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+The Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Horace
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+Author: George Sand
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+Release Date: October 7, 2004 [EBook #13671]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE ***
+
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+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
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+
+
+<h3>George Sand</h3>
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image1.png"></p>
+<br>
+<h1>HORACE</h1>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>NOTICE</h3>
+
+
+<p>Il faut croire qu'<i>Horace</i> représente un type moderne
+très-fidèle et très-répandu, car ce livre m'a fait une douzaine
+d'ennemis bien conditionnés. Des gens que je ne
+connaissais pas prétendaient s'y reconnaître, et m'en
+voulaient à la mort de les avoir si cruellement dévoilés.
+Pour moi, je répète ici ce que j'ai dit dans la première
+préface; je n'ai fait poser personne pour esquisser ce
+portrait; je l'ai pris partout et nulle part, comme le type
+de dévouement aveugle que j'ai opposé à ce type de personnalité
+sans frein. Ces deux types sont éternels, et j'ai
+ouï dire plaisamment à un homme de beaucoup d'esprit,
+que le monde se divisait en deux séries d'êtres plus ou
+moins pensants: <i>les farceurs</i> et <i>les jobards</i>. C'est peut-être
+ce mot-là qui m'a frappée et qui m'a portée à écrire
+<i>Horace</i> vers le même temps. Je tenais peut-être à montrer
+que les exploiteurs sont quelquefois dupes de leur
+égoïsme, que les dévoués ne sont pas toujours privés de
+bonheur. Je n'ai rien prouvé; on ne prouve rien avec
+des contes, ni même avec des histoires vraies; mais les
+bonnes gens ont leur conscience qui les rassure, et c'est
+pour eux surtout que j'ai écrit ce livre, où l'on a cru voir
+tant de malice. On m'a fait trop d'honneur: j'aimerais
+mieux appartenir à la plus pauvre classe des <i>jobards</i>
+qu'à la plus illustre des <i>farceurs</i>.</p>
+
+
+<p>GEORGE SAND.<br>
+Nohant,<br>
+1er novembre 1852.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<p>A M. CHAULES DUVERNET.</p>
+
+<p>Certainement nous l'avons connu, mais disséminé
+entre dix ou douze exemplaires, dont aucun en particulier
+ne m'a servi de modèle. Dieu me préserve de faire
+la satire d'un individu dans un personnage de roman.
+Mais celle d'un travers répandu dans le monde de nos
+jours, je l'ai essayée cette fois-ci encore; et si je n'ai
+pas mieux réussi que de coutume, comme de coutume je
+dirai que c'est la faute de l'auteur et non celle de la vérité.
+Les marquis d'aujourd'hui ne sont plus ridicules.
+Une couche nouvelle de la société ayant poussé l'ancienne,
+il est certain que les prétentions et les impertinences
+de la vanité ont changé de place et de nature. J'ai
+tenté de faire un peu attentivement la critique du beau
+jeune homme de ce temps-ci; et ce <i>beau</i> n'est pas ce
+qu'à Paris on appelle <i>lion</i>. Ce dernier est le plus inoffensif
+des êtres. Horace est un type plus répandu et plus
+dangereux, parce qu'il est plus élevé en valeur réelle.
+Un <i>lion</i> n'est le successeur ni des marquis de Molière ni
+des roués de la Régence; il n'est ni bon ni méchant; il
+rentre dans la catégorie des enfants qui s'amusent à faire
+les matamores. Cette impuissante affectation des grands
+vices qui ne sont plus n'est qu'un très-petit épisode de la
+scène générale. Horace a dû traverser cet épisode; mais
+il partait d'un autre point et cherchait un autre but. Dieu
+merci, un seul ridicule ne suffit pas à cette jeunesse ambitieuse,
+qui s'agrandit et s'épure à travers mille erreurs
+et mille fautes, grâce au puissant mobile de l'amour-propre.
+Mon ami, nous avons souvent parlé de ceux de
+nos contemporains chez qui nous avons vu la personnalité
+se développer avec un excès effrayant; nous leur
+avons vu faire beaucoup de mal en voulant faire le bien.
+Nous les avons parfois raillés, souvent repris; plus souvent
+nous les avons plaints, et toujours nous les avons
+aimés, <i>quand même</i>!</p>
+
+<p>GEORGE SAND.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p>Les êtres qui nous inspirent le plus d'affection ne sont
+pas toujours ceux que nous estimons le plus. La tendresse
+du coeur n'a pas besoin d'admiration et d'enthousiasme:
+elle est fondée sur un sentiment d'égalité qui nous fait
+chercher dans un ami un semblable, un homme sujet aux
+mêmes passions, aux mêmes faiblesses que nous. La vénération
+commande une autre sorte d'affection que cette
+intimité expansive de tous les instants qu'on appelle l'amitié.
+J'aurais bien mauvaise opinion d'un homme qui ne
+pourrait aimer ce qu'il admire; j'en aurais une plus mauvaise
+encore de celui qui ne pourrait aimer que ce qu'il
+admire. Ceci soit dit en fait d'amilié seulement. L'amour
+est tout autre: il ne vit que d'enthousiasme, et tout ce
+qui porte atteinte à sa délicatesse exaltée le flétrit et le
+dessèche. Mais le plus doux de tous les sentiments humains,
+celui qui s'alimente des misères et des fautes
+connue des grandeurs et des actes héroïques, celui qui
+est de tous les âges de notre vie, qui se développe en
+nous avec le premier sentiment de l'être, et qui dure
+autant que nous, celui qui double et étend réellement
+notre existence, celui qui renaît de ses propres cendres
+et se renoue aussi serré et aussi solide après s'être brisé;
+ce sentiment-là, hélas! ce n'est pas l'amour, vous le savez
+bien, c'est l'amitié.</p>
+
+<p>Si je disais ici tout ce que je pense et tout ce que je
+sais de l'amitié, j'oublierais que j'ai une histoire à vous
+raconter, et j'écrirais un gros traité en je ne sais combien
+de volumes; mais je risquerais fort de trouver peu
+de lecteurs, en ce siècle où l'amitié a tant passé de mode
+qu'on n'en trouve guère plus que d'amour. Je me bornerai
+donc à ce que je viens d'en indiquer peur poser ce
+préliminaire de mon récit: à savoir, qu'un des amis que
+je regrette le plus et qui a le plus mêlé ma vie à la
+sienne, ce n'a pas été le plus accompli et le meilleur de
+tous; mais, au contraire, un jeune homme rempli de
+défauts et de travers, que j'ai même méprisé et baï à de
+certaines heures, et pour qui cependant j'ai ressenti une
+des plus puissantes et des plus invincibles sympathies
+que j'aie jamais connues.</p>
+
+<p>Il se nommait Horace Dumontet; il était fils d'un petit
+employé de province à quinze cents francs d'appointements,
+qui, ayant épousé une héritière campagnarde
+riche d'environ dix mille écus, se voyait à la tête, comme
+on dit, de trois mille francs de rente. L'avenir, c'est-à-dire
+l'avancement, était hypothéqué sur son travail, sa
+santé et sa bonne conduite, c'est-à-dire son adhésion
+aveugle à tous les actes et à toutes les formes d'un gouvernement
+et d'une société quelconque.</p>
+
+<p>Personne ne sera étonné d'apprendre que, dans une
+situation aussi précaire et avec une aisance aussi bornée,
+M. et Mme Dumontet, le père et la mère de mon ami,
+eussent résolu de donner a leur fils ce qu'on appelle de
+l'éducation, c'est-à-dire qu'ils l'eussent mis dans un collège
+de province jusqu'à ce qu'il eût été reçu bachelier,
+et qu'ils l'eussent envoyé à Paris pour y suivre les cours
+de la Faculté, à cette fin de devenir en peu d'années
+avocat ou médecin. Je dis que personne n'en sera étonné,
+parce qu'il n'est guère de famille dans une position analogue
+qui n'ait fait ce rêve ambitieux de donner à ses fils
+une existence indépendante. L'<i>indépendance</i>, ou ce qu'il
+se représente par ce mot emphatique, c'est l'idéal du
+pauvre employé; il a souffert trop de privations et souvent,
+hélas! trop d'humiliations pour ne pas désirer d'en
+affranchir sa progéniture; il croit qu'autour de lui sont
+jetés en abondance des lots de toute sorte, et qu'il n'a
+qu'à se baisser pour ramasser l'avenir brillant de sa famille.
+L'homme aspire à monter; c'est grâce à cet instinct
+que se soutient encore l'édifice, si surprenant de
+fragilité et de durée, de l'inégalité sociale.</p>
+
+<p>De toutes les professions qu'un adolescent peut embrasser
+pour échapper à la misère, jamais, de nos jours,
+les parents ne s'aviseront d'aller choisir la plus modeste
+et la plus sûre. La cupidité ou la vanité sont toujours
+juges; on a tant d'exemples de succès autour de soi! Des
+derniers rangs de la société, on voit s'élever aux premières
+places des prodiges de tout genre, voire des prodiges
+de nullité. «Et pourquoi, disait M. Dumontet à sa
+femme, notre Horace ne parviendrait-il pas comme <i>un
+tel</i>, <i>un tel</i>, et tant d'autres qui avaient moins de dispositions
+et de courage que lui?» Madame Dumontet était
+un peu effrayée des sacrifices que lui proposait son mari
+pour lancer Horace dans la carrière; mais le moyen de
+se persuader qu'on n'a pas donné le jour à l'entant le
+plus intelligent et le plus favorisé du ciel qui ait jamais
+existé? Madame Dumontet était une bonne femme toute
+simple, élevée aux champs, pleine de sens dans la sphère
+d'idées que son éducation lui avait permis de parcourir.
+Mais, en dehors de ce petit cercle, il y avait tout un
+monde inconnu qu'elle ne voyait qu'avec les yeux de son
+mari. Quand il lui disait que depuis la Révolution tous
+les Français sont égaux devant la loi, qu'il n'y a plus de
+privilèges, et que tout homme de talent peut fendre la
+presse et arriver, sauf à pousser un pou plus fort que
+ceux qui se trouvent placés plus près du but, elle se rendait
+à ces bonnes raisons, craignant de passer pour arriérée,
+obstinée, et de ressembler en cela aux paysans
+dont elle sortait.</p>
+
+<p>Le sacrifice que lui proposait Dumontet n'était rien
+moins que celui d'une moitié de leur revenu. «Avec
+quinze cents francs, disait-il, nous pouvons vivre et élever
+notre fille sous nos yeux, modestement; avec le surplus
+de nos rentes, c'est-à-dire avec mes appointements,
+nous pouvons entretenir Horace à Taris, sur un bon
+pied, pendant plusieurs années.»</p>
+
+<p>Quinze cents francs pour être à Paris sur un bon pied,
+à dix-neuf ans, et quand on est Horace Dumontet!...
+Madame Dumontet ne reculait devant aucun sacrifice; la
+digne femme eût vécu de pain noir et marché sans souliers
+pour être utile à son fils et agréable à son mari;
+mais elle s'affligeait de dépenser tout d'un coup les économies
+qu'elle avait faites depuis son mariage, et qui
+s'élevaient à une dizaine de mille francs. Pour qui ne
+connaît pas la petite vie de province, et l'incroyable habileté
+des mères de famille à rogner et grappiller sur
+tontes choses, la possibilité d'économiser plusieurs centaines
+d'écus par an sur trois mille francs de rente, sans
+faire mourir de faim mari, enfants, servantes et chats,
+paraîtra fabuleuse. Mais ceux qui mènent cette vie ou
+qui la voient de près savent bien que rien n'est plus fréquent.
+La femme sans talent, sans fonctions et sans fortune,
+n'a d'autre façon d'exister et d'aider l'existence
+des siens, qu'en exerçant l'étrange industrie de se voler
+elle-même en retranchant chaque jour, à la consommation
+de sa famille, un peu du nécessaire: cela fait une
+triste vie, sans charité, sans gaieté, sans variété et sans
+hospitalité. Mais qu'importe aux riches, qui trouvent la
+fortune publique très-équitablement répartie! «Si ces
+gens-là veulent élever leurs enfants comme les nôtres,
+disent-ils en parlant des petits bourgeois, qu'ils se privent!
+et s'ils ne veulent pas se priver, qu'ils en fassent
+des artisans et des manoeuvres!» Les riches ont bien
+raison de parler ainsi au point de vue du droit social;
+au point de vue du droit humain, que Dieu soit juge!</p>
+
+<p>«Et pourquoi, répondent les pauvres gens du fond de
+leurs tristes demeures, pourquoi nos enfants ne marcheraient-ils
+pas de pair avec ceux du gros industriel et du
+noble seigneur? L'éducation nivelle les hommes, et Dieu
+nous commande de travailler à ce nivellement.»</p>
+
+<p>Vous aussi, vous avez bien raison, éternellement raison,
+braves parents, au point de vue général; et malgré
+les rudes et fréquentes défaites de vos espérances, il est
+certain que longtemps encore nous marcherons vers l'égalité
+par cette voie de votre ambition légitime et de votre
+vanité naïve. Mais quand ce nivellement des droits et des
+espérances sera accompli, quand tout homme trouvera
+dans la société le milieu où son existence sera non-seulement
+possible, mais utile et féconde, il faut bien espérer
+que chacun consultera ses forces et se jugera, dans
+le calme de la liberté, avec plus de raison et de modestie
+qu'on ne le fait, à cette heure, dans la fièvre de l'inquiétude
+et dans l'agitation de la lutte. Il viendra un temps,
+je le crois fermement, où tous les jeunes gens ne seront
+pas résolus à devenir chacun le premier homme de son
+siècle ou à se brûler la cervelle. Dans ce temps-là, chacun
+ayant des droits politiques, et l'exercice de ces droits
+étant considéré comme une des faces de la vie de tout
+citoyen, il est vraisemblable que la carrière politique ne
+sera plus encombrée de ces ambitions palpitantes qui s'y
+précipitent aujourd'hui avec tant d'âpreté, dédaigneuses
+de toute autre fonction que celle de primer et de gouverner
+les hommes.</p>
+
+<p>Tant il y a que madame Dumontet, qui comptait sur
+ses dix mille francs d'économie pour doter sa fille, consentit
+à les entamer pour l'entretien de son fils à Paris,
+se réservant d'économiser désormais pour marier Camille,
+la jeune soeur d'Horace.</p>
+
+<p>Voilà donc Horace sur le beau pavé de Paris, avec son
+titre de bachelier et d'étudiant en droit, ses dix-neuf ans
+et ses quinze cents livres de pension. Il y avait déjà un
+an qu'il y faisait ou qu'il était censé y faire ses études
+lorsque je fis connaissance avec lui dans un petit café
+près le Luxembourg, où nous allions prendre le chocolat
+et lire les journaux tous les matins. Ses manières obligeantes,
+son air ouvert, son regard vif et doux, me gagnèrent
+à la première vue. Entre jeunes gens on est
+bientôt lié, il suffit d'être assis plusieurs jours de suite à la
+même table et d'avoir à échanger quelques mots de politesse,
+pour qu'au premier matin de soleil et d'expansion
+la conversation s'engage et se prolonge du café au fond
+des allées du Luxembourg. C'est ce qui nous arriva en
+effet par une matinée de printemps. Les lilas étaient en
+fleur, le soleil brillait joyeusement sur le comptoir d'acajou
+à bronzes dorés de madame Poisson, la belle directrice
+du café. Nous nous trouvâmes, je ne sais comment,
+Horace et moi, sur les bords du grand bassin,
+bras dessus, bras dessous, causant comme de vieux
+amis, et ne sachant point encore le nom l'un de l'autre;
+car si l'échange de nos idées générales nous avait subitement
+rapprochés, nous n'étions pas encore sortis de
+cette réserve personnelle qui précisément donne une
+confiance mutuelle aux personnes bien élevées. Tout ce
+que j'appris d'Horace ce jour-là, c'est qu'il était étudiant
+en droit; tout ce qu'il sut de moi, c'est que j'étudiais la
+médecine. Il ne me fit de questions que sur la manière
+dont j'envisageais la science à laquelle je m'étais voué,
+et réciproquement. «Je vous admire, me dit-il au moment
+de me quitter, ou plutôt je vous envie: vous travaillez,
+vous ne perdez pas de temps, vous aimez la
+science, vous avez de l'espoir, vous marchez droit au
+but! Quant à moi, je suis dans une voie si différente,
+qu'au lieu d'y persévérer je ne cherche qu'à en sortir.
+J'ai le droit en horreur; ce n'est qu'un tissu de mensonges
+contre l'équité divine et la vérité éternelle. Encore
+si c'étaient des mensonges liés par un système logique!
+mais ce sont, au contraire, des mensonges qui se contredisent
+impudemment les uns les autres, afin que chacun
+puisse faire le mal par les moyens de perversité qui lui
+sont propres! Je déclare infâme ou absurde tout jeune
+homme qui pourra prendre au sérieux l'étude de la chicane;
+je le méprise, je le hais!...»</p>
+
+<p>Il parlait avec une véhémence qui me plaisait, et qui
+cependant n'était pas tout à fait exempte d'un certain
+parti pris d'avance. On ne pouvait douter de sa sincérité
+en l'écoutant; mais on voyait qu'il ne fulminait pas ses
+imprécations pour la première fois. Elles lui venaient
+trop naturellement pour n'être pas étudiées, qu'on me
+pardonne ce paradoxe apparent. Si l'on ne comprend
+pas bien ce que j'entends par là, on entrera difficilement
+dans le secret de ce caractère d'Horace, malaisé à définir,
+malaisé à mesurer juste pour moi-même, qui l'ai
+tant étudié.</p>
+
+<p>C'était un mélange d'affectation et de naturel si délicatement
+unis, que l'on ne pouvait plus distinguer l'un
+de l'autre, ainsi qu'il arrive dans la préparation de certains
+mets ou de certaines essences, où le goût ni l'odorat
+ne peuvent plus reconnaître les éléments primitifs. J'ai
+vu des gens à qui, dès l'abord, Horace déplaisait souverainement,
+et qui le tenaient pour prétentieux et boursouflé
+au suprême degré. J'en ai vu d'autres qui s'engouaient
+de lui sur-le-champ et n'en voulaient plus démordre,
+soutenant qu'il était d'une candeur et d'un <i>laisser-aller</i>
+sans exemple. Je puis vous affirmer que les uns et
+les autres se trompaient, ou plutôt, qu'ils avaient raison
+de part et d'autre: Horace était <i>affecté naturellement</i>.
+Est-ce que vous ne connaissez pas des gens ainsi faits, qui
+sont venus au monde avec un caractère et des manières
+d'emprunt, et qui semblent jouer un rôle, tout en jouant
+sérieusement le drame de leur propre vie? Ce sont des
+gens qui se copient eux-mêmes. Esprits ardents et portés
+par nature à l'amour des grandes choses, que leur milieu
+soit prosaïque, leur élan n'en est pas moins romanesque;
+que leurs facultés d'exécution soient bornées, leurs conceptions
+n'en sont pas moins démesurées: aussi se drapent-ils
+perpétuellement avec le manteau du personnage
+qu'ils ont dans l'imagination. Ce personnage est bien
+l'homme même, puisqu'il est son rêve, sa création, son
+mobile intérieur. L'homme réel marche à côté de l'homme
+idéal; et comme nous voyons deux représentations de
+nous-mêmes dans une glace fendue par le milieu, nous
+distinguons dans cet homme, dédoublé pour ainsi dire,
+deux images qui ne sauraient se détacher, mais qui sont
+pourtant bien distinctes l'une de l'autre. C'est ce que
+nous entendons par le mot de seconde nature, qui est
+devenu synonyme d'habitude.</p>
+
+<p>Horace, donc était ainsi. Il avait nourri en lui-même
+un tel besoin de paraître avec tous ses avantages, qu'il
+était toujours habillé, paré, reluisant, au moral comme
+au physique. La nature semblait l'aider à ce travail perpétuel.
+Sa personne était belle, et toujours posée dans
+des altitudes élégantes et faciles. Un bon goût irréprochable
+ne présidait pas toujours à sa toilette ni à ses
+gestes; mais un peintre eût pu trouver en lui, à tous
+les instants du jour, un effet à saisir, il était grand,
+bien fait, robuste sans être lourd. Sa figure était très-noble,
+grâce à la pureté des lignes; et pourtant elle
+n'était pas distinguée, ce qui est bien différent. La noblesse
+est l'ouvrage de la nature, la distinction est celui
+de l'art; l'une est née avec nous, l'autre s'acquiert. Elle
+réside dans un certain arrangement et dans l'expression
+habituelle. La barbe noire et épaisse d'Horace était taillée
+avec un dandysme qui sentait son quartier latin d'une
+lieue, et sa forte chevelure d'ébène s'épanouissait avec
+une profusion qu'un dandy véritable aurait eu le soin
+de réprimer. Mais lorsqu'il passait sa main avec impétuosité
+dans ce flot d'encre, jamais le désordre qu'elle y
+portait n'était ridicule ou nuisible à la beauté du front.
+Horace savait parfaitement qu'il pouvait impunément déranger
+dix fois par heure sa coiffure, parce que, selon
+l'expression qui lui échappa un jour devant moi, ses
+cheveux <i>étaient admirablement bien plantés.</i> Il était
+habillé avec une sorte de recherche. Il avait un tailleur
+sans réputation et sans notions de la vraie <i>fashion</i>, mais
+qui avait l'esprit de le comprendre et de hasarder toujours
+avec lui un parement plus large, une couleur de
+gilet plus tranchée, une coupe plus cambrée, un gilet
+mieux bombé en plastron qu'il ne le faisait pour ses autres
+jeunes clients. Horace eût été parfaitement ridicule sur le
+boulevard de Gand; mais au jardin du Luxembourg et
+au parterre de l'Odéon, il était le mieux mis, le plus dégagé,
+le plus serré des côtes, le plus étoffé des flancs, le
+plus <i>voyant</i>, comme on dit en style de journal des modes.
+Il avait le chapeau sur l'oreille, ni trop ni trop peu, et sa
+canne n'était ni trop grosse ni trop légère. Ses habits
+n'avaient pas ce moelleux de la manière anglaise qui
+caractérise les vrais élégants; en revanche, ses mouvements
+avaient tant de souplesse, et il portait ses <i>revers</i>
+inflexibles avec tant d'aisance et de grâce naturelle, que
+du fond de leurs carrosses ou du haut de leurs avant-scènes,
+les dames du noble faubourg, voire les jeunes,
+avaient pour lui un regard en passant.</p>
+
+<p>Horace savait qu'il était beau, et il le faisait sentir
+continuellement, quoiqu'il eût l'esprit de ne jamais parler
+de sa figure. Mais il était toujours occupé de celle des
+autres. Il en remarquait minutieusement et rapidement
+toutes les défectuosités, toutes les particularités désagréables;
+et naturellement il vous amenait, par ses observations
+railleuses, à comparer intérieurement sa personne
+à celle de ses victimes. Il était mordant sur ce
+sujet-là; et comme il avait un nez admirablement dessiné
+et des yeux magnifiques, il était sans pitié pour les
+nez mal faits et pour les yeux vulgaires. Il avait pour les
+bossus une compassion douloureuse, et chaque fois qu'il
+m'en faisait remarquer un, j'avais la naïveté de regarder
+en anatomiste sa charpente dorsale, dont les vertèbres
+frémissaient d'un secret plaisir, quoique le visage n'exprimât
+qu'un sourire d'indifférence pour cet avantage frivole
+d'une belle conformation. Si quelqu'un s'endormait
+dans une attitude gênée ou disgracieuse, Horace était
+toujours le premier à en rire. Cela me força de remarquer,
+lorsqu'il habita ma chambre, ou que je le surpris
+dans la sienne, qu'il s'endormait toujours avec un bras
+plié sous la nuque ou rejeté sur la tête comme les statues
+antiques; et ce fut cette observation, en apparence puérile,
+qui me conduisit à comprendre cette affectation naturelle,
+c'est-à-dire innée, dont j'ai parlé plus haut. Même
+en dormant, même seul et sans miroir, Horace s'arrangeait
+pour dormir noblement. Un de nos camarades prétendait
+méchamment qu'il posait devant les mouches.</p>
+
+<p>Que l'on me pardonne ces détails. Je crois qu'ils étaient
+nécessaires, et je reviens à mes premiers entretiens avec
+lui.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<p>Le jour suivant, je lui demandai pourquoi, ayant une
+telle répugnance pour le droit, il ne se livrait pas à
+l'étude de quelque autre science. «Mon cher Monsieur,
+me dit-il avec une assurance qui n'était pas de son âge,
+et qui semblait empruntée à l'expérience d'un homme
+de quarante ans, il n'y a aujourd'hui qu'une profession
+qui conduise à tout, c'est celle d'avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc que vous appelez <i>tout?</i> lui demandai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Pour le moment, me répondit-il, la députation est
+tout. Mais attendez un peu, et nous verrons bien autre
+chose!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous comptez sur une nouvelle révolution?
+Mais si elle n'arrive pas, comment vous arrangerez-vous
+pour être député? Vous avez donc de la fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas précisément; mais j'en aurai.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure. En ce cas, il s'agit pour vous
+d'avoir votre diplôme, et vous n'aurez pas besoin d'exercer.</p>
+
+<p>Je le croyais sincèrement dans une position de fortune
+assez éminente pour légitimer sa confiance. Il hésita
+quelques instants; puis, n'osant me confirmer dans mon
+erreur, ni m'en tirer brusquement, il reprit: «Il faut
+exercer pour être connu... sans aucun doute, avant deux
+ans les capacités seront admises à la candidature; il faut
+donc faire preuve de capacité.</p>
+
+<p>&mdash;Deux ans? cela me paraît bien peu; d'ailleurs il
+vous faut bien le double pour être reçu avocat et pour
+avoir fait vos preuves de capacité; encore serez-vous loin
+de l'âge...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous croyez que l'âge ne sera pas abaissé
+comme le cens, à la prochaine session, peut-être?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas; mais enfin, c'est une question
+de temps, et je crois qu'un peu plus tôt ou un peu plus
+tard, vous arriverez, si vous en avez la ferme résolution.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas vrai, me dit-il avec un sourire de béatitude
+et un regard étincelant de fierté, qu'il ne faut que
+cela dans le monde? Et que, de si bas que l'on parte,
+on peut gravir aux sommités sociales, si l'on a dans le
+sein une pensée d'avenir?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, lui répondis-je; le tout est de
+savoir si l'on aura plus ou moins d'obstacles à renverser,
+et cela est le secret de la Providence.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher! s'écria-t-il en passant familièrement
+son bras sous le mien; le tout est de savoir si l'on
+aura une volonté plus forte que tous les obstacles; et
+cela, ajouta-t-il en frappant avec force sur son thorax
+sonore, je l'ai!</p>
+
+<p>Nous étions arrivés, tout en causant, en face de la
+Chambre des pairs. Horace semblait prêt à grandir comme
+un géant dans un conte fantastique. Je le regardai, et
+remarquai que, malgré sa barbe précoce, la rondeur des
+contours de son visage accusait encore l'adolescence.
+Son enthousiasme d'ambition rendait le contraste encore
+plus sensible.&mdash;Quel âge avez-vous donc? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Devinez! me dit-il avec un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Au premier abord on vous donnerait vingt-cinq
+ans, lui répondis-je. Mais vous n'en avez peut-être pas
+vingt.</p>
+
+<p>&mdash;Effectivement, je ne les ai pas encore. Et que voulez-vous
+conclure?</p>
+
+<p>&mdash;Que votre volonté n'est âgée que de deux ou trois
+ans, et que par conséquent elle est bien jeune et bien
+fragile encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, s'écria Horace. Ma volonté est
+née avec moi, elle a le même âge que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai dans le sens d'aptitude et d'innéité;
+mais enfin je présume que cette volonté ne s'est pas encore
+exercée beaucoup dans la carrière politique! Il ne
+peut pas y avoir longtemps que vous songez sérieusement
+à être député; car il n'y a pas longtemps que vous savez
+ce que c'est qu'un député?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez certain que je l'ai su d'aussi bonne heure
+qu'il est possible à un enfant. A peine comprenais-je le
+sens des mots, qu'il y avait dans celui-là pour moi quelque
+chose de magique. Il y a là une destinée, voyez-vous;
+la mienne est d'être un homme parlementaire.
+Oui, oui, je parlerai et je ferai parler de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Soit! lui répondis-je, vous avez l'instrument: c'est
+un don de Dieu. Apprenez maintenant la théorie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entendez-vous par là? le droit, la chicane?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si ce n'était que cela! Je veux dire: Apprenez
+la science de l'humanité, l'histoire, la politique, les religions
+diverses; et puis, jugez, combinez, formez-vous
+une certitude...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire des <i>idées?</i> reprit-il avec ce sourire
+et ce regard qui imposaient par leur conviction triomphante;
+j'en ai déjà, des idées, et si vous voulez que je
+vous le dise, je crois que je n'en aurai jamais de meilleures;
+car nos idées viennent de nos sentiments, et tous
+mes sentiments, à moi, sont grands! Oui, Monsieur, le
+ciel m'a fait grand et bon. J'ignore quelles épreuves il
+me réserve; mais, je le dis avec un orgueil qui ne pourrait
+faire rire que des sots, je me sens généreux, je me
+sens fort, je me sens magnanime; mon âme frémit et
+mon sang bouillonne à l'idée d'une injustice. Les grandes
+choses m'enivrent jusqu'au délire. Je n'en tire et n'en
+peux tirer aucune vanité, ce me semble; mais, je le dis
+avec assurance, je me sens de la race des héros!»</p>
+
+<p>Je ne pus réprimer un sourire; mais Horace, qui
+m'observait, vit que ce sourire n'avait rien de malveillant.</p>
+
+<p>«Vous êtes surpris, me dit-il, que je m'abandonne
+ainsi devant vous, que je connais à peine, à des sentiments
+qu'ordinairement on ne laisse pas percer, même
+devant son meilleur ami? Croyez-vous qu'on soit plus
+modeste pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, et l'on est moins sincère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, donc, sachez que je me trouve meilleur et
+moins ridicule que tous ces hypocrites qui, se croyant
+<i>in petto</i> des demi-dieux, baissent sournoisement la tête
+et affectent une pruderie prétendue de bon goût. Ceux-là
+sont des égoïstes, des ambitieux dans le sens haïssable
+du mot et de la chose. Loin de laisser étaler cet enthousiasme
+qui est sympathique et autour duquel viennent se
+grouper toutes les idées fortes, toutes les âmes généreuses
+(et par quel autre moyen s'opèrent les grandes révolutions?),
+ils caressent en secret leur étroite supériorité,
+et, de peur qu'on ne s'en effraie, ils la dérobent aux
+regards jaloux, pour s'en servir adroitement le jour où
+leur fortune sera faite. Je vous dis que ces hommes-là
+ne sont bons qu'à gagner de l'argent et à occuper des
+places sous un gouvernement corrompu; mais les hommes
+qui renversent les pouvoirs iniques, ceux qui agitent
+les passions généreuses, ceux qui remuent sérieusement
+et noblement le monde, les Mirabeau, les Danton, les
+Pitt, allez voir s'ils s'amusent aux gentillesses de la modestie!»</p>
+
+<p>Il y avait du vrai dans ce qu'il disait, et il le disait avec
+tant de conviction qu'il ne me vint pas dans l'idée de le
+contredire, quoique j'eusse dès lors par éducation, peut-être
+autant que par nature, l'outrecuidance en horreur.
+Mais Horace avait cela de particulier, qu'en le voyant et
+en l'écoutant, on était sous le charme de sa parole et de
+son geste. Quand on le quittait, on s'étonnait de ne pas
+lui avoir démontré son erreur; mais quand on le retrouvait,
+on subissait de nouveau le magnétisme de son paradoxe.</p>
+
+<p>Je me séparai de lui ce jour-là, très-frappé de son originalité,
+et me demandant si c'était un fou ou un grand
+homme. Je penchais pour la dernière opinion.</p>
+
+<p>«Puisque vous aimez tant les révolutions, lui dis-je
+le lendemain, vous avez dû vous battre, l'an dernier, aux
+journées de Juillet?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! j'étais en vacances, me répondit-il; mais là
+aussi, dans ma petite province, j'ai agi, et si je n'ai pas
+couru de dangers, ce n'est pas ma faute. J'ai été de ceux
+qui se sont organisés en garde urbaine volontaire, et qui
+ont veillé au maintien de la conquête. Nous passions des
+nuits de faction, le fusil sur l'épaule, et si l'ancien système
+eût lutté, s'il eût envoyé de la troupe contre nous
+comme nous nous y attendions, je me flatte que nous
+nous serions mieux conduits que tous ces vieux épiciers
+qui ont été ensuite admis à faire partie de la garde nationale,
+lorsque le gouvernement l'a organisée. Ceux-là
+n'avaient pas bougé de leurs boutiques lorsque l'événement
+était encore incertain, et c'est nous qui faisions
+la ronde autour de la ville, pour les préserver d'une
+réaction du dehors. Quinze jours après, lorsque le danger
+fut éloigné, ils nous auraient passé leurs baïonnettes
+au travers du corps, si nous eussions crié: Vive la
+liberté!»</p>
+
+<p>Ce jour-là, ayant causé assez longtemps avec lui, je lui
+proposai de rester avec moi jusqu'à l'heure du dîner, et
+ensuite de venir dîner rue de l'Ancienne-Comédie, chez
+Pinson, le plus honnête et le plus affable des restaurateurs
+du quartier latin.</p>
+
+<p>Je le traitai de mon mieux, et il est certain que la cuisine
+de M. Pinson est excellente, très-saine et à bon
+marché: son petit restaurant est le rendez-vous des jeunes
+aspirants à la gloire littéraire et des étudiants rangés.
+Depuis que son collègue et rival Dagnaux, officier
+de la garde nationale équestre, avait fait des prodiges de
+valeur dans les émeutes, toute une phalange d'étudiants,
+ses habitués, avait juré de ne plus franchir le seuil de
+ses domaines, et s'était rejetée sur les côtelettes plus
+larges et les biftecks plus épais du pacifique et bienveillant
+Pinson.</p>
+
+<p>Après dîner, nous allâmes à l'Odéon, voir madame
+Dorval et Lockroy, dans <i>Antony</i>. De ce jour, la connaissance
+fut faite, et l'amitié nouée complètement entre
+Horace et moi.</p>
+
+<p>«Ainsi, lui disais-je dans un entr'acte, vous trouvez
+l'étude de la médecine encore plus repoussante que celle
+du droit?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, répondit-il, je vous avoue que je ne comprends
+rien à votre vocation. Se peut-il que vous puissiez
+plonger chaque jour vos mains, vos regards et votre esprit
+dans celle boue humaine, sans perdre tout sentiment
+de poésie et toute fraîcheur d'imagination?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelque chose de pis que de disséquer les
+morts, lui dis-je, c'est d'opérer les vivants: là, il faut
+plus de courage et de résolution, je vous assure. L'aspect
+du plus hideux cadavre fait moins de mal que le premier
+cri de douleur arraché à un pauvre enfant qui ne comprend
+rien au mal que vous lui faites. C'est un métier de
+boucher, si ce n'est pas une mission d'apôtre.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que le coeur se dessèche à ce métier-là, reprit
+Horace; ne craignez-vous pas de vous passionner
+pour la science au point d'oublier l'humanité, comme
+ont fait tous ces grands anatomistes que l'on vante, et
+dont je détourne les yeux comme si je rencontrais le
+bourreau?</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, répondis-je, arriver juste au degré de sang-froid
+nécessaire pour être utile, sans perdre le sentiment
+de la pitié et de la sympathie humaine. Pour arriver au
+calme indispensable, j'ai encore du chemin à faire, et je
+ne crois pas, d'ailleurs, que le coeur s'endurcisse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, mais enfin, les sens s'énervent, l'imagination
+se détend, le sentiment du beau et du laid se
+perd; on ne voit plus de la vie qu'un certain côté matériel
+où tout l'idéal arrive à l'idée d'utilité. Avez-vous
+jamais connu un médecin poëte?</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais vous demander également si vous connaissez
+beaucoup de députés poëtes? Il ne me semble
+pas que la carrière politique, telle que je l'envisage de
+nos jours, soit propre à conserver la fraîcheur de l'imagination
+et le fragile coloris de la poésie.</p>
+
+<p>&mdash;Si la société était réformée, s'écria Horace, cette
+carrière pourrait être le plus beau développement pour
+la vigueur du cerveau et la sensibilité du coeur; mais il
+est certain que la route tracée aujourd'hui est desséchante.
+Quand je songe que pour être apte à juger des
+vérités sociales, où la philosophie devrait être l'unique
+lumière, il faut que je connaisse le Code et le Digeste;
+que je m'assimile Pothier, Ducaurroy et Rogron; que je
+travaille, en un mot, à m'abrutir, et que, afin de me
+mettre en contact avec les hommes de mon temps, je
+descende à leur niveau... oh! alors je songe sérieusement
+à me retirer de la politique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dans ce cas, que feriez-vous de cet enthousiasme
+qui vous dévore, de cette grandeur d'âme qui déborde
+en vous? Et quel aliment donneriez-vous à cette
+volonté de fer dont vous me faisiez un reproche de douter,
+il y a peu de jours?»</p>
+
+<p>Il prit sa tête entre ses deux mains, appuya ses coudes
+sur la barre qui sépare le parterre de l'orchestre, et
+resta plongé dans ses réflexions jusqu'au lever de la
+toile; puis il écouta le troisième acte d'<i>Antony</i> avec une
+attention et une émotion très-grandes.</p>
+
+<p>«Et les passions! s'écria-t-il lorsque l'acte fut fini.
+Pour combien comptez-vous les passions dans la vie?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous de l'amour? lui répondis-je. La vie,
+telle que nous nous la sommes faite, admet en ce genre
+tout ou rien. Vouloir être à la fois amant comme Antony
+et citoyen comme vous, n'est pas possible. Il faut opter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien justement là ce que je pensais en écoutant
+cet Antony si dédaigneux de la société, si outré
+contre elle, si révolté contre tout ce qui fait obstacle à
+son amour... Avez-vous jamais aimé, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être. Qu'importe? Demandez à votre propre
+coeur ce que c'est que l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me damne si je m'en doute, s'écria-t-il en
+haussant les épaules. Est-ce que j'ai jamais eu le temps
+d'aimer, moi? Est-ce que je sais ce que c'est qu'une
+femme? Je suis pur, mon cher, pur comme une oie,
+ajouta-t-il en éclatant de rire avec beaucoup de bonhomie;
+et dussiez-vous me mépriser, je vous dirai que,
+jusqu'à présent, les femmes m'ont fait plus de peur que
+d'envie. J'ai pourtant beaucoup de barbe au menton et
+beaucoup d'imagination à satisfaire. Eh bien! c'est là
+surtout ce qui m'a préservé des égarements grossiers où
+j'ai vu tomber mes camarades. Je n'ai pas encore rencontré
+la vierge idéale pour laquelle mon coeur doit se
+donner la peine de battre. Ces malheureuses grisettes
+que l'on ramasse à la Chaumière et autres bergeries immondes,
+me font tant de pitié, que pour tous les plaisirs
+de l'enfer, je ne voudrais pas avoir à me reprocher la
+chute d'un de ces anges déplumés. Et puis, cela a de
+grosses mains, des nez retroussés; cela fait des <i>pa-ta-qu'est-ce</i>,
+et vous reproche son malheur dans des lettres
+à mourir de rire. Il n'y a pas même moyen d'avoir avec
+cela un remords sérieux. Moi, si je me livre à l'amour,
+je veux qu'il me blesse profondément, qu'il m'électrise,
+qu'il me navre, ou qu'il m'exalte au troisième ciel et
+m'enivre de voluptés. Point de milieu: l'un ou l'autre,
+l'un et l'autre si l'on veut; mais pas de drame d'arrière-boutique,
+pas de triomphe d'estaminet! Je veux bien
+souffrir, je veux bien devenir fou, je veux bien m'empoisonner
+avec ma maîtresse ou me poignarder sur son
+cadavre; mais je ne veux pas être ridicule, et surtout je
+ne, veux pas m'ennuyer un milieu de ma tragédie et la
+finir par un trait de vaudeville. Mes compagnons raillent
+beaucoup mon innocence; ils font les don Juan sous mes
+yeux pour me tenter ou m'éblouir, et je vous assure qu'ils
+le font à bon marché. Je leur souhaite bien du plaisir;
+mais j'en désire un autre pour mon compte. A quoi songez-vous?
+ajouta-t-il en me voyant détourner la tête
+pour lui cacher une forte envie de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Je songe, lui dis-je, que j'ai demain à déjeuner chez
+moi une grisette fort aimable, à laquelle je veux vous
+présenter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que Dieu me préserve de ces parties-là! s'écria-t-il.
+J'ai cinq ou six de mes amis que je suis condamné
+à ne plus entrevoir qu'à travers le fantôme léger
+de leurs ménagères à la quinzaine. Je sais par coeur le
+vocabulaire de ces femelles. Fi, vous me scandalisez,
+vous que je croyais plus grave que tous ces absurdes
+compagnon! Je les fuis depuis huit jours pour m'attacher
+à vous, qui me semblez un homme sérieux, et qui,
+à coup sûr, avez des moeurs élégantes pour un étudiant;
+et voilà que vous avez une femme, vous aussi! Mon
+Dieu, où irai-je me cacher pour ne plus rencontrer de
+ces femmes-là?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra pourtant vous risquer à voir la mienne. Je
+vous dis que j'y tiens, et que j'irai vous chercher si vous
+ne venez pas déjeuner demain avec elle chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes dégoûté d'elle, je vous avertis que je ne
+suis pas l'homme qui vous en débarrasserai.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Horace, je vais vous rassurer en vous déclarant
+que si vous étiez tenté de la débarrasser de moi,
+il faudrait commencer par me couper la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous sérieusement?</p>
+
+<p>&mdash;Le plus sérieusement du monde.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, j'accepte votre invitation. J'aurai du
+plaisir à voir de plus près un véritable amour...</p>
+
+<p>&mdash;Pour une grisette, n'est-ce pas, cela vous étonne?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, cela m'étonne. Quant à moi, je n'ai
+jamais vu qu'une femme que j'aurais pu aimer, si elle
+avait eu vingt ans de moins. C'était une douairière de
+province, une châtelaine encore blonde, jadis belle, et
+parlant, marchant, accueillant et congédiant d'une certaine
+façon, auprès de laquelle toutes les femmes que
+j'avais vues jusque-là me semblèrent des gardeuses de
+dindons. Cette dame était d'une ancienne famille; elle
+avait la taille d'une guêpe, les mains d'une vierge de
+Raphaël, les pieds d'une sylphide, le visage d'une momie
+et la langue d'une vipère. Mais je me suis bien promis
+de ne jamais prendre une maîtresse belle, aimable
+et jeune, à moins qu'elle n'ait ces pieds et ces mains-là,
+et surtout ces manières aristocratiques, et beaucoup de
+dentelles blanches sur des cheveux blonds.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Horace, lui dis-je, vous êtes encore loin
+du temps où vous aimerez, et peut-être n'aimerez-vous
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous entende! s'écria-t-il. Si j'aime une fois,
+je suis perdu. Adieu ma carrière politique; adieu mon
+austère et vaste avenir! Je ne sais rien être à demi.
+Voyons, serai-je orateur, serai-je poète, serai-je amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;Si nous commencions par être étudiants? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! vous en parlez à votre aise, répondit-il.
+Vous êtes étudiant et amoureux. Moi, je n'aime pas, et
+j'étudie encore moins!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<p>Horace m'inspirait le plus vif intérêt. Je n'étais pas
+absolument convaincu de cette force héroïque et de cet
+austère enthousiasme qu'il s'attribuait dans la sincérité
+de son coeur. Je voyais plutôt en lui un excellent enfant,
+généreux, candide, plus épris de beaux rêves que capable
+encore de les réaliser. Mais sa franchise et son aspiration
+continuelle vers les choses élevées me le faisaient
+aimer sans que j'eusse besoin de le regarder comme un
+héros. Cette fantaisie de sa part n'avait rien de déplaisant:
+elle témoignait de son amour pour le beau idéal.
+De deux choses l'une, me disais-je: ou il est appelé à
+être un homme supérieur, et un instinct secret auquel il
+obéit naïvement le lui révèle, ou il n'est qu'un brave
+jeune homme, qui, cette fièvre apaisée, verra éclore en
+lui une bonté douce, une conscience paisible, échauffée
+de temps à autre par un rayon d'enthousiasme.</p>
+
+<p>Après tout, je l'aimais mieux sous ce dernier aspect.
+J'eusse été plus sûr de lui voir perdre cette fatuité candide
+sans perdre l'amour du beau et du bien. L'homme
+supérieur a une terrible destinée devant lui. Les obstacles
+l'exaspèrent, et son orgueil est parfois tenace et
+violent, au point de l'égarer et de changer en une puissance
+funeste celle que Dieu lui avait donnée pour le
+bien. D'une manière ou de l'autre, Horace me plaisait et
+m'attachait. Ou j'avais à le seconder dans sa force, ou
+j'avais à le secourir dans sa faiblesse. J'étais plus âgé
+que lui de cinq à six ans; j'étais doué d'une nature plus
+calme; mes projets d'avenir étaient assis et ne me causaient
+plus de souci personnel. Dans l'âge des passions,
+j'étais préservé des fautes et des souffrances par une affection
+pleine de douceur et de vérité. Je sentais que tout
+ce bonheur était un don gratuit de la Providence, que
+je ne l'avais pas mérité assez pour en jouir seul, et que
+je devais faire profiter quelqu'un de cette sérénité de
+mon âme, en la posant comme un calmant sur une autre
+âme irritable ou envenimée. Je raisonnais en médecin;
+mais mon intention était bonne, et, sauf à répéter les
+innocentes vanteries de mon pauvre Horace, je dirai que
+moi aussi, j'étais bon, et plus aimant que je ne savais
+l'exprimer.</p>
+
+<p>La seule chose clairement absurde et blâmable que
+j'eusse trouvée dans mon nouvel ami, c'était cette aspiration
+vers la femme aristocratique, en lui, républicain
+farouche, mauvais juge, à coup sûr, en fait de belles
+manières, et dédaigneux avec exagération des formes
+naïves et brusques, dont il n'était certes pas lui-même
+aussi <i>décrassé</i> qu'il en avait la prétention.</p>
+
+<p>J'avais résolu de lui faire faire connaissance avec Eugénie
+plus tôt que plus tard, m'imaginant que la vue de
+cette simple et noble créature changerait ses idées ou
+leur donnerait au moins un cours plus sage. Il la vit, et
+fut frappé de sa bonne grâce, mais il ne la trouva point
+aussi belle qu'il s'était imaginé devoir être une femme
+aimée sérieusement. «Elle n'est que <i>bien</i>, me dit-il entre
+deux portes. Il faut qu'elle ait énormément d'esprit.&mdash;Elle
+a plus de jugement que d'esprit, lui répondis-je, et
+ses anciennes compagnes l'ont jugée fort sotte.</p>
+
+<p>Elle servit notre modeste déjeuner, qu'elle avait préparé
+elle-même, et cette action prosaïque souleva de dégoût
+le coeur altier d'Horace. Mais lorsqu'elle s'assit entre
+nous deux, et qu'elle lui fit les honneurs avec une
+aisance et une convenance parfaites, il fut frappé de
+respect, et changea tout à coup de manière d'être. Jusque-là
+il avait écrasé ma pauvre Eugénie de paradoxes
+fort spirituels qui ne l'avaient même pas fait sourire, ce
+qu'il avait pris pour un signe d'admiration. Lorsqu'il
+put pressentir en elle un juge au lieu d'une dupe, il devint
+sérieux, et prit autant de peine pour paraître grave,
+qu'il venait d'en prendre pour paraître léger. Il était
+trop tard. Il avait produit sur la sévère Eugénie une impression
+fâcheuse; mais elle ne lui en témoigna rien, et
+à peine le déjeuner fut-il achevé, qu'elle se retira dans
+un coin de la chambre et se mit à coudre, ni plus ni
+moins qu'une grisette ordinaire. Horace sentit son respect
+s'en aller comme il était venu.</p>
+
+<p>Mon petit appartement, situé sur le quai des Augustins,
+était composé de trois pièces, et ne me coûtait
+pas moins de trois cents francs de loyer. J'étais dans
+mes meubles: c'était du luxe pour un étudiant. J'avais
+une salle à manger, une chambre à coucher, et, entre
+les deux, un cabinet d'étude que je décorais du nom de
+salon. C'est là que nous primes le café. Horace, voyant
+des cigares, en alluma un sans façon.&mdash;Pardon, lui
+dis-je en lui prenant le bras, ceci déplaît à Eugénie; je
+ne fume jamais que sur le balcon. Il prit la peine de demander
+pardon à Eugénie de sa distraction; mais au
+fond il était surpris de me voir traiter ainsi une femme
+qui était en train d'ourler mes cravates.</p>
+
+<p>Mon balcon couronnait le dernier étage de la maison.
+Eugénie l'avait ombragé de liserons et de pots de senteur,
+qu'elle avait semés dans deux caisses d'oranger.
+Les orangers étaient fleuris, et quelques pots de violettes
+et de réséda complétaient les délices de mon <i>divan</i>.
+Je fis a Horace les honneurs du morceau de vieille tenture
+qui me servait de tapis d'Orient, et du coussin de
+cuir sur lequel j'appuyais mon coude pour fumer ni plus
+ni moins voluptueusement qu'un pacha. La vitre de la
+fenêtre séparait le divan de la chaise sur laquelle Eugénie
+travaillait dans le cabinet. De cette façon, je la
+voyais j'étais avec elle, sans l'incommoder de la fumée
+de mon tabac. Quand elle vit Horace sur le tapis au lieu
+de moi, elle baissa doucement et sans affectation le rideau
+de mousseline de la croisée entre elle et nous, feignant
+d'avoir trop de soleil, mais effectivement par un sentiment
+de pudeur qu'Horace comprit fort bien. Je m'étais
+assis sur une des caisses d'oranger, derrière lui. Il y
+avait de la place bien juste pour deux personnes et pour
+quatre ou cinq pots de fleurs sur cet étroit belvédère;
+mais nous embrassions d'un coup d'oeil la plus belle
+partie du cours de la Seine, toute la longueur du Louvre,
+jaune au soleil et tranchant sur le bleu du ciel, tous
+les ponts et tous les quais jusqu'à l'Hôtel-Dieu. En face
+de nous, la Sainte-Chapelle dressait ses aiguilles d'un
+gris sombre et son fronton aigu au-dessus des maisons de
+la Cité; la belle tour de Saint-Jacques-la-Boucherie élevait
+un peu plus loin ses quatre lions géants jusqu'au
+ciel, et la façade de Notre-Dame formait le tableau, à
+droite, de sa masse élégante et solide. C'était un beau
+coup d'oeil; d'un côté, le vieux Paris, avec ses monuments
+vénérables et son désordre pittoresque; de l'autre,
+le Paris de la renaissance, se confondant avec le Paris
+de l'Empire, l'oeuvre de Médicis, de Louis XIV et de Napoléon.
+Chaque colonne, chaque porte était une page de
+l'histoire de la royauté.</p>
+
+<p>Nous venions de lire dans sa nouveauté <i>Notre-Dame
+de-Paris</i>; nous nous abandonnions naïvement, comme
+tout le monde alors, ou du moins comme tous les jeunes
+gens, au charme de poésie répandu fraîchement par
+cette oeuvre romantique sur les antiques beautés de
+notre capitale. C'était comme un coloris magique à travers
+lequel les souvenirs effacés se ravivaient; et, grâce
+au poête, nous regardions le faite de nos vieux édifices,
+nous en examinions les formes tranchées et les effets
+pittoresques avec des yeux que nos devanciers les étudiants
+de l'Empire et de la Restauration, n'avaient certainement
+pas eus. Horace était passionné pour Victor
+Hugo. Il en aimait avec fureur toutes les étrangetés,
+toutes les hardiesses. Je ne discutais point, quoique je
+ne fusse pas toujours de son avis. Mon goût et mon instinct
+me portaient vers une forme moins accidentée,
+vers une peinture aux contours moins âpres et aux ombres
+moins dures. Je le comparais à Salvator Rosa, qui a
+vu avec les yeux de l'imagination plus qu'avec ceux de
+la science. Mais pourquoi aurais-je fait contre Horace la
+guerre aux mots et aux figures? Ce n'est pas à dix-neuf
+ans qu'on recule devant l'expression qui rend une sensation
+plus vive, et ce n'est pas à vingt-cinq ans qu'on la
+condamne. Non, l'heureuse jeunesse n'est point pédante;
+elle ne trouve jamais de traduction trop énergique pour
+rendre ce qu'elle éprouve avec tant d'énergie elle-même,
+et c'est bien quelque chose pour un poète que de donner
+à sa contemplation une certaine forme assez large et assez
+frappante pour qu'une génération presque entière
+ouvre les yeux avec lui et se mette à jouir des mêmes
+émotions qui l'ont inspiré!</p>
+
+<p>Il en a été ainsi: les plus récalcitrants d'entre nous,
+ceux qui avaient besoin, pour se rafraîchir la vue, de
+lire, en fermant <i>Notre-Dame-de-Paris</i>, une page de
+<i>Paul et Virginie</i>, ou, comme a dit un élégant critique,
+de repasser bien vite le plus <i>cristallin des sonnets de
+Pétrarque</i>, n'en ont pas moins mis sur leurs yeux délicats
+ces lunettes aux couleurs bigarrées qui faisaient voir
+tant de choses nouvelles; et après qu'ils ont joui de ce
+spectacle plein d'émotions, les ingrats ont prétendu que
+c'étaient là d'étranges lunettes. Étranges tant que vous
+voudrez; mais, sans ce caprice du maître, et avec vos
+yeux nus, auriez-vous distingué quelque chose?</p>
+
+<p>Horace faisait à ma critique de minces concessions,
+j'en faisais de plus larges à son enthousiasme; et, après
+avoir discuté, nos regards, suivant au vol les hirondelles
+et les corbeaux qui rasaient nos têtes, allaient se reposer
+avec eux sur les tours de Notre-Dame, éternel objet de
+notre contemplation. Elle a eu sa part de nos amours,
+la vieille cathédrale, comme ces beautés délaissées qui
+reviennent de mode, et autour desquelles la foule s'empresse
+dès qu'elles ont retrouvé un admirateur fervent
+dont la louange les rajeunit.</p>
+
+<p>Je ne prétends pas faire de ce récit d'une partie de ma
+jeunesse un examen critique de mon époque: mes forces
+n'y suffiraient pas; mais je ne pouvais repasser certains
+jours dans mes souvenirs sans rappeler l'influence que
+certaines lectures exercèrent sur Horace, sur moi, sur
+nous tous. Cela fait partie de notre vie, de nous-mêmes,
+pour ainsi dire. Je ne sais point séparer dans ma mémoire
+les impressions poétiques de mon adolescence de
+la lecture de <i>René</i> et d'<i>Atala</i>.</p>
+
+<p>Au milieu de nos dissertations romantiques, on sonna
+à la porte. Eugénie m'en avertit en frappant un petit
+coup contre la vitre, et j'allai ouvrir. C'était un élève en
+peinture de l'école d'Eugène Delacroix, nommé Paul
+Arsène, surnommé <i>le petit Masaccio</i> à l'atelier où j'allais
+tous les jours faire un cours d'anatomie à l'usage
+des peintres.</p>
+
+<p>«Salut au signor Masaccio, lui dis-je en le présentant
+à Horace, qui jeta un regard glacial sur sa blouse malpropre
+et ses cheveux mal peignés. Voici un jeune maître
+qui ira loin, à ce qu'on assure, et qui vient en attendant
+me chercher pour la leçon.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas encore, me répondit Paul Arsène; vous
+avez plus d'une heure devant vous; je venais pour vous
+parler de choses qui me concernent particulièrement. Auriez-vous
+le loisir de m'écouter?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répondis-je; et si mon ami est de
+trop, il retournera fumer sur le balcon.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit le jeune homme, je n'ai rien de secret
+à vous dire, et, comme deux avis valent mieux qu'un, je
+ne serai pas fâché que monsieur m'entende aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, lui dis-je en allant chercher une quatrième
+chaise dans l'autre chambre.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image2.png"></p>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Ne faites pas attention,» dit le rapin en grimpant sur
+la commode; et, ayant mis sa casquette entre son coude
+et son genou, il essuya d'un mouchoir à carreaux sa
+figure inondée de sueur et parla en ces termes, les jambes
+pendantes et le reste du corps dans l'altitude du
+<i>Pensieroso</i>:</p>
+
+<p>«Monsieur, j'ai envie de quitter la peinture et d'<i>entrer
+dans la médecine</i>, parce qu'on me dit que c'est un
+meilleur état; je viens donc vous demander ce que vous
+en pensez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites une question, lui dis-je, à laquelle
+il est plus difficile de répondre que vous ne pensez. Je
+crois toutes les professions très-encombrées, et par conséquent
+tous les états, comme vous dites, très-précaires.
+De grandes connaissances et une grande capacité ne
+sont pas des garanties certaines d'avenir; enfin je ne
+vois pas en quoi la médecine vous offrirait plus de chances
+que les arts. Le meilleur parti à prendre c'est celui
+que nos aptitudes nous indiquent; et puisque vous avez,
+assure-t-on, les plus remarquables dispositions pour la
+peinture, je ne comprends pas que vous en soyez déjà
+dégoûté.</p>
+
+<p>&mdash;Dégoûté, moi! oh! non, répliqua le Masaccio; je
+ne suis dégoûté de rien du tout, et si l'on pouvait gagner
+sa vie à faire de la peinture, j'aimerais mieux cela
+que toute autre chose; mais il paraît que c'est si long,
+si long! Mon patron dit qu'il faudra dessiner le modèle
+pendant deux ans au moins avant de manier le pinceau.
+Et puis, avant d'exposer, il paraît qu'il faut encore travailler
+la peinture au moins deux ou trois ans. Et quand
+on a exposé, si on n'est pas refusé, on n'est souvent pas
+plus avancé qu'auparavant. J'étais ce matin au Musée, je
+croyais que tout le monde allait s'arrêter devant le tableau
+de mon patron; car enfin c'est un maître, et un
+fameux, celui-là! Eh bien! la moitié des gens qui passaient
+ne levaient seulement pas la tête, et ils allaient
+tous regarder un monsieur qui s'était fait peindre en
+habit d'artilleur et qui avait des bras de bois et une
+figure de carton. Passe pour ceux-là: c'étaient de pauvres
+ignorants; mais voilà qu'il est venu des jeunes
+gens, élèves en peinture de différents ateliers, et que
+chacun disait son mot: ceux-ci blâmaient, ceux-là admiraient;
+mais pas un n'a parlé comme j'aurais voulu.
+Pas un ne comprenait. Je me suis dit alors: A quoi bon
+faire de l'art pour un public qui n'y voit et qui n'y entend
+goutte. C'était bon <i>dans les temps!</i> Moi je vais
+prendre un autre métier pourvu que ça me rapporte de
+L'argent.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image3.png"></p>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Voilà un sale crétin! me dit Horace en se penchant
+vers mon oreille. Son âme est aussi crasseuse que sa
+blouse!»</p>
+
+<p>Je ne partageais pas le mépris d'Horace. Je ne connaissais
+presque pas le Masaccio, mais je le savais intelligent
+et laborieux. M. Delacroix en faisait grand cas,
+et ses camarades avaient de l'estime et de l'amitié pour
+lui. Il fallait qu'une pensée que je ne comprenais pas fût
+cachée sous ces manifestations de cupidité ingénue; et
+comme il avait déclaré, en commençant, n'avoir rien de
+secret à me dire, je prévoyais bien que ce secret ne sortirait
+pas aisément. Il ne fallait, pour se convaincre de
+l'obstination du Masaccio, et en même temps pour pressentir
+en lui quelque motif non vulgaire, que regarder
+sa figure et observer ses manières.</p>
+
+<p>C'était le type peuple incarné dans un individu; non
+le peuple robuste et paisible qui cultive la terre, mais le
+peuple artisan, chétif, hardi, intelligent et alerte. C'est
+dire qu'il n'était pas beau. Cependant il était de ceux dont
+les camarades d'atelier disent: «Il y a quelque chose
+de fameux à faire avec cette tête-là!» C'est qu'il y avait
+dans sa tête, en effet, une expression magnifique, sous
+la vulgarité des traits. Je n'en ai jamais vu de plus énergique
+ni de plus pénétrante. Ses yeux étaient petits et
+même voilés, sous une paupière courte et bridée; cependant
+ces yeux là lançaient des flammes, et le regard était
+si rapide qu'il semblait toujours prêt à déchirer l'orbite.
+Le nez était trop court, et le peu de distance entre le
+coin de l'oeil et la narine donnait au premier aspect l'air
+commun et presque bas à la face entière; mais cette
+impression ne durait qu'un instant. S'il y avait encore
+de l'esclave et du vassal dans l'enveloppe, le génie de
+l'indépendance couvait intérieurement et se trahissait
+par des éclairs. La bouche épaisse, ombragée d'une naissante
+moustache noire, irrégulièrement plantée; la figure
+large, le menton droit, serré et un peu fendu au milieu;
+les zygomas élevés et saillants; partout des plans
+fermes et droits, coupés de lignes carrées, annonçaient
+une volonté peu commune et une indomptable droiture
+d'intention. Il y avait à la commissure des narines des
+délicatesses exquises pour un adepte de Lavater; et le
+front, qui était d'une structure admirable dans le sens
+de la statuaire, ne l'était pas moins au point de vue
+phrénologique. Pour moi, qui étais dans toute la ferveur
+de mes recherches, je ne me lassais point de le regarder;
+et lorsque je faisais mes démonstrations anatomiques
+à l'atelier, je m'adressais toujours instinctivement
+à ce jeune homme, qui était pour moi le type de l'intelligence,
+du courage et de la bonté.</p>
+
+<p>Aussi je souffrais, je l'avoue, de l'entendre parler d'une
+manière si triviale.&mdash;Comment, Arsène, lui dis-je, vous
+quitteriez la peinture pour un peu plus de profit dans
+une autre carrière?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, je le ferais comme je vous le dis,
+répondit-il sans le moindre embarras. Si maintenant j'étais
+assuré de gagner mille francs nets par an, je me ferais
+cordonnier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un art comme un autre, dit Horace avec un
+sourire de mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point un art, répliqua froidement le Masaccio.
+C'est le métier de mon père, et je n'y serais pas plus
+maladroit qu'un autre. Mais cela ne me donnerait pas
+l'argent qu'il me faut.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous faut donc bien de l'argent, mon pauvre garçon?
+lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dis, il me faudrait gagner mille francs;
+et, au lieu de cela, j'en dépense la moitié.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous songer en ce cas à étudier la
+médecine! Il vous faudrait avoir une trentaine de mille
+francs devant vous, tant pour les années où l'on étudie
+que pour celles où l'on attend la clientèle. Et puis...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis vous n'avez pas fait vos classes, dit Horace,
+impatienté de ma patience.</p>
+
+<p>&mdash;-Cela c'est vrai, dit Arsène; mais je les ferais, ou
+du moins je ferais l'équivalent. Je me mettrais dans ma
+chambre avec une cruche d'eau et un morceau de pain,
+et il me semble bien que j'apprendrais dans une semaine
+ce que les écoliers apprennent dans un mois. Car les écoliers,
+en général, n'aiment pas à travailler; et quand on
+est enfant, on joue, et on perd du temps. Quand on a
+vingt ans, et plus de raison, et quand d'ailleurs on est
+forcé de se dépêcher, on se dépêche. Mais d'après ce que
+vous me dites du reste de l'apprentissage, je vois bien
+que je ne puis pas être médecin. Et pour être avocat?</p>
+
+<p>Horace éclata de rire.</p>
+
+<p>«Vous allez vous faire mal à l'estomac, lui dit tranquillement
+le Masaccio, frappé de l'affectation d'Horace
+en cet instant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher enfant, repris-je, éloignez tous ces projets,
+à votre âge ils sont irréalisables. Vous n'avez devant
+vous que les arts et l'industrie. Si vous n'avez ni argent
+ni crédit, il n'y a pas plus de certitude d'un côté que de
+l'autre. Quelque parti que vous preniez, il vous faut du
+temps, de la patience et de la résignation.»</p>
+
+<p>Arsène soupira. Je me réservai de l'interroger plus tard.</p>
+
+<p>«Vous êtes né peintre, cela est certain, continuai-je;
+c'est encore par là que vous marcherez plus vite.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur, répliqua-t-il; je n'ai qu'à entrer
+demain dans un magasin de nouveautés, je gagnerai de
+l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez même être laquais, ajouta Horace, indigné
+de plus en plus.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me déplairait beaucoup, dit Arsène; mais s'il
+n'y avait que cela!...</p>
+
+<p>&mdash;Arsène! Arsène! m'écriai-je, ce serait un grand
+malheur pour vous et une perte pour l'art. Est-il possible
+que vous ne compreniez pas qu'une grande faculté est
+un grand devoir imposé par la Providence?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une belle parole, dit Arsène, dont les yeux
+s'enflammèrent tout à coup. Mais il y a d'autres devoirs
+que ceux qu'on remplit envers soi-même. Tant pis!
+Allons, je m'en vais dire à l'atelier que vous viendrez à
+trois heures, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Et il sauta à bas de la commode, me serra la main sans
+rien dire, salua à peine Horace, et s'enfonça comme un
+chat dans la profondeur de l'escalier, s'arrêtant à chaque
+étage pour faire rentrer ses talons dans ses souliers
+délabrés.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<p>Paul Arsène revint me voir; et quand nous fûmes
+seuls, j'obtins, non sans peine, la confidence que je pressentais.
+Il commença par me faire en ces termes le récit
+de sa vie:</p>
+
+<p>«Comme je vous l'ai dit, Monsieur, mon père est
+cordonnier en province. Nous étions cinq enfants; je suis
+le troisième. L'aîné était un homme fait lorsque mon
+père, déjà vieux, et pouvant se retirer du métier avec un
+peu de bien, s'est remarié avec une femme qui n'était ni
+belle ni bonne, ni jeune ni riche, mais qui s'est emparée
+de son esprit, et qui gaspille son honneur et son argent.
+Mon père, trompé, malheureux, d'autant plus épris
+qu'elle lui donne plus de sujets de jalousie, s'est <i>jeté
+dans le vin</i>, pour s'étourdir, comme on fait dans notre
+classe quand on a du chagrin. Pauvre père! nous avons
+bien patienté avec lui, car il nous faisait vraiment pitié.
+Nous l'avions connu si sage et si bon! Enfin, un temps
+est venu où il n'était plus possible d'y tenir. Son caractère
+avait tellement changé, que pour un mot, pour
+un regard, il se jetait sur nous pour nous frapper. Nous
+n'étions plus des enfants, nous ne pouvions pas souffrir
+cela. D'ailleurs nous avions été élevés avec douceur, et
+nous n'étions pas habitués à avoir l'enfer dans notre famille.
+Et puis, ne voilà-t-il pas qu'il a pris de la jalousie
+contre mon frère aîné! Le fait est que la belle-mère lui
+avait fait des avances, parce qu'il était beau garçon et
+bon enfant; mais il l'avait menacée de tout raconter à
+mon père, et elle avait pris les devants, comme dans la
+tragédie de <i>Phèdre</i>, que je n'ai jamais vu jouer depuis
+sans pleurer. Elle avait accusé mon pauvre frère de ses
+propres égarements d'esprit. Alors mon frère s'est vendu
+comme remplaçant, et il est parti. Le second, qui prévoyait
+que quelque chose de semblable pourrait bien lui
+arriver, est venu ici chercher fortune, en me promettant
+de me faire venir aussitôt qu'il aurait trouvé un moyen
+d'exister. Moi, je restais à la maison avec mes deux
+soeurs, et je vivais assez tranquillement, parce que j'avais
+pris le parti de laisser crier la méchante femme sans
+jamais lui répondre. J'aimais à m'occuper; je savais
+assez bien ce que j'avais appris en classe; et quand je
+n'aidais pas mon père à la boutique, je m'amusais à lire
+ou à barbouiller du papier, car j'ai toujours eu du goùt
+pour le dessin. Mais comme je pensais que cela ne me
+servirait jamais à rien, j'y perdais le moins de temps
+possible. Un jour, un peintre qui parcourait le pays pour
+faire des études de paysage, commanda chez nous une
+paire de gros souliers, et je fus chargé d'aller lui prendre
+mesure. Il avait des albums étalés sur la table de sa
+petite chambre d'auberge; je lui demandai la permission
+de les regarder; et comme ma curiosité lui donnait à
+penser, il me dit de lui faire, d'<i>idée</i>, un <i>bonhomme</i> sur
+un bout de papier qu'il me mit dans les mains ainsi
+qu'un crayon. Je pensai qu'il se moquait de moi; mais
+le plaisir de charbonner avec un crayon si noir sur un
+papier si coulant l'emporta sur l'amour-propre. Je fis ce
+qui me passa par la tête; il le regarda, et ne rit pas. Il
+voulut même le coller dans son album, et y écrire mon
+nom, ma profession et le nom de mon endroit. «Vous
+avez tort de rester ouvrier, me dil-il: vous êtes né pour
+la peinture. A votre place, je quitterais tout pour aller
+étudier dans quelque grande ville.» Il me proposa même
+de m'emmener; car il était bon et généreux, ce jeune
+homme-là. Il me donna son adresse à Paris, afin que, si
+le coeur m'en disait, je pusse aller le trouver. Je le remerciai,
+et n'osai ni le suivre ni croire aux espérances
+qu'il me donnait. Je retournai à mes cuirs et à mes
+formes, et un an se passa encore sans orage entre mon
+père et moi.</p>
+
+<p>«La belle-mère me haïssait: comme je lui cédais toujours,
+les querelles n'allaient pas loin. Mais un beau jour
+elle remarqua que ma soeur Louison, qui avait déjà
+quinze ans, devenait jolie, et que les gens du quartier
+s'en apercevaient. La voilà qui prend Louison en haine,
+qui commence à lui reprocher d'être une petite coquette,
+et pis que cela. La pauvre Louison était pourtant aussi
+pure qu'un enfant de dix ans, et avec cela, fière comme
+était notre pauvre mère. Louison, désespérée, au lieu de
+filer doux comme je le lui conseillais, se pique, répond,
+et menace de quitter la maison. Mon père veut la soutenir;
+mais sa femme a bientôt pris le dessus. Louison
+est grondée, insultée, frappée, Monsieur, hélas! et la petite
+Suzanne aussi, qui voulait prendre le parti de sa
+soeur, et qui criait pour ameuter le voisinage. Alors je
+prends un jour ma soeur Louison par un bras, et ma petite
+soeur Suzanne de l'autre, et nous voilà partis tous
+les trois, à pied, sans un sou, sans une chemise, et pleurant
+au soleil sur le grand chemin. Je vas trouver ma
+tante Henriette, qui demeure à plus de dix lieues de
+notre ville, et je lui dis d'abord:</p>
+
+<p>«Ma tante, donnez-nous à manger et à boire, car
+nous mourons de faim et de soif; nous n'avons pas seulement
+la force de parler. Et après que ma tante nous eut
+donné à dîner, je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai amené vos nièces: si vous ne voulez pas
+les garder, il faut qu'elles aillent de porte en porte demander
+leur pain, ou qu'elles retournent à la maison
+pour périr sous les coups. Mon père avait cinq enfants,
+et il ne lui en reste plus. Les garçons se tireront d'affaire
+en travaillant; mais si vous n'avez pas pitié des filles, il
+leur arrivera ce que je vous dis.»</p>
+
+<p>Alors ma tante répondit:&mdash;Je suis bien vieille, je suis
+bien pauvre; mais plutôt que d'abandonner mes nièces,
+j'irai mendier moi-même. D'ailleurs elles sont sages,
+elles sont courageuses, et nous travaillerons toutes les
+trois. Cela dit et convenu, j'acceptai vingt francs que la
+pauvre femme voulut absolument me donner, et je partis
+sur mes jambes pour venir ici. Je fus tout de suite trouver
+mon second frère, Jean, qui me fit donner de l'ouvrage
+dans la boutique où il travaillait comme cordonnier,
+et ensuite j'allai voir mon jeune peintre pour lui
+demander des conseils. Il me reçut très-bien, et voulut
+m'avancer de l'argent que je refusai. J'avais de quoi manger
+en travaillant; mais cette diable de peinture qu'il m'avait
+mise en tête n'en était pas sortie, et je ne commençais
+jamais ma journée sans soupirer en pensant combien
+j'aimerais mieux manier le crayon et le pinceau que l'alène.
+J'avais fait quelques progrès, car, malgré moi, à mes
+heures de loisir, le dimanche, j'avais toujours barbouillé
+quelques figures ou copié quelques images dans un vieux
+livre qui me venait de ma mère. Le jeune peintre m'encourageait,
+et je n'eus pas la force de refuser les leçons
+qu'il voulut me donner gratis. Mais il fallait subsister
+pendant ce temps-là, et avec quoi? Il connaissait un
+homme de lettres qui me donna des manuscrits à copier.
+J'avais une belle main, comme on dit, mais je ne
+savais pas l'orthographe. On m'essaya, et dans les quatre
+ou cinq lignes qu'on me dicta, on ne trouva pas de
+fautes. J'avais assez lu de livres pour avoir appris un peu
+la langue par routine; mais je ne savais pas les principes,
+et je n'osais pas trop le dire, de peur de manquer
+d'ouvrage. Je ne fis pourtant pas de fautes dans mes copies,
+et ce fut à force d'attention. Cette attention me faisait
+perdre beaucoup de temps, et je vis que j'aurais plus
+tôt fait d'apprendre la grammaire et de m'exercer tout
+seul à faire des thèmes. En effet, la chose marcha vite;
+mais, comme je pris beaucoup sur mon sommeil, je
+tombai malade. Mon frère me retira dans son grenier, et
+travailla pour deux. Le peu d'argent que j'avais gagné
+en copiant le manuscrit de l'auteur servit à payer le
+pharmacien. Je ne voulus pas faire savoir ma position à
+mon jeune peintre. J'avais vu par mes yeux qu'il était
+lui-même souvent aux expédients, n'ayant encore ni réputation,
+ni fortune. Je savais que son bon coeur le porterait
+à me secourir; et comme il l'avait fait déjà malgré
+moi, j'aimais mieux mourir sur mon grabat que de l'induire
+encore en dépense. Il me crut ingrat, et, trouvant
+une occasion favorable pour faire le voyage d'Italie,
+objet de tous ses désirs, il partit sans me voir, emportant
+de moi une idée qui me fait bien du mal.</p>
+
+<p>Quand je revins à la santé, je vis mon pauvre frère
+amaigri, exténué, nos petites épargnes dépensées, et la
+boutique fermée pour nous; car, pour me soigner, Jean
+avait manqué bien des journées. C'était au mois de juillet
+de l'année passée, par une chaleur de tous les diables.
+Nous causions tristement de nos petites affaires, moi encore
+couché et si faible, que je comprenais à peine ce
+que Jean me disait. Pendant ce temps-là, nous entendions
+tirer le canon, et nous ne songions pas même à demander
+pourquoi. Mais la porte s'ouvre, et deux de nos camarades
+de la boutique, tout échevelés, tout exaltés,
+viennent nous chercher pour vaincre ou périr, c'était leur
+manière de dire. Je demande de quoi il s'agit.</p>
+
+<p>«De renverser la royauté et d'établir la république,»
+me disent-ils. Je saute à bas de mon lit: en deux secondes,
+je passe un mauvais pantalon et une blouse en
+guenilles, qui me servait de robe de chambre. Jean me
+suit. «Mieux vaut mourir d'un coup de fusil que de
+faim,» disait-il. Nous voilà partis.</p>
+
+<p>Nous arrivons à la porte d'un armurier, où des jeunes
+gens comme nous distribuaient des fusils à qui en voulait.
+Nous en prenons chacun un, et nous nous postons
+derrière une barricade. Au premier feu de la troupe, mon
+pauvre Jean tombe roide mort à côté de moi. Alors je
+perds la raison, je deviens furieux. Ah! je ne me serais
+jamais cru capable de répandre tant de sang. Je m'y suis
+baigné pendant trois jours jusqu'à la ceinture, je puis
+dire; car j'en étais couvert, et non pas seulement de
+celui des autres, mais du mien qui coulait par plusieurs
+blessures; mais je ne sentais rien. Enfin, le 2 août, je
+me suis trouvé à l'hôpital, sans savoir comment j'y étais
+venu. Quand j'en suis sorti, j'étais plus misérable que jamais,
+et j'avais le coeur navré; mon frère Jean n'était plus
+avec moi, et la royauté était rétablie.</p>
+
+<p>J'étais trop faible pour travailler, et puis ces journées
+de juillet m'avaient laissé dans la tête je ne sais quelle
+fièvre. Il me semblait que la colère et le désespoir pouvaient
+faire de moi un artiste; je rêvais des tableaux
+effrayants; je barbouillais les murs de figures que je
+m'imaginais dignes de Michel-Ange. Je lisais les <i>Iambes</i>
+de Barbier, et je les façonnais dans ma tête en images
+vivantes. Je rêvais, j'étais oisif, je mourais de faim, et
+ne m'en apercevais pas. Cela ne pouvait pas durer bien
+longtemps, mais cela dura quelques jours avec tant de
+force, que je n'avais souci de rien autour de moi. Il me
+semblait que j'étais contenu tout entier dans ma tête, que
+je n'avais plus ni jambes, ni bras, ni estomac, ni mémoire,
+ni conscience, ni parents, ni amis. J'allais devant
+moi par les rues, sans savoir où je voulais aller. J'étais
+toujours ramené, sans savoir comment, au tour des tombes
+de Juillet. Je ne savais pas si mon pauvre frère était enterré
+là, mais je me figurais que lui ou les autres martyrs,
+c'était la même chose, et que, presser cette terre de
+mes genoux, c'était rendre hommage à la cendre de mon
+frère. J'étais dans un état d'exaltation qui me faisait sans
+cesse parler tout haut et tout seul. Je n'ai conservé aucun
+souvenir de mes longs discours; il me semble que le plus
+souvent je parlais en vers. Cela devait être mauvais et
+bien ridicule, et les passants devaient me prendre pour
+un fou. Mais moi, je ne voyais personne, et je ne m'entendais
+moi-même que par instants. Alors je m'efforçais
+de me taire, mais je ne le pouvais pas. Ma figure était
+baignée de sueur et de larmes, et ce qu'il y a de plus
+étrange, c'est que cet état de désespoir n'était pas sans
+quelque douceur. J'errais toute la nuit, ou je restais
+assis sur quelque borne, au clair de la lune, en proie à
+des rêves sans fin et sans suite, comme ceux qu'on fait
+dans le sommeil. Et pourtant je ne dormais pas, car je
+marchais, et je voyais sur les murs ou sur le pavé mon
+ombre marcher et gesticuler à côté de moi. Je ne comprends
+pas comment je ne fus pas une seule fois ramassé
+par la garde.</p>
+
+<p>Je rencontrai enfin un étudiant que j'avais vu quelquefois
+dans l'atelier de mon jeune peintre. Il ne fut pas
+fier, quoique j'eusse l'air d'un mendiant, et il m'accosta
+le premier. Je n'y mis pas de discrétion, je ne savais
+pas si j'étais bien ou mal mis. J'avais bien autre chose
+dans la cervelle, et je marchai à côté de lui sur les
+quais, lui parlant peinture; car c'était mon idée fixe. Il
+parut s'intéresser à ce que je lui disais. Peut-être aussi
+n'était-il pas fâché de se montrer avec un des <i>bras-nus</i>
+des glorieuses journées, et de faire croire par là aux badauds
+qu'il s'était battu. À cette époque-là, les jeunes
+gens de la bourgeoisie tiraient une grande vanité de pouvoir
+montrer un sabre de gendarme qu'ils avaient acheté
+à quelque <i>voyou</i> après la <i>fête</i>, ou une égratignure qu'ils
+s'étaient faite en se mettant à la fenêtre précipitamment,
+pour regarder. Celui-là me parut un peu de la trempe
+des vantards: il prétendait m'avoir vu et parlé à telle et
+telle barricade, où je ne me souvenais nullement de l'avoir
+rencontré. Enfin, il me proposa de déjeuner avec
+lui, et j'acceptai sans fierté; car il y avait je ne sais
+combien de jours que je n'avais rien pris, et ma cervelle
+commençait à déménager sérieusement. Après le déjeuner,
+il s'en allait visiter le cabinet de M. Dusommerard,
+à l'ancien hôtel de Cluny; il me proposa de l'accompagner,
+et je le suivis machinalement.</p>
+
+<p>La vue de toutes les merveilles d'art et de rareté entassées
+dans cette collection me passionna tellement que
+j'oubliai tous mes chagrins en un instant. Il y avait dans
+un coin plusieurs élèves en peinture qui copiaient des
+émaux pour la collection gravée que fait faire à ses frais
+M. Dusommerard. Je jetai les yeux sur leur travail; il me
+sembla que j'en pourrais bien faire autant, et même que
+je verrais plus juste que quelques-uns d'entre eux. Dans
+ce moment, M. Dusommerard rentra, et fut salué par
+mon introducteur l'étudiant, qui le connaissait un peu.
+Ils se tinrent quelques minutes à distance de moi, et je
+vis bien à leurs regards que j'étais l'objet de leur explication.
+Comme le déjeuner m'avait rendu un peu de sang-froid,
+je commençais à comprendre que ma mauvaise
+tenue était choquante, et que l'antiquaire aurait bien pu
+me prendre pour un voleur, si l'autre ne lui eût répondu
+de moi. M. Dusommerard est très-bon; il n'aime pas les
+<i>faiseurs d'embarras</i>, mais il oblige volontiers les pauvres
+diables qui lui montrent du zèle et du désintéressement.
+Il s'approcha de moi, m'interrogea; et voyant
+mon désir de travailler pour lui, et prenant aussi sans
+doute en considération le besoin que j'en avais, il me
+remit aussitôt quelque argent pour acheter des crayons,
+à ce qu'il disait, mais en effet pour me mettre en état
+de pourvoir aux premières nécessités. Il me désigna les
+objets que j'aurais à copier. Dès le lendemain, j'étais habillé
+proprement et installé à la place où je devais travailler.
+Je fis de mon mieux, et si vite que M. Dusommerard
+fut content et m'employa encore. J'ai eu beaucoup
+à m'en louer, et c'est grâce à lui que j'ai vécu jusqu'à ce
+jour; car non-seulement il m'a fait faire beaucoup de copies
+d'objets d'art, mais encore il m'a donné des recommandations
+moyennant lesquelles je suis entré dans plusieurs
+boutiques de joaillier pour peindre des fleurs et
+des oiseaux pour bijoux d'émail, et des têtes pour imitation
+de camées.</p>
+
+<p>Grâce à ces expédients, j'ai pu suivre ma vocation et
+entrer dans les ateliers de M. Delacroix, pour qui je me
+suis senti de l'admiration et de l'inclination à la première
+vue. Je ne suis pas demandeur, et jamais je n'aurais
+songé à ce qu'il m'a accordé de lui-même. La première
+fois que j'allai lui dire que je désirais participer à
+ses leçons, je crus devoir en même temps lui porter quelques
+croquis. Il les regarda, et me dit:&mdash;Ce n'est vraiment
+pas mal. On m'avait prévenu qu'il n'était pas causeur,
+et que, s'il me disait cela, je devais me tenir pour
+bien content. Aussi, je le fus, et je m'en allais, lorsqu'il
+me rappela pour me demander si j'avais de quoi payer
+l'atelier. Je répondis que oui en rougissant jusqu'au blanc
+des yeux. Mais soit qu'il devinât que ce ne serait pas
+sans peine, soit que quelqu'un lui eût parlé de moi, il
+ajouta: «C'est bien, vous paierez au massier.»</p>
+
+<p>Cela voulait dire, comme je le sus bientôt, que je
+mettrais seulement à la masse l'argent qui sert à payer
+le loyer de la salle et les modèles, mais que le maître ne
+recevrait rien pour lui, et que j'aurais ses leçons gratis.
+Aussi, je porte ce maître-là dans mon coeur, voyez-vous!</p>
+
+<p>Voilà bientôt six mois que cela dure, et je me trouverais
+bien heureux si cela pouvait durer toujours. Mais
+cela ne se peut plus; il faut que ma position change, et
+qu'au lieu de marcher patiemment dans la plus belle carrière,
+je me mette à courir au plus vite dans n'importe
+laquelle.</p>
+
+<p>Ici le Masaccio se troubla visiblement; il ne raconta
+plus dans l'abondance et la naïveté de ses pensées. Il
+chercha des prétextes, et il n'en trouva aucun de plausible
+pour motiver l'irrésolution où il était tombé. Il me
+montra une lettre de sa soeur Louison, qui contenait de
+fraîches nouvelles de la tante Henriette. Cette bonne
+vieille parente était devenue tout à fait infirme, et ne servait
+plus que de porte-respect à ses deux nièces, qui travaillaient
+à la journée pour la faire vivre. Les médecins
+la condamnaient, et on ne pouvait espérer de la conserver
+au delà de trois ou quatre mois.</p>
+
+<p>«Quand nous l'aurons perdue, disait Paul Arsène,
+que deviendront mes soeurs? Resteront-elles seules dans
+une petite ville où elles n'ont point d'autres parents que
+la tante Henriette, exposées à tous les dangers qui entourent
+deux jolies filles abandonnées? D'ailleurs mon
+père ne le souffrirait pas; et il ne serait pas de son devoir
+de le souffrir; et alors leur sort serait pire; car non-seulement
+elles seraient exposées aux mauvais traitements
+de la belle-mère, mais encore elles auraient sous
+les yeux les mauvais exemples de cette femme, qui n'est
+pas seulement méchante. Le seul parti que j'aie à
+prendre est donc ou d'aller rejoindre mes soeurs en province
+et de m'y établir comme ouvrier, pour ne les plus
+quitter, ou de les faire venir ici, et de les y soutenir jusqu'à
+ce qu'elles puissent, par leur travail, se soutenir
+elles-mêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est fort juste et fort bien pensé, lui dis-je;
+mais si vos soeurs sont fortes et laborieuses comme vous
+le dites, elles ne seront pas longtemps à votre charge. Je
+ne vois donc pas que vous soyez forcé de vous créer un
+état qui donne des appointements fixes aussi considérables
+que vous le disiez l'autre jour. Il ne s'agit que de
+trouver l'argent nécessaire pour faire venir Louison et
+Suzanne, et pour les aider un peu dans les commencements.
+Eh bien, vous avez des amis qui pourront vous
+avancer cette somme sans se gêner, et moi-même...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur, dit Arsène... Mais je ne veux
+pas... On sait quand on emprunte, on ne sait pas quand
+on rendra. Je dois déjà trop aux bontés d'autrui, et les
+temps sont durs pour tout le monde, je le sais; pourquoi
+ferais-je peser sur les autres des privations que je peux
+supporter? J'aime la peinture, je suis forcé de l'abandonner,
+tant pis pour moi. Si vous faites un sacrifice
+pour que je continue à peindre, vous vous trouverez
+peut-être empêché le lendemain d'en faire un pour un
+homme plus malheureux que moi; car enfin, pourvu
+qu'on vive honnêtement, qu'importe qu'on soit artiste ou
+manoeuvre? Il ne faut pas être délicat pour soi-même. Il
+y a tant de grands artistes qui se plaignent, à ce qu'on
+dit: il faut bien qu'il y ait de pauvres savetiers qui ne
+disent rien.»</p>
+
+<p>Tout ce que je pus lui dire fut inutile; il demeura inébranlable.
+Il lui fallait gagner mille francs par an et entrer
+en fonctions, fût-ce en service comme laquais, le
+plus tôt possible. Il ne s'agissait plus pour lui que de
+trouver sa nouvelle condition.</p>
+
+<p>«Mais si je me chargeais, lui dis-je, de vous donner
+plus d'ouvrage à domicile que vous n'en avez, soit en vous
+faisant copier encore des manuscrits, soit en vous donnant
+des dessins à faire, persisteriez-vous à quitter la
+peinture?</p>
+
+<p>&mdash;Si cela se pouvait! dit-il ébranlé un instant; mais,
+ajouta-t-il, cela vous donnera de la peine et cela ne sera
+jamais fixe.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi toujours essayer, repris-je. Il me serra
+encore la main et partit, emportant sa résolution et son
+secret.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<p>Horace me fréquentait de plus en plus. Il me témoignait
+une sympathie à laquelle j'étais sensible, quoique
+Eugénie ne la partageât point. Il lui arriva plusieurs fois
+de rencontrer chez moi le petit Masaccio, et malgré le
+bien que je lui disais de ce jeune homme, loin de partager
+la bonne opinion que j'en avais, il éprouvait pour lui
+une antipathie insurmontable. Cependant il le traitait
+avec plus d'égards depuis qu'il l'avait vu essayer le portrait
+d'Eugénie, et que l'esquisse était si bien venue,
+avec une ressemblance si noble et un dessin si large,
+qu'Horace, engoué de toute supériorité intellectuelle, ne
+pouvait s'empêcher de lui montrer une sorte de déférence.
+Mais il n'en était que plus indigné de cette inexplicable
+absence d'ambition noble qui contrastait avec
+l'exubérance de la sienne propre. Il s'emportait en véhémentes
+déclamations à cet égard, et Paul Arsène, l'écoutant
+avec un sourire contenu au bord des lèvres, se
+contentait, pour toute réponse, de dire en se tournant
+vers moi:&mdash;Monsieur, votre ami parle bien!</p>
+
+<p>Du reste, Paul ne manifestait ni bonne ni mauvaise
+disposition à son égard. Il était de ces gens qui marchent
+si droit à leur but que jamais ils ne s'arrêtent aux distractions
+du chemin. Il ne disait rien d'inutile; il ne se
+prononçait presque sur rien, alléguant toujours son ignorance,
+soit qu'elle fût réelle, soit qu'elle lui servît de
+prétexte souverain pour couper court à toute discussion.
+Toujours renfermé en lui-même, il ne faisait acte de volonté
+que pour calmer les autres sans pédantisme, ou les
+obliger sans ostentation; et, en attendant qu'il prit le
+parti qu'il roulait dans sa tête, il étudiait le modèle, apprenait
+l'anatomie, et faisait des dessins pour porcelaine
+avec autant de soin et de zèle que s'il n'eût pas songé à
+changer de carrière. Ce calme dans le présent avec cette
+agitation pour l'avenir me frappait d'admiration. C'est
+un des assemblages de facultés les plus rares qui soient
+dans l'homme; la jeunesse surtout est portée à s'endormir
+dans le présent sans souci du lendemain ou à dévorer
+le présent dans l'attente fiévreuse de l'avenir.</p>
+
+<p>Horace semblait l'antipode volontaire et raisonné de
+ce caractère. Peu de jours m'avaient suffi pour me convaincre
+qu'il ne travaillait pas, quoiqu'il prétendît réparer
+en quelques heures de veille toute l'oisiveté de la
+semaine. Il n'en était rien. Il n'avait pas été trois fois
+dans sa vie au cours de droit; il n'avait peut-être pas
+ouvert plus souvent ses livres; et un jour que j'examinais
+les rayons de sa chambre, je n'y trouvai que des romans
+et des poèmes. Il m'avoua que tous ses livres de
+droit étaient vendus.</p>
+
+<p>Cet aveu en entraîna d'autres. Je craignais que ce besoin
+d'argent ne fût l'effet d'une conduite légère; il se
+justifia en me disant que ses parents n'avaient aucune
+fortune; et sans me faire connaître le chiffre du revenu
+qui lui était assigné, il m'assura que sa bonne mère était
+dans une étrange illusion en se persuadant qu'elle lui envoyait
+de quoi vivre à Paris.</p>
+
+<p>Je n'osai pousser plus loin mon interrogatoire; mais je
+jetai un regard involontaire sur la garde-robe élégante et
+bien fournie de mon jeune ami: rien ne lui manquait. Il
+avait plus de gilets, d'habits et de redingotes que moi,
+qui jouissais d'un héritage de trois mille francs de rente.
+Je devinai que le tailleur allait devenir le fléau de cette
+existence. Je ne me trompai pas. Bientôt je vis le front
+d'Horace se rembrunir, sa parole devenir plus brève et
+son ton plus incisif. Il fallut plus d'une semaine pour le
+confesser. Enfin je lui arrachai l'aveu de son outrage.
+L'infâme tailleur s'était permis de présenter son mémoire,
+le misérable! Cela méritait des coups de canne!
+C'était encore un signe de vertu, que cette indignation;
+Horace n'en était pas au degré de perversité où l'on se
+vante de ses dettes et où l'on rit avec fanfaronnade à
+l'idée de voir fondre sur les parents une note de trois ou
+quatre mille francs. D'ailleurs il chérissait profondément
+sa mère, quoiqu'il la trouvât bornée; et il était bon fils,
+quoiqu'il eût un secret mépris pour la dépendance où son
+père vivait à l'égard du gouvernement.</p>
+
+<p>Le voyant tomber dans le spleen, je pris sur moi de
+dire au tailleur quelques mots qui le tranquillisèrent; et
+Horace, après m'avoir remercié avec une effusion extrême,
+reprit sa sérénité.</p>
+
+<p>Mais son oisiveté ne cessa point, et son genre de vie,
+pour n'avoir rien que de très-ordinaire dans un étudiant,
+me causa une vive surprise à mesure que je l'observai.
+Comment concilier, en effet, cette ardeur de gloire, ces
+rêves d'activité parlementaire et de supériorité politique,
+avec la profonde inertie et la voluptueuse nonchalance
+d'un tel tempérament? Il semblait que la vie dût être
+cent fois trop longue pour le peu qu'il y avait à faire. Il
+perdait les heures, les jours et les semaines avec une insouciance
+vraiment royale. C'était quelque chose de beau
+à contempler que ce fier jeune homme aux formes athlétiques,
+à la noire chevelure, à l'oeil de flamme, couché
+du matin à la nuit sur le divan de mon balcon, fumant
+une énorme pipe (dont il fallait tous les jours renouveler
+la cheminée, parce qu'en la secouant sur les barreaux du
+balcon, il ne manquait jamais de laisser tomber la capsule
+dans la rue), et feuilletant un roman de Balzac ou
+un volume de Lamartine, sans daigner lire un chapitre
+ou un morceau entier. Je le laissais là pour aller travailler,
+et quand je revenais de la clinique ou de l'hôpital,
+je le retrouvais assoupi à la même place, presque
+dans la même attitude. Eugénie, condamnée à subir cet
+étrange tête-à-tête, et n'ayant, du reste, pas à s'en
+plaindre personnellement, car il daignait à peine lui
+adresser la parole (la regardant plutôt comme un meuble
+que comme une personne), était indignée de cette paresse
+princière. Quant à moi, je commençais à sourire
+lorsque, les yeux encore appesantis par une rêverie somnolente,
+il reprenait ses divagations sur la gloire, la politique
+et la puissance.</p>
+
+<p>Cependant aucune idée de blâme ou de mépris ne se
+mêlait à mon doute. Tous les jours, après le dîner, nous
+nous retrouvions, Horace et moi, au Luxembourg, au
+café ou à l'Odéon, au milieu d'un groupe assez nombreux,
+composé de ses amis et des miens; et là, Horace
+pérorait avec une rare facilité. Sur toutes choses il était
+le plus compétent, quoiqu'il fût le plus jeune; en toutes
+choses il était le plus hardi, le plus passionné, le plus
+<i>avancé</i>, comme on disait alors, et comme on dit, je crois,
+encore aujourd'hui. Ceux, même qui ne l'aimaient pas,
+parmi les auditeurs, étaient forcés de l'écouter avec intérêt,
+et ses contradicteurs montraient en général plus de
+méfiance et de dépit que de justice et de bonne foi.
+C'est que là Horace reprenait tous ses avantages: la discussion
+était sur son terrain; et chacun s'avouait intérieurement
+que s'il n'était pas logicien infaillible, du
+moins il était orateur fécond, ingénieux et chaud. Ceux
+qui ne le connaissaient pas croyaient le renverser, en
+disant que c'était un homme sans fond, sans idées, qui
+avait travaillé immensément, et dont toute l'inspiration
+n'était que le résultat d'une culture minutieuse. Pour moi,
+qui savais si bien le contraire, j'admirais cette puissance
+d'intuition, à laquelle il suffisait d'effleurer chaque chose
+en passant pour se l'assimiler et pour lui donner aussitôt
+toutes sortes de développements au hasard de l'improvisation.
+C'était à coup sûr une organisation privilégiée,
+et pour laquelle on pouvait augurer qu'il serait toujours
+temps, puisqu'il lui en fallait si peu pour s'élargir et se
+compléter.</p>
+
+<p>Sa présence assidue chez moi était un véritable supplice
+pour Eugénie. Comme toutes les personnes actives
+et laborieuses, elle ne pouvait avoir sous les yeux le
+spectacle de l'inaction prolongée, sans en ressentir un
+malaise qui allait jusqu'à la souffrance. N'étant point
+actif par nature, mais par raisonnement et par nécessité,
+je n'étais pas aussi révolté qu'elle, d'ailleurs je me plaisais
+à croire que cette inaction n'était qu'une défaillance
+passagère dans les forces de mon jeune ami, et que bientôt
+il donnerait, comme il disait, un vigoureux coup de
+collier.</p>
+
+<p>Cependant, comme deux mois s'étaient écoulés sans
+apporter aucun changement à cette manière d'être, je crus
+de mon devoir d'aider au <i>réveil du lion</i>, et j'essayai un
+jour d'aborder ce point délicat, en prenant le café avec
+lui chez Poisson. La journée avait été orageuse, et de
+grands éclairs faisaient par intervalles bleuir la verdure
+des marronniers du Luxembourg. La dame du comptoir
+était belle comme à l'ordinaire, plus qu'à l'ordinaire
+peut-être; car la mélancolie habituelle de son visage était
+en harmonie avec cette soirée pleine de langueur et à
+demi sombre.</p>
+
+<p>Horace tourna plusieurs fois les yeux vers elle, et revenant
+à moi: «Je m'étonne, dit-il, qu'étant capable
+de devenir sérieusement épris d'une femme de ce genre,
+vous n'ayez pas conçu une grande passion pour celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est admirablement belle, lui dis-je; mais j'ai
+le bonheur de ne jamais avoir d'yeux que pour la femme
+que j'aime. Ce serait plutôt à moi de m'étonner qu'ayant
+le coeur libre, vous ne fassiez pas plus d'attention à ce
+profil grec et à cette taille de nymphe.</p>
+
+<p>&mdash;La Polymnie du Musée est aussi belle, répondit Horace,
+et elle a sur celle-ci de grands avantages. D'abord
+elle ne parle point, et celle-ci me désenchanterait au
+premier mot qu'elle dirait. Ensuite celle du Musée n'est
+pas limonadière, et en troisième lieu elle ne s'appelle
+point madame Poisson. Madame Poisson! quel nom!
+Vous allez encore blâmer mon aristocratie; mais vous-même,
+voyons! Si Eugénie s'était appelée Margot ou Javotte...</p>
+
+<p>&mdash;J'eusse mieux aimé Margot ou Javotte que Léocadie
+ou Phoedora. Mais laissez-moi vous dire, Horace,
+que vous me cachez quelque chose: vous devenez amoureux?»</p>
+
+<p>Horace me tendit son bras.&mdash;Docteur, s'écria-t-il en
+riant, tâtez-moi le pouls; ce doit être un amour bien
+tranquille, puisque je ne m'en aperçois pas. Mais pourquoi
+avez-vous une pareille idée?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous ne songez plus à la politique.</p>
+
+<p>&mdash;Où prenez-vous cela? J'y pense plus que jamais.
+Mais ne peut-on marcher à son but que par une seule
+voie?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quelle est donc celle où vous marchez? Je sais
+bien que pour moi le <i>far-niente</i> serait le bonheur. Mais
+pour qui aime la gloire...</p>
+
+<p>&mdash;La gloire vient trouver ceux qui l'aiment d'un
+amour délicat et fier. Pour moi, plus je réfléchis, plus je
+trouve l'étude du droit inconciliable avec mon organisation,
+et le métier d'avocat impossible à un homme qui
+se respecte; j'y ai renoncé.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! m'écriai-je, étourdi de l'aisance avec
+laquelle il m'annonçait une pareille détermination; et
+qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, répondit-il d'un air indifférent; peut-être
+de la littérature. C'est une voie encore plus large
+que l'autre; ou plutôt c'est un champ ouvert où l'on peut
+entrer de toutes parts. Cela convient à mon impatience
+et à ma paresse. Il ne faut qu'un jour pour se placer au
+premier rang; et quand l'heure d'une grande révolution
+sonnera, les partis sauront reconnaître dans les lettres,
+bien mieux que dans le barreau, les hommes qui leur
+conviennent.</p>
+
+<p>Comme il disait cela, je vis passer dans une glace une
+figure qui me sembla être celle de Paul Arsène; mais,
+avant que j'eusse tourné la tête pour m'en assurer, elle
+avait disparu.</p>
+
+<p>«Et quelle partie choisirez-vous dans les lettres?
+demandai-je à Horace.</p>
+
+<p>&mdash;Vers, prose, roman, théâtre, critique, polémique,
+satire, poëme, tonte forme est à mon choix, et je n'en
+vois aucune qui m'effraie.</p>
+
+<p>&mdash;La forme bien, mais le fond?</p>
+
+<p>&mdash;Le fond déborde, répondit-il, et la forme est le vase
+étroit où il faut que j'apprenne à contenir mes pensées.
+Soyez tranquille, vous verrez bientôt que cette oisiveté
+qui vous effraie couve quelque chose. Il y a des abîmes
+sous l'eau qui dort.»</p>
+
+<p>Mes yeux, flottant autour de moi, retrouvèrent de nouveau
+Paul Arsène, mais dans un accoutrement inusité.
+Cette fois sa chemise était fort blanche et assez fine; il
+avait un tablier blanc, et pour achever la métamorphose,
+il portait un plateau chargé de tasses.</p>
+
+<p>«Voilà, dit Horace, dont les yeux avaient suivi la
+même direction que les miens, un garçon qui ressemble
+effroyablement au Masaccio.»</p>
+
+<p>Quoiqu'il eût coupé ses longs cheveux et sa petite
+moustache, il m'était impossible de douter un seul instant
+que ce ne fût le Masaccio en personne. J'eus le
+coeur affreusement serré, et faisant un effort, j'appelai le
+garçon.</p>
+
+<p>«<i>Voilà, Monsieur!</i> répondit-il aussitôt; et, s'approchant
+de nous, sans le moindre embarras, il nous présenta
+le café.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible! Arsène? m'écriai-je, vous avez pris
+ce parti?</p>
+
+<p>&mdash;En attendant un meilleur, répondit-il, et je ne m'en
+trouve pas mal.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'avez pas un instant de reste pour dessiner?
+lui dis-je, sachant bien que c'était la seule objection
+qui pût l'émouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela, c'est un malheur! mais il est pour moi
+seul, répondit-il, ne me blâmez pas, Monsieur. Ma
+vieille tante va mourir, et je veux faire venir mes soeurs
+ici; car, voyez-vous quand on a tâté de ce coquin de
+Paris, on ne peut plus s'en aller vivre en province. Au
+moins ici j'entendrai parler d'art et de peinture aux jeunes
+étudiants: et quand M. Delacroix exposera, je pourrai
+m'esquiver une heure pour aller voir ses tableaux.
+Est-ce que les arts vont périr, parce que Paul Arsène ne
+s'en mêle plus? Il n'y a que les tasses qui menacent ruine,
+ajouta-t-il gaiement en retenant le plateau prêt à s'échapper
+de sa main encore mal exercée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà, Paul Arsène, s'écria Horace en éclatant de
+rire, ou vous êtes un petit juif, ou vous êtes amoureux
+de la belle madame Poisson.»</p>
+
+<p>Il fit cette plaisanterie, selon son habitude, avec si peu
+de précaution, que madame Poisson, dont le comptoir
+était tout près, l'entendit et rougit jusqu'au blanc des
+yeux. Arsène devint pâle comme la mort et laissa tomber
+le plateau; M. Poisson accourut au bruit, donna un
+coup d'oeil au dégât, et alla au comptoir pour l'inscrire
+sur un livre <i>ad hoc</i>. Le garçon de café est comptable de
+tout ce qu'il casse. En voyant l'émotion de sa femme,
+nous entendîmes le patron lui dire d'une voix âpre:</p>
+
+<p>«Vous serez donc toujours prête à sauter et à crier
+au moindre bruit? Vous avez des nerfs de marquise.»</p>
+
+<p>Madame Poisson détourna la tête et ferma les yeux,
+comme si la vue de cet homme lui eût fait horreur. Ce
+petit drame bourgeois se passa en trois minutes; Horace
+n'y fit aucune attention: mais ce fut pour moi comme
+un trait de lumière.</p>
+
+<p>L'intérêt sincère et profond que j'éprouvais pour le
+pauvre Masaccio me fit souvent retourner au café Poisson;
+j'y fis de plus longues séances que de coutume, et
+j'y augmentai ma consommation, afin de ne point éveiller
+désagréablement l'attention du maître, qui me parut
+jaloux et brutal. Mais quoique je m'attendisse sans cesse
+à voir quelque tragédie dans ce ménage, il se passa plus
+d'un mois sans que l'ordre farouche en parût troublé.
+Arsène remplissait ses fonctions de valet avec une rare
+activité, une propreté irréprochable, une politesse
+brusque et de bonne humeur qui captivait la bienveillance
+de tous les habitués et jusqu'à celle de son rude
+patron.</p>
+
+<p>«Vous le connaissez?» me dit un jour ce dernier en
+voyant que je causais un pou longuement avec lui. Arsène
+m'avait recommandé de ne point dire qu'il eût été
+artiste, de peur de lui aliéner la confiance de son maître,
+et conformément aux instructions qu'il m'avait données,
+je répondis que je l'avais vu dans un restaurant où on le
+regrettait beaucoup.</p>
+
+<p>«C'est un excellent sujet, me répondit M. Poisson;
+parfaitement honnête, point causeur, point donneur,
+point ivrogne, toujours content, toujours prêt. Mon établissement
+a beaucoup gagné depuis qu'il est à mon service.
+Eh bien! Monsieur, croiriez-vous que madame
+Poisson, qui est d'une faiblesse et d'une indulgence absurdes
+avec tous ces gaillards-là, ne peut point souffrir
+ce pauvre Arsène!»</p>
+
+<p>M. Poisson parlait ainsi debout, à deux pas de ma
+petite table, le coude appuyé, majestueusement sur la
+face externe du comptoir d'acajou où sa femme trônait
+d'un air aussi ennuyé qu'une reine véritable. La figure
+ronde et rouge de l'époux sortait de sa chemise à jabot
+de mousseline, et son embonpoint débordait un pantalon
+de nankin ridiculement tendu sur ses flancs énormes.
+Horace l'avait surnommé le Minautore. Tandis qu'il déplorait
+l'injustice de sa femme envers ce pauvre Arsène,
+je crus voir un imperceptible sourire errer sur les lèvres
+de celle-ci. Mais elle ne répliqua pas un mot, et lorsque
+je voulus continuer cette conversation avec elle, elle me
+répondit avec un calme imperturbable:</p>
+
+<p>«Que voulez-vous, Monsieur? ces gens-là (elle parlait
+des garçons de café en général) sont les fléaux de
+notre existence. Ils ont des manières si brutales et si
+peu d'attachement! Ils tiennent à la maison et jamais
+aux personnes. Mon chat vaut mieux, il tient à la maison
+et à moi.»</p>
+
+<p>Et parlant ainsi d'une voix douce et traînante, elle
+passait sa main de neige sur le dos tigré du magnifique
+angora qui se jouait adroitement parmi les porcelaines
+du comptoir.</p>
+
+<p>Madame Poisson ne manquait point d'esprit, et je remarquai
+souvent qu'elle lisait de bons romans. Comme
+habitué, j'avais acheté le droit de causer avec elle, et
+mes manières respectueuses inspiraient toute confiance
+au mari. Je lui fis souvent compliment du choix de ses
+lectures; jamais je n'avais vu entre ses mains un seul de
+ces ouvrages grivois et à demi obscènes qui font les délires
+de la petite bourgeoisie. Un jour qu'elle terminait
+<i>Manon Lescaut</i>, je vis une larme rouler sur sa joue, et
+je l'abordai en lui disant que c'était le plus beau roman
+du coeur qui eût été fait en France. Elle s'écria:</p>
+
+<p>«Oh! oui, Monsieur! c'est du moins le plus beau que
+j'aie lu. Ah! perfide Manon! sublime Desgrieux!» et ses
+regards tombèrent sur Arsène, qui déposait de l'argent
+dans sa sébile; fut-ce par hasard ou par entraînement?
+il était difficile de prononcer. Jamais Arsène ne levait
+les yeux sur elle; il circulait des tables au comptoir avec
+une tranquillité qui aurait dérouté le plus fin observateur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<p>Peu à peu Horace, avait daigné faire attention à la
+beauté et aux bonnes manières de Laure: c'était le petit
+nom que M. Poisson donnait à sa femme.</p>
+
+<p>«Si <i>cela</i> était né sur un trône, disait-il souvent en la
+regardant, la terre entière serait prosternée devant une
+telle majesté.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon un trône? lui répondis-je; la beauté est
+par elle-même une royauté véritable.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui la distingue pour moi des autres teneuses de
+comptoir, reprenait-il, c'est cette dignité froide, si différente
+de leurs agaceries coquettes. En général, elles
+vous vendent leurs regards pour un verre d'eau sucrée;
+c'est à vous ôter la soif pour toujours. Mais celle-ci est,
+au milieu des hommages grossiers qui l'environnent, une
+perle fine dans le fumier; elle inspire vraiment une sorte
+de respect. Si j'étais sûr qu'elle ne fût pas bête, j'aurais
+presque envie d'en devenir amoureux.»</p>
+
+<p>La vue de plusieurs jeunes gens qui, chaque jour,
+s'évertuaient à fixer l'attention de la belle limonadière,
+et qui eussent vraiment fait des folies pour elle, acheva
+de piquer l'amour-propre d'Horace; mais il ne convenait
+pas à tant d'orgueil de suivre la même route que ces
+naïfs admirateurs. Il ne voulait pas être confondu dans
+ce cortège: il lui fallait, disait-il, emporter la place d'assaut
+au nez des assiégeants. Il médita ses moyens, et
+jeta un soir une lettre passionnée sur le comptoir; puis
+il resta jusqu'au lendemain sans se montrer, pensant que
+cet air occupé, découragé ou dédaigneux, expliqué ensuite
+par lui selon la circonstance, ferait un bon effet,
+par contraste avec l'obsession de ses rivaux.</p>
+
+<p>J'avais consenti à m'intéresser à cette folie, persuadé
+intérieurement qu'elle servirait de leçon à la naissante
+fatuité d'Horace, et qu'il en serait pour ses frais d'éloquence
+épistolaire. Le lendemain je fus occupé plus que
+de coutume, et nous nous donnâmes rendez-vous le soir
+au café Poisson. La dame n'était pas à son comptoir:
+Arsène remplissait à lui seul les fonctions de maître et
+de valet, et il était si affairé, qu'à toutes nos questions
+il ne répondit qu'un «je ne sais pas» jeté en courant
+d'un air d'indifférence. M. Poisson ne paraissant pas davantage,
+nous allions prendre le parti de nous retirer
+sans rien savoir, lorsque Laravinière, le <i>président des
+bousingots</i>, entra bruyamment au milieu de sa joyeuse
+phalange.</p>
+
+<p>J'ai lu quelque part une définition assez étendue de
+l'<i>étudiant</i>, qui n'est certainement pas faite sans talent,
+mais qui ne m'a point paru exacte. L'étudiant y est trop
+rabaissé, je dirai plus, trop dégradé; il y joue un rôle
+bas et grossier qui vraiment n'est pas le sien. L'étudiant
+a plus de travers et de ridicules que de vices; et quand
+il en a, ce sont des vices si peu enracinés, qu'il lui suffit
+d'avoir subi ses examens et repassé le seuil du toit paternel,
+pour devenir calme, positif, rangé; trop positif
+la plupart du temps, car les vices de l'étudiant sont ceux
+de la société tout entière, d'une société où l'adolescence
+est livrée à une éducation à la fois superficielle et pédantesque,
+qui développe en elle l'outrecuidance et la
+vanité; où la jeunesse est abandonnée, sans règle et
+sans frein, à tous les désordres qu'engendre le scepticisme,
+où l'âge viril rentre immédiatement après dans
+la sphère des égoïsmes rivaux et des luttes difficiles.
+Mais si les étudiants étaient aussi pervertis qu'on nous
+les montre, l'avenir de la France serait étrangement
+compromis.</p>
+
+<p>Il faut bien vite excuser l'écrivain que je blâme, en
+reconnaissant combien il est difficile, pour ne pas dire
+impossible, de résumer en un seul type une classe aussi
+nombreuse que celle des étudiants. Eh quoi! c'est la
+jeunesse lettrée en masse que vous voulez nous faire
+connaître dans une simple effigie? Mais que de nuances
+infinies dans cette population d'enfants à demi hommes
+que Paris voit sans cesse se renouveler, comme des aliments
+hétérogènes, dans le vaste estomac du quartier
+latin! Il y a autant de classes d'étudiants qu'il y a de
+classes rivales et diverses dans la bourgeoisie. Haïssez
+la bourgeoisie encroûtée qui, maîtresse de toutes les
+forces de l'État, en fait un misérable trafic; mais ne
+condamnez pas la jeune bourgeoisie qui sent de généreux
+instincts se développer et grandir en elle. En plusieurs
+circonstances de notre histoire moderne, cette
+jeunesse s'est montrée brave et franchement républicaine.
+En 1830, elle s'est encore interposée entre le
+peuple et les ministres déchus de la restauration, menacés
+jusque dans l'enceinte où se prononçait leur jugement;
+ç'a été son dernier jour de gloire.</p>
+
+<p>Depuis, on l'a tellement surveillée, maltraitée et découragée,
+qu'elle n'a pu se montrer ouvertement. Néanmoins,
+si l'amour de la justice, le sentiment de l'égalité
+et l'enthousiasme pour les grands principes et les grands
+dévouements de la révolution française ont encore un
+foyer de vie autre que le foyer populaire, c'est dans
+l'âme de cette jeune bourgeoisie qu'il faut aller le chercher.
+C'est un feu qui la saisit et la consume rapidement,
+j'en conviens. Quelques années de cette noble
+exaltation que semble lui communiquer le pavé brûlant
+de Paris, et puis l'ennui de la province, ou le despotisme
+de la famille, ou l'influence des séductions sociales,
+ont bientôt effacé jusqu'à la dernière trace du généreux
+élan.</p>
+
+<p>Alors on rentre en soi-même, c'est-à-dire en soi seul,
+on traite de folies de jeunesse les théories courageuses
+qu'on a aimées et professées; on rougit d'avoir été fouriériste,
+ou saint-simonien, ou révolutionnaire d'une manière
+quelconque; on n'ose pas trop raconter quelles
+motions audacieuses on a élevées ou soutenues dans les
+<i>sociétés</i> politiques, et puis on s'étonne d'avoir souhaité
+l'égalité dans toutes ses conséquences, d'avoir aimé le
+peuple sans frayeur, d'avoir voté la loi de fraternité sans
+amendement. Et au bout de peu d'années, c'est-à-dire
+quand on est établi bien ou mal, qu'on soit juste-milieu,
+légitimiste ou républicain, qu'on soit de la nuance des
+<i>Débats</i>, de la <i>Gazette</i> ou du <i>National</i>, on inscrit sur
+sa porte, sur son diplôme ou sur sa patente, qu'on n'a,
+en aucun temps de sa vie, entendu porter atteinte à la
+sacro-sainte propriété.</p>
+
+<p>Mais ceci est le procès à faire, je le répète, à la société
+bourgeoise qui nous opprime. Ne faisons pas celui de la
+jeunesse, car elle a été ce que la jeunesse, prise en masse
+et mise en contact avec elle-même, est et sera toujours,
+enthousiaste, romanesque et généreuse. Ce qu'il y a de
+meilleur dans le bourgeois, c'est donc encore l'étudiant;
+n'en doutez pas.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image4.png"></p>
+<br>
+
+<p>Je n'entreprendrai pas de contredire dans le détail les
+assertions de l'auteur, que j'incrimine sans aucune aigreur,
+je vous jure. Il est possible qu'il soit mieux informé
+des moeurs des étudiants que je ne puis l'être relativement
+à ce qu'elles sont aujourd'hui; mais je dois en
+conclure, ou que l'auteur s'est trompé, ou que les étudiants
+ont bien changé; car j'ai vu des choses fort différentes.</p>
+
+<p>Ainsi, de mon temps, nous n'étions pas divisés en
+deux espèces, l'une, appelée les <i>bambocheurs</i>, fort nombreuse,
+qui passait son temps à la Chaumière, au cabaret,
+au bal du Panthéon, criant, fumant, vociférant dans
+une atmosphère infecte et hideuse; l'autre fort restreinte,
+appelée les <i>piocheurs</i>, qui s'enfermait pour
+vivre misérablement, et s'adonner à un travail matériel
+dont le résultat était le crétinisme. Non! il y avait bien
+des oisifs et des paresseux, voire des mauvais sujets et
+des idiots; mais il y avait aussi un très-grand nombre
+de jeunes gens actifs et intelligents, dont les moeurs
+étaient chastes, les amours romanesques, et la vie
+empreinte d'une sorte d'élégance et de poésie, au
+sein de la médiocrité et même de la misère. Il est
+vrai que ces jeunes gens avaient beaucoup d'amour-propre,
+qu'ils perdaient beaucoup de temps, qu'ils s'amusaient
+à tout autre chose qu'à leurs études, qu'ils
+dépensaient plus d'argent qu'un dévouement vertueux à
+la famille ne l'eût permis; enfin, qu'ils faisaient de la
+politique et du socialisme avec plus d'ardeur que de raison,
+et de la philosophie avec plus de sensibilité que de
+science et de profondeur. Mais s'ils avaient, comme je
+l'ai déjà confessé, des travers et des ridicules, il s'en faut
+de beaucoup qu'ils fussent vicieux, et que leurs jours
+s'écoulassent dans l'abrutissement, leurs nuits dans l'orgie.
+En un mot, j'ai vu beaucoup plus d'étudiants dans
+le genre d'Horace, que je n'en ai vu dans celui de l'<i>Étudiant</i>
+esquissé par l'écrivain que j'ose ici contredire.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image5.png"></p>
+<br>
+
+<p>Celui dont j'ai maintenant à vous faire le portrait,
+Jean Laravinière, était un grand garçon de vingt-cinq
+ans, leste comme un chamois et fort comme un taureau.
+Ses parents ayant eu la coupable distraction de ne pas
+le faire vacciner, il était largement sillonné par la petite-vérole,
+ce qui était, pour son bonheur, un intarissable
+sujet de plaisanteries comiques de sa part. Quoique
+laide, sa figure était agréable, sa personne pleine d'originalité
+comme son esprit. Il était aussi généreux qu'il
+était brave, et ce n'était pas peu dire. Ses instincts de
+<i>combativité</i>, comme nous disions en phrénologie, le
+poussaient impétueusement dans toutes les bagarres, et
+il y entraînait toujours une cohorte d'amis intrépides,
+qu'il fanatisait par son sang-froid héroïque et sa gaieté
+belliqueuse. Il s'était battu très-sérieusement en juillet;
+plus tard, hélas! il se battit trop bien ailleurs.</p>
+
+<p>C'était un tapageur, un <i>bambocheur</i>, si vous voulez;
+mais quel loyal caractère, et quel dévouement magnanime!
+Il avait toute l'excentricité de son rôle, toute l'inconséquence
+de son impétuosité, toute la crânerie de sa
+position. Vous eussiez pu rire de lui; mais vous eussiez
+été forcé de l'aimer. Il était si bon, si naïf dans ses convictions,
+si dévoué à ses amis! Il était censé carabin,
+mais il n'était réellement et ne voulait jamais être autre
+chose qu'étudiant émeutier, <i>bousingot</i>, comme on disait
+dans ce temps-là. Et comme c'est un mot historique qui
+s'en va se perdre, si l'on n'y prend garde, je vais tâcher
+de l'expliquer.</p>
+
+<p>Il y avait une classe d'étudiants, que nous autres (étudiants
+un peu aristocratiques, je l'avoue) nous appelions,
+sans dédain toutefois, <i>étudiants d'estaminet</i>.
+Elle se composait invariablement de la plupart des étudiants
+de première année, enfants fraîchement arrivés
+de province, à qui Paris faisait tourner la tête, et qui
+croyaient tout d'un coup se faire hommes en fumant à se
+rendre malades, et en battant le pavé du matin au soir,
+la casquette sur l'oreille; car l'étudiant de première année
+a rarement un chapeau. Dès la seconde année, l'étudiant
+en général devient plus grave et plus naturel. Il
+est tout à fait retiré de ce genre de vie, à la troisième.
+C'est alors qu'il va au parterre des Italiens, et qu'il commence
+à s'habiller comme tout le monde. Mais un certain
+nombre de jeunes gens reste attaché à ces habitudes
+de flânerie, de billard, d'interminables fumeries à l'estaminet,
+ou de promenade par bandes bruyantes au jardin
+du Luxembourg. En un mot, ceux-là font, de la récréation
+que les autres se permettent sobrement, le fond
+et l'habitude de la vie. Il est tout naturel que leurs manières,
+leurs idées, et jusqu'à leurs traits, au lieu de se
+former, restent dans une sorte d'enfance vagabonde et
+débraillée, dans laquelle il faut se garder de les encourager,
+quoiqu'elle ait certainement ses douceurs et
+même sa poésie. Ceux-là se trouvent toujours naturellement
+tout portés aux émeutes. Les plus jeunes y vont
+pourvoir, d'autres y vont pour agir; et, dans ce temps-là,
+presque toujours tous s'y jetaient un instant et s'en
+retiraient vite, après avoir donné et reçu quelques bons
+coups. Cela ne changeait pas la face des affaires, et la
+seule modification que ces tentatives aient apportée,
+c'est un redoublement de frayeur chez les boutiquiers,
+et de cruauté brutale chez les agents de police. Mais aucun
+de ceux qui ont si légèrement troublé l'ordre public
+dans ce temps-là ne doit rougir, à l'heure qu'il est, d'avoir
+eu quelques jours de chaleureuse jeunesse. Quand
+la jeunesse ne peut manifester ce qu'elle a de grand et
+de courageux dans le coeur que par des attentats à la société,
+il faut que la société soit bien mauvaise!</p>
+
+<p>On les appelait alors les <i>bousingots</i>, à cause du chapeau
+marin de cuir verni qu'ils avaient adopté pour
+signe de ralliement. Ils portèrent ensuite une coiffure
+écarlate en forme de bonnet militaire, avec un velours
+noir autour. Désignés encore à la police, et attaqués dans
+la rue par les mouchards, ils adoptèrent le chapeau gris;
+mais ils n'en furent pas moins traqués et maltraités. On
+a beaucoup déclamé contre leur conduite; mais je ne
+sache pas que le gouvernement ait pu justifier celle de
+ses agents, véritables assassins qui en ont assommé un
+bon nombre sans que le boutiquier en ait montré la
+moindre indignation ou la moindre pitié.</p>
+
+<p>Le nom de <i>bousingots</i> leur resta. Lorsque le <i>Figaro</i>,
+qui avait fait une opposition railleuse et mordante
+sous la direction loyale de M. Delatouche, passa en
+d'autres mains, et peu à peu changea de couleur, le nom
+de bousingot devint un outrage; car il n'y eut sorte de
+moqueries amères et injustes dont on ne s'efforçât de
+le couvrir. Mais les vrais bousingots ne s'en émurent
+point, et notre ami Laravinière conserva joyeusement
+son surnom de <i>président des bousingots</i>, qu'il porta
+jusqu'à sa mort, sans craindre ni mériter le ridicule ou
+le mépris.</p>
+
+<p>Il était si recherché et si adoré de ses compagnons,
+qu'on ne le voyait jamais marcher seul. Au milieu du
+groupe ambulant qui chantait ou criait toujours autour
+de lui, il s'élevait comme un pin robuste; et fier au sein
+du taillis, ou comme la Calypso de Fénelon au milieu du
+menu fretin de ses nymphes, ou enfin comme le jeune
+Saül parmi les bergers d'Israël. (Il aimait mieux cette
+comparaison.) On le reconnaissait de loin à son chapeau
+gris pointu à larges bords, à sa barbe de chèvre, à ses
+longs cheveux plats, à son énorme cravate rouge sur laquelle
+tranchaient les énormes revers blancs de son gilet
+<i>à la Marat</i>. Il portait généralement un habit bleu à longues
+basques et à boutons de métal, un pantalon à larges
+carreaux gris et noirs, et un lourd bâton de cormier
+qu'il appelait son <i>frère Jean</i>, par souvenir du bâton de
+la croix dont le frère Jean des Entommeures fit, selon
+Rabelais, un si <i>horrificque</i> carnage des hommes d'armes
+de Pichrocole. Ajoutez à cela un cigare gros comme
+une bûche, sortant d'une moustache rousse à moitié
+brûlée, une voix rauque qui s'était cassée, dans les premiers
+jours d'août 1830, à détonner la <i>Marseillaise</i>, et
+l'aplomb bienveillant d'un homme qui a embrassé plus
+de cent fois Lafayette, mais qui n'en parle plus en 1831
+qu'en disant: <i>Mon pauvre ami</i>; et vous aurez au grand
+complet Jean Laravinière, président des bousingots.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<p>&mdash;Vous demandez madame Poisson? dit-il à Horace,
+qui n'accueillait pas trop bien en général sa familiarité.
+Eh bien! vous ne verrez plus madame Poisson. Absente
+par congé, madame Poisson. Pas mal fait. M. Poisson ne
+la battra plus.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle avait voulu me prendre pour son défenseur,
+s'écria le petit Paulier, qui n'était guère plus gros qu'une
+mouche, elle n'aurait pas été battue deux fois. Mais
+enfin, puisque c'est le <i>président</i> qu'elle a honoré de sa
+préférence....</p>
+
+<p>&mdash;Excusez! cela n'est pas vrai, répondit le président
+des bousingots en élevant sa voix enrouée pour que tout
+le monde l'entendît. A moi, Arsène, un verre de rhum!
+j'ai la gorge en feu. J'ai besoin de me rafraîchir.</p>
+
+<p>Arsène vint lui verser du rhum, et resta debout près
+de lui, le regardant attentivement avec une expression
+indéfinissable.</p>
+
+<p>«Eh bien, mon pauvre Arsène, reprit Laravinière
+sans lever les yeux sur lui et tout en dégustant son petit
+verre: tu ne verras plus ta bourgeoise! Cela te fait plaisir
+peut-être? Elle ne t'aimait guère, ta bourgeoise?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit Arsène de sa voix claire
+et ferme; mais où diable peut-elle être?</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis qu'elle est partie. <i>Partie</i>, entends-tu bien?
+Cela veut dire qu'elle est où bon lui semble; qu'elle est
+partout excepté ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne craignez-vous pas d'affliger ou d'offenser
+beaucoup le mari en parlant si haut d'une pareille affaire?
+dis-je en jetant les yeux vers la porte du fond, où
+nous apparaissait ordinairement M. Poisson vingt fois
+par heure.</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen Poisson n'est pas céans, répondit le
+bousingot Louvet: nous venons de le rencontrer à l'entrée
+de la Préfecture de police, où il va sans doute demander
+des informations. Ah! dame, il cherche; il cherchera
+longtemps. Cherche, Poisson, cherche! Apporte!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre bête! reprit un autre. Ça lui apprendra
+qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre. Arsène?
+à moi, du café!</p>
+
+<p>&mdash;Elle a bien fait! dit un troisième. Je ne l'aurais jamais
+crue capable d'un pareil coup de tête, pourtant!
+Elle avait l'air usé par le chagrin, cette pauvre femme!
+A moi, Arsène, de la bière!»</p>
+
+<p>Arsène servait lestement tout le monde, et il venait
+toujours se planter derrière Laravinière, comme s'il eût
+attendu quelque chose.</p>
+
+<p>«Eh! qu'as-tu là à me regarder? lui dit Laravinière,
+qui le voyait dans la glace.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends pour vous verser un second petit verre,
+répondit tranquillement Arsène.</p>
+
+<p>&mdash;Joli garçon, va! dit le président en lui tendant son
+verre. Ton coeur comprend le mien. Ah! si tu avais pu
+te poser ainsi en Hébé à la barricade de la rue Montorgueil,
+l'année passée, à pareille époque! J'avais une si
+abominable soif! Mais ce gamin-là ne songeait qu'à descendre
+des gendarmes. Brave comme un lion, ce gamin-là!
+Ta chemise n'était pas aussi blanche au'aujourd'hui,
+hein? Rouge de sang et noire de poudre. Mais où diable
+as-tu passé depuis?</p>
+
+<p>&mdash;Dis-nous donc plutôt où madame Poisson a passé la
+nuit, puisque tu le sais? reprit Paulier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez? s'écria Horace le visage en feu.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! ça vous intéresse, vous? répondit Laravinière.
+Ça vous intéresse diablement, à ce qu'il parait!
+Eh bien! vous ne le saurez pas, soit dit sans vous lâcher;
+car j'ai donné ma parole, et vous comprenez.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit Horace avec amertume, que
+vous voulez nous donner à entendre que c'est chez vous
+que s'est retirée madame Poisson.</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi! je le voudrais: ça supposerait que j'ai
+un <i>chez moi</i>. Mais pas de mauvaises plaisanteries, s'il
+vous plaît. Madame Poisson est une femme fort honnête,
+et je suis sûr qu'elle n'ira jamais ni chez vous ni
+chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Raconte-leur donc comment tu l'as aidée à se sauver?
+dit Louvet en voyant avec quel intérêt nous cherchions
+à deviner le sens de ses réticences.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! écoutez! répondit le président. Je peux bien
+le dire: cela ne fait aucun tort à la dame. Ah! tu écoutes,
+toi? ajouta-t-il en voyant Arsène toujours derrière
+lui. Tu voudrais faire le capon, et redire cela à ton bourgeois.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas seulement de quoi vous parlez, répondit
+Arsène en s'asseyant sur une table vide et en ouvrant
+un journal. Je suis là pour vous servir: si je suis
+de trop, je m'en vas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! reste, enfant de juillet! dit Laravinière.
+Ce que j'ai à dire ne compromet personne.»</p>
+
+<p>C'était l'heure du dîner des habitants du quartier. Il
+n'y avait dans le café que Laravinière, ses amis et nous.
+Il commença son récit en ces termes:</p>
+
+<p>«Hier soir... je pourrais aussi bien dire ce matin
+(car il était minuit passé, près d'une heure), je revenais
+tout seul à mon gîte, c'était par le plus long. Je ne vous
+dirai ni d'où je venais, ni en quel endroit je fis cette
+rencontre; j'ai posé mes réserves à cet égard. Je voyais
+marcher devant moi une vraie taille de guêpe, et cela
+avait un air si <i>comme il faut</i>, cela avait la marche si
+peu agaçante que nous connaissons, que j'ai hésité par
+trois fois... Enfin, persuadé que ce ne pouvait être autre
+chose qu'un <i>phalène</i>, je m'avance sur la même ligne;
+mais je ne sais quoi de mystérieux et d'indéfinissable
+(style choisi, mes enfants!) m'aurait empêché d'être
+grossier, quand même la galanterie française ne serait
+pas dans les moeurs de votre président.&mdash;Femme
+charmante, lui dis-je, pourrait-on vous offrir le bras?&mdash;Elle
+ne répond rien et ne tourne pas la tête. Cela m'étonne.
+Ah bah! elle est peut-être sourde, cela s'est vu.
+J'insiste. On me fait doubler le pas.&mdash;N'ayez donc pas
+peur!&mdash;Ah!&mdash;-Un petit cri, et puis on s'appuie sur le
+parapet.</p>
+
+<p>&mdash;Parapet? c'était sur le quai, dit Louvet.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit parapet comme j'aurais dit borne, fenêtre,
+muraille quelconque. N'importe! je la voyais trembler
+comme une femme qui va s'évanouir. Je m'arrête, interdit.
+Se moque-t-on de moi?&mdash;Mais, Mademoiselle,
+n'ayez donc pas peur.&mdash;Ah! mon Dieu! c'est vous,
+monsieur Laravinière?&mdash;Ah! mon Dieu! c'est vous, madame
+Poisson? (Et voilà, un coup de théâtre!)&mdash;Je suis
+bien aise de vous rencontrer, dit-elle d'un ton résolu.
+Vous êtes un honnête homme, vous allez me conduire.
+Je remets mon sort entre vos mains, je me lie à vous. Je
+demande le secret.&mdash;Me voilà, Madame, prêt à passer
+l'eau et le feu pour vous et avec vous. Elle prend mon
+bras.&mdash;Je pourrais vous prier de ne pas me suivre, et je
+suis sûre que vous n'insisteriez pas; mais j'aime mieux
+me confier à vous. Mon honneur sera en bonnes mains;
+vous ne le trahirez pas.»</p>
+
+<p>«J'étends la main, elle y met la sienne. Voilà la tête
+qui me tourne un peu, mais c'est égal. J'offre mon bras
+comme un marquis, et sans me permettre une seule
+question, je l'accompagne...</p>
+
+<p>&mdash;Où, demanda Horace impatient.</p>
+
+<p>&mdash;Où bon lui semble, répondit Laravinière. Chemin
+faisant:&mdash;Je quitte M. Poisson pour toujours, me répondit-elle;
+mais je ne le quitte pas pour me mal conduire.
+Je n'ai pas d'amant, Monsieur; je vous jure devant
+Dieu, qui veille sur moi, puisqu'il vous a envoyé
+vers moi en ce moment, que je n'en ai pas et n'en veux
+pas avoir. Je me soustrais à de mauvais traitements,
+et voilà tout. J'ai un asile, chez une amie, chez une
+femme honnête et bonne; je vais vivre de mon travail.
+Ne venez pas me voir; il faut que je me tienne dans une
+grande réserve après une pareille fuite; mais gardez-moi
+un souvenir amical, et croyez que je n'oublierai jamais...
+Nouvelle poignée de main; adieu solennel, éternel peut-être,
+et puis, bonsoir, plus personne. Je sais où elle est,
+mais je ne sais chez qui, ni avec qui. Je ne chercherai
+pas à le savoir, et je ne mettrai personne sur la voie de
+le découvrir. C'est égal, je n'en ai pas dormi de la nuit
+et me voilà amoureux comme une bête! À quoi cela me
+servira-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez, dit Horace ému, qu'elle n'a pas
+d'amant, qu'elle est chez une femme, qu'elle...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne crois rien, je ne sais rien, et peu m'importe!
+Elle s'est emparée de moi. Me voilà forcé de tenir
+ce que j'ai promis, puisqu'on m'a subjugué. Ces diables
+de femmes! Arsène, du rhum! l'orateur est fatigué.»</p>
+
+<p>Je regardai Arsène: son visage ne trahissait pas la
+moindre émotion. Je cessai de croire à son amour pour
+madame Poisson; mais, en voyant l'agitation d'Horace,
+je commençai à penser que le sien prenait un caractère
+sérieux. Nous nous séparâmes à la rue Gît-le-Coeur. Je
+rentrai accablé de fatigue. J'avais passé la nuit précédente
+auprès d'un ami malade, et je n'étais pas revenu
+chez moi de la journée.</p>
+
+<p>Quoique j'eusse vu briller de la lumière derrière mes
+fenêtres, je fus tenté de croire qu'il n'y avait personne
+chez moi, à la lenteur qu'Eugénie mit à me recevoir.
+Ce ne fut qu'au troisième coup de sonnette qu'elle se
+décida à ouvrir la porte, après m'avoir bien regardé et
+interrogé par le guichet.</p>
+
+<p>«Vous avez donc bien peur? lui dis-je en entrant.</p>
+
+<p>&mdash;Très-peur, me répondit-elle; j'ai mes raisons pour
+cela. Mais puisque vous voilà, je suis tranquille.»</p>
+
+<p>Ce début m'inquiéta beaucoup. «Qu'est-il donc arrivé?
+m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Rien que de fort agréable, répondit-elle en souriant,
+et j'espère que vous ne me désavouerez pas; j'ai,
+en votre absence, disposé de votre chambre.</p>
+
+<p>&mdash;De ma chambre! grand Dieu! et moi qui ne me suis
+pas couché la nuit dernière! Mais pourquoi donc? et que
+veut dire cet air de mystère?</p>
+
+<p>&mdash;Chut! ne faites pas de bruit! dit Eugénie en mettant
+sa main sur ma bouche. Votre chambre est habitée
+par quelqu'un qui a plus besoin de sommeil et de repos
+que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une étrange invasion! Tout ce que vous faites
+est bien, mon Eugénie, mais enfin...</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, mon ami, vous allez vous retirer de
+suite, et demander à votre ami Horace ou à quelque
+autre (vous n'en manquerez pas) de vous céder la moitié
+de sa chambre pour une nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous me direz au moins pour qui je fais ce sacrifice?</p>
+
+<p>&mdash;Pour une amie à moi, qui est venue me demander
+un refuge dans une circonstance désespérée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! m'écriai-je, un accouchement dans
+ma chambre! Au diable le butor à qui je dois cet enfant-là!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! rien de pareil! dit Eugénie en rougissant.
+Mais parlez donc plus bas, il n'y a point là d'affaire
+d'amour proprement dite; c'est un roman tout à fait
+pur et platonique. Mais, allez-vous-en.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, c'est donc une princesse enlevée pour qui
+vous prenez tant de précautions respectueuses?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais c'est une femme comme moi, et elle a
+bien droit à quelque respect de votre part.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne me direz pas même son nom?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon ce soir? Nous verrons demain ce qu'on
+peut vous confier.</p>
+
+<p>&mdash;Et, c'est une femme?... dis-je avec un grand embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en doutez?» répondit Eugénie en éclatant de
+rire.</p>
+
+<p>Elle me poussa vers la porte, et j'obéis machinalement.
+Elle me rendit ma lumière, et me reconduisit jusqu'au
+palier d'un air affectueux et enjoué, puis elle rentra,
+et je l'entendis fermer la porte à double tour, ainsi
+qu'une barre que j'y avais fait poser pour plus de sécurité
+quand je laissais Eugénie seule, le soir, dans ma
+mansarde.</p>
+
+<p>Quand je fus au bas de l'escalier, je fus pris d'un vertige.
+Je ne suis point jaloux de ma nature, et d'ailleurs,
+jamais ma douce et sincère compagne ne m'avait donné
+le moindre sujet de méfiance. J'avais pour elle plus que
+de l'amour, j'avais une estime sans bornes pour son
+caractère, une foi absolue en sa parole. Malgré tout cela,
+je fus saisi d'une sorte de délire, et ne pus jamais me
+résoudre à descendre le dernier étage. Je remontai vingt
+fois jusqu'à ma porte; je redescendis autant de fois l'escalier.
+Le plus profond silence régnait dans ma mansarde
+et dans toute la maison. Plus je combattais ma folie, plus
+elle s'emparait de mon cerveau. Une sueur froide coulait
+de mon front. Je pensai plusieurs fois à enfoncer la
+porte: malgré la serrure et la barre de fer, je crois que
+j'en aurais eu la force dans ce moment-là; mais la
+crainte d'épouvanter et d'offenser Eugénie par cette violence
+et l'outrage d'un tel soupçon, m'empêchèrent de
+céder à la tentation. Si Horace m'eût vu ainsi, il m'aurait
+pris en pitié ou raillé amèrement. Après tout ce que
+je lui avais dit pour combattre les instincts de jalousie et
+de despotisme qu'il laissait percer dans ses théories de
+l'amour, j'étais d'un ridicule achevé.</p>
+
+<p>Je ne pus néanmoins prendre sur moi de sortir de la
+maison. Je songeai bien à passer la nuit à me promener
+sur le quai; mais la maison avait une porte de derrière
+sur la rue <i>Gît-le-Coeur</i>, et pendant que j'en ferais le
+tour, on pouvait sortir d'un côté ou de l'autre. Une fois
+que j'aurais franchi la porte principale, soit que le portier
+fut prévenu, soit qu'il allât se coucher, j'étais sur
+de ne pas pouvoir rentrer passé minuit. Les portiers sont
+fort inhumains envers les étudiants, et le mien était des
+plus intraitables. Au diable l'hôtesse inconnue et sa réputation
+compromise! pensai-je; et ne pouvant renoncer
+à garder mon trésor à vue, ne pouvant plus résister à la
+fatigue, je me couchai sur la natte de paille dans l'embrasure
+de ma porte, et je finis par m'y endormir.</p>
+
+<p>Heureusement nous demeurions au dernier étage de la
+maison, et la seule chambre qui donnât sur notre palier
+n'était pas louée. Je ne courais pas risque d'être surpris
+dans cette ridicule situation par des voisins médisants.</p>
+
+<p>Je ne dormis ni longtemps ni paisiblement, comme on
+peut croire. Le froid du matin m'éveilla de bonne heure.
+J'étais brisé, je fumai pour me ranimer, et quand, vers
+six heures, j'entendis ouvrir la porte de la maison, je
+sonnai à la mienne. Il me fallut encore attendre et encore
+subir l'examen du guichet. Enfin il me fut permis
+de rentrer.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu! dit Eugénie en frottant ses yeux
+appesantis par un sommeil meilleur que le mien. Vous
+me paraissez changé! Pauvre Théophile! vous avez donc
+été bien mal couché chez votre ami Horace?</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas plus mal, répondis-je, un lit très dur.
+Et votre hôte, est-il enfin parti?</p>
+
+<p>&mdash;Mon hôte!» dit-elle avec un étonnement si candide
+que je me sentis pénétré de honte.</p>
+
+<p>Quand on est coupable, on a rarement l'esprit de se
+repentir à temps. Je sentis le dépit me gagner, et n'ayant
+rien à dire qui eût le sens commun, je posai ma canne
+un peu brusquement sur la table, et je jetai mon chapeau
+avec humeur sur une chaise: il roula par terre, je lui
+donnai un grand coup de pied; j'avais besoin de briser
+quelque chose.</p>
+
+<p>Eugénie, qui ne m'avait jamais vu ainsi, resta stupéfaite:
+elle ramassa mon chapeau en silence, me regarda
+fixement, et devina enfin ma souffrance, en voyant
+l'altération profonde de mes traits. Elle étouffa un soupir,
+retint une larme, et entra doucement dans ma
+chambre à coucher, dont elle referma la porte sur elle
+avec soin. C'était là qu'était le personnage mystérieux.
+Je n'osais plus, je ne voulais plus douter, et, malgré
+moi, je doutais encore. Les pensées injustes, quand nous
+leur laissons prendre le dessus, s'emparent tellement de
+nous, qu'elles dominent encore notre imagination alors
+que la raison et la conscience protestent contre elles.
+J'étais au supplice; je marchais avec agitation dans mon
+cabinet, m'arrêtant à chaque tour devant cette porte fatale,
+avec un sentiment voisin de la rage. Les minutes
+me semblaient des siècles.</p>
+
+<p>Enfin la porte se rouvrit, et une femme vêtue à la
+hâte, les cheveux encore dans le désordre du sommeil et
+le corps enveloppé d'un grand châle, s'avança vers moi,
+pâle et tremblante. Je reculai de surprise, c'était madame
+Poisson.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII.</h3>
+
+<p>Elle s'inclina devant moi, presque jusqu'à mettre un
+genou en terre; et dans cette attitude douloureuse, avec
+sa pâleur, ses cheveux épars, et ses beaux bras nus sortant
+de son châle écarlate, elle eût désarmé un tigre;
+mais j'étais si heureux de voir Eugénie justifiée, que
+j'eusse accueilli mon affreuse portière avec autant de
+courtoisie que la belle Laure. Je la relevai, je la fis asseoir,
+je lui demandai pardon d'être rentré si matin, n'osant
+pas encore demander pardon, ni même jeter un regard
+à ma pauvre maîtresse.</p>
+
+<p>«Je suis bien malheureuse et bien coupable envers
+vous, me dit Laure encore tout émue. J'ai failli amener
+un chagrin dans votre intérieur. C'est ma faute, j'aurais
+dû vous prévenir, j'aurais dû refuser la généreuse hospitalité
+d'Eugénie. Ah! Monsieur, ne faites de reproche
+qu'à moi: Eugénie est un ange. Elle vous aime comme
+vous le méritez, comme je voudrais avoir été aimée, ne
+fût-ce qu'un jour dans ma vie. Elle vous dira tout, Monsieur;
+elle vous racontera mes malheurs et ma faute, ma
+faute, qui n'est pas celle que vous croyez, mais qui est
+plus grave mille fois, et dont je ferai pénitence toute
+ma vie.»</p>
+
+<p>Les larmes lui coupèrent la parole. Je pris ses deux
+mains avec attendrissement. Je ne sais ce que je lui dis
+pour la rassurer et la consoler; mais elle y parut sensible,
+et, m'entraînant vers Eugénie, elle hâta avec une
+grâce toute féminine l'explosion de mon remords et le
+pardon de ma chère compagne. Je le reçus à genoux.
+Pour toute réponse, celle-ci attira Laure dans mes bras,
+et me dit: «Soyez son frère, et promettez-moi de la protéger
+et de l'assister comme si elle était ma soeur et la
+vôtre. Voyez que je ne suis pas jalouse, moi! Et pourtant
+combien elle est plus belle, plus instruite, et plus faite
+que moi pour vous tourner la tête!»</p>
+
+<p>Le déjeuner, modeste comme à l'ordinaire, mais plein
+de cordialité et même d'un enjouement attendri, fut
+suivi des arrangements que prit Eugénie pour installer
+Laure dans l'appartement qui donnait sur notre palier,
+et que le portier n'avait pu mettre encore à sa disposition,
+quoique à mon insu il fût retenu à cet effet depuis
+plusieurs jours. Tandis que notre nouvelle voisine
+s'établissait avec une certaine lenteur mélancolique dans
+ce mystérieux asile, sous le nom de mademoiselle Moriat
+(c'était le nom de famille d'Eugénie, qui la faisait
+passer pour sa soeur), ma compagne revint me donner
+les éclaircissements dont j'avais besoin pour la secourir.</p>
+
+<p>«Vous avez de l'amitié pour le Masaccio? me dit-elle
+pour commencer; vous vous intéressez à son sort?
+et vous aimerez d'autant mieux Laure, qu'elle est plus
+chère à Paul Arsène?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Eugénie, m'écriai-je, vous sauriez les secrets
+du Masaccio? Ces secrets, impénétrables pour moi, il
+vous les aurait confiés?»</p>
+
+<p>Eugénie rougit et sourit. Elle savait tout depuis longtemps.
+Tandis que le Masaccio faisait son portrait, elle
+avait su lui inspirer une confiance extraordinaire. Lui,
+si réservé, et même si mystérieux, il avait été dominé
+par la bonté sérieuse et la discrète obligeance d'Eugénie.
+Et puis l'homme du peuple, méfiant et fier avec moi,
+avait ouvert fraternellement son coeur à la fille du peuple:
+c'était légitime.</p>
+
+<p>Eugénie avait promis le secret; elle l'avait religieusement
+gardé. Elle me fit subir un interrogatoire très-judicieux
+et très-fin, et quand elle se fut assurée que ma
+curiosité n'était fondée que sur un intérêt sincère et dévoué
+pour son protégé, elle m'apprit beaucoup de choses;
+à savoir: primo, que madame Poisson n'était pas madame
+Poisson, mais bien une jeune ouvrière née dans
+la même ville de province et dans la même rue que le
+petit Masaccio. Celui-ci avait eu pour elle, presque dès
+l'enfance, une passion romanesque et tout à fait malheureuse;
+car la belle Marthe, encore enfant elle-même, s'était
+laissé séduire et enlever par M. Poisson, alors commis
+voyageur, qui était venu avec elle dresser la tente
+de son café à la grille du Luxembourg, comptant sans
+doute sur la beauté d'une telle enseigne pour achalander
+son établissement. Cette secrète pensée n'empêchait pas
+M. Poisson d'être fort jaloux, et, à la moindre apparence,
+il s'emportait contre Marthe, et la rendait fort
+malheureuse. On assurait même dans le quartier qu'il
+l'avait souvent frappée.</p>
+
+<p>En second lieu, Eugénie m'apprit que Paul Arsène,
+ayant un soir, contrairement à ses habitudes de sobriété,
+cédé à la tentation de boire un verre de bière, était entré,
+il y avait environ trois mois, au café Poisson; que
+là, ayant reconnu dans cette belle dame vêtue de blanc
+et coiffée de ses beaux cheveux noirs, en châtelaine du
+moyen âge, la pauvre Marthe, ses premières, ses uniques
+amours, il avait failli se trouver mal. Marthe lui avait fait
+signe de ne pas lui parler, parce que le surveillant farouche
+était là; mais elle avait trouvé moyen, en lui rendant
+la monnaie de sa pièce de cinq francs, de lui glisser
+un billet ainsi conçu:</p>
+
+<p>«Mon pauvre Arsène, si tu ne méprises pas trop ta
+payse, viens causer avec elle demain. C'est le jour de
+garde de M. Poisson. J'ai besoin de parler de mon pays
+et de mon bonheur passé.»</p>
+
+<p>«Certes, continua Eugénie, Arsène fut exact au rendez-vous.
+Il en sortit plus amoureux que jamais. Il avait
+trouvé Marthe embellie par sa pâleur, et ennoblie par
+son chagrin. Et puis, comme elle avait lu beaucoup de
+romans à son comptoir, et même quelquefois des livres
+plus sérieux, elle avait acquis un beau langage et toutes
+sortes d'idées qu'elle n'avait pas auparavant. D'ailleurs,
+elle lui confiait ses malheurs, son repentir, son désir de
+quitter la position honteuse et misérable que son séducteur
+lui avait faite, et Arsène se figurait que les devoirs
+de la charité chrétienne et de l'amitié fraternelle l'enchaînaient
+seuls désormais à sa compatriote. Il ne cessa
+de rôder autour d'elle, sans toutefois éveiller les soupçons
+du jaloux, et il parvint à causer avec Marthe toutes
+les fois que M. Poisson s'absentait. Marthe était bien décidée
+à quitter son tyran; mais ce n'était pas, disait-elle,
+pour changer de honte qu'elle voulait s'affranchir.
+Elle chargeait Arsène de lui trouver une condition où
+elle pût vivre honnêtement de son travail, soit comme
+femme de charge chez de riches particuliers, soit comme
+demoiselle de comptoir dans un magasin de nouveautés,
+etc.; mais toutes les conditions que Paul envisageait
+pour elle lui semblaient indignes de celle qu'il aimait. Il
+voulait lui trouver une position à la fois honorable, aisée
+et libre: ce n'était pas facile. C'est alors qu'il a conçu et
+exécuté le projet de quitter les arts et de reprendre une
+industrie quelconque, fût-ce la domesticité. Il s'est dit
+que sa tante allait bientôt mourir, qu'il ferait venir ses
+soeurs à Paris, qu'il les établirait comme ouvrières en
+chambre avec Marthe, et qu'il les soutiendrait toutes les
+trois tant qu'elles ne seraient pas mises dans un bon train
+d'affaires, sauf à ne jamais reprendre la peinture, si ses
+avances et leur travail ne suffisaient pas pour les faire
+vivre dans l'aisance. C'est ainsi que Paul a sacrifié la
+passion de l'art à celle du dévouement, et son avenir à
+son amour.</p>
+
+<p>«Ne trouvant pas d'emploi plus lucratif pour le moment
+que celui de garçon de café, il s'est fait garçon de café,
+et il a justement choisi le café de M. Poisson, où il a pu
+concerter l'enlèvement de Marthe, et où il compte rester
+encore quelque temps pour détourner les soupçons. Car
+la tante Henriette est morte, les soeurs d'Arsène sont en
+route, et je m'étais chargée de veiller à leur établissement
+dans une maison honnête: celle-ci est propre et
+bien habitée. L'appartement à côté du nôtre se compose
+de deux petites pièces; il coûte cent francs de loyer. Ces
+demoiselles y seront fort bien. Nous leur prêterons le
+linge et les meubles dont elles auront besoin en attendant
+qu'elles aient pu se les procurer, et cela ne tardera
+pas; car Paul, depuis deux mois qu'il gagne de l'argent,
+a déjà su acheter une espèce de mobilier assez gentil qui
+était là-haut dans votre grenier et à votre insu. Enfin,
+avant-hier soir, tandis que vous étiez auprès de votre
+malade, Laure, ou, pour mieux dire, Marthe, puisque
+c'est son véritable nom, a pris son grand courage,
+et au coup de minuit, pendant que M. Poisson
+était de garde, elle est partie avec Arsène, qui devait l'amener
+ici, et retourner bien vite à la maison avant que
+son patron fût rentré; mais à peine avaient-ils fait trente
+pas, qu'ils ont cru voir de la lumière à l'entre-sol de
+M. Poisson, et ils ont délibéré s'ils ne rentreraient pas
+bien vite. Alors Marthe, prenant son parti avec désespoir,
+a forcé Arsène à rentrer et s'est mise à descendre
+à toutes jambes la rue de Tournon, comptant sur la légèreté
+de sa course et sur la protection du ciel pour
+échapper seule aux dangers de la nuit. Elle a été suivie
+par un homme sur les quais; mais il s'est trouvé par
+bonheur que cet homme était votre camarade Laravinière,
+qui lui a promis le secret et qui l'a amenée jusqu'ici.
+Arsène est venu nous voir en courant ce matin. Le
+pauvre garçon était censé faire une commission à l'autre
+bout de Paris. Il était si baigné de sueur, si haletant, si
+ému, que nous avons cru qu'il s'évanouirait en haut de
+l'escalier. Enfin, en cinq minutes de conversation, il
+nous a appris que leur frayeur au moment de la fuite
+n'était qu'une fausse alerte, que M. Poisson n'était rentré
+qu'au jour, et qu'au milieu de son trouble et de sa fureur,
+il n'avait pas le moindre soupçon de la complicité
+d'Arsène.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dis-je à Eugénie, qu'ont-ils à craindre
+de M. Poisson? Aucune poursuite légale, puisqu'il n'est
+pas marié avec Marthe?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais quelque violence dans le premier feu de
+la colère. Comme c'est un homme grossier, livré à toutes
+ses passions, incapable d'un véritable attachement, il se
+sera bientôt consolé avec une nouvelle maîtresse. Marthe,
+qui le connaît bien, dit que si l'on peut tenir sa demeure
+secrète pendant un mois tout au plus, il n'y aura plus
+rien à craindre ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Si je comprends bien le rôle que vous m'avez réservé
+dans tout ceci, repris-je, c'est: <i>primo</i>, de vous
+laisser disposer de tout ce qui est à nous pour assister
+nos infortunées voisines; <i>secundo</i>, d'avoir toujours
+derrière la porte une grosse canne au service des épaules
+de M. Poisson, en cas d'attaque. Eh bien, voici, <i>primo</i>,
+un terme de ma rente que j'ai touché hier, et dont tu
+feras, comme de coutume, l'emploi que tu jugeras convenable;
+<i>secundo</i>, voilà un assez bon rotin que je vais
+placer en sentinelle.»</p>
+
+<p>Cela fait, j'allai me jeter sur mon lit, où je tombai, à
+la lettre, endormi avant d'avoir pu achever de me déshabiller.</p>
+
+<p>Je fus réveillé au bout de deux heures par Horace:&mdash;Que
+diable se passe-t-il chez toi? me dit-il. Avant d'ouvrir,
+on parlemente au guichet, on chuchote derrière la
+porte, on cache quelqu'un dans la cuisine, ou dans le
+bûcher, ou dans l'armoire, je ne sais où; et, quand je
+passe, on me rit au nez. Qui est-ce qu'on mystifie? Est-ce
+toi ou moi?</p>
+
+<p>A mon tour, je me mis à rire. Je fis ma toilette, et
+j'allai prendre ma place au conseil délibératif que Marthe
+et Eugénie tenaient ensemble dans la cuisine. Je fus
+d'avis qu'il fallait se fier à Horace, ainsi qu'au petit
+nombre d'amis que j'avais l'habitude de recevoir. En remettant
+le secret de Marthe à leur honneur et à leur
+prudence, on avait beaucoup plus de chances de sécurité
+qu'en essayant de le leur cacher. Il était impossible qu'ils
+ne le découvrissent pas, quand même Marthe s'astreindrait
+à ne jamais passer de sa chambre dans la nôtre, et
+quand même je consignerais tous mes amis chez le portier.
+La consigne serait toujours violée; et il ne fallait
+qu'une porte entr'ouverte, une minute durant, pour que
+quelqu'un de nos jeunes gens entrevit et reconnut la belle
+Laure. Je commençai donc le chapitre des confidences
+solennelles par Horace, tout en lui cachant, ainsi que je
+le fis, à l'égard des autres, l'intérêt qu'Arsène portait à
+Laure, la part qu'il avait prise à son évasion, et jusqu'à
+leur ancienne connaissance. Laure, désormais redevenue
+Marthe, fut, pour Horace et pour tous nos amis, une
+amie d'enfance d'Eugénie, qui se garda bien de dire
+qu'elle ne la connaissait que depuis deux jours. Elle
+seule fut censée lui avoir offert une retraite et la couvrir
+de sa protection. Son chaperonnage était assez respectable;
+tous mes amis professaient à bon droit pour Eugénie
+une haute estime, et je ne me vantai jamais, comme
+on peut le croire, de mon ridicule accès de jalousie.</p>
+
+<p>Cependant Eugénie ne me le pardonna pas aussi aisément
+que je m'en étais flatté. Je puis même dire qu'elle
+ne me l'a jamais pardonné. Quoiqu'elle fit, j'en suis convaincu,
+tous ses efforts pour l'oublier, elle y a toujours
+pensé avec amertume. Combien de fois ne me l'a-t-elle
+pas fait sentir, en niant énergiquement que l'amour d'un
+homme fût à la hauteur de celui d'une femme!&mdash;Le
+meilleur, le plus dévoué, le plus fidèle de tous, sera toujours
+prêt, disait-elle, à se méfier de celle qui s'est donnée
+à lui. Il l'outragera, sinon par des actes, du moins par la
+pensée. L'homme a pris sur nous dans la société un droit
+tout matériel; aussi toute notre fidélité, souvent tout
+notre amour, se résument pour lui dans un fait. Quant à
+nous, qui n'exerçons qu'une domination morale, nous
+nous en rapportons plus à des preuves morales qu'à des
+apparences. Dans nos jalousies, nous sommes capables
+de récuser le témoignage de nos yeux; et quand vous
+faites un serment, nous nous en rapportons à votre parole
+comme si elle était infaillible. Mais la nôtre est-elle
+donc moins sacrée? Pourquoi avez-vous fait de votre honneur
+et du nôtre deux choses si différentes? Vous frémiriez
+de colère si un homme vous disait que vous mentez.
+Et pourtant vous vous nourrissez de méfiance, et vous
+nous entourez de précautions qui prouvent que vous
+doutez de nous. A celui que des années de chasteté et de
+sincérité devraient rassurer à jamais, il suffit d'une petite
+circonstance inusitée, d'une parole obscure, d'un
+geste, d'une porte ouverte ou fermée, pour que toute
+confiance soit détruite en un instant.</p>
+
+<p>Elle adressait tous ces beaux sermons à Horace, qui
+avait l'habitude de se poser pour l'avenir en Othello;
+mais, en effet, c'était sur mon coeur que retombaient ces
+coups acérés. «Où diable prend-elle tout ce qu'elle dit?
+observait Horace. Mon cher, tu la laisses trop aller <i>au
+prêche</i> de la salle Taitbout.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX.</h3>
+
+<p>La situation de Paul Arsène à l'égard de Marthe était
+des plus étranges. Soit qu'il n'eût jamais osé lui exprimer
+son amour, soit qu'elle n'eût pas voulu le comprendre,
+ils en étaient restés, comme au premier jour, dans
+les termes d'une amitié fraternelle. Marthe ignorait le
+dévouement de ce jeune homme; elle ne savait pas à
+quelles espérances il avait dû renoncer pour s'attacher
+à son sort. Il ne lui avait pas caché qu'il eût étudié la
+peinture; mais il ne lui avait pas dit de quelles admirables
+facultés la nature l'avait doué à cet égard; et
+d'ailleurs il attribuait son renoncement à la nécessité de
+faire venir ses soeurs et de les soutenir. Marthe ne possédait
+rien, et n'avait rien voulu emporter de chez
+M. Poisson. Elle comptait travailler, et les avances qu'elle
+acceptait, elle ne les attribuait qu'à Eugénie. Elle n'eût
+pas fui, appuyée sur le bras d'Arsène, si elle eût cru lui
+devoir d'autres services que de simples démarches auprès
+d'Eugénie, et un asile auprès de ses soeurs, qu'elle
+comptait bien indemniser en payant sa part des dépenses.
+En se dévouant ainsi, Paul avait brûlé ses vaisseaux, et
+il s'était ôté le droit de lui jamais dire: «Voilà ce que
+j'ai fait pour vous;» car, dans l'apparence, il n'avait fait
+pour elle que ce qui est permis à la plus simple amitié.</p>
+
+<p>Le pauvre enfant était si accablé d'ouvrage, et tenu
+de si près par son patron, qu'il ne put aller recevoir ses
+soeurs à la diligence. Marthe ne sortait pas, dans la crainte
+d'être rencontrée par quelqu'un qui pût mettre M. Poisson
+sur ses traces. Nous nous chargeâmes, Eugénie et
+moi, d'aller aider au débarquement de Louison et de
+Suzanne, nos futures voisines. Louison, l'aînée, était une
+beauté de village, un peu virago, ayant la voix haute,
+l'humeur chatouilleuse et l'habitude du commandement.
+Elle avait contracté cette habitude chez sa vieille tante
+infirme, qui l'écoutait comme un oracle, et lui laissait la
+gouverne de cinq ou six apprenties couturières, parmi
+lesquelles la jeune soeur Suzon n'était qu'une puissance
+secondaire, une sorte de ministre dirigeant les travaux,
+mais obéissant à la soeur aînée, sans appel. Aussi Louison
+avait-elle des airs de reine, et l'insatiable besoin de
+régner qui dévore les souverains.</p>
+
+<p>Suzanne, sans être belle, était agréable et d'une organisation
+plus distinguée que celle de Louise. Il était facile
+de voir qu'elle était capable de comprendre tout ce que
+Louise ne comprendrait jamais. Mais Louise était, au-dessus
+et autour d'elle, comme une cloche de plomb, pour
+l'empêcher de se répandre au dehors et d'en recevoir
+quelque influence.</p>
+
+<p>Elles accueillirent nos avances, l'une avec surprise et
+timidité, l'autre avec une raideur un peu brutale. Elles
+n'avaient aucune idée de la vie de Paris, et ne concevaient
+pas qu'il pût y avoir pour Arsène un empêchement
+impérieux de venir à leur rencontre. Elles remercièrent
+Eugénie d'un air préoccupé, Louise répétant à tout propos:
+«C'est toujours bien désagréable que Paul ne soit pas là!</p>
+
+<p>Et Suzanne ajoutant, d'un ton de consternation:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-il drôle que Paul ne soit pas venu!»</p>
+
+<p>Il faut avouer que, venant pour la première fois de
+leur vie de faire un assez long voyage en diligence, se
+voyant aux prises avec les douaniers pour l'examen de
+leurs malles, ne sachant tout ce que signifiait ce bruit de
+voyageurs partants et arrivants, de chevaux qu'on attelait
+et dételait, d'employés, de facteurs et de commissionnaires,
+il était assez naturel qu'elles perdissent la
+tête et ressentissent un peu de fatigue, d'humeur et
+d'effroi. Elles s'humanisèrent en voyant que je venais à
+leur secours, que je veillais à leurs paquets, et que je
+réglais leurs comptes avec le bureau. A peine se virent-elles
+installées dans un fiacre avec leurs effets, leurs innombrables
+corbeilles et cartons (car elles avaient, suivant
+l'habitude des campagnards, traîné une foule d'objets
+dont le port surpassait la valeur), que Louison fourra la
+main jusqu'au coude dans son cabas, en criant: «Attendez,
+Monsieur; attendez que je vous paie! Qu'est-ce
+que vous avez donné pour nous à la diligence? Attendez
+donc!»</p>
+
+<p>Elle ne concevait pas que je ne me fisse pas rembourser
+immédiatement l'argent que je venais de tirer de ma
+poche pour elles; et ce trait de grandeur, que j'étais loin
+d'apprécier moi-même, commença à me gagner leur considération.</p>
+
+<p>Nous montâmes dans un cabriolet de place, Eugénie
+et moi, afin de nous trouver en même temps qu'elles à la
+porte de notre domicile commun.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu! quelle grande maison! s'écrièrent-elles
+en la toisant de l'oeil; elle est si haute, qu'on n'en
+voit pas le faîte.»</p>
+
+<p>Elle leur sembla bien plus haute lorsqu'il fallut monter
+les quatre-vingt-douze marches qui nous séparaient
+du sol. Dès le second étage, elles montrèrent de la surprise;
+au troisième, elles firent de grands éclats de rire;
+au quatrième, elles étaient furieuses; au cinquième,
+elles déclarèrent qu'elles ne pourraient jamais demeurer
+dans une pareille lanterne. Louise, découragée, s'assit
+sur la dernière marche en disant:&mdash;«En voilà-t-il une
+horreur de pays!»</p>
+
+<p>Suzanne, qui conservait plus d'envie de se moquer
+que de s'emporter, ajouta: «Ça sera commode, hein?
+de descendre et de remonter ça quinze fois par jour! Il
+y a de quoi se casser le cou.»</p>
+
+<p>Eugénie les introduisit tout de suite dans leur appartement.
+Elles le trouvèrent petit et bas. Une pièce donnait
+sur le prolongement de mon balcon. Louise s'y
+avança, et se rejetant aussitôt en arrière, se laissa tomber
+sur une chaise.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, ça me donne le vertige;
+il me semble que je suis sur la pointe de notre
+clocher.»</p>
+
+<p>Nous voulûmes les faire souper. Eugénie avait préparé
+un petit repas dans mon appartement, comptant, à ce
+moment-là, leur présenter Marthe.</p>
+
+<p>«Vous avez bien de la bonté, monsieur et madame,
+dit Louison en jetant un coup d'oeil prohibitif à Suzanne;
+mais nous n'avons pas faim.»</p>
+
+<p>Elle avait l'air désespéré; Suzanne s'était hâtée de défaire
+les malles et de ranger les effets, comme si c'était
+la chose la plus pressée du monde.</p>
+
+<p>«Ah ça! pourquoi donc trois lits? fit observer tout
+à coup Louise. Paul va donc demeurer avec nous? A la
+bonne heure!</p>
+
+<p>&mdash;Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous,
+lui répondis-je. Mais vous aurez une payse, une ancienne
+amie, qu'il voulait vous présenter lui-même...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! qui donc ça? Nous n'avons pas grand'payse
+ici, que je sache. Comment donc qu'il ne nous en a rien
+marqué dans ses lettres?...</p>
+
+<p>&mdash;Il avait à vous dire là-dessus beaucoup de choses
+qu'il vous expliquera lui-même. En attendant, il m'a
+chargé de vous la présenter. Elle demeure déjà ici, et,
+pour le moment, elle apprête votre souper. Voulez-vous
+que je vous l'amène?</p>
+
+<p>&mdash;Nous irons bien la voir nous-mêmes, répondit Louison,
+dont la curiosité était fortement éveillée; où donc
+est-ce qu'elle est, cette payse?»</p>
+
+<p>Elle me suivit avec empressement.</p>
+
+<p>«Tiens! c'est la Marton, cria-t-elle d'une voix âpre
+en reconnaissant la belle Marthe. Comment vous en va,
+Marton? Vous êtes donc veuve, que vous allez demeurer
+avec nous? Vous avez fait une vilaine chose, pas moins,
+de vous <i>ensauver</i> avec ce monsieur qui vous a <i>soulevée</i>
+à votre père. Mais enfin on dit que vous vous êtes mariée
+avec lui, et à tout péché miséricorde!»</p>
+
+<p>Marthe rougit, pâlit, et perdit contenance. Elle ne s'était
+pas attendue à un pareil accueil. La pauvre femme
+avait oublié ses anciennes compagnes, comme Arsène
+avait oublié ses soeurs. Le mal du pays fait cet effet-là
+à tout le monde: il transforme les objets de nos souvenirs
+en idéalités poétiques, dont les qualités grandissent
+à nos yeux, tandis que les défauts s'adoucissent toujours
+avec le temps et l'absence, et vont jusqu'à s'effacer dans
+notre imagination.</p>
+
+<p>Et puis, lorsque Marthe avait quitté le pays cinq ans
+auparavant, Louise et Suzanne n'étaient que des enfants
+sans réflexion sur quoi que ce soit. Maintenant c'étaient
+deux dragons de vertu, principalement l'aînée, qui avait
+tout l'orgueil d'une beauté célèbre à deux lieues à la
+ronde et toute l'intolérance d'une sagesse incontestée.
+En quittant le terroir où elles brillaient de tout leur éclat,
+ces deux plantes sauvages devaient nécessairement (Arsène
+ne l'avait pas prévu) perdre beaucoup de leur
+charme et de leur valeur. Au village elles donnaient le
+bon exemple, rattachaient à des habitudes de labeur et
+de sagesse les jeunes filles de leur entourage. A Paris,
+leur mérite devait être enfoui, leurs préceptes inutiles,
+leur exemple inaperçu; et les qualités nécessaires à leur
+nouvelle position, la bonté, la raison, la charité fraternelle,
+elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les
+avoir.</p>
+
+<p>Il était bien tard pour faire ces réflexions. Le premier
+mouvement de Marthe avait été de s'élancer dans les bras
+de la soeur d'Arsène, le second fut d'attendre ses premières
+démonstrations, le troisième fut de se renfermer
+dans un juste sentiment de réserve et de fierté; mais
+une douleur profonde se trahissait sur son visage pâli,
+et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.</p>
+
+<p>Je lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement,
+je la fis asseoir à table; puis je forçai Louise de s'asseoir
+auprès d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez le droit de lui faire ni questions ni reproches,
+dis-je à cette dernière d'un ton ferme qui l'étonna
+et la domina tout d'un coup; elle a l'estime de
+votre frère et la nôtre. Elle a été malheureuse, le malheur
+commande le respect aux âmes honnêtes. Quand
+vous aurez refait connaissance avec elle, vous l'aimerez,
+et vous ne lui parlerez jamais du passé.</p>
+
+<p>Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue.
+Suzanne, qui l'avait suivie par derrière, cédant à
+l'impulsion de son coeur, se pencha vers Marthe pour
+l'embrasser; mais un regard terrible de Louise, jeté en
+dessous, paralysa son élan. Elle se borna à lui serrer la
+main; et Eugénie, craignant que Marthe ne fût mal à
+l'aise entre ses deux compatriotes, se plaça auprès d'elle,
+affectant de lui témoigner plus d'amitié et d'égards
+qu'aux autres. Ce repas fut triste et gêné. Soit par dépit,
+soit que les mets ne fussent pas de son goût, Louison ne
+touchait à rien. Enfin, Arsène arriva, et, après les premiers
+embrassements, devinant, avec le sang-froid qu'il
+possédait au plus haut degré, ce qui se passait entre nous
+tous, il emmena ses deux soeurs dans une chambre, et
+resta plus d'une heure enfermé avec elles.</p>
+
+<p>Au sortir de cette conférence, ils avaient tous le teint
+animé. Mais l'influence de l'autorité fraternelle, si peu
+contestée dans les moeurs du peuple de province, avait
+maté la résistance de Louise. Suzanne, qui ne manquait
+pas de finesse, voyant dans Arsène un utile contre-poids
+à l'autorité de sa soeur, n'était pas fâchée, je crois, de
+changer un peu de maître. Elle fit franchement des amitiés
+à Marthe, tandis que Louise l'accablait de politesses
+affectées très-maladroites et presque blessantes.</p>
+
+<p>Arsène les envoya coucher presque aussitôt.</p>
+
+<p>«Nous attendrons madame Poisson, dit Louise sans
+se douter qu'elle enfonçait un nouveau poignard dans le
+coeur de Marthe en l'appelant ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Marthe n'a pas voyagé, répondit le Masaccio froidement;
+elle n'est pas condamnée à dormir avant d'en
+voir envie. Vous autres, qui êtes fatiguées, il faut aller
+vous reposer.»</p>
+
+<p>Elles obéirent, et, quand elles furent sorties:</p>
+
+<p>«Je vous supplie de pardonner à mes soeurs, dit-il à
+Marthe, certains préjugés de province qu'elles auront
+bientôt perdus, je vous en réponds.</p>
+
+<p>&mdash;N'appelez point cela des préjugés, répondit Marthe.
+Elles ont raison de me mépriser: j'ai commis une faute
+honteuse. Je me suis livrée à un homme que je devais
+bientôt haïr, et qui n'était pas fait pour être aimé. Vos
+soeurs ne sont scandalisées que parce que mon choix
+était indigne. Si je m'étais fait enlever par un homme
+comme vous, Arsène, je trouverais de l'indulgence, et
+peut-être de l'estime dans tous les coeurs. Vous voyez
+bien que tous ceux qui approchent d'Eugénie la respectent.
+On la considère comme la femme de votre ami,
+quoiqu'elle ne se soit jamais fait passer pour telle; et
+moi, quoique je prisse le titre d'épouse, tout le monde
+sentait que je ne l'étais point. En voyant quel maître farouche
+je m'étais donné, personne n'a cru que l'amour
+pût m'avoir jetée dans l'abîme.»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, elle pleurait amèrement, et sa douleur,
+trop longtemps contenue, brisait sa poitrine.</p>
+
+<p>Arsène étouffa des sanglots prêts à lui échapper.</p>
+
+<p>«Personne n'a jamais dit ni pensé de mal de vous,
+s'écria-t-il; quant à moi, je saurai bien faire partager à
+mes soeurs le respect que j'ai pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Du respect! Est-il possible que vous me respectiez,
+vous! Vous ne croyez donc pas que je me sois vendu?</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! s'écria Paul avec force, je crois que vous
+avez aimé cet homme haïssable; et où est donc le crime?
+Vous ne l'avez pas connu, vous avez cru à son amour;
+vous avez été trompée comme tant d'autres. Ah! Monsieur,
+ajouta-t-il en s'adressant à moi, vous ne pensez
+pas non plus que Marthe ait jamais pu se vendre, n'est-ce
+pas?»</p>
+
+<p>J'étais un peu gêné dans ma réponse. Depuis quelques
+jours que nous connaissions la situation de Marthe à l'égard
+de M. Poisson, nous nous étions déjà demandé plusieurs
+fois, Horace et moi, comment une créature si belle
+et si intelligente avait pu s'éprendre du <i>Minotaure</i>.
+Parfois nous nous étions dit que cet homme, si lourd et
+si grossier, avait pu avoir, quelques années auparavant,
+de la jeunesse et une certaine beauté; que ce profil de
+Vitellius, maintenant odieux, pouvait avoir eu du caractère
+avant l'invasion subite et désordonnée de l'embonpoint.
+Mais parfois aussi nous nous étions arrêtés à l'idée
+que des bijoux et des promesses, l'appât des parures et
+l'espoir d'une vie nonchalante avaient enivré cette enfant
+avant que l'intelligence et le coeur fussent développés en
+elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien
+ressembler à celle de toutes les filles séduites que les
+besoins de la vanité et les suggestions de la paresse précipitent
+dans le mal.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image6.png"></p>
+<br>
+
+<p>Malgré mon empressement à la rassurer, Marthe vit
+ce qui se passait en moi. Elle avait besoin de se justifier.</p>
+
+<p>«Écoutez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas
+autant que je le parais. Mon père était un ouvrier pauvre
+et chagrin, qui cherchait dans le vin, comme tant d'autres,
+l'oubli de ses maux et de ses inquiétudes. Vous ne
+savez pas ce que c'est que le peuple, Monsieur! non,
+vous ne le savez pas! C'est dans le peuple qu'il y a les
+plus grandes vertus et les plus grands vices. Il y a là des
+hommes comme lui (et elle posait sa main sur le bras
+d'Arsène), et il y a aussi des hommes dont la vie semble
+livrée à l'esprit du mal. Une fureur sombre les dévore,
+un désespoir profond de leur condition alimente en eux
+une rage continuelle. Mon père était de ceux-là. Il se
+plaignait sans cesse, avec des jurements et des imprécations,
+de l'inégalité des fortunes et de l'injustice du sort,
+Il n'était pas né paresseux; mais il l'était devenu par découragement,
+et la misère régnait chez nous. Mon enfance
+s'est écoulée entre deux souffrances alternatives:
+tantôt une compassion douloureuse pour mes parents
+infortunés, tantôt une terreur profonde devant les emportements
+et les délires de mon père. Le grabat où nous
+reposions était à peu près notre seule propriété: tous les
+jours d'avides créanciers nous le disputaient. Ma mère
+mourut jeune par suite des mauvais traitements de son
+mari. J'étais alors enfant. Je sentis vivement sa perte,
+quoique j'eusse été la victime sur laquelle elle reportait
+les outrages et les coups dont elle était abreuvée. Mais il
+ne me vint pas dans l'idée d'insulter à sa mémoire et de
+me réjouir de l'espèce de liberté que sa mort me procurait.
+Je mettais toutes ses injustices sur le compte de la
+misère, aussi bien les siennes que celles de mon père.
+La misère était l'unique ennemi, mais l'ennemi commun,
+terrible, odieux, que, dès les premiers jours de ma vie,
+je fus habituée à détester et à craindre.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image7.png"></p>
+<br>
+
+
+<p>«Ma mère, en dépit de tout, était laborieuse et me forçait
+à l'être. Quand je fus seule et abandonnée à tous mes
+penchants, je cédai à celui qui domine l'enfance: je
+tombai dans la paresse. Je voyais à peine mon père; il
+partait le matin avant que je fusse éveillée, et ne rentrait
+que tard le soir lorsque j'étais couchée. Il travaillait vite
+et bien; mais à peine avait-il touché quelque argent,
+qu'il allait le boire; et lorsqu'il revenait ivre au milieu
+de la nuit, ébranlant le pavé sous son pas inégal et pesant,
+vociférant des paroles obscènes sur un ton qui ressemblait
+à un rugissement plutôt qu'à un chant, je m'éveillais
+baignée d'une sueur froide et les cheveux dressés
+d'épouvante. Je me cachais au fond de mon lit, et des
+heures entières s'écoulaient ainsi, moi n'osant respirer,
+lui marchant avec agitation et parlant tout seul dans le
+délire; quelquefois s'armant d'une chaise ou d'un bâton,
+et frappant sur les murs et même sur mon lit, parce qu'il
+se croyait poursuivi et attaqué par des ennemis imaginaires.
+Je me gardais bien de lui parler; car une fois, du
+vivant de ma mère, il avait voulu me tuer, pour me préserver,
+disait-il, du malheur d'être pauvre. Depuis ce
+temps, je me cachais à son approche; et souvent, pour
+éviter d'être atteinte par les coups qu'il frappait au hasard
+dans l'obscurité, je me glissais sous mon lit, et j'y
+restais jusqu'au jour, à moitié nue, transie de peur et de
+froid.</p>
+
+<p>«Dans ce temps-là, je courais souvent dans les prairies
+qui entourent notre petite ville avec les enfants de mon
+âge; nous y avons souvent joué ensemble, Arsène; et
+vous savez bien que cette enfant, qui traînait toujours un
+reste de soulier attaché par une ficelle, en guise de cothurne,
+autour de la jambe, et qui avait tant de peine à
+faire rentrer ses cheveux indisciplinés sous un lambeau
+de bonnet, vous savez bien que cette enfant-là, craintive
+et mélancolique jusque dans ses jeux, était aussi pure
+et aussi peu vaine que vos soeurs. Mon seul crime, si
+c'en est un quand on a une existence si malheureuse,
+était de désirer, non la richesse, mais le calme et la douceur
+de moeurs que procure l'aisance. Quand j'entrais
+chez quelque bourgeois, et que je voyais la tranquillité
+polie de sa famille, la propreté de ses enfants, l'élégante
+simplicité de sa femme, tout mon idéal était de pouvoir
+m'asseoir pour lire ou pour tricoter sur une chaise propre
+dans un intérieur silencieux et paisible; et quand je
+m'élevais jusqu'au rêve d'un tablier de taffetas noir, je
+croyais avoir poussé l'ambition jusqu'à ses dernières limites.
+J'appris, comme toutes les filles d'artisan, le travail
+de l'aiguille; mais j'y fus toujours lente et maladroite.
+La souffrance avait étiolé mes facultés actives;
+je ne vivais que de rêverie, heureuse quand je n'étais
+pas rudoyée, terrifiée et presque abrutie quand je l'étais.</p>
+
+<p>«Mais comment vous raconterai-je la principale et la
+plus affreuse cause de ma faute? Le dois-je, Arsène, et
+ne ferai-je pas mieux d'encourir un peu plus de blâme,
+que de charger d'une si odieuse malédiction la tête de
+mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut tout dire, répondit Arsène, ou plutôt je vais
+le dire pour vous; car vous ne pouvez pas vous laisser
+accuser d'un crime quand vous êtes innocente. Moi, je sais
+tout, et je viens de le dire à mes soeurs, qui l'ignoraient
+encore. Son père, dit-il en s'adressant à nous (pardonnez-lui,
+mes amis; la misère est la cause de l'ivrognerie, et
+l'ivrognerie est la cause de tous nos vices), ce malheureux
+homme, avili, dégradé, privé de raison à coup sûr,
+conçut pour sa fille une passion infâme, et cette passion
+éclata précisément un jour où Marthe, ayant été remarquée
+à la danse sans le savoir, par un commis voyageur,
+avait excité le jalousie insensée de son père. Ce voyageur
+avait été très-empressé auprès d'elle; il n'avait pas manqué,
+comme ils font tous à l'égard des jeunes filles qu'ils
+rencontrent dans les provinces, de lui parler d'amour et
+d'enlèvement. Marthe l'avait à peine écouté. Dès la nuit
+suivante il devait repartir, et la nuit suivante, au moment
+où il repartait, il vit une femme échevelée courir sur ses
+traces et s'élancer dans sa voiture. C'était Marthe qui
+fuyait, nouvelle Béatrix, les violences sinistres d'un nouveau
+Cenci. Elle aurait pu, direz-vous, prendre un autre
+parti, chercher un refuge ailleurs, invoquer la protection
+des lois; mais dans ce cas-là, il fallait déshonorer
+son père, affronter la honte d'un de ces procès scandaleux
+d'où l'innocent sort parfois aussi souillé dans l'opinion
+que le coupable. Marthe crut avoir trouvé un ami,
+un protecteur, un époux même; car le voyageur, voyant
+sa simplicité d'enfant, lui avait parlé de mariage. Elle
+crut pouvoir l'aimer par reconnaissance, et, même après
+qu'il l'eut trompée, elle crut lui devoir encore une sorte
+de gratitude.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, reprit Marthe, mes premiers pas dans la
+vie avaient été marqués de scènes si terribles et de dangers
+si affreux, que je n'avais plus le droit d'être si difficile.
+J'avais changé de tyran. Mais le second, avec ses
+jalousies et ses emportements, avait une sorte d'éducation
+qui me le faisait paraître bien moins rude que le premier.
+Tout est relatif. Cet homme, que vous trouvez si grossier,
+et que moi-même j'ai trouvé tel à mesure que j'ai eu des
+objets de comparaison autour de moi, me paraissait bon,
+sincère, dans les commencements. La douceur exceptionnelle
+que j'avais acquise dans une vie si contrainte et
+si dure, encouragea et poussa rapidement à l'excès les
+instincts despotiques de mon nouveau maître. Je les supportai
+avec une résignation que n'auraient pas eue des
+femmes mieux élevées. J'étais en quelque sorte blasée
+sur les menaces et les injures. Je rêvais toujours l'indépendance,
+mais je ne la croyais plus possible pour moi.
+J'étais une âme brisée; je ne sentais plus en moi l'énergie
+nécessaire à un effort quelconque, et sans l'amitié,
+les conseils et l'aide d'Arsène, je ne l'aurais jamais eue.
+Tout ce qui ressemblait à des offres d'amour, les simples
+hommages de la galanterie, ne me causaient qu'effroi et
+tristesse. Il me fallait plus qu'un amant, il me fallait un
+ami: je l'ai trouvé, et maintenant je m'étonne d'avoir si
+longtemps souffert sans espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant vous serez heureuse, lui dis-je; car
+vous ne trouverez autour de vous que tendresse, dévouement
+et déférence.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de votre part et de celle d'Eugénie, s'écria-t-elle
+en se jetant au cou de ma compagne, j'y compte; et
+quant à l'amitié de celui-ci, ajouta-t-elle en prenant la
+tête d'Arsène entre ses deux mains, elle me fera tout
+supporter.»</p>
+
+<p>Arsène rougit et pâlit tour à tour.</p>
+
+<p>«Mes soeurs vous respecteront, s'écria-t-il d'une voix
+émue, ou bien...</p>
+
+<p>&mdash;Point de menaces, répondit-elle, oh! jamais de menaces
+à cause de moi. Je les désarmerai, n'en doutez
+pas; et si j'échoue, je subirai leur petite morgue. C'est si
+peu de chose pour moi! cela me paraît un jeu d'enfant.</p>
+
+<p>Sois sans inquiétude, cher Arsène. Tu as voulu me sauver,
+tu m'as sauvée en effet, et je te bénirai tous les jours
+de ma vie.»</p>
+
+<p>Transporté d'amour et de joie, Arsène retourna au
+café Poisson, et Marthe alla doucement prendre possession
+de son petit lit auprès des deux soeurs, dont les vigoureux
+ronflements couvrirent le bruit léger de ses pas.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X.</h3>
+
+<p>Les soeurs d'Arsène se radoucirent en effet. Après
+quelques jours de fatigue, d'étonnement et d'incertitude,
+elles parurent prendre leur parti et s'associer, sans arrière-pensée,
+à la compagne qui leur était imposée. Il est
+vrai que Marthe leur témoigna une obligeance qui allait
+presque jusqu'à la soumission. Les bonnes manières
+qu'elle avait su prendre, jointes à sa douceur naturelle
+et à une sensibilité toujours éveillée et jamais trop expansive,
+rendaient son commerce le plus aimable que j'aie,
+jamais rencontré dans une femme. Il n'avait fallu que
+deux ou trois jours pour inspirer à Eugénie et à moi une
+amitié véritable pour elle. Sa politesse imposait à l'altière
+Louison; et lorsque celle-ci éprouvait le besoin de lui
+chercher noise, sa voix douce, ses paroles choisies, ses
+intentions prévenantes calmaient ou tout au moins mataient
+l'humeur querelleuse de la villageoise.</p>
+
+<p>De notre côté, nous faisions notre possible pour réconcilier
+Louise et Suzanne avec ce Paris dont le premier
+aspect les avait tant irritées. Elles s'étaient imaginé, au
+fond de leur village, que Paris était un Eldorado où, relativement,
+la misère était ce que l'on considère comme
+richesse en province. Jusqu'à un certain point leur rêve
+était bien réalisé, car lorsqu'elles allaient en fiacre (je
+leur donnai deux ou trois fois ce plaisir luxueux), elles
+se regardaient l'une l'autre d'un air ébahi, en disant:
+«Nous ne nous gênons pas ici! nous roulons carrosse.»
+Et puis, la vue des moindres boutiques leur causait des
+éblouissements d'admiration. Le Luxembourg leur paraissait
+un lieu enchanté. Mais si la vue des objets nouveaux
+vint à bout de les distraire pendant quelques jours,
+elles n'en firent pas moins de tristes retours sur leur
+condition nouvelle, lorsqu'elles se retrouvèrent dans cette
+petite chambre au cinquième où leur vie devait se renfermer.
+Quelle différence, en effet, avec leur existence
+provinciale! Plus d'air, plus de liberté, plus de causerie
+sur la porte avec les voisines; plus d'intimité avec tous
+les habitants de la rue; plus de promenade sur un petit
+rempart planté de marronniers, avec toutes les jeunes
+filles de l'endroit, après les journées de travail; plus de
+danses champêtres le dimanche! Aussitôt qu'elles furent
+installées au travail, elles virent bien qu'à Paris les jours
+étaient trop courts pour la quantité des occupations nécessaires,
+et que, si l'on gagnait le double de ce qu'on
+gagne en province, il fallait aussi dépenser le double et
+travailler le triple. Chacune de ces découvertes était pour
+elles une surprise fâcheuse. Elles ne concevaient pas non
+plus que la vertu des filles fût exposée à tant de dangers,
+et qu'il ne fallût pas sortir seules le soir, ni aller danser
+au bal public quand on voulait se respecter. «Ah! mon
+Dieu! s'écriait Suzanne consternée, le monde est donc
+bien méchant ici?»</p>
+
+<p>Mais cependant elles se soumirent, non sans murmure
+intérieur. Arsène les tenait en respect par de fréquentes
+exhortations, et elles ne manifestaient plus leur mécontentement
+avec la sauvagerie du premier jour. Ce voisinage
+de deux filles mal satisfaites et passablement malapprises
+eût été assez désagréable, si le travail, remède
+souverain à tous les maux quand il est proportionné à
+nos forces, ne fût venu tout pacifier. Grâce aux petites
+précautions qu'Eugénie avait prises d'avance, l'ouvrage
+arrivait; et elle songeait sérieusement, voyant l'estime
+et la confiance que lui témoignaient ses pratiques, à
+monter un atelier de couturière. Marthe n'était pas fort
+diligente, mais elle avait beaucoup de goût et d'invention.
+Louison cousait rapidement et avec une solidité cyclopéenne.
+Suzanne n'était pas maladroite. Eugénie ferait
+les affaires, essaierait les robes, dirigerait les travaux,
+et partagerait loyalement avec ses associées. Chacune,
+étant intéressée au succès du <i>phalanstère</i>, travaillerait,
+non à la tâche et sans conscience, comme font les ouvrières
+à la journée, mais avec tout le zèle et l'attention
+dont elle était susceptible. Cette grande idée souriait
+assez aux soeurs d'Arsène; restait à savoir si le caractère
+de Louison s'assouplirait assez pour rendre l'association
+praticable. Habituée à commander, elle était bouleversée
+de voir que cette fainéante de Marthe (comme elle l'appelait
+tout bas dans l'oreille de sa soeur) avait plus de
+génie qu'elle pour imaginer un ornement de manche, ou
+agencer les parties délicates d'un corsage. Lorsque, fidèle
+à ses traditions antédiluviennes, elle taillait à sa guise,
+et qu'Eugénie venait bouleverser ses plans et détruire
+toutes ses notions, la virago avait bien de la peine à ne
+pas lui jeter sa chaise à la tête. Mais une douce parole
+de Marthe et un malin sourire de Suzon faisaient rentrer
+toute cette colère, et elle se contentait de mugir sourdement,
+comme la mer après une tempête.</p>
+
+<p>Pendant qu'on faisait dans nos mansardes cet essai
+important d'une vie nouvelle, Horace, retranché dans la
+sienne, se livrait à des essais littéraires. Dès que je fus
+un peu rendu à la liberté, j'allai le voir; car depuis plusieurs
+jours j'étais privé de sa société. Je trouvai son
+intérieur singulièrement changé. Il avait arrangé sa petite
+chambre garnie avec une sorte d'affectation. Il avait
+mis son couvre-pied sur sa table, afin de lui donner un
+air de bureau. Il avait placé un de ses matelas dans l'embrasure
+de la porte, afin d'intercepter les bruits du voisinage;
+et de son rideau d'indienne, roulé autour de lui,
+il s'était fait une robe de chambre, ou plutôt un manteau
+de théâtre. Il était assis devant sa table, les coudes
+en avant, la tête dans ses mains, la chevelure ébouriffée;
+et quand j'ouvris la porte, vingt feuillets manuscrits,
+soulevés par le courant d'air, voltigèrent autour de lui,
+et s'abattirent de tous côtés, comme une volée d'oiseaux
+effarouchés.</p>
+
+<p>Je courus après eux, et en les rassemblant j'y jetai un
+regard indiscret. Tous portaient en tête des titres différents.</p>
+
+<p>«C'est un roman, m'écriai-je, cela s'appelle <i>la Malédiction</i>,
+chapitre 1er! mais non, cela s'appelle <i>le Nouveau René</i>,
+Ier chapitre... Eh non! voici <i>Une Déception</i>,
+livre Ier. Ah! maintenant, cet autre, <i>le Dernier
+Croyant</i>, Ière partie... Eh mais! voici des vers! un poème!
+chant Ier, <i>la Fin du monde</i>. Ah! une ballade! <i>la Jolie
+Fille du roi maure</i>, strophe 1ère; et sur cette autre
+feuille, <i>la Création</i>, drame fantastique, scène 1ère; et
+puis voici un vaudeville, Dieu me pardonne! <i>les Truands
+philosophes</i>, acte 1er; et par ma foi! encore autre chose!
+un pamphlet politique, page Ière. Mais si tout cela marche
+de front, tu vas, mon cher Horace, faire invasion dans la
+littérature.»</p>
+
+<p>Horace était furieux. Il se plaignit de ma curiosité, et,
+m'arrachant des mains tous ces commencements, dont
+aucun n'avait été poussé au delà d'une demi-page, il les
+froissa, en fit une boule, et la jeta dans la cheminée.</p>
+
+<p>«Quoi! tant de rêves, tant de projets, tant de conceptions
+entièrement abandonnées pour une plaisanterie?
+lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, répondit-il,
+je le veux bien! Causons, rions tant que tu
+voudras; mais si tu me railles avant que mon char soit
+lancé, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux au
+galop.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en vais, je m'en vais, dis-je en reprenant mon
+chapeau; je ne veux pas te déranger dans le moment
+de l'inspiration.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, reste, dit-il en me retenant de force;
+l'inspiration ne viendra pas aujourd'hui. Je suis stupide,
+et tu viens à point pour me distraire de moi-même. Je
+suis harassé, j'ai la tête brisée. Il y a trois nuits que je
+n'ai dormi, et cinq jours que je n'ai pris l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est un beau courage, et je t'en félicite.
+Tu dois avoir quelque chose en train. Veux-tu me le
+lire?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! Je n'ai rien écrit. Pas une ligne de rédaction;
+c'est une chose plus difficile que je ne croyais de se
+mettre à barbouiller du papier. Vraiment, c'est rebutant.
+Les sujets m'obsèdent. Quand je ferme les yeux, je
+vois une armée, un monde de créations se peindre et
+s'agiter dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux,
+tout cela disparaît. J'avale des pintes de café, je fume
+des pipes par douzaines, je me grise dans mon propre
+enthousiasme; il me semble que je vais éclater comme
+un volcan. Et quand je m'approche de cette table maudite,
+la lave se fige et l'inspiration se refroidit. Pendant
+le temps d'apprêter une feuille de papier et de tailler
+ma plume, l'ennui me gagne; l'odeur de l'encre me donne
+des nausées. Et puis cette horrible nécessité de traduire
+par des mots et d'aligner en pattes de mouches des pensées
+ardentes, vives, mobiles comme les rayons du soleil
+teignant les nuages de l'air! Oh! c'est un métier, cela
+aussi! Où fuir le métier, grand Dieu? Le métier me
+poursuivra partout!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc la prétention, lui dis-je, de trouver
+une manière d'exprimer votre pensée qui n'ait pas une
+forme sensible? Je n'en connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime
+abord, sans fatigue, mais sans effort, comme l'eau murmure
+et comme le rossignol chante.</p>
+
+<p>&mdash;Le murmure de l'eau est produit par un travail, et
+le chant du rossignol est un art. N'avez-vous jamais entendu
+les jeunes oiseaux gazouiller d'une voix incertaine
+et s'essayer difficilement à leurs premiers airs? Toute
+expression précise d'idées, de sentiments, et même d'instincts,
+exige une éducation. Avez-vous donc, dès le premier
+essai, l'espoir d'écrire avec l'abondance et la facilité
+que donne une longue pratique?»</p>
+
+<p>Horace prétendit que ce n'était ni la facilité ni l'abondance
+qui lui manquaient, mais que le temps matériel
+de tracer des caractères anéantissait toutes ses facultés.
+Il mentait, et je lui offris de sténographier sous sa dictée,
+tandis qu'il improviserait à haute voix. Il refusa, et pour
+cause. Je savais bien qu'il pouvait rédiger une lettre
+spirituelle et charmante au courant de la plume; mais
+il me semblait bien que donner une forme tant soit peu
+étendue et complète à une idée quelconque demandait
+plus de patience et de travail. L'esprit d'Horace n'était
+certes pas stérile; il avait raison de se plaindre du trop
+d'activité de ses pensées et de la multitude de ses visions;
+mais il manquait absolument de cette force d'élaboration
+qui doit présider à l'emploi de la forme. Il ne savait pas
+travailler; plus tard, j'appris qu'il ne savait pas souffrir.</p>
+
+<p>Et puis ce n'était pas là le principal obstacle. Je crois
+que pour écrire il faut avoir une opinion arrêtée et raisonnée
+sur le sujet qu'on traite, sans compter une certaine
+somme d'autres idées également arrêtées pour appuyer
+ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur
+quoi que ce soit. Il improvisait ses convictions en causant,
+à mesure qu'il les développait, et il le faisait d'une
+façon assez brillante; aussi en changeait-il souvent, et
+le Masaccio, en l'écoutant, avait coutume de répéter
+entre ses dents cet axiome proverbial: «Les jours se
+suivent et ne se ressemblent pas.»</p>
+
+<p>Pourvu qu'on se borne à des causeries, on peut occuper
+et amuser ses auditeurs à ses risques et périls, en
+usant de ce procédé. Mais quand on fait de la parole un
+emploi plus solennel, il faut peut-être savoir un peu
+mieux ce qu'on prétend dire et prouver. Horace n'était
+pas embarrassé de le trouver dans une discussion; mais
+ses opinions, auxquelles il ne croyait qu'au moment de
+les émettre, ne pouvaient pas échauffer le fond de son
+coeur, émouvoir son imagination, et opérer en lui ce travail
+intérieur, mystérieux, puissant, qui a pour résultat
+l'inspiration, comme l'oeuvre des cyclopes, qui était manifestée
+par la flamme de l'Etna.</p>
+
+<p>A défaut de convictions générales, les sentiments particuliers
+peuvent nous émouvoir et nous rendre éloquents;
+c'est en général la puissance de la jeunesse.
+Horace ne l'avait pas encore; et n'ayant ni ressenti les
+émotions passionnées ni vu leurs effets dans la société;
+en un mot, n'ayant appris ce qu'il savait que dans les
+livres, il ne pouvait être poussé ni par une révélation
+supérieure ni par un besoin généreux, au choix de tel ou
+tel récit, de telle ou telle peinture. Comme il était riche
+de fictions entassées dans son intelligence par la culture,
+et toutes prêtes à être fécondées quand sa vie serait complétée,
+il se croyait prêt à produire. Mais il ne pouvait
+pas s'attacher à ces créations fugitives qui ne remuaient
+pas son âme, et qui, à vrai dire, n'en sortaient pas, puisqu'elles
+étaient le produit de certaines combinaisons de
+la mémoire. Aussi manquaient-elles d'originalité, sous
+quelque forme qu'il voulût les résoudre, et il le sentait;
+car il était homme de goût, et son amour-propre n'avait
+rien de sot. Alors il raturait, déchirait, recommençait,
+et finissait par abandonner son oeuvre pour en essayer
+une autre qui ne réussissait pas mieux.</p>
+
+<p>Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il
+se trompait en l'attribuant au dégoût de la forme. La
+forme était la seule richesse qu'il eût pu acquérir dès
+lors avec de la patience et de la volonté; mais cela n'aurait
+jamais suppléé à un certain fonds qui lui manquait
+essentiellement, et sans lequel les oeuvres littéraires les
+plus chatoyantes de métaphores, les plus chargées de
+tours ingénieux et charmants, n'ont cependant aucune
+valeur.</p>
+
+<p>Je lui avais bien souvent répété ces choses, mais sans
+le convaincre. Après l'essai que, depuis plus d'un mois,
+il s'obstinait à faire, il s'aveuglait encore. Il croyait que
+le bouillonnement de son sang, l'impétuosité de sa jeunesse,
+l'impatience fiévreuse de s'exprimer, étaient les
+seuls obstacles à vaincre. Cependant, il avouait que tout
+ce qu'il avait essayé prenait, au bout de dix lignes ou de
+trois vers, une telle ressemblance avec les auteurs dont
+il s'était nourri, qu'il rougissait de ne faire que des pastiches.
+Il me montra quelques vers et quelques phrases
+qui eussent pu être signés Lamartine, Victor Hugo, Paul
+Courier, Charles Nodier, Balzac, voire Béranger, le plus
+difficile de tous à imiter, à cause de sa manière nette et,
+serrée; mais ces courts essais, qu'on aurait pu appeler
+des fragments de fragments, n'eussent été, dans l'oeuvre
+de ses modèles, que des appendices servant d'ornement
+à des pensées individuelles, et cette individualité, Horace
+ne l'avait pas. S'il voulait émettre l'idée, on était choqué
+(et il l'était lui-même) du plagiat manifeste, car cette
+idée n'était point à lui: elle était à eux; elle était à tout
+le monde. Pour y mettre son cachet, il eût fallu qu'il la
+portât dans sa conscience et dans son coeur, assez profondément
+et assez longtemps pour qu'elle y subît une
+modification particulière; car aucune intelligence n'est
+identique à une autre intelligence, et les mêmes causes
+ne produisent jamais les mêmes effets dans l'une et dans
+l'autre; aussi plusieurs maîtres peuvent-ils s'essayer simultanément
+à rendre un même fait ou un même sentiment,
+à traiter un même sujet, sans le moindre danger
+de se rencontrer. Mais pour qui n'a point subi cette cause,
+pour qui n'a pas vu ce fait ni éprouvé ce sentiment par
+lui-même, l'individualité, l'originalité, sont impossibles.
+Aussi se passa-t-il bien des jours encore sans qu'Horace
+fût plus avancé qu'à la première heure. Je dois dire qu'il
+y usa en pure perte le peu de volonté qu'il avait amassée
+pour sortir de l'inaction. Quand il fut harassé de fatigue,
+abreuvé de dégoût, presque malade, il sortit de sa retraite,
+et se répandit de nouveau au dehors, cherchant
+des distractions et voulant même essayer, disait-il, des
+passions, pour voir s'il réveillerait par là sa muse engourdie.</p>
+
+<p>Cette résolution me fit trembler pour lui. S'embarquer
+sans but sur cette mer orageuse, sans aucune expérience
+pour se préserver, c'est risquer plus qu'on ne pense. Il
+s'était aventuré de même dans la carrière littéraire; mais
+comme là il ne devait pas trouver de complice, le seul
+désastre qu'il eût éprouvé, c'était un peu d'encre et de
+temps perdu. Mais qu'allait-il devenir, aveugle lui-même,
+sous la conduite de l'<i>aveugle dieu?</i></p>
+
+<p>Son naufrage ne fut pas aussi prompt que je le craignais.
+En fait de passions, ne se perd pas qui veut. Horace
+n'était point né passionné. Sa personnalité avait
+pris de telles dimensions dans son cerveau, qu'aucune
+tentation n'était digne de lui. Il lui eût fallu rencontrer
+des êtres sublimes pour éveiller son enthousiasme; et,
+en attendant, il se préférait, avec quelque raison, à tous
+les êtres vulgaires avec lesquels il pouvait établir des
+rapports. Il n'y avait pas à craindre qu'il risquât sa précieuse
+santé avec des prostituées de bas étage. Il était
+incapable de rabaisser son orgueil jusqu'à implorer celles
+qui ne cèdent qu'à des offres considérables ou à des démonstrations
+d'engouement qui raniment leur coeur éteint
+et réveillent leur curiosité blasée. Il faisait profession
+pour celles-là d'un mépris qui allait jusqu'à l'intolérance
+la plus cruelle. Il ne comprenait pas le sens religieux et
+vraiment grand de <i>Marion Delorme</i>. Il aimait l'oeuvre
+sans être pénétré de la moralité profonde qu'elle renferme.
+Il se posait en Didier, mais seulement pour une
+scène, celle où l'amant de Marion, étourdi de sa découverte,
+accable cette infortunée de ses sarcasmes et de ses
+malédictions; et, quant au pardon du dénouement, il disait
+que Didier ne l'eût jamais accordé s'il n'eût dû avoir,
+une minute après, la tête tranchée.</p>
+
+<p>Ce qu'il y avait à craindre, c'est que, s'adressant à
+des existences plus précieuses, il ne les flétrît ou ne les
+brisât par son caprice ou son orgueil, et qu'il ne remplît
+la sienne propre de regrets ou de remords. Heureusement
+cette victime n'était pas facile à trouver. On ne trouve
+pas plus l'amour, quand on le cherche de sang-froid et
+de parti pris, qu'on ne trouve l'inspiration poétique dans
+les mêmes conditions. Pour aimer, il faut commencer
+par comprendre ce que c'est qu'une femme, quelle protection
+et quel respect on lui doit. A celui qui est pénétré
+de la sainteté des engagements réciproques, de l'égalité
+des sexes devant Dieu, des injustices de l'ordre social et
+de l'opinion vulgaire à cet égard, l'amour peut se révéler
+dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté; mais à
+celui qui est imbu des erreurs communes de l'infériorité
+de la femme, de la différence de ses devoirs avec les
+nôtres en fait de fidélité; à celui qui ne cherche que des
+émotions et non un idéal, l'amour ne se révélera pas.
+Et, à cause de cela, l'amour, ce sentiment que Dieu a
+fait pour tous, n'est connu que d'un bien petit nombre.</p>
+
+<p>Horace n'avait jamais remué dans sa pensée cette
+grande question humaine. Il riait volontiers de ce qu'il
+ne comprenait pas, et, ne jugeant le saint-simonisme
+(alors en pleine propagande) que par ses côtés défectueux,
+il rejetait tout examen d'un pareil charlatanisme. C'était
+son expression; et si elle était méritée à beaucoup d'égards,
+ce n'était du moins sous aucun rapport sérieux à
+lui connu. Il ne voyait là que les habits bleus et les fronts
+épilés des <i>pères</i> de la nouvelle doctrine, et c'en était
+assez pour qu'il déclarât absurde et menteuse toute l'idée
+saint-simonienne. Il ne cherchait donc aucune lumière,
+et se laissait aller à l'instinct brutal de la priorité masculine
+que la société consacre et sanctifie, sans vouloir
+tremper dans aucun pédantisme, pas plus, disait-il, dans
+celui des conservateurs que dans celui des novateurs.</p>
+
+<p>Avec ces notions vagues et cette absence totale de
+dogme religieux et social, il voulait expérimenter l'amour,
+la plus religieuse des manifestations de notre vie morale,
+le plus important de nos actes individuels par rapport à
+la société! Il n'avait ni l'élan sublime qui peut réhabiliter
+l'amour dans une intelligence hardie, ni la persistance
+fanatique, qui peut du moins lui conserver une
+apparence d'ordre et une espèce de vertu en suivant les
+traditions du passé.</p>
+
+<p>Sa première passion fut pour la Malibran.</p>
+
+<p>Il allait quelquefois au parterre des Italiens; il emprunta
+de l'argent, et y alla toutes les fois que la divine
+cantatrice paraissait sur la scène. Certes, il y avait de
+quoi allumer son enthousiasme, et j'aurais désiré que
+cette adoration continue occupât plus longtemps son
+imagination. Elle l'eût préparé à recevoir des impressions
+plus durables et plus complètes. Mais Horace ne
+savait pas attendre. Il voulut réaliser son rêve, et il fit
+<i>des folies</i> pour madame Malibran, c'est-à-dire qu'il s'élança
+sous les roues de sa voiture (après l'avoir guettée
+à la sortie), sans toutefois se laisser faire aucun mal;
+puis il jeta un ou deux bouquets sur la scène; puis enfin
+il lui écrivit une lettre délirante, comme il avait écrit
+quelques semaines auparavant à madame Poisson. Il ne
+reçut pas plus de réponse cette fois que l'autre, et il
+ignora de même le sort de sa lettre, si on l'avait méprisée,
+si on l'avait reçue.</p>
+
+<p>Je craignais que ce premier échec ne lui causât un vif
+chagrin. Il en fut quitte pour un peu de dépit. Il se moqua
+de lui-même pour avoir cru un instant que «l'orgueil
+du génie s'abaisserait jusqu'à sentir le prix d'un hommage
+ardent et pur.» Je le trouvai un jour écrivant une
+seconde lettre qui commençait ainsi: «Merci, femme,
+merci! vous m'avez désabusé de la gloire;» et qui finissait
+par: «Adieu, Madame! soyez grande, soyez enivrée
+de vos triomphes! et puissiez-vous trouver, parmi les
+illustres amis qui vous entourent, un coeur qui vous
+comprenne, une intelligence qui vous réponde!»</p>
+
+<p>Je le déterminai à jeter cette lettre au feu, en lui disant
+que probablement madame Malibran en recevait de semblables
+plus de trois fois par semaine, et qu'elle ne perdait
+plus son temps à les lire. Cette réflexion lui donna
+à penser.</p>
+
+<p>«Si je croyais, s'écria-t-il, qu'elle eût l'infamie de
+montrer ma première lettre et d'en rire avec ses amis,
+j'irais la siffler ce soir dans <i>Tancrède</i>; car enfin elle
+chante faux quelquefois!</p>
+
+<p>&mdash;Votre sifflet serait couvert sous les applaudissements,
+lui dis-je; et s'il parvenait jusqu'aux oreilles de
+la cantatrice, elle se dirait, en souriant: «Voici un de
+mes billets doux qui me siffle; c'est le revers du bouquet
+d'avant-hier.» Ainsi votre sifflet serait un hommage de
+plus au milieu de tous les autres hommages.»</p>
+
+<p>Horace frappa du poing sur sa table.</p>
+
+<p>«Faut-il que je sois trois fois sot d'avoir écrit cette
+lettre! s'écria-t-il; heureusement j'ai signé d'un nom de
+fantaisie, et si quelque jour j'illustre le nom obscur que
+je porte, <i>elle</i> ne pourra pas dire: «J'ai celui-là dans
+mes épluchures.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI.</h3>
+
+<p>Horace abandonna pour quelques instants les lettres
+et l'amour, et vint, après ces premières crises, se reposer
+sur le divan de mon balcon, en regardant d'un air
+de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en me
+cassant des pipes, selon son habitude.</p>
+
+<p>Forcé de m'absenter une partie de la journée pour mes
+études et pour mes affaires, il fallait bien le laisser étendu
+sur mon tapis; car, pour le tirer de sa superbe indolence,
+il eût fallu lui signifier que cela me déplaisait; et,
+en somme, cela n'était pas. Je savais bien qu'il ne ferait
+pas la cour à Eugénie, que les soeurs d'Arsène lui casseraient
+la figure avec leurs fers à repasser s'il s'avisait de
+trancher du jeune seigneur libertin avec elles; et comme
+je l'aimais véritablement, j'avais du plaisir à le retrouver
+quand je rentrais, et à lui faire partager notre modeste
+repas de famille.</p>
+
+<p>Quant à Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui
+une mention particulière dans ses secrètes pensées, que
+lorsqu'elle était l'objet de ses oeillades au comptoir du
+café Poisson. Il lui rendait désormais la pareille, ne lui
+pardonnant pas d'avoir méprisé sa déclaration, que, dans
+le fait, elle n'avait pas reçue. Cependant il était toujours
+frappé, malgré lui, de son exquise manière d'être, de sa
+conversation sobre, sensée et délicate. Elle embellissait
+à vue d'oeil. Toujours mélancolique, elle n'avait plus
+cette expression d'abattement que donne l'esclavage.
+M. Poisson l'avait déjà remplacée, et ne lui causait plus
+de crainte. Elle prenait avec nous l'air de la campagne
+le dimanche; et sa santé, longtemps altérée, se consolidait
+par le régime doux et sain que je lui prescrivais, et
+qu'elle observait avec une absence de caprices et de révoltes
+rare chez une femme nerveuse. Sa présence attirait
+bien chez moi quelques amis de plus que par le
+passé; Eugénie se chargeait d'éconduire ceux dont la
+sympathie était trop visiblement improvisée. Quant aux
+anciens, nous leur pardonnions d'être un peu plus assidus
+que de coutume. Ces petites réunions, où des étudiants
+hardis et espiègles dans la rue prenaient tout à
+coup, sous nos toits, des manières polies, une gaieté
+chaste et un langage sensé, pour complaire à d'honnêtes
+filles et à des femmes aimables, avaient quelque chose
+d'utile et de beau en soi-même. Il aurait fallu avoir le
+coeur froid et de l'esprit farouche pour ne pas goûter,
+dans cet essai de sociabilité bienveillante et pure, un
+plaisir d'une certaine élévation. Tous s'en trouvaient
+bien. Horace y devenait moins personnel et moins âpre.
+Nos jeunes gens y prenaient l'idée et le goût de moeurs
+plus douces que celles dont ailleurs ils recevaient l'exemple.
+Marthe y oubliait l'horreur de son passé; Suzanne
+y riait de bon coeur, et s'y faisait un esprit plus juste que
+celui de la province. Louison y progressait moins que les
+autres; mais elle y acquérait la puissance de contenir sa
+rude franchise, et, quoique toujours farouche dans son
+rigorisme, elle n'était pas fâchée d'être traitée comme
+une dame par des jeunes gens dont elle s'exagérait peut-être
+beaucoup l'élégance et la distinction.</p>
+
+<p>Insensiblement Horace trouva un grand charme dans
+la société de Marthe. Ne pouvant pas savoir si elle avait
+jamais reçu sa lettre, il eut l'esprit de se conduire comme
+un homme qui ne veut pas se faire repousser deux fois.
+Il lui témoigna une sorte de sympathie dévouée qui pouvait
+devenir de l'amour si on n'en arrêtait pas brusquement
+le progrès, et qui, en cas de résistance soutenue,
+était une réparation de bon goût pour le passé.</p>
+
+<p>Cette situation est la plus favorable au développement
+de la passion. On y franchit de grandes distances d'une
+manière insensible. Quoique mon jeune ami ne fût disposé,
+ni par nature, ni par éducation, aux délicatesses de
+l'amour, il y fut initié par le respect dont il ne put se
+défendre. Un jour, il parla d'instinct le langage de la
+passion, et fut éloquent. C'était la première fois que
+Marthe entendait ce langage. Elle n'en fut pas effrayée
+comme elle s'était attendue à l'être; elle y trouva même
+un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle
+s'avoua surprise, émue, demanda du temps pour comprendre
+ce qui se passait en elle, et lui laissa l'espérance.</p>
+
+<p>Confident d'Horace, je l'étais indirectement d'Arsène
+par l'intermédiaire d'Eugénie. Je m'intéressais à l'un et
+à l'autre; j'étais l'ami de tous deux; si j'estimais davantage
+Arsène, je puis dire que j'avais plus d'amitié et
+d'attrait pour Horace. Entre ces deux poursuivants de la
+Pénélope dont j'étais le gardien, j'eusse été assez embarrassé
+de me prononcer, si j'avais eu un conseil à
+donner. Mon affection me défendait de nuire à l'un des
+deux; mais Eugénie éclaira ma conscience.</p>
+
+<p>«Arsène aime Marthe d'un amour éternel, me dit-elle,
+et Horace n'a pour Marthe qu'une fantaisie. Dans
+l'un elle trouvera, quoi qu'elle fasse, un ami, un protecteur,
+un frère; l'autre se jouera de son repos, de son
+honneur peut-être; et l'abandonnera pour un nouveau
+caprice. Que votre amitié pour Horace ne soit pas puérile.
+C'est à Marthe que vous devez votre sollicitude
+tout entière. Malheureusement elle semble écouter cet
+écervelé avec plaisir; cela m'afflige, et je crois que plus
+je dis de mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est à
+vous de l'éclairer: elle croira plus en vous qu'en moi.
+Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne l'aimera jamais.»</p>
+
+<p>Cela était bien difficile à prouver et bien téméraire à
+affirmer. Qu'en savions-nous après tout? Horace était
+assez jeune pour ignorer même l'amour; mais l'amour
+pouvait opérer une grande crise en lui, et mûrir tout à
+coup son caractère. Je convins que ce n'était pas à la
+noble Marthe de courir les hasards d'une pareille expérience,
+et je promis de tenter le moyen qu'Eugénie me
+suggéra, qui était de mener Horace dans le monde pour
+le distraire de son amour, ou pour en éprouver la force.</p>
+
+<p>Dans le monde! me dira-t-on, vous, un étudiant, un
+carabin? Eh! mon Dieu oui. J'avais, avec plusieurs nobles
+maisons, des relations, non pas assidues, mais régulières
+et durables, qui pouvaient toujours me mettre
+en rapport, à ma première velléité, avec ce que le faubourg
+Saint-Germain avait de plus brillant et de plus
+aimable. J'avais un unique habit noir qu'Eugénie me
+conservait avec soin pour ces grandes occasions, des
+gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois à force de les
+frotter avec de la mie de pain, du linge irréprochable,
+moyennant quoi je sortais environ une fois par mois de
+ma retraite; j'allais voir les anciens amis de ma famille,
+et j'étais toujours reçu à bras ouverts, quoiqu'on sût fort
+bien que je ne me piquais pas d'un ardent légitimisme.
+Le mot de l'énigme, et pardonnez-moi, cher lecteur, de
+n'avoir pas songé plus tôt à vous le dire, c'est que j'étais
+né gentilhomme et de très-bonne souche.</p>
+
+<p>Fils unique et légitime du comte de Mont..., ruiné,
+avant de naître, par les révolutions, j'avais été élevé par
+mon respectable père, l'homme le plus juste, le plus
+droit et le plus sage que j'aie jamais connu. Il m'avait
+enseigné lui-même tout ce qu'on enseigne au collège; et,
+à dix-sept ans, j'avais pu aller chercher à Paris avec lui
+mon diplôme de bachelier ès-lettres. Puis nous étions
+revenus ensemble dans notre modeste maison de province,
+et là il m'avait dit:&mdash;Tu vois que je suis attaqué
+d'infirmités très-graves; il est possible qu'elles
+m'emportent plus tôt que nous ne pensons, ou du moins
+qu'elles affaiblissent ma mémoire, ma volonté et mon
+jugement. Je veux employer ce peu de lucidité qui me
+reste à causer sérieusement avec toi de ton avenir, et
+t'aider à fixer tes idées.</p>
+
+<p>«Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent
+se consoler de la perte du régime de la dévotion et
+de la galanterie, le siècle est en progrès et la France
+marche vers des doctrines démocratiques que je trouve
+de plus en plus équitables et providentielles, à mesure
+que j'approche du terme où je retournerai nu vers celui
+qui m'a envoyé nu sur la terre. Je t'ai élevé dans le sentiment
+religieux de l'égalité des droits entre tous les
+hommes, et je regarde ce sentiment comme le complément
+historique et nécessaire du principe de la charité
+chrétienne. Il sera bon que tu pratiques cette égalité en
+travaillant, selon tes forces et tes lumières, pour acquérir
+et maintenir ta place dans la société. Je ne désire point
+pour toi que cette place soit brillante. Je te la désire indépendante
+et honorable. Le mince héritage que je te
+laisserai ne servira guère qu'à te donner les moyens
+d'acquérir une éducation spéciale; après quoi tu te soutiendras
+et tu soutiendras ta famille, si tu en as une, et
+si cette éducation a porté ses fruits. Je sais bien que les
+nobles de notre entourage me blâmeront beaucoup, dans
+les commencements, de donner à mon fils une profession,
+au lieu de le placer sous la protection d'un gouvernement.
+Mais un jour n'est pas loin peut-être où ils
+regretteront beaucoup d'avoir rendu les leurs propres
+uniquement à profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai
+appris dans l'émigration quelle triste chose c'est qu'une
+éducation de gentilhomme, et j'ai voulu t'enseigner
+d'autres arts que l'équitation et la chasse. J'ai trouvé en
+toi une docilité affectueuse dont je te remercie au nom
+de l'amour que je te porte, et tu me remercieras encore
+plus un jour de l'avoir mise à l'épreuve.»</p>
+
+<p>Je passai deux ans près de lui, occupé à compléter
+mes premières études, et à développer les idées dont il
+m'avait donné le germe. Il me fit examiner les éléments
+de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle je me
+sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de
+le voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager
+qui m'influença, mais il est certain qu'une vocation prononcée
+me poussa vers l'étude de la médecine.</p>
+
+<p>Lorsque mon père s'en fut bien assuré, il voulut m'envoyer
+à Paris; mais il était dans un si déplorable état de
+santé, que j'obtins de lui de rester encore quelques mois
+pour le soigner. Nous marchions, hélas! vers une éternelle
+séparation. Son mal empirait toujours; les mois et
+les saisons se succédaient sans lui apporter aucun soulagement,
+mais sans rien ôter à son courage. À chaque
+redoublement de la maladie, il voulait me renvoyer, disant
+que j'avais quelque chose de plus important à faire
+que de soigner un moribond, mais il céda à ma tendresse,
+et me permit de lui fermer les yeux. Un moment
+avant que d'expirer, il me fit renouveler le serment que
+je lui avais fait bien des fois d'entreprendre sur-le-champ
+mes éludes.</p>
+
+<p>Je tins religieusement ma promesse, et, malgré la
+douleur dont j'étais accablé, je poussai activement les
+préparatifs de mon départ. Il avait lui-même mis ordre à
+mes affaires, en affermant sa propriété pour neuf ans,
+afin que j'eusse un revenu assuré pendant mes années
+de travail à Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis
+quatre ans, vivant de mes trois mille francs de rente, et
+voyant approcher l'époque de mes examens sans avoir
+rien négligé pour obéir aux dernières volontés du meilleur
+des pères, et sans avoir interrompu mes anciennes
+relations avec celles de nos connaissances pour lesquelles
+il avait eu de l'estime et de l'affection.</p>
+
+<p>De ce nombre était la comtesse de Chailly, qui, dans
+sa jeunesse, malgré la différence des fortunes, avait eu,
+disait-on, pour mon père des sentiments fort tendres.
+Une amitié loyale avait survécu à cet amour, et mon
+père, en mourant, m'avait dit: «N'abandonne jamais
+cette personne-là; c'est la meilleure femme que j'aie
+rencontrée dans ma vie.»</p>
+
+<p>Elle était effectivement aussi bonne que spirituelle.
+Quoique fort riche, elle n'avait aucune vanité, et quoique
+fort bien née, elle n'avait aucun préjugé aristocratique.
+Elle possédait plusieurs châteaux, l'un desquels
+touchait à la petite propriété de mon père, et c'est dans
+celui-là qu'elle passait les étés de préférence. Elle avait,
+en outre, un petit hôtel dans la rue de Varennes, et,
+comme elle aimait la causerie, elle y rassemblait une
+société assez agréable. L'étiquette et la morgue en étaient
+bannies; on y voyait des gens du monde, tous appartenant
+à l'ancienne noblesse ou à l'opinion légitimiste, et
+en même temps quelques gens de lettres et des artistes
+de toutes les opinions. On pouvait professer là les idées
+les plus nouvelles; mais le juste-milieu et la bourgeoisie
+parvenue ne trouvaient point grâce devant madame de
+Chailly; elle s'arrangeait mieux, comme toutes les carlistes,
+des opinions républicaines et de la pauvreté fière
+et discrète.</p>
+
+<p>Cette année-là elle avait été retenue à Paris par des
+affaires importantes, et quoique la saison fût avancée,
+elle ne se disposait pas encore à partir. Son cercle était
+fort restreint, et l'élément artiste et littéraire, qui ne va
+guère à la campagne qu'en automne (quand il y va),
+<i>donnait</i> plus dans son salon que l'élément noble. Elle
+m'accorda gracieusement la faveur de lui présenter un
+de mes amis, et un soir je lui menai Horace.</p>
+
+<p>Celui-ci m'avait demandé fort ingénument des instructions
+sur la manière de se présenter dans le monde, et
+de s'y tenir convenablement. Ce n'était pas tout à fait la
+première l'ois qu'il lui arrivait de voir des personnes de
+cette classe; mais il n'ignorait pas qu'on a plus d'indulgence
+à la campagne qu'à Paris, et il tenait beaucoup à
+ne pas avoir l'air d'un rustre dans le salon de madame
+de Chailly. Il se faisait de ce qu'il appelait cette partie
+une sorte de fête; il se promettait d'observer, d'examiner
+et de recueillir des faits pour son prochain roman;
+et cependant il éprouvait bien quelques angoisses à l'idée
+de glisser sur un parquet bien ciré, d'écraser la patte
+d'un petit chien, de heurter lourdement quelque meuble,
+en un mot de faire le personnage ridicule de la comédie
+classique.</p>
+
+<p>Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des
+gants jaune-paille, et quand il eut brossé son chapeau,
+Eugénie, qui fondait de grandes espérances de salut
+pour Marthe de ce <i>début parmi les comtesses</i>, s'amusa
+à ajuster sa cravate avec plus de distinction qu'il ne savait
+le faire; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette,
+lui apprit à ne pas mettre son chapeau sur
+l'oreille, et sut, en un mot, lui donner un air presque
+<i>comme il faut</i>. Il se prêta de fort bonne grâce à ses corrections,
+s'émerveillant de cette délicatesse de tact qui
+faisait deviner à une femme du peuple mille petites
+choses de goût dont il ne se fût jamais avisé tout seul, et
+s'étonna de l'indifférence, peut-être affectée, avec laquelle
+Marthe assistait à ces préparatifs. Au fond,
+Marthe s'inquiétait beaucoup de cette fantaisie d'aller
+dans le monde, et quoiqu'elle ne se fût point avoué
+qu'elle aimait Horace, elle avait le coeur serré d'une
+épouvante secrète. Il y eut un moment où Horace, riant
+aux éclats, et faisant la répétition de son entrée, s'approcha
+d'elle d'une manière comique, lui attribuant le
+rôle de la comtesse de Chailly. A ce moment-là, Marthe,
+frappée du salut respectueux qu'il lui adressait, devint
+Tremblante, et se tournant vers moi;</p>
+
+<p>«Vraiment, dit-elle, est-ce ainsi qu'on salue les
+grandes dames?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mal, répondis-je, mais c'est encore un
+peu leste; madame de Chailly est une personne âgée.
+Recommencez-moi cela, Horace. Et puis, tenez, quand
+vous vous retirerez, madame de Chailly vous invitera
+certainement à revenir; elle vous adressera quelques paroles
+très-cordiales, et il est possible qu'elle vous tende la
+main, parce qu'elle a coutume d'être extrêmement maternelle
+pour mes amis. Vous devez alors prendre cette
+main du bout de vos doigts, et l'approcher de vos lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela?» dit Horace en essayant de baiser la
+main de Marthe.</p>
+
+<p>Marthe retira vivement sa main. Sa figure exprimait
+une vive souffrance.</p>
+
+<p>«Comme cela, en ce cas? dit Horace en prenant la
+grosse main rouge de Louison, et en baisant son propre
+pouce.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous bien finir vos bêtises? s'écria Louison
+toute scandalisée. On a bien raison de dire que le plus
+beau monde est le plus malhonnête. Voyez-vous ça! cette
+vieille comtesse qui se fait baiser les mains par des jeunes
+gens! Ah çà! n'y revenez plus; je ne suis pas comtesse,
+moi, et je vous campe le plus beau soufflet....</p>
+
+<p>&mdash;Tout doux, ma colombe, répondit Horace en pirouettant,
+on n'a pas envie de s'y exposer. Allons, Théophile,
+partons-nous? Je me sens tout à fait à l'aise, et tu
+vas voir comme je saurai prendre des airs de marquis.
+Je vais bien m'amuser.»</p>
+
+<p>Il fit son entrée beaucoup mieux que je ne m'y attendais.
+Il traversa une douzaine de personnes pour saluer
+la maîtresse de maison, sans gaucherie, et avec un air
+qui n'avait rien de trop dégagé ni de trop humble. Sa
+figure frappa tout le monde, et la vicomtesse de Chailly,
+belle-fille de ma vieille comtesse, ne lui témoigna, chose
+merveilleuse, aucune des méfiances hautaines qu'elle
+avait en général pour les nouveaux venus.</p>
+
+<p>On venait de prendre le café, on passa au jardin, et
+l'on s'y distribua en deux groupes: l'un qui se promena
+avec la belle-mère, active et enjouée, l'autre qui s'assit
+autour de la bru, romanesque et nonchalante.</p>
+
+<p>C'était un petit jardin à l'ancienne mode, avec des
+arbres taillés, des statues malingres, et un mince filet
+d'eau qu'on faisait jaillir quand la vicomtesse l'ordonnait.
+Elle prétendait aimer <i>ce bruit d'eau fraîche sous
+le feuillage quand la nuit tombait, parce qu'alors,
+ne voyant plus ce bassin misérable et cette eau verdâtre,
+elle pouvait se figurer être à la campagne auprès
+d'une eau libre et courante à travers les prés</i>.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, elle s'étendit sur une causeuse qu'on
+lui roula du salon sur le gazon un peu jauni du tapis vert.
+Un petit arbre exotique se penchait sur sa tête avec de
+faux airs de palmier. Sa cour, composée de ce qu'il y
+avait de plus jeune et de plus galant dans la société de
+ce jour-là, s'assit autour d'elle; et l'on échangea, dans
+une béatitude un peu guindée, une foule de jolis propos
+qui ne signifiaient rien du tout. Ce groupe n'eût pas été
+celui que j'aurais choisi, si la nécessité de surveiller Horace
+dans sa première apparition ne m'eût forcé d'écouter
+l'esprit <i>cherché</i> de la vicomtesse, bien inférieur,
+selon moi, à l'esprit <i>chercheur</i> de sa belle-mère. Je craignais
+qu'Horace n'en fût bientôt las; mais, à ma grande
+surprise, il y trouva un plaisir extrême, quoique son rôle
+y fut assez délicat et difficile à remplir.</p>
+
+<p>En effet, ce n'était pas une petite épreuve pour son
+aplomb et son bon sens. Il était évident que, dès le premier
+coup d'oeil, la vicomtesse avait pris une sorte d'intérêt
+à pénétrer en lui, pour savoir si <i>son ramage se
+rapportait à son plumage</i>. Au lieu de le tenir à distance
+jusqu'à ce qu'il eût fait preuve d'esprit à la pointe
+de l'épée, elle lui facilitait avec une complaisance sournoise
+l'occasion de montrer d'emblée s'il était un homme
+de sens ou un sot. Elle mit tout de suite la conversation
+sur des sujets où il était infaillible qu'il émettrait son
+sentiment, et l'attaqua indirectement sur la littérature,
+en jetant à la tête du premier venu cette question insidieuse:
+«Avez-vous lu la dernière pièce de vers de
+M. de Lamartine?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Est-ce à moi</i>, Madame, <i>que ce discours s'adresse?</i>
+demanda un jeune poëte monarchique et religieux qui
+s'était assis presque à ses pieds d'un air contemplatif.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez,» répliqua la vicomtesse en
+faisant voltiger avec le vent de son éventail ses longues
+touffes de cheveux châtains roulés en spirales légères.</p>
+
+<p>Le jeune poëte déclara qu'il trouvait les dernières
+<i>Méditations</i> très-faibles. Depuis qu'il avait perdu l'espoir
+d'imiter M. de Lamartine, il le rabaissait avec
+amertume.</p>
+
+<p>La vicomtesse lui fit un peu sentir qu'elle connaissait
+son motif, et Horace, encouragé par un regard distrait
+qu'elle laissa tomber sur lui, hasarda quelques syllabes.
+Des trois ou quatre autres personnes qui le guettaient,
+trois au moins étaient, de fondation, les adorateurs de
+la vicomtesse, et par conséquent se sentaient assez mal
+disposés pour le nouveau venu, dont la crinière avantageuse
+et la parole accentuée annonçaient quelque prétention
+à la supériorité. On prit généralement parti
+contre lui, et même avec assez de malice, espérant qu'il
+se fâcherait et dirait quelque sottise.</p>
+
+<p>L'attente ne fut qu'à moitié remplie. Il s'emporta, parla
+beaucoup trop haut, et mit plus d'obstination et d'âpreté
+qu'il n'était de bon goût et de bonne compagnie de le
+faire; mais il ne dit point les sottises auxquelles on s'attendait.</p>
+
+<p>Il en dit d'autres auxquelles on ne s'attendait pas, mais
+qui donnèrent la plus haute idée de son esprit à la vicomtesse
+et même à ses adversaires; car dans un certain
+monde superficiel et ennuyé, on vous pardonne plus aisément
+un paradoxe qu'une platitude, et, en faisant preuve
+d'originalité, on est certain d'être approuvé par plus
+d'une femme blasée.</p>
+
+<p>Dirai-je toute ma pensée à cet égard? Je le dois à la
+vérité. Dussé-je être accusé de trahir les miens, ou du
+moins de me séparer d'intentions de la classe où je suis
+né, je suis forcé de déclarer ici que, sauf quelques exceptions,
+la société légitimiste était encore, en 1831, d'une
+médiocrité d'esprit incroyable. Cette ancienne causerie
+française, qu'on a tant vantée, est aujourd'hui perdue
+dans les salons. Elle est descendue de plusieurs étages;
+et si l'on veut trouver encore quelque chose qui y ressemble,
+c'est dans les coulisses de certains théâtres ou
+dans certains ateliers de peinture qu'il faut aller la chercher.
+Là, vous entendez un dialogue plus trivial, mais
+aussi rapide, aussi enjoué, et beaucoup plus coloré que
+celui de l'ancienne bonne compagnie. Cela seul pourra
+donner à un étranger quelque idée de la verve et de la
+moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole.
+Pour ne parler que de l'esprit qui se consomme
+abondamment dans les mansardes d'étudiant ou d'artiste,
+je puis bien dire qu'on en débite en une heure,
+entre jeunes gens animés par la fumée des cigares, de
+quoi défrayer tous les salons du faubourg Saint-Germain
+pendant un mois. Il faut l'avoir entendu pour le croire.
+Moi qui, sans prévention et sans parti pris, passais fréquemment
+d'une société à l'autre, j'étais confondu de la
+différence, et je m'étonnais souvent de voir certain bon
+mot faire le tour d'un salon comme un joyau précieux
+qu'on se passait de main en main, qui avait tant traîné
+chez nous que personne n'eût voulu le ramasser. Je ne
+parle pas de la bourgeoisie en général: elle a bien prouvé
+qu'elle avait plus d'esprit de conduite que la noblesse;
+quant à de l'esprit proprement dit, elle n'en a qu'à la seconde
+génération. Les parvenus de ce temps-ci ont poussé
+à l'ombre de l'industrie, dans l'atmosphère pesante des
+usines, l'âme toute préoccupée de l'amour du gain, et
+toute paralysée par une ambition égoïste. Mais leurs enfants,
+élevés dans les écoles publiques, avec ceux de la
+petite bourgeoisie, qui, à défaut d'argent, veut parvenir,
+elle aussi, par les voies de l'intelligence, sont en général
+incomparablement plus cultivés, plus vifs et plus
+fins que les héritiers étiolés de l'aristocratie nobiliaire.
+Ces malheureux jeunes gens, hébétés par des précepteurs
+dont on enchaîne la liberté intellectuelle, à force de
+prescriptions religieuses et politiques, sont rarement
+intelligents, et jamais instruits. L'absence de cour, la
+perte des places et des emplois, le dépit causé par les
+triomphes d'une aristocratie nouvelle, achèvent de les
+effacer; et leur rôle, qui commence pourtant à devenir
+meilleur à mesure qu'ils le comprennent et l'acceptent,
+était, à l'époque de mon récit, le plus triste qu'il y eût
+en France.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image8.png"></p>
+<br>
+
+<p>Je n'ai rien dit du peuple, et le peuple français, surtout
+celui des grandes villes, passe pour infiniment spirituel.
+Je conteste l'épithète. L'esprit n'existe qu'à la condition
+d'être épuré par un goût que le peuple ne peut pas avoir,
+ce goût lui-même étant le résultat de certains vices de
+civilisation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple
+n'a donc pas d'esprit, selon moi. Il a mieux que cela: il
+a la poésie, il a le génie. Chez lui la forme n'est rien, il
+n'use pas son cerveau à la chercher; il la prend comme
+elle lui vient. Mais ses pensées sont pleines de grandeur
+et de puissance, parce qu'elles reposent sur un principe
+de justice éternelle, méconnu par les sociétés et conservé
+au fond de son coeur. Quand ce principe se fait jour,
+quelle qu'en soit l'expression, elle saisit et foudroie
+comme l'éclair de la vérité divine.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII.</h3>
+
+<p>Horace parla beaucoup. Emporté comme il l'était toujours
+par le feu de la discussion, il défendit ses auteurs
+romantiques, qu'on lui contestait en masse et en détail.
+Il rompit des lances pour tous, et fut vivement soutenu
+par la vicomtesse de Chailly, qui se piquait d'éclectisme
+en matière d'art et de belles-lettres. Il faut avouer que
+les adversaires furent bien faibles, et je ne concevais pas
+comment Horace pouvait perdre son temps et ses paroles
+à leur tenir tête.</p>
+
+<p>La vieille comtesse, qui passait et repassait avec ses
+amis dans une allée voisine, m'appela d'un signe.</p>
+
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image9.png"></p>
+<br>
+
+<p>«Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle: qu'a-t-il
+donc à tempêter de la sorte? Est-ce que ma belle-fille le
+raille? Prends garde à lui. Tu sais qu'elle est fort
+cruelle, et qu'elle abuse de son esprit avec ceux qui n'en
+ont pas.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, chère maman, lui répondis-je (j'avais,
+depuis mon enfance, l'habitude de l'appeler ainsi),
+il a de l'esprit tout autant qu'il lui en faut pour se défendre,
+et même pour se faire goûter.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! m'aurais-tu amené un homme dangereux?
+Il est fort bien de sa personne, et il me parait fort romantique.
+Heureusement Léonie n'est pas romanesque.
+Mais appelle-le un peu ici, que je jouisse à mon tour de
+son esprit.»</p>
+
+<p>J'arrachai Horace (à son grand déplaisir ) à l'auditoire
+qu'il avait captivé, et je restai un peu derrière la charmille
+pour écouter ce qu'on dirait de lui.</p>
+
+<p>«C'est un drôle de corps que ce petit monsieur-là,
+dit la vicomtesse en reprenant le jeu de son éventail.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un fat, répondit le poëte légitimiste.</p>
+
+<p>&mdash;Un fat! c'est être bien sévère, dit le vieux marquis
+de Vernes; je crois que <i>présomptueux</i> serait un mot
+plus juste. Mais c'est un jeune homme de beaucoup de
+mérite, qui pourra devenir homme d'esprit s'il voit le
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Pour de l'esprit, il en a, reprit la vicomtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! il en a à revendre, dit le marquis; mais
+il manque de tact et de mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'amusait, reprit-elle; pourquoi donc maman
+s'en est-elle emparée? Vous ne vous prononcez pas, monsieur
+de Meilleraie? dit-elle à un jeune dandy qu'elle
+avait l'air de subjuguer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Madame, répondit celui-ci avec une
+aigreur froide, vous vous prononcez tellement vous-même,
+que je ne puis que baisser la tête et dire <i>amen</i>.»</p>
+
+<p>La vicomtesse Léonie de Chailly n'avait jamais été
+belle; mais elle voulait absolument le paraître, et à force
+d'art elle se faisait passer pour jolie femme. Du moins
+elle en avait tous les airs, tout l'aplomb, toutes les allures
+et tous les privilèges. Elle avait de beaux yeux verts d'une
+expression changeante qui pouvait, non charmer, mais
+inquiéter et intimider. Sa maigreur était effrayante et ses
+dents problématiques; mais elle avait des cheveux superbes,
+toujours arrangés avec un soin et un goût remarquables.
+Sa main était longue et sèche, mais blanche
+comme l'albâtre, et chargée de bagues de tous les pays
+du monde. Elle possédait une certaine grâce qui imposait
+à beaucoup de gens. Enfin, elle avait ce qu'on peut
+appeler une beauté artificielle.</p>
+
+<p>La vicomtesse de Chailly n'avait jamais eu d'esprit;
+mais elle voulait absolument en avoir, et elle faisait croire
+qu'elle en avait. Elle disait le dernier des lieux communs
+avec une distinction parfaite, et le plus absurde des paradoxes
+avec un calme stupéfiant. Et puis elle avait un
+procédé infaillible pour s'emparer de l'admiration et des
+hommages: elle était d'une flagornerie impudente avec
+tous ceux qu'elle voulait s'attacher, d'une causticité impitoyable
+pour tous ceux qu'elle voulait leur sacrifier.
+Froide et moqueuse, elle jouait l'enthousiasme et la
+sympathie avec assez d'art pour captiver de bons esprits
+accessibles à un peu de vanité. Elle se piquait de savoir,
+d'érudition et d'excentricité. Elle avait lu un peu de
+tout, même de la politique et de la philosophie; et vraiment
+c'était curieux de l'entendre répéter, comme venant
+d'elle, à des ignorants ce qu'elle avait appris le
+matin dans un livre ou entendu dire la veille à quelque
+homme grave. Enfin, elle avait ce qu'on peut appeler une
+intelligence artificielle.</p>
+
+<p>La vicomtesse de Chailly était issue d'une famille de
+financiers qui avait acheté ses titres sous la régence;
+mais elle voulait passer pour bien née, et portait des
+couronnes et des écussons jusque sur le manche de ses
+éventails. Elle était d'une morgue insupportable avec les
+jeunes femmes, et ne pardonnait pas à ses amis de faire
+des mariages d'argent. Du reste, elle accueillait assez
+bien les jeunes gens de lettres et les artistes. Elle tranchait
+avec eux de la patricienne tout à son aise, affectant
+devant eux seulement de ne faire cas que du mérite.
+Enfin, elle avait une noblesse artificielle, comme tout le
+reste, comme ses dents, comme son sein, et comme son
+coeur.</p>
+
+<p>Ces femmes-là sont plus nombreuses qu'on ne pense
+dans le monde, et qui on a vu une les a toutes vues. Horace
+joignait au plaisir de la nouveauté une ingénuité si
+complète, qu'il prit au sérieux la vicomtesse à la première
+parole, et que la tête lui en tourna.</p>
+
+<p>«Mon cher, c'est une femme adorable! me disait-il
+en revenant le soir dans les longues rues désertes du
+faubourg Saint-Germain; c'est un esprit, une grâce, un
+je ne sais quoi qui n'a pas de nom pour moi, mais qui
+me pénètre comme un parfum. Quel bijou précieux
+qu'une femme ainsi travaillée, ainsi façonnée à plaire
+par de longues études! Tu appelles cela de la coquetterie?
+Soit! va pour la coquetterie! C'est bien beau et
+bien aimable, dans tous les cas. C'est toute une science,
+cela, et une science au profit des autres. Je ne sais vraiment
+pas pourquoi l'on médit des coquettes: une femme
+qui est occupée d'un autre soin que celui de plaire n'est
+plus une femme à mes yeux. Certainement, voici la première
+femme véritable que je rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a pourtant des hommes à qui la vicomtesse déplaît,
+et, pour mon compte...</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elle veut déplaire à ces hommes-là: elle ne
+les trouve pas dignes de la moindre attention. Elle a du
+discernement.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci de l'application,» repris-je. Il ne m'entendit
+même pas; il avait la cervelle remplie de la vicomtesse.
+Il ne se gêna pas pour en parler devant Marthe le
+lendemain, et dit contre les femmes simples et sévères
+des choses si dures, qu'elle en fut offensée et alla travailler
+dans une autre chambre.</p>
+
+<p>«Cela marche à merveille, me dit tout bas Eugénie;
+l'épreuve a réussi mieux que je n'espérais. Il a pris feu
+comme un brin de paille; j'espère que Marthe est
+guérie.»</p>
+
+<p>Arsène vint, et trouva Marthe plus affectueuse et plus
+gaie que de coutume, quoiqu'elle souffrît horriblement.
+Il nous annonça que sa présence au café Poisson n'étant
+plus nécessaire, il changeait de condition.</p>
+
+<p>«Ah! ah! lui dit Horace, vous allez reprendre la
+peinture?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être le ferai-je plus tard, répondit le Masaccio;
+mais pas maintenant. Mes soeurs n'ont pas encore
+assez d'ouvrage assuré pour l'année. Est-ce que vous ne
+pourriez pas me faire placer quelque part comme employé,
+pour tenir une comptabilité quelconque? dans une
+régie de théâtre, dans une administration d'omnibus,
+que sais-je? Vous avez des connaissances, vous autres!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, dit Horace, vous n'écrivez ni assez bien
+ni assez vite. Et puis, savez-vous la tenue des livres?</p>
+
+<p>&mdash;J'apprendrai, dit Arsène.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne doute de rien, dit Horace. Moi, si j'ai un conseil
+à vous donner, c'est de persévérer dans la condition
+que vous venez d'essayer; vous vous en acquittez fort
+bien. Seulement vous avez un peu de fatigue. Servez
+dans une bonne maison, au lieu de servir dans un café;
+vous gagnerez beaucoup, et vous ne travaillerez guère.
+Si Théophile le veut, il peut vous placer chez quelque
+grand seigneur, ou seulement chez quelque brave dame
+du faubourg Saint-Germain. Est-ce que la comtesse ne le
+prendrait pas pour domestique, si tu le lui recommandais?
+Réponds donc, Théophile!</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez de domesticité comme cela, répondit
+Arsène, qui comprenait fort bien l'intention qu'avait Horace
+de le rabaisser aux yeux de Marthe; j'y reviendrai
+si je ne puis trouver mieux. Mais puisque c'est un état
+qu'on méprise...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui se permet de le mépriser? s'écria
+Louison tout en feu, en suivant la direction involontaire
+qu'avait prise le regard de Paul; est-ce que c'est vous,
+Marton, qui méprisez mon frère?</p>
+
+<p>&mdash;Cousez donc! dit le Masaccio à Louison d'un ton
+sévère, pour faire baisser ses yeux menaçants levés sur
+Marthe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, reprit-elle, je trouve un peu drôle qu'on
+te méprise: je ne sais pas où on prend ce droit-là, et je
+ne vois pas en quoi mademoiselle Marton...»</p>
+
+<p>Marthe regarda Arsène d'un air triste, et lui tendit la
+main pour l'apaiser. Il était prêt à éclater contre sa
+soeur.</p>
+
+<p>«Elle est folle,» dit-il en haussant les épaules, et il
+s'assit auprès de Marthe en tournant le dos à Louison,
+dont les yeux se remplirent de larmes.</p>
+
+<p>«C'est qu'aussi c'est indigne! s'écria-t-elle aussitôt
+qu'il fut parti. Voyez-vous, monsieur Théophile, je ne
+peux pas supporter cela de sang-froid. Mademoiselle
+Marthe et M. Horace, qui s'entendent fort bien, je vous
+assure, ne font pas autre chose que de <i>déconsidérer</i> mon
+frère.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes folle, répliqua Eugénie, et votre frère,
+qui vous l'a dit, vous connaît bien. Jamais Marthe
+n'a dit un mot de Paul qui ne fût à son honneur et à sa
+louange.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas folle, s'écria Louison en sanglotant,
+et je veux que vous me jugiez tous. Je ne l'aurais pas dit
+devant lui, de crainte d'amener une querelle; mais puisqu'il
+n'est plus là, et que voici les coupables (elle désignait
+alternativement Marthe, qui l'écoutait avec une
+pitié douloureuse, et Horace, qui, le dos étendu sur
+la commode et les jambes sur le dossier d'une chaise,
+ne daignait pas l'interrompre), je dirai ce que j'ai entendu,
+pas plus tard qu'avant-hier, lorsque <i>monsieur</i>
+et <i>madame</i> causaient en tête-à-tête, comme ça leur arrive
+assez souvent, Dieu merci! elle dans une chambre,
+nous dans l'autre; avec ça que c'est commode pour
+s'entendre sur l'ouvrage! On va, on vient, ça promène;
+et, comme dit cet autre, les amoureux ont du temps à
+perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant! charmant! dit Horace en se soulevant
+sur son coude et en la regardant avec un calme plein de
+mépris: eh bien, poursuivez, fille d'Hérodias! Je verrai
+ensuite à vous donner ma tête sur un plat pour votre
+souper. Qu'ai-je dit? voyons, parlez donc, puisque vous
+écoutez aux portes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, que j'écoute aux portes quand j'entends le
+nom de mon frère! Et vous disiez comme cela que c'était
+bien dommage qu'il se fût fait valet, et qu'il était perdu.
+Et mademoiselle Marton, au lieu de vous traiter comme
+vous le méritiez pour ce mot-là, disait d'un petit air
+étonné:&mdash;Comment donc? comment donc, perdu?&mdash;Oui,
+que vous avez dit: il aurait beau changer de condition,
+maintenant, il lui resterait toujours quelque
+chose de laquais, un cachet de honte qui ne s'efface pas.
+Enfin comme pour dire, le voilà marqué comme un
+galérien.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous aviez écouté un peu plus longtemps, dit
+Marthe avec une douceur angélique, vous auriez entendu
+ma réponse: j'ai dit que quand cela serait vrai, Arsène
+ennoblirait la plus vile des conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand vous auriez dit cela, est-ce beau? N'est-ce
+pas avouer que mon frère est dans une condition vile? Je
+voudrais bien savoir comment étaient faits vos ancêtres,
+et si nous n'avons pas tous été élevés à travailler pour
+vivre.»</p>
+
+<p>Je coupai court à cette querelle, qui eût pu durer toute
+la nuit; car il n'y a pas de gens plus difficiles à convaincre
+que ceux qui ne comprennent pas la valeur des mots, et
+qui en altèrent le sens dans leur imagination. J'envoyai
+coucher les deux soeurs, leur donnant tort, selon ma
+coutume, et les menaçant, pour la première fois, de me
+plaindre à Paul des amères tracasseries qu'elles suscitaient
+à leur compagne.</p>
+
+<p>«Oui, oui! faites cela, répondit Louison en sanglotant
+sur le ton le plus aigu; ce sera humain de votre
+part! Ce ne sera pas difficile car il en est si bien coiffé,
+de cette Marton, que quand nous aurons assez travaillé
+pour la nourrir, il nous mettra à la porte au premier mot
+qu'elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs,
+Mesdames, et vous, Marton! ce n'est pas beau de mettre
+la guerre entre frères et soeurs; vous vous en repentirez
+au jugement dernier! J'en appelle au jugement de
+Dieu!»</p>
+
+<p>Elle sortit d'un air tragique, entraînant Suzanne, nous
+jetant des imprécations, et poussant les portes avec
+fracas.</p>
+
+<p>«Vous avez là pour compagnes d'abominables diablesses,
+dit Horace en rallumant son cigare avec tranquillité.
+Paul Arsène vous a rendu, mes pauvres amis,
+un étrange service. Il a déchaîné l'enfer dans votre intérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à nous, nous n'en prendrions guère de souci
+personnel, répondit Eugénie; ce sont des nuages qui passent.
+Mais c'est bien cruel pour toi, Marthe; et si tu m'en
+croyais, il y aurait un remède à toutes les persécutions
+dont tu es victime.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que tu veux dire, ma bonne Eugénie, dit
+Marthe en soupirant; mais sois sûre que cela est impossible.
+D'ailleurs je serais encore bien plus odieuse aux
+soeurs d'Arsène, si...</p>
+
+<p>&mdash;Si quoi? demanda Horace, voyant qu'elle n'achevait
+pas sa phrase.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle l'épousait, dit Eugénie. Voilà ce qu'elle s'imagine;
+mais elle se trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous l'épousiez? s'écria Horace, oubliant tout à
+coup la vicomtesse et revenant aux sentiments que naguère
+Marthe lui avait inspirés; vous, épouser Arsène!
+Qui donc a pu avoir une pareille idée?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une idée fort raisonnable, reprit Eugénie, qui
+voulait saper de plus en plus dans sa base leur naissante
+inclination. Ils sont du même pays, de la même condition,
+et à peu de chose près du même âge. Ils se sont
+aimés dès leur enfance, et ils s'aiment encore. C'est un
+scrupule de délicatesse qui empêche Marthe de dire oui.
+Mais je le sais, moi, et je le lui dirai clairement, parce
+que le moment est venu de parler. C'est l'unique désir,
+l'unique pensée d'Arsène.»</p>
+
+<p>L'attente d'Eugénie fut dépassée par l'effet que produisit
+cette déclaration. Marthe, devenue aux yeux
+d'Horace la fiancée de Paul Arsène, tomba si bas dans
+sa pensée, qu'il rougit d'avoir pu l'aimer. Humilié,
+blessé, et se croyant joué par elle, il prit son chapeau,
+et, le mettant sur sa tête avant que de sortir:</p>
+
+<p>«Si vous parlez affaires, dit-il, je suis de trop, et je
+vais voir Odry, qui joue ce soir dans <i>l'Ours et le Pacha</i>.»</p>
+
+<p>Marthe resta atterrée. Eugénie lui parla encore d'Arsène;
+elle ne répondit pas, voulut se lever pour sortir,
+et tomba évanouie au milieu de la chambre.</p>
+
+<p>«Ma pauvre amie, dis-je à Eugénie en l'aidant à relever
+sa compagne, nul ne peut détourner la destinée!
+Tu as cru pouvoir préserver celle-ci. Il n'est déjà plus
+temps: Horace est aimé!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII.</h3>
+
+<p>Cette crise se termina par de longs sanglots. Quand
+Marthe fut plus calme, elle voulut reprendre ce sujet
+d'entretien, et manifesta une volonté qu'elle n'avait pas
+encore indiquée depuis deux mois que nous vivions ensemble.
+Elle parla de nous quitter, et d'aller habiter
+seule une mansarde, où nos relations d'amitié ne seraient
+plus attristées par l'humeur intolérante et intolérable de
+Louison.</p>
+
+<p>«Vous continuerez à m'employer à vos travaux, dit-elle;
+je viendrai chaque jour vous rapporter l'ouvrage
+que vous m'aurez confié. De cette manière, votre repos
+ne sera plus troublé par ma présence; mais je sens que
+j'avais trop présumé de mes forces en croyant qu'il me
+serait possible de supporter ces querelles grossières et
+ces lâches accusations. Je vois que j'en mourrais.»</p>
+
+<p>Nous sentions bien aussi qu'elle ne pouvait pas subir
+plus longtemps une pareille domination; mais nous ne
+voulions pas l'abandonner aux ennuis et aux dangers de
+l'isolement. Nous résolûmes de nous expliquer avec Arsène,
+afin qu'il établît ses soeurs dans une autre maison.
+On resterait associé pour le travail, et Marthe, que nous
+aimions comme une soeur, ne cesserait point d'être notre
+voisine et notre commensale.</p>
+
+<p>Mais cet arrangement ne la satisfit pas. Elle avait une
+arrière-pensée que nous devinions fort bien: elle ne pouvait
+plus supporter la présence d'Horace, et voulait le
+fuir à tout prix. C'était bien la plus prompte manière de
+couper court à cet attachement dangereux; mais comment
+faire comprendre à Arsène cette raison majeure
+qui devait porter la mort dans ses espérances? Au point
+où en étaient encore les choses, Eugénie se flattait de
+tout réparer en gagnant du temps. Marthe guérirait;
+Horace lui-même l'y aiderait par ses dédains, à mesure
+qu'il s'éprendrait de la vicomtesse de Chailly, et peu à
+peu Arsène se ferait écouter. Tels étaient les rêves qu'elle
+nourrissait encore. Le plus pressé était d'éloigner Louison
+et Suzanne, dont la société commençait à nous peser
+beaucoup à nous-mêmes, un instant de colère et de folie
+de leur part détruisant tout l'effet de nos jours de patience
+et de ménagements.</p>
+
+<p>Ce fut Louison qui mit un terme à nos perplexités par
+un changement subit et imprévu.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, à l'aube naissante, elle alla chuchoter
+auprès du lit de sa soeur, si bas que Marthe, qui
+sommeillait à peine, et qui pensa qu'elles tramaient
+contre elle quelque noirceur, ne put rien entendre de ce
+qu'elles se confiaient. Mais tout à coup elle vit Louison
+s'approcher de son lit, se mettre à genoux, et lui dire en
+joignant les mains: «Marthe, nous vous avons offensée,
+pardonnez-nous. Tout le tort vient de moi. J'ai une mauvaise
+tête, Marton; mais au fond, je vous plains, et je
+veux me corriger. Viens, Suzon, viens, ma soeur; aide-moi
+à ôter à Marthe le chagrin que je lui ai fait.»</p>
+
+<p>Suzanne s'approcha, mais avec une répugnance que
+Marthe attribua à un éloignement prononcé pour elle.
+Marthe était bonne et généreuse; l'humilité de Louison
+la toucha si vivement, qu'elle lui jeta ses bras autour du
+cou, et lui pardonna de toute son âme, n'ayant plus le
+courage de l'affliger en suivant son projet de la veille, et
+ne sachant plus quel prétexte donner à la séparation
+dont, à cause d'Horace, elle éprouvait si vivement le
+besoin.</p>
+
+<p>Nous fûmes tous fort émus du repentir de Louison, et
+nous passâmes cette journée dans des effusions de coeur
+qui parurent soulager Marthe d'une partie de sa tristesse.</p>
+
+<p>Le soir, Eugénie, pour éviter de recevoir la visite
+d'Horace, qui s'était annoncé pour cette heure-là, nous
+proposa de faire un tour de promenade. Marthe accepta
+avec empressement, et nous étions déjà tous sur l'escalier,
+lorsque Louison dit qu'elle ne se sentait pas bien,
+et nous pria de la laisser à la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je me coucherai de bonne heure, disait-elle, et demain
+je ne m'en ressentirai plus; je connais cela, c'est
+ma migraine.</p>
+
+<p>Elle resta donc, et, au lieu de se coucher, elle passa
+sur le balcon. Ce n'était pas sans dessein. Horace, qui
+venait pour nous voir, et à qui le portier assurait que
+nous étions tous sortis, leva la tête, et vit une femme sur
+le balcon. Comme il était un peu myope, il s'imagina
+que ce devait être Marthe. L'idée lui vint de se venger
+par quelque cruel persiflage de ce qu'il appelait une
+<i>rouerie</i> de sa part; car il croyait que, s'entendant avec
+Arsène, elle avait accepté ses soins et accueilli à demi
+sa déclaration, pour le jouer ou mener de front deux intrigues.</p>
+
+<p>Il monta l'escalier rapidement, et sonna tout essoufflé,
+le coeur gonflé d'un plaisir amer et cuisant; mais lorsqu'au
+lieu de Marthe, <i>la fille d'Hérodias</i> vint lui ouvrir
+la porte, il recula de trois pas, et ne se gêna pas pour
+jurer.</p>
+
+<p>Louison ne s'effaroucha pas pour si peu; et, entrant
+tout de suite en matière, elle lui adressa des excuses
+aussi douces et aussi polies qu'elle put le faire, pour la
+manière dont elle s'était conduite la veille avec lui.</p>
+
+<p>Horace, tout émerveillé de cette conversion, lui promit
+d'oublier tout; et trouvant qu'un peu de hardiesse
+lui donnerait, à ses propres yeux, un air don Juan qui
+compléterait son rôle à l'égard de Marthe, il appliqua
+un gros baiser de protection familière sur la joue vermeille
+et rebondie de la villageoise. Malgré sa pruderie
+habituelle, elle ne s'en fâcha point trop, el lui parla ainsi:</p>
+
+<p>«Si j'avais tant d'humeur hier soir, monsieur Horace,
+c'est que je me trompais. Je m'étais imaginé, voyant mon
+frère si épris de mademoiselle Marthe, que celle-ci consentait
+à l'écouter en même temps qu'elle vous écoutait,
+et que vous vous entendiez tous les deux pour tromper
+mon pauvre Arsène.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie de la supposition, répondit Horace;
+permettez-moi de vous en témoigner ma reconnaissance
+en embrassant cette autre joue qui fait des
+reproches à sa voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Que celui-là soit le dernier, dit Louison en se laissant
+donner un second baiser, non sans rougir beaucoup:
+nous sommes bien assez raccommodés comme cela. Je
+me disais donc comme ça que c'était bien vilain de la
+part de Marthe d'écouter deux galants; foi d'honnête
+fille, je ne savais pas que mon frère ne lui avait tant seulement
+pas dit un mot d'amourette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Horace d'un air indifférent, c'est singulier!»</p>
+
+<p>Et il commença cependant à écouter avec intérêt.</p>
+
+<p>«Eh! pardine, vous le savez bien, peut-être, reprit
+Louison. Il paraît (et c'est même bien sûr) que Marton
+ne veut pas qu'on lui parle de se marier. Et puis, voyez-vous,
+Monsieur (je peux bien vous dire ça entre nous),
+Marton est fière, trop fière pour une fille qui n'a ni sou
+ni maille; mais ça a des idées de princesse, ça lit dans
+les livres, et ça voudrait filer le parfait amour avec un
+jeune homme bien mis et bien éduqué. Elle trouve mon
+pauvre frère trop commun, et d'ailleurs elle a la tête
+montée pour un autre que vous savez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable m'emporte si je le sais, dit Horace étonné
+des gros yeux malins de Louison.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! dit-elle en le poussant du coude d'une
+façon toute rustique; vous n'êtes pas si simple, vous savez
+bien qu'elle est folle de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez ce que vous dites, Louison.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! pourquoi donc qu'elle s'attife si bien
+depuis quelque temps? Et à qui donc est-ce qu'elle pense,
+quand elle passe la moitié de la nuit à soupirer et a geindre
+au lieu de dormir? Et pourquoi donc est-ce qu'elle
+est tombée en pâmoison hier soir après que vous êtes
+parti tout fâché?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est tombée évanouie? Quoi! que dites-vous là,
+Louison?</p>
+
+<p>&mdash;Raide par terre; et des pleurs, et des sanglots! et
+la voilà maintenant qui veut s'en aller d'ici pour ne plus
+vous voir, parce qu'elle croit que vous ne la regarderez
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui vous a donc dit tout cela, Louison?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame, Monsieur, on a des yeux et des oreilles!
+Ayez-en aussi, et vous verrez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre frère et Marthe s'aimaient dès l'enfance?
+ils devaient se marier?</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est point; c'est une idée d'Eugénie. Elle veut
+les marier à présent, et Dieu sait ce qu'elle ne s'imagine
+point pour cela. Mais l'autre n'entend à rien, et vous n'avez
+qu'un mot à lui dire pour qu'elle parle clair et droit
+à mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Et que ne l'a-t-elle fait plus tôt? Elle le trompe
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Nenni, Monsieur; mais elle a bon coeur, et craint
+de lui faire de la peine. D'ailleurs, comme je vous le dis,
+mon frère ne lui a jamais rien demandé. C'est Eugénie
+qui fait tout cela comme une folle qu'elle est. Le beau
+service à rendre à Paul que de lui faire épouser une
+femme qui en a un autre dans son idée! Ça ne se peut
+point.»</p>
+
+<p>Quand nous rentrâmes (et notre promenade fut courte,
+car, étant à la veille de passer mes examens, je donnais
+au plus une heure par jour à mes plaisirs), nous trouvâmes
+Horace bien différent de ce qu'il nous avait paru
+la veille. Il vint à notre rencontre, et serra la main de
+Marthe avec une ardeur étrange. Le désir, sinon l'amour,
+était entré dans son esprit. Jusque-là l'incertitude du succès
+avait contrarié son orgueil et refroidi ses poursuites.
+Maintenant, sûr de son triomphe, il en jouissait d'avance
+avec une sorte de béatitude. Sa figure avait une expression
+émue et pensive qui l'embellissait singulièrement.
+Il était pale; son regard humide et lent pénétrait la
+pauvre Marthe comme une flèche empoisonnée. Elle ne
+s'attendait pas à le voir ce soir-là; elle croyait le danger
+passé pour un jour; elle se sentit défaillir en lui abandonnant
+sa main tremblante, qu'il garda dans les siennes
+jusqu'à ce qu'Eugénie eût apporté la lampe.</p>
+
+<p>Il s'assit en face d'elle, ne la quitta pas des yeux, et,
+tandis que j'écrivais dans une chambre voisine, la porte
+entr'ouverte, et que les femmes travaillaient autour de
+la table, il fit la conversation avec autant de goût et d'élégance
+que s'il eût été dans le salon de la vicomtesse de
+Chailly. Je n'avais pas le loisir de l'écouter; seulement
+j'entendais sa voix montée sur son diapason le plus sonore
+et le plus recherché. Eugénie me dit, le soir, que
+jamais elle ne l'avait vu aussi aimable, aussi coquet d'esprit
+que de langage, aussi près du naturel et de la bonhomie
+qu'il le fut pendant près de deux heures.</p>
+
+<p>Marthe n'osait ni parler ni respirer; Eugénie ne se
+prêtait pas à soutenir la conversation, ne voulant pas
+faire briller son adversaire. Louison, toute radoucie,
+faisait seule l'office d'interlocuteur. Elle procédait toujours
+par questions; et, quelque niaises et hors de sens
+qu'elle les fit, Horace y répondait avec le charme d'une
+condescendance ingénieuse, et trouvait pour elle les
+explications les plus enjouées, parfois même les plus
+poétiques, comme celles qu'on donne aux enfants quand
+on les aime et qu'on veut se mettre à leur portée sans
+cesser d'être vrai.</p>
+
+<p>Quoique Eugénie mît en oeuvre toutes les ressources
+de son esprit pour l'interrompre, l'embrouiller et même
+le renvoyer, elle n'y réussit pas; et Marthe fut sous le
+charme, sans que rien put l'en préserver. Penchée sur
+son ouvrage, le sein oppressé, l'oeil voilé, elle hasardait
+parfois un regard timide; et rencontrant toujours celui
+d'Horace, elle détournait bien vue le sien avec une confusion
+pleine d'effroi et de délices.</p>
+
+<p>C'était, je l'ai déjà dit, la première fois que Marthe
+était recherchée par une intelligence. La sienne, oisive
+et seule, dans une secrète et continuelle exaltation, avait
+renoncé à cet amour de l'âme que personne n'avait su
+lui exprimer. Le pauvre Arsène n'avait jamais osé, jamais
+pu parler que d'amitié. Sa personne n'avait aucune
+séduction, son langage aucune poésie, ou du moins aucun
+art. Les autres amours que Marthe avait inspirés étaient
+des fantaisies impertinentes qu'elle avait réprimées, ou
+des passions brutales qui l'avaient effrayée. Depuis le
+jour où Horace lui avait parlé d'amour, elle avait gardé
+dans son cerveau et dans son coeur comme le souvenir
+d'une musique enivrante. Elle y pensait le jour, elle en
+rêvait la nuit. Chaste et recueillie, elle n'aspirait pas à
+un plus grand bonheur qu'à celui de s'entendre encore
+dire les mêmes choses de la même manière. La pensée
+d'en être à jamais privée était déjà pour elle un regret
+aussi profond que si ce bonheur eût duré des années.
+Ce soir-là, elle eût donné sa vie pour être un seul instant
+avec lui, et pour recommencer le quart d'heure qu'elle
+avait vécu le jour de sa première ivresse. Horace comprit
+bien son silence.</p>
+
+<p>«Marthe est perdue, me dit Eugénie quand tout le
+monde se fut retiré. Elle ne peut plus comprendre Arsène;
+l'amour de celui-là est trop simple pour des oreilles pleines
+des belles paroles de l'autre. Vous devriez mener Horace
+demain chez la vicomtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien qu'il ne lui faut qu'un jour pour l'oublier,
+répondis-je, car aujourd'hui il est certainement
+très-épris de Marthe. Mais pourquoi donc désespérer
+toujours de lui? Le jour où il aimera il sera transformé.</p>
+
+<p>&mdash;Parle plus bas, reprit Eugénie. Il me semble qu'on
+doit nous entendre de l'autre côté du mur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le lit de Louison qui se trouve là, et elle ronfle
+si bien...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dans l'idée, répondit-elle, que cette fille n'est
+pas si simple qu'elle en a l'air, et qu'elle devine ce qu'elle
+ne comprend pas.»</p>
+
+<p>Malgré la surveillance assidue d'Eugénie, des regards,
+des mots, des billets même, furent échangés entre Marthe
+et Horace. Je proposai à ce dernier de retourner chez la
+comtesse, il refusa. Je conseillai à Eugénie de ne plus
+chercher à contrarier cette passion, qui semblait vraie,
+et qui devenait plus ardente avec les obstacles. Louison
+était désormais la douceur et la bonté même. Elle témoignait
+à Marthe une amitié charmante; et Marthe s'y
+abandonnait d'autant plus volontiers, qu'elle favorisait
+son amour, et l'aidait à en faire mille petits mystères inutiles
+à la trop clairvoyante Eugénie.</p>
+
+<p>Un jour, Eugénie, qui était fort souffrante, gronda
+Louison d'avoir envoyé Marthe à sa place en commission.</p>
+
+<p>«Eh, pourquoi donc ne sortirait-elle pas comme une
+autre? dit Louison, affectant une grande surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Marthe est si jolie, qu'on va la regarder et la suivre
+dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Louison avec une aigreur qui perça malgré
+elle, dirait-on pas qu'il n'y a qu'elle de jolie au
+monde? On me regarde bien aussi, moi; mais on ne me
+suit pas; on voit bien que ça ne prendrait pas... Et on
+ne suivra pas Marthe non plus, ajouta-t-elle en se reprenant,
+parce qu'on verra bien qu'elle n'encourage personne.»</p>
+
+<p>Louison avait eu soin de dire à Marthe, la veille, de
+manière à ce qu'Horace seul l'entendit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est demain à midi que vous irez rue du Bac, au
+<i>petit Saint-Thomas</i>, pour ce petit coupon de jaconas
+qu'on nous a chargées d'assortir.</p>
+
+<p>Il y avait eu quelque chose de si affecté dans la manière
+de ménager ainsi à Horace l'occasion de rencontrer
+Marthe dehors, que celle-ci en avait été épouvantée. En
+y réfléchissant, elle crut n'y voir qu'une étourderie de
+la part de sa compagne; et, quoique aux battements de
+son coeur, elle sentît bien qu'Horace l'attendrait au lieu
+désigné, elle voulut se persuader qu'il n'avait point fait
+attention aux paroles de Louise. Le lendemain, comme
+elle approchait du magasin, elle vit effectivement Horace
+qui flânait sur le trottoir en l'attendant. Elle passa près
+de lui; il ne l'arrêta pas, ne la salua point; mais il la
+regarda d'un air si passionné, que cet oubli des formes
+de la bienséance ordinaire fut un éloquent témoignage
+de l'amour qui le pénétrait. Elle lui sourit d'un air à la
+fois craintif, heureux et attendri; et ce regard, ce sourire
+échangés, se prolongèrent autant que le permirent
+quelques pas d'une marche ralentie. Ce fut un siècle de
+bonheur pour tous deux.</p>
+
+<p>Quoiqu'ils ne se fussent rien dit, Marthe, faisant ses
+emplettes à la hâte, était bien sûre de le retrouver sur
+le même trottoir, autour du vitrage du magasin. Elle l'y
+retrouva en effet; et il l'attendait avec le projet de l'accompagner
+au retour, afin de pouvoir causer avec elle
+sans témoins. Mais au moment où il s'approchait et se
+préparait à passer doucement le bras de Marthe sous le
+sien, une voiture découverte s'arrêta devant la porte cochère
+qui fait face à la boutique. Un domestique galonné,
+qui était derrière la voiture en descendit, et entra dans
+la maison pour faire quelque message, tandis que la
+dame qui le lui avait donné se pencha pour regarder
+Horace en clignotant, comme si elle eût cherché à le
+reconnaître. Horace salua: c'était la vicomtesse de
+Chailly. Elle lui rendit son salut fort légèrement, d'un
+air de doute et d'incertitude; puis elle prit son lorgnon,
+comme pour s'assurer qu'elle le connaissait. Horace ne
+jugea point nécessaire d'attendre l'effet de cette exploration
+un peu impertinente, et il se disposa à aborder
+Marthe. Mais ce maudit lorgnon ne le quittait pas. La
+vicomtesse se penchait à la portière à mesure qu'il s'éloignait,
+et la voiture était tournée de manière à ce
+qu'elle pût le suivre ainsi de l'oeil jusqu'au détour de la
+rue. Horace ne s'en apercevait que trop, et il était au
+supplice. Marthe était mise très simplement, mais avec
+une sorte de distinction qui lui donnait toute l'apparence
+d'une femme <i>comme il faut</i>. Mais, hélas! elle portait un
+paquet dans un foulard, et c'était le cachet irrécusable
+de la grisette. Cette futile circonstance et l'indiscrète
+curiosité de la vicomtesse eurent assez d'empire sur la
+vanité d'Horace pour l'empêcher de céder au mouvement
+de son coeur. Il hésita, se reprit à dix fois, revint
+sur ses pas pour donner le change; et quand la voiture
+fut repartie, il se remit à courir. Marthe, qui le croyait sur
+ses talons, avait jugé prudent de couper à sa droite par
+la rue de l'Université, pour éviter les nombreux passants
+de la rue du Bac. Elle comptait qu'il allait la rejoindre.
+Mais lorsqu'elle se retourna, elle ne vit personne
+derrière elle; et Horace, remontant à toutes jambes
+la rue du Bac jusqu'à la Seine, ne la rencontra pas
+devant lui.</p>
+
+<p>C'est ainsi que fut perdue pour lui l'occasion de faire
+écouter son amour. Mais Louison sut bien la lui faire retrouver.</p>
+
+<p>Eugénie, à peine rétablie, fut forcée d'aller passer
+quelques jours à Saint-Germain, pour soigner une de
+ses soeurs qui était malade plus gravement. La mansarde
+resta confiée à Marthe. Horace y passa des journées entières.
+Louise et Suzanne eurent soin de ne pas les troubler.
+Abandonnée à son destin, Marthe écouta cet amour
+dont l'expression avait pour elle tant de charme et de
+puissance. Interrogé par moi, Horace me jura qu'il était
+bien sérieusement épris d'elle, et qu'il était capable
+de tous les dévouements pour le lui prouver. J'insinuai à
+Marthe qu'elle devait user de son influence pour le faire
+travailler; car je voyais ses embarras grossir de jour en
+jour, et, si je n'eusse pourvu à ses moyens quotidiens
+d'existence, j'ignore où il eût pris de quoi dîner. Cette
+assistance que je lui donnais de bien bon coeur me mettait
+dans la délicate et ridicule position de n'oser lui reprocher
+sa paresse. Quand je hasardais un mot à cet
+égard, il me répondait d'un air désespéré:&mdash;C'est vrai;
+je suis à ta charge, et tu dois bien me mépriser. Si j'essayais
+de récuser ce motif blessant pour nous deux, en
+invoquant son propre intérêt, son propre avenir, il me
+fermait encore la bouche en disant:</p>
+
+<p>«Au nom du présent, je te supplie de ne pas me
+parler de l'avenir. J'aime, je suis heureux, je suis enivré,
+je me sens vivre. Comment et pourquoi veux-tu que
+je songe à autre chose qu'à ce moment fortuné où j'existe
+surabondamment?»</p>
+
+<p>N'avait-il pas raison?-«Jusqu'ici, me dis-je, il y a eu
+dans son ambition quelque chose de trop personnel qui
+lui a montré l'avenir sous un jour d'égoïsme. A présent
+qu'il aime, son âme va s'ouvrir à des notions plus larges,
+plus vraies, plus généreuses. Le dévouement va se révéler,
+et, avec le dévouement, la nécessité et le courage de
+travailler.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV.</h3>
+
+<p>Lorsque Eugénie fut de retour, et qu'elle vit ses efforts
+désormais inutiles, elle songea qu'il était temps d'informer
+Arsène de la vérité, ou tout au moins de la lui faire
+pressentir. Elle me demanda conseil sur la manière
+dont elle s'y prendrait; et, après que nous eûmes envisagé
+la question sous tous ses aspects, elle s'arrêta au
+parti suivant.</p>
+
+<p>Ne se fiant plus aux murailles de sa mansarde, qu'elle
+disait avoir des oreilles, elle voulut surprendre Horace
+au milieu de ses pensées, par la solennité d'une démarche
+que sa bonne réputation et la dignité de son caractère
+lui donnaient le droit de risquer.</p>
+
+<p>«Écoutez, lui dit-elle; vous avez su vous faire aimer;
+mais vous ne savez pas l'étendue des devoirs que vous
+avez contractés envers Marthe. Vous lui faites perdre la
+protection d'Arsène, protection courageuse et persévérante,
+qui ne lui eût jamais manqué et qui eût toujours
+porté ses fruits. Elle ne sait pas ce qu'elle lui doit, ce
+qu'elle lui aurait dû encore si elle ne se fût pas mise
+dans la nécessité de renoncer à son assistance. Mais moi,
+je vous le dirai, parce qu'il faut que vous sachiez tout.
+Arsène n'eût jamais abandonné la peinture, qu'il aimait
+passionnément, si sa pensée secrète n'eût été de mettre,
+grâce à son travail, Marthe à l'abri du besoin. Il n'eût
+jamais songé à faire venir ses soeurs de la province, si
+son unique but n'eût été de lui donner une société et
+une protection derrière laquelle sa protection à lui se
+serait toujours cachée. Enfin, à l'heure qu'il est, il vient
+d'obtenir un tout petit emploi dans les bureaux d'une
+société industrielle. Rien au monde n'est plus contraire
+à ses goûts, à ses habitudes d'activité, au mouvement
+rapide et généreux de son esprit; je le sais, et je crains
+qu'il n'y succombe. Mais je sais aussi qu'il veut gagner
+de l'argent, et qu'il en gagne assez pour subvenir indirectement
+à tous les besoins de Marthe, en ayant l'air
+de ne s'occuper que de ses soeurs. Je sais que nos petits
+travaux d'aiguille ne rapportent pas suffisamment pour
+faire vivre trois femmes (ma part prélevée) dans l'aisance,
+la propreté et la liberté où vivent Marthe et les
+soeurs d'Arsène. Tout ce que je sais, tout ce que je vous
+dis, Marthe l'ignore encore. Elle n'a jamais tenu un ménage
+par elle-même; elle a l'inexpérience d'un enfant à
+cet égard-là. Arsène la trompe, et nous l'y aidons, pour
+qu'elle ne connaisse ni les privations ni l'excès du travail.
+Par contre-coup, il faut aussi tromper les soeurs, sur
+la discrétion desquelles nous ne pouvons pas compter.
+Jusqu'ici je me suis chargée de la comptabilité; je leur ai
+fait croire à toutes que les recettes l'emportaient sur les
+dépenses, tandis que c'est le contraire qui est vrai. Mais
+cet état de choses ne peut durer désormais. Arsène s'est
+toujours flatté secrètement que Marthe prendrait pour
+lui une affection sérieuse, lorsque, revenue de ses terreurs
+et guérie de ses blessures, son âme s'ouvrirait à de
+plus douces impressions. J'ai partagé son illusion, je vous
+l'avoue, et j'ai fait tout mon possible pour préserver
+Marthe d'un autre attachement. Je n'ai pas réussi.
+Maintenant, dites-moi ce que vous feriez à ma place du
+secret d'Arsène, et quel conseil vous donneriez à l'un et
+à l'autre.»</p>
+
+<p>Cette ouverture déconcerta beaucoup Horace. «Je
+suis sans fortune, dit-il; comment pourrai-je servir de
+protecteur à une femme, moi qui n'ai encore pu m'aider
+et me guider moi-même?»</p>
+
+<p>Il se promena dans sa chambre avec agitation, et peu
+à peu ses idées se rembrunirent. «Je n'avais pas prévu
+tout cela, moi! s'écria-t-il avec un chagrin qui n'était
+pas sans mélange d'humeur. Je n'ai jamais songé à rien
+de pareil. Pourquoi faut-il absolument qu'entre deux
+êtres qui s'aiment, il y ait un protecteur et un protégé?
+Vous, Eugénie, qui réclamez toujours l'égalité pour votre
+sexe...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur, répondit-elle, je la réclame et je la
+pratique, bien qu'elle soit difficile à conquérir dans la
+société présente. Je sais borner mes besoins au peu que
+mon industrie me procure. Vous savez comment je vis
+avec Théophile, et vous savez par conséquent que je ne
+perds pas un jour, pas une heure. Mais savez-vous en
+quoi je le considère comme mon protecteur légitime et
+naturel? Si je tombais malade et que je fusse longtemps
+privée de travail, au lieu d'aller à l'hôpital, je trouverais
+dans son coeur un refuge contre l'isolement et la misère.
+Si un homme était assez lâche pour m'insulter, j'aurais
+un appui et un vengeur. Enfin, si je devenais mère...
+ajouta-t-elle en baissant les yeux par un sentiment de
+dignité pudique, et en les relevant sur lui avec fermeté
+pour lui faire sentir la conséquence possible de ses
+amours avec Marthe, mes enfants ne seraient pas exposés
+à manquer de pain et d'éducation. Voilà, Monsieur,
+pourquoi il importe à des femmes comme nous de trouver
+dans leurs amants de l'affection durable et un dévouement
+égal au leur.</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie, Eugénie, dit Horace en tombant sur une
+chaise, vous me jetez dans un grand trouble. Je ne suis
+pas l'amant de Marthe au point d'avoir réfléchi aux
+résultats sérieux de l'ivresse qui s'allume dans mon
+cerveau. Eh bien, chère Eugénie, je me confesse à vous,
+je m'accuse; je ne peux ni ne veux vous tromper. Je
+désire Marthe de toutes les forces de mon être, et je
+l'aime de toute la puissance de mon coeur; mais puis-je
+lui promettre d'être pour elle ce que Théophile est pour
+vous? Puis-je m'engager à la soustraire à tous les
+dangers, à tous les maux de l'avenir? Théophile est
+riche, en comparaison de moi; il a une petite fortune
+assurée; il peut travailler pour l'avenir. Et moi, qui
+n'ai que des dettes, il faudrait donc que je pusse travailler
+pour l'avenir, pour le présent et pour le passé
+en même temps!</p>
+
+<p>&mdash;Mais Arsène n'a rien, reprit Eugénie, et en outre il
+soutient ses deux soeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Horace, frappé de l'allusion et entrant
+dans une sorte de fureur, il faudra donc que je me fasse
+garçon de café, moi! Non, il n'y a pas de femme au
+monde pour qui je me résoudrai à m'avilir dans une profession
+indigne de moi. Si Marthe s'imagine cela...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur, ne blasphémez pas, dit Eugénie.
+Marthe ne s'imagine rien, car je lui ai fait un grand
+mystère de tout ceci; et le jour où elle saurait que de
+pareilles questions ont été soulevées à propos d'elle, je
+suis sûre qu'elle nous fuirait tous dans la crainte d'être
+à charge à quelqu'un d'entre nous. Je vois bien que
+vous ne l'aimez pas; car vous ne la comprenez guère, et
+vous ne l'estimez nullement. Ah! pauvre Marthe, je savais
+bien qu'elle se trompait!»</p>
+
+<p>Eugénie se leva pour s'en aller. Horace la retint.</p>
+
+<p>«Et maintenant, dit-il, vous allez encore travailler
+contre moi?</p>
+
+<p>&mdash;Comme j'ai fait jusqu'ici, je ne vous le cache point.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me présenter comme un être odieux,
+comme un monstre d'égoïsme, parce que je suis pauvre
+au point de ne pouvoir entretenir une femme, et que je
+me respecte au point de ne vouloir pas me faire laquais?
+Ah! sans doute, si le mérite d'un homme se mesure au
+poids de l'argent qu'il sait gagner, Paul Arsène est un
+héros et moi un misérable!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dans tout ce que vous dites, répliqua Eugénie,
+des idées insultantes pour Marthe et pour moi, auxquelles
+je ne daignerai plus répondre. Laissez-moi partir,
+Monsieur. La vérité est dure; mais il faudra que Marthe
+l'apprenne, et qu'elle renonce dans le même jour à son
+ami, à cause de vous, à vous, à cause d'elle-même.
+Heureusement que nous lui resterons! Théophile saura
+bien remplacer Arsène, avec plus de désintéressement
+encore; moi aussi, je travaillerai pour elle et avec elle;
+et jamais l'idée ne nous viendra que cela s'appelle <i>entretenir</i>
+une femme!</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie, dit Horace en lui prenant les mains avec
+feu, ne me jugez pas sans me comprendre. Vous vous
+repentiriez un jour de m'avoir avili aux yeux de Marthe
+et aux miens propres. Je n'ai pas les doutes infâmes que
+vous m'attribuez. Je parle sans mesure et sans discernement
+peut-être; mais aussi votre susceptibilité s'effarouche
+pour des mots, et la mienne s'emporte à cause
+du blessant parallèle que vous établissez toujours entre
+ce Masaccio et moi. Je n'ai pas l'instinct de l'imitation,
+j'ai horreur des modèles qui posent pour la vertu; mais,
+sans rien affecter, sans rien jurer, je puis bien, ce me
+semble, pratiquer dans l'occasion le dévouement jusqu'au
+sacrifice. Que pouvez-vous savoir de moi, puisque
+Je n'en sais rien moi-même; je n'ai pas encore été mis
+à l'épreuve; mais j'ai beau me tâter et m'interroger,
+je ne trouve en moi ni éléments de lâcheté ni germes
+d'ingratitude. Pourquoi donc me condamnez-vous d'avance?
+Vous avez de cruelles préventions contre moi,
+Eugénie; et je ne pourrai plus respirer, faire un pas, ou
+dire un mot, que vous ne les interprétiez à ma honte.
+Marthe ne pourra plus étouffer un soupir ou verser une
+larme qui ne me soient imputés. Enfin, nous ne pourrons
+plus exister l'un et l'autre sans que le nom d'Arsène
+soit suspendu sur nos têtes comme un arrêt.
+Cela gêne et contriste déjà tous les élans de mon coeur;
+mon avenir perd sa poésie, et mon âme sa confiance.
+Cruelle Eugénie, pourquoi m'avez-vous dit toutes ces
+choses?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas plus de courage que cela? reprit
+Eugénie. Vous craignez de vous humilier en me disant
+que l'exemple d'Arsène ne vous effraie pas, et que vous
+vous sentez bien capable, comme lui, des plus grands
+actes d'abnégation pour l'objet de votre amour?</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous donc que je fasse? A quoi
+faut-il m'engager? Dois-je donc épouser? Mais cela n'a
+pas le sens commun! Je suis mineur, et mes parents ne
+me permettront jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je suis de la religion saint-simonienne
+à certains égards, répondit Eugénie, et que je ne
+vois dans le mariage qu'un engagement volontaire et
+libre, auquel le maire, les témoins et le sacristain ne
+donnent pas un caractère plus sacré que ne le font l'amour
+et la conscience. Marthe est, je le sais, dans les
+mêmes idées, et je crois que jamais elle ni moi ne vous
+parlerons de mariage légal. Mais il y a un mariage vraiment
+religieux, qui se contracte à la face du ciel; et si
+vous reculez devant celui-là...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Eugénie, non, ma noble amie, s'écria Horace:
+celui-là n'a rien que je repousse. Je me plains
+seulement de la méfiance que vous me témoignez; et, si
+vous la faites partager à votre amie, nous allons changer,
+grand Dieu! la passion la plus spontanée et la plus vraie
+en quelque chose d'arrangé, de guindé et de faux, qui
+nous refroidira tous les deux.»</p>
+
+<p>Pendant qu'Eugénie sondait ainsi avec une attention
+sévère le coeur d'Horace, à la même heure, au même
+instant, des atteintes plus profondes étaient portées à
+celui d'Arsène. Il était venu voir ses soeurs, ou plutôt
+Marthe, à la faveur de ce prétexte; et Louison étant sortie
+à ce moment-là, Suzanne, qui était mécontente du
+despotisme de sa soeur aînée, avait résolu, elle aussi,
+de frapper un coup décisif. Elle prit Arsène à part.</p>
+
+<p>«Mon frère, lui dit-elle, je vous demande votre protection,
+et je commence par réclamer le secret le plus
+profond sur ce que je vais vous confier.»</p>
+
+<p>Arsène le lui ayant promis, elle lui raconta toute la
+conduite de Louison à l'égard de Marthe.</p>
+
+<p>«Vous croyez, dit-elle, qu'elle s'est réconciliée de
+bonne foi avec Marton, et qu'elle ne lui cause plus aucun
+chagrin? Eh bien, sachez qu'elle lui en prépare de
+bien plus grands, et qu'elle la hait plus que jamais.
+Voyant que vous l'aimiez, et qu'elle ne réussirait pas à
+vous détacher d'elle par des paroles, elle a résolu de l'avilir
+à vos yeux. Elle a voulu la perdre, et je crois bien
+qu'elle y a réussi déjà.</p>
+
+<p>&mdash;L'avilir! la perdre! s'écria Paul Arsène. Est-ce ma
+soeur qui parle? est ce de ma soeur que j'entends parler?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Paul, reprit Suzanne, voici ce qui s'est
+passé. Louison a écouté, à travers la cloison de sa chambre,
+ce que M. Théophile et Eugénie se disaient dans la
+leur. Elle a appris de cette manière qu'Eugénie voulait
+vous faire épouser Marthe, et que Marthe commençait à
+aimer M. Horace. Alors elle m'a dit:&mdash;Nous sommes
+sauvées, et notre frère va bientôt savoir qu'on se joue
+de lui. Seulement il faut lui en fournir la preuve; et
+quand il aura découvert quelle femme perdue il nous a
+donnée pour compagnie, il la chassera, et il ne croira
+plus que nous.&mdash;Mais quelle preuve lui en donnerez-vous?
+lui ai-je dit; Marthe n'est pas une femme perdue.&mdash;Si
+elle ne l'est pas, elle le sera bientôt, je t'en réponds,
+a dit Louison. Tu n'as qu'à faire comme moi et à
+m'obéir en tout, et tu verras bien comme la folle donnera
+dans le panneau. Alors elle a fait semblant de demander
+pardon à Marthe, et elle s'est mise à dire toujours comme
+elle pour lui faire plaisir. Et puis elle a dit je ne sais
+quoi à M. Horace pour l'encourager à courtiser Marton;
+et puis elle disait toute la journée à Marton que M. Horace
+était un beau jeune homme, un brave jeune homme,
+et qu'à sa place elle ne le ferait pas tant languir; et puis,
+enfin, elle leur ménageait des tête-à-tête, elle leur donnait
+l'occasion de se rencontrer dehors, et, tant qu'Eugénie
+a été malade, elle les a laissés exprès ensemble
+toute la journée dans une chambre, m'a emmenée dans
+l'autre, et deux ou trois fois Marthe est venue tout effrayée
+et tout émue auprès de nous, comme pour se réfugier,
+et cependant Louison lui fermait la porte au nez,
+et feignait de ne pas l'entendre frapper. Dieu sait ce qui
+est résulté de tout cela! C'est toujours bien affreux de la
+part d'une fille comme Louison, qui me fait des sermons
+épouvantables quand l'épingle de mon fichu n'est pas
+attachée juste au-dessous du menton, et qui ne se laisserait
+pas prendre le bout du doigt par un homme, de jeter
+ainsi une pauvre fille dans les pièges du diable, et de
+favoriser un jeune homme dont certainement les intentions
+sont peu chrétiennes. Cela m'a fait beaucoup de
+honte pour elle et de peine pour Marthe. J'ai essayé de
+faire comprendre à celle-ci qu'on ne lui voulait pas de
+bien en agissant ainsi, et que M. Horace n'était qu'un
+enjôleur. Marthe a mal pris la chose, elle a cru que je la
+haïssais. Louison m'a menacée de me rouer de coups, si
+je disais un mot de plus, et Eugénie, me voyant triste,
+m'a reproché d'avoir de l'humeur. Enfin, le moment est
+venu où le coup qu'on vous prépare va vous arriver.
+N'en soyez pas surpris, mon frère, et montrez de l'indulgence
+à cette pauvre Marthe, qui n'est pas la plus
+coupable ici.»</p>
+
+<p>Arsène sut renfermer la terrible émotion que lui causa
+cette confidence. Il douta quelque temps encore. Il se
+demanda si Louison était un monstre de perfidie, ou si
+Suzanne était une calomniatrice infâme; et, dans l'un
+comme dans l'autre cas, il se sentit blessé et atterré d'avoir
+un tel être dans sa famille. Il attendit que Louison
+fût rentrée, pour l'interroger d'un air calme et confiant
+sur les relations de Marthe avec Horace. «On m'a dit
+qu'ils s'aimaient, lui dit-il. Je n'y vois pas le moindre
+mal, et je n'ai pas le plus petit droit de m'en offenser.
+Mais j'aurais cru que, comme mes soeurs, vous m'en auriez
+averti plus tôt, puisque vous pensiez que j'y prenais
+grand intérêt.»</p>
+
+<p>Louison vit bien que, malgré cet air résigné, Paul
+avait les lèvres pâles et la voix suffoquée. Elle crut qu'une
+jalousie concentrée était la seule cause de sa souffrance,
+et, se réjouissant de son triomphe,&mdash;Ah dame! Paul,
+vois-tu lui dit-elle, on ne peut parler que quand on est
+sûr de son fait, et tu nous as si mal reçues quand nous
+avons voulu t'avertir! Mais, à présent, je puis bien te parler
+franchement, si toutefois tu l'exiges, et si tu me promets
+que Marton ne le saura pas.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, elle tira de sa poche une lettre qu'Horace
+l'avait chargée de remettre à Marthe. Arsène ne
+l'eût pas ouverte lors même que sa vie en eût dépendu.
+D'ailleurs, dans ses idées simples et rigides, une lettre
+était par elle-même une preuve concluante. Il mit celle-là
+dans sa poche, et dit à Louison: «Il suffit, je te remercie;
+mon parti était déjà pris en venant ici. Je te
+donne ma parole d'honneur que Marthe ne saura jamais
+le service que tu viens de me rendre.»</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image10.png"></p>
+<br>
+
+<p>Il passa dans mon cabinet, où je venais de rentrer
+moi-même, et, quelques instants après, Eugénie arriva.
+«Tenez, lui dit-il en lui remettant la lettre d'Horace,
+voici une lettre pour Marthe, que j'ai trouvée par terre
+dans la chambre de mes soeurs. C'est l'écriture de
+M. Horace; je la connais.</p>
+
+<p>&mdash;Paul, il est temps que je vous parle, dit Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Mademoiselle, c'est inutile, dit Paul; je ne
+veux rien savoir. Je ne suis pas aimé; le reste ne me
+regarde pas. Je n'ai jamais été importun, je ne le serai
+jamais. Je n'ai été indiscret qu'avec vous, en vous parlant
+souvent de moi, et en vous imposant la société de
+mes soeurs, qui ne vous a pas été toujours des plus
+agréables. Louison est difficile à vivre; et l'occasion
+s'étant présentée de la placer ailleurs, je venais vous dire
+que, dès demain, je vous en débarrasse, ainsi que de
+Suzanne, en vous remerciant toutefois des bontés que
+vous avez eues pour elles, et en vous priant de me garder
+votre amitié, dont je viendrai toujours me réclamer
+le plus souvent qu'il me sera possible, tant que M. Théophile
+ne le trouvera pas mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Vos soeurs ne me sont nullement à charge, répondit
+Eugénie. Suzanne a toujours été fort douce, et Louison
+l'est devenue depuis quelque temps. Je conçois que vos
+idées sur l'avenir ayant changé, vous vouliez rompre
+l'union que nous avions formée sous de meilleurs auspices;
+mais pourquoi vous tant presser?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que mes soeurs s'en aillent bien vite, reprit
+Arsène. Elles ne sont peut-être pas aussi bonnes qu'elles
+en ont l'air, et je suis tout à fait en mesure de les établir.
+Écoutez, Eugénie, dit-il en la prenant à part, j'espère
+que vous garderez Marthe auprès de vous tant
+qu'elle n'aura pas pris un parti contraire, et que vous
+veillerez à ce que tous ses désirs soient satisfaits, tant
+qu'un autre ne s'en sera pas chargé. Voici une partie de
+la somme que j'ai touchée ce matin; destinez-la au même
+usage qu'à l'ordinaire, et, comme à l'ordinaire, gardez
+mon secret.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Paul, cela ne se peut plus, dit Eugénie. Ce
+serait avilir en quelque sorte la pauvre Marthe que de
+lui rendre encore de tels services après ce que vous savez.
+Il faut qu'elle apprenne enfin à qui elle doit le bien-être
+dont elle a joui jusqu'à présent, afin qu'elle vous en
+rende grâce et qu'elle y renonce à jamais.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image11.png"></p>
+<br>
+
+<p>&mdash;Eugénie, dit Paul vivement, si vous agissez ainsi,
+je ne pourrai plus remettre les pieds chez vous, et je ne
+pourrai jamais revoir Marthe. Elle rougirait devant moi,
+elle serait humiliée, elle me haïrait peut-être. Laissez-moi
+donc sa confiance et son amitié, puisque je ne dois
+jamais prétendre à autre chose. Quant à refuser pour
+elle les derniers services que je veux lui rendre, vous
+n'en avez pas le droit, pas plus que vous n'avez celui de
+trahir le secret que vous m'avez juré.»</p>
+
+<p>J'appuyai ses résolutions auprès d'Eugénie, et il fut
+convenu que Marthe ne saurait rien. Elle rentra bientôt
+avec Horace, qu'elle avait attendu, je crois, sur l'escalier.
+Arsène lui souhaita le bonjour, et, parlant avec
+calme de choses générales, il l'observa attentivement
+ainsi qu'Horace, sans que ni l'un ni l'autre s'en aperçût;
+les amoureux ont, à cet égard-là, une faculté d'abstraction
+vraiment miraculeuse. Au bout d'un quart d'heure,
+Arsène se retira après avoir serré fortement la main de
+Marthe et avoir salué Horace tranquillement. Je compris
+le regard d'Eugénie, et je descendis avec lui. Je craignais
+que cette fermeté stoïque ne cachât quelque projet désespéré,
+d'autant plus qu'il faisait son possible pour m'éloigner.
+Enfin, ne pouvant plus lutter contre lui-même et
+contre moi, il s'appuya sur le parapet, et je le vis défaillir.
+Je le forçai d'entrer chez un pharmacien et d'y
+prendre quelques gouttes d'éther. Je lui parlai longtemps;
+il parut m'écouter, mais je crois bien qu'il ne
+m'entendit pas. Je le reconduisis chez lui, et ne le quittai
+que lorsque je l'eus vu se mettre au lit. Au bout de
+la rue, je fus assailli du souvenir tragique de tant de
+suicides nocturnes causés par des désespoirs d'amour;
+je revins sur mes pas, et rentrai chez lui. Je le trouvai
+assis sur son lit, suffoqué par des sanglots qui ne pouvaient
+trouver d'issue et qui le torturaient. Mes témoignages
+d'amitié firent tomber de ses yeux quelques larmes,
+qui le soulagèrent faiblement. Un peu revenu à lui,
+et voyant mon inquiétude:</p>
+
+<p>«Tranquillisez-vous donc, Monsieur, me dit-il; je
+vous donne ma parole d'honneur que je serai <i>un homme</i>.
+Peut-être quand je serai seul pourrai-je pleurer; ce serait
+le mieux. Laissez-moi donc, et comptez sur moi.
+J'irai vous voir demain, je vous le jure.»</p>
+
+<p>Quand je rentrai chez moi, je trouvai Marthe d'une
+gaieté charmante. Horace, d'abord troublé par la présence
+de son rival, s'était battu les flancs pour être aimable,
+et celle qui l'aimait ne se faisait pas prier pour
+trouver son esprit ravissant. Elle ne s'était seulement pas
+doutée que Paul eût la mort dans l'âme, et mon visage
+altéré ne lui en donnait pas le moindre soupçon. O
+égoïsme de l'amour! pensai-je.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV.</h3>
+
+<p>Dès le lendemain Arsène vint chercher ses soeurs; et,
+sans presque leur donner le temps de nous faire leurs
+adieux, il les emmena silencieusement dans le nouveau
+domicile qu'il leur avait préparé à la hâte.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, leur dit-il, vous êtes libres de me dire
+si vous voulez rester ici ou si vous aimez mieux retourner
+au pays.</p>
+
+<p>&mdash;Retourner au pays? s'écria Louison stupéfaite; tu
+veux donc nous renvoyer, Paul? tu veux donc nous abandonner?</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un ni l'autre, répondit-il; vous êtes mes soeurs,
+et je connais mon devoir. Mais j'ai cru que vous haïssiez
+la capitale et que vous désiriez partir.</p>
+
+<p>Louison répondit qu'elle s'était habituée à la vie de
+Paris, qu'elle ne trouverait plus d'ouvrage au pays,
+puisque son départ lui avait fait perdre sa clientèle, et
+qu'elle désirait rester.</p>
+
+<p>Depuis qu'à force d'écouter à travers la cloison, Louise
+avait surpris tous les secrets de notre ménage, elle s'était
+réconciliée avec le séjour de Paris, grâce aux avantages
+qu'elle avait cru pouvoir tirer du dévouement incomparable
+de son frère. Jusque-là elle n'avait pas connu Arsène;
+elle avait compté sur une sorte d'assistance, mais
+non pas sur un complet abandon de ses goûts, de sa liberté,
+de son existence tout entière. Elle n'avait pas
+compris non plus cette activité, ce courage, cette aptitude
+au gain, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui se développaient
+en lui lorsqu'il était mû par une passion généreuse.
+Dès qu'elle sut tout le parti qu'on pouvait tirer
+de lui, elle le regarda comme une proie qui lui était assurée
+et qu'elle devait se mettre en mesure d'accaparer.
+Les seules passions qui gouvernent les femmes mal élevées,
+lorsqu'une grandeur d'âme innée ne contre-balance
+pas les impressions journalières, ce sont la vanité et
+l'avarice. L'une les mène au désordre, l'autre à l'égoïsme
+le plus étroit et le plus impitoyable. Louison, privée de
+bonne heure des soins d'une mère, sacrifiée à une marâtre,
+et abandonnée à de mauvais exemples ou à de
+mauvaises inspirations, devait subir l'une ou l'autre de
+ces passions funestes. Elle pencha par réaction vers celle
+que sa belle-mère n'avait pas, et, vertueuse par haine
+du vice qu'elle avait sous les yeux, elle se livra par instinct
+à celui que lui suggéraient la misère et les privations.
+Elle devint cupide; et, ne songeant plus qu'à satisfaire
+ce besoin impérieux, elle y puisa une adresse et
+une fourberie dont son intelligence bornée n'eût pas
+semblé susceptible. C'est ainsi qu'elle avait poussé Marthe
+dans le piège, et que désormais elle se flattait de régner
+sans partage sur la conscience de son frère.</p>
+
+<p>«Ce qu'il faisait pour nous, disait-elle tout bas à
+Suzanne, à cause de cette païenne, il le fera encore
+mieux quand il saura, grâce à nous, combien elle en
+était indigne.»</p>
+
+<p>Suzanne n'avait pas, à beaucoup près, l'âme aussi
+noire que sa soeur; mais, habituée à trembler devant
+elle, elle n'avait que des remords tardifs ou des réactions
+avortées. Arsène était bien loin de soupçonner la bassesse
+calculée des intentions de Louise. Il attribua son
+affreuse perfidie envers Marthe à une de ces haines de
+femme fondées sur le préjugé, l'intolérance religieuse et
+l'esprit de domination refoulé jusqu'à la vengeance. Il
+trouva bien une monstrueuse inconséquence entre sa
+conduite officieuse envers Horace et ses maximes de pudeur
+farouche; il attribua ces contradictions à l'ignorance,
+à une dévotion mal entendue. Il en fut attristé
+profondément; mais, plein de compassion et de courage,
+il résolut d'ensevelir dans le secret de son âme le crime
+de cette soeur altière et cruelle. Il se promit de la convertir
+peu à peu à des sentiments plus vrais et plus nobles;
+et de ne lui faire de reproches que le jour où elle serait
+capable de comprendre sa faute et de la réparer. Par la
+suite il disait à Eugénie, informée malgré sa discrétion
+de ce qui s'était passé entre sa soeur et lui:</p>
+
+<p>«Que voulez-vous! si je vous eusse dit alors le mal
+qu'elle m'avait fait, vous l'auriez tous haïe et méprisée;
+vous eussiez dit: C'est un monstre! Et comme la perte
+de l'estime des honnêtes gens est le plus grand malheur
+qui puisse arriver, ma soeur m'a causé dans ce moment-là
+tant de pitié, que je n'ai presque pas eu de colère.»</p>
+
+<p>Aussi lui montra-t-il une douceur pleine de tristesse,
+qu'elle prit pour un redoublement d'affection.</p>
+
+<p>«Si vous désirez rester ici et que ce soit dans vos intérêts,
+leur dit-il, je ne m'y oppose pas. Je vous chercherai
+de l'ouvrage, et je vous soutiendrai en attendant.
+Nous ne sommes pas assez <i>fortunés</i> pour avoir des logements
+séparés; je demeurerai avec vous. Voilà qui est
+convenu jusqu'à nouvel ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux dire avec ton nouvel ordre?
+demanda Louison.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire jusqu'à ce que vous puissiez vous
+passer de moi, répondit-il; car ma vie n'est pas assurée
+contre la mort comme une maison contre l'incendie.
+Avisez donc peu à peu aux moyens de vous rendre indépendantes,
+soit par d'honnêtes mariages, soit en vous
+faisant, par votre intelligence et votre activité, une bonne
+clientèle.</p>
+
+<p>&mdash;Sois sûr, dit Louison un peu déconcertée, en affectant
+de la fierté, que nous ne resterons pas à ta charge
+sans rien faire; nous voulons au contraire te débarrasser
+de nous le plus tôt possible.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de cela, reprit Arsène, qui craignit
+de l'avoir blessée. Tant que je serai vivant, tout ce qui
+est à moi est à vous; mais, je vous l'ai dit, je ne suis
+pas immortel, et il faut songer...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelles idées a-t-il donc aujourd'hui! s'écria
+Louison en se retournant avec effroi vers Suzanne; ne
+dirait-on pas qu'il veut se faire périr? Ah çà, mon frère,
+est-ce que le chagrin te prend? Est-ce que tu vas te faire
+de la peine pour cette...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous défends de jamais prononcer devant moi le
+nom de Marthe! dit Arsène avec une expression qui fit
+pâlir les deux soeurs. Je vous défends de jamais me parler
+d'elle, même indirectement, soit en bien, soit en mal,
+entendez-vous? La première fois que cela vous arrivera,
+vous me verrez sortir d'ici pour n'y jamais rentrer. Vous
+êtes averties.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, dit Louison terrassée, on s'y conformera.
+Mais ce n'est pas vous parler d'elle, Paul, que de vous
+conjurer de ne pas avoir de chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci ne regarde personne, reprit-il avec la même
+énergie, et je ne veux pas non plus qu'on m'interroge.
+J'ai parlé de mort tout à l'heure, et je dois vous dire que
+je ne suis pas homme à me suicider. Je ne suis pas un
+lâche; mais le temps est à la guerre, et je ne dis pas
+qu'une révolution se déclarant, je n'y prendrais point
+part comme j'ai déjà fait l'année dernière. Ainsi, habituez-vous
+à l'idée de vous suffire un jour à vous-mêmes,
+comme d'honnêtes artisanes doivent et peuvent le faire.
+Je vais à mon bureau. Raccommodez vos nippes en attendant;
+car dans quelques jours vous aurez de l'ouvrage.
+Mais je vous défends d'en demander ou d'en accepter
+d'Eugénie.»</p>
+
+<p>«Vois-tu, dit Louison à sa soeur dès qu'il fut sorti,
+tout a réussi comme je le voulais. Il déteste aussi Eugénie
+à présent. Il croit que c'est elle qui a perdu
+Marthe.»</p>
+
+<p>Suzanne baissa la tête avec embarras, puis elle dit:
+«Il a le coeur bien gros; il ne pense qu'à mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! c'est l'histoire du premier jour, reprit l'autre;
+tu verras que bientôt il n'y pensera plus. Arsène est fier;
+il ne voudra pas se faire de la peine pour une fille qui se
+moque de lui avec un autre, et tu verras aussi qu'il sera
+le premier à nous en parler, et à être content quand
+nous dirons du mal d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, je ne le ferai jamais, dit Suzanne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toi, <i>une sans coeur</i>, une sotte qui aurait tout
+supporté de la part de Marton sans rien dire! Tu as trop
+d'indulgence, Suzon. Si tu avais des principes, tu saurais
+qu'il ne faut pas être trop bonne pour les femmes sans
+moeurs. Tu verras, je te dis, qu'un jour n'est pas loin où
+mon frère te reprochera aussi ton indifférence sur ce
+chapitre-là.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, je te répète, dit Suzanne, que je ne me
+hasarderai jamais à lui dire un mot contre Marthe, quand
+même il aurait l'air de m'y encourager. Je suis bien sûre
+qu'il ne le supporterait pas. Essaies-en, puisque tu te
+crois si fine!»</p>
+
+<p>La journée se passa en querelles, comme à l'ordinaire.
+Néanmoins, lorsque Arsène rentra, il trouva sa chambre
+bien rangée, tout son linge raccommodé, ses effets nettoyés,
+pliés, et les légumes du souper cuits et servis proprement.
+Louison lui fit sonner très-haut tous ces bons
+offices, et l'accabla de prévenances importunes, qu'il
+subit sans impatience. Elle s'efforça de l'égayer, mais
+elle ne put lui arracher un sourire; à peine eut-il avalé
+quelques bouchées, qu'il sortit sans répondre aux questions
+qu'elle lui adressait. Il fut ainsi le lendemain, le
+surlendemain, et tous les jours suivants. Il agit avec tant
+d'esprit et de zèle, qu'il sut en peu de temps leur procurer
+de l'ouvrage, et il mit toujours à leur disposition,
+pour l'entretien de tous trois, les deux tiers de l'argent
+qu'il gagnait; mais il fit une part de l'autre tiers, et elles
+n'en connurent jamais la destination. En vain Louison
+chercha jusque dans la paillasse de son lit, jusque sous
+les carreaux de sa chambre, pour voir s'il ne se faisait
+pas une bourse particulière, elle ne trouva rien; en vain
+hasarda-t-elle d'adroites questions, elle n'obtint pas de
+réponse; en vain essaya-t-elle de lui faire placer cet argent
+invisible en meubles, en linge, en objets qu'elle
+disait utiles au ménage, il fit la sourde oreille, ne les
+laissa manquer d'aucune chose nécessaire à leur entretien,
+mais se refusa constamment la moindre superfluité
+personnelle. Ce fut un grand souci pour Louison, qui,
+comptant pour rien de disposer de la majeure partie du
+bien de son frère, se creusait la cervelle pour arriver à
+la conquête du reste. Il lui semblait qu'Arsène commettait
+une injustice, presque un vol, en se réservant quelques
+écus pour un usage mystérieux. Elle n'en dormait
+pas; et, si elle l'eût osé, elle eût manifesté le dépit
+qu'elle en ressentait; mais avec sa douceur impassible et
+son silence glacé, Arsène la tenait sous une domination
+qu'elle n'avait pas prévue si austère. Il fallut pourtant
+s'y soumettre, renoncer à connaître le fond de ce coeur
+qui s'était fermé pour jamais, et à surprendre une pensée
+sur ce visage qui s'était pétrifié.</p>
+
+<p>J'ai dit ces détails de son intérieur, quoique je n'y aie
+point pénétré à cette époque; mais tout ce qui tient aux
+personnes dont je raconte ici l'histoire m'a été peu à peu
+dévoilé par elles-mêmes avec tant de précision, que je
+puis les suivre dans les circonstances de leur vie où je
+n'ai pris aucune part, avec la même fidélité que je ferai
+quant à celles où j'ai assisté personnellement.</p>
+
+<p>Le départ des deux soeurs fut pour nous un véritable
+soulagement; mais le mystère et la promptitude qu'Arsène
+avait mis à effectuer cette séparation furent longtemps
+inexplicables pour nous. Nous pensâmes d'abord
+qu'il voulait ne jamais revoir Marthe, et qu'il s'en ôtait
+courageusement l'occasion et le prétexte. Mais il revint
+nous voir comme à l'ordinaire; et lorsque Marthe lui demanda
+l'adresse de ses soeurs, il éluda ses questions, et
+finit par lui dire qu'elles étaient placées chez une maîtresse
+couturière à Versailles. Je savais le contraire,
+parce que je les rencontrais quelquefois dans les alentours
+de la maison de commerce où Arsène était occupé;
+leur affectation à m'éviter me faisait pressentir et respecter
+la volonté d'Arsène. Il fut impossible à Eugénie
+d'avoir le mot de cette énigme; elle ne put même pas
+amener Arsène à une nouvelle explication sur ses sentiments
+secrets et sur ses résolutions à l'égard de Marthe.
+Effrayée du calme qu'il montrait, et craignant qu'il ne
+conservât un reste d'espérance trompeuse, elle essayait
+souvent de le désabuser; mais il coupait court à tout entretien
+de ce genre, en lui disant à la hâte: «Je sais
+bien! je sais bien! inutile d'en parler.»</p>
+
+<p>Du reste, pas un mot, pas un regard qui pût faire
+soupçonner à Marthe qu'elle était l'objet d'une passion
+ardente et profonde. Il joua si bien son rôle qu'elle se
+persuada n'avoir jamais été qu'une amie à ses yeux; et
+nous-mêmes nous commençâmes à croire qu'il avait
+triomphé de son amour et qu'il était guéri.</p>
+
+<p>Eugénie, qui prévoyait la confusion et le chagrin de
+Marthe lorsqu'elle apprendrait les services d'argent qu'il
+lui avait rendus à son insu, le força de reprendre celui
+qu'il avait apporté en dernier lieu. Désormais elle voulut
+rester chargée exclusivement de son amie, et cette charge
+était bien légère. Marthe était d'une sobriété excessive;
+elle était vêtue avec une simplicité modeste, et elle aidait
+assidûment Eugénie dans son travail. La seule trace des
+bienfaits d'Arsène que nous n'eussions pas fait disparaître,
+de peur d'affliger trop cet excellent jeune homme,
+c'était un petit mobilier qu'il avait acquis pour elle, et
+qui se composait d'une couchette en fer, de deux chaises,
+d'une table, d'une commode en noyer, et d'une petite toilette
+qu'il avait choisie lui-même, hélas! avec tant d'amour!
+Nous faisions accroire à Marthe que ces meubles
+étaient à nous, et que nous les lui prêtions. Elle agréait
+nos soins avec tant de candeur et de charme, que nous
+eussions été heureux de les lui faire agréer toute notre
+vie; mais il n'en devait pas être ainsi. Un mauvais génie
+planait sur la destinée de Marthe: c'était Horace.</p>
+
+<p>Après la déclaration formelle d'Eugénie, il s'était
+attendu à une lutte avec Arsène. Il était fort humilié d'avoir
+un semblable rival; et cependant, comme il le savait
+très-fin, très-hardi, très-estimé de nous tous, et de
+Marthe la première, c'en était assez pour qu'il acceptât
+cette lutte. Quelques jours auparavant, il eût abandonné
+la partie plutôt que de commettre son esprit élégant
+et cultivé avec la malice un peu crue et un peu
+rustique du Masaccio; mais à ce moment-là, son amour
+était arrivé à un paroxysme fébrile, et il n'eût pas rougi
+de disputer l'objet de ses désirs à M. Poisson lui-même.</p>
+
+<p>A la grande surprise de tous, Paul Arsène parut calme
+jusqu'à l'indifférence, et Horace pensa qu'Eugénie avait
+beaucoup exagéré son amour. Mais lorsqu'il sut que Paul
+n'ignorait plus le sien, et lorsque je lui eus raconté dans
+quelles angoisses de douleur j'avais surpris ce courageux
+jeune homme, il commença à s'inquiéter de sa persévérance
+à reparaître devant lui, et de l'espèce de tranquillité
+triomphante qu'il semblait jouer pour le braver. Sa
+jalousie s'alluma; les plus étranges soupçons s'éveillèrent
+dans son esprit, et il les laissa paraître. Marthe n'y
+comprit rien d'abord: sa conscience était trop pure pour
+qu'elle pût s'offenser de doutes qui n'avaient pas de sens
+pour elle. Le sombre dépit d'Horace la troubla sans l'éclairer.
+Eugénie eut la délicatesse de ne pas se mêler de
+ce qui se passait entre eux, mais elle espéra qu'en s'apercevant
+de l'outrage qui lui était fait, Marthe se relèverait
+fière et blessée.</p>
+
+<p>Dans ses accès de jalousie, Horace me pria, par dépit,
+de le conduire chez madame de Chailly. Il y retourna
+deux ou trois fois, et affecta de trouver la vicomtesse de
+plus en plus adorable. Ce furent autant de blessures dans
+le coeur de Marthe; mais l'amour naissant est comme un
+serpent fraîchement coupé par morceaux, qui trouve en
+soi la force de se rapprocher et de se réunir. Aux tristesses,
+aux insomnies, aux querelles vives et amères,
+succédèrent les raccommodements pleins d'exaltation et
+d'ivresse; aux serments de ne plus se voir, les serments
+de ne se jamais quitter. Ce fut un bonheur plein d'orages
+et mêlé de beaucoup de larmes; mais ce fut un bonheur
+plein d'intensité et rendu plus vif par les réactions.</p>
+
+<p>Un jour qu'Horace avait voulu railler et dénigrer Arsène
+eu son absence, et que Marthe le défendait avec
+chaleur, il prit son chapeau, comme il faisait dans ses
+emportements, et partit sans dire mot à personne. Marthe
+savait bien qu'il reviendrait le lendemain, et qu'il demanderait
+pardon de ses torts; mais elle était de ces
+âmes tendres et passionnées qui ne savent pas attendre
+fièrement la fin d'une crise douloureuse. Elle se leva,
+jeta son châle sur ses épaules, et s'élança vers la porte.</p>
+
+<p>«Que faites-vous donc? lui dit Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, répondit Marthe hors d'elle-même,
+je cours après lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mou amie, vous n'y songez pas; n'encouragez
+pas de semblables injustices, vous vous en repentirez.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, dit Marthe; mais c'est plus fort que
+moi, il faut que je l'apaise.</p>
+
+<p>&mdash;Il reviendra de lui-même, laissez-lui-en du moins le
+mérite.</p>
+
+<p>&mdash;Il reviendra demain!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, demain, certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, Eugénie? Vous ne savez pas ce que c'est
+que d'attendre jusqu'à demain! Passer toute la nuit avec
+la fièvre, avec le coeur gonflé, avec une insomnie qui
+compte les heures, les minutes, avec cette horrible pensée
+impossible à chasser: il ne m'aime pas! et celle-ci
+plus affreuse encore: il n'est pas bon, il n'est pas généreux,
+je ne devrais pas l'aimer! Oh! non, vous ne connaissez
+pas cela, vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, s'écria Eugénie, vous comprenez que
+vous avez tort de l'aimer, et quand il vous vient une lueur
+de raison, vous êtes impatiente de la perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi la perdre bien vite, dit Marthe; car
+cette clarté est la plus intolérable souffrance qu'il y ait
+au monde.» Et, se dégageant des bras d'Eugénie, elle
+s'élança dans l'escalier et disparut comme un éclair.</p>
+
+<p>Eugénie n'osa pas la suivre, dans la crainte d'attirer
+les regards sur elle et d'occasionner un scandale dans la
+maison. Elle espéra qu'au bas de l'escalier ces amants
+insensés se rencontreraient, et qu'au bout de quelques
+instants elle les verrait revenir ensemble. Mais Horace,
+furieux, marchait avec une rapidité extrême. Marthe le
+voyait à dix pas; elle n'osait pas l'appeler sur le quai,
+elle n'avait pas la force de courir. A chaque pas, elle se
+sentait prête à défaillir; elle le voyait frapper de sa canne
+sur le parapet, dans un mouvement de rage irréfrénable.
+Elle se remettait à le suivre, ne songeant plus à sa souffrance
+personnelle, mais à celle de son amant. Il renversa
+deux ou trois passants, en fit crier et jurer une
+demi-douzaine en les heurtant, monta la rue de La
+Harpe, et arriva à l'hôtel de Narbonne, où il demeurait,
+sans s'apercevoir que Marthe était sur ses traces et avait
+failli dix fois le joindre. Au moment où il prenait sa
+clef et son bougeoir des mains de la portière, il vit
+le visage renfrogné de celle-ci regarder par-dessus son
+épaule:</p>
+
+<p>«Où allez-vous donc, Mam'selle?» dit-elle d'une voix
+courroucée à une personne qui s'apprêtait à monter l'escalier
+sans rien lui dire.</p>
+
+<p>Horace se retourna, et vit Marthe, sans chapeau, sans
+gants, et pâle comme la mort. Il la saisit dans ses bras,
+l'enleva à demi, et lui jetant un châle sur la tête, comme
+un voile pour la soustraire aux regards, il l'entraîna dans
+l'escalier, et la conduisit légèrement jusqu'à sa chambre.
+Là, il se jeta à ses pieds. Ce fut toute l'explication. Le
+sujet même de la querelle fut oublié dans ce premier
+instant.&mdash;Oh! que je suis heureux, s'écria-t-il dans un
+délire d'amour; te voilà, tu es avec moi, nous sommes
+seuls! Pour la première fois de la vie, je suis seul avec
+toi, Marthe! Comprends-tu mon bonheur?</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi partir, dit Marthe effrayée; Eugénie m'a
+peut-être suivie, peut-être Arsène. Mon Dieu! est-ce un
+rêve! J'ai vu quelque part, en te suivant, la figure d'Arsène,
+je ne sais où. Non, je n'en suis pas sûre... peut-être!...
+C'est égal, tu m'aimes, tu m'aimes toujours!
+Allons-nous-en, reconduis-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas encore! pas encore! disait Horace; encore
+un instant! Si Eugénie vient, je ne réponds pas; si
+Arsène vient, je le tue. Reste ainsi, reste encore un
+instant!</p>
+
+<p>Cependant Eugénie seule, inquiète, épouvantée, comptait
+les minutes, allait du palier à la fenêtre, et ne voyait
+pas revenir Marthe. Enfin elle entend monter l'escalier.
+C'est elle, enfin!... Non, c'est le pas d'un homme.</p>
+
+<p>Elle se réjouit de la pensée que c'était moi, et qu'elle
+allait pouvoir m'envoyer à la recherche de Marthe. Elle
+courut au-devant de moi; mais au lieu de moi, c'était
+Arsène.</p>
+
+<p>«Où donc est Marthe? dit-il d'une voix éteinte.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est sortie pour un instant, dit Eugénie, troublée;
+elle va rentrer tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Sortie toute seule à la nuit? dit Arsène; vous l'avez
+laissée sortir ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Elle va rentrer avec Théophile, dit Eugénie, éperdue.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! elle ne rentrera pas avec Théophile, dit
+Arsène en se laissant tomber sur une chaise. Ne vous
+donnez pas la peine de me tromper, Eugénie; elle ne rentrera
+pas même avec Horace. Elle rentrera seule, elle rentrera
+désespérée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez donc vue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai vue qui courait sur le quai du côté de
+la rue de la Harpe.</p>
+
+<p>&mdash;Et Horace n'était pas avec elle?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai vu qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne l'avez pas suivie?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais je vais l'attendre,» dit-il.
+Et il se leva précipitamment.</p>
+
+<p>«Mais pourquoi n'avez-vous pas couru après elle? dit
+Eugénie; pourquoi êtes-vous venu ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne sais plus, dit Arsène d'un air égaré. J'avais
+une idée, pourtant!... Oui, oui, c'est cela: je voulais
+vous demander, Eugénie, si c'était la première fois
+qu'elle sortait seule, le soir, ou seule avec lui?... Dites,
+est-ce la première fois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est la première fois, dit Eugénie. Marthe est
+encore pure, j'en fais le serment. Pourquoi, mon Dieu,
+n'avoir pas couru après elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il est peut-être temps encore de tuer ce misérable!
+s'écria Arsène avec fureur.» Et, bondissant comme
+un chat sauvage, il s'élança dehors.</p>
+
+<p>Eugénie comprit les suites funestes que pouvait avoir
+une telle aventure. Épouvantée, elle se mit à courir aussi
+après Arsène. Heureusement je montais l'escalier, et je
+les arrêtai tous deux.</p>
+
+<p>«Où allez-vous donc? leur dis-je; que signifient ees
+figures bouleversées?</p>
+
+<p>&mdash;Retenez-le, suivez-le, me dit à la hâte Eugénie, en
+voyant qu'Arsène m'échappait déjà. Marthe est partie
+avec Horace, et Paul va faire quelque malheur; allez!»</p>
+
+<p>Je courus à mon tour après le Masaccio, et je le rejoignis.
+Je m'emparai de son bras, mais sans pouvoir le
+retenir, quoique je fusse beaucoup plus grand et plus
+musculeux que lui. La colère avait tellement décuplé ses
+forces qu'il m'entraînait comme il eût fait d'un enfant.</p>
+
+<p>J'appris par ses exclamations entrecoupées ce qui s'était
+passé, et je vis l'imprudence qu'Eugénie avait commise.
+La réparer par un mensonge était le seul moyen
+qui me restât pour empêcher un événement tragique.</p>
+
+<p>«Comment pouvez-vous croire, lui dis-je, que ce soit
+la première fois qu'ils sortent ensemble? c'est au moins
+la dixième.»</p>
+
+<p>Cette assertion tomba sur lui comme l'eau sur le feu.
+Il s'arrêta court, et me regarda d'un air sombre.</p>
+
+<p>«Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites? me demanda-t-il
+d'une voix déchirante.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis certain..Elle est sa maîtresse depuis plus
+d'un mois.</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie m'a donc trompé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais on trompe Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Sa maîtresse! Il ne veut donc pas l'épouser, l'infâme!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous? lui dis-je, ne songeant qu'à le
+calmer et à l'éloigner; Horace est un homme d'honneur
+et ce que Marthe voudra, il le voudra aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr qu'il est un homme d'honneur! Jurez-moi
+cela sur le vôtre.»</p>
+
+<p>A force d'assurances évasives et de réponses indirectes,
+je réussis à lui rendre la raison. Il me remercia du bien
+que je lui faisais, et il me quitta, en me jurant qu'il allait
+rentrer aussitôt chez lui.</p>
+
+<p>Dès que je l'eus vu prendre cette direction, je courus
+à l'hôtel de Narbonne; je m'informai d'Horace. «Il est
+là-haut enfermé avec une demoiselle ou une dame, répondit
+la portière, enfin avec ce que vous voudrez. Mais
+je vais la faire descendre; je n'entends pas qu'il y ait du
+scandale ici.»</p>
+
+<p>Je la priai de parler plus bas, et je l'y engageai par les
+<i>arguments irrésistibles</i> de Figaro. Elle m'expliqua que
+la dame était jolie, qu'elle avait de longs cheveux noirs
+et un châle écarlate. Je redoublai mes arguments, et
+j'obtins la promesse qu'elle ne ferait point de bruit, et
+qu'elle laisserait repartir la fugitive, à quelque heure que
+ce fût de la nuit, sans lui adresser une parole et sans faire
+part à personne de ce qu'elle avait vu.</p>
+
+<p>Quand je fus tranquille à cet égard, je revins rassurer
+Eugénie. Je ne pus me défendre de rire un peu de sa
+consternation. Arsène mis à la raison et hors de cause,
+le dénouement un peu brusque, mais inévitable, des
+amours de Marthe et d'Horace, me semblait moins surprenant
+et moins sombre que ne le voulait voir ma généreuse
+amie. Elle me gronda beaucoup de ce qu'elle
+appelait ma légèreté.</p>
+
+<p>«Voyez-vous, me dit-elle, depuis qu'elle l'aime, elle
+me fait l'effet d'être condamnée à mort; et à présent je
+ne ris pas plus que je ne ferais si je la voyais monter à
+l'échafaud.»</p>
+
+<p>Nous attendîmes une partie de la nuit. Marthe ne rentra
+pas. Le sommeil finit par triompher de notre sollicitude.</p>
+
+<p>A l'aube naissante, la porte de l'hôtel de Narbonne
+s'ouvrit et se referma plus doucement encore après avoir
+laissé passer une femme qui couvrait sa tête d'un châle
+rouge. Elle était seule, et fit quelques pas rapidement
+pour s'éloigner. Mais bientôt elle s'arrêta, faible et brisée,
+au coin d'une borne, et s'appuya pour ne pas tomber.
+Cette femme, c'était Marthe.</p>
+
+<p>Un homme la reçut dans ses bras: c'était Arsène.</p>
+
+<p>«Quoi! seule! seule! lui dit-il; il ne vous a pas seulement
+accompagnée!</p>
+
+<p>&mdash;Je le lui ai défendu, dit Marthe d'une voix mourante;
+j'ai craint d'être rencontrée avec lui, et puis je
+n'ai pas voulu qu'il me revit au jour! Je voudrais ne le
+revoir jamais! Mais que fais-tu ici à cette heure, Paul?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pu dormir, répondit-il, et je suis venu vous
+attendre pour vous ramener; quelque chose m'avait dit
+que vous sortiriez de chez lui seule et désespérée.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI.</h3>
+
+<p>Marthe était si confuse et si éperdue qu'elle ne voulait
+plus rentrer.</p>
+
+<p>«Conduisez-moi auprès de vos soeurs, disait-elle à
+Arsène; elles, du moins, ne sauront pas où j'ai passé la
+nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas d'amie plus fidèle et plus dévouée
+qu'Eugénie, répondit Arsène; n'aggravez pas votre position
+par une plus longue absence. Venez, je vous accompagnerai
+jusque chez elle, et je vous réponds qu'elle ne
+vous adressera pas un reproche.»</p>
+
+<p>Il la reconduisit jusqu'à la porte de sa chambre. Elle
+voulut s'y enfermer seule et y pleurer à son aise avant
+de nous revoir; mais au moment de quitter Arsène, avec
+qui elle avait épanché son coeur comme s'il n'eût été que
+son frère, elle se ressouvint tout à coup qu'il avait pour
+elle un amour moins calme: elle l'avait oublié, habituée
+qu'elle était à compter sur un dévouement aveugle de sa
+part.</p>
+
+<p>«Eh bien, Arsène, lui dit-elle avec un accent profond;
+regrettes-tu maintenant de ne m'avoir pas épousée?</p>
+
+<p>&mdash;Je le regretterai toute ma vie, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parle pas ainsi, Arsène, dit-elle; tu me déchires.
+Oh! que ne puis-je t'aimer comme tu le désires et
+comme tu le mérites! Mais Dieu me hait et me maudit!»</p>
+
+<p>Quand elle fut seule, elle se jeta tout habillée sur son
+lit, et pleura amèrement. Eugénie, qui l'entendait sangloter
+à travers la cloison, frappa vainement à sa porte;
+elle ne répondit pas. Inquiète, et craignant qu'elle ne fût
+en proie à ces convulsions nerveuses auxquelles elle était
+sujette, Eugénie prit plusieurs clefs, les essaya dans la
+serrure, en trouva une qui ouvrit, et s'élança auprès
+d'elle. Elle la trouva la face enfoncée dans son traversin,
+et les mains crispées dans ses belles tresses noires toutes
+ruisselantes de larmes.</p>
+
+<p>«Marthe, lui dit Eugénie en la pressant sur son sein,
+pourquoi donc cette douleur? Est-ce du regret pour le
+passé, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as disposé de
+toi, tu étais libre, personne n'a le droit de t'humilier.
+Pourquoi te caches-tu au lieu de venir à moi, qui t'ai
+attendue avec tant d'inquiétude et qui te retrouve toujours
+avec tant de joie?</p>
+
+<p>&mdash;Chère Eugénie, j'ai plus que des regrets, j'ai de la
+honte et des remords, répondit Marthe en l'embrassant.
+Je n'ai pas disposé de moi dans la liberté de ma conscience
+et dans le calme de ma volonté. J'ai cédé à des
+transports que je ne partageais pas, glacée que j'étais
+par le souvenir des injures récentes et par l'appréhension
+de nouveaux outrages. Eugénie! Eugénie! il ne m'aime
+pas; j'ai le profond sentiment de mon malheur! Il a de
+la passion sans amour, de l'enthousiasme sans estime, de
+l'effusion sans confiance. Il est jaloux parce qu'il ne croit
+point en moi, parce qu'il me juge indigne d'inspirer un
+amour sérieux, et incapable de le partager.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce qu'il en est indigne et incapable lui-même!
+s'écria Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ne dites pas cela; tout vient de moi, de ma
+destinée misérable. Lui, qui n'a point encore aimé, lui
+dont le coeur est aussi vierge que les lèvres, il méritait de
+rencontrer une femme aussi pure que lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela, dit Eugénie en haussant les épaules,
+qu'il s'était épris de la vicomtesse de Chailly, qui a trois
+amants à la fois!</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme-là du moins, répliqua Marthe, a pour
+elle l'intelligence, une brillante éducation, et toutes les
+séductions de la naissance, des belles manières et du luxe.
+Moi, je suis obscure, bornée, ignorante; je sais à peine
+lire, je ne sais que comprendre; mais je ne puis rien
+exprimer, je n'ai pas une idée à moi, je ne pourrai en
+aucun moment dominer le coeur et l'esprit d'un homme
+comme lui! Oh! il me l'a bien fait sentir, il me l'a bien
+dit cette nuit dans l'emportement de nos querelles, et à
+présent je vois que j'étais folle de me plaindre de lui.
+C'est moi seule que je dois accuser, c'est ma vie passée
+que je dois maudire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! en êtes-vous là? dit Eugénie consternée.
+Il a déjà fait le maître et le supérieur à ce point? J'aurais
+pensé que, du moins, pendant la première ivresse, il se
+serait oublié un peu lui-même, pour ne voir et n'admirer
+que vous; et, au lieu d'être à vos pieds pour vous remercier
+de cette preuve d'amour et de confiance si solennelle
+que nous donnons quand nous ouvrons nos bras et notre
+âme sans réserve, déjà il s'est levé en dominateur miséricordieux,
+pour vous honorer de son indulgence et de son
+pardon! En vérité, Marthe, tu as raison d'être honteuse:
+car tu es bien humiliée...</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis pas cela, Eugénie. Si tu avais vu son trouble,
+sa souffrance, ses pleurs, et comme il me disait humblement
+et tendrement parfois ces choses si cruelles! Non,
+il ne savait pas le mal qu'il me faisait, il n'y songeait pas.
+Il souffrait tant lui-même! Il n'avait qu'une pensée, celle
+de se débarrasser de soupçons qui le torturaient; et lorsqu'il
+m'accusait, c'était pour être rassuré par mes réponses.
+Mais moi, je n'avais pas la force de le faire.
+J'étais si effrayée de voir ce noble orgueil, cette pure
+jeunesse, cette grande intelligence, qui exigeaient tant
+de moi, et qui avaient le droit de tant exiger; et je me
+sentais si peu de chose pour répondre à tout cela! J'étais
+accablée, et il prenait tout à coup ma tristesse pour le
+remords de quelque faute ou le retour de quelque mauvais
+sentiment. «Qu'as-tu donc? me disait-il, tu n'es pas
+heureuse dans mes bras! Tu es sombre, préoccupée; tu
+penses donc à un autre?» Alors il s'imaginait que j'avais
+des rapports secrets avec Paul Arsène, et il me suppliait
+de le chasser d'ici, et de ne jamais le revoir. J'y aurais
+consenti, oui, j'aurais eu cette faiblesse, s'il eût persisté
+à me le demander avec tendresse. Mais, dès mon premier
+mouvement d'hésitation, il me laissait voir un dépit
+et une aigreur qui me rendaient la force de lui résister;
+car, moi aussi, je prenais du dépit, je devenais amère.
+Et nous nous sommes dit des choses bien dures, qui me
+sont restées sur le coeur comme une montagne!</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais raison de dire qu'il ne t'aime pas, reprit
+Eugénie; mais tu te trompes quand tu t'imagines que
+c'est à cause de toi et de ton passé. Le mal ne vient que
+de son orgueil à lui, et d'un fonds d'égoïsme que tu vas
+encourager par ta faiblesse. L'homme qui a le coeur fait
+pour aimer ne se demande pas si l'objet de son amour
+est digne de lui. Du moment qu'il aime, il n'examine plus
+le passé; il jouit du présent, et il croit à l'avenir. Si sa
+raison lui dit qu'il y a dans ce passé quelque chose à pardonner,
+il pardonne dans le secret de son coeur, sans faire
+sonner sa générosité comme une merveille. Cet oubli des
+torts est si simple, si naturel à celui qui aime! Arsène
+t'a-t-il jamais accusée, lui? Ne t'a-t-il pas toujours défendue
+contre toi-même, comme il t'aurait défendue contre
+le monde entier?</p>
+
+<p>&mdash;Je douterais même d'Arsène, dit Marthe en soupirant.
+Je crois qu'en amour on est humble et généreux tant
+qu'on est repoussé; mais le bonheur rend exigeant et
+cruel. Voilà ce qui m'arrive avec Horace. Durant ces
+heures de la nuit que nous avons passées ensemble, il y
+avait une alternative continuelle de douceur et de fierté
+entre nous. Quand je me révoltais contre lui, il était à
+mes pieds pour me calmer; mais, à peine m'avait-il amenée
+à m'humilier devant lui, qu'il m'accablait de nouveau.
+Ah! je crois que l'amour rend méchant!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'amour des méchants,» répliqua Eugénie en
+secouant tristement la tête.</p>
+
+<p>Eugénie était injuste; elle ne voyait pas la vérité mieux
+que Marthe. Toutes deux se trompaient, chacune à sa
+manière. Horace n'était ni aussi respectable ni aussi méchant
+qu'elles se l'imaginaient. Le triomphe le rendait
+volontiers insolent; il avait cela de commun avec tant
+d'autres, que si on voulait condamner rigoureusement
+ce travers, il faudrait mépriser et maudire la majeure partie
+de notre sexe. Mais son coeur n'était ni froid ni dépravé.
+Il aimait certainement beaucoup; seulement, l'éducation
+morale de l'amour lui ayant manqué, ainsi qu'à
+tous les hommes, comme il n'était pas du petit nombre
+de ceux dont le dévouement naturel fait exception, il aimait
+seulement en vue de son propre bonheur, et, si je
+puis m'exprimer ainsi, pour l'amour de lui-même.</p>
+
+<p>Il vint dans la journée; et, au lieu d'être confus devant
+nous, il se présenta d'un air de triomphe que je trouvai
+moi-même d'assez mauvais goût. Il s'attendait à des plaisanteries
+de ma part, et il s'était préparé à les recevoir
+de pied ferme. Au lieu de cela, je me permis de lui faire
+des reproches.</p>
+
+<p>«Il me semble, lui dis-je en l'emmenant dans mon
+cabinet, que tu aurais pu avoir avec Marthe des entrevues
+secrètes qui ne l'eussent pas compromise. Cette nuit
+passée dehors sans préparation, sans prétexte, pourra
+faire beaucoup jaser les gens de la maison.»</p>
+
+<p>Horace reçut fort mal cette observation.</p>
+
+<p>&mdash;J'admire fort, dit-il, que tu prennes tant d'ombrage
+pour elle, lorsque tu vis publiquement avec Eugénie!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela qu'Eugénie est respectée de tout ce
+qui m'entoure, répondis-je. Elle est ma soeur, ma compagne,
+ma maîtresse, ma femme, si l'on veut. De quelque
+façon qu'on envisage notre union, elle est absolue et permanente.
+Je me suis fait fort de la rendre acceptable à
+tous ceux qui m'aiment, et d'entourer Eugénie d'assez
+d'amis dévoués pour que le cri de l'intolérance n'arrive
+pas jusqu'à ses oreilles. Mais je n'ai pas levé le voile qui
+couvrait nos secrètes amours avant de m'être assuré par
+la réflexion et l'expérience de la solidité de notre affection
+mutuelle. Après une première nuit d'enivrement, je n'ai
+pas présente Eugénie à mes camarades en leur disant:
+«Voici ma maîtresse, respectez-la à cause de moi.» J'ai
+caché mon bonheur jusqu'à ce que j'aie pu leur dire avec
+confiance et loyauté: «Voici ma femme, elle est respectable
+par elle-même.»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, je me sens plus fort que vous, dit
+Horace avec hauteur. Je dirai à tout le monde: «Voici
+mon amante, je veux qu'on la respecte. Je contraindrai
+les récalcitrants à se prosterner, s'il me plaît, devant la
+femme que j'ai choisie.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y parviendrez pas ainsi, eussiez-vous le bras
+invincible des antiques <i>pourfendeurs</i> de la chevalerie.
+Au temps où nous vivons, les hommes ne se craignent
+pas entre eux; et on ne respectera votre amante, comme
+vous l'appelez, qu'autant que vous la respecterez vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes singulier, Théophile! En quoi donc
+ai-je outragé celle que j'aime? Elle est venue se jeter
+dans mes bras, et je l'y ai retenue une heure ou deux de
+plus qu'il ne convenait d'après votre code des convenances.
+Vraiment, j'ignorais que la vertu et la réputation
+d'une femme fussent réglées comme le pouvoir des recors,
+d'après le lever et le coucher du soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont là de bien mauvaises plaisanteries, lui dis-je,
+pour une journée aussi solennelle que celle-ci devrait
+l'être dans l'histoire de vos amours. Si Marthe en prenait
+aussi légèrement son parti, j'aurais peu d'estime pour
+elle. Mais elle en juge tout autrement, à ce qu'il me parait,
+car elle n'a pas cessé de pleurer depuis ce matin. Je ne
+vous demande pas la cause de ses larmes; mais n'aurez-vous
+pas la lui demander avec un visage moins riant et des
+manières moins dégagées?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Théophile, dit Horace en reprenant son sérieux,
+je vais vous parler franchement, puisque vous m'y
+contraignez. L'amitié que j'ai pour vous me défendait de
+provoquer une explication que votre sévérité envers moi
+rend indispensable. Sachez donc que je ne suis plus un
+enfant, et que s'il m'a plu jusqu'ici de me laisser traiter
+comme tel, ce n'est pas un droit que vous avez acquis
+irrévocablement et que je ne puisse pas vous ôter quand
+bon me semblera. Je vous déclare donc aujourd'hui que
+je suis las, extrêmement las, de l'espèce de guerre qu'Eugénie
+et vous faites, au nom de M. Paul Arsène, à mes
+amours avec Marthe. Je n'agis pas aussi légèrement que
+vous le croyez en mettant de côté toute feinte et toute
+retenue à cet égard. Il est bon que vous sachiez tous,
+vous et vos amis, que Marthe est ma maîtresse et non
+celle d'un autre. Il importe à ma dignité, à mon honneur,
+de n'être pas admis ici en surnuméraire, mais d'être bien
+pour vous, pour eux, pour Marthe, pour tout le monde
+et pour moi-même, l'amant, le seul amant, c'est-à-dire
+le maître de cette femme. Et comme depuis quelque
+temps, grâce au singulier rôle que vous me faites jouer,
+grâce aux prétentions obstinées de M. Paul Arsène, grâce
+à la protection peu déguisée que lui accorde Eugénie
+(grâce à votre neutralité, Théophile), grâce à l'amitié
+équivoque qui règne entre Marthe et lui, grâce enfin à
+mes propres soupçons, qui me font cruellement souffrir,
+je ne sais plus où j'en suis, ni ce que je suis ici, j'ai résolu
+de savoir enfin à quoi m'en tenir, et de bien dessiner
+ma position. C'est pour cela que je me présente ici ce
+matin, la tête levée, et que je viens vous dire à tous, sans
+tergiversation et sans ambiguïté: «Marthe a passé cette
+nuit dans mes bras, et si quelqu'un le trouve mauvais,
+je suis prêt à connaître de ses droits, et à lui céder les
+miens, s'ils ne sont pas les mieux fondés.»</p>
+
+<p>&mdash;Horace, lui dis-je en je regardant fixement, si telle
+est votre pensée ce matin, à la bonne heure, je l'accepte;
+mais si c'était celle que vous aviez hier soir en retenant
+Marthe auprès de vous pour la compromettre, c'est un
+calcul bien froid pour un homme aussi ardent que vous
+le paraissez, et je vois là plus de politique que de passion.</p>
+
+<p>&mdash;La passion n'exclut point une certaine diplomatie,
+répondit-il en souriant. Vous savez bien, Théophile, que
+j'ai commencé ma vie par la politique. Si je deviens
+homme de sentiment, j'espère qu'il me restera pourtant
+quelque chose de l'homme de réflexion. Mais rassurez-vous,
+et ne vous scandalisez pas ainsi. Je vous avoue
+qu'hier soir j'ai été fort peu diplomate, que je n'ai pensé
+à rien, et que j'ai cédé à l'ivresse du moment. Mais ce
+matin, en me résumant, j'ai reconnu qu'au lieu d'un sot
+repentir je devais avoir le contentement et l'énergie d'un
+amant heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez-les donc, lui dis-je, mais faites que votre visage
+et votre contenance n'expriment pas autre chose
+que ce que vous éprouvez; car, en ce moment, vous avez,
+malgré vous, l'air d'un fat.»</p>
+
+<p>J'étais irrité en effet par je ne sais quoi de vain et d'arrogant
+qu'il avait ce jour-là, et que, pour toute l'affection
+que je lui portais, j'eusse voulu lui ôter. Je craignais que
+Marthe n'en fût blessée; mais la pauvre femme n'avait
+plus cette force de réaction. Elle fut intimidée, abattue
+et comme saisie d'un frisson convulsif à son approche. Il
+la rassura par des manières plus douces et plus tendres;
+mais il y eut entre eux une gêne extrême. Horace désirait
+d'être seul avec elle; et Marthe, retenue par un sentiment
+de honte, n'osait plus nous quitter pour lui accorder
+un tête-à-tête. Il espéra quelques instants qu'elle
+aurait le courage de le faire, et il suscita divers prétextes,
+qu'elle feignit de ne pas comprendre. Eugénie craignait
+de paraître affectée en leur cédant la place, et sur ces
+entrefaites Paul Arsène arriva.</p>
+
+<p>Malgré tout l'empire que ce dernier exerçait sur lui-même,
+et quoiqu'il se fût bien préparé à la possibilité de
+rencontrer Horace, il ne put dissimuler tout a fait l'espèce
+d'horreur qu'il lui inspirait. Horace vit l'altération soudaine
+de son visage pâli et affaissé déjà par les angoisses
+de la nuit; et, saisi d'un transport d'orgueil insurmontable,
+il leva fièrement la tête, et lui tendit la main de
+l'air d'un souverain à un vassal qui lui rend hommage.
+Arsène, dans sa généreuse candeur, ne comprit pas ce
+mouvement, et, l'attribuant à un sentiment tout opposé,
+il saisit et pressa énergiquement la main de son rival,
+avec un regard de douleur et de franchise qui semblait
+dire: «Vous me promettez de la rendre heureuse, je vous
+en remercie.»</p>
+
+<p>Cette muette explication lui suffit. Après s'être informé
+de la santé de Marthe, et lui avoir serré la main aussi avec
+effusion, il échanges quelques mots de causerie générale
+avec nous, et se retira au bout de cinq minutes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII.</h3>
+
+<p>Horace n'était pas réellement jaloux d'Arsène au point
+d'être inquiet des sentiments de Marthe pour lui, mais il
+craignait qu'il n'y eût entre eux, dans le passé, un engagement
+plus intime qu'elle ne voulait l'avouer. Il pensait
+que, pour être si fidèlement dévoué à une femme qui vous
+sacrifie, il fallait conserver, ou une espérance, ou une
+reconnaissance bien fondée; et ces deux suppositions
+l'offensaient également. Depuis qu'Eugénie lui avait révélé
+tout le dévouement d'Arsène, il avait pris encore
+plus d'ombrage. Ainsi qu'il l'avait naïvement avoué, il
+était blessé d'un parallèle qui ne lui était pas avantageux
+dans l'esprit d'Eugénie, et qui lui deviendrait funeste
+dans celui de Marthe, s'il devait être continuellement
+sous ses yeux. Et puis notre entourage voyait confusément
+ce qui se passait entre eux. Ceux qui n'aimaient
+pas Horace se plaisaient à douter de son triomphe, du
+moins ils affectaient devant lui de croire à celui d'Arsène.
+Ceux qui l'aimaient blâmaient Marthe de ne pas se prononcer
+ouvertement pour lui en chassant son rival, et ils
+le faisaient sentir à Horace. Enfin, d'autres jeunes gens
+qui, n'étant pour nous que de simples connaissances, ne
+venaient pas chez nous et jugeaient de nous avec une légèreté
+un peu brutale, se permettaient sur Marthe ces
+propos cruels que l'on pèse si peu et qui se répandent si
+vite. Obéissant à cette jalousie non raisonnée que l'on
+éprouve pour tout homme heureux en amour, ils rabaissaient
+Marthe, afin de rabaisser le bonheur d'Horace à
+leurs propres yeux. Plusieurs de ceux-là, qui avaient fait
+la cour à la beauté du café Poisson, se vengeaient de
+n'avoir pas été écoutés, en disant que ce n'était pas une
+conquête si difficile et si glorieuse, puisqu'elle écoutait
+un hâbleur comme Horace. Quelques-uns même disaient
+qu'elle avait eu pour amant son premier garçon de café.
+Enfin, je ne sais quel esprit fut assez bas, et quelle langue
+assez grossière, pour émettre l'opinion qu'elle était à la
+fois la maîtresse d'Arsène, celle d'Horace et la mienne.</p>
+
+<p>Ces calomnies n'arrivèrent pas alors jusqu'à moi; mais
+on eut l'imprudence de les répéter à Horace. Il eut la
+faiblesse d'en être impressionné, et il ne songea bientôt
+plus qu'à éblouir et terrasser ses détracteurs par une démonstration
+irrécusable de son triomphe sur tous ses rivaux
+vrais ou supposés. Il tourmenta Marthe si cruellement
+qu'il lui fit un crime et un supplice de la vie tranquille
+et pure qu'elle menait auprès de nous. Il voulut qu'elle
+se montrât seule avec lui au spectacle et à la promenade.
+Ces témérités affligeaient Eugénie, et ne lui paraissaient
+que d'inutiles bravades contre l'opinion. Tout ce qu'elle
+tentait pour empêcher son amie de s'y prêter poussait à
+bout l'impatience et l'aigreur d'Horace.</p>
+
+<p>«Jusqu'à quand, disait-il à Marthe, resterez-vous
+sons l'empire de ce chaperon incommode et hypocrite,
+qui se scandalise dans les autres de tout ce qui lui semble
+personnellement légitime? Comment pouvez-vous subir
+les admonestations pédantes de cette prude, qui n'est
+pas sans vues intéressées, j'en suis certain, et qui regarde
+comme l'amant préférable celui qui peut donner à sa maîtresse
+le plus de bien-être et de liberté? Si vous m'aimiez,
+vous la réduiriez promptement au silence, et vous ne souffririez
+pas qu'elle m'accusât sans cesse auprès de vous.
+Puis-je être satisfait quand je vois ce tiers indiscret s'immiscer
+dans tous les secrets de notre amour? Puis-je être
+tranquille lorsque je sais que votre unique amie est mon
+ennemie jurée, et qu'en mon absence elle vous aigrit et
+vous met en garde contre moi?»</p>
+
+<p>Il exigea qu'elle éloignât tout à fait Paul Arsène, et il
+y eut dans cette expulsion qu'il lui imposait quelque
+chose de bien particulier. Il craignait beaucoup le ridicule
+qui s'attache aux jaloux, et l'idée que le Masaccio
+pourrait se glorifier de lui avoir causé de l'inquiétude lui
+était insupportable. Il voulut donc que Marthe agît comme
+de propos délibéré et sans paraître subir aucune influence
+étrangère. Il rencontra de sa part beaucoup d'opposition
+à cette exigence injuste et lâche; mais il l'y amena insensiblement
+par mille tracasseries impitoyables. Elle
+n'avait plus le droit de serrer la main de son ami, elle
+ne pouvait plus lui sourire. Tout devenait crime entre
+eux: un regard, un mot, lui étaient reprochés amèrement.
+Si Arsène, obéissant à une habitude d'enfance, la
+tutoyait en causant, c'était la preuve flagrante d'une ancienne
+intrigue entre eux. Si, lorsque nous nous promenions
+tous ensemble, elle acceptait le bras d'Arsène,
+Horace prenait un prétexte ridicule, et nous quittait avec
+humeur, disant tout bas à Marthe qu'il ne se souciait pas
+de passer pour l'antagoniste de Paul, et que c'était bien
+assez de succéder à un M. Poisson, sans partager encore
+avec son laquais. Quand Marthe se révoltait contre ces
+persécutions iniques, il la boudait durant des semaines
+entières; et l'infortunée, ne pouvant supporter son absence,
+allait le chercher, et lui demander pour ainsi dire
+pardon des torts dont elle était victime. Mais si elle offrait
+alors d'avoir une franche explication avec le Masaccio,
+avant de le renvoyer:</p>
+
+<p>«C'est cela, s'écriait Horace, faites-moi passer pour
+un fou, pour un tyran ou pour un sot, afin que M. Paul
+Arsène aille partout me railler et me diffamer! Si vous
+agissez ainsi, vous me mettrez dans la nécessité de lui
+chercher querelle et de le souffleter, quelque beau matin,
+en plein café.»</p>
+
+<p>Épuisée de cette lutte odieuse, Marthe prit un jour la
+main d'Arsène, et la portant à ses lèvres:</p>
+
+<p>«Tu es mon meilleur ami, lui dit-elle, tu vas me
+rendre un dernier service, le plus pénible de tous pour
+toi, et surtout pour moi. Tu vas me dire un éternel
+adieu. Ne m'en demande pas la raison; je ne peux pas
+et je ne veux pas te la dire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, j'ai deviné depuis longtemps, répondit
+Arsène. Comme tu ne me disais rien, je pensais que mon
+devoir était de rester tant que tu semblerais désirer ma
+protection. Mais puisqu'au lieu de t'être utile, elle te
+nuit, je me retire. Seulement, ne me dis pas que c'est
+pour toujours, et promets-moi que quand tu auras besoin
+de moi, tu me rappelleras. Tu n'auras qu'un mot à dire,
+un geste à faire, et je serai à tes ordres. Tiens, Marthe,
+si tu veux, je passerai tous les jours sous ta fenêtre: tu
+n'as qu'à y attacher un mouchoir, un ruban, un signe
+quelconque, le même jour tu me verras accourir. Promets-moi
+Cela.»</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image12.png"></p>
+<br>
+
+<p>Marthe le promit en pleurant; Arsène ne revint plus.
+Mais ce n'était pas assez pour satisfaire l'orgueil d'Horace.
+Un jour que, suivant sa coutume, il avait emmené Marthe
+chez lui, nous l'attendîmes en vain pour souper, et nous
+reçûmes d'elle, le soir, le billet suivant:</p>
+
+<p>«Ne m'attendez pas, chers et dignes amis. Je ne rentrerai
+plus dans votre maison. J'ai découvert que je n'y
+devais pas mon bien-être à votre seule générosité, mais
+que Paul y avait longtemps contribué, et qu'il y contribue
+encore, puisque tous les meubles que vous m'avez
+soi-disant prêtés lui appartiennent. Vous comprenez que,
+sachant cela, je n'en puis plus profiter. D'ailleurs, le
+monde est si méchant qu'il calomnie les affections les
+plus vertueuses. Je ne veux pas vous répéter les vils propos
+dont je suis l'objet. J'aime mieux, en les faisant cesser
+et en m'arrachant avec douleur d'auprès de vous, ne
+vous parler que de mon éternelle reconnaissance pour
+vos bontés envers moi, et de l'attachement inaltérable
+que vous porte à jamais.</p>
+
+<p>«Votre amie, MARTHE.»</p>
+
+<p>«Voici encore une lâcheté d'Horace, s'écria Eugénie
+indignée. Il lui a révélé un secret que j'avais confié à son
+honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Ces sortes de choses échappent, malgré soi, dans
+l'emportement de la colère, lui répondis-je; et c'est le
+résultat d'une querelle entre eux.</p>
+
+<p>&mdash;Marthe est perdue, reprit Eugénie, perdue à jamais!
+car elle appartient sans réserve et sans retour à
+un méchant homme.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas à un méchant homme, Eugénie, mais à
+quelque chose de plus funeste pour elle, à un homme
+faible que la vanité gouverne.»</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image13.png"></p>
+<br>
+
+<p>J'étais outré aussi, et je me refroidis extrêmement pour
+Horace. Je pressentais tous les maux qui allaient fondre
+sur Marthe, et je tentai vainement de les détourner.
+Toutes nos démarches furent infructueuses. Horace, prévoyant
+que nous ne lui abandonnerions pas sa proie sans
+la lui disputer, avait changé immédiatement de domicile
+Il avait loué, dans un autre quartier, une chambre où il
+vivait avec Marthe, si caché, qu'il nous fallut plus d'un
+mois pour les découvrir. Quand nous y fûmes parvenus,
+il était trop tard pour les faire changer de résolution et
+d'habitudes. Nos représentations ne servirent qu'à les
+irriter contre nous. Horace exerçait sur sa maîtresse un
+tel empire, que désormais elle nous retira toute sa confiance.
+Oubliant qu'elle nous avait longtemps raconté
+tous ses griefs contre lui, elle voulait nous faire croire
+désormais à son bonheur, et nous reprochait de lui supposer
+gratuitement des souffrances dont son visage portait
+déjà l'empreinte profonde. Prévoyant bien qu'elle
+allait manquer, qu'elle manquait déjà d'argent et d'ouvrage,
+nous ne pûmes lui faire accepter le plus léger
+service. Elle repoussa même nos offres avec une sorte de
+hauteur qu'elle ne nous avait jamais témoignée.</p>
+
+<p>&mdash;Je craindrais, nous dit-elle, qu'un bienfait d'Arsène
+ne fût encore caché derrière le vôtre; et, quoique je sache
+combien votre conduite envers moi a été généreuse, je
+vous confesse que j'ai de la peine à vous pardonner les
+trop justes méfiances que cet état de choses a inspirées à
+Horace contre moi.</p>
+
+<p>Eugénie poussa la constance de son dévouement envers
+sa malheureuse compagne jusqu'à l'héroïsme; mais tout
+fut inutile. Horace la détestait et indisposait Marthe contre
+elle; toutes ces avances furent reçues avec une froideur
+voisine de l'ingratitude. A la fin, nous en fûmes blessés
+et fatigués; et, voyant qu'on nous fuyait, nous évitâmes
+de devenir importuns. Dans le courant de l'hiver qui suivit,
+nous nous vîmes à peine trois fois; et au printemps,
+un jour que je rencontrai Horace, je vis clairement qu'il
+affectait de ne pas me reconnaître, afin de se soustraire
+à un moment d'entretien. Nous nous regardâmes comme
+définitivement brouillés, et j'en souffris beaucoup, Eugénie
+encore davantage; elle ne pouvait prononcer le
+nom de Marthe sans que ses yeux s'emplissent de larmes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII.</h3>
+
+<p>Horace avait pris, dans les romans où il avait étudié la
+femme, des idées si vagues et si diverses sur l'espèce en
+général, qu'il jouait avec Marthe comme un enfant ou
+comme un chat joue avec un objet inconnu qui l'attire et
+l'effraie en même temps. Après les sombres et délirantes
+figures de femmes dont le romantisme avait rempli l'imagination
+des jeunes gens, l'élément féminin du dix-huitième
+siècle, <i>le Pompadour</i>, comme on commençait à
+dire, arrivait dans sa primeur de résurrection, et faisait
+passer dans nos rêves des beautés plus piquantes et plus
+dangereuses. Jules Janin donnait, je crois, vers cette
+époque, la définition ingénieuse du <i>joli</i>, dans le goût,
+dans les arts, dans les modes; il la donnait à tout propos,
+et toujours avec grâce et avec charme. L'école de
+Hugo avait embelli le <i>laid</i>, et le vengeait des proscriptions
+pédantesques du <i>beau</i> classique. L'école de Janin
+ennoblissait le <i>maniéré</i> et lui rendait toutes ses séductions,
+trop longtemps niées et outragées par le mépris un
+peu brutal de nos souvenirs républicains. Sans qu'on y
+prenne garde, la littérature fait de ces miracles. Elle ressuscite
+la poésie des époques antérieures; et, laissant
+dormir dans le passé tout ce qui fut pour les intelligences
+du passé l'objet de justes critiques, elle nous apporte,
+comme un parfum oublié, les richesses méconnues d'un
+goût qui n'est plus à discuter, parce qu'il ne règne plus
+arbitrairement. L'art, quoiqu'il se pose en égoïste (<i>l'art
+pour l'art</i>), fait de la philosophie progressive sans le savoir.
+Il fait sa paix avec les fautes et les misères du passé,
+pour enregistrer, ainsi qu'en un musée, les monuments
+de la conquête.</p>
+
+<p>Horace ayant une des imaginations les plus impressionnables
+de cette époque si impressionnable déjà,
+vivant plus de fiction que de réalité, regardait sa nouvelle
+maîtresse à travers les différents types que ses lectures
+lui avaient laissés dans la tête. Mais quoique ce fussent
+des types charmants dans les poèmes et dans les romans,
+ce n'étaient point des types vrais et vivants dans la réalité
+présente. C'étaient des fantômes du passé, riants ou
+terribles. Alfred de Musset avait pris pour épigraphe de
+ses belles esquisses le mot de Shakspeare: <i>Perfide
+comme l'onde</i>; et quand il traçait des formes plus pures
+et plus idéales, habitué à voir dans les femmes de tous
+les temps les dangereuses <i>filles d'Eve</i>, il flottait entre un
+coloris frais et candide et des teintes sombres et changeantes
+qui témoignaient de sa propre irrésolution. Ce
+poëte enfant avait une immense influence sur le cerveau
+d'Horace. Quand celui-ci venait de lire <i>Portia</i> ou <i>la Camargo</i>, il voulait que la pauvre Marthe fût l'une ou
+l'autre. Le lendemain, après un feuilleton de Janin, il
+fallait qu'elle devint à ses yeux une élégante et coquette
+patricienne. Enfin, après les chroniques romantiques
+d'Alexandre Dumas, c'était une tigresse qu'il fallait traiter
+en tigre; et après <i>la Peau de chagrin</i> de Balzac, c'était
+une mystérieuse beauté dont chaque regard et chaque
+mot recelait de profonds abîmes.</p>
+
+<p>Au milieu de toutes les fantaisies d'autrui, Horace oubliait
+de regarder le fond de son propre coeur et d'y chercher,
+comme dans un miroir limpide, la fidèle image de
+son amie. Aussi, dans les premiers temps, fut-elle cruellement
+ballottée entre les femmes de Shakespeare et celles
+de Byron.</p>
+
+<p>Cette appréciation factice tomba enfin, quand l'intimité
+lui montra dans sa compagne une femme véritable de
+notre temps et de notre pays, tout aussi belle peut-être
+dans sa simplicité que les héroïnes éternellement vraies
+des grands maîtres, mais modifiée par le milieu où elle
+vivait, et ne songeant point à faire du modeste ménage
+d'un étudiant de nos jours la scène orageuse d'un drame
+du moyen âge. Peu à peu Horace céda au charme de cette
+affection douce et de ce dévouement sans bornes dont il
+était l'objet. Il ne se raidit plus contre des périls imaginaires;
+il goûta le bonheur de vivre à deux, et Marthe
+lui devint aussi nécessaire et aussi bienfaisante qu'elle
+lui avait semblé lui devoir être funeste. Mais ce bonheur
+ne le rendit pas expansif et confiant: il ne le ramena pas
+vers nous; il ne lui inspira aucune générosité à l'égard
+de Paul Arsène. Horace ne rendit jamais à Marthe la justice
+qu'elle méritait dans le passé aussi bien que dans le
+présent; et, au lieu de reconnaître qu'il l'avait mal comprise,
+il attribua à sa domination jalouse la victoire qu'il
+croyait remporter sur le souvenir du Masaccio. Marthe
+aurait désiré lui inspirer une plus noble confiance: elle
+souffrait de voir toujours le feu de la colère et de la haine
+prêt à se rallumer au moindre mot qu'elle hasarderait en
+faveur de ses amis méconnus. Elle rougissait des précautions
+minutieuses et assidues qu'elle était forcée de
+prendre pour maintenir le calme de son esclavage, en
+écartant toute ombre de soupçon. Mais comme elle n'avait
+aucune velléité d'indépendance étrangère à son amour,
+comme, à tout prendre, elle voyait Horace satisfait de ses
+sacrifices et fier de son dévouement, elle se trouvait heureuse
+aussi; et pour rien au monde elle n'eût voulu
+changer de maître.</p>
+
+<p>Cet état de choses constituait un bonheur incomplet,
+coupable en quelque sorte; car aucun des deux amants
+n'y gagnait moralement et intellectuellement, ainsi qu'il
+l'aurait dû faire dans les conditions d'un plus pur amour.
+Je crois qu'on doit définir passion noble celle qui nous
+élève et nous fortifie dans la beauté des sentiments et la
+grandeur des idées; passion mauvaise, celle qui nous ramène
+à l'égoïsme, à la crainte et à toutes les petitesses
+de l'instinct aveugle. Toute passion est donc légitime ou
+criminelle, suivant qu'elle amène l'un ou l'autre résultat,
+bien que la société officielle, qui n'est pas le vrai consentement
+de l'humanité, sanctifie souvent la mauvaise en
+proscrivant la bonne.</p>
+
+<p>L'ignorance où, la plupart du temps, nous naissons et
+mourons par rapport à ces vérités, fait que nous subissons
+les maux qu'entraîne leur violation, sans savoir
+d'où vient le mal et sans en trouver le remède. Alors
+nous nous acharnons à alimenter la cause de nos souffrances,
+croyant les adoucir par des moyens qui les enveniment
+sans cesse.</p>
+
+<p>C'est ainsi que vivaient Marthe et Horace: lui croyant
+arriver à la sécurité en redoublant d'ombrage et de précautions
+pour régner sans partage; elle, croyant calmer
+cette âme inquiète en lui faisant sacrifice sur sacrifice,
+et donnant par là chaque jour plus d'extension à sa douloureuse
+tyrannie; car dans toutes les espèces de despotisme,
+l'oppresseur souffre au moins autant que l'opprimé.</p>
+
+<p>Le moindre échec devait donc troubler cette fragile félicité;
+et, la jalousie apaisée, la satiété devait s'emparer
+d'Horace. Il en fut ainsi dès que son existence redevint
+difficile. Un ennemi veillait à sa porte, c'était la misère.
+Pendant trois mois il avait réussi à l'écarter, en confiant
+à Marthe une petite somme que ses parents lui avaient
+envoyée en surplus de sa pension. Cette somme, il l'avait
+demandée pour payer des dettes <i>imprévues</i>, dont il
+n'osait avouer qu'une très-petite partie, tant elles dépassaient
+le budget de sa famille; et au lieu de la consacrer
+à amortir cette portion de la dette, il l'avait attribuée aux
+besoins journaliers de son nouveau ménage, accordant à
+peine aux créanciers quelques légers <i>à-compte</i>, dont ils
+avaient bien voulu se contenter. Son tailleur était le
+moins compromis dans cette banqueroute imminente.
+J'avais donné ma caution, et je commençais à m'en repentir
+un peu, car les dépenses allaient leur train, et
+chaque fois qu'on présentait le mémoire à Horace, il se
+tirait d'affaire par des promesses et des commandes nouvelles,
+toujours plus considérables à mesure que la dette
+augmentait: il n'avait plus le droit de limiter le dandysme
+que ce fournisseur, bien avisé dans ses propres
+intérêts, venait chaque jour lui imposer. Quand je vis
+qu'il y avait spéculation de la part de ce dernier et légèreté
+inouïe de la part d'Horace, je me crus en droit de
+borner ma caution aux dépenses faites, et de signifier au
+tailleur qu'elle ne s'étendrait pas aux dépenses à faire.
+Déjà j'étais engagé pour plus d'une année de mon petit
+revenu; je prévoyais une gêne dont je me ressentis, en
+effet, pendant dix ans, et que je n'avais pas le droit d'imposer
+à des êtres plus chers et plus précieux que ce nouvel
+ami, si peu soigneux de son honneur et du mien.
+Quand il sut mes réserves, il fut indigné de ce qu'il appelait
+ma méfiance, et m'écrivit une lettre pleine d'orgueil
+et d'amertume, pour m'annoncer qu'il ne voulait plus recevoir
+de moi aucun service, qu'il avait subi ma protection
+à son insu et par oubli total de mes offres et de mes
+démarches, qu'il me priait de ne plus me mêler de ses
+affaires, et que le tailleur serait payé dans huit jours. Il
+fut payé effectivement, mais ce fut par moi; car Horace
+oublia aussi vite les promesses qu'il venait de lui faire
+que celles qu'il avait acceptées de moi; et je m'efforçai
+d'oublier de même sa lettre insensée, à laquelle je ne répondis
+point.</p>
+
+<p>Mais les autres créanciers, que je ne pouvais tenir en
+respect, vinrent l'assaillir. C'étaient de bien petites
+dettes, à coup sûr, qui feraient sourire un dissipateur de
+la Chaussée-d'Antin; mais tout est relatif, et ces embarras
+étaient immenses pour Horace. Marthe ignorait
+tout. Il ne lui permettait pas de travailler pour vivre et
+lui cachait sa situation, afin qu'elle n'eût pas de remords.
+Il avait une telle aversion pour tout ce qui eût pu lui rappeler
+la grisette, que c'était tout au plus s'il lui laissait
+coudre ses propres ajustements. Il eût mieux aimé, quant
+à lui, porter son linge en lambeaux, que de voir l'objet
+de son amour y faire des reprises. Il fallait que la modeste
+Marthe ne s'occupât que de lecture et de toilette,
+sous peine de perdre toute poésie aux yeux d'Horace,
+comme si la beauté perdait de son prix et de son lustre
+en remplissant les conditions d'une vie naïve et simple.
+Il fallut que pendant trois mois elle jouât le rôle de Marguerite
+devant ce Faust improvisé; qu'elle arrosât des
+fleurs sur sa fenêtre; qu'elle tressât plusieurs fois par
+jour ses longs cheveux d'ébène, vis-à-vis d'un miroir
+<i>gothique</i> dont il avait fait l'emplette pour elle, à un prix
+beaucoup trop élevé pour sa bourse; qu'elle apprit à lire
+et à réciter des vers; enfin qu'elle posât du matin au soir
+dans un tête-à-tête nonchalant. Et quand elle avait cédé
+à ses caprices, Horace ne s'apercevait pas que ce n'était
+pas la vraie et ingénue Marguerite, allant à l'église et à
+la fontaine, mais une Marguerite de vignette, une héroïne
+de keepsake.</p>
+
+<p>Le moment vint pourtant où il fallut avouer à Marguerite
+que Faust n'avait pas de quoi lui donner à dîner, et
+que Méphistophélès n'interviendrait pas dans les affaires.
+Horace, après avoir longtemps gardé son secret avec courage,
+après avoir épuisé une à une, pendant plusieurs semaines,
+la petite bourse de ses amis, après avoir simulé
+pendant plusieurs jours un manque d'appétit qui lui permettait
+de laisser quelques aliments à sa compagne, fut
+pris tout à coup d'un excès de désespoir; et, à la suite
+d'une journée de silence farouche, il confessa son désastre
+avec une solennité dramatique que ne comportait
+pas la circonstance. Combien d'étudiants se sont endormis
+gaiement à jeun deux fois par semaine, et combien
+de maîtresses patientes et robustes ont partagé leur sort
+sans humeur et sans effroi! Marthe était née dans la
+misère; elle avait grandi et embelli en dépit des angoisses
+fréquentes d'une faim mal apaisée. Elle s'effraya beaucoup
+de la tragédie que jouait très-sérieusement Horace;
+mais elle s'étonna qu'il fut embarrassé du dénouement.
+«J'ai là encore deux petits pains de seigle, lui dit-elle;
+ce sera bien assez pour souper, et demain matin j'irai
+porter mon châle au Mont-de-Piété. J'en aurai vingt francs,
+qui nous feront vivre plus d'une semaine, si tu veux me
+permettre de conduire notre ménage avec économie.</p>
+
+<p>&mdash;Avec quel horrible sang-froid tu parles de ces
+choses-là! s'écria Horace en bondissant sur sa chaise.
+Ma situation est ignoble, et je ne comprends pas que tu
+veuilles la partager. Quitte-moi, Marthe, quitte-moi. Une
+femme comme toi ne doit pas demeurer vingt-quatre
+heures auprès d'un homme qui ne sait pas la soustraire
+à de tels abaissements. Je suis maudit!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne parlez pas sérieusement, reprit Marthe.
+Vous quitter parce que vous êtes pauvre? Est-ce que je
+vous ai jamais cru riche! J'ai toujours bien prévu qu'un
+moment viendrait où vous seriez forcé de me laisser reprendre
+mon travail; et si j'ai consenti à être à votre
+charge, c'est que je comptais sur la nécessité qui me
+rendrait bientôt le droit de m'acquitter envers vous.
+Allons, j'irai demain chercher de l'ouvrage, et dans quelques
+jours je gagnerai au moins de quoi assurer le pain
+quotidien.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle misère! s'écria de nouveau Horace, irrité de
+voir sa fierté vaincue. Et quand tu auras pourvu aux
+exigences de la faim, en quoi serons-nous plus avancés?
+irons-nous mettre un à un nos effets au Mont-de-Piété?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non, s'il le faut?</p>
+
+<p>&mdash;Et les créanciers?</p>
+
+<p>&mdash;Nous vendrons ces bijoux que vous m'avez donnés
+bien malgré moi, et ce sera toujours de quoi gagner du
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Folle! ce sera une goutte d'eau dans la mer. Tu n'as
+aucune idée de la vie réelle, ma pauvre Marthe; tu vis
+dans les nues, et tu crois que l'on se tire d'affaire par une
+péripétie de roman.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vis dans les romans et dans les nues, c'est
+vous qui l'exigez, Horace. Mais laissez-moi en descendre,
+et vous verrez bien que je n'y ai pas perdu le goût du
+travail et l'habitude des privations. Est-ce que je suis
+née dans l'opulence? Est-ce que je n'ai jamais manqué
+de rien, pour avoir le droit de me montrer difficile?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voilà, dit Horace, ce qui m'humilie, ce qui
+me révolte. Tu étais née dans la misère; je ne m'en souvenais
+pas, parce que je te voyais digne d'occuper un
+trône. Je conservais le parfum de ta noblesse naturelle
+avec un soin jaloux. Je prenais plaisir à te parer, à préserver
+ta beauté comme un dépôt précieux qui m'a été
+confié. A présent il faudra donc que je te voie courir dans
+la crotte, marchander avec des bourgeoises pour quelques
+sous; faire la cuisine, balayer la poussière, gâter et
+empuantir tes jolis doigts, veiller, pâtir, porter des savates
+et rapiécer tes robes, être enfin comme tu voulais
+être au commencement de notre union? Pouah! pouah!
+tout cela me fait horreur, rien que d'y penser. Ayez donc
+une vie poétique et des idées élevées au sein d'une pareille
+existence! Je ne pourrai jamais rêver, jamais penser,
+jamais écrire. S'il faut que je vive de la sorte, j'aime
+mieux me brûler la cervelle.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois mois que nous menons une vie de
+princes, vous n'écrivez pas, dit Marthe avec douceur.
+Peut-être la nécessité vous donnera-t-elle un élan imprévu.
+Essayez, et peut-être que vous allez vous illustrer
+et vous enrichir tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Elle me sermonne et me raille par-dessus le marché!
+s'écria Horace en frappant de sa botte au milieu de
+la bûche, hélas! la dernière bûche qui brûlait encore
+dans la cheminée.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en préserve! répondit Marthe; je voulais
+vous consoler en vous disant que je ne suis pas fière, et
+que le jour où vous serez dans l'aisance, je ne rougirai
+pas d'en profiter. Mais, en attendant, laissez-moi travailler,
+Horace, voyons, je vous en supplie, laissez-moi
+vivre comme je l'entends.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! reprit-il avec énergie, jamais je ne consentirai
+à ce que tu redeviennes une grisette, une femme
+d'étudiant; cela ne se peut pas, j'aime mieux que tu me
+quittes.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une affreuse parole que vous répétez pour la
+troisième fois. Vous ne m'aimez donc plus, que la misère
+vous effraie avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu! est-ce pour moi que je la crains?
+Est-ce que je n'ai pas traversé déjà plusieurs fois des
+crises désespérées? est-ce que je sais seulement si j'en
+ai souffert? Je ne me souviens pas même comment j'ai
+fait pour en sortir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc pour moi que vous vous inquiétez! Eh
+bien, rassurez-vous: l'inaction à laquelle vous me condamnez
+me pèse et me tue; le travail, en même temps
+qu'il détournera la misère, rendra ma vie plus douce et
+mon coeur plus gai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce travail dont tu parles et cette misère que
+tu nargues, c'est tout un; oui, Marthe, c'est la même
+chose pour moi. Non, non, c'est impossible que je souffre
+cela! Je trouverai, j'inventerai quelque chose. J'emprunterai
+le dernier écu du petit Paulier, et j'irai à la roulette.
+Peut-être gagnerai-je un million!</p>
+
+<p>&mdash;Ne le faites pas, Horace, au nom du ciel, n'essayez
+pas de cette affreuse ressource!</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux bien aller au Mont-de-Piété, toi? Au Mont-de-Piété!
+avec les femmes les plus viles, avec les filles
+perdues! Ce serait la première fois de ta vie, n'est-ce pas?
+réponds, Marthe! Dis-moi que tu n'y as jamais été.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'y aurais été, je n'en serais pas plus humiliée
+pour cela. C'est une ressource dont toute honte est
+pour la société. On y voit plus de mères de famille que
+de filles perdues, croyez-moi, et bien des pauvres créatures
+y ont jeté leur dernière nippe plutôt que de se
+vendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu y as été, Marthe! Je vois que tu y as été!
+Tu en parles avec une aisance qui me prouve que ce ne
+serait pas la première fois... Mais pourquoi donc y as-tu
+été? Tu ne manquais de rien avec M. Poisson, et ensuite
+Arsène ne t'y aurait pas laissée aller!»</p>
+
+<p>Et, au lieu de songer au dévouement tranquille de sa
+maîtresse, Horace se creusait la cervelle pour lui chercher
+dans le passé quelque faute qui aurait pu la réduire
+aux expédients qu'elle venait d'imaginer pour le
+sauver.</p>
+
+<p>«Je vous jure, lui dit Marthe, sur le visage de qui le
+nom de M. Poisson accolé à celui d'Arsène venait de
+faire passer un nuage de honte et de douleur, que j'irai
+demain pour la première fois de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui t'a donné cette idée d'y aller?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai lu ce matin, dans les <i>Mémoires de la Contemporaine</i>,
+une scène qu'elle raconte de sa misère. Elle
+avait été porter là son dernier joyau, et en voyant une
+pauvre femme qui pleurait à la porte parce qu'on refusait
+de prendre son gage, elle partagea avec elle les dix
+francs qu'elle venait de recevoir. C'est bien beau, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? dit Horace, je n'ai pas écouté. Tu me racontes
+des histoires, comme si j'avais l'esprit aux histoires!»</p>
+
+<p>On a remarqué avec raison que les malheurs et les contrariétés
+se tenaient par la main pour nous assaillir sans
+relâche au milieu des mauvaises veines. Horace rêvait
+au moyen d'écarter le dernier créancier avec lequel il
+avait eu, deux heures auparavant, une conférence orageuse,
+lorsque M. Chaignard, propriétaire de l'hôtel
+garni qu'il occupait alors, vint lui réclamer deux mois arriérés
+d'un loyer de deux chambres à vingt francs par
+quinzaine. Horace, déjà mal disposé, le reçut avec hauteur,
+et, pressé par lui, menacé, poussé à bout, le menaça
+à son tour de le jeter par les fenêtres. Chaignard,
+qui n'était pas brave, se retira en annonçant une invasion
+à main armée pour le lendemain.</p>
+
+<p>«Tu vois bien qu'il faut aller au Mont-de-Piété demain,
+pour empêcher un scandale, dit Marthe en s'efforçant
+de le calmer par ses caresses. Si tu te laisses
+mettre dehors, les autres créanciers deviendront plus
+pressants, et il n'y aura pas moyen de gagner du temps.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu n'iras pas, dit Horace, c'est moi qui
+irai. J'y porterai ma montre.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle montre? tu n'en as pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle montre? celle de ma mère! Ah! malédiction!
+il y a longtemps qu'elle y est, et sans doute elle
+y restera. Ma pauvre mère! si elle savait que sa belle
+montre, sa vieille montre, sa grosse montre, est là au
+milieu des guenilles, et que je n'ai pas de quoi la retirer!</p>
+
+<p>&mdash;Si je mettais à la place la chaîne que tu m'as donnée,
+dit Marthe timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne tiens guère aux gages de mon amour, dit Horace
+en arrachant la chaîne qui était accrochée à la cheminée,
+et en la roulant dans ses mains avec colère. Je ne
+sais ce qui me retient de la jeter par la fenêtre. Au moins
+quelque mendiant en profiterait, au lieu que demain elle
+ira tomber dans le gouffre de l'usure, sans nous profiter
+à nous-mêmes. Belle ressource, ma foi! Allons, j'ai des
+habits encore bons; j'ai un manteau surtout dont je peux
+bien me passer.</p>
+
+<p>&mdash;Ton manteau! par le froid qu'il fait! quand l'hiver
+commence!</p>
+
+<p>&mdash;Et que m'importe? Tu veux y mettre ton châle, toi!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'enrhume jamais, et tu l'es déjà. D'ailleurs,
+est-ce qu'un homme peut aller mettre ses habits au Mont-de-Piété?
+Passe pour une montre, c'est du superflu! mais
+le nécessaire! Si quelqu'un te rencontrait?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si Arsène me rencontrait, il dirait: Voilà celui
+qui s'est chargé de Marthe; elle doit être bien malheureuse,
+la pauvre Marthe! Peut-être le dit-il déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourrait-il dire ce qui n'est pas?</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je? Enfin avoue qu'il aurait un beau
+triomphe, s'il savait à quoi nous sommes réduits?</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous n'irons pas nous en vanter, à quoi bon?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu vas sortir demain, tu vas courir tous les
+jours pour de l'ouvrage: tu ne seras pas longtemps sans
+le rencontrer, il rôde toujours par ici... Tu le sais bien,
+Marthe, ne fais pas l'étonnée. Eh bien! tu le verras; il
+te fera des questions, et tu lui diras tout dans un jour de
+douleur. Car tu en auras de ces jours-là, ma pauvre enfant!
+Tu ne prendras pas toujours la chose aussi philosophiquement
+qu'aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je prévois en effet des jours de douleur, répondit
+Marthe; mais la misère n'en sera que la cause indirecte.
+Votre jalousie va augmenter.»</p>
+
+<p>Ses yeux se remplirent de larmes, Horace les essuya
+avec ses lèvres, et s'abandonna aux transports d'un amour
+plus fiévreux que délicat, ce soir-là surtout.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX.</h3>
+
+<p>Marthe était levée depuis longtemps quand Horace se
+réveilla. Il était tard. Horace avait bien dormi; il avait
+l'esprit calme et reposé. Des idées plus riantes lui vinrent,
+lorsqu'il entendit les moineaux s'entre-appeler sur les
+toits, où le soleil d'une belle matinée d'hiver faisait fondre
+la neige de la veille: «Ah! ah! dit-il, on a faim et froid
+là-haut? c'est encore pis que chez nous. Si tu n'as plus
+de pain, ma pauvre Marthe, tes habitués n'auront plus
+de miettes, et ils se plaindront de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'arrivera pas, dit Marthe; je leur ai gardé
+une partie de mon souper d'hier au soir, un peu de pain
+de seigle. Ces messieurs ne sont pas difficiles, ils ont fort
+bien déjeuné.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont plus avancés que nous, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela fait? dit Marthe; nous dînerons
+mieux ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles de dîner, c'est toujours une consolation
+pour qui a bonne envie de déjeuner. Ah ça, tu as donc
+été au Mont-de-Piété?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, tu me l'as presque défendu hier. J'attends
+ta permission.</p>
+
+<p>&mdash;Je te croyais déjà revenue,» dit Horace en bâillant.</p>
+
+<p>Marthe se réjouit de ce changement d'humeur, qu'elle
+attribuait à de plus sages idées, et qui n'était autre chose
+que le résultat d'un appétit plus impérieux. Elle jeta son
+vieux châle rouge sur ses épaules, et plia le neuf dans
+une belle feuille de papier; puis, craignant qu'Horace ne
+vînt à se raviser, elle se hâta de sortir. Mais au bout de
+quelques minutes, elle rentra pâle et consternée: M. Chaignard
+l'avait forcée de remonter l'escalier en lui disant,
+d'une manière peu courtoise, qu'il ne souffrirait pas qu'on
+emportât le moindre effet de chez lui tant que le loyer
+ne serait pas payé. Horace, indigné de cette insulte, s'élança
+sur l'escalier, où M. Chaignard grommelait encore,
+et une discussion violente s'engagea entre eux. Chaignard
+fut d'autant plus ferme qu'il avait des témoins. Prévoyant
+l'orage, il s'était flanqué de son portier et d'une espèce de
+conseil qui avait un faux air d'huissier. Ces deux acolytes
+jouaient, l'un le rôle de défenseur de la personne
+sacrée du maître, l'autre celui de pacificateur, prêt cependant
+à verbaliser. Horace sentit bien qu'il n'avait pas
+le droit pour lui, et qu'il faudrait finir par capituler; mais
+il se donnait la satisfaction d'accabler le pauvre Chaignard
+d'épithètes mordantes, et de lui reprocher sa lésinerie
+dans les termes les plus âcres et les plus blessants
+qu'il pouvait imaginer. Tout ce qu'il dépensa d'esprit et
+de verve bilieuse en cette circonstance eût été en pure
+perte, si le bruit n'eût attiré quelques auditeurs malins,
+dont la présence vengea son amour-propre. Chaignard
+était rouge, écumant, furieux; l'huissier, ne voyant
+point à mordre sur des voies de fait d'une espèce aussi
+délicate que des sarcasmes, attendait d'un air attentif
+quelque mot plus tranché qui constituât un délit d'offense
+punissable par la loi. Le portier, qui n'aimait pas son
+maître, riait, dans sa barbe grise et sale, des plaisantes
+réponses d'Horace; et quelques étudiants avaient entrebâillé
+les portes de leurs chambres, pour jouir de ce dialogue
+pittoresque. Enfin une de ces portes, s'ouvrant tout
+à fait, laissa voir une grande figure hérissée de poils
+roux, enveloppée dans un vieux couvre-pied d'où sortaient
+deux jambes maigres et velues. Le possesseur de
+cette figure bizarre et de ces jambes démesurées n'était
+autre que l'illustre Jean Laravinière, président des bousingots,
+installé depuis la veille dans une chambre à
+quinze francs par mois, entre-sol délicieux, suivant lui,
+dont il était obligé d'ouvrir la porte et la fenêtre lorsqu'il
+étendait les deux bras pour passer sa redingote.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bien du tapage, monsieur mon propriétaire,
+dit-il au bouillant Chaignard. Vous risquez une attaque
+d'apoplexie; mais c'est là le moindre inconvénient: le
+pire, c'est de réveiller à huit heures du matin un de vos
+locataires qui n'est rentré qu'à six.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi vous mêlez-vous? s'écria Chaignard hors
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ce là vos manières? sont-ce là vos moeurs,
+mons Chaignard? reprit Laravinière; vous n'aurez pas
+longtemps l'honneur de ma présence et le bénéfice de
+mon loyer dans votre hôtel, si vous traitez ainsi devant
+moi les enfants de la patrie!</p>
+
+<p>&mdash;La patrie veut qu'on paie ses dettes, s'écria Chaignard;
+je suis lieutenant de la garde nationale...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, répliqua Laravinière avec sang-froid;
+c'est pour cela que je vous engage à vous calmer.</p>
+
+<p>&mdash;Et je connais mes devoirs de citoyen, continua
+Chaignard.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, nous nous entendrons avec vous, reprit
+Laravinière; je connais beaucoup M. Horace Dumontet,
+et, s'il lui faut une caution auprès de vous, je lui offre
+la mienne.»</p>
+
+<p>J'ignore jusqu'à quel point la garantie de Laravinière
+rassura le propriétaire; mais il ne demandait qu'un prétexte
+pour couper court à la scène désagréable dont il
+venait d'être le plastron. L'orage s'apaisa, et jusqu'à
+nouvel ordre chacun se retira dans son appartement.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure, Jean Laravinière ayant
+quitté ce qu'il appelait son costume de Romain, pour
+une mise plus moderne et plus décente, il alla frapper
+à la porte d'Horace. Depuis qu'Horace vivait avec Marthe,
+il avait eu soin d'écarter toutes ses connaissances, à la
+réserve de deux ou trois amis qui ne pouvaient lui inspirer
+de jalousie, et qui avaient pour lui cette admiration
+respectueuse qu'un jeune homme intelligent et présomptueux
+inspire toujours à une demi-douzaine de camarades
+plus simples et plus modestes. On peut même
+dire, en passant, que la principale cause de l'orgueil
+qui ronge la plupart des jeunes talents de notre époque,
+c'est l'engouement naïf et généreux de ceux qui les entourent.
+Mais cette réflexion est ici hors de propos.
+Laravinière n'était point au nombre des admirateurs
+d'Horace; il n'avait d'engouement que dans l'ordre des
+capacités politiques. S'il venait le trouver sous prétexte
+de rire avec lui de M. Chaignard, il avait probablement
+d'autres motifs que celui de renouer une liaison qui
+n'avait jamais été bien intime, et qui depuis deux ou
+trois mois semblait totalement abandonnée de part et
+d'autre.</p>
+
+<p>Horace avait toujours éprouvé un profond dédain pour
+ces républicains tout d'une pièce (c'est ainsi qu'il les
+appelait) qui professaient une sorte de mépris pour les
+arts, pour les lettres, et même pour les sciences, et qui,
+un peu entachés de babouvisme, n'étaient pas éloignés
+de l'idée d'abattre les palais pour mettre des chaumières
+à la place. Une telle brusquerie de moyens était inconciliable
+avec les besoins d'élégance et les rêves de grandeur
+individuelle que nourrissait Horace. Il tenait donc
+Laravinière pour un de ces instruments de destruction
+que des révolutionnaires plus prudents laissent volontiers
+mettre en avant, mais auxquels ils n'aimeraient pas à
+confier leur avenir personnel.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il le reçut à bras ouverts, sans trop
+savoir pourquoi. Horace se sentait bien disposé; il était
+en train de rire: il venait de raconter à sa compagne les
+moqueries dont il avait accablé le pauvre Chaignard, et
+il était bien aise de lui présenter un témoin de sa victoire.
+Et puis, qui de vous ne l'a pas éprouvé, jeunes
+gens au sort précaire? quand on est dans la détresse,
+un visage connu, quel qu'il soit, donne toujours une
+lueur de courage ou de sécurité qui dispose à la bienveillance.</p>
+
+<p>En voyant Marthe, Jean fit un pas en arrière, murmura
+quelques excuses, et parut vouloir se retirer;
+mais Horace le retint, le présenta à sa compagne, qui
+lui tendit la main en souvenir d'une rencontre nocturne
+où il l'avait protégée et respectée, et qui lui demanda
+en souriant le récit de la scène avec M. Chaignard.</p>
+
+<p>Quand ils se furent assez égayés sur ce chapitre,
+Laravinière attira Horace dans le corridor, et lui dit:
+«D'après ce qui s'est passé tout à l'heure, je vois que
+vous êtes dans une de ces crises financières que nous
+connaissons tous par expérience. Je ne vous offre pas
+de solder M. Chaignard, je ne le pourrais pas, et d'ailleurs
+quelques procédés évasifs suffiront pour le museler
+jusqu'à nouvel ordre. Mais si vous étiez à court de ces
+quelques écus toujours nécessaires, et souvent introuvables
+au moment où on en a le plus besoin, je puis
+partager avec vous les cinq ou six qui me restent.</p>
+
+<p>Horace hésita. Il avait souvent assez mal parlé de
+Laravinière à Marthe et à moi; il lui avait gardé une
+sorte de rancune pour l'assistance qu'il s'était vanté
+d'avoir donné à la fugitive du café Poisson; enfin il lui
+répugnait d'accepter les services d'un homme qu'il connaissait
+à peine. Mais en pensant à la pauvre Marthe,
+qui n'avait pas déjeuné, il se ravisa, et accepta avec
+une franche gratitude.</p>
+
+<p>«A charge de revanche, lui dit Laravinière. Vous ne
+me devez pas de remercîments: quand nous changerons
+de position, nous changerons de rôle. Chacun son tour.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien ainsi que je l'entends, répondit Horace,
+qui dès qu'il eut l'argent dans sa poche, se sentit plus
+froid et plus contraint avec Laravinière.</p>
+
+<p>Le Mont-de-Piété, ce véritable calvaire de la détresse,
+fut donc évité ce jour-là. Marthe insista néanmoins pour
+aller chercher de l'ouvrage; et après qu'Horace lui eut
+fait jurer qu'elle ne s'adresserait pas à Eugénie, il la
+laissa prendre des mesures pour s'en procurer. Elle n'y
+réussit pas vite, et le succès de ses démarches ne fut
+pas très-brillant. Cependant, au bout de quelques semaines,
+elle put pourvoir, ainsi qu'elle l'avait annoncé,
+au pain quotidien; quelques nouvelles avances de Laravinière
+pourvurent au reste, et Horace songea sérieusement
+à travailler aussi pour payer ses dettes.</p>
+
+<p>Malgré les efforts de l'un et les résolutions de l'autre,
+ces deux amants tombèrent dans une gêne toujours
+croissante. Marthe s'y résigna avec une sorte de satisfaction
+mélancolique. Au milieu de ses fatigues, elle
+était fière d'être désormais la pierre angulaire de l'existence
+de son amant; car il faut bien avouer que, sans
+elle, le dîner eût souvent fait défaut. Elle avait, en de
+certains moments, assez d'empire sur lui pour obtenir
+qu'il fît prendre patience à ses créanciers par quelques
+sacrifices: Et puis, les créanciers d'un étudiant sont de
+meilleure composition que ceux d'un dandy. Ils savent
+bien qu'avec le fils du bourgeois, ce qui est différé
+n'est pas perdu, et que, rentré dans sa famille, le
+jeune citoyen de province tient à honneur de payer ses
+dettes. Cela se fait lentement; mais enfin, dans cette
+classe, il n'y a pas de banqueroute réelle, et le désordre
+n'est que momentané. Horace put donc encore
+trouver assez de crédit chez ses fournisseurs pour paraître
+avec une certaine élégance. Mais chose étrange,
+et cependant chose infaillible! son goût pour la dépense
+augmenta en raison de l'inquiétude et des contrariétés
+qui en furent le résultat. Les caractères légers ont cela
+de particulier, que les obstacles et les privations irritent
+leur soif de jouissances, et redoublent leur au lace à se
+les procurer. Après avoir confessé à sa scrupuleuse
+compagne le véritable état de ses affaires, après lui
+avoir laissé lire les lettres de doux reproches et de
+plaintes bien fondées que sa mère lui écrivait, il n'était
+plus possible de lui faire illusion, et de l'arracher à son
+travail, à son plan d'économie consciencieuse et sévère.
+C'eût été encourir le blâme de Marthe, et Horace tenait
+à être admiré tout autant qu'à être aimé. Il fallut donc
+Qu'il s'accoutumât à la voir reprendre ses humbles habitudes,
+et qu'il jouât auprès d'elle le rôle d'un stoïque.
+Mais ce rôle lui pesait horriblement, et dès lors cet intérieur
+dont il avait fait ses délices cessa de lui plaire. L'ennui
+l'emporta sur la jalousie. Il était de ces organisations
+d'artistes voluptueux chez qui l'amour succombe à la
+réalité prosaïque. Le tableau de ce ménage austère et
+pauvre devint trop lugubre pour sa riante imagination.
+Au lieu de puiser dans l'exemple de Marthe le courage
+de travailler, il sentit le travail lui devenir plus lourd,
+plus impossible que jamais. Il avait froid dans cette petite
+chambre mal chauffée, et le froid, qui n'engourdissait
+pas les doigts diligents de Marthe, paralysait le cerveau
+du jeune homme. Et puis cette nourriture sobre, que
+Marthe préparait elle-même avec assez de soin et de
+propreté pour aiguiser l'appétit, n'était ni assez substantielle
+ni assez abondante pour alimenter les forces d'un
+homme de vingt ans, habitué à ne se rien refuser. Il
+adressait alors à sa ménagère patiente des reproches
+dont la grossièreté le faisait rougir de lui-même et pleurer
+l'instant d'après, mais qui recommençaient le lendemain.
+Il l'accusait de parcimonie mesquine; et lorsqu'elle répondait,
+les yeux pleins de larmes, qu'elle n'avait que
+vingt sous par jour pour entretenir la table, il lui demandait
+parfois avec âcreté ce qu'elle avait fait des cent
+francs qu'il lui avait remis la semaine précédente: il
+oubliait qu'il avait repris cet argent peu à peu sans le
+compter, et qu'il l'avait dépensé dehors en babioles, en
+spectacles, en glaces, en déjeuners et en prêts à ses
+amis. Car Horace était la générosité même: il n'aimait
+pas à restituer, mais il aimait à donner; et tandis qu'il
+oubliait de rendre dix francs à un pauvre diable qui avait
+des bottes percées, il faisait le magnifique avec un joyeux
+compagnon qui lui en demandait quarante pour régaler
+sa maîtresse. Il prenait des bains parfumés, et donnait
+cent sous au garçon qui l'avait massé; il jetait une
+pièce d'or à un petit ramoneur pour voir ses joyeuses
+cabrioles et se faire appeler <i>mon prince</i>; il achetait à
+Marthe une robe de soie qui lui était fort inutile, vu
+qu'elle manquait d'une robe d'indienne; il louait des
+chevaux de selle pour aller courir au bois de Boulogne;
+enfin le peu d'argent qu'après mille pressurages sur les
+besoins de sa famille, madame Dumontet réussissait à
+lui envoyer était gaspillé en trois jours, et il fallait retourner
+aux pommes de terre, à la retraite forcée, et
+aux bâillements mélancoliques du ménage.</p>
+
+<p>Cependant un témoin juste et sincère assistait au lent
+supplice que subissait la pauvre Marthe. C'était Jean, le
+bousingot, dont la présence dans la maison n'était pas
+une chose aussi fortuite qu'il le laissait croire. Jean était
+dévoué corps et âme à un homme qui, ne pouvant approcher
+du triste sanctuaire où pâlissait l'objet de son
+amour, voulait du moins veiller à la dérobée et lui continuer
+sa mystérieuse sollicitude. Cet homme c'était
+Paul Arsène. Au profond abattement qu'il avait d'abord
+éprouvé, avait succédé une pensée de dévouement politique.
+Il s'était toujours dit qu'il lui resterait assez de
+force pour se faire casser la tête au nom de la république.
+En conséquence, il était allé trouver le seul
+homme qu'il connût dans le mouvement organisé, et
+Jean l'avait reçu à bras ouverts.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX.</h3>
+
+<p>A cette époque, l'association politique la plus importante
+et la mieux organisée était celle des <i>Amis du
+peuple</i>. Plusieurs des chefs qui la représentaient avaient
+joué déjà un rôle dans la charbonnerie; ceux-là et
+d'autres plus jeunes en ont joué un plus brillant depuis
+1830. Parmi ces hommes, qui ont surgi et grandi durant
+cette période de dix années, et qui ont déjà des noms
+historiques, la société des <i>Amis de peuple</i> comptait
+Trélat, Guinard, Raspail, etc.; mais celui qui exerçait
+le plus de prestige sur les jeunes gens des Écoles tels
+que Laravinière, et sur les jeunes républicains populaires
+tels que Paul Arsène, c'était Godefroy Cavaignac.
+Presque seul, il n'avait pas cette suffisance puérile qui
+perce chez la plupart des hommes remarquables de
+notre temps, et qui fait chez eux de l'affectation une
+seconde nature. Sa grande taille, sa noble figure,
+quelque chose de chevaleresque répandu dans ses manières
+et dans son langage, sa parole heureuse et
+franche, son activité, son courage et son dévouement,
+tout cela eût suffi pour enflammer la tête du belliqueux
+Jean, et pour échauffer le coeur du généreux Arsène,
+quand même Godefroy n'eût pas émis les idées sociales
+les plus complètes, les plus logiques, je dirai même les
+plus philosophiques qui aient pris une forme à cette
+époque dans les sociétés populaires. Ce président, des
+<i>Amis du peuple</i> a seul professé dans ces clubs ce qu'on
+peut appeler les doctrines; doctrines qui, à beaucoup
+d'égards, ne satisfaisaient pas encore le secret instinct
+d'Arsène et les vastes aspirations de son âme vers
+l'avenir, mais qui, du moins, marquaient un progrès
+immense, incontestable, sur le libéralisme de la Restauration.
+Suivant Arsène, et suivant le jugement toujours
+sévère et méfiant du peuple, les autres républicains
+étaient un peu trop occupés de renverser le pouvoir,
+et point assez d'asseoir les bases de la république;
+lorsqu'ils l'essayaient, c'était plutôt des règlements et
+une discipline qu'ils imaginaient, que des lois morales
+et une société nouvelle. Cavaignac, tout en faisant
+cette belle opposition qu'il a si largement et si fortement
+développée l'année suivante jusque devant la pâle et
+menteuse opposition de la chambre, s'occupait à mûrir
+des idées, à poser des principes. Il songeait à l'émancipation
+du peuple, à l'éducation publique gratuite, au
+libre vote de tous les citoyens, à la modification progressive
+de la propriété, et il ne renfermait pas, comme
+certains républicains d'aujourd'hui, ces deux principes
+nets et vastes dans l'hypocrite question d'<i>organisation
+du travail</i> et de <i>réforme électorale</i>; mots bien élastiques,
+si l'on n'y prend garde, et dont le sens est susceptible
+de se resserrer autant que de s'étendre. En
+1832, on ne craignait pas comme aujourd'hui de passer
+pour <i>communiste</i>, ce qui est devenu l'épouvantail de
+toutes les opinions de ce temps-ci. Un jury acquitta
+Cavaignac, après qu'il eut dit, entre autres choses d'une
+admirable hardiesse: «Nous ne contestons pas le droit
+de propriété. Seulement nous mettons au-dessus
+celui que la société conserve, de le régler suivant le
+plus grand avantage commun.» Dans ce même discours,
+le plus complet et le plus élevé parmi tous ceux
+des procès politiques de l'époque<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, Cavaignac dit encore:
+«Nous lui contestons (<i>à votre société officielle</i>) le
+monopole des droits politiques; et ne croyez pas que
+ce soit seulement pour le revendiquer en faveur des
+capacités. Selon nous, quiconque est utile est capable.
+Tout service entraîne un droit.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Procès du droit d'association, décembre 1832.</blockquote>
+
+<p>Arsène assistait à ce procès; il écouta avec une émotion
+contenue; et, tandis que la plupart des auditeurs,
+subjugués par le magnétisme qu'exerce toujours sur les
+masses le débit et l'aspect de l'orateur, éclataient en
+applaudissements passionnés, il garda un profond silence;
+mais il était le plus pénétré de tous, et il n'entendit
+pas, ce jour-là, les autres plaidoiries<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Il s'absorba
+entièrement dans les idées que Godefroy avait
+éveillées en lui, et il se retira plein de celle-ci, qu'il
+vint me répéter mot à mot:</p>
+
+<p>«La religion, comme nous l'entendons, nous, c'est
+le droit sacré de l'humanité. Il ne s'agit plus de présenter
+au crime un épouvantail après la mort, au
+malheureux une consolation de l'autre côté du tombeau.
+Il faut fonder en ce monde la morale et le bien-être,
+c'est-à-dire l'égalité. Il faut que le titre d'homme
+vaille à tous ceux qui le portent un même respect religieux
+pour leurs droits, une pieuse sympathie pour
+leurs besoins. Notre religion, à nous, c'est celle qui
+changera d'affreuses prisons en hospices pénitentiaires,
+et qui, au nom de l'inviolabilité humaine, abolira la
+peine de mort... Nous n'adoptons plus une foi qui met
+tout au ciel, qui réduit l'égalité devant Dieu, à cette
+égalité posthume que le paganisme proclamait aussi
+bien que le christianisme; etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> C'est pourtant dans la même Séance que Piocque dit ces belles paroles:
+«Est-ce que le dénouement et le besoin ne peuvent pas logiquement
+réclamer la faculté de se constituer leurs représentants, avocats de la
+faim, de la misère, et de l'ignorance?»</blockquote>
+
+<p>«Théophile, s'écria Arsène en mettant sa main dans
+la mienne, voilà de grandes paroles et une idée neuve,
+du moins pour moi. Elle me donne tant à réfléchir, que
+tout, mon passé, c'est-à-dire tout ce que j'ai cru jusqu'à
+ce jour, se bouleverse à mes propres yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une idée qui soit absolument propre
+à l'orateur que vous venez d'entendre, lui répondis-je:
+c'est une idée qui appartient au siècle, et qui a été déjà
+émise sous plusieurs formes. On pourrait même dire
+que c'est l'idée qui a dominé nos révolutions depuis
+cent ans, et l'humanité tout entière depuis qu'elle
+existe, par une instinctive révélation de son droit, plus
+puissante que les théories religieuses de l'ascétisme et
+du renoncement. Mais c'est toujours une chose neuve et
+grande que de voir le droit humain, pris à son point de
+vue religieux, proclamé par un révolutionnaire. Il y
+avait bien assez longtemps que vos républicains oubliaient
+de donner à leurs théories la sanction divine qu'elles
+doivent avoir. Moi, qui suis <i>légitimiste</i>, ajoutai-je en
+souriant...</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas comme cela, reprit vivement Paul
+Arsène, vous n'êtes pas légitimiste dans le sens qu'on
+attache à ce mot; vous sentez que la légitimité est dans
+le droit du peuple.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité, Arsène, je le sens profondément;
+et quoique mon père fût attaché, de fait et par délicatesse
+de conscience, aux hommes du passé, plus il approchait
+de la tombe, plus il s'élevait à la conception et
+au respect des institutions de l'avenir. Croyez-vous
+que Chateaubriand ne se soit pas dit cent fois que
+Dieu est au-dessus des rois, dans le même sens que
+Cavaignac vous proclamait aujourd'hui le droit de la
+société au-dessus de celui des riches?</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, dit Arsène. Il est donc vrai que
+nous avons droit au bonheur en cette vie, que ce n'est
+pas un crime de le chercher, et que Dieu même nous en
+fait un devoir? Cette idée ne m'avait pas encore frappé.
+J'étais partagé entre un sentiment révolutionnaire qui
+me rendait presque athée, et des retours vers la dévotion
+de mon enfance qui me rendaient compatissant jusqu'à
+la faiblesse. Ah! si vous saviez comme j'ai été froidement
+cruel aux trois journées au milieu de mon délire!
+Je tuais des hommes, et je leur disais: Meurs, toi
+qui as fait mourir! Sois tué, toi qui tues! Cela me paraissait
+l'exercice d'une justice sauvage; mais je m'y
+sentais forcé par une impulsion surnaturelle. Et puis,
+quand je fus calmé, quand je m'agenouillai sur les
+tombes de juillet, je pensai à Dieu, à ce Dieu de soumission
+et d'humilité qu'on m'avait enseigné, et je ne
+savais plus où réfugier ma pensée. Je me demandais si
+mon frère était damné pour avoir levé la main contre la
+tyrannie, et si je le serais pour avoir vengé mon frère et
+mes frères les hommes du peuple. Alors j'aimais mieux
+ne croire rien; car je ne pouvais comprendre qu'au nom
+de Jésus crucifié, il fallût se laisser mettre en croix par
+les délégués de ses ministres. Voilà où nous en sommes,
+nous autres enfants de l'ignorance: athées ou superstitieux,
+et souvent l'un et l'autre à la fois. Mais à quoi
+songent donc nos instituteurs, les chefs républicains, de
+ne pas nous parler de ce qui est le fond même de notre
+être, le mobile de toutes nos actions! Nous prennent-ils
+pour des brutes, qu'ils ne nous promettent jamais que
+la satisfaction de nos besoins matériels? Croient-ils que
+nous n'ayons pas des besoins plus nobles, celui d'une
+religion, tout aussi bien qu'ils peuvent l'avoir? Ou bien
+est-ce qu'ils ne l'ont pas eux? Est-ce qu'ils seraient plus
+grossiers, plus incrédules que nous? Allons, ajouta-t-il,
+Godefroy Cavaignac sera mon prêtre, mon prophète;
+j'irai lui demander ce qu'il faut croire sur tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne pourra que vous dire d'excellentes choses,
+cher Arsène, lui répondis-je; mais ne croyez pas, encore
+une fois, que le seul foyer des idées nouvelles soit
+dans cette opinion. Élevez votre esprit à une conception
+plus vaste du temps où nous vivons. Ne vous donnez
+pas exclusivement à tel ou tel homme comme à la vérité
+incarnée; car les hommes sont mobiles. Quelquefois en
+croyant progresser, ils reculent; en croyant s'améliorer,
+ils s'égarent. Il y en a même qui perdent leur générosité
+avec leur jeunesse, et qui se corrompent étrangement!
+Mais attachez-vous à ces mêmes idées dont
+vous cherchez la solution. Instruisez-vous en buvant à
+différentes sources. Voyez, lisez, comparez, et réfléchissez.
+Votre conscience sera le lien logique entre plusieurs
+notions contradictoires en apparence. Vous verrez
+que les hommes probes ne diffèrent pas tant sur le fond
+des choses que sur les mots; qu'entre ceux-là un peu
+d'amour-propre jaloux est quelquefois le seul obstacle à
+l'unité de croyances; mais qu'entre ceux-là et les
+hommes du pouvoir, il y a l'immense abîme qui sépare
+la privation de la jouissance, le dévouement de l'égoïsme,
+le droit de la force.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il faudrait s'instruire, dit Arsène. Hélas! si
+j'avais le temps! Mais quand j'ai passé ma journée entière
+à faire des chiffres, je n'ai plus la force de lire;
+mes yeux se ferment malgré moi, ou bien j'ai la fièvre;
+et, au lieu de suivre avec l'esprit ce que je lis avec les
+yeux, je poursuis mes propres divagations en tournant
+des pages que j'ai remplies moi-même. Il y a longtemps
+que j'ai envie d'apprendre ce que c'est que le <i>fouriérisme</i>.
+Aujourd'hui, Cavaignac l'a cité, ainsi que la <i>Revue
+Encyclopédique</i> et les <i>saint-simoniens</i>. Il a dit de
+ces derniers, qu'au milieu de leurs erreurs, ils avaient
+soutenu avec dévouement des idées utiles, et développé
+le principe d'association. Eugénie, j'irai les entendre
+prêcher.»</p>
+
+<p>Eugénie était là sur son terrain; c'était une adepte
+assez fervente de la réhabilitation des femmes. Elle
+commença à endoctriner son ami le Masaccio, ce qu'elle
+n'avait pas fait encore; car elle était de ces esprits délicats
+et prudents qui ne risquent pas leur influence à
+moins d'une occasion sûre. Elle savait attendre comme
+elle savait choisir. Elle ne m'avait pas parlé dix fois de
+ses croyances saint-simoniennes; mais elle ne l'avait
+jamais fait sans produire sur moi une grande impression.
+Je connaissais mieux qu'elle peut-être, par l'examen
+et par la lecture, le fort et le faible de cette philosophie;
+mais j'admirais toujours avec quelle pureté d'intention
+et quelle finesse de tact elle savait éliminer tacitement
+des discussions où s'élaborait la doctrine des
+adeptes secondaires, tout ce qui révoltait ses instincts
+nobles et pudiques, pour conclure souvent <i>à priori</i>, des
+secrètes élucubrations des maîtres, ce qui répondait à
+sa fierté naturelle, à sa droiture et à son amour de la
+justice. Je me disais parfois que cette femme forte et intelligente
+appelée par les <i>apôtres</i> à formuler les droits
+et les devoirs de la femme, c'eût été Eugénie. Mais,
+outre que sa réserve et sa modestie l'eussent empêchée
+de monter sur un théâtre où l'on jouait trop souvent la
+comédie sociale au lieu du drame humanitaire, les saint-simoniens,
+dans la déviation inévitable où leurs principes
+se trouvaient alors, l'eussent jugée, ceux-ci trop rigide,
+ceux-là trop indépendante. Le moment n'était pas venu.
+Le saint-simonisme accomplissait une première phase,
+qui devait laisser une lacune avant la seconde. Eugénie
+le sentait, et prévoyait qu'il faudrait encore dix ans,
+vingt ans d'arrêt peut-être, avant que la marche progressive
+du saint-simonisme pût être reprise.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image14.png"></p>
+<br>
+
+<p>Paul Arsène, frappé de ce qu'elle lui fit entrevoir
+dans une première conversation, alla écouter les prédications
+saint-simoniennes. Il se lia avec de jeunes apôtres;
+et sans avoir précisément le temps de s'instruire,
+il se mit au courant de la discussion, et s'y forma un
+jugement, des sympathies, des espérances. Ce fut une
+rapide et profonde révolution dans la vie morale de cet
+enfant du peuple, qui jusque-là n'était pas sans préjugés,
+et qui dès lors les perdit ou acquit du moins la force de
+les combattre en lui-même. L'amour qu'il nourrissait encore,
+faute d'avoir pu l'étouffer (car il y avait fait son
+possible), se retrempa à cette source d'examen qu'il
+n'avait pas encore abordée, et prit un caractère encore
+plus calme et plus noble, un caractère religieux pour
+ainsi dire.</p>
+
+<p>En effet, jusque-là Marthe n'avait été pour lui que
+l'objet d'une passion tenace, invincible. Il l'avait maudite
+cent fois, cette passion qui puisait des forces nouvelles
+dans tout ce qui eût dû la détruire; mais comme
+elle régnait là sur une grande âme, bien qu'elle y fût
+mystérieuse, incompréhensible pour celui-là même qui
+la ressentait, elle n'y produisait que des résultats magnanimes,
+une générosité sans exemple et sans bornes.
+Aussi quels affreux combats cette âme fière et rigide se
+livrait ensuite à elle-même! Comme Arsène rougissait
+d'être ainsi l'esclave d'un attachement que l'austérité un
+peu étroite de son éducation populaire lui apprenait à
+réprouver! Lui dont les moeurs étaient si pures, épris à
+ce point de l'ex-maîtresse de M. Poisson, de la maîtresse
+actuelle d'un autre! Jamais il n'eût voulu profiter de
+l'espèce de faiblesse et d'entraînement que cette conduite
+de Marthe lui laissait entrevoir, pour arracher, en
+secret, à la reconnaissance, à l'amitié exaltée, des faveurs
+qu'il aurait voulu devoir seulement à l'amour exclusif
+et durable. Mais malgré le peu d'espoir qui lui restait,
+il se surprenait toujours à désirer la fin de cet
+amour pour Horace, et à caresser le rêve d'un mariage
+légal avec Marthe. C'est là que l'attendaient pour le faire
+souffrir ses anciens préjugés, le blâme de ses pareils,
+l'indignation de sa soeur Louise, l'effroi de sa soeur Suzanne,
+la crainte du ridicule, une sorte de mauvaise
+honte, toute puissante parfois sur des caractères élevés;
+car elle leur est enseignée par l'opinion, comme le respect
+de soi-même et des autres. C'est alors qu'Arsène
+essayait d'arracher son amour de son sein, comme une
+flèche empoisonnée. Mais sa nature évangélique s'y refusait:
+il était forcé d'aimer. La haine et le mépris
+qu'il appelait à son secours ne voulaient pas entrer
+dans ce coeur plein d'indulgence, parce qu'il était plein
+de justice.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image15.png"></p>
+<br>
+
+<p>Durant cet hiver qu'il passa loin de Marthe et qu'il
+consacra à étudier du mieux qu'il put la religion, la nature
+et la société, sous les nouveaux aspects qui s'ouvraient
+devant lui de toutes parts; tour à tour et à la fois
+fouriériste, républicain, saint-simonien et chrétien (car
+il lisait aussi l'<i>Avenir</i> et vénérait ardemment M. Lamennais),
+Arsène, s'il ne put réussir à bâtir une philosophie
+de toutes pièces, épura son âme, éleva son esprit, et développa
+son grand coeur d'une manière prodigieuse. J'en
+étais frappé chaque jour davantage, et, d'une semaine à
+l'autre, j'admirais ces progrès rapides. J'avais fini par
+découvrir sa retraite; et, affrontant l'accueil revêche de
+sa soeur aînée, j'allais quelquefois, le soir, le surprendre
+au milieu de ses méditations. Tandis que les deux soeurs
+travaillaient en échangeant les idées les plus niaises, lui,
+assis au bout de la table, la tête dans ses mains, un livre
+ouvert entre ses coudes, et les yeux à demi fermés, étudiait
+ou rêvait à la lueur d'une triste lampe dont la clarté
+arrivait à peine jusqu'à lui. A voir son teint jaune, ses
+yeux fatigués, son attitude morne, on l'eût pris pour un
+homme usé par la fatigue et la misère; mais dès qu'il
+parlait, son regard reprenait du feu, son front de la sérénité,
+et son langage révélait une énergie de mieux en
+mieux trempée. Je l'emmenais faire un tour de promenade
+sur les quais, et là, tout en fumant nos cigares de
+la régie, nous devisions ensemble. Quand nous avions
+passé en revue les idées générales, nous en venions à
+nos sentiments individuels; et il me disait souvent, à propos
+de Marthe: «L'avenir est à moi; le règne d'Horace
+ne saurait durer longtemps. Le pauvre enfant ne comprend
+pas le bonheur qu'il possède, il n'en jouit pas, il
+n'en profitera pas; et vous verrez que Marthe apprendra
+ce que c'est qu'un véritable amour, en éprouvant tout
+ce qui manque de grandeur et de vérité à celui qu'elle
+inspire maintenant. Voyez-vous, mon ami, j'ai remporté
+une grande victoire le jour où j'ai compris que ce qu'on
+appelle les fautes d'une femme étaient imputables à la
+société et non à de mauvais penchants. Les mauvais penchants
+sont rares, Dieu merci; ils sont exceptionnels, et Marthe
+n'en a que de bons. Si elle a choisi Horace au lieu
+de moi, c'est qu'alors je n'étais pas digne d'elle et qu'Horace
+lui a semblé plus digne. Incertain et farouche, tout
+en m'offrant à elle avec dévouement, je ne savais pas lui
+dire ce qu'elle eût aimé à entendre. Le souvenir de ses
+malheurs m'inspirait de la pitié seulement; elle le sentait,
+et elle voulait du respect. Horace a su lui exprimer
+de l'enthousiasme; elle s'y est trompée, mais la faute
+n'en est point à elle. Maintenant, je saurais bien lui dire
+ce qui doit fermer ses anciennes blessures, rassurer sa
+conscience, et lui donner en moi la confiance qu'elle n'a
+pas eue. Mon austérité lui a fait peur, elle a craint mes
+reproches; elle n'a eu pour moi que cette froide estime
+qu'inspire un homme sage et passablement humain. Elle
+avait besoin d'un appui, d'un sauveur, d'un initiateur à
+une vie nouvelle, toute d'exaltation et de charité. Je le
+répète, Horace, avec ses beaux yeux et ses grands mots,
+lui est apparu en révélateur de l'amour. Elle l'a suivi.
+<i>Mea culpa!</i>»</p>
+
+<p>Je trouvais Arsène injuste envers lui-même, à force de
+générosité. Il fallait bien faire, dans l'aveuglement de
+Marthe, la part d'une certaine faiblesse et d'une sorte de
+vanité qui est, chez les femmes, le résultat d'une mauvaise
+éducation et d'une fausse manière de voir. Chez
+Marthe particulièrement, c'était l'effet d'une absence totale
+d'instruction et de jugement dans cet ordre d'idées,
+si nécessaires et si négligées d'ailleurs chez les femmes
+de toutes les classes.</p>
+
+<p>Marthe avait tout appris dans les romans. C'était
+mieux que rien, on peut même dire que c'était beaucoup;
+car ces lectures excitantes développent au moins le sentiment
+poétique et ennoblissent les fautes. Mais ce n'était
+pas assez. Le récit émouvant des passions, le drame de
+la vie moderne, comme nous le concevons, n'embrasse
+pas les causes, et ne peint que des effets plus contagieux
+que profitables aux esprits sevrés de toute autre culture.
+J'ai toujours pensé que les bons romans étaient fort utiles,
+mais comme un délassement et non comme un aliment
+exclusif et continuel de l'esprit.</p>
+
+<p>Je faisais part de cette observation au Masaccio, et il
+en tirait la conséquence que Marthe était d'autant plus
+innocente qu'elle était plus bornée à certains égards. Il
+se promettait de l'instruire un jour de la vraie destinée
+qui convient aux femmes; et lorsqu'il me développait ses
+idées sur ce point, j'admirais qu'il eût su, ainsi qu'Eugénie,
+rejeter du saint-simonisme tout ce qui n'était pas
+applicable à notre époque, pour en tirer ce sentiment
+apostolique et vraiment divin de la réhabilitation et de
+l'émancipation du genre humain dans la <i>personne femme</i>.</p>
+
+<p>J'admirais aussi la belle organisation de ce jeune homme
+qui, aux facultés perceptives de l'artiste, joignait d'une
+manière si imprévue les facultés méditatives. C'était à la
+fois un esprit d'analyse et de synthèse; et quand je le
+regardais marcher à côté de moi, avec ses habits râpés,
+ses gros souliers, son air commun et ses manières <i>peuple</i>,
+je me demandais, en véritable anatomiste phrénologue
+que j'étais, pourquoi je voyais les livrées du luxe
+et les grâces de l'élégance orner autour de nous tant
+d'êtres disgraciés du ciel, portant au front des signes
+évidents de la dégradation intellectuelle, physique et
+morale.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI.</h3>
+
+<p>Le bon Laravinière n'était pas, à beaucoup près, un
+aussi grand philosophe. Sa tête était plus haute que
+large, c'est dire qu'il avait plus de facultés pour l'enthousiasme
+que pour l'examen. Il n'y avait de place dans cette
+cervelle ardente que pour une seule idée, et la sienne
+était l'idée révolutionnaire. Brave et dévoué avec passion,
+il se reposait du soin de l'avenir sur les nombreuses idoles
+dont il avait meublé son Panthéon républicain: Cavaignac,
+Carrel, Arago, Marrast, Trélat, Raspail, le brillant
+avocat Dupont, et <i>tutti quanti</i>, composaient le comité
+directeur de sa conscience sans qu'il eût beaucoup songé
+à se demander si ces hommes supérieurs sans doute,
+mais incertains et incomplets comme les idées du moment,
+pourraient s'accorder ensemble pour gouverner
+une société nouvelle. Le bouillant jeune homme voulait le
+renversement de la puissance bourgeoise, et son idéal était
+de combattre pour en hâter la chute. Tout ce qui était de
+l'opposition avait droit à son respect, à son amour. Son
+mot favori était: «Donnez-moi de l'ouvrage.»</p>
+
+<p>Il se prit pour Arsène d'une vive amitié, non qu'il
+comprît toute la beauté de son intelligence, mais parce
+que sous les rapports de bravoure intrépide et de dévouement
+absolu où il pouvait le juger, il le trouva à la
+hauteur de son propre courage et de sa propre abnégation.
+Il s'étonna beaucoup de voir qu'il cultivait, avec une
+sorte de soin, une passion qui n'était pas payée de retour;
+mais il céda affectueusement à ce qu'il appelait la
+fantaisie d'Arsène, en allant demeurer sous le même toit
+que la belle Marthe, et en provoquant une sorte de confiance
+et d'intimité de la part d'Horace. C'était un rôle
+assez délicat pour un homme aussi franc que lui. Pourtant
+il s'en tira d'une manière aussi loyale que possible,
+en ne témoignant point à Horace une amitié qu'il ne ressentait
+en aucune façon. Suivant les instructions d'Arsène,
+il fut obligeant, sociable et enjoué avec lui; rien
+de plus. L'amour-propre confiant d'Horace fit le reste. Il
+s'imagina que Laravinière était attiré vers lui par son
+esprit et le charme qu'il exerçait sur tant d'autres. Cela
+eût pu être; mais cela n'était pas. Laravinière le traitait
+comme un mari qu'on ne veut pas tromper, mais que l'on
+ménage et que l'on se concilie pour cultiver l'amitié ou
+l'agréable société de sa femme. Dans toutes les conditions
+de la vie cela se pratique en tout bien tout honneur, et
+non-seulement Laravinière n'avait pas de prétentions
+pour lui-même, mais encore il avait fait ses réserves avec
+Arsène, en lui déclarant que, ne voulant pas agir en
+traître, il ne parlerait jamais à Marthe ni contre son
+amant, ni en faveur d'un autre. Arsène l'entendait bien
+ainsi; il lui suffisait d'avoir tous les jours des nouvelles
+de Marthe, et d'être averti à temps de la rupture qu'il
+prévoyait et qu'il attendait entre elle et Horace, pour
+conserver cette forte et calme espérance dont il se nourrissait.</p>
+
+<p>Laravinière voyait donc Marthe tous les jours, tantôt
+seule, tantôt en présence d'Horace, qui ne lui faisait pas
+l'honneur d'être jaloux de lui; et tous les soirs il voyait
+Arsène, et parlait avec lui de Marthe un quart d'heure
+durant, à la condition qu'ils parleraient ensuite de la république
+pendant une demi-heure.</p>
+
+<p>Quoique Jean ne se fût pas posé en surveillant, il lui
+fut impossible de ne pas observer bientôt l'aigreur et le
+refroidissement d'Horace envers la pauvre Marthe, et il
+en fut choqué. Il n'avait pas plus réfléchi sur la nature et
+le sort de la femme qu'il ne l'avait fait sur les autres
+questions fondamentales de la société; mais, chez cet
+homme, les instincts étaient si bons, que la réflexion
+n'eût rien trouvé à corriger. Il avait pour les femmes un
+respect généreux, comme l'ont en général les hommes
+braves et forts. La tyrannie, la jalousie et la violence
+sont toujours des marques de faiblesse. Jean n'avait jamais
+été aimé. Sa laideur lui inspirait une extrême réserve
+auprès des femmes qu'il eût trouvées dignes de son
+amour; et quoique à la rudesse de son langage et de ses
+manières, on ne l'eût jamais soupçonné d'être timide, il
+l'était au point de n'oser lever les yeux sur Marthe qu'à
+la dérobée. Cette méfiance de lui-même était parfaitement
+déguisée sous un air d'insouciance, et il ne parlait jamais
+de l'amour sans une espèce d'emphase satirique dont il
+fallait rire malgré soi. Les femmes en concluaient généralement
+qu'il était une brute; et cet arrêt une fois prononcé
+contre lui, il eût fallu au pauvre Jean un grand
+courage et une grande éloquence pour le faire révoquer.
+Il le sentait bien, et le besoin d'amour qu'il avait refoulé
+au fond de son coeur était trop délicat pour qu'il voulût
+l'exposer aux doutes moqueurs qu'eût provoqués une
+première explication. Faute de pouvoir abjurer un instant
+le rôle qu'il s'était fait, il s'était donc condamné à
+ne fréquenter que des femmes trop faciles pour lui inspirer
+un attachement sérieux, mais qu'il traitait cependant
+avec une douceur et des égards auxquels elles n'étaient
+guère habituées.</p>
+
+<p>Ceci est l'histoire de bien des hommes. Une fierté singulière
+les empêchait de se montrer tels qu'ils sont, et
+ils portent toute leur vie la peine d'une innocente dissimulation
+dans laquelle on les oblige à persister. Mais
+comme le naturel perce toujours, malgré l'espèce de mépris
+railleur que notre bousingot professait pour les sentiments
+romanesques, il ne pouvait voir humilier et affliger
+une femme, quelle qu'elle fût, sans une profonde
+indignation. S'il voyait une prostituée frappée dans la
+rue par un de ces hommes infâmes qui leur sont associés,
+il prenait parti héroïquement pour elle, et la protégeait
+au péril de sa vie. A plus forte raison avait-il peine à se
+contenir lorsqu'il voyait une femme délicate recevoir de
+ces blessures qui sont plus cruelles au coeur d'un être
+noble que les coups ne le sont aux épaules d'un être
+avili. Dès les commencements de son séjour dans la maison
+Chaignard, il vit sur les joues de Marthe la trace de
+ses larmes; il surprit souvent Horace dans des accès de
+colère que ce dernier avait bien de la peine à réprimer
+devant lui. Peu à peu Horace, s'habituant à le considérer
+comme un témoin sans conséquence, s'habitua aussi à
+ne plus se contraindre, et Laravinière ne put rester longtemps
+impassible spectateur de ses emportements. Un
+jour il le trouva dans une véritable fureur: Horace avait
+passé la nuit au bal de l'Opéra; il avait les nerfs agacés,
+et regardait comme une injure de la part de Marthe,
+comme un empiétement sur sa liberté, comme une tentative
+de despotisme, qu'elle lui eût adressé quelques
+reproches sur cette absence prolongée. Marthe n'était
+pas jalouse, ou, du moins, si elle l'était, elle n'en laissait
+jamais rien paraître; mais elle avait été inquiète toute la
+nuit, parce qu'Horace lui avait promis de rentrer à deux
+heures. Elle avait craint une querelle, un accident, peut-être
+une infidélité. Quoi qu'elle eût souffert, elle ne se plaignait
+que de ne pas avoir été avertie, et sa figure altérée
+disait assez les angoisses de son insomnie cruelle.</p>
+
+<p>«N'est-ce pas odieux, je vous le demande, dit Horace
+en s'adressant à Laravinière, d'être traité comme un enfant
+par sa bonne, comme un écolier par son précepteur?
+Je n'ai pas le droit de sortir et de rentrer à l'heure qu'il
+me plaît! Il faut que je demande une permission; et si je
+m'oublie un peu, je trouve que le délai expiré est devant
+moi comme un arrêt, comme la mesure exacte et compassée
+du temps où il m'est permis de me distraire. Voilà
+qui est plaisant! je me ferai signer un permis avec un
+dédit de tant par minute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien qu'elle souffre! lui dit Laravinière
+à demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! et moi, croyez-vous que je sois sur des
+roses? reprit Horace à voix haute. Est-ce que des souffrances
+puériles et injustes doivent être caressées, tandis
+que des souffrances poignantes et légitimes comme les
+miennes s'enveniment de jour en jour?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous rends donc bien malheureux, Horace! dit
+Marthe en levant sur lui, d'un air de douleur sévère, ses
+grands yeux d'un bleu sombre. En vérité, je ne croyais
+pas travailler ici à votre malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous me rendez malheureux, s'écria-t-il, horriblement
+malheureux! Si vous voulez que je vous le dise
+en présence de Jean, votre éternelle tristesse rend mon
+intérieur odieux. C'est à tel point que quand j'en sors,
+je respire, je m'épanouis, je reviens à la vie; et que,
+quand j'y rentre, ma poitrine se resserre et je me sens
+mourir. Votre amour, Marthe, c'est la machine pneumatique,
+cela étouffe. Voilà pourquoi, depuis quelque temps,
+vous me voyez moins souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous faites une erreur de date, répondit
+Marthe, à qui la fierté blessée rendit le courage. Ce n'est
+pas ma tristesse continuelle qui vous a forcé à vous absenter;
+c'est votre absence continuelle qui m'a forcée à
+être triste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'entendez, Laravinière! dit Horace, qui avait
+besoin de trouver une excuse dans la conscience d'autrui,
+et à qui l'air soucieux de Jean faisait craindre un jugement
+sévère. Ainsi c'est parce que je sors, parce que je
+mène la vie qui sied à un homme, parce que je fais de
+mon indépendance l'usage qui me convient, que je suis
+condamné à trouver, en rentrant, un visage bouleversé,
+un sourire amer, des doutes, des reproches, de la froideur,
+des accusations, des sentences! Mais c'est le plus
+affreux supplice qui soit au monde!</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, dit Laravinière en se levant, que vous êtes
+tous les deux fort à plaindre. Écoutez; si vous voulez
+m'en croire, vous vous quitterez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce qu'il désire! s'écria Marthe en mettant
+ses deux mains sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est ce que vous demandez formellement par la
+bouche de Laravinière, reprit Horace avec emportement.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, dit Laravinière. Ne me faites pas jouer
+ici un personnage que je désavoue. Je n'ai reçu en particulier
+les confidences d'aucun de vous, et ce que je viens
+de dire, je l'ai dit de mon propre mouvement, parce que
+c'est mon opinion. Vous ne vous convenez pas, vous ne
+vous êtes jamais convenu; vous marchez de l'engouement
+à la haine, et vous feriez mieux de mettre le pardon
+et l'amitié entre vous.</p>
+
+<p>&mdash;J'accorde que ce beau discours soit une inspiration
+et une improvisation de Laravinière, dit Horace; au
+moins, Marthe, vous me direz si c'est l'expression de
+votre pensée?</p>
+
+<p>&mdash;Il a pu aisément la supposer, la deviner peut-être,
+répondit-elle avec dignité, en vous entendant m'accuser
+de votre malheur.»</p>
+
+<p>Ce n'est pas ainsi qu'Horace l'entendait. Il voulait bien
+que Marthe fût délaissée par lui; mais il ne voulait pas
+être quitté par elle. La force qu'elle montrait en ce moment,
+et que la présence d'un tiers lui avait inspirée,
+causa à Horace un des plus violents accès de dépit qu'il
+eût encore éprouvés. Il se leva, brisa sa chaise, donna
+un libre cours à sa colère et à son chagrin. L'ancienne
+jalousie même se réveilla, le nom abhorré de M. Poisson
+revint sur ses lèvres comme une vengeance; et celui
+d'Arsène allait s'en échapper, lorsque Laravinière, prenant
+le bras de Marthe, lui dit avec force:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez choisi pour votre défenseur un enfant
+sans raison et sans dignité; à votre place, Marthe, je ne
+resterais pas un instant de plus chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Emmenez-la donc chez vous, Monsieur! dit Horace
+avec un mépris sanglant, j'y consens de grand coeur;
+car je comprends maintenant ce qui se passe entre elle
+et vous.</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, Monsieur, reprit Jean, avec calme, elle
+serait honorée et respectée, tandis que chez vous elle
+est humiliée et insultée. Ah! grand Dieu! ajouta-t-il
+avec une émotion subite, si j'avais été aimé d'une femme
+comme elle, seulement un jour, je ne l'aurais oublié de
+ma vie...</p>
+
+<p>Et la voix lui manqua tout à coup, comme si tout son
+coeur eût été prêt à s'échapper dans une parole. Il y avait
+tant de vérité dans son accent, que la jalousie feinte ou
+subite d'Horace s'évanouit à l'instant même; l'émotion
+de Laravinière le gagna par un effet sympathique; et
+obéissant à une de ces réactions auxquelles nous portent
+souvent les scènes violentes, il fondit en larmes; et lui
+tendant la main avec effusion:</p>
+
+<p>«Jean, lui dit-il, vous avez raison. Vous avez un grand
+coeur, et moi je suis un lâche, un misérable. Demandez
+pardon pour moi à cette pauvre femme dont je ne suis
+pas digne.»</p>
+
+<p>Cette franche et noble résolution termina la querelle,
+et gagna même le coeur sincère de Jean.</p>
+
+<p>«A la bonne heure, dit-il en mettant la main de
+Marthe dans celle d'Horace, vous êtes meilleur que je ne
+croyais, Horace; il est beau de savoir reconnaître ses
+torts aussi vite et aussi généreusement que vous venez
+de le faire. Certainement Marthe ne demande qu'à les
+oublier.»</p>
+
+<p>Et il s'enfuit dans sa chambre, soit pour n'être pas
+témoin de la joie de Marthe, soit pour cacher l'essor d'une
+sensibilité qu'il était habitué à réprimer.</p>
+
+<p>Malgré ce beau dénouement, des scènes semblables se
+répétèrent bientôt, et devinrent de plus en plus fréquentes.
+Horace aimait la dissipation; il y cédait avec
+une légèreté effrénée. Il ne pouvait plus passer une seule
+soirée chez lui; il ne vivait qu'au parterre des Italiens et
+de l'Opéra. Là il était condamné à ne point briller; mais
+c'était pour lui une jouissance que de lever les yeux sur
+ces femmes qui étalent, dans les loges, leur beauté ou
+leur luxe devant une foule de jeunes gens pauvres, avides
+de plaisir, d'éclat et de richesse. Il connaissait par leurs
+noms toutes les femmes à la mode dont les titres, l'argent
+et l'orgueil semblaient mettre une barrière infranchissable
+à sa convoitise. Il connaissait leurs loges, leurs
+équipages et leurs amants; il se tenait au bas de l'escalier
+pour les voir défiler devant lui lentement, les épaules
+mal cachées par des fourrures qui tombaient parfois tout
+à fait en l'effleurant, et qui bravaient audacieusement
+l'audace de ses regards. Jean-Jacques Rousseau n'a rien
+dit de trop en peignant l'impudence singulière des femmes
+du grand monde; mais c'était une brutalité philosophique
+dont Horace ne songeait guère à être complice.
+Son ambition hardie n'était pas blessée de ces regards
+froids et provoquants par lesquels cette espèce de femmes
+semble vous dire: «Admirez, mais ne touchez pas.» Le
+regard effronté d'Horace semblait leur répondre: «Ce
+n'est pas à moi que vous diriez cela.» Enfin, les émotions
+de la scène, la puissance de la musique, la contagion
+des applaudissements, tout, jusqu'à la fantasmagorie
+du décor et l'éclat des lumières, enivrait ce jeune homme,
+qui, après tout, n'avait en cela d'autre tort que d'aspirer
+aux jouissances offertes et retirées sans cesse par la société
+aux pauvres, comme l'eau à la soif de Tantale.</p>
+
+<p>Aussi, lorsqu'il rentrait dans sa mansarde obscure et
+délabrée, et qu'il trouvait Marthe froide et pâle, assoupie
+de fatigue auprès d'un feu éteint, il éprouvait un malaise
+où le remords et le dépit se combattaient douloureusement.
+Alors, à la moindre occasion, l'orage recommençait;
+et Marthe, n'espérant pas guérir d'une passion aussi funeste,
+désirait et appelait la mort avec énergie.</p>
+
+<p>Dans ces sortes de secrets domestiques, dès qu'on a
+laissé tomber le premier voile on éprouve de part et
+d'autre le besoin d'invoquer le jugement d'un tiers; on
+le recherche, tantôt comme un confident, tantôt comme
+un arbitre. Laravinière fut médiateur dans les commencements.
+Il était fâché de se sentir entraîné à prendre
+part dans la querelle, et il avouait à Arsène que, malgré
+ses résolutions de neutralité, il était obligé de contracter
+avec Horace une sorte d'amitié. En effet, ce dernier lui
+témoignait une confiance et lui prouvait souvent une générosité
+de coeur qui l'engageait de plus en plus. Horace
+avait, en dépit de tous ses défauts, des qualités séduisantes;
+il était aussi prompt à se radoucir qu'il l'était à
+s'emporter. Une parole sage trouvait toujours le chemin
+de sa raison; une parole affectueuse trouvait encore plus
+vite celui de son coeur. Au milieu d'un débordement inouï
+d'orgueil et de vanité, il revenait tout à coup à un repentir
+modeste et ingénu. Enfin, il offrait tour à tour le
+spectacle des dispositions et des instincts les plus contraires,
+et la dispute que nous avons rapportée en gros
+ci-dessus résume toutes celles qui suivirent, et que Laravinière
+fut appelé à terminer.</p>
+
+<p>Cependant, lorsque ces disputes se furent renouvelées
+un certain nombre de fois, Laravinière, obéissant, ainsi
+qu'Arsène le lui avait conseillé, à la spontanéité de ses
+impressions, se sentit porté à moins d'indulgence envers
+Horace. Il y a, dans le retour fréquent d'un même tort,
+quelque chose qui l'aggrave et qui lasse la patience des
+âmes justes. Peu à peu Laravinière fut tellement fatigué
+de la facilité avec laquelle Horace s'accusait lui-même et
+demandait pardon, que son admiration pour cette facilité
+se changea en une sorte de mépris. Il arriva enfin à ne
+voir en lui qu'un hâbleur sentimental, et à sentir sa conscience
+dégagée de cette affection dont il n'avait pu se
+défendre. Cet arrêt définitif était bien sévère, mais il était
+inévitable de la part d'un caractère aussi ferme et aussi
+égal que l'était celui de Jean.</p>
+
+<p>«Mon pauvre camarade, dit-il à Horace un jour que
+celui-ci invoquait encore son intervention, je ne peux pas
+vous laisser ignorer davantage que je ne m'intéresse plus
+du tout à vos amours. Je suis fatigué de voir d'un côté
+une folie et de l'autre une faiblesse incurable. Je devrais
+dire peut-être faiblesse et folie de part et d'autre; car il
+y a de la monomanie chez Marthe, à vous aimer si constamment,
+et chez vous il y a une faiblesse misérable dans
+toutes ces parades de violence dont vous nous <i>régalez</i>.
+Je vous ai cru d'abord égoïste, et puis je vous ai cru
+bon. Maintenant je vois que vous n'êtes ni bon ni mauvais;
+vous êtes froid, et vous aimez à vous démener dans
+un orage de passions factices; vous avez une nature de
+comédien. Quand nous sommes là à nous émouvoir de
+vos trépignements, de vos déclamations et de vos sanglots,
+vous vous amusez à nos dépens, j'en suis certain.
+Oh! ne vous fâchez pas, ne roulez pas les yeux comme
+Bocage dans Buridan, et ne serrez pas le poing. J'ai vu
+cela si souvent, qu'à tout ce que vous pourriez faire ou
+dire je répondrais <i>connu!</i> Je suis un spectateur usé, et
+désormais aussi froid qu'un homme qui a ses entrées au
+théâtre. Je sais que vous êtes puissant dans le drame;
+mais je sais toutes vos pièces par coeur. Si vous voulez
+que je vous écoute, reprenez votre sérieux, jetez votre
+poignard, et parlez-moi raison. Dites-moi prosaïquement
+que vous n'aimez plus votre maîtresse parce qu'elle vous
+ennuie, et autorisez-moi à le lui faire comprendre avec
+tous les égards et les ménagements qui lui sont dus. C'est
+alors seulement que je vous rendrai mon estime et que
+je vous croirai un homme d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Horace avec une rage concentrée, je
+consens à vous parler froidement, très-froidement; car
+je sais me vaincre, et commence par vous dire sérieusement
+et tranquillement que vous me rendrez raison de
+toutes les insultes que vous venez de me faire...</p>
+
+<p>&mdash;Allons au fait, reprit Jean. C'est la dixième fois depuis
+un mois que vous me provoquez; et c'eût été vous
+rendre service que de vous prendre au mot; mais j'ai un
+meilleur emploi à faire de mon sang que de le compromettre
+avec un maladroit comme vous. Rappelez-vous
+donc que je fais sauter votre fleuret toutes les fois que
+nous nous amusons à l'escrime, et en conséquence souffrez
+que je refuse votre nouveau défi.</p>
+
+<p>&mdash;Je saurai vous y contraindre, dit Horace pâle comme
+la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'insulterez publiquement? vous me donnerez
+un soufflet? mais avec un croc-en-jambe et un revers
+de mon <i>frère-jean</i>... Dieu m'en préserve, Horace! ces
+façons-la sort bonnes avec les mouchards et les gendarmes.
+Tenez, quoique je ne vous aime plus, j'ai encore
+pour vous quelque chose qui me ferait supporter de vous
+un acte de folie plutôt que d'y répondre. Taisez-vous donc.
+Je vous préviens que je ne me défendrai pas, et qu'il y
+aurait lâcheté de votre part à m'attaquer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc ici attaque et provoque? qui donc est
+lâche, trois fois lâche, de vous ou de moi? Vous m'accablez
+d'outrages, vous me traitez avec le dernier mépris,
+et vous dites que vous ne m'accorderez point de réparation!
+Ah! dans ce moment, je comprends le duel des
+Malais, qui déchirent leurs propres entrailles en présence
+de leur ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une belle phrase, Horace, mais c'est encore de
+la déclamation; car je ne suis pas votre ennemi; et je
+jure que je ne veux pas vous insulter. Je vous donne une
+leçon amicale, et vous pouvez bien la recevoir, puisque
+vous êtes venu si souvent la chercher. Il y a longtemps
+que je vous l'épargne et que j'accepte de votre part des
+excuses dont je ne crois pas avoir jamais abusé contre
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en abusez horriblement dans ce moment-ci;
+vous me faites rougir de l'abandon et de la loyauté de
+coeur que j'ai eus avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en abuse pas, puisque c'est pour vous empêcher
+de vous humilier de nouveau que je vous défends
+d'y revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait, s'écria
+Horace en pleurant de rage et en se tordant les mains,
+pour être traité de la sorte?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous avez fait, je vais vous le dire, répondit
+Laravinière. Vous avez fait souffrir et dépérir une pauvre
+créature qui vous adore et que vous n'estimez seulement
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! je n'estime pas Marthe! Osez-vous dire que
+je n'estime pas la femme à qui j'ai donné ma jeunesse,
+ma vie, la virginité de mon coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas que ce soit à titre de sacrifice que
+vous l'ayez fait, et, dans tous les cas, je suis peu disposé
+à vous en plaindre.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous ne comprenez rien à l'amour. C'est
+vous qui êtes un être froid et sans intelligence des passions.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, dit Jean avec un sourire mêlé d'amertume;
+mais je ne fais pas le semblant du contraire. Eh
+bien, expliquez-moi donc, en ce cas, en quoi vous êtes si
+à plaindre?</p>
+
+<p>&mdash;Jean, s'écria Horace, vous ne savez pas ce que c'est
+que d'aimer pour la première fois, et d'être aimé pour la
+seconde ou troisième.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nous y voilà, dit Laravinière en haussant les
+épaules. La Vierge Marie était seule digne de monsieur
+Horace Dumontet! <i>Connu!</i> mon cher. Vous l'avez dit
+assez souvent devant moi à cette pauvre Marthe. Mais
+dire ces choses-là, voyez-vous, en avoir seulement la
+pensée, prouve qu'on était digne tout au plus de mademoiselle
+Louison. Quelle vanité et quelle erreur sont les
+vôtres! Il y a certaines femmes perdues qui valent mieux
+que certains adolescents.</p>
+
+<p>&mdash;Jean, vous êtes un grossier, un brutal, un insolent
+personnage.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je dis la vérité. Il y a des coeurs purs
+sous des robes souillées, et des coeurs corrompus sous
+des gilets magnifiques.»</p>
+
+<p>Horace déchira son gilet de velours cramoisi et en jeta
+les lambeaux à la figure du Laravinière. Jean les esquiva,
+et les poussant du bout de son pied:</p>
+
+<p>«C'est cela, dit-il; comme si vous n'étiez pas assez
+endetté avec votre tailleur!</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis avec vous, Monsieur, dit Horace. Je ne
+l'avais pas oublié; mais je vous remercie de me le rappeler.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vous en souvenez, tant mieux, dit Laravinière
+avec insouciance; il y a dans les prisons de pauvres
+patriotes qui en profiteront pour acheter des cigares.
+Allons, rallumez le vôtre, et parlons un peu sans nous
+fâcher. Que vous ayez eu envers Marthe des torts incontestables,
+vous ne pouvez pas le nier; et moi, sachant
+que vous êtes un enfant gâté, que vous avez pour vous
+l'esprit, les belles paroles et une superbe figure, je vous
+excuse jusqu'à un certain point. Je sais bien que c'est le
+privilège des beaux garçons, comme celui des belles
+femmes, d'avoir des caprices; je ne peux pas exiger que
+vous ayez la sagesse d'un homme comme moi, qui ressemble
+à un sanglier plus qu'à un chrétien, et dont la
+face a été labourée un jour qu'il grêlait des hallebardes.
+Mais ce que je ne vous pardonne pas, c'est d'aimer à
+faire souffrir; c'est de ne pas rompre une liaison dont
+vous êtes dégoûté; c'est de manquer de franchise, en
+un mot, et de ne pas vouloir guérir le mal que vous avez
+fait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je l'aime, cette femme que je fais souffrir! je
+ne puis m'en séparer! je ne m'habituerais pas à vivre
+sans elle!</p>
+
+<p>&mdash;Quand même cela serait vrai (et j'en doute, puisque
+vous vous arrangez de manière à rester avec elle le
+moins que vous pouvez), votre devoir serait de vaincre
+un amour qui lui est nuisible.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je le voudrais, elle n'y consentirait jamais.</p>
+
+<p>&mdash;En êtes-vous bien sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Elle se tuera si je l'abandonne.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous l'abandonnez froidement et brutalement,
+c'est possible; mais si vous le faites par loyauté, par dévouement,
+au nom de l'honneur, au nom de votre amour
+même...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! jamais Marthe ne se résignera à me perdre,
+je le sais trop.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà de la fatuité. Autorisez-moi à lui parler avec
+la même franchise que je viens d'avoir avec vous, et
+nous verrons.</p>
+
+<p>&mdash;Jean! encore un coup, vous avez des vues sur elle!</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Il faudrait pour cela trois choses: 1° qu'il n'y
+eût plus un seul miroir dans l'univers; 2° que Marthe
+perdît la vue; 3° qu'elle et moi n'eussions aucun souvenir
+de ma figure.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelle obstination avez-vous à nous séparer?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire sans détour: j'ai des vues pour
+un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes chargé de la séduire ou de l'enlever?
+Pour quel prince russe ou pour quel don Juan du Café
+de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Pour le fils d'un cordonnier, pour Paul Arsène.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous le voyez?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous m'en avez fait mystère?... Voilà qui est
+étrange!</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort simple, au contraire. Je savais que vous
+ne l'aimez pas, et je ne voulais pas vous entendre mal
+parler de lui, parce que je l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous êtes le Mercure de ce Jupiter, qui déjà
+s'est changé en pluie de gros sous pour me supplanter?</p>
+
+<p>&mdash;Triple insulte pour <i>lui</i>, pour <i>elle</i> et pour <i>moi</i>.
+Grand merci! C'était dans votre rôle? Vous l'avez très-bien
+dit! Si j'étais claqueur, je me pâmerais d'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, Laravinière, c'est à me rendre fou!
+Vous agissez ici contre moi, vous me trahissez, vous parlez
+pour un autre. Et moi qui me fiais à vous!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aviez raison, Monsieur. Je n'ai jamais prononcé
+le nom d'Arsène devant Marthe. Et quant à vous
+brouiller avec elle, je n'ai jamais fait que le contraire.
+Aujourd'hui je renonce à vous réconcilier: mon coeur et
+ma conscience me le défendent. Ou je quitte la maison
+aujourd'hui pour ne plus revoir ni vous ni Marthe, ou je
+l'engage, avec votre autorisation, à rompre un engagement
+qui vous pèse et qui la tue.»</p>
+
+<p>Horace, vaincu par la rude franchise et la fermeté impitoyable
+de Laravinière, mis au pied du mur, et ne sachant
+plus comment faire pour regagner l'estime de cet
+homme dont il craignait le jugement, promit de réfléchir
+à sa proposition, et demanda quelques jours pour prendre
+un parti définitif. Mais les jours s'écoulèrent, et il ne sut
+se décider à rien.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII.</h3>
+
+<p>Il ne mentait pas en disant que Marthe lui était nécessaire.
+Il avait horreur de la solitude, et il avait besoin
+du dévouement d'autrui, deux choses qui lui rendaient
+Marthe plus précieuse encore qu'il n'osait le dire à Laravinière;
+car celui-ci n'était plus disposé à se faire illusion
+sur son compte, et, s'il eût deviné le véritable motif de
+cette persévérance, il l'eût taxé d'égoïsme et d'exploitation.
+Marthe était plus facile à tromper ou à contenter.
+Il lui suffisait qu'Horace lui dit un mot de crainte ou de
+regret à l'idée de séparation, pour qu'elle acceptât héroïquement
+toutes les souffrances attachées à cette union
+malheureuse.</p>
+
+<p>«Il a plus besoin de moi qu'on ne pense, disait-elle;
+sa santé n'est pas si forte qu'elle le paraît. Il a de fréquentes
+indispositions par suite d'une irritabilité des
+nerfs qui m'a fait parfois craindre, sinon pour sa vie, du
+moins pour sa raison. A la moindre douleur, il s'exaspère
+d'une façon effrayante. Et puis il est distrait, nonchalant;
+il ne sait pas s'occuper de lui-même: si je n'étais pas là,
+au milieu de ses rêveries et de ses divagations, il oublierait
+de dormir et de manger. Sans compter qu'il n'aurait
+jamais la précaution et l'attention de mettre tous les jours
+vingt sous de côté pour dîner. Enfin, il m'aime, malgré
+toutes ses boutades. Il m'a dit cent fois, dans ces moments
+d'abandon et de repentir où l'on est vraiment soi-même,
+qu'il préférait souffrir encore mille fois plus de son amour
+que de guérir en cessant d'aimer.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que Marthe parlait à Laravinière; car ce
+dernier, voyant qu'Horace ne se décidait à rien, avait
+rompu la glace avec elle, après avoir bien et dûment
+averti Horace de ce qu'il allait faire. Horace, qui l'avait
+pris, pour ses amère critiques, en une véritable aversion,
+prévoyant qu'il faudrait désormais en venir à des
+querelles sérieuses pour l'éloigner, l'avait mis ironiquement
+au défi de lui voler le coeur de Marthe, et lui donnait
+désormais carte blanche auprès d'elle. Quoiqu'il fût
+outré de l'aplomb dédaigneux avec lequel Jean procédait
+ouvertement contre lui, il ne le craignait pas. Il le savait
+maladroit, timide, plus scrupuleux et plus compatissant
+qu'il ne voulait le paraître; et il sentait bien que d'un
+mot il détruirait, dans l'esprit de son indulgente amie,
+tout l'effet du plus long discours possible de Laravinière.
+Il en fut ainsi, et il se donna la peine de regagner son
+empire sur Marthe, comme s'il se fût agi de gagner un
+pari. Combien d'amours malheureuses se sont ainsi prolongées
+et comme ranimées avec effort dans des coeurs
+lassés ou éteints, par la crainte de donner un triomphe
+à ceux qui en prédisaient la fin prochaine! Le repentir
+et le pardon, dans ces cas-là, ne sont pas toujours très-désintéressés,
+et il y a plus de loyauté qu'on ne pense à
+braver le scandale d'une rupture devenue nécessaire.</p>
+
+<p>Laravinière travaillait donc en pure perte. Depuis
+qu'il avait résolu de sauver Marthe, elle était plus que
+jamais ennemie de son propre salut. Il vit bientôt qu'au
+lieu de l'amener au dessein qu'il avait conçu, il la fortifiait
+dans le dessein contraire. Il avoua à Arsène qu'au
+lieu de le servir, il avait empiré sa situation; et il rentra
+dans sa neutralité, se consolant avec l'idée que Marthe
+apparemment n'était pas aussi malheureuse qu'il l'avait
+jugé.</p>
+
+<p>Il eût, à celle époque, quitté l'hôtel de M. Chaignard,
+si des raisons étrangères à nos deux amants ne lui eussent
+rendu ce domicile plus sûr et plus propice qu'aucun autre
+à certains projets qui l'occupaient secrètement. Pourquoi
+ne le dirais-je pas aujourd'hui, que le brave Jean n'est
+plus à la merci des hommes, et que ceux qui partagèrent
+son sort sont, aussi bien que lui, soit par la
+mort, soit par l'absence, à l'abri de toute persécution?
+Jean conspirait. Avec qui, je l'ai toujours ignoré, et je
+l'ignore encore. Peut-être conspirait-il tout seul; je ne
+pense pas qu'il fût exploité, séduit, ni entraîné par personne.
+Avec le caractère ardent que je lui connaissais et
+l'impatience d'agir qui le dévorait, j'ai toujours pensé
+qu'il était homme plutôt à gourmander la prudence des
+chefs de son parti et à outrepasser leurs intentions, qu'à
+se laisser devancer par eux dans une entreprise à main
+armée. Ma situation ne me permettait pas d'être son
+confident. A quel point Arsène le fut, je ne l'ai pas su
+davantage, et je n'ai pas cherché à le savoir. Ce qu'il y
+a de certain, c'est qu'Horace, entrant brusquement
+dans la chambre de Laravinière, un jour que celui-ci
+avait oublié de s'enfermer, il le trouva environné de
+fusils de munition qu'il venait de tirer d'une grande
+malle, et qu'il inspectait en homme versé dans l'entretien
+des armes. Dans la même malle, il y avait des cartouches,
+de la poudre, du plomb, un moule, tout ce
+qui était nécessaire pour envoyer le possesseur de ces
+dangereuses reliques devant un jury, et de là en place
+de Grève ou au Mont-Saint-Michel. Horace était précisément
+dans une heure de spleen et d'abandon. Il avait
+encore de ces moments-là avec Laravinière, quoiqu'il se
+fût promis de n'en plus avoir.</p>
+
+<p>«Oui-da! s'écria-t-il en le voyant refermer précipitamment
+son coffre, jouez-vous ce jeu-là? Eh bien! ne
+vous en cachez pas. Je sympathise avec cette manière de
+voir; et si vous voulez, en temps et lieu, me confier une
+de ces clarinettes, je suis très-capable d'en jouer aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-vous ce que vous pensez, Horace? répondit
+Jean en attachant sur lui ses petits yeux verts et brillants
+comme ceux d'un chat. Vous m'avez si souvent
+raillé amèrement pour mon emportement révolutionnaire,
+que je ne sais pas si je puis compter sur votre
+discrétion. Cependant, quelque peu de sympathie que
+vous inspirent mon projet et ma personne, quand vous
+vous rappellerez qu'il y va de ma tête, vous ne vous
+amuserez pas, j'espère, à me plaisanter tout haut sur
+mon goût pour les armes à feu.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, moi, que vous n'avez aucune crainte à
+cet égard; et je vous répète que, loin de vous critiquer,
+je vous approuve et vous envie. Je voudrais, moi aussi,
+avoir une espérance, une conviction assez forte pour me
+faire hacher à coups de sabre derrière une barricade.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! si le coeur vous en dit, vous pouvez vous
+adresser à moi. Voyez, Horace, est-ce que ne voilà pas
+une plume avec laquelle un jeune poëte comme vous
+pourrait écrire une belle page et se faire un nom immortel?»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il soulevait une carabine assez jolie
+qu'il s'était réservée pour son usage particulier. Horace
+la prit, la pesa dans sa main, en fit jouer la batterie,
+puis s'assit en la posant sur ses genoux, et tomba dans
+une rêverie profonde.</p>
+
+<p>«A quoi bon vivre dans ce temps-ci? s'écria-t-il
+lorsque Laravinière, achevant de serrer ses dangereux
+trésors, lui ôta doucement son arme favorite; n'est-ce
+pas une vie d'avortement et d'agonie? N'est-ce pas un
+leurre infâme que cette société nous fait, lorsqu'elle
+nous dit: Travaillez, instruisez-vous, soyez intelligents,
+soyez ambitieux, et vous parviendrez à tout! et il n'y
+aura pas de place si haute à laquelle vous ne puissiez
+vous asseoir! Que fait-elle, cette société menteuse et
+lâche, pour tenir ses promesses? Quels moyens nous
+donne-t-elle de développer les facultés qu'elle nous demande
+et d'utiliser les talents que nous acquérons pour
+elle? Rien! Elle nous repousse, elle nous méconnaît,
+elle nous abandonne, quand elle ne nous étouffe pas. Si
+nous nous agitons pour parvenir, elle nous enferme ou
+nous tue; si nous restons tranquilles, elle nous méprise
+ou nous oublie. Ah! vous avez raison, Jean, grandement
+raison de vous préparer à un glorieux suicide!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous croyez que je songe à ma gloire et à
+celle de mes amis, vous vous trompez beaucoup, dit
+Laravinière. Je suis très-content de la société en ce qui
+me concerne. J'y jouis d'une indépendance absolue, et
+j'y savoure une fainéantise délicieuse. Je la traverse en
+véritable bohémien, et je n'y ai qu'une affaire, qui est
+de conspirer pour son renversement; car le peuple
+souffre, et l'honneur appelle ceux qui se sont dévoués
+pour lui. Il en sera ce que Dieu voudra!</p>
+
+<p>&mdash;Le peuple, voilà un grand mot, reprit Horace; mais,
+soit dit sans vous offenser, je crois que vous vous souciez
+aussi peu de lui qu'il se soucie de vous. Vous aimez
+la guerre et vous la cherchez; voilà tout, mon cher président:
+chacun obéit à ses instincts. Voyons, pourquoi
+aimeriez-vous le peuple?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'en suis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sorti, vous n'en êtes plus. Le peuple
+seul si bien que vous avez des intérêts différents des
+siens, qu'il vous laisse conspirer tout seul, ou peu s'en
+faut.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez rien de cela, Horace, et je n'ai pas
+à m'expliquer là-dessus; mais soyez sûr que je suis sincère
+quand je dis: «J'aime le peuple.» Il est vrai que
+j'ai peu vécu avec lui, que je suis une espèce de bourgeois,
+que j'ai des goûts épicuriens qui me gêneront si
+nous avons un jour un régime spartiate qui prohibe la
+bière et le <i>caporal</i>. Mais qu'importe tout cela? Le peuple,
+c'est le droit méconnu, c'est la souffrance délaissée,
+c'est la justice outragée. C'est une idée, si vous voulez;
+mais c'est l'idée grande et vraie de notre temps. Elle
+est assez belle pour que nous combattions pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une idée que l'on retournera contre vous
+quand vous l'aurez proclamée.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc, à moins que je ne la désavoue?
+Et pourquoi le ferais-je? comment pourrais-je changer?
+Est-ce qu'une idée meurt comme une passion, comme
+un besoin? La souveraineté de tous sera toujours un
+droit: l'établir ne sera pas l'affaire d'un jour. Il y a
+bien de l'ouvrage pour toute ma vie, quand même je
+ne trouverais pas la mort au commencement.»</p>
+
+<p>Ce n'était pas la première fois qu'ils débattaient leurs
+théories à cet égard. Jean y avait toujours eu le dessous,
+quoiqu'il eût pour lui la vérité et la conviction; il
+n'avait pas l'intelligence assez prompte et assez subtile
+pour repousser toutes les objections et toutes les moqueries
+de son adversaire. Horace voulait aussi la république,
+mais il la voulait au profit des talents et des
+ambitions. Il disait que le peuple trouverait le sien à remettre
+ses intérêts aux mains de l'intelligence et du savoir;
+que le devoir d'un chef serait de travailler au
+progrès intellectuel et au bien-être du peuple; mais il
+n'admettait pas que ce même peuple dût avoir des
+droits sur l'action des hommes supérieurs, ni qu'il pût
+en faire un bon usage. Beaucoup d'aigreur entrait souvent
+dans ces discussions, et le grand argument d'Horace
+contre les démocrates bourgeois, c'est qu'ils parlaient
+toujours, et n'agissaient jamais.</p>
+
+<p>Quand il eut acquis la preuve que Laravinière jouait
+un rôle actif, ou était prêt à le jouer, il conçut pour lui
+plus d'estime, et se repentit de l'avoir blessé. Tout en
+continuant de contester le principe d'une révolution en
+faveur du peuple, il crut à cette révolution, et désira
+n'y prendre part, afin d'y trouver de la gloire, des émotions,
+et un essor pour son ambition trompée par le régime
+constitutionnel. Il demanda à Jean sa confiance, se
+réconcilia avec lui; et, soit qu'il y eût alors une apparence
+de sympathie chez les masses, soit que Laravinière
+se fit des illusions gratuites, Horace crut à un
+mouvement efficace, s'engagea par serment auprès de
+Jean à s'y jeter au premier appel, et se tint prêt à tout
+événement. Il se procura un fusil, et fit des cartouches
+avec une ardeur et une joie enfantines. Dès lors il fut
+plus calme, plus sédentaire, et d'une humeur plus
+égale. Ce rôle de conspirateur l'occupait tout entier. Ce
+rôle ranimait son espoir abattu; il le vengeait secrètement
+de l'indifférence de la société envers lui; il lui donnait
+une contenance vis-à-vis de lui-même, une attitude
+vis-à-vis de Jean et de ses camarades. Il aimait à inquiéter
+Marthe, à la voir pâlir lorsqu'il lui faisait pressentir
+les dangers auxquels il brûlait de s'exposer. Il se pleurait
+aussi un peu d'avance, et répandait des fleurs sur
+sa tombe; il fit même son épitaphe en vers. Quand il
+rencontra madame la vicomtesse de Chailly à l'Opéra, et
+qu'elle le salua fort légèrement, il s'en consola en pensant
+qu'elle viendrait peut-être l'implorer lorsqu'il serait
+un homme puissant, un grand orateur ou un publiciste
+influent dans la république.</p>
+
+<p>Soit que les événements qui approchaient ne fussent
+pas prévus par d'autres que par lui, soit que des circonstances
+cachées en eussent retardé l'accomplissement,
+Laravinière n'avait eu autre chose à faire qu'à fourbir
+ses fusils, dans l'attente d'une révolution, lorsque le
+choléra vint éclater dans Paris, et distraire douloureusement
+les masses de toute préoccupation politique.</p>
+
+<p>J'étais à l'ambulance, roulé dans mon manteau, par
+une de ces froides nuits du printemps qui semblaient
+donner plus d'intensité au fléau, et j'attendais, en volant
+à <i>l'ennemi</i> un quart d'heure de mauvais sommeil, qu'on
+vint m'appeler pour de nouveaux accidents, lorsque je
+sentis une main se poser sur mon épaule. Je me réveillai
+brusquement, et me levant par habitude, je fus prêt à
+suivre la personne qui me réclamait, avant d'avoir ouvert
+tout à fait mes yeux appesantis par la fatigue. Ce fut seulement
+lorsqu'elle passa auprès de la lanterne rouge suspendue
+à l'entrée de l'ambulance, que je crus la reconnaître,
+malgré le changement qui s'était opéré en elle.</p>
+
+<p>«Marthe! m'écriai-je, est-ce donc vous! Et pour qui
+venez-vous me chercher, grand Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui voulez-vous que ce soit? dit-elle en joignant
+les mains. Oh! venez tout de suite, venez avec
+moi!»</p>
+
+<p>J'étais déjà en route avec elle.</p>
+
+<p>«Est-il gravement attaqué? lui demandai-je chemin
+faisant.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, me dit-elle; mais il souffre beaucoup,
+et son esprit est tellement frappé, que je crains
+tout. Il y a plusieurs jours qu'il a des pressentiments, et
+aujourd'hui il m'a dit à plusieurs reprises qu'il était
+perdu. Cependant il a bien dîné, il a été au spectacle, et
+en rentrant il a soupé.</p>
+
+<p>&mdash;Et quels accidents?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun; mais il souffre, et il m'a dit avec tant de
+force de courir à l'ambulance, que la frayeur s'est emparée
+de moi tout à coup, et je puis à peine me soutenir.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, Marthe, vous avez le frisson. Appuyez-vous
+sur mon bras.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est seulement un peu de froid!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes à peine vêtue pour une nuit aussi froide,
+enveloppez-vous de mon manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, cela nous retarderait, marchons!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Marthe! vous êtes maigrie, lui dis-je tout
+en marchant vite, et en regardant à la lueur blafarde des
+réverbères, ses joues amincies, que creusait encore
+l'ombre de ses cheveux noirs flottants au gré de la bise.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pourtant très-bien portante,» me dit-elle d'un
+air préoccupé. Puis tout à coup, par une liaison d'idées
+qui ne s'était pas encore faite en elle: Dites-moi donc
+plutôt, s'écria-t-elle vivement, comment se porte Eugénie.</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie va bien, lui dis-je; elle ne souffre que
+d'avoir perdu votre amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne dites pas cela! répondit-elle avec un accent
+déchirant. Mon Dieu! épargnez-moi ce reproche-là!
+Dieu sait que je ne le mérite pas! Dites-moi plutôt
+qu'elle m'aime toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous aime toujours tendrement, chère Marthe.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aimez toujours Horace? reprit Marthe, oubliant
+tout ce qui lui était personnel, et me tirant par le
+bras pour me faire courir.</p>
+
+<p>Je courus, et nous fûmes bientôt près de lui. Il fit un
+cri perçant en me voyant, et se jetant dans mes bras:</p>
+
+<p>«Ah! maintenant je puis mourir, s'écria-t-il avec
+chaleur; j'ai retrouvé mon ami.» Et il retomba sur son
+fauteuil, pâle et brisé, comme s'il était près d'expirer.</p>
+
+<p>Je fus très-effrayé de cette prostration. Je tâtai son
+pouls, qui était à peine sensible. Je l'examinai, je le fis
+coucher, je l'interrogeai attentivement, et je me disposai
+à passer la nuit près de lui.</p>
+
+<p>Il était malade en effet. Son cerveau était en proie à
+une exaspération douloureuse, tous ses nerfs étaient
+agités; il avait une sorte de délire, il parlait de mort,
+de guerre civile, de choléra, d'échafaud; et mêlant, dans
+ses rêves, les diverses idées qui le possédaient, il me
+prenait tantôt pour un croque-mort qui venait le jeter
+dans la fatale <i>tapissière</i>, tantôt pour le bourreau qui le
+conduisait au supplice. A ces moments d'exaltation succédaient
+des évanouissements, et quand il revenait à
+lui-même, il me reconnaissait, pressait mes mains avec
+énergie, et s'attachant à moi, me suppliait de ne pas
+l'abandonner, et de ne pas le laisser mourir. Je n'en
+avais pas la moindre envie, et je me mettais à la torture
+pour deviner son mal; mais quelque attention que j'y
+apportasse, il m'était impossible d'y voir autre chose
+qu'une excitation nerveuse causée par une affection morale.
+Il n'y avait pas le moindre symptôme de choléra,
+pas de fièvre, pas d'empoisonnement, pas de souffrance
+déterminée. Marthe s'empressait autour de lui avec un
+zèle dont il ne semblait pas s'apercevoir, et, en la regardant,
+j'étais si frappé de son air de dépérissement, et
+d'angoisse, que je la suppliai d'aller se coucher. Je ne
+pus l'y faire consentir. Cependant, à la pointe du jour,
+Horace s'étant calmé et endormi, elle tomba à son tour
+assoupie sur un fauteuil au pied du lit. J'étais au chevet,
+vis-à-vis d'elle, et je ne pouvais m'empêcher de comparer
+la figure d'Horace, pleine de force et de santé, avec
+celle de cette femme que j'avais vue naguère si belle, et
+qui n'était plus devant mes yeux que comme un spectre.</p>
+
+<p>J'allais m'endormir aussi, lorsque, sans réveiller personne,
+Laravinière entra sur la pointe du pied, et vint
+s'asseoir près de moi. Il avait passé lui-même la nuit
+auprès d'un de ses amis atteint du choléra, et, en rentrant,
+il avait appris que Marthe était allée à l'ambulance
+pour Horace. «Qu'a t-il donc?» me demanda-t-il en
+se penchant vers lui pour l'examiner. Quand je lui eus
+avoué que je n'y voyais rien de grave, et que cependant
+il m'avait occupé et inquiété toute la nuit, Jean haussa
+les épaules. «Voulez-vous que je vous dise ce que c'est?
+me dit-il en baissant la voix encore davantage: c'est une
+panique, rien de plus. Voilà deux ou trois fois qu'il nous
+a fait des scènes pareilles; et si j'avais été ici ce soir,
+Marthe n'aurait pas été, tout effrayée, vous déranger.
+Pauvre femme! elle est plus malade que lui.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image16.png"></p>
+<br>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui me semble. Mais vous me paraissez,
+vous, bien sévère pour mon pauvre Horace?</p>
+
+<p>&mdash;Non; je suis-juste. Je ne prétends pas qu'Horace
+soit ce qu'on appelle un lâche; je suis même sûr qu'il
+est brave, et qu'il irait résolument au feu d'une bataille
+ou d'un duel. Mais il a ce genre de lâcheté commun à
+tous les hommes qui s'aiment un peu trop: il craint la
+maladie, la souffrance, la mort lente, obscure et douloureuse
+qu'on trouve dans son lit. Il est ce que nous appelons
+<i>douillet</i>. Je l'ai vu une fois tenir tête, dans la rue,
+à des gens de mauvaise mine qui voulaient l'attaquer, et
+que sa bonne contenance a fait reculer; mais je l'ai vu
+aussi tomber en défaillance pour une petite coupure
+qu'il s'était faite au bout du doigt en taillant sa plume.
+C'est une nature de femme, malgré sa barbe de Jupiter
+Olympien. Il pourrait s'élever à l'héroïsme, il ne supporte
+pas un <i>bobo</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Jean, répondis-je, je vois tous les jours
+des hommes dans toute la force de l'âge et de la volonté,
+qui passent pour fermes et sages, et que la pensée du
+choléra (et même de bien moindres maux ) rend pusillanimes
+à l'excès. Ne croyez pas qu'Horace soit une exception.
+Les exceptions seules affrontent la maladie avec
+stoïcisme.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi ne fais-je point, reprit-il, le procès à votre
+ami; mais je voudrais que cette pauvre Marthe s'habituât
+à ses manières, et ne prît pas l'alarme toutes les fois
+qu'il lui passe par la tête de se croire mort.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc là, demandai-je, la cause de son air
+triste et accablé?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'en est qu'une entre toutes. Mais je ne
+veux pas faire ici le délateur. Je me suis abstenu jusqu'à
+présent de vous dire ce qui se passait. Puisque vous voilà
+revenu chez eux, vous en jugerez bientôt par vous-même.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIII.</h3>
+
+<p>En effet, étant revenu le lendemain m'assurer de l'état
+de parfaite santé où se trouvait Horace, j'obtins de lui,
+sans la provoquer beaucoup, la confidence de ses chagrins.
+«Eh bien, oui, me dit-il, répondant à une observation
+que je lui faisais, je suis mécontent de mon
+sort, mécontent de la vie, et, pourquoi ne le dirais-je
+pas? tout à fait las de vivre. Pour une goutte de fiel de
+plus qui tomberait dans ma coupe, je me couperais la
+Gorge.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image17.png"></p>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Cependant hier, en vous croyant pris du choléra,
+vous me recommandiez vivement de ne pas vous laisser
+mourir. J'espère que vous vous exagérez à vous-même
+votre spleen d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'hier j'avais mal au cerveau, j'étais fou,
+je tenais à la vie par un instinct animal; aujourd'hui
+que je retrouve ma raison, je retrouve l'ennui, le dégoût
+et l'horreur de la vie.»</p>
+
+<p>J'essayai de lui parler de Marthe, dont il était l'unique
+appui, et qui peut-être ne lui survivrait pas s'il consommait
+le crime d'attenter à ses jours. Il fit un mouvement
+d'impatience qui allait presque jusqu'à la fureur; il regarda
+dans la chambre voisine, et s'étant assuré que
+Marthe n'était pas rentrée de ses courses du matin,
+«Marthe! s'écria-t-il! eh bien, vous nommez mon fléau,
+mon supplice, mon enfer! Je croyais, après toutes les
+prédictions que vous m'avez faites à cet égard, qu'il y
+allait de mon honneur de vous cacher à quel point elles
+se sont réalisées; eh bien, je n'ai pas ce sot orgueil, et
+je ne sais pas pourquoi, quand je retrouve mon meilleur,
+mon seul ami, je lui ferais mystère de ce qui se passe en
+moi. Sachez donc la vérité, Théophile: j'aime Marthe,
+et pourtant je la hais; je l'idolâtre, et en même temps
+je la méprise; je ne puis me séparer d'elle, et pourtant
+je n'existe que quand je ne la vois pas. Expliquez cela,
+vous qui savez tout expliquer, vous qui mettez l'amour
+en théorie, et qui prétendez le soumettre à un régime
+comme les autres maladies.</p>
+
+<p>&mdash;Cher Horace, lui répondis-je, je crois qu'il me serait
+facile de constater du moins l'état de votre âme. Vous
+aimez Marthe, j'en suis bien certain; mais vous voudriez
+l'aimer davantage, et vous ne le pouvez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est cela même! s'écria-t-il. J'aspire à
+un amour sublime, je n'en éprouve qu'un misérable.
+Je voudrais embrasser l'idéal, et je n'étreins que la
+réalité.</p>
+
+<p>&mdash;En d'autres termes, repris-je en essayant d'adoucir
+par un ton caressant ce que mes paroles pouvaient avoir
+de sévère, vous voudriez l'aimer plus que vous-même, et
+vous ne pouvez pas même l'aimer autant.»</p>
+
+<p>Il trouva que je traitais sa douleur un peu plus cavalièrement
+qu'il ne l'eût souhaité; mais tout ce qu'il me
+dit pour modifier une opinion qui ne lui semblait pas à la
+hauteur de sa souffrance, ne servit qu'à m'y confirmer.
+Marthe rentra, et Horace, obligé de sortir à son tour, me
+laissa avec elle. Ce que je voyais de leur intérieur ne
+m'inspirait guère l'espoir de leur être utile. Pourtant je
+ne voulais pas les quitter sans m'être bien assuré que
+je ne pouvais rien pour adoucir leur infortune.</p>
+
+<p>Je trouvais Marthe aussi peu disposée à me laisser pénétrer
+dans son coeur, qu'Horace avait été prompt à
+m'ouvrir le sien. Je devais m'y attendre: elle était l'offensée,
+elle avait de justes sujets de plainte contre lui, et
+une noble générosité la condamnait au silence. Pour
+vaincre ses scrupules, je lui dis qu'Horace s'était accusé
+devant moi, et m'avait confessé tous ses torts: c'était la
+vérité. Horace ne s'était pas épargné; il m'avait dévoilé
+ses fautes, tout en se défendant de la cause égoïste que
+je leur assignais. Mais cet encouragement ne changea
+rien aux résolutions que Marthe semblait avoir prises; je
+remarquai en elle une sorte de courage sombre et de désespoir
+morne que je n'aurais pas cru conciliables avec
+l'enthousiaste mobilité et la sensibilité expansive que je
+lui connaissais. Elle excusa Horace, me dit que la faute
+était toute à la société, dont l'opinion implacable flétrit à
+jamais la femme tombée, et lui défend de se relever en
+inspirant un véritable amour. Elle refusa de s'expliquer
+sur son avenir, me parla vaguement de religion et de résignation.
+Elle refusa également l'offre que je lui fis de
+lui amener Eugénie, en disant que ce rapprochement serait
+bientôt brisé par les mêmes causes qui avaient
+amené la désunion; et tout en protestant de son affection
+profonde pour mon amie, elle me conjura de ne point lui
+parler d'elle. La seule idée qui me parut arrêtée dans son
+cerveau, parce qu'elle y revint à plusieurs reprises, fut
+celle d'un devoir qu'elle avait à remplir, devoir mystérieux,
+et dont elle ne détermina point la nature.</p>
+
+<p>En examinant avec attention sa contenance et tous ses
+mouvements, je crus observer qu'elle était enceinte; elle
+était si peu disposée à la confiance, que je n'osai pas
+l'interroger à cet égard, et me réservai de le faire en
+temps opportun.</p>
+
+<p>Quand je l'eus quittée, le coeur attristé profondément de
+sa souffrance, je passai par hasard devant un café où Horace
+avait l'habitude d'aller lire les journaux; et comme
+il y était en ce moment, il m'appela et me força de m'asseoir
+près de lui. Il voulait savoir ce que Marthe m'avait
+dit; et moi, je commençai par lui demander si elle n'était
+pas enceinte. Il est impossible de rendre l'altération
+que ce mot causa sur son visage. «Enceinte! s'écria-t-il;
+de quoi parlez-vous là, bon Dieu? Vous la croyez enceinte?
+Elle vous a dit qu'elle l'était? Malédiction de tous
+les diables! il ne me faudrait plus que cela!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'aurait donc de si effrayant une pareille nouvelle?
+lui dis-je. Si Eugénie m'en annonçait une semblable,
+je m'estimerais bien heureux!&mdash;Il frappa du poing
+sur la table, si fort qu'il fit trembler toute la faïence de
+l'établissement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en parlez à votre aise, dit-il; vous êtes philosophe
+d'abord, et ensuite vous avez trois mille livres de
+rente et un état. Mais moi, que ferais-je d'un enfant? à
+mon âge, avec ma misère, mes dettes, et mes parents,
+qui seraient indignés! Avec quoi le nourrirais-je? avec
+quoi le ferais-je élever? Sans compter que je déteste les
+marmots, et qu'une femme en couches me représente
+l'idée la plus horrible!... Ah! mon Dieu! vous me rappelez
+qu'elle lit l'<i>Emile</i>, sans désemparer depuis quinze
+jours! C'est cela, elle veut nourrir son enfant! elle va
+lui donner une éducation à la Jean-Jacques, dans une
+chambre de six pieds carrés! Me voilà père, je suis
+perdu!»</p>
+
+<p>Son désespoir était si comique, que je ne pus m'empêcher
+d'en rire. Je pensai que c'était une de ces boutades
+sans conséquence qu'Horace aimait à lancer, même sur
+les sujets les plus sérieux, rien que pour donner un peu
+de mouvement à son esprit, comme à un cheval ardent
+qu'on laisse caracoler avant de lui faire prendre une allure
+mesurée. J'avais bonne opinion de son coeur, et j'aurais
+cru lui faire injure en lui remontrant gravement les
+devoirs que sa jeune paternité allait lui imposer. D'ailleurs
+je pouvais m'être trompé. Si Marthe eût été dans
+la position que je supposais, Horace eût-il pu l'ignorer?
+Nous nous séparâmes, moi riant toujours de son aversion
+sarcastique pour les marmots, et lui continuant à déclamer
+contre eux avec une verve inépuisable.</p>
+
+<p>Je trouvai en rentrant chez moi une liste de malades
+qui s'étaient fait inscrire. J'étais reçu médecin depuis
+l'automne précédent, et je commençais ma carrière par
+la sinistre et douloureuse épreuve du choléra. J'avais
+donc tout à coup une clientèle plus nombreuse que je ne
+l'aurais désiré, et je fus tellement accaparé pendant plusieurs
+jours, que je ne revis Horace qu'au bout d'une
+quinzaine. Ce fut sous l'influence d'un événement étrange
+qui coupait court à toutes ses amères facéties sur la progéniture.</p>
+
+<p>Il entra chez moi un matin, pâle et défait.</p>
+
+<p>«Est-elle ici? fut le premier mot qu'il m'adressa.</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie? lui dis-je; oui, certainement, elle est dans
+sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Marthe! s'écria-t-il avec agitation. Je vous parle de
+Marthe; elle n'est point chez moi, elle a disparu. Théophile,
+je vous le disais bien, que je devrais me couper
+la gorge; Marthe m'a quitté, Marthe s'est enfuie avec
+le désespoir dans l'âme, peut-être avec des pensées de
+suicide.»</p>
+
+<p>Il se laissa tomber sur une chaise, et, cette fois, son
+épouvante et sa consternation n'avaient rien d'affecté.
+Nous courûmes chez Arsène. Je pensais que cet ami fidèle
+de Marthe avait pu être informé par elle de ses dispositions.
+Nous ne trouvâmes que ses soeurs, dont l'air étonné
+nous prouva sur-le-champ qu'elles ne savaient rien, et
+qu'elles ne pressentaient pas même le motif de la visite
+d'Horace. Comme nous sortions de chez elles, nous rencontrâmes
+Paul qui rentrait. Horace courut à sa rencontre,
+et, se jetant dans ses bras par un de ces élans
+spontanés qui réparaient en un instant toutes ses injustices:</p>
+
+<p>«Mon ami, mon frère, mon cher Arsène! s'écria-t-il
+dans l'abondance de son coeur, dites-moi où <i>elle</i> est,
+vous le savez, vous devez le savoir. Ah! ne me punissez
+pas de mes crimes par un silence impitoyable. Rassurez-moi;
+dites-moi qu'elle vit, qu'elle s'est confiée à vous. Ne
+me croyez pas jaloux, Arsène. Non, à cette heure, je
+jure Dieu que je n'ai pour vous qu'estime et affection. Je
+consens à tout, je me soumets à tout! soyez son appui,
+son sauveur, son amant. Je vous la donne, je vous la
+confie; je vous bénis si vous pouvez, si vous devez lui
+donner du bonheur; mais dites-moi qu'elle n'est pas
+morte, dites-moi que je ne suis pas son bourreau, son
+assassin!»</p>
+
+<p>Quoique Marthe n'eût pas été nommée, comme il n'y
+avait qu'<i>elle</i> au monde qui pût intéresser Arsène, il comprit
+sur-le-champ, et je crus qu'il allait tomber foudroyé.
+Il fut quelques instants sans pouvoir répondre. Ses dents
+claquaient dans sa bouche, et il regardait Horace d'un air
+hébété, en retenant dans sa main froide et fortement
+contractée la main que ce dernier lui avait tendue. Il ne
+fit aucune réflexion. Un mélange d'effroi et d'espoir le jetait
+dans une sorte de délire farouche. Il se mit à courir
+avec nous. Nous allâmes à la Morgue; Horace avait eu
+déjà la pensée d'y aller; il n'en avait pas eu le courage.
+Nous y entrâmes sans lui; il s'arrêta sous le portique, et
+s'appuya contre la grille pour ne pas tomber, mais évitant
+de tourner ses regards vers cet affreux spectacle,
+qu'il n'aurait pu supporter s'il lui eût offert parmi les victimes
+de la misère et des passions l'objet de nos recherches.
+Nous pénétrâmes dans la salle, où plusieurs cadavres,
+couchés sur les tables fatales, offraient aux regards
+la plus hideuse plaie sociale, la mort violente dans toute
+son horreur, la preuve et la conséquence de l'abandon,
+du crime ou du désespoir. Arsène sembla retrouver son
+courage au moment où celui d'Horace faiblissait; il s'approcha
+d'une femme qui reposait là avec le cadavre de
+son enfant enlacé au sien; il souleva d'une main ferme
+les cheveux noirs que le vent rabattait sur le visage de la
+morte, et comme si sa vue eût été troublée par un nuage
+épais, il se pencha sur cette face livide, la contempla un
+instant, et la laissant retomber avec une indifférence qui,
+certes, ne lui était pas habituelle:</p>
+
+<p>«Non,» dit-il d'une voix forte; et il m'entraîna pour
+répéter vite à Horace ce <i>non</i>», qui devait le soulager momentanément.</p>
+
+<p>Au bout de quelques pas, Arsène s'arrêtant:</p>
+
+<p>«Montrez-moi encore, lui dit-il, le billet qu'elle vous
+a laissé.»</p>
+
+<p>Ce billet, Horace nous l'avait communiqué. Il le remit
+de nouveau à Paul, qui le relut attentivement. Il était
+ainsi conçu:</p>
+
+<p>«Rassurez-vous, cher Horace, je m'étais trompée.
+Vous n'aurez pas les charges et les ennuis de la paternité;
+mais après tout ce que vous m'avez dit depuis
+quinze jours, j'ai compris que notre union ne pouvait pas
+durer sans faire votre malheur et ma honte. Il y a longtemps
+que nous avons dû nous préparer mutuellement à
+cette séparation, qui vous affligera, j'en suis sûre, mais
+à laquelle vous vous résignerez, en songeant que nous
+nous devions mutuellement cet acte de courage et de
+raison. Adieu pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait
+inutile. Ne vous inquiétez pas de moi, je suis forte
+et calme désormais. Je quitte Paris; j'irai peut-être dans
+mon pays. Je n'ai besoin de rien, je ne vous reproche
+rien. Ne gardez pas de moi un souvenir amer. Je pars en
+appellant sur vous la bénédiction du ciel.»</p>
+
+<p>Celle lettre n'annonçait pas des projets sinistres; cependant
+elle était loin de nous rassurer. Moi surtout, j'avais
+trouvé naguère chez Marthe tous les symptômes d'un
+désespoir sans ressource, et cette farouche énergie qui
+conduit aux partis extrêmes.</p>
+
+<p>«Il faut, dis-je à Horace, faire encore un grand
+effort sur vous-même, et nous raconter textuellement ce
+qui s'est passé entre vous depuis quinze jours; d'après
+cela, nous jugerons de l'importance que nous devons
+laisser à nos craintes. Peut-être les vôtres sont exagérées.
+Il est impossible que vous ayez eu envers Marthe des procèdés
+assez cruels pour la pousser à un acte de folie. C'est
+un esprit religieux, c'est peut-être un caractère plus fort
+que vous ne le pensez. Parlez, Horace; nous vous plaignons
+trop pour songer à vous blâmer, quelque chose que
+vous ayez à nous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Me confesser devant lui? répondit Horace en regardant
+Arsène. C'est un rude châtiment; mais je l'ai mérité,
+et je l'accepte. Je savais bien qu'il l'aimait, lui, et
+que son amour était plus digne d'elle que le mien. Mon
+orgueil souffrait de l'idée qu'un autre que moi pouvait lui
+donner le bonheur que je lui déniais; et je crois que,
+dans mes accès de délire, je l'aurais tuée plutôt que de
+la voir sauvée par lui!</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous pardonne! dit Arsène; mais avouez
+jusqu'au bout. Pourquoi la rendiez vous si malheureuse?
+Est-ce à cause de moi? Vous savez bien qu'elle ne m'aimait
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le savais! dit Horace avec un retour d'orgueil
+et de triomphe égoïste; mais aussitôt ses yeux
+s'humectèrent et sa voix se troubla. Je le savais, continua-t-il,
+mais je ne voulais seulement pas qu'elle t'estimât,
+noble Arsène! C'était pour moi une injure sanglante
+que la comparaison qu'elle pouvait faire entre nous
+deux au fond de son coeur. Vous voyez bien, mes amis,
+que, dans ma vanité, il y avait des remords et de la honte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, reprit Arsène, elle ne me regrettait pas
+assez, elle ne pensait pas assez à moi, pour qu'il lui en
+coûtât beaucoup de m'oublier tout à fait?</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous a longtemps défendu, répondit Horace
+avec une énergie qui me portait à la fureur. Et puis tout
+à coup elle ne m'a plus parlé de vous, elle s'y est résignée
+avec un calme qui semblait me braver et me mépriser
+intérieurement. C'est à cette époque que la misère
+m'a contraint à lui laisser reprendre son travail, et
+quoique j'eusse vaincu en apparence ma jalousie, je n'ai
+jamais pu la voir sortir seule, sans conserver un soupçon
+qui me torturait. Mais je le combattais, Arsène; je vous
+jure qu'il m'arrivait bien rarement de l'exprimer. Seulement
+quelquefois, dans des accents de colère, je laissais
+échapper un mot indirect, qui paraissait l'offenser et la
+blesser mortellement. Elle ne pouvait pas supporter
+d'être soupçonnée d'un mensonge, d'une dissimulation
+si légère qu'elle fût dans ma pensée. Sa fierté se révoltait
+contre moi tous les jours dans une progression qui
+me faisait craindre son changement ou son abandon.
+Pourtant, depuis quelques semaines, j'étais plus maître
+de moi, et, injuste qu'elle était! elle prenait ma vertu
+pour de l'indifférence. Tout à coup une malheureuse circonstance
+est venue réveiller l'orage. J'ai cru Marthe enceinte;
+Théophile m'en a donné l'idée, et j'en ai été consterné.
+Épargnez-moi l'humiliation de vous dire à quel
+point le sentiment paternel était peu développé en moi.
+Suis-je donc dans l'âge où cet instinct s'éveille dans le
+coeur de l'homme? et puis l'horrible misère ne fait-elle
+pas une calamité de ce qui peut être un bonheur en
+d'autres circonstances? Bref, je suis rentré chez moi précipitamment,
+il y a aujourd'hui quinze jours, en quittant
+Théophile, et j'ai interrogé Marthe avec plus de terreur
+que d'espérance, je l'avoue. Elle m'a laissé dans le doute;
+et puis, irritée des craintes chagrines que je manifestais,
+elle me déclara que si elle avait le bonheur de devenir
+mère, elle n'irait pas implorer pour son enfant l'appui
+d'une paternité si mal comprise et si mal acceptée par les
+hommes de <i>ma condition</i>. J'ai vu là un appel tacite vers
+vous, Arsène, je me suis emporté; elle m'a traité avec un
+mépris accablant. Depuis ces quinze jours, notre vie a été
+une tempête continuelle, et je n'ai pu éclaircir le doute
+poignant qui en était cause. Tantôt elle m'a dit qu'elle
+était grosse de six mois, tantôt qu'elle ne l'était pas, et,
+en définitive, elle m'a dit que si elle l'était, elle me le
+cacherait, et s'en irait élever son enfant loin de moi. J'ai
+été atroce dans ces débats, je le confesse avec des larmes
+de sang. Lorsqu'elle niait sa grossesse, j'en provoquais
+l'aveu par une tendresse perfide, et lorsqu'elle l'avouait,
+je lui brisais le coeur par mon découragement, mes malédictions,
+et, pourquoi ne dirais-je pas tout? par des
+doutes insultants sur sa fidélité, et des sarcasmes amers
+sur le bonheur qu'elle se promettait de donner un héritier
+à mes dettes, à ma paresse et à mon désespoir. Il y
+avait pourtant des moments d'enthousiasme et de repentir
+où j'acceptais cette destinée avec franchise et avec
+une sorte de courage fébrile; mais bientôt je retombais
+dans l'excès contraire, et alors Marthe, avec un dédain
+glacial, me disait: «Tranquillisez-vous donc; je vous ai
+trompé pour voir quel homme vous étiez. A présent que
+j'ai la mesure de votre amour et de votre courage, je puis
+vous dire que je ne suis pas grosse, et vous répéter que
+si je l'étais, je ne prétendrais pas vous associer à ce que
+je regarderais comme mon unique bonheur en ce monde.»</p>
+
+<p>«Que vous dirai-je? chaque jour la plaie s'envenimait.
+Avant-hier la mésintelligence fut plus profonde que la
+veille, et puis hier, elle le fut à un excès qui m'eût semblé
+devoir amener une catastrophe, si nous n'eussions
+pas été comme blasés l'un et l'autre sur de pareilles douleurs.
+A minuit, après une querelle qui avait duré deux
+mortelles heures, je fus si effrayé de sa pâleur et de son
+abattement, que je fondis en larmes. Je me mis à genoux,
+j'embrassai ses pieds, je lui proposai de se tuer avec moi
+pour en finir avec ce supplice de notre amour, au lieu de
+le souiller par une rupture. Elle ne me répondit que par
+un sourire déchirant, leva les yeux au ciel, et demeura
+quelques instants dans une sorte d'extase. Puis, elle jeta
+ses bras autour de mon cou, et pressa longtemps mon
+front de ses lèvres desséchées par une fièvre lente. «Ne
+parlons plus de cela, me dit-elle ensuite en se levant: ce
+que vous craignez tant n'arrivera pas. Vous devez être
+bien fatigué, couchez-vous; j'ai encore quelques points à
+faire. Dormez tranquille; je le suis, vous voyez!»</p>
+
+<p>«Elle était bien tranquille en effet! Et moi, stupide et
+grossier dans ma confiance, je ne compris pas que c'était
+le calme de la mort qui s'étendait sur ma vie. Je m'endormis
+brisé, et je ne m'éveillai qu'au grand jour. Mon
+premier mouvement fut de chercher Marthe, pour la remercier
+à genoux de sa miséricorde. Au lieu d'elle, j'ai
+trouvé ce fatal billet. Dans sa chambre rien n'annonçait
+un départ précipité. Tout était rangé comme à l'ordinaire;
+seulement la commode qui contenait ses pauvres
+hardes était vide. Son lit n'avait pas été défait: elle ne
+s'était pas couchée. Le portier avait été réveillé vers trois
+heures du matin par la sonnette de l'intérieur; il a tiré
+le cordon comme il fait machinalement dans ce temps de
+choléra, où, à toute heure, on sort pour chercher ou
+porter des secours. Il n'a vu sortir personne, il a entendu
+refermer la porte. Et moi je n'ai rien entendu. J'étais là,
+étendu comme un cadavre, pendant qu'elle accomplissait
+sa fuite, et qu'elle m'arrachait le coeur de la poitrine pour
+me laisser à jamais vide d'amour et de bonheur.»</p>
+
+<p>Après le douloureux silence où nous plongea ce récit,
+nous nous livrâmes à diverses conjectures. Horace était
+persuadé que Marthe ne pouvait pas survivre à cette séparation,
+et que si elle avait emporté ses hardes, c'était
+pour donner à son départ un air de voyage, et mieux cacher
+son projet de suicide. Je ne partageais plus sa terreur.
+Il me semblait voir dans toute la conduite de Marthe
+un sentiment de devoir et un instinct d'amour maternel
+qui devaient nous rassurer. Quant à Arsène, après que
+nous eûmes passé la journée en courses et en recherches
+minutieuses autant qu'inutiles, il se sépara d'Horace, en
+lui serrant la main d'un air contraint, mais solennel.
+Horace était désespéré. «Il faut, lui dit Arsène, avoir
+plus de confiance en Dieu. Quelque chose me dit au fond
+de l'âme qu'il n'a pas abandonné la plus parfaite de ses
+créatures, et qu'il veille sur elle.»</p>
+
+<p>Horace me supplia de ne pas le laisser seul. Étant obligé
+de remplir mes devoirs envers les victimes de l'épidémie,
+je ne pus passer avec lui qu'une partie de la nuit. Laravinière
+avait couru toute la journée, de son côté, pour retrouver
+quelque indice de Marthe. Nous attendions avec
+impatience qu'il fût rentré. Il rentra à une heure du
+matin sans avoir été plus heureux que nous; mais il
+trouva chez lui quelques lignes de Marthe, que la poste
+avait apportées dans la soirée. «Vous m'avez témoigné
+tant d'intérêt et d'amitié, lui disait-elle, que je ne veux
+pas vous quitter sans vous dire adieu. Je vous demande
+un dernier service: c'est de rassurer Horace sur mon
+compte, et de lui jurer que ma position ne doit lui causer
+d'inquiétude, ni au physique ni au moral. Je crois en
+Dieu, c'est ce que je puis dire de mieux. Dites-le aussi à
+<i>mon frère</i> Paul. Il le comprendra.»</p>
+
+<p>Ce billet, en rendant à Horace une sorte de tranquillité,
+réveilla ses agitations sur un autre point. La jalousie
+revint s'emparer de lui. Il trouva dans les derniers mots
+que Marthe avait tracés un avertissement et comme une
+promesse détournée pour Paul Arsène. «Elle a eu, en
+s'unissant à moi, dit-il, une arrière-pensée qu'elle a toujours
+conservée et qui lui revenait dans tous les mécontentements
+que je lui causais. C'est cette pensée qui lui a
+donné la force de me quitter. Elle compte sur Paul, soyez-en
+sûrs! Elle conserve encore pour notre liaison un certain
+respect qui l'empêchera de se confier tout de suite à
+un autre. J'aime à croire, d'ailleurs, que Paul n'a pas
+joué la comédie avec moi aujourd'hui, et qu'en m'aidant
+à chercher Marthe jusqu'à la Morgue, il n'avait pas
+au fond du coeur l'égoïste joie de la savoir vivante et résignée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne devez pas en douter, répondis-je avec vivacité;
+Arsène souffrait le martyre, et je vais tout de suite,
+en passant, lui faire part de ce dernier billet, afin qu'il
+repose en paix, ne fût-ce qu'une heure ou deux.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais moi-même, dit Laravinière; car son chagrin
+m'intéresse plus que tout le reste.» Et sans faire attention
+au regard irrité que lui lançait Horace, il lui reprit
+le billet des mains, et sortit.</p>
+
+<p>«Vous voyez bien qu'ils sont tous d'accord pour me
+jouer! s'écria Horace furieux. Jean est l'âme damnée de
+Paul, et l'entremetteur sentimental de cette chaste intrigue.
+Paul, qui doit si bien comprendre, au dire de
+Marthe, comment et pourquoi elle <i>croit en Dieu</i> (mot
+d'ordre que je comprends bien aussi, allez!...), Paul va
+courir en quelque lieu convenu, où il la trouvera; ou
+bien il dormira sur les deux oreilles, sachant qu'après
+deux ou trois jours donnés aux larmes qu'elle croit me
+devoir, l'infidèle orgueilleuse l'admettra à offrir ses consolations.
+Tout cela est fort clair pour moi, quoique arrangé
+avec un certain art. Il y a longtemps qu'on cherchait
+un prétexte pour me répudier, et il fallait me
+donner tort. Il fallait qu'on pût m'accuser auprès de mes
+amis, et se rassurer soi-même contre les reproches de la
+conscience. On y est parvenu; on m'a tendu un piège en
+feignant, c'est-à-dire en <i>feignant de feindre</i> une grossesse.
+Vous avez été innocemment le complice de cette
+belle machination; on connaissait mon faible: on savait
+que cette éventualité m'avait toujours fait frémir. On m'a
+fourni l'occasion d'être lâche, ingrat, criminel... Et quand
+on a réussi à me rendre odieux aux autres et à moi-même,
+on m'abandonne avec des airs de victime miséricordieuse!
+C'est vraiment ingénieux! Mais il n'y aura que
+moi qui n'en serai pas dupe; car je me souviens comment
+on a abandonné le <i>Minotaure</i>, et comment on s'est
+tenu caché pour laisser passer la première bourrasque de
+colère et de chagrin. Lui aussi, le pauvre imbécile, a cru
+à un suicide! lui aussi, il a été à la police et à la Morgue!
+lui aussi, sans doute, a trouvé un billet d'adieu et de
+belles phrases de pardon au bout d'une trahison consommée
+avec Paul Arsène! Je pense que c'est un billet
+tout pareil au mien; le même peut servir dans toutes les
+circonstances de ce genre!...»</p>
+
+<p>Horace parla longtemps sur ce ton avec une âcreté
+inouïe. Je le trouvai en cet instant si absurde et si injuste,
+que, n'ayant pas le courage de le blâmer hautement,
+mais ne partageant nullement ses soupçons, je
+gardai le silence. Après tout, comme j'étais forcé de le
+laisser à lui-même jusqu'au lendemain, j'aimais mieux le
+voir ranimé par des dispositions amères que terrassé par
+l'inquiétude insupportable de la journée. Je le quittai
+sans lui rien dire qui pût influencer son jugement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIV.</h3>
+
+<p>Lorsque je revins le revoir dans l'après-midi, je le trouvai
+au lit avec un peu de fièvre et une violente agitation
+nerveuse. Je m'efforçai de le calmer par des remontrances
+assez sévères; mais je cessai bientôt, en voyant qu'il ne
+demandait qu'à être contredit afin d'exhaler tout son
+ressentiment. Je lui reprochai d'avoir plus de dépit que
+de douleur. Alors il me soutint qu'il était au désespoir;
+et à force de parler de son chagrin, il en ressentit de
+violents accès: la colère fit place aux sanglots. En cet
+instant Arsène entra. Le généreux jeune homme, sans
+s'inquiéter des soupçons injurieux d'Horace, que Laravinière
+ne lui avait pas cachés, venait tâcher de lui faire un
+peu de bien en les dissipant. Il y mit tant de grandeur et
+de dignité, qu'Horace se jeta dans son sein, le remercia
+avec enthousiasme, et, passant de l'aversion la plus puérile
+à la tendresse la plus exaltée, le pria d'être <i>son frère,
+son consolateur, son meilleur ami, le médecin de son
+âme malade et de son cerveau en délire</i>.</p>
+
+<p>Quoique nous sentissions bien, Arsène et moi, qu'il y
+avait de l'exagération dans tout cela, nous fûmes attendris
+des paroles éloquentes qu'il sut trouver pour nous
+intéresser à son malheur, et nous voulûmes passer le
+reste de la journée avec lui. Comme il n'avait plus de
+fièvre, et qu'il n'avait rien pris la veille, je l'emmenai
+dîner avec Arsène chez le brave Pinson. Nous rencontrâmes
+Laravinière en chemin, et je l'emmenai aussi.
+D'abord notre repas fut silencieux et mélancolique comme
+le comportait la circonstance; mais peu à peu Horace
+s'anima. Je le forçai de boire un peu de vin pour réparer
+ses forces et rétablir l'équilibre entre le principe sanguin
+et le principe nerveux. Comme il était ordinairement
+sobre dans ses boissons, il éprouva plus rapidement que
+je ne m'y attendais les effets de deux ou trois verres de
+bordeaux, et alors il devint expansif et plein d'énergie.
+Il nous témoigna à tous trois un redoublement d'amitié
+que nous accueillîmes d'abord avec sympathie, mais qui
+bientôt déplut un peu à Paul, et beaucoup à Laravinière.
+Horace ne s'en aperçut pas, et continua à s'enthousiasmer,
+à les prôner l'un et l'autre sans qu'ils sussent trop à propos
+de quoi. Insensiblement le souvenir de Marthe venant se
+mêler à son effusion, il se livra à l'espérance de la retrouver,
+jeta au ciel ce brûlant défi, se vanta de l'apaiser,
+de la rendre heureuse, et, pour nous faire partager sa
+confiance, nous entretint de la passion qu'il avait su lui
+inspirer et nous en peignit l'ardeur et le dévouement avec
+un orgueil peu convenable. Arsène pâlit plusieurs fois en
+entendant parler de la beauté et des grâces ineffables de
+Marthe en style de roman, avec une chaleur pleine de vanité.
+Le fait est qu'Horace, retenu jusqu'alors par le peu
+d'encouragement et d'approbation que nous avions donné
+à son triomphe sur Marthe, avait souffert de le savourer
+toujours en silence. Maintenant qu'un intérêt commun
+nous avait fortuitement conduits à lui parler à coeur ouvert,
+à l'interroger, à l'écouter et à discuter avec lui sur
+ce sujet délicat, maintenant qu'il voyait toute l'estime et
+toute l'affection que nous portions à celle qu'il avait si
+mal appréciée, il éprouvait une vive satisfaction d'amour-propre
+à nous entretenir d'elle, et à repasser en lui-même
+la valeur du trésor qu'il venait de perdre. C'était un prétexte
+pour faire briller ce trésor devant nous sans fatuité
+coupable, et il était facile de voir qu'il était à demi consolé
+de son désastre par le droit qu'il en prenait de rappeler
+son bonheur. Quoique Arsène fût au supplice, il
+l'écouta, et l'aida même à cet épanchement imprudent
+avec un courage étrange. Quoique le sang lui montât au
+visage à chaque instant, il semblait être résolu à étudier
+Marthe dans l'imagination d'Horace comme dans un miroir
+qui la lui révélait sous une face nouvelle. Il voulait
+surprendre le secret de cet amour que son rival avait eu
+le bonheur d'inspirer. Il savait bien comment il l'avait
+perdu, car il connaissait le côté sérieux du caractère de
+Marthe; mais ce côté romanesque qui s'était laissé dominer
+par la passion d'un insensé, il l'analysait et le commentait
+dans sa pensée en l'entendant dépeindre par cet
+insensé lui-même. Plusieurs fois il pressa le bras de Laravinière
+pour l'empêcher d'interrompre Horace, et
+quand il en eut assez appris, il lui dit adieu sans amertume
+et sans mépris, quoique tant de légèreté et de forfanterie
+déplacée lui inspirât bien quelque secrète pitié.</p>
+
+<p>A peine nous eut-il quittés, que Laravinière, cédant à
+une indignation longtemps comprimée, fit à Horace quelques
+observations d'une franchise un peu dure. Horace
+était, comme on dit, tout à fait monté. Il avalait du café
+mêlé de rhum, quoique je me plaignisse de cet excès de
+zèle à outrepasser ma prescription. Il leva la tête avec
+surprise en voyant la muette attention de Laravinière se
+changer en critiques assez sèches. Mais il n'était déjà plus
+d'humeur à supporter humblement un reproche: l'accès
+de repentir et de modestie était passé, la gloriole avait
+repris le dessus. Il répondit au froid dédain de Laravinière
+par des sarcasmes amers sur l'amour ridicule et
+malavisé qu'il lui supposait pour Marthe; il eut de l'esprit,
+il acheva de s'enivrer avec la verve de ses réponses
+et de ses attaques. Il devint blessant; il prit de la colère
+en s'efforçant de rire et de dénigrer. Ce dîner eût fini fort
+mal si je ne fusse intervenu pour couper court à une discussion
+des plus envenimées.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, me dit Laravinière en se levant,
+j'oubliais que je parlais à un fou.</p>
+
+<p>Et, après m'avoir serré la main, il lui tourna le dos.
+Je ramenai Horace chez lui: il était complètement gris,
+et ses nerfs plus irrités qu'avant. Il eut un nouvel accès
+de fièvre, et comme j'étais forcé d'aller encore à mes
+malades, je craignis de le laisser seul. Je descendis chez
+Laravinière, qui venait de rentrer de son côté, et le priai
+de monter chez Horace.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien, dit-il; je le fais pour vous, et puis
+aussi pour Marthe, qui me le recommanderait si elle le
+savait tant soit peu malade. Quant à lui personnellement,
+voyez-vous, il ne m'inspire pas le moindre intérêt, je
+vous le déclare. C'est un fat qui se drape dans sa douleur,
+et qui en a infiniment moins que vous et moi.</p>
+
+<p>Aussitôt que je fus sorti, Jean s'installa auprès du lit
+de son malade, et le regarda attentivement pendant dix
+minutes. Horace pleurait, criait, soupirait, se levait à
+demi, déclamait, appelait Marthe tantôt avec tendresse,
+tantôt avec fureur. Il se tordait les mains, déchirait ses
+couvertures et s'arrachait presque les cheveux. Jean le
+regardait toujours sans rien dire et sans bouger, prêt à
+s'opposer aux actes d'un délire sérieux, mais résolu de
+n'être pas dupe d'une de ces scènes de drame qu'il lui
+attribuait la faculté de jouer froidement au milieu de ses
+malheurs les plus réels.</p>
+
+<p>A mes yeux (et je crois l'avoir connu aussi bien que
+possible), Horace n'était pas, comme le croyait Jean, un
+froid égoïste. Il est bien vrai qu'il était froid; mais il était
+passionné aussi. Il est bien vrai qu'il avait de l'égoïsme;
+mais il avait en même temps un besoin d'amitié, de soins
+et de sympathie qui dénotait bien l'amour des semblables.
+Ce besoin était si puissant chez lui, qu'il était porté
+jusqu'à l'exigence puérile, jusqu'à la susceptibilité maladive,
+jusqu'à la domination jalouse. L'égoïste vit seul;
+Horace ne pouvait vivre un quart d'heure sans société.
+Il avait de la personnalité, ce qui est bien différent de
+l'égoïsme. Il aimait les autres par rapport à lui; mais il
+les aimait, cela est certain, et on eût pu dire sans trop
+sophistiquer que, ne pouvant s'habituer à la solitude, il
+préférait l'entretien du premier venu à ses propres pensées,
+et que, par conséquent, il préférait en un certain
+sens les autres à lui-même.</p>
+
+<p>Lorsque Horace avait du chagrin, il n'avait qu'un
+moyen de s'étourdir, et ce moyen était également bon
+pour ramener à lui les coeurs qu'il avait blessés, et pour
+dissiper sa propre souffrance: il se fatiguait. Cette fatigue
+singulière, qui agissait sur le moral aussi bien que
+sur le physique, consistait à donner à son chagrin un
+violent essor extérieur par les paroles, par les larmes,
+les cris, les sanglots, même par les convulsions et le délire.
+Ce n'était pas une comédie, comme le croyait Laravinière;
+c'était une crise vraiment rude et douloureuse
+dans laquelle il entrait à volonté. On ne peut pas dire
+qu'il en sortît de même. Elle se prolongeait quelquefois
+au delà du moment où il en avait senti le ridicule ou la
+fatigue; mais il suffisait d'un très petit accident extérieur
+pour la faire cesser. Un reproche ferme, une menace de
+la personne qu'il prenait pour consolateur ou pour victime,
+l'offre subite d'un divertissement, une surprise quelconque,
+une petite contusion ou une mince écorchure
+attrapée en gesticulant ou en se laissant tomber, c'en
+était assez pour le ramener de la plus violente exaltation
+à la tranquillité la plus docile, et c'était là pour moi la
+meilleure preuve que ces émotions n'étaient pas jouées;
+car dans le cas où il eût été aussi grand acteur que Jean le
+prétendait, il eût ménagé plus habilement le passage de
+la feinte à la réalité. Laravinière était impitoyable avec
+lui, comme les gens qui se gouvernent et se possèdent le
+sont avec ceux qui s'exaltent et s'abandonnent. S'il eût
+exercé les fonctions de médecin ou d'infirmier, il eût vite
+appris qu'il est entre les enfants et les fous une variété
+d'hommes à la fois ardents et faibles, irritables et dociles,
+énergiques et indolents, affectés et naïfs, en un mot froids
+et passionnés, comme je l'ai dit plus haut, et comme je
+tiens à le dire encore pour constater un fait dont l'observation
+n'est pas rare, bien qu'il soit communément regardé
+comme invraisemblable. Ces hommes-là sont souvent
+médiocres, et ils sont parfois d'une intelligence
+supérieure. C'est en général l'organisation nerveuse et
+compliquée des artistes qui présente plus ou moins ces
+phénomènes. Quoiqu'ils s'épuisent à ce fréquent abus de
+leurs facultés exubérantes, on les voit rechercher avec
+une sorte d'avidité fatale tous les moyens possibles d'excitation,
+et provoquer volontairement ces orages qui n'ont
+que trop de véritable violence. C'est ainsi qu'Horace faisait
+usage du délire et du désespoir, comme d'autres font
+usage d'opium et de liqueurs fortes. «Il n'a qu'à se
+secouer un peu, disait Jean, aussitôt la fureur vient
+comme par enchantement, et vous le croiriez possédé de
+mille passions et de dix mille diables. Mais menacez-le
+de le quitter, et vous le verrez se calmer tout à coup
+comme un enfant que sa bonne menace de laisser sans
+chandelle.» Jean ne songeait pas qu'il y a à Bicètre des
+fous furieux qui se tueraient si on les laissait faire, et que
+la menace d'un peu d'eau froide sur la tête rend tout à
+coup craintifs et silencieux.</p>
+
+<p>«Mais, disait-il, Horace fait tout ce bruit-là pour qu'on
+l'entende, et quand personne ne se dérange, il prend
+son parti de dormir ou d'aller se promener.» C'était malheureusement
+la vérité, et, sous ce rapport, le pauvre
+enfant était inexcusable. Ses crises lui faisaient du bien:
+elles attiraient à lui l'intérêt, les soins, le dévouement;
+et alors les personnes qui lui étaient attachées faisaient
+mille efforts et trouvaient mille moyens de le distraire et
+de le consoler. L'un le flattait, et relevait par là son orgueil
+blessé; un autre le plaignait et le rendait intéressant
+à ses propres yeux; un troisième le menait au spectacle
+malgré lui, et remédiait par les amusements qu'il
+lui procurait à l'ennui que lui imposait son dénûment.
+Enfin, il aimait à être malade, comme font les petits
+collégiens pour aller à l'infirmerie prendre du repos
+et des friandises, et, comme un conscrit qui se mutile
+pour ne pas aller à l'armée, il se fût fait beaucoup de
+mal pour se soustraire à un devoir pénible.</p>
+
+<p>Malheureusement pour lui, il eut affaire cette nuit-là
+au plus sévère de ses gardiens. Il le savait, mais il se
+flattait de le vaincre et de le dominer par un grand déploiement
+de souffrance. Il augmenta volontairement sa
+fièvre et se rendit aussi malade qu'il lui fut possible.
+Laravinière fut cruel. «Écoutez, lui dit-il d'un ton glacial,
+je n'ai aucune pitié de vous. Vous avez mérité de
+souffrir, et vous ne souffrez pas autant, que vous le méritez.
+Je blâme toute votre conduite, et je méprise des
+remords tardifs. Vous avez des flatteurs, des séides, je
+le sais; mais je sais aussi que s'ils vous avaient vu d'aussi
+près que moi, au lieu de passer la nuit à vous veiller, comme
+je fais, ils iraient faire des gorges chaudes. Moi qui vous
+maltraite tout en vous gardant le secret de vos misères, je
+vous rends de plus grands services que tous ces niais qui
+vous gâtent en vous admirant. Mais écoutez bien un dernier
+avis. Ces gens-là apprendront à vous connaître, et
+ils vous mépriseront; et vous serez le but de leurs quolibets
+si vous ne commencez bien vite à être un homme
+et à vous conduire en conséquence; car il ne sied pas à
+un homme de pleurer et de se ronger les poings pour
+une femme qui le quitte. Vous avez autre chose à faire,
+et vous n'y songez pas. Une révolution se prépare, et si
+vous êtes las de la vie comme vous le dites, il y a là un
+moyen très-simple de mourir avec honneur et avec fruit
+pour les autres hommes. Voyez si vous voulez vous asphyxier
+comme une grisette abandonnée, ou vous battre
+comme un généreux patriote.»</p>
+
+<p>Ce furent là les seules consolations qu'Horace reçut du
+président des bousingots, et il fallut bien les accepter. Il
+était trop tard pour en nier la logique et l'opportunité;
+car avant la fuite de Marthe, avant ce grand désespoir
+qu'il en ressentait, il s'était engagé, soit par amour-propre,
+soit par ennui, soit par ambition, à prendre part
+à la première affaire. Au dire de Jean, cette occasion ne
+tarderait pas à se présenter. Horace l'appela hautement
+de ses voeux; et Jean, dont le faible était de tout pardonner,
+à la condition qu'on prendrait un fusil pour moyen
+d'expiation, lui rendit promptement son estime, sa confiance
+et son dévouement. Il consentit pendant plusieurs
+jours à le soigner, à le promener, à l'exciter par les préparatifs
+de cette grande journée que chaque jour il lui
+promettait pour le lendemain, et Horace, recommençant
+les apprêts de sa mort, cessa de pleurer Marthe, et n'osa
+plus parler d'elle.</p>
+
+<p>Un mois s'était écoulé depuis la disparition de cette
+jeune femme. Aucun de nous n'avait rien découvert sur
+son compte; et ce profond silence de sa part, dont Eugénie
+et Arsène surtout s'étaient flattés d'être exceptés,
+nous rejeta dans une morne épouvante. Je commençai à
+croire qu'elle avait été cacher loin de Paris un suicide,
+ou tout au moins une maladie grave, une mort douloureuse,
+et je n'osai plus me livrer avec mes amis aux commentaires
+que je faisais intérieurement. Je crois que le
+même découragement s'était emparé des autres. Je ne
+voyais presque plus Arsène. Horace ne prononçait plus
+le nom de l'infortunée, et semblait nourrir des projets
+sinistres qu'il me faisait entrevoir d'un air tragique et
+sombre. Eugénie pleurait souvent à la dérobée. Laravinière
+était plus conspirateur que jamais, et la politique
+l'absorbait entièrement.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, madame de Chailly la mère m'écrivit
+que le choléra venait de faire irruption dans la petite
+ville que ses propriétés avoisinaient. Elle tremblait, non
+pour elle-même (elle n'y songeait seulement pas), mais
+pour ses amis, pour sa famille, pour ses paysans, et
+m'engageait de la manière la plus pressante et la plus
+affectueuse à venir passer dans le pays cette triste époque.
+Il n'y avait pas de médecin dans nos campagnes; le
+choléra cessait à Paris. Je vis un devoir d'humanité et
+d'amitié en même temps à remplir, car tous les anciens
+amis de mon père étaient menacés. Je me disposai à partir
+et à emmener Eugénie.</p>
+
+<p>Horace vint à plusieurs reprises me faire ses adieux.
+Il me félicitait de pouvoir quitter <i>cette affreuse Babylone</i>.
+Il enviait mon sort à tous les égards; il eût bien
+désiré pouvoir <i>s'en aller</i> avec moi. Enfin, je vis qu'il
+avait besoin de s'épancher; et, suspendant pour quelques
+heures mes apprêts de départ, je l'emmenai au Luxembourg,
+et le priai de s'expliquer. Il se fit prier beaucoup,
+quoiqu'il mourût d'envie de parler. Enfin il me dit:</p>
+
+<p>«Eh bien, il faut vous ouvrir mon coeur, quoiqu'un
+serment terrible me lie. Je ne puis agir en aveugle dans
+une circonstance aussi grave; il me faut un bon conseil,
+et vous seul pouvez me le donner. Voyons! mettez-vous
+à ma place: si vous étiez engagé sur la vie, sur l'honneur,
+sur tout ce qu'il y a de sacré, à partager les convictions
+et à seconder les efforts d'un homme en matière
+politique, et si tout à coup vous aperceviez que cet homme
+se trompe, qu'il va commettre une faute, compromettre
+sa cause... je dis plus, si vos idées avaient dépassé les
+siennes, et que ses principes fussent devenus absurdes à
+vos yeux dessillés, pensez-vous qu'il aurait le droit de
+vous mépriser; pensez-vous que quelqu'un au monde
+aurait celui de vous blâmer, pour avoir délaissé l'entreprise
+et rompu avec ses moteurs à la veille d'y mettre la
+main? Dites, Théophile: ceci est bien sérieux. Il y va de
+ma réputation, de ma conscience, de tout mon avenir.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, lui dis-je, je suis heureux de vous entendre
+parler de votre avenir; car il y a un mois que je
+m'effraie de vos idées sombres et de vos continuelles pensées
+de mort. Maintenant vous me prenez pour arbitre à
+propos d'un fait ou d'un sentiment politique. Me voilà
+bien embarrassé; vous savez combien ma position est
+fausse sur ce terrain-là: fils de gentilhomme, ami et parent
+de légitimistes, j'ai une sorte de dignité extérieure
+assez délicate à garder. Bien que mes principes, mes certitudes,
+ma foi, mes sympathies soient encore plus démocratiques
+peut-être que ceux de Laravinière et consorts,
+je ne puis, chose étrange et pénible, leur donner
+la main pour faire un seul pas avec eux. J'aurais l'air
+d'un transfuge; je serais méprisé dans le camp où j'ai été
+élevé; je serais repoussé avec méfiance de celui où je
+viendrais me présenter. Mon sort est celui d'un certain
+nombre de jeunes gens sincères qui ne peuvent désavouer
+du jour au lendemain la religion de leurs pères, et qui
+pourtant ont le coeur chaud et le bras solide. Ils sentent
+que la cause du passé est perdue, qu'elle ne mérite pas
+d'être disputée plus longtemps, que la victoire des novateurs
+est juste et sainte. Ils voudraient pouvoir arborer
+les couleurs nouvelles de l'égalité, qu'ils aiment et qu'ils
+pratiquent. Mais il y a là une question de convenances
+qu'on ne leur permet pas de violer, et que, de toutes
+parts, on les force à respecter, quoique, de toutes parts,
+on sache aussi bien qu'eux qu'elle est arbitraire, vaine
+et injuste. Je suis donc forcé de m'abstraire de tout concours
+à l'action politique; et quand je serai électeur,
+j'ignore absolument s'il me sera possible de voter avec
+l'impartialité et le discernement que je voudrais apporter
+à cette noble fonction. En un mot, je me suis retranché
+jusqu'à nouvel ordre, et qui sait pour combien d'années,
+dans un jugement philosophique des hommes et des
+choses de mon temps. C'est une souffrance profonde parfois,
+quand je me souviens que j'ai vingt-cinq ans, et que
+j'ai l'ardeur et le courage de ma jeunesse; c'est aussi
+une jouissance infinie quand je considère que les passions
+politiques, avec leurs erreurs, leurs égarements, leurs
+crimes involontaires, me sont pour longtemps interdites,
+et que je puis garder sans lâcheté ma religion sociale
+dans toute sa candeur. Mais comment voulez-vous qu'un
+homme ainsi séparé de vos mouvements et isolé de vos
+agitations vous montre la direction que vous devez prendre,
+vous, républicain de nature, de position, et pour
+ainsi dire de naissance?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous dites là, reprit Horace, me donne
+beaucoup à penser. Il y a donc une autre manière d'aimer
+la république et d'en pratiquer les principes, que de se
+jeter en aveugle et à corps perdu dans les mouvements
+partiels qui préparent sa venue? Oui, certes, je le savais
+bien, je le sentais bien, et il y a longtemps que j'y songe!
+il est une région de persévérance et d'action philosophique
+au-dessus de ces orages passagers! il est un point
+de vue plus vrai, plus pur, plus élevé que toutes les déclamations
+et les conspirations émeutières!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai tranché ainsi la question, répondis-je, que
+par rapport à moi et à cause de ma situation pour ainsi
+dire exceptionnelle dans le mouvement présent. J'ignore
+ce que je ferais à votre place; cependant, je puis vous
+dire que si j'étais royaliste, légitimiste et catholique,
+comme la plupart des jeunes gens de ma caste, je n'hésiterais
+pas à me joindre à la duchesse de Berri, comme
+à un principe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez la guerre civile? dit Horace; eh bien,
+voilà ce qu'on me propose, voilà où l'on veut m'entraîner.
+Et moi je répugne à de tels moyens, et j'attends mieux
+de la Providence.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! En ce cas, vous renoncez à jouer
+un rôle actif; car une révolution parlementaire ne peut
+manquer de durer au moins un siècle, au point où en sont
+les choses.</p>
+
+<p>&mdash;Un siècle! Le peuple n'attendra pas un siècle!
+s'écria Horace, oubliant la question personnelle pour la
+question générale.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez donc d'accord avec vous-même, lui dis-je: ou
+il y aura des révolutions violentes, et par conséquent des
+conflits rapides et énergiques entre les citoyens, ou bien
+il y aura de longs débats de paroles, une lutte patiente
+de principes, un progrès sûr, mais lent, où nous n'aurons
+rien à faire, vous et moi, qu'à profiter pour notre compte
+des enseignements de l'histoire. C'est déjà beaucoup, et
+je m'en contente.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera plus prompt que vous ne croyez, et pour
+ma part je compte bien aider à l'oeuvre, soit par la parole,
+soit par les écrits, si je puis trouver une tribune ou
+un journal.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous n'hésitez pas à vous retirer de toute
+émeute, et j'approuve votre fermeté courageuse, car la
+tentation est forte, et moi-même qui ne puis y prendre
+part, j'ai souvent de la peine à y résister.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, ce sera un grand courage, dit
+Horace avec un peu d'emphase; mais je l'aurai, parce
+que je dois l'avoir. Ma conscience me fait d'amers reproches
+de m'être laissé entraîner à ces projets incendiaires;
+je lui obéis. Vous m'avez rendu un grand service, Théophile,
+de m'avoir expliqué à moi-même. Je vous en remercie.»</p>
+
+<p>Je ne voyais pas trop en quoi j'avais éclairci Horace
+sur un point qu'il avait posé nettement dès le commencement
+de l'explication; et, le trouvant si bien d'accord
+avec lui-même, j'allais le quitter, lorsqu'il me retint.</p>
+
+<p>«Vous n'avez pas répondu à ma question, me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'en avez point fait que je sache, répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! reprit-il, je vous ai demandé si quelqu'un
+de mes amis ou de mes prétendus coopinionnaires, si
+Jean le bousingot, par exemple, pourrait s'arroger le
+droit de me blâmer en me voyant renoncer aux folies de
+la conspiration émeutière, pour rentrer dans cette voie
+plus large et plus morale dont je n'aurais jamais dû sortir.</p>
+
+<p>&mdash;D'après ce que vous me dites, je vois, répondis-je,
+que vous avez commis une faute. Vous vous êtes lié par
+des promesses à quelque affiliation...</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon secret,» reprit-il précipitamment. Puis
+il ajouta: «Je ne connais ni affiliation, ni conspiration;
+mais Laravinière est un fou, un exalté, comme bien vous
+savez. Il n'en fait aucun mystère à ses amis, et personne
+n'ignore qu'il est en avant dans toutes les bagarres de
+faubourg. Vous devez bien pressentir que nous n'avons
+pas habité la même maison pendant plusieurs mois, sans
+qu'il m'entretint de ses rêves révolutionnaires. Dans un
+moment de désespoir de toutes choses et de complet
+abandon de moi-même, j'ai désiré des émotions, des
+combats, des dangers et, pourquoi ne l'avouerais-je pas,
+une mort tragique, à laquelle se serait attachée quelque
+gloire. Je me suis livré comme un enfant, et, si je m'arrête
+aujourd'hui, il ne manquera pas de dire que je recule.
+Dans son héroïsme grossier, il m'accusera d'avoir
+peur, et je serai forcé peut-être de me battre avec lui
+pour lui prouver que je ne suis point un lâche.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu nous préserve d'un pareil incident! m'écriai-je.
+Il vous faut éviter à tout prix la nécessité de vous couper
+la gorge avec un de vos meilleurs amis. Mais je ne
+crois pas qu'il y mette la violence et la brutalité que vous
+supposez. Une franche et loyale explication de vos idées,
+de vos principes et de vos résolutions, lui fera juger plus
+sainement de votre caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, reprit Horace, Jean n'a ni idées
+ni principes. Ses résolutions ardentes sont le résultat de
+ses instincts belliqueux, de son tempérament sanguin,
+comme vous diriez. Il ne me comprendra pas, et il
+m'accusera, et puis il y a un danger beaucoup plus grave
+que celui de l'irriter et de croiser l'épée avec lui: c'est
+le bruit qu'il va faire de ma prétendue défection parmi
+ses compagnons, bousingots, braillards et tracassiers,
+qui ne savent que déclamer dans les estaminets, détonner
+<i>la Marseillaise</i>, échanger quelques horions avec les
+sergents de ville, et se dissiper avec la fumée du premier
+coup de fusil. Je suppose que leurs folles entreprises
+réussissent, que le peuple prenne parti pour eux et avec
+eux un beau matin, que le gouvernement bourgeois soit
+culbuté, et qu'un essai de république commence; ces
+jeunes gens-là, véritables mouches du coche, vont se
+faire passer pour des héros. Il y a tant de charlatanisme
+en ce monde, et les mouvements révolutionnaires favorisent
+si bien cette sale puissance, qu'on les proclamera
+peut-être les sauveurs de la patrie. Ils auront donc un
+pied à l'étrier; et moi je serai rejeté bien loin, et taxé
+par eux de m'être caché dans les caves au jour du danger.
+Voyez! les choses les plus bouffonnes ont parfois
+des résultats sérieux. Savez-vous que les principaux chefs
+de l'opposition de 1830 ont perdu beaucoup de leur influence
+sur les masses pour avoir désavoué l'émeute au 27 juillet,
+et pour avoir à peine compris, le 28, que c'était une révolution?
+A plus forte raison, moi, jeune homme obscur,
+qui n'ai encore pour m'étayer et me développer que ce
+misérable noyau d'étudiants bousingots, serai-je entaché
+et comme flétri, au début de ma carrière, par les souvenirs
+arrogants et les accusations stupides de ces gens-là?
+Qu'en pensez-vous? Voilà ce que je vous demande.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répondrai, mon cher Horace, que tout est
+possible, mais qu'il y a un moyen sûr d'échapper à de
+pareilles accusations: c'est d'être logique, et de ne prendre
+part à aucune action violente, le lendemain beaucoup
+moins encore que la veille. Vous êtes philosophe comme
+moi, ou révolutionnaire comme l'ami Jean. Il n'y a pas
+de terme moyen. Si vous conservez vos rêves d'ambition,
+vous avez besoin de l'opinion des masses. Vous n'avez
+encore pour milieu qu'une coterie; il faut plaire à cette
+coterie, marcher avec elle, et lui obéir afin de la convaincre,
+de l'éblouir et de la dominer plus tard. Si vous
+pensez comme moi, que le moment n'est pas venu pour
+les hommes sérieux de voir réaliser leurs principes; si
+vous croyez (comme vous l'avez dit en commençant cette
+conversation) que les entreprises où l'on vous pousse
+compromettent la cause de la liberté, il faut être bien
+résolu d'avance à ne pas chercher des avantages personnels
+dans un résultat inespéré. Il faut remettre votre carrière
+politique à des temps plus éloignés. Vous êtes jeune,
+vous verrez peut-être arriver le triomphe de la civilisation
+par des moyens conformes à vos principes de morale.»</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image18.png"></p>
+<br>
+
+<p>Horace ne me répondit rien, et revint avec moi tout
+rêveur et tout triste. En arrivant à ma porte, il me remercia
+de mes avis, les déclara logiques et rationnels,
+et me quitta sans me dire à quel parti il s'arrêtait. Je
+partais le lendemain matin.</p>
+
+<p>Dans la soirée, inquiet de la manière dont nous nous
+étions séparés, et craignant qu'il ne se portât à quelque
+résolution dangereuse, j'allai chez lui, mais je ne le
+trouvai pas, et M. Chaignard me dit de l'air le plus gracieux:</p>
+
+<p>«M. Dumontet est parti pour là province depuis une
+heure, il a reçu une lettre de ses parents; madame sa
+mère est à l'extrémité. Le pauvre jeune homme est parti
+tout bouleversé. Il m'a laissé la moitié de ses effets en
+dépôt. Sans doute il reviendra dans peu de jours.»</p>
+
+<p>Je montai chez Laravinière. «Avez-vous vu Horace?
+lui demandai-je&mdash;Non, me dit-il; mais Louvet l'a vu
+monter en diligence d'un air aussi peu affligé que s'il
+allait hériter d'un oncle, au lieu d'enterrer sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, vous le haïssez trop, m'écriai-je; vous êtes
+cruel pour lui; Horace est un bon fils, il adore sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Sa mère! répondit Jean en levant les épaules; elle
+n'est pas plus malade que vous et moi.»</p>
+
+<p>Il ne voulut pas s'expliquer davantage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXV.</h3>
+
+<p>Le choléra fit assez de ravages dans la ville voisine de
+nos campagnes; mais il ne passa point la rivière, et les
+habitants de la rive gauche, desquels nous faisions partie,
+furent préservés. Dans l'attente d'une irruption toujours
+possible, je restai dans ma petite propriété, voyant tous
+les jours la famille de Chailly, dont le château était situé
+à la distance d'un quart de lieue, et veillant avec sollicitude
+sur ma vieille amie la comtesse, et sur ses petits-enfants
+dont elle était beaucoup plus occupée que leur
+mère, la merveilleuse vicomtesse Léonie. Cette dernière,
+quoique fort bienveillante pour moi dans ses manières,
+me déplaisait de plus en plus. Ce n'est pas qu'elle manquât
+d'esprit, ni de caractère. Elle avait certaines qualités
+brillantes à l'extérieur, qui attiraient également les
+gens très-affectés et les gens très-ingénus: ceux-ci, la
+prenant de bonne foi pour la femme supérieure qu'elle
+voulait être, et ceux-là souscrivant à ses prétentions,
+moyennant une convention tacite, passée avec elle, d'être
+reconnus pour hommes supérieurs eux-mêmes. Elle avait
+à Chailly comme à Paris, une petite cour assez ridicule,
+et même plus ridicule qu'à Paris; car elle la recrutait de
+plusieurs gentilshommes campagnards, élégants frelatés
+dont elle se moquait cruellement avec les élégants de
+meilleur aloi qu'elle avait amenés de Paris. Ces pauvres
+jeunes gens du cru se guindaient pour être à la hauteur
+de son bel esprit, et n'en étaient que plus sots; mais ils
+montaient à cheval avec elle, la suivaient à la chasse,
+bourdonnaient sur sa piste; où papillonnaient autour de
+son étrier, sans s'apercevoir qu'ils n'étaient accueillis
+que pour faire nombre au cortège, et afin que les femmes
+de la province eussent à dire, avec dépit, que la vicomtesse
+accaparait tous les hommes du département.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image19.png"></p>
+<br>
+
+<p>La comtesse, habituée à la haute tolérance de la
+bonne compagnie, menait une vie à part dans le château.
+Elle surveillait les enfants, les précepteurs et gouvernantes,
+les travaux de la terre et l'ordre de la maison.
+Alerte et vigilante, malgré son grand âge, elle était si
+nécessaire à l'indolente Léonie, qu'elle en obtenait des
+égards et des gracieusetés où l'affection n'entrait cependant
+pour rien. Le vicomte, son fils, était un personnage
+fort nul, indulgent par insouciance, et très-disposé à
+tout permettre à sa femme à condition qu'elle ne le gênerait
+en rien. Riche et borné, il était plus occupé à dépenser
+son bien avec des demoiselles de l'Opéra qu'à le
+faire prospérer avec sa mère. Il était presque toujours à
+Paris, et, pour se faire pardonner ses absences un peu
+équivoques, il s'acquittait scrupuleusement des nombreuses
+emplettes de toilette dont le chargeait la vicomtesse.
+C'était là le véritable lien conjugal entre eux, et le
+secret de leur bonne intelligence. Le pauvre homme
+aimait ses enfants instinctivement, et sa mère avec plus
+de tendresse qu'il n'en avait jamais eu pour personne;
+mais il ne la comprenait pas, et il était incapable de
+donner à ses enfants une bonne direction. Tout dans
+cette famille respirait extérieurement l'union et l'harmonie,
+quoique en réalité ce ne fût pas une famille, et que,
+sans le dévouement absolu et infatigable de la veille
+femme qui en était le chef et la providence, il n'eût pas
+été possible aux autres de vivre vingt-quatre heures sous
+le même toit.</p>
+
+<p>J'étais depuis peu de jours dans le pays, lorsque je
+reçus un billet d'Horace, daté de sa petite ville, «Ma
+mère est sauvée, me disait-il. Je retourne à Paris la semaine
+prochaine; je passe à vingt lieues de chez vous.
+Si vous y êtes encore, je puis faire un détour et aller
+causer avec vous quelques heures sous les tilleuls qui vous
+ont vu naître. Un mot, et je trace mon itinéraire en conséquence.»</p>
+
+<p>Eugénie fit une petite moue quand je lui dis que j'avais
+répondu à ce billet par une invitation empressée; mais
+lorsque Horace arriva, elle ne lui en fit pas moins les
+honneurs de notre humble manoir avec l'obligeance digne
+et simple dont elle ne pouvait se départir.</p>
+
+<p>Madame Dumontet n'avait pas été aussi gravement malade
+que son mari l'avait écrit à Horace sous l'influence
+d'une première inquiétude. Le choléra n'avait pas été par
+là, et Horace avait trouvé sa mère presque rétablie; mais
+il n'avait pu s'arracher tout à coup des bras de ses parents,
+et s'il eût voulu les croire, il aurait passé avec
+eux le reste de l'été.</p>
+
+<p>«Mais cette petite ville m'est devenue intolérable, dit-il,
+et j'ai senti cette fois plus vivement que jamais que
+j'en ai fini avec mon pauvre pays. Quelle existence, mon
+ami, que cette économie sordide à l'abri de laquelle on
+végète là, sans honneur, sans jouissance et sans utilité!
+Quelles gens que ces provinciaux, envieux, ignares, encroûtés
+et vains! S'il me fallait rester parmi eux trois
+mois entiers, je vous jure que je me brûlerais la cervelle.»</p>
+
+<p>Le fait est que les habitudes modestes, l'esprit de
+contrôle un peu taquin, et l'obscurité un peu forcée des
+petites villes, étaient inconciliables avec les goûts et les
+besoins que l'éducation avait créés à Horace. Ses bons
+parents avaient tout fait pour qu'il en fût ainsi, et cependant
+ils étaient naïvement stupéfaits du résultat de
+leur ambition. Ils ne comprenaient rien aux énormes dépenses
+de ce jeune homme qu'ils voyaient si dédaigneux
+des plaisirs de leur endroit, le bal public, le café, les
+actrices ambulantes, la chasse, etc. Ils s'affligeaient de
+l'ennui mortel qui le gagnait auprès d'eux, et qu'il n'avait
+pas la force de leur cacher. Son intolérance pour leur
+prudence en matière de politique, son mépris acerbe
+pour leurs vieux amis, son dégoût devant les caresses
+et les avances des parents campagnards, sa mélancolie
+sans cause avouée, ses déclamations contre le siècle de
+l'argent (avec de si grands besoins d'argent), son humeur
+sombre et inégale, ses mystérieuses réticences
+lorsqu'il était question de femmes, d'amour ou de mariage,
+c'étaient là autant de chagrins profonds et dévorants
+pour eux, et surtout pour la pauvre mère, qui
+voulait découvrir en lui quelque cause de malheur exceptionnel,
+inouï, ne voyant pas que les autres enfants de
+sa province, élevés comme lui, maudissaient comme lui
+leur sort.</p>
+
+<p>Quelques heures d'entretien avec Horace m'apprirent
+toute l'anxiété de sa famille, tout l'ennui qu'il en avait
+ressenti, et tous les torts qu'il avait eus, quoiqu'il ne
+me les avouât qu'en les présentant comme des conséquences
+inévitables de sa position. Il était <i>obsédé</i> des
+questions inquiètes que son père s'était permis de lui
+faire sur ses études et sur ses projets. Il était <i>supplicié</i>
+par les recommandations et les instances de sa mère,
+relativement à son travail et à sa dépense. Enfin, après
+avoir récriminé, déclamé, pleuré de rage et de tendresse
+en me peignant l'amour aveugle et inintelligent des chers
+et insupportables auteurs de ses jours, il conclut à un
+besoin immodéré de se distraire, afin de secouer tous
+ses dégoûts, et il me demanda de le mener au château
+de Chailly, où il avait appris qu'une belle partie de
+chasse se préparait.</p>
+
+<p>Une heure après, il fut invité par la comtesse elle-même,
+qui vint, au milieu de sa promenade, se reposer
+un instant chez moi, comme elle le faisait souvent. Elle
+avait compris Eugénie au premier coup d'oeil, et avait
+conçu pour elle une bienveillante sympathie. Horace fut
+frappé de l'amicale familiarité avec laquelle cette grande
+dame s'assit auprès de la fille du peuple, de la maîtresse
+du carabin, et lui parla simplement et affectueusement.
+Il remarqua aussi le bon sens et la dignité
+qu'Eugénie mit dans cet entretien avec la comtesse. A
+partir de ce jour il eut pour elle un respect qui se démentit
+rarement, et abjura presque toutes ses anciennes
+préventions.</p>
+
+<p>L'arrivée d'Horace au château fut une bonne fortune
+pour la vicomtesse, qui commençait à s'ennuyer de son
+entourage, et qui se souvenait d'avoir trouvé de l'esprit
+et de l'originalité à ce jeune homme. Elle lui fit d'agréables
+reproches de l'avoir négligée à Paris.</p>
+
+<p>«Vous avez trouvé notre maison ennuyeuse, lui dit-elle
+avec ce ton où la flatterie tenait de si près à la moquerie
+qu'il était difficile de savoir jamais laquelle des
+deux l'emportait; nous le serons peut-être moins ici; et
+d'ailleurs à la campagne, on est moins difficile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cette considération qui m'a donné le courage
+de me présenter devant vous, Madame,» répondit
+Horace avec une humilité impertinente qui ne fut pas
+mal reçue.</p>
+
+<p>La vicomtesse ne se connaissait pas plus en véritable
+esprit qu'en véritable mérite. Elle ne cherchait dans un
+homme qu'une seule capacité, celle qui consiste à savoir
+louer et aduler une femme. Au premier coup d'oeil elle
+se rendait compte de l'effet qu'elle pouvait produire sur
+l'esprit d'un nouveau venu; et s'il n'y avait pas de prise
+pour elle sur cet esprit-là, elle ne se donnait point de
+peine inutile, et le traitait tout de suite en ennemi. En
+cela consistait tout son tact. Elle ne se compromettait
+vis-à-vis de personne, et ne reculait devant aucune inimitié.
+Elle savait se faire assez de partisans pour ne pas
+craindre les adversaires. Pour juger les hommes qui
+l'approchaient, elle n'avait donc qu'un poids et qu'une
+mesure: quiconque ne l'appréciait pas était tenu, sans
+retour et sans appel, pour un butor, un cuistre ou un
+sot; quiconque la remarquait et cherchait à se faire remarquer
+par elle, était noté et enrôlé d'avance dans la
+brigade de ses favoris ou de ses protégés. Les manières
+timides, l'émotion d'un jeune adorateur, lui plaisaient;
+mais l'audace d'un fat entreprenant lui plaisait davantage.
+Froide et maladive, elle ne pouvait pas être tout à
+fait galante; mais elle était coquette et dissolue à sa manière,
+et donnait de prétendus droits sur son coeur,
+toutes sortes d'espérances, et du minces faveurs, à plusieurs
+hommes à la fois, tout en ayant l'habileté de faire
+croire à chacun, qu'il était le premier et le dernier qu'elle
+eût aimé ou qu'elle dût aimer. Comme il n'est point de
+méchant caractère qui n'ait, comme on dit, les qualités
+de ses défauts, on pouvait dire, à sa louange, qu'elle
+n'avait pas d'hypocrisie avec le monde, et qu'elle n'affectait
+pas les principes qu'elle n'avait pas. Elle montrait
+beaucoup d'indépendance dans ses idées et d'excentricité
+dans sa conduite. Elle ne croyait à aucune vertu;
+mais, ne blâmant aucun vice, elle parlait des autres
+femmes avec plus de loyauté que ne le font ordinairement
+les femmes du monde. Elle le faisait sans ménagement
+et sans malice, ne se piquant pas de pudeur à cet
+égard, et n'en ayant pas plus que de passion.</p>
+
+<p>Horace ne songea pas même à douter de cette supériorité
+féminine qui recherchait son hommage. Il l'accepta
+d'emblée, non-seulement parce qu'elle était riche, patricienne,
+courtisée et parée, et que tout cela était neuf
+et séduisant pour lui, mais encore parce qu'il avait absolument
+la même manière de juger les gens, et de les
+prendre, comme elle, en affection ou en antipathie selon
+qu'il était goûté ou dédaigné. Dès le premier jour où le
+regard de la vicomtesse avait croisé le sien, ce mutuel
+besoin de l'admiration d'autrui qui les possédait s'était
+manifesté. Leurs vanités réciproques s'étaient prises corps
+à corps, se défiant et s'attirant comme deux champions
+avides de mesurer leurs forces et de se glorifier aux dépens
+l'un de l'autre.</p>
+
+<p>La vicomtesse songea toute la nuit aux trois toilettes
+qu'elle ferait le lendemain. D'abord elle apparut dès le
+matin sur le perron, en robe de chambre si blanche, si
+fine, si flottante, qu'elle rappelait Desdemona chantant
+la romance du Saule. Puis, pendant qu'on apprêtait les
+chevaux, elle se costuma en amazone du temps de
+Louis XIII, risquant une plume noire sur l'oreille, qui
+eût été de mauvais goût au bois de Boulogne, et qui était
+fort piquante et fort gracieuse au fond des bois de
+Chailly. Au retour de la chasse, elle fit une toilette de
+campagne d'un goût exquis, et se couvrit de tant de
+parfums qu'Horace en eut la migraine.</p>
+
+<p>Quant à lui, il s'était levé avant le jour pour s'équiper
+en chasseur convenable, et grâce à ma garde-robe,
+il s'improvisa un costume qui ne sentait pas trop le basochien
+de Paris. Je le prévins que mon cheval était un
+peu vif, et l'engageai à le traiter doucement. Ils partirent
+en assez bonne intelligence; mais quand le cavalier
+fut sous le feu des regards de la châtelaine, il ne
+tint compte de mes avis, et eut de rudes démêlés avec
+sa monture. La galerie remarqua qu'il ne savait nullement
+gouverner un cheval.</p>
+
+<p>«Vous montez en casse-cou, mon cher, lui cria familièrement
+le comte de Meilleraie, adorateur principal de
+la vicomtesse; vous vous ferez écraser contre la muraille.»</p>
+
+<p>Horace trouva la leçon de mauvais goût, et, pour
+prouver qu'il la méprisait, il fit cabrer son cheval avec
+rage. Il était hardi et solide, quoiqu'il eût peu de leçons
+de manège, et sachant bien qu'il ne pouvait lutter
+d'art et de science avec les écuyers expérimentés et pédants
+qui entouraient la vicomtesse, il voulut du moins
+les éclipser par son audace. Il réussit à effrayer la dame
+de ses pensées, au point qu'elle le supplia en pâlissant
+d'avoir plus de prudence. L'effet était produit, et le
+triomphe d'Horace sur tous ses rivaux fut assuré. Les
+femmes prisent plus le courage que l'adresse. Les hommes
+soutinrent que c'était un genre détestable, et qu'aucun
+d'eux ne voudrait prêter son cheval à un pareil fou;
+mais la vicomtesse leur dit qu'aucun d'eux n'oserait faire
+de pareilles folies et risquer sa vie avec autant d'insouciance.
+Comme elle voyait fort bien que toute cette crânerie
+d'Horace était en son honneur, elle lui en sut un
+gré infini, et s'occupa de lui seul tout le temps de la
+chasse. Horace l'y aida merveilleusement en ne la quittant
+presque pas, et en montrant pour la chasse en elle-même
+toute l'indifférence qu'il y portait. Il ne savait pas
+plus chasser que manier un cheval, et comme il n'y eût
+fait que des fautes, il affecta un profond mépris pour
+cette passion grossière.</p>
+
+<p>«Pourquoi êtes-vous donc venu? lui dit madame de
+Chailly, qui voulait provoquer une réponse galante.</p>
+
+<p>&mdash;J'y viens pour être auprès de vous,» répondit-il
+sans façon.</p>
+
+<p>C'était plus que n'avait attendu la vicomtesse. Mais les
+circonstances servaient bien Horace; car cette brusque
+déclaration qu'il lui jetait à la tête, et qu'un peu plus de
+savoir-vivre lui eût fait tourner plus délicatement, sembla
+à celle qui la recevait l'effet d'une passion violente et
+prête à tout oser. Cette femme, d'une beauté contestable
+et d'un coeur problématique, n'avait jamais été aimée. On
+l'avait attaquée et poursuivie par curiosité ou par amour-propre.
+Jamais on ne l'avait désirée, et elle ne désirait
+rien tant elle-même que d'inspirer un amour emporté,
+dût-il compromettre la réputation de délicatesse, de goût
+et de fierté qu'elle avait travaillé à se faire. Elle espérait
+peut-être qu'un tel amour éveillerait en elle les émotions
+d'un enthousiasme qu'elle ne connaissait pas. Mais ce
+qu'il y a de certain, c'est que son imagination était satisfaite
+à tous autres égards; que sa vanité était blasée sur
+les triomphes de l'esprit et de la coquetterie, et qu'elle
+n'avait jamais éprouvé les transports que la beauté
+allume et que la passion entretient. Elle était lasse d'adulations,
+de soins et de fadeurs. Elle voulait voir faire des
+folies pour elle; elle voulait, non plus de l'excitation, mais
+de l'enivrement, et Horace semblait tout disposé à ce rôle
+d'amant furieux et téméraire dont la nouveauté devait
+faire cesser la langueur et l'ennui des vulgaires amours.</p>
+
+<p>Cette pauvre femme avait eu cependant un ami dans
+sa vie, et elle l'avait conservé. C'était le marquis de
+Vernes, qui, à l'âge de cinquante ans, avait été son premier
+amant. Il y avait de cela une vingtaine d'années, et
+le monde ne l'avait pas su, ou n'en avait jamais été certain.
+Ami de la maison, ce roué habile avait profité des
+premiers sujets de dépit que l'infidélité du vicomte de
+Chailly avait donnés à sa femme. Il avait été le confident
+des chagrins de Léonie, et il en avait abusé pour séduire
+une enfant sans expérience, qui le regardait comme un
+père et se fiait à lui. Jusque-là cette infortunée n'avait eu
+d'autre défaut que la vanité; cet affreux début dans la
+vie, avec un vieux libertin, développa des vices dans son
+coeur et dans son intelligence. Elle eut horreur de sa
+chute, se sentit avilie, et se crut perdue à jamais, si, à
+force de science et de coquetterie, elle ne parvenait à
+s'en relever. Le marquis l'y aida; non qu'il fût accessible
+au remords, mais parce que, dans l'espèce de morale
+qu'il s'était faite de ses vices, il tenait à honneur de ne
+pas flétrir une femme aux yeux du monde et aux siens
+propres. C'était un homme singulier, mystérieux, profond
+en ruses, et d'une dissimulation froide, au milieu de
+laquelle régnait une sorte de loyauté. Né pour la diplomatie,
+mais éloigné de cette carrière par les événements
+de sa vie, il avait fait servir sa puissance secrète à satisfaire
+ses passions, non sans vanité, du moins sans scandale.
+Par exemple, il se piquait d'être ce que les femmes
+du monde appellent un <i>homme sûr</i>; et bien qu'à son regard
+doucereusement cynique, à ses propos délicatement
+obscènes, à son ton finement dogmatique en matière de
+galanterie, on reconnût en lui le libertin supérieur, le
+débauché de premier ordre, jamais le nom d'une de ses
+maîtresses, fût-elle morte depuis quarante ans en odeur
+de sainteté, ne s'était échappé de ses lèvres; jamais une
+femme n'avait été compromise par lui. Éconduit, il ne
+s'était jamais plaint; trahi, il ne s'était jamais vengé.
+Aussi le nombre de ses conquêtes avait été fabuleux,
+quoiqu'il eût toujours été fort laid. N'aimant point par le
+coeur, et sachant bien qu'il ne devait ses triomphes qu'à
+son adresse, il n'avait jamais été aimé; mais partout il
+s'était rendu nécessaire, et avait conservé ses droits plus
+longtemps que ne le font les hommes qu'on aime, et qui
+nuisent à la réputation et au repos. Tant qu'il désirait, il
+était le persécuteur le plus dangereux du monde, et fascinait
+par une audace persévérante et glacée. Dès qu'il
+possédait, il redevenait non-seulement inoffensif, mais
+encore utile et précieux. Il se conduisait généreusement,
+faisait les actes du dévouement le plus délicat, travaillait
+à réparer l'existence de la femme qu'il avait souillée, en
+un mot, relevait en public, par sa tenue, ses discours et
+sa conduite, la réputation de celle qu'il avait perdue en
+secret. Il faisait tout cela froidement, systématiquement,
+soumettant toutes ses intrigues à trois phases bien distinctes,
+tromper, soumettre et conserver. Au premier
+acte, il inspirait la confiance et l'amitié; au second, le
+honte et la crainte; au troisième, la reconnaissance et
+même une sorte de respect: bizarre résultat de l'amour
+à la fois le plus déloyal et le plus chevaleresque qui soit
+jamais passé par une cervelle humaine.</p>
+
+<p>La vicomtesse Léonie avait été une des dernières victimes
+du marquis. Désormais elle était la femme à laquelle
+il se montrait le plus dévoué. Le drame immonde
+de la séduction avait été aussi plus sérieux pour lui, avec
+elle, qu'avec la plupart des autres. Il n'avait pas trouvé
+chez elle le moindre entraînement, et il avait été forcé
+d'attaquer et de flatter sa vanité, plus ingénieusement et
+plus patiemment peut-être qu'il ne l'avait fait de sa vie.
+Sa triste victoire avait excité chez Léonie un dégoût profond,
+un ressentiment amer, voisin de la haine et de la
+fureur. Elle l'avait menacé de dévoiler sa conduite à sa
+famille, de demander vengeance à son mari, même de se
+faire justice elle-même en le poignardant. Cette réaction
+violente n'était pas chez elle l'effet de la vertu outragée,
+mais celui de la vanité blessée et humiliée. Elle, si hautaine
+et si éprise d'elle-même, appartenir à un homme
+vieux, laid et froid! Elle en faillit mourir, et ce fut là le
+le plus grand chagrin de sa vie. Le marquis en fut effrayé,
+lui qui ne l'avait jamais été; aussi travailla-t-il à la rassurer
+et à la relever à ses propres yeux avec un soin et un
+zèle qui dépassaient tous ses miracles précédents en ce
+genre. Pour rien au monde il n'eût voulu laisser dans
+une âme si dédaigneuse et si vindicative un souvenir
+odieux. Il alla jusqu'à jouer le remords, le désespoir et la
+passion, et il le fit si bien, que la vicomtesse crut être le
+premier amour de ce vieillard blasé. Son premier soin
+fut de lui trouver et de lui donner un amant qui consolât
+son amour-propre, et il y parvint sans que cet homme se
+doutât de son plan et s'aperçût de son concours. Léonie
+ne savait pas que le marquis avait agi ainsi avec toutes les
+femmes dont il avait voulu rester l'ami; et puis il fit pour
+elle cette différence, qu'avec les autres il avait parlé en
+philosophe du dix-huitième siècle, et qu'avec elle il parla
+en héros du dix-neuvième. Il feignit de se sacrifier, de
+s'arracher le coeur en se donnant un rival; et comme elle
+aimait à se croire capable d'inspirer un sentiment sublime,
+elle accepta le rôle nouveau qu'il venait de créer
+pour elle. De son côté, il y goûta le plaisir d'inspirer une
+reconnaissance exaltée; et ils jouèrent ensemble cette comédie
+tout le reste de leur vie. Il fut le confident résigné
+de tous ses caprices et l'entremetteur sentimental de
+toutes ses intrigues. Trop vieux désormais pour prétendre
+au partage, il s'en consola en se voyant prôné et cajolé
+ouvertement par une femme qui eût rougi d'avouer l'origine
+de leur intimité, mais qui le déclarait l'homme le
+plus remarquable, le plus grand esprit, et le plus beau
+caractère qu'elle eût jamais rencontré. Les femmes de
+seconde et de troisième jeunesse, qui avaient connu le
+marquis à leurs dépens, n'étaient pas dupes de cette
+amitié filiale; mais elles ne se vantaient pas d'en avoir
+deviné la cause; et lorsqu'il arrivait à quelqu'une d'entre
+elles de dire <i>amen</i> à tous les éloges que décernait Léonie
+au marquis, c'était quelque chose d'assez curieux que la
+contenance chaste et calme de ces deux femmes qui espéraient
+se tromper réciproquement, et qui savaient très-bien
+l'amer secret l'une de l'autre.</p>
+
+<p>Il ne fallut qu'une journée au marquis pour deviner le
+penchant de la vicomtesse pour Horace. Comme, au
+point de vue de la prudence, qui est toute la morale du
+monde, il ne lui avait jamais donné que de bons conseils,
+il vit d'abord cette inclination d'un mauvais oeil. Il
+ne pouvait pas suivre la chasse; mais il lut sur le front
+du jeune roturier, lorsqu'au retour celui-ci aida la vicomtesse
+à descendre de cheval, que ses espérances avaient
+couru le grand galop. Il pénétra dans les appartements de
+Léonie pendant qu'elle se faisait coiffer par une de ces
+soubrettes comme il en reste peu, devant lesquelles on
+ne se gêne pas. Assister à la toilette des dames était un
+privilège de l'ancien régime auquel l'âge du marquis l'autorisait
+encore.</p>
+
+<p>«Ah ça! ma chère enfant, dit-il à Léonie, j'espère
+que si vous vous coiffez pour ce beau brun qui nous est
+tombé des nues, vous n'allez pas du moins vous coiffer
+de lui. C'est un garçon de bonne mine, et qui cause bien,
+j'en tombe d'accord; mais c'est un homme qui ne vous
+convient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je suis habituée à vos plaisanteries, je ne
+me défendrai pas de cette supposition, répondit la vicomtesse
+en riant; mais dites-moi toujours pourquoi cet
+homme-là ne me conviendrait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez bien, vous la femme la plus clairvoyante
+et la plus perspicace de la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma perspicacité ne m'a rien dit; car je n'ai pas fait
+à lui la moindre attention.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je vais vous le dire, reprit le marquis, à
+qui ce mensonge n'en imposait nullement: ce monsieur-là
+est un homme de rien, un être commun, une <i>espèce</i>
+en un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, ceci n'a pas de sens pour moi, dit la
+vicomtesse; vous oubliez toujours que je date mes opinions
+et mes idées d'après la révolution.</p>
+
+<p>&mdash;Je date d'auparavant, et je n'ai cependant pas plus
+de préjugés que vous, ma chère vicomtesse; mais il y a
+des faits, et je les observe. Les gens d'une certaine classe
+peuvent avoir des qualités qui nous manquent; mais ils
+ont aussi des défauts que nous n'avons pas, et qui ne
+peuvent pas transiger avec les nôtres. Je ne leur refuse
+ni le talent, ni l'instruction, ni l'énergie; mais je leur refuse
+positivement le savoir-vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce garçon en a manqué? dit la vicomtesse
+d'un air distrait; je n'y ai pas pris garde.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en a pas manqué encore; il n'en manquera pas,
+tant qu'il ne s'agira que de se tenir parmi vos humbles
+serviteurs. Il ne pourrait, dans cette situation, que manquer
+parfois d'usage, et vous savez que je n'attache pas
+d'importance à de telles misères; mais si vous releviez à
+une hauteur pour laquelle il n'est point fait, vous le verriez
+bientôt, comme tous ses pareils en pareil cas, manquer
+de tact, de réserve, de goût et de tenue, et vous
+auriez bientôt à rougir de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vraiment, s'écria la vicomtesse avec un rire
+forcé, vous en parlez comme d'une chose arrêtée dans
+ma pensée, et je n'ai pas seulement songé à regarder
+comment il a le nez fait.»</p>
+
+<p>Horace avait dans le marquis un dangereux adversaire,
+et, s'il s'en fût douté, il l'aurait certainement indisposé
+encore plus par sa hauteur et ses bravades. Mais
+le pauvre enfant était trop candide pour soupçonner l'empire
+qu'exerçait le vieux roué sur l'esprit de sa belle
+vicomtesse. Il s'en méfiait si peu, qu'il céda à cette bienveillante
+admiration que lui inspiraient les gens de qualité.
+Malgré tout son républicanisme, Horace était aristocrate
+dans l'âme. On pouvait lui appliquer le mot pittoresque
+du Misanthrope: «<i>La qualité l'entête</i>.» Il éprouvait
+pour ce monde-là une tolérance politique sans bornes,
+une sympathie de nature. Il ne pouvait voir un crime
+dans les habitudes d'élévation et de grandeur, lui qui
+était dévoré du besoin de ces choses, et qui se sentait fait
+pour en prendre sa part. Il admirait donc la bonne compagnie
+sans la respecter; il désirait s'y mettre à l'unisson
+par ses manières, et il s'y essayait avec la pleine confiance
+d'y réussir bien vite. Cette facilité à se transformer, cette
+absence de raideur et de crainte, lui donnaient véritablement
+un grand charme. Il faisait vingt gaucheries dont
+pas une ne déplaisait, parce qu'il s'en apercevait le premier
+et en riait de bonne grâce, ne demandant pas pardon
+d'ignorer ce qu'on ne lui avait pas appris, déclarant
+à qui voulait l'entendre qu'il n'avait jamais vu le monde,
+et ne montrant ni fausse honte ni sot orgueil. Le laisser-aller
+de la campagne venait à son secours. La vicomtesse
+affectait de pousser ce sans-gêne aussi loin qu'il était possible,
+et de friser le mauvais ton dans son enjouement
+avec une mesure toujours exquise. Elle riait de tout son
+coeur des maladresses du nouveau venu, après les avoir
+bien provoquées; mais elle n'en riait que devant lui et
+avec lui; et il mettait de son côté tant de bonhomie et
+d'ouverture de coeur, que, malgré toutes les préventions
+de l'entourage, il gagna en un jour toutes les sympathies,
+même celle du comte de Meilleraie, qui ne prit de lui
+aucun ombrage, se confiant dans la supériorité de ses
+belles manières. Par malheur, le comte attribuait à ces
+manières une importance dont la vicomtesse ne faisait
+plus aucun cas depuis douze heures. Horace était cent
+fois plus aimable, avec sa tenue étourdie et dégagée, que
+le comte avec son dandysme et son dandinage. Ce dernier
+mot fut celui dont elle se servit pour expliquer à Horace,
+qui le lui demandait naïvement, ce que signifiait
+littéralement le premier.</p>
+
+<p>Malgré la fatigue de la journée, on veilla longtemps au
+salon; à minuit on prit le thé, et à deux heures du matin
+on causait encore avec animation autour de la table chargée
+de fruits et de friandises sur lesquels Horace faisait
+main basse sans cérémonie. Le comte de Meilleraie, qui
+savait combien Léonie était romantique (au point de déclarer
+que lord Byron, qu'elle n'avait jamais vu, était le
+seul homme qu'elle eût aimé), se réjouissait de voir celui
+qui l'avait inquiété le matin se présenter sous un aspect
+aussi prosaïque. Il le bourrait de pâtisseries et de confitures,
+enchanté de voir la vicomtesse rire aux éclats de
+cette voracité d'écolier, et plein d'amicale gratitude pour
+Horace, qui se prêtait si bien à ce rôle d'homme sans
+conséquence. Mais la vicomtesse riait pour la première
+fois de sa vie sans ironie; elle comprenait qu'Horace se
+dévouait à la divertir pour être admis, n'importe à quel
+prix, dans son intimité. Elle l'avait entendu parler mieux
+qu'aucun des hommes par lesquels il se laissait maintenant
+plaisanter; elle l'avait vu à la chasse franchir des
+fossés et des barrières devant lesquels tous avaient reculé,
+parce qu'il y avait en effet dix chances contre une
+de s'y briser. Elle savait donc qu'il était supérieur à eux
+tous en esprit et en courage. Avec ces avantages-là, accepter
+le dernier rôle pour lui faire plaisir, c'était, selon
+elle, un acte de dévouement admirable et la preuve d'un
+amour sans bornes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVI.</h3>
+
+<p>Mais celui qui, après elle, se laissa le plus gagner à
+l'apparente bonhomie d'Horace, fut son antagoniste déclaré,
+le vieux marquis de Vernes. Avec celui-là, Horace
+ne joua pas de rôle; il s'engoua sur-le-champ de ce caractère
+de grand seigneur, de ces gravelures princières,
+et de cette insolence leste et brillante qui lui apportaient
+un reflet des moeurs d'autrefois. Pour quiconque n'a vu
+les marquis du bon temps que sur la scène, voir poser
+dans la vie réelle un échantillon de cette race perdue est
+une véritable bonne fortune. Horace, sans songer que
+les courtisans de la royauté absolue avaient dégénéré dans
+leur genre, tout aussi bien que les preux de la féodalité,
+crut voir un Lauzun ou un Créqui dans le marquis de
+Vernes. Peu s'en fallut qu'il n'y vît, en d'autres moments,
+un duc de Saint-Simon. Ce qu'il y a de certain,
+c'est qu'il se prit pour lui d'un respect et d'une admiration
+qui se résumaient dans le désir de l'égaler et de le
+copier autant que possible. Horace avait une telle mobilité
+d'esprit, il était si impressionnable, qu'il ne pouvait
+se défendre de l'imitation. Il n'y avait pas trois jours qu'il
+allait au château, que déjà il s'essayait devant nous à
+prononcer du bord des lèvres comme le marquis, et qu'il
+me conjura de lui donner une des tabatières de mon père
+afin de s'exercer à semer élégamment du tabac sur sa
+chemise, copiant l'indolence gracieuse du vieillard, aussi
+bien que pouvait le faire un étudiant de seconde année,
+c'est-à-dire de la façon la plus ridicule du monde. Eugénie
+l'en avertit, et le mortifia beaucoup; car il avait oublié
+que le modèle était assez près de nous pour ôter à son
+plagiat toute apparence d'originalité. Mais il n'en resta
+pas moins décidé à singer le marquis devant tous ceux qui
+ne pourraient pas faire, comme nous, la comparaison du
+maître avec l'écolier.</p>
+
+<p>Grâce à une des anomalies nombreuses de son caractère,
+tandis qu'il nous rendait témoins de ses tentatives
+d'affectation, à un quart de lieue de là, sous les yeux de
+la vicomtesse, il déployait tous les charmes de la simplicité.
+Qui eût pu deviner que c'était là encore un rôle, et
+toujours une manière d'être arrangée pour l'effet? Horace
+avait, certes, une ingénuité réelle; mais il s'en servait et
+s'en débarrassait suivant l'occurrence. Quand elle lui
+réussissait, il s'y laissait aller, et il était <i>lui-même</i>,
+c'est-à-dire adorable. Quand elle lui nuisait, il entrait
+dans n'importe quel rôle, avec une facilité inconcevable,
+et il dominait quand il n'avait pas affaire à trop forte
+partie. Ce jeu-là eût été bien dangereux avec le vieux
+marquis, qui en savait plus long que lui, et encore plus
+avec la vicomtesse, élève du vieux roué, et capable de
+lutter avec avantage contre son maître lui-même. Aussi
+Horace, prenant le parti d'être naturel, les séduisit tous
+deux. Le marquis n'aimait pas les jeunes gens, bien que,
+dans la société des femmes auxquelles il s'était voué, il
+fût forcé de vivre sans cesse au milieu d'eux; mais Horace
+lui témoigna tant de sympathie, l'écouta si avidement,
+s'égaya de si grand coeur à ses vieilles anecdotes,
+lui fit tant de questions, lui demanda tant de
+conseils, en un mot le prit si aveuglément pour guide et
+pour arbitre, que le vieillard, plus vain encore que méchant,
+s'engoua de lui à son tour, et déclara, même à la
+vicomtesse, que c'était là le plus aimable, le plus spirituel
+et le meilleur jeune homme de toute la génération
+nouvelle.</p>
+
+<p>Horace, se voyant goûté, se livra entièrement. Il prit
+le marquis pour confident, et le conjura de lui enseigner
+à plaire à la vicomtesse. Alors il se passa dans l'esprit du
+maître quelque chose d'assez étrange; il devint pensif,
+sérieux, presque mélancolique, et frappant sur l'épaule
+de son élève;</p>
+
+<p>«Jeune homme, lui dit-il, vous me mettez là dans une
+situation bien délicate. Donnez-moi quelques heures pour
+y songer, et jusqu'à ce soir pour vous répondre.»</p>
+
+<p>Le ton solennel du marquis, auquel il était loin de
+s'attendre, enflamma la curiosité d'Horace. D'où vient
+que cet homme qui, dans les épanchements railleurs, faisait
+si bon marché de toute morale, prenait un air grave
+quand il s'agissait de Léonie? Était-elle donc une femme
+à part, même aux yeux de ce contempteur de toute pudeur
+humaine? Jusque-là elle lui avait semblé dégagée
+de préjugés (c'est ainsi qu'elle appelait ce que d'autres
+appellent principes), et Horace, qui n'en avait aucun en
+fait d'amour, goûtait fort cette manière de voir. Mais de
+ce qu'elle n'imposait aucun frein à ses penchants, était-ce
+à dire qu'elle pût en avoir d'assez prononcés pour favoriser
+un nouveau venu au milieu d'une phalange d'aspirants
+mieux fondés en titre? N'avait-elle point fait un
+choix parmi ceux-là? Le comte de Meilleraie n'était-il
+pas son amant? Était-il possible de le supplanter, et
+toutes ces avances qu'on semblait lui faire n'étaient-elles
+pas un piège qu'on lui tendait pour le forcer à se ranger
+au plus vite parmi les amants rebutés?</p>
+
+<p>Pendant qu'Horace interrogeait ainsi sa destinée, le
+marquis rêvait de son côté à la conduite qu'il tracerait à
+son jeune ami. Dans ce moment-là, le vieux diplomate
+était complètement dupe de son disciple. Il le jugeait si
+candide, si passionné, si généreux, qu'il était effrayé des
+conséquences de son amour pour une femme aussi habile,
+aussi froide, aussi personnelle que l'était la vicomtesse.
+Il craignait des orages qu'il ne pourrait plus conjurer; et
+comme toute la tactique enseignée par lui à Léonie consistait
+à se préserver toujours du scandale, il ne savait
+comment concilier l'espèce d'affection qu'il avait réellement
+pour elle, et la vive sympathie que l'amour-propre
+flatté lui avait fait concevoir pour Horace.</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie peut-être, il prit le parti
+d'être sincère, comme si la franchise d'Horace eût exercé
+sur lui le même magnétisme que sa propre rouerie exerçait
+sur ce jeune homme.</p>
+
+<p>«Tenez, lui dit-il en parcourant avec lui, au clair de
+la lune, les allées désertes du jardin anglais, je vais vous
+parler net. Je crois, de toute mon âme, que vous êtes
+épris de la vicomtesse, et je ne crois pas impossible qu'elle
+vienne à vous écouter. Mais si, malgré vos agitations (et
+vos espérances, que je devine fort bien), vous êtes encore
+capable d'écouter un bon conseil, vous renoncerez à
+pousser votre pointe dans ce coeur-là.</p>
+
+<p>&mdash;J'y renoncerai si vous avez de bonnes raisons à me
+donner, répondit Horace; et vous n'en devez pas manquer,
+monsieur le marquis, car vous avez pesé les vôtres
+toute la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas me croire sur parole, et vous
+abstenir, sauf à deviner plus tard mes raisons vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous me demander pareille chose,
+vous qui connaissez si bien le coeur humain? Plein de foi
+en vous, je vous promettrais en vain ce que je ne pourrais
+pas tenir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais tâcher de vous convaincre. Avez-vous
+déjà aimé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>~-Quelle espèce de femme?</p>
+
+<p>&mdash;Une femme obscure comme moi, mais belle, intelligente
+et dévouée.</p>
+
+<p>&mdash;Fidèle?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Fûtes-vous jaloux?</p>
+
+<p>&mdash;Comme un fou, ou, pour mieux dire, comme un sot.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'avez-vous quittée?</p>
+
+<p>&mdash;Ne me le demandez pas; j'ai été ridicule ou odieux,
+je ne sais pas lequel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais est-ce fini avec elle?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez me forcer à vous dire une chose dont
+le souvenir me navre, et dont vous ne me conseillerez pas
+de rire, j'en suis certain: elle s'est suicidée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà qui est bien, très-bien, dit le marquis
+avec beaucoup de sérieux; je vous félicite. Cela ne m'est
+jamais arrivé. Un suicide! C'est superbe cela, mon cher,
+à votre âge. Qu'on le sache, et toutes les femmes sont à
+vous. Oui-da! vous êtes appelé à une belle carrière!
+Puisqu'il en est ainsi, je vous conseille de prendre votre
+temps et de choisir. Dites-moi: comment avez-vous pris
+ce suicide? avez-vous été très-frappé?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis, dit Horace, ceci passe la plaisanterie.
+Je ne conçois pas que vous m'interrogiez sur
+un sujet si délicat; mais dussiez-vous me mépriser pour
+ma faiblesse, je vous dirai que j'ai été bien près de me
+brûler la cervelle. Riez maintenant, si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne l'avez pas fait? continua le marquis
+poursuivant toujours son interrogatoire avec le plus grand
+sang-froid. Vous n'avez pas pris des pistolets? Vous ne
+vous êtes pas blessé? Allons, dites, vous n'avez pas fait
+une pareille niaiserie?»</p>
+
+<p>Horace resta interdit, partagé entre l'indignation que
+lui inspirait le calme cynique de son maître, et le besoin
+de voir excuser sa propre légèreté. Le marquis reprit
+avec la même aisance:</p>
+
+<p>«Vous étiez donc bien amoureux?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, répondit Horace, je ne l'étais pas
+assez. C'était une femme trop parfaite: je m'ennuyais de
+la vie avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle s'est tuée pour vous rattacher à l'existence?
+C'est bien beau de sa part. Ah çà! exigez-vous qu'à l'avenir
+on se tue pour vous?»</p>
+
+<p>Horace, qui n'avait fait cet aveu amplifié du suicide de
+Marthe que par un mouvement de vanité, sentit qu'il
+avait fait là une sottise; le marquis l'en avertissait par
+ses railleries. Confus et irrité, il se laissa accabler quelques
+instants en silence. Enfin, n'y pouvant plus tenir.</p>
+
+<p>«Monsieur le marquis, dit-il, j'espérais mieux de votre
+supériorité. Il n'y a pas de gloire à écraser un pauvre
+diable quand on est grand seigneur, et un enfant quand
+on a des cheveux blancs. Vous me trouvez fat et ridicule
+d'aspirer à la vicomtesse. Eh bien, si vous êtes autorisé
+à vous moquer de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Que feriez-vous dans ce cas-là? dit le marquis vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Que pourrais-je faire vis-à-vis d'une femme et
+d'un...</p>
+
+<p>&mdash;Et d'un vieillard? dit le marquis en achevant la
+phrase d'Horace avec calme. Eh bien, voyons! vous vous
+retireriez tout penaud?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être que non, monsieur le marquis, répondit
+Horace avec énergie; peut-être accepterais-je le défi, sauf
+à en sortir vaincu; mais du moins je ne céderais pas
+sans combattre.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, dit le marquis en lui tendant la
+main. Voilà comme j'aime à entendre parler. Maintenant
+écoutez-moi. Je ne me moque pas, je vous estime, et je
+vous plains; car vous avez encore trop d'illusions et de
+fougue pour ne pas jouer à vos dépens la comédie, ou, si
+vous voulez que je parle d'une façon plus moderne, le
+<i>drame</i> des passions. Vous n'avez pas d'expérience, mon
+cher ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, et c'est pour cela que je vous demandais
+conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vous conseille de vous en tenir encore
+pendant cinq ou six ans aux femmes enthousiastes et
+folles qui se tuent par amour ou par dépit. Quand vous
+en aurez détruit ou désolé une douzaine, vous serez mûr
+pour la grande entreprise, conçue par vous témérairement
+aujourd'hui, d'attaquer une femme du monde.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une leçon? je l'accepte; mais je la veux entière
+et sérieuse afin d'en pouvoir profiter. Voyons, sans
+dédain, sans méchanceté, Monsieur, une femme du monde
+est donc bien forte, bien invincible pour un homme qui
+n'est pas du monde?</p>
+
+<p>&mdash;Tout au contraire. Rien n'est si facile que de vaincre
+comme vous l'entendez la plus forte de ces femmes-là.
+Vous voyez que je ne suis ni dédaigneux, ni méchant pour
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas... achevez, dites tout.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez? Apprenez donc qu'il est facile de
+triompher des désirs et de la curiosité d'une femme. Ceci
+n'est rien. Sans jeunesse, sans beauté, avec quelque esprit
+seulement, on y parvient tous les jours. Maie n'être
+pas culbuté le lendemain par ce coursier indocile qu'on
+appelle la <i>réflexion</i>, voilà ce qui n'est pas donné à tous,
+et ce qui demande un certain art. Vous pourriez dès cette
+nuit, par surprise, obtenir ce qu'on répute la victoire.
+Mais vous pourriez bien aussi être éconduit demain soir,
+et rencontrer après-demain votre conquête sans qu'elle
+vous rendît seulement un salut.</p>
+
+<p>&mdash;En est-il ainsi? sont-ce là leurs façons d'agir?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont là leurs droits; qu'y trouvez-vous à redire?
+Nous les obsédons; nous violentons leurs pensées, leur
+imagination, leur conscience; à force de ruse et d'audace
+nous arrachons leur consentement, et elles ne pourraient
+pas se raviser au moment où notre désir perd son intensité
+avec sa puissance! Elles ne pourraient pas se venger
+d'avoir été gagnées au jeu, et prendre leur revanche à la
+première occasion! Allons donc! sommes-nous musulmans
+pour leur interdire le jugement et la liberté?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, et je commence à comprendre.
+Mais quelle est donc cette science mystérieuse sans laquelle
+on ne peut leur plaire plus d'un jour?</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, c'est la science de ne jamais déplaire!
+C'est une grande science, croyez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Enseignez-la-moi, je veux l'apprendre,» dit Horace.</p>
+
+<p>Alors le vieux marquis, avec une complaisance secrète
+pour lui-même et avec le pédantisme de sa vanité satisfaite
+par les sacrifices humiliants et les intrigues puériles
+d'un demi-siècle de galanterie, exposa longuement ses
+plans et sa doctrine à Horace. Il y mit la même solennité
+que s'il se fût agi de léguer à un jeune adepte une science
+profonde, un secret important à l'avenir des hommes.
+Horace l'écouta avec stupeur, et se retira tellement bouleversé
+et brisé de tout ce qu'il venait d'entendre, qu'il
+en fut malade toute la nuit. Il s'obstinait à admirer le
+marquis; mais, malgré lui, il avait été saisi d'un tel dégoût
+à la peinture de ces profanations de l'amour, et à
+l'idée de ces froides machinations, qu'il ne put se décider
+à retourner au château le lendemain. Il resta trois jours
+sous le coup de ces révélations mortelles, ne croyant plus
+à rien, regrettant ses illusions avec amertume, rougissant
+tantôt de ce monde où il s'était jeté avec tant d'ardeur,
+tantôt de lui-même, qu'il sentait si inférieur, dans l'art du
+mensonge, et ne songeant plus à la vicomtesse, qu'il
+voyait désormais, à travers les analyses sèches et rebutantes
+du marquis, comme un cadavre informe sortant
+d'un alambic.</p>
+
+<p>Cette absence non préméditée lui fit faire à son insu
+bien du chemin dans le coeur de la vicomtesse. Elle avait
+arrangé dans sa tête un roman qu'elle ne voulait pas laisser
+au premier chapitre. D'une longue-vue placée sur le
+perron élevé du château, elle voyait distinctement notre
+maisonnette et les prairies environnantes. Elle distingua
+Horace se promenant à quelque distance, dans un lieu
+découvert touchant à l'extrémité du parc de Chailly. Elle
+alla s'y promener comme par hasard, le rencontra, marcha
+longtemps avec lui, déploya toutes les grâces de son
+esprit, et ne l'amena pourtant pas à lui faire une déclaration.
+Horace avait été si frappé des instructions du
+marquis, il était si épouvanté de la science qu'il lui avait
+donnée, que, malgré l'ivresse de vanité où le plongeaient
+les avances sentimentales de Léonie, il se sentit la force
+de résister. Il eut cette force bien longtemps, c'est-à-dire
+environ trois semaines, phase immense entre deux êtres
+qui se désirent mutuellement, et qui ne sont retenus
+par aucune considération morale. Peut-être le courage de
+ce jeune homme eût offensé et rebuté la vicomtesse s'il
+eût persisté davantage. Mais le marquis de Vernes, qui
+craignait le choléra tout en feignant de le braver, ayant
+ouï dire qu'un cas s'était manifesté sur la rive gauche de
+la rivière, prétexta une lettre de son banquier qui le forçait
+de retourner à Paris, et partit le jour même. Privé
+de son mentor, Horace n'eut plus de force. La vicomtesse,
+piquée au vif, se voyant désirée, et ne pouvant
+concevoir où un enfant sans expérience prenait l'énergie
+de suspendre des poursuites d'abord si vives, avait résolu
+de vaincre, et chaque jour elle imaginait de nouvelles
+séductions. Cent fois elle le vit prêt à fléchir, et tout à
+coup il s'arrachait d'auprès d'elle, ému, bouleversé, mais
+n'ayant pas dit un mot d'amour. On s'en tenait à la sympathie,
+à l'amitié. La vicomtesse, au milieu de ses plus
+délicieux abandons, savait reprendre à temps son sang-froid,
+et se tirer des mauvais pas où elle s'était risquée,
+avec une présence d'esprit admirable. Horace voyait bien
+que, tout en se jetant à sa tête, elle conservait tous ses
+avantages. Il attendait vainement qu'elle n'eût plus la
+possibilité d'une arrière-pensée; et, quoi qu'il fît, au bout
+de trois semaines de coquetteries effrénées, elle ne lui
+avait pas dit une syllabe qu'elle ne pût reprendre et interpréter
+en sens inverse, au premier caprice de résistance
+qui lui passerait par l'esprit. Cette lutte misérable
+le faisait horriblement souffrir, et cependant il ne pouvait
+s'y soustraire. Il oubliait tout: il ne songeait plus à retourner
+à Paris; il n'osait faire savoir à ses parents qu'il
+ne les avait quittés que pour s'arrêter à mi-chemin, et,
+pour ne pas les affliger par cette preuve d'indifférence, il
+les laissait en proie à l'inquiétude d'attendre en vain de
+ses nouvelles et d'ignorer ce qu'il était devenu.</p>
+
+<p>Quant à Marthe, il ne semblait pas qu'elle eût jamais
+existé pour lui. Absorbé par une seule pensée, jouant
+avec stoïcisme son rôle d'insouciant dans la société de la
+vicomtesse, s'entourant d'un mystère sombre et bizarre
+dans ses tête-à-tête avec elle, et revenant chez nous le
+soir, amer et taciturne, il était dévoré de mille furies, et
+poursuivait, en faiblissant peu à peu, l'apprentissage de
+roué auquel il s'était condamné pour ressembler au marquis
+de Vernes.</p>
+
+<p>Après avoir longtemps cherché le côté vulnérable de
+cette cuirasse merveilleuse, la vicomtesse trouva enfin le
+joint: c'était l'amour-propre littéraire. Elle parvint à lui
+faire avouer qu'il était poëte, et lui demanda à voir ses
+essais. Horace, n'ayant jamais rien complété, eût été bien
+embarrassé de la satisfaire; mais elle manifesta pour le
+talent d'écrire un tel enthousiasme, qu'il désira vivement
+goûter le poison de ce nouveau genre de flatterie, et se
+mit à l'oeuvre. Il y avait bien trois mois qu'il n'avait
+trempé une plume dans l'encre pour coudre deux phrases
+ou deux vers ensemble. Lorsqu'il fouilla dans les limbes
+de son cerveau, il n'y trouva qu'une impression tant soit
+peu vive et complète: la disparition de Marthe et son
+suicide présumé. Il ne faut pas oublier que cette présomption
+était passée à l'état de certitude chez Horace,
+depuis qu'il avait fait de l'effet sur deux ou trois personnes,
+en leur confiant le tragique secret qui était censé
+avoir brisé son âme et désenchanté sa vie. Le sujet était
+dramatique; il s'en inspira heureusement. Il fit d'assez
+beaux vers, et me les lut avec une émotion qui les faisait
+valoir. J'en fus très-ému moi-même. J'ignorais que c'était
+la première fois, depuis six semaines, qu'il pensait à
+Marthe; il ne m'avait pas confié ses affaires de coeur
+avec la vicomtesse; en un mot, j'étais loin de deviner
+que les larmes qui coulaient de ses yeux sur son élégie
+n'étaient qu'une répétition de la scène qu'il se ménageait
+avec Léonie.</p>
+
+<p>Le lendemain marqua son triomphe littéraire et sa défaite
+diplomatique auprès de la vicomtesse. Il lui récita
+ses vers, qu'il prétendit avoir faits deux ans auparavant;
+car il est bon de vous dire qu'il se vieillissait de quelques
+années pour ne pas paraître trop enfant dans ce
+monde-là. En outre, cette douleur antidatée lui donnait
+un aspect plus byronien. Il déclama avec plus de talent
+encore qu'il ne m'en avait montré; les sanglots lui coupèrent
+la voix au dernier hémistiche. La vicomtesse faillit
+s'évanouir, tant elle se donna de peine pour pleurer! Elle
+en vint à son honneur, et versa des larmes... de véritables
+larmes. Hélas! oui, on pleure par affectation aussi
+bien que par émotion vraie. Cela se voit tous les jours,
+et c'est encore une découverte physiologico-psychologique
+acquise à la science du dix-neuvième siècle, découverte
+que j'ai niée longtemps, mais dont j'ai vu des
+preuves éclatantes, incontestables, atroces.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a d'étrange chez les sujets doués de cette
+faculté, c'est qu'ils sont facilement dupés quand ils rencontrent
+des natures analogues. Horace savait bien qu'il
+pleurait sur Marthe sans la regretter; il ne vit pas qu'il
+faisait pleurer la vicomtesse sans l'avoir attendrie. Quand
+il contempla l'effet qu'il venait de produire sur elle, la
+tête lui tourna: il oublia toutes ses résolutions, toutes
+les leçons du marquis. Il se jeta aux pieds de Léonie, et
+lui exprima sa passion avec une grande éloquence; car
+il était en verve; tous les ressorts de son intelligence
+étaient tendus. Il avait encore l'oeil humide, la voix
+éteinte, les cheveux agités et les lèvres pâles. La vicomtesse
+se crut adorée, et la joie du triomphe la rendit
+belle et jeune pendant quelques instants. Mais elle n'était
+pas femme à céder un jour trop tôt. Elle voulait,
+après avoir pris tant de peine pour être attaquée, faire
+sentir le prix de sa prétendue défaite, et prolonger le plus
+grand plaisir que connaissent les coquettes, celui de se
+faire implorer.</p>
+
+<p>Elle sembla tout à coup faire sur elle-même un puissant
+effort, et s'arrachant des bras d'Horace avec toute
+la mimique de l'effroi, de la surprise et de la honte, elle
+le laissa consterné dans son boudoir, où cette scène venait
+d'être jouée, et courut s'enfermer dans sa chambre.</p>
+
+<p>Peut-être croyait-elle qu'Horace forcerait sa porte. Il
+n'eut ni cet esprit ni cette sottise. Il quitta le château,
+mortellement blessé, se croyant joué, outragé, et en proie
+à une sorte de fureur. La vicomtesse ne prit point cette
+susceptibilité pour une maladresse. Elle l'observa comme
+une preuve d'orgueil immense, et ne se trompa guère.
+Elle se félicita donc de son inspiration, voyant bien qu'il
+fallait briser cet orgueil pièce à pièce, si elle ne voulait
+exposer le sien à de graves atteintes.</p>
+
+<p>Ce jeu égoïste et de mauvaise foi dura encore plusieurs
+jours. Horace avait perdu tous ses avantages. Il bouda;
+on le ramena, toujours au nom de l'amitié. On consentit
+à l'écouter, après l'avoir forcé à parler. On lui imposa
+silence quand il eut dit tout ce qu'on désirait entendre.
+On le nourrit de refus et d'espérances. On joua la candeur
+d'une amitié fraternelle prise à l'improviste, et
+bouleversée par l'étonnement, l'inquiétude, la tendre
+compassion, le désir généreux et timide de fermer une
+blessure qu'on semblait avoir faite involontairement.
+Léonie s'en donna à coeur joie; mais, prise dans ses
+propres filets, elle fut tout aussi ridiculement trompée
+que perfidement hypocrite. Elle s'imagina lutter avec un
+amour sérieux, combattre avec un remords encore saignant,
+triompher d'un passé terrible. La pauvre Marthe
+servit d'enjeu à cette partie. La vicomtesse crut effacer
+son souvenir, et ne se douta pas que ce n'était là qu'une
+fiction pour l'attirer dans le piège. Qui fut trompé d'Horace
+ou de Léonie? Ils le furent tous deux; et le jour où
+ils succombèrent l'un à l'autre, leur amour, si tant est
+qu'ils eussent ressenti des feux dignes d'un si beau
+nom, était épuisé déjà par les fatigues et les ennuis de
+la guerre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVII.</h3>
+
+<p>Ce jour de <i>bonheur</i>, mémorable et funeste entre tous
+dans la vie d'Horace, fut enregistré d'une manière plus
+sérieuse et plus solennelle dans l'histoire. C'était le
+5 juin 1832; et quoique j'aie passé ce jour et le lendemain
+dans l'ignorance complète de la tragédie imprévue
+dont Paris était le théâtre, et où plusieurs de mes amis
+furent acteurs, j'interromprai le récit des bonnes fortunes
+d'Horace pour suivre Arsène et Laravinière au milieu du
+drame sanglant d'une révolution avortée. Ma tâche n'est
+pas de rappeler des événements dont le souvenir est encore
+saignant dans bien des coeurs. Je n'ai rien su de
+particulier sur ces événements, sinon la part que mes amis
+y ont prise. J'ignore même comment Laravinière y fut
+mêlé, s'il les avait prévus, ou s'il s'y jeta inopinément,
+poussé par les provocations de la force militaire au convoi
+de l'illustre Lamarque, et par le désordre encore mal
+expliqué de cette déplorable journée. Quoi qu'il en soit,
+cette lutte ne pouvait passer devant lui sans l'entraîner.
+Elle entraîna aussi Arsène, qui n'en espérait point le
+succès; mais qui, désirant la mort, et voyant son cher
+Jean la chercher derrière les barricades, s'attacha à ses
+pas, partagea ses dangers, et subit l'héroïque et sombre
+enivrement qui gagna les défenseurs désespérés de ces
+nouvelles Thermopyles. A l'heure dernière de ces martyrs,
+comme la troupe envahissait le cloître Saint-Méry,
+Laravinière, déjà criblé, tomba frappé d'une dernière
+Balle.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image20.png"></p>
+<br>
+
+<p>«Je suis mort, dit-il à Arsène, et la partie est perdue.
+Mais tu peux fuir encore; pars!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, dit Arsène en se jetant sur lui; ils me tueront
+sur ton corps.</p>
+
+<p>&mdash;Et Marthe! répondit Laravinière, Marthe qui existe
+peut-être, et qui n'a que toi sur la terre! La dernière
+volonté d'un mourant est sacrée. Je te lègue l'avenir de
+Marthe, et je t'ordonne de sauver ta vie pour elle. Puisqu'il
+n'y a plus rien à faire ici, tu peux et tu dois te
+soustraire à ces bourreaux qui s'approchent, ivres de
+vengeance et de vin; pauvres soldats qui se croient vainqueurs
+cent contre un!»</p>
+
+<p>Deux minutes après, l'intrépide Jean tomba inanimé
+sur le sein d'Arsène. La maison, dernier refuge des insurgés,
+était envahie. Arsène fut un de ceux qui s'échappèrent
+par un toit. Cette évasion tint du miracle, et arracha
+malheureusement peu de braves à la furie des
+assaillants. Caché à plusieurs reprises dans des cheminées,
+dans des lucarnes de greniers, vingt fois aperçu et
+poursuivi, vingt fois soustrait aux recherches avec un bonheur
+qui semblait proclamer l'intervention de la Providence,
+Arsène, couvert de blessures, brisé par plusieurs
+chutes, se sentant à bout de ses forces et de son courage,
+tenta un dernier effort pour disputer une vie à laquelle
+une faible espérance le rattachait à peine. Il s'agissait de
+sauter d'un toit à l'autre pour entrer dans une mansarde
+par une fenêtre inclinée qu'il apercevait à quelques pieds
+de distance. Ce n'était qu'un pas à faire, un instant de
+résolution et de sang-froid à ressaisir; mais Arsène était
+mourant et à demi fou. Le sang de Laravinière, mêlé au
+sien, était chaud sur sa poitrine, sur ses mains engourdies,
+sur ses tempes embrasées. Il avait le vertige. La
+douleur morale était si violente qu'elle ne lui permettait
+pas de sentir la douleur physique; et cependant l'instinct
+de la conservation le guidait encore, sans qu'il pût se
+rendre compte de l'épuisement qui augmentait avec rapidité,
+sans qu'il eût connaissance de l'agonie qui commençait.
+«Mon Dieu, pensa-t-il en s'approchant de la
+fente entre les deux toits, si ma vie est encore bonne à
+quelque chose, conserve-la; sinon, permets qu'elle s'éloigne
+bien vite!» Et penchant le corps en avant, il se
+laissa tomber plutôt qu'il ne s'élança sur le bord opposé.
+Alors, se traînant sur ses genoux et sur ses coudes, car
+ses pieds et ses mains lui refusaient le service, il parvint
+jusqu'à la fenêtre qu'il cherchait, l'enfonça en posant ses
+deux genoux sur le vitrage, et, laissant porter sur ce dernier
+obstacle tout le poids de son corps, s'abandonnant avec
+indifférence à la générosité ou à la lâcheté de ceux qu'il
+allait surprendre dans cette misérable demeure, il roula
+évanoui sur le carreau de la mansarde. En recevant ce
+dernier choc qu'il ne sentit pas, il eut comme une réaction
+de lucidité qui dura à peine quelques secondes. Ses
+yeux virent les objets; son cerveau les comprit à peine,
+mais son coeur éprouva comme un dilatement de joie
+qui éclaira son visage au moment où il perdit connaissance.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image21.png"></p>
+<br>
+
+<p>Qu'avait-il donc vu dans cette mansarde? Une femme
+pâle, maigre, et misérablement vêtue, assise sur son grabat
+et tenant dans ses bras un enfant nouveau-né, qu'elle
+cacha avec épouvante derrière elle, en voyant un homme
+tomber du toit à ses pieds. Arsène avait reconnu cette
+femme. Pendant un instant aussi rapide que l'éclair, mais
+aussi complet qu'une éternité dans sa pensée, il l'avait
+contemplée; et, oubliant tout ce qu'il avait souffert comme
+tout ce qu'il avait perdu, il avait goûté un bonheur que
+vingt siècles de souffrance n'eussent pu effacer. C'est
+ainsi qu'il exprima par la suite cet instant ineffable dans
+sa vie, qui lui avait ouvert une source de réflexions nouvelles
+sur la fiction du temps créée par les hommes, et
+sur la permanence de l'abstraction divine.</p>
+
+<p>Marthe ne l'avait pas reconnu. Brisée, elle aussi, par
+la souffrance, la misère et la douleur, elle n'était pas soutenue
+par une exaltation fébrile qui pût la ranimer tout
+d'un coup et lui faire sentir la joie au sein du désespoir.
+Elle fut d'abord effrayée; mais elle ne chercha pas longtemps
+l'explication d'une visite aussi étrange. Toute la
+journée, toute la nuit précédente, toute la veille, attentive
+aux bruits sinistres du combat, dont le théâtre était
+voisin de sa demeure, elle n'avait eu qu'une pensée:
+«Horace est là, se disait-elle, et chacun de ces coups de
+fusil que j'entends peut avoir sa poitrine pour but.» Horace
+lui avait fait pressentir cent fois qu'il se jetterait
+dans la première émeute; elle le croyait capable de persister
+dans une telle résolution. Elle avait pensé aussi à
+Laravinière, qu'elle savait ardent et prêt à toutes ces
+luttes; mais elle avait entendu tant de fois Arsène détester
+les tragiques souvenirs des journées de 1830,
+qu'elle ne le supposait pas mêlé à celles-ci. Lorsqu'elle
+vit un homme tomber expirant devant elle, elle comprit
+que c'était un fugitif, un vaincu, et, de quelque parti
+qu'il fût, elle se leva pour le secourir. Ce ne fut qu'en
+approchant sa lampe de ce visage noirci de poudre et
+souillé de sang, qu'elle songea à Arsène; mais elle n'en
+crut pas ses yeux. Elle prit son tablier pour étancher ce
+sang et pour essuyer cette poudre, sans peur et sans dégoût:
+les malheureux ne sont guère susceptibles de
+telles faiblesses. Elle se pencha sur cette tête meurtrie et
+défigurée, qu'elle venait de poser sur ses genoux tremblants;
+et alors seulement elle fut certaine que c'était là
+son frère dévoué, son meilleur ami. Elle le crut mort, et,
+laissant tomber son visage sur cette face livide qui lui
+souriait encore avec une bouche contractée et des yeux
+éteints, elle l'embrassa à plusieurs reprises, et resta sans
+verser une larme, sans exhaler un gémissement, plongée
+dans un désespoir morne, voisin de l'idiotisme.</p>
+
+<p>Quand elle eut recouvré quelque présence d'esprit,
+elle chercha dans le battement des artères à retrouver
+quelque symptôme de vie. Il lui sembla que le pouls battait
+encore; mais le sien propre était si gonflé, qu'elle ne
+sentait pas distinctement et qu'elle ne put s'assurer de la
+vérité. Elle marcha vers la porte pour appeler quelques
+voisins à son aide; mais, se rappelant aussitôt que parmi
+ces gens, qu'elle ne connaissait pas encore, un scélérat ou
+un poltron pouvait livrer le proscrit à la vengeance des
+lois, elle tira le verrou de la porte, revint vers Arsène,
+joignit les mains, et demanda tout haut à Dieu, son seul
+refuge, ce qu'il fallait faire. Alors, obéissant à un instinct
+subit, elle essaya de soulever ce corps inerte. Deux fois
+elle tomba à côté de lui sans pouvoir le déranger; puis
+tout à coup, remplie d'une force surnaturelle, elle l'enleva
+comme elle eût fait d'un enfant, et le déposa sur son lit
+de sangle, à côté d'un autre infortuné, d'un véritable enfant
+qui dormait là, insensible encore aux terreurs et
+aux angoisses de sa mère. «Tiens, mon fils, lui dit-elle
+avec égarement, voilà comme ta vie commence; voilà du
+sang pour ton baptême, et un cadavre pour ton oreiller.»
+Puis elle déchira des langes pour essuyer et fermer les
+blessures d'Arsène. Elle lava son sang collé à ses cheveux;
+elle contint avec ses doigts les veines rompues, elle
+réchauffa ses mains avec son haleine, elle pria Dieu avec
+ferveur du fond de son âme désolée. Elle n'avait rien, et
+ne pouvait rien de plus.</p>
+
+<p>Dieu vint à son secours, et Arsène reprit connaissance.
+Il fit un violent effort pour parler.</p>
+
+<p>«Ne prends pas tant de peine, lui dit-il; si mes blessures
+sont mortelles, il est inutile de les soigner; si elles
+ne le sont pas, il importe peu que je sois soulagé un peu
+plus tôt. D'ailleurs je ne souffre pas; assieds-toi là, donne-moi
+seulement un peu d'eau à boire, et puis laisse-moi
+ce mouchoir, j'arrêterai moi-même le sang qui coule de
+ma poitrine. Laisse ta main sur ma tempe, je n'ai pas
+besoin d'autre appareil. Dis-moi que je ne rêve pas, car
+je suis heureux!... Heureux?» ajouta-t-il avec effroi en
+se ravisant, car le souvenir de Laravinière venait de se
+réveiller. Mais en songeant que Marthe avait bien assez
+à souffrir, il lui cacha l'horreur de cette pensée, et garda
+le silence. Il but l'eau avec une avidité qu'il réprima aussitôt.
+«Ote-moi ce verre, lui dit-il; quand les blessés boivent,
+ils meurent aussitôt. Je ne veux pas mourir, Marthe; à
+cause de toi, il me semble que je ne dois pas mourir.</p>
+
+<p>Cependant il fut durant toute cette nuit entre la mort
+et la vie. Dévoré d'une soif furieuse, il eut le courage de
+s'abstenir. Marthe était parvenue à arrêter le sang. Les
+blessures, quoique profondes, ne constituaient pas par
+elles-mêmes l'imminence du danger; mais l'exaltation, le
+chagrin et la fatigue allumaient en lui une fièvre délirante,
+et il sentait du feu circuler dans ses artères. S'il
+eût cédé aux transports qui le gagnaient, il se fût ôté la
+vie; car il sentait la rage de destruction qui l'avait possédé
+depuis deux jours se tourner maintenant contre lui-même.
+Dans cet état violent, il conservait cependant
+assez de force pour combattre son mal: son âme n'était
+pas abattue. Cette âme puissante, aux prises avec la désorganisation
+de la vie physique, ressentait un trouble
+cruel, mais se raidissait contre ses propres détresses, et,
+par des efforts presque surhumains, elle terrassait les
+fantômes de la fièvre et les suggestions du désespoir.
+Vingt fois il se leva, prêt à déchirer ses blessures, à repousser
+Marthe, que par instants il ne reconnaissait plus
+et prenait pour un ennemi, à trahir le secret de sa retraite
+par des cris de fureur, à se briser la tête contre
+les murs. Mais alors il se faisait en lui des miracles de
+volonté. Son esprit, profondément religieux, conservait,
+jusque dans l'égarement, un instinct de prière et d'espérance;
+et il joignait les mains en s'écriant: «Mon Dieu!
+qu'est-ce que c'est? où suis-je? que se passe-t-il en moi
+et hors de moi? M'abandonneriez-vous, mon Dieu? ne
+me donnerez-vous pas du moins une fin pieuse et résignée?»
+Puis, se tournant vers Marthe: «Je suis un
+homme, n'est-ce pas? lui disait-il; je ne suis pas un assassin,
+je n'ai pas versé à dessein le sang innocent! je
+n'ai pas perdu le droit de l'invoquer! Dis-moi que c'est
+bien toi qui es là, Marthe! dis-moi que tu espères, que tu
+crois! Prie, Marthe, prie pour moi et avec moi, afin que
+je vive ou que je meure comme un homme, et non pas
+comme un chien.»</p>
+
+<p>Puis il enfonçait son visage sur le traversin, pour
+étouffer les rugissements qui s'échappaient de sa poitrine;
+il mordait les draps pour empêcher ses dents de
+se broyer les unes contre les autres; et quand les objets
+prenaient à ses yeux des formes chimériques, quand
+Marthe se transformait dans son imagination en visions
+effrayantes, il fermait les yeux, il rassemblait ses idées,
+il forçait les hallucinations à céder devant la raison; et de
+la main écartant les spectres, il les exorcisait au nom de
+la foi et de l'amour.</p>
+
+<p>Cette lutte épouvantable dura près de douze heures.
+Marthe avait pris son enfant dans ses bras; et lorsque
+Paul perdait courage et s'écriait douloureusement: «Mon
+Dieu, mon Dieu! voilà que vous m'abandonnez encore!»
+elle se prosternait et tendait à Arsène cette innocente
+créature, dont la vue semblait lui imposer une sorte de
+respect craintif. Arsène n'avait encore exprimé aucune
+pensée par rapport à cet enfant. Il le voyait, il le regardait
+avec calme; il ne faisait aucune question; mais dès
+qu'il avait, malgré lui, laissé échapper un gémissement
+ou un sanglot, il se retournait vivement pour voir s'il ne
+l'avait pas éveillé. Une fois, après un long silence et une
+immobilité qui ressemblait à de l'extase, il dit tout à
+coup:</p>
+
+<p>«Est-ce qu'il est mort?</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? demanda Marthe.</p>
+
+<p>&mdash;L'<i>enfant</i>, répondit-il, l'enfant qui ne crie plus! il
+faut cacher l'enfant, les brigands triomphent, ils le tueront.
+Donne-moi l'enfant que je le sauve; je vais l'emporter
+sur les toits, et ils ne le trouveront pas. Sauvons
+l'enfant: vois-tu, tout le reste n'est rien, mais un enfant,
+c'est sacré.»</p>
+
+<p>Et ainsi en proie à un délire où l'idée du devoir et du
+dévouement dominait toujours, il répéta cent fois: «L'<i>enfant</i>,
+l'enfant est sauvé, n'est-ce pas?... Oh! sois tranquille
+pour l'enfant, nous le sauverons bien.»</p>
+
+<p>Quand il revenait à lui-même, il le regardait, et ne
+disait plus rien. Enfin cette agitation se calma, et il dormit
+pendant une heure. Marthe, épuisée, avait replacé
+l'enfant sur le lit, à côté du moribond. Assise sur une
+chaise, d'un de ses bras elle entourait son fils pour le
+préserver, de l'autre elle soutenait la tête de Paul; la
+sienne était tombée sur le même coussin; et ces trois infortunés
+reposèrent ainsi sous l'oeil de Dieu, leur seul refuge,
+isolés du reste de l'humanité par le danger, la misère
+et l'agonie.</p>
+
+<p>Mais bientôt ils furent réveillés par une sourde rumeur
+qui se faisait autour d'eux. Marthe entendit des voix inconnues,
+des pas lourds et pressés qui lui glacèrent le
+coeur d'épouvante. Des agents de police visitaient les
+mansardes, cherchant des victimes. On approchait de la
+sienne. Elle jeta les couvertures sur Arsène, nivela le lit
+avec ses hardes, qu'elle cacha sous les draps, et, plaçant
+son enfant sur Arsène lui-même, elle alla ouvrir la porte
+avec la résolution et la force que donnent les périls extrêmes.
+Les débris du châssis de sa fenêtre avaient été
+cachés dans un coin de la chambre; elle avait attaché
+son tablier en guise de rideau devant cette fenêtre brisée
+pour voiler le dégât. Une voisine charitable, chez qui on
+venait de faire des perquisitions, suivit les sbires jusqu'au
+seuil de Marthe.</p>
+
+<p>«Ici, mes bons messieurs, leur dit-elle, il n'y a qu'une
+pauvre femme à peine relevée de couches, et encore bien
+malade. Ne lui faites pas peur, mes bons messieurs, elle
+en mourrait.»</p>
+
+<p>Cette prière ne toucha guère les êtres sans coeur et
+sans pitié auxquels elle s'adressait; mais le sang-froid
+avec lequel Marthe se présenta devant eux leur ôta tout
+soupçon. Un coup d'oeil jeté dans sa chambre trop petite
+et trop peu meublée pour receler une cachette, leur persuada
+l'inutilité d'une recherche plus exacte. Ils s'éloignèrent
+sans remarquer des traces de sang mal effacées
+sur le carreau, et ce fut encore un des miracles qui concoururent
+au salut d'Arsène. La vieille voisine était une
+digne et généreuse créature qui avait assisté Marthe dans
+les douleurs de l'enfantement. Elle l'aida à cacher le
+proscrit, se chargea de lui apporter des aliments et quelques
+remèdes; mais, ne connaissant aucun médecin dont
+les opinions pussent lui garantir le silence, et terrifiée
+par les rigueurs vraiment inquisitoriales qui furent déployées
+à l'égard des victimes du cloître Saint-Méry, elle
+se borna aux secours insuffisants qu'elle pouvait fournir
+elle-même. Marthe n'osait faire un pas hors de sa chambre,
+dans la crainte qu'on ne revint l'explorer en son
+absence. D'ailleurs Arsène était devenu si calme que
+l'inquiétude s'était dissipée, et qu'elle comptait sur une
+prompte guérison.</p>
+
+<p>Il n'en fut pas ainsi. La faiblesse se prolongea au point
+que, pendant plus d'un mois, il lui fut impossible de
+sortir du lit. Marthe coucha tout ce temps sur une botte
+de paille, qu'elles était procurée sous prétexte de se faire
+une paillasse; mais elle n'avait pas le moyen d'en acheter
+la toile. La vieille voisine était dans une indigence complète.
+L'état du malade et son propre accablement ne
+permettaient pas à Marthe de travailler, encore moins de
+sortir pour chercher de l'ouvrage. Depuis deux mois
+qu'elle s'était séparée d'Horace, résolue de n'être à charge
+à personne en devenant mère, elle avait vécu du prix de
+ses derniers effets vendus ou engagés au Mont-de-Piété;
+sa délivrance ayant été plus longue et pus pénible
+qu'elle ne l'avait prévu, elle avait épuisé cette faible ressource,
+et se trouvait dans un dénûment absolu. Arsène
+n'était pas plus heureux. Depuis quelque temps; prévoyant,
+d'après les discours de Laravinière, un bouleversement
+dans Paris, et voulant être libre de s'y jeter,
+il avait donné toutes ses petites épargnes à ses soeurs, et
+les avait renvoyées en province. Croyant n'avoir plus
+qu'à mourir, il n'avait rien gardé. La situation de ces
+deux êtres abandonnés était donc épouvantable. Tous
+deux malades, tous deux brisés; l'un cloué sur un lit de
+douleur, l'autre allaitant un enfant, ne vivant que de
+pain et dormant sur la paille, n'étant pas même abritée
+dans cette mansarde dont elle n'osait pas faire réparer la
+fenêtre, puisqu'un secret de mort était lié à cette trace
+d'effraction, et n'ayant d'ailleurs pas la force de faire un
+pas. Et puis, ajoutez à ces empêchements une sorte d'apathie
+et d'impuissance morale, causée par les privations,
+l'épuisement, une habitude de fierté outrée, et
+l'isolement qui paralyse toutes les facultés: et vous
+comprendrez comment, pouvant avertir Eugénie et moi
+avec quelques précautions et un peu moins d'orgueil,
+ils se laissèrent dépérir en silence durant plusieurs semaines.</p>
+
+<p>L'enfant fut le seul qui ne souffrit pas trop de cette détresse.
+Sa mère avait peu de lait; mais la voisine partageait
+avec le nourrisson celui de son déjeuner, et chaque
+jour elle allait le promener dans ses bras au soleil du
+quai aux Fleurs. Il n'en faut pas davantage à un enfant
+de Paris pour croître comme une plante frêle, mais tenace,
+le long de ces murs humides où la vie se développe
+en dépit de tout, plus souffreteuse, plus délicate, et cependant
+plus intense qu'à l'air pur des champs.</p>
+
+<p>Pendant cette dure épreuve, la patience d'Arsène ne se
+démentit pas un instant; il ne proféra pas une seule
+plainte, quoiqu'il souffrît beaucoup, non de ses blessures,
+qui ne s'envenimèrent plus et se fermèrent peu à peu
+sans symptômes alarmants, mais d'une violente irritation
+du cerveau qui revenait sans cesse et faisait place à de
+profonds accablements. Entre l'exaltation et l'affaissement,
+il eut peu d'intervalles pour s'entretenir avec
+Marthe. Dans la fièvre, il s'imposait un silence absolu,
+et Marthe ignorait alors combien il était malade. Dans le
+calme, il ménageait à dessein ses forces, afin de pouvoir
+lutter contre le retour de la crise. Il résulta de cette résolution
+stoïque une guérison dont la lenteur surprit Marthe,
+parce qu'elle ne comprenait pas la gravité du mal, et
+dont la rapidité me parut inexplicable, lorsque, par la
+suite, je tins de la bouche d'Arsène le détail de tout ce
+qu'il avait souffert. Par instants, malgré la confiance qu'il
+avait su lui donner, Marthe s'effrayait pourtant de l'espèce
+d'indifférence avec laquelle il semblait attendre sa guérison
+sans la désirer. Elle pensait alors que ses facultés
+mentales avaient reçu une grave atteinte, et craignait
+qu'il n'en retrouvât jamais complètement la vigueur. Mais
+tandis qu'elle s'abandonnait à cette sinistre conjecture,
+Arsène, plein de persistance et de détermination, comptait
+les jours et les heures; et sentant les accès de son mal
+diminuer lentement, il en concluait avec raison qu'une
+grave rechute était imminente, à moins qu'il ne gardât
+les rênes de sa volonté toujours également tendues. Il
+voulait donc s'abstenir de toute émotion violente, de tout
+découragement puéril, et semblait ne pas voir l'horreur
+de la situation que Marthe partageait avec lui.</p>
+
+<p>Un jour qu'il avait les yeux fermés et semblait dormir,
+il entendit la vieille voisine exprimer de l'intérêt à
+Marthe, selon la portée de ses idées et de ses sentiments
+bons et humains sans doute, mais bornés et un peu grossiers.
+«Savez-vous, mon coeur, lui disait-elle, que c'est
+un grand malheur pour vous d'avoir été forcée de recueillir
+cet homme-là? Vous étiez déjà bien assez dépourvue,
+et voilà que vous êtes obligée de partager avec lui un
+pauvre morceau de pain quotidien qui vous ferait du lait
+pour votre enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Que ne puis-je partager, en effet, ma bonne amie!
+répondit Marthe avec un triste sourire; mais il ne mange
+pas une once de pain par jour dans sa soupe. Et quelle
+soupe! une goutte de lait dans une pinte d'eau; je ne
+comprends pas qu'il vive ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi cela va durer éternellement, cette maladie!
+répondit la vieille; il ne pourra jamais retrouver ses forces
+avec un pareil régime. Vous aurez beau faire, vous vous
+épuiserez sans pouvoir le sauver.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux mourir avec lui que de l'abandonner,
+dit Marthe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous faites mourir votre enfant? dit la
+vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu ne le permettra pas! s'écria Marthe épouvantée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas que cela arrive, reprit la vieille avec
+douceur; je ne dis pas non plus que votre dévouement
+pour ce réfugié soit poussé trop loin. Je sais ce qu'on doit
+à son prochain; mais ce serait à lui de comprendre qu'il
+ne se sauve de l'échafaud que pour vous conduire avec
+lui à l'hôpital. Le pauvre jeune homme ne peut pas savoir
+combien il vous nuit. Il ne voit pas qu'à dormir sur
+la paille, comme vous faites, avec une fenêtre ouverte
+sur le dos, vous ne pouvez pas durer longtemps. La maladie
+lui ôte la réflexion, c'est tout simple; mais si vous
+me permettiez de lui parler, je vous assure que le jour
+même il prendrait son parti de se traîner dehors comme
+il pourrait. Tenez, à nous deux, en le soutenant bien,
+nous le conduirions à l'hôpital; il y serait mieux qu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôpital! s'écria Marthe en pâlissant. N'avez-vous
+pas entendu dire (et ne me l'avez-vous pas répété),
+qu'il était enjoint aux médecins de livrer les blessés qui
+se confieraient à leurs soins, et que chaque malade accueilli
+dans un hospice était désigné à l'examen de la police
+par un écriteau placé au-dessus de son lit? Comment!
+la délation est imposée (sous peine d'être accusés
+de complicité) aux hommes dont les fonctions sont les
+plus saintes; et vous voulez que j'abandonne cette victime
+à la vengeance d'une société où de tels ordres sont acceptés
+de tous sans révolte, et peut-être sans horreur de
+la part de beaucoup de gens? Non, non, si le monde est
+devenu un coupe-gorge, du moins il reste dans le coeur
+des pauvres femmes, et sous les tuiles de nos mansardes,
+un peu de religion et d'humanité, n'est-ce pas, bonne
+voisine?</p>
+
+<p>&mdash;Allons! répondit la voisine en essuyant ses yeux
+avec le coin de son tablier, voilà que vous faites de moi
+ce que vous voulez. Je ne sais pas où vous prenez ce que
+vous dites, mon enfant; mais vous parlez selon Dieu et
+selon mon coeur. Je vais vous chercher un peu de lait et
+de sucre pour votre malade, et aussi pour ce cher trésor,
+ajouta-t-elle en embrassant l'enfant suspendu au sein de
+sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma chère amie, dit Marthe, ne vous dépouillez
+pas pour nous; vous avez déjà assez fait. Il n'est pas juste
+qu'à votre âge vous vous condamniez à souffrir. Nous
+sommes jeunes, nous autres, et nous avons la force de
+nous priver un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je veux me priver, si je veux souffrir, moi!
+s'écria la bonne femme tout en colère; me prenez-vous
+pour un mauvais coeur, pour une avare, pour une égoïste?
+Avez-vous le droit de me refuser, d'ailleurs, quand il s'agit
+d'un <i>amour d'enfant</i> comme le vôtre, et d'un malheureux
+que le bon Dieu nous confie?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'accepte, répondit Marthe en jetant ses
+bras amaigris et couverts de haillons au cou de la vieille
+femme; j'accepte avec joie. Un jour viendra, qui n'est
+pas loin peut-être, où nous vous rendrons tout le bien
+que vous nous faites maintenant; car Dieu aussi nous
+rendra la force et la liberté!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Marthe, dit Arsène d'une voix faible
+et mesurée, lorsque la voisine fut sortie. La liberté nous
+sera rendue, et la force nous reviendra. Ta pitié me
+sauve, et j'aurai mon tour. Va, ma pauvre Marthe, conserve
+ton courage, comme j'entretiens le mien dans le
+silence et la soumission. Il m'en faut plus qu'à toi pour
+te voir souffrir comme tu fais, et pour songer sans désespoir
+que non-seulement je ne puis te soulager, mais que
+encore j'augmente ta misère. Durant les premiers jours,
+je me suis souvent demandé si je ne ferais pas mieux de
+remonter sur les toits, et de m'en aller mourir dans quelque
+gouttière, comme un pauvre oiseau dont on a brisé
+l'aile; mais j'ai senti, à ma tendresse pour toi, que je
+surmonterais cette maladie; qu'à force de vouloir vivre
+je vivrais, et qu'en acceptant ton appui, je t'assurais le
+mien pour l'avenir. Vois-tu, Marthe, Dieu sait bien ce
+qu'il fait! Dans ta fierté, tu t'étais éloignée et cachée de
+moi. Tu voulais passer ta vie dans l'isolement, dans la
+douleur et dans le besoin, plutôt que d'accepter mon dévouement.
+A présent que la destinée m'a envoyé ici pour
+profiler du tien, tu ne pourras plus me repousser, tu
+n'auras plus le droit de refuser mon appui. Je ne t'offre
+rien que mon coeur et mes bras, Marthe; car je ne possède
+ni or, ni argent, ni vêtement, ni asile, ni talent,
+ni protection; mais mon coeur te chérit, et mes bras
+pourront te nourrir, toi et <i>ce cher trésor</i>, comme dit la
+voisine.»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Paul prit l'enfant et l'embrassa; c'était
+la première marque d'affection qu'il lui donnait. Jusqu'à
+ce jour, il l'avait souvent soutenu et bercé sur ses
+genoux pour soulager la mère; il l'avait endormi toutes
+les nuits à plusieurs reprises dans ses bras, et réchauffé
+contre sa poitrine, mais en lui donnant ces soins, il ne
+l'avait jamais caressé. En cet instant, une larme de tendresse
+coula de ses yeux sur le visage de l'enfant, et
+Marthe l'y recueillit avec ses lèvres. «Ah! mon Paul,
+ah! mon frère! s'écria-t-elle, si tu pouvais l'aimer, ce
+cher et douloureux trésor!</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Marthe, ne parlons pas de cela, répondit-il
+en lui rendant son fils. Je suis encore trop faible;
+je ne t'ai pas encore dit un mot là-dessus. Nous en parlerons,
+et tu seras contente de moi, je l'espère. En attentant,
+souffrons encore, puisque c'est la volonté divine.
+Je vois bien que tu jeûnes, je vois bien que tu couches
+sur le carreau avec une poignée de paille sous ta tête, et
+je n'ose pas seulement te dire: Reprends ton lit, et
+laisse-moi m'étendre sur cette litière; car, à cette idée-là,
+tu te révoltes, et tu m'accables d'une bonté qui me fait
+trop de mal et trop de bien. Il faut que je reste là, que
+je subisse la vue de tes fatigues, et que je sois calme, et
+que je dise: <i>Tout est bien!</i> Hélas! mon Dieu, faites que
+je remporte cette victoire jusqu'au bout!</p>
+
+<p>«Pourvu, Marthe, lui dit-il dans un autre moment de
+calme qu'il eut le lendemain, que tu n'ailles pas oublier
+ce que tu fais pour moi, et que tu ne viennes pas me
+dire un jour, quand je te le rappellerai, que tu n'as pas
+autant souffert que je veux bien le prétendre! C'est
+que je te connais, Marthe: tu es capable de cette perfidie-là.»</p>
+
+<p>Un pâle sourire effleura leurs lèvres à tous les deux;
+et, Marthe, se penchant sur lui, imprima un chaste baiser
+sur le front de son ami. C'était la première caresse
+qu'elle osait lui donner depuis cinq semaines qu'ils étaient
+enfermés ensemble tête à tête le jour et la nuit. Durant
+tout ce temps, chaque fois que Marthe, dans une effusion
+de douleur et d'effroi pour sa vie, s'était approchée
+de lui pour l'embrasser comme pour lui dire adieu, il
+l'avait toujours repoussée vivement, en lui disant avec
+une sorte de colère: «Laisse-moi. Tu veux donc me
+tuer?» C'étaient les seuls moments où le souvenir de sa
+passion avait paru se réveiller. Hors de ces émotions rapides
+et rares, que Marthe avait appris à ne plus provoquer
+par son élan fraternel, ils n'avaient pas échangé
+un mot qui fit allusion aux malheurs précédents. On eût
+dit qu'entre la paisible amitié de leur enfance et la tragique
+journée du cloître Saint-Méry il ne s'était rien
+passé, tant l'un mettait de délicatesse à détourner le
+souvenir des temps intermédiaires, tant l'autre éprouvait
+de honte et d'angoisse à les rappeler! Ce jour-là
+seulement tous deux y songèrent sans trouble au même
+moment, et tous deux comprirent que cette pensée pouvait
+cesser d'être amère. Paul, loin de repousser le baiser
+de Marthe, le rendit à son enfant avec plus de tendresse
+encore qu'il n'avait fait la veille, et il ajouta avec
+une sorte de gaieté mélancolique: «Sais-tu, Marthe,
+que cet enfant est charmant? On dit que ces petits êtres
+sont tous laids à cet âge-là; mais ceux qui parlent ainsi
+n'en ont jamais regardé un avec des yeux de père!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVIII.</h3>
+
+<p>Horace nous avait fait pressentir, dès les premiers jours
+de son assiduité au château de Chailly, les vues qu'il
+avait sur la vicomtesse et les espérances qu'il avait conçues.
+Eugénie l'avait raillé de sa fatuité; et moi, qui
+ne regardais point son succès comme impossible, je ne
+l'avais pas félicité de cette entreprise. Loin de là: je lui
+avais dit sans ambiguïté le peu de cas que je faisais du
+caractère de Léonie. Notre manière d'accueillir ses confidences
+lui avait déplu, et il ne nous en faisait plus depuis
+longtemps, lorsque le jour de sa victoire arriva,
+et le remplit d'un orgueil impossible à réprimer. Ce
+jour-là, en soupant avec nous, il ne put s'empêcher de
+ramener à tout propos, dans la conversation, les grâces
+imposantes, l'esprit supérieur, le tact exquis, toutes les
+séductions qu'il voulait nous faire admirer chez la vicomtesse.
+Eugénie, qui avait été sa couturière, et qui avait
+vu sa beauté, ses belles manières et son grand esprit en
+déshabillé, s'obstinait à ne pas partager cet enthousiasme
+et à déclarer cette femme hautaine dans sa familiarité,
+sèche et blessante jusque dans ses intentions protectrices.
+Le souvenir de Marthe, l'indignation qu'Eugénie
+éprouvait secrètement de la voir oubliée si lestement,
+rendirent ses contradictions un peu amères. Horace s'emporta,
+et la traita comme une péronnelle, qui devait du
+respect à madame de Chailly, et qui l'oubliait. Il affecta
+de lui dire qu'elle ne pouvait pas comprendre le charme
+d'une femme de cette condition et de ce mérite. «Mon
+cher Horace, lui répondit Eugénie avec la plus parfaite
+douceur, ce que vous dites là ne me fâche pas. Je n'ai
+jamais eu la prétention de lutter dans votre estime contre
+qui que ce soit. Si, en vous disant mon opinion avec
+franchise, je vous ai blessé, mon excuse est dans l'intérêt
+que je vous porte et dans la crainte que j'ai de
+vous voir tourmenté et humilié par cette belle dame, qui
+a joué beaucoup d'hommes aussi fins que vous, et qui
+s'en vante même devant ses <i>habilleuses</i>; ce que j'ai
+trouvé, quant à moi, de mauvais goût et de mauvais
+ton.»</p>
+
+<p>Horace était de plus en plus irrité. Je tâchai de le calmer
+en insistant sur la vérité des assertions d'Eugénie,
+et en le suppliant pour la dernière fois de bien réfléchir
+avant de s'exposer aux railleries de la vicomtesse. Ce
+fut alors que, blessé de cette idée, et ne pouvant plus
+se contenir, il nous ferma la bouche en nous annonçant
+dans des termes fort clairs, qu'il ne courait plus le risque
+d'être éconduit honteusement, et que si la vicomtesse
+prenait fantaisie d'ajouter une dépouille à la brochette
+de victimes qu'elle portait à l'épingle de son fichu, il
+pourrait bien, lui aussi, attacher ses couleurs à la boutonnière
+de son habit.</p>
+
+<p>«Vous ne le feriez pas, répliqua Eugénie froidement:
+car un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes
+fortunes.»</p>
+
+<p>Horace se mordit les lèvres; puis, il ajouta, après un
+moment de réflexion:</p>
+
+<p>«Un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes
+fortunes tant qu'il en est fier; mais quelquefois il s'en
+accuse, quand on le force à en rougir. C'est ce que je
+ferais, n'en doutez pas, envers la femme qui me pousserait
+à bout.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le système de votre ami le marquis de
+Vernes, lui répondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Le système du marquis, reprit Horace (et c'est un
+homme qui en sait plus que vous et moi sur ce chapitre),
+est d'empêcher qu'on se moque jamais de lui. Je n'ai pas
+la prétention de me faire son imitateur en adoptant les
+mêmes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons
+s'ils arrivent au même but.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que pense là-dessus le marquis
+de Vernes, dit Eugénie; mais, quant à moi, je suis sûre
+de ce que vous penseriez si vous vous trouviez dans un
+cas pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plait-il de me le dire? demanda Horace.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, répondit-elle. Vous pèseriez, dans un
+esprit de raison et de justice, les torts qu'on aurait eus
+envers vous, et ceux que vous seriez tenté d'avoir. Vous
+compareriez le tort qu'une femme peut vous faire en se
+vantant de vous avoir repoussé, et celui que vous lui feriez
+immanquablement en vous vantant de l'avoir vaincue;
+et vous verriez que ce serait vous venger tout au
+plus d'un ridicule par un outrage. Car le monde (oui, j'en
+suis sûre, le grand monde comme l'opinion populaire)
+respecte la femme qui est respectée par son amant, et
+méprise celle que son amant méprise. On lui fait un crime
+de s'être trompée; et il faut reconnaître que, sous ce
+rapport, les femmes sont fort à plaindre, puisque les
+plus prudentes et les plus habiles sont encore exposées
+à être insultées par l'homme qui les implorait la veille.
+Voyons, n'en est-il pas ainsi, Horace? ne riez pas et répondez.
+Pour être écouté de la vicomtesse elle-même,
+que je ne crois pas très farouche, ne seriez-vous pas
+obligé d'être bien assidu, bien humble, bien suppliant
+pendant quelque temps? Ne vous faudrait-il pas montrer
+de l'amour ou en faire le semblant? Dites!</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie, ma chère, répliqua Horace, demi-troublé,
+demi-satisfait de ce qu'il prenait pour une interrogation
+détournée, vous faites des questions fort indiscrètes;
+et je ne suis pas forcé de vous rendre compte de
+ce qui a pu ou de ce qui pourrait se passer entre la vicomtesse
+et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous
+pouvez répondre sans compromettre personne, et je ne
+vous pose qu'une question de principes. N'est-il pas certain
+que vous ne feriez pas la cour à une femme qui se
+livrerait sans combats?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez, je ne conçois pas qu'on s'adresse à
+d'autres femmes qu'à celles qui se défendent, et dont la
+conquête est périlleuse et difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais votre fierté à cet égard, et je dis qu'en
+ce cas vous n'aurez jamais le droit de trahir aucune
+femme, parce que vous n'en posséderez aucune à qui
+vous n'ayez juré respect, dévouement et discrétion. La
+diffamer après, serait donc une lâcheté et un parjure.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère amie, reprit Horace, je sais que vous
+avez cultivé la controverse à la salle Taitbout; je sais
+par conséquent que toutes vos conclusions seront toujours
+à l'avantage des droits féminins. Mais quelque subtile
+que soit votre argumentation, je vous répondrai que
+je n'acquiesce pas à cette domination que les femmes
+doivent s'arroger selon vous. Je ne trouve pas juste que
+vous ayez le droit de nous faire passer pour des sots,
+pour des impertinents ou pour des esclaves, sans que
+nous puissions invoquer l'égalité. Eh quoi! une coquette
+m'attirerait à ses pieds, m'agacerait durant des
+semaines entières, triompherait de ma prudence, me
+donnerait enfin sur elle, en échange de sa victoire, les
+droits d'un époux et d'un maître, et puis elle recommencerait
+le lendemain avec un autre, et se débarrasserait
+de moi en disant à mon successeur, à ses amis,
+à ses femmes de chambre: «Vous voyez bien ce paltoquet?
+il m'a obsédée de ses désirs; mais je l'ai remis
+à sa place, et j'ai rabattu son sot amour-propre!» Ce
+serait un peu trop fort, et, par ma foi, je ne suis pas
+disposé à me laisser jouer ainsi. Je trouve qu'un ridicule
+est aussi sérieux qu'aucune autre honte. C'est même peut-être
+en France, à l'heure qu'il est, la pire de toutes; et
+la femme qui me l'infligera peut s'attendre à de franches
+représailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C'est
+la peine du talion qui régit nos codes.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous acceptez cette peine-là comme juste et humaine,
+répondit Eugénie, je n'ai plus rien à dire. En ce
+cas, vous souscrivez à la peine de mort et à toutes les
+autres institutions barbares, au-dessus desquelles je pensais
+que votre coeur s'était élevé. Du moins, je vous l'avais
+entendu affirmer; et j'aurais cru que, dans ces actes de
+conduite personnelle où nous pouvons tous corriger l'ineptie
+et la cruauté des lois, dans vos rapports avec l'opinion,
+par exemple, vous chercheriez plus de grandeur
+et de noblesse que vous n'en professez en ce moment.
+Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j'espère que
+tout ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes
+gens, l'<i>histoire de parler</i>, et que dans l'occasion vos
+actions vaudront mieux que vos paroles.»</p>
+
+<p>Malgré la résistance d'Horace, les nobles sentiments
+d'Eugénie firent impression sur lui. Quand elle fut sortie,
+il me dit avec un généreux entraînement:</p>
+
+<p>«Ton Eugénie est une créature supérieure, et je crois
+qu'elle a, sinon autant d'esprit, du moins plus d'idées
+que ma vicomtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc <i>tienne</i> décidément, mon pauvre Horace?
+lui dis-je en lui prenant la main. Eh bien! j'en suis
+réellement affligé, je te l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc? s'écria-t-il avec un rire superbe.
+Vraiment, vous êtes étonnants, Eugénie et toi, avec vos
+compliments de condoléances. Ne dirait-on pas que je suis
+le plus malheureux des hommes, parce que je possède
+la plus adorable et la plus séduisante des femmes? Je ne
+sais pas si elle est une héroïne de roman parfaite, telle
+que vous la voudriez; mais pour moi, qui suis plus modeste,
+c'est une belle conquête, une maîtresse délirante.</p>
+
+<p>&mdash;L'aimes-tu? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable m'emporte si je le sais, répondit-il d'un
+air léger. Tu m'en demandes trop long. J'ai aimé, et je
+crois que ce sera pour la première et la dernière fois de
+ma vie. Désormais, je ne peux plus chercher dans les
+femmes qu'une distraction à mon ennui, une excitation
+pour mon coeur à demi éteint. Je vais à l'amour comme
+on va à la guerre, avec fort peu de sentiment d'humanité,
+pas une idée de vertu, beaucoup d'ambition et pas
+mal d'amour-propre. Je t'avoue que ma vanité est caressée
+par cette victoire, parce qu'elle m'a coûté du temps
+et de la peine. Quel mal y trouves-tu? Vas-tu faire le pédant?
+Oublies-tu que j'ai vingt ans, et que si mes sentiments
+sont déjà morts, mes passions sont encore dans
+toute leur violence?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que tout cela me paraît faux et guindé, lui
+dis-je. Je te parle dans la sincérité de mon coeur, Horace,
+sans aucun ménagement pour cette vanité derrière laquelle
+tu te réfugies, et qui me paraît un sentiment trop
+petit pour toi. Non, le grand sentiment, le grand amour
+n'est pas mort dans ton sein; je crois même qu'il n'y est
+pas encore éclos, et que tu n'as point aimé jusqu'ici. Je
+crois que de nobles passions, étouffées longtemps par
+l'ignorance et l'amour-propre, fermentent chez toi, et
+vont faire ton supplice, si elles ne font pas ton bonheur.
+Oh! mon cher Horace, tu n'es pas, tu ne peux pas être
+le don Juan que décrit Hoffmann, encore moins celui de
+Byron. Ces créations poétiques occupent trop ton cerveau,
+et tu le manières pour les faire passer dans la réalité
+de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant que
+ces fantômes-là. Tu n'es pas brisé par la perte de ton
+premier amour; ce n'a été qu'un essai malheureux.
+Prends garde que le second, en dépit de la légèreté que
+tu veux y mettre, ne soit l'amour sérieux et fatal de
+ta vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'il en est ainsi, répondit Horace, dont
+l'orgueil accepta facilement mes suppositions, vogue la
+galère! Léonie est bien faite pour inspirer une passion
+véritable; car elle l'éprouve, je n'en peux pas douter.
+Oui, Théophile, je suis ardemment aimé, et cette femme
+est prête à faire pour moi les plus grands sacrifices, les
+plus grandes folies. Peut-être que cet amour éveillera le
+mien, et que nous aurons ensemble des jours agités. C'est
+tout ce que je demande à la destinée pour sortir de la
+torpeur odieuse où je me sentais plongé naguère.</p>
+
+<p>&mdash;Horace, m'écriai-je, elle ne t'aime pas. Elle n'a
+jamais rien aimé, et elle n'aimera jamais personne; car
+elle n'aime pas ses enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Absurdités, pédagogie que tout cela! répondit-il
+avec humeur. Je suis charmé qu'elle n'aime rien, et
+qu'elle me livre un coeur encore vierge. C'est plus que
+je n'espérais, et ce que tu dis là m'exalte au lieu de me
+refroidir. Pardieu! si elle était bonne épouse et bonne
+mère, elle ne pourrait pas être une amante passionnée.
+Tu me prends pour un enfant. Crois-tu que je puisse me
+faire illusion sur elle, et que je n'aie pas senti ses transports
+aujourd'hui? Ah! que ton ivresse était différente
+du chaste abandon de Marthe! Celle-là était une religieuse,
+une sainte; amour et respect à sa mémoire, à
+jamais sacrée! Mais Léonie! c'est une femme, c'est une
+tigresse, un démon!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une comédienne, repris-je tristement. Malheur
+à toi, quand tu rentreras avec elle dans la coulisse!</p>
+
+<p>Si la vicomtesse avait eu auprès d'elle en ce moment
+un ami véritable, il lui aurait dit les mêmes choses d'Horace
+que je disais d'elle à celui-ci; mais livrée au désir
+exalté d'être aimée avec toute la fureur romantique
+qu'elle trouvait dans les livres, et qu'aucun homme de
+sa caste ne lui avait encore exprimée, elle n'eût pas
+mieux reçu un bon conseil qu'Horace n'écouta les miens.
+Elle se livra à lui, croyant inspirer une passion violente,
+et entraînée seulement par la vanité et la curiosité. On
+peut donc dire qu'ils étaient à <i>deux de jeu</i>.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment une
+femme aussi pénétrante, formée de bonne heure par les
+leçons du marquis de Vernes à la ruse envers les hommes
+et à la prévoyance devant les événements, put se tromper
+sur le compte d'Horace, comme le fit la vicomtesse.
+Elle se flatta de trouver en lui un dévouement romanesque
+que rien ne pourrait ébranler, une admiration
+qui n'y regarderait pas de trop près, une sorte de vanité
+modeste qui se tiendrait toujours pour honorée de
+la possession d'une femme comme elle. Elle s'abusait
+beaucoup: Horace, enivré durant quelques jours, devait
+bientôt, éclairé subitement dans son inexpérience
+par les intérêts de son amour-propre, lutter avec force
+contre celui de Léonie. Je ne puis m'expliquer l'erreur
+de cette femme, sinon en me rappelant qu'elle s'était
+aventurée sur un terrain tout à fait inconnu, en choisissant
+l'objet de son amour dans la classe bourgeoise.
+Elle n'avait certainement aucun préjugé aristocratique.
+Elle s'était donc fait un type de supériorité intellectuelle,
+et elle le rêvait dans un rang obscur, afin de lui
+donner plus d'étrangeté, de mystère, et de poésie. Elle
+avait l'imagination aussi vive que le coeur froid, il ne faut
+pas l'oublier. Ennuyée de tout ce qu'elle connaissait, et sachant
+d'avance par coeur toutes les phrases dont ses nobles
+adorateurs articulaient les premières syllabes, elle trouva,
+dans l'originale brusquerie d'Horace, la nouveauté dont
+elle avait soif. Mais, en devinant le mérite de l'homme
+sans naissance, elle ne pressentit pas les défauts de
+l'homme sans usage, sans <i>savoir-vivre</i>, comme disait
+le vieux marquis avec une grande justesse d'expression.
+Dans une société sans principes, le point d'honneur qui
+en tient lieu, et l'éducation qui en fait affecter le semblant,
+sont des avantages plus réels qu'on ne pense.</p>
+
+<p>Horace sentait cette espèce de supériorité de ce qu'on
+appelle la bonne compagnie. Amoureux de tout ce qui
+pouvait l'élever et le grandir, il eût voulu se l'inoculer.
+Mais s'il y réussit dans les petites choses, il ne put le
+faire dans les grandes. Le naturel et l'habitude furent
+vaincus là où l'étiquette ne commandait que des sacrifices
+faciles; mais lorsqu'elle ordonna celui de la vanité,
+elle fut impuissante, et l'amour-propre un peu grossier,
+la présomption un peu déplacée, la personnalité un peu
+âpre de l'homme <i>du tiers</i>, reprirent le dessus. C'était
+tout le contraire de ce qu'eût souhaité la vicomtesse.
+Elle aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d'Horace;
+elle trouva qu'il la perdait trop vite. Elle espérait de sa
+part une grande abnégation, une sorte d'héroïsme en
+amour; elle n'en trouva pas en lui le moindre élan.</p>
+
+<p>Cependant, comme le coeur de ce jeune homme n'était
+pas corrompu, mais seulement faussé, il éprouva, durant
+les premiers jours, une reconnaissance vraie pour
+la vicomtesse. Il le lui exprima avec talent, et elle se
+crut enfin adorée, comme elle avait l'ambition de l'être.
+Il y eut même une sorte de grandeur dans la manière
+dont Horace accepta sans méfiance, sans curiosité, et
+sans inquiétude, le passé de sa nouvelle maîtresse. Elle
+lui disait qu'il était le premier homme qu'elle eût aimé.
+Elle disait vrai en ce sens qu'il était le premier homme
+qu'elle eût aimé de cette manière. Horace n'hésitait point
+à la prendre au mot. Il acceptait sans peine l'idée qu'aucun
+homme n'avait pu mériter l'amour qu'il inspirait;
+et quant aux peccadilles dont il pensait bien que la vie
+de Léonie n'était point exempte, il s'en souciait si peu,
+qu'il ne lui fit à cet égard aucune question indiscrète. Il
+ne connut point avec elle cette jalousie rétroactive qui
+avait fait de ses amours avec Marthe un double supplice.
+D'une part, ses idées sur le mérite des femmes s'étaient
+beaucoup modifiées dans la société de la vicomtesse et à
+l'école du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chasteté
+bourgeoise dont il avait fait longtemps son idéal,
+mais bien la désinvolture leste et galante d'une femme à
+la mode. D'autre part, il n'était pas humilié des prédécesseurs
+que lui avait donnés la vicomtesse, comme il
+l'avait été de succéder dans le coeur de Marthe à M. Poisson,
+le cafetier, et (selon ses suppositions) à Paul Arsène,
+le garçon de café. Chez Léonie, c'était à des
+grands seigneurs sans doute, à des ducs, à des princes
+peut-être, qu'il succédait; et cette brillante avant-garde,
+qui avait ouvert et précédé sa marche triomphale, lui
+paraissait un cortège dont on ne devait pas rougir. La
+pauvre Marthe, pour avoir accepté avec douceur et repentance
+le reproche d'une seule erreur, avait été accablée
+par l'orgueil ombrageux d'Horace. La fière vicomtesse,
+prête à se vanter d'une longue série de fautes, fut
+respectée, grâce à ce même orgueil.</p>
+
+<p>Interrogée comme Marthe l'avait été, la vicomtesse
+n'eût pas daigné répondre. L'eût-elle fait, elle n'eût caché
+aucune de ses actions. Elle n'était pas hypocrite de
+principes. Tout au contraire, elle avait à cet égard un
+certain cynisme voltairien qui donnait un démenti formel
+à ses hypocrisies de sentiment. Elle n'avait pas la prétention
+d'être une femme vertueuse, mais bien celle d'être
+une âme jeune, ardente, ouverte aux passions qu'on saurait
+lui inspirer. C'était une sorte de prostitution de coeur,
+car elle allait s'offrant à tous les désirs, se faisant respecter
+par ce mot: «Je ne peux pas aimer;» se laissant
+attaquer par cet autre qu'elle ajoutait pour certains hommes:
+«Je voudrais pouvoir aimer.»</p>
+
+<p>Lorsque Horace devint son amant, elle était à peu près
+seule avec lui dans une sorte d'intimité au château de
+Chailly. Le comte de Meilleraie s'était absenté, les adorateurs
+d'habitude s'étaient dispersés; le choléra avait
+effrayé les uns, et apporté aux autres des héritages précieux
+ou des pertes sensibles. Cependant le fléau s'éloignait
+de nos contrées, et Léonie ne rappelait pas sa cour
+autour d'elle. Absorbée par son nouvel amour, et embarrassée
+peut-être d'en faire accepter les apparences à ses
+amis, elle écartait toutes les visites, en répondant à toutes
+les lettres, qu'elle était à la veille de retourner à Paris.
+Cependant, les semaines se succédaient, et Horace triomphait
+secrètement (trop secrètement à son gré) de l'absence
+de ses rivaux.</p>
+
+<p>Malgré ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse,
+à cause de sa belle-mère et de ses enfants,
+exigea d'Horace le plus profond mystère. Grâce à l'aplomb
+de Léonie, plus encore qu'au voisinage des habitations
+respectives et aux précautions prises, le secret de
+cette liaison ne transpira point. Les moeurs de Léonie,
+ses discours, ses prétentions, ses réticences, ses demi-aveux,
+tout son mélange de franchise et de fausseté,
+avaient fait de sa vie à l'extérieur quelque chose d'énigmatique,
+que les amants heureux s'étaient plu à voiler
+pour rendre leur gloire plus piquante, et les amants rebutés
+à respecter, pour adoucir la honte de leur position.
+Horace passa pour un intime de plus, pour un de ces assidus
+dont on disait: Ils sont tous heureux, ou bien il n'y
+en a pas un seul; tous sont également favorisés ou tenus
+à distance. Ce n'était pas ainsi qu'Horace eût arrangé son
+rôle, si on lui en eût laissé le choix; son principal sentiment
+auprès de Léonie avait été le désir d'écraser tous
+ses rivaux dans l'apparence, sinon dans la réalité, et de
+faire dire de lui: «Voilà celui qu'elle favorise; aucun
+autre n'est écouté.» Il souffrit donc bien vite de l'obscurité
+de sa position et du peu de retentissement de sa
+victoire. Il s'en consola en la confiant sous le sceau du
+secret, non-seulement à moi, mais à quelques autres personnes
+qu'il ne connaissait pas assez pour les traiter avec
+cet abandon, et qui, le jugeant extrêmement fat, ne voulurent
+pas croire à son succès.</p>
+
+<p>Ces indiscrétions tournèrent donc à la honte d'Horace
+et à la glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les
+démentit en disant, avec un sang-froid admirable et une
+douceur angélique, que cela était impossible, parce qu'Horace
+était un homme d'honneur, incapable d'inventer et
+de répandre un fait contraire à la vérité. Mais lorsqu'elle
+le revit tête à tête, elle lui fit sentir sa faute avec des
+ménagements si cruels et une bonté si mordante, qu'il
+fut forcé, tout en étouffant de rage, de se lancer auprès
+d'elle dans un système de dénégations et de mensonges
+pour reconquérir sa confiance et son estime. Mais c'en
+était fait déjà pour jamais. La curiosité de Léonie était satisfaite;
+sa vanité était assouvie par toutes les louanges
+ampoulées qu'Horace lui avait prodiguées, au lieu d'ardeur,
+dans ses épanchements, au lieu d'affection, dans
+ses épîtres en prose et en vers. Il avait épuisé pour elle
+tout son vocabulaire ébouriffant de l'amour à la mode;
+il l'avait saturée d'épithètes délirantes, et ses billets
+étaient criblés de points d'exclamation. Léonie en avait
+assez. En femme d'esprit, elle s'était vite lassée de tout
+ce mauvais goût poétique. En diplomate clairvoyant, elle
+avait reconnu que cet amour-là n'était différent de celui
+qu'elle connaissait que par l'expression, et que ce n'était
+pas la peine de s'exposer vis-à-vis du public à des propos
+ridicules, pour écouter un jargon d'amour qui ne l'était
+pas moins. Après un mois de cette expérience, chaque
+jour plus froide et plus triste, Léonie résolut de se débarrasser
+peu à peu de cette intrigue, afin de pouvoir, en
+attendant mieux, retourner au comte de Meilleraie, qui
+était un homme d'excellent ton.</p>
+
+<p>La vicomtesse, qui ne rougissait point de ses fautes,
+rougissait fort souvent de ceux qui les lui avaient fait
+commettre; et de là venait qu'en se confessant parfois
+avec beaucoup de candeur, il ne lui était jamais arrivé de
+nommer personne. Elle avait douloureusement commencé
+à nourrir cette honte mystérieuse en devenant la proie
+du vieux marquis. Elle n'avait conservé avec lui que des
+relations filiales: mais elle n'avait pas trouvé dans ses
+autres amours de quoi s'enorgueillir assez pour effacer
+cette blessure, et laver cette tache à ses propres yeux.
+Elle en avait gardé une haine et un mépris profonds pour
+les hommes qui ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient
+plus; et même à l'égard de ceux qui étaient en
+possession de lui plaire, elle nourrissait une méfiance
+continuelle. Elle n'avait jamais ratifié leur puissance sur
+elle par des confidences à ses amis (il faut en excepter le
+marquis, à qui elle disait presque tout), encore moins
+par des démarches compromettantes. En général, elle
+avait été secondée par la délicatesse de leurs procédés et
+la froideur de leur rupture, parce que c'étaient des hommes
+du monde, également incapables d'un regret et d'une
+vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa
+prudence; Horace, qu'elle avait jugé si pur, si épris, si
+naïf; Horace, dont elle ne s'était pas défiée, lui parut le
+plus misérable de tous, lorsqu'il voulut s'imposer à elle
+pour amant aux yeux d'autrui. Elle en fut si révoltée,
+que non-seulement elle jura de l'éconduire au plus vite,
+mais encore de se venger en ne laissant pas derrière elle
+la moindre trace de ses bontés pour lui. «Tu seras puni
+par où tu as péché, lui disait-elle en son âme ulcérée;
+tu as voulu passer pour mon maître, et, à la première
+occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuité
+retombera sur ta tête; et où tu as semé la gloriole, tu ne
+recueilleras que la honte et le ridicule.»</p>
+
+<p>Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle
+lutte s'engagea entre eux, non plus pour se dominer mutuellement,
+mais pour se détruire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIX.</h3>
+
+<p>Cependant nous ignorions absolument le sort de trois
+personnes qui nous intéressaient au plus haut point:
+Marthe, que nous étions déjà habitués à regarder comme
+perdue à jamais pour nous; Laravinière, que ses amis
+cherchaient sans pouvoir le retrouver; et Arsène, qui
+nous avait promis de nous écrire, et dont nous ne recevions
+pas plus de nouvelles que des deux autres. La disparition
+de Jean avait été complète. On présumait bien
+qu'il était mort au cloître Saint-Méry, car les bousingots
+les plus courageux l'avaient suivi durant toute la journée
+du 5 juin; mais dans la nuit ils s'étaient dispersés pour
+chercher des armes, des munitions et du renfort. Le 6 au
+matin, il leur avait été impossible de se réunir aux insurgés,
+que la troupe, échelonnée sur tous les points, parquait
+dans leur dernière retraite. Je ne saurais affirmer
+que ces étudiants eussent tous mis une audace bien persévérante
+à opérer cette jonction; mais il est certain que
+plusieurs la tentèrent, et qu'à la prise de la maison où
+leur chef était retranché, ils profitèrent de la confusion
+pour s'efforcer de le retrouver, afin d'aider à son évasion,
+ou tout au moins de recueillir son cadavre. Cette dernière
+consolation leur fut refusée. Louvet retrouva seulement
+sa casquette rouge, qu'il garda comme une relique, et il
+ne put savoir si son ami était parmi les prisonniers. Plus
+tard, le procès qu'on instruisait contre les victimes n'amena
+aucune découverte, car il n'y fut pas fait mention
+de Laravinière. Ses amis le pleurèrent, et se réunirent
+pour honorer sa mémoire par des discours et des chants
+funèbres, dont l'un d'eux composa les paroles et un autre
+la musique.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image22.png"></p>
+<br>
+
+<p>Ils m'écrivirent à cette occasion pour me demander si
+je n'avais pas de nouvelles de Paul Arsène, et c'est ainsi
+que j'appris que lui aussi avait disparu. J'écrivis à ses
+soeurs, qui n'étaient pas plus avancées que moi. Louison
+nous répondit une lettre de lamentations où elle exprimait
+assez ingénument sa tendresse intéressée pour son
+frère. Elle terminait en disant: «Nous avons perdu notre
+unique soutien, et nous voilà forcées de travailler sans
+relâche pour ne pas tomber dans la misère.»</p>
+
+<p>Pendant que nous étions tous livrés à ces perplexités,
+auxquelles Horace n'avait guère le loisir de prendre part,
+bien qu'il donnât des regrets sincères à Jean et à Paul
+quand on l'y faisait songer, Paul entrait en convalescence
+dans la mansarde ignorée de la pauvre Marthe. Celle-ci
+commençait à sortir, et s'était assurée de la tranquillité
+qui régnait enfin dans le quartier. Bien que les voisins
+des mansardes eussent quelque soupçon d'un <i>patriote</i>
+réfugié chez elle, ce secret fut religieusement gardé, et
+la police ne surveilla pas ses mouvements. Cependant il
+était bien important qu'Arsène, dès qu'il voudrait sortir,
+changeât de quartier, et s'éloignât d'un lieu où certainement
+sa figure avait été remarquée dans les barricades
+et dans la maison mitraillée. Il ne pourrait se montrer
+trois fois dans les rues environnantes sans que des témoins
+malveillants ou maladroits fissent sur lui tout
+haut des remarques qu'une oreille d'espion pouvait saisir
+au passage. Il résolut donc d'aller demeurer à l'autre
+extrémité de Paris. La difficulté n'était pas de sortir de
+sa retraite: il commençait à marcher, et, en descendant
+le soir avec précaution, il était facile de s'esquiver sans
+être vu. Mais il n'osait pas abandonner Marthe, dans
+l'état de misère où elle se trouvait, aux persécutions
+d'un propriétaire qu'elle ne pouvait pas payer, et qui, en
+vérifiant l'état des lieux, remarquerait certainement l'effraction
+de la fenêtre; alors ce créancier courroucé livrerait
+peut-être Marthe aux poursuites de la police. Enfin,
+comme en restant les bras croisés il ne détournerait pas
+ce péril, Paul se décida à sortir de la maison avant le jour
+de l'échéance, et s'alla confier à Louvet, qui sur-le-champ
+le mit en fiacre, l'installa à Belleville, et alla porter à la
+vieille voisine l'argent nécessaire pour tirer Marthe d'embarras.
+On chercha ensuite un ouvrier dévoué à la cause
+républicaine: ce ne fut pas difficile à trouver; on lui fit
+réparer sans bruit la lucarne, et Louvet amena Marthe,
+l'enfant et la voisine, qui ne voulait plus les quitter, dans
+le pauvre local où il avait établi Arsène sous son propre
+nom, en lui prêtant son passe-port. Ce Louvet était un
+excellent jeune homme, le plus pauvre et par conséquent
+le plus généreux de tous ceux qu'Arsène avait connus
+dans l'intimité de Laravinière. Paul souffrait de ne pouvoir
+immédiatement lui rembourser les avances qu'il lui
+faisait avec tant d'empressement; mais, à cause de Marthe,
+il était forcé de les accepter. Louvet ne lui avait pas
+donné le temps de les solliciter; en route il lui promit le
+secret sur toutes choses, et il le garda si religieusement,
+que ce changement de situation me laissa dans la même
+ignorance où j'étais sur le compte de Marthe et d'Arsène.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image23.png"></p>
+<br>
+
+<p>A peine établi à Belleville, Paul chercha de l'ouvrage;
+mais il était encore si faible, qu'il ne put supporter la fatigue,
+et fut renvoyé. Il se reposa deux ou trois jours,
+reprit courage, et s'offrit pour journalier à un maître
+paveur. Arsène n'avait pas de temps à perdre, et pas de
+choix à faire. Le pain commençait à manquer. Il n'entendait
+rien à la besogne qui lui était confiée; on le renvoya
+encore. Il fut tour à tour garçon chez un marchand de
+vins, batteur de plâtre, commissionnaire, machiniste au
+théâtre de Belleville, ouvrier cordonnier, terrassier, brasseur,
+gâche, gindre, et je ne sais quoi encore. Partout
+il offrit ses bras et ses sueurs, là où il trouva à gagner
+un morceau de pain. Il ne put rester nulle part, parce
+que sa santé n'était pas rétablie, et que, malgré son zèle,
+il faisait moins de besogne que le premier venu. La misère
+devenait chaque jour plus horrible. Les vêtements
+s'en allaient par lambeaux. La voisine avait beau tricoter,
+elle ne gagnait presque rien. Marthe ne pouvait trouver
+d'ouvrage; sa pâleur, ses haillons, et son état de nourrice,
+lui nuisaient partout. Elle alla faire des ménages à
+six francs par mois. Et puis elle réussit à être couturière
+des comparses du théâtre de Belleville; et comme elle
+n'était pas souvent payée par ces dames, elle se décida
+à solliciter à ce théâtre l'emploi d'ouvreuse de loges. On
+lui prouva que c'était trop d'ambition, que la place était
+importante; mais par pitié on lui accorda celle d'habilleuse,
+et les <i>grandes coquettes</i> furent contentes de son
+adresse et de sa promptitude.</p>
+
+<p>Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de
+machiniste, avait écouté les pièces et observé les acteurs
+avec attention, songea à s'essayer sur le théâtre. Il avait
+une mémoire prodigieuse. Il lui suffisait d'entendre deux
+répétitions pour savoir tous les rôles par coeur. On l'examina:
+on trouva qu'il ne manquait pas de dispositions
+pour le genre sérieux; mais tous les emplois de ce genre
+étaient envahis, et il n'y avait de vacant qu'un emploi
+de comique, où il débuta par le rôle d'un valet fripon et
+battu. Arsène se traîna sur les planches, la mort dans
+l'âme, les genoux tremblants de honte et de répugnance,
+l'estomac affamé, les dents serrés de colère, de fièvre et
+d'émotion. Il joua tristement, froidement, et fut outrageusement
+sifflé. Il supporta cet affront avec une indifférence
+stoïque. Il n'avait pas été braver ce public pour
+satisfaire un sot amour-propre: c'était une tentative désespérée,
+entre vingt autres, pour nourrir sa femme et
+son enfant; car il avait épousé Marthe dans son coeur, et
+adopté le fils d'Horace devant Dieu. Le directeur, en
+homme habitué à ces sortes de désastres, rit de la mésaventure
+de son débutant, et l'engagea à ne pas se risquer
+davantage; mais il remarqua le sang-froid et la présence
+d'esprit dont il avait fait preuve au milieu de l'orage,
+sa prononciation nette, sa diction pure, sa mémoire infaillible,
+et son entente du dialogue. Il conçut des espérances
+sur son avenir, et, pour lui fournir les moyens de
+se former sans irriter le public de Belleville, il lui donna
+l'emploi de souffleur, dont il s'acquitta parfaitement. En
+peu de temps, Arsène montra qu'il s'entendait aussi aux
+costumes et aux décors, qu'il croquait vite et bien, qu'il
+avait du goût et de la science. Ce qu'il avait vu et copié
+chez M. Dusommerard lui servit en cette occasion. La
+modestie de ses prétentions, sa probité, son activité, son
+esprit d'ordre et d'administration, achevèrent de le rendre
+précieux, et il devint enfin, après plusieurs mois de
+désespoir, d'anxiétés, de souffrances et d'expédients, une
+sorte de factotum au théâtre, avec des honoraires de
+quelques centaines de francs assurés et bien servis.</p>
+
+<p>De son côté, tout en habillant les actrices et en assistant
+dans la coulisse aux représentations, Marthe s'était
+familiarisée avec la scène. Sa vive intelligence avait saisi
+les côtés faibles et forts du métier. Elle retenait, comme
+malgré elle, des scènes entières, et, rentrée dans son grenier,
+elle en causait avec Arsène, analysait la pièce avec
+supériorité, critiquait l'exécution avec justesse, et, après
+avoir contrefait avec malice et enjouement la méchante
+manière des actrices, elle disait leur rôle comme elle le
+sentait, avec naturel, avec distinction, et avec une émotion
+touchante, qui plusieurs fois humecta les paupières
+d'Arsène et fit sangloter la vieille voisine, tandis que l'enfant,
+étonné des gestes et des inflexions de voix de sa
+mère, se rejetait en criant dans le sein de la vieille
+Olympe. Un jour Arsène s'écria: «Marthe, si tu voulais,
+tu serais une grande actrice.</p>
+
+<p>&mdash;J'essaierais, répondit-elle, si j'étais sûre de conserver
+ton estime.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi la perdrais-tu? répondit-il; ne suis-je
+pas, moi, un ex-mauvais acteur?»</p>
+
+<p>Marthe protégée par la <i>grande coquette</i>, qui voulait
+faire pièce à une <i>ingénue</i>, sa rivale et son ennemie, débuta
+dans un premier rôle, et elle eut un succès éclatant.
+Elle fut engagée quinze jours après, avec cinq cent francs
+d'appointements, non compris les costumes, et trois mois
+de congé. C'était une fortune; l'aisance et la sécurité
+vinrent donc relever ce pauvre ménage. La mère Olympe
+fut associée au bien-être; et, tout enflée de la brillante
+condition de ses jeunes amis, elle promenait l'enfant dans
+les rues pittoresques de Belleville, d'un air de triomphe,
+cherchant des promeneurs ou des commères à qui elle
+put dire, en l'élevant dans ses bras: «C'est le fils de madame
+Arsène!»</p>
+
+<p>Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant
+sous le même toit, tout en laissant croire autour d'elle
+qu'elle était unie à lui, Marthe n'était cependant ni la
+femme ni la maîtresse de Paul Arsène. Il y a des conditions
+où un pareil mensonge est un acte d'impudence ou
+d'hypocrisie. Dans celle où se trouvait Marthe, c'était un
+acte de prudence et de dignité, sans lequel elle n'eût pas
+échappé aux malignes investigations et aux prétentions
+insultantes de son entourage. Le couple modeste et résigné
+avait reconnu l'impossibilité où il était de se soutenir
+dans la dure mais honorable classe des travailleurs.
+Certes, il ne répugnait ni à l'un ni à l'autre de persévérer
+dans la voie péniblement tracée par ses pères; certes, ni
+l'un ni l'autre ne se sentait porté par goût et par ambition
+vers la vocation vagabonde de l'artiste bohémien;
+mais il est certain que le domaine de l'art était le seul où
+ils pussent trouver un refuge pour leur existence matérielle,
+un milieu pour le développement de leur vie intellectuelle.
+Dans la hiérarchie sociale, toutes les positions
+s'acquièrent encore par droit d'hérédité. Celles qui s'enlèvent
+par droit de conquête sont exceptionnelles. Dans
+le prolétariat, comme dans les autres classes, elles exigent
+certains talents particuliers qu'Arsène n'avait pas et ne
+pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occupé
+seulement de procurer quelque bien-être aux objets
+de son affection, il n'avait pas songé à se perfectionner
+dans une spécialité quelconque. Il eût fait volontiers quelque
+dur et patient apprentissage, s'il eût été seul au
+monde; mais, toujours chargé d'une famille, il avait été
+au plus pressé, acceptant toute besogne, pourvu qu'elle
+fût assez lucrative pour remplir le but généreux qu'il
+s'était proposé. Par surcroît de malheur, la force physique
+lui avait manqué au moment où elle lui eût été plus
+nécessaire. Il fallait donc qu'il allât grossir le nombre,
+énorme déjà, des enfants perdus de cette civilisation
+égoïste qui a oublié de trouver l'emploi des pauvres maladifs
+et intelligents. A ceux-là le théâtre, la littérature,
+les arts, dans tous leurs détails brillants ou misérables,
+offrent du moins une carrière, où, par malheur, beaucoup
+se précipitent par mollesse, par vanité ou par amour du
+désordre, mais où, en général, le talent et le zèle ont des
+chances d'avenir. Arsène avait de l'aptitude et l'on peut
+même dire du génie pour toutes choses. Mais toutes
+choses lui étaient interdites, parce qu'il n'avait ni argent
+ni crédit. Pour être peintre, il fallait de trop longues
+études, et il ne pouvait pas s'y consacrer. Pour être administrateur,
+il fallait de grandes protections, et il n'en
+avait pas. La moindre place de bureaucrate est convoitée
+par cinquante aspirants. Celui qui remportera ne le devra
+ni à l'estime de son mérite, ni à l'intérêt qu'inspireront
+ses besoins, mais à la faveur du népotisme. Arsène
+ne pouvait donc frapper qu'à cette porte, dont le
+hasard et la fantaisie ont les clefs, et qui s'ouvre devant
+l'audace et le talent, la porte du théâtre. C'est parfois le
+refuge de ce que la société aurait de plus grand, si elle ne
+le forçait pas à être souvent ce qu'il y a plus de vil. C'est
+là que vont les plus belles et les plus intelligentes femmes,
+c'est là que vont des hommes qui avaient peut-être reçu
+d'en haut le don de la prédication. Mais l'homme qui
+aurait pu, dans un siècle de foi, faire les miracles de la
+parole; mais la femme qui, dans une société religieuse
+et poétique, devrait être prêtresse et initiatrice, s'il faut
+qu'ils descendent au rôle d'histrion pour amuser un auditoire
+souvent grossier et injuste, parfois impie et obscène,
+quelle grandeur, quelle conscience, quelle élévation
+d'idées et de sentiments peut-on exiger d'eux,
+chassés qu'ils sont de leur voie et faussés dans leur impulsion?
+Et cependant, à mesure que l'horreur du préjugé
+s'efface et ne vient plus ajouter le découragement,
+la révolte et l'isolement à ces causes de démoralisation
+déjà si puissantes, on voit, par de nombreux exemples,
+que si l'honneur et la dignité ne sont pas faciles, ils sont
+du moins possibles dans cette classe d'artistes. Je ne
+parle pas seulement des grandes célébrités, existences
+qui sont passées au rang de sommité sociale; mais parmi
+les plus humbles et les plus obscures, il en est de
+chastes, de laborieuses et de respectables.
+Celle de Marthe en fut une nouvelle preuve. Délicate
+de corps et d'esprit, portée à l'enthousiasme, douée d'une
+intelligence plutôt saisissante que créatrice; trop peu instruite
+pour tirer des oeuvres d'art de son propre fonds,
+mais capable de comprendre les sentiments les plus élevés
+et prompte à les bien exprimer; ayant dans sa personne
+un charme extrême, une beauté accompagnée de grâce
+et de distinction innée, elle ne pouvait pas, sans souffrir,
+concentrer toutes ces facultés, anéantir toute cette puissance.
+Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret
+depuis qu'elle était au monde; elle ignorait même la
+cause de ces langueurs et de ces exaltations soudaines, de
+ces accablements profonds et de ce continuel besoin d'enthousiasme
+et d'admiration qu'elle ressentait. Son amour
+pour Horace avait été la conséquence de ces dispositions
+excitées et non satisfaites par la lecture et la rêverie. Le
+théâtre lui ouvrit une carrière de fatigues nécessaires,
+d'études suivies et d'émotions vivifiantes. Arsène comprit
+qu'à cette âme tendre et agitée il fallait un aliment, et il
+encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas certains
+dangers, et il ne les craignit guère. Il sentait qu'un grand
+calme était descendu dans le coeur de Marthe, et qu'une
+grande force avait ranimé le sien propre, depuis que
+l'un et l'autre avaient un but indiqué. Celui de Marthe
+était d'assurer à son enfant, par son travail, les bienfaits
+de l'éducation; celui d'Arsène était de l'aider à atteindre
+ce résultat, sans entraver son indépendance et sans compromettre
+sa dignité. C'est que jusque là, en effet, la
+dignité de Marthe avait souffert de cette position d'obligée
+et de protégée, qui fait de la plupart des femmes les
+inférieures de leurs maris ou de leurs amants. Depuis
+qu'au lieu de subir l'assistance d'autrui, elle se sentait
+mère et protectrice efficace et active à son tour d'un être
+plus faible qu'elle, elle éprouvait un doux orgueil, et relevait
+sa tête longtemps courbée et humiliée sous la domination
+de l'homme. Ce bien-être nouveau éloigna ce
+que l'idée d'être encore une fois protégée avait eu pour
+elle de pénible au commencement de son union avec Arsène,
+Elle s'habitua à ne plus s'effrayer de son dévouement,
+et à l'accepter sans remords, maintenant qu'elle
+pouvait s'en passer. Elle ne vit plus en lui le mari qu'elle
+devait accepter pour soutien de son enfant, l'amant
+qu'elle devait écouter pour payer la dette de la reconnaissance.
+Arsène fut à ses yeux un frère, qui s'associait
+par pure affection, et non plus par pitié généreuse, à son
+sort et à celui de son fils. Elle comprit que ce n'était pas
+un bienfaiteur qui venait lui pardonner le passé, mais un
+ami qui lui demandait, comme une grâce, le bonheur de
+vivre auprès d'elle. Cette situation imprévue soulagea son
+coeur craintif et satisfit sa juste fierté. Elle le sentit d'autant
+mieux qu'Arsène ne lui avait pas adressé un seul
+mot d'amour depuis la rencontre miraculeuse du 6 juin.
+Chaque jour, elle avait attendu avec crainte l'explosion
+de cette tendresse longtemps comprimée, et cependant,
+au lieu d'y céder, Arsène semblait l'avoir vaincue: car il
+était calme, respectueux dans sa familiarité, enjoué dans
+sa mélancolie. Il n'y avait eu d'autre explication entre
+eux que la demande réitérée de la part d'Arsène de ne
+pas être exilé d'auprès d'elle durant les mauvais jours.
+Quand la prospérité fut assurée de part et d'autre, Arsène
+parla enfin, mais avec tant de noblesse, de force et
+de simplicité, que, pour toute réponse, Marthe se jeta
+dans ses bras, en s'écriant: «A toi, à toi tout entière et
+pour toujours! J'y suis résolue depuis longtemps, et je
+craignais que tu n'y eusses renoncé.&mdash;Mon Dieu, tu as
+eu enfin pitié de moi! dit Arsène avec effusion en levant
+ses bras vers le ciel.&mdash;Mais mon enfant? ajouta Marthe
+en se jetant sur le berceau de son fils; songe, Arsène
+qu'il faut aimer mon enfant comme moi-même.&mdash;Ton
+enfant et toi, c'est la même chose, répondit Arsène. Comment
+pourrais-je vous séparer dans mon coeur et dans ma
+pensée? A ce propos, écoute, Marthe, j'ai une question
+importante à te faire. Il faut te résigner à prononcer un
+nom qui n'a pas seulement effleuré nos lèvres depuis
+longtemps. Maintenant que tu vas être à moi, et moi à
+toi, il faut que cet enfant soit à nous deux, et il ne faut
+pas qu'un autre ait des droits sur ce que nous aurons de
+plus cher au monde. Depuis que tu t'es séparée d'Horace,
+as-tu eu quelque relation avec lui?&mdash;Aucune, répondit
+Marthe; j'ai toujours ignoré où il était, à quoi il
+songeait; j'ai désiré quelquefois le savoir, je te l'avoue,
+et, bien que je n'aie plus pour lui aucun sentiment d'affection,
+j'ai éprouvé malgré moi des mouvements de pitié
+et d'intérêt. Mais je les ai toujours étouffés, et j'ai résisté
+au désir de t'adresser une seule question sur son
+compte.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu faire? quelle conduite as-tu résolu de
+tenir à son égard?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien résolu. J'ai désiré de ne jamais le revoir,
+et j'espère que cela n'arrivera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'il venait un jour te réclamer son enfant, que
+lui répondrais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Son enfant! son enfant! s'écria Marthe épouvantée;
+un enfant qu'il ne connaît pas, dont il ignore même l'existence?
+un enfant qu'il n'a pas désiré, qu'il a engendré
+dans mon sein malgré lui, et dont il a détesté en moi
+l'espérance? un enfant qu'il m'aurait défendu de mettre
+au monde si cela eût été en notre pouvoir? Non, ce n'est
+pas son enfant, et ce ne le sera jamais! Ah! Paul! comment
+n'as-tu pas compris que je pouvais pardonner à Horace
+de m'humilier, de me briser, de me haïr; mais que,
+pour avoir haï et maudit l'enfant de mes entrailles, il ne
+lui serait jamais pardonné? Non, non! cet enfant est à
+nous, Arsène, et non pas à Horace. C'est l'amour, le dévouement
+et les soins qui constituent la vraie paternité.
+Dans ce monde affreux, où il est permis à un homme
+d'abandonner le fruit de son amour sans passer pour un
+monstre, les liens du sang ne sont presque rien. Et quant
+à moi, j'ai profité à cet égard de la faculté que me donnait
+la loi, pour rompre entièrement le lien qui eût uni
+mon fils à Horace. La mère Olympe l'a porté à la mairie
+sous mon nom, et à la place de celui de son père, on a
+écrit celui d'<i>inconnu</i>. C'est toute la vengeance que j'ai
+tirée d'Horace: elle serait sanglante, s'il avait assez de
+coeur pour la sentir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon amie, reprit Arsène, parlons sans amertume et
+sans ressentiment d'un homme plus faible que mauvais,
+et plus malheureux que coupable. Ta vengeance a été
+bien sévère, et il pourrait arriver que tu en eusses regret
+par la suite. Horace n'est qu'un enfant, il le sera peut-être
+encore pendant plusieurs années; mais enfin il deviendra
+un homme, et il abjurera peut-être les erreurs
+de son coeur et de son esprit. Il se repentira du mal qu'il
+a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa vie un remords
+cuisant. S'il revoit un jour ce bel enfant, qui,
+grâce à toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses
+le droit de le serrer sur son coeur...</p>
+
+<p>&mdash;Arsène, ta générosité t'abuse, interrompit Marthe
+avec une énergie douloureuse; Horace n'aimera jamais
+son enfant. Il n'a pas senti cet amour à l'âge où le coeur
+est dans toute sa puissance; comment l'éprouverait-il
+dans l'âge de l'égoïsme et de l'intérêt personnel? Si son
+fils avait de quoi le rendre vain, il s'en amuserait peut-être
+pendant quelques jours; mais sois sûr qu'il ne lui
+donnerait pas des préceptes et des exemples selon mon
+coeur. Je ne veux donc pas qu'il lui appartienne. Oh! jamais!
+en aucune façon!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit Arsène, es-tu bien décidée à cela? et
+veux-tu t'arrêter sans retour à cette détermination?</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, répondit Marthe.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, reprit-il, il y a un moyen bien simple.
+Cet enfant passe pour être mon fils, parce que personne
+dans notre entourage actuel ne sait nos relations passées
+ou présentes. On nous croit époux ou amants. Il n'entre
+guère dans les moeurs du théâtre de demander à un
+couple quelconque la preuve légale de son association.
+Nous avons laissé cette opinion se former; nous l'avons
+jugée nécessaire à notre sécurité. Il n'y a que la mère
+Olympe qui pourrait dire que cet enfant ne m'appartient
+pas, et elle est trop discrète et trop dévouée pour trahir
+nos intentions. Jusqu'ici rien de plus simple: il ne s'agit
+que de laisser subsister un fait déjà établi. Mais quand
+nous retrouverons nos anciens amis (car lors même que
+nous les éviterions, il nous serait impossible de ne pas en
+rencontrer quelqu'un; un jour ou l'autre cela doit arriver),
+dis-moi, Marthe, que leur dirons-nous?»</p>
+
+<p>Marthe, interdite et comme affligée, réfléchit un instant;
+puis, prenant son parti, elle répondit avec beaucoup
+de fermeté: «Nous leur dirons ce que nous avons
+dit aux autres, que cet enfant est le tien.</p>
+
+<p>&mdash;Songes-tu aux conséquences de ce mensonge, ma
+pauvre Marthe? Souviens-toi que la jalousie d'Horace
+était bien connue de ses amis: tous ne te connaissaient
+pas assez pour être sûrs qu'elle n'était pas fondée... Ils
+croiront donc que tu le trompais; et cette accusation injuste,
+que tu n'as pu supporter dans la bouche d'Horace,
+elle sera donc dans la bouche de tout le monde, même
+dans celle des amis qui n'avaient jamais douté de toi,
+comme Théophile, Eugénie, et quelques autres!»</p>
+
+<p>Marthe pâlit.</p>
+
+<p>«Cela me fera souffrir beaucoup, répondit-elle. J'ai
+été si fière! j'ai montré tant d'indignation d'être soupçonnée!
+L'on pensera maintenant que j'ai été impudente
+et que j'ai menti avec effronterie. Mais, après tout, qu'importe?
+On ne pourra m'accuser que de sottise et de vaine
+gloire; car on saura bien que je n'ai pas présenté cet enfant
+à Horace comme le sien, et que je me suis éloignée
+de lui au moment de devenir mère.</p>
+
+<p>&mdash;On dira qu'il t'a chassée, que tu as essayé de le
+tromper, mais qu'il s'est aperçu de ton infidélité; et il
+sera complètement justifié aux yeux des autres et aux
+siens propres.</p>
+
+<p>&mdash;Aux siens propres! s'écria Marthe, frappée d'une
+idée qui ne lui était pas encore venue. Oh! cela est bien
+vrai! Ce serait lui épargner la punition que lui réserve
+la justice de Dieu! Ce serait lui ôter la honte qu'il doit
+éprouver en voyant comment tu as rempli à sa place les
+devoirs qu'il a méconnus. Non! je ne veux pas qu'il
+ignore ta grandeur et la pureté de ton amour! Je veux
+qu'il en soit humilié jusqu'au fond de son âme, et qu'il
+soit forcé de se dire: Marthe a eu bien raison de se réfugier
+dans le sein d'Arsène!</p>
+
+<p>&mdash;Ceci importe peu, reprit Arsène; mais ce qui m'importe,
+à moi, c'est que cet homme aveugle et violent ne
+s'arroge pas le droit de te mépriser et d'aller crier chez
+tes véritables amis: «Vous voyez! j'avais bien raison de
+me méfier de Marthe. Elle était la maîtresse d'Arsène en
+même temps que la mienne. J'avais bien raison de maudire
+sa grossesse. L'enfant qu'elle voulait me donner
+a eu deux pères, et je ne sais auquel des deux il appartient.»</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, répondit Marthe. Eh bien, nous ne
+mentirons pas à nos anciens amis; et si jamais j'ai le
+malheur de rencontrer Horace, j'aurai le courage de lui
+dire à lui-même: «Vous n'avez pas voulu de votre
+enfant; un autre est fier de s'en charger, et par là il a
+mérité d'être mon époux, mon amant, mon frère à
+jamais.»</p>
+
+<p>Marthe, en parlant ainsi, se précipita dans les bras
+d'Arsène, et couvrit son visage de baisers et de larmes.
+Puis elle prit l'enfant dans son berceau, et le lui donna
+solennellement. Paul l'éleva dans ses mains, prit Dieu
+témoin, et consacra à la face du ciel cette adoption, plus
+sainte et plus certaine qu'aucune de celles que les lois ratifient
+à la face des hommes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXX.</h3>
+
+<p>A la fin de l'été, la vicomtesse avait hâté son départ de
+la campagne, sous prétexte d'affaires pressantes, mais en
+réalité pour fuir Horace, qu'elle n'aimait plus, et que
+même elle commençait à détester. Pour se débarrasser
+de cet amant dangereux, elle avait écrit à son vieux ami
+le marquis de Vernes, et lui avait demandé conseil
+comme elle avait coutume de le faire lorsqu'elle avait besoin
+de lui. Elle lui avait avoué en même temps et son
+goût pour Horace et le dégoût qui l'avait suivi, le mépris
+et le ressentiment que lui avaient causé ses indiscrétions,
+et la crainte qu'elle éprouvait qu'il n'en commit de nouvelles.
+Elle lui avait raconté comment, ayant essayé de
+le traiter d'un peu haut pour l'habituer au respect, ce
+moyen avait échoué: Horace avait voulu faire sentir ses
+droits, et, pour se faire craindre sans se rendre odieux,
+il avait parlé de jalousie et de vengeance comme un héros
+de Calderon. Léonie, épouvantée, demandait en grâce au
+marquis de venir à son secours pour la délivrer de ce
+forcené. «J'avais bien prévu ce qui arrive, avait répondu
+le marquis. Ce jeune homme m'a plu, et à vous encore
+d'avantage. Il a les qualités du talent et les travers de
+l'<i>homme de rien</i>. Il vous aime, et il va bientôt vous haïr,
+parce que vous ne pouvez ni le haïr, ni l'aimer comme il
+l'entend. Sa haine ou son amour vous seront également
+funestes. Il n'y a qu'un moyen de vous en préserver:
+c'est de travailler à le rendre indifférent. Pour cela, il
+faut bien vous garder de lui témoigner de l'indifférence.
+Ce serait ranimer ses désirs, éveiller son dépit, et le
+pousser aux dernières extrémités. Soyez passionnée au
+contraire; renchérissez sur ses jalousies, sur ses injustices,
+sur ses menaces. Effrayez-le, fatiguez-le d'émotions.
+Tâchez de l'ennuyer à force d'exigences. Faites l'amante
+espagnole à votre tour, et rendez-le si malheureux, qu'il
+désire vous quitter. Tâchez qu'il fasse le premier pas
+vers une rupture, et qu'il le fasse violemment; alors vous
+serez sauvée: il aura eu les premiers torts. Votre empressement
+à en profiter pour l'abandonner sera de la
+fierté légitime, la dignité d'un grand caractère, la colère
+implacable d'un grand amour! Je vous réponds du reste.
+Je m'emparerai de lui quand l'occasion sera venue; j'écouterai
+ses plaintes, je lui prouverai qu'il est le seul
+coupable, et, tout en vous haïssant, il sera forcé de vous
+respecter. Il vous importunera peut-être, il fera des folies
+pour arriver jusqu'à vous. Soyez sans pitié. Peut-être se
+brûlera-t-il la cervelle, mais seulement un peu; il a trop
+d'esprit pour vouloir renoncer aux beaux romans dont
+son avenir est gros. Toutes les extravagances qu'il pourra
+faire alors pour vous, loin de vous compromettre, tourneront
+au triomphe de votre fierté. Tout le monde saura
+peut-être que ce jeune homme vous adore; mais on saura
+aussi que vous le réduisez au désespoir; et s'il lui arrive
+de se vanter du passé dans sa colère, on le regardera
+comme un fat ou comme un fou. De tout ceci, ma belle
+amie, il résultera pour vous un surcroît de gloire. Votre
+puissance sera plus enviée que jamais par les femmes, et
+les hommes viendront se prosterner par centaines à vos
+genoux.»</p>
+
+<p>La vicomtesse suivit fidèlement le conseil de son mentor.
+Elle joua si bien la passion, qu'Horace eu fut épouvanté.
+Des qu'elle le vit reculer, elle avança, et ne craignit
+pas d'exiger de lui qu'il l'enlevât. Cette idée sourit
+d'abord à Horace, à cause du retentissement qu'aurait
+une pareille aventure, et de l'honneur que lui ferait,
+dans la province et même dans le monde, la passion
+<i>échevelée</i> d'une dame de ce rang et de cet esprit. La vicomtesse
+frémit en le voyant irrésolu; mais, au bout de
+vingt quatre heures, Horace s'effraya de l'idée de vivre
+avec une maîtresse aussi jalouse et aussi impérieuse. Il
+songea à la souffrance qu'il éprouverait lorsque les curieux,
+se précipitant sur ses pas pour le voir passer avec
+sa conquête, l'un dirait: «Tiens! elle n'est pas plus
+belle que cela?» l'autre: «Elle n'est, pardieu, pas
+jeune!» Et, tout bien considéré, il refusa le sacrifice
+qu'elle lui offrait, sous prétexte qu'il était pauvre, et
+qu'il ne pouvait se résoudre à faire partager sa misère à
+une femme comme elle, bercée dans l'opulence. Ce prétexte
+était d'ailleurs assez bien fondé. La vicomtesse feignit
+de n'en tenir compte, de dédaigner les richesses, de
+vouloir braver le monde, qu'elle prétendait haïr et mépriser.
+Mais dès qu'elle se fut bien assurée de la répugnance
+sincère d'Horace à prendre ce parti, elle l'accusa
+de ne point l'aimer; elle feignit d'être jalouse d'Eugénie;
+elle inventa je ne sais quels sujets absurdes de soupçon
+et de ressentiment. Elle pleura même, et s'arracha quelques
+faux cheveux. Puis tout à coup elle chassa Horace
+de son boudoir, fit ses apprêts de départ, refusa de recevoir
+ses excuses et ses adieux, et s'en retourna à Paris,
+bien fatiguée du drame qu'elle venait de jouer, bien satisfaite
+d'être enfin délivrée du sujet de ses terreurs.
+De ce moment, ainsi que l'avait prédit le marquis, sa
+victoire fut assurée; et Horace, tout en la plaignant de
+sa prétendue douleur, tout en se réjouissant de n'avoir
+plus à en subir les violences, se sentit le plus faible,
+parce qu'il se crut le plus froid.</p>
+
+<p>Les jeunes gens nobles du pays qui avaient composé
+la cour ordinaire de Léonie restèrent dans leurs châteaux
+pour s'y adonner au plaisir de la chasse durant l'automne;
+et l'un d'eux, qui avait pris Horace en amitié, et
+qui le tenait sérieusement pour un grand homme, l'invita
+à venir achever la saison dans ses terres. Horace
+accepta cette offre avec plaisir. Son hôte était riche et
+garçon. Il avait peu d'esprit, aucune instruction, un bon
+coeur et de bonnes manières. C'était l'homme qu'Horace
+pouvait éblouir de son érudition et charmer par le brillant
+de son esprit, en même temps qu'il trouvait à profiter
+dans son commerce pour se former aux habitudes
+aristocratiques, dont il était alors plus que jamais infatué.</p>
+
+<p>Son premier besoin fut d'oublier les semaines d'agitation
+pénible qu'il venait de subir, et la maison de Louis
+de Méran lui fut un lieu de délices. Avoir de beaux chevaux
+à monter, un tilbury à sa disposition, des armes
+magnifiques et des chiens excellents pour la chasse, une
+bonne table, de gais convives, voire quelques autres
+distractions dont il ne se vanta pas à moi après tout le
+mépris qu'il avait témoigné pour ce genre de plaisir,
+mais auxquelles il s'abandonna en voyant ses modèles les
+dandys vanter et cultiver la débauche: c'en fut assez
+pour l'étourdir et l'enivrer jusqu'aux approches de l'hiver.
+Comme il était réellement supérieur par son intelligence
+à tous ses nouveaux amis, il rachetait à force
+d'esprit le défaut de naissance, de fortune et d'usage,
+dont, au reste, on ne lui eût fait un tort que s'il en eût
+fait parade; mais il s'en garda bien. Il craignit tellement
+de voir l'orgueil de ces jeunes gens s'élever au-dessus du
+sien, qu'il leur laissa croire qu'il était d'une bonne famille
+de robe, et jouissait d'une honnête aisance. L'exiguïté
+de sa valise donnait bien un démenti à ses gasconnades:
+mais il était en voyage; c'était par hasard qu'il
+s'était arrêté dans ce pays, où il était venu seulement
+avec l'intention de passer quelques jours; et pour rendre
+excusable aux yeux de Louis de Méran, la légèreté de sa
+bourse, qui était par trop évidente, il feignit plusieurs fois
+de vouloir partir, afin, disait-il, d'aller chercher au moins
+<i>chez son banquier</i> l'argent qui lui manquait.</p>
+
+<p>«Qu'à cela ne tienne! lui dit son hôte, qui avait le
+malheur de s'ennuyer lorsqu'il était seul dans son château,
+et pour qui Horace était une société agréable, ma
+bourse est à votre disposition. Combien vous faut-il?
+Voulez-vous une centaine de louis?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me faut rien qu'une centaine de francs, s'écria
+Horace, à qui une offre aussi magnifique fit ouvrir de
+grands yeux, et qui jusque-là ne s'était tourmenté que
+de la manière dont il donnerait le <i>pourboire</i> aux laquais
+de la maison en s'en allant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y songez pas! lui dit son ami: nous allons
+avoir une grande réunion de jeunes gens, à l'occasion
+d'une sorte de fête villageoise où nous allons tous, et où
+nous passons quelquefois huit jours en parties de plaisir.
+On y joue un jeu d'enfer. Il faudra que vous puissiez
+jeter quelques poignées d'or sur la table, si vous ne voulez,
+vous, inconnu dans la province, passer pour <i>une espèce.</i>»</p>
+
+<p>Bien qu'Horace sût parfaitement qu'il ne pourrait jamais
+rendre cet argent, à moins d'être heureux au jeu,
+il n'eut pas plus tôt entrevu cette chance de succès, qu'il
+s'y confia aveuglément, et accepta les offres de son ami.
+Il n'avait jamais joué de sa vie, parce qu'il n'avait jamais
+été à même de le faire, et il ignorait tous les jeux excepté
+le billard, où il était de première force, ce qui lui
+avait valu l'estime de plusieurs des graves personnages
+au milieu desquels il s'était lancé. Il eut bientôt compris
+la bouillotte en les voyant s'y exercer, et le jour de la
+fête, il débuta avec passion dans cette nouvelle carrière
+d'émotions et de périls. Il eut, pour son malheur à venir,
+un bonheur insolent ce jour-là. Avec cent louis il en gagna
+mille. Il se hâta de restituer la somme première à
+Louis de Méran, mit de côté quatre cents louis, et continua
+à jouer les jours suivants avec les cinq cents autres.
+Il perdit, regagna, et, après plusieurs fluctuations de
+la fortune, retourna enfin au château de Méran avec dix-sept
+mille francs en or et en billets de banque dans sa valise.
+Pour un jeune homme qui avait de grands besoins
+d'argent, et qui n'avait jamais connu qu'un sort précaire,
+c'était une fortune. Il en pensa devenir fou de joie, et je
+crois bien qu'à partir de là il le devint réellement un
+peu. Il vint nous voir pour nous faire part de son bonheur,
+et ne songea pas à me restituer cent cinquante
+louis qu'il me devait. Je n'osai le lui rappeler, quoique
+je fusse assez gêné; je regardais comme impossible qu'il
+l'oubliât. Cependant il ne s'en souvint jamais, et je
+le lui pardonne de tout mon coeur, certain que sa volonté
+n'y fut pour rien. L'empressement avec lequel il
+vint m'annoncer sa richesse en est la meilleure preuve.
+Son premier soin fut d'envoyer cent louis à sa mère;
+mais il n'osa pas lui dire que c'était l'argent du jeu: la
+bonne femme s'en fût effrayée plus que réjouie. Il lui
+manda que c'était le prix de travaux littéraires auxquels
+il se livrait dans mon ermitage, et qu'il envoyait à Paris
+à un éditeur.</p>
+
+<p>«Je prétends, me dit-il en riant, la réconcilier avec
+la profession d'homme de lettres, qu'elle avait tant de
+regret à me voir embrasser, et qu'elle va désormais regarder
+comme très-honorable. Dans quelques mois je lui
+enverrai encore un millier de francs, ainsi de suite, tant
+que j'aurai de l'argent. Que ne puis-je lui faire passer dès
+aujourd'hui la somme entière! Je serais si heureux de
+pouvoir m'acquitter en un instant des sacrifices qu'elle
+fait pour moi depuis que j'existe! Mais elle comprendrait
+si peu ce qui m'arrive, qu'elle me demanderait des
+explications impossibles; et les gens de ma province,
+qui sont aussi judicieux que charitables, voyant la mère
+Dumontet remonter sa vaisselle et acheter des robes à
+sa fille, en concluraient certainement que, pour procurer
+à ma famille une telle opulence, il faut que j'aie assassiné
+quelqu'un. Il est vrai que mon bon père, qui se
+pique un peu de belles-lettres, voudra lire de ma prose
+imprimée. Je lui dirai que j'écris sous un pseudonyme,
+et je couperai, dans un volume de quelque poète mystique
+allemand nouvellement traduit, une centaine de
+pages que je lui enverrai en lui disant qu'elles sont de
+moi. Il n'y verra que du feu, et il les montrera à tous
+les beaux esprits de sa petite ville, qui, n'y comprenant
+goutte, reconnaîtront enfin que je suis un homme supérieur.»</p>
+
+<p>En disant ces folies, Horace, qui se moquait parfois
+de lui-même de fort bonne grâce, éclata de rire. C'était
+la vérité qu'il eût envoyé tout son argent à sa mère s'il
+eût pu le faire à l'instant même sans l'effrayer. Son coeur
+était généreux; et s'il se réjouissait tant d'être riche,
+ce n'était pas tant à cause de la possession, qu'à cause
+de l'espèce de victoire remportée sur ce qu'il appelait
+son mauvais destin. Malheureusement il ne songea plus à
+ses résolutions le lendemain. Sa mère ne reçut plus
+rien de lui, et tous ses créanciers de Paris furent également
+oubliés. Il ne lui resta, de cet instant de dévouement
+enthousiaste, qu'une sorte d'orgueil insensé et bizarre,
+qui consistait à croire à son étoile en fait de succès
+d'argent, comme Napoléon croyait à la sienne en fait
+de gloire militaire. Cette confiance absurde en une providence
+occupée à favoriser ses caprices, et en un dieu disposé
+à intervenir dans toutes ses entreprises, le rendit
+vain et téméraire. Il commença à mener le train d'un
+jeune homme pour qui quinze mille francs auraient été le
+semestre d'une pension de trente mille. Il acheta un cheval,
+sema les pièces d'or à tous les valets de son hôte, écrivit
+à Paris à son tailleur qu'il avait fait un héritage, et qu'il
+eût à lui envoyer les modes les plus nouvelles. Quinze
+jours après, il se montra équipé le plus ridiculement du
+monde. Ses amis se moquèrent de cet accoutrement de
+mauvais goût, et lui conseillèrent de destituer son tailleur
+du quartier latin pour une célébrité de la <i>fashion</i>.
+Il distribua aussitôt sa nouvelle garde-robe aux piqueurs
+de ces messieurs, et en commanda une autre à Humann,
+qui habillait Louis de Méran. Recommandé par ce jeune
+homme élégant et riche, il eut chez ce prince des tailleurs
+un crédit ouvert dont il ne s'inquiéta pas, et qui
+creusa sous lui comme un gouffre invisible.</p>
+
+<p>Les joyeux compagnons qui l'entouraient, dès qu'ils le
+virent insolemment prodigue et revêtu d'un costume de
+dandy qui déguisait incroyablement son origine plébéienne,
+l'adoptèrent tout à l'ait, et firent de lui le plus
+grand cas. Ce n'est plus le temps, c'est l'argent qui est
+un grand maître. Horace, n'étant plus retenu et contristé
+par la misère, se livra à tous les élans de sa brillante
+gaieté et de son audacieuse imagination. L'argent fit en
+lui des miracles; car il lui rendit, avec la confiance en
+l'avenir et les jouissances du présent, l'aptitude au travail,
+qu'il semblait avoir à jamais perdue. Il retrouva
+toutes ses facultés, émoussées par les chagrins et les soucis
+de l'hiver précédent. Son humeur redevint égale et
+enjouée. Ses idées, sans devenir plus justes, se coordonnèrent
+et s'étendirent. Son style se forma tout à coup.
+Il écrivit un petit roman fort remarquable, dont la triste
+Marthe fut l'héroïne, et ses amours le sujet. Il s'y donna
+un plus beau rôle qu'il ne l'avait eu dans la réalité; mais
+il y motiva et y poétisa ses fautes d'une manière très-habile.
+L'on peut dire que son livre, s'il eût eu plus de
+retentissement, eût été un des plus pernicieux de l'époque
+romantique. C'était non pas seulement l'apologie,
+mais l'apothéose de l'égoïsme. Certainement Horace valait
+mieux que son livre; mais il y mit assez de talent
+pour donner à cet ouvrage une valeur réelle. Comme il
+était riche alors, il trouva facilement un éditeur; et le
+roman, imprimé à ses frais, et publié peu du temps
+après son retour à Paris, eut une sorte de succès, surtout
+dans le monde élégant.</p>
+
+<p>Cette vie de luxe, mêlée de travail intellectuel et d'activité
+physique, était l'idéal et l'élément véritable d'Horace.
+Je remarquai que sa parole et ses manières, d'abord
+ridicules lorsqu'il avait voulu les transformer de bourgeoises
+en patriciennes, devinrent gracieuses et dignes,
+lorsque fort de son propre mérite et riche de son propre
+argent, il ne chercha plus, en se réformant, à imiter
+personne. A Paris, ses nouveaux amis le présentèrent
+dans diverses maisons riches ou nobles, où il vit l'ancienne
+bonne compagnie et le nouveau grand monde. Il
+vit les fêtes des banquiers israélites, et les soirées moins
+somptueuses et plus épurées de quelques duchesses. Il
+entra partout avec aplomb, certain de n'être déplacé
+nulle part, après avoir été l'amant et l'élève de la précieuse
+vicomtesse de Chailly.</p>
+
+<p>Au bout de deux mois d'une telle vie, Horace fut complètement
+transfiguré. Il vint nous voir un matin dans
+son tilbury, avec son groom pour tenir son beau cheval.
+Il monta nos cinq étages comme s'il n'eût fait autre
+chose de sa vie, et eut le bon goût de ne pas paraître
+essoufflé. Sa mise était irréprochable; sa chevelure inculte
+avait enfin été domptée par Boucherot, successeur
+de Michalon. Il avait la main blanche comme celle d'une
+femme, les ongles taillés en biseau, des bottes vernies
+et une canne Verdier. Mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire,
+c'est qu'il avait pris un ton parfaitement
+naturel, et qu'il était impossible de deviner que tout cela
+fût le résultat d'une étude. La seule chose qui trahit la
+nouveauté de sa métamorphose, c'était l'espèce de joie
+triomphante qui éclairait son front comme une auréole.
+Eugénie, à qui il baisa la main en arrivant (pour la première
+fois de sa vie), eut un peu de peine d'abord à tenir
+son sérieux, et finit par s'étonner autant que moi de
+la facilité avec laquelle ce jeune papillon avait dépouille
+sa chrysalide. Il avait été à si bonne école, qu'il avait
+appris non-seulement à se bien tenir, mais encore à
+bien causer. Il ne parlait plus de lui; il nous questionnait
+sur tout ce qui pouvait nous intéresser personnellement,
+et il avait l'air de s'y intéresser lui-même. Nous avions
+vu ses premiers efforts pour atteindre au type qu'il possédait
+enfin, et nous étions émerveillés qu'il eût déjà
+perdu l'enflure et l'arrogance du parvenu. «Parle-moi
+donc de toi un peu, lui dis-je. Tes affaires me paraissent
+florissantes. J'espère que ta nouvelle fortune ne repose
+pas entièrement sur les cartes, mais bien sur la littérature,
+où tu as fait un si joli début.&mdash;L'argent du jeu
+tire à sa fin, me répondit-il naïvement; j'espère bien le
+renouveler en puisant à la même source, et jusqu'ici mes
+essais ne sont pas malheureux; mais comme il faut être
+en mesure de perdre, j'ai songé à la littérature, comme
+à un fonds plus solide. Mon éditeur m'a versé ces jours-ci
+trois mille francs pour un petit volume que je lui ferai en
+une quinzaine de jours; et si le public reçoit celui-là
+avec autant d'indulgence que l'autre, j'espère que je ne
+me trouverai plus à court d'argent.» trois mille francs un
+petit volume, pensai-je, c'est un peu cher; mais tout
+dépend des arrangements.</p>
+
+<p>«Il faut, lui dis-je, que je te parle de ce roman que
+tu viens de publier.&mdash;Oh! je t'en prie, s'écria-t-il, ne
+m'en parle pas. C'est si mauvais, que je voudrais bien
+n'en entendre jamais parler.&mdash;Ce n'est pas mauvais le
+moins du monde, repris-je: on peut même dire, au point
+de vue de l'art, que c'est une paraphrase très-remarquable
+d'<i>Adolphe</i>, ce petit chef-d'oeuvre littéraire de
+Benjamin Constant, que tu sembles avoir pris pour modèle.»</p>
+
+<p>Ce compliment ne plut pas beaucoup à Horace; sa figure
+changea tout d'un coup.</p>
+
+<p>«Tu trouves, me dit-il en s'efforçant de garder son
+air indifférent, que mon livre est un pastiche? C'est
+bien possible: mais je n'y ai pas songé, d'autant plus
+que je n'ai jamais lu <i>Adolphe</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai prêté cependant l'année dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis certain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne m'en souviens pas. Alors mon livre est
+une réminiscence.</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible, repris-je, que le premier ouvrage
+d'un auteur de vingt ans soit autre chose; mais comme
+le tien est bien fait, bien écrit et intéressant, personne
+ne s'en plaint. Cependant, au risque d'être pédant, je
+veux te gronder un peu quant au sujet. Tu as fait, ce me
+semble, la réhabilitation de l'égoïsme...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher, laissons cela, je t'en prie, dit Horace
+avec un peu d'ironie, tu parles comme un journaliste.
+Je te vois venir! tu vas me dire que <i>mon livre est
+une mauvaise action</i>. J'ai lu au moins ce mois-ci quinze
+feuilletons qui finissaient de même.»</p>
+
+<p>J'insistai. Je lui fis un peu la guerre; je combattis ses
+théories de <i>l'art pour l'art</i> avec une sorte d'obstination
+dont je me faisais un devoir d'amitié envers lui, mais
+contre laquelle ne tint pas longtemps le vernis de modestie
+enjouée que l'élude du goût lui avait donné.</p>
+
+<p>Il s'impatienta, se défendit avec humeur, attaqua mes
+idées avec amertume; et, perdant peu à peu toutes ses
+grâces et tout son calme d'emprunt pour revenir à ses
+anciennes déclamations, à ses éclats de voix, à ses gestes
+de théâtre, même à quelques-unes de ces locutions de
+café-billard du quartier latin, il laissa le vieil homme
+sortir du sépulcre mal blanchi où il avait prétendu l'enfermer.
+Quand il s'aperçut de ce qui lui arrivait, il en
+fut si honteux et si courroucé intérieurement, qu'il devint
+tout à coup sombre et taciturne. Mais ceci n'était pas
+plus nouveau pour nous que sa colère bruyante: nous
+l'avions si souvent vu passer de la déclamation à la bouderie!</p>
+
+<p>«Tenez, Horace, lui dit Eugénie en lui posant familièrement
+ses deux mains sur les épaules, tout charmant
+que vous étiez au commencement de votre visite, et tout
+maussade que vous voilà maintenant, je vous aime encore
+mieux ainsi. Au moins c'est vous, avec tous vos défauts,
+que nous savons par coeur, et qui ne nous empêchent
+pas de vous aimer; au lieu que, quand vous voulez
+être accompli, nous ne vous reconnaissons plus, et nous
+ne savons que penser.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, ma belle,» dit Horace en cherchant
+à l'embrasser cavalièrement pour la punir de son impertinence.
+Mais elle s'en préserva en le menaçant d'une
+petite balafre de son aiguille au visage, ce qui l'eût empêché
+de paraître le soir dans le monde, et il ne s'y
+exposa point. Il essaya de reprendre son air aisé et ses
+manières distinguées avant de nous quitter; mais il n'en
+put venir à bout, et, se sentant gauche et guindé, il
+abrégea sa visite.</p>
+
+<p>«Je crains que nous ne l'ayons fâché, et qu'il ne revienne
+pas de si tôt, dis-je à Eugénie lorsqu'il fut parti.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le reverrons quand il aura gagné encore de
+l'argent, et qu'il aura un coupé à deux chevaux à nous
+faire voir, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant un quart d'heure je l'ai cru corrigé de tous
+ses défauts, repris-je, et je m'en réjouissais.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je m'en affligeais, dit Eugénie; car il me
+semblait être arrivé à l'impudence, qui est le pire de
+tous les vices. Heureusement, voyez-vous, il ne pourra
+jamais s'empêcher d'être ridicule, parce qu'en dépit de
+toutes ses affectations, il a un fonds de naïveté qui l'emporte.»</p>
+
+<p>Ce même jour, nous fûmes surpris et bouleversés par
+une visite autrement agréable. Comme nous étions encore
+penchés sur le balcon pour suivre de l'oeil le rapide
+tilbury d'Horace, nous remarquâmes qu'il faillit, au détour
+du pont, écraser un homme et une femme qui venaient
+à sa rencontre en se donnant le bras, et en causant
+la tête baissée, sans faire attention à ce qui se passait
+autour d'eux. Horace cria: Gare donc! d'une voix retentissante
+qui monta jusqu'à nous par-dessus tous les bruits
+du dehors, et nous le vîmes fouetter son cheval fougueux
+avec quelque intention d'effrayer ces gens malappris qui
+l'avaient forcé de s'arrêter une seconde. Nos yeux suivirent
+involontairement ce couple modeste qui venait
+toujours de notre côté, et qui semblait n'avoir remarqué
+ni le dandy ni son équipage. Ils marchaient appuyés
+l'un sur l'autre, et plus lentement que tous les gens
+affairés qui suivaient le trottoir.</p>
+
+<p>«As-tu jamais observé, me dit Eugénie, qu'on peut
+deviner, à l'allure de deux personnes de sexe différent
+qui se donnent le bras, le sentiment qu'elles ont l'une
+pour l'autre? Voici un couple qui s'adore, je le parierais!
+ils sont jeunes tous deux, je lu vois à leur taille et
+à leur démarche. La femme doit être jolie, du moins elle
+a une tournure charmante; et à la manière dont elle
+s'appuie sur le bras de ce jeune mari ou de ce nouvel
+amant, je vois qu'elle est heureuse de lui appartenir.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà tout un roman dont ces deux passants ne se
+doutent peut-être guère, répondis-je. Mais vois donc,
+Eugénie! à mesure que cet homme s'approche, il me
+semble le reconnaître. Il a fait un geste comme Arsène;
+il lève la tête vers notre balcon. Mon Dieu! si c'était lui?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas ses traits de si haut, dit Eugénie;
+mais quelle serait donc cette femme qu'il accompagne?
+A coup sur, ce n'est ni Suzanne ni Louison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Marthe! m'écriai-je. J'ai de bons yeux; elle
+nous a regardés, elle entre ici... Oui, Eugénie, c'est
+Marthe avec Paul Arsène!</p>
+
+<p>&mdash;Ne me fais pas de pareils contes! dit Eugénie tout
+émue en s'arrachant du balcon. Ce sont de fausses joies
+que tu me donnes.»</p>
+
+<p>J'étais si sûr de mon fait, que je m'élançai sur l'escalier
+à la rencontre de ces deux revenants, qui, un instant
+après, pressaient Eugénie dans leurs bras entrelacés.
+Eugénie, qui les avait crus morts l'un et l'autre, et qui
+les avait amèrement pleurés, faillit s'évanouir en les retrouvant,
+et ne reprit la force de les embrasser qu'en les
+arrosant de larmes. Cet accueil les toucha vivement, et
+ils passèrent plusieurs heures avec nous, durant lesquelles
+ils nous informèrent complaisamment des moindres
+détails de leur histoire et de leur vie présente.
+Quand Eugénie sut que son amie était actrice, elle la
+regarda avec surprise, et me dit en la montrant:</p>
+
+<p>«Vois donc comme elle est toujours la même! elle a
+embelli, elle est mise avec plus d'élégance; mais sa voix,
+son ton, ses manières, rien n'a changé. Tout cela est
+aussi simple, aussi vrai, aussi aimable que par le passé.
+Ce n'est pas comme...» Et elle s'arrêta pour ne pas prononcer
+un nom que Marthe, dans son récit, avait répété
+cependant plusieurs fois sans émotion pénible. Mais à
+chaque instant, Eugénie, en regardant Paul et Marthe,
+et en poursuivant intérieurement son parallèle avec Horace,
+ne pouvait s'empêcher de s'écrier:</p>
+
+<p>«Mais ce sont eux! ils n'ont pas changé. Il me semble
+que je les ai quittés hier.»</p>
+
+<p>Marthe voulut avoir l'explication de ces réticences, et
+je jugeai qu'il valait mieux lui parler ouvertement et naturellement
+d'Horace que de la forcer à nous interroger
+sur son compte. Je lui racontai la visite qu'il venait de
+nous faire, et tout ce qui devait expliquer cette opulence
+soudaine. Je lui parlai même de ses relations avec la vicomtesse
+de Chailly. Je crus devoir le faire pour mettre
+la dernière main, s'il en était besoin, à la guérison de
+cette âme sauvée. Elle en sourit de pitié, frémit légèrement,
+et, se jetant dans le sein de son époux, elle lui dit
+avec un sourire doux et triste:</p>
+
+<p>«Tu vois que je connaissais bien Horace!»</p>
+
+<p>Ils furent forcés de nous quitter à quatre heures.
+Marthe jouait le soir même. Nous allâmes l'entendre, et
+nous revînmes tout émus et tout bouleversés de son talent,
+joyeux jusqu'aux larmes d'avoir retrouvé ces deux
+êtres chéris, unis enfin et heureux l'un par l'autre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXI.</h3>
+
+<p>Horace, lancé dans le monde avec une belle figure,
+une bonne tenue, beaucoup d'esprit de conversation, un
+commencement de renommée littéraire, les apparences
+d'une certaine fortune, et un nom qu'il signait <i>Du Montet</i>,
+ne pouvait manquer d'être remarqué; et il y eût un
+moment où, sans trop d'illusions, il put se flatter d'être appelé
+aux plus grands succès auprès de ces belles poupées
+de salon qu'on appelle femmes à la mode. Deux ou trois
+coquettes sur le retour l'eussent mis en vogue, s'il eût
+voulu se laisser prôner par elles; mais il visa plus haut,
+et cela le perdit. Il se mit dans l'esprit que ces passagères
+amours étaient trop faciles, et qu'il pouvait aspirer
+à un brillant mariage. Depuis qu'il avait tâté de la richesse,
+il lui semblait qu'il n'y avait que cela de réel et
+de désirable. Il ne regardait plus le talent et la gloire
+que comme des moyens de parvenir à la fortune, et il
+comptait sur les dons qu'il avait reçus de la nature pour
+captiver le coeur de quelque riche héritière. Avec de
+l'habileté, du temps et de la prudence, qui sait si son
+rêve ne se serait pas réalisé? Mais il ne sut pas ménager
+les ressources de sa position, et son trop de confiance
+l'égara. Prompt à s'abuser sur les sentiments qu'il inspirait,
+il entama une intrigue avec la fille d'un banquier,
+pensionnaire romanesque qui répondit à ses billets, lui
+donna des rendez-vous, et concerta avec lui un enlèvement
+et un mariage à Gretna-Green. Malheureusement
+Horace n'avait pas assez d'argent pour faire cette équipée.
+Les deux ou trois mille francs du second roman
+avaient été mangés avant d'être touchés, et il commençait
+à devenir aussi malheureux au jeu qu'il se flattait
+d'être heureux en amour. Il brusqua les choses, demanda
+la demoiselle à ses parents d'un ton assez impératif, se
+vanta auprès d'eux de la passion qu'elle avait pour lui,
+et leur donna même à entendre qu'il n'était plus temps
+de la lui refuser. Ce dernier point était une ruse d'amour
+dont il espérait rendre la jeune personne, complice; car
+il avait été, malgré lui, plus délicat qu'il ne voulait
+l'avouer. Il avait respecté l'imprudente petite héroïne de
+son roman, et même leurs relations avaient été si
+chastes, qu'elle n'avait cru courir aucun danger auprès
+de lui. Les parents, fins et prudents comme des gens qui
+ont fait leur fortune eux-mêmes, eurent bientôt pénétré
+la vérité. Ils prirent l'enfant par la douceur, lui peignirent
+Horace comme un fat, un homme sans coeur, prêt
+à la compromettre pour s'enrichir en l'épousant. Ils parlementèrent,
+suspendirent la correspondance, et les rendez-vous
+mystérieux, gagnèrent du temps, parlèrent
+d'accorder la main et de retenir la dot, et en peu de jours
+surent si bien dégoûter ces deux amants l'un de l'autre,
+qu'Horace se retira furieux contre sa belle, qui le repoussait
+de son côté avec mépris et aversion. Cette triste
+aventure fut tenue secrète: on ne fut tenté de s'en vanter
+de part ni d'autre, et Horace, par dépit, s'adressa
+précipitamment à une veuve de bonne maison, qui jouissait
+d'une vingtaine de mille livres de rentes, et qui était
+encore jeune et belle.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image24.png"></p>
+<br>
+
+<p>Comme elle était dévote, sentimentale et coquette, il
+s'imagina qu'elle ne lui appartiendrait que par le mariage,
+et il se trompa. Soit que la veuve ne voulût faire
+de lui qu'un cavalier servant en tout bien tout honneur,
+soit qu'elle fût moins scrupuleuse et voulût aimer sans
+perdre sa liberté, il fut accueilli avec grâce, agacé avec
+art, et commença à se sentir amoureux avant de savoir à
+quoi s'en tenir. J'ignore si, malgré son extrême jeunesse,
+qu'il dissimulait dans sa barbe épaisse, son nom
+roturier, qu'il avait arrangé sur ses cartes de visite, et
+sa misère, qu'il pouvait encore cacher sous des habits
+neufs pendant quelque temps, il eût satisfait son amour
+et son ambition. L'espérance d'être un jour homme politique
+lui était revenue avec celle de devenir éligible
+par contrat de mariage. Il se nourrissait des plus doux
+projets, et attendait, pour avouer sa véritable situation,
+qu'il eût inspiré un amour assez violent pour la faire
+accepter; mais il avait une ennemie qui devait lui barrer
+le chemin, c'était la vicomtesse de Chailly.</p>
+
+<p>Quoiqu'elle n'eût plus d'amour pour lui, elle avait espéré
+le voir ramper devant elle, conformément aux prédictions
+du marquis de Vernes, aussitôt qu'elle l'aurait
+abandonné; mais le marquis, en jugeant Horace orgueilleux
+en amour, s'était trompé. Horace n'était que
+vain, et son inconstance, jointe à sa bonté naturelle,
+l'empêchait de concevoir un dépit sérieux. Il vit bien
+que la vicomtesse était retournée au comte de Meilleraie;
+mais comme elle le recevait avec une apparente bienveillance
+et l'admettait au rang de ses amis, il se tint
+pour satisfait, et continua à la voir sans amertume et
+sans prétention. C'eût été pour tous deux le meilleur état
+de choses; mais Horace ne pouvait passer une semaine
+sans commettre une faute grave. Il aimait à se griser,
+pour étouffer peut-être quelques secrets remords. A la
+suite d'un déjeuner au Café de Paris, il s'enivra, devint
+expansif, vantard, et se laissa arracher l'aveu de ses
+succès auprès de la vicomtesse. Un de ceux qui l'aidèrent
+perfidement à cette confession haïssait Léonie, et
+voyait intimement le comte de Meilleraie. Dès le lendemain,
+ce dernier fut informé de l'infidélité de sa maîtresse.
+Il lui fit, non pas une scène, il ne l'aimait pas
+assez pour s'emporter, mais de piquants reproches, qui
+la blessèrent profondément. Dès lors, Horace fut l'objet
+de la haine implacable de cette femme. Elle connaissait
+assez particulièrement la veuve qu'il courtisait, et déjà
+elle s'était aperçue de la tournure que prenait cette liaison.
+Elle lui témoigna de l'amitié, gagna sa confiance, et
+la dégoûta d'Horace en lui disant ce simple mot: C'est
+un homme <i>qui parle</i>. Horace fut éconduit brusquement.
+Il lutta, et sa défaite n'en fut que plus honteusement
+Consommée.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image25.png"></p>
+<br>
+
+<p>Cette mortification cruelle ne pouvait arriver dans un
+plus fâcheux moment. Son second roman venait de paraître,
+et il n'était pas bon. Horace avait épuisé dans le
+premier la petite somme de talent qu'il avait amassée,
+parce qu'il y avait dépensé la petite somme d'émotion
+qu'il avait reçue. Il eût fallu, pour produire un nouvel
+ouvrage, que sa vie intérieure fût renouvelée assez rapidement
+pour réchauffer et l'inspirer une seconde fois.
+Il avait forcé son cerveau à un enfantement qui avortait.
+En essayant de peindre Léonie et son amour pour elle, il
+avait été froid et faux comme son modèle et comme son
+propre sentiment. Il eût pu avoir néanmoins un certain
+succès dans un certain monde avec ce mauvais ouvrage,
+s'il eût désigné clairement la vicomtesse à la méchanceté
+du public des salons, et s'il eût fourni à ses élégants lecteurs
+l'appât d'un petit scandale. Mais Horace avait un
+trop noble coeur pour chercher ce genre de vogue. Il avait
+tellement poétisé son héroïne, qu'elle n'était pas vraie,
+et que personne ne pouvait la reconnaître. Incapable de
+garder un secret d'amour, il était également incapable
+de le proclamer froidement et par vengeance.</p>
+
+<p>Le même jour où il fut congédié par la prudente veuve,
+il perdit au jeu ses derniers louis, et rentra chez lui dans
+une disposition d'esprit assez tragique. Il trouva sur sa
+cheminée une lettre de son éditeur, en réponse à un billet
+qu'il lui avait écrit la veille pour lui demander de nouvelles
+avances en retour de la promesse d'un nouveau
+roman. «Odieux métier! s'écria-t-il en décachetant la
+lettre; il faudra donc écrire encore, écrire toujours, quelle
+que soit ma disposition d'esprit; être léger de style avec
+une cervelle appesantie de fatigue, tendre de sentiments
+avec une âme desséchée de colère, frais et fleuri de métaphores
+avec une imagination flétrie par le dégoût!»
+Il brisa convulsivement le cachet, et, à sa grande surprise,
+lut un refus très-net en style d'éditeur mécontent, qui
+appelle un chat, un chat, et un succès manqué un <i>bouillon</i>.
+Le digne homme en était pour ses frais. Depuis quinze
+jours que l'ouvrage était publié, il ne s'en était pas vendu
+trente exemplaires. Et puis il était si court! Le volume
+était plat, les libraires ne prenaient cette <i>galette</i> qu'au
+rabais. Si Horace avait voulu le croire, il aurait allongé
+le dénoûment. Deux feuilles de plus, et son livre gagnait
+cinquante centimes par exemplaire. Et puis le titre
+n'était pas assez <i>ronflant</i>, la donnée n'était pas <i>morale</i>,
+il y avait <i>trop de réflexions</i>; et mille autres causes de
+non-succès qui firent sauter au plancher le pauvre auteur
+outré de colère et rempli de désespoir.</p>
+
+<p>Quand on n'a pour toute fortune que de belles paroles,
+des bottes percées et un habit râpé, on ne se décourage
+pas pour un refus d'éditeur; on se met en campagne, et
+de rebuffades en rebuffades, on finit par en trouver un
+plus confiant ou plus riche. Mais courir en tilbury et
+suivi de son groom, de porte en porte, pour demander
+l'aumône, ce n'est pas aussi facile. Horace l'essaya pourtant
+dès le lendemain. Partout il fut reçu avec beaucoup
+de politesse, mais avec un sourire d'incrédulité pour son
+avenir littéraire. Son premier roman avait eu un succès
+d'estime plutôt qu'un succès d'argent. Le second avait
+fait un <i>fiasco</i> complet. L'un lui demandait une préface
+d'Eugène Sue, l'autre une lettre de recommandation
+de M. de Lamartine, un troisième exigeait qu'on lui assurât
+un feuilleton de Jules Janin. Tous s'accordaient
+pour ne point faire les frais de l'édition, et aucun n'entendait
+débourser la moindre avance de fonds. Horace
+les envoya tous au diable, petits et gros, et revint chez
+lui la mort dans l'âme.</p>
+
+<p>Le lendemain il vendit son cheval pour payer et congédier
+son domestique; le surlendemain il vendit sa
+montre pour avoir quelques pièces d'or, et pouvoir jouer
+encore un jour le rôle d'un homme riche. Il alla voir
+Louis de Méran, qui jouait au whist avec ses amis. Horace
+gagna quelques louis, les perdit, les regagna, et se
+retira vers trois heures du matin endetté de cinq cents
+francs, que, selon les lois de ce monde-là, il devait payer
+dans un délai de trois jours à un de ses meilleurs amis,
+riche de trente mille livres de rente, sous peine d'être
+méprisé et taxé de gueuserie. Après s'être en vain mis
+en quatre pour se les procurer chez un éditeur, le soir
+du troisième jour, il se décida à les emprunter à Louis
+de Méran, non sans un trouble mortel; car il savait qu'à
+moins d'un nouveau bonheur au jeu, il ne pourrait pas
+les rendre, et l'insouciance qu'il avait eue naguère s'était
+changée en méfiance et en terreur depuis qu'il avait
+connu les âpres jouissances de la possession et les soucis
+amers de la ruine. Cette souffrance fut d'autant plus
+grande, qu'il lui sembla voir dans le regard et dans tout
+l'extérieur de son ami quelque chose de froid et de
+contraint qui contrastait avec son empressement et sa
+confiance habituels. Jusque-là ce jeune homme avait
+paru, en lui prêtant de l'argent, le remercier plutôt que
+l'obliger, et il est certain que jusque-là Horace le lui
+avait scrupuleusement restitué. Depuis qu'il se faisait
+passer pour riche, il payait exactement, non ses anciennes
+dettes, mais celles qu'il contractait dans son nouvel
+entourage. Ce jour-là il lui sembla que Louis de
+Méran lui faisait l'aumône avec un déplaisir contenu par
+la politesse. Aurait-il deviné que ce jour-là, pour la première
+fois, Horace n'avait pas le moyen de s'acquitter?
+Mais comment eût-il pu le deviner? Horace avait réformé
+son équipage et quitté le joli appartement garni qu'il
+occupait, sous prétexte d'un prochain voyage en Italie
+annoncé depuis longtemps, projet à la faveur duquel il
+s'était dispensé d'acheter des meubles et de s'installer
+conformément à sa prétendue aisance. Il feignit d'être
+encore retenu pour quelques jours par des affaires imprévues,
+espérant que, durant ce peu de jours, la fortune
+du jeu, et même celle de l'amour, changeraient en
+sa faveur, et lui permettraient de reculer indéfiniment
+son voyage.</p>
+
+<p>Néanmoins, ce froid visage de son noble ami, et une
+sorte d'affectation qu'il crut remarquer en lui de ne pas
+l'accompagner à l'Opéra, lui causèrent une profonde inquiétude.
+Il craignit d'avoir laissé soupçonner sa position
+fâcheuse par l'air soucieux qu'il avait depuis quelques
+jours, et résolut d'effacer ces doutes en se montrant
+le soir en public avec son dandysme accoutumé. Il alla
+trouver au fond de la Cité un brocanteur auquel il avait
+eu affaire autrefois, et il lui vendit à grande perte son
+épingle en brillants; mais il eut une centaine de francs
+dans sa poche, loua une remise, mit le meilleur habit qui
+lui restât, passa une rose magnifique dans sa boutonnière,
+et alla s'installer à l'avant-scène de l'Opéra, dans
+une de ces loges en évidence qu'on appelle aujourd'hui,
+je crois, <i>cages aux lions</i>. A cette époque-là, les élégants
+du Café de Paris ne portaient pas encore ce nom
+bizarre; mais je crois bien que c'était la même espèce
+de dandys, ou peu s'en faut. Horace était enrôlé dans
+cette variété de l'espèce humaine, et faisait profession de
+se montrer. Il avait ses entrées dans cette loge, où Louis
+de Méran payait une part de location, et l'emmenait une
+ou deux fois par semaine. Il y était toujours accueilli par
+les autres occupants avec cordialité; car on l'aimait, et
+son esprit animait ce groupe flâneur et ennuyé. Mais ce
+soir-là on tourna à peine la tête lorsqu'il entra, et personne
+ne se dérangea pour lui faire place. Il est vrai que
+Nourrit chantait avec madame Damoreau le duo de
+Guillaume Tell:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>O Mathilde, idole de ma vie, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Probablement on écoutait dans ce moment avec plus
+d'attention. Horace, un instant effrayé, se rassura; et
+bientôt il reprit tout son aplomb, lorsqu'à la fin de l'acte
+un de ces messieurs l'engagea à venir souper chez lui,
+avec les autres, après le spectacle. Il s'efforça d'être enjoué,
+et il vint à bout d'avoir énormément d'esprit. Cependant,
+de temps à autre, il lui semblait remarquer un
+sourire de mépris échangé autour de lui. Un nuage alors
+passait devant ses yeux, ses oreilles bourdonnaient, il
+n'entendait plus l'orchestre, il ne voyait plus flotter dans
+la salle qu'une assemblée de fantômes qui le regardaient,
+le montraient au doigt, ricanaient affreusement; et des
+spectres de femmes qui se disaient les uns aux autres
+des mots étranges derrière leur éventail: <i>aventurier,
+aventurier! hâbleur, fanfaron! homme de rien!
+homme de rien!</i> Alors il était prêt à s'évanouir, et
+quand, revenu à lui-même, il s'assurait que ce n'était
+qu'une hallucination, il faisait de violents efforts pour
+cacher son angoisse. Une fois un de ses compagnons lui
+demanda pourquoi il était si pâle. Horace, encore plus
+troublé par cette remarque, répondit qu'il était souffrant.
+<i>Peut-être avez-vous faim?</i> lui dit un antre. Horace perdit
+tout à fait contenance. Il crut voir dans ce mot insignifiant
+une atroce épigramme. Il songea à se retirer, à
+se cacher, à ne jamais reparaître.</p>
+
+<p>Et puis il se dit qu'il ne fallait pas abandonner ainsi
+la partie, qu'il devait aborder une explication, affronter
+l'attaque, afin de se défendre avec audace, et de savoir à
+tout prix s'il était victime d'une secrète persécution, ou
+en proie à un mauvais rêve. Il suivit la bande joyeuse
+chez l'amphitryon de la nuit, tour à tour glacé ou rassuré
+par l'air froid ou bienveillant des convives.</p>
+
+<p>La dame du logis était une fille entretenue, fort belle,
+fort intelligente, fort railleuse, et méchante à l'excès.
+Horace l'avait toujours haïe et redoutée, quoiqu'elle lui
+eût fait des avances. Elle avait ce jour-là une robe de
+satin écarlate, ses cheveux blonds flottants, et un certain
+air plus impertinent que de coutume. Ses yeux brillaient
+d'un éclat diabolique: c'était la vraie fille de Lucifer.
+Elle accueillit Horace avec des grâces de chat, le plaça
+auprès d'elle à table, et lui versa de sa belle main les
+vins du Rhin les plus capiteux. On s'égaya beaucoup, on
+traita Horace aussi bien que de coutume, on lui fit réciter
+des vers, on l'applaudit, on le flatta, et on parvint à
+l'enivrer, non pas jusqu'à perdre la raison, mais jusqu'à
+reprendre confiance en lui-même.</p>
+
+<p>Alors un des convives lui dit:</p>
+
+<p>«A propos de femmes, apprenez-nous donc, mon cher,
+pourquoi la vicomtesse de Chailly vous en veut si fort.
+Est-il vrai qu'à un déjeuner au Café de Paris, avec B...
+et A..., vous l'ayez compromise?</p>
+
+<p>&mdash;Le diable m'emporte si je m'en souviens, répondit
+Horace; mais je ne crois pas l'avoir fait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous devriez vous justifier auprès d'elle, car
+on lui a dit que vous vous étiez vanté de ce dont un
+homme d'honneur ne se vante jamais...</p>
+
+<p>&mdash;A jeun! reprit un autre. Mais <i>in vino veritas</i>,
+n'est ce pas, Horace?</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, répondit Horace, quelque gris que j'aie
+pu être, je n'ai dû me vanter de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il veut dire par là, observa Proserpine (c'est ainsi
+qu'Horace appelait ce soir-là la maîtresse de son hôte),
+qu'il n'y aurait pas de quoi se vanter, et c'est mon avis.
+Votre vicomtesse est sèche, reluisante et anguleuse
+comme un coquillage.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a beaucoup d'esprit, reprit-on. Avouez, Horace,
+que vous en avez été amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? Mais si je l'ai été, je ne m'en souviens
+pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;On dit pourtant que vous vous en êtes souvenu au
+point de raconter des choses étranges sur votre séjour à
+la campagne, l'été dernier?</p>
+
+<p>&mdash;Que signifient toutes ces questions? dit Horace en
+levant la tête. Suis-je devant un jury?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit Proserpine: c'est tout au plus de la
+police correctionnelle. Allons, mon beau poëte, vous allez
+nous dire cela entre amis. La vicomtesse ne vous haïrait
+pas tant si elle ne vous avait pas tant aimé.</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis quand m'honore-t-elle de sa haine?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que vous lui avez été infidèle, bel inconstant!</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne l'ai pas été, c'est votre faute, belle inhumaine,
+répondit Horace du même ton moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avouez donc, reprit-elle, que vous lui aviez
+juré fidélité jusqu'au tombeau?</p>
+
+<p>&mdash;Cela va-t-il durer longtemps de la sorte? dit Horace
+en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, dit quelqu'un, que vous causez un
+violent dépit à la vicomtesse, et qu'elle dit beaucoup de
+mal de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel mal peut-elle dire de moi, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez vous à le savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! elle prétend que vous êtes pauvre, et que
+vous vous faites passer pour riche; que vous êtes un
+enfant, et que vous faites semblant d'être un homme;
+que vous êtes éconduit par toutes les femmes, et que
+vous jouez le rôle de vainqueur.»</p>
+
+<p>Nous y voilà, pensa Horace; le moment est venu de
+braver l'orage.</p>
+
+<p>«Si la vicomtesse se plaît à débiter de pareilles impertinences,
+répondit-il avec fermeté, comme je ne sais
+pas le moyen de me venger d'une femme, je me bornerai
+à dire qu'elle se trompe; mais si un homme me le
+répétait avec le moindre doute sur ma loyauté, je lui répondrais
+qu'il en a menti.»</p>
+
+<p>L'interlocuteur à qui s'adressait cette réponse fit un
+mouvement de colère. Son voisin le retint, et se hâta de
+dire d'un ton assez équivoque:</p>
+
+<p>«Personne ne doute ici de votre loyauté. Si vous avez
+trahi le secret de vos amours avec une femme, dans un
+de ces <i>après-boire</i> où vraiment la vérité nous échappe
+sans que nous en ayons conscience, la vicomtesse pousse
+trop loin sa vengeance en vous calomniant. Mais si vous
+l'aviez calomniée, vous? si, par dépit de ses refus, vous
+aviez menti, il faudrait l'excuser d'user de représailles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous-même, Monsieur, dit Horace, vous paraissez
+incertain? Je désirerais savoir votre opinion sur
+mon compte.</p>
+
+<p>&mdash;Mon opinion, c'est que vous avez été son amant,
+que vous l'avez conté à quelqu'un dans les fumées du
+champagne, et que vous avez fait là une grave imprudence.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous en semble? dit Proserpine en remplissant
+le verre d'Horace; prononcez, messieurs du tribunal.</p>
+
+<p>&mdash;Cela mérite tout au plus deux jours d'emprisonnement
+au secret dans l'oratoire de madame de ***.»</p>
+
+<p>Ici on nomma la belle veuve qu'Horace avait espéré
+d'épouser.</p>
+
+<p>«Ah! est-ce qu'il y a aussi un acte d'accusation par
+rapport à celle-là?» dit Proserpine en regardant Horace
+d'un air de reproche à lui donner des vertiges de vanité.</p>
+
+<p>Quoique Horace fût un peu animé, il comprit qu'il
+avait besoin de toute sa tête, et il s'abstint de vider son
+verre; il chercha à deviner dans les regards des convives
+si cette petite guerre était un piège perfide ou une taquinerie
+amicale. Il crut n'y rien trouver de malveillant, et
+il soutint toutes les interrogations avec enjouement. Tout
+ce qu'on lui disait l'éclairait sur un point jusqu'alors
+mystérieux pour lui: c'est que la vicomtesse l'avait desservi
+auprès de la veuve. Il voyait en outre qu'elle avait
+tâché de le desservir dans l'opinion de ses amis, et la
+manière dont on présentait les choses donnait à penser
+que cette guerre cruelle était le résultat de l'amour
+offensé. Il trouvait tout le monde disposé à le juger ainsi,
+et à l'absoudre, dans ce cas, des doutes injurieux élevés
+contre lui par une femme irritée et jalouse. Il ne pouvait
+se justifier qu'en avouant son intimité avec elle; mais il
+ne pouvait l'avouer sans encourir le reproche de fatuité,
+qu'il repoussait depuis un quart d'heure. Il n'avait qu'un
+parti à prendre, c'était de se griser tout à fait, et il le fit
+de son mieux, afin d'être autorisé à parler comme malgré
+lui.</p>
+
+<p>Mais par une de ces bizarreries de la raison humaine,
+qui ne nous quitte que lorsque nous voulons la retenir,
+et qui s'obstine à nous rester fidèle lorsque nous la voulons
+écarter, plus il buvait, moins il se sentait gris. Il
+avait la migraine, sa paupière était lourde, sa langue embarrassée;
+mais jamais son cerveau n'avait été plus lucide.
+Cependant il fallait déraisonner, hélas! et Horace
+déraisonna. Il me l'a confessé depuis, pressé par un sévère
+interrogatoire: il joua l'ivresse n'étant pas ivre, et,
+feignant d'avoir perdu la raison, il donna, avec beaucoup
+de discernement, des preuves irrécusables de la
+vérité. Il le fit avec une certaine jouissance de ressentiment
+contre la méchante créature qui avait voulu le
+déshonorer, et il crut avoir savouré le plaisir funeste de
+la vengeance; car il vit son auditoire convaincu applaudir
+à ses aveux, et les enregistrer comme pour démasquer
+la prudence de son ennemie.</p>
+
+<p>Mais tout à coup son hôte, se levant pour recevoir les
+adieux de la compagnie, qui se retirait, lui dit ces paroles
+cyniques avec une froideur méprisante: «Allez
+vous coucher, Horace; car, bien que vous ne soyez pas
+plus gris que moi, vous êtes <i>soûl comme un</i>...»</p>
+
+<p>Horace n'entendit pas le dernier mot, et je me garderai
+bien de le répéter. Il eut comme un éblouissement;
+et ses jambes ne pouvant plus le soutenir, sa langue ne
+pouvant plus articuler un mot, on l'entraîna, et on le
+jeta, plutôt qu'on ne le déposa à la porte de Louis de
+Méran, chez lequel, depuis le jour où il avait quitté son
+logement, il avait accepté un gîte provisoire. Ce qu'il
+souffrit lorsqu'il se trouva seul ne saurait être apprécié
+que par ceux qui auraient d'aussi misérables fautes à se
+reprocher. En proie à d'horribles douleurs physiques, et
+ne pouvant se traîner jusqu'à son lit, il passa le reste de
+la nuit sur un fauteuil, à mesurer l'horreur de sa position;
+car, pour son supplice, sa raison était parfaitement
+éclaircie, et il ne se faisait plus illusion sur le blâme, la
+méfiance et le mépris de ces hommes qu'il avait voulu
+éblouir et tromper, et qui, malgré la supériorité de son
+esprit, venaient de le faire tomber dans un piège grossier.
+Maintenant il comprenait l'épreuve à laquelle on
+l'avait soumis, et la conduite qu'il eût dû tenir pour en
+sortir justifié. S'il eût affronté dignement les imputations
+de Léonie, en persistant à respecter le secret de sa faiblesse,
+et en acceptant le soupçon au lieu de l'écarter au
+moyen d'une lâche vengeance, quoique ses juges ne fussent
+ni très-éclairés, ni très-délicats sur de telles matières,
+ils auraient eu assez d'instinct généreux dans
+l'âme pour lui tout pardonner. Ils auraient estimé la noblesse
+et la bonté de son coeur, tout en blâmant la vanité
+de son caractère. Ces jeunes gens frivoles, qui ne
+valaient pas mieux que lui à beaucoup d'égards, avaient
+du moins reçu du grand monde une sorte d'éducation
+chevaleresque qui les eût rendus magnanimes, si Horace
+eût su leur en donner l'exemple. Faute d'avoir pris
+son rôle de haut, il retombait plus bas qu'il ne méritait
+d'être.</p>
+
+<p>Il n'en pouvait plus douter. En le ramenant dans leur
+voiture, quatre ou cinq jeunes gens, feignant de le croire
+endormi, comme il feignait de l'être, avaient fait entendre
+à ses oreilles des paroles terribles de sécheresse
+et d'ironie. Il avait été condamné à ne pas les relever,
+parce qu'il s'était condamné à ne pas paraître les entendre.
+Il avait eu envie de crier; des convulsions furieuses
+avaient passé par tous ses membres, et, pour la
+première fois de sa vie, au lieu de céder à son exaspération
+nerveuse, il avait eu la force de la réprimer, parce
+qu'il voyait qu'on n'y croirait pas et qu'on serait impitoyable
+pour son délire. Vraiment c'était un châtiment
+trop rude pour un jeune homme qui n'était que vain,
+léger et maladroit.</p>
+
+<p>Au grand jour, Louis de Méran entra dans sa chambre
+avec un visage si sévère, qu'Horace, ne pouvant soutenir
+cet accueil inusité, cacha sa tête dans ses deux mains
+pour cacher ses larmes. Louis, désarmé par sa douleur,
+prit une chaise, s'assit à côté de lui, et, s'emparant de
+ses mains avec une bonté grave, lui parla avec plus de
+raison et d'élévation d'idées qu'il ne paraissait susceptible
+d'en montrer. C'était un jeune homme assez ignorant,
+élevé en enfant gâté, mais foncièrement bon; la délicatesse
+du coeur élève l'intelligence quand besoin est.
+«Horace, lui dit-il, je sais ce qui s'est passé cette nuit
+à ce souper où je n'ai pas voulu me trouver, pour ne pas
+être témoin des humiliations qu'on vous y ménageait.
+J'aurais malgré moi pris parti pour vous, et je me serais
+fait quelque grave affaire avec des gens que, par droit
+d'ancienneté et par suite d'un long échange de services,
+je suis forcé de préférer à vous. J'ai fait mon possible
+pour vous engager à rester chez vous hier; vous n'avez
+pas voulu me comprendre. Enfin vous vous êtes livré,
+et vous avez empiré votre situation. Vous avez commis
+des fautes que, dans la justice de ma conscience, je
+trouve assez pardonnables, mais pour lesquelles vous ne
+trouverez aucune indulgence dans ce monde hautain et
+froid que vous avez voulu affronter sans le connaître.
+Vous avez une ennemie implacable, à qui vous pouvez
+rendre blessure pour blessure, outrage pour outrage.
+C'est une méchante femme, dont j'ai appris à mes dépens
+à me préserver. Mais elle est du monde, mais vous n'en
+êtes pas. Les rieurs seront pour vous, les influents seront
+pour elle. Elle vous fera chasser de partout, comme elle
+vous a fait congédier par madame de ***. Croyez-moi,
+quittez Paris, voyagez, éloignez-vous, faites-vous oublier;
+et si vous voulez reparaître absolument dans ce
+qu'on appelle, très-arbitrairement sans doute, la bonne
+compagnie, ne revenez qu'avec une existence assurée et
+un nom honorable dans les lettres. Vous avez eu un tort
+grave: c'est de vouloir nous tromper. A quoi bon? Aucun
+de nous ne vous eût jamais fait un crime d'être pauvre
+et d'une naissance obscure. Avec votre esprit et vos qualités,
+vous vous seriez fait accepter de nous, un peu plus
+lentement peut-être, mais d'une manière plus solide.
+Vous avez voulu, partant d'une condition précaire, jouir
+tout d'un coup des avantages de fortune et de considération
+que votre travail et votre attitude fière et discrète vis-à-vis
+de nous eussent pu seuls vous faire conquérir. Si j'avais
+su qu'au lieu de vingt-cinq ans vous n'en aviez que
+vingt, je vous aurais guidé un peu mieux. Si j'avais su
+que vous étiez le fils d'un petit fonctionnaire de province,
+et non le petit-fils d'un conseiller au parlement, je vous
+aurais détourné de l'idée puérile de falsifier votre nom.
+Enfin, si j'avais su que vous ne possédiez absolument
+rien, je ne vous aurais pas lancé dans un train de vie où
+vous ne pouviez que compromettre votre honneur. Le
+mal est fait. Laissez au temps, qui efface les médisances
+et à mon amitié, qui vous restera fidèle, le soin de le réparer.
+Vous avez du talent et de l'instruction. Vous pouvez,
+avec de l'esprit de conduite, marcher un jour de
+pair avec ces personnages brillants dont l'air dégagé
+vous a séduit, et que vous regarderez peut-être alors en
+pitié. Vous allez partir, promettez-le-moi, et sans chercher
+par aucun coup de tête à vous venger des soupçons
+qu'on a conçus contre vous. Vous auriez dix duels, que
+vous ne prouveriez pas que vous avez dit la vérité, et
+vous donneriez à votre aventure un éclat qu'elle n'a pas
+encore. Vous avez besoin d'argent pour voyager; en
+voici: trop peu à la vérité pour mener en pays étranger
+le train d'un fils de famille, mais assez pour attendre
+modestement le résultat de votre travail. Vous me le rendrez
+quand vous pourrez. Ne vous en tourmentez guère;
+j'ai de la fortune, et je vous proteste, Horace, que je n'ai
+jamais eu autant de plaisir à vous obliger que je le fais
+en cet instant.»</p>
+
+<p>Horace, pénétré de repentir et de reconnaissance,
+pressa fortement la main de Louis, refusa obstinément
+le portefeuille qu'il lui présentait, le remercia de ses
+bons conseils avec une grande douceur, lui promit de
+les suivre, et quitta précipitamment sa maison. Louis de
+Méran m'écrivit aussitôt, pour me mettre au courant de
+toutes ces choses, et pour m'engager à faire accepter en
+mon nom à Horace les avances qu'il n'avait pas voulu
+recevoir de lui, et qui lui étaient nécessaires pour se
+mettre en voyage.</p>
+
+<p>Malheureusement le dévouement de cet excellent jeune
+homme ne put être aussi promptement efficace qu'il le
+souhaitait. Horace ne vint pas me voir, et je le cherchai
+rendant plusieurs jours sans pouvoir découvrir sa retraite.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXII.</h3>
+
+<p>Il passa donc trois ou quatre jours dans la solitude, en
+proie aux angoisses de la honte et de la misère, ne sachant
+où fuir l'une et comment arrêter les progrès de
+l'autre. Son âme avait reçu la plus douloureuse atteinte
+qu'elle fût disposée à ressentir. Les chagrins de l'amour,
+les tourments du remords, les soucis même de la pauvreté
+ne l'avaient jamais sérieusement ébranlé; mais une
+profonde blessure portée à sa vanité était plus qu'il ne
+fallait pour le punir. Malheureusement ce n'était pas
+assez pour le corriger. Horace était sans force et sans espoir
+de réaction contre l'arrêt qui venait de le frapper.
+Enfermé dans un grenier, errant la nuit seul par les
+rues, il se tordait les mains et versait des larmes comme
+un enfant. Le monde, c'est-à-dire la vie d'apparat et de
+dissipation, cet Elysée de ses rêves, ce refuge contre
+tous les reproches de sa conscience, lui était donc fermé
+pour jamais! Les consolations que Louis de Méran avait
+essayé de lui donner lui paraissaient illusoires. Il savait
+bien que les gens qui vivent de prétentions, selon eux
+légitimes, sont sans pitié pour les prétentions mal fondées
+d'autrui. Il avait assez de fierté pour ne vouloir pas
+rentrer en grâce en cherchant à justifier sa conduite;
+et lors même qu'il eût été assuré de sortir vainqueur
+aux yeux du monde d'une lutte contre la vicomtesse, la
+seule pensée d'affronter des humiliations comme celles
+qu'il venait de subir le faisait frémir de douleur et de
+dégoût.</p>
+
+<p>Il avait fait tant d'étalage de sa courte prospérité, tant
+auprès de ses anciens amis que dans sa correspondance
+avec ses parents, qu'il n'osait plus, dans sa détresse,
+s'adresser à personne. Et à vrai dire il ne pouvait s'arrêter
+à aucun projet. Il sentait bien que le plus court et
+le plus sage était de retourner dans son pays, et d'y travailler
+à une oeuvre littéraire, afin de payer ses dernières
+dettes et d'amasser de quoi se mettre en route, à pied,
+pour l'Italie; mais il n avait pas ce courage. Il savait
+que ses parents, abusés sur ses succès littéraires, n'avaient
+pas manqué de les proclamer sur tous les toits de
+leur petite ville, et il craignait qu'un beau jour une médisance,
+recueillie par hasard au loin, n'y vint changer en
+mépris la considération qu'il s'était faite. Six mois plus
+tôt, il eût emprunté gaiement et insoucieusement un
+louis par semaine à différents camarades d'études. Dans
+ce monde-là, nul ne rougit d'être pauvre, et l'on se
+conte l'un à l'autre en riant qu'on n'a pas dîné la veille,
+faute de neuf sous pour payer son écot chez Rousseau.
+Mais quand on a fréquenté les salons fermés aux nécessiteux,
+quand on a éclaboussé de son équipage les amis
+qui vont à pied, on cache son indigence comme un vice
+et sa faim comme un opprobre.</p>
+
+<p>Cependant, un soir, Horace se décida à monter chez
+moi, non sans être revenu sur ses pas dix fois au moins.
+Son aspect était déchirant à voir; sa figure était flétrie,
+ses joues creusées, ses yeux éteints. Sa chevelure en
+désordre portait encore les traces de la frisure, et, cherchant
+à reprendre son attitude naturelle, se dressait par
+mèches raides et contournées autour de son front. Le
+courage de dissimuler sa misère sous un essai de propreté
+lui avait manqué. On voyait dans toute sa personne
+négligée et débraillée le découragement profond
+où il s'était laissé tomber. Sa chemise fine et plissée avec
+recherche, était sale et chiffonnée. Son habit, d'une
+coupe élégante, avait plusieurs boutons emportés ou brisés,
+et l'on voyait que depuis plusieurs jours il n'avait
+pas songé à le brosser. Ses bottes étaient couvertes d'une
+boue sèche. Il n'avait pas de gants, et il portait, en
+guise de canne, un gros bâton plombé, comme s'il eût
+été sans cesse en garde contre quelque guet-apens.</p>
+
+<p>Heureusement nous étions prévenus, Eugénie et moi,
+et nous ne fîmes paraître aucune surprise de le voir ainsi
+métamorphosé. Nous feignîmes de ne pas nous en apercevoir,
+et, sans lui faire de questions, nous lui proposâmes
+bien vite de dîner avec nous. Nous avions déjà
+dîné pourtant; mais Eugénie, en moins d'un quart
+d'heure, nous organisa un nouveau repas auquel nous
+fîmes semblant de toucher, et dont Horace avait trop
+besoin pour s'apercevoir de la supercherie. Il était si affamé,
+qu'il éprouva un accablement extraordinaire aussitôt
+qu'il se fut assouvi, et tomba endormi sur sa chaise
+avant que la nappe fut enlevée. L'appartement que Marthe
+avait occupé à côté du nôtre se trouvait par hasard
+vacant. Nous y portâmes à la hâte un lit de sangle et
+quelques chaises; puis, s'approchant d'Horace avec douceur,
+Eugénie lui dit:</p>
+
+<p>«Vous êtes fort souffrant, mon cher Horace, et vous
+feriez, bien de vous jeter sur un lit que nous avons pu
+offrir ces jours derniers à un ami de province, et qui
+est encore là tout prêt. Profitez-en jusqu'à ce que vous
+vous sentiez mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que je me sens tout à fait malade, répondit
+Horace; et si je ne suis pas indiscret, j'accepte
+l'hospitalité jusqu'à demain.» Il se laissa conduire dans
+la chambre de Marthe, et ne parut frappé d'aucun souvenir
+pénible. Il était comme abruti, et cet état, si contraire
+à son animation naturelle, avait quelque chose
+d'effrayant.</p>
+
+<p>Il dormait encore le lendemain matin, lorsque Paul
+Arsène entra chez nous, portant l'enfant de Marthe dans
+ses bras. «Je vous apporte votre filleul, dit-il à Eugénie,
+qui avait pris ce gros garçon en affection, et qui
+lui avait donné le nom d'Eugène. Sa mère est accablée
+de travail aujourd'hui, et moi par conséquent. Elle débute
+ce soir au Gymnase, où je suis reçu caissier
+comme vous savez. La mère Olympe est un peu malade
+et perd la tête. Nous craignons que notre <i>trésor</i> ne soit
+mal soigné. Il faut que vous veniez à notre secours et
+que vous le gardiez toute la journée, si vous pouvez le
+faire sans trop vous gêner.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi bien vite le <i>trésor</i>, s'écria Eugénie en
+s'emparant avec joie du marmot, que, dans sa tendresse
+naïve et grande, Arsène n'appelait plus autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Le trésor est adorable, lui dis-je; mais songez-vous
+à l'entrevue qui est inévitable tout à l'heure?...</p>
+
+<p>&mdash;Arsène, dit Eugénie, prends ton courage et ton
+sang-froid à deux mains: Horace est ici.»</p>
+
+<p>Arsène pâlit, «N'importe, dit-il; d'après ce que vous
+m'aviez confié, je devais bien m'attendre à l'y rencontrer
+un de ces jours. Le nom de l'enfant n'est point écrit
+sur son front, et d'ailleurs, grâce à lui, le <i>trésor</i> est
+anonyme. Pauvre ange! ajouta-t-il en embrassant le fils
+d'Horace; je vous le confie, Eugénie; ne le rendez pas à
+son possesseur légitime.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous le disputera pas, soyez tranquille! répondit-elle
+avec un soupir. Vous avertissez votre femme,
+afin qu'elle ne vienne pas ici durant quelques jours. Horace
+ne peut pas rester à Paris, et il est facile d'éviter
+cette rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Je le désire beaucoup, dit Arsène; il me semble
+que cet homme ne peut seulement pas la regarder sans
+lui faire du mal. Cependant, si elle désire le voir, que
+sa volonté soit faite! Jusqu'ici elle dit qu'elle ne le veut
+pas. Adieu. Je reviendrai chercher mon enfant ce soir.»</p>
+
+<p>«Ah! vous avez un enfant? dit Horace avec indifférence,
+lorsqu'il entra chez nous vers dix heures pour
+déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous avons un enfant, répondit Eugénie avec
+un sentiment secret de malice austère. Comment le
+trouvez-vous?»</p>
+
+<p>Horace le regarda. «Il ne vous ressemble pas, dit-il
+avec la même indifférence. Il est vrai que ces poupons-là
+ne ressemblent à rien, ou plutôt ils se ressemblent tous:
+je n'ai jamais compris qu'on pût distinguer un petit enfant
+d'un autre enfant du même âge. Combien a celui-là?
+un mois? deux mois?</p>
+
+<p>&mdash;On voit bien que vous n'en avez jamais regardé un
+seul! dit Eugénie. Celui-ci a huit mois, et il est superbe
+pour son âge. Vous ne trouvez pas que ce soit un bel
+enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'y connais pas du tout. Je le trouverai <i>délirant</i>
+si cela vous fait plaisir... Mais j'y songe! il est
+impossible que vous soyez sa mère. Je vous ai vue il y a
+huit mois... Allons donc! cet enfant n'est pas à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Eugénie brusquement. Je me moquais de
+vous, c'est l'enfant de mon portier, c'est mon filleul.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela vous amuse, de le porter sur vos bras, tout
+en faisant votre ménage?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous le tenir un peu, dit-elle en le lui présentant,
+pendant que je servirai le déjeuner?</p>
+
+<p>&mdash;Si cela nous fait déjeuner un peu plus vite, je le
+veux bien; mais je vous assure que je ne sais comment
+toucher à <i>cela</i>, et que s'il lui prend fantaisie de crier,
+je ne saurai pas faire autre chose que de le poser par
+terre. Fi! puisque vous n'êtes pas sa mère, je puis bien
+vous dire, Eugénie, que je le trouve fort laid avec ses
+grosses joues et ses yeux ronds!</p>
+
+<p>&mdash;Il est plus beau que vous, s'écria Eugénie avec une
+colère ingénue, et vous n'êtes pas digne d'y toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, le voilà qui piaille, dit Horace: permettez-moi
+de le reporter dans la loge de ses chers parents.»</p>
+
+<p>L'enfant, effrayé de la grosse barbe noire d'Horace,
+s'était rejeté, en criant, dans le sein d'Eugénie.</p>
+
+<p>«Et moi, dit-elle en le caressant pour l'apaiser, moi
+qui serais si heureuse d'avoir un enfant comme toi, mon
+pauvre trésor!»</p>
+
+<p>Horace sourit dédaigneusement, et, s'enfonçant dans
+un fauteuil, il devint rêveur. Le passé sembla enfin se
+réveiller dans sa mémoire, et il me dit avec abattement,
+lorsque Eugénie, ayant déposé l'enfant sur mes genoux,
+passa dans la chambre voisine: «Jamais Eugénie ne
+me pardonnera de n'avoir pas compris les joies de la paternité:
+vraiment, les femmes sont injustes et impitoyables.
+J'y ai beaucoup réfléchi, depuis <i>mon malheur</i>; et
+j'ai eu beau chercher comment les délices de la famille
+pouvaient être appréciables à un homme de vingt ans,
+je ne l'ai pas trouvé. Si un enfant pouvait venir au monde
+à l'âge de dix ans, au développement de sa beauté et de
+son intelligence (en supposant gratuitement qu'il ne fût
+ni laid, ni roux, ni bossu, ni idiot), je comprendrais,
+jusqu'à un certain point, qu'on pût s'intéresser à lui.
+Mais soigner ce petit être malpropre, rechigné, stupide,
+et pourtant despotique, c'est le fait des femmes, et Dieu
+leur a donné pour cela des entrailles différentes des
+nôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est vrai que jusqu'à un certain point, répondis-je.
+Les femmes les aiment plus délicatement, et s'entendent
+mieux à les élever durant les premières années;
+mais je n'ai jamais compris, moi, qu'en présence de cet
+être faible et mystérieux qui porte en lui un passé et un
+avenir inconnus, on pût éprouver, pour tout sentiment,
+la répugnance. Les hommes du peuple sont meilleurs
+que nous, Horace. Ils aiment leurs petits avec une admirable
+naïveté. N'avez-vous jamais été saisi de respect
+et d'attendrissement à la vue d'un robuste ouvrier portant
+le soir dans ses bras nus, encore tout noircis par le
+travail, son marmot sur le seuil de la porte, pour l'égayer
+et soulager sa mère?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des vertus inconciliables avec la propreté,»
+répondit Horace sur un ton de persiflage dédaigneux,
+et sans songer que dans ce moment-là il était fort malpropre
+lui-même. Puis, passant la main sur son front,
+comme pour rassembler ses idées: «Je vous remercie
+de m'avoir hébergé cette nuit, dit-il; mais je ne sais si
+c'est pour réveiller en moi un remords salutaire que vous
+m'avez mis dans cette chambre fatale; j'y ai fait des
+rêves affreux, et il faut, puisque me voilà décidément
+dans la position d'esprit la plus sinistre, que je vous
+fasse une question pénible et délicate. Avez-vous jamais
+su, Théophile, ce qu'était devenue l'infortunée dont j'ai
+si affreusement brisé le coeur par un crime vraiment
+étrange, pour n'avoir pas été enchanté de l'idée d'être
+père à vingt ans, et lorsque j'étais dans l'indigence!</p>
+
+<p>&mdash;Horace, lui dis-je, ne faites-vous cette question
+avec le sentiment que vous avez, en ce moment, sur le
+visage, c'est-à-dire avec une curiosité assez indolente,
+ou avec celui que vous devez avoir dans le coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Mon visage est pétrifié, mon pauvre Théophile,
+répondit-il avec un accent qui redevenait peu à peu déclamatoire,
+et j'ignore si je pourrai jamais pleurer ou
+sourire désormais. Ne m'en demandez pas la cause, c'est
+mon secret. Quant à mon coeur, c'est sa destinée d'être
+méconnu; mais vous qui avez toujours été meilleur et
+plus indulgent pour moi que tous les autres, comment
+pouvez-vous l'outrager à ce point d'ignorer qu'il saignera
+éternellement par cette blessure? Si j'étais sûr que
+Marthe vécût et qu'elle se fût consolée, je serais peut-être
+soulagé aujourd'hui d'une des montagnes qui oppressent
+tout le passé de ma vie, tout mon avenir peut-être!</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, lui dis-je, je vous répondrai la vérité:
+Marthe n'est pas morte; Marthe n'est pas malheureuse,
+et vous pouvez l'oublier.»</p>
+
+<p>Horace ne reçut pas cette nouvelle avec l'émotion que
+j'en attendais. Il eut plutôt l'air d'un homme qui respire
+en jetant bas son fardeau, que d'un coupable qui rentre
+en grâce avec le ciel.</p>
+
+<p>«Dieu soit loué!» dit-il sans penser à Dieu le moins
+du monde; et il retomba dans sa rêverie, sans ajouter
+une seule question.</p>
+
+<p>Cependant il y revint dans la journée, et voulut savoir
+où elle était et comment elle vivait.</p>
+
+<p>«Je ne suis autorisé à vous donner aucune espèce
+d'explication à cet égard, lui répondis-je, et je vous conseille
+pour votre repos et pour le sien, de n'en point chercher;
+il serait trop tard pour réparer vos fautes, et il
+doit vous suffire d'apprendre qu'elles n'ont aucun besoin
+de réparation.»</p>
+
+<p>Horace me répondit avec amertume: «Du moment
+que Marthe m'a quitté sans regrets et sans les projets de
+suicide dont je m'effrayais; du moment qu'elle n'a point
+été malheureuse, et qu'elle s'est débarrassée de son
+amour par lassitude ou par inconstance, je ne vois pas
+que mes fautes soient si graves et que ni elle ni personne
+ait le droit de me les rappeler.</p>
+
+<p>&mdash;Brisons là-dessus, lui dis-je. Le moment de s'en
+expliquer est très-inopportun.»</p>
+
+<p>Il prit de l'humeur et sortit; cependant il revint à
+l'heure du dîner. Eugénie n'avait pas osé l'inviter, dans
+la crainte de paraître informée de sa situation. Je ne
+voulais pas lui dire que je la connaissais, et j'attendais
+qu'il m'en fit l'aveu. Il n'y paraissait pas encore disposé,
+et il me dit en rentrant:</p>
+
+<p>«C'est encore moi; nous nous sommes quittés tantôt
+assez froidement, Théophile, et je ne puis rester ainsi
+avec toi.» Il me tendit la main.</p>
+
+<p>«C'est bien, lui dis-je: mais, pour me prouver que tu
+ne m'en veux pas, tu vas dîner avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, répondit-il, s'il ne faut que cela
+pour effacer mon tort...»</p>
+
+<p>Nous nous mîmes à table, et nous y étions encore,
+lorsque la mère Olympe vint chercher l'enfant pour le
+mener coucher.</p>
+
+<p>Au milieu des occupations multipliées de ce jour, Arsène
+et Marthe avaient oublié de prévoir que la bonne
+femme pourrait rencontrer Horace chez nous, et jaser
+devant lui. Elle aimait malheureusement à parler. Elle
+était tout coeur et tout feu, comme elle disait elle-même,
+pour ses jeunes amis; et ce jour-là, plus que de coutume,
+exaltée par la splendeur de leur position nouvelle
+à un théâtre en vogue, elle éprouvait le besoin impérieux
+de s'émouvoir en parlant d'eux. Eugénie fit de
+vains efforts pour la renvoyer au plus vite avec son <i>trésor</i>,
+pour l'emmener à la cuisine, pour lui faire baisser la
+voix: la mère Olympe, ne comprenant rien à ces précautions,
+exhala sa joie et son attendrissement en longs
+discours, en sonores exclamations, et prononça plusieurs
+fois les noms de monsieur et de madame Arsène. Si bien
+qu'Horace, qui d'abord la prenant pour la portière, n'avait
+pas daigné prêter l'oreille à ses paroles, la regarda,
+l'observa, et nous interrogea avidement dès qu'elle fut
+partie. De quel Arsène parlait-elle? Le Masaccio était-il
+donc époux et père? Le prétendu enfant du portier était
+donc le sien? Et pourquoi ne le lui avait-on pas dit tout
+de suite? «J'aurais dû le deviner; au reste, ajouta-t-il,»
+son poupard est déjà aussi laid et aussi camus que lui.</p>
+
+<p>Tout ce dénigrement superbe impatientait Eugénie
+jusqu'à l'indignation. Elle cassa deux assiettes, et je
+crois que, malgré sa douceur et la dignité habituelle
+de ses manières, elle eut grande envie de jeter la
+troisième à la tête d'Horace. Je la soulageai infiniment
+en prenant le parti de dire tout de suite la verité.
+Puisque aussi bien Horace devait l'apprendre tôt ou
+tard, il valait mieux qu'il l'apprît de nous et dans un
+moment où nous pouvions en surveiller l'effet sur lui.
+Arsène m'avait autorisé depuis plusieurs jours, et, pour
+son compte et de la part de Marthe, à agir comme je le
+jugerais utile en cette circonstance.</p>
+
+<p>«Comment se fait-il, Horace, lui dis-je, que vous
+n'ayez pas deviné déjà que la femme de Paul Arsène est
+une personne très-connue de vous, et qui nous est infiniment
+chère?»</p>
+
+<p>Il réfléchit une minute en nous regardant alternativement
+avec des yeux troublés. Puis, prenant tout à coup
+une attitude dégagée, imitée du marquis de Vernes:</p>
+
+<p>«Au fait, dit-il, ce ne peut être qu'<i>elle</i>, et je suis un
+grand sot de n'avoir pas compris pourquoi vous étiez si
+embarrassés tout à l'heure devant la vieille fée qui emportait
+l'enfant... Mais l'enfant?... Ah! l'enfant!... j'y
+suis! la vieille a très-nettement dit <i>son père</i> en parlant
+d'Arsène... l'enfant de huit mois... car il a huit mois,
+vous me l'avez dit ce matin, Eugénie!... et il y a neuf
+mois que Marthe m'a quitté, si j'ai bonne mémoire...
+Vive Dieu! voilà un dénoûment sublime et dont je ne
+m'étais pas avisé dans mon roman!»</p>
+
+<p>Ici Horace se renversa sur une chaise avec un rire
+éclatant tellement forcé, tellement âpre, qu'il nous fit
+mal comme le râle d'un homme à l'agonie.</p>
+
+<p>«Ah! finissez de rire, s'écria Eugénie en se levant
+d'un air courroucé qui la rendait vraiment belle et imposante:
+cet enfant que Paul Arsène élève et chérit
+comme le sien, c'est le vôtre, puisque vous voulez le savoir.
+Vous l'avez trouvé laid, parce que, selon vous, il lui
+ressemble: et lui le trouve beau, quoiqu'il ressemble,
+le pauvre innocent, à l'homme le plus égoïste et le plus
+ingrat qui soit au monde!»</p>
+
+<p>Cet élan de sainte colère épuisa Eugénie: elle retomba
+sur sa chaise, suffoquée et les joues ruisselantes de larmes.
+Horace, irrité de cette sorte de malédiction jetée
+sur lui avec tant de véhémence, s'était levé aussi; mais
+il retomba aussi sur sa chaise, comme foudroyé par le
+cri de sa conscience, et cacha son visage dans ses deux
+mains.</p>
+
+<p>Il resta ainsi plus d'une heure. Eugénie, essuyant ses
+yeux, avait repris ses travaux de ménage, et j'attendais
+en silence l'issue du combat que l'orgueil, le doute, le
+repentir, la honte, se livraient dans le coeur d'Horace.</p>
+
+<p>Enfin il sortit de cette orageuse méditation, en se levant
+et en marchant dans la chambre à grands pas et
+avec de grands gestes.</p>
+
+<p>«Eugénie, Théophile! s'écria-t-il en nous saisissant
+le bras à tous deux et en nous regardant fixement, ne
+vous jouez pas de moi! Ceci est une crise décisive dans
+ma vie; c'est ma porte ou mon salut que vous tenez dans
+vos mains. Il s'agit de savoir si je suis le plus ridicule ou
+le plus lâche des hommes. J'aimerais encore mieux être
+le plus ridicule, je vous en donne ma parole d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien! répondit Eugénie avec mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Eugénie, dis-je à ma fière compagne, ayez de l'indulgence
+et de la douceur avec Horace, je vous en supplie.
+Il est fort à plaindre parce qu'il est fort coupable.
+Vous avez cédé à l'impétuosité de votre coeur en l'accablant
+tout à l'heure d'un reproche bien grave. Mais ce
+n'est pas ainsi qu'on doit traiter les infirmités de l'âme.
+Laissez-moi lui parler, et fiez-vous à mon respect, à mon
+affection, à ma vénération pour vos amis absents.</p>
+
+<p>&mdash;Respect, vénération, reprit Horace, rien que cela!...
+c'est peu: ne sauriez-vous inventer quelque terme d'idolâtrie
+plus digne du grand, du divin Paul Arsène? Moi,
+je veux bien répondre <i>amen</i> à vos litanies; mais pas
+avant que vous m'ayez prouvé d'une manière irrécusable
+que je suis bien le père, <i>le père unique</i>, entendez-vous?
+de cet enfant qu'on veut maintenant me mettre sur le
+corps.</p>
+
+<p>&mdash;On a des intention» très-différentes, lui dis-je avec
+une froide sévérité. On désire que vous ne vous occupiez
+jamais de votre fils; on ne vous l'a jamais présenté
+comme tel; on ne vous en a jamais parlé; et si la fantaisie,
+vous venait de le réclamer un jour, comme la loi
+ne vous donne aucun droit sur lui, on saurait le soustraire
+à une protection tardive et usurpatrice. Ainsi n'outragez
+pas la noblesse et le dévouement que vous ne
+pouvez pas comprendre. Ce serait vous avilir à tous les
+yeux, et même aux vôtres, lorsque le voile grossier qui
+les couvre sera tombé. Au reste, il ne s'agit pas d'autre
+chose dans ce moment de crise décisive, comme vous
+l'appelez avec raison, que de secouer ce voile funeste. Il
+faut que vous remportiez la victoire sur des sentiments
+indignes de vous, et que vous ayez un repentir profond.
+Il faut que vous sortiez d'ici plein de respect pour la
+mère de votre fils, et de reconnaissance pour son père
+adoptif, entendez-vous bien? Il faut que vous me disiez
+que vous vous êtes conduit comme un enfant, comme un
+fou, ou bien que vous emportiez à tout jamais mon antipathie
+et mon dégoût pour votre caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, répondit-il en essayant de lutter encore
+contre mon arrêt, il faut que je fasse amende honorable,
+parce que l'on m'a rendu père d'un enfant dont je n'ai
+jamais entendu parler et qui se trouve devoir être le
+mien! Quelle épreuve dois-je subir pour prouver combien
+je suis repentant? quelle pénitence publique dois-je
+faire pour laver mon crime?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune! Toute cette histoire est un secret entre
+quatre personnes, et vous êtes la cinquième. Mais si vous
+aviez la folie et le malheur de la publier, de la raconter
+à votre manière, je serais forcé de dire la vérité, et d'apprendre
+à tous ceux qui vous connaissent que vous en
+avez menti. Vous demandez des preuves matérielles, qui
+soient irrécusables! comme si l'on pouvait en fournir
+comme s'il y en avait d'autres que des preuves morales
+C'est comme si vous déclariez que vous avez l'esprit trop
+épais et l'âme trop basse pour croire à autre chose qu'au
+témoignage direct de vos sens. Dans cette hypothèse, il
+n'y a pas un homme sur la terre qui ne pût méconnaître
+et repousser ses enfants sous prétexte qu'il n'a pas été témoin
+de tous les instants de l'existence de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'exigez-vous donc de moi? reprit-il avec une fureur
+concentrée. Que j'apprenne mon secret à tout le
+monde, et que je proclame la vertu de Marthe aux dépens
+de mon honneur? C'est un duel à mort entre la
+réputation de cette femme et la mienne que vous me
+proposez!</p>
+
+<p>&mdash;Nullement, Horace; nous ne sommes pas ici dans
+le monde que vous venez de quitter. Vingt salons n'ont
+pas les yeux ouverts sur le secret de votre vie domestique,
+et l'honneur de Marthe n'a pas besoin, comme
+celui d'une certaine vicomtesse, que le vôtre soit compromis.
+Le milieu où ces événements se sont accomplis
+est bien restreint et bien obscur. Tout au plus quatre ou
+cinq anciens amis vous demanderont compte de vos
+amours avec elle. Si vous leur répondez qu'elle a été une
+amante sans foi et sans dignité, ce bruit pourra se répandre
+davantage et l'atteindre dans la position plus évidente
+et plus enviée qu'elle est en train de se faire. Mais
+vous pouvez garder votre dignité et la sienne, qui ne
+sont point ici en lutte le moins du monde. Si vous ne
+comprenez pas la conduite que vous devez tenir en cette
+circonstance, je vais vous la dire. Vous refuserez d'entrer
+dans aucune explication; vous ne parlerez jamais
+de l'enfant qu'Arsène reconnaît et déclare, par un pieux
+mensonge, être le sien; vous direz, du ton ferme et bref
+qui convient à un homme sérieux, que vous avez pour
+Marthe l'estime et le respect qu'elle mérite; et croyez-moi,
+cette déclaration vous fera honneur, même aux
+yeux de ceux qui soupçonneraient la vérité. Cela seul
+pourra leur faire excuser et taire vos égarements... Si
+vous aviez agi ainsi, même à l'égard d'une autre femme
+qui en est moins digne, vous seriez peut-être réhabilité
+aujourd'hui dans l'estime de juges plus pointilleux et
+plus exigeants que ne le seront vos anciens camarades.»</p>
+
+<p>Cette insinuation éleva un autre sujet d'explication, et
+Horace, consterné, reçut mes admonestations avec le silence
+de l'abattement. Mais en ce qui concernait Marthe,
+il se débattit longtemps, et pendant deux heures j'eus à
+lutter, non contre son incrédulité, elle était feinte, mais
+contre son obstination et son dépit. Malgré sa résistance,
+je voyais pourtant bien qu'il était ébranlé et que je gagnais
+du terrain. A neuf heures du soir, il sortit, en me
+disant qu'il avait besoin d'être seul, de respirer l'air et
+de réfléchir en marchant. «Je reviendrai avant minuit,
+me dit-il, et je vous avouerai franchement le résultat de
+mon examen de conscience. Nous causerons encore de
+tout cela, si vous n'êtes pas horriblement las de moi.»</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image26.png"></p>
+<br>
+
+<p>Il rentra vers une heure du matin avec un visage animé,
+bien que fort pâle encore, et avec des manières affectueuses
+et communicatives. «Eh, bien? lui dis-je en
+secouant la main qu'il me tendait.&mdash;Eh bien! me répondit-il,
+j'ai remporté la victoire, ou plutôt c'est Marthe
+et vous qui m'avez vaincu, et désormais vous ferez tous
+de moi ce que vous voudrez. J'étais un fou, un malheureux
+tourmenté de mille doutes poignants; mais vous
+autres, vous êtes des êtres forts, calmes et sages. Vous
+m'aidez à retrouver la face de la vérité, quand elle se
+brouille dans les nuages de mon imagination. Écoutez ce
+qui m'est arrivé; je veux tout vous dire. En vous quittant,
+j'ai été au Gymnase; je voulais voir Marthe, travestie
+en comédienne sur cette scène mesquine, débiter
+en minaudant les gravelures sentimentales de nos petits
+drames bourgeois, Oui, je voulais la voir ainsi, pour me
+guérir à jamais du dépit qu'elle m'avait laissé dans
+l'âme, pour la mépriser intérieurement et me mépriser
+moi-même de l'avoir aimée. Je n'étais pas assis depuis
+cinq minutes, que je vois paraître un ange de beauté et
+que j'entends une voix pure et touchante comme celle
+de mademoiselle Mars. C'était bien la beauté, c'était
+bien la voix de ma pauvre Marthe; mais combien poétisées,
+combien idéalisées par la culture de l'esprit et par
+le travail sérieux de la séduction! Je vous le disais autrefois:
+une femme qui n'est pas occupée avant tout du
+soin de plaire n'est pas une femme; et dans ce temps-là,
+Marthe, en dépit de tous ses dons naturels, avait une
+indolence mélancolique, une réserve humble et triste qui
+lui faisaient perdre, la plupart du temps, tous ses avantages.
+Mais quelle métamorphose, grand Dieu! s'est opérée
+en elle! quel luxe de beauté, quelle distinction de
+manières, quelle élégance de diction, quel aplomb,
+quelle grâce aisée! et tout cela sans perdre cet air simple,
+chaste et doux, qui jadis me faisait rentrer en moi-même
+et tomber à genoux au milieu de mes soupçons et
+de mes emportements! Elle a eu ce soir, je vous l'assure,
+un succès, non pas éclatant, mais bien réel et bien mérité.
+Son rôle était mauvais, faux, ridicule même; elle a
+su le rendre vrai, noble et saisissant, sans grands effets,
+sans moyens téméraires. On applaudissait peu; on ne
+disait pas: C'est sublime, c'est délirant! mais chacun
+regardait son voisin et disait: Voilà qui est bien; comme
+c'est bien! Oui, <i>bien</i> est le mot qui convient. J'ai appris
+dans le monde, où l'on apprend quelques bonnes choses
+au milieu d'un grand nombre de mauvaises, que le bien
+est plus difficile à atteindre que le beau; ou, pour mieux
+dire, le bien est une face du beau plus raffinée, plus
+châtiée que toutes les autres. Ah! vraiment, je serai fort
+aise que toutes ces impertinentes éventées qu'on appelle
+femmes du monde voient comme cette pauvre grisette
+sait marcher, s'asseoir, tenir son bouquet, causer, sourire,
+avec plus de convenance et de charme qu'elles
+toutes! Mais où donc Marthe a-t-elle appris tout cela?
+Oh! que l'intelligence est une force rapide et pénétrante!
+Sur mon honneur, je ne me serais jamais douté que
+Marthe en eût autant; et cette pensée m'a fait ouvrir les
+yeux. Combien je l'ai méconnue! me disais-je en la regardant.
+Je l'ai crue si souvent bornée ou extravagante,
+et la voilà qui me donne un démenti, et qui semble se
+venger de mon erreur, en se montrant accomplie et
+triomphante, devant moi, à tout ce public, à tout Paris!
+car tout Paris va bientôt parler d'elle, et se disputer le
+plaisir de la voir et de l'applaudir! J'ai beaucoup rougi
+de moi, je vous l'avoue: et dès que la pièce où elle jouait
+a été finie, j'ai couru à la porte des acteurs, j'ai forcé
+toutes les consignes, j'ai mis en fureur tous les portiers
+et tous les gardiens de cet étrange sanctuaire; j'ai cherché,
+j'ai trouvé sa loge, j'ai poussé la porte après avoir
+frappé, et, sans attendre qu'on vînt, selon l'usage, parlementer
+avec moi, j'ai osé pénétrer jusqu'à elle. Elle
+était encore dans son élégant costume, mais elle avait
+essuyé son fard; ses cheveux, dont elle avait ôté les
+fleurs, tombaient plus longs, plus noirs, et plus beaux
+que jamais sur ses épaules de reine. Elle était encore
+plus belle que sur la scène, et je me suis jeté à ses pieds;
+j'ai pressé ses genoux contre ma poitrine, au grand scandale
+de sa soubrette, qui m'a paru une villageoise bien
+naïve pour une habilleuse de théâtre. Je savais que je ne
+trouverais pas Arsène auprès d'elle; je me souvenais bien
+qu'il est caissier, qu'il est occupé à la régie pendant que
+sa femme fait sa toilette. Mes amis, vous me direz tout,
+ce que vous voudrez: elle est mariée, elle chérit son mari,
+elle le respecte, elle l'estime; tout cela est bel et bon:
+mais elle m'aime! oui, Marthe m'aime encore, elle m'aime
+toujours, et, bien qu'elle m'ait dit tout le contraire, je
+n'en puis pas douter. Elle est devenue, en me voyant,
+pâle comme la mort; elle a chancelé; elle serait tombée
+évanouie si je ne l'eusse retenue dans mes bras et assise
+sur sa causeuse. Elle a été cinq minutes sans pouvoir me
+dire un mot, et comme égarée; et enfin, lorsqu'elle m'a
+parlé pour me vanter son bonheur, son repos, son mariage...
+ses yeux humides et son sein haletant me disaient
+tout autre chose; et moi, n'entendant que vaguement
+avec mes oreilles les paroles de sa bouche, je comprenais
+avec tout mon être la voix de son coeur, qui parlait bien
+plus haut et plus éloquemment. Elle voulait que j'attendisse
+dans sa loge l'arrivée d'Arsène; je crois qu'elle
+craignait ses soupçons, si elle eût semblé me recevoir
+comme en cachette de lui. Mais M. Arsène m'a bien assez
+inquiété et tourmenté pendant un an, pour que je ne me
+fasse pas grand scrupule de lui rendre la pareille pendant
+une soirée. D'ailleurs, je ne me sentais pas du tout
+disposé à voir cet être vulgaire et prosaïque tutoyer, embrasser
+et emmener celle que je ne puis me déshabituer
+tout d'un coup de regarder comme ma maîtresse et ma
+compagne. Je me suis esquivé en lui promettant de ne
+la revoir que quand elle voudrait et, devant qui elle voudrait.
+Mais au moins pendant une heure j'ai été agité,
+ému, et, puisqu'il faut tout vous dire, épris comme je ne
+l'ai été de longtemps. Je vous l'ai dit vingt fois au milieu
+de toutes mes folies, souvenez-vous-en, Théophile: je
+n'ai jamais aimé que Marthe, et je sens bien que je n'aimerai
+jamais qu'elle, en dépit de tout, en dépit d'elle et
+de moi-même.</p>
+
+<br>
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image27.png"></p>
+<br>
+
+<p>«Mais pourquoi froncez-vous le sourcil? pourquoi Eugénie
+hausse-t-elle les épaules d'un air chagrin, et inquiet?
+Je suis un honnête homme; et comme Marthe est
+une femme fière et juste, comme elle ne voudra plus me
+revoir certainement qu'en présence de son mari; comme,
+si son mari y consent, ce sera pour moi un engagement
+tacite de respecter sa confiance et son honneur, vous
+l'avez guère à craindre, ce me semble, que je trouble
+la sérénité de ce ménage. Oh! ne vous inquiétez pas, je
+vous en prie; je n'ai pas le moindre désir de lui enlever
+sa femme, quoiqu'il m'ait enlevé ma maîtresse. Il s'est
+admirablement conduit envers elle et envers mon fils...
+puisque c'est mon fils! Marthe ne m'a pas dit un mot de
+l'enfant, ni moi non plus, comme vous pouvez croire...
+Mais enfin, il est bien, certain qu'un lien sacré, indissoluble,
+m'unit à elle, et que si jamais je fais fortune, je
+n'oublierai pas que j'ai un héritier. Je saurai donc récompenser
+indirectement Arsène des soins qu'il lui aura
+donnés; et puisque c'est leur volonté de me retirer mes
+droits de père, je n'exercerai ma paternité que d'une
+façon mystérieuse, et pour ainsi dire providentielle.
+Vous voyez, mes bons amis, que je n'ai l'intention d'être
+ni si lâche ni si pervers que vous le pensiez ce matin;
+que, loin d'être l'ennemi et le calomniateur de Marthe,
+je reste son admirateur, son serviteur et son ami. Je ne
+pense pas qu'Arsène puisse le trouver mauvais: en s'attachant
+à la femme qui m'avait appartenu, il a bien dû
+prévoir que je ne pouvais pas être mort pour elle, ni elle
+pour moi. C'est un homme sage et froid, qui ne la tyrannisera
+pas, puisqu'il me connaît. Quant à moi, je me
+sens relevé, consolé, et comme ressuscité par les événements
+de cette journée. J'ai été absurde et maussade ce
+matin. Oubliez cela, et regardez-moi désormais comme
+l'ancien Horace que vous avez aimé, estimé, et que le
+monde n'a pu ni avilir ni corrompre. Laissez-moi vous
+dire que j'aime Marthe plus que jamais, que je l'aimerai
+toute ma vie; car je vous réponds qu'elle n'aura plus
+jamais à trembler ni à souffrir de mon amour, de même
+que vous n'aurez plus jamais rien à réprimer ni à condamner
+dans ma conduite envers elle.»</p>
+
+<p>Tandis qu'Horace, au milieu de mille vanteries, de
+mille projets et de mille espérances, qui se contredisaient
+les unes les autres, nous faisait les plus hardies promesses
+de vertu et de raison, Marthe, rentrée chez elle
+avec son mari, lui racontait avec la plus grande franchise
+l'entrevue qu'elle avait eue avec lui. Arsène
+éprouva un grand effroi et un grand déchirement de
+coeur à cette nouvelle; mais il n'en fit rien paraître, et
+il approuva d'avance tout ce que sa femme pouvait projeter.</p>
+
+<p>«Es-tu donc d'avis, lui dit-elle, que je le revoie encore,
+et que je lui témoigne de l'amitié?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas d'avis là-dessus, Marthe, répondit-il, tu
+ne lui dois rien; cependant, si tu te décides à le voir, tu
+es forcée de le traiter doucement et amicalement. D'abord
+tu n'aurais peut-être pas la force d'être sévère et
+froide avec lui, et si tu l'avais, à quoi servirait de le manifester,
+à moins qu'il ne t'y contraignit par de nouvelles
+prétentions? Tu me dis qu'il n'en a pas, qu'il n'en peut
+plus avoir, qu'il te demande seulement le pardon du
+passé et un peu de pitié généreuse pour son repentir; si
+tu as lieu d'être satisfaite de sa manière d'être aujourd'hui
+avec toi, et de ne rien craindre de lui à l'avenir...</p>
+
+<p>&mdash;Paul, dit Marthe en l'interrompant, tandis que tu
+me parles ainsi, ta figure est pâle et ta voix troublée:
+tu as de l'inquiétude au fond de l'âme?»</p>
+
+<p>Arsène hésita un instant, puis il lui répondit: «Je le
+jure devant Dieu, ma bien-aimée, que si tu n'en as pas
+toi-même, si tu te sens aussi calme et aussi heureuse
+que tu l'étais ce matin, je suis moi-même heureux et
+tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Paul! s'écria-t-elle, ce n'est pas à vous, que je
+chéris plus que tout au monde, que je voudrais faire un
+mensonge. Je ne me sens pas dans la même situation que
+ce matin. Je me trouve d'autant plus heureuse d'être à
+vous, que j'ai revu l'homme qui m'a fait un mal affreux;
+mais je ne me suis pas sentie calme en sa présence, et
+à l'heure qu'il est, je suis encore agitée et bouleversée
+comme si j'avais vu la foudre tomber près de moi.»</p>
+
+<p>Arsène garda le silence pendant quelques instants; et
+quand il se sentit la force de parler, il pria Marthe de ne
+lui rien cacher et de lui expliquer le genre d'émotion
+qu'elle éprouvait, sans craindre de l'affliger ou de l'inquiéter.</p>
+
+<p>«Il me serait tout à fait impossible de le définir, répondit-elle;
+car depuis une heure je cherche en vain à
+le faire vis-à-vis de moi-même. Il me semble que c'est
+un sentiment de terreur douloureuse, un frisson comme
+celui qu'on éprouverait en regardant les instruments
+d'une torture qu'on aurait subie. Ce que je peux te dire
+avec certitude, c'est que tout, dans cette émotion, est
+pénible, affreux même; qu'il s'y mêle de la honte, du
+remords de t'avoir si longtemps méconnu, le regret d'avoir
+tant souffert pour un homme si peu sérieux, une
+sorte de dégoût et de haine contre moi-même. Enfin cela
+me fait mal, sans le plus petit mélange de satisfaction et
+d'attendrissement: tout ce que dit cet homme semble
+affecté, vain et faux. Il me fait pitié; mais quelle pitié
+amère et humiliante pour lui et pour moi! Il me semble
+que quand tu le reverras tel qu'il est maintenant, élégant
+et malpropre, humble et prétentieux, flétri et puéril, tu
+ne pourras pas t'empêcher de me mépriser, pour t'avoir
+préféré ce comédien plus mauvais, hélas! que tous ceux
+avec lesquels j'ai eu le malheur de jouer des scènes
+d'amour à Belleville.»</p>
+
+<p>Marthe disait sincèrement ce qu'elle pensait, et ne
+faisait aucun effort hypocrite pour rassurer son époux.
+Cependant elle ne put dormir de la nuit. L'agitation que
+son début lui avait causée ajoutait à celle qu'Horace était
+venu lui imposer. Elle fit des rêves fatigants, durant lesquels
+elle s'imagina, à plusieurs reprises, être retombée
+sous sa domination funeste, et où les scènes cruelles du
+passé se représentèrent à son imagination plus violentes
+et plus horribles encore que dans la réalité. Elle se jeta
+plusieurs fois dans le sein d'Arsène avec des cris étouffés,
+comme pour y chercher un refuge contre son ennemi;
+et Arsène, en la rassurant et en la bénissant de
+cet instinct de confiance et de tendresse, se sentit beaucoup
+plus malheureux que s'il l'eût trouvée indifférente
+au souvenir d'Horace.</p>
+
+<p>A son lever, Marthe ayant pris son enfant dans ses
+bras pour oublier en le caressant toutes les angoisses de
+la nuit, la mère Olympe lui remit une lettre qu'Horace
+avait passé cette même nuit à lui écrire. Il me l'avait
+montrée avant de la lui faire porter: c'était vraiment un
+chef-d'oeuvre, non-seulement de style et d'éloquence,
+mais de sentiments et d'idées. Jamais il n'avait été mieux
+inspiré pour s'exprimer, et jamais il n'avait semble rempli
+d'instincts plus nobles, plus purs, plus tendres et plus
+généreux. Il était impossible de n'être pas subjugué par
+la grandeur de son mouvement et de ne pas ajouter foi à
+ses promesses. Il demandait ardemment le pardon, l'amitié,
+la confiance de Marthe et de Paul. Il s'accusait
+avec une entière franchise; il parlait d'Arsène avec un
+enthousiasme bien senti. Il implorait, comme une grâce,
+de voir son fils en leur présence, el de le remettre lui-même,
+humblement et courageusement, entre les bras
+de celui qui l'avait adopté, et qui était plus digne que lui
+d'en être le père.</p>
+
+<p>Paul trouva sa femme lisant cette lettre avec des yeux
+pleins de larmes.</p>
+
+<p>«Tiens, lui dit-elle en la lui remettant, c'est une lettre
+d'Horace, et tu vois, elle me fait pleurer. Et cependant
+quelque chose me dit que ce ne sont là encore que des
+paroles comme il en sait dire.»</p>
+
+<p>Arsène lut la lettre attentivement, et la rendant à sa
+femme avec une émotion grave;</p>
+
+<p>«Il est impossible, lui dit-il, que ce ne soit pas là
+l'expression d un sentiment vrai et d'une résolution généreuse.
+Cette lettre est belle, et cet homme est bon malgré
+ses vices. Il m'est impossible de ne pas le croire meilleur
+qu'il ne sait le prouver par sa conduite. On ne parle
+pas ainsi pour se divertir. Il a pleuré en t'écrivant. Je
+t'assure que tu ne dois pas rougir de l'avoir cru plus fort
+et plus sage qu'il ne l'est: il avait toutes les intentions
+des vertus qu'il n'avait pas. Tu lui dois le pardon et l'amitié
+qu'il demande; et si je t'en détournais, je te donnerais
+un conseil égoïste et lâche.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je le verrai, mais en ta présence, répondit
+Marthe. La seule chose qui me fasse souffrir, c'est de
+penser qu'il verra Eugène, qu'il l'embrassera devant
+nous, qu'il l'appellera son fils, et qu'il verra en moi la
+mère de son enfant. Non, je n'aurais pas voulu réveiller
+et reconstituer ainsi en quelque sorte le passé. Je m'étais
+habituée à regarder cet enfant comme le tien. Je ne me
+rappelais plus que bien rarement qu'il ne l'est pas; et
+maintenant, on va nous l'ôter en quelque sorte, en nous
+volant une de ses caresses!</p>
+
+<p>&mdash;Cette idée m'est plus cruelle qu'à toi, ma pauvre
+Marthe, reprit Arsène; mais c'est un devoir auquel il
+faut se soumettre. J'ai réfléchi toute la nuit à ces choses-là,
+et je m'en suis dit une bien sérieuse, et que tu
+vas comprendre. Au-dessus de nos désirs, de notre
+choix et notre volonté, il y a le dessein, le choix et la
+volonté de Dieu. Dieu ne fait rien qui ne soit nécessaire,
+et ses intentions mystérieuses nous doivent être sacrées.
+Il a voulu qu'Horace fût père, bien qu'Horace repoussât
+les joies et les peines de la famille. Il a voulu qu'Horace
+le revit, et sentît le désir d'embrasser son fils, bien qu'il
+ait jusqu'ici abjuré les douceurs et les devoirs de la paternité.
+Dieu seul sait quelle influence cachée et puissante
+cet enfant peut avoir sur l'avenir d'Horace. C'est
+un lien entre le ciel et lui, qu'il n'est au pouvoir de personne
+de briser. Ce serait une impiété, un crime, de le
+tenter. Lui ravir la faculté de connaître et d'aimer son
+fils, dût-il le connaître et l'aimer faiblement, serait une
+sorte de rapt et comme un dommage irréparable que
+nous causerions à son être moral. Il nous faut donc, loin
+d'accaparer notre <i>trésor</i> à son préjudice, l'admettre à
+en jouir, parce que Dieu l'appelle à profiter de ce bienfait.
+Je ne veux pas croire que la vue de cet enfant ne le
+rende pas meilleur et n'amène pas un changement sérieux
+dans son âme.»</p>
+
+<p>Marthe se rendit à de si hautes considérations religieuses,
+et sa vénération pour Arsène en augmenta. Un
+déjeuner fut arrangé chez moi pour cette rencontre.
+Marthe, et Arsène amenèrent l'enfant; et cette fois Horace,
+redevenu affectueux, naïf et sensible, fut admirable
+en tous points pour lui, pour sa mère, et surtout
+pour Arsène, dont l'attitude noble et sereine le frappa de
+respect et d'attendrissement. Ce fut le plus beau jour de
+la vie d'Horace.</p>
+
+<p>La vanité avait seule fait éclore ce beau mouvement
+dans son âme, il faut bien le confesser. Avili et outragé
+par les gens du monde, humilié et blessé par nous, il s'était
+senti enfin déchu et souillé à ses propres yeux. Il
+avait éprouvé violemment le besoin de sortir de cet
+abaissement et de se réhabiliter vis-à-vis de nous et de
+lui-même, en attendant qu'il put se laver plus tard aux
+yeux du monde. Il n'avait pas voulu sortir à demi de
+cette situation, et se contenter de se montrer bon et repentant:
+il voulait se montrer grand, et changer notre
+pitié en admiration. Il y réussit pendant tout un jour. Son
+ostentation eut au moins l'avantage de lui faire connaître
+des joies d'amour-propre qu'il ne connaissait pas encore,
+et qu'il reconnut préférables aux mesquines satisfactions
+d'une vanité plus étroite. Il entra, à partir de ce jour,
+dans la phase de l'orgueil; et son être, sans changer de
+nature, s'agrandit au moins dans la voie qui lui était
+ouverte.</p>
+
+<p>Le lendemain il se réveilla un peu fatigué de ces émotions
+nouvelles et de la grande crise qui s'était opérée en
+lui un peu rapidement. Il pensa à Marthe un peu plus
+qu'à Arsène, et à lui-même un peu plus qu'à son fils. Son
+amitié enthousiaste pour Marthe reprit le caractère d'une
+passion qui se réveille, et qui n'abandonne pas tout à
+coup de chimériques et coupables espérances. Enfin
+selon l'expression d'Eugénie, qui avait retenu quelques
+mots de science, son étoile eut une défaillance de lumière.
+Il était temps qu'Horace partît et n'eût pas l'occasion
+de revenir sur ses nobles résolutions. Je l'y forçai
+en quelque sorte, non sans peine ni sans lutte; car, bien
+que charmé de l'idée de voyager, il voulait gagner quelques
+jours. Mais j'y mis une fermeté excessive, sentant
+bien que de sa conduite avec Marthe en cette circonstance
+dépendait tout son avenir moral. Je lui fis accepter,
+comme venant de moi, la somme que Louis de
+Méran m'avait envoyée pour lui, et je fixai le jour de
+son départ pour l'Italie sans lui permettre de revoir
+personne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIII.</h3>
+
+<p>La joie de se voir possesseur d'une nouvelle petite
+fortune, et celle de réaliser un de ses plus doux projets,
+enivra si vivement Horace dans les derniers jours, que
+je m'effrayai des dispositions folles dans lesquelles je le
+vis se préparer à son voyage. Il se forgeait sur toutes
+choses des illusions qui me faisaient craindre de grandes
+imprudences ou d'amers désenchantements. Après la semaine
+d'abattement et de spleen profond que lui avait
+causé son <i>fiasco</i> dans le beau monde, il avait eu une semaine
+d'enthousiasme, d'expansion délirante et d'orgueil
+sublime. Toutes ces émotions avaient brisé son corps appauvri
+par la vie de plaisir qu'il avait menée durant tout
+l'hiver; et je le voyais en proie à une fièvre d'autant
+plus réelle qu'il ne s'en plaignait pas et ne s'en apercevait
+pas. Craignant qu'il ne tombât malade en route, je
+résolus de le conduire jusqu'à Lyon, afin de l'y faire
+reposer et de l'y soigner, si les premiers jours de mouvement,
+au lieu de faire une heureuse diversion, venaient
+à hâter l'invasion d'une maladie.</p>
+
+<p>Nous fîmes donc ensemble nos apprêts de départ, et
+je le gardai à vue pour qu'il ne fît pas échouer nos projets
+par quelque subite extravagance. J'avais le pressentiment
+d'une crise imminente. Il y avait du désordre
+dans ses idées, des préoccupations étranges dans ses
+moindres actions, et sur sa figure quelque chose de voilé
+et de bizarre qui frappait également Eugénie. «Je ne
+sais pas pourquoi je ne peux plus le regarder, me disait-elle,
+sans m'imaginer qu'il est condamné à mourir fou.
+Il n'y a pas jusqu'aux grands sentiments qu'il montre depuis
+quelques jours, qui ne me semblent provenir d'un
+secret dérangement dans tout son être; car enfin ces sentiments
+ne sont plus joués, je le vois bien, et pourtant
+ils ne lui sont pas naturels, et on n'abjure pas ainsi d'un
+jour à l'autre l'habitude de toute une vie.»</p>
+
+<p>Je grondais Eugénie de douter ainsi de l'action divine
+sur une âme humaine; mais au fond de la mienne, je
+n'étais pas éloigné de partager ses craintes.</p>
+
+<p>La vérité est qu'Horace, pour la première et pour la
+dernière fois de sa vie, n'était pas maître de lui-même.
+Il ne se rendait pas compte des mouvements impétueux
+que, jusque-là, il avait provoqués en lui et comme caressés
+avec amour. L'affront qu'il avait vécu dans le
+monde lui avait laissé un secret mais cuisant chagrin;
+il réussissait à s'en distraire et à le chasser, en s'exaltant
+à ses propres yeux dans une nouvelle carrière d'émotions.
+Mais ce cauchemar le poursuivait, et venait le
+faire pâlir jusqu'au milieu de ses joies les plus pures. Plus
+il croyait en triompher en se raidissant contre cet amer
+souvenir et en cherchant à se grandir à ses propres yeux
+par d'intérieures déclamations, et moins il réussissait à
+atteindre ce calme stoïque, ce mépris des lâches attaques
+et des sots propos, dont il se vantait. Pour le résumer, et
+le définir une dernière fois, au moment de clore le récit
+de cette période de sa vie, je dirai que c'était un cerveau
+très-bien organisé, très-intelligent et très-solide, qui pouvait
+cependant se troubler et se détériorer en un instant,
+comme une belle machine dont on briserait le moteur
+principal. Le grand ressort du cerveau d'Horace, c'était
+cette faculté que Spurzheim, fondateur d'une nouvelle
+langue psychologique, a, par un néologisme ingénieux,
+qualifiée d'<i>approbativité</i>; et l'approbativité d'Horace
+avait reçu un choc terrible la nuit du souper chez <i>Proserpine</i>.
+Malgré l'appareil que les douces effusions du
+déjeuner chez moi avec Marthe avaient posé sur cette
+blessure, le trouble et la confusion régnaient dans les
+profondeurs de la pensée d'Horace.</p>
+
+<p>Le matin du 25 mai 1833 (notre place était retenue
+aux diligences Laffitte et Caillard pour le soir même),
+Horace, voyant tous ses préparatifs terminés, et se sentant
+excédé de ma surveillance, m'échappa adroitement,
+et courut chez Marthe. Il éprouvait un désir insurmontable
+de la revoir seule et de lui faire ses adieux. Peut-être
+la manière calme et douce avec laquelle elle avait
+pris congé de lui à notre dernière réunion lui avait-elle
+laissé un secret mécontentement. Il voulait bien la quitter
+et renoncer à elle pour jamais par un effort magnanime;
+mais il entendait faire par là un admirable sacrifice
+de ses droits et de sa puissance sur l'âme de cette
+femme; tandis qu'elle, comprenant son rôle autrement,
+croyait, en lui laissant presser sa main et embrasser son
+fils, lui accorder une sorte d'absolution religieuse. Horace,
+en acceptant cette position, ne se trouvait pas
+assez haut dans l'opinion de Marthe, à qui il voulait
+laisser des regrets; dans celle d'Arsène, à qui il voulait
+inspirer de la reconnaissance; et dans la nôtre, qu'il
+voulait éblouir de toutes manières. Le jour du déjeuner,
+je ne crois pas qu'il eût eu aucune arrière-pensée; mais
+il en avait eu le lendemain; et en nous trouvant tous résolus
+à ne pas renouveler cette scène délicate, il avait
+été mécontent de nous tous, et de l'attitude qu'il avait
+été forcé de garder vis-à-vis de nous. Il voulait, en un
+mot, emporter quelques baisers et quelques larmes de
+Marthe, afin de pouvoir faire son entrée en Italie en
+triomphateur généreux d'une femme, et non en victime
+de l'abandon de trois ou quatre. Disons bien vite, pour
+l'excuser un peu, que ces pensées n'étaient pas formulées
+dans son esprit, et que ce n'était pas le froid disciple
+du marquis de Vernes qui allait chercher sa revanche
+auprès de Marthe; mais le véritable Horace, troublé
+par la fièvre de sa vanité blessée, allant, comme
+malgré lui et sans aucun plan arrêté, chercher un soulagement
+quelconque, ne fût-ce qu'un regard et un mot, à
+cette souffrance insupportable.</p>
+
+<p>Il entra dans un café, à trois portes de la maison que
+Marthe habitait, non loin du Gymnase. Il y traça au
+crayon quelques mots sans suite qu'il fit porter par un
+voyou. L'enfant revint au bout d'un quart d'heure avec
+cette réponse: «Je ne demande pas mieux que de vous
+dire un dernier adieu: nous irons, Arsène et moi, avec
+Eugène dans nos bras, vous voir monter en diligence. Dans
+ce moment-ci il me serait impossible de vous recevoir.</p>
+
+<p>Horace sourit amèrement, froissa le billet dans ses
+mains, le jeta par terre, le ramassa, le relut, demanda
+du café à plusieurs reprises pour éclaircir ses idées qui
+s'égaraient de plus en plus, et s'arrêta enfin à cette hypothèse:
+ou elle est enfermée avec un nouvel amant, et
+en ce cas elle est la dernière des femmes; ou son mari
+est absent, et elle n'ose pas se trouver seule avec moi,
+et alors elle est la plus adorable des amantes et la plus
+vertueuse des épouses. Dans ce dernier cas, je veux la
+presser sur mon coeur une dernière fois; dans l'autre, je
+veux m'assurer de son impudence, afin d'être à jamais
+délivré de son souvenir.</p>
+
+<p>Il remit le billet dans sa poche, rajusta sa coiffure
+devant une glace, et se trouva si pâle et si tremblant
+qu'il demanda de l'extrait d'absinthe, croyant arriver à
+la force de l'esprit, grâce à ces excitants qui produisaient
+en lui l'effet tout contraire.</p>
+
+<p>Enfin il franchit le seuil de cette maison inconnue,
+monte cinq étages, sonne, feint de ne pas entendre le refus
+positif de la vieille Olympe, la repousse aisément,
+franchit deux petites pièces, et pénètre dans un boudoir
+des plus simples et des plus chastes, où il trouve Marthe
+seule, étudiant un rôle, avec son enfant endormi
+à ses côtés sur le sofa. En le voyant, Marthe fit un
+cri, et la peur se peignit dans tous ses traits. Elle se
+leva, et se plaignit, d'une voix sèche, quoique tremblante,
+de l'obstination d'Horace. Mais il se jeta à ses
+pieds, versa des larmes, et lui peignit son amour insensé
+avec toute l'ardeur que savait lui prêter son éloquence
+naturelle. Marthe accueillit d'abord ce langage
+avec une froideur amère; puis elle essaya, par des discours
+presque évangéliques et tout empreints de la bonté
+pieuse qu'Arsène avait su lui inspirer, de ramener Horace
+aux sentiments nobles qu'il lui avait témoignés naguère.</p>
+
+<p>Mais plus elle se montrait grande, forte, pleine de
+coeur et d'intelligence, plus Horace sentait le prix, du
+trésor qu'il avait perdu par sa faute; et une sorte de
+désespoir, d'orgueil sombre et violent, comme celui
+d'un véritable amour, s'emparait de lui. Il s'y livra avec
+une énergie extraordinaire; et Marthe, effrayée, allait
+appeler Olympe pour qu'elle courût chercher son mari
+au théâtre, lorsque Horace, tirant de son sein un poignard
+véritable, la menaça de s'en frapper si elle ne consentait
+à l'entendre jusqu'au bout. Alors il lui fit, à sa
+manière, le récit de la vie solitaire et affreuse qu'il avait
+menée loin d'elle, des efforts furieux qu'il avait tentés
+pour chasser son souvenir dans les bras d'autres femmes,
+des brillantes conquêtes qu'il avait faites, et dont aucune
+n'avait pu l'étourdir un instant. Il lui annonça qu'il partait
+pour Rome avec l'intention de se noyer dans le Tibre
+s'il ne pouvait se guérir de son amour; et après de longues
+tirades, si belles qu'il aurait dû les garder pour
+son éditeur, il lui fit les offres les plus folles; il la supplia
+de fuir ou de se suicider avec lui.</p>
+
+<p>Marthe l'écoula avec cette incrédulité radicale qu'on
+acquiert en amour à ses dépens. Elle trouva sa conduite
+absurde et ses intentions coupables et lâches. Cependant,
+quoique son coeur lui fût fermé sans retour, elle
+sentit avec terreur que l'ancien magnétisme exercé sur
+elle par cet homme si funeste à son repos était près de
+se ranimer, et qu'une influence mystérieuse, satanique
+en quelque sorte, et dont elle avait horreur, commençait
+à pénétrer dans ses veines comme le froid de la
+mort. Son coeur se serrait, un tremblement convulsif
+agitait ses mains, qu'Horace retenait de force dans les
+siennes; et lorsqu'il se jetait à genoux devant son fils
+endormi, lorsqu'au nom de cette innocente créature,
+qui les unissait pour jamais l'un à l'autre en dépit du
+sort et des hommes, il lui demandait un peu de pitié,
+elle sentait se réveiller, pour celui qui l'avait rendue
+mère, une sorte de tendresse fatale, mêlée de compassion,
+de mépris et de sollicitude. Horace vit ses yeux se
+remplir de larmes, et son sein se gonfler de sanglots; il
+l'entoura de ses bras avec énergie en s'écriant: «Tu
+m'aimes, ah! tu m'aimes, je le vois, je le sais!»</p>
+
+<p>Mais elle se dégagea avec une force supérieure; et,
+prenant tout à coup une résolution désespérée pour se
+délivrer à jamais de son mauvais génie:</p>
+
+<p>«Horace, lui dit-elle, votre passion est mal placée, et
+vous devez vous en guérir au plus vite. Je ne saurais plus
+longtemps conserver votre estime, au prix de votre repos
+et de votre dignité. Je ne mérite pas les éloges dont
+vous m'accablez, je vous ai manqué de foi; vos soupçons
+n'ont été que trop fondés: cet enfant n'est pas de
+vous. C'est bien véritablement le fils de Paul Arsène,
+dont j'étais la maîtresse en même temps que la vôtre.»</p>
+
+<p>Marthe, en proférant ce mensonge, faisait un véritable
+acte de fanatisme. C'était comme un exorcisme <i>pour
+chasser les démons au nom du prince des démons</i>. Horace
+était si hagard qu'il ne songea pas à l'invraisemblance
+d'une telle assertion, après la conduite d'Arsène envers
+lui. Il n'hésita pas à accuser cet homme vertueux de
+complicité avec une femme impudente, pour lui faire
+accepter la paternité d'un enfant. Il oublia qu'il était
+sans nom, sans fortune, et sans position, et que par
+conséquent Arsène ne pouvait avoir aucun intérêt à le
+tromper si grossièrement. Il crut seulement à cet instant
+de remords que Marthe venait déjouer pour se débarrasser
+de lui; et, transporté d'une fureur subite, saisi
+d'un accès de véritable démence, il s'élança vers elle en
+s'écriant:</p>
+
+<p>«Meurs donc, prostituée, et ton fils, et moi, avec toi.»</p>
+
+<p>Il avait son poignard à la main; et quoiqu'il n'eût
+certainement d'intention bien nette que celle de l'effrayer,
+elle reçut, en se jetant au-devant de son fils, non
+pas le coup de la mort, mais, hélas! puisqu'il faut le
+dire, au risque de dénouer platement la seule tragédie
+un peu sérieuse qu'Horace eut jouée dans sa vie... une
+légère égratignure.</p>
+
+<p>A la vue d'une goutte de sang qui vint rougir le beau
+bras de Marthe, Horace, convaincu qu'il l'avait assassinée,
+essaya de se poignarder lui-même. J'ignore s'il
+aurait poussé jusque-là son désespoir; mais à peine avait-il
+effleuré son gilet, qu'un homme, ou plutôt un spectre
+qui lui parut sortir de la muraille, s'élança sur lui le
+désarma, et, le poussant par les épaules, le précipita
+dans les escaliers en lui criant avec un rire amer:</p>
+
+<p>«Courez, mon cher Oreste, débuter aux Funambules,
+et surtout allez vous faire pendre ailleurs.»</p>
+
+<p>Horace chancela, heurta la muraille, se rattrapa à la
+rampe, et entendant le pas d'Arsène, qui montait et venait
+à sa rencontre, il se hâta de fuir, la tête baissée,
+le chapeau enfoncé sur les yeux, et se disant: «Bien
+certainement, je suis fou; tout ce qui vient de se passer
+est un rêve, une hallucination, surtout cette vision que
+je viens d'avoir de Jean Laravinière, tué l'an dernier au
+cloître Saint-Méry, sous les yeux et dans les bras de
+Paul Arsène.»</p>
+
+<p>Il se jeta dans un cabriolet de place, et se fit conduire,
+aussi vite que la rosse put courir, à Bourg-la-Reine,
+où il profita du passage de la première diligence,
+se croyant sur le point d'être poursuivi pour meurtre,
+et impatient de fuir Paris au plus vite. Je l'attendis en
+vain toute la soirée; je perdis les arrhes que j'avais données
+pour nos places, mais ne supposai point qu'il était
+parti sans moi, sans ses effets et sans son argent. Quand
+j'eus vu s'éloigner la voiture qui devait nous emporter,
+je courus chez Marthe, et là j'appris en deux mots ce
+qui s'était passé. «Il ne m'aurait pas tuée, dit Marthe
+avec un sourire de mépris; mais il se serait fait peut-être
+un peu de mal, si je n'eusse été délivrée par un revenant.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? lui demandai-je; êtes-vous
+folle aussi, ma chère Marthe!</p>
+
+<p>&mdash;Tâchez de ne pas le devenir vous-même, me répondit-elle;
+car il va vraiment de quoi le devenir de joie
+et d'étonnement. Voyons, êtes-vous préparé à l'événement
+le plus inouï et le plus heureux qui puisse nous arriver?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tant de préambule! dit Jean, sortant du boudoir
+de Marthe; j'avais voulu lui laisser le temps de vous
+préparer à embrasser un mort, mais je ne puis tenir à
+l'impatience d'embrasser les vivants que j'aime.»</p>
+
+<p>C'était bien le président des bousingots en chair et en
+os, en esprit et en vérité, que je pressais dans mes
+bras. Jeté parmi les morts dans l'église Saint-Méry, le
+jour du massacre, il s'était senti encore tenir à la vie
+par un fil, et, se traînant sur ces dalles ensanglantées,
+il était parvenu à se blottir dans un confessionnal, où un
+bon prêtre l'avait trouvé, recueilli et secouru le lendemain.
+Ce digne chrétien l'avait caché et soigné pendant
+plusieurs mois qu'il avait passés chez lui, toujours entre
+la vie et la mort. Mais comme c'était un homme timide
+et craintif, il lui avait beaucoup exagéré le résultat des
+persécutions essayées contre les victimes du 6 juin, et l'avait
+empêché de faire connaître son sort à ses amis, affirmant
+qu'il était impossible de le faire sans les compromettre
+et sans l'exposer lui-même aux rigueurs de la justice.</p>
+
+<p>«J'avais alors l'esprit et le corps si affaibli, dit Laravinière
+en nous racontant son histoire, que je me laissai
+diriger comme le voulait mon bienfaiteur; et la peur de
+cet homme, admirable d'ailleurs, était si grande, qu'il
+n'attendit pas que je fusse transportable pour me conduire
+dans sa province. Il m'y laissa chez de bons paysans
+auvergnats, ses père et mère, qui m'ont tenu jusqu'à
+présent caché au fond de leurs montagnes, me
+soignant de leur mieux, me nourrissant fort mal, et me
+tourmentant beaucoup pour me faire confesser: car ils
+sont fort dévots, et mon état d'agonie continuelle leur
+donnait tous les jours à penser que le moment de rendre
+mes comptes était venu. Ce moment n'est pas éloigné; il
+ne faut pas vous faire illusion, mes chers amis, parce que
+vous me voyez sur mes jambes et assez fort pour donner la
+chasse à M. Horace Dumontet. Je suis frappe à fond, et sur
+toutes les coutures. J'ai deux balles dans la poitrine, et une
+vingtaine d'autres horions qui ne pardonnent pas. Mais
+j'ai voulu venir mourir sous le ciel gris de mon Paris
+bien-aimé, dans les bras de mes amis et de ma soeur
+Marthe. Me voilà bien content, habitué à souffrir, résolu
+à ne plus me soigner, enchanté d'avoir échappé à la
+confession, et tranquille pour le peu de temps qui me
+reste à vivre, puisque l'acte d'accusation des patriotes
+du 6 juin n'a pas fait mention de ma laide figure. Ah!
+dame! je ne suis pas embelli, ma pauvre Marthe, et vous
+ne devez plus craindre de tomber amoureuse de ce Jean
+que vous avez connu si beau, avec un teint si uni, une
+barbe si épaisse, et de si grands yeux noirs!»</p>
+
+<p>Jean plaisanta ainsi toute la soirée, et Arsène, qui
+l'avait déjà embrassé (mais à qui on avait caché l'algarade
+d'Horace), étant rentré, nous soupâmes tous ensemble,
+et la gaieté héroïque du <i>revenant</i> ne se démentit
+pas. En le voyant si heureux et si enjoué, Marthe ne
+pouvait se persuader qu'il fût incurable. Moi-même, en
+observant ce qui restait de force et d'animation à ce corps
+exténué, je ne voulais point renoncer à l'espérance;
+mais, craignant de me faire illusion, je le soumis à un
+long et minutieux examen. Quelle fut ma joie lorsque je
+trouvai intacts les organes que Laravinière avait crus
+attaqués, et lorsque je me convainquis de la possibilité
+d'appliquer un traitement efficace! Ce fut pendant plusieurs
+mois mon occupation la plus constante; et, grâce
+à la bonne constitution et à l'admirable patience de mon
+malade, nous le vîmes reprendre à la vie, et retrouver
+la santé rapidement. Les tendres soins de Marthe et d'Arsène
+y contribuèrent aussi. Il s'associa désormais à ce
+jeune ménage, dont il vit avec joie l'heureuse et noble
+union. «Vois-tu, me disait-il un jour, je me suis autrefois
+imaginé que j'étais amoureux de cette femme, lorsque
+je la voyais malheureuse avec Horace: c'était une
+illusion de l'amitié ardente que je lui porte. Depuis
+qu'elle est relevée, purifiée et récompensée par un autre,
+je sens, à la joie de mon âme, que je l'aime comme
+ma soeur et pas autrement.»</p>
+
+<p>Je ne vous dirai point le reste de l'histoire de Laravinière:
+la suite de sa vie fournirait trop de choses, et
+amènerait des réflexions qu'il faudrait développer à part
+et lentement. Tout ce que je puis vous en apprendre,
+c'est que, persistant dans son incorrigible et sauvage
+héroïsme, il a péri, et cette fois, hélas! tout de bon,
+dans la rue, et le fusil à la main, à côté de Barbès,
+heureux d'échapper au moins aux tortures du mont
+Saint-Michel!</p>
+
+<p>Quant à Horace, quelques jours après son brusque
+départ, je reçus de lui une lettre datée d'Issoudun, ou il
+m'avouait la vérité, témoignait sa honte et son repentir,
+et me priait de lui envoyer son portefeuille et sa malle.
+Je fus touché de sa tristesse, et vivement affligé de la
+position misérable qu'il s'était faite, lorsqu'il lui eût été
+si facile d'en avoir une fort belle. J'eus un reste de
+crainte pour lui, et songeai encore à l'aller rejoindre
+pour le sermonner et le consoler jusqu'à la frontière;
+mais comme sa lettre était fort raisonnable, je me bornai
+à lui envoyer ses effets et ses valeurs, en lui promettant,
+de la part de Marthe et de nous tous, le pardon, l'oubli
+et le secret.</p>
+
+<p>L'éditeur de cette histoire engage chaque lecteur à
+vouloir bien lui faire la même promesse, d'autant plus
+que le dernier accès de folie d'Horace ne compromit en
+rien le bonheur de Marthe, et qu'Horace est devenu lui-même
+un excellent jeune homme, rangé, studieux, inoffensif,
+encore un peu déclamatoire dans sa conversation
+et ampoulé dans son style, mais prudent et réservé dans
+sa conduite. Il a vu l'Italie; il a envoyé aux journaux et
+aux revues des descriptions assez remarquables et très-poétiques,
+auxquelles personne n'a fait attention: aujourd'hui
+le talent est partout. Il a été précepteur chez un
+riche seigneur napolitain, et je le soupçonne d'en être
+sorti avant d'avoir mené ses élèves en quatrième, pour
+avoir fait la cour à leur mère. Il a composé ensuite un
+drame flamboyant qui a été sifflé à l'Ambigu. Il a refait
+trois romans sur ses amours avec Marthe, et deux sur
+ses amours avec la vicomtesse. Il a écrit des <i>premiers-Paris</i>
+d'une politique assez sage dans plusieurs journaux
+de l'opposition. Enfin, ayant moins de succès en littérature
+que de talent et de besoins, il a pris le parti d'achever
+courageusement son droit; et maintenant il travaille
+à se faire une clientèle dans sa province, dont il sera
+bientôt, j'espère, l'avocat le plus brillant.</p>
+<br><br><br>
+
+FIN D'HORACE.
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE ***
+
+***** This file should be named 13671-h.htm or 13671-h.zip *****
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+
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+
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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