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diff --git a/old/13671-h/13671-h.htm b/old/13671-h/13671-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e0248b3 --- /dev/null +++ b/old/13671-h/13671-h.htm @@ -0,0 +1,15771 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Horace</title> + <meta name="author" content="George Sand"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} +.milieu {text-align: center} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Horace + +Author: George Sand + +Release Date: October 7, 2004 [EBook #13671] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + +<h3>George Sand</h3> +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image1.png"></p> +<br> +<h1>HORACE</h1> +<br><br><br> + + + +<h3>NOTICE</h3> + + +<p>Il faut croire qu'<i>Horace</i> représente un type moderne +très-fidèle et très-répandu, car ce livre m'a fait une douzaine +d'ennemis bien conditionnés. Des gens que je ne +connaissais pas prétendaient s'y reconnaître, et m'en +voulaient à la mort de les avoir si cruellement dévoilés. +Pour moi, je répète ici ce que j'ai dit dans la première +préface; je n'ai fait poser personne pour esquisser ce +portrait; je l'ai pris partout et nulle part, comme le type +de dévouement aveugle que j'ai opposé à ce type de personnalité +sans frein. Ces deux types sont éternels, et j'ai +ouï dire plaisamment à un homme de beaucoup d'esprit, +que le monde se divisait en deux séries d'êtres plus ou +moins pensants: <i>les farceurs</i> et <i>les jobards</i>. C'est peut-être +ce mot-là qui m'a frappée et qui m'a portée à écrire +<i>Horace</i> vers le même temps. Je tenais peut-être à montrer +que les exploiteurs sont quelquefois dupes de leur +égoïsme, que les dévoués ne sont pas toujours privés de +bonheur. Je n'ai rien prouvé; on ne prouve rien avec +des contes, ni même avec des histoires vraies; mais les +bonnes gens ont leur conscience qui les rassure, et c'est +pour eux surtout que j'ai écrit ce livre, où l'on a cru voir +tant de malice. On m'a fait trop d'honneur: j'aimerais +mieux appartenir à la plus pauvre classe des <i>jobards</i> +qu'à la plus illustre des <i>farceurs</i>.</p> + + +<p>GEORGE SAND.<br> +Nohant,<br> +1er novembre 1852.</p> + +<br><br><br> + + +<p>A M. CHAULES DUVERNET.</p> + +<p>Certainement nous l'avons connu, mais disséminé +entre dix ou douze exemplaires, dont aucun en particulier +ne m'a servi de modèle. Dieu me préserve de faire +la satire d'un individu dans un personnage de roman. +Mais celle d'un travers répandu dans le monde de nos +jours, je l'ai essayée cette fois-ci encore; et si je n'ai +pas mieux réussi que de coutume, comme de coutume je +dirai que c'est la faute de l'auteur et non celle de la vérité. +Les marquis d'aujourd'hui ne sont plus ridicules. +Une couche nouvelle de la société ayant poussé l'ancienne, +il est certain que les prétentions et les impertinences +de la vanité ont changé de place et de nature. J'ai +tenté de faire un peu attentivement la critique du beau +jeune homme de ce temps-ci; et ce <i>beau</i> n'est pas ce +qu'à Paris on appelle <i>lion</i>. Ce dernier est le plus inoffensif +des êtres. Horace est un type plus répandu et plus +dangereux, parce qu'il est plus élevé en valeur réelle. +Un <i>lion</i> n'est le successeur ni des marquis de Molière ni +des roués de la Régence; il n'est ni bon ni méchant; il +rentre dans la catégorie des enfants qui s'amusent à faire +les matamores. Cette impuissante affectation des grands +vices qui ne sont plus n'est qu'un très-petit épisode de la +scène générale. Horace a dû traverser cet épisode; mais +il partait d'un autre point et cherchait un autre but. Dieu +merci, un seul ridicule ne suffit pas à cette jeunesse ambitieuse, +qui s'agrandit et s'épure à travers mille erreurs +et mille fautes, grâce au puissant mobile de l'amour-propre. +Mon ami, nous avons souvent parlé de ceux de +nos contemporains chez qui nous avons vu la personnalité +se développer avec un excès effrayant; nous leur +avons vu faire beaucoup de mal en voulant faire le bien. +Nous les avons parfois raillés, souvent repris; plus souvent +nous les avons plaints, et toujours nous les avons +aimés, <i>quand même</i>!</p> + +<p>GEORGE SAND.</p> +<br><br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<p>Les êtres qui nous inspirent le plus d'affection ne sont +pas toujours ceux que nous estimons le plus. La tendresse +du coeur n'a pas besoin d'admiration et d'enthousiasme: +elle est fondée sur un sentiment d'égalité qui nous fait +chercher dans un ami un semblable, un homme sujet aux +mêmes passions, aux mêmes faiblesses que nous. La vénération +commande une autre sorte d'affection que cette +intimité expansive de tous les instants qu'on appelle l'amitié. +J'aurais bien mauvaise opinion d'un homme qui ne +pourrait aimer ce qu'il admire; j'en aurais une plus mauvaise +encore de celui qui ne pourrait aimer que ce qu'il +admire. Ceci soit dit en fait d'amilié seulement. L'amour +est tout autre: il ne vit que d'enthousiasme, et tout ce +qui porte atteinte à sa délicatesse exaltée le flétrit et le +dessèche. Mais le plus doux de tous les sentiments humains, +celui qui s'alimente des misères et des fautes +connue des grandeurs et des actes héroïques, celui qui +est de tous les âges de notre vie, qui se développe en +nous avec le premier sentiment de l'être, et qui dure +autant que nous, celui qui double et étend réellement +notre existence, celui qui renaît de ses propres cendres +et se renoue aussi serré et aussi solide après s'être brisé; +ce sentiment-là, hélas! ce n'est pas l'amour, vous le savez +bien, c'est l'amitié.</p> + +<p>Si je disais ici tout ce que je pense et tout ce que je +sais de l'amitié, j'oublierais que j'ai une histoire à vous +raconter, et j'écrirais un gros traité en je ne sais combien +de volumes; mais je risquerais fort de trouver peu +de lecteurs, en ce siècle où l'amitié a tant passé de mode +qu'on n'en trouve guère plus que d'amour. Je me bornerai +donc à ce que je viens d'en indiquer peur poser ce +préliminaire de mon récit: à savoir, qu'un des amis que +je regrette le plus et qui a le plus mêlé ma vie à la +sienne, ce n'a pas été le plus accompli et le meilleur de +tous; mais, au contraire, un jeune homme rempli de +défauts et de travers, que j'ai même méprisé et baï à de +certaines heures, et pour qui cependant j'ai ressenti une +des plus puissantes et des plus invincibles sympathies +que j'aie jamais connues.</p> + +<p>Il se nommait Horace Dumontet; il était fils d'un petit +employé de province à quinze cents francs d'appointements, +qui, ayant épousé une héritière campagnarde +riche d'environ dix mille écus, se voyait à la tête, comme +on dit, de trois mille francs de rente. L'avenir, c'est-à-dire +l'avancement, était hypothéqué sur son travail, sa +santé et sa bonne conduite, c'est-à-dire son adhésion +aveugle à tous les actes et à toutes les formes d'un gouvernement +et d'une société quelconque.</p> + +<p>Personne ne sera étonné d'apprendre que, dans une +situation aussi précaire et avec une aisance aussi bornée, +M. et Mme Dumontet, le père et la mère de mon ami, +eussent résolu de donner a leur fils ce qu'on appelle de +l'éducation, c'est-à-dire qu'ils l'eussent mis dans un collège +de province jusqu'à ce qu'il eût été reçu bachelier, +et qu'ils l'eussent envoyé à Paris pour y suivre les cours +de la Faculté, à cette fin de devenir en peu d'années +avocat ou médecin. Je dis que personne n'en sera étonné, +parce qu'il n'est guère de famille dans une position analogue +qui n'ait fait ce rêve ambitieux de donner à ses fils +une existence indépendante. L'<i>indépendance</i>, ou ce qu'il +se représente par ce mot emphatique, c'est l'idéal du +pauvre employé; il a souffert trop de privations et souvent, +hélas! trop d'humiliations pour ne pas désirer d'en +affranchir sa progéniture; il croit qu'autour de lui sont +jetés en abondance des lots de toute sorte, et qu'il n'a +qu'à se baisser pour ramasser l'avenir brillant de sa famille. +L'homme aspire à monter; c'est grâce à cet instinct +que se soutient encore l'édifice, si surprenant de +fragilité et de durée, de l'inégalité sociale.</p> + +<p>De toutes les professions qu'un adolescent peut embrasser +pour échapper à la misère, jamais, de nos jours, +les parents ne s'aviseront d'aller choisir la plus modeste +et la plus sûre. La cupidité ou la vanité sont toujours +juges; on a tant d'exemples de succès autour de soi! Des +derniers rangs de la société, on voit s'élever aux premières +places des prodiges de tout genre, voire des prodiges +de nullité. «Et pourquoi, disait M. Dumontet à sa +femme, notre Horace ne parviendrait-il pas comme <i>un +tel</i>, <i>un tel</i>, et tant d'autres qui avaient moins de dispositions +et de courage que lui?» Madame Dumontet était +un peu effrayée des sacrifices que lui proposait son mari +pour lancer Horace dans la carrière; mais le moyen de +se persuader qu'on n'a pas donné le jour à l'entant le +plus intelligent et le plus favorisé du ciel qui ait jamais +existé? Madame Dumontet était une bonne femme toute +simple, élevée aux champs, pleine de sens dans la sphère +d'idées que son éducation lui avait permis de parcourir. +Mais, en dehors de ce petit cercle, il y avait tout un +monde inconnu qu'elle ne voyait qu'avec les yeux de son +mari. Quand il lui disait que depuis la Révolution tous +les Français sont égaux devant la loi, qu'il n'y a plus de +privilèges, et que tout homme de talent peut fendre la +presse et arriver, sauf à pousser un pou plus fort que +ceux qui se trouvent placés plus près du but, elle se rendait +à ces bonnes raisons, craignant de passer pour arriérée, +obstinée, et de ressembler en cela aux paysans +dont elle sortait.</p> + +<p>Le sacrifice que lui proposait Dumontet n'était rien +moins que celui d'une moitié de leur revenu. «Avec +quinze cents francs, disait-il, nous pouvons vivre et élever +notre fille sous nos yeux, modestement; avec le surplus +de nos rentes, c'est-à-dire avec mes appointements, +nous pouvons entretenir Horace à Taris, sur un bon +pied, pendant plusieurs années.»</p> + +<p>Quinze cents francs pour être à Paris sur un bon pied, +à dix-neuf ans, et quand on est Horace Dumontet!... +Madame Dumontet ne reculait devant aucun sacrifice; la +digne femme eût vécu de pain noir et marché sans souliers +pour être utile à son fils et agréable à son mari; +mais elle s'affligeait de dépenser tout d'un coup les économies +qu'elle avait faites depuis son mariage, et qui +s'élevaient à une dizaine de mille francs. Pour qui ne +connaît pas la petite vie de province, et l'incroyable habileté +des mères de famille à rogner et grappiller sur +tontes choses, la possibilité d'économiser plusieurs centaines +d'écus par an sur trois mille francs de rente, sans +faire mourir de faim mari, enfants, servantes et chats, +paraîtra fabuleuse. Mais ceux qui mènent cette vie ou +qui la voient de près savent bien que rien n'est plus fréquent. +La femme sans talent, sans fonctions et sans fortune, +n'a d'autre façon d'exister et d'aider l'existence +des siens, qu'en exerçant l'étrange industrie de se voler +elle-même en retranchant chaque jour, à la consommation +de sa famille, un peu du nécessaire: cela fait une +triste vie, sans charité, sans gaieté, sans variété et sans +hospitalité. Mais qu'importe aux riches, qui trouvent la +fortune publique très-équitablement répartie! «Si ces +gens-là veulent élever leurs enfants comme les nôtres, +disent-ils en parlant des petits bourgeois, qu'ils se privent! +et s'ils ne veulent pas se priver, qu'ils en fassent +des artisans et des manoeuvres!» Les riches ont bien +raison de parler ainsi au point de vue du droit social; +au point de vue du droit humain, que Dieu soit juge!</p> + +<p>«Et pourquoi, répondent les pauvres gens du fond de +leurs tristes demeures, pourquoi nos enfants ne marcheraient-ils +pas de pair avec ceux du gros industriel et du +noble seigneur? L'éducation nivelle les hommes, et Dieu +nous commande de travailler à ce nivellement.»</p> + +<p>Vous aussi, vous avez bien raison, éternellement raison, +braves parents, au point de vue général; et malgré +les rudes et fréquentes défaites de vos espérances, il est +certain que longtemps encore nous marcherons vers l'égalité +par cette voie de votre ambition légitime et de votre +vanité naïve. Mais quand ce nivellement des droits et des +espérances sera accompli, quand tout homme trouvera +dans la société le milieu où son existence sera non-seulement +possible, mais utile et féconde, il faut bien espérer +que chacun consultera ses forces et se jugera, dans +le calme de la liberté, avec plus de raison et de modestie +qu'on ne le fait, à cette heure, dans la fièvre de l'inquiétude +et dans l'agitation de la lutte. Il viendra un temps, +je le crois fermement, où tous les jeunes gens ne seront +pas résolus à devenir chacun le premier homme de son +siècle ou à se brûler la cervelle. Dans ce temps-là, chacun +ayant des droits politiques, et l'exercice de ces droits +étant considéré comme une des faces de la vie de tout +citoyen, il est vraisemblable que la carrière politique ne +sera plus encombrée de ces ambitions palpitantes qui s'y +précipitent aujourd'hui avec tant d'âpreté, dédaigneuses +de toute autre fonction que celle de primer et de gouverner +les hommes.</p> + +<p>Tant il y a que madame Dumontet, qui comptait sur +ses dix mille francs d'économie pour doter sa fille, consentit +à les entamer pour l'entretien de son fils à Paris, +se réservant d'économiser désormais pour marier Camille, +la jeune soeur d'Horace.</p> + +<p>Voilà donc Horace sur le beau pavé de Paris, avec son +titre de bachelier et d'étudiant en droit, ses dix-neuf ans +et ses quinze cents livres de pension. Il y avait déjà un +an qu'il y faisait ou qu'il était censé y faire ses études +lorsque je fis connaissance avec lui dans un petit café +près le Luxembourg, où nous allions prendre le chocolat +et lire les journaux tous les matins. Ses manières obligeantes, +son air ouvert, son regard vif et doux, me gagnèrent +à la première vue. Entre jeunes gens on est +bientôt lié, il suffit d'être assis plusieurs jours de suite à la +même table et d'avoir à échanger quelques mots de politesse, +pour qu'au premier matin de soleil et d'expansion +la conversation s'engage et se prolonge du café au fond +des allées du Luxembourg. C'est ce qui nous arriva en +effet par une matinée de printemps. Les lilas étaient en +fleur, le soleil brillait joyeusement sur le comptoir d'acajou +à bronzes dorés de madame Poisson, la belle directrice +du café. Nous nous trouvâmes, je ne sais comment, +Horace et moi, sur les bords du grand bassin, +bras dessus, bras dessous, causant comme de vieux +amis, et ne sachant point encore le nom l'un de l'autre; +car si l'échange de nos idées générales nous avait subitement +rapprochés, nous n'étions pas encore sortis de +cette réserve personnelle qui précisément donne une +confiance mutuelle aux personnes bien élevées. Tout ce +que j'appris d'Horace ce jour-là, c'est qu'il était étudiant +en droit; tout ce qu'il sut de moi, c'est que j'étudiais la +médecine. Il ne me fit de questions que sur la manière +dont j'envisageais la science à laquelle je m'étais voué, +et réciproquement. «Je vous admire, me dit-il au moment +de me quitter, ou plutôt je vous envie: vous travaillez, +vous ne perdez pas de temps, vous aimez la +science, vous avez de l'espoir, vous marchez droit au +but! Quant à moi, je suis dans une voie si différente, +qu'au lieu d'y persévérer je ne cherche qu'à en sortir. +J'ai le droit en horreur; ce n'est qu'un tissu de mensonges +contre l'équité divine et la vérité éternelle. Encore +si c'étaient des mensonges liés par un système logique! +mais ce sont, au contraire, des mensonges qui se contredisent +impudemment les uns les autres, afin que chacun +puisse faire le mal par les moyens de perversité qui lui +sont propres! Je déclare infâme ou absurde tout jeune +homme qui pourra prendre au sérieux l'étude de la chicane; +je le méprise, je le hais!...»</p> + +<p>Il parlait avec une véhémence qui me plaisait, et qui +cependant n'était pas tout à fait exempte d'un certain +parti pris d'avance. On ne pouvait douter de sa sincérité +en l'écoutant; mais on voyait qu'il ne fulminait pas ses +imprécations pour la première fois. Elles lui venaient +trop naturellement pour n'être pas étudiées, qu'on me +pardonne ce paradoxe apparent. Si l'on ne comprend +pas bien ce que j'entends par là, on entrera difficilement +dans le secret de ce caractère d'Horace, malaisé à définir, +malaisé à mesurer juste pour moi-même, qui l'ai +tant étudié.</p> + +<p>C'était un mélange d'affectation et de naturel si délicatement +unis, que l'on ne pouvait plus distinguer l'un +de l'autre, ainsi qu'il arrive dans la préparation de certains +mets ou de certaines essences, où le goût ni l'odorat +ne peuvent plus reconnaître les éléments primitifs. J'ai +vu des gens à qui, dès l'abord, Horace déplaisait souverainement, +et qui le tenaient pour prétentieux et boursouflé +au suprême degré. J'en ai vu d'autres qui s'engouaient +de lui sur-le-champ et n'en voulaient plus démordre, +soutenant qu'il était d'une candeur et d'un <i>laisser-aller</i> +sans exemple. Je puis vous affirmer que les uns et +les autres se trompaient, ou plutôt, qu'ils avaient raison +de part et d'autre: Horace était <i>affecté naturellement</i>. +Est-ce que vous ne connaissez pas des gens ainsi faits, qui +sont venus au monde avec un caractère et des manières +d'emprunt, et qui semblent jouer un rôle, tout en jouant +sérieusement le drame de leur propre vie? Ce sont des +gens qui se copient eux-mêmes. Esprits ardents et portés +par nature à l'amour des grandes choses, que leur milieu +soit prosaïque, leur élan n'en est pas moins romanesque; +que leurs facultés d'exécution soient bornées, leurs conceptions +n'en sont pas moins démesurées: aussi se drapent-ils +perpétuellement avec le manteau du personnage +qu'ils ont dans l'imagination. Ce personnage est bien +l'homme même, puisqu'il est son rêve, sa création, son +mobile intérieur. L'homme réel marche à côté de l'homme +idéal; et comme nous voyons deux représentations de +nous-mêmes dans une glace fendue par le milieu, nous +distinguons dans cet homme, dédoublé pour ainsi dire, +deux images qui ne sauraient se détacher, mais qui sont +pourtant bien distinctes l'une de l'autre. C'est ce que +nous entendons par le mot de seconde nature, qui est +devenu synonyme d'habitude.</p> + +<p>Horace, donc était ainsi. Il avait nourri en lui-même +un tel besoin de paraître avec tous ses avantages, qu'il +était toujours habillé, paré, reluisant, au moral comme +au physique. La nature semblait l'aider à ce travail perpétuel. +Sa personne était belle, et toujours posée dans +des altitudes élégantes et faciles. Un bon goût irréprochable +ne présidait pas toujours à sa toilette ni à ses +gestes; mais un peintre eût pu trouver en lui, à tous +les instants du jour, un effet à saisir, il était grand, +bien fait, robuste sans être lourd. Sa figure était très-noble, +grâce à la pureté des lignes; et pourtant elle +n'était pas distinguée, ce qui est bien différent. La noblesse +est l'ouvrage de la nature, la distinction est celui +de l'art; l'une est née avec nous, l'autre s'acquiert. Elle +réside dans un certain arrangement et dans l'expression +habituelle. La barbe noire et épaisse d'Horace était taillée +avec un dandysme qui sentait son quartier latin d'une +lieue, et sa forte chevelure d'ébène s'épanouissait avec +une profusion qu'un dandy véritable aurait eu le soin +de réprimer. Mais lorsqu'il passait sa main avec impétuosité +dans ce flot d'encre, jamais le désordre qu'elle y +portait n'était ridicule ou nuisible à la beauté du front. +Horace savait parfaitement qu'il pouvait impunément déranger +dix fois par heure sa coiffure, parce que, selon +l'expression qui lui échappa un jour devant moi, ses +cheveux <i>étaient admirablement bien plantés.</i> Il était +habillé avec une sorte de recherche. Il avait un tailleur +sans réputation et sans notions de la vraie <i>fashion</i>, mais +qui avait l'esprit de le comprendre et de hasarder toujours +avec lui un parement plus large, une couleur de +gilet plus tranchée, une coupe plus cambrée, un gilet +mieux bombé en plastron qu'il ne le faisait pour ses autres +jeunes clients. Horace eût été parfaitement ridicule sur le +boulevard de Gand; mais au jardin du Luxembourg et +au parterre de l'Odéon, il était le mieux mis, le plus dégagé, +le plus serré des côtes, le plus étoffé des flancs, le +plus <i>voyant</i>, comme on dit en style de journal des modes. +Il avait le chapeau sur l'oreille, ni trop ni trop peu, et sa +canne n'était ni trop grosse ni trop légère. Ses habits +n'avaient pas ce moelleux de la manière anglaise qui +caractérise les vrais élégants; en revanche, ses mouvements +avaient tant de souplesse, et il portait ses <i>revers</i> +inflexibles avec tant d'aisance et de grâce naturelle, que +du fond de leurs carrosses ou du haut de leurs avant-scènes, +les dames du noble faubourg, voire les jeunes, +avaient pour lui un regard en passant.</p> + +<p>Horace savait qu'il était beau, et il le faisait sentir +continuellement, quoiqu'il eût l'esprit de ne jamais parler +de sa figure. Mais il était toujours occupé de celle des +autres. Il en remarquait minutieusement et rapidement +toutes les défectuosités, toutes les particularités désagréables; +et naturellement il vous amenait, par ses observations +railleuses, à comparer intérieurement sa personne +à celle de ses victimes. Il était mordant sur ce +sujet-là; et comme il avait un nez admirablement dessiné +et des yeux magnifiques, il était sans pitié pour les +nez mal faits et pour les yeux vulgaires. Il avait pour les +bossus une compassion douloureuse, et chaque fois qu'il +m'en faisait remarquer un, j'avais la naïveté de regarder +en anatomiste sa charpente dorsale, dont les vertèbres +frémissaient d'un secret plaisir, quoique le visage n'exprimât +qu'un sourire d'indifférence pour cet avantage frivole +d'une belle conformation. Si quelqu'un s'endormait +dans une attitude gênée ou disgracieuse, Horace était +toujours le premier à en rire. Cela me força de remarquer, +lorsqu'il habita ma chambre, ou que je le surpris +dans la sienne, qu'il s'endormait toujours avec un bras +plié sous la nuque ou rejeté sur la tête comme les statues +antiques; et ce fut cette observation, en apparence puérile, +qui me conduisit à comprendre cette affectation naturelle, +c'est-à-dire innée, dont j'ai parlé plus haut. Même +en dormant, même seul et sans miroir, Horace s'arrangeait +pour dormir noblement. Un de nos camarades prétendait +méchamment qu'il posait devant les mouches.</p> + +<p>Que l'on me pardonne ces détails. Je crois qu'ils étaient +nécessaires, et je reviens à mes premiers entretiens avec +lui.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<p>Le jour suivant, je lui demandai pourquoi, ayant une +telle répugnance pour le droit, il ne se livrait pas à +l'étude de quelque autre science. «Mon cher Monsieur, +me dit-il avec une assurance qui n'était pas de son âge, +et qui semblait empruntée à l'expérience d'un homme +de quarante ans, il n'y a aujourd'hui qu'une profession +qui conduise à tout, c'est celle d'avocat.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc que vous appelez <i>tout?</i> lui demandai-je?</p> + +<p>—Pour le moment, me répondit-il, la députation est +tout. Mais attendez un peu, et nous verrons bien autre +chose!</p> + +<p>—Oui, vous comptez sur une nouvelle révolution? +Mais si elle n'arrive pas, comment vous arrangerez-vous +pour être député? Vous avez donc de la fortune?</p> + +<p>—Non pas précisément; mais j'en aurai.</p> + +<p>—A la bonne heure. En ce cas, il s'agit pour vous +d'avoir votre diplôme, et vous n'aurez pas besoin d'exercer.</p> + +<p>Je le croyais sincèrement dans une position de fortune +assez éminente pour légitimer sa confiance. Il hésita +quelques instants; puis, n'osant me confirmer dans mon +erreur, ni m'en tirer brusquement, il reprit: «Il faut +exercer pour être connu... sans aucun doute, avant deux +ans les capacités seront admises à la candidature; il faut +donc faire preuve de capacité.</p> + +<p>—Deux ans? cela me paraît bien peu; d'ailleurs il +vous faut bien le double pour être reçu avocat et pour +avoir fait vos preuves de capacité; encore serez-vous loin +de l'âge...</p> + +<p>—Est-ce que vous croyez que l'âge ne sera pas abaissé +comme le cens, à la prochaine session, peut-être?...</p> + +<p>—Je ne le crois pas; mais enfin, c'est une question +de temps, et je crois qu'un peu plus tôt ou un peu plus +tard, vous arriverez, si vous en avez la ferme résolution.</p> + +<p>—N'est-il pas vrai, me dit-il avec un sourire de béatitude +et un regard étincelant de fierté, qu'il ne faut que +cela dans le monde? Et que, de si bas que l'on parte, +on peut gravir aux sommités sociales, si l'on a dans le +sein une pensée d'avenir?</p> + +<p>—Je n'en doute pas, lui répondis-je; le tout est de +savoir si l'on aura plus ou moins d'obstacles à renverser, +et cela est le secret de la Providence.</p> + +<p>—Non, mon cher! s'écria-t-il en passant familièrement +son bras sous le mien; le tout est de savoir si l'on +aura une volonté plus forte que tous les obstacles; et +cela, ajouta-t-il en frappant avec force sur son thorax +sonore, je l'ai!</p> + +<p>Nous étions arrivés, tout en causant, en face de la +Chambre des pairs. Horace semblait prêt à grandir comme +un géant dans un conte fantastique. Je le regardai, et +remarquai que, malgré sa barbe précoce, la rondeur des +contours de son visage accusait encore l'adolescence. +Son enthousiasme d'ambition rendait le contraste encore +plus sensible.—Quel âge avez-vous donc? lui demandai-je.</p> + +<p>—Devinez! me dit-il avec un sourire.</p> + +<p>—Au premier abord on vous donnerait vingt-cinq +ans, lui répondis-je. Mais vous n'en avez peut-être pas +vingt.</p> + +<p>—Effectivement, je ne les ai pas encore. Et que voulez-vous +conclure?</p> + +<p>—Que votre volonté n'est âgée que de deux ou trois +ans, et que par conséquent elle est bien jeune et bien +fragile encore.</p> + +<p>—Vous vous trompez, s'écria Horace. Ma volonté est +née avec moi, elle a le même âge que moi.</p> + +<p>—Cela est vrai dans le sens d'aptitude et d'innéité; +mais enfin je présume que cette volonté ne s'est pas encore +exercée beaucoup dans la carrière politique! Il ne +peut pas y avoir longtemps que vous songez sérieusement +à être député; car il n'y a pas longtemps que vous savez +ce que c'est qu'un député?</p> + +<p>—Soyez certain que je l'ai su d'aussi bonne heure +qu'il est possible à un enfant. A peine comprenais-je le +sens des mots, qu'il y avait dans celui-là pour moi quelque +chose de magique. Il y a là une destinée, voyez-vous; +la mienne est d'être un homme parlementaire. +Oui, oui, je parlerai et je ferai parler de moi!</p> + +<p>—Soit! lui répondis-je, vous avez l'instrument: c'est +un don de Dieu. Apprenez maintenant la théorie.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par là? le droit, la chicane?</p> + +<p>—Oh! si ce n'était que cela! Je veux dire: Apprenez +la science de l'humanité, l'histoire, la politique, les religions +diverses; et puis, jugez, combinez, formez-vous +une certitude...</p> + +<p>—Vous voulez dire des <i>idées?</i> reprit-il avec ce sourire +et ce regard qui imposaient par leur conviction triomphante; +j'en ai déjà, des idées, et si vous voulez que je +vous le dise, je crois que je n'en aurai jamais de meilleures; +car nos idées viennent de nos sentiments, et tous +mes sentiments, à moi, sont grands! Oui, Monsieur, le +ciel m'a fait grand et bon. J'ignore quelles épreuves il +me réserve; mais, je le dis avec un orgueil qui ne pourrait +faire rire que des sots, je me sens généreux, je me +sens fort, je me sens magnanime; mon âme frémit et +mon sang bouillonne à l'idée d'une injustice. Les grandes +choses m'enivrent jusqu'au délire. Je n'en tire et n'en +peux tirer aucune vanité, ce me semble; mais, je le dis +avec assurance, je me sens de la race des héros!»</p> + +<p>Je ne pus réprimer un sourire; mais Horace, qui +m'observait, vit que ce sourire n'avait rien de malveillant.</p> + +<p>«Vous êtes surpris, me dit-il, que je m'abandonne +ainsi devant vous, que je connais à peine, à des sentiments +qu'ordinairement on ne laisse pas percer, même +devant son meilleur ami? Croyez-vous qu'on soit plus +modeste pour cela?</p> + +<p>—Non, certes, et l'on est moins sincère.</p> + +<p>—Eh bien, donc, sachez que je me trouve meilleur et +moins ridicule que tous ces hypocrites qui, se croyant +<i>in petto</i> des demi-dieux, baissent sournoisement la tête +et affectent une pruderie prétendue de bon goût. Ceux-là +sont des égoïstes, des ambitieux dans le sens haïssable +du mot et de la chose. Loin de laisser étaler cet enthousiasme +qui est sympathique et autour duquel viennent se +grouper toutes les idées fortes, toutes les âmes généreuses +(et par quel autre moyen s'opèrent les grandes révolutions?), +ils caressent en secret leur étroite supériorité, +et, de peur qu'on ne s'en effraie, ils la dérobent aux +regards jaloux, pour s'en servir adroitement le jour où +leur fortune sera faite. Je vous dis que ces hommes-là +ne sont bons qu'à gagner de l'argent et à occuper des +places sous un gouvernement corrompu; mais les hommes +qui renversent les pouvoirs iniques, ceux qui agitent +les passions généreuses, ceux qui remuent sérieusement +et noblement le monde, les Mirabeau, les Danton, les +Pitt, allez voir s'ils s'amusent aux gentillesses de la modestie!»</p> + +<p>Il y avait du vrai dans ce qu'il disait, et il le disait avec +tant de conviction qu'il ne me vint pas dans l'idée de le +contredire, quoique j'eusse dès lors par éducation, peut-être +autant que par nature, l'outrecuidance en horreur. +Mais Horace avait cela de particulier, qu'en le voyant et +en l'écoutant, on était sous le charme de sa parole et de +son geste. Quand on le quittait, on s'étonnait de ne pas +lui avoir démontré son erreur; mais quand on le retrouvait, +on subissait de nouveau le magnétisme de son paradoxe.</p> + +<p>Je me séparai de lui ce jour-là, très-frappé de son originalité, +et me demandant si c'était un fou ou un grand +homme. Je penchais pour la dernière opinion.</p> + +<p>«Puisque vous aimez tant les révolutions, lui dis-je +le lendemain, vous avez dû vous battre, l'an dernier, aux +journées de Juillet?</p> + +<p>—Hélas! j'étais en vacances, me répondit-il; mais là +aussi, dans ma petite province, j'ai agi, et si je n'ai pas +couru de dangers, ce n'est pas ma faute. J'ai été de ceux +qui se sont organisés en garde urbaine volontaire, et qui +ont veillé au maintien de la conquête. Nous passions des +nuits de faction, le fusil sur l'épaule, et si l'ancien système +eût lutté, s'il eût envoyé de la troupe contre nous +comme nous nous y attendions, je me flatte que nous +nous serions mieux conduits que tous ces vieux épiciers +qui ont été ensuite admis à faire partie de la garde nationale, +lorsque le gouvernement l'a organisée. Ceux-là +n'avaient pas bougé de leurs boutiques lorsque l'événement +était encore incertain, et c'est nous qui faisions +la ronde autour de la ville, pour les préserver d'une +réaction du dehors. Quinze jours après, lorsque le danger +fut éloigné, ils nous auraient passé leurs baïonnettes +au travers du corps, si nous eussions crié: Vive la +liberté!»</p> + +<p>Ce jour-là, ayant causé assez longtemps avec lui, je lui +proposai de rester avec moi jusqu'à l'heure du dîner, et +ensuite de venir dîner rue de l'Ancienne-Comédie, chez +Pinson, le plus honnête et le plus affable des restaurateurs +du quartier latin.</p> + +<p>Je le traitai de mon mieux, et il est certain que la cuisine +de M. Pinson est excellente, très-saine et à bon +marché: son petit restaurant est le rendez-vous des jeunes +aspirants à la gloire littéraire et des étudiants rangés. +Depuis que son collègue et rival Dagnaux, officier +de la garde nationale équestre, avait fait des prodiges de +valeur dans les émeutes, toute une phalange d'étudiants, +ses habitués, avait juré de ne plus franchir le seuil de +ses domaines, et s'était rejetée sur les côtelettes plus +larges et les biftecks plus épais du pacifique et bienveillant +Pinson.</p> + +<p>Après dîner, nous allâmes à l'Odéon, voir madame +Dorval et Lockroy, dans <i>Antony</i>. De ce jour, la connaissance +fut faite, et l'amitié nouée complètement entre +Horace et moi.</p> + +<p>«Ainsi, lui disais-je dans un entr'acte, vous trouvez +l'étude de la médecine encore plus repoussante que celle +du droit?</p> + +<p>—Mon cher, répondit-il, je vous avoue que je ne comprends +rien à votre vocation. Se peut-il que vous puissiez +plonger chaque jour vos mains, vos regards et votre esprit +dans celle boue humaine, sans perdre tout sentiment +de poésie et toute fraîcheur d'imagination?</p> + +<p>—Il y a quelque chose de pis que de disséquer les +morts, lui dis-je, c'est d'opérer les vivants: là, il faut +plus de courage et de résolution, je vous assure. L'aspect +du plus hideux cadavre fait moins de mal que le premier +cri de douleur arraché à un pauvre enfant qui ne comprend +rien au mal que vous lui faites. C'est un métier de +boucher, si ce n'est pas une mission d'apôtre.</p> + +<p>—On dit que le coeur se dessèche à ce métier-là, reprit +Horace; ne craignez-vous pas de vous passionner +pour la science au point d'oublier l'humanité, comme +ont fait tous ces grands anatomistes que l'on vante, et +dont je détourne les yeux comme si je rencontrais le +bourreau?</p> + +<p>—J'espère, répondis-je, arriver juste au degré de sang-froid +nécessaire pour être utile, sans perdre le sentiment +de la pitié et de la sympathie humaine. Pour arriver au +calme indispensable, j'ai encore du chemin à faire, et je +ne crois pas, d'ailleurs, que le coeur s'endurcisse.</p> + +<p>—C'est possible, mais enfin, les sens s'énervent, l'imagination +se détend, le sentiment du beau et du laid se +perd; on ne voit plus de la vie qu'un certain côté matériel +où tout l'idéal arrive à l'idée d'utilité. Avez-vous +jamais connu un médecin poëte?</p> + +<p>—Je pourrais vous demander également si vous connaissez +beaucoup de députés poëtes? Il ne me semble +pas que la carrière politique, telle que je l'envisage de +nos jours, soit propre à conserver la fraîcheur de l'imagination +et le fragile coloris de la poésie.</p> + +<p>—Si la société était réformée, s'écria Horace, cette +carrière pourrait être le plus beau développement pour +la vigueur du cerveau et la sensibilité du coeur; mais il +est certain que la route tracée aujourd'hui est desséchante. +Quand je songe que pour être apte à juger des +vérités sociales, où la philosophie devrait être l'unique +lumière, il faut que je connaisse le Code et le Digeste; +que je m'assimile Pothier, Ducaurroy et Rogron; que je +travaille, en un mot, à m'abrutir, et que, afin de me +mettre en contact avec les hommes de mon temps, je +descende à leur niveau... oh! alors je songe sérieusement +à me retirer de la politique.</p> + +<p>—Mais, dans ce cas, que feriez-vous de cet enthousiasme +qui vous dévore, de cette grandeur d'âme qui déborde +en vous? Et quel aliment donneriez-vous à cette +volonté de fer dont vous me faisiez un reproche de douter, +il y a peu de jours?»</p> + +<p>Il prit sa tête entre ses deux mains, appuya ses coudes +sur la barre qui sépare le parterre de l'orchestre, et +resta plongé dans ses réflexions jusqu'au lever de la +toile; puis il écouta le troisième acte d'<i>Antony</i> avec une +attention et une émotion très-grandes.</p> + +<p>«Et les passions! s'écria-t-il lorsque l'acte fut fini. +Pour combien comptez-vous les passions dans la vie?</p> + +<p>—Parlez-vous de l'amour? lui répondis-je. La vie, +telle que nous nous la sommes faite, admet en ce genre +tout ou rien. Vouloir être à la fois amant comme Antony +et citoyen comme vous, n'est pas possible. Il faut opter.</p> + +<p>—C'est bien justement là ce que je pensais en écoutant +cet Antony si dédaigneux de la société, si outré +contre elle, si révolté contre tout ce qui fait obstacle à +son amour... Avez-vous jamais aimé, vous?</p> + +<p>—Peut-être. Qu'importe? Demandez à votre propre +coeur ce que c'est que l'amour.</p> + +<p>—Dieu me damne si je m'en doute, s'écria-t-il en +haussant les épaules. Est-ce que j'ai jamais eu le temps +d'aimer, moi? Est-ce que je sais ce que c'est qu'une +femme? Je suis pur, mon cher, pur comme une oie, +ajouta-t-il en éclatant de rire avec beaucoup de bonhomie; +et dussiez-vous me mépriser, je vous dirai que, +jusqu'à présent, les femmes m'ont fait plus de peur que +d'envie. J'ai pourtant beaucoup de barbe au menton et +beaucoup d'imagination à satisfaire. Eh bien! c'est là +surtout ce qui m'a préservé des égarements grossiers où +j'ai vu tomber mes camarades. Je n'ai pas encore rencontré +la vierge idéale pour laquelle mon coeur doit se +donner la peine de battre. Ces malheureuses grisettes +que l'on ramasse à la Chaumière et autres bergeries immondes, +me font tant de pitié, que pour tous les plaisirs +de l'enfer, je ne voudrais pas avoir à me reprocher la +chute d'un de ces anges déplumés. Et puis, cela a de +grosses mains, des nez retroussés; cela fait des <i>pa-ta-qu'est-ce</i>, +et vous reproche son malheur dans des lettres +à mourir de rire. Il n'y a pas même moyen d'avoir avec +cela un remords sérieux. Moi, si je me livre à l'amour, +je veux qu'il me blesse profondément, qu'il m'électrise, +qu'il me navre, ou qu'il m'exalte au troisième ciel et +m'enivre de voluptés. Point de milieu: l'un ou l'autre, +l'un et l'autre si l'on veut; mais pas de drame d'arrière-boutique, +pas de triomphe d'estaminet! Je veux bien +souffrir, je veux bien devenir fou, je veux bien m'empoisonner +avec ma maîtresse ou me poignarder sur son +cadavre; mais je ne veux pas être ridicule, et surtout je +ne, veux pas m'ennuyer un milieu de ma tragédie et la +finir par un trait de vaudeville. Mes compagnons raillent +beaucoup mon innocence; ils font les don Juan sous mes +yeux pour me tenter ou m'éblouir, et je vous assure qu'ils +le font à bon marché. Je leur souhaite bien du plaisir; +mais j'en désire un autre pour mon compte. A quoi songez-vous? +ajouta-t-il en me voyant détourner la tête +pour lui cacher une forte envie de rire.</p> + +<p>—Je songe, lui dis-je, que j'ai demain à déjeuner chez +moi une grisette fort aimable, à laquelle je veux vous +présenter.</p> + +<p>—Oh! que Dieu me préserve de ces parties-là! s'écria-t-il. +J'ai cinq ou six de mes amis que je suis condamné +à ne plus entrevoir qu'à travers le fantôme léger +de leurs ménagères à la quinzaine. Je sais par coeur le +vocabulaire de ces femelles. Fi, vous me scandalisez, +vous que je croyais plus grave que tous ces absurdes +compagnon! Je les fuis depuis huit jours pour m'attacher +à vous, qui me semblez un homme sérieux, et qui, +à coup sûr, avez des moeurs élégantes pour un étudiant; +et voilà que vous avez une femme, vous aussi! Mon +Dieu, où irai-je me cacher pour ne plus rencontrer de +ces femmes-là?</p> + +<p>—Il faudra pourtant vous risquer à voir la mienne. Je +vous dis que j'y tiens, et que j'irai vous chercher si vous +ne venez pas déjeuner demain avec elle chez moi.</p> + +<p>—Si vous êtes dégoûté d'elle, je vous avertis que je ne +suis pas l'homme qui vous en débarrasserai.</p> + +<p>—Mon cher Horace, je vais vous rassurer en vous déclarant +que si vous étiez tenté de la débarrasser de moi, +il faudrait commencer par me couper la gorge.</p> + +<p>—Parlez-vous sérieusement?</p> + +<p>—Le plus sérieusement du monde.</p> + +<p>—En ce cas, j'accepte votre invitation. J'aurai du +plaisir à voir de plus près un véritable amour...</p> + +<p>—Pour une grisette, n'est-ce pas, cela vous étonne?</p> + +<p>—Eh bien! oui, cela m'étonne. Quant à moi, je n'ai +jamais vu qu'une femme que j'aurais pu aimer, si elle +avait eu vingt ans de moins. C'était une douairière de +province, une châtelaine encore blonde, jadis belle, et +parlant, marchant, accueillant et congédiant d'une certaine +façon, auprès de laquelle toutes les femmes que +j'avais vues jusque-là me semblèrent des gardeuses de +dindons. Cette dame était d'une ancienne famille; elle +avait la taille d'une guêpe, les mains d'une vierge de +Raphaël, les pieds d'une sylphide, le visage d'une momie +et la langue d'une vipère. Mais je me suis bien promis +de ne jamais prendre une maîtresse belle, aimable +et jeune, à moins qu'elle n'ait ces pieds et ces mains-là, +et surtout ces manières aristocratiques, et beaucoup de +dentelles blanches sur des cheveux blonds.</p> + +<p>—Mon cher Horace, lui dis-je, vous êtes encore loin +du temps où vous aimerez, et peut-être n'aimerez-vous +jamais.</p> + +<p>—Dieu vous entende! s'écria-t-il. Si j'aime une fois, +je suis perdu. Adieu ma carrière politique; adieu mon +austère et vaste avenir! Je ne sais rien être à demi. +Voyons, serai-je orateur, serai-je poète, serai-je amoureux?</p> + +<p>—Si nous commencions par être étudiants? lui dis-je.</p> + +<p>—Hélas! vous en parlez à votre aise, répondit-il. +Vous êtes étudiant et amoureux. Moi, je n'aime pas, et +j'étudie encore moins!»</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<p>Horace m'inspirait le plus vif intérêt. Je n'étais pas +absolument convaincu de cette force héroïque et de cet +austère enthousiasme qu'il s'attribuait dans la sincérité +de son coeur. Je voyais plutôt en lui un excellent enfant, +généreux, candide, plus épris de beaux rêves que capable +encore de les réaliser. Mais sa franchise et son aspiration +continuelle vers les choses élevées me le faisaient +aimer sans que j'eusse besoin de le regarder comme un +héros. Cette fantaisie de sa part n'avait rien de déplaisant: +elle témoignait de son amour pour le beau idéal. +De deux choses l'une, me disais-je: ou il est appelé à +être un homme supérieur, et un instinct secret auquel il +obéit naïvement le lui révèle, ou il n'est qu'un brave +jeune homme, qui, cette fièvre apaisée, verra éclore en +lui une bonté douce, une conscience paisible, échauffée +de temps à autre par un rayon d'enthousiasme.</p> + +<p>Après tout, je l'aimais mieux sous ce dernier aspect. +J'eusse été plus sûr de lui voir perdre cette fatuité candide +sans perdre l'amour du beau et du bien. L'homme +supérieur a une terrible destinée devant lui. Les obstacles +l'exaspèrent, et son orgueil est parfois tenace et +violent, au point de l'égarer et de changer en une puissance +funeste celle que Dieu lui avait donnée pour le +bien. D'une manière ou de l'autre, Horace me plaisait et +m'attachait. Ou j'avais à le seconder dans sa force, ou +j'avais à le secourir dans sa faiblesse. J'étais plus âgé +que lui de cinq à six ans; j'étais doué d'une nature plus +calme; mes projets d'avenir étaient assis et ne me causaient +plus de souci personnel. Dans l'âge des passions, +j'étais préservé des fautes et des souffrances par une affection +pleine de douceur et de vérité. Je sentais que tout +ce bonheur était un don gratuit de la Providence, que +je ne l'avais pas mérité assez pour en jouir seul, et que +je devais faire profiter quelqu'un de cette sérénité de +mon âme, en la posant comme un calmant sur une autre +âme irritable ou envenimée. Je raisonnais en médecin; +mais mon intention était bonne, et, sauf à répéter les +innocentes vanteries de mon pauvre Horace, je dirai que +moi aussi, j'étais bon, et plus aimant que je ne savais +l'exprimer.</p> + +<p>La seule chose clairement absurde et blâmable que +j'eusse trouvée dans mon nouvel ami, c'était cette aspiration +vers la femme aristocratique, en lui, républicain +farouche, mauvais juge, à coup sûr, en fait de belles +manières, et dédaigneux avec exagération des formes +naïves et brusques, dont il n'était certes pas lui-même +aussi <i>décrassé</i> qu'il en avait la prétention.</p> + +<p>J'avais résolu de lui faire faire connaissance avec Eugénie +plus tôt que plus tard, m'imaginant que la vue de +cette simple et noble créature changerait ses idées ou +leur donnerait au moins un cours plus sage. Il la vit, et +fut frappé de sa bonne grâce, mais il ne la trouva point +aussi belle qu'il s'était imaginé devoir être une femme +aimée sérieusement. «Elle n'est que <i>bien</i>, me dit-il entre +deux portes. Il faut qu'elle ait énormément d'esprit.—Elle +a plus de jugement que d'esprit, lui répondis-je, et +ses anciennes compagnes l'ont jugée fort sotte.</p> + +<p>Elle servit notre modeste déjeuner, qu'elle avait préparé +elle-même, et cette action prosaïque souleva de dégoût +le coeur altier d'Horace. Mais lorsqu'elle s'assit entre +nous deux, et qu'elle lui fit les honneurs avec une +aisance et une convenance parfaites, il fut frappé de +respect, et changea tout à coup de manière d'être. Jusque-là +il avait écrasé ma pauvre Eugénie de paradoxes +fort spirituels qui ne l'avaient même pas fait sourire, ce +qu'il avait pris pour un signe d'admiration. Lorsqu'il +put pressentir en elle un juge au lieu d'une dupe, il devint +sérieux, et prit autant de peine pour paraître grave, +qu'il venait d'en prendre pour paraître léger. Il était +trop tard. Il avait produit sur la sévère Eugénie une impression +fâcheuse; mais elle ne lui en témoigna rien, et +à peine le déjeuner fut-il achevé, qu'elle se retira dans +un coin de la chambre et se mit à coudre, ni plus ni +moins qu'une grisette ordinaire. Horace sentit son respect +s'en aller comme il était venu.</p> + +<p>Mon petit appartement, situé sur le quai des Augustins, +était composé de trois pièces, et ne me coûtait +pas moins de trois cents francs de loyer. J'étais dans +mes meubles: c'était du luxe pour un étudiant. J'avais +une salle à manger, une chambre à coucher, et, entre +les deux, un cabinet d'étude que je décorais du nom de +salon. C'est là que nous primes le café. Horace, voyant +des cigares, en alluma un sans façon.—Pardon, lui +dis-je en lui prenant le bras, ceci déplaît à Eugénie; je +ne fume jamais que sur le balcon. Il prit la peine de demander +pardon à Eugénie de sa distraction; mais au +fond il était surpris de me voir traiter ainsi une femme +qui était en train d'ourler mes cravates.</p> + +<p>Mon balcon couronnait le dernier étage de la maison. +Eugénie l'avait ombragé de liserons et de pots de senteur, +qu'elle avait semés dans deux caisses d'oranger. +Les orangers étaient fleuris, et quelques pots de violettes +et de réséda complétaient les délices de mon <i>divan</i>. +Je fis a Horace les honneurs du morceau de vieille tenture +qui me servait de tapis d'Orient, et du coussin de +cuir sur lequel j'appuyais mon coude pour fumer ni plus +ni moins voluptueusement qu'un pacha. La vitre de la +fenêtre séparait le divan de la chaise sur laquelle Eugénie +travaillait dans le cabinet. De cette façon, je la +voyais j'étais avec elle, sans l'incommoder de la fumée +de mon tabac. Quand elle vit Horace sur le tapis au lieu +de moi, elle baissa doucement et sans affectation le rideau +de mousseline de la croisée entre elle et nous, feignant +d'avoir trop de soleil, mais effectivement par un sentiment +de pudeur qu'Horace comprit fort bien. Je m'étais +assis sur une des caisses d'oranger, derrière lui. Il y +avait de la place bien juste pour deux personnes et pour +quatre ou cinq pots de fleurs sur cet étroit belvédère; +mais nous embrassions d'un coup d'oeil la plus belle +partie du cours de la Seine, toute la longueur du Louvre, +jaune au soleil et tranchant sur le bleu du ciel, tous +les ponts et tous les quais jusqu'à l'Hôtel-Dieu. En face +de nous, la Sainte-Chapelle dressait ses aiguilles d'un +gris sombre et son fronton aigu au-dessus des maisons de +la Cité; la belle tour de Saint-Jacques-la-Boucherie élevait +un peu plus loin ses quatre lions géants jusqu'au +ciel, et la façade de Notre-Dame formait le tableau, à +droite, de sa masse élégante et solide. C'était un beau +coup d'oeil; d'un côté, le vieux Paris, avec ses monuments +vénérables et son désordre pittoresque; de l'autre, +le Paris de la renaissance, se confondant avec le Paris +de l'Empire, l'oeuvre de Médicis, de Louis XIV et de Napoléon. +Chaque colonne, chaque porte était une page de +l'histoire de la royauté.</p> + +<p>Nous venions de lire dans sa nouveauté <i>Notre-Dame +de-Paris</i>; nous nous abandonnions naïvement, comme +tout le monde alors, ou du moins comme tous les jeunes +gens, au charme de poésie répandu fraîchement par +cette oeuvre romantique sur les antiques beautés de +notre capitale. C'était comme un coloris magique à travers +lequel les souvenirs effacés se ravivaient; et, grâce +au poête, nous regardions le faite de nos vieux édifices, +nous en examinions les formes tranchées et les effets +pittoresques avec des yeux que nos devanciers les étudiants +de l'Empire et de la Restauration, n'avaient certainement +pas eus. Horace était passionné pour Victor +Hugo. Il en aimait avec fureur toutes les étrangetés, +toutes les hardiesses. Je ne discutais point, quoique je +ne fusse pas toujours de son avis. Mon goût et mon instinct +me portaient vers une forme moins accidentée, +vers une peinture aux contours moins âpres et aux ombres +moins dures. Je le comparais à Salvator Rosa, qui a +vu avec les yeux de l'imagination plus qu'avec ceux de +la science. Mais pourquoi aurais-je fait contre Horace la +guerre aux mots et aux figures? Ce n'est pas à dix-neuf +ans qu'on recule devant l'expression qui rend une sensation +plus vive, et ce n'est pas à vingt-cinq ans qu'on la +condamne. Non, l'heureuse jeunesse n'est point pédante; +elle ne trouve jamais de traduction trop énergique pour +rendre ce qu'elle éprouve avec tant d'énergie elle-même, +et c'est bien quelque chose pour un poète que de donner +à sa contemplation une certaine forme assez large et assez +frappante pour qu'une génération presque entière +ouvre les yeux avec lui et se mette à jouir des mêmes +émotions qui l'ont inspiré!</p> + +<p>Il en a été ainsi: les plus récalcitrants d'entre nous, +ceux qui avaient besoin, pour se rafraîchir la vue, de +lire, en fermant <i>Notre-Dame-de-Paris</i>, une page de +<i>Paul et Virginie</i>, ou, comme a dit un élégant critique, +de repasser bien vite le plus <i>cristallin des sonnets de +Pétrarque</i>, n'en ont pas moins mis sur leurs yeux délicats +ces lunettes aux couleurs bigarrées qui faisaient voir +tant de choses nouvelles; et après qu'ils ont joui de ce +spectacle plein d'émotions, les ingrats ont prétendu que +c'étaient là d'étranges lunettes. Étranges tant que vous +voudrez; mais, sans ce caprice du maître, et avec vos +yeux nus, auriez-vous distingué quelque chose?</p> + +<p>Horace faisait à ma critique de minces concessions, +j'en faisais de plus larges à son enthousiasme; et, après +avoir discuté, nos regards, suivant au vol les hirondelles +et les corbeaux qui rasaient nos têtes, allaient se reposer +avec eux sur les tours de Notre-Dame, éternel objet de +notre contemplation. Elle a eu sa part de nos amours, +la vieille cathédrale, comme ces beautés délaissées qui +reviennent de mode, et autour desquelles la foule s'empresse +dès qu'elles ont retrouvé un admirateur fervent +dont la louange les rajeunit.</p> + +<p>Je ne prétends pas faire de ce récit d'une partie de ma +jeunesse un examen critique de mon époque: mes forces +n'y suffiraient pas; mais je ne pouvais repasser certains +jours dans mes souvenirs sans rappeler l'influence que +certaines lectures exercèrent sur Horace, sur moi, sur +nous tous. Cela fait partie de notre vie, de nous-mêmes, +pour ainsi dire. Je ne sais point séparer dans ma mémoire +les impressions poétiques de mon adolescence de +la lecture de <i>René</i> et d'<i>Atala</i>.</p> + +<p>Au milieu de nos dissertations romantiques, on sonna +à la porte. Eugénie m'en avertit en frappant un petit +coup contre la vitre, et j'allai ouvrir. C'était un élève en +peinture de l'école d'Eugène Delacroix, nommé Paul +Arsène, surnommé <i>le petit Masaccio</i> à l'atelier où j'allais +tous les jours faire un cours d'anatomie à l'usage +des peintres.</p> + +<p>«Salut au signor Masaccio, lui dis-je en le présentant +à Horace, qui jeta un regard glacial sur sa blouse malpropre +et ses cheveux mal peignés. Voici un jeune maître +qui ira loin, à ce qu'on assure, et qui vient en attendant +me chercher pour la leçon.</p> + +<p>—Non pas encore, me répondit Paul Arsène; vous +avez plus d'une heure devant vous; je venais pour vous +parler de choses qui me concernent particulièrement. Auriez-vous +le loisir de m'écouter?</p> + +<p>—Certainement, répondis-je; et si mon ami est de +trop, il retournera fumer sur le balcon.</p> + +<p>—Non, reprit le jeune homme, je n'ai rien de secret +à vous dire, et, comme deux avis valent mieux qu'un, je +ne serai pas fâché que monsieur m'entende aussi.</p> + +<p>—Asseyez-vous, lui dis-je en allant chercher une quatrième +chaise dans l'autre chambre.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image2.png"></p> +<br> + + +<p>—Ne faites pas attention,» dit le rapin en grimpant sur +la commode; et, ayant mis sa casquette entre son coude +et son genou, il essuya d'un mouchoir à carreaux sa +figure inondée de sueur et parla en ces termes, les jambes +pendantes et le reste du corps dans l'altitude du +<i>Pensieroso</i>:</p> + +<p>«Monsieur, j'ai envie de quitter la peinture et d'<i>entrer +dans la médecine</i>, parce qu'on me dit que c'est un +meilleur état; je viens donc vous demander ce que vous +en pensez.</p> + +<p>—Vous me faites une question, lui dis-je, à laquelle +il est plus difficile de répondre que vous ne pensez. Je +crois toutes les professions très-encombrées, et par conséquent +tous les états, comme vous dites, très-précaires. +De grandes connaissances et une grande capacité ne +sont pas des garanties certaines d'avenir; enfin je ne +vois pas en quoi la médecine vous offrirait plus de chances +que les arts. Le meilleur parti à prendre c'est celui +que nos aptitudes nous indiquent; et puisque vous avez, +assure-t-on, les plus remarquables dispositions pour la +peinture, je ne comprends pas que vous en soyez déjà +dégoûté.</p> + +<p>—Dégoûté, moi! oh! non, répliqua le Masaccio; je +ne suis dégoûté de rien du tout, et si l'on pouvait gagner +sa vie à faire de la peinture, j'aimerais mieux cela +que toute autre chose; mais il paraît que c'est si long, +si long! Mon patron dit qu'il faudra dessiner le modèle +pendant deux ans au moins avant de manier le pinceau. +Et puis, avant d'exposer, il paraît qu'il faut encore travailler +la peinture au moins deux ou trois ans. Et quand +on a exposé, si on n'est pas refusé, on n'est souvent pas +plus avancé qu'auparavant. J'étais ce matin au Musée, je +croyais que tout le monde allait s'arrêter devant le tableau +de mon patron; car enfin c'est un maître, et un +fameux, celui-là! Eh bien! la moitié des gens qui passaient +ne levaient seulement pas la tête, et ils allaient +tous regarder un monsieur qui s'était fait peindre en +habit d'artilleur et qui avait des bras de bois et une +figure de carton. Passe pour ceux-là: c'étaient de pauvres +ignorants; mais voilà qu'il est venu des jeunes +gens, élèves en peinture de différents ateliers, et que +chacun disait son mot: ceux-ci blâmaient, ceux-là admiraient; +mais pas un n'a parlé comme j'aurais voulu. +Pas un ne comprenait. Je me suis dit alors: A quoi bon +faire de l'art pour un public qui n'y voit et qui n'y entend +goutte. C'était bon <i>dans les temps!</i> Moi je vais +prendre un autre métier pourvu que ça me rapporte de +L'argent.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image3.png"></p> +<br> + + +<p>—Voilà un sale crétin! me dit Horace en se penchant +vers mon oreille. Son âme est aussi crasseuse que sa +blouse!»</p> + +<p>Je ne partageais pas le mépris d'Horace. Je ne connaissais +presque pas le Masaccio, mais je le savais intelligent +et laborieux. M. Delacroix en faisait grand cas, +et ses camarades avaient de l'estime et de l'amitié pour +lui. Il fallait qu'une pensée que je ne comprenais pas fût +cachée sous ces manifestations de cupidité ingénue; et +comme il avait déclaré, en commençant, n'avoir rien de +secret à me dire, je prévoyais bien que ce secret ne sortirait +pas aisément. Il ne fallait, pour se convaincre de +l'obstination du Masaccio, et en même temps pour pressentir +en lui quelque motif non vulgaire, que regarder +sa figure et observer ses manières.</p> + +<p>C'était le type peuple incarné dans un individu; non +le peuple robuste et paisible qui cultive la terre, mais le +peuple artisan, chétif, hardi, intelligent et alerte. C'est +dire qu'il n'était pas beau. Cependant il était de ceux dont +les camarades d'atelier disent: «Il y a quelque chose +de fameux à faire avec cette tête-là!» C'est qu'il y avait +dans sa tête, en effet, une expression magnifique, sous +la vulgarité des traits. Je n'en ai jamais vu de plus énergique +ni de plus pénétrante. Ses yeux étaient petits et +même voilés, sous une paupière courte et bridée; cependant +ces yeux là lançaient des flammes, et le regard était +si rapide qu'il semblait toujours prêt à déchirer l'orbite. +Le nez était trop court, et le peu de distance entre le +coin de l'oeil et la narine donnait au premier aspect l'air +commun et presque bas à la face entière; mais cette +impression ne durait qu'un instant. S'il y avait encore +de l'esclave et du vassal dans l'enveloppe, le génie de +l'indépendance couvait intérieurement et se trahissait +par des éclairs. La bouche épaisse, ombragée d'une naissante +moustache noire, irrégulièrement plantée; la figure +large, le menton droit, serré et un peu fendu au milieu; +les zygomas élevés et saillants; partout des plans +fermes et droits, coupés de lignes carrées, annonçaient +une volonté peu commune et une indomptable droiture +d'intention. Il y avait à la commissure des narines des +délicatesses exquises pour un adepte de Lavater; et le +front, qui était d'une structure admirable dans le sens +de la statuaire, ne l'était pas moins au point de vue +phrénologique. Pour moi, qui étais dans toute la ferveur +de mes recherches, je ne me lassais point de le regarder; +et lorsque je faisais mes démonstrations anatomiques +à l'atelier, je m'adressais toujours instinctivement +à ce jeune homme, qui était pour moi le type de l'intelligence, +du courage et de la bonté.</p> + +<p>Aussi je souffrais, je l'avoue, de l'entendre parler d'une +manière si triviale.—Comment, Arsène, lui dis-je, vous +quitteriez la peinture pour un peu plus de profit dans +une autre carrière?</p> + +<p>—Oui, Monsieur, je le ferais comme je vous le dis, +répondit-il sans le moindre embarras. Si maintenant j'étais +assuré de gagner mille francs nets par an, je me ferais +cordonnier.</p> + +<p>—C'est un art comme un autre, dit Horace avec un +sourire de mépris.</p> + +<p>—Ce n'est point un art, répliqua froidement le Masaccio. +C'est le métier de mon père, et je n'y serais pas plus +maladroit qu'un autre. Mais cela ne me donnerait pas +l'argent qu'il me faut.</p> + +<p>—Il vous faut donc bien de l'argent, mon pauvre garçon? +lui dis-je.</p> + +<p>—Je vous le dis, il me faudrait gagner mille francs; +et, au lieu de cela, j'en dépense la moitié.</p> + +<p>—Comment pouvez-vous songer en ce cas à étudier la +médecine! Il vous faudrait avoir une trentaine de mille +francs devant vous, tant pour les années où l'on étudie +que pour celles où l'on attend la clientèle. Et puis...</p> + +<p>—Et puis vous n'avez pas fait vos classes, dit Horace, +impatienté de ma patience.</p> + +<p>—-Cela c'est vrai, dit Arsène; mais je les ferais, ou +du moins je ferais l'équivalent. Je me mettrais dans ma +chambre avec une cruche d'eau et un morceau de pain, +et il me semble bien que j'apprendrais dans une semaine +ce que les écoliers apprennent dans un mois. Car les écoliers, +en général, n'aiment pas à travailler; et quand on +est enfant, on joue, et on perd du temps. Quand on a +vingt ans, et plus de raison, et quand d'ailleurs on est +forcé de se dépêcher, on se dépêche. Mais d'après ce que +vous me dites du reste de l'apprentissage, je vois bien +que je ne puis pas être médecin. Et pour être avocat?</p> + +<p>Horace éclata de rire.</p> + +<p>«Vous allez vous faire mal à l'estomac, lui dit tranquillement +le Masaccio, frappé de l'affectation d'Horace +en cet instant.</p> + +<p>—Mon cher enfant, repris-je, éloignez tous ces projets, +à votre âge ils sont irréalisables. Vous n'avez devant +vous que les arts et l'industrie. Si vous n'avez ni argent +ni crédit, il n'y a pas plus de certitude d'un côté que de +l'autre. Quelque parti que vous preniez, il vous faut du +temps, de la patience et de la résignation.»</p> + +<p>Arsène soupira. Je me réservai de l'interroger plus tard.</p> + +<p>«Vous êtes né peintre, cela est certain, continuai-je; +c'est encore par là que vous marcherez plus vite.</p> + +<p>—Non, Monsieur, répliqua-t-il; je n'ai qu'à entrer +demain dans un magasin de nouveautés, je gagnerai de +l'argent.</p> + +<p>—Vous pouvez même être laquais, ajouta Horace, indigné +de plus en plus.</p> + +<p>—Cela me déplairait beaucoup, dit Arsène; mais s'il +n'y avait que cela!...</p> + +<p>—Arsène! Arsène! m'écriai-je, ce serait un grand +malheur pour vous et une perte pour l'art. Est-il possible +que vous ne compreniez pas qu'une grande faculté est +un grand devoir imposé par la Providence?</p> + +<p>—Voilà une belle parole, dit Arsène, dont les yeux +s'enflammèrent tout à coup. Mais il y a d'autres devoirs +que ceux qu'on remplit envers soi-même. Tant pis! +Allons, je m'en vais dire à l'atelier que vous viendrez à +trois heures, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Et il sauta à bas de la commode, me serra la main sans +rien dire, salua à peine Horace, et s'enfonça comme un +chat dans la profondeur de l'escalier, s'arrêtant à chaque +étage pour faire rentrer ses talons dans ses souliers +délabrés.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<p>Paul Arsène revint me voir; et quand nous fûmes +seuls, j'obtins, non sans peine, la confidence que je pressentais. +Il commença par me faire en ces termes le récit +de sa vie:</p> + +<p>«Comme je vous l'ai dit, Monsieur, mon père est +cordonnier en province. Nous étions cinq enfants; je suis +le troisième. L'aîné était un homme fait lorsque mon +père, déjà vieux, et pouvant se retirer du métier avec un +peu de bien, s'est remarié avec une femme qui n'était ni +belle ni bonne, ni jeune ni riche, mais qui s'est emparée +de son esprit, et qui gaspille son honneur et son argent. +Mon père, trompé, malheureux, d'autant plus épris +qu'elle lui donne plus de sujets de jalousie, s'est <i>jeté +dans le vin</i>, pour s'étourdir, comme on fait dans notre +classe quand on a du chagrin. Pauvre père! nous avons +bien patienté avec lui, car il nous faisait vraiment pitié. +Nous l'avions connu si sage et si bon! Enfin, un temps +est venu où il n'était plus possible d'y tenir. Son caractère +avait tellement changé, que pour un mot, pour +un regard, il se jetait sur nous pour nous frapper. Nous +n'étions plus des enfants, nous ne pouvions pas souffrir +cela. D'ailleurs nous avions été élevés avec douceur, et +nous n'étions pas habitués à avoir l'enfer dans notre famille. +Et puis, ne voilà-t-il pas qu'il a pris de la jalousie +contre mon frère aîné! Le fait est que la belle-mère lui +avait fait des avances, parce qu'il était beau garçon et +bon enfant; mais il l'avait menacée de tout raconter à +mon père, et elle avait pris les devants, comme dans la +tragédie de <i>Phèdre</i>, que je n'ai jamais vu jouer depuis +sans pleurer. Elle avait accusé mon pauvre frère de ses +propres égarements d'esprit. Alors mon frère s'est vendu +comme remplaçant, et il est parti. Le second, qui prévoyait +que quelque chose de semblable pourrait bien lui +arriver, est venu ici chercher fortune, en me promettant +de me faire venir aussitôt qu'il aurait trouvé un moyen +d'exister. Moi, je restais à la maison avec mes deux +soeurs, et je vivais assez tranquillement, parce que j'avais +pris le parti de laisser crier la méchante femme sans +jamais lui répondre. J'aimais à m'occuper; je savais +assez bien ce que j'avais appris en classe; et quand je +n'aidais pas mon père à la boutique, je m'amusais à lire +ou à barbouiller du papier, car j'ai toujours eu du goùt +pour le dessin. Mais comme je pensais que cela ne me +servirait jamais à rien, j'y perdais le moins de temps +possible. Un jour, un peintre qui parcourait le pays pour +faire des études de paysage, commanda chez nous une +paire de gros souliers, et je fus chargé d'aller lui prendre +mesure. Il avait des albums étalés sur la table de sa +petite chambre d'auberge; je lui demandai la permission +de les regarder; et comme ma curiosité lui donnait à +penser, il me dit de lui faire, d'<i>idée</i>, un <i>bonhomme</i> sur +un bout de papier qu'il me mit dans les mains ainsi +qu'un crayon. Je pensai qu'il se moquait de moi; mais +le plaisir de charbonner avec un crayon si noir sur un +papier si coulant l'emporta sur l'amour-propre. Je fis ce +qui me passa par la tête; il le regarda, et ne rit pas. Il +voulut même le coller dans son album, et y écrire mon +nom, ma profession et le nom de mon endroit. «Vous +avez tort de rester ouvrier, me dil-il: vous êtes né pour +la peinture. A votre place, je quitterais tout pour aller +étudier dans quelque grande ville.» Il me proposa même +de m'emmener; car il était bon et généreux, ce jeune +homme-là. Il me donna son adresse à Paris, afin que, si +le coeur m'en disait, je pusse aller le trouver. Je le remerciai, +et n'osai ni le suivre ni croire aux espérances +qu'il me donnait. Je retournai à mes cuirs et à mes +formes, et un an se passa encore sans orage entre mon +père et moi.</p> + +<p>«La belle-mère me haïssait: comme je lui cédais toujours, +les querelles n'allaient pas loin. Mais un beau jour +elle remarqua que ma soeur Louison, qui avait déjà +quinze ans, devenait jolie, et que les gens du quartier +s'en apercevaient. La voilà qui prend Louison en haine, +qui commence à lui reprocher d'être une petite coquette, +et pis que cela. La pauvre Louison était pourtant aussi +pure qu'un enfant de dix ans, et avec cela, fière comme +était notre pauvre mère. Louison, désespérée, au lieu de +filer doux comme je le lui conseillais, se pique, répond, +et menace de quitter la maison. Mon père veut la soutenir; +mais sa femme a bientôt pris le dessus. Louison +est grondée, insultée, frappée, Monsieur, hélas! et la petite +Suzanne aussi, qui voulait prendre le parti de sa +soeur, et qui criait pour ameuter le voisinage. Alors je +prends un jour ma soeur Louison par un bras, et ma petite +soeur Suzanne de l'autre, et nous voilà partis tous +les trois, à pied, sans un sou, sans une chemise, et pleurant +au soleil sur le grand chemin. Je vas trouver ma +tante Henriette, qui demeure à plus de dix lieues de +notre ville, et je lui dis d'abord:</p> + +<p>«Ma tante, donnez-nous à manger et à boire, car +nous mourons de faim et de soif; nous n'avons pas seulement +la force de parler. Et après que ma tante nous eut +donné à dîner, je lui dis:</p> + +<p>—Je vous ai amené vos nièces: si vous ne voulez pas +les garder, il faut qu'elles aillent de porte en porte demander +leur pain, ou qu'elles retournent à la maison +pour périr sous les coups. Mon père avait cinq enfants, +et il ne lui en reste plus. Les garçons se tireront d'affaire +en travaillant; mais si vous n'avez pas pitié des filles, il +leur arrivera ce que je vous dis.»</p> + +<p>Alors ma tante répondit:—Je suis bien vieille, je suis +bien pauvre; mais plutôt que d'abandonner mes nièces, +j'irai mendier moi-même. D'ailleurs elles sont sages, +elles sont courageuses, et nous travaillerons toutes les +trois. Cela dit et convenu, j'acceptai vingt francs que la +pauvre femme voulut absolument me donner, et je partis +sur mes jambes pour venir ici. Je fus tout de suite trouver +mon second frère, Jean, qui me fit donner de l'ouvrage +dans la boutique où il travaillait comme cordonnier, +et ensuite j'allai voir mon jeune peintre pour lui +demander des conseils. Il me reçut très-bien, et voulut +m'avancer de l'argent que je refusai. J'avais de quoi manger +en travaillant; mais cette diable de peinture qu'il m'avait +mise en tête n'en était pas sortie, et je ne commençais +jamais ma journée sans soupirer en pensant combien +j'aimerais mieux manier le crayon et le pinceau que l'alène. +J'avais fait quelques progrès, car, malgré moi, à mes +heures de loisir, le dimanche, j'avais toujours barbouillé +quelques figures ou copié quelques images dans un vieux +livre qui me venait de ma mère. Le jeune peintre m'encourageait, +et je n'eus pas la force de refuser les leçons +qu'il voulut me donner gratis. Mais il fallait subsister +pendant ce temps-là, et avec quoi? Il connaissait un +homme de lettres qui me donna des manuscrits à copier. +J'avais une belle main, comme on dit, mais je ne +savais pas l'orthographe. On m'essaya, et dans les quatre +ou cinq lignes qu'on me dicta, on ne trouva pas de +fautes. J'avais assez lu de livres pour avoir appris un peu +la langue par routine; mais je ne savais pas les principes, +et je n'osais pas trop le dire, de peur de manquer +d'ouvrage. Je ne fis pourtant pas de fautes dans mes copies, +et ce fut à force d'attention. Cette attention me faisait +perdre beaucoup de temps, et je vis que j'aurais plus +tôt fait d'apprendre la grammaire et de m'exercer tout +seul à faire des thèmes. En effet, la chose marcha vite; +mais, comme je pris beaucoup sur mon sommeil, je +tombai malade. Mon frère me retira dans son grenier, et +travailla pour deux. Le peu d'argent que j'avais gagné +en copiant le manuscrit de l'auteur servit à payer le +pharmacien. Je ne voulus pas faire savoir ma position à +mon jeune peintre. J'avais vu par mes yeux qu'il était +lui-même souvent aux expédients, n'ayant encore ni réputation, +ni fortune. Je savais que son bon coeur le porterait +à me secourir; et comme il l'avait fait déjà malgré +moi, j'aimais mieux mourir sur mon grabat que de l'induire +encore en dépense. Il me crut ingrat, et, trouvant +une occasion favorable pour faire le voyage d'Italie, +objet de tous ses désirs, il partit sans me voir, emportant +de moi une idée qui me fait bien du mal.</p> + +<p>Quand je revins à la santé, je vis mon pauvre frère +amaigri, exténué, nos petites épargnes dépensées, et la +boutique fermée pour nous; car, pour me soigner, Jean +avait manqué bien des journées. C'était au mois de juillet +de l'année passée, par une chaleur de tous les diables. +Nous causions tristement de nos petites affaires, moi encore +couché et si faible, que je comprenais à peine ce +que Jean me disait. Pendant ce temps-là, nous entendions +tirer le canon, et nous ne songions pas même à demander +pourquoi. Mais la porte s'ouvre, et deux de nos camarades +de la boutique, tout échevelés, tout exaltés, +viennent nous chercher pour vaincre ou périr, c'était leur +manière de dire. Je demande de quoi il s'agit.</p> + +<p>«De renverser la royauté et d'établir la république,» +me disent-ils. Je saute à bas de mon lit: en deux secondes, +je passe un mauvais pantalon et une blouse en +guenilles, qui me servait de robe de chambre. Jean me +suit. «Mieux vaut mourir d'un coup de fusil que de +faim,» disait-il. Nous voilà partis.</p> + +<p>Nous arrivons à la porte d'un armurier, où des jeunes +gens comme nous distribuaient des fusils à qui en voulait. +Nous en prenons chacun un, et nous nous postons +derrière une barricade. Au premier feu de la troupe, mon +pauvre Jean tombe roide mort à côté de moi. Alors je +perds la raison, je deviens furieux. Ah! je ne me serais +jamais cru capable de répandre tant de sang. Je m'y suis +baigné pendant trois jours jusqu'à la ceinture, je puis +dire; car j'en étais couvert, et non pas seulement de +celui des autres, mais du mien qui coulait par plusieurs +blessures; mais je ne sentais rien. Enfin, le 2 août, je +me suis trouvé à l'hôpital, sans savoir comment j'y étais +venu. Quand j'en suis sorti, j'étais plus misérable que jamais, +et j'avais le coeur navré; mon frère Jean n'était plus +avec moi, et la royauté était rétablie.</p> + +<p>J'étais trop faible pour travailler, et puis ces journées +de juillet m'avaient laissé dans la tête je ne sais quelle +fièvre. Il me semblait que la colère et le désespoir pouvaient +faire de moi un artiste; je rêvais des tableaux +effrayants; je barbouillais les murs de figures que je +m'imaginais dignes de Michel-Ange. Je lisais les <i>Iambes</i> +de Barbier, et je les façonnais dans ma tête en images +vivantes. Je rêvais, j'étais oisif, je mourais de faim, et +ne m'en apercevais pas. Cela ne pouvait pas durer bien +longtemps, mais cela dura quelques jours avec tant de +force, que je n'avais souci de rien autour de moi. Il me +semblait que j'étais contenu tout entier dans ma tête, que +je n'avais plus ni jambes, ni bras, ni estomac, ni mémoire, +ni conscience, ni parents, ni amis. J'allais devant +moi par les rues, sans savoir où je voulais aller. J'étais +toujours ramené, sans savoir comment, au tour des tombes +de Juillet. Je ne savais pas si mon pauvre frère était enterré +là, mais je me figurais que lui ou les autres martyrs, +c'était la même chose, et que, presser cette terre de +mes genoux, c'était rendre hommage à la cendre de mon +frère. J'étais dans un état d'exaltation qui me faisait sans +cesse parler tout haut et tout seul. Je n'ai conservé aucun +souvenir de mes longs discours; il me semble que le plus +souvent je parlais en vers. Cela devait être mauvais et +bien ridicule, et les passants devaient me prendre pour +un fou. Mais moi, je ne voyais personne, et je ne m'entendais +moi-même que par instants. Alors je m'efforçais +de me taire, mais je ne le pouvais pas. Ma figure était +baignée de sueur et de larmes, et ce qu'il y a de plus +étrange, c'est que cet état de désespoir n'était pas sans +quelque douceur. J'errais toute la nuit, ou je restais +assis sur quelque borne, au clair de la lune, en proie à +des rêves sans fin et sans suite, comme ceux qu'on fait +dans le sommeil. Et pourtant je ne dormais pas, car je +marchais, et je voyais sur les murs ou sur le pavé mon +ombre marcher et gesticuler à côté de moi. Je ne comprends +pas comment je ne fus pas une seule fois ramassé +par la garde.</p> + +<p>Je rencontrai enfin un étudiant que j'avais vu quelquefois +dans l'atelier de mon jeune peintre. Il ne fut pas +fier, quoique j'eusse l'air d'un mendiant, et il m'accosta +le premier. Je n'y mis pas de discrétion, je ne savais +pas si j'étais bien ou mal mis. J'avais bien autre chose +dans la cervelle, et je marchai à côté de lui sur les +quais, lui parlant peinture; car c'était mon idée fixe. Il +parut s'intéresser à ce que je lui disais. Peut-être aussi +n'était-il pas fâché de se montrer avec un des <i>bras-nus</i> +des glorieuses journées, et de faire croire par là aux badauds +qu'il s'était battu. À cette époque-là, les jeunes +gens de la bourgeoisie tiraient une grande vanité de pouvoir +montrer un sabre de gendarme qu'ils avaient acheté +à quelque <i>voyou</i> après la <i>fête</i>, ou une égratignure qu'ils +s'étaient faite en se mettant à la fenêtre précipitamment, +pour regarder. Celui-là me parut un peu de la trempe +des vantards: il prétendait m'avoir vu et parlé à telle et +telle barricade, où je ne me souvenais nullement de l'avoir +rencontré. Enfin, il me proposa de déjeuner avec +lui, et j'acceptai sans fierté; car il y avait je ne sais +combien de jours que je n'avais rien pris, et ma cervelle +commençait à déménager sérieusement. Après le déjeuner, +il s'en allait visiter le cabinet de M. Dusommerard, +à l'ancien hôtel de Cluny; il me proposa de l'accompagner, +et je le suivis machinalement.</p> + +<p>La vue de toutes les merveilles d'art et de rareté entassées +dans cette collection me passionna tellement que +j'oubliai tous mes chagrins en un instant. Il y avait dans +un coin plusieurs élèves en peinture qui copiaient des +émaux pour la collection gravée que fait faire à ses frais +M. Dusommerard. Je jetai les yeux sur leur travail; il me +sembla que j'en pourrais bien faire autant, et même que +je verrais plus juste que quelques-uns d'entre eux. Dans +ce moment, M. Dusommerard rentra, et fut salué par +mon introducteur l'étudiant, qui le connaissait un peu. +Ils se tinrent quelques minutes à distance de moi, et je +vis bien à leurs regards que j'étais l'objet de leur explication. +Comme le déjeuner m'avait rendu un peu de sang-froid, +je commençais à comprendre que ma mauvaise +tenue était choquante, et que l'antiquaire aurait bien pu +me prendre pour un voleur, si l'autre ne lui eût répondu +de moi. M. Dusommerard est très-bon; il n'aime pas les +<i>faiseurs d'embarras</i>, mais il oblige volontiers les pauvres +diables qui lui montrent du zèle et du désintéressement. +Il s'approcha de moi, m'interrogea; et voyant +mon désir de travailler pour lui, et prenant aussi sans +doute en considération le besoin que j'en avais, il me +remit aussitôt quelque argent pour acheter des crayons, +à ce qu'il disait, mais en effet pour me mettre en état +de pourvoir aux premières nécessités. Il me désigna les +objets que j'aurais à copier. Dès le lendemain, j'étais habillé +proprement et installé à la place où je devais travailler. +Je fis de mon mieux, et si vite que M. Dusommerard +fut content et m'employa encore. J'ai eu beaucoup +à m'en louer, et c'est grâce à lui que j'ai vécu jusqu'à ce +jour; car non-seulement il m'a fait faire beaucoup de copies +d'objets d'art, mais encore il m'a donné des recommandations +moyennant lesquelles je suis entré dans plusieurs +boutiques de joaillier pour peindre des fleurs et +des oiseaux pour bijoux d'émail, et des têtes pour imitation +de camées.</p> + +<p>Grâce à ces expédients, j'ai pu suivre ma vocation et +entrer dans les ateliers de M. Delacroix, pour qui je me +suis senti de l'admiration et de l'inclination à la première +vue. Je ne suis pas demandeur, et jamais je n'aurais +songé à ce qu'il m'a accordé de lui-même. La première +fois que j'allai lui dire que je désirais participer à +ses leçons, je crus devoir en même temps lui porter quelques +croquis. Il les regarda, et me dit:—Ce n'est vraiment +pas mal. On m'avait prévenu qu'il n'était pas causeur, +et que, s'il me disait cela, je devais me tenir pour +bien content. Aussi, je le fus, et je m'en allais, lorsqu'il +me rappela pour me demander si j'avais de quoi payer +l'atelier. Je répondis que oui en rougissant jusqu'au blanc +des yeux. Mais soit qu'il devinât que ce ne serait pas +sans peine, soit que quelqu'un lui eût parlé de moi, il +ajouta: «C'est bien, vous paierez au massier.»</p> + +<p>Cela voulait dire, comme je le sus bientôt, que je +mettrais seulement à la masse l'argent qui sert à payer +le loyer de la salle et les modèles, mais que le maître ne +recevrait rien pour lui, et que j'aurais ses leçons gratis. +Aussi, je porte ce maître-là dans mon coeur, voyez-vous!</p> + +<p>Voilà bientôt six mois que cela dure, et je me trouverais +bien heureux si cela pouvait durer toujours. Mais +cela ne se peut plus; il faut que ma position change, et +qu'au lieu de marcher patiemment dans la plus belle carrière, +je me mette à courir au plus vite dans n'importe +laquelle.</p> + +<p>Ici le Masaccio se troubla visiblement; il ne raconta +plus dans l'abondance et la naïveté de ses pensées. Il +chercha des prétextes, et il n'en trouva aucun de plausible +pour motiver l'irrésolution où il était tombé. Il me +montra une lettre de sa soeur Louison, qui contenait de +fraîches nouvelles de la tante Henriette. Cette bonne +vieille parente était devenue tout à fait infirme, et ne servait +plus que de porte-respect à ses deux nièces, qui travaillaient +à la journée pour la faire vivre. Les médecins +la condamnaient, et on ne pouvait espérer de la conserver +au delà de trois ou quatre mois.</p> + +<p>«Quand nous l'aurons perdue, disait Paul Arsène, +que deviendront mes soeurs? Resteront-elles seules dans +une petite ville où elles n'ont point d'autres parents que +la tante Henriette, exposées à tous les dangers qui entourent +deux jolies filles abandonnées? D'ailleurs mon +père ne le souffrirait pas; et il ne serait pas de son devoir +de le souffrir; et alors leur sort serait pire; car non-seulement +elles seraient exposées aux mauvais traitements +de la belle-mère, mais encore elles auraient sous +les yeux les mauvais exemples de cette femme, qui n'est +pas seulement méchante. Le seul parti que j'aie à +prendre est donc ou d'aller rejoindre mes soeurs en province +et de m'y établir comme ouvrier, pour ne les plus +quitter, ou de les faire venir ici, et de les y soutenir jusqu'à +ce qu'elles puissent, par leur travail, se soutenir +elles-mêmes.</p> + +<p>—Tout cela est fort juste et fort bien pensé, lui dis-je; +mais si vos soeurs sont fortes et laborieuses comme vous +le dites, elles ne seront pas longtemps à votre charge. Je +ne vois donc pas que vous soyez forcé de vous créer un +état qui donne des appointements fixes aussi considérables +que vous le disiez l'autre jour. Il ne s'agit que de +trouver l'argent nécessaire pour faire venir Louison et +Suzanne, et pour les aider un peu dans les commencements. +Eh bien, vous avez des amis qui pourront vous +avancer cette somme sans se gêner, et moi-même...</p> + +<p>—Merci, Monsieur, dit Arsène... Mais je ne veux +pas... On sait quand on emprunte, on ne sait pas quand +on rendra. Je dois déjà trop aux bontés d'autrui, et les +temps sont durs pour tout le monde, je le sais; pourquoi +ferais-je peser sur les autres des privations que je peux +supporter? J'aime la peinture, je suis forcé de l'abandonner, +tant pis pour moi. Si vous faites un sacrifice +pour que je continue à peindre, vous vous trouverez +peut-être empêché le lendemain d'en faire un pour un +homme plus malheureux que moi; car enfin, pourvu +qu'on vive honnêtement, qu'importe qu'on soit artiste ou +manoeuvre? Il ne faut pas être délicat pour soi-même. Il +y a tant de grands artistes qui se plaignent, à ce qu'on +dit: il faut bien qu'il y ait de pauvres savetiers qui ne +disent rien.»</p> + +<p>Tout ce que je pus lui dire fut inutile; il demeura inébranlable. +Il lui fallait gagner mille francs par an et entrer +en fonctions, fût-ce en service comme laquais, le +plus tôt possible. Il ne s'agissait plus pour lui que de +trouver sa nouvelle condition.</p> + +<p>«Mais si je me chargeais, lui dis-je, de vous donner +plus d'ouvrage à domicile que vous n'en avez, soit en vous +faisant copier encore des manuscrits, soit en vous donnant +des dessins à faire, persisteriez-vous à quitter la +peinture?</p> + +<p>—Si cela se pouvait! dit-il ébranlé un instant; mais, +ajouta-t-il, cela vous donnera de la peine et cela ne sera +jamais fixe.</p> + +<p>—Laissez-moi toujours essayer, repris-je. Il me serra +encore la main et partit, emportant sa résolution et son +secret.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<p>Horace me fréquentait de plus en plus. Il me témoignait +une sympathie à laquelle j'étais sensible, quoique +Eugénie ne la partageât point. Il lui arriva plusieurs fois +de rencontrer chez moi le petit Masaccio, et malgré le +bien que je lui disais de ce jeune homme, loin de partager +la bonne opinion que j'en avais, il éprouvait pour lui +une antipathie insurmontable. Cependant il le traitait +avec plus d'égards depuis qu'il l'avait vu essayer le portrait +d'Eugénie, et que l'esquisse était si bien venue, +avec une ressemblance si noble et un dessin si large, +qu'Horace, engoué de toute supériorité intellectuelle, ne +pouvait s'empêcher de lui montrer une sorte de déférence. +Mais il n'en était que plus indigné de cette inexplicable +absence d'ambition noble qui contrastait avec +l'exubérance de la sienne propre. Il s'emportait en véhémentes +déclamations à cet égard, et Paul Arsène, l'écoutant +avec un sourire contenu au bord des lèvres, se +contentait, pour toute réponse, de dire en se tournant +vers moi:—Monsieur, votre ami parle bien!</p> + +<p>Du reste, Paul ne manifestait ni bonne ni mauvaise +disposition à son égard. Il était de ces gens qui marchent +si droit à leur but que jamais ils ne s'arrêtent aux distractions +du chemin. Il ne disait rien d'inutile; il ne se +prononçait presque sur rien, alléguant toujours son ignorance, +soit qu'elle fût réelle, soit qu'elle lui servît de +prétexte souverain pour couper court à toute discussion. +Toujours renfermé en lui-même, il ne faisait acte de volonté +que pour calmer les autres sans pédantisme, ou les +obliger sans ostentation; et, en attendant qu'il prit le +parti qu'il roulait dans sa tête, il étudiait le modèle, apprenait +l'anatomie, et faisait des dessins pour porcelaine +avec autant de soin et de zèle que s'il n'eût pas songé à +changer de carrière. Ce calme dans le présent avec cette +agitation pour l'avenir me frappait d'admiration. C'est +un des assemblages de facultés les plus rares qui soient +dans l'homme; la jeunesse surtout est portée à s'endormir +dans le présent sans souci du lendemain ou à dévorer +le présent dans l'attente fiévreuse de l'avenir.</p> + +<p>Horace semblait l'antipode volontaire et raisonné de +ce caractère. Peu de jours m'avaient suffi pour me convaincre +qu'il ne travaillait pas, quoiqu'il prétendît réparer +en quelques heures de veille toute l'oisiveté de la +semaine. Il n'en était rien. Il n'avait pas été trois fois +dans sa vie au cours de droit; il n'avait peut-être pas +ouvert plus souvent ses livres; et un jour que j'examinais +les rayons de sa chambre, je n'y trouvai que des romans +et des poèmes. Il m'avoua que tous ses livres de +droit étaient vendus.</p> + +<p>Cet aveu en entraîna d'autres. Je craignais que ce besoin +d'argent ne fût l'effet d'une conduite légère; il se +justifia en me disant que ses parents n'avaient aucune +fortune; et sans me faire connaître le chiffre du revenu +qui lui était assigné, il m'assura que sa bonne mère était +dans une étrange illusion en se persuadant qu'elle lui envoyait +de quoi vivre à Paris.</p> + +<p>Je n'osai pousser plus loin mon interrogatoire; mais je +jetai un regard involontaire sur la garde-robe élégante et +bien fournie de mon jeune ami: rien ne lui manquait. Il +avait plus de gilets, d'habits et de redingotes que moi, +qui jouissais d'un héritage de trois mille francs de rente. +Je devinai que le tailleur allait devenir le fléau de cette +existence. Je ne me trompai pas. Bientôt je vis le front +d'Horace se rembrunir, sa parole devenir plus brève et +son ton plus incisif. Il fallut plus d'une semaine pour le +confesser. Enfin je lui arrachai l'aveu de son outrage. +L'infâme tailleur s'était permis de présenter son mémoire, +le misérable! Cela méritait des coups de canne! +C'était encore un signe de vertu, que cette indignation; +Horace n'en était pas au degré de perversité où l'on se +vante de ses dettes et où l'on rit avec fanfaronnade à +l'idée de voir fondre sur les parents une note de trois ou +quatre mille francs. D'ailleurs il chérissait profondément +sa mère, quoiqu'il la trouvât bornée; et il était bon fils, +quoiqu'il eût un secret mépris pour la dépendance où son +père vivait à l'égard du gouvernement.</p> + +<p>Le voyant tomber dans le spleen, je pris sur moi de +dire au tailleur quelques mots qui le tranquillisèrent; et +Horace, après m'avoir remercié avec une effusion extrême, +reprit sa sérénité.</p> + +<p>Mais son oisiveté ne cessa point, et son genre de vie, +pour n'avoir rien que de très-ordinaire dans un étudiant, +me causa une vive surprise à mesure que je l'observai. +Comment concilier, en effet, cette ardeur de gloire, ces +rêves d'activité parlementaire et de supériorité politique, +avec la profonde inertie et la voluptueuse nonchalance +d'un tel tempérament? Il semblait que la vie dût être +cent fois trop longue pour le peu qu'il y avait à faire. Il +perdait les heures, les jours et les semaines avec une insouciance +vraiment royale. C'était quelque chose de beau +à contempler que ce fier jeune homme aux formes athlétiques, +à la noire chevelure, à l'oeil de flamme, couché +du matin à la nuit sur le divan de mon balcon, fumant +une énorme pipe (dont il fallait tous les jours renouveler +la cheminée, parce qu'en la secouant sur les barreaux du +balcon, il ne manquait jamais de laisser tomber la capsule +dans la rue), et feuilletant un roman de Balzac ou +un volume de Lamartine, sans daigner lire un chapitre +ou un morceau entier. Je le laissais là pour aller travailler, +et quand je revenais de la clinique ou de l'hôpital, +je le retrouvais assoupi à la même place, presque +dans la même attitude. Eugénie, condamnée à subir cet +étrange tête-à-tête, et n'ayant, du reste, pas à s'en +plaindre personnellement, car il daignait à peine lui +adresser la parole (la regardant plutôt comme un meuble +que comme une personne), était indignée de cette paresse +princière. Quant à moi, je commençais à sourire +lorsque, les yeux encore appesantis par une rêverie somnolente, +il reprenait ses divagations sur la gloire, la politique +et la puissance.</p> + +<p>Cependant aucune idée de blâme ou de mépris ne se +mêlait à mon doute. Tous les jours, après le dîner, nous +nous retrouvions, Horace et moi, au Luxembourg, au +café ou à l'Odéon, au milieu d'un groupe assez nombreux, +composé de ses amis et des miens; et là, Horace +pérorait avec une rare facilité. Sur toutes choses il était +le plus compétent, quoiqu'il fût le plus jeune; en toutes +choses il était le plus hardi, le plus passionné, le plus +<i>avancé</i>, comme on disait alors, et comme on dit, je crois, +encore aujourd'hui. Ceux, même qui ne l'aimaient pas, +parmi les auditeurs, étaient forcés de l'écouter avec intérêt, +et ses contradicteurs montraient en général plus de +méfiance et de dépit que de justice et de bonne foi. +C'est que là Horace reprenait tous ses avantages: la discussion +était sur son terrain; et chacun s'avouait intérieurement +que s'il n'était pas logicien infaillible, du +moins il était orateur fécond, ingénieux et chaud. Ceux +qui ne le connaissaient pas croyaient le renverser, en +disant que c'était un homme sans fond, sans idées, qui +avait travaillé immensément, et dont toute l'inspiration +n'était que le résultat d'une culture minutieuse. Pour moi, +qui savais si bien le contraire, j'admirais cette puissance +d'intuition, à laquelle il suffisait d'effleurer chaque chose +en passant pour se l'assimiler et pour lui donner aussitôt +toutes sortes de développements au hasard de l'improvisation. +C'était à coup sûr une organisation privilégiée, +et pour laquelle on pouvait augurer qu'il serait toujours +temps, puisqu'il lui en fallait si peu pour s'élargir et se +compléter.</p> + +<p>Sa présence assidue chez moi était un véritable supplice +pour Eugénie. Comme toutes les personnes actives +et laborieuses, elle ne pouvait avoir sous les yeux le +spectacle de l'inaction prolongée, sans en ressentir un +malaise qui allait jusqu'à la souffrance. N'étant point +actif par nature, mais par raisonnement et par nécessité, +je n'étais pas aussi révolté qu'elle, d'ailleurs je me plaisais +à croire que cette inaction n'était qu'une défaillance +passagère dans les forces de mon jeune ami, et que bientôt +il donnerait, comme il disait, un vigoureux coup de +collier.</p> + +<p>Cependant, comme deux mois s'étaient écoulés sans +apporter aucun changement à cette manière d'être, je crus +de mon devoir d'aider au <i>réveil du lion</i>, et j'essayai un +jour d'aborder ce point délicat, en prenant le café avec +lui chez Poisson. La journée avait été orageuse, et de +grands éclairs faisaient par intervalles bleuir la verdure +des marronniers du Luxembourg. La dame du comptoir +était belle comme à l'ordinaire, plus qu'à l'ordinaire +peut-être; car la mélancolie habituelle de son visage était +en harmonie avec cette soirée pleine de langueur et à +demi sombre.</p> + +<p>Horace tourna plusieurs fois les yeux vers elle, et revenant +à moi: «Je m'étonne, dit-il, qu'étant capable +de devenir sérieusement épris d'une femme de ce genre, +vous n'ayez pas conçu une grande passion pour celle-ci.</p> + +<p>—Elle est admirablement belle, lui dis-je; mais j'ai +le bonheur de ne jamais avoir d'yeux que pour la femme +que j'aime. Ce serait plutôt à moi de m'étonner qu'ayant +le coeur libre, vous ne fassiez pas plus d'attention à ce +profil grec et à cette taille de nymphe.</p> + +<p>—La Polymnie du Musée est aussi belle, répondit Horace, +et elle a sur celle-ci de grands avantages. D'abord +elle ne parle point, et celle-ci me désenchanterait au +premier mot qu'elle dirait. Ensuite celle du Musée n'est +pas limonadière, et en troisième lieu elle ne s'appelle +point madame Poisson. Madame Poisson! quel nom! +Vous allez encore blâmer mon aristocratie; mais vous-même, +voyons! Si Eugénie s'était appelée Margot ou Javotte...</p> + +<p>—J'eusse mieux aimé Margot ou Javotte que Léocadie +ou Phoedora. Mais laissez-moi vous dire, Horace, +que vous me cachez quelque chose: vous devenez amoureux?»</p> + +<p>Horace me tendit son bras.—Docteur, s'écria-t-il en +riant, tâtez-moi le pouls; ce doit être un amour bien +tranquille, puisque je ne m'en aperçois pas. Mais pourquoi +avez-vous une pareille idée?</p> + +<p>—Parce que vous ne songez plus à la politique.</p> + +<p>—Où prenez-vous cela? J'y pense plus que jamais. +Mais ne peut-on marcher à son but que par une seule +voie?</p> + +<p>—Oh! quelle est donc celle où vous marchez? Je sais +bien que pour moi le <i>far-niente</i> serait le bonheur. Mais +pour qui aime la gloire...</p> + +<p>—La gloire vient trouver ceux qui l'aiment d'un +amour délicat et fier. Pour moi, plus je réfléchis, plus je +trouve l'étude du droit inconciliable avec mon organisation, +et le métier d'avocat impossible à un homme qui +se respecte; j'y ai renoncé.</p> + +<p>—En vérité! m'écriai-je, étourdi de l'aisance avec +laquelle il m'annonçait une pareille détermination; et +qu'allez-vous faire?</p> + +<p>—Je ne sais, répondit-il d'un air indifférent; peut-être +de la littérature. C'est une voie encore plus large +que l'autre; ou plutôt c'est un champ ouvert où l'on peut +entrer de toutes parts. Cela convient à mon impatience +et à ma paresse. Il ne faut qu'un jour pour se placer au +premier rang; et quand l'heure d'une grande révolution +sonnera, les partis sauront reconnaître dans les lettres, +bien mieux que dans le barreau, les hommes qui leur +conviennent.</p> + +<p>Comme il disait cela, je vis passer dans une glace une +figure qui me sembla être celle de Paul Arsène; mais, +avant que j'eusse tourné la tête pour m'en assurer, elle +avait disparu.</p> + +<p>«Et quelle partie choisirez-vous dans les lettres? +demandai-je à Horace.</p> + +<p>—Vers, prose, roman, théâtre, critique, polémique, +satire, poëme, tonte forme est à mon choix, et je n'en +vois aucune qui m'effraie.</p> + +<p>—La forme bien, mais le fond?</p> + +<p>—Le fond déborde, répondit-il, et la forme est le vase +étroit où il faut que j'apprenne à contenir mes pensées. +Soyez tranquille, vous verrez bientôt que cette oisiveté +qui vous effraie couve quelque chose. Il y a des abîmes +sous l'eau qui dort.»</p> + +<p>Mes yeux, flottant autour de moi, retrouvèrent de nouveau +Paul Arsène, mais dans un accoutrement inusité. +Cette fois sa chemise était fort blanche et assez fine; il +avait un tablier blanc, et pour achever la métamorphose, +il portait un plateau chargé de tasses.</p> + +<p>«Voilà, dit Horace, dont les yeux avaient suivi la +même direction que les miens, un garçon qui ressemble +effroyablement au Masaccio.»</p> + +<p>Quoiqu'il eût coupé ses longs cheveux et sa petite +moustache, il m'était impossible de douter un seul instant +que ce ne fût le Masaccio en personne. J'eus le +coeur affreusement serré, et faisant un effort, j'appelai le +garçon.</p> + +<p>«<i>Voilà, Monsieur!</i> répondit-il aussitôt; et, s'approchant +de nous, sans le moindre embarras, il nous présenta +le café.</p> + +<p>—Est-il possible! Arsène? m'écriai-je, vous avez pris +ce parti?</p> + +<p>—En attendant un meilleur, répondit-il, et je ne m'en +trouve pas mal.</p> + +<p>—Mais vous n'avez pas un instant de reste pour dessiner? +lui dis-je, sachant bien que c'était la seule objection +qui pût l'émouvoir.</p> + +<p>—Oh! cela, c'est un malheur! mais il est pour moi +seul, répondit-il, ne me blâmez pas, Monsieur. Ma +vieille tante va mourir, et je veux faire venir mes soeurs +ici; car, voyez-vous quand on a tâté de ce coquin de +Paris, on ne peut plus s'en aller vivre en province. Au +moins ici j'entendrai parler d'art et de peinture aux jeunes +étudiants: et quand M. Delacroix exposera, je pourrai +m'esquiver une heure pour aller voir ses tableaux. +Est-ce que les arts vont périr, parce que Paul Arsène ne +s'en mêle plus? Il n'y a que les tasses qui menacent ruine, +ajouta-t-il gaiement en retenant le plateau prêt à s'échapper +de sa main encore mal exercée.</p> + +<p>—Ah çà, Paul Arsène, s'écria Horace en éclatant de +rire, ou vous êtes un petit juif, ou vous êtes amoureux +de la belle madame Poisson.»</p> + +<p>Il fit cette plaisanterie, selon son habitude, avec si peu +de précaution, que madame Poisson, dont le comptoir +était tout près, l'entendit et rougit jusqu'au blanc des +yeux. Arsène devint pâle comme la mort et laissa tomber +le plateau; M. Poisson accourut au bruit, donna un +coup d'oeil au dégât, et alla au comptoir pour l'inscrire +sur un livre <i>ad hoc</i>. Le garçon de café est comptable de +tout ce qu'il casse. En voyant l'émotion de sa femme, +nous entendîmes le patron lui dire d'une voix âpre:</p> + +<p>«Vous serez donc toujours prête à sauter et à crier +au moindre bruit? Vous avez des nerfs de marquise.»</p> + +<p>Madame Poisson détourna la tête et ferma les yeux, +comme si la vue de cet homme lui eût fait horreur. Ce +petit drame bourgeois se passa en trois minutes; Horace +n'y fit aucune attention: mais ce fut pour moi comme +un trait de lumière.</p> + +<p>L'intérêt sincère et profond que j'éprouvais pour le +pauvre Masaccio me fit souvent retourner au café Poisson; +j'y fis de plus longues séances que de coutume, et +j'y augmentai ma consommation, afin de ne point éveiller +désagréablement l'attention du maître, qui me parut +jaloux et brutal. Mais quoique je m'attendisse sans cesse +à voir quelque tragédie dans ce ménage, il se passa plus +d'un mois sans que l'ordre farouche en parût troublé. +Arsène remplissait ses fonctions de valet avec une rare +activité, une propreté irréprochable, une politesse +brusque et de bonne humeur qui captivait la bienveillance +de tous les habitués et jusqu'à celle de son rude +patron.</p> + +<p>«Vous le connaissez?» me dit un jour ce dernier en +voyant que je causais un pou longuement avec lui. Arsène +m'avait recommandé de ne point dire qu'il eût été +artiste, de peur de lui aliéner la confiance de son maître, +et conformément aux instructions qu'il m'avait données, +je répondis que je l'avais vu dans un restaurant où on le +regrettait beaucoup.</p> + +<p>«C'est un excellent sujet, me répondit M. Poisson; +parfaitement honnête, point causeur, point donneur, +point ivrogne, toujours content, toujours prêt. Mon établissement +a beaucoup gagné depuis qu'il est à mon service. +Eh bien! Monsieur, croiriez-vous que madame +Poisson, qui est d'une faiblesse et d'une indulgence absurdes +avec tous ces gaillards-là, ne peut point souffrir +ce pauvre Arsène!»</p> + +<p>M. Poisson parlait ainsi debout, à deux pas de ma +petite table, le coude appuyé, majestueusement sur la +face externe du comptoir d'acajou où sa femme trônait +d'un air aussi ennuyé qu'une reine véritable. La figure +ronde et rouge de l'époux sortait de sa chemise à jabot +de mousseline, et son embonpoint débordait un pantalon +de nankin ridiculement tendu sur ses flancs énormes. +Horace l'avait surnommé le Minautore. Tandis qu'il déplorait +l'injustice de sa femme envers ce pauvre Arsène, +je crus voir un imperceptible sourire errer sur les lèvres +de celle-ci. Mais elle ne répliqua pas un mot, et lorsque +je voulus continuer cette conversation avec elle, elle me +répondit avec un calme imperturbable:</p> + +<p>«Que voulez-vous, Monsieur? ces gens-là (elle parlait +des garçons de café en général) sont les fléaux de +notre existence. Ils ont des manières si brutales et si +peu d'attachement! Ils tiennent à la maison et jamais +aux personnes. Mon chat vaut mieux, il tient à la maison +et à moi.»</p> + +<p>Et parlant ainsi d'une voix douce et traînante, elle +passait sa main de neige sur le dos tigré du magnifique +angora qui se jouait adroitement parmi les porcelaines +du comptoir.</p> + +<p>Madame Poisson ne manquait point d'esprit, et je remarquai +souvent qu'elle lisait de bons romans. Comme +habitué, j'avais acheté le droit de causer avec elle, et +mes manières respectueuses inspiraient toute confiance +au mari. Je lui fis souvent compliment du choix de ses +lectures; jamais je n'avais vu entre ses mains un seul de +ces ouvrages grivois et à demi obscènes qui font les délires +de la petite bourgeoisie. Un jour qu'elle terminait +<i>Manon Lescaut</i>, je vis une larme rouler sur sa joue, et +je l'abordai en lui disant que c'était le plus beau roman +du coeur qui eût été fait en France. Elle s'écria:</p> + +<p>«Oh! oui, Monsieur! c'est du moins le plus beau que +j'aie lu. Ah! perfide Manon! sublime Desgrieux!» et ses +regards tombèrent sur Arsène, qui déposait de l'argent +dans sa sébile; fut-ce par hasard ou par entraînement? +il était difficile de prononcer. Jamais Arsène ne levait +les yeux sur elle; il circulait des tables au comptoir avec +une tranquillité qui aurait dérouté le plus fin observateur.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI.</h3> + +<p>Peu à peu Horace, avait daigné faire attention à la +beauté et aux bonnes manières de Laure: c'était le petit +nom que M. Poisson donnait à sa femme.</p> + +<p>«Si <i>cela</i> était né sur un trône, disait-il souvent en la +regardant, la terre entière serait prosternée devant une +telle majesté.</p> + +<p>—A quoi bon un trône? lui répondis-je; la beauté est +par elle-même une royauté véritable.</p> + +<p>—Ce qui la distingue pour moi des autres teneuses de +comptoir, reprenait-il, c'est cette dignité froide, si différente +de leurs agaceries coquettes. En général, elles +vous vendent leurs regards pour un verre d'eau sucrée; +c'est à vous ôter la soif pour toujours. Mais celle-ci est, +au milieu des hommages grossiers qui l'environnent, une +perle fine dans le fumier; elle inspire vraiment une sorte +de respect. Si j'étais sûr qu'elle ne fût pas bête, j'aurais +presque envie d'en devenir amoureux.»</p> + +<p>La vue de plusieurs jeunes gens qui, chaque jour, +s'évertuaient à fixer l'attention de la belle limonadière, +et qui eussent vraiment fait des folies pour elle, acheva +de piquer l'amour-propre d'Horace; mais il ne convenait +pas à tant d'orgueil de suivre la même route que ces +naïfs admirateurs. Il ne voulait pas être confondu dans +ce cortège: il lui fallait, disait-il, emporter la place d'assaut +au nez des assiégeants. Il médita ses moyens, et +jeta un soir une lettre passionnée sur le comptoir; puis +il resta jusqu'au lendemain sans se montrer, pensant que +cet air occupé, découragé ou dédaigneux, expliqué ensuite +par lui selon la circonstance, ferait un bon effet, +par contraste avec l'obsession de ses rivaux.</p> + +<p>J'avais consenti à m'intéresser à cette folie, persuadé +intérieurement qu'elle servirait de leçon à la naissante +fatuité d'Horace, et qu'il en serait pour ses frais d'éloquence +épistolaire. Le lendemain je fus occupé plus que +de coutume, et nous nous donnâmes rendez-vous le soir +au café Poisson. La dame n'était pas à son comptoir: +Arsène remplissait à lui seul les fonctions de maître et +de valet, et il était si affairé, qu'à toutes nos questions +il ne répondit qu'un «je ne sais pas» jeté en courant +d'un air d'indifférence. M. Poisson ne paraissant pas davantage, +nous allions prendre le parti de nous retirer +sans rien savoir, lorsque Laravinière, le <i>président des +bousingots</i>, entra bruyamment au milieu de sa joyeuse +phalange.</p> + +<p>J'ai lu quelque part une définition assez étendue de +l'<i>étudiant</i>, qui n'est certainement pas faite sans talent, +mais qui ne m'a point paru exacte. L'étudiant y est trop +rabaissé, je dirai plus, trop dégradé; il y joue un rôle +bas et grossier qui vraiment n'est pas le sien. L'étudiant +a plus de travers et de ridicules que de vices; et quand +il en a, ce sont des vices si peu enracinés, qu'il lui suffit +d'avoir subi ses examens et repassé le seuil du toit paternel, +pour devenir calme, positif, rangé; trop positif +la plupart du temps, car les vices de l'étudiant sont ceux +de la société tout entière, d'une société où l'adolescence +est livrée à une éducation à la fois superficielle et pédantesque, +qui développe en elle l'outrecuidance et la +vanité; où la jeunesse est abandonnée, sans règle et +sans frein, à tous les désordres qu'engendre le scepticisme, +où l'âge viril rentre immédiatement après dans +la sphère des égoïsmes rivaux et des luttes difficiles. +Mais si les étudiants étaient aussi pervertis qu'on nous +les montre, l'avenir de la France serait étrangement +compromis.</p> + +<p>Il faut bien vite excuser l'écrivain que je blâme, en +reconnaissant combien il est difficile, pour ne pas dire +impossible, de résumer en un seul type une classe aussi +nombreuse que celle des étudiants. Eh quoi! c'est la +jeunesse lettrée en masse que vous voulez nous faire +connaître dans une simple effigie? Mais que de nuances +infinies dans cette population d'enfants à demi hommes +que Paris voit sans cesse se renouveler, comme des aliments +hétérogènes, dans le vaste estomac du quartier +latin! Il y a autant de classes d'étudiants qu'il y a de +classes rivales et diverses dans la bourgeoisie. Haïssez +la bourgeoisie encroûtée qui, maîtresse de toutes les +forces de l'État, en fait un misérable trafic; mais ne +condamnez pas la jeune bourgeoisie qui sent de généreux +instincts se développer et grandir en elle. En plusieurs +circonstances de notre histoire moderne, cette +jeunesse s'est montrée brave et franchement républicaine. +En 1830, elle s'est encore interposée entre le +peuple et les ministres déchus de la restauration, menacés +jusque dans l'enceinte où se prononçait leur jugement; +ç'a été son dernier jour de gloire.</p> + +<p>Depuis, on l'a tellement surveillée, maltraitée et découragée, +qu'elle n'a pu se montrer ouvertement. Néanmoins, +si l'amour de la justice, le sentiment de l'égalité +et l'enthousiasme pour les grands principes et les grands +dévouements de la révolution française ont encore un +foyer de vie autre que le foyer populaire, c'est dans +l'âme de cette jeune bourgeoisie qu'il faut aller le chercher. +C'est un feu qui la saisit et la consume rapidement, +j'en conviens. Quelques années de cette noble +exaltation que semble lui communiquer le pavé brûlant +de Paris, et puis l'ennui de la province, ou le despotisme +de la famille, ou l'influence des séductions sociales, +ont bientôt effacé jusqu'à la dernière trace du généreux +élan.</p> + +<p>Alors on rentre en soi-même, c'est-à-dire en soi seul, +on traite de folies de jeunesse les théories courageuses +qu'on a aimées et professées; on rougit d'avoir été fouriériste, +ou saint-simonien, ou révolutionnaire d'une manière +quelconque; on n'ose pas trop raconter quelles +motions audacieuses on a élevées ou soutenues dans les +<i>sociétés</i> politiques, et puis on s'étonne d'avoir souhaité +l'égalité dans toutes ses conséquences, d'avoir aimé le +peuple sans frayeur, d'avoir voté la loi de fraternité sans +amendement. Et au bout de peu d'années, c'est-à-dire +quand on est établi bien ou mal, qu'on soit juste-milieu, +légitimiste ou républicain, qu'on soit de la nuance des +<i>Débats</i>, de la <i>Gazette</i> ou du <i>National</i>, on inscrit sur +sa porte, sur son diplôme ou sur sa patente, qu'on n'a, +en aucun temps de sa vie, entendu porter atteinte à la +sacro-sainte propriété.</p> + +<p>Mais ceci est le procès à faire, je le répète, à la société +bourgeoise qui nous opprime. Ne faisons pas celui de la +jeunesse, car elle a été ce que la jeunesse, prise en masse +et mise en contact avec elle-même, est et sera toujours, +enthousiaste, romanesque et généreuse. Ce qu'il y a de +meilleur dans le bourgeois, c'est donc encore l'étudiant; +n'en doutez pas.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image4.png"></p> +<br> + +<p>Je n'entreprendrai pas de contredire dans le détail les +assertions de l'auteur, que j'incrimine sans aucune aigreur, +je vous jure. Il est possible qu'il soit mieux informé +des moeurs des étudiants que je ne puis l'être relativement +à ce qu'elles sont aujourd'hui; mais je dois en +conclure, ou que l'auteur s'est trompé, ou que les étudiants +ont bien changé; car j'ai vu des choses fort différentes.</p> + +<p>Ainsi, de mon temps, nous n'étions pas divisés en +deux espèces, l'une, appelée les <i>bambocheurs</i>, fort nombreuse, +qui passait son temps à la Chaumière, au cabaret, +au bal du Panthéon, criant, fumant, vociférant dans +une atmosphère infecte et hideuse; l'autre fort restreinte, +appelée les <i>piocheurs</i>, qui s'enfermait pour +vivre misérablement, et s'adonner à un travail matériel +dont le résultat était le crétinisme. Non! il y avait bien +des oisifs et des paresseux, voire des mauvais sujets et +des idiots; mais il y avait aussi un très-grand nombre +de jeunes gens actifs et intelligents, dont les moeurs +étaient chastes, les amours romanesques, et la vie +empreinte d'une sorte d'élégance et de poésie, au +sein de la médiocrité et même de la misère. Il est +vrai que ces jeunes gens avaient beaucoup d'amour-propre, +qu'ils perdaient beaucoup de temps, qu'ils s'amusaient +à tout autre chose qu'à leurs études, qu'ils +dépensaient plus d'argent qu'un dévouement vertueux à +la famille ne l'eût permis; enfin, qu'ils faisaient de la +politique et du socialisme avec plus d'ardeur que de raison, +et de la philosophie avec plus de sensibilité que de +science et de profondeur. Mais s'ils avaient, comme je +l'ai déjà confessé, des travers et des ridicules, il s'en faut +de beaucoup qu'ils fussent vicieux, et que leurs jours +s'écoulassent dans l'abrutissement, leurs nuits dans l'orgie. +En un mot, j'ai vu beaucoup plus d'étudiants dans +le genre d'Horace, que je n'en ai vu dans celui de l'<i>Étudiant</i> +esquissé par l'écrivain que j'ose ici contredire.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image5.png"></p> +<br> + +<p>Celui dont j'ai maintenant à vous faire le portrait, +Jean Laravinière, était un grand garçon de vingt-cinq +ans, leste comme un chamois et fort comme un taureau. +Ses parents ayant eu la coupable distraction de ne pas +le faire vacciner, il était largement sillonné par la petite-vérole, +ce qui était, pour son bonheur, un intarissable +sujet de plaisanteries comiques de sa part. Quoique +laide, sa figure était agréable, sa personne pleine d'originalité +comme son esprit. Il était aussi généreux qu'il +était brave, et ce n'était pas peu dire. Ses instincts de +<i>combativité</i>, comme nous disions en phrénologie, le +poussaient impétueusement dans toutes les bagarres, et +il y entraînait toujours une cohorte d'amis intrépides, +qu'il fanatisait par son sang-froid héroïque et sa gaieté +belliqueuse. Il s'était battu très-sérieusement en juillet; +plus tard, hélas! il se battit trop bien ailleurs.</p> + +<p>C'était un tapageur, un <i>bambocheur</i>, si vous voulez; +mais quel loyal caractère, et quel dévouement magnanime! +Il avait toute l'excentricité de son rôle, toute l'inconséquence +de son impétuosité, toute la crânerie de sa +position. Vous eussiez pu rire de lui; mais vous eussiez +été forcé de l'aimer. Il était si bon, si naïf dans ses convictions, +si dévoué à ses amis! Il était censé carabin, +mais il n'était réellement et ne voulait jamais être autre +chose qu'étudiant émeutier, <i>bousingot</i>, comme on disait +dans ce temps-là. Et comme c'est un mot historique qui +s'en va se perdre, si l'on n'y prend garde, je vais tâcher +de l'expliquer.</p> + +<p>Il y avait une classe d'étudiants, que nous autres (étudiants +un peu aristocratiques, je l'avoue) nous appelions, +sans dédain toutefois, <i>étudiants d'estaminet</i>. +Elle se composait invariablement de la plupart des étudiants +de première année, enfants fraîchement arrivés +de province, à qui Paris faisait tourner la tête, et qui +croyaient tout d'un coup se faire hommes en fumant à se +rendre malades, et en battant le pavé du matin au soir, +la casquette sur l'oreille; car l'étudiant de première année +a rarement un chapeau. Dès la seconde année, l'étudiant +en général devient plus grave et plus naturel. Il +est tout à fait retiré de ce genre de vie, à la troisième. +C'est alors qu'il va au parterre des Italiens, et qu'il commence +à s'habiller comme tout le monde. Mais un certain +nombre de jeunes gens reste attaché à ces habitudes +de flânerie, de billard, d'interminables fumeries à l'estaminet, +ou de promenade par bandes bruyantes au jardin +du Luxembourg. En un mot, ceux-là font, de la récréation +que les autres se permettent sobrement, le fond +et l'habitude de la vie. Il est tout naturel que leurs manières, +leurs idées, et jusqu'à leurs traits, au lieu de se +former, restent dans une sorte d'enfance vagabonde et +débraillée, dans laquelle il faut se garder de les encourager, +quoiqu'elle ait certainement ses douceurs et +même sa poésie. Ceux-là se trouvent toujours naturellement +tout portés aux émeutes. Les plus jeunes y vont +pourvoir, d'autres y vont pour agir; et, dans ce temps-là, +presque toujours tous s'y jetaient un instant et s'en +retiraient vite, après avoir donné et reçu quelques bons +coups. Cela ne changeait pas la face des affaires, et la +seule modification que ces tentatives aient apportée, +c'est un redoublement de frayeur chez les boutiquiers, +et de cruauté brutale chez les agents de police. Mais aucun +de ceux qui ont si légèrement troublé l'ordre public +dans ce temps-là ne doit rougir, à l'heure qu'il est, d'avoir +eu quelques jours de chaleureuse jeunesse. Quand +la jeunesse ne peut manifester ce qu'elle a de grand et +de courageux dans le coeur que par des attentats à la société, +il faut que la société soit bien mauvaise!</p> + +<p>On les appelait alors les <i>bousingots</i>, à cause du chapeau +marin de cuir verni qu'ils avaient adopté pour +signe de ralliement. Ils portèrent ensuite une coiffure +écarlate en forme de bonnet militaire, avec un velours +noir autour. Désignés encore à la police, et attaqués dans +la rue par les mouchards, ils adoptèrent le chapeau gris; +mais ils n'en furent pas moins traqués et maltraités. On +a beaucoup déclamé contre leur conduite; mais je ne +sache pas que le gouvernement ait pu justifier celle de +ses agents, véritables assassins qui en ont assommé un +bon nombre sans que le boutiquier en ait montré la +moindre indignation ou la moindre pitié.</p> + +<p>Le nom de <i>bousingots</i> leur resta. Lorsque le <i>Figaro</i>, +qui avait fait une opposition railleuse et mordante +sous la direction loyale de M. Delatouche, passa en +d'autres mains, et peu à peu changea de couleur, le nom +de bousingot devint un outrage; car il n'y eut sorte de +moqueries amères et injustes dont on ne s'efforçât de +le couvrir. Mais les vrais bousingots ne s'en émurent +point, et notre ami Laravinière conserva joyeusement +son surnom de <i>président des bousingots</i>, qu'il porta +jusqu'à sa mort, sans craindre ni mériter le ridicule ou +le mépris.</p> + +<p>Il était si recherché et si adoré de ses compagnons, +qu'on ne le voyait jamais marcher seul. Au milieu du +groupe ambulant qui chantait ou criait toujours autour +de lui, il s'élevait comme un pin robuste; et fier au sein +du taillis, ou comme la Calypso de Fénelon au milieu du +menu fretin de ses nymphes, ou enfin comme le jeune +Saül parmi les bergers d'Israël. (Il aimait mieux cette +comparaison.) On le reconnaissait de loin à son chapeau +gris pointu à larges bords, à sa barbe de chèvre, à ses +longs cheveux plats, à son énorme cravate rouge sur laquelle +tranchaient les énormes revers blancs de son gilet +<i>à la Marat</i>. Il portait généralement un habit bleu à longues +basques et à boutons de métal, un pantalon à larges +carreaux gris et noirs, et un lourd bâton de cormier +qu'il appelait son <i>frère Jean</i>, par souvenir du bâton de +la croix dont le frère Jean des Entommeures fit, selon +Rabelais, un si <i>horrificque</i> carnage des hommes d'armes +de Pichrocole. Ajoutez à cela un cigare gros comme +une bûche, sortant d'une moustache rousse à moitié +brûlée, une voix rauque qui s'était cassée, dans les premiers +jours d'août 1830, à détonner la <i>Marseillaise</i>, et +l'aplomb bienveillant d'un homme qui a embrassé plus +de cent fois Lafayette, mais qui n'en parle plus en 1831 +qu'en disant: <i>Mon pauvre ami</i>; et vous aurez au grand +complet Jean Laravinière, président des bousingots.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII.</h3> + +<p>—Vous demandez madame Poisson? dit-il à Horace, +qui n'accueillait pas trop bien en général sa familiarité. +Eh bien! vous ne verrez plus madame Poisson. Absente +par congé, madame Poisson. Pas mal fait. M. Poisson ne +la battra plus.</p> + +<p>—Si elle avait voulu me prendre pour son défenseur, +s'écria le petit Paulier, qui n'était guère plus gros qu'une +mouche, elle n'aurait pas été battue deux fois. Mais +enfin, puisque c'est le <i>président</i> qu'elle a honoré de sa +préférence....</p> + +<p>—Excusez! cela n'est pas vrai, répondit le président +des bousingots en élevant sa voix enrouée pour que tout +le monde l'entendît. A moi, Arsène, un verre de rhum! +j'ai la gorge en feu. J'ai besoin de me rafraîchir.</p> + +<p>Arsène vint lui verser du rhum, et resta debout près +de lui, le regardant attentivement avec une expression +indéfinissable.</p> + +<p>«Eh bien, mon pauvre Arsène, reprit Laravinière +sans lever les yeux sur lui et tout en dégustant son petit +verre: tu ne verras plus ta bourgeoise! Cela te fait plaisir +peut-être? Elle ne t'aimait guère, ta bourgeoise?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit Arsène de sa voix claire +et ferme; mais où diable peut-elle être?</p> + +<p>—Je te dis qu'elle est partie. <i>Partie</i>, entends-tu bien? +Cela veut dire qu'elle est où bon lui semble; qu'elle est +partout excepté ici.</p> + +<p>—Mais ne craignez-vous pas d'affliger ou d'offenser +beaucoup le mari en parlant si haut d'une pareille affaire? +dis-je en jetant les yeux vers la porte du fond, où +nous apparaissait ordinairement M. Poisson vingt fois +par heure.</p> + +<p>—Le citoyen Poisson n'est pas céans, répondit le +bousingot Louvet: nous venons de le rencontrer à l'entrée +de la Préfecture de police, où il va sans doute demander +des informations. Ah! dame, il cherche; il cherchera +longtemps. Cherche, Poisson, cherche! Apporte!</p> + +<p>—Pauvre bête! reprit un autre. Ça lui apprendra +qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre. Arsène? +à moi, du café!</p> + +<p>—Elle a bien fait! dit un troisième. Je ne l'aurais jamais +crue capable d'un pareil coup de tête, pourtant! +Elle avait l'air usé par le chagrin, cette pauvre femme! +A moi, Arsène, de la bière!»</p> + +<p>Arsène servait lestement tout le monde, et il venait +toujours se planter derrière Laravinière, comme s'il eût +attendu quelque chose.</p> + +<p>«Eh! qu'as-tu là à me regarder? lui dit Laravinière, +qui le voyait dans la glace.</p> + +<p>—J'attends pour vous verser un second petit verre, +répondit tranquillement Arsène.</p> + +<p>—Joli garçon, va! dit le président en lui tendant son +verre. Ton coeur comprend le mien. Ah! si tu avais pu +te poser ainsi en Hébé à la barricade de la rue Montorgueil, +l'année passée, à pareille époque! J'avais une si +abominable soif! Mais ce gamin-là ne songeait qu'à descendre +des gendarmes. Brave comme un lion, ce gamin-là! +Ta chemise n'était pas aussi blanche au'aujourd'hui, +hein? Rouge de sang et noire de poudre. Mais où diable +as-tu passé depuis?</p> + +<p>—Dis-nous donc plutôt où madame Poisson a passé la +nuit, puisque tu le sais? reprit Paulier.</p> + +<p>—Vous le savez? s'écria Horace le visage en feu.</p> + +<p>—Tiens! ça vous intéresse, vous? répondit Laravinière. +Ça vous intéresse diablement, à ce qu'il parait! +Eh bien! vous ne le saurez pas, soit dit sans vous lâcher; +car j'ai donné ma parole, et vous comprenez.</p> + +<p>—Je comprends, dit Horace avec amertume, que +vous voulez nous donner à entendre que c'est chez vous +que s'est retirée madame Poisson.</p> + +<p>—Chez moi! je le voudrais: ça supposerait que j'ai +un <i>chez moi</i>. Mais pas de mauvaises plaisanteries, s'il +vous plaît. Madame Poisson est une femme fort honnête, +et je suis sûr qu'elle n'ira jamais ni chez vous ni +chez moi.</p> + +<p>—Raconte-leur donc comment tu l'as aidée à se sauver? +dit Louvet en voyant avec quel intérêt nous cherchions +à deviner le sens de ses réticences.</p> + +<p>—Voilà! écoutez! répondit le président. Je peux bien +le dire: cela ne fait aucun tort à la dame. Ah! tu écoutes, +toi? ajouta-t-il en voyant Arsène toujours derrière +lui. Tu voudrais faire le capon, et redire cela à ton bourgeois.</p> + +<p>—Je ne sais pas seulement de quoi vous parlez, répondit +Arsène en s'asseyant sur une table vide et en ouvrant +un journal. Je suis là pour vous servir: si je suis +de trop, je m'en vas.</p> + +<p>—Non, non! reste, enfant de juillet! dit Laravinière. +Ce que j'ai à dire ne compromet personne.»</p> + +<p>C'était l'heure du dîner des habitants du quartier. Il +n'y avait dans le café que Laravinière, ses amis et nous. +Il commença son récit en ces termes:</p> + +<p>«Hier soir... je pourrais aussi bien dire ce matin +(car il était minuit passé, près d'une heure), je revenais +tout seul à mon gîte, c'était par le plus long. Je ne vous +dirai ni d'où je venais, ni en quel endroit je fis cette +rencontre; j'ai posé mes réserves à cet égard. Je voyais +marcher devant moi une vraie taille de guêpe, et cela +avait un air si <i>comme il faut</i>, cela avait la marche si +peu agaçante que nous connaissons, que j'ai hésité par +trois fois... Enfin, persuadé que ce ne pouvait être autre +chose qu'un <i>phalène</i>, je m'avance sur la même ligne; +mais je ne sais quoi de mystérieux et d'indéfinissable +(style choisi, mes enfants!) m'aurait empêché d'être +grossier, quand même la galanterie française ne serait +pas dans les moeurs de votre président.—Femme +charmante, lui dis-je, pourrait-on vous offrir le bras?—Elle +ne répond rien et ne tourne pas la tête. Cela m'étonne. +Ah bah! elle est peut-être sourde, cela s'est vu. +J'insiste. On me fait doubler le pas.—N'ayez donc pas +peur!—Ah!—-Un petit cri, et puis on s'appuie sur le +parapet.</p> + +<p>—Parapet? c'était sur le quai, dit Louvet.</p> + +<p>—J'ai dit parapet comme j'aurais dit borne, fenêtre, +muraille quelconque. N'importe! je la voyais trembler +comme une femme qui va s'évanouir. Je m'arrête, interdit. +Se moque-t-on de moi?—Mais, Mademoiselle, +n'ayez donc pas peur.—Ah! mon Dieu! c'est vous, +monsieur Laravinière?—Ah! mon Dieu! c'est vous, madame +Poisson? (Et voilà, un coup de théâtre!)—Je suis +bien aise de vous rencontrer, dit-elle d'un ton résolu. +Vous êtes un honnête homme, vous allez me conduire. +Je remets mon sort entre vos mains, je me lie à vous. Je +demande le secret.—Me voilà, Madame, prêt à passer +l'eau et le feu pour vous et avec vous. Elle prend mon +bras.—Je pourrais vous prier de ne pas me suivre, et je +suis sûre que vous n'insisteriez pas; mais j'aime mieux +me confier à vous. Mon honneur sera en bonnes mains; +vous ne le trahirez pas.»</p> + +<p>«J'étends la main, elle y met la sienne. Voilà la tête +qui me tourne un peu, mais c'est égal. J'offre mon bras +comme un marquis, et sans me permettre une seule +question, je l'accompagne...</p> + +<p>—Où, demanda Horace impatient.</p> + +<p>—Où bon lui semble, répondit Laravinière. Chemin +faisant:—Je quitte M. Poisson pour toujours, me répondit-elle; +mais je ne le quitte pas pour me mal conduire. +Je n'ai pas d'amant, Monsieur; je vous jure devant +Dieu, qui veille sur moi, puisqu'il vous a envoyé +vers moi en ce moment, que je n'en ai pas et n'en veux +pas avoir. Je me soustrais à de mauvais traitements, +et voilà tout. J'ai un asile, chez une amie, chez une +femme honnête et bonne; je vais vivre de mon travail. +Ne venez pas me voir; il faut que je me tienne dans une +grande réserve après une pareille fuite; mais gardez-moi +un souvenir amical, et croyez que je n'oublierai jamais... +Nouvelle poignée de main; adieu solennel, éternel peut-être, +et puis, bonsoir, plus personne. Je sais où elle est, +mais je ne sais chez qui, ni avec qui. Je ne chercherai +pas à le savoir, et je ne mettrai personne sur la voie de +le découvrir. C'est égal, je n'en ai pas dormi de la nuit +et me voilà amoureux comme une bête! À quoi cela me +servira-t-il?</p> + +<p>—Et vous croyez, dit Horace ému, qu'elle n'a pas +d'amant, qu'elle est chez une femme, qu'elle...</p> + +<p>—Ah! je ne crois rien, je ne sais rien, et peu m'importe! +Elle s'est emparée de moi. Me voilà forcé de tenir +ce que j'ai promis, puisqu'on m'a subjugué. Ces diables +de femmes! Arsène, du rhum! l'orateur est fatigué.»</p> + +<p>Je regardai Arsène: son visage ne trahissait pas la +moindre émotion. Je cessai de croire à son amour pour +madame Poisson; mais, en voyant l'agitation d'Horace, +je commençai à penser que le sien prenait un caractère +sérieux. Nous nous séparâmes à la rue Gît-le-Coeur. Je +rentrai accablé de fatigue. J'avais passé la nuit précédente +auprès d'un ami malade, et je n'étais pas revenu +chez moi de la journée.</p> + +<p>Quoique j'eusse vu briller de la lumière derrière mes +fenêtres, je fus tenté de croire qu'il n'y avait personne +chez moi, à la lenteur qu'Eugénie mit à me recevoir. +Ce ne fut qu'au troisième coup de sonnette qu'elle se +décida à ouvrir la porte, après m'avoir bien regardé et +interrogé par le guichet.</p> + +<p>«Vous avez donc bien peur? lui dis-je en entrant.</p> + +<p>—Très-peur, me répondit-elle; j'ai mes raisons pour +cela. Mais puisque vous voilà, je suis tranquille.»</p> + +<p>Ce début m'inquiéta beaucoup. «Qu'est-il donc arrivé? +m'écriai-je.</p> + +<p>—Rien que de fort agréable, répondit-elle en souriant, +et j'espère que vous ne me désavouerez pas; j'ai, +en votre absence, disposé de votre chambre.</p> + +<p>—De ma chambre! grand Dieu! et moi qui ne me suis +pas couché la nuit dernière! Mais pourquoi donc? et que +veut dire cet air de mystère?</p> + +<p>—Chut! ne faites pas de bruit! dit Eugénie en mettant +sa main sur ma bouche. Votre chambre est habitée +par quelqu'un qui a plus besoin de sommeil et de repos +que vous.</p> + +<p>—Voilà une étrange invasion! Tout ce que vous faites +est bien, mon Eugénie, mais enfin...</p> + +<p>—Mais enfin, mon ami, vous allez vous retirer de +suite, et demander à votre ami Horace ou à quelque +autre (vous n'en manquerez pas) de vous céder la moitié +de sa chambre pour une nuit.</p> + +<p>—Mais vous me direz au moins pour qui je fais ce sacrifice?</p> + +<p>—Pour une amie à moi, qui est venue me demander +un refuge dans une circonstance désespérée.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! m'écriai-je, un accouchement dans +ma chambre! Au diable le butor à qui je dois cet enfant-là!</p> + +<p>—Non, non! rien de pareil! dit Eugénie en rougissant. +Mais parlez donc plus bas, il n'y a point là d'affaire +d'amour proprement dite; c'est un roman tout à fait +pur et platonique. Mais, allez-vous-en.</p> + +<p>—Ah ça, c'est donc une princesse enlevée pour qui +vous prenez tant de précautions respectueuses?</p> + +<p>—Non; mais c'est une femme comme moi, et elle a +bien droit à quelque respect de votre part.</p> + +<p>—Et vous ne me direz pas même son nom?</p> + +<p>—A quoi bon ce soir? Nous verrons demain ce qu'on +peut vous confier.</p> + +<p>—Et, c'est une femme?... dis-je avec un grand embarras.</p> + +<p>—Vous en doutez?» répondit Eugénie en éclatant de +rire.</p> + +<p>Elle me poussa vers la porte, et j'obéis machinalement. +Elle me rendit ma lumière, et me reconduisit jusqu'au +palier d'un air affectueux et enjoué, puis elle rentra, +et je l'entendis fermer la porte à double tour, ainsi +qu'une barre que j'y avais fait poser pour plus de sécurité +quand je laissais Eugénie seule, le soir, dans ma +mansarde.</p> + +<p>Quand je fus au bas de l'escalier, je fus pris d'un vertige. +Je ne suis point jaloux de ma nature, et d'ailleurs, +jamais ma douce et sincère compagne ne m'avait donné +le moindre sujet de méfiance. J'avais pour elle plus que +de l'amour, j'avais une estime sans bornes pour son +caractère, une foi absolue en sa parole. Malgré tout cela, +je fus saisi d'une sorte de délire, et ne pus jamais me +résoudre à descendre le dernier étage. Je remontai vingt +fois jusqu'à ma porte; je redescendis autant de fois l'escalier. +Le plus profond silence régnait dans ma mansarde +et dans toute la maison. Plus je combattais ma folie, plus +elle s'emparait de mon cerveau. Une sueur froide coulait +de mon front. Je pensai plusieurs fois à enfoncer la +porte: malgré la serrure et la barre de fer, je crois que +j'en aurais eu la force dans ce moment-là; mais la +crainte d'épouvanter et d'offenser Eugénie par cette violence +et l'outrage d'un tel soupçon, m'empêchèrent de +céder à la tentation. Si Horace m'eût vu ainsi, il m'aurait +pris en pitié ou raillé amèrement. Après tout ce que +je lui avais dit pour combattre les instincts de jalousie et +de despotisme qu'il laissait percer dans ses théories de +l'amour, j'étais d'un ridicule achevé.</p> + +<p>Je ne pus néanmoins prendre sur moi de sortir de la +maison. Je songeai bien à passer la nuit à me promener +sur le quai; mais la maison avait une porte de derrière +sur la rue <i>Gît-le-Coeur</i>, et pendant que j'en ferais le +tour, on pouvait sortir d'un côté ou de l'autre. Une fois +que j'aurais franchi la porte principale, soit que le portier +fut prévenu, soit qu'il allât se coucher, j'étais sur +de ne pas pouvoir rentrer passé minuit. Les portiers sont +fort inhumains envers les étudiants, et le mien était des +plus intraitables. Au diable l'hôtesse inconnue et sa réputation +compromise! pensai-je; et ne pouvant renoncer +à garder mon trésor à vue, ne pouvant plus résister à la +fatigue, je me couchai sur la natte de paille dans l'embrasure +de ma porte, et je finis par m'y endormir.</p> + +<p>Heureusement nous demeurions au dernier étage de la +maison, et la seule chambre qui donnât sur notre palier +n'était pas louée. Je ne courais pas risque d'être surpris +dans cette ridicule situation par des voisins médisants.</p> + +<p>Je ne dormis ni longtemps ni paisiblement, comme on +peut croire. Le froid du matin m'éveilla de bonne heure. +J'étais brisé, je fumai pour me ranimer, et quand, vers +six heures, j'entendis ouvrir la porte de la maison, je +sonnai à la mienne. Il me fallut encore attendre et encore +subir l'examen du guichet. Enfin il me fut permis +de rentrer.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! dit Eugénie en frottant ses yeux +appesantis par un sommeil meilleur que le mien. Vous +me paraissez changé! Pauvre Théophile! vous avez donc +été bien mal couché chez votre ami Horace?</p> + +<p>—On ne peut pas plus mal, répondis-je, un lit très dur. +Et votre hôte, est-il enfin parti?</p> + +<p>—Mon hôte!» dit-elle avec un étonnement si candide +que je me sentis pénétré de honte.</p> + +<p>Quand on est coupable, on a rarement l'esprit de se +repentir à temps. Je sentis le dépit me gagner, et n'ayant +rien à dire qui eût le sens commun, je posai ma canne +un peu brusquement sur la table, et je jetai mon chapeau +avec humeur sur une chaise: il roula par terre, je lui +donnai un grand coup de pied; j'avais besoin de briser +quelque chose.</p> + +<p>Eugénie, qui ne m'avait jamais vu ainsi, resta stupéfaite: +elle ramassa mon chapeau en silence, me regarda +fixement, et devina enfin ma souffrance, en voyant +l'altération profonde de mes traits. Elle étouffa un soupir, +retint une larme, et entra doucement dans ma +chambre à coucher, dont elle referma la porte sur elle +avec soin. C'était là qu'était le personnage mystérieux. +Je n'osais plus, je ne voulais plus douter, et, malgré +moi, je doutais encore. Les pensées injustes, quand nous +leur laissons prendre le dessus, s'emparent tellement de +nous, qu'elles dominent encore notre imagination alors +que la raison et la conscience protestent contre elles. +J'étais au supplice; je marchais avec agitation dans mon +cabinet, m'arrêtant à chaque tour devant cette porte fatale, +avec un sentiment voisin de la rage. Les minutes +me semblaient des siècles.</p> + +<p>Enfin la porte se rouvrit, et une femme vêtue à la +hâte, les cheveux encore dans le désordre du sommeil et +le corps enveloppé d'un grand châle, s'avança vers moi, +pâle et tremblante. Je reculai de surprise, c'était madame +Poisson.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII.</h3> + +<p>Elle s'inclina devant moi, presque jusqu'à mettre un +genou en terre; et dans cette attitude douloureuse, avec +sa pâleur, ses cheveux épars, et ses beaux bras nus sortant +de son châle écarlate, elle eût désarmé un tigre; +mais j'étais si heureux de voir Eugénie justifiée, que +j'eusse accueilli mon affreuse portière avec autant de +courtoisie que la belle Laure. Je la relevai, je la fis asseoir, +je lui demandai pardon d'être rentré si matin, n'osant +pas encore demander pardon, ni même jeter un regard +à ma pauvre maîtresse.</p> + +<p>«Je suis bien malheureuse et bien coupable envers +vous, me dit Laure encore tout émue. J'ai failli amener +un chagrin dans votre intérieur. C'est ma faute, j'aurais +dû vous prévenir, j'aurais dû refuser la généreuse hospitalité +d'Eugénie. Ah! Monsieur, ne faites de reproche +qu'à moi: Eugénie est un ange. Elle vous aime comme +vous le méritez, comme je voudrais avoir été aimée, ne +fût-ce qu'un jour dans ma vie. Elle vous dira tout, Monsieur; +elle vous racontera mes malheurs et ma faute, ma +faute, qui n'est pas celle que vous croyez, mais qui est +plus grave mille fois, et dont je ferai pénitence toute +ma vie.»</p> + +<p>Les larmes lui coupèrent la parole. Je pris ses deux +mains avec attendrissement. Je ne sais ce que je lui dis +pour la rassurer et la consoler; mais elle y parut sensible, +et, m'entraînant vers Eugénie, elle hâta avec une +grâce toute féminine l'explosion de mon remords et le +pardon de ma chère compagne. Je le reçus à genoux. +Pour toute réponse, celle-ci attira Laure dans mes bras, +et me dit: «Soyez son frère, et promettez-moi de la protéger +et de l'assister comme si elle était ma soeur et la +vôtre. Voyez que je ne suis pas jalouse, moi! Et pourtant +combien elle est plus belle, plus instruite, et plus faite +que moi pour vous tourner la tête!»</p> + +<p>Le déjeuner, modeste comme à l'ordinaire, mais plein +de cordialité et même d'un enjouement attendri, fut +suivi des arrangements que prit Eugénie pour installer +Laure dans l'appartement qui donnait sur notre palier, +et que le portier n'avait pu mettre encore à sa disposition, +quoique à mon insu il fût retenu à cet effet depuis +plusieurs jours. Tandis que notre nouvelle voisine +s'établissait avec une certaine lenteur mélancolique dans +ce mystérieux asile, sous le nom de mademoiselle Moriat +(c'était le nom de famille d'Eugénie, qui la faisait +passer pour sa soeur), ma compagne revint me donner +les éclaircissements dont j'avais besoin pour la secourir.</p> + +<p>«Vous avez de l'amitié pour le Masaccio? me dit-elle +pour commencer; vous vous intéressez à son sort? +et vous aimerez d'autant mieux Laure, qu'elle est plus +chère à Paul Arsène?</p> + +<p>—Quoi! Eugénie, m'écriai-je, vous sauriez les secrets +du Masaccio? Ces secrets, impénétrables pour moi, il +vous les aurait confiés?»</p> + +<p>Eugénie rougit et sourit. Elle savait tout depuis longtemps. +Tandis que le Masaccio faisait son portrait, elle +avait su lui inspirer une confiance extraordinaire. Lui, +si réservé, et même si mystérieux, il avait été dominé +par la bonté sérieuse et la discrète obligeance d'Eugénie. +Et puis l'homme du peuple, méfiant et fier avec moi, +avait ouvert fraternellement son coeur à la fille du peuple: +c'était légitime.</p> + +<p>Eugénie avait promis le secret; elle l'avait religieusement +gardé. Elle me fit subir un interrogatoire très-judicieux +et très-fin, et quand elle se fut assurée que ma +curiosité n'était fondée que sur un intérêt sincère et dévoué +pour son protégé, elle m'apprit beaucoup de choses; +à savoir: primo, que madame Poisson n'était pas madame +Poisson, mais bien une jeune ouvrière née dans +la même ville de province et dans la même rue que le +petit Masaccio. Celui-ci avait eu pour elle, presque dès +l'enfance, une passion romanesque et tout à fait malheureuse; +car la belle Marthe, encore enfant elle-même, s'était +laissé séduire et enlever par M. Poisson, alors commis +voyageur, qui était venu avec elle dresser la tente +de son café à la grille du Luxembourg, comptant sans +doute sur la beauté d'une telle enseigne pour achalander +son établissement. Cette secrète pensée n'empêchait pas +M. Poisson d'être fort jaloux, et, à la moindre apparence, +il s'emportait contre Marthe, et la rendait fort +malheureuse. On assurait même dans le quartier qu'il +l'avait souvent frappée.</p> + +<p>En second lieu, Eugénie m'apprit que Paul Arsène, +ayant un soir, contrairement à ses habitudes de sobriété, +cédé à la tentation de boire un verre de bière, était entré, +il y avait environ trois mois, au café Poisson; que +là, ayant reconnu dans cette belle dame vêtue de blanc +et coiffée de ses beaux cheveux noirs, en châtelaine du +moyen âge, la pauvre Marthe, ses premières, ses uniques +amours, il avait failli se trouver mal. Marthe lui avait fait +signe de ne pas lui parler, parce que le surveillant farouche +était là; mais elle avait trouvé moyen, en lui rendant +la monnaie de sa pièce de cinq francs, de lui glisser +un billet ainsi conçu:</p> + +<p>«Mon pauvre Arsène, si tu ne méprises pas trop ta +payse, viens causer avec elle demain. C'est le jour de +garde de M. Poisson. J'ai besoin de parler de mon pays +et de mon bonheur passé.»</p> + +<p>«Certes, continua Eugénie, Arsène fut exact au rendez-vous. +Il en sortit plus amoureux que jamais. Il avait +trouvé Marthe embellie par sa pâleur, et ennoblie par +son chagrin. Et puis, comme elle avait lu beaucoup de +romans à son comptoir, et même quelquefois des livres +plus sérieux, elle avait acquis un beau langage et toutes +sortes d'idées qu'elle n'avait pas auparavant. D'ailleurs, +elle lui confiait ses malheurs, son repentir, son désir de +quitter la position honteuse et misérable que son séducteur +lui avait faite, et Arsène se figurait que les devoirs +de la charité chrétienne et de l'amitié fraternelle l'enchaînaient +seuls désormais à sa compatriote. Il ne cessa +de rôder autour d'elle, sans toutefois éveiller les soupçons +du jaloux, et il parvint à causer avec Marthe toutes +les fois que M. Poisson s'absentait. Marthe était bien décidée +à quitter son tyran; mais ce n'était pas, disait-elle, +pour changer de honte qu'elle voulait s'affranchir. +Elle chargeait Arsène de lui trouver une condition où +elle pût vivre honnêtement de son travail, soit comme +femme de charge chez de riches particuliers, soit comme +demoiselle de comptoir dans un magasin de nouveautés, +etc.; mais toutes les conditions que Paul envisageait +pour elle lui semblaient indignes de celle qu'il aimait. Il +voulait lui trouver une position à la fois honorable, aisée +et libre: ce n'était pas facile. C'est alors qu'il a conçu et +exécuté le projet de quitter les arts et de reprendre une +industrie quelconque, fût-ce la domesticité. Il s'est dit +que sa tante allait bientôt mourir, qu'il ferait venir ses +soeurs à Paris, qu'il les établirait comme ouvrières en +chambre avec Marthe, et qu'il les soutiendrait toutes les +trois tant qu'elles ne seraient pas mises dans un bon train +d'affaires, sauf à ne jamais reprendre la peinture, si ses +avances et leur travail ne suffisaient pas pour les faire +vivre dans l'aisance. C'est ainsi que Paul a sacrifié la +passion de l'art à celle du dévouement, et son avenir à +son amour.</p> + +<p>«Ne trouvant pas d'emploi plus lucratif pour le moment +que celui de garçon de café, il s'est fait garçon de café, +et il a justement choisi le café de M. Poisson, où il a pu +concerter l'enlèvement de Marthe, et où il compte rester +encore quelque temps pour détourner les soupçons. Car +la tante Henriette est morte, les soeurs d'Arsène sont en +route, et je m'étais chargée de veiller à leur établissement +dans une maison honnête: celle-ci est propre et +bien habitée. L'appartement à côté du nôtre se compose +de deux petites pièces; il coûte cent francs de loyer. Ces +demoiselles y seront fort bien. Nous leur prêterons le +linge et les meubles dont elles auront besoin en attendant +qu'elles aient pu se les procurer, et cela ne tardera +pas; car Paul, depuis deux mois qu'il gagne de l'argent, +a déjà su acheter une espèce de mobilier assez gentil qui +était là-haut dans votre grenier et à votre insu. Enfin, +avant-hier soir, tandis que vous étiez auprès de votre +malade, Laure, ou, pour mieux dire, Marthe, puisque +c'est son véritable nom, a pris son grand courage, +et au coup de minuit, pendant que M. Poisson +était de garde, elle est partie avec Arsène, qui devait l'amener +ici, et retourner bien vite à la maison avant que +son patron fût rentré; mais à peine avaient-ils fait trente +pas, qu'ils ont cru voir de la lumière à l'entre-sol de +M. Poisson, et ils ont délibéré s'ils ne rentreraient pas +bien vite. Alors Marthe, prenant son parti avec désespoir, +a forcé Arsène à rentrer et s'est mise à descendre +à toutes jambes la rue de Tournon, comptant sur la légèreté +de sa course et sur la protection du ciel pour +échapper seule aux dangers de la nuit. Elle a été suivie +par un homme sur les quais; mais il s'est trouvé par +bonheur que cet homme était votre camarade Laravinière, +qui lui a promis le secret et qui l'a amenée jusqu'ici. +Arsène est venu nous voir en courant ce matin. Le +pauvre garçon était censé faire une commission à l'autre +bout de Paris. Il était si baigné de sueur, si haletant, si +ému, que nous avons cru qu'il s'évanouirait en haut de +l'escalier. Enfin, en cinq minutes de conversation, il +nous a appris que leur frayeur au moment de la fuite +n'était qu'une fausse alerte, que M. Poisson n'était rentré +qu'au jour, et qu'au milieu de son trouble et de sa fureur, +il n'avait pas le moindre soupçon de la complicité +d'Arsène.</p> + +<p>—Et maintenant, dis-je à Eugénie, qu'ont-ils à craindre +de M. Poisson? Aucune poursuite légale, puisqu'il n'est +pas marié avec Marthe?</p> + +<p>—Non, mais quelque violence dans le premier feu de +la colère. Comme c'est un homme grossier, livré à toutes +ses passions, incapable d'un véritable attachement, il se +sera bientôt consolé avec une nouvelle maîtresse. Marthe, +qui le connaît bien, dit que si l'on peut tenir sa demeure +secrète pendant un mois tout au plus, il n'y aura plus +rien à craindre ensuite.</p> + +<p>—Si je comprends bien le rôle que vous m'avez réservé +dans tout ceci, repris-je, c'est: <i>primo</i>, de vous +laisser disposer de tout ce qui est à nous pour assister +nos infortunées voisines; <i>secundo</i>, d'avoir toujours +derrière la porte une grosse canne au service des épaules +de M. Poisson, en cas d'attaque. Eh bien, voici, <i>primo</i>, +un terme de ma rente que j'ai touché hier, et dont tu +feras, comme de coutume, l'emploi que tu jugeras convenable; +<i>secundo</i>, voilà un assez bon rotin que je vais +placer en sentinelle.»</p> + +<p>Cela fait, j'allai me jeter sur mon lit, où je tombai, à +la lettre, endormi avant d'avoir pu achever de me déshabiller.</p> + +<p>Je fus réveillé au bout de deux heures par Horace:—Que +diable se passe-t-il chez toi? me dit-il. Avant d'ouvrir, +on parlemente au guichet, on chuchote derrière la +porte, on cache quelqu'un dans la cuisine, ou dans le +bûcher, ou dans l'armoire, je ne sais où; et, quand je +passe, on me rit au nez. Qui est-ce qu'on mystifie? Est-ce +toi ou moi?</p> + +<p>A mon tour, je me mis à rire. Je fis ma toilette, et +j'allai prendre ma place au conseil délibératif que Marthe +et Eugénie tenaient ensemble dans la cuisine. Je fus +d'avis qu'il fallait se fier à Horace, ainsi qu'au petit +nombre d'amis que j'avais l'habitude de recevoir. En remettant +le secret de Marthe à leur honneur et à leur +prudence, on avait beaucoup plus de chances de sécurité +qu'en essayant de le leur cacher. Il était impossible qu'ils +ne le découvrissent pas, quand même Marthe s'astreindrait +à ne jamais passer de sa chambre dans la nôtre, et +quand même je consignerais tous mes amis chez le portier. +La consigne serait toujours violée; et il ne fallait +qu'une porte entr'ouverte, une minute durant, pour que +quelqu'un de nos jeunes gens entrevit et reconnut la belle +Laure. Je commençai donc le chapitre des confidences +solennelles par Horace, tout en lui cachant, ainsi que je +le fis, à l'égard des autres, l'intérêt qu'Arsène portait à +Laure, la part qu'il avait prise à son évasion, et jusqu'à +leur ancienne connaissance. Laure, désormais redevenue +Marthe, fut, pour Horace et pour tous nos amis, une +amie d'enfance d'Eugénie, qui se garda bien de dire +qu'elle ne la connaissait que depuis deux jours. Elle +seule fut censée lui avoir offert une retraite et la couvrir +de sa protection. Son chaperonnage était assez respectable; +tous mes amis professaient à bon droit pour Eugénie +une haute estime, et je ne me vantai jamais, comme +on peut le croire, de mon ridicule accès de jalousie.</p> + +<p>Cependant Eugénie ne me le pardonna pas aussi aisément +que je m'en étais flatté. Je puis même dire qu'elle +ne me l'a jamais pardonné. Quoiqu'elle fit, j'en suis convaincu, +tous ses efforts pour l'oublier, elle y a toujours +pensé avec amertume. Combien de fois ne me l'a-t-elle +pas fait sentir, en niant énergiquement que l'amour d'un +homme fût à la hauteur de celui d'une femme!—Le +meilleur, le plus dévoué, le plus fidèle de tous, sera toujours +prêt, disait-elle, à se méfier de celle qui s'est donnée +à lui. Il l'outragera, sinon par des actes, du moins par la +pensée. L'homme a pris sur nous dans la société un droit +tout matériel; aussi toute notre fidélité, souvent tout +notre amour, se résument pour lui dans un fait. Quant à +nous, qui n'exerçons qu'une domination morale, nous +nous en rapportons plus à des preuves morales qu'à des +apparences. Dans nos jalousies, nous sommes capables +de récuser le témoignage de nos yeux; et quand vous +faites un serment, nous nous en rapportons à votre parole +comme si elle était infaillible. Mais la nôtre est-elle +donc moins sacrée? Pourquoi avez-vous fait de votre honneur +et du nôtre deux choses si différentes? Vous frémiriez +de colère si un homme vous disait que vous mentez. +Et pourtant vous vous nourrissez de méfiance, et vous +nous entourez de précautions qui prouvent que vous +doutez de nous. A celui que des années de chasteté et de +sincérité devraient rassurer à jamais, il suffit d'une petite +circonstance inusitée, d'une parole obscure, d'un +geste, d'une porte ouverte ou fermée, pour que toute +confiance soit détruite en un instant.</p> + +<p>Elle adressait tous ces beaux sermons à Horace, qui +avait l'habitude de se poser pour l'avenir en Othello; +mais, en effet, c'était sur mon coeur que retombaient ces +coups acérés. «Où diable prend-elle tout ce qu'elle dit? +observait Horace. Mon cher, tu la laisses trop aller <i>au +prêche</i> de la salle Taitbout.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX.</h3> + +<p>La situation de Paul Arsène à l'égard de Marthe était +des plus étranges. Soit qu'il n'eût jamais osé lui exprimer +son amour, soit qu'elle n'eût pas voulu le comprendre, +ils en étaient restés, comme au premier jour, dans +les termes d'une amitié fraternelle. Marthe ignorait le +dévouement de ce jeune homme; elle ne savait pas à +quelles espérances il avait dû renoncer pour s'attacher +à son sort. Il ne lui avait pas caché qu'il eût étudié la +peinture; mais il ne lui avait pas dit de quelles admirables +facultés la nature l'avait doué à cet égard; et +d'ailleurs il attribuait son renoncement à la nécessité de +faire venir ses soeurs et de les soutenir. Marthe ne possédait +rien, et n'avait rien voulu emporter de chez +M. Poisson. Elle comptait travailler, et les avances qu'elle +acceptait, elle ne les attribuait qu'à Eugénie. Elle n'eût +pas fui, appuyée sur le bras d'Arsène, si elle eût cru lui +devoir d'autres services que de simples démarches auprès +d'Eugénie, et un asile auprès de ses soeurs, qu'elle +comptait bien indemniser en payant sa part des dépenses. +En se dévouant ainsi, Paul avait brûlé ses vaisseaux, et +il s'était ôté le droit de lui jamais dire: «Voilà ce que +j'ai fait pour vous;» car, dans l'apparence, il n'avait fait +pour elle que ce qui est permis à la plus simple amitié.</p> + +<p>Le pauvre enfant était si accablé d'ouvrage, et tenu +de si près par son patron, qu'il ne put aller recevoir ses +soeurs à la diligence. Marthe ne sortait pas, dans la crainte +d'être rencontrée par quelqu'un qui pût mettre M. Poisson +sur ses traces. Nous nous chargeâmes, Eugénie et +moi, d'aller aider au débarquement de Louison et de +Suzanne, nos futures voisines. Louison, l'aînée, était une +beauté de village, un peu virago, ayant la voix haute, +l'humeur chatouilleuse et l'habitude du commandement. +Elle avait contracté cette habitude chez sa vieille tante +infirme, qui l'écoutait comme un oracle, et lui laissait la +gouverne de cinq ou six apprenties couturières, parmi +lesquelles la jeune soeur Suzon n'était qu'une puissance +secondaire, une sorte de ministre dirigeant les travaux, +mais obéissant à la soeur aînée, sans appel. Aussi Louison +avait-elle des airs de reine, et l'insatiable besoin de +régner qui dévore les souverains.</p> + +<p>Suzanne, sans être belle, était agréable et d'une organisation +plus distinguée que celle de Louise. Il était facile +de voir qu'elle était capable de comprendre tout ce que +Louise ne comprendrait jamais. Mais Louise était, au-dessus +et autour d'elle, comme une cloche de plomb, pour +l'empêcher de se répandre au dehors et d'en recevoir +quelque influence.</p> + +<p>Elles accueillirent nos avances, l'une avec surprise et +timidité, l'autre avec une raideur un peu brutale. Elles +n'avaient aucune idée de la vie de Paris, et ne concevaient +pas qu'il pût y avoir pour Arsène un empêchement +impérieux de venir à leur rencontre. Elles remercièrent +Eugénie d'un air préoccupé, Louise répétant à tout propos: +«C'est toujours bien désagréable que Paul ne soit pas là!</p> + +<p>Et Suzanne ajoutant, d'un ton de consternation:</p> + +<p>—C'est-il drôle que Paul ne soit pas venu!»</p> + +<p>Il faut avouer que, venant pour la première fois de +leur vie de faire un assez long voyage en diligence, se +voyant aux prises avec les douaniers pour l'examen de +leurs malles, ne sachant tout ce que signifiait ce bruit de +voyageurs partants et arrivants, de chevaux qu'on attelait +et dételait, d'employés, de facteurs et de commissionnaires, +il était assez naturel qu'elles perdissent la +tête et ressentissent un peu de fatigue, d'humeur et +d'effroi. Elles s'humanisèrent en voyant que je venais à +leur secours, que je veillais à leurs paquets, et que je +réglais leurs comptes avec le bureau. A peine se virent-elles +installées dans un fiacre avec leurs effets, leurs innombrables +corbeilles et cartons (car elles avaient, suivant +l'habitude des campagnards, traîné une foule d'objets +dont le port surpassait la valeur), que Louison fourra la +main jusqu'au coude dans son cabas, en criant: «Attendez, +Monsieur; attendez que je vous paie! Qu'est-ce +que vous avez donné pour nous à la diligence? Attendez +donc!»</p> + +<p>Elle ne concevait pas que je ne me fisse pas rembourser +immédiatement l'argent que je venais de tirer de ma +poche pour elles; et ce trait de grandeur, que j'étais loin +d'apprécier moi-même, commença à me gagner leur considération.</p> + +<p>Nous montâmes dans un cabriolet de place, Eugénie +et moi, afin de nous trouver en même temps qu'elles à la +porte de notre domicile commun.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! quelle grande maison! s'écrièrent-elles +en la toisant de l'oeil; elle est si haute, qu'on n'en +voit pas le faîte.»</p> + +<p>Elle leur sembla bien plus haute lorsqu'il fallut monter +les quatre-vingt-douze marches qui nous séparaient +du sol. Dès le second étage, elles montrèrent de la surprise; +au troisième, elles firent de grands éclats de rire; +au quatrième, elles étaient furieuses; au cinquième, +elles déclarèrent qu'elles ne pourraient jamais demeurer +dans une pareille lanterne. Louise, découragée, s'assit +sur la dernière marche en disant:—«En voilà-t-il une +horreur de pays!»</p> + +<p>Suzanne, qui conservait plus d'envie de se moquer +que de s'emporter, ajouta: «Ça sera commode, hein? +de descendre et de remonter ça quinze fois par jour! Il +y a de quoi se casser le cou.»</p> + +<p>Eugénie les introduisit tout de suite dans leur appartement. +Elles le trouvèrent petit et bas. Une pièce donnait +sur le prolongement de mon balcon. Louise s'y +avança, et se rejetant aussitôt en arrière, se laissa tomber +sur une chaise.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, ça me donne le vertige; +il me semble que je suis sur la pointe de notre +clocher.»</p> + +<p>Nous voulûmes les faire souper. Eugénie avait préparé +un petit repas dans mon appartement, comptant, à ce +moment-là, leur présenter Marthe.</p> + +<p>«Vous avez bien de la bonté, monsieur et madame, +dit Louison en jetant un coup d'oeil prohibitif à Suzanne; +mais nous n'avons pas faim.»</p> + +<p>Elle avait l'air désespéré; Suzanne s'était hâtée de défaire +les malles et de ranger les effets, comme si c'était +la chose la plus pressée du monde.</p> + +<p>«Ah ça! pourquoi donc trois lits? fit observer tout +à coup Louise. Paul va donc demeurer avec nous? A la +bonne heure!</p> + +<p>—Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous, +lui répondis-je. Mais vous aurez une payse, une ancienne +amie, qu'il voulait vous présenter lui-même...</p> + +<p>—Tiens! qui donc ça? Nous n'avons pas grand'payse +ici, que je sache. Comment donc qu'il ne nous en a rien +marqué dans ses lettres?...</p> + +<p>—Il avait à vous dire là-dessus beaucoup de choses +qu'il vous expliquera lui-même. En attendant, il m'a +chargé de vous la présenter. Elle demeure déjà ici, et, +pour le moment, elle apprête votre souper. Voulez-vous +que je vous l'amène?</p> + +<p>—Nous irons bien la voir nous-mêmes, répondit Louison, +dont la curiosité était fortement éveillée; où donc +est-ce qu'elle est, cette payse?»</p> + +<p>Elle me suivit avec empressement.</p> + +<p>«Tiens! c'est la Marton, cria-t-elle d'une voix âpre +en reconnaissant la belle Marthe. Comment vous en va, +Marton? Vous êtes donc veuve, que vous allez demeurer +avec nous? Vous avez fait une vilaine chose, pas moins, +de vous <i>ensauver</i> avec ce monsieur qui vous a <i>soulevée</i> +à votre père. Mais enfin on dit que vous vous êtes mariée +avec lui, et à tout péché miséricorde!»</p> + +<p>Marthe rougit, pâlit, et perdit contenance. Elle ne s'était +pas attendue à un pareil accueil. La pauvre femme +avait oublié ses anciennes compagnes, comme Arsène +avait oublié ses soeurs. Le mal du pays fait cet effet-là +à tout le monde: il transforme les objets de nos souvenirs +en idéalités poétiques, dont les qualités grandissent +à nos yeux, tandis que les défauts s'adoucissent toujours +avec le temps et l'absence, et vont jusqu'à s'effacer dans +notre imagination.</p> + +<p>Et puis, lorsque Marthe avait quitté le pays cinq ans +auparavant, Louise et Suzanne n'étaient que des enfants +sans réflexion sur quoi que ce soit. Maintenant c'étaient +deux dragons de vertu, principalement l'aînée, qui avait +tout l'orgueil d'une beauté célèbre à deux lieues à la +ronde et toute l'intolérance d'une sagesse incontestée. +En quittant le terroir où elles brillaient de tout leur éclat, +ces deux plantes sauvages devaient nécessairement (Arsène +ne l'avait pas prévu) perdre beaucoup de leur +charme et de leur valeur. Au village elles donnaient le +bon exemple, rattachaient à des habitudes de labeur et +de sagesse les jeunes filles de leur entourage. A Paris, +leur mérite devait être enfoui, leurs préceptes inutiles, +leur exemple inaperçu; et les qualités nécessaires à leur +nouvelle position, la bonté, la raison, la charité fraternelle, +elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les +avoir.</p> + +<p>Il était bien tard pour faire ces réflexions. Le premier +mouvement de Marthe avait été de s'élancer dans les bras +de la soeur d'Arsène, le second fut d'attendre ses premières +démonstrations, le troisième fut de se renfermer +dans un juste sentiment de réserve et de fierté; mais +une douleur profonde se trahissait sur son visage pâli, +et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.</p> + +<p>Je lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement, +je la fis asseoir à table; puis je forçai Louise de s'asseoir +auprès d'elle.</p> + +<p>—Vous n'avez le droit de lui faire ni questions ni reproches, +dis-je à cette dernière d'un ton ferme qui l'étonna +et la domina tout d'un coup; elle a l'estime de +votre frère et la nôtre. Elle a été malheureuse, le malheur +commande le respect aux âmes honnêtes. Quand +vous aurez refait connaissance avec elle, vous l'aimerez, +et vous ne lui parlerez jamais du passé.</p> + +<p>Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue. +Suzanne, qui l'avait suivie par derrière, cédant à +l'impulsion de son coeur, se pencha vers Marthe pour +l'embrasser; mais un regard terrible de Louise, jeté en +dessous, paralysa son élan. Elle se borna à lui serrer la +main; et Eugénie, craignant que Marthe ne fût mal à +l'aise entre ses deux compatriotes, se plaça auprès d'elle, +affectant de lui témoigner plus d'amitié et d'égards +qu'aux autres. Ce repas fut triste et gêné. Soit par dépit, +soit que les mets ne fussent pas de son goût, Louison ne +touchait à rien. Enfin, Arsène arriva, et, après les premiers +embrassements, devinant, avec le sang-froid qu'il +possédait au plus haut degré, ce qui se passait entre nous +tous, il emmena ses deux soeurs dans une chambre, et +resta plus d'une heure enfermé avec elles.</p> + +<p>Au sortir de cette conférence, ils avaient tous le teint +animé. Mais l'influence de l'autorité fraternelle, si peu +contestée dans les moeurs du peuple de province, avait +maté la résistance de Louise. Suzanne, qui ne manquait +pas de finesse, voyant dans Arsène un utile contre-poids +à l'autorité de sa soeur, n'était pas fâchée, je crois, de +changer un peu de maître. Elle fit franchement des amitiés +à Marthe, tandis que Louise l'accablait de politesses +affectées très-maladroites et presque blessantes.</p> + +<p>Arsène les envoya coucher presque aussitôt.</p> + +<p>«Nous attendrons madame Poisson, dit Louise sans +se douter qu'elle enfonçait un nouveau poignard dans le +coeur de Marthe en l'appelant ainsi.</p> + +<p>—Marthe n'a pas voyagé, répondit le Masaccio froidement; +elle n'est pas condamnée à dormir avant d'en +voir envie. Vous autres, qui êtes fatiguées, il faut aller +vous reposer.»</p> + +<p>Elles obéirent, et, quand elles furent sorties:</p> + +<p>«Je vous supplie de pardonner à mes soeurs, dit-il à +Marthe, certains préjugés de province qu'elles auront +bientôt perdus, je vous en réponds.</p> + +<p>—N'appelez point cela des préjugés, répondit Marthe. +Elles ont raison de me mépriser: j'ai commis une faute +honteuse. Je me suis livrée à un homme que je devais +bientôt haïr, et qui n'était pas fait pour être aimé. Vos +soeurs ne sont scandalisées que parce que mon choix +était indigne. Si je m'étais fait enlever par un homme +comme vous, Arsène, je trouverais de l'indulgence, et +peut-être de l'estime dans tous les coeurs. Vous voyez +bien que tous ceux qui approchent d'Eugénie la respectent. +On la considère comme la femme de votre ami, +quoiqu'elle ne se soit jamais fait passer pour telle; et +moi, quoique je prisse le titre d'épouse, tout le monde +sentait que je ne l'étais point. En voyant quel maître farouche +je m'étais donné, personne n'a cru que l'amour +pût m'avoir jetée dans l'abîme.»</p> + +<p>En parlant ainsi, elle pleurait amèrement, et sa douleur, +trop longtemps contenue, brisait sa poitrine.</p> + +<p>Arsène étouffa des sanglots prêts à lui échapper.</p> + +<p>«Personne n'a jamais dit ni pensé de mal de vous, +s'écria-t-il; quant à moi, je saurai bien faire partager à +mes soeurs le respect que j'ai pour vous.</p> + +<p>—Du respect! Est-il possible que vous me respectiez, +vous! Vous ne croyez donc pas que je me sois vendu?</p> + +<p>—Non! non! s'écria Paul avec force, je crois que vous +avez aimé cet homme haïssable; et où est donc le crime? +Vous ne l'avez pas connu, vous avez cru à son amour; +vous avez été trompée comme tant d'autres. Ah! Monsieur, +ajouta-t-il en s'adressant à moi, vous ne pensez +pas non plus que Marthe ait jamais pu se vendre, n'est-ce +pas?»</p> + +<p>J'étais un peu gêné dans ma réponse. Depuis quelques +jours que nous connaissions la situation de Marthe à l'égard +de M. Poisson, nous nous étions déjà demandé plusieurs +fois, Horace et moi, comment une créature si belle +et si intelligente avait pu s'éprendre du <i>Minotaure</i>. +Parfois nous nous étions dit que cet homme, si lourd et +si grossier, avait pu avoir, quelques années auparavant, +de la jeunesse et une certaine beauté; que ce profil de +Vitellius, maintenant odieux, pouvait avoir eu du caractère +avant l'invasion subite et désordonnée de l'embonpoint. +Mais parfois aussi nous nous étions arrêtés à l'idée +que des bijoux et des promesses, l'appât des parures et +l'espoir d'une vie nonchalante avaient enivré cette enfant +avant que l'intelligence et le coeur fussent développés en +elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien +ressembler à celle de toutes les filles séduites que les +besoins de la vanité et les suggestions de la paresse précipitent +dans le mal.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image6.png"></p> +<br> + +<p>Malgré mon empressement à la rassurer, Marthe vit +ce qui se passait en moi. Elle avait besoin de se justifier.</p> + +<p>«Écoutez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas +autant que je le parais. Mon père était un ouvrier pauvre +et chagrin, qui cherchait dans le vin, comme tant d'autres, +l'oubli de ses maux et de ses inquiétudes. Vous ne +savez pas ce que c'est que le peuple, Monsieur! non, +vous ne le savez pas! C'est dans le peuple qu'il y a les +plus grandes vertus et les plus grands vices. Il y a là des +hommes comme lui (et elle posait sa main sur le bras +d'Arsène), et il y a aussi des hommes dont la vie semble +livrée à l'esprit du mal. Une fureur sombre les dévore, +un désespoir profond de leur condition alimente en eux +une rage continuelle. Mon père était de ceux-là. Il se +plaignait sans cesse, avec des jurements et des imprécations, +de l'inégalité des fortunes et de l'injustice du sort, +Il n'était pas né paresseux; mais il l'était devenu par découragement, +et la misère régnait chez nous. Mon enfance +s'est écoulée entre deux souffrances alternatives: +tantôt une compassion douloureuse pour mes parents +infortunés, tantôt une terreur profonde devant les emportements +et les délires de mon père. Le grabat où nous +reposions était à peu près notre seule propriété: tous les +jours d'avides créanciers nous le disputaient. Ma mère +mourut jeune par suite des mauvais traitements de son +mari. J'étais alors enfant. Je sentis vivement sa perte, +quoique j'eusse été la victime sur laquelle elle reportait +les outrages et les coups dont elle était abreuvée. Mais il +ne me vint pas dans l'idée d'insulter à sa mémoire et de +me réjouir de l'espèce de liberté que sa mort me procurait. +Je mettais toutes ses injustices sur le compte de la +misère, aussi bien les siennes que celles de mon père. +La misère était l'unique ennemi, mais l'ennemi commun, +terrible, odieux, que, dès les premiers jours de ma vie, +je fus habituée à détester et à craindre.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image7.png"></p> +<br> + + +<p>«Ma mère, en dépit de tout, était laborieuse et me forçait +à l'être. Quand je fus seule et abandonnée à tous mes +penchants, je cédai à celui qui domine l'enfance: je +tombai dans la paresse. Je voyais à peine mon père; il +partait le matin avant que je fusse éveillée, et ne rentrait +que tard le soir lorsque j'étais couchée. Il travaillait vite +et bien; mais à peine avait-il touché quelque argent, +qu'il allait le boire; et lorsqu'il revenait ivre au milieu +de la nuit, ébranlant le pavé sous son pas inégal et pesant, +vociférant des paroles obscènes sur un ton qui ressemblait +à un rugissement plutôt qu'à un chant, je m'éveillais +baignée d'une sueur froide et les cheveux dressés +d'épouvante. Je me cachais au fond de mon lit, et des +heures entières s'écoulaient ainsi, moi n'osant respirer, +lui marchant avec agitation et parlant tout seul dans le +délire; quelquefois s'armant d'une chaise ou d'un bâton, +et frappant sur les murs et même sur mon lit, parce qu'il +se croyait poursuivi et attaqué par des ennemis imaginaires. +Je me gardais bien de lui parler; car une fois, du +vivant de ma mère, il avait voulu me tuer, pour me préserver, +disait-il, du malheur d'être pauvre. Depuis ce +temps, je me cachais à son approche; et souvent, pour +éviter d'être atteinte par les coups qu'il frappait au hasard +dans l'obscurité, je me glissais sous mon lit, et j'y +restais jusqu'au jour, à moitié nue, transie de peur et de +froid.</p> + +<p>«Dans ce temps-là, je courais souvent dans les prairies +qui entourent notre petite ville avec les enfants de mon +âge; nous y avons souvent joué ensemble, Arsène; et +vous savez bien que cette enfant, qui traînait toujours un +reste de soulier attaché par une ficelle, en guise de cothurne, +autour de la jambe, et qui avait tant de peine à +faire rentrer ses cheveux indisciplinés sous un lambeau +de bonnet, vous savez bien que cette enfant-là, craintive +et mélancolique jusque dans ses jeux, était aussi pure +et aussi peu vaine que vos soeurs. Mon seul crime, si +c'en est un quand on a une existence si malheureuse, +était de désirer, non la richesse, mais le calme et la douceur +de moeurs que procure l'aisance. Quand j'entrais +chez quelque bourgeois, et que je voyais la tranquillité +polie de sa famille, la propreté de ses enfants, l'élégante +simplicité de sa femme, tout mon idéal était de pouvoir +m'asseoir pour lire ou pour tricoter sur une chaise propre +dans un intérieur silencieux et paisible; et quand je +m'élevais jusqu'au rêve d'un tablier de taffetas noir, je +croyais avoir poussé l'ambition jusqu'à ses dernières limites. +J'appris, comme toutes les filles d'artisan, le travail +de l'aiguille; mais j'y fus toujours lente et maladroite. +La souffrance avait étiolé mes facultés actives; +je ne vivais que de rêverie, heureuse quand je n'étais +pas rudoyée, terrifiée et presque abrutie quand je l'étais.</p> + +<p>«Mais comment vous raconterai-je la principale et la +plus affreuse cause de ma faute? Le dois-je, Arsène, et +ne ferai-je pas mieux d'encourir un peu plus de blâme, +que de charger d'une si odieuse malédiction la tête de +mon père?</p> + +<p>—Il faut tout dire, répondit Arsène, ou plutôt je vais +le dire pour vous; car vous ne pouvez pas vous laisser +accuser d'un crime quand vous êtes innocente. Moi, je sais +tout, et je viens de le dire à mes soeurs, qui l'ignoraient +encore. Son père, dit-il en s'adressant à nous (pardonnez-lui, +mes amis; la misère est la cause de l'ivrognerie, et +l'ivrognerie est la cause de tous nos vices), ce malheureux +homme, avili, dégradé, privé de raison à coup sûr, +conçut pour sa fille une passion infâme, et cette passion +éclata précisément un jour où Marthe, ayant été remarquée +à la danse sans le savoir, par un commis voyageur, +avait excité le jalousie insensée de son père. Ce voyageur +avait été très-empressé auprès d'elle; il n'avait pas manqué, +comme ils font tous à l'égard des jeunes filles qu'ils +rencontrent dans les provinces, de lui parler d'amour et +d'enlèvement. Marthe l'avait à peine écouté. Dès la nuit +suivante il devait repartir, et la nuit suivante, au moment +où il repartait, il vit une femme échevelée courir sur ses +traces et s'élancer dans sa voiture. C'était Marthe qui +fuyait, nouvelle Béatrix, les violences sinistres d'un nouveau +Cenci. Elle aurait pu, direz-vous, prendre un autre +parti, chercher un refuge ailleurs, invoquer la protection +des lois; mais dans ce cas-là, il fallait déshonorer +son père, affronter la honte d'un de ces procès scandaleux +d'où l'innocent sort parfois aussi souillé dans l'opinion +que le coupable. Marthe crut avoir trouvé un ami, +un protecteur, un époux même; car le voyageur, voyant +sa simplicité d'enfant, lui avait parlé de mariage. Elle +crut pouvoir l'aimer par reconnaissance, et, même après +qu'il l'eut trompée, elle crut lui devoir encore une sorte +de gratitude.</p> + +<p>—Et puis, reprit Marthe, mes premiers pas dans la +vie avaient été marqués de scènes si terribles et de dangers +si affreux, que je n'avais plus le droit d'être si difficile. +J'avais changé de tyran. Mais le second, avec ses +jalousies et ses emportements, avait une sorte d'éducation +qui me le faisait paraître bien moins rude que le premier. +Tout est relatif. Cet homme, que vous trouvez si grossier, +et que moi-même j'ai trouvé tel à mesure que j'ai eu des +objets de comparaison autour de moi, me paraissait bon, +sincère, dans les commencements. La douceur exceptionnelle +que j'avais acquise dans une vie si contrainte et +si dure, encouragea et poussa rapidement à l'excès les +instincts despotiques de mon nouveau maître. Je les supportai +avec une résignation que n'auraient pas eue des +femmes mieux élevées. J'étais en quelque sorte blasée +sur les menaces et les injures. Je rêvais toujours l'indépendance, +mais je ne la croyais plus possible pour moi. +J'étais une âme brisée; je ne sentais plus en moi l'énergie +nécessaire à un effort quelconque, et sans l'amitié, +les conseils et l'aide d'Arsène, je ne l'aurais jamais eue. +Tout ce qui ressemblait à des offres d'amour, les simples +hommages de la galanterie, ne me causaient qu'effroi et +tristesse. Il me fallait plus qu'un amant, il me fallait un +ami: je l'ai trouvé, et maintenant je m'étonne d'avoir si +longtemps souffert sans espoir.</p> + +<p>—Et maintenant vous serez heureuse, lui dis-je; car +vous ne trouverez autour de vous que tendresse, dévouement +et déférence.</p> + +<p>—Oh! de votre part et de celle d'Eugénie, s'écria-t-elle +en se jetant au cou de ma compagne, j'y compte; et +quant à l'amitié de celui-ci, ajouta-t-elle en prenant la +tête d'Arsène entre ses deux mains, elle me fera tout +supporter.»</p> + +<p>Arsène rougit et pâlit tour à tour.</p> + +<p>«Mes soeurs vous respecteront, s'écria-t-il d'une voix +émue, ou bien...</p> + +<p>—Point de menaces, répondit-elle, oh! jamais de menaces +à cause de moi. Je les désarmerai, n'en doutez +pas; et si j'échoue, je subirai leur petite morgue. C'est si +peu de chose pour moi! cela me paraît un jeu d'enfant.</p> + +<p>Sois sans inquiétude, cher Arsène. Tu as voulu me sauver, +tu m'as sauvée en effet, et je te bénirai tous les jours +de ma vie.»</p> + +<p>Transporté d'amour et de joie, Arsène retourna au +café Poisson, et Marthe alla doucement prendre possession +de son petit lit auprès des deux soeurs, dont les vigoureux +ronflements couvrirent le bruit léger de ses pas.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X.</h3> + +<p>Les soeurs d'Arsène se radoucirent en effet. Après +quelques jours de fatigue, d'étonnement et d'incertitude, +elles parurent prendre leur parti et s'associer, sans arrière-pensée, +à la compagne qui leur était imposée. Il est +vrai que Marthe leur témoigna une obligeance qui allait +presque jusqu'à la soumission. Les bonnes manières +qu'elle avait su prendre, jointes à sa douceur naturelle +et à une sensibilité toujours éveillée et jamais trop expansive, +rendaient son commerce le plus aimable que j'aie, +jamais rencontré dans une femme. Il n'avait fallu que +deux ou trois jours pour inspirer à Eugénie et à moi une +amitié véritable pour elle. Sa politesse imposait à l'altière +Louison; et lorsque celle-ci éprouvait le besoin de lui +chercher noise, sa voix douce, ses paroles choisies, ses +intentions prévenantes calmaient ou tout au moins mataient +l'humeur querelleuse de la villageoise.</p> + +<p>De notre côté, nous faisions notre possible pour réconcilier +Louise et Suzanne avec ce Paris dont le premier +aspect les avait tant irritées. Elles s'étaient imaginé, au +fond de leur village, que Paris était un Eldorado où, relativement, +la misère était ce que l'on considère comme +richesse en province. Jusqu'à un certain point leur rêve +était bien réalisé, car lorsqu'elles allaient en fiacre (je +leur donnai deux ou trois fois ce plaisir luxueux), elles +se regardaient l'une l'autre d'un air ébahi, en disant: +«Nous ne nous gênons pas ici! nous roulons carrosse.» +Et puis, la vue des moindres boutiques leur causait des +éblouissements d'admiration. Le Luxembourg leur paraissait +un lieu enchanté. Mais si la vue des objets nouveaux +vint à bout de les distraire pendant quelques jours, +elles n'en firent pas moins de tristes retours sur leur +condition nouvelle, lorsqu'elles se retrouvèrent dans cette +petite chambre au cinquième où leur vie devait se renfermer. +Quelle différence, en effet, avec leur existence +provinciale! Plus d'air, plus de liberté, plus de causerie +sur la porte avec les voisines; plus d'intimité avec tous +les habitants de la rue; plus de promenade sur un petit +rempart planté de marronniers, avec toutes les jeunes +filles de l'endroit, après les journées de travail; plus de +danses champêtres le dimanche! Aussitôt qu'elles furent +installées au travail, elles virent bien qu'à Paris les jours +étaient trop courts pour la quantité des occupations nécessaires, +et que, si l'on gagnait le double de ce qu'on +gagne en province, il fallait aussi dépenser le double et +travailler le triple. Chacune de ces découvertes était pour +elles une surprise fâcheuse. Elles ne concevaient pas non +plus que la vertu des filles fût exposée à tant de dangers, +et qu'il ne fallût pas sortir seules le soir, ni aller danser +au bal public quand on voulait se respecter. «Ah! mon +Dieu! s'écriait Suzanne consternée, le monde est donc +bien méchant ici?»</p> + +<p>Mais cependant elles se soumirent, non sans murmure +intérieur. Arsène les tenait en respect par de fréquentes +exhortations, et elles ne manifestaient plus leur mécontentement +avec la sauvagerie du premier jour. Ce voisinage +de deux filles mal satisfaites et passablement malapprises +eût été assez désagréable, si le travail, remède +souverain à tous les maux quand il est proportionné à +nos forces, ne fût venu tout pacifier. Grâce aux petites +précautions qu'Eugénie avait prises d'avance, l'ouvrage +arrivait; et elle songeait sérieusement, voyant l'estime +et la confiance que lui témoignaient ses pratiques, à +monter un atelier de couturière. Marthe n'était pas fort +diligente, mais elle avait beaucoup de goût et d'invention. +Louison cousait rapidement et avec une solidité cyclopéenne. +Suzanne n'était pas maladroite. Eugénie ferait +les affaires, essaierait les robes, dirigerait les travaux, +et partagerait loyalement avec ses associées. Chacune, +étant intéressée au succès du <i>phalanstère</i>, travaillerait, +non à la tâche et sans conscience, comme font les ouvrières +à la journée, mais avec tout le zèle et l'attention +dont elle était susceptible. Cette grande idée souriait +assez aux soeurs d'Arsène; restait à savoir si le caractère +de Louison s'assouplirait assez pour rendre l'association +praticable. Habituée à commander, elle était bouleversée +de voir que cette fainéante de Marthe (comme elle l'appelait +tout bas dans l'oreille de sa soeur) avait plus de +génie qu'elle pour imaginer un ornement de manche, ou +agencer les parties délicates d'un corsage. Lorsque, fidèle +à ses traditions antédiluviennes, elle taillait à sa guise, +et qu'Eugénie venait bouleverser ses plans et détruire +toutes ses notions, la virago avait bien de la peine à ne +pas lui jeter sa chaise à la tête. Mais une douce parole +de Marthe et un malin sourire de Suzon faisaient rentrer +toute cette colère, et elle se contentait de mugir sourdement, +comme la mer après une tempête.</p> + +<p>Pendant qu'on faisait dans nos mansardes cet essai +important d'une vie nouvelle, Horace, retranché dans la +sienne, se livrait à des essais littéraires. Dès que je fus +un peu rendu à la liberté, j'allai le voir; car depuis plusieurs +jours j'étais privé de sa société. Je trouvai son +intérieur singulièrement changé. Il avait arrangé sa petite +chambre garnie avec une sorte d'affectation. Il avait +mis son couvre-pied sur sa table, afin de lui donner un +air de bureau. Il avait placé un de ses matelas dans l'embrasure +de la porte, afin d'intercepter les bruits du voisinage; +et de son rideau d'indienne, roulé autour de lui, +il s'était fait une robe de chambre, ou plutôt un manteau +de théâtre. Il était assis devant sa table, les coudes +en avant, la tête dans ses mains, la chevelure ébouriffée; +et quand j'ouvris la porte, vingt feuillets manuscrits, +soulevés par le courant d'air, voltigèrent autour de lui, +et s'abattirent de tous côtés, comme une volée d'oiseaux +effarouchés.</p> + +<p>Je courus après eux, et en les rassemblant j'y jetai un +regard indiscret. Tous portaient en tête des titres différents.</p> + +<p>«C'est un roman, m'écriai-je, cela s'appelle <i>la Malédiction</i>, +chapitre 1er! mais non, cela s'appelle <i>le Nouveau René</i>, +Ier chapitre... Eh non! voici <i>Une Déception</i>, +livre Ier. Ah! maintenant, cet autre, <i>le Dernier +Croyant</i>, Ière partie... Eh mais! voici des vers! un poème! +chant Ier, <i>la Fin du monde</i>. Ah! une ballade! <i>la Jolie +Fille du roi maure</i>, strophe 1ère; et sur cette autre +feuille, <i>la Création</i>, drame fantastique, scène 1ère; et +puis voici un vaudeville, Dieu me pardonne! <i>les Truands +philosophes</i>, acte 1er; et par ma foi! encore autre chose! +un pamphlet politique, page Ière. Mais si tout cela marche +de front, tu vas, mon cher Horace, faire invasion dans la +littérature.»</p> + +<p>Horace était furieux. Il se plaignit de ma curiosité, et, +m'arrachant des mains tous ces commencements, dont +aucun n'avait été poussé au delà d'une demi-page, il les +froissa, en fit une boule, et la jeta dans la cheminée.</p> + +<p>«Quoi! tant de rêves, tant de projets, tant de conceptions +entièrement abandonnées pour une plaisanterie? +lui dis-je.</p> + +<p>—Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, répondit-il, +je le veux bien! Causons, rions tant que tu +voudras; mais si tu me railles avant que mon char soit +lancé, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux au +galop.</p> + +<p>—Je m'en vais, je m'en vais, dis-je en reprenant mon +chapeau; je ne veux pas te déranger dans le moment +de l'inspiration.</p> + +<p>—Non, non, reste, dit-il en me retenant de force; +l'inspiration ne viendra pas aujourd'hui. Je suis stupide, +et tu viens à point pour me distraire de moi-même. Je +suis harassé, j'ai la tête brisée. Il y a trois nuits que je +n'ai dormi, et cinq jours que je n'ai pris l'air.</p> + +<p>—Eh bien, c'est un beau courage, et je t'en félicite. +Tu dois avoir quelque chose en train. Veux-tu me le +lire?</p> + +<p>—Moi! Je n'ai rien écrit. Pas une ligne de rédaction; +c'est une chose plus difficile que je ne croyais de se +mettre à barbouiller du papier. Vraiment, c'est rebutant. +Les sujets m'obsèdent. Quand je ferme les yeux, je +vois une armée, un monde de créations se peindre et +s'agiter dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux, +tout cela disparaît. J'avale des pintes de café, je fume +des pipes par douzaines, je me grise dans mon propre +enthousiasme; il me semble que je vais éclater comme +un volcan. Et quand je m'approche de cette table maudite, +la lave se fige et l'inspiration se refroidit. Pendant +le temps d'apprêter une feuille de papier et de tailler +ma plume, l'ennui me gagne; l'odeur de l'encre me donne +des nausées. Et puis cette horrible nécessité de traduire +par des mots et d'aligner en pattes de mouches des pensées +ardentes, vives, mobiles comme les rayons du soleil +teignant les nuages de l'air! Oh! c'est un métier, cela +aussi! Où fuir le métier, grand Dieu? Le métier me +poursuivra partout!</p> + +<p>—Vous avez donc la prétention, lui dis-je, de trouver +une manière d'exprimer votre pensée qui n'ait pas une +forme sensible? Je n'en connais pas.</p> + +<p>—Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime +abord, sans fatigue, mais sans effort, comme l'eau murmure +et comme le rossignol chante.</p> + +<p>—Le murmure de l'eau est produit par un travail, et +le chant du rossignol est un art. N'avez-vous jamais entendu +les jeunes oiseaux gazouiller d'une voix incertaine +et s'essayer difficilement à leurs premiers airs? Toute +expression précise d'idées, de sentiments, et même d'instincts, +exige une éducation. Avez-vous donc, dès le premier +essai, l'espoir d'écrire avec l'abondance et la facilité +que donne une longue pratique?»</p> + +<p>Horace prétendit que ce n'était ni la facilité ni l'abondance +qui lui manquaient, mais que le temps matériel +de tracer des caractères anéantissait toutes ses facultés. +Il mentait, et je lui offris de sténographier sous sa dictée, +tandis qu'il improviserait à haute voix. Il refusa, et pour +cause. Je savais bien qu'il pouvait rédiger une lettre +spirituelle et charmante au courant de la plume; mais +il me semblait bien que donner une forme tant soit peu +étendue et complète à une idée quelconque demandait +plus de patience et de travail. L'esprit d'Horace n'était +certes pas stérile; il avait raison de se plaindre du trop +d'activité de ses pensées et de la multitude de ses visions; +mais il manquait absolument de cette force d'élaboration +qui doit présider à l'emploi de la forme. Il ne savait pas +travailler; plus tard, j'appris qu'il ne savait pas souffrir.</p> + +<p>Et puis ce n'était pas là le principal obstacle. Je crois +que pour écrire il faut avoir une opinion arrêtée et raisonnée +sur le sujet qu'on traite, sans compter une certaine +somme d'autres idées également arrêtées pour appuyer +ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur +quoi que ce soit. Il improvisait ses convictions en causant, +à mesure qu'il les développait, et il le faisait d'une +façon assez brillante; aussi en changeait-il souvent, et +le Masaccio, en l'écoutant, avait coutume de répéter +entre ses dents cet axiome proverbial: «Les jours se +suivent et ne se ressemblent pas.»</p> + +<p>Pourvu qu'on se borne à des causeries, on peut occuper +et amuser ses auditeurs à ses risques et périls, en +usant de ce procédé. Mais quand on fait de la parole un +emploi plus solennel, il faut peut-être savoir un peu +mieux ce qu'on prétend dire et prouver. Horace n'était +pas embarrassé de le trouver dans une discussion; mais +ses opinions, auxquelles il ne croyait qu'au moment de +les émettre, ne pouvaient pas échauffer le fond de son +coeur, émouvoir son imagination, et opérer en lui ce travail +intérieur, mystérieux, puissant, qui a pour résultat +l'inspiration, comme l'oeuvre des cyclopes, qui était manifestée +par la flamme de l'Etna.</p> + +<p>A défaut de convictions générales, les sentiments particuliers +peuvent nous émouvoir et nous rendre éloquents; +c'est en général la puissance de la jeunesse. +Horace ne l'avait pas encore; et n'ayant ni ressenti les +émotions passionnées ni vu leurs effets dans la société; +en un mot, n'ayant appris ce qu'il savait que dans les +livres, il ne pouvait être poussé ni par une révélation +supérieure ni par un besoin généreux, au choix de tel ou +tel récit, de telle ou telle peinture. Comme il était riche +de fictions entassées dans son intelligence par la culture, +et toutes prêtes à être fécondées quand sa vie serait complétée, +il se croyait prêt à produire. Mais il ne pouvait +pas s'attacher à ces créations fugitives qui ne remuaient +pas son âme, et qui, à vrai dire, n'en sortaient pas, puisqu'elles +étaient le produit de certaines combinaisons de +la mémoire. Aussi manquaient-elles d'originalité, sous +quelque forme qu'il voulût les résoudre, et il le sentait; +car il était homme de goût, et son amour-propre n'avait +rien de sot. Alors il raturait, déchirait, recommençait, +et finissait par abandonner son oeuvre pour en essayer +une autre qui ne réussissait pas mieux.</p> + +<p>Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il +se trompait en l'attribuant au dégoût de la forme. La +forme était la seule richesse qu'il eût pu acquérir dès +lors avec de la patience et de la volonté; mais cela n'aurait +jamais suppléé à un certain fonds qui lui manquait +essentiellement, et sans lequel les oeuvres littéraires les +plus chatoyantes de métaphores, les plus chargées de +tours ingénieux et charmants, n'ont cependant aucune +valeur.</p> + +<p>Je lui avais bien souvent répété ces choses, mais sans +le convaincre. Après l'essai que, depuis plus d'un mois, +il s'obstinait à faire, il s'aveuglait encore. Il croyait que +le bouillonnement de son sang, l'impétuosité de sa jeunesse, +l'impatience fiévreuse de s'exprimer, étaient les +seuls obstacles à vaincre. Cependant, il avouait que tout +ce qu'il avait essayé prenait, au bout de dix lignes ou de +trois vers, une telle ressemblance avec les auteurs dont +il s'était nourri, qu'il rougissait de ne faire que des pastiches. +Il me montra quelques vers et quelques phrases +qui eussent pu être signés Lamartine, Victor Hugo, Paul +Courier, Charles Nodier, Balzac, voire Béranger, le plus +difficile de tous à imiter, à cause de sa manière nette et, +serrée; mais ces courts essais, qu'on aurait pu appeler +des fragments de fragments, n'eussent été, dans l'oeuvre +de ses modèles, que des appendices servant d'ornement +à des pensées individuelles, et cette individualité, Horace +ne l'avait pas. S'il voulait émettre l'idée, on était choqué +(et il l'était lui-même) du plagiat manifeste, car cette +idée n'était point à lui: elle était à eux; elle était à tout +le monde. Pour y mettre son cachet, il eût fallu qu'il la +portât dans sa conscience et dans son coeur, assez profondément +et assez longtemps pour qu'elle y subît une +modification particulière; car aucune intelligence n'est +identique à une autre intelligence, et les mêmes causes +ne produisent jamais les mêmes effets dans l'une et dans +l'autre; aussi plusieurs maîtres peuvent-ils s'essayer simultanément +à rendre un même fait ou un même sentiment, +à traiter un même sujet, sans le moindre danger +de se rencontrer. Mais pour qui n'a point subi cette cause, +pour qui n'a pas vu ce fait ni éprouvé ce sentiment par +lui-même, l'individualité, l'originalité, sont impossibles. +Aussi se passa-t-il bien des jours encore sans qu'Horace +fût plus avancé qu'à la première heure. Je dois dire qu'il +y usa en pure perte le peu de volonté qu'il avait amassée +pour sortir de l'inaction. Quand il fut harassé de fatigue, +abreuvé de dégoût, presque malade, il sortit de sa retraite, +et se répandit de nouveau au dehors, cherchant +des distractions et voulant même essayer, disait-il, des +passions, pour voir s'il réveillerait par là sa muse engourdie.</p> + +<p>Cette résolution me fit trembler pour lui. S'embarquer +sans but sur cette mer orageuse, sans aucune expérience +pour se préserver, c'est risquer plus qu'on ne pense. Il +s'était aventuré de même dans la carrière littéraire; mais +comme là il ne devait pas trouver de complice, le seul +désastre qu'il eût éprouvé, c'était un peu d'encre et de +temps perdu. Mais qu'allait-il devenir, aveugle lui-même, +sous la conduite de l'<i>aveugle dieu?</i></p> + +<p>Son naufrage ne fut pas aussi prompt que je le craignais. +En fait de passions, ne se perd pas qui veut. Horace +n'était point né passionné. Sa personnalité avait +pris de telles dimensions dans son cerveau, qu'aucune +tentation n'était digne de lui. Il lui eût fallu rencontrer +des êtres sublimes pour éveiller son enthousiasme; et, +en attendant, il se préférait, avec quelque raison, à tous +les êtres vulgaires avec lesquels il pouvait établir des +rapports. Il n'y avait pas à craindre qu'il risquât sa précieuse +santé avec des prostituées de bas étage. Il était +incapable de rabaisser son orgueil jusqu'à implorer celles +qui ne cèdent qu'à des offres considérables ou à des démonstrations +d'engouement qui raniment leur coeur éteint +et réveillent leur curiosité blasée. Il faisait profession +pour celles-là d'un mépris qui allait jusqu'à l'intolérance +la plus cruelle. Il ne comprenait pas le sens religieux et +vraiment grand de <i>Marion Delorme</i>. Il aimait l'oeuvre +sans être pénétré de la moralité profonde qu'elle renferme. +Il se posait en Didier, mais seulement pour une +scène, celle où l'amant de Marion, étourdi de sa découverte, +accable cette infortunée de ses sarcasmes et de ses +malédictions; et, quant au pardon du dénouement, il disait +que Didier ne l'eût jamais accordé s'il n'eût dû avoir, +une minute après, la tête tranchée.</p> + +<p>Ce qu'il y avait à craindre, c'est que, s'adressant à +des existences plus précieuses, il ne les flétrît ou ne les +brisât par son caprice ou son orgueil, et qu'il ne remplît +la sienne propre de regrets ou de remords. Heureusement +cette victime n'était pas facile à trouver. On ne trouve +pas plus l'amour, quand on le cherche de sang-froid et +de parti pris, qu'on ne trouve l'inspiration poétique dans +les mêmes conditions. Pour aimer, il faut commencer +par comprendre ce que c'est qu'une femme, quelle protection +et quel respect on lui doit. A celui qui est pénétré +de la sainteté des engagements réciproques, de l'égalité +des sexes devant Dieu, des injustices de l'ordre social et +de l'opinion vulgaire à cet égard, l'amour peut se révéler +dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté; mais à +celui qui est imbu des erreurs communes de l'infériorité +de la femme, de la différence de ses devoirs avec les +nôtres en fait de fidélité; à celui qui ne cherche que des +émotions et non un idéal, l'amour ne se révélera pas. +Et, à cause de cela, l'amour, ce sentiment que Dieu a +fait pour tous, n'est connu que d'un bien petit nombre.</p> + +<p>Horace n'avait jamais remué dans sa pensée cette +grande question humaine. Il riait volontiers de ce qu'il +ne comprenait pas, et, ne jugeant le saint-simonisme +(alors en pleine propagande) que par ses côtés défectueux, +il rejetait tout examen d'un pareil charlatanisme. C'était +son expression; et si elle était méritée à beaucoup d'égards, +ce n'était du moins sous aucun rapport sérieux à +lui connu. Il ne voyait là que les habits bleus et les fronts +épilés des <i>pères</i> de la nouvelle doctrine, et c'en était +assez pour qu'il déclarât absurde et menteuse toute l'idée +saint-simonienne. Il ne cherchait donc aucune lumière, +et se laissait aller à l'instinct brutal de la priorité masculine +que la société consacre et sanctifie, sans vouloir +tremper dans aucun pédantisme, pas plus, disait-il, dans +celui des conservateurs que dans celui des novateurs.</p> + +<p>Avec ces notions vagues et cette absence totale de +dogme religieux et social, il voulait expérimenter l'amour, +la plus religieuse des manifestations de notre vie morale, +le plus important de nos actes individuels par rapport à +la société! Il n'avait ni l'élan sublime qui peut réhabiliter +l'amour dans une intelligence hardie, ni la persistance +fanatique, qui peut du moins lui conserver une +apparence d'ordre et une espèce de vertu en suivant les +traditions du passé.</p> + +<p>Sa première passion fut pour la Malibran.</p> + +<p>Il allait quelquefois au parterre des Italiens; il emprunta +de l'argent, et y alla toutes les fois que la divine +cantatrice paraissait sur la scène. Certes, il y avait de +quoi allumer son enthousiasme, et j'aurais désiré que +cette adoration continue occupât plus longtemps son +imagination. Elle l'eût préparé à recevoir des impressions +plus durables et plus complètes. Mais Horace ne +savait pas attendre. Il voulut réaliser son rêve, et il fit +<i>des folies</i> pour madame Malibran, c'est-à-dire qu'il s'élança +sous les roues de sa voiture (après l'avoir guettée +à la sortie), sans toutefois se laisser faire aucun mal; +puis il jeta un ou deux bouquets sur la scène; puis enfin +il lui écrivit une lettre délirante, comme il avait écrit +quelques semaines auparavant à madame Poisson. Il ne +reçut pas plus de réponse cette fois que l'autre, et il +ignora de même le sort de sa lettre, si on l'avait méprisée, +si on l'avait reçue.</p> + +<p>Je craignais que ce premier échec ne lui causât un vif +chagrin. Il en fut quitte pour un peu de dépit. Il se moqua +de lui-même pour avoir cru un instant que «l'orgueil +du génie s'abaisserait jusqu'à sentir le prix d'un hommage +ardent et pur.» Je le trouvai un jour écrivant une +seconde lettre qui commençait ainsi: «Merci, femme, +merci! vous m'avez désabusé de la gloire;» et qui finissait +par: «Adieu, Madame! soyez grande, soyez enivrée +de vos triomphes! et puissiez-vous trouver, parmi les +illustres amis qui vous entourent, un coeur qui vous +comprenne, une intelligence qui vous réponde!»</p> + +<p>Je le déterminai à jeter cette lettre au feu, en lui disant +que probablement madame Malibran en recevait de semblables +plus de trois fois par semaine, et qu'elle ne perdait +plus son temps à les lire. Cette réflexion lui donna +à penser.</p> + +<p>«Si je croyais, s'écria-t-il, qu'elle eût l'infamie de +montrer ma première lettre et d'en rire avec ses amis, +j'irais la siffler ce soir dans <i>Tancrède</i>; car enfin elle +chante faux quelquefois!</p> + +<p>—Votre sifflet serait couvert sous les applaudissements, +lui dis-je; et s'il parvenait jusqu'aux oreilles de +la cantatrice, elle se dirait, en souriant: «Voici un de +mes billets doux qui me siffle; c'est le revers du bouquet +d'avant-hier.» Ainsi votre sifflet serait un hommage de +plus au milieu de tous les autres hommages.»</p> + +<p>Horace frappa du poing sur sa table.</p> + +<p>«Faut-il que je sois trois fois sot d'avoir écrit cette +lettre! s'écria-t-il; heureusement j'ai signé d'un nom de +fantaisie, et si quelque jour j'illustre le nom obscur que +je porte, <i>elle</i> ne pourra pas dire: «J'ai celui-là dans +mes épluchures.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI.</h3> + +<p>Horace abandonna pour quelques instants les lettres +et l'amour, et vint, après ces premières crises, se reposer +sur le divan de mon balcon, en regardant d'un air +de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en me +cassant des pipes, selon son habitude.</p> + +<p>Forcé de m'absenter une partie de la journée pour mes +études et pour mes affaires, il fallait bien le laisser étendu +sur mon tapis; car, pour le tirer de sa superbe indolence, +il eût fallu lui signifier que cela me déplaisait; et, +en somme, cela n'était pas. Je savais bien qu'il ne ferait +pas la cour à Eugénie, que les soeurs d'Arsène lui casseraient +la figure avec leurs fers à repasser s'il s'avisait de +trancher du jeune seigneur libertin avec elles; et comme +je l'aimais véritablement, j'avais du plaisir à le retrouver +quand je rentrais, et à lui faire partager notre modeste +repas de famille.</p> + +<p>Quant à Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui +une mention particulière dans ses secrètes pensées, que +lorsqu'elle était l'objet de ses oeillades au comptoir du +café Poisson. Il lui rendait désormais la pareille, ne lui +pardonnant pas d'avoir méprisé sa déclaration, que, dans +le fait, elle n'avait pas reçue. Cependant il était toujours +frappé, malgré lui, de son exquise manière d'être, de sa +conversation sobre, sensée et délicate. Elle embellissait +à vue d'oeil. Toujours mélancolique, elle n'avait plus +cette expression d'abattement que donne l'esclavage. +M. Poisson l'avait déjà remplacée, et ne lui causait plus +de crainte. Elle prenait avec nous l'air de la campagne +le dimanche; et sa santé, longtemps altérée, se consolidait +par le régime doux et sain que je lui prescrivais, et +qu'elle observait avec une absence de caprices et de révoltes +rare chez une femme nerveuse. Sa présence attirait +bien chez moi quelques amis de plus que par le +passé; Eugénie se chargeait d'éconduire ceux dont la +sympathie était trop visiblement improvisée. Quant aux +anciens, nous leur pardonnions d'être un peu plus assidus +que de coutume. Ces petites réunions, où des étudiants +hardis et espiègles dans la rue prenaient tout à +coup, sous nos toits, des manières polies, une gaieté +chaste et un langage sensé, pour complaire à d'honnêtes +filles et à des femmes aimables, avaient quelque chose +d'utile et de beau en soi-même. Il aurait fallu avoir le +coeur froid et de l'esprit farouche pour ne pas goûter, +dans cet essai de sociabilité bienveillante et pure, un +plaisir d'une certaine élévation. Tous s'en trouvaient +bien. Horace y devenait moins personnel et moins âpre. +Nos jeunes gens y prenaient l'idée et le goût de moeurs +plus douces que celles dont ailleurs ils recevaient l'exemple. +Marthe y oubliait l'horreur de son passé; Suzanne +y riait de bon coeur, et s'y faisait un esprit plus juste que +celui de la province. Louison y progressait moins que les +autres; mais elle y acquérait la puissance de contenir sa +rude franchise, et, quoique toujours farouche dans son +rigorisme, elle n'était pas fâchée d'être traitée comme +une dame par des jeunes gens dont elle s'exagérait peut-être +beaucoup l'élégance et la distinction.</p> + +<p>Insensiblement Horace trouva un grand charme dans +la société de Marthe. Ne pouvant pas savoir si elle avait +jamais reçu sa lettre, il eut l'esprit de se conduire comme +un homme qui ne veut pas se faire repousser deux fois. +Il lui témoigna une sorte de sympathie dévouée qui pouvait +devenir de l'amour si on n'en arrêtait pas brusquement +le progrès, et qui, en cas de résistance soutenue, +était une réparation de bon goût pour le passé.</p> + +<p>Cette situation est la plus favorable au développement +de la passion. On y franchit de grandes distances d'une +manière insensible. Quoique mon jeune ami ne fût disposé, +ni par nature, ni par éducation, aux délicatesses de +l'amour, il y fut initié par le respect dont il ne put se +défendre. Un jour, il parla d'instinct le langage de la +passion, et fut éloquent. C'était la première fois que +Marthe entendait ce langage. Elle n'en fut pas effrayée +comme elle s'était attendue à l'être; elle y trouva même +un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle +s'avoua surprise, émue, demanda du temps pour comprendre +ce qui se passait en elle, et lui laissa l'espérance.</p> + +<p>Confident d'Horace, je l'étais indirectement d'Arsène +par l'intermédiaire d'Eugénie. Je m'intéressais à l'un et +à l'autre; j'étais l'ami de tous deux; si j'estimais davantage +Arsène, je puis dire que j'avais plus d'amitié et +d'attrait pour Horace. Entre ces deux poursuivants de la +Pénélope dont j'étais le gardien, j'eusse été assez embarrassé +de me prononcer, si j'avais eu un conseil à +donner. Mon affection me défendait de nuire à l'un des +deux; mais Eugénie éclaira ma conscience.</p> + +<p>«Arsène aime Marthe d'un amour éternel, me dit-elle, +et Horace n'a pour Marthe qu'une fantaisie. Dans +l'un elle trouvera, quoi qu'elle fasse, un ami, un protecteur, +un frère; l'autre se jouera de son repos, de son +honneur peut-être; et l'abandonnera pour un nouveau +caprice. Que votre amitié pour Horace ne soit pas puérile. +C'est à Marthe que vous devez votre sollicitude +tout entière. Malheureusement elle semble écouter cet +écervelé avec plaisir; cela m'afflige, et je crois que plus +je dis de mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est à +vous de l'éclairer: elle croira plus en vous qu'en moi. +Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne l'aimera jamais.»</p> + +<p>Cela était bien difficile à prouver et bien téméraire à +affirmer. Qu'en savions-nous après tout? Horace était +assez jeune pour ignorer même l'amour; mais l'amour +pouvait opérer une grande crise en lui, et mûrir tout à +coup son caractère. Je convins que ce n'était pas à la +noble Marthe de courir les hasards d'une pareille expérience, +et je promis de tenter le moyen qu'Eugénie me +suggéra, qui était de mener Horace dans le monde pour +le distraire de son amour, ou pour en éprouver la force.</p> + +<p>Dans le monde! me dira-t-on, vous, un étudiant, un +carabin? Eh! mon Dieu oui. J'avais, avec plusieurs nobles +maisons, des relations, non pas assidues, mais régulières +et durables, qui pouvaient toujours me mettre +en rapport, à ma première velléité, avec ce que le faubourg +Saint-Germain avait de plus brillant et de plus +aimable. J'avais un unique habit noir qu'Eugénie me +conservait avec soin pour ces grandes occasions, des +gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois à force de les +frotter avec de la mie de pain, du linge irréprochable, +moyennant quoi je sortais environ une fois par mois de +ma retraite; j'allais voir les anciens amis de ma famille, +et j'étais toujours reçu à bras ouverts, quoiqu'on sût fort +bien que je ne me piquais pas d'un ardent légitimisme. +Le mot de l'énigme, et pardonnez-moi, cher lecteur, de +n'avoir pas songé plus tôt à vous le dire, c'est que j'étais +né gentilhomme et de très-bonne souche.</p> + +<p>Fils unique et légitime du comte de Mont..., ruiné, +avant de naître, par les révolutions, j'avais été élevé par +mon respectable père, l'homme le plus juste, le plus +droit et le plus sage que j'aie jamais connu. Il m'avait +enseigné lui-même tout ce qu'on enseigne au collège; et, +à dix-sept ans, j'avais pu aller chercher à Paris avec lui +mon diplôme de bachelier ès-lettres. Puis nous étions +revenus ensemble dans notre modeste maison de province, +et là il m'avait dit:—Tu vois que je suis attaqué +d'infirmités très-graves; il est possible qu'elles +m'emportent plus tôt que nous ne pensons, ou du moins +qu'elles affaiblissent ma mémoire, ma volonté et mon +jugement. Je veux employer ce peu de lucidité qui me +reste à causer sérieusement avec toi de ton avenir, et +t'aider à fixer tes idées.</p> + +<p>«Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent +se consoler de la perte du régime de la dévotion et +de la galanterie, le siècle est en progrès et la France +marche vers des doctrines démocratiques que je trouve +de plus en plus équitables et providentielles, à mesure +que j'approche du terme où je retournerai nu vers celui +qui m'a envoyé nu sur la terre. Je t'ai élevé dans le sentiment +religieux de l'égalité des droits entre tous les +hommes, et je regarde ce sentiment comme le complément +historique et nécessaire du principe de la charité +chrétienne. Il sera bon que tu pratiques cette égalité en +travaillant, selon tes forces et tes lumières, pour acquérir +et maintenir ta place dans la société. Je ne désire point +pour toi que cette place soit brillante. Je te la désire indépendante +et honorable. Le mince héritage que je te +laisserai ne servira guère qu'à te donner les moyens +d'acquérir une éducation spéciale; après quoi tu te soutiendras +et tu soutiendras ta famille, si tu en as une, et +si cette éducation a porté ses fruits. Je sais bien que les +nobles de notre entourage me blâmeront beaucoup, dans +les commencements, de donner à mon fils une profession, +au lieu de le placer sous la protection d'un gouvernement. +Mais un jour n'est pas loin peut-être où ils +regretteront beaucoup d'avoir rendu les leurs propres +uniquement à profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai +appris dans l'émigration quelle triste chose c'est qu'une +éducation de gentilhomme, et j'ai voulu t'enseigner +d'autres arts que l'équitation et la chasse. J'ai trouvé en +toi une docilité affectueuse dont je te remercie au nom +de l'amour que je te porte, et tu me remercieras encore +plus un jour de l'avoir mise à l'épreuve.»</p> + +<p>Je passai deux ans près de lui, occupé à compléter +mes premières études, et à développer les idées dont il +m'avait donné le germe. Il me fit examiner les éléments +de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle je me +sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de +le voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager +qui m'influença, mais il est certain qu'une vocation prononcée +me poussa vers l'étude de la médecine.</p> + +<p>Lorsque mon père s'en fut bien assuré, il voulut m'envoyer +à Paris; mais il était dans un si déplorable état de +santé, que j'obtins de lui de rester encore quelques mois +pour le soigner. Nous marchions, hélas! vers une éternelle +séparation. Son mal empirait toujours; les mois et +les saisons se succédaient sans lui apporter aucun soulagement, +mais sans rien ôter à son courage. À chaque +redoublement de la maladie, il voulait me renvoyer, disant +que j'avais quelque chose de plus important à faire +que de soigner un moribond, mais il céda à ma tendresse, +et me permit de lui fermer les yeux. Un moment +avant que d'expirer, il me fit renouveler le serment que +je lui avais fait bien des fois d'entreprendre sur-le-champ +mes éludes.</p> + +<p>Je tins religieusement ma promesse, et, malgré la +douleur dont j'étais accablé, je poussai activement les +préparatifs de mon départ. Il avait lui-même mis ordre à +mes affaires, en affermant sa propriété pour neuf ans, +afin que j'eusse un revenu assuré pendant mes années +de travail à Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis +quatre ans, vivant de mes trois mille francs de rente, et +voyant approcher l'époque de mes examens sans avoir +rien négligé pour obéir aux dernières volontés du meilleur +des pères, et sans avoir interrompu mes anciennes +relations avec celles de nos connaissances pour lesquelles +il avait eu de l'estime et de l'affection.</p> + +<p>De ce nombre était la comtesse de Chailly, qui, dans +sa jeunesse, malgré la différence des fortunes, avait eu, +disait-on, pour mon père des sentiments fort tendres. +Une amitié loyale avait survécu à cet amour, et mon +père, en mourant, m'avait dit: «N'abandonne jamais +cette personne-là; c'est la meilleure femme que j'aie +rencontrée dans ma vie.»</p> + +<p>Elle était effectivement aussi bonne que spirituelle. +Quoique fort riche, elle n'avait aucune vanité, et quoique +fort bien née, elle n'avait aucun préjugé aristocratique. +Elle possédait plusieurs châteaux, l'un desquels +touchait à la petite propriété de mon père, et c'est dans +celui-là qu'elle passait les étés de préférence. Elle avait, +en outre, un petit hôtel dans la rue de Varennes, et, +comme elle aimait la causerie, elle y rassemblait une +société assez agréable. L'étiquette et la morgue en étaient +bannies; on y voyait des gens du monde, tous appartenant +à l'ancienne noblesse ou à l'opinion légitimiste, et +en même temps quelques gens de lettres et des artistes +de toutes les opinions. On pouvait professer là les idées +les plus nouvelles; mais le juste-milieu et la bourgeoisie +parvenue ne trouvaient point grâce devant madame de +Chailly; elle s'arrangeait mieux, comme toutes les carlistes, +des opinions républicaines et de la pauvreté fière +et discrète.</p> + +<p>Cette année-là elle avait été retenue à Paris par des +affaires importantes, et quoique la saison fût avancée, +elle ne se disposait pas encore à partir. Son cercle était +fort restreint, et l'élément artiste et littéraire, qui ne va +guère à la campagne qu'en automne (quand il y va), +<i>donnait</i> plus dans son salon que l'élément noble. Elle +m'accorda gracieusement la faveur de lui présenter un +de mes amis, et un soir je lui menai Horace.</p> + +<p>Celui-ci m'avait demandé fort ingénument des instructions +sur la manière de se présenter dans le monde, et +de s'y tenir convenablement. Ce n'était pas tout à fait la +première l'ois qu'il lui arrivait de voir des personnes de +cette classe; mais il n'ignorait pas qu'on a plus d'indulgence +à la campagne qu'à Paris, et il tenait beaucoup à +ne pas avoir l'air d'un rustre dans le salon de madame +de Chailly. Il se faisait de ce qu'il appelait cette partie +une sorte de fête; il se promettait d'observer, d'examiner +et de recueillir des faits pour son prochain roman; +et cependant il éprouvait bien quelques angoisses à l'idée +de glisser sur un parquet bien ciré, d'écraser la patte +d'un petit chien, de heurter lourdement quelque meuble, +en un mot de faire le personnage ridicule de la comédie +classique.</p> + +<p>Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des +gants jaune-paille, et quand il eut brossé son chapeau, +Eugénie, qui fondait de grandes espérances de salut +pour Marthe de ce <i>début parmi les comtesses</i>, s'amusa +à ajuster sa cravate avec plus de distinction qu'il ne savait +le faire; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette, +lui apprit à ne pas mettre son chapeau sur +l'oreille, et sut, en un mot, lui donner un air presque +<i>comme il faut</i>. Il se prêta de fort bonne grâce à ses corrections, +s'émerveillant de cette délicatesse de tact qui +faisait deviner à une femme du peuple mille petites +choses de goût dont il ne se fût jamais avisé tout seul, et +s'étonna de l'indifférence, peut-être affectée, avec laquelle +Marthe assistait à ces préparatifs. Au fond, +Marthe s'inquiétait beaucoup de cette fantaisie d'aller +dans le monde, et quoiqu'elle ne se fût point avoué +qu'elle aimait Horace, elle avait le coeur serré d'une +épouvante secrète. Il y eut un moment où Horace, riant +aux éclats, et faisant la répétition de son entrée, s'approcha +d'elle d'une manière comique, lui attribuant le +rôle de la comtesse de Chailly. A ce moment-là, Marthe, +frappée du salut respectueux qu'il lui adressait, devint +Tremblante, et se tournant vers moi;</p> + +<p>«Vraiment, dit-elle, est-ce ainsi qu'on salue les +grandes dames?</p> + +<p>—Ce n'est pas mal, répondis-je, mais c'est encore un +peu leste; madame de Chailly est une personne âgée. +Recommencez-moi cela, Horace. Et puis, tenez, quand +vous vous retirerez, madame de Chailly vous invitera +certainement à revenir; elle vous adressera quelques paroles +très-cordiales, et il est possible qu'elle vous tende la +main, parce qu'elle a coutume d'être extrêmement maternelle +pour mes amis. Vous devez alors prendre cette +main du bout de vos doigts, et l'approcher de vos lèvres.</p> + +<p>—Comme cela?» dit Horace en essayant de baiser la +main de Marthe.</p> + +<p>Marthe retira vivement sa main. Sa figure exprimait +une vive souffrance.</p> + +<p>«Comme cela, en ce cas? dit Horace en prenant la +grosse main rouge de Louison, et en baisant son propre +pouce.</p> + +<p>—Voulez-vous bien finir vos bêtises? s'écria Louison +toute scandalisée. On a bien raison de dire que le plus +beau monde est le plus malhonnête. Voyez-vous ça! cette +vieille comtesse qui se fait baiser les mains par des jeunes +gens! Ah çà! n'y revenez plus; je ne suis pas comtesse, +moi, et je vous campe le plus beau soufflet....</p> + +<p>—Tout doux, ma colombe, répondit Horace en pirouettant, +on n'a pas envie de s'y exposer. Allons, Théophile, +partons-nous? Je me sens tout à fait à l'aise, et tu +vas voir comme je saurai prendre des airs de marquis. +Je vais bien m'amuser.»</p> + +<p>Il fit son entrée beaucoup mieux que je ne m'y attendais. +Il traversa une douzaine de personnes pour saluer +la maîtresse de maison, sans gaucherie, et avec un air +qui n'avait rien de trop dégagé ni de trop humble. Sa +figure frappa tout le monde, et la vicomtesse de Chailly, +belle-fille de ma vieille comtesse, ne lui témoigna, chose +merveilleuse, aucune des méfiances hautaines qu'elle +avait en général pour les nouveaux venus.</p> + +<p>On venait de prendre le café, on passa au jardin, et +l'on s'y distribua en deux groupes: l'un qui se promena +avec la belle-mère, active et enjouée, l'autre qui s'assit +autour de la bru, romanesque et nonchalante.</p> + +<p>C'était un petit jardin à l'ancienne mode, avec des +arbres taillés, des statues malingres, et un mince filet +d'eau qu'on faisait jaillir quand la vicomtesse l'ordonnait. +Elle prétendait aimer <i>ce bruit d'eau fraîche sous +le feuillage quand la nuit tombait, parce qu'alors, +ne voyant plus ce bassin misérable et cette eau verdâtre, +elle pouvait se figurer être à la campagne auprès +d'une eau libre et courante à travers les prés</i>.</p> + +<p>En parlant ainsi, elle s'étendit sur une causeuse qu'on +lui roula du salon sur le gazon un peu jauni du tapis vert. +Un petit arbre exotique se penchait sur sa tête avec de +faux airs de palmier. Sa cour, composée de ce qu'il y +avait de plus jeune et de plus galant dans la société de +ce jour-là, s'assit autour d'elle; et l'on échangea, dans +une béatitude un peu guindée, une foule de jolis propos +qui ne signifiaient rien du tout. Ce groupe n'eût pas été +celui que j'aurais choisi, si la nécessité de surveiller Horace +dans sa première apparition ne m'eût forcé d'écouter +l'esprit <i>cherché</i> de la vicomtesse, bien inférieur, +selon moi, à l'esprit <i>chercheur</i> de sa belle-mère. Je craignais +qu'Horace n'en fût bientôt las; mais, à ma grande +surprise, il y trouva un plaisir extrême, quoique son rôle +y fut assez délicat et difficile à remplir.</p> + +<p>En effet, ce n'était pas une petite épreuve pour son +aplomb et son bon sens. Il était évident que, dès le premier +coup d'oeil, la vicomtesse avait pris une sorte d'intérêt +à pénétrer en lui, pour savoir si <i>son ramage se +rapportait à son plumage</i>. Au lieu de le tenir à distance +jusqu'à ce qu'il eût fait preuve d'esprit à la pointe +de l'épée, elle lui facilitait avec une complaisance sournoise +l'occasion de montrer d'emblée s'il était un homme +de sens ou un sot. Elle mit tout de suite la conversation +sur des sujets où il était infaillible qu'il émettrait son +sentiment, et l'attaqua indirectement sur la littérature, +en jetant à la tête du premier venu cette question insidieuse: +«Avez-vous lu la dernière pièce de vers de +M. de Lamartine?</p> + +<p>—<i>Est-ce à moi</i>, Madame, <i>que ce discours s'adresse?</i> +demanda un jeune poëte monarchique et religieux qui +s'était assis presque à ses pieds d'un air contemplatif.</p> + +<p>—Comme vous voudrez,» répliqua la vicomtesse en +faisant voltiger avec le vent de son éventail ses longues +touffes de cheveux châtains roulés en spirales légères.</p> + +<p>Le jeune poëte déclara qu'il trouvait les dernières +<i>Méditations</i> très-faibles. Depuis qu'il avait perdu l'espoir +d'imiter M. de Lamartine, il le rabaissait avec +amertume.</p> + +<p>La vicomtesse lui fit un peu sentir qu'elle connaissait +son motif, et Horace, encouragé par un regard distrait +qu'elle laissa tomber sur lui, hasarda quelques syllabes. +Des trois ou quatre autres personnes qui le guettaient, +trois au moins étaient, de fondation, les adorateurs de +la vicomtesse, et par conséquent se sentaient assez mal +disposés pour le nouveau venu, dont la crinière avantageuse +et la parole accentuée annonçaient quelque prétention +à la supériorité. On prit généralement parti +contre lui, et même avec assez de malice, espérant qu'il +se fâcherait et dirait quelque sottise.</p> + +<p>L'attente ne fut qu'à moitié remplie. Il s'emporta, parla +beaucoup trop haut, et mit plus d'obstination et d'âpreté +qu'il n'était de bon goût et de bonne compagnie de le +faire; mais il ne dit point les sottises auxquelles on s'attendait.</p> + +<p>Il en dit d'autres auxquelles on ne s'attendait pas, mais +qui donnèrent la plus haute idée de son esprit à la vicomtesse +et même à ses adversaires; car dans un certain +monde superficiel et ennuyé, on vous pardonne plus aisément +un paradoxe qu'une platitude, et, en faisant preuve +d'originalité, on est certain d'être approuvé par plus +d'une femme blasée.</p> + +<p>Dirai-je toute ma pensée à cet égard? Je le dois à la +vérité. Dussé-je être accusé de trahir les miens, ou du +moins de me séparer d'intentions de la classe où je suis +né, je suis forcé de déclarer ici que, sauf quelques exceptions, +la société légitimiste était encore, en 1831, d'une +médiocrité d'esprit incroyable. Cette ancienne causerie +française, qu'on a tant vantée, est aujourd'hui perdue +dans les salons. Elle est descendue de plusieurs étages; +et si l'on veut trouver encore quelque chose qui y ressemble, +c'est dans les coulisses de certains théâtres ou +dans certains ateliers de peinture qu'il faut aller la chercher. +Là, vous entendez un dialogue plus trivial, mais +aussi rapide, aussi enjoué, et beaucoup plus coloré que +celui de l'ancienne bonne compagnie. Cela seul pourra +donner à un étranger quelque idée de la verve et de la +moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole. +Pour ne parler que de l'esprit qui se consomme +abondamment dans les mansardes d'étudiant ou d'artiste, +je puis bien dire qu'on en débite en une heure, +entre jeunes gens animés par la fumée des cigares, de +quoi défrayer tous les salons du faubourg Saint-Germain +pendant un mois. Il faut l'avoir entendu pour le croire. +Moi qui, sans prévention et sans parti pris, passais fréquemment +d'une société à l'autre, j'étais confondu de la +différence, et je m'étonnais souvent de voir certain bon +mot faire le tour d'un salon comme un joyau précieux +qu'on se passait de main en main, qui avait tant traîné +chez nous que personne n'eût voulu le ramasser. Je ne +parle pas de la bourgeoisie en général: elle a bien prouvé +qu'elle avait plus d'esprit de conduite que la noblesse; +quant à de l'esprit proprement dit, elle n'en a qu'à la seconde +génération. Les parvenus de ce temps-ci ont poussé +à l'ombre de l'industrie, dans l'atmosphère pesante des +usines, l'âme toute préoccupée de l'amour du gain, et +toute paralysée par une ambition égoïste. Mais leurs enfants, +élevés dans les écoles publiques, avec ceux de la +petite bourgeoisie, qui, à défaut d'argent, veut parvenir, +elle aussi, par les voies de l'intelligence, sont en général +incomparablement plus cultivés, plus vifs et plus +fins que les héritiers étiolés de l'aristocratie nobiliaire. +Ces malheureux jeunes gens, hébétés par des précepteurs +dont on enchaîne la liberté intellectuelle, à force de +prescriptions religieuses et politiques, sont rarement +intelligents, et jamais instruits. L'absence de cour, la +perte des places et des emplois, le dépit causé par les +triomphes d'une aristocratie nouvelle, achèvent de les +effacer; et leur rôle, qui commence pourtant à devenir +meilleur à mesure qu'ils le comprennent et l'acceptent, +était, à l'époque de mon récit, le plus triste qu'il y eût +en France.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image8.png"></p> +<br> + +<p>Je n'ai rien dit du peuple, et le peuple français, surtout +celui des grandes villes, passe pour infiniment spirituel. +Je conteste l'épithète. L'esprit n'existe qu'à la condition +d'être épuré par un goût que le peuple ne peut pas avoir, +ce goût lui-même étant le résultat de certains vices de +civilisation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple +n'a donc pas d'esprit, selon moi. Il a mieux que cela: il +a la poésie, il a le génie. Chez lui la forme n'est rien, il +n'use pas son cerveau à la chercher; il la prend comme +elle lui vient. Mais ses pensées sont pleines de grandeur +et de puissance, parce qu'elles reposent sur un principe +de justice éternelle, méconnu par les sociétés et conservé +au fond de son coeur. Quand ce principe se fait jour, +quelle qu'en soit l'expression, elle saisit et foudroie +comme l'éclair de la vérité divine.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII.</h3> + +<p>Horace parla beaucoup. Emporté comme il l'était toujours +par le feu de la discussion, il défendit ses auteurs +romantiques, qu'on lui contestait en masse et en détail. +Il rompit des lances pour tous, et fut vivement soutenu +par la vicomtesse de Chailly, qui se piquait d'éclectisme +en matière d'art et de belles-lettres. Il faut avouer que +les adversaires furent bien faibles, et je ne concevais pas +comment Horace pouvait perdre son temps et ses paroles +à leur tenir tête.</p> + +<p>La vieille comtesse, qui passait et repassait avec ses +amis dans une allée voisine, m'appela d'un signe.</p> + + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image9.png"></p> +<br> + +<p>«Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle: qu'a-t-il +donc à tempêter de la sorte? Est-ce que ma belle-fille le +raille? Prends garde à lui. Tu sais qu'elle est fort +cruelle, et qu'elle abuse de son esprit avec ceux qui n'en +ont pas.</p> + +<p>—Rassurez-vous, chère maman, lui répondis-je (j'avais, +depuis mon enfance, l'habitude de l'appeler ainsi), +il a de l'esprit tout autant qu'il lui en faut pour se défendre, +et même pour se faire goûter.</p> + +<p>—Oui-da! m'aurais-tu amené un homme dangereux? +Il est fort bien de sa personne, et il me parait fort romantique. +Heureusement Léonie n'est pas romanesque. +Mais appelle-le un peu ici, que je jouisse à mon tour de +son esprit.»</p> + +<p>J'arrachai Horace (à son grand déplaisir ) à l'auditoire +qu'il avait captivé, et je restai un peu derrière la charmille +pour écouter ce qu'on dirait de lui.</p> + +<p>«C'est un drôle de corps que ce petit monsieur-là, +dit la vicomtesse en reprenant le jeu de son éventail.</p> + +<p>—C'est un fat, répondit le poëte légitimiste.</p> + +<p>—Un fat! c'est être bien sévère, dit le vieux marquis +de Vernes; je crois que <i>présomptueux</i> serait un mot +plus juste. Mais c'est un jeune homme de beaucoup de +mérite, qui pourra devenir homme d'esprit s'il voit le +monde.</p> + +<p>—Pour de l'esprit, il en a, reprit la vicomtesse.</p> + +<p>—Parbleu! il en a à revendre, dit le marquis; mais +il manque de tact et de mesure.</p> + +<p>—Il m'amusait, reprit-elle; pourquoi donc maman +s'en est-elle emparée? Vous ne vous prononcez pas, monsieur +de Meilleraie? dit-elle à un jeune dandy qu'elle +avait l'air de subjuguer.</p> + +<p>—Mon Dieu! Madame, répondit celui-ci avec une +aigreur froide, vous vous prononcez tellement vous-même, +que je ne puis que baisser la tête et dire <i>amen</i>.»</p> + +<p>La vicomtesse Léonie de Chailly n'avait jamais été +belle; mais elle voulait absolument le paraître, et à force +d'art elle se faisait passer pour jolie femme. Du moins +elle en avait tous les airs, tout l'aplomb, toutes les allures +et tous les privilèges. Elle avait de beaux yeux verts d'une +expression changeante qui pouvait, non charmer, mais +inquiéter et intimider. Sa maigreur était effrayante et ses +dents problématiques; mais elle avait des cheveux superbes, +toujours arrangés avec un soin et un goût remarquables. +Sa main était longue et sèche, mais blanche +comme l'albâtre, et chargée de bagues de tous les pays +du monde. Elle possédait une certaine grâce qui imposait +à beaucoup de gens. Enfin, elle avait ce qu'on peut +appeler une beauté artificielle.</p> + +<p>La vicomtesse de Chailly n'avait jamais eu d'esprit; +mais elle voulait absolument en avoir, et elle faisait croire +qu'elle en avait. Elle disait le dernier des lieux communs +avec une distinction parfaite, et le plus absurde des paradoxes +avec un calme stupéfiant. Et puis elle avait un +procédé infaillible pour s'emparer de l'admiration et des +hommages: elle était d'une flagornerie impudente avec +tous ceux qu'elle voulait s'attacher, d'une causticité impitoyable +pour tous ceux qu'elle voulait leur sacrifier. +Froide et moqueuse, elle jouait l'enthousiasme et la +sympathie avec assez d'art pour captiver de bons esprits +accessibles à un peu de vanité. Elle se piquait de savoir, +d'érudition et d'excentricité. Elle avait lu un peu de +tout, même de la politique et de la philosophie; et vraiment +c'était curieux de l'entendre répéter, comme venant +d'elle, à des ignorants ce qu'elle avait appris le +matin dans un livre ou entendu dire la veille à quelque +homme grave. Enfin, elle avait ce qu'on peut appeler une +intelligence artificielle.</p> + +<p>La vicomtesse de Chailly était issue d'une famille de +financiers qui avait acheté ses titres sous la régence; +mais elle voulait passer pour bien née, et portait des +couronnes et des écussons jusque sur le manche de ses +éventails. Elle était d'une morgue insupportable avec les +jeunes femmes, et ne pardonnait pas à ses amis de faire +des mariages d'argent. Du reste, elle accueillait assez +bien les jeunes gens de lettres et les artistes. Elle tranchait +avec eux de la patricienne tout à son aise, affectant +devant eux seulement de ne faire cas que du mérite. +Enfin, elle avait une noblesse artificielle, comme tout le +reste, comme ses dents, comme son sein, et comme son +coeur.</p> + +<p>Ces femmes-là sont plus nombreuses qu'on ne pense +dans le monde, et qui on a vu une les a toutes vues. Horace +joignait au plaisir de la nouveauté une ingénuité si +complète, qu'il prit au sérieux la vicomtesse à la première +parole, et que la tête lui en tourna.</p> + +<p>«Mon cher, c'est une femme adorable! me disait-il +en revenant le soir dans les longues rues désertes du +faubourg Saint-Germain; c'est un esprit, une grâce, un +je ne sais quoi qui n'a pas de nom pour moi, mais qui +me pénètre comme un parfum. Quel bijou précieux +qu'une femme ainsi travaillée, ainsi façonnée à plaire +par de longues études! Tu appelles cela de la coquetterie? +Soit! va pour la coquetterie! C'est bien beau et +bien aimable, dans tous les cas. C'est toute une science, +cela, et une science au profit des autres. Je ne sais vraiment +pas pourquoi l'on médit des coquettes: une femme +qui est occupée d'un autre soin que celui de plaire n'est +plus une femme à mes yeux. Certainement, voici la première +femme véritable que je rencontre.</p> + +<p>—Il y a pourtant des hommes à qui la vicomtesse déplaît, +et, pour mon compte...</p> + +<p>—C'est qu'elle veut déplaire à ces hommes-là: elle ne +les trouve pas dignes de la moindre attention. Elle a du +discernement.</p> + +<p>—Grand merci de l'application,» repris-je. Il ne m'entendit +même pas; il avait la cervelle remplie de la vicomtesse. +Il ne se gêna pas pour en parler devant Marthe le +lendemain, et dit contre les femmes simples et sévères +des choses si dures, qu'elle en fut offensée et alla travailler +dans une autre chambre.</p> + +<p>«Cela marche à merveille, me dit tout bas Eugénie; +l'épreuve a réussi mieux que je n'espérais. Il a pris feu +comme un brin de paille; j'espère que Marthe est +guérie.»</p> + +<p>Arsène vint, et trouva Marthe plus affectueuse et plus +gaie que de coutume, quoiqu'elle souffrît horriblement. +Il nous annonça que sa présence au café Poisson n'étant +plus nécessaire, il changeait de condition.</p> + +<p>«Ah! ah! lui dit Horace, vous allez reprendre la +peinture?</p> + +<p>—Peut-être le ferai-je plus tard, répondit le Masaccio; +mais pas maintenant. Mes soeurs n'ont pas encore +assez d'ouvrage assuré pour l'année. Est-ce que vous ne +pourriez pas me faire placer quelque part comme employé, +pour tenir une comptabilité quelconque? dans une +régie de théâtre, dans une administration d'omnibus, +que sais-je? Vous avez des connaissances, vous autres!</p> + +<p>—Mon cher, dit Horace, vous n'écrivez ni assez bien +ni assez vite. Et puis, savez-vous la tenue des livres?</p> + +<p>—J'apprendrai, dit Arsène.</p> + +<p>—Il ne doute de rien, dit Horace. Moi, si j'ai un conseil +à vous donner, c'est de persévérer dans la condition +que vous venez d'essayer; vous vous en acquittez fort +bien. Seulement vous avez un peu de fatigue. Servez +dans une bonne maison, au lieu de servir dans un café; +vous gagnerez beaucoup, et vous ne travaillerez guère. +Si Théophile le veut, il peut vous placer chez quelque +grand seigneur, ou seulement chez quelque brave dame +du faubourg Saint-Germain. Est-ce que la comtesse ne le +prendrait pas pour domestique, si tu le lui recommandais? +Réponds donc, Théophile!</p> + +<p>—C'est assez de domesticité comme cela, répondit +Arsène, qui comprenait fort bien l'intention qu'avait Horace +de le rabaisser aux yeux de Marthe; j'y reviendrai +si je ne puis trouver mieux. Mais puisque c'est un état +qu'on méprise...</p> + +<p>—Qu'est-ce qui se permet de le mépriser? s'écria +Louison tout en feu, en suivant la direction involontaire +qu'avait prise le regard de Paul; est-ce que c'est vous, +Marton, qui méprisez mon frère?</p> + +<p>—Cousez donc! dit le Masaccio à Louison d'un ton +sévère, pour faire baisser ses yeux menaçants levés sur +Marthe.</p> + +<p>—Mais enfin, reprit-elle, je trouve un peu drôle qu'on +te méprise: je ne sais pas où on prend ce droit-là, et je +ne vois pas en quoi mademoiselle Marton...»</p> + +<p>Marthe regarda Arsène d'un air triste, et lui tendit la +main pour l'apaiser. Il était prêt à éclater contre sa +soeur.</p> + +<p>«Elle est folle,» dit-il en haussant les épaules, et il +s'assit auprès de Marthe en tournant le dos à Louison, +dont les yeux se remplirent de larmes.</p> + +<p>«C'est qu'aussi c'est indigne! s'écria-t-elle aussitôt +qu'il fut parti. Voyez-vous, monsieur Théophile, je ne +peux pas supporter cela de sang-froid. Mademoiselle +Marthe et M. Horace, qui s'entendent fort bien, je vous +assure, ne font pas autre chose que de <i>déconsidérer</i> mon +frère.</p> + +<p>—Vous êtes folle, répliqua Eugénie, et votre frère, +qui vous l'a dit, vous connaît bien. Jamais Marthe +n'a dit un mot de Paul qui ne fût à son honneur et à sa +louange.</p> + +<p>—Je ne suis pas folle, s'écria Louison en sanglotant, +et je veux que vous me jugiez tous. Je ne l'aurais pas dit +devant lui, de crainte d'amener une querelle; mais puisqu'il +n'est plus là, et que voici les coupables (elle désignait +alternativement Marthe, qui l'écoutait avec une +pitié douloureuse, et Horace, qui, le dos étendu sur +la commode et les jambes sur le dossier d'une chaise, +ne daignait pas l'interrompre), je dirai ce que j'ai entendu, +pas plus tard qu'avant-hier, lorsque <i>monsieur</i> +et <i>madame</i> causaient en tête-à-tête, comme ça leur arrive +assez souvent, Dieu merci! elle dans une chambre, +nous dans l'autre; avec ça que c'est commode pour +s'entendre sur l'ouvrage! On va, on vient, ça promène; +et, comme dit cet autre, les amoureux ont du temps à +perdre.</p> + +<p>—Charmant! charmant! dit Horace en se soulevant +sur son coude et en la regardant avec un calme plein de +mépris: eh bien, poursuivez, fille d'Hérodias! Je verrai +ensuite à vous donner ma tête sur un plat pour votre +souper. Qu'ai-je dit? voyons, parlez donc, puisque vous +écoutez aux portes.</p> + +<p>—Oui, que j'écoute aux portes quand j'entends le +nom de mon frère! Et vous disiez comme cela que c'était +bien dommage qu'il se fût fait valet, et qu'il était perdu. +Et mademoiselle Marton, au lieu de vous traiter comme +vous le méritiez pour ce mot-là, disait d'un petit air +étonné:—Comment donc? comment donc, perdu?—Oui, +que vous avez dit: il aurait beau changer de condition, +maintenant, il lui resterait toujours quelque +chose de laquais, un cachet de honte qui ne s'efface pas. +Enfin comme pour dire, le voilà marqué comme un +galérien.</p> + +<p>—Si vous aviez écouté un peu plus longtemps, dit +Marthe avec une douceur angélique, vous auriez entendu +ma réponse: j'ai dit que quand cela serait vrai, Arsène +ennoblirait la plus vile des conditions.</p> + +<p>—Et quand vous auriez dit cela, est-ce beau? N'est-ce +pas avouer que mon frère est dans une condition vile? Je +voudrais bien savoir comment étaient faits vos ancêtres, +et si nous n'avons pas tous été élevés à travailler pour +vivre.»</p> + +<p>Je coupai court à cette querelle, qui eût pu durer toute +la nuit; car il n'y a pas de gens plus difficiles à convaincre +que ceux qui ne comprennent pas la valeur des mots, et +qui en altèrent le sens dans leur imagination. J'envoyai +coucher les deux soeurs, leur donnant tort, selon ma +coutume, et les menaçant, pour la première fois, de me +plaindre à Paul des amères tracasseries qu'elles suscitaient +à leur compagne.</p> + +<p>«Oui, oui! faites cela, répondit Louison en sanglotant +sur le ton le plus aigu; ce sera humain de votre +part! Ce ne sera pas difficile car il en est si bien coiffé, +de cette Marton, que quand nous aurons assez travaillé +pour la nourrir, il nous mettra à la porte au premier mot +qu'elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs, +Mesdames, et vous, Marton! ce n'est pas beau de mettre +la guerre entre frères et soeurs; vous vous en repentirez +au jugement dernier! J'en appelle au jugement de +Dieu!»</p> + +<p>Elle sortit d'un air tragique, entraînant Suzanne, nous +jetant des imprécations, et poussant les portes avec +fracas.</p> + +<p>«Vous avez là pour compagnes d'abominables diablesses, +dit Horace en rallumant son cigare avec tranquillité. +Paul Arsène vous a rendu, mes pauvres amis, +un étrange service. Il a déchaîné l'enfer dans votre intérieur.</p> + +<p>—Quant à nous, nous n'en prendrions guère de souci +personnel, répondit Eugénie; ce sont des nuages qui passent. +Mais c'est bien cruel pour toi, Marthe; et si tu m'en +croyais, il y aurait un remède à toutes les persécutions +dont tu es victime.</p> + +<p>—Je sais ce que tu veux dire, ma bonne Eugénie, dit +Marthe en soupirant; mais sois sûre que cela est impossible. +D'ailleurs je serais encore bien plus odieuse aux +soeurs d'Arsène, si...</p> + +<p>—Si quoi? demanda Horace, voyant qu'elle n'achevait +pas sa phrase.</p> + +<p>—Si elle l'épousait, dit Eugénie. Voilà ce qu'elle s'imagine; +mais elle se trompe.</p> + +<p>—Si vous l'épousiez? s'écria Horace, oubliant tout à +coup la vicomtesse et revenant aux sentiments que naguère +Marthe lui avait inspirés; vous, épouser Arsène! +Qui donc a pu avoir une pareille idée?</p> + +<p>—C'est une idée fort raisonnable, reprit Eugénie, qui +voulait saper de plus en plus dans sa base leur naissante +inclination. Ils sont du même pays, de la même condition, +et à peu de chose près du même âge. Ils se sont +aimés dès leur enfance, et ils s'aiment encore. C'est un +scrupule de délicatesse qui empêche Marthe de dire oui. +Mais je le sais, moi, et je le lui dirai clairement, parce +que le moment est venu de parler. C'est l'unique désir, +l'unique pensée d'Arsène.»</p> + +<p>L'attente d'Eugénie fut dépassée par l'effet que produisit +cette déclaration. Marthe, devenue aux yeux +d'Horace la fiancée de Paul Arsène, tomba si bas dans +sa pensée, qu'il rougit d'avoir pu l'aimer. Humilié, +blessé, et se croyant joué par elle, il prit son chapeau, +et, le mettant sur sa tête avant que de sortir:</p> + +<p>«Si vous parlez affaires, dit-il, je suis de trop, et je +vais voir Odry, qui joue ce soir dans <i>l'Ours et le Pacha</i>.»</p> + +<p>Marthe resta atterrée. Eugénie lui parla encore d'Arsène; +elle ne répondit pas, voulut se lever pour sortir, +et tomba évanouie au milieu de la chambre.</p> + +<p>«Ma pauvre amie, dis-je à Eugénie en l'aidant à relever +sa compagne, nul ne peut détourner la destinée! +Tu as cru pouvoir préserver celle-ci. Il n'est déjà plus +temps: Horace est aimé!»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII.</h3> + +<p>Cette crise se termina par de longs sanglots. Quand +Marthe fut plus calme, elle voulut reprendre ce sujet +d'entretien, et manifesta une volonté qu'elle n'avait pas +encore indiquée depuis deux mois que nous vivions ensemble. +Elle parla de nous quitter, et d'aller habiter +seule une mansarde, où nos relations d'amitié ne seraient +plus attristées par l'humeur intolérante et intolérable de +Louison.</p> + +<p>«Vous continuerez à m'employer à vos travaux, dit-elle; +je viendrai chaque jour vous rapporter l'ouvrage +que vous m'aurez confié. De cette manière, votre repos +ne sera plus troublé par ma présence; mais je sens que +j'avais trop présumé de mes forces en croyant qu'il me +serait possible de supporter ces querelles grossières et +ces lâches accusations. Je vois que j'en mourrais.»</p> + +<p>Nous sentions bien aussi qu'elle ne pouvait pas subir +plus longtemps une pareille domination; mais nous ne +voulions pas l'abandonner aux ennuis et aux dangers de +l'isolement. Nous résolûmes de nous expliquer avec Arsène, +afin qu'il établît ses soeurs dans une autre maison. +On resterait associé pour le travail, et Marthe, que nous +aimions comme une soeur, ne cesserait point d'être notre +voisine et notre commensale.</p> + +<p>Mais cet arrangement ne la satisfit pas. Elle avait une +arrière-pensée que nous devinions fort bien: elle ne pouvait +plus supporter la présence d'Horace, et voulait le +fuir à tout prix. C'était bien la plus prompte manière de +couper court à cet attachement dangereux; mais comment +faire comprendre à Arsène cette raison majeure +qui devait porter la mort dans ses espérances? Au point +où en étaient encore les choses, Eugénie se flattait de +tout réparer en gagnant du temps. Marthe guérirait; +Horace lui-même l'y aiderait par ses dédains, à mesure +qu'il s'éprendrait de la vicomtesse de Chailly, et peu à +peu Arsène se ferait écouter. Tels étaient les rêves qu'elle +nourrissait encore. Le plus pressé était d'éloigner Louison +et Suzanne, dont la société commençait à nous peser +beaucoup à nous-mêmes, un instant de colère et de folie +de leur part détruisant tout l'effet de nos jours de patience +et de ménagements.</p> + +<p>Ce fut Louison qui mit un terme à nos perplexités par +un changement subit et imprévu.</p> + +<p>Dès le lendemain, à l'aube naissante, elle alla chuchoter +auprès du lit de sa soeur, si bas que Marthe, qui +sommeillait à peine, et qui pensa qu'elles tramaient +contre elle quelque noirceur, ne put rien entendre de ce +qu'elles se confiaient. Mais tout à coup elle vit Louison +s'approcher de son lit, se mettre à genoux, et lui dire en +joignant les mains: «Marthe, nous vous avons offensée, +pardonnez-nous. Tout le tort vient de moi. J'ai une mauvaise +tête, Marton; mais au fond, je vous plains, et je +veux me corriger. Viens, Suzon, viens, ma soeur; aide-moi +à ôter à Marthe le chagrin que je lui ai fait.»</p> + +<p>Suzanne s'approcha, mais avec une répugnance que +Marthe attribua à un éloignement prononcé pour elle. +Marthe était bonne et généreuse; l'humilité de Louison +la toucha si vivement, qu'elle lui jeta ses bras autour du +cou, et lui pardonna de toute son âme, n'ayant plus le +courage de l'affliger en suivant son projet de la veille, et +ne sachant plus quel prétexte donner à la séparation +dont, à cause d'Horace, elle éprouvait si vivement le +besoin.</p> + +<p>Nous fûmes tous fort émus du repentir de Louison, et +nous passâmes cette journée dans des effusions de coeur +qui parurent soulager Marthe d'une partie de sa tristesse.</p> + +<p>Le soir, Eugénie, pour éviter de recevoir la visite +d'Horace, qui s'était annoncé pour cette heure-là, nous +proposa de faire un tour de promenade. Marthe accepta +avec empressement, et nous étions déjà tous sur l'escalier, +lorsque Louison dit qu'elle ne se sentait pas bien, +et nous pria de la laisser à la maison.</p> + +<p>—Je me coucherai de bonne heure, disait-elle, et demain +je ne m'en ressentirai plus; je connais cela, c'est +ma migraine.</p> + +<p>Elle resta donc, et, au lieu de se coucher, elle passa +sur le balcon. Ce n'était pas sans dessein. Horace, qui +venait pour nous voir, et à qui le portier assurait que +nous étions tous sortis, leva la tête, et vit une femme sur +le balcon. Comme il était un peu myope, il s'imagina +que ce devait être Marthe. L'idée lui vint de se venger +par quelque cruel persiflage de ce qu'il appelait une +<i>rouerie</i> de sa part; car il croyait que, s'entendant avec +Arsène, elle avait accepté ses soins et accueilli à demi +sa déclaration, pour le jouer ou mener de front deux intrigues.</p> + +<p>Il monta l'escalier rapidement, et sonna tout essoufflé, +le coeur gonflé d'un plaisir amer et cuisant; mais lorsqu'au +lieu de Marthe, <i>la fille d'Hérodias</i> vint lui ouvrir +la porte, il recula de trois pas, et ne se gêna pas pour +jurer.</p> + +<p>Louison ne s'effaroucha pas pour si peu; et, entrant +tout de suite en matière, elle lui adressa des excuses +aussi douces et aussi polies qu'elle put le faire, pour la +manière dont elle s'était conduite la veille avec lui.</p> + +<p>Horace, tout émerveillé de cette conversion, lui promit +d'oublier tout; et trouvant qu'un peu de hardiesse +lui donnerait, à ses propres yeux, un air don Juan qui +compléterait son rôle à l'égard de Marthe, il appliqua +un gros baiser de protection familière sur la joue vermeille +et rebondie de la villageoise. Malgré sa pruderie +habituelle, elle ne s'en fâcha point trop, el lui parla ainsi:</p> + +<p>«Si j'avais tant d'humeur hier soir, monsieur Horace, +c'est que je me trompais. Je m'étais imaginé, voyant mon +frère si épris de mademoiselle Marthe, que celle-ci consentait +à l'écouter en même temps qu'elle vous écoutait, +et que vous vous entendiez tous les deux pour tromper +mon pauvre Arsène.</p> + +<p>—Je vous remercie de la supposition, répondit Horace; +permettez-moi de vous en témoigner ma reconnaissance +en embrassant cette autre joue qui fait des +reproches à sa voisine.</p> + +<p>—Que celui-là soit le dernier, dit Louison en se laissant +donner un second baiser, non sans rougir beaucoup: +nous sommes bien assez raccommodés comme cela. Je +me disais donc comme ça que c'était bien vilain de la +part de Marthe d'écouter deux galants; foi d'honnête +fille, je ne savais pas que mon frère ne lui avait tant seulement +pas dit un mot d'amourette.</p> + +<p>—Ah! dit Horace d'un air indifférent, c'est singulier!»</p> + +<p>Et il commença cependant à écouter avec intérêt.</p> + +<p>«Eh! pardine, vous le savez bien, peut-être, reprit +Louison. Il paraît (et c'est même bien sûr) que Marton +ne veut pas qu'on lui parle de se marier. Et puis, voyez-vous, +Monsieur (je peux bien vous dire ça entre nous), +Marton est fière, trop fière pour une fille qui n'a ni sou +ni maille; mais ça a des idées de princesse, ça lit dans +les livres, et ça voudrait filer le parfait amour avec un +jeune homme bien mis et bien éduqué. Elle trouve mon +pauvre frère trop commun, et d'ailleurs elle a la tête +montée pour un autre que vous savez bien.</p> + +<p>—Le diable m'emporte si je le sais, dit Horace étonné +des gros yeux malins de Louison.</p> + +<p>—Allons donc! dit-elle en le poussant du coude d'une +façon toute rustique; vous n'êtes pas si simple, vous savez +bien qu'elle est folle de vous.</p> + +<p>—Vous ne savez ce que vous dites, Louison.</p> + +<p>—Tiens! tiens! pourquoi donc qu'elle s'attife si bien +depuis quelque temps? Et à qui donc est-ce qu'elle pense, +quand elle passe la moitié de la nuit à soupirer et a geindre +au lieu de dormir? Et pourquoi donc est-ce qu'elle +est tombée en pâmoison hier soir après que vous êtes +parti tout fâché?</p> + +<p>—Elle est tombée évanouie? Quoi! que dites-vous là, +Louison?</p> + +<p>—Raide par terre; et des pleurs, et des sanglots! et +la voilà maintenant qui veut s'en aller d'ici pour ne plus +vous voir, parce qu'elle croit que vous ne la regarderez +plus.</p> + +<p>—Mais qui vous a donc dit tout cela, Louison?</p> + +<p>—Ah! dame, Monsieur, on a des yeux et des oreilles! +Ayez-en aussi, et vous verrez bien.</p> + +<p>—Mais votre frère et Marthe s'aimaient dès l'enfance? +ils devaient se marier?</p> + +<p>—Ça n'est point; c'est une idée d'Eugénie. Elle veut +les marier à présent, et Dieu sait ce qu'elle ne s'imagine +point pour cela. Mais l'autre n'entend à rien, et vous n'avez +qu'un mot à lui dire pour qu'elle parle clair et droit +à mon frère.</p> + +<p>—Et que ne l'a-t-elle fait plus tôt? Elle le trompe +donc?</p> + +<p>—Nenni, Monsieur; mais elle a bon coeur, et craint +de lui faire de la peine. D'ailleurs, comme je vous le dis, +mon frère ne lui a jamais rien demandé. C'est Eugénie +qui fait tout cela comme une folle qu'elle est. Le beau +service à rendre à Paul que de lui faire épouser une +femme qui en a un autre dans son idée! Ça ne se peut +point.»</p> + +<p>Quand nous rentrâmes (et notre promenade fut courte, +car, étant à la veille de passer mes examens, je donnais +au plus une heure par jour à mes plaisirs), nous trouvâmes +Horace bien différent de ce qu'il nous avait paru +la veille. Il vint à notre rencontre, et serra la main de +Marthe avec une ardeur étrange. Le désir, sinon l'amour, +était entré dans son esprit. Jusque-là l'incertitude du succès +avait contrarié son orgueil et refroidi ses poursuites. +Maintenant, sûr de son triomphe, il en jouissait d'avance +avec une sorte de béatitude. Sa figure avait une expression +émue et pensive qui l'embellissait singulièrement. +Il était pale; son regard humide et lent pénétrait la +pauvre Marthe comme une flèche empoisonnée. Elle ne +s'attendait pas à le voir ce soir-là; elle croyait le danger +passé pour un jour; elle se sentit défaillir en lui abandonnant +sa main tremblante, qu'il garda dans les siennes +jusqu'à ce qu'Eugénie eût apporté la lampe.</p> + +<p>Il s'assit en face d'elle, ne la quitta pas des yeux, et, +tandis que j'écrivais dans une chambre voisine, la porte +entr'ouverte, et que les femmes travaillaient autour de +la table, il fit la conversation avec autant de goût et d'élégance +que s'il eût été dans le salon de la vicomtesse de +Chailly. Je n'avais pas le loisir de l'écouter; seulement +j'entendais sa voix montée sur son diapason le plus sonore +et le plus recherché. Eugénie me dit, le soir, que +jamais elle ne l'avait vu aussi aimable, aussi coquet d'esprit +que de langage, aussi près du naturel et de la bonhomie +qu'il le fut pendant près de deux heures.</p> + +<p>Marthe n'osait ni parler ni respirer; Eugénie ne se +prêtait pas à soutenir la conversation, ne voulant pas +faire briller son adversaire. Louison, toute radoucie, +faisait seule l'office d'interlocuteur. Elle procédait toujours +par questions; et, quelque niaises et hors de sens +qu'elle les fit, Horace y répondait avec le charme d'une +condescendance ingénieuse, et trouvait pour elle les +explications les plus enjouées, parfois même les plus +poétiques, comme celles qu'on donne aux enfants quand +on les aime et qu'on veut se mettre à leur portée sans +cesser d'être vrai.</p> + +<p>Quoique Eugénie mît en oeuvre toutes les ressources +de son esprit pour l'interrompre, l'embrouiller et même +le renvoyer, elle n'y réussit pas; et Marthe fut sous le +charme, sans que rien put l'en préserver. Penchée sur +son ouvrage, le sein oppressé, l'oeil voilé, elle hasardait +parfois un regard timide; et rencontrant toujours celui +d'Horace, elle détournait bien vue le sien avec une confusion +pleine d'effroi et de délices.</p> + +<p>C'était, je l'ai déjà dit, la première fois que Marthe +était recherchée par une intelligence. La sienne, oisive +et seule, dans une secrète et continuelle exaltation, avait +renoncé à cet amour de l'âme que personne n'avait su +lui exprimer. Le pauvre Arsène n'avait jamais osé, jamais +pu parler que d'amitié. Sa personne n'avait aucune +séduction, son langage aucune poésie, ou du moins aucun +art. Les autres amours que Marthe avait inspirés étaient +des fantaisies impertinentes qu'elle avait réprimées, ou +des passions brutales qui l'avaient effrayée. Depuis le +jour où Horace lui avait parlé d'amour, elle avait gardé +dans son cerveau et dans son coeur comme le souvenir +d'une musique enivrante. Elle y pensait le jour, elle en +rêvait la nuit. Chaste et recueillie, elle n'aspirait pas à +un plus grand bonheur qu'à celui de s'entendre encore +dire les mêmes choses de la même manière. La pensée +d'en être à jamais privée était déjà pour elle un regret +aussi profond que si ce bonheur eût duré des années. +Ce soir-là, elle eût donné sa vie pour être un seul instant +avec lui, et pour recommencer le quart d'heure qu'elle +avait vécu le jour de sa première ivresse. Horace comprit +bien son silence.</p> + +<p>«Marthe est perdue, me dit Eugénie quand tout le +monde se fut retiré. Elle ne peut plus comprendre Arsène; +l'amour de celui-là est trop simple pour des oreilles pleines +des belles paroles de l'autre. Vous devriez mener Horace +demain chez la vicomtesse.</p> + +<p>—Tu vois bien qu'il ne lui faut qu'un jour pour l'oublier, +répondis-je, car aujourd'hui il est certainement +très-épris de Marthe. Mais pourquoi donc désespérer +toujours de lui? Le jour où il aimera il sera transformé.</p> + +<p>—Parle plus bas, reprit Eugénie. Il me semble qu'on +doit nous entendre de l'autre côté du mur.</p> + +<p>—C'est le lit de Louison qui se trouve là, et elle ronfle +si bien...</p> + +<p>—J'ai dans l'idée, répondit-elle, que cette fille n'est +pas si simple qu'elle en a l'air, et qu'elle devine ce qu'elle +ne comprend pas.»</p> + +<p>Malgré la surveillance assidue d'Eugénie, des regards, +des mots, des billets même, furent échangés entre Marthe +et Horace. Je proposai à ce dernier de retourner chez la +comtesse, il refusa. Je conseillai à Eugénie de ne plus +chercher à contrarier cette passion, qui semblait vraie, +et qui devenait plus ardente avec les obstacles. Louison +était désormais la douceur et la bonté même. Elle témoignait +à Marthe une amitié charmante; et Marthe s'y +abandonnait d'autant plus volontiers, qu'elle favorisait +son amour, et l'aidait à en faire mille petits mystères inutiles +à la trop clairvoyante Eugénie.</p> + +<p>Un jour, Eugénie, qui était fort souffrante, gronda +Louison d'avoir envoyé Marthe à sa place en commission.</p> + +<p>«Eh, pourquoi donc ne sortirait-elle pas comme une +autre? dit Louison, affectant une grande surprise.</p> + +<p>—Marthe est si jolie, qu'on va la regarder et la suivre +dans la rue.</p> + +<p>—Tiens! dit Louison avec une aigreur qui perça malgré +elle, dirait-on pas qu'il n'y a qu'elle de jolie au +monde? On me regarde bien aussi, moi; mais on ne me +suit pas; on voit bien que ça ne prendrait pas... Et on +ne suivra pas Marthe non plus, ajouta-t-elle en se reprenant, +parce qu'on verra bien qu'elle n'encourage personne.»</p> + +<p>Louison avait eu soin de dire à Marthe, la veille, de +manière à ce qu'Horace seul l'entendit:</p> + +<p>—C'est demain à midi que vous irez rue du Bac, au +<i>petit Saint-Thomas</i>, pour ce petit coupon de jaconas +qu'on nous a chargées d'assortir.</p> + +<p>Il y avait eu quelque chose de si affecté dans la manière +de ménager ainsi à Horace l'occasion de rencontrer +Marthe dehors, que celle-ci en avait été épouvantée. En +y réfléchissant, elle crut n'y voir qu'une étourderie de +la part de sa compagne; et, quoique aux battements de +son coeur, elle sentît bien qu'Horace l'attendrait au lieu +désigné, elle voulut se persuader qu'il n'avait point fait +attention aux paroles de Louise. Le lendemain, comme +elle approchait du magasin, elle vit effectivement Horace +qui flânait sur le trottoir en l'attendant. Elle passa près +de lui; il ne l'arrêta pas, ne la salua point; mais il la +regarda d'un air si passionné, que cet oubli des formes +de la bienséance ordinaire fut un éloquent témoignage +de l'amour qui le pénétrait. Elle lui sourit d'un air à la +fois craintif, heureux et attendri; et ce regard, ce sourire +échangés, se prolongèrent autant que le permirent +quelques pas d'une marche ralentie. Ce fut un siècle de +bonheur pour tous deux.</p> + +<p>Quoiqu'ils ne se fussent rien dit, Marthe, faisant ses +emplettes à la hâte, était bien sûre de le retrouver sur +le même trottoir, autour du vitrage du magasin. Elle l'y +retrouva en effet; et il l'attendait avec le projet de l'accompagner +au retour, afin de pouvoir causer avec elle +sans témoins. Mais au moment où il s'approchait et se +préparait à passer doucement le bras de Marthe sous le +sien, une voiture découverte s'arrêta devant la porte cochère +qui fait face à la boutique. Un domestique galonné, +qui était derrière la voiture en descendit, et entra dans +la maison pour faire quelque message, tandis que la +dame qui le lui avait donné se pencha pour regarder +Horace en clignotant, comme si elle eût cherché à le +reconnaître. Horace salua: c'était la vicomtesse de +Chailly. Elle lui rendit son salut fort légèrement, d'un +air de doute et d'incertitude; puis elle prit son lorgnon, +comme pour s'assurer qu'elle le connaissait. Horace ne +jugea point nécessaire d'attendre l'effet de cette exploration +un peu impertinente, et il se disposa à aborder +Marthe. Mais ce maudit lorgnon ne le quittait pas. La +vicomtesse se penchait à la portière à mesure qu'il s'éloignait, +et la voiture était tournée de manière à ce +qu'elle pût le suivre ainsi de l'oeil jusqu'au détour de la +rue. Horace ne s'en apercevait que trop, et il était au +supplice. Marthe était mise très simplement, mais avec +une sorte de distinction qui lui donnait toute l'apparence +d'une femme <i>comme il faut</i>. Mais, hélas! elle portait un +paquet dans un foulard, et c'était le cachet irrécusable +de la grisette. Cette futile circonstance et l'indiscrète +curiosité de la vicomtesse eurent assez d'empire sur la +vanité d'Horace pour l'empêcher de céder au mouvement +de son coeur. Il hésita, se reprit à dix fois, revint +sur ses pas pour donner le change; et quand la voiture +fut repartie, il se remit à courir. Marthe, qui le croyait sur +ses talons, avait jugé prudent de couper à sa droite par +la rue de l'Université, pour éviter les nombreux passants +de la rue du Bac. Elle comptait qu'il allait la rejoindre. +Mais lorsqu'elle se retourna, elle ne vit personne +derrière elle; et Horace, remontant à toutes jambes +la rue du Bac jusqu'à la Seine, ne la rencontra pas +devant lui.</p> + +<p>C'est ainsi que fut perdue pour lui l'occasion de faire +écouter son amour. Mais Louison sut bien la lui faire retrouver.</p> + +<p>Eugénie, à peine rétablie, fut forcée d'aller passer +quelques jours à Saint-Germain, pour soigner une de +ses soeurs qui était malade plus gravement. La mansarde +resta confiée à Marthe. Horace y passa des journées entières. +Louise et Suzanne eurent soin de ne pas les troubler. +Abandonnée à son destin, Marthe écouta cet amour +dont l'expression avait pour elle tant de charme et de +puissance. Interrogé par moi, Horace me jura qu'il était +bien sérieusement épris d'elle, et qu'il était capable +de tous les dévouements pour le lui prouver. J'insinuai à +Marthe qu'elle devait user de son influence pour le faire +travailler; car je voyais ses embarras grossir de jour en +jour, et, si je n'eusse pourvu à ses moyens quotidiens +d'existence, j'ignore où il eût pris de quoi dîner. Cette +assistance que je lui donnais de bien bon coeur me mettait +dans la délicate et ridicule position de n'oser lui reprocher +sa paresse. Quand je hasardais un mot à cet +égard, il me répondait d'un air désespéré:—C'est vrai; +je suis à ta charge, et tu dois bien me mépriser. Si j'essayais +de récuser ce motif blessant pour nous deux, en +invoquant son propre intérêt, son propre avenir, il me +fermait encore la bouche en disant:</p> + +<p>«Au nom du présent, je te supplie de ne pas me +parler de l'avenir. J'aime, je suis heureux, je suis enivré, +je me sens vivre. Comment et pourquoi veux-tu que +je songe à autre chose qu'à ce moment fortuné où j'existe +surabondamment?»</p> + +<p>N'avait-il pas raison?-«Jusqu'ici, me dis-je, il y a eu +dans son ambition quelque chose de trop personnel qui +lui a montré l'avenir sous un jour d'égoïsme. A présent +qu'il aime, son âme va s'ouvrir à des notions plus larges, +plus vraies, plus généreuses. Le dévouement va se révéler, +et, avec le dévouement, la nécessité et le courage de +travailler.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV.</h3> + +<p>Lorsque Eugénie fut de retour, et qu'elle vit ses efforts +désormais inutiles, elle songea qu'il était temps d'informer +Arsène de la vérité, ou tout au moins de la lui faire +pressentir. Elle me demanda conseil sur la manière +dont elle s'y prendrait; et, après que nous eûmes envisagé +la question sous tous ses aspects, elle s'arrêta au +parti suivant.</p> + +<p>Ne se fiant plus aux murailles de sa mansarde, qu'elle +disait avoir des oreilles, elle voulut surprendre Horace +au milieu de ses pensées, par la solennité d'une démarche +que sa bonne réputation et la dignité de son caractère +lui donnaient le droit de risquer.</p> + +<p>«Écoutez, lui dit-elle; vous avez su vous faire aimer; +mais vous ne savez pas l'étendue des devoirs que vous +avez contractés envers Marthe. Vous lui faites perdre la +protection d'Arsène, protection courageuse et persévérante, +qui ne lui eût jamais manqué et qui eût toujours +porté ses fruits. Elle ne sait pas ce qu'elle lui doit, ce +qu'elle lui aurait dû encore si elle ne se fût pas mise +dans la nécessité de renoncer à son assistance. Mais moi, +je vous le dirai, parce qu'il faut que vous sachiez tout. +Arsène n'eût jamais abandonné la peinture, qu'il aimait +passionnément, si sa pensée secrète n'eût été de mettre, +grâce à son travail, Marthe à l'abri du besoin. Il n'eût +jamais songé à faire venir ses soeurs de la province, si +son unique but n'eût été de lui donner une société et +une protection derrière laquelle sa protection à lui se +serait toujours cachée. Enfin, à l'heure qu'il est, il vient +d'obtenir un tout petit emploi dans les bureaux d'une +société industrielle. Rien au monde n'est plus contraire +à ses goûts, à ses habitudes d'activité, au mouvement +rapide et généreux de son esprit; je le sais, et je crains +qu'il n'y succombe. Mais je sais aussi qu'il veut gagner +de l'argent, et qu'il en gagne assez pour subvenir indirectement +à tous les besoins de Marthe, en ayant l'air +de ne s'occuper que de ses soeurs. Je sais que nos petits +travaux d'aiguille ne rapportent pas suffisamment pour +faire vivre trois femmes (ma part prélevée) dans l'aisance, +la propreté et la liberté où vivent Marthe et les +soeurs d'Arsène. Tout ce que je sais, tout ce que je vous +dis, Marthe l'ignore encore. Elle n'a jamais tenu un ménage +par elle-même; elle a l'inexpérience d'un enfant à +cet égard-là. Arsène la trompe, et nous l'y aidons, pour +qu'elle ne connaisse ni les privations ni l'excès du travail. +Par contre-coup, il faut aussi tromper les soeurs, sur +la discrétion desquelles nous ne pouvons pas compter. +Jusqu'ici je me suis chargée de la comptabilité; je leur ai +fait croire à toutes que les recettes l'emportaient sur les +dépenses, tandis que c'est le contraire qui est vrai. Mais +cet état de choses ne peut durer désormais. Arsène s'est +toujours flatté secrètement que Marthe prendrait pour +lui une affection sérieuse, lorsque, revenue de ses terreurs +et guérie de ses blessures, son âme s'ouvrirait à de +plus douces impressions. J'ai partagé son illusion, je vous +l'avoue, et j'ai fait tout mon possible pour préserver +Marthe d'un autre attachement. Je n'ai pas réussi. +Maintenant, dites-moi ce que vous feriez à ma place du +secret d'Arsène, et quel conseil vous donneriez à l'un et +à l'autre.»</p> + +<p>Cette ouverture déconcerta beaucoup Horace. «Je +suis sans fortune, dit-il; comment pourrai-je servir de +protecteur à une femme, moi qui n'ai encore pu m'aider +et me guider moi-même?»</p> + +<p>Il se promena dans sa chambre avec agitation, et peu +à peu ses idées se rembrunirent. «Je n'avais pas prévu +tout cela, moi! s'écria-t-il avec un chagrin qui n'était +pas sans mélange d'humeur. Je n'ai jamais songé à rien +de pareil. Pourquoi faut-il absolument qu'entre deux +êtres qui s'aiment, il y ait un protecteur et un protégé? +Vous, Eugénie, qui réclamez toujours l'égalité pour votre +sexe...</p> + +<p>—Oh! Monsieur, répondit-elle, je la réclame et je la +pratique, bien qu'elle soit difficile à conquérir dans la +société présente. Je sais borner mes besoins au peu que +mon industrie me procure. Vous savez comment je vis +avec Théophile, et vous savez par conséquent que je ne +perds pas un jour, pas une heure. Mais savez-vous en +quoi je le considère comme mon protecteur légitime et +naturel? Si je tombais malade et que je fusse longtemps +privée de travail, au lieu d'aller à l'hôpital, je trouverais +dans son coeur un refuge contre l'isolement et la misère. +Si un homme était assez lâche pour m'insulter, j'aurais +un appui et un vengeur. Enfin, si je devenais mère... +ajouta-t-elle en baissant les yeux par un sentiment de +dignité pudique, et en les relevant sur lui avec fermeté +pour lui faire sentir la conséquence possible de ses +amours avec Marthe, mes enfants ne seraient pas exposés +à manquer de pain et d'éducation. Voilà, Monsieur, +pourquoi il importe à des femmes comme nous de trouver +dans leurs amants de l'affection durable et un dévouement +égal au leur.</p> + +<p>—Eugénie, Eugénie, dit Horace en tombant sur une +chaise, vous me jetez dans un grand trouble. Je ne suis +pas l'amant de Marthe au point d'avoir réfléchi aux +résultats sérieux de l'ivresse qui s'allume dans mon +cerveau. Eh bien, chère Eugénie, je me confesse à vous, +je m'accuse; je ne peux ni ne veux vous tromper. Je +désire Marthe de toutes les forces de mon être, et je +l'aime de toute la puissance de mon coeur; mais puis-je +lui promettre d'être pour elle ce que Théophile est pour +vous? Puis-je m'engager à la soustraire à tous les +dangers, à tous les maux de l'avenir? Théophile est +riche, en comparaison de moi; il a une petite fortune +assurée; il peut travailler pour l'avenir. Et moi, qui +n'ai que des dettes, il faudrait donc que je pusse travailler +pour l'avenir, pour le présent et pour le passé +en même temps!</p> + +<p>—Mais Arsène n'a rien, reprit Eugénie, et en outre il +soutient ses deux soeurs.</p> + +<p>—Ah! s'écria Horace, frappé de l'allusion et entrant +dans une sorte de fureur, il faudra donc que je me fasse +garçon de café, moi! Non, il n'y a pas de femme au +monde pour qui je me résoudrai à m'avilir dans une profession +indigne de moi. Si Marthe s'imagine cela...</p> + +<p>—Oh! Monsieur, ne blasphémez pas, dit Eugénie. +Marthe ne s'imagine rien, car je lui ai fait un grand +mystère de tout ceci; et le jour où elle saurait que de +pareilles questions ont été soulevées à propos d'elle, je +suis sûre qu'elle nous fuirait tous dans la crainte d'être +à charge à quelqu'un d'entre nous. Je vois bien que +vous ne l'aimez pas; car vous ne la comprenez guère, et +vous ne l'estimez nullement. Ah! pauvre Marthe, je savais +bien qu'elle se trompait!»</p> + +<p>Eugénie se leva pour s'en aller. Horace la retint.</p> + +<p>«Et maintenant, dit-il, vous allez encore travailler +contre moi?</p> + +<p>—Comme j'ai fait jusqu'ici, je ne vous le cache point.</p> + +<p>—Vous allez me présenter comme un être odieux, +comme un monstre d'égoïsme, parce que je suis pauvre +au point de ne pouvoir entretenir une femme, et que je +me respecte au point de ne vouloir pas me faire laquais? +Ah! sans doute, si le mérite d'un homme se mesure au +poids de l'argent qu'il sait gagner, Paul Arsène est un +héros et moi un misérable!</p> + +<p>—Il y a dans tout ce que vous dites, répliqua Eugénie, +des idées insultantes pour Marthe et pour moi, auxquelles +je ne daignerai plus répondre. Laissez-moi partir, +Monsieur. La vérité est dure; mais il faudra que Marthe +l'apprenne, et qu'elle renonce dans le même jour à son +ami, à cause de vous, à vous, à cause d'elle-même. +Heureusement que nous lui resterons! Théophile saura +bien remplacer Arsène, avec plus de désintéressement +encore; moi aussi, je travaillerai pour elle et avec elle; +et jamais l'idée ne nous viendra que cela s'appelle <i>entretenir</i> +une femme!</p> + +<p>—Eugénie, dit Horace en lui prenant les mains avec +feu, ne me jugez pas sans me comprendre. Vous vous +repentiriez un jour de m'avoir avili aux yeux de Marthe +et aux miens propres. Je n'ai pas les doutes infâmes que +vous m'attribuez. Je parle sans mesure et sans discernement +peut-être; mais aussi votre susceptibilité s'effarouche +pour des mots, et la mienne s'emporte à cause +du blessant parallèle que vous établissez toujours entre +ce Masaccio et moi. Je n'ai pas l'instinct de l'imitation, +j'ai horreur des modèles qui posent pour la vertu; mais, +sans rien affecter, sans rien jurer, je puis bien, ce me +semble, pratiquer dans l'occasion le dévouement jusqu'au +sacrifice. Que pouvez-vous savoir de moi, puisque +Je n'en sais rien moi-même; je n'ai pas encore été mis +à l'épreuve; mais j'ai beau me tâter et m'interroger, +je ne trouve en moi ni éléments de lâcheté ni germes +d'ingratitude. Pourquoi donc me condamnez-vous d'avance? +Vous avez de cruelles préventions contre moi, +Eugénie; et je ne pourrai plus respirer, faire un pas, ou +dire un mot, que vous ne les interprétiez à ma honte. +Marthe ne pourra plus étouffer un soupir ou verser une +larme qui ne me soient imputés. Enfin, nous ne pourrons +plus exister l'un et l'autre sans que le nom d'Arsène +soit suspendu sur nos têtes comme un arrêt. +Cela gêne et contriste déjà tous les élans de mon coeur; +mon avenir perd sa poésie, et mon âme sa confiance. +Cruelle Eugénie, pourquoi m'avez-vous dit toutes ces +choses?</p> + +<p>—Et vous n'avez pas plus de courage que cela? reprit +Eugénie. Vous craignez de vous humilier en me disant +que l'exemple d'Arsène ne vous effraie pas, et que vous +vous sentez bien capable, comme lui, des plus grands +actes d'abnégation pour l'objet de votre amour?</p> + +<p>—Mais que voulez-vous donc que je fasse? A quoi +faut-il m'engager? Dois-je donc épouser? Mais cela n'a +pas le sens commun! Je suis mineur, et mes parents ne +me permettront jamais...</p> + +<p>—Vous savez que je suis de la religion saint-simonienne +à certains égards, répondit Eugénie, et que je ne +vois dans le mariage qu'un engagement volontaire et +libre, auquel le maire, les témoins et le sacristain ne +donnent pas un caractère plus sacré que ne le font l'amour +et la conscience. Marthe est, je le sais, dans les +mêmes idées, et je crois que jamais elle ni moi ne vous +parlerons de mariage légal. Mais il y a un mariage vraiment +religieux, qui se contracte à la face du ciel; et si +vous reculez devant celui-là...</p> + +<p>—Non, Eugénie, non, ma noble amie, s'écria Horace: +celui-là n'a rien que je repousse. Je me plains +seulement de la méfiance que vous me témoignez; et, si +vous la faites partager à votre amie, nous allons changer, +grand Dieu! la passion la plus spontanée et la plus vraie +en quelque chose d'arrangé, de guindé et de faux, qui +nous refroidira tous les deux.»</p> + +<p>Pendant qu'Eugénie sondait ainsi avec une attention +sévère le coeur d'Horace, à la même heure, au même +instant, des atteintes plus profondes étaient portées à +celui d'Arsène. Il était venu voir ses soeurs, ou plutôt +Marthe, à la faveur de ce prétexte; et Louison étant sortie +à ce moment-là, Suzanne, qui était mécontente du +despotisme de sa soeur aînée, avait résolu, elle aussi, +de frapper un coup décisif. Elle prit Arsène à part.</p> + +<p>«Mon frère, lui dit-elle, je vous demande votre protection, +et je commence par réclamer le secret le plus +profond sur ce que je vais vous confier.»</p> + +<p>Arsène le lui ayant promis, elle lui raconta toute la +conduite de Louison à l'égard de Marthe.</p> + +<p>«Vous croyez, dit-elle, qu'elle s'est réconciliée de +bonne foi avec Marton, et qu'elle ne lui cause plus aucun +chagrin? Eh bien, sachez qu'elle lui en prépare de +bien plus grands, et qu'elle la hait plus que jamais. +Voyant que vous l'aimiez, et qu'elle ne réussirait pas à +vous détacher d'elle par des paroles, elle a résolu de l'avilir +à vos yeux. Elle a voulu la perdre, et je crois bien +qu'elle y a réussi déjà.</p> + +<p>—L'avilir! la perdre! s'écria Paul Arsène. Est-ce ma +soeur qui parle? est ce de ma soeur que j'entends parler?</p> + +<p>—Écoutez, Paul, reprit Suzanne, voici ce qui s'est +passé. Louison a écouté, à travers la cloison de sa chambre, +ce que M. Théophile et Eugénie se disaient dans la +leur. Elle a appris de cette manière qu'Eugénie voulait +vous faire épouser Marthe, et que Marthe commençait à +aimer M. Horace. Alors elle m'a dit:—Nous sommes +sauvées, et notre frère va bientôt savoir qu'on se joue +de lui. Seulement il faut lui en fournir la preuve; et +quand il aura découvert quelle femme perdue il nous a +donnée pour compagnie, il la chassera, et il ne croira +plus que nous.—Mais quelle preuve lui en donnerez-vous? +lui ai-je dit; Marthe n'est pas une femme perdue.—Si +elle ne l'est pas, elle le sera bientôt, je t'en réponds, +a dit Louison. Tu n'as qu'à faire comme moi et à +m'obéir en tout, et tu verras bien comme la folle donnera +dans le panneau. Alors elle a fait semblant de demander +pardon à Marthe, et elle s'est mise à dire toujours comme +elle pour lui faire plaisir. Et puis elle a dit je ne sais +quoi à M. Horace pour l'encourager à courtiser Marton; +et puis elle disait toute la journée à Marton que M. Horace +était un beau jeune homme, un brave jeune homme, +et qu'à sa place elle ne le ferait pas tant languir; et puis, +enfin, elle leur ménageait des tête-à-tête, elle leur donnait +l'occasion de se rencontrer dehors, et, tant qu'Eugénie +a été malade, elle les a laissés exprès ensemble +toute la journée dans une chambre, m'a emmenée dans +l'autre, et deux ou trois fois Marthe est venue tout effrayée +et tout émue auprès de nous, comme pour se réfugier, +et cependant Louison lui fermait la porte au nez, +et feignait de ne pas l'entendre frapper. Dieu sait ce qui +est résulté de tout cela! C'est toujours bien affreux de la +part d'une fille comme Louison, qui me fait des sermons +épouvantables quand l'épingle de mon fichu n'est pas +attachée juste au-dessous du menton, et qui ne se laisserait +pas prendre le bout du doigt par un homme, de jeter +ainsi une pauvre fille dans les pièges du diable, et de +favoriser un jeune homme dont certainement les intentions +sont peu chrétiennes. Cela m'a fait beaucoup de +honte pour elle et de peine pour Marthe. J'ai essayé de +faire comprendre à celle-ci qu'on ne lui voulait pas de +bien en agissant ainsi, et que M. Horace n'était qu'un +enjôleur. Marthe a mal pris la chose, elle a cru que je la +haïssais. Louison m'a menacée de me rouer de coups, si +je disais un mot de plus, et Eugénie, me voyant triste, +m'a reproché d'avoir de l'humeur. Enfin, le moment est +venu où le coup qu'on vous prépare va vous arriver. +N'en soyez pas surpris, mon frère, et montrez de l'indulgence +à cette pauvre Marthe, qui n'est pas la plus +coupable ici.»</p> + +<p>Arsène sut renfermer la terrible émotion que lui causa +cette confidence. Il douta quelque temps encore. Il se +demanda si Louison était un monstre de perfidie, ou si +Suzanne était une calomniatrice infâme; et, dans l'un +comme dans l'autre cas, il se sentit blessé et atterré d'avoir +un tel être dans sa famille. Il attendit que Louison +fût rentrée, pour l'interroger d'un air calme et confiant +sur les relations de Marthe avec Horace. «On m'a dit +qu'ils s'aimaient, lui dit-il. Je n'y vois pas le moindre +mal, et je n'ai pas le plus petit droit de m'en offenser. +Mais j'aurais cru que, comme mes soeurs, vous m'en auriez +averti plus tôt, puisque vous pensiez que j'y prenais +grand intérêt.»</p> + +<p>Louison vit bien que, malgré cet air résigné, Paul +avait les lèvres pâles et la voix suffoquée. Elle crut qu'une +jalousie concentrée était la seule cause de sa souffrance, +et, se réjouissant de son triomphe,—Ah dame! Paul, +vois-tu lui dit-elle, on ne peut parler que quand on est +sûr de son fait, et tu nous as si mal reçues quand nous +avons voulu t'avertir! Mais, à présent, je puis bien te parler +franchement, si toutefois tu l'exiges, et si tu me promets +que Marton ne le saura pas.</p> + +<p>En parlant ainsi, elle tira de sa poche une lettre qu'Horace +l'avait chargée de remettre à Marthe. Arsène ne +l'eût pas ouverte lors même que sa vie en eût dépendu. +D'ailleurs, dans ses idées simples et rigides, une lettre +était par elle-même une preuve concluante. Il mit celle-là +dans sa poche, et dit à Louison: «Il suffit, je te remercie; +mon parti était déjà pris en venant ici. Je te +donne ma parole d'honneur que Marthe ne saura jamais +le service que tu viens de me rendre.»</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image10.png"></p> +<br> + +<p>Il passa dans mon cabinet, où je venais de rentrer +moi-même, et, quelques instants après, Eugénie arriva. +«Tenez, lui dit-il en lui remettant la lettre d'Horace, +voici une lettre pour Marthe, que j'ai trouvée par terre +dans la chambre de mes soeurs. C'est l'écriture de +M. Horace; je la connais.</p> + +<p>—Paul, il est temps que je vous parle, dit Eugénie.</p> + +<p>—Non, Mademoiselle, c'est inutile, dit Paul; je ne +veux rien savoir. Je ne suis pas aimé; le reste ne me +regarde pas. Je n'ai jamais été importun, je ne le serai +jamais. Je n'ai été indiscret qu'avec vous, en vous parlant +souvent de moi, et en vous imposant la société de +mes soeurs, qui ne vous a pas été toujours des plus +agréables. Louison est difficile à vivre; et l'occasion +s'étant présentée de la placer ailleurs, je venais vous dire +que, dès demain, je vous en débarrasse, ainsi que de +Suzanne, en vous remerciant toutefois des bontés que +vous avez eues pour elles, et en vous priant de me garder +votre amitié, dont je viendrai toujours me réclamer +le plus souvent qu'il me sera possible, tant que M. Théophile +ne le trouvera pas mauvais.</p> + +<p>—Vos soeurs ne me sont nullement à charge, répondit +Eugénie. Suzanne a toujours été fort douce, et Louison +l'est devenue depuis quelque temps. Je conçois que vos +idées sur l'avenir ayant changé, vous vouliez rompre +l'union que nous avions formée sous de meilleurs auspices; +mais pourquoi vous tant presser?</p> + +<p>—Il faut que mes soeurs s'en aillent bien vite, reprit +Arsène. Elles ne sont peut-être pas aussi bonnes qu'elles +en ont l'air, et je suis tout à fait en mesure de les établir. +Écoutez, Eugénie, dit-il en la prenant à part, j'espère +que vous garderez Marthe auprès de vous tant +qu'elle n'aura pas pris un parti contraire, et que vous +veillerez à ce que tous ses désirs soient satisfaits, tant +qu'un autre ne s'en sera pas chargé. Voici une partie de +la somme que j'ai touchée ce matin; destinez-la au même +usage qu'à l'ordinaire, et, comme à l'ordinaire, gardez +mon secret.</p> + +<p>—Non, Paul, cela ne se peut plus, dit Eugénie. Ce +serait avilir en quelque sorte la pauvre Marthe que de +lui rendre encore de tels services après ce que vous savez. +Il faut qu'elle apprenne enfin à qui elle doit le bien-être +dont elle a joui jusqu'à présent, afin qu'elle vous en +rende grâce et qu'elle y renonce à jamais.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image11.png"></p> +<br> + +<p>—Eugénie, dit Paul vivement, si vous agissez ainsi, +je ne pourrai plus remettre les pieds chez vous, et je ne +pourrai jamais revoir Marthe. Elle rougirait devant moi, +elle serait humiliée, elle me haïrait peut-être. Laissez-moi +donc sa confiance et son amitié, puisque je ne dois +jamais prétendre à autre chose. Quant à refuser pour +elle les derniers services que je veux lui rendre, vous +n'en avez pas le droit, pas plus que vous n'avez celui de +trahir le secret que vous m'avez juré.»</p> + +<p>J'appuyai ses résolutions auprès d'Eugénie, et il fut +convenu que Marthe ne saurait rien. Elle rentra bientôt +avec Horace, qu'elle avait attendu, je crois, sur l'escalier. +Arsène lui souhaita le bonjour, et, parlant avec +calme de choses générales, il l'observa attentivement +ainsi qu'Horace, sans que ni l'un ni l'autre s'en aperçût; +les amoureux ont, à cet égard-là, une faculté d'abstraction +vraiment miraculeuse. Au bout d'un quart d'heure, +Arsène se retira après avoir serré fortement la main de +Marthe et avoir salué Horace tranquillement. Je compris +le regard d'Eugénie, et je descendis avec lui. Je craignais +que cette fermeté stoïque ne cachât quelque projet désespéré, +d'autant plus qu'il faisait son possible pour m'éloigner. +Enfin, ne pouvant plus lutter contre lui-même et +contre moi, il s'appuya sur le parapet, et je le vis défaillir. +Je le forçai d'entrer chez un pharmacien et d'y +prendre quelques gouttes d'éther. Je lui parlai longtemps; +il parut m'écouter, mais je crois bien qu'il ne +m'entendit pas. Je le reconduisis chez lui, et ne le quittai +que lorsque je l'eus vu se mettre au lit. Au bout de +la rue, je fus assailli du souvenir tragique de tant de +suicides nocturnes causés par des désespoirs d'amour; +je revins sur mes pas, et rentrai chez lui. Je le trouvai +assis sur son lit, suffoqué par des sanglots qui ne pouvaient +trouver d'issue et qui le torturaient. Mes témoignages +d'amitié firent tomber de ses yeux quelques larmes, +qui le soulagèrent faiblement. Un peu revenu à lui, +et voyant mon inquiétude:</p> + +<p>«Tranquillisez-vous donc, Monsieur, me dit-il; je +vous donne ma parole d'honneur que je serai <i>un homme</i>. +Peut-être quand je serai seul pourrai-je pleurer; ce serait +le mieux. Laissez-moi donc, et comptez sur moi. +J'irai vous voir demain, je vous le jure.»</p> + +<p>Quand je rentrai chez moi, je trouvai Marthe d'une +gaieté charmante. Horace, d'abord troublé par la présence +de son rival, s'était battu les flancs pour être aimable, +et celle qui l'aimait ne se faisait pas prier pour +trouver son esprit ravissant. Elle ne s'était seulement pas +doutée que Paul eût la mort dans l'âme, et mon visage +altéré ne lui en donnait pas le moindre soupçon. O +égoïsme de l'amour! pensai-je.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV.</h3> + +<p>Dès le lendemain Arsène vint chercher ses soeurs; et, +sans presque leur donner le temps de nous faire leurs +adieux, il les emmena silencieusement dans le nouveau +domicile qu'il leur avait préparé à la hâte.</p> + +<p>—Maintenant, leur dit-il, vous êtes libres de me dire +si vous voulez rester ici ou si vous aimez mieux retourner +au pays.</p> + +<p>—Retourner au pays? s'écria Louison stupéfaite; tu +veux donc nous renvoyer, Paul? tu veux donc nous abandonner?</p> + +<p>—Ni l'un ni l'autre, répondit-il; vous êtes mes soeurs, +et je connais mon devoir. Mais j'ai cru que vous haïssiez +la capitale et que vous désiriez partir.</p> + +<p>Louison répondit qu'elle s'était habituée à la vie de +Paris, qu'elle ne trouverait plus d'ouvrage au pays, +puisque son départ lui avait fait perdre sa clientèle, et +qu'elle désirait rester.</p> + +<p>Depuis qu'à force d'écouter à travers la cloison, Louise +avait surpris tous les secrets de notre ménage, elle s'était +réconciliée avec le séjour de Paris, grâce aux avantages +qu'elle avait cru pouvoir tirer du dévouement incomparable +de son frère. Jusque-là elle n'avait pas connu Arsène; +elle avait compté sur une sorte d'assistance, mais +non pas sur un complet abandon de ses goûts, de sa liberté, +de son existence tout entière. Elle n'avait pas +compris non plus cette activité, ce courage, cette aptitude +au gain, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui se développaient +en lui lorsqu'il était mû par une passion généreuse. +Dès qu'elle sut tout le parti qu'on pouvait tirer +de lui, elle le regarda comme une proie qui lui était assurée +et qu'elle devait se mettre en mesure d'accaparer. +Les seules passions qui gouvernent les femmes mal élevées, +lorsqu'une grandeur d'âme innée ne contre-balance +pas les impressions journalières, ce sont la vanité et +l'avarice. L'une les mène au désordre, l'autre à l'égoïsme +le plus étroit et le plus impitoyable. Louison, privée de +bonne heure des soins d'une mère, sacrifiée à une marâtre, +et abandonnée à de mauvais exemples ou à de +mauvaises inspirations, devait subir l'une ou l'autre de +ces passions funestes. Elle pencha par réaction vers celle +que sa belle-mère n'avait pas, et, vertueuse par haine +du vice qu'elle avait sous les yeux, elle se livra par instinct +à celui que lui suggéraient la misère et les privations. +Elle devint cupide; et, ne songeant plus qu'à satisfaire +ce besoin impérieux, elle y puisa une adresse et +une fourberie dont son intelligence bornée n'eût pas +semblé susceptible. C'est ainsi qu'elle avait poussé Marthe +dans le piège, et que désormais elle se flattait de régner +sans partage sur la conscience de son frère.</p> + +<p>«Ce qu'il faisait pour nous, disait-elle tout bas à +Suzanne, à cause de cette païenne, il le fera encore +mieux quand il saura, grâce à nous, combien elle en +était indigne.»</p> + +<p>Suzanne n'avait pas, à beaucoup près, l'âme aussi +noire que sa soeur; mais, habituée à trembler devant +elle, elle n'avait que des remords tardifs ou des réactions +avortées. Arsène était bien loin de soupçonner la bassesse +calculée des intentions de Louise. Il attribua son +affreuse perfidie envers Marthe à une de ces haines de +femme fondées sur le préjugé, l'intolérance religieuse et +l'esprit de domination refoulé jusqu'à la vengeance. Il +trouva bien une monstrueuse inconséquence entre sa +conduite officieuse envers Horace et ses maximes de pudeur +farouche; il attribua ces contradictions à l'ignorance, +à une dévotion mal entendue. Il en fut attristé +profondément; mais, plein de compassion et de courage, +il résolut d'ensevelir dans le secret de son âme le crime +de cette soeur altière et cruelle. Il se promit de la convertir +peu à peu à des sentiments plus vrais et plus nobles; +et de ne lui faire de reproches que le jour où elle serait +capable de comprendre sa faute et de la réparer. Par la +suite il disait à Eugénie, informée malgré sa discrétion +de ce qui s'était passé entre sa soeur et lui:</p> + +<p>«Que voulez-vous! si je vous eusse dit alors le mal +qu'elle m'avait fait, vous l'auriez tous haïe et méprisée; +vous eussiez dit: C'est un monstre! Et comme la perte +de l'estime des honnêtes gens est le plus grand malheur +qui puisse arriver, ma soeur m'a causé dans ce moment-là +tant de pitié, que je n'ai presque pas eu de colère.»</p> + +<p>Aussi lui montra-t-il une douceur pleine de tristesse, +qu'elle prit pour un redoublement d'affection.</p> + +<p>«Si vous désirez rester ici et que ce soit dans vos intérêts, +leur dit-il, je ne m'y oppose pas. Je vous chercherai +de l'ouvrage, et je vous soutiendrai en attendant. +Nous ne sommes pas assez <i>fortunés</i> pour avoir des logements +séparés; je demeurerai avec vous. Voilà qui est +convenu jusqu'à nouvel ordre.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu veux dire avec ton nouvel ordre? +demanda Louison.</p> + +<p>—Cela veut dire jusqu'à ce que vous puissiez vous +passer de moi, répondit-il; car ma vie n'est pas assurée +contre la mort comme une maison contre l'incendie. +Avisez donc peu à peu aux moyens de vous rendre indépendantes, +soit par d'honnêtes mariages, soit en vous +faisant, par votre intelligence et votre activité, une bonne +clientèle.</p> + +<p>—Sois sûr, dit Louison un peu déconcertée, en affectant +de la fierté, que nous ne resterons pas à ta charge +sans rien faire; nous voulons au contraire te débarrasser +de nous le plus tôt possible.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de cela, reprit Arsène, qui craignit +de l'avoir blessée. Tant que je serai vivant, tout ce qui +est à moi est à vous; mais, je vous l'ai dit, je ne suis +pas immortel, et il faut songer...</p> + +<p>—Mais quelles idées a-t-il donc aujourd'hui! s'écria +Louison en se retournant avec effroi vers Suzanne; ne +dirait-on pas qu'il veut se faire périr? Ah çà, mon frère, +est-ce que le chagrin te prend? Est-ce que tu vas te faire +de la peine pour cette...</p> + +<p>—Je vous défends de jamais prononcer devant moi le +nom de Marthe! dit Arsène avec une expression qui fit +pâlir les deux soeurs. Je vous défends de jamais me parler +d'elle, même indirectement, soit en bien, soit en mal, +entendez-vous? La première fois que cela vous arrivera, +vous me verrez sortir d'ici pour n'y jamais rentrer. Vous +êtes averties.</p> + +<p>—Il suffit, dit Louison terrassée, on s'y conformera. +Mais ce n'est pas vous parler d'elle, Paul, que de vous +conjurer de ne pas avoir de chagrin.</p> + +<p>—Ceci ne regarde personne, reprit-il avec la même +énergie, et je ne veux pas non plus qu'on m'interroge. +J'ai parlé de mort tout à l'heure, et je dois vous dire que +je ne suis pas homme à me suicider. Je ne suis pas un +lâche; mais le temps est à la guerre, et je ne dis pas +qu'une révolution se déclarant, je n'y prendrais point +part comme j'ai déjà fait l'année dernière. Ainsi, habituez-vous +à l'idée de vous suffire un jour à vous-mêmes, +comme d'honnêtes artisanes doivent et peuvent le faire. +Je vais à mon bureau. Raccommodez vos nippes en attendant; +car dans quelques jours vous aurez de l'ouvrage. +Mais je vous défends d'en demander ou d'en accepter +d'Eugénie.»</p> + +<p>«Vois-tu, dit Louison à sa soeur dès qu'il fut sorti, +tout a réussi comme je le voulais. Il déteste aussi Eugénie +à présent. Il croit que c'est elle qui a perdu +Marthe.»</p> + +<p>Suzanne baissa la tête avec embarras, puis elle dit: +«Il a le coeur bien gros; il ne pense qu'à mourir.</p> + +<p>—Bah! c'est l'histoire du premier jour, reprit l'autre; +tu verras que bientôt il n'y pensera plus. Arsène est fier; +il ne voudra pas se faire de la peine pour une fille qui se +moque de lui avec un autre, et tu verras aussi qu'il sera +le premier à nous en parler, et à être content quand +nous dirons du mal d'elle.</p> + +<p>—C'est égal, je ne le ferai jamais, dit Suzanne.</p> + +<p>—Oh! toi, <i>une sans coeur</i>, une sotte qui aurait tout +supporté de la part de Marton sans rien dire! Tu as trop +d'indulgence, Suzon. Si tu avais des principes, tu saurais +qu'il ne faut pas être trop bonne pour les femmes sans +moeurs. Tu verras, je te dis, qu'un jour n'est pas loin où +mon frère te reprochera aussi ton indifférence sur ce +chapitre-là.</p> + +<p>—C'est égal, je te répète, dit Suzanne, que je ne me +hasarderai jamais à lui dire un mot contre Marthe, quand +même il aurait l'air de m'y encourager. Je suis bien sûre +qu'il ne le supporterait pas. Essaies-en, puisque tu te +crois si fine!»</p> + +<p>La journée se passa en querelles, comme à l'ordinaire. +Néanmoins, lorsque Arsène rentra, il trouva sa chambre +bien rangée, tout son linge raccommodé, ses effets nettoyés, +pliés, et les légumes du souper cuits et servis proprement. +Louison lui fit sonner très-haut tous ces bons +offices, et l'accabla de prévenances importunes, qu'il +subit sans impatience. Elle s'efforça de l'égayer, mais +elle ne put lui arracher un sourire; à peine eut-il avalé +quelques bouchées, qu'il sortit sans répondre aux questions +qu'elle lui adressait. Il fut ainsi le lendemain, le +surlendemain, et tous les jours suivants. Il agit avec tant +d'esprit et de zèle, qu'il sut en peu de temps leur procurer +de l'ouvrage, et il mit toujours à leur disposition, +pour l'entretien de tous trois, les deux tiers de l'argent +qu'il gagnait; mais il fit une part de l'autre tiers, et elles +n'en connurent jamais la destination. En vain Louison +chercha jusque dans la paillasse de son lit, jusque sous +les carreaux de sa chambre, pour voir s'il ne se faisait +pas une bourse particulière, elle ne trouva rien; en vain +hasarda-t-elle d'adroites questions, elle n'obtint pas de +réponse; en vain essaya-t-elle de lui faire placer cet argent +invisible en meubles, en linge, en objets qu'elle +disait utiles au ménage, il fit la sourde oreille, ne les +laissa manquer d'aucune chose nécessaire à leur entretien, +mais se refusa constamment la moindre superfluité +personnelle. Ce fut un grand souci pour Louison, qui, +comptant pour rien de disposer de la majeure partie du +bien de son frère, se creusait la cervelle pour arriver à +la conquête du reste. Il lui semblait qu'Arsène commettait +une injustice, presque un vol, en se réservant quelques +écus pour un usage mystérieux. Elle n'en dormait +pas; et, si elle l'eût osé, elle eût manifesté le dépit +qu'elle en ressentait; mais avec sa douceur impassible et +son silence glacé, Arsène la tenait sous une domination +qu'elle n'avait pas prévue si austère. Il fallut pourtant +s'y soumettre, renoncer à connaître le fond de ce coeur +qui s'était fermé pour jamais, et à surprendre une pensée +sur ce visage qui s'était pétrifié.</p> + +<p>J'ai dit ces détails de son intérieur, quoique je n'y aie +point pénétré à cette époque; mais tout ce qui tient aux +personnes dont je raconte ici l'histoire m'a été peu à peu +dévoilé par elles-mêmes avec tant de précision, que je +puis les suivre dans les circonstances de leur vie où je +n'ai pris aucune part, avec la même fidélité que je ferai +quant à celles où j'ai assisté personnellement.</p> + +<p>Le départ des deux soeurs fut pour nous un véritable +soulagement; mais le mystère et la promptitude qu'Arsène +avait mis à effectuer cette séparation furent longtemps +inexplicables pour nous. Nous pensâmes d'abord +qu'il voulait ne jamais revoir Marthe, et qu'il s'en ôtait +courageusement l'occasion et le prétexte. Mais il revint +nous voir comme à l'ordinaire; et lorsque Marthe lui demanda +l'adresse de ses soeurs, il éluda ses questions, et +finit par lui dire qu'elles étaient placées chez une maîtresse +couturière à Versailles. Je savais le contraire, +parce que je les rencontrais quelquefois dans les alentours +de la maison de commerce où Arsène était occupé; +leur affectation à m'éviter me faisait pressentir et respecter +la volonté d'Arsène. Il fut impossible à Eugénie +d'avoir le mot de cette énigme; elle ne put même pas +amener Arsène à une nouvelle explication sur ses sentiments +secrets et sur ses résolutions à l'égard de Marthe. +Effrayée du calme qu'il montrait, et craignant qu'il ne +conservât un reste d'espérance trompeuse, elle essayait +souvent de le désabuser; mais il coupait court à tout entretien +de ce genre, en lui disant à la hâte: «Je sais +bien! je sais bien! inutile d'en parler.»</p> + +<p>Du reste, pas un mot, pas un regard qui pût faire +soupçonner à Marthe qu'elle était l'objet d'une passion +ardente et profonde. Il joua si bien son rôle qu'elle se +persuada n'avoir jamais été qu'une amie à ses yeux; et +nous-mêmes nous commençâmes à croire qu'il avait +triomphé de son amour et qu'il était guéri.</p> + +<p>Eugénie, qui prévoyait la confusion et le chagrin de +Marthe lorsqu'elle apprendrait les services d'argent qu'il +lui avait rendus à son insu, le força de reprendre celui +qu'il avait apporté en dernier lieu. Désormais elle voulut +rester chargée exclusivement de son amie, et cette charge +était bien légère. Marthe était d'une sobriété excessive; +elle était vêtue avec une simplicité modeste, et elle aidait +assidûment Eugénie dans son travail. La seule trace des +bienfaits d'Arsène que nous n'eussions pas fait disparaître, +de peur d'affliger trop cet excellent jeune homme, +c'était un petit mobilier qu'il avait acquis pour elle, et +qui se composait d'une couchette en fer, de deux chaises, +d'une table, d'une commode en noyer, et d'une petite toilette +qu'il avait choisie lui-même, hélas! avec tant d'amour! +Nous faisions accroire à Marthe que ces meubles +étaient à nous, et que nous les lui prêtions. Elle agréait +nos soins avec tant de candeur et de charme, que nous +eussions été heureux de les lui faire agréer toute notre +vie; mais il n'en devait pas être ainsi. Un mauvais génie +planait sur la destinée de Marthe: c'était Horace.</p> + +<p>Après la déclaration formelle d'Eugénie, il s'était +attendu à une lutte avec Arsène. Il était fort humilié d'avoir +un semblable rival; et cependant, comme il le savait +très-fin, très-hardi, très-estimé de nous tous, et de +Marthe la première, c'en était assez pour qu'il acceptât +cette lutte. Quelques jours auparavant, il eût abandonné +la partie plutôt que de commettre son esprit élégant +et cultivé avec la malice un peu crue et un peu +rustique du Masaccio; mais à ce moment-là, son amour +était arrivé à un paroxysme fébrile, et il n'eût pas rougi +de disputer l'objet de ses désirs à M. Poisson lui-même.</p> + +<p>A la grande surprise de tous, Paul Arsène parut calme +jusqu'à l'indifférence, et Horace pensa qu'Eugénie avait +beaucoup exagéré son amour. Mais lorsqu'il sut que Paul +n'ignorait plus le sien, et lorsque je lui eus raconté dans +quelles angoisses de douleur j'avais surpris ce courageux +jeune homme, il commença à s'inquiéter de sa persévérance +à reparaître devant lui, et de l'espèce de tranquillité +triomphante qu'il semblait jouer pour le braver. Sa +jalousie s'alluma; les plus étranges soupçons s'éveillèrent +dans son esprit, et il les laissa paraître. Marthe n'y +comprit rien d'abord: sa conscience était trop pure pour +qu'elle pût s'offenser de doutes qui n'avaient pas de sens +pour elle. Le sombre dépit d'Horace la troubla sans l'éclairer. +Eugénie eut la délicatesse de ne pas se mêler de +ce qui se passait entre eux, mais elle espéra qu'en s'apercevant +de l'outrage qui lui était fait, Marthe se relèverait +fière et blessée.</p> + +<p>Dans ses accès de jalousie, Horace me pria, par dépit, +de le conduire chez madame de Chailly. Il y retourna +deux ou trois fois, et affecta de trouver la vicomtesse de +plus en plus adorable. Ce furent autant de blessures dans +le coeur de Marthe; mais l'amour naissant est comme un +serpent fraîchement coupé par morceaux, qui trouve en +soi la force de se rapprocher et de se réunir. Aux tristesses, +aux insomnies, aux querelles vives et amères, +succédèrent les raccommodements pleins d'exaltation et +d'ivresse; aux serments de ne plus se voir, les serments +de ne se jamais quitter. Ce fut un bonheur plein d'orages +et mêlé de beaucoup de larmes; mais ce fut un bonheur +plein d'intensité et rendu plus vif par les réactions.</p> + +<p>Un jour qu'Horace avait voulu railler et dénigrer Arsène +eu son absence, et que Marthe le défendait avec +chaleur, il prit son chapeau, comme il faisait dans ses +emportements, et partit sans dire mot à personne. Marthe +savait bien qu'il reviendrait le lendemain, et qu'il demanderait +pardon de ses torts; mais elle était de ces +âmes tendres et passionnées qui ne savent pas attendre +fièrement la fin d'une crise douloureuse. Elle se leva, +jeta son châle sur ses épaules, et s'élança vers la porte.</p> + +<p>«Que faites-vous donc? lui dit Eugénie.</p> + +<p>—Vous le voyez, répondit Marthe hors d'elle-même, +je cours après lui.</p> + +<p>—Mais, mou amie, vous n'y songez pas; n'encouragez +pas de semblables injustices, vous vous en repentirez.</p> + +<p>—Je le sais bien, dit Marthe; mais c'est plus fort que +moi, il faut que je l'apaise.</p> + +<p>—Il reviendra de lui-même, laissez-lui-en du moins le +mérite.</p> + +<p>—Il reviendra demain!</p> + +<p>—Eh bien! oui, demain, certainement.</p> + +<p>—Demain, Eugénie? Vous ne savez pas ce que c'est +que d'attendre jusqu'à demain! Passer toute la nuit avec +la fièvre, avec le coeur gonflé, avec une insomnie qui +compte les heures, les minutes, avec cette horrible pensée +impossible à chasser: il ne m'aime pas! et celle-ci +plus affreuse encore: il n'est pas bon, il n'est pas généreux, +je ne devrais pas l'aimer! Oh! non, vous ne connaissez +pas cela, vous.</p> + +<p>—Mon Dieu, s'écria Eugénie, vous comprenez que +vous avez tort de l'aimer, et quand il vous vient une lueur +de raison, vous êtes impatiente de la perdre.</p> + +<p>—Laissez-moi la perdre bien vite, dit Marthe; car +cette clarté est la plus intolérable souffrance qu'il y ait +au monde.» Et, se dégageant des bras d'Eugénie, elle +s'élança dans l'escalier et disparut comme un éclair.</p> + +<p>Eugénie n'osa pas la suivre, dans la crainte d'attirer +les regards sur elle et d'occasionner un scandale dans la +maison. Elle espéra qu'au bas de l'escalier ces amants +insensés se rencontreraient, et qu'au bout de quelques +instants elle les verrait revenir ensemble. Mais Horace, +furieux, marchait avec une rapidité extrême. Marthe le +voyait à dix pas; elle n'osait pas l'appeler sur le quai, +elle n'avait pas la force de courir. A chaque pas, elle se +sentait prête à défaillir; elle le voyait frapper de sa canne +sur le parapet, dans un mouvement de rage irréfrénable. +Elle se remettait à le suivre, ne songeant plus à sa souffrance +personnelle, mais à celle de son amant. Il renversa +deux ou trois passants, en fit crier et jurer une +demi-douzaine en les heurtant, monta la rue de La +Harpe, et arriva à l'hôtel de Narbonne, où il demeurait, +sans s'apercevoir que Marthe était sur ses traces et avait +failli dix fois le joindre. Au moment où il prenait sa +clef et son bougeoir des mains de la portière, il vit +le visage renfrogné de celle-ci regarder par-dessus son +épaule:</p> + +<p>«Où allez-vous donc, Mam'selle?» dit-elle d'une voix +courroucée à une personne qui s'apprêtait à monter l'escalier +sans rien lui dire.</p> + +<p>Horace se retourna, et vit Marthe, sans chapeau, sans +gants, et pâle comme la mort. Il la saisit dans ses bras, +l'enleva à demi, et lui jetant un châle sur la tête, comme +un voile pour la soustraire aux regards, il l'entraîna dans +l'escalier, et la conduisit légèrement jusqu'à sa chambre. +Là, il se jeta à ses pieds. Ce fut toute l'explication. Le +sujet même de la querelle fut oublié dans ce premier +instant.—Oh! que je suis heureux, s'écria-t-il dans un +délire d'amour; te voilà, tu es avec moi, nous sommes +seuls! Pour la première fois de la vie, je suis seul avec +toi, Marthe! Comprends-tu mon bonheur?</p> + +<p>—Laisse-moi partir, dit Marthe effrayée; Eugénie m'a +peut-être suivie, peut-être Arsène. Mon Dieu! est-ce un +rêve! J'ai vu quelque part, en te suivant, la figure d'Arsène, +je ne sais où. Non, je n'en suis pas sûre... peut-être!... +C'est égal, tu m'aimes, tu m'aimes toujours! +Allons-nous-en, reconduis-moi.</p> + +<p>—Oh! pas encore! pas encore! disait Horace; encore +un instant! Si Eugénie vient, je ne réponds pas; si +Arsène vient, je le tue. Reste ainsi, reste encore un +instant!</p> + +<p>Cependant Eugénie seule, inquiète, épouvantée, comptait +les minutes, allait du palier à la fenêtre, et ne voyait +pas revenir Marthe. Enfin elle entend monter l'escalier. +C'est elle, enfin!... Non, c'est le pas d'un homme.</p> + +<p>Elle se réjouit de la pensée que c'était moi, et qu'elle +allait pouvoir m'envoyer à la recherche de Marthe. Elle +courut au-devant de moi; mais au lieu de moi, c'était +Arsène.</p> + +<p>«Où donc est Marthe? dit-il d'une voix éteinte.</p> + +<p>—Elle est sortie pour un instant, dit Eugénie, troublée; +elle va rentrer tout de suite.</p> + +<p>—Sortie toute seule à la nuit? dit Arsène; vous l'avez +laissée sortir ainsi?</p> + +<p>—Elle va rentrer avec Théophile, dit Eugénie, éperdue.</p> + +<p>—Non! non! elle ne rentrera pas avec Théophile, dit +Arsène en se laissant tomber sur une chaise. Ne vous +donnez pas la peine de me tromper, Eugénie; elle ne rentrera +pas même avec Horace. Elle rentrera seule, elle rentrera +désespérée.</p> + +<p>—Vous l'avez donc vue?</p> + +<p>—Oui, je l'ai vue qui courait sur le quai du côté de +la rue de la Harpe.</p> + +<p>—Et Horace n'était pas avec elle?</p> + +<p>—Je n'ai vu qu'elle.</p> + +<p>—Et vous ne l'avez pas suivie?</p> + +<p>—Non; mais je vais l'attendre,» dit-il. +Et il se leva précipitamment.</p> + +<p>«Mais pourquoi n'avez-vous pas couru après elle? dit +Eugénie; pourquoi êtes-vous venu ici?</p> + +<p>—Ah! je ne sais plus, dit Arsène d'un air égaré. J'avais +une idée, pourtant!... Oui, oui, c'est cela: je voulais +vous demander, Eugénie, si c'était la première fois +qu'elle sortait seule, le soir, ou seule avec lui?... Dites, +est-ce la première fois?</p> + +<p>—Oui, c'est la première fois, dit Eugénie. Marthe est +encore pure, j'en fais le serment. Pourquoi, mon Dieu, +n'avoir pas couru après elle?</p> + +<p>—Oh! il est peut-être temps encore de tuer ce misérable! +s'écria Arsène avec fureur.» Et, bondissant comme +un chat sauvage, il s'élança dehors.</p> + +<p>Eugénie comprit les suites funestes que pouvait avoir +une telle aventure. Épouvantée, elle se mit à courir aussi +après Arsène. Heureusement je montais l'escalier, et je +les arrêtai tous deux.</p> + +<p>«Où allez-vous donc? leur dis-je; que signifient ees +figures bouleversées?</p> + +<p>—Retenez-le, suivez-le, me dit à la hâte Eugénie, en +voyant qu'Arsène m'échappait déjà. Marthe est partie +avec Horace, et Paul va faire quelque malheur; allez!»</p> + +<p>Je courus à mon tour après le Masaccio, et je le rejoignis. +Je m'emparai de son bras, mais sans pouvoir le +retenir, quoique je fusse beaucoup plus grand et plus +musculeux que lui. La colère avait tellement décuplé ses +forces qu'il m'entraînait comme il eût fait d'un enfant.</p> + +<p>J'appris par ses exclamations entrecoupées ce qui s'était +passé, et je vis l'imprudence qu'Eugénie avait commise. +La réparer par un mensonge était le seul moyen +qui me restât pour empêcher un événement tragique.</p> + +<p>«Comment pouvez-vous croire, lui dis-je, que ce soit +la première fois qu'ils sortent ensemble? c'est au moins +la dixième.»</p> + +<p>Cette assertion tomba sur lui comme l'eau sur le feu. +Il s'arrêta court, et me regarda d'un air sombre.</p> + +<p>«Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites? me demanda-t-il +d'une voix déchirante.</p> + +<p>—J'en suis certain..Elle est sa maîtresse depuis plus +d'un mois.</p> + +<p>—Eugénie m'a donc trompé?</p> + +<p>—Non, mais on trompe Eugénie.</p> + +<p>—Sa maîtresse! Il ne veut donc pas l'épouser, l'infâme!</p> + +<p>—Qu'en savez-vous? lui dis-je, ne songeant qu'à le +calmer et à l'éloigner; Horace est un homme d'honneur +et ce que Marthe voudra, il le voudra aussi.</p> + +<p>—Vous êtes sûr qu'il est un homme d'honneur! Jurez-moi +cela sur le vôtre.»</p> + +<p>A force d'assurances évasives et de réponses indirectes, +je réussis à lui rendre la raison. Il me remercia du bien +que je lui faisais, et il me quitta, en me jurant qu'il allait +rentrer aussitôt chez lui.</p> + +<p>Dès que je l'eus vu prendre cette direction, je courus +à l'hôtel de Narbonne; je m'informai d'Horace. «Il est +là-haut enfermé avec une demoiselle ou une dame, répondit +la portière, enfin avec ce que vous voudrez. Mais +je vais la faire descendre; je n'entends pas qu'il y ait du +scandale ici.»</p> + +<p>Je la priai de parler plus bas, et je l'y engageai par les +<i>arguments irrésistibles</i> de Figaro. Elle m'expliqua que +la dame était jolie, qu'elle avait de longs cheveux noirs +et un châle écarlate. Je redoublai mes arguments, et +j'obtins la promesse qu'elle ne ferait point de bruit, et +qu'elle laisserait repartir la fugitive, à quelque heure que +ce fût de la nuit, sans lui adresser une parole et sans faire +part à personne de ce qu'elle avait vu.</p> + +<p>Quand je fus tranquille à cet égard, je revins rassurer +Eugénie. Je ne pus me défendre de rire un peu de sa +consternation. Arsène mis à la raison et hors de cause, +le dénouement un peu brusque, mais inévitable, des +amours de Marthe et d'Horace, me semblait moins surprenant +et moins sombre que ne le voulait voir ma généreuse +amie. Elle me gronda beaucoup de ce qu'elle +appelait ma légèreté.</p> + +<p>«Voyez-vous, me dit-elle, depuis qu'elle l'aime, elle +me fait l'effet d'être condamnée à mort; et à présent je +ne ris pas plus que je ne ferais si je la voyais monter à +l'échafaud.»</p> + +<p>Nous attendîmes une partie de la nuit. Marthe ne rentra +pas. Le sommeil finit par triompher de notre sollicitude.</p> + +<p>A l'aube naissante, la porte de l'hôtel de Narbonne +s'ouvrit et se referma plus doucement encore après avoir +laissé passer une femme qui couvrait sa tête d'un châle +rouge. Elle était seule, et fit quelques pas rapidement +pour s'éloigner. Mais bientôt elle s'arrêta, faible et brisée, +au coin d'une borne, et s'appuya pour ne pas tomber. +Cette femme, c'était Marthe.</p> + +<p>Un homme la reçut dans ses bras: c'était Arsène.</p> + +<p>«Quoi! seule! seule! lui dit-il; il ne vous a pas seulement +accompagnée!</p> + +<p>—Je le lui ai défendu, dit Marthe d'une voix mourante; +j'ai craint d'être rencontrée avec lui, et puis je +n'ai pas voulu qu'il me revit au jour! Je voudrais ne le +revoir jamais! Mais que fais-tu ici à cette heure, Paul?</p> + +<p>—Je n'ai pu dormir, répondit-il, et je suis venu vous +attendre pour vous ramener; quelque chose m'avait dit +que vous sortiriez de chez lui seule et désespérée.»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVI.</h3> + +<p>Marthe était si confuse et si éperdue qu'elle ne voulait +plus rentrer.</p> + +<p>«Conduisez-moi auprès de vos soeurs, disait-elle à +Arsène; elles, du moins, ne sauront pas où j'ai passé la +nuit.</p> + +<p>—Vous n'avez pas d'amie plus fidèle et plus dévouée +qu'Eugénie, répondit Arsène; n'aggravez pas votre position +par une plus longue absence. Venez, je vous accompagnerai +jusque chez elle, et je vous réponds qu'elle ne +vous adressera pas un reproche.»</p> + +<p>Il la reconduisit jusqu'à la porte de sa chambre. Elle +voulut s'y enfermer seule et y pleurer à son aise avant +de nous revoir; mais au moment de quitter Arsène, avec +qui elle avait épanché son coeur comme s'il n'eût été que +son frère, elle se ressouvint tout à coup qu'il avait pour +elle un amour moins calme: elle l'avait oublié, habituée +qu'elle était à compter sur un dévouement aveugle de sa +part.</p> + +<p>«Eh bien, Arsène, lui dit-elle avec un accent profond; +regrettes-tu maintenant de ne m'avoir pas épousée?</p> + +<p>—Je le regretterai toute ma vie, répondit-il.</p> + +<p>—Ne me parle pas ainsi, Arsène, dit-elle; tu me déchires. +Oh! que ne puis-je t'aimer comme tu le désires et +comme tu le mérites! Mais Dieu me hait et me maudit!»</p> + +<p>Quand elle fut seule, elle se jeta tout habillée sur son +lit, et pleura amèrement. Eugénie, qui l'entendait sangloter +à travers la cloison, frappa vainement à sa porte; +elle ne répondit pas. Inquiète, et craignant qu'elle ne fût +en proie à ces convulsions nerveuses auxquelles elle était +sujette, Eugénie prit plusieurs clefs, les essaya dans la +serrure, en trouva une qui ouvrit, et s'élança auprès +d'elle. Elle la trouva la face enfoncée dans son traversin, +et les mains crispées dans ses belles tresses noires toutes +ruisselantes de larmes.</p> + +<p>«Marthe, lui dit Eugénie en la pressant sur son sein, +pourquoi donc cette douleur? Est-ce du regret pour le +passé, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as disposé de +toi, tu étais libre, personne n'a le droit de t'humilier. +Pourquoi te caches-tu au lieu de venir à moi, qui t'ai +attendue avec tant d'inquiétude et qui te retrouve toujours +avec tant de joie?</p> + +<p>—Chère Eugénie, j'ai plus que des regrets, j'ai de la +honte et des remords, répondit Marthe en l'embrassant. +Je n'ai pas disposé de moi dans la liberté de ma conscience +et dans le calme de ma volonté. J'ai cédé à des +transports que je ne partageais pas, glacée que j'étais +par le souvenir des injures récentes et par l'appréhension +de nouveaux outrages. Eugénie! Eugénie! il ne m'aime +pas; j'ai le profond sentiment de mon malheur! Il a de +la passion sans amour, de l'enthousiasme sans estime, de +l'effusion sans confiance. Il est jaloux parce qu'il ne croit +point en moi, parce qu'il me juge indigne d'inspirer un +amour sérieux, et incapable de le partager.</p> + +<p>—C'est parce qu'il en est indigne et incapable lui-même! +s'écria Eugénie.</p> + +<p>—Non, ne dites pas cela; tout vient de moi, de ma +destinée misérable. Lui, qui n'a point encore aimé, lui +dont le coeur est aussi vierge que les lèvres, il méritait de +rencontrer une femme aussi pure que lui.</p> + +<p>—C'est pour cela, dit Eugénie en haussant les épaules, +qu'il s'était épris de la vicomtesse de Chailly, qui a trois +amants à la fois!</p> + +<p>—Cette femme-là du moins, répliqua Marthe, a pour +elle l'intelligence, une brillante éducation, et toutes les +séductions de la naissance, des belles manières et du luxe. +Moi, je suis obscure, bornée, ignorante; je sais à peine +lire, je ne sais que comprendre; mais je ne puis rien +exprimer, je n'ai pas une idée à moi, je ne pourrai en +aucun moment dominer le coeur et l'esprit d'un homme +comme lui! Oh! il me l'a bien fait sentir, il me l'a bien +dit cette nuit dans l'emportement de nos querelles, et à +présent je vois que j'étais folle de me plaindre de lui. +C'est moi seule que je dois accuser, c'est ma vie passée +que je dois maudire.</p> + +<p>—Eh quoi! en êtes-vous là? dit Eugénie consternée. +Il a déjà fait le maître et le supérieur à ce point? J'aurais +pensé que, du moins, pendant la première ivresse, il se +serait oublié un peu lui-même, pour ne voir et n'admirer +que vous; et, au lieu d'être à vos pieds pour vous remercier +de cette preuve d'amour et de confiance si solennelle +que nous donnons quand nous ouvrons nos bras et notre +âme sans réserve, déjà il s'est levé en dominateur miséricordieux, +pour vous honorer de son indulgence et de son +pardon! En vérité, Marthe, tu as raison d'être honteuse: +car tu es bien humiliée...</p> + +<p>—Ne dis pas cela, Eugénie. Si tu avais vu son trouble, +sa souffrance, ses pleurs, et comme il me disait humblement +et tendrement parfois ces choses si cruelles! Non, +il ne savait pas le mal qu'il me faisait, il n'y songeait pas. +Il souffrait tant lui-même! Il n'avait qu'une pensée, celle +de se débarrasser de soupçons qui le torturaient; et lorsqu'il +m'accusait, c'était pour être rassuré par mes réponses. +Mais moi, je n'avais pas la force de le faire. +J'étais si effrayée de voir ce noble orgueil, cette pure +jeunesse, cette grande intelligence, qui exigeaient tant +de moi, et qui avaient le droit de tant exiger; et je me +sentais si peu de chose pour répondre à tout cela! J'étais +accablée, et il prenait tout à coup ma tristesse pour le +remords de quelque faute ou le retour de quelque mauvais +sentiment. «Qu'as-tu donc? me disait-il, tu n'es pas +heureuse dans mes bras! Tu es sombre, préoccupée; tu +penses donc à un autre?» Alors il s'imaginait que j'avais +des rapports secrets avec Paul Arsène, et il me suppliait +de le chasser d'ici, et de ne jamais le revoir. J'y aurais +consenti, oui, j'aurais eu cette faiblesse, s'il eût persisté +à me le demander avec tendresse. Mais, dès mon premier +mouvement d'hésitation, il me laissait voir un dépit +et une aigreur qui me rendaient la force de lui résister; +car, moi aussi, je prenais du dépit, je devenais amère. +Et nous nous sommes dit des choses bien dures, qui me +sont restées sur le coeur comme une montagne!</p> + +<p>—Tu avais raison de dire qu'il ne t'aime pas, reprit +Eugénie; mais tu te trompes quand tu t'imagines que +c'est à cause de toi et de ton passé. Le mal ne vient que +de son orgueil à lui, et d'un fonds d'égoïsme que tu vas +encourager par ta faiblesse. L'homme qui a le coeur fait +pour aimer ne se demande pas si l'objet de son amour +est digne de lui. Du moment qu'il aime, il n'examine plus +le passé; il jouit du présent, et il croit à l'avenir. Si sa +raison lui dit qu'il y a dans ce passé quelque chose à pardonner, +il pardonne dans le secret de son coeur, sans faire +sonner sa générosité comme une merveille. Cet oubli des +torts est si simple, si naturel à celui qui aime! Arsène +t'a-t-il jamais accusée, lui? Ne t'a-t-il pas toujours défendue +contre toi-même, comme il t'aurait défendue contre +le monde entier?</p> + +<p>—Je douterais même d'Arsène, dit Marthe en soupirant. +Je crois qu'en amour on est humble et généreux tant +qu'on est repoussé; mais le bonheur rend exigeant et +cruel. Voilà ce qui m'arrive avec Horace. Durant ces +heures de la nuit que nous avons passées ensemble, il y +avait une alternative continuelle de douceur et de fierté +entre nous. Quand je me révoltais contre lui, il était à +mes pieds pour me calmer; mais, à peine m'avait-il amenée +à m'humilier devant lui, qu'il m'accablait de nouveau. +Ah! je crois que l'amour rend méchant!</p> + +<p>—Oui, l'amour des méchants,» répliqua Eugénie en +secouant tristement la tête.</p> + +<p>Eugénie était injuste; elle ne voyait pas la vérité mieux +que Marthe. Toutes deux se trompaient, chacune à sa +manière. Horace n'était ni aussi respectable ni aussi méchant +qu'elles se l'imaginaient. Le triomphe le rendait +volontiers insolent; il avait cela de commun avec tant +d'autres, que si on voulait condamner rigoureusement +ce travers, il faudrait mépriser et maudire la majeure partie +de notre sexe. Mais son coeur n'était ni froid ni dépravé. +Il aimait certainement beaucoup; seulement, l'éducation +morale de l'amour lui ayant manqué, ainsi qu'à +tous les hommes, comme il n'était pas du petit nombre +de ceux dont le dévouement naturel fait exception, il aimait +seulement en vue de son propre bonheur, et, si je +puis m'exprimer ainsi, pour l'amour de lui-même.</p> + +<p>Il vint dans la journée; et, au lieu d'être confus devant +nous, il se présenta d'un air de triomphe que je trouvai +moi-même d'assez mauvais goût. Il s'attendait à des plaisanteries +de ma part, et il s'était préparé à les recevoir +de pied ferme. Au lieu de cela, je me permis de lui faire +des reproches.</p> + +<p>«Il me semble, lui dis-je en l'emmenant dans mon +cabinet, que tu aurais pu avoir avec Marthe des entrevues +secrètes qui ne l'eussent pas compromise. Cette nuit +passée dehors sans préparation, sans prétexte, pourra +faire beaucoup jaser les gens de la maison.»</p> + +<p>Horace reçut fort mal cette observation.</p> + +<p>—J'admire fort, dit-il, que tu prennes tant d'ombrage +pour elle, lorsque tu vis publiquement avec Eugénie!</p> + +<p>—C'est pour cela qu'Eugénie est respectée de tout ce +qui m'entoure, répondis-je. Elle est ma soeur, ma compagne, +ma maîtresse, ma femme, si l'on veut. De quelque +façon qu'on envisage notre union, elle est absolue et permanente. +Je me suis fait fort de la rendre acceptable à +tous ceux qui m'aiment, et d'entourer Eugénie d'assez +d'amis dévoués pour que le cri de l'intolérance n'arrive +pas jusqu'à ses oreilles. Mais je n'ai pas levé le voile qui +couvrait nos secrètes amours avant de m'être assuré par +la réflexion et l'expérience de la solidité de notre affection +mutuelle. Après une première nuit d'enivrement, je n'ai +pas présente Eugénie à mes camarades en leur disant: +«Voici ma maîtresse, respectez-la à cause de moi.» J'ai +caché mon bonheur jusqu'à ce que j'aie pu leur dire avec +confiance et loyauté: «Voici ma femme, elle est respectable +par elle-même.»</p> + +<p>—Eh bien, moi, je me sens plus fort que vous, dit +Horace avec hauteur. Je dirai à tout le monde: «Voici +mon amante, je veux qu'on la respecte. Je contraindrai +les récalcitrants à se prosterner, s'il me plaît, devant la +femme que j'ai choisie.»</p> + +<p>—Vous n'y parviendrez pas ainsi, eussiez-vous le bras +invincible des antiques <i>pourfendeurs</i> de la chevalerie. +Au temps où nous vivons, les hommes ne se craignent +pas entre eux; et on ne respectera votre amante, comme +vous l'appelez, qu'autant que vous la respecterez vous-même.</p> + +<p>—Mais vous êtes singulier, Théophile! En quoi donc +ai-je outragé celle que j'aime? Elle est venue se jeter +dans mes bras, et je l'y ai retenue une heure ou deux de +plus qu'il ne convenait d'après votre code des convenances. +Vraiment, j'ignorais que la vertu et la réputation +d'une femme fussent réglées comme le pouvoir des recors, +d'après le lever et le coucher du soleil.</p> + +<p>—Ce sont là de bien mauvaises plaisanteries, lui dis-je, +pour une journée aussi solennelle que celle-ci devrait +l'être dans l'histoire de vos amours. Si Marthe en prenait +aussi légèrement son parti, j'aurais peu d'estime pour +elle. Mais elle en juge tout autrement, à ce qu'il me parait, +car elle n'a pas cessé de pleurer depuis ce matin. Je ne +vous demande pas la cause de ses larmes; mais n'aurez-vous +pas la lui demander avec un visage moins riant et des +manières moins dégagées?</p> + +<p>—Écoutez, Théophile, dit Horace en reprenant son sérieux, +je vais vous parler franchement, puisque vous m'y +contraignez. L'amitié que j'ai pour vous me défendait de +provoquer une explication que votre sévérité envers moi +rend indispensable. Sachez donc que je ne suis plus un +enfant, et que s'il m'a plu jusqu'ici de me laisser traiter +comme tel, ce n'est pas un droit que vous avez acquis +irrévocablement et que je ne puisse pas vous ôter quand +bon me semblera. Je vous déclare donc aujourd'hui que +je suis las, extrêmement las, de l'espèce de guerre qu'Eugénie +et vous faites, au nom de M. Paul Arsène, à mes +amours avec Marthe. Je n'agis pas aussi légèrement que +vous le croyez en mettant de côté toute feinte et toute +retenue à cet égard. Il est bon que vous sachiez tous, +vous et vos amis, que Marthe est ma maîtresse et non +celle d'un autre. Il importe à ma dignité, à mon honneur, +de n'être pas admis ici en surnuméraire, mais d'être bien +pour vous, pour eux, pour Marthe, pour tout le monde +et pour moi-même, l'amant, le seul amant, c'est-à-dire +le maître de cette femme. Et comme depuis quelque +temps, grâce au singulier rôle que vous me faites jouer, +grâce aux prétentions obstinées de M. Paul Arsène, grâce +à la protection peu déguisée que lui accorde Eugénie +(grâce à votre neutralité, Théophile), grâce à l'amitié +équivoque qui règne entre Marthe et lui, grâce enfin à +mes propres soupçons, qui me font cruellement souffrir, +je ne sais plus où j'en suis, ni ce que je suis ici, j'ai résolu +de savoir enfin à quoi m'en tenir, et de bien dessiner +ma position. C'est pour cela que je me présente ici ce +matin, la tête levée, et que je viens vous dire à tous, sans +tergiversation et sans ambiguïté: «Marthe a passé cette +nuit dans mes bras, et si quelqu'un le trouve mauvais, +je suis prêt à connaître de ses droits, et à lui céder les +miens, s'ils ne sont pas les mieux fondés.»</p> + +<p>—Horace, lui dis-je en je regardant fixement, si telle +est votre pensée ce matin, à la bonne heure, je l'accepte; +mais si c'était celle que vous aviez hier soir en retenant +Marthe auprès de vous pour la compromettre, c'est un +calcul bien froid pour un homme aussi ardent que vous +le paraissez, et je vois là plus de politique que de passion.</p> + +<p>—La passion n'exclut point une certaine diplomatie, +répondit-il en souriant. Vous savez bien, Théophile, que +j'ai commencé ma vie par la politique. Si je deviens +homme de sentiment, j'espère qu'il me restera pourtant +quelque chose de l'homme de réflexion. Mais rassurez-vous, +et ne vous scandalisez pas ainsi. Je vous avoue +qu'hier soir j'ai été fort peu diplomate, que je n'ai pensé +à rien, et que j'ai cédé à l'ivresse du moment. Mais ce +matin, en me résumant, j'ai reconnu qu'au lieu d'un sot +repentir je devais avoir le contentement et l'énergie d'un +amant heureux.</p> + +<p>—Ayez-les donc, lui dis-je, mais faites que votre visage +et votre contenance n'expriment pas autre chose +que ce que vous éprouvez; car, en ce moment, vous avez, +malgré vous, l'air d'un fat.»</p> + +<p>J'étais irrité en effet par je ne sais quoi de vain et d'arrogant +qu'il avait ce jour-là, et que, pour toute l'affection +que je lui portais, j'eusse voulu lui ôter. Je craignais que +Marthe n'en fût blessée; mais la pauvre femme n'avait +plus cette force de réaction. Elle fut intimidée, abattue +et comme saisie d'un frisson convulsif à son approche. Il +la rassura par des manières plus douces et plus tendres; +mais il y eut entre eux une gêne extrême. Horace désirait +d'être seul avec elle; et Marthe, retenue par un sentiment +de honte, n'osait plus nous quitter pour lui accorder +un tête-à-tête. Il espéra quelques instants qu'elle +aurait le courage de le faire, et il suscita divers prétextes, +qu'elle feignit de ne pas comprendre. Eugénie craignait +de paraître affectée en leur cédant la place, et sur ces +entrefaites Paul Arsène arriva.</p> + +<p>Malgré tout l'empire que ce dernier exerçait sur lui-même, +et quoiqu'il se fût bien préparé à la possibilité de +rencontrer Horace, il ne put dissimuler tout a fait l'espèce +d'horreur qu'il lui inspirait. Horace vit l'altération soudaine +de son visage pâli et affaissé déjà par les angoisses +de la nuit; et, saisi d'un transport d'orgueil insurmontable, +il leva fièrement la tête, et lui tendit la main de +l'air d'un souverain à un vassal qui lui rend hommage. +Arsène, dans sa généreuse candeur, ne comprit pas ce +mouvement, et, l'attribuant à un sentiment tout opposé, +il saisit et pressa énergiquement la main de son rival, +avec un regard de douleur et de franchise qui semblait +dire: «Vous me promettez de la rendre heureuse, je vous +en remercie.»</p> + +<p>Cette muette explication lui suffit. Après s'être informé +de la santé de Marthe, et lui avoir serré la main aussi avec +effusion, il échanges quelques mots de causerie générale +avec nous, et se retira au bout de cinq minutes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII.</h3> + +<p>Horace n'était pas réellement jaloux d'Arsène au point +d'être inquiet des sentiments de Marthe pour lui, mais il +craignait qu'il n'y eût entre eux, dans le passé, un engagement +plus intime qu'elle ne voulait l'avouer. Il pensait +que, pour être si fidèlement dévoué à une femme qui vous +sacrifie, il fallait conserver, ou une espérance, ou une +reconnaissance bien fondée; et ces deux suppositions +l'offensaient également. Depuis qu'Eugénie lui avait révélé +tout le dévouement d'Arsène, il avait pris encore +plus d'ombrage. Ainsi qu'il l'avait naïvement avoué, il +était blessé d'un parallèle qui ne lui était pas avantageux +dans l'esprit d'Eugénie, et qui lui deviendrait funeste +dans celui de Marthe, s'il devait être continuellement +sous ses yeux. Et puis notre entourage voyait confusément +ce qui se passait entre eux. Ceux qui n'aimaient +pas Horace se plaisaient à douter de son triomphe, du +moins ils affectaient devant lui de croire à celui d'Arsène. +Ceux qui l'aimaient blâmaient Marthe de ne pas se prononcer +ouvertement pour lui en chassant son rival, et ils +le faisaient sentir à Horace. Enfin, d'autres jeunes gens +qui, n'étant pour nous que de simples connaissances, ne +venaient pas chez nous et jugeaient de nous avec une légèreté +un peu brutale, se permettaient sur Marthe ces +propos cruels que l'on pèse si peu et qui se répandent si +vite. Obéissant à cette jalousie non raisonnée que l'on +éprouve pour tout homme heureux en amour, ils rabaissaient +Marthe, afin de rabaisser le bonheur d'Horace à +leurs propres yeux. Plusieurs de ceux-là, qui avaient fait +la cour à la beauté du café Poisson, se vengeaient de +n'avoir pas été écoutés, en disant que ce n'était pas une +conquête si difficile et si glorieuse, puisqu'elle écoutait +un hâbleur comme Horace. Quelques-uns même disaient +qu'elle avait eu pour amant son premier garçon de café. +Enfin, je ne sais quel esprit fut assez bas, et quelle langue +assez grossière, pour émettre l'opinion qu'elle était à la +fois la maîtresse d'Arsène, celle d'Horace et la mienne.</p> + +<p>Ces calomnies n'arrivèrent pas alors jusqu'à moi; mais +on eut l'imprudence de les répéter à Horace. Il eut la +faiblesse d'en être impressionné, et il ne songea bientôt +plus qu'à éblouir et terrasser ses détracteurs par une démonstration +irrécusable de son triomphe sur tous ses rivaux +vrais ou supposés. Il tourmenta Marthe si cruellement +qu'il lui fit un crime et un supplice de la vie tranquille +et pure qu'elle menait auprès de nous. Il voulut qu'elle +se montrât seule avec lui au spectacle et à la promenade. +Ces témérités affligeaient Eugénie, et ne lui paraissaient +que d'inutiles bravades contre l'opinion. Tout ce qu'elle +tentait pour empêcher son amie de s'y prêter poussait à +bout l'impatience et l'aigreur d'Horace.</p> + +<p>«Jusqu'à quand, disait-il à Marthe, resterez-vous +sons l'empire de ce chaperon incommode et hypocrite, +qui se scandalise dans les autres de tout ce qui lui semble +personnellement légitime? Comment pouvez-vous subir +les admonestations pédantes de cette prude, qui n'est +pas sans vues intéressées, j'en suis certain, et qui regarde +comme l'amant préférable celui qui peut donner à sa maîtresse +le plus de bien-être et de liberté? Si vous m'aimiez, +vous la réduiriez promptement au silence, et vous ne souffririez +pas qu'elle m'accusât sans cesse auprès de vous. +Puis-je être satisfait quand je vois ce tiers indiscret s'immiscer +dans tous les secrets de notre amour? Puis-je être +tranquille lorsque je sais que votre unique amie est mon +ennemie jurée, et qu'en mon absence elle vous aigrit et +vous met en garde contre moi?»</p> + +<p>Il exigea qu'elle éloignât tout à fait Paul Arsène, et il +y eut dans cette expulsion qu'il lui imposait quelque +chose de bien particulier. Il craignait beaucoup le ridicule +qui s'attache aux jaloux, et l'idée que le Masaccio +pourrait se glorifier de lui avoir causé de l'inquiétude lui +était insupportable. Il voulut donc que Marthe agît comme +de propos délibéré et sans paraître subir aucune influence +étrangère. Il rencontra de sa part beaucoup d'opposition +à cette exigence injuste et lâche; mais il l'y amena insensiblement +par mille tracasseries impitoyables. Elle +n'avait plus le droit de serrer la main de son ami, elle +ne pouvait plus lui sourire. Tout devenait crime entre +eux: un regard, un mot, lui étaient reprochés amèrement. +Si Arsène, obéissant à une habitude d'enfance, la +tutoyait en causant, c'était la preuve flagrante d'une ancienne +intrigue entre eux. Si, lorsque nous nous promenions +tous ensemble, elle acceptait le bras d'Arsène, +Horace prenait un prétexte ridicule, et nous quittait avec +humeur, disant tout bas à Marthe qu'il ne se souciait pas +de passer pour l'antagoniste de Paul, et que c'était bien +assez de succéder à un M. Poisson, sans partager encore +avec son laquais. Quand Marthe se révoltait contre ces +persécutions iniques, il la boudait durant des semaines +entières; et l'infortunée, ne pouvant supporter son absence, +allait le chercher, et lui demander pour ainsi dire +pardon des torts dont elle était victime. Mais si elle offrait +alors d'avoir une franche explication avec le Masaccio, +avant de le renvoyer:</p> + +<p>«C'est cela, s'écriait Horace, faites-moi passer pour +un fou, pour un tyran ou pour un sot, afin que M. Paul +Arsène aille partout me railler et me diffamer! Si vous +agissez ainsi, vous me mettrez dans la nécessité de lui +chercher querelle et de le souffleter, quelque beau matin, +en plein café.»</p> + +<p>Épuisée de cette lutte odieuse, Marthe prit un jour la +main d'Arsène, et la portant à ses lèvres:</p> + +<p>«Tu es mon meilleur ami, lui dit-elle, tu vas me +rendre un dernier service, le plus pénible de tous pour +toi, et surtout pour moi. Tu vas me dire un éternel +adieu. Ne m'en demande pas la raison; je ne peux pas +et je ne veux pas te la dire.</p> + +<p>—C'est inutile, j'ai deviné depuis longtemps, répondit +Arsène. Comme tu ne me disais rien, je pensais que mon +devoir était de rester tant que tu semblerais désirer ma +protection. Mais puisqu'au lieu de t'être utile, elle te +nuit, je me retire. Seulement, ne me dis pas que c'est +pour toujours, et promets-moi que quand tu auras besoin +de moi, tu me rappelleras. Tu n'auras qu'un mot à dire, +un geste à faire, et je serai à tes ordres. Tiens, Marthe, +si tu veux, je passerai tous les jours sous ta fenêtre: tu +n'as qu'à y attacher un mouchoir, un ruban, un signe +quelconque, le même jour tu me verras accourir. Promets-moi +Cela.»</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image12.png"></p> +<br> + +<p>Marthe le promit en pleurant; Arsène ne revint plus. +Mais ce n'était pas assez pour satisfaire l'orgueil d'Horace. +Un jour que, suivant sa coutume, il avait emmené Marthe +chez lui, nous l'attendîmes en vain pour souper, et nous +reçûmes d'elle, le soir, le billet suivant:</p> + +<p>«Ne m'attendez pas, chers et dignes amis. Je ne rentrerai +plus dans votre maison. J'ai découvert que je n'y +devais pas mon bien-être à votre seule générosité, mais +que Paul y avait longtemps contribué, et qu'il y contribue +encore, puisque tous les meubles que vous m'avez +soi-disant prêtés lui appartiennent. Vous comprenez que, +sachant cela, je n'en puis plus profiter. D'ailleurs, le +monde est si méchant qu'il calomnie les affections les +plus vertueuses. Je ne veux pas vous répéter les vils propos +dont je suis l'objet. J'aime mieux, en les faisant cesser +et en m'arrachant avec douleur d'auprès de vous, ne +vous parler que de mon éternelle reconnaissance pour +vos bontés envers moi, et de l'attachement inaltérable +que vous porte à jamais.</p> + +<p>«Votre amie, MARTHE.»</p> + +<p>«Voici encore une lâcheté d'Horace, s'écria Eugénie +indignée. Il lui a révélé un secret que j'avais confié à son +honneur.</p> + +<p>—Ces sortes de choses échappent, malgré soi, dans +l'emportement de la colère, lui répondis-je; et c'est le +résultat d'une querelle entre eux.</p> + +<p>—Marthe est perdue, reprit Eugénie, perdue à jamais! +car elle appartient sans réserve et sans retour à +un méchant homme.</p> + +<p>—Non pas à un méchant homme, Eugénie, mais à +quelque chose de plus funeste pour elle, à un homme +faible que la vanité gouverne.»</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image13.png"></p> +<br> + +<p>J'étais outré aussi, et je me refroidis extrêmement pour +Horace. Je pressentais tous les maux qui allaient fondre +sur Marthe, et je tentai vainement de les détourner. +Toutes nos démarches furent infructueuses. Horace, prévoyant +que nous ne lui abandonnerions pas sa proie sans +la lui disputer, avait changé immédiatement de domicile +Il avait loué, dans un autre quartier, une chambre où il +vivait avec Marthe, si caché, qu'il nous fallut plus d'un +mois pour les découvrir. Quand nous y fûmes parvenus, +il était trop tard pour les faire changer de résolution et +d'habitudes. Nos représentations ne servirent qu'à les +irriter contre nous. Horace exerçait sur sa maîtresse un +tel empire, que désormais elle nous retira toute sa confiance. +Oubliant qu'elle nous avait longtemps raconté +tous ses griefs contre lui, elle voulait nous faire croire +désormais à son bonheur, et nous reprochait de lui supposer +gratuitement des souffrances dont son visage portait +déjà l'empreinte profonde. Prévoyant bien qu'elle +allait manquer, qu'elle manquait déjà d'argent et d'ouvrage, +nous ne pûmes lui faire accepter le plus léger +service. Elle repoussa même nos offres avec une sorte de +hauteur qu'elle ne nous avait jamais témoignée.</p> + +<p>—Je craindrais, nous dit-elle, qu'un bienfait d'Arsène +ne fût encore caché derrière le vôtre; et, quoique je sache +combien votre conduite envers moi a été généreuse, je +vous confesse que j'ai de la peine à vous pardonner les +trop justes méfiances que cet état de choses a inspirées à +Horace contre moi.</p> + +<p>Eugénie poussa la constance de son dévouement envers +sa malheureuse compagne jusqu'à l'héroïsme; mais tout +fut inutile. Horace la détestait et indisposait Marthe contre +elle; toutes ces avances furent reçues avec une froideur +voisine de l'ingratitude. A la fin, nous en fûmes blessés +et fatigués; et, voyant qu'on nous fuyait, nous évitâmes +de devenir importuns. Dans le courant de l'hiver qui suivit, +nous nous vîmes à peine trois fois; et au printemps, +un jour que je rencontrai Horace, je vis clairement qu'il +affectait de ne pas me reconnaître, afin de se soustraire +à un moment d'entretien. Nous nous regardâmes comme +définitivement brouillés, et j'en souffris beaucoup, Eugénie +encore davantage; elle ne pouvait prononcer le +nom de Marthe sans que ses yeux s'emplissent de larmes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII.</h3> + +<p>Horace avait pris, dans les romans où il avait étudié la +femme, des idées si vagues et si diverses sur l'espèce en +général, qu'il jouait avec Marthe comme un enfant ou +comme un chat joue avec un objet inconnu qui l'attire et +l'effraie en même temps. Après les sombres et délirantes +figures de femmes dont le romantisme avait rempli l'imagination +des jeunes gens, l'élément féminin du dix-huitième +siècle, <i>le Pompadour</i>, comme on commençait à +dire, arrivait dans sa primeur de résurrection, et faisait +passer dans nos rêves des beautés plus piquantes et plus +dangereuses. Jules Janin donnait, je crois, vers cette +époque, la définition ingénieuse du <i>joli</i>, dans le goût, +dans les arts, dans les modes; il la donnait à tout propos, +et toujours avec grâce et avec charme. L'école de +Hugo avait embelli le <i>laid</i>, et le vengeait des proscriptions +pédantesques du <i>beau</i> classique. L'école de Janin +ennoblissait le <i>maniéré</i> et lui rendait toutes ses séductions, +trop longtemps niées et outragées par le mépris un +peu brutal de nos souvenirs républicains. Sans qu'on y +prenne garde, la littérature fait de ces miracles. Elle ressuscite +la poésie des époques antérieures; et, laissant +dormir dans le passé tout ce qui fut pour les intelligences +du passé l'objet de justes critiques, elle nous apporte, +comme un parfum oublié, les richesses méconnues d'un +goût qui n'est plus à discuter, parce qu'il ne règne plus +arbitrairement. L'art, quoiqu'il se pose en égoïste (<i>l'art +pour l'art</i>), fait de la philosophie progressive sans le savoir. +Il fait sa paix avec les fautes et les misères du passé, +pour enregistrer, ainsi qu'en un musée, les monuments +de la conquête.</p> + +<p>Horace ayant une des imaginations les plus impressionnables +de cette époque si impressionnable déjà, +vivant plus de fiction que de réalité, regardait sa nouvelle +maîtresse à travers les différents types que ses lectures +lui avaient laissés dans la tête. Mais quoique ce fussent +des types charmants dans les poèmes et dans les romans, +ce n'étaient point des types vrais et vivants dans la réalité +présente. C'étaient des fantômes du passé, riants ou +terribles. Alfred de Musset avait pris pour épigraphe de +ses belles esquisses le mot de Shakspeare: <i>Perfide +comme l'onde</i>; et quand il traçait des formes plus pures +et plus idéales, habitué à voir dans les femmes de tous +les temps les dangereuses <i>filles d'Eve</i>, il flottait entre un +coloris frais et candide et des teintes sombres et changeantes +qui témoignaient de sa propre irrésolution. Ce +poëte enfant avait une immense influence sur le cerveau +d'Horace. Quand celui-ci venait de lire <i>Portia</i> ou <i>la Camargo</i>, il voulait que la pauvre Marthe fût l'une ou +l'autre. Le lendemain, après un feuilleton de Janin, il +fallait qu'elle devint à ses yeux une élégante et coquette +patricienne. Enfin, après les chroniques romantiques +d'Alexandre Dumas, c'était une tigresse qu'il fallait traiter +en tigre; et après <i>la Peau de chagrin</i> de Balzac, c'était +une mystérieuse beauté dont chaque regard et chaque +mot recelait de profonds abîmes.</p> + +<p>Au milieu de toutes les fantaisies d'autrui, Horace oubliait +de regarder le fond de son propre coeur et d'y chercher, +comme dans un miroir limpide, la fidèle image de +son amie. Aussi, dans les premiers temps, fut-elle cruellement +ballottée entre les femmes de Shakespeare et celles +de Byron.</p> + +<p>Cette appréciation factice tomba enfin, quand l'intimité +lui montra dans sa compagne une femme véritable de +notre temps et de notre pays, tout aussi belle peut-être +dans sa simplicité que les héroïnes éternellement vraies +des grands maîtres, mais modifiée par le milieu où elle +vivait, et ne songeant point à faire du modeste ménage +d'un étudiant de nos jours la scène orageuse d'un drame +du moyen âge. Peu à peu Horace céda au charme de cette +affection douce et de ce dévouement sans bornes dont il +était l'objet. Il ne se raidit plus contre des périls imaginaires; +il goûta le bonheur de vivre à deux, et Marthe +lui devint aussi nécessaire et aussi bienfaisante qu'elle +lui avait semblé lui devoir être funeste. Mais ce bonheur +ne le rendit pas expansif et confiant: il ne le ramena pas +vers nous; il ne lui inspira aucune générosité à l'égard +de Paul Arsène. Horace ne rendit jamais à Marthe la justice +qu'elle méritait dans le passé aussi bien que dans le +présent; et, au lieu de reconnaître qu'il l'avait mal comprise, +il attribua à sa domination jalouse la victoire qu'il +croyait remporter sur le souvenir du Masaccio. Marthe +aurait désiré lui inspirer une plus noble confiance: elle +souffrait de voir toujours le feu de la colère et de la haine +prêt à se rallumer au moindre mot qu'elle hasarderait en +faveur de ses amis méconnus. Elle rougissait des précautions +minutieuses et assidues qu'elle était forcée de +prendre pour maintenir le calme de son esclavage, en +écartant toute ombre de soupçon. Mais comme elle n'avait +aucune velléité d'indépendance étrangère à son amour, +comme, à tout prendre, elle voyait Horace satisfait de ses +sacrifices et fier de son dévouement, elle se trouvait heureuse +aussi; et pour rien au monde elle n'eût voulu +changer de maître.</p> + +<p>Cet état de choses constituait un bonheur incomplet, +coupable en quelque sorte; car aucun des deux amants +n'y gagnait moralement et intellectuellement, ainsi qu'il +l'aurait dû faire dans les conditions d'un plus pur amour. +Je crois qu'on doit définir passion noble celle qui nous +élève et nous fortifie dans la beauté des sentiments et la +grandeur des idées; passion mauvaise, celle qui nous ramène +à l'égoïsme, à la crainte et à toutes les petitesses +de l'instinct aveugle. Toute passion est donc légitime ou +criminelle, suivant qu'elle amène l'un ou l'autre résultat, +bien que la société officielle, qui n'est pas le vrai consentement +de l'humanité, sanctifie souvent la mauvaise en +proscrivant la bonne.</p> + +<p>L'ignorance où, la plupart du temps, nous naissons et +mourons par rapport à ces vérités, fait que nous subissons +les maux qu'entraîne leur violation, sans savoir +d'où vient le mal et sans en trouver le remède. Alors +nous nous acharnons à alimenter la cause de nos souffrances, +croyant les adoucir par des moyens qui les enveniment +sans cesse.</p> + +<p>C'est ainsi que vivaient Marthe et Horace: lui croyant +arriver à la sécurité en redoublant d'ombrage et de précautions +pour régner sans partage; elle, croyant calmer +cette âme inquiète en lui faisant sacrifice sur sacrifice, +et donnant par là chaque jour plus d'extension à sa douloureuse +tyrannie; car dans toutes les espèces de despotisme, +l'oppresseur souffre au moins autant que l'opprimé.</p> + +<p>Le moindre échec devait donc troubler cette fragile félicité; +et, la jalousie apaisée, la satiété devait s'emparer +d'Horace. Il en fut ainsi dès que son existence redevint +difficile. Un ennemi veillait à sa porte, c'était la misère. +Pendant trois mois il avait réussi à l'écarter, en confiant +à Marthe une petite somme que ses parents lui avaient +envoyée en surplus de sa pension. Cette somme, il l'avait +demandée pour payer des dettes <i>imprévues</i>, dont il +n'osait avouer qu'une très-petite partie, tant elles dépassaient +le budget de sa famille; et au lieu de la consacrer +à amortir cette portion de la dette, il l'avait attribuée aux +besoins journaliers de son nouveau ménage, accordant à +peine aux créanciers quelques légers <i>à-compte</i>, dont ils +avaient bien voulu se contenter. Son tailleur était le +moins compromis dans cette banqueroute imminente. +J'avais donné ma caution, et je commençais à m'en repentir +un peu, car les dépenses allaient leur train, et +chaque fois qu'on présentait le mémoire à Horace, il se +tirait d'affaire par des promesses et des commandes nouvelles, +toujours plus considérables à mesure que la dette +augmentait: il n'avait plus le droit de limiter le dandysme +que ce fournisseur, bien avisé dans ses propres +intérêts, venait chaque jour lui imposer. Quand je vis +qu'il y avait spéculation de la part de ce dernier et légèreté +inouïe de la part d'Horace, je me crus en droit de +borner ma caution aux dépenses faites, et de signifier au +tailleur qu'elle ne s'étendrait pas aux dépenses à faire. +Déjà j'étais engagé pour plus d'une année de mon petit +revenu; je prévoyais une gêne dont je me ressentis, en +effet, pendant dix ans, et que je n'avais pas le droit d'imposer +à des êtres plus chers et plus précieux que ce nouvel +ami, si peu soigneux de son honneur et du mien. +Quand il sut mes réserves, il fut indigné de ce qu'il appelait +ma méfiance, et m'écrivit une lettre pleine d'orgueil +et d'amertume, pour m'annoncer qu'il ne voulait plus recevoir +de moi aucun service, qu'il avait subi ma protection +à son insu et par oubli total de mes offres et de mes +démarches, qu'il me priait de ne plus me mêler de ses +affaires, et que le tailleur serait payé dans huit jours. Il +fut payé effectivement, mais ce fut par moi; car Horace +oublia aussi vite les promesses qu'il venait de lui faire +que celles qu'il avait acceptées de moi; et je m'efforçai +d'oublier de même sa lettre insensée, à laquelle je ne répondis +point.</p> + +<p>Mais les autres créanciers, que je ne pouvais tenir en +respect, vinrent l'assaillir. C'étaient de bien petites +dettes, à coup sûr, qui feraient sourire un dissipateur de +la Chaussée-d'Antin; mais tout est relatif, et ces embarras +étaient immenses pour Horace. Marthe ignorait +tout. Il ne lui permettait pas de travailler pour vivre et +lui cachait sa situation, afin qu'elle n'eût pas de remords. +Il avait une telle aversion pour tout ce qui eût pu lui rappeler +la grisette, que c'était tout au plus s'il lui laissait +coudre ses propres ajustements. Il eût mieux aimé, quant +à lui, porter son linge en lambeaux, que de voir l'objet +de son amour y faire des reprises. Il fallait que la modeste +Marthe ne s'occupât que de lecture et de toilette, +sous peine de perdre toute poésie aux yeux d'Horace, +comme si la beauté perdait de son prix et de son lustre +en remplissant les conditions d'une vie naïve et simple. +Il fallut que pendant trois mois elle jouât le rôle de Marguerite +devant ce Faust improvisé; qu'elle arrosât des +fleurs sur sa fenêtre; qu'elle tressât plusieurs fois par +jour ses longs cheveux d'ébène, vis-à-vis d'un miroir +<i>gothique</i> dont il avait fait l'emplette pour elle, à un prix +beaucoup trop élevé pour sa bourse; qu'elle apprit à lire +et à réciter des vers; enfin qu'elle posât du matin au soir +dans un tête-à-tête nonchalant. Et quand elle avait cédé +à ses caprices, Horace ne s'apercevait pas que ce n'était +pas la vraie et ingénue Marguerite, allant à l'église et à +la fontaine, mais une Marguerite de vignette, une héroïne +de keepsake.</p> + +<p>Le moment vint pourtant où il fallut avouer à Marguerite +que Faust n'avait pas de quoi lui donner à dîner, et +que Méphistophélès n'interviendrait pas dans les affaires. +Horace, après avoir longtemps gardé son secret avec courage, +après avoir épuisé une à une, pendant plusieurs semaines, +la petite bourse de ses amis, après avoir simulé +pendant plusieurs jours un manque d'appétit qui lui permettait +de laisser quelques aliments à sa compagne, fut +pris tout à coup d'un excès de désespoir; et, à la suite +d'une journée de silence farouche, il confessa son désastre +avec une solennité dramatique que ne comportait +pas la circonstance. Combien d'étudiants se sont endormis +gaiement à jeun deux fois par semaine, et combien +de maîtresses patientes et robustes ont partagé leur sort +sans humeur et sans effroi! Marthe était née dans la +misère; elle avait grandi et embelli en dépit des angoisses +fréquentes d'une faim mal apaisée. Elle s'effraya beaucoup +de la tragédie que jouait très-sérieusement Horace; +mais elle s'étonna qu'il fut embarrassé du dénouement. +«J'ai là encore deux petits pains de seigle, lui dit-elle; +ce sera bien assez pour souper, et demain matin j'irai +porter mon châle au Mont-de-Piété. J'en aurai vingt francs, +qui nous feront vivre plus d'une semaine, si tu veux me +permettre de conduire notre ménage avec économie.</p> + +<p>—Avec quel horrible sang-froid tu parles de ces +choses-là! s'écria Horace en bondissant sur sa chaise. +Ma situation est ignoble, et je ne comprends pas que tu +veuilles la partager. Quitte-moi, Marthe, quitte-moi. Une +femme comme toi ne doit pas demeurer vingt-quatre +heures auprès d'un homme qui ne sait pas la soustraire +à de tels abaissements. Je suis maudit!</p> + +<p>—Vous ne parlez pas sérieusement, reprit Marthe. +Vous quitter parce que vous êtes pauvre? Est-ce que je +vous ai jamais cru riche! J'ai toujours bien prévu qu'un +moment viendrait où vous seriez forcé de me laisser reprendre +mon travail; et si j'ai consenti à être à votre +charge, c'est que je comptais sur la nécessité qui me +rendrait bientôt le droit de m'acquitter envers vous. +Allons, j'irai demain chercher de l'ouvrage, et dans quelques +jours je gagnerai au moins de quoi assurer le pain +quotidien.</p> + +<p>—Quelle misère! s'écria de nouveau Horace, irrité de +voir sa fierté vaincue. Et quand tu auras pourvu aux +exigences de la faim, en quoi serons-nous plus avancés? +irons-nous mettre un à un nos effets au Mont-de-Piété?</p> + +<p>—Pourquoi non, s'il le faut?</p> + +<p>—Et les créanciers?</p> + +<p>—Nous vendrons ces bijoux que vous m'avez donnés +bien malgré moi, et ce sera toujours de quoi gagner du +temps.</p> + +<p>—Folle! ce sera une goutte d'eau dans la mer. Tu n'as +aucune idée de la vie réelle, ma pauvre Marthe; tu vis +dans les nues, et tu crois que l'on se tire d'affaire par une +péripétie de roman.</p> + +<p>—Si je vis dans les romans et dans les nues, c'est +vous qui l'exigez, Horace. Mais laissez-moi en descendre, +et vous verrez bien que je n'y ai pas perdu le goût du +travail et l'habitude des privations. Est-ce que je suis +née dans l'opulence? Est-ce que je n'ai jamais manqué +de rien, pour avoir le droit de me montrer difficile?</p> + +<p>—Eh bien, voilà, dit Horace, ce qui m'humilie, ce qui +me révolte. Tu étais née dans la misère; je ne m'en souvenais +pas, parce que je te voyais digne d'occuper un +trône. Je conservais le parfum de ta noblesse naturelle +avec un soin jaloux. Je prenais plaisir à te parer, à préserver +ta beauté comme un dépôt précieux qui m'a été +confié. A présent il faudra donc que je te voie courir dans +la crotte, marchander avec des bourgeoises pour quelques +sous; faire la cuisine, balayer la poussière, gâter et +empuantir tes jolis doigts, veiller, pâtir, porter des savates +et rapiécer tes robes, être enfin comme tu voulais +être au commencement de notre union? Pouah! pouah! +tout cela me fait horreur, rien que d'y penser. Ayez donc +une vie poétique et des idées élevées au sein d'une pareille +existence! Je ne pourrai jamais rêver, jamais penser, +jamais écrire. S'il faut que je vive de la sorte, j'aime +mieux me brûler la cervelle.</p> + +<p>—Depuis trois mois que nous menons une vie de +princes, vous n'écrivez pas, dit Marthe avec douceur. +Peut-être la nécessité vous donnera-t-elle un élan imprévu. +Essayez, et peut-être que vous allez vous illustrer +et vous enrichir tout à coup.</p> + +<p>—Elle me sermonne et me raille par-dessus le marché! +s'écria Horace en frappant de sa botte au milieu de +la bûche, hélas! la dernière bûche qui brûlait encore +dans la cheminée.</p> + +<p>—Dieu m'en préserve! répondit Marthe; je voulais +vous consoler en vous disant que je ne suis pas fière, et +que le jour où vous serez dans l'aisance, je ne rougirai +pas d'en profiter. Mais, en attendant, laissez-moi travailler, +Horace, voyons, je vous en supplie, laissez-moi +vivre comme je l'entends.</p> + +<p>—Jamais! reprit-il avec énergie, jamais je ne consentirai +à ce que tu redeviennes une grisette, une femme +d'étudiant; cela ne se peut pas, j'aime mieux que tu me +quittes.</p> + +<p>—Voilà une affreuse parole que vous répétez pour la +troisième fois. Vous ne m'aimez donc plus, que la misère +vous effraie avec moi?</p> + +<p>—O mon Dieu! est-ce pour moi que je la crains? +Est-ce que je n'ai pas traversé déjà plusieurs fois des +crises désespérées? est-ce que je sais seulement si j'en +ai souffert? Je ne me souviens pas même comment j'ai +fait pour en sortir.</p> + +<p>—C'est donc pour moi que vous vous inquiétez! Eh +bien, rassurez-vous: l'inaction à laquelle vous me condamnez +me pèse et me tue; le travail, en même temps +qu'il détournera la misère, rendra ma vie plus douce et +mon coeur plus gai.</p> + +<p>—Mais ce travail dont tu parles et cette misère que +tu nargues, c'est tout un; oui, Marthe, c'est la même +chose pour moi. Non, non, c'est impossible que je souffre +cela! Je trouverai, j'inventerai quelque chose. J'emprunterai +le dernier écu du petit Paulier, et j'irai à la roulette. +Peut-être gagnerai-je un million!</p> + +<p>—Ne le faites pas, Horace, au nom du ciel, n'essayez +pas de cette affreuse ressource!</p> + +<p>—Tu veux bien aller au Mont-de-Piété, toi? Au Mont-de-Piété! +avec les femmes les plus viles, avec les filles +perdues! Ce serait la première fois de ta vie, n'est-ce pas? +réponds, Marthe! Dis-moi que tu n'y as jamais été.</p> + +<p>—Quand j'y aurais été, je n'en serais pas plus humiliée +pour cela. C'est une ressource dont toute honte est +pour la société. On y voit plus de mères de famille que +de filles perdues, croyez-moi, et bien des pauvres créatures +y ont jeté leur dernière nippe plutôt que de se +vendre.</p> + +<p>—Ah! tu y as été, Marthe! Je vois que tu y as été! +Tu en parles avec une aisance qui me prouve que ce ne +serait pas la première fois... Mais pourquoi donc y as-tu +été? Tu ne manquais de rien avec M. Poisson, et ensuite +Arsène ne t'y aurait pas laissée aller!»</p> + +<p>Et, au lieu de songer au dévouement tranquille de sa +maîtresse, Horace se creusait la cervelle pour lui chercher +dans le passé quelque faute qui aurait pu la réduire +aux expédients qu'elle venait d'imaginer pour le +sauver.</p> + +<p>«Je vous jure, lui dit Marthe, sur le visage de qui le +nom de M. Poisson accolé à celui d'Arsène venait de +faire passer un nuage de honte et de douleur, que j'irai +demain pour la première fois de ma vie.</p> + +<p>—Mais qui t'a donné cette idée d'y aller?</p> + +<p>—J'ai lu ce matin, dans les <i>Mémoires de la Contemporaine</i>, +une scène qu'elle raconte de sa misère. Elle +avait été porter là son dernier joyau, et en voyant une +pauvre femme qui pleurait à la porte parce qu'on refusait +de prendre son gage, elle partagea avec elle les dix +francs qu'elle venait de recevoir. C'est bien beau, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Quoi? dit Horace, je n'ai pas écouté. Tu me racontes +des histoires, comme si j'avais l'esprit aux histoires!»</p> + +<p>On a remarqué avec raison que les malheurs et les contrariétés +se tenaient par la main pour nous assaillir sans +relâche au milieu des mauvaises veines. Horace rêvait +au moyen d'écarter le dernier créancier avec lequel il +avait eu, deux heures auparavant, une conférence orageuse, +lorsque M. Chaignard, propriétaire de l'hôtel +garni qu'il occupait alors, vint lui réclamer deux mois arriérés +d'un loyer de deux chambres à vingt francs par +quinzaine. Horace, déjà mal disposé, le reçut avec hauteur, +et, pressé par lui, menacé, poussé à bout, le menaça +à son tour de le jeter par les fenêtres. Chaignard, +qui n'était pas brave, se retira en annonçant une invasion +à main armée pour le lendemain.</p> + +<p>«Tu vois bien qu'il faut aller au Mont-de-Piété demain, +pour empêcher un scandale, dit Marthe en s'efforçant +de le calmer par ses caresses. Si tu te laisses +mettre dehors, les autres créanciers deviendront plus +pressants, et il n'y aura pas moyen de gagner du temps.</p> + +<p>—Eh bien! tu n'iras pas, dit Horace, c'est moi qui +irai. J'y porterai ma montre.</p> + +<p>—Quelle montre? tu n'en as pas.</p> + +<p>—Quelle montre? celle de ma mère! Ah! malédiction! +il y a longtemps qu'elle y est, et sans doute elle +y restera. Ma pauvre mère! si elle savait que sa belle +montre, sa vieille montre, sa grosse montre, est là au +milieu des guenilles, et que je n'ai pas de quoi la retirer!</p> + +<p>—Si je mettais à la place la chaîne que tu m'as donnée, +dit Marthe timidement.</p> + +<p>—Tu ne tiens guère aux gages de mon amour, dit Horace +en arrachant la chaîne qui était accrochée à la cheminée, +et en la roulant dans ses mains avec colère. Je ne +sais ce qui me retient de la jeter par la fenêtre. Au moins +quelque mendiant en profiterait, au lieu que demain elle +ira tomber dans le gouffre de l'usure, sans nous profiter +à nous-mêmes. Belle ressource, ma foi! Allons, j'ai des +habits encore bons; j'ai un manteau surtout dont je peux +bien me passer.</p> + +<p>—Ton manteau! par le froid qu'il fait! quand l'hiver +commence!</p> + +<p>—Et que m'importe? Tu veux y mettre ton châle, toi!</p> + +<p>—Je ne m'enrhume jamais, et tu l'es déjà. D'ailleurs, +est-ce qu'un homme peut aller mettre ses habits au Mont-de-Piété? +Passe pour une montre, c'est du superflu! mais +le nécessaire! Si quelqu'un te rencontrait?</p> + +<p>—Oh! si Arsène me rencontrait, il dirait: Voilà celui +qui s'est chargé de Marthe; elle doit être bien malheureuse, +la pauvre Marthe! Peut-être le dit-il déjà?</p> + +<p>—Comment pourrait-il dire ce qui n'est pas?</p> + +<p>—Que sais-je? Enfin avoue qu'il aurait un beau +triomphe, s'il savait à quoi nous sommes réduits?</p> + +<p>—Mais nous n'irons pas nous en vanter, à quoi bon?</p> + +<p>—Bah! tu vas sortir demain, tu vas courir tous les +jours pour de l'ouvrage: tu ne seras pas longtemps sans +le rencontrer, il rôde toujours par ici... Tu le sais bien, +Marthe, ne fais pas l'étonnée. Eh bien! tu le verras; il +te fera des questions, et tu lui diras tout dans un jour de +douleur. Car tu en auras de ces jours-là, ma pauvre enfant! +Tu ne prendras pas toujours la chose aussi philosophiquement +qu'aujourd'hui.</p> + +<p>—Hélas! je prévois en effet des jours de douleur, répondit +Marthe; mais la misère n'en sera que la cause indirecte. +Votre jalousie va augmenter.»</p> + +<p>Ses yeux se remplirent de larmes, Horace les essuya +avec ses lèvres, et s'abandonna aux transports d'un amour +plus fiévreux que délicat, ce soir-là surtout.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIX.</h3> + +<p>Marthe était levée depuis longtemps quand Horace se +réveilla. Il était tard. Horace avait bien dormi; il avait +l'esprit calme et reposé. Des idées plus riantes lui vinrent, +lorsqu'il entendit les moineaux s'entre-appeler sur les +toits, où le soleil d'une belle matinée d'hiver faisait fondre +la neige de la veille: «Ah! ah! dit-il, on a faim et froid +là-haut? c'est encore pis que chez nous. Si tu n'as plus +de pain, ma pauvre Marthe, tes habitués n'auront plus +de miettes, et ils se plaindront de toi.</p> + +<p>—Cela n'arrivera pas, dit Marthe; je leur ai gardé +une partie de mon souper d'hier au soir, un peu de pain +de seigle. Ces messieurs ne sont pas difficiles, ils ont fort +bien déjeuné.</p> + +<p>—Ils sont plus avancés que nous, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela fait? dit Marthe; nous dînerons +mieux ce soir.</p> + +<p>—Tu parles de dîner, c'est toujours une consolation +pour qui a bonne envie de déjeuner. Ah ça, tu as donc +été au Mont-de-Piété?</p> + +<p>—Pas encore, tu me l'as presque défendu hier. J'attends +ta permission.</p> + +<p>—Je te croyais déjà revenue,» dit Horace en bâillant.</p> + +<p>Marthe se réjouit de ce changement d'humeur, qu'elle +attribuait à de plus sages idées, et qui n'était autre chose +que le résultat d'un appétit plus impérieux. Elle jeta son +vieux châle rouge sur ses épaules, et plia le neuf dans +une belle feuille de papier; puis, craignant qu'Horace ne +vînt à se raviser, elle se hâta de sortir. Mais au bout de +quelques minutes, elle rentra pâle et consternée: M. Chaignard +l'avait forcée de remonter l'escalier en lui disant, +d'une manière peu courtoise, qu'il ne souffrirait pas qu'on +emportât le moindre effet de chez lui tant que le loyer +ne serait pas payé. Horace, indigné de cette insulte, s'élança +sur l'escalier, où M. Chaignard grommelait encore, +et une discussion violente s'engagea entre eux. Chaignard +fut d'autant plus ferme qu'il avait des témoins. Prévoyant +l'orage, il s'était flanqué de son portier et d'une espèce de +conseil qui avait un faux air d'huissier. Ces deux acolytes +jouaient, l'un le rôle de défenseur de la personne +sacrée du maître, l'autre celui de pacificateur, prêt cependant +à verbaliser. Horace sentit bien qu'il n'avait pas +le droit pour lui, et qu'il faudrait finir par capituler; mais +il se donnait la satisfaction d'accabler le pauvre Chaignard +d'épithètes mordantes, et de lui reprocher sa lésinerie +dans les termes les plus âcres et les plus blessants +qu'il pouvait imaginer. Tout ce qu'il dépensa d'esprit et +de verve bilieuse en cette circonstance eût été en pure +perte, si le bruit n'eût attiré quelques auditeurs malins, +dont la présence vengea son amour-propre. Chaignard +était rouge, écumant, furieux; l'huissier, ne voyant +point à mordre sur des voies de fait d'une espèce aussi +délicate que des sarcasmes, attendait d'un air attentif +quelque mot plus tranché qui constituât un délit d'offense +punissable par la loi. Le portier, qui n'aimait pas son +maître, riait, dans sa barbe grise et sale, des plaisantes +réponses d'Horace; et quelques étudiants avaient entrebâillé +les portes de leurs chambres, pour jouir de ce dialogue +pittoresque. Enfin une de ces portes, s'ouvrant tout +à fait, laissa voir une grande figure hérissée de poils +roux, enveloppée dans un vieux couvre-pied d'où sortaient +deux jambes maigres et velues. Le possesseur de +cette figure bizarre et de ces jambes démesurées n'était +autre que l'illustre Jean Laravinière, président des bousingots, +installé depuis la veille dans une chambre à +quinze francs par mois, entre-sol délicieux, suivant lui, +dont il était obligé d'ouvrir la porte et la fenêtre lorsqu'il +étendait les deux bras pour passer sa redingote.</p> + +<p>—Voilà bien du tapage, monsieur mon propriétaire, +dit-il au bouillant Chaignard. Vous risquez une attaque +d'apoplexie; mais c'est là le moindre inconvénient: le +pire, c'est de réveiller à huit heures du matin un de vos +locataires qui n'est rentré qu'à six.</p> + +<p>—De quoi vous mêlez-vous? s'écria Chaignard hors +de lui.</p> + +<p>—Sont-ce là vos manières? sont-ce là vos moeurs, +mons Chaignard? reprit Laravinière; vous n'aurez pas +longtemps l'honneur de ma présence et le bénéfice de +mon loyer dans votre hôtel, si vous traitez ainsi devant +moi les enfants de la patrie!</p> + +<p>—La patrie veut qu'on paie ses dettes, s'écria Chaignard; +je suis lieutenant de la garde nationale...</p> + +<p>—Je le sais bien, répliqua Laravinière avec sang-froid; +c'est pour cela que je vous engage à vous calmer.</p> + +<p>—Et je connais mes devoirs de citoyen, continua +Chaignard.</p> + +<p>—En ce cas, nous nous entendrons avec vous, reprit +Laravinière; je connais beaucoup M. Horace Dumontet, +et, s'il lui faut une caution auprès de vous, je lui offre +la mienne.»</p> + +<p>J'ignore jusqu'à quel point la garantie de Laravinière +rassura le propriétaire; mais il ne demandait qu'un prétexte +pour couper court à la scène désagréable dont il +venait d'être le plastron. L'orage s'apaisa, et jusqu'à +nouvel ordre chacun se retira dans son appartement.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure, Jean Laravinière ayant +quitté ce qu'il appelait son costume de Romain, pour +une mise plus moderne et plus décente, il alla frapper +à la porte d'Horace. Depuis qu'Horace vivait avec Marthe, +il avait eu soin d'écarter toutes ses connaissances, à la +réserve de deux ou trois amis qui ne pouvaient lui inspirer +de jalousie, et qui avaient pour lui cette admiration +respectueuse qu'un jeune homme intelligent et présomptueux +inspire toujours à une demi-douzaine de camarades +plus simples et plus modestes. On peut même +dire, en passant, que la principale cause de l'orgueil +qui ronge la plupart des jeunes talents de notre époque, +c'est l'engouement naïf et généreux de ceux qui les entourent. +Mais cette réflexion est ici hors de propos. +Laravinière n'était point au nombre des admirateurs +d'Horace; il n'avait d'engouement que dans l'ordre des +capacités politiques. S'il venait le trouver sous prétexte +de rire avec lui de M. Chaignard, il avait probablement +d'autres motifs que celui de renouer une liaison qui +n'avait jamais été bien intime, et qui depuis deux ou +trois mois semblait totalement abandonnée de part et +d'autre.</p> + +<p>Horace avait toujours éprouvé un profond dédain pour +ces républicains tout d'une pièce (c'est ainsi qu'il les +appelait) qui professaient une sorte de mépris pour les +arts, pour les lettres, et même pour les sciences, et qui, +un peu entachés de babouvisme, n'étaient pas éloignés +de l'idée d'abattre les palais pour mettre des chaumières +à la place. Une telle brusquerie de moyens était inconciliable +avec les besoins d'élégance et les rêves de grandeur +individuelle que nourrissait Horace. Il tenait donc +Laravinière pour un de ces instruments de destruction +que des révolutionnaires plus prudents laissent volontiers +mettre en avant, mais auxquels ils n'aimeraient pas à +confier leur avenir personnel.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il le reçut à bras ouverts, sans trop +savoir pourquoi. Horace se sentait bien disposé; il était +en train de rire: il venait de raconter à sa compagne les +moqueries dont il avait accablé le pauvre Chaignard, et +il était bien aise de lui présenter un témoin de sa victoire. +Et puis, qui de vous ne l'a pas éprouvé, jeunes +gens au sort précaire? quand on est dans la détresse, +un visage connu, quel qu'il soit, donne toujours une +lueur de courage ou de sécurité qui dispose à la bienveillance.</p> + +<p>En voyant Marthe, Jean fit un pas en arrière, murmura +quelques excuses, et parut vouloir se retirer; +mais Horace le retint, le présenta à sa compagne, qui +lui tendit la main en souvenir d'une rencontre nocturne +où il l'avait protégée et respectée, et qui lui demanda +en souriant le récit de la scène avec M. Chaignard.</p> + +<p>Quand ils se furent assez égayés sur ce chapitre, +Laravinière attira Horace dans le corridor, et lui dit: +«D'après ce qui s'est passé tout à l'heure, je vois que +vous êtes dans une de ces crises financières que nous +connaissons tous par expérience. Je ne vous offre pas +de solder M. Chaignard, je ne le pourrais pas, et d'ailleurs +quelques procédés évasifs suffiront pour le museler +jusqu'à nouvel ordre. Mais si vous étiez à court de ces +quelques écus toujours nécessaires, et souvent introuvables +au moment où on en a le plus besoin, je puis +partager avec vous les cinq ou six qui me restent.</p> + +<p>Horace hésita. Il avait souvent assez mal parlé de +Laravinière à Marthe et à moi; il lui avait gardé une +sorte de rancune pour l'assistance qu'il s'était vanté +d'avoir donné à la fugitive du café Poisson; enfin il lui +répugnait d'accepter les services d'un homme qu'il connaissait +à peine. Mais en pensant à la pauvre Marthe, +qui n'avait pas déjeuné, il se ravisa, et accepta avec +une franche gratitude.</p> + +<p>«A charge de revanche, lui dit Laravinière. Vous ne +me devez pas de remercîments: quand nous changerons +de position, nous changerons de rôle. Chacun son tour.</p> + +<p>—C'est bien ainsi que je l'entends, répondit Horace, +qui dès qu'il eut l'argent dans sa poche, se sentit plus +froid et plus contraint avec Laravinière.</p> + +<p>Le Mont-de-Piété, ce véritable calvaire de la détresse, +fut donc évité ce jour-là. Marthe insista néanmoins pour +aller chercher de l'ouvrage; et après qu'Horace lui eut +fait jurer qu'elle ne s'adresserait pas à Eugénie, il la +laissa prendre des mesures pour s'en procurer. Elle n'y +réussit pas vite, et le succès de ses démarches ne fut +pas très-brillant. Cependant, au bout de quelques semaines, +elle put pourvoir, ainsi qu'elle l'avait annoncé, +au pain quotidien; quelques nouvelles avances de Laravinière +pourvurent au reste, et Horace songea sérieusement +à travailler aussi pour payer ses dettes.</p> + +<p>Malgré les efforts de l'un et les résolutions de l'autre, +ces deux amants tombèrent dans une gêne toujours +croissante. Marthe s'y résigna avec une sorte de satisfaction +mélancolique. Au milieu de ses fatigues, elle +était fière d'être désormais la pierre angulaire de l'existence +de son amant; car il faut bien avouer que, sans +elle, le dîner eût souvent fait défaut. Elle avait, en de +certains moments, assez d'empire sur lui pour obtenir +qu'il fît prendre patience à ses créanciers par quelques +sacrifices: Et puis, les créanciers d'un étudiant sont de +meilleure composition que ceux d'un dandy. Ils savent +bien qu'avec le fils du bourgeois, ce qui est différé +n'est pas perdu, et que, rentré dans sa famille, le +jeune citoyen de province tient à honneur de payer ses +dettes. Cela se fait lentement; mais enfin, dans cette +classe, il n'y a pas de banqueroute réelle, et le désordre +n'est que momentané. Horace put donc encore +trouver assez de crédit chez ses fournisseurs pour paraître +avec une certaine élégance. Mais chose étrange, +et cependant chose infaillible! son goût pour la dépense +augmenta en raison de l'inquiétude et des contrariétés +qui en furent le résultat. Les caractères légers ont cela +de particulier, que les obstacles et les privations irritent +leur soif de jouissances, et redoublent leur au lace à se +les procurer. Après avoir confessé à sa scrupuleuse +compagne le véritable état de ses affaires, après lui +avoir laissé lire les lettres de doux reproches et de +plaintes bien fondées que sa mère lui écrivait, il n'était +plus possible de lui faire illusion, et de l'arracher à son +travail, à son plan d'économie consciencieuse et sévère. +C'eût été encourir le blâme de Marthe, et Horace tenait +à être admiré tout autant qu'à être aimé. Il fallut donc +Qu'il s'accoutumât à la voir reprendre ses humbles habitudes, +et qu'il jouât auprès d'elle le rôle d'un stoïque. +Mais ce rôle lui pesait horriblement, et dès lors cet intérieur +dont il avait fait ses délices cessa de lui plaire. L'ennui +l'emporta sur la jalousie. Il était de ces organisations +d'artistes voluptueux chez qui l'amour succombe à la +réalité prosaïque. Le tableau de ce ménage austère et +pauvre devint trop lugubre pour sa riante imagination. +Au lieu de puiser dans l'exemple de Marthe le courage +de travailler, il sentit le travail lui devenir plus lourd, +plus impossible que jamais. Il avait froid dans cette petite +chambre mal chauffée, et le froid, qui n'engourdissait +pas les doigts diligents de Marthe, paralysait le cerveau +du jeune homme. Et puis cette nourriture sobre, que +Marthe préparait elle-même avec assez de soin et de +propreté pour aiguiser l'appétit, n'était ni assez substantielle +ni assez abondante pour alimenter les forces d'un +homme de vingt ans, habitué à ne se rien refuser. Il +adressait alors à sa ménagère patiente des reproches +dont la grossièreté le faisait rougir de lui-même et pleurer +l'instant d'après, mais qui recommençaient le lendemain. +Il l'accusait de parcimonie mesquine; et lorsqu'elle répondait, +les yeux pleins de larmes, qu'elle n'avait que +vingt sous par jour pour entretenir la table, il lui demandait +parfois avec âcreté ce qu'elle avait fait des cent +francs qu'il lui avait remis la semaine précédente: il +oubliait qu'il avait repris cet argent peu à peu sans le +compter, et qu'il l'avait dépensé dehors en babioles, en +spectacles, en glaces, en déjeuners et en prêts à ses +amis. Car Horace était la générosité même: il n'aimait +pas à restituer, mais il aimait à donner; et tandis qu'il +oubliait de rendre dix francs à un pauvre diable qui avait +des bottes percées, il faisait le magnifique avec un joyeux +compagnon qui lui en demandait quarante pour régaler +sa maîtresse. Il prenait des bains parfumés, et donnait +cent sous au garçon qui l'avait massé; il jetait une +pièce d'or à un petit ramoneur pour voir ses joyeuses +cabrioles et se faire appeler <i>mon prince</i>; il achetait à +Marthe une robe de soie qui lui était fort inutile, vu +qu'elle manquait d'une robe d'indienne; il louait des +chevaux de selle pour aller courir au bois de Boulogne; +enfin le peu d'argent qu'après mille pressurages sur les +besoins de sa famille, madame Dumontet réussissait à +lui envoyer était gaspillé en trois jours, et il fallait retourner +aux pommes de terre, à la retraite forcée, et +aux bâillements mélancoliques du ménage.</p> + +<p>Cependant un témoin juste et sincère assistait au lent +supplice que subissait la pauvre Marthe. C'était Jean, le +bousingot, dont la présence dans la maison n'était pas +une chose aussi fortuite qu'il le laissait croire. Jean était +dévoué corps et âme à un homme qui, ne pouvant approcher +du triste sanctuaire où pâlissait l'objet de son +amour, voulait du moins veiller à la dérobée et lui continuer +sa mystérieuse sollicitude. Cet homme c'était +Paul Arsène. Au profond abattement qu'il avait d'abord +éprouvé, avait succédé une pensée de dévouement politique. +Il s'était toujours dit qu'il lui resterait assez de +force pour se faire casser la tête au nom de la république. +En conséquence, il était allé trouver le seul +homme qu'il connût dans le mouvement organisé, et +Jean l'avait reçu à bras ouverts.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX.</h3> + +<p>A cette époque, l'association politique la plus importante +et la mieux organisée était celle des <i>Amis du +peuple</i>. Plusieurs des chefs qui la représentaient avaient +joué déjà un rôle dans la charbonnerie; ceux-là et +d'autres plus jeunes en ont joué un plus brillant depuis +1830. Parmi ces hommes, qui ont surgi et grandi durant +cette période de dix années, et qui ont déjà des noms +historiques, la société des <i>Amis de peuple</i> comptait +Trélat, Guinard, Raspail, etc.; mais celui qui exerçait +le plus de prestige sur les jeunes gens des Écoles tels +que Laravinière, et sur les jeunes républicains populaires +tels que Paul Arsène, c'était Godefroy Cavaignac. +Presque seul, il n'avait pas cette suffisance puérile qui +perce chez la plupart des hommes remarquables de +notre temps, et qui fait chez eux de l'affectation une +seconde nature. Sa grande taille, sa noble figure, +quelque chose de chevaleresque répandu dans ses manières +et dans son langage, sa parole heureuse et +franche, son activité, son courage et son dévouement, +tout cela eût suffi pour enflammer la tête du belliqueux +Jean, et pour échauffer le coeur du généreux Arsène, +quand même Godefroy n'eût pas émis les idées sociales +les plus complètes, les plus logiques, je dirai même les +plus philosophiques qui aient pris une forme à cette +époque dans les sociétés populaires. Ce président, des +<i>Amis du peuple</i> a seul professé dans ces clubs ce qu'on +peut appeler les doctrines; doctrines qui, à beaucoup +d'égards, ne satisfaisaient pas encore le secret instinct +d'Arsène et les vastes aspirations de son âme vers +l'avenir, mais qui, du moins, marquaient un progrès +immense, incontestable, sur le libéralisme de la Restauration. +Suivant Arsène, et suivant le jugement toujours +sévère et méfiant du peuple, les autres républicains +étaient un peu trop occupés de renverser le pouvoir, +et point assez d'asseoir les bases de la république; +lorsqu'ils l'essayaient, c'était plutôt des règlements et +une discipline qu'ils imaginaient, que des lois morales +et une société nouvelle. Cavaignac, tout en faisant +cette belle opposition qu'il a si largement et si fortement +développée l'année suivante jusque devant la pâle et +menteuse opposition de la chambre, s'occupait à mûrir +des idées, à poser des principes. Il songeait à l'émancipation +du peuple, à l'éducation publique gratuite, au +libre vote de tous les citoyens, à la modification progressive +de la propriété, et il ne renfermait pas, comme +certains républicains d'aujourd'hui, ces deux principes +nets et vastes dans l'hypocrite question d'<i>organisation +du travail</i> et de <i>réforme électorale</i>; mots bien élastiques, +si l'on n'y prend garde, et dont le sens est susceptible +de se resserrer autant que de s'étendre. En +1832, on ne craignait pas comme aujourd'hui de passer +pour <i>communiste</i>, ce qui est devenu l'épouvantail de +toutes les opinions de ce temps-ci. Un jury acquitta +Cavaignac, après qu'il eut dit, entre autres choses d'une +admirable hardiesse: «Nous ne contestons pas le droit +de propriété. Seulement nous mettons au-dessus +celui que la société conserve, de le régler suivant le +plus grand avantage commun.» Dans ce même discours, +le plus complet et le plus élevé parmi tous ceux +des procès politiques de l'époque<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, Cavaignac dit encore: +«Nous lui contestons (<i>à votre société officielle</i>) le +monopole des droits politiques; et ne croyez pas que +ce soit seulement pour le revendiquer en faveur des +capacités. Selon nous, quiconque est utile est capable. +Tout service entraîne un droit.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Procès du droit d'association, décembre 1832.</blockquote> + +<p>Arsène assistait à ce procès; il écouta avec une émotion +contenue; et, tandis que la plupart des auditeurs, +subjugués par le magnétisme qu'exerce toujours sur les +masses le débit et l'aspect de l'orateur, éclataient en +applaudissements passionnés, il garda un profond silence; +mais il était le plus pénétré de tous, et il n'entendit +pas, ce jour-là, les autres plaidoiries<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. Il s'absorba +entièrement dans les idées que Godefroy avait +éveillées en lui, et il se retira plein de celle-ci, qu'il +vint me répéter mot à mot:</p> + +<p>«La religion, comme nous l'entendons, nous, c'est +le droit sacré de l'humanité. Il ne s'agit plus de présenter +au crime un épouvantail après la mort, au +malheureux une consolation de l'autre côté du tombeau. +Il faut fonder en ce monde la morale et le bien-être, +c'est-à-dire l'égalité. Il faut que le titre d'homme +vaille à tous ceux qui le portent un même respect religieux +pour leurs droits, une pieuse sympathie pour +leurs besoins. Notre religion, à nous, c'est celle qui +changera d'affreuses prisons en hospices pénitentiaires, +et qui, au nom de l'inviolabilité humaine, abolira la +peine de mort... Nous n'adoptons plus une foi qui met +tout au ciel, qui réduit l'égalité devant Dieu, à cette +égalité posthume que le paganisme proclamait aussi +bien que le christianisme; etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> C'est pourtant dans la même Séance que Piocque dit ces belles paroles: +«Est-ce que le dénouement et le besoin ne peuvent pas logiquement +réclamer la faculté de se constituer leurs représentants, avocats de la +faim, de la misère, et de l'ignorance?»</blockquote> + +<p>«Théophile, s'écria Arsène en mettant sa main dans +la mienne, voilà de grandes paroles et une idée neuve, +du moins pour moi. Elle me donne tant à réfléchir, que +tout, mon passé, c'est-à-dire tout ce que j'ai cru jusqu'à +ce jour, se bouleverse à mes propres yeux.</p> + +<p>—Ce n'est pas une idée qui soit absolument propre +à l'orateur que vous venez d'entendre, lui répondis-je: +c'est une idée qui appartient au siècle, et qui a été déjà +émise sous plusieurs formes. On pourrait même dire +que c'est l'idée qui a dominé nos révolutions depuis +cent ans, et l'humanité tout entière depuis qu'elle +existe, par une instinctive révélation de son droit, plus +puissante que les théories religieuses de l'ascétisme et +du renoncement. Mais c'est toujours une chose neuve et +grande que de voir le droit humain, pris à son point de +vue religieux, proclamé par un révolutionnaire. Il y +avait bien assez longtemps que vos républicains oubliaient +de donner à leurs théories la sanction divine qu'elles +doivent avoir. Moi, qui suis <i>légitimiste</i>, ajoutai-je en +souriant...</p> + +<p>—Ne parlez pas comme cela, reprit vivement Paul +Arsène, vous n'êtes pas légitimiste dans le sens qu'on +attache à ce mot; vous sentez que la légitimité est dans +le droit du peuple.</p> + +<p>—C'est la vérité, Arsène, je le sens profondément; +et quoique mon père fût attaché, de fait et par délicatesse +de conscience, aux hommes du passé, plus il approchait +de la tombe, plus il s'élevait à la conception et +au respect des institutions de l'avenir. Croyez-vous +que Chateaubriand ne se soit pas dit cent fois que +Dieu est au-dessus des rois, dans le même sens que +Cavaignac vous proclamait aujourd'hui le droit de la +société au-dessus de celui des riches?</p> + +<p>—A la bonne heure, dit Arsène. Il est donc vrai que +nous avons droit au bonheur en cette vie, que ce n'est +pas un crime de le chercher, et que Dieu même nous en +fait un devoir? Cette idée ne m'avait pas encore frappé. +J'étais partagé entre un sentiment révolutionnaire qui +me rendait presque athée, et des retours vers la dévotion +de mon enfance qui me rendaient compatissant jusqu'à +la faiblesse. Ah! si vous saviez comme j'ai été froidement +cruel aux trois journées au milieu de mon délire! +Je tuais des hommes, et je leur disais: Meurs, toi +qui as fait mourir! Sois tué, toi qui tues! Cela me paraissait +l'exercice d'une justice sauvage; mais je m'y +sentais forcé par une impulsion surnaturelle. Et puis, +quand je fus calmé, quand je m'agenouillai sur les +tombes de juillet, je pensai à Dieu, à ce Dieu de soumission +et d'humilité qu'on m'avait enseigné, et je ne +savais plus où réfugier ma pensée. Je me demandais si +mon frère était damné pour avoir levé la main contre la +tyrannie, et si je le serais pour avoir vengé mon frère et +mes frères les hommes du peuple. Alors j'aimais mieux +ne croire rien; car je ne pouvais comprendre qu'au nom +de Jésus crucifié, il fallût se laisser mettre en croix par +les délégués de ses ministres. Voilà où nous en sommes, +nous autres enfants de l'ignorance: athées ou superstitieux, +et souvent l'un et l'autre à la fois. Mais à quoi +songent donc nos instituteurs, les chefs républicains, de +ne pas nous parler de ce qui est le fond même de notre +être, le mobile de toutes nos actions! Nous prennent-ils +pour des brutes, qu'ils ne nous promettent jamais que +la satisfaction de nos besoins matériels? Croient-ils que +nous n'ayons pas des besoins plus nobles, celui d'une +religion, tout aussi bien qu'ils peuvent l'avoir? Ou bien +est-ce qu'ils ne l'ont pas eux? Est-ce qu'ils seraient plus +grossiers, plus incrédules que nous? Allons, ajouta-t-il, +Godefroy Cavaignac sera mon prêtre, mon prophète; +j'irai lui demander ce qu'il faut croire sur tout cela.</p> + +<p>—Il ne pourra que vous dire d'excellentes choses, +cher Arsène, lui répondis-je; mais ne croyez pas, encore +une fois, que le seul foyer des idées nouvelles soit +dans cette opinion. Élevez votre esprit à une conception +plus vaste du temps où nous vivons. Ne vous donnez +pas exclusivement à tel ou tel homme comme à la vérité +incarnée; car les hommes sont mobiles. Quelquefois en +croyant progresser, ils reculent; en croyant s'améliorer, +ils s'égarent. Il y en a même qui perdent leur générosité +avec leur jeunesse, et qui se corrompent étrangement! +Mais attachez-vous à ces mêmes idées dont +vous cherchez la solution. Instruisez-vous en buvant à +différentes sources. Voyez, lisez, comparez, et réfléchissez. +Votre conscience sera le lien logique entre plusieurs +notions contradictoires en apparence. Vous verrez +que les hommes probes ne diffèrent pas tant sur le fond +des choses que sur les mots; qu'entre ceux-là un peu +d'amour-propre jaloux est quelquefois le seul obstacle à +l'unité de croyances; mais qu'entre ceux-là et les +hommes du pouvoir, il y a l'immense abîme qui sépare +la privation de la jouissance, le dévouement de l'égoïsme, +le droit de la force.</p> + +<p>—Oui, il faudrait s'instruire, dit Arsène. Hélas! si +j'avais le temps! Mais quand j'ai passé ma journée entière +à faire des chiffres, je n'ai plus la force de lire; +mes yeux se ferment malgré moi, ou bien j'ai la fièvre; +et, au lieu de suivre avec l'esprit ce que je lis avec les +yeux, je poursuis mes propres divagations en tournant +des pages que j'ai remplies moi-même. Il y a longtemps +que j'ai envie d'apprendre ce que c'est que le <i>fouriérisme</i>. +Aujourd'hui, Cavaignac l'a cité, ainsi que la <i>Revue +Encyclopédique</i> et les <i>saint-simoniens</i>. Il a dit de +ces derniers, qu'au milieu de leurs erreurs, ils avaient +soutenu avec dévouement des idées utiles, et développé +le principe d'association. Eugénie, j'irai les entendre +prêcher.»</p> + +<p>Eugénie était là sur son terrain; c'était une adepte +assez fervente de la réhabilitation des femmes. Elle +commença à endoctriner son ami le Masaccio, ce qu'elle +n'avait pas fait encore; car elle était de ces esprits délicats +et prudents qui ne risquent pas leur influence à +moins d'une occasion sûre. Elle savait attendre comme +elle savait choisir. Elle ne m'avait pas parlé dix fois de +ses croyances saint-simoniennes; mais elle ne l'avait +jamais fait sans produire sur moi une grande impression. +Je connaissais mieux qu'elle peut-être, par l'examen +et par la lecture, le fort et le faible de cette philosophie; +mais j'admirais toujours avec quelle pureté d'intention +et quelle finesse de tact elle savait éliminer tacitement +des discussions où s'élaborait la doctrine des +adeptes secondaires, tout ce qui révoltait ses instincts +nobles et pudiques, pour conclure souvent <i>à priori</i>, des +secrètes élucubrations des maîtres, ce qui répondait à +sa fierté naturelle, à sa droiture et à son amour de la +justice. Je me disais parfois que cette femme forte et intelligente +appelée par les <i>apôtres</i> à formuler les droits +et les devoirs de la femme, c'eût été Eugénie. Mais, +outre que sa réserve et sa modestie l'eussent empêchée +de monter sur un théâtre où l'on jouait trop souvent la +comédie sociale au lieu du drame humanitaire, les saint-simoniens, +dans la déviation inévitable où leurs principes +se trouvaient alors, l'eussent jugée, ceux-ci trop rigide, +ceux-là trop indépendante. Le moment n'était pas venu. +Le saint-simonisme accomplissait une première phase, +qui devait laisser une lacune avant la seconde. Eugénie +le sentait, et prévoyait qu'il faudrait encore dix ans, +vingt ans d'arrêt peut-être, avant que la marche progressive +du saint-simonisme pût être reprise.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image14.png"></p> +<br> + +<p>Paul Arsène, frappé de ce qu'elle lui fit entrevoir +dans une première conversation, alla écouter les prédications +saint-simoniennes. Il se lia avec de jeunes apôtres; +et sans avoir précisément le temps de s'instruire, +il se mit au courant de la discussion, et s'y forma un +jugement, des sympathies, des espérances. Ce fut une +rapide et profonde révolution dans la vie morale de cet +enfant du peuple, qui jusque-là n'était pas sans préjugés, +et qui dès lors les perdit ou acquit du moins la force de +les combattre en lui-même. L'amour qu'il nourrissait encore, +faute d'avoir pu l'étouffer (car il y avait fait son +possible), se retrempa à cette source d'examen qu'il +n'avait pas encore abordée, et prit un caractère encore +plus calme et plus noble, un caractère religieux pour +ainsi dire.</p> + +<p>En effet, jusque-là Marthe n'avait été pour lui que +l'objet d'une passion tenace, invincible. Il l'avait maudite +cent fois, cette passion qui puisait des forces nouvelles +dans tout ce qui eût dû la détruire; mais comme +elle régnait là sur une grande âme, bien qu'elle y fût +mystérieuse, incompréhensible pour celui-là même qui +la ressentait, elle n'y produisait que des résultats magnanimes, +une générosité sans exemple et sans bornes. +Aussi quels affreux combats cette âme fière et rigide se +livrait ensuite à elle-même! Comme Arsène rougissait +d'être ainsi l'esclave d'un attachement que l'austérité un +peu étroite de son éducation populaire lui apprenait à +réprouver! Lui dont les moeurs étaient si pures, épris à +ce point de l'ex-maîtresse de M. Poisson, de la maîtresse +actuelle d'un autre! Jamais il n'eût voulu profiter de +l'espèce de faiblesse et d'entraînement que cette conduite +de Marthe lui laissait entrevoir, pour arracher, en +secret, à la reconnaissance, à l'amitié exaltée, des faveurs +qu'il aurait voulu devoir seulement à l'amour exclusif +et durable. Mais malgré le peu d'espoir qui lui restait, +il se surprenait toujours à désirer la fin de cet +amour pour Horace, et à caresser le rêve d'un mariage +légal avec Marthe. C'est là que l'attendaient pour le faire +souffrir ses anciens préjugés, le blâme de ses pareils, +l'indignation de sa soeur Louise, l'effroi de sa soeur Suzanne, +la crainte du ridicule, une sorte de mauvaise +honte, toute puissante parfois sur des caractères élevés; +car elle leur est enseignée par l'opinion, comme le respect +de soi-même et des autres. C'est alors qu'Arsène +essayait d'arracher son amour de son sein, comme une +flèche empoisonnée. Mais sa nature évangélique s'y refusait: +il était forcé d'aimer. La haine et le mépris +qu'il appelait à son secours ne voulaient pas entrer +dans ce coeur plein d'indulgence, parce qu'il était plein +de justice.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image15.png"></p> +<br> + +<p>Durant cet hiver qu'il passa loin de Marthe et qu'il +consacra à étudier du mieux qu'il put la religion, la nature +et la société, sous les nouveaux aspects qui s'ouvraient +devant lui de toutes parts; tour à tour et à la fois +fouriériste, républicain, saint-simonien et chrétien (car +il lisait aussi l'<i>Avenir</i> et vénérait ardemment M. Lamennais), +Arsène, s'il ne put réussir à bâtir une philosophie +de toutes pièces, épura son âme, éleva son esprit, et développa +son grand coeur d'une manière prodigieuse. J'en +étais frappé chaque jour davantage, et, d'une semaine à +l'autre, j'admirais ces progrès rapides. J'avais fini par +découvrir sa retraite; et, affrontant l'accueil revêche de +sa soeur aînée, j'allais quelquefois, le soir, le surprendre +au milieu de ses méditations. Tandis que les deux soeurs +travaillaient en échangeant les idées les plus niaises, lui, +assis au bout de la table, la tête dans ses mains, un livre +ouvert entre ses coudes, et les yeux à demi fermés, étudiait +ou rêvait à la lueur d'une triste lampe dont la clarté +arrivait à peine jusqu'à lui. A voir son teint jaune, ses +yeux fatigués, son attitude morne, on l'eût pris pour un +homme usé par la fatigue et la misère; mais dès qu'il +parlait, son regard reprenait du feu, son front de la sérénité, +et son langage révélait une énergie de mieux en +mieux trempée. Je l'emmenais faire un tour de promenade +sur les quais, et là, tout en fumant nos cigares de +la régie, nous devisions ensemble. Quand nous avions +passé en revue les idées générales, nous en venions à +nos sentiments individuels; et il me disait souvent, à propos +de Marthe: «L'avenir est à moi; le règne d'Horace +ne saurait durer longtemps. Le pauvre enfant ne comprend +pas le bonheur qu'il possède, il n'en jouit pas, il +n'en profitera pas; et vous verrez que Marthe apprendra +ce que c'est qu'un véritable amour, en éprouvant tout +ce qui manque de grandeur et de vérité à celui qu'elle +inspire maintenant. Voyez-vous, mon ami, j'ai remporté +une grande victoire le jour où j'ai compris que ce qu'on +appelle les fautes d'une femme étaient imputables à la +société et non à de mauvais penchants. Les mauvais penchants +sont rares, Dieu merci; ils sont exceptionnels, et Marthe +n'en a que de bons. Si elle a choisi Horace au lieu +de moi, c'est qu'alors je n'étais pas digne d'elle et qu'Horace +lui a semblé plus digne. Incertain et farouche, tout +en m'offrant à elle avec dévouement, je ne savais pas lui +dire ce qu'elle eût aimé à entendre. Le souvenir de ses +malheurs m'inspirait de la pitié seulement; elle le sentait, +et elle voulait du respect. Horace a su lui exprimer +de l'enthousiasme; elle s'y est trompée, mais la faute +n'en est point à elle. Maintenant, je saurais bien lui dire +ce qui doit fermer ses anciennes blessures, rassurer sa +conscience, et lui donner en moi la confiance qu'elle n'a +pas eue. Mon austérité lui a fait peur, elle a craint mes +reproches; elle n'a eu pour moi que cette froide estime +qu'inspire un homme sage et passablement humain. Elle +avait besoin d'un appui, d'un sauveur, d'un initiateur à +une vie nouvelle, toute d'exaltation et de charité. Je le +répète, Horace, avec ses beaux yeux et ses grands mots, +lui est apparu en révélateur de l'amour. Elle l'a suivi. +<i>Mea culpa!</i>»</p> + +<p>Je trouvais Arsène injuste envers lui-même, à force de +générosité. Il fallait bien faire, dans l'aveuglement de +Marthe, la part d'une certaine faiblesse et d'une sorte de +vanité qui est, chez les femmes, le résultat d'une mauvaise +éducation et d'une fausse manière de voir. Chez +Marthe particulièrement, c'était l'effet d'une absence totale +d'instruction et de jugement dans cet ordre d'idées, +si nécessaires et si négligées d'ailleurs chez les femmes +de toutes les classes.</p> + +<p>Marthe avait tout appris dans les romans. C'était +mieux que rien, on peut même dire que c'était beaucoup; +car ces lectures excitantes développent au moins le sentiment +poétique et ennoblissent les fautes. Mais ce n'était +pas assez. Le récit émouvant des passions, le drame de +la vie moderne, comme nous le concevons, n'embrasse +pas les causes, et ne peint que des effets plus contagieux +que profitables aux esprits sevrés de toute autre culture. +J'ai toujours pensé que les bons romans étaient fort utiles, +mais comme un délassement et non comme un aliment +exclusif et continuel de l'esprit.</p> + +<p>Je faisais part de cette observation au Masaccio, et il +en tirait la conséquence que Marthe était d'autant plus +innocente qu'elle était plus bornée à certains égards. Il +se promettait de l'instruire un jour de la vraie destinée +qui convient aux femmes; et lorsqu'il me développait ses +idées sur ce point, j'admirais qu'il eût su, ainsi qu'Eugénie, +rejeter du saint-simonisme tout ce qui n'était pas +applicable à notre époque, pour en tirer ce sentiment +apostolique et vraiment divin de la réhabilitation et de +l'émancipation du genre humain dans la <i>personne femme</i>.</p> + +<p>J'admirais aussi la belle organisation de ce jeune homme +qui, aux facultés perceptives de l'artiste, joignait d'une +manière si imprévue les facultés méditatives. C'était à la +fois un esprit d'analyse et de synthèse; et quand je le +regardais marcher à côté de moi, avec ses habits râpés, +ses gros souliers, son air commun et ses manières <i>peuple</i>, +je me demandais, en véritable anatomiste phrénologue +que j'étais, pourquoi je voyais les livrées du luxe +et les grâces de l'élégance orner autour de nous tant +d'êtres disgraciés du ciel, portant au front des signes +évidents de la dégradation intellectuelle, physique et +morale.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI.</h3> + +<p>Le bon Laravinière n'était pas, à beaucoup près, un +aussi grand philosophe. Sa tête était plus haute que +large, c'est dire qu'il avait plus de facultés pour l'enthousiasme +que pour l'examen. Il n'y avait de place dans cette +cervelle ardente que pour une seule idée, et la sienne +était l'idée révolutionnaire. Brave et dévoué avec passion, +il se reposait du soin de l'avenir sur les nombreuses idoles +dont il avait meublé son Panthéon républicain: Cavaignac, +Carrel, Arago, Marrast, Trélat, Raspail, le brillant +avocat Dupont, et <i>tutti quanti</i>, composaient le comité +directeur de sa conscience sans qu'il eût beaucoup songé +à se demander si ces hommes supérieurs sans doute, +mais incertains et incomplets comme les idées du moment, +pourraient s'accorder ensemble pour gouverner +une société nouvelle. Le bouillant jeune homme voulait le +renversement de la puissance bourgeoise, et son idéal était +de combattre pour en hâter la chute. Tout ce qui était de +l'opposition avait droit à son respect, à son amour. Son +mot favori était: «Donnez-moi de l'ouvrage.»</p> + +<p>Il se prit pour Arsène d'une vive amitié, non qu'il +comprît toute la beauté de son intelligence, mais parce +que sous les rapports de bravoure intrépide et de dévouement +absolu où il pouvait le juger, il le trouva à la +hauteur de son propre courage et de sa propre abnégation. +Il s'étonna beaucoup de voir qu'il cultivait, avec une +sorte de soin, une passion qui n'était pas payée de retour; +mais il céda affectueusement à ce qu'il appelait la +fantaisie d'Arsène, en allant demeurer sous le même toit +que la belle Marthe, et en provoquant une sorte de confiance +et d'intimité de la part d'Horace. C'était un rôle +assez délicat pour un homme aussi franc que lui. Pourtant +il s'en tira d'une manière aussi loyale que possible, +en ne témoignant point à Horace une amitié qu'il ne ressentait +en aucune façon. Suivant les instructions d'Arsène, +il fut obligeant, sociable et enjoué avec lui; rien +de plus. L'amour-propre confiant d'Horace fit le reste. Il +s'imagina que Laravinière était attiré vers lui par son +esprit et le charme qu'il exerçait sur tant d'autres. Cela +eût pu être; mais cela n'était pas. Laravinière le traitait +comme un mari qu'on ne veut pas tromper, mais que l'on +ménage et que l'on se concilie pour cultiver l'amitié ou +l'agréable société de sa femme. Dans toutes les conditions +de la vie cela se pratique en tout bien tout honneur, et +non-seulement Laravinière n'avait pas de prétentions +pour lui-même, mais encore il avait fait ses réserves avec +Arsène, en lui déclarant que, ne voulant pas agir en +traître, il ne parlerait jamais à Marthe ni contre son +amant, ni en faveur d'un autre. Arsène l'entendait bien +ainsi; il lui suffisait d'avoir tous les jours des nouvelles +de Marthe, et d'être averti à temps de la rupture qu'il +prévoyait et qu'il attendait entre elle et Horace, pour +conserver cette forte et calme espérance dont il se nourrissait.</p> + +<p>Laravinière voyait donc Marthe tous les jours, tantôt +seule, tantôt en présence d'Horace, qui ne lui faisait pas +l'honneur d'être jaloux de lui; et tous les soirs il voyait +Arsène, et parlait avec lui de Marthe un quart d'heure +durant, à la condition qu'ils parleraient ensuite de la république +pendant une demi-heure.</p> + +<p>Quoique Jean ne se fût pas posé en surveillant, il lui +fut impossible de ne pas observer bientôt l'aigreur et le +refroidissement d'Horace envers la pauvre Marthe, et il +en fut choqué. Il n'avait pas plus réfléchi sur la nature et +le sort de la femme qu'il ne l'avait fait sur les autres +questions fondamentales de la société; mais, chez cet +homme, les instincts étaient si bons, que la réflexion +n'eût rien trouvé à corriger. Il avait pour les femmes un +respect généreux, comme l'ont en général les hommes +braves et forts. La tyrannie, la jalousie et la violence +sont toujours des marques de faiblesse. Jean n'avait jamais +été aimé. Sa laideur lui inspirait une extrême réserve +auprès des femmes qu'il eût trouvées dignes de son +amour; et quoique à la rudesse de son langage et de ses +manières, on ne l'eût jamais soupçonné d'être timide, il +l'était au point de n'oser lever les yeux sur Marthe qu'à +la dérobée. Cette méfiance de lui-même était parfaitement +déguisée sous un air d'insouciance, et il ne parlait jamais +de l'amour sans une espèce d'emphase satirique dont il +fallait rire malgré soi. Les femmes en concluaient généralement +qu'il était une brute; et cet arrêt une fois prononcé +contre lui, il eût fallu au pauvre Jean un grand +courage et une grande éloquence pour le faire révoquer. +Il le sentait bien, et le besoin d'amour qu'il avait refoulé +au fond de son coeur était trop délicat pour qu'il voulût +l'exposer aux doutes moqueurs qu'eût provoqués une +première explication. Faute de pouvoir abjurer un instant +le rôle qu'il s'était fait, il s'était donc condamné à +ne fréquenter que des femmes trop faciles pour lui inspirer +un attachement sérieux, mais qu'il traitait cependant +avec une douceur et des égards auxquels elles n'étaient +guère habituées.</p> + +<p>Ceci est l'histoire de bien des hommes. Une fierté singulière +les empêchait de se montrer tels qu'ils sont, et +ils portent toute leur vie la peine d'une innocente dissimulation +dans laquelle on les oblige à persister. Mais +comme le naturel perce toujours, malgré l'espèce de mépris +railleur que notre bousingot professait pour les sentiments +romanesques, il ne pouvait voir humilier et affliger +une femme, quelle qu'elle fût, sans une profonde +indignation. S'il voyait une prostituée frappée dans la +rue par un de ces hommes infâmes qui leur sont associés, +il prenait parti héroïquement pour elle, et la protégeait +au péril de sa vie. A plus forte raison avait-il peine à se +contenir lorsqu'il voyait une femme délicate recevoir de +ces blessures qui sont plus cruelles au coeur d'un être +noble que les coups ne le sont aux épaules d'un être +avili. Dès les commencements de son séjour dans la maison +Chaignard, il vit sur les joues de Marthe la trace de +ses larmes; il surprit souvent Horace dans des accès de +colère que ce dernier avait bien de la peine à réprimer +devant lui. Peu à peu Horace, s'habituant à le considérer +comme un témoin sans conséquence, s'habitua aussi à +ne plus se contraindre, et Laravinière ne put rester longtemps +impassible spectateur de ses emportements. Un +jour il le trouva dans une véritable fureur: Horace avait +passé la nuit au bal de l'Opéra; il avait les nerfs agacés, +et regardait comme une injure de la part de Marthe, +comme un empiétement sur sa liberté, comme une tentative +de despotisme, qu'elle lui eût adressé quelques +reproches sur cette absence prolongée. Marthe n'était +pas jalouse, ou, du moins, si elle l'était, elle n'en laissait +jamais rien paraître; mais elle avait été inquiète toute la +nuit, parce qu'Horace lui avait promis de rentrer à deux +heures. Elle avait craint une querelle, un accident, peut-être +une infidélité. Quoi qu'elle eût souffert, elle ne se plaignait +que de ne pas avoir été avertie, et sa figure altérée +disait assez les angoisses de son insomnie cruelle.</p> + +<p>«N'est-ce pas odieux, je vous le demande, dit Horace +en s'adressant à Laravinière, d'être traité comme un enfant +par sa bonne, comme un écolier par son précepteur? +Je n'ai pas le droit de sortir et de rentrer à l'heure qu'il +me plaît! Il faut que je demande une permission; et si je +m'oublie un peu, je trouve que le délai expiré est devant +moi comme un arrêt, comme la mesure exacte et compassée +du temps où il m'est permis de me distraire. Voilà +qui est plaisant! je me ferai signer un permis avec un +dédit de tant par minute.</p> + +<p>—Vous voyez bien qu'elle souffre! lui dit Laravinière +à demi-voix.</p> + +<p>—Parbleu! et moi, croyez-vous que je sois sur des +roses? reprit Horace à voix haute. Est-ce que des souffrances +puériles et injustes doivent être caressées, tandis +que des souffrances poignantes et légitimes comme les +miennes s'enveniment de jour en jour?</p> + +<p>—Je vous rends donc bien malheureux, Horace! dit +Marthe en levant sur lui, d'un air de douleur sévère, ses +grands yeux d'un bleu sombre. En vérité, je ne croyais +pas travailler ici à votre malheur.</p> + +<p>—Oui, vous me rendez malheureux, s'écria-t-il, horriblement +malheureux! Si vous voulez que je vous le dise +en présence de Jean, votre éternelle tristesse rend mon +intérieur odieux. C'est à tel point que quand j'en sors, +je respire, je m'épanouis, je reviens à la vie; et que, +quand j'y rentre, ma poitrine se resserre et je me sens +mourir. Votre amour, Marthe, c'est la machine pneumatique, +cela étouffe. Voilà pourquoi, depuis quelque temps, +vous me voyez moins souvent.</p> + +<p>—Je crois que vous faites une erreur de date, répondit +Marthe, à qui la fierté blessée rendit le courage. Ce n'est +pas ma tristesse continuelle qui vous a forcé à vous absenter; +c'est votre absence continuelle qui m'a forcée à +être triste.</p> + +<p>—Vous l'entendez, Laravinière! dit Horace, qui avait +besoin de trouver une excuse dans la conscience d'autrui, +et à qui l'air soucieux de Jean faisait craindre un jugement +sévère. Ainsi c'est parce que je sors, parce que je +mène la vie qui sied à un homme, parce que je fais de +mon indépendance l'usage qui me convient, que je suis +condamné à trouver, en rentrant, un visage bouleversé, +un sourire amer, des doutes, des reproches, de la froideur, +des accusations, des sentences! Mais c'est le plus +affreux supplice qui soit au monde!</p> + +<p>—Je vois, dit Laravinière en se levant, que vous êtes +tous les deux fort à plaindre. Écoutez; si vous voulez +m'en croire, vous vous quitterez.</p> + +<p>—C'est tout ce qu'il désire! s'écria Marthe en mettant +ses deux mains sur son visage.</p> + +<p>—Et c'est ce que vous demandez formellement par la +bouche de Laravinière, reprit Horace avec emportement.</p> + +<p>—Un instant, dit Laravinière. Ne me faites pas jouer +ici un personnage que je désavoue. Je n'ai reçu en particulier +les confidences d'aucun de vous, et ce que je viens +de dire, je l'ai dit de mon propre mouvement, parce que +c'est mon opinion. Vous ne vous convenez pas, vous ne +vous êtes jamais convenu; vous marchez de l'engouement +à la haine, et vous feriez mieux de mettre le pardon +et l'amitié entre vous.</p> + +<p>—J'accorde que ce beau discours soit une inspiration +et une improvisation de Laravinière, dit Horace; au +moins, Marthe, vous me direz si c'est l'expression de +votre pensée?</p> + +<p>—Il a pu aisément la supposer, la deviner peut-être, +répondit-elle avec dignité, en vous entendant m'accuser +de votre malheur.»</p> + +<p>Ce n'est pas ainsi qu'Horace l'entendait. Il voulait bien +que Marthe fût délaissée par lui; mais il ne voulait pas +être quitté par elle. La force qu'elle montrait en ce moment, +et que la présence d'un tiers lui avait inspirée, +causa à Horace un des plus violents accès de dépit qu'il +eût encore éprouvés. Il se leva, brisa sa chaise, donna +un libre cours à sa colère et à son chagrin. L'ancienne +jalousie même se réveilla, le nom abhorré de M. Poisson +revint sur ses lèvres comme une vengeance; et celui +d'Arsène allait s'en échapper, lorsque Laravinière, prenant +le bras de Marthe, lui dit avec force:</p> + +<p>—Vous avez choisi pour votre défenseur un enfant +sans raison et sans dignité; à votre place, Marthe, je ne +resterais pas un instant de plus chez lui.</p> + +<p>—Emmenez-la donc chez vous, Monsieur! dit Horace +avec un mépris sanglant, j'y consens de grand coeur; +car je comprends maintenant ce qui se passe entre elle +et vous.</p> + +<p>—Chez moi, Monsieur, reprit Jean, avec calme, elle +serait honorée et respectée, tandis que chez vous elle +est humiliée et insultée. Ah! grand Dieu! ajouta-t-il +avec une émotion subite, si j'avais été aimé d'une femme +comme elle, seulement un jour, je ne l'aurais oublié de +ma vie...</p> + +<p>Et la voix lui manqua tout à coup, comme si tout son +coeur eût été prêt à s'échapper dans une parole. Il y avait +tant de vérité dans son accent, que la jalousie feinte ou +subite d'Horace s'évanouit à l'instant même; l'émotion +de Laravinière le gagna par un effet sympathique; et +obéissant à une de ces réactions auxquelles nous portent +souvent les scènes violentes, il fondit en larmes; et lui +tendant la main avec effusion:</p> + +<p>«Jean, lui dit-il, vous avez raison. Vous avez un grand +coeur, et moi je suis un lâche, un misérable. Demandez +pardon pour moi à cette pauvre femme dont je ne suis +pas digne.»</p> + +<p>Cette franche et noble résolution termina la querelle, +et gagna même le coeur sincère de Jean.</p> + +<p>«A la bonne heure, dit-il en mettant la main de +Marthe dans celle d'Horace, vous êtes meilleur que je ne +croyais, Horace; il est beau de savoir reconnaître ses +torts aussi vite et aussi généreusement que vous venez +de le faire. Certainement Marthe ne demande qu'à les +oublier.»</p> + +<p>Et il s'enfuit dans sa chambre, soit pour n'être pas +témoin de la joie de Marthe, soit pour cacher l'essor d'une +sensibilité qu'il était habitué à réprimer.</p> + +<p>Malgré ce beau dénouement, des scènes semblables se +répétèrent bientôt, et devinrent de plus en plus fréquentes. +Horace aimait la dissipation; il y cédait avec +une légèreté effrénée. Il ne pouvait plus passer une seule +soirée chez lui; il ne vivait qu'au parterre des Italiens et +de l'Opéra. Là il était condamné à ne point briller; mais +c'était pour lui une jouissance que de lever les yeux sur +ces femmes qui étalent, dans les loges, leur beauté ou +leur luxe devant une foule de jeunes gens pauvres, avides +de plaisir, d'éclat et de richesse. Il connaissait par leurs +noms toutes les femmes à la mode dont les titres, l'argent +et l'orgueil semblaient mettre une barrière infranchissable +à sa convoitise. Il connaissait leurs loges, leurs +équipages et leurs amants; il se tenait au bas de l'escalier +pour les voir défiler devant lui lentement, les épaules +mal cachées par des fourrures qui tombaient parfois tout +à fait en l'effleurant, et qui bravaient audacieusement +l'audace de ses regards. Jean-Jacques Rousseau n'a rien +dit de trop en peignant l'impudence singulière des femmes +du grand monde; mais c'était une brutalité philosophique +dont Horace ne songeait guère à être complice. +Son ambition hardie n'était pas blessée de ces regards +froids et provoquants par lesquels cette espèce de femmes +semble vous dire: «Admirez, mais ne touchez pas.» Le +regard effronté d'Horace semblait leur répondre: «Ce +n'est pas à moi que vous diriez cela.» Enfin, les émotions +de la scène, la puissance de la musique, la contagion +des applaudissements, tout, jusqu'à la fantasmagorie +du décor et l'éclat des lumières, enivrait ce jeune homme, +qui, après tout, n'avait en cela d'autre tort que d'aspirer +aux jouissances offertes et retirées sans cesse par la société +aux pauvres, comme l'eau à la soif de Tantale.</p> + +<p>Aussi, lorsqu'il rentrait dans sa mansarde obscure et +délabrée, et qu'il trouvait Marthe froide et pâle, assoupie +de fatigue auprès d'un feu éteint, il éprouvait un malaise +où le remords et le dépit se combattaient douloureusement. +Alors, à la moindre occasion, l'orage recommençait; +et Marthe, n'espérant pas guérir d'une passion aussi funeste, +désirait et appelait la mort avec énergie.</p> + +<p>Dans ces sortes de secrets domestiques, dès qu'on a +laissé tomber le premier voile on éprouve de part et +d'autre le besoin d'invoquer le jugement d'un tiers; on +le recherche, tantôt comme un confident, tantôt comme +un arbitre. Laravinière fut médiateur dans les commencements. +Il était fâché de se sentir entraîné à prendre +part dans la querelle, et il avouait à Arsène que, malgré +ses résolutions de neutralité, il était obligé de contracter +avec Horace une sorte d'amitié. En effet, ce dernier lui +témoignait une confiance et lui prouvait souvent une générosité +de coeur qui l'engageait de plus en plus. Horace +avait, en dépit de tous ses défauts, des qualités séduisantes; +il était aussi prompt à se radoucir qu'il l'était à +s'emporter. Une parole sage trouvait toujours le chemin +de sa raison; une parole affectueuse trouvait encore plus +vite celui de son coeur. Au milieu d'un débordement inouï +d'orgueil et de vanité, il revenait tout à coup à un repentir +modeste et ingénu. Enfin, il offrait tour à tour le +spectacle des dispositions et des instincts les plus contraires, +et la dispute que nous avons rapportée en gros +ci-dessus résume toutes celles qui suivirent, et que Laravinière +fut appelé à terminer.</p> + +<p>Cependant, lorsque ces disputes se furent renouvelées +un certain nombre de fois, Laravinière, obéissant, ainsi +qu'Arsène le lui avait conseillé, à la spontanéité de ses +impressions, se sentit porté à moins d'indulgence envers +Horace. Il y a, dans le retour fréquent d'un même tort, +quelque chose qui l'aggrave et qui lasse la patience des +âmes justes. Peu à peu Laravinière fut tellement fatigué +de la facilité avec laquelle Horace s'accusait lui-même et +demandait pardon, que son admiration pour cette facilité +se changea en une sorte de mépris. Il arriva enfin à ne +voir en lui qu'un hâbleur sentimental, et à sentir sa conscience +dégagée de cette affection dont il n'avait pu se +défendre. Cet arrêt définitif était bien sévère, mais il était +inévitable de la part d'un caractère aussi ferme et aussi +égal que l'était celui de Jean.</p> + +<p>«Mon pauvre camarade, dit-il à Horace un jour que +celui-ci invoquait encore son intervention, je ne peux pas +vous laisser ignorer davantage que je ne m'intéresse plus +du tout à vos amours. Je suis fatigué de voir d'un côté +une folie et de l'autre une faiblesse incurable. Je devrais +dire peut-être faiblesse et folie de part et d'autre; car il +y a de la monomanie chez Marthe, à vous aimer si constamment, +et chez vous il y a une faiblesse misérable dans +toutes ces parades de violence dont vous nous <i>régalez</i>. +Je vous ai cru d'abord égoïste, et puis je vous ai cru +bon. Maintenant je vois que vous n'êtes ni bon ni mauvais; +vous êtes froid, et vous aimez à vous démener dans +un orage de passions factices; vous avez une nature de +comédien. Quand nous sommes là à nous émouvoir de +vos trépignements, de vos déclamations et de vos sanglots, +vous vous amusez à nos dépens, j'en suis certain. +Oh! ne vous fâchez pas, ne roulez pas les yeux comme +Bocage dans Buridan, et ne serrez pas le poing. J'ai vu +cela si souvent, qu'à tout ce que vous pourriez faire ou +dire je répondrais <i>connu!</i> Je suis un spectateur usé, et +désormais aussi froid qu'un homme qui a ses entrées au +théâtre. Je sais que vous êtes puissant dans le drame; +mais je sais toutes vos pièces par coeur. Si vous voulez +que je vous écoute, reprenez votre sérieux, jetez votre +poignard, et parlez-moi raison. Dites-moi prosaïquement +que vous n'aimez plus votre maîtresse parce qu'elle vous +ennuie, et autorisez-moi à le lui faire comprendre avec +tous les égards et les ménagements qui lui sont dus. C'est +alors seulement que je vous rendrai mon estime et que +je vous croirai un homme d'honneur.</p> + +<p>—Eh bien, dit Horace avec une rage concentrée, je +consens à vous parler froidement, très-froidement; car +je sais me vaincre, et commence par vous dire sérieusement +et tranquillement que vous me rendrez raison de +toutes les insultes que vous venez de me faire...</p> + +<p>—Allons au fait, reprit Jean. C'est la dixième fois depuis +un mois que vous me provoquez; et c'eût été vous +rendre service que de vous prendre au mot; mais j'ai un +meilleur emploi à faire de mon sang que de le compromettre +avec un maladroit comme vous. Rappelez-vous +donc que je fais sauter votre fleuret toutes les fois que +nous nous amusons à l'escrime, et en conséquence souffrez +que je refuse votre nouveau défi.</p> + +<p>—Je saurai vous y contraindre, dit Horace pâle comme +la mort.</p> + +<p>—Vous m'insulterez publiquement? vous me donnerez +un soufflet? mais avec un croc-en-jambe et un revers +de mon <i>frère-jean</i>... Dieu m'en préserve, Horace! ces +façons-la sort bonnes avec les mouchards et les gendarmes. +Tenez, quoique je ne vous aime plus, j'ai encore +pour vous quelque chose qui me ferait supporter de vous +un acte de folie plutôt que d'y répondre. Taisez-vous donc. +Je vous préviens que je ne me défendrai pas, et qu'il y +aurait lâcheté de votre part à m'attaquer.</p> + +<p>—Mais qui donc ici attaque et provoque? qui donc est +lâche, trois fois lâche, de vous ou de moi? Vous m'accablez +d'outrages, vous me traitez avec le dernier mépris, +et vous dites que vous ne m'accorderez point de réparation! +Ah! dans ce moment, je comprends le duel des +Malais, qui déchirent leurs propres entrailles en présence +de leur ennemi.</p> + +<p>—Voilà une belle phrase, Horace, mais c'est encore de +la déclamation; car je ne suis pas votre ennemi; et je +jure que je ne veux pas vous insulter. Je vous donne une +leçon amicale, et vous pouvez bien la recevoir, puisque +vous êtes venu si souvent la chercher. Il y a longtemps +que je vous l'épargne et que j'accepte de votre part des +excuses dont je ne crois pas avoir jamais abusé contre +vous.</p> + +<p>—Vous en abusez horriblement dans ce moment-ci; +vous me faites rougir de l'abandon et de la loyauté de +coeur que j'ai eus avec vous.</p> + +<p>—Je n'en abuse pas, puisque c'est pour vous empêcher +de vous humilier de nouveau que je vous défends +d'y revenir.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait, s'écria +Horace en pleurant de rage et en se tordant les mains, +pour être traité de la sorte?</p> + +<p>—Ce que vous avez fait, je vais vous le dire, répondit +Laravinière. Vous avez fait souffrir et dépérir une pauvre +créature qui vous adore et que vous n'estimez seulement +pas.</p> + +<p>—Moi! je n'estime pas Marthe! Osez-vous dire que +je n'estime pas la femme à qui j'ai donné ma jeunesse, +ma vie, la virginité de mon coeur?</p> + +<p>—Je ne pense pas que ce soit à titre de sacrifice que +vous l'ayez fait, et, dans tous les cas, je suis peu disposé +à vous en plaindre.</p> + +<p>—Parce que vous ne comprenez rien à l'amour. C'est +vous qui êtes un être froid et sans intelligence des passions.</p> + +<p>—C'est possible, dit Jean avec un sourire mêlé d'amertume; +mais je ne fais pas le semblant du contraire. Eh +bien, expliquez-moi donc, en ce cas, en quoi vous êtes si +à plaindre?</p> + +<p>—Jean, s'écria Horace, vous ne savez pas ce que c'est +que d'aimer pour la première fois, et d'être aimé pour la +seconde ou troisième.</p> + +<p>—Ah! nous y voilà, dit Laravinière en haussant les +épaules. La Vierge Marie était seule digne de monsieur +Horace Dumontet! <i>Connu!</i> mon cher. Vous l'avez dit +assez souvent devant moi à cette pauvre Marthe. Mais +dire ces choses-là, voyez-vous, en avoir seulement la +pensée, prouve qu'on était digne tout au plus de mademoiselle +Louison. Quelle vanité et quelle erreur sont les +vôtres! Il y a certaines femmes perdues qui valent mieux +que certains adolescents.</p> + +<p>—Jean, vous êtes un grossier, un brutal, un insolent +personnage.</p> + +<p>—Oui, mais je dis la vérité. Il y a des coeurs purs +sous des robes souillées, et des coeurs corrompus sous +des gilets magnifiques.»</p> + +<p>Horace déchira son gilet de velours cramoisi et en jeta +les lambeaux à la figure du Laravinière. Jean les esquiva, +et les poussant du bout de son pied:</p> + +<p>«C'est cela, dit-il; comme si vous n'étiez pas assez +endetté avec votre tailleur!</p> + +<p>—Je le suis avec vous, Monsieur, dit Horace. Je ne +l'avais pas oublié; mais je vous remercie de me le rappeler.</p> + +<p>—Si vous vous en souvenez, tant mieux, dit Laravinière +avec insouciance; il y a dans les prisons de pauvres +patriotes qui en profiteront pour acheter des cigares. +Allons, rallumez le vôtre, et parlons un peu sans nous +fâcher. Que vous ayez eu envers Marthe des torts incontestables, +vous ne pouvez pas le nier; et moi, sachant +que vous êtes un enfant gâté, que vous avez pour vous +l'esprit, les belles paroles et une superbe figure, je vous +excuse jusqu'à un certain point. Je sais bien que c'est le +privilège des beaux garçons, comme celui des belles +femmes, d'avoir des caprices; je ne peux pas exiger que +vous ayez la sagesse d'un homme comme moi, qui ressemble +à un sanglier plus qu'à un chrétien, et dont la +face a été labourée un jour qu'il grêlait des hallebardes. +Mais ce que je ne vous pardonne pas, c'est d'aimer à +faire souffrir; c'est de ne pas rompre une liaison dont +vous êtes dégoûté; c'est de manquer de franchise, en +un mot, et de ne pas vouloir guérir le mal que vous avez +fait.</p> + +<p>—Mais je l'aime, cette femme que je fais souffrir! je +ne puis m'en séparer! je ne m'habituerais pas à vivre +sans elle!</p> + +<p>—Quand même cela serait vrai (et j'en doute, puisque +vous vous arrangez de manière à rester avec elle le +moins que vous pouvez), votre devoir serait de vaincre +un amour qui lui est nuisible.</p> + +<p>—Quand je le voudrais, elle n'y consentirait jamais.</p> + +<p>—En êtes-vous bien sûr?</p> + +<p>—Elle se tuera si je l'abandonne.</p> + +<p>—Si vous l'abandonnez froidement et brutalement, +c'est possible; mais si vous le faites par loyauté, par dévouement, +au nom de l'honneur, au nom de votre amour +même...</p> + +<p>—Jamais! jamais Marthe ne se résignera à me perdre, +je le sais trop.</p> + +<p>—Voilà de la fatuité. Autorisez-moi à lui parler avec +la même franchise que je viens d'avoir avec vous, et +nous verrons.</p> + +<p>—Jean! encore un coup, vous avez des vues sur elle!</p> + +<p>—Moi? Il faudrait pour cela trois choses: 1° qu'il n'y +eût plus un seul miroir dans l'univers; 2° que Marthe +perdît la vue; 3° qu'elle et moi n'eussions aucun souvenir +de ma figure.</p> + +<p>—Mais quelle obstination avez-vous à nous séparer?</p> + +<p>—Je vais vous le dire sans détour: j'ai des vues pour +un autre.</p> + +<p>—Vous êtes chargé de la séduire ou de l'enlever? +Pour quel prince russe ou pour quel don Juan du Café +de Paris?</p> + +<p>—Pour le fils d'un cordonnier, pour Paul Arsène.</p> + +<p>—Comment, vous le voyez?</p> + +<p>—Tous les jours.</p> + +<p>—Et vous m'en avez fait mystère?... Voilà qui est +étrange!</p> + +<p>—C'est fort simple, au contraire. Je savais que vous +ne l'aimez pas, et je ne voulais pas vous entendre mal +parler de lui, parce que je l'aime.</p> + +<p>—Ainsi vous êtes le Mercure de ce Jupiter, qui déjà +s'est changé en pluie de gros sous pour me supplanter?</p> + +<p>—Triple insulte pour <i>lui</i>, pour <i>elle</i> et pour <i>moi</i>. +Grand merci! C'était dans votre rôle? Vous l'avez très-bien +dit! Si j'étais claqueur, je me pâmerais d'admiration.</p> + +<p>—Mais enfin, Laravinière, c'est à me rendre fou! +Vous agissez ici contre moi, vous me trahissez, vous parlez +pour un autre. Et moi qui me fiais à vous!</p> + +<p>—Et vous aviez raison, Monsieur. Je n'ai jamais prononcé +le nom d'Arsène devant Marthe. Et quant à vous +brouiller avec elle, je n'ai jamais fait que le contraire. +Aujourd'hui je renonce à vous réconcilier: mon coeur et +ma conscience me le défendent. Ou je quitte la maison +aujourd'hui pour ne plus revoir ni vous ni Marthe, ou je +l'engage, avec votre autorisation, à rompre un engagement +qui vous pèse et qui la tue.»</p> + +<p>Horace, vaincu par la rude franchise et la fermeté impitoyable +de Laravinière, mis au pied du mur, et ne sachant +plus comment faire pour regagner l'estime de cet +homme dont il craignait le jugement, promit de réfléchir +à sa proposition, et demanda quelques jours pour prendre +un parti définitif. Mais les jours s'écoulèrent, et il ne sut +se décider à rien.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII.</h3> + +<p>Il ne mentait pas en disant que Marthe lui était nécessaire. +Il avait horreur de la solitude, et il avait besoin +du dévouement d'autrui, deux choses qui lui rendaient +Marthe plus précieuse encore qu'il n'osait le dire à Laravinière; +car celui-ci n'était plus disposé à se faire illusion +sur son compte, et, s'il eût deviné le véritable motif de +cette persévérance, il l'eût taxé d'égoïsme et d'exploitation. +Marthe était plus facile à tromper ou à contenter. +Il lui suffisait qu'Horace lui dit un mot de crainte ou de +regret à l'idée de séparation, pour qu'elle acceptât héroïquement +toutes les souffrances attachées à cette union +malheureuse.</p> + +<p>«Il a plus besoin de moi qu'on ne pense, disait-elle; +sa santé n'est pas si forte qu'elle le paraît. Il a de fréquentes +indispositions par suite d'une irritabilité des +nerfs qui m'a fait parfois craindre, sinon pour sa vie, du +moins pour sa raison. A la moindre douleur, il s'exaspère +d'une façon effrayante. Et puis il est distrait, nonchalant; +il ne sait pas s'occuper de lui-même: si je n'étais pas là, +au milieu de ses rêveries et de ses divagations, il oublierait +de dormir et de manger. Sans compter qu'il n'aurait +jamais la précaution et l'attention de mettre tous les jours +vingt sous de côté pour dîner. Enfin, il m'aime, malgré +toutes ses boutades. Il m'a dit cent fois, dans ces moments +d'abandon et de repentir où l'on est vraiment soi-même, +qu'il préférait souffrir encore mille fois plus de son amour +que de guérir en cessant d'aimer.»</p> + +<p>C'est ainsi que Marthe parlait à Laravinière; car ce +dernier, voyant qu'Horace ne se décidait à rien, avait +rompu la glace avec elle, après avoir bien et dûment +averti Horace de ce qu'il allait faire. Horace, qui l'avait +pris, pour ses amère critiques, en une véritable aversion, +prévoyant qu'il faudrait désormais en venir à des +querelles sérieuses pour l'éloigner, l'avait mis ironiquement +au défi de lui voler le coeur de Marthe, et lui donnait +désormais carte blanche auprès d'elle. Quoiqu'il fût +outré de l'aplomb dédaigneux avec lequel Jean procédait +ouvertement contre lui, il ne le craignait pas. Il le savait +maladroit, timide, plus scrupuleux et plus compatissant +qu'il ne voulait le paraître; et il sentait bien que d'un +mot il détruirait, dans l'esprit de son indulgente amie, +tout l'effet du plus long discours possible de Laravinière. +Il en fut ainsi, et il se donna la peine de regagner son +empire sur Marthe, comme s'il se fût agi de gagner un +pari. Combien d'amours malheureuses se sont ainsi prolongées +et comme ranimées avec effort dans des coeurs +lassés ou éteints, par la crainte de donner un triomphe +à ceux qui en prédisaient la fin prochaine! Le repentir +et le pardon, dans ces cas-là, ne sont pas toujours très-désintéressés, +et il y a plus de loyauté qu'on ne pense à +braver le scandale d'une rupture devenue nécessaire.</p> + +<p>Laravinière travaillait donc en pure perte. Depuis +qu'il avait résolu de sauver Marthe, elle était plus que +jamais ennemie de son propre salut. Il vit bientôt qu'au +lieu de l'amener au dessein qu'il avait conçu, il la fortifiait +dans le dessein contraire. Il avoua à Arsène qu'au +lieu de le servir, il avait empiré sa situation; et il rentra +dans sa neutralité, se consolant avec l'idée que Marthe +apparemment n'était pas aussi malheureuse qu'il l'avait +jugé.</p> + +<p>Il eût, à celle époque, quitté l'hôtel de M. Chaignard, +si des raisons étrangères à nos deux amants ne lui eussent +rendu ce domicile plus sûr et plus propice qu'aucun autre +à certains projets qui l'occupaient secrètement. Pourquoi +ne le dirais-je pas aujourd'hui, que le brave Jean n'est +plus à la merci des hommes, et que ceux qui partagèrent +son sort sont, aussi bien que lui, soit par la +mort, soit par l'absence, à l'abri de toute persécution? +Jean conspirait. Avec qui, je l'ai toujours ignoré, et je +l'ignore encore. Peut-être conspirait-il tout seul; je ne +pense pas qu'il fût exploité, séduit, ni entraîné par personne. +Avec le caractère ardent que je lui connaissais et +l'impatience d'agir qui le dévorait, j'ai toujours pensé +qu'il était homme plutôt à gourmander la prudence des +chefs de son parti et à outrepasser leurs intentions, qu'à +se laisser devancer par eux dans une entreprise à main +armée. Ma situation ne me permettait pas d'être son +confident. A quel point Arsène le fut, je ne l'ai pas su +davantage, et je n'ai pas cherché à le savoir. Ce qu'il y +a de certain, c'est qu'Horace, entrant brusquement +dans la chambre de Laravinière, un jour que celui-ci +avait oublié de s'enfermer, il le trouva environné de +fusils de munition qu'il venait de tirer d'une grande +malle, et qu'il inspectait en homme versé dans l'entretien +des armes. Dans la même malle, il y avait des cartouches, +de la poudre, du plomb, un moule, tout ce +qui était nécessaire pour envoyer le possesseur de ces +dangereuses reliques devant un jury, et de là en place +de Grève ou au Mont-Saint-Michel. Horace était précisément +dans une heure de spleen et d'abandon. Il avait +encore de ces moments-là avec Laravinière, quoiqu'il se +fût promis de n'en plus avoir.</p> + +<p>«Oui-da! s'écria-t-il en le voyant refermer précipitamment +son coffre, jouez-vous ce jeu-là? Eh bien! ne +vous en cachez pas. Je sympathise avec cette manière de +voir; et si vous voulez, en temps et lieu, me confier une +de ces clarinettes, je suis très-capable d'en jouer aussi.</p> + +<p>—Dites-vous ce que vous pensez, Horace? répondit +Jean en attachant sur lui ses petits yeux verts et brillants +comme ceux d'un chat. Vous m'avez si souvent +raillé amèrement pour mon emportement révolutionnaire, +que je ne sais pas si je puis compter sur votre +discrétion. Cependant, quelque peu de sympathie que +vous inspirent mon projet et ma personne, quand vous +vous rappellerez qu'il y va de ma tête, vous ne vous +amuserez pas, j'espère, à me plaisanter tout haut sur +mon goût pour les armes à feu.</p> + +<p>—J'espère, moi, que vous n'avez aucune crainte à +cet égard; et je vous répète que, loin de vous critiquer, +je vous approuve et vous envie. Je voudrais, moi aussi, +avoir une espérance, une conviction assez forte pour me +faire hacher à coups de sabre derrière une barricade.</p> + +<p>—Eh! si le coeur vous en dit, vous pouvez vous +adresser à moi. Voyez, Horace, est-ce que ne voilà pas +une plume avec laquelle un jeune poëte comme vous +pourrait écrire une belle page et se faire un nom immortel?»</p> + +<p>En parlant ainsi, il soulevait une carabine assez jolie +qu'il s'était réservée pour son usage particulier. Horace +la prit, la pesa dans sa main, en fit jouer la batterie, +puis s'assit en la posant sur ses genoux, et tomba dans +une rêverie profonde.</p> + +<p>«A quoi bon vivre dans ce temps-ci? s'écria-t-il +lorsque Laravinière, achevant de serrer ses dangereux +trésors, lui ôta doucement son arme favorite; n'est-ce +pas une vie d'avortement et d'agonie? N'est-ce pas un +leurre infâme que cette société nous fait, lorsqu'elle +nous dit: Travaillez, instruisez-vous, soyez intelligents, +soyez ambitieux, et vous parviendrez à tout! et il n'y +aura pas de place si haute à laquelle vous ne puissiez +vous asseoir! Que fait-elle, cette société menteuse et +lâche, pour tenir ses promesses? Quels moyens nous +donne-t-elle de développer les facultés qu'elle nous demande +et d'utiliser les talents que nous acquérons pour +elle? Rien! Elle nous repousse, elle nous méconnaît, +elle nous abandonne, quand elle ne nous étouffe pas. Si +nous nous agitons pour parvenir, elle nous enferme ou +nous tue; si nous restons tranquilles, elle nous méprise +ou nous oublie. Ah! vous avez raison, Jean, grandement +raison de vous préparer à un glorieux suicide!</p> + +<p>—Oh! si vous croyez que je songe à ma gloire et à +celle de mes amis, vous vous trompez beaucoup, dit +Laravinière. Je suis très-content de la société en ce qui +me concerne. J'y jouis d'une indépendance absolue, et +j'y savoure une fainéantise délicieuse. Je la traverse en +véritable bohémien, et je n'y ai qu'une affaire, qui est +de conspirer pour son renversement; car le peuple +souffre, et l'honneur appelle ceux qui se sont dévoués +pour lui. Il en sera ce que Dieu voudra!</p> + +<p>—Le peuple, voilà un grand mot, reprit Horace; mais, +soit dit sans vous offenser, je crois que vous vous souciez +aussi peu de lui qu'il se soucie de vous. Vous aimez +la guerre et vous la cherchez; voilà tout, mon cher président: +chacun obéit à ses instincts. Voyons, pourquoi +aimeriez-vous le peuple?</p> + +<p>—Parce que j'en suis.</p> + +<p>—Vous en êtes sorti, vous n'en êtes plus. Le peuple +seul si bien que vous avez des intérêts différents des +siens, qu'il vous laisse conspirer tout seul, ou peu s'en +faut.</p> + +<p>—Vous ne savez rien de cela, Horace, et je n'ai pas +à m'expliquer là-dessus; mais soyez sûr que je suis sincère +quand je dis: «J'aime le peuple.» Il est vrai que +j'ai peu vécu avec lui, que je suis une espèce de bourgeois, +que j'ai des goûts épicuriens qui me gêneront si +nous avons un jour un régime spartiate qui prohibe la +bière et le <i>caporal</i>. Mais qu'importe tout cela? Le peuple, +c'est le droit méconnu, c'est la souffrance délaissée, +c'est la justice outragée. C'est une idée, si vous voulez; +mais c'est l'idée grande et vraie de notre temps. Elle +est assez belle pour que nous combattions pour elle.</p> + +<p>—C'est une idée que l'on retournera contre vous +quand vous l'aurez proclamée.</p> + +<p>—Et pourquoi donc, à moins que je ne la désavoue? +Et pourquoi le ferais-je? comment pourrais-je changer? +Est-ce qu'une idée meurt comme une passion, comme +un besoin? La souveraineté de tous sera toujours un +droit: l'établir ne sera pas l'affaire d'un jour. Il y a +bien de l'ouvrage pour toute ma vie, quand même je +ne trouverais pas la mort au commencement.»</p> + +<p>Ce n'était pas la première fois qu'ils débattaient leurs +théories à cet égard. Jean y avait toujours eu le dessous, +quoiqu'il eût pour lui la vérité et la conviction; il +n'avait pas l'intelligence assez prompte et assez subtile +pour repousser toutes les objections et toutes les moqueries +de son adversaire. Horace voulait aussi la république, +mais il la voulait au profit des talents et des +ambitions. Il disait que le peuple trouverait le sien à remettre +ses intérêts aux mains de l'intelligence et du savoir; +que le devoir d'un chef serait de travailler au +progrès intellectuel et au bien-être du peuple; mais il +n'admettait pas que ce même peuple dût avoir des +droits sur l'action des hommes supérieurs, ni qu'il pût +en faire un bon usage. Beaucoup d'aigreur entrait souvent +dans ces discussions, et le grand argument d'Horace +contre les démocrates bourgeois, c'est qu'ils parlaient +toujours, et n'agissaient jamais.</p> + +<p>Quand il eut acquis la preuve que Laravinière jouait +un rôle actif, ou était prêt à le jouer, il conçut pour lui +plus d'estime, et se repentit de l'avoir blessé. Tout en +continuant de contester le principe d'une révolution en +faveur du peuple, il crut à cette révolution, et désira +n'y prendre part, afin d'y trouver de la gloire, des émotions, +et un essor pour son ambition trompée par le régime +constitutionnel. Il demanda à Jean sa confiance, se +réconcilia avec lui; et, soit qu'il y eût alors une apparence +de sympathie chez les masses, soit que Laravinière +se fit des illusions gratuites, Horace crut à un +mouvement efficace, s'engagea par serment auprès de +Jean à s'y jeter au premier appel, et se tint prêt à tout +événement. Il se procura un fusil, et fit des cartouches +avec une ardeur et une joie enfantines. Dès lors il fut +plus calme, plus sédentaire, et d'une humeur plus +égale. Ce rôle de conspirateur l'occupait tout entier. Ce +rôle ranimait son espoir abattu; il le vengeait secrètement +de l'indifférence de la société envers lui; il lui donnait +une contenance vis-à-vis de lui-même, une attitude +vis-à-vis de Jean et de ses camarades. Il aimait à inquiéter +Marthe, à la voir pâlir lorsqu'il lui faisait pressentir +les dangers auxquels il brûlait de s'exposer. Il se pleurait +aussi un peu d'avance, et répandait des fleurs sur +sa tombe; il fit même son épitaphe en vers. Quand il +rencontra madame la vicomtesse de Chailly à l'Opéra, et +qu'elle le salua fort légèrement, il s'en consola en pensant +qu'elle viendrait peut-être l'implorer lorsqu'il serait +un homme puissant, un grand orateur ou un publiciste +influent dans la république.</p> + +<p>Soit que les événements qui approchaient ne fussent +pas prévus par d'autres que par lui, soit que des circonstances +cachées en eussent retardé l'accomplissement, +Laravinière n'avait eu autre chose à faire qu'à fourbir +ses fusils, dans l'attente d'une révolution, lorsque le +choléra vint éclater dans Paris, et distraire douloureusement +les masses de toute préoccupation politique.</p> + +<p>J'étais à l'ambulance, roulé dans mon manteau, par +une de ces froides nuits du printemps qui semblaient +donner plus d'intensité au fléau, et j'attendais, en volant +à <i>l'ennemi</i> un quart d'heure de mauvais sommeil, qu'on +vint m'appeler pour de nouveaux accidents, lorsque je +sentis une main se poser sur mon épaule. Je me réveillai +brusquement, et me levant par habitude, je fus prêt à +suivre la personne qui me réclamait, avant d'avoir ouvert +tout à fait mes yeux appesantis par la fatigue. Ce fut seulement +lorsqu'elle passa auprès de la lanterne rouge suspendue +à l'entrée de l'ambulance, que je crus la reconnaître, +malgré le changement qui s'était opéré en elle.</p> + +<p>«Marthe! m'écriai-je, est-ce donc vous! Et pour qui +venez-vous me chercher, grand Dieu?</p> + +<p>—Pour qui voulez-vous que ce soit? dit-elle en joignant +les mains. Oh! venez tout de suite, venez avec +moi!»</p> + +<p>J'étais déjà en route avec elle.</p> + +<p>«Est-il gravement attaqué? lui demandai-je chemin +faisant.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, me dit-elle; mais il souffre beaucoup, +et son esprit est tellement frappé, que je crains +tout. Il y a plusieurs jours qu'il a des pressentiments, et +aujourd'hui il m'a dit à plusieurs reprises qu'il était +perdu. Cependant il a bien dîné, il a été au spectacle, et +en rentrant il a soupé.</p> + +<p>—Et quels accidents?</p> + +<p>—Aucun; mais il souffre, et il m'a dit avec tant de +force de courir à l'ambulance, que la frayeur s'est emparée +de moi tout à coup, et je puis à peine me soutenir.</p> + +<p>—En effet, Marthe, vous avez le frisson. Appuyez-vous +sur mon bras.</p> + +<p>—Oh! c'est seulement un peu de froid!</p> + +<p>—Vous êtes à peine vêtue pour une nuit aussi froide, +enveloppez-vous de mon manteau.</p> + +<p>—Non, non, cela nous retarderait, marchons!</p> + +<p>—Pauvre Marthe! vous êtes maigrie, lui dis-je tout +en marchant vite, et en regardant à la lueur blafarde des +réverbères, ses joues amincies, que creusait encore +l'ombre de ses cheveux noirs flottants au gré de la bise.</p> + +<p>—Je suis pourtant très-bien portante,» me dit-elle d'un +air préoccupé. Puis tout à coup, par une liaison d'idées +qui ne s'était pas encore faite en elle: Dites-moi donc +plutôt, s'écria-t-elle vivement, comment se porte Eugénie.</p> + +<p>—Eugénie va bien, lui dis-je; elle ne souffre que +d'avoir perdu votre amitié.</p> + +<p>—Ah! ne dites pas cela! répondit-elle avec un accent +déchirant. Mon Dieu! épargnez-moi ce reproche-là! +Dieu sait que je ne le mérite pas! Dites-moi plutôt +qu'elle m'aime toujours.</p> + +<p>—Elle vous aime toujours tendrement, chère Marthe.</p> + +<p>—Et vous aimez toujours Horace? reprit Marthe, oubliant +tout ce qui lui était personnel, et me tirant par le +bras pour me faire courir.</p> + +<p>Je courus, et nous fûmes bientôt près de lui. Il fit un +cri perçant en me voyant, et se jetant dans mes bras:</p> + +<p>«Ah! maintenant je puis mourir, s'écria-t-il avec +chaleur; j'ai retrouvé mon ami.» Et il retomba sur son +fauteuil, pâle et brisé, comme s'il était près d'expirer.</p> + +<p>Je fus très-effrayé de cette prostration. Je tâtai son +pouls, qui était à peine sensible. Je l'examinai, je le fis +coucher, je l'interrogeai attentivement, et je me disposai +à passer la nuit près de lui.</p> + +<p>Il était malade en effet. Son cerveau était en proie à +une exaspération douloureuse, tous ses nerfs étaient +agités; il avait une sorte de délire, il parlait de mort, +de guerre civile, de choléra, d'échafaud; et mêlant, dans +ses rêves, les diverses idées qui le possédaient, il me +prenait tantôt pour un croque-mort qui venait le jeter +dans la fatale <i>tapissière</i>, tantôt pour le bourreau qui le +conduisait au supplice. A ces moments d'exaltation succédaient +des évanouissements, et quand il revenait à +lui-même, il me reconnaissait, pressait mes mains avec +énergie, et s'attachant à moi, me suppliait de ne pas +l'abandonner, et de ne pas le laisser mourir. Je n'en +avais pas la moindre envie, et je me mettais à la torture +pour deviner son mal; mais quelque attention que j'y +apportasse, il m'était impossible d'y voir autre chose +qu'une excitation nerveuse causée par une affection morale. +Il n'y avait pas le moindre symptôme de choléra, +pas de fièvre, pas d'empoisonnement, pas de souffrance +déterminée. Marthe s'empressait autour de lui avec un +zèle dont il ne semblait pas s'apercevoir, et, en la regardant, +j'étais si frappé de son air de dépérissement, et +d'angoisse, que je la suppliai d'aller se coucher. Je ne +pus l'y faire consentir. Cependant, à la pointe du jour, +Horace s'étant calmé et endormi, elle tomba à son tour +assoupie sur un fauteuil au pied du lit. J'étais au chevet, +vis-à-vis d'elle, et je ne pouvais m'empêcher de comparer +la figure d'Horace, pleine de force et de santé, avec +celle de cette femme que j'avais vue naguère si belle, et +qui n'était plus devant mes yeux que comme un spectre.</p> + +<p>J'allais m'endormir aussi, lorsque, sans réveiller personne, +Laravinière entra sur la pointe du pied, et vint +s'asseoir près de moi. Il avait passé lui-même la nuit +auprès d'un de ses amis atteint du choléra, et, en rentrant, +il avait appris que Marthe était allée à l'ambulance +pour Horace. «Qu'a t-il donc?» me demanda-t-il en +se penchant vers lui pour l'examiner. Quand je lui eus +avoué que je n'y voyais rien de grave, et que cependant +il m'avait occupé et inquiété toute la nuit, Jean haussa +les épaules. «Voulez-vous que je vous dise ce que c'est? +me dit-il en baissant la voix encore davantage: c'est une +panique, rien de plus. Voilà deux ou trois fois qu'il nous +a fait des scènes pareilles; et si j'avais été ici ce soir, +Marthe n'aurait pas été, tout effrayée, vous déranger. +Pauvre femme! elle est plus malade que lui.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image16.png"></p> +<br> + +<p>—C'est ce qui me semble. Mais vous me paraissez, +vous, bien sévère pour mon pauvre Horace?</p> + +<p>—Non; je suis-juste. Je ne prétends pas qu'Horace +soit ce qu'on appelle un lâche; je suis même sûr qu'il +est brave, et qu'il irait résolument au feu d'une bataille +ou d'un duel. Mais il a ce genre de lâcheté commun à +tous les hommes qui s'aiment un peu trop: il craint la +maladie, la souffrance, la mort lente, obscure et douloureuse +qu'on trouve dans son lit. Il est ce que nous appelons +<i>douillet</i>. Je l'ai vu une fois tenir tête, dans la rue, +à des gens de mauvaise mine qui voulaient l'attaquer, et +que sa bonne contenance a fait reculer; mais je l'ai vu +aussi tomber en défaillance pour une petite coupure +qu'il s'était faite au bout du doigt en taillant sa plume. +C'est une nature de femme, malgré sa barbe de Jupiter +Olympien. Il pourrait s'élever à l'héroïsme, il ne supporte +pas un <i>bobo</i>.</p> + +<p>—Mon cher Jean, répondis-je, je vois tous les jours +des hommes dans toute la force de l'âge et de la volonté, +qui passent pour fermes et sages, et que la pensée du +choléra (et même de bien moindres maux ) rend pusillanimes +à l'excès. Ne croyez pas qu'Horace soit une exception. +Les exceptions seules affrontent la maladie avec +stoïcisme.</p> + +<p>—Aussi ne fais-je point, reprit-il, le procès à votre +ami; mais je voudrais que cette pauvre Marthe s'habituât +à ses manières, et ne prît pas l'alarme toutes les fois +qu'il lui passe par la tête de se croire mort.</p> + +<p>—Est-ce donc là, demandai-je, la cause de son air +triste et accablé?</p> + +<p>—Oh! ce n'en est qu'une entre toutes. Mais je ne +veux pas faire ici le délateur. Je me suis abstenu jusqu'à +présent de vous dire ce qui se passait. Puisque vous voilà +revenu chez eux, vous en jugerez bientôt par vous-même.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIII.</h3> + +<p>En effet, étant revenu le lendemain m'assurer de l'état +de parfaite santé où se trouvait Horace, j'obtins de lui, +sans la provoquer beaucoup, la confidence de ses chagrins. +«Eh bien, oui, me dit-il, répondant à une observation +que je lui faisais, je suis mécontent de mon +sort, mécontent de la vie, et, pourquoi ne le dirais-je +pas? tout à fait las de vivre. Pour une goutte de fiel de +plus qui tomberait dans ma coupe, je me couperais la +Gorge.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image17.png"></p> +<br> + + +<p>—Cependant hier, en vous croyant pris du choléra, +vous me recommandiez vivement de ne pas vous laisser +mourir. J'espère que vous vous exagérez à vous-même +votre spleen d'aujourd'hui.</p> + +<p>—C'est qu'hier j'avais mal au cerveau, j'étais fou, +je tenais à la vie par un instinct animal; aujourd'hui +que je retrouve ma raison, je retrouve l'ennui, le dégoût +et l'horreur de la vie.»</p> + +<p>J'essayai de lui parler de Marthe, dont il était l'unique +appui, et qui peut-être ne lui survivrait pas s'il consommait +le crime d'attenter à ses jours. Il fit un mouvement +d'impatience qui allait presque jusqu'à la fureur; il regarda +dans la chambre voisine, et s'étant assuré que +Marthe n'était pas rentrée de ses courses du matin, +«Marthe! s'écria-t-il! eh bien, vous nommez mon fléau, +mon supplice, mon enfer! Je croyais, après toutes les +prédictions que vous m'avez faites à cet égard, qu'il y +allait de mon honneur de vous cacher à quel point elles +se sont réalisées; eh bien, je n'ai pas ce sot orgueil, et +je ne sais pas pourquoi, quand je retrouve mon meilleur, +mon seul ami, je lui ferais mystère de ce qui se passe en +moi. Sachez donc la vérité, Théophile: j'aime Marthe, +et pourtant je la hais; je l'idolâtre, et en même temps +je la méprise; je ne puis me séparer d'elle, et pourtant +je n'existe que quand je ne la vois pas. Expliquez cela, +vous qui savez tout expliquer, vous qui mettez l'amour +en théorie, et qui prétendez le soumettre à un régime +comme les autres maladies.</p> + +<p>—Cher Horace, lui répondis-je, je crois qu'il me serait +facile de constater du moins l'état de votre âme. Vous +aimez Marthe, j'en suis bien certain; mais vous voudriez +l'aimer davantage, et vous ne le pouvez pas.</p> + +<p>—Eh bien, c'est cela même! s'écria-t-il. J'aspire à +un amour sublime, je n'en éprouve qu'un misérable. +Je voudrais embrasser l'idéal, et je n'étreins que la +réalité.</p> + +<p>—En d'autres termes, repris-je en essayant d'adoucir +par un ton caressant ce que mes paroles pouvaient avoir +de sévère, vous voudriez l'aimer plus que vous-même, et +vous ne pouvez pas même l'aimer autant.»</p> + +<p>Il trouva que je traitais sa douleur un peu plus cavalièrement +qu'il ne l'eût souhaité; mais tout ce qu'il me +dit pour modifier une opinion qui ne lui semblait pas à la +hauteur de sa souffrance, ne servit qu'à m'y confirmer. +Marthe rentra, et Horace, obligé de sortir à son tour, me +laissa avec elle. Ce que je voyais de leur intérieur ne +m'inspirait guère l'espoir de leur être utile. Pourtant je +ne voulais pas les quitter sans m'être bien assuré que +je ne pouvais rien pour adoucir leur infortune.</p> + +<p>Je trouvais Marthe aussi peu disposée à me laisser pénétrer +dans son coeur, qu'Horace avait été prompt à +m'ouvrir le sien. Je devais m'y attendre: elle était l'offensée, +elle avait de justes sujets de plainte contre lui, et +une noble générosité la condamnait au silence. Pour +vaincre ses scrupules, je lui dis qu'Horace s'était accusé +devant moi, et m'avait confessé tous ses torts: c'était la +vérité. Horace ne s'était pas épargné; il m'avait dévoilé +ses fautes, tout en se défendant de la cause égoïste que +je leur assignais. Mais cet encouragement ne changea +rien aux résolutions que Marthe semblait avoir prises; je +remarquai en elle une sorte de courage sombre et de désespoir +morne que je n'aurais pas cru conciliables avec +l'enthousiaste mobilité et la sensibilité expansive que je +lui connaissais. Elle excusa Horace, me dit que la faute +était toute à la société, dont l'opinion implacable flétrit à +jamais la femme tombée, et lui défend de se relever en +inspirant un véritable amour. Elle refusa de s'expliquer +sur son avenir, me parla vaguement de religion et de résignation. +Elle refusa également l'offre que je lui fis de +lui amener Eugénie, en disant que ce rapprochement serait +bientôt brisé par les mêmes causes qui avaient +amené la désunion; et tout en protestant de son affection +profonde pour mon amie, elle me conjura de ne point lui +parler d'elle. La seule idée qui me parut arrêtée dans son +cerveau, parce qu'elle y revint à plusieurs reprises, fut +celle d'un devoir qu'elle avait à remplir, devoir mystérieux, +et dont elle ne détermina point la nature.</p> + +<p>En examinant avec attention sa contenance et tous ses +mouvements, je crus observer qu'elle était enceinte; elle +était si peu disposée à la confiance, que je n'osai pas +l'interroger à cet égard, et me réservai de le faire en +temps opportun.</p> + +<p>Quand je l'eus quittée, le coeur attristé profondément de +sa souffrance, je passai par hasard devant un café où Horace +avait l'habitude d'aller lire les journaux; et comme +il y était en ce moment, il m'appela et me força de m'asseoir +près de lui. Il voulait savoir ce que Marthe m'avait +dit; et moi, je commençai par lui demander si elle n'était +pas enceinte. Il est impossible de rendre l'altération +que ce mot causa sur son visage. «Enceinte! s'écria-t-il; +de quoi parlez-vous là, bon Dieu? Vous la croyez enceinte? +Elle vous a dit qu'elle l'était? Malédiction de tous +les diables! il ne me faudrait plus que cela!</p> + +<p>—Qu'aurait donc de si effrayant une pareille nouvelle? +lui dis-je. Si Eugénie m'en annonçait une semblable, +je m'estimerais bien heureux!—Il frappa du poing +sur la table, si fort qu'il fit trembler toute la faïence de +l'établissement.</p> + +<p>—Vous en parlez à votre aise, dit-il; vous êtes philosophe +d'abord, et ensuite vous avez trois mille livres de +rente et un état. Mais moi, que ferais-je d'un enfant? à +mon âge, avec ma misère, mes dettes, et mes parents, +qui seraient indignés! Avec quoi le nourrirais-je? avec +quoi le ferais-je élever? Sans compter que je déteste les +marmots, et qu'une femme en couches me représente +l'idée la plus horrible!... Ah! mon Dieu! vous me rappelez +qu'elle lit l'<i>Emile</i>, sans désemparer depuis quinze +jours! C'est cela, elle veut nourrir son enfant! elle va +lui donner une éducation à la Jean-Jacques, dans une +chambre de six pieds carrés! Me voilà père, je suis +perdu!»</p> + +<p>Son désespoir était si comique, que je ne pus m'empêcher +d'en rire. Je pensai que c'était une de ces boutades +sans conséquence qu'Horace aimait à lancer, même sur +les sujets les plus sérieux, rien que pour donner un peu +de mouvement à son esprit, comme à un cheval ardent +qu'on laisse caracoler avant de lui faire prendre une allure +mesurée. J'avais bonne opinion de son coeur, et j'aurais +cru lui faire injure en lui remontrant gravement les +devoirs que sa jeune paternité allait lui imposer. D'ailleurs +je pouvais m'être trompé. Si Marthe eût été dans +la position que je supposais, Horace eût-il pu l'ignorer? +Nous nous séparâmes, moi riant toujours de son aversion +sarcastique pour les marmots, et lui continuant à déclamer +contre eux avec une verve inépuisable.</p> + +<p>Je trouvai en rentrant chez moi une liste de malades +qui s'étaient fait inscrire. J'étais reçu médecin depuis +l'automne précédent, et je commençais ma carrière par +la sinistre et douloureuse épreuve du choléra. J'avais +donc tout à coup une clientèle plus nombreuse que je ne +l'aurais désiré, et je fus tellement accaparé pendant plusieurs +jours, que je ne revis Horace qu'au bout d'une +quinzaine. Ce fut sous l'influence d'un événement étrange +qui coupait court à toutes ses amères facéties sur la progéniture.</p> + +<p>Il entra chez moi un matin, pâle et défait.</p> + +<p>«Est-elle ici? fut le premier mot qu'il m'adressa.</p> + +<p>—Eugénie? lui dis-je; oui, certainement, elle est dans +sa chambre.</p> + +<p>—Marthe! s'écria-t-il avec agitation. Je vous parle de +Marthe; elle n'est point chez moi, elle a disparu. Théophile, +je vous le disais bien, que je devrais me couper +la gorge; Marthe m'a quitté, Marthe s'est enfuie avec +le désespoir dans l'âme, peut-être avec des pensées de +suicide.»</p> + +<p>Il se laissa tomber sur une chaise, et, cette fois, son +épouvante et sa consternation n'avaient rien d'affecté. +Nous courûmes chez Arsène. Je pensais que cet ami fidèle +de Marthe avait pu être informé par elle de ses dispositions. +Nous ne trouvâmes que ses soeurs, dont l'air étonné +nous prouva sur-le-champ qu'elles ne savaient rien, et +qu'elles ne pressentaient pas même le motif de la visite +d'Horace. Comme nous sortions de chez elles, nous rencontrâmes +Paul qui rentrait. Horace courut à sa rencontre, +et, se jetant dans ses bras par un de ces élans +spontanés qui réparaient en un instant toutes ses injustices:</p> + +<p>«Mon ami, mon frère, mon cher Arsène! s'écria-t-il +dans l'abondance de son coeur, dites-moi où <i>elle</i> est, +vous le savez, vous devez le savoir. Ah! ne me punissez +pas de mes crimes par un silence impitoyable. Rassurez-moi; +dites-moi qu'elle vit, qu'elle s'est confiée à vous. Ne +me croyez pas jaloux, Arsène. Non, à cette heure, je +jure Dieu que je n'ai pour vous qu'estime et affection. Je +consens à tout, je me soumets à tout! soyez son appui, +son sauveur, son amant. Je vous la donne, je vous la +confie; je vous bénis si vous pouvez, si vous devez lui +donner du bonheur; mais dites-moi qu'elle n'est pas +morte, dites-moi que je ne suis pas son bourreau, son +assassin!»</p> + +<p>Quoique Marthe n'eût pas été nommée, comme il n'y +avait qu'<i>elle</i> au monde qui pût intéresser Arsène, il comprit +sur-le-champ, et je crus qu'il allait tomber foudroyé. +Il fut quelques instants sans pouvoir répondre. Ses dents +claquaient dans sa bouche, et il regardait Horace d'un air +hébété, en retenant dans sa main froide et fortement +contractée la main que ce dernier lui avait tendue. Il ne +fit aucune réflexion. Un mélange d'effroi et d'espoir le jetait +dans une sorte de délire farouche. Il se mit à courir +avec nous. Nous allâmes à la Morgue; Horace avait eu +déjà la pensée d'y aller; il n'en avait pas eu le courage. +Nous y entrâmes sans lui; il s'arrêta sous le portique, et +s'appuya contre la grille pour ne pas tomber, mais évitant +de tourner ses regards vers cet affreux spectacle, +qu'il n'aurait pu supporter s'il lui eût offert parmi les victimes +de la misère et des passions l'objet de nos recherches. +Nous pénétrâmes dans la salle, où plusieurs cadavres, +couchés sur les tables fatales, offraient aux regards +la plus hideuse plaie sociale, la mort violente dans toute +son horreur, la preuve et la conséquence de l'abandon, +du crime ou du désespoir. Arsène sembla retrouver son +courage au moment où celui d'Horace faiblissait; il s'approcha +d'une femme qui reposait là avec le cadavre de +son enfant enlacé au sien; il souleva d'une main ferme +les cheveux noirs que le vent rabattait sur le visage de la +morte, et comme si sa vue eût été troublée par un nuage +épais, il se pencha sur cette face livide, la contempla un +instant, et la laissant retomber avec une indifférence qui, +certes, ne lui était pas habituelle:</p> + +<p>«Non,» dit-il d'une voix forte; et il m'entraîna pour +répéter vite à Horace ce <i>non</i>», qui devait le soulager momentanément.</p> + +<p>Au bout de quelques pas, Arsène s'arrêtant:</p> + +<p>«Montrez-moi encore, lui dit-il, le billet qu'elle vous +a laissé.»</p> + +<p>Ce billet, Horace nous l'avait communiqué. Il le remit +de nouveau à Paul, qui le relut attentivement. Il était +ainsi conçu:</p> + +<p>«Rassurez-vous, cher Horace, je m'étais trompée. +Vous n'aurez pas les charges et les ennuis de la paternité; +mais après tout ce que vous m'avez dit depuis +quinze jours, j'ai compris que notre union ne pouvait pas +durer sans faire votre malheur et ma honte. Il y a longtemps +que nous avons dû nous préparer mutuellement à +cette séparation, qui vous affligera, j'en suis sûre, mais +à laquelle vous vous résignerez, en songeant que nous +nous devions mutuellement cet acte de courage et de +raison. Adieu pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait +inutile. Ne vous inquiétez pas de moi, je suis forte +et calme désormais. Je quitte Paris; j'irai peut-être dans +mon pays. Je n'ai besoin de rien, je ne vous reproche +rien. Ne gardez pas de moi un souvenir amer. Je pars en +appellant sur vous la bénédiction du ciel.»</p> + +<p>Celle lettre n'annonçait pas des projets sinistres; cependant +elle était loin de nous rassurer. Moi surtout, j'avais +trouvé naguère chez Marthe tous les symptômes d'un +désespoir sans ressource, et cette farouche énergie qui +conduit aux partis extrêmes.</p> + +<p>«Il faut, dis-je à Horace, faire encore un grand +effort sur vous-même, et nous raconter textuellement ce +qui s'est passé entre vous depuis quinze jours; d'après +cela, nous jugerons de l'importance que nous devons +laisser à nos craintes. Peut-être les vôtres sont exagérées. +Il est impossible que vous ayez eu envers Marthe des procèdés +assez cruels pour la pousser à un acte de folie. C'est +un esprit religieux, c'est peut-être un caractère plus fort +que vous ne le pensez. Parlez, Horace; nous vous plaignons +trop pour songer à vous blâmer, quelque chose que +vous ayez à nous dire.</p> + +<p>—Me confesser devant lui? répondit Horace en regardant +Arsène. C'est un rude châtiment; mais je l'ai mérité, +et je l'accepte. Je savais bien qu'il l'aimait, lui, et +que son amour était plus digne d'elle que le mien. Mon +orgueil souffrait de l'idée qu'un autre que moi pouvait lui +donner le bonheur que je lui déniais; et je crois que, +dans mes accès de délire, je l'aurais tuée plutôt que de +la voir sauvée par lui!</p> + +<p>—Que Dieu vous pardonne! dit Arsène; mais avouez +jusqu'au bout. Pourquoi la rendiez vous si malheureuse? +Est-ce à cause de moi? Vous savez bien qu'elle ne m'aimait +pas!</p> + +<p>—Oui, je le savais! dit Horace avec un retour d'orgueil +et de triomphe égoïste; mais aussitôt ses yeux +s'humectèrent et sa voix se troubla. Je le savais, continua-t-il, +mais je ne voulais seulement pas qu'elle t'estimât, +noble Arsène! C'était pour moi une injure sanglante +que la comparaison qu'elle pouvait faire entre nous +deux au fond de son coeur. Vous voyez bien, mes amis, +que, dans ma vanité, il y avait des remords et de la honte.</p> + +<p>—Mais enfin, reprit Arsène, elle ne me regrettait pas +assez, elle ne pensait pas assez à moi, pour qu'il lui en +coûtât beaucoup de m'oublier tout à fait?</p> + +<p>—Elle vous a longtemps défendu, répondit Horace +avec une énergie qui me portait à la fureur. Et puis tout +à coup elle ne m'a plus parlé de vous, elle s'y est résignée +avec un calme qui semblait me braver et me mépriser +intérieurement. C'est à cette époque que la misère +m'a contraint à lui laisser reprendre son travail, et +quoique j'eusse vaincu en apparence ma jalousie, je n'ai +jamais pu la voir sortir seule, sans conserver un soupçon +qui me torturait. Mais je le combattais, Arsène; je vous +jure qu'il m'arrivait bien rarement de l'exprimer. Seulement +quelquefois, dans des accents de colère, je laissais +échapper un mot indirect, qui paraissait l'offenser et la +blesser mortellement. Elle ne pouvait pas supporter +d'être soupçonnée d'un mensonge, d'une dissimulation +si légère qu'elle fût dans ma pensée. Sa fierté se révoltait +contre moi tous les jours dans une progression qui +me faisait craindre son changement ou son abandon. +Pourtant, depuis quelques semaines, j'étais plus maître +de moi, et, injuste qu'elle était! elle prenait ma vertu +pour de l'indifférence. Tout à coup une malheureuse circonstance +est venue réveiller l'orage. J'ai cru Marthe enceinte; +Théophile m'en a donné l'idée, et j'en ai été consterné. +Épargnez-moi l'humiliation de vous dire à quel +point le sentiment paternel était peu développé en moi. +Suis-je donc dans l'âge où cet instinct s'éveille dans le +coeur de l'homme? et puis l'horrible misère ne fait-elle +pas une calamité de ce qui peut être un bonheur en +d'autres circonstances? Bref, je suis rentré chez moi précipitamment, +il y a aujourd'hui quinze jours, en quittant +Théophile, et j'ai interrogé Marthe avec plus de terreur +que d'espérance, je l'avoue. Elle m'a laissé dans le doute; +et puis, irritée des craintes chagrines que je manifestais, +elle me déclara que si elle avait le bonheur de devenir +mère, elle n'irait pas implorer pour son enfant l'appui +d'une paternité si mal comprise et si mal acceptée par les +hommes de <i>ma condition</i>. J'ai vu là un appel tacite vers +vous, Arsène, je me suis emporté; elle m'a traité avec un +mépris accablant. Depuis ces quinze jours, notre vie a été +une tempête continuelle, et je n'ai pu éclaircir le doute +poignant qui en était cause. Tantôt elle m'a dit qu'elle +était grosse de six mois, tantôt qu'elle ne l'était pas, et, +en définitive, elle m'a dit que si elle l'était, elle me le +cacherait, et s'en irait élever son enfant loin de moi. J'ai +été atroce dans ces débats, je le confesse avec des larmes +de sang. Lorsqu'elle niait sa grossesse, j'en provoquais +l'aveu par une tendresse perfide, et lorsqu'elle l'avouait, +je lui brisais le coeur par mon découragement, mes malédictions, +et, pourquoi ne dirais-je pas tout? par des +doutes insultants sur sa fidélité, et des sarcasmes amers +sur le bonheur qu'elle se promettait de donner un héritier +à mes dettes, à ma paresse et à mon désespoir. Il y +avait pourtant des moments d'enthousiasme et de repentir +où j'acceptais cette destinée avec franchise et avec +une sorte de courage fébrile; mais bientôt je retombais +dans l'excès contraire, et alors Marthe, avec un dédain +glacial, me disait: «Tranquillisez-vous donc; je vous ai +trompé pour voir quel homme vous étiez. A présent que +j'ai la mesure de votre amour et de votre courage, je puis +vous dire que je ne suis pas grosse, et vous répéter que +si je l'étais, je ne prétendrais pas vous associer à ce que +je regarderais comme mon unique bonheur en ce monde.»</p> + +<p>«Que vous dirai-je? chaque jour la plaie s'envenimait. +Avant-hier la mésintelligence fut plus profonde que la +veille, et puis hier, elle le fut à un excès qui m'eût semblé +devoir amener une catastrophe, si nous n'eussions +pas été comme blasés l'un et l'autre sur de pareilles douleurs. +A minuit, après une querelle qui avait duré deux +mortelles heures, je fus si effrayé de sa pâleur et de son +abattement, que je fondis en larmes. Je me mis à genoux, +j'embrassai ses pieds, je lui proposai de se tuer avec moi +pour en finir avec ce supplice de notre amour, au lieu de +le souiller par une rupture. Elle ne me répondit que par +un sourire déchirant, leva les yeux au ciel, et demeura +quelques instants dans une sorte d'extase. Puis, elle jeta +ses bras autour de mon cou, et pressa longtemps mon +front de ses lèvres desséchées par une fièvre lente. «Ne +parlons plus de cela, me dit-elle ensuite en se levant: ce +que vous craignez tant n'arrivera pas. Vous devez être +bien fatigué, couchez-vous; j'ai encore quelques points à +faire. Dormez tranquille; je le suis, vous voyez!»</p> + +<p>«Elle était bien tranquille en effet! Et moi, stupide et +grossier dans ma confiance, je ne compris pas que c'était +le calme de la mort qui s'étendait sur ma vie. Je m'endormis +brisé, et je ne m'éveillai qu'au grand jour. Mon +premier mouvement fut de chercher Marthe, pour la remercier +à genoux de sa miséricorde. Au lieu d'elle, j'ai +trouvé ce fatal billet. Dans sa chambre rien n'annonçait +un départ précipité. Tout était rangé comme à l'ordinaire; +seulement la commode qui contenait ses pauvres +hardes était vide. Son lit n'avait pas été défait: elle ne +s'était pas couchée. Le portier avait été réveillé vers trois +heures du matin par la sonnette de l'intérieur; il a tiré +le cordon comme il fait machinalement dans ce temps de +choléra, où, à toute heure, on sort pour chercher ou +porter des secours. Il n'a vu sortir personne, il a entendu +refermer la porte. Et moi je n'ai rien entendu. J'étais là, +étendu comme un cadavre, pendant qu'elle accomplissait +sa fuite, et qu'elle m'arrachait le coeur de la poitrine pour +me laisser à jamais vide d'amour et de bonheur.»</p> + +<p>Après le douloureux silence où nous plongea ce récit, +nous nous livrâmes à diverses conjectures. Horace était +persuadé que Marthe ne pouvait pas survivre à cette séparation, +et que si elle avait emporté ses hardes, c'était +pour donner à son départ un air de voyage, et mieux cacher +son projet de suicide. Je ne partageais plus sa terreur. +Il me semblait voir dans toute la conduite de Marthe +un sentiment de devoir et un instinct d'amour maternel +qui devaient nous rassurer. Quant à Arsène, après que +nous eûmes passé la journée en courses et en recherches +minutieuses autant qu'inutiles, il se sépara d'Horace, en +lui serrant la main d'un air contraint, mais solennel. +Horace était désespéré. «Il faut, lui dit Arsène, avoir +plus de confiance en Dieu. Quelque chose me dit au fond +de l'âme qu'il n'a pas abandonné la plus parfaite de ses +créatures, et qu'il veille sur elle.»</p> + +<p>Horace me supplia de ne pas le laisser seul. Étant obligé +de remplir mes devoirs envers les victimes de l'épidémie, +je ne pus passer avec lui qu'une partie de la nuit. Laravinière +avait couru toute la journée, de son côté, pour retrouver +quelque indice de Marthe. Nous attendions avec +impatience qu'il fût rentré. Il rentra à une heure du +matin sans avoir été plus heureux que nous; mais il +trouva chez lui quelques lignes de Marthe, que la poste +avait apportées dans la soirée. «Vous m'avez témoigné +tant d'intérêt et d'amitié, lui disait-elle, que je ne veux +pas vous quitter sans vous dire adieu. Je vous demande +un dernier service: c'est de rassurer Horace sur mon +compte, et de lui jurer que ma position ne doit lui causer +d'inquiétude, ni au physique ni au moral. Je crois en +Dieu, c'est ce que je puis dire de mieux. Dites-le aussi à +<i>mon frère</i> Paul. Il le comprendra.»</p> + +<p>Ce billet, en rendant à Horace une sorte de tranquillité, +réveilla ses agitations sur un autre point. La jalousie +revint s'emparer de lui. Il trouva dans les derniers mots +que Marthe avait tracés un avertissement et comme une +promesse détournée pour Paul Arsène. «Elle a eu, en +s'unissant à moi, dit-il, une arrière-pensée qu'elle a toujours +conservée et qui lui revenait dans tous les mécontentements +que je lui causais. C'est cette pensée qui lui a +donné la force de me quitter. Elle compte sur Paul, soyez-en +sûrs! Elle conserve encore pour notre liaison un certain +respect qui l'empêchera de se confier tout de suite à +un autre. J'aime à croire, d'ailleurs, que Paul n'a pas +joué la comédie avec moi aujourd'hui, et qu'en m'aidant +à chercher Marthe jusqu'à la Morgue, il n'avait pas +au fond du coeur l'égoïste joie de la savoir vivante et résignée.</p> + +<p>—Vous ne devez pas en douter, répondis-je avec vivacité; +Arsène souffrait le martyre, et je vais tout de suite, +en passant, lui faire part de ce dernier billet, afin qu'il +repose en paix, ne fût-ce qu'une heure ou deux.</p> + +<p>—J'y vais moi-même, dit Laravinière; car son chagrin +m'intéresse plus que tout le reste.» Et sans faire attention +au regard irrité que lui lançait Horace, il lui reprit +le billet des mains, et sortit.</p> + +<p>«Vous voyez bien qu'ils sont tous d'accord pour me +jouer! s'écria Horace furieux. Jean est l'âme damnée de +Paul, et l'entremetteur sentimental de cette chaste intrigue. +Paul, qui doit si bien comprendre, au dire de +Marthe, comment et pourquoi elle <i>croit en Dieu</i> (mot +d'ordre que je comprends bien aussi, allez!...), Paul va +courir en quelque lieu convenu, où il la trouvera; ou +bien il dormira sur les deux oreilles, sachant qu'après +deux ou trois jours donnés aux larmes qu'elle croit me +devoir, l'infidèle orgueilleuse l'admettra à offrir ses consolations. +Tout cela est fort clair pour moi, quoique arrangé +avec un certain art. Il y a longtemps qu'on cherchait +un prétexte pour me répudier, et il fallait me +donner tort. Il fallait qu'on pût m'accuser auprès de mes +amis, et se rassurer soi-même contre les reproches de la +conscience. On y est parvenu; on m'a tendu un piège en +feignant, c'est-à-dire en <i>feignant de feindre</i> une grossesse. +Vous avez été innocemment le complice de cette +belle machination; on connaissait mon faible: on savait +que cette éventualité m'avait toujours fait frémir. On m'a +fourni l'occasion d'être lâche, ingrat, criminel... Et quand +on a réussi à me rendre odieux aux autres et à moi-même, +on m'abandonne avec des airs de victime miséricordieuse! +C'est vraiment ingénieux! Mais il n'y aura que +moi qui n'en serai pas dupe; car je me souviens comment +on a abandonné le <i>Minotaure</i>, et comment on s'est +tenu caché pour laisser passer la première bourrasque de +colère et de chagrin. Lui aussi, le pauvre imbécile, a cru +à un suicide! lui aussi, il a été à la police et à la Morgue! +lui aussi, sans doute, a trouvé un billet d'adieu et de +belles phrases de pardon au bout d'une trahison consommée +avec Paul Arsène! Je pense que c'est un billet +tout pareil au mien; le même peut servir dans toutes les +circonstances de ce genre!...»</p> + +<p>Horace parla longtemps sur ce ton avec une âcreté +inouïe. Je le trouvai en cet instant si absurde et si injuste, +que, n'ayant pas le courage de le blâmer hautement, +mais ne partageant nullement ses soupçons, je +gardai le silence. Après tout, comme j'étais forcé de le +laisser à lui-même jusqu'au lendemain, j'aimais mieux le +voir ranimé par des dispositions amères que terrassé par +l'inquiétude insupportable de la journée. Je le quittai +sans lui rien dire qui pût influencer son jugement.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIV.</h3> + +<p>Lorsque je revins le revoir dans l'après-midi, je le trouvai +au lit avec un peu de fièvre et une violente agitation +nerveuse. Je m'efforçai de le calmer par des remontrances +assez sévères; mais je cessai bientôt, en voyant qu'il ne +demandait qu'à être contredit afin d'exhaler tout son +ressentiment. Je lui reprochai d'avoir plus de dépit que +de douleur. Alors il me soutint qu'il était au désespoir; +et à force de parler de son chagrin, il en ressentit de +violents accès: la colère fit place aux sanglots. En cet +instant Arsène entra. Le généreux jeune homme, sans +s'inquiéter des soupçons injurieux d'Horace, que Laravinière +ne lui avait pas cachés, venait tâcher de lui faire un +peu de bien en les dissipant. Il y mit tant de grandeur et +de dignité, qu'Horace se jeta dans son sein, le remercia +avec enthousiasme, et, passant de l'aversion la plus puérile +à la tendresse la plus exaltée, le pria d'être <i>son frère, +son consolateur, son meilleur ami, le médecin de son +âme malade et de son cerveau en délire</i>.</p> + +<p>Quoique nous sentissions bien, Arsène et moi, qu'il y +avait de l'exagération dans tout cela, nous fûmes attendris +des paroles éloquentes qu'il sut trouver pour nous +intéresser à son malheur, et nous voulûmes passer le +reste de la journée avec lui. Comme il n'avait plus de +fièvre, et qu'il n'avait rien pris la veille, je l'emmenai +dîner avec Arsène chez le brave Pinson. Nous rencontrâmes +Laravinière en chemin, et je l'emmenai aussi. +D'abord notre repas fut silencieux et mélancolique comme +le comportait la circonstance; mais peu à peu Horace +s'anima. Je le forçai de boire un peu de vin pour réparer +ses forces et rétablir l'équilibre entre le principe sanguin +et le principe nerveux. Comme il était ordinairement +sobre dans ses boissons, il éprouva plus rapidement que +je ne m'y attendais les effets de deux ou trois verres de +bordeaux, et alors il devint expansif et plein d'énergie. +Il nous témoigna à tous trois un redoublement d'amitié +que nous accueillîmes d'abord avec sympathie, mais qui +bientôt déplut un peu à Paul, et beaucoup à Laravinière. +Horace ne s'en aperçut pas, et continua à s'enthousiasmer, +à les prôner l'un et l'autre sans qu'ils sussent trop à propos +de quoi. Insensiblement le souvenir de Marthe venant se +mêler à son effusion, il se livra à l'espérance de la retrouver, +jeta au ciel ce brûlant défi, se vanta de l'apaiser, +de la rendre heureuse, et, pour nous faire partager sa +confiance, nous entretint de la passion qu'il avait su lui +inspirer et nous en peignit l'ardeur et le dévouement avec +un orgueil peu convenable. Arsène pâlit plusieurs fois en +entendant parler de la beauté et des grâces ineffables de +Marthe en style de roman, avec une chaleur pleine de vanité. +Le fait est qu'Horace, retenu jusqu'alors par le peu +d'encouragement et d'approbation que nous avions donné +à son triomphe sur Marthe, avait souffert de le savourer +toujours en silence. Maintenant qu'un intérêt commun +nous avait fortuitement conduits à lui parler à coeur ouvert, +à l'interroger, à l'écouter et à discuter avec lui sur +ce sujet délicat, maintenant qu'il voyait toute l'estime et +toute l'affection que nous portions à celle qu'il avait si +mal appréciée, il éprouvait une vive satisfaction d'amour-propre +à nous entretenir d'elle, et à repasser en lui-même +la valeur du trésor qu'il venait de perdre. C'était un prétexte +pour faire briller ce trésor devant nous sans fatuité +coupable, et il était facile de voir qu'il était à demi consolé +de son désastre par le droit qu'il en prenait de rappeler +son bonheur. Quoique Arsène fût au supplice, il +l'écouta, et l'aida même à cet épanchement imprudent +avec un courage étrange. Quoique le sang lui montât au +visage à chaque instant, il semblait être résolu à étudier +Marthe dans l'imagination d'Horace comme dans un miroir +qui la lui révélait sous une face nouvelle. Il voulait +surprendre le secret de cet amour que son rival avait eu +le bonheur d'inspirer. Il savait bien comment il l'avait +perdu, car il connaissait le côté sérieux du caractère de +Marthe; mais ce côté romanesque qui s'était laissé dominer +par la passion d'un insensé, il l'analysait et le commentait +dans sa pensée en l'entendant dépeindre par cet +insensé lui-même. Plusieurs fois il pressa le bras de Laravinière +pour l'empêcher d'interrompre Horace, et +quand il en eut assez appris, il lui dit adieu sans amertume +et sans mépris, quoique tant de légèreté et de forfanterie +déplacée lui inspirât bien quelque secrète pitié.</p> + +<p>A peine nous eut-il quittés, que Laravinière, cédant à +une indignation longtemps comprimée, fit à Horace quelques +observations d'une franchise un peu dure. Horace +était, comme on dit, tout à fait monté. Il avalait du café +mêlé de rhum, quoique je me plaignisse de cet excès de +zèle à outrepasser ma prescription. Il leva la tête avec +surprise en voyant la muette attention de Laravinière se +changer en critiques assez sèches. Mais il n'était déjà plus +d'humeur à supporter humblement un reproche: l'accès +de repentir et de modestie était passé, la gloriole avait +repris le dessus. Il répondit au froid dédain de Laravinière +par des sarcasmes amers sur l'amour ridicule et +malavisé qu'il lui supposait pour Marthe; il eut de l'esprit, +il acheva de s'enivrer avec la verve de ses réponses +et de ses attaques. Il devint blessant; il prit de la colère +en s'efforçant de rire et de dénigrer. Ce dîner eût fini fort +mal si je ne fusse intervenu pour couper court à une discussion +des plus envenimées.</p> + +<p>—Vous avez raison, me dit Laravinière en se levant, +j'oubliais que je parlais à un fou.</p> + +<p>Et, après m'avoir serré la main, il lui tourna le dos. +Je ramenai Horace chez lui: il était complètement gris, +et ses nerfs plus irrités qu'avant. Il eut un nouvel accès +de fièvre, et comme j'étais forcé d'aller encore à mes +malades, je craignis de le laisser seul. Je descendis chez +Laravinière, qui venait de rentrer de son côté, et le priai +de monter chez Horace.</p> + +<p>—Je le veux bien, dit-il; je le fais pour vous, et puis +aussi pour Marthe, qui me le recommanderait si elle le +savait tant soit peu malade. Quant à lui personnellement, +voyez-vous, il ne m'inspire pas le moindre intérêt, je +vous le déclare. C'est un fat qui se drape dans sa douleur, +et qui en a infiniment moins que vous et moi.</p> + +<p>Aussitôt que je fus sorti, Jean s'installa auprès du lit +de son malade, et le regarda attentivement pendant dix +minutes. Horace pleurait, criait, soupirait, se levait à +demi, déclamait, appelait Marthe tantôt avec tendresse, +tantôt avec fureur. Il se tordait les mains, déchirait ses +couvertures et s'arrachait presque les cheveux. Jean le +regardait toujours sans rien dire et sans bouger, prêt à +s'opposer aux actes d'un délire sérieux, mais résolu de +n'être pas dupe d'une de ces scènes de drame qu'il lui +attribuait la faculté de jouer froidement au milieu de ses +malheurs les plus réels.</p> + +<p>A mes yeux (et je crois l'avoir connu aussi bien que +possible), Horace n'était pas, comme le croyait Jean, un +froid égoïste. Il est bien vrai qu'il était froid; mais il était +passionné aussi. Il est bien vrai qu'il avait de l'égoïsme; +mais il avait en même temps un besoin d'amitié, de soins +et de sympathie qui dénotait bien l'amour des semblables. +Ce besoin était si puissant chez lui, qu'il était porté +jusqu'à l'exigence puérile, jusqu'à la susceptibilité maladive, +jusqu'à la domination jalouse. L'égoïste vit seul; +Horace ne pouvait vivre un quart d'heure sans société. +Il avait de la personnalité, ce qui est bien différent de +l'égoïsme. Il aimait les autres par rapport à lui; mais il +les aimait, cela est certain, et on eût pu dire sans trop +sophistiquer que, ne pouvant s'habituer à la solitude, il +préférait l'entretien du premier venu à ses propres pensées, +et que, par conséquent, il préférait en un certain +sens les autres à lui-même.</p> + +<p>Lorsque Horace avait du chagrin, il n'avait qu'un +moyen de s'étourdir, et ce moyen était également bon +pour ramener à lui les coeurs qu'il avait blessés, et pour +dissiper sa propre souffrance: il se fatiguait. Cette fatigue +singulière, qui agissait sur le moral aussi bien que +sur le physique, consistait à donner à son chagrin un +violent essor extérieur par les paroles, par les larmes, +les cris, les sanglots, même par les convulsions et le délire. +Ce n'était pas une comédie, comme le croyait Laravinière; +c'était une crise vraiment rude et douloureuse +dans laquelle il entrait à volonté. On ne peut pas dire +qu'il en sortît de même. Elle se prolongeait quelquefois +au delà du moment où il en avait senti le ridicule ou la +fatigue; mais il suffisait d'un très petit accident extérieur +pour la faire cesser. Un reproche ferme, une menace de +la personne qu'il prenait pour consolateur ou pour victime, +l'offre subite d'un divertissement, une surprise quelconque, +une petite contusion ou une mince écorchure +attrapée en gesticulant ou en se laissant tomber, c'en +était assez pour le ramener de la plus violente exaltation +à la tranquillité la plus docile, et c'était là pour moi la +meilleure preuve que ces émotions n'étaient pas jouées; +car dans le cas où il eût été aussi grand acteur que Jean le +prétendait, il eût ménagé plus habilement le passage de +la feinte à la réalité. Laravinière était impitoyable avec +lui, comme les gens qui se gouvernent et se possèdent le +sont avec ceux qui s'exaltent et s'abandonnent. S'il eût +exercé les fonctions de médecin ou d'infirmier, il eût vite +appris qu'il est entre les enfants et les fous une variété +d'hommes à la fois ardents et faibles, irritables et dociles, +énergiques et indolents, affectés et naïfs, en un mot froids +et passionnés, comme je l'ai dit plus haut, et comme je +tiens à le dire encore pour constater un fait dont l'observation +n'est pas rare, bien qu'il soit communément regardé +comme invraisemblable. Ces hommes-là sont souvent +médiocres, et ils sont parfois d'une intelligence +supérieure. C'est en général l'organisation nerveuse et +compliquée des artistes qui présente plus ou moins ces +phénomènes. Quoiqu'ils s'épuisent à ce fréquent abus de +leurs facultés exubérantes, on les voit rechercher avec +une sorte d'avidité fatale tous les moyens possibles d'excitation, +et provoquer volontairement ces orages qui n'ont +que trop de véritable violence. C'est ainsi qu'Horace faisait +usage du délire et du désespoir, comme d'autres font +usage d'opium et de liqueurs fortes. «Il n'a qu'à se +secouer un peu, disait Jean, aussitôt la fureur vient +comme par enchantement, et vous le croiriez possédé de +mille passions et de dix mille diables. Mais menacez-le +de le quitter, et vous le verrez se calmer tout à coup +comme un enfant que sa bonne menace de laisser sans +chandelle.» Jean ne songeait pas qu'il y a à Bicètre des +fous furieux qui se tueraient si on les laissait faire, et que +la menace d'un peu d'eau froide sur la tête rend tout à +coup craintifs et silencieux.</p> + +<p>«Mais, disait-il, Horace fait tout ce bruit-là pour qu'on +l'entende, et quand personne ne se dérange, il prend +son parti de dormir ou d'aller se promener.» C'était malheureusement +la vérité, et, sous ce rapport, le pauvre +enfant était inexcusable. Ses crises lui faisaient du bien: +elles attiraient à lui l'intérêt, les soins, le dévouement; +et alors les personnes qui lui étaient attachées faisaient +mille efforts et trouvaient mille moyens de le distraire et +de le consoler. L'un le flattait, et relevait par là son orgueil +blessé; un autre le plaignait et le rendait intéressant +à ses propres yeux; un troisième le menait au spectacle +malgré lui, et remédiait par les amusements qu'il +lui procurait à l'ennui que lui imposait son dénûment. +Enfin, il aimait à être malade, comme font les petits +collégiens pour aller à l'infirmerie prendre du repos +et des friandises, et, comme un conscrit qui se mutile +pour ne pas aller à l'armée, il se fût fait beaucoup de +mal pour se soustraire à un devoir pénible.</p> + +<p>Malheureusement pour lui, il eut affaire cette nuit-là +au plus sévère de ses gardiens. Il le savait, mais il se +flattait de le vaincre et de le dominer par un grand déploiement +de souffrance. Il augmenta volontairement sa +fièvre et se rendit aussi malade qu'il lui fut possible. +Laravinière fut cruel. «Écoutez, lui dit-il d'un ton glacial, +je n'ai aucune pitié de vous. Vous avez mérité de +souffrir, et vous ne souffrez pas autant, que vous le méritez. +Je blâme toute votre conduite, et je méprise des +remords tardifs. Vous avez des flatteurs, des séides, je +le sais; mais je sais aussi que s'ils vous avaient vu d'aussi +près que moi, au lieu de passer la nuit à vous veiller, comme +je fais, ils iraient faire des gorges chaudes. Moi qui vous +maltraite tout en vous gardant le secret de vos misères, je +vous rends de plus grands services que tous ces niais qui +vous gâtent en vous admirant. Mais écoutez bien un dernier +avis. Ces gens-là apprendront à vous connaître, et +ils vous mépriseront; et vous serez le but de leurs quolibets +si vous ne commencez bien vite à être un homme +et à vous conduire en conséquence; car il ne sied pas à +un homme de pleurer et de se ronger les poings pour +une femme qui le quitte. Vous avez autre chose à faire, +et vous n'y songez pas. Une révolution se prépare, et si +vous êtes las de la vie comme vous le dites, il y a là un +moyen très-simple de mourir avec honneur et avec fruit +pour les autres hommes. Voyez si vous voulez vous asphyxier +comme une grisette abandonnée, ou vous battre +comme un généreux patriote.»</p> + +<p>Ce furent là les seules consolations qu'Horace reçut du +président des bousingots, et il fallut bien les accepter. Il +était trop tard pour en nier la logique et l'opportunité; +car avant la fuite de Marthe, avant ce grand désespoir +qu'il en ressentait, il s'était engagé, soit par amour-propre, +soit par ennui, soit par ambition, à prendre part +à la première affaire. Au dire de Jean, cette occasion ne +tarderait pas à se présenter. Horace l'appela hautement +de ses voeux; et Jean, dont le faible était de tout pardonner, +à la condition qu'on prendrait un fusil pour moyen +d'expiation, lui rendit promptement son estime, sa confiance +et son dévouement. Il consentit pendant plusieurs +jours à le soigner, à le promener, à l'exciter par les préparatifs +de cette grande journée que chaque jour il lui +promettait pour le lendemain, et Horace, recommençant +les apprêts de sa mort, cessa de pleurer Marthe, et n'osa +plus parler d'elle.</p> + +<p>Un mois s'était écoulé depuis la disparition de cette +jeune femme. Aucun de nous n'avait rien découvert sur +son compte; et ce profond silence de sa part, dont Eugénie +et Arsène surtout s'étaient flattés d'être exceptés, +nous rejeta dans une morne épouvante. Je commençai à +croire qu'elle avait été cacher loin de Paris un suicide, +ou tout au moins une maladie grave, une mort douloureuse, +et je n'osai plus me livrer avec mes amis aux commentaires +que je faisais intérieurement. Je crois que le +même découragement s'était emparé des autres. Je ne +voyais presque plus Arsène. Horace ne prononçait plus +le nom de l'infortunée, et semblait nourrir des projets +sinistres qu'il me faisait entrevoir d'un air tragique et +sombre. Eugénie pleurait souvent à la dérobée. Laravinière +était plus conspirateur que jamais, et la politique +l'absorbait entièrement.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, madame de Chailly la mère m'écrivit +que le choléra venait de faire irruption dans la petite +ville que ses propriétés avoisinaient. Elle tremblait, non +pour elle-même (elle n'y songeait seulement pas), mais +pour ses amis, pour sa famille, pour ses paysans, et +m'engageait de la manière la plus pressante et la plus +affectueuse à venir passer dans le pays cette triste époque. +Il n'y avait pas de médecin dans nos campagnes; le +choléra cessait à Paris. Je vis un devoir d'humanité et +d'amitié en même temps à remplir, car tous les anciens +amis de mon père étaient menacés. Je me disposai à partir +et à emmener Eugénie.</p> + +<p>Horace vint à plusieurs reprises me faire ses adieux. +Il me félicitait de pouvoir quitter <i>cette affreuse Babylone</i>. +Il enviait mon sort à tous les égards; il eût bien +désiré pouvoir <i>s'en aller</i> avec moi. Enfin, je vis qu'il +avait besoin de s'épancher; et, suspendant pour quelques +heures mes apprêts de départ, je l'emmenai au Luxembourg, +et le priai de s'expliquer. Il se fit prier beaucoup, +quoiqu'il mourût d'envie de parler. Enfin il me dit:</p> + +<p>«Eh bien, il faut vous ouvrir mon coeur, quoiqu'un +serment terrible me lie. Je ne puis agir en aveugle dans +une circonstance aussi grave; il me faut un bon conseil, +et vous seul pouvez me le donner. Voyons! mettez-vous +à ma place: si vous étiez engagé sur la vie, sur l'honneur, +sur tout ce qu'il y a de sacré, à partager les convictions +et à seconder les efforts d'un homme en matière +politique, et si tout à coup vous aperceviez que cet homme +se trompe, qu'il va commettre une faute, compromettre +sa cause... je dis plus, si vos idées avaient dépassé les +siennes, et que ses principes fussent devenus absurdes à +vos yeux dessillés, pensez-vous qu'il aurait le droit de +vous mépriser; pensez-vous que quelqu'un au monde +aurait celui de vous blâmer, pour avoir délaissé l'entreprise +et rompu avec ses moteurs à la veille d'y mettre la +main? Dites, Théophile: ceci est bien sérieux. Il y va de +ma réputation, de ma conscience, de tout mon avenir.</p> + +<p>—D'abord, lui dis-je, je suis heureux de vous entendre +parler de votre avenir; car il y a un mois que je +m'effraie de vos idées sombres et de vos continuelles pensées +de mort. Maintenant vous me prenez pour arbitre à +propos d'un fait ou d'un sentiment politique. Me voilà +bien embarrassé; vous savez combien ma position est +fausse sur ce terrain-là: fils de gentilhomme, ami et parent +de légitimistes, j'ai une sorte de dignité extérieure +assez délicate à garder. Bien que mes principes, mes certitudes, +ma foi, mes sympathies soient encore plus démocratiques +peut-être que ceux de Laravinière et consorts, +je ne puis, chose étrange et pénible, leur donner +la main pour faire un seul pas avec eux. J'aurais l'air +d'un transfuge; je serais méprisé dans le camp où j'ai été +élevé; je serais repoussé avec méfiance de celui où je +viendrais me présenter. Mon sort est celui d'un certain +nombre de jeunes gens sincères qui ne peuvent désavouer +du jour au lendemain la religion de leurs pères, et qui +pourtant ont le coeur chaud et le bras solide. Ils sentent +que la cause du passé est perdue, qu'elle ne mérite pas +d'être disputée plus longtemps, que la victoire des novateurs +est juste et sainte. Ils voudraient pouvoir arborer +les couleurs nouvelles de l'égalité, qu'ils aiment et qu'ils +pratiquent. Mais il y a là une question de convenances +qu'on ne leur permet pas de violer, et que, de toutes +parts, on les force à respecter, quoique, de toutes parts, +on sache aussi bien qu'eux qu'elle est arbitraire, vaine +et injuste. Je suis donc forcé de m'abstraire de tout concours +à l'action politique; et quand je serai électeur, +j'ignore absolument s'il me sera possible de voter avec +l'impartialité et le discernement que je voudrais apporter +à cette noble fonction. En un mot, je me suis retranché +jusqu'à nouvel ordre, et qui sait pour combien d'années, +dans un jugement philosophique des hommes et des +choses de mon temps. C'est une souffrance profonde parfois, +quand je me souviens que j'ai vingt-cinq ans, et que +j'ai l'ardeur et le courage de ma jeunesse; c'est aussi +une jouissance infinie quand je considère que les passions +politiques, avec leurs erreurs, leurs égarements, leurs +crimes involontaires, me sont pour longtemps interdites, +et que je puis garder sans lâcheté ma religion sociale +dans toute sa candeur. Mais comment voulez-vous qu'un +homme ainsi séparé de vos mouvements et isolé de vos +agitations vous montre la direction que vous devez prendre, +vous, républicain de nature, de position, et pour +ainsi dire de naissance?</p> + +<p>—Tout ce que vous dites là, reprit Horace, me donne +beaucoup à penser. Il y a donc une autre manière d'aimer +la république et d'en pratiquer les principes, que de se +jeter en aveugle et à corps perdu dans les mouvements +partiels qui préparent sa venue? Oui, certes, je le savais +bien, je le sentais bien, et il y a longtemps que j'y songe! +il est une région de persévérance et d'action philosophique +au-dessus de ces orages passagers! il est un point +de vue plus vrai, plus pur, plus élevé que toutes les déclamations +et les conspirations émeutières!</p> + +<p>—Je n'ai tranché ainsi la question, répondis-je, que +par rapport à moi et à cause de ma situation pour ainsi +dire exceptionnelle dans le mouvement présent. J'ignore +ce que je ferais à votre place; cependant, je puis vous +dire que si j'étais royaliste, légitimiste et catholique, +comme la plupart des jeunes gens de ma caste, je n'hésiterais +pas à me joindre à la duchesse de Berri, comme +à un principe.</p> + +<p>—Vous feriez la guerre civile? dit Horace; eh bien, +voilà ce qu'on me propose, voilà où l'on veut m'entraîner. +Et moi je répugne à de tels moyens, et j'attends mieux +de la Providence.</p> + +<p>—A la bonne heure! En ce cas, vous renoncez à jouer +un rôle actif; car une révolution parlementaire ne peut +manquer de durer au moins un siècle, au point où en sont +les choses.</p> + +<p>—Un siècle! Le peuple n'attendra pas un siècle! +s'écria Horace, oubliant la question personnelle pour la +question générale.</p> + +<p>—Soyez donc d'accord avec vous-même, lui dis-je: ou +il y aura des révolutions violentes, et par conséquent des +conflits rapides et énergiques entre les citoyens, ou bien +il y aura de longs débats de paroles, une lutte patiente +de principes, un progrès sûr, mais lent, où nous n'aurons +rien à faire, vous et moi, qu'à profiter pour notre compte +des enseignements de l'histoire. C'est déjà beaucoup, et +je m'en contente.</p> + +<p>—Ce sera plus prompt que vous ne croyez, et pour +ma part je compte bien aider à l'oeuvre, soit par la parole, +soit par les écrits, si je puis trouver une tribune ou +un journal.</p> + +<p>—En ce cas, vous n'hésitez pas à vous retirer de toute +émeute, et j'approuve votre fermeté courageuse, car la +tentation est forte, et moi-même qui ne puis y prendre +part, j'ai souvent de la peine à y résister.</p> + +<p>—Oui, sans doute, ce sera un grand courage, dit +Horace avec un peu d'emphase; mais je l'aurai, parce +que je dois l'avoir. Ma conscience me fait d'amers reproches +de m'être laissé entraîner à ces projets incendiaires; +je lui obéis. Vous m'avez rendu un grand service, Théophile, +de m'avoir expliqué à moi-même. Je vous en remercie.»</p> + +<p>Je ne voyais pas trop en quoi j'avais éclairci Horace +sur un point qu'il avait posé nettement dès le commencement +de l'explication; et, le trouvant si bien d'accord +avec lui-même, j'allais le quitter, lorsqu'il me retint.</p> + +<p>«Vous n'avez pas répondu à ma question, me dit-il.</p> + +<p>—Vous ne m'en avez point fait que je sache, répondis-je.</p> + +<p>—Pardieu! reprit-il, je vous ai demandé si quelqu'un +de mes amis ou de mes prétendus coopinionnaires, si +Jean le bousingot, par exemple, pourrait s'arroger le +droit de me blâmer en me voyant renoncer aux folies de +la conspiration émeutière, pour rentrer dans cette voie +plus large et plus morale dont je n'aurais jamais dû sortir.</p> + +<p>—D'après ce que vous me dites, je vois, répondis-je, +que vous avez commis une faute. Vous vous êtes lié par +des promesses à quelque affiliation...</p> + +<p>—C'est mon secret,» reprit-il précipitamment. Puis +il ajouta: «Je ne connais ni affiliation, ni conspiration; +mais Laravinière est un fou, un exalté, comme bien vous +savez. Il n'en fait aucun mystère à ses amis, et personne +n'ignore qu'il est en avant dans toutes les bagarres de +faubourg. Vous devez bien pressentir que nous n'avons +pas habité la même maison pendant plusieurs mois, sans +qu'il m'entretint de ses rêves révolutionnaires. Dans un +moment de désespoir de toutes choses et de complet +abandon de moi-même, j'ai désiré des émotions, des +combats, des dangers et, pourquoi ne l'avouerais-je pas, +une mort tragique, à laquelle se serait attachée quelque +gloire. Je me suis livré comme un enfant, et, si je m'arrête +aujourd'hui, il ne manquera pas de dire que je recule. +Dans son héroïsme grossier, il m'accusera d'avoir +peur, et je serai forcé peut-être de me battre avec lui +pour lui prouver que je ne suis point un lâche.</p> + +<p>—Dieu nous préserve d'un pareil incident! m'écriai-je. +Il vous faut éviter à tout prix la nécessité de vous couper +la gorge avec un de vos meilleurs amis. Mais je ne +crois pas qu'il y mette la violence et la brutalité que vous +supposez. Une franche et loyale explication de vos idées, +de vos principes et de vos résolutions, lui fera juger plus +sainement de votre caractère.</p> + +<p>—Malheureusement, reprit Horace, Jean n'a ni idées +ni principes. Ses résolutions ardentes sont le résultat de +ses instincts belliqueux, de son tempérament sanguin, +comme vous diriez. Il ne me comprendra pas, et il +m'accusera, et puis il y a un danger beaucoup plus grave +que celui de l'irriter et de croiser l'épée avec lui: c'est +le bruit qu'il va faire de ma prétendue défection parmi +ses compagnons, bousingots, braillards et tracassiers, +qui ne savent que déclamer dans les estaminets, détonner +<i>la Marseillaise</i>, échanger quelques horions avec les +sergents de ville, et se dissiper avec la fumée du premier +coup de fusil. Je suppose que leurs folles entreprises +réussissent, que le peuple prenne parti pour eux et avec +eux un beau matin, que le gouvernement bourgeois soit +culbuté, et qu'un essai de république commence; ces +jeunes gens-là, véritables mouches du coche, vont se +faire passer pour des héros. Il y a tant de charlatanisme +en ce monde, et les mouvements révolutionnaires favorisent +si bien cette sale puissance, qu'on les proclamera +peut-être les sauveurs de la patrie. Ils auront donc un +pied à l'étrier; et moi je serai rejeté bien loin, et taxé +par eux de m'être caché dans les caves au jour du danger. +Voyez! les choses les plus bouffonnes ont parfois +des résultats sérieux. Savez-vous que les principaux chefs +de l'opposition de 1830 ont perdu beaucoup de leur influence +sur les masses pour avoir désavoué l'émeute au 27 juillet, +et pour avoir à peine compris, le 28, que c'était une révolution? +A plus forte raison, moi, jeune homme obscur, +qui n'ai encore pour m'étayer et me développer que ce +misérable noyau d'étudiants bousingots, serai-je entaché +et comme flétri, au début de ma carrière, par les souvenirs +arrogants et les accusations stupides de ces gens-là? +Qu'en pensez-vous? Voilà ce que je vous demande.</p> + +<p>—Je vous répondrai, mon cher Horace, que tout est +possible, mais qu'il y a un moyen sûr d'échapper à de +pareilles accusations: c'est d'être logique, et de ne prendre +part à aucune action violente, le lendemain beaucoup +moins encore que la veille. Vous êtes philosophe comme +moi, ou révolutionnaire comme l'ami Jean. Il n'y a pas +de terme moyen. Si vous conservez vos rêves d'ambition, +vous avez besoin de l'opinion des masses. Vous n'avez +encore pour milieu qu'une coterie; il faut plaire à cette +coterie, marcher avec elle, et lui obéir afin de la convaincre, +de l'éblouir et de la dominer plus tard. Si vous +pensez comme moi, que le moment n'est pas venu pour +les hommes sérieux de voir réaliser leurs principes; si +vous croyez (comme vous l'avez dit en commençant cette +conversation) que les entreprises où l'on vous pousse +compromettent la cause de la liberté, il faut être bien +résolu d'avance à ne pas chercher des avantages personnels +dans un résultat inespéré. Il faut remettre votre carrière +politique à des temps plus éloignés. Vous êtes jeune, +vous verrez peut-être arriver le triomphe de la civilisation +par des moyens conformes à vos principes de morale.»</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image18.png"></p> +<br> + +<p>Horace ne me répondit rien, et revint avec moi tout +rêveur et tout triste. En arrivant à ma porte, il me remercia +de mes avis, les déclara logiques et rationnels, +et me quitta sans me dire à quel parti il s'arrêtait. Je +partais le lendemain matin.</p> + +<p>Dans la soirée, inquiet de la manière dont nous nous +étions séparés, et craignant qu'il ne se portât à quelque +résolution dangereuse, j'allai chez lui, mais je ne le +trouvai pas, et M. Chaignard me dit de l'air le plus gracieux:</p> + +<p>«M. Dumontet est parti pour là province depuis une +heure, il a reçu une lettre de ses parents; madame sa +mère est à l'extrémité. Le pauvre jeune homme est parti +tout bouleversé. Il m'a laissé la moitié de ses effets en +dépôt. Sans doute il reviendra dans peu de jours.»</p> + +<p>Je montai chez Laravinière. «Avez-vous vu Horace? +lui demandai-je—Non, me dit-il; mais Louvet l'a vu +monter en diligence d'un air aussi peu affligé que s'il +allait hériter d'un oncle, au lieu d'enterrer sa mère.</p> + +<p>—Vraiment, vous le haïssez trop, m'écriai-je; vous êtes +cruel pour lui; Horace est un bon fils, il adore sa mère.</p> + +<p>—Sa mère! répondit Jean en levant les épaules; elle +n'est pas plus malade que vous et moi.»</p> + +<p>Il ne voulut pas s'expliquer davantage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXV.</h3> + +<p>Le choléra fit assez de ravages dans la ville voisine de +nos campagnes; mais il ne passa point la rivière, et les +habitants de la rive gauche, desquels nous faisions partie, +furent préservés. Dans l'attente d'une irruption toujours +possible, je restai dans ma petite propriété, voyant tous +les jours la famille de Chailly, dont le château était situé +à la distance d'un quart de lieue, et veillant avec sollicitude +sur ma vieille amie la comtesse, et sur ses petits-enfants +dont elle était beaucoup plus occupée que leur +mère, la merveilleuse vicomtesse Léonie. Cette dernière, +quoique fort bienveillante pour moi dans ses manières, +me déplaisait de plus en plus. Ce n'est pas qu'elle manquât +d'esprit, ni de caractère. Elle avait certaines qualités +brillantes à l'extérieur, qui attiraient également les +gens très-affectés et les gens très-ingénus: ceux-ci, la +prenant de bonne foi pour la femme supérieure qu'elle +voulait être, et ceux-là souscrivant à ses prétentions, +moyennant une convention tacite, passée avec elle, d'être +reconnus pour hommes supérieurs eux-mêmes. Elle avait +à Chailly comme à Paris, une petite cour assez ridicule, +et même plus ridicule qu'à Paris; car elle la recrutait de +plusieurs gentilshommes campagnards, élégants frelatés +dont elle se moquait cruellement avec les élégants de +meilleur aloi qu'elle avait amenés de Paris. Ces pauvres +jeunes gens du cru se guindaient pour être à la hauteur +de son bel esprit, et n'en étaient que plus sots; mais ils +montaient à cheval avec elle, la suivaient à la chasse, +bourdonnaient sur sa piste; où papillonnaient autour de +son étrier, sans s'apercevoir qu'ils n'étaient accueillis +que pour faire nombre au cortège, et afin que les femmes +de la province eussent à dire, avec dépit, que la vicomtesse +accaparait tous les hommes du département.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image19.png"></p> +<br> + +<p>La comtesse, habituée à la haute tolérance de la +bonne compagnie, menait une vie à part dans le château. +Elle surveillait les enfants, les précepteurs et gouvernantes, +les travaux de la terre et l'ordre de la maison. +Alerte et vigilante, malgré son grand âge, elle était si +nécessaire à l'indolente Léonie, qu'elle en obtenait des +égards et des gracieusetés où l'affection n'entrait cependant +pour rien. Le vicomte, son fils, était un personnage +fort nul, indulgent par insouciance, et très-disposé à +tout permettre à sa femme à condition qu'elle ne le gênerait +en rien. Riche et borné, il était plus occupé à dépenser +son bien avec des demoiselles de l'Opéra qu'à le +faire prospérer avec sa mère. Il était presque toujours à +Paris, et, pour se faire pardonner ses absences un peu +équivoques, il s'acquittait scrupuleusement des nombreuses +emplettes de toilette dont le chargeait la vicomtesse. +C'était là le véritable lien conjugal entre eux, et le +secret de leur bonne intelligence. Le pauvre homme +aimait ses enfants instinctivement, et sa mère avec plus +de tendresse qu'il n'en avait jamais eu pour personne; +mais il ne la comprenait pas, et il était incapable de +donner à ses enfants une bonne direction. Tout dans +cette famille respirait extérieurement l'union et l'harmonie, +quoique en réalité ce ne fût pas une famille, et que, +sans le dévouement absolu et infatigable de la veille +femme qui en était le chef et la providence, il n'eût pas +été possible aux autres de vivre vingt-quatre heures sous +le même toit.</p> + +<p>J'étais depuis peu de jours dans le pays, lorsque je +reçus un billet d'Horace, daté de sa petite ville, «Ma +mère est sauvée, me disait-il. Je retourne à Paris la semaine +prochaine; je passe à vingt lieues de chez vous. +Si vous y êtes encore, je puis faire un détour et aller +causer avec vous quelques heures sous les tilleuls qui vous +ont vu naître. Un mot, et je trace mon itinéraire en conséquence.»</p> + +<p>Eugénie fit une petite moue quand je lui dis que j'avais +répondu à ce billet par une invitation empressée; mais +lorsque Horace arriva, elle ne lui en fit pas moins les +honneurs de notre humble manoir avec l'obligeance digne +et simple dont elle ne pouvait se départir.</p> + +<p>Madame Dumontet n'avait pas été aussi gravement malade +que son mari l'avait écrit à Horace sous l'influence +d'une première inquiétude. Le choléra n'avait pas été par +là, et Horace avait trouvé sa mère presque rétablie; mais +il n'avait pu s'arracher tout à coup des bras de ses parents, +et s'il eût voulu les croire, il aurait passé avec +eux le reste de l'été.</p> + +<p>«Mais cette petite ville m'est devenue intolérable, dit-il, +et j'ai senti cette fois plus vivement que jamais que +j'en ai fini avec mon pauvre pays. Quelle existence, mon +ami, que cette économie sordide à l'abri de laquelle on +végète là, sans honneur, sans jouissance et sans utilité! +Quelles gens que ces provinciaux, envieux, ignares, encroûtés +et vains! S'il me fallait rester parmi eux trois +mois entiers, je vous jure que je me brûlerais la cervelle.»</p> + +<p>Le fait est que les habitudes modestes, l'esprit de +contrôle un peu taquin, et l'obscurité un peu forcée des +petites villes, étaient inconciliables avec les goûts et les +besoins que l'éducation avait créés à Horace. Ses bons +parents avaient tout fait pour qu'il en fût ainsi, et cependant +ils étaient naïvement stupéfaits du résultat de +leur ambition. Ils ne comprenaient rien aux énormes dépenses +de ce jeune homme qu'ils voyaient si dédaigneux +des plaisirs de leur endroit, le bal public, le café, les +actrices ambulantes, la chasse, etc. Ils s'affligeaient de +l'ennui mortel qui le gagnait auprès d'eux, et qu'il n'avait +pas la force de leur cacher. Son intolérance pour leur +prudence en matière de politique, son mépris acerbe +pour leurs vieux amis, son dégoût devant les caresses +et les avances des parents campagnards, sa mélancolie +sans cause avouée, ses déclamations contre le siècle de +l'argent (avec de si grands besoins d'argent), son humeur +sombre et inégale, ses mystérieuses réticences +lorsqu'il était question de femmes, d'amour ou de mariage, +c'étaient là autant de chagrins profonds et dévorants +pour eux, et surtout pour la pauvre mère, qui +voulait découvrir en lui quelque cause de malheur exceptionnel, +inouï, ne voyant pas que les autres enfants de +sa province, élevés comme lui, maudissaient comme lui +leur sort.</p> + +<p>Quelques heures d'entretien avec Horace m'apprirent +toute l'anxiété de sa famille, tout l'ennui qu'il en avait +ressenti, et tous les torts qu'il avait eus, quoiqu'il ne +me les avouât qu'en les présentant comme des conséquences +inévitables de sa position. Il était <i>obsédé</i> des +questions inquiètes que son père s'était permis de lui +faire sur ses études et sur ses projets. Il était <i>supplicié</i> +par les recommandations et les instances de sa mère, +relativement à son travail et à sa dépense. Enfin, après +avoir récriminé, déclamé, pleuré de rage et de tendresse +en me peignant l'amour aveugle et inintelligent des chers +et insupportables auteurs de ses jours, il conclut à un +besoin immodéré de se distraire, afin de secouer tous +ses dégoûts, et il me demanda de le mener au château +de Chailly, où il avait appris qu'une belle partie de +chasse se préparait.</p> + +<p>Une heure après, il fut invité par la comtesse elle-même, +qui vint, au milieu de sa promenade, se reposer +un instant chez moi, comme elle le faisait souvent. Elle +avait compris Eugénie au premier coup d'oeil, et avait +conçu pour elle une bienveillante sympathie. Horace fut +frappé de l'amicale familiarité avec laquelle cette grande +dame s'assit auprès de la fille du peuple, de la maîtresse +du carabin, et lui parla simplement et affectueusement. +Il remarqua aussi le bon sens et la dignité +qu'Eugénie mit dans cet entretien avec la comtesse. A +partir de ce jour il eut pour elle un respect qui se démentit +rarement, et abjura presque toutes ses anciennes +préventions.</p> + +<p>L'arrivée d'Horace au château fut une bonne fortune +pour la vicomtesse, qui commençait à s'ennuyer de son +entourage, et qui se souvenait d'avoir trouvé de l'esprit +et de l'originalité à ce jeune homme. Elle lui fit d'agréables +reproches de l'avoir négligée à Paris.</p> + +<p>«Vous avez trouvé notre maison ennuyeuse, lui dit-elle +avec ce ton où la flatterie tenait de si près à la moquerie +qu'il était difficile de savoir jamais laquelle des +deux l'emportait; nous le serons peut-être moins ici; et +d'ailleurs à la campagne, on est moins difficile.</p> + +<p>—C'est cette considération qui m'a donné le courage +de me présenter devant vous, Madame,» répondit +Horace avec une humilité impertinente qui ne fut pas +mal reçue.</p> + +<p>La vicomtesse ne se connaissait pas plus en véritable +esprit qu'en véritable mérite. Elle ne cherchait dans un +homme qu'une seule capacité, celle qui consiste à savoir +louer et aduler une femme. Au premier coup d'oeil elle +se rendait compte de l'effet qu'elle pouvait produire sur +l'esprit d'un nouveau venu; et s'il n'y avait pas de prise +pour elle sur cet esprit-là, elle ne se donnait point de +peine inutile, et le traitait tout de suite en ennemi. En +cela consistait tout son tact. Elle ne se compromettait +vis-à-vis de personne, et ne reculait devant aucune inimitié. +Elle savait se faire assez de partisans pour ne pas +craindre les adversaires. Pour juger les hommes qui +l'approchaient, elle n'avait donc qu'un poids et qu'une +mesure: quiconque ne l'appréciait pas était tenu, sans +retour et sans appel, pour un butor, un cuistre ou un +sot; quiconque la remarquait et cherchait à se faire remarquer +par elle, était noté et enrôlé d'avance dans la +brigade de ses favoris ou de ses protégés. Les manières +timides, l'émotion d'un jeune adorateur, lui plaisaient; +mais l'audace d'un fat entreprenant lui plaisait davantage. +Froide et maladive, elle ne pouvait pas être tout à +fait galante; mais elle était coquette et dissolue à sa manière, +et donnait de prétendus droits sur son coeur, +toutes sortes d'espérances, et du minces faveurs, à plusieurs +hommes à la fois, tout en ayant l'habileté de faire +croire à chacun, qu'il était le premier et le dernier qu'elle +eût aimé ou qu'elle dût aimer. Comme il n'est point de +méchant caractère qui n'ait, comme on dit, les qualités +de ses défauts, on pouvait dire, à sa louange, qu'elle +n'avait pas d'hypocrisie avec le monde, et qu'elle n'affectait +pas les principes qu'elle n'avait pas. Elle montrait +beaucoup d'indépendance dans ses idées et d'excentricité +dans sa conduite. Elle ne croyait à aucune vertu; +mais, ne blâmant aucun vice, elle parlait des autres +femmes avec plus de loyauté que ne le font ordinairement +les femmes du monde. Elle le faisait sans ménagement +et sans malice, ne se piquant pas de pudeur à cet +égard, et n'en ayant pas plus que de passion.</p> + +<p>Horace ne songea pas même à douter de cette supériorité +féminine qui recherchait son hommage. Il l'accepta +d'emblée, non-seulement parce qu'elle était riche, patricienne, +courtisée et parée, et que tout cela était neuf +et séduisant pour lui, mais encore parce qu'il avait absolument +la même manière de juger les gens, et de les +prendre, comme elle, en affection ou en antipathie selon +qu'il était goûté ou dédaigné. Dès le premier jour où le +regard de la vicomtesse avait croisé le sien, ce mutuel +besoin de l'admiration d'autrui qui les possédait s'était +manifesté. Leurs vanités réciproques s'étaient prises corps +à corps, se défiant et s'attirant comme deux champions +avides de mesurer leurs forces et de se glorifier aux dépens +l'un de l'autre.</p> + +<p>La vicomtesse songea toute la nuit aux trois toilettes +qu'elle ferait le lendemain. D'abord elle apparut dès le +matin sur le perron, en robe de chambre si blanche, si +fine, si flottante, qu'elle rappelait Desdemona chantant +la romance du Saule. Puis, pendant qu'on apprêtait les +chevaux, elle se costuma en amazone du temps de +Louis XIII, risquant une plume noire sur l'oreille, qui +eût été de mauvais goût au bois de Boulogne, et qui était +fort piquante et fort gracieuse au fond des bois de +Chailly. Au retour de la chasse, elle fit une toilette de +campagne d'un goût exquis, et se couvrit de tant de +parfums qu'Horace en eut la migraine.</p> + +<p>Quant à lui, il s'était levé avant le jour pour s'équiper +en chasseur convenable, et grâce à ma garde-robe, +il s'improvisa un costume qui ne sentait pas trop le basochien +de Paris. Je le prévins que mon cheval était un +peu vif, et l'engageai à le traiter doucement. Ils partirent +en assez bonne intelligence; mais quand le cavalier +fut sous le feu des regards de la châtelaine, il ne +tint compte de mes avis, et eut de rudes démêlés avec +sa monture. La galerie remarqua qu'il ne savait nullement +gouverner un cheval.</p> + +<p>«Vous montez en casse-cou, mon cher, lui cria familièrement +le comte de Meilleraie, adorateur principal de +la vicomtesse; vous vous ferez écraser contre la muraille.»</p> + +<p>Horace trouva la leçon de mauvais goût, et, pour +prouver qu'il la méprisait, il fit cabrer son cheval avec +rage. Il était hardi et solide, quoiqu'il eût peu de leçons +de manège, et sachant bien qu'il ne pouvait lutter +d'art et de science avec les écuyers expérimentés et pédants +qui entouraient la vicomtesse, il voulut du moins +les éclipser par son audace. Il réussit à effrayer la dame +de ses pensées, au point qu'elle le supplia en pâlissant +d'avoir plus de prudence. L'effet était produit, et le +triomphe d'Horace sur tous ses rivaux fut assuré. Les +femmes prisent plus le courage que l'adresse. Les hommes +soutinrent que c'était un genre détestable, et qu'aucun +d'eux ne voudrait prêter son cheval à un pareil fou; +mais la vicomtesse leur dit qu'aucun d'eux n'oserait faire +de pareilles folies et risquer sa vie avec autant d'insouciance. +Comme elle voyait fort bien que toute cette crânerie +d'Horace était en son honneur, elle lui en sut un +gré infini, et s'occupa de lui seul tout le temps de la +chasse. Horace l'y aida merveilleusement en ne la quittant +presque pas, et en montrant pour la chasse en elle-même +toute l'indifférence qu'il y portait. Il ne savait pas +plus chasser que manier un cheval, et comme il n'y eût +fait que des fautes, il affecta un profond mépris pour +cette passion grossière.</p> + +<p>«Pourquoi êtes-vous donc venu? lui dit madame de +Chailly, qui voulait provoquer une réponse galante.</p> + +<p>—J'y viens pour être auprès de vous,» répondit-il +sans façon.</p> + +<p>C'était plus que n'avait attendu la vicomtesse. Mais les +circonstances servaient bien Horace; car cette brusque +déclaration qu'il lui jetait à la tête, et qu'un peu plus de +savoir-vivre lui eût fait tourner plus délicatement, sembla +à celle qui la recevait l'effet d'une passion violente et +prête à tout oser. Cette femme, d'une beauté contestable +et d'un coeur problématique, n'avait jamais été aimée. On +l'avait attaquée et poursuivie par curiosité ou par amour-propre. +Jamais on ne l'avait désirée, et elle ne désirait +rien tant elle-même que d'inspirer un amour emporté, +dût-il compromettre la réputation de délicatesse, de goût +et de fierté qu'elle avait travaillé à se faire. Elle espérait +peut-être qu'un tel amour éveillerait en elle les émotions +d'un enthousiasme qu'elle ne connaissait pas. Mais ce +qu'il y a de certain, c'est que son imagination était satisfaite +à tous autres égards; que sa vanité était blasée sur +les triomphes de l'esprit et de la coquetterie, et qu'elle +n'avait jamais éprouvé les transports que la beauté +allume et que la passion entretient. Elle était lasse d'adulations, +de soins et de fadeurs. Elle voulait voir faire des +folies pour elle; elle voulait, non plus de l'excitation, mais +de l'enivrement, et Horace semblait tout disposé à ce rôle +d'amant furieux et téméraire dont la nouveauté devait +faire cesser la langueur et l'ennui des vulgaires amours.</p> + +<p>Cette pauvre femme avait eu cependant un ami dans +sa vie, et elle l'avait conservé. C'était le marquis de +Vernes, qui, à l'âge de cinquante ans, avait été son premier +amant. Il y avait de cela une vingtaine d'années, et +le monde ne l'avait pas su, ou n'en avait jamais été certain. +Ami de la maison, ce roué habile avait profité des +premiers sujets de dépit que l'infidélité du vicomte de +Chailly avait donnés à sa femme. Il avait été le confident +des chagrins de Léonie, et il en avait abusé pour séduire +une enfant sans expérience, qui le regardait comme un +père et se fiait à lui. Jusque-là cette infortunée n'avait eu +d'autre défaut que la vanité; cet affreux début dans la +vie, avec un vieux libertin, développa des vices dans son +coeur et dans son intelligence. Elle eut horreur de sa +chute, se sentit avilie, et se crut perdue à jamais, si, à +force de science et de coquetterie, elle ne parvenait à +s'en relever. Le marquis l'y aida; non qu'il fût accessible +au remords, mais parce que, dans l'espèce de morale +qu'il s'était faite de ses vices, il tenait à honneur de ne +pas flétrir une femme aux yeux du monde et aux siens +propres. C'était un homme singulier, mystérieux, profond +en ruses, et d'une dissimulation froide, au milieu de +laquelle régnait une sorte de loyauté. Né pour la diplomatie, +mais éloigné de cette carrière par les événements +de sa vie, il avait fait servir sa puissance secrète à satisfaire +ses passions, non sans vanité, du moins sans scandale. +Par exemple, il se piquait d'être ce que les femmes +du monde appellent un <i>homme sûr</i>; et bien qu'à son regard +doucereusement cynique, à ses propos délicatement +obscènes, à son ton finement dogmatique en matière de +galanterie, on reconnût en lui le libertin supérieur, le +débauché de premier ordre, jamais le nom d'une de ses +maîtresses, fût-elle morte depuis quarante ans en odeur +de sainteté, ne s'était échappé de ses lèvres; jamais une +femme n'avait été compromise par lui. Éconduit, il ne +s'était jamais plaint; trahi, il ne s'était jamais vengé. +Aussi le nombre de ses conquêtes avait été fabuleux, +quoiqu'il eût toujours été fort laid. N'aimant point par le +coeur, et sachant bien qu'il ne devait ses triomphes qu'à +son adresse, il n'avait jamais été aimé; mais partout il +s'était rendu nécessaire, et avait conservé ses droits plus +longtemps que ne le font les hommes qu'on aime, et qui +nuisent à la réputation et au repos. Tant qu'il désirait, il +était le persécuteur le plus dangereux du monde, et fascinait +par une audace persévérante et glacée. Dès qu'il +possédait, il redevenait non-seulement inoffensif, mais +encore utile et précieux. Il se conduisait généreusement, +faisait les actes du dévouement le plus délicat, travaillait +à réparer l'existence de la femme qu'il avait souillée, en +un mot, relevait en public, par sa tenue, ses discours et +sa conduite, la réputation de celle qu'il avait perdue en +secret. Il faisait tout cela froidement, systématiquement, +soumettant toutes ses intrigues à trois phases bien distinctes, +tromper, soumettre et conserver. Au premier +acte, il inspirait la confiance et l'amitié; au second, le +honte et la crainte; au troisième, la reconnaissance et +même une sorte de respect: bizarre résultat de l'amour +à la fois le plus déloyal et le plus chevaleresque qui soit +jamais passé par une cervelle humaine.</p> + +<p>La vicomtesse Léonie avait été une des dernières victimes +du marquis. Désormais elle était la femme à laquelle +il se montrait le plus dévoué. Le drame immonde +de la séduction avait été aussi plus sérieux pour lui, avec +elle, qu'avec la plupart des autres. Il n'avait pas trouvé +chez elle le moindre entraînement, et il avait été forcé +d'attaquer et de flatter sa vanité, plus ingénieusement et +plus patiemment peut-être qu'il ne l'avait fait de sa vie. +Sa triste victoire avait excité chez Léonie un dégoût profond, +un ressentiment amer, voisin de la haine et de la +fureur. Elle l'avait menacé de dévoiler sa conduite à sa +famille, de demander vengeance à son mari, même de se +faire justice elle-même en le poignardant. Cette réaction +violente n'était pas chez elle l'effet de la vertu outragée, +mais celui de la vanité blessée et humiliée. Elle, si hautaine +et si éprise d'elle-même, appartenir à un homme +vieux, laid et froid! Elle en faillit mourir, et ce fut là le +le plus grand chagrin de sa vie. Le marquis en fut effrayé, +lui qui ne l'avait jamais été; aussi travailla-t-il à la rassurer +et à la relever à ses propres yeux avec un soin et un +zèle qui dépassaient tous ses miracles précédents en ce +genre. Pour rien au monde il n'eût voulu laisser dans +une âme si dédaigneuse et si vindicative un souvenir +odieux. Il alla jusqu'à jouer le remords, le désespoir et la +passion, et il le fit si bien, que la vicomtesse crut être le +premier amour de ce vieillard blasé. Son premier soin +fut de lui trouver et de lui donner un amant qui consolât +son amour-propre, et il y parvint sans que cet homme se +doutât de son plan et s'aperçût de son concours. Léonie +ne savait pas que le marquis avait agi ainsi avec toutes les +femmes dont il avait voulu rester l'ami; et puis il fit pour +elle cette différence, qu'avec les autres il avait parlé en +philosophe du dix-huitième siècle, et qu'avec elle il parla +en héros du dix-neuvième. Il feignit de se sacrifier, de +s'arracher le coeur en se donnant un rival; et comme elle +aimait à se croire capable d'inspirer un sentiment sublime, +elle accepta le rôle nouveau qu'il venait de créer +pour elle. De son côté, il y goûta le plaisir d'inspirer une +reconnaissance exaltée; et ils jouèrent ensemble cette comédie +tout le reste de leur vie. Il fut le confident résigné +de tous ses caprices et l'entremetteur sentimental de +toutes ses intrigues. Trop vieux désormais pour prétendre +au partage, il s'en consola en se voyant prôné et cajolé +ouvertement par une femme qui eût rougi d'avouer l'origine +de leur intimité, mais qui le déclarait l'homme le +plus remarquable, le plus grand esprit, et le plus beau +caractère qu'elle eût jamais rencontré. Les femmes de +seconde et de troisième jeunesse, qui avaient connu le +marquis à leurs dépens, n'étaient pas dupes de cette +amitié filiale; mais elles ne se vantaient pas d'en avoir +deviné la cause; et lorsqu'il arrivait à quelqu'une d'entre +elles de dire <i>amen</i> à tous les éloges que décernait Léonie +au marquis, c'était quelque chose d'assez curieux que la +contenance chaste et calme de ces deux femmes qui espéraient +se tromper réciproquement, et qui savaient très-bien +l'amer secret l'une de l'autre.</p> + +<p>Il ne fallut qu'une journée au marquis pour deviner le +penchant de la vicomtesse pour Horace. Comme, au +point de vue de la prudence, qui est toute la morale du +monde, il ne lui avait jamais donné que de bons conseils, +il vit d'abord cette inclination d'un mauvais oeil. Il +ne pouvait pas suivre la chasse; mais il lut sur le front +du jeune roturier, lorsqu'au retour celui-ci aida la vicomtesse +à descendre de cheval, que ses espérances avaient +couru le grand galop. Il pénétra dans les appartements de +Léonie pendant qu'elle se faisait coiffer par une de ces +soubrettes comme il en reste peu, devant lesquelles on +ne se gêne pas. Assister à la toilette des dames était un +privilège de l'ancien régime auquel l'âge du marquis l'autorisait +encore.</p> + +<p>«Ah ça! ma chère enfant, dit-il à Léonie, j'espère +que si vous vous coiffez pour ce beau brun qui nous est +tombé des nues, vous n'allez pas du moins vous coiffer +de lui. C'est un garçon de bonne mine, et qui cause bien, +j'en tombe d'accord; mais c'est un homme qui ne vous +convient pas.</p> + +<p>—Comme je suis habituée à vos plaisanteries, je ne +me défendrai pas de cette supposition, répondit la vicomtesse +en riant; mais dites-moi toujours pourquoi cet +homme-là ne me conviendrait pas.</p> + +<p>—Vous le savez bien, vous la femme la plus clairvoyante +et la plus perspicace de la terre.</p> + +<p>—Ma perspicacité ne m'a rien dit; car je n'ai pas fait +à lui la moindre attention.</p> + +<p>—En ce cas, je vais vous le dire, reprit le marquis, à +qui ce mensonge n'en imposait nullement: ce monsieur-là +est un homme de rien, un être commun, une <i>espèce</i> +en un mot.</p> + +<p>—Cher ami, ceci n'a pas de sens pour moi, dit la +vicomtesse; vous oubliez toujours que je date mes opinions +et mes idées d'après la révolution.</p> + +<p>—Je date d'auparavant, et je n'ai cependant pas plus +de préjugés que vous, ma chère vicomtesse; mais il y a +des faits, et je les observe. Les gens d'une certaine classe +peuvent avoir des qualités qui nous manquent; mais ils +ont aussi des défauts que nous n'avons pas, et qui ne +peuvent pas transiger avec les nôtres. Je ne leur refuse +ni le talent, ni l'instruction, ni l'énergie; mais je leur refuse +positivement le savoir-vivre.</p> + +<p>—Est-ce que ce garçon en a manqué? dit la vicomtesse +d'un air distrait; je n'y ai pas pris garde.</p> + +<p>—Il n'en a pas manqué encore; il n'en manquera pas, +tant qu'il ne s'agira que de se tenir parmi vos humbles +serviteurs. Il ne pourrait, dans cette situation, que manquer +parfois d'usage, et vous savez que je n'attache pas +d'importance à de telles misères; mais si vous releviez à +une hauteur pour laquelle il n'est point fait, vous le verriez +bientôt, comme tous ses pareils en pareil cas, manquer +de tact, de réserve, de goût et de tenue, et vous +auriez bientôt à rougir de lui.</p> + +<p>—Mais vraiment, s'écria la vicomtesse avec un rire +forcé, vous en parlez comme d'une chose arrêtée dans +ma pensée, et je n'ai pas seulement songé à regarder +comment il a le nez fait.»</p> + +<p>Horace avait dans le marquis un dangereux adversaire, +et, s'il s'en fût douté, il l'aurait certainement indisposé +encore plus par sa hauteur et ses bravades. Mais +le pauvre enfant était trop candide pour soupçonner l'empire +qu'exerçait le vieux roué sur l'esprit de sa belle +vicomtesse. Il s'en méfiait si peu, qu'il céda à cette bienveillante +admiration que lui inspiraient les gens de qualité. +Malgré tout son républicanisme, Horace était aristocrate +dans l'âme. On pouvait lui appliquer le mot pittoresque +du Misanthrope: «<i>La qualité l'entête</i>.» Il éprouvait +pour ce monde-là une tolérance politique sans bornes, +une sympathie de nature. Il ne pouvait voir un crime +dans les habitudes d'élévation et de grandeur, lui qui +était dévoré du besoin de ces choses, et qui se sentait fait +pour en prendre sa part. Il admirait donc la bonne compagnie +sans la respecter; il désirait s'y mettre à l'unisson +par ses manières, et il s'y essayait avec la pleine confiance +d'y réussir bien vite. Cette facilité à se transformer, cette +absence de raideur et de crainte, lui donnaient véritablement +un grand charme. Il faisait vingt gaucheries dont +pas une ne déplaisait, parce qu'il s'en apercevait le premier +et en riait de bonne grâce, ne demandant pas pardon +d'ignorer ce qu'on ne lui avait pas appris, déclarant +à qui voulait l'entendre qu'il n'avait jamais vu le monde, +et ne montrant ni fausse honte ni sot orgueil. Le laisser-aller +de la campagne venait à son secours. La vicomtesse +affectait de pousser ce sans-gêne aussi loin qu'il était possible, +et de friser le mauvais ton dans son enjouement +avec une mesure toujours exquise. Elle riait de tout son +coeur des maladresses du nouveau venu, après les avoir +bien provoquées; mais elle n'en riait que devant lui et +avec lui; et il mettait de son côté tant de bonhomie et +d'ouverture de coeur, que, malgré toutes les préventions +de l'entourage, il gagna en un jour toutes les sympathies, +même celle du comte de Meilleraie, qui ne prit de lui +aucun ombrage, se confiant dans la supériorité de ses +belles manières. Par malheur, le comte attribuait à ces +manières une importance dont la vicomtesse ne faisait +plus aucun cas depuis douze heures. Horace était cent +fois plus aimable, avec sa tenue étourdie et dégagée, que +le comte avec son dandysme et son dandinage. Ce dernier +mot fut celui dont elle se servit pour expliquer à Horace, +qui le lui demandait naïvement, ce que signifiait +littéralement le premier.</p> + +<p>Malgré la fatigue de la journée, on veilla longtemps au +salon; à minuit on prit le thé, et à deux heures du matin +on causait encore avec animation autour de la table chargée +de fruits et de friandises sur lesquels Horace faisait +main basse sans cérémonie. Le comte de Meilleraie, qui +savait combien Léonie était romantique (au point de déclarer +que lord Byron, qu'elle n'avait jamais vu, était le +seul homme qu'elle eût aimé), se réjouissait de voir celui +qui l'avait inquiété le matin se présenter sous un aspect +aussi prosaïque. Il le bourrait de pâtisseries et de confitures, +enchanté de voir la vicomtesse rire aux éclats de +cette voracité d'écolier, et plein d'amicale gratitude pour +Horace, qui se prêtait si bien à ce rôle d'homme sans +conséquence. Mais la vicomtesse riait pour la première +fois de sa vie sans ironie; elle comprenait qu'Horace se +dévouait à la divertir pour être admis, n'importe à quel +prix, dans son intimité. Elle l'avait entendu parler mieux +qu'aucun des hommes par lesquels il se laissait maintenant +plaisanter; elle l'avait vu à la chasse franchir des +fossés et des barrières devant lesquels tous avaient reculé, +parce qu'il y avait en effet dix chances contre une +de s'y briser. Elle savait donc qu'il était supérieur à eux +tous en esprit et en courage. Avec ces avantages-là, accepter +le dernier rôle pour lui faire plaisir, c'était, selon +elle, un acte de dévouement admirable et la preuve d'un +amour sans bornes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVI.</h3> + +<p>Mais celui qui, après elle, se laissa le plus gagner à +l'apparente bonhomie d'Horace, fut son antagoniste déclaré, +le vieux marquis de Vernes. Avec celui-là, Horace +ne joua pas de rôle; il s'engoua sur-le-champ de ce caractère +de grand seigneur, de ces gravelures princières, +et de cette insolence leste et brillante qui lui apportaient +un reflet des moeurs d'autrefois. Pour quiconque n'a vu +les marquis du bon temps que sur la scène, voir poser +dans la vie réelle un échantillon de cette race perdue est +une véritable bonne fortune. Horace, sans songer que +les courtisans de la royauté absolue avaient dégénéré dans +leur genre, tout aussi bien que les preux de la féodalité, +crut voir un Lauzun ou un Créqui dans le marquis de +Vernes. Peu s'en fallut qu'il n'y vît, en d'autres moments, +un duc de Saint-Simon. Ce qu'il y a de certain, +c'est qu'il se prit pour lui d'un respect et d'une admiration +qui se résumaient dans le désir de l'égaler et de le +copier autant que possible. Horace avait une telle mobilité +d'esprit, il était si impressionnable, qu'il ne pouvait +se défendre de l'imitation. Il n'y avait pas trois jours qu'il +allait au château, que déjà il s'essayait devant nous à +prononcer du bord des lèvres comme le marquis, et qu'il +me conjura de lui donner une des tabatières de mon père +afin de s'exercer à semer élégamment du tabac sur sa +chemise, copiant l'indolence gracieuse du vieillard, aussi +bien que pouvait le faire un étudiant de seconde année, +c'est-à-dire de la façon la plus ridicule du monde. Eugénie +l'en avertit, et le mortifia beaucoup; car il avait oublié +que le modèle était assez près de nous pour ôter à son +plagiat toute apparence d'originalité. Mais il n'en resta +pas moins décidé à singer le marquis devant tous ceux qui +ne pourraient pas faire, comme nous, la comparaison du +maître avec l'écolier.</p> + +<p>Grâce à une des anomalies nombreuses de son caractère, +tandis qu'il nous rendait témoins de ses tentatives +d'affectation, à un quart de lieue de là, sous les yeux de +la vicomtesse, il déployait tous les charmes de la simplicité. +Qui eût pu deviner que c'était là encore un rôle, et +toujours une manière d'être arrangée pour l'effet? Horace +avait, certes, une ingénuité réelle; mais il s'en servait et +s'en débarrassait suivant l'occurrence. Quand elle lui +réussissait, il s'y laissait aller, et il était <i>lui-même</i>, +c'est-à-dire adorable. Quand elle lui nuisait, il entrait +dans n'importe quel rôle, avec une facilité inconcevable, +et il dominait quand il n'avait pas affaire à trop forte +partie. Ce jeu-là eût été bien dangereux avec le vieux +marquis, qui en savait plus long que lui, et encore plus +avec la vicomtesse, élève du vieux roué, et capable de +lutter avec avantage contre son maître lui-même. Aussi +Horace, prenant le parti d'être naturel, les séduisit tous +deux. Le marquis n'aimait pas les jeunes gens, bien que, +dans la société des femmes auxquelles il s'était voué, il +fût forcé de vivre sans cesse au milieu d'eux; mais Horace +lui témoigna tant de sympathie, l'écouta si avidement, +s'égaya de si grand coeur à ses vieilles anecdotes, +lui fit tant de questions, lui demanda tant de +conseils, en un mot le prit si aveuglément pour guide et +pour arbitre, que le vieillard, plus vain encore que méchant, +s'engoua de lui à son tour, et déclara, même à la +vicomtesse, que c'était là le plus aimable, le plus spirituel +et le meilleur jeune homme de toute la génération +nouvelle.</p> + +<p>Horace, se voyant goûté, se livra entièrement. Il prit +le marquis pour confident, et le conjura de lui enseigner +à plaire à la vicomtesse. Alors il se passa dans l'esprit du +maître quelque chose d'assez étrange; il devint pensif, +sérieux, presque mélancolique, et frappant sur l'épaule +de son élève;</p> + +<p>«Jeune homme, lui dit-il, vous me mettez là dans une +situation bien délicate. Donnez-moi quelques heures pour +y songer, et jusqu'à ce soir pour vous répondre.»</p> + +<p>Le ton solennel du marquis, auquel il était loin de +s'attendre, enflamma la curiosité d'Horace. D'où vient +que cet homme qui, dans les épanchements railleurs, faisait +si bon marché de toute morale, prenait un air grave +quand il s'agissait de Léonie? Était-elle donc une femme +à part, même aux yeux de ce contempteur de toute pudeur +humaine? Jusque-là elle lui avait semblé dégagée +de préjugés (c'est ainsi qu'elle appelait ce que d'autres +appellent principes), et Horace, qui n'en avait aucun en +fait d'amour, goûtait fort cette manière de voir. Mais de +ce qu'elle n'imposait aucun frein à ses penchants, était-ce +à dire qu'elle pût en avoir d'assez prononcés pour favoriser +un nouveau venu au milieu d'une phalange d'aspirants +mieux fondés en titre? N'avait-elle point fait un +choix parmi ceux-là? Le comte de Meilleraie n'était-il +pas son amant? Était-il possible de le supplanter, et +toutes ces avances qu'on semblait lui faire n'étaient-elles +pas un piège qu'on lui tendait pour le forcer à se ranger +au plus vite parmi les amants rebutés?</p> + +<p>Pendant qu'Horace interrogeait ainsi sa destinée, le +marquis rêvait de son côté à la conduite qu'il tracerait à +son jeune ami. Dans ce moment-là, le vieux diplomate +était complètement dupe de son disciple. Il le jugeait si +candide, si passionné, si généreux, qu'il était effrayé des +conséquences de son amour pour une femme aussi habile, +aussi froide, aussi personnelle que l'était la vicomtesse. +Il craignait des orages qu'il ne pourrait plus conjurer; et +comme toute la tactique enseignée par lui à Léonie consistait +à se préserver toujours du scandale, il ne savait +comment concilier l'espèce d'affection qu'il avait réellement +pour elle, et la vive sympathie que l'amour-propre +flatté lui avait fait concevoir pour Horace.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie peut-être, il prit le parti +d'être sincère, comme si la franchise d'Horace eût exercé +sur lui le même magnétisme que sa propre rouerie exerçait +sur ce jeune homme.</p> + +<p>«Tenez, lui dit-il en parcourant avec lui, au clair de +la lune, les allées désertes du jardin anglais, je vais vous +parler net. Je crois, de toute mon âme, que vous êtes +épris de la vicomtesse, et je ne crois pas impossible qu'elle +vienne à vous écouter. Mais si, malgré vos agitations (et +vos espérances, que je devine fort bien), vous êtes encore +capable d'écouter un bon conseil, vous renoncerez à +pousser votre pointe dans ce coeur-là.</p> + +<p>—J'y renoncerai si vous avez de bonnes raisons à me +donner, répondit Horace; et vous n'en devez pas manquer, +monsieur le marquis, car vous avez pesé les vôtres +toute la journée.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas me croire sur parole, et vous +abstenir, sauf à deviner plus tard mes raisons vous-même?</p> + +<p>—Comment pouvez-vous me demander pareille chose, +vous qui connaissez si bien le coeur humain? Plein de foi +en vous, je vous promettrais en vain ce que je ne pourrais +pas tenir.</p> + +<p>—Eh bien, je vais tâcher de vous convaincre. Avez-vous +déjà aimé?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>~-Quelle espèce de femme?</p> + +<p>—Une femme obscure comme moi, mais belle, intelligente +et dévouée.</p> + +<p>—Fidèle?</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Fûtes-vous jaloux?</p> + +<p>—Comme un fou, ou, pour mieux dire, comme un sot.</p> + +<p>—Comment l'avez-vous quittée?</p> + +<p>—Ne me le demandez pas; j'ai été ridicule ou odieux, +je ne sais pas lequel.</p> + +<p>—Mais est-ce fini avec elle?</p> + +<p>—Vous voulez me forcer à vous dire une chose dont +le souvenir me navre, et dont vous ne me conseillerez pas +de rire, j'en suis certain: elle s'est suicidée.</p> + +<p>—Ah! voilà qui est bien, très-bien, dit le marquis +avec beaucoup de sérieux; je vous félicite. Cela ne m'est +jamais arrivé. Un suicide! C'est superbe cela, mon cher, +à votre âge. Qu'on le sache, et toutes les femmes sont à +vous. Oui-da! vous êtes appelé à une belle carrière! +Puisqu'il en est ainsi, je vous conseille de prendre votre +temps et de choisir. Dites-moi: comment avez-vous pris +ce suicide? avez-vous été très-frappé?</p> + +<p>—Monsieur le marquis, dit Horace, ceci passe la plaisanterie. +Je ne conçois pas que vous m'interrogiez sur +un sujet si délicat; mais dussiez-vous me mépriser pour +ma faiblesse, je vous dirai que j'ai été bien près de me +brûler la cervelle. Riez maintenant, si vous voulez.</p> + +<p>—Mais vous ne l'avez pas fait? continua le marquis +poursuivant toujours son interrogatoire avec le plus grand +sang-froid. Vous n'avez pas pris des pistolets? Vous ne +vous êtes pas blessé? Allons, dites, vous n'avez pas fait +une pareille niaiserie?»</p> + +<p>Horace resta interdit, partagé entre l'indignation que +lui inspirait le calme cynique de son maître, et le besoin +de voir excuser sa propre légèreté. Le marquis reprit +avec la même aisance:</p> + +<p>«Vous étiez donc bien amoureux?</p> + +<p>—Au contraire, répondit Horace, je ne l'étais pas +assez. C'était une femme trop parfaite: je m'ennuyais de +la vie avec elle.</p> + +<p>—Et elle s'est tuée pour vous rattacher à l'existence? +C'est bien beau de sa part. Ah çà! exigez-vous qu'à l'avenir +on se tue pour vous?»</p> + +<p>Horace, qui n'avait fait cet aveu amplifié du suicide de +Marthe que par un mouvement de vanité, sentit qu'il +avait fait là une sottise; le marquis l'en avertissait par +ses railleries. Confus et irrité, il se laissa accabler quelques +instants en silence. Enfin, n'y pouvant plus tenir.</p> + +<p>«Monsieur le marquis, dit-il, j'espérais mieux de votre +supériorité. Il n'y a pas de gloire à écraser un pauvre +diable quand on est grand seigneur, et un enfant quand +on a des cheveux blancs. Vous me trouvez fat et ridicule +d'aspirer à la vicomtesse. Eh bien, si vous êtes autorisé +à vous moquer de moi...</p> + +<p>—Que feriez-vous dans ce cas-là? dit le marquis vivement.</p> + +<p>—Que pourrais-je faire vis-à-vis d'une femme et +d'un...</p> + +<p>—Et d'un vieillard? dit le marquis en achevant la +phrase d'Horace avec calme. Eh bien, voyons! vous vous +retireriez tout penaud?</p> + +<p>—Peut-être que non, monsieur le marquis, répondit +Horace avec énergie; peut-être accepterais-je le défi, sauf +à en sortir vaincu; mais du moins je ne céderais pas +sans combattre.</p> + +<p>—A la bonne heure, dit le marquis en lui tendant la +main. Voilà comme j'aime à entendre parler. Maintenant +écoutez-moi. Je ne me moque pas, je vous estime, et je +vous plains; car vous avez encore trop d'illusions et de +fougue pour ne pas jouer à vos dépens la comédie, ou, si +vous voulez que je parle d'une façon plus moderne, le +<i>drame</i> des passions. Vous n'avez pas d'expérience, mon +cher ami.</p> + +<p>—Je le sais bien, et c'est pour cela que je vous demandais +conseil.</p> + +<p>—Eh bien, je vous conseille de vous en tenir encore +pendant cinq ou six ans aux femmes enthousiastes et +folles qui se tuent par amour ou par dépit. Quand vous +en aurez détruit ou désolé une douzaine, vous serez mûr +pour la grande entreprise, conçue par vous témérairement +aujourd'hui, d'attaquer une femme du monde.</p> + +<p>—C'est une leçon? je l'accepte; mais je la veux entière +et sérieuse afin d'en pouvoir profiter. Voyons, sans +dédain, sans méchanceté, Monsieur, une femme du monde +est donc bien forte, bien invincible pour un homme qui +n'est pas du monde?</p> + +<p>—Tout au contraire. Rien n'est si facile que de vaincre +comme vous l'entendez la plus forte de ces femmes-là. +Vous voyez que je ne suis ni dédaigneux, ni méchant pour +vous.</p> + +<p>—En ce cas... achevez, dites tout.</p> + +<p>—Vous le voulez? Apprenez donc qu'il est facile de +triompher des désirs et de la curiosité d'une femme. Ceci +n'est rien. Sans jeunesse, sans beauté, avec quelque esprit +seulement, on y parvient tous les jours. Maie n'être +pas culbuté le lendemain par ce coursier indocile qu'on +appelle la <i>réflexion</i>, voilà ce qui n'est pas donné à tous, +et ce qui demande un certain art. Vous pourriez dès cette +nuit, par surprise, obtenir ce qu'on répute la victoire. +Mais vous pourriez bien aussi être éconduit demain soir, +et rencontrer après-demain votre conquête sans qu'elle +vous rendît seulement un salut.</p> + +<p>—En est-il ainsi? sont-ce là leurs façons d'agir?</p> + +<p>—Ce sont là leurs droits; qu'y trouvez-vous à redire? +Nous les obsédons; nous violentons leurs pensées, leur +imagination, leur conscience; à force de ruse et d'audace +nous arrachons leur consentement, et elles ne pourraient +pas se raviser au moment où notre désir perd son intensité +avec sa puissance! Elles ne pourraient pas se venger +d'avoir été gagnées au jeu, et prendre leur revanche à la +première occasion! Allons donc! sommes-nous musulmans +pour leur interdire le jugement et la liberté?</p> + +<p>—Vous avez raison, et je commence à comprendre. +Mais quelle est donc cette science mystérieuse sans laquelle +on ne peut leur plaire plus d'un jour?</p> + +<p>—Eh mais, c'est la science de ne jamais déplaire! +C'est une grande science, croyez-moi.</p> + +<p>—Enseignez-la-moi, je veux l'apprendre,» dit Horace.</p> + +<p>Alors le vieux marquis, avec une complaisance secrète +pour lui-même et avec le pédantisme de sa vanité satisfaite +par les sacrifices humiliants et les intrigues puériles +d'un demi-siècle de galanterie, exposa longuement ses +plans et sa doctrine à Horace. Il y mit la même solennité +que s'il se fût agi de léguer à un jeune adepte une science +profonde, un secret important à l'avenir des hommes. +Horace l'écouta avec stupeur, et se retira tellement bouleversé +et brisé de tout ce qu'il venait d'entendre, qu'il +en fut malade toute la nuit. Il s'obstinait à admirer le +marquis; mais, malgré lui, il avait été saisi d'un tel dégoût +à la peinture de ces profanations de l'amour, et à +l'idée de ces froides machinations, qu'il ne put se décider +à retourner au château le lendemain. Il resta trois jours +sous le coup de ces révélations mortelles, ne croyant plus +à rien, regrettant ses illusions avec amertume, rougissant +tantôt de ce monde où il s'était jeté avec tant d'ardeur, +tantôt de lui-même, qu'il sentait si inférieur, dans l'art du +mensonge, et ne songeant plus à la vicomtesse, qu'il +voyait désormais, à travers les analyses sèches et rebutantes +du marquis, comme un cadavre informe sortant +d'un alambic.</p> + +<p>Cette absence non préméditée lui fit faire à son insu +bien du chemin dans le coeur de la vicomtesse. Elle avait +arrangé dans sa tête un roman qu'elle ne voulait pas laisser +au premier chapitre. D'une longue-vue placée sur le +perron élevé du château, elle voyait distinctement notre +maisonnette et les prairies environnantes. Elle distingua +Horace se promenant à quelque distance, dans un lieu +découvert touchant à l'extrémité du parc de Chailly. Elle +alla s'y promener comme par hasard, le rencontra, marcha +longtemps avec lui, déploya toutes les grâces de son +esprit, et ne l'amena pourtant pas à lui faire une déclaration. +Horace avait été si frappé des instructions du +marquis, il était si épouvanté de la science qu'il lui avait +donnée, que, malgré l'ivresse de vanité où le plongeaient +les avances sentimentales de Léonie, il se sentit la force +de résister. Il eut cette force bien longtemps, c'est-à-dire +environ trois semaines, phase immense entre deux êtres +qui se désirent mutuellement, et qui ne sont retenus +par aucune considération morale. Peut-être le courage de +ce jeune homme eût offensé et rebuté la vicomtesse s'il +eût persisté davantage. Mais le marquis de Vernes, qui +craignait le choléra tout en feignant de le braver, ayant +ouï dire qu'un cas s'était manifesté sur la rive gauche de +la rivière, prétexta une lettre de son banquier qui le forçait +de retourner à Paris, et partit le jour même. Privé +de son mentor, Horace n'eut plus de force. La vicomtesse, +piquée au vif, se voyant désirée, et ne pouvant +concevoir où un enfant sans expérience prenait l'énergie +de suspendre des poursuites d'abord si vives, avait résolu +de vaincre, et chaque jour elle imaginait de nouvelles +séductions. Cent fois elle le vit prêt à fléchir, et tout à +coup il s'arrachait d'auprès d'elle, ému, bouleversé, mais +n'ayant pas dit un mot d'amour. On s'en tenait à la sympathie, +à l'amitié. La vicomtesse, au milieu de ses plus +délicieux abandons, savait reprendre à temps son sang-froid, +et se tirer des mauvais pas où elle s'était risquée, +avec une présence d'esprit admirable. Horace voyait bien +que, tout en se jetant à sa tête, elle conservait tous ses +avantages. Il attendait vainement qu'elle n'eût plus la +possibilité d'une arrière-pensée; et, quoi qu'il fît, au bout +de trois semaines de coquetteries effrénées, elle ne lui +avait pas dit une syllabe qu'elle ne pût reprendre et interpréter +en sens inverse, au premier caprice de résistance +qui lui passerait par l'esprit. Cette lutte misérable +le faisait horriblement souffrir, et cependant il ne pouvait +s'y soustraire. Il oubliait tout: il ne songeait plus à retourner +à Paris; il n'osait faire savoir à ses parents qu'il +ne les avait quittés que pour s'arrêter à mi-chemin, et, +pour ne pas les affliger par cette preuve d'indifférence, il +les laissait en proie à l'inquiétude d'attendre en vain de +ses nouvelles et d'ignorer ce qu'il était devenu.</p> + +<p>Quant à Marthe, il ne semblait pas qu'elle eût jamais +existé pour lui. Absorbé par une seule pensée, jouant +avec stoïcisme son rôle d'insouciant dans la société de la +vicomtesse, s'entourant d'un mystère sombre et bizarre +dans ses tête-à-tête avec elle, et revenant chez nous le +soir, amer et taciturne, il était dévoré de mille furies, et +poursuivait, en faiblissant peu à peu, l'apprentissage de +roué auquel il s'était condamné pour ressembler au marquis +de Vernes.</p> + +<p>Après avoir longtemps cherché le côté vulnérable de +cette cuirasse merveilleuse, la vicomtesse trouva enfin le +joint: c'était l'amour-propre littéraire. Elle parvint à lui +faire avouer qu'il était poëte, et lui demanda à voir ses +essais. Horace, n'ayant jamais rien complété, eût été bien +embarrassé de la satisfaire; mais elle manifesta pour le +talent d'écrire un tel enthousiasme, qu'il désira vivement +goûter le poison de ce nouveau genre de flatterie, et se +mit à l'oeuvre. Il y avait bien trois mois qu'il n'avait +trempé une plume dans l'encre pour coudre deux phrases +ou deux vers ensemble. Lorsqu'il fouilla dans les limbes +de son cerveau, il n'y trouva qu'une impression tant soit +peu vive et complète: la disparition de Marthe et son +suicide présumé. Il ne faut pas oublier que cette présomption +était passée à l'état de certitude chez Horace, +depuis qu'il avait fait de l'effet sur deux ou trois personnes, +en leur confiant le tragique secret qui était censé +avoir brisé son âme et désenchanté sa vie. Le sujet était +dramatique; il s'en inspira heureusement. Il fit d'assez +beaux vers, et me les lut avec une émotion qui les faisait +valoir. J'en fus très-ému moi-même. J'ignorais que c'était +la première fois, depuis six semaines, qu'il pensait à +Marthe; il ne m'avait pas confié ses affaires de coeur +avec la vicomtesse; en un mot, j'étais loin de deviner +que les larmes qui coulaient de ses yeux sur son élégie +n'étaient qu'une répétition de la scène qu'il se ménageait +avec Léonie.</p> + +<p>Le lendemain marqua son triomphe littéraire et sa défaite +diplomatique auprès de la vicomtesse. Il lui récita +ses vers, qu'il prétendit avoir faits deux ans auparavant; +car il est bon de vous dire qu'il se vieillissait de quelques +années pour ne pas paraître trop enfant dans ce +monde-là. En outre, cette douleur antidatée lui donnait +un aspect plus byronien. Il déclama avec plus de talent +encore qu'il ne m'en avait montré; les sanglots lui coupèrent +la voix au dernier hémistiche. La vicomtesse faillit +s'évanouir, tant elle se donna de peine pour pleurer! Elle +en vint à son honneur, et versa des larmes... de véritables +larmes. Hélas! oui, on pleure par affectation aussi +bien que par émotion vraie. Cela se voit tous les jours, +et c'est encore une découverte physiologico-psychologique +acquise à la science du dix-neuvième siècle, découverte +que j'ai niée longtemps, mais dont j'ai vu des +preuves éclatantes, incontestables, atroces.</p> + +<p>Ce qu'il y a d'étrange chez les sujets doués de cette +faculté, c'est qu'ils sont facilement dupés quand ils rencontrent +des natures analogues. Horace savait bien qu'il +pleurait sur Marthe sans la regretter; il ne vit pas qu'il +faisait pleurer la vicomtesse sans l'avoir attendrie. Quand +il contempla l'effet qu'il venait de produire sur elle, la +tête lui tourna: il oublia toutes ses résolutions, toutes +les leçons du marquis. Il se jeta aux pieds de Léonie, et +lui exprima sa passion avec une grande éloquence; car +il était en verve; tous les ressorts de son intelligence +étaient tendus. Il avait encore l'oeil humide, la voix +éteinte, les cheveux agités et les lèvres pâles. La vicomtesse +se crut adorée, et la joie du triomphe la rendit +belle et jeune pendant quelques instants. Mais elle n'était +pas femme à céder un jour trop tôt. Elle voulait, +après avoir pris tant de peine pour être attaquée, faire +sentir le prix de sa prétendue défaite, et prolonger le plus +grand plaisir que connaissent les coquettes, celui de se +faire implorer.</p> + +<p>Elle sembla tout à coup faire sur elle-même un puissant +effort, et s'arrachant des bras d'Horace avec toute +la mimique de l'effroi, de la surprise et de la honte, elle +le laissa consterné dans son boudoir, où cette scène venait +d'être jouée, et courut s'enfermer dans sa chambre.</p> + +<p>Peut-être croyait-elle qu'Horace forcerait sa porte. Il +n'eut ni cet esprit ni cette sottise. Il quitta le château, +mortellement blessé, se croyant joué, outragé, et en proie +à une sorte de fureur. La vicomtesse ne prit point cette +susceptibilité pour une maladresse. Elle l'observa comme +une preuve d'orgueil immense, et ne se trompa guère. +Elle se félicita donc de son inspiration, voyant bien qu'il +fallait briser cet orgueil pièce à pièce, si elle ne voulait +exposer le sien à de graves atteintes.</p> + +<p>Ce jeu égoïste et de mauvaise foi dura encore plusieurs +jours. Horace avait perdu tous ses avantages. Il bouda; +on le ramena, toujours au nom de l'amitié. On consentit +à l'écouter, après l'avoir forcé à parler. On lui imposa +silence quand il eut dit tout ce qu'on désirait entendre. +On le nourrit de refus et d'espérances. On joua la candeur +d'une amitié fraternelle prise à l'improviste, et +bouleversée par l'étonnement, l'inquiétude, la tendre +compassion, le désir généreux et timide de fermer une +blessure qu'on semblait avoir faite involontairement. +Léonie s'en donna à coeur joie; mais, prise dans ses +propres filets, elle fut tout aussi ridiculement trompée +que perfidement hypocrite. Elle s'imagina lutter avec un +amour sérieux, combattre avec un remords encore saignant, +triompher d'un passé terrible. La pauvre Marthe +servit d'enjeu à cette partie. La vicomtesse crut effacer +son souvenir, et ne se douta pas que ce n'était là qu'une +fiction pour l'attirer dans le piège. Qui fut trompé d'Horace +ou de Léonie? Ils le furent tous deux; et le jour où +ils succombèrent l'un à l'autre, leur amour, si tant est +qu'ils eussent ressenti des feux dignes d'un si beau +nom, était épuisé déjà par les fatigues et les ennuis de +la guerre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVII.</h3> + +<p>Ce jour de <i>bonheur</i>, mémorable et funeste entre tous +dans la vie d'Horace, fut enregistré d'une manière plus +sérieuse et plus solennelle dans l'histoire. C'était le +5 juin 1832; et quoique j'aie passé ce jour et le lendemain +dans l'ignorance complète de la tragédie imprévue +dont Paris était le théâtre, et où plusieurs de mes amis +furent acteurs, j'interromprai le récit des bonnes fortunes +d'Horace pour suivre Arsène et Laravinière au milieu du +drame sanglant d'une révolution avortée. Ma tâche n'est +pas de rappeler des événements dont le souvenir est encore +saignant dans bien des coeurs. Je n'ai rien su de +particulier sur ces événements, sinon la part que mes amis +y ont prise. J'ignore même comment Laravinière y fut +mêlé, s'il les avait prévus, ou s'il s'y jeta inopinément, +poussé par les provocations de la force militaire au convoi +de l'illustre Lamarque, et par le désordre encore mal +expliqué de cette déplorable journée. Quoi qu'il en soit, +cette lutte ne pouvait passer devant lui sans l'entraîner. +Elle entraîna aussi Arsène, qui n'en espérait point le +succès; mais qui, désirant la mort, et voyant son cher +Jean la chercher derrière les barricades, s'attacha à ses +pas, partagea ses dangers, et subit l'héroïque et sombre +enivrement qui gagna les défenseurs désespérés de ces +nouvelles Thermopyles. A l'heure dernière de ces martyrs, +comme la troupe envahissait le cloître Saint-Méry, +Laravinière, déjà criblé, tomba frappé d'une dernière +Balle.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image20.png"></p> +<br> + +<p>«Je suis mort, dit-il à Arsène, et la partie est perdue. +Mais tu peux fuir encore; pars!</p> + +<p>—Jamais, dit Arsène en se jetant sur lui; ils me tueront +sur ton corps.</p> + +<p>—Et Marthe! répondit Laravinière, Marthe qui existe +peut-être, et qui n'a que toi sur la terre! La dernière +volonté d'un mourant est sacrée. Je te lègue l'avenir de +Marthe, et je t'ordonne de sauver ta vie pour elle. Puisqu'il +n'y a plus rien à faire ici, tu peux et tu dois te +soustraire à ces bourreaux qui s'approchent, ivres de +vengeance et de vin; pauvres soldats qui se croient vainqueurs +cent contre un!»</p> + +<p>Deux minutes après, l'intrépide Jean tomba inanimé +sur le sein d'Arsène. La maison, dernier refuge des insurgés, +était envahie. Arsène fut un de ceux qui s'échappèrent +par un toit. Cette évasion tint du miracle, et arracha +malheureusement peu de braves à la furie des +assaillants. Caché à plusieurs reprises dans des cheminées, +dans des lucarnes de greniers, vingt fois aperçu et +poursuivi, vingt fois soustrait aux recherches avec un bonheur +qui semblait proclamer l'intervention de la Providence, +Arsène, couvert de blessures, brisé par plusieurs +chutes, se sentant à bout de ses forces et de son courage, +tenta un dernier effort pour disputer une vie à laquelle +une faible espérance le rattachait à peine. Il s'agissait de +sauter d'un toit à l'autre pour entrer dans une mansarde +par une fenêtre inclinée qu'il apercevait à quelques pieds +de distance. Ce n'était qu'un pas à faire, un instant de +résolution et de sang-froid à ressaisir; mais Arsène était +mourant et à demi fou. Le sang de Laravinière, mêlé au +sien, était chaud sur sa poitrine, sur ses mains engourdies, +sur ses tempes embrasées. Il avait le vertige. La +douleur morale était si violente qu'elle ne lui permettait +pas de sentir la douleur physique; et cependant l'instinct +de la conservation le guidait encore, sans qu'il pût se +rendre compte de l'épuisement qui augmentait avec rapidité, +sans qu'il eût connaissance de l'agonie qui commençait. +«Mon Dieu, pensa-t-il en s'approchant de la +fente entre les deux toits, si ma vie est encore bonne à +quelque chose, conserve-la; sinon, permets qu'elle s'éloigne +bien vite!» Et penchant le corps en avant, il se +laissa tomber plutôt qu'il ne s'élança sur le bord opposé. +Alors, se traînant sur ses genoux et sur ses coudes, car +ses pieds et ses mains lui refusaient le service, il parvint +jusqu'à la fenêtre qu'il cherchait, l'enfonça en posant ses +deux genoux sur le vitrage, et, laissant porter sur ce dernier +obstacle tout le poids de son corps, s'abandonnant avec +indifférence à la générosité ou à la lâcheté de ceux qu'il +allait surprendre dans cette misérable demeure, il roula +évanoui sur le carreau de la mansarde. En recevant ce +dernier choc qu'il ne sentit pas, il eut comme une réaction +de lucidité qui dura à peine quelques secondes. Ses +yeux virent les objets; son cerveau les comprit à peine, +mais son coeur éprouva comme un dilatement de joie +qui éclaira son visage au moment où il perdit connaissance.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image21.png"></p> +<br> + +<p>Qu'avait-il donc vu dans cette mansarde? Une femme +pâle, maigre, et misérablement vêtue, assise sur son grabat +et tenant dans ses bras un enfant nouveau-né, qu'elle +cacha avec épouvante derrière elle, en voyant un homme +tomber du toit à ses pieds. Arsène avait reconnu cette +femme. Pendant un instant aussi rapide que l'éclair, mais +aussi complet qu'une éternité dans sa pensée, il l'avait +contemplée; et, oubliant tout ce qu'il avait souffert comme +tout ce qu'il avait perdu, il avait goûté un bonheur que +vingt siècles de souffrance n'eussent pu effacer. C'est +ainsi qu'il exprima par la suite cet instant ineffable dans +sa vie, qui lui avait ouvert une source de réflexions nouvelles +sur la fiction du temps créée par les hommes, et +sur la permanence de l'abstraction divine.</p> + +<p>Marthe ne l'avait pas reconnu. Brisée, elle aussi, par +la souffrance, la misère et la douleur, elle n'était pas soutenue +par une exaltation fébrile qui pût la ranimer tout +d'un coup et lui faire sentir la joie au sein du désespoir. +Elle fut d'abord effrayée; mais elle ne chercha pas longtemps +l'explication d'une visite aussi étrange. Toute la +journée, toute la nuit précédente, toute la veille, attentive +aux bruits sinistres du combat, dont le théâtre était +voisin de sa demeure, elle n'avait eu qu'une pensée: +«Horace est là, se disait-elle, et chacun de ces coups de +fusil que j'entends peut avoir sa poitrine pour but.» Horace +lui avait fait pressentir cent fois qu'il se jetterait +dans la première émeute; elle le croyait capable de persister +dans une telle résolution. Elle avait pensé aussi à +Laravinière, qu'elle savait ardent et prêt à toutes ces +luttes; mais elle avait entendu tant de fois Arsène détester +les tragiques souvenirs des journées de 1830, +qu'elle ne le supposait pas mêlé à celles-ci. Lorsqu'elle +vit un homme tomber expirant devant elle, elle comprit +que c'était un fugitif, un vaincu, et, de quelque parti +qu'il fût, elle se leva pour le secourir. Ce ne fut qu'en +approchant sa lampe de ce visage noirci de poudre et +souillé de sang, qu'elle songea à Arsène; mais elle n'en +crut pas ses yeux. Elle prit son tablier pour étancher ce +sang et pour essuyer cette poudre, sans peur et sans dégoût: +les malheureux ne sont guère susceptibles de +telles faiblesses. Elle se pencha sur cette tête meurtrie et +défigurée, qu'elle venait de poser sur ses genoux tremblants; +et alors seulement elle fut certaine que c'était là +son frère dévoué, son meilleur ami. Elle le crut mort, et, +laissant tomber son visage sur cette face livide qui lui +souriait encore avec une bouche contractée et des yeux +éteints, elle l'embrassa à plusieurs reprises, et resta sans +verser une larme, sans exhaler un gémissement, plongée +dans un désespoir morne, voisin de l'idiotisme.</p> + +<p>Quand elle eut recouvré quelque présence d'esprit, +elle chercha dans le battement des artères à retrouver +quelque symptôme de vie. Il lui sembla que le pouls battait +encore; mais le sien propre était si gonflé, qu'elle ne +sentait pas distinctement et qu'elle ne put s'assurer de la +vérité. Elle marcha vers la porte pour appeler quelques +voisins à son aide; mais, se rappelant aussitôt que parmi +ces gens, qu'elle ne connaissait pas encore, un scélérat ou +un poltron pouvait livrer le proscrit à la vengeance des +lois, elle tira le verrou de la porte, revint vers Arsène, +joignit les mains, et demanda tout haut à Dieu, son seul +refuge, ce qu'il fallait faire. Alors, obéissant à un instinct +subit, elle essaya de soulever ce corps inerte. Deux fois +elle tomba à côté de lui sans pouvoir le déranger; puis +tout à coup, remplie d'une force surnaturelle, elle l'enleva +comme elle eût fait d'un enfant, et le déposa sur son lit +de sangle, à côté d'un autre infortuné, d'un véritable enfant +qui dormait là, insensible encore aux terreurs et +aux angoisses de sa mère. «Tiens, mon fils, lui dit-elle +avec égarement, voilà comme ta vie commence; voilà du +sang pour ton baptême, et un cadavre pour ton oreiller.» +Puis elle déchira des langes pour essuyer et fermer les +blessures d'Arsène. Elle lava son sang collé à ses cheveux; +elle contint avec ses doigts les veines rompues, elle +réchauffa ses mains avec son haleine, elle pria Dieu avec +ferveur du fond de son âme désolée. Elle n'avait rien, et +ne pouvait rien de plus.</p> + +<p>Dieu vint à son secours, et Arsène reprit connaissance. +Il fit un violent effort pour parler.</p> + +<p>«Ne prends pas tant de peine, lui dit-il; si mes blessures +sont mortelles, il est inutile de les soigner; si elles +ne le sont pas, il importe peu que je sois soulagé un peu +plus tôt. D'ailleurs je ne souffre pas; assieds-toi là, donne-moi +seulement un peu d'eau à boire, et puis laisse-moi +ce mouchoir, j'arrêterai moi-même le sang qui coule de +ma poitrine. Laisse ta main sur ma tempe, je n'ai pas +besoin d'autre appareil. Dis-moi que je ne rêve pas, car +je suis heureux!... Heureux?» ajouta-t-il avec effroi en +se ravisant, car le souvenir de Laravinière venait de se +réveiller. Mais en songeant que Marthe avait bien assez +à souffrir, il lui cacha l'horreur de cette pensée, et garda +le silence. Il but l'eau avec une avidité qu'il réprima aussitôt. +«Ote-moi ce verre, lui dit-il; quand les blessés boivent, +ils meurent aussitôt. Je ne veux pas mourir, Marthe; à +cause de toi, il me semble que je ne dois pas mourir.</p> + +<p>Cependant il fut durant toute cette nuit entre la mort +et la vie. Dévoré d'une soif furieuse, il eut le courage de +s'abstenir. Marthe était parvenue à arrêter le sang. Les +blessures, quoique profondes, ne constituaient pas par +elles-mêmes l'imminence du danger; mais l'exaltation, le +chagrin et la fatigue allumaient en lui une fièvre délirante, +et il sentait du feu circuler dans ses artères. S'il +eût cédé aux transports qui le gagnaient, il se fût ôté la +vie; car il sentait la rage de destruction qui l'avait possédé +depuis deux jours se tourner maintenant contre lui-même. +Dans cet état violent, il conservait cependant +assez de force pour combattre son mal: son âme n'était +pas abattue. Cette âme puissante, aux prises avec la désorganisation +de la vie physique, ressentait un trouble +cruel, mais se raidissait contre ses propres détresses, et, +par des efforts presque surhumains, elle terrassait les +fantômes de la fièvre et les suggestions du désespoir. +Vingt fois il se leva, prêt à déchirer ses blessures, à repousser +Marthe, que par instants il ne reconnaissait plus +et prenait pour un ennemi, à trahir le secret de sa retraite +par des cris de fureur, à se briser la tête contre +les murs. Mais alors il se faisait en lui des miracles de +volonté. Son esprit, profondément religieux, conservait, +jusque dans l'égarement, un instinct de prière et d'espérance; +et il joignait les mains en s'écriant: «Mon Dieu! +qu'est-ce que c'est? où suis-je? que se passe-t-il en moi +et hors de moi? M'abandonneriez-vous, mon Dieu? ne +me donnerez-vous pas du moins une fin pieuse et résignée?» +Puis, se tournant vers Marthe: «Je suis un +homme, n'est-ce pas? lui disait-il; je ne suis pas un assassin, +je n'ai pas versé à dessein le sang innocent! je +n'ai pas perdu le droit de l'invoquer! Dis-moi que c'est +bien toi qui es là, Marthe! dis-moi que tu espères, que tu +crois! Prie, Marthe, prie pour moi et avec moi, afin que +je vive ou que je meure comme un homme, et non pas +comme un chien.»</p> + +<p>Puis il enfonçait son visage sur le traversin, pour +étouffer les rugissements qui s'échappaient de sa poitrine; +il mordait les draps pour empêcher ses dents de +se broyer les unes contre les autres; et quand les objets +prenaient à ses yeux des formes chimériques, quand +Marthe se transformait dans son imagination en visions +effrayantes, il fermait les yeux, il rassemblait ses idées, +il forçait les hallucinations à céder devant la raison; et de +la main écartant les spectres, il les exorcisait au nom de +la foi et de l'amour.</p> + +<p>Cette lutte épouvantable dura près de douze heures. +Marthe avait pris son enfant dans ses bras; et lorsque +Paul perdait courage et s'écriait douloureusement: «Mon +Dieu, mon Dieu! voilà que vous m'abandonnez encore!» +elle se prosternait et tendait à Arsène cette innocente +créature, dont la vue semblait lui imposer une sorte de +respect craintif. Arsène n'avait encore exprimé aucune +pensée par rapport à cet enfant. Il le voyait, il le regardait +avec calme; il ne faisait aucune question; mais dès +qu'il avait, malgré lui, laissé échapper un gémissement +ou un sanglot, il se retournait vivement pour voir s'il ne +l'avait pas éveillé. Une fois, après un long silence et une +immobilité qui ressemblait à de l'extase, il dit tout à +coup:</p> + +<p>«Est-ce qu'il est mort?</p> + +<p>—Qui donc? demanda Marthe.</p> + +<p>—L'<i>enfant</i>, répondit-il, l'enfant qui ne crie plus! il +faut cacher l'enfant, les brigands triomphent, ils le tueront. +Donne-moi l'enfant que je le sauve; je vais l'emporter +sur les toits, et ils ne le trouveront pas. Sauvons +l'enfant: vois-tu, tout le reste n'est rien, mais un enfant, +c'est sacré.»</p> + +<p>Et ainsi en proie à un délire où l'idée du devoir et du +dévouement dominait toujours, il répéta cent fois: «L'<i>enfant</i>, +l'enfant est sauvé, n'est-ce pas?... Oh! sois tranquille +pour l'enfant, nous le sauverons bien.»</p> + +<p>Quand il revenait à lui-même, il le regardait, et ne +disait plus rien. Enfin cette agitation se calma, et il dormit +pendant une heure. Marthe, épuisée, avait replacé +l'enfant sur le lit, à côté du moribond. Assise sur une +chaise, d'un de ses bras elle entourait son fils pour le +préserver, de l'autre elle soutenait la tête de Paul; la +sienne était tombée sur le même coussin; et ces trois infortunés +reposèrent ainsi sous l'oeil de Dieu, leur seul refuge, +isolés du reste de l'humanité par le danger, la misère +et l'agonie.</p> + +<p>Mais bientôt ils furent réveillés par une sourde rumeur +qui se faisait autour d'eux. Marthe entendit des voix inconnues, +des pas lourds et pressés qui lui glacèrent le +coeur d'épouvante. Des agents de police visitaient les +mansardes, cherchant des victimes. On approchait de la +sienne. Elle jeta les couvertures sur Arsène, nivela le lit +avec ses hardes, qu'elle cacha sous les draps, et, plaçant +son enfant sur Arsène lui-même, elle alla ouvrir la porte +avec la résolution et la force que donnent les périls extrêmes. +Les débris du châssis de sa fenêtre avaient été +cachés dans un coin de la chambre; elle avait attaché +son tablier en guise de rideau devant cette fenêtre brisée +pour voiler le dégât. Une voisine charitable, chez qui on +venait de faire des perquisitions, suivit les sbires jusqu'au +seuil de Marthe.</p> + +<p>«Ici, mes bons messieurs, leur dit-elle, il n'y a qu'une +pauvre femme à peine relevée de couches, et encore bien +malade. Ne lui faites pas peur, mes bons messieurs, elle +en mourrait.»</p> + +<p>Cette prière ne toucha guère les êtres sans coeur et +sans pitié auxquels elle s'adressait; mais le sang-froid +avec lequel Marthe se présenta devant eux leur ôta tout +soupçon. Un coup d'oeil jeté dans sa chambre trop petite +et trop peu meublée pour receler une cachette, leur persuada +l'inutilité d'une recherche plus exacte. Ils s'éloignèrent +sans remarquer des traces de sang mal effacées +sur le carreau, et ce fut encore un des miracles qui concoururent +au salut d'Arsène. La vieille voisine était une +digne et généreuse créature qui avait assisté Marthe dans +les douleurs de l'enfantement. Elle l'aida à cacher le +proscrit, se chargea de lui apporter des aliments et quelques +remèdes; mais, ne connaissant aucun médecin dont +les opinions pussent lui garantir le silence, et terrifiée +par les rigueurs vraiment inquisitoriales qui furent déployées +à l'égard des victimes du cloître Saint-Méry, elle +se borna aux secours insuffisants qu'elle pouvait fournir +elle-même. Marthe n'osait faire un pas hors de sa chambre, +dans la crainte qu'on ne revint l'explorer en son +absence. D'ailleurs Arsène était devenu si calme que +l'inquiétude s'était dissipée, et qu'elle comptait sur une +prompte guérison.</p> + +<p>Il n'en fut pas ainsi. La faiblesse se prolongea au point +que, pendant plus d'un mois, il lui fut impossible de +sortir du lit. Marthe coucha tout ce temps sur une botte +de paille, qu'elles était procurée sous prétexte de se faire +une paillasse; mais elle n'avait pas le moyen d'en acheter +la toile. La vieille voisine était dans une indigence complète. +L'état du malade et son propre accablement ne +permettaient pas à Marthe de travailler, encore moins de +sortir pour chercher de l'ouvrage. Depuis deux mois +qu'elle s'était séparée d'Horace, résolue de n'être à charge +à personne en devenant mère, elle avait vécu du prix de +ses derniers effets vendus ou engagés au Mont-de-Piété; +sa délivrance ayant été plus longue et pus pénible +qu'elle ne l'avait prévu, elle avait épuisé cette faible ressource, +et se trouvait dans un dénûment absolu. Arsène +n'était pas plus heureux. Depuis quelque temps; prévoyant, +d'après les discours de Laravinière, un bouleversement +dans Paris, et voulant être libre de s'y jeter, +il avait donné toutes ses petites épargnes à ses soeurs, et +les avait renvoyées en province. Croyant n'avoir plus +qu'à mourir, il n'avait rien gardé. La situation de ces +deux êtres abandonnés était donc épouvantable. Tous +deux malades, tous deux brisés; l'un cloué sur un lit de +douleur, l'autre allaitant un enfant, ne vivant que de +pain et dormant sur la paille, n'étant pas même abritée +dans cette mansarde dont elle n'osait pas faire réparer la +fenêtre, puisqu'un secret de mort était lié à cette trace +d'effraction, et n'ayant d'ailleurs pas la force de faire un +pas. Et puis, ajoutez à ces empêchements une sorte d'apathie +et d'impuissance morale, causée par les privations, +l'épuisement, une habitude de fierté outrée, et +l'isolement qui paralyse toutes les facultés: et vous +comprendrez comment, pouvant avertir Eugénie et moi +avec quelques précautions et un peu moins d'orgueil, +ils se laissèrent dépérir en silence durant plusieurs semaines.</p> + +<p>L'enfant fut le seul qui ne souffrit pas trop de cette détresse. +Sa mère avait peu de lait; mais la voisine partageait +avec le nourrisson celui de son déjeuner, et chaque +jour elle allait le promener dans ses bras au soleil du +quai aux Fleurs. Il n'en faut pas davantage à un enfant +de Paris pour croître comme une plante frêle, mais tenace, +le long de ces murs humides où la vie se développe +en dépit de tout, plus souffreteuse, plus délicate, et cependant +plus intense qu'à l'air pur des champs.</p> + +<p>Pendant cette dure épreuve, la patience d'Arsène ne se +démentit pas un instant; il ne proféra pas une seule +plainte, quoiqu'il souffrît beaucoup, non de ses blessures, +qui ne s'envenimèrent plus et se fermèrent peu à peu +sans symptômes alarmants, mais d'une violente irritation +du cerveau qui revenait sans cesse et faisait place à de +profonds accablements. Entre l'exaltation et l'affaissement, +il eut peu d'intervalles pour s'entretenir avec +Marthe. Dans la fièvre, il s'imposait un silence absolu, +et Marthe ignorait alors combien il était malade. Dans le +calme, il ménageait à dessein ses forces, afin de pouvoir +lutter contre le retour de la crise. Il résulta de cette résolution +stoïque une guérison dont la lenteur surprit Marthe, +parce qu'elle ne comprenait pas la gravité du mal, et +dont la rapidité me parut inexplicable, lorsque, par la +suite, je tins de la bouche d'Arsène le détail de tout ce +qu'il avait souffert. Par instants, malgré la confiance qu'il +avait su lui donner, Marthe s'effrayait pourtant de l'espèce +d'indifférence avec laquelle il semblait attendre sa guérison +sans la désirer. Elle pensait alors que ses facultés +mentales avaient reçu une grave atteinte, et craignait +qu'il n'en retrouvât jamais complètement la vigueur. Mais +tandis qu'elle s'abandonnait à cette sinistre conjecture, +Arsène, plein de persistance et de détermination, comptait +les jours et les heures; et sentant les accès de son mal +diminuer lentement, il en concluait avec raison qu'une +grave rechute était imminente, à moins qu'il ne gardât +les rênes de sa volonté toujours également tendues. Il +voulait donc s'abstenir de toute émotion violente, de tout +découragement puéril, et semblait ne pas voir l'horreur +de la situation que Marthe partageait avec lui.</p> + +<p>Un jour qu'il avait les yeux fermés et semblait dormir, +il entendit la vieille voisine exprimer de l'intérêt à +Marthe, selon la portée de ses idées et de ses sentiments +bons et humains sans doute, mais bornés et un peu grossiers. +«Savez-vous, mon coeur, lui disait-elle, que c'est +un grand malheur pour vous d'avoir été forcée de recueillir +cet homme-là? Vous étiez déjà bien assez dépourvue, +et voilà que vous êtes obligée de partager avec lui un +pauvre morceau de pain quotidien qui vous ferait du lait +pour votre enfant!</p> + +<p>—Que ne puis-je partager, en effet, ma bonne amie! +répondit Marthe avec un triste sourire; mais il ne mange +pas une once de pain par jour dans sa soupe. Et quelle +soupe! une goutte de lait dans une pinte d'eau; je ne +comprends pas qu'il vive ainsi.</p> + +<p>—Aussi cela va durer éternellement, cette maladie! +répondit la vieille; il ne pourra jamais retrouver ses forces +avec un pareil régime. Vous aurez beau faire, vous vous +épuiserez sans pouvoir le sauver.</p> + +<p>—J'aimerais mieux mourir avec lui que de l'abandonner, +dit Marthe.</p> + +<p>—Mais si vous faites mourir votre enfant? dit la +vieille.</p> + +<p>—Dieu ne le permettra pas! s'écria Marthe épouvantée.</p> + +<p>—Je ne dis pas que cela arrive, reprit la vieille avec +douceur; je ne dis pas non plus que votre dévouement +pour ce réfugié soit poussé trop loin. Je sais ce qu'on doit +à son prochain; mais ce serait à lui de comprendre qu'il +ne se sauve de l'échafaud que pour vous conduire avec +lui à l'hôpital. Le pauvre jeune homme ne peut pas savoir +combien il vous nuit. Il ne voit pas qu'à dormir sur +la paille, comme vous faites, avec une fenêtre ouverte +sur le dos, vous ne pouvez pas durer longtemps. La maladie +lui ôte la réflexion, c'est tout simple; mais si vous +me permettiez de lui parler, je vous assure que le jour +même il prendrait son parti de se traîner dehors comme +il pourrait. Tenez, à nous deux, en le soutenant bien, +nous le conduirions à l'hôpital; il y serait mieux qu'ici.</p> + +<p>—A l'hôpital! s'écria Marthe en pâlissant. N'avez-vous +pas entendu dire (et ne me l'avez-vous pas répété), +qu'il était enjoint aux médecins de livrer les blessés qui +se confieraient à leurs soins, et que chaque malade accueilli +dans un hospice était désigné à l'examen de la police +par un écriteau placé au-dessus de son lit? Comment! +la délation est imposée (sous peine d'être accusés +de complicité) aux hommes dont les fonctions sont les +plus saintes; et vous voulez que j'abandonne cette victime +à la vengeance d'une société où de tels ordres sont acceptés +de tous sans révolte, et peut-être sans horreur de +la part de beaucoup de gens? Non, non, si le monde est +devenu un coupe-gorge, du moins il reste dans le coeur +des pauvres femmes, et sous les tuiles de nos mansardes, +un peu de religion et d'humanité, n'est-ce pas, bonne +voisine?</p> + +<p>—Allons! répondit la voisine en essuyant ses yeux +avec le coin de son tablier, voilà que vous faites de moi +ce que vous voulez. Je ne sais pas où vous prenez ce que +vous dites, mon enfant; mais vous parlez selon Dieu et +selon mon coeur. Je vais vous chercher un peu de lait et +de sucre pour votre malade, et aussi pour ce cher trésor, +ajouta-t-elle en embrassant l'enfant suspendu au sein de +sa mère.</p> + +<p>—Non, ma chère amie, dit Marthe, ne vous dépouillez +pas pour nous; vous avez déjà assez fait. Il n'est pas juste +qu'à votre âge vous vous condamniez à souffrir. Nous +sommes jeunes, nous autres, et nous avons la force de +nous priver un peu.</p> + +<p>—Et si je veux me priver, si je veux souffrir, moi! +s'écria la bonne femme tout en colère; me prenez-vous +pour un mauvais coeur, pour une avare, pour une égoïste? +Avez-vous le droit de me refuser, d'ailleurs, quand il s'agit +d'un <i>amour d'enfant</i> comme le vôtre, et d'un malheureux +que le bon Dieu nous confie?</p> + +<p>—Eh bien, j'accepte, répondit Marthe en jetant ses +bras amaigris et couverts de haillons au cou de la vieille +femme; j'accepte avec joie. Un jour viendra, qui n'est +pas loin peut-être, où nous vous rendrons tout le bien +que vous nous faites maintenant; car Dieu aussi nous +rendra la force et la liberté!</p> + +<p>—Tu as raison, Marthe, dit Arsène d'une voix faible +et mesurée, lorsque la voisine fut sortie. La liberté nous +sera rendue, et la force nous reviendra. Ta pitié me +sauve, et j'aurai mon tour. Va, ma pauvre Marthe, conserve +ton courage, comme j'entretiens le mien dans le +silence et la soumission. Il m'en faut plus qu'à toi pour +te voir souffrir comme tu fais, et pour songer sans désespoir +que non-seulement je ne puis te soulager, mais que +encore j'augmente ta misère. Durant les premiers jours, +je me suis souvent demandé si je ne ferais pas mieux de +remonter sur les toits, et de m'en aller mourir dans quelque +gouttière, comme un pauvre oiseau dont on a brisé +l'aile; mais j'ai senti, à ma tendresse pour toi, que je +surmonterais cette maladie; qu'à force de vouloir vivre +je vivrais, et qu'en acceptant ton appui, je t'assurais le +mien pour l'avenir. Vois-tu, Marthe, Dieu sait bien ce +qu'il fait! Dans ta fierté, tu t'étais éloignée et cachée de +moi. Tu voulais passer ta vie dans l'isolement, dans la +douleur et dans le besoin, plutôt que d'accepter mon dévouement. +A présent que la destinée m'a envoyé ici pour +profiler du tien, tu ne pourras plus me repousser, tu +n'auras plus le droit de refuser mon appui. Je ne t'offre +rien que mon coeur et mes bras, Marthe; car je ne possède +ni or, ni argent, ni vêtement, ni asile, ni talent, +ni protection; mais mon coeur te chérit, et mes bras +pourront te nourrir, toi et <i>ce cher trésor</i>, comme dit la +voisine.»</p> + +<p>En parlant ainsi, Paul prit l'enfant et l'embrassa; c'était +la première marque d'affection qu'il lui donnait. Jusqu'à +ce jour, il l'avait souvent soutenu et bercé sur ses +genoux pour soulager la mère; il l'avait endormi toutes +les nuits à plusieurs reprises dans ses bras, et réchauffé +contre sa poitrine, mais en lui donnant ces soins, il ne +l'avait jamais caressé. En cet instant, une larme de tendresse +coula de ses yeux sur le visage de l'enfant, et +Marthe l'y recueillit avec ses lèvres. «Ah! mon Paul, +ah! mon frère! s'écria-t-elle, si tu pouvais l'aimer, ce +cher et douloureux trésor!</p> + +<p>—Tais-toi, Marthe, ne parlons pas de cela, répondit-il +en lui rendant son fils. Je suis encore trop faible; +je ne t'ai pas encore dit un mot là-dessus. Nous en parlerons, +et tu seras contente de moi, je l'espère. En attentant, +souffrons encore, puisque c'est la volonté divine. +Je vois bien que tu jeûnes, je vois bien que tu couches +sur le carreau avec une poignée de paille sous ta tête, et +je n'ose pas seulement te dire: Reprends ton lit, et +laisse-moi m'étendre sur cette litière; car, à cette idée-là, +tu te révoltes, et tu m'accables d'une bonté qui me fait +trop de mal et trop de bien. Il faut que je reste là, que +je subisse la vue de tes fatigues, et que je sois calme, et +que je dise: <i>Tout est bien!</i> Hélas! mon Dieu, faites que +je remporte cette victoire jusqu'au bout!</p> + +<p>«Pourvu, Marthe, lui dit-il dans un autre moment de +calme qu'il eut le lendemain, que tu n'ailles pas oublier +ce que tu fais pour moi, et que tu ne viennes pas me +dire un jour, quand je te le rappellerai, que tu n'as pas +autant souffert que je veux bien le prétendre! C'est +que je te connais, Marthe: tu es capable de cette perfidie-là.»</p> + +<p>Un pâle sourire effleura leurs lèvres à tous les deux; +et, Marthe, se penchant sur lui, imprima un chaste baiser +sur le front de son ami. C'était la première caresse +qu'elle osait lui donner depuis cinq semaines qu'ils étaient +enfermés ensemble tête à tête le jour et la nuit. Durant +tout ce temps, chaque fois que Marthe, dans une effusion +de douleur et d'effroi pour sa vie, s'était approchée +de lui pour l'embrasser comme pour lui dire adieu, il +l'avait toujours repoussée vivement, en lui disant avec +une sorte de colère: «Laisse-moi. Tu veux donc me +tuer?» C'étaient les seuls moments où le souvenir de sa +passion avait paru se réveiller. Hors de ces émotions rapides +et rares, que Marthe avait appris à ne plus provoquer +par son élan fraternel, ils n'avaient pas échangé +un mot qui fit allusion aux malheurs précédents. On eût +dit qu'entre la paisible amitié de leur enfance et la tragique +journée du cloître Saint-Méry il ne s'était rien +passé, tant l'un mettait de délicatesse à détourner le +souvenir des temps intermédiaires, tant l'autre éprouvait +de honte et d'angoisse à les rappeler! Ce jour-là +seulement tous deux y songèrent sans trouble au même +moment, et tous deux comprirent que cette pensée pouvait +cesser d'être amère. Paul, loin de repousser le baiser +de Marthe, le rendit à son enfant avec plus de tendresse +encore qu'il n'avait fait la veille, et il ajouta avec +une sorte de gaieté mélancolique: «Sais-tu, Marthe, +que cet enfant est charmant? On dit que ces petits êtres +sont tous laids à cet âge-là; mais ceux qui parlent ainsi +n'en ont jamais regardé un avec des yeux de père!»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVIII.</h3> + +<p>Horace nous avait fait pressentir, dès les premiers jours +de son assiduité au château de Chailly, les vues qu'il +avait sur la vicomtesse et les espérances qu'il avait conçues. +Eugénie l'avait raillé de sa fatuité; et moi, qui +ne regardais point son succès comme impossible, je ne +l'avais pas félicité de cette entreprise. Loin de là: je lui +avais dit sans ambiguïté le peu de cas que je faisais du +caractère de Léonie. Notre manière d'accueillir ses confidences +lui avait déplu, et il ne nous en faisait plus depuis +longtemps, lorsque le jour de sa victoire arriva, +et le remplit d'un orgueil impossible à réprimer. Ce +jour-là, en soupant avec nous, il ne put s'empêcher de +ramener à tout propos, dans la conversation, les grâces +imposantes, l'esprit supérieur, le tact exquis, toutes les +séductions qu'il voulait nous faire admirer chez la vicomtesse. +Eugénie, qui avait été sa couturière, et qui avait +vu sa beauté, ses belles manières et son grand esprit en +déshabillé, s'obstinait à ne pas partager cet enthousiasme +et à déclarer cette femme hautaine dans sa familiarité, +sèche et blessante jusque dans ses intentions protectrices. +Le souvenir de Marthe, l'indignation qu'Eugénie +éprouvait secrètement de la voir oubliée si lestement, +rendirent ses contradictions un peu amères. Horace s'emporta, +et la traita comme une péronnelle, qui devait du +respect à madame de Chailly, et qui l'oubliait. Il affecta +de lui dire qu'elle ne pouvait pas comprendre le charme +d'une femme de cette condition et de ce mérite. «Mon +cher Horace, lui répondit Eugénie avec la plus parfaite +douceur, ce que vous dites là ne me fâche pas. Je n'ai +jamais eu la prétention de lutter dans votre estime contre +qui que ce soit. Si, en vous disant mon opinion avec +franchise, je vous ai blessé, mon excuse est dans l'intérêt +que je vous porte et dans la crainte que j'ai de +vous voir tourmenté et humilié par cette belle dame, qui +a joué beaucoup d'hommes aussi fins que vous, et qui +s'en vante même devant ses <i>habilleuses</i>; ce que j'ai +trouvé, quant à moi, de mauvais goût et de mauvais +ton.»</p> + +<p>Horace était de plus en plus irrité. Je tâchai de le calmer +en insistant sur la vérité des assertions d'Eugénie, +et en le suppliant pour la dernière fois de bien réfléchir +avant de s'exposer aux railleries de la vicomtesse. Ce +fut alors que, blessé de cette idée, et ne pouvant plus +se contenir, il nous ferma la bouche en nous annonçant +dans des termes fort clairs, qu'il ne courait plus le risque +d'être éconduit honteusement, et que si la vicomtesse +prenait fantaisie d'ajouter une dépouille à la brochette +de victimes qu'elle portait à l'épingle de son fichu, il +pourrait bien, lui aussi, attacher ses couleurs à la boutonnière +de son habit.</p> + +<p>«Vous ne le feriez pas, répliqua Eugénie froidement: +car un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes +fortunes.»</p> + +<p>Horace se mordit les lèvres; puis, il ajouta, après un +moment de réflexion:</p> + +<p>«Un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes +fortunes tant qu'il en est fier; mais quelquefois il s'en +accuse, quand on le force à en rougir. C'est ce que je +ferais, n'en doutez pas, envers la femme qui me pousserait +à bout.</p> + +<p>—Ce n'est pas le système de votre ami le marquis de +Vernes, lui répondis-je.</p> + +<p>—Le système du marquis, reprit Horace (et c'est un +homme qui en sait plus que vous et moi sur ce chapitre), +est d'empêcher qu'on se moque jamais de lui. Je n'ai pas +la prétention de me faire son imitateur en adoptant les +mêmes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons +s'ils arrivent au même but.</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que pense là-dessus le marquis +de Vernes, dit Eugénie; mais, quant à moi, je suis sûre +de ce que vous penseriez si vous vous trouviez dans un +cas pareil.</p> + +<p>—Vous plait-il de me le dire? demanda Horace.</p> + +<p>—Le voici, répondit-elle. Vous pèseriez, dans un +esprit de raison et de justice, les torts qu'on aurait eus +envers vous, et ceux que vous seriez tenté d'avoir. Vous +compareriez le tort qu'une femme peut vous faire en se +vantant de vous avoir repoussé, et celui que vous lui feriez +immanquablement en vous vantant de l'avoir vaincue; +et vous verriez que ce serait vous venger tout au +plus d'un ridicule par un outrage. Car le monde (oui, j'en +suis sûre, le grand monde comme l'opinion populaire) +respecte la femme qui est respectée par son amant, et +méprise celle que son amant méprise. On lui fait un crime +de s'être trompée; et il faut reconnaître que, sous ce +rapport, les femmes sont fort à plaindre, puisque les +plus prudentes et les plus habiles sont encore exposées +à être insultées par l'homme qui les implorait la veille. +Voyons, n'en est-il pas ainsi, Horace? ne riez pas et répondez. +Pour être écouté de la vicomtesse elle-même, +que je ne crois pas très farouche, ne seriez-vous pas +obligé d'être bien assidu, bien humble, bien suppliant +pendant quelque temps? Ne vous faudrait-il pas montrer +de l'amour ou en faire le semblant? Dites!</p> + +<p>—Eugénie, ma chère, répliqua Horace, demi-troublé, +demi-satisfait de ce qu'il prenait pour une interrogation +détournée, vous faites des questions fort indiscrètes; +et je ne suis pas forcé de vous rendre compte de +ce qui a pu ou de ce qui pourrait se passer entre la vicomtesse +et moi.</p> + +<p>—Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous +pouvez répondre sans compromettre personne, et je ne +vous pose qu'une question de principes. N'est-il pas certain +que vous ne feriez pas la cour à une femme qui se +livrerait sans combats?</p> + +<p>—Vous le savez, je ne conçois pas qu'on s'adresse à +d'autres femmes qu'à celles qui se défendent, et dont la +conquête est périlleuse et difficile.</p> + +<p>—Je connais votre fierté à cet égard, et je dis qu'en +ce cas vous n'aurez jamais le droit de trahir aucune +femme, parce que vous n'en posséderez aucune à qui +vous n'ayez juré respect, dévouement et discrétion. La +diffamer après, serait donc une lâcheté et un parjure.</p> + +<p>—Ma chère amie, reprit Horace, je sais que vous +avez cultivé la controverse à la salle Taitbout; je sais +par conséquent que toutes vos conclusions seront toujours +à l'avantage des droits féminins. Mais quelque subtile +que soit votre argumentation, je vous répondrai que +je n'acquiesce pas à cette domination que les femmes +doivent s'arroger selon vous. Je ne trouve pas juste que +vous ayez le droit de nous faire passer pour des sots, +pour des impertinents ou pour des esclaves, sans que +nous puissions invoquer l'égalité. Eh quoi! une coquette +m'attirerait à ses pieds, m'agacerait durant des +semaines entières, triompherait de ma prudence, me +donnerait enfin sur elle, en échange de sa victoire, les +droits d'un époux et d'un maître, et puis elle recommencerait +le lendemain avec un autre, et se débarrasserait +de moi en disant à mon successeur, à ses amis, +à ses femmes de chambre: «Vous voyez bien ce paltoquet? +il m'a obsédée de ses désirs; mais je l'ai remis +à sa place, et j'ai rabattu son sot amour-propre!» Ce +serait un peu trop fort, et, par ma foi, je ne suis pas +disposé à me laisser jouer ainsi. Je trouve qu'un ridicule +est aussi sérieux qu'aucune autre honte. C'est même peut-être +en France, à l'heure qu'il est, la pire de toutes; et +la femme qui me l'infligera peut s'attendre à de franches +représailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C'est +la peine du talion qui régit nos codes.</p> + +<p>—Si vous acceptez cette peine-là comme juste et humaine, +répondit Eugénie, je n'ai plus rien à dire. En ce +cas, vous souscrivez à la peine de mort et à toutes les +autres institutions barbares, au-dessus desquelles je pensais +que votre coeur s'était élevé. Du moins, je vous l'avais +entendu affirmer; et j'aurais cru que, dans ces actes de +conduite personnelle où nous pouvons tous corriger l'ineptie +et la cruauté des lois, dans vos rapports avec l'opinion, +par exemple, vous chercheriez plus de grandeur +et de noblesse que vous n'en professez en ce moment. +Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j'espère que +tout ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes +gens, l'<i>histoire de parler</i>, et que dans l'occasion vos +actions vaudront mieux que vos paroles.»</p> + +<p>Malgré la résistance d'Horace, les nobles sentiments +d'Eugénie firent impression sur lui. Quand elle fut sortie, +il me dit avec un généreux entraînement:</p> + +<p>«Ton Eugénie est une créature supérieure, et je crois +qu'elle a, sinon autant d'esprit, du moins plus d'idées +que ma vicomtesse.</p> + +<p>—Elle est donc <i>tienne</i> décidément, mon pauvre Horace? +lui dis-je en lui prenant la main. Eh bien! j'en suis +réellement affligé, je te l'avoue.</p> + +<p>—Et pourquoi donc? s'écria-t-il avec un rire superbe. +Vraiment, vous êtes étonnants, Eugénie et toi, avec vos +compliments de condoléances. Ne dirait-on pas que je suis +le plus malheureux des hommes, parce que je possède +la plus adorable et la plus séduisante des femmes? Je ne +sais pas si elle est une héroïne de roman parfaite, telle +que vous la voudriez; mais pour moi, qui suis plus modeste, +c'est une belle conquête, une maîtresse délirante.</p> + +<p>—L'aimes-tu? lui demandai-je.</p> + +<p>—Le diable m'emporte si je le sais, répondit-il d'un +air léger. Tu m'en demandes trop long. J'ai aimé, et je +crois que ce sera pour la première et la dernière fois de +ma vie. Désormais, je ne peux plus chercher dans les +femmes qu'une distraction à mon ennui, une excitation +pour mon coeur à demi éteint. Je vais à l'amour comme +on va à la guerre, avec fort peu de sentiment d'humanité, +pas une idée de vertu, beaucoup d'ambition et pas +mal d'amour-propre. Je t'avoue que ma vanité est caressée +par cette victoire, parce qu'elle m'a coûté du temps +et de la peine. Quel mal y trouves-tu? Vas-tu faire le pédant? +Oublies-tu que j'ai vingt ans, et que si mes sentiments +sont déjà morts, mes passions sont encore dans +toute leur violence?</p> + +<p>—C'est que tout cela me paraît faux et guindé, lui +dis-je. Je te parle dans la sincérité de mon coeur, Horace, +sans aucun ménagement pour cette vanité derrière laquelle +tu te réfugies, et qui me paraît un sentiment trop +petit pour toi. Non, le grand sentiment, le grand amour +n'est pas mort dans ton sein; je crois même qu'il n'y est +pas encore éclos, et que tu n'as point aimé jusqu'ici. Je +crois que de nobles passions, étouffées longtemps par +l'ignorance et l'amour-propre, fermentent chez toi, et +vont faire ton supplice, si elles ne font pas ton bonheur. +Oh! mon cher Horace, tu n'es pas, tu ne peux pas être +le don Juan que décrit Hoffmann, encore moins celui de +Byron. Ces créations poétiques occupent trop ton cerveau, +et tu le manières pour les faire passer dans la réalité +de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant que +ces fantômes-là. Tu n'es pas brisé par la perte de ton +premier amour; ce n'a été qu'un essai malheureux. +Prends garde que le second, en dépit de la légèreté que +tu veux y mettre, ne soit l'amour sérieux et fatal de +ta vie.</p> + +<p>—Eh bien, s'il en est ainsi, répondit Horace, dont +l'orgueil accepta facilement mes suppositions, vogue la +galère! Léonie est bien faite pour inspirer une passion +véritable; car elle l'éprouve, je n'en peux pas douter. +Oui, Théophile, je suis ardemment aimé, et cette femme +est prête à faire pour moi les plus grands sacrifices, les +plus grandes folies. Peut-être que cet amour éveillera le +mien, et que nous aurons ensemble des jours agités. C'est +tout ce que je demande à la destinée pour sortir de la +torpeur odieuse où je me sentais plongé naguère.</p> + +<p>—Horace, m'écriai-je, elle ne t'aime pas. Elle n'a +jamais rien aimé, et elle n'aimera jamais personne; car +elle n'aime pas ses enfants.</p> + +<p>—Absurdités, pédagogie que tout cela! répondit-il +avec humeur. Je suis charmé qu'elle n'aime rien, et +qu'elle me livre un coeur encore vierge. C'est plus que +je n'espérais, et ce que tu dis là m'exalte au lieu de me +refroidir. Pardieu! si elle était bonne épouse et bonne +mère, elle ne pourrait pas être une amante passionnée. +Tu me prends pour un enfant. Crois-tu que je puisse me +faire illusion sur elle, et que je n'aie pas senti ses transports +aujourd'hui? Ah! que ton ivresse était différente +du chaste abandon de Marthe! Celle-là était une religieuse, +une sainte; amour et respect à sa mémoire, à +jamais sacrée! Mais Léonie! c'est une femme, c'est une +tigresse, un démon!</p> + +<p>—C'est une comédienne, repris-je tristement. Malheur +à toi, quand tu rentreras avec elle dans la coulisse!</p> + +<p>Si la vicomtesse avait eu auprès d'elle en ce moment +un ami véritable, il lui aurait dit les mêmes choses d'Horace +que je disais d'elle à celui-ci; mais livrée au désir +exalté d'être aimée avec toute la fureur romantique +qu'elle trouvait dans les livres, et qu'aucun homme de +sa caste ne lui avait encore exprimée, elle n'eût pas +mieux reçu un bon conseil qu'Horace n'écouta les miens. +Elle se livra à lui, croyant inspirer une passion violente, +et entraînée seulement par la vanité et la curiosité. On +peut donc dire qu'ils étaient à <i>deux de jeu</i>.</p> + +<p>Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment une +femme aussi pénétrante, formée de bonne heure par les +leçons du marquis de Vernes à la ruse envers les hommes +et à la prévoyance devant les événements, put se tromper +sur le compte d'Horace, comme le fit la vicomtesse. +Elle se flatta de trouver en lui un dévouement romanesque +que rien ne pourrait ébranler, une admiration +qui n'y regarderait pas de trop près, une sorte de vanité +modeste qui se tiendrait toujours pour honorée de +la possession d'une femme comme elle. Elle s'abusait +beaucoup: Horace, enivré durant quelques jours, devait +bientôt, éclairé subitement dans son inexpérience +par les intérêts de son amour-propre, lutter avec force +contre celui de Léonie. Je ne puis m'expliquer l'erreur +de cette femme, sinon en me rappelant qu'elle s'était +aventurée sur un terrain tout à fait inconnu, en choisissant +l'objet de son amour dans la classe bourgeoise. +Elle n'avait certainement aucun préjugé aristocratique. +Elle s'était donc fait un type de supériorité intellectuelle, +et elle le rêvait dans un rang obscur, afin de lui +donner plus d'étrangeté, de mystère, et de poésie. Elle +avait l'imagination aussi vive que le coeur froid, il ne faut +pas l'oublier. Ennuyée de tout ce qu'elle connaissait, et sachant +d'avance par coeur toutes les phrases dont ses nobles +adorateurs articulaient les premières syllabes, elle trouva, +dans l'originale brusquerie d'Horace, la nouveauté dont +elle avait soif. Mais, en devinant le mérite de l'homme +sans naissance, elle ne pressentit pas les défauts de +l'homme sans usage, sans <i>savoir-vivre</i>, comme disait +le vieux marquis avec une grande justesse d'expression. +Dans une société sans principes, le point d'honneur qui +en tient lieu, et l'éducation qui en fait affecter le semblant, +sont des avantages plus réels qu'on ne pense.</p> + +<p>Horace sentait cette espèce de supériorité de ce qu'on +appelle la bonne compagnie. Amoureux de tout ce qui +pouvait l'élever et le grandir, il eût voulu se l'inoculer. +Mais s'il y réussit dans les petites choses, il ne put le +faire dans les grandes. Le naturel et l'habitude furent +vaincus là où l'étiquette ne commandait que des sacrifices +faciles; mais lorsqu'elle ordonna celui de la vanité, +elle fut impuissante, et l'amour-propre un peu grossier, +la présomption un peu déplacée, la personnalité un peu +âpre de l'homme <i>du tiers</i>, reprirent le dessus. C'était +tout le contraire de ce qu'eût souhaité la vicomtesse. +Elle aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d'Horace; +elle trouva qu'il la perdait trop vite. Elle espérait de sa +part une grande abnégation, une sorte d'héroïsme en +amour; elle n'en trouva pas en lui le moindre élan.</p> + +<p>Cependant, comme le coeur de ce jeune homme n'était +pas corrompu, mais seulement faussé, il éprouva, durant +les premiers jours, une reconnaissance vraie pour +la vicomtesse. Il le lui exprima avec talent, et elle se +crut enfin adorée, comme elle avait l'ambition de l'être. +Il y eut même une sorte de grandeur dans la manière +dont Horace accepta sans méfiance, sans curiosité, et +sans inquiétude, le passé de sa nouvelle maîtresse. Elle +lui disait qu'il était le premier homme qu'elle eût aimé. +Elle disait vrai en ce sens qu'il était le premier homme +qu'elle eût aimé de cette manière. Horace n'hésitait point +à la prendre au mot. Il acceptait sans peine l'idée qu'aucun +homme n'avait pu mériter l'amour qu'il inspirait; +et quant aux peccadilles dont il pensait bien que la vie +de Léonie n'était point exempte, il s'en souciait si peu, +qu'il ne lui fit à cet égard aucune question indiscrète. Il +ne connut point avec elle cette jalousie rétroactive qui +avait fait de ses amours avec Marthe un double supplice. +D'une part, ses idées sur le mérite des femmes s'étaient +beaucoup modifiées dans la société de la vicomtesse et à +l'école du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chasteté +bourgeoise dont il avait fait longtemps son idéal, +mais bien la désinvolture leste et galante d'une femme à +la mode. D'autre part, il n'était pas humilié des prédécesseurs +que lui avait donnés la vicomtesse, comme il +l'avait été de succéder dans le coeur de Marthe à M. Poisson, +le cafetier, et (selon ses suppositions) à Paul Arsène, +le garçon de café. Chez Léonie, c'était à des +grands seigneurs sans doute, à des ducs, à des princes +peut-être, qu'il succédait; et cette brillante avant-garde, +qui avait ouvert et précédé sa marche triomphale, lui +paraissait un cortège dont on ne devait pas rougir. La +pauvre Marthe, pour avoir accepté avec douceur et repentance +le reproche d'une seule erreur, avait été accablée +par l'orgueil ombrageux d'Horace. La fière vicomtesse, +prête à se vanter d'une longue série de fautes, fut +respectée, grâce à ce même orgueil.</p> + +<p>Interrogée comme Marthe l'avait été, la vicomtesse +n'eût pas daigné répondre. L'eût-elle fait, elle n'eût caché +aucune de ses actions. Elle n'était pas hypocrite de +principes. Tout au contraire, elle avait à cet égard un +certain cynisme voltairien qui donnait un démenti formel +à ses hypocrisies de sentiment. Elle n'avait pas la prétention +d'être une femme vertueuse, mais bien celle d'être +une âme jeune, ardente, ouverte aux passions qu'on saurait +lui inspirer. C'était une sorte de prostitution de coeur, +car elle allait s'offrant à tous les désirs, se faisant respecter +par ce mot: «Je ne peux pas aimer;» se laissant +attaquer par cet autre qu'elle ajoutait pour certains hommes: +«Je voudrais pouvoir aimer.»</p> + +<p>Lorsque Horace devint son amant, elle était à peu près +seule avec lui dans une sorte d'intimité au château de +Chailly. Le comte de Meilleraie s'était absenté, les adorateurs +d'habitude s'étaient dispersés; le choléra avait +effrayé les uns, et apporté aux autres des héritages précieux +ou des pertes sensibles. Cependant le fléau s'éloignait +de nos contrées, et Léonie ne rappelait pas sa cour +autour d'elle. Absorbée par son nouvel amour, et embarrassée +peut-être d'en faire accepter les apparences à ses +amis, elle écartait toutes les visites, en répondant à toutes +les lettres, qu'elle était à la veille de retourner à Paris. +Cependant, les semaines se succédaient, et Horace triomphait +secrètement (trop secrètement à son gré) de l'absence +de ses rivaux.</p> + +<p>Malgré ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse, +à cause de sa belle-mère et de ses enfants, +exigea d'Horace le plus profond mystère. Grâce à l'aplomb +de Léonie, plus encore qu'au voisinage des habitations +respectives et aux précautions prises, le secret de +cette liaison ne transpira point. Les moeurs de Léonie, +ses discours, ses prétentions, ses réticences, ses demi-aveux, +tout son mélange de franchise et de fausseté, +avaient fait de sa vie à l'extérieur quelque chose d'énigmatique, +que les amants heureux s'étaient plu à voiler +pour rendre leur gloire plus piquante, et les amants rebutés +à respecter, pour adoucir la honte de leur position. +Horace passa pour un intime de plus, pour un de ces assidus +dont on disait: Ils sont tous heureux, ou bien il n'y +en a pas un seul; tous sont également favorisés ou tenus +à distance. Ce n'était pas ainsi qu'Horace eût arrangé son +rôle, si on lui en eût laissé le choix; son principal sentiment +auprès de Léonie avait été le désir d'écraser tous +ses rivaux dans l'apparence, sinon dans la réalité, et de +faire dire de lui: «Voilà celui qu'elle favorise; aucun +autre n'est écouté.» Il souffrit donc bien vite de l'obscurité +de sa position et du peu de retentissement de sa +victoire. Il s'en consola en la confiant sous le sceau du +secret, non-seulement à moi, mais à quelques autres personnes +qu'il ne connaissait pas assez pour les traiter avec +cet abandon, et qui, le jugeant extrêmement fat, ne voulurent +pas croire à son succès.</p> + +<p>Ces indiscrétions tournèrent donc à la honte d'Horace +et à la glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les +démentit en disant, avec un sang-froid admirable et une +douceur angélique, que cela était impossible, parce qu'Horace +était un homme d'honneur, incapable d'inventer et +de répandre un fait contraire à la vérité. Mais lorsqu'elle +le revit tête à tête, elle lui fit sentir sa faute avec des +ménagements si cruels et une bonté si mordante, qu'il +fut forcé, tout en étouffant de rage, de se lancer auprès +d'elle dans un système de dénégations et de mensonges +pour reconquérir sa confiance et son estime. Mais c'en +était fait déjà pour jamais. La curiosité de Léonie était satisfaite; +sa vanité était assouvie par toutes les louanges +ampoulées qu'Horace lui avait prodiguées, au lieu d'ardeur, +dans ses épanchements, au lieu d'affection, dans +ses épîtres en prose et en vers. Il avait épuisé pour elle +tout son vocabulaire ébouriffant de l'amour à la mode; +il l'avait saturée d'épithètes délirantes, et ses billets +étaient criblés de points d'exclamation. Léonie en avait +assez. En femme d'esprit, elle s'était vite lassée de tout +ce mauvais goût poétique. En diplomate clairvoyant, elle +avait reconnu que cet amour-là n'était différent de celui +qu'elle connaissait que par l'expression, et que ce n'était +pas la peine de s'exposer vis-à-vis du public à des propos +ridicules, pour écouter un jargon d'amour qui ne l'était +pas moins. Après un mois de cette expérience, chaque +jour plus froide et plus triste, Léonie résolut de se débarrasser +peu à peu de cette intrigue, afin de pouvoir, en +attendant mieux, retourner au comte de Meilleraie, qui +était un homme d'excellent ton.</p> + +<p>La vicomtesse, qui ne rougissait point de ses fautes, +rougissait fort souvent de ceux qui les lui avaient fait +commettre; et de là venait qu'en se confessant parfois +avec beaucoup de candeur, il ne lui était jamais arrivé de +nommer personne. Elle avait douloureusement commencé +à nourrir cette honte mystérieuse en devenant la proie +du vieux marquis. Elle n'avait conservé avec lui que des +relations filiales: mais elle n'avait pas trouvé dans ses +autres amours de quoi s'enorgueillir assez pour effacer +cette blessure, et laver cette tache à ses propres yeux. +Elle en avait gardé une haine et un mépris profonds pour +les hommes qui ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient +plus; et même à l'égard de ceux qui étaient en +possession de lui plaire, elle nourrissait une méfiance +continuelle. Elle n'avait jamais ratifié leur puissance sur +elle par des confidences à ses amis (il faut en excepter le +marquis, à qui elle disait presque tout), encore moins +par des démarches compromettantes. En général, elle +avait été secondée par la délicatesse de leurs procédés et +la froideur de leur rupture, parce que c'étaient des hommes +du monde, également incapables d'un regret et d'une +vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa +prudence; Horace, qu'elle avait jugé si pur, si épris, si +naïf; Horace, dont elle ne s'était pas défiée, lui parut le +plus misérable de tous, lorsqu'il voulut s'imposer à elle +pour amant aux yeux d'autrui. Elle en fut si révoltée, +que non-seulement elle jura de l'éconduire au plus vite, +mais encore de se venger en ne laissant pas derrière elle +la moindre trace de ses bontés pour lui. «Tu seras puni +par où tu as péché, lui disait-elle en son âme ulcérée; +tu as voulu passer pour mon maître, et, à la première +occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuité +retombera sur ta tête; et où tu as semé la gloriole, tu ne +recueilleras que la honte et le ridicule.»</p> + +<p>Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle +lutte s'engagea entre eux, non plus pour se dominer mutuellement, +mais pour se détruire.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIX.</h3> + +<p>Cependant nous ignorions absolument le sort de trois +personnes qui nous intéressaient au plus haut point: +Marthe, que nous étions déjà habitués à regarder comme +perdue à jamais pour nous; Laravinière, que ses amis +cherchaient sans pouvoir le retrouver; et Arsène, qui +nous avait promis de nous écrire, et dont nous ne recevions +pas plus de nouvelles que des deux autres. La disparition +de Jean avait été complète. On présumait bien +qu'il était mort au cloître Saint-Méry, car les bousingots +les plus courageux l'avaient suivi durant toute la journée +du 5 juin; mais dans la nuit ils s'étaient dispersés pour +chercher des armes, des munitions et du renfort. Le 6 au +matin, il leur avait été impossible de se réunir aux insurgés, +que la troupe, échelonnée sur tous les points, parquait +dans leur dernière retraite. Je ne saurais affirmer +que ces étudiants eussent tous mis une audace bien persévérante +à opérer cette jonction; mais il est certain que +plusieurs la tentèrent, et qu'à la prise de la maison où +leur chef était retranché, ils profitèrent de la confusion +pour s'efforcer de le retrouver, afin d'aider à son évasion, +ou tout au moins de recueillir son cadavre. Cette dernière +consolation leur fut refusée. Louvet retrouva seulement +sa casquette rouge, qu'il garda comme une relique, et il +ne put savoir si son ami était parmi les prisonniers. Plus +tard, le procès qu'on instruisait contre les victimes n'amena +aucune découverte, car il n'y fut pas fait mention +de Laravinière. Ses amis le pleurèrent, et se réunirent +pour honorer sa mémoire par des discours et des chants +funèbres, dont l'un d'eux composa les paroles et un autre +la musique.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image22.png"></p> +<br> + +<p>Ils m'écrivirent à cette occasion pour me demander si +je n'avais pas de nouvelles de Paul Arsène, et c'est ainsi +que j'appris que lui aussi avait disparu. J'écrivis à ses +soeurs, qui n'étaient pas plus avancées que moi. Louison +nous répondit une lettre de lamentations où elle exprimait +assez ingénument sa tendresse intéressée pour son +frère. Elle terminait en disant: «Nous avons perdu notre +unique soutien, et nous voilà forcées de travailler sans +relâche pour ne pas tomber dans la misère.»</p> + +<p>Pendant que nous étions tous livrés à ces perplexités, +auxquelles Horace n'avait guère le loisir de prendre part, +bien qu'il donnât des regrets sincères à Jean et à Paul +quand on l'y faisait songer, Paul entrait en convalescence +dans la mansarde ignorée de la pauvre Marthe. Celle-ci +commençait à sortir, et s'était assurée de la tranquillité +qui régnait enfin dans le quartier. Bien que les voisins +des mansardes eussent quelque soupçon d'un <i>patriote</i> +réfugié chez elle, ce secret fut religieusement gardé, et +la police ne surveilla pas ses mouvements. Cependant il +était bien important qu'Arsène, dès qu'il voudrait sortir, +changeât de quartier, et s'éloignât d'un lieu où certainement +sa figure avait été remarquée dans les barricades +et dans la maison mitraillée. Il ne pourrait se montrer +trois fois dans les rues environnantes sans que des témoins +malveillants ou maladroits fissent sur lui tout +haut des remarques qu'une oreille d'espion pouvait saisir +au passage. Il résolut donc d'aller demeurer à l'autre +extrémité de Paris. La difficulté n'était pas de sortir de +sa retraite: il commençait à marcher, et, en descendant +le soir avec précaution, il était facile de s'esquiver sans +être vu. Mais il n'osait pas abandonner Marthe, dans +l'état de misère où elle se trouvait, aux persécutions +d'un propriétaire qu'elle ne pouvait pas payer, et qui, en +vérifiant l'état des lieux, remarquerait certainement l'effraction +de la fenêtre; alors ce créancier courroucé livrerait +peut-être Marthe aux poursuites de la police. Enfin, +comme en restant les bras croisés il ne détournerait pas +ce péril, Paul se décida à sortir de la maison avant le jour +de l'échéance, et s'alla confier à Louvet, qui sur-le-champ +le mit en fiacre, l'installa à Belleville, et alla porter à la +vieille voisine l'argent nécessaire pour tirer Marthe d'embarras. +On chercha ensuite un ouvrier dévoué à la cause +républicaine: ce ne fut pas difficile à trouver; on lui fit +réparer sans bruit la lucarne, et Louvet amena Marthe, +l'enfant et la voisine, qui ne voulait plus les quitter, dans +le pauvre local où il avait établi Arsène sous son propre +nom, en lui prêtant son passe-port. Ce Louvet était un +excellent jeune homme, le plus pauvre et par conséquent +le plus généreux de tous ceux qu'Arsène avait connus +dans l'intimité de Laravinière. Paul souffrait de ne pouvoir +immédiatement lui rembourser les avances qu'il lui +faisait avec tant d'empressement; mais, à cause de Marthe, +il était forcé de les accepter. Louvet ne lui avait pas +donné le temps de les solliciter; en route il lui promit le +secret sur toutes choses, et il le garda si religieusement, +que ce changement de situation me laissa dans la même +ignorance où j'étais sur le compte de Marthe et d'Arsène.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image23.png"></p> +<br> + +<p>A peine établi à Belleville, Paul chercha de l'ouvrage; +mais il était encore si faible, qu'il ne put supporter la fatigue, +et fut renvoyé. Il se reposa deux ou trois jours, +reprit courage, et s'offrit pour journalier à un maître +paveur. Arsène n'avait pas de temps à perdre, et pas de +choix à faire. Le pain commençait à manquer. Il n'entendait +rien à la besogne qui lui était confiée; on le renvoya +encore. Il fut tour à tour garçon chez un marchand de +vins, batteur de plâtre, commissionnaire, machiniste au +théâtre de Belleville, ouvrier cordonnier, terrassier, brasseur, +gâche, gindre, et je ne sais quoi encore. Partout +il offrit ses bras et ses sueurs, là où il trouva à gagner +un morceau de pain. Il ne put rester nulle part, parce +que sa santé n'était pas rétablie, et que, malgré son zèle, +il faisait moins de besogne que le premier venu. La misère +devenait chaque jour plus horrible. Les vêtements +s'en allaient par lambeaux. La voisine avait beau tricoter, +elle ne gagnait presque rien. Marthe ne pouvait trouver +d'ouvrage; sa pâleur, ses haillons, et son état de nourrice, +lui nuisaient partout. Elle alla faire des ménages à +six francs par mois. Et puis elle réussit à être couturière +des comparses du théâtre de Belleville; et comme elle +n'était pas souvent payée par ces dames, elle se décida +à solliciter à ce théâtre l'emploi d'ouvreuse de loges. On +lui prouva que c'était trop d'ambition, que la place était +importante; mais par pitié on lui accorda celle d'habilleuse, +et les <i>grandes coquettes</i> furent contentes de son +adresse et de sa promptitude.</p> + +<p>Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de +machiniste, avait écouté les pièces et observé les acteurs +avec attention, songea à s'essayer sur le théâtre. Il avait +une mémoire prodigieuse. Il lui suffisait d'entendre deux +répétitions pour savoir tous les rôles par coeur. On l'examina: +on trouva qu'il ne manquait pas de dispositions +pour le genre sérieux; mais tous les emplois de ce genre +étaient envahis, et il n'y avait de vacant qu'un emploi +de comique, où il débuta par le rôle d'un valet fripon et +battu. Arsène se traîna sur les planches, la mort dans +l'âme, les genoux tremblants de honte et de répugnance, +l'estomac affamé, les dents serrés de colère, de fièvre et +d'émotion. Il joua tristement, froidement, et fut outrageusement +sifflé. Il supporta cet affront avec une indifférence +stoïque. Il n'avait pas été braver ce public pour +satisfaire un sot amour-propre: c'était une tentative désespérée, +entre vingt autres, pour nourrir sa femme et +son enfant; car il avait épousé Marthe dans son coeur, et +adopté le fils d'Horace devant Dieu. Le directeur, en +homme habitué à ces sortes de désastres, rit de la mésaventure +de son débutant, et l'engagea à ne pas se risquer +davantage; mais il remarqua le sang-froid et la présence +d'esprit dont il avait fait preuve au milieu de l'orage, +sa prononciation nette, sa diction pure, sa mémoire infaillible, +et son entente du dialogue. Il conçut des espérances +sur son avenir, et, pour lui fournir les moyens de +se former sans irriter le public de Belleville, il lui donna +l'emploi de souffleur, dont il s'acquitta parfaitement. En +peu de temps, Arsène montra qu'il s'entendait aussi aux +costumes et aux décors, qu'il croquait vite et bien, qu'il +avait du goût et de la science. Ce qu'il avait vu et copié +chez M. Dusommerard lui servit en cette occasion. La +modestie de ses prétentions, sa probité, son activité, son +esprit d'ordre et d'administration, achevèrent de le rendre +précieux, et il devint enfin, après plusieurs mois de +désespoir, d'anxiétés, de souffrances et d'expédients, une +sorte de factotum au théâtre, avec des honoraires de +quelques centaines de francs assurés et bien servis.</p> + +<p>De son côté, tout en habillant les actrices et en assistant +dans la coulisse aux représentations, Marthe s'était +familiarisée avec la scène. Sa vive intelligence avait saisi +les côtés faibles et forts du métier. Elle retenait, comme +malgré elle, des scènes entières, et, rentrée dans son grenier, +elle en causait avec Arsène, analysait la pièce avec +supériorité, critiquait l'exécution avec justesse, et, après +avoir contrefait avec malice et enjouement la méchante +manière des actrices, elle disait leur rôle comme elle le +sentait, avec naturel, avec distinction, et avec une émotion +touchante, qui plusieurs fois humecta les paupières +d'Arsène et fit sangloter la vieille voisine, tandis que l'enfant, +étonné des gestes et des inflexions de voix de sa +mère, se rejetait en criant dans le sein de la vieille +Olympe. Un jour Arsène s'écria: «Marthe, si tu voulais, +tu serais une grande actrice.</p> + +<p>—J'essaierais, répondit-elle, si j'étais sûre de conserver +ton estime.</p> + +<p>—Et pourquoi la perdrais-tu? répondit-il; ne suis-je +pas, moi, un ex-mauvais acteur?»</p> + +<p>Marthe protégée par la <i>grande coquette</i>, qui voulait +faire pièce à une <i>ingénue</i>, sa rivale et son ennemie, débuta +dans un premier rôle, et elle eut un succès éclatant. +Elle fut engagée quinze jours après, avec cinq cent francs +d'appointements, non compris les costumes, et trois mois +de congé. C'était une fortune; l'aisance et la sécurité +vinrent donc relever ce pauvre ménage. La mère Olympe +fut associée au bien-être; et, tout enflée de la brillante +condition de ses jeunes amis, elle promenait l'enfant dans +les rues pittoresques de Belleville, d'un air de triomphe, +cherchant des promeneurs ou des commères à qui elle +put dire, en l'élevant dans ses bras: «C'est le fils de madame +Arsène!»</p> + +<p>Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant +sous le même toit, tout en laissant croire autour d'elle +qu'elle était unie à lui, Marthe n'était cependant ni la +femme ni la maîtresse de Paul Arsène. Il y a des conditions +où un pareil mensonge est un acte d'impudence ou +d'hypocrisie. Dans celle où se trouvait Marthe, c'était un +acte de prudence et de dignité, sans lequel elle n'eût pas +échappé aux malignes investigations et aux prétentions +insultantes de son entourage. Le couple modeste et résigné +avait reconnu l'impossibilité où il était de se soutenir +dans la dure mais honorable classe des travailleurs. +Certes, il ne répugnait ni à l'un ni à l'autre de persévérer +dans la voie péniblement tracée par ses pères; certes, ni +l'un ni l'autre ne se sentait porté par goût et par ambition +vers la vocation vagabonde de l'artiste bohémien; +mais il est certain que le domaine de l'art était le seul où +ils pussent trouver un refuge pour leur existence matérielle, +un milieu pour le développement de leur vie intellectuelle. +Dans la hiérarchie sociale, toutes les positions +s'acquièrent encore par droit d'hérédité. Celles qui s'enlèvent +par droit de conquête sont exceptionnelles. Dans +le prolétariat, comme dans les autres classes, elles exigent +certains talents particuliers qu'Arsène n'avait pas et ne +pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occupé +seulement de procurer quelque bien-être aux objets +de son affection, il n'avait pas songé à se perfectionner +dans une spécialité quelconque. Il eût fait volontiers quelque +dur et patient apprentissage, s'il eût été seul au +monde; mais, toujours chargé d'une famille, il avait été +au plus pressé, acceptant toute besogne, pourvu qu'elle +fût assez lucrative pour remplir le but généreux qu'il +s'était proposé. Par surcroît de malheur, la force physique +lui avait manqué au moment où elle lui eût été plus +nécessaire. Il fallait donc qu'il allât grossir le nombre, +énorme déjà, des enfants perdus de cette civilisation +égoïste qui a oublié de trouver l'emploi des pauvres maladifs +et intelligents. A ceux-là le théâtre, la littérature, +les arts, dans tous leurs détails brillants ou misérables, +offrent du moins une carrière, où, par malheur, beaucoup +se précipitent par mollesse, par vanité ou par amour du +désordre, mais où, en général, le talent et le zèle ont des +chances d'avenir. Arsène avait de l'aptitude et l'on peut +même dire du génie pour toutes choses. Mais toutes +choses lui étaient interdites, parce qu'il n'avait ni argent +ni crédit. Pour être peintre, il fallait de trop longues +études, et il ne pouvait pas s'y consacrer. Pour être administrateur, +il fallait de grandes protections, et il n'en +avait pas. La moindre place de bureaucrate est convoitée +par cinquante aspirants. Celui qui remportera ne le devra +ni à l'estime de son mérite, ni à l'intérêt qu'inspireront +ses besoins, mais à la faveur du népotisme. Arsène +ne pouvait donc frapper qu'à cette porte, dont le +hasard et la fantaisie ont les clefs, et qui s'ouvre devant +l'audace et le talent, la porte du théâtre. C'est parfois le +refuge de ce que la société aurait de plus grand, si elle ne +le forçait pas à être souvent ce qu'il y a plus de vil. C'est +là que vont les plus belles et les plus intelligentes femmes, +c'est là que vont des hommes qui avaient peut-être reçu +d'en haut le don de la prédication. Mais l'homme qui +aurait pu, dans un siècle de foi, faire les miracles de la +parole; mais la femme qui, dans une société religieuse +et poétique, devrait être prêtresse et initiatrice, s'il faut +qu'ils descendent au rôle d'histrion pour amuser un auditoire +souvent grossier et injuste, parfois impie et obscène, +quelle grandeur, quelle conscience, quelle élévation +d'idées et de sentiments peut-on exiger d'eux, +chassés qu'ils sont de leur voie et faussés dans leur impulsion? +Et cependant, à mesure que l'horreur du préjugé +s'efface et ne vient plus ajouter le découragement, +la révolte et l'isolement à ces causes de démoralisation +déjà si puissantes, on voit, par de nombreux exemples, +que si l'honneur et la dignité ne sont pas faciles, ils sont +du moins possibles dans cette classe d'artistes. Je ne +parle pas seulement des grandes célébrités, existences +qui sont passées au rang de sommité sociale; mais parmi +les plus humbles et les plus obscures, il en est de +chastes, de laborieuses et de respectables. +Celle de Marthe en fut une nouvelle preuve. Délicate +de corps et d'esprit, portée à l'enthousiasme, douée d'une +intelligence plutôt saisissante que créatrice; trop peu instruite +pour tirer des oeuvres d'art de son propre fonds, +mais capable de comprendre les sentiments les plus élevés +et prompte à les bien exprimer; ayant dans sa personne +un charme extrême, une beauté accompagnée de grâce +et de distinction innée, elle ne pouvait pas, sans souffrir, +concentrer toutes ces facultés, anéantir toute cette puissance. +Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret +depuis qu'elle était au monde; elle ignorait même la +cause de ces langueurs et de ces exaltations soudaines, de +ces accablements profonds et de ce continuel besoin d'enthousiasme +et d'admiration qu'elle ressentait. Son amour +pour Horace avait été la conséquence de ces dispositions +excitées et non satisfaites par la lecture et la rêverie. Le +théâtre lui ouvrit une carrière de fatigues nécessaires, +d'études suivies et d'émotions vivifiantes. Arsène comprit +qu'à cette âme tendre et agitée il fallait un aliment, et il +encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas certains +dangers, et il ne les craignit guère. Il sentait qu'un grand +calme était descendu dans le coeur de Marthe, et qu'une +grande force avait ranimé le sien propre, depuis que +l'un et l'autre avaient un but indiqué. Celui de Marthe +était d'assurer à son enfant, par son travail, les bienfaits +de l'éducation; celui d'Arsène était de l'aider à atteindre +ce résultat, sans entraver son indépendance et sans compromettre +sa dignité. C'est que jusque là, en effet, la +dignité de Marthe avait souffert de cette position d'obligée +et de protégée, qui fait de la plupart des femmes les +inférieures de leurs maris ou de leurs amants. Depuis +qu'au lieu de subir l'assistance d'autrui, elle se sentait +mère et protectrice efficace et active à son tour d'un être +plus faible qu'elle, elle éprouvait un doux orgueil, et relevait +sa tête longtemps courbée et humiliée sous la domination +de l'homme. Ce bien-être nouveau éloigna ce +que l'idée d'être encore une fois protégée avait eu pour +elle de pénible au commencement de son union avec Arsène, +Elle s'habitua à ne plus s'effrayer de son dévouement, +et à l'accepter sans remords, maintenant qu'elle +pouvait s'en passer. Elle ne vit plus en lui le mari qu'elle +devait accepter pour soutien de son enfant, l'amant +qu'elle devait écouter pour payer la dette de la reconnaissance. +Arsène fut à ses yeux un frère, qui s'associait +par pure affection, et non plus par pitié généreuse, à son +sort et à celui de son fils. Elle comprit que ce n'était pas +un bienfaiteur qui venait lui pardonner le passé, mais un +ami qui lui demandait, comme une grâce, le bonheur de +vivre auprès d'elle. Cette situation imprévue soulagea son +coeur craintif et satisfit sa juste fierté. Elle le sentit d'autant +mieux qu'Arsène ne lui avait pas adressé un seul +mot d'amour depuis la rencontre miraculeuse du 6 juin. +Chaque jour, elle avait attendu avec crainte l'explosion +de cette tendresse longtemps comprimée, et cependant, +au lieu d'y céder, Arsène semblait l'avoir vaincue: car il +était calme, respectueux dans sa familiarité, enjoué dans +sa mélancolie. Il n'y avait eu d'autre explication entre +eux que la demande réitérée de la part d'Arsène de ne +pas être exilé d'auprès d'elle durant les mauvais jours. +Quand la prospérité fut assurée de part et d'autre, Arsène +parla enfin, mais avec tant de noblesse, de force et +de simplicité, que, pour toute réponse, Marthe se jeta +dans ses bras, en s'écriant: «A toi, à toi tout entière et +pour toujours! J'y suis résolue depuis longtemps, et je +craignais que tu n'y eusses renoncé.—Mon Dieu, tu as +eu enfin pitié de moi! dit Arsène avec effusion en levant +ses bras vers le ciel.—Mais mon enfant? ajouta Marthe +en se jetant sur le berceau de son fils; songe, Arsène +qu'il faut aimer mon enfant comme moi-même.—Ton +enfant et toi, c'est la même chose, répondit Arsène. Comment +pourrais-je vous séparer dans mon coeur et dans ma +pensée? A ce propos, écoute, Marthe, j'ai une question +importante à te faire. Il faut te résigner à prononcer un +nom qui n'a pas seulement effleuré nos lèvres depuis +longtemps. Maintenant que tu vas être à moi, et moi à +toi, il faut que cet enfant soit à nous deux, et il ne faut +pas qu'un autre ait des droits sur ce que nous aurons de +plus cher au monde. Depuis que tu t'es séparée d'Horace, +as-tu eu quelque relation avec lui?—Aucune, répondit +Marthe; j'ai toujours ignoré où il était, à quoi il +songeait; j'ai désiré quelquefois le savoir, je te l'avoue, +et, bien que je n'aie plus pour lui aucun sentiment d'affection, +j'ai éprouvé malgré moi des mouvements de pitié +et d'intérêt. Mais je les ai toujours étouffés, et j'ai résisté +au désir de t'adresser une seule question sur son +compte.</p> + +<p>—Que veux-tu faire? quelle conduite as-tu résolu de +tenir à son égard?</p> + +<p>—Je n'ai rien résolu. J'ai désiré de ne jamais le revoir, +et j'espère que cela n'arrivera pas.</p> + +<p>—Mais s'il venait un jour te réclamer son enfant, que +lui répondrais-tu?</p> + +<p>—Son enfant! son enfant! s'écria Marthe épouvantée; +un enfant qu'il ne connaît pas, dont il ignore même l'existence? +un enfant qu'il n'a pas désiré, qu'il a engendré +dans mon sein malgré lui, et dont il a détesté en moi +l'espérance? un enfant qu'il m'aurait défendu de mettre +au monde si cela eût été en notre pouvoir? Non, ce n'est +pas son enfant, et ce ne le sera jamais! Ah! Paul! comment +n'as-tu pas compris que je pouvais pardonner à Horace +de m'humilier, de me briser, de me haïr; mais que, +pour avoir haï et maudit l'enfant de mes entrailles, il ne +lui serait jamais pardonné? Non, non! cet enfant est à +nous, Arsène, et non pas à Horace. C'est l'amour, le dévouement +et les soins qui constituent la vraie paternité. +Dans ce monde affreux, où il est permis à un homme +d'abandonner le fruit de son amour sans passer pour un +monstre, les liens du sang ne sont presque rien. Et quant +à moi, j'ai profité à cet égard de la faculté que me donnait +la loi, pour rompre entièrement le lien qui eût uni +mon fils à Horace. La mère Olympe l'a porté à la mairie +sous mon nom, et à la place de celui de son père, on a +écrit celui d'<i>inconnu</i>. C'est toute la vengeance que j'ai +tirée d'Horace: elle serait sanglante, s'il avait assez de +coeur pour la sentir.</p> + +<p>—Mon amie, reprit Arsène, parlons sans amertume et +sans ressentiment d'un homme plus faible que mauvais, +et plus malheureux que coupable. Ta vengeance a été +bien sévère, et il pourrait arriver que tu en eusses regret +par la suite. Horace n'est qu'un enfant, il le sera peut-être +encore pendant plusieurs années; mais enfin il deviendra +un homme, et il abjurera peut-être les erreurs +de son coeur et de son esprit. Il se repentira du mal qu'il +a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa vie un remords +cuisant. S'il revoit un jour ce bel enfant, qui, +grâce à toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses +le droit de le serrer sur son coeur...</p> + +<p>—Arsène, ta générosité t'abuse, interrompit Marthe +avec une énergie douloureuse; Horace n'aimera jamais +son enfant. Il n'a pas senti cet amour à l'âge où le coeur +est dans toute sa puissance; comment l'éprouverait-il +dans l'âge de l'égoïsme et de l'intérêt personnel? Si son +fils avait de quoi le rendre vain, il s'en amuserait peut-être +pendant quelques jours; mais sois sûr qu'il ne lui +donnerait pas des préceptes et des exemples selon mon +coeur. Je ne veux donc pas qu'il lui appartienne. Oh! jamais! +en aucune façon!</p> + +<p>—Eh bien, dit Arsène, es-tu bien décidée à cela? et +veux-tu t'arrêter sans retour à cette détermination?</p> + +<p>—Je le veux, répondit Marthe.</p> + +<p>—En ce cas, reprit-il, il y a un moyen bien simple. +Cet enfant passe pour être mon fils, parce que personne +dans notre entourage actuel ne sait nos relations passées +ou présentes. On nous croit époux ou amants. Il n'entre +guère dans les moeurs du théâtre de demander à un +couple quelconque la preuve légale de son association. +Nous avons laissé cette opinion se former; nous l'avons +jugée nécessaire à notre sécurité. Il n'y a que la mère +Olympe qui pourrait dire que cet enfant ne m'appartient +pas, et elle est trop discrète et trop dévouée pour trahir +nos intentions. Jusqu'ici rien de plus simple: il ne s'agit +que de laisser subsister un fait déjà établi. Mais quand +nous retrouverons nos anciens amis (car lors même que +nous les éviterions, il nous serait impossible de ne pas en +rencontrer quelqu'un; un jour ou l'autre cela doit arriver), +dis-moi, Marthe, que leur dirons-nous?»</p> + +<p>Marthe, interdite et comme affligée, réfléchit un instant; +puis, prenant son parti, elle répondit avec beaucoup +de fermeté: «Nous leur dirons ce que nous avons +dit aux autres, que cet enfant est le tien.</p> + +<p>—Songes-tu aux conséquences de ce mensonge, ma +pauvre Marthe? Souviens-toi que la jalousie d'Horace +était bien connue de ses amis: tous ne te connaissaient +pas assez pour être sûrs qu'elle n'était pas fondée... Ils +croiront donc que tu le trompais; et cette accusation injuste, +que tu n'as pu supporter dans la bouche d'Horace, +elle sera donc dans la bouche de tout le monde, même +dans celle des amis qui n'avaient jamais douté de toi, +comme Théophile, Eugénie, et quelques autres!»</p> + +<p>Marthe pâlit.</p> + +<p>«Cela me fera souffrir beaucoup, répondit-elle. J'ai +été si fière! j'ai montré tant d'indignation d'être soupçonnée! +L'on pensera maintenant que j'ai été impudente +et que j'ai menti avec effronterie. Mais, après tout, qu'importe? +On ne pourra m'accuser que de sottise et de vaine +gloire; car on saura bien que je n'ai pas présenté cet enfant +à Horace comme le sien, et que je me suis éloignée +de lui au moment de devenir mère.</p> + +<p>—On dira qu'il t'a chassée, que tu as essayé de le +tromper, mais qu'il s'est aperçu de ton infidélité; et il +sera complètement justifié aux yeux des autres et aux +siens propres.</p> + +<p>—Aux siens propres! s'écria Marthe, frappée d'une +idée qui ne lui était pas encore venue. Oh! cela est bien +vrai! Ce serait lui épargner la punition que lui réserve +la justice de Dieu! Ce serait lui ôter la honte qu'il doit +éprouver en voyant comment tu as rempli à sa place les +devoirs qu'il a méconnus. Non! je ne veux pas qu'il +ignore ta grandeur et la pureté de ton amour! Je veux +qu'il en soit humilié jusqu'au fond de son âme, et qu'il +soit forcé de se dire: Marthe a eu bien raison de se réfugier +dans le sein d'Arsène!</p> + +<p>—Ceci importe peu, reprit Arsène; mais ce qui m'importe, +à moi, c'est que cet homme aveugle et violent ne +s'arroge pas le droit de te mépriser et d'aller crier chez +tes véritables amis: «Vous voyez! j'avais bien raison de +me méfier de Marthe. Elle était la maîtresse d'Arsène en +même temps que la mienne. J'avais bien raison de maudire +sa grossesse. L'enfant qu'elle voulait me donner +a eu deux pères, et je ne sais auquel des deux il appartient.»</p> + +<p>—Tu as raison, répondit Marthe. Eh bien, nous ne +mentirons pas à nos anciens amis; et si jamais j'ai le +malheur de rencontrer Horace, j'aurai le courage de lui +dire à lui-même: «Vous n'avez pas voulu de votre +enfant; un autre est fier de s'en charger, et par là il a +mérité d'être mon époux, mon amant, mon frère à +jamais.»</p> + +<p>Marthe, en parlant ainsi, se précipita dans les bras +d'Arsène, et couvrit son visage de baisers et de larmes. +Puis elle prit l'enfant dans son berceau, et le lui donna +solennellement. Paul l'éleva dans ses mains, prit Dieu +témoin, et consacra à la face du ciel cette adoption, plus +sainte et plus certaine qu'aucune de celles que les lois ratifient +à la face des hommes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXX.</h3> + +<p>A la fin de l'été, la vicomtesse avait hâté son départ de +la campagne, sous prétexte d'affaires pressantes, mais en +réalité pour fuir Horace, qu'elle n'aimait plus, et que +même elle commençait à détester. Pour se débarrasser +de cet amant dangereux, elle avait écrit à son vieux ami +le marquis de Vernes, et lui avait demandé conseil +comme elle avait coutume de le faire lorsqu'elle avait besoin +de lui. Elle lui avait avoué en même temps et son +goût pour Horace et le dégoût qui l'avait suivi, le mépris +et le ressentiment que lui avaient causé ses indiscrétions, +et la crainte qu'elle éprouvait qu'il n'en commit de nouvelles. +Elle lui avait raconté comment, ayant essayé de +le traiter d'un peu haut pour l'habituer au respect, ce +moyen avait échoué: Horace avait voulu faire sentir ses +droits, et, pour se faire craindre sans se rendre odieux, +il avait parlé de jalousie et de vengeance comme un héros +de Calderon. Léonie, épouvantée, demandait en grâce au +marquis de venir à son secours pour la délivrer de ce +forcené. «J'avais bien prévu ce qui arrive, avait répondu +le marquis. Ce jeune homme m'a plu, et à vous encore +d'avantage. Il a les qualités du talent et les travers de +l'<i>homme de rien</i>. Il vous aime, et il va bientôt vous haïr, +parce que vous ne pouvez ni le haïr, ni l'aimer comme il +l'entend. Sa haine ou son amour vous seront également +funestes. Il n'y a qu'un moyen de vous en préserver: +c'est de travailler à le rendre indifférent. Pour cela, il +faut bien vous garder de lui témoigner de l'indifférence. +Ce serait ranimer ses désirs, éveiller son dépit, et le +pousser aux dernières extrémités. Soyez passionnée au +contraire; renchérissez sur ses jalousies, sur ses injustices, +sur ses menaces. Effrayez-le, fatiguez-le d'émotions. +Tâchez de l'ennuyer à force d'exigences. Faites l'amante +espagnole à votre tour, et rendez-le si malheureux, qu'il +désire vous quitter. Tâchez qu'il fasse le premier pas +vers une rupture, et qu'il le fasse violemment; alors vous +serez sauvée: il aura eu les premiers torts. Votre empressement +à en profiter pour l'abandonner sera de la +fierté légitime, la dignité d'un grand caractère, la colère +implacable d'un grand amour! Je vous réponds du reste. +Je m'emparerai de lui quand l'occasion sera venue; j'écouterai +ses plaintes, je lui prouverai qu'il est le seul +coupable, et, tout en vous haïssant, il sera forcé de vous +respecter. Il vous importunera peut-être, il fera des folies +pour arriver jusqu'à vous. Soyez sans pitié. Peut-être se +brûlera-t-il la cervelle, mais seulement un peu; il a trop +d'esprit pour vouloir renoncer aux beaux romans dont +son avenir est gros. Toutes les extravagances qu'il pourra +faire alors pour vous, loin de vous compromettre, tourneront +au triomphe de votre fierté. Tout le monde saura +peut-être que ce jeune homme vous adore; mais on saura +aussi que vous le réduisez au désespoir; et s'il lui arrive +de se vanter du passé dans sa colère, on le regardera +comme un fat ou comme un fou. De tout ceci, ma belle +amie, il résultera pour vous un surcroît de gloire. Votre +puissance sera plus enviée que jamais par les femmes, et +les hommes viendront se prosterner par centaines à vos +genoux.»</p> + +<p>La vicomtesse suivit fidèlement le conseil de son mentor. +Elle joua si bien la passion, qu'Horace eu fut épouvanté. +Des qu'elle le vit reculer, elle avança, et ne craignit +pas d'exiger de lui qu'il l'enlevât. Cette idée sourit +d'abord à Horace, à cause du retentissement qu'aurait +une pareille aventure, et de l'honneur que lui ferait, +dans la province et même dans le monde, la passion +<i>échevelée</i> d'une dame de ce rang et de cet esprit. La vicomtesse +frémit en le voyant irrésolu; mais, au bout de +vingt quatre heures, Horace s'effraya de l'idée de vivre +avec une maîtresse aussi jalouse et aussi impérieuse. Il +songea à la souffrance qu'il éprouverait lorsque les curieux, +se précipitant sur ses pas pour le voir passer avec +sa conquête, l'un dirait: «Tiens! elle n'est pas plus +belle que cela?» l'autre: «Elle n'est, pardieu, pas +jeune!» Et, tout bien considéré, il refusa le sacrifice +qu'elle lui offrait, sous prétexte qu'il était pauvre, et +qu'il ne pouvait se résoudre à faire partager sa misère à +une femme comme elle, bercée dans l'opulence. Ce prétexte +était d'ailleurs assez bien fondé. La vicomtesse feignit +de n'en tenir compte, de dédaigner les richesses, de +vouloir braver le monde, qu'elle prétendait haïr et mépriser. +Mais dès qu'elle se fut bien assurée de la répugnance +sincère d'Horace à prendre ce parti, elle l'accusa +de ne point l'aimer; elle feignit d'être jalouse d'Eugénie; +elle inventa je ne sais quels sujets absurdes de soupçon +et de ressentiment. Elle pleura même, et s'arracha quelques +faux cheveux. Puis tout à coup elle chassa Horace +de son boudoir, fit ses apprêts de départ, refusa de recevoir +ses excuses et ses adieux, et s'en retourna à Paris, +bien fatiguée du drame qu'elle venait de jouer, bien satisfaite +d'être enfin délivrée du sujet de ses terreurs. +De ce moment, ainsi que l'avait prédit le marquis, sa +victoire fut assurée; et Horace, tout en la plaignant de +sa prétendue douleur, tout en se réjouissant de n'avoir +plus à en subir les violences, se sentit le plus faible, +parce qu'il se crut le plus froid.</p> + +<p>Les jeunes gens nobles du pays qui avaient composé +la cour ordinaire de Léonie restèrent dans leurs châteaux +pour s'y adonner au plaisir de la chasse durant l'automne; +et l'un d'eux, qui avait pris Horace en amitié, et +qui le tenait sérieusement pour un grand homme, l'invita +à venir achever la saison dans ses terres. Horace +accepta cette offre avec plaisir. Son hôte était riche et +garçon. Il avait peu d'esprit, aucune instruction, un bon +coeur et de bonnes manières. C'était l'homme qu'Horace +pouvait éblouir de son érudition et charmer par le brillant +de son esprit, en même temps qu'il trouvait à profiter +dans son commerce pour se former aux habitudes +aristocratiques, dont il était alors plus que jamais infatué.</p> + +<p>Son premier besoin fut d'oublier les semaines d'agitation +pénible qu'il venait de subir, et la maison de Louis +de Méran lui fut un lieu de délices. Avoir de beaux chevaux +à monter, un tilbury à sa disposition, des armes +magnifiques et des chiens excellents pour la chasse, une +bonne table, de gais convives, voire quelques autres +distractions dont il ne se vanta pas à moi après tout le +mépris qu'il avait témoigné pour ce genre de plaisir, +mais auxquelles il s'abandonna en voyant ses modèles les +dandys vanter et cultiver la débauche: c'en fut assez +pour l'étourdir et l'enivrer jusqu'aux approches de l'hiver. +Comme il était réellement supérieur par son intelligence +à tous ses nouveaux amis, il rachetait à force +d'esprit le défaut de naissance, de fortune et d'usage, +dont, au reste, on ne lui eût fait un tort que s'il en eût +fait parade; mais il s'en garda bien. Il craignit tellement +de voir l'orgueil de ces jeunes gens s'élever au-dessus du +sien, qu'il leur laissa croire qu'il était d'une bonne famille +de robe, et jouissait d'une honnête aisance. L'exiguïté +de sa valise donnait bien un démenti à ses gasconnades: +mais il était en voyage; c'était par hasard qu'il +s'était arrêté dans ce pays, où il était venu seulement +avec l'intention de passer quelques jours; et pour rendre +excusable aux yeux de Louis de Méran, la légèreté de sa +bourse, qui était par trop évidente, il feignit plusieurs fois +de vouloir partir, afin, disait-il, d'aller chercher au moins +<i>chez son banquier</i> l'argent qui lui manquait.</p> + +<p>«Qu'à cela ne tienne! lui dit son hôte, qui avait le +malheur de s'ennuyer lorsqu'il était seul dans son château, +et pour qui Horace était une société agréable, ma +bourse est à votre disposition. Combien vous faut-il? +Voulez-vous une centaine de louis?</p> + +<p>—Il ne me faut rien qu'une centaine de francs, s'écria +Horace, à qui une offre aussi magnifique fit ouvrir de +grands yeux, et qui jusque-là ne s'était tourmenté que +de la manière dont il donnerait le <i>pourboire</i> aux laquais +de la maison en s'en allant.</p> + +<p>—Vous n'y songez pas! lui dit son ami: nous allons +avoir une grande réunion de jeunes gens, à l'occasion +d'une sorte de fête villageoise où nous allons tous, et où +nous passons quelquefois huit jours en parties de plaisir. +On y joue un jeu d'enfer. Il faudra que vous puissiez +jeter quelques poignées d'or sur la table, si vous ne voulez, +vous, inconnu dans la province, passer pour <i>une espèce.</i>»</p> + +<p>Bien qu'Horace sût parfaitement qu'il ne pourrait jamais +rendre cet argent, à moins d'être heureux au jeu, +il n'eut pas plus tôt entrevu cette chance de succès, qu'il +s'y confia aveuglément, et accepta les offres de son ami. +Il n'avait jamais joué de sa vie, parce qu'il n'avait jamais +été à même de le faire, et il ignorait tous les jeux excepté +le billard, où il était de première force, ce qui lui +avait valu l'estime de plusieurs des graves personnages +au milieu desquels il s'était lancé. Il eut bientôt compris +la bouillotte en les voyant s'y exercer, et le jour de la +fête, il débuta avec passion dans cette nouvelle carrière +d'émotions et de périls. Il eut, pour son malheur à venir, +un bonheur insolent ce jour-là. Avec cent louis il en gagna +mille. Il se hâta de restituer la somme première à +Louis de Méran, mit de côté quatre cents louis, et continua +à jouer les jours suivants avec les cinq cents autres. +Il perdit, regagna, et, après plusieurs fluctuations de +la fortune, retourna enfin au château de Méran avec dix-sept +mille francs en or et en billets de banque dans sa valise. +Pour un jeune homme qui avait de grands besoins +d'argent, et qui n'avait jamais connu qu'un sort précaire, +c'était une fortune. Il en pensa devenir fou de joie, et je +crois bien qu'à partir de là il le devint réellement un +peu. Il vint nous voir pour nous faire part de son bonheur, +et ne songea pas à me restituer cent cinquante +louis qu'il me devait. Je n'osai le lui rappeler, quoique +je fusse assez gêné; je regardais comme impossible qu'il +l'oubliât. Cependant il ne s'en souvint jamais, et je +le lui pardonne de tout mon coeur, certain que sa volonté +n'y fut pour rien. L'empressement avec lequel il +vint m'annoncer sa richesse en est la meilleure preuve. +Son premier soin fut d'envoyer cent louis à sa mère; +mais il n'osa pas lui dire que c'était l'argent du jeu: la +bonne femme s'en fût effrayée plus que réjouie. Il lui +manda que c'était le prix de travaux littéraires auxquels +il se livrait dans mon ermitage, et qu'il envoyait à Paris +à un éditeur.</p> + +<p>«Je prétends, me dit-il en riant, la réconcilier avec +la profession d'homme de lettres, qu'elle avait tant de +regret à me voir embrasser, et qu'elle va désormais regarder +comme très-honorable. Dans quelques mois je lui +enverrai encore un millier de francs, ainsi de suite, tant +que j'aurai de l'argent. Que ne puis-je lui faire passer dès +aujourd'hui la somme entière! Je serais si heureux de +pouvoir m'acquitter en un instant des sacrifices qu'elle +fait pour moi depuis que j'existe! Mais elle comprendrait +si peu ce qui m'arrive, qu'elle me demanderait des +explications impossibles; et les gens de ma province, +qui sont aussi judicieux que charitables, voyant la mère +Dumontet remonter sa vaisselle et acheter des robes à +sa fille, en concluraient certainement que, pour procurer +à ma famille une telle opulence, il faut que j'aie assassiné +quelqu'un. Il est vrai que mon bon père, qui se +pique un peu de belles-lettres, voudra lire de ma prose +imprimée. Je lui dirai que j'écris sous un pseudonyme, +et je couperai, dans un volume de quelque poète mystique +allemand nouvellement traduit, une centaine de +pages que je lui enverrai en lui disant qu'elles sont de +moi. Il n'y verra que du feu, et il les montrera à tous +les beaux esprits de sa petite ville, qui, n'y comprenant +goutte, reconnaîtront enfin que je suis un homme supérieur.»</p> + +<p>En disant ces folies, Horace, qui se moquait parfois +de lui-même de fort bonne grâce, éclata de rire. C'était +la vérité qu'il eût envoyé tout son argent à sa mère s'il +eût pu le faire à l'instant même sans l'effrayer. Son coeur +était généreux; et s'il se réjouissait tant d'être riche, +ce n'était pas tant à cause de la possession, qu'à cause +de l'espèce de victoire remportée sur ce qu'il appelait +son mauvais destin. Malheureusement il ne songea plus à +ses résolutions le lendemain. Sa mère ne reçut plus +rien de lui, et tous ses créanciers de Paris furent également +oubliés. Il ne lui resta, de cet instant de dévouement +enthousiaste, qu'une sorte d'orgueil insensé et bizarre, +qui consistait à croire à son étoile en fait de succès +d'argent, comme Napoléon croyait à la sienne en fait +de gloire militaire. Cette confiance absurde en une providence +occupée à favoriser ses caprices, et en un dieu disposé +à intervenir dans toutes ses entreprises, le rendit +vain et téméraire. Il commença à mener le train d'un +jeune homme pour qui quinze mille francs auraient été le +semestre d'une pension de trente mille. Il acheta un cheval, +sema les pièces d'or à tous les valets de son hôte, écrivit +à Paris à son tailleur qu'il avait fait un héritage, et qu'il +eût à lui envoyer les modes les plus nouvelles. Quinze +jours après, il se montra équipé le plus ridiculement du +monde. Ses amis se moquèrent de cet accoutrement de +mauvais goût, et lui conseillèrent de destituer son tailleur +du quartier latin pour une célébrité de la <i>fashion</i>. +Il distribua aussitôt sa nouvelle garde-robe aux piqueurs +de ces messieurs, et en commanda une autre à Humann, +qui habillait Louis de Méran. Recommandé par ce jeune +homme élégant et riche, il eut chez ce prince des tailleurs +un crédit ouvert dont il ne s'inquiéta pas, et qui +creusa sous lui comme un gouffre invisible.</p> + +<p>Les joyeux compagnons qui l'entouraient, dès qu'ils le +virent insolemment prodigue et revêtu d'un costume de +dandy qui déguisait incroyablement son origine plébéienne, +l'adoptèrent tout à l'ait, et firent de lui le plus +grand cas. Ce n'est plus le temps, c'est l'argent qui est +un grand maître. Horace, n'étant plus retenu et contristé +par la misère, se livra à tous les élans de sa brillante +gaieté et de son audacieuse imagination. L'argent fit en +lui des miracles; car il lui rendit, avec la confiance en +l'avenir et les jouissances du présent, l'aptitude au travail, +qu'il semblait avoir à jamais perdue. Il retrouva +toutes ses facultés, émoussées par les chagrins et les soucis +de l'hiver précédent. Son humeur redevint égale et +enjouée. Ses idées, sans devenir plus justes, se coordonnèrent +et s'étendirent. Son style se forma tout à coup. +Il écrivit un petit roman fort remarquable, dont la triste +Marthe fut l'héroïne, et ses amours le sujet. Il s'y donna +un plus beau rôle qu'il ne l'avait eu dans la réalité; mais +il y motiva et y poétisa ses fautes d'une manière très-habile. +L'on peut dire que son livre, s'il eût eu plus de +retentissement, eût été un des plus pernicieux de l'époque +romantique. C'était non pas seulement l'apologie, +mais l'apothéose de l'égoïsme. Certainement Horace valait +mieux que son livre; mais il y mit assez de talent +pour donner à cet ouvrage une valeur réelle. Comme il +était riche alors, il trouva facilement un éditeur; et le +roman, imprimé à ses frais, et publié peu du temps +après son retour à Paris, eut une sorte de succès, surtout +dans le monde élégant.</p> + +<p>Cette vie de luxe, mêlée de travail intellectuel et d'activité +physique, était l'idéal et l'élément véritable d'Horace. +Je remarquai que sa parole et ses manières, d'abord +ridicules lorsqu'il avait voulu les transformer de bourgeoises +en patriciennes, devinrent gracieuses et dignes, +lorsque fort de son propre mérite et riche de son propre +argent, il ne chercha plus, en se réformant, à imiter +personne. A Paris, ses nouveaux amis le présentèrent +dans diverses maisons riches ou nobles, où il vit l'ancienne +bonne compagnie et le nouveau grand monde. Il +vit les fêtes des banquiers israélites, et les soirées moins +somptueuses et plus épurées de quelques duchesses. Il +entra partout avec aplomb, certain de n'être déplacé +nulle part, après avoir été l'amant et l'élève de la précieuse +vicomtesse de Chailly.</p> + +<p>Au bout de deux mois d'une telle vie, Horace fut complètement +transfiguré. Il vint nous voir un matin dans +son tilbury, avec son groom pour tenir son beau cheval. +Il monta nos cinq étages comme s'il n'eût fait autre +chose de sa vie, et eut le bon goût de ne pas paraître +essoufflé. Sa mise était irréprochable; sa chevelure inculte +avait enfin été domptée par Boucherot, successeur +de Michalon. Il avait la main blanche comme celle d'une +femme, les ongles taillés en biseau, des bottes vernies +et une canne Verdier. Mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire, +c'est qu'il avait pris un ton parfaitement +naturel, et qu'il était impossible de deviner que tout cela +fût le résultat d'une étude. La seule chose qui trahit la +nouveauté de sa métamorphose, c'était l'espèce de joie +triomphante qui éclairait son front comme une auréole. +Eugénie, à qui il baisa la main en arrivant (pour la première +fois de sa vie), eut un peu de peine d'abord à tenir +son sérieux, et finit par s'étonner autant que moi de +la facilité avec laquelle ce jeune papillon avait dépouille +sa chrysalide. Il avait été à si bonne école, qu'il avait +appris non-seulement à se bien tenir, mais encore à +bien causer. Il ne parlait plus de lui; il nous questionnait +sur tout ce qui pouvait nous intéresser personnellement, +et il avait l'air de s'y intéresser lui-même. Nous avions +vu ses premiers efforts pour atteindre au type qu'il possédait +enfin, et nous étions émerveillés qu'il eût déjà +perdu l'enflure et l'arrogance du parvenu. «Parle-moi +donc de toi un peu, lui dis-je. Tes affaires me paraissent +florissantes. J'espère que ta nouvelle fortune ne repose +pas entièrement sur les cartes, mais bien sur la littérature, +où tu as fait un si joli début.—L'argent du jeu +tire à sa fin, me répondit-il naïvement; j'espère bien le +renouveler en puisant à la même source, et jusqu'ici mes +essais ne sont pas malheureux; mais comme il faut être +en mesure de perdre, j'ai songé à la littérature, comme +à un fonds plus solide. Mon éditeur m'a versé ces jours-ci +trois mille francs pour un petit volume que je lui ferai en +une quinzaine de jours; et si le public reçoit celui-là +avec autant d'indulgence que l'autre, j'espère que je ne +me trouverai plus à court d'argent.» trois mille francs un +petit volume, pensai-je, c'est un peu cher; mais tout +dépend des arrangements.</p> + +<p>«Il faut, lui dis-je, que je te parle de ce roman que +tu viens de publier.—Oh! je t'en prie, s'écria-t-il, ne +m'en parle pas. C'est si mauvais, que je voudrais bien +n'en entendre jamais parler.—Ce n'est pas mauvais le +moins du monde, repris-je: on peut même dire, au point +de vue de l'art, que c'est une paraphrase très-remarquable +d'<i>Adolphe</i>, ce petit chef-d'oeuvre littéraire de +Benjamin Constant, que tu sembles avoir pris pour modèle.»</p> + +<p>Ce compliment ne plut pas beaucoup à Horace; sa figure +changea tout d'un coup.</p> + +<p>«Tu trouves, me dit-il en s'efforçant de garder son +air indifférent, que mon livre est un pastiche? C'est +bien possible: mais je n'y ai pas songé, d'autant plus +que je n'ai jamais lu <i>Adolphe</i>.</p> + +<p>—Je te l'ai prêté cependant l'année dernière.</p> + +<p>—Tu crois?</p> + +<p>—J'en suis certain.</p> + +<p>—Ah! je ne m'en souviens pas. Alors mon livre est +une réminiscence.</p> + +<p>—Il est impossible, repris-je, que le premier ouvrage +d'un auteur de vingt ans soit autre chose; mais comme +le tien est bien fait, bien écrit et intéressant, personne +ne s'en plaint. Cependant, au risque d'être pédant, je +veux te gronder un peu quant au sujet. Tu as fait, ce me +semble, la réhabilitation de l'égoïsme...</p> + +<p>—Ah! mon cher, laissons cela, je t'en prie, dit Horace +avec un peu d'ironie, tu parles comme un journaliste. +Je te vois venir! tu vas me dire que <i>mon livre est +une mauvaise action</i>. J'ai lu au moins ce mois-ci quinze +feuilletons qui finissaient de même.»</p> + +<p>J'insistai. Je lui fis un peu la guerre; je combattis ses +théories de <i>l'art pour l'art</i> avec une sorte d'obstination +dont je me faisais un devoir d'amitié envers lui, mais +contre laquelle ne tint pas longtemps le vernis de modestie +enjouée que l'élude du goût lui avait donné.</p> + +<p>Il s'impatienta, se défendit avec humeur, attaqua mes +idées avec amertume; et, perdant peu à peu toutes ses +grâces et tout son calme d'emprunt pour revenir à ses +anciennes déclamations, à ses éclats de voix, à ses gestes +de théâtre, même à quelques-unes de ces locutions de +café-billard du quartier latin, il laissa le vieil homme +sortir du sépulcre mal blanchi où il avait prétendu l'enfermer. +Quand il s'aperçut de ce qui lui arrivait, il en +fut si honteux et si courroucé intérieurement, qu'il devint +tout à coup sombre et taciturne. Mais ceci n'était pas +plus nouveau pour nous que sa colère bruyante: nous +l'avions si souvent vu passer de la déclamation à la bouderie!</p> + +<p>«Tenez, Horace, lui dit Eugénie en lui posant familièrement +ses deux mains sur les épaules, tout charmant +que vous étiez au commencement de votre visite, et tout +maussade que vous voilà maintenant, je vous aime encore +mieux ainsi. Au moins c'est vous, avec tous vos défauts, +que nous savons par coeur, et qui ne nous empêchent +pas de vous aimer; au lieu que, quand vous voulez +être accompli, nous ne vous reconnaissons plus, et nous +ne savons que penser.</p> + +<p>—Grand merci, ma belle,» dit Horace en cherchant +à l'embrasser cavalièrement pour la punir de son impertinence. +Mais elle s'en préserva en le menaçant d'une +petite balafre de son aiguille au visage, ce qui l'eût empêché +de paraître le soir dans le monde, et il ne s'y +exposa point. Il essaya de reprendre son air aisé et ses +manières distinguées avant de nous quitter; mais il n'en +put venir à bout, et, se sentant gauche et guindé, il +abrégea sa visite.</p> + +<p>«Je crains que nous ne l'ayons fâché, et qu'il ne revienne +pas de si tôt, dis-je à Eugénie lorsqu'il fut parti.</p> + +<p>—Nous le reverrons quand il aura gagné encore de +l'argent, et qu'il aura un coupé à deux chevaux à nous +faire voir, répondit-elle.</p> + +<p>—Pendant un quart d'heure je l'ai cru corrigé de tous +ses défauts, repris-je, et je m'en réjouissais.</p> + +<p>—Et moi, je m'en affligeais, dit Eugénie; car il me +semblait être arrivé à l'impudence, qui est le pire de +tous les vices. Heureusement, voyez-vous, il ne pourra +jamais s'empêcher d'être ridicule, parce qu'en dépit de +toutes ses affectations, il a un fonds de naïveté qui l'emporte.»</p> + +<p>Ce même jour, nous fûmes surpris et bouleversés par +une visite autrement agréable. Comme nous étions encore +penchés sur le balcon pour suivre de l'oeil le rapide +tilbury d'Horace, nous remarquâmes qu'il faillit, au détour +du pont, écraser un homme et une femme qui venaient +à sa rencontre en se donnant le bras, et en causant +la tête baissée, sans faire attention à ce qui se passait +autour d'eux. Horace cria: Gare donc! d'une voix retentissante +qui monta jusqu'à nous par-dessus tous les bruits +du dehors, et nous le vîmes fouetter son cheval fougueux +avec quelque intention d'effrayer ces gens malappris qui +l'avaient forcé de s'arrêter une seconde. Nos yeux suivirent +involontairement ce couple modeste qui venait +toujours de notre côté, et qui semblait n'avoir remarqué +ni le dandy ni son équipage. Ils marchaient appuyés +l'un sur l'autre, et plus lentement que tous les gens +affairés qui suivaient le trottoir.</p> + +<p>«As-tu jamais observé, me dit Eugénie, qu'on peut +deviner, à l'allure de deux personnes de sexe différent +qui se donnent le bras, le sentiment qu'elles ont l'une +pour l'autre? Voici un couple qui s'adore, je le parierais! +ils sont jeunes tous deux, je lu vois à leur taille et +à leur démarche. La femme doit être jolie, du moins elle +a une tournure charmante; et à la manière dont elle +s'appuie sur le bras de ce jeune mari ou de ce nouvel +amant, je vois qu'elle est heureuse de lui appartenir.</p> + +<p>—Voilà tout un roman dont ces deux passants ne se +doutent peut-être guère, répondis-je. Mais vois donc, +Eugénie! à mesure que cet homme s'approche, il me +semble le reconnaître. Il a fait un geste comme Arsène; +il lève la tête vers notre balcon. Mon Dieu! si c'était lui?</p> + +<p>—Je ne vois pas ses traits de si haut, dit Eugénie; +mais quelle serait donc cette femme qu'il accompagne? +A coup sur, ce n'est ni Suzanne ni Louison.</p> + +<p>—C'est Marthe! m'écriai-je. J'ai de bons yeux; elle +nous a regardés, elle entre ici... Oui, Eugénie, c'est +Marthe avec Paul Arsène!</p> + +<p>—Ne me fais pas de pareils contes! dit Eugénie tout +émue en s'arrachant du balcon. Ce sont de fausses joies +que tu me donnes.»</p> + +<p>J'étais si sûr de mon fait, que je m'élançai sur l'escalier +à la rencontre de ces deux revenants, qui, un instant +après, pressaient Eugénie dans leurs bras entrelacés. +Eugénie, qui les avait crus morts l'un et l'autre, et qui +les avait amèrement pleurés, faillit s'évanouir en les retrouvant, +et ne reprit la force de les embrasser qu'en les +arrosant de larmes. Cet accueil les toucha vivement, et +ils passèrent plusieurs heures avec nous, durant lesquelles +ils nous informèrent complaisamment des moindres +détails de leur histoire et de leur vie présente. +Quand Eugénie sut que son amie était actrice, elle la +regarda avec surprise, et me dit en la montrant:</p> + +<p>«Vois donc comme elle est toujours la même! elle a +embelli, elle est mise avec plus d'élégance; mais sa voix, +son ton, ses manières, rien n'a changé. Tout cela est +aussi simple, aussi vrai, aussi aimable que par le passé. +Ce n'est pas comme...» Et elle s'arrêta pour ne pas prononcer +un nom que Marthe, dans son récit, avait répété +cependant plusieurs fois sans émotion pénible. Mais à +chaque instant, Eugénie, en regardant Paul et Marthe, +et en poursuivant intérieurement son parallèle avec Horace, +ne pouvait s'empêcher de s'écrier:</p> + +<p>«Mais ce sont eux! ils n'ont pas changé. Il me semble +que je les ai quittés hier.»</p> + +<p>Marthe voulut avoir l'explication de ces réticences, et +je jugeai qu'il valait mieux lui parler ouvertement et naturellement +d'Horace que de la forcer à nous interroger +sur son compte. Je lui racontai la visite qu'il venait de +nous faire, et tout ce qui devait expliquer cette opulence +soudaine. Je lui parlai même de ses relations avec la vicomtesse +de Chailly. Je crus devoir le faire pour mettre +la dernière main, s'il en était besoin, à la guérison de +cette âme sauvée. Elle en sourit de pitié, frémit légèrement, +et, se jetant dans le sein de son époux, elle lui dit +avec un sourire doux et triste:</p> + +<p>«Tu vois que je connaissais bien Horace!»</p> + +<p>Ils furent forcés de nous quitter à quatre heures. +Marthe jouait le soir même. Nous allâmes l'entendre, et +nous revînmes tout émus et tout bouleversés de son talent, +joyeux jusqu'aux larmes d'avoir retrouvé ces deux +êtres chéris, unis enfin et heureux l'un par l'autre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXI.</h3> + +<p>Horace, lancé dans le monde avec une belle figure, +une bonne tenue, beaucoup d'esprit de conversation, un +commencement de renommée littéraire, les apparences +d'une certaine fortune, et un nom qu'il signait <i>Du Montet</i>, +ne pouvait manquer d'être remarqué; et il y eût un +moment où, sans trop d'illusions, il put se flatter d'être appelé +aux plus grands succès auprès de ces belles poupées +de salon qu'on appelle femmes à la mode. Deux ou trois +coquettes sur le retour l'eussent mis en vogue, s'il eût +voulu se laisser prôner par elles; mais il visa plus haut, +et cela le perdit. Il se mit dans l'esprit que ces passagères +amours étaient trop faciles, et qu'il pouvait aspirer +à un brillant mariage. Depuis qu'il avait tâté de la richesse, +il lui semblait qu'il n'y avait que cela de réel et +de désirable. Il ne regardait plus le talent et la gloire +que comme des moyens de parvenir à la fortune, et il +comptait sur les dons qu'il avait reçus de la nature pour +captiver le coeur de quelque riche héritière. Avec de +l'habileté, du temps et de la prudence, qui sait si son +rêve ne se serait pas réalisé? Mais il ne sut pas ménager +les ressources de sa position, et son trop de confiance +l'égara. Prompt à s'abuser sur les sentiments qu'il inspirait, +il entama une intrigue avec la fille d'un banquier, +pensionnaire romanesque qui répondit à ses billets, lui +donna des rendez-vous, et concerta avec lui un enlèvement +et un mariage à Gretna-Green. Malheureusement +Horace n'avait pas assez d'argent pour faire cette équipée. +Les deux ou trois mille francs du second roman +avaient été mangés avant d'être touchés, et il commençait +à devenir aussi malheureux au jeu qu'il se flattait +d'être heureux en amour. Il brusqua les choses, demanda +la demoiselle à ses parents d'un ton assez impératif, se +vanta auprès d'eux de la passion qu'elle avait pour lui, +et leur donna même à entendre qu'il n'était plus temps +de la lui refuser. Ce dernier point était une ruse d'amour +dont il espérait rendre la jeune personne, complice; car +il avait été, malgré lui, plus délicat qu'il ne voulait +l'avouer. Il avait respecté l'imprudente petite héroïne de +son roman, et même leurs relations avaient été si +chastes, qu'elle n'avait cru courir aucun danger auprès +de lui. Les parents, fins et prudents comme des gens qui +ont fait leur fortune eux-mêmes, eurent bientôt pénétré +la vérité. Ils prirent l'enfant par la douceur, lui peignirent +Horace comme un fat, un homme sans coeur, prêt +à la compromettre pour s'enrichir en l'épousant. Ils parlementèrent, +suspendirent la correspondance, et les rendez-vous +mystérieux, gagnèrent du temps, parlèrent +d'accorder la main et de retenir la dot, et en peu de jours +surent si bien dégoûter ces deux amants l'un de l'autre, +qu'Horace se retira furieux contre sa belle, qui le repoussait +de son côté avec mépris et aversion. Cette triste +aventure fut tenue secrète: on ne fut tenté de s'en vanter +de part ni d'autre, et Horace, par dépit, s'adressa +précipitamment à une veuve de bonne maison, qui jouissait +d'une vingtaine de mille livres de rentes, et qui était +encore jeune et belle.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image24.png"></p> +<br> + +<p>Comme elle était dévote, sentimentale et coquette, il +s'imagina qu'elle ne lui appartiendrait que par le mariage, +et il se trompa. Soit que la veuve ne voulût faire +de lui qu'un cavalier servant en tout bien tout honneur, +soit qu'elle fût moins scrupuleuse et voulût aimer sans +perdre sa liberté, il fut accueilli avec grâce, agacé avec +art, et commença à se sentir amoureux avant de savoir à +quoi s'en tenir. J'ignore si, malgré son extrême jeunesse, +qu'il dissimulait dans sa barbe épaisse, son nom +roturier, qu'il avait arrangé sur ses cartes de visite, et +sa misère, qu'il pouvait encore cacher sous des habits +neufs pendant quelque temps, il eût satisfait son amour +et son ambition. L'espérance d'être un jour homme politique +lui était revenue avec celle de devenir éligible +par contrat de mariage. Il se nourrissait des plus doux +projets, et attendait, pour avouer sa véritable situation, +qu'il eût inspiré un amour assez violent pour la faire +accepter; mais il avait une ennemie qui devait lui barrer +le chemin, c'était la vicomtesse de Chailly.</p> + +<p>Quoiqu'elle n'eût plus d'amour pour lui, elle avait espéré +le voir ramper devant elle, conformément aux prédictions +du marquis de Vernes, aussitôt qu'elle l'aurait +abandonné; mais le marquis, en jugeant Horace orgueilleux +en amour, s'était trompé. Horace n'était que +vain, et son inconstance, jointe à sa bonté naturelle, +l'empêchait de concevoir un dépit sérieux. Il vit bien +que la vicomtesse était retournée au comte de Meilleraie; +mais comme elle le recevait avec une apparente bienveillance +et l'admettait au rang de ses amis, il se tint +pour satisfait, et continua à la voir sans amertume et +sans prétention. C'eût été pour tous deux le meilleur état +de choses; mais Horace ne pouvait passer une semaine +sans commettre une faute grave. Il aimait à se griser, +pour étouffer peut-être quelques secrets remords. A la +suite d'un déjeuner au Café de Paris, il s'enivra, devint +expansif, vantard, et se laissa arracher l'aveu de ses +succès auprès de la vicomtesse. Un de ceux qui l'aidèrent +perfidement à cette confession haïssait Léonie, et +voyait intimement le comte de Meilleraie. Dès le lendemain, +ce dernier fut informé de l'infidélité de sa maîtresse. +Il lui fit, non pas une scène, il ne l'aimait pas +assez pour s'emporter, mais de piquants reproches, qui +la blessèrent profondément. Dès lors, Horace fut l'objet +de la haine implacable de cette femme. Elle connaissait +assez particulièrement la veuve qu'il courtisait, et déjà +elle s'était aperçue de la tournure que prenait cette liaison. +Elle lui témoigna de l'amitié, gagna sa confiance, et +la dégoûta d'Horace en lui disant ce simple mot: C'est +un homme <i>qui parle</i>. Horace fut éconduit brusquement. +Il lutta, et sa défaite n'en fut que plus honteusement +Consommée.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image25.png"></p> +<br> + +<p>Cette mortification cruelle ne pouvait arriver dans un +plus fâcheux moment. Son second roman venait de paraître, +et il n'était pas bon. Horace avait épuisé dans le +premier la petite somme de talent qu'il avait amassée, +parce qu'il y avait dépensé la petite somme d'émotion +qu'il avait reçue. Il eût fallu, pour produire un nouvel +ouvrage, que sa vie intérieure fût renouvelée assez rapidement +pour réchauffer et l'inspirer une seconde fois. +Il avait forcé son cerveau à un enfantement qui avortait. +En essayant de peindre Léonie et son amour pour elle, il +avait été froid et faux comme son modèle et comme son +propre sentiment. Il eût pu avoir néanmoins un certain +succès dans un certain monde avec ce mauvais ouvrage, +s'il eût désigné clairement la vicomtesse à la méchanceté +du public des salons, et s'il eût fourni à ses élégants lecteurs +l'appât d'un petit scandale. Mais Horace avait un +trop noble coeur pour chercher ce genre de vogue. Il avait +tellement poétisé son héroïne, qu'elle n'était pas vraie, +et que personne ne pouvait la reconnaître. Incapable de +garder un secret d'amour, il était également incapable +de le proclamer froidement et par vengeance.</p> + +<p>Le même jour où il fut congédié par la prudente veuve, +il perdit au jeu ses derniers louis, et rentra chez lui dans +une disposition d'esprit assez tragique. Il trouva sur sa +cheminée une lettre de son éditeur, en réponse à un billet +qu'il lui avait écrit la veille pour lui demander de nouvelles +avances en retour de la promesse d'un nouveau +roman. «Odieux métier! s'écria-t-il en décachetant la +lettre; il faudra donc écrire encore, écrire toujours, quelle +que soit ma disposition d'esprit; être léger de style avec +une cervelle appesantie de fatigue, tendre de sentiments +avec une âme desséchée de colère, frais et fleuri de métaphores +avec une imagination flétrie par le dégoût!» +Il brisa convulsivement le cachet, et, à sa grande surprise, +lut un refus très-net en style d'éditeur mécontent, qui +appelle un chat, un chat, et un succès manqué un <i>bouillon</i>. +Le digne homme en était pour ses frais. Depuis quinze +jours que l'ouvrage était publié, il ne s'en était pas vendu +trente exemplaires. Et puis il était si court! Le volume +était plat, les libraires ne prenaient cette <i>galette</i> qu'au +rabais. Si Horace avait voulu le croire, il aurait allongé +le dénoûment. Deux feuilles de plus, et son livre gagnait +cinquante centimes par exemplaire. Et puis le titre +n'était pas assez <i>ronflant</i>, la donnée n'était pas <i>morale</i>, +il y avait <i>trop de réflexions</i>; et mille autres causes de +non-succès qui firent sauter au plancher le pauvre auteur +outré de colère et rempli de désespoir.</p> + +<p>Quand on n'a pour toute fortune que de belles paroles, +des bottes percées et un habit râpé, on ne se décourage +pas pour un refus d'éditeur; on se met en campagne, et +de rebuffades en rebuffades, on finit par en trouver un +plus confiant ou plus riche. Mais courir en tilbury et +suivi de son groom, de porte en porte, pour demander +l'aumône, ce n'est pas aussi facile. Horace l'essaya pourtant +dès le lendemain. Partout il fut reçu avec beaucoup +de politesse, mais avec un sourire d'incrédulité pour son +avenir littéraire. Son premier roman avait eu un succès +d'estime plutôt qu'un succès d'argent. Le second avait +fait un <i>fiasco</i> complet. L'un lui demandait une préface +d'Eugène Sue, l'autre une lettre de recommandation +de M. de Lamartine, un troisième exigeait qu'on lui assurât +un feuilleton de Jules Janin. Tous s'accordaient +pour ne point faire les frais de l'édition, et aucun n'entendait +débourser la moindre avance de fonds. Horace +les envoya tous au diable, petits et gros, et revint chez +lui la mort dans l'âme.</p> + +<p>Le lendemain il vendit son cheval pour payer et congédier +son domestique; le surlendemain il vendit sa +montre pour avoir quelques pièces d'or, et pouvoir jouer +encore un jour le rôle d'un homme riche. Il alla voir +Louis de Méran, qui jouait au whist avec ses amis. Horace +gagna quelques louis, les perdit, les regagna, et se +retira vers trois heures du matin endetté de cinq cents +francs, que, selon les lois de ce monde-là, il devait payer +dans un délai de trois jours à un de ses meilleurs amis, +riche de trente mille livres de rente, sous peine d'être +méprisé et taxé de gueuserie. Après s'être en vain mis +en quatre pour se les procurer chez un éditeur, le soir +du troisième jour, il se décida à les emprunter à Louis +de Méran, non sans un trouble mortel; car il savait qu'à +moins d'un nouveau bonheur au jeu, il ne pourrait pas +les rendre, et l'insouciance qu'il avait eue naguère s'était +changée en méfiance et en terreur depuis qu'il avait +connu les âpres jouissances de la possession et les soucis +amers de la ruine. Cette souffrance fut d'autant plus +grande, qu'il lui sembla voir dans le regard et dans tout +l'extérieur de son ami quelque chose de froid et de +contraint qui contrastait avec son empressement et sa +confiance habituels. Jusque-là ce jeune homme avait +paru, en lui prêtant de l'argent, le remercier plutôt que +l'obliger, et il est certain que jusque-là Horace le lui +avait scrupuleusement restitué. Depuis qu'il se faisait +passer pour riche, il payait exactement, non ses anciennes +dettes, mais celles qu'il contractait dans son nouvel +entourage. Ce jour-là il lui sembla que Louis de +Méran lui faisait l'aumône avec un déplaisir contenu par +la politesse. Aurait-il deviné que ce jour-là, pour la première +fois, Horace n'avait pas le moyen de s'acquitter? +Mais comment eût-il pu le deviner? Horace avait réformé +son équipage et quitté le joli appartement garni qu'il +occupait, sous prétexte d'un prochain voyage en Italie +annoncé depuis longtemps, projet à la faveur duquel il +s'était dispensé d'acheter des meubles et de s'installer +conformément à sa prétendue aisance. Il feignit d'être +encore retenu pour quelques jours par des affaires imprévues, +espérant que, durant ce peu de jours, la fortune +du jeu, et même celle de l'amour, changeraient en +sa faveur, et lui permettraient de reculer indéfiniment +son voyage.</p> + +<p>Néanmoins, ce froid visage de son noble ami, et une +sorte d'affectation qu'il crut remarquer en lui de ne pas +l'accompagner à l'Opéra, lui causèrent une profonde inquiétude. +Il craignit d'avoir laissé soupçonner sa position +fâcheuse par l'air soucieux qu'il avait depuis quelques +jours, et résolut d'effacer ces doutes en se montrant +le soir en public avec son dandysme accoutumé. Il alla +trouver au fond de la Cité un brocanteur auquel il avait +eu affaire autrefois, et il lui vendit à grande perte son +épingle en brillants; mais il eut une centaine de francs +dans sa poche, loua une remise, mit le meilleur habit qui +lui restât, passa une rose magnifique dans sa boutonnière, +et alla s'installer à l'avant-scène de l'Opéra, dans +une de ces loges en évidence qu'on appelle aujourd'hui, +je crois, <i>cages aux lions</i>. A cette époque-là, les élégants +du Café de Paris ne portaient pas encore ce nom +bizarre; mais je crois bien que c'était la même espèce +de dandys, ou peu s'en faut. Horace était enrôlé dans +cette variété de l'espèce humaine, et faisait profession de +se montrer. Il avait ses entrées dans cette loge, où Louis +de Méran payait une part de location, et l'emmenait une +ou deux fois par semaine. Il y était toujours accueilli par +les autres occupants avec cordialité; car on l'aimait, et +son esprit animait ce groupe flâneur et ennuyé. Mais ce +soir-là on tourna à peine la tête lorsqu'il entra, et personne +ne se dérangea pour lui faire place. Il est vrai que +Nourrit chantait avec madame Damoreau le duo de +Guillaume Tell:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O Mathilde, idole de ma vie, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Probablement on écoutait dans ce moment avec plus +d'attention. Horace, un instant effrayé, se rassura; et +bientôt il reprit tout son aplomb, lorsqu'à la fin de l'acte +un de ces messieurs l'engagea à venir souper chez lui, +avec les autres, après le spectacle. Il s'efforça d'être enjoué, +et il vint à bout d'avoir énormément d'esprit. Cependant, +de temps à autre, il lui semblait remarquer un +sourire de mépris échangé autour de lui. Un nuage alors +passait devant ses yeux, ses oreilles bourdonnaient, il +n'entendait plus l'orchestre, il ne voyait plus flotter dans +la salle qu'une assemblée de fantômes qui le regardaient, +le montraient au doigt, ricanaient affreusement; et des +spectres de femmes qui se disaient les uns aux autres +des mots étranges derrière leur éventail: <i>aventurier, +aventurier! hâbleur, fanfaron! homme de rien! +homme de rien!</i> Alors il était prêt à s'évanouir, et +quand, revenu à lui-même, il s'assurait que ce n'était +qu'une hallucination, il faisait de violents efforts pour +cacher son angoisse. Une fois un de ses compagnons lui +demanda pourquoi il était si pâle. Horace, encore plus +troublé par cette remarque, répondit qu'il était souffrant. +<i>Peut-être avez-vous faim?</i> lui dit un antre. Horace perdit +tout à fait contenance. Il crut voir dans ce mot insignifiant +une atroce épigramme. Il songea à se retirer, à +se cacher, à ne jamais reparaître.</p> + +<p>Et puis il se dit qu'il ne fallait pas abandonner ainsi +la partie, qu'il devait aborder une explication, affronter +l'attaque, afin de se défendre avec audace, et de savoir à +tout prix s'il était victime d'une secrète persécution, ou +en proie à un mauvais rêve. Il suivit la bande joyeuse +chez l'amphitryon de la nuit, tour à tour glacé ou rassuré +par l'air froid ou bienveillant des convives.</p> + +<p>La dame du logis était une fille entretenue, fort belle, +fort intelligente, fort railleuse, et méchante à l'excès. +Horace l'avait toujours haïe et redoutée, quoiqu'elle lui +eût fait des avances. Elle avait ce jour-là une robe de +satin écarlate, ses cheveux blonds flottants, et un certain +air plus impertinent que de coutume. Ses yeux brillaient +d'un éclat diabolique: c'était la vraie fille de Lucifer. +Elle accueillit Horace avec des grâces de chat, le plaça +auprès d'elle à table, et lui versa de sa belle main les +vins du Rhin les plus capiteux. On s'égaya beaucoup, on +traita Horace aussi bien que de coutume, on lui fit réciter +des vers, on l'applaudit, on le flatta, et on parvint à +l'enivrer, non pas jusqu'à perdre la raison, mais jusqu'à +reprendre confiance en lui-même.</p> + +<p>Alors un des convives lui dit:</p> + +<p>«A propos de femmes, apprenez-nous donc, mon cher, +pourquoi la vicomtesse de Chailly vous en veut si fort. +Est-il vrai qu'à un déjeuner au Café de Paris, avec B... +et A..., vous l'ayez compromise?</p> + +<p>—Le diable m'emporte si je m'en souviens, répondit +Horace; mais je ne crois pas l'avoir fait.</p> + +<p>—Alors vous devriez vous justifier auprès d'elle, car +on lui a dit que vous vous étiez vanté de ce dont un +homme d'honneur ne se vante jamais...</p> + +<p>—A jeun! reprit un autre. Mais <i>in vino veritas</i>, +n'est ce pas, Horace?</p> + +<p>—En ce cas, répondit Horace, quelque gris que j'aie +pu être, je n'ai dû me vanter de rien.</p> + +<p>—Il veut dire par là, observa Proserpine (c'est ainsi +qu'Horace appelait ce soir-là la maîtresse de son hôte), +qu'il n'y aurait pas de quoi se vanter, et c'est mon avis. +Votre vicomtesse est sèche, reluisante et anguleuse +comme un coquillage.</p> + +<p>—Elle a beaucoup d'esprit, reprit-on. Avouez, Horace, +que vous en avez été amoureux.</p> + +<p>—Pourquoi non? Mais si je l'ai été, je ne m'en souviens +pas davantage.</p> + +<p>—On dit pourtant que vous vous en êtes souvenu au +point de raconter des choses étranges sur votre séjour à +la campagne, l'été dernier?</p> + +<p>—Que signifient toutes ces questions? dit Horace en +levant la tête. Suis-je devant un jury?</p> + +<p>—Oh! non, dit Proserpine: c'est tout au plus de la +police correctionnelle. Allons, mon beau poëte, vous allez +nous dire cela entre amis. La vicomtesse ne vous haïrait +pas tant si elle ne vous avait pas tant aimé.</p> + +<p>—Et depuis quand m'honore-t-elle de sa haine?</p> + +<p>—Depuis que vous lui avez été infidèle, bel inconstant!</p> + +<p>—Si je ne l'ai pas été, c'est votre faute, belle inhumaine, +répondit Horace du même ton moqueur.</p> + +<p>—Vous avouez donc, reprit-elle, que vous lui aviez +juré fidélité jusqu'au tombeau?</p> + +<p>—Cela va-t-il durer longtemps de la sorte? dit Horace +en riant.</p> + +<p>—Il est certain, dit quelqu'un, que vous causez un +violent dépit à la vicomtesse, et qu'elle dit beaucoup de +mal de vous.</p> + +<p>—Et quel mal peut-elle dire de moi, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Tenez vous à le savoir?</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Eh bien! elle prétend que vous êtes pauvre, et que +vous vous faites passer pour riche; que vous êtes un +enfant, et que vous faites semblant d'être un homme; +que vous êtes éconduit par toutes les femmes, et que +vous jouez le rôle de vainqueur.»</p> + +<p>Nous y voilà, pensa Horace; le moment est venu de +braver l'orage.</p> + +<p>«Si la vicomtesse se plaît à débiter de pareilles impertinences, +répondit-il avec fermeté, comme je ne sais +pas le moyen de me venger d'une femme, je me bornerai +à dire qu'elle se trompe; mais si un homme me le +répétait avec le moindre doute sur ma loyauté, je lui répondrais +qu'il en a menti.»</p> + +<p>L'interlocuteur à qui s'adressait cette réponse fit un +mouvement de colère. Son voisin le retint, et se hâta de +dire d'un ton assez équivoque:</p> + +<p>«Personne ne doute ici de votre loyauté. Si vous avez +trahi le secret de vos amours avec une femme, dans un +de ces <i>après-boire</i> où vraiment la vérité nous échappe +sans que nous en ayons conscience, la vicomtesse pousse +trop loin sa vengeance en vous calomniant. Mais si vous +l'aviez calomniée, vous? si, par dépit de ses refus, vous +aviez menti, il faudrait l'excuser d'user de représailles.</p> + +<p>—Mais vous-même, Monsieur, dit Horace, vous paraissez +incertain? Je désirerais savoir votre opinion sur +mon compte.</p> + +<p>—Mon opinion, c'est que vous avez été son amant, +que vous l'avez conté à quelqu'un dans les fumées du +champagne, et que vous avez fait là une grave imprudence.</p> + +<p>—Que vous en semble? dit Proserpine en remplissant +le verre d'Horace; prononcez, messieurs du tribunal.</p> + +<p>—Cela mérite tout au plus deux jours d'emprisonnement +au secret dans l'oratoire de madame de ***.»</p> + +<p>Ici on nomma la belle veuve qu'Horace avait espéré +d'épouser.</p> + +<p>«Ah! est-ce qu'il y a aussi un acte d'accusation par +rapport à celle-là?» dit Proserpine en regardant Horace +d'un air de reproche à lui donner des vertiges de vanité.</p> + +<p>Quoique Horace fût un peu animé, il comprit qu'il +avait besoin de toute sa tête, et il s'abstint de vider son +verre; il chercha à deviner dans les regards des convives +si cette petite guerre était un piège perfide ou une taquinerie +amicale. Il crut n'y rien trouver de malveillant, et +il soutint toutes les interrogations avec enjouement. Tout +ce qu'on lui disait l'éclairait sur un point jusqu'alors +mystérieux pour lui: c'est que la vicomtesse l'avait desservi +auprès de la veuve. Il voyait en outre qu'elle avait +tâché de le desservir dans l'opinion de ses amis, et la +manière dont on présentait les choses donnait à penser +que cette guerre cruelle était le résultat de l'amour +offensé. Il trouvait tout le monde disposé à le juger ainsi, +et à l'absoudre, dans ce cas, des doutes injurieux élevés +contre lui par une femme irritée et jalouse. Il ne pouvait +se justifier qu'en avouant son intimité avec elle; mais il +ne pouvait l'avouer sans encourir le reproche de fatuité, +qu'il repoussait depuis un quart d'heure. Il n'avait qu'un +parti à prendre, c'était de se griser tout à fait, et il le fit +de son mieux, afin d'être autorisé à parler comme malgré +lui.</p> + +<p>Mais par une de ces bizarreries de la raison humaine, +qui ne nous quitte que lorsque nous voulons la retenir, +et qui s'obstine à nous rester fidèle lorsque nous la voulons +écarter, plus il buvait, moins il se sentait gris. Il +avait la migraine, sa paupière était lourde, sa langue embarrassée; +mais jamais son cerveau n'avait été plus lucide. +Cependant il fallait déraisonner, hélas! et Horace +déraisonna. Il me l'a confessé depuis, pressé par un sévère +interrogatoire: il joua l'ivresse n'étant pas ivre, et, +feignant d'avoir perdu la raison, il donna, avec beaucoup +de discernement, des preuves irrécusables de la +vérité. Il le fit avec une certaine jouissance de ressentiment +contre la méchante créature qui avait voulu le +déshonorer, et il crut avoir savouré le plaisir funeste de +la vengeance; car il vit son auditoire convaincu applaudir +à ses aveux, et les enregistrer comme pour démasquer +la prudence de son ennemie.</p> + +<p>Mais tout à coup son hôte, se levant pour recevoir les +adieux de la compagnie, qui se retirait, lui dit ces paroles +cyniques avec une froideur méprisante: «Allez +vous coucher, Horace; car, bien que vous ne soyez pas +plus gris que moi, vous êtes <i>soûl comme un</i>...»</p> + +<p>Horace n'entendit pas le dernier mot, et je me garderai +bien de le répéter. Il eut comme un éblouissement; +et ses jambes ne pouvant plus le soutenir, sa langue ne +pouvant plus articuler un mot, on l'entraîna, et on le +jeta, plutôt qu'on ne le déposa à la porte de Louis de +Méran, chez lequel, depuis le jour où il avait quitté son +logement, il avait accepté un gîte provisoire. Ce qu'il +souffrit lorsqu'il se trouva seul ne saurait être apprécié +que par ceux qui auraient d'aussi misérables fautes à se +reprocher. En proie à d'horribles douleurs physiques, et +ne pouvant se traîner jusqu'à son lit, il passa le reste de +la nuit sur un fauteuil, à mesurer l'horreur de sa position; +car, pour son supplice, sa raison était parfaitement +éclaircie, et il ne se faisait plus illusion sur le blâme, la +méfiance et le mépris de ces hommes qu'il avait voulu +éblouir et tromper, et qui, malgré la supériorité de son +esprit, venaient de le faire tomber dans un piège grossier. +Maintenant il comprenait l'épreuve à laquelle on +l'avait soumis, et la conduite qu'il eût dû tenir pour en +sortir justifié. S'il eût affronté dignement les imputations +de Léonie, en persistant à respecter le secret de sa faiblesse, +et en acceptant le soupçon au lieu de l'écarter au +moyen d'une lâche vengeance, quoique ses juges ne fussent +ni très-éclairés, ni très-délicats sur de telles matières, +ils auraient eu assez d'instinct généreux dans +l'âme pour lui tout pardonner. Ils auraient estimé la noblesse +et la bonté de son coeur, tout en blâmant la vanité +de son caractère. Ces jeunes gens frivoles, qui ne +valaient pas mieux que lui à beaucoup d'égards, avaient +du moins reçu du grand monde une sorte d'éducation +chevaleresque qui les eût rendus magnanimes, si Horace +eût su leur en donner l'exemple. Faute d'avoir pris +son rôle de haut, il retombait plus bas qu'il ne méritait +d'être.</p> + +<p>Il n'en pouvait plus douter. En le ramenant dans leur +voiture, quatre ou cinq jeunes gens, feignant de le croire +endormi, comme il feignait de l'être, avaient fait entendre +à ses oreilles des paroles terribles de sécheresse +et d'ironie. Il avait été condamné à ne pas les relever, +parce qu'il s'était condamné à ne pas paraître les entendre. +Il avait eu envie de crier; des convulsions furieuses +avaient passé par tous ses membres, et, pour la +première fois de sa vie, au lieu de céder à son exaspération +nerveuse, il avait eu la force de la réprimer, parce +qu'il voyait qu'on n'y croirait pas et qu'on serait impitoyable +pour son délire. Vraiment c'était un châtiment +trop rude pour un jeune homme qui n'était que vain, +léger et maladroit.</p> + +<p>Au grand jour, Louis de Méran entra dans sa chambre +avec un visage si sévère, qu'Horace, ne pouvant soutenir +cet accueil inusité, cacha sa tête dans ses deux mains +pour cacher ses larmes. Louis, désarmé par sa douleur, +prit une chaise, s'assit à côté de lui, et, s'emparant de +ses mains avec une bonté grave, lui parla avec plus de +raison et d'élévation d'idées qu'il ne paraissait susceptible +d'en montrer. C'était un jeune homme assez ignorant, +élevé en enfant gâté, mais foncièrement bon; la délicatesse +du coeur élève l'intelligence quand besoin est. +«Horace, lui dit-il, je sais ce qui s'est passé cette nuit +à ce souper où je n'ai pas voulu me trouver, pour ne pas +être témoin des humiliations qu'on vous y ménageait. +J'aurais malgré moi pris parti pour vous, et je me serais +fait quelque grave affaire avec des gens que, par droit +d'ancienneté et par suite d'un long échange de services, +je suis forcé de préférer à vous. J'ai fait mon possible +pour vous engager à rester chez vous hier; vous n'avez +pas voulu me comprendre. Enfin vous vous êtes livré, +et vous avez empiré votre situation. Vous avez commis +des fautes que, dans la justice de ma conscience, je +trouve assez pardonnables, mais pour lesquelles vous ne +trouverez aucune indulgence dans ce monde hautain et +froid que vous avez voulu affronter sans le connaître. +Vous avez une ennemie implacable, à qui vous pouvez +rendre blessure pour blessure, outrage pour outrage. +C'est une méchante femme, dont j'ai appris à mes dépens +à me préserver. Mais elle est du monde, mais vous n'en +êtes pas. Les rieurs seront pour vous, les influents seront +pour elle. Elle vous fera chasser de partout, comme elle +vous a fait congédier par madame de ***. Croyez-moi, +quittez Paris, voyagez, éloignez-vous, faites-vous oublier; +et si vous voulez reparaître absolument dans ce +qu'on appelle, très-arbitrairement sans doute, la bonne +compagnie, ne revenez qu'avec une existence assurée et +un nom honorable dans les lettres. Vous avez eu un tort +grave: c'est de vouloir nous tromper. A quoi bon? Aucun +de nous ne vous eût jamais fait un crime d'être pauvre +et d'une naissance obscure. Avec votre esprit et vos qualités, +vous vous seriez fait accepter de nous, un peu plus +lentement peut-être, mais d'une manière plus solide. +Vous avez voulu, partant d'une condition précaire, jouir +tout d'un coup des avantages de fortune et de considération +que votre travail et votre attitude fière et discrète vis-à-vis +de nous eussent pu seuls vous faire conquérir. Si j'avais +su qu'au lieu de vingt-cinq ans vous n'en aviez que +vingt, je vous aurais guidé un peu mieux. Si j'avais su +que vous étiez le fils d'un petit fonctionnaire de province, +et non le petit-fils d'un conseiller au parlement, je vous +aurais détourné de l'idée puérile de falsifier votre nom. +Enfin, si j'avais su que vous ne possédiez absolument +rien, je ne vous aurais pas lancé dans un train de vie où +vous ne pouviez que compromettre votre honneur. Le +mal est fait. Laissez au temps, qui efface les médisances +et à mon amitié, qui vous restera fidèle, le soin de le réparer. +Vous avez du talent et de l'instruction. Vous pouvez, +avec de l'esprit de conduite, marcher un jour de +pair avec ces personnages brillants dont l'air dégagé +vous a séduit, et que vous regarderez peut-être alors en +pitié. Vous allez partir, promettez-le-moi, et sans chercher +par aucun coup de tête à vous venger des soupçons +qu'on a conçus contre vous. Vous auriez dix duels, que +vous ne prouveriez pas que vous avez dit la vérité, et +vous donneriez à votre aventure un éclat qu'elle n'a pas +encore. Vous avez besoin d'argent pour voyager; en +voici: trop peu à la vérité pour mener en pays étranger +le train d'un fils de famille, mais assez pour attendre +modestement le résultat de votre travail. Vous me le rendrez +quand vous pourrez. Ne vous en tourmentez guère; +j'ai de la fortune, et je vous proteste, Horace, que je n'ai +jamais eu autant de plaisir à vous obliger que je le fais +en cet instant.»</p> + +<p>Horace, pénétré de repentir et de reconnaissance, +pressa fortement la main de Louis, refusa obstinément +le portefeuille qu'il lui présentait, le remercia de ses +bons conseils avec une grande douceur, lui promit de +les suivre, et quitta précipitamment sa maison. Louis de +Méran m'écrivit aussitôt, pour me mettre au courant de +toutes ces choses, et pour m'engager à faire accepter en +mon nom à Horace les avances qu'il n'avait pas voulu +recevoir de lui, et qui lui étaient nécessaires pour se +mettre en voyage.</p> + +<p>Malheureusement le dévouement de cet excellent jeune +homme ne put être aussi promptement efficace qu'il le +souhaitait. Horace ne vint pas me voir, et je le cherchai +rendant plusieurs jours sans pouvoir découvrir sa retraite.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXII.</h3> + +<p>Il passa donc trois ou quatre jours dans la solitude, en +proie aux angoisses de la honte et de la misère, ne sachant +où fuir l'une et comment arrêter les progrès de +l'autre. Son âme avait reçu la plus douloureuse atteinte +qu'elle fût disposée à ressentir. Les chagrins de l'amour, +les tourments du remords, les soucis même de la pauvreté +ne l'avaient jamais sérieusement ébranlé; mais une +profonde blessure portée à sa vanité était plus qu'il ne +fallait pour le punir. Malheureusement ce n'était pas +assez pour le corriger. Horace était sans force et sans espoir +de réaction contre l'arrêt qui venait de le frapper. +Enfermé dans un grenier, errant la nuit seul par les +rues, il se tordait les mains et versait des larmes comme +un enfant. Le monde, c'est-à-dire la vie d'apparat et de +dissipation, cet Elysée de ses rêves, ce refuge contre +tous les reproches de sa conscience, lui était donc fermé +pour jamais! Les consolations que Louis de Méran avait +essayé de lui donner lui paraissaient illusoires. Il savait +bien que les gens qui vivent de prétentions, selon eux +légitimes, sont sans pitié pour les prétentions mal fondées +d'autrui. Il avait assez de fierté pour ne vouloir pas +rentrer en grâce en cherchant à justifier sa conduite; +et lors même qu'il eût été assuré de sortir vainqueur +aux yeux du monde d'une lutte contre la vicomtesse, la +seule pensée d'affronter des humiliations comme celles +qu'il venait de subir le faisait frémir de douleur et de +dégoût.</p> + +<p>Il avait fait tant d'étalage de sa courte prospérité, tant +auprès de ses anciens amis que dans sa correspondance +avec ses parents, qu'il n'osait plus, dans sa détresse, +s'adresser à personne. Et à vrai dire il ne pouvait s'arrêter +à aucun projet. Il sentait bien que le plus court et +le plus sage était de retourner dans son pays, et d'y travailler +à une oeuvre littéraire, afin de payer ses dernières +dettes et d'amasser de quoi se mettre en route, à pied, +pour l'Italie; mais il n avait pas ce courage. Il savait +que ses parents, abusés sur ses succès littéraires, n'avaient +pas manqué de les proclamer sur tous les toits de +leur petite ville, et il craignait qu'un beau jour une médisance, +recueillie par hasard au loin, n'y vint changer en +mépris la considération qu'il s'était faite. Six mois plus +tôt, il eût emprunté gaiement et insoucieusement un +louis par semaine à différents camarades d'études. Dans +ce monde-là, nul ne rougit d'être pauvre, et l'on se +conte l'un à l'autre en riant qu'on n'a pas dîné la veille, +faute de neuf sous pour payer son écot chez Rousseau. +Mais quand on a fréquenté les salons fermés aux nécessiteux, +quand on a éclaboussé de son équipage les amis +qui vont à pied, on cache son indigence comme un vice +et sa faim comme un opprobre.</p> + +<p>Cependant, un soir, Horace se décida à monter chez +moi, non sans être revenu sur ses pas dix fois au moins. +Son aspect était déchirant à voir; sa figure était flétrie, +ses joues creusées, ses yeux éteints. Sa chevelure en +désordre portait encore les traces de la frisure, et, cherchant +à reprendre son attitude naturelle, se dressait par +mèches raides et contournées autour de son front. Le +courage de dissimuler sa misère sous un essai de propreté +lui avait manqué. On voyait dans toute sa personne +négligée et débraillée le découragement profond +où il s'était laissé tomber. Sa chemise fine et plissée avec +recherche, était sale et chiffonnée. Son habit, d'une +coupe élégante, avait plusieurs boutons emportés ou brisés, +et l'on voyait que depuis plusieurs jours il n'avait +pas songé à le brosser. Ses bottes étaient couvertes d'une +boue sèche. Il n'avait pas de gants, et il portait, en +guise de canne, un gros bâton plombé, comme s'il eût +été sans cesse en garde contre quelque guet-apens.</p> + +<p>Heureusement nous étions prévenus, Eugénie et moi, +et nous ne fîmes paraître aucune surprise de le voir ainsi +métamorphosé. Nous feignîmes de ne pas nous en apercevoir, +et, sans lui faire de questions, nous lui proposâmes +bien vite de dîner avec nous. Nous avions déjà +dîné pourtant; mais Eugénie, en moins d'un quart +d'heure, nous organisa un nouveau repas auquel nous +fîmes semblant de toucher, et dont Horace avait trop +besoin pour s'apercevoir de la supercherie. Il était si affamé, +qu'il éprouva un accablement extraordinaire aussitôt +qu'il se fut assouvi, et tomba endormi sur sa chaise +avant que la nappe fut enlevée. L'appartement que Marthe +avait occupé à côté du nôtre se trouvait par hasard +vacant. Nous y portâmes à la hâte un lit de sangle et +quelques chaises; puis, s'approchant d'Horace avec douceur, +Eugénie lui dit:</p> + +<p>«Vous êtes fort souffrant, mon cher Horace, et vous +feriez, bien de vous jeter sur un lit que nous avons pu +offrir ces jours derniers à un ami de province, et qui +est encore là tout prêt. Profitez-en jusqu'à ce que vous +vous sentiez mieux.</p> + +<p>—Il est vrai que je me sens tout à fait malade, répondit +Horace; et si je ne suis pas indiscret, j'accepte +l'hospitalité jusqu'à demain.» Il se laissa conduire dans +la chambre de Marthe, et ne parut frappé d'aucun souvenir +pénible. Il était comme abruti, et cet état, si contraire +à son animation naturelle, avait quelque chose +d'effrayant.</p> + +<p>Il dormait encore le lendemain matin, lorsque Paul +Arsène entra chez nous, portant l'enfant de Marthe dans +ses bras. «Je vous apporte votre filleul, dit-il à Eugénie, +qui avait pris ce gros garçon en affection, et qui +lui avait donné le nom d'Eugène. Sa mère est accablée +de travail aujourd'hui, et moi par conséquent. Elle débute +ce soir au Gymnase, où je suis reçu caissier +comme vous savez. La mère Olympe est un peu malade +et perd la tête. Nous craignons que notre <i>trésor</i> ne soit +mal soigné. Il faut que vous veniez à notre secours et +que vous le gardiez toute la journée, si vous pouvez le +faire sans trop vous gêner.</p> + +<p>—Donnez-moi bien vite le <i>trésor</i>, s'écria Eugénie en +s'emparant avec joie du marmot, que, dans sa tendresse +naïve et grande, Arsène n'appelait plus autrement.</p> + +<p>—Le trésor est adorable, lui dis-je; mais songez-vous +à l'entrevue qui est inévitable tout à l'heure?...</p> + +<p>—Arsène, dit Eugénie, prends ton courage et ton +sang-froid à deux mains: Horace est ici.»</p> + +<p>Arsène pâlit, «N'importe, dit-il; d'après ce que vous +m'aviez confié, je devais bien m'attendre à l'y rencontrer +un de ces jours. Le nom de l'enfant n'est point écrit +sur son front, et d'ailleurs, grâce à lui, le <i>trésor</i> est +anonyme. Pauvre ange! ajouta-t-il en embrassant le fils +d'Horace; je vous le confie, Eugénie; ne le rendez pas à +son possesseur légitime.</p> + +<p>—Il ne vous le disputera pas, soyez tranquille! répondit-elle +avec un soupir. Vous avertissez votre femme, +afin qu'elle ne vienne pas ici durant quelques jours. Horace +ne peut pas rester à Paris, et il est facile d'éviter +cette rencontre.</p> + +<p>—Je le désire beaucoup, dit Arsène; il me semble +que cet homme ne peut seulement pas la regarder sans +lui faire du mal. Cependant, si elle désire le voir, que +sa volonté soit faite! Jusqu'ici elle dit qu'elle ne le veut +pas. Adieu. Je reviendrai chercher mon enfant ce soir.»</p> + +<p>«Ah! vous avez un enfant? dit Horace avec indifférence, +lorsqu'il entra chez nous vers dix heures pour +déjeuner.</p> + +<p>—Oui, nous avons un enfant, répondit Eugénie avec +un sentiment secret de malice austère. Comment le +trouvez-vous?»</p> + +<p>Horace le regarda. «Il ne vous ressemble pas, dit-il +avec la même indifférence. Il est vrai que ces poupons-là +ne ressemblent à rien, ou plutôt ils se ressemblent tous: +je n'ai jamais compris qu'on pût distinguer un petit enfant +d'un autre enfant du même âge. Combien a celui-là? +un mois? deux mois?</p> + +<p>—On voit bien que vous n'en avez jamais regardé un +seul! dit Eugénie. Celui-ci a huit mois, et il est superbe +pour son âge. Vous ne trouvez pas que ce soit un bel +enfant?</p> + +<p>—Je ne m'y connais pas du tout. Je le trouverai <i>délirant</i> +si cela vous fait plaisir... Mais j'y songe! il est +impossible que vous soyez sa mère. Je vous ai vue il y a +huit mois... Allons donc! cet enfant n'est pas à vous.</p> + +<p>—Non, dit Eugénie brusquement. Je me moquais de +vous, c'est l'enfant de mon portier, c'est mon filleul.</p> + +<p>—Et cela vous amuse, de le porter sur vos bras, tout +en faisant votre ménage?</p> + +<p>—Voulez-vous le tenir un peu, dit-elle en le lui présentant, +pendant que je servirai le déjeuner?</p> + +<p>—Si cela nous fait déjeuner un peu plus vite, je le +veux bien; mais je vous assure que je ne sais comment +toucher à <i>cela</i>, et que s'il lui prend fantaisie de crier, +je ne saurai pas faire autre chose que de le poser par +terre. Fi! puisque vous n'êtes pas sa mère, je puis bien +vous dire, Eugénie, que je le trouve fort laid avec ses +grosses joues et ses yeux ronds!</p> + +<p>—Il est plus beau que vous, s'écria Eugénie avec une +colère ingénue, et vous n'êtes pas digne d'y toucher.</p> + +<p>—Tenez, le voilà qui piaille, dit Horace: permettez-moi +de le reporter dans la loge de ses chers parents.»</p> + +<p>L'enfant, effrayé de la grosse barbe noire d'Horace, +s'était rejeté, en criant, dans le sein d'Eugénie.</p> + +<p>«Et moi, dit-elle en le caressant pour l'apaiser, moi +qui serais si heureuse d'avoir un enfant comme toi, mon +pauvre trésor!»</p> + +<p>Horace sourit dédaigneusement, et, s'enfonçant dans +un fauteuil, il devint rêveur. Le passé sembla enfin se +réveiller dans sa mémoire, et il me dit avec abattement, +lorsque Eugénie, ayant déposé l'enfant sur mes genoux, +passa dans la chambre voisine: «Jamais Eugénie ne +me pardonnera de n'avoir pas compris les joies de la paternité: +vraiment, les femmes sont injustes et impitoyables. +J'y ai beaucoup réfléchi, depuis <i>mon malheur</i>; et +j'ai eu beau chercher comment les délices de la famille +pouvaient être appréciables à un homme de vingt ans, +je ne l'ai pas trouvé. Si un enfant pouvait venir au monde +à l'âge de dix ans, au développement de sa beauté et de +son intelligence (en supposant gratuitement qu'il ne fût +ni laid, ni roux, ni bossu, ni idiot), je comprendrais, +jusqu'à un certain point, qu'on pût s'intéresser à lui. +Mais soigner ce petit être malpropre, rechigné, stupide, +et pourtant despotique, c'est le fait des femmes, et Dieu +leur a donné pour cela des entrailles différentes des +nôtres.</p> + +<p>—Cela n'est vrai que jusqu'à un certain point, répondis-je. +Les femmes les aiment plus délicatement, et s'entendent +mieux à les élever durant les premières années; +mais je n'ai jamais compris, moi, qu'en présence de cet +être faible et mystérieux qui porte en lui un passé et un +avenir inconnus, on pût éprouver, pour tout sentiment, +la répugnance. Les hommes du peuple sont meilleurs +que nous, Horace. Ils aiment leurs petits avec une admirable +naïveté. N'avez-vous jamais été saisi de respect +et d'attendrissement à la vue d'un robuste ouvrier portant +le soir dans ses bras nus, encore tout noircis par le +travail, son marmot sur le seuil de la porte, pour l'égayer +et soulager sa mère?</p> + +<p>—Ce sont des vertus inconciliables avec la propreté,» +répondit Horace sur un ton de persiflage dédaigneux, +et sans songer que dans ce moment-là il était fort malpropre +lui-même. Puis, passant la main sur son front, +comme pour rassembler ses idées: «Je vous remercie +de m'avoir hébergé cette nuit, dit-il; mais je ne sais si +c'est pour réveiller en moi un remords salutaire que vous +m'avez mis dans cette chambre fatale; j'y ai fait des +rêves affreux, et il faut, puisque me voilà décidément +dans la position d'esprit la plus sinistre, que je vous +fasse une question pénible et délicate. Avez-vous jamais +su, Théophile, ce qu'était devenue l'infortunée dont j'ai +si affreusement brisé le coeur par un crime vraiment +étrange, pour n'avoir pas été enchanté de l'idée d'être +père à vingt ans, et lorsque j'étais dans l'indigence!</p> + +<p>—Horace, lui dis-je, ne faites-vous cette question +avec le sentiment que vous avez, en ce moment, sur le +visage, c'est-à-dire avec une curiosité assez indolente, +ou avec celui que vous devez avoir dans le coeur?</p> + +<p>—Mon visage est pétrifié, mon pauvre Théophile, +répondit-il avec un accent qui redevenait peu à peu déclamatoire, +et j'ignore si je pourrai jamais pleurer ou +sourire désormais. Ne m'en demandez pas la cause, c'est +mon secret. Quant à mon coeur, c'est sa destinée d'être +méconnu; mais vous qui avez toujours été meilleur et +plus indulgent pour moi que tous les autres, comment +pouvez-vous l'outrager à ce point d'ignorer qu'il saignera +éternellement par cette blessure? Si j'étais sûr que +Marthe vécût et qu'elle se fût consolée, je serais peut-être +soulagé aujourd'hui d'une des montagnes qui oppressent +tout le passé de ma vie, tout mon avenir peut-être!</p> + +<p>—En ce cas, lui dis-je, je vous répondrai la vérité: +Marthe n'est pas morte; Marthe n'est pas malheureuse, +et vous pouvez l'oublier.»</p> + +<p>Horace ne reçut pas cette nouvelle avec l'émotion que +j'en attendais. Il eut plutôt l'air d'un homme qui respire +en jetant bas son fardeau, que d'un coupable qui rentre +en grâce avec le ciel.</p> + +<p>«Dieu soit loué!» dit-il sans penser à Dieu le moins +du monde; et il retomba dans sa rêverie, sans ajouter +une seule question.</p> + +<p>Cependant il y revint dans la journée, et voulut savoir +où elle était et comment elle vivait.</p> + +<p>«Je ne suis autorisé à vous donner aucune espèce +d'explication à cet égard, lui répondis-je, et je vous conseille +pour votre repos et pour le sien, de n'en point chercher; +il serait trop tard pour réparer vos fautes, et il +doit vous suffire d'apprendre qu'elles n'ont aucun besoin +de réparation.»</p> + +<p>Horace me répondit avec amertume: «Du moment +que Marthe m'a quitté sans regrets et sans les projets de +suicide dont je m'effrayais; du moment qu'elle n'a point +été malheureuse, et qu'elle s'est débarrassée de son +amour par lassitude ou par inconstance, je ne vois pas +que mes fautes soient si graves et que ni elle ni personne +ait le droit de me les rappeler.</p> + +<p>—Brisons là-dessus, lui dis-je. Le moment de s'en +expliquer est très-inopportun.»</p> + +<p>Il prit de l'humeur et sortit; cependant il revint à +l'heure du dîner. Eugénie n'avait pas osé l'inviter, dans +la crainte de paraître informée de sa situation. Je ne +voulais pas lui dire que je la connaissais, et j'attendais +qu'il m'en fit l'aveu. Il n'y paraissait pas encore disposé, +et il me dit en rentrant:</p> + +<p>«C'est encore moi; nous nous sommes quittés tantôt +assez froidement, Théophile, et je ne puis rester ainsi +avec toi.» Il me tendit la main.</p> + +<p>«C'est bien, lui dis-je: mais, pour me prouver que tu +ne m'en veux pas, tu vas dîner avec nous.</p> + +<p>—A la bonne heure, répondit-il, s'il ne faut que cela +pour effacer mon tort...»</p> + +<p>Nous nous mîmes à table, et nous y étions encore, +lorsque la mère Olympe vint chercher l'enfant pour le +mener coucher.</p> + +<p>Au milieu des occupations multipliées de ce jour, Arsène +et Marthe avaient oublié de prévoir que la bonne +femme pourrait rencontrer Horace chez nous, et jaser +devant lui. Elle aimait malheureusement à parler. Elle +était tout coeur et tout feu, comme elle disait elle-même, +pour ses jeunes amis; et ce jour-là, plus que de coutume, +exaltée par la splendeur de leur position nouvelle +à un théâtre en vogue, elle éprouvait le besoin impérieux +de s'émouvoir en parlant d'eux. Eugénie fit de +vains efforts pour la renvoyer au plus vite avec son <i>trésor</i>, +pour l'emmener à la cuisine, pour lui faire baisser la +voix: la mère Olympe, ne comprenant rien à ces précautions, +exhala sa joie et son attendrissement en longs +discours, en sonores exclamations, et prononça plusieurs +fois les noms de monsieur et de madame Arsène. Si bien +qu'Horace, qui d'abord la prenant pour la portière, n'avait +pas daigné prêter l'oreille à ses paroles, la regarda, +l'observa, et nous interrogea avidement dès qu'elle fut +partie. De quel Arsène parlait-elle? Le Masaccio était-il +donc époux et père? Le prétendu enfant du portier était +donc le sien? Et pourquoi ne le lui avait-on pas dit tout +de suite? «J'aurais dû le deviner; au reste, ajouta-t-il,» +son poupard est déjà aussi laid et aussi camus que lui.</p> + +<p>Tout ce dénigrement superbe impatientait Eugénie +jusqu'à l'indignation. Elle cassa deux assiettes, et je +crois que, malgré sa douceur et la dignité habituelle +de ses manières, elle eut grande envie de jeter la +troisième à la tête d'Horace. Je la soulageai infiniment +en prenant le parti de dire tout de suite la verité. +Puisque aussi bien Horace devait l'apprendre tôt ou +tard, il valait mieux qu'il l'apprît de nous et dans un +moment où nous pouvions en surveiller l'effet sur lui. +Arsène m'avait autorisé depuis plusieurs jours, et, pour +son compte et de la part de Marthe, à agir comme je le +jugerais utile en cette circonstance.</p> + +<p>«Comment se fait-il, Horace, lui dis-je, que vous +n'ayez pas deviné déjà que la femme de Paul Arsène est +une personne très-connue de vous, et qui nous est infiniment +chère?»</p> + +<p>Il réfléchit une minute en nous regardant alternativement +avec des yeux troublés. Puis, prenant tout à coup +une attitude dégagée, imitée du marquis de Vernes:</p> + +<p>«Au fait, dit-il, ce ne peut être qu'<i>elle</i>, et je suis un +grand sot de n'avoir pas compris pourquoi vous étiez si +embarrassés tout à l'heure devant la vieille fée qui emportait +l'enfant... Mais l'enfant?... Ah! l'enfant!... j'y +suis! la vieille a très-nettement dit <i>son père</i> en parlant +d'Arsène... l'enfant de huit mois... car il a huit mois, +vous me l'avez dit ce matin, Eugénie!... et il y a neuf +mois que Marthe m'a quitté, si j'ai bonne mémoire... +Vive Dieu! voilà un dénoûment sublime et dont je ne +m'étais pas avisé dans mon roman!»</p> + +<p>Ici Horace se renversa sur une chaise avec un rire +éclatant tellement forcé, tellement âpre, qu'il nous fit +mal comme le râle d'un homme à l'agonie.</p> + +<p>«Ah! finissez de rire, s'écria Eugénie en se levant +d'un air courroucé qui la rendait vraiment belle et imposante: +cet enfant que Paul Arsène élève et chérit +comme le sien, c'est le vôtre, puisque vous voulez le savoir. +Vous l'avez trouvé laid, parce que, selon vous, il lui +ressemble: et lui le trouve beau, quoiqu'il ressemble, +le pauvre innocent, à l'homme le plus égoïste et le plus +ingrat qui soit au monde!»</p> + +<p>Cet élan de sainte colère épuisa Eugénie: elle retomba +sur sa chaise, suffoquée et les joues ruisselantes de larmes. +Horace, irrité de cette sorte de malédiction jetée +sur lui avec tant de véhémence, s'était levé aussi; mais +il retomba aussi sur sa chaise, comme foudroyé par le +cri de sa conscience, et cacha son visage dans ses deux +mains.</p> + +<p>Il resta ainsi plus d'une heure. Eugénie, essuyant ses +yeux, avait repris ses travaux de ménage, et j'attendais +en silence l'issue du combat que l'orgueil, le doute, le +repentir, la honte, se livraient dans le coeur d'Horace.</p> + +<p>Enfin il sortit de cette orageuse méditation, en se levant +et en marchant dans la chambre à grands pas et +avec de grands gestes.</p> + +<p>«Eugénie, Théophile! s'écria-t-il en nous saisissant +le bras à tous deux et en nous regardant fixement, ne +vous jouez pas de moi! Ceci est une crise décisive dans +ma vie; c'est ma porte ou mon salut que vous tenez dans +vos mains. Il s'agit de savoir si je suis le plus ridicule ou +le plus lâche des hommes. J'aimerais encore mieux être +le plus ridicule, je vous en donne ma parole d'honneur.</p> + +<p>—Je le crois bien! répondit Eugénie avec mépris.</p> + +<p>—Eugénie, dis-je à ma fière compagne, ayez de l'indulgence +et de la douceur avec Horace, je vous en supplie. +Il est fort à plaindre parce qu'il est fort coupable. +Vous avez cédé à l'impétuosité de votre coeur en l'accablant +tout à l'heure d'un reproche bien grave. Mais ce +n'est pas ainsi qu'on doit traiter les infirmités de l'âme. +Laissez-moi lui parler, et fiez-vous à mon respect, à mon +affection, à ma vénération pour vos amis absents.</p> + +<p>—Respect, vénération, reprit Horace, rien que cela!... +c'est peu: ne sauriez-vous inventer quelque terme d'idolâtrie +plus digne du grand, du divin Paul Arsène? Moi, +je veux bien répondre <i>amen</i> à vos litanies; mais pas +avant que vous m'ayez prouvé d'une manière irrécusable +que je suis bien le père, <i>le père unique</i>, entendez-vous? +de cet enfant qu'on veut maintenant me mettre sur le +corps.</p> + +<p>—On a des intention» très-différentes, lui dis-je avec +une froide sévérité. On désire que vous ne vous occupiez +jamais de votre fils; on ne vous l'a jamais présenté +comme tel; on ne vous en a jamais parlé; et si la fantaisie, +vous venait de le réclamer un jour, comme la loi +ne vous donne aucun droit sur lui, on saurait le soustraire +à une protection tardive et usurpatrice. Ainsi n'outragez +pas la noblesse et le dévouement que vous ne +pouvez pas comprendre. Ce serait vous avilir à tous les +yeux, et même aux vôtres, lorsque le voile grossier qui +les couvre sera tombé. Au reste, il ne s'agit pas d'autre +chose dans ce moment de crise décisive, comme vous +l'appelez avec raison, que de secouer ce voile funeste. Il +faut que vous remportiez la victoire sur des sentiments +indignes de vous, et que vous ayez un repentir profond. +Il faut que vous sortiez d'ici plein de respect pour la +mère de votre fils, et de reconnaissance pour son père +adoptif, entendez-vous bien? Il faut que vous me disiez +que vous vous êtes conduit comme un enfant, comme un +fou, ou bien que vous emportiez à tout jamais mon antipathie +et mon dégoût pour votre caractère.</p> + +<p>—Fort bien, répondit-il en essayant de lutter encore +contre mon arrêt, il faut que je fasse amende honorable, +parce que l'on m'a rendu père d'un enfant dont je n'ai +jamais entendu parler et qui se trouve devoir être le +mien! Quelle épreuve dois-je subir pour prouver combien +je suis repentant? quelle pénitence publique dois-je +faire pour laver mon crime?</p> + +<p>—Aucune! Toute cette histoire est un secret entre +quatre personnes, et vous êtes la cinquième. Mais si vous +aviez la folie et le malheur de la publier, de la raconter +à votre manière, je serais forcé de dire la vérité, et d'apprendre +à tous ceux qui vous connaissent que vous en +avez menti. Vous demandez des preuves matérielles, qui +soient irrécusables! comme si l'on pouvait en fournir +comme s'il y en avait d'autres que des preuves morales +C'est comme si vous déclariez que vous avez l'esprit trop +épais et l'âme trop basse pour croire à autre chose qu'au +témoignage direct de vos sens. Dans cette hypothèse, il +n'y a pas un homme sur la terre qui ne pût méconnaître +et repousser ses enfants sous prétexte qu'il n'a pas été témoin +de tous les instants de l'existence de sa femme.</p> + +<p>—Qu'exigez-vous donc de moi? reprit-il avec une fureur +concentrée. Que j'apprenne mon secret à tout le +monde, et que je proclame la vertu de Marthe aux dépens +de mon honneur? C'est un duel à mort entre la +réputation de cette femme et la mienne que vous me +proposez!</p> + +<p>—Nullement, Horace; nous ne sommes pas ici dans +le monde que vous venez de quitter. Vingt salons n'ont +pas les yeux ouverts sur le secret de votre vie domestique, +et l'honneur de Marthe n'a pas besoin, comme +celui d'une certaine vicomtesse, que le vôtre soit compromis. +Le milieu où ces événements se sont accomplis +est bien restreint et bien obscur. Tout au plus quatre ou +cinq anciens amis vous demanderont compte de vos +amours avec elle. Si vous leur répondez qu'elle a été une +amante sans foi et sans dignité, ce bruit pourra se répandre +davantage et l'atteindre dans la position plus évidente +et plus enviée qu'elle est en train de se faire. Mais +vous pouvez garder votre dignité et la sienne, qui ne +sont point ici en lutte le moins du monde. Si vous ne +comprenez pas la conduite que vous devez tenir en cette +circonstance, je vais vous la dire. Vous refuserez d'entrer +dans aucune explication; vous ne parlerez jamais +de l'enfant qu'Arsène reconnaît et déclare, par un pieux +mensonge, être le sien; vous direz, du ton ferme et bref +qui convient à un homme sérieux, que vous avez pour +Marthe l'estime et le respect qu'elle mérite; et croyez-moi, +cette déclaration vous fera honneur, même aux +yeux de ceux qui soupçonneraient la vérité. Cela seul +pourra leur faire excuser et taire vos égarements... Si +vous aviez agi ainsi, même à l'égard d'une autre femme +qui en est moins digne, vous seriez peut-être réhabilité +aujourd'hui dans l'estime de juges plus pointilleux et +plus exigeants que ne le seront vos anciens camarades.»</p> + +<p>Cette insinuation éleva un autre sujet d'explication, et +Horace, consterné, reçut mes admonestations avec le silence +de l'abattement. Mais en ce qui concernait Marthe, +il se débattit longtemps, et pendant deux heures j'eus à +lutter, non contre son incrédulité, elle était feinte, mais +contre son obstination et son dépit. Malgré sa résistance, +je voyais pourtant bien qu'il était ébranlé et que je gagnais +du terrain. A neuf heures du soir, il sortit, en me +disant qu'il avait besoin d'être seul, de respirer l'air et +de réfléchir en marchant. «Je reviendrai avant minuit, +me dit-il, et je vous avouerai franchement le résultat de +mon examen de conscience. Nous causerons encore de +tout cela, si vous n'êtes pas horriblement las de moi.»</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image26.png"></p> +<br> + +<p>Il rentra vers une heure du matin avec un visage animé, +bien que fort pâle encore, et avec des manières affectueuses +et communicatives. «Eh, bien? lui dis-je en +secouant la main qu'il me tendait.—Eh bien! me répondit-il, +j'ai remporté la victoire, ou plutôt c'est Marthe +et vous qui m'avez vaincu, et désormais vous ferez tous +de moi ce que vous voudrez. J'étais un fou, un malheureux +tourmenté de mille doutes poignants; mais vous +autres, vous êtes des êtres forts, calmes et sages. Vous +m'aidez à retrouver la face de la vérité, quand elle se +brouille dans les nuages de mon imagination. Écoutez ce +qui m'est arrivé; je veux tout vous dire. En vous quittant, +j'ai été au Gymnase; je voulais voir Marthe, travestie +en comédienne sur cette scène mesquine, débiter +en minaudant les gravelures sentimentales de nos petits +drames bourgeois, Oui, je voulais la voir ainsi, pour me +guérir à jamais du dépit qu'elle m'avait laissé dans +l'âme, pour la mépriser intérieurement et me mépriser +moi-même de l'avoir aimée. Je n'étais pas assis depuis +cinq minutes, que je vois paraître un ange de beauté et +que j'entends une voix pure et touchante comme celle +de mademoiselle Mars. C'était bien la beauté, c'était +bien la voix de ma pauvre Marthe; mais combien poétisées, +combien idéalisées par la culture de l'esprit et par +le travail sérieux de la séduction! Je vous le disais autrefois: +une femme qui n'est pas occupée avant tout du +soin de plaire n'est pas une femme; et dans ce temps-là, +Marthe, en dépit de tous ses dons naturels, avait une +indolence mélancolique, une réserve humble et triste qui +lui faisaient perdre, la plupart du temps, tous ses avantages. +Mais quelle métamorphose, grand Dieu! s'est opérée +en elle! quel luxe de beauté, quelle distinction de +manières, quelle élégance de diction, quel aplomb, +quelle grâce aisée! et tout cela sans perdre cet air simple, +chaste et doux, qui jadis me faisait rentrer en moi-même +et tomber à genoux au milieu de mes soupçons et +de mes emportements! Elle a eu ce soir, je vous l'assure, +un succès, non pas éclatant, mais bien réel et bien mérité. +Son rôle était mauvais, faux, ridicule même; elle a +su le rendre vrai, noble et saisissant, sans grands effets, +sans moyens téméraires. On applaudissait peu; on ne +disait pas: C'est sublime, c'est délirant! mais chacun +regardait son voisin et disait: Voilà qui est bien; comme +c'est bien! Oui, <i>bien</i> est le mot qui convient. J'ai appris +dans le monde, où l'on apprend quelques bonnes choses +au milieu d'un grand nombre de mauvaises, que le bien +est plus difficile à atteindre que le beau; ou, pour mieux +dire, le bien est une face du beau plus raffinée, plus +châtiée que toutes les autres. Ah! vraiment, je serai fort +aise que toutes ces impertinentes éventées qu'on appelle +femmes du monde voient comme cette pauvre grisette +sait marcher, s'asseoir, tenir son bouquet, causer, sourire, +avec plus de convenance et de charme qu'elles +toutes! Mais où donc Marthe a-t-elle appris tout cela? +Oh! que l'intelligence est une force rapide et pénétrante! +Sur mon honneur, je ne me serais jamais douté que +Marthe en eût autant; et cette pensée m'a fait ouvrir les +yeux. Combien je l'ai méconnue! me disais-je en la regardant. +Je l'ai crue si souvent bornée ou extravagante, +et la voilà qui me donne un démenti, et qui semble se +venger de mon erreur, en se montrant accomplie et +triomphante, devant moi, à tout ce public, à tout Paris! +car tout Paris va bientôt parler d'elle, et se disputer le +plaisir de la voir et de l'applaudir! J'ai beaucoup rougi +de moi, je vous l'avoue: et dès que la pièce où elle jouait +a été finie, j'ai couru à la porte des acteurs, j'ai forcé +toutes les consignes, j'ai mis en fureur tous les portiers +et tous les gardiens de cet étrange sanctuaire; j'ai cherché, +j'ai trouvé sa loge, j'ai poussé la porte après avoir +frappé, et, sans attendre qu'on vînt, selon l'usage, parlementer +avec moi, j'ai osé pénétrer jusqu'à elle. Elle +était encore dans son élégant costume, mais elle avait +essuyé son fard; ses cheveux, dont elle avait ôté les +fleurs, tombaient plus longs, plus noirs, et plus beaux +que jamais sur ses épaules de reine. Elle était encore +plus belle que sur la scène, et je me suis jeté à ses pieds; +j'ai pressé ses genoux contre ma poitrine, au grand scandale +de sa soubrette, qui m'a paru une villageoise bien +naïve pour une habilleuse de théâtre. Je savais que je ne +trouverais pas Arsène auprès d'elle; je me souvenais bien +qu'il est caissier, qu'il est occupé à la régie pendant que +sa femme fait sa toilette. Mes amis, vous me direz tout, +ce que vous voudrez: elle est mariée, elle chérit son mari, +elle le respecte, elle l'estime; tout cela est bel et bon: +mais elle m'aime! oui, Marthe m'aime encore, elle m'aime +toujours, et, bien qu'elle m'ait dit tout le contraire, je +n'en puis pas douter. Elle est devenue, en me voyant, +pâle comme la mort; elle a chancelé; elle serait tombée +évanouie si je ne l'eusse retenue dans mes bras et assise +sur sa causeuse. Elle a été cinq minutes sans pouvoir me +dire un mot, et comme égarée; et enfin, lorsqu'elle m'a +parlé pour me vanter son bonheur, son repos, son mariage... +ses yeux humides et son sein haletant me disaient +tout autre chose; et moi, n'entendant que vaguement +avec mes oreilles les paroles de sa bouche, je comprenais +avec tout mon être la voix de son coeur, qui parlait bien +plus haut et plus éloquemment. Elle voulait que j'attendisse +dans sa loge l'arrivée d'Arsène; je crois qu'elle +craignait ses soupçons, si elle eût semblé me recevoir +comme en cachette de lui. Mais M. Arsène m'a bien assez +inquiété et tourmenté pendant un an, pour que je ne me +fasse pas grand scrupule de lui rendre la pareille pendant +une soirée. D'ailleurs, je ne me sentais pas du tout +disposé à voir cet être vulgaire et prosaïque tutoyer, embrasser +et emmener celle que je ne puis me déshabituer +tout d'un coup de regarder comme ma maîtresse et ma +compagne. Je me suis esquivé en lui promettant de ne +la revoir que quand elle voudrait et, devant qui elle voudrait. +Mais au moins pendant une heure j'ai été agité, +ému, et, puisqu'il faut tout vous dire, épris comme je ne +l'ai été de longtemps. Je vous l'ai dit vingt fois au milieu +de toutes mes folies, souvenez-vous-en, Théophile: je +n'ai jamais aimé que Marthe, et je sens bien que je n'aimerai +jamais qu'elle, en dépit de tout, en dépit d'elle et +de moi-même.</p> + +<br> +<p class="milieu"><img alt="" src="images/Image27.png"></p> +<br> + +<p>«Mais pourquoi froncez-vous le sourcil? pourquoi Eugénie +hausse-t-elle les épaules d'un air chagrin, et inquiet? +Je suis un honnête homme; et comme Marthe est +une femme fière et juste, comme elle ne voudra plus me +revoir certainement qu'en présence de son mari; comme, +si son mari y consent, ce sera pour moi un engagement +tacite de respecter sa confiance et son honneur, vous +l'avez guère à craindre, ce me semble, que je trouble +la sérénité de ce ménage. Oh! ne vous inquiétez pas, je +vous en prie; je n'ai pas le moindre désir de lui enlever +sa femme, quoiqu'il m'ait enlevé ma maîtresse. Il s'est +admirablement conduit envers elle et envers mon fils... +puisque c'est mon fils! Marthe ne m'a pas dit un mot de +l'enfant, ni moi non plus, comme vous pouvez croire... +Mais enfin, il est bien, certain qu'un lien sacré, indissoluble, +m'unit à elle, et que si jamais je fais fortune, je +n'oublierai pas que j'ai un héritier. Je saurai donc récompenser +indirectement Arsène des soins qu'il lui aura +donnés; et puisque c'est leur volonté de me retirer mes +droits de père, je n'exercerai ma paternité que d'une +façon mystérieuse, et pour ainsi dire providentielle. +Vous voyez, mes bons amis, que je n'ai l'intention d'être +ni si lâche ni si pervers que vous le pensiez ce matin; +que, loin d'être l'ennemi et le calomniateur de Marthe, +je reste son admirateur, son serviteur et son ami. Je ne +pense pas qu'Arsène puisse le trouver mauvais: en s'attachant +à la femme qui m'avait appartenu, il a bien dû +prévoir que je ne pouvais pas être mort pour elle, ni elle +pour moi. C'est un homme sage et froid, qui ne la tyrannisera +pas, puisqu'il me connaît. Quant à moi, je me +sens relevé, consolé, et comme ressuscité par les événements +de cette journée. J'ai été absurde et maussade ce +matin. Oubliez cela, et regardez-moi désormais comme +l'ancien Horace que vous avez aimé, estimé, et que le +monde n'a pu ni avilir ni corrompre. Laissez-moi vous +dire que j'aime Marthe plus que jamais, que je l'aimerai +toute ma vie; car je vous réponds qu'elle n'aura plus +jamais à trembler ni à souffrir de mon amour, de même +que vous n'aurez plus jamais rien à réprimer ni à condamner +dans ma conduite envers elle.»</p> + +<p>Tandis qu'Horace, au milieu de mille vanteries, de +mille projets et de mille espérances, qui se contredisaient +les unes les autres, nous faisait les plus hardies promesses +de vertu et de raison, Marthe, rentrée chez elle +avec son mari, lui racontait avec la plus grande franchise +l'entrevue qu'elle avait eue avec lui. Arsène +éprouva un grand effroi et un grand déchirement de +coeur à cette nouvelle; mais il n'en fit rien paraître, et +il approuva d'avance tout ce que sa femme pouvait projeter.</p> + +<p>«Es-tu donc d'avis, lui dit-elle, que je le revoie encore, +et que je lui témoigne de l'amitié?</p> + +<p>—Je n'ai pas d'avis là-dessus, Marthe, répondit-il, tu +ne lui dois rien; cependant, si tu te décides à le voir, tu +es forcée de le traiter doucement et amicalement. D'abord +tu n'aurais peut-être pas la force d'être sévère et +froide avec lui, et si tu l'avais, à quoi servirait de le manifester, +à moins qu'il ne t'y contraignit par de nouvelles +prétentions? Tu me dis qu'il n'en a pas, qu'il n'en peut +plus avoir, qu'il te demande seulement le pardon du +passé et un peu de pitié généreuse pour son repentir; si +tu as lieu d'être satisfaite de sa manière d'être aujourd'hui +avec toi, et de ne rien craindre de lui à l'avenir...</p> + +<p>—Paul, dit Marthe en l'interrompant, tandis que tu +me parles ainsi, ta figure est pâle et ta voix troublée: +tu as de l'inquiétude au fond de l'âme?»</p> + +<p>Arsène hésita un instant, puis il lui répondit: «Je le +jure devant Dieu, ma bien-aimée, que si tu n'en as pas +toi-même, si tu te sens aussi calme et aussi heureuse +que tu l'étais ce matin, je suis moi-même heureux et +tranquille.</p> + +<p>—Paul! s'écria-t-elle, ce n'est pas à vous, que je +chéris plus que tout au monde, que je voudrais faire un +mensonge. Je ne me sens pas dans la même situation que +ce matin. Je me trouve d'autant plus heureuse d'être à +vous, que j'ai revu l'homme qui m'a fait un mal affreux; +mais je ne me suis pas sentie calme en sa présence, et +à l'heure qu'il est, je suis encore agitée et bouleversée +comme si j'avais vu la foudre tomber près de moi.»</p> + +<p>Arsène garda le silence pendant quelques instants; et +quand il se sentit la force de parler, il pria Marthe de ne +lui rien cacher et de lui expliquer le genre d'émotion +qu'elle éprouvait, sans craindre de l'affliger ou de l'inquiéter.</p> + +<p>«Il me serait tout à fait impossible de le définir, répondit-elle; +car depuis une heure je cherche en vain à +le faire vis-à-vis de moi-même. Il me semble que c'est +un sentiment de terreur douloureuse, un frisson comme +celui qu'on éprouverait en regardant les instruments +d'une torture qu'on aurait subie. Ce que je peux te dire +avec certitude, c'est que tout, dans cette émotion, est +pénible, affreux même; qu'il s'y mêle de la honte, du +remords de t'avoir si longtemps méconnu, le regret d'avoir +tant souffert pour un homme si peu sérieux, une +sorte de dégoût et de haine contre moi-même. Enfin cela +me fait mal, sans le plus petit mélange de satisfaction et +d'attendrissement: tout ce que dit cet homme semble +affecté, vain et faux. Il me fait pitié; mais quelle pitié +amère et humiliante pour lui et pour moi! Il me semble +que quand tu le reverras tel qu'il est maintenant, élégant +et malpropre, humble et prétentieux, flétri et puéril, tu +ne pourras pas t'empêcher de me mépriser, pour t'avoir +préféré ce comédien plus mauvais, hélas! que tous ceux +avec lesquels j'ai eu le malheur de jouer des scènes +d'amour à Belleville.»</p> + +<p>Marthe disait sincèrement ce qu'elle pensait, et ne +faisait aucun effort hypocrite pour rassurer son époux. +Cependant elle ne put dormir de la nuit. L'agitation que +son début lui avait causée ajoutait à celle qu'Horace était +venu lui imposer. Elle fit des rêves fatigants, durant lesquels +elle s'imagina, à plusieurs reprises, être retombée +sous sa domination funeste, et où les scènes cruelles du +passé se représentèrent à son imagination plus violentes +et plus horribles encore que dans la réalité. Elle se jeta +plusieurs fois dans le sein d'Arsène avec des cris étouffés, +comme pour y chercher un refuge contre son ennemi; +et Arsène, en la rassurant et en la bénissant de +cet instinct de confiance et de tendresse, se sentit beaucoup +plus malheureux que s'il l'eût trouvée indifférente +au souvenir d'Horace.</p> + +<p>A son lever, Marthe ayant pris son enfant dans ses +bras pour oublier en le caressant toutes les angoisses de +la nuit, la mère Olympe lui remit une lettre qu'Horace +avait passé cette même nuit à lui écrire. Il me l'avait +montrée avant de la lui faire porter: c'était vraiment un +chef-d'oeuvre, non-seulement de style et d'éloquence, +mais de sentiments et d'idées. Jamais il n'avait été mieux +inspiré pour s'exprimer, et jamais il n'avait semble rempli +d'instincts plus nobles, plus purs, plus tendres et plus +généreux. Il était impossible de n'être pas subjugué par +la grandeur de son mouvement et de ne pas ajouter foi à +ses promesses. Il demandait ardemment le pardon, l'amitié, +la confiance de Marthe et de Paul. Il s'accusait +avec une entière franchise; il parlait d'Arsène avec un +enthousiasme bien senti. Il implorait, comme une grâce, +de voir son fils en leur présence, el de le remettre lui-même, +humblement et courageusement, entre les bras +de celui qui l'avait adopté, et qui était plus digne que lui +d'en être le père.</p> + +<p>Paul trouva sa femme lisant cette lettre avec des yeux +pleins de larmes.</p> + +<p>«Tiens, lui dit-elle en la lui remettant, c'est une lettre +d'Horace, et tu vois, elle me fait pleurer. Et cependant +quelque chose me dit que ce ne sont là encore que des +paroles comme il en sait dire.»</p> + +<p>Arsène lut la lettre attentivement, et la rendant à sa +femme avec une émotion grave;</p> + +<p>«Il est impossible, lui dit-il, que ce ne soit pas là +l'expression d un sentiment vrai et d'une résolution généreuse. +Cette lettre est belle, et cet homme est bon malgré +ses vices. Il m'est impossible de ne pas le croire meilleur +qu'il ne sait le prouver par sa conduite. On ne parle +pas ainsi pour se divertir. Il a pleuré en t'écrivant. Je +t'assure que tu ne dois pas rougir de l'avoir cru plus fort +et plus sage qu'il ne l'est: il avait toutes les intentions +des vertus qu'il n'avait pas. Tu lui dois le pardon et l'amitié +qu'il demande; et si je t'en détournais, je te donnerais +un conseil égoïste et lâche.</p> + +<p>—Eh bien, je le verrai, mais en ta présence, répondit +Marthe. La seule chose qui me fasse souffrir, c'est de +penser qu'il verra Eugène, qu'il l'embrassera devant +nous, qu'il l'appellera son fils, et qu'il verra en moi la +mère de son enfant. Non, je n'aurais pas voulu réveiller +et reconstituer ainsi en quelque sorte le passé. Je m'étais +habituée à regarder cet enfant comme le tien. Je ne me +rappelais plus que bien rarement qu'il ne l'est pas; et +maintenant, on va nous l'ôter en quelque sorte, en nous +volant une de ses caresses!</p> + +<p>—Cette idée m'est plus cruelle qu'à toi, ma pauvre +Marthe, reprit Arsène; mais c'est un devoir auquel il +faut se soumettre. J'ai réfléchi toute la nuit à ces choses-là, +et je m'en suis dit une bien sérieuse, et que tu +vas comprendre. Au-dessus de nos désirs, de notre +choix et notre volonté, il y a le dessein, le choix et la +volonté de Dieu. Dieu ne fait rien qui ne soit nécessaire, +et ses intentions mystérieuses nous doivent être sacrées. +Il a voulu qu'Horace fût père, bien qu'Horace repoussât +les joies et les peines de la famille. Il a voulu qu'Horace +le revit, et sentît le désir d'embrasser son fils, bien qu'il +ait jusqu'ici abjuré les douceurs et les devoirs de la paternité. +Dieu seul sait quelle influence cachée et puissante +cet enfant peut avoir sur l'avenir d'Horace. C'est +un lien entre le ciel et lui, qu'il n'est au pouvoir de personne +de briser. Ce serait une impiété, un crime, de le +tenter. Lui ravir la faculté de connaître et d'aimer son +fils, dût-il le connaître et l'aimer faiblement, serait une +sorte de rapt et comme un dommage irréparable que +nous causerions à son être moral. Il nous faut donc, loin +d'accaparer notre <i>trésor</i> à son préjudice, l'admettre à +en jouir, parce que Dieu l'appelle à profiter de ce bienfait. +Je ne veux pas croire que la vue de cet enfant ne le +rende pas meilleur et n'amène pas un changement sérieux +dans son âme.»</p> + +<p>Marthe se rendit à de si hautes considérations religieuses, +et sa vénération pour Arsène en augmenta. Un +déjeuner fut arrangé chez moi pour cette rencontre. +Marthe, et Arsène amenèrent l'enfant; et cette fois Horace, +redevenu affectueux, naïf et sensible, fut admirable +en tous points pour lui, pour sa mère, et surtout +pour Arsène, dont l'attitude noble et sereine le frappa de +respect et d'attendrissement. Ce fut le plus beau jour de +la vie d'Horace.</p> + +<p>La vanité avait seule fait éclore ce beau mouvement +dans son âme, il faut bien le confesser. Avili et outragé +par les gens du monde, humilié et blessé par nous, il s'était +senti enfin déchu et souillé à ses propres yeux. Il +avait éprouvé violemment le besoin de sortir de cet +abaissement et de se réhabiliter vis-à-vis de nous et de +lui-même, en attendant qu'il put se laver plus tard aux +yeux du monde. Il n'avait pas voulu sortir à demi de +cette situation, et se contenter de se montrer bon et repentant: +il voulait se montrer grand, et changer notre +pitié en admiration. Il y réussit pendant tout un jour. Son +ostentation eut au moins l'avantage de lui faire connaître +des joies d'amour-propre qu'il ne connaissait pas encore, +et qu'il reconnut préférables aux mesquines satisfactions +d'une vanité plus étroite. Il entra, à partir de ce jour, +dans la phase de l'orgueil; et son être, sans changer de +nature, s'agrandit au moins dans la voie qui lui était +ouverte.</p> + +<p>Le lendemain il se réveilla un peu fatigué de ces émotions +nouvelles et de la grande crise qui s'était opérée en +lui un peu rapidement. Il pensa à Marthe un peu plus +qu'à Arsène, et à lui-même un peu plus qu'à son fils. Son +amitié enthousiaste pour Marthe reprit le caractère d'une +passion qui se réveille, et qui n'abandonne pas tout à +coup de chimériques et coupables espérances. Enfin +selon l'expression d'Eugénie, qui avait retenu quelques +mots de science, son étoile eut une défaillance de lumière. +Il était temps qu'Horace partît et n'eût pas l'occasion +de revenir sur ses nobles résolutions. Je l'y forçai +en quelque sorte, non sans peine ni sans lutte; car, bien +que charmé de l'idée de voyager, il voulait gagner quelques +jours. Mais j'y mis une fermeté excessive, sentant +bien que de sa conduite avec Marthe en cette circonstance +dépendait tout son avenir moral. Je lui fis accepter, +comme venant de moi, la somme que Louis de +Méran m'avait envoyée pour lui, et je fixai le jour de +son départ pour l'Italie sans lui permettre de revoir +personne.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIII.</h3> + +<p>La joie de se voir possesseur d'une nouvelle petite +fortune, et celle de réaliser un de ses plus doux projets, +enivra si vivement Horace dans les derniers jours, que +je m'effrayai des dispositions folles dans lesquelles je le +vis se préparer à son voyage. Il se forgeait sur toutes +choses des illusions qui me faisaient craindre de grandes +imprudences ou d'amers désenchantements. Après la semaine +d'abattement et de spleen profond que lui avait +causé son <i>fiasco</i> dans le beau monde, il avait eu une semaine +d'enthousiasme, d'expansion délirante et d'orgueil +sublime. Toutes ces émotions avaient brisé son corps appauvri +par la vie de plaisir qu'il avait menée durant tout +l'hiver; et je le voyais en proie à une fièvre d'autant +plus réelle qu'il ne s'en plaignait pas et ne s'en apercevait +pas. Craignant qu'il ne tombât malade en route, je +résolus de le conduire jusqu'à Lyon, afin de l'y faire +reposer et de l'y soigner, si les premiers jours de mouvement, +au lieu de faire une heureuse diversion, venaient +à hâter l'invasion d'une maladie.</p> + +<p>Nous fîmes donc ensemble nos apprêts de départ, et +je le gardai à vue pour qu'il ne fît pas échouer nos projets +par quelque subite extravagance. J'avais le pressentiment +d'une crise imminente. Il y avait du désordre +dans ses idées, des préoccupations étranges dans ses +moindres actions, et sur sa figure quelque chose de voilé +et de bizarre qui frappait également Eugénie. «Je ne +sais pas pourquoi je ne peux plus le regarder, me disait-elle, +sans m'imaginer qu'il est condamné à mourir fou. +Il n'y a pas jusqu'aux grands sentiments qu'il montre depuis +quelques jours, qui ne me semblent provenir d'un +secret dérangement dans tout son être; car enfin ces sentiments +ne sont plus joués, je le vois bien, et pourtant +ils ne lui sont pas naturels, et on n'abjure pas ainsi d'un +jour à l'autre l'habitude de toute une vie.»</p> + +<p>Je grondais Eugénie de douter ainsi de l'action divine +sur une âme humaine; mais au fond de la mienne, je +n'étais pas éloigné de partager ses craintes.</p> + +<p>La vérité est qu'Horace, pour la première et pour la +dernière fois de sa vie, n'était pas maître de lui-même. +Il ne se rendait pas compte des mouvements impétueux +que, jusque-là, il avait provoqués en lui et comme caressés +avec amour. L'affront qu'il avait vécu dans le +monde lui avait laissé un secret mais cuisant chagrin; +il réussissait à s'en distraire et à le chasser, en s'exaltant +à ses propres yeux dans une nouvelle carrière d'émotions. +Mais ce cauchemar le poursuivait, et venait le +faire pâlir jusqu'au milieu de ses joies les plus pures. Plus +il croyait en triompher en se raidissant contre cet amer +souvenir et en cherchant à se grandir à ses propres yeux +par d'intérieures déclamations, et moins il réussissait à +atteindre ce calme stoïque, ce mépris des lâches attaques +et des sots propos, dont il se vantait. Pour le résumer, et +le définir une dernière fois, au moment de clore le récit +de cette période de sa vie, je dirai que c'était un cerveau +très-bien organisé, très-intelligent et très-solide, qui pouvait +cependant se troubler et se détériorer en un instant, +comme une belle machine dont on briserait le moteur +principal. Le grand ressort du cerveau d'Horace, c'était +cette faculté que Spurzheim, fondateur d'une nouvelle +langue psychologique, a, par un néologisme ingénieux, +qualifiée d'<i>approbativité</i>; et l'approbativité d'Horace +avait reçu un choc terrible la nuit du souper chez <i>Proserpine</i>. +Malgré l'appareil que les douces effusions du +déjeuner chez moi avec Marthe avaient posé sur cette +blessure, le trouble et la confusion régnaient dans les +profondeurs de la pensée d'Horace.</p> + +<p>Le matin du 25 mai 1833 (notre place était retenue +aux diligences Laffitte et Caillard pour le soir même), +Horace, voyant tous ses préparatifs terminés, et se sentant +excédé de ma surveillance, m'échappa adroitement, +et courut chez Marthe. Il éprouvait un désir insurmontable +de la revoir seule et de lui faire ses adieux. Peut-être +la manière calme et douce avec laquelle elle avait +pris congé de lui à notre dernière réunion lui avait-elle +laissé un secret mécontentement. Il voulait bien la quitter +et renoncer à elle pour jamais par un effort magnanime; +mais il entendait faire par là un admirable sacrifice +de ses droits et de sa puissance sur l'âme de cette +femme; tandis qu'elle, comprenant son rôle autrement, +croyait, en lui laissant presser sa main et embrasser son +fils, lui accorder une sorte d'absolution religieuse. Horace, +en acceptant cette position, ne se trouvait pas +assez haut dans l'opinion de Marthe, à qui il voulait +laisser des regrets; dans celle d'Arsène, à qui il voulait +inspirer de la reconnaissance; et dans la nôtre, qu'il +voulait éblouir de toutes manières. Le jour du déjeuner, +je ne crois pas qu'il eût eu aucune arrière-pensée; mais +il en avait eu le lendemain; et en nous trouvant tous résolus +à ne pas renouveler cette scène délicate, il avait +été mécontent de nous tous, et de l'attitude qu'il avait +été forcé de garder vis-à-vis de nous. Il voulait, en un +mot, emporter quelques baisers et quelques larmes de +Marthe, afin de pouvoir faire son entrée en Italie en +triomphateur généreux d'une femme, et non en victime +de l'abandon de trois ou quatre. Disons bien vite, pour +l'excuser un peu, que ces pensées n'étaient pas formulées +dans son esprit, et que ce n'était pas le froid disciple +du marquis de Vernes qui allait chercher sa revanche +auprès de Marthe; mais le véritable Horace, troublé +par la fièvre de sa vanité blessée, allant, comme +malgré lui et sans aucun plan arrêté, chercher un soulagement +quelconque, ne fût-ce qu'un regard et un mot, à +cette souffrance insupportable.</p> + +<p>Il entra dans un café, à trois portes de la maison que +Marthe habitait, non loin du Gymnase. Il y traça au +crayon quelques mots sans suite qu'il fit porter par un +voyou. L'enfant revint au bout d'un quart d'heure avec +cette réponse: «Je ne demande pas mieux que de vous +dire un dernier adieu: nous irons, Arsène et moi, avec +Eugène dans nos bras, vous voir monter en diligence. Dans +ce moment-ci il me serait impossible de vous recevoir.</p> + +<p>Horace sourit amèrement, froissa le billet dans ses +mains, le jeta par terre, le ramassa, le relut, demanda +du café à plusieurs reprises pour éclaircir ses idées qui +s'égaraient de plus en plus, et s'arrêta enfin à cette hypothèse: +ou elle est enfermée avec un nouvel amant, et +en ce cas elle est la dernière des femmes; ou son mari +est absent, et elle n'ose pas se trouver seule avec moi, +et alors elle est la plus adorable des amantes et la plus +vertueuse des épouses. Dans ce dernier cas, je veux la +presser sur mon coeur une dernière fois; dans l'autre, je +veux m'assurer de son impudence, afin d'être à jamais +délivré de son souvenir.</p> + +<p>Il remit le billet dans sa poche, rajusta sa coiffure +devant une glace, et se trouva si pâle et si tremblant +qu'il demanda de l'extrait d'absinthe, croyant arriver à +la force de l'esprit, grâce à ces excitants qui produisaient +en lui l'effet tout contraire.</p> + +<p>Enfin il franchit le seuil de cette maison inconnue, +monte cinq étages, sonne, feint de ne pas entendre le refus +positif de la vieille Olympe, la repousse aisément, +franchit deux petites pièces, et pénètre dans un boudoir +des plus simples et des plus chastes, où il trouve Marthe +seule, étudiant un rôle, avec son enfant endormi +à ses côtés sur le sofa. En le voyant, Marthe fit un +cri, et la peur se peignit dans tous ses traits. Elle se +leva, et se plaignit, d'une voix sèche, quoique tremblante, +de l'obstination d'Horace. Mais il se jeta à ses +pieds, versa des larmes, et lui peignit son amour insensé +avec toute l'ardeur que savait lui prêter son éloquence +naturelle. Marthe accueillit d'abord ce langage +avec une froideur amère; puis elle essaya, par des discours +presque évangéliques et tout empreints de la bonté +pieuse qu'Arsène avait su lui inspirer, de ramener Horace +aux sentiments nobles qu'il lui avait témoignés naguère.</p> + +<p>Mais plus elle se montrait grande, forte, pleine de +coeur et d'intelligence, plus Horace sentait le prix, du +trésor qu'il avait perdu par sa faute; et une sorte de +désespoir, d'orgueil sombre et violent, comme celui +d'un véritable amour, s'emparait de lui. Il s'y livra avec +une énergie extraordinaire; et Marthe, effrayée, allait +appeler Olympe pour qu'elle courût chercher son mari +au théâtre, lorsque Horace, tirant de son sein un poignard +véritable, la menaça de s'en frapper si elle ne consentait +à l'entendre jusqu'au bout. Alors il lui fit, à sa +manière, le récit de la vie solitaire et affreuse qu'il avait +menée loin d'elle, des efforts furieux qu'il avait tentés +pour chasser son souvenir dans les bras d'autres femmes, +des brillantes conquêtes qu'il avait faites, et dont aucune +n'avait pu l'étourdir un instant. Il lui annonça qu'il partait +pour Rome avec l'intention de se noyer dans le Tibre +s'il ne pouvait se guérir de son amour; et après de longues +tirades, si belles qu'il aurait dû les garder pour +son éditeur, il lui fit les offres les plus folles; il la supplia +de fuir ou de se suicider avec lui.</p> + +<p>Marthe l'écoula avec cette incrédulité radicale qu'on +acquiert en amour à ses dépens. Elle trouva sa conduite +absurde et ses intentions coupables et lâches. Cependant, +quoique son coeur lui fût fermé sans retour, elle +sentit avec terreur que l'ancien magnétisme exercé sur +elle par cet homme si funeste à son repos était près de +se ranimer, et qu'une influence mystérieuse, satanique +en quelque sorte, et dont elle avait horreur, commençait +à pénétrer dans ses veines comme le froid de la +mort. Son coeur se serrait, un tremblement convulsif +agitait ses mains, qu'Horace retenait de force dans les +siennes; et lorsqu'il se jetait à genoux devant son fils +endormi, lorsqu'au nom de cette innocente créature, +qui les unissait pour jamais l'un à l'autre en dépit du +sort et des hommes, il lui demandait un peu de pitié, +elle sentait se réveiller, pour celui qui l'avait rendue +mère, une sorte de tendresse fatale, mêlée de compassion, +de mépris et de sollicitude. Horace vit ses yeux se +remplir de larmes, et son sein se gonfler de sanglots; il +l'entoura de ses bras avec énergie en s'écriant: «Tu +m'aimes, ah! tu m'aimes, je le vois, je le sais!»</p> + +<p>Mais elle se dégagea avec une force supérieure; et, +prenant tout à coup une résolution désespérée pour se +délivrer à jamais de son mauvais génie:</p> + +<p>«Horace, lui dit-elle, votre passion est mal placée, et +vous devez vous en guérir au plus vite. Je ne saurais plus +longtemps conserver votre estime, au prix de votre repos +et de votre dignité. Je ne mérite pas les éloges dont +vous m'accablez, je vous ai manqué de foi; vos soupçons +n'ont été que trop fondés: cet enfant n'est pas de +vous. C'est bien véritablement le fils de Paul Arsène, +dont j'étais la maîtresse en même temps que la vôtre.»</p> + +<p>Marthe, en proférant ce mensonge, faisait un véritable +acte de fanatisme. C'était comme un exorcisme <i>pour +chasser les démons au nom du prince des démons</i>. Horace +était si hagard qu'il ne songea pas à l'invraisemblance +d'une telle assertion, après la conduite d'Arsène envers +lui. Il n'hésita pas à accuser cet homme vertueux de +complicité avec une femme impudente, pour lui faire +accepter la paternité d'un enfant. Il oublia qu'il était +sans nom, sans fortune, et sans position, et que par +conséquent Arsène ne pouvait avoir aucun intérêt à le +tromper si grossièrement. Il crut seulement à cet instant +de remords que Marthe venait déjouer pour se débarrasser +de lui; et, transporté d'une fureur subite, saisi +d'un accès de véritable démence, il s'élança vers elle en +s'écriant:</p> + +<p>«Meurs donc, prostituée, et ton fils, et moi, avec toi.»</p> + +<p>Il avait son poignard à la main; et quoiqu'il n'eût +certainement d'intention bien nette que celle de l'effrayer, +elle reçut, en se jetant au-devant de son fils, non +pas le coup de la mort, mais, hélas! puisqu'il faut le +dire, au risque de dénouer platement la seule tragédie +un peu sérieuse qu'Horace eut jouée dans sa vie... une +légère égratignure.</p> + +<p>A la vue d'une goutte de sang qui vint rougir le beau +bras de Marthe, Horace, convaincu qu'il l'avait assassinée, +essaya de se poignarder lui-même. J'ignore s'il +aurait poussé jusque-là son désespoir; mais à peine avait-il +effleuré son gilet, qu'un homme, ou plutôt un spectre +qui lui parut sortir de la muraille, s'élança sur lui le +désarma, et, le poussant par les épaules, le précipita +dans les escaliers en lui criant avec un rire amer:</p> + +<p>«Courez, mon cher Oreste, débuter aux Funambules, +et surtout allez vous faire pendre ailleurs.»</p> + +<p>Horace chancela, heurta la muraille, se rattrapa à la +rampe, et entendant le pas d'Arsène, qui montait et venait +à sa rencontre, il se hâta de fuir, la tête baissée, +le chapeau enfoncé sur les yeux, et se disant: «Bien +certainement, je suis fou; tout ce qui vient de se passer +est un rêve, une hallucination, surtout cette vision que +je viens d'avoir de Jean Laravinière, tué l'an dernier au +cloître Saint-Méry, sous les yeux et dans les bras de +Paul Arsène.»</p> + +<p>Il se jeta dans un cabriolet de place, et se fit conduire, +aussi vite que la rosse put courir, à Bourg-la-Reine, +où il profita du passage de la première diligence, +se croyant sur le point d'être poursuivi pour meurtre, +et impatient de fuir Paris au plus vite. Je l'attendis en +vain toute la soirée; je perdis les arrhes que j'avais données +pour nos places, mais ne supposai point qu'il était +parti sans moi, sans ses effets et sans son argent. Quand +j'eus vu s'éloigner la voiture qui devait nous emporter, +je courus chez Marthe, et là j'appris en deux mots ce +qui s'était passé. «Il ne m'aurait pas tuée, dit Marthe +avec un sourire de mépris; mais il se serait fait peut-être +un peu de mal, si je n'eusse été délivrée par un revenant.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? lui demandai-je; êtes-vous +folle aussi, ma chère Marthe!</p> + +<p>—Tâchez de ne pas le devenir vous-même, me répondit-elle; +car il va vraiment de quoi le devenir de joie +et d'étonnement. Voyons, êtes-vous préparé à l'événement +le plus inouï et le plus heureux qui puisse nous arriver?</p> + +<p>—Pas tant de préambule! dit Jean, sortant du boudoir +de Marthe; j'avais voulu lui laisser le temps de vous +préparer à embrasser un mort, mais je ne puis tenir à +l'impatience d'embrasser les vivants que j'aime.»</p> + +<p>C'était bien le président des bousingots en chair et en +os, en esprit et en vérité, que je pressais dans mes +bras. Jeté parmi les morts dans l'église Saint-Méry, le +jour du massacre, il s'était senti encore tenir à la vie +par un fil, et, se traînant sur ces dalles ensanglantées, +il était parvenu à se blottir dans un confessionnal, où un +bon prêtre l'avait trouvé, recueilli et secouru le lendemain. +Ce digne chrétien l'avait caché et soigné pendant +plusieurs mois qu'il avait passés chez lui, toujours entre +la vie et la mort. Mais comme c'était un homme timide +et craintif, il lui avait beaucoup exagéré le résultat des +persécutions essayées contre les victimes du 6 juin, et l'avait +empêché de faire connaître son sort à ses amis, affirmant +qu'il était impossible de le faire sans les compromettre +et sans l'exposer lui-même aux rigueurs de la justice.</p> + +<p>«J'avais alors l'esprit et le corps si affaibli, dit Laravinière +en nous racontant son histoire, que je me laissai +diriger comme le voulait mon bienfaiteur; et la peur de +cet homme, admirable d'ailleurs, était si grande, qu'il +n'attendit pas que je fusse transportable pour me conduire +dans sa province. Il m'y laissa chez de bons paysans +auvergnats, ses père et mère, qui m'ont tenu jusqu'à +présent caché au fond de leurs montagnes, me +soignant de leur mieux, me nourrissant fort mal, et me +tourmentant beaucoup pour me faire confesser: car ils +sont fort dévots, et mon état d'agonie continuelle leur +donnait tous les jours à penser que le moment de rendre +mes comptes était venu. Ce moment n'est pas éloigné; il +ne faut pas vous faire illusion, mes chers amis, parce que +vous me voyez sur mes jambes et assez fort pour donner la +chasse à M. Horace Dumontet. Je suis frappe à fond, et sur +toutes les coutures. J'ai deux balles dans la poitrine, et une +vingtaine d'autres horions qui ne pardonnent pas. Mais +j'ai voulu venir mourir sous le ciel gris de mon Paris +bien-aimé, dans les bras de mes amis et de ma soeur +Marthe. Me voilà bien content, habitué à souffrir, résolu +à ne plus me soigner, enchanté d'avoir échappé à la +confession, et tranquille pour le peu de temps qui me +reste à vivre, puisque l'acte d'accusation des patriotes +du 6 juin n'a pas fait mention de ma laide figure. Ah! +dame! je ne suis pas embelli, ma pauvre Marthe, et vous +ne devez plus craindre de tomber amoureuse de ce Jean +que vous avez connu si beau, avec un teint si uni, une +barbe si épaisse, et de si grands yeux noirs!»</p> + +<p>Jean plaisanta ainsi toute la soirée, et Arsène, qui +l'avait déjà embrassé (mais à qui on avait caché l'algarade +d'Horace), étant rentré, nous soupâmes tous ensemble, +et la gaieté héroïque du <i>revenant</i> ne se démentit +pas. En le voyant si heureux et si enjoué, Marthe ne +pouvait se persuader qu'il fût incurable. Moi-même, en +observant ce qui restait de force et d'animation à ce corps +exténué, je ne voulais point renoncer à l'espérance; +mais, craignant de me faire illusion, je le soumis à un +long et minutieux examen. Quelle fut ma joie lorsque je +trouvai intacts les organes que Laravinière avait crus +attaqués, et lorsque je me convainquis de la possibilité +d'appliquer un traitement efficace! Ce fut pendant plusieurs +mois mon occupation la plus constante; et, grâce +à la bonne constitution et à l'admirable patience de mon +malade, nous le vîmes reprendre à la vie, et retrouver +la santé rapidement. Les tendres soins de Marthe et d'Arsène +y contribuèrent aussi. Il s'associa désormais à ce +jeune ménage, dont il vit avec joie l'heureuse et noble +union. «Vois-tu, me disait-il un jour, je me suis autrefois +imaginé que j'étais amoureux de cette femme, lorsque +je la voyais malheureuse avec Horace: c'était une +illusion de l'amitié ardente que je lui porte. Depuis +qu'elle est relevée, purifiée et récompensée par un autre, +je sens, à la joie de mon âme, que je l'aime comme +ma soeur et pas autrement.»</p> + +<p>Je ne vous dirai point le reste de l'histoire de Laravinière: +la suite de sa vie fournirait trop de choses, et +amènerait des réflexions qu'il faudrait développer à part +et lentement. Tout ce que je puis vous en apprendre, +c'est que, persistant dans son incorrigible et sauvage +héroïsme, il a péri, et cette fois, hélas! tout de bon, +dans la rue, et le fusil à la main, à côté de Barbès, +heureux d'échapper au moins aux tortures du mont +Saint-Michel!</p> + +<p>Quant à Horace, quelques jours après son brusque +départ, je reçus de lui une lettre datée d'Issoudun, ou il +m'avouait la vérité, témoignait sa honte et son repentir, +et me priait de lui envoyer son portefeuille et sa malle. +Je fus touché de sa tristesse, et vivement affligé de la +position misérable qu'il s'était faite, lorsqu'il lui eût été +si facile d'en avoir une fort belle. J'eus un reste de +crainte pour lui, et songeai encore à l'aller rejoindre +pour le sermonner et le consoler jusqu'à la frontière; +mais comme sa lettre était fort raisonnable, je me bornai +à lui envoyer ses effets et ses valeurs, en lui promettant, +de la part de Marthe et de nous tous, le pardon, l'oubli +et le secret.</p> + +<p>L'éditeur de cette histoire engage chaque lecteur à +vouloir bien lui faire la même promesse, d'autant plus +que le dernier accès de folie d'Horace ne compromit en +rien le bonheur de Marthe, et qu'Horace est devenu lui-même +un excellent jeune homme, rangé, studieux, inoffensif, +encore un peu déclamatoire dans sa conversation +et ampoulé dans son style, mais prudent et réservé dans +sa conduite. Il a vu l'Italie; il a envoyé aux journaux et +aux revues des descriptions assez remarquables et très-poétiques, +auxquelles personne n'a fait attention: aujourd'hui +le talent est partout. Il a été précepteur chez un +riche seigneur napolitain, et je le soupçonne d'en être +sorti avant d'avoir mené ses élèves en quatrième, pour +avoir fait la cour à leur mère. Il a composé ensuite un +drame flamboyant qui a été sifflé à l'Ambigu. Il a refait +trois romans sur ses amours avec Marthe, et deux sur +ses amours avec la vicomtesse. Il a écrit des <i>premiers-Paris</i> +d'une politique assez sage dans plusieurs journaux +de l'opposition. Enfin, ayant moins de succès en littérature +que de talent et de besoins, il a pris le parti d'achever +courageusement son droit; et maintenant il travaille +à se faire une clientèle dans sa province, dont il sera +bientôt, j'espère, l'avocat le plus brillant.</p> +<br><br><br> + +FIN D'HORACE. +<br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Horace, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE *** + +***** This file should be named 13671-h.htm or 13671-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/7/13671/ + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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