repas. Elle délire d'enthousiasme à l'heure de la promenade. Elle +ne se trompe pas de chaise à table, chérit le poisson, prise la +viande, se contente d'une croûte de pain, gobe en connaisseuse la +fraise et la mandarine. Si je la laisse à la maison, le mot «non» +lui suffit; elle s'assoit sur le palier d'un air sage et cache un +pleur. En métro, elle fond sous ma cape, en chemin de fer elle +fait son lit elle-même, brassant une couverture et la moulant en +gros plis. Dès la tombée du jour, elle surveille la grille du +jardin et aboie contre tout suspect. + +-- Tais-toi, Pati-Pati. + +-- Je me tais, répond diligemment Pati-Pati. Mais je fais le +fauve, à la lisière des six mètres de jardin. Je passe ma tête +entre les barreaux, je terrorise le mauvais passant, et le chat +qui attend la nuit pour herser les bégonias, le chien qui lève la +patte contre le géranium-lierre... + +-- Assez de vigilance, rentrons, Pati-Pati. + +-- Rentrons! s'écrie-t-elle de tout son corps. Non sans que +j'aie, ici, médité une minute, dans l'attitude de la grenouille +du jeu de tonneau, et là, un peu plus longtemps, contractée, le +dos bombé en colimaçon... Voilà qui est fait. Rentrons! Tu as +bien fermé la porte? Attention! Tu oublies une des chattes qui se +cache sous le rideau et prétend passer la nuit dans la salle à +manger... Je te l'houspille et je te la déloge et je te l'envoie +dans son panier. Hop! ça y est. À notre tour. Qu'est-ce que +j'entends du côté de la cave? Non, rien. Ma corbeille... mon pan +de molleton sur la tête... et, plus urgente, ta caresse... Merci. +Je t'aime. À demain. + +Demain, si elle s'éveille avant huit heures, elle attendra en +silence, les pattes au bord du panier, les yeux fixés sur le lit. +La promenade d'onze heures la trouvera prête, et toujours +impeccable. Si c'est jour de bicyclette, Pati-Pati arque son dos +pour que je la saisisse par la peau et que je l'installe en avant +du guidon, toute ronde dans un panier à fraises. Dans les allées +désertes du Bois, elle saute à terre: «À droite, Pati-Pati, à +droite!» En deux jours, elle a distingué sa droite -- pardon, ma +droite -- de sa gauche. Elle comprend cents mots de notre langue, +sait l'heure sans montre, nous connaît pas nos noms, attend +l'ascenseur au lieu de monter l'escalier, offre d'elle-même, +après le bain, son ventre et son dos au séchoir électrique. + +Si j'étale, au moment du travail, les cahiers de papier teinté +sur le bureau, elle se couche, soigne ses ongles sans bruit et +rêve, déférente, immobile. Le jour qu'un éclat de verre la +blessa, elle tendit d'elle-même sa patte, détourna la tête +pendant le pansement, de sorte que je ne savais plus si je +soignais une bête, ou bien un enfant courageux... Quand la +prendrai-je en faute? Quel accident mit, sous un crâne rond de +chien minuscule, tant de complicité humaine? On la nomme +«merveille». Je cherche ce que je pourrais bien lui reprocher... + +Ainsi crut, en vertu comme en beauté, Pati-Pati, fleur du +Brabant. Dans le XVIe arrondissement, son renom se répandit +tellement que je consentis, pour elle, à un mariage. Son fiancé, +quand il l'approcha, ressemblait à un hanneton furieux, dont il +avait la couleur, le dos robuste, et ses petites pattes de +conquérant piaffaient et griffaient le dallage. Pati-Pati +l'aperçut à peine, et la brève entrevue où elle se montra si +distraite n'eut point de lendemain. + +Cependant, tout le long de soixante-cinq jours, Pati-Pati enfla, +prit la forme d'un lézard des sables, ventru latéralement, puis +celle d'un melon un peu écrasé, puis... + +Deux Pati-Pati d'un âge tendre et d'un modèle extrêmement réduit +vaguent maintenant dans une corbeille. Préservés de toute +mutilation traditionnelle, ils portent la queue en trompe de +chasse et les oreilles en feuilles de salade. + +Ils tètent un lait abondant, mais qu'il leur faut acheter par des +acrobaties au-dessus de leur âge. Pati-Pati n'a rien de ces lices +vautrées, tout en ventre et en tétines, qui s'absorbent, béates, +en leur tâche auguste. Elle allaite assise, contraignant ses +chiots à l'attitude du mécanicien aplati sous le tacot en panne. +Elle allaite couchée en sphinx et le nez sur les pattes -- «Tant +pis! qu'ils s'arrangent!» -- et s'en va, si le téléphone sonne, +du côté de l'appareil, remorquant deux nourrissons ventousés à +ses mamelles. Ils testent, oubliés, vivaces, ils testent au petit +bonheur, et prospèrent malgré leur mère et son humain souci -- +trop humain -- de toutes choses humaines. + +-- Qui a téléphoné? J'entends la voiture... Où est mon collier? +Ton sac et tes gants sont sur la table, nous allons sortir, +n'est-ce pas? On a sonné! Tu m'emmènes au _Matin_? Je sens qu'il +est l'heure... Qu'est-ce qui traîne sous moi? encore ce petit +chien! je le rencontre partout... Et cet autre, donc... On ne +voit que lui dans la maison. Ils sont gentils? Peuh!... oui, +gentils. Partons, partons, dépêche-toi... Je ne te perds pas de +l'oeil, si tu allais sortir sans moi... + +Pati-Pati, mes amis vous nommeront toujours, sans que je +proteste, «merveille des merveilles» et «perfection». Mais je +sais maintenant ce qui vous manque: vous n'aimez pas les animaux. + +BA-TOU + +Je l'avais capturée au quai d'Orsay, dans un grand bureau dont +elle était, avec une broderie chinoise, le plus magnifique +ornement. Lorsque son maître éphémère, embarrassé d'un aussi beau +don, m'appela par le téléphone, je la trouvai assise sur une +table ancienne, le derrière sur des documents diplomatiques, et +affairée à sa toilette intime. Elle rapprocha ses sourcils à ma +vue, sauta à terre et commença sa promenade de fauve, de la porte +à la fenêtre, de la fenêtre à la porte, avec cette manière de +tourner et de changer de pied, contre l'obstacle, qui appartient +à elle et à tous ses frères. Mais son maître lui jeta une boule +de papier froissé et elle se mit à rire, avec un bond démesuré +une dépense de sa force inemployée, qui la montrèrent dans toute +sa splendeur. Elle était grande comme un chien épagneul, les +cuisses longues et musclées attachées à un rein large, l'avant- +train plus étroit, la tête assez petite, coiffée d'oreilles +fourrées de blanc, peintes, au dehors, de dessins noirs et gris +rappelant ceux qui décorent les ailes des papillons +crépusculaires. Une mâchoire petite et dédaigneuse, des +moustaches raides comme l'herbe sèche des dunes, et des yeux +d'ambre enchâssés de noir, des yeux au regard aussi pur que leur +couleur, des yeux qui ne faiblissaient jamais devant le regard +humain, des yeux qui n'ont jamais menti... Un jour, j'ai voulu +compter les taches noires qui brodaient sa robe, couleur de blé +sur le dos et la tête, blanc d'ivoire sur le ventre; je n'ai pas +pu. + +-- Elle vient du Tchad, me dit son maître. Elle pourrait venir +aussi de l'Asie. C'est une once, sans doute. Elle s'appelle Bâ- +Tou, ce qui veut dire «le chat», et elle a vingt mois. + +Je l'emportai; cependant elle mordait sa caisse de voyage et +glissait, entre les lattes de la prise d'air, une patte tantôt +épanouie et tantôt refermée, comme une sensible fleur marine. + +Je n'avais jamais possédé, dans ma maison, une créature aussi +naturelle. La vie quotidienne me la révéla intacte, préservée +encore de toute atteinte civilisatrice. Le chien gâté calcule et +ment, le chat dissimule et simule. Bâ-Tou ne cachait rien. Toute +saine et fleurant bon, l'haleine fraîche, je pourrais écrire +qu'elle se comportait en enfant candide, s'il y avait des enfants +candides. La première fois qu'elle se mit à jouer avec moi, elle +me saisit fortement la jambe pour me renverser. Je l'interpellai +avec rudesse, elle me lâcha, attendit, et recommença. Je m'assis +par terre et lui envoyai mon poing sur son beau nez velouté. +Surprise, elle m'interrogea du regard, je lui souris et lui +grattai la tête. Elle s'effondra sur le flanc, sonore d'un ronron +sourd et m'offrit son ventre sans défense. Une pelote de laine, +qu'elle reçut en récompense, l'affola: de combien d'agneaux, +enlevés aux maigres pâtures africaines, reconnaissait-elle, +lointaine et refroidie, l'odeur?... + +Elle coucha dans un panier, se confia au bassin de sciure comme +un chat bien appris, et quand je m'étendis dans l'eau tiède, sa +tête rieuse et terrible parut, avec deux pattes, au rebord de la +baignoire... + +Elle aimait l'eau. Je lui donnai souvent, le matin, une cuvette +d'eau, qu'elle vidait à grands jeux de pattes. Toute mouillée, +heureuse, elle ronronnait. Elle se promenait, grave, une +pantoufle volée entre les dents. Elle précipitait et remontait +vingt fois sa boule de bois dans le petit escalier. Elle +accourait à son nom: «Bâ-Tou» avec un cri charmant et doux, et +demeurait rêvant, les yeux ouverts, nonchalante, aux pieds de la +femme de chambre qui cousait. Elle mangeait sans hâte et +cueillait délicatement la viande au bout des doigts. Tous les +matins, je pus lui donner ma tête, qu'elle étreignait des quatre +pattes et dont elle râpait, d'une langue bien armée, les cheveux +coupés. Un matin, elle étreignit trop fort mon bras nu, et je la +châtiai. Offensée, elle sauta sur moi, et j'eus sur les épaules +le poids déconcertant d'un fauve, ses dents, ses griffes... +J'employai toutes mes forces et jetai Bâ-Tou contre un mur. Elle +éclata en miaulements terribles, en rugissements, elle fit +entendre son langage de bataille, et sauta de nouveau. J'usai de +son collier pour la rejeter contre le mur, et la frappai au +centre du visage. À ce moment, elle pouvait, certes, me blesser +gravement. Elle n'en fit rien, se contint, me regarda en face et +réfléchit... Je jure bien que ce n'est pas la crainte que je lus +dans ses yeux. Elle _choisit_, à ce moment décisif, elle opta +pour la paix, l'amitié, la loyale entente; elle se coucha, et +lécha son nez chaud... + +Quand je vous regrette, Bâ-Tou, j'ajoute à mon regret la +mortification d'avoir chassé de chez moi une amie, une amie qui +n'avait Dieu merci, rien d'humain. C'est en vous voyant debout +sur le mur du jardin -- un mur de quatre mètres, sur le faîte +duquel vous vous posiez, d'un bond -- occupée à maudire quelques +chats épouvantés, que j'ai commencé à trembler. Et puis, une +autre fois, vous vous êtes approchée de la petite chienne que je +tenais sur mes genoux, vous avez mesuré, sous son oreille, la +place exacte d'une fontaine mystérieuse que vous avez léchée, +léchée, léchée, avant de la tâter des dents, lente et les yeux +fermés... J'ai compris: «Oh! Bâ-Tou!...» et vous avez tressailli +tout entière, de honte de d'avidité refrénées. + +Hélas! Bâ-Tou, que la vie simple, que la fauve tendresse sont +difficiles, sous notre climat... Le ciel romain vous abrite à +présent; un fossé, trop large pour votre élan, vous sépare de +ceux qui vont, au jardin zoologique, narguer les félins; et +j'espère que vous m'avez oubliée, moi qui, vous sachant innocente +de tout, sauf de votre race, souffris qu'on fît de vous une bête +captive. + +BELLAUDE + +-- Madame, Bellaude s'est sauvée. + +-- Depuis quand? + +-- De ce matin, dès que j'ai ouvert? Il y avait un blanc et noir +qui l'attendait à la porte. + +-- Ah! mon Dieu! Espérons qu'elle va rentrer ce soir... + +La voilà donc partie. Sauf que ce mois est marqué pour les amours +canines, rien ne faisait prévoir sa fuite; elle nous suivait sans +faute et sans distraction, belle dans sa robe noire et feu de +bas-rouge, son amble nonchalant agitant à ses pattes de derrière, +comme des pendeloques, ses doubles ergots. Elle flairait l'herbe, +broutait, évitait avec mépris la frénésie circulaire des +brabançonnes. Et puis, un jour, elle tomba en arrêt, pointa +joyeusement les oreilles, visa un point lointain, sourit, et tout +son corps s'écria, en clair langage de chienne: + +-- Ah! le voilà! + +Le temps de lui demander: «Quoi donc?» elle était à deux cents +mètres, car elle l'avait vu, lui, _Lui_ -- quelque très petit +roquet jaune... + +Elle recherche -- elle, longue et légère comme une biche, elle, +haute et d'encolure orgueilleuse -- les nains, les bâtards de fox +et de basset, les faux terriers, les loulous trépidants et +minuscules. Elle aime entre tous un caniche blanc, enfoui depuis +des hivers sous une neige terreuse que ne fond nul été. Il +entoure ma bas-rouge d'une assiduité résignée de vieux lettré. Il +la contemple d'en bas, comme par-dessus des lunettes, à travers +sa chevelure blanche mal soignée. Il l'escorte, sans plus, et va +derrière elle d'un petit trot traquenardeur qui secoue tous ses +écheveaux de poils blanc sale. + +La voilà partie. Où? Pour combien de temps? Je ne crains pas +qu'on l'écrase ni qu'on la vole; elle a, quand une main étrangère +se tend vers elle, une manière serpentine de détourner le col, de +montrer la dent qui déconcerte les plus résolus. Mais il y a le +lasso, la fourrière... + +Un jour passe. + +-- Madame, Bellaude n'est pas rentrée. + +Il a plu cette nuit, une pluie douce déjà printanière. Où erre la +dévergondée? Elle jeûne; mais elle peut boire: les ruisseaux +coulent, le bois miroite de flaques. + +Un petit chien mouillé monte la garde devant ma porte, à la +grille du jardinet. Lui aussi, il attend Bellaude... Au Bois, je +demande à mon ami le garde s'il n'a pas vu la grande chienne +noire qui a du feu aux pattes, aux sourcils et aux joues... Il +secoue la tête: + +-- Je n'ai rien vu de pareil. Qu'est-ce que j'ai donc vu, +aujourd'hui? Pas grand'chose. Moins que rien. Une dame qui +n'était pas d'accord avec son mari, et un monsieur en souliers +vernis qui m'a demandé si je ne connaîtrais pas deux pièces à +louer dans une des maisons de gardes, vu qu'il était sans +domicile... Vous voyez, rien d'extraordinaire. + +Un jour passe encore. + +-- Bellaude n'est toujours pas rentrée, madame... + +Je pars pour la promenade d'onze heures et demie, résolue à +battre les futaies d'Auteuil. Un printemps caché y frémit jusque +dans le vent, aigre s'il accélère, mol et doux quand il +s'attarde. Point de chienne noire et feu, mais voici les cornes +des futures jacinthes et la feuille déjà large de l'arum pied-de- +veau. Voici l'abeille égarée, affamée, qui titube sur la mousse +humide et qu'on peut réchauffer dans la main sans risque de +piqûre. Sur les sureaux fuse, à chaque aisselle de branche, une +houppe neuve de verdure tendre. Et six années m'ont appris à +reconnaître, dans le trille rauque, dans la courte gamme +chromatique descendante que jette, dès février, un gosier +d'oiseau, la voix du grand chanteur, un rossignol d'Auteuil +fidèle à son bosquet, un rossignol dont la voix, au printemps, +illumine les nuits. Au-dessus de ma tête, il étudie ce matin le +chant qu'il oublie tous les ans. Il recommence et recommence sa +gamme chromatique imparfaite, l'interrompt par une sorte de rire +enroué, mais déjà dans quelques notes tinte le cristal d'une nuit +de mai, et, si je ferme les yeux, j'appelle malgré moi, sous ce +chant, le parfum qui descend lourdement des acacias en fleur... + +Mais où est ma chienne? Je longe une palissade en lattes de +châtaignier, je franchis des fils de fer tendus à ras de terre, +puis je bute contre une clôture de châtaignier, au bout de +laquelle m'attend un fil de fer tendu à ras de terre. Quelle +sollicitude perverse multiplie, pour décourager l'amateur de +paysage et rompre les os du promeneur, palissades et fils, les +uns et les autres nuisibles? Je rebrousse chemin, lasse de +longer, après des fortifications, une palissade de châtaignier +qui défend, je le jure, une seconde palissade, servant elle-même +de rempart, un peu plus loin, à un grillage de bois peint en +vert... Et l'on ose accuser la Ville de négliger le Bois! + +Quelque chose remue derrière une de ces vaines clôtures... +Quelque chose de noir... de feu... de blanc... de jaune... Ma +chienne! c'est ma chienne! + +Édilité bénie! Tutélaires barricades! Enclos providentiels! C'est +non seulement ma chienne, à l'abri des voitures, c'est, en outre +-- un, deux, trois, quatre, cinq -- cinq chiens autour d'elle, +boueux, quelques-uns saignants de batailles, tous haletants, +fourbus, le plus grand n'atteint pas trente centimètres au +garrot... + +-- Bellaude! + +Elle ne m'avait pas entendue venir, elle jouait Célimène. +Vertueuse malgré elle, inaccessible par hasard, elle perd +contenance à mon cri et d'un coup se prosterne, rappelée à la +servilité... + +-- Oh! Bellaude!... + +Elle rampe, elle m'implore. Mais je ne veux pas pardonner encore +et je lui désigne seulement, d'un geste théâtral, par-dessus les +fortifications abolies, le chemin du devoir, le gîte... Elle +n'hésite pas, elle saute la palissade et distance aisément, en +quelques foulées, la meute des pygmées qui suit, langues +flottantes... + +Qu'ai-je fait là? Si Bellaude allait rencontrer, sur la route, un +séducteur de belle stature... + +-- Madame, Bellaude est rentrée. + +-- Avec cinq petits chiens? + +-- Non, madame, avec un grand. + +-- Ah! mon Dieu! Où est-il? + +-- Là, madame, sur le talus. + +Oui, il est là, et je me souviens, avec un soupir de soulagement, +que la chanson dit: «Il faut des époux assortis...» Celui qui +attend Bellaude est un dogue d'Ulm, au regard obtus, passif sous +son collier et sa muselière de cuir vert, et aussi lourd, aussi +large, aussi haut -- le hasard soit loué! -- qu'un veau. + +LES DEUX CHATTES + +Il n'est qu'un jeune chat, fruit des amours -- et de la +mésalliance -- de Moune, chatte persane bleue, avec n'importe +quel rayé anonyme. Dieu sait si le rayé abonde, dans les jardins +d'Auteuil! Par les jours de printemps précoce, aux heures du jour +où la terre, dégelée, fume sous le soleil et embaume, certains +massifs, certaines plates-bandes ameublies qui attendent les +semis et les repiquages, semblent jonchés de couleuvres: les +seigneurs rayés, ivres d'encens végétal, tordent leurs reins, +rampent sur le ventre, fouettent de la queue et râpent +délicatement sur le sol leur joue droite, leur joue gauche, pour +l'imprégner de l'odeur prometteuse de printemps -- ainsi une +femme touche, de son doigt mouillé de parfum, ce coin secret, +sous l'oreille... + +Il n'est qu'un jeune chat, fils d'un de ces rayés. Il porte sur +son pelage les raies de la race, les vieilles marques de +l'ancêtre sauvage. Mais le sang de sa mère a jeté, sur ces +rayures, un voile floconneux et bleuâtre de poils longs, +impalpables comme une transparente gaze de Perse. Il sera donc +beau, il est déjà ravissant, et nous essayons de le nommer +Kamaralzaman -- en vain, car la cuisinière et la femme de +chambre, qui sont des personnes raisonnables, traduisent +Kamaralzaman par Moumou. + +Il est un jeune chat, gracieux à toute heure. La boule de papier +l'intéresse, l'odeur de la viande le change en dragon rugissant +et minuscule, les passereaux volent trop vite pour qu'il puisse +les suivre de l'oeil, mais il devient cataleptique, derrière la +vitre, quand ils picorent sur la fenêtre. Il fait beaucoup de +bruit en tétant, parce que ses dents poussent... C'est un petit +chat, innocent au milieu d'un drame. + +La tragédie commença, un jour que Noire du Voisin -- dirait-on +pas un nom de noblesse paysanne? -- pleurait, sur le mur mitoyen, +la perte de ses enfants, noyés le matin. Elle pleurait à la +manière terrible de toutes les mères privées de leur fruit, sans +arrêt, sur le même ton, respirant à peine entre chaque cri, +exhalant une plainte après l'autre plainte pareille. Le tout +petit chat Kamaralzaman, en bas, la regardait. Il levait sa +figure bleuâtre, ses yeux couleur d'eau savonneuse aveuglés de +lumière, et n'osait plus jouer à cause de ce grand cri... Noire +du Voisin le vit et descendit comme une folle. Elle le flaira, +connut l'odeur étrangère, râla «khhh...» de dégoût, gifla le +petit chat, le flaira encore, lui lécha le front, recula +d'horreur, revint, lui dit: «Rrrrou...» tendrement -- enfin +manifesta de toutes manières son égarement. Le temps lui manqua +pour prendre un parti. Pareille à un lambeau de nuée, Moune, +aussi bleue qu'un orage, et plus rapide, arrivait... Rappelée à +sa douleur et au respect des territoires, Noire du Voisin +disparut, et son appel, plus lointain, endeuilla toute cette +journée... + +Elle revint le lendemain, prudente, calculatrice comme une bête +de la jungle. Plus de cris: une hardiesse et une patience +muettes. Elle attendit l'instant où, Moune repue, Kamaralzaman +évadé chancelait, pattes molles, sur les graviers ronds du +jardin. Elle vint avec un ventre lourd de lait, des tétines +tendues qui crevaient sa toison noire, des roucoulements +assourdis, des invites mystérieuses de nourrice... Et pendant que +le petit chat, en tétant, la foulait à temps égaux, je la voyais +fermer les yeux et palpiter des narines comme un être humain qui +se retient de pleurer. + +C'est alors que la vraie mère parut, le poil tout droit sur le +dos. Elle ne s'élança pas tout de suite, mais dit quelque chose +d'une voix rauque. Noire du Voisin, éveillée en sursaut de son +illusion maternelle, debout, ne répondit que par un long +grondement bas, en soufflant, par intervalles, d'une gueule +empourprée. Une injure impérieuse, déchirante de Moune, +l'interrompit, et elle recula d'un pas; mais elle jeta, elle +aussi, une parole menaçante. Le petit chat effaré gisait entre +elles, hérissé, bleuâtre, pareil à la houppe du chardon. +J'admirais qu'il pût y avoir, au lieu du pugilat immédiat, de la +mêlée féline où les flocons de poils volent, une explication, une +revendication presque intelligible pour moi. Mais soudain, sur +une insinuation aiguë de Noire du Voisin, Moune eut un bond, un +cri, un «Ah! je ne peux pas supporter cela!» qui la jeta sur sa +rivale. Noire rompit, atteignit le tilleul, s'y suspendit et +franchit le mur -- et la mère lava son petit, souillé par +l'étrangère. + +Quelques jours passèrent, pendant lesquels je n'observai rien +d'insolite. Moune, inquiète, veillait trop et mangeait mal. +Chaude de fièvre, elle avait le nez sec, se couchait sur une +console de marbre, et son lait diminuait. Pourtant Kamaralzaman, +dodu, roulait sur les tapis, aussi large que long. Un matin que +je déjeunais auprès de Moune, et que je la tentais avec du lait +sucré et de la mie de croissant, elle tressaillit, coucha les +oreilles, sauta à terre et me demanda la porte d'une manière si +urgente que je la suivis. Elle ne se trompait pas: l'impudente +Noire et Kamaralzaman, l'un tétant l'autre, mêlés, heureux, +gisaient sur la première marche, dans l'ombre, au bas de +l'escalier où se précipita Moune -- et où je la reçus dans mes +bras, molle, privée de sentiment, évanouie comme une femme... + +C'est ainsi que Moune, chatte de Perse, perdit son lait, résigna +ses droits de mère et de nourrice, et contracta sa mélancolie +errante, son indifférence aux intempéries et sa haine des chattes +noires. Elle a maudit tout ce qui porte toison ténébreuse, mouche +blanche au poitrail, et rien ne paraît plus de sa douleur sur son +visage. Seulement, lorsque Kamaralzaman vient jouer trop près +d'elle, elle replie ses pattes sous ses mamelles taries, feint le +sommeil et ferme les yeux. + +CHATS + +Ils sont cinq autour d'elle, tous les cinq issus de la même +souche et rayés à l'image de leur ancêtre, le chat sauvage. L'un +porte ses rayures noires sur un fond rosé comme le plumage de la +tourterelle, l'autre n'est, des oreilles à la queue, que zébrures +pain brûlé sur champ marron très clair, comme une fleur de +giroflée. Un troisième paraît jaune, à côté du quatrième qui +n'est que ceintures de velours noir, colliers, bracelets, sur un +dessous gris argent d'une grande élégance. Mais le cinquième, +énorme, resplendit dans sa fourrure fauve à mille bandes. Il a +les yeux verts de menthe, et la large joue velue qu'on voit au +tigre. + +Elle, mon Dieu, c'est la Noire. Une Noire pareille à cent autres +Noires, mince, bien vernissée, la mouche blanche au poitrail et +la prunelle en or pur. Nous l'avons nommée la Noire parce qu'elle +est noire, de même la chatte grise s'appelle Chatte-Grise et la +plus jeune des bleues de Perse Jeune-Bleue. Nous n'avons pas +risqué la méningite. + +Janvier, mois des amours félines, pare les chats d'Auteuil de +leur plus belle robe et racole, pour nos trois chattes, une +trentaine de matous. Le jardin s'emplit de leurs palabres +interminables, de leurs batailles, et de leur odeur de buis vert. +La Noire seule marque qu'ils l'intéressent. C'est trop tôt pour +Jeune-Bleue et Chatte-Grise, qui contemplent de haut la démence +des mâles. La Noire, pour l'heure, se tient mal, et ne va pas +plus loin. Elle choisit longuement dans le jardin une branche +taillée en biseau, élaguée de l'an dernier, pour s'en servir en +guise de brosse à dents d'abord, puis de gratte-oreilles, enfin +de gratte-flancs. Elle s'y râpe, elle s'y écorche, en donnant +tous les signes de la satisfaction. Une danse horizontale suit, +au cours de laquelle elle imite l'anguille hors de l'eau. Elle se +roule, chemine sur le dos et le ventre, souille sa robe, et les +cinq matous avec elle avancent, reculent comme un seul matou. +Souvent le doyen magnifique, n'y tenant plus, s'élance, et porte +sur la tentatrice une patte pesante... Tout aussitôt la +chorégraphe voluptueuse se redresse, gifle l'imprudent et +s'accroupit, pattes rentrées sous le ventre, avec un aigre et +revêche visage de vieille dévote. En vain le puissant chat rayé, +pour montrer sa soumission et rendre hommage à la Noire, feint-il +de choir les quatre pattes en l'air, défaillant et soumis. Elle +le relègue parmi le quintette anonyme, et gifle équitablement +n'importe quel rayé, s'il manque à l'étiquette et la salue de +trop près. + +Ce ballet de chats dure depuis ce matin, sous mes fenêtres. Aucun +cri, sauf le «rrrr...» dur et harmonieux qui roule par moments +dans la gorge des matous. La Noire, muette et lascive, provoque, +puis châtie, et savoure sa toute-puissance éphémère. Dans huit +jours le même mâle qui tremble devant elle, qui patiente et perd +le boire et le manger, la tiendra solidement par la nuque... +Jusque-là, il plie. + +Un sixième rayé vient d'apparaître. Mais aucun des matous n'a +daigné le toiser en rival. Gras, velouté, candide, il a perdu dès +son jeune âge tout souci des jeux de l'amour, et les nuits +tragiques de janvier, les clairs de lune de juin ont cessé pour +lui, à jamais, d'être fatidiques. Ce matin, il se sent las de +manger, fatigué de dormir. Il promène, sous le petit soleil +d'argent, sa robe lustrée, et la fatuité sans malice qui lui +valut son nom de Beaugarçon. Il sourit au temps clair, aux +passereaux confiants. Il sourit à la Noire, à sa frémissante +escorte. Il taquine d'une patte molle un vieil oignon de tulipe +qu'il délaisse pour un gravier rond. La queue de la Noire fouette +et se tord comme un serpent coupé: il s'élance, la capture, la +mordille, et reçoit une demi-douzaine de mornifles, sèches et +griffues, à le défigurer... Mais Beaugarçon, déchu du rang de +mâle, ignore tout du protocole amoureux, et redescend à l'équité +pure. Injustement battu, il ne prend que le temps de gonfler ses +poumons et de reculer d'un pas, avant d'administrer à la Noire +une correction telle qu'elle en suffoque, râle de rage et saute +le mur pour cacher sa honte dans le jardin voisin. + +Et comme j'allais courir, craignant la fureur des matous, au +secours de Beaugarçon, je vis qu'il faisait retraite avec +lenteur, majesté et inconscience, parmi les rayés immobiles, +silencieux, et pour la première fois déférents devant l'eunuque +qui avait osé battre la reine. + +LE VEILLEUR + +DIMANCHE. -- Les enfants ont, ce matin, une drôle de figure. Je +leur ai déjà vu cette figure-là, au moment où ils organisaient, +dans le grenier, une représentation, avec costumes, masques, +linceuls et chaînes traînantes, de leur drame, _le Revenant de la +Commanderie_, élucubration à laquelle ils ont dû une semaine de +fièvres, peurs nocturnes et langue crayeuse, intoxiqués qu'ils +étaient de leurs propres fantômes. Mais c'est une vieille +histoire. Bertrand a maintenant dix-huit ans, et projette de +réformer, comme il sied à son âge, le régime financier de +l'Europe; Renaud, qui passe quatorze ans, ne songe qu'à monter et +démonter des moteurs, et Bel-Gazou me pose cette année des +questions d'une banalité désolante: «Est-ce qu'à Paris je pourrai +bientôt porter des bas? Est-ce qu'à Paris je pourrai avoir un +chapeau? Est-ce qu'à Paris tu me feras friser le dimanche?» + +N'importe, je les trouve tous trois singuliers et disposés à +parler bas dans les coins. + +LUNDI. -- Les enfants n'ont pas bonne mine le matin. + +-- Qu'est-ce que vous avez donc, les enfants? + +-- Rien du tout, tante Colette! s'écrient mes beaux-fils. + +-- Rien du tout, maman! s'écrie Bel-Gazou. + +Quel bel ensemble! Voilà un mensonge bien agencé. Ça devient +sérieux. D'autant plus sérieux que j'ai surpris, à la brume, ce +bout de dialogue entre les deux garçons, derrière le tennis: + +-- Mon vieux, il n'a pas arrêté de minuit à trois heures. + +-- À qui le dis-tu, mon petit! De minuit à quatre heures, oui! Je +n'ai pas fermé l'oeil. Il faisait: «pom...pom...pom» comme ça, +lentement... Comme avec des pieds nus, mais lourds, lourds... + +Ils m'aperçurent et fondirent sur moi comme deux tiercelets, avec +des rires, des balles blanches et rouges, une étourderie apprêtée +et bavarde... Je ne saurai rien aujourd'hui. + +MERCREDI. -- Quand j'ai traversé, hier soir, vers 11 heures, la +chambre de Bel-Gazou pour gagner la mienne, elle ne dormait pas +encore. Elle gisait sur le dos, les bras au long d'elle, et ses +prunelles sombres bougeaient sous la frange des cheveux. Une lune +chaude d'août, grandissante, balançait mollement l'ombre du +magnolia sur le parquet et le lit blanc répandit une lumière +bleue. + +-- Tu ne dors pas? + +-- Non, maman. + +-- À quoi penses-tu, toute seule, comme ça? + +-- J'écoute. + +-- Et quoi donc? + +-- Rien, maman. + +Au même instant j'entendis, distinctement, le bruit d'un pas +lourd et non chaussé à l'étage supérieur. L'étage supérieur, +c'est un long grenier où personne ne couche, où personne, la nuit +tombée, n'a l'occasion de passer, et qui conduit aux combles de +la plus ancienne tour. La main de ma fille, que je serrais, se +contracta dans la mienne. Deux souris passèrent dans le mur en +jouant et en poussant des cris d'oiseau. + +-- Tu as peur des souris, maintenant? + +-- Non, maman. + +Au-dessus de nous, le pas reprit, et je demandai malgré moi: + +-- Mais qui donc marche là-haut? + +Bel-Gazou ne répondit pas, et ce mutisme me fut désagréable. + +-- Tu n'entends pas? + +-- Si, maman. + +-- «Si, maman!» c'est tout ce que tu trouves à répondre? + +La petite pleura brusquement et s'assit sur son lit. + +-- Ce n'est pas ma faute, maman. _Il_ marche comme ça toutes les +nuits... + +-- Qui? + +-- Le pas. + +-- Le pas de qui? + +-- De personne. + +-- Mon Dieu, que ces enfants sont bêtes! Vous voilà encore dans +ces histoires, toi et tes frères? Ce sont ces sottises que vous +ruminez dans les coins? Je monte, tiens. Oui, je vais t'en +donner, moi, des pas au plafond! + +Au dernier palier, des grappes de mouches, agglutinées aux +poutres, ronflèrent comme un feu de cheminée sur le passage de ma +lampe que l'appel d'air éteignit dès que j'ouvris la porte du +grenier. Mais il n'était pas besoin de lampe dans ces combles aux +lucarnes larges, où la lune entrait par nappes de lait. La +campagne de minuit brillait à perte de vue, bosselée d'argent, +vallonnée de cendre mauve, mouillée, au plus bas des prés, d'une +rivière de brouillard étincelant qui mirait la lune... Une petite +chevêche imita le chat dans un arbre, et le chat lui répondit... +Mais rien ne marchait dans le grenier, sous la futaie des poutres +croisées. J'attendis un long moment, je humai la brève fraîcheur +nocturne, l'odeur de blé battu qui s'attache au grenier, et je +redescendis. Bal-Gazou, fatiguée dormait. + +SAMEDI. -- J'ai écouté toutes les nuits, depuis mercredi. On +marche là-haut, tantôt à minuit, tantôt vers trois heures. Cette +nuit, j'ai gravi et descendu quatre fois l'étage, inutilement. Au +grand déjeuner, je force la confiance des enfants, qui sont +d'ailleurs à bout de dissimulation. + +-- Mes chéris, il va falloir que vous m'aidiez à éclaircir +quelque chose. On va certainement s'amuser énormément -- même +Bertrand qui est revenu de tout. Figurez-vous que j'entends +marcher, au-dessus de la chambre de Bel-Gazou, toutes les... + +Ils explosent tous à la fois: + +-- Je sais, je sais! crie Renaud. C'est le Commandeur en armure, +qui revenait déjà du temps de grand'père, Page m'a tout raconté, +et... + +-- Quelle blague! laisse tomber Bertrand, détaché. La vérité +c'est que des phénomènes d'hallucination isolée ou collective se +manifestent ici depuis que la Vierge, en ceinture bleue et +traînée par quatre chevaux blancs, a surgi devant Guitras et lui +a dit... + +-- Elle lui a rien dit! piaille Bel-Gazou. Elle lui a écrit! + +-- Par la poste? raille Renaud. C'est enfantin. + +-- Et ton Commandeur, ce n'est pas enfantin? dit Bertrand. + +-- Pardon! rétorque Renaud tout rouge. Le Commandeur c'est une +tradition de famille. Ta Vierge, c'est une fable de village comme +il en traîne partout... + +-- Dites donc, les enfants, vous avez fini? Je peux placer un +mot? Je ne sais qu'une chose, c'est qu'il y a dans le grenier des +bruits de pas inexplicables. Je vais guetter la nuit prochaine. +Bête ou homme, nous saurons qui marche. Que ceux qui veulent +guetter avec moi... Bon. Adopté à mains levées! + +DIMANCHE. -- Nuit blanche. Pleine lune. Rien à signaler, que le +bruit de pas entendu derrière la porte entr'ouverte du grenier, +mais interrompu par Renaud qui, harnaché d'une cuirasse Henri II +et d'un foulard rouge de cow-boy, s'est élancé romanesquement en +criant: «Arrière! arrière!...» On le conspue, on l'accuse d'avoir +«tout gâté». + +-- Il est curieux, remarque Bertrand avec une ironie écrasante et +rêveuse, de constater combien le fantastique peut exalter +l'esprit d'un adolescent, pourtant grandi dans les collèges +anglais... + +-- Eh! mon povre, ajoute ma limousine de fille, on ne dit pas +«arrière, arrière!» on dit: «Je te vas foutre un bon coup!...» + +MARDI. -- Nous avons guetté cette nuit, les deux garçons et moi, +laissant Bel-Gazou endormie. La lune en son plein blanchissait +d'un bout à l'autre une longue piste de lumière où les rats +avaient laissé quelques épis de maïs rongés. Nous nous tînmes +dans l'obscurité derrière la porte à demi ouverte, et nous nous +ennuyâmes pendant une bonne demi-heure en regardant le chemin de +lune bouger, devenir oblique, lécher le bas des charpentes entre- +croisées... Renaud me serra le bras: on marchait au bout du +grenier. Un rat détala et grimpa le long d'une poutre, suivi de +sa queue de serpent. Le pas, solennel, approchait, et je serrai +de mes bras le cou des deux garçons. + +_Il_ approchait, lent, avec un son sourd, bien martelé, répercuté +par les planchers anciens. Il entra, au bout d'un temps qui nous +parut interminable, dans le chemin éclairé. Il était presque +blanc, gigantesque: les plus grand nocturne que j'aie vu, un +grand-duc plus haut qu'un chien de chasse. Il marchait +emphatiquement, en soulevant ses pieds noyés de plume, ses pieds +durs d'oiseau qui rendaient le son d'un pas humain. Le haut de +ses ailes lui dessinait des épaules d'homme, et deux petites +cornes de plumes, qu'il couchait ou relevait, tremblaient comme +des graminées au souffle d'air de la lucarne. Il s'arrêta, se +rengorgea tête en arrière, et toute la plume de son visage +magnifique enfla autour d'un bec fin et de deux lacs d'or où se +baigna la lune. Il fit volte-face, montra son dos tavelé de blanc +et de jaune très clair. Il devait être âgé, solitaire et +puissant. Il reprit sa marche de parade et l'interrompit pour une +sorte de danse guerrière, des coups de tête à droite, à gauche, +des demi-voltes féroces qui menaçaient sans doute le rat évadé. +Il crut un moment sentir sa proie, et bouscula un squelette de +fauteuil comme il eût fait d'une brindille morte. Il sauta de +fureur, retomba, râpa le plancher de sa queue étalée. Il avait +des manières de maître, une majesté d'enchanteur... + +Il devina sans doute notre présence, car il se tourna vers nous +d'un air outragé. Sans hâte, il gagna la lucarne, ouvrit à demi +des ailes d'ange, fit entendre une sorte de roucoulement très +bas, une courte incantation magique, s'appuya sur l'air et fondit +dans la nuit, dont il prit la couleur de neige et d'argent. + +JEUDI. -- Le cadet des garçons, à son pupitre, écrit une longue +relation de voyage. Titre:_ Mes chasses au grand-duc dans +l'Afrique australe_. L'aîné a oublié sur ma table de travail un +début de «Stances»: + +_Battement de la nuit, pesante vision,_ +_De l'ombre en la clarté, grise apparition..._ + +Tout est normal. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La maison de Claudine, by Colette + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE CLAUDINE *** + +***** This file should be named 13703-8.txt or 13703-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/7/0/13703/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/old/13703-8.zip b/old/13703-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d4bf697 --- /dev/null +++ b/old/13703-8.zip diff --git a/old/13703-r.rtf b/old/13703-r.rtf new file mode 100644 index 0000000..59d0d3b --- /dev/null +++ b/old/13703-r.rtf @@ -0,0 +1,2863 @@ +{\rtf1\ansi\ansicpg1252\uc1 \deff40\deflang1033\deflangfe1033{\fonttbl{\f0\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02020603050405020304}Times New Roman;}{\f1\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0604020202020204}Arial;} +{\f2\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 02070309020205020404}Courier New;}{\f3\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 05050102010706020507}Symbol;}{\f4\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times;} +{\f5\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica;}{\f6\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier;}{\f7\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Geneva;} +{\f8\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tms Rmn;}{\f9\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helv;}{\f10\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Serif;} +{\f11\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Sans Serif;}{\f12\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}New York;}{\f13\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}System;} +{\f14\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 05000000000000000000}Wingdings;}{\f15\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0604030504040204}Tahoma;}{\f16\froman\fcharset128\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}MS Mincho{\*\falt ?l?r ??\'81fc};} +{\f17\fnil\fcharset129\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Batang{\*\falt \'a9\'f6UAA};}{\f18\fnil\fcharset134\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}SimSun{\*\falt ??\'a8\'ac?};} +{\f19\fnil\fcharset136\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}PMingLiU{\*\falt \'a1Ps2OcuAe};}{\f20\fmodern\fcharset128\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}MS Gothic{\*\falt ?l?r ?S?V?b?N};} +{\f21\fmodern\fcharset129\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Dotum{\*\falt \'a5\'ec\'a2\'ac\'a2\'afo};}{\f22\fmodern\fcharset134\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}SimHei{\*\falt o\'a8\'b2\'a8\'ac?};} +{\f23\fmodern\fcharset136\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}MingLiU{\*\falt 2OcuAe};}{\f24\froman\fcharset128\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Mincho{\*\falt ??\'81fc};} +{\f25\froman\fcharset129\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Gulim{\*\falt \'a1\'be\'a8\'f9\'a2\'ac\'a9\'f7};}{\f26\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century{\*\falt Lucida Bright};} +{\f27\froman\fcharset222\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Angsana New;}{\f28\froman\fcharset222\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Cordia New;}{\f29\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mangal;} +{\f30\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Latha;}{\f31\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen;}{\f32\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Vrinda;} +{\f33\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Raavi;}{\f34\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Shruti;}{\f35\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sendnya;} +{\f36\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Gautami;}{\f37\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tunga;}{\f38\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Estrangelo Edessa;} +{\f39\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial Unicode MS;}{\f40\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia{\*\falt Times New Roman};}{\f41\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Marlett;} +{\f42\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 020b0609040504020204}Lucida Console;}{\f43\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode;}{\f44\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0604030504040204}Verdana;} +{\f45\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0a04020102020204}Arial Black;}{\f46\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 030f0702030302020204}Comic Sans MS;}{\f47\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0806030902050204}Impact;} +{\f48\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium;}{\f49\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype;}{\f50\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0603020202020204}Trebuchet MS;} +{\f51\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 05030102010509060703}Webdings;}{\f52\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MV Boli;}{\f53\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif;} +{\f54\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Algerian;}{\f55\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Baskerville Old Face;}{\f56\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bauhaus 93;} +{\f57\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bell MT;}{\f58\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Berlin Sans FB;}{\f59\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bernard MT Condensed;} +{\f60\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bodoni MT Poster Compressed;}{\f61\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02040602050305030304}Book Antiqua;}{\f62\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Britannic Bold;} +{\f63\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Broadway;}{\f64\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Brush Script MT;}{\f65\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Californian FB;} +{\f66\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Centaur;}{\f67\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0502020202020204}Century Gothic;}{\f68\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Chiller;} +{\f69\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Colonna MT;}{\f70\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Cooper Black;}{\f71\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Footlight MT Light;} +{\f72\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Freestyle Script;}{\f73\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Harlow Solid Italic;}{\f74\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Harrington;} +{\f75\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}High Tower Text;}{\f76\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Jokerman;}{\f77\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Juice ITC;} +{\f78\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Kristen ITC;}{\f79\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Kunstler Script;}{\f80\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Bright;} +{\f81\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Calligraphy;}{\f82\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Fax;}{\f83\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Handwriting;} +{\f84\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Outlook;}{\f85\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Magneto;}{\f86\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Matura MT Script Capitals;} +{\f87\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral;}{\f88\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Modern No. 20;}{\f89\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva;} +{\f90\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Niagara Engraved;}{\f91\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Niagara Solid;}{\f92\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Old English Text MT;} +{\f93\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Onyx;}{\f94\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Parchment;}{\f95\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Playbill;} +{\f96\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Poor Richard;}{\f97\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Ravie;}{\f98\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Informal Roman;} +{\f99\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Showcard Gothic;}{\f100\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Snap ITC;}{\f101\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Stencil;} +{\f102\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tempus Sans ITC;}{\f103\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Viner Hand ITC;}{\f104\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Vivaldi;} +{\f105\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Vladimir Script;}{\f106\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Wide Latin;}{\f107\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Wingdings 2;} +{\f108\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Wingdings 3;}{\f109\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Berlin Sans FB Demi;}{\f110\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookshelf Symbol 7;} +{\f111\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif;}{\f112\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Specialty;}{\f113\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote;} +{\f114\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}ZWAdobeF;}{\f115\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Maynard;}{\f116\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Maynard Accents;} +{\f117\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Maynard Symbols;}{\f118\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}ZapfDingbats BT;}{\f119\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 5;} +{\f120\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 4;}{\f121\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT;}{\f122\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 1;} +{\f123\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 6;}{\f124\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 3;}{\f125\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}News Gothic MT Alt 2;} +{\f126\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}ScriptKleio;}{\f127\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookshelf Symbol 1;}{\f128\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookshelf Symbol 3;} +{\f129\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookshelf Symbol 4;}{\f130\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookshelf Symbol 5;}{\f131\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Larousse1;} +{\f132\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Larousse2;}{\f133\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Bitstream Vera Sans Mono;}{\f134\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bitstream Vera Sans;} +{\f135\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bitstream Vera Serif;}{\f136\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}OpenSymbol;}{\f137\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}TeleText;} +{\f138\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}TeleTextDH;}{\f139\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}TeleTextLineDraw;}{\f140\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}TeleTextLineDrawDH;} +{\f141\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Acute;}{\f142\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Arrow;}{\f143\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Caron;} +{\f144\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Dodot;}{\f145\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Domacr;}{\f146\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Index;} +{\f147\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Normal;}{\f148\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Updot;}{\f149\fswiss\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Upmacr;} +{\f150\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid;}{\f151\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Extra;}{\f152\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Fraktur;} +{\f153\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Math One;}{\f154\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Math Two;}{\f155\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Euclid Symbol;} +{\f156\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}F0021;}{\f157\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}F3210;}{\f158\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}F3211;} +{\f159\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}F0019;}{\f160\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}LettrGoth12 BT{\*\falt Lucida Console};}{\f161\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times New (W1);} +{\f162\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MT Extra;}{\f163\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0506020202030204}Arial Narrow;}{\f164\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02020404030301010803}Garamond;} +{\f165\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02050604050505020204}Bookman Old Style;}{\f166\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Map Symbols;}{\f167\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Albertus Medium (W1);} +{\f168\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Albertus Extra Bold (W1);}{\f169\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antique Olive (W1);}{\f170\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Coronet (W1);} +{\f171\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Letter Gothic (W1);}{\f172\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}CG Times (W1);}{\f173\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Univers (W1);} +{\f174\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Univers Condensed (W1);}{\f175\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Clarendon Condensed (W1);}{\f176\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Garamond (W1);} +{\f177\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Marigold (W1);}{\f178\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}CG Omega (W1);}{\f179\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica-Narrow;} +{\f180\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino;}{\f181\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bookman;}{\f182\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}AvantGarde;} +{\f183\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}NewCenturySchlbk;}{\f184\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}ZapfChancery;}{\f185\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}ZapfDingbats;} +{\f186\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica-Black;}{\f187\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica-Light;}{\f188\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Albertus MT;} +{\f189\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Albertus MT Lt;}{\f190\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antique Olive Roman;}{\f191\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antique Olive Compact;} +{\f192\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Coronet;}{\f193\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Letter Gothic;}{\f194\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Marigold;} +{\f195\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Optima;}{\f196\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Univers 55;}{\f197\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Univers 57 Condensed;} +{\f198\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Apple Chancery;}{\f199\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bodoni;}{\f200\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bodoni PosterCompressed;} +{\f201\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bodoni Poster;}{\f202\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Candid;}{\f203\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Chicago;} +{\f204\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Clarendon;}{\f205\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Clarendon Light;}{\f206\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Copperplate32bc;} +{\f207\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Copperplate33bc;}{\f208\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Eurostile Bold;}{\f209\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Eurostile ExtendedTwo;} +{\f210\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Eurostile;}{\f211\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}GillSans;}{\f212\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}GillSans Condensed;} +{\f213\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}GillSans ExtraBold;}{\f214\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}GillSans Light;}{\f215\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Goudy;} +{\f216\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Goudy ExtraBold;}{\f217\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Hoefler Text Regular;}{\f218\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Hoefler Text Black;} +{\f219\froman\fcharset2\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Hoefler Text Ornaments;}{\f220\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Helvetica Condensed;}{\f221\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Joanna MT;} +{\f222\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lubalin Graph;}{\f223\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mona Lisa Recut;}{\f224\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Monaco;} +{\f225\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Oxford;}{\f226\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}StempelGaramond Roman;}{\f227\fscript\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Taffy;} +{\f228\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Univers 45 Light;}{\f229\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Univers Extended;}{\f230\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier MonoThai;} +{\f231\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Courier ProportionalThai;}{\f232\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}EBCDIC MonoThai;}{\f233\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times New (WE);} +{\f234\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times New (WT);}{\f235\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times New (WL);}{\f236\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial (W1);} +{\f237\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial (WE);}{\f238\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial (WT);}{\f239\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial (WL);} +{\f240\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Univers Cd (W1);}{\f241\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Univers Cd (WE);}{\f242\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Univers Cd (WT);} +{\f243\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Univers Cd (WL);}{\f244\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Univers (WE);}{\f245\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Univers (WR);} +{\f246\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Univers (WG);}{\f247\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Univers (WT);}{\f248\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Univers (WL);} +{\f249\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}CG Times (WE);}{\f250\froman\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}CG Times (WR);}{\f251\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}CG Times (WG);} +{\f252\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}CG Times (WT);}{\f253\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}CG Times (WL);}{\f254\fscript\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Coronet (WE);} +{\f255\fscript\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Coronet (WT);}{\f256\fscript\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Coronet (WL);}{\f257\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}CG Omega (WE);} +{\f258\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}CG Omega (WT);}{\f259\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}CG Omega (WL);}{\f260\fscript\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Marigold (WE);} +{\f261\fscript\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Marigold (WT);}{\f262\fscript\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Marigold (WL);}{\f263\fmodern\fcharset238\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Letter Gothic (WE);} +{\f264\fmodern\fcharset162\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Letter Gothic (WT);}{\f265\fmodern\fcharset186\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Letter Gothic (WL);}{\f266\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Garamond (WE);} +{\f267\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Garamond (WT);}{\f268\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Garamond (WL);}{\f269\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier (W1);} +{\f270\fmodern\fcharset238\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier (WE);}{\f271\fmodern\fcharset204\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier (WR);}{\f272\fmodern\fcharset161\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier (WG);} +{\f273\fmodern\fcharset162\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier (WT);}{\f274\fmodern\fcharset186\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier (WL);}{\f275\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Clarendon Cd (W1);} +{\f276\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Clarendon Cd (WE);}{\f277\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Clarendon Cd (WT);}{\f278\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Clarendon Cd (WL);} +{\f279\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antique Olv (W1);}{\f280\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antique Olv (WE);}{\f281\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antique Olv (WT);} +{\f282\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antique Olv (WL);}{\f283\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Albertus (W1);}{\f284\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Albertus (WE);} +{\f285\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Albertus (WT);}{\f286\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Albertus (WL);}{\f287\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Albertus Xb (W1);} +{\f288\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Albertus Xb (WE);}{\f289\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Albertus Xb (WT);}{\f290\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Albertus Xb (WL);} +{\f291\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}LinePrinter (W1);}{\f292\fmodern\fcharset238\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier MonoThai CE;}{\f293\fmodern\fcharset204\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier MonoThai Cyr;} +{\f294\fmodern\fcharset161\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier MonoThai Greek;}{\f295\fmodern\fcharset162\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier MonoThai Tur;} +{\f296\fmodern\fcharset186\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier MonoThai Baltic;}{\f297\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Courier ProportionalThai CE;} +{\f298\froman\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Courier ProportionalThai Cyr;}{\f299\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Courier ProportionalThai Greek;} +{\f300\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Courier ProportionalThai Tur;}{\f301\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Courier ProportionalThai Baltic;} +{\f302\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif (Vietnames;}{\f303\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif (Vietna;} +{\f304\fnil\fcharset255\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Roman;}{\f305\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palace Script MT;}{\f306\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Normal CE;} +{\f307\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}EU Normal Tur;}{\f308\froman\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times New Roman (Hebrew);} +{\f309\froman\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times New Roman (Arabic);}{\f310\froman\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Times New Roman (Vietnamese);} +{\f311\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial (Hebrew);}{\f312\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial (Arabic);}{\f313\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Arial (Vietnamese);} +{\f314\fmodern\fcharset177\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier New (Hebrew);}{\f315\fmodern\fcharset178\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier New (Arabic);} +{\f316\fmodern\fcharset163\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}Courier New (Vietnamese);}{\f317\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen CE;}{\f318\froman\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen Cyr;} +{\f319\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen Greek;}{\f320\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen Tur;}{\f321\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Sylfaen Baltic;} +{\f322\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia CE{\*\falt Times New Roman};}{\f323\froman\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia Cyr{\*\falt Times New Roman};} +{\f324\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia Greek{\*\falt Times New Roman};}{\f325\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia Tur{\*\falt Times New Roman};} +{\f326\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Georgia Baltic{\*\falt Times New Roman};}{\f327\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tahoma (Hebrew);} +{\f328\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tahoma (Arabic);}{\f329\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tahoma (Vietnamese);}{\f330\fswiss\fcharset222\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Tahoma (Thai);} +{\f331\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode CE;}{\f332\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode Cyr;} +{\f333\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode Greek;}{\f334\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode Tur;} +{\f335\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Lucida Sans Unicode (Hebrew);}{\f336\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Verdana (Vietnamese);} +{\f337\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium CE;}{\f338\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium Cyr;} +{\f339\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium Greek;}{\f340\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium Tur;} +{\f341\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Franklin Gothic Medium Baltic;}{\f342\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype CE;} +{\f343\froman\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype Cyr;}{\f344\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype Greek;} +{\f345\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype Tur;}{\f346\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype Baltic;} +{\f347\froman\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Palatino Linotype (Vietnamese);}{\f348\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Trebuchet MS Cyr;} +{\f349\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Trebuchet MS Greek;}{\f350\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Trebuchet MS Baltic;}{\f351\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif CE;} +{\f352\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif Cyr;}{\f353\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif Greek;} +{\f354\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif Tur;}{\f355\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif (Hebrew);} +{\f356\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif (Arabic);}{\f357\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif Baltic;} +{\f358\fswiss\fcharset222\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Microsoft Sans Serif (Thai);}{\f359\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Bodoni MT Poster Compressed Tur;} +{\f360\froman\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Book Antiqua CE;}{\f361\froman\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Book Antiqua Cyr;}{\f362\froman\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Book Antiqua Greek;} +{\f363\froman\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Book Antiqua Tur;}{\f364\froman\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Book Antiqua Baltic;}{\f365\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century Gothic CE;} +{\f366\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century Gothic Cyr;}{\f367\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century Gothic Greek;}{\f368\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century Gothic Tur;} +{\f369\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Century Gothic Baltic;}{\f370\fscript\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral CE;}{\f371\fscript\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral Cyr;} +{\f372\fscript\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral Greek;}{\f373\fscript\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral Tur;}{\f374\fscript\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Mistral Baltic;} +{\f375\fscript\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva CE;}{\f376\fscript\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva Cyr;} +{\f377\fscript\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva Greek;}{\f378\fscript\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva Tur;} +{\f379\fscript\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Monotype Corsiva Baltic;}{\f380\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif CE;} +{\f381\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif Cyr;}{\f382\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif Greek;} +{\f383\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif Tur;}{\f384\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}MS Reference Sans Serif Baltic;} +{\f385\fswiss\fcharset238\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote CE;}{\f386\fswiss\fcharset204\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote Cyr;}{\f387\fswiss\fcharset161\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote Greek;} +{\f388\fswiss\fcharset162\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote Tur;}{\f389\fswiss\fcharset177\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote (Hebrew);}{\f390\fswiss\fcharset178\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote (Arabic);} +{\f391\fswiss\fcharset186\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote Baltic;}{\f392\fswiss\fcharset163\fprq2{\*\panose 00000000000000000000}Antidote (Vietnamese);} +{\f393\fmodern\fcharset238\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}LettrGoth12 BT CE{\*\falt Lucida Console};}{\f394\fmodern\fcharset161\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}LettrGoth12 BT Greek{\*\falt Lucida Console};} +{\f395\fmodern\fcharset162\fprq1{\*\panose 00000000000000000000}LettrGoth12 BT Tur{\*\falt Lucida Console};}{\f396\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 01010601010101010101}Monotype Sorts;} +{\f397\fnil\fcharset2\fprq2{\*\panose 02000500000000000000}Tera Special;}{\f398\fswiss\fcharset0\fprq2{\*\panose 020b0706040902060204}Haettenschweiler;}{\f399\fnil\fcharset0\fprq2{\*\panose 02000503000000000000}Dingbats;} +{\f400\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 00000409000000000000}sshlinedraw;}{\f401\fdecor\fcharset0\fprq2{\*\panose 04020505051007020d02}Blackadder ITC;}{\f402\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02020a06060301020303}Times New Roman MT Extra Bold;} +{\f403\froman\fcharset0\fprq2{\*\panose 02040604050505020304}Century Schoolbook;}{\f404\fmodern\fcharset0\fprq1{\*\panose 020b0509020102020204}Letter Gothic MT;}{\f405\froman\fcharset238\fprq2 Times New Roman CE;} +{\f406\froman\fcharset204\fprq2 Times New Roman Cyr;}{\f408\froman\fcharset161\fprq2 Times New Roman Greek;}{\f409\froman\fcharset162\fprq2 Times New Roman Tur;}{\f410\froman\fcharset186\fprq2 Times New Roman Baltic;} +{\f411\fswiss\fcharset238\fprq2 Arial CE;}{\f412\fswiss\fcharset204\fprq2 Arial Cyr;}{\f414\fswiss\fcharset161\fprq2 Arial Greek;}{\f415\fswiss\fcharset162\fprq2 Arial Tur;}{\f416\fswiss\fcharset186\fprq2 Arial Baltic;} +{\f417\fmodern\fcharset238\fprq1 Courier New CE;}{\f418\fmodern\fcharset204\fprq1 Courier New Cyr;}{\f420\fmodern\fcharset161\fprq1 Courier New Greek;}{\f421\fmodern\fcharset162\fprq1 Courier New Tur;}{\f422\fmodern\fcharset186\fprq1 Courier New Baltic;} +{\f495\fswiss\fcharset238\fprq2 Tahoma CE;}{\f496\fswiss\fcharset204\fprq2 Tahoma Cyr;}{\f498\fswiss\fcharset161\fprq2 Tahoma Greek;}{\f499\fswiss\fcharset162\fprq2 Tahoma Tur;}{\f500\fswiss\fcharset186\fprq2 Tahoma Baltic;} +{\f657\fmodern\fcharset238\fprq1 Lucida Console CE;}{\f658\fmodern\fcharset204\fprq1 Lucida Console Cyr;}{\f660\fmodern\fcharset161\fprq1 Lucida Console Greek;}{\f661\fmodern\fcharset162\fprq1 Lucida Console Tur;} +{\f669\fswiss\fcharset238\fprq2 Verdana CE;}{\f670\fswiss\fcharset204\fprq2 Verdana Cyr;}{\f672\fswiss\fcharset161\fprq2 Verdana Greek;}{\f673\fswiss\fcharset162\fprq2 Verdana Tur;}{\f674\fswiss\fcharset186\fprq2 Verdana Baltic;} +{\f675\fswiss\fcharset238\fprq2 Arial Black CE;}{\f676\fswiss\fcharset204\fprq2 Arial Black Cyr;}{\f678\fswiss\fcharset161\fprq2 Arial Black Greek;}{\f679\fswiss\fcharset162\fprq2 Arial Black Tur;}{\f680\fswiss\fcharset186\fprq2 Arial Black Baltic;} +{\f681\fscript\fcharset238\fprq2 Comic Sans MS CE;}{\f682\fscript\fcharset204\fprq2 Comic Sans MS Cyr;}{\f684\fscript\fcharset161\fprq2 Comic Sans MS Greek;}{\f685\fscript\fcharset162\fprq2 Comic Sans MS Tur;} +{\f686\fscript\fcharset186\fprq2 Comic Sans MS Baltic;}{\f687\fswiss\fcharset238\fprq2 Impact CE;}{\f688\fswiss\fcharset204\fprq2 Impact Cyr;}{\f690\fswiss\fcharset161\fprq2 Impact Greek;}{\f691\fswiss\fcharset162\fprq2 Impact Tur;} +{\f692\fswiss\fcharset186\fprq2 Impact Baltic;}{\f705\fswiss\fcharset238\fprq2 Trebuchet MS CE;}{\f709\fswiss\fcharset162\fprq2 Trebuchet MS Tur;}{\f1383\fswiss\fcharset238\fprq2 Arial Narrow CE;}{\f1384\fswiss\fcharset204\fprq2 Arial Narrow Cyr;} +{\f1386\fswiss\fcharset161\fprq2 Arial Narrow Greek;}{\f1387\fswiss\fcharset162\fprq2 Arial Narrow Tur;}{\f1388\fswiss\fcharset186\fprq2 Arial Narrow Baltic;}{\f1389\froman\fcharset238\fprq2 Garamond CE;}{\f1390\froman\fcharset204\fprq2 Garamond Cyr;} +{\f1392\froman\fcharset161\fprq2 Garamond Greek;}{\f1393\froman\fcharset162\fprq2 Garamond Tur;}{\f1394\froman\fcharset186\fprq2 Garamond Baltic;}{\f1395\froman\fcharset238\fprq2 Bookman Old Style CE;} +{\f1396\froman\fcharset204\fprq2 Bookman Old Style Cyr;}{\f1398\froman\fcharset161\fprq2 Bookman Old Style Greek;}{\f1399\froman\fcharset162\fprq2 Bookman Old Style Tur;}{\f1400\froman\fcharset186\fprq2 Bookman Old Style Baltic;} +{\f2793\fswiss\fcharset238\fprq2 Haettenschweiler CE;}{\f2794\fswiss\fcharset204\fprq2 Haettenschweiler Cyr;}{\f2796\fswiss\fcharset161\fprq2 Haettenschweiler Greek;}{\f2797\fswiss\fcharset162\fprq2 Haettenschweiler Tur;} +{\f2798\fswiss\fcharset186\fprq2 Haettenschweiler Baltic;}}{\colortbl;\red0\green0\blue0;\red0\green0\blue255;\red0\green255\blue255;\red0\green255\blue0;\red255\green0\blue255;\red255\green0\blue0;\red255\green255\blue0;\red255\green255\blue255; +\red0\green0\blue128;\red0\green128\blue128;\red0\green128\blue0;\red128\green0\blue128;\red128\green0\blue0;\red128\green128\blue0;\red128\green128\blue128;\red192\green192\blue192;}{\stylesheet{\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f40\fs32\lang1036\cgrid \snext0 Normal;}{\s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 heading 1;}{\s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright +\b\f40\fs34\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 heading 2;}{\s3\qj\sb120\sa120\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel2\adjustright \b\i\f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 heading 3;}{\*\cs10 \additive Default Paragraph Font;}{\*\cs15 \additive +\f40\ul\cf9 \sbasedon10 Hyperlink;}{\s16\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \cbpat9 \f15\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext16 Document Map;}{\s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright +\f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 1;}{\s18\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\tqc\tx4536\tqr\tx9072\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext18 header;}{\s19\qj\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar +\tqc\tx4536\tqr\tx9072\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext19 footer;}{\*\cs20 \additive \sbasedon10 page number;}{\s21\qj\li567\ri284\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs30\cf9\lang1024\cgrid +\sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 2;}{\s22\qj\fi567\li482\sb60\sa60\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs28\cf9\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 3;}{\s23\qj\fi567\li780\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 4;}{\s24\qj\fi567\li1040\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 5;}{\s25\qj\fi567\li1300\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 6;}{\s26\qj\fi567\li1560\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 7;}{\s27\qj\fi567\li1820\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 8;}{\s28\qj\fi567\li2080\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext0 \sautoupd toc 9;}{\s29\nowidctlpar\widctlpar +\tx916\tx1832\tx2748\tx3664\tx4580\tx5496\tx6412\tx7328\tx8244\tx9160\tx10076\tx10992\tx11908\tx12824\tx13740\tx14656\adjustright \f2\fs20\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext29 HTML Preformatted;}{\s30\qc\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f1\fs32\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext30 Body Text 2;}{\s31\qj\fi27\li540\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f5\fs20\cf1\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext31 Body Text Indent 3;}{\s32\qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\b\f40\fs36\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext32 etoiles;}{\s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\adjustright \f40\fs32\cgrid \sbasedon0 \snext33 Body Text Indent 2;}{\*\cs34 \additive \b\fs36\super \sbasedon10 footnote reference;}{ +\s35\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid \sbasedon0 \snext35 footnote text;}}{\*\listtable{\list\listtemplateid-846690100\listsimple{\listlevel\levelnfc0\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0 +\levelindent0{\leveltext\'02\'00.;}{\levelnumbers\'01;}\fi-360\li1492\jclisttab\tx1492 }{\listname ;}\listid-132}{\list\listtemplateid1708152268\listsimple{\listlevel\levelnfc0\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext +\'02\'00.;}{\levelnumbers\'01;}\fi-360\li1209\jclisttab\tx1209 }{\listname ;}\listid-131}{\list\listtemplateid-746564926\listsimple{\listlevel\levelnfc0\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'02\'00.;}{\levelnumbers\'01;} +\fi-360\li926\jclisttab\tx926 }{\listname ;}\listid-130}{\list\listtemplateid364178348\listsimple{\listlevel\levelnfc0\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'02\'00.;}{\levelnumbers\'01;}\fi-360\li643\jclisttab\tx643 } +{\listname ;}\listid-129}{\list\listtemplateid421452170\listsimple{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fbias0 \fi-360\li1492\jclisttab\tx1492 }{\listname +;}\listid-128}{\list\listtemplateid-1690517892\listsimple{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fbias0 \fi-360\li1209\jclisttab\tx1209 }{\listname ;}\listid-127} +{\list\listtemplateid883315476\listsimple{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fbias0 \fi-360\li926\jclisttab\tx926 }{\listname ;}\listid-126} +{\list\listtemplateid-2059135682\listsimple{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fbias0 \fi-360\li643\jclisttab\tx643 }{\listname ;}\listid-125} +{\list\listtemplateid-36120362\listsimple{\listlevel\levelnfc0\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'02\'00.;}{\levelnumbers\'01;}\fi-360\li360\jclisttab\tx360 }{\listname ;}\listid-120}{\list\listtemplateid-1001642388 +\listsimple{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fbias0 \fi-360\li360\jclisttab\tx360 }{\listname ;}\listid-119}{\list\listtemplateid1577870418{\listlevel +\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fs20\fbias0 \fi-360\li720\jclisttab\tx720 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext +\'01o;}{\levelnumbers;}\f2\fs20\fbias0 \fi-360\li1440\jclisttab\tx1440 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2160\jclisttab\tx2160 } +{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2880\jclisttab\tx2880 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0 +\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li3600\jclisttab\tx3600 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 +\fi-360\li4320\jclisttab\tx4320 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5040\jclisttab\tx5040 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0 +\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5760\jclisttab\tx5760 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers +;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li6480\jclisttab\tx6480 }{\listname ;}\listid814377995}{\list\listtemplateid782927432{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fs20\fbias0 +\fi-360\li720\jclisttab\tx720 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01o;}{\levelnumbers;}\f2\fs20\fbias0 \fi-360\li1440\jclisttab\tx1440 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1 +\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2160\jclisttab\tx2160 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;} +\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2880\jclisttab\tx2880 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li3600\jclisttab\tx3600 }{\listlevel\levelnfc23 +\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li4320\jclisttab\tx4320 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext +\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5040\jclisttab\tx5040 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5760\jclisttab\tx5760 +}{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li6480\jclisttab\tx6480 }{\listname ;}\listid862524293}{\list\listtemplateid1207218240{\listlevel +\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fs20\fbias0 \fi-360\li720\jclisttab\tx720 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext +\'01o;}{\levelnumbers;}\f2\fs20\fbias0 \fi-360\li1440\jclisttab\tx1440 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2160\jclisttab\tx2160 } +{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2880\jclisttab\tx2880 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0 +\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li3600\jclisttab\tx3600 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 +\fi-360\li4320\jclisttab\tx4320 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5040\jclisttab\tx5040 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0 +\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5760\jclisttab\tx5760 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers +;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li6480\jclisttab\tx6480 }{\listname ;}\listid866721464}{\list\listtemplateid-1366508670{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3913 ?;}{\levelnumbers;}\f3\fs20\fbias0 +\fi-360\li720\jclisttab\tx720 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01o;}{\levelnumbers;}\f2\fs20\fbias0 \fi-360\li1440\jclisttab\tx1440 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1 +\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2160\jclisttab\tx2160 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;} +\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li2880\jclisttab\tx2880 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li3600\jclisttab\tx3600 }{\listlevel\levelnfc23 +\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li4320\jclisttab\tx4320 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext +\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5040\jclisttab\tx5040 }{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li5760\jclisttab\tx5760 +}{\listlevel\levelnfc23\leveljc0\levelfollow0\levelstartat1\levelspace0\levelindent0{\leveltext\'01\u-3929 ?;}{\levelnumbers;}\f14\fs20\fbias0 \fi-360\li6480\jclisttab\tx6480 }{\listname ;}\listid1625647620}}{\*\listoverridetable +{\listoverride\listid814377995\listoverridecount0\ls1}{\listoverride\listid862524293\listoverridecount0\ls2}{\listoverride\listid866721464\listoverridecount0\ls3}{\listoverride\listid1625647620\listoverridecount0\ls4}{\listoverride\listid-120 +\listoverridecount0\ls5}{\listoverride\listid-129\listoverridecount0\ls6}{\listoverride\listid-130\listoverridecount0\ls7}{\listoverride\listid-131\listoverridecount0\ls8}{\listoverride\listid-132\listoverridecount0\ls9}{\listoverride\listid-119 +\listoverridecount0\ls10}{\listoverride\listid-125\listoverridecount0\ls11}{\listoverride\listid-126\listoverridecount0\ls12}{\listoverride\listid-127\listoverridecount0\ls13}{\listoverride\listid-128\listoverridecount0\ls14}}{\*\revtbl {Unknown;}}{\info +{\title LA MAISON DE CLAUDINE}{\author Colette}{\doccomm Publication en 1922}{\operator Dachshund}{\creatim\yr2005\mo2\dy15\hr19\min39}{\revtim\yr2005\mo2\dy17\hr17\min56}{\version3}{\edmins2}{\nofpages139}{\nofwords33368}{\nofchars190200} +{\*\company Ebooks libres et gratuits}{\nofcharsws233578}{\vern71}}{\*\userprops {\propname _AdHocReviewCycleID}\proptype3{\staticval -1585608800}{\propname _EmailSubject}\proptype30{\staticval RE : suite des questions}{\propname _AuthorEmail}\proptype30 +{\staticval michele_i@merchavia.org.il}{\propname _AuthorEmailDisplayName}\proptype30{\staticval michele}}\paperw11906\paperh16838\margl1304\margr1304\margt1361\margb1361 +\deftab708\widowctrl\ftnbj\aenddoc\hyphhotz425\noxlattoyen\expshrtn\noultrlspc\dntblnsbdb\nospaceforul\hyphcaps0\formshade\viewkind1\viewscale100\pgbrdrhead\pgbrdrfoot \fet0{\*\ftnsep \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f40\fs32\lang1036\cgrid {\chftnsep +\par }}{\*\ftnsepc \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\chftnsepc +\par }}{\*\aftnsep \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\chftnsep +\par }}{\*\aftnsepc \pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\chftnsepc +\par }}\sectd \psz9\linex0\headery709\footery709\colsx708\endnhere\titlepg\sectlinegrid360\sectdefaultcl {\footer \pard\plain \s19\qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\tqc\tx4536\tqr\tx9072\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\fs30 \endash } +{\field{\*\fldinst {\cs20\fs30 PAGE }}{\fldrslt {\cs20\fs30\lang1024 131}}}{\cs20\fs30 \endash }{\fs30 +\par }}{\*\pnseclvl1\pnucrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl2\pnucltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl3\pndec\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta .}}{\*\pnseclvl4\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxta )}} +{\*\pnseclvl5\pndec\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl6\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl7\pnlcrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl8 +\pnlcltr\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}{\*\pnseclvl9\pnlcrm\pnstart1\pnindent720\pnhang{\pntxtb (}{\pntxta )}}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 +The Project Gutenberg EBook of La maison de Claudine, by Colette +\par +\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +\par with this eBook or online at www.gutenberg.org +\par +\par +\par Title: La maison de Claudine +\par +\par Author: Colette +\par +\par Release Date: }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 February 17,}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 200}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 5}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 [EBook #13703] +\par +\par Language: French +\par +\par Character set encoding: ISO-8859-1 +\par +\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE CLAUDINE *** +\par +\par +\par +\par +\par Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +\par available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.}{\fs44 +\par \page Colette +\par }{ +\par +\par +\par }{\b\fs52 LA MAISON DE CLAUDINE +\par }{ +\par +\par +\par Publication en 1922 +\par +\par +\par +\par }\pard \qc\li2552\ri2552\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\brdrt\brdrs\brdrw20\brsp20 \brdrb\brdrs\brdrw20\brsp20 \adjustright {Table des mati\'e8res +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\n \\h \\z \\u }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\ +l "_Toc89888839"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630038003900380038003800380033003900000000006f6772}}}{\fldrslt {\cs15\ul O\'d9 SONT LES ENFANTS\~?}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888840"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003400300000000000004000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +LE SAUVAGE}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888841"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630038003900380038003800380034003100000000009a4000}}}{\fldrslt {\cs15\ul AMOUR} +}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888842"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003400320000000000ffff7f}}}{\fldrslt {\cs15\ul +LA PETITE}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888843"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003400330000000000ffff7f}}}{\fldrslt {\cs15\ul L'ENL +\'c8VEMENT}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888844"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003400340000000000ffff7f}}}{\fldrslt {\cs15\ul LE CUR +\'c9 SUR LE MUR}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888845"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630038003900380038003800380034003500000000007fff7f}}}{\fldrslt {\cs15\ul MA M +\'c8RE ET LES LIVRES}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888846"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630038003900380038003800380034003600000000007f0000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +PROPAGANDE}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888847"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003400370000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +PAPA ET Mme\~BRUNEAU}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888848"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003400380000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul MA M +\'c8RE ET LES B\'caTES}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888849"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003400390000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul \'c9 +PITAPHES}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888850"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003500300000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul LA +\'ab\~FILLE DE MON P\'c8RE\~\'bb}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888851"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003500310000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +LA NOCE}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888852"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003500320000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +MA SOEUR AUX LONGS CHEVEUX}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888853"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003500330000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +MATERNIT\'c9}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888854"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003500340000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul \'ab\~ +MODE DE PARIS\~\'bb}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888855"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003500350000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +LA PETITE BOUILLOUX}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888856"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003500360000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul L'AMI} +}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888857"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003500370000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +YBANEZ EST MORT}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888858"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003500380000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul MA M +\'c8RE ET LE CUR\'c9}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888859"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003500390000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul MA M +\'c8RE ET LA MORALE}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888860"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003600300000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +LE RIRE}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888861"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003600310000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul MA M +\'c8RE ET LA MALADIE}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888862"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003600320000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul MA M +\'c8RE ET LE FRUIT D\'c9FENDU}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888863"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003600330000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul LA +\'ab\~MERVEILLE\~\'bb}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888864"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003600340000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul BA-TOU +}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888865"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003600350000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +BELLAUDE}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888866"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003600360000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +LES DEUX CHATTES}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888867"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003600370000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul CHATS} +}}{\f0\fs24\cf0 +\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888868"}{\cs15\ul }{\fs20\ul\cf2 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380038003600380000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul +LE VEILLEUR}}}{\f0\fs24\cf0 +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cf9 +\par }{ +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737292}{\*\bkmkstart _Toc89888839}O\'d9 SONT LES ENFANTS\~?{\*\bkmkend _Toc77737292}{\*\bkmkend _Toc89888839} +\par }\pard\plain \qj\fi567\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La maison \'e9tait grande, coiff\'e9e d'un grenier haut. La pente raide de la rue obligeait les \'e9curies et les remises, les poulaillers, la buanderie, la laiterie, \'e0 + se blottir en contre-bas tout autour d'une cour ferm\'e9e. +\par +\par Accoud\'e9e au mur du jardin, je pouvais gratter du doigt le toit du poulailler. Le Jardin-du-Haut commandait un Jardin-du-Bas, potager resserr\'e9 et chaud, consacr\'e9 \'e0 l'aubergine et au piment, o\'f9 l'odeur du feuillage de la tomate se m\'ea +lait, en juillet, au parfum de l'abricot m\'fbri sur espaliers. Dans le Jardin-du-Haut, deux sapins jumeaux, un noyer dont l'ombre intol\'e9rante tuait les fleurs, des roses, des gazons n\'e9glig\'e9s, une tonnelle disloqu\'e9e\'85 Une forte grille de cl +\'f4ture, au fond, en bordure de la rue des Vignes, e\'fbt d\'fb d\'e9fendre les deux jardins\~; mais je n'ai jamais connu cette grille que tordue, arrach\'e9e au ciment de son mur, emport\'e9e et brandie en l'air par les + bras invincibles d'une glycine centenaire\'85 +\par +\par La fa\'e7ade principale, sur la rue de l'Hospice, \'e9tait une fa\'e7ade \'e0 perron double, noircie, \'e0 grandes fen\'eatres et sans gr\'e2ces, une maison bourgeoise de vieux village, mais la roide pente de la rue bousculait un peu sa gravit\'e9 +, et son perron boitait, six marches d'un c\'f4t\'e9, dix de l'autre. +\par +\par Grande maison grave, rev\'eache avec sa porte \'e0 clochette d'orphelinat, son entr\'e9e coch\'e8re \'e0 gros verrou de ge\'f4le ancienne, maison qui ne souriait que d'un c\'f4t\'e9. Son revers, invisible au passant, dor\'e9 + par le soleil, portait manteau de glycine et de bignonier m\'eal\'e9s, lourds \'e0 l'armature de fer fatigu\'e9e, creus\'e9e en son milieu comme un hamac, qui ombrageait une petite terrasse dall\'e9e et le seuil du salon\'85 + Le reste vaut-il la peine que je le peigne, \'e0 l'aide de pauvres mots\~? Je n'aiderai personne \'e0 contempler ce qui s'attache de splendeur, dans mon souvenir, aux cordons rouges d'une vigne d'automne que ruinait son propre poids, cramponn\'e9 +e, au cours de sa chute, \'e0 quelques bras de pin. Ces lilas massifs dont la fleur compacte, bleue dans l'ombre, pourpre au soleil, pourrissait t\'f4t, \'e9touff\'e9e par sa propre exub\'e9rance, ces lilas morts depuis longtemps ne remonteront pas gr\'e2 +ce \'e0 moi vers la lumi\'e8re, ni le terrifiant clair de lune \endash argent, plomb gris, mercure, facettes d'am\'e9thystes coupantes, blessants saphirs aigus \endash , qui d\'e9pendait de certaine vitre bleue, dans le kiosque au fond du jardin. +\par +\par Maison et jardin vivent encore, je le sais, mais qu'importe si la magie les a quitt\'e9s, si le secret est perdu qui ouvrait \endash lumi\'e8re, odeurs, harmonie d'arbres et d'oiseaux, murmure de voix humaines qu'a d\'e9j\'e0 suspendu la mort \endash + un monde dont j'ai cess\'e9 d'\'eatre digne\~?\'85 +\par +\par Il arrivait qu'un livre, ouvert sur le dallage de la terrasse ou sur l'herbe, une corde \'e0 sauter serpentant dans une all\'e9e, ou un minuscule jardin bord\'e9 de cailloux, plant\'e9 de t\'eates de fleurs, r\'e9v\'e9lassent autrefois \endash + dans le temps o\'f9 cette maison et ce jardin abritaient une famille \endash la pr\'e9sence des enfants, et leurs \'e2ges diff\'e9rents. Mais ces sig +nes ne s'accompagnaient presque jamais du cri, du rire enfantins, et le logis, chaud et plein, ressemblait bizarrement \'e0 + ces maisons qu'une fin de vacances vide, en un moment, de toute sa joie. Le silence, le vent contenu du jardin clos, les pages du livre rebrouss\'e9es sous le pouce invisible d'un sylphe, tout semblait demander\~: \'ab\~O\'f9 sont les enfants\~?\~\'bb + +\par +\par C'est alors que paraissait, sous l'arceau de fer ancien que la glycine versait \'e0 gauche, ma m\'e8re, ronde et petite en ce temps o\'f9 l'\'e2ge ne l'avait pas encore d\'e9charn\'e9e. Elle scrutait la verdure massive, levait la t\'ea +te et jetait par les airs son appel\~: \'ab\~Les enfants\~! O\'f9 sont les enfants\~?\~\'bb +\par +\par O\'f9\~? nulle part. L'appel traversait le jardin, heurtait le grand mur de la remise \'e0 foin, et revenait, en \'e9cho tr\'e8s faible et comme \'e9puis\'e9\~: +\par +\par \'ab\~Hou\'85 enfants\'85\~\'bb +\par +\par Nulle part. Ma m\'e8re renversait la t\'eate vers les nu\'e9es, comme si elle e\'fbt attendu qu'un vol d'enfants ail\'e9s s'abatt\'eet. Au bout d'un moment, elle jetait le m\'ea +me cri, puis se lassait d'interroger le ciel, cassait de l'ongle le grelot sec d'un pavot, grattait un rosier emperl\'e9 de pucerons verts, cachait dans sa poche les premi\'e8 +res noix, hochait le front en songeant aux enfants disparus, et rentrait. Cependant au-dessus d'elle, parmi le feuillage du noyer, brillait le visage triangulaire et pench\'e9 d'un enfant allong\'e9 +, comme un matou, sur une grosse branche, et qui se taisait. Une m\'e8re moins myope e\'fbt-elle devin\'e9, dans les r\'e9v\'e9rences pr\'e9cipit\'e9es qu'\'e9changeaient les cimes jumelles des deux sapins, une impulsion \'e9trang\'e8re \'e0 + celle des brusques bourrasques d'octobre\'85 Et dans la lucarne carr\'e9e, au-dessous de la poulie \'e0 fourrage, n'e\'fbt-elle pas aper\'e7u, en clignant les yeux, ces deux taches p\'e2les dans le foin\~: le visage }{\cf1 d'un }{jeune gar\'e7 +on et son livre\~? Mais elle avait renonc\'e9 \'e0 nous d\'e9couvrir, et d\'e9sesp\'e9r\'e9 de nous atteindre. Notre turbulence \'e9 +trange ne s'accompagnait d'aucun cri. Je ne crois pas qu'on ait vu enfants plus remuants et plus silencieux. C'est maintenant que je m'en \'e9tonne. Personne n'avait requis de nous ce mutisme all\'e8gre, ni cette sociabilit\'e9 limit\'e9e. Celui de mes fr +\'e8res qui avait dix-neuf ans et construisait des appareils d'hydroth\'e9rapie en boudins de toile, fil de fer et chalumeaux de verre n'emp\'eachait pas le cadet, \'e0 quatorze ans, de d\'e9monter une montre, ni de r\'e9duire au piano, sans faute, une m +\'e9lodie, un morceau symphonique entendu au chef-lieu\~; ni m\'eame de prendre un plaisir imp\'e9n\'e9trable \'e0 \'e9mailler le jardin de petites pierres tombales d\'e9coup\'e9es dans du carton, chacune portant, sous sa croix, les noms, l'\'e9 +pitaphe et la g\'e9n\'e9alogie d'un d\'e9funt suppos\'e9\'85 Ma s\'9cur aux trop longs cheveux, pouvait lire sans fin ni repos\~: les deux gar\'e7ons passaient, fr\'f4lant comme sans la voir cette jeune fille assise, enchant\'e9e, a +bsente, et ne la troublaient pas. J'avais, petite, le loisir de suivre, en courant presque, le grand pas des gar\'e7ons, lanc\'e9s dans les bois \'e0 la poursuite du Grand Sylvain, du Flamb\'e9 +, du Mars farouche, ou chassant la couleuvre, ou bottelant la haute digitale de juillet au fond des bois clairsem\'e9s, rougis de flaques de bruy\'e8res\'85 Mais je suivais silencieuse, et je glanais la m\'fb +re, la merise, ou la fleur, je battais les taillis et les pr\'e9s gorg\'e9s d'eau en chien ind\'e9pendant qui ne rend pas de comptes\'85 +\par +\par \'ab\~O\'f9 sont les enfants\~?\~\'bb Elle surgissait, essouffl\'e9e par sa qu\'eate constante de m\'e8re-chienne trop tendre, t\'eate lev\'e9e et flairant le vent. Ses bras emmanch\'e9s de toile blanche disaient qu'elle venait de p\'e9trir la p\'e2te +\'e0 galette, ou le pudding sauc\'e9 d'un br\'fblant velours de rhum et de confitures. Un grand tablier bleu la ceignait, si elle avait lav\'e9 la havanaise, et quelquefois elle agitait un \'e9tendard de papier jaune craquant, le papier de la boucherie\~ +; c'est qu'elle esp\'e9rait rassembler, en m\'eame temps que ses enfants \'e9gaill\'e9s, ses chattes vagabondes, affam\'e9es de viande crue\'85 +\par +\par Au cri traditionnel s'ajoutait, sur le m\'eame ton d'urgence et de supplication, le rappel de l'heure\~: \'ab\~Quatre heures\~! ils ne sont pas venus go\'fbter\~! O\'f9 sont les enfants\~?\'85\~\'bb \endash \'ab\~Six heures et demie\~! Rentreront-ils d +\'eener\~? O\'f9 sont les enfants\~?\'85\~\'bb La jolie voix, et comme je pleurerais de plaisir \'e0 l'entendre\'85 Notre seul p\'e9ch\'e9, notre m\'e9fait unique \'e9tait le silence, et une sorte d'\'e9 +vanouissement miraculeux. Pour des desseins innocents, pour une libert\'e9 qu'on ne nous refusait pas, nous sautions la grille, quittions les chaussures, empruntant pour le retour une \'e9chelle inutile, le mur bas d'un voisin. Le flair subtil de la m\'e8 +re inqui\'e8te d\'e9couvrait sur nous l'ail sauvage d'un ravin lointain ou la menthe des marais masqu\'e9s d'herbe. La poche mouill\'e9e d'un des gar\'e7ons cachait le cale\'e7on qu'il avait emport\'e9 aux \'e9tangs fi\'e9vreux, et la \'ab\~petite\~\'bb +, fendue au genou, pel\'e9e au coude, saignait tranquillement sous des empl\'e2tres de toiles d'araign\'e9e et de poivre moulu, li\'e9s d'herbes ruban\'e9es\'85 +\par +\par \endash Demain, je vous enferme\~! Tous, vous entendez, tous\~! +\par +\par Demain\'85 Demain l'a\'een\'e9, glissant sur le toit d'ardoises o\'f9 il installait un r\'e9servoir d'eau, se cassait la clavicule et demeurait muet, courtois, en demi-syncope, au pied du mur, attendant qu'on v\'ee +nt l'y ramasser. Demain, le cadet recevait sans mot dire, en plein front, une \'e9chelle de six m\'e8tres, et rapportait avec modestie un \'9cuf violac\'e9 entre les deux yeux\'85 +\par +\par \endash O\'f9 sont les enfants\~? +\par +\par Deux reposent. Les autres, jour par jour, vieillissent. S'il est un lieu o\'f9 l'on attend apr\'e8s la vie, celle qui nous attendit tremble encore, \'e0 cause des deux vivants. Pour l'a\'een\'e9 +e de nous tous elle a du moins fini de regarder le noir de la vitre le soir\~: \'ab\~Ah\~! je sens que cette enfant n'est pas heureuse\'85 Ah\~! je sens qu'elle souffre\'85\~\'bb +\par +\par Pour l'a\'een\'e9 des gar\'e7ons elle n'\'e9coute plus, palpitante, le roulement d'un cabriolet de m\'e9decin sur la neige, dans la nuit, ni le pas de la jument grise. Mais je sais que pour les deux qui restent elle erre et qu\'ea +te encore, invisible, tourment\'e9e de n'\'eatre pas assez tut\'e9laire\~: \'ab\~O\'f9 sont, o\'f9 sont les enfants\~?\'85\~\'bb +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737293}{\*\bkmkstart _Toc89888840}LE SAUVAGE{\*\bkmkend _Toc77737293}{\*\bkmkend _Toc89888840} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quand il l'enleva, vers 1853, \'e0 sa famille, qui comptait seulement deux fr\'e8res, journalistes fran\'e7ais mari\'e9s en Belgique \endash \'e0 + ses amis, des peintres, des musiciens et des po\'e8tes, toute une jeunesse boh\'e8me d'artistes fran\'e7ais et belges \endash , elle avait dix-huit ans. Une fille blonde, pas tr\'e8s jolie et charmante, \'e0 grande bouche et \'e0 menton fin, les yeux + gris et gais, portant sur la nuque un chignon bas de cheveux glissants, qui coulaient entre les \'e9pingles \endash une jeune fille libre, habitu\'e9e \'e0 vivre honn\'eatement avec des gar\'e7ons, fr\'e8 +res et camarades. Une jeune fille sans dot, trousseau ni bijoux, dont le buste mince, au-dessus de la jupe \'e9panouie, pliait gracieusement\~: une jeune fille \'e0 taille plate et \'e9paules rondes, petite et robuste. +\par +\par Le Sauvage la vit, un jour qu'elle \'e9tait venue, de Belgique en France, passer quelques semaines d'\'e9t\'e9 chez sa nourrice paysanne, et qu'il visitait \'e0 cheval ses terres voisines. Accoutum\'e9 \'e0 ses servantes sit\'f4t quitt\'e9 +es que conquises, il r\'eava de cette jeune fille d\'e9sinvolte, qui l'avait regard\'e9 sans baisser les yeux et sans lui sourire. Le jeune barbe noire du passant, son cheval rouge comme guigne, sa p\'e2leur de vampire distingu\'e9 ne d\'e9plurent pas +\'e0 la jeune fille, mais elle l'oubliait au moment o\'f9 il s'enquit d'elle. Il apprit son nom et qu'on l'appelait \'ab\~Sido\~\'bb, pour abr\'e9ger Sidonie. Formaliste comme beaucoup de \'ab\~sauvages\~\'bb, + il fit mouvoir notaire et parents, et l'on connut, en Belgique, que ce fils de gentilshommes verriers poss\'e9dait des fermes, des bois, une belle maison \'e0 perron et jardin, de l'argent comptant\'85 Effar\'e9e, muette, Sido \'e9 +coutait, en roulant sur ses doigts ses \'ab\~anglaises\~\'bb blondes. Mais une jeune fille sans fortune et sans m\'e9tier, qui vit \'e0 la charge de ses fr\'e8res, n'a qu'\'e0 se taire, \'e0 accepter sa chance et \'e0 remercier Dieu. +\par +\par Elle quitta donc la chaude maison belge, la cuisine-de-cave qui sentait le gaz, le pain chaud et le caf\'e9\~; elle quitta le piano, le violon, le grand Salvator Rosa l\'e9gu\'e9 par son p\'e8re, le pot \'e0 + tabac et les fines pipes de terre long tuyau, les grilles \'e0 coke, les livres ouverts et les journaux froiss\'e9s, pour entrer, jeune mari\'e9e, dans la maison \'e0 perron que le dur hiver des pays forestiers entourait. +\par +\par Elle y trouva un inattendu salon blanc et or au rez-de-chauss\'e9e, mais un premier \'e9tage \'e0 peine cr\'e9pi, abandonn\'e9 comme un grenier. Deux bons chevaux, deux vaches, \'e0 l'\'e9curie, se gorgeaient de fourrage et d'avoine\~ +; on barattait le beurre et pressait les fromages dans les communs, mais les chambres \'e0 coucher, glac\'e9es, ne parlaient ni d'amour ni de doux sommeil. +\par +\par L'argenterie, timbr\'e9e d'une ch\'e8vre debout sur ses sabots de derri\'e8re, la cristallerie et le vin abondaient. Des vieilles femmes t\'e9n\'e9breuses filaient \'e0 la chandelle dans la cuisine, le soir, teillaient et d\'e9 +vidaient le chanvre des propri\'e9t\'e9s, pour fournir les lits et l'office de toile lourde, inusable et froide. Un \'e2pre caquet de cuisini\'e8res agressives s'\'e9levait et s'abaissait, selon que le ma\'eetre approchait ou s'\'e9loignait de la maison\~ +; des f\'e9es barbues projetaient dans un regard, sur la nouvelle \'e9pouse, le mauvais sort, et quelque belle lavandi\'e8re d\'e9laiss\'e9e du ma\'eetre pleurait f\'e9rocement, accot\'e9e \'e0 la fontaine, en l'absence du Sauvage qui chassait. +\par +\par Ce Sauvage, homme de bonnes fa\'e7ons le plus souvent, traita bien, d'abord, sa petite civilis\'e9e. Mais Sido, qui cherchait des amis, une sociabilit\'e9 innocente et gaie, ne rencontra dans sa propre demeu +re que des serviteurs, des fermiers cauteleux, des gardes-chasse poiss\'e9s de vin et de sang de li\'e8vre, que suivait une odeur de loup. Le Sauvage leur parlait peu, de haut. D'une noblesse oubli\'e9e, il gardait le d\'e9dain, la politesse, la brutalit +\'e9, le go\'fbt des inf\'e9rieurs\~; son surnom ne visait que sa mani\'e8re de chevaucher seul, de chasser sans chien ni compagnon, de demeurer muet. Sido aimait la conversation, la moquerie, le mouvement, la bont\'e9 despotique et d\'e9vou\'e9 +e, la douceur. Elle fleurit la grande maison, fit blanchir la cuisine sombre, surveilla elle-m\'eame des plats flamands, p\'e9trit des g\'e2teaux aux raisins et esp\'e9ra son premier enfant. Le Sauvage lui souriait entre deux randonn\'e9 +es et repartait. Il retournait \'e0 ses vignes, \'e0 ses bois spongieux, s'attardait aux auberges de carrefours o\'f9 tout est noir autour d'une longue chandelle\~: les solives, les murs enfum\'e9s, le pain de seigle et le vin dans les gobelets de fer\'85 + +\par +\par \'c0 bout de recettes gourmandes, de patience et d'encaustique, Sido, maigrie d'isolement, pleura, et le Sauvage aper\'e7ut la trace des larmes qu'elle niait. Il comprit confus\'e9ment qu'elle s'ennuyait, qu'une certaine esp\'e8ce de confort et de luxe, +\'e9trang\'e8re \'e0 toute sa m\'e9lancolie de Sauvage, manquait. Mais quoi\~?\'85 +\par +\par Il partit un matin \'e0 cheval, trotta jusqu'au chef-lieu \endash quarante kilom\'e8tres \endash , battit la ville et revint la nuit d'apr\'e8s, rapportant, avec un grand air de gaucherie fastueuse, deux objets \'e9tonnants, don +t la convoitise d'une jeune femme p\'fbt se trouver ravie\~: un petit mortier \'e0 piler les amandes et les p\'e2tes, en marbre lumachelle tr\'e8s rare, et un cachemire de l'Inde. +\par +\par Dans le mortier d\'e9poli, \'e9br\'e9ch\'e9, je pourrais encore piler les amandes, m\'eal\'e9es au sucre et au zeste de citron. Mais je me reproche de d\'e9couper en coussins et en sacs \'e0 main, le cachemire \'e0 fond cerise. Car ma m\'e8 +re, qui fut la Sido sans amour et sans reproche de son premier mari hypocondre, soignait ch\'e2le et mortier avec des mains sentimentales. +\par +\par \endash Tu vois, me disait-elle, il me les a apport\'e9s, ce Sauvage qui ne savait pas donner. Il me les a pourtant apport\'e9s \'e0 grand'peine, attach\'e9s sur sa jument Mustapha. Il se tenait devant moi, les bras charg\'e9 +s, aussi fier et aussi maladroit qu'un tr\'e8s grand chien qui porte dans sa gueule une petite pantoufle. Et j'ai bien compris que, pour lui, ses cadeaux n'avaient figure de mortier ni de ch\'e2le. C'\'e9taient \'ab\~des cadeaux\~\'bb +, des objets rares et co\'fbteux qu'il \'e9tait all\'e9 chercher loin\~; c'\'e9tait son premier geste d\'e9sint\'e9ress\'e9 \endash h\'e9las\~! et le dernier \endash pour divertir et consoler une jeune femme exil\'e9e et qui pleurait\'85 +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737294}{\*\bkmkstart _Toc89888841}AMOUR{\*\bkmkend _Toc77737294}{\*\bkmkend _Toc89888841} +\par }\pard\plain \qj\fi567\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Il n'y a rien pour le d\'eener, ce soir\'85 Ce matin, Tricotet n'avait pas encore tu\'e9\'85 Il devait tuer \'e0 midi. Je vais moi-m\'eame \'e0 + la boucherie, comme je suis. Quel ennui\~! Ah\~! pourquoi mange-t-on\~? Qu'allons-nous manger ce soir\~? +\par +\par Ma m\'e8re est debout, d\'e9courag\'e9e, devant la fen\'eatre. Elle porte sa \'ab\~robe de maison\~\'bb en satinette \'e0 pois, sa broche d'argent qui repr\'e9sente deux anges pench\'e9s sur un portrait d'enfant, ses lunettes au bout d'une cha\'ee +ne et son lorgnon au bout d'un cordonnet de soie noire, accroch\'e9 \'e0 toutes les cl\'e9s de porte, rompu \'e0 toutes les poign\'e9es de tiroir et renou\'e9 vingt fois. Elle nous regarde, tour \'e0 + tour, sans espoir. Elle sait qu'aucun de nous ne lui donnera un avis utile. Consult\'e9, papa r\'e9pondra\~: +\par +\par \endash Des tomates crues avec beaucoup de poivre. +\par +\par \endash Des choux rouges au vinaigre, e\'fbt dit Achille, l'a\'een\'e9 de mes fr\'e8res, que sa th\'e8se de doctorat retient \'e0 Paris. +\par +\par \endash Un grand bol de chocolat\~! postulera L\'e9o, le second. +\par +\par Et je r\'e9clamerai, en sautant en l'air parce que j'oublie souvent que j'ai quinze ans pass\'e9s\~: +\par +\par \endash Des pommes de terre frites\~! Des pommes de terres frites\~! Et des noix avec du fromage\~! +\par +\par Mais il para\'eet que frites, chocolat, tomates et choux rouges ne \'ab\~font pas un d\'eener\~\'bb\'85 +\par +\par \endash Pourquoi, maman\~? +\par +\par \endash Ne pose donc pas de questions stupides\'85 +\par +\par Elle est toute \'e0 son souci. Elle a d\'e9j\'e0 empoign\'e9 le panier ferm\'e9, en rotin noir, et s'en va, comme elle est. Elle garde son chapeau de jardin roussi par trois \'e9t\'e9s, \'e0 grands bords, \'e0 petit fond cravat\'e9 + d'une ruche marron, et son tablier de jardini\'e8re, dont le bec busqu\'e9 du s\'e9cateur a perc\'e9 une poche. Des graines s\'e8ches de nigelles, dans leur sachet de papier, font, au rythme de son pas, un bruit de pluie et de soie \'e9gratign\'e9 +e au creux de l'autre poche. Coquette pour elle, je lui crie\~: +\par +\par \endash Maman\~! \'f4te ton tablier\~! +\par +\par Elle tourne en marchant sa figure \'e0 bandeaux qui porte, chagrine, ses cinquante-cinq ans, et trente lorsqu'elle est gaie. +\par +\par \endash Pourquoi donc\~? Je ne vais que dans la rue de la Roche. +\par +\par \endash Laisse donc ta m\'e8re tranquille, gronde mon p\'e8re dans sa barbe. O\'f9 va-t-elle, au fait\~? +\par +\par \endash Chez L\'e9onore, pour le d\'eener. +\par +\par \endash Tu ne vas pas avec elle\~? +\par +\par \endash Non. Je n'ai pas envie aujourd'hui. +\par +\par Il y a des jours o\'f9 la boucherie de L\'e9onore, ses couteaux, sa hachette, ses poumons de b\'9cuf gonfl\'e9s que le courant d'air irise et balance, roses comme la pulpe du b\'e9gonia, me plaisent \'e0 l'\'e9gal d'une confiserie. L\'e9 +onore y tranche pour moi un ruban de lard sal\'e9 qu'elle me tend, transparent, du bout de ses doigts froids. Dans le jardin de la boucherie, Marie Tricotet, qui est pourtant n\'e9e le m\'eame jour que moi, s'amuse encore \'e0 percer d'une \'e9pingle de +s vessies de porc ou de veau non vid\'e9es, qu'elle presse sous le pied \'ab\~pour faire jet d'eau\~\'bb. Le son affreux de la peau qu'on arrache \'e0 la chair fra\'eeche, la rondeur des rognons, fruits bruns dans leur capitonnage immacul\'e9 de \'ab\~ +panne\~\'bb ros\'e9e, m'\'e9meuvent d'une r\'e9pugnance compliqu\'e9e, que je recherche et que je dissimule. Mais la graisse fine qui demeure au creux du petit sabot fourchu, lorsque le feu fait \'e9 +clater les pieds du cochon mort, je la mange comme une friandise saine\'85 N'importe. Aujourd'hui, je n'ai gu\'e8re envie de suivre maman. +\par +\par Mon p\'e8re n'insiste pas, se dresse agilement sur sa jambe unique, empoigne sa b\'e9quille et sa canne et monte \'e0 la biblioth\'e8que. Avant de monter, il plie m\'e9ticuleusement le journal }{\i le Temps}{, le cache sous le coussin de sa berg\'e8re +, enfouit dans une poche de son long paletot }{\i la\~Nature}{ en robe d'azur. Son petit \'9cil cosaque, \'e9tincelant sous un sourcil de chanvre gris, rafle sur les tables toute provende imprim\'e9e, qui prendra le chemin de la biblioth\'e8 +que et ne reverra plus la lumi\'e8re\'85 Mais, bien dress\'e9s \'e0 cette chasse, nous ne lui avons rien laiss\'e9\'85 +\par +\par \endash Tu n'as pas vu le }{\i Mercure de France}{\~? +\par +\par \endash Non, papa. +\par +\par \endash Ni la }{\i Revue Bleue}{\~? +\par +\par \endash Non, papa. +\par +\par Il darde sur ses enfants un \'9cil de tortionnaire. +\par +\par \endash Je voudrais bien savoir qui, dans cette maison\'85 +\par +\par Il s'\'e9panche en sombres et impersonnelles conjectures, \'e9maill\'e9es de d\'e9monstratifs venimeux. Sa maison est devenue }{\i cette}{ maison, o\'f9 r\'e8gne }{\i ce}{ d\'e9sordre, o\'f9 }{\i ces}{ enfants \'ab\~de basse extraction\~\'bb + professent le m\'e9pris du papier imprim\'e9, encourag\'e9s d'ailleurs par }{\i cette}{ femme\'85 +\par +\par \endash \'85 Au fait, o\'f9 est cette femme\~? +\par +\par \endash Mais, papa, elle est chez L\'e9onore\~! +\par +\par \endash Encore\~! +\par +\par \endash Elle vient de partir\'85 +\par +\par Il tire sa montre, la remonte comme s'il allait se coucher, agrippe, faute de mieux, l'}{\i Office}{ }{\i de Publicit\'e9}{ d'avant-hier, et monte \'e0 la biblioth\'e8que. Sa main droite \'e9treint fortement le barreau d'une b\'e9quille qui \'e9 +taie l'aisselle droite de mon p\'e8re. L'autre main se sert seulement d'une canne. J'\'e9coute s'\'e9loigner, ferme, \'e9gal, ce rythme de deux b\'e2tons et d'un seul pied qui a berc\'e9 toute ma jeunesse. Mais voil\'e0 + qu'un malaise neuf me trouble aujourd'hui, parce que je viens de remarquer, soudain, les veines saillantes et les rides sur les mains si blanches de mon p\'e8re, et combien cette frange de cheveux drus, sur sa nuque, a perdu sa couleur depuis peu\'85 + C'est donc possible qu'il ait bient\'f4t soixante ans\~?\'85 +\par +\par Il fait frais et triste, sur le perron o\'f9 j'attends le retour de ma m\'e8re. Son petit pas \'e9l\'e9gant sonne enfin dans la rue de la Roche et je m'\'e9tonne de me sentir si contente\'85 Elle tourne le coin de la rue, elle descend vers moi. L'Inf\'e2 +me-Patasson \endash le chien \endash la pr\'e9c\'e8de, et elle se h\'e2te. +\par +\par \endash Laisse-moi, ch\'e9rie, si je ne donne pas l'\'e9paule de mouton tout de suite \'e0 Henriette pour la mettre au feu, nous mangerons de la semelle de bottes\'85 O\'f9 est ton p\'e8re\~? +\par +\par Je la suis, vaguement choqu\'e9e, pour la premi\'e8re fois qu'elle s'inqui\'e8te de papa. Puisqu'elle l'a quitt\'e9 il y a une demi-heure et qu'il ne sort presque jamais\'85 Elle le sait bien, o\'f9 est mon p\'e8re\'85 Ce qui pressait davantage, c'\'e9 +tait de me dire, par exemple\~: \'ab\~Minet-Ch\'e9ri, tu es p\'e2lotte\'85 Minet-Ch\'e9ri, qu'est-ce que tu as\~?\~\'bb +\par +\par Sans r\'e9pondre, je la regarde jeter loin d'elle son chapeau de jardin, d'un geste jeune qui d\'e9couvre des cheveux gris et un visage au frais coloris, mais marqu\'e9 ici et l\'e0 de plis ineffa\'e7ables. C'est donc possible\~\endash + mais oui, je suis la derni\'e8re n\'e9e des quatre \endash c'est donc possible que ma m\'e8re ait bient\'f4t cinquante-quatre ans\~?\'85 Je n'y pense jamais. Je voudrais l'oublier. +\par +\par Le voici, celui qu'elle r\'e9clamait. Le voici h\'e9riss\'e9, la barbe en bataille. Il a guett\'e9 le claquement de la porte d'entr\'e9e, il est descendu de son aire\'85 +\par +\par \endash Te voil\'e0\~? Tu y as mis le temps. +\par +\par Elle se retourne, rapide comme une chatte\~: +\par +\par \endash Le temps\~? C'est une plaisanterie, je n'ai fait qu'aller et revenir. +\par +\par \endash Revenir d'o\'f9\~? de chez L\'e9onore\~? +\par +\par \endash Ah\~! non, il fallait aussi que je passe chez Corneau pour\'85 +\par +\par \endash Pour sa t\'eate de cr\'e9tin\~? et ses consid\'e9rations sur la temp\'e9rature\~? +\par +\par \endash Tu m'ennuies\~! J'ai \'e9t\'e9 aussi chercher de la feuille de cassis chez Cholet. +\par +\par Le petit \'9cil cosaque jette un trait aigu\~: +\par +\par \endash Ah\~! ah\~! chez Cholet\~! +\par +\par Mon p\'e8re rejette la t\'eate en arri\'e8re, passe une main dans ses cheveux \'e9pais, presque blancs\~: +\par +\par \endash Ah\~! ah\~! chez Cholet\~! As-tu remarqu\'e9 seulement que ses cheveux tombent, \'e0 Cholet, et qu'on lui voit le caillou\~? +\par +\par \endash Non, je n'ai pas remarqu\'e9. +\par +\par \endash Tu n'as pas remarqu\'e9\~! mais non, tu n'as pas remarqu\'e9\~! Tu \'e9tais bien trop occup\'e9e \'e0 faire la belle pour les godelureaux du mastroquet d'en face et les deux fils Mabilat\~! +\par +\par \endash Oh\~! c'est trop fort\~! Moi, moi, pour les deux fils Mabilat\~! \'c9coute, vraiment, je ne con\'e7ois pas comment tu oses\'85 Je t'affirme que je n'ai pas m\'eame tourn\'e9 la t\'eate du c\'f4t\'e9 de chez Mabilat\~! Et la preuve c'est que\'85 + +\par +\par Ma m\'e8re croise avec feu, sur sa gorge que hausse un corset \'e0 goussets, ses jolies mains, fan\'e9es par l'\'e2ge et le grand air. Rougissante entre ses bandeaux qui grisonnent, soulev\'e9e d'une indignation qui fait trembler son menton d\'e9 +tendu, elle est plaisante, cette petite dame \'e2g\'e9e, quand elle se d\'e9fend, sans rire, contre un jaloux sexag\'e9naire. Il ne rit pas non plus, lui, qui l'accuse \'e0 pr\'e9sent de \'ab\~courir le guilledou\~\'bb +. Mais je ris encore, moi, de leurs querelles, parce que je n'ai que quinze ans, et que je n'ai pas encore devin\'e9, sous un sourcil de vieillard, la f\'e9rocit\'e9 de l'amour, et sur des joues fl\'e9tries de femme la rougeur de l'adolescence. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737295}{\*\bkmkstart _Toc89888842}LA PETITE{\*\bkmkend _Toc77737295}{\*\bkmkend _Toc89888842} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Une odeur de gazon \'e9cras\'e9 tra\'eene sur la pelouse, non fauch\'e9e, \'e9paisse, que les jeux, comme une lourde gr\'eale, ont vers\'e9 +e en tous sens. Des petits talons furieux ont fouill\'e9 les all\'e9es, rejet\'e9 le gravier sur les plates-bandes\~; une corde \'e0 sauter pend au bras de la pompe\~; les assiettes d'un m\'e9nage de poup\'e9e, grandes comme des marguerites, \'e9 +toilent l'herbe\~; un long miaulement ennuy\'e9 annonce la fin du jour, l'\'e9veil des chats, l'approche du d\'eener. +\par +\par Elles viennent de partir, les compagnes de jeu de la Petite. D\'e9daignant la porte, elles ont saut\'e9 la grille du jardin, jet\'e9 \'e0 la rue des Vignes, d\'e9serte, leurs derniers cris de poss\'e9d\'e9es, leurs jurons enfantins prof\'e9r\'e9s \'e0 + tue-t\'eate, avec des gestes grossiers des \'e9paules, des jambes \'e9cart\'e9es, des grimaces de crapauds, des strabismes volontaires, des langues tir\'e9es tach\'e9es d'encre violette. Par-dessus le mur, la Petite \endash on dit aussi Minet-Ch\'e9ri +\endash a vers\'e9 sur leur fuite ce qui lui restait de gros rire, de moquerie lourde et de mots patois. Elles avaient le verbe rauque, des pommettes et des yeux de fillettes qu'on a saoul\'e9es. Elles partent harass\'e9es, comme avilies par un apr\'e8 +s-midi entier de jeux. Ni l'oisivet\'e9 ni l'ennui n'ont ennobli ce trop long et d\'e9gradant plaisir, dont la Petite demeure \'e9c\'9cur\'e9e et enlaidie. +\par +\par Les dimanches sont des jours parfois r\'eaveurs et vides\~; le soulier blanc, la robe empes\'e9e pr\'e9servent de certaines fr\'e9n\'e9sies. Mais le jeudi, ch\'f4mage encanaill\'e9, gr\'e8ve en tablier noir et bottines \'e0 clous, permet tout. Pendant pr +\'e8s de cinq heures, ces enfants ont go\'fbt\'e9 les licences du jeudi. L'une fit la malade, l'autre vendit du caf\'e9 \'e0 une troisi\'e8me, maquignonne, qui lui c\'e9da ensuite une vache\~: \'ab\~Trente pistoles, bont\'e9\~! Cochon qui s'en d\'e9dit\~! +\~\'bb Jeanne emprunta au p\'e8re Gruel son \'e2me de tripier et de pr\'e9parateur de peaux de lapin. Yvonne incarna la fille de Gruel, une maigre cr\'e9ature tortur\'e9 +e et dissolue. Scire et sa femme, les voisins de Gruel, parurent sous les traits de Gabrielle et de Sandrine, et par six bouches enfantines s'\'e9pancha la boue d'une ruelle pauvre. D'affreux ragots de friponnerie et de basses amours tordirent mainte l +\'e8vre, teinte du sang de la cerise, o\'f9 brillait encore le miel du go\'fbter\'85 Un jeu de cartes sortit d'une poche et les cris mont\'e8rent. Trois petites filles sur six ne savaient-elles pas d\'e9j\'e0 + tricher, mouiller le pouce comme au cabaret, ass\'e9ner l'atout sur la table\~: \'ab\~Et ratatout\~! Et t'as bich\'e9 le cul de la bouteille\~; t'as pas marqu\'e9 un point\~!\~\'bb +\par +\par Tout ce qui tra\'eene dans les rues d'un village, elles l'ont cri\'e9, mim\'e9 avec passion. Ce jeudi fut un de ceux que fuit la m\'e8re de Minet-Ch\'e9ri, retir\'e9e dans la maison et craintive comme devant l'envahisseur. +\par +\par \'c0 pr\'e9sent, tout est silence au jardin. Un chat, deux chats s'\'e9tirent, b\'e2illent, t\'e2tent le gravier sans confiance\~: ainsi font-ils apr\'e8s l'orage. Ils vont vers la maison, et la Petite, qui marchait \'e0 leur suite, s'arr\'eate\~ +; elle ne s'en sent pas digne. Elle attendra que se l\'e8ve lentement, sur son visage chauff\'e9, noir d'excitation, cette p\'e2leur, cette aube int\'e9rieure qui f\'eate le d\'e9part des bas d\'e9 +mons. Elle ouvre, pour un dernier cri, une grande bouche aux incisives neuves. Elle \'e9carquille les yeux, remonte la peau de son front, souffle \'ab\~pouh\~!\~\'bb de fatigue et s'essuie le nez d'un revers de main. +\par +\par Un tablier d'\'e9cole l'ensache du col aux genoux, et elle est coiff\'e9e en enfant de pauvre, de deux nattes cord\'e9es derri\'e8re les oreilles. Que seront les mains, o\'f9 la ronce et le chat marqu\'e8rent leurs griffes, les pieds, lac\'e9 +s dans du veau jaune \'e9corch\'e9\~? Il y a des jours o\'f9 on dit que la Petite sera jolie. Aujourd'hui, elle est laide, et sent sur son visage, la laideur pr +ovisoire que lui composent sa sueur, des traces terreuses de doigts sur une joue, et surtout des ressemblances successives, mim\'e9tiques, qui l'apparentent \'e0 Jeanne, \'e0 Sandrine, \'e0 Aline la couturi\'e8re en journ\'e9es, \'e0 + la dame du pharmacien et \'e0 la demoiselle de la poste. Car elles ont jou\'e9 longuement, pour finir, les petites, au jeu de \'ab\~qu'est-ce-qu'on-sera\~\'bb. +\par +\par \endash Moi, quante je serai grande\'85 +\par +\par Habiles \'e0 singer, elles manquent d'imagination. Une sorte de sagesse r\'e9sign\'e9e, une terreur villageoise de l'aventure et de l'\'e9tranger retiennent d'avance la petite horlog\'e8re, la fille de l'\'e9 +picier, du boucher et de la repasseuse, captives dans la boutique maternelle. Il y a bien Jeanne qui a d\'e9clar\'e9\~: +\par +\par \endash Moi, je serai cocotte\~! +\par +\par \'ab\~Mais \'e7a, pense d\'e9daigneusement Minet-Ch\'e9ri, c'est de l'enfantillage\'85\~\'bb +\par +\par \'c0 court de souhait, elle leur a jet\'e9, son tour venu, sur un ton de m\'e9pris\~: +\par +\par \endash Moi, je serai marin\~! Parce qu'elle r\'eave parfois d'\'eatre gar\'e7on et de porter culotte et b\'e9ret bleus. La mer qu'ignore Minet-Ch\'e9ri, le vaisseau debout sur une cr\'eate de vague, l'\'ee +le d'or et les fruits lumineux, tout cela n'a surgi, apr\'e8s, que pour servir de fond au blouson bleu, au b\'e9ret \'e0 pompon. +\par +\par \endash Moi, je serai marin, et dans mes voyages\'85 +\par +\par Assise dans l'herbe, elle se repose et pense peu. Le voyage\~? L'aventure\~?\'85 Pour une enfant qui franchit deux fois l'an les limites de son canton, au moment des grandes provisions d'hiver et de printemps, et gagne le chef-lieu en victoria, ces mots-l +\'e0 sont sans force et sans vertu. Ils n'\'e9voquent que des pages imprim\'e9es, des images en couleur. La Petite, fatigu\'e9e, se r\'e9p\'e8te machinalement\~: \'ab\~Quand je ferai le tour du monde\'85\~\'bb comme elle dirait\~: \'ab\~ +Quand j'irai gauler des ch\'e2taignes\'85\'bb +\par +\par Un point rouge s'allume dans la maison, derri\'e8re les vitres du salon, et la Petite tressaille. Tout ce qui, l'instant d'avant, \'e9tait verdure, devient bleu, autour de cette rouge flamme immobile. La main de l'enfant, tra\'eenante, per\'e7 +oit dans l'herbe l'humidit\'e9 du soir. C'est l'heure des lampes. Un clapotis d'eau courante m\'eale les feuilles, la porte du fenil se met \'e0 battre le mur comme en hiver par la bourrasque. Le jardin, tout \'e0 + coup ennemi, rebrousse, autour d'une petite fille d\'e9gris\'e9e, ses feuilles froides de laurier, dresse ses sabres de yucca et ses chenilles d'{\*\bkmkstart OLE_LINK1}{\*\bkmkstart OLE_LINK2}araucaria{\*\bkmkend OLE_LINK1}{\*\bkmkend OLE_LINK2} barbel +\'e9es. Une grande voix marine g\'e9mit du c\'f4t\'e9 de Moutiers o\'f9 le vent, sans obstacle, court en ris\'e9es sur la houle des bois. La Petite, dans l'herbe, tient ses yeux fix\'e9s sur la lampe, qu'une br\'e8ve \'e9clipse vient de voiler\~ +: une main a pass\'e9 devant la flamme, une main qu'un d\'e9 brillant coiffait. C'est cette main dont le geste suffit pour que la Petite, \'e0 pr\'e9sent, soit debout, p\'e2lie, adoucie, un peu tremblante comme l'est une enfant qui cesse, pour la premi +\'e8re fois, d'\'eatre le gai petit vampire qui \'e9puise, inconscient, le c\'9cur maternel\~; un peu tremblante de ressentir et d'avouer que cette main et cette flamme, et la t\'eate pench\'e9e, soucieuse, aupr\'e8 +s de la lampe, sont le centre et le secret d'o\'f9 naissent et se propagent en zones de moins en moins sensibles, en cercles qu'atteint de moins en moins la lumi\'e8re et la vibration essentielles, le salon ti\'e8de, sa flore de branches coup\'e9 +es et sa faune d'animaux paisibles\~; la maison sonore, s\'e8che, craquante comme un pain chaud\~; le jardin, le village\'85 Au-del\'e0, tout est danger, tout est solitude\'85 +\par +\par Le \'ab\~marin\~\'bb, \'e0 petits pas, \'e9prouve la terre ferme, et gagne la maison en se d\'e9tournant d'une lune jaune, \'e9norme, qui monte. L'aventure\~? Le voyage\~? L'orgueil qui fait les \'e9migrants\~?\'85 Les yeux attach\'e9s au d\'e9 brillant, +\'e0 la main qui passe et repasse devant la lampe, Minet-Ch\'e9ri go\'fbte la contrition d\'e9licieuse d'\'eatre \endash pareille \'e0 la petite horlog\'e8re, \'e0 la fillette de la ling\'e8re et du boulanger \endash + une enfant de son village, hostile au colon comme au barbare, une de celles qui limitent leur univers \'e0 la borne d'un champ, au portillon d'une boutique, au cirque de clart\'e9 \'e9 +panoui sous une lampe et que traverse, tirant un fil, une main bien-aim\'e9e, coiff\'e9e d'un d\'e9 d'argent. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737296}{\*\bkmkstart _Toc89888843}L'ENL\'c8VEMENT{\*\bkmkend _Toc77737296}{\*\bkmkend _Toc89888843} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Je ne peux plus vivre comme \'e7a, me dit ma m\'e8re. J'ai encore r\'eav\'e9 qu'on t'enlevait cette nuit. Trois fois je suis mont\'e9e jusqu'\'e0 + ta porte. Et je n'ai pas dormi. +\par +\par Je la regardai avec commis\'e9ration, car elle avait l'air fatigu\'e9 et inquiet. Et je me tus, car je ne connaissais pas de rem\'e8de \'e0 son souci. +\par +\par \endash C'est tout ce que \'e7a te fait, petite monstresse\~? +\par +\par \endash Dame, maman\'85 Qu'est-ce que tu veux que je dise\~? Tu as l'air de m'en vouloir que ce ne soit qu'un r\'eave. +\par +\par Elle leva les bras au ciel, courut vers la porte, accrocha en passant le cordon de son pince-nez \'e0 une clef de tiroir, puis le jaseron de son face-\'e0-main au loquet de la porte, entra\'ee +na dans les mailles de son fichu le dossier pointu et gothique d'une chaise second Empire, retint la moiti\'e9 d'une impr\'e9cation et disparut apr\'e8s un regard indign\'e9, en murmurant\~: +\par +\par \endash Neuf ans\~!\'85 Et me r\'e9pondre de cette fa\'e7on quand je parle de choses graves\~! +\par +\par Le mariage de ma demi-s\'9cur venait de me livrer sa chambre, la chambre du premier \'e9tage, \'e9toil\'e9e de bleuets sur un fond blanc gris. +\par +\par Quittant ma tani\'e8re enfantine \endash une ancienne logette de portier \'e0 grosses poutres, carrel\'e9e, suspendue au-dessus de l'entr\'e9e coch\'e8re et command\'e9e par la chambre \'e0 coucher de ma m\'e8re \endash + je dormais, depuis un mois, dans ce lit que je n'avais os\'e9 convoiter, ce lit dont les rosaces de fonte argent\'e9e retenaient dans leur chute des rideaux de guipure blanche, doubl\'e9 +s d'un bleu impitoyable. Ce placard-cabinet de toilette m'appartenait, et j'accoudais \'e0 l'une ou l'autre fen\'eatre une m\'e9lancolie, un d\'e9dain tous deux feints, \'e0 l'heure o\'f9 + les petites Blancvillain et les Trinitet passaient, mordant leur tartine de quatre heures, \'e9paissie de haricots rouges fig\'e9s dans une sauce au vin. Je disais, \'e0 tout propos\~: +\par +\par \endash Je monte \'e0 ma chambre\'85 C\'e9line a laiss\'e9 les persiennes de ma chambre ouvertes\'85 +\par +\par Bonheur menac\'e9\~: ma m\'e8re, inqui\'e8te, r\'f4dait. Depuis le mariage de ma s\'9cur, elle n'avait plus son compte d'enfants. Et puis, je ne sais quelle histoire de jeune fille enlev\'e9e, s\'e9questr\'e9e, illustrait la premi\'e8re +page des journaux. Un chemineau, \'e9conduit \'e0 la nuit tombante par notre cuisini\'e8re, refusait de s'\'e9loigner, glissait son gourdin entre les battants de la porte d'entr\'e9e, jusqu'\'e0 l'arriv\'e9e de mon p\'e8re\'85 + Enfin des romanichels, rencontr\'e9s sur la route, m'avaient offert, avec d'\'e9tincelants sourires et des regards de haine, de m'acheter mes cheveux, et M.\~Demange, ce vieux monsieur qui ne parlait \'e0 personne, s'\'e9 +tais permis de m'offrir des bonbons dans sa tabati\'e8re. +\par +\par \endash Tout \'e7a n'est pas bien grave, assurait mon p\'e8re. +\par +\par \endash Oh\~! toi\'85 Pourvu qu'on ne trouble pas ta cigarette d'apr\'e8s-d\'e9jeuner et ta partie de dominos\'85 Tu ne songes m\'eame pas qu'\'e0 pr\'e9sent la petite couche en haut, et qu'un \'e9tage, la salle \'e0 manger, le corridor, le salon, la s +\'e9parent de ma chambre. J'en ai assez de trembler tout le temps pour mes filles. D\'e9j\'e0 l'a\'een\'e9e qui est partie avec ce monsieur\'85 +\par +\par \endash Comment, partie\~? +\par +\par \endash Oui, enfin, mari\'e9e. Mari\'e9e ou pas mari\'e9e, elle est tout de m\'eame partie avec un monsieur qu'elle conna\'eet \'e0 peine. +\par +\par Elle regardait mon p\'e8re avec une suspicion tendre. +\par +\par \endash Car, enfin, toi, qu'est-ce que tu es pour moi\~? Tu n'es m\'eame pas mon parent\'85 +\par +\par Je me d\'e9lectais, aux repas, de r\'e9cits \'e0 mots couverts, de ce langage, employ\'e9 par les parents, o\'f9 le vocable herm\'e9tique remplace le terme vulgaire, o\'f9 la moue significative et le \'ab\~hum\~\'bb th\'e9\'e2 +tral appellent et soutiennent l'attention des enfants. +\par +\par \endash }{\caps \'e0}{ Gand, dans ma jeunesse, racontait ma m\'e8re, une de nos amies, qui n'avait que seize ans, a \'e9t\'e9 enlev\'e9e\'85 Mais parfaitement\~! Et dans une voiture \'e0 deux chevaux encore. Le lendemain\'85 hum\~!\'85 + Naturellement, il ne pouvait plus \'eatre question de la rendre \'e0 sa famille. Il y a des\'85 comment dirai-je\~? des effractions que\'85 Enfin ils se sont mari\'e9s. Il fallait bien en venir l\'e0. +\par +\par \'ab\~Il fallait bien en venir l\'e0\~!\~\'bb +\par +\par Imprudente parole\'85 Une petite gravure ancienne, dans l'ombre du corridor, m'int\'e9ressa soudain. Elle repr\'e9sentait une chaise de poste, attel\'e9e de deux chevaux \'e9tranges \'e0 cous de chim\'e8res. Devant la porti\'e8re b\'e9 +ante, un jeune homme habill\'e9 de taffetas portait d'un seul bras, avec la plus grande facilit\'e9, une jeune fille renvers\'e9e dont la petite bouche ouverte en O, les jupes en corolle chiffonn\'e9e autour de deux jambes aimables, s'effor\'e7 +aient d'exprimer l'\'e9pouvante. \'ab\~}{\i L'Enl\'e8vement\~!}{\~\'bb Ma songerie, innocente, caressa le mot et l'image\'85 +\par +\par Une nuit de vent, pendant que battaient les portillons mal attach\'e9s de la basse-cour, que ronflait au-dessus de moi le grenier, balay\'e9 d'ouest en est par les rafales qui, courant sous les bords des ardoises mal jointes, jouaient d +es airs cristallins d'harmonica, je dormais, bien rompue par un jeudi pass\'e9 aux champs \'e0 gauler les ch\'e2taignes et f\'eater le cidre nouveau. R\'eavai-je que ma porte grin\'e7ait\~? Tant de gonds, tant de girouettes g\'e9missaient alentour\'85 + Deux bras, singuli\'e8rement experts \'e0 soulever un corps endormi, ceignirent ici mes reins, ici ma nuque, pressant en m\'eame temps autour de moi la couverture et le drap. Ma joue per\'e7ut l'air plus froid de l'escalier\~ +; un pas assourdi, lourd, descendit lentement, et chaque pas me ber\'e7ait d'une secousse molle. M'\'e9veillai-je tout \'e0 fait\~? J'en doute. Le songe seul peut, emportant d'un coup d'aile une petite fille par del\'e0 son enfance, la d\'e9 +poser, ni surprise, ni r\'e9volt\'e9e, en pleine adolescence hypocrite et aventureuse. Le songe seul \'e9panouit +dans une enfant tendre l'ingrate qu'elle sera demain, la fourbe complice du passant, l'oublieuse qui quittera la maison maternelle sans tourner la t\'eate\'85 Telle je partais, pour le pays o\'f9 la chaise de poste, sonnante de grelots de bronze, arr\'ea +te devant l'\'e9glise un jeune homme de taffetas et une jeune fille pareille, dans le d\'e9sordre de ses jupes, \'e0 une rose au pillage\'85 Je ne criai pas. Les deux bras m'\'e9taient si doux, soucieux de m'\'e9 +treindre assez, de garer, au passage des portes, mes pieds ballants\'85 Un rythme familier, vraiment, m'endormait entre ces bras ravisseurs\'85 +\par +\par Au jour lev\'e9, je ne reconnus pas ma soupente ancienne, encombr\'e9e maintenant d'\'e9chelles et de meubles boiteux, o\'f9 ma m\'e8re en peine m'avait port\'e9e, nuitamment, comme une m\'e8re chatte qui d\'e9place en secret le g\'ee +te de son petit. Fatigu\'e9e, elle dormait, et ne s'\'e9veilla que quand je jetai, aux murs de ma logette oubli\'e9e, mon cri per\'e7ant\~: +\par +\par \endash Mamaan\~! viens vite\~! Je suis enlev\'e9e\~! +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737297}{\*\bkmkstart _Toc89888844}LE CUR\'c9 SUR LE MUR{\*\bkmkend _Toc77737297}{\*\bkmkend _Toc89888844} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash \'c0 quoi penses-tu, Bel-Gazou\~? +\par +\par \endash \'c0 rien, maman. +\par +\par C'est bien r\'e9pondu. Je ne r\'e9pondais pas autrement quand j'avais son \'e2ge, et que je m'appelais comme s'appelle ma fille dans l'intimit\'e9, Bel-Gazou. D'o\'f9 vient ce nom, et pourquoi mon p\'e8re me le donna-t-il\~? Il e +st sans doute patois et proven\'e7al \endash beau gazouillis, beau langage \endash mais il ne d\'e9parerait pas le h\'e9ros ou l'h\'e9ro\'efne d'un conte persan\'85 +\par +\par \'ab\~\'c0 rien, maman.\~\'bb Il n'est pas mauvais que les enfants remettent de temps en temps, avec politesse, les parents \'e0 leur place. Tout temple est sacr\'e9. Comme je dois lui para\'eetre indiscr\'e8te et lourde, \'e0 ma Bel-Gazou d'\'e0 pr\'e9 +sent\~! Ma question tombe comme un caillou et f\'eale le miroir magique qui refl\'e8te, entour\'e9e de ses fant\'f4mes favoris, une image d'enfant que je ne conna\'eetrai jamais. Je sais que pour son p\'e8 +re, ma fille est une sorte de petit paladin femelle qui r\'e8gne sur sa terre, brandit une lance de noisetier, pourfend les meubles de paille et pousse devant elle le troupeau comme si elle le menait en croisade. Je sais qu'un s +ourire d'elle l'enchante, et que lorsqu'il dit tout bas\~: \'ab\~Elle est ravissante en ce moment\~\'bb, c'est que ce moment-l\'e0 pose, sur un tendre visage de petite fille, le double saisissant d'un visage d'homme\'85 +\par +\par Je sais que pour sa nurse fid\'e8le, ma Bel-Gazou est tour \'e0 tour le centre du monde, un chef-d'\'9cuvre accompli, le monstre poss\'e9d\'e9 d'o\'f9 il faut \'e0 chaque heure extirper le d\'e9mon, une championne \'e0 la course, un vertigineux ab\'ee +me de perversit\'e9, une }{\i dear little one}{, et un petit lapin\'85 Mais qui me dira ce qu'est ma fille devant elle-m\'eame\~? +\par +\par \'c0 son \'e2ge \endash pas tout \'e0 fait huit ans \endash j'\'e9tais cur\'e9 sur un mur. Le mur, \'e9pais et haut, qui s\'e9parait le jardin de la basse-cour, et dont le fa\'eete, large comme un trottoir, dall\'e9 \'e0 plat, me servait de + piste et de terrasse, inaccessible au commun des mortels. Eh oui, cur\'e9 sur un mur. Qu'y a-t-il d'incroyable\~? J'\'e9tais cur\'e9 sans obligation liturgique ni pr\'eache, sans travestissement irr\'e9v\'e9rencieux, mais, \'e0 l'insu de tous cur\'e9 +s. Cur\'e9 comme vous \'eates chauve, monsieur, ou vous, madame, arthritique. +\par +\par Le mot \'ab\~presbyt\'e8re\~\'bb venait de tomber, cette ann\'e9e-l\'e0, dans mon oreille sensible, et d'y faire des ravages. +\par +\par \'ab\~C'est certainement le presbyt\'e8re le plus gai que je connaisse\'85\~\'bb avait dit quelqu'un. +\par +\par Loin de moi l'id\'e9e de demander \'e0 l'un de mes parents\~: \'ab\~Qu'est-ce que c'est, un presbyt\'e8re\~?\~\'bb J'avais recueilli en moi le mot myst\'e9rieux, comme brod\'e9 d'un relief r\'eache en son commencement, achev\'e9 en une longue et r\'ea +veuse syllabe\'85 Enrichie d'un secret et d'un doute, je dormais avec le }{\i mot}{ et je l'emportais sur mon mur. \'ab\~Presbyt\'e8re\~!\~\'bb + Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler et le jardin de Miton, vers l'horizon toujours brumeux de Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anath\'e8me\~: \'ab\~Allez\~! vous \'eates tous des presbyt\'e8res\~!\~\'bb criais-je \'e0 + des bannis invisibles. +\par +\par Un peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m'avisai que \'ab\~presbyt\'e8re\~\'bb pouvait bien \'eatre le nom scientifique du petit escargot ray\'e9 jaune et noir\'85 Une imprudence perdit tout, pendant une de ces minutes o\'f9 + une enfant, si grave, si chim\'e9rique qu'elle soit, ressemble passag\'e8rement \'e0 l'id\'e9e que s'en font les grandes personnes\'85 +\par +\par \endash Maman\~! regarde le joli petit presbyt\'e8re que j'ai trouv\'e9\~! +\par +\par \endash Le joli petit\'85 quoi\~? +\par +\par \endash Le joli petit presb\'85 +\par +\par Je me tus, trop tard. Il me fallut apprendre \endash \'ab\~Je me demande si cette enfant a tout son bon sens\'85\~\'bb \endash ce que je tenais tant \'e0 ignorer, et appeler \'ab\~les choses par leur nom\'85\~\'bb +\par +\par \endash Un presbyt\'e8re, voyons, c'est la maison du cur\'e9. +\par +\par \endash La maison du cur\'e9\'85 Alors, M.\~le cur\'e9 Millot habite dans un presbyt\'e8re\~? +\par +\par \endash Naturellement\'85 Ferme ta bouche, respire par le nez\'85 Naturellement, voyons\'85 +\par +\par J'essayai encore de r\'e9agir\'85 Je luttai contre l'effraction, je serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, je voulus obliger M.\~Millot \'e0 habiter, le temps qu'il me plairait, dans la coquille vide du petit escargot nomm\'e9 \'ab\~presbyt +\'e8re\~\'bb \'85 +\par +\par \endash Veux-tu prendre l'habitude de fermer la bouche quand tu ne parles pas\~? \'c0 quoi penses-tu\~? +\par +\par \endash \'c0 rien, maman\'85 +\par +\par \'85 Et puis je c\'e9dai. Je fus l\'e2che, et je composai avec ma d\'e9ception. Rejetant les d\'e9bris du petit escargot \'e9cras\'e9, je ramassai le beau mot, je remontai jusqu'\'e0 mon \'e9troite terrasse ombrag\'e9e de vieux lilas, d\'e9cor\'e9 +e de cailloux polis et de verroteries comme le nid d'une pie voleuse, je la baptisai \'ab\~Presbyt\'e8re\~\'bb, et je me fis cur\'e9 sur le mur. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737298}{\*\bkmkstart _Toc89888845}MA M\'c8RE ET LES LIVRES{\*\bkmkend _Toc77737298}{\*\bkmkend _Toc89888845} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La lampe, par l'ouverture sup\'e9rieure de l'abat-jour, \'e9clairait une paroi cannel\'e9e de dos de livres, reli\'e9s. Le mur oppos\'e9 \'e9tait j +aune, du jaune sale des dos de livres broch\'e9s, lus, relus, haillonneux. Quelques \'ab\~traduits de l'anglais\~\'bb \endash un franc vingt-cinq \endash rehaussaient de rouge le rayon du bas. +\par +\par \'c0 mi-hauteur, Musset, Voltaire, et les Quatre \'c9vangiles brillaient sous la basane feuille-morte. Littr\'e9, Larousse et Becquerel bombaient des dos de tortues noires. D'Orbigny, d\'e9chiquet\'e9 par le culte irr\'e9v\'e9 +rencieux de quatre enfants, effeuillait ses pages blasonn\'e9es de dahlias, de perroquets, de m\'e9duses \'e0 chevelures roses et d'ornithorynques. +\par +\par Camille Flammarion, bleu, \'e9toil\'e9 d'or, contenait les plan\'e8tes jaunes, les crat\'e8res froids et crayeux de la lune, Saturne qui roule, perle iris\'e9e, libre dans son anneau\'85 +\par +\par Deux solides volets couleur de gl\'e8be reliaient \'c9lis\'e9e Reclus. Musset, Voltaire, jasp\'e9s, Balzac noir et Shakespeare olive\'85 +\par +\par Je n'ai qu'\'e0 fermer les yeux pour revoir, apr\'e8s tant d'ann\'e9es, cette pi\'e8ce ma\'e7onn\'e9e de livres. Autrefois, je les distinguais aussi dans le noir. Je ne prenais pas de lampe pour choisir l'un d'eux, le soir, il me suf +fisait de pianoter le long des rayons. D\'e9truits, perdus et vol\'e9s, je les d\'e9nombre encore. Presque tous m'avaient vue na\'eetre. +\par +\par Il y eut un temps o\'f9, avant de savoir lire, je me logeais en boule entre deux tomes du Larousse comme un chien dans sa niche. Labiche et Daudet se sont insinu\'e9s, t\'f4t, dans mon enfance heureuse, ma\'eetres condescendants qui jouent avec un \'e9l +\'e8ve familier. M\'e9rim\'e9e vint en m\'eame temps, s\'e9duisant et dur, et qui \'e9blouit parfois mes huit ans d'une lumi\'e8re inintelligible.}{\i Les Mis\'e9rables}{ aussi, oui, les }{\i Mis\'e9rables}{ \endash malgr\'e9 Gavroche\~; mais je parle l +\'e0 d'une passion raisonneuse qui connut des froideurs et de longs d\'e9tachements. Point d'amour entre Dumas et moi, sauf que le }{\i Collier de la Reine}{ rutila, quelques nuits, dans mes songes, au col condamn\'e9 + de Jeanne de la Motte. Ni l'enthousiasme fraternel, ni l'\'e9tonnement d\'e9sapprobateurs de mes parents n'obtinrent que je prisse de l'int\'e9r\'eat aux Mousquetaires\'85 +\par +\par De livres enfantins, il n'en fut jamais question. Amoureuse de la Princesse en son char, r\'eaveuse sous un si long croissant de lune, et de la Belle qui dormait au bois, entre ses pages prostr\'e9e\~; \'e9prise du Seigneur Chat bott\'e9 + d'entonnoirs, j'essayai de retrouver dans le texte de Perrault les noirs de velours, l'\'e9clair d'argent, les ruines, les cavaliers, les chevaux aux petits pieds de Gustave Dor\'e9\~; au bout de deux pages je retournais, d\'e9\'e7ue, \'e0 Dor\'e9 +. Je n'ai lu l'aventure de la Biche, de la Belle, que dans les fra\'eeches images de Walter Crane. Les gros caract\'e8res du texte couraient de l'un \'e0 l'autre tableau comme le r\'e9seau de tulle uni qui porte les m\'e9daillons espac\'e9 +s d'une dentelle. Pas un mot n'a franchi le seuil que je lui barrais. O\'f9 s'en vont, plus tard, cette volont\'e9 \'e9norme d'ignorer, cette force tranquille employ\'e9e \'e0 bannir et \'e0 s'\'e9carter\~?\'85 +\par +\par Des livres, des livres, des livres\'85 Ce n'est pas que je lusse beaucoup. Je lisais et relisais les m\'eames. Mais tous m'\'e9taient n\'e9cessaires. Leur pr\'e9sence, leur odeur, les lettres de leurs titres et le grain de leur cuir\'85 Les plus herm\'e9 +tiques ne m'\'e9taient-ils pas les plus chers\~? Voil\'e0 longtemps que j'ai oubli\'e9 l'auteur d'une Encyclop\'e9die habill\'e9e de rouge, mais les r\'e9f\'e9rences alphab\'e9tiques indiqu\'e9es sur chaque tome composent ind\'e9l\'e9 +bilement un mot magique\~: }{\expnd4\expndtw20 Aphbic\'e9cladiggalhy-maroidphorebstevanzy}{. Que j'aimai ce Guizot, de vert et d'or par\'e9, jamais d\'e9clos\~! Et ce }{\i Voyage d'Anarcharsis}{ inviol\'e9\~! Si l'}{\i Histoire}{ }{\i +du Consulat et de l'Empire}{ \'e9choua un jour sur les quais, je gage qu'une pancarte mentionne fi\'e8rement son \'ab\~\'e9tat de neuf\~\'bb\'85 +\par +\par Les dix-huit volumes de Saint-Simon se relayaient au chevet de ma m\'e8re, la nuit\~; elle y trouvait des plaisirs renaissants, et s'\'e9tonnait qu'\'e0 huit ans je ne les partageasse pas tous. +\par +\par \endash Pourquoi ne lis-tu pas Saint-Simon\~? me demandait-elle. C'est curieux de voir le temps qu'il faut \'e0 des enfants pour adopter des livres int\'e9ressants\~! +\par +\par Beaux livres que je lisais, beaux livres que je ne lisais pas, chaud rev\'eatement des murs du logis natal, tapisserie dont mes yeux initi\'e9s flattaient la bigarrure cach\'e9e\'85 J'y connus, bien avant l'\'e2ge de l'amour, que l'amour est compliqu\'e9 + et tyrannique et m\'eame encombrant, puisque ma m\'e8re lui chicanait sa place. +\par +\par \endash C'est beaucoup d'embarras, tant d'amour, dans ces livres, disait-elle. Mon pauvre Minet-Ch\'e9ri, les gens ont d'autres chats \'e0 fouetter, dans la vie. Tous ces amoureux que tu vois dans les livres, ils n'ont donc jamais ni enfants \'e0 \'e9 +lever, ni jardin \'e0 soigner\~? Minet-Ch\'e9ri, je te fais juge\~: est-ce que vous m'avez jamais, toi et tes fr\'e8res, entendue rab\'e2cher autour de l'amour comme ces gens font dans les livres\~? Et pourtant je pourrais r\'e9 +clamer voix au chapitre, je pense\~; j'ai eu deux maris et quatre enfants\~! +\par +\par Les tentants ab\'eemes de la peur, ouverts dans maint roman, grouillaient suffisamment, si je m'y penchais, de fant\'f4mes classiquement blancs, de sorciers, d'ombres, d'animaux mal\'e9fiques, mais cet au-del\'e0 ne s'agrippait pas, pour monter jusqu'\'e0 + moi, \'e0 mes tresses pendantes, contenus qu'ils \'e9taient par quelques mots conjurateurs\'85 +\par +\par \endash Tu as lu cette histoire de fant\'f4me, Minet-Ch\'e9ri\~? Comme c'est joli, n'est-ce pas\~? Y a-t-il quelque chose de plus joli que cette page o\'f9 le fant\'f4me se prom\'e8ne \'e0 minuit, sous la lune, dans le cimeti\'e8re\~ +? Quand l'auteur dit, tu sais, que la lumi\'e8re de la lune passait au travers du fant\'f4me et qu'il ne faisait pas d'ombre sur l'herbe\'85 Ce doit \'eatre ravissant, un fant\'f4 +me. Je voudrais bien en voir un, je t'appellerais. Malheureusement ils n'existent pas. Si je pouvais me faire fant\'f4me apr\'e8s ma vie, je n'y manquerais pas, pour ton plaisir et pour le mien. Tu as +lu aussi cette stupide histoire d'une morte qui se venge\~? Se venger, je vous demande un peu\~! Ce ne serait pas la peine de mourir, si on ne devenait pas plus raisonnable apr\'e8 +s qu'avant. Les morts, va, c'est un bien tranquille voisinage. Je n'ai pas de tracas avec mes voisins vivants, je me charge de n'en avoir jamais avec mes voisins morts\~! +\par +\par Je ne sais quelle froideur litt\'e9raire, saine \'e0 tout prendre, me garda du d\'e9lire romanesque, et me porta un peu plus tard, quand j'affrontai tels livres dont le pouvoir \'e9prouv\'e9 semblait infaillible \endash \'e0 raisonner quand je n'aurais d +\'fb \'eatre qu'une victime enivr\'e9e. Imitais-je encore en cela ma m\'e8re, qu'une candeur particuli\'e8re inclinait \'e0 nier le mal, ce pendant que sa curiosit\'e9 le cherchait et le contemplait, p\'eale-m\'eale avec le bien, d'un \'9cil \'e9merveill +\'e9\~? +\par +\par \endash Celui-ci\~? Celui-ci n'est pas un mauvais livre, Minet-Ch\'e9ri, me disait-elle. Oui, je sais bien, il y a cette sc\'e8ne, ce chapitre\'85 Mais c'est du roman. Ils sont \'e0 court d'inventions, tu comprends, les \'e9crivains, depuis le +temps. Tu aurais pu attendre un an ou deux, avant de le lire\'85 Que veux-tu\~! d\'e9brouille-toi l\'e0-dedans, Minet-Ch\'e9ri. Tu es assez intelligente pour garder pour toi ce que tu comprendras trop\'85 Et peut-\'eatre n'y a-t-il pas de mauvais livres +\'85 +\par +\par Il y avait pourtant ceux que mon p\'e8re enfermait dans son secr\'e9taire en bois de thuya. Mais il enfermait surtout le nom de l'auteur. +\par +\par \endash Je ne vois pas d'utilit\'e9 \'e0 ce que ces enfants lisent Zola\~! +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\cgrid {\lang1036 Zola l'ennuyait, et plut\'f4t que d'y chercher une raison de nous le permettre ou de nous le d\'e9fendre, il mettait \'e0 l'index un Zola int\'e9 +gral, massif, accru p\'e9riodiquement d'alluvions jaunes. +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \endash Maman, pourquoi est-ce que je ne peux pas lire Zola\~? +\par +\par Les yeux gris, si malhabiles \'e0 mentir, me montraient leur perplexit\'e9\~: +\par +\par \endash J'aime mieux, \'e9videmment, que tu ne lises pas certains Zola\'85 +\par +\par \endash Alors, donne-moi ceux qui ne sont pas \'ab\~certains\~\'bb\~? +\par +\par Elle me donna }{\i La Faute de l'Abb\'e9 Mouret}{ et le }{\i Docteur Pascal}{, et }{\i Germinal}{. Mais je voulus, bless\'e9e qu'on verrouill\'e2t, en d\'e9fiance de moi, un coin de cette maison o\'f9 les portes battaient, o\'f9 + les chats entraient la nuit, o\'f9 la cave et le pot \'e0 beurre se vidaient myst\'e9rieusement \endash je voulus les autres. Je les eus. Si elle en garde, apr\'e8s, de la honte, une fille de quatorze ans n'a ni peine ni m\'e9rite \'e0 tromper + des parents au c\'9cur pur. Je m'en allai au jardin, avec mon premier livre d\'e9rob\'e9. Une assez douce\'e2tre histoire d'h\'e9r\'e9dit\'e9 l'emplissait, mon Dieu, comme plusieurs autres Zola. La cousine robuste et bonne c\'e9dait son cousin aim\'e9 +\'e0 une malingre amie, et tout se f\'fbt pass\'e9 comme sous Ohnet, ma foi, si la ch\'e9tive \'e9pouse n'avait connu la joie de mettre un enfant au monde. Elle lui donnait le jour soudain, avec un luxe brusque et cru de d\'e9 +tails, une minutie anatomique, une complaisance dans la couleur, l'odeur, l'attitude, le cri, o\'f9 je ne reconnus rien de ma tranquille comp\'e9tence de jeune fille des champs. Je me sentis cr\'e9dule, effar\'e9e, menac\'e9 +e dans mon destin de petite femelle\'85 Amours des b\'eates paissantes, chats coiffant les chattes comme des fauves leur proie, pr\'e9cision paysanne, presque aust\'e8re, des fermi\'e8 +res parlant de leur taure vierge ou de leur fille en mal d'enfant, je vous appelai \'e0 mon aide. Mais j'appelai surtout la voix conjuratrice\~: +\par +\par \endash Quand je t'ai mise au monde, toi la derni\'e8re, Minet-Ch\'e9ri, j'ai souffert trois jours et deux nuits. Pendant que je te portais, j'\'e9tais grosse comme une tour. Trois jours, \'e7a para\'eet long\'85 Les b\'eates nous font honte, \'e0 + nous autres femmes qui ne savons plus enfanter joyeusement. Mais je n'ai jamais regrett\'e9 ma peine\~: on dit que les enfants, port\'e9s comme soi si haut, et lents \'e0 descendre vers la lumi\'e8re, sont toujours des enfants tr\'e8s ch\'e9 +ris, parce qu'ils ont voulu se loger tout pr\'e8s du c\'9cur de leur m\'e8re, et ne la quitter qu'\'e0 regret\'85 +\par +\par En vain je voulais que les doux mots de l'exorcisme, rassembl\'e9s \'e0 la h\'e2te, chantassent \'e0 mes oreilles\~: un bourdonnement argentin m'assourdissait. D'autres mots, sous mes yeux, peignaient la chair \'e9cartel\'e9e, l'excr\'e9 +ment, le sang souill\'e9\'85 Je r\'e9ussis \'e0 lever la t\'eate, et vis qu'un jardin bleu\'e2tre, des murs couleur de fum\'e9e vacillaient \'e9trangement sous un ciel devenu jaune\'85 Le gazon me re\'e7ut, \'e9tendue et molle comme un de ces petits li +\'e8vres que les braconniers apportaient, frais tu\'e9s, dans la cuisine. +\par +\par Quand je repris conscience, le ciel avait recouvr\'e9 son azur, et je respirais, le nez frott\'e9 d'eau de Cologne, aux pieds de ma m\'e8re. +\par +\par \endash Tu vas mieux, Minet-Ch\'e9ri\~? +\par +\par \endash Oui\'85 je ne sais pas ce que j'ai eu\'85 +\par +\par Les yeux gris, par degr\'e9s rassur\'e9s, s'attachaient aux miens. +\par +\par \endash Je le sais, moi\'85 Un bon petit coup de doigt-de-Dieu sur la t\'eate, bien appliqu\'e9\'85 +\par +\par Je restais p\'e2le et chagrine, et ma m\'e8re se trompa\~: +\par +\par \endash Laisse donc, laisse donc\'85 Ce n'est pas si terrible, va, c'est loin d'\'eatre si terrible, l'arriv\'e9e d'un enfant. Et c'est beaucoup plus beau dans la r\'e9alit\'e9. La peine qu'on y prend s'oublie si vite, tu verras\~!\'85 + La preuve que toutes les femmes l'oublient, c'est qu'il n'y a jamais que les hommes \endash est-ce que \'e7a le regardait, voyons, ce Zola\~? \endash qui en font des histoires\'85 +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737299}{\*\bkmkstart _Toc89888846}PROPAGANDE{\*\bkmkend _Toc77737299}{\*\bkmkend _Toc89888846} +\par }\pard\plain \qj\fi567\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quand j'eus huit, neuf, dix ans, mon p\'e8re songea \'e0 la politique. N\'e9 pour plaire et pour combattre, improvisateur et conteur d'anecdotes, j'ai pens\'e9 + plus tard qu'il e\'fbt pu r\'e9ussir et s\'e9duire une Chambre, comme il charmait une femme. Mais, de m\'eame que sa g\'e9n\'e9rosit\'e9 sans borne nous ruina tous, sa confiance enfantine l'aveugla. Il crut \'e0 la sinc\'e9rit\'e9 de ses partisans, \'e0 + la loyaut\'e9 de son adversaire, en l'esp\'e8ce M.\~Merlou. C'est M.\~Pierre Merlou, ministre \'e9ph\'e9m\'e8re, plus tard, qui \'e9vin\'e7a mon p\'e8re du conseil g\'e9n\'e9ral et d'une candidature \'e0 la d\'e9putation\~; gr\'e2ces soient rendues \'e0 + Sa d\'e9funte Excellence\~! +\par +\par Une petite perception de l'Yonne ne pouvait suffire \'e0 maintenir, dans le repos et la sagesse, un capitaine de zouaves amput\'e9 de la jambe, vif comme la poudre et afflig\'e9 de philanthropie. D\'e8s que le mot \'ab\~politique\~\'bb obs\'e9 +da son oreille d'un pernicieux cliquetis il songea\~: +\par +\par \'ab\~Je conquerrai le peuple en l'instruisant\~; j'\'e9vang\'e9liserai la jeunesse et l'enfance aux noms sacr\'e9s de l'histoire naturelle, de la physique et de la chimie \'e9l\'e9mentaire, je m'en irai brandissant la lanterne \'e0 + projections et microscope, et distribuant dans les \'e9coles des villages les instructifs et divertissants tableaux colori\'e9s o\'f9 le charan\'e7on, grossi vingt fois, humilie le vautour r\'e9duit \'e0 la taille d'une abeille\'85 Je ferai des conf\'e9 +rences populaires contre l'alcoolisme d'o\'f9 le Poyaudin et le Forterrat, \'e0 leur habitude buveurs endurcis, sortiront convertis et lav\'e9s dans leurs larmes\~!\'85\'bb +\par +\par Il le fit comme il le disait. La victoria d\'e9fra\'eechie et la jument noire \'e2g\'e9e charg\'e8rent, les temps venus, lanterne \'e0 projections, cartes peintes, \'e9prouvettes, tubes coud\'e9s, le futur candidat, ses b\'e9quilles, et moi\~ +: un automne froid et calme p\'e2lissait le ciel sans nuages, la jument prenait le pas \'e0 chaque c\'f4te et je sautais \'e0 terre, pour cueillir aux haies la prunelle bleue, le bonnet-carr\'e9 couleur de corail, et ramasser le champignon blanc, ros\'e9 + dans sa conque comme un coquillage. Des bois amaigris que nous longions sortait un parfum de truffe fra\'eeche et de feuille mac\'e9r\'e9e. +\par +\par Une belle vie commen\'e7ait pour moi. Dans les villages, la salle d'\'e9cole, vid\'e9e l'heure d'avant, offrait aux auditeurs ses bancs us\'e9s\~; j'y reconnaissais le tableau noir, les poids et mesures, et la triste odeur d'enfants sales. Une lampe \'e0 + p\'e9trole, oscillant au bout de sa cha\'eene, \'e9clairait les visages de ceux qui y venaient, d\'e9fiants et sans sourire, recueillir la bonne parole. L'effort d'\'e9couter plissait des fronts, entr'ouvrait des bouches de martyrs. Mais distante, occup +\'e9e sur l'estrade \'e0 de graves fonctions, je savourais l'orgueil qui gonfle le comparse enfant charg\'e9 de pr\'e9senter au jongleur les \'9cufs de pl\'e2tre, le foulard de soie et les poignards \'e0 lame bleue. +\par +\par Une torpeur constern\'e9e, puis des applaudissements timides, saluaient la fin de la \'ab\~causerie instructive\~\'bb. Un maire chauss\'e9 de sabots f\'e9licitait mon p\'e8re comme s'il venait d'\'e9chapper \'e0 + une condamnation infamante. Au seuil de la salle vide, des enfants attendaient le passage du \'ab\~monsieur qui n'a qu'une jambe\~\'bb. L'air froid et nocturne se plaquait \'e0 mon visage \'e9chauff\'e9, comme un mouchoir humide imbib\'e9 + d'une forte odeur de labour fumant, d'\'e9table et d'\'e9corce de ch\'eane. La jument attel\'e9e, noire dans le noir, hennissait vers nous, et dans le halo d'une des lanternes tournait l'ombre cornue de sa t\'eate\'85 Mais mon p\'e8 +re, magnifique, ne quittait pas ses mornes \'e9vang\'e9lis\'e9s sans offrir \'e0 boire, tout au moins, au conseil municipal. Au \'ab\~d\'e9bit de boisson\~\'bb le plus proche, le vin chaud bouillait sur un feu de braise, soulevant sur sa houle empourpr +\'e9e des bou\'e9es de citron et des \'e9paves de cannelle. La capiteuse vapeur, quand j'y pense, mouille encore mes narines\'85 Mon p\'e8re n'acceptait, en bon M\'e9ridional, que de la \'ab\~gazeuse\~\'bb, tandis que sa fille\'85 +\par +\par \endash Cette petite demoiselle va se r\'e9chauffer avec un doigt de vin chaud\~! +\par +\par Un doigt\~? Le verre tendu, si le cafetier relevait trop t\'f4t le pichet \'e0 bec, je savais commander\~: \'ab\~Bord \'e0 bord\~!\~\'bb et ajouter\~: \'ab\~\'c0 la v\'f4tre\~!\~\'bb, trinquer et lever le coude, et taper sur la table le fond de + mon verre vide, et torcher d'un revers de main mes moustaches de petit bourgogne sucr\'e9, et dire, en poussant mon verre du c\'f4t\'e9 du pichet\~: \'ab\~\'c7a fait du bien par o\'f9 \'e7a passe\~!\~\'bb Je connaissais les bonnes mani\'e8res. +\par +\par Ma courtoisie rurale d\'e9ridait les buveurs, qui entrevoyaient soudain en mon p\'e8re un homme pareil \'e0 eux \endash sauf la jambe coup\'e9e \endash et \'ab\~bien causant, peut-\'eatre un peu timbr\'e9\~\'bb\'85 La p\'e9nible s\'e9 +ance finissait en rires, en tapes sur l'\'e9paule, en histoires \'e9normes, hurl\'e9es par des voix comme en ont les chiens de berger qui couchent dehors toute l'ann\'e9e\'85 Je m'endormais, parfaitement ivre, la t\'eate sur la table, berc\'e9 +e par un tumulte bienveillant. De durs bras de laboureurs, enfin, m'enlevaient et me d\'e9posaient au fond de la voiture, tendrement, bien roul\'e9e dans le ch\'e2le tartan rouge qui sentait l'iris et maman\'85 +\par +\par Dix kilom\'e8tres, parfois quinze, un vrai voyage sous les \'e9toiles haletantes du ciel d'hiver, au trot de la jument bourr\'e9e d'avoine\'85 Y a-t-il des gens qui restent froids, au lieu d'avoir dans la gorge le n\'9c +ud d'un sanglot enfantin, quand ils entendent, sur une route s\'e8che de gel, le trot d'un cheval, le glapissement d'un renard qui chasse, le rire d'une chouette bless\'e9e au passage par le feu des lanternes\~?\'85 +\par +\par Les premi\'e8res fois, au retour, ma prostration b\'e9ate \'e9tonna ma m\'e8re, qui me coucha vite, en reprochant \'e0 mon p\'e8re ma fatigue. Puis elle d\'e9couvrit un soir dans mon regard une gaiet\'e9 un peu bien bourguignonne, et dans mon haleine le s +ecret de cette goguenardise, h\'e9las\~!\'85 +\par +\par La victoria repartit sans moi le lendemain, revint le soir et ne repartit plus. +\par +\par \endash Tu as renonc\'e9 \'e0 tes conf\'e9rences\~? demanda, quelque jours apr\'e8s, ma m\'e8re \'e0 mon p\'e8re. +\par +\par Il glissa vers moi un coup d'\'9cil m\'e9lancolique et flatteur, leva l'\'e9paule\~: +\par +\par \endash Parbleu\~! Tu m'as enlev\'e9 mon meilleur agent \'e9lectoral\'85 +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737300}{\*\bkmkstart _Toc89888847}PAPA ET Mme\~BRUNEAU{\*\bkmkend _Toc77737300}{\*\bkmkend _Toc89888847} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Neuf heures, l'\'e9t\'e9, un jardin que le soir agrandit, le repos avant le sommeil. Des pas press\'e9s \'e9crasent +le gravier, entre la terrasse et la pompe, entre la pompe et la cuisine. Assise pr\'e8s de terre sur un petit \'ab\~banc de pied\~\'bb meurtrissant, j'appuie ma t\'eate, comme tous les soirs, contre les genoux de ma m\'e8re, et je devine, les yeux ferm +\'e9s\~: \'ab\~C'est le gros pas de Morin qui revient d'arroser les tomates\'85 C'est le pas de M\'e9lie qui va vider les \'e9pluchures\'85 Un petit pas \'e0 talons\~: voil\'e0 Mme\~Bruneau qui vient causer avec maman\'85\~\'bb + Une jolie voix tombe de haut, sur moi\~: +\par +\par \endash Minet-Ch\'e9ri, si tu disais bonsoir gentiment \'e0 Mme\~Bruneau\~? +\par +\par \endash Elle dort \'e0 moiti\'e9, laissez-la, cette petite\'85 +\par +\par \endash Minet-Ch\'e9ri, si tu dors, il faut aller te coucher. +\par +\par \endash Encore un peu, maman, encore un peu\~? Je n'ai pas sommeil\'85 +\par +\par Une main fine, dont je ch\'e9ris les trois petits durillons qu'elle doit au r\'e2teau, au s\'e9cateur et au plantoir, lisse mes cheveux, pince mon oreille\~: +\par +\par \endash Je sais, je sais que les enfants de huit ans n'ont jamais sommeil. +\par +\par Je reste, dans le noir, contre les genoux de maman. Je ferme, sans dormir, mes yeux inutiles. La robe de toile que je presse de ma joue sent le gros savon, la cire dont on lustre les fers \'e0 repasser, et la violette. Si je m'\'e9 +carte un peu de cette fra\'eeche robe de jardini\'e8re, ma t\'eate plonge tout de suite dans une zone de parfum qui nous baigne comme une onde sans plis\~: le tabac blanc ouvre \'e0 la nuit ses tubes \'e9troits de parfum et ses corolles en \'e9 +toile. Un rayon, en touchant le noyer, l'\'e9veille\~: il clapote, remu\'e9 jusqu'aux basses branches par une mince rame de lune. Le vent superpose, \'e0 l'odeur du tabac blanc, l'odeur am\'e8re et froide des petites noix v\'e9 +reuses qui choient sur le gazon. +\par +\par Le rayon de lune descend jusqu'\'e0 la terrasse dall\'e9e, y suscite une voix velout\'e9e de baryton, celle de mon p\'e8re. Elle chante }{\i Page, \'e9cuyer, capitaine}{. Elle chantera sans doute apr\'e8s\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Je pense \'e0 toi, je te vois, je t'adore +\par \'c0 tout instant, \'e0 toute heure, en tous lieux\'85 +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }{\caps \'e0}{ moins qu'elle n'entonne, puisque Mme\~Bruneau aime la musique triste\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Las de combattre, ainsi chantait un jour, +\par Aux bords glac\'e9s du fatal Borysth\'e8ne\'85 +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Mais, ce soir, elle est nuanc\'e9e, et agile, et basse \'e0 faire fr\'e9mir, pour regretter le temps +\par +\par }\pard \qc\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i \'85Ou la belle reine oubliait +\par Son front couronn\'e9 pour son page, +\par Qu'elle adorait\~! +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par \endash Le capitaine a vraiment une voix pour le th\'e9\'e2tre, soupire Mme\~Bruneau. +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\cgrid {\lang1036 \endash S'il avait voulu\'85 dit maman, orgueilleuse. Il est dou\'e9 pour tout. +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le rayon de la lune qui monte atteint une raide silhouette d'homme debout sur la terrasse, une main, verte \'e0 force d'\'eatre blanche, qui \'e9treint un barreau de la grille. La b\'e9quille et la canne d\'e9daign\'e9es s'accotent au mur. Mon p\'e8 +re se repose comme un h\'e9ron, sur sa jambe unique, et chante. +\par +\par \endash Ah\~! soupire encore Mme\~Bruneau, chaque fois que j'\'e9coute chanter le capitaine, je deviens triste. Vous ne vous rendez pas compte de ce que c'est qu'une vie comme la mienne\'85 Vieillir pr\'e8s d'un mari comme mon pauvre mari\'85 + Me dire que je n'aurai pas connu l'amour\'85 +\par +\par \endash Madame Bruneau, interrompt la voix \'e9mouvante, vous savez que je maintiens ma proposition\~? +\par +\par J'entends dans l'ombre le sursaut de Mme\~Bruneau, et son pi\'e9tinement sur le gravier\~: +\par +\par \endash Le vilain homme\~! Le vilain homme\~! Capitaine, vous me ferez fuir\~! +\par +\par \endash Quarante sous et un paquet de tabac, dit la belle voix imperturbable, parce que c'est vous. Quarante sous et un paquet de tabac pour vous faire conna\'eetre l'amour, vous trouvez que c'est trop cher\~? Madame Bruneau, pas de l\'e9 +sinerie. Quand j'aurai augment\'e9 mes prix, vous regretterez mes conditions actuelles\~: quarante sous et un paquet de tabac\'85 +\par +\par J'entends les cris pudiques de Mme\~Bruneau, sa fuite de petite femme boulotte et molle, aux tempes d\'e9j\'e0 grises, j'entends le bl\'e2me indulgent de ma m\'e8re, qui nomme toujours mon p\'e8re par notre nom de famille\~: +\par +\par \endash Oh\~! Colette\'85 Colette\'85 +\par +\par La voix de mon p\'e8re lance encore vers la lune un couplet de romance\~; et je cesse peu \'e0 peu de l'entendre, et j'oublie, endormie contre des genoux soigneux de mon repos, Mme\~ +Bruneau, et les gauloises taquineries qu'elle vient ici chercher, les soirs de beau temps\'85 +\par +\par Mais le lendemain, mais tous les jours qui suivent, notre voisine, Mme\~Bruneau, a beau guetter, tendre la t\'eate et s'\'e9lancer, pour traverser la rue, comme sous une averse, elle n'\'e9chappe pas \'e0 son ennemi, \'e0 son idole. +\par +\par Debout et fier sur une patte, ou assis et roulant d'une seule main sa cigarette, ou bastionn\'e9 tra\'eetreusement par le journal }{\i Le Temps}{, d\'e9ploy\'e9, il est l\'e0. Qu'elle coure, tenant des deux mains sa jupe comme \'e0 + la contredanse, qu'elle rase sans bruit les maisons, abrit\'e9e sous son en-cas violet, il lui criera, engageant et l\'e9ger\~: +\par +\par \endash Quarante sous et un paquet de tabac\~! +\par +\par Il y a des \'e2mes capables de cacher longtemps leur blessure, et leur tremblante complaisance pour l'id\'e9e du p\'e9ch\'e9. C'est ce que fit Mme\~Bruneau. Elle supporta, tant qu'elle le put, avec l'air d'en rire, l'offre scandaleuse et la cynique \'9c +illade. Puis un jour, laissant l\'e0 sa petite maison, emportant ses meubles et son mari d\'e9risoire, elle d\'e9m\'e9nagea et s'en fut habiter tr\'e8s loin de nous, tout l\'e0-haut, \'e0 Bel-Air. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737301}{\*\bkmkstart _Toc89888848}MA M\'c8RE ET LES B\'caTES{\*\bkmkend _Toc77737301}{\*\bkmkend _Toc89888848} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Une s\'e9rie de bruits brutaux, le train, les fiacres, les omnibus, c'est tout ce que relate ma m\'e9moire, d'un bref passage \'e0 + Paris quand j'avais six ans. Cinq ans plus tard, je ne retrouve d'une semaine parisienne qu'un souvenir de chaleur s\'e8che, de soif haletante, de fi\'e9vreuse fatigue, et de puces dans une chambre d'h\'f4 +tel, rue Saint-Roch. Je me souviens aussi que je levais constamment la t\'eate, vaguement opprim\'e9e par la hauteur des maisons, et qu'un photographe me conquit en me nommant, comme il nommait, je pense, tous les enfants, \'ab\~merveille\~\'bb. Cinq ann +\'e9es provinciales s'\'e9coulent encore, et je ne pense gu\'e8re \'e0 Paris. +\par +\par Mais \'e0 seize ans, revenant en Puisaye apr\'e8s une quinzaine de th\'e9\'e2tres, de mus\'e9es, de magasins, je rapporte, parmi des souvenirs de coquetterie, de gourmandise, m\'eal\'e9 \'e0 des regrets, \'e0 des espoirs, \'e0 des m\'e9 +pris aussi fougueux, aussi candides et d\'e9gingand\'e9s que moi-m\'eame, l'\'e9tonnement, l'aversion m\'e9lancolique de ce que je nommais les maisons sans b\'eates. Ces cubes sans jardins, ces logis sans fleurs o\'f9 nul chat ne miaule derri\'e8 +re la porte de la salle \'e0 manger, o\'f9 l'on n'\'e9crase pas, devant la chemin\'e9e, un coin du chien tra\'eenant comme un tapis, ces appartements priv\'e9s d'esprits familiers, o\'f9 la main, en qu\'ea +te de cordiale caresse, se heurte au marbre, au bois, au velours inanim\'e9s, je les quittai avec des sens affam\'e9s, le besoin v\'e9h\'e9ment de toucher, vivantes, des toisons ou des feuilles, des plumes ti\'e8des, l'\'e9mouvante humidit\'e9 des fleurs +\'85 +\par +\par Comme si je les d\'e9couvrais ensemble, je saluai, ins\'e9parables, ma m\'e8re, le jardin et la ronde des b\'eates. L'heure de mon retour \'e9tait justement celle de l'arrosage, et je ch\'e9ris encore cette sixi\'e8 +me heure du soir, l'arrosoir vert qui mouillait la robe de satinette bleue, la vigoureuse odeur de l'humus, la lumi\'e8re d\'e9clinante qui s'attachait, rose, \'e0 la page blanche d'un livre oubli\'e9 +, aux blanches corolles du tabac blanc, aux taches blanches de la chatte dans une corbeille. +\par +\par Nonoche aux trois couleurs avait enfant\'e9 l'avant-veille, Bijou, sa fille, la nuit d'apr\'e8s\~; quant \'e0 Musette, la havanaise, intarissable en b\'e2tards\'85 +\par +\par \endash Va voir, Minet-Ch\'e9ri, le nourrisson de Musette\~! +\par +\par Je m'en fus \'e0 la cuisine o\'f9 Musette nourrissait, en effet, un monstre \'e0 robe cendr\'e9e, encore presque aveugle, presque aussi gros qu'elle, un fils de chien de chasse qui tirait comme un veau sur les t\'e9tines d\'e9 +licates, d'un rose de fraise dans le poil d'argent, et foulait rythmiquement, de ses pattes ongl\'e9es, un ventre soyeux qu'il e\'fbt d\'e9chir\'e9, si\'85 si sa m\'e8re n'e\'fbt taill\'e9 + et cousu pour lui, dans une ancienne paire de gants blancs, des mitaines de daim qui lui montaient jusqu'au coude. Je n'ai jamais vu un chiot de dix jours ressembler autant \'e0 un gendarme. +\par +\par Que de tr\'e9sors \'e9clos en mon absence\~! Je courus \'e0 la grande corbeille d\'e9bordante de chats indistincts. Cette oreille orange \'e9tait de Nonoche. Mais \'e0 qui ce panache de queue noire, angora\~? \'c0 la seule Bijou, sa fille, intol\'e9 +rante comme une jolie femme. Une longue patte s\'e8che et fine, comme une patte de lapin noir, mena\'e7ait le ciel\~; un tout petit chat tavel\'e9 comme une genette et qui dormait, repu, le ventre en l'air sur ce d\'e9sordre, semblait assassin\'e9\'85 + Je d\'e9m\'ealais, heureuse, ces nourrices et ces nourrissons bien l\'e9ch\'e9s, qui fleuraient le foin et le fait frais, la fourrure soign\'e9e, et je d\'e9couvrais que Bijou, en trois ans quatre fois m\'e8re, qui portait \'e0 + ses mamelles un chapelet de nouveau-n\'e9s, su\'e7ait elle-m\'eame, avec un bruit maladroit de sa langue trop large et un ronron de feu de chemin\'e9e, le lait de la vieille Nonoche inerte d'aise, une patte sur les yeux. +\par +\par L'oreille pench\'e9e, j'\'e9coutais, celui-ci grave, celui-l\'e0 argentin, le double ronron, myst\'e9rieux privil\'e8ge du f\'e9lin, rumeur d'usine lointaine, bourdonnement de col\'e9opt\'e8re prisonnier, moulin d\'e9licat dont le sommeil profond arr\'ea +te la meule. Je n'\'e9tais pas surprise de cette cha\'eene de chattes s'allaitant l'une \'e0 l'autre. \'c0 qui vit aux champs et se sert de ses yeux, tout devient miraculeux et simple. Il y a beau temps que nous trouvions naturel qu'une lice nourr\'ee +t un jeune chat, qu'une chatte chois\'eet, pour dormir, le dessus de la cage o\'f9 chantaient des serins verts confiants et qui, parfois, tiraient du bec, au profit de leur nid, quelques poils soyeux de la dormeuse. +\par +\par Une ann\'e9e de mon enfance se d\'e9voua \'e0 capturer, dans la cuisine ou dans l'\'e9curie \'e0 la vache, les rares mouches d'hiver, pour la p\'e2ture de deux hirondelles, couv\'e9e d'octobre jet\'e9 +e bas par le vent. Ne fallait-il pas sauver ces insatiables au bec large, qui d\'e9daignaient toute proie morte\~? C'est gr\'e2ce \'e0 elles que je sais combien l'hirondelle apprivois\'e9e passe, en sociabilit\'e9 insolente, le chien le plus g\'e2t\'e9 +. Les deux n\'f4tres vivaient perch\'e9es sur l'\'e9paule, sur la t\'eate, nich\'e9es dans la corbeille \'e0 ouvrage, courant sous la table comme des poules et piquant du bec le chien interloqu\'e9, piaillant au nez du chat qui perdait contenance\'85 + Elles venaient \'e0 l'\'e9cole au fond de ma poche, et retournaient \'e0 la maison par les airs. Quand la faux luisante de leurs ailes grandit et s'aff\'fbta, elles disparurent \'e0 toute heure dans le haut du ciel printanier, mais un seul appel aigu\~: +\'ab\~Pet\'ee-\'ee-\'ee-tes\~\'bb\~! les rabattait fendant le vent comme deux fl\'e8ches, et elles atterrissaient dans mes cheveux, cramponn\'e9es de toutes leurs serres courbes, couleur d'acier noir. +\par +\par Que tout \'e9tait f\'e9erique et simple, parmi cette faune de la maison natale\'85 Vous ne pensiez pas qu'un chat mange\'e2t des fraises\~ +? Mais je sais bien, pour l'avoir vu tant de fois, que ce Satan noir, Babou, interminable et sinueux comme une anguille, choisissait en gourmet, dans le potager de Mme\~Pomi\'e9, les plus m\'fbres des \'ab\~caprons blancs\~\'bb et des \'ab\~belles-de-juin +\~\'bb. C'est le m\'eame qui respirait, po\'e9tique, absorb\'e9, des violettes \'e9panouies. On vous a cont\'e9 que l'araign\'e9e de Pellisson fut m\'e9lomane\~? Ce n'est pas moi qui m'en \'e9bahirai. Mais je verserai ma mince contribution au tr\'e9 +sor des connaissances humaines, en mentionnant l'araign\'e9e que ma m\'e8re avait \endash comme disait papa \endash dans son plafond, cette m\'eame ann\'e9e qui f\'eata mon seizi\'e8me printemps. Une belle araign\'e9e des jard +ins, ma foi, le ventre en gousse d'ail, barr\'e9 d'une croix histori\'e9e. Elle dormait ou chassait, le jour, sur sa toile tendue au plafond de la chambre \'e0 coucher. La nuit, vers trois heures, au moment o\'f9 + l'insomnie quotidienne rallumait la lampe, rouvrait le livre au chevet de ma m\'e8re, la grosse araign\'e9e s'\'e9veillait aussi, prenait ses mesures d'arpenteur et quittait le plafond au bout d'un fil, droit au-dessus de la veilleuse \'e0 huile o\'f9 ti +\'e9dissait, toute la nuit, un bol de chocolat. Elle descendait, lente, balanc\'e9e mollement comme une grosse perle, empoignait de ses huit pattes le bord de la tasse, se penchait t\'eate premi\'e8re, et buvait jusqu'\'e0 sati\'e9t\'e9 +. Puis, elle remontait, lourde de chocolat cr\'e9meux, avec les haltes, les m\'e9ditations qu'imposent un ventre trop charg\'e9, et reprenait sa place au centre de son gr\'e9ement de soie\'85 +\par +\par Couverte encore d'un manteau de voyage, je r\'eavais, lasse, enchant\'e9e, reconquise, au milieu de mon royaume. +\par +\par \endash O\'f9 est ton araign\'e9e, maman\~? +\par +\par Les yeux gris de ma m\'e8re, agrandis par les lunettes, s'attrist\'e8rent\~: +\par +\par \endash Tu reviens de Paris pour me demander des nouvelles de l'araign\'e9e, ingrate fille\~? +\par +\par Je baissai le nez, maladroite \'e0 aimer, honteuse de ce que j'avais de plus pur\~: +\par +\par \endash Je pensais quelquefois, la nuit, \'e0 l'heure de l'araign\'e9e, quand je ne dormais pas\'85 +\par +\par \endash Minet-Ch\'e9ri, tu ne dormais pas\~? on t'avait donc mal couch\'e9e\~?\'85 L'araign\'e9 +e est dans sa toile, je suppose. Mais viens voir si ma chenille est endormie. Je crois bien qu'elle va devenir chrysalide, je lui ai mis une petite caisse de sable sec. Une chenille de paon-de-nuit, qu'un oiseau avait d\'fb + blesser au ventre, mais elle est gu\'e9rie\'85 +\par +\par La chenille dormait peut-\'eatre, moul\'e9e selon la courbe d\rquote une branche de lyciet. Son ravage, autour d'elle, attestait sa force. Il n'y avait que lambeaux de feuilles, p\'e9doncules rong\'e9s, surgeons d\'e9nud\'e9 +s. Dodue, grosse comme un pouce, longue de plus d'un d\'e9cim\'e8tre, elle gonflait ses bourrelets d'un vert de chou, clout\'e9s de turquoises saillantes et poilues. Je la d\'e9tachai doucement et elle se tordit, col\'e9reuse, mon +trant son ventre plus clair et toutes ses petites griffes, qui se coll\'e8rent comme des ventouses \'e0 la branche o\'f9 je la reposai. +\par +\par \endash Maman, elle a tout d\'e9vor\'e9\~! +\par +\par Les yeux gris, derri\'e8re les lunettes, allaient du lyciet tondu \'e0 la chenille, de la chenille \'e0 moi, perplexes\~: +\par +\par \endash Eh, qu'est-ce que j'y peux faire\~? D'ailleurs, le lyciet qu'elle mange, tu sais, c'est lui qui \'e9touffe le ch\'e8vrefeuille\'85 +\par +\par \endash Mais la chenille mangera aussi le ch\'e8vrefeuille\'85 +\par +\par \endash Je ne sais pas\'85 Mais que veux-tu que j'y fasse\~? Je ne peux pourtant pas la tuer, cette b\'eate\'85 +\par +\par Tout est encore devant mes yeux, le jardin aux murs chauds, les derni\'e8res cerises sombres pendues \'e0 l'arbre, le ciel palm\'e9 de longues nu\'e9es roses \endash tout est sous mes doigts\~: r\'e9volte vigoureuse de la chenille, cuir \'e9 +pais et mouill\'e9 des feuilles d'hortensia \endash et la petite main durcie de ma m\'e8re. Le vent, si je le souhaite, froisse le raide papier du faux-bambou et chante, en mille ruisseaux d'air divis\'e9 +s par les peignes de l'if, pour accompagner dignement la voix qui a dit ce jour-l\'e0, et tous les autres jours jusqu'au silence de la fin, des paroles qui se ressemblaient\~: +\par +\par \endash Il faut soigner cet enfant\'85Ne peut-on sauver cette femme\~? Est-ce que ces gens ont \'e0 manger chez eux\~? Je ne peux pourtant pas tuer cette b\'eate\'85 +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737302}{\*\bkmkstart _Toc89888849}\'c9PITAPHES{\*\bkmkend _Toc77737302}{\*\bkmkend _Toc89888849} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Qu'est-ce qu'il \'e9tait, quand il \'e9tait vivant, Astoniphronque Bonscop\~? +\par +\par Mon fr\'e8re renversa la t\'eate, noua ses mains autour de son genou, et cligna des yeux pour d\'e9tailler, dans un lointain inaccessible \'e0 la grossi\'e8re vue humaine, les traits oubli\'e9s d'Astoniphronque Bonscop. +\par +\par \endash Il \'e9tait tambour de ville. Mais, dans sa maison, il rempaillait les chaises. C'\'e9tait un gros type\'85 peuh\'85 pas bien int\'e9ressant. Il buvait et il battait sa femme. +\par +\par \endash Alors, pourquoi lui as-tu mis \'ab\~bon p\'e8re, bon \'e9poux\~\'bb sur ton \'e9pitaphe\~? +\par +\par \endash Parce que \'e7a se met quand les gens sont mari\'e9s. +\par +\par \endash Qui est-ce qui est encore mort depuis hier\~? +\par +\par \endash Mme\~Egr\'e9mimy Pulitien. +\par +\par }\pard\plain \s18\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Qui c'\'e9tait, Mme\~Egr\'e9limu\~?\'85 +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \endash Egr\'e9mimy, avec un y \'e0 la fin. Une dame, comme \'e7a, toujours en noir. Elle portait des gants de fil\'85 +\par +\par Et mon fr\'e8re se tut, en sifflant entres ses dents agac\'e9es par l'id\'e9e des gants de fil frottant sur le bout des ongles. +\par +\par Il avait treize ans, et moi sept. Il ressemblait, les cheveux noirs taill\'e9s \'e0 la malcontent et les yeux d'un bleu p\'e2le, \'e0 un jeune mod\'e8le italien. Il \'e9tait d'une douceur extr\'eame, et totalement irr\'e9ductible. +\par +\par \endash \'c0 propos, reprit-il, tiens-toi pr\'eate demain, \'e0 dix heures. Il y a un service. +\par +\par \endash Quel service\~? +\par +\par \endash Un service pour le repos de l'\'e2me de Lugustu Trutrum\'e8que. +\par +\par \endash Le p\'e8re ou le fils\~? +\par +\par \endash Le p\'e8re. +\par +\par \endash \'c0 dix heures, je ne peux pas, je suis \'e0 l'\'e9cole. +\par +\par \endash Tant pis pour toi, tu ne verras pas le service. Laisse-moi seul, il faut que je pense \'e0 l'\'e9pitaphe de Mme\~Egr\'e9mimy Pulitien. +\par +\par Malgr\'e9 cet avertissement qui sonnait comme un ordre, je suivis mon fr\'e8re au grenier. Sur un tr\'e9teau, il coupait et collait des feuilles de carton blanc en forme de dalles plates, de st\'e8les arrondies par le haut, de mausol\'e9 +es rectangulaires somm\'e9s d'une croix. Puis, en capitales orn\'e9es, il y peignait \'e0 l'encre de Chine des \'e9pitaphes, br\'e8ves ou longues, qui perp\'e9tuaient, en pur style \'ab\~marbrier\~\'bb, les regrets des vivants et les vertus d'u +n gisant suppos\'e9. +\par +\par }{\i \'ab\~Ici repose Astoniphronque Bonscop, d\'e9c\'e9d\'e9 le 22 juin 1874, \'e0 l'\'e2ge de cinquante-sept ans. Bon p\'e8re, bon \'e9poux, le ciel l'attendait, la terre le regrette. Passant, priez pour lui\~!\~\'bb +\par }{ +\par Ces quelques lignes barraient de noir une jolie petite pierre tombale en forme de porte romane, avec saillies simul\'e9es \'e0 l'aquarelle. Un \'e9tai, pareil \'e0 celui qui assure l'\'e9quilibre des cadres-chevalet, l'inclinait gracieusement en arri\'e8 +re. +\par +\par \endash C'est un peu sec, dit mon fr\'e8re. Mais, un tambour de ville\'85 Je me rattraperai sur Mme\~Egr\'e9mimy. +\par +\par Il consentit \'e0 me lire une esquisse\~: +\par +\par }{\i \endash \'ab\~\'d4\~! toi le mod\'e8le des \'e9pouses chr\'e9tiennes\~! Tu meurs \'e0 dix-huit ans, quatre fois m\'e8re\~! Ils ne t'ont pas retenue, les g\'e9missements de tes enfants en pleurs\~! Ton commerce p\'e9 +riclite, ton mari cherche en vain l'oubli\'85\~\'bb }{J'en suis l\'e0}{\i .}{ +\par +\par \endash \'c7a commence bien. Elle avait quatre enfants, \'e0 dix-huit ans\~? +\par +\par \endash Puisque je te le dis. +\par +\par \endash Et son commerce p\'e9riclique\~? Qu'est-ce que c'est, un commerce p\'e9riclique\~? +\par +\par Mon fr\'e8re haussa les \'e9paules. +\par +\par \endash Tu ne peux pas comprendre, tu n'as que sept ans. Mets la colle forte au bain-marie. Et pr\'e9pare-moi deux petites couronnes de perles bleues, pour la tombe des jumeaux Aziourne, qui sont n\'e9s et morts le m\'eame jour. +\par +\par \endash Oh\~!\'85 Ils \'e9taient gentils\~? +\par +\par \endash Tr\'e8s gentils, dit mon fr\'e8re. Deux gar\'e7ons, blonds, tout pareils. Je leur fais un truc nouveau, deux colonnes tronqu\'e9es en rouleaux de carton, j'imite le marbre dessus, et j'y enfile les couronnes de perles. Ah\~! ma vieille\'85 +\par +\par Il siffla d'admiration et travailla sans parler. Autour de lui, le grenier se fleurissait de petites tombes blanches, un cimeti\'e8re pour grandes poup\'e9es. Sa manie ne comportait aucune parodie irr\'e9v\'e9 +rencieuse, aucun faste macabre. Il n'avait jamais nou\'e9 sous son menton les cordons d'un tablier de cuisine, pour simuler la chasuble, en chantant }{\i Dies irae}{. Mais il aimait les champs de repos comme d'autres ch\'e9rissent les jardins \'e0 la fran +\'e7aise, les pi\'e8ces d'eau ou les potagers. Il partait de son pas l\'e9ger, et visitait, \'e0 quinze kilom\'e8tres \'e0 la ronde, tous les cimeti\'e8res villageois, qu'il me racontait en explorateur. +\par +\par \endash \'c0 Escamps, ma vieille, c'est chic, il y a un notaire, enterr\'e9 dans une chapelle grande comme la cabane du jardinier, avec une porte vitr\'e9e, par o\'f9 on voit un autel, des fleurs, un coussin par terre et une chaise en tapisserie. +\par +\par \endash Une chaise\~! Pour qui\~? +\par +\par \endash Pour le mort, je pense, quand il revient la nuit. +\par +\par Il avait conserv\'e9, de la tr\'e8s petite enfance, cette aberration douce, cette paisible sauvagerie qui garde l'enfant tout jeune contre la peur de la mort et du sang. \'c0 treize ans, il ne faisait pas beaucoup de diff\'e9 +rence entre un vivant et un mort. Pendant que mes jeux suscitaient devant moi, transparents et visibles, des personnages imagin\'e9s que je saluais, \'e0 qui je demandais des nouvelles de leurs proches, mon fr\'e8 +re, inventant des morts, les traitait en toute cordialit\'e9 et les parait de son mieux, l'un coiff\'e9 d'une croix \'e0 branches de rayons, l'autre couch\'e9 sous une ogive gothique, et celui-l\'e0 couvert de la seule \'e9pitaphe qui louait s +a vie terrestre. +\par +\par Un jour vint o\'f9 le plancher r\'e2peux du grenier ne suffit plus. Mon fr\'e8re voulut, pour honorer ses blanches tombes, la terre molle et odorante, le gazon v\'e9ridique, le lierre, le cypr\'e8s\'85 Dans le fond du jardin, derri\'e8 +re le bosquet de thuyas, il emm\'e9nagea ses d\'e9funts aux noms sonores, dont la foule d\'e9bordait la pelouse, sem\'e9e de t\'eates de soucis et de petites couronnes de perles. Le diligent fossoyeur clignait son oeil d'artiste. +\par +\par \endash Comme \'e7a fait bien\~! +\par +\par Au bout d'une semaine, ma m\'e8re passa par l\'e0, s'arr\'eata, saisie, regarda de tous ses yeux \endash un binocle, un face-\'e0-main, des lunettes pour le lointain \endash et cria d'horreur, en violant du pied toutes les s\'e9pultures\'85 +\par +\par \endash Cet enfant finira dans un cabanon\~! C'est du d\'e9lire, c'est du sadisme, c'est du vampirisme, c'est du sacril\'e8ge, c'est\'85 je ne sais m\'eame pas ce que c'est\~!\'85 +\par +\par Elle contemplait le coupable, par-dessus l'ab\'eeme qui s\'e9pare une grande personne d'un enfant. Elle cueillit, d'un r\'e2teau irrit\'e9, dalles, couronnes et colonnes tronqu\'e9es. Mon fr\'e8re souffrit sans protester qu'on tra\'een\'e2t son \'9c +uvre aux g\'e9monies, et, devant la pelouse nue, devant la haie de thuyas qui versait son ombre \'e0 la terre fra\'eechement remu\'e9e, il me prit \'e0 t\'e9moin, avec une m\'e9lancolie de po\'e8te\~: +\par +\par \endash Crois-tu que c'est triste, un jardin sans tombeaux\~? +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737303}{\*\bkmkstart _Toc89888850}LA \'ab\~FILLE DE MON P\'c8RE\~\'bb{\*\bkmkend _Toc77737303}{\*\bkmkend _Toc89888850} + +\par }\pard\plain \qj\fi567\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quand j'eus quatorze, quinze ans \endash des bras longs, le dos plat, le menton trop petit, des yeux pers que le sourire rendait obliques \endash ma m\'e8re se mit \'e0 + me consid\'e9rer, comme on dit, d'un dr\'f4le d'air. Elle laissait parfois tomber sur ses genoux son livre ou son aiguille, et m'envoyait par-dessus ses lunettes un regard gris-bleu \'e9tonn\'e9, quasi soup\'e7onneux. +\par +\par \endash Qu'est-ce que j'ai encore fait, maman\~? +\par +\par \endash Eh\'85 tu ressembles \'e0 la fille de mon p\'e8re. +\par +\par Puis elle fron\'e7ait les sourcils et reprenait l'aiguille ou le livre. Un jour, elle ajouta, \'e0 cette r\'e9ponse devenue traditionnelle\~: +\par +\par \endash Tu sais qui est la fille de mon p\'e8re\~? +\par +\par \endash Mais c'est toi, naturellement\~! +\par +\par \endash Non, mademoiselle, ce n'est pas moi. +\par +\par \endash Oh\~!\'85 Tu n'es pas la fille de ton p\'e8re\~? +\par +\par Elle rit, point scandalis\'e9e d'une libert\'e9 de langage qu'elle encourageait\~: +\par +\par \endash Mon Dieu si\~! Moi comme les autres, va. Il en a eu\'85 qui sait combien\~? Moi-m\'eame je n'en ai pas connu la moiti\'e9. Irma, Eug\'e8ne et Paul, et moi, tout \'e7a venait de la m\'eame m\'e8re, que j'ai si peu connue. Mais toi, tu ressembles +\'e0 la fille de mon p\'e8re, cette fille qu'il nous apporta un jour \'e0 la maison, nouvelle-n\'e9e, sans seulement prendre la peine de nous dire d'o\'f9 elle venait, ma foi. Ah\~! ce Gorille\'85 Tu vois comme il \'e9tait laid, Minet-Ch\'e9ri\~ +? Eh bien, les femmes se pendaient toutes \'e0 lui\'85 +\par +\par Elle leva son d\'e9 vers le daguerr\'e9otype accroch\'e9 au mur, le daguerr\'e9otype que j'enferme maintenant dans un tiroir, et qui rec\'e8le, sous son tain d'argent, le portrait en buste d'un \'ab\~homme de couleur\~\'bb \endash quarteron, je crois +\endash haut cravat\'e9 de blanc, l'\'9cil p\'e2le et m\'e9prisant, le nez long au-dessus de la lippe n\'e8gre qui lui valut son surnom. +\par +\par \endash Laid, mais bien fait, poursuivit ma m\'e8re. Et s\'e9duisant, je t'en r\'e9ponds, malgr\'e9 ses ongles violets. Je lui en veux seulement de m'avoir donn\'e9 sa vilaine bouche. +\par +\par Une grande bouche, c'est vrai, mais bonne et vermeille. Je protestai\~: +\par +\par \endash Oh\~! non. Tu es jolie, toi. +\par +\par \endash Je sais ce que je dis. }{\cf1 Du moins elle s'arr\'eate \'e0 moi, cette lippe\'85 La fille de mon p\'e8re nous vint quand j'avais huit ans. }{Le Gorille me dit\~: \'ab\~\'c9levez-la. C'est votre s\'9cur.\~\'bb Il nous disait }{\i vous}{. \'c0 + huit ans, je ne me trouvai pas embarrass\'e9e, car je ne connaissais rien aux enfants. Une nourrice heureusement accompagnait la fille de mon p\'e8 +re. Mais j'eu le temps, comme je la tenais sur mes bras, de constater que ses doigts ne semblaient pas assez fusel\'e9s. Mon p\'e8re aimait tant les belles mains\'85 Et je modelai s\'e9ance tenante, avec la cruaut\'e9 +des enfants, ces petits doigts mous qui fondaient entre les miens\'85 La fille de mon p\'e8re d\'e9buta dans la vie par dix petits abc\'e8s en boule, cinq \'e0 chaque main, au bord de ses jolis ongles bien cisel\'e9s. Oui\'85 tu vois comme ta m\'e8 +re est m\'e9chante\'85 Une si belle nouvelle-n\'e9e\'85 Elle criait. Le m\'e9decin disait\~: \'ab\~Je ne comprends rien \'e0 cette inflammation digitale\'85\~\'bb J'\'e9coutais, \'e9pouvant\'e9e, ce mot \'ab\~digitale\~\'bb + et je tremblais. Mais je n'ai rien avou\'e9. Le mensonge est tellement fort chez les enfants\'85 Cela passe g\'e9n\'e9ralement, plus tard\'85 Deviens-tu un peu moins menteuse, toi qui grandis, Minet-Ch\'e9ri\~? +\par +\par C'\'e9tait la premi\'e8re fois que ma m\'e8re m'accusait de mensonge chronique. Tout ce qu'une adolescente porte en elle de dissimulation perverse ou d\'e9licate chancela brusquement sous un profond regard gris, divinateur, d\'e9sabus\'e9\'85 Mais d\'e9j +\'e0 la main pos\'e9e sur mon front se retirait, l\'e9g\'e8re, et le regard gris, divinateur, d\'e9sabus\'e9\'85 Mais d\'e9j\'e0 la main pos\'e9e sur mon front se retirait, l\'e9g\'e8re, et le regard gris, retrouvant sa douceur, son scrupule, quittait g +\'e9n\'e9reusement le mien\~: +\par +\par \endash Je l'ai bien soign\'e9e apr\'e8s, tu sais, la fille de mon p\'e8re\'85 J'ai appris. Elle est devenue jolie, grande, plus blonde que toi, et tu lui ressembles, tu lui ressembles\'85 Je crois qu'elle s'est mari\'e9e tr\'e8s jeune\'85 Ce n'est pas s +\'fbr. Je ne sais rien de plus, parce que mon p\'e8re l'a emmen\'e9e, plus tard, comme il l'avait apport\'e9e, sans daigner nous rien dire. Elle a seulement v\'e9cu ses premi\'e8res ann\'e9es avec nous, Eug\'e8 +ne, Paul, Irma et moi, et avec Jean le grand singe, dans la maison o\'f9 mon p\'e8re fabriquait du chocolat. Le chocolat, dans ce temps-l\'e0, \'e7a se faisait avec du cacao, du sucre et de la vanille. En haut de la maison, les briques de chocolat s\'e9 +chaient, pos\'e9es toutes molles sur la terrasse. Et, chaque matin, des plaques de chocolat r\'e9v\'e9laient, imprim\'e9 en fleurs creuses \'e0 cinq p\'e9tales, le passage nocturne des chats\'85 Je l'ai regrett\'e9e, la fille de mon p\'e8 +re, et figure-toi, Minet-Ch\'e9ri\'85 +\par +\par La suite de cet entretien manque \'e0 ma m\'e9moire. La coupure est aussi brutale que si je fusse, \'e0 ce moment, devenue sourde. C'est qu'indiff\'e9rente \'e0 la fille-de-mon-p\'e8re, je laissai ma m\'e8 +re tirer de l'oubli les morts qu'elle aimait, et je restai r\'eaveusement suspendue \'e0 un parfum, \'e0 une image suscit\'e9s\~: l'odeur du chocolat en briques molles, la fleur creuse \'e9close sous les pattes du chat errant. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737304}{\*\bkmkstart _Toc89888851}LA NOCE{\*\bkmkend _Toc77737304}{\*\bkmkend _Toc89888851} +\par }\pard\plain \qj\fi567\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Henriette Boisson ne se mariera pas, je n'ai pas \'e0 compter sur elle. Elle pousse devant elle un rond petit ventre de sept mois, qui ne l'emp\'eache ni de l +aver le carrelage de sa cuisine, ni d'\'e9tendre la lessive sur les cordes et sur la haie de fusains. Ce n'est pas avec un ventre comme celui-l\'e0 qu'on se marie dans mon pays. Mme\~Pomi\'e9 et Mme\~L\'e9ger ont dit vingt fois \'e0 ma m\'e8re\~: \'ab\~ +Je ne comprends pas que vous gardiez, aupr\'e8s d'une grande fille comme la v\'f4tre, une domestique qui\'85 une domestique que\'85\~\'bb +\par +\par Mais ma m\'e8re a r\'e9pondu vertement qu'elle se ferait plut\'f4t \'ab\~montrer au doigt\~\'bb que de mettre sur le pav\'e9 une m\'e8re et son petit. +\par +\par Donc Henriette Boisson ne se mariera pas. Mais Adrienne Septmance, qui tient chez nous l'emploi de femme de chambre, est jolie, vive, et elle chante beaucoup depuis un mois. Elle chante en cousant, \'e9pingle \'e0 son cou un n\'9cud o\'f9 + le satin s'enlace \'e0 la dentelle, autour d'un motif de plomb qui imite la marcassite. Elle plante un peigne \'e0 + bord de perles dans ses cheveux noirs, et tire, sur son busc inflexible, les plis de sa blouse en vichy, chaque fois qu'elle passe devant un miroir. Ces sympt\'f4mes ne trompent pas mon exp\'e9rience. J'ai treize a +ns et demi et je sais ce que c'est qu'une femme de chambre qui a un amoureux. Adrienne Septmance se mariera-t-elle\~? L\'e0 est la question. +\par +\par Chez les Septmance, elles sont quatre filles, trois gar\'e7ons, des cousins, le tout abrit\'e9 sous un chaume ancien et fleuri, au bord d'une route. +\par +\par La jolie noce que j'aurai l\'e0\~! Ma m\'e8re s'en lamentera huit jours, parlera de mes \'ab\~fr\'e9quentations\~\'bb, de mes \'ab\~mauvaises mani\'e8res\~\'bb, menacera de m'accompagner, y renoncera par fatigue et par sauvagerie naturelle\'85 +\par +\par J'\'e9pie Adrienne Septmance. Elle chante, bouscule son travail, court dans la rue, rit haut, sur un ton factice. +\par +\par Je respire autour d'elle ce parfum commun, qu'on ach\'e8te ici chez Maumond, le coupeur des cheveux, ce parfum qu'on respire, semble-t-il, avec les amygdales et qui fait penser \'e0 l'urine sucr\'e9e des chevaux, s\'e9chant sur les routes\'85 +\par +\par \endash Adrienne, vous sentez le patchouli\~! d\'e9cr\'e8te ma m\'e8re, qui n'a jamais su ce qu'\'e9tait le patchouli\'85 +\par +\par Enfin je rencontre, dans la cuisine, un jeune gars noir sous son chapeau de paille blanche, assis contre le mur et silencieux comme un gar\'e7on qui est l\'e0 pour le bon motif. J'exulte, et ma m\'e8re s'assombrit. +\par +\par \endash Qui aurons-nous apr\'e8s celle-l\'e0\~? demanda-t-elle en d\'eenant \'e0 mon p\'e8re. +\par +\par Mais mon p\'e8re s'est-il aper\'e7u seulement qu'Adrienne Septmance succ\'e9dait \'e0 Marie Bardin\~? +\par +\par \endash Ils nous ont invit\'e9s, ajoute ma m\'e8re. Naturellement, je n'irai pas. Adrienne m'a demand\'e9 la petite comme demoiselle d'honneur\'85 C'est bien g\'eanant +\par +\par \'ab\~La petite\~\'bb est debout et d\'e9goise sa tirade pr\'e9par\'e9e\~: +\par +\par \endash Maman, j'irai avec Julie David et toutes les Follet. Tu comprends bien qu'avec toutes les Follet tu n'as pas besoin de te tourmenter, c'est comme si j'\'e9tais avec toi, et c'est la charrette de Mme\~Follet qui nous emm\'e8ne et qui nous ram\'e8 +ne et elle a dit que ses filles ne danseraient pas plus tard que dix heures et\'85 +\par +\par Je rougis et je m'arr\'eate, car ma m\'e8re, au lieu de se lamenter, me couvre d'un m\'e9pris extr\'eamement narquois\~: +\par +\par \endash J'ai eu treize ans et demi, dit-elle. Tu n'as pas besoin de te fatiguer davantage. Dis donc simplement\~: \'ab\~J'adore les noces de domestiques.\~\'bb +\par +\par Ma robe blanche \'e0 ceinture pourpre, mes cheveux libres qui me tiennent chaud, mes souliers mordor\'e9s \endash trop courts, trop courts \endash et mes bas blancs, tout \'e9tait pr\'eat depuis la veille, car mes cheveux eux-m\'eames, tress\'e9 +s pour l'ondulation, m'ont tir\'e9 les tempes pendant quarante-huit heures. +\par +\par Il fait beau, il fait torride, un temps de noce aux champs\~; la messe n'a pas \'e9t\'e9 trop longue. Le fils Follet m'a donn\'e9 le bras au cort\'e8ge, mais apr\'e8s le cort\'e8ge, que voulez-vous qu'il fasse d'une cavali\'e8re de treize ans\~?\'85 Mme\~ +Follet conduit la charrette qui d\'e9borde de nous, de nos rires, de ses quatre filles pareilles en bleu, de Julie David en mohair changeant mauve et rose. Les charrettes dansent sur la route et voici proche l'instant que j'aime le mieux\'85 +\par +\par D'o\'f9 me vient ce go\'fbt violent du repas des noces campagnardes\~? Quel anc\'eatre me l\'e9gua, \'e0 travers des parents si frugaux, cette sorte de religion du lapin saut\'e9, du gigot \'e0 l'ail, de l'\'9c +uf mollet au vin rouge, le tout servi entre des murs de grange napp\'e9s de draps \'e9crus o\'f9 la rose rouge de juin, \'e9pingl\'e9e, resplendit\~? Je n'ai que treize ans, et le menu familier de ces repas de q +uatre heures ne m'effraye pas. Des compotiers de verre, emplis de sucre en morceaux, jalonnent la table\~: chacun sait qu'ils sont l\'e0 pour qu'on suce, entre les plats, le sucre tremp\'e9 dans du vin, qui d\'e9lie la langue et renouvelle l'app\'e9 +tit. Bouilloux et Labb\'e9, curiosit\'e9s gargantuesques, font assaut de gueule, chez les Septmance comme partout o\'f9 l'on se marie. Labb\'e9 boit le vin blanc dans un seau \'e0 traire les vaches, Bouilloux se voit apporter un gigot entier dont il ne c +\'e8de rien \'e0 personne, que l'os d\'e9pouill\'e9. +\par +\par Chansons, mangeaille, beuverie, la noce d'Adrienne est une bien jolie noce. Cinq plats de viande, trois entremets et le nougat mont\'e9 o\'f9 tremble une rose en pl\'e2tre. Depuis quatre heures, le portail b\'e9 +ant de la grange encadre la mare verte, son abri d'ormes, un pan de ciel o\'f9 monte lentement le rose du soir. Adrienne Septmance, noire et chang\'e9e dans son nuage de tulle, accable de sa langueur l'\'e9paule de son mari et essuie son visage o\'f9 + la sueur brille. Un long paysan osseux beugle des couplets patriotiques\~: \'ab\~Sauvons Paris\~! sauvons Paris\~!\~\'bb et on le regarde avec crainte, car sa voix est grande et triste, et lui-m\'eame vient de loin\~: \'ab\~Pensez\~ +! un homme qui est de Dampierre-sous-Bouhy\~! au moins trente kilom\'e8tres d'ici\~!\~\'bb Les hirondelles chassent et crient au-dessus du b\'e9tail qui boit. La m\'e8re de la mari\'e9e pleure inexplicablement. Julie David a tach\'e9 sa robe\~ +; les quatre Follet, en bleu, dans l'ombre grandissante, sont d'un bleu de phosphore. On n'allumera les chandelles que pour le bal\'85 Un bonheur en dehors de mon \'e2ge, un bonheur subtil de gourmand repu me tient l\'e0 +, douce, emplie de sauce de lapin, de poulet au blanc et de vin sucr\'e9\'85 +\par +\par L'aigre violon de Rouillard pique aux jarrets, soudain, toutes les Follet, et Julie, et la mari\'e9e, et les jeunes fermi\'e8res \'e0 bonnet tuyaut\'e9. \'ab\~En place pour le quadrille\~!\~\'bb On tra\'eene dehors, avec les tr\'e9teaux et les bancs, Labb +\'e9 et Bouilloux d\'e9sormais inutiles. Le long cr\'e9puscule de juin exalte le fumet de l'\'e9table \'e0 porcs et du clapier proches. Je suis sans d\'e9sirs, lourde pour danser, d\'e9go\'fbt\'e9e et sup\'e9rieure comme quelqu'un qui a mang\'e9 + plus que son saoul. Je crois bien que la bombance \endash la mienne \endash est finie\'85 +\par +\par \endash Viens nous promener, me dit Julie David. +\par +\par C'est dans le potager de la ferme qu'elle m'entra\'eene. L'oseille froiss\'e9e, la sauge, le vert poireau encensent nos pas, et ma compagne jase. Elle a perdu sa frisure de mouton, pr\'e9par\'e9e par tant d'\'e9 +pingles doubles, et sa peau de fillette blonde miroite sur les joues comme une pomme frott\'e9e. +\par +\par \endash Le fils Caillon m'a embrass\'e9e\'85 J'ai entendu tout ce que le jeune mari\'e9 vient de dire \'e0 sa jeune mari\'e9e\'85 Il lui a dit\~: \'ab\~Encore une scottish et on leur br\'fble la politesse\'85\~\'bb + Armandine Follet a tout rendu devant le monde\'85 +\par +\par J'ai chaud. Un bras moite de fillette colle au mien, que je d\'e9gage. Je n'aime pas la peau des autres. Une fen\'eatre, au revers de la maison de ferme, est ouverte, \'e9clair\'e9e\~ +: la ronde des moustiques et des sphinx tournoie autour d'une lampe Pigeon qui file. +\par +\par \endash C'est la chambre des jeunes mari\'e9s\~! souffle Julie. +\par +\par La chambre des jeunes mari\'e9s\'85 Une armoire de poirier noir, \'e9norme, opprime cette chambre basse aux murs blancs, \'e9crase entre elle et le lit une chaise de paille. Deux tr\'e8s gros bouquets de roses et de camomilles, cord\'e9 +s comme des fagots, se fanent sur la chemin\'e9e, dans les vases de verre bleu, et jusqu'au jardin, dilatent le parfum fort et fl\'e9tri qui suit les enterrements\'85 Sous les rideaux d'andrinople, le lit \'e9troit et haut, le lit bourr\'e9 + de plume, bouffi d'oreillers en duvet d'oie, le lit o\'f9 aboutit cette journ\'e9e toute fumante de sueur, d'encens, d'haleine de b\'e9tail, de vapeur de sauces\'85 +\par +\par L'aile d'un phal\'e8ne gr\'e9sille sur la flamme de la lampe et l'\'e9teint presque. Accoud\'e9e \'e0 la fen\'eatre basse, je respire l'odeur humaine, aggrav\'e9e de fleur morte et de p\'e9trole, qui offense le jardin. Tout \'e0 l'heure, les jeunes mari +\'e9s vont venir ici. Je n'y avais pas pens\'e9. Ils plongeront dans cette plume profonde. On fermera sur eux les contrevents massifs, la porte, toutes les issues de ce petit tombeau \'e9touffant. Il y aura entre eux cett +e lutte obscure sur laquelle la candeur hardie de ma m\'e8re et la vie des b\'eates m'ont appris trop et trop peu\'85 Et puis\~?\'85 J'ai peur de cette chambre, de ce lit auquel je n'avais pas pens\'e9. Ma compagne rit et bavarde\'85 +\par +\par \endash Dis, tu as vu que le fils Follet a mis \'e0 sa boutonni\'e8re la rose que je lui ai donn\'e9e\~? Dis, tu as vu que Nana Bouilloux a un chignon\~? \'c0 treize ans, vrai\~!\'85 Moi, quand je me marierai, je ne me g\'eanerai pas pour dire \'e0 maman +\'85 Mais o\'f9 tu vas\~? o\'f9 tu vas\~? +\par +\par Je cours, foulant les salades et les tumulus de la fosse d'asperges. +\par +\par \endash Mais attends-moi\~! Mais qu'est-ce que tu as\~? +\par +\par Julie ne me rejoint qu'\'e0 la barri\'e8re du potager, sous le halo rouge de poussi\'e8re qui baigne les lampes du bal, pr\'e8s de la grange ronflante de trombone, de rires et de roulements de pieds, la grange rassurante o\'f9 son impatience re\'e7 +oit enfin la plus inattendue des r\'e9ponses, b\'eal\'e9e parmi des larmes de petite fille \'e9gar\'e9e\~: +\par +\par \endash Je veux aller voir maman\'85 +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737305}{\*\bkmkstart _Toc89888852}MA SOEUR AUX LONGS CHEVEUX{\*\bkmkend _Toc77737305}{\*\bkmkend _Toc89888852} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {J'avais douze ans, le langage et les mani\'e8res d'un gar\'e7on intelligent, un peu bourru, mais la d\'e9gaine n'\'e9tait point gar\'e7onni\'e8re, \'e0 + cause d'un corps d\'e9j\'e0 fa\'e7onn\'e9 f\'e9mininement, et surtout de deux longues tresses, sifflantes comme des fouets autour de moi. Elles me servaient de cordes \'e0 passer dans l'anse du panier \'e0 go\'fbter, de pinceaux \'e0 + tremper dans l'encre ou la couleur, de lani\'e8res \'e0 corriger le chien, de ruban \'e0 faire jouer le chat. Ma m\'e8re g\'e9missait de me voir massacrer ces \'e9trivi\'e8res d'or ch\'e2tain, qui me valaie +nt, chaque matin, de me lever une demi-heure plus t\'f4t que mes camarades d'\'e9cole. Les noirs matins d'hiver, \'e0 sept heures, je me rendormais assise, devant le feu de bois, sous la lumi\'e8re de la lampe, pendant que ma m\'e8 +re brossait et peignait ma t\'eate ballante. C'est par ces matins-l\'e0 que m'est venue, tenace, l'aversion des longs cheveux\'85 On trouvait de longs cheveux pris aux basses branches des arbres dans le jardin, de longs cheveux accroch\'e9s au portique o +\'f9 pendaient le trap\'e8ze et la balan\'e7oire. Un poussin de la basse-cour passa pour estropi\'e9 de naissance, jusqu'\'e0 ce que nous eussions d\'e9couvert qu'un long cheveu, recouvert de chair bourgeonnante, ligotait \'e9 +troitement l'une de ses pattes et l'atrophiait\'85 +\par +\par Cheveux longs, barbare parure, toison o\'f9 se r\'e9fugie l'odeur de la b\'eate, vous qu'on choie en secret et pour le secret, vous qu'on montre tordus et roul\'e9s, mais que l'on cache \'e9pars, qui se baignent \'e0 votre flot, d\'e9ploy\'e9 +s jusqu'aux reins\~? Une femme surprise \'e0 sa coiffure fuit comme si elle \'e9tait nue. L'amour et l'alc\'f4ve ne vous voient gu\'e8re plus que le passant. Libres, vous peuplez le lit de rets dont s'accommode mal l'\'e9piderme irritable, d'herbes o\'f9 + se d\'e9bat la main errante. Il y a bien un instant, le soir, quand les \'e9pingles tombent et que le vissage brille, sauvage, entre des ondes m\'eal\'e9es \endash il y a un autre instant pareil, le matin\'85 Et \'e0 cause de ces deux instants-l\'e0 +, ce que je viens d'\'e9crire contre vous, longs cheveux, ne signifie plus rien. +\par +\par }\pard \qc\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {*** +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par Natt\'e9e \'e0 l'alsacienne, deux petits rubans voletant au bout de mes deux tresses, la raie au milieu de la t\'eate, bien enlaidie avec mes tempes d\'e9couvertes et mes oreilles trop loin du nez, je montais parfois chez ma s\'9cur aux longs cheveux. +\'c0 midi, elle lisait d\'e9j\'e0, le grand d\'e9jeuner finissant \'e0 onze heures. Le matin, couch\'e9e, elle lisait encore. Elle d\'e9tournait \'e0 peine, au bruit de la porte, ses yeux noirs mongols, distraits, voil\'e9 +s de roman tendre ou de sanglante aventure. Une bougie consum\'e9e t\'e9moignait de sa longue veille. Le papier de la chambre, gris de perle \'e0 bleuets, portait les traces, pr\'e8s du lit, des allumettes qu'y frottait la nuit, avec une brutalit\'e9 + insouciante, ma s\'9cur aux longs cheveux. Sa chemise de nuit chaste, manches longues et petit col rabattu, ne laissait voir qu'une t\'eate singuli\'e8re, d'une laideur attrayante, \'e0 pommettes hautes, \'e0 bouche sarcastique de jolie Kalmoucke. Les +\'e9pais sourcils mobiles remuaient comme deux chenilles soyeuses, et le front r\'e9duit, la nuque, les oreilles, tout ce qui \'e9tait chair blanche, un peu an\'e9mique, semblait condamn\'e9 d'avance \'e0 l'envahissement des cheveux. +\par +\par Ils \'e9taient si anormaux en longueur, en force et en nombre, les cheveux de Juliette, que je ne les ai jamais vus inspirer, comme ils le m\'e9ritaient pourtant, l'admiration ni la jalousie. Ma m\'e8re parlait d'eux comme d'un mal ingu\'e9rissable. \'ab +\~Ah\~! mon Dieu, il faut que j'aille peigner Juliette\~\'bb, soupirait-elle. Les jours de cong\'e9, \'e0 dix heures, je voyais ma m\'e8re descendre, fatigu\'e9e, du premier \'e9tage, jeter l\'e0 l'attirail des peignes et des brosses\~: \'ab\~ +Je n'en peux plus\'85 J'ai mal \'e0 ma jambe gauche\'85 Je viens de peigner Juliette.\~\'bb +\par +\par Noirs, m\'eal\'e9s de fils roux, mollement ond\'e9s, les cheveux de Juliette, d\'e9faits, la couvraient exactement tout enti\'e8re. Un rideau noir, \'e0 mesure que ma m\'e8re d\'e9faisait les tresses, cachait le dos\~; les \'e9 +paules, le visage et la jupe disparaissaient \'e0 leur tour, et l'on n'avait plus sous les yeux qu'une \'e9trange tente conique, faite d'une soie sombre \'e0 grandes ondes parall\'e8les, fendue un moment sur un visage asiatique, remu\'e9 +e par deux petites mains qui maniaient \'e0 t\'e2tons l'\'e9toffe de la tente. +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\cgrid {\lang1036 L'abri se repliait en quatre tresses, quatre c\'e2bles aussi \'e9pais qu'un poignet robuste, brillants comme des couleuvres d'eau. Deux naissaient \'e0 + la hauteur des tempes, deux autres au-dessus de la nuque, de part et d'autre d'un sillon de peau bleut\'e9e. Une sorte de diad\'e8me ridicule couronnait ensuite le jeune front, un autre g\'e2teau de tresses chargeait plus bas la nuque humili\'e9 +e. Les portraits jaunis de Juliette en font foi\~:\~il n'y eut jamais de jeune fille plus mal coiff\'e9e. +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \endash La petite malheureuse\~! disait Mme\~Pomi\'e9 en joignant les mains. +\par +\par \endash Tu ne peux donc pas mettre ton chapeau droit\~? demandait \'e0 Juliette Mme\~Donnot, en sortant de la messe. C'est vrai qu'avec tes cheveux\'85 Ah\~! on peut dire que ce n'est pas une vie, des cheveux comme les tiens\'85 +\par +\par Le jeudi matin, vers dix heures, il n'\'e9tait donc pas rare que je trouvasse, encore couch\'e9e et lisant, ma s\'9cur aux longs cheveux. Toujours p\'e2le, absorb\'e9e, elle lisait avec un air dur, \'e0 c\'f4t\'e9 d'une tasse de chocolat refroidi. \'c0 + mon entr\'e9e, elle ne d\'e9tournait gu\'e8re plus la t\'eate qu'aux appels\~: \'ab\~Juliette, l\'e8ve-toi\~!\~\'bb montant du rez-de-chauss\'e9e. Elle lisait, enroulant machinalement \'e0 + son poignet l'un de ses serpents de cheveux, et laissait parfois errer vers moi, sans me voir, le regard des monomanes, ce regard qui n'a ni \'e2ge ni sexe, charg\'e9 d'une d\'e9fiance obscure et d'une ironie que nous ne p\'e9n\'e9trons pas. +\par +\par Je go\'fbtais dans cette chambre de jeune fille un ennui distingu\'e9 dont j'\'e9tais fi\'e8re. Le secr\'e9taire en bois de rose regorgeait de merveilles inaccessibles\~; ma s\'9cur aux longs cheveux ne badinait pas avec la bo\'eete de pastels, l'\'e9tui +\'e0 compas et certaine demi-lune en corne blanche transparente, grav\'e9e de centim\'e8tres et de millim\'e8tres, dont le souvenir mouille parfois mon palais comme un citron coup\'e9. Le papier \'e0 d\'e9 +calquer les broderies, gras, d'un bleu nocturne, le poin\'e7on \'e0 percer les \'ab\~roues\~\'bb dans la broderie anglaise, les navettes \'e0 frivolit\'e9, les navettes d'ivoire, d'un blanc d'amande, et les bobines de soie couleur de paon, +et l'oiseau chinois, peint sur riz, que ma s\'9cur copiait au \'ab\~pass\'e9\~\'bb sur un panneau de velours\'85 Et les tablettes de bal \'e0 feuillets de nacre, attach\'e9es \'e0 l'inutile \'e9ventail d'une jeune fille qui ne va jamais au bal\'85 +\par +\par Ma convoitise dompt\'e9e, je m'ennuyais. Pourtant, par la fen\'eatre, je plongeais dans le jardin d'En-Face, o\'f9 notre chatte Zo\'e9 rossait quelque matou. Pourtant chez Mme\~Saint-Alban, dans le jardin contigu, la rare cl\'e9matite \endash + celle qui montrait sous la pulpe blanche de sa fleur, comme un sang faible courant sous une peau fine, des veinules mauves \endash ouvrait une cascade lumineuse d'\'e9toiles \'e0 six pointes\'85 +\par +\par Pourtant, \'e0 gauche, au coin de l'\'e9troite rue des S\'9curs, Tatave, le fou qu l'on disait inoffensif, poussait une clameur horrible sans qu'un trait de sa figure bouge\'e2t\'85 N'importe, je m'ennuyais. +\par +\par \endash Qu'est-ce que tu lis, Juliette\~?\'85 Dis, Juliette, qu'est-ce que tu lis\~?\'85 Juliette\~!\'85 +\par +\par La r\'e9ponse tardait, tardait \'e0 venir, comme si des lieues d'espace et de silence nous eussent s\'e9par\'e9es. +\par +\par \endash }{\i Fromont jeune et Risler a\'een\'e9}{. +\par +\par Ou bien\~: +\par +\par \endash }{\i La Chartreuse de Parme}{. +\par +\par }{\i La Chartreuse de Parme, le Vicomte de Bragelonne, Monsieur de Camors, le Vicaire de Wakefield, la Chronique de Charles IX, la Terre, Lorenzaccio, les Monstres parisiens, Grande Maguet, les Mis\'e9rables\'85}{ + Des vers aussi, moins souvent. Des feuilletons du }{\i Temps}{, coup\'e9s et cousus\~; la collection de la }{\i Revue des Deux Mondes}{, celle de la }{\i Revue}{ }{\i Bleue}{, celle du }{\i Journal des Dames et des Demoiselles}{ +, Voltaire et Ponson du Terrail\'85 Des romans bourraient les coussins, enflaient la corbeille \'e0 ouvrage, fondaient au jardin, oubli\'e9s sous la pluie. Ma s\'9cur aux longs cheveux ne parlait plus, mangeait \'e0 + peine, nous rencontrait avec surprise dans la maison, s'\'e9veillait en sursaut si l'on sonnait\'85 +\par +\par Ma m\'e8re se f\'e2cha, veilla la nuit pour \'e9teindre la lampe et confisquer les bougies\~: ma s\'9cur aux longs cheveux, enrhum\'e9e, r\'e9clama dans sa chambre une veilleuse pour la tisane chaude, et lut \'e0 la flamme de la veilleuse. Apr\'e8 +s la veilleuse, il y eut les bo\'eetes d'allumettes et le clair de lune. Apr\'e8s le clair de lune\'85 Apr\'e8s le clair de lune, ma s\'9cur aux longs cheveux, \'e9puis\'e9e de romanesque insomnie, eut la fi\'e8vre, et la fi\'e8vre ne c\'e9 +da ni aux compresses, ni \'e0 l'eau purgative. +\par +\par \endash C'est une typho\'efde, dit un matin le docteur Pomi\'e9. +\par +\par \endash Une typho\'efde\~? oh\~! voyons, docteur\'85 Pourquoi\~? Ce n'est pas votre dernier mot\~? +\par +\par Ma m\'e8re s'\'e9tonnait, vaguement scandalis\'e9e, pas encore inqui\'e8te. Je me souviens qu'elle se tenait sur le perron, agitant gaiement, comme un mouchoir, l'ordonnance du docteur Pomi\'e9. +\par +\par \endash Au revoir, docteur\~!\'85 \'c0 bient\'f4t\~!\'85 Oui, oui, c'est \'e7a, revenez demain\~! +\par +\par Son embonpoint agile occupait tout le perron, et elle grondait le chien qui ne voulait pas rentrer. L'ordonnance aux doigts, elle alla, avec une moue de doute, retrouver ma s\'9cur, que nous avions laiss\'e9e endormie et murmurante dans la fi\'e8 +vre. Juliette ne dormait plus\~; les yeux mongols, les quatre tresses luisaient, noirs, sur le lit blanc. +\par +\par \endash Tu ne te l\'e8veras pas aujourd'hui, ma ch\'e9rie, dit ma m\'e8re. Le docteur Pomi\'e9 a bien recommand\'e9\'85 Veux-tu boire de la citronnade fra\'eeche\~? Veux-tu que je refasse un peu ton lit\~? +\par +\par Ma s\'9cur aux longs cheveux ne r\'e9pondit pas tout de suite. Pourtant, ses yeux obliques nous couvraient d'un regard actif, o\'f9 errait un sourire nouveau, un sourire appr\'eat\'e9 pour plaire. Au bout d'un court moment\~: +\par +\par \endash C'est vous, Catulle\~? demanda-t-elle d'une voix l\'e9g\'e8re. +\par +\par Ma m\'e8re tressaillit, avan\'e7a d'un pas. +\par +\par \endash Catulle\~? Qui, Catulle\~? +\par +\par \endash Mais Catulle Mend\'e8s, r\'e9pliqua la voix l\'e9g\'e8re. C'est vous\~? Vous voyez, je suis venue. J'ai mis vos cheveux blonds dans le m\'e9daillon ovale. Octave Feuillet est venu ce matin, mais quelle diff\'e9rence\~!\'85 Rien que d'apr\'e8 +s sa photographie, j'avais jug\'e9\'85 J'ai horreur des favoris. D'ailleurs, je n'aime que les blonds. Est-ce que je vous ai dit que j'avais mis un peu de pastel rouge sur votre photographie, \'e0 l'endroit de la bouche\~? C'est \'e0 cause de vos vers\'85 + Ce doit \'eatre ce petit point rouge qui me fait mal dans la t\'eate, depuis\'85 Non, nous ne rencontrerons personne\'85 Je ne connais d'ailleurs personne dans ce pays. C'est \'e0 cause de ce petit point rouge\'85 et du baiser\'85 Catulle\'85 + Je ne connais personne ici. Devant tous, je le d\'e9clare bien haut, c'est vous seul, Catulle\'85 +\par +\par Ma s\'9cur cessa de parler, se plaignit d'une mani\'e8re aigre et intol\'e9rante, se tourna vers le mur et continua de se plaindre beaucoup plus bas, comme de tr\'e8s loin. Une de ses tresses barrait son visage, brillante, ronde, gorg\'e9e de vie. Ma m +\'e8re, immobile, avait pench\'e9 la t\'eate pour mieux entendre et regardait, avec une sorte d'horreur, cette \'e9trang\'e8re qui n'appelait \'e0 elle, dans son d\'e9lire, que des inconnus. Puis elle regarda autour d'elle, m'aper\'e7ut, m'ordonna pr\'e9 +cipitamment\~: +\par +\par \endash Va t'en en bas\'85 +\par +\par Et, comme saisie de honte, elle cacha son visage dans ses deux mains. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737306}{\*\bkmkstart _Toc89888853}MATERNIT\'c9{\*\bkmkend _Toc77737306}{\*\bkmkend _Toc89888853} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Sit\'f4t mari\'e9e, ma s\'9cur aux longs cheveux c\'e9da aux suggestions de son mari, de sa belle-famille, et cessa de nous voir, tandis que s'\'e9 +branlait l'appareil redoutable des notaires et des avou\'e9s. J'avais onze, douze ans, et ne comprenais rien \'e0 des mots comme \'ab\~tutelle impr\'e9voyante, prodigalit\'e9 inexcusable\~\'bb, qui visaient mon p\'e8re. Une rupture suivit entre le jeune m +\'e9nage et mes parents. Pour mes fr\'e8res et moi, elle ne fit pas grand changement. Que ma demi-s\'9cur \endash cette fille gracieuse et bien faite, kalmoucke de visage, accabl\'e9e de cheveux, charg\'e9e de ses tresses comme d'autant de cha\'eenes +\endash s'enferm\'e2t dans sa chambre tout le jour ou s'exil\'e2t avec un mari dans une maison voisine, nous n'y voyions ni diff\'e9rence ni inconv\'e9nient. D'ailleurs, mes fr\'e8res, \'e9loign\'e9 +s, ressentirent seulement les secousses affaiblies d'un drame qui tenait attentif tout notre village. Une trag\'e9die familiale, dans une grande ville, \'e9volue discr\'e8tement, et ses h\'e9ros peuvent sans bruit se me +urtrir. Mais le village qui vit toute l'ann\'e9e dans l'inanition et la paix, qui trompe sa faim avec de maigres ragots de braconnage et de galanterie, le village n'a pas de piti\'e9 et personne n'y d\'e9tourne la t\'eate, par d\'e9 +licatesse charitable, sur le passage d'une femme que des plaies d'argent ont, en moins d'un jour, appauvrie d'une enfant. +\par +\par On ne parla que de nous. On fit queue le matin \'e0 la boucherie de L\'e9onore pour y rencontrer ma m\'e8re et la contraindre \'e0 livrer un peu d'elle-m\'eame. Des cr\'e9atures qui, la veille, n'\'e9 +taient pourtant pas sanguinaires, se partageaient quelques-uns de ses pr\'e9cieux pleurs, quelques plaintes arrach\'e9es \'e0 son indignation maternelle. Elle revenait \'e9puis\'e9e, avec le souffle pr\'e9cipit\'e9 d'une b\'ea +te poursuivie. Elle reprenait courage dans sa maison, entre mon p\'e8re et moi, taillait le pain pour les poules, arrosait le r\'f4ti embroch\'e9, clouait, de toute la force de ses petites mains emmanch\'e9es de beaux bras, une caisse pour la chatte pr +\'e8s de mettre bas, lavait mes cheveux au jaune d'\'9cuf et au rhum. Elle mettait, \'e0 dompter son chagrin, une sorte d'art cruel, et parfois je l'entendis chanter. Mais, le soir, elle montait fermer elle-m\'eame les persiennes du premier \'e9 +tage, pour regarder \endash s\'e9par\'e9s de notre jardin d'En-Face par un mur mitoyen \endash le jardin, la maison qu'habitait ma s\'9c +ur. Elle voyait des planches de fraisiers, des pommiers en cordons et des touffes de phlox, trois marches qui menaient \'e0 un perron-terrasse meubl\'e9 d'orangers en caisses et de si\'e8ges d'osier. Un soir \endash j'\'e9tais derri\'e8re elle \endash + nous reconn\'fbmes sur l'un des si\'e8ges un ch\'e2le violet et or, qui datait de la derni\'e8re convalescence de ma s\'9cur aux longs cheveux. Je m'\'e9criai\~: \'ab\~Ah\~! tu vois, le ch\'e2le de Juliette\~?\~\'bb et ne re\'e7us pas de r\'e9 +ponse. Un bruit saccad\'e9 et bizarre, comme un rire qu'on \'e9touffe, d\'e9crut avec les pas de ma m\'e8re dans le corridor, quand elle eut ferm\'e9 toutes les persiennes. +\par +\par Des mois pass\'e8rent, et rien ne changea. La fille ingrate demeurait sous son toit, passait raide devant notre seuil, mais il lui arriva, apercevant ma m\'e8re \'e0 l'improviste, de fuir comme une fillette qui craint la gifle. Je la rencontrais sans \'e9 +moi, \'e9tonn\'e9e devant cette \'e9trang\'e8re qui portait des chapeaux inconnus et des robes nouvelles. +\par +\par Le bruit courut, un jour, qu'elle allait mettre un enfant au monde. Mais je ne pensais plus gu\'e8re \'e0 elle, et je ne fis pas attention que, dans ce moment-l\'e0, justement, ma m\'e8 +re souffrit de demi-syncopes nerveuses, de vertiges d'estomac, de palpitations. Je me souviens seulement que l'aspect de ma s\'9cur d\'e9form\'e9e, alourdie, me remplit de confusion et de scandale... +\par +\par Des semaines encore pass\'e8rent... Ma m\'e8re, toujours vive, active, employa son activit\'e9 d'une mani\'e8re un peu incoh\'e9rente. Elle sucra un jour la tarte aux fraises avec du sel, et au lieu de s'en d\'e9soler, elle accueillit l +es reproches de mon p\'e8re avec un visage ferm\'e9 et ironique qui me bouleversa. +\par +\par Un soir d'\'e9t\'e9, comme nous finissions de d\'eener tous les trois, une voisine entra t\'eate nue, nous souhaita le bonsoir d'un air appr\'eat\'e9, glissa dans l'oreille de ma m\'e8re deux mots myst\'e9rieux, et repartit aussit\'f4t. Ma m\'e8re soupira +\~: \'ab\~Ah\~! mon Dieu...\~\'bb et resta debout, les mains appuy\'e9es sur la table. +\par +\par \endash Qu'est-ce qu'il y a\~? demanda mon p\'e8re. +\par +\par Elle cessa avec effort de contempler fixement la flamme de la lampe et r\'e9pondit\~: +\par +\par \endash C'est commenc\'e9... l\'e0-bas... +\par +\par Je compris vaguement et je gagnai, plus t\'f4t que d'habitude, ma chambre, l'une des trois chambres qui donnaient sur le jardin d'En-Face. Ayant \'e9teint ma lampe, j'ouvris ma fen\'eatre pour guetter, au bout d'un jardin violac\'e9 de lune, la +maison myst\'e9rieuse qui tenait clos tous ses volets. J'\'e9coutai, comprimant mon c\'9cur battant contre l'appui de la fen\'eatre. La nuit villageoise imposait son silence et je n'entendis que l'aboiement d'un chien, les griffes d'un chat qui lac\'e9 +raient l'\'e9corce d'un arbre. Puis une ombre en peignoir blanc \endash ma m\'e8re \endash traversa la rue, entra dans le jardin d'En-Face. Je la vis lever la t\'eate, mesurer du regard le mur mitoyen comme si elle esp\'e9 +rait le franchir. Puis elle alla et vint dans la courte all\'e9e du milieu, cassa machinalement un petit rameau de laurier odorant qu'elle froissa. Sous la lumi\'e8re froide de la pleine lune, aucun de ses gestes ne m'\'e9 +chappait. Immobile, la face vers le ciel, elle \'e9coutait, elle attendait. Un cri long, a\'e9rien, affaibli par la distance et les cl\'f4tures, lui parvint en m\'eame temps qu'\'e0 moi, et elle jeta avec violence ses mains crois\'e9 +es sur sa poitrine. Un second cri, soutenu sur la m\'eame note comme le d\'e9but d'une m\'e9lodie, flotta dans l'air, et un troisi\'e8me... Alors je vis ma m\'e8re serrer \'e0 pleines mains ses propres flancs, et tourner sur elle-m\'ea +me, et battre la terre de ses pieds, et elle commen\'e7a d'aider, de doubler, par un g\'e9missement bas, par l'oscillation de son corps tourment\'e9 et l'\'e9treinte de ses bras inutiles, par toute sa douleur et sa +force maternelles, la douleur et la force de la fille ingrate qui, si loin d'elle, enfantait. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737307}{\*\bkmkstart _Toc89888854}\'ab\~MODE DE PARIS\~\'bb{\*\bkmkend _Toc77737307}{\*\bkmkend _Toc89888854} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { \'ab\~Vingt sous les premi\'e8res, dix sous les secondes, cinq sous les enfants et les personnes debout.\~\'bb Tel \'e9 +tait autrefois le tarif de nos divertissements artistiques quand une troupe de com\'e9diens ambulants s'arr\'eatait, pour un soir, dans mon village natal. L'appariteur, charg\'e9 d'avertir les treize cents \'e2mes du chef-lieu de canton, annon\'e7ait l' +\'e9v\'e9nement le matin, vers dix heures, au son du tambour. La ville prenait feu sur son passage. Des enfants, comme moi, sautaient sur place avec des cris aigus. Des jeunes filles, encorn\'e9es de bigoudis, se tenaient immobiles un moment et frapp\'e9 +es de stupeur heureuse, puis couraient comme sous la gr\'eale. Et ma m\'e8re se plaignait, non sans mauvaise foi\~: \'ab\~Grands dieux\~! Minet-Ch\'e9ri, tu ne vas pas me tra\'eener au }{\i Supplice d'une femme}{\~? C'est si ennuyeux\~ +! La femme au supplice, ce sera moi...\~\'bb Cependant elle pr\'e9parait les cisailles et les madeleines pour gaufrer elle-m\'eame son plus joli \'ab\~devant\~\'bb de lingerie fine... +\par +\par Lampes fumeuses \'e0 r\'e9flecteurs de fer-blanc, banquettes plus dures que les bancs de l'\'e9cole, d\'e9cor de toile peinte \'e9caill\'e9 +e, acteurs aussi mornes que des animaux captifs, de quelle tristesse vous ennoblissiez mon plaisir d'un soir... Car les drames m'impr\'e9gnaient d'une horreur froide, et je n'ai jamais pu m'\'e9gayer, toute petite, \'e0 des vaudevi +lles en loques, ni faire \'e9cho \'e0 des rires de comique souffreteux. +\par +\par Quel hasard amena un jour chez nous, pourvue de d\'e9cors, de costumes, une vraie troupe de com\'e9diens nomades, tous gens v\'eatus proprement, point trop maigres, gouvern\'e9s par une sorte d'\'e9cuyer bott\'e9, \'e0 plastron de piqu\'e9 blanc\~ +? Nous n'h\'e9sit\'e2mes pas \'e0 verser trois francs par personne pour entendre la }{\i Tour de Nesle}{, mon p\'e8re, ma m\'e8re et moi. Mais le nouveau tarif \'e9pouvanta notre village parcimonieux, et, d\'e8s le lendemain, la troupe nous quittait p +our planter ses tentes \'e0 X..., petite ville voisine, aristocratique et coquette, tapie au pied de son ch\'e2teau, prostern\'e9e devant ses ch\'e2telains titr\'e9s. La }{\i Tour de Nesle}{ y fit salle comble, et la ch\'e2telaine f\'e9 +licita publiquement, apr\'e8s le spectacle, M.\~Marcel d'Avricourt, grand premier r\'f4le, un long jeune homme agr\'e9able, qui maniait l'\'e9p\'e9 +e comme une badine et voilait, sous des cils touffus, de beaux yeux d'antilope. Il n'en fallait pas tant pour qu'on s'\'e9touff\'e2t, le lendemain soir, \'e0 }{\i Denise}{. Le surlendemain, un dimanche, M.\~d'Avricourt assistait, en jaquette, \'e0 + la messe d'onze heures, offrait l'eau b\'e9nite \'e0 deux jeunes filles rougissantes, et s'\'e9loignait sans lever les yeux sur leur \'e9moi \endash discr\'e9tion que le Tout-X... louait encore, quelques heures plus tard, \'e0 la matin\'e9e d'}{\i +Hernani}{, o\'f9 l'on refusa du monde. +\par +\par La femme du jeune notaire d'X... n'avait pas froid aux yeux. Elle se permettait les d\'e9cisions brusques et gamines d'une femme qui copiait les robes de \'ab\~ces dames du ch\'e2teau\~\'bb, chantait en s'accompagnant elle-m\'eame et portait les cheveux +\'e0 la chien. Le jour d'apr\'e8s, au petit matin, elle s'en alla commander un vol-au-vent \'e0 l'h\'f4tel de la Poste, o\'f9 logeait M.\~d'Avricourt, et \'e9couta le bavardage de la patronne\~: +\par +\par \endash Pour huit personnes, madame\~? Samedi sept heures, sans faute\~! Je verse le lait chaud de M.\~d'Avricourt et j'inscris la commande... Oui, madame, il loge ici... Ah\~! madame, on ne dirait jamais un com\'e9dien\~ +! Une voix comme une jeune fille... Et sit\'f4t sa promenade faite apr\'e8s le d\'e9jeuner, il rentre dans sa chambre et il prend son ouvrage. +\par +\par \endash Son ouvrage\~? +\par +\par \endash Il brode, madame\~! Une vraie f\'e9e\~! Il finit un dessus de piano au pass\'e9, on l'exposerait\~! Ma fille a relev\'e9 le dessin... +\par +\par La femme du jeune notaire guetta le jour m\'eame M.\~d'Avricourt, r\'eaveur sous les tilleuls, l'aborda, et s'enquit d'un certain dessus de piano dont le dessin et l'ex\'e9cution... M.\~ +d'Avricourt rougit, voila d'une main ses yeux de gazelle, fit deux ou trois petits cris bizarres et jeta quelques mots embarrass\'e9s\~: +\par +\par \endash Enfantillages\~!... Enfantillages que la mode de Paris encourage... +\par +\par Un geste de chasse-mouches, d'une aff\'e9terie gracieuse, termina la phrase. \'c0 quoi la notairesse r\'e9pliqua par une invitation \'e0 prendre le th\'e9. +\par +\par \endash Oh\~! un petit th\'e9 intime o\'f9 chacun peut apporter son ouvrage... +\par +\par Dans la semaine, le }{\i Gendre de M.\~Poirier}{ allait aux nues, en compagnie d'}{\i Hernani}{, du }{\i Bossu}{ et des }{\i Deux Timides}{, port\'e9 +s par l'enthousiasme d'un public jamais las. Chez la receveuse de l'enregistrement, chez la pharmacienne et la perceptrice, M.\~d'Avricourt imposait la couleur de ses cravates, sa mani\'e8re de marcher, de saluer, de pousser, parmi les \'e9 +clats cristallins de son rire, de petits gloussements aigus, d'appuyer une main sur sa hanche comme sur une garde d'\'e9p\'e9e \endash et de broder. L'\'e9cuyer bott\'e9, gouverneur de la troupe connaissait de douces heures, envoyait des mandats au Cr +\'e9dit Lyonnais et s'attablait l'apr\'e8s-midi au caf\'e9 de la Perle, en compagnie du p\'e8re noble, du comique au grand nez et de la coquette un peu camuse. +\par +\par Ce fut le moment que choisit le ch\'e2telain, absent depuis une quinzaine, pour revenir de Paris et qu\'e9rir les bons avis du notaire de X... Il trouva la notairesse qui servait le th\'e9. Pr\'e8s d'elle, le premier clerc de l'\'e9tude, un g\'e9 +ant osseux et ambitieux, comptait ses points sur l'\'e9tamine bien tendue d'un tambour. Le fils du pharmacien, petit noceur \'e0 figure de cocher, entrela\'e7ait des initiales sur un napperon, et le gros Glaume, veuf \'e0 + marier, remplissait de laine alternativement magenta et vieil or les quadrillages d'une pantoufle. Jusqu'au vieux M.\~Demange, tout tremblotant, qui s'essayait sur un gros canevas... Debout, M.\~d'Avricourt r\'e9citait des vers, encens\'e9 + par les soupirs des femmes oisives, et son regard oriental ne s'abaissait point sur elles. +\par +\par Je n'ai jamais su au juste par quelles br\'e8ves paroles, ou par quel silence plus s\'e9v\'e8re, le ch\'e2telain fl\'e9trit la \'ab\~derni\'e8re mode de Paris\~\'bb et \'e9claira l'aveuglement \'e9 +trange de ces braves gens qui le regardaient, l'aiguille en l'air. Mais j'entendis maintes fois raconter que le lendemain matin la troupe levait le camp, et qu'\'e0 l'h\'f4tel de la Poste il ne restait rien de Lagard\'e8 +re, d'Hernani, du gendre impertinent de M.\~Poirier \endash rien, qu'un \'e9cheveau de soie et un d\'e9 oubli\'e9s. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737308}{\*\bkmkstart _Toc89888855}LA PETITE BOUILLOUX{\*\bkmkend _Toc77737308}{\*\bkmkend _Toc89888855} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Cette petite Bouilloux \'e9tait si jolie que nous nous en apercevions. Il n'est pas ordinaire que des fillettes reconnaissent en l'une d'elles la beaut\'e9 + et lui rendent hommage. Mais l'incontest\'e9e petite Bouilloux nous d\'e9sarmait. Quand ma m\'e8re la rencontrait dans la rue, elle arr\'eatait la petite Bouilloux et se penchait sur elle, comme elle faisait pour sa rose safran\'e9e, pour son cactus \'e0 + fleur pourpre, pour son papillon du pin, endormi et confiant sur l'\'e9corce \'e9cailleuse. Elle touchait les cheveux fris\'e9s, dor\'e9s comme la ch\'e2taigne mi-m\'fbre, la joue transparente et rose de la petite Bouilloux, regardait battre les cils d +\'e9mesur\'e9s sur l'humide et vaste prunelle sombre, les dents briller sous une l\'e8vre sans pareille, et laissait partir l'enfant, qu'elle suivait des yeux, en soupirant\~: +\par +\par \endash C'est prodigieux\~!... +\par +\par Quelques ann\'e9es pass\'e8rent, ajoutant des gr\'e2ces \'e0 la petite Bouilloux. Il y eut des dates que notre admiration comm\'e9morait\~: une distribution de prix o\'f9 la petite Bouilloux, timide et r\'e9 +citant tout bas une fable inintelligible, resplendit sous ses larmes comme une p\'eache sous l'averse... La premi\'e8re communion de la petite Bouilloux fit scandale\~: elle alla boire chopine apr\'e8s les v\'eapres, avec son p\'e8 +re, le scieur de long, au caf\'e9 du Commerce, et dansa le soir, f\'e9minine d\'e9j\'e0 et coquette, balanc\'e9e sur ses souliers blancs, au bal public. +\par +\par D'un air orgueilleux, auquel elle nous avait habitu\'e9es, elle nous avertit apr\'e8s, \'e0 l'\'e9cole, qu'elle entrait en apprentissage. +\par +\par \endash Ah\~!... Chez qui\~? +\par +\par \endash Chez Mme\~Adolphe. +\par +\par \endash Ah\~!... Tu vas gagner tout de suite\~? +\par +\par \endash Non, je n'ai que treize ans, je gagnerai l'an prochain. +\par +\par Elle nous quitta sans effusion et nous la laiss\'e2mes froidement aller. D\'e9j\'e0 sa beaut\'e9 l'isolait, et elle ne comptait point d'amies dans l'\'e9cole, o\'f9 + elle apprenait peu. Ses dimanches et ses jeudis, au lieu de la rapprocher de nous, appartenaient \'e0 une famille \'ab\~mal vue\~\'bb, \'e0 des cousines de dix-huit ans, effront\'e9es sur le pas de la porte, \'e0 des fr\'e8res, apprentis charrons, qui +\'ab\~portaient cravate\~\'bb, \'e0 quatorze ans et fumaient, leur s\'9cur au bras, entre le \'ab\~Tir parisien\~\'bb de la foire et le gai \'ab\~D\'e9bit\~\'bb que la veuve \'e0 Pimolle achalandait si bien. +\par +\par D\'e8s le lendemain, je vis la petite Bouilloux, car elle montait vers son atelier de couture, et je descendais vers l'\'e9cole. De stupeur, d'admiration jalouse, je restai plant\'e9e, du c\'f4t\'e9 de la rue des S\'9curs, regardant Nana Bouilloux qui s' +\'e9loignait. Elle avait troqu\'e9 son sarrau noir, sa courte robe de petite fille contre une jupe longue, contre un corsage de satinette rose \'e0 plis plats. Un tablier de mohair noir parait le devant de sa jupe, et ses bondissants cheveux, disciplin +\'e9s, tordus en \'ab\~huit\~\'bb, casquaient \'e9troitement la forme charmante et nouvelle d'une t\'eate ronde, imp\'e9rieuse, qui n'avait plus d'enfantin que sa fra\'eecheur et son impudence, pas encore mesur\'e9e, de petite d\'e9vergond\'e9 +e villageoise. +\par +\par Le cours sup\'e9rieur bourdonna, ce matin-l\'e0. +\par +\par \endash J'ai vu Nana Bouilloux\~! En \'ab\~long\~\'bb, ma ch\'e8re, en long qu'elle est habill\'e9e\~! Et en chignon\~! Et des talons hauts, et une paire de... +\par +\par \endash Mange, Minet-Ch\'e9ri, mange, ta c\'f4telette sera froide. +\par +\par \endash Et un tablier, maman, oh\~! un si joli tablier en mohair, comme de la soie\~!... Est-ce que je ne pourrais pas... +\par +\par \endash Non, Minet-Ch\'e9ri, tu ne pourrais pas. +\par +\par \endash Mais puisque Nana Bouilloux peut bien... +\par +\par \endash Oui, elle peut, et m\'eame elle doit, \'e0 treize ans, porter chignon, tablier court, jupe longue \endash c'est l'uniforme de toutes les petites Bouilloux du monde, \'e0 treize ans \endash malheureusement. +\par +\par \endash Mais... +\par +\par \endash Oui, tu voudrais un uniforme complet de petite Bouilloux. \'c7a se compose de tout ce que tu as vu, plus\~: une lettre bien cach\'e9e dans la poche du tablier, un amoureux qui sent le vin et le cigare \'e0 un sou\~ +; deux amoureux, trois amoureux... et un peu plus tard... beaucoup de larmes... un enfant malingre et cach\'e9 que le busc du corset a \'e9cras\'e9 pendant des mois... C'est \'e7a, Minet-Ch\'e9ri, l'uniforme complet des petites Bouilloux. Tu le veux\~? + +\par +\par \endash Mais non, maman... Je voulais essayer si le chignon... +\par +\par Ma m\'e8re secouait la t\'eate avec une malice grave. +\par +\par \endash Ah\~! non. Tu ne peux pas avoir le chignon sans le tablier, le tablier sans la lettre, la lettre sans les souliers \'e0 talons, ni les souliers sans... le reste\~! C'est \'e0 choisir\~! +\par +\par Ma convoitise se lassa vite. La radieuse petite Bouilloux ne fut plus qu'une passante quotidienne, que je regardais \'e0 peine. T\'eate nue l'hiver et l'\'e9t\'e9 +, elle changeait chaque semaine la couleur vive de ses blouses. Par grand froid, elle serrait sur ses minces \'e9paules \'e9l\'e9gantes un petit fichu inutile. Droite, \'e9clatante comme une rose \'e9pineuse, les cils abattus sur la joue ou d\'e9 +voilant l'\'9cil humide et sombre, elle m\'e9ritait, chaque jour davantage, de r\'e9gner sur des foules, d'\'eatre contempl\'e9e, par\'e9e, charg\'e9e de joyaux. La cr\'eapelure dompt\'e9e de ses cheveux ch\'e2tains se r\'e9v\'e9lait, quand m\'ea +me, en petites ondes qui accrochaient la lumi\'e8re, en vapeur dor\'e9e sur la nuque et pr\'e8s des oreilles. Elle avait un air toujours vaguement offens\'e9, des narines courtes et velout\'e9es qui faisaient penser \'e0 une biche. +\par +\par Elle eut quinze ans, seize ans \endash moi aussi. Sauf qu'elle riait beaucoup le dimanche, au bras de ses cousines et de ses fr\'e8res, pour montrer ses dents, Nana Bouilloux se tenait assez bien. +\par +\par \endash Pour une petite Bouilloux, ma foi, il n'y a rien \'e0 dire\~! reconnaissait la voix publique. +\par +\par Elle eut dix-sept ans, dix-huit ans, un teint comme un fruit abrit\'e9 du vent, des yeux qui faisaient baisser les regards, une d\'e9marche apprise on ne sait o\'f9. Elle se mit \'e0 fr\'e9quenter les \'ab\~parquets\~\'bb aux foires et aux f\'eates, \'e0 + danser furieusement, \'e0 se promener tr\'e8s tard, dans le chemin de ronde, un bras d'homme autour de la taille. Toujours m\'e9chante, mais rieuse, et poussant \'e0 la hardiesse ceux qui se seraient content\'e9s de l'aimer. +\par +\par Un soir de Saint-Jean, elle dansait au parquet install\'e9 place du Grand-Jeu, sous la triste lumi\'e8re et l'odeur des lampes \'e0 p\'e9trole. Les souliers \'e0 clous levaient la poussi\'e8re de la place, entre les planches du \'ab\~parquet\~\'bb +. Tous les gar\'e7ons gardaient en dansant le chapeau sur la t\'eate, comme il se doit. Des filles blondes devenaient lie-de-vin dans leurs corsages coll\'e9s, des brunes, venues des champs et br\'fbl\'e9es, semblaient noires. Mais dans une bande d'ouvri +\'e8res d\'e9daigneuses, Nana Bouilloux, en robe d'\'e9t\'e9 \'e0 petites fleurs, buvait de la limonade au vin rouge quand les Parisiens entr\'e8rent dans le bal. +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\cgrid {\lang1036 Deux Parisiens comme on en voit l'\'e9t\'e9 \'e0 la campagne, des amis d'un ch\'e2telain voisin, qui s'ennuyaient\~ +; des Parisiens en serge blanche et en tussor qui venaient se moquer, un moment, d'une Saint-Jean de village\'85 Ils cess\'e8rent de rire en apercevant Nana Bouilloux et s'assirent \'e0 la buvette pour la voir de plus pr\'e8s. Ils \'e9chang\'e8rent, \'e0 + mi-voix, des paroles qu'elle feignait de ne pas entendre. Car sa fiert\'e9 de belle cr\'e9ature lui d\'e9fendait de tourner les yeux vers eux, et de pouffer comme ses compagnes. Elle entendit\~: \'ab\~Cygne parmi les oies\'85 Un Greuze\~!\'85 + crime de laisser s'enterrer ici une merveille\'85\~\'bb Quand le Parisien en serge blanche invita la petite Bouilloux \'e0 valser, elle se leva sans \'e9tonnement, et dansa muette, s\'e9rieuse\~; ses ci +ls, plus beaux qu'un regard, touchaient, parfois, le pinceau d'une moustache blonde. +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Apr\'e8s la valse, les Parisiens s'en all\'e8rent, et Nana Bouilloux s'assit \'e0 la buvette en s'\'e9ventant. Le fils Leriche l'y vint chercher, et Houette, et m\'eame Honce, le pharmacien, et m\'eame Possy, l'\'e9b\'e9 +niste, grisonnant, mais fin danseur. \'c0 tous, elle r\'e9pondit\~: \'ab\~Merci bien, je suis fatigu\'e9e\~\'bb, et elle quitta le bal \'e0 dix heures et demie. +\par +\par Et puis, il n'arriva plus rien \'e0 la petite Bouilloux. Les Parisiens ne revinrent pas, ni ceux-l\'e0, ni d'autres. Houette, Honce, le fils Leriche, les commis voyageurs au ventre barr\'e9 + d'or, les soldats permissionnaires et les clercs d'huissier gravirent en vain notre rue escarp\'e9e, aux heures o\'f9 descendait l'ouvri\'e8re bien coiff\'e9e, qui passait raide avec un signe de t\'eate. Ils l'esp\'e9r\'e8rent aux bals, o\'f9 + elle but de la limonade d'un air distingu\'e9 et r\'e9pondit \'e0 tous\~: \'ab\~Merci bien, je ne danse pas, je suis fatigu\'e9e.\~\'bb Bless\'e9s, ils ricanaient, apr\'e8s quelques jours\~: \'ab\~Elle a attrap\'e9 une fatigue de trente-six semaines, oui +\~!\~\'bb et ils \'e9pi\'e8rent sa taille\'85 Mais rien n'arriva \'e0 la petite Bouilloux, ni cela ni autre chose. Elle attendait, simplement. Elle attendait, touch\'e9 +e d'une foi orgueilleuse, consciente de ce que lui devait un hasard qui l'avait trop bien arm\'e9e. Elle attendait\'85 ce Parisien de serge blanche\~? Non. L'\'e9tranger, le ravisseur. L'attente orgueilleuse la fit pure, silencieuse\~; elle d\'e9 +daigna, avec un petit sourire \'e9tonn\'e9, Honce, qui voulut l'\'e9lever au rang de pharmacienne l\'e9gitime, et le premier clerc de l'huissier. Sans plus d\'e9choir, et reprenant en une fois ce qu'elle avait jet\'e9 \endash + rires, regards, duvet lumineux de sa joue, courte l\'e8vre enfantine et rouge, gorge qu'une ombre bleue divise \'e0 peine \endash \'e0 des amants, elle attendit son r\'e8gne, et le prince qui n'avait pas de nom. +\par +\par Je n'ai pas revu, en passant une fois dans mon pays natal, l'ombre de celle qui me refusa si tendrement ce qu'elle appelait \'ab\~l'uniforme des petites Bouilloux\~\'bb. Mais comme l'automobile qui m'emmenait montait lentement \endash + pas assez lentement, jamais assez lentement \endash une rue o\'f9 je n'ai plus de raison de m'arr\'eater, une passante se rangea pour \'e9viter la roue. Une femme mince, bien coiff\'e9e, les cheveux en casque \'e0 + la mode d'autrefois, des ciseaux de couturi\'e8re pendus \'e0 une \'ab\~ch\'e2telaine\~\'bb d'acier, sur son tablier noir. De grands yeux vindicatifs, une bouche serr\'e9 +e qui devait se taire longuement, la joue et la tempe jaunies de celles qui travaillent \'e0 la lampe\~; une femme de quarante-cinq \'e0\'85 Mais non, mais non\~; une femme de trente-huit ans, une femme de mon \'e2ge, exactement de mon \'e2 +ge, je n'en pouvais pas douter\'85 D\'e8s que la voiture lui laissa le passage, la \'ab\~petite Bouilloux\~\'bb descendit la rue, droite, indiff\'e9rente, apr\'e8s qu'un coup d'\'9cil, \'e2pre et anxieux, lui eut r\'e9v\'e9l\'e9 que la +voiture s'en allait, vide du ravisseur attendu. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737309}{\*\bkmkstart _Toc89888856}L'AMI{\*\bkmkend _Toc77737309}{\*\bkmkend _Toc89888856} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le jour o\'f9 l'Op\'e9ra-Comique br\'fbla, mon fr\'e8re a\'een\'e9, accompagn\'e9 d'un autre \'e9tudiant, son ami pr\'e9f\'e9r\'e9 +, voulut louer deux places. Mais d'autres m\'e9lomanes pauvres, habitu\'e9s des places \'e0 trois francs, n'avaient rien laiss\'e9. Les deux \'e9tudiants d\'e9\'e7us d\'een\'e8rent \'e0 la terrasse d'un petit restaurant du quartier\~ +: une heure plus tard, \'e0 deux cents m\'e8tres d'eux, l'Op\'e9ra-Comique br\'fblait. Avant de courir l'un au t\'e9l\'e9graphe pour rassurer ma m\'e8re, l'autre \'e0 sa famille parisienne, ils se serr\'e8rent la main et se regard\'e8 +rent, avec cet embarras, cette mauvaise gr\'e2ce sous laquelle les tr\'e8s jeunes hommes d\'e9guisent leurs \'e9motions pures. Aucun d'eux ne parla de hasard providentiel, ni de la protection myst\'e9rieuse \'e9tendue sur leurs deux t\'ea +tes. Mais quand vinrent les grandes vacances, pour la premi\'e8re fois Maurice \endash admettez qu'il s'appelait Maurice \endash accompagna mon fr\'e8re et vint passer deux mois chez nous. +\par +\par J'\'e9tais alors une petite fille assez grande, treize ans environ. +\par +\par Il vint donc ce Maurice que j'admirais en aveugle, sur la foi de l'amiti\'e9 que lui portait mon fr\'e8re. En deux ans, j'avais appris que Maurice faisait son droit \endash pour moi, c'\'e9tait un peu comme si on m'e\'fbt dit qu'il \'ab\~faisait le beau +\~\'bb debout sur ses pattes de derri\'e8re \endash qu'il adorait, autant que mon fr\'e8re, la musique, qu'il ressemblait au baryton Taskin avec des moustaches et une tr\'e8 +s petite barbe en pointe, que ses riches parents vendaient en gros des produits chimiques et ne gagnaient pas moins de cinquante mille francs par an \endash on voit que je parle d'un temps lointain. +\par +\par Il vint, et ma m\'e8re s'\'e9cria tout de suite qu'il \'e9tait \'ab\~de cent mille pics\~\'bb sup\'e9rieur \'e0 ses photographies, et m\'eame \'e0 tout ce que mon fr\'e8re vantait de lui depuis deux ans\~: fin, l'\'9cil velout\'e9 +, la main belle, la moustache comme roussie au feu, et l'aisance caressante d'un fils qui a peu quitt\'e9 sa m\'e8re. Moi, je ne dis rien, justement parce que je partageais l'enthousiasme maternel. +\par +\par Il arrivait v\'eatu de bleu, coiff\'e9 d'un panama \'e0 ruban ray\'e9, m'apportant des bonbons, des singes en chenille de soie grenat, vieil-or, vert-paon, qu'une mode aga\'e7ante accrochait partout \endash les rintintins de l'\'e9poque \endash + un petit porte-monnaie en peluche turquoise. Mais que valaient les cadeaux aux prix des larcins\~? Je leur d\'e9robai, \'e0 lui et \'e0 mon fr\'e8re, tout ce qui tomba sous ma petite serre de pie sentimentale\~: des journaux illustr\'e9 +s libertins, des cigarettes d'Orient, des pastilles contre la toux, un crayon dont l'extr\'e9mit\'e9 portait des traces de dents \endash et surtout les bo\'eetes d'allumettes vides, les nouvelles bo\'eetes blasonn\'e9 +es de photographies d'actrices que je ne fus pas longue \'e0 conna\'eetre toutes, et \'e0 nommer sans faute\~: Th\'e9o, Sybil Sanderson, Van Zandt\'85 Elles appartenaient \'e0 une race inconnue, admirable, que la nature avait dot\'e9 +e invariablement d'yeux tr\'e8s grands, de cils tr\'e8s noirs, de cheveux fris\'e9s en \'e9ponge sur le front, et d'un l\'e9 de tulle sur une seule \'e9paule, l'autre demeurant nue\'85 \'c0 les entendre nommer n\'e9gligemment par Maurice, je les r\'e9 +unis en un harem sur lequel il \'e9tendait une royaut\'e9 indolente, et j'essayais, le soir, en me couchant, l'effet d'une voilette de maman sur mon \'e9paule. Je fus, huit jours durant, rev\'eache, jalouse, p\'e2le, rougissante \endash + en un mot amoureuse. +\par +\par Et puis, comme j'\'e9tais en somme une fort raisonnable petite fille, cette p\'e9riode d'exaltation passa et je go\'fbtai pleinement l'amiti\'e9, l'humeur gaie de Maurice, les causeries libres des deux amis. Une coquetterie plus intelligente r\'e9 +git tous mes gestes, et je fus, avec une apparence parfaite de simplicit\'e9, telle que je devais \'eatre pour plaire\~: une longue enfant aux longues tresses, la taille bien serr\'e9e dans un ruban \'e0 + boucle, blottie sous son grand chapeau de paille comme un chat guetteur. On me revit \'e0 la cuisine et les mains dans la p\'e2te \'e0 galettes, au jardin le pied sur la b\'ea +che, et je courus en promenade, autour des deux amis bras sur bras, ainsi qu'une gardienne gracieuse et fid\'e8le. Quelles chaudes vacances, si \'e9mues et si pures\'85 +\par +\par C'est en \'e9coutant causer les deux jeunes gens que j'appris le mariage, encore assez lointain, de Maurice. Un jour que nous \'e9tions seuls au jardin, je m'enhardis jusqu'\'e0 lui demander le portrait de sa fianc\'e9e. Il me le tendit\~ +: un jeune fille souriante, jolie, extr\'eamement coiff\'e9e, enguirland\'e9e de mille ruches de dentelle. +\par +\par \endash Oh\~! dis-je maladroitement, la belle robe\~! +\par +\par Il rit si franchement que je ne m'excusai pas. +\par +\par \endash Et qu'allez-vous faire, quand vous serez mari\'e9\~? +\par +\par Il cessa de rire et me regarda. +\par +\par \endash Comment, ce que je vais faire\~? Mais je suis d\'e9j\'e0 presque avocat, tu sais\~! +\par +\par \endash Je sais. Et elle, votre fianc\'e9e, que fera-t-elle pendant que vous serez avocat\~? +\par +\par \endash Que tu es dr\'f4le\~! Elle sera ma femme, voyons. +\par +\par \endash Elle mettra d'autres robes avec beaucoup de petites ruches\~? +\par +\par \endash Elle s'occupera de notre maison, elle recevra\'85 Tu te moques de moi\~? Tu sais tr\'e8s bien comment on vit quand on est mari\'e9. +\par +\par \endash Non, pas tr\'e8s bien. Mais je sais comment nous vivons depuis un mois et demi. +\par +\par \endash Qui donc, \'ab\~nous\~\'bb\~? +\par +\par \endash Vous, mon fr\'e8re et moi. Vous \'eates bien, ici\~? \'c9tiez-vous heureux\~? Vous nous aimez\~? +\par +\par Il leva ses yeux noirs vers le toit d'ardoises brod\'e9 de jaune, vers la glycine en sa seconde floraison, les arr\'eata un moment sur moi et r\'e9pondit comme \'e0 lui-m\'eame\~: +\par +\par \endash Mais oui\'85 +\par +\par \endash Apr\'e8s, quand vous serez mari\'e9, vous ne pourrez plus, sans doute, revenir ici, passer les vacances\~? Vous ne pourrez plus jamais vous promener \'e0 c\'f4t\'e9 de mon fr\'e8re, en tenant mes deux nattes par le bout, comme des r\'eanes\~? + +\par +\par Je tremblais de tout mon corps, mais je ne le quittais pas des yeux. Quelque chose changea dans son visage. Il regarda tout autour de lui, puis il parut mesurer, de la t\'eate aux pieds, la fillette qui s'appuyait \'e0 un arbre et qui levait la t\'ea +te en lui parlant, parce qu'elle n'avait pas encore assez grandi. Je me souviens qu'il \'e9baucha une sorte de sourire contraint, puis il haussa les \'e9paules, r\'e9pondit assez sottement\~: +\par +\par \endash Dame, non, \'e7a va de soi\'85 +\par +\par Il s'\'e9loigna vers la maison sans ajouter un mot et je m\'ealai pour la premi\'e8re fois, au regret enfantin que j'avais de perdre bient\'f4t Maurice, un petit chagrin victorieux de femme. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737310}{\*\bkmkstart _Toc89888857}YBANEZ EST MORT{\*\bkmkend _Toc77737310}{\*\bkmkend _Toc89888857} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {J'ai oubli\'e9 son nom. Pourquoi sa triste figure \'e9merge-t-elle encore, quelquefois, des songes qui me ram\'e8nent, la nuit, au temps et au pays o\'f9 + je fus une enfant\~? Sa triste figure erre-t-elle au lieu o\'f9 sont les morts sans amis, apr\'e8s qu'il eut err\'e9, sans amis, parmi les vivants\~? +\par +\par Il s'appelait \'e0 peu pr\'e8s Goussard, Voussard, ou peut-\'eatre Gaumeau. Il entra, comme exp\'e9ditionnaire, chez M}{\super e}{ Defert, notaire, et il y resta des ann\'e9es, des ann\'e9es\'85 Mais mon village, qui n'avait pas vu na\'eetre Voussard +\endash ou Gaumeau \endash ne voulut pas l'adopter. M\'eame \'e0 l'anciennet\'e9, Voussard ne gagna point son grade d'\'ab\~enfant du pays\~\'bb. Grand, gris, sec, \'e9troit, il ne qu\'eata nulle sympathie et le c\'9cur m\'eame de Rouillard, ce c\'9c +ur expansif de cafetier-violoniste, attendri \'e0 force de mener en musique les cort\'e8ges de noces au long des routes, ne s'ouvrit jamais pour lui. +\par +\par Voussard \'ab\~mangeait\~\'bb chez Patasson. \'ab\~Manger chez un tel\~\'bb, cela signifie, chez nous, qu'on y loge aussi. Soixante francs par mois pour la pension compl\'e8te\~: Voussard ne risquait pas d'y g\'e2ter sa taille, qu'il garda maigre, sangl +\'e9e d'une jaquette verniss\'e9e et d'un gilet jaune, recousu de gros fil noir. Oui, recousu de gros fil\'85 au-dessus de la pochette \'e0 montre\'85 je le vois\'85 Si je peignais, je pourrais faire de Voussard, vingt-cinq ans apr\'e8 +s qu'il a disparu, un portrait incompr\'e9hensiblement ressemblant. Pourquoi\~? Je ne sais. Ce gilet, la couture de fil noir, le col en papier-carton blanc, la cravate, une loque \'e0 + dessin cachemire. Au-dessus, la figure, grise le matin comme une vitre sale, parce que Voussard partait \'e0 jeun, marbr\'e9e d'un rouge pauvre apr\'e8s le repas de midi. La figure, longue, toujours sans barbe, mais toujours mal ras\'e9 +e. Une grande bouche, nou\'e9e serr\'e9, laide. Un nez long, un nez avide, plus gras que tout le visage, et des yeux\'85 Je ne les ai vus qu'une fois, car ils regardaient d'habitude la terre et s'abritaient en outre sous un canotie +r de paille noire, trop petit pour le cr\'e2ne de Voussard et pos\'e9 en avant sur son front comme les chapeaux que portaient les femmes sous le second Empire, pendant la mode du chignon Benoiton. +\par +\par \'c0 l'heure du pousse-caf\'e9 et de la cigarette, Voussard, qui se passait de tabac et de caf\'e9, prenait l'air \'e0 deux pas de son \'e9tude, sur un des deux bancs de pierre qui doivent flanquer encore la maison de Mme\~ +Lachassagne. Il y revenait vers quatre heures, \'e0 l'heure o\'f9 le reste du village go\'fbtait. Le banc de gauche usait les culottes des deux clercs de M}{\super e}{ Defert. Le banc de droite branlait, par beau temps, aux m\'ea +mes heures, sous une brochette de petites filles d\'e9j\'e0 grandes, serr\'e9es et remuantes comme des passereaux sur la tuile d'une chemin\'e9e chaude\~: Odile, Yvonne, Marie, Colette\'85 Nous avions treize, quatorze ans, l'\'e2ge du chignon pr\'e9matur +\'e9, de la ceinture de cuir boucl\'e9e au dernier cran, du soulier qui blesse, des cheveux \'e0 la chien qu'on a coup\'e9s \endash \'ab\~tant pis\~! maman dira ce qu'elle voudra\~!\~\'bb \endash \'e0 l'\'e9cole, pendant la le\'e7 +on de couture, d'un coup de ciseaux \'e0 broder. Nous \'e9tions minces, h\'e2l\'e9es, mani\'e9r\'e9es et brutales, maladroites comme des gar\'e7ons, impudentes, empourpr\'e9es de timidit\'e9 au son seul de notre voix, aigres, pleines de gr\'e2ce, + insupportables\'85 +\par +\par Pendant quelques minutes, sur le banc, avant la classe, nous faisions les belles pour tout ce qui descendait, sur deux pieds, du haut de Bel-Air\~; mais nous ne regardions jamais Voussard, pench\'e9 sur un journal pli\'e9 en huit. Nos m\'e8res le c +raignaient vaguement\~: +\par +\par \endash Tu n'as pas encore \'e9t\'e9 t'asseoir sur ce banc, si pr\'e8s de cet individu\~! +\par +\par \endash Quel individu, maman\~? +\par +\par \endash Cet individu de chez Defert\'85 Ah\~! je n'aime pas cela\~! +\par +\par \endash Pourquoi, maman\~? +\par +\par \endash Je me comprends\'85 +\par +\par Elles avaient de lui l'horreur qu'on a pour le satyre, ou le fou silencieux tout \'e0 coup assassin. Mais Voussard semblait ignorer notre pr\'e9sence et nous n'avions gu\'e8re l'id\'e9e qu'il f\'fbt vivant. +\par +\par Il m\'e2chait une petite branche de tilleul en guise de dessert, croisait l'un sur l'autre, avec une d\'e9sinvolture de squelette frivole, ses tibias sans chair, et il lisait, sous son auvent de paille noire poussi\'e9reuse. \'c0 midi et demi, le petit M +\'e9n\'e9treau, galopin d'\'e9cole l'an dernier, promu r\'e9cemment saute-ruisseau chez Defert, s'asseyait \'e0 c\'f4t\'e9 de Voussard, et finissait son pain du d\'e9jeuner \'e0 grands coups de dents, comme un fox qui d\'e9 +chire une pantoufle. Le mur fleuri de Mme\~Lachassagne \'e9grenait sur eux et sur nous des glycines, des cytises, le parfum du tilleul, une corolle plate et tournoyante de cl\'e9matite, des fruits rouges d'if\'85 + Odile feignait le fou rire pour frapper d'admiration un commis voyageur qui passait\~; Yvonne attendait que le nouvel instituteur-adjoint par\'fbt \'e0 la fen\'eatre du cours sup\'e9rieur\~; je projetais de d\'e9saccorder mon piano pour que l +'accordeur du chef-lieu, celui qui portait lorgnon d'or\'85 Voussard, comme inanim\'e9, lisait. +\par +\par Un jour vint que le petit M\'e9n\'e9treau s'assit le premier sur le banc de gauche, mordant son reste de pain et gobant des cerises. Voussard arriva en retard, au coup de cloche de l'\'e9cole. Il marchait vite et gauchement, comme quelqu'un qui se h\'e2 +te dans l'obscurit\'e9. Un journal ouvert qu'il tenait \'e0 la main balayait la rue. Il posa une main sur l'\'e9paule du petit M\'e9n\'e9treau, se pencha et lui dit d'une voix profonde et pr\'e9cipit\'e9e\~: +\par +\par \endash Ybanez est mort. Ils l'ont assassin\'e9. +\par +\par Le petit M\'e9n\'e9treau ouvrit la bouche pleine de pain m\'e2ch\'e9 et b\'e9gaya\~: +\par +\par \endash C'est pas vrai\~? +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\cgrid {\lang1036 \endash Si. Les soldats du roi. Regarde. +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Et il d\'e9ploya tragiquement, sous le nez du saute-ruisseau, le feuilleton du journal qui tremblait entre ses doigts. +\par +\par \endash Eh ben\~!\'85 soupira le petit M\'e9n\'e9treau\'85 Qu'est-ce qui va arriver\~? +\par +\par \endash Ah\~!\'85 Est-ce que je sais\~!\'85 +\par +\par Les grands bras de Voussard se lev\'e8rent, retomb\'e8rent\~: +\par +\par \endash C'est un coup du cardinal de Richelieu, ajouta-t-il avec un rire amer. +\par +\par Puis il \'f4ta son chapeau pour s'essuyer le front et demeura un moment immobile, laissant errer sur la vall\'e9e ses yeux que nous ne connaissions pas, les yeux jaunes d'un conqu\'e9rant d'\'eeles, les yeux cruels et sans bornes d'un pirate au +x aguets sous son pavillon noir, les yeux d\'e9sesp\'e9r\'e9s du loyal compagnon d'Ybanez, assassin\'e9 l\'e2chement par les soldats du Roy. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737311}{\*\bkmkstart _Toc89888858}MA M\'c8RE ET LE CUR\'c9{\*\bkmkend _Toc77737311}{\*\bkmkend _Toc89888858} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Ma m\'e8re, m\'e9cr\'e9ante, permit cependant que je suivisse le cat\'e9chisme, quand j'eus onze ou douze ans. Elle n'y mit jamais d'autre obstacle que des r\'e9 +flexions d\'e9sobligeantes, exprim\'e9es vertement chaque fois qu'un humble petit livre, cartonn\'e9 de bleu, lui tombait sous la main. Elle ouvrait mon cat\'e9chisme au hasard et se f\'e2chait tout de suite\~: +\par +\par \endash Ah\~! que je n'aime pas cette mani\'e8re de poser des questions\~! Qu'est-ce que Dieu\~? qu'est-ce que ceci\~? qu'est-ce que cela\~? Ces points d'interrogation, cette manie de l'enqu\'eate et de l'inquisition, je trouve \'e7a incroyablement indi +scret\~! Et ces commandements, je vous demande un peu\~! Qui a traduit les commandements en un pareil charabia\~? Ah\~! je n'aime pas voir ce livre dans les mains d'un enfant, il est rempli de choses si audacieuses et si compliqu\'e9es\'85 +\par +\par \endash Enl\'e8ve-le des mains de ta fille, disait mon p\'e8re, c'est bien simple. +\par +\par \endash Non, ce n'est pas bien simple. S'il n'y avait encore que le cat\'e9chisme\~! Mais il y a la confession. \'c7a, vraiment\'85 \'e7a, c'est le comble\~! Je ne peux pas en parler sans que le rouge de l'indignation\'85 Regarde comme je suis rouge\~! + +\par +\par \endash N'en parle pas. +\par +\par \endash Oh\~! toi\'85 C'est ta morale qui est \'ab\~bien simple\~\'bb. Les choses ennuyeuses, on n'en parle pas, et alors elles cessent d'exister, hein\~? +\par +\par \endash Je ne dirais pas mieux. +\par +\par \endash Plaisanter n'est pas r\'e9pondre. Je ne peux pas m'habituer aux questions qu'on pose \'e0 cette enfant. +\par +\par \endash \~!!! +\par +\par \endash Quand tu l\'e8veras les bras au ciel\~! R\'e9v\'e9ler, avouer, et encore avouer, et exhiber tout ce qu'on fait de mal\~!\'85 Le taire, s'en punir au fond de soi, voil\'e0 qui est mieux. Voil\'e0 + ce qu'on devrait enseigner. Mais la confession rend l'enfant enclin \'e0 un flux de paroles, \'e0 un \'e9pluchage intime, o\'f9 il entre bient\'f4t plus de plaisir vaniteux que d'humilit\'e9\'85 Je t'assure\~! Je suis tr\'e8s m\'e9 +contente. Et je m'en vais de ce pas en parler au cur\'e9\~! +\par +\par Elle jetait sur ses \'e9paules sa \'ab\~visite\~\'bb en cachemire noir brod\'e9e de jais, coiffait sa petite capote \'e0 grappes de lilas fonc\'e9s, et s'en allait, de ce pas en effet, ce pas inimitable et dansant \endash + la pointe du pied en dehors, le talon effleurant \'e0 peine la terre \endash sonner \'e0 la porte de M.\~le cur\'e9 Millot, \'e0 cent m\'e8tres de l\'e0. J'entendais, de chez nous, la sonnette triste et cristalline, et j'imaginais, troubl\'e9 +e, un entretien dramatique, des menaces, des invectives, entre ma m\'e8re et le cur\'e9-doyen\'85 Au claquement de la porte d'entr\'e9e, mon c\'9cur romanesque d'enfant r\'e9pondait par un bond p\'e9nible. Ma m\'e8re reparaissait rayonnante, et mon p\'e8 +re abaissait devant son visage, barbu comme un paysage forestier, le journal le }{\i Temps}{\~: +\par +\par \endash Eh bien\~? +\par +\par \endash \'c7a y est\~! s'\'e9criait ma m\'e8re. Je l'ai\~! +\par +\par \endash Le Cur\'e9\~? +\par +\par \endash Non, voyons\~! La bouture du p\'e9largonium qu'il gardait si jalousement, tu sais, celui dont les fleurs ont deux p\'e9tales pourpre fonc\'e9 et trois p\'e9tales roses\~? La voil\'e0, je cours l'empoter\'85 +\par +\par \endash Tu lui as bien savonn\'e9 la t\'eate au sujet de la petite\~? +\par +\par Ma m\'e8re tournait vivement, sur le seuil de la terrasse, un charmant visage, \'e9tonn\'e9, color\'e9\~: +\par +\par \endash Oh\~! non, quelle id\'e9e\~! Tu n'as aucun tact\~! Un homme qui non seulement m'a donn\'e9 la bouture de son p\'e9largonium, mais qui encore m'a promis son ch\'e8vrefeuille d'Espagne, \'e0 petites feuilles panach\'e9 +es de blanc, celui dont on sent d'ici l'odeur, tu sais, quand le vent vient d'ouest\'85 +\par +\par Elle \'e9tait d\'e9j\'e0 hors de vue, mais sa voix nous arrivait encore, un soprano nuanc\'e9, vacillant pour la moindre \'e9motion, agile, sa voix qui propageait jusqu'\'e0 nous et plus loin que nous les nouvelles des plantes soign\'e9 +es, des greffes, de la pluie, des \'e9closions, comme la voix d'un oiseau invisible qui pr\'e9dit le temps\'85 +\par +\par Le dimanche, elle manquait rarement la messe. L'hiver, elle y menait sa chaufferette, l'\'e9t\'e9 son ombrelle\~; en toutes saisons un gros paroissien noir et son chien Domino, qui fut tour \'e0 tour un b\'e2 +tard de loulou et de fox, noir et blanc, puis un barbet jaune. +\par +\par Le vieux cur\'e9 Millot, quasi subjugu\'e9 par la voix, la bont\'e9 imp\'e9rieuse, la scandaleuse sinc\'e9rit\'e9 de ma m\'e8re, lui remonta pourtant que la messe ne se disait pas pour les chiens. +\par +\par Elle se h\'e9rissa comme une poule batailleuse\~: +\par +\par \endash Mon chien\~! Mettre mon chien \'e0 la porte de l'\'e9glise\~! Qu'est-ce que vous craignez donc qu'il y apprenne\~? +\par +\par \endash Il n'est pas question de\'85 +\par +\par \endash Un chien qui est un mod\'e8le de tenue\~! Un chien qui se l\'e8ve et s'assied en m\'eame temps que tous vos fid\'e8les\~! +\par +\par \endash Ma ch\'e8re madame, tout cela est vrai. N'emp\'eache que dimanche dernier il a grond\'e9 pendant l'\'e9l\'e9vation\~! +\par +\par \endash Mais certainement, il a grond\'e9 pendant l'\'e9l\'e9vation\~! Je voudrais bien voir qu'il n'ait pas grond\'e9 pendant l'\'e9l\'e9vation\~! Un chien que j'ai dress\'e9 moi-m\'eame pour la garde et qui doit aboyer d\'e8s qu'il entend une sonnette +\~! +\par +\par La grande affaire du chien \'e0 l'\'e9glise, coup\'e9e de tr\'eaves, travers\'e9e de crises aigu\'ebs, dura longtemps, mais la victoire revint \'e0 ma m\'e8re. Flanqu\'e9e de son chien, d'ailleurs tr\'e8s sage, elle s'enfermait \'e0 onze heures dans le +\'ab\~banc\~\'bb familial, juste au-dessous de la chaire, avec la gravit\'e9 un peu forc\'e9e et pu\'e9rile qu'elle rev\'eatait comme une parure dominicale. L'eau b\'e9nite, le signe de croix, elle n'oubliait rien, pas m\'eame les g\'e9 +nuflexions rituelles\'85 +\par +\par \endash Qu'en savez-vous, monsieur le cur\'e9, si je prie ou non\~? Je ne sais pas le }{\i Pater}{, c'est vrai. Ce n'est pas long \'e0 apprendre\~? Ni \'e0 oublier, j'aurais bient\'f4t fait\'85 Mais j'ai \'e0 la messe, quand vous nous obligez \'e0 + nous mettre \'e0 genoux, deux ou trois moments bien tranquilles, pour songer \'e0 mes affaires\'85 Je me dis que la petite n'a pas bonne mine, que je lui ferai monter une bouteille de Ch\'e2teau Larose pour qu'elle ne prenne pas les p\'e2les couleurs\'85 + Que chez les malheureux Pluvier un enfant va encore venir au monde sans langes, ni brassi\'e8res, si je ne m'en m\'eale pas\'85 Que demain c'est la lessive \'e0 la maison et que je dois me lever \'e0 quatre heures\'85 +\par +\par Il l'arr\'eatait en \'e9tendant sa main tann\'e9e de jardinier\~: +\par +\par \endash \'c7a me suffit bien, \'e7a me suffit bien\'85 Je vous compte le tout pour une oraison. +\par +\par Pendant la messe, elle lisait dans un livre de cuir noir, frapp\'e9 d'une croix sur les deux plats\~; elle s'y absorbait m\'eame avec une pi\'e9t\'e9 qui semblait \'e9trange aux amis de ma tr\'e8s ch\'e8re m\'e9cr\'e9ante\~ +; ils ne pouvaient pas deviner que le livre \'e0 figure de paroissien enfermait, en texte serr\'e9, le th\'e9\'e2tre de Corneille\'85 +\par +\par Mais le moment du sermon faisait de ma m\'e8re une diablesse. Les cuirs, les \'ab\~velours\~\'bb, les na\'efvet\'e9s chr\'e9tiennes d'un vieux cur\'e9 paysan, rien ne la d\'e9sarmait. Les b\'e2illements nerveux sortaient d'elle comme des flammes\~ +; et elle me confiait \'e0 voix basse les mille maux soudains qui l'assaillaient\~: +\par +\par \endash J'ai des vertiges d'estomac\'85 \'c7a y est, je sens venir une crise de palpitations\'85 Je suis rouge, n'est-ce pas\~? Je crois que je vais me trouver mal\'85 Il faudra que je d\'e9fende \'e0 M.\~Millot de pr\'eacher plus de dix minutes\'85 + +\par +\par Elle lui communiqua son dernier ukase, et il l'envoya, cette fois, promener. Mais le dimanche d'apr\'e8s, elle inventa pendant le pr\'f4ne, les dix minutes \'e9coul\'e9 +es, de toussoter, de laisser tomber son livre, de balancer sa montre ostensiblement au bout de sa cha\'eene\'85 +\par +\par M.\~le cur\'e9 lutta d'abord, puis perdit la t\'eate avec le fil de son discours. B\'e9gayant, il jeta un }{\i Amen}{ qui ne rimait \'e0 rien et descendit, b\'e9nissant d'un geste \'e9gar\'e9 + ses ouailles, toutes ses ouailles, sans excepter celle dont le vissage, \'e0 ses pieds, riait, et brillait de l'insolence des r\'e9prouv\'e9s. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737312}{\*\bkmkstart _Toc89888859}MA M\'c8RE ET LA MORALE{\*\bkmkend _Toc77737312}{\*\bkmkend _Toc89888859} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Vers l'\'e2ge de treize ou quatorze ans, je n'avais pas l'humeur mondaine. Mon demi-fr\'e8re a\'een\'e9, \'e9tudiant en m\'e9decine, m'enseignait +, quand il venait en vacances, sa sauvagerie m\'e9thodique, tranquille, qui ne connaissait pas plus de tr\'eaves que la vigilance des b\'eates farouches. Un coup de sonnette \'e0 + la porte du perron le projetait, d'un saut silencieux, dans le jardin, et la vaste maison, par mauvais temps, offrait maint refuge aux d\'e9lices de sa solitude. Imitation ou instinct, je savais franchir la fen\'ea +tre de la cuisine, passer les pointes de la grille sur la rue des Vignes, fondre dans l'ombre des greniers, d\'e8s que j'entendais, apr\'e8s le coup de sonnette, d'aimables voix f\'e9 +minines, chantant selon l'accent de notre province. Pourtant, j'aimais les visites de Mme\~Saint-Alban, une femme encore belle, cr\'e9pue de frisures naturelles qu'elle coiffait en bandeaux, t\'f4t \'e9bouriff\'e9s. Elle ressemblait \'e0 + George Sand, et portait en tous ses mouvements une majest\'e9 romanichelle. Ses chaleureux yeux jaunes miraient le soleil et les plantes vertes, et j'avais go\'fbt\'e9, nourrissone, au lait de sa gorge abondante et bistr\'e9e, un jour que par jeu ma m +\'e8re tendait son sein blanc \'e0 un petit Saint-Alban de mon \'e2ge. +\par +\par Mme\~Saint-Alban quittait, pour venir voir ma m\'e8re, sa maison du coin de la rue, son \'e9troit jardin o\'f9 les cl\'e9matites p\'e2lissaient dans l'ombre des thuyas. Ou bien elle entrait en revenant de promenade, riche de ch\'e8 +vrefeuille sylvestre, de bruy\'e8res rouges, de menthe des mar\'e9cages et de roseaux fleuris, velouteux, bruns et rudes comme des dos d'oursons. Sa broche ovale lui servait souvent \'e0 + agrafer, l'un sur l'autre, les bords d'un accroc dans sa robe de taffetas noir, et son petit doigt s'ornait d'un c\'9cur de cornaline ros\'e9e, o\'f9 flambaient les mots }{\i ie brusle, ie brusle}{, \endash une bague ancienne trouv\'e9e en plein champ. + +\par +\par Je crois que j'aimais surtout, en Mme\~Saint-Alban, tout ce qui l'opposait \'e0 ma m\'e8re, et je respirais, avec une sensualit\'e9 r\'e9fl\'e9chie, le m\'e9lange de leurs parfums. Mme\~Saint-Alban d\'e9pla\'e7 +ait une nue lourde d'odeur brune, l'encens de ses cheveux cr\'e9pus et de ses bras dor\'e9s. Ma m\'e8re fleurait la cretonne lav\'e9e, le fer \'e0 repasser chauff\'e9 sur +la braise de peuplier, la feuille de verveine citronnelle qu'elle roulait dans ses mains ou froissait dans sa poche. Au soir tombant, je croyais qu'elle exhalait la senteur des laitues arros\'e9es, car la fra\'ee +che senteur se levait sur ses pas, au bruit perl\'e9 de la pluie d'arrosage, dans une gloire de poudre d'eau et de poussi\'e8re arable. +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\cgrid {\lang1036 J'aimais aussi entendre la chronique communale rapport\'e9e par Mme\~Saint-Alban. Ses r\'e9cits suspendaient, \'e0 chaque nom familier, une sorte d'\'e9 +cusson d\'e9sastreux, un feuillet m\'e9t\'e9orologique o\'f9 s'annon\'e7aient l'adult\'e8re de demain, la ruine de la semaine prochaine, la maladie inexorable\'85 Un feu g\'e9n\'e9reux allumait alors ses yeux jaunes, une malignit\'e9 + enthousiaste et sans objet la soulevait, et je me retenais de crier\~: \'ab\~Encore\~! encore\~!\~\'bb +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Elle baissait parfois la voix en ma pr\'e9sence. Plus beau de n'\'eatre qu'\'e0 demi compris, le potin myst\'e9rieux durait plusieurs jours, attis\'e9 savamment, puis \'e9touff\'e9 d'un coup. Je me souviens particuli\'e8rement de \'ab\~ +l'histoire Bonnarjaud\~\'bb\'85 +\par +\par Barons de fantaisie ou noblesse campagnarde, M.\~et Mme\~de\~Bonnarjaud habitaient pauvrement un petit ch\'e2teau autour duquel les terres domaniales, vendues lopin \'e0 lopin, se r\'e9duisaient au parc, clos de murs. Pas de fortune et trois filles \'e0 + marier. \'ab\~Ces demoiselles de Bonnarjaud\~\'bb montraient \'e0 la messe des robes r\'e9v\'e9latrices. Marierait-on jamais ces demoiselles de Bonnarjaud\~?\'85 +\par +\par \endash Sido\~? devine ce qui arrive\~! s'\'e9cria un jour Mme\~Saint-Alban. La seconde Bonnarjaud se marie\~! +\par +\par Elle revenait des fermes \'e9parpill\'e9es autour du petit ch\'e2teau, rapportant son butin de nouvelles et des javelles d'avoine verte, des coquelicots et des nielles, les premi\'e8res digitales des ravins pierreux. Une chenille filandi\'e8 +re, couleur de jade, transparente, pendait \'e0 un fil soyeux, sous l'oreille de Mme\~Saint-Alban\~; le duvet des peupliers collait une barbe d'argent \'e0 son menton cuivr\'e9, moite de sueur. +\par +\par \endash Assieds-toi, Adrienne. Tu vas boire un verre de mon sirop de groseilles. Tu vois, j'attache mes capucines. La seconde des Bonnarjaud\~? Celle qui a une jambe un peu faible\~? Je flaire encore l\'e0-dessous une manigance pas bien belle\'85 + Mais la vie de ces trois filles est d'une tristesse et d'un vide qui frappent le c\'9cur. L'ennui, c'est une telle d\'e9pravation\~! Quelle morale tient contre l'ennui\~? +\par +\par \endash Oh\~! toi, si tu te mets \'e0 parler morale, o\'f9 nous emm\'e8neras-tu\~? D'ailleurs il ne s'agit pas d'un mariage ridicule. Elle \'e9pouse\'85 je te donne en cent\~!\'85 Gaillard du Gougier\~! +\par +\par \endash Gaillard du Gougier\~! Vraiment\~! Joli parti, parlons-en\~! +\par +\par \endash Le plus beau gar\'e7on de la r\'e9gion\~! Toutes les filles \'e0 marier sont folles de lui. +\par +\par \endash Pourquoi \'ab\~de lui\~\'bb\~? Tu n'avais qu'\'e0 dire\~: \'ab\~Toutes les filles \'e0 marier sont folles.\~\'bb Enfin\'85 c'est pour quand\~? +\par +\par \endash Ah\~! voil\'e0\~!\'85 +\par +\par \endash Je pensais bien qu'il y avait un \'ab\~Ah\~! voil\'e0\~!\~\'bb\'85 +\par +\par \endash Les Bonnarjaud attendent \'e0 mourir une grand'tante dont toute la fortune va aux jeunes filles. Si la tante meurt, ils viseront plus haut que le Gougier, tu con\'e7ois\~! Les choses en sont l\'e0\'85 +\par +\par La semaine suivante, nous s\'fbmes que les Gougier et les Bonnarjaud \'ab\~se battaient froid\~\'bb Un mois apr\'e8s, la grand'tante morte, le baron de Bonnarjaud jetait le Gougier \'e0 la porte \'ab\~comme un laquais\~\'bb. Enfin, au d\'e9clin de l'\'e9t +\'e9, Mme\~Saint-Alban, pareille \'e0 quelque Pomone de Boh\'eame, tra\'eenant des guirlandes de vigne rouge et des bouquets de colchiques, s'en vint, agit\'e9e, et versa dans l'oreille de ma m\'e8re quelques mots que je n'entendis pas. +\par +\par \endash Non\~? se r\'e9cria ma m\'e8re. +\par +\par Puis elle rougit d'indignation. +\par +\par \endash Que vont-ils faire\~? demanda-t-elle apr\'e8s un silence. +\par +\par Mme\~Saint-Alban haussa ses belles \'e9paules o\'f9 la viorne courait en bandouli\'e8re. +\par +\par \endash Comment, ce qu'ils vont faire\~? Les marier en cinq secs, naturellement\~! Que feraient-ils d'autre, ces braves Bonnarjaud\~? La chose daterait d\'e9j\'e0 de trois mois, dit-on. Il para\'eet que Gaillard d +u Gougier retrouvait la petite le soir, tout contre la maison, dans le pavillon qui\'85 +\par +\par \endash Et Mme\~de\~Bonnarjaud lui donne sa fille\~? +\par +\par Mme\~Saint-Alban rit comme une bacchante\~: +\par +\par \endash Dame\~! voyons\~! Et encore bien contente, je suppose\~! Qu'est-ce que tu ferais donc, \'e0 sa place\~? +\par +\par Les yeux gris de ma m\'e8re me cherch\'e8rent, me couv\'e8rent \'e2prement\~: +\par +\par \endash Ce que je ferais\~? Je dirais \'e0 ma fille\~: \'ab\~Emporte ton faix, ma fille, non pas loin de moi, mais loin de cet homme, et ne le revois plus\~! Ou bien, si la vilaine envie t +'en tient encore, retrouve-le la nuit, dans le pavillon. Cache-le, ton plaisir honteux. Mais ne laisse pas cet homme, au grand jour, passer le seuil de la maison, car il a \'e9t\'e9 capable de te prendre dans l'ombre, sous les fen\'ea +tres de tes parents endormis. P\'e9cher et t'en mordre les doigts, p\'e9cher, puis chasser l'indigne, ce n'est pas la honte irr\'e9parable. Ton malheur commence au moment o\'f9 tu acceptes d'\'eatre la femme d'un malhonn\'eate homme, ta faute est d'esp +\'e9rer qu'il peut te rendre un foyer, l'homme qui ta d\'e9tourn\'e9e du tien\~\'bb. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737313}{\*\bkmkstart _Toc89888860}LE RIRE{\*\bkmkend _Toc77737313}{\*\bkmkend _Toc89888860} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Elle riait volontiers, d'un rire jeune et aigu qui mouillait ses yeux de larmes, et qu'elle se reprochait apr\'e8s comme un manquement \'e0 la dignit\'e9 d'une m +\'e8re charg\'e9e de quatre enfants et de soucis d'argent. Elle ma\'eetrisait les cascades de son rire, se gourmandait s\'e9v\'e8rement\~: \'ab\~Allons\~! voyons\~!\'85\~\'bb puis c\'e9dait \'e0 une rechute de rire qui faisait trembler son pince-nez. + +\par +\par Nous nous montrions jaloux de d\'e9cha\'eener son rire, surtout quand nous pr\'eemes assez d'\'e2ge pour voir grandir d'ann\'e9e en ann\'e9e, sur son visage, le souci du lendemain, une sorte de d\'e9tresse qui l'assombrissait, lorsqu'elle songeait \'e0 + notre destin d'enfants sans fortune, \'e0 sa sant\'e9 menac\'e9e, \'e0 la vieillesse qui ralentissait les pas \endash une seule jambe et deux b\'e9quilles \endash de son compagnon ch\'e9ri. Muette, ma m\'e8re ressemblait \'e0 toutes les m\'e8res \'e9 +pouvant\'e9es devant la pauvret\'e9 et la mort. Mais la parole rallumait sur son visage une jeunesse invincible. Elle put maigrir de chagrin et ne parla jamais tristement. Elle \'e9chappait, comme d'un bond, \'e0 une r\'eaverie tragique, en s'\'e9 +criant, l'aiguille \'e0 tricot dard\'e9e vers son mari\~: +\par +\par \endash Oui\~? Eh bien, essaye de mourir avant moi, et tu verras\~! +\par +\par \endash Je l'essaierai, ma ch\'e8re \'e2me, r\'e9pondait-il. +\par +\par Elle le regardait aussi f\'e9rocement que s'il e\'fbt, par distraction, \'e9cras\'e9 une bouture de p\'e9largonium ou cass\'e9 la petite th\'e9i\'e8re chinoise niell\'e9e d'or\~: +\par +\par \endash Je te reconnais bien l\'e0\~! Tout l'\'e9go\'efsme des Funel et des Colette est en toi\~! Ah\~! pourquoi t'ai-je \'e9pous\'e9\~? +\par +\par \endash Ma ch\'e8re \'e2me, parce que je t'ai menac\'e9e, si tu t'y refusais, d'une balle dans la t\'eate. +\par +\par \endash C'est vrai. D\'e9j\'e0 \'e0 cette \'e9poque-l\'e0, tu vois\~? tu ne pensais qu'\'e0 toi. Et maintenant, tu ne parles de rien moins que de mourir avant moi. Va, va, essaye seulement\~!\'85 +\par +\par Il essaya, et r\'e9ussit du premier coup. Il mourut dans sa soixante-quatorzi\'e8me ann\'e9e, tenant les mains de sa bien-aim\'e9e et rivant \'e0 des yeux en pleurs un regard qui perdait sa couleur, devenait d'un bleu vague et laiteux, p\'e2 +lissait comme un ciel envahi par la brume. Il eut les plus belles fun\'e9railles dans un cimeti\'e8re villageois, un cercueil de bois jaune, nu sous une vieille tunique perc\'e9e de blessures \endash sa tunique de capitaine au 1}{\super er}{ zouaves +\endash , et ma m\'e8re l'accompagna sans chanceler au bord de la tombe, toute petite et r\'e9solue sous ses voiles, et murmurant tout bas, pour lui seul, des paroles d'amour. +\par +\par Nous la ramen\'e2mes \'e0 la maison, o\'f9 elle s'emporta contre son deuil neuf, son cr\'eape encombrant qu'elle accrochait \'e0 toutes les clefs de tiroirs et de portes, sa robe de cachemire qui l'\'e9touffait. Elle se reposa dans le salon, pr\'e8 +s du grand fauteuil vert o\'f9 mon p\'e8re ne s'assoirait plus et que le chien d\'e9j\'e0 envahissait avec d\'e9lices. Elle \'e9tait fi\'e9vreuse, rouge de teint, et disait, sans pleurs\~: +\par +\par \endash Ah\~! quelle chaleur\~! Dieu, que ce noir tient chaud\~! Tu ne crois pas que maintenant je puis remettre ma robe de satinette bleue\~? +\par +\par \endash Mais\'85 +\par +\par \endash Quoi\~? c'est \'e0 cause de mon deuil\~? J'ai horreur de ce noir\~! D'abord c'est triste. Pourquoi veux-tu que j'offre \'e0 ceux que je rencontre un spectacle triste et d\'e9plaisant\~? Quel rapport y a-t-il entre ce cachemire et ce cr\'ea +pe et mes propres sentiments\~? Que je te voie jamais porter mon deuil\~! Tu sais tr\'e8s bien que je n'aime pour toi que le rose, et certains bleus\'85 +\par +\par Elle se leva brusquement, fit quelques pas vers une chambre vide et s'arr\'eata\~: +\par +\par \endash Ah\~!\'85 c'est vrai\'85 +\par +\par Elle revint s'asseoir, avouant, d'un geste humble et simple, qu'elle venait, pour la premi\'e8re fois de la journ\'e9e, d'oublier qu'}{\i il }{\'e9tait mort. +\par +\par \endash Veux-tu que je te donne \'e0 boire, maman\~? Tu ne voudrais pas te coucher\~? +\par +\par \endash Eh non\~! Pourquoi\~? Je ne suis pas malade\~! +\par +\par Elle se rassit, et commen\'e7a d'apprendre la patience, en regardant sur le parquet, de la porte du salon \'e0 la porte de la chambre vide, un chemin poudreux marqu\'e9 par de gros souliers pesants. +\par +\par Un petit chat entra, circonspect et na\'eff, un ordinaire et irr\'e9sistible chaton de quatre \'e0 cinq mois. Il se jouait \'e0 lui-m\'eame une com\'e9die majestueuse, mesurait son pas et portait la queue en cierge, \'e0 + l'imitation des seigneurs matous. Mais un saut p\'e9rilleux en avant, que rien n'annon\'e7ait, le jeta s\'e9ant par-dessus t\'eate \'e0 nos pieds, o\'f9 il prit peur de sa propre extravagance, se roula en turban, se mit debout sur ses pattes de derri\'e8 +re, dansa de biais, enfla le dos, se changea en toupie\'85 +\par +\par \endash Regarde-le, regarde-le, Minet-Ch\'e9ri\~! Mon Dieu, qu'il est dr\'f4le\~! +\par +\par Et elle riait, ma m\'e8re en deuil, elle riait de son rire aigu de jeune fille, et frappait dans ses mains devant le petit chat\'85 Le souvenir fulgurant tarit cette cascade brillante, s\'e9cha dans les yeux de ma m\'e8 +re les larmes du rire. Pourtant, elle ne s'excusa pas d'avoir ri, ni ce jour-l\'e0, ni ceux qui suivirent, car elle nous fit cette gr\'e2ce, ayant perdu celui qu'elle aimait d'amour, de demeurer parmi nous toute pareille \'e0 elle-m\'ea +me, acceptant sa douleur ainsi qu'elle e\'fbt accept\'e9 l'av\'e8nement d'une saison lugubre et longue, mais recevant de toutes parts la b\'e9n\'e9diction passag\'e8re de la joie, \endash elle v\'e9cut balay\'e9e d'ombre et de lumi\'e8re, courb\'e9 +e sous des tourmentes, r\'e9sign\'e9e, changeante et g\'e9n\'e9reuse, par\'e9e d'enfants, de fleurs et d'animaux comme un domaine nourricier. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737314}{\*\bkmkstart _Toc89888861}MA M\'c8RE ET LA MALADIE{\*\bkmkend _Toc77737314}{\*\bkmkend _Toc89888861} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Quelle heure est-il\~? D\'e9j\'e0 onze heures\~! Tu vois\~! Il va venir. Donne-moi l'eau de Cologne, et la serviette-\'e9 +ponge. Donne-moi aussi le petit flacon de violette. Et quand je dis de violette\'85 Il n'y a plus de vraie odeur de violette. Ils la font avec de l'iris. Et encore, la font-ils avec de l'iris\~? Mais tu t'en moques, toi, Minet-Ch\'e9 +ri, tu n'aimes pas l'essence de violette. Qu'ont donc nos filles, \'e0 ne plus aimer l'essence de violette\~? +\par +\par \'ab\~Autrefois, une femme vraiment distingu\'e9e ne se parfumait qu'\'e0 la violette. Ce parfum dont tu t'inondes n'est pas une odeur convenable. Il te sert \'e0 donner le change. Oui, oui, \'e0 donner le change\~ +! Tes cheveux courts, le bleu que tu mets \'e0 tes yeux, ces excentricit\'e9s que tu te permets sur la sc\'e8ne, tout \'e7a, c'est comme ton parfum, pour donner le change\~; mais oui, pour q +ue les gens croient que tu es une personne originale et affranchie de tous les pr\'e9jug\'e9s\'85 Pauvre Minet-Ch\'e9ri\~! Moi, je ne donne pas dans le panneau\'85 D\'e9fais mes deux mis\'e9rables petites nattes, je les ai bien serr\'e9es hier soir pour +\'eatre ondul\'e9e ce matin. Sais-tu \'e0 quoi je ressemble\~? \'c0 un po\'e8te sans talent, \'e2g\'e9 et dans le besoin. On a bien du mal \'e0 conserver les caract\'e9ristiques d'un sexe, pass\'e9 un certain \'e2ge. Deux choses me d\'e9solent, dans ma d +\'e9ch\'e9ance\~: ne plus pouvoir laver moi-m\'eame ma petite casserole bleue \'e0 bouillir le lait, et regarder ma main sur le drap. Tu comprendras plus tard que jusqu'\'e0 la tombe on oublie, \'e0 tout instant, la vieillesse. +\par +\par \'ab\~La maladie m\'eame ne vous contraint pas \'e0 cette m\'e9moire-l\'e0. Je me dis, \'e0 chaque heure\~: \'ab\~J'ai mal dans le dos. J'ai mal affreusement \'e0 la nuque. Je n'ai pas faim. La digitale m'enivre et me donne la naus\'e9e\~ +! Je vais mourir, ce soir, demain, n'importe\'85\~\'bb Mais je ne pense pas toujours au changement que m'a apport\'e9 l'\'e2ge. Et c'est en regardant ma main que je mesure ce changement. Je suis tout \'e9tonn\'e9 +e de ne pas trouver, sous mes yeux, ma petite main de vingt ans\'85 Chut\~! Tais-toi un peu que j'\'e9coute, on chante\'85 Ah\~! c'est l'enterrement de la vieille madame Loeuvrier. Quelle chance, on l'enterre enfin\~! Mais non, je ne suis pas f\'e9roce\~ +! Je dis \'ab\~quelle chance\~!\~\'bb parce qu'elle n'emb\'eatera plus sa pauvre idiote de fille, qui a cinquante-cinq ans et qui n'a jamais os\'e9 se marier par peur de sa m\'e8re. Ah\~! les parents\~! Je dis \'ab\~quelle chance\~!\~\'bb + quelle chance qu'il y ait une vieille dame de moins dur la terre\'85 +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\cgrid {\lang1036 \'ab\~Non, d\'e9cid\'e9ment, je ne m'habitue pas \'e0 la vieillesse, pas plus \'e0 la mienne qu'\'e0 + celle des autres. Et comme j'ai soixante et onze ans, il vaut mieux que j'y renonce, je ne m'y habituerai jamais. Sois gentille, Minet-Ch\'e9ri, pousse mon lit pr\'e8s de la fen\'eatre, que je voie passer la vieille Mme\~ +Loeuvrier. J'adore voir passer les enterrements, on y apprend toujours quelque chose. Que de monde\~! C'est \'e0 cause du beau temps. \'c7a leur fait une jolie promenade. S'il pleuvait, elle aurait eu trois chats pour l'accompagner, et M.\~ +Miroux ne mouillerait pas cette belle chape noir et argent. Et tant de fleurs\~! ah\~! les vandales\~! tout le rosier soufre du jardin Loeuvrier y a p\'e9ri. Pour une si vieille dame, ce massacre de jeunes fleurs\'85 +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \'ab\~Et regarde, regarde la grande idiote de fille, j'en \'e9tais s\'fbre, elle pleure toutes les larmes de son corps. Mais oui, c'est logique\~: elle a perdu son bourreau, son tourment, le toxique quotidien dont la privation va peut-\'ea +tre la tuer. Derri\'e8re elle, c'est ce que j'appelle les gueules d'h\'e9ritiers. Oh\~! ces figures\~! Il y a des jours o\'f9 je me f\'e9licite de ne pas vous laisser un sou. L'id\'e9e que je pourrais \'eatre suivie jusqu'\'e0 ma demeure derni\'e8 +re par un gars roux comme celui-l\'e0, le neveu, tu vois, celui qui ne va plus penser qu'\'e0 la mort de la fille\'85 brrr\~!\'85 +\par +\par \'ab\~Vous autres, au moins, je vous connais, vous me regretterez. \'c0 qui \'e9criras-tu deux fois par semaine, mon pauvre Minet-Ch\'e9ri\~? Et toi, ce n'est rien encore, tu t'es \'e9vad\'e9e, tu as fait ton nid loin de moi. Mais ton fr\'e8re a\'een\'e9 +, quand il sera forc\'e9 de passer raide devant ma petite maison en rentrant de ses tourn\'e9es, qu'il n'y trouvera plus son verre de sirop de groseille et la rose qu'il emporte entre ses dents\~? Oui, oui, tu m'aimes, mais tu es une fille, une b\'ea +te femelle, ma pareille et ma rivale. Lui, j'ai toujours \'e9t\'e9 sans rivale dans son c\'9cur. Suis-je bien coiff\'e9e\~? Non, pas de bonnet, rien que ma pointe de dentelle espagnole, il va venir. Toute cette foule noire a lev\'e9 la poussi\'e8 +re, je respire mal. +\par +\par \'ab\~Il est pr\'e8s de midi, n'est-ce pas\~? Si on ne l'a pas d\'e9tourn\'e9 en route, ton fr\'e8re doit \'eatre \'e0 moins d'une lieue d'ici. Ouvre \'e0 la chatte, elle sait aussi que midi approche. Tous les jours, elle a peur, apr\'e8 +s sa promenade matinale, de me retrouver gu\'e9rie. Dormir sur mon lit, la nuit et le jour, quelle vie de Cocagne pour elle\~!\'85 Ton fr\'e8re devait aller ce matin \'e0 Arnedon, \'e0 Coulefeuilles, et revenir par Saint-Andr\'e9 +. Je n'oublie jamais ses itin\'e9raires. Je le suis, tu comprends. \'c0 Arnedon, il soigne le petit de la belle Arth\'e9mise. Ces enfants de filles, ils souffrent du corset de leurs m\'e8res, qui cachent et \'e9crasent leur petit sous un busc. H\'e9 +las, ce n'est pourtant pas un si outrageant spectacle, qu'une belle fille imp\'e9nitente avec son ventre tout charg\'e9\'85 +\par +\par \'ab\~\'c9coute, \'e9coute\'85 C'est la voiture en haut de la c\'f4te\~! Minet-Ch\'e9ri, ne dis pas \'e0 ton fr\'e8re que j'ai eu trois crises cette nuit. D'abord, je te le d\'e9 +fends. Et si tu ne le lui dis pas, je te donnerai le bracelet avec les trois turquoises\'85 Tu m'ennuies, avec tes raisons. Il s'agit bien d'honn\'eatet\'e9\~! D'abord, je sais mieux que toi ce que c'est que l'honn\'eatet\'e9. Mais, \'e0 mon \'e2 +ge, il n'y a plus qu'une vertu\~: ne pas faire de peine. Vite, le second oreiller dans mon dos, que je me tienne droite \'e0 son entr\'e9e. Les deux roses, l\'e0, dans le verre\'85 \'c7a ne sent pas la vieille femme enferm\'e9e, ici\~? Je suis rouge\~ +? Il va me trouver moins bien qu'hier, je n'aurais pas d\'fb parler si longtemps, c'est vrai\'85 Tire un peu la persienne, et puis \'e9coute, Minet-Ch\'e9ri, pr\'eate-moi ta houppe \'e0 poudre\'85 +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737315}{\*\bkmkstart _Toc89888862}MA M\'c8RE ET LE FRUIT D\'c9FENDU{\*\bkmkend _Toc77737315}{\*\bkmkend _Toc89888862} + +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Vint un temps o\'f9 ses forces l'abandonn\'e8rent. Elle en \'e9tait dans un \'e9 +tonnement sans bornes, et n'y voulait pas croire. Quand je venais de Paris la voir, elle avait toujours, quand nous demeurions seules l'apr\'e8s-midi dans sa petite maison, quelque p\'e9ch\'e9 \'e0 + m'avouer. Une fois, elle retroussa le bord de sa robe, baissa son bas sur son tibia, montrant une meurtrissure violette, la peau presque fendue. +\par +\par \endash Regarde-moi \'e7a\~! +\par +\par \endash Qu'est-ce que tu t'es encore fait, maman\~? +\par +\par Elle ouvrait de grands yeux, pleins d'innocence et de confusion. +\par +\par \endash Tu ne le croirais pas\~: je suis tomb\'e9e dans l'escalier\~! +\par +\par \endash Comment, tomb\'e9e\~? +\par +\par \endash Mais justement, comme rien\~! Je descendais l'escalier et je suis tomb\'e9e. C'est inexplicable. +\par +\par \endash Tu descendais trop vite\~?\'85 +\par +\par \endash Trop vite\~? qu'appelles-tu trop vite\~? Je descendais vite. Ai-je le temps de descendre un escalier \'e0 l'allure du Roi-Soleil\~? Et si c'\'e9tait tout\'85 Mais regarde\~! +\par +\par Sur son joli bras, si frais encore aupr\'e8s de la main fan\'e9e, une br\'fblure enflait sa cloque d'eau. +\par +\par \endash Oh\~! qu'est-ce que c'est encore\~? +\par +\par \endash Ma bouillotte chaude. +\par +\par \endash La vieille bouilloire en cuivre rouge\~? Celle qui tient cinq litres\~? +\par +\par \endash Elle-m\'eame. \'c0 qui se fier\~? Elle qui me conna\'eet depuis quarante ans\~! Je ne sais pas ce qui lui a pris, elle bouillait \'e0 gros bouillons, j'ai voulu la retirer du feu, crac, quelque chose m'a tourn\'e9 dans le poignet\'85 + Encore heureux que je n'aie que cette cloque\'85 Mais quelle histoire\~! Aussi j'ai laiss\'e9 l'armoire tranquille\'85 +\par +\par Elle rougit vivement et n'acheva pas. +\par +\par \endash Quelle armoire\~? demandai-je d'un ton s\'e9v\'e8re. +\par +\par Ma m\'e8re se d\'e9battit, secouant la t\'eate comme si je voulais la mettre en laisse. +\par +\par \endash Rien\~! aucune armoire\~! +\par +\par \endash Maman\~! Je vais me f\'e2cher\~! +\par +\par \endash Puisque je dis\~: \'ab\~J'ai laiss\'e9 l'armoire tranquille\~\'bb, fais-en autant pour moi. Elle n'a pas boug\'e9 de sa place, l'armoire, n'est-ce pas\~? Fichez-moi tous la paix, donc\~! +\par +\par L'armoire\'85 un \'e9difice de vieux noyer, presque aussi large que haut, sans autre ciselure que la trace toute ronde d'une balle prussienne, entr\'e9e par le battant de droite et sortie par le panneau du fond\'85 Hum\~!\'85 +\par +\par \endash Tu voudrais qu'on la m\'eet ailleurs que sur le palier, maman\~? +\par +\par Elle eut un regard de jeune chatte, faux et brillant dans sa figure rid\'e9e\~: +\par +\par \endash Moi\~? je la trouve bien l\'e0\~: qu'elle y reste\~! +\par +\par Nous conv\'eenmes quand m\'eame, mon fr\'e8re, le m\'e9decin, et moi, qu'il fallait se m\'e9fier. Il voyait ma m\'e8re, chaque jour, puisqu'elle l'avait suivi et habitait le m\'eame village, il la soignait avec une passion dissimul\'e9 +e. Elle luttait contre tous ces maux avec une \'e9lasticit\'e9 surprenante, les oubliait, les d\'e9jouait, remportait sur eux des victoires passag\'e8res et \'e9clatantes, rappelait \'e0 elle, pour des jours entiers, ses forces \'e9 +vanouies, et le bruit de ses combats, quand je passais quelques jours chez elle, s'entendait dans toute la petite maison, o\'f9 je songeais alors au fox r\'e9duisant le rat\'85 +\par +\par \'c0 cinq heures du matin, en face de ma chambre, le son de cloche du seau plein pos\'e9 sur l'\'e9vier de la cuisine m'\'e9veillait\'85 +\par +\par \endash Que fais-tu avec le seau, maman\~? Tu ne peux pas attendre que Jos\'e9phine arrive\~? +\par +\par Et j'accourais. Mais le feu flambait d\'e9j\'e0 nourri de fagot sec. Le lait bouillait, sur le fourneau \'e0 braise pav\'e9 de fa\'efence bleue. D'autre part fondait, dans un doigt d'eau, une tablette de chocolat, pour mon d\'e9jeuner. Carr\'e9 +e dans son fauteuil de paille, ma m\'e8re moulait le caf\'e9 embaum\'e9, qu'elle torr\'e9fiait elle-m\'eame. Les heures du matin lui furent toujours cl\'e9mentes\~; elle portait sur ses joues leurs couleurs vermeilles. Fard\'e9e d'un bref regain de sant +\'e9, face au soleil levant, elle se r\'e9jouissait, tandis que tintait \'e0 l'\'e9glise la premi\'e8re messe, d'avoir d\'e9j\'e0 go\'fbt\'e9, pendant que nous dormions, \'e0 tant de fruits d\'e9fendus. +\par +\par Les fruits d\'e9fendus, c'\'e9taient le seau trop lourd tir\'e9 du puits, le fagot d\'e9bit\'e9 \'e0 la serpette sur une bille de ch\'eane, la b\'eache, la pioche, et surtout l'\'e9chelle double, accot\'e9e \'e0 la lucarne du b\'fbcher. C'\'e9 +taient la treille grimpante dont elle rattachait les sarments \'e0 la lucarne du grenier, les hampes fleuries du lilas trop haut, la chatte prise de vertige et qu'il fallait cueillir sur le fa\'eete du toit\'85 + Tous les complices de sa vie de petite femme rondelette et vigoureuse, toutes les rustiques divinit\'e9s subalternes qui lui ob\'e9issaient et la rendaient si glor +ieuse de se passer de serviteurs prenaient maintenant figure et position d'adversaires. Mais ils comptaient sans le plaisir de lutter, qui ne devait quitter ma m\'e8re qu'avec la vie. \'c0 + soixante et onze ans, l'aube la vit encore triomphante, non sans dommages. Br\'fbl\'e9e au feu, coup\'e9e \'e0 la serpette, tremp\'e9e de neige fondue ou d'eau renvers\'e9e, elle trouvait le moyen d'avoir d\'e9j\'e0 v\'e9cu son meilleur temps d'ind\'e9 +pendance avant que les plus matineux aient pouss\'e9 leurs persiennes, et pouvait nous conter l'\'e9veil des chats, le travail des nids, les nouvelles que lui laissaient, avec la mesure de lait et le rouleau de pain chaud, la laiti\'e8 +re et la porteuse de pain, la chronique enfin de la naissance du jour. +\par +\par C'est seulement une fois que je vis, un matin, la cuisine froide, la casserole d'\'e9mail bleu pendue au mur, que je sentis proche la fin de ma m\'e8re. Son mal connut maintes r\'e9missions, pendant lesquelles la flamme \'e0 nouveau jaillit de l'\'e2 +tre, et l'odeur de pain frais et de chocolat fondu passa sous la porte avec la patte impatiente de la chatte. Ces r\'e9missions furent le temps d'alertes inattendues. On trouva ma m\'e8 +re et la grosse armoire de noyer chues toutes deux en bas de l'escalier, celle-l\'e0 ayant pr\'e9tendu transf\'e9rer celle-ci, en secret, de l'unique \'e9tage au rez-de-chauss\'e9e. Sur quoi mon fr\'e8re a\'een\'e9 exigea que ma m\'e8re se t\'ee +nt en repos et qu'une vieille domestique couch\'e2t dans la petite maison. Mais que pouvait une vieille servante contre une force de vie jeune et malicieuse, telle qu'elle parvenait \'e0 s\'e9duire et entra\'eener un corps d\'e9j\'e0 \'e0 demi encha\'een +\'e9 par la mort\~? Mon fr\'e8re, revenant avant le soleil d'assister un malade dans la campagne, surprit un jour ma m\'e8re en flagrant d\'e9lit de la pire perversit\'e9. V\'eatue pour la nuit, mais chauss\'e9e de gros sabots de jardinier, sa petite n +atte grise de septuag\'e9naire retrouss\'e9e en queue de scorpion sur sa nuque, un pied sur l'X de h\'eatre, le dos bomb\'e9 dans l'attitude du t\'e2cheron exerc\'e9, rajeunie par un air de d\'e9lectation et de culpabilit\'e9 indicibles, ma m\'e8re, au m +\'e9pris de tous ses serments et de l'aiguail glac\'e9, sciait des b\'fbches dans sa cour. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737316}{\*\bkmkstart _Toc89888863}LA \'ab\~MERVEILLE\~\'bb{\*\bkmkend _Toc77737316}{\*\bkmkend _Toc89888863} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash C'est une merveille\~! U-ne mer-veille\~! +\par +\par \endash Je le sais bien. Elle s'arrange pour \'e7a. Elle le fait expr\'e8s\~! +\par +\par Cette r\'e9plique me vaut de la dame-que-je-connais-un-peu un regard indign\'e9. Elle caresse encore une fois, avant de s'\'e9loigner, la t\'eate ronde de Pati-Pati, et soupire\~: \'ab\~Amour, va\~!\~\'bb sur l'air de \'ab\~pauvre martyr incompris\'85\~ +\'bb. Ma braban\'e7onne lui d\'e9die, en adieu, un coup d'\'9cil sentimental et oblique \endash beaucoup de blanc, tr\'e8s peu de marron \endash et s'occupe imm\'e9 +diatement, pour faire rire un inconnu qui l'admire, d'imiter l'aboiement du chien. Pour imiter l'aboiement du chien, Pati-Pati gonfle ses joues de poisson-lune, pousse ses yeux hors des orbites, \'e9largit son poitrail en bouclier, et prof\'e8re \'e0 + demi-voix quelque chose comme\~: +\par +\par \endash Gou-gou-gou\'85 +\par +\par Puis elle rengorge son cou de lutteur, sourit, attend les applaudissements, et ajoute, modeste\~: +\par +\par \endash Oa. +\par +\par Si l'auditoire p\'e2me, Pati-Pati, d\'e9daignant le }{\i bis}{, le comble en modulant une s\'e9rie de sons o\'f9 chacun peut reconna\'eetre le coryza du phoque, la grenouille roucoulant sous l'averse d'\'e9t\'e9 +, parfois le claxon, mais jamais l'aboiement du chien. +\par +\par \'c0 pr\'e9sent, elle \'e9change, avec un d\'eeneur inconnu, une mimique de C\'e9lim\'e8ne\~: +\par +\par \endash Viens, dit l'inconnu, sans paroles. +\par +\par \endash Pour qui me prenez-vous\~? r\'e9plique Pati-Pati. Causons, si vous voulez. Je n'irai pas plus loin. +\par +\par \endash J'ai du sucre dans ma soucoupe. +\par +\par \endash Croyez-vous que je ne l'aie pas vu\~? Le sucre est une chose, la fid\'e9lit\'e9 en est une autre. Contentez-vous que je fasse miroiter, pour vous, cet \'9cil droit, tout dor\'e9, pr\'eat \'e0 tomber, et cet \'9cil gauche, pareil \'e0 + une bille d'aventurine\'85 Voyez mon \'9cil droit\'85 Et mon \'9cil gauche\'85 Et encore mon \'9cil droit\'85 +\par +\par J'interromps s\'e9v\'e8rement le dialogue muet\~: +\par +\par \endash Pati-Pati, c'est fini, ce d\'e9vergondage\~? +\par +\par Elle s'\'e9lance, corps et \'e2me, vers moi\~: +\par +\par \endash Certes, c'est fini\~! D\'e8s que tu le d\'e9sires, c'est fini\~! Cet inconnu a de bonnes fa\'e7ons\'85 Mais tu as parl\'e9\~: c'est fini\~! Que veux-tu\~? +\par +\par \endash Nous partons. Descends, Pati-Pati. +\par +\par Adroite et v\'e9h\'e9mente, elle saute sur le tapis. Debout, elle est pareille \endash large du rein, bien pourvue en fesse, le poitrail en portique \endash \'e0 un minuscule cob bai. Le masque noir rit, le tron\'e7on de queue propage jusqu'\'e0 + la nuque son fr\'e9tillement, et les oreilles conjurent, tendues en cornes vers le ciel, une \'e9ventuelle jettatura. Telle s'offre, \'e0 l'enthousiasme populaire, ma braban\'e7onne \'e0 poil ras, que les \'e9leveurs estiment \'ab\~un sujet bien typ\'e9 +\~\'bb, les dames sensibles \'ab\~merveille\~\'bb, qui s'appelle officiellement Pati-Pati, plus connue dans mon entourage sous le nom de \'ab\~d\'e9mon familier\~\'bb. +\par +\par Elle a deux ans, la gaiet\'e9 d'un n\'e9grillon, l'endurance d'un champion p\'e9destre. Au bois, Pati-Pati devance la bicyclette\~; elle se range, \'e0 la campagne, dans l'ombre de la charrette, tout le long d'un bon nombre de kilom\'e8tres. +\par +\par Au retour, elle traque encore le l\'e9zard sur la dalle chaude\'85 +\par +\par \endash Mais tu n'es donc jamais fatigu\'e9e, Pati-Pati\~? +\par +\par Elle rit comme une tabati\'e8re\~: +\par +\par \endash Jamais\~! Mais quand je dors, c'est pour une nuit enti\'e8re, couch\'e9e sur le m\'eame flanc. Je n'ai jamais \'e9t\'e9 malade, je n'ai jamais sali un tapis, je n'ai jamais vomi, je suis l\'e9g\'e8re, libre de tout p\'e9ch\'e9, nette comme un lys +\'85 +\par +\par C'est vrai. Elle meurt de faim ponctuellement \'e0 l'heure des repas. Elle d\'e9lire d'enthousiasme \'e0 l'heure de la promenade. Elle ne se trompe pas de chaise \'e0 table, ch\'e9rit le poisson, prise la viande, se contente d'une cro\'fb +te de pain, gobe en connaisseuse la fraise et la mandarine. Si je la laisse \'e0 la maison, le mot \'ab\~non\~\'bb lui suffit\~; elle s'assoit sur le palier d'un air sage et cache un pleur. En m\'e9 +tro, elle fond sous ma cape, en chemin de fer elle fait son lit elle-m\'eame, brassant une couverture et la moulant en gros plis. D\'e8s la tomb\'e9e du jour, elle surveille la grille du jardin et aboie contre tout suspect. +\par +\par \endash Tais-toi, Pati-Pati. +\par +\par \endash Je me tais, r\'e9pond diligemment Pati-Pati. Mais je fais le fauve, \'e0 la lisi\'e8re des six m\'e8tres de jardin. Je passe ma t\'eate entre les barreaux, je terrorise le mauvais passant, et le chat qui attend la nuit pour herser les b\'e9 +gonias, le chien qui l\'e8ve la patte contre le g\'e9ranium-lierre\'85 +\par +\par \endash Assez de vigilance, rentrons, Pati-Pati. +\par +\par \endash Rentrons\~! s'\'e9crie-t-elle de tout son corps. Non sans que j'aie, ici, m\'e9dit\'e9 une minute, dans l'attitude de la grenouille du jeu de tonneau, et l\'e0, un peu plus longtemps, contract\'e9e, le dos bomb\'e9 en colima\'e7on\'85 Voil\'e0 + qui est fait. Rentrons\~! Tu as bien ferm\'e9 la porte\~? Attention\~! Tu oublies une des chattes qui se cache sous le rideau et pr\'e9tend passer la nuit dans la salle \'e0 manger\'85 Je te l'houspille et je te la d\'e9 +loge et je te l'envoie dans son panier. Hop\~! \'e7a y est. \'c0 notre tour. Qu'est-ce que j'entends du c\'f4t\'e9 de la cave\~? Non, rien. Ma corbeille\'85 mon pan de molleton sur la t\'eate\'85 et, plus urgente, ta caresse\'85 Merci. Je t'aime. \'c0 + demain. +\par +\par Demain, si elle s'\'e9veille avant huit heures, elle attendra en silence, les pattes au bord du panier, les yeux fix\'e9s sur le lit. La promenade d'onze heures la trouvera pr\'eate, et toujours impeccab +le. Si c'est jour de bicyclette, Pati-Pati arque son dos pour que je la saisisse par la peau et que je l'installe en avant du guidon, toute ronde dans un panier \'e0 fraises. Dans les all\'e9es d\'e9sertes du Bois, elle saute \'e0 terre\~: \'ab\~\'c0 + droite, Pati-Pati, \'e0 droite\~!\~\'bb En deux jours, elle a distingu\'e9 sa droite \endash pardon, ma droite\~\endash de sa gauche. Elle comprend cents mots de notre langue, sait l'heure sans montre, nous conna\'ee +t pas nos noms, attend l'ascenseur au lieu de monter l'escalier, offre d'elle-m\'eame, apr\'e8s le bain, son ventre et son dos au s\'e9choir \'e9lectrique. +\par +\par Si j'\'e9tale, au moment du travail, les cahiers de papier teint\'e9 sur le bureau, elle se couche, soigne ses ongles sans bruit et r\'eave, d\'e9f\'e9rente, immobile. Le jour qu'un \'e9clat de verre la blessa, elle tendit d'elle-m\'eame sa patte, d\'e9 +tourna la t\'eate pendant le pansement, de sorte que je ne savais plus si je soignais une b\'eate, ou bien un enfant courageux\'85 Quand la prendrai-je en faute\~? Quel accident mit, sous un cr\'e2ne rond de chien minuscule, tant de complicit\'e9 humaine +\~? On la nomme \'ab\~merveille\~\'bb. Je cherche ce que je pourrais bien lui reprocher\'85 +\par +\par Ainsi crut, en vertu comme en beaut\'e9, Pati-Pati, fleur du Brabant. Dans le XVI}{\super e}{ arrondissement, son renom se r\'e9pandit tellement que je consentis, pour elle, \'e0 un mariage. Son fianc\'e9, quand il l'approcha, ressemblait \'e0 + un hanneton furieux, dont il avait la couleur, le dos robuste, et ses petites pattes de conqu\'e9rant piaffaient et griffaient le dallage. Pati-Pati l'aper\'e7ut \'e0 peine, et la br\'e8ve entrevue o\'f9 elle se + montra si distraite n'eut point de lendemain. +\par +\par Cependant, tout le long de soixante-cinq jours, Pati-Pati enfla, prit la forme d'un l\'e9zard des sables, ventru lat\'e9ralement, puis celle d'un melon un peu \'e9cras\'e9, puis\'85 +\par +\par Deux Pati-Pati d'un \'e2ge tendre et d'un mod\'e8le extr\'eamement r\'e9duit vaguent maintenant dans une corbeille. Pr\'e9serv\'e9s de toute mutilation traditionnelle, ils portent la queue en trompe de chasse et les oreilles en feuilles de salade. +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\cgrid {\lang1036 Ils t\'e8tent un lait abondant, mais qu'il leur faut acheter par des acrobaties au-dessus de leur \'e2ge. Pati-Pati n'a rien de ces lices vautr\'e9 +es, tout en ventre et en t\'e9tines, qui s'absorbent, b\'e9ates, en leur t\'e2che auguste. Elle allaite assise, contraignant ses chiots \'e0 l'attitude du m\'e9canicien aplati sous le tacot en panne. Elle allaite couch\'e9 +e en sphinx et le nez sur les pattes \endash \'ab\~Tant pis\~! qu'ils s'arrangent\~!\~\'bb \endash et s'en va, si le t\'e9l\'e9phone sonne, du c\'f4t\'e9 de l'appareil, remorquant deux nourrissons ventous\'e9s \'e0 ses mamelles. Ils testent, oubli\'e9 +s, vivaces, ils testent au petit bonheur, et prosp\'e8rent malgr\'e9 leur m\'e8re et son humain souci \endash trop humain \endash de toutes choses humaines. +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \endash Qui a t\'e9l\'e9phon\'e9\~? J'entends la voiture\'85 O\'f9 est mon collier\~? Ton sac et tes gants sont sur la table, nous allons sortir, n'est-ce pas\~? On a sonn\'e9\~! Tu m'emm\'e8nes au }{\i Matin}{\~? Je sens qu'il est l'heure\'85 + Qu'est-ce qui tra\'eene sous moi\~? encore ce petit chien\~! je le rencontre partout\'85 Et cet autre, donc\'85 On ne voit que lui dans la maison. Ils sont gentils\~? Peuh\~!\'85 oui, gentils. Partons, partons, d\'e9p\'eache-toi\'85 + Je ne te perds pas de l'\'9cil, si tu allais sortir sans moi\'85 +\par +\par Pati-Pati, mes amis vous nommeront toujours, sans que je proteste, \'ab\~merveille des merveilles\~\'bb et \'ab\~perfection\~\'bb. Mais je sais maintenant ce qui vous manque\~: vous n'aimez pas les animaux. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737317}{\*\bkmkstart _Toc89888864}BA-TOU{\*\bkmkend _Toc77737317}{\*\bkmkend _Toc89888864} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Je l'avais captur\'e9e au quai d'Orsay, dans un grand bureau dont elle \'e9tait, avec une broderie chinoise, le plus magnifique ornement. Lorsque son ma\'eetre +\'e9ph\'e9m\'e8re, embarrass\'e9 d'un aussi beau don, m'appela par le t\'e9l\'e9phone, je la trouvai assise sur une table ancienne, le derri\'e8re sur des documents diplomatiques, et affair\'e9e \'e0 sa toilette intime. Elle rapprocha ses sourcils \'e0 + ma vue, sauta \'e0 terre et commen\'e7a sa promenade de fauve, de la porte \'e0 la fen\'eatre, de la fen\'eatre \'e0 la porte, avec cette mani\'e8re de tourner et de changer de pied, contre l'obstacle, qui appartient \'e0 elle et \'e0 tous ses fr\'e8 +res. Mais son ma\'eetre lui jeta une boule de papier froiss\'e9 et elle se mit \'e0 rire, avec un bond d\'e9mesur\'e9 une d\'e9pense de sa force inemploy\'e9e, qui la montr\'e8rent dans toute sa splendeur. Elle \'e9tait grande comme un chien \'e9 +pagneul, les cuisses longues et muscl\'e9es attach\'e9es \'e0 un rein large, l'avant-train plus \'e9troit, la t\'eate assez petite, coiff\'e9e d'oreilles fourr\'e9es de blanc, peintes, au dehors, de dessins noirs et gris rappelant ceux qui d\'e9 +corent les ailes des papillons cr\'e9pusculaires. Une m\'e2choire petite et d\'e9daigneuse, des moustaches raides comme l'herbe s\'e8che des dunes, et des yeux d'ambre ench\'e2ss\'e9s de noir, des yeux au regar +d aussi pur que leur couleur, des yeux qui ne faiblissaient jamais devant le regard humain, des yeux qui n'ont jamais menti\'85 Un jour, j'ai voulu compter les taches noires qui brodaient sa robe, couleur de bl\'e9 sur le dos et la t\'ea +te, blanc d'ivoire sur le ventre\~; je n'ai pas pu. +\par +\par \endash Elle vient du Tchad, me dit son ma\'eetre. Elle pourrait venir aussi de l'Asie. C'est une once, sans doute. Elle s'appelle B\'e2-Tou, ce qui veut dire \'ab\~le chat\~\'bb, et elle a vingt mois. +\par +\par Je l'emportai\~; cependant elle mordait sa caisse de voyage et glissait, entre les lattes de la prise d'air, une patte tant\'f4t \'e9panouie et tant\'f4t referm\'e9e, comme une sensible fleur marine. +\par +\par Je n'avais jamais poss\'e9d\'e9, dans ma maison, une cr\'e9ature aussi naturelle. La vie quotidienne me la r\'e9v\'e9la intacte, pr\'e9serv\'e9e encore de toute atteinte civilisatrice. Le chien g\'e2t\'e9 calcule et ment, le chat dissimule et simule. B +\'e2-Tou ne cachait rien. Toute saine et fleurant bon, l'haleine fra\'eeche, je pourrais \'e9crire qu'elle se comportait en enfant candide, s'il y avait des enfants candides. La premi\'e8re fois qu'elle se mit \'e0 + jouer avec moi, elle me saisit fortement la jambe pour me renverser. Je l'interpellai avec rudesse, elle me l\'e2cha, attendit, et recommen\'e7a. Je m'assis par terre et lui envoyai mon poing sur son beau nez velout\'e9 +. Surprise, elle m'interrogea du regard, je lui souris et lui grattai la t\'eate. Elle s'effondra sur le flanc, sonore d'un ronron sourd et m'offrit son ventre sans d\'e9fense. Une pelote de laine, qu'elle re\'e7ut en r\'e9compense, l'affola\~ +: de combien d'agneaux, enlev\'e9s aux maigres p\'e2tures africaines, reconnaissait-elle, lointaine et refroidie, l'odeur\~?\'85 +\par +\par Elle coucha dans un panier, se confia au bassin de sciure comme un chat bien appris, et quand je m'\'e9tendis dans l'eau ti\'e8de, sa t\'eate rieuse et terrible parut, avec deux pattes, au rebord de la baignoire\'85 +\par +\par Elle aimait l'eau. Je lui donnai souvent, le matin, une cuvette d'eau, qu'elle vidait \'e0 grands jeux de pattes. Toute mouill\'e9e, heureuse, elle ronronnait. Elle se promenait, grave, une pantoufle vol\'e9e entre les dents. Elle pr\'e9 +cipitait et remontait vingt fois sa boule de bois dans le petit escalier. Elle accourait \'e0 son nom\~: \'ab\~B\'e2-Tou\~\'bb avec un cri charmant et doux, et demeurait r\'eavant, les yeux ouverts, nonchalante, aux pieds de la femme de chambre qui cousai +t. Elle mangeait sans h\'e2te et cueillait d\'e9licatement la viande au bout des doigts. Tous les matins, je pus lui donner ma t\'eate, qu'elle \'e9treignait des quatre pattes et dont elle r\'e2pait, d'une langue bien arm\'e9e, les cheveux coup\'e9 +s. Un matin, elle \'e9treignit trop fort mon bras nu, et je la ch\'e2tiai. Offens\'e9e, elle sauta sur moi, et j'eus sur les \'e9paules le poids d\'e9concertant d'un fauve, ses dents, ses griffes\'85 J'employai toutes mes forces et jetai B\'e2 +-Tou contre un mur. Elle \'e9clata en miaulements terribles, en rugissements, elle fit entendre son langage de bataille, et sauta de nouveau. J'usai de son collier pour la rejeter contre le mur, et la frappai au centre du visage. \'c0 + ce moment, elle pouvait, certes, me blesser gravement. Elle n'en fit rien, se contint, me regarda en face et r\'e9fl\'e9chit\'85 Je jure bien que ce n'est pas la crainte que je lus dans ses yeux. Elle }{\i choisit}{, \'e0 ce moment d\'e9 +cisif, elle opta pour la paix, l'amiti\'e9, la loyale entente\~; elle se coucha, et l\'e9cha son nez chaud\'85 +\par +\par Quand je vous regrette, B\'e2-Tou, j'ajoute \'e0 mon regret la mortification d'avoir chass\'e9 de chez moi une amie, une amie qui n'avait Dieu merci, rien d'humain. C'est en vous voyant debout sur le mur du jardin \endash un mur de quatre m\'e8 +tres, sur le fa\'eete duquel vous vous posiez, d'un bond \endash occup\'e9e \'e0 maudire quelques chats \'e9pouvant\'e9s, que j'ai commenc\'e9 \'e0 trembler. Et puis, une autre fois, vous vous \'eates approch\'e9 +e de la petite chienne que je tenais sur mes genoux, vous avez mesur\'e9, sous son oreille, la place exacte d'une fontaine myst\'e9rieuse que vous avez l\'e9ch\'e9e, l\'e9ch\'e9e, l\'e9ch\'e9e, avant de la t\'e2ter des dents, lente et les yeux ferm\'e9s +\'85 J'ai compris\~: \'ab\~Oh\~! B\'e2-Tou\~!\'85\~\'bb et vous avez tressailli tout enti\'e8re, de honte de d'avidit\'e9 refr\'e9n\'e9es. +\par +\par H\'e9las\~! B\'e2-Tou, que la vie simple, que la fauve tendresse sont difficiles, sous notre climat\'85 Le ciel romain vous abrite \'e0 pr\'e9sent\~; un foss\'e9, trop large pour votre \'e9lan, vous s\'e9 +pare de ceux qui vont, au jardin zoologique, narguer les f\'e9lins\~; et j'esp\'e8re que vous m'avez oubli\'e9e, moi qui, vous sachant innocente de tout, sauf de votre race, souffris qu'on f\'eet de vous une b\'eate captive. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737318}{\*\bkmkstart _Toc89888865}BELLAUDE{\*\bkmkend _Toc77737318}{\*\bkmkend _Toc89888865} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\endash Madame, Bellaude s'est sauv\'e9e. +\par +\par \endash Depuis quand\~? +\par +\par \endash De ce matin, d\'e8s que j'ai ouvert? Il y avait un blanc et noir qui l'attendait \'e0 la porte. +\par +\par \endash Ah\~! mon Dieu\~! Esp\'e9rons qu'elle va rentrer ce soir\'85 +\par +\par La voil\'e0 donc partie. Sauf que ce mois est marqu\'e9 pour les amours canines, rien ne faisait pr\'e9voir sa fuite\~; elle nous suivait sans faute et sans distraction, belle dans sa robe noire et feu de bas-rouge, son amble nonchalant agitant \'e0 + ses pattes de derri\'e8re, comme des pendeloques, ses doubles ergots. Elle flairait l'herbe, broutait, \'e9vitait avec m\'e9pris la fr\'e9n\'e9sie circulaire des braban\'e7onnes. Et puis, un jour, elle tomba en arr\'ea +t, pointa joyeusement les oreilles, visa un point lointain, sourit, et tout son corps s'\'e9cria, en clair langage de chienne\~: +\par +\par \endash Ah\~! le voil\'e0\~! +\par +\par Le temps de lui demander\~: \'ab\~Quoi donc\~?\~\'bb elle \'e9tait \'e0 deux cents m\'e8tres, car elle l'avait vu, lui, }{\i Lui}{ \endash quelque tr\'e8s petit roquet jaune\'85 +\par +\par Elle recherche \endash elle, longue et l\'e9g\'e8re comme une biche, elle, haute et d'encolure orgueilleuse \endash les nains, les b\'e2tards de fox et de basset, les faux terriers, les loulous tr\'e9 +pidants et minuscules. Elle aime entre tous un caniche blanc, enfoui depuis des hivers sous une neige terreuse que ne fond nul \'e9t\'e9. Il entoure ma bas-rouge d'une assiduit\'e9 r\'e9sign\'e9e de vieux lettr\'e9 +. Il la contemple d'en bas, comme par-dessus des lunettes, \'e0 travers sa chevelure blanche mal soign\'e9e. Il l'escorte, sans plus, et va derri\'e8re elle d'un petit trot traquenardeur qui secoue tous ses \'e9cheveaux de poils blanc sale. +\par +\par La voil\'e0 partie. O\'f9\~? Pour combien de temps\~? Je ne crains pas qu'on l'\'e9crase ni qu'on la vole\~; elle a, quand une main \'e9trang\'e8re se tend vers elle, une mani\'e8re serpentine de d\'e9tourner le col, de montrer la dent qui d\'e9 +concerte les plus r\'e9solus. Mais il y a le lasso, la fourri\'e8re\'85 +\par +\par Un jour passe. +\par +\par \endash Madame, Bellaude n'est pas rentr\'e9e. +\par +\par Il a plu cette nuit, une pluie douce d\'e9j\'e0 printani\'e8re. O\'f9 erre la d\'e9vergond\'e9e\~? Elle je\'fbne\~; mais elle peut boire\~: les ruisseaux coulent, le bois miroite de flaques. +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\cgrid {\lang1036 Un petit chien mouill\'e9 monte la garde devant ma porte, \'e0 la grille du jardinet. Lui aussi, il attend Bellaude\'85 Au Bois, je demande \'e0 + mon ami le garde s'il n'a pas vu la grande chienne noire qui a du feu aux pattes, aux sourcils et aux joues\'85 Il secoue la t\'eate\~: +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \endash Je n'ai rien vu de pareil. Qu'est-ce que j'ai donc vu, aujourd'hui\~? Pas grand'chose. Moins que rien. Une dame qui n'\'e9tait pas d'accord avec son mari, et un monsieur en souliers vernis qui m'a demand\'e9 si je ne conna\'eetrais pas deux pi +\'e8ces \'e0 louer dans une des maisons de gardes, vu qu'il \'e9tait sans domicile\'85 Vous voyez, rien d'extraordinaire. +\par +\par Un jour passe encore. +\par +\par \endash Bellaude n'est toujours pas rentr\'e9e, madame\'85 +\par +\par Je pars pour la promenade d'onze heures et demie, r\'e9solue \'e0 battre les futaies d'Auteuil. Un printemps cach\'e9 y fr\'e9mit jusque dans le vent, aigre s'il acc\'e9l\'e8 +re, mol et doux quand il s'attarde. Point de chienne noire et feu, mais voici les cornes des futures jacinthes et la feuille d\'e9j\'e0 large de l'arum pied-de-veau. Voici l'abeille \'e9gar\'e9e, affam\'e9e, qui titube sur la mousse humide et qu'on peut r +\'e9chauffer dans la main sans risque de piq\'fbre. Sur les sureaux fuse, \'e0 chaque aisselle de branche, une houppe neuve de verdure tendre. Et six ann\'e9es m'ont appris \'e0 reconna\'ee +tre, dans le trille rauque, dans la courte gamme chromatique descendante que jette, d\'e8s f\'e9vrier, un gosier d'oiseau, la voix du grand chanteur, un rossignol d'Auteuil fid\'e8le \'e0 + son bosquet, un rossignol dont la voix, au printemps, illumine les nuits. Au-dessus de ma t\'eate, il \'e9tudie ce matin le chant qu'il oublie tous les ans. Il recommence et recommence sa + gamme chromatique imparfaite, l'interrompt par une sorte de rire enrou\'e9, mais d\'e9j\'e0 dans quelques notes tinte le cristal d'une nuit de mai, et, si je ferme les yeux, j'appelle malgr\'e9 + moi, sous ce chant, le parfum qui descend lourdement des acacias en fleur\'85 +\par +\par Mais o\'f9 est ma chienne\~? Je longe une palissade en lattes de ch\'e2taignier, je franchis des fils de fer tendus \'e0 ras de terre, puis je bute contre une cl\'f4ture de ch\'e2taignier, au bout de laquelle m'attend un fil de fer tendu \'e0 + ras de terre. Quelle sollicitude perverse multiplie, pour d\'e9courager l'amateur de paysage et rompre les os du promeneur, palissades et fils, les uns et les autres nuisibles\~? Je rebrousse chemin, lasse de longer, apr\'e8 +s des fortifications, une palissade de ch\'e2taignier qui d\'e9fend, je le jure, une seconde palissade, servant elle-m\'eame de rempart, un peu plus loin, \'e0 un grillage de bois peint en vert\'85 Et l'on ose accuser la Ville de n\'e9gliger le Bois\~! + +\par +\par Quelque chose remue derri\'e8re une de ces vaines cl\'f4tures\'85 Quelque chose de noir\'85 de feu\'85 de blanc\'85 de jaune\'85 Ma chienne\~! c'est ma chienne\~! +\par +\par \'c9dilit\'e9 b\'e9nie\~! Tut\'e9laires barricades\~! Enclos providentiels\~! C'est non seulement ma chienne, \'e0 l'abri des voitures, c'est, en outre \endash un, deux, trois, quatre, cinq \endash cinq chiens autour d'elle, boueux, q +uelques-uns saignants de batailles, tous haletants, fourbus, le plus grand n'atteint pas trente centim\'e8tres au garrot\'85 +\par +\par \endash Bellaude\~! +\par +\par Elle ne m'avait pas entendue venir, elle jouait C\'e9lim\'e8ne. Vertueuse malgr\'e9 elle, inaccessible par hasard, elle perd contenance \'e0 mon cri et d'un coup se prosterne, rappel\'e9e \'e0 la servilit\'e9\'85 +\par +\par \endash Oh\~! Bellaude\~!\'85 +\par +\par Elle rampe, elle m'implore. Mais je ne veux pas pardonner encore et je lui d\'e9signe seulement, d'un geste th\'e9\'e2tral, par-dessus les fortifications abolies, le chemin du devoir, le g\'eete\'85 Elle n'h\'e9 +site pas, elle saute la palissade et distance ais\'e9ment, en quelques foul\'e9es, la meute des pygm\'e9es qui suit, langues flottantes\'85 +\par +\par Qu'ai-je fait l\'e0\~? Si Bellaude allait rencontrer, sur la route, un s\'e9ducteur de belle stature\'85 +\par +\par \endash Madame, Bellaude est rentr\'e9e. +\par +\par \endash Avec cinq petits chiens\~? +\par +\par \endash Non, madame, avec un grand. +\par +\par \endash Ah\~! mon Dieu\~! O\'f9 est-il\~? +\par +\par \endash L\'e0, madame, sur le talus. +\par +\par Oui, il est l\'e0, et je me souviens, avec un soupir de soulagement, que la chanson dit\~: \'ab\~Il faut des \'e9poux assortis\'85\~\'bb Celui qui attend Bellaude est un dogue d'Ulm, au regard obtus, passif sous son collier et sa museli\'e8 +re de cuir vert, et aussi lourd, aussi large, aussi haut \endash le hasard soit lou\'e9\~! \endash qu'un veau. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737319}{\*\bkmkstart _Toc89888866}LES DEUX CHATTES{\*\bkmkend _Toc77737319}{\*\bkmkend _Toc89888866} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Il n'est qu'un jeune chat, fruit des amours \endash et de la m\'e9salliance \endash de Moune, chatte persane bleue, avec n'importe quel ray\'e9 + anonyme. Dieu sait si le ray\'e9 abonde, dans les jardins d'Auteuil\~! Par les jours de printemps pr\'e9coce, aux heures du jour o\'f9 la terre, d\'e9gel\'e9 +e, fume sous le soleil et embaume, certains massifs, certaines plates-bandes ameublies qui attendent les semis et les repiquages, semblent jonch\'e9s de couleuvres\~: les seigneurs ray\'e9s, ivres d'encens v\'e9g\'e9tal, tordent leurs re +ins, rampent sur le ventre, fouettent de la queue et r\'e2pent d\'e9licatement sur le sol leur joue droite, leur joue gauche, pour l'impr\'e9gner de l'odeur prometteuse de printemps \endash ainsi une femme touche, de son doigt mouill\'e9 + de parfum, ce coin secret, sous l'oreille\'85 +\par +\par Il n'est qu'un jeune chat, fils d'un de ces ray\'e9s. Il porte sur son pelage les raies de la race, les vieilles marques de l'anc\'eatre sauvage. Mais le sang de sa m\'e8re a jet\'e9, sur ces rayures, un voile floconneux et bleu\'e2 +tre de poils longs, impalpables comme une transparente gaze de Perse. Il sera donc beau, il est d\'e9j\'e0 ravissant, et nous essayons de le nommer Kamaralzaman \endash en vain, car la cuisini\'e8 +re et la femme de chambre, qui sont des personnes raisonnables, traduisent Kamaralzaman par Moumou. +\par +\par Il est un jeune chat, gracieux \'e0 toute heure. La boule de papier l'int\'e9resse, l'odeur de la viande le change en dragon rugissant et minuscule, les passereaux volent trop vite pour qu'il puisse les suivre de l'\'9c +il, mais il devient cataleptique, derri\'e8re la vitre, quand ils picorent sur la fen\'eatre. Il fait beaucoup de bruit en t\'e9tant, parce que ses dents poussent\'85 C'est un petit chat, innocent au milieu d'un drame. +\par +\par La trag\'e9die commen\'e7a, un jour que Noire du Voisin \endash dirait-on pas un nom de noblesse paysanne\~? \endash pleurait, sur le mur mitoyen, la perte de ses enfants, noy\'e9s le matin. Elle pleurait \'e0 la mani\'e8re terrible de toutes les m\'e8 +res priv\'e9es de leur fruit, sans arr\'eat, sur le m\'eame ton, respirant \'e0 peine entre chaque cri, exhalant une plainte apr\'e8s l'autre plainte pareille. Le tout petit chat Kamaralzaman, en bas, la regardait. Il levait sa figure bleu\'e2 +tre, ses yeux couleur d'eau savonneuse aveugl\'e9s de lumi\'e8re, et n'osait plus jouer \'e0 cause de ce grand cri\'85 Noire du Voisin le vit et descendit comme une folle. Elle le flaira, connut l'odeur \'e9trang\'e8re, r\'e2la \'ab\~khhh\'85\~\'bb de d +\'e9go\'fbt, gifla le petit chat, le flaira encore, lui l\'e9cha le front, recula d'horreur, revint, lui dit\~: \'ab\~Rrrrou\'85\~\'bb tendrement \endash enfin manifesta de toutes mani\'e8res son \'e9garement. Le temps lui manqua pou +r prendre un parti. Pareille \'e0 un lambeau de nu\'e9e, Moune, aussi bleue qu'un orage, et plus rapide, arrivait\'85 Rappel\'e9e \'e0 + sa douleur et au respect des territoires, Noire du Voisin disparut, et son appel, plus lointain, endeuilla toute cette journ\'e9e\'85 +\par +\par Elle revint le lendemain, prudente, calculatrice comme une b\'eate de la jungle. Plus de cris\~: une hardiesse et une patience muettes. Elle attendit l'instant o\'f9, Moune repue, Kamaralzaman \'e9vad\'e9 + chancelait, pattes molles, sur les graviers ronds du jardin. Elle vint avec un ventre lourd de lait, des t\'e9tines tendues qui crevaient sa toison noire, des roucoulements assourdis, des invites myst\'e9rieuses de nourrice\'85 + Et pendant que le petit chat, en t\'e9tant, la foulait \'e0 temps \'e9gaux, je la voyais fermer les yeux et palpiter des narines comme un \'eatre humain qui se retient de pleurer. +\par +\par C'est alors que la vraie m\'e8re parut, le poil tout droit sur le dos. Elle ne s'\'e9lan\'e7a pas tout de suite, mais dit quelque chose d'une voix rauque. Noire du Voisin, \'e9veill\'e9e en sursaut de son illusion maternelle, debout, ne r\'e9 +pondit que par un long grondement bas, en soufflant, par intervalles, d'une gueule empourpr\'e9e. Une injure imp\'e9rieuse, d\'e9chirante de Moune, l'interrompit, et elle recula d'un pas\~; mais elle jeta, elle aussi, une parole mena\'e7ant +e. Le petit chat effar\'e9 gisait entre elles, h\'e9riss\'e9, bleu\'e2tre, pareil \'e0 la houppe du chardon. J'admirais qu'il p\'fbt y avoir, au lieu du pugilat imm\'e9diat, de la m\'eal\'e9e f\'e9line o\'f9 + les flocons de poils volent, une explication, une revendication presque intelligible pour moi. Mais soudain, sur une insinuation aigu\'eb de Noire du Voisin, Moune eut un bond, un cri, un \'ab\~Ah\~! je ne peux pas supporter cela\~!\~\'bb + qui la jeta sur sa rivale. Noire rompit, atteignit le tilleul, s'y suspendit et franchit le mur \endash et la m\'e8re lava son petit, souill\'e9 par l'\'e9trang\'e8re. +\par +\par Quelques jours pass\'e8rent, pendant lesquels je n'observai rien d'insolite. Moune, inqui\'e8te, veillait trop et mangeait mal. Chaude de fi\'e8vre, elle avait le nez sec, se couchait sur une console de marbre, et son lait di +minuait. Pourtant Kamaralzaman, dodu, roulait sur les tapis, aussi large que long. Un matin que je d\'e9jeunais aupr\'e8s de Moune, et que je la tentais avec du lait sucr\'e9 et de la mie de croissant, elle tressaillit, coucha les oreilles, sauta \'e0 + terre et me demanda la porte d'une mani\'e8re si urgente que je la suivis. Elle ne se trompait pas\~: l'impudente Noire et Kamaralzaman, l'un t\'e9tant l'autre, m\'eal\'e9s, heureux, gisaient sur la premi\'e8 +re marche, dans l'ombre, au bas de l'escalier o\'f9 se pr\'e9cipita Moune \endash et o\'f9 je la re\'e7us dans mes bras, molle, priv\'e9e de sentiment, \'e9vanouie comme une femme\'85 +\par +\par C'est ainsi que Moune, chatte de Perse, perdit son lait, r\'e9signa ses droits de m\'e8re et de nourrice, et contracta sa m\'e9lancolie errante, son indiff\'e9rence aux intemp\'e9ries et sa hai +ne des chattes noires. Elle a maudit tout ce qui porte toison t\'e9n\'e9breuse, mouche blanche au poitrail, et rien ne para\'eet plus de sa douleur sur son visage. Seulement, lorsque Kamaralzaman vient jouer trop pr\'e8 +s d'elle, elle replie ses pattes sous ses mamelles taries, feint le sommeil et ferme les yeux. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737320}{\*\bkmkstart _Toc89888867}CHATS{\*\bkmkend _Toc77737320}{\*\bkmkend _Toc89888867} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Ils sont cinq autour d'elle, tous les cinq issus de la m\'eame souche et ray\'e9s \'e0 l'image de leur anc\'ea +tre, le chat sauvage. L'un porte ses rayures noires sur un fond ros\'e9 comme le plumage de la tourterelle, l'autre n'est, des oreilles \'e0 la queue, que z\'e9brures pain br\'fbl\'e9 sur champ marron tr\'e8s clair, comme une fleur de girofl\'e9 +e. Un troisi\'e8me para\'eet jaune, \'e0 c\'f4t\'e9 du quatri\'e8me qui n'est que ceintures de velours noir, colliers, bracelets, sur un dessous gris argent d'une grande \'e9l\'e9gance. Mais le cinqui\'e8me, \'e9norme, resplendit dans sa fourrure fauve +\'e0 mille bandes. Il a les yeux verts de menthe, et la large joue velue qu'on voit au tigre. +\par +\par Elle, mon Dieu, c'est la Noire. Une Noire pareille \'e0 cent autres Noires, mince, bien verniss\'e9e, la mouche blanche au poitrail et la prunelle en or pur. Nous l'avons nomm\'e9e la Noire parce qu'elle est noire, de m\'ea +me la chatte grise s'appelle Chatte-Grise et la plus jeune des bleues de Perse Jeune-Bleue. Nous n'avons pas risqu\'e9 la m\'e9ningite. +\par +\par Janvier, mois des amours f\'e9lines, pare les chats d'Auteuil de leur plus belle robe et racole, pour nos trois chattes, une trentaine de matous. Le jardin s'emplit de leurs palabres interminables, de leu +rs batailles, et de leur odeur de buis vert. La Noire seule marque qu'ils l'int\'e9ressent. C'est trop t\'f4t pour Jeune-Bleue et Chatte-Grise, qui contemplent de haut la d\'e9mence des m\'e2 +les. La Noire, pour l'heure, se tient mal, et ne va pas plus loin. Elle choisit longuement dans le jardin une branche taill\'e9e en biseau, \'e9lagu\'e9e de l'an dernier, pour s'en servir en guise de brosse \'e0 + dents d'abord, puis de gratte-oreilles, enfin de gratte-flancs. Elle s'y r\'e2pe, elle s'y \'e9corche, en donnant tous les signes de la sat +isfaction. Une danse horizontale suit, au cours de laquelle elle imite l'anguille hors de l'eau. Elle se roule, chemine sur le dos et le ventre, souille sa robe, et les cinq matous avec elle avancent, reculent comme un seul matou. Souvent le doyen magnifi +que, n'y tenant plus, s'\'e9lance, et porte sur la tentatrice une patte pesante\'85 Tout aussit\'f4t la chor\'e9graphe voluptueuse se redresse, gifle l'imprudent et s'accroupit, pattes rentr\'e9es sous le ventre, avec un aigre et rev\'ea +che visage de vieille d\'e9vote. En vain le puissant chat ray\'e9, pour montrer sa soumission et rendre hommage \'e0 la Noire, feint-il de choir les quatre pattes en l'air, d\'e9faillant et soumis. Elle le rel\'e8gue parmi le quintette anonyme, et gifle +\'e9quitablement n'importe quel ray\'e9, s'il manque \'e0 l'\'e9tiquette et la salue de trop pr\'e8s. +\par +\par Ce ballet de chats dure depuis ce matin, sous mes fen\'eatres. Aucun cri, sauf le \'ab\~rrrr\'85\~\'bb dur et harmonieux qui roule par moments dans la gorge des matous. La Noire, muette et lascive, provoque, puis ch\'e2tie, et savoure sa toute-puissance +\'e9ph\'e9m\'e8re. Dans huit jours le m\'eame m\'e2le qui tremble devant elle, qui patiente et perd le boire et le manger, la tiendra solidement par la nuque\'85 Jusque-l\'e0, il plie. +\par +\par Un sixi\'e8me ray\'e9 vient d'appara\'eetre. Mais aucun des matous n'a daign\'e9 le toiser en rival. Gras, velout\'e9, candide, il a perdu d\'e8s son jeune \'e2 +ge tout souci des jeux de l'amour, et les nuits tragiques de janvier, les clairs de lune de juin ont cess\'e9 pour lui, \'e0 jamais, d'\'eatre fatidiques. Ce matin, il se sent las de manger, fatigu\'e9 de dormir. Il prom\'e8 +ne, sous le petit soleil d'argent, sa robe lustr\'e9e, et la fatuit\'e9 sans malice qui lui valut son nom de Beaugar\'e7on. Il sourit au temps clair, aux passereaux confiants. Il sourit \'e0 la Noire, \'e0 sa fr\'e9missante escorte. Il taquine d'une +patte molle un vieil oignon de tulipe qu'il d\'e9laisse pour un gravier rond. La queue de la Noire fouette et se tord comme un serpent coup\'e9\~: il s'\'e9lance, la capture, la mordille, et re\'e7oit une demi-douzaine de mornifles, s\'e8 +ches et griffues, \'e0 le d\'e9figurer\'85 Mais Beaugar\'e7on, d\'e9chu du rang de m\'e2le, ignore tout du protocole amoureux, et redescend \'e0 l'\'e9quit\'e9 + pure. Injustement battu, il ne prend que le temps de gonfler ses poumons et de reculer d'un pas, avant d'administrer \'e0 la Noire une correction telle qu'elle en suffoque, r\'e2le de rage et saute le mur pour cacher sa honte dans le jardin voisin. + +\par +\par Et comme j'allais courir, craignant la fureur des matous, au secours de Beaugar\'e7on, je vis qu'il faisait retraite avec lenteur, majest\'e9 et inconscience, parmi les ray\'e9s immobiles, silencieux, et pour la premi\'e8re fois d\'e9f\'e9 +rents devant l'eunuque qui avait os\'e9 battre la reine. +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc77737321}{\*\bkmkstart _Toc89888868}LE VEILLEUR{\*\bkmkend _Toc77737321}{\*\bkmkend _Toc89888868} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {DIMANCHE. \endash Les enfants ont, ce matin, une dr\'f4le de figure. Je leur ai d\'e9j\'e0 vu cette figure-l\'e0, au moment o\'f9 + ils organisaient, dans le grenier, une repr\'e9sentation, avec costumes, masques, linceuls et cha\'eenes tra\'eenantes, de leur drame, }{\i le Revenant de la Commanderie}{, \'e9lucubration \'e0 laquelle ils ont d\'fb une semaine de fi\'e8 +vres, peurs nocturnes et langue crayeuse, intoxiqu\'e9s qu'ils \'e9taient de leurs propres fant\'f4mes. Mais c'est une vieille histoire. Bertrand a maintenant dix-huit ans, et projette de r\'e9former, comme il sied \'e0 son \'e2ge, le r\'e9 +gime financier de l'Europe\~; Renaud, qui passe quatorze ans, ne songe qu'\'e0 monter et d\'e9monter des moteurs, et Bel-Gazou me pose cette ann\'e9e des questions d'une banalit\'e9 d\'e9solante\~: \'ab\~Est-ce qu'\'e0 Paris je pourrai bient\'f4 +t porter des bas\~? Est-ce qu'\'e0 Paris je pourrai avoir un chapeau\~? Est-ce qu'\'e0 Paris tu me feras friser le dimanche\~?\~\'bb +\par +\par N'importe, je les trouve tous trois singuliers et dispos\'e9s \'e0 parler bas dans les coins. +\par +\par LUNDI. \endash Les enfants n'ont pas bonne mine le matin. +\par +\par \endash Qu'est-ce que vous avez donc, les enfants\~? +\par +\par \endash Rien du tout, tante Colette\~! s'\'e9crient mes beaux-fils. +\par +\par \endash Rien du tout, maman\~! s'\'e9crie Bel-Gazou. +\par +\par Quel bel ensemble\~! Voil\'e0 un mensonge bien agenc\'e9. \'c7a devient s\'e9rieux. D'autant plus s\'e9rieux que j'ai surpris, \'e0 la brume, ce bout de dialogue entre les deux gar\'e7ons, derri\'e8re le tennis\~: +\par +\par \endash Mon vieux, il n'a pas arr\'eat\'e9 de minuit \'e0 trois heures. +\par +\par \endash }{\caps \'e0}{ qui le dis-tu, mon petit\~! De minuit \'e0 quatre heures, oui\~! Je n'ai pas ferm\'e9 l'\'9cil. Il faisait\~: \'ab\~pom\'85pom\'85pom\~\'bb comme \'e7a, lentement\'85 Comme avec des pieds nus, mais lourds, lourds\'85 +\par +\par Ils m'aper\'e7urent et fondirent sur moi comme deux tiercelets, avec des rires, des balles blanches et rouges, une \'e9tourderie appr\'eat\'e9e et bavarde\'85 Je ne saurai rien aujourd'hui. +\par +\par MERCREDI. \endash Quand j'ai travers\'e9, hier soir, vers 11 heures, la chambre de Bel-Gazou pour gagner la mien +ne, elle ne dormait pas encore. Elle gisait sur le dos, les bras au long d'elle, et ses prunelles sombres bougeaient sous la frange des cheveux. Une lune chaude d'ao\'fbt, grandissante, balan\'e7 +ait mollement l'ombre du magnolia sur le parquet et le lit blanc r\'e9pandit une lumi\'e8re bleue. +\par +\par \endash Tu ne dors pas\~? +\par +\par \endash Non, maman. +\par +\par \endash \'c0 quoi penses-tu, toute seule, comme \'e7a\~? +\par +\par \endash J'\'e9coute. +\par +\par \endash Et quoi donc\~? +\par +\par \endash Rien, maman. +\par +\par Au m\'eame instant j'entendis, distinctement, le bruit d'un pas lourd et non chauss\'e9 \'e0 l'\'e9tage sup\'e9rieur. L'\'e9tage sup\'e9rieur, c'est un long grenier o\'f9 personne ne couche, o\'f9 personne, la nuit tomb\'e9 +e, n'a l'occasion de passer, et qui conduit aux combles de la plus ancienne tour. La main de ma fille, que je serrais, se contracta dans la mienne. Deux souris pass\'e8rent dans le mur en jouant et en poussant des cris d'oiseau. +\par +\par \endash Tu as peur des souris, maintenant\~? +\par +\par \endash Non, maman. +\par +\par Au-dessus de nous, le pas reprit, et je demandai malgr\'e9 moi\~: +\par +\par \endash Mais qui donc marche l\'e0-haut\~? +\par +\par Bel-Gazou ne r\'e9pondit pas, et ce mutisme me fut d\'e9sagr\'e9able. +\par +\par \endash Tu n'entends pas\~? +\par +\par \endash Si, maman. +\par +\par \endash \'ab\~Si, maman\~!\~\'bb c'est tout ce que tu trouves \'e0 r\'e9pondre\~? +\par +\par La petite pleura brusquement et s'assit sur son lit. +\par +\par \endash Ce n'est pas ma faute, maman. }{\i Il}{ marche comme \'e7a toutes les nuits\'85 +\par +\par \endash Qui\~? +\par +\par \endash Le pas. +\par +\par \endash Le pas de qui\~? +\par +\par \endash De personne. +\par +\par \endash Mon Dieu, que ces enfants sont b\'eates\~! Vous voil\'e0 encore dans ces histoires, toi et tes fr\'e8res\~? Ce sont ces sottises que vous ruminez dans les coins\~? Je monte, tiens. Oui, je vais t'en donner, moi, des pas au plafond\~! +\par +\par Au dernier palier, des grappes de mouches, agglutin\'e9es aux poutres, ronfl\'e8rent comme un feu de chemin\'e9e sur le passage de ma lampe que l'appel d'air \'e9teignit d\'e8s que j'ouvris la porte du grenier. Mais il n'\'e9 +tait pas besoin de lampe dans ces combles aux lucarnes larges, o\'f9 la lune entrait par nappes de lait. La campagne de minuit brillait \'e0 perte de vue, bossel\'e9e d'argent, vallonn\'e9e de cendre mauve, mouill\'e9e, au plus bas des pr\'e9s, d'une rivi +\'e8re de brouillard \'e9tincelant qui mirait la lune\'85 Une petite chev\'eache imita le chat dans un arbre, et le chat lui r\'e9pondit\'85 Mais rien ne marchait dans le grenier, sous la futaie des poutres crois\'e9 +es. J'attendis un long moment, je humai la br\'e8ve fra\'eecheur nocturne, l'odeur de bl\'e9 battu qui s'attache au grenier, et je redescendis. Bal-Gazou, fatigu\'e9e dormait. +\par +\par SAMEDI. \endash J'ai \'e9cout\'e9 toutes les nuits, depuis mercredi. On marche l\'e0-haut, tant\'f4t \'e0 minuit, tant\'f4t vers trois heures. Cette nuit, j'ai gravi et descendu quatre fois l'\'e9tage, inutilement. Au grand d\'e9jeuner, +je force la confiance des enfants, qui sont d'ailleurs \'e0 bout de dissimulation. +\par +\par \endash Mes ch\'e9ris, il va falloir que vous m'aidiez \'e0 \'e9claircir quelque chose. On va certainement s'amuser \'e9norm\'e9ment \endash m\'eame Bertrand qui est revenu de tout. Figurez-vous que j'ente +nds marcher, au-dessus de la chambre de Bel-Gazou, toutes les\'85 +\par +\par Ils explosent tous \'e0 la fois\~: +\par +\par \endash Je sais, je sais\~! crie Renaud. C'est le Commandeur en armure, qui revenait d\'e9j\'e0 du temps de grand'p\'e8re, Page m'a tout racont\'e9, et\'85 +\par +\par \endash Quelle blague\~! laisse tomber Bertrand, d\'e9tach\'e9. La v\'e9rit\'e9 c'est que des ph\'e9nom\'e8nes d'hallucination isol\'e9e ou collective se manifestent ici depuis que la Vierge, en ceinture bleue et tra\'een\'e9 +e par quatre chevaux blancs, a surgi devant Guitras et lui a dit\'85 +\par +\par \endash Elle lui a rien dit\~! piaille Bel-Gazou. Elle lui a \'e9crit\~! +\par +\par \endash Par la poste\~? raille Renaud. C'est enfantin. +\par +\par \endash Et ton Commandeur, ce n'est pas enfantin\~? dit Bertrand. +\par +\par \endash Pardon\~! r\'e9torque Renaud tout rouge. Le Commandeur c'est une tradition de famille. Ta Vierge, c'est une fable de village comme il en tra\'eene partout\'85 +\par +\par \endash Dites donc, les enfants, vous avez fini\~? Je peux placer un mot\~? Je ne sais qu'une chose, c'est qu'il y a dans le grenier des bruits de pas inexplicables. Je vais guetter la nuit prochaine. B\'ea +te ou homme, nous saurons qui marche. Que ceux qui veulent guetter avec moi\'85 Bon. Adopt\'e9 \'e0 mains lev\'e9es\~! +\par +\par DIMANCHE. \endash Nuit blanche. Pleine lune. Rien \'e0 signaler, que le bruit de pas entendu derri\'e8re la porte entr'ouverte du grenier, mais interrompu par Renaud qui, harnach\'e9 d'une cuirasse Henri II et d'un foulard rouge de cow-boy, s'est \'e9 +lanc\'e9 romanesquement en criant\~: \'ab\~Arri\'e8re\~! arri\'e8re\~!\'85\~\'bb On le conspue, on l'accuse d'avoir \'ab\~tout g\'e2t\'e9\~\'bb. +\par +\par \endash Il est curieux, remarque Bertrand avec une ironie \'e9crasante et r\'eaveuse, de constater combien le fantastique peut exalter l'esprit d'un adolescent, pourtant grandi dans les coll\'e8ges anglais\'85 +\par +\par \endash Eh\~! mon povre, ajoute ma limousine de fille, on ne dit pas \'ab\~arri\'e8re, arri\'e8re\~!\~\'bb on dit\~: \'ab\~Je te vas foutre un bon coup\~!\'85\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s33\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\cgrid {\lang1036 MARDI. \endash Nous avons guett\'e9 cette nuit, les deux gar\'e7ons et moi, laissant Bel-Gazou endormie. La lune en son plein blanchissait d'un bout \'e0 + l'autre une longue piste de lumi\'e8re o\'f9 les rats avaient laiss\'e9 quelques \'e9pis de ma\'efs rong\'e9s. Nous nous t\'eenmes dans l'obscurit\'e9 derri\'e8re la porte \'e0 demi ouverte, et nous nous ennuy\'e2 +mes pendant une bonne demi-heure en regardant le chemin de lune bouger, devenir oblique, l\'e9cher le bas des charpentes entre-crois\'e9es\'85 Renaud me serra le bras\~: on marchait au bout du grenier. Un rat d\'e9 +tala et grimpa le long d'une poutre, suivi de sa queue de serpent. Le pas, solennel, approchait, et je serrai de mes bras le cou des deux gar\'e7ons. +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\i Il}{ approchait, lent, avec un son sourd, bien martel\'e9, r\'e9percut\'e9 par les planchers anciens. Il entra, au bout d'un temps qui nous parut interminable, dans le chemin \'e9clair\'e9. Il \'e9tait presque blanc, gigantesque\~ +: les plus grand nocturne que j'aie vu, un grand-duc plus haut qu'un chien de chasse. Il marchait emphatiquement, en soulevant ses pieds noy\'e9 +s de plume, ses pieds durs d'oiseau qui rendaient le son d'un pas humain. Le haut de ses ailes lui dessinait des \'e9paules d'homme, et deux petites cornes de plumes, qu'il couchait ou relevait, tremblaient comme des gramin\'e9es au souffle d'a +ir de la lucarne. Il s'arr\'eata, se rengorgea t\'eate en arri\'e8re, et toute la plume de son visage magnifique enfla autour d'un bec fin et de deux lacs d'or o\'f9 se baigna la lune. Il fit volte-face, montra son dos tavel\'e9 de blanc et de jaune tr +\'e8s clair. Il devait \'eatre \'e2g\'e9, solitaire et puissant. Il reprit sa marche de parade et l'interrompit pour une sorte de danse guerri\'e8re, des coups de t\'eate \'e0 droite, \'e0 gauche, des demi-voltes f\'e9roces qui mena\'e7 +aient sans doute le rat \'e9vad\'e9. Il crut un moment sentir sa proie, et bouscula un squelette de fauteuil comme il e\'fbt fait d'une brindille morte. Il sauta de fureur, retomba, r\'e2pa le plancher de sa queue \'e9tal\'e9e. Il avait des mani\'e8 +res de ma\'eetre, une majest\'e9 d'enchanteur\'85 +\par +\par Il devina sans doute notre pr\'e9sence, car il se tourna vers nous d'un air outrag\'e9. Sans h\'e2te, il gagna la lucarne, ouvrit \'e0 demi des ailes d'ange, fit entendre une sorte de roucoulement tr\'e8 +s bas, une courte incantation magique, s'appuya sur l'air et fondit dans la nuit, dont il prit la couleur de neige et d'argent. +\par +\par JEUDI. \endash Le cadet des gar\'e7ons, \'e0 son pupitre, \'e9crit une longue relation de voyage. Titre\~:}{\i Mes chasses au grand-duc dans l'Afrique australe}{. L'a\'een\'e9 a oubli\'e9 sur ma table de travail un d\'e9but de \'ab\~Stances\~\'bb\~: + +\par +\par }{\i Battement de la nuit, pesante vision, +\par De l'ombre en la clart\'e9, grise apparition\'85 +\par }{ +\par Tout est normal. +\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of La maison de Claudine, by Colette +\par +\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE CLAUDINE *** +\par +\par ***** This file should be named 13703-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 or 13703-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{ +\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip ***** +\par This and all associated files of various formats will be found in: +\par https://www.gutenberg.org/1/3/7/0/13703/ +\par +\par Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +\par available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. +\par +\par +\par Updated editions will replace the previous one--the old editions +\par will be renamed. +\par +\par Creating the works from public domain print editions means that no +\par one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +\par (and you!) can copy and distribute it in the United States without +\par permission and without paying copyright royalties. Special rules, +\par set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +\par copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +\par protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +\par Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +\par charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +\par do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +\par rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +\par such as creation of derivative works, reports, performances and +\par research. They may be modified and printed and given away--you may do +\par practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +\par subject to the trademark license, especially commercial +\par redistribution. +\par +\par +\par +\par *** START: FULL LICENSE *** +\par +\par THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +\par PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK +\par +\par To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +\par distribution of electronic works, by using or distributing this work +\par (or any other work associated in any way with the phrase "Project +\par Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +\par Gutenberg-tm License (available with this file or online at +\par https://gutenberg.org/license). +\par +\par +\par Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +\par electronic works +\par +\par 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +\par electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +\par and accept all the terms of this license and intellectual property +\par (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +\par the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +\par all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +\par If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +\par Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +\par terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +\par entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. +\par +\par 1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +\par used on or associated in any way with an electronic work by people who +\par agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +\par things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +\par even without complying with the full terms of this agreement. See +\par paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +\par Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +\par and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +\par works. See paragraph 1.E below. +\par +\par 1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +\par or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +\par Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +\par collection are in the public domain in the United States. If an +\par individual work is in the public domain in the United States and you are +\par located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +\par copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +\par works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +\par are removed. Of course, we hope that you will support the Project +\par Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +\par freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +\par this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +\par the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +\par keeping this work in the same format with its attached full Project +\par Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. +\par +\par 1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +\par what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +\par a constant state of change. If you are outside the United States, check +\par the laws of your country in addition to the terms of this agreement +\par before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +\par creating derivative works based on this work or any other Project +\par Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +\par the copyright status of any work in any country outside the United +\par States. +\par +\par 1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: +\par +\par 1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +\par access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +\par whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +\par phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +\par Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +\par copied or distributed: +\par +\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +\par with this eBook or online at www.gutenberg.org +\par +\par 1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +\par from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +\par posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +\par and distributed to anyone in the United States without paying any fees +\par or charges. If you are redistributing or providing access to a work +\par with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +\par work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +\par through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +\par Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +\par 1.E.9. +\par +\par 1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +\par with the permission of the copyright holder, your use and distribution +\par must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +\par terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +\par to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +\par permission of the copyright holder found at the beginning of this work. +\par +\par 1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +\par License terms from this work, or any files containing a part of this +\par work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. +\par +\par 1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +\par electronic work, or any part of this electronic work, without +\par prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +\par active links or immediate access to the full terms of the Project +\par Gutenberg-tm License. +\par +\par 1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +\par compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +\par word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +\par distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +\par "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +\par posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +\par you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +\par copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +\par request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +\par form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +\par License as specified in paragraph 1.E.1. +\par +\par 1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +\par performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +\par unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. +\par +\par 1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +\par access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +\par that +\par +\par - You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from +\par the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method +\par you already use to calculate your applicable taxes. The fee is +\par owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he +\par has agreed to donate royalties under this paragraph to the +\par Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments +\par must be paid within 60 days following each date on which you +\par prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax +\par returns. Royalty payments should be clearly marked as such and +\par sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the +\par address specified in Section 4, "Information about donations to +\par the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." +\par +\par - You provide a full refund of any money paid by a user who notifies +\par you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he +\par does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm +\par License. You must require such a user to return or +\par destroy all copies of the works possessed in a physical medium +\par and discontinue all use of and all access to other copies of +\par Project Gutenberg-tm works. +\par +\par - You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any +\par money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the +\par electronic work is discovered and reported to you within 90 days +\par of receipt of the work. +\par +\par - You comply with all other terms of this agreement for free +\par distribution of Project Gutenberg-tm works. +\par +\par 1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +\par electronic work or group of works on different terms than are set +\par forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +\par both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +\par Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +\par Foundation as set forth in Section 3 below. +\par +\par 1.F. +\par +\par 1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +\par effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +\par public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +\par collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +\par works, and the medium on which they may be stored, may contain +\par "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +\par corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +\par property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +\par computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +\par your equipment. +\par +\par 1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +\par of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +\par Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +\par Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +\par Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +\par liability to you for damages, costs and expenses, including legal +\par fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +\par LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +\par PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +\par TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +\par LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +\par INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +\par DAMAGE. +\par +\par 1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +\par defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +\par receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +\par written explanation to the person you received the work from. If you +\par received the work on a physical medium, you must return the medium with +\par your written explanation. The person or entity that provided you with +\par the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +\par refund. If you received the work electronically, the person or entity +\par providing it to you may choose to give you a second opportunity to +\par receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +\par is also defective, you may demand a refund in writing without further +\par opportunities to fix the problem. +\par +\par 1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +\par in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +\par WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +\par WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. +\par +\par 1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +\par warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +\par If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +\par law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +\par interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +\par the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +\par provision of this agreement shall not void the remaining provisions. +\par +\par 1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +\par trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +\par providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +\par with this agreement, and any volunteers associated with the production, +\par promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +\par harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +\par that arise directly or indirectly from any of the following which you do +\par or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +\par work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +\par Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. +\par +\par +\par Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm +\par +\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +\par electronic works in formats readable by the widest variety of computers +\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +\par because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +\par people in all walks of life. +\par +\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the +\par assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +\par goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. +\par +\par +\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +\par Foundation +\par +\par The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws. +\par +\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +\par throughout numerous locations. Its business office is located at +\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +\par information can be found at the Foundation's web site and official +\par page at https://pglaf.org +\par +\par For additional contact information: +\par Dr. Gregory B. Newby +\par Chief Executive and Director +\par gbnewby@pglaf.org +\par +\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation +\par +\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +\par spread public support and donations to carry out its mission of +\par increasing the number of public domain and licensed works that can be +\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest +\par array of equipment including outdated equipment. Many small donations +\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +\par status with the IRS. +\par +\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating +\par charities and charitable donations in all 50 states of the United +\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +\par with these requirements. We do not solicit donations in locations +\par where we have not received written confirmation of compliance. To +\par SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +\par particular state visit https://pglaf.org +\par +\par While we cannot and do not solicit contributions from states where we +\par have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who +\par approach us with offers to donate. +\par +\par International donations are gratefully accepted, but we cannot make +\par any statements concerning tax treatment of donations received from +\par outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. +\par +\par Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +\par methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +\par ways including including checks, online payments and credit card +\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate +\par +\par +\par Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +\par works. +\par +\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +\par concept of a library of electronic works that could be freely shared +\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. +\par +\par Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +\par editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +\par unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +\par keep eBooks in compliance with any particular paper edition. +\par +\par Most people start at our Web site which has the main PG search facility: +\par +\par https://www.gutenberg.org +\par +\par This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +\par including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +\par Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +\par subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. +\par +\par *** END: FULL LICENSE *** +\par +\par }{ +\par }}
\ No newline at end of file diff --git a/old/13703-r.zip b/old/13703-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a8725c6 --- /dev/null +++ b/old/13703-r.zip |
